summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/14805-0.txt
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to '14805-0.txt')
-rw-r--r--14805-0.txt4137
1 files changed, 4137 insertions, 0 deletions
diff --git a/14805-0.txt b/14805-0.txt
new file mode 100644
index 0000000..3533ba8
--- /dev/null
+++ b/14805-0.txt
@@ -0,0 +1,4137 @@
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14805 ***
+
+This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and
+is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format,
+Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format.
+
+
+
+
+
+José-Maria de Heredia
+(1842--1905)
+
+LES TROPHÉES
+
+
+
+Table des matières
+
+ÉPÎTRE LIMINAIRE
+LA GRÈCE ET LA SICILE
+L'Oubli
+HERCULE ET LES CENTAURES
+Némée
+Stymphale
+Nessus
+La Centauresse
+Centaures et Lapithes
+Fuite de Centaures
+La Naissance d'Aphrodité
+Jason et Médée
+ARTÉMIS ET LES NYMPHES
+Artémis
+La Chasse
+Nymphée
+Pan
+Le Bain des Nymphes
+Le Vase
+Ariane
+Bacchanale
+Le réveil d'un dieu
+La magicienne
+Sphinx
+Marsyas
+PERSÉE ET ANDROMÈDE
+Andromède au monstre
+Persée et Andromède
+Le Ravissement d'Andromède
+ÉPIGRAMMES ET BUCOLIQUES
+Le Chevrier
+Les Bergers
+Épigramme votive
+Épigramme funéraire
+Le Naufragé
+La Prière du Mort
+L'Esclave
+Le Laboureur
+À Hermès Criophore
+La Jeune Morte
+Regilla
+Le Coureur
+Le Cocher
+Sur L'Othrys
+ROME ET LES BARBARES
+Pour le Vaisseau de Virgile
+Villula
+La Flûte
+À Sextius
+HORTORUM DEUS
+I
+II
+III
+IV
+V
+Le Tepidarium
+Tranquillus
+Lupercus
+La Trebbia
+Après Cannes
+À un Triomphateur
+ANTOINE ET CLÉOPÂTRE
+Le Cydnus
+Soir de Bataille
+Antoine et Cléopâtre
+SONNETS ÉPIGRAPHIQUES
+Le Voeu
+La Source
+Le Dieu Hêtre
+Aux Montagnes Divines
+L'Exilée
+LE MOYEN-ÂGE ET LA RENAISSANCE
+Vitrail
+Épiphanie
+Le Huchier de Nazareth
+L'Estoc
+Médaille
+Suivant Pétrarque
+Sur le Livre des Amours de Pierre de Ronsard
+La Belle Viole
+Épitaphe
+Vélin doré
+La Dogaresse
+Sur le Pont-Vieux
+Le Vieil Orfèvre
+L'Épée
+À Claudius Popelin
+Émail
+Rêves d'Émail
+LES CONQUÉRANTS
+Les Conquérants
+Jouvence
+Le Tombeau du Conquérant
+Carolo Quinto imperante
+L'Ancêtre
+À un Fondateur de Ville
+Au Même
+À une Ville morte
+L'ORIENT ET LES TROPIQUES
+LA VISION DE KHEM
+I
+II
+III
+Le Prisonnier
+Le Samouraï
+Le Daïmio
+Fleurs de Feu
+Fleur séculaire
+Le Récif de Corail
+LA NATURE ET LE RÊVE
+Médaille antique
+Les Funérailles
+Vendange
+La Sieste
+LA MER DE BRETAGNE
+Un Peintre
+Bretagne
+Floridum Mare
+Soleil couchant
+Maris Stella
+Le Bain
+Blason céleste
+Armor
+Mer montante
+Brise Marine
+La Conque
+Le Lit
+La Mort de l'Aigle
+Plus Ultra
+La Vie des Morts
+Au Tragédien E. Rossi
+Michel-Ange
+Sur un Marbre brisé
+ROMANCERO
+LE SERREMENT DE MAINS
+LA REVANCHE DE DIEGÔ LAYNEZ
+LE TRIOMPHE DU CID
+LES CONQUÉRANTS DE L'OR
+I
+II
+III
+IV
+V
+VI
+
+
+
+L'amour sans plus du verd Laurier m'agrée.
+
+Pierre de Ronsard
+
+* * * * *
+
+Manibus
+carissimæ
+et
+amantissimæ
+matris
+filius memor
+
+J. M. H.
+
+* * * * *
+
+
+
+ÉPÎTRE LIMINAIRE
+
+À Leconte de L'Isle
+
+_C'est à vous, cher et illustre ami, que j'aurais dédié ces
+Trophées, si le respect d'une mémoire sacrée qui, je le sais, vous
+est chère aussi, ne m'eût interdit d'inscrire un nom, si glorieux
+soit-il, au frontispice de ce livre._
+
+_Un à un, vous les avez vus naître, ces poèmes. Ils sont comme
+des chaînons qui nous rattachent au temps déjà lointain où vous
+enseigniez aux jeunes poètes, avec les règles et les subtils
+secrets de notre art, l'amour de la poésie pure et du pur langage
+français. Je vous suis plus redevable que tout autre: vous m'avez
+jugé digne de l'honneur de votre amitié. J'ai pu, au cours d'une
+longue intimité, comprendre mieux l'excellence de vos préceptes et
+de vos conseils, toute la beauté de votre exemple. Et mon titre le
+plus sûr à quelque gloire sera d'avoir été votre élève bien
+aimé._
+
+_C'est pour vous complaire que je recueille mes vers épars. Vous
+m'avez assuré que ce livre, bien qu'en partie inachevé, garderait
+néanmoins aux yeux du lecteur indulgent quelque chose de la noble
+ordonnance que j'avais rêvée. Tel qu'il est, je vous l'offre, non
+sans regret de n'avoir pu mieux faire, mais avec la conscience
+d'avoir fait de mon mieux._
+
+_Recevez-le, cher et illustre ami, en témoignage de mon
+affectueuse gratitude, et comme il serait malséant de clore sans
+le voeu traditionnel une épître liminaire, quelque brève qu'elle
+soit, permettez que je vous souhaite, à vous et à tous ceux qui
+feuilletteront ces pages, de prendre à lire mes poèmes autant de
+plaisir que j'eus à les composer._
+
+José-Maria de Heredia
+
+
+
+LA GRÈCE ET LA SICILE
+
+
+
+
+
+L'Oubli
+
+Le temple est en ruine au haut du promontoire.
+Et la Mort a mêlé, dans ce fauve terrain,
+Les Déesses de marbre et les Héros d'airain
+Dont l'herbe solitaire ensevelit la gloire.
+
+Seul, parfois, un bouvier menant ses buffles boire,
+De sa conque où soupire un antique refrain
+Emplissant le ciel calme et l'horizon marin,
+Sur l'azur infini dresse sa forme noire.
+
+La Terre maternelle et douce aux anciens Dieux
+Fait à chaque printemps, vainement éloquente,
+Au chapiteau brisé verdir un autre acanthe;
+
+Mais l'Homme indifférent au rêve des aïeux
+Écoute sans frémir, du fond des nuits sereines,
+La Mer qui se lamente en pleurant les Sirènes.
+
+
+
+
+HERCULE ET LES CENTAURES
+
+
+
+
+
+Némée
+
+Depuis que le Dompteur entra dans la forêt
+En suivant sur le sol la formidable empreinte,
+Seul, un rugissement a trahi leur étreinte.
+Tout s'est tu. Le soleil s'abîme et disparaît.
+
+À travers le hallier, la ronce et le guéret,
+Le pâtre épouvanté qui s'enfuit vers Tirynthe
+Se tourne, et voit d'un oeil élargi par la crainte
+Surgir au bord des bois le grand fauve en arrêt.
+
+Il s'écrie. Il a vu la terreur de Némée
+Qui sur le ciel sanglant ouvre sa gueule armée,
+Et la crinière éparse et les sinistres crocs;
+
+Car l'ombre grandissante avec le crépuscule
+Fait, sous l'horrible peau qui flotte autour d'Hercule,
+Mêlant l'homme à la bête, un monstrueux héros.
+
+
+
+
+Stymphale
+
+Et partout devant lui, par milliers, les oiseaux,
+De la berge fangeuse où le Héros dévale,
+S'envolèrent, ainsi qu'une brusque rafale,
+Sur le lugubre lac dont clapotaient les eaux.
+
+D'autres, d'un vol plus bas croisant leurs noirs réseaux,
+Frôlaient le front baisé par les lèvres d'Omphale,
+Quand, ajustant au nerf la flèche triomphale,
+L'Archer superbe fit un pas dans les roseaux.
+
+Et dès lors, du nuage effarouché qu'il crible,
+Avec des cris stridents plut une pluie horrible
+Que l'éclair meurtrier rayait de traits de feu.
+
+Enfin, le Soleil vit, à travers ces nuées
+Où son arc avait fait d'éclatantes trouées,
+Hercule tout sanglant sourire au grand ciel bleu.
+
+
+
+
+Nessus
+
+Du temps que je vivais à mes frères pareil
+Et comme eux ignorant d'un sort meilleur ou pire,
+Les monts Thessaliens étaient mon vague empire
+Et leurs torrents glacés lavaient mon poil vermeil.
+
+Tel j'ai grandi, beau libre, heureux, sous le soleil;
+Seule, éparse dans l'air que ma narine aspire,
+La chaleureuse odeur des cavales d'Épire
+Inquiétait parfois ma course ou mon sommeil.
+
+Mais depuis que j'ai vu l'Épouse triomphale
+Sourire entre les bras de l'Archer de Stymphale,
+Le désir me harcèle et hérisse mes crins;
+
+Car un Dieu, maudit soit le nom dont il se nomme!
+A mêlé dans le sang enfiévré de mes reins
+Au rut de l'étalon l'amour qui dompte l'homme.
+
+
+
+
+La Centauresse
+
+Jadis, à travers bois, rocs, torrents et vallons,
+Errait le fier troupeau des Centaures sans nombre;
+Sous leurs flancs le soleil se jouait avec l'ombre;
+Ils mêlaient leurs crins noirs parmi nos cheveux blonds.
+
+L'été fleurit en vain l'herbe. Nous la foulons
+Seules. L'antre est désert que la broussaille encombre;
+Et parfois je me prends, dans la nuit chaude et sombre,
+À frémir à l'appel lointain des étalons.
+
+Car la race de jour en jour diminuée
+Des fils prodigieux qu'engendra la Nuée,
+Nous délaisse et poursuit la Femme éperdument.
+
+C'est que leur amour même aux brutes nous ravale;
+Le cri qu'il nous arrache est un hennissement,
+Et leur désir en nous n'étreint que la cavale.
+
+
+
+
+Centaures et Lapithes
+
+La foule nuptiale au festin s'est ruée,
+Centaures et guerriers ivres, hardis et beaux;
+Et la chair héroïque, au reflet des flambeaux,
+Se mêle au poil ardent des fils de la Nuée.
+
+Rires, tumulte... Un cri!... L'Épouse polluée
+Que presse un noir poitrail, sous la pourpre en lambeaux
+Se débat, et l'airain sonne au choc des sabots
+Et la table s'écroule à travers la huée.
+
+Alors celui pour qui le plus grand est un nain,
+Se lève. Sur son crâne, un mufle léonin
+Se fronce, hérissé de crins d'or. C'est Hercule.
+
+Et d'un bout de la salle immense à l'autre bout,
+Dompté par l'oeil terrible où la colère bout,
+Le troupeau monstrueux en renâclant recule.
+
+
+
+
+Fuite de Centaures
+
+Ils fuient, ivres de meurtre et de rébellion,
+Vers le mont escarpé qui garde leur retraite;
+La peur les précipite, ils sentent la mort prête
+Et flairent dans la nuit une odeur de lion.
+
+Ils franchissent, foulant l'hydre et le stellion,
+Ravins, torrents, halliers, sans que rien les arrête;
+Et déjà, sur le ciel, se dresse au loin la crête
+De l'Ossa, de l'Olympe ou du noir Pélion.
+
+Parfois, l'un des fuyards de la farouche harde
+Se cabre brusquement, se retourne, regarde,
+Et rejoint d'un seul bond le fraternel bétail;
+
+Car il a vu la lune éblouissante et pleine
+Allonger derrière eux, suprême épouvantail,
+La gigantesque horreur de l'ombre Herculéenne.
+
+
+
+
+La Naissance d'Aphrodité
+
+Avant tout, le Chaos enveloppait les mondes
+Où roulaient sans mesure et l'Espace et le Temps;
+Puis Gaia, favorable à ses fils les Titans,
+Leur prêta son grand sein aux mamelles fécondes.
+
+Ils tombèrent. Le Styx les couvrit de ses ondes.
+Et jamais, sans l'éther foudroyé, le Printemps
+N'avait fait resplendir les soleils éclatants,
+Ni l'Été généreux mûri les moissons blondes.
+
+Farouches, ignorants des rires et des jeux,
+Les Immortels siégeaient sur l'Olympe neigeux.
+Mais le ciel fit pleuvoir la virile rosée;
+
+L'Océan s'entr'ouvrit, et dans sa nudité
+Radieuse, émergeant de l'écume embrasée,
+Dans le sang d'Ouranos fleurit Aphrodité.
+
+
+
+
+Jason et Médée
+
+À Gustave Moreau
+
+En un calme enchanté, sous l'ample frondaison
+De la forêt, berceau des antiques alarmes,
+Une aube merveilleuse avivait de ses larmes,
+Autour d'eux, une étrange et riche floraison.
+
+Par l'air magique où flotte un parfum de poison,
+Sa parole semait la puissance des charmes;
+Le Héros la suivait et sur ses belles armes
+Secouait les éclairs de l'illustre Toison.
+
+Illuminant les bois d'un vol de pierreries,
+De grands oiseaux passaient sous les voûtes fleuries,
+Et dans les lacs d'argent pleuvait l'azur des cieux.
+
+L'Amour leur souriait, mais la fatale Épouse
+Emportait avec elle et sa fureur jalouse
+Et les philtres d'Asie et son père et les Dieux.
+
+
+
+
+ARTÉMIS ET LES NYMPHES
+
+
+
+
+
+Artémis
+
+L'âcre senteur des bois montant de toutes parts,
+Chasseresse, a gonflé ta narine élargie,
+Et, dans ta virginale et virile énergie,
+Rejetant tes cheveux en arrière, tu pars!
+
+Et du rugissement des rauques léopards
+Jusqu'à la nuit tu fais retentir Ortygie,
+Et bondis à travers la haletante orgie
+Des grands chiens éventrés sur l'herbe rouge épars.
+
+Et, bien plus, il te plaît, Déesse, que la ronce
+Te morde et que la dent ou la griffe s'enfonce
+Dans tes bras glorieux que le fer a vengés;
+
+Car ton coeur veut goûter cette douceur cruelle
+De mêler, en tes jeux, une pourpre immortelle
+Au sang horrible et noir des monstres égorgés.
+
+
+
+
+La Chasse
+
+Le quadrige, au galop de ses étalons blancs,
+Monte au faîte du ciel, et les chaudes haleines
+Ont fait onduler l'or bariolé des plaines.
+La Terre sent la flamme immense ardre ses flancs.
+
+La forêt masse en vain ses feuillages plus lents;
+Le Soleil, à travers les cimes incertaines
+Et l'ombre où rit le timbre argentin des fontaines,
+Se glisse, darde et luit en jeux étincelants.
+
+C'est l'heure flamboyante où, par la ronce et l'herbe,
+Bondissant au milieu des molosses, superbe,
+Dans les clameurs de mort, le sang et les abois,
+
+Faisant voler les traits de la corde tendue,
+Les cheveux dénoués, haletante, éperdue,
+Invincible, Artémis épouvante les bois.
+
+
+
+
+Nymphée
+
+Le quadrige céleste à l'horizon descend,
+Et, voyant fuir sous lui l'occidentale arène,
+Le Dieu retient en vain de la quadruple rêne
+Ses étalons cabrés dans l'or incandescent.
+
+Le char plonge. La mer, de son soupir puissant,
+Emplit le ciel sonore où la pourpre se traîne,
+Tandis qu'à l'Est d'où vient la grande nuit sereine
+Silencieusement s'argente le Croissant.
+
+Voici l'heure où la Nymphe, au bord des sources fraîches,
+Jette l'arc détendu près du carquois sans flèches.
+Tout se tait. Seul, un cerf brame au loin vers les eaux.
+
+La lune tiède luit sur la nocturne danse,
+Et Pan, ralentissant ou pressant la cadence,
+Rit de voir son haleine animer les roseaux.
+
+
+
+
+Pan
+
+À travers les halliers, par les chemins secrets
+Qui se perdent au fond des vertes avenues,
+Le Chèvre-pied, divin chasseur de Nymphes nues,
+Se glisse, l'oeil ardent, sous les hautes forêts.
+
+Il est doux d'écouter les soupirs, les bruits frais
+Qui montent à midi des sources inconnues
+Quand le Soleil, vainqueur étincelant des nues,
+Dans la mouvante nuit darde l'or de ses traits.
+
+Une Nymphe s'égare et s'arrête. Elle écoute
+Les larmes du matin qui pleuvent goutte à goutte
+Sur la mousse. L'ivresse emplit son jeune coeur.
+
+Mais d'un seul bond, le Dieu du noir taillis s'élance,
+La saisit, frappe l'air de son rire moqueur,
+Disparaît... Et les bois retombent au silence.
+
+
+
+
+Le Bain des Nymphes
+
+C'est un vallon sauvage abrité de l'Euxin;
+Au-dessus de la source un noir laurier se penche,
+Et la Nymphe, riant, suspendue à la branche,
+Frôle d'un pied craintif l'eau froide du bassin.
+
+Ses compagnes, d'un bond, à l'appel du buccin,
+Dans l'onde jaillissante où s'ébat leur chair blanche
+Plongent, et de l'écume émergent une hanche,
+De clairs cheveux, un torse ou la rose d'un sein.
+
+Une gaîté divine emplit le grand bois sombre.
+Mais deux yeux, brusquement, ont illuminé l'ombre.
+Le Satyre!... Son rire épouvante leurs jeux;
+
+Elles s'élancent. Tel, lorsqu'un corbeau sinistre
+Croasse, sur le fleuve éperdument neigeux
+S'effarouche le vol des cygnes du Caÿstre.
+
+
+
+
+Le Vase
+
+L'ivoire est ciselé d'une main fine et telle
+Que l'on voit les forêts de Colchide et Jason
+Et Médée aux grands yeux magiques. La Toison
+Repose, étincelante, au sommet d'une stèle.
+
+Auprès d'eux est couché le Nil, source immortelle
+Des fleuves, et, plus loin, ivres du doux poison,
+Les Bacchantes, d'un pampre à l'ample frondaison,
+Enguirlandent le joug des taureaux qu'on dételle.
+
+Au-dessous, c'est un choc hurlant de cavaliers;
+Puis les héros rentrant morts sur leurs boucliers
+Et les vieillards plaintifs et les larmes des mères.
+
+Enfin, en forme d'anse arrondissant leurs flancs
+Et posant aux deux bords leurs seins fermes et blancs,
+Dans le vase sans fond s'abreuvent des Chimères.
+
+
+
+
+Ariane
+
+Au choc clair et vibrant des cymbales d'airain,
+Nue, allongée au dos d'un grand tigre, la Reine
+Regarde, avec l'Orgie immense qu'il entraîne,
+Iacchos s'avancer sur le sable marin.
+
+Et le monstre royal, ployant son large rein,
+Sous le poids adoré foule la blonde arène,
+Et, frôlé par la main d'où pend l'errante rêne,
+En rugissant d'amour mord les fleurs de son frein.
+
+Laissant sa chevelure à son flanc qui se cambre
+Parmi les noirs raisins rouler ses grappes d'ambre,
+L'Épouse n'entend pas le sourd rugissement;
+
+Et sa bouche éperdue, ivre enfin d'ambroisie,
+Oubliant ses longs cris vers l'infidèle amant,
+Rit au baiser prochain du Dompteur de l'Asie.
+
+
+
+
+Bacchanale
+
+Une brusque clameur épouvante le Gange.
+Les tigres ont rompu leurs jougs et, miaulants,
+Ils bondissent, et sous leurs bonds et leurs élans
+Les Bacchantes en fuite écrasent la vendange.
+
+Et le pampre que l'ongle ou la morsure effrange
+Rougit d'un noir raisin les gorges et les flancs
+Où près des reins rayés luisent des ventres blancs
+De léopards roulés dans la pourpre et la fange.
+
+Sur les corps convulsifs les fauves éblouis,
+Avec des grondements que prolonge un long râle,
+Flairent un sang plus rouge à travers l'or du hâle;
+
+Mais le Dieu, s'enivrant à ces jeux inouïs,
+Par le thyrse et les cris les exaspère et mêle
+Au mâle rugissant la hurlante femelle.
+
+
+
+
+Le réveil d'un dieu
+
+La chevelure éparse et la gorge meurtrie,
+Irritant par les pleurs l'ivresse de leurs sens,
+Les femmes de Byblos, en lugubres accents,
+Mènent la funéraire et lente théorie.
+
+Car sur le lit jonché d'anémone fleurie
+Où la Mort avait clos ses longs yeux languissants,
+Repose, parfumé d'aromate et d'encens,
+Le jeune homme adoré des vierges de Syrie.
+
+Jusqu'à l'aurore ainsi le choeur s'est lamenté,
+Mais voici qu'il s'éveille à l'appel d'Astarté,
+L'Époux mystérieux que le cinname arrose.
+
+Il est ressuscité, l'antique adolescent!
+Et le ciel tout en fleur semble une immense rose
+Qu'un Adonis céleste a teinte de son sang.
+
+
+
+
+La magicienne
+
+En tous lieux, même au pied des autels que j'embrasse,
+Je la vois qui m'appelle et m'ouvre ses bras blancs.
+Ô père vénérable, ô mère dont les flancs
+M'ont porté, suis-je né d'une exécrable race?
+
+L'Eumolpide vengeur n'a point dans Samothrace
+Secoué vers le seuil les longs manteaux sanglants,
+Et, malgré moi, je fuis, le coeur las, les pieds lents;
+J'entends les chiens sacrés qui hurlent sur ma trace.
+
+Partout je sens, j'aspire, à moi-même odieux,
+Les noirs enchantements et les sinistres charmes
+Dont m'enveloppe encor la colère des Dieux;
+
+Car les grands Dieux ont fait d'irrésistibles armes
+De sa bouche enivrante et de ses sombres yeux,
+Pour armer contre moi ses baisers et ses larmes.
+
+
+
+
+Sphinx
+
+Au flanc du Cithéron, sous la ronce enfoui,
+Le roc s'ouvre, repaire où resplendit au centre
+Par l'éclat des yeux d'or, de la gorge et du ventre,
+La Vierge aux ailes d'aigle et dont nul n'a joui.
+
+Et l'Homme s'arrêta sur le seuil, ébloui.
+--Quelle est l'ombre qui rend plus sombre encor
+mon antre?
+--L'Amour.--Es-tu le Dieu?--Je suis le Héros.--Entre;
+Mais tu cherches la mort. L'oses-tu braver?--Oui.
+
+Bellérophon dompta la Chimère farouche.
+--N'approche pas.--Ma lèvre a fait frémir ta bouche...
+--Viens donc! Entre mes bras tes os vont se briser;
+
+Mes ongles dans ta chair... --Qu'importe le supplice,
+Si j'ai conquis la gloire et ravi le baiser?
+--Tu triomphes en vain, car tu meurs.--Ô délice!...
+
+
+
+
+Marsyas
+
+Les pins du bois natal que charmait ton haleine
+N'ont pas brûlé ta chair, ô malheureux! Tes os
+Sont dissous, et ton sang s'écoule avec les eaux
+Que les monts de Phrygie épanchent vers la plaine.
+
+Le jaloux Citharède, orgueil du ciel hellène,
+De son plectre de fer a brisé tes roseaux
+Qui, domptant les lions, enseignaient les oiseaux;
+Il ne reste plus rien du chanteur de Célène.
+
+Rien qu'un lambeau sanglant qui flotte au tronc de l'if
+Auquel on l'a lié pour l'écorcher tout vif.
+Ô Dieu cruel! Ô cris! Voix lamentable et tendre!
+
+Non, vous n'entendrez plus, sous un doigt trop savant,
+La flûte soupirer aux rives du Méandre ...
+Car la peau du Satyre est le jouet du vent.
+
+
+
+
+PERSÉE ET ANDROMÈDE
+
+
+
+
+
+Andromède au monstre
+
+La Vierge Céphéenne, hélas! encor vivante,
+Liée, échevelée, au roc des noirs îlots,
+Se lamente en tordant avec de vains sanglots
+Sa chair royale où court un frisson d'épouvante.
+
+L'Océan monstrueux que la tempête évente
+Crache à ses pieds glacés l'âcre bave des flots,
+Et partout elle voit, à travers ses cils clos,
+Bâiller la gueule glauque, innombrable et mouvante.
+
+Tel qu'un éclat de foudre en un ciel sans éclair,
+Tout à coup, retentit un hennissement clair.
+Ses yeux s'ouvrent. L'horreur les emplit, et l'extase;
+
+Car elle a vu, d'un vol vertigineux et sûr,
+Se cabrant sous le poids du fils de Zeus, Pégase
+Allonger sur la mer sa grande ombre d'azur.
+
+
+
+
+Persée et Andromède
+
+Au milieu de l'écume arrêtant son essor,
+Le Cavalier vainqueur du monstre et de Méduse,
+Ruisselant d'une bave horrible où le sang fuse,
+Emporte entre ses bras la vierge aux cheveux d'or.
+
+Sur l'étalon divin, frère de Chrysaor,
+Qui piaffe dans la mer et hennit et refuse,
+Il a posé l'Amante éperdue et confuse
+Qui lui rit et l'étreint et qui sanglote encor.
+
+Il l'embrasse. La houle enveloppe leur groupe.
+Elle, d'un faible effort, ramène sur la croupe
+Ses beaux pieds qu'en fuyant baise un flot vagabond;
+
+Mais Pégase irrité par le fouet de la lame,
+À l'appel du Héros s'enlevant d'un seul bond,
+Bat le ciel ébloui de ses ailes de flamme.
+
+
+
+
+Le Ravissement d'Andromède
+
+D'un vol silencieux, le grand Cheval ailé
+Soufflant de ses naseaux élargis l'air qui fume,
+Les emporte avec un frémissement de plume
+À travers la nuit bleue et l'éther étoilé.
+
+Ils vont. L'Afrique plonge au gouffre flagellé,
+Puis l'Asie... un désert... le Liban ceint de brume...
+Et voici qu'apparaît, toute blanche d'écume,
+La mer mystérieuse où vint sombrer Hellé.
+
+Et le vent gonfle ainsi que deux immenses voiles
+Les ailes qui, volant d'étoiles en étoiles,
+Aux amants enlacés font un tiède berceau;
+
+Tandis que, l'oeil au ciel où palpite leur ombre,
+Ils voient, irradiant du Bélier au Verseau,
+Leurs Constellations poindre dans l'azur sombre.
+
+
+
+ÉPIGRAMMES ET BUCOLIQUES
+
+
+
+
+
+Le Chevrier
+
+Ô berger, ne suis pas dans cet âpre ravin
+Les bonds capricieux de ce bouc indocile;
+Aux pentes du Ménale, où l'été nous exile,
+La nuit monte trop vite et ton espoir est vain.
+
+Restons ici, veux-tu? J'ai des figues, du vin.
+Nous attendrons le jour en ce sauvage asile.
+Mais parle bas. Les Dieux sont partout, ô Mnasyle!
+Hécate nous regarde avec son oeil divin.
+
+Ce trou d'ombre là-bas est l'antre où se retire
+Le Démon familier des hauts lieux, le Satyre;
+Peut-être il sortira, si nous ne l'effrayons.
+
+Entends-tu le pipeau qui chante sur ses lèvres?
+C'est lui! Sa double corne accroche les rayons,
+Et, vois, au clair de lune il fait danser mes chèvres!
+
+
+
+
+Les Bergers
+
+Viens. Le sentier s'enfonce aux gorges du Cyllène.
+Voici l'antre et la source, et c'est là qu'il se plaît
+À dormir sur un lit d'herbe et de serpolet
+À l'ombre du grand pin où chante son haleine.
+
+Attache à ce vieux tronc moussu la brebis pleine.
+Sais-tu qu'avant un mois, avec son agnelet,
+Elle lui donnera des fromages, du lait?
+Les Nymphes fileront un manteau de sa laine.
+
+Sois-nous propice, Pan! ô Chèvre-pied, gardien
+Des troupeaux que nourrit le mont Arcadien,
+Je t'invoque... Il entend! J'ai vu tressaillir l'arbre.
+
+Partons. Le soleil plonge au couchant radieux.
+Le don du pauvre, ami, vaut un autel de marbre,
+Si d'un coeur simple et pur l'offrande est faite aux Dieux.
+
+
+
+
+Épigramme votive
+
+
+Au rude Arés! À la belliqueuse Discorde!
+Aide-moi, je suis vieux, à suspendre au pilier
+Mes glaives ébréchés et mon lourd bouclier,
+Et ce casque rompu qu'un crin sanglant déborde.
+
+Joins-y cet arc. Mais, dis, convient-il que je torde
+Le chanvre autour du bois?--c'est un dur néflier
+Que nul autre jamais n'a su faire plier--
+Ou que d'un bras tremblant je tende encor la corde?
+
+Prends aussi le carquois. Ton oeil semble chercher
+En leur gaine de cuir les armes de l'archer,
+Les flèches que le vent des batailles disperse;
+
+Il est vide. Tu crois que j'ai perdu mes traits?
+Au champ de Marathon tu les retrouverais,
+Car ils y sont restés dans la gorge du Perse.
+
+
+
+
+Épigramme funéraire
+
+Ici gît, Étranger, la verte sauterelle
+Que durant deux saisons nourrit la jeune Hellé,
+Et dont l'aile vibrant sous le pied dentelé
+Bruissait dans le pin, le cytise ou l'airelle.
+
+Elle s'est tue, hélas! la lyre naturelle,
+La muse des guérets, des sillons et du blé;
+De peur que son léger sommeil ne soit troublé,
+Ah! passe vite, ami, ne pèse point sur elle.
+
+C'est là. Blanche, au milieu d'une touffe de thym,
+Sa pierre funéraire est fraîchement posée.
+Que d'hommes n'ont pas eu ce suprême destin!
+
+Des larmes d'un enfant sa tombe est arrosée,
+Et l'Aurore pieuse y fait chaque matin
+Une libation de gouttes de rosée.
+
+
+
+
+Le Naufragé
+
+Avec la brise en poupe et par un ciel serein,
+Voyant le Phare fuir à travers la mâture,
+Il est parti d'Égypte au lever de l'Arcture,
+Fier de sa nef rapide aux flancs doublés d'airain.
+
+Il ne reverra plus le môle Alexandrin.
+Dans le sable où pas même un chevreau ne pâture
+La tempête a creusé sa triste sépulture;
+Le vent du large y tord quelque arbuste marin.
+
+Au pli le plus profond de la mouvante dune,
+En la nuit sans aurore et sans astre et sans lune,
+Que le navigateur trouve enfin le repos!
+
+Ô Terre, ô Mer, pitié pour son Ombre anxieuse!
+Et sur la rive hellène où sont venus ses os,
+Soyez-lui, toi, légère, et toi, silencieuse.
+
+
+
+
+La Prière du Mort
+
+Arrête! Écoute-moi, voyageur. Si tes pas
+Te portent vers Cypséle et les rives de l'Hèbre,
+Cherche le vieil Hyllos et dis-lui qu'il célèbre
+Un long deuil pour le fils qu'il ne reverra pas.
+
+Ma chair assassinée a servi de repas
+Aux loups. Le reste gît en ce hallier funèbre.
+Et l'Ombre errante aux bords que l'Érèbe enténèbre
+S'indigne et pleure. Nul n'a vengé mon trépas.
+
+Pars donc. Et si jamais, à l'heure où le jour tombe,
+Tu rencontres au pied d'un tertre ou d'une tombe
+Une femme au front blanc que voile un noir lambeau;
+
+Approche-toi, ne crains ni la nuit ni les charmes;
+C'est ma mère, Étranger, qui sur un vain tombeau
+Embrasse une urne vide et l'emplit de ses larmes.
+
+
+
+L'Esclave
+
+Tel, nu, sordide, affreux, nourri des plus vils mets,
+Esclave--vois, mon corps en a gardé les signes--
+Je suis né libre au fond du golfe aux belles lignes
+Où l'Hybla plein de miel mire ses bleus sommets.
+
+J'ai quitté l'île heureuse, hélas!... Ah! si jamais
+Vers Syracuse et les abeilles et les vignes
+Tu retournes, suivant le vol vernal des cygnes,
+Cher hôte, informe-toi de celle que j'aimais.
+
+Reverrai-je ses yeux de sombre violette,
+Si purs, sourire au ciel natal qui s'y reflète
+Sous l'arc victorieux que tend un sourcil noir?
+
+Sois pitoyable! Pars, va, cherche Cléariste
+Et dis-lui que je vis encor pour la revoir.
+Tu la reconnaîtras, car elle est toujours triste.
+
+
+
+
+Le Laboureur
+
+Le semoir, la charrue, un joug, des socs luisants,
+La herse, l'aiguillon et la faulx acérée
+Qui fauchait en un jour les épis d'une airée,
+Et la fourche qui tend la gerbe aux paysans;
+
+Ces outils familiers, aujourd'hui trop pesants,
+Le vieux Parmis les voue à l'immortelle Rhée
+Par qui le germe éclôt sous la terre sacrée.
+Pour lui, sa tâche est faite; il a quatre-vingts ans.
+
+Près d'un siècle, au soleil, sans en être plus riche,
+Il a poussé le coutre au travers de la friche;
+Ayant vécu sans joie, il vieillit sans remords.
+
+Mais il est las d'avoir tant peiné sur la glèbe
+Et songe que peut-être il faudra, chez les morts,
+Labourer des champs d'ombre arrosés par l'Érèbe.
+
+
+
+
+À Hermès Criophore
+
+Pour que le compagnon des Naïades se plaise
+À rendre la brebis agréable au bélier
+Et qu'il veuille par lui sans fin multiplier
+L'errant troupeau qui broute aux berges du Galèse;
+
+Il faut lui faire fête et qu'il se sente à l'aise
+Sous le toit de roseaux du pâtre hospitalier;
+Le sacrifice est doux au Démon familier
+Sur la table de marbre ou sur un bloc de glaise.
+
+Donc, honorons Hermès. Le subtil Immortel
+Préfère à la splendeur du temple et de l'autel
+La main pure immolant la victime impollue.
+
+Ami, dressons un tertre aux bornes de ton pré
+Et qu'un vieux bouc, du sang de sa gorge velue,
+Fasse l'argile noire et le gazon pourpré.
+
+
+
+
+La Jeune Morte
+
+Qui que tu sois, Vivant, passe vite parmi
+L'herbe du tertre où gît ma cendre inconsolée;
+Ne foule point les fleurs de l'humble mausolée
+D'où j'écoute ramper le lierre et la fourmi.
+
+Tu t'arrêtes? Un chant de colombe a gémi.
+Non! qu'elle ne soit pas sur ma tombe immolée!
+Si tu veux m'être cher, donne-lui la volée.
+La vie est si douce, ah! laisse-la vivre, ami.
+
+Le sais-tu? sous le myrte enguirlandant la porte,
+Épouse et vierge, au seuil nuptial, je suis morte,
+Si proche et déjà loin de celui que j'aimais.
+
+Mes yeux se sont fermés à la lumière heureuse,
+Et maintenant j'habite, hélas! et pour jamais,
+L'inexorable Érèbe et la Nuit Ténébreuse.
+
+
+
+
+Regilla
+
+Passant, ce marbre couvre Annia Regilla
+Du sang de Ganymède et d'Aphrodite née.
+Le noble Hérode aima cette fille d'Énée.
+Heureuse, jeune et belle, elle est morte. Plains-la.
+
+Car l'Ombre dont le corps délicieux gît là,
+Chez le prince infernal de l'île Fortunée
+Compte les jours, les mois et la si longue année
+Depuis que loin des siens la Parque l'exila.
+
+Hanté du souvenir de sa forme charmante,
+L'Époux désespéré se lamente et tourmente
+La pourpre sans sommeil du lit d'ivoire et d'or.
+
+Il tarde. Il ne vient pas. Et l'âme de l'Amante,
+Anxieuse, espérant qu'il vienne, vole encor
+Autour du sceptre noir que lève Rhadamanthe.
+
+
+
+
+Le Coureur
+
+Tel que Delphes l'a vu quand, Thymos le suivant,
+Il volait par le stade aux clameurs de la foule,
+Tel Ladas court encor sur le socle qu'il foule
+D'un pied de bronze, svelte et plus vif que le vent.
+
+Le bras tendu, l'oeil fixe et le torse en avant,
+Une sueur d'airain à son front perle et coule;
+On dirait que l'athlète a jailli hors du moule,
+Tandis que le sculpteur le fondait, tout vivant.
+
+Il palpite, il frémit d'espérance et de fièvre,
+Son flanc halète, l'air qu'il fend manque à sa lèvre
+Et l'effort fait saillir ses muscles de métal;
+
+L'irrésistible élan de la course l'entraîne
+Et passant par-dessus son propre piédestal,
+Vers la palme et le but il va fuir dans l'arène.
+
+
+
+
+Le Cocher
+
+Étranger, celui qui, debout au timon d'or,
+Maîtrise d'une main par leur quadruple rêne
+Ses chevaux noirs et tient de l'autre un fouet de frêne,
+Guide un quadrige mieux que le héros Castor.
+
+Issu d'un père illustre et plus illustre encor...
+Mais vers la borne rouge où la course l'entraîne,
+Il part, semant déjà ses rivaux sur l'arène,
+Le Libyen hardi cher à l'Autocrator.
+
+Dans le cirque ébloui, vers le but et la palme,
+Sept fois, triomphateur vertigineux et calme,
+Il a tourné. Salut, fils de Calchas le Bleu!
+
+Et tu vas voir, si l'oeil d'un mortel peut suffire
+À cette apothéose où fuit un char de feu,
+La Victoire voler pour rejoindre Porphyre.
+
+
+
+
+Sur L'Othrys
+
+L'air fraîchit. Le soleil plonge au ciel radieux.
+Le bétail ne craint plus le taon ni le bupreste.
+Aux pentes de l'Othrys l'ombre est plus longue. Reste,
+Reste avec moi, cher hôte envoyé par les Dieux.
+
+Tandis que tu boiras un lait fumant, tes yeux
+Contempleront du seuil de ma cabane agreste,
+Des cimes de l'Olympe aux neiges du Thymphreste,
+La riche Thessalie et les monts glorieux.
+
+Vois la mer et l'Eubée et, rouge au crépuscule,
+Le Callidrome sombre et l'OEta dont Hercule
+Fit son bûcher suprême et son premier autel
+
+Et là-bas, à travers la lumineuse gaze,
+Le Parnasse où, le soir, las d'un vol immortel,
+Se pose, et d'où s'envole, à l'aurore, Pégase!
+
+
+
+ROME ET LES BARBARES
+
+
+
+
+
+Pour le Vaisseau de Virgile
+
+Que vos astres plus clairs gardent mieux du danger,
+Dioscures brillants, divins frères d'Hélène,
+Le poète latin qui veut, au ciel hellène,
+Voir les Cyclades d'or de l'azur émerger.
+
+Que des souffles de l'air, de tous le plus léger,
+Que le doux Iapyx, redoublant son haleine,
+D'une brise embaumée enfle la voile pleine
+Et pousse le navire au rivage étranger.
+
+À travers l'Archipel où le dauphin se joue,
+Guidez heureusement le chanteur de Mantoue;
+Prêtez-lui, fils du Cygne, un fraternel rayon.
+
+La moitié de mon âme est dans la nef fragile
+Qui, sur la mer sacrée où chantait Arion,
+Vers la terre des Dieux porte le grand Virgile.
+
+
+
+
+Villula
+
+Oui, c'est au vieux Gallus qu'appartient l'héritage
+Que tu vois au penchant du coteau cisalpin;
+La maison tout entière est à l'abri d'un pin
+Et le chaume du toit couvre à peine un étage.
+
+Il suffit pour qu'un hôte avec lui le partage.
+Il a sa vigne, un four à cuire plus d'un pain,
+Et dans son potager foisonne le lupin.
+C'est peu? Gallus n'a pas désiré davantage.
+
+Son bois donne un fagot ou deux tous les hivers,
+Et de l'ombre, l'été, sous les feuillages verts;
+À l'automne on y prend quelque grive au passage.
+
+C'est là que, satisfait de son destin borné,
+Gallus finit de vivre où jadis il est né.
+Va, tu sais à présent que Gallus est un sage.
+
+
+
+
+La Flûte
+
+Voici le soir. Au ciel passe un vol de pigeons.
+Rien ne vaut pour charmer une amoureuse fièvre,
+Ô chevrier, le son d'un pipeau sur la lèvre
+Qu'accompagne un bruit frais de source entre les joncs.
+
+À l'ombre du platane où nous nous allongeons
+L'herbe est plus molle. Laisse, ami, l'errante chèvre,
+Sourde aux chevrotements du chevreau qu'elle sèvre,
+Escalader la roche et brouter les bourgeons.
+
+Ma flûte, faite avec sept tiges de ciguë
+Inégales que joint un peu de cire, aiguë
+Ou grave, pleure, chante ou gémit à mon gré.
+
+Viens. Nous t'enseignerons l'art divin du Silène,
+Et tes soupirs d'amour, de ce tuyau sacré,
+S'envoleront parmi l'harmonieuse haleine.
+
+
+
+
+À Sextius
+
+Le ciel est clair. La barque a glissé sur les sables.
+Les vergers sont fleuris, et le givre argentin
+N'irise plus les prés au soleil du matin.
+Les boeufs et le bouvier désertent les étables.
+
+Tout tenait. Mais la Mort et ses funèbres fables
+Nous pressent, et, pour toi, seul le jour est certain
+Où les dés renversés en un libre festin
+Ne t'assigneront plus la royauté des tables.
+
+La vie, ô Sextius, est brève. Hâtons-nous
+De vivre. Déjà l'âge a rompu nos genoux.
+Il n'est pas de printemps au froid pays des Ombres.
+
+Viens donc. Les bois sont verts, et voici la saison
+D'immoler à Faunus, en ses retraites sombres,
+Un bouc noir ou l'agnelle à la blanche toison.
+
+
+
+
+HORTORUM DEUS
+
+
+
+
+
+I
+
+_Olim truncus eram ficulnus._
+HORACE.
+
+À Paul Arène.
+
+N'approche pas! Va-t'en! Passe au large, Étranger!
+Insidieux pillard, tu voudrais, j'imagine,
+Dérober les raisins, l'olive ou l'aubergine
+Que le soleil mûrit à l'ombre du verger?
+
+J'y veille. À coups de serpe, autrefois, un berger
+M'a taillé dans le tronc d'un dur figuier d'Égine;
+Ris du sculpteur, Passant, mais songe à l'origine
+De Priape, et qu'il peut rudement se venger.
+
+Jadis, cher aux marins, sur un bec de galère
+Je me dressais, vermeil, joyeux de la colère
+Écumante ou du rire éblouissant des flots;
+
+À présent, vil gardien de fruits et de salades,
+Contre les maraudeurs je défends cet enclos...
+Et je ne verrai plus les riantes Cyclades.
+
+
+
+
+II
+
+_Hujus nam domini colunt me_
+_Deum que salutant._
+CATULLE.
+
+Respecte, ô Voyageur, si tu crains ma colère,
+Cet humble toit de joncs tressés et de glaïeul.
+Là, parmi ses enfants, vit un robuste aïeul;
+C'est le maître du clos et de la source claire.
+
+Et c'est lui qui planta droit au milieu de l'aire
+Mon emblème équarri dans un coeur de tilleul:
+Il n'a point d'autres Dieux, aussi je garde seul
+Le verger qu'il cultive et fleurit pour me plaire.
+
+Ce sont de pauvres gens, rustiques et dévots.
+Par eux, la violette et les sombres pavots
+Ornent ma gaine avec les verts épis de l'orge
+
+Et toujours, deux fois l'an, l'agreste autel a bu,
+Sous le couteau sacré du colon qui l'égorge,
+Le sang d'un jeune bouc impudique et barbu.
+
+
+
+
+III
+
+_Ecce villicus_
+_Venit..._
+CATULLE.
+
+Holà, maudits enfants! Gare au piège, à la trappe,
+Au chien! je ne veux plus, moi qui garde ce lieu,
+Qu'on vienne, sous couleur d'y quérir un caïeu
+D'ail, piller mes fruitiers et grappiller ma grappe.
+
+D'ailleurs, là-bas, du fond des chaumes qu'il étrape,
+Le colon vous épie, et, s'il vient, par mon pieu!
+Vos reins sauront alors tout ce que pèse un Dieu
+De bois dur emmanché d'un bras d'homme qui frappe.
+
+Vite, prenez la sente à gauche, suivez-la
+Jusqu'au bout de la haie où croît ce hêtre, et là
+Profitez de l'avis qu'on vous glisse à l'oreille.
+
+Un négligent Priape habite au clos voisin;
+D'ici, vous pouvez voir les piliers de sa treille
+Où sous l'ombre du pampre a rougi le raisin.
+
+
+
+
+IV
+
+_Mihi corolla picta vere ponitur._
+CATULLE.
+
+Entre donc. Mes piliers sont fraîchement crépis,
+Et sous ma treille neuve où le soleil se glisse
+L'ombre est plus douce. L'air embaume la mélisse.
+Avril jonche la terre en fleur d'un frais tapis.
+
+Les saisons tour à tour me parent: blonds épis
+Raisins mûrs, verte olive ou printanier calice
+Et le lait du matin caille encor sur l'éclisse,
+Que la chèvre me tend la mamelle et le pis.
+
+Le maître de ce clos m'honore. J'en suis digne.
+Jamais grive ou larron ne marauda sa vigne
+Et nul n'est mieux gardé de tout le Champ Romain.
+
+Les fils sont beaux, la femme est vertueuse, et l'homme,
+Chaque soir de marché, fait tinter dans sa main
+Les deniers d'argent clair qu'il rapporte de Rome.
+
+
+
+
+V
+
+_Rigetque dura barba juncta crystallo._
+Diversorum Poctarum Lusus.
+
+Quel froid! le givre brille aux derniers pampres verts;
+Je guette le soleil, car je sais l'heure exacte
+Où l'aurore rougit les neiges du Soracte.
+Le sort d'un Dieu champêtre est dur. L'homme est pervers.
+
+Dans ce clos ruiné, seul, depuis vingt hivers
+Je me morfonds. Ma barbe est hirsute et compacte,
+Mon vermillon s'écaille et mon bois se rétracte
+Et se gerce, et j'ai peur d'être piqué des vers.
+
+Que ne suis-je un Pénate ou même simple Lare
+Domestique, repeint, repu, toujours hilare,
+Gorgé de miel, de fruits ou ceint des fleurs d'avril!
+
+Près des aïeux de cire, au fond du vestibule,
+Je vieillirais et les enfants, au jour viril,
+À mon col vénéré viendraient pendre leur bulle.
+
+
+
+
+Le Tepidarium
+
+
+La myrrhe a parfumé leurs membres assouplis;
+Elles rêvent, goûtant la tiédeur de décembre,
+Et le brasier de bronze illuminant la chambre
+Jette la flamme et l'ombre à leurs beaux fronts pâlis.
+
+Aux coussins de byssus, dans la pourpre des lits,
+Sans bruit, parfois un corps de marbre rose ou d'ambre
+Ou se soulève à peine ou s'allonge ou se cambre
+Le lin voluptueux dessine de longs plis.
+
+Sentant à sa chair nue errer l'ardent effluve,
+Une femme d'Asie, au milieu de l'étuve,
+Tord ses bras énervés en un ennui serein;
+
+Et le pâle troupeau des filles d'Ausonie
+S'enivre de la riche et sauvage harmonie
+Des noirs cheveux roulant sur un torse d'airain.
+
+
+
+
+Tranquillus
+
+_C. Plinii Secundi Epist. Lib. I, Ep. XXIV._
+
+C'est dans ce doux pays qu'a vécu Suétone;
+Et de l'humble villa voisine de Tibur,
+Parmi la vigne, il reste encore un pan de mur,
+Un arceau ruiné que le pampre festonne.
+
+C'est là qu'il se plaisait à venir, chaque automne,
+Loin de Rome, aux rayons des derniers ciels d'azur,
+Vendanger ses ormeaux qu'alourdit le cep mûr.
+Là sa vie a coulé tranquille et monotone.
+
+Au milieu de la paix pastorale, c'est là
+Que l'ont hanté Néron, Claude, Caligula,
+Messaline rôdant sous la stole pourprée;
+
+Et que, du fer d'un style à la pointe acérée
+Égratignant la cire impitoyable, il a
+Décrit les noirs loisirs du vieillard de Caprée.
+
+
+
+
+Lupercus
+
+_M. Val. Martialis Lib. I, Epigr. CXVIII._
+
+Lupercus, du plus loin qu'il me voit:--Cher poète,
+Ta nouvelle épigramme est du meilleur latin;
+Dis, veux-tu, j'enverrai chez toi demain matin,
+Me prêter les rouleaux de ton oeuvre complète?
+
+--Non. Ton esclave boite, il est vieux, il halète,
+Mes escaliers sont durs et mon logis lointain
+Ne demeures-tu pas auprès du Palatin?
+Atrectus, mon libraire, habite l'Argilète.
+
+Sa boutique est au coin du Forum. Il y vend
+Les volumes des morts et celui du vivant,
+Virgile et Silius, Pline, Térence ou Phèdre;
+
+Là, sur l'un des rayons, et non certe aux derniers,
+Poncé, vêtu de pourpre et dans un nid de cèdre,
+Martial est en vente au prix de cinq deniers.
+
+
+
+
+La Trebbia
+
+L'aube d'un jour sinistre a blanchi les hauteurs.
+Le camp s'éveille. En bas roule et gronde le fleuve
+Où l'escadron léger des Numides s'abreuve.
+Partout sonne l'appel clair des buccinateurs.
+
+Car malgré Scipion, les augures menteurs,
+La Trebbia débordée, et qu'il vente et qu'il pleuve,
+Sempronius Consul, fier de sa gloire neuve,
+A fait lever la hache et marcher les licteurs.
+
+Rougissant le ciel noir de flamboîments lugubres,
+À l'horizon, brûlaient les villages Insubres;
+On entendait au loin barrir un éléphant.
+
+Et là-bas, sous le pont, adossé contre une arche,
+Hannibal écoutait, pensif et triomphant,
+Le piétinement sourd des légions en marche.
+
+
+
+
+Après Cannes
+
+
+Un des consuls tué, l'autre fuit vers Linterne
+Ou Venuse. L'Aufide a débordé, trop plein
+De morts et d'armes. La foudre au Capitolin
+Tombe, le bronze sue et le ciel rouge est terne.
+
+En vain le Grand Pontife a fait un lectisterne
+Et consulté deux fois l'oracle sibyllin;
+D'un long sanglot l'aïeul, la veuve, l'orphelin
+Emplissent Rome en deuil que la terreur consterne.
+
+Et chaque soir la foule allait aux aqueducs,
+Plèbe, esclaves, enfants, femmes, vieillards caducs
+Et tout ce que vomit Subure et l'ergastule;
+
+Tous anxieux de voir surgir, au dos vermeil
+Des monts Sabins où luit l'oeil sanglant du soleil,
+Le Chef borgne monté sur l'éléphant Gétule.
+
+
+
+
+À un Triomphateur
+
+Fais sculpter sur ton arc, Imperator illustre,
+Des files de guerriers barbares, de vieux chefs
+Sous le joug, des tronçons d'armures et de nefs,
+Et la flotte captive et le rostre et l'aplustre.
+
+Quel que tu sois, issu d'Ancus ou né d'un rustre,
+Tes noms, famille, honneurs et titres, longs ou brefs,
+Grave-les dans la frise et dans les bas-reliefs
+Profondément, de peur que l'avenir te frustre.
+
+Déjà le Temps brandit l'arme fatale. As-tu
+L'espoir d'éterniser le bruit de ta vertu?
+Un vil lierre suffit à disjoindre un trophée;
+
+Et seul, aux blocs épars des marbres triomphaux
+Où ta gloire en ruine est par l'herbe étouffée,
+Quelque faucheur Samnite ébréchera sa faulx.
+
+
+
+ANTOINE ET CLÉOPÂTRE
+
+
+
+
+
+Le Cydnus
+
+Sous l'azur triomphal, au soleil qui flamboie,
+La trirème d'argent blanchit le fleuve noir
+Et son sillage y laisse un parfum d'encensoir
+Avec des sons de flûte et des frissons de soie.
+
+À la proue éclatante où l'épervier s'éploie,
+Hors de son dais royal se penchant pour mieux voir,
+Cléopâtre debout en la splendeur du soir
+Semble un grand oiseau d'or qui guette au loin sa proie.
+
+Voici Tarse, où l'attend le guerrier désarmé;
+Et la brune Lagide ouvre dans l'air charmé
+Ses bras d'ambre où la pourpre a mis des reflets roses.
+
+Et ses yeux n'ont pas vu, présage de son sort,
+Auprès d'elle, effeuillant sur l'eau sombre des roses,
+Les deux enfants divins, le Désir et la Mort.
+
+
+
+
+Soir de Bataille
+
+Le choc avait été très rude. Les tribuns
+Et les centurions, ralliant les cohortes,
+Humaient encor dans l'air où vibraient leurs voix fortes
+La chaleur du carnage et ses âcres parfums.
+
+D'un oeil morne, comptant leurs compagnons défunts,
+Les soldats regardaient, comme des feuilles mortes,
+Au loin, tourbillonner les archers de Phraortes;
+Et la sueur coulait de leurs visages bruns.
+
+C'est alors qu'apparut, tout hérissé de flèches,
+Rouge du flux vermeil de ses blessures fraîches,
+Sous la pourpre flottante et l'airain rutilant,
+
+Au fracas des buccins qui sonnaient leur fanfare,
+Superbe, maîtrisant son cheval qui s'effare,
+Sur le ciel enflammé, l'Imperator sanglant.
+
+
+
+
+Antoine et Cléopâtre
+
+Tous deux ils regardaient, de la haute terrasse,
+L'Égypte s'endormir sous un ciel étouffant
+Et le Fleuve, à travers le Delta noir qu'il fend,
+Vers Bubaste ou Saïs rouler son onde grasse.
+
+Et le Romain sentait sous la lourde cuirasse,
+Soldat captif berçant le sommeil d'un enfant,
+Ployer et défaillir sur son coeur triomphant
+Le corps voluptueux que son étreinte embrasse.
+
+Tournant sa tête pâle entre ses cheveux bruns
+Vers celui qu'enivraient d'invincibles parfums,
+Elle tendit sa bouche et ses prunelles claires;
+
+Et sur elle courbé, l'ardent Imperator
+Vit dans ses larges yeux étoilés de points d'or
+Toute une mer immense où fuyaient des galères.
+
+
+
+
+SONNETS ÉPIGRAPHIQUES
+
+
+
+
+
+Le Voeu
+
+ILIXONI
+DEO
+FAB. FESTA
+V. S. L. M.
+
+ISCITTÔ DEO
+HVNNV
+VLOHOXIS
+FIL.
+V. S. L. M.
+
+Jadis l'Ibère noir et le Gall au poil fauve
+Et le Garumne brun peint d'ocre et de carmin,
+Sur le marbre votif entaillé par leur main,
+Ont dit l'eau bienfaisante et sa vertu qui sauve.
+
+Puis les Imperators, sous le Venasque chauve,
+Bâtirent la piscine et le therme romain,
+Et Fabia Festa, par ce même chemin,
+A cueilli pour les Dieux la verveine ou la mauve.
+
+Aujourd'hui, comme aux jours d'Iscitt et d'Ilixon,
+Les sources m'ont chanté leur divine chanson;
+Le soufre fume encore à l'air pur des moraines.
+
+C'est pourquoi, dans ces vers, accomplissant les voeux,
+Tel qu'autrefois Hunnu, fils d'Ulohox, je veux
+Dresser l'autel barbare aux Nymphes Souterraines.
+
+
+
+
+La Source
+
+NYMPHIS AVG. SACRVM
+
+L'autel gît sous la ronce et l'herbe enseveli;
+Et la source sans nom qui goutte à goutte tombe
+D'un son plaintif emplit la solitaire combe.
+C'est la Nymphe qui pleure un éternel oubli.
+
+L'inutile miroir que ne ride aucun pli
+À peine est effleuré par un vol de colombe
+Et la lune, parfois, qui du ciel noir surplombe,
+Seule, y reflète encore un visage pâli.
+
+De loin en loin, un pâtre errant s'y désaltère.
+Il boit, et sur la dalle antique du chemin
+Verse un peu d'eau resté dans le creux de sa main.
+
+Il a fait, malgré lui, le geste héréditaire,
+Et ses yeux n'ont pas vu sur le cippe romain
+Le vase libatoire auprès de la patère.
+
+
+
+
+Le Dieu Hêtre
+
+
+FAGÔ DEO.
+
+Le Garumne a bâti sa rustique maison
+Sous un grand hêtre au tronc musculeux comme un torse
+Dont la sève d'un Dieu gonfle la blanche écorce.
+La forêt maternelle est tout son horizon.
+
+Car l'homme libre y trouve, au gré de la saison,
+Les faînes, le bois, l'ombre et les bêtes qu'il force
+Avec l'arc ou l'épieu, le filet ou l'amorce,
+Pour en manger la chair et vêtir leur toison.
+
+Longtemps il a vécu riche, heureux et sans maître,
+Et le soir, lorsqu'il rentre au logis, le vieux Hêtre
+De ses bras familiers semble lui faire accueil;
+
+Et quand la Mort viendra courber sa tête franche,
+Ses petits-fils auront pour tailler son cercueil
+L'incorruptible coeur de la maîtresse branche.
+
+
+
+
+Aux Montagnes Divines
+
+GEMINVS SERVVS
+ET PRÔ SVIS CONSERVIS.
+
+Glaciers bleus, pics de marbre et d'ardoise, granits,
+Moraines dont le vent, du Néthou jusqu'à Bègle,
+Arrache, brûle et tord le froment et le seigle,
+Cols abrupts, lacs, forêts pleines d'ombre et de nids!
+
+Antres sourds, noirs vallons que les anciens bannis,
+Plutôt que de ployer sous la servile règle,
+Hantèrent avec l'ours, le loup, l'isard et l'aigle,
+Précipices, torrents, gouffres, soyez bénis!
+
+Ayant fui l'ergastule et le dur municipe,
+L'esclave Geminus a dédié ce cippe
+Aux Monts, gardiens sacrés de l'âpre liberté;
+
+Et sur ces sommets clairs où le silence vibre,
+Dans l'air inviolable, immense et pur, jeté,
+Je crois entendre encor le cri d'un homme libre!
+
+
+
+
+L'Exilée
+
+MONTIBVS.
+GARRI DEO.
+SABINVLA.
+V. S. L. M.
+
+Dans ce vallon sauvage où César t'exila,
+Sur la roche moussue, au chemin d'Ardiège,
+Penchant ton front qu'argente une précoce neige,
+Chaque soir, à pas lents, tu viens t'accouder là.
+
+Tu revois ta jeunesse et ta chère villa
+Et le Flamine rouge avec son blanc cortège;
+Et pour que le regret du sol Latin s'allège,
+Tu regardes le ciel, triste Sabinula.
+
+Vers le Gar éclatant aux sept pointes calcaires,
+Les aigles attardés qui regagnent leurs aires
+Emportent en leur vol tes rêves familiers;
+
+Et seule, sans désirs, n'espérant rien de l'homme,
+Tu dresses des autels aux Monts hospitaliers
+Dont les Dieux plus prochains te consolent de Rome.
+
+
+
+
+LE MOYEN-ÂGE ET LA RENAISSANCE
+
+
+
+
+
+Vitrail
+
+Cette verrière a vu dames et hauts barons
+Étincelants d'azur, d'or, de flamme et de nacre,
+Incliner, sous la dextre auguste qui consacre,
+L'orgueil de leurs cimiers et de leurs chaperons;
+
+Lorsqu'ils allaient, au bruit du cor ou des clairons,
+Ayant le glaive au poing, le gerfaut ou le sacre,
+Vers la plaine ou le bois, Byzance ou Saint-Jean d'Acre,
+Partir pour la croisade ou le vol des hérons.
+
+Aujourd'hui, les seigneurs auprès des châtelaines,
+Avec le lévrier à leurs longues poulaines,
+S'allongent aux carreaux de marbre blanc et noir;
+
+Ils gisent là sans voix, sans geste et sans ouïe,
+Et de leurs yeux de pierre ils regardent sans voir
+La rose du vitrail toujours épanouie.
+
+
+
+
+Épiphanie
+
+Donc Balthazar, Melchior et Gaspar, les Rois Mages,
+Chargés de nefs d'argent, de vermeil et d'émaux
+Et suivis d'un très long cortège de chameaux,
+S'avancent, tels qu'ils sont dans les vieilles images.
+
+De l'Orient lointain, ils portent leurs hommages
+Aux pieds du fils de Dieu né pour guérir les maux
+Que souffrent ici-bas l'homme et les animaux;
+Un page noir soutient leurs robes à ramages.
+
+Sur le seuil de l'étable où veille Saint Joseph,
+Ils ôtent humblement la couronne du chef
+Pour saluer l'Enfant qui rit et les admire.
+
+C'est ainsi qu'autrefois, sous Augustus Cæsar,
+Sont venus, présentant l'or, l'encens et la myrrhe,
+Les Rois Mages Gaspar, Melchior et Balthazar.
+
+
+
+
+Le Huchier de Nazareth
+
+Le bon maître huchier, pour finir un dressoir,
+Courbé sur l'établi depuis l'aurore ahane,
+Maniant tour à tour le rabot, le bédane
+Et la râpe grinçante ou le dur polissoir.
+
+Aussi, non sans plaisir, a-t-il vu, vers le soir,
+S'allonger jusqu'au seuil l'ombre du grand platane
+Où madame la Vierge et sa mère Sainte Anne
+Et Monseigneur Jésus près de lui vont s'asseoir.
+
+L'air est brûlant et pas une feuille ne bouge;
+Et saint Joseph, très las, a laissé choir la gouge
+En s'essuyant le front au coin du tablier;
+
+Mais l'Apprenti divin qu'une gloire enveloppe
+Fait toujours, dans le fond obscur de l'atelier,
+Voler des copeaux d'or au fil de sa varlope.
+
+
+
+
+L'Estoc
+
+Au pommeau de l'épée on lit: Calixte Pape.
+La tiare, les clefs, la barque et le tramail
+Blasonnent, en reliefs d'un somptueux travail,
+Le Boeuf héréditaire armoyé sur la chappe.
+
+À la fusée, un Dieu païen, Faune ou Priape,
+Rit, engaîné d'un lierre à graines de corail;
+Et l'éclat du métal s'exalte sous l'émail
+Si clair, que l'estoc brille encor plus qu'il ne frappe.
+
+Maître Antonio Perez de Las Cellas forgea
+Ce bâton pastoral pour le premier Borja,
+Comme s'il pressentait sa fameuse lignée;
+
+Et ce glaive dit mieux qu'Arioste ou Sannazar,
+Par l'acier de sa lame et l'or de sa poignée,
+Le pontife Alexandre ou le prince César.
+
+
+
+
+Médaille
+
+Seigneur de Rimini, Vicaire et Podestà,
+Son profil d'épervier vit, s'accuse ou recule
+À la lueur d'airain d'un fauve crépuscule
+Dans l'orbe où Matteo de Pastis l'incrusta.
+
+Or, de tous les tyrans qu'un peuple détesta,
+Nul, comte, marquis, duc, prince ou principicule,
+Qu'il ait nom Ezzelin, Can, Galéas, Hercule,
+Ne fut maître si fier que le Malatesta.
+
+Celui-ci, le meilleur, ce Sigismond Pandolphe,
+Mit à sang la Romagne et la Marche et le Golfe,
+Bâtit un temple, fit l'amour et le chanta;
+
+Et leurs femmes aussi sont rudes et sévères,
+Car sur le même bronze où sourit Isotta,
+L'Éléphant triomphal foule des primevères.
+
+
+
+
+Suivant Pétrarque
+
+Vous sortiez de l'église et, d'un geste pieux,
+Vos nobles mains faisaient l'aumône au populaire,
+Et sous le porche obscur votre beauté si claire
+Aux pauvres éblouis montrait tout l'or des cieux.
+
+Et je vous saluai d'un salut gracieux,
+Très humble, comme il sied à qui ne veut déplaire,
+Quand, tirant votre mante et d'un air de colère
+Vous détournant de moi, vous couvrîtes vos yeux.
+
+Mais Amour qui commande au coeur le plus rebelle
+Ne voulut pas souffrir que, moins tendre que belle,
+La source de pitié me refusât merci;
+
+Et vous fûtes si lente à ramener le voile,
+Que vos cils ombrageux palpitèrent ainsi
+Qu'un noir feuillage où filtre un long rayon d'étoiles.
+
+
+
+
+Sur le Livre des Amours de Pierre de Ronsard
+
+Jadis plus d'un amant, aux jardins de Bourgueil,
+A gravé plus d'un nom dans l'écorce qu'il ouvre,
+Et plus d'un coeur, sous l'or des hauts plafonds du Louvre,
+À l'éclair d'un sourire a tressailli d'orgueil.
+
+Qu'importe? Rien n'a dit leur ivresse ou leur deuil;
+Ils gisent tout entiers entre quatre ais de rouvre
+Et nul n'a disputé, sous l'herbe qui les couvre,
+Leur inerte poussière à l'oubli du cercueil.
+
+Tout meurt. Marie, Hélène et toi, fière Cassandre,
+Vos beaux corps ne seraient qu'une insensible cendre,
+--Les roses et les lys n'ont pas de lendemain--
+
+Si Ronsard, sur la Seine ou sur la blonde Loire,
+N'eût tressé pour vos fronts, d'une immortelle main,
+Aux myrtes de l'Amour le laurier de la gloire.
+
+
+
+
+La Belle Viole
+
+À Henry Cros
+
+_À vous troupe légère
+Qui d'aile passagère
+Par le monde volez..._
+JOACHIM DU BELLAY.
+
+Accoudée au balcon d'où l'on voit le chemin
+Qui va des bords de Loire aux rives d'Italie,
+Sous un pâle rameau d'olive son front plie.
+La violette en fleur se fanera demain.
+
+La viole que frôle encor sa frêle main
+Charme sa solitude et sa mélancolie,
+Et son rêve s'envole à celui qui l'oublie
+En foulant la poussière où gît l'orgueil Romain.
+
+De celle qu'il nommait sa douceur Angevine,
+Sur la corde vibrante erre l'âme divine
+Quand l'angoisse d'amour étreint son coeur troublé;
+
+Et sa voix livre aux vents qui l'emportent loin d'elle,
+Et le caresseront peut-être, l'infidèle,
+Cette chanson qu'il fit pour un vanneur de blé.
+
+
+
+
+Épitaphe
+
+_Suivant les vers de Henri III._
+
+Ô passant, c'est ici que repose Hyacinthe
+Qui fut de son vivant seigneur de Maugiron;
+Il est mort--Dieu l'absolve et l'ait en son giron!--
+Tombé sur le terrain, il gît en terre sainte.
+
+Nul, ni même Quélus, n'a mieux, de perles ceinte,
+Porté la toque à plume ou la fraise à godron;
+Aussi vois-tu, sculpté par un nouveau Myron,
+Dans ce marbre funèbre un morceau de jacinthe.
+
+Après l'avoir baisé, fait tondre, et de sa main
+Mis au linceul, Henry voulut qu'à Saint-Germain
+Fût porté ce beau corps, hélas! inerte et blême;
+
+Et jaloux qu'un tel deuil dure éternellement,
+Il lui fit en l'église ériger cet emblème,
+Des regrets d'Apollo triste et doux monument.
+
+
+
+
+Vélin doré
+
+Vieux maître relieur, l'or que tu ciselas
+Au dos du livre et dans l'épaisseur de la tranche,
+N'a plus, malgré les fers poussés d'une main franche,
+La rutilante ardeur de ses premiers éclats.
+
+Les chiffres enlacés que liait l'entrelacs
+S'effacent chaque jour de la peau fine et blanche;
+À peine si mes yeux peuvent suivre la branche
+De lierre que tu fis serpenter sur les plats.
+
+Mais cet ivoire souple et presque diaphane,
+Marguerite, Marie, ou peut-être Diane,
+De leurs doigts amoureux l'ont jadis caressé;
+
+Et ce vélin pâli que dora Clovis Ève
+Évoque, je ne sais par quel charme passé,
+L'âme de leur parfum et l'ombre de leur rêve.
+
+
+
+
+La Dogaresse
+
+Le palais est de marbre où, le long des portiques,
+Conversent des seigneurs que peignit Titien,
+Et les colliers massifs au poids du marc ancien
+Rehaussent la splendeur des rouges dalmatiques.
+
+Ils regardent au fond des lagunes antiques,
+De leurs yeux où reluit l'orgueil patricien,
+Sous le pavillon clair du ciel vénitien
+Étinceler l'azur des mers Adriatiques.
+
+Et tandis que l'essaim brillant des Cavaliers
+Traîne la pourpre et l'or par les blancs escaliers
+Joyeusement baignés d'une lumière bleue,
+
+Indolente et superbe, une Dame, à l'écart,
+Se tournant à demi dans un flot de brocart,
+Sourit au négrillon qui lui porte la queue.
+
+
+
+
+Sur le Pont-Vieux
+
+_Antonio di Sandro orefice._
+
+Le vaillant Maître Orfèvre, à l'oeuvre dès matines,
+Faisait, de ses pinceaux d'où s'égouttait l'émail,
+Sur la paix niellée ou sur l'or du fermail
+Épanouir la fleur des devises latines.
+
+Sur le Pont, au son clair des cloches argentines,
+La cape coudoyait le froc et le camail;
+Et le soleil montant en un ciel de vitrail
+Mettait un nimbe au front des belles Florentines.
+
+Et prompts au rêve ardent qui les savait charmer,
+Les apprentis, pensifs, oubliaient de fermer
+Les mains des fiancés au chaton de la bague
+
+Tandis que d'un burin trempé comme un stylet,
+Le jeune Cellini, sans rien voir, ciselait
+Le combat des Titans au pommeau d'une dague.
+
+
+
+
+Le Vieil Orfèvre
+
+Mieux qu'aucun maître inscrit au livre de maîtrise,
+Qu'il ait nom Ruyz, Arphé, Ximeniz, Becerril,
+J'ai serti le rubis, la perle et le béryl,
+Tordu l'anse d'un vase et martelé sa frise.
+
+Dans l'argent, sur l'émail où le paillon s'irise,
+J'ai peint et j'ai sculpté, mettant l'âme en péril,
+Au lieu de Christ en croix et du Saint sur le gril,
+Ô honte! Bacchus ivre ou Danaé surprise.
+
+J'ai de plus d'un estoc damasquiné le fer
+Et, pour le vain orgueil de ces oeuvres d'Enfer,
+Aventuré ma part de l'éternelle Vie.
+
+Aussi, voyant mon âge incliner vers le soir,
+Je veux, ainsi que fit Fray Juan de Ségovie,
+Mourir en ciselant dans l'or un ostensoir.
+
+
+
+
+L'Épée
+
+Crois-moi, pieux enfant, suis l'antique chemin.
+L'épée aux quillons droits d'où part la branche torse,
+Au poing d'un gentilhomme ardent et plein de force
+Est un faix plus léger qu'un rituel romain.
+
+Prends-la. L'Hercule d'or qui tiédit dans ta main,
+Aux doigts de tes aïeux ayant poli son torse,
+Gonfle plus fièrement, sous la splendide écorce,
+Les beaux muscles de fer de son corps surhumain.
+
+Brandis-la! L'acier souple en bouquets d'étincelles
+Pétille. Elle est solide, et sa lame est de celles
+Qui font courir au coeur un orgueilleux frisson;
+
+Car elle porte au creux de sa brillante gorge,
+Comme une noble Dame un joyau, le poinçon
+De Julian del Rey, le prince de la forge.
+
+
+
+
+À Claudius Popelin
+
+Dans le cadre de plomb des fragiles verrières,
+Les maîtres d'autrefois ont peint de hauts barons
+Et, de leurs doigts pieux tournant leurs chaperons,
+Ployé l'humble genou des bourgeois en prières.
+
+D'autres sur le vélin jauni des bréviaires
+Enluminaient des Saints parmi de beaux fleurons,
+Ou laissaient rutiler, en traits souples et prompts,
+Les arabesques d'or au ventre des aiguières.
+
+Aujourd'hui Claudius, leur fils et leur rival,
+Faisant revivre en lui ces ouvriers sublimes,
+A fixé son génie au solide métal;
+
+C'est pourquoi j'ai voulu, sous l'émail de mes rimes,
+Faire autour de son front glorieux verdoyer,
+Pour les âges futurs, l'héroïque laurier.
+
+
+
+
+Émail
+
+Le four rougit; la plaque est prête. Prends ta lampe.
+Modèle le paillon qui s'irise ardemment,
+Et fixe avec le feu dans le sombre pigment
+La poudre étincelante où ton pinceau se trempe.
+
+Dis, ceindras-tu de myrte ou de laurier la tempe
+Du penseur, du héros, du prince ou de l'amant?
+Par quel Dieu feras-tu, sur un noir firmament,
+Cabrer l'hydre écaillée ou le glauque hippocampe?
+
+Non. Plutôt, en un orbe éclatant de saphir
+Inscris un fier profil de guerrière d'Ophir.
+Thalestris, Bradamante, Aude ou Penthésilée.
+
+Et pour que sa beauté soit plus terrible encor,
+Casque ses blonds cheveux de quelque bête ailée
+Et fais bomber son sein sous la gorgone d'or.
+
+
+
+
+Rêves d'Émail
+
+Ce soir, au réduit sombre où pleure l'athanor,
+Le grand feu prisonnier de la brique rougie
+Exalte son ardeur et souffle sa magie
+Au cuivre que l'émail fait plus riche que l'or.
+
+Et sous mes pinceaux naît, vit, court et prend l'essor
+Le peuple monstrueux de la mythologie,
+Les Centaures, Pan, Sphinx, la Chimère, l'Orgie
+Et, du sang de Gorgo, Pégase et Chrysaor.
+
+Peindrai-je Achille en pleurs près de Penthésilée?
+Orphée ouvrant les bras vers l'épouse exilée
+Sur la porte infernale aux infrangibles gonds?
+
+Hercule terrassant le dogue de l'Averne
+Ou la vierge qui tord au seuil de la caverne
+Son corps épouvanté que flairent les Dragons?
+
+
+
+
+LES CONQUÉRANTS
+
+
+
+
+
+Les Conquérants
+
+Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal,
+Fatigués de porter leurs misères hautaines,
+De Palos de Moguer, routiers et capitaines
+Partaient, ivres d'un rêve héroïque et brutal.
+
+Ils allaient conquérir le fabuleux métal
+Que Cipango mûrit dans ses mines lointaines,
+Et les vents alizés inclinaient leurs antennes
+Aux bords mystérieux du monde Occidental.
+
+Chaque soir, espérant des lendemains épiques,
+L'azur phosphorescent de la mer des Tropiques
+Enchantait leur sommeil d'un mirage doré;
+
+Ou penchés à l'avant des blanches caravelles,
+Ils regardaient monter en un ciel ignoré
+Du fond de l'Océan des étoiles nouvelles.
+
+
+
+
+Jouvence
+
+Juan Ponce de Leon, par le Diable tenté,
+Déjà très vieux et plein des antiques études,
+Voyant l'âge blanchir ses cheveux courts et rudes,
+Prit la mer pour chercher la Source de Santé.
+
+Sur sa belle Armada, d'un vain songe hanté,
+Trois ans il explora les glauques solitudes,
+Lorsque enfin, déchirant le brouillard des Bermudes,
+La Floride apparut sous un ciel enchanté.
+
+Et le Conquistador, bénissant sa folie,
+Vint planter son pennon d'une main affaiblie
+Dans la terre éclatante où s'ouvrait son tombeau.
+
+Vieillard, tu fus heureux, et ta fortune est telle
+Que la Mort, malgré toi, fit ton rêve plus beau;
+La Gloire t'a donné la Jeunesse immortelle.
+
+
+
+
+Le Tombeau du Conquérant
+
+À l'ombre de la voûte en fleur des catalpas
+Et des tulipiers noirs qu'étoile un blanc pétale,
+Il ne repose point dans la terre fatale;
+La Floride conquise a manqué sous ses pas.
+
+Un vil tombeau messied à de pareils trépas.
+Linceul du Conquérant de l'Inde Occidentale,
+Tout le Meschacébé par-dessus lui s'étale.
+Le Peau Rouge et l'ours gris ne le troubleront pas.
+
+Il dort au lit profond creusé par les eaux vierges.
+Qu'importe un monument funéraire, des cierges,
+Le psaume et la chapelle ardente et l'ex-voto?
+
+Puisque le vent du Nord, parmi les cyprières,
+Pleure et chante à jamais d'éternelles prières
+Sur le Grand Fleuve où gît Hernando de Soto.
+
+
+
+
+Carolo Quinto imperante
+
+Celui-là peut compter parmi les grands défunts,
+Car son bras a guidé la première carène
+À travers l'archipel des Jardins de la Reine
+Où la brise éternelle est faite de parfums.
+
+Plus que les ans, la houle et ses âcres embruns,
+Les calmes de la mer embrasée et sereine
+Et l'amour et l'effroi de l'antique sirène
+Ont fait sa barbe blanche et blancs ses cheveux bruns.
+
+Castille a triomphé par cet homme, et ses flottes
+Ont sous lui complété l'empire sans pareil
+Pour lequel ne pouvait se coucher le soleil;
+
+C'est Bartolomé Ruiz, prince des vieux pilotes,
+Qui, sur l'écu royal qu'elle enrichit encor,
+Porte une ancre de sable à la gumène d'or.
+
+
+
+
+L'Ancêtre
+
+_À Claudius Popelin._
+
+La gloire a sillonné de ses illustres rides
+Le visage hardi de ce grand Cavalier
+Qui porte sur son front que nul n'a fait plier
+Le hâle de la guerre et des soleils torrides.
+
+En tous lieux, Côte-Ferme, îles, sierras arides,
+Il a planté la croix, et, depuis l'escalier
+Des Andes, promené son pennon familier
+Jusqu'au golfe orageux qui blanchit les Florides.
+
+Pour ses derniers neveux, Claudius, tes pinceaux,
+Sous l'armure de bronze aux splendides rinceaux,
+Font revivre l'aïeul fier et mélancolique;
+
+Et ses yeux assombris semblent chercher encor
+Dans le ciel de l'émail ardent et métallique
+Les éblouissements de la Castille d'Or.
+
+
+
+
+À un Fondateur de Ville
+
+Las de poursuivre en vain l'Ophir insaisissable,
+Tu fondas, en un pli de ce golfe enchanté
+Où l'étendard royal par tes mains fut planté,
+Une Carthage neuve au pays de la Fable.
+
+Tu voulais que ton nom ne fût point périssable,
+Et tu crus l'avoir bien pour toujours cimenté
+À ce mortier sanglant dont tu fis ta cité;
+Mais ton espoir, soldat, fut bâti sur le sable.
+
+Carthagène étouffant sous le torride azur,
+Avec ses noirs palais voit s'écrouler ton mur
+Dans l'Océan fiévreux qui dévore sa grève;
+
+Et seule, à ton cimier brille, ô Conquistador,
+Héraldique témoin des splendeurs de ton rêve,
+Une ville d'argent qu'ombrage un palmier d'or.
+
+
+
+
+Au Même
+
+Qu'ils aient vaincu l'Inca, l'Aztèque, les Hiaquis,
+Les Andes, la forêt, les pampas ou le fleuve,
+Les autres n'ont laissé pour vestige et pour preuve
+Qu'un nom, un titre vain de comte ou de marquis.
+
+Toi, tu fondas, orgueil du sang dont je naquis,
+Dans la mer caraïbe une Carthage neuve,
+Et du Magdalena jusqu'au Darien qu'abreuve
+L'Atrato, le sol rouge à la croix fut conquis.
+
+Assise sur ton île où l'Océan déferle,
+Malgré les siècles, l'homme et la foudre et les vents,
+Ta cité dresse au ciel ses forts et ses couvents;
+
+Aussi tes derniers fils, sans trèfle, ache ni perle,
+Timbrent-ils leur écu d'un palmier ombrageant
+De son panache d'or une Ville d'argent.
+
+
+
+
+À une Ville morte
+
+_Cartagena de Indias_
+_1532--1583--1697._
+
+Morne Ville, jadis reine des Océans!
+Aujourd'hui le requin poursuit en paix les scombres
+Et le nuage errant allonge seul des ombres
+Sur ta rade où roulaient les galions géants.
+
+Depuis Drake et l'assaut des Anglais mécréants,
+Tes murs désemparés croulent en noirs décombres
+Et, comme un glorieux collier de perles sombres,
+Des boulets de Pointis montrent les trous béants.
+
+Entre le ciel qui brûle et la mer qui moutonne,
+Au somnolent soleil d'un midi monotone,
+Tu songes, ô Guerrière, aux vieux Conquistadors;
+
+Et dans l'énervement des nuits chaudes et calmes,
+Berçant ta gloire éteinte, ô Cité, tu t'endors
+Sous les palmiers, au long frémissement des palmes.
+
+
+
+
+L'ORIENT ET LES TROPIQUES
+
+
+
+
+
+LA VISION DE KHEM
+
+
+
+
+
+I
+
+Midi. L'air brûle, et sous la terrible lumière
+Le vieux fleuve alangui roule des flots de plomb
+Du zénith aveuglant le jour tombe d'aplomb,
+Et l'implacable Phré couvre l'Égypte entière.
+
+Les grands sphinx qui jamais n'ont baissé la paupière,
+Allongés sur leur flanc que baigne un sable blond,
+Poursuivent d'un regard mystérieux et long
+L'élan démesuré des aiguilles de pierre.
+
+Seul, tachant d'un point noir le ciel blanc et serein,
+Au loin, tourne sans fin le vol des gypaëtes;
+La flamme immense endort les hommes et les bêtes.
+
+Le sol ardent pétille, et l'Anubis d'airain
+Immobile au milieu de cette chaude joie
+Silencieusement vers le soleil aboie.
+
+
+
+
+II
+
+La lune sur le Nil, splendide et ronde, luit.
+Et voici que s'émeut la nécropole antique
+Où chaque roi, gardant la pose hiératique,
+Gît sous la bandelette et le funèbre enduit.
+
+Tel qu'aux jours de Rhamsès, innombrable et sans bruit,
+Tout un peuple formant le cortège mystique,
+Multitude qu'absorbe un calme granitique,
+S'ordonne et se déploie et marche dans la nuit.
+
+Se détachant des murs brodés d'hiéroglyphes,
+Ils suivent la Bari que portent les pontifes
+D'Ammon-Ra, le grand Dieu conducteur du soleil;
+
+Et les sphinx, les béliers ceints du disque vermeil,
+Éblouis, d'un seul coup se dressant sur leurs griffes,
+S'éveillent en sursaut de l'éternel sommeil.
+
+
+
+
+III
+
+Et la foule grandit plus innombrable encor.
+Et le sombre hypogée où s'alignent les couches
+Est vide. Du milieu déserté des cartouches,
+Les éperviers sacrés ont repris leur essor.
+
+Bêtes, peuples et rois, ils vont. L'uræus d'or
+S'enroule, étincelant, autour des fronts farouches;
+Mais le bitume épais scelle les maigres bouches.
+En tête, les grands dieux: Hor, Khnoum, Ptah, Neith, Hathor.
+
+Puis tous ceux que conduit Toth Ibiocéphale,
+Vêtus de la schenti, coiffés du pschent, ornés
+Du lotus bleu. La pompe errante et triomphale
+
+Ondule dans l'horreur des temples ruinés,
+Et la lune, éclatant au pavé froid des salles,
+Prolonge étrangement des ombres colossales.
+
+
+
+
+Le Prisonnier
+
+À Gérôme.
+
+Là-bas, les muezzins ont cessé leurs clameurs.
+Le ciel vert, au couchant, de pourpre et d'or se frange;
+Le crocodile plonge et cherche un lit de fange,
+Et le grand fleuve endort ses dernières rumeurs.
+
+Assis, jambes en croix, comme il sied aux fumeurs,
+Le Chef rêvait, bercé par le haschisch étrange,
+Tandis qu'avec effort faisant mouvoir la cange,
+Deux nègres se courbaient, nus, au banc des rameurs.
+
+À l'arrière, joyeux et l'insulte à la bouche,
+Grattant l'aigre guzla qui rhythme un air farouche,
+Se penchait un Arnaute à l'oeil féroce et vil;
+
+Car lié sur la barque et saignant sous l'entrave,
+Un vieux Scheikh regardait d'un air stupide et grave
+Les minarets pointus qui tremblaient dans le Nil.
+
+
+
+
+Le Samouraï
+
+D'un doigt distrait frôlant la sonore biva,
+À travers les bambous tressés en fine latte,
+Elle a vu, par la plage éblouissante et plate,
+S'avancer le vainqueur que son amour rêva.
+
+C'est lui. Sabres au flanc, l'éventail haut, il va.
+La cordelière rouge et le gland écarlate
+Coupent l'armure sombre, et, sur l'épaule, éclate
+Le blason de Hizen ou de Tokungawa.
+
+Ce beau guerrier vêtu de lames et de plaques,
+Sous le bronze, la soie et les brillantes laques,
+Semble un crustacé noir, gigantesque et vermeil.
+
+Il l'a vue. Il sourit dans la barbe du masque,
+Et son pas plus hâtif fait reluire au soleil
+Les deux antennes d'or qui tremblent à son casque.
+
+
+
+
+Le Daïmio
+
+Sous le noir fouet de guerre à quadruple pompon,
+L'étalon belliqueux en hennissant se cabre
+Et fait bruire, avec des cliquetis de sabre,
+La cuirasse de bronze aux lames du jupon.
+
+Le Chef vêtu d'airain, de laque et de crépon,
+Ôtant le masque à poils de son visage glabre,
+Regarde le volcan sur un ciel de cinabre
+Dresser la neige où rit l'aurore du Nippon.
+
+Mais il a vu, vers l'Est éclaboussé d'or, l'astre,
+Glorieux d'éclairer ce matin de désastre,
+Poindre, orbe éblouissant, au-dessus de la mer;
+
+Et, pour couvrir ses yeux dont pas un cil ne bouge,
+Il ouvre d'un seul coup son éventail de fer
+Où dans le satin blanc se lève un Soleil rouge.
+
+
+
+
+Fleurs de Feu
+
+Bien des siècles depuis les siècles du Chaos,
+La flamme par torrents jaillit de ce cratère,
+Et le panache igné du volcan solitaire
+Flamba plus haut encor que les Chimborazos.
+
+Nul bruit n'éveille plus la cime sans échos.
+Où la cendre pleuvait l'oiseau se désaltère;
+Le sol est immobile et le sang de la Terre,
+La lave, en se figeant, lui laissa le repos.
+
+Pourtant, suprême effort de l'antique incendie,
+À l'orle de la gueule à jamais refroidie,
+Éclatant à travers les rocs pulvérisés,
+
+Comme un coup de tonnerre au milieu du silence,
+Dans le poudroîment d'or du pollen qu'elle lance
+S'épanouit la fleur des cactus embrasés.
+
+
+
+
+Fleur séculaire
+
+Sur le roc calciné de la dernière rampe
+Où le flux volcanique autrefois s'est tari,
+La graine que le vent au haut Gualatieri
+Sema, germe, s'accroche et, frêle plante, rampe.
+
+Elle grandit. En l'ombre où sa racine trempe,
+Son tronc, buvant la flamme obscure, s'est nourri;
+Et les soleils d'un siècle ont longuement mûri
+Le bouton colossal qui fait ployer sa hampe.
+
+Enfin, dans l'air brûlant et qu'il embrase encor,
+Sous le pistil géant qu'il s'érige, il éclate,
+Et l'étamine lance au loin le pollen d'or;
+
+Et le grand aloès à la fleur écarlate,
+Pour l'hymen ignoré qu'a rêvé son amour,
+Ayant vécu cent ans, n'a fleuri qu'un seul jour.
+
+
+
+
+Le Récif de Corail
+
+Le soleil sous la mer, mystérieuse aurore,
+Éclaire la forêt des coraux abyssins
+Qui mêle, aux profondeurs de ses tièdes bassins,
+La bête épanouie et la vivante flore.
+
+Et tout ce que le sel ou l'iode colore,
+Mousse, algue chevelue, anémones, oursins,
+Couvre de pourpre sombre, en somptueux dessins,
+Le fond vermiculé du pâle madrépore.
+
+De sa splendide écaille éteignant les émaux,
+Un grand poisson navigue à travers les rameaux;
+Dans l'ombre transparente indolemment il rôde;
+
+Et, brusquement, d'un coup de sa nageoire en feu
+Il fait, par le cristal morne, immobile et bleu,
+Courir un frisson d'or, de nacre et d'émeraude.
+
+
+
+
+LA NATURE ET LE RÊVE
+
+
+
+
+
+Médaille antique
+
+L'Etna mûrit toujours la pourpre et l'or du vin
+Dont l'Érigone antique enivra Théocrite;
+Mais celles dont la grâce en ses vers fut écrite,
+Le poète aujourd'hui les chercherait en vain.
+
+Perdant la pureté de son profil divin,
+Tour à tour Aréthuse esclave et favorite
+A mêlé dans sa veine où le sang grec s'irrite
+La fureur sarrasine à l'orgueil angevin.
+
+Le temps passe. Tout meurt. Le marbre même s'use.
+Agrigente n'est plus qu'une ombre, et Syracuse
+Dort sous le bleu linceul de son ciel indulgent;
+
+Et seul le dur métal que l'amour fit docile
+Garde encore en sa fleur, aux médailles d'argent,
+L'immortelle beauté des vierges de Sicile.
+
+
+
+
+Les Funérailles
+
+Vers la Phocide illustre, aux temples que domine
+La rocheuse Pytho toujours ceinte d'éclairs,
+Quand les guerriers anciens descendaient aux enfers,
+La Grèce accompagnait leur image divine.
+
+Et leurs Ombres, tandis que la nuit illumine
+L'Archipel radieux et les golfes déserts,
+Écoutaient, du sommet des promontoires clairs,
+Chanter sur leurs tombeaux la mer de Salamine.
+
+Et moi je m'éteindrai, vieillard, en un long deuil;
+Mon corps sera cloué dans un étroit cercueil
+Et l'on paîra la terre et le prêtre et les cierges.
+
+Et pourtant j'ai rêvé ce destin glorieux
+De tomber au soleil ainsi que les aïeux,
+Jeune encore et pleuré des héros et des vierges.
+
+
+
+
+Vendange
+
+Les vendangeurs lassés ayant rompu leurs lignes,
+Des voix claires sonnaient à l'air vibrant du soir
+Et les femmes, en choeur, marchant vers le pressoir,
+Mêlaient à leurs chansons des appels et des signes.
+
+C'est par un ciel pareil, tout blanc du vol des cygnes,
+Que, dans Naxos fumant comme un rouge encensoir,
+La Bacchanale vit la Crétoise s'asseoir
+Auprès du beau Dompteur ivre du sang des vignes.
+
+Aujourd'hui, brandissant le thyrse radieux,
+Dionysos vainqueur des bêtes et des Dieux
+D'un joug enguirlandé n'étreint plus les panthères;
+
+Mais, fille du soleil, l'Automne enlace encor
+Du pampre ensanglanté des antiques mystères
+La noire chevelure et la crinière d'or.
+
+
+
+
+La Sieste
+
+Pas un seul bruit d'insecte ou d'abeille en maraude,
+Tout dort sous les grands bois accablés de soleil
+Où le feuillage épais tamise un jour pareil
+Au velours sombre et doux des mousses d'émeraude.
+
+Criblant le dôme obscur, Midi splendide y rôde
+Et, sur mes cils mi-clos alanguis de sommeil,
+De mille éclairs furtifs forme un réseau vermeil
+Qui s'allonge et se croise à travers l'ombre chaude.
+
+Vers la gaze de feu que trament les rayons
+Vole le frêle essaim des riches papillons
+Qu'enivrent la lumière et le parfum des sèves;
+
+Alors mes doigts tremblants saisissent chaque fil,
+Et dans les mailles d'or de ce filet subtil,
+Chasseur harmonieux, j'emprisonne mes rêves.
+
+
+
+
+LA MER DE BRETAGNE
+
+
+
+
+
+Un Peintre
+
+À Emmanuel Lansyer.
+
+Il a compris la race antique aux yeux pensifs
+Qui foule le sol dur de la terre bretonne,
+La lande rase, rose et grise et monotone
+Où croulent les manoirs sous le lierre et les ifs.
+
+Des hauts talus plantés de hêtres convulsifs,
+Il a vu, par les soirs tempétueux d'automne,
+Sombrer le soleil rouge en la mer qui moutonne;
+Sa lèvre s'est salée à l'embrun des récifs.
+
+Il a peint l'Océan splendide, immense et triste,
+Où le nuage laisse un reflet d'améthyste,
+L'émeraude écumante et le calme saphir;
+
+Et fixant l'eau, l'air, l'ombre et l'heure insaisissables,
+Sur une toile étroite il a fait réfléchir
+Le ciel occidental dans le miroir des sables.
+
+
+
+Bretagne
+
+Pour que le sang joyeux dompte l'esprit morose,
+Il faut, tout parfumé du sel des goëmons,
+Que le souffle atlantique emplisse tes poumons;
+Arvor t'offre ses caps que la mer blanche arrose.
+
+L'ajonc fleurit et la bruyère est déjà rose.
+La terre des vieux clans, des nains et des démons,
+Ami, te garde encor, sur le granit des monts,
+L'homme immobile auprès de l'immuable chose.
+
+Viens. Partout tu verras, par les landes d'Arèz,
+Monter vers le ciel morne, infrangible cyprès,
+Le menhir sous lequel gît la cendre du Brave;
+
+Et l'Océan, qui roule en un lit d'algues d'or
+Is la voluptueuse et la grande Occismor,
+Bercera ton coeur triste à son murmure grave.
+
+
+
+
+Floridum Mare
+
+La moisson débordant le plateau diapré
+Roule, ondule et déferle au vent frais qui la berce;
+Et le profil, au ciel lointain, de quelque herse
+Semble un bateau qui tangue et lève un noir beaupré.
+
+Et sous mes pieds, la mer, jusqu'au couchant pourpré,
+Céruléenne ou rose ou violette ou perse
+Ou blanche de moutons que le reflux disperse,
+Verdoie à l'infini comme un immense pré.
+
+Aussi les goëlands qui suivent la marée,
+Vers les blés mûrs que gonfle une houle dorée,
+Avec des cris joyeux, volaient en tourbillons;
+
+Tandis que, de la terre, une brise emmiellée
+Éparpillait au gré de leur ivresse ailée
+Sur l'Océan fleuri des vols de papillons.
+
+
+
+
+Soleil couchant
+
+Les ajoncs éclatants, parure du granit,
+Dorent l'âpre sommet que le couchant allume;
+Au loin, brillante encor par sa barre d'écume,
+La mer sans fin commence où la terre finit.
+
+À mes pieds, c'est la nuit, le silence. Le nid
+Se tait, l'homme est rentré sous le chaume qui fume;
+Seul, l'Angélus du soir, ébranlé dans la brume,
+À la vaste rumeur de l'Océan s'unit.
+
+Alors, comme du fond d'un abîme, des traînes,
+Des landes, des ravins, montent des voix lointaines
+De pâtres attardés ramenant le bétail.
+
+L'horizon tout entier s'enveloppe dans l'ombre,
+Et le soleil mourant, sur un ciel riche et sombre,
+Ferme les branches d'or de son rouge éventail.
+
+
+
+
+Maris Stella
+
+Sous les coiffes de lin, toutes, croisant leurs bras
+Vêtus de laine rude ou de mince percale,
+Les femmes, à genoux sur le roc de la cale,
+Regardent l'Océan blanchir l'île de Batz.
+
+Les hommes, pères, fils, maris, amants, là-bas,
+Avec ceux de Paimpol, d'Audierne et de Cancale,
+Vers le Nord, sont partis pour la lointaine escale.
+Que de hardis pêcheurs qui ne reviendront pas!
+
+Par-dessus la rumeur de la mer et des côtes
+Le chant plaintif s'élève, invoquant à voix hautes
+L'Étoile sainte, espoir des marins en péril;
+
+Et l'Angélus, courbant tous ces fronts noirs de hâle,
+Des clochers de Roscoff à ceux de Sybiril
+S'envole, tinte et meurt dans le ciel rose et pâle.
+
+
+
+
+Le Bain
+
+L'homme et la bête, tels que le beau monstre antique
+Sont entrés dans la mer, et nus, libres, sans frein,
+Parmi la brume d'or de l'âcre pulvérin,
+Sur le ciel embrasé font un groupe athlétique.
+
+Et l'étalon sauvage et le dompteur rustique,
+Humant à pleins poumons l'odeur du sel marin,
+Se plaisent à laisser sur la chair et le crin
+Frémir le flot glacé de la rude Atlantique.
+
+La houle s'enfle, court, se dresse comme un mur
+Et déferle. Lui crie. Il hennit, et sa queue
+En jets éblouissants fait rejaillir l'eau bleue;
+
+Et, les cheveux épars, s'effarant dans l'azur,
+Ils opposent, cabrés, leur poitrail noir qui fume,
+Au fouet échevelé de la fumante écume.
+
+
+
+
+Blason céleste
+
+J'ai vu parfois, ayant tout l'azur pour émail,
+Les nuages d'argent et de pourpre et de cuivre,
+À l'Occident où l'oeil s'éblouit à les suivre,
+Peindre d'un grand blason le céleste vitrail.
+
+Pour cimier, pour supports, l'héraldique bétail,
+Licorne, léopard, alérion ou guivre,
+Monstres, géants captifs qu'un coup de vent délivre,
+Exhaussent leur stature et cabrent leur poitrail.
+
+Certe, aux champs de l'espace, en ces combats étranges
+Que les noirs Séraphins livrèrent aux Archanges,
+Cet écu fut gagné par un Baron du ciel;
+
+Comme ceux qui jadis prirent Constantinople,
+Il porte, en bon croisé, qu'il soit George ou Michel,
+Le soleil, besant d'or, sur la mer de sinople.
+
+
+
+
+Armor
+
+Pour me conduire au Raz, j'avais pris à Trogor
+Un berger chevelu comme un ancien Évhage;
+Et nous foulions, humant son arôme sauvage,
+L'âpre terre kymrique où croît le genêt d'or.
+
+Le couchant rougissait et nous marchions encor,
+Lorsque le souffle amer me fouetta le visage;
+Et l'homme, par-delà le morne paysage
+Étendant un long bras, me dit: Senèz Ar-Mor!
+
+Et je vis, me dressant sur la bruyère rose,
+L'Océan qui, splendide et monstrueux, arrose
+Du sel vert de ses eaux les caps de granit noir;
+
+Et mon coeur savoura, devant l'horizon vide
+Que reculait vers l'Ouest l'ombre immense du soir
+L'ivresse de l'espace et du vent intrépide.
+
+
+
+
+Mer montante
+
+Le soleil semble un phare à feux fixes et blancs.
+Du Raz jusqu'à Penmarc'h la côte entière fume,
+Et seuls, contre le vent qui rebrousse leur plume,
+À travers la tempête errent les goëlands.
+
+L'une après l'autre, avec de furieux élans,
+Les lames glauques sous leur crinière d'écume,
+Dans un tonnerre sourd s'éparpillant en brume,
+Empanachent au loin les récifs ruisselants.
+
+Et j'ai laissé courir le flot de ma pensée,
+Rêves, espoirs, regrets de force dépensée,
+Sans qu'il en reste rien qu'un souvenir amer.
+
+L'Océan m'a parlé d'une voix fraternelle,
+Car la même clameur que pousse encor la mer
+Monte de l'homme aux Dieux, vainement éternelle.
+
+
+
+
+Brise Marine
+
+L'hiver a défleuri la lande et le courtil.
+Tout est mort. Sur la roche uniformément grise
+Où la lame sans fin de l'Atlantique brise,
+Le pétale fané pend au dernier pistil.
+
+Et pourtant je ne sais quel arôme subtil
+Exhalé de la mer jusqu'à moi par la brise,
+D'un effluve si tiède emplit mon coeur qu'il grise;
+Ce souffle étrangement parfumé, d'où vient-il?
+
+Ah! Je le reconnais. C'est de trois mille lieues
+Qu'il vient, de l'Ouest, là-bas où les Antilles bleues
+Se pâment sous l'ardeur de l'astre occidental;
+
+Et j'ai, de ce récif battu du flot kymrique,
+Respiré dans le vent qu'embauma l'air natal
+La fleur jadis éclose au jardin d'Amérique.
+
+
+
+
+La Conque
+
+Par quels froids Océans, depuis combien d'hivers,
+--Qui le saura jamais, Conque frêle et nacrée!--
+La houle sous-marine et les raz de marée
+T'ont-ils roulée au creux de leurs abîmes verts?
+
+Aujourd'hui, sous le ciel, loin des reflux amers,
+Tu t'es fait un doux lit de l'arène dorée.
+Mais ton espoir et vain. Longue et désespérée,
+En toi gémit toujours la grande voix des mers.
+
+Mon âme est devenue une prison sonore:
+Et comme en tes replis pleure et soupire encore
+La plainte du refrain de l'ancienne clameur;
+
+Ainsi du plus profond de ce coeur trop plein d'Elle,
+Sourde, lente, insensible et pourtant éternelle,
+Gronde en moi l'orageuse et lointaine rumeur.
+
+
+
+
+Le Lit
+
+Qu'il soit encourtiné de brocart ou de serge,
+Triste comme une tombe ou joyeux comme un nid,
+C'est là que l'homme naît, se repose et s'unit,
+Enfant, époux, vieillard, aïeule, femme ou vierge.
+
+Funèbre ou nuptial, que l'eau sainte l'asperge,
+Sous le noir crucifix ou le rameau bénit,
+C'est là que tout commence et là que tout finit,
+De la première aurore au feu du dernier cierge.
+
+Humble, rustique et clos, ou fier du pavillon,
+Triomphalement peint d'or et de vermillon,
+Qu'il soit de chêne brut, de cyprès ou d'érable,
+
+Heureux qui peut dormir sans peur et sans remords
+Dans le lit paternel, massif et vénérable,
+Où tous les siens sont nés aussi bien qu'ils sont morts.
+
+
+
+
+La Mort de l'Aigle
+
+Quand l'aigle a dépassé les neiges éternelles,
+À ses larges poumons il veut chercher plus d'air
+Et le soleil plus proche en un azur plus clair
+Pour échauffer l'éclat de ses mornes prunelles.
+
+Il s'enlève. Il aspire un torrent d'étincelles.
+Toujours plus haut, enflant son vol tranquille et fier,
+Il plane sur l'orage et monte vers l'éclair
+Mais la foudre d'un coup a rompu ses deux ailes.
+
+Avec un cri sinistre, il tournoie, emporté
+Par la trombe, et, crispé, buvant d'un trait sublime
+La flamme éparse, il plonge au fulgurant abîme.
+
+Heureux qui pour la Gloire ou pour la Liberté,
+Dans l'orgueil de la force et l'ivresse du rêve,
+Meurt ainsi d'une mort éblouissante et brève!
+
+
+
+
+Plus Ultra
+
+
+L'homme a conquis la terre ardente des lions
+Et celle des venins et celle des reptiles,
+Et troublé l'Océan où cinglent les nautiles
+Du sillage doré des anciens galions.
+
+Mais plus loin que la neige et que les tourbillons
+Du Ström et que l'horreur des Spitzbergs infertiles,
+Le Pôle bat d'un flot tiède et libre des îles
+Où nul marin n'a pu hisser ses pavillons.
+
+Partons! je briserai l'infranchissable glace,
+Car dans mon corps hardi je porte une âme lasse
+Du facile renom des conquérants de l'or.
+
+J'irai. Je veux monter au dernier promontoire,
+Et qu'une mer, pour tous silencieuse encor,
+Caresse mon orgueil d'un murmure de gloire.
+
+
+
+
+La Vie des Morts
+
+Au poète Armand Silvestre.
+
+Lorsque la sombre croix sur nous sera plantée,
+La terre nous ayant tous deux ensevelis,
+Ton corps refleurira dans la neige des lys
+Et de ma chair naîtra la rose ensanglantée.
+
+Et la divine Mort que tes vers ont chantée,
+En son vol noir chargé de silence et d'oublis,
+Nous fera par le ciel, bercés d'un lent roulis,
+Vers des astres nouveaux une route enchantée.
+
+Et montant au soleil, en son vivant foyer
+Nos deux esprits iront se fondre et se noyer
+Dans la félicité des flammes éternelles;
+
+Cependant que sacrant le poète et l'ami,
+La Gloire nous fera vivre à jamais parmi
+Les Ombres que la Lyre a faites fraternelles.
+
+
+
+
+Au Tragédien E. Rossi
+
+APRÈS UNE RÉCITATION DE DANTE
+
+Ô Rossi, je t'ai vu, traînant le manteau noir,
+Briser le faible coeur de la triste Ophélie,
+Et, tigre exaspéré d'amour et de folie,
+Étrangler tes sanglots dans le fatal mouchoir.
+
+J'ai vu Lear et Macbeth, et pleuré de te voir
+Baiser, suprême amant de l'antique Italie,
+Au tombeau nuptial Juliette pâlie.
+Pourtant tu fus plus grand et plus terrible, un soir.
+
+Car j'ai goûté l'horreur et le plaisir sublimes,
+Pour la première fois, d'entendre les trois rimes
+Sonner par ta voix d'or leur fanfare de fer;
+
+Et, rouge du reflet de l'infernale flamme,
+J'ai vu--j'en ai frémi jusques au fond de l'âme!--
+Alighieri vivant dire un chant de l'Enfer.
+
+
+
+
+Michel-Ange
+
+Certe, il était hanté d'un tragique tourment,
+Alors qu'à la Sixtine et loin de Rome en fêtes,
+Solitaire, il peignait Sibylles et Prophètes
+Et, sur le sombre mur, le dernier Jugement.
+
+Il écoutait en lui pleurer obstinément,
+Titan que son désir enchaîne aux plus hauts faîtes,
+La Patrie et l'Amour, la Gloire et leurs défaites;
+Il songeait que tout meurt et que le rêve ment.
+
+Aussi ces lourds Géants, las de leur force exsangue,
+Ces Esclaves qu'étreint une infrangible gangue,
+Comme il les a tordus d'une étrange façon;
+
+Et dans les marbres froids où bout son âme altière,
+Comme il a fait courir avec un grand frisson
+La colère d'un Dieu vaincu par la Matière!
+
+
+
+
+Sur un Marbre brisé
+
+La mousse fut pieuse en fermant ses yeux mornes;
+Car, dans ce bois inculte, il chercherait en vain
+La Vierge qui versait le lait pur et le vin
+Sur la terre au beau nom dont il marqua les bornes.
+
+Aujourd'hui le houblon, le lierre et les viornes
+Qui s'enroulent autour de ce débris divin,
+Ignorant s'il fut Pan, Faune, Hermès ou Silvain,
+À son front mutilé tordent leurs vertes cornes.
+
+Vois. L'oblique rayon, le caressant encor,
+Dans sa face camuse a mis deux orbes d'or;
+La vigne folle y rit comme une lèvre rouge;
+
+Et, prestige mobile, un murmure du vent,
+Les feuilles, l'ombre errante et le soleil qui bouge,
+De ce marbre en ruine ont fait un Dieu vivant.
+
+
+
+
+ROMANCERO
+
+
+
+
+
+LE SERREMENT DE MAINS
+
+Songeant à sa maison, grande parmi les grandes,
+Plus grande qu'Iñigo lui-même et qu'Abarca,
+Le vieux Diego Laynez ne goûte plus aux viandes.
+
+Il ne dort plus, depuis qu'un sang honteux marqua
+La joue encore chaude où l'a frappé le Comte,
+Et que pour se venger la force lui manqua.
+
+Il craint que ses amis ne lui demandent compte,
+Et ne veut pas, navré d'un vertueux ennui,
+Leur laisser respirer l'haleine de sa honte.
+
+Alors il fit quérir et rangea devant lui
+Les quatre rejetons de sa royale branche,
+Sanche, Alfonse, Manrique et le plus jeune, Ruy.
+
+Son coeur tremblant faisait trembler sa barbe blanche;
+Mais l'honneur roidissant ses vieux muscles glacés,
+Il serra fortement les mains de l'aîné, Sanche.
+
+Celui-ci, stupéfait, s'écria:--C'est assez!
+Ah! vous me faites mal!--Et le second, Alfonse,
+Lui dit:--Qu'ai-je donc fait, père? Vous me blessez!--
+
+Puis Manrique:--Seigneur, votre griffe s'enfonce
+Dans ma paume et me fait souffrir comme un damné!
+--Mais il ne daigna pas leur faire de réponse.
+
+Sombre, désespérant en son coeur consterné
+D'entrer sur un bras fort son antique courage,
+Diego Laynez marcha vers Ruy, le dernier-né.
+
+Il l'étreignit, tâtant et palpant avec rage
+Ces épaules, ces bras frêles, ces poignets blancs,
+Ces mains, faibles outils pour un si grand ouvrage.
+
+Il les serra, suprême espoir, derniers élans!
+Entre ses doigts durcis par la guerre et le hâle.
+L'enfant ne baissa pas ses yeux étincelants.
+
+Les yeux froids du vieillard flamboyaient. Ruy tout pâle,
+Sentant l'horrible étau broyer sa jeune chair,
+Voulut crier; sa voix s'étrangla dans un râle.
+
+Il rugit:--Lâche-moi, lâche-moi, par l'enfer!
+Sinon, pour t'arracher le coeur avec le foie,
+Mes mains se feront marbre et mes dix ongles fer!--
+
+Le Vieux tout transporté dit en pleurant de joie:
+--Fils de l'âme, ô mon sang, mon Rodrigue, que Dieu
+Te garde pour l'espoir que ta fureur m'octroie!--
+
+Avec des cris de haine et des larmes de feu,
+Il dit alors sa joue insolemment frappée,
+Le nom de l'insulteur et l'instant et le lieu;
+
+Et tirant du fourreau Tizona bien trempée,
+Ayant baisé la garde ainsi qu'un crucifix,
+Il tendit à l'enfant la haute et lourde épée.
+
+--Prends-là. Sache en user aussi bien que je fis.
+Que ton pied soit solide et que ta main soit prompte.
+Mon honneur est perdu. Rends-le moi. Va, mon fils.--
+
+Une heure après, Ruy Diaz avait tué le Comte.
+
+
+
+
+LA REVANCHE DE DIEGÔ LAYNEZ
+
+Ce soir, seul au haut bout, car il n'a pas d'égaux,
+Diego Laynez, plus pâle aux lueurs de la cire,
+S'est assis pour souper avec ses hidalgos.
+
+Ses fils, ses trois aînés, sont là; mais le vieux sire
+En son coeur angoissé songe au plus jeune. Hélas!
+Il n'est point revenu. Le Comte a dû l'occire.
+
+Le vin rit dans l'argent des brocs; le coutelas
+Dégainé, l'écuyer, ayant troussé sa manche,
+Laisse échauffer le vin et refroidir les plats.
+
+Car le maître et seigneur n'a pas dit: Que l'on tranche!
+Depuis que dans sa chaise il est venu s'asseoir,
+Deux longs ruisseaux de pleurs mouillent sa barbe blanche.
+
+Et le grave écuyer se tient près du dressoir,
+Devant la table vide et la foule béante,
+Et nul, fils ou vassal, ne soupera ce soir.
+
+Comme pour ne pas voir le spectre qui le hante,
+Laynez ferme les yeux et baisse encore le front;
+Mais il voit son fils mort et sa honte vivante.
+
+Il a perdu l'honneur, il a gardé l'affront;
+Et ses aïeux, de race irréprochable et forte,
+Au jour du Jugement le lui reprocheront.
+
+L'outrage l'accompagne et le mépris l'escorte.
+De tout l'orgueil antique il ne reste plus rien.
+Hélas! hélas! Son fils est mort, sa gloire est morte!
+
+--Seigneur, ouvre les yeux. C'est moi. Regarde bien.
+Cette table sans viande a trop piètre figure;
+Aujourd'hui j'ai chassé sans valet et sans chien;
+
+J'ai forcé ce ragot; je t'en offre la hure!--
+Ruy dit, et tend le chef livide et hérissé
+Qu'il tient empoigné par l'horrible chevelure.
+
+Diego Laynez d'un bond sur ses pieds s'est dressé:
+--Est-ce toi, Comte infâme? Est-ce toi, tête exsangue,
+Avec ce rire fixe et cet oeil convulsé?
+
+Oui, c'est bien toi! Tes dents mordent encore ta langue;
+Pour la dernière fois l'insolent a raillé,
+Et le glaive a tranché le fil de ta harangue!
+
+Sous le col d'un seul coup par Tizona taillé,
+D'épais et noirs caillots pendent à chaque fibre;
+Le Vieux frotte sa joue avec le sang caillé.
+
+D'une voix éclatante et dont la salle vibre,
+Il s'écrie:--Ô Rodrigue, ô mon fils, cher vainqueur,
+L'affront me fit esclave et ton bras me fait libre!
+
+Et toi, visage affreux qui réjouis mon coeur,
+Ma main va donc, au gré de ma haine indomptable,
+Satisfaire sur toi ma gloire et ma rancoeur!--
+
+Et souffletant alors la tête épouvantable:
+--Vous avez vu, vous tous, il m'a rendu raison!
+Ruy, sieds-toi sur mon siège au haut bout de la table.
+
+Car qui porte un tel chef est Chef de ma maison.--
+
+
+
+
+LE TRIOMPHE DU CID
+
+Les portes du palais s'ouvrirent toutes grandes,
+Et le roi Don Fernan sortit pour recevoir
+Le jeune chef rentrant avec ses vieilles bandes.
+
+Quittant cloître, métier, champ, taverne et lavoir,
+Clercs, bourgeois ou vilains, tout le bon peuple exulte;
+Les femmes aux balcons se penchent pour mieux voir.
+
+C'est que, vengeur du Christ que le Croissant insulte,
+Rodrigue de Bivar, vainqueur, rentre aujourd'hui
+Dans Zamora qu'emplit un merveilleux tumulte.
+
+Il revient de la guerre, et partout devant lui,
+Sur son genet rapide et rayé comme un zèbre
+Le cavalier berbère en blasphémant a fui.
+
+Il a tout pris, pillé, rasé, brûlé, de l'Èbre
+Jusques au Guadiana qui roule un sable d'or,
+Et de l'Algarbe en feu monte un long cri funèbre.
+
+Il revient tout chargé de butin, plus encor
+De gloire, ramenant cinq rois de Morérie.
+Ses captifs l'ont nommé le Cid Campeador.
+
+Tel Ruy Diaz, à travers le peuple qui s'écrie,
+La lance sur la cuisse, en triomphal arroi,
+Rentre dans Zamora pavoisée et fleurie.
+
+Donc, lorsque les huissiers annoncèrent: Le Roi!
+Telle fut la clameur, que corbeaux et corneilles
+Des tours et des clochers s'envolèrent d'effroi.
+
+Et Don Fernan debout sous les portes vermeilles,
+Un instant, ébloui, s'arrêta sur le seuil
+Aux acclamations qui flattaient ses oreilles.
+
+Il s'avançait, chargé du glorieux accueil...
+Tout à coup, repoussant peuple, massiers et garde,
+Une femme apparut, pâle, en habits de deuil.
+
+Ses yeux resplendissaient dans sa face hagarde,
+Et, sous le voile épars de ses longs cheveux roux,
+Sanglotante et pâmée, elle cria:--Regarde!
+
+Reconnais-moi! Seigneur, j'embrasse tes genoux.
+Mon père est mort qui fut ton fidèle homme lige;
+Fais justice, Fernan, venge-le, venge-nous!
+
+Je me plains hautement que le Roi me néglige
+Et ne veux plus attendre, au gré du meurtrier,
+La vengeance à laquelle un grand serment t'oblige.
+
+Oui, certe, ô Roi, je suis lasse de larmoyer;
+La haine dans mon coeur bout et s'irrite et monte
+Et me prend à la gorge et me force à crier:
+
+Vengeance, ô Roi, vengeance et justice plus prompte!
+Tire de l'assassin tout le sang qu'il me doit!--
+Et le peuple disait:--C'est la fille du Comte.
+
+Car d'un geste rigide elle montrait du doigt
+Cid Ruy Diaz de Bivar qui, du haut de sa selle,
+Lui dardait un regard étincelant et droit.
+
+Et l'oeil sombre de l'homme et les yeux clairs de celle
+Qui l'accusait, alors se croisèrent ainsi
+Que deux fers d'où jaillit une double étincelle.
+
+Don Fernan se taisait, fort perplexe et transi,
+Car l'un et l'autre droit que son esprit balance
+Pèse d'un poids égal qui le tient en souci.
+
+Il hésite. Le peuple attendait en silence.
+Et le vieux Roi promène un regard incertain
+Sur cette foule où luit l'éclair des fers de lance.
+
+Il voit les cavaliers qui gardent le butin,
+Glaive au poing, casque en tête, au dos la brigandine,
+Rangés autour du Cid impassible et hautain.
+
+Portant l'étendard vert consacré dans Médine,
+Il voit les captifs pris au Miramamolin,
+Les cinq Émirs vêtus de soie incarnadine;
+
+Et derrière eux, plus noirs sous leurs turbans de lin,
+Douze nègres, chacun menant un cheval barbe.
+Or, le bon prince était à la justice enclin:
+
+--Il a vengé son père, il a conquis l'Algarbe;
+Elle, au nom de son père, inculpe son amant.--
+Et Don Fernan pensif se caresse la barbe.
+
+--Que faire, songe-t-il, en un tel jugement?--
+Chimène à ses genoux pleurait toutes ses larmes.
+Il la prit par la main et très courtoisement:
+
+--Relève-toi, ma fille, et calme tes alarmes,
+Car sur le coeur d'un prince espagnol et chrétien
+Les larmes de tes yeux sont de trop fortes armes.
+
+Certes, Bivar m'est cher; c'est l'espoir, le soutien
+De Castille; et pourtant j'accorde ta requête,
+Il mourra si tu veux, ô Chimène, il est tien.
+
+Dispose, il est à toi. Parle, la hache est prête!--
+Ruy Diaz la regardait, grave et silencieux.
+Elle ferma les yeux, elle baissa la tête.
+
+Elle n'a pu braver ce front victorieux
+Qu'illumine l'ardeur du regard qui la dompte;
+Elle a baissé la tête, elle a fermé les yeux.
+
+Elle n'est plus la fille orgueilleuse du Comte,
+Car elle sent rougir son visage enflammé
+Moins encor de courroux que d'amour et de honte.
+
+--C'est sous un bras loyal par l'honneur même armé
+Que ton père a rendu son âme--que Dieu sauve!
+L'homme applaudit au coup que le prince a blâmé.
+
+Car l'honneur de Laynez et de Laÿn le Chauve,
+Non moins pur que celui des rois dont je descends,
+Vaut l'orgueil du sang goth qui dore ton poil fauve.
+
+Condamne, si tu peux... Pardonne, j'y consens.
+Que Gormaz et Laynez à leur antique souche,
+Voient par vous reverdir des rameaux florissants.
+
+Parle, et je donne à Ruy, sur un mot de ta bouche,
+Belforado, Saldagne et Carrias del Castil.--
+Mais Chimène gardait un silence farouche.
+
+Fernan lui murmura:--Dis, ne te souvient-il,
+Ne te souvient-il plus de l'amour ancienne?--
+Ainsi parle le Roi gracieux et subtil.
+
+Et la main de Chimène a frémi dans la sienne.
+
+
+
+
+LES CONQUÉRANTS DE L'OR
+
+
+
+
+
+I
+
+Après que Balboa menant son bon cheval
+Par les bois non frayés, droit, d'amont en aval,
+Eut, sur l'autre versant des Cordillères hautes,
+Foulé le chaud limon des insalubres côtes
+De l'Isthme qui partage avec ses monts géants
+La glauque immensité des deux grands Océans,
+Et qu'il eut, s'y jetant tout armé de la berge,
+Planté son étendard dans l'écume encor vierge,
+Tous les aventuriers, dont l'esprit s'enflamma,
+Rêvaient, en arrivant au port de Panama,
+De retrouver, espoir cupide et magnifique,
+Aux rivages dorés de la mer Pacifique,
+El Dorado promis qui fuyait devant eux,
+Et, mêlant avec l'or des songes monstrueux,
+De forcer jusqu'au fond de ces torrides zones
+L'âpre virginité des rudes Amazones
+Que n'avait pu dompter la race des héros,
+De renverser des dieux à têtes de taureaux
+Et de vaincre, vrais fils de leur ancêtre Hercule,
+Les peuples de l'Aurore et ceux du Crépuscule.
+
+Ils savaient que, bravant ces illustres périls,
+Ils atteindraient les bords où germent les béryls
+Et Doboyba qui comble, en ses riches ravines,
+Du vaste écroulement des temples en ruines,
+La nécropole d'or des princes de Zenu;
+Et que, suivant toujours le chemin inconnu
+Des Indes, par-delà les îles des Épices
+Et la terre où bouillonne au fond des précipices
+Sur un lit d'argent fin la Source de Santé,
+Ils verraient, se dressant en un ciel enchanté
+Jusqu'au zénith brûlé du feu des pierreries,
+Resplendir au soleil les vivantes féeries
+Des sierras d'émeraude et des pics de saphir
+Qui recèlent l'antique et fabuleux Ophir.
+
+Et quand Vasco Nuñez eut payé de sa tête
+L'orgueil d'avoir tenté cette grande conquête,
+Poursuivant après lui ce mirage éclatant,
+Malgré sa mort, la fleur des Cavaliers, portant
+Le pennon de Castille écartelé d'Autriche,
+Pénétra jusqu'au fond des bois de Côte-Riche
+À travers la montagne horrible, ou navigua
+Le long des noirs récifs qui cernent Veragua,
+Et vers l'Est atteignit, malgré de grands naufrages,
+Les bords où l'Orénoque, enflé par les orages,
+Inondant de sa vase un immense horizon,
+Sous le fiévreux éclat d'un ciel lourd de poison,
+Se jette dans la mer par ses cinquante bouches.
+
+Enfin cent compagnons, tous gens de bonnes souches,
+S'embarquèrent avec Pascual d'Andagoya
+Qui, poussant encor plus sa course, côtoya
+Le golfe où l'Océan Pacifique déferle,
+Mit le cap vers le Sud, doubla l'île de Perle,
+Et cingla devant lui toutes voiles dehors,
+Ayant ainsi, parmi les Conquérants d'alors,
+L'heur d'avoir le premier fendu les mers nouvelles
+Avec les éperons des lourdes caravelles.
+
+Mais quand, dix mois plus tard, malade et déconfit,
+Après avoir très loin navigué sans profit
+Vers cet El Dorado qui n'était qu'un vain mythe,
+Bravé cent fois la mort, dépassé la limite
+Du monde, ayant perdu quinze soldats sur vingt,
+Dans ses vaisseaux brisés Andagoya revint,
+Pedrarias d'Avila se mit fort en colère;
+Et ceux qui, sur la foi du récit populaire,
+Hidalgos et routiers, s'étaient tous rassemblés
+Dans Panama, du coup demeurèrent troublés.
+
+Or les seigneurs, voyant qu'ils ne pouvaient plus guère
+Employer leur personne en actions de guerre,
+Partaient pour Mexico; mais ceux qui, n'ayant rien,
+Étaient venus tenter aux plages de Darien,
+Désireux de tromper la misère importune,
+Ce que vaut un grand coeur à vaincre la fortune,
+S'entretenant à jeun des rêves les plus beaux,
+Restaient, l'épée oisive et la cape en lambeaux,
+Quoique tous bon marins ou vieux batteurs d'estrade,
+À regarder le flot moutonner dans la rade,
+En attendant qu'un chef hardi les commandât.
+
+
+
+
+II
+
+Deux ans étaient passés, lorsqu'un obscur soldat
+Qui fut depuis titré Marquis pour sa conquête,
+François Pizarre, osa présenter la requête
+D'armer un galion pour courir par-delà
+Puerto Pinas. Alors Pedrarias d'Avila
+Lui fit représenter qu'en cette conjoncture
+Il n'était pas prudent de tenter l'aventure
+Et ses dangers sans nombre et sans profit; d'ailleurs,
+Qu'il ne lui plaisait point de voir que les meilleurs
+De tous ses gens de guerre, en entreprises folles,
+Prodiguassent le sang des veines espagnoles,
+Et que nul avant lui, de tant de Cavaliers,
+N'avait pu triompher des bois de mangliers
+Qui croisent sur ces bords leurs noeuds inextricables;
+Que, la tempête ayant rompu vergues et câbles
+À leurs vaisseaux en vain si loin aventurés,
+Ils étaient revenus mourants, désemparés,
+Et trop heureux encor d'avoir sauvé la vie.
+
+Mais ce conseil ne fit qu'échauffer son envie.
+Si bien qu'avec Diego d'Almagro, par contrats,
+Ayant mis en commun leur fortune et leurs bras,
+Et don Fernan de Luque ayant fourni les sommes,
+En l'an mil et cinq cent vingt-quatre, avec cent hommes,
+Pizarre le premier, par un brumeux matin
+De novembre, montant un mauvais brigantin,
+Prit la mer, et lâchant au vent toute sa toile,
+Se fia bravement en son heureuse étoile.
+
+Mais tout sembla d'abord démentir son espoir.
+Le vent devint bourrasque, et jusqu'au ciel très noir
+La mer terrible, enflant ses houles couleur d'encre,
+Défonça les sabords, rompit les mâts et l'ancre,
+Et fit la triste nef plus rase qu'un radeau.
+Enfin après dix jours d'angoisse, manquant d'eau
+Et de vivres, sa troupe étant d'ailleurs fort lasse,
+Pizarre débarqua sur une côte basse.
+
+Au bord, les mangliers formaient un long treillis;
+Plus haut, impénétrable et splendide fouillis
+De lianes en fleur et de vignes grimpantes,
+La berge s'élevait par d'insensibles pentes
+Vers la ligne lointaine et sombre des forêts.
+
+Et ce pays n'était qu'un très vaste marais.
+
+Il pleuvait. Les soldats, devenus frénétiques
+Par le harcèlement venimeux des moustiques
+Qui noircissaient le ciel de bourdonnants essaims,
+Foulaient avec horreur, en ces bas-fonds malsains,
+Des reptiles nouveaux et d'étranges insectes
+Ou voyaient émerger des lagunes infectes,
+Sur leur ventre écaillé se traînant d'un pied tors,
+Ces lézards monstrueux qu'on nomme alligators.
+Et quand venait la nuit, sur la terre trempée,
+Dans leurs manteaux, auprès de l'inutile épée,
+Lorsqu'ils s'étaient couchés, n'ayant pour aliment
+Que la racine amère ou le rouge piment,
+Sur le groupe endormi de ces chercheurs d'empires
+Flottait, crêpe vivant, le vol mou des vampires,
+Et ceux-là qu'ils marquaient de leurs baisers velus
+Dormaient d'un tel sommeil qu'ils ne s'éveillaient plus.
+
+C'est pourquoi les soldats, par force et par prière,
+Contraignirent leur chef à tourner en arrière,
+Et, malgré lui, disant un éternel adieu
+Au triste campement du port de Saint-Mathieu,
+Pizarre, par la mer nouvellement ouverte,
+Avec Bartolomé suivant la découverte,
+Sur un seul brigantin d'un faible tirant d'eau
+Repartit, et, doublant Punta de Pasado,
+Le bon pilote Ruiz eut la fortune insigne,
+Le premier des marins, d'avoir franchi la Ligne
+Et poussé plus au sud du monde occidental.
+
+La côte s'abaissait, et les bois de santal
+Exhalaient sur la mer leurs brises parfumées.
+De toutes parts montaient de légères fumées,
+Et les marins joyeux, accoudés aux haubans,
+Voyaient les fleuves luire en tortueux rubans
+À travers la campagne, et tout le long des plages
+Fuir des champs cultivés et passer des villages.
+
+Ensuite, ayant serré la côte de plus près,
+À leurs yeux étonnés parurent les forêts.
+
+Au pied des volcans morts, sous la zone des cendres,
+L'ébénier, le gayac et les durs palissandres,
+Jusques aux confins bleus des derniers horizons
+Roulant le flot obscur des vertes frondaisons,
+Variés de feuillage et variés d'essence,
+Déployaient la grandeur de leur magnificence;
+Et du nord au midi, du levant au ponant,
+Couvrant tout le rivage et tout le continent,
+Partout où l'oeil pouvait s'étendre, la ramure
+Se prolongeait avec un éternel murmure
+Pareil au bruit des mers. Seul, en ce cadre noir,
+Étincelait un lac, immobile miroir
+Où le soleil, plongeant au milieu de cette ombre,
+Faisait un grand trou d'or dans la verdure sombre.
+
+Sur les sables marneux, d'énormes caïmans
+Guettaient le tapir noir ou les roses flamants.
+Les majas argentés et les boas superbes
+Sous leurs pesants anneaux broyaient les hautes herbes,
+Ou, s'enroulant autour des troncs d'arbres pourris,
+Attendaient l'heure où vont boire les pécaris.
+Et sur les bords du lac horriblement fertile
+Où tout batracien pullule et tout reptile,
+Alors que le soleil décline, on pouvait voir
+Les fauves par troupeaux descendre à l'abreuvoir:
+Le puma, l'ocelot et les chats-tigres souples,
+Et le beau carnassier qui ne va que par couples
+Et qui par-dessus tous les félins est cité
+Pour sa grâce terrible et sa férocité,
+Le jaguar. Et partout dans l'air multicolore
+Flottait la végétale et la vivante flore;
+Tandis que les cactus aux hampes d'aloès,
+Les perroquets divers et les kakatoès
+Et les aras, parmi d'assourdissants ramages,
+Lustraient au soleil clair leurs splendides plumages,
+Dans un pétillement d'ailes et de rayons,
+Les frêles oiseaux-mouches et les grands papillons,
+D'un vol vibrant, avec des jets de pierreries,
+Irradiaient autour des lianes fleuries.
+
+Plus loin, de toutes parts élancés, des halliers,
+Des gorges, des ravins, des taillis, par milliers,
+Pillant les monbins mûrs et les buissons d'icaques,
+Les singes de tout poil, ouistitis et macaques,
+Sakis noirs, capucins, trembleurs et carcajous
+Par les figuiers géants et les hauts acajous,
+Sautant de branche en branche ou pendus par leurs queues,
+Innombrables, de l'aube au soir, durant des lieues,
+Avec des gestes fous hurlant et gambadant,
+Tout au long de la mer les suivaient.
+
+Cependant,
+Poussé par une tiède et balsamique haleine,
+Le navire, doublant le cap de Sainte-Hélène,
+Glissa paisiblement dans le golfe d'azur
+Où sous l'éclat d'un jour éternellement pur,
+La mer de Guayaquil, sans colère et sans lutte,
+Arrondissant au loin son immense volute,
+Frange les sables d'or d'une écume d'argent.
+
+Et l'horizon s'ouvrit magnifique et changeant.
+
+Les montagnes, dressant les neiges de leur crête,
+Coupaient le ciel foncé d'une brillante arête
+D'où s'élançaient tout droits au haut de l'éther bleu
+Le Prince du Tonnerre et le Seigneur du Feu:
+Le mont Chimborazo dont la sommité ronde,
+Dôme prodigieux sous qui la foudre gronde,
+Dépasse, gigantesque et formidable aussi,
+Le cône incandescent du vieux Cotopaxi.
+
+Attentif aux gabiers en vigie à la hune,
+Dans le pressentiment de sa haute fortune,
+Pizarre, sur le pont avec les Conquérants,
+Jetait sur ces splendeurs des yeux indifférents,
+Quand, soudain, au détour du dernier promontoire,
+L'équipage, poussant un long cri de victoire,
+Dans le repli du golfe où tremblent les reflets
+Des temples couverts d'or et des riches palais,
+Avec ses quais noircis d'une innombrable foule,
+Entre l'azur du ciel et celui de la houle,
+Au bord de l'Océan vit émerger Tumbez.
+
+Alors, se recordant ses compagnons tombés
+À ses côtés, ou morts de soif et de famine,
+Et voyant que le peu qui restait avait mine
+De gens plus disposés à se ravitailler
+Qu'à reprendre leur course, errer et batailler,
+Pizarre comprit bien que ce serait démence
+Que de s'aventurer dans cet empire immense;
+Et jugeant sagement qu'en ce dernier effort
+Il fallait à tout prix qu'il restât le plus fort,
+Il prit langue parmi ces nations étranges,
+Rassembla beaucoup d'or par dons et par échanges,
+Et, gagnant Panama sur son vieux brigantin
+Plein des fruits de la terre et lourd de son butin,
+Il mouilla dans le port après trois ans de courses.
+Là, se trouvant à bout d'hommes et de ressources,
+Bien que fort malhabile aux manières des cours,
+Il résolut d'user d'un suprême recours
+Avant que de tenter sa dernière campagne,
+Et de Nombre de Dios s'embarqua pour l'Espagne.
+
+
+
+
+III
+
+Or, lorsqu'il toucha terre au port de San-Lucar,
+Il retrouva l'Espagne en allégresse, car
+L'Impératrice-Reine, en un jour très prospère,
+Comblant les voeux du prince et les désirs du père,
+Avait heureusement mis au monde l'Infant
+Don Philippe--que Dieu conserve triomphant!
+Et l'Empereur joyeux le fêtait dans Tolède.
+Là, Pizarre, accouru pour implorer son aide,
+Conta ses longs travaux et, ployant le genou,
+Lui fit en bon sujet hommage du Pérou.
+Puis ayant présenté, non sans quelque vergogne
+D'offrir si peu, de l'or, des laines de vigogne
+Et deux lamas vivants avec un alpaca,
+Il exposa ses droits. Don Carlos remarqua
+Ces moutons singuliers et de nouvelle espèce
+Dont la taille était haute et la toison épaisse;
+Même, il daigna peser entre ses doigts royaux,
+Fort gracieusement, la lourdeur des joyaux;
+Mais quand il dut traiter l'objet de la demande,
+Il répondit avec sa rudesse flamande:
+Qu'il trouvait, à son gré, que le vaillant Marquis
+Don Hernando Cortès avait assez conquis
+En subjuguant le vaste empire des Aztèques;
+Et que lui-même ainsi que les saints Archevêques
+Et le Conseil étaient fermement résolus
+À ne rien entreprendre et ne protéger plus,
+Dans ses possessions des mers occidentales,
+Ceux qui s'entêteraient à ces courses fatales
+Où s'abîma jadis Diego de Nicuessa.
+Mais, à ce dernier mot, Pizarre se dressa
+Et lui dit: Que c'était chose qui scandalise
+Que d'ainsi rejeter du giron de l'Église,
+Pour quelques onces d'or, autant d'infortunés,
+Qui, dans l'idolâtrie et l'ignorance nés,
+Ne demandaient, voués au céleste anathème,
+Qu'à laver leurs péchés dans l'eau du saint baptême.
+Ensuite il lui peignit en termes éloquents
+La Cordillère énorme avec ses vieux volcans
+D'où le feu souverain, qui fait trembler la terre
+Et fondre le métal au creuset du cratère,
+Précipite le flux brûlant des laves d'or
+Que garde l'oiseau Rock qu'ils ont nommé condor.
+Il lui dit la nature enrichissant la fable;
+D'innombrables torrents qui roulent dans leur sable
+Des pierres d'émeraude en guise de galets;
+La chicha fermentant aux celliers des palais
+Dans des vases d'or pur pareils aux vastes jarres
+Où l'on conserve l'huile au fond des Alpujarres;
+Les temples du Soleil couvrant tout le pays,
+Revêtus d'or, bordés de leurs champs de maïs
+Dont les épis sont d'or aussi bien que la tige
+Et que broutent, miracle à donner le vertige
+Et fait pour rendre même un Empereur pensif,
+Des moutons d'or avec leurs bergers d'or massif.
+
+Ce discours étonna Don Carlos, et l'Altesse,
+Daignant enfin peser avec la petitesse
+Des secours implorés l'honneur du résultat,
+Voulut que sans tarder Don François répétât,
+Par-devant Nosseigneurs du Grand Conseil, ses offres
+De dilater l'Église et de remplir les coffres.
+Après quoi, lui passant l'habit de chevalier
+De Saint-Jacques, il lui mit au cou son bon collier.
+Et Pizarre jura sur les saintes reliques
+Qu'il resterait fidèle aux rois Très-Catholiques,
+Et qu'il demeurerait le plus ferme soutien
+De l'Église Romaine et du beau nom chrétien.
+Puis l'Empereur dicta les augustes cédules
+Qui faisaient assavoir, même aux plus incrédules,
+Que, sauf les droits anciens des hoirs de l'Amiral,
+Don François Pizarro, lieutenant général
+De Son Altesse, était sans conteste et sans terme
+Seigneur de tous pays, îles et terre ferme,
+Qu'il avait découverts ou qu'il découvrirait.
+La minute étant lue et quand l'acte fut prêt
+À recevoir les seings au bas des protocoles,
+Pizarre, ayant jadis peu hanté les écoles,
+Car en Estremadure il gardait les pourceaux,
+Sur le vélin royal d'où pendaient les grands sceaux
+Fit sa croix, déclarant ne savoir pas écrire,
+Mais d'un ton si hautain que nul ne put en rire.
+Enfin, sur un carreau brodé, le bâton d'or
+Qui distingue l'Alcade et l'Alguazil Mayor
+Lui fut remis par Juan de Fonseca. La chose
+Ainsi dûment réglée et sa patente close,
+L'Adelantade, avant de reprendre la mer,
+Et bien qu'il n'en gardât qu'un souvenir amer,
+Visita ses parents dans Truxillo, leur ville,
+Puis, joyeux, s'embarqua du havre de Séville
+Avec les trois vaisseaux qu'il avait nolisés.
+Il reconnut Gomère, et les vents alizés,
+Gonflant d'un souffle frais leur voilure plus ronde,
+Entraînèrent ses nefs sur la route du monde
+Qui fit l'Espagne grande et Colomb immortel.
+
+
+
+
+IV
+
+Or donc, un mois plus tard, au pied du maître-autel,
+Dans Panama, le jour du noble Évangéliste
+Saint Jean, fray Juan Vargas lut au prône la liste
+De tous ceux qui montaient la nouvelle Armada
+Sous Don François Pizarre, et les recommanda.
+Puis, les deux chefs ayant entre eux rompu l'hostie,
+Voici de quelle sorte on fit la départie.
+
+Lorsque l'Adelantade eut de tous pris congé,
+Ce jour même, après vêpre, en tête de clergé,
+L'Évêque ayant béni l'armée avec la flotte,
+Don Bartolomé Ruiz, comme royal pilote,
+En pompeux apparat, tout vêtu de brocart,
+Le porte-voix au poing, montrant au banc de quart,
+Commanda de rentrer l'ancre en la capitane
+Et de mettre la barre au vent de tramontane.
+Alors, parmi les pleurs, les cris et les adieux,
+Les soldats inquiets et les marins joyeux,
+Debout sur les haubans ou montés sur les vergues
+D'où flottait un pavois de drapeaux et d'exergues,
+Quand le coup de canon de partance roula,
+Entonnèrent en choeur l'Ave maris stella;
+Et les vaisseaux, penchant leurs mâts aux mille flammes,
+Plongèrent à la fois dans l'écume des lames.
+
+La mer étant fort belle et le nord des plus frais,
+Leur voyage fut prompt, et sans souffrir d'arrêts
+Ou pour cause d'aiguade ou pour raison d'escale,
+Courant allégrement par la mer tropicale,
+Pizarre saluait avec un mâle orgueil,
+Comme d'anciens amis, chaque anse et chaque écueil.
+Bientôt il vit, vainqueur des courants et des calmes,
+Monter à l'horizon les verts bouquets de palmes
+Qui signalent de loin le golfe, et débarquant,
+Aux portes de Tumbez il vint planter son camp.
+Là, s'abouchant avec les Caciques des villes,
+Il apprit que l'horreur des discordes civiles
+Avait ensanglanté l'Empire du Soleil;
+Que l'orgueilleux bâtard Atahuallpa, pareil
+À la foudre, rasant villes et territoires,
+Avait conquis, après de rapides victoires,
+Cuzco, nombril du monde, où les Rois, ses aïeux,
+Dieux eux-mêmes, siégeaient parmi les anciens Dieux,
+Et qu'il avait courbé sous le joug de l'épée
+La terre de Manco sur son frère usurpée.
+
+Aussitôt, s'éloignant de la côte à grands pas,
+À travers le désert sablonneux des pampas,
+Tout joyeux de mener au but ses vieilles bandes,
+Pizarre commença d'escalader les Andes.
+
+De plateaux en plateaux, de talus en talus,
+De l'aube au soir allant jusqu'à n'en pouvoir plus,
+Ils montaient, assaillis de funèbres présages.
+Rien n'animait l'ennui des mornes paysages.
+Seul, parfois, ils voyaient miroiter au lointain
+Dans sa vasque de pierre un lac couleur d'étain.
+Sous un ciel tour à tour glacial et torride,
+Harassés et tirant leurs chevaux par la bride,
+Ils plongeaient aux ravins ou grimpaient aux sommets;
+La montagne semblait prolonger à jamais,
+Comme pour épuiser leur marche errante et lasse,
+Ses gorges de granit et ses crêtes de glace.
+Une étrange terreur planait sur la sierra
+Et plus d'un vieux routier dont le coeur se serra
+Pour la première fois y connut l'épouvante.
+La terre sous leurs pas, convulsive et mouvante,
+Avec un sourd fracas se fendait, et le vent,
+Au milieu des éclats de foudre, soulevant
+Des tourmentes de neige et des trombes de grêles,
+Se lamentait avec des voix surnaturelles.
+Et roidis, aveuglés, éperdus, les soldats,
+Cramponnés aux rebords à pic des quebradas,
+Sentaient sous leurs pieds lourds fuir le chemin qui glisse.
+Sur leurs fronts la montagne était abrupte et lisse,
+Et plus bas, ils voyaient dans leurs lits trop étroits,
+Rebondissant le long des bruyantes parois,
+Aux pointes des rochers qu'un rouge éclair allume,
+Se briser les torrents en poussière d'écume.
+Le vertige, plus haut, les gagna. Les poumons
+Saignaient en aspirant l'air trop subtil des monts,
+Et le froid de la nuit gelait la triste troupe.
+Tandis que les chevaux, tournant en rond leur croupe,
+L'un sur l'autre appuyés, broutaient un chaume ras,
+Les soldats, violant les tombeaux Aymaras,
+En arrachaient les morts cousus dans leurs suaires
+Et faisaient des grands feux avec ces ossuaires.
+
+Pizarre seul n'était pas même fatigué.
+Après avoir passé vingt rivières à gué,
+Traversé des pays sans hameaux ni peuplade,
+Souffert le froid, la faim, et tenté l'escalade
+Des monts les plus affreux que l'homme ait mesurés,
+D'un regard, d'une voix et d'un geste assurés,
+Au coeur des moins hardis il soufflait son courage;
+Car il voyait, terrible et somptueux mirage,
+Au feu de son désir briller Caxamarca.
+
+Enfin, cinq mois après le jour qu'il débarqua,
+Les pics de la sierra lui tenant lieu de phare,
+Il entra, les clairons sonnant tous leur fanfare,
+À grand bruit de tambours et la bannière au vent,
+Sur les derniers plateaux, et poussant en avant,
+Sans laisser aux soldats le temps de prendre haleine,
+En hâte, il dévala le chemin de la plaine.
+
+
+
+
+V
+
+Au nombre de cent six marchaient les gens de pied.
+L'histoire a dédaigné ces braves, mais il sied
+De nommer par leur nom, qu'il soit noble ou vulgaire,
+Tous ceux qui furent chefs en cette illustre guerre
+Et de dire la race et le poil des chevaux,
+Ne pouvant, au récit de leurs communs travaux,
+Ranger en même lieu que des bêtes de somme
+Ces vaillants serviteurs de tout bon gentilhomme.
+
+Voici. Soixante et deux cavaliers hidalgos
+Chevauchent, par le sang et la bravoure égaux,
+Autour des plis d'azur de la royale enseigne
+Où près du château d'or le pal de gueules saigne
+Et que brandit, suivant le chroniqueur Xerez,
+Le fougueux Gabriel de Rojas, l'alferez,
+Dont le pourpoint de cuir brodé de cannetilles
+Est gaufré du royal écu des deux Castilles,
+Et qui porte à sa toque en velours d'Aragon
+Un saint Michel d'argent terrassant le dragon.
+Sa main ferme retient ce fameux cheval pie
+Qui s'illustra depuis sous Carbajal l'Impie;
+Cet andalou de race arabe, et mal dompté,
+Qui mâche en se cabrant son mors ensanglanté
+Et de son dur sabot fait jaillir l'étincelle,
+Peut dépasser, ayant son cavalier en selle,
+Le trait le plus vibrant que saurait décocher
+Du nerf le mieux tendu le plus vaillant archer.
+
+À l'entour de l'enseigne en bon ordre se groupe,
+Poudroyant au soleil, tout le gros de la troupe:
+C'est Juan de la Torre; Christobal Peralta,
+Dont la devise est fière: Ad summum per alta;
+Le borgne Domingo de Serra-Luce; Alonze
+De Molina, très brun sous son casque de bronze;
+Et François de Cuellar, gentilhomme andalous,
+Qui chassait les Indiens comme on force des loups;
+Et Mena qui, parmi les seigneurs de Valence,
+Était en haut renom pour manier la lance.
+Ils s'alignent, réglant le pas de leurs chevaux
+D'après le train suivi par leurs deux chefs rivaux,
+Del Barco qui, fameux chercheur de terres neuves,
+Avec Orellana descendit les grands fleuves,
+Et Juan de Salcedo qui, fils d'un noble sang,
+Quoique sans barbe encor, galope au premier rang.
+
+Derrière, tous marris de marcher sur leurs pieds,
+Viennent les démontés et les estropiés.
+Juan Forès pique en vain d'un carreau d'arbalète
+Un vieux rouan fourbu qui bronche et qui halète;
+Ribera l'accompagne, et laisse à l'abandon
+Errer distraitement la bride et le bridon
+Au col de son bai brun qui boite d'un air morne,
+S'étant, faute de fers, usé toute la corne.
+Avec ces pauvres gens marche don Pèdre Alcon,
+Lequel en son écu porte d'or au faucon
+De sable, grilleté, chaperonné de gueules;
+Ce vieux seigneur jadis avait tourné les meules
+Dans Grenade, du temps qu'il était prisonnier
+Des mécréants. Ce fut un bon pertuisanier.
+
+Sous cette brave escorte, au trot de leurs deux mules
+Fort pacifiquement s'en vont les deux émules:
+Requelme, le premier, comme tout bon Contador,
+Reste silencieux, car le silence est d'or;
+Quant au licencié Gil Tellez, le Notaire,
+Il dresse en son esprit le futur inventaire,
+Tout prêt à prélever, au taux juste et légal,
+La part des Cavaliers, après le Quint Royal.
+
+Or, quelques fourrageurs restés sur les derrières,
+Pour rejoindre leurs rangs, malgré les fondrières,
+À leurs chevaux lancés ayant rendu la main,
+Et bravant le vertige et brûlant le chemin,
+Par la montagne à pic descendaient ventre à terre.
+Leur galop furieux fait un bruit de tonnerre.
+Les voici: bride aux dents, le sang aux éperons,
+Dans la foule effarée, au milieu des jurons,
+Du tumulte, des cris, des appels à l'Alcade,
+Ils débouchent. Le chef de cette cavalcade,
+Qui, d'aspect arrogant et vêtu de brocart,
+Tandis que son cheval fait un terrible écart,
+Salue Alvar de Paz qui devant lui se range,
+En balayant la terre avec sa plume orange,
+N'est autre que Fernan, l'aîné, le plus hautain
+Des Pizarre, suivi de Juan, et de Martin
+Qu'on dit d'Alcantara, leur frère par le ventre.
+Briceño qui, depuis, se fit clerc et fut chantre
+À Lima, n'étant pas très habile écuyer,
+Dans cette course folle a perdu l'étrier,
+Et, voyant ses amis déjà loin, se dépêche
+Et pique sa jument couleur de fleur de pêche.
+Le brave Antonio galope à son côté;
+Il porte avec orgueil sa noble pauvreté,
+Car, s'il a pour tout bien l'épée et la rondache,
+Son cimier héraldique est ceint de feuilles d'ache
+Qui couronnent l'écu des ducs de Carrion.
+
+Ils passent, soulevant un poudreux tourbillon.
+
+À leurs cris, un seigneur, de ceux de l'avant-garde,
+S'arrête, et, retournant son cheval, les regarde.
+Il monte un genet blanc dont le caparaçon
+Est rouge, et pour mieux voir se penche sur l'arçon.
+C'est le futur vainqueur de Popayan. Sa taille
+Est faite pour vêtir le harnois de bataille.
+Beau comme un Galaor et fier comme un César,
+Il marche en tête, ayant pour nom Benalcazar.
+Près d'Oreste voici venir le bon Pylade:
+Très basané, le chef coiffé de la salade,
+Il rêve, enveloppé dans son large manteau;
+C'est le vaillant soldat Hernando de Soto
+Qui, rude explorateur de la zone torride,
+Découvrira plus tard l'éclatante Floride
+Et le père des eaux, le vieux Meschacébé.
+Cet autre qui, casqué d'un morion bombé,
+Boucle au cuir du jambard la lourde pertuisane
+En flattant de la voix sa jument alezane,
+C'est l'aventurier grec Pedro de Candia,
+Lequel ayant brûlé dix villes, dédia,
+Pour expier ces feux, dix lampes à la Vierge.
+Il regarde, au sommet dangereux de la berge,
+Caracoler l'ardent Gonzalo Pizarro,
+Qui depuis, à Lima, par la main du bourreau,
+Ainsi que Carbajal, eut la tête branchée
+Sur le gibet, après qu'elle eut été tranchée
+Aux yeux des Cavaliers qui, séduits par son nom,
+Dans Cuzco révolté haussèrent son pennon.
+Mais lui, bien qu'à son roi déloyal et rebelle,
+Étant bon hidalgo, fit une mort très belle.
+
+À quelques pas, l'épée et le rosaire au flanc,
+Portant sur les longs plis de son vêtement blanc
+Un scapulaire noir par-dessus le cilice
+Dont il meurtrit sa chair et dompte sa malice,
+Chevauche saintement l'ennemi des faux dieux,
+Le très savant et très miséricordieux
+Moine dominicain fray Vincent de Valverde
+Qui, tremblant qu'à jamais leur âme ne se perde
+Et pour l'éternité ne brûle dans l'Enfer,
+Fit périr des milliers de païens par le fer
+Et les auto-da-fés et la hache et la corde,
+Confiant que Jésus, en sa miséricorde,
+Doux rémunérateur de son pieux dessein,
+Recevrait ces martyrs ignorants dans son sein.
+
+Enfin, les précédant de dix longueurs de vare,
+Et le premier de tous, marche François Pizarre.
+
+Sa cape, dont le vent a dérangé les plis,
+Laisse entrevoir la cotte et les brassards polis;
+Car, seul parmi ces gens, pourtant de forte race,
+Qui tous avaient quitté l'acier pour la cuirasse
+De coton, il gardait, sous l'ardeur du Cancer,
+Sans en paraître las, son vêtement de fer.
+
+Son barbe cordouan, rétif, faisait des voltes
+Et hennissait; et lui, châtiant ces révoltes,
+Laissait parfois sonner contre ses flancs trop prompts
+Les molettes d'argent de ses lourds éperons,
+Mais sans plus s'émouvoir qu'un cavalier de pierre,
+Immobile, et dardant de sa sombre paupière
+L'insoutenable éclat de ses yeux de gerfaut.
+
+Son coeur aussi portait l'armure sans défaut
+Qui sied aux conquérants, et, simple capitaine,
+Il caressait déjà dans son âme hautaine
+L'espoir vertigineux de faire, tôt ou tard,
+Un manteau d'Empereur des langes du bâtard.
+
+
+
+
+VI
+
+Ainsi précipitant leur rapide descente
+Par cette route étroite, encaissée et glissante,
+Depuis longtemps, suivant leur chef, et, sans broncher,
+Faisant rouler sous eux le sable et le rocher,
+Les hardis cavaliers couraient dans les ténèbres
+Des défilés en pente et des gorges funèbres
+Qu'éclairait par en haut un jour terne et douteux
+Lorsque, subitement, s'effondrant devant eux,
+La montagne s'ouvrit sur le ciel comme une arche
+Gigantesque, et, surpris au milieu de leur marche
+Et comme s'ils sortaient d'une noire prison,
+Dans leurs yeux aveuglés l'espace, l'horizon,
+L'immensité du vide et la grandeur du gouffre
+Se mêlèrent, abîme éblouissant. Le soufre,
+L'eau bouillante, la lave et les feux souterrains,
+Soulevant son échine et crevassant ses reins,
+Avaient ouvert, après des siècles de bataille,
+Au flanc du mont obscur cette splendide entaille.
+Et, la terre manquant sous eux, les Conquérants
+Sur la corniche étroite ayant serré leurs rangs,
+Chevaux et cavaliers brusquement firent halte.
+Les Andes étageaient leurs gradins de basalte,
+De porphyre, de grès, d'ardoise et de granit,
+Jusqu'à l'ultime assise où le roc qui finit
+Sous le linceul neigeux n'apparaît que par place.
+Plus haut, l'âpre forêt des aiguilles de glace
+Fait vibrer le ciel bleu par son scintillement
+On dirait d'un terrible et clair fourmillement
+De guerriers cuirassés d'argent, vêtus d'hermine,
+Qui campent aux confins du monde, et que domine
+De loin en loin, colosse incandescent et noir,
+Un volcan qui, dressé dans la splendeur du soir,
+Hausse, porte-étendard de l'hivernal cortège,
+Sa bannière de feu sur un peuple de neige.
+Mais tous fixaient leurs yeux sur les premiers gradins
+Où, près des cours d'eau chaude, au milieu des jardins,
+Ils avaient vu, dans l'or du couchant éclatantes,
+Blanchir. à l'infini, les innombrables tentes
+De l'Inca, dont le vent enflait les pavillons
+Et de la solfatare en de tels tourbillons
+Montaient confusément d'épaisses fumerolles,
+Que dans cette vapeur, couverts de banderoles,
+La plaine, les coteaux et le premier versant
+De la montagne avaient un aspect très puissant.
+Et tous les Conquérants, dans un morne silence,
+Sur le col des chevaux laissant pendre la lance,
+Ayant considéré mélancoliquement
+Et le peu qu'ils étaient et ce grand armement,
+Pâlirent. Mais Pizarre, arrachant la bannière
+Des mains de Gabriel Rojas, d'une voix fière:
+Pour Don Carlos, mon maître, et dans son Nom Royal,
+Moi, François Pizarro, son serviteur loyal,
+En la forme requise et par-devant Notaire,
+Je prends possession de toute cette terre;
+Et je prétends de plus que si quelque rival
+Osait y contredire, à pied comme à cheval,
+Je maintiendrai mon droit et laverai l'injure
+Et par mon saint patron, Don François, je le jure!
+Et ce disant, d'un bras furieux, dans le sol
+Qui frémit, il planta l'étendard espagnol
+Dont le vent des hauteurs qui soufflait par rafales
+Tordit superbement les franges triomphales.
+Cependant les soldats restaient silencieux,
+Éblouis par la pompe imposante des cieux.
+Car derrière eux, vers l'ouest, où sans fin se déroule
+Sur des sables lointains la Pacifique houle,
+En une brume d'or et de pourpre, linceul
+Rougi du sang d'un Dieu, sombrait l'antique Aïeul
+De Celui qui régnait sur ces tentes sans nombre.
+En face, la sierra se dressait haute et sombre.
+Mais quand l'astre royal dans les flots se noya,
+D'un seul coup, la montagne entière flamboya
+De la base au sommet, et les ombres des Andes,
+Gagnant Caxamarca, s'allongèrent plus grandes.
+Et tandis que la nuit, rasant d'abord le sol,
+De gradins en gradins haussait son large vol,
+La mourante clarté, fuyant de cime en cime,
+Fit resplendir enfin la crête plus sublime;
+Mais l'ombre couvrit tout de son aile. Et voilà
+Que le dernier sommet des pics étincela,
+Puis s'éteignit.
+
+Alors, formidable, enflammée
+D'un haut pressentiment, tout entière, l'armée,
+Brandissant ses drapeaux sur l'occident vermeil,
+Salua d'un grand cri la chute du Soleil.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les trophées, by José-Maria de Heredia
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14805 ***