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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:45:24 -0700 |
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This file was produced from images generously +made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) +at http://gallica.bnf.fr + + + + + + + +LA GUERRE SOCIALE + + +DISCOURS PRONONCÉ AU CONGRÈS DE LA PAIX, +A LAUSANNE (1871) + + +par + +Mme ANDRÉ LÉO + + + + +NEUCHATEL, IMPRIMERIE G. GUILLAUME FILS. +1871 + + + + +LA GUERRE SOCIALE + + + + +Mesdames, Messieurs, + + +En 1867, quand la Ligue de la paix et de la liberté s'est formée, elle +était l'expression en Europe, et surtout en France, d'une pensée très +morale, très juste, qui s'étonnait de trouver encore dans le code des +nations civilisées, ou se disant telles, des _lois de la guerre;_ qui +s'indignait que, de temps à autre, des menaces, des bruits de guerre, +prissent place dans la politique des cours et vinssent troubler les +affaires publiques. Il y eut alors, de la part des littérateurs et des +publicistes, une sorte de croisade, à laquelle votre ligue donna plus de +consistance, et dont elle prolongea le retentissement. Elle se trouva être, + en même temps, une protestation contre ces pouvoirs impériaux et royaux +qui disposent de la vie des hommes, et qui n'écoutent qu'eux-mêmes et +leurs monstrueux calculs. Ils ont en effet, malgré vous, malgré l'opinion, +fait la guerre de 1870. Les monarques sont inconvertissables. Heureusement, +il n'en n'est pas de même du sens public. Celui-ci avait compris. Le +sentiment des maux de la guerre et de leur folie s'était propagé +rapidement jusque dans le peuple, et ce sentiment fut pour beaucoup dans +la stupéfaction, dans l'indignation, que causa en France la déclaration de +guerre du 15 juillet. On peut le dire avec certitude, et vous le +reconnaissez: les guerres, faussement appelées nationales, ne sont que des +guerres monarchiques. La guerre et la monarchie se tiennent; elles vivent +et mourront ensemble. Votre ligue est républicaine. Sur ce point vous +n'hésitez pas, et votre Å“uvre est définie, aussi bien que votre +action. + +Mais il est une autre guerre, à laquelle vous n'aviez pas songé, et qui +dépasse l'autre de beaucoup en ravages et en frénésie. Je parle de la +guerre civile. + +Elle existe en France depuis 1848; mais beaucoup s'obstinaient à ne pas la +voir. Aujourd'hui, quel sourd n'a entendu les canons de Paris et de +Versailles? Et ces fusillades dans les parcs, dans les cimetières, dans +les terrains vagues, et dans les villages autour de Paris?--Quel aveugle +n'a vu ces charretées de cadavres qu'on transportait, le jour d'abord, +puis la nuit; ces prisonniers, hommes, femmes, enfants, que l'on +conduisait à la mort par centaines, sous les feux de peloton ou les +mitrailleuses? Et ces longues files de malheureux, défaits, déchirés, que +l'on insultait, que l'on crossait, que l'on courbait à genoux, à la honte +de l'humanité, sur le chemin de Versailles? Qui n'entend dans son cÅ“ur (à +moins de n'en pas avoir) le cri de ces 40,000, transportés sans jugement, +entassés depuis quatre mois, six mois, dans les pontons de nos ports. + +On a répandu sur ces horreurs, comme des voiles, tous les mots que la +langue prête aux rhéteurs pour combattre la vérité. Etant si coupable, on +a beaucoup accusé. On a beaucoup crié, pour empêcher d'entendre. Depuis +quatre mois, pendant les deux premiers mois surtout, la calomnie a coulé à +pleins bords, de toutes ces feuilles venimeuses, qui marquent d'infamie +les causes qu'elles embrassent. Et les autres, prises de peur, sous la +terreur qui régnait, ont lâchement, sans examen, répété ces accusations, +ces calomnies. On a flétri du nom d'assassins les assassinés, de voleurs +les volés, de bourreaux les victimes. + +Je sais ce qu'on peut dire contre la Commune. Plus que personne, j'ai +déploré, j'ai maudit l'aveuglement de ces hommes--je parle de la +majorité--dont la stupide incapacité a perdu la plus belle cause. Quelle +souffrance, jour à jour, à la voir périr! Mais aujourd'hui, ce +ressentiment expire dans la pitié. Ces torts de la Commune, depuis Mai, +j'ai besoin de les rappeler à ma mémoire. Un tel débordement de crimes a +passé sur eux qu'on ne les voit plus. Une telle débauche d'infamies a +succédé à ces fautes, qu'elles sont devenues honorables en comparaison. + +Permettez-moi, pour répondre aux doutes qui existent probablement à ce +sujet dans beaucoup d'esprits, de mettre en regard, le plus succinctement +possible, les actes des deux partis. Car il s'agit pour vous à mon sens, +de prendre parti dans ce drame terrible, qui n'est pas fini, qui ne finira +pas de longtemps, et qui n'admet pas de neutres. Vous ne pouvez pas vous +appeler la Ligue de la paix et de la liberté, et demeurer indifférents à +ces massacres, à ces violences. + +De quoi sont accusés les révolutionnaires de Paris? De pillage, de meurtre, +d'incendie. + +Le pillage, ce pillage des maisons de Paris sous la Commune, c'est une +calomnie signée Thiers, et répandue à des milliers d'exemplaires, avec +l'argent de la France, pour tromper la France. Il n'y a pas eu de pillage. +Il y a eu des mesures financières contestables, soit; moins contestables +peut-être que celles de M. Pouyer-Quertier; mais quelques confiscations +arbitraires qui ont eu lieu, ont été de suite blâmées et réparées, et +l'ordre--je parle du véritable, de celui qui est à la fois la sécurité et +la décence, un ordre tout différent de l'ordre du luxe, du despotisme et +de la débauche, et de cet ordre de Varsovie qui règne actuellement à +Paris--l'ordre véritable a existé pendant ces deux mois, où Paris fut tout +entier dans la main du pauvre. Ceux qui l'ont habité le savent. S'il y a +eu çà et là des exceptions, elles ont été rares. Les prêtres seuls ont été +l'objet de persécutions personnelles regrettables--je ne prétends pas tout +excuser, je dis la vérité et je compare.--Certaines gens vous parleront +des dangers qu'ils ont courus. Interrogez-les bien: ils n'ont subi que +leurs propres frayeurs. Qu'ils vous montrent leurs blessures. + +Dans quelques services, par le fait de certains agents, des dilapidations +ont eu lieu.--Les administrations monarchiques sont-elles exemptes de ces +accidents? Tous les services étaient désorganisés et l'on a eu moins de +deux mois, de combats journaliers, pour tout recréer et mettre en ordre. +Certes, il restait beaucoup à faire; mais le temps a manqué. Au moins +régnait-il une grande économie relative, une grande simplicité générale. +Au ministère de l'instruction publique, au lieu de cette troupe de gens en +livrée qu'avait conservés le 4 septembre, on trouvait une bonne à tout +faire, un employé d'antichambre et un portier. + +Depuis, que s'est-il passé dans ce Paris, rendu au pouvoir _des gens de +l'ordre?_ Toutes les maisons ont été fouillées, perquisitionnées de fond +en comble, non pas seulement une fois, mais deux, trois et quatre. Et dans +ces perquisitions, des vols, des saccages, ont été fréquemment commis. +J'ai beaucoup de faits particuliers; je n'en citerai qu'un général. Tous +ceux qu'on fusillait étaient dépouillés de ce qu'ils portaient sur eux, +argent et bijoux. Et l'argent, et souvent les bijoux, étaient distribués +aux soldats, prime de meurtre. + +Les meurtres, _il n'y en a pas eu sous la Commune_, sauf l'exécution aux +avant-postes de quelques espions (sept en tout), fait habituel de la +guerre. Tout ce grand fracas, toutes ces menaces, tout ce pastiche de 93, +que fit la majorité de la Commune, consista seulement en mots, en phrases, +en décrets. Ce fut de la pose. La loi des ôtages ne fut pas appliquée, +grâce à la minorité; grâce aussi, je le crois, à la secrète répugnance de +ces copistes de la terreur, qui en dépit d'eux-mêmes étaient de leur temps +et de leur parti--car la démocratie actuelle est humaine. La loi des +ôtages ne fut appliquée que le 23 au soir, quand le pouvoir communal +n'existait plus de fait (sa dernière séance est du 22.) Ces exécutions +eurent lieu par les ordres seuls de Raoul Bigault et de Ferré, deux des +plus malheureuses personnalités de la Commune, qui jusque là n'avaient +cessé, toujours en vain, de réclamer des mesures sanglantes. + +Mais il faut bien ajouter qu'elles n'eurent lieu qu'après deux jours et +deux nuits de fusillades versaillaises; qu'après deux jours et deux nuits, +pendant lesquels les _gens de l'ordre_ avaient fusillé, par centaines, les +prisonniers faits sur les barricades: des hommes qui avaient déposé les +armes, des femmes, des adolescents de 15 et 16 ans; des gens arrachés à +leurs maisons, des dénoncés, des suspects, peu importe? on n'avait pas le +temps d'y regarder de près. On tuait en tas; on recourut, pour aller plus +vite, aux mitrailleuses. Assez de témoins ont entendu leur craquement +funèbre, au Luxembourg, ou sur les trottoirs, le long des grilles, les +pieds glissaient dans le sang; à la caserne Lobau, dans le quartier +St-Victor, du côté de la Villette.... + +Sur les incendies, il y a toute une enquête à faire. Mais trois points +certains doivent être établis: + +1° Ces incendies ont été surfaits, exagérés outre mesure, et l'on s'en est +servi d'une façon odieuse pour les besoins de la vengeance. + +2° Plusieurs ont été allumés par les obus des assaillants. + +3° Les maisons incendiées par les fédérés ne l'ont été que pour les +nécessités de la défense, et non pas avec ce projet fantastique qu'on leur +impute de brûler Paris. Les soldats s'introduisaient par derrière dans les +maisons attenantes aux barricades et de là tiraient à feu plongeant sur +les défenseurs. Il fallait donc: ou brûler ces maisons à l'intérieur, ou +abandonner le combat. + +Quant à l'incendie des Tuileries, de la Préfecture de police, du Palais de +justice, de la Légion-d'honneur, etc., le nom des coupables n'est pas +connu, et quand on se rappelle le premier incendie manqué de la Préfecture +de police, au mois de novembre précédent; quand on songe à l'intérêt +qu'avaient telles gens à la destruction de certains papiers; aux agents de +Versailles qui remplissaient Paris; à l'intelligence des flammes, qui ont +respecté tout ce dont la perte, en monuments ou en collections, eût été +irréparable; quand on pense à la situation douteuse du pouvoir légal +vis-à -vis de la France, qui lui était hostile, et qui, si elle +n'approuvait pas la Commune, reconnaissait du moins la légitimité des +réclamations de Paris; au danger dès lors qu'offrait l'exécution du plan +d'extermination, dicté par une politique à la Médicis, en même temps que +caressé par une haine implacable,--danger tel que le vainqueur pouvait +succomber par sa victoire--on comprend qu'un grand crime, attribué aux +fédérés, pouvait seul, en excitant la colère publique, permettre cette +extermination, ces vengeances; et l'on peut soupçonner, sous cet incendie +de Paris, un des plus épouvantables mystères que l'histoire ait à pénétrer. + +L'histoire des républiques, telles que la république française actuelle, +ressemble beaucoup, malheureusement, à celle des empires. Ce n'est pas à +la surface qu'il faut la voir, et ce n'est pas au grand jour qu'elle +s'élabore. Pour qui l'a bien observée, cette histoire, elle n'est autre, +depuis le 4 Septembre, que le développement d'un complot monarchique, +immédiatement formé, et qui entre en guerre, en même temps que les +Prussiens, contre la République. Et cette guerre latente est la principale; +car l'autre en devient le terrain, le tapis franc, et en reçoit son issue. + +Les monarchistes, on le sait bien, n'eurent jamais de patrie, pas plus que +leurs princes; ainsi voit-on ceux-ci, dès que la France est abattue, +accourir sans pudeur, chacals affamés, sur cette proie. Le premier souci +des faux républicains du 4 Septembre n'est pas l'ennemi national, c'est la +démocratie populaire. Après tout, Guillaume est un roi; entre rois et +conservateurs on s'arrange toujours; le pis est de payer, et c'est le +peuple que cela regarde! Mais la démagogie! mais le socialisme! grands +dieux! Avoir le peuple pour maître au lieu de le gouverner! Se voir +disputer cette oisiveté dorée, qu'on a conquise, au prix, déjà , de tant +d'autres capitulations!--Ils n'eurent plus que cet objet, que cette peur, +et lui sacrifièrent la France. La République victorieuse, arrachant le +pays à l'abîme où l'avait jeté la monarchie, cela pouvait être la fin du +vieux monde. + +Paris surtout, Paris! c'est lui qui excitait leur terreur. Paris +socialiste, Paris armé, délibérant dans ses clubs, dans son conseil et +s'administrant lui-même! Ce génie si longtemps captif, et même alors +dangereux! enfin délivré! Quel exemple! Quelle propagande! Quel péril! + +Et puis, Paris est la seule place où l'on puisse asseoir le trône. Mais le +peuple l'occupait, cette place, le peuple armé! Il fallait donc la +déblayer à tout prix. Mais le prétexte d'une telle mesure ne pouvait être +qu'un méfait du peuple, un abus de ses armes, une insurrection enfin? qui +du même coup permettrait de fusiller et d'emprisonner les démocrates.--Ce +plan n'est pas nouveau, il est presque aussi vieux que les aristocraties. +Les conservateurs n'inventent plus... mais ils perfectionnent. Jamais en +effet jusqu'ici, rien de ce genre n'avait été fait d'aussi grand. + +Qui donc, depuis la fin de février jusqu'au 18 mars, presque chaque jour, +au passage des trains dans les gares des campagnes, jetait ces bruits: _On +se bat dans Paris! Paris est en feu!_ Ce qui faisait dire aux paysans avec +rage:--Après tant de malheurs, ces brigands de Parisiens ne nous +laisseront donc point vivre en paix! + +Qui donc avait employé les cinq mois du siège, les cinq mois du silence +forcé de Paris, à persuader aux campagnards que c'étaient les républicains +qui avaient forcé l'empire à la guerre? et que les Parisiens, non +seulement refusaient de se battre contre les Prussiens; mais encore +empêchaient Trochu de faire des sorties, par la nécessité de contenir +leurs émeutes? + +Qui donc osa la répéter à la tribune, cette même calomnie effrontée, à la +face de Paris indigné, devant la conscience révoltée de tous ceux qui +avaient partagé les douleurs de ce siège, pires que les privations, et +l'ardent patriotisme du peuple parisien, coupable seulement d'une patience +et d'une crédulité trop grande, vis-à -vis de ses gouvernants? + +C'est ainsi qu'on excitait la France contre Paris, qui avait fait la +République et la voulait maintenir. C'est ainsi qu'on flétrissait la +victime avant de l'exécuter, et qu'on ruinait autour d'elle toutes les +sympathies, avant de tendre le piège où elle devait périr. De l'aveu de +tous les journaux modérés, l'attaque du 18 mars fut une provocation. Le +départ immédiat du gouvernement de tous les services publics, l'enlèvement +des caisses et de tout le matériel de l'administration, montre un plan +arrêté d'avance. L'émeute devint une révolution. Le grand courage du petit +machiniste de ce drame ne faiblit pas. On isola de nouveau Paris, et la +calomnie officielle dont l'empire avait fait une institution, devint un +service public, appuyé avec ensemble par tout le chÅ“ur des calomnies +officieuses. Paris était à feu et à sang... en province. On y jetait les +enfants dans la Seine; on y clouait les vieillards contre les +murs.--L'humanité semble divisée en roués et en naïfs, en gouvernants et +en gouvernés. Les bonnes gens crurent tout cela... parce qu'on le disait. +J'ai vu des lettrés, des intelligents, des démocrates, n'entrer à Paris +qu'en tremblant. + +Combien y a-t-il d'esprits indépendants qui se soient dit: Quand les +vainqueurs ont seuls la parole, quand les vaincus ne peuvent rien alléguer, +ni rien démentir, il est de justice et de sens commun de suspendre son +jugement? + +Combien y a-t-il de gens qui aient voulu douter des accusations +calomnieuses, répandues à pleines colonnes par les journaux, officieux, et +odieusement répétées par les autres, sur les hommes et les faits de la +Commune, et sur tous ceux en général qui avaient pris parti pour la +révolution communale? Eh bien, je demande à citer deux faits comme exemple; +et s'ils ont un trop grand caractère de personnalité, que j'aurais évité +en toute autre occasion, c'est que plus le témoignage est direct, plus il +est concluant: + +Non contents de m'avoir fait arrêter, interroger, puis relâcher, sans que +j'aie jamais cessé d'être libre... dans une cachette prudente, un journal, +dont on s'abstient de prononcer le nom par pudeur, a osé mêler à des +extraits d'articles écrits par moi, des lignes qu'il signe également de +mon nom, et où il me fait demander à la Commune... des fusillades.--On m'a +fait encore prononcer un discours à la chute de la colonne et porter en +triomphe, après ce discours, quand je n'ai pas mis les pieds place Vendôme, +et n'ai fait que déplorer ces enfantillages démolisseurs. + +Voici l'autre fait: Nous apprenons par lettre l'arrivée en Suisse d'un de +nos amis. Trois jours après, _Paris-Journal_ publie que ce même personnage +vient d'être arrêté dans une maison de débauche, et ajoute à ce récit des +mots effrontés, prononcés, dit-il, par _ce communeux_. + +Ces deux faits, dont je puis, vous le voyez, témoigner en toute assurance, +ne vous disent-ils pas ce qu'il faut penser du reste? Et un tel système, +appliqué sous la garantie du gouvernement, et par ce gouvernement lui-même, +ne démontre-t-il pas l'existence d'une faction capable de toutes les +infamies et de tous les crimes, pour arriver à son but? l'existence d'un +plan poursuivi avec ensemble, et qui a son mot d'ordre et ses rôles +préparés?... + +De tous les points de la France, que de démarches n'ont pas été faites +pour conjurer cette guerre fatale, pour sauver Paris! Combien de +députations! que de tentatives! que de projets de conciliation! que +d'instances! La Commune se garda bien de se donner le beau rôle en y +acquiesçant ouvertement; mais elle ne refusa rien, puisque jamais aucune +concession ne fut faite du côté de Versailles. Le _non possumus_ de M. +Thiers fut à la hauteur de celui du pape. On avait beau lui demander: +Voulez-vous accepter ceci? cela? Il ne voulait qu'une chose, celle +précisément qu'on s'efforçait d'empêcher: l'extermination des démocrates +et l'écrasement de Paris. + +Et il a réussi! Ce complot de mensonge, de meurtre et de monarchie a +réussi. Les chemins du trône sont maintenant déblayés. La liberté a repris +ses chaînes; la pensée a ses menottes; encore une fois, grâce à la peur, +tout est permis à ceux qui règnent. La ville qui était la capitale du +monde, et qui n'est plus même la capitale de la France, a perdu ses +citoyens; mais elle a retrouvé ses petits-crevés et ses courtisanes. Tout +ce qu'elle avait de sang généreux a coulé dans ses ruisseaux et a +rougi--ce n'est pas une figure--les eaux de la Seine; et pendant huit +jours et huit nuits, afin que le Paris de la révolution redevînt le Paris +des empires, on en a fait un immense abattoir humain! + +J'ai vu ces jours de sang; j'ai entendu pendant ces nuits horribles, le +bruit des feux de peloton et des mitrailleuses. J'ai reçu de nombreux +témoignages; j'ai recueilli les aveux écrits des assassins eux-mêmes, au +milieu de leur joie féroce; et jamais le sentiment d'indignation qui s'est +élevé en moi ne s'apaisera! et tant que je vivrai, partout où je pourrai +être entendue, je témoignerai contre cette incarnation monstrueuse de +l'égoïsme, de l'hypocrisie et de la férocité, que l'imbécile vulgaire +accepte sous le nom de _parti de l'ordre_, et qui derrière cette raison +sociale abrite effrontément ses tripots, ses coupe-gorge et ses lupanars. + +Et l'on parle encore de 93! Et le spectre rouge, tout en loques, sert +encore d'épouvantail à la volatile! Qu'était cette terreur rouge du siècle +dernier, la seule (car la démocratie n'en fait plus), qu'était-ce que +cette crise fatale, qu'expliquent la famine et le danger, en comparaison +de ces terreurs tricolores, dont la terreur de 71 est de beaucoup la plus +épouvantable, et qui vont toujours croissant de rage et d'intensité? Quel +mois de 93 vaut cette semaine sanglante, pendant laquelle 12,000 +cadavres--ce sont leurs journaux qui le disent--jonchèrent le sol de +Paris? Les prisons suffisaient en 93; il leur faut aujourd'hui des plaines +à Versailles et des pontons dans les ports. La terreur tricolore l'emporte +de toute la supériorité de la mitrailleuse sur la guillotine; de toute la +distance qui sépare dans le mal, la préméditation de l'emportement. La +guillotine, au moins, ne tuait qu'en plein jour et ne tranchait qu'une vie +à la fois. Eux, ils ont tué huit jours et huit nuits d'abord; puis, la +nuit seulement, pendant plus d'un mois encore. Deux personnes honorables, +qui habitent deux points opposés des environs du Luxembourg, m'ont affirmé +avoir encore entendu, dans la nuit du 6 juillet, les détonations lugubres. + +J'ai beau faire. Je ne vois du côté de la Commune que 64 victimes--si l'on +persiste à lui attribuer l'exécution des ôtages, qu'elle n'a pas +ordonnée--et de l'autre, j'en vois, suivant le chiffre le plus bas, 15, +000--beaucoup disent 20,000.--Mais qui peut savoir le compte des morts +dans une tuerie sans frein, dans un massacre sans jugement, dont toute la +règle est le plus ou moins d'ivresse du soldat, le plus ou moins de fureur +politique de l'officier? Demandez aux familles qui cherchent en vain un +père, un frère, un fils disparu, dont elles n'auront jamais l'extrait +mortuaire. + +Quand on contemple de tels faits et qu'on voit la réprobation +s'attacher... à qui? aux victimes! on est étourdi, et l'on se demande +quelle est cette plaisanterie qu'on nomme l'opinion, la conscience +humaine? Oui, ce sont les égorgeurs qui accusent! Le monde n'est rempli +que de leurs cris! Et c'est aux égorgés qu'on refuse même le droit d'asile, +en alléguant la morale outragée et la sainte pudeur!--Quelle est donc +cette morale? Que signifie cette justice? Qu'est devenu le sens des mots? +Ce monde se dit sceptique; ce siècle se prétend incrédule; et il croit aux +larmes des Thiers! aux indignations des Jules Favre! à la sensibilité des +bourreaux et aux serments des faussaires! Pourquoi pas à l'honneur des +Louis Bonaparte? + +Hélas! la politique de cette malheureuse humanité ne consistera-t-elle +jamais qu'en un changement de noms? + +Vous, messieurs, qui représentez ici la pensée intelligente des classes +éclairées, qui croyez à la paix, qui croyez à la liberté, et par +conséquent à la conscience humaine, votre devoir est de protester contre +de tels crimes. Feindre de ne pas les voir, quand ils remplissent le monde, +quand ce pays où vous êtes est semé des débris de ce naufrage, serait +trop puéril et trop faux, et je le répète, votre devoir s'y oppose. Vous +êtes la Ligue de la paix, et l'on égorge! et les fusillades interrompues +recommencent... à Marseille... bientôt à Versailles. Autrefois, c'était +sans jugement; à présent, ils y joignent une parodie de justice; mais ce +sont toujours les vainqueurs exécutant les vaincus. Vous êtes la Ligue de +la liberté, et 40,000 hommes sont entassés dans des cales; et toutes les +libertés, de nouveau, sont violées; et la terreur, depuis quatre mois, +règne à Paris! C'est la vieille barbarie, victorieuse de tous les +instincts du monde nouveau. Vous devez protester contre elle, et mettre au +ban de l'humanité ces égorgeurs et ces proscripteurs. + +Car, même abstraction faite de la liberté, vous n'êtes pas de ceux qui +confondent la paix avec le silence, et vous savez ce qu'un tel régime +prépare, et que ce n'est pas la paix. Ce ne sont pas des Å“uvres de paix, +que la résistance au progrès, la compression de la liberté, la négation +des besoins nouveaux, que ressent l'humanité du XIXe siècle? Tout cela, +vous le savez bien, ne sert qu'à préparer de nouvelles guerres, +d'épouvantables guerres sociales, comme celle qui vient d'avoir lieu. Vous +croyez tous que la paix du monde actuel est attachée au développement de +l'intelligence, de la moralité et du bien-être des peuples. Or, comment le +gouvernement de Versailles, ce gouvernement qui se prétend lui aussi le +sauveur de l'ordre, de la morale et du bien public, comment remplit-il ce +triple but? + +Est-ce par ses lois financières, qui font peser sur la consommation du +pauvre les frais de la guerre? et qui ne trouvent pas mieux à imposer, +autre part, que les besoins de la pensée? + +Est-ce par la haine immense dont il a rempli les âmes? Est-ce par ses +meurtres, ses insultes, ses proscriptions? + +On sait dans quel état ces conservateurs ont mis l'industrie. Déjà +dépeuplé par le cimetière, l'atelier devient désert par l'émigration, qui +pour la première fois se produit à Paris et y prend des proportions +irlandaises. Nos meilleurs ouvriers, (parmi ceux qui restent) vont porter +à l'étranger leur habileté, leurs procédés, et la France, encore une fois, +comme au lendemain de la Réforme, comme après la révocation de l'édit de +Nantes, saignée par le fer meurtrier de ses forces les plus vitales, va +éparpiller le reste dans le monde entier. Remarquons en passant que ces +proscriptions, autrefois, avaient lieu du moins pour des croyances; +aujourd'hui pour des appétits. + +Votre conviction à tous est qu'il n'est d'autre issue à la période fatale +où nous sommes, que par l'éducation populaire, il faut--il n'y a pas de +milieu--vivre du suffrage universel, ou en mourir. S'il reste dans les +ténèbres où il est plongé, nous en mourrons--et l'on ne saurait nier que +la France déjà n'en soit bien malade et bien diminuée.--Nous en vivrons +d'une vie plus large, plus heureuse, plus forte, si la lumière y pénètre. +Eh bien, que fait pour l'instruction publique le gouvernement actuel de la +France? + +La révolution du 18 mars avait enlevé l'école à l'immonde et funeste +enseignement du prêtre. On la lui rend. Ce gouvernement, défenseur de la +morale, ignorerait-il donc cette horrible corruption des mÅ“urs de +l'enfance qui, malgré tant d'obstacles apportés à sa divulgation, éclate +en scandales si épouvantables et si fréquents? Non, sans doute, mais que +leur importe? L'histoire de Loriquet et le dogme de l'obéissance sont des +enseignements si précieux pour l'électeur! Et puis la corruption ne +favorise-t-elle pas l'abêtissement? + +A la tête de l'instruction publique, se trouve un homme, seule épave du 4 +septembre, dont le nom fut pour les naïfs un avènement. Auteur léger de +plusieurs gros livres, de la _Religion naturelle_, entr'autres, cet homme +a surtout bâti sa réputation sur ce grand sujet, sur cette nécessité +première, d'une sérieuse instruction publique. Il l'a sous sa direction +depuis un an. Pendant le siège, la plupart des municipalités de Paris, +pleines de zèle à cet égard, nommèrent des commissions, qui proposèrent +des réformes, et tout d'abord l'exclusion des prêtres de l'enseignement +public. Le ministre ne les contraria point, il les engagea même +gracieusement à former des plans; il reçut leurs pétitions; mais ne fit +droit à aucune. Les commissions apprirent bientôt que le directeur du +service, véritable chef du ministère, était encore le même clérical auquel +Sa Majesté Napoléon III avait daigné confier ces délicates fonctions. On +eut beau demander son changement; il resta; il y est encore.--Qui +n'admirera le dévouement du ministre titulaire, couvrant ainsi d'une +réputation acquise par l'idée démocratique, la continuation du système +obscurantiste? L'amour de l'ordre à tout prix peut seul dicter de tels +sacrifices; mais il est clair qu'ils sont jugés nécessaires, et que sur ce +point rien n'est à attendre, rien à espérer. + +Non; parce qu'il n'y a en réalité que deux partis en ce monde: celui de la +lumière et de la paix par la liberté et l'égalité; celui du privilège par +la guerre et par l'ignorance. Il n'y a pas, il ne peut pas y avoir de +parti intermédiaire; j'entends de parti sérieux. + +Cessons donc enfin--ce ne sera pas trop tôt--de nous laisser abuser par +cette parole officielle, dont toute l'histoire n'est qu'un long parjure, +et tâchons d'en désabuser le monde. Il est temps, il est grand temps de +rompre, non seulement avec les maux qu'elle nous fait, avec les ruines +qu'elle cause, avec les malheurs qu'elle accumule, mais encore avec son +effrayante immoralité. Ne voit-on pas que toute monarchie, ou toute +aristocratie, autrement dit tout privilège, est par nature obligé de +mentir, d'être fourbe, parce qu'il est en désaccord avec la justice? +Devant cet instinct d'équité, d'égalité, qui, malgré tout, est le fonds de +la conscience humaine, et quoiqu'on fasse, la base de tout jugement, le +mot privilège a toujours eu le son faux, le sens d'injustice. Le privilège +a toujours été l'immoralité; mais de plus en plus il se sent l'être et est +reconnu tel. Que faire dans ce danger? sinon parler morale, en parler +beaucoup, s'en faire le professeur et l'arbitre.--C'est ce qu'ils font +tous. Et de plus en plus avec un art effrayant, qu'à la fois rend plus +raffiné la peur, et plus audacieux leur nouvel appui: l'ignorance des +masses. + +Il y a toujours eu des discours bien sentis, prononcés du haut des trônes; +mais autrefois, du moins, jusqu'à un certain point, l'orateur y croyait +lui-même, ce qui n'est plus possible aujourd'hui. Or, plus manque la +sincérité, plus interviennent l'ordre, la morale, la Providence. Napoléon +III, au lendemain de son crime, arrive, en ce genre, à des chefs-d'Å“uvre. +Il avait à faire cette chose difficile de parler en même temps à deux +publics différents: les béats campagnards, qui le prenaient pour Messie, +et les lettrés, qui, soit ennemis, soit complices, le connaissaient. Et il +accomplit cette heureuse fusion de l'hypocrisie et du cynisme, qui +méritait de faire école, et sert maintenant de modèle à ses successeurs. + +En parcourant ces sortes de discours, on pourrait observer comment plus le +crime grandit; plus le ton s'élève; comment plus l'assassin égorge, plus +il s'indigne contre l'égorgé; que plus il trahit, plus il prend à témoin +la sainte vérité; que plus il se vautre, et abuse des caisses publiques, +plus son front serein dépasse les nuages. Quand la capitulation est déjà +prête, au lendemain du 22 janvier, Jules Ferry s'écrie: Un crime odieux a +été commis!... et les hommes, les pères de famille tombés sous les balles +de l'Hôtel-de-Ville, dans un effort désespéré pour arracher Paris aux +mains des misérables qui l'ont perdu, il les accuse d'avoir vendu leur +mort aux Prussiens, et parle encore effrontément des intérêts de la +défense. + +C'est après cinq jours et cinq nuits de massacre, après que des milliers +d'hommes qui avaient mis bas les armes, ont été fusillés par les soldats, +que ce bon M. Thiers trouve dans son cÅ“ur un élan d'indignation, au sujet +d'un officier fusillé, dit-il, par _ces scélérats_, SANS RESPECT POUR LES +LOIS DE LA GUERRE. + +Le mot est introuvable, et tout cela dans son genre est fort réussi.--Mais +où allons-nous? Que deviennent la langue, le sens moral, la foi humaine, +dans cet effroyable abus? Faut-il attendre que le vocabulaire souillé +n'ait plus de mots à l'usage d'une bouche honnête? Honnête! ce mot +lui-même est flétri. Tout ce qui appelait autrefois le respect, maintenant +appelle le sourire, éveille l'ironie. La langue noble et sérieuse n'existe +plus. Cela est effrayant, car ce n'est pas seulement la langue qui se perd, +mais tout ce qui unit véritablement les hommes et consolide leurs +rapports. C'est la base de tous les sentiments naturels et vrais, la +confiance, qui disparaît; c'est la probité sociale qui succombe, laissant +la vie commune aussi stérile, et moins sûre, que le désert. Et l'on se +plaint du relâchement des mÅ“urs, de l'affaissement des caractères! Quand, +à ce qu'on nomme le sommet social, en pleine lumière, sont affichés, comme +un exemple à tous les yeux; le mépris des serments, la débauche, le +meurtre, la calomnie et l'hypocrisie de métier, devenue cynique! + +Je sais bien qu'on peut dire: ce sont les rages et les convulsions de +l'agonie. Je le crois aussi. Mais songez-y, cette agonie peut être longue. +L'ignorance populaire et la monarchie sont deux lignes courbes qui en se +soudant forment un cercle, où l'on peut tourner longtemps, où l'on rentre, +hélas! vous le voyez, même après l'avoir rompu. Il y a des agonies qui +sont des putréfactions, et qui empoisonnent tout autour d'elles; des +caducités qui pervertissent les enfances. Il y va de vie ou de mort; +d'infection ou de santé, pour nous, pour nos enfants, pour beaucoup de +générations peut-être. Voyez comme de quasi quarts de siècles, se +succèdent, des empires aux royautés, et considérez que depuis 80 ans, nous +n'avons pu même revenir au point du départ. Enfin, voyez où en est la +France. Ne pensez-vous pas que c'est peut-être assez de telles expériences, +et qu'il est bien temps de les cesser? Qui peut se sentir la force d'âme, +ou d'inertie, nécessaire, pour supporter de nouveau de pareils +déchirements, de tels cataclysmes, pour assister à d'aussi épouvantables +spectacles? + +Et pourtant, de quelle sécurité pourrait-on jouir, tant que les mêmes +ambitions malsaines et criminelles feront du monde leur dupe et leur +proie? Le secret de la tragicomédie qui se joue, qui ne le sait? Après ce +nouveau _Juin_ beaucoup plus terrible, ce va être une nouvelle suppression +du mot République, une restauration nouvelle. La plus honteuse même se +flatte d'être la plus facile. Elle n'a pas perdu les campagnes; elle tient +tous les postes, que les grands républicains du 4 Septembre lui ont +laissés, et l'armée, qu'au prix de l'égorgement de Paris, on lui a +rendue..... + +Mais celle-ci ou d'autres, qu'importe? c'est le même abaissement, la même +corruption certaine. Il n'y a pas deux systèmes. Jadis, les gouvernants, +croyant à leur principe, avaient du moins, ou pouvaient avoir, cette sorte +d'honneur, qui en un certain ordre de faits, produisait de la vertu et de +la grandeur. Mais aujourd'hui, ils ne sont plus que des joueurs à la +bourse de l'imbécillité publique, qui haussent ou baissent avec elle; ils +le savent très bien, spéculent là -dessus, et tombent de Louis XIV en +Robert-Macaire. Les moyens de règne actuels, qu'il s'agisse d'empire, de +royauté, ou d'une prétendue République aux mains d'une aristocratie, sont: +le mensonge, la peur, la corruption, la calomnie, aidés des fusillades à +propos.--Mais les systèmes aussi empirent en vieillissant; car les moyens +s'usent, et il faut aller de plus en plus fort... Quel avenir!... si ce +n'est la fin? + +Cependant, beaucoup de gens, que les mots affolent, ne voient de malheur à +craindre que dans le rétablissement de la monarchie. Ceux-là sont +difficiles à convaincre. + +La France, abandonnée à l'étranger; les trahisons et les malversations de +1870; l'armistice et la paix de 1871, la guerre civile, l'égorgement de +Paris, la terreur tricolore, l'instruction publique aux prêtres, la presse +aux financiers, la justice aux entremetteurs, l'armée aux assassins, +l'administration aux corrompus, la politique aux Basiles, que peut faire +de mieux une monarchie? Cessons de nous acharner sur les effets au profit +des causes. Le trône n'est autre chose qu'une barricade à l'usage des +aristocraties. Il occupe l'ennemi, reçoit les coups, et quand au bout de +quinze ou vingt ans, il est emporté, elles en sont quittes pour déclarer +qu'il ne valait rien, faire des proclamations aux vainqueurs, et +travailler immédiatement à en rebâtir un autre. + +Si vous êtes conséquents, Messieurs, si vous êtes sincères, en contemplant +les treize mois écoulés depuis le 4 Septembre, tant d'intrigues, tant de +crimes, tant de duplicités, tant d'horreurs, vous reconnaîtrez--non plus +seulement que la paix entre les nations est incompatible avec la +monarchie--mais que la paix des nations elles-mêmes, et la moralité +publique, sont incompatibles avec l'existence des aristocraties. Et vous +ajouterez à votre titre, cet autre dogme révolutionnaire, l'égalité, que +vous négligez à tort; car la liberté ne peut exister sans elle, pas plus +qu'elle ne peut exister sans la liberté. + + * * * * * + +Quelque divisés qu'ils soient, prêts à se dévorer dès qu'ils n'auront plus +peur et qu'il s'agira de la curée, ils se sont mis pourtant tous ensemble: +Mac-Mahon et Changarnier, Thiers et Rouher, le duc d'Aumale et Jules Favre, +Jules Simon et Belcastel, Vacherot et du Temple, Ferry et Hausmann. Ils +se sont réunis tous contre le grand ennemi, le Satan de la révolte +populaire. + +Thiers a oublié Mazas et les d'Orléans la confiscation. Audran de Kerdrel +a oublié Deutz et Blaye. On voit trinquer, hurler, dénoncer et tuer +ensemble les Villemessant de tous les journaux, les Galiffet de toutes les +alcôves, les St-Arnaud de toutes les caisses, les vieux et les petits +crevés de tous les régimes. Ils se sont tous essuyé les joues sur les +soufflets qu'ils se sont donnés, et se sont employés, d'un touchant accord, +à fusiller, à incarcérer, à décréter et à budgéter en bons frères.--Parce +que ces gens-là ont une foi; une foi inébranlable et profonde. Le comte de +Chambord, le comte de Paris, le Bonaparte, ce sont leurs saints; mais +au-dessus de leurs saints, ils ont un Dieu, le Privilège, et sur son autel +ils sacrifient leurs ressentiments et leurs divisions. + +C'est là leur force; et ils l'auront toujours, tant qu'elle ne sera pas +détruite par une plus grande force contraire; car, en cas pareil, ils +feront toujours ainsi. + +Pourquoi les démocrates agissent-ils différemment? C'est ce qui fait leur +faiblesse. + +Parce qu'ils n'ont pas une même foi; ni une foi profonde. Parce qu'ils +sont divisés en une infinité de petites chapelles, plus monarchiques +qu'elles ne veulent en avoir l'air, et surtout en deux grandes sectes, qui +adorent l'une la liberté, l'autre l'égalité. + +Ce qui est au fond comme serait un combat entre les partisans de la Vierge +d'Atocha et ceux de la Vierge de Lorette; car la liberté et l'égalité sont +un seul et même Dieu en deux personnes. + +Notre dogme à nous vient du Sinaï de la grande Révolution, grande, parce +qu'elle fut révélatrice, grande, beaucoup moins par ce qu'elle a fait que +par ce qu'elle a dit. Qui se prétend démocrate, date sa naissance de la +Déclaration des droits de l'homme. Aucun assurément ne la rejette, et ce +sont même les libéraux qui parlent le plus de 1789. Eh bien, que +dit-elle?--«Libres et égaux.» + +Et elle ne pouvait pas dire autrement; car, du moment où le droit, le +droit nouveau qui va renouveler le monde, est fondé sur la simple qualité +d'homme, il ne peut y avoir d'égalité sans liberté, ni de liberté sans +égalité. L'une implique l'autre absolument. Creusez l'un des deux termes +et vous trouvez l'autre au fond. + +--Si vous jouissez d'avantages, que je ne puis obtenir moi-même et qui me +sont nécessaires, si je ne suis pas votre égal, vous êtes mon bienfaiteur +ou mon maître. Je ne suis pas libre. + +--Si l'égalité décrétée par vous, offense ma conscience, ordonne de mes +goûts, tue mes initiatives, je ne suis pas libre; vous êtes mon pape et +mon roi. + +Etre libre, c'est être en possession de tous les moyens de se développer +selon sa nature. Si cette liberté est la vôtre--et n'est-elle pas juste et +vraie?--nous nous entendons; car c'est justement notre égalité; et nous +n'avons plus qu'à chercher ensemble les mesures par lesquelles la société +humaine réalisera ce but légitime, normal. + +Eh bien, oui, dût cette opinion, ou du moins cet espoir--car on ne fait +rien sans une espérance, si faible soit-elle,--dût-elle paraître à +beaucoup une naïveté, je crois qu'il serait facile d'élaborer, sur le +terrain des principes de la Révolution, un traité d'alliance, un programme +commun à tous les démocrates sincères, programme au bout duquel toute +liberté serait laissée à chacun de s'arrêter ou de poursuivre sa route. Il +y faudrait seulement une bonne volonté vraie; l'étude sérieuse des +questions, à la lumière des principes; au lieu de la critique âpre, et +toujours un peu personnelle, qui grossit les malentendus, la recherche des +points de rapport. Il faudrait employer à élaborer l'idée et à la répandre, +le temps et les moyens qu'on perd à se dénigrer, à se combattre et à +dépopulariser la cause par le bruit de ces dissensions. Il faudrait enfin +renoncer à ses défauts, ce qui évidemment est difficile, et à ses préjugés, +ce qui ne l'est pas moins; mais ce qui pourtant ne serait pas impossible +à des hommes en marche sur la route de l'idée et du progrès. Le plus +difficile, comme en toutes choses, est le premier pas de la mise en +question des choses établies; mais l'esprit qui a fait cet effort peut les +faire tous, pourvu que son mobile soit la recherche sincère. + +Aussi, n'est-ce qu'aux sincères que je m'adresse, laissant les autres +railler de telles illusions; c'est à ceux qui sentent l'imminence du péril +où est la France, où est la révolution dans le monde entier; et qui +souffrent au plus profond de leur âme, de tant de fautes et de puérilités +de ce côté, de tant de crimes de l'autre; de la démoralisation croissante, +en face de tant d'abjurations et de trahisons; du doute mortel qui envahit +la conscience humaine; à ceux qui ont trouvé des leçons dans les +spectacles que nous avons sous les yeux; à ceux-là surtout qui voient, qui +sentent venir, au loin, l'épouvantable bataille, où les appétits matériels +d'en bas se vengeront à la fin des appétits matériels de ce qu'on appelle +_en haut_ et seront sans frein, comme les autres ont été sans pitié; la +guerre sanglante, féroce, inexpiable, comme celle qui vient d'avoir +lieu--mais plus décisive, car les aristocraties ne peuvent pas exterminer +le peuple, mais le peuple peut exterminer les aristocraties. + +Et comment s'étonnerait-on qu'à force de tels exemples, ce peuple perdît +ce qu'il a, dans sa misère, de patience, d'idéal et de bonté? Est-ce donc +à cause de son ignorance qu'il serait obligé à plus de vertu? Qui peut +mesurer la haine amassée à cette heure dans le cÅ“ur des veuves, des pères, +des filles, des frères, des orphelins?--Ah! c'est en tuant qu'on répond à +nos revendications; eh bien, il ne sert plus de parlementer.--A la fin, la +défense devient l'attaque. A la rage sauvage, répond la rage sauvage. Les +hommes du peuple ne sont pas des philosophes stoïques. Qui peut s'en +indigner? Sont-ce les lettrés qui les tuent? Ou même ceux qui les laissent +tuer? + +Je reviens à mon rêve d'union, tout insensé qu'il soit. Il ne faut +pourtant jamais désespérer. Quelquefois, quand les châteaux brûlent, il y +a des nuits du 4 août. + +Le grand point qui divise les démocrates libéraux et les socialistes, +c'est la question du capital, la même, sous une forme plus précise, que +cette question de liberté et d'égalité, dont je parlais tout à l'heure. Je +ne puis songer à la traiter ici avec étendue; je veux seulement indiquer +un fait aussi vrai que peu compris généralement: c'est que la plus grande +partie de la bourgeoisie, toute la bourgeoisie moyenne et pauvre, souffre +autant que le peuple du régime actuel du capital. + +Tout le monde connaît, et plaint, l'avenir du jeune homme sans fortune, +frais bachelier, qui se présente, plein d'espérance, et avec toute +l'ambition que confère l'éducation classique, au combat de la vie. S'il a +du talent, il a de grandes chances d'être écrasé, soit par l'ineptie, soit +par l'envie; s'il a du génie, il est à peu près perdu; s'il a du caractère, +la chose n'est pas douteuse. + +Pourquoi?--Parce que les forces naturelles, ardentes, généreuses, sont en +ce monde comme des bras de noyé, qui ne trouvent rien où s'accrocher. +Parce qu'elles ne peuvent pas par elles-mêmes, et dépendent du bon plaisir +d'un autre, élu du hasard, monarque héréditaire, qui se trouve, par droit +de naissance, juge de tous les genres de mérite--ou par droit de conquête; +mais ceux-là sont pires encore; ils sont, à l'idée, des Genséric ou des +Attila.--C'est enfin partout l'ordre monarchique, c'est-à -dire de la +faveur, de l'intrigue et de l'abus, non de la liberté et de la justice. On +se plaint du manque de forces viriles; mais au lieu de s'employer à +produire, elles sont employées à lutter. Ce qu'on trouve au début de la +vie, ce n'est pas la route frayée, c'est le hallier, c'est l'obstacle. +Combien s'arrêtent à mi-chemin, las, désespérés, dans cette impuissance +terrible, à laquelle la capacité, le courage même ne peuvent remédier, +parce que tout dépend d'un choix, d'une rencontre, d'une protection. Ceux +qui arrivent, épuisés, fourbus, vieillis, ne songent plus qu'au repos, et +ce sont ces forces éteintes qui partagent avec les élus du hasard ou les +parvenus de l'intrigue, l'empire du monde. Les forces jeunes et pures n'y +sont nulle part maîtresses, et c'est ainsi qu'à l'encontre des lois de la +nature, la sénilité domine la virilité; que le passé tue l'avenir; qu'au +lieu de marcher en avant, l'humanité trépigne sur place; que toutes les +nobles inspirations avortent sous la direction caduque de l'égoïsme et de +la pusillanimité; que les élans généreux, les idées fécondes, dont malgré +tout est gonflé le sein de l'homme de ce siècle, n'aboutissent qu'à la +platitude des faits. + +L'humanité a dans ses archives, et relit avec délices l'histoire--toujours +la même sous différents noms--de cet homme de génie, qui après maintes +épreuves, où il s'en est fallu de bien peu qu'il ne pérît, arrive enfin au +triomphe. Rien assurément de plus émouvant et de plus beau. Mais on se +laisse aller à croire faussement, sur ce beau conte de fées de la réalité, +qu'il en advient toujours de même, et que, tôt ou tard, l'homme de talent +trouve toujours sur sa route ce hasard heureux, qui le sauve et le +couronne. On oublie que le hasard n'est pas la justice et que fatalement, +pour ce sauvé, il en périt mille, faute du secours, des facilités, que +tout humain devrait trouver dans le milieu social, si la société était un +ordre au lieu d'un chaos, une science au lieu d'un empirisme. + +Puis, il ne s'agit pas seulement de l'homme de génie. Relativement, au +point de vue social, mais absolument, quant à l'être que cela concerne, +une aptitude inemployée est toujours une souffrance et un malheur. + +Cette loi du capital est donc de nature aristocratique; elle tend de plus +en plus à concentrer le pouvoir en un petit nombre de mains; elle crée +fatalement une oligarchie, maîtresse des forces nationales; elle est donc +non seulement anti-égalitaire, mais anti-démocratique; elle sert l'intérêt +de quelques-uns contre l'intérêt de tous. Elle est une des expressions, +non de la vérité nouvelle, mais de cette conception du passé qui, sur +terre comme au ciel, en religion comme en politique, n'admet toujours +qu'un petit nombre d'élus. Elle est donc en opposition avec la conception +nouvelle de la Justice; avec la tendance irrésistible qui fait tout +pencher en ce temps-ci du côté du nombre; avec cet instinct qui de plus en +plus pénètre les masses--instinct dont il faudrait se hâter de faire une +morale et une science, avant que, croissant inévitablement en force et en +puissance, il s'en prenne lui-même aux faits, plus brutalement peut-être. + +Cette loi enfin, je le répète, est en opposition avec l'intérêt même de la +plupart de ceux qui la défendent; avec l'intérêt de tous ceux qui n'ont +pas trouvé dans leur berceau la clef d'or qui ouvre les portes de la vie. + +Elle tient en servage, tout comme le pauvre, cette grande majorité de la +bourgeoisie qui vit de son travail, de sa capacité, et qui même, peut-être, +dépend plus que le manÅ“uvre du bon plaisir et de la faveur des +capitalistes, des grands. Seulement, plus proche des sources de la fortune, +elle croit pouvoir y tremper plus facilement ses lèvres, et même quand le +flot la fuit, espère toujours,--ou ne se désaltère qu'au prix de ces +complaisances, de ces abdications, qui sont la honte, la faiblesse et le +malheur de ce temps. + +Pour beaucoup d'esprits, cependant, cette loi du capital est fatale, +insurmontable.--C'est la superstition du fait.--Il n'y a rien de fatal +contre la justice. Des solutions ont été proposées; elles sont à examiner +sans parti pris. Il y en a de plus ou moins radicales; mais toutes +demandent à être abordées avec la haine complète et sincère du passé de +droit divin, avec la foi complète et sincère de la révolution du droit +humain, avec le désir de l'égalité. + +Vous l'avez posé sur vos programmes, ce problème, mais l'avez-vous abordé +assez franchement? dans toute l'ardeur, dans toute l'indépendance dont +votre pensée, dont votre conscience sont capables? Avez-vous commencé, +comme autrefois on déposait ses sandales au seuil d'un temple, par déposer +les habitudes, les préjugés du vieux monde? et surtout les intérêts qui +unissent votre cause à la sienne? et encore les concessions que bon gré +malgré, au conseil de votre ambition, au malgré de votre conscience, vous +lui avez déjà faites? tous ces liens qui sont des chaînes, et pour le +caractère et pour la pensée? C'est en de telles dispositions qu'il faut +être pour s'entendre avec les déshérités. + +Oui, tous les fils de la révolution, tous ceux qui acceptent ses principes +dans leur sublime intégralité, peuvent marcher ensemble sur ce grand +chemin, tout bordé de conquêtes perdues, que l'on peut suivre longtemps, +longtemps, en bon ordre de bataille, avant d'arriver aux divers sentiers +qui mènent aux terres inconnues. + +Mais il faut le vouloir. Il faut de part et d'autre abjurer ses +préventions, ses rancunes, et certains dédains qui tiennent encore à +l'esprit aristocratique. Une doctrine qui proclame le droit des déshérités, +qui rend la société responsable des vices du pauvre, qui flétrit toutes +les injustices et déclare le bonheur possible pour tous, doit +nécessairement attirer à elle, non pas seulement,--et malheureusement pas +assez,--le peuple misérable, mais aussi tous les mécontents de l'ordre +actuel, tous les égoïsmes froissés, toutes les ambitions trompées, +légitimes ou non, saines ou malsaines. Ainsi, Madeleine, Simon, les +Samaritains, compromettaient Jésus. On admire cela... dans l'Évangile. Au +club, on s'indigne et on se retire, en secouant ses souliers. De fait, les +pécheurs de Jésus étaient repentants; les nouveaux ne le sont guère. Mais +que fait cela? La démocratie est une guérisseuse; elle traîne à sa suite +un hôpital. C'est son malheur, et sa gloire. Heureuse, si elle n'avait que +ses clients populaires et si la bourgeoisie ne lui envoyait ses rebuts, +ses fruits secs, et les incapacités vaniteuses, qu'elle s'entend si bien à +produire! Car ce sont eux surtout qui, pour se mieux faire entendre, +crient les choses insensées; qui éblouissent aisément le peuple par une +rhétorique pleine de mots, et vide de bon sens; qui, pour le plaisir de se +faire chefs, l'entraînent à des entreprises folles et désastreuses; qui, +au lieu de le porter à la réflexion, de l'instruire dans la justice, +n'excitent en lui que la haine et la passion. Ce sont ces échappés de +collège qui, n'ayant dans la tête que des souvenirs et des phrases de +livre, font, de l'idée communale, diffusion de la liberté, le Comité de +Salut public, son contraire.--Car, ce qu'on ne sait pas assez, ce qu'il +faut dire et redire, c'est que la révolution du 18 Mars n'a point été aux +mains du socialisme, comme on l'affirme avec intention; mais encore et +toujours, aux mains du Jacobinisme, du Jacobinisme bourgeois, par sa +majorité, composée surtout de journalistes, d'hommes de 1848, d'étudiants, +de clubistes. La minorité, ouvrière et socialiste, empêcha quelquefois, +protesta presque toujours, mais ne put jamais imprimer aux affaires sa +direction. + +Mais, que le parti démocratique ne soit pas parfait dans tous ses membres, +--ce qui d'ailleurs est le fait de tous les partis,--qu'importent les +personnes à qui croit profondément aux principes, et sent son devoir de +travailler ardemment à leur réalisation? En ce monde, et en ce temps, le +combat est partout; mais il faut combattre ou périr. Ces pruderies, ou ces +découragements, n'ont rien qui ressemble à la conviction et au dévouement, +et elles autorisent les reproches que fait à son tour le peuple aux +bourgeois libéraux, quand il les accuse de n'être en démocratie que des +amateurs, qui récoltent volontiers les applaudissements et les profits, +mais s'esquivent dès qu'ils craignent de se compromettre; qui vont en +avant, tant que leur intérêt ou leur vanité y trouve son compte; mais qui +_lâchent_ le peuple, qu'ils ont engagé à les suivre, dès qu'ils voient les +choses tourner sérieusement, et menacer leur caisse ou leur +considération--dans ce monde _comme il faut_, où ce qu'on appelle _les +convenances_ prime la foi et le véritable honneur. Il prétend +encore--c'est toujours le peuple qui parle,--que le cÅ“ur manque à la +plupart de ces hommes pour comprendre ses souffrances à lui, et pour +vouloir autre chose que ce qui leur manque à eux-mêmes. Il se rappelle +qu'entre les mains de tels chefs, ses révolutions se sont toujours +tournées en compromis politiques, où ses droits seuls ont été oubliés; il +en conclut de la différence des conditions à celle des sentiments, et +n'est pas loin d'envelopper sous le même titre tous ceux qui ne sont pas +avec lui.--Jugement injuste quant aux intentions personnelles; mais juste +en ce sens, qu'à l'époque où nous sommes, quand les situations sont +devenues si tranchées, quand l'heure est si décisive, les compromis ne +sont plus possibles. + +D'autre part, il faut reconnaître que les démocrates avancés, que les +socialistes, en général, méritent un reproche précisément tout contraire +par leur volonté inébranlable d'appliquer dès le lendemain, la vérité +qu'ils ont ou qu'ils croient avoir découverte la veille. Ils sont dans +cette erreur, qui me paraît très fatale, de croire qu'on peut violenter +l'opinion pour aller plus vite.--Je crois au contraire que c'est une des +raisons pour lesquelles nous allons si lentement.--Ils oublient que la vie +d'un penseur a deux faces: le droit pour lui-même d'aller aussi loin qu'il +peut, et d'explorer l'absolu--le devoir, vis-à -vis des autres, de se faire +comprendre. Or, on n'est compris des gens qu'en leur parlant dans leur +langue, et en les prenant au point où ils sont, pour les amener, s'il se +peut, à soi. Le parti avancé en un mot, est intolérant--et il n'est pas le +seul--mais seulement il le montre davantage. + +Et cependant, je persiste à le croire, un traité d'alliance serait +possible, qui, réservant en dehors les convictions et la liberté de chacun, +réunirait contre l'ennemi de la paix sociale, et dans la réalisation d'un +programme commun, toutes les fractions de la démocratie. Car ils sont +nombreux, les points sur lesquels on peut s'entendre, avant ceux où l'on +peut se diviser: toutes les libertés à reprendre, de presse, de colportage, +de réunion; la liberté communale à fonder; l'impôt unique et progressif; +l'organisation de l'armée nationale et citoyenne; et enfin et surtout +peut-être, l'instruction démocratique, gratuite et intégrale. + +Tant qu'un enfant naîtra, n'ayant d'autres fées à son berceau que la mort, +toute prête à trancher, faute de soins, sa frêle existence, et la misère +qui, s'il échappe à la mort, rachitisera ses membres ou atrophiera ses +facultés, le vouera aux douleurs incessantes du froid et de la faim, et +même souvent, hélas! aux rudesses maternelles, au lieu de cette fête de la +vie, que la femme riche ou aisée donne à son enfant; tant que, élevé dans +la rue, dans le bouge, son enfance chagrine sera sevrée, même de +l'innocence; tant que son intelligence ne recevra tout au plus que +l'instruction superstitieuse, et purement littérale d'ailleurs, qui rend +si funeste, si stérile et si froide l'école primaire actuelle; tant qu'il +grandira sans autre idéal que le cabaret, sans autre avenir que le travail +au jour le jour de la bête de somme,--l'humanité sera frustrée de ses +droits, dans la majorité de ses membres; la société vivra de la vie pauvre, +étroite, corrompue et troublée de l'égoïsme; l'égalité ne sera qu'un +leurre, et la guerre, la plus horrible, la plus acharnée de toutes les +guerres, soit déchaînée, soit latente, désolera le monde, en déshonorant +l'humanité. + + * * * * * + +Après une vive interruption, de la part d'une certaine partie du public, +le silence s'était rétabli et ce discours eût pu se faire entendre, quand +le président du Congrès a interdit à l'orateur de continuer. + +J'avais été invitée à assister au Congrès de la paix et de la liberté, par +un des membres du Comité, avec _garantie d'une pleine et entière liberté +de discussion_, et non pas moi seulement, mais _mes amis de +l'Internationale et de la Commune_. De cette invitation adressée à des +proscrits, j'avais conclu à un désir sincère de connaître la vérité, et de +la mettre en lumière. + +Pourtant, dans cette assemblée qui prend pour objet les questions les plus +vitales et les plus brûlantes de notre époque, et déclare l'intention +d'intervenir dans la politique au nom de la morale, la parole a été +retirée à un témoin, dont nul n'a le droit de contester la sincérité, sur +le fait actuel le plus considérable et le plus fertile en conséquences +morales, sociales et politiques. + +Et sur quel prétexte? Que l'orateur n'était pas dans la question. Quoi? +l'ordre du jour est la question sociale; et traiter devant le Congrès de +la paix et de la liberté, de la guerre sociale, de ses horreurs et des +intrigues et des crimes de ceux qui la font dans le présent et la +préparent de nouveau dans l'avenir, ce n'était pas être dans la question! + +Qu'entend donc sous le nom de guerre le Congrès de la paix? N'est-ce pas +le sang versé, la violence exercée par l'homme contre l'homme, le meurtre +enfin? La guerre sociale ne serait-elle pas une guerre!--Mais c'est la +plus âpre et la plus cruelle! Comment donc ce Congrès peut-il se récuser, +quand on vient invoquer son verdict sur de tels faits au nom de la paix, +de la morale et de la justice? + +C'est une grande et cruelle erreur de la bourgeoisie libérale, que de +croire qu'en fermant les yeux sur des faits si énormes et si graves, elle +peut échapper à leurs conséquences et conserver elle-même quelque +influence et quelque valeur. Se poser en moraliste et dire: Ce crime, +parce qu'il est puissant, ne nous regarde pas; en politiques, et n'aborder +que les théories; en adorateurs de la liberté, et refuser la parole à qui +la réclame,--de quels résultats sérieux peut-on se flatter? + +La bourgeoisie a la plume, la parole, l'influence. Elle pouvait se faire +l'organe des revendications du peuple égorgé, opprimé, vaincu. Elle n'eût +été en cela que l'organe de la justice. + +J'étais venue à ce Congrès avec une espérance; j'en suis sortie +profondément triste. Que répondre désormais à ceux qui parlent de parti +pris, et mettent en doute la bonne foi? Que faire contre une scission de +plus en plus accusée, quand l'union, seule pouvait conjurer l'épouvantable +crise qui, tôt ou tard, au lieu et place de la raison et de la justice, +devra résoudre le problème? Pour les hommes attachés au milieu bourgeois, +ce qu'ils nomment les convenances étouffe les principes. Ils vivent de +compromis; puissent-ils n'en pas mourir! + +ANDRÉ LÉO. + +Lausanne, 27 septembre 1871. + + * * * * * + + FIN + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La Guerre Sociale, by ANDRÉ LÉO + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA GUERRE SOCIALE *** + +***** This file should be named 14804-0.txt or 14804-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/4/8/0/14804/ + +Produced by Frank van Drogen Mireille Harmelin and PG Distributed +Proofreaders Europe. This file was produced from images generously +made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) +at http://gallica.bnf.fr + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/14804-0.zip b/old/14804-0.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..a0fac0f --- /dev/null +++ b/old/14804-0.zip diff --git a/old/14804-8.txt b/old/14804-8.txt new file mode 100644 index 0000000..b2d549a --- /dev/null +++ b/old/14804-8.txt @@ -0,0 +1,1387 @@ +The Project Gutenberg EBook of La Guerre Sociale, by André Léo + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La Guerre Sociale + Discours Prononcé au Congrès de la Paix + +Author: André Léo + +Release Date: January 25, 2005 [EBook #14804] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA GUERRE SOCIALE *** + + + + +Produced by Frank van Drogen Mireille Harmelin and PG Distributed +Proofreaders Europe. This file was produced from images generously +made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) +at http://gallica.bnf.fr + + + + + +LA GUERRE SOCIALE + + +DISCOURS PRONONCÉ AU CONGRÈS DE LA PAIX, +A LAUSANNE (1871) + + +par + +Mme ANDRÉ LÉO + + + + +NEUCHATEL, IMPRIMERIE G. GUILLAUME FILS. +1871 + + + + +LA GUERRE SOCIALE + + + + +Mesdames, Messieurs, + + +En 1867, quand la Ligue de la paix et de la liberté s'est formée, elle +était l'expression en Europe, et surtout en France, d'une pensée très +morale, très juste, qui s'étonnait de trouver encore dans le code des +nations civilisées, ou se disant telles, des _lois de la guerre;_ qui +s'indignait que, de temps à autre, des menaces, des bruits de guerre, +prissent place dans la politique des cours et vinssent troubler les +affaires publiques. Il y eut alors, de la part des littérateurs et des +publicistes, une sorte de croisade, à laquelle votre ligue donna plus de +consistance, et dont elle prolongea le retentissement. Elle se trouva être, + en même temps, une protestation contre ces pouvoirs impériaux et royaux +qui disposent de la vie des hommes, et qui n'écoutent qu'eux-mêmes et +leurs monstrueux calculs. Ils ont en effet, malgré vous, malgré l'opinion, +fait la guerre de 1870. Les monarques sont inconvertissables. Heureusement, +il n'en n'est pas de même du sens public. Celui-ci avait compris. Le +sentiment des maux de la guerre et de leur folie s'était propagé +rapidement jusque dans le peuple, et ce sentiment fut pour beaucoup dans +la stupéfaction, dans l'indignation, que causa en France la déclaration de +guerre du 15 juillet. On peut le dire avec certitude, et vous le +reconnaissez: les guerres, faussement appelées nationales, ne sont que des +guerres monarchiques. La guerre et la monarchie se tiennent; elles vivent +et mourront ensemble. Votre ligue est républicaine. Sur ce point vous +n'hésitez pas, et votre oeuvre est définie, aussi bien que votre +action. + +Mais il est une autre guerre, à laquelle vous n'aviez pas songé, et qui +dépasse l'autre de beaucoup en ravages et en frénésie. Je parle de la +guerre civile. + +Elle existe en France depuis 1848; mais beaucoup s'obstinaient à ne pas la +voir. Aujourd'hui, quel sourd n'a entendu les canons de Paris et de +Versailles? Et ces fusillades dans les parcs, dans les cimetières, dans +les terrains vagues, et dans les villages autour de Paris?--Quel aveugle +n'a vu ces charretées de cadavres qu'on transportait, le jour d'abord, +puis la nuit; ces prisonniers, hommes, femmes, enfants, que l'on +conduisait à la mort par centaines, sous les feux de peloton ou les +mitrailleuses? Et ces longues files de malheureux, défaits, déchirés, que +l'on insultait, que l'on crossait, que l'on courbait à genoux, à la honte +de l'humanité, sur le chemin de Versailles? Qui n'entend dans son coeur (à +moins de n'en pas avoir) le cri de ces 40,000, transportés sans jugement, +entassés depuis quatre mois, six mois, dans les pontons de nos ports. + +On a répandu sur ces horreurs, comme des voiles, tous les mots que la +langue prête aux rhéteurs pour combattre la vérité. Etant si coupable, on +a beaucoup accusé. On a beaucoup crié, pour empêcher d'entendre. Depuis +quatre mois, pendant les deux premiers mois surtout, la calomnie a coulé à +pleins bords, de toutes ces feuilles venimeuses, qui marquent d'infamie +les causes qu'elles embrassent. Et les autres, prises de peur, sous la +terreur qui régnait, ont lâchement, sans examen, répété ces accusations, +ces calomnies. On a flétri du nom d'assassins les assassinés, de voleurs +les volés, de bourreaux les victimes. + +Je sais ce qu'on peut dire contre la Commune. Plus que personne, j'ai +déploré, j'ai maudit l'aveuglement de ces hommes--je parle de la +majorité--dont la stupide incapacité a perdu la plus belle cause. Quelle +souffrance, jour à jour, à la voir périr! Mais aujourd'hui, ce +ressentiment expire dans la pitié. Ces torts de la Commune, depuis Mai, +j'ai besoin de les rappeler à ma mémoire. Un tel débordement de crimes a +passé sur eux qu'on ne les voit plus. Une telle débauche d'infamies a +succédé à ces fautes, qu'elles sont devenues honorables en comparaison. + +Permettez-moi, pour répondre aux doutes qui existent probablement à ce +sujet dans beaucoup d'esprits, de mettre en regard, le plus succinctement +possible, les actes des deux partis. Car il s'agit pour vous à mon sens, +de prendre parti dans ce drame terrible, qui n'est pas fini, qui ne finira +pas de longtemps, et qui n'admet pas de neutres. Vous ne pouvez pas vous +appeler la Ligue de la paix et de la liberté, et demeurer indifférents à +ces massacres, à ces violences. + +De quoi sont accusés les révolutionnaires de Paris? De pillage, de meurtre, +d'incendie. + +Le pillage, ce pillage des maisons de Paris sous la Commune, c'est une +calomnie signée Thiers, et répandue à des milliers d'exemplaires, avec +l'argent de la France, pour tromper la France. Il n'y a pas eu de pillage. +Il y a eu des mesures financières contestables, soit; moins contestables +peut-être que celles de M. Pouyer-Quertier; mais quelques confiscations +arbitraires qui ont eu lieu, ont été de suite blâmées et réparées, et +l'ordre--je parle du véritable, de celui qui est à la fois la sécurité et +la décence, un ordre tout différent de l'ordre du luxe, du despotisme et +de la débauche, et de cet ordre de Varsovie qui règne actuellement à +Paris--l'ordre véritable a existé pendant ces deux mois, où Paris fut tout +entier dans la main du pauvre. Ceux qui l'ont habité le savent. S'il y a +eu çà et là des exceptions, elles ont été rares. Les prêtres seuls ont été +l'objet de persécutions personnelles regrettables--je ne prétends pas tout +excuser, je dis la vérité et je compare.--Certaines gens vous parleront +des dangers qu'ils ont courus. Interrogez-les bien: ils n'ont subi que +leurs propres frayeurs. Qu'ils vous montrent leurs blessures. + +Dans quelques services, par le fait de certains agents, des dilapidations +ont eu lieu.--Les administrations monarchiques sont-elles exemptes de ces +accidents? Tous les services étaient désorganisés et l'on a eu moins de +deux mois, de combats journaliers, pour tout recréer et mettre en ordre. +Certes, il restait beaucoup à faire; mais le temps a manqué. Au moins +régnait-il une grande économie relative, une grande simplicité générale. +Au ministère de l'instruction publique, au lieu de cette troupe de gens en +livrée qu'avait conservés le 4 septembre, on trouvait une bonne à tout +faire, un employé d'antichambre et un portier. + +Depuis, que s'est-il passé dans ce Paris, rendu au pouvoir _des gens de +l'ordre?_ Toutes les maisons ont été fouillées, perquisitionnées de fond +en comble, non pas seulement une fois, mais deux, trois et quatre. Et dans +ces perquisitions, des vols, des saccages, ont été fréquemment commis. +J'ai beaucoup de faits particuliers; je n'en citerai qu'un général. Tous +ceux qu'on fusillait étaient dépouillés de ce qu'ils portaient sur eux, +argent et bijoux. Et l'argent, et souvent les bijoux, étaient distribués +aux soldats, prime de meurtre. + +Les meurtres, _il n'y en a pas eu sous la Commune_, sauf l'exécution aux +avant-postes de quelques espions (sept en tout), fait habituel de la +guerre. Tout ce grand fracas, toutes ces menaces, tout ce pastiche de 93, +que fit la majorité de la Commune, consista seulement en mots, en phrases, +en décrets. Ce fut de la pose. La loi des ôtages ne fut pas appliquée, +grâce à la minorité; grâce aussi, je le crois, à la secrète répugnance de +ces copistes de la terreur, qui en dépit d'eux-mêmes étaient de leur temps +et de leur parti--car la démocratie actuelle est humaine. La loi des +ôtages ne fut appliquée que le 23 au soir, quand le pouvoir communal +n'existait plus de fait (sa dernière séance est du 22.) Ces exécutions +eurent lieu par les ordres seuls de Raoul Bigault et de Ferré, deux des +plus malheureuses personnalités de la Commune, qui jusque là n'avaient +cessé, toujours en vain, de réclamer des mesures sanglantes. + +Mais il faut bien ajouter qu'elles n'eurent lieu qu'après deux jours et +deux nuits de fusillades versaillaises; qu'après deux jours et deux nuits, +pendant lesquels les _gens de l'ordre_ avaient fusillé, par centaines, les +prisonniers faits sur les barricades: des hommes qui avaient déposé les +armes, des femmes, des adolescents de 15 et 16 ans; des gens arrachés à +leurs maisons, des dénoncés, des suspects, peu importe? on n'avait pas le +temps d'y regarder de près. On tuait en tas; on recourut, pour aller plus +vite, aux mitrailleuses. Assez de témoins ont entendu leur craquement +funèbre, au Luxembourg, ou sur les trottoirs, le long des grilles, les +pieds glissaient dans le sang; à la caserne Lobau, dans le quartier +St-Victor, du côté de la Villette.... + +Sur les incendies, il y a toute une enquête à faire. Mais trois points +certains doivent être établis: + +1° Ces incendies ont été surfaits, exagérés outre mesure, et l'on s'en est +servi d'une façon odieuse pour les besoins de la vengeance. + +2° Plusieurs ont été allumés par les obus des assaillants. + +3° Les maisons incendiées par les fédérés ne l'ont été que pour les +nécessités de la défense, et non pas avec ce projet fantastique qu'on leur +impute de brûler Paris. Les soldats s'introduisaient par derrière dans les +maisons attenantes aux barricades et de là tiraient à feu plongeant sur +les défenseurs. Il fallait donc: ou brûler ces maisons à l'intérieur, ou +abandonner le combat. + +Quant à l'incendie des Tuileries, de la Préfecture de police, du Palais de +justice, de la Légion-d'honneur, etc., le nom des coupables n'est pas +connu, et quand on se rappelle le premier incendie manqué de la Préfecture +de police, au mois de novembre précédent; quand on songe à l'intérêt +qu'avaient telles gens à la destruction de certains papiers; aux agents de +Versailles qui remplissaient Paris; à l'intelligence des flammes, qui ont +respecté tout ce dont la perte, en monuments ou en collections, eût été +irréparable; quand on pense à la situation douteuse du pouvoir légal +vis-à-vis de la France, qui lui était hostile, et qui, si elle +n'approuvait pas la Commune, reconnaissait du moins la légitimité des +réclamations de Paris; au danger dès lors qu'offrait l'exécution du plan +d'extermination, dicté par une politique à la Médicis, en même temps que +caressé par une haine implacable,--danger tel que le vainqueur pouvait +succomber par sa victoire--on comprend qu'un grand crime, attribué aux +fédérés, pouvait seul, en excitant la colère publique, permettre cette +extermination, ces vengeances; et l'on peut soupçonner, sous cet incendie +de Paris, un des plus épouvantables mystères que l'histoire ait à pénétrer. + +L'histoire des républiques, telles que la république française actuelle, +ressemble beaucoup, malheureusement, à celle des empires. Ce n'est pas à +la surface qu'il faut la voir, et ce n'est pas au grand jour qu'elle +s'élabore. Pour qui l'a bien observée, cette histoire, elle n'est autre, +depuis le 4 Septembre, que le développement d'un complot monarchique, +immédiatement formé, et qui entre en guerre, en même temps que les +Prussiens, contre la République. Et cette guerre latente est la principale; +car l'autre en devient le terrain, le tapis franc, et en reçoit son issue. + +Les monarchistes, on le sait bien, n'eurent jamais de patrie, pas plus que +leurs princes; ainsi voit-on ceux-ci, dès que la France est abattue, +accourir sans pudeur, chacals affamés, sur cette proie. Le premier souci +des faux républicains du 4 Septembre n'est pas l'ennemi national, c'est la +démocratie populaire. Après tout, Guillaume est un roi; entre rois et +conservateurs on s'arrange toujours; le pis est de payer, et c'est le +peuple que cela regarde! Mais la démagogie! mais le socialisme! grands +dieux! Avoir le peuple pour maître au lieu de le gouverner! Se voir +disputer cette oisiveté dorée, qu'on a conquise, au prix, déjà, de tant +d'autres capitulations!--Ils n'eurent plus que cet objet, que cette peur, +et lui sacrifièrent la France. La République victorieuse, arrachant le +pays à l'abîme où l'avait jeté la monarchie, cela pouvait être la fin du +vieux monde. + +Paris surtout, Paris! c'est lui qui excitait leur terreur. Paris +socialiste, Paris armé, délibérant dans ses clubs, dans son conseil et +s'administrant lui-même! Ce génie si longtemps captif, et même alors +dangereux! enfin délivré! Quel exemple! Quelle propagande! Quel péril! + +Et puis, Paris est la seule place où l'on puisse asseoir le trône. Mais le +peuple l'occupait, cette place, le peuple armé! Il fallait donc la +déblayer à tout prix. Mais le prétexte d'une telle mesure ne pouvait être +qu'un méfait du peuple, un abus de ses armes, une insurrection enfin? qui +du même coup permettrait de fusiller et d'emprisonner les démocrates.--Ce +plan n'est pas nouveau, il est presque aussi vieux que les aristocraties. +Les conservateurs n'inventent plus... mais ils perfectionnent. Jamais en +effet jusqu'ici, rien de ce genre n'avait été fait d'aussi grand. + +Qui donc, depuis la fin de février jusqu'au 18 mars, presque chaque jour, +au passage des trains dans les gares des campagnes, jetait ces bruits: _On +se bat dans Paris! Paris est en feu!_ Ce qui faisait dire aux paysans avec +rage:--Après tant de malheurs, ces brigands de Parisiens ne nous +laisseront donc point vivre en paix! + +Qui donc avait employé les cinq mois du siège, les cinq mois du silence +forcé de Paris, à persuader aux campagnards que c'étaient les républicains +qui avaient forcé l'empire à la guerre? et que les Parisiens, non +seulement refusaient de se battre contre les Prussiens; mais encore +empêchaient Trochu de faire des sorties, par la nécessité de contenir +leurs émeutes? + +Qui donc osa la répéter à la tribune, cette même calomnie effrontée, à la +face de Paris indigné, devant la conscience révoltée de tous ceux qui +avaient partagé les douleurs de ce siège, pires que les privations, et +l'ardent patriotisme du peuple parisien, coupable seulement d'une patience +et d'une crédulité trop grande, vis-à-vis de ses gouvernants? + +C'est ainsi qu'on excitait la France contre Paris, qui avait fait la +République et la voulait maintenir. C'est ainsi qu'on flétrissait la +victime avant de l'exécuter, et qu'on ruinait autour d'elle toutes les +sympathies, avant de tendre le piège où elle devait périr. De l'aveu de +tous les journaux modérés, l'attaque du 18 mars fut une provocation. Le +départ immédiat du gouvernement de tous les services publics, l'enlèvement +des caisses et de tout le matériel de l'administration, montre un plan +arrêté d'avance. L'émeute devint une révolution. Le grand courage du petit +machiniste de ce drame ne faiblit pas. On isola de nouveau Paris, et la +calomnie officielle dont l'empire avait fait une institution, devint un +service public, appuyé avec ensemble par tout le choeur des calomnies +officieuses. Paris était à feu et à sang... en province. On y jetait les +enfants dans la Seine; on y clouait les vieillards contre les +murs.--L'humanité semble divisée en roués et en naïfs, en gouvernants et +en gouvernés. Les bonnes gens crurent tout cela... parce qu'on le disait. +J'ai vu des lettrés, des intelligents, des démocrates, n'entrer à Paris +qu'en tremblant. + +Combien y a-t-il d'esprits indépendants qui se soient dit: Quand les +vainqueurs ont seuls la parole, quand les vaincus ne peuvent rien alléguer, +ni rien démentir, il est de justice et de sens commun de suspendre son +jugement? + +Combien y a-t-il de gens qui aient voulu douter des accusations +calomnieuses, répandues à pleines colonnes par les journaux, officieux, et +odieusement répétées par les autres, sur les hommes et les faits de la +Commune, et sur tous ceux en général qui avaient pris parti pour la +révolution communale? Eh bien, je demande à citer deux faits comme exemple; +et s'ils ont un trop grand caractère de personnalité, que j'aurais évité +en toute autre occasion, c'est que plus le témoignage est direct, plus il +est concluant: + +Non contents de m'avoir fait arrêter, interroger, puis relâcher, sans que +j'aie jamais cessé d'être libre... dans une cachette prudente, un journal, +dont on s'abstient de prononcer le nom par pudeur, a osé mêler à des +extraits d'articles écrits par moi, des lignes qu'il signe également de +mon nom, et où il me fait demander à la Commune... des fusillades.--On m'a +fait encore prononcer un discours à la chute de la colonne et porter en +triomphe, après ce discours, quand je n'ai pas mis les pieds place Vendôme, +et n'ai fait que déplorer ces enfantillages démolisseurs. + +Voici l'autre fait: Nous apprenons par lettre l'arrivée en Suisse d'un de +nos amis. Trois jours après, _Paris-Journal_ publie que ce même personnage +vient d'être arrêté dans une maison de débauche, et ajoute à ce récit des +mots effrontés, prononcés, dit-il, par _ce communeux_. + +Ces deux faits, dont je puis, vous le voyez, témoigner en toute assurance, +ne vous disent-ils pas ce qu'il faut penser du reste? Et un tel système, +appliqué sous la garantie du gouvernement, et par ce gouvernement lui-même, +ne démontre-t-il pas l'existence d'une faction capable de toutes les +infamies et de tous les crimes, pour arriver à son but? l'existence d'un +plan poursuivi avec ensemble, et qui a son mot d'ordre et ses rôles +préparés?... + +De tous les points de la France, que de démarches n'ont pas été faites +pour conjurer cette guerre fatale, pour sauver Paris! Combien de +députations! que de tentatives! que de projets de conciliation! que +d'instances! La Commune se garda bien de se donner le beau rôle en y +acquiesçant ouvertement; mais elle ne refusa rien, puisque jamais aucune +concession ne fut faite du côté de Versailles. Le _non possumus_ de M. +Thiers fut à la hauteur de celui du pape. On avait beau lui demander: +Voulez-vous accepter ceci? cela? Il ne voulait qu'une chose, celle +précisément qu'on s'efforçait d'empêcher: l'extermination des démocrates +et l'écrasement de Paris. + +Et il a réussi! Ce complot de mensonge, de meurtre et de monarchie a +réussi. Les chemins du trône sont maintenant déblayés. La liberté a repris +ses chaînes; la pensée a ses menottes; encore une fois, grâce à la peur, +tout est permis à ceux qui règnent. La ville qui était la capitale du +monde, et qui n'est plus même la capitale de la France, a perdu ses +citoyens; mais elle a retrouvé ses petits-crevés et ses courtisanes. Tout +ce qu'elle avait de sang généreux a coulé dans ses ruisseaux et a +rougi--ce n'est pas une figure--les eaux de la Seine; et pendant huit +jours et huit nuits, afin que le Paris de la révolution redevînt le Paris +des empires, on en a fait un immense abattoir humain! + +J'ai vu ces jours de sang; j'ai entendu pendant ces nuits horribles, le +bruit des feux de peloton et des mitrailleuses. J'ai reçu de nombreux +témoignages; j'ai recueilli les aveux écrits des assassins eux-mêmes, au +milieu de leur joie féroce; et jamais le sentiment d'indignation qui s'est +élevé en moi ne s'apaisera! et tant que je vivrai, partout où je pourrai +être entendue, je témoignerai contre cette incarnation monstrueuse de +l'égoïsme, de l'hypocrisie et de la férocité, que l'imbécile vulgaire +accepte sous le nom de _parti de l'ordre_, et qui derrière cette raison +sociale abrite effrontément ses tripots, ses coupe-gorge et ses lupanars. + +Et l'on parle encore de 93! Et le spectre rouge, tout en loques, sert +encore d'épouvantail à la volatile! Qu'était cette terreur rouge du siècle +dernier, la seule (car la démocratie n'en fait plus), qu'était-ce que +cette crise fatale, qu'expliquent la famine et le danger, en comparaison +de ces terreurs tricolores, dont la terreur de 71 est de beaucoup la plus +épouvantable, et qui vont toujours croissant de rage et d'intensité? Quel +mois de 93 vaut cette semaine sanglante, pendant laquelle 12,000 +cadavres--ce sont leurs journaux qui le disent--jonchèrent le sol de +Paris? Les prisons suffisaient en 93; il leur faut aujourd'hui des plaines +à Versailles et des pontons dans les ports. La terreur tricolore l'emporte +de toute la supériorité de la mitrailleuse sur la guillotine; de toute la +distance qui sépare dans le mal, la préméditation de l'emportement. La +guillotine, au moins, ne tuait qu'en plein jour et ne tranchait qu'une vie +à la fois. Eux, ils ont tué huit jours et huit nuits d'abord; puis, la +nuit seulement, pendant plus d'un mois encore. Deux personnes honorables, +qui habitent deux points opposés des environs du Luxembourg, m'ont affirmé +avoir encore entendu, dans la nuit du 6 juillet, les détonations lugubres. + +J'ai beau faire. Je ne vois du côté de la Commune que 64 victimes--si l'on +persiste à lui attribuer l'exécution des ôtages, qu'elle n'a pas +ordonnée--et de l'autre, j'en vois, suivant le chiffre le plus bas, 15, +000--beaucoup disent 20,000.--Mais qui peut savoir le compte des morts +dans une tuerie sans frein, dans un massacre sans jugement, dont toute la +règle est le plus ou moins d'ivresse du soldat, le plus ou moins de fureur +politique de l'officier? Demandez aux familles qui cherchent en vain un +père, un frère, un fils disparu, dont elles n'auront jamais l'extrait +mortuaire. + +Quand on contemple de tels faits et qu'on voit la réprobation +s'attacher... à qui? aux victimes! on est étourdi, et l'on se demande +quelle est cette plaisanterie qu'on nomme l'opinion, la conscience +humaine? Oui, ce sont les égorgeurs qui accusent! Le monde n'est rempli +que de leurs cris! Et c'est aux égorgés qu'on refuse même le droit d'asile, +en alléguant la morale outragée et la sainte pudeur!--Quelle est donc +cette morale? Que signifie cette justice? Qu'est devenu le sens des mots? +Ce monde se dit sceptique; ce siècle se prétend incrédule; et il croit aux +larmes des Thiers! aux indignations des Jules Favre! à la sensibilité des +bourreaux et aux serments des faussaires! Pourquoi pas à l'honneur des +Louis Bonaparte? + +Hélas! la politique de cette malheureuse humanité ne consistera-t-elle +jamais qu'en un changement de noms? + +Vous, messieurs, qui représentez ici la pensée intelligente des classes +éclairées, qui croyez à la paix, qui croyez à la liberté, et par +conséquent à la conscience humaine, votre devoir est de protester contre +de tels crimes. Feindre de ne pas les voir, quand ils remplissent le monde, +quand ce pays où vous êtes est semé des débris de ce naufrage, serait +trop puéril et trop faux, et je le répète, votre devoir s'y oppose. Vous +êtes la Ligue de la paix, et l'on égorge! et les fusillades interrompues +recommencent... à Marseille... bientôt à Versailles. Autrefois, c'était +sans jugement; à présent, ils y joignent une parodie de justice; mais ce +sont toujours les vainqueurs exécutant les vaincus. Vous êtes la Ligue de +la liberté, et 40,000 hommes sont entassés dans des cales; et toutes les +libertés, de nouveau, sont violées; et la terreur, depuis quatre mois, +règne à Paris! C'est la vieille barbarie, victorieuse de tous les +instincts du monde nouveau. Vous devez protester contre elle, et mettre au +ban de l'humanité ces égorgeurs et ces proscripteurs. + +Car, même abstraction faite de la liberté, vous n'êtes pas de ceux qui +confondent la paix avec le silence, et vous savez ce qu'un tel régime +prépare, et que ce n'est pas la paix. Ce ne sont pas des oeuvres de paix, +que la résistance au progrès, la compression de la liberté, la négation +des besoins nouveaux, que ressent l'humanité du XIXe siècle? Tout cela, +vous le savez bien, ne sert qu'à préparer de nouvelles guerres, +d'épouvantables guerres sociales, comme celle qui vient d'avoir lieu. Vous +croyez tous que la paix du monde actuel est attachée au développement de +l'intelligence, de la moralité et du bien-être des peuples. Or, comment le +gouvernement de Versailles, ce gouvernement qui se prétend lui aussi le +sauveur de l'ordre, de la morale et du bien public, comment remplit-il ce +triple but? + +Est-ce par ses lois financières, qui font peser sur la consommation du +pauvre les frais de la guerre? et qui ne trouvent pas mieux à imposer, +autre part, que les besoins de la pensée? + +Est-ce par la haine immense dont il a rempli les âmes? Est-ce par ses +meurtres, ses insultes, ses proscriptions? + +On sait dans quel état ces conservateurs ont mis l'industrie. Déjà +dépeuplé par le cimetière, l'atelier devient désert par l'émigration, qui +pour la première fois se produit à Paris et y prend des proportions +irlandaises. Nos meilleurs ouvriers, (parmi ceux qui restent) vont porter +à l'étranger leur habileté, leurs procédés, et la France, encore une fois, +comme au lendemain de la Réforme, comme après la révocation de l'édit de +Nantes, saignée par le fer meurtrier de ses forces les plus vitales, va +éparpiller le reste dans le monde entier. Remarquons en passant que ces +proscriptions, autrefois, avaient lieu du moins pour des croyances; +aujourd'hui pour des appétits. + +Votre conviction à tous est qu'il n'est d'autre issue à la période fatale +où nous sommes, que par l'éducation populaire, il faut--il n'y a pas de +milieu--vivre du suffrage universel, ou en mourir. S'il reste dans les +ténèbres où il est plongé, nous en mourrons--et l'on ne saurait nier que +la France déjà n'en soit bien malade et bien diminuée.--Nous en vivrons +d'une vie plus large, plus heureuse, plus forte, si la lumière y pénètre. +Eh bien, que fait pour l'instruction publique le gouvernement actuel de la +France? + +La révolution du 18 mars avait enlevé l'école à l'immonde et funeste +enseignement du prêtre. On la lui rend. Ce gouvernement, défenseur de la +morale, ignorerait-il donc cette horrible corruption des moeurs de +l'enfance qui, malgré tant d'obstacles apportés à sa divulgation, éclate +en scandales si épouvantables et si fréquents? Non, sans doute, mais que +leur importe? L'histoire de Loriquet et le dogme de l'obéissance sont des +enseignements si précieux pour l'électeur! Et puis la corruption ne +favorise-t-elle pas l'abêtissement? + +A la tête de l'instruction publique, se trouve un homme, seule épave du 4 +septembre, dont le nom fut pour les naïfs un avènement. Auteur léger de +plusieurs gros livres, de la _Religion naturelle_, entr'autres, cet homme +a surtout bâti sa réputation sur ce grand sujet, sur cette nécessité +première, d'une sérieuse instruction publique. Il l'a sous sa direction +depuis un an. Pendant le siège, la plupart des municipalités de Paris, +pleines de zèle à cet égard, nommèrent des commissions, qui proposèrent +des réformes, et tout d'abord l'exclusion des prêtres de l'enseignement +public. Le ministre ne les contraria point, il les engagea même +gracieusement à former des plans; il reçut leurs pétitions; mais ne fit +droit à aucune. Les commissions apprirent bientôt que le directeur du +service, véritable chef du ministère, était encore le même clérical auquel +Sa Majesté Napoléon III avait daigné confier ces délicates fonctions. On +eut beau demander son changement; il resta; il y est encore.--Qui +n'admirera le dévouement du ministre titulaire, couvrant ainsi d'une +réputation acquise par l'idée démocratique, la continuation du système +obscurantiste? L'amour de l'ordre à tout prix peut seul dicter de tels +sacrifices; mais il est clair qu'ils sont jugés nécessaires, et que sur ce +point rien n'est à attendre, rien à espérer. + +Non; parce qu'il n'y a en réalité que deux partis en ce monde: celui de la +lumière et de la paix par la liberté et l'égalité; celui du privilège par +la guerre et par l'ignorance. Il n'y a pas, il ne peut pas y avoir de +parti intermédiaire; j'entends de parti sérieux. + +Cessons donc enfin--ce ne sera pas trop tôt--de nous laisser abuser par +cette parole officielle, dont toute l'histoire n'est qu'un long parjure, +et tâchons d'en désabuser le monde. Il est temps, il est grand temps de +rompre, non seulement avec les maux qu'elle nous fait, avec les ruines +qu'elle cause, avec les malheurs qu'elle accumule, mais encore avec son +effrayante immoralité. Ne voit-on pas que toute monarchie, ou toute +aristocratie, autrement dit tout privilège, est par nature obligé de +mentir, d'être fourbe, parce qu'il est en désaccord avec la justice? +Devant cet instinct d'équité, d'égalité, qui, malgré tout, est le fonds de +la conscience humaine, et quoiqu'on fasse, la base de tout jugement, le +mot privilège a toujours eu le son faux, le sens d'injustice. Le privilège +a toujours été l'immoralité; mais de plus en plus il se sent l'être et est +reconnu tel. Que faire dans ce danger? sinon parler morale, en parler +beaucoup, s'en faire le professeur et l'arbitre.--C'est ce qu'ils font +tous. Et de plus en plus avec un art effrayant, qu'à la fois rend plus +raffiné la peur, et plus audacieux leur nouvel appui: l'ignorance des +masses. + +Il y a toujours eu des discours bien sentis, prononcés du haut des trônes; +mais autrefois, du moins, jusqu'à un certain point, l'orateur y croyait +lui-même, ce qui n'est plus possible aujourd'hui. Or, plus manque la +sincérité, plus interviennent l'ordre, la morale, la Providence. Napoléon +III, au lendemain de son crime, arrive, en ce genre, à des chefs-d'oeuvre. +Il avait à faire cette chose difficile de parler en même temps à deux +publics différents: les béats campagnards, qui le prenaient pour Messie, +et les lettrés, qui, soit ennemis, soit complices, le connaissaient. Et il +accomplit cette heureuse fusion de l'hypocrisie et du cynisme, qui +méritait de faire école, et sert maintenant de modèle à ses successeurs. + +En parcourant ces sortes de discours, on pourrait observer comment plus le +crime grandit; plus le ton s'élève; comment plus l'assassin égorge, plus +il s'indigne contre l'égorgé; que plus il trahit, plus il prend à témoin +la sainte vérité; que plus il se vautre, et abuse des caisses publiques, +plus son front serein dépasse les nuages. Quand la capitulation est déjà +prête, au lendemain du 22 janvier, Jules Ferry s'écrie: Un crime odieux a +été commis!... et les hommes, les pères de famille tombés sous les balles +de l'Hôtel-de-Ville, dans un effort désespéré pour arracher Paris aux +mains des misérables qui l'ont perdu, il les accuse d'avoir vendu leur +mort aux Prussiens, et parle encore effrontément des intérêts de la +défense. + +C'est après cinq jours et cinq nuits de massacre, après que des milliers +d'hommes qui avaient mis bas les armes, ont été fusillés par les soldats, +que ce bon M. Thiers trouve dans son coeur un élan d'indignation, au sujet +d'un officier fusillé, dit-il, par _ces scélérats_, SANS RESPECT POUR LES +LOIS DE LA GUERRE. + +Le mot est introuvable, et tout cela dans son genre est fort réussi.--Mais +où allons-nous? Que deviennent la langue, le sens moral, la foi humaine, +dans cet effroyable abus? Faut-il attendre que le vocabulaire souillé +n'ait plus de mots à l'usage d'une bouche honnête? Honnête! ce mot +lui-même est flétri. Tout ce qui appelait autrefois le respect, maintenant +appelle le sourire, éveille l'ironie. La langue noble et sérieuse n'existe +plus. Cela est effrayant, car ce n'est pas seulement la langue qui se perd, +mais tout ce qui unit véritablement les hommes et consolide leurs +rapports. C'est la base de tous les sentiments naturels et vrais, la +confiance, qui disparaît; c'est la probité sociale qui succombe, laissant +la vie commune aussi stérile, et moins sûre, que le désert. Et l'on se +plaint du relâchement des moeurs, de l'affaissement des caractères! Quand, +à ce qu'on nomme le sommet social, en pleine lumière, sont affichés, comme +un exemple à tous les yeux; le mépris des serments, la débauche, le +meurtre, la calomnie et l'hypocrisie de métier, devenue cynique! + +Je sais bien qu'on peut dire: ce sont les rages et les convulsions de +l'agonie. Je le crois aussi. Mais songez-y, cette agonie peut être longue. +L'ignorance populaire et la monarchie sont deux lignes courbes qui en se +soudant forment un cercle, où l'on peut tourner longtemps, où l'on rentre, +hélas! vous le voyez, même après l'avoir rompu. Il y a des agonies qui +sont des putréfactions, et qui empoisonnent tout autour d'elles; des +caducités qui pervertissent les enfances. Il y va de vie ou de mort; +d'infection ou de santé, pour nous, pour nos enfants, pour beaucoup de +générations peut-être. Voyez comme de quasi quarts de siècles, se +succèdent, des empires aux royautés, et considérez que depuis 80 ans, nous +n'avons pu même revenir au point du départ. Enfin, voyez où en est la +France. Ne pensez-vous pas que c'est peut-être assez de telles expériences, +et qu'il est bien temps de les cesser? Qui peut se sentir la force d'âme, +ou d'inertie, nécessaire, pour supporter de nouveau de pareils +déchirements, de tels cataclysmes, pour assister à d'aussi épouvantables +spectacles? + +Et pourtant, de quelle sécurité pourrait-on jouir, tant que les mêmes +ambitions malsaines et criminelles feront du monde leur dupe et leur +proie? Le secret de la tragicomédie qui se joue, qui ne le sait? Après ce +nouveau _Juin_ beaucoup plus terrible, ce va être une nouvelle suppression +du mot République, une restauration nouvelle. La plus honteuse même se +flatte d'être la plus facile. Elle n'a pas perdu les campagnes; elle tient +tous les postes, que les grands républicains du 4 Septembre lui ont +laissés, et l'armée, qu'au prix de l'égorgement de Paris, on lui a +rendue..... + +Mais celle-ci ou d'autres, qu'importe? c'est le même abaissement, la même +corruption certaine. Il n'y a pas deux systèmes. Jadis, les gouvernants, +croyant à leur principe, avaient du moins, ou pouvaient avoir, cette sorte +d'honneur, qui en un certain ordre de faits, produisait de la vertu et de +la grandeur. Mais aujourd'hui, ils ne sont plus que des joueurs à la +bourse de l'imbécillité publique, qui haussent ou baissent avec elle; ils +le savent très bien, spéculent là-dessus, et tombent de Louis XIV en +Robert-Macaire. Les moyens de règne actuels, qu'il s'agisse d'empire, de +royauté, ou d'une prétendue République aux mains d'une aristocratie, sont: +le mensonge, la peur, la corruption, la calomnie, aidés des fusillades à +propos.--Mais les systèmes aussi empirent en vieillissant; car les moyens +s'usent, et il faut aller de plus en plus fort... Quel avenir!... si ce +n'est la fin? + +Cependant, beaucoup de gens, que les mots affolent, ne voient de malheur à +craindre que dans le rétablissement de la monarchie. Ceux-là sont +difficiles à convaincre. + +La France, abandonnée à l'étranger; les trahisons et les malversations de +1870; l'armistice et la paix de 1871, la guerre civile, l'égorgement de +Paris, la terreur tricolore, l'instruction publique aux prêtres, la presse +aux financiers, la justice aux entremetteurs, l'armée aux assassins, +l'administration aux corrompus, la politique aux Basiles, que peut faire +de mieux une monarchie? Cessons de nous acharner sur les effets au profit +des causes. Le trône n'est autre chose qu'une barricade à l'usage des +aristocraties. Il occupe l'ennemi, reçoit les coups, et quand au bout de +quinze ou vingt ans, il est emporté, elles en sont quittes pour déclarer +qu'il ne valait rien, faire des proclamations aux vainqueurs, et +travailler immédiatement à en rebâtir un autre. + +Si vous êtes conséquents, Messieurs, si vous êtes sincères, en contemplant +les treize mois écoulés depuis le 4 Septembre, tant d'intrigues, tant de +crimes, tant de duplicités, tant d'horreurs, vous reconnaîtrez--non plus +seulement que la paix entre les nations est incompatible avec la +monarchie--mais que la paix des nations elles-mêmes, et la moralité +publique, sont incompatibles avec l'existence des aristocraties. Et vous +ajouterez à votre titre, cet autre dogme révolutionnaire, l'égalité, que +vous négligez à tort; car la liberté ne peut exister sans elle, pas plus +qu'elle ne peut exister sans la liberté. + + * * * * * + +Quelque divisés qu'ils soient, prêts à se dévorer dès qu'ils n'auront plus +peur et qu'il s'agira de la curée, ils se sont mis pourtant tous ensemble: +Mac-Mahon et Changarnier, Thiers et Rouher, le duc d'Aumale et Jules Favre, +Jules Simon et Belcastel, Vacherot et du Temple, Ferry et Hausmann. Ils +se sont réunis tous contre le grand ennemi, le Satan de la révolte +populaire. + +Thiers a oublié Mazas et les d'Orléans la confiscation. Audran de Kerdrel +a oublié Deutz et Blaye. On voit trinquer, hurler, dénoncer et tuer +ensemble les Villemessant de tous les journaux, les Galiffet de toutes les +alcôves, les St-Arnaud de toutes les caisses, les vieux et les petits +crevés de tous les régimes. Ils se sont tous essuyé les joues sur les +soufflets qu'ils se sont donnés, et se sont employés, d'un touchant accord, +à fusiller, à incarcérer, à décréter et à budgéter en bons frères.--Parce +que ces gens-là ont une foi; une foi inébranlable et profonde. Le comte de +Chambord, le comte de Paris, le Bonaparte, ce sont leurs saints; mais +au-dessus de leurs saints, ils ont un Dieu, le Privilège, et sur son autel +ils sacrifient leurs ressentiments et leurs divisions. + +C'est là leur force; et ils l'auront toujours, tant qu'elle ne sera pas +détruite par une plus grande force contraire; car, en cas pareil, ils +feront toujours ainsi. + +Pourquoi les démocrates agissent-ils différemment? C'est ce qui fait leur +faiblesse. + +Parce qu'ils n'ont pas une même foi; ni une foi profonde. Parce qu'ils +sont divisés en une infinité de petites chapelles, plus monarchiques +qu'elles ne veulent en avoir l'air, et surtout en deux grandes sectes, qui +adorent l'une la liberté, l'autre l'égalité. + +Ce qui est au fond comme serait un combat entre les partisans de la Vierge +d'Atocha et ceux de la Vierge de Lorette; car la liberté et l'égalité sont +un seul et même Dieu en deux personnes. + +Notre dogme à nous vient du Sinaï de la grande Révolution, grande, parce +qu'elle fut révélatrice, grande, beaucoup moins par ce qu'elle a fait que +par ce qu'elle a dit. Qui se prétend démocrate, date sa naissance de la +Déclaration des droits de l'homme. Aucun assurément ne la rejette, et ce +sont même les libéraux qui parlent le plus de 1789. Eh bien, que +dit-elle?--«Libres et égaux.» + +Et elle ne pouvait pas dire autrement; car, du moment où le droit, le +droit nouveau qui va renouveler le monde, est fondé sur la simple qualité +d'homme, il ne peut y avoir d'égalité sans liberté, ni de liberté sans +égalité. L'une implique l'autre absolument. Creusez l'un des deux termes +et vous trouvez l'autre au fond. + +--Si vous jouissez d'avantages, que je ne puis obtenir moi-même et qui me +sont nécessaires, si je ne suis pas votre égal, vous êtes mon bienfaiteur +ou mon maître. Je ne suis pas libre. + +--Si l'égalité décrétée par vous, offense ma conscience, ordonne de mes +goûts, tue mes initiatives, je ne suis pas libre; vous êtes mon pape et +mon roi. + +Etre libre, c'est être en possession de tous les moyens de se développer +selon sa nature. Si cette liberté est la vôtre--et n'est-elle pas juste et +vraie?--nous nous entendons; car c'est justement notre égalité; et nous +n'avons plus qu'à chercher ensemble les mesures par lesquelles la société +humaine réalisera ce but légitime, normal. + +Eh bien, oui, dût cette opinion, ou du moins cet espoir--car on ne fait +rien sans une espérance, si faible soit-elle,--dût-elle paraître à +beaucoup une naïveté, je crois qu'il serait facile d'élaborer, sur le +terrain des principes de la Révolution, un traité d'alliance, un programme +commun à tous les démocrates sincères, programme au bout duquel toute +liberté serait laissée à chacun de s'arrêter ou de poursuivre sa route. Il +y faudrait seulement une bonne volonté vraie; l'étude sérieuse des +questions, à la lumière des principes; au lieu de la critique âpre, et +toujours un peu personnelle, qui grossit les malentendus, la recherche des +points de rapport. Il faudrait employer à élaborer l'idée et à la répandre, +le temps et les moyens qu'on perd à se dénigrer, à se combattre et à +dépopulariser la cause par le bruit de ces dissensions. Il faudrait enfin +renoncer à ses défauts, ce qui évidemment est difficile, et à ses préjugés, +ce qui ne l'est pas moins; mais ce qui pourtant ne serait pas impossible +à des hommes en marche sur la route de l'idée et du progrès. Le plus +difficile, comme en toutes choses, est le premier pas de la mise en +question des choses établies; mais l'esprit qui a fait cet effort peut les +faire tous, pourvu que son mobile soit la recherche sincère. + +Aussi, n'est-ce qu'aux sincères que je m'adresse, laissant les autres +railler de telles illusions; c'est à ceux qui sentent l'imminence du péril +où est la France, où est la révolution dans le monde entier; et qui +souffrent au plus profond de leur âme, de tant de fautes et de puérilités +de ce côté, de tant de crimes de l'autre; de la démoralisation croissante, +en face de tant d'abjurations et de trahisons; du doute mortel qui envahit +la conscience humaine; à ceux qui ont trouvé des leçons dans les +spectacles que nous avons sous les yeux; à ceux-là surtout qui voient, qui +sentent venir, au loin, l'épouvantable bataille, où les appétits matériels +d'en bas se vengeront à la fin des appétits matériels de ce qu'on appelle +_en haut_ et seront sans frein, comme les autres ont été sans pitié; la +guerre sanglante, féroce, inexpiable, comme celle qui vient d'avoir +lieu--mais plus décisive, car les aristocraties ne peuvent pas exterminer +le peuple, mais le peuple peut exterminer les aristocraties. + +Et comment s'étonnerait-on qu'à force de tels exemples, ce peuple perdît +ce qu'il a, dans sa misère, de patience, d'idéal et de bonté? Est-ce donc +à cause de son ignorance qu'il serait obligé à plus de vertu? Qui peut +mesurer la haine amassée à cette heure dans le coeur des veuves, des pères, +des filles, des frères, des orphelins?--Ah! c'est en tuant qu'on répond à +nos revendications; eh bien, il ne sert plus de parlementer.--A la fin, la +défense devient l'attaque. A la rage sauvage, répond la rage sauvage. Les +hommes du peuple ne sont pas des philosophes stoïques. Qui peut s'en +indigner? Sont-ce les lettrés qui les tuent? Ou même ceux qui les laissent +tuer? + +Je reviens à mon rêve d'union, tout insensé qu'il soit. Il ne faut +pourtant jamais désespérer. Quelquefois, quand les châteaux brûlent, il y +a des nuits du 4 août. + +Le grand point qui divise les démocrates libéraux et les socialistes, +c'est la question du capital, la même, sous une forme plus précise, que +cette question de liberté et d'égalité, dont je parlais tout à l'heure. Je +ne puis songer à la traiter ici avec étendue; je veux seulement indiquer +un fait aussi vrai que peu compris généralement: c'est que la plus grande +partie de la bourgeoisie, toute la bourgeoisie moyenne et pauvre, souffre +autant que le peuple du régime actuel du capital. + +Tout le monde connaît, et plaint, l'avenir du jeune homme sans fortune, +frais bachelier, qui se présente, plein d'espérance, et avec toute +l'ambition que confère l'éducation classique, au combat de la vie. S'il a +du talent, il a de grandes chances d'être écrasé, soit par l'ineptie, soit +par l'envie; s'il a du génie, il est à peu près perdu; s'il a du caractère, +la chose n'est pas douteuse. + +Pourquoi?--Parce que les forces naturelles, ardentes, généreuses, sont en +ce monde comme des bras de noyé, qui ne trouvent rien où s'accrocher. +Parce qu'elles ne peuvent pas par elles-mêmes, et dépendent du bon plaisir +d'un autre, élu du hasard, monarque héréditaire, qui se trouve, par droit +de naissance, juge de tous les genres de mérite--ou par droit de conquête; +mais ceux-là sont pires encore; ils sont, à l'idée, des Genséric ou des +Attila.--C'est enfin partout l'ordre monarchique, c'est-à-dire de la +faveur, de l'intrigue et de l'abus, non de la liberté et de la justice. On +se plaint du manque de forces viriles; mais au lieu de s'employer à +produire, elles sont employées à lutter. Ce qu'on trouve au début de la +vie, ce n'est pas la route frayée, c'est le hallier, c'est l'obstacle. +Combien s'arrêtent à mi-chemin, las, désespérés, dans cette impuissance +terrible, à laquelle la capacité, le courage même ne peuvent remédier, +parce que tout dépend d'un choix, d'une rencontre, d'une protection. Ceux +qui arrivent, épuisés, fourbus, vieillis, ne songent plus qu'au repos, et +ce sont ces forces éteintes qui partagent avec les élus du hasard ou les +parvenus de l'intrigue, l'empire du monde. Les forces jeunes et pures n'y +sont nulle part maîtresses, et c'est ainsi qu'à l'encontre des lois de la +nature, la sénilité domine la virilité; que le passé tue l'avenir; qu'au +lieu de marcher en avant, l'humanité trépigne sur place; que toutes les +nobles inspirations avortent sous la direction caduque de l'égoïsme et de +la pusillanimité; que les élans généreux, les idées fécondes, dont malgré +tout est gonflé le sein de l'homme de ce siècle, n'aboutissent qu'à la +platitude des faits. + +L'humanité a dans ses archives, et relit avec délices l'histoire--toujours +la même sous différents noms--de cet homme de génie, qui après maintes +épreuves, où il s'en est fallu de bien peu qu'il ne pérît, arrive enfin au +triomphe. Rien assurément de plus émouvant et de plus beau. Mais on se +laisse aller à croire faussement, sur ce beau conte de fées de la réalité, +qu'il en advient toujours de même, et que, tôt ou tard, l'homme de talent +trouve toujours sur sa route ce hasard heureux, qui le sauve et le +couronne. On oublie que le hasard n'est pas la justice et que fatalement, +pour ce sauvé, il en périt mille, faute du secours, des facilités, que +tout humain devrait trouver dans le milieu social, si la société était un +ordre au lieu d'un chaos, une science au lieu d'un empirisme. + +Puis, il ne s'agit pas seulement de l'homme de génie. Relativement, au +point de vue social, mais absolument, quant à l'être que cela concerne, +une aptitude inemployée est toujours une souffrance et un malheur. + +Cette loi du capital est donc de nature aristocratique; elle tend de plus +en plus à concentrer le pouvoir en un petit nombre de mains; elle crée +fatalement une oligarchie, maîtresse des forces nationales; elle est donc +non seulement anti-égalitaire, mais anti-démocratique; elle sert l'intérêt +de quelques-uns contre l'intérêt de tous. Elle est une des expressions, +non de la vérité nouvelle, mais de cette conception du passé qui, sur +terre comme au ciel, en religion comme en politique, n'admet toujours +qu'un petit nombre d'élus. Elle est donc en opposition avec la conception +nouvelle de la Justice; avec la tendance irrésistible qui fait tout +pencher en ce temps-ci du côté du nombre; avec cet instinct qui de plus en +plus pénètre les masses--instinct dont il faudrait se hâter de faire une +morale et une science, avant que, croissant inévitablement en force et en +puissance, il s'en prenne lui-même aux faits, plus brutalement peut-être. + +Cette loi enfin, je le répète, est en opposition avec l'intérêt même de la +plupart de ceux qui la défendent; avec l'intérêt de tous ceux qui n'ont +pas trouvé dans leur berceau la clef d'or qui ouvre les portes de la vie. + +Elle tient en servage, tout comme le pauvre, cette grande majorité de la +bourgeoisie qui vit de son travail, de sa capacité, et qui même, peut-être, +dépend plus que le manoeuvre du bon plaisir et de la faveur des +capitalistes, des grands. Seulement, plus proche des sources de la fortune, +elle croit pouvoir y tremper plus facilement ses lèvres, et même quand le +flot la fuit, espère toujours,--ou ne se désaltère qu'au prix de ces +complaisances, de ces abdications, qui sont la honte, la faiblesse et le +malheur de ce temps. + +Pour beaucoup d'esprits, cependant, cette loi du capital est fatale, +insurmontable.--C'est la superstition du fait.--Il n'y a rien de fatal +contre la justice. Des solutions ont été proposées; elles sont à examiner +sans parti pris. Il y en a de plus ou moins radicales; mais toutes +demandent à être abordées avec la haine complète et sincère du passé de +droit divin, avec la foi complète et sincère de la révolution du droit +humain, avec le désir de l'égalité. + +Vous l'avez posé sur vos programmes, ce problème, mais l'avez-vous abordé +assez franchement? dans toute l'ardeur, dans toute l'indépendance dont +votre pensée, dont votre conscience sont capables? Avez-vous commencé, +comme autrefois on déposait ses sandales au seuil d'un temple, par déposer +les habitudes, les préjugés du vieux monde? et surtout les intérêts qui +unissent votre cause à la sienne? et encore les concessions que bon gré +malgré, au conseil de votre ambition, au malgré de votre conscience, vous +lui avez déjà faites? tous ces liens qui sont des chaînes, et pour le +caractère et pour la pensée? C'est en de telles dispositions qu'il faut +être pour s'entendre avec les déshérités. + +Oui, tous les fils de la révolution, tous ceux qui acceptent ses principes +dans leur sublime intégralité, peuvent marcher ensemble sur ce grand +chemin, tout bordé de conquêtes perdues, que l'on peut suivre longtemps, +longtemps, en bon ordre de bataille, avant d'arriver aux divers sentiers +qui mènent aux terres inconnues. + +Mais il faut le vouloir. Il faut de part et d'autre abjurer ses +préventions, ses rancunes, et certains dédains qui tiennent encore à +l'esprit aristocratique. Une doctrine qui proclame le droit des déshérités, +qui rend la société responsable des vices du pauvre, qui flétrit toutes +les injustices et déclare le bonheur possible pour tous, doit +nécessairement attirer à elle, non pas seulement,--et malheureusement pas +assez,--le peuple misérable, mais aussi tous les mécontents de l'ordre +actuel, tous les égoïsmes froissés, toutes les ambitions trompées, +légitimes ou non, saines ou malsaines. Ainsi, Madeleine, Simon, les +Samaritains, compromettaient Jésus. On admire cela... dans l'Évangile. Au +club, on s'indigne et on se retire, en secouant ses souliers. De fait, les +pécheurs de Jésus étaient repentants; les nouveaux ne le sont guère. Mais +que fait cela? La démocratie est une guérisseuse; elle traîne à sa suite +un hôpital. C'est son malheur, et sa gloire. Heureuse, si elle n'avait que +ses clients populaires et si la bourgeoisie ne lui envoyait ses rebuts, +ses fruits secs, et les incapacités vaniteuses, qu'elle s'entend si bien à +produire! Car ce sont eux surtout qui, pour se mieux faire entendre, +crient les choses insensées; qui éblouissent aisément le peuple par une +rhétorique pleine de mots, et vide de bon sens; qui, pour le plaisir de se +faire chefs, l'entraînent à des entreprises folles et désastreuses; qui, +au lieu de le porter à la réflexion, de l'instruire dans la justice, +n'excitent en lui que la haine et la passion. Ce sont ces échappés de +collège qui, n'ayant dans la tête que des souvenirs et des phrases de +livre, font, de l'idée communale, diffusion de la liberté, le Comité de +Salut public, son contraire.--Car, ce qu'on ne sait pas assez, ce qu'il +faut dire et redire, c'est que la révolution du 18 Mars n'a point été aux +mains du socialisme, comme on l'affirme avec intention; mais encore et +toujours, aux mains du Jacobinisme, du Jacobinisme bourgeois, par sa +majorité, composée surtout de journalistes, d'hommes de 1848, d'étudiants, +de clubistes. La minorité, ouvrière et socialiste, empêcha quelquefois, +protesta presque toujours, mais ne put jamais imprimer aux affaires sa +direction. + +Mais, que le parti démocratique ne soit pas parfait dans tous ses membres, +--ce qui d'ailleurs est le fait de tous les partis,--qu'importent les +personnes à qui croit profondément aux principes, et sent son devoir de +travailler ardemment à leur réalisation? En ce monde, et en ce temps, le +combat est partout; mais il faut combattre ou périr. Ces pruderies, ou ces +découragements, n'ont rien qui ressemble à la conviction et au dévouement, +et elles autorisent les reproches que fait à son tour le peuple aux +bourgeois libéraux, quand il les accuse de n'être en démocratie que des +amateurs, qui récoltent volontiers les applaudissements et les profits, +mais s'esquivent dès qu'ils craignent de se compromettre; qui vont en +avant, tant que leur intérêt ou leur vanité y trouve son compte; mais qui +_lâchent_ le peuple, qu'ils ont engagé à les suivre, dès qu'ils voient les +choses tourner sérieusement, et menacer leur caisse ou leur +considération--dans ce monde _comme il faut_, où ce qu'on appelle _les +convenances_ prime la foi et le véritable honneur. Il prétend +encore--c'est toujours le peuple qui parle,--que le coeur manque à la +plupart de ces hommes pour comprendre ses souffrances à lui, et pour +vouloir autre chose que ce qui leur manque à eux-mêmes. Il se rappelle +qu'entre les mains de tels chefs, ses révolutions se sont toujours +tournées en compromis politiques, où ses droits seuls ont été oubliés; il +en conclut de la différence des conditions à celle des sentiments, et +n'est pas loin d'envelopper sous le même titre tous ceux qui ne sont pas +avec lui.--Jugement injuste quant aux intentions personnelles; mais juste +en ce sens, qu'à l'époque où nous sommes, quand les situations sont +devenues si tranchées, quand l'heure est si décisive, les compromis ne +sont plus possibles. + +D'autre part, il faut reconnaître que les démocrates avancés, que les +socialistes, en général, méritent un reproche précisément tout contraire +par leur volonté inébranlable d'appliquer dès le lendemain, la vérité +qu'ils ont ou qu'ils croient avoir découverte la veille. Ils sont dans +cette erreur, qui me paraît très fatale, de croire qu'on peut violenter +l'opinion pour aller plus vite.--Je crois au contraire que c'est une des +raisons pour lesquelles nous allons si lentement.--Ils oublient que la vie +d'un penseur a deux faces: le droit pour lui-même d'aller aussi loin qu'il +peut, et d'explorer l'absolu--le devoir, vis-à-vis des autres, de se faire +comprendre. Or, on n'est compris des gens qu'en leur parlant dans leur +langue, et en les prenant au point où ils sont, pour les amener, s'il se +peut, à soi. Le parti avancé en un mot, est intolérant--et il n'est pas le +seul--mais seulement il le montre davantage. + +Et cependant, je persiste à le croire, un traité d'alliance serait +possible, qui, réservant en dehors les convictions et la liberté de chacun, +réunirait contre l'ennemi de la paix sociale, et dans la réalisation d'un +programme commun, toutes les fractions de la démocratie. Car ils sont +nombreux, les points sur lesquels on peut s'entendre, avant ceux où l'on +peut se diviser: toutes les libertés à reprendre, de presse, de colportage, +de réunion; la liberté communale à fonder; l'impôt unique et progressif; +l'organisation de l'armée nationale et citoyenne; et enfin et surtout +peut-être, l'instruction démocratique, gratuite et intégrale. + +Tant qu'un enfant naîtra, n'ayant d'autres fées à son berceau que la mort, +toute prête à trancher, faute de soins, sa frêle existence, et la misère +qui, s'il échappe à la mort, rachitisera ses membres ou atrophiera ses +facultés, le vouera aux douleurs incessantes du froid et de la faim, et +même souvent, hélas! aux rudesses maternelles, au lieu de cette fête de la +vie, que la femme riche ou aisée donne à son enfant; tant que, élevé dans +la rue, dans le bouge, son enfance chagrine sera sevrée, même de +l'innocence; tant que son intelligence ne recevra tout au plus que +l'instruction superstitieuse, et purement littérale d'ailleurs, qui rend +si funeste, si stérile et si froide l'école primaire actuelle; tant qu'il +grandira sans autre idéal que le cabaret, sans autre avenir que le travail +au jour le jour de la bête de somme,--l'humanité sera frustrée de ses +droits, dans la majorité de ses membres; la société vivra de la vie pauvre, +étroite, corrompue et troublée de l'égoïsme; l'égalité ne sera qu'un +leurre, et la guerre, la plus horrible, la plus acharnée de toutes les +guerres, soit déchaînée, soit latente, désolera le monde, en déshonorant +l'humanité. + + * * * * * + +Après une vive interruption, de la part d'une certaine partie du public, +le silence s'était rétabli et ce discours eût pu se faire entendre, quand +le président du Congrès a interdit à l'orateur de continuer. + +J'avais été invitée à assister au Congrès de la paix et de la liberté, par +un des membres du Comité, avec _garantie d'une pleine et entière liberté +de discussion_, et non pas moi seulement, mais _mes amis de +l'Internationale et de la Commune_. De cette invitation adressée à des +proscrits, j'avais conclu à un désir sincère de connaître la vérité, et de +la mettre en lumière. + +Pourtant, dans cette assemblée qui prend pour objet les questions les plus +vitales et les plus brûlantes de notre époque, et déclare l'intention +d'intervenir dans la politique au nom de la morale, la parole a été +retirée à un témoin, dont nul n'a le droit de contester la sincérité, sur +le fait actuel le plus considérable et le plus fertile en conséquences +morales, sociales et politiques. + +Et sur quel prétexte? Que l'orateur n'était pas dans la question. Quoi? +l'ordre du jour est la question sociale; et traiter devant le Congrès de +la paix et de la liberté, de la guerre sociale, de ses horreurs et des +intrigues et des crimes de ceux qui la font dans le présent et la +préparent de nouveau dans l'avenir, ce n'était pas être dans la question! + +Qu'entend donc sous le nom de guerre le Congrès de la paix? N'est-ce pas +le sang versé, la violence exercée par l'homme contre l'homme, le meurtre +enfin? La guerre sociale ne serait-elle pas une guerre!--Mais c'est la +plus âpre et la plus cruelle! Comment donc ce Congrès peut-il se récuser, +quand on vient invoquer son verdict sur de tels faits au nom de la paix, +de la morale et de la justice? + +C'est une grande et cruelle erreur de la bourgeoisie libérale, que de +croire qu'en fermant les yeux sur des faits si énormes et si graves, elle +peut échapper à leurs conséquences et conserver elle-même quelque +influence et quelque valeur. Se poser en moraliste et dire: Ce crime, +parce qu'il est puissant, ne nous regarde pas; en politiques, et n'aborder +que les théories; en adorateurs de la liberté, et refuser la parole à qui +la réclame,--de quels résultats sérieux peut-on se flatter? + +La bourgeoisie a la plume, la parole, l'influence. Elle pouvait se faire +l'organe des revendications du peuple égorgé, opprimé, vaincu. Elle n'eût +été en cela que l'organe de la justice. + +J'étais venue à ce Congrès avec une espérance; j'en suis sortie +profondément triste. Que répondre désormais à ceux qui parlent de parti +pris, et mettent en doute la bonne foi? Que faire contre une scission de +plus en plus accusée, quand l'union, seule pouvait conjurer l'épouvantable +crise qui, tôt ou tard, au lieu et place de la raison et de la justice, +devra résoudre le problème? Pour les hommes attachés au milieu bourgeois, +ce qu'ils nomment les convenances étouffe les principes. Ils vivent de +compromis; puissent-ils n'en pas mourir! + +ANDRÉ LÉO. + +Lausanne, 27 septembre 1871. + + * * * * * + + FIN + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La Guerre Sociale, by André Léo + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA GUERRE SOCIALE *** + +***** This file should be named 14804-8.txt or 14804-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/4/8/0/14804/ + +Produced by Frank van Drogen Mireille Harmelin and PG Distributed +Proofreaders Europe. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/14804-8.zip b/old/14804-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..6e33a57 --- /dev/null +++ b/old/14804-8.zip |
