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diff --git a/14805-0.txt b/14805-0.txt new file mode 100644 index 0000000..3533ba8 --- /dev/null +++ b/14805-0.txt @@ -0,0 +1,4137 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14805 *** + +This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and +is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, +Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format. + + + + + +José-Maria de Heredia +(1842--1905) + +LES TROPHÉES + + + +Table des matières + +ÉPÎTRE LIMINAIRE +LA GRÈCE ET LA SICILE +L'Oubli +HERCULE ET LES CENTAURES +Némée +Stymphale +Nessus +La Centauresse +Centaures et Lapithes +Fuite de Centaures +La Naissance d'Aphrodité +Jason et Médée +ARTÉMIS ET LES NYMPHES +Artémis +La Chasse +Nymphée +Pan +Le Bain des Nymphes +Le Vase +Ariane +Bacchanale +Le réveil d'un dieu +La magicienne +Sphinx +Marsyas +PERSÉE ET ANDROMÈDE +Andromède au monstre +Persée et Andromède +Le Ravissement d'Andromède +ÉPIGRAMMES ET BUCOLIQUES +Le Chevrier +Les Bergers +Épigramme votive +Épigramme funéraire +Le Naufragé +La Prière du Mort +L'Esclave +Le Laboureur +À Hermès Criophore +La Jeune Morte +Regilla +Le Coureur +Le Cocher +Sur L'Othrys +ROME ET LES BARBARES +Pour le Vaisseau de Virgile +Villula +La Flûte +À Sextius +HORTORUM DEUS +I +II +III +IV +V +Le Tepidarium +Tranquillus +Lupercus +La Trebbia +Après Cannes +À un Triomphateur +ANTOINE ET CLÉOPÂTRE +Le Cydnus +Soir de Bataille +Antoine et Cléopâtre +SONNETS ÉPIGRAPHIQUES +Le Voeu +La Source +Le Dieu Hêtre +Aux Montagnes Divines +L'Exilée +LE MOYEN-ÂGE ET LA RENAISSANCE +Vitrail +Épiphanie +Le Huchier de Nazareth +L'Estoc +Médaille +Suivant Pétrarque +Sur le Livre des Amours de Pierre de Ronsard +La Belle Viole +Épitaphe +Vélin doré +La Dogaresse +Sur le Pont-Vieux +Le Vieil Orfèvre +L'Épée +À Claudius Popelin +Émail +Rêves d'Émail +LES CONQUÉRANTS +Les Conquérants +Jouvence +Le Tombeau du Conquérant +Carolo Quinto imperante +L'Ancêtre +À un Fondateur de Ville +Au Même +À une Ville morte +L'ORIENT ET LES TROPIQUES +LA VISION DE KHEM +I +II +III +Le Prisonnier +Le Samouraï +Le Daïmio +Fleurs de Feu +Fleur séculaire +Le Récif de Corail +LA NATURE ET LE RÊVE +Médaille antique +Les Funérailles +Vendange +La Sieste +LA MER DE BRETAGNE +Un Peintre +Bretagne +Floridum Mare +Soleil couchant +Maris Stella +Le Bain +Blason céleste +Armor +Mer montante +Brise Marine +La Conque +Le Lit +La Mort de l'Aigle +Plus Ultra +La Vie des Morts +Au Tragédien E. Rossi +Michel-Ange +Sur un Marbre brisé +ROMANCERO +LE SERREMENT DE MAINS +LA REVANCHE DE DIEGÔ LAYNEZ +LE TRIOMPHE DU CID +LES CONQUÉRANTS DE L'OR +I +II +III +IV +V +VI + + + +L'amour sans plus du verd Laurier m'agrée. + +Pierre de Ronsard + +* * * * * + +Manibus +carissimæ +et +amantissimæ +matris +filius memor + +J. M. H. + +* * * * * + + + +ÉPÎTRE LIMINAIRE + +À Leconte de L'Isle + +_C'est à vous, cher et illustre ami, que j'aurais dédié ces +Trophées, si le respect d'une mémoire sacrée qui, je le sais, vous +est chère aussi, ne m'eût interdit d'inscrire un nom, si glorieux +soit-il, au frontispice de ce livre._ + +_Un à un, vous les avez vus naître, ces poèmes. Ils sont comme +des chaînons qui nous rattachent au temps déjà lointain où vous +enseigniez aux jeunes poètes, avec les règles et les subtils +secrets de notre art, l'amour de la poésie pure et du pur langage +français. Je vous suis plus redevable que tout autre: vous m'avez +jugé digne de l'honneur de votre amitié. J'ai pu, au cours d'une +longue intimité, comprendre mieux l'excellence de vos préceptes et +de vos conseils, toute la beauté de votre exemple. Et mon titre le +plus sûr à quelque gloire sera d'avoir été votre élève bien +aimé._ + +_C'est pour vous complaire que je recueille mes vers épars. Vous +m'avez assuré que ce livre, bien qu'en partie inachevé, garderait +néanmoins aux yeux du lecteur indulgent quelque chose de la noble +ordonnance que j'avais rêvée. Tel qu'il est, je vous l'offre, non +sans regret de n'avoir pu mieux faire, mais avec la conscience +d'avoir fait de mon mieux._ + +_Recevez-le, cher et illustre ami, en témoignage de mon +affectueuse gratitude, et comme il serait malséant de clore sans +le voeu traditionnel une épître liminaire, quelque brève qu'elle +soit, permettez que je vous souhaite, à vous et à tous ceux qui +feuilletteront ces pages, de prendre à lire mes poèmes autant de +plaisir que j'eus à les composer._ + +José-Maria de Heredia + + + +LA GRÈCE ET LA SICILE + + + + + +L'Oubli + +Le temple est en ruine au haut du promontoire. +Et la Mort a mêlé, dans ce fauve terrain, +Les Déesses de marbre et les Héros d'airain +Dont l'herbe solitaire ensevelit la gloire. + +Seul, parfois, un bouvier menant ses buffles boire, +De sa conque où soupire un antique refrain +Emplissant le ciel calme et l'horizon marin, +Sur l'azur infini dresse sa forme noire. + +La Terre maternelle et douce aux anciens Dieux +Fait à chaque printemps, vainement éloquente, +Au chapiteau brisé verdir un autre acanthe; + +Mais l'Homme indifférent au rêve des aïeux +Écoute sans frémir, du fond des nuits sereines, +La Mer qui se lamente en pleurant les Sirènes. + + + + +HERCULE ET LES CENTAURES + + + + + +Némée + +Depuis que le Dompteur entra dans la forêt +En suivant sur le sol la formidable empreinte, +Seul, un rugissement a trahi leur étreinte. +Tout s'est tu. Le soleil s'abîme et disparaît. + +À travers le hallier, la ronce et le guéret, +Le pâtre épouvanté qui s'enfuit vers Tirynthe +Se tourne, et voit d'un oeil élargi par la crainte +Surgir au bord des bois le grand fauve en arrêt. + +Il s'écrie. Il a vu la terreur de Némée +Qui sur le ciel sanglant ouvre sa gueule armée, +Et la crinière éparse et les sinistres crocs; + +Car l'ombre grandissante avec le crépuscule +Fait, sous l'horrible peau qui flotte autour d'Hercule, +Mêlant l'homme à la bête, un monstrueux héros. + + + + +Stymphale + +Et partout devant lui, par milliers, les oiseaux, +De la berge fangeuse où le Héros dévale, +S'envolèrent, ainsi qu'une brusque rafale, +Sur le lugubre lac dont clapotaient les eaux. + +D'autres, d'un vol plus bas croisant leurs noirs réseaux, +Frôlaient le front baisé par les lèvres d'Omphale, +Quand, ajustant au nerf la flèche triomphale, +L'Archer superbe fit un pas dans les roseaux. + +Et dès lors, du nuage effarouché qu'il crible, +Avec des cris stridents plut une pluie horrible +Que l'éclair meurtrier rayait de traits de feu. + +Enfin, le Soleil vit, à travers ces nuées +Où son arc avait fait d'éclatantes trouées, +Hercule tout sanglant sourire au grand ciel bleu. + + + + +Nessus + +Du temps que je vivais à mes frères pareil +Et comme eux ignorant d'un sort meilleur ou pire, +Les monts Thessaliens étaient mon vague empire +Et leurs torrents glacés lavaient mon poil vermeil. + +Tel j'ai grandi, beau libre, heureux, sous le soleil; +Seule, éparse dans l'air que ma narine aspire, +La chaleureuse odeur des cavales d'Épire +Inquiétait parfois ma course ou mon sommeil. + +Mais depuis que j'ai vu l'Épouse triomphale +Sourire entre les bras de l'Archer de Stymphale, +Le désir me harcèle et hérisse mes crins; + +Car un Dieu, maudit soit le nom dont il se nomme! +A mêlé dans le sang enfiévré de mes reins +Au rut de l'étalon l'amour qui dompte l'homme. + + + + +La Centauresse + +Jadis, à travers bois, rocs, torrents et vallons, +Errait le fier troupeau des Centaures sans nombre; +Sous leurs flancs le soleil se jouait avec l'ombre; +Ils mêlaient leurs crins noirs parmi nos cheveux blonds. + +L'été fleurit en vain l'herbe. Nous la foulons +Seules. L'antre est désert que la broussaille encombre; +Et parfois je me prends, dans la nuit chaude et sombre, +À frémir à l'appel lointain des étalons. + +Car la race de jour en jour diminuée +Des fils prodigieux qu'engendra la Nuée, +Nous délaisse et poursuit la Femme éperdument. + +C'est que leur amour même aux brutes nous ravale; +Le cri qu'il nous arrache est un hennissement, +Et leur désir en nous n'étreint que la cavale. + + + + +Centaures et Lapithes + +La foule nuptiale au festin s'est ruée, +Centaures et guerriers ivres, hardis et beaux; +Et la chair héroïque, au reflet des flambeaux, +Se mêle au poil ardent des fils de la Nuée. + +Rires, tumulte... Un cri!... L'Épouse polluée +Que presse un noir poitrail, sous la pourpre en lambeaux +Se débat, et l'airain sonne au choc des sabots +Et la table s'écroule à travers la huée. + +Alors celui pour qui le plus grand est un nain, +Se lève. Sur son crâne, un mufle léonin +Se fronce, hérissé de crins d'or. C'est Hercule. + +Et d'un bout de la salle immense à l'autre bout, +Dompté par l'oeil terrible où la colère bout, +Le troupeau monstrueux en renâclant recule. + + + + +Fuite de Centaures + +Ils fuient, ivres de meurtre et de rébellion, +Vers le mont escarpé qui garde leur retraite; +La peur les précipite, ils sentent la mort prête +Et flairent dans la nuit une odeur de lion. + +Ils franchissent, foulant l'hydre et le stellion, +Ravins, torrents, halliers, sans que rien les arrête; +Et déjà, sur le ciel, se dresse au loin la crête +De l'Ossa, de l'Olympe ou du noir Pélion. + +Parfois, l'un des fuyards de la farouche harde +Se cabre brusquement, se retourne, regarde, +Et rejoint d'un seul bond le fraternel bétail; + +Car il a vu la lune éblouissante et pleine +Allonger derrière eux, suprême épouvantail, +La gigantesque horreur de l'ombre Herculéenne. + + + + +La Naissance d'Aphrodité + +Avant tout, le Chaos enveloppait les mondes +Où roulaient sans mesure et l'Espace et le Temps; +Puis Gaia, favorable à ses fils les Titans, +Leur prêta son grand sein aux mamelles fécondes. + +Ils tombèrent. Le Styx les couvrit de ses ondes. +Et jamais, sans l'éther foudroyé, le Printemps +N'avait fait resplendir les soleils éclatants, +Ni l'Été généreux mûri les moissons blondes. + +Farouches, ignorants des rires et des jeux, +Les Immortels siégeaient sur l'Olympe neigeux. +Mais le ciel fit pleuvoir la virile rosée; + +L'Océan s'entr'ouvrit, et dans sa nudité +Radieuse, émergeant de l'écume embrasée, +Dans le sang d'Ouranos fleurit Aphrodité. + + + + +Jason et Médée + +À Gustave Moreau + +En un calme enchanté, sous l'ample frondaison +De la forêt, berceau des antiques alarmes, +Une aube merveilleuse avivait de ses larmes, +Autour d'eux, une étrange et riche floraison. + +Par l'air magique où flotte un parfum de poison, +Sa parole semait la puissance des charmes; +Le Héros la suivait et sur ses belles armes +Secouait les éclairs de l'illustre Toison. + +Illuminant les bois d'un vol de pierreries, +De grands oiseaux passaient sous les voûtes fleuries, +Et dans les lacs d'argent pleuvait l'azur des cieux. + +L'Amour leur souriait, mais la fatale Épouse +Emportait avec elle et sa fureur jalouse +Et les philtres d'Asie et son père et les Dieux. + + + + +ARTÉMIS ET LES NYMPHES + + + + + +Artémis + +L'âcre senteur des bois montant de toutes parts, +Chasseresse, a gonflé ta narine élargie, +Et, dans ta virginale et virile énergie, +Rejetant tes cheveux en arrière, tu pars! + +Et du rugissement des rauques léopards +Jusqu'à la nuit tu fais retentir Ortygie, +Et bondis à travers la haletante orgie +Des grands chiens éventrés sur l'herbe rouge épars. + +Et, bien plus, il te plaît, Déesse, que la ronce +Te morde et que la dent ou la griffe s'enfonce +Dans tes bras glorieux que le fer a vengés; + +Car ton coeur veut goûter cette douceur cruelle +De mêler, en tes jeux, une pourpre immortelle +Au sang horrible et noir des monstres égorgés. + + + + +La Chasse + +Le quadrige, au galop de ses étalons blancs, +Monte au faîte du ciel, et les chaudes haleines +Ont fait onduler l'or bariolé des plaines. +La Terre sent la flamme immense ardre ses flancs. + +La forêt masse en vain ses feuillages plus lents; +Le Soleil, à travers les cimes incertaines +Et l'ombre où rit le timbre argentin des fontaines, +Se glisse, darde et luit en jeux étincelants. + +C'est l'heure flamboyante où, par la ronce et l'herbe, +Bondissant au milieu des molosses, superbe, +Dans les clameurs de mort, le sang et les abois, + +Faisant voler les traits de la corde tendue, +Les cheveux dénoués, haletante, éperdue, +Invincible, Artémis épouvante les bois. + + + + +Nymphée + +Le quadrige céleste à l'horizon descend, +Et, voyant fuir sous lui l'occidentale arène, +Le Dieu retient en vain de la quadruple rêne +Ses étalons cabrés dans l'or incandescent. + +Le char plonge. La mer, de son soupir puissant, +Emplit le ciel sonore où la pourpre se traîne, +Tandis qu'à l'Est d'où vient la grande nuit sereine +Silencieusement s'argente le Croissant. + +Voici l'heure où la Nymphe, au bord des sources fraîches, +Jette l'arc détendu près du carquois sans flèches. +Tout se tait. Seul, un cerf brame au loin vers les eaux. + +La lune tiède luit sur la nocturne danse, +Et Pan, ralentissant ou pressant la cadence, +Rit de voir son haleine animer les roseaux. + + + + +Pan + +À travers les halliers, par les chemins secrets +Qui se perdent au fond des vertes avenues, +Le Chèvre-pied, divin chasseur de Nymphes nues, +Se glisse, l'oeil ardent, sous les hautes forêts. + +Il est doux d'écouter les soupirs, les bruits frais +Qui montent à midi des sources inconnues +Quand le Soleil, vainqueur étincelant des nues, +Dans la mouvante nuit darde l'or de ses traits. + +Une Nymphe s'égare et s'arrête. Elle écoute +Les larmes du matin qui pleuvent goutte à goutte +Sur la mousse. L'ivresse emplit son jeune coeur. + +Mais d'un seul bond, le Dieu du noir taillis s'élance, +La saisit, frappe l'air de son rire moqueur, +Disparaît... Et les bois retombent au silence. + + + + +Le Bain des Nymphes + +C'est un vallon sauvage abrité de l'Euxin; +Au-dessus de la source un noir laurier se penche, +Et la Nymphe, riant, suspendue à la branche, +Frôle d'un pied craintif l'eau froide du bassin. + +Ses compagnes, d'un bond, à l'appel du buccin, +Dans l'onde jaillissante où s'ébat leur chair blanche +Plongent, et de l'écume émergent une hanche, +De clairs cheveux, un torse ou la rose d'un sein. + +Une gaîté divine emplit le grand bois sombre. +Mais deux yeux, brusquement, ont illuminé l'ombre. +Le Satyre!... Son rire épouvante leurs jeux; + +Elles s'élancent. Tel, lorsqu'un corbeau sinistre +Croasse, sur le fleuve éperdument neigeux +S'effarouche le vol des cygnes du Caÿstre. + + + + +Le Vase + +L'ivoire est ciselé d'une main fine et telle +Que l'on voit les forêts de Colchide et Jason +Et Médée aux grands yeux magiques. La Toison +Repose, étincelante, au sommet d'une stèle. + +Auprès d'eux est couché le Nil, source immortelle +Des fleuves, et, plus loin, ivres du doux poison, +Les Bacchantes, d'un pampre à l'ample frondaison, +Enguirlandent le joug des taureaux qu'on dételle. + +Au-dessous, c'est un choc hurlant de cavaliers; +Puis les héros rentrant morts sur leurs boucliers +Et les vieillards plaintifs et les larmes des mères. + +Enfin, en forme d'anse arrondissant leurs flancs +Et posant aux deux bords leurs seins fermes et blancs, +Dans le vase sans fond s'abreuvent des Chimères. + + + + +Ariane + +Au choc clair et vibrant des cymbales d'airain, +Nue, allongée au dos d'un grand tigre, la Reine +Regarde, avec l'Orgie immense qu'il entraîne, +Iacchos s'avancer sur le sable marin. + +Et le monstre royal, ployant son large rein, +Sous le poids adoré foule la blonde arène, +Et, frôlé par la main d'où pend l'errante rêne, +En rugissant d'amour mord les fleurs de son frein. + +Laissant sa chevelure à son flanc qui se cambre +Parmi les noirs raisins rouler ses grappes d'ambre, +L'Épouse n'entend pas le sourd rugissement; + +Et sa bouche éperdue, ivre enfin d'ambroisie, +Oubliant ses longs cris vers l'infidèle amant, +Rit au baiser prochain du Dompteur de l'Asie. + + + + +Bacchanale + +Une brusque clameur épouvante le Gange. +Les tigres ont rompu leurs jougs et, miaulants, +Ils bondissent, et sous leurs bonds et leurs élans +Les Bacchantes en fuite écrasent la vendange. + +Et le pampre que l'ongle ou la morsure effrange +Rougit d'un noir raisin les gorges et les flancs +Où près des reins rayés luisent des ventres blancs +De léopards roulés dans la pourpre et la fange. + +Sur les corps convulsifs les fauves éblouis, +Avec des grondements que prolonge un long râle, +Flairent un sang plus rouge à travers l'or du hâle; + +Mais le Dieu, s'enivrant à ces jeux inouïs, +Par le thyrse et les cris les exaspère et mêle +Au mâle rugissant la hurlante femelle. + + + + +Le réveil d'un dieu + +La chevelure éparse et la gorge meurtrie, +Irritant par les pleurs l'ivresse de leurs sens, +Les femmes de Byblos, en lugubres accents, +Mènent la funéraire et lente théorie. + +Car sur le lit jonché d'anémone fleurie +Où la Mort avait clos ses longs yeux languissants, +Repose, parfumé d'aromate et d'encens, +Le jeune homme adoré des vierges de Syrie. + +Jusqu'à l'aurore ainsi le choeur s'est lamenté, +Mais voici qu'il s'éveille à l'appel d'Astarté, +L'Époux mystérieux que le cinname arrose. + +Il est ressuscité, l'antique adolescent! +Et le ciel tout en fleur semble une immense rose +Qu'un Adonis céleste a teinte de son sang. + + + + +La magicienne + +En tous lieux, même au pied des autels que j'embrasse, +Je la vois qui m'appelle et m'ouvre ses bras blancs. +Ô père vénérable, ô mère dont les flancs +M'ont porté, suis-je né d'une exécrable race? + +L'Eumolpide vengeur n'a point dans Samothrace +Secoué vers le seuil les longs manteaux sanglants, +Et, malgré moi, je fuis, le coeur las, les pieds lents; +J'entends les chiens sacrés qui hurlent sur ma trace. + +Partout je sens, j'aspire, à moi-même odieux, +Les noirs enchantements et les sinistres charmes +Dont m'enveloppe encor la colère des Dieux; + +Car les grands Dieux ont fait d'irrésistibles armes +De sa bouche enivrante et de ses sombres yeux, +Pour armer contre moi ses baisers et ses larmes. + + + + +Sphinx + +Au flanc du Cithéron, sous la ronce enfoui, +Le roc s'ouvre, repaire où resplendit au centre +Par l'éclat des yeux d'or, de la gorge et du ventre, +La Vierge aux ailes d'aigle et dont nul n'a joui. + +Et l'Homme s'arrêta sur le seuil, ébloui. +--Quelle est l'ombre qui rend plus sombre encor +mon antre? +--L'Amour.--Es-tu le Dieu?--Je suis le Héros.--Entre; +Mais tu cherches la mort. L'oses-tu braver?--Oui. + +Bellérophon dompta la Chimère farouche. +--N'approche pas.--Ma lèvre a fait frémir ta bouche... +--Viens donc! Entre mes bras tes os vont se briser; + +Mes ongles dans ta chair... --Qu'importe le supplice, +Si j'ai conquis la gloire et ravi le baiser? +--Tu triomphes en vain, car tu meurs.--Ô délice!... + + + + +Marsyas + +Les pins du bois natal que charmait ton haleine +N'ont pas brûlé ta chair, ô malheureux! Tes os +Sont dissous, et ton sang s'écoule avec les eaux +Que les monts de Phrygie épanchent vers la plaine. + +Le jaloux Citharède, orgueil du ciel hellène, +De son plectre de fer a brisé tes roseaux +Qui, domptant les lions, enseignaient les oiseaux; +Il ne reste plus rien du chanteur de Célène. + +Rien qu'un lambeau sanglant qui flotte au tronc de l'if +Auquel on l'a lié pour l'écorcher tout vif. +Ô Dieu cruel! Ô cris! Voix lamentable et tendre! + +Non, vous n'entendrez plus, sous un doigt trop savant, +La flûte soupirer aux rives du Méandre ... +Car la peau du Satyre est le jouet du vent. + + + + +PERSÉE ET ANDROMÈDE + + + + + +Andromède au monstre + +La Vierge Céphéenne, hélas! encor vivante, +Liée, échevelée, au roc des noirs îlots, +Se lamente en tordant avec de vains sanglots +Sa chair royale où court un frisson d'épouvante. + +L'Océan monstrueux que la tempête évente +Crache à ses pieds glacés l'âcre bave des flots, +Et partout elle voit, à travers ses cils clos, +Bâiller la gueule glauque, innombrable et mouvante. + +Tel qu'un éclat de foudre en un ciel sans éclair, +Tout à coup, retentit un hennissement clair. +Ses yeux s'ouvrent. L'horreur les emplit, et l'extase; + +Car elle a vu, d'un vol vertigineux et sûr, +Se cabrant sous le poids du fils de Zeus, Pégase +Allonger sur la mer sa grande ombre d'azur. + + + + +Persée et Andromède + +Au milieu de l'écume arrêtant son essor, +Le Cavalier vainqueur du monstre et de Méduse, +Ruisselant d'une bave horrible où le sang fuse, +Emporte entre ses bras la vierge aux cheveux d'or. + +Sur l'étalon divin, frère de Chrysaor, +Qui piaffe dans la mer et hennit et refuse, +Il a posé l'Amante éperdue et confuse +Qui lui rit et l'étreint et qui sanglote encor. + +Il l'embrasse. La houle enveloppe leur groupe. +Elle, d'un faible effort, ramène sur la croupe +Ses beaux pieds qu'en fuyant baise un flot vagabond; + +Mais Pégase irrité par le fouet de la lame, +À l'appel du Héros s'enlevant d'un seul bond, +Bat le ciel ébloui de ses ailes de flamme. + + + + +Le Ravissement d'Andromède + +D'un vol silencieux, le grand Cheval ailé +Soufflant de ses naseaux élargis l'air qui fume, +Les emporte avec un frémissement de plume +À travers la nuit bleue et l'éther étoilé. + +Ils vont. L'Afrique plonge au gouffre flagellé, +Puis l'Asie... un désert... le Liban ceint de brume... +Et voici qu'apparaît, toute blanche d'écume, +La mer mystérieuse où vint sombrer Hellé. + +Et le vent gonfle ainsi que deux immenses voiles +Les ailes qui, volant d'étoiles en étoiles, +Aux amants enlacés font un tiède berceau; + +Tandis que, l'oeil au ciel où palpite leur ombre, +Ils voient, irradiant du Bélier au Verseau, +Leurs Constellations poindre dans l'azur sombre. + + + +ÉPIGRAMMES ET BUCOLIQUES + + + + + +Le Chevrier + +Ô berger, ne suis pas dans cet âpre ravin +Les bonds capricieux de ce bouc indocile; +Aux pentes du Ménale, où l'été nous exile, +La nuit monte trop vite et ton espoir est vain. + +Restons ici, veux-tu? J'ai des figues, du vin. +Nous attendrons le jour en ce sauvage asile. +Mais parle bas. Les Dieux sont partout, ô Mnasyle! +Hécate nous regarde avec son oeil divin. + +Ce trou d'ombre là-bas est l'antre où se retire +Le Démon familier des hauts lieux, le Satyre; +Peut-être il sortira, si nous ne l'effrayons. + +Entends-tu le pipeau qui chante sur ses lèvres? +C'est lui! Sa double corne accroche les rayons, +Et, vois, au clair de lune il fait danser mes chèvres! + + + + +Les Bergers + +Viens. Le sentier s'enfonce aux gorges du Cyllène. +Voici l'antre et la source, et c'est là qu'il se plaît +À dormir sur un lit d'herbe et de serpolet +À l'ombre du grand pin où chante son haleine. + +Attache à ce vieux tronc moussu la brebis pleine. +Sais-tu qu'avant un mois, avec son agnelet, +Elle lui donnera des fromages, du lait? +Les Nymphes fileront un manteau de sa laine. + +Sois-nous propice, Pan! ô Chèvre-pied, gardien +Des troupeaux que nourrit le mont Arcadien, +Je t'invoque... Il entend! J'ai vu tressaillir l'arbre. + +Partons. Le soleil plonge au couchant radieux. +Le don du pauvre, ami, vaut un autel de marbre, +Si d'un coeur simple et pur l'offrande est faite aux Dieux. + + + + +Épigramme votive + + +Au rude Arés! À la belliqueuse Discorde! +Aide-moi, je suis vieux, à suspendre au pilier +Mes glaives ébréchés et mon lourd bouclier, +Et ce casque rompu qu'un crin sanglant déborde. + +Joins-y cet arc. Mais, dis, convient-il que je torde +Le chanvre autour du bois?--c'est un dur néflier +Que nul autre jamais n'a su faire plier-- +Ou que d'un bras tremblant je tende encor la corde? + +Prends aussi le carquois. Ton oeil semble chercher +En leur gaine de cuir les armes de l'archer, +Les flèches que le vent des batailles disperse; + +Il est vide. Tu crois que j'ai perdu mes traits? +Au champ de Marathon tu les retrouverais, +Car ils y sont restés dans la gorge du Perse. + + + + +Épigramme funéraire + +Ici gît, Étranger, la verte sauterelle +Que durant deux saisons nourrit la jeune Hellé, +Et dont l'aile vibrant sous le pied dentelé +Bruissait dans le pin, le cytise ou l'airelle. + +Elle s'est tue, hélas! la lyre naturelle, +La muse des guérets, des sillons et du blé; +De peur que son léger sommeil ne soit troublé, +Ah! passe vite, ami, ne pèse point sur elle. + +C'est là. Blanche, au milieu d'une touffe de thym, +Sa pierre funéraire est fraîchement posée. +Que d'hommes n'ont pas eu ce suprême destin! + +Des larmes d'un enfant sa tombe est arrosée, +Et l'Aurore pieuse y fait chaque matin +Une libation de gouttes de rosée. + + + + +Le Naufragé + +Avec la brise en poupe et par un ciel serein, +Voyant le Phare fuir à travers la mâture, +Il est parti d'Égypte au lever de l'Arcture, +Fier de sa nef rapide aux flancs doublés d'airain. + +Il ne reverra plus le môle Alexandrin. +Dans le sable où pas même un chevreau ne pâture +La tempête a creusé sa triste sépulture; +Le vent du large y tord quelque arbuste marin. + +Au pli le plus profond de la mouvante dune, +En la nuit sans aurore et sans astre et sans lune, +Que le navigateur trouve enfin le repos! + +Ô Terre, ô Mer, pitié pour son Ombre anxieuse! +Et sur la rive hellène où sont venus ses os, +Soyez-lui, toi, légère, et toi, silencieuse. + + + + +La Prière du Mort + +Arrête! Écoute-moi, voyageur. Si tes pas +Te portent vers Cypséle et les rives de l'Hèbre, +Cherche le vieil Hyllos et dis-lui qu'il célèbre +Un long deuil pour le fils qu'il ne reverra pas. + +Ma chair assassinée a servi de repas +Aux loups. Le reste gît en ce hallier funèbre. +Et l'Ombre errante aux bords que l'Érèbe enténèbre +S'indigne et pleure. Nul n'a vengé mon trépas. + +Pars donc. Et si jamais, à l'heure où le jour tombe, +Tu rencontres au pied d'un tertre ou d'une tombe +Une femme au front blanc que voile un noir lambeau; + +Approche-toi, ne crains ni la nuit ni les charmes; +C'est ma mère, Étranger, qui sur un vain tombeau +Embrasse une urne vide et l'emplit de ses larmes. + + + +L'Esclave + +Tel, nu, sordide, affreux, nourri des plus vils mets, +Esclave--vois, mon corps en a gardé les signes-- +Je suis né libre au fond du golfe aux belles lignes +Où l'Hybla plein de miel mire ses bleus sommets. + +J'ai quitté l'île heureuse, hélas!... Ah! si jamais +Vers Syracuse et les abeilles et les vignes +Tu retournes, suivant le vol vernal des cygnes, +Cher hôte, informe-toi de celle que j'aimais. + +Reverrai-je ses yeux de sombre violette, +Si purs, sourire au ciel natal qui s'y reflète +Sous l'arc victorieux que tend un sourcil noir? + +Sois pitoyable! Pars, va, cherche Cléariste +Et dis-lui que je vis encor pour la revoir. +Tu la reconnaîtras, car elle est toujours triste. + + + + +Le Laboureur + +Le semoir, la charrue, un joug, des socs luisants, +La herse, l'aiguillon et la faulx acérée +Qui fauchait en un jour les épis d'une airée, +Et la fourche qui tend la gerbe aux paysans; + +Ces outils familiers, aujourd'hui trop pesants, +Le vieux Parmis les voue à l'immortelle Rhée +Par qui le germe éclôt sous la terre sacrée. +Pour lui, sa tâche est faite; il a quatre-vingts ans. + +Près d'un siècle, au soleil, sans en être plus riche, +Il a poussé le coutre au travers de la friche; +Ayant vécu sans joie, il vieillit sans remords. + +Mais il est las d'avoir tant peiné sur la glèbe +Et songe que peut-être il faudra, chez les morts, +Labourer des champs d'ombre arrosés par l'Érèbe. + + + + +À Hermès Criophore + +Pour que le compagnon des Naïades se plaise +À rendre la brebis agréable au bélier +Et qu'il veuille par lui sans fin multiplier +L'errant troupeau qui broute aux berges du Galèse; + +Il faut lui faire fête et qu'il se sente à l'aise +Sous le toit de roseaux du pâtre hospitalier; +Le sacrifice est doux au Démon familier +Sur la table de marbre ou sur un bloc de glaise. + +Donc, honorons Hermès. Le subtil Immortel +Préfère à la splendeur du temple et de l'autel +La main pure immolant la victime impollue. + +Ami, dressons un tertre aux bornes de ton pré +Et qu'un vieux bouc, du sang de sa gorge velue, +Fasse l'argile noire et le gazon pourpré. + + + + +La Jeune Morte + +Qui que tu sois, Vivant, passe vite parmi +L'herbe du tertre où gît ma cendre inconsolée; +Ne foule point les fleurs de l'humble mausolée +D'où j'écoute ramper le lierre et la fourmi. + +Tu t'arrêtes? Un chant de colombe a gémi. +Non! qu'elle ne soit pas sur ma tombe immolée! +Si tu veux m'être cher, donne-lui la volée. +La vie est si douce, ah! laisse-la vivre, ami. + +Le sais-tu? sous le myrte enguirlandant la porte, +Épouse et vierge, au seuil nuptial, je suis morte, +Si proche et déjà loin de celui que j'aimais. + +Mes yeux se sont fermés à la lumière heureuse, +Et maintenant j'habite, hélas! et pour jamais, +L'inexorable Érèbe et la Nuit Ténébreuse. + + + + +Regilla + +Passant, ce marbre couvre Annia Regilla +Du sang de Ganymède et d'Aphrodite née. +Le noble Hérode aima cette fille d'Énée. +Heureuse, jeune et belle, elle est morte. Plains-la. + +Car l'Ombre dont le corps délicieux gît là, +Chez le prince infernal de l'île Fortunée +Compte les jours, les mois et la si longue année +Depuis que loin des siens la Parque l'exila. + +Hanté du souvenir de sa forme charmante, +L'Époux désespéré se lamente et tourmente +La pourpre sans sommeil du lit d'ivoire et d'or. + +Il tarde. Il ne vient pas. Et l'âme de l'Amante, +Anxieuse, espérant qu'il vienne, vole encor +Autour du sceptre noir que lève Rhadamanthe. + + + + +Le Coureur + +Tel que Delphes l'a vu quand, Thymos le suivant, +Il volait par le stade aux clameurs de la foule, +Tel Ladas court encor sur le socle qu'il foule +D'un pied de bronze, svelte et plus vif que le vent. + +Le bras tendu, l'oeil fixe et le torse en avant, +Une sueur d'airain à son front perle et coule; +On dirait que l'athlète a jailli hors du moule, +Tandis que le sculpteur le fondait, tout vivant. + +Il palpite, il frémit d'espérance et de fièvre, +Son flanc halète, l'air qu'il fend manque à sa lèvre +Et l'effort fait saillir ses muscles de métal; + +L'irrésistible élan de la course l'entraîne +Et passant par-dessus son propre piédestal, +Vers la palme et le but il va fuir dans l'arène. + + + + +Le Cocher + +Étranger, celui qui, debout au timon d'or, +Maîtrise d'une main par leur quadruple rêne +Ses chevaux noirs et tient de l'autre un fouet de frêne, +Guide un quadrige mieux que le héros Castor. + +Issu d'un père illustre et plus illustre encor... +Mais vers la borne rouge où la course l'entraîne, +Il part, semant déjà ses rivaux sur l'arène, +Le Libyen hardi cher à l'Autocrator. + +Dans le cirque ébloui, vers le but et la palme, +Sept fois, triomphateur vertigineux et calme, +Il a tourné. Salut, fils de Calchas le Bleu! + +Et tu vas voir, si l'oeil d'un mortel peut suffire +À cette apothéose où fuit un char de feu, +La Victoire voler pour rejoindre Porphyre. + + + + +Sur L'Othrys + +L'air fraîchit. Le soleil plonge au ciel radieux. +Le bétail ne craint plus le taon ni le bupreste. +Aux pentes de l'Othrys l'ombre est plus longue. Reste, +Reste avec moi, cher hôte envoyé par les Dieux. + +Tandis que tu boiras un lait fumant, tes yeux +Contempleront du seuil de ma cabane agreste, +Des cimes de l'Olympe aux neiges du Thymphreste, +La riche Thessalie et les monts glorieux. + +Vois la mer et l'Eubée et, rouge au crépuscule, +Le Callidrome sombre et l'OEta dont Hercule +Fit son bûcher suprême et son premier autel + +Et là-bas, à travers la lumineuse gaze, +Le Parnasse où, le soir, las d'un vol immortel, +Se pose, et d'où s'envole, à l'aurore, Pégase! + + + +ROME ET LES BARBARES + + + + + +Pour le Vaisseau de Virgile + +Que vos astres plus clairs gardent mieux du danger, +Dioscures brillants, divins frères d'Hélène, +Le poète latin qui veut, au ciel hellène, +Voir les Cyclades d'or de l'azur émerger. + +Que des souffles de l'air, de tous le plus léger, +Que le doux Iapyx, redoublant son haleine, +D'une brise embaumée enfle la voile pleine +Et pousse le navire au rivage étranger. + +À travers l'Archipel où le dauphin se joue, +Guidez heureusement le chanteur de Mantoue; +Prêtez-lui, fils du Cygne, un fraternel rayon. + +La moitié de mon âme est dans la nef fragile +Qui, sur la mer sacrée où chantait Arion, +Vers la terre des Dieux porte le grand Virgile. + + + + +Villula + +Oui, c'est au vieux Gallus qu'appartient l'héritage +Que tu vois au penchant du coteau cisalpin; +La maison tout entière est à l'abri d'un pin +Et le chaume du toit couvre à peine un étage. + +Il suffit pour qu'un hôte avec lui le partage. +Il a sa vigne, un four à cuire plus d'un pain, +Et dans son potager foisonne le lupin. +C'est peu? Gallus n'a pas désiré davantage. + +Son bois donne un fagot ou deux tous les hivers, +Et de l'ombre, l'été, sous les feuillages verts; +À l'automne on y prend quelque grive au passage. + +C'est là que, satisfait de son destin borné, +Gallus finit de vivre où jadis il est né. +Va, tu sais à présent que Gallus est un sage. + + + + +La Flûte + +Voici le soir. Au ciel passe un vol de pigeons. +Rien ne vaut pour charmer une amoureuse fièvre, +Ô chevrier, le son d'un pipeau sur la lèvre +Qu'accompagne un bruit frais de source entre les joncs. + +À l'ombre du platane où nous nous allongeons +L'herbe est plus molle. Laisse, ami, l'errante chèvre, +Sourde aux chevrotements du chevreau qu'elle sèvre, +Escalader la roche et brouter les bourgeons. + +Ma flûte, faite avec sept tiges de ciguë +Inégales que joint un peu de cire, aiguë +Ou grave, pleure, chante ou gémit à mon gré. + +Viens. Nous t'enseignerons l'art divin du Silène, +Et tes soupirs d'amour, de ce tuyau sacré, +S'envoleront parmi l'harmonieuse haleine. + + + + +À Sextius + +Le ciel est clair. La barque a glissé sur les sables. +Les vergers sont fleuris, et le givre argentin +N'irise plus les prés au soleil du matin. +Les boeufs et le bouvier désertent les étables. + +Tout tenait. Mais la Mort et ses funèbres fables +Nous pressent, et, pour toi, seul le jour est certain +Où les dés renversés en un libre festin +Ne t'assigneront plus la royauté des tables. + +La vie, ô Sextius, est brève. Hâtons-nous +De vivre. Déjà l'âge a rompu nos genoux. +Il n'est pas de printemps au froid pays des Ombres. + +Viens donc. Les bois sont verts, et voici la saison +D'immoler à Faunus, en ses retraites sombres, +Un bouc noir ou l'agnelle à la blanche toison. + + + + +HORTORUM DEUS + + + + + +I + +_Olim truncus eram ficulnus._ +HORACE. + +À Paul Arène. + +N'approche pas! Va-t'en! Passe au large, Étranger! +Insidieux pillard, tu voudrais, j'imagine, +Dérober les raisins, l'olive ou l'aubergine +Que le soleil mûrit à l'ombre du verger? + +J'y veille. À coups de serpe, autrefois, un berger +M'a taillé dans le tronc d'un dur figuier d'Égine; +Ris du sculpteur, Passant, mais songe à l'origine +De Priape, et qu'il peut rudement se venger. + +Jadis, cher aux marins, sur un bec de galère +Je me dressais, vermeil, joyeux de la colère +Écumante ou du rire éblouissant des flots; + +À présent, vil gardien de fruits et de salades, +Contre les maraudeurs je défends cet enclos... +Et je ne verrai plus les riantes Cyclades. + + + + +II + +_Hujus nam domini colunt me_ +_Deum que salutant._ +CATULLE. + +Respecte, ô Voyageur, si tu crains ma colère, +Cet humble toit de joncs tressés et de glaïeul. +Là, parmi ses enfants, vit un robuste aïeul; +C'est le maître du clos et de la source claire. + +Et c'est lui qui planta droit au milieu de l'aire +Mon emblème équarri dans un coeur de tilleul: +Il n'a point d'autres Dieux, aussi je garde seul +Le verger qu'il cultive et fleurit pour me plaire. + +Ce sont de pauvres gens, rustiques et dévots. +Par eux, la violette et les sombres pavots +Ornent ma gaine avec les verts épis de l'orge + +Et toujours, deux fois l'an, l'agreste autel a bu, +Sous le couteau sacré du colon qui l'égorge, +Le sang d'un jeune bouc impudique et barbu. + + + + +III + +_Ecce villicus_ +_Venit..._ +CATULLE. + +Holà, maudits enfants! Gare au piège, à la trappe, +Au chien! je ne veux plus, moi qui garde ce lieu, +Qu'on vienne, sous couleur d'y quérir un caïeu +D'ail, piller mes fruitiers et grappiller ma grappe. + +D'ailleurs, là-bas, du fond des chaumes qu'il étrape, +Le colon vous épie, et, s'il vient, par mon pieu! +Vos reins sauront alors tout ce que pèse un Dieu +De bois dur emmanché d'un bras d'homme qui frappe. + +Vite, prenez la sente à gauche, suivez-la +Jusqu'au bout de la haie où croît ce hêtre, et là +Profitez de l'avis qu'on vous glisse à l'oreille. + +Un négligent Priape habite au clos voisin; +D'ici, vous pouvez voir les piliers de sa treille +Où sous l'ombre du pampre a rougi le raisin. + + + + +IV + +_Mihi corolla picta vere ponitur._ +CATULLE. + +Entre donc. Mes piliers sont fraîchement crépis, +Et sous ma treille neuve où le soleil se glisse +L'ombre est plus douce. L'air embaume la mélisse. +Avril jonche la terre en fleur d'un frais tapis. + +Les saisons tour à tour me parent: blonds épis +Raisins mûrs, verte olive ou printanier calice +Et le lait du matin caille encor sur l'éclisse, +Que la chèvre me tend la mamelle et le pis. + +Le maître de ce clos m'honore. J'en suis digne. +Jamais grive ou larron ne marauda sa vigne +Et nul n'est mieux gardé de tout le Champ Romain. + +Les fils sont beaux, la femme est vertueuse, et l'homme, +Chaque soir de marché, fait tinter dans sa main +Les deniers d'argent clair qu'il rapporte de Rome. + + + + +V + +_Rigetque dura barba juncta crystallo._ +Diversorum Poctarum Lusus. + +Quel froid! le givre brille aux derniers pampres verts; +Je guette le soleil, car je sais l'heure exacte +Où l'aurore rougit les neiges du Soracte. +Le sort d'un Dieu champêtre est dur. L'homme est pervers. + +Dans ce clos ruiné, seul, depuis vingt hivers +Je me morfonds. Ma barbe est hirsute et compacte, +Mon vermillon s'écaille et mon bois se rétracte +Et se gerce, et j'ai peur d'être piqué des vers. + +Que ne suis-je un Pénate ou même simple Lare +Domestique, repeint, repu, toujours hilare, +Gorgé de miel, de fruits ou ceint des fleurs d'avril! + +Près des aïeux de cire, au fond du vestibule, +Je vieillirais et les enfants, au jour viril, +À mon col vénéré viendraient pendre leur bulle. + + + + +Le Tepidarium + + +La myrrhe a parfumé leurs membres assouplis; +Elles rêvent, goûtant la tiédeur de décembre, +Et le brasier de bronze illuminant la chambre +Jette la flamme et l'ombre à leurs beaux fronts pâlis. + +Aux coussins de byssus, dans la pourpre des lits, +Sans bruit, parfois un corps de marbre rose ou d'ambre +Ou se soulève à peine ou s'allonge ou se cambre +Le lin voluptueux dessine de longs plis. + +Sentant à sa chair nue errer l'ardent effluve, +Une femme d'Asie, au milieu de l'étuve, +Tord ses bras énervés en un ennui serein; + +Et le pâle troupeau des filles d'Ausonie +S'enivre de la riche et sauvage harmonie +Des noirs cheveux roulant sur un torse d'airain. + + + + +Tranquillus + +_C. Plinii Secundi Epist. Lib. I, Ep. XXIV._ + +C'est dans ce doux pays qu'a vécu Suétone; +Et de l'humble villa voisine de Tibur, +Parmi la vigne, il reste encore un pan de mur, +Un arceau ruiné que le pampre festonne. + +C'est là qu'il se plaisait à venir, chaque automne, +Loin de Rome, aux rayons des derniers ciels d'azur, +Vendanger ses ormeaux qu'alourdit le cep mûr. +Là sa vie a coulé tranquille et monotone. + +Au milieu de la paix pastorale, c'est là +Que l'ont hanté Néron, Claude, Caligula, +Messaline rôdant sous la stole pourprée; + +Et que, du fer d'un style à la pointe acérée +Égratignant la cire impitoyable, il a +Décrit les noirs loisirs du vieillard de Caprée. + + + + +Lupercus + +_M. Val. Martialis Lib. I, Epigr. CXVIII._ + +Lupercus, du plus loin qu'il me voit:--Cher poète, +Ta nouvelle épigramme est du meilleur latin; +Dis, veux-tu, j'enverrai chez toi demain matin, +Me prêter les rouleaux de ton oeuvre complète? + +--Non. Ton esclave boite, il est vieux, il halète, +Mes escaliers sont durs et mon logis lointain +Ne demeures-tu pas auprès du Palatin? +Atrectus, mon libraire, habite l'Argilète. + +Sa boutique est au coin du Forum. Il y vend +Les volumes des morts et celui du vivant, +Virgile et Silius, Pline, Térence ou Phèdre; + +Là, sur l'un des rayons, et non certe aux derniers, +Poncé, vêtu de pourpre et dans un nid de cèdre, +Martial est en vente au prix de cinq deniers. + + + + +La Trebbia + +L'aube d'un jour sinistre a blanchi les hauteurs. +Le camp s'éveille. En bas roule et gronde le fleuve +Où l'escadron léger des Numides s'abreuve. +Partout sonne l'appel clair des buccinateurs. + +Car malgré Scipion, les augures menteurs, +La Trebbia débordée, et qu'il vente et qu'il pleuve, +Sempronius Consul, fier de sa gloire neuve, +A fait lever la hache et marcher les licteurs. + +Rougissant le ciel noir de flamboîments lugubres, +À l'horizon, brûlaient les villages Insubres; +On entendait au loin barrir un éléphant. + +Et là-bas, sous le pont, adossé contre une arche, +Hannibal écoutait, pensif et triomphant, +Le piétinement sourd des légions en marche. + + + + +Après Cannes + + +Un des consuls tué, l'autre fuit vers Linterne +Ou Venuse. L'Aufide a débordé, trop plein +De morts et d'armes. La foudre au Capitolin +Tombe, le bronze sue et le ciel rouge est terne. + +En vain le Grand Pontife a fait un lectisterne +Et consulté deux fois l'oracle sibyllin; +D'un long sanglot l'aïeul, la veuve, l'orphelin +Emplissent Rome en deuil que la terreur consterne. + +Et chaque soir la foule allait aux aqueducs, +Plèbe, esclaves, enfants, femmes, vieillards caducs +Et tout ce que vomit Subure et l'ergastule; + +Tous anxieux de voir surgir, au dos vermeil +Des monts Sabins où luit l'oeil sanglant du soleil, +Le Chef borgne monté sur l'éléphant Gétule. + + + + +À un Triomphateur + +Fais sculpter sur ton arc, Imperator illustre, +Des files de guerriers barbares, de vieux chefs +Sous le joug, des tronçons d'armures et de nefs, +Et la flotte captive et le rostre et l'aplustre. + +Quel que tu sois, issu d'Ancus ou né d'un rustre, +Tes noms, famille, honneurs et titres, longs ou brefs, +Grave-les dans la frise et dans les bas-reliefs +Profondément, de peur que l'avenir te frustre. + +Déjà le Temps brandit l'arme fatale. As-tu +L'espoir d'éterniser le bruit de ta vertu? +Un vil lierre suffit à disjoindre un trophée; + +Et seul, aux blocs épars des marbres triomphaux +Où ta gloire en ruine est par l'herbe étouffée, +Quelque faucheur Samnite ébréchera sa faulx. + + + +ANTOINE ET CLÉOPÂTRE + + + + + +Le Cydnus + +Sous l'azur triomphal, au soleil qui flamboie, +La trirème d'argent blanchit le fleuve noir +Et son sillage y laisse un parfum d'encensoir +Avec des sons de flûte et des frissons de soie. + +À la proue éclatante où l'épervier s'éploie, +Hors de son dais royal se penchant pour mieux voir, +Cléopâtre debout en la splendeur du soir +Semble un grand oiseau d'or qui guette au loin sa proie. + +Voici Tarse, où l'attend le guerrier désarmé; +Et la brune Lagide ouvre dans l'air charmé +Ses bras d'ambre où la pourpre a mis des reflets roses. + +Et ses yeux n'ont pas vu, présage de son sort, +Auprès d'elle, effeuillant sur l'eau sombre des roses, +Les deux enfants divins, le Désir et la Mort. + + + + +Soir de Bataille + +Le choc avait été très rude. Les tribuns +Et les centurions, ralliant les cohortes, +Humaient encor dans l'air où vibraient leurs voix fortes +La chaleur du carnage et ses âcres parfums. + +D'un oeil morne, comptant leurs compagnons défunts, +Les soldats regardaient, comme des feuilles mortes, +Au loin, tourbillonner les archers de Phraortes; +Et la sueur coulait de leurs visages bruns. + +C'est alors qu'apparut, tout hérissé de flèches, +Rouge du flux vermeil de ses blessures fraîches, +Sous la pourpre flottante et l'airain rutilant, + +Au fracas des buccins qui sonnaient leur fanfare, +Superbe, maîtrisant son cheval qui s'effare, +Sur le ciel enflammé, l'Imperator sanglant. + + + + +Antoine et Cléopâtre + +Tous deux ils regardaient, de la haute terrasse, +L'Égypte s'endormir sous un ciel étouffant +Et le Fleuve, à travers le Delta noir qu'il fend, +Vers Bubaste ou Saïs rouler son onde grasse. + +Et le Romain sentait sous la lourde cuirasse, +Soldat captif berçant le sommeil d'un enfant, +Ployer et défaillir sur son coeur triomphant +Le corps voluptueux que son étreinte embrasse. + +Tournant sa tête pâle entre ses cheveux bruns +Vers celui qu'enivraient d'invincibles parfums, +Elle tendit sa bouche et ses prunelles claires; + +Et sur elle courbé, l'ardent Imperator +Vit dans ses larges yeux étoilés de points d'or +Toute une mer immense où fuyaient des galères. + + + + +SONNETS ÉPIGRAPHIQUES + + + + + +Le Voeu + +ILIXONI +DEO +FAB. FESTA +V. S. L. M. + +ISCITTÔ DEO +HVNNV +VLOHOXIS +FIL. +V. S. L. M. + +Jadis l'Ibère noir et le Gall au poil fauve +Et le Garumne brun peint d'ocre et de carmin, +Sur le marbre votif entaillé par leur main, +Ont dit l'eau bienfaisante et sa vertu qui sauve. + +Puis les Imperators, sous le Venasque chauve, +Bâtirent la piscine et le therme romain, +Et Fabia Festa, par ce même chemin, +A cueilli pour les Dieux la verveine ou la mauve. + +Aujourd'hui, comme aux jours d'Iscitt et d'Ilixon, +Les sources m'ont chanté leur divine chanson; +Le soufre fume encore à l'air pur des moraines. + +C'est pourquoi, dans ces vers, accomplissant les voeux, +Tel qu'autrefois Hunnu, fils d'Ulohox, je veux +Dresser l'autel barbare aux Nymphes Souterraines. + + + + +La Source + +NYMPHIS AVG. SACRVM + +L'autel gît sous la ronce et l'herbe enseveli; +Et la source sans nom qui goutte à goutte tombe +D'un son plaintif emplit la solitaire combe. +C'est la Nymphe qui pleure un éternel oubli. + +L'inutile miroir que ne ride aucun pli +À peine est effleuré par un vol de colombe +Et la lune, parfois, qui du ciel noir surplombe, +Seule, y reflète encore un visage pâli. + +De loin en loin, un pâtre errant s'y désaltère. +Il boit, et sur la dalle antique du chemin +Verse un peu d'eau resté dans le creux de sa main. + +Il a fait, malgré lui, le geste héréditaire, +Et ses yeux n'ont pas vu sur le cippe romain +Le vase libatoire auprès de la patère. + + + + +Le Dieu Hêtre + + +FAGÔ DEO. + +Le Garumne a bâti sa rustique maison +Sous un grand hêtre au tronc musculeux comme un torse +Dont la sève d'un Dieu gonfle la blanche écorce. +La forêt maternelle est tout son horizon. + +Car l'homme libre y trouve, au gré de la saison, +Les faînes, le bois, l'ombre et les bêtes qu'il force +Avec l'arc ou l'épieu, le filet ou l'amorce, +Pour en manger la chair et vêtir leur toison. + +Longtemps il a vécu riche, heureux et sans maître, +Et le soir, lorsqu'il rentre au logis, le vieux Hêtre +De ses bras familiers semble lui faire accueil; + +Et quand la Mort viendra courber sa tête franche, +Ses petits-fils auront pour tailler son cercueil +L'incorruptible coeur de la maîtresse branche. + + + + +Aux Montagnes Divines + +GEMINVS SERVVS +ET PRÔ SVIS CONSERVIS. + +Glaciers bleus, pics de marbre et d'ardoise, granits, +Moraines dont le vent, du Néthou jusqu'à Bègle, +Arrache, brûle et tord le froment et le seigle, +Cols abrupts, lacs, forêts pleines d'ombre et de nids! + +Antres sourds, noirs vallons que les anciens bannis, +Plutôt que de ployer sous la servile règle, +Hantèrent avec l'ours, le loup, l'isard et l'aigle, +Précipices, torrents, gouffres, soyez bénis! + +Ayant fui l'ergastule et le dur municipe, +L'esclave Geminus a dédié ce cippe +Aux Monts, gardiens sacrés de l'âpre liberté; + +Et sur ces sommets clairs où le silence vibre, +Dans l'air inviolable, immense et pur, jeté, +Je crois entendre encor le cri d'un homme libre! + + + + +L'Exilée + +MONTIBVS. +GARRI DEO. +SABINVLA. +V. S. L. M. + +Dans ce vallon sauvage où César t'exila, +Sur la roche moussue, au chemin d'Ardiège, +Penchant ton front qu'argente une précoce neige, +Chaque soir, à pas lents, tu viens t'accouder là. + +Tu revois ta jeunesse et ta chère villa +Et le Flamine rouge avec son blanc cortège; +Et pour que le regret du sol Latin s'allège, +Tu regardes le ciel, triste Sabinula. + +Vers le Gar éclatant aux sept pointes calcaires, +Les aigles attardés qui regagnent leurs aires +Emportent en leur vol tes rêves familiers; + +Et seule, sans désirs, n'espérant rien de l'homme, +Tu dresses des autels aux Monts hospitaliers +Dont les Dieux plus prochains te consolent de Rome. + + + + +LE MOYEN-ÂGE ET LA RENAISSANCE + + + + + +Vitrail + +Cette verrière a vu dames et hauts barons +Étincelants d'azur, d'or, de flamme et de nacre, +Incliner, sous la dextre auguste qui consacre, +L'orgueil de leurs cimiers et de leurs chaperons; + +Lorsqu'ils allaient, au bruit du cor ou des clairons, +Ayant le glaive au poing, le gerfaut ou le sacre, +Vers la plaine ou le bois, Byzance ou Saint-Jean d'Acre, +Partir pour la croisade ou le vol des hérons. + +Aujourd'hui, les seigneurs auprès des châtelaines, +Avec le lévrier à leurs longues poulaines, +S'allongent aux carreaux de marbre blanc et noir; + +Ils gisent là sans voix, sans geste et sans ouïe, +Et de leurs yeux de pierre ils regardent sans voir +La rose du vitrail toujours épanouie. + + + + +Épiphanie + +Donc Balthazar, Melchior et Gaspar, les Rois Mages, +Chargés de nefs d'argent, de vermeil et d'émaux +Et suivis d'un très long cortège de chameaux, +S'avancent, tels qu'ils sont dans les vieilles images. + +De l'Orient lointain, ils portent leurs hommages +Aux pieds du fils de Dieu né pour guérir les maux +Que souffrent ici-bas l'homme et les animaux; +Un page noir soutient leurs robes à ramages. + +Sur le seuil de l'étable où veille Saint Joseph, +Ils ôtent humblement la couronne du chef +Pour saluer l'Enfant qui rit et les admire. + +C'est ainsi qu'autrefois, sous Augustus Cæsar, +Sont venus, présentant l'or, l'encens et la myrrhe, +Les Rois Mages Gaspar, Melchior et Balthazar. + + + + +Le Huchier de Nazareth + +Le bon maître huchier, pour finir un dressoir, +Courbé sur l'établi depuis l'aurore ahane, +Maniant tour à tour le rabot, le bédane +Et la râpe grinçante ou le dur polissoir. + +Aussi, non sans plaisir, a-t-il vu, vers le soir, +S'allonger jusqu'au seuil l'ombre du grand platane +Où madame la Vierge et sa mère Sainte Anne +Et Monseigneur Jésus près de lui vont s'asseoir. + +L'air est brûlant et pas une feuille ne bouge; +Et saint Joseph, très las, a laissé choir la gouge +En s'essuyant le front au coin du tablier; + +Mais l'Apprenti divin qu'une gloire enveloppe +Fait toujours, dans le fond obscur de l'atelier, +Voler des copeaux d'or au fil de sa varlope. + + + + +L'Estoc + +Au pommeau de l'épée on lit: Calixte Pape. +La tiare, les clefs, la barque et le tramail +Blasonnent, en reliefs d'un somptueux travail, +Le Boeuf héréditaire armoyé sur la chappe. + +À la fusée, un Dieu païen, Faune ou Priape, +Rit, engaîné d'un lierre à graines de corail; +Et l'éclat du métal s'exalte sous l'émail +Si clair, que l'estoc brille encor plus qu'il ne frappe. + +Maître Antonio Perez de Las Cellas forgea +Ce bâton pastoral pour le premier Borja, +Comme s'il pressentait sa fameuse lignée; + +Et ce glaive dit mieux qu'Arioste ou Sannazar, +Par l'acier de sa lame et l'or de sa poignée, +Le pontife Alexandre ou le prince César. + + + + +Médaille + +Seigneur de Rimini, Vicaire et Podestà, +Son profil d'épervier vit, s'accuse ou recule +À la lueur d'airain d'un fauve crépuscule +Dans l'orbe où Matteo de Pastis l'incrusta. + +Or, de tous les tyrans qu'un peuple détesta, +Nul, comte, marquis, duc, prince ou principicule, +Qu'il ait nom Ezzelin, Can, Galéas, Hercule, +Ne fut maître si fier que le Malatesta. + +Celui-ci, le meilleur, ce Sigismond Pandolphe, +Mit à sang la Romagne et la Marche et le Golfe, +Bâtit un temple, fit l'amour et le chanta; + +Et leurs femmes aussi sont rudes et sévères, +Car sur le même bronze où sourit Isotta, +L'Éléphant triomphal foule des primevères. + + + + +Suivant Pétrarque + +Vous sortiez de l'église et, d'un geste pieux, +Vos nobles mains faisaient l'aumône au populaire, +Et sous le porche obscur votre beauté si claire +Aux pauvres éblouis montrait tout l'or des cieux. + +Et je vous saluai d'un salut gracieux, +Très humble, comme il sied à qui ne veut déplaire, +Quand, tirant votre mante et d'un air de colère +Vous détournant de moi, vous couvrîtes vos yeux. + +Mais Amour qui commande au coeur le plus rebelle +Ne voulut pas souffrir que, moins tendre que belle, +La source de pitié me refusât merci; + +Et vous fûtes si lente à ramener le voile, +Que vos cils ombrageux palpitèrent ainsi +Qu'un noir feuillage où filtre un long rayon d'étoiles. + + + + +Sur le Livre des Amours de Pierre de Ronsard + +Jadis plus d'un amant, aux jardins de Bourgueil, +A gravé plus d'un nom dans l'écorce qu'il ouvre, +Et plus d'un coeur, sous l'or des hauts plafonds du Louvre, +À l'éclair d'un sourire a tressailli d'orgueil. + +Qu'importe? Rien n'a dit leur ivresse ou leur deuil; +Ils gisent tout entiers entre quatre ais de rouvre +Et nul n'a disputé, sous l'herbe qui les couvre, +Leur inerte poussière à l'oubli du cercueil. + +Tout meurt. Marie, Hélène et toi, fière Cassandre, +Vos beaux corps ne seraient qu'une insensible cendre, +--Les roses et les lys n'ont pas de lendemain-- + +Si Ronsard, sur la Seine ou sur la blonde Loire, +N'eût tressé pour vos fronts, d'une immortelle main, +Aux myrtes de l'Amour le laurier de la gloire. + + + + +La Belle Viole + +À Henry Cros + +_À vous troupe légère +Qui d'aile passagère +Par le monde volez..._ +JOACHIM DU BELLAY. + +Accoudée au balcon d'où l'on voit le chemin +Qui va des bords de Loire aux rives d'Italie, +Sous un pâle rameau d'olive son front plie. +La violette en fleur se fanera demain. + +La viole que frôle encor sa frêle main +Charme sa solitude et sa mélancolie, +Et son rêve s'envole à celui qui l'oublie +En foulant la poussière où gît l'orgueil Romain. + +De celle qu'il nommait sa douceur Angevine, +Sur la corde vibrante erre l'âme divine +Quand l'angoisse d'amour étreint son coeur troublé; + +Et sa voix livre aux vents qui l'emportent loin d'elle, +Et le caresseront peut-être, l'infidèle, +Cette chanson qu'il fit pour un vanneur de blé. + + + + +Épitaphe + +_Suivant les vers de Henri III._ + +Ô passant, c'est ici que repose Hyacinthe +Qui fut de son vivant seigneur de Maugiron; +Il est mort--Dieu l'absolve et l'ait en son giron!-- +Tombé sur le terrain, il gît en terre sainte. + +Nul, ni même Quélus, n'a mieux, de perles ceinte, +Porté la toque à plume ou la fraise à godron; +Aussi vois-tu, sculpté par un nouveau Myron, +Dans ce marbre funèbre un morceau de jacinthe. + +Après l'avoir baisé, fait tondre, et de sa main +Mis au linceul, Henry voulut qu'à Saint-Germain +Fût porté ce beau corps, hélas! inerte et blême; + +Et jaloux qu'un tel deuil dure éternellement, +Il lui fit en l'église ériger cet emblème, +Des regrets d'Apollo triste et doux monument. + + + + +Vélin doré + +Vieux maître relieur, l'or que tu ciselas +Au dos du livre et dans l'épaisseur de la tranche, +N'a plus, malgré les fers poussés d'une main franche, +La rutilante ardeur de ses premiers éclats. + +Les chiffres enlacés que liait l'entrelacs +S'effacent chaque jour de la peau fine et blanche; +À peine si mes yeux peuvent suivre la branche +De lierre que tu fis serpenter sur les plats. + +Mais cet ivoire souple et presque diaphane, +Marguerite, Marie, ou peut-être Diane, +De leurs doigts amoureux l'ont jadis caressé; + +Et ce vélin pâli que dora Clovis Ève +Évoque, je ne sais par quel charme passé, +L'âme de leur parfum et l'ombre de leur rêve. + + + + +La Dogaresse + +Le palais est de marbre où, le long des portiques, +Conversent des seigneurs que peignit Titien, +Et les colliers massifs au poids du marc ancien +Rehaussent la splendeur des rouges dalmatiques. + +Ils regardent au fond des lagunes antiques, +De leurs yeux où reluit l'orgueil patricien, +Sous le pavillon clair du ciel vénitien +Étinceler l'azur des mers Adriatiques. + +Et tandis que l'essaim brillant des Cavaliers +Traîne la pourpre et l'or par les blancs escaliers +Joyeusement baignés d'une lumière bleue, + +Indolente et superbe, une Dame, à l'écart, +Se tournant à demi dans un flot de brocart, +Sourit au négrillon qui lui porte la queue. + + + + +Sur le Pont-Vieux + +_Antonio di Sandro orefice._ + +Le vaillant Maître Orfèvre, à l'oeuvre dès matines, +Faisait, de ses pinceaux d'où s'égouttait l'émail, +Sur la paix niellée ou sur l'or du fermail +Épanouir la fleur des devises latines. + +Sur le Pont, au son clair des cloches argentines, +La cape coudoyait le froc et le camail; +Et le soleil montant en un ciel de vitrail +Mettait un nimbe au front des belles Florentines. + +Et prompts au rêve ardent qui les savait charmer, +Les apprentis, pensifs, oubliaient de fermer +Les mains des fiancés au chaton de la bague + +Tandis que d'un burin trempé comme un stylet, +Le jeune Cellini, sans rien voir, ciselait +Le combat des Titans au pommeau d'une dague. + + + + +Le Vieil Orfèvre + +Mieux qu'aucun maître inscrit au livre de maîtrise, +Qu'il ait nom Ruyz, Arphé, Ximeniz, Becerril, +J'ai serti le rubis, la perle et le béryl, +Tordu l'anse d'un vase et martelé sa frise. + +Dans l'argent, sur l'émail où le paillon s'irise, +J'ai peint et j'ai sculpté, mettant l'âme en péril, +Au lieu de Christ en croix et du Saint sur le gril, +Ô honte! Bacchus ivre ou Danaé surprise. + +J'ai de plus d'un estoc damasquiné le fer +Et, pour le vain orgueil de ces oeuvres d'Enfer, +Aventuré ma part de l'éternelle Vie. + +Aussi, voyant mon âge incliner vers le soir, +Je veux, ainsi que fit Fray Juan de Ségovie, +Mourir en ciselant dans l'or un ostensoir. + + + + +L'Épée + +Crois-moi, pieux enfant, suis l'antique chemin. +L'épée aux quillons droits d'où part la branche torse, +Au poing d'un gentilhomme ardent et plein de force +Est un faix plus léger qu'un rituel romain. + +Prends-la. L'Hercule d'or qui tiédit dans ta main, +Aux doigts de tes aïeux ayant poli son torse, +Gonfle plus fièrement, sous la splendide écorce, +Les beaux muscles de fer de son corps surhumain. + +Brandis-la! L'acier souple en bouquets d'étincelles +Pétille. Elle est solide, et sa lame est de celles +Qui font courir au coeur un orgueilleux frisson; + +Car elle porte au creux de sa brillante gorge, +Comme une noble Dame un joyau, le poinçon +De Julian del Rey, le prince de la forge. + + + + +À Claudius Popelin + +Dans le cadre de plomb des fragiles verrières, +Les maîtres d'autrefois ont peint de hauts barons +Et, de leurs doigts pieux tournant leurs chaperons, +Ployé l'humble genou des bourgeois en prières. + +D'autres sur le vélin jauni des bréviaires +Enluminaient des Saints parmi de beaux fleurons, +Ou laissaient rutiler, en traits souples et prompts, +Les arabesques d'or au ventre des aiguières. + +Aujourd'hui Claudius, leur fils et leur rival, +Faisant revivre en lui ces ouvriers sublimes, +A fixé son génie au solide métal; + +C'est pourquoi j'ai voulu, sous l'émail de mes rimes, +Faire autour de son front glorieux verdoyer, +Pour les âges futurs, l'héroïque laurier. + + + + +Émail + +Le four rougit; la plaque est prête. Prends ta lampe. +Modèle le paillon qui s'irise ardemment, +Et fixe avec le feu dans le sombre pigment +La poudre étincelante où ton pinceau se trempe. + +Dis, ceindras-tu de myrte ou de laurier la tempe +Du penseur, du héros, du prince ou de l'amant? +Par quel Dieu feras-tu, sur un noir firmament, +Cabrer l'hydre écaillée ou le glauque hippocampe? + +Non. Plutôt, en un orbe éclatant de saphir +Inscris un fier profil de guerrière d'Ophir. +Thalestris, Bradamante, Aude ou Penthésilée. + +Et pour que sa beauté soit plus terrible encor, +Casque ses blonds cheveux de quelque bête ailée +Et fais bomber son sein sous la gorgone d'or. + + + + +Rêves d'Émail + +Ce soir, au réduit sombre où pleure l'athanor, +Le grand feu prisonnier de la brique rougie +Exalte son ardeur et souffle sa magie +Au cuivre que l'émail fait plus riche que l'or. + +Et sous mes pinceaux naît, vit, court et prend l'essor +Le peuple monstrueux de la mythologie, +Les Centaures, Pan, Sphinx, la Chimère, l'Orgie +Et, du sang de Gorgo, Pégase et Chrysaor. + +Peindrai-je Achille en pleurs près de Penthésilée? +Orphée ouvrant les bras vers l'épouse exilée +Sur la porte infernale aux infrangibles gonds? + +Hercule terrassant le dogue de l'Averne +Ou la vierge qui tord au seuil de la caverne +Son corps épouvanté que flairent les Dragons? + + + + +LES CONQUÉRANTS + + + + + +Les Conquérants + +Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal, +Fatigués de porter leurs misères hautaines, +De Palos de Moguer, routiers et capitaines +Partaient, ivres d'un rêve héroïque et brutal. + +Ils allaient conquérir le fabuleux métal +Que Cipango mûrit dans ses mines lointaines, +Et les vents alizés inclinaient leurs antennes +Aux bords mystérieux du monde Occidental. + +Chaque soir, espérant des lendemains épiques, +L'azur phosphorescent de la mer des Tropiques +Enchantait leur sommeil d'un mirage doré; + +Ou penchés à l'avant des blanches caravelles, +Ils regardaient monter en un ciel ignoré +Du fond de l'Océan des étoiles nouvelles. + + + + +Jouvence + +Juan Ponce de Leon, par le Diable tenté, +Déjà très vieux et plein des antiques études, +Voyant l'âge blanchir ses cheveux courts et rudes, +Prit la mer pour chercher la Source de Santé. + +Sur sa belle Armada, d'un vain songe hanté, +Trois ans il explora les glauques solitudes, +Lorsque enfin, déchirant le brouillard des Bermudes, +La Floride apparut sous un ciel enchanté. + +Et le Conquistador, bénissant sa folie, +Vint planter son pennon d'une main affaiblie +Dans la terre éclatante où s'ouvrait son tombeau. + +Vieillard, tu fus heureux, et ta fortune est telle +Que la Mort, malgré toi, fit ton rêve plus beau; +La Gloire t'a donné la Jeunesse immortelle. + + + + +Le Tombeau du Conquérant + +À l'ombre de la voûte en fleur des catalpas +Et des tulipiers noirs qu'étoile un blanc pétale, +Il ne repose point dans la terre fatale; +La Floride conquise a manqué sous ses pas. + +Un vil tombeau messied à de pareils trépas. +Linceul du Conquérant de l'Inde Occidentale, +Tout le Meschacébé par-dessus lui s'étale. +Le Peau Rouge et l'ours gris ne le troubleront pas. + +Il dort au lit profond creusé par les eaux vierges. +Qu'importe un monument funéraire, des cierges, +Le psaume et la chapelle ardente et l'ex-voto? + +Puisque le vent du Nord, parmi les cyprières, +Pleure et chante à jamais d'éternelles prières +Sur le Grand Fleuve où gît Hernando de Soto. + + + + +Carolo Quinto imperante + +Celui-là peut compter parmi les grands défunts, +Car son bras a guidé la première carène +À travers l'archipel des Jardins de la Reine +Où la brise éternelle est faite de parfums. + +Plus que les ans, la houle et ses âcres embruns, +Les calmes de la mer embrasée et sereine +Et l'amour et l'effroi de l'antique sirène +Ont fait sa barbe blanche et blancs ses cheveux bruns. + +Castille a triomphé par cet homme, et ses flottes +Ont sous lui complété l'empire sans pareil +Pour lequel ne pouvait se coucher le soleil; + +C'est Bartolomé Ruiz, prince des vieux pilotes, +Qui, sur l'écu royal qu'elle enrichit encor, +Porte une ancre de sable à la gumène d'or. + + + + +L'Ancêtre + +_À Claudius Popelin._ + +La gloire a sillonné de ses illustres rides +Le visage hardi de ce grand Cavalier +Qui porte sur son front que nul n'a fait plier +Le hâle de la guerre et des soleils torrides. + +En tous lieux, Côte-Ferme, îles, sierras arides, +Il a planté la croix, et, depuis l'escalier +Des Andes, promené son pennon familier +Jusqu'au golfe orageux qui blanchit les Florides. + +Pour ses derniers neveux, Claudius, tes pinceaux, +Sous l'armure de bronze aux splendides rinceaux, +Font revivre l'aïeul fier et mélancolique; + +Et ses yeux assombris semblent chercher encor +Dans le ciel de l'émail ardent et métallique +Les éblouissements de la Castille d'Or. + + + + +À un Fondateur de Ville + +Las de poursuivre en vain l'Ophir insaisissable, +Tu fondas, en un pli de ce golfe enchanté +Où l'étendard royal par tes mains fut planté, +Une Carthage neuve au pays de la Fable. + +Tu voulais que ton nom ne fût point périssable, +Et tu crus l'avoir bien pour toujours cimenté +À ce mortier sanglant dont tu fis ta cité; +Mais ton espoir, soldat, fut bâti sur le sable. + +Carthagène étouffant sous le torride azur, +Avec ses noirs palais voit s'écrouler ton mur +Dans l'Océan fiévreux qui dévore sa grève; + +Et seule, à ton cimier brille, ô Conquistador, +Héraldique témoin des splendeurs de ton rêve, +Une ville d'argent qu'ombrage un palmier d'or. + + + + +Au Même + +Qu'ils aient vaincu l'Inca, l'Aztèque, les Hiaquis, +Les Andes, la forêt, les pampas ou le fleuve, +Les autres n'ont laissé pour vestige et pour preuve +Qu'un nom, un titre vain de comte ou de marquis. + +Toi, tu fondas, orgueil du sang dont je naquis, +Dans la mer caraïbe une Carthage neuve, +Et du Magdalena jusqu'au Darien qu'abreuve +L'Atrato, le sol rouge à la croix fut conquis. + +Assise sur ton île où l'Océan déferle, +Malgré les siècles, l'homme et la foudre et les vents, +Ta cité dresse au ciel ses forts et ses couvents; + +Aussi tes derniers fils, sans trèfle, ache ni perle, +Timbrent-ils leur écu d'un palmier ombrageant +De son panache d'or une Ville d'argent. + + + + +À une Ville morte + +_Cartagena de Indias_ +_1532--1583--1697._ + +Morne Ville, jadis reine des Océans! +Aujourd'hui le requin poursuit en paix les scombres +Et le nuage errant allonge seul des ombres +Sur ta rade où roulaient les galions géants. + +Depuis Drake et l'assaut des Anglais mécréants, +Tes murs désemparés croulent en noirs décombres +Et, comme un glorieux collier de perles sombres, +Des boulets de Pointis montrent les trous béants. + +Entre le ciel qui brûle et la mer qui moutonne, +Au somnolent soleil d'un midi monotone, +Tu songes, ô Guerrière, aux vieux Conquistadors; + +Et dans l'énervement des nuits chaudes et calmes, +Berçant ta gloire éteinte, ô Cité, tu t'endors +Sous les palmiers, au long frémissement des palmes. + + + + +L'ORIENT ET LES TROPIQUES + + + + + +LA VISION DE KHEM + + + + + +I + +Midi. L'air brûle, et sous la terrible lumière +Le vieux fleuve alangui roule des flots de plomb +Du zénith aveuglant le jour tombe d'aplomb, +Et l'implacable Phré couvre l'Égypte entière. + +Les grands sphinx qui jamais n'ont baissé la paupière, +Allongés sur leur flanc que baigne un sable blond, +Poursuivent d'un regard mystérieux et long +L'élan démesuré des aiguilles de pierre. + +Seul, tachant d'un point noir le ciel blanc et serein, +Au loin, tourne sans fin le vol des gypaëtes; +La flamme immense endort les hommes et les bêtes. + +Le sol ardent pétille, et l'Anubis d'airain +Immobile au milieu de cette chaude joie +Silencieusement vers le soleil aboie. + + + + +II + +La lune sur le Nil, splendide et ronde, luit. +Et voici que s'émeut la nécropole antique +Où chaque roi, gardant la pose hiératique, +Gît sous la bandelette et le funèbre enduit. + +Tel qu'aux jours de Rhamsès, innombrable et sans bruit, +Tout un peuple formant le cortège mystique, +Multitude qu'absorbe un calme granitique, +S'ordonne et se déploie et marche dans la nuit. + +Se détachant des murs brodés d'hiéroglyphes, +Ils suivent la Bari que portent les pontifes +D'Ammon-Ra, le grand Dieu conducteur du soleil; + +Et les sphinx, les béliers ceints du disque vermeil, +Éblouis, d'un seul coup se dressant sur leurs griffes, +S'éveillent en sursaut de l'éternel sommeil. + + + + +III + +Et la foule grandit plus innombrable encor. +Et le sombre hypogée où s'alignent les couches +Est vide. Du milieu déserté des cartouches, +Les éperviers sacrés ont repris leur essor. + +Bêtes, peuples et rois, ils vont. L'uræus d'or +S'enroule, étincelant, autour des fronts farouches; +Mais le bitume épais scelle les maigres bouches. +En tête, les grands dieux: Hor, Khnoum, Ptah, Neith, Hathor. + +Puis tous ceux que conduit Toth Ibiocéphale, +Vêtus de la schenti, coiffés du pschent, ornés +Du lotus bleu. La pompe errante et triomphale + +Ondule dans l'horreur des temples ruinés, +Et la lune, éclatant au pavé froid des salles, +Prolonge étrangement des ombres colossales. + + + + +Le Prisonnier + +À Gérôme. + +Là-bas, les muezzins ont cessé leurs clameurs. +Le ciel vert, au couchant, de pourpre et d'or se frange; +Le crocodile plonge et cherche un lit de fange, +Et le grand fleuve endort ses dernières rumeurs. + +Assis, jambes en croix, comme il sied aux fumeurs, +Le Chef rêvait, bercé par le haschisch étrange, +Tandis qu'avec effort faisant mouvoir la cange, +Deux nègres se courbaient, nus, au banc des rameurs. + +À l'arrière, joyeux et l'insulte à la bouche, +Grattant l'aigre guzla qui rhythme un air farouche, +Se penchait un Arnaute à l'oeil féroce et vil; + +Car lié sur la barque et saignant sous l'entrave, +Un vieux Scheikh regardait d'un air stupide et grave +Les minarets pointus qui tremblaient dans le Nil. + + + + +Le Samouraï + +D'un doigt distrait frôlant la sonore biva, +À travers les bambous tressés en fine latte, +Elle a vu, par la plage éblouissante et plate, +S'avancer le vainqueur que son amour rêva. + +C'est lui. Sabres au flanc, l'éventail haut, il va. +La cordelière rouge et le gland écarlate +Coupent l'armure sombre, et, sur l'épaule, éclate +Le blason de Hizen ou de Tokungawa. + +Ce beau guerrier vêtu de lames et de plaques, +Sous le bronze, la soie et les brillantes laques, +Semble un crustacé noir, gigantesque et vermeil. + +Il l'a vue. Il sourit dans la barbe du masque, +Et son pas plus hâtif fait reluire au soleil +Les deux antennes d'or qui tremblent à son casque. + + + + +Le Daïmio + +Sous le noir fouet de guerre à quadruple pompon, +L'étalon belliqueux en hennissant se cabre +Et fait bruire, avec des cliquetis de sabre, +La cuirasse de bronze aux lames du jupon. + +Le Chef vêtu d'airain, de laque et de crépon, +Ôtant le masque à poils de son visage glabre, +Regarde le volcan sur un ciel de cinabre +Dresser la neige où rit l'aurore du Nippon. + +Mais il a vu, vers l'Est éclaboussé d'or, l'astre, +Glorieux d'éclairer ce matin de désastre, +Poindre, orbe éblouissant, au-dessus de la mer; + +Et, pour couvrir ses yeux dont pas un cil ne bouge, +Il ouvre d'un seul coup son éventail de fer +Où dans le satin blanc se lève un Soleil rouge. + + + + +Fleurs de Feu + +Bien des siècles depuis les siècles du Chaos, +La flamme par torrents jaillit de ce cratère, +Et le panache igné du volcan solitaire +Flamba plus haut encor que les Chimborazos. + +Nul bruit n'éveille plus la cime sans échos. +Où la cendre pleuvait l'oiseau se désaltère; +Le sol est immobile et le sang de la Terre, +La lave, en se figeant, lui laissa le repos. + +Pourtant, suprême effort de l'antique incendie, +À l'orle de la gueule à jamais refroidie, +Éclatant à travers les rocs pulvérisés, + +Comme un coup de tonnerre au milieu du silence, +Dans le poudroîment d'or du pollen qu'elle lance +S'épanouit la fleur des cactus embrasés. + + + + +Fleur séculaire + +Sur le roc calciné de la dernière rampe +Où le flux volcanique autrefois s'est tari, +La graine que le vent au haut Gualatieri +Sema, germe, s'accroche et, frêle plante, rampe. + +Elle grandit. En l'ombre où sa racine trempe, +Son tronc, buvant la flamme obscure, s'est nourri; +Et les soleils d'un siècle ont longuement mûri +Le bouton colossal qui fait ployer sa hampe. + +Enfin, dans l'air brûlant et qu'il embrase encor, +Sous le pistil géant qu'il s'érige, il éclate, +Et l'étamine lance au loin le pollen d'or; + +Et le grand aloès à la fleur écarlate, +Pour l'hymen ignoré qu'a rêvé son amour, +Ayant vécu cent ans, n'a fleuri qu'un seul jour. + + + + +Le Récif de Corail + +Le soleil sous la mer, mystérieuse aurore, +Éclaire la forêt des coraux abyssins +Qui mêle, aux profondeurs de ses tièdes bassins, +La bête épanouie et la vivante flore. + +Et tout ce que le sel ou l'iode colore, +Mousse, algue chevelue, anémones, oursins, +Couvre de pourpre sombre, en somptueux dessins, +Le fond vermiculé du pâle madrépore. + +De sa splendide écaille éteignant les émaux, +Un grand poisson navigue à travers les rameaux; +Dans l'ombre transparente indolemment il rôde; + +Et, brusquement, d'un coup de sa nageoire en feu +Il fait, par le cristal morne, immobile et bleu, +Courir un frisson d'or, de nacre et d'émeraude. + + + + +LA NATURE ET LE RÊVE + + + + + +Médaille antique + +L'Etna mûrit toujours la pourpre et l'or du vin +Dont l'Érigone antique enivra Théocrite; +Mais celles dont la grâce en ses vers fut écrite, +Le poète aujourd'hui les chercherait en vain. + +Perdant la pureté de son profil divin, +Tour à tour Aréthuse esclave et favorite +A mêlé dans sa veine où le sang grec s'irrite +La fureur sarrasine à l'orgueil angevin. + +Le temps passe. Tout meurt. Le marbre même s'use. +Agrigente n'est plus qu'une ombre, et Syracuse +Dort sous le bleu linceul de son ciel indulgent; + +Et seul le dur métal que l'amour fit docile +Garde encore en sa fleur, aux médailles d'argent, +L'immortelle beauté des vierges de Sicile. + + + + +Les Funérailles + +Vers la Phocide illustre, aux temples que domine +La rocheuse Pytho toujours ceinte d'éclairs, +Quand les guerriers anciens descendaient aux enfers, +La Grèce accompagnait leur image divine. + +Et leurs Ombres, tandis que la nuit illumine +L'Archipel radieux et les golfes déserts, +Écoutaient, du sommet des promontoires clairs, +Chanter sur leurs tombeaux la mer de Salamine. + +Et moi je m'éteindrai, vieillard, en un long deuil; +Mon corps sera cloué dans un étroit cercueil +Et l'on paîra la terre et le prêtre et les cierges. + +Et pourtant j'ai rêvé ce destin glorieux +De tomber au soleil ainsi que les aïeux, +Jeune encore et pleuré des héros et des vierges. + + + + +Vendange + +Les vendangeurs lassés ayant rompu leurs lignes, +Des voix claires sonnaient à l'air vibrant du soir +Et les femmes, en choeur, marchant vers le pressoir, +Mêlaient à leurs chansons des appels et des signes. + +C'est par un ciel pareil, tout blanc du vol des cygnes, +Que, dans Naxos fumant comme un rouge encensoir, +La Bacchanale vit la Crétoise s'asseoir +Auprès du beau Dompteur ivre du sang des vignes. + +Aujourd'hui, brandissant le thyrse radieux, +Dionysos vainqueur des bêtes et des Dieux +D'un joug enguirlandé n'étreint plus les panthères; + +Mais, fille du soleil, l'Automne enlace encor +Du pampre ensanglanté des antiques mystères +La noire chevelure et la crinière d'or. + + + + +La Sieste + +Pas un seul bruit d'insecte ou d'abeille en maraude, +Tout dort sous les grands bois accablés de soleil +Où le feuillage épais tamise un jour pareil +Au velours sombre et doux des mousses d'émeraude. + +Criblant le dôme obscur, Midi splendide y rôde +Et, sur mes cils mi-clos alanguis de sommeil, +De mille éclairs furtifs forme un réseau vermeil +Qui s'allonge et se croise à travers l'ombre chaude. + +Vers la gaze de feu que trament les rayons +Vole le frêle essaim des riches papillons +Qu'enivrent la lumière et le parfum des sèves; + +Alors mes doigts tremblants saisissent chaque fil, +Et dans les mailles d'or de ce filet subtil, +Chasseur harmonieux, j'emprisonne mes rêves. + + + + +LA MER DE BRETAGNE + + + + + +Un Peintre + +À Emmanuel Lansyer. + +Il a compris la race antique aux yeux pensifs +Qui foule le sol dur de la terre bretonne, +La lande rase, rose et grise et monotone +Où croulent les manoirs sous le lierre et les ifs. + +Des hauts talus plantés de hêtres convulsifs, +Il a vu, par les soirs tempétueux d'automne, +Sombrer le soleil rouge en la mer qui moutonne; +Sa lèvre s'est salée à l'embrun des récifs. + +Il a peint l'Océan splendide, immense et triste, +Où le nuage laisse un reflet d'améthyste, +L'émeraude écumante et le calme saphir; + +Et fixant l'eau, l'air, l'ombre et l'heure insaisissables, +Sur une toile étroite il a fait réfléchir +Le ciel occidental dans le miroir des sables. + + + +Bretagne + +Pour que le sang joyeux dompte l'esprit morose, +Il faut, tout parfumé du sel des goëmons, +Que le souffle atlantique emplisse tes poumons; +Arvor t'offre ses caps que la mer blanche arrose. + +L'ajonc fleurit et la bruyère est déjà rose. +La terre des vieux clans, des nains et des démons, +Ami, te garde encor, sur le granit des monts, +L'homme immobile auprès de l'immuable chose. + +Viens. Partout tu verras, par les landes d'Arèz, +Monter vers le ciel morne, infrangible cyprès, +Le menhir sous lequel gît la cendre du Brave; + +Et l'Océan, qui roule en un lit d'algues d'or +Is la voluptueuse et la grande Occismor, +Bercera ton coeur triste à son murmure grave. + + + + +Floridum Mare + +La moisson débordant le plateau diapré +Roule, ondule et déferle au vent frais qui la berce; +Et le profil, au ciel lointain, de quelque herse +Semble un bateau qui tangue et lève un noir beaupré. + +Et sous mes pieds, la mer, jusqu'au couchant pourpré, +Céruléenne ou rose ou violette ou perse +Ou blanche de moutons que le reflux disperse, +Verdoie à l'infini comme un immense pré. + +Aussi les goëlands qui suivent la marée, +Vers les blés mûrs que gonfle une houle dorée, +Avec des cris joyeux, volaient en tourbillons; + +Tandis que, de la terre, une brise emmiellée +Éparpillait au gré de leur ivresse ailée +Sur l'Océan fleuri des vols de papillons. + + + + +Soleil couchant + +Les ajoncs éclatants, parure du granit, +Dorent l'âpre sommet que le couchant allume; +Au loin, brillante encor par sa barre d'écume, +La mer sans fin commence où la terre finit. + +À mes pieds, c'est la nuit, le silence. Le nid +Se tait, l'homme est rentré sous le chaume qui fume; +Seul, l'Angélus du soir, ébranlé dans la brume, +À la vaste rumeur de l'Océan s'unit. + +Alors, comme du fond d'un abîme, des traînes, +Des landes, des ravins, montent des voix lointaines +De pâtres attardés ramenant le bétail. + +L'horizon tout entier s'enveloppe dans l'ombre, +Et le soleil mourant, sur un ciel riche et sombre, +Ferme les branches d'or de son rouge éventail. + + + + +Maris Stella + +Sous les coiffes de lin, toutes, croisant leurs bras +Vêtus de laine rude ou de mince percale, +Les femmes, à genoux sur le roc de la cale, +Regardent l'Océan blanchir l'île de Batz. + +Les hommes, pères, fils, maris, amants, là-bas, +Avec ceux de Paimpol, d'Audierne et de Cancale, +Vers le Nord, sont partis pour la lointaine escale. +Que de hardis pêcheurs qui ne reviendront pas! + +Par-dessus la rumeur de la mer et des côtes +Le chant plaintif s'élève, invoquant à voix hautes +L'Étoile sainte, espoir des marins en péril; + +Et l'Angélus, courbant tous ces fronts noirs de hâle, +Des clochers de Roscoff à ceux de Sybiril +S'envole, tinte et meurt dans le ciel rose et pâle. + + + + +Le Bain + +L'homme et la bête, tels que le beau monstre antique +Sont entrés dans la mer, et nus, libres, sans frein, +Parmi la brume d'or de l'âcre pulvérin, +Sur le ciel embrasé font un groupe athlétique. + +Et l'étalon sauvage et le dompteur rustique, +Humant à pleins poumons l'odeur du sel marin, +Se plaisent à laisser sur la chair et le crin +Frémir le flot glacé de la rude Atlantique. + +La houle s'enfle, court, se dresse comme un mur +Et déferle. Lui crie. Il hennit, et sa queue +En jets éblouissants fait rejaillir l'eau bleue; + +Et, les cheveux épars, s'effarant dans l'azur, +Ils opposent, cabrés, leur poitrail noir qui fume, +Au fouet échevelé de la fumante écume. + + + + +Blason céleste + +J'ai vu parfois, ayant tout l'azur pour émail, +Les nuages d'argent et de pourpre et de cuivre, +À l'Occident où l'oeil s'éblouit à les suivre, +Peindre d'un grand blason le céleste vitrail. + +Pour cimier, pour supports, l'héraldique bétail, +Licorne, léopard, alérion ou guivre, +Monstres, géants captifs qu'un coup de vent délivre, +Exhaussent leur stature et cabrent leur poitrail. + +Certe, aux champs de l'espace, en ces combats étranges +Que les noirs Séraphins livrèrent aux Archanges, +Cet écu fut gagné par un Baron du ciel; + +Comme ceux qui jadis prirent Constantinople, +Il porte, en bon croisé, qu'il soit George ou Michel, +Le soleil, besant d'or, sur la mer de sinople. + + + + +Armor + +Pour me conduire au Raz, j'avais pris à Trogor +Un berger chevelu comme un ancien Évhage; +Et nous foulions, humant son arôme sauvage, +L'âpre terre kymrique où croît le genêt d'or. + +Le couchant rougissait et nous marchions encor, +Lorsque le souffle amer me fouetta le visage; +Et l'homme, par-delà le morne paysage +Étendant un long bras, me dit: Senèz Ar-Mor! + +Et je vis, me dressant sur la bruyère rose, +L'Océan qui, splendide et monstrueux, arrose +Du sel vert de ses eaux les caps de granit noir; + +Et mon coeur savoura, devant l'horizon vide +Que reculait vers l'Ouest l'ombre immense du soir +L'ivresse de l'espace et du vent intrépide. + + + + +Mer montante + +Le soleil semble un phare à feux fixes et blancs. +Du Raz jusqu'à Penmarc'h la côte entière fume, +Et seuls, contre le vent qui rebrousse leur plume, +À travers la tempête errent les goëlands. + +L'une après l'autre, avec de furieux élans, +Les lames glauques sous leur crinière d'écume, +Dans un tonnerre sourd s'éparpillant en brume, +Empanachent au loin les récifs ruisselants. + +Et j'ai laissé courir le flot de ma pensée, +Rêves, espoirs, regrets de force dépensée, +Sans qu'il en reste rien qu'un souvenir amer. + +L'Océan m'a parlé d'une voix fraternelle, +Car la même clameur que pousse encor la mer +Monte de l'homme aux Dieux, vainement éternelle. + + + + +Brise Marine + +L'hiver a défleuri la lande et le courtil. +Tout est mort. Sur la roche uniformément grise +Où la lame sans fin de l'Atlantique brise, +Le pétale fané pend au dernier pistil. + +Et pourtant je ne sais quel arôme subtil +Exhalé de la mer jusqu'à moi par la brise, +D'un effluve si tiède emplit mon coeur qu'il grise; +Ce souffle étrangement parfumé, d'où vient-il? + +Ah! Je le reconnais. C'est de trois mille lieues +Qu'il vient, de l'Ouest, là-bas où les Antilles bleues +Se pâment sous l'ardeur de l'astre occidental; + +Et j'ai, de ce récif battu du flot kymrique, +Respiré dans le vent qu'embauma l'air natal +La fleur jadis éclose au jardin d'Amérique. + + + + +La Conque + +Par quels froids Océans, depuis combien d'hivers, +--Qui le saura jamais, Conque frêle et nacrée!-- +La houle sous-marine et les raz de marée +T'ont-ils roulée au creux de leurs abîmes verts? + +Aujourd'hui, sous le ciel, loin des reflux amers, +Tu t'es fait un doux lit de l'arène dorée. +Mais ton espoir et vain. Longue et désespérée, +En toi gémit toujours la grande voix des mers. + +Mon âme est devenue une prison sonore: +Et comme en tes replis pleure et soupire encore +La plainte du refrain de l'ancienne clameur; + +Ainsi du plus profond de ce coeur trop plein d'Elle, +Sourde, lente, insensible et pourtant éternelle, +Gronde en moi l'orageuse et lointaine rumeur. + + + + +Le Lit + +Qu'il soit encourtiné de brocart ou de serge, +Triste comme une tombe ou joyeux comme un nid, +C'est là que l'homme naît, se repose et s'unit, +Enfant, époux, vieillard, aïeule, femme ou vierge. + +Funèbre ou nuptial, que l'eau sainte l'asperge, +Sous le noir crucifix ou le rameau bénit, +C'est là que tout commence et là que tout finit, +De la première aurore au feu du dernier cierge. + +Humble, rustique et clos, ou fier du pavillon, +Triomphalement peint d'or et de vermillon, +Qu'il soit de chêne brut, de cyprès ou d'érable, + +Heureux qui peut dormir sans peur et sans remords +Dans le lit paternel, massif et vénérable, +Où tous les siens sont nés aussi bien qu'ils sont morts. + + + + +La Mort de l'Aigle + +Quand l'aigle a dépassé les neiges éternelles, +À ses larges poumons il veut chercher plus d'air +Et le soleil plus proche en un azur plus clair +Pour échauffer l'éclat de ses mornes prunelles. + +Il s'enlève. Il aspire un torrent d'étincelles. +Toujours plus haut, enflant son vol tranquille et fier, +Il plane sur l'orage et monte vers l'éclair +Mais la foudre d'un coup a rompu ses deux ailes. + +Avec un cri sinistre, il tournoie, emporté +Par la trombe, et, crispé, buvant d'un trait sublime +La flamme éparse, il plonge au fulgurant abîme. + +Heureux qui pour la Gloire ou pour la Liberté, +Dans l'orgueil de la force et l'ivresse du rêve, +Meurt ainsi d'une mort éblouissante et brève! + + + + +Plus Ultra + + +L'homme a conquis la terre ardente des lions +Et celle des venins et celle des reptiles, +Et troublé l'Océan où cinglent les nautiles +Du sillage doré des anciens galions. + +Mais plus loin que la neige et que les tourbillons +Du Ström et que l'horreur des Spitzbergs infertiles, +Le Pôle bat d'un flot tiède et libre des îles +Où nul marin n'a pu hisser ses pavillons. + +Partons! je briserai l'infranchissable glace, +Car dans mon corps hardi je porte une âme lasse +Du facile renom des conquérants de l'or. + +J'irai. Je veux monter au dernier promontoire, +Et qu'une mer, pour tous silencieuse encor, +Caresse mon orgueil d'un murmure de gloire. + + + + +La Vie des Morts + +Au poète Armand Silvestre. + +Lorsque la sombre croix sur nous sera plantée, +La terre nous ayant tous deux ensevelis, +Ton corps refleurira dans la neige des lys +Et de ma chair naîtra la rose ensanglantée. + +Et la divine Mort que tes vers ont chantée, +En son vol noir chargé de silence et d'oublis, +Nous fera par le ciel, bercés d'un lent roulis, +Vers des astres nouveaux une route enchantée. + +Et montant au soleil, en son vivant foyer +Nos deux esprits iront se fondre et se noyer +Dans la félicité des flammes éternelles; + +Cependant que sacrant le poète et l'ami, +La Gloire nous fera vivre à jamais parmi +Les Ombres que la Lyre a faites fraternelles. + + + + +Au Tragédien E. Rossi + +APRÈS UNE RÉCITATION DE DANTE + +Ô Rossi, je t'ai vu, traînant le manteau noir, +Briser le faible coeur de la triste Ophélie, +Et, tigre exaspéré d'amour et de folie, +Étrangler tes sanglots dans le fatal mouchoir. + +J'ai vu Lear et Macbeth, et pleuré de te voir +Baiser, suprême amant de l'antique Italie, +Au tombeau nuptial Juliette pâlie. +Pourtant tu fus plus grand et plus terrible, un soir. + +Car j'ai goûté l'horreur et le plaisir sublimes, +Pour la première fois, d'entendre les trois rimes +Sonner par ta voix d'or leur fanfare de fer; + +Et, rouge du reflet de l'infernale flamme, +J'ai vu--j'en ai frémi jusques au fond de l'âme!-- +Alighieri vivant dire un chant de l'Enfer. + + + + +Michel-Ange + +Certe, il était hanté d'un tragique tourment, +Alors qu'à la Sixtine et loin de Rome en fêtes, +Solitaire, il peignait Sibylles et Prophètes +Et, sur le sombre mur, le dernier Jugement. + +Il écoutait en lui pleurer obstinément, +Titan que son désir enchaîne aux plus hauts faîtes, +La Patrie et l'Amour, la Gloire et leurs défaites; +Il songeait que tout meurt et que le rêve ment. + +Aussi ces lourds Géants, las de leur force exsangue, +Ces Esclaves qu'étreint une infrangible gangue, +Comme il les a tordus d'une étrange façon; + +Et dans les marbres froids où bout son âme altière, +Comme il a fait courir avec un grand frisson +La colère d'un Dieu vaincu par la Matière! + + + + +Sur un Marbre brisé + +La mousse fut pieuse en fermant ses yeux mornes; +Car, dans ce bois inculte, il chercherait en vain +La Vierge qui versait le lait pur et le vin +Sur la terre au beau nom dont il marqua les bornes. + +Aujourd'hui le houblon, le lierre et les viornes +Qui s'enroulent autour de ce débris divin, +Ignorant s'il fut Pan, Faune, Hermès ou Silvain, +À son front mutilé tordent leurs vertes cornes. + +Vois. L'oblique rayon, le caressant encor, +Dans sa face camuse a mis deux orbes d'or; +La vigne folle y rit comme une lèvre rouge; + +Et, prestige mobile, un murmure du vent, +Les feuilles, l'ombre errante et le soleil qui bouge, +De ce marbre en ruine ont fait un Dieu vivant. + + + + +ROMANCERO + + + + + +LE SERREMENT DE MAINS + +Songeant à sa maison, grande parmi les grandes, +Plus grande qu'Iñigo lui-même et qu'Abarca, +Le vieux Diego Laynez ne goûte plus aux viandes. + +Il ne dort plus, depuis qu'un sang honteux marqua +La joue encore chaude où l'a frappé le Comte, +Et que pour se venger la force lui manqua. + +Il craint que ses amis ne lui demandent compte, +Et ne veut pas, navré d'un vertueux ennui, +Leur laisser respirer l'haleine de sa honte. + +Alors il fit quérir et rangea devant lui +Les quatre rejetons de sa royale branche, +Sanche, Alfonse, Manrique et le plus jeune, Ruy. + +Son coeur tremblant faisait trembler sa barbe blanche; +Mais l'honneur roidissant ses vieux muscles glacés, +Il serra fortement les mains de l'aîné, Sanche. + +Celui-ci, stupéfait, s'écria:--C'est assez! +Ah! vous me faites mal!--Et le second, Alfonse, +Lui dit:--Qu'ai-je donc fait, père? Vous me blessez!-- + +Puis Manrique:--Seigneur, votre griffe s'enfonce +Dans ma paume et me fait souffrir comme un damné! +--Mais il ne daigna pas leur faire de réponse. + +Sombre, désespérant en son coeur consterné +D'entrer sur un bras fort son antique courage, +Diego Laynez marcha vers Ruy, le dernier-né. + +Il l'étreignit, tâtant et palpant avec rage +Ces épaules, ces bras frêles, ces poignets blancs, +Ces mains, faibles outils pour un si grand ouvrage. + +Il les serra, suprême espoir, derniers élans! +Entre ses doigts durcis par la guerre et le hâle. +L'enfant ne baissa pas ses yeux étincelants. + +Les yeux froids du vieillard flamboyaient. Ruy tout pâle, +Sentant l'horrible étau broyer sa jeune chair, +Voulut crier; sa voix s'étrangla dans un râle. + +Il rugit:--Lâche-moi, lâche-moi, par l'enfer! +Sinon, pour t'arracher le coeur avec le foie, +Mes mains se feront marbre et mes dix ongles fer!-- + +Le Vieux tout transporté dit en pleurant de joie: +--Fils de l'âme, ô mon sang, mon Rodrigue, que Dieu +Te garde pour l'espoir que ta fureur m'octroie!-- + +Avec des cris de haine et des larmes de feu, +Il dit alors sa joue insolemment frappée, +Le nom de l'insulteur et l'instant et le lieu; + +Et tirant du fourreau Tizona bien trempée, +Ayant baisé la garde ainsi qu'un crucifix, +Il tendit à l'enfant la haute et lourde épée. + +--Prends-là. Sache en user aussi bien que je fis. +Que ton pied soit solide et que ta main soit prompte. +Mon honneur est perdu. Rends-le moi. Va, mon fils.-- + +Une heure après, Ruy Diaz avait tué le Comte. + + + + +LA REVANCHE DE DIEGÔ LAYNEZ + +Ce soir, seul au haut bout, car il n'a pas d'égaux, +Diego Laynez, plus pâle aux lueurs de la cire, +S'est assis pour souper avec ses hidalgos. + +Ses fils, ses trois aînés, sont là; mais le vieux sire +En son coeur angoissé songe au plus jeune. Hélas! +Il n'est point revenu. Le Comte a dû l'occire. + +Le vin rit dans l'argent des brocs; le coutelas +Dégainé, l'écuyer, ayant troussé sa manche, +Laisse échauffer le vin et refroidir les plats. + +Car le maître et seigneur n'a pas dit: Que l'on tranche! +Depuis que dans sa chaise il est venu s'asseoir, +Deux longs ruisseaux de pleurs mouillent sa barbe blanche. + +Et le grave écuyer se tient près du dressoir, +Devant la table vide et la foule béante, +Et nul, fils ou vassal, ne soupera ce soir. + +Comme pour ne pas voir le spectre qui le hante, +Laynez ferme les yeux et baisse encore le front; +Mais il voit son fils mort et sa honte vivante. + +Il a perdu l'honneur, il a gardé l'affront; +Et ses aïeux, de race irréprochable et forte, +Au jour du Jugement le lui reprocheront. + +L'outrage l'accompagne et le mépris l'escorte. +De tout l'orgueil antique il ne reste plus rien. +Hélas! hélas! Son fils est mort, sa gloire est morte! + +--Seigneur, ouvre les yeux. C'est moi. Regarde bien. +Cette table sans viande a trop piètre figure; +Aujourd'hui j'ai chassé sans valet et sans chien; + +J'ai forcé ce ragot; je t'en offre la hure!-- +Ruy dit, et tend le chef livide et hérissé +Qu'il tient empoigné par l'horrible chevelure. + +Diego Laynez d'un bond sur ses pieds s'est dressé: +--Est-ce toi, Comte infâme? Est-ce toi, tête exsangue, +Avec ce rire fixe et cet oeil convulsé? + +Oui, c'est bien toi! Tes dents mordent encore ta langue; +Pour la dernière fois l'insolent a raillé, +Et le glaive a tranché le fil de ta harangue! + +Sous le col d'un seul coup par Tizona taillé, +D'épais et noirs caillots pendent à chaque fibre; +Le Vieux frotte sa joue avec le sang caillé. + +D'une voix éclatante et dont la salle vibre, +Il s'écrie:--Ô Rodrigue, ô mon fils, cher vainqueur, +L'affront me fit esclave et ton bras me fait libre! + +Et toi, visage affreux qui réjouis mon coeur, +Ma main va donc, au gré de ma haine indomptable, +Satisfaire sur toi ma gloire et ma rancoeur!-- + +Et souffletant alors la tête épouvantable: +--Vous avez vu, vous tous, il m'a rendu raison! +Ruy, sieds-toi sur mon siège au haut bout de la table. + +Car qui porte un tel chef est Chef de ma maison.-- + + + + +LE TRIOMPHE DU CID + +Les portes du palais s'ouvrirent toutes grandes, +Et le roi Don Fernan sortit pour recevoir +Le jeune chef rentrant avec ses vieilles bandes. + +Quittant cloître, métier, champ, taverne et lavoir, +Clercs, bourgeois ou vilains, tout le bon peuple exulte; +Les femmes aux balcons se penchent pour mieux voir. + +C'est que, vengeur du Christ que le Croissant insulte, +Rodrigue de Bivar, vainqueur, rentre aujourd'hui +Dans Zamora qu'emplit un merveilleux tumulte. + +Il revient de la guerre, et partout devant lui, +Sur son genet rapide et rayé comme un zèbre +Le cavalier berbère en blasphémant a fui. + +Il a tout pris, pillé, rasé, brûlé, de l'Èbre +Jusques au Guadiana qui roule un sable d'or, +Et de l'Algarbe en feu monte un long cri funèbre. + +Il revient tout chargé de butin, plus encor +De gloire, ramenant cinq rois de Morérie. +Ses captifs l'ont nommé le Cid Campeador. + +Tel Ruy Diaz, à travers le peuple qui s'écrie, +La lance sur la cuisse, en triomphal arroi, +Rentre dans Zamora pavoisée et fleurie. + +Donc, lorsque les huissiers annoncèrent: Le Roi! +Telle fut la clameur, que corbeaux et corneilles +Des tours et des clochers s'envolèrent d'effroi. + +Et Don Fernan debout sous les portes vermeilles, +Un instant, ébloui, s'arrêta sur le seuil +Aux acclamations qui flattaient ses oreilles. + +Il s'avançait, chargé du glorieux accueil... +Tout à coup, repoussant peuple, massiers et garde, +Une femme apparut, pâle, en habits de deuil. + +Ses yeux resplendissaient dans sa face hagarde, +Et, sous le voile épars de ses longs cheveux roux, +Sanglotante et pâmée, elle cria:--Regarde! + +Reconnais-moi! Seigneur, j'embrasse tes genoux. +Mon père est mort qui fut ton fidèle homme lige; +Fais justice, Fernan, venge-le, venge-nous! + +Je me plains hautement que le Roi me néglige +Et ne veux plus attendre, au gré du meurtrier, +La vengeance à laquelle un grand serment t'oblige. + +Oui, certe, ô Roi, je suis lasse de larmoyer; +La haine dans mon coeur bout et s'irrite et monte +Et me prend à la gorge et me force à crier: + +Vengeance, ô Roi, vengeance et justice plus prompte! +Tire de l'assassin tout le sang qu'il me doit!-- +Et le peuple disait:--C'est la fille du Comte. + +Car d'un geste rigide elle montrait du doigt +Cid Ruy Diaz de Bivar qui, du haut de sa selle, +Lui dardait un regard étincelant et droit. + +Et l'oeil sombre de l'homme et les yeux clairs de celle +Qui l'accusait, alors se croisèrent ainsi +Que deux fers d'où jaillit une double étincelle. + +Don Fernan se taisait, fort perplexe et transi, +Car l'un et l'autre droit que son esprit balance +Pèse d'un poids égal qui le tient en souci. + +Il hésite. Le peuple attendait en silence. +Et le vieux Roi promène un regard incertain +Sur cette foule où luit l'éclair des fers de lance. + +Il voit les cavaliers qui gardent le butin, +Glaive au poing, casque en tête, au dos la brigandine, +Rangés autour du Cid impassible et hautain. + +Portant l'étendard vert consacré dans Médine, +Il voit les captifs pris au Miramamolin, +Les cinq Émirs vêtus de soie incarnadine; + +Et derrière eux, plus noirs sous leurs turbans de lin, +Douze nègres, chacun menant un cheval barbe. +Or, le bon prince était à la justice enclin: + +--Il a vengé son père, il a conquis l'Algarbe; +Elle, au nom de son père, inculpe son amant.-- +Et Don Fernan pensif se caresse la barbe. + +--Que faire, songe-t-il, en un tel jugement?-- +Chimène à ses genoux pleurait toutes ses larmes. +Il la prit par la main et très courtoisement: + +--Relève-toi, ma fille, et calme tes alarmes, +Car sur le coeur d'un prince espagnol et chrétien +Les larmes de tes yeux sont de trop fortes armes. + +Certes, Bivar m'est cher; c'est l'espoir, le soutien +De Castille; et pourtant j'accorde ta requête, +Il mourra si tu veux, ô Chimène, il est tien. + +Dispose, il est à toi. Parle, la hache est prête!-- +Ruy Diaz la regardait, grave et silencieux. +Elle ferma les yeux, elle baissa la tête. + +Elle n'a pu braver ce front victorieux +Qu'illumine l'ardeur du regard qui la dompte; +Elle a baissé la tête, elle a fermé les yeux. + +Elle n'est plus la fille orgueilleuse du Comte, +Car elle sent rougir son visage enflammé +Moins encor de courroux que d'amour et de honte. + +--C'est sous un bras loyal par l'honneur même armé +Que ton père a rendu son âme--que Dieu sauve! +L'homme applaudit au coup que le prince a blâmé. + +Car l'honneur de Laynez et de Laÿn le Chauve, +Non moins pur que celui des rois dont je descends, +Vaut l'orgueil du sang goth qui dore ton poil fauve. + +Condamne, si tu peux... Pardonne, j'y consens. +Que Gormaz et Laynez à leur antique souche, +Voient par vous reverdir des rameaux florissants. + +Parle, et je donne à Ruy, sur un mot de ta bouche, +Belforado, Saldagne et Carrias del Castil.-- +Mais Chimène gardait un silence farouche. + +Fernan lui murmura:--Dis, ne te souvient-il, +Ne te souvient-il plus de l'amour ancienne?-- +Ainsi parle le Roi gracieux et subtil. + +Et la main de Chimène a frémi dans la sienne. + + + + +LES CONQUÉRANTS DE L'OR + + + + + +I + +Après que Balboa menant son bon cheval +Par les bois non frayés, droit, d'amont en aval, +Eut, sur l'autre versant des Cordillères hautes, +Foulé le chaud limon des insalubres côtes +De l'Isthme qui partage avec ses monts géants +La glauque immensité des deux grands Océans, +Et qu'il eut, s'y jetant tout armé de la berge, +Planté son étendard dans l'écume encor vierge, +Tous les aventuriers, dont l'esprit s'enflamma, +Rêvaient, en arrivant au port de Panama, +De retrouver, espoir cupide et magnifique, +Aux rivages dorés de la mer Pacifique, +El Dorado promis qui fuyait devant eux, +Et, mêlant avec l'or des songes monstrueux, +De forcer jusqu'au fond de ces torrides zones +L'âpre virginité des rudes Amazones +Que n'avait pu dompter la race des héros, +De renverser des dieux à têtes de taureaux +Et de vaincre, vrais fils de leur ancêtre Hercule, +Les peuples de l'Aurore et ceux du Crépuscule. + +Ils savaient que, bravant ces illustres périls, +Ils atteindraient les bords où germent les béryls +Et Doboyba qui comble, en ses riches ravines, +Du vaste écroulement des temples en ruines, +La nécropole d'or des princes de Zenu; +Et que, suivant toujours le chemin inconnu +Des Indes, par-delà les îles des Épices +Et la terre où bouillonne au fond des précipices +Sur un lit d'argent fin la Source de Santé, +Ils verraient, se dressant en un ciel enchanté +Jusqu'au zénith brûlé du feu des pierreries, +Resplendir au soleil les vivantes féeries +Des sierras d'émeraude et des pics de saphir +Qui recèlent l'antique et fabuleux Ophir. + +Et quand Vasco Nuñez eut payé de sa tête +L'orgueil d'avoir tenté cette grande conquête, +Poursuivant après lui ce mirage éclatant, +Malgré sa mort, la fleur des Cavaliers, portant +Le pennon de Castille écartelé d'Autriche, +Pénétra jusqu'au fond des bois de Côte-Riche +À travers la montagne horrible, ou navigua +Le long des noirs récifs qui cernent Veragua, +Et vers l'Est atteignit, malgré de grands naufrages, +Les bords où l'Orénoque, enflé par les orages, +Inondant de sa vase un immense horizon, +Sous le fiévreux éclat d'un ciel lourd de poison, +Se jette dans la mer par ses cinquante bouches. + +Enfin cent compagnons, tous gens de bonnes souches, +S'embarquèrent avec Pascual d'Andagoya +Qui, poussant encor plus sa course, côtoya +Le golfe où l'Océan Pacifique déferle, +Mit le cap vers le Sud, doubla l'île de Perle, +Et cingla devant lui toutes voiles dehors, +Ayant ainsi, parmi les Conquérants d'alors, +L'heur d'avoir le premier fendu les mers nouvelles +Avec les éperons des lourdes caravelles. + +Mais quand, dix mois plus tard, malade et déconfit, +Après avoir très loin navigué sans profit +Vers cet El Dorado qui n'était qu'un vain mythe, +Bravé cent fois la mort, dépassé la limite +Du monde, ayant perdu quinze soldats sur vingt, +Dans ses vaisseaux brisés Andagoya revint, +Pedrarias d'Avila se mit fort en colère; +Et ceux qui, sur la foi du récit populaire, +Hidalgos et routiers, s'étaient tous rassemblés +Dans Panama, du coup demeurèrent troublés. + +Or les seigneurs, voyant qu'ils ne pouvaient plus guère +Employer leur personne en actions de guerre, +Partaient pour Mexico; mais ceux qui, n'ayant rien, +Étaient venus tenter aux plages de Darien, +Désireux de tromper la misère importune, +Ce que vaut un grand coeur à vaincre la fortune, +S'entretenant à jeun des rêves les plus beaux, +Restaient, l'épée oisive et la cape en lambeaux, +Quoique tous bon marins ou vieux batteurs d'estrade, +À regarder le flot moutonner dans la rade, +En attendant qu'un chef hardi les commandât. + + + + +II + +Deux ans étaient passés, lorsqu'un obscur soldat +Qui fut depuis titré Marquis pour sa conquête, +François Pizarre, osa présenter la requête +D'armer un galion pour courir par-delà +Puerto Pinas. Alors Pedrarias d'Avila +Lui fit représenter qu'en cette conjoncture +Il n'était pas prudent de tenter l'aventure +Et ses dangers sans nombre et sans profit; d'ailleurs, +Qu'il ne lui plaisait point de voir que les meilleurs +De tous ses gens de guerre, en entreprises folles, +Prodiguassent le sang des veines espagnoles, +Et que nul avant lui, de tant de Cavaliers, +N'avait pu triompher des bois de mangliers +Qui croisent sur ces bords leurs noeuds inextricables; +Que, la tempête ayant rompu vergues et câbles +À leurs vaisseaux en vain si loin aventurés, +Ils étaient revenus mourants, désemparés, +Et trop heureux encor d'avoir sauvé la vie. + +Mais ce conseil ne fit qu'échauffer son envie. +Si bien qu'avec Diego d'Almagro, par contrats, +Ayant mis en commun leur fortune et leurs bras, +Et don Fernan de Luque ayant fourni les sommes, +En l'an mil et cinq cent vingt-quatre, avec cent hommes, +Pizarre le premier, par un brumeux matin +De novembre, montant un mauvais brigantin, +Prit la mer, et lâchant au vent toute sa toile, +Se fia bravement en son heureuse étoile. + +Mais tout sembla d'abord démentir son espoir. +Le vent devint bourrasque, et jusqu'au ciel très noir +La mer terrible, enflant ses houles couleur d'encre, +Défonça les sabords, rompit les mâts et l'ancre, +Et fit la triste nef plus rase qu'un radeau. +Enfin après dix jours d'angoisse, manquant d'eau +Et de vivres, sa troupe étant d'ailleurs fort lasse, +Pizarre débarqua sur une côte basse. + +Au bord, les mangliers formaient un long treillis; +Plus haut, impénétrable et splendide fouillis +De lianes en fleur et de vignes grimpantes, +La berge s'élevait par d'insensibles pentes +Vers la ligne lointaine et sombre des forêts. + +Et ce pays n'était qu'un très vaste marais. + +Il pleuvait. Les soldats, devenus frénétiques +Par le harcèlement venimeux des moustiques +Qui noircissaient le ciel de bourdonnants essaims, +Foulaient avec horreur, en ces bas-fonds malsains, +Des reptiles nouveaux et d'étranges insectes +Ou voyaient émerger des lagunes infectes, +Sur leur ventre écaillé se traînant d'un pied tors, +Ces lézards monstrueux qu'on nomme alligators. +Et quand venait la nuit, sur la terre trempée, +Dans leurs manteaux, auprès de l'inutile épée, +Lorsqu'ils s'étaient couchés, n'ayant pour aliment +Que la racine amère ou le rouge piment, +Sur le groupe endormi de ces chercheurs d'empires +Flottait, crêpe vivant, le vol mou des vampires, +Et ceux-là qu'ils marquaient de leurs baisers velus +Dormaient d'un tel sommeil qu'ils ne s'éveillaient plus. + +C'est pourquoi les soldats, par force et par prière, +Contraignirent leur chef à tourner en arrière, +Et, malgré lui, disant un éternel adieu +Au triste campement du port de Saint-Mathieu, +Pizarre, par la mer nouvellement ouverte, +Avec Bartolomé suivant la découverte, +Sur un seul brigantin d'un faible tirant d'eau +Repartit, et, doublant Punta de Pasado, +Le bon pilote Ruiz eut la fortune insigne, +Le premier des marins, d'avoir franchi la Ligne +Et poussé plus au sud du monde occidental. + +La côte s'abaissait, et les bois de santal +Exhalaient sur la mer leurs brises parfumées. +De toutes parts montaient de légères fumées, +Et les marins joyeux, accoudés aux haubans, +Voyaient les fleuves luire en tortueux rubans +À travers la campagne, et tout le long des plages +Fuir des champs cultivés et passer des villages. + +Ensuite, ayant serré la côte de plus près, +À leurs yeux étonnés parurent les forêts. + +Au pied des volcans morts, sous la zone des cendres, +L'ébénier, le gayac et les durs palissandres, +Jusques aux confins bleus des derniers horizons +Roulant le flot obscur des vertes frondaisons, +Variés de feuillage et variés d'essence, +Déployaient la grandeur de leur magnificence; +Et du nord au midi, du levant au ponant, +Couvrant tout le rivage et tout le continent, +Partout où l'oeil pouvait s'étendre, la ramure +Se prolongeait avec un éternel murmure +Pareil au bruit des mers. Seul, en ce cadre noir, +Étincelait un lac, immobile miroir +Où le soleil, plongeant au milieu de cette ombre, +Faisait un grand trou d'or dans la verdure sombre. + +Sur les sables marneux, d'énormes caïmans +Guettaient le tapir noir ou les roses flamants. +Les majas argentés et les boas superbes +Sous leurs pesants anneaux broyaient les hautes herbes, +Ou, s'enroulant autour des troncs d'arbres pourris, +Attendaient l'heure où vont boire les pécaris. +Et sur les bords du lac horriblement fertile +Où tout batracien pullule et tout reptile, +Alors que le soleil décline, on pouvait voir +Les fauves par troupeaux descendre à l'abreuvoir: +Le puma, l'ocelot et les chats-tigres souples, +Et le beau carnassier qui ne va que par couples +Et qui par-dessus tous les félins est cité +Pour sa grâce terrible et sa férocité, +Le jaguar. Et partout dans l'air multicolore +Flottait la végétale et la vivante flore; +Tandis que les cactus aux hampes d'aloès, +Les perroquets divers et les kakatoès +Et les aras, parmi d'assourdissants ramages, +Lustraient au soleil clair leurs splendides plumages, +Dans un pétillement d'ailes et de rayons, +Les frêles oiseaux-mouches et les grands papillons, +D'un vol vibrant, avec des jets de pierreries, +Irradiaient autour des lianes fleuries. + +Plus loin, de toutes parts élancés, des halliers, +Des gorges, des ravins, des taillis, par milliers, +Pillant les monbins mûrs et les buissons d'icaques, +Les singes de tout poil, ouistitis et macaques, +Sakis noirs, capucins, trembleurs et carcajous +Par les figuiers géants et les hauts acajous, +Sautant de branche en branche ou pendus par leurs queues, +Innombrables, de l'aube au soir, durant des lieues, +Avec des gestes fous hurlant et gambadant, +Tout au long de la mer les suivaient. + +Cependant, +Poussé par une tiède et balsamique haleine, +Le navire, doublant le cap de Sainte-Hélène, +Glissa paisiblement dans le golfe d'azur +Où sous l'éclat d'un jour éternellement pur, +La mer de Guayaquil, sans colère et sans lutte, +Arrondissant au loin son immense volute, +Frange les sables d'or d'une écume d'argent. + +Et l'horizon s'ouvrit magnifique et changeant. + +Les montagnes, dressant les neiges de leur crête, +Coupaient le ciel foncé d'une brillante arête +D'où s'élançaient tout droits au haut de l'éther bleu +Le Prince du Tonnerre et le Seigneur du Feu: +Le mont Chimborazo dont la sommité ronde, +Dôme prodigieux sous qui la foudre gronde, +Dépasse, gigantesque et formidable aussi, +Le cône incandescent du vieux Cotopaxi. + +Attentif aux gabiers en vigie à la hune, +Dans le pressentiment de sa haute fortune, +Pizarre, sur le pont avec les Conquérants, +Jetait sur ces splendeurs des yeux indifférents, +Quand, soudain, au détour du dernier promontoire, +L'équipage, poussant un long cri de victoire, +Dans le repli du golfe où tremblent les reflets +Des temples couverts d'or et des riches palais, +Avec ses quais noircis d'une innombrable foule, +Entre l'azur du ciel et celui de la houle, +Au bord de l'Océan vit émerger Tumbez. + +Alors, se recordant ses compagnons tombés +À ses côtés, ou morts de soif et de famine, +Et voyant que le peu qui restait avait mine +De gens plus disposés à se ravitailler +Qu'à reprendre leur course, errer et batailler, +Pizarre comprit bien que ce serait démence +Que de s'aventurer dans cet empire immense; +Et jugeant sagement qu'en ce dernier effort +Il fallait à tout prix qu'il restât le plus fort, +Il prit langue parmi ces nations étranges, +Rassembla beaucoup d'or par dons et par échanges, +Et, gagnant Panama sur son vieux brigantin +Plein des fruits de la terre et lourd de son butin, +Il mouilla dans le port après trois ans de courses. +Là, se trouvant à bout d'hommes et de ressources, +Bien que fort malhabile aux manières des cours, +Il résolut d'user d'un suprême recours +Avant que de tenter sa dernière campagne, +Et de Nombre de Dios s'embarqua pour l'Espagne. + + + + +III + +Or, lorsqu'il toucha terre au port de San-Lucar, +Il retrouva l'Espagne en allégresse, car +L'Impératrice-Reine, en un jour très prospère, +Comblant les voeux du prince et les désirs du père, +Avait heureusement mis au monde l'Infant +Don Philippe--que Dieu conserve triomphant! +Et l'Empereur joyeux le fêtait dans Tolède. +Là, Pizarre, accouru pour implorer son aide, +Conta ses longs travaux et, ployant le genou, +Lui fit en bon sujet hommage du Pérou. +Puis ayant présenté, non sans quelque vergogne +D'offrir si peu, de l'or, des laines de vigogne +Et deux lamas vivants avec un alpaca, +Il exposa ses droits. Don Carlos remarqua +Ces moutons singuliers et de nouvelle espèce +Dont la taille était haute et la toison épaisse; +Même, il daigna peser entre ses doigts royaux, +Fort gracieusement, la lourdeur des joyaux; +Mais quand il dut traiter l'objet de la demande, +Il répondit avec sa rudesse flamande: +Qu'il trouvait, à son gré, que le vaillant Marquis +Don Hernando Cortès avait assez conquis +En subjuguant le vaste empire des Aztèques; +Et que lui-même ainsi que les saints Archevêques +Et le Conseil étaient fermement résolus +À ne rien entreprendre et ne protéger plus, +Dans ses possessions des mers occidentales, +Ceux qui s'entêteraient à ces courses fatales +Où s'abîma jadis Diego de Nicuessa. +Mais, à ce dernier mot, Pizarre se dressa +Et lui dit: Que c'était chose qui scandalise +Que d'ainsi rejeter du giron de l'Église, +Pour quelques onces d'or, autant d'infortunés, +Qui, dans l'idolâtrie et l'ignorance nés, +Ne demandaient, voués au céleste anathème, +Qu'à laver leurs péchés dans l'eau du saint baptême. +Ensuite il lui peignit en termes éloquents +La Cordillère énorme avec ses vieux volcans +D'où le feu souverain, qui fait trembler la terre +Et fondre le métal au creuset du cratère, +Précipite le flux brûlant des laves d'or +Que garde l'oiseau Rock qu'ils ont nommé condor. +Il lui dit la nature enrichissant la fable; +D'innombrables torrents qui roulent dans leur sable +Des pierres d'émeraude en guise de galets; +La chicha fermentant aux celliers des palais +Dans des vases d'or pur pareils aux vastes jarres +Où l'on conserve l'huile au fond des Alpujarres; +Les temples du Soleil couvrant tout le pays, +Revêtus d'or, bordés de leurs champs de maïs +Dont les épis sont d'or aussi bien que la tige +Et que broutent, miracle à donner le vertige +Et fait pour rendre même un Empereur pensif, +Des moutons d'or avec leurs bergers d'or massif. + +Ce discours étonna Don Carlos, et l'Altesse, +Daignant enfin peser avec la petitesse +Des secours implorés l'honneur du résultat, +Voulut que sans tarder Don François répétât, +Par-devant Nosseigneurs du Grand Conseil, ses offres +De dilater l'Église et de remplir les coffres. +Après quoi, lui passant l'habit de chevalier +De Saint-Jacques, il lui mit au cou son bon collier. +Et Pizarre jura sur les saintes reliques +Qu'il resterait fidèle aux rois Très-Catholiques, +Et qu'il demeurerait le plus ferme soutien +De l'Église Romaine et du beau nom chrétien. +Puis l'Empereur dicta les augustes cédules +Qui faisaient assavoir, même aux plus incrédules, +Que, sauf les droits anciens des hoirs de l'Amiral, +Don François Pizarro, lieutenant général +De Son Altesse, était sans conteste et sans terme +Seigneur de tous pays, îles et terre ferme, +Qu'il avait découverts ou qu'il découvrirait. +La minute étant lue et quand l'acte fut prêt +À recevoir les seings au bas des protocoles, +Pizarre, ayant jadis peu hanté les écoles, +Car en Estremadure il gardait les pourceaux, +Sur le vélin royal d'où pendaient les grands sceaux +Fit sa croix, déclarant ne savoir pas écrire, +Mais d'un ton si hautain que nul ne put en rire. +Enfin, sur un carreau brodé, le bâton d'or +Qui distingue l'Alcade et l'Alguazil Mayor +Lui fut remis par Juan de Fonseca. La chose +Ainsi dûment réglée et sa patente close, +L'Adelantade, avant de reprendre la mer, +Et bien qu'il n'en gardât qu'un souvenir amer, +Visita ses parents dans Truxillo, leur ville, +Puis, joyeux, s'embarqua du havre de Séville +Avec les trois vaisseaux qu'il avait nolisés. +Il reconnut Gomère, et les vents alizés, +Gonflant d'un souffle frais leur voilure plus ronde, +Entraînèrent ses nefs sur la route du monde +Qui fit l'Espagne grande et Colomb immortel. + + + + +IV + +Or donc, un mois plus tard, au pied du maître-autel, +Dans Panama, le jour du noble Évangéliste +Saint Jean, fray Juan Vargas lut au prône la liste +De tous ceux qui montaient la nouvelle Armada +Sous Don François Pizarre, et les recommanda. +Puis, les deux chefs ayant entre eux rompu l'hostie, +Voici de quelle sorte on fit la départie. + +Lorsque l'Adelantade eut de tous pris congé, +Ce jour même, après vêpre, en tête de clergé, +L'Évêque ayant béni l'armée avec la flotte, +Don Bartolomé Ruiz, comme royal pilote, +En pompeux apparat, tout vêtu de brocart, +Le porte-voix au poing, montrant au banc de quart, +Commanda de rentrer l'ancre en la capitane +Et de mettre la barre au vent de tramontane. +Alors, parmi les pleurs, les cris et les adieux, +Les soldats inquiets et les marins joyeux, +Debout sur les haubans ou montés sur les vergues +D'où flottait un pavois de drapeaux et d'exergues, +Quand le coup de canon de partance roula, +Entonnèrent en choeur l'Ave maris stella; +Et les vaisseaux, penchant leurs mâts aux mille flammes, +Plongèrent à la fois dans l'écume des lames. + +La mer étant fort belle et le nord des plus frais, +Leur voyage fut prompt, et sans souffrir d'arrêts +Ou pour cause d'aiguade ou pour raison d'escale, +Courant allégrement par la mer tropicale, +Pizarre saluait avec un mâle orgueil, +Comme d'anciens amis, chaque anse et chaque écueil. +Bientôt il vit, vainqueur des courants et des calmes, +Monter à l'horizon les verts bouquets de palmes +Qui signalent de loin le golfe, et débarquant, +Aux portes de Tumbez il vint planter son camp. +Là, s'abouchant avec les Caciques des villes, +Il apprit que l'horreur des discordes civiles +Avait ensanglanté l'Empire du Soleil; +Que l'orgueilleux bâtard Atahuallpa, pareil +À la foudre, rasant villes et territoires, +Avait conquis, après de rapides victoires, +Cuzco, nombril du monde, où les Rois, ses aïeux, +Dieux eux-mêmes, siégeaient parmi les anciens Dieux, +Et qu'il avait courbé sous le joug de l'épée +La terre de Manco sur son frère usurpée. + +Aussitôt, s'éloignant de la côte à grands pas, +À travers le désert sablonneux des pampas, +Tout joyeux de mener au but ses vieilles bandes, +Pizarre commença d'escalader les Andes. + +De plateaux en plateaux, de talus en talus, +De l'aube au soir allant jusqu'à n'en pouvoir plus, +Ils montaient, assaillis de funèbres présages. +Rien n'animait l'ennui des mornes paysages. +Seul, parfois, ils voyaient miroiter au lointain +Dans sa vasque de pierre un lac couleur d'étain. +Sous un ciel tour à tour glacial et torride, +Harassés et tirant leurs chevaux par la bride, +Ils plongeaient aux ravins ou grimpaient aux sommets; +La montagne semblait prolonger à jamais, +Comme pour épuiser leur marche errante et lasse, +Ses gorges de granit et ses crêtes de glace. +Une étrange terreur planait sur la sierra +Et plus d'un vieux routier dont le coeur se serra +Pour la première fois y connut l'épouvante. +La terre sous leurs pas, convulsive et mouvante, +Avec un sourd fracas se fendait, et le vent, +Au milieu des éclats de foudre, soulevant +Des tourmentes de neige et des trombes de grêles, +Se lamentait avec des voix surnaturelles. +Et roidis, aveuglés, éperdus, les soldats, +Cramponnés aux rebords à pic des quebradas, +Sentaient sous leurs pieds lourds fuir le chemin qui glisse. +Sur leurs fronts la montagne était abrupte et lisse, +Et plus bas, ils voyaient dans leurs lits trop étroits, +Rebondissant le long des bruyantes parois, +Aux pointes des rochers qu'un rouge éclair allume, +Se briser les torrents en poussière d'écume. +Le vertige, plus haut, les gagna. Les poumons +Saignaient en aspirant l'air trop subtil des monts, +Et le froid de la nuit gelait la triste troupe. +Tandis que les chevaux, tournant en rond leur croupe, +L'un sur l'autre appuyés, broutaient un chaume ras, +Les soldats, violant les tombeaux Aymaras, +En arrachaient les morts cousus dans leurs suaires +Et faisaient des grands feux avec ces ossuaires. + +Pizarre seul n'était pas même fatigué. +Après avoir passé vingt rivières à gué, +Traversé des pays sans hameaux ni peuplade, +Souffert le froid, la faim, et tenté l'escalade +Des monts les plus affreux que l'homme ait mesurés, +D'un regard, d'une voix et d'un geste assurés, +Au coeur des moins hardis il soufflait son courage; +Car il voyait, terrible et somptueux mirage, +Au feu de son désir briller Caxamarca. + +Enfin, cinq mois après le jour qu'il débarqua, +Les pics de la sierra lui tenant lieu de phare, +Il entra, les clairons sonnant tous leur fanfare, +À grand bruit de tambours et la bannière au vent, +Sur les derniers plateaux, et poussant en avant, +Sans laisser aux soldats le temps de prendre haleine, +En hâte, il dévala le chemin de la plaine. + + + + +V + +Au nombre de cent six marchaient les gens de pied. +L'histoire a dédaigné ces braves, mais il sied +De nommer par leur nom, qu'il soit noble ou vulgaire, +Tous ceux qui furent chefs en cette illustre guerre +Et de dire la race et le poil des chevaux, +Ne pouvant, au récit de leurs communs travaux, +Ranger en même lieu que des bêtes de somme +Ces vaillants serviteurs de tout bon gentilhomme. + +Voici. Soixante et deux cavaliers hidalgos +Chevauchent, par le sang et la bravoure égaux, +Autour des plis d'azur de la royale enseigne +Où près du château d'or le pal de gueules saigne +Et que brandit, suivant le chroniqueur Xerez, +Le fougueux Gabriel de Rojas, l'alferez, +Dont le pourpoint de cuir brodé de cannetilles +Est gaufré du royal écu des deux Castilles, +Et qui porte à sa toque en velours d'Aragon +Un saint Michel d'argent terrassant le dragon. +Sa main ferme retient ce fameux cheval pie +Qui s'illustra depuis sous Carbajal l'Impie; +Cet andalou de race arabe, et mal dompté, +Qui mâche en se cabrant son mors ensanglanté +Et de son dur sabot fait jaillir l'étincelle, +Peut dépasser, ayant son cavalier en selle, +Le trait le plus vibrant que saurait décocher +Du nerf le mieux tendu le plus vaillant archer. + +À l'entour de l'enseigne en bon ordre se groupe, +Poudroyant au soleil, tout le gros de la troupe: +C'est Juan de la Torre; Christobal Peralta, +Dont la devise est fière: Ad summum per alta; +Le borgne Domingo de Serra-Luce; Alonze +De Molina, très brun sous son casque de bronze; +Et François de Cuellar, gentilhomme andalous, +Qui chassait les Indiens comme on force des loups; +Et Mena qui, parmi les seigneurs de Valence, +Était en haut renom pour manier la lance. +Ils s'alignent, réglant le pas de leurs chevaux +D'après le train suivi par leurs deux chefs rivaux, +Del Barco qui, fameux chercheur de terres neuves, +Avec Orellana descendit les grands fleuves, +Et Juan de Salcedo qui, fils d'un noble sang, +Quoique sans barbe encor, galope au premier rang. + +Derrière, tous marris de marcher sur leurs pieds, +Viennent les démontés et les estropiés. +Juan Forès pique en vain d'un carreau d'arbalète +Un vieux rouan fourbu qui bronche et qui halète; +Ribera l'accompagne, et laisse à l'abandon +Errer distraitement la bride et le bridon +Au col de son bai brun qui boite d'un air morne, +S'étant, faute de fers, usé toute la corne. +Avec ces pauvres gens marche don Pèdre Alcon, +Lequel en son écu porte d'or au faucon +De sable, grilleté, chaperonné de gueules; +Ce vieux seigneur jadis avait tourné les meules +Dans Grenade, du temps qu'il était prisonnier +Des mécréants. Ce fut un bon pertuisanier. + +Sous cette brave escorte, au trot de leurs deux mules +Fort pacifiquement s'en vont les deux émules: +Requelme, le premier, comme tout bon Contador, +Reste silencieux, car le silence est d'or; +Quant au licencié Gil Tellez, le Notaire, +Il dresse en son esprit le futur inventaire, +Tout prêt à prélever, au taux juste et légal, +La part des Cavaliers, après le Quint Royal. + +Or, quelques fourrageurs restés sur les derrières, +Pour rejoindre leurs rangs, malgré les fondrières, +À leurs chevaux lancés ayant rendu la main, +Et bravant le vertige et brûlant le chemin, +Par la montagne à pic descendaient ventre à terre. +Leur galop furieux fait un bruit de tonnerre. +Les voici: bride aux dents, le sang aux éperons, +Dans la foule effarée, au milieu des jurons, +Du tumulte, des cris, des appels à l'Alcade, +Ils débouchent. Le chef de cette cavalcade, +Qui, d'aspect arrogant et vêtu de brocart, +Tandis que son cheval fait un terrible écart, +Salue Alvar de Paz qui devant lui se range, +En balayant la terre avec sa plume orange, +N'est autre que Fernan, l'aîné, le plus hautain +Des Pizarre, suivi de Juan, et de Martin +Qu'on dit d'Alcantara, leur frère par le ventre. +Briceño qui, depuis, se fit clerc et fut chantre +À Lima, n'étant pas très habile écuyer, +Dans cette course folle a perdu l'étrier, +Et, voyant ses amis déjà loin, se dépêche +Et pique sa jument couleur de fleur de pêche. +Le brave Antonio galope à son côté; +Il porte avec orgueil sa noble pauvreté, +Car, s'il a pour tout bien l'épée et la rondache, +Son cimier héraldique est ceint de feuilles d'ache +Qui couronnent l'écu des ducs de Carrion. + +Ils passent, soulevant un poudreux tourbillon. + +À leurs cris, un seigneur, de ceux de l'avant-garde, +S'arrête, et, retournant son cheval, les regarde. +Il monte un genet blanc dont le caparaçon +Est rouge, et pour mieux voir se penche sur l'arçon. +C'est le futur vainqueur de Popayan. Sa taille +Est faite pour vêtir le harnois de bataille. +Beau comme un Galaor et fier comme un César, +Il marche en tête, ayant pour nom Benalcazar. +Près d'Oreste voici venir le bon Pylade: +Très basané, le chef coiffé de la salade, +Il rêve, enveloppé dans son large manteau; +C'est le vaillant soldat Hernando de Soto +Qui, rude explorateur de la zone torride, +Découvrira plus tard l'éclatante Floride +Et le père des eaux, le vieux Meschacébé. +Cet autre qui, casqué d'un morion bombé, +Boucle au cuir du jambard la lourde pertuisane +En flattant de la voix sa jument alezane, +C'est l'aventurier grec Pedro de Candia, +Lequel ayant brûlé dix villes, dédia, +Pour expier ces feux, dix lampes à la Vierge. +Il regarde, au sommet dangereux de la berge, +Caracoler l'ardent Gonzalo Pizarro, +Qui depuis, à Lima, par la main du bourreau, +Ainsi que Carbajal, eut la tête branchée +Sur le gibet, après qu'elle eut été tranchée +Aux yeux des Cavaliers qui, séduits par son nom, +Dans Cuzco révolté haussèrent son pennon. +Mais lui, bien qu'à son roi déloyal et rebelle, +Étant bon hidalgo, fit une mort très belle. + +À quelques pas, l'épée et le rosaire au flanc, +Portant sur les longs plis de son vêtement blanc +Un scapulaire noir par-dessus le cilice +Dont il meurtrit sa chair et dompte sa malice, +Chevauche saintement l'ennemi des faux dieux, +Le très savant et très miséricordieux +Moine dominicain fray Vincent de Valverde +Qui, tremblant qu'à jamais leur âme ne se perde +Et pour l'éternité ne brûle dans l'Enfer, +Fit périr des milliers de païens par le fer +Et les auto-da-fés et la hache et la corde, +Confiant que Jésus, en sa miséricorde, +Doux rémunérateur de son pieux dessein, +Recevrait ces martyrs ignorants dans son sein. + +Enfin, les précédant de dix longueurs de vare, +Et le premier de tous, marche François Pizarre. + +Sa cape, dont le vent a dérangé les plis, +Laisse entrevoir la cotte et les brassards polis; +Car, seul parmi ces gens, pourtant de forte race, +Qui tous avaient quitté l'acier pour la cuirasse +De coton, il gardait, sous l'ardeur du Cancer, +Sans en paraître las, son vêtement de fer. + +Son barbe cordouan, rétif, faisait des voltes +Et hennissait; et lui, châtiant ces révoltes, +Laissait parfois sonner contre ses flancs trop prompts +Les molettes d'argent de ses lourds éperons, +Mais sans plus s'émouvoir qu'un cavalier de pierre, +Immobile, et dardant de sa sombre paupière +L'insoutenable éclat de ses yeux de gerfaut. + +Son coeur aussi portait l'armure sans défaut +Qui sied aux conquérants, et, simple capitaine, +Il caressait déjà dans son âme hautaine +L'espoir vertigineux de faire, tôt ou tard, +Un manteau d'Empereur des langes du bâtard. + + + + +VI + +Ainsi précipitant leur rapide descente +Par cette route étroite, encaissée et glissante, +Depuis longtemps, suivant leur chef, et, sans broncher, +Faisant rouler sous eux le sable et le rocher, +Les hardis cavaliers couraient dans les ténèbres +Des défilés en pente et des gorges funèbres +Qu'éclairait par en haut un jour terne et douteux +Lorsque, subitement, s'effondrant devant eux, +La montagne s'ouvrit sur le ciel comme une arche +Gigantesque, et, surpris au milieu de leur marche +Et comme s'ils sortaient d'une noire prison, +Dans leurs yeux aveuglés l'espace, l'horizon, +L'immensité du vide et la grandeur du gouffre +Se mêlèrent, abîme éblouissant. Le soufre, +L'eau bouillante, la lave et les feux souterrains, +Soulevant son échine et crevassant ses reins, +Avaient ouvert, après des siècles de bataille, +Au flanc du mont obscur cette splendide entaille. +Et, la terre manquant sous eux, les Conquérants +Sur la corniche étroite ayant serré leurs rangs, +Chevaux et cavaliers brusquement firent halte. +Les Andes étageaient leurs gradins de basalte, +De porphyre, de grès, d'ardoise et de granit, +Jusqu'à l'ultime assise où le roc qui finit +Sous le linceul neigeux n'apparaît que par place. +Plus haut, l'âpre forêt des aiguilles de glace +Fait vibrer le ciel bleu par son scintillement +On dirait d'un terrible et clair fourmillement +De guerriers cuirassés d'argent, vêtus d'hermine, +Qui campent aux confins du monde, et que domine +De loin en loin, colosse incandescent et noir, +Un volcan qui, dressé dans la splendeur du soir, +Hausse, porte-étendard de l'hivernal cortège, +Sa bannière de feu sur un peuple de neige. +Mais tous fixaient leurs yeux sur les premiers gradins +Où, près des cours d'eau chaude, au milieu des jardins, +Ils avaient vu, dans l'or du couchant éclatantes, +Blanchir. à l'infini, les innombrables tentes +De l'Inca, dont le vent enflait les pavillons +Et de la solfatare en de tels tourbillons +Montaient confusément d'épaisses fumerolles, +Que dans cette vapeur, couverts de banderoles, +La plaine, les coteaux et le premier versant +De la montagne avaient un aspect très puissant. +Et tous les Conquérants, dans un morne silence, +Sur le col des chevaux laissant pendre la lance, +Ayant considéré mélancoliquement +Et le peu qu'ils étaient et ce grand armement, +Pâlirent. Mais Pizarre, arrachant la bannière +Des mains de Gabriel Rojas, d'une voix fière: +Pour Don Carlos, mon maître, et dans son Nom Royal, +Moi, François Pizarro, son serviteur loyal, +En la forme requise et par-devant Notaire, +Je prends possession de toute cette terre; +Et je prétends de plus que si quelque rival +Osait y contredire, à pied comme à cheval, +Je maintiendrai mon droit et laverai l'injure +Et par mon saint patron, Don François, je le jure! +Et ce disant, d'un bras furieux, dans le sol +Qui frémit, il planta l'étendard espagnol +Dont le vent des hauteurs qui soufflait par rafales +Tordit superbement les franges triomphales. +Cependant les soldats restaient silencieux, +Éblouis par la pompe imposante des cieux. +Car derrière eux, vers l'ouest, où sans fin se déroule +Sur des sables lointains la Pacifique houle, +En une brume d'or et de pourpre, linceul +Rougi du sang d'un Dieu, sombrait l'antique Aïeul +De Celui qui régnait sur ces tentes sans nombre. +En face, la sierra se dressait haute et sombre. +Mais quand l'astre royal dans les flots se noya, +D'un seul coup, la montagne entière flamboya +De la base au sommet, et les ombres des Andes, +Gagnant Caxamarca, s'allongèrent plus grandes. +Et tandis que la nuit, rasant d'abord le sol, +De gradins en gradins haussait son large vol, +La mourante clarté, fuyant de cime en cime, +Fit resplendir enfin la crête plus sublime; +Mais l'ombre couvrit tout de son aile. Et voilà +Que le dernier sommet des pics étincela, +Puis s'éteignit. + +Alors, formidable, enflammée +D'un haut pressentiment, tout entière, l'armée, +Brandissant ses drapeaux sur l'occident vermeil, +Salua d'un grand cri la chute du Soleil. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les trophées, by José-Maria de Heredia + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14805 *** |
