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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14792 ***
+
+LA
+
+SORCELLERIE
+
+PAR
+
+CH. LOUANDRE
+
+
+
+
+PARIS
+
+LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie
+
+RUE PIERRE-SARRAZIN, No 14
+
+
+
+
+1853
+
+
+
+
+LA SORCELLERIE.
+
+
+
+
+I.
+
+Universalité des sciences occultes.--Leurs différentes
+divisions.--Sorciers mentionnés dans la Bible.--Rôle de Satan d'après la
+tradition chrétienne.--Le diable de la sorcellerie, distinction
+essentielle.
+
+
+C'est une croyance universelle, et pour ainsi dire une tradition native
+du genre humain, que l'homme, à l'aide de certaines formules et de
+certaines pratiques, empruntées tantôt à la religion, tantôt à la
+science, peut changer les lois éternelles de la nature, soumettre à sa
+volonté les êtres invisibles, s'élever au-dessus de sa propre faiblesse,
+et acquérir la connaissance absolue et la puissance sans limites. Ces
+dons supérieurs auxquels il aspire, il les demande indistinctement aux
+éléments, aux nombres, aux astres, aux songes, au principe éternel du
+bien comme au génie du mal, aux anges, à Satan. Égaré par son orgueil,
+il crée toute une science en dehors de l'observation positive; et, pour
+régner en maître absolu sur la nature, il outrage à la fois la religion,
+la raison et les lois. Cette science, c'est la magie, qui se divise,
+suivant les temps et les lieux, en une infinité de branches: cabale,
+divination, nécromancie, géomancie, philosophie occulte, philosophie
+hermétique, astrologie, etc., science empoisonnée dans sa source, qui se
+résume, au moyen âge, dans la sorcellerie, et qui, toujours maudite,
+toujours combattue par les lois de l'Église et de la société, reparaît
+toujours impuissante et convaincue.
+
+La Bible parle à diverses reprises, et partout avec sévérité, des hommes
+ou des femmes qui se livrent à la magie. «Il ne se trouvera parmi vous,
+est-il dit dans le _Deutéronome_[1], personne qui fasse passer par le
+feu son fils ou sa fille, qui professe la divination ou qui prédise les
+temps; ni enchanteur, ni sorcière, ni personne qui consulte des esprits
+familiers, ou qui soit magicien ou nécromancien.» Les mêmes défenses se
+retrouvent dans le _Lévitique_, et l'évocation de l'ombre de Samuel par
+la pythonisse d'Endor, les prodiges opérés par les magiciens de Pharaon,
+les accusations portées contre Manassès, prouvent que les pratiques des
+oeuvres occultes n'étaient point étrangères aux Israélites. Ces faits
+ont donné lieu à un grand nombre de commentaires. Quant à nous, nous
+nous bornerons seulement à les constater ici, en ajoutant que la plupart
+des commentateurs ont remarqué que rien n'indique qu'il y ait eu chez
+les Juifs, comme au moyen âge, entre le démon et les sorciers, un pacte
+réel. Satan, dans la tradition sacrée, n'est jamais ce qu'il fut plus
+tard, l'esclave obéissant de l'homme; il ne sert point ses passions et
+ses vices; et, comme le dit Bergier, si les faits surnaturels dont il
+est parlé dans l'Ancien Testament doivent être attribués aux démons, il
+faut en conclure seulement que Dieu consentait à ce que l'esprit
+infernal les opérât, soit pour faire éclater sa puissance, en opposant
+aux prodiges des magiciens d'autres prodiges plus nombreux et plus
+étonnants, soit pour punir les hommes de leur curiosité superstitieuse.
+Satan reste soumis à la volonté divine. Quand il étrangle, dans la
+chambre nuptiale, les sept premiers maris de Sara; quand il fait tomber
+le feu du ciel sur les troupeaux de Job, quand il déchaîne l'ouragan
+contre sa maison, il n'agit jamais qu'avec la permission de Dieu, et
+Dieu lui permet d'agir pour éprouver son fidèle serviteur et faire
+briller sa foi et sa vertu d'un plus grand éclat.
+
+[Footnote 1: Chap. XXIII, v. 10-11.]
+
+Ainsi, entre la magie et le rôle de Satan dans l'Écriture, et la magie
+et le rôle de Satan dans le moyen âge, il y a cette différence
+essentielle et profonde que, d'un côté, le démon n'est jamais qu'un
+vaincu qui n'agit que par la permission de Dieu, qui reste entièrement
+indépendant de l'homme, et qui, dans la sphère même la plus redoutable
+de son action, n'est encore que l'instrument docile du souverain maître.
+Dans la sorcellerie, au contraire, le démon est asservi à la volonté de
+l'homme; il se met au service de ses haines, de ses passions. Il se
+révolte de nouveau contre Dieu, et semble vouloir faire retourner le
+monde à l'antique idolâtrie. Cette distinction, nettement, établie, et
+sans toucher davantage aux questions qui sont placées par la foi en
+dehors de la discussion, nous allons marcher à notre aise à travers le
+rêve et la légende, en nous attachant toujours à porter, autant que
+possible, l'ordre et la clarté au milieu de ce chaos et de ces ténèbres,
+et en établissant des classifications rationnelles, dans ce sujet, où la
+plupart des historiens qui l'ont traité marchent au hasard, comme dans
+un véritable labyrinthe.
+
+
+
+
+II.
+
+De la magie dans l'antiquité.--Elle se divise en deux branches, la
+théurgie et la goétie.--La théurgie se confond avec la religion.--Ses
+rites et ses formules.--La goétie se rapproche de la sorcellerie du
+moyen âge.--Elle est essentiellement malfaisante.--Ses pratiques et ses
+recettes.--Conjurations des sorciers égyptiens.--Circé, Canidie et
+Sagone. Les sorcières de la Thessalie.--Le spectre du temple de
+Pallas.--Maléfices et talismans païens.--Lois de l'antiquité relatives
+aux magiciens et aux sorciers.
+
+
+Les écrivains de l'antiquité, historiens ou poëtes, sont remplis de
+nombreux témoignages qui attestent l'importance de la magie et de la
+sorcellerie dans le monde païen. Dans l'Inde, ces prétendues sciences se
+confondent constamment avec la religion; on les retrouve en Égypte, en
+Thessalie et en Chaldée, dans la Grèce et à Rome. Quelques-uns des
+écrivains anciens, grecs ou romains, qui parlent de la magie la divisent
+en deux branches distinctes: l'une, théurgique, qui relève uniquement de
+la religion et de la science, et qui ne cherche que le bien; l'autre,
+goétique, qui n'agit que par l'intermédiaire des génies malfaisants ou
+des dieux infernaux, et qui ne cherche que le mal. Ces deux branches, de
+même qu'elles ont un but et un esprit différents, procèdent également
+par des moyens opposés.
+
+Dans la théurgie, le cérémonial est grave et sérieux. La première
+condition imposée à ceux qui la pratiquent, c'est la pureté. Ils ne
+doivent point se nourrir de choses qui aient vécu: ils doivent éviter
+tout contact avec les cadavres; dans leurs invocations, ils ne
+s'adressent qu'aux génies bienfaisants, à ceux qui veillent au bonheur
+des hommes. Les herbes, les pierres, les parfums, étant chacun le
+symbole particulier d'une divinité, le théurgiste les offrait aux dieux
+qu'il voulait se rendre favorables; mais pour que l'opération réussît,
+il devait nommer tous les dieux et présenter à chacun d'eux l'offrande
+qui lui était agréable: «Une corde rompue, dit Jamblique, dérange toute
+l'harmonie d'un instrument de musique; ainsi une divinité, dont on a
+oublié le nom ou à laquelle on n'a point présenté la pierre, l'herbe ou
+le parfum qui lui plaît, fait manquer le sacrifice.» La théurgie, comme
+la religion, avait des initiations, de grands et de petits mystères: on
+en attribuait l'invention à Orphée, qui était considéré comme le plus
+ancien des magiciens. Cette science ne changeait rien aux idées que la
+théogonie païenne se formait des dieux, et toutes deux suivaient les
+mêmes rites pour arriver aux mêmes résultats.
+
+Il n'en était pas de même de la magie goétique, qui s'adressait aux
+divinités malfaisantes ou à celles qui présidaient aux passions. Cette
+magie avait un appareil sombre; elle cherchait pour ses opérations les
+lieux souterrains, les herbes vénéneuses, les ossements des morts, les
+plus redoutables imprécations, et n'agissait que pour nuire. Du reste,
+la distinction entre les deux sciences était fort difficile à maintenir;
+et si quelques esprits supérieurs ont tenté, en se ralliant à la
+théurgie, d'en faire l'auxiliaire des cultes païens dans ce qu'ils
+avaient d'aspirations spiritualistes, la foule ne tint jamais compte des
+différences. La théurgie et ses mystères restèrent à l'état de doctrines
+occultes; et la goétie, comme la sorcellerie du moyen âge, dont elle est
+l'aïeule directe, tenta comme elle de s'emparer du monde et d'assurer à
+l'homme l'entière satisfaction de tous ses penchants, de toutes ses
+passions, de tous les désirs de ses sens, de toutes les ambitions de son
+esprit. Comme la sorcellerie, elle procédait, par des conjurations et
+par une foule de pratiques absurdes ou minutieuses à l'aide desquelles
+elle espérait asservir les dieux, les êtres du monde supra-sensible, les
+éléments, les astres, et toutes les forces vives de la nature. Porphyre
+nous a conservé les formules de conjurations des magiciens égyptiens:
+ces magiciens s'adressaient au soleil, à la lune, aux astres. Ils leur
+disaient que, s'ils ne se prêtaient point à leurs désirs, ils
+bouleverseraient la voûte du ciel, qu'ils découvriraient les mystères
+d'Isis, qu'ils exposeraient ce qui était caché dans l'intérieur du
+temple d'Abydos, qu'ils arrêteraient la course du vaisseau de l'Égypte;
+et que, pour plaire à Typhon, ils disperseraient les membres d'Osiris.
+Les enchanteurs de l'Inde procédaient de même par la menace et
+l'imprécation; seulement ils s'adressaient aux génies au lieu de
+s'adresser aux astres, et leur écrivaient au lieu de leur parler.
+
+La plupart des recettes qui figurent en si grand nombre dans les livres
+de la sorcellerie moderne se retrouvent dans l'antiquité. Sans parler de
+la divination qui faisait partie intégrante du culte, les philtres, les
+charmes, les évocations des morts, les métamorphoses d'hommes en
+animaux, tout cela est dans le paganisme gréco-romain. Homère nous
+montre le devin Tirésias préparant une fosse pleine de sang pour évoquer
+les mânes; il nous montre Circé changeant en pourceaux les compagnons
+d'Ulysse, comme Horace nous montre Canidie et Sagone se rendant la nuit
+dans un cimetière pour procéder à leurs maléfices. Là elles enterrent un
+jeune enfant tout vivant pour préparer un philtre avec son foie et sa
+moelle; elles ramassent des herbes malfaisantes, des ossements
+desséchés; elles déchirent une brebis noire et versent son sang dans une
+fosse creusée avec leurs ongles; elles animent, comme les envoûteurs du
+moyen âge, des figures de cire et les brûlent ensuite. Les poètes, dans
+ces récits, ne font que traduire les superstitions populaires; car le
+monde païen n'est pas moins riche en légendes de cette espèce que le
+monde fantastique du moyen âge. S'agissait-il d'évoquer un mort, on
+pouvait en toute sûreté recourir aux magiciens de Thessalie; on savait
+que quand les Lacédémoniens eurent fait périr de faim Pausanias dans le
+temple de Pallas, des magiciens avaient été chargés de débarrasser ce
+temple du spectre qui venait y rôder chaque jour, et en écartait la
+foule. Dans ce but, ils évoquèrent les âmes de plusieurs citoyens qui,
+pendant leur vie, avaient été les ennemis déclarés de Pausanias; et
+celles-ci, en retrouvant le spectre de l'homme qu'elles avaient détesté,
+lui donnèrent une telle chasse qu'il n'osa plus se présenter, et laissa
+parfaitement paisibles les visiteurs du temple. Voulait-on se faire
+aimer d'une femme, on demandait aux disciples des prêtres de Memphis,
+pour l'enterrer sur le seuil de la maison qu'elle habitait, la laine
+d'airain chargée d'images lascives. On savait que les magiciens
+faisaient tomber la grêle, le tonnerre, qu'ils excitaient les tempêtes,
+qu'ils voyageaient par les airs, qu'ils faisaient descendre la lune sur
+la terre, et qu'ils transportaient les moissons d'un champ dans un
+autre. On savait que pour se défendre de leurs maléfices, il fallait
+faire des fumigations de soufre, ou clouer à la porte de sa maison une
+tête de loup. Les plus grands hommes eux-mêmes acceptaient ces
+croyances. César avait son amulette, et Auguste portait pour talisman
+une peau de veau marin dans la persuasion que cette peau le préserverait
+de la foudre.
+
+A Rome, comme chez nous, les magiciens et les sorciers, qui n'étaient
+souvent en réalité que des malfaiteurs ou des empoisonneurs, abritant
+leurs crimes sous les mystères d'une doctrine secrète, furent
+rigoureusement poursuivis par les lois. Ils s'étaient tellement
+multipliés en Italie, au temps de Tacite, sous le nom de mathématiciens,
+ils s'y livraient à de si ténébreuses pratiques, que ce grand historien
+les place au nombre des plus redoutables fléaux de l'empire, et malgré
+la sévérité des lois romaines qui les frappaient des peines les plus
+sévères, malgré l'exil ou la mort, ils reparaissaient toujours plus
+nombreux, et, comme les sorciers du moyen âge, ils semblaient se
+multiplier par la persécution.
+
+
+
+
+III.
+
+Transformation de la sorcellerie païenne à l'avènement du
+christianisme.--Les dieux de l'Olympe se changent en démons.--Les
+druides et les bardes se changent en enchanteurs.--Différence de
+l'enchanteur et du sorcier.--Biographie fantastique de Merlin.--Sa
+naissance; il parle en venant au monde et prophétise à l'âge de six
+mois.--Viviane et la forêt de Brocéliande.--La tour enchantée.--Merlin
+n'est pas mort.
+
+
+Lorsque l'Évangile se fut propagé dans le monde romain, et qu'il eut
+renversé les autels des dieux païens, on vit se produire un phénomène
+étrange. Parmi les nouveaux chrétiens, un grand nombre acceptant, comme
+un fait réel, l'existence des divinités de l'Olympe, considérèrent ces
+divinités comme des démons; la croyance se répandit que Satan ligué avec
+tous ces vaincus du passé contre le vainqueur de l'avenir, animait d'une
+vie factice leurs idoles mourantes, et Salvien s'écria tristement: «Le
+démon est partout, _ubique dæmon_.» Les folies du vieux monde firent
+invasion en se modifiant dans la société nouvelle; à la chute du
+paganisme, ses rites, ses formes cérémonielles multiples et variées, se
+convertirent en pratiques superstitieuses, en magie; Diane devint le
+démon _Dianum_, et conduisit les femmes au sabbat, comme Mercure avait
+conduit les âmes dans le royaume des ombres. L'influence de ce que l'on
+pourrait appeler l'agonie de l'idolâtrie sur les sciences occultes du
+moyen âge est un fait évident et incontestable, et qui se produisit en
+même temps pour le polythéisme et le culte druidique. On sait qu'au Ve
+siècle une sorte de résurrection de ce culte se manifesta dans la grande
+et la petite Bretagne. Déshérités de leur antique puissance comme
+Jupiter et Vénus, les bardes furent également adoptés par les
+superstitions populaires, et l'on vit paraître alors un être
+intermédiaire entre le magicien inspiré et savant de la théurgie antique
+et le sorcier des démonographes. Cet être, d'une nature supérieure à
+celle de l'homme, et qui se rapproche des génies de l'Orient, c'est
+l'enchanteur, dont nous allons parler avec quelque détail à cause de la
+place qu'il occupe dans la tradition et la littérature du moyen âge.
+
+Le type le plus parfait de l'enchanteur du moyen tige, c'est Merlin,
+personnage réel, qui vécut, on le sait, au Ve siècle dans la Bretagne
+armoricaine, et que l'on retrouve partout, à travers le moyen âge, dans
+l'histoire, la légende, la poésie et les romans chevaleresques. Les voix
+prophétiques qui avaient parlé si longtemps dans les vieilles forêts de
+la Gaule, ne pouvaient se taire tout à coup. Aussi Merlin est-il
+prophète. Fantastique incarnation des dernières traditions du druidisme,
+de la mythologie Scandinave et du polythéisme, il défend la nationalité
+bretonne comme Velléda défendait sa patrie germaine. Il aide Arthur dans
+ses longues luttes contre les Danois, comme Ulysse aidait Agamemnon de
+ses conseils et de sa sagesse.
+
+Dans sa transformation nouvelle, il garde les vieilles habitudes de
+l'idolâtrie celtique. Il aime les fontaines, d'eau vive perdues dans les
+bois, les chênes centenaires; et, comme les dieux de l'Edda, il a son
+loup familier qui va chasser pour lui. Les astres, ses confidents
+habituels, lui révèlent tous les secrets de l'avenir, la destinée des
+rois et celle des peuples. Il sait tous les mystères de la création, il
+connaît tous les esprits qui président à l'harmonie des sphères. Si l'on
+en croit l'un de ses biographes, Robert de Borron, qui écrivait au XIIIe
+siècle, Merlin était né d'une religieuse et d'un démon incube. Sa mère
+l'avait conçu en dormant, et pour se purifier de cette souillure, elle
+fit voeu, pendant le reste de sa vie, de ne manger qu'une fois par jour.
+Le mystérieux enfant, qui n'avait point de père parmi les hommes, vint
+au monde noir et velu; en le voyant ainsi pareil aux bêtes fauves, sa
+mère changea de couleur; mais lui, pour la rassurer, s'écria en
+souriant: «Je ne suis point un diable;» l'effroi n'en fut que plus
+grand. Le bruit de cette naissance étrange se répandit bientôt. La
+pauvre mère fut citée devant le juge. «Vous êtes sorcière, lui dit ce
+magistrat, je vais vous faire brûler.--Je vous le défends, dit Merlin
+en sautant des bras de sa mère. Respectez cette femme, ou malheur à
+vous; car mon pouvoir est plus grand que celui des hommes; et si vous en
+doutez, écoutez ce que va vous dire le fils de l'incube.» Merlin alors
+découvrit au juge certains secrets intimes de son ménage, que celui-ci
+était loin de soupçonner. Le pauvre mari oublia la sorcière pour ne
+songer qu'à sa propre femme, car les détails étaient tellement précis,
+qu'il ne pouvait douter de son infortune. C'est ainsi que Merlin révéla
+pour la première fois cette intuition mystérieuse qui devait élever son
+nom si haut dans l'admiration des peuples, et cependant à cette époque
+il n'était âgé que de six mois. Une vie qui débutait par de pareils
+prodiges devait être féconde en merveilles, et elle le fut en effet.
+L'enchanteur avait le don de se rendre invisible, ou de se donner telle
+ressemblance qu'il voulait en se frottant avec le suc des herbes. Il
+transportait d'un mot à de grandes distances les pierres les plus
+pesantes, et lui-même, monté sur son cerf bien-aimé, il franchissait
+l'espace avec la rapidité de l'éclair. Dévoué jusqu'à la mort au roi
+Arthur, il le sert dans ses guerres et dans ses amours; il l'aide à
+triompher des pièges de ses ennemis et des pièges bien plus redoutables
+de la femme, tout en s'y laissant prendre lui-même. Un jour, en se
+promenant dans une forêt, il rencontre une jeune fille d'une éclatante
+beauté. Il s'arrête, surpris et troublé, et d'une voix caressante:
+«Douce dame, lui dit-il, daignez me prendre à merci; je vous dirai de
+merveilleux secrets. Souhaitez-vous des fleurs? je ferai pousser des
+rosiers au milieu de la neige. Souhaitez-vous d'être belle
+éternellement? je préparerai pour vous le bain qui efface les rides.» La
+jeune fille sourit. Merlin, pour prouver sa puissance, frappa la terre
+d'un coup de baguette, et une forêt magnifique s'éleva aux alentours.
+Pour prix de cette galanterie, Merlin demanda et obtint une entrevue
+nouvelle. Viviane, c'était le nom de la jeune femme, promit de revenir,
+et tint parole. Mais, ce jour-là, l'enchanteur fut vaincu: Viviane
+surprit tous les secrets de son art, et Merlin, sentant qu'il allait
+quitter le monde, se rendit auprès du roi Arthur pour lui donner le
+baiser d'adieu. Puis il alla trouver maître Blaise, qui l'avait élevé.
+«Adieu, maître Blaise, lui dit-il, je vous donne une grande tâche.
+Recueillez les souvenirs de ma vie, mes révélations sur l'avenir, et
+transmettez-les par un livre à ceux qui vivront après nous.--Je vous le
+promets,» dit maître Blaise. Le livre, en effet, fut écrit; et ces
+prédictions de l'enchanteur, devenues au moyen âge les oracles de
+l'Angleterre, ont été consultées, invoquées par elle à tous les moments
+solennels de son histoire.
+
+L'enchanteur, en quittant maître Blaise, se rendit auprès de Viviane;
+et celle-ci, qui le voyait triste, et craignait une séparation, lui
+demanda comment on pouvait retenir un prisonnier sans lui mettre des
+fers et sans l'enfermer dans une prison. Merlin lui donna pour cette
+opération une formule magique; fatale indiscrétion qu'il devait expier
+bientôt! Le soir, en se promenant dans la forêt de Brocéliande, il se
+reposa au pied d'un buisson d'aubépine, et s'endormit. Viviane alors
+détacha sa ceinture, et, traçant avec cette ceinture un cercle autour de
+lui, elle l'enferma pour toujours dans une enceinte sans issue. Une tour
+indestructible, dont l'air même avait cimenté les pierres, s'était
+élevée sur la ceinture et avait enfermé Merlin jusqu'à la fin des
+siècles.
+
+Depuis ce jour, la forêt de Brocéliande étend sur la tour ses rameaux
+qui ne se flétrissent jamais, et Viviane veille au pied des murailles,
+comme cette pieuse matrone qui garde le tombeau du roi Édouard, et qui
+tresse sur le front de ce saint roi des cheveux dont la mort n'a point
+arrêté la croissance. Quant à Merlin, il est toujours vivant et captif,
+et le voyageur, en passant dans les verts sentiers de Brocéliande,
+l'entend soupirer dans sa tour.
+
+On le voit par ce qui précède, les enchanteurs, dont Merlin est, comme
+nous l'avons déjà dit, le type le plus parfait, les enchanteurs ont une
+tout autre physionomie que les sorciers. L'enchanteur est un être
+surhumain, qui a reçu, en venant au monde, un pouvoir surnaturel; c'est
+le frère des génies et des fées; les sorciers sont tout simplement des
+hommes. L'enchanteur fait indistinctement le bien et le mal; le sorcier
+ne fait que le mal. L'enchanteur est vénéré par les peuples, célébré par
+les poëtes; le sorcier est méprisé par tout le monde. En un mot,
+l'enchanteur est un personnage célèbre transfiguré par la légende,
+Aristote, Virgile, ou Merlin, et le sorcier une espèce de truand, qui
+n'est bon qu'à brûler ou à pendre. Les enchanteurs, du reste, ont
+toujours été beaucoup plus rares que les sorciers, et l'on vit un duc de
+Savoie dépenser en pure perte cent mille écus pour en trouver un.
+
+
+
+
+IV.
+
+De la sorcellerie proprement dite.--Elle se confond dans les premiers
+siècles de notre ère avec les hérésies.--Son histoire à travers le moyen
+âge.--Légendes chrétiennes, et musulmanes sur ses origines.--Elle se
+propage au XVe et au XVIe siècle.
+
+
+L'ignorance, l'extrême imperfection des connaissances humaines,
+l'attrait du mystère et de l'inconnu, l'ambition de se faire craindre,
+les malheurs d'une société grossière et sans cesse exposée à tous les
+désastres, telles sont les causes qui contribuèrent à propager la magie
+et la sorcellerie dans l'Europe du moyen âge, et cette triste aspiration
+vers les mystères du monde infernal prouve combien alors étaient
+profondes la misère et la barbarie. La croyance est universelle, et la
+terreur toujours persistante jusqu'au seuil même de notre temps. Tous
+les hérétiques des premiers siècles, de l'Église, les basilidiens, les
+carpocratiens, les gnostiques, les manichéens, sont accusés de magie et
+de sorcellerie. En France, l'existence des sorciers nous est révélée par
+le plus ancien de nos codes, la loi salique, qui porte au chapitre
+LXVII: «Quiconque en appellera un autre sorcier ou l'accusera d'avoir
+porté la chaudière au lieu où les sorciers s'assemblent, et ne pourra le
+prouver, sera condamné à deux mille cinq cents deniers d'amende.»
+Grégoire de Tours nous apprend que le duc Boson usait de sortilège, et
+qu'à cette époque, c'est-à-dire au VIe siècle, on n'entreprenait rien
+d'important sans recourir aux enchantements et aux philactères. Agobard,
+qui écrivait au commencement du IXe siècle, parle de certaines gens qui
+excitaient des tempêtes, et d'autres qui pouvaient, au moyen de ce qu'il
+appelle _aura levatitia_, se transporter à travers les airs. Agobard
+était évêque de Lyon, et l'on était si convaincu de la vérité de ce
+fait dans son diocèse, qu'on lui amena un jour un homme et une femme
+qu'on avait vus tomber du ciel.
+
+Dans le monde entier, la contagion fut générale. Dans toutes les
+contrées de l'Orient soumises à l'islamisme, la magie, au moyen âge,
+était regardée comme la science par excellence, et il se forma sur son
+histoire une foule de légendes dans lesquelles se confondent en
+s'altérant les traditions chrétiennes et musulmanes. Suivant l'une de
+ces légendes, Adam lui-même aurait inventé la magie. Suivant d'autres,
+les descendants de Caïn s'y seraient adonnés les premiers, et Cham, au
+moment du déluge, en aurait été le dépositaire et le propagateur.
+N'osant point porter avec lui dans l'arche les livres qui traitent de
+cette science, il en grava en trois mille vers, suivant les uns, et en
+deux cent mille vers, suivant les autres, les principaux dogmes sur des
+pierres très-dures qui résistèrent à l'effort des eaux; ces pierres
+furent recueillies par son fils Misraïm, qui fonda de nombreuses écoles,
+entre autres la célèbre école de Tolède, où, dans les XIIe et XIIIe
+siècles, on venait de tous les points de l'univers étudier les sciences
+occultes.
+
+Par une bizarrerie singulière, ces sciences se développèrent en raison
+même du progrès de la civilisation, et le XVIe siècle, qui fut vraiment
+le grand siècle du scepticisme, fut aussi le grand siècle de la
+sorcellerie. Les écrits sur les sciences occultes se multiplièrent
+propagés par l'imprimerie. Elles eurent alors un rapport marqué avec les
+affaires publiques; et les sorciers, les astrologues et les devins
+furent souvent consultés pour les choses du gouvernement, comme on avait
+fait des oracles dans l'antiquité. A cette date cependant, sous la
+pression des études scientifiques, la magie et la sorcellerie elle-même
+tentèrent de se manifester sous des formes nouvelles. Elles se
+rapprochèrent de la philosophie, des sciences exactes, comme on peut le
+voir dans le traité célèbre d'Agrippa: _De la philosophie occulte_. La
+sorcellerie fut vivement attaquée par quelques esprits éminents, tout en
+gardant sur la foule son antique puissance; et ce fut seulement dans les
+dernières années du XVIIe siècle, qu'elle perdit le prestige dont elle
+avait joui si longtemps.
+
+
+
+
+V.
+
+But de la sorcellerie au moyen âge.--Elle est avant tout matérialiste et
+sensuelle.--La religion la considère justement comme une idolâtrie
+sacrilège.--Elle s'inspire de toutes les sciences
+apocryphes.--Énumération et définition de ces
+sciences.--Cabale.--Science des nombres.--Astrologie
+judiciaire.--Divination et ses diverses branches.
+
+
+Comme les sciences les plus positives elles-mêmes, la sorcellerie a un
+but nettement déterminé, et une série de formules et de pratiques à
+l'aide desquelles elle opère. Son but est le même dans tous les temps:
+elle veut donner à l'homme la connaissance des secrets de la nature,
+satisfaire tous ses désirs, lui révéler le passé et l'avenir, le rendre
+riche, puissant, invisible comme les esprits, léger comme les oiseaux;
+elle veut soumettre à sa volonté les Êtres du monde supra-sensible,
+réveiller les morts de leur sommeil éternel, défendre les sens du
+vieillard contre les atteintes de l'âge, livrer au jeune homme les
+femmes qu'il convoite, débarrasser l'amant de ses rivaux, l'ambitieux de
+ses ennemis. Elle est donc dans son but essentiellement matérialiste et
+sensuelle; elle est impie dans sa curiosité, parce qu'elle veut pénétrer
+les secrets que Dieu cache aux yeux des hommes. Elle est sacrilège,
+parce qu'elle parodie les prières et les mystères les plus vénérables de
+la religion.
+
+Elle est absurde dans ses pratiques, parce que, laissant de côté
+l'expérience et l'observation, elle attribue à ce qu'elle appelle les
+forces élémentaires des vertus qu'elles ne possèdent pas, qu'elles ne
+peuvent pas posséder. Aux yeux de la religion, elle n'est qu'une
+idolâtrie, parce qu'elle rend aux créatures un culte qui n'appartient
+qu'à Dieu, et quand l'Église la proscrit, elle a, comme la science,
+complétement raison contre elle. Ceci posé, nous allons indiquer
+d'abord les diverses branches dont l'ensemble constitue les sciences
+occultes, et qui servent comme de prolégomènes à la sorcellerie, ce
+vaste pandémonium de toutes les aberrations de l'esprit humain.
+
+Au premier rang, et dans les hautes sphères de l'illuminisme, nous
+trouvons la cabale, sorte de dégénérescence de la théurgie antique, qui
+enseigne à découvrir le sens mystérieux des livres sacrés, et à se
+mettre en rapport direct avec Dieu, les anges et les esprits
+élémentaires, au moyen de certains mots auxquels est attachée une
+puissance surnaturelle. On distingue deux sortes de cabales: la haute
+cabale, la plus ancienne, qui s'inspire des dix attributs de Dieu,
+_couronne, sagesse, intelligence, clémence, justice, ornement, triomphe,
+louange, base_ et _règne_. Cette cabale reconnaît en outre
+soixante-douze anges, agents intermédiaires entre l'homme et Dieu, et
+qui prêtent leur assistance à l'homme pour l'élever au-dessus de la
+condition ordinaire. La cabale élémentaire, beaucoup moins abstraite,
+opère au moyen de quatre sortes d'esprits, qui sont: les _sylphes_ qui
+président à l'air; _les salamandres_, au feu; les _ondines_ à l'eau;
+_les gnomes_, à la terre.
+
+Tandis que la cabale cherche dans la combinaison des lettres empruntées
+au nom de Dieu, des anges ou des génies, un pouvoir supérieur à celui
+de l'homme, la _science des nombres_ cherche ce même pouvoir dans
+l'arrangement mystérieux des chiffres. Ces deux prétendues sciences ont
+été plus particulièrement cultivées par les Arabes et par les Juifs.
+
+La divination n'est pas moins importante. Cette branche, si longtemps
+populaire des sciences occultes, se subdivise elle-même en une foule de
+branches accessoires, dont la plus célèbre est l'astrologie.
+
+L'astrologie, ou l'art de prédire l'avenir par l'inspection des corps
+célestes, remonte à la plus haute antiquité. On a retrouvé dans le
+tombeau de Rhamsès V, roi d'Égypte, des tables astrologiques pour toutes
+les heures de tous les mois de l'année. Tibère et la plupart des
+empereurs romains consultaient les astrologues. Les plus grands esprits
+du moyen âge, Machiavel entre autres, ont cru à leur infaillibilité. A
+la cour de Catherine de Médicis, ils ont joui d'un crédit sans bornes,
+et quand Louis XIV vint au monde, l'astrologue Morin, placé dans la
+chambre même de la reine mère, fut chargé de tirer son horoscope. Parmi
+les mensonges des sciences occultes, il en est peu qui aient fait autant
+de dupes; en effet, en empruntant en quelques points, et pour certains
+problèmes astronomiques, la certitude du calcul, l'astrologie avait pu
+prédire quelquefois les révolutions qui s'accomplissent dans l'espace;
+et comme c'était une croyance générale que les sept planètes et les
+douze constellations du zodiaque, _gouvernent_, c'est le mot consacré,
+le monde, les empires et les diverses parties du corps humain, on était
+logique dans l'erreur en pensant que ceux qui avaient surpris dans
+l'infini le secret des astres pouvaient, à l'aide de ces mêmes astres,
+surprendre sur la terre les secrets de la vie de l'homme.
+
+Nous trouvons encore à côté de l'astrologie une foule d'autres pratiques
+dont le but était de connaître l'avenir: ce sont les _sorts des saints_,
+qui s'obtenaient au moyen âge, en ouvrant au hasard les saintes
+Écritures, comme dans l'antiquité, les _sorts virgiliens_, en ouvrant
+les livres des poëtes; l'_onéiromancie_, l'_aéromancie_, la
+_pyromancie_, l'_hydromancie_, la _physiognomonie_, la _métoposcopie_,
+la _cartomancie_, l'_astrogalomancie_, la _léconomancie_,
+l'_alphitomancie_, la _rhabdomancie_, la _cléidomancie_,
+l'_anthropomancie_, la _géomancie_, etc., c'est-à-dire la divination par
+les songes, par les phénomènes de l'air, les mouvements de la flamme,
+l'eau, les lignes du visage, les rides du front, les lignes de la main,
+les cartes, les dés, les pierres précieuses, la farine, la baguette, les
+clefs, les entrailles de l'homme, l'aspect de la terre, etc.
+
+Ces divers modes de divination étaient pour la plupart très-inoffensifs
+dans la pratique, mais presque toujours désastreux dans leurs
+résultats, parce qu'en trompant sur l'avenir ceux qui étaient assez
+crédules pour y avoir recours, ils les enchaînaient d'avance à une sorte
+de fatalité mystérieuse et anéantissaient leur libre arbitre. Aussi
+l'Église eut-elle toujours le soin de proscrire, quelles qu'elles
+fussent, toutes les pratiques dont nous venons de parler, en les
+considérant avec raison comme un danger pour l'homme et un outrage
+envers Dieu, qui seul peut lire dans l'avenir.
+
+
+
+
+VI.
+
+De l'alchimie.--De la nécromancie.--Comment on évoquait les
+morts.--Recettes pour faire des spectres.--Causes rationnelles de la
+croyance populaire aux apparitions des âmes et aux revenants.
+
+
+Bien que l'alchimie soit en général considérée comme une aberration des
+sciences naturelles plutôt que comme l'une des subdivisions de la magie
+et de la sorcellerie, nous croyons cependant devoir lui donner place à
+côté de la cabale, de l'astrologie et de la divination, parce qu'il est
+évident qu'elle s'en est inspirée à toutes les époques, comme elle s'est
+inspirée également de la démonologie. Pour Albert le Grand et Roger
+Bacon, l'alchimie, sauf ce tribut d'erreurs qu'il faut toujours payer à
+son siècle, n'avait été, il est vrai, que l'étude des combinaisons
+agrégatives de la matière et des lois de l'organisme. Mais c'était là
+une exception; et dès les premiers temps du christianisme, l'école
+d'Alexandrie avait imprimé à l'art hermétique une direction mystérieuse.
+La _table d'émeraude_ et ses formules cabalistiques ouvrirent un vaste
+champ à d'avides spéculations; et à travers les siècles de ténèbres,
+l'alchimie, pour le plus grand nombre, comme pour Nicolas Flamel, eut un
+but spécial, la production de l'or. Afin de donner à ses opérations une
+puissance plus grande, l'alchimie ne se borna point à essayer entre les
+divers corps organisés d'innombrables combinaisons; tout en soufflant
+ses fourneaux pour faire germer des lingots, elle invoqua l'influence
+des astres, elle emprunta de nombreuses formules à la cabale, à
+l'astrologie, à la science des nombres, et souvent même, quand la misère
+démentait ses efforts, quand l'or, objet de tant de veilles et
+d'espérances, ne bouillonnait pas sur le réchaud brillant, elle
+s'adressait au démon, et lui offrait une âme en échange d'une formule.
+
+Ainsi, de quelque côté que l'on se tourne dans ce monde de l'erreur et
+du rêve, on trouve toujours l'homme aux prises avec l'impossible, et
+cette lutte obstinée a pour théâtre la création tout entière. Quand
+l'astrologue interroge le ciel, la nécromancie interroge la terre, pour
+en faire sortir les morts. Elle évoque les âmes, comme la cabale évoque
+les anges, comme la sorcellerie évoque le démon. Suivant le poëte
+Lucain, elle opérait au moyen de l'emploi magique d'un os de la personne
+morte, qu'elle voulait faire apparaître. Les rabbins avaient la même
+croyance: il fallait, suivant eux, prendre le crâne de préférence, sans
+doute parce que c'était là que l'âme avait fait sa demeure, lui offrir
+de l'encens et l'invoquer jusqu'à ce que le mort lui-même eût apparu, ou
+qu'un démon, prenant sa figure, se présentât et parlât en son nom. Le
+plus ordinairement, on employait les prières de l'Église, en y ajoutant
+quelques formules empruntées à la sorcellerie. On disait aussi que
+lorsqu'on pouvait se procurer quelques débris des cadavres, ou quelques
+poignées de la terre dans laquelle ils avaient reposé, et, à défaut de
+cette terre, un fragment des pierres de leur tombeau, un morceau de leur
+croix funèbre, on parvenait, en soumettant ces objets à l'action du feu,
+à produire, par la combustion, des spectres, représentant exactement la
+figure de ceux que l'on cherchait à rappeler de l'autre monde; on
+assurait de plus que ces spectres, animés d'une vie factice et éphémère,
+répondaient distinctement à toutes les questions qui leur étaient
+adressées.
+
+Partant de cette idée que l'âme, dégagée des liens de la chair, a pris
+une entière possession de ses attributs immortels, et qu'elle a
+l'intuition complète du passé et de l'avenir, le nécromancien évoquait
+les morts pour connaître dans quel état, béatitude ou damnation, se
+trouvaient ceux auxquels il s'intéressait et dont il était séparé par la
+tombe; pour s'éclairer lui-même sur les mystères de la vie future; pour
+connaître l'époque de sa mort, de celle de ses proches ou de ses
+ennemis; enfin pour s'éclairer sur tout ce qui est indépendant de la
+prévoyance humaine. Les morts, du reste, n'attendaient pas toujours, on
+le sait, qu'on les rappelât de leur froid sommeil comme un homme qu'on
+réveille violemment; ils revenaient souvent d'eux-mêmes, quand ils
+avaient de leur vivant promis de revenir, comme le spectre de Marsile
+Ficin, le traducteur de Platon, qui se rendit, monté sur un cheval
+blanc, chez son ami Michaël Mercato, auquel il s'était engagé de révéler
+les secrets de l'autre monde. Ici encore l'erreur était logique; car
+elle n'est que le résultat d'un dogme irrécusable, l'immortalité de
+l'âme. La seconde vie, telle que le christianisme nous l'enseigne, telle
+que nous l'espérons, se continue avec les souvenirs et les affections de
+la vie première; elle s'illumine même de clartés nouvelles: dès lors,
+pourquoi l'âme qui se souvient de la terre ne reviendrait-elle pas,
+libre et dégagée de ses entraves, vers cette terre qui garde son
+enveloppe mortelle, et où la rappelle le souvenir? Ainsi, dans ces
+mystères de la mort et de la nécromancie elle-même, la crédulité qui
+nous fait sourire n'est que la conséquence immédiate de la plus chère
+des espérances qui nous consolent. Malgré cette excuse, la nécromancie
+fut également condamnée dans l'antiquité et les temps modernes. Sous
+Constantin, ceux qui s'y livraient encoururent la peine capitale; plus
+tard on les brûla; et à toutes les époques, on les assimila aux
+violateurs des tombeaux, dans la pensée qu'ils troublaient comme eux le
+repos de la mort.
+
+
+
+
+VII.
+
+La sorcellerie complète, par l'intervention du diable, ses emprunts aux
+diverses branches des sciences occultes.--Caractère et puissance du
+diable dans les légendes démonographiques.--Comment l'homme se met en
+rapport avec lui.--Du contrat diabolique et de ses conséquences.--De la
+complaisance et de la méchanceté du démon.--Les deux pôles de la
+vision.--Le pacte de Palma Cayet.--Histoires diverses.
+
+
+Les diverses sciences occultes dont nous venons de parler: la cabale,
+l'astrologie, la divination, la nécromancie forment chacune, on l'a vu,
+une spécialité distincte et limitée; mais il en est une qui les domine
+et les résume toutes: c'est la magie, devenue la sorcellerie du moyen
+âge. La sorcellerie, en effet, prédit l'avenir, change et transforme
+non-seulement les éléments, mais même les hommes; elle évoque les
+morts; elle tue les vivants à la distance de plusieurs centaines de
+lieues; elle donne à ses adeptes la science sans étude, la fortune sans
+travail; elle opère une foule de prodiges; et telle est la terreur
+qu'elle inspire, ou la fascination qu'elle exerce sur ses initiés, que
+de toutes parts les bûchers s'allument pour les consumer, tandis qu'un
+grand nombre d'entre eux aiment mieux mourir plutôt que de renier la
+science qui leur coûte la vie.
+
+Comment, dans la croyance du moyen âge, le sorcier arrivait-il à cette
+puissance supérieure? comment opérait-il ces prodiges qui ont épouvanté
+les vieux âges? Il les opérait par l'entremise du démon; en d'autres
+termes, la sorcellerie n'est que le résumé des sciences occultes
+élevées, par l'intervention de Satan, à leur dernier degré de puissance.
+La tradition du passé tout entière est là pour l'attester. Satan, en
+effet, pour les hommes du moyen âge, n'est point le vaincu de l'abîme;
+c'est le principe du mal des traditions indiennes, égal en puissance au
+principe du bien: c'est le dispensateur des trésors, des plaisirs, le
+révélateur de tous les secrets de la nature; c'est le maître de tous
+ceux qui veulent jouir et savoir, qui escomptent pour des biens
+périssables les biens éternels, afin d'obtenir l'accomplissement de
+leurs rêves ou de leurs passions. Voyons maintenant comment
+s'établissent les relations qui mettent l'homme en contact avec le
+démon.
+
+Nous ne parlerons point ici des possessions, qui sont attestées par
+l'Écriture et par l'Évangile. Nous nous occuperons seulement des
+rapports qui s'établissent dans la sorcellerie et qui sont relatés dans
+toutes les légendes démonographiques.
+
+Dans la possession, telle qu'elle est définie par la tradition
+religieuse, c'est le diable qui s'empare de l'homme, qui le pénètre en
+se _transfusant_, et qui substitue sa volonté à la sienne. Le possédé
+est dompté à son insu, et toujours contre son gré. Dans la sorcellerie,
+au contraire, c'est l'homme qui va au-devant de Satan. Il l'appelle, il
+l'invite, il lui offre son âme en échange de ses services, l'asservit à
+ses ordres et lui dérobe ses secrets. D'un côté, c'est un maître; de
+l'autre, c'est un esclave. Quand le sorcier, ou celui qui aspire à
+l'être, veut s'unir avec le démon, il commence par renier le baptême; il
+se livre, comme pour donner des arrhes, aux profanations les plus
+sacrilèges, et rédige un contrat en bonne forme, dans lequel est stipulé
+un double engagement: Le diable qui par là gagne une âme, ne manque
+jamais de venir signer; d'_apposer sa griffe_, le mot est resté dans la
+langue. Si le contrat porte que le diable est tenu d'obéir à tous ceux
+qui se serviront du pacte, il doit se tenir à la disposition des
+requérants; s'il n'y a point de stipulation semblable, il n'est obligé
+qu'envers la personne qui a contracté. Dans le premier cas, le pacte est
+exprès; dans le second cas, il est tacite. Il y a des contrats
+perpétuels, et des contrats temporaires; les premiers sont valables
+jusqu'à la fin du monde entre les mains de ceux qui les possèdent; les
+seconds doivent être renouvelés à leur expiration. Dès ce moment, Satan
+se trouve vis-à-vis de l'homme dans un vasselage complet, et il est
+juste de dire qu'il remplit toujours ses engagements avec une grande
+exactitude. Il se laisse enfermer dans des coffres, dans des boîtes,
+dans des anneaux; il se laisse mettre en bouteille, et, pour mieux
+servir ses maîtres, on l'a vu rester près d'eux sous la forme de divers
+animaux. Simon le Magicien et le docteur Faust l'avaient condamné à
+entrer dans le corps d'un chien noir. Delrio raconte que Corneille
+Agrippa de Nettesheim avait deux chiens, _Monsieur_ et _Mademoiselle_,
+qui couchaient dans son lit, ou se tenaient des jours entiers sur sa
+table de travail. Le jour de sa mort, Corneille Agrippa, touché de
+repentir, appela _Monsieur_ dans son lit, et lui ôtant le collier
+nécromantique qu'il portait au cou: «Arrière, Satan! lui dit-il,
+arrière, tu m'as perdu; je te maudis et te renie; laisse-moi, du moins,
+mourir en paix.» Le chien, à ces mots, se sauva en hurlant, la queue
+basse, et courut se noyer dans la Saône. On a su depuis qu'il ne s'était
+pas noyé, mais, qu'après avoir traversé la France, il était passé à la
+nage en Angleterre, et qu'alors il s'était attaché à une jeune femme de
+bonne famille, qui avait failli être brûlée pour ce fait.
+
+La croyance aux pactes infernaux fut, pour ainsi dire, universelle au
+moyen âge. Tandis que les mystiques, les âmes tendres et rêveuses, se
+tournaient par l'extase et l'aspiration religieuse vers les joies et les
+clartés du ciel, ceux qui blasphémaient et qui souffraient, les méchants
+qui rêvaient le crime, les âmes souillées qui rêvaient de monstrueux
+plaisirs, s'envolaient aussi vers les régions de l'inconnu, mais en se
+tournant vers l'autre pôle, et les proscrits de cette société incomplète
+et barbare demandaient au Proscrit de l'abîme les biens que le monde
+leur refusait, les joies coupables qu'ils ne pouvaient demander à Dieu.
+Chaque fois qu'un homme s'élevait par son génie ou sa fortune au-dessus
+de la foule, cette foule ignorante et effrayée l'accusait d'avoir
+contracté avec Satan. On disait qu'Albert le Grand lui avait demandé le
+mot des secrets de la nature; l'abbé Trithème, le mot du mystère humain;
+Virgile, le don de l'harmonie des vers; Faust, la science universelle.
+Louis Gauffredi de Marseille se donna au diable pour inspirer de l'amour
+aux femmes rien qu'en soufflant sur elles. Palma Cayet, l'auteur de la
+_Chronologie novennaire_, s'était également livré corps et âme, à
+condition que l'esprit malin le rendrait toujours vainqueur dans ses
+disputes contre les ministres de la religion réformée et qu'il lui
+conférerait le don des langues. Le contrat fut trouvé signé de son sang
+dans ses papiers après sa mort; et comme le diable, au moment de son
+décès, était venu chercher son corps et son âme, on fut obligé, pour
+tromper ceux qui devaient le porter en terre, de mettre de grosses
+pierres dans son cercueil. En 1778 même, à Paris, un laquais qui venait
+de perdre son argent au jeu se vendit dix écus pour avoir un enjeu
+nouveau; et vers le même temps, l'Anglais Richard Dugdale, qui voulait
+devenir le meilleur danseur du Lancashire, se vendit pour une leçon de
+danse. La légende de Théophile, rêvée primitivement par Eutychien, et
+transmise au moyen âge par Siméon le Métaphraste et Hroswita, l'abbesse
+de Gandersheim en Saxe, prouve que la croyance aux faits de cette nature
+remonte à une haute antiquité.
+
+Satan, nous l'avons dit plus haut, remplissait exactement ses
+engagements aussi longtemps que durait le contrat; mais à l'expiration
+de ce contrat, il ne manquait jamais de venir réclamer le prix de ses
+complaisances, et alors il fallait les payer cher; il n'attendait pas
+toujours, pour s'indemniser de ses peines, que la fièvre ou la
+vieillesse emportât son débiteur dans l'autre monde, et pour jouir plus
+vite de cette âme qui s'était vendue et qu'il regardait comme son bien,
+comme un bien sur lequel il avait hypothèque, il la déliait souvent
+lui-même des liens de sa prison charnelle, en tordant le cou à l'homme
+dont il s'était fait pour quelques jours l'esclave obéissant, afin
+d'être son maître dans l'éternité.
+
+
+
+
+VIII.
+
+Recettes pour faire apparaître le diable et les esprits
+élémentaires.--Les noms efficaces et les lettres éphésiennes.--Théorie
+des conjurations diaboliques.--Statistique des sujets de Béelzébuth
+invoqués par les sorciers.--Les ducs et comtes de l'enfer.--Revue des
+légions sataniques.
+
+
+Ce n'était point seulement par le pacte ou contrat infernal que l'homme
+se mettait en rapport direct avec Satan. On pouvait encore, à l'aide de
+certaines opérations, de certaines formules le forcer à sortir de
+l'abîme, soit pour s'en servir momentanément, soit pour se l'attacher,
+comme dans le pacte, durant un temps déterminé. «Les magiciens, dit
+Clément d'Alexandrie, se font gloire d'avoir le démon pour ministre de
+leur impiété, et de le réduire par leurs évocations à la nécessité de
+les servir.» «D'où vient, dit également saint Augustin, que l'homme,
+souillé de tous les vices, fait des menaces au démon pour s'en faire
+servir comme par un esclave.» On voit aisément, par ces deux passages,
+que la théorie des conjurations était connue dès les premiers siècles
+de l'Église chrétienne; et en consultant les écrivains orientaux, grecs
+et romains, on en suit les traces à travers les siècles païens.
+
+Dans l'Inde, on pratiquait la conjuration en regardant certaines
+couleurs consacrées, et en prononçant huit mots qui signifiaient: DIEU
+EST PUISSANT ET GLORIEUX. C'était ce qu'on appelait les _noms
+efficaces_. Chez les Grecs, les _lettres éphésiennes_ jouaient le même
+rôle; en Égypte, on opérait en nommant les trente-six génies qui
+présidaient au zodiaque; enfin le moyen âge s'inspira de toutes les
+traditions antérieures; il ramassa des mots grecs, latins, chaldéens,
+qu'il mêla au hasard en les défigurant; il y ajouta, par une profanation
+sacrilége et toujours dans un but coupable, les mots de la liturgie, les
+noms les plus respectables, et il en forma une langue barbare,
+inintelligible, à l'usage des rites de la sorcellerie, en un mot,
+l'argot infernal.
+
+Les démonographes sont loin d'être d'accord sur la manière d'opérer dans
+les conjurations. Agrippa en reconnaît de trois espèces: 1° par les
+éléments; 2° par le monde céleste: étoiles, rayons, force, influence; 3°
+par le monde des intelligences: religion, mystère, sacrement, Dieu. Il
+est facile de reconnaître à première vue que le mysticisme, l'astrologie
+et la cabale se confondent dans cette théorie bizarre. «Pour opérer
+dans la magie, dit Agrippa, il faut une foi constante, de la confiance,
+et la ferme conviction que l'on réussira.» Ici, on le voit, nous
+retrouvons la théorie des magnétiseurs. Suivant Agrippa, la voix a une
+grande puissance en ce qu'elle exprime l'intention; mais elle ne
+l'exprime que passagèrement. L'écriture qui la fixe, qui lui donne un
+corps, est douée d'une puissance encore plus grande. On doit donc, quand
+on fait une conjuration magique, exprimer le voeu, d'abord par la voix,
+et ensuite par l'écriture; et ce n'est pas à l'écriture vulgaire qu'il
+appartient de figurer dans de si grands mystères; il faut au magicien,
+comme aux prêtres des anciens cultes, un caractère accessible aux seuls
+initiés, une écriture _céleste_, dont le type se trouve dans la
+juxtaposition des astres. Cette formule est certainement parmi toutes
+celles que nous avons rencontrées la moins déraisonnable, et on peut par
+là juger des autres.
+
+Suivant quelques écrivains, moins enthousiastes qu'Agrippa de
+l'astrologie et de la cabale, on ne doit dans les invocations s'adresser
+qu'aux démons; mais pour que l'opération soit efficace, il faut les
+nommer tous, et c'est là que l'embarras commence, car il est fort
+difficile, à cause du nombre, de connaître tous les sujets de ce que les
+démonographes appellent la monarchie infernale, laquelle se compose: 1°
+de Béelzébuth, empereur de toutes les légions diaboliques; 2° de sept
+rois, qui sont: Bael, Pursan, Byleth, Paymon, Bélial, Asmodée, Zapan,
+lesquels règnent aux quatre points cardinaux; 3° de vingt-trois ducs, de
+dix comtes, de onze présidents, et de quelques centaines de chevaliers;
+4° de six mille six cent soixante-six légions, formées chacune de six
+mille six cent soixante-six diables, soit pour le tout: quarante-quatre
+millions quatre cent trente-cinq mille cinq cent cinquante-six diables.
+Quelques docteurs en sorcellerie comptent différemment en prenant
+toujours le chiffre 6 pour multiplicateur cabalistique; ainsi ils
+reconnaissent parmi les esprits de ténèbres soixante-douze princes (6 X
+12), et sept millions quatre cent cinq mille neuf cent vingt-six démons
+(1 234 321 X 6). Il est à remarquer que ce dernier nombre offre, tant à
+gauche qu'à droite, les quatre nombres qui constituent la tétrade de
+Pythagore et de Platon. En opérant sur de pareilles quantités, l'erreur
+était inévitable, et le cérémonial d'ailleurs se compliquait tellement,
+que quand l'opération manquait, le sorcier pouvait toujours, pour
+lui-même ou pour les autres, invoquer l'excuse de l'oubli. Du reste,
+pour remédier aux défaillances de la mémoire, on avait des livres où se
+trouvaient consignées les évocations et les conjurations les plus
+redoutables, et ces livres, soumis eux-mêmes à une foule de
+consécrations magiques, acquéraient par ce seul fait une sorte de
+pouvoir surnaturel. Nous avons nommé les _clavicules_ et les
+_grimoires_.
+
+
+
+
+IX.
+
+De la bibliothèque infernale.--_Clavicula_ et _grimorium_.--_Arcanum
+arcanorum_, etc.--Absurdité et impiété grossière des livres de
+conjurations.--Exemples.--Satan assigné par huissier.--Formalités
+accessoires, sacrifices et présents.--Histoire d'un étudiant de
+Louvain.--Les mariages diaboliques.
+
+
+Les clavicules sont attribuées à Salomon. On sait, en effet, que d'après
+les croyances de l'Orient, croyances qui, du reste, ne paraissent pas
+remonter au delà des premiers siècles de l'islamisme, Salomon avait
+asservi à ses ordres tous les êtres du monde invisible; il tenait les
+génies dans un état complet de dépendance; son nom apposé sur un cachet
+suffisait seul à donner à ce cachet une vertu magique; et l'on pensait
+que ce roi, qui savait et qui pouvait tant de choses, n'avait point
+voulu quitter la terre sans y laisser pour l'instruction des hommes des
+monuments de son génie. Il avait dans ce but composé un livre de
+formules, auquel il avait donné le nom de _clavicule (clavicula)_,
+c'est-à-dire petite clef avec laquelle on ouvre en quelque sorte tous
+les secrets de la nature et les portes de l'enfer. Si les adeptes de la
+sorcellerie s'étaient donné la peine de vérifier l'âge des _clavicules_,
+ils n'auraient point tardé à reconnaître qu'ils étaient dupes d'une
+étrange mystification; car on y cite non-seulement Porphyre et
+Jamblique, mais Paracelse, Agrippa et d'autres personnages du XVIe
+siècle.
+
+Les _grimoires_ n'étaient pas regardés comme aussi anciens que les
+_clavicules_; mais on ne leur en attribuait pas moins une puissance
+irrésistible. Outre ceux qui sont restés manuscrits, nous en connaissons
+plusieurs imprimés, qui tous ont été fort célèbres. L'un sous le titre
+de _Mystère des mystères, perle rare et unique des secrets_--nous
+traduisons littéralement: _Arcanum arcanorum, gemma rara et unica
+secretorum_--a circulé sous le nom du pape Honorius. Les autres sont
+intitulés: l'_Art du grimoire (Ars grimoriæ)_ le _Grimoire vrai
+(Grimorium verum)_, et le _Grand grimoire_.
+
+Pour donner à ces livres absurdes, où les choses les plus respectables
+sont indignement profanées, une autorité plus grande, on disait qu'il
+fallait les faire baptiser par un prêtre, et les nommer comme un enfant.
+Le prêtre recommandait aux puissances infernales d'être favorables à ce
+néophyte; et il sommait l'une de ces puissances de venir, au nom de
+toutes, apposer son cachet sur le volume. Le livre signé et scellé, tout
+l'enfer se trouvait soumis aux volontés de celui qui s'en servait, et il
+n'y avait point de diable qui ne se fît un plaisir et un honneur
+d'obéir.
+
+Tout ce que l'imagination la plus déréglée peut inventer de plus
+absurde, tout ce que l'impiété peut rêver de plus sacrilège se trouve
+réuni dans ces volumes, que l'on peut regarder avec raison comme devant
+occuper le premier rang parmi les monuments de la sottise humaine. Les
+noms de la Trinité, de Dieu, de Jésus-Christ, de sa mère, des saints et
+des martyrs, les versets de l'Ancien et du Nouveau Testament y sont
+profanés sans cesse. On peut en juger par la conjuration suivante,
+extraite du _grimoire_ faussement attribué au pape Honorius, et connue
+sous le nom de: _Conjuration universelle pour tous les esprits_.
+
+«Moi (on se nomme), je te conjure, esprit (on nomme l'esprit qu'on veut
+évoquer), au nom du grand Dieu vivant qui a fait le ciel et la terre et
+tout ce qui est contenu en iceux, et en vertu du saint nom de
+Jésus-Christ, son très-cher fils, qui a souffert pour nous mort et
+passion à l'arbre de la croix, et par le précieux amour du Saint-Esprit,
+trinité parfaite, que tu aies à m'apparaître sous une humaine et belle
+forme, sans me faire peur, ni bruit, ni frayeur quelconque. Je t'en
+conjure au nom du grand Dieu vivant, Adonay, Tetragrammaton, Jehova,
+Tetragrammaton, Jehova, Tetragrammaton, Adonay, Jehova, Othéos,
+Athanatos, Adonay, Jehova, Othéos, Athanatos, Ischyros, Athanatos,
+Adonay, Jehova, Othéos, Saday, Saday, Saday, Jehova, Othéos, Athanatos,
+Tetragrammaton, à Luceat, Adonay, Ischyros, Athanatos, Athanatos,
+Ischyros, Athanatos, Saday, Saday, Saday, Adonay, Saday, Tetragrammaton,
+Saday, Jehova, Adonay, Ely, Agla, Ely, Agla, Agla, Agla, Adonay, Adonay,
+Adonay! _Veni_ (on nomme l'esprit), _veni_ (on nomme l'esprit), _veni_
+(on nomme l'esprit).
+
+«Je te conjure derechef de m'apparaître comme dessus dit, en vertu des
+puissances et sacrés noms de Dieu que je viens de réciter présentement,
+pour accomplir mes désirs et volontés sans fourbe ni mensonge, sinon
+saint Michel, archange invisible, te foudroiera dans le plus profond des
+enfers; viens donc pour faire ma volonté.»
+
+Le style des conjurations n'est point uniforme; il varie suivant les
+temps et les lieux, et l'on y trouve souvent les traces des plus
+anciennes idolâtries. En Espagne, on y voit figurer l'ange-loup; en
+Allemagne, au XVIe siècle, on y emploie avec une préférence marquée la
+syllabe OUM[1], qui désigne la trinité hindoue, Shiva, Wishnou, Brama,
+et à laquelle l'Inde attribue un pouvoir sublime.
+
+On pouvait aussi quelquefois faire venir le diable en employant tout
+simplement envers lui les formalités de la justice ordinaire. M. de
+Saint-André, dans ses _Lettres au sujet de la magie_[2], dit avoir
+connu un bénéficier, homme de beaucoup d'esprit, qui prétendait que l'on
+pouvait forcer Satan à _comparoir_, au moyen de sommations réitérées,
+faites par des sergents approuvés, le tout sur papier de formule bien et
+dûment contrôlé.
+
+[Footnote 2: Paris, 1725, in-12. C'est un livre curieux, et l'un des
+meilleurs qui aient été écrits sur les sciences occultes.]
+
+Si grande que fût la puissance évocatrice des mots employés dans les
+conjurations, ces mots cependant ne suffisaient point seuls à déterminer
+Satan à paraître; il fallait corroborer leur action par diverses
+formalités accessoires. On sacrifiait des chats, des chiens, des poules
+noires; on portait sur soi de la corde de pendu; on cherchait surtout à
+se procurer des oeufs de coq, pondus dans le pays des infidèles; on
+lavait avec grand soin la chambre où devait se passer la cérémonie, et
+l'on y dressait une table sur laquelle on plaçait, avec une nappe
+blanche, du pain, du fromage, des noix, ou toute autre chose, ne fût-ce
+même que des savates ou des chiffons, car Satan ne faisait jamais _rien
+pour rien_. Il fallait toujours, lorsqu'on le dérangeait, lui offrir
+quelque petit présent, sous peine d'être étranglé; il fallait surtout
+avoir soin de tracer autour de soi le pentacle, cercle magique, où le
+sorcier s'établissait comme dans un asile inviolable.
+
+Le diable ne répondait point toujours en personne aux sommations de
+ceux qui le conjuraient. Il se contentait quelquefois de leur envoyer
+des délégués; ou de faire apparaître devant eux et de mettre à leur
+disposition les individus ou les objets dont on lui avait fait la
+demande. Ces sortes de communications n'étaient pas, du reste, sans
+danger, et ceux qui n'étaient point suffisamment au courant de la
+science risquaient souvent leur vie. C'est ce qui arriva, en 1526, à
+Louvain. Un sorcier célèbre qui, à cette époque, habitait cette ville,
+sortit un jour de chez lui en laissant à sa femme les clefs de son
+cabinet, avec la recommandation expresse de n'y laisser entrer personne;
+mais celle-ci, indiscrète comme toutes les personnes de son sexe, les
+remit à un étudiant qui habitait la même maison. Poussé par une
+curiosité fatale, ce jeune homme franchit le seuil de la retraite
+mystérieuse. Un livre est ouvert sur une table; il lit.... Au même
+moment, un coup terrible ébranle la porte. Satan paraît, et d'une voix
+menaçante: «Me voilà, que me veux-tu?» L'étudiant pâlit et ne sait que
+répondre. Alors Satan, furieux de s'être dérangé pour rien, le saisit à
+la gorge, et l'étrangle. Le sorcier rentrait en ce moment. Il voit des
+diables perchés sur sa maison, et, tout surpris, il leur fait signe
+d'approcher. L'un d'eux se détache de la bande, et lui raconte ce qui
+s'est passé. Il court à son cabinet, et trouve en effet l'étudiant
+étendu mort sur le pavé. Que faire de ce cadavre? On va peut-être
+l'accuser de meurtre? Et alors comment se justifier? Après un moment de
+réflexion, il ordonne au diable qui avait commis l'assassinat de passer
+dans le corps de sa victime. Le diable obéit, et va se promener sur la
+place, à l'endroit le plus fréquenté des écoliers. Mais tout à coup, sur
+un nouvel ordre, le démon quitte ce corps qu'il vient d'animer d'une vie
+factice, et le cadavre retombe au milieu des promeneurs saisis de
+crainte. On pensa longtemps que l'étudiant avait été frappé de mort
+subite; mais plus tard la vérité fut découverte; et le sorcier, obligé
+de quitter Louvain, alla répandre dans la Lorraine les poisons de son
+abominable doctrine.
+
+Il ne suffisait pas aux sorciers, et surtout aux sorcières, de pactiser
+avec Satan. Celles-ci, pour le tenir dans une dépendance plus grande,
+pour obtenir de lui de plus éclatantes faveurs, le traitaient souvent
+comme un amant ou un mari. Les exemples de ces mariages diaboliques,
+sont assez nombreux au moyen âge. En 1275, la date est précise, on
+découvrit une femme de soixante ans qui, depuis longues années déjà,
+avait épousé un démon. A l'âge de cinquante-trois ans elle donna le jour
+à un monstre qui avait une tête de lapin, une queue de serpent et le
+corps d'un homme. Elle le nourrit pendant deux ans avec de la chair de
+petits enfants étranglés avant le baptême; au bout de ce temps le
+monstre disparut sans qu'on en ait jamais entendu parler depuis.
+
+
+
+
+X.
+
+Des instruments et des outils de la sorcellerie.--Des diverses espèces
+de talismans.--La peau d'hyène, les pierres précieuses et les talismans
+naturels.--Les talismans fabriqués.--Comment on les faisait.
+
+
+Ainsi que les mathématiques, ou les sciences physiques et naturelles, la
+sorcellerie avait une foule d'instruments particuliers, à l'aide
+desquels elle opérait. Ces instruments, comme les livres dont nous
+venons de parler, portaient en eux-mêmes une puissance extraordinaire,
+puissance qui leur était communiquée par le sorcier lui-même, et qui
+souvent aussi était inhérente à leur nature. Ils comprenaient sous le
+nom générique d'abraxas, talismans, phylactères, cercles, anneaux,
+carrés magiques, etc., une foule d'objets très-différents entre eux et
+dont il suffira d'indiquer ici les principaux, en laissant toutefois de
+côté les amulettes, qui appartiennent plutôt à l'histoire des pratiques
+superstitieuses qu'à celle de la sorcellerie.
+
+Parmi les talismans naturels, nous indiquerons la peau d'hyène, qui
+rendait invulnérable au milieu des combats; la mandragore, qui
+inspirait l'amour; la valériane et le sang des chiens noirs, qui
+éloignaient les démons quand le sorcier voulait se débarrasser de leur
+présence; la plupart des pierres précieuses, telles que l'émeraude, qui
+préservait de la foudre, et rendait la mémoire infaillible; la topaze,
+qui guérissait la mélancolie; le rubis, qui apaisait les soulèvements
+des sens, etc. L'hippomanès, excroissance charnue de couleur brune, qui
+se trouve à la tête des poulains lors de leur naissance, était
+considérée du temps même de saint Augustin comme un agent des plus
+puissants pour produire l'amour; il en était de même du crapaud
+desséché. La membrane dont la tête de certains enfants est couverte à
+leur naissance, faisait réussir les avocats au barreau. La pierre
+alectorienne donnait aux soldats une victoire assurée. Une autre pierre
+qui, suivant Isidore de Séville, se trouve dans la tête d'une tortue des
+Indes, procurait la faculté de deviner l'avenir à ceux qui portaient
+habituellement cette pierre sur leur langue. Ces talismans formaient ce
+que l'on pourrait appeler l'arsenal inoffensif des sciences occultes, et
+leur usage avait sa source dans une sorte de naturalisme panthéistique
+plutôt que dans la sorcellerie proprement dite. Quant aux talismans
+fabriqués, ils appartiennent de plein droit à la magie et souvent à la
+magie la plus noire.
+
+L'emploi de ces étranges objets remonte à la plus haute antiquité.
+Périclès portait au cou un talisman que lui avaient donné les dames
+d'Athènes. César, dit-on, s'en servait également. Les anciens
+attribuaient les plus grandes vertus au mot _abracadabra_, Quintus
+Sérénus prétend que ce mot écrit sur du parchemin et pendu au cou, est
+un remède infaillible contre la fièvre. Les anneaux constellés, les
+bagues d'argent baptisées, étaient de sûrs préservatifs contre la peste,
+la rage, l'épilepsie, etc. On trouve les talismans dans l'Inde, chez
+tous les peuples de l'Orient, comme chez tous les peuples sauvages. Au
+moyen âge, on avait recours, pour les confectionner, à toutes les forces
+vives des sciences occultes, à l'astrologie, à la cabale, à l'évocation
+des démons, et l'on profanait même les mots les plus saints, les
+cérémonies les plus vénérables de la religion.
+
+On faisait des talismans ou abraxas avec des mots efficaces, dont les
+plus célèbres sont les mots _agla_ et _abracadabra_. On en faisait avec
+les noms des diables, avec des chiffres, avec des figures astrologiques,
+et pour ces derniers, voici comment on raisonnait: «Les astres,
+disait-on, sont des intelligences, ils voient, ils entendent; leurs
+rayons ont une sorte d'instinct qui leur fait chercher par sympathie
+dans le monde inférieur tout ce qui se rapporte à leur nature. Or, en
+reproduisant sur des pierres ou des métaux la figure ou le chiffre d'un
+astre, on intéresse cet astre à ces pierres ou à ces métaux, et il leur
+communique quelque chose de sa propre vertu.»--«Pour attirer la vertu du
+soleil, dit Agrippa, qu'il faut toujours citer en ces ténébreuses
+matières, on enveloppe le symbole ou signe astronomique du soleil dans
+des fils d'or ou de soie jaune, couleur des rayons solaires; on suspend
+ce signe à son cou, et l'astre y dépose quelques-unes de ses vertus.» On
+connaît la fameuse médaille où Catherine de Médicis est représentée
+toute nue entre les constellations du Bélier et du Taureau, le nom
+d'Ébullé Asmodée sur la tête, un dard à la main, un coeur dans l'autre,
+et dans l'exergue le nom d'Oxiel.
+
+Le plus célèbre des talismans du moyen âge était, sans contredit,
+l'anneau de Salomon; quelques rois, parmi les plus puissants, se sont
+vantés de le posséder; mais ils se sont vantés à tort, car on sait d'une
+manière certaine, disent les cabalistes, que cet anneau incomparable
+repose dans le tombeau même de ce grand prince au milieu des îles de
+l'océan Indien. Il y avait aussi des talismans avec les noms de
+Jésus-Christ ou de saint Pierre, de saint Paul ou de saint Michel. Le
+concile de Laodicée, au IVe siècle, en interdit l'usage sous peine
+d'excommunication, et déclara que ceux qui les fabriqueraient seraient
+chassés de l'église.
+
+
+
+
+XI.
+
+Le miroir magique.--La pistole volante.--Les têtes d'airain et
+l'androïde.--Les armes enchantées.--Les coupes.--Les bagues.--L'anneau
+du voyageur et l'anneau d'invisibilité.--Le téraphim.--Le carré.--La
+baguette magique.--Comment elle se fabriquait.
+
+
+L'une des pièces les plus importantes de l'arsenal des sorciers était
+les miroirs magiques. Dans l'antiquité païenne les sorcières de la
+Thessalie écrivaient avec du sang humain leurs oracles sur ces miroirs,
+et les oracles se réfléchissaient dans le disque de la lune, où on
+pouvait les lire comme dans un livre. L'usage de ces instruments devint
+extrêmement commun en France, au XVIe siècle, et l'on assure que
+Catherine de Médicis en possédait un à l'aide duquel elle apercevait
+d'un coup d'oeil tout ce qui se passait en France, et tout ce qui devait
+y arriver dans l'avenir. Pasquier rapporte qu'elle y vit un jour une
+troupe de jésuites qui s'emparaient du pouvoir; à cette vue elle entra
+dans une telle colère, qu'elle voulut briser l'instrument révélateur,
+mais on le lui arracha des mains, et à la fin du XVIIe siècle, en 1688,
+on assurait que l'on pouvait encore le voir au Louvre. Les ennemis des
+jésuites accusèrent le père Coton de faire voir à Henri IV, dans un
+miroir étoilé, ce qui se passait dans les cours et les cabinets de tous
+les princes.
+
+La pistole volante était une monnaie marquée d'un signe magique, qui
+revenait toujours dans la poche de son maître, comme les cinq sols du
+Juif errant.
+
+Les têtes d'airain, fabriquées sous l'influence de certaines
+constellations, avaient la faculté de parler, et elles donnaient des
+avis sur les affaires importantes. Virgile, Robert de Lincoln, Roger
+Bacon, en possédaient plusieurs qui ne se trompaient jamais. Albert le
+Grand avait même fait un homme entier, à la confection duquel il
+travailla trente ans; cet homme d'airain se nommait l'androïde; mais il
+fut brisé par saint Thomas d'Aquin, qui ne pouvait supporter son babil.
+
+Les armes enchantées, qui rappellent les armes forgées par Vulcain, et
+qui jouent un si grand rôle dans les romans de chevalerie, avaient la
+propriété de faire voler en éclats toutes celles qui leur étaient
+opposées, et de ne jamais se briser elles-mêmes.
+
+Les coupes magiques communiquaient aux breuvages, dont elles étaient
+remplies, des vertus extraordinaires, et se brisaient lorsqu'elles
+étaient touchées par une liqueur empoisonnée.
+
+Les peaux d'enfants sur lesquelles on traçait des caractères magiques,
+préservaient des maladies, et reculaient indéfiniment la vieillesse.
+
+Les bagues constellées renfermaient de petits démons, appelés
+_servants_, qui remplissaient les fonctions de domestiques, et se
+rendaient en un clin d'oeil, d'un bout du monde à l'autre, pour remplir
+les commissions dont on les avait chargés. Quand le possesseur de la
+bague avait besoin d'un avis, il approchait le chaton de son oreille, et
+le servant répondait à toutes ses questions. L'historien Froissart, qui
+séjourna longtemps à la cour de Gaston Phoebus, comte de Foix, nous
+apprend que ce seigneur avait un de ces lutins à ses ordres. Le lutin
+avait d'abord été attaché à un prélat romain qu'il avait quitté pour un
+baron gascon. Celui-ci, qui était vassal du comte de Foix, avait
+consenti à ce qu'il passât au service de son seigneur. Il était fort
+utile au comte qui l'employait comme courrier, et l'envoyait dans tous
+les pays du monde pour savoir ce qui s'y passait. Le lutin se rendait
+immédiatement aux endroits désignés, et revenait presque aussitôt donner
+des nouvelles à son maître.
+
+L'anneau du voyageur faisait parcourir, sans fatigue, des espaces
+immenses, et l'_anneau d'invisibilité_, réminiscence de l'anneau de
+Gigès, avait la propriété, comme son nom l'indique, de dérober a tous
+les yeux la personne qui le portait. On pouvait aussi se rendre
+invisible au moyen d'un tibia de chat noir, bouilli dans des herbes
+magiques, ou d'une petite pierre qui se trouve dans le nid de la huppe.
+
+Le téraphim, espèce d'automate dans le genre de l'androïde, se
+fabriquait également sous l'influence des constellations. On le frottait
+d'huile et d'ammoniaque, on l'entourait de cierges, on plaçait sous sa
+langue une lame d'or, sur laquelle était écrit en caractères mystérieux
+le nom d'un démon impur, et, dans cet état, il répondait à toutes les
+questions qui lui étaient faites.
+
+Le carré magique, espèce d'échiquier dont chaque case était marquée d'un
+chiffre, servait tout à la fois aux conjurations et aux consultations
+sur l'avenir; il devait être tracé sur un parchemin préparé avec la peau
+d'un animal vierge, ou qui n'avait jamais engendré.
+
+La baguette magique servait à tracer les cercles de conjuration et à
+découvrir les trésors; il y eut même, en 1700, dans la ville de
+Toulouse, un curé qui devinait à l'aide de cet instrument ce que
+faisaient les personnes absentes. Il consultait la baguette sur le
+passé, le présent et l'avenir. Elle s'abaissait pour répondre oui, et
+s'élevait pour répondre non. On pouvait faire les demandes de vive voix
+ou mentalement, «ce qui serait bien prodigieux, dit le père Lebrun, si
+plusieurs réponses ne s'étaient trouvées fausses.» La baguette était
+faite d'une branche de coudrier de la poussée de l'année; il fallait la
+couper le premier mercredi de la lune, entre onze heures et minuit, et
+se servir d'un couteau neuf; une fois coupée on la bénissait, on
+écrivait au gros bout le mot _agla_; au milieu _cor_; au petit bout
+_tetragrammaton_, avec une croix à chaque mot, de plus on prononçait
+cette formule: _Conjuro te cito mihi obedire. Venies per Deum vivum_, et
+l'on faisait une croix,--_per Deum verum_,--une seconde croix,--_per
+Deum sanctum_,--une troisième croix.--Ainsi, comme nous l'avons déjà
+remarqué, les mots les plus saints, les formules les plus vénérables
+étaient profanées dans les pratiques les plus absurdes. La sorcellerie
+parodiait toutes les cérémonies de l'Église, et l'Église en la
+proscrivant se montrait justement sévère, car elle ne défendait pas
+seulement la religion contre l'idolâtrie satanique, elle défendait aussi
+les droits de la raison humaine contre la plus étrange des aberrations.
+
+
+
+
+XII.
+
+Des onguents, des poudres et des breuvages.--Des plantes et matières
+diverses qui entraient dans leur composition.--De l'emploi des cadavres
+dans les préparations magiques.--Recettes.--Empoisonnements.
+
+
+Après avoir cherché une puissance surnaturelle dans les rayons des
+astres, dans le ciel et dans l'enfer, dans les chiffres et les lettres,
+les traditions du paganisme et la parodie des cérémonies chrétiennes,
+les sorciers s'adressaient encore aux plantes, aux arbres, aux animaux,
+aux cadavres; ils les soumettaient à des manipulations fantastiques,
+elles combinaient de cent manières différentes pour en tirer des
+onguents, des poudres ou des breuvages. Ces herbes de la Thessalie, sur
+lesquelles on disait que Cerbère, vaincu par Hercule, avait répandu sa
+bave, ces herbes avaient gardé pour le moyen âge leurs propriétés
+redoutables.
+
+Parmi les plantes, la sorcellerie choisit de préférence toutes celles
+qui sont vénéneuses ou infectes, telles que la ciguë ou la valériane;
+celles qui croissent dans les ruines et sur les tombeaux, le lierre, la
+mauve et l'asphodèle; parmi les arbres, elle choisit le cyprès, et,
+comme pour rendre un dernier hommage à l'idolâtrie druidique, elle prête
+au gui une vertu mystérieuse. Parmi les animaux, elle s'attache à ceux
+qui sont hideux, tristes ou malfaisants, comme le coq que l'antiquité
+avait consacré à la mort; le serpent qui séduisit la première femme sur
+les gazons du paradis terrestre; le loup, le hibou, le crapaud.
+
+Les cadavres humains eux-mêmes figuraient dans les préparations
+diaboliques, et les sorciers, fidèles à leur principe de chercher
+toujours ce qui était impur et souillé, recommandaient de n'employer, en
+fait de débris humains, que ceux qui provenaient des malfaiteurs, des
+excommuniés, des hérétiques et des pendus. Pour ajouter à l'efficacité
+de ces restes affreux, on devait se les procurer dans les circonstances
+les plus lugubres. Ceux que l'on ramassait dans les voiries étaient
+beaucoup plus efficaces que ceux qui provenaient des cimetières; mais
+rien n'égalait le corps des suppliciés détachés du gibet, à l'heure de
+minuit, par une nuit sans lune, et surtout à la lueur des éclairs,
+pendant un orage.
+
+Du reste les recettes variaient à l'infini. En voici une à l'usage des
+sorciers espagnols: Prenez des crapauds, des couleuvres, des lézards,
+des colimaçons, et les insectes les plus laids que vous pourrez trouver.
+Écorchez avec vos dents les crapauds et les reptiles; placez-les dans un
+pot avec des os d'enfants nouveau-nés et des cervelles de cadavres tirés
+de la sépulture des églises. Faites bouillir le tout jusqu'à _parfaite
+calcination_, et faites bénir par le diable.
+
+Shakspeare, résumant dans ses drames splendides les croyances de son
+pays et de son temps, nous offre dans _Macbeth_ une formule non moins
+étrange. L'une des sorcières fait bouillir dans une chaudière, avec les
+entrailles empoisonnées d'un personnage de la tragédie, un crapaud, un
+filet de serpent, un oeil de lézard, du duvet de chauve-souris, une
+langue de chien, un dard de vipère, une aile de hibou, des écailles de
+dragon, des dents de loup, un foie de juif, des branches d'if coupées
+pendant une éclipse, un nez de Turc, le doigt d'un enfant de fille de
+joie, mis au monde dans un fossé et étranglé en naissant, le tout, après
+parfaite cuisson, refroidi dans du sang de singe.
+
+Dans les onguents ou breuvages destinés à produire l'amour, on employait
+des têtes de milan, des queues de loup, des cendres de tableaux ou
+d'images de saints canonisés, des cheveux d'hommes et de femmes. Tous
+les mélanges dont nous venons de parler, outre les vertus qu'ils avaient
+par eux-mêmes, devaient recevoir la consécration des paroles et des
+conjurations magiques, et dans ces paroles il y avait toujours une
+parodie des prières de l'Église, comme il y eut aussi quelquefois une
+profanation de ses plus grands mystères par l'emploi sacrilége des
+hosties consacrées.
+
+Ainsi la sorcellerie recommandait pour ses pratiques tout ce que
+l'imagination la plus souillée peut rêver de plus hideux. Sans doute il
+faut faire ici une très-large part à la légende et au conte; mais il
+nous paraît hors de doute que l'application de la plupart de ces
+recettes a été souvent tentée, et il est facile de comprendre quelles
+profanations, quels dangers, quels crimes même devaient en résulter:
+aussi voit-on dans plusieurs textes de lois que le sorcier et
+l'empoisonneur se confondaient souvent, et sous le règne même de Louis
+XIV, Le Sage, Bonard, la Vigoureux, Expilli, qui, aux yeux de la foule,
+avaient passé pour sorciers, ne se trouvèrent, en dernière analyse, que
+des scélérats vulgaires, justiciables de la chambre des poisons. Il
+était difficile, en effet, que des individus qui croyaient ou qui
+feignaient de croire à de semblables folies n'arrivassent point
+rapidement au dernier degré de la démoralisation.
+
+
+
+
+XIII.
+
+Applications diverses des recettes de la sorcellerie.--Les
+prédictions.--Un soldat du duc Uladislas.--Les meurtres.--La sorcière de
+Provins.--Évocation des rois de France au château de Chaulmont.
+
+
+Nous connaissons maintenant toutes les sources auxquelles les magiciens
+et sorciers vont demander un pouvoir surnaturel. Nous connaissons les
+pactes, les conjurations, le grimoire, les talismans, les carrés, les
+baguettes, les anneaux magiques, les poudres, les breuvages et les
+onguents. Nous allons voir maintenant à quels usages les sorciers
+appliquaient tout ce formalisme lugubre, et ce qu'ils faisaient ou
+prétendaient faire de leur puissance.
+
+Cette puissance était infinie et sans bornes, et en suivant à travers
+l'histoire les prodiges qu'on lui attribuait, on reste épouvanté de la
+sottise humaine, et l'on a peine à comprendre ce qu'il en coûte à
+l'humanité de siècles et d'efforts pour secouer le joug des plus
+grossiers mensonges.
+
+La divination, qui formait dans l'antiquité l'une des branches les plus
+importantes de la théogonie païenne, fut aussi dans le moyen âge, nous
+l'avons indiqué plus haut, l'un des principaux attributs des magiciens
+et des sorciers qui, en général, en empruntaient les pratiques à
+l'astrologie. Il n'est point d'événements importants que les magiciens
+et les devins n'aient prédits; il n'est point d'hommes célèbres dont ils
+n'aient annoncé la grandeur ou la mort; et l'on ferait des volumes avec
+les contes auxquels cette croyance a donné lieu. Nous choisirons au
+hasard, au milieu de ces rêveries, quelques faits caractéristiques.
+
+Ænéas Sylvius raconte que pendant la guerre du duc Uladislas contre
+Grémiozilas, duc de Bohème, une sorcière dit à son fils, qui suivait le
+parti d'Uladislas, que son maître succomberait dans l'a première
+bataille avec la plus grande partie de son armée, et que, pour lui, il
+échapperait au péril s'il tuait le premier ennemi qu'il rencontrerait
+dans la mêlée, s'il lui coupait ensuite les oreilles, et faisait une
+croix avec son épée sanglante entre les pieds de devant de son cheval.
+Le fils de la sorcière exécuta fidèlement ces prescriptions; il sortit
+sain et sauf du combat, tandis qu'Uladislas resta sur le champ de
+bataille avec une grande partie de son armée.
+
+En 1452, dit le savant auteur d'un travail sur les vaudois, M.
+Bourquelot, une étrangère se présente au grand hôtel-Dieu de Provins; on
+la reçoit avec bienveillance; mais au moment où elle entrait, un chien
+se précipite sur elle et la mord au visage. Furieuse alors, elle dit à
+la gardienne de la maison: _Tu m'as fait mordre par ton chien; avant
+trois jours, tu mourras de mauvaise mort._ La gardienne mourut en effet,
+car la prédiction s'accomplissait toujours.
+
+Voici maintenant, dans un autre genre, une anecdote qui a été plusieurs
+fois racontée par de graves historiens, et qui se trouve consignée dans
+les _Recherches_ de Pasquier: «La feue royne mère Catherine de Médicis,
+dit Pasquier, désireuse de savoir si tous ses enfants monteroient à
+l'Estat, un magicien, dans le château de Chaulmont, qui est assis sur le
+bord de la rivière de Loire entre Blois et Amboise, luy monstra dans une
+chambre, autour d'un cercle qu'il avoit dressé, tous les roys de France
+qui avoient esté et qui seroient, lesquels firent autant de tours autour
+du cercle qu'ils avoient regné ou qu'ils dévoient regner d'années; et
+comme Henri troisième eut fait quinze tours, voilà le feu roy qui entre
+sur la carrière gaillard et dispos, qui fit vingt tours entiers et,
+voulant achever le vingt et uniesme, il disparut. A la suite vint un
+petit prince, de l'aage de huit à neuf ans, qui fit trente-sept à
+trente-huit tours; et après cela toutes choses se rendirent invisibles,
+parce que la feue royne mère n'en voulut voir davantage.»
+
+Les sorciers appliquaient leur science divinatoire à prédire les
+événements les plus importants comme les plus futiles; ils donnaient
+l'horoscope des peuples, des villes et des individus. Ils annonçaient
+les disettes, les tremblements de terre, la perte ou le gain des
+batailles, et leurs prédictions, propagées dans la foule, tenaient
+souvent pendant de longues années tout un peuple en émoi. Ils
+annonçaient également, dans la vie privée, les maladies, la mort, la
+perte de la fortune, les héritages, les infidélités des amants et des
+maîtresses. Plusieurs d'entre eux payèrent de leur vie leur prétendue
+science, et il en fut quelquefois de même de ceux qui les consultaient.
+En 1521, le duc de Buckingham fut décapité pour avoir écouté les
+prédictions d'un devin nommé frère Hopkins, et vers le même temps lord
+Humperford fut également décapité pour avoir consulté certains devins
+sur le terme de la vie de Henri VIII. A toutes les époques et dans tous
+les rangs de la société, chose humiliante pour la raison, ces prophètes
+de mensonges ont trouvé autour d'eux une foi robuste; la divination a
+même échappé au scepticisme moderne; bien des esprits forts; qui ne sont
+souvent en réalité que des esprits faibles, après avoir douté de tout,
+n'auraient point osé douter de cette science absurde, et comme preuve,
+il suffit de nommer Cagliostro, Mlle Lenormant, les cartomanciens, les
+buccomanciens, l'auteur du _Corbeau sanglant_, et les devins de nos bals
+publics. Vantons-nous après cela du progrès de nos lumières, de notre
+perfectibilité et de notre civilisation.
+
+
+
+
+XIV.
+
+Les sorciers font la pluie et le beau temps.--Les marchands de
+tempêtes.--Ensorcellement des terres, des moissons et des animaux
+domestiques.--Formules.--Le château de Belle-Garde.--Création d'animaux
+vivants.
+
+
+En même temps qu'ils révélaient les mystères de l'avenir, les sorciers
+opéraient sur les éléments, les hommes, les animaux, les objets
+immatériels, et enfin sur eux-mêmes une foule de prodiges désignés sous
+le nom de sorts, enchantements, maléfices, envoussures, aiguillettes,
+etc. Dans ce monde sans bornes de l'erreur, toutes les absurdités
+s'enchaînaient logiquement et découlaient pour ainsi dire les unes des
+autres. Dès que la possibilité d'un seul fait était admise, on pouvait
+en admettre mille; ils se valaient tous, et l'on n'avait point à
+choisir.
+
+Quand ils opéraient sur les éléments, les sorciers produisaient à leur
+gré le beau temps ou la pluie, le froid ou le chaud; mais comme ils
+étaient essentiellement malfaisants de leur nature, ils ne donnaient de
+beau temps que quand ils en avaient besoin pour eux-mêmes; ils
+excitaient le plus souvent des ouragans et des tempêtes. Ceux qui se
+livraient à cette spécialité sont désignés par les lois romaines de la
+décadence et les lois du moyen âge, dont quelques-unes les punissent de
+mort, sous le nom de _missores tempestatum, tempestarii_. Un roi des
+Goths, suivant le Démonographe de Lancre, n'avait, pour exciter un
+orage, qu'à tourner son bonnet du côté où il voulait que le vent
+soufflât. Les Norvégiens et les Danois, peuples navigateurs, excellaient
+dans ces sortes de pratiques, et leurs sorciers vendaient le vent, le
+beau temps et la tempête. «Un respectable voyageur allemand, qui explora
+le nord vers la fin du XVIIe siècle, raconte, dit M. Marmier dans ses
+_Souvenirs de voyage_, qu'il acheta d'un Finlandais un mouchoir, où il y
+avait trois noeuds qui renfermaient le vent. Quand il fut en pleine mer,
+le premier noeud lui donna un délicieux petit vent d'ouest-sud-ouest,
+qui était précisément, celui dont il avait besoin. Un peu plus loin,
+comme il changeait de direction, il ouvrit le second noeud, et il
+survint un vent moins favorable; mais le troisième noeud produisit une
+horrible tempête, et c'était sans doute, dit le naïf conteur, une
+punition de Dieu que nous avions irrité en faisant un pacte avec des
+hommes réprouvés.»
+
+On ensorcelait des pays tout entiers comme on ensorcelait un homme. Les
+forêts surtout jouent un grand rôle dans les traditions magiques, et
+quand elles sont possédées ou habitées, soit par des sorciers, soit par
+des enchanteurs, elles prennent le nom de forêts enchantées. Il en est
+souvent parlé dans la _Jérusalem_ du Tasse. La plus célèbre en France,
+était celle de Brocéliande, que nous avons mentionnée plus haut à
+l'occasion de Merlin, et dont la forêt de Lorges comprend encore
+quelques débris. Les bêtes venimeuses et les mouches qui nuisent au
+bétail ne pouvaient vivre sous ses ombrages. On trouvait au centre de
+cette forêt la fontaine de Bellenton, auprès de laquelle le chevalier
+Pontus fit sa veille des armes, et près de la fontaine une grosse
+pierre, nommée le perron de Bellenton. Chaque fois que dans le pays on
+avait besoin de pluie, pour les biens de la terre, le seigneur de
+Montfort se rendait à la fontaine; il arrosait la pierre avec l'eau de
+cette fontaine, et le jour même, de quelque côté que le vent ait
+soufflé, il tombait des pluies si abondantes et si tièdes que la terre
+en était fécondée pour longtemps.
+
+Les sorciers se vantaient également d'arrêter le cours des fleuves, de
+les faire remonter vers leur source, de produire la foudre et de la
+faire tomber là où ils voulaient, de transporter les moissons d'un champ
+dans un autre, de frapper les terres de stérilité. Chez les Romains,
+cette dernière opération se pratiquait au moyen d'une pierre qui,
+placée sur le sol que l'on voulait rendre improductif, indiquait qu'il
+était voué à la malédiction, et que ceux qui oseraient le cultiver
+étaient à leur tour voués à la mort. Les lois prononçaient la peine
+capitale contre les sorciers qui se livraient à cet enchantement. Des
+faits analogues se produisirent au moyen âge et même dans les temps
+modernes. On vit se former en Écosse des associations de sorcières, dont
+le but était de s'approprier la récolte des champs qui ne leur
+appartenaient pas, et la superstition populaire s'emparant de ce fait,
+inventa une foule de légendes. On disait que, quand les sorcières
+voulaient s'emparer des produits, d'un champ, elles labouraient ce champ
+avec un attelage de crapauds; que le diable lui-même, conduisait la
+charrue, que les cordes de cette charrue étaient de chiendent, que le
+soc était fait avec la corne d'un animal châtré, que ce singulier
+labourage une fois terminé, tous les fruits passaient d'eux-mêmes dans
+la grange des sorcières, et qu'il ne restait au propriétaire que des
+épines et des ronces.
+
+Quand on agissait avec cette puissance sur la matière, on devait à bien
+plus forte raison agir sur les êtres vivants; aussi voyons-nous les
+croyances populaires se préoccuper constamment, et avec une insistance
+qui persiste encore aujourd'hui dans les campagnes, des maléfices et
+des sortilèges auxquels sont exposés les animaux domestiques. Les
+bergers avaient, pour ainsi dire, monopolisé cette sorte de maléfices.
+On les accusait de répandre à leur gré les épizooties, de rendre les
+chevaux immobiles, de dessécher les pâturages pour faire mourir de faim
+les troupeaux de leurs ennemis, et de changer en loups les agneaux
+naissants, qui dévoraient leurs mères au lieu de les téter; mais, par
+compensation, s'ils étaient puissants pour le mal, ils l'étaient
+également pour le bien. Ils avaient des formules infaillibles pour
+guérir les animaux ou pour éloigner les loups; en voici un échantillon:
+
+«_Le château de Belle-Garde pour les chevaux._ Prenez du sel sur une
+assiette; puis, ayant le dos tourné au lever du soleil, et les animaux
+devant vous, prononcez, étant à genoux, la tête nue, ce qui suit:
+
+«--Sel qui es fait et formé au château de Belle, sainte belle Élisabeth,
+au nom de Disolet, Soffé portant sel, sel dont sel, je te conjure au nom
+de Gloria, Dorianté et de Galliane, sa soeur; sel, je te conjure que tu
+aies à me tenir mes vils chevaux de bêtes cavalines que voici présents,
+devant Dieu et devant moi, saints et nets, bien buvants, bien mangeants,
+gros et gras, qu'ils soient à ma volonté; sel dont sel, je te conjure
+par la puissance de gloire, et par la vertu de gloire, et en toute mon
+intention toujours de gloire.
+
+«Ceci prononcé au coin du soleil levant, vous gagnez l'autre coin,
+suivant le cours de cet astre, vous y prononcez ce que dessus. Vous en
+faites de même aux autres coins; et étant de retour où vous avez
+commencé, vous y prononcez de nouveau les mêmes paroles. Observez,
+pendant toute la cérémonie, que les animaux soient toujours devant vous,
+parce que ceux qui traverseront sont autant de bêtes folles.
+
+«Faites ensuite trois tours autour de vos chevaux, faisant des jets de
+votre sel sur les animaux, disant:--Sel, je te jette de la main que Dieu
+m'a donnée; Grapin, je te prends, à toi je m'attends.
+
+«Dans le restant de votre sel, vous saignerez l'animal sur qui on monte,
+disant:--Bête cavaline, je te saigne de la main que Dieu m'a donnée;
+Grapin, je te prends, à toi je m'attends.»
+
+Ou pourrait choisir entre mille recettes du même genre; mais comme elles
+se valent toutes, et que quelques-unes seulement se distinguent par des
+profanations et des blasphèmes, nous n'insisterons pas plus longtemps,
+et pour en finir avec les maléfices de cette espèce, nous ajouterons que
+certains sorciers avaient la prétention de créer des animaux, et de les
+tirer, comme Dieu, du néant. L'auteur du _Monde enchanté_, Bekker, a
+examiné à fond cette question, et si, forcé, dit-il, par l'évidence, il
+accorde aux magiciens le pouvoir de faire des poux, il croit que ce
+pouvoir se borne là, et il leur refuse même celui de faire des
+grenouilles.
+
+
+
+
+XV.
+
+Opérations de la sorcellerie contre les hommes.--Maladies
+effroyables.--Envoûtement.--La fièvre du roi Duffus.--L'évêque Guichard,
+la reine Blanche et sa fille Jeanne.--De l'envoûtement à la cour de
+France au XVIe siècle.
+
+
+En suivant les pratiques de la sorcellerie d'après l'échelle ascendante
+des êtres, nous arrivons des éléments à la matière, de la matière à
+l'animal, de l'animal à l'homme, et nous trouvons le magicien opérant
+sur ses semblables et, en dernière analyse, sur lui-même; en d'autres
+ternies, le sorcier _ensorcelle_ les autres et finit aussi par
+s'ensorceler. Ici encore nous allons le suivre pas à pas à travers ses
+ténébreuses pratiques.
+
+Lorsque le sorcier agit sur les autres ou pour les autres, c'est, en
+général, pour nuire ou servir des passions coupables, et en cela il
+diffère essentiellement de l'enchanteur et même du magicien, tel que ce
+dernier est présenté par les croyances orientales, ou par les plus
+anciens poèmes chevaleresques, car dans ces poèmes, comme dans ces
+croyances, le magicien fait plus volontiers le bien que le mal et on
+peut le prendre sans scrupule pour un savant ou pour un sage. Quant au
+sorcier, c'est toujours et partout, dans ses rapports avec ses
+semblables, l'homme que nous avons vu plus haut pactiser avec le diable;
+c'est toujours un être foncièrement méchant; on en jugera par ce qui
+suit.
+
+Comme les dieux de l'enfer païen, le sorcier ne sait point s'attendrir,
+et pour se venger de ses ennemis, quelquefois même pour tourmenter par
+plaisir ceux qui lui font envie, il les frappe de maladies effroyables.
+M. de Saint-André parle d'une jeune fille ensorcelée, qui, après avoir
+perdu le mouvement et la respiration, vomit, pendant plusieurs mois, des
+coques d'oeufs, du verre, des coquilles, des clous de roues de chariot,
+des couteaux, des aiguilles et des pelotes de fil. D'autres vomissaient
+des crapauds, des serpents, des hiboux; quelquefois le sorcier ordonnait
+au diable lui-même d'entrer dans le corps de la victime, et alors on
+voyait se produire, par l'effet du maléfice, tous les phénomènes de la
+possession. Les ensorcelés qui portaient en eux un autre être, se
+détournaient de la société des hommes pour s'exiler dans les cimetières,
+et jusque dans les tombeaux. Leur figure avait la couleur du cèdre;
+leurs yeux rouges comme des charbons, sortaient des orbites; leur
+langue, roulée comme un cornet, pendait sur leur menton, et le contact
+et la vue des choses saintes produisaient sur eux le même effet que
+l'eau sur les hydrophobes. La médecine était impuissante à les guérir,
+et ils mouraient souvent comme suffoqués par le diable.
+
+On envoyait aussi la maladie et la mort, soit aux personnes avec
+lesquelles on pouvait communiquer, soit à celles qui se trouvaient à de
+grandes distances, à l'aide de figures de cire, faites à leur image; ce
+genre de maléfice, connu au moyen âge sous le nom _d'envoussure_ ou
+_d'envoûtement_, fut souvent pratiqué, principalement contre les grands
+personnages. Après avoir baptisé, nommé et habillé la figure qui servait
+à l'envoûtement, on la frappait, on la blessait plus ou moins fort, on
+la jetait à l'eau, on la brûlait, on l'enterrait, on la pendait, on
+l'étouffait, et toutes les tortures à laquelle elle était soumise se
+répétaient sur les corps des vivants. Quelquefois, lorsqu'on voulait
+faire mourir à petit feu l'_envoussé_, on enfonçait dans la statuette,
+où on les laissait fixées à demeure, des épingles très-aiguës, de telle
+sorte que le malheureux sentît constamment dans ses chairs la pointe
+meurtrière.
+
+Les affaires d'envoûtement sont très-nombreuses au moyen âge, et même à
+une époque assez rapprochée de nous; elles sont de plus répandues dans
+toute l'Europe. On racontait en Écosse que le roi Duffus, ayant été
+attaqué tout à coup d'une fièvre brûlante et de sueurs continuelles,
+dont rien ne pouvait calmer l'ardeur ou diminuer l'abondance, les
+médecins déclarèrent que leur art était impuissant, et que sans aucun
+doute Duffus était ensorcelé. Les sergents et les magistrats se mirent
+en quête et trouvèrent deux femmes d'une fort mauvaise réputation, qui
+faisaient des cérémonies étranges sur une petite statuette de cire
+qu'elles chauffaient à un grand feu. Les femmes, conduites en prison,
+avouèrent qu'elles avaient envoûté le roi, et que c'étaient elles qui
+avaient causé la fièvre et les sueurs; les médecins alors ordonnèrent de
+placer la statuette dans un endroit frais. L'ordre fut exécuté. Aussitôt
+le roi cessa de suer, et ne tarda point à se rétablir.
+
+Les premières années du XIVe siècle offrirent un célèbre procès
+d'envoûtement, et ce procès fit d'autant plus de bruit, que l'accusé
+était un grand dignitaire de l'Église, Guichard, évêque de Troyes, que
+le peuple avait surnommé le fils de l'incube. La reine, Blanche de
+Navarre, étant morte en 1304, et sa fille Jeanne l'ayant suivie de près
+dans la tombe, à l'âge de trente-trois ans, Guichard fut accusé d'avoir
+fait périr ces deux princesses par _oeuvre magique_. On instruisit son
+procès, et voici ce qu'on lit dans l'acte d'accusation: L'évêque
+Guichard portait une haine mortelle à la reine Jeanne et à sa mère,
+parce que c'était à leur poursuite qu'il avait été chassé du conseil du
+roi. Il s'était vanté de les faire mourir, et s'était associé dans ce
+but une sorcière, une _femme inspiritée_, et un moine jacobin; ils
+avaient tous trois évoqué le diable, et le diable interrogé avait
+répondu qu'il fallait faire une image de cire, ressemblant à la reine,
+la baptiser, lui donner les noms de cette princesse, l'approcher du feu,
+la piquer avec une aiguille au cou et à la tête; que la reine alors
+commencerait à se mal porter, et qu'elle mourrait aussitôt que la cire
+serait fondue: d'après ce conseil du diable, Guichard fit l'image et la
+baptisa, conjointement avec le jacobin, dans l'ermitage de Saint-Flavy;
+il y fit fondre l'image et aussitôt la reine mourut.
+
+De nombreux témoins furent interrogés, entre autres l'ermite de
+Saint-Flavy, qui confirma les faits; l'évêque fut condamné, mais le
+caractère dont il était revêtu le sauva du dernier supplice, et il resta
+en prison jusqu'en 1313, époque à laquelle son innocence fut reconnue.
+Vers le même temps, des accusations de sorcellerie furent aussi, on le
+sait, portées contre les templiers, mais moins heureux que l'évêque
+Guichard, ils expièrent sur le bûcher les crimes, pour la plupart
+imaginaires, dont on les avait chargés.
+
+Au XVIe siècle, la mode des envoûtements devint tout à fait populaire.
+On sait que la duchesse de Montpensier employa souvent ce maléfice
+contre Henri III, et qu'elle ne recourut au poignard de Jacques Clément
+qu'après en avoir reconnu l'inutilité. Catherine de Médicis, qui
+patronna toutes les folies et toutes les scélératesses, se servit aussi
+plusieurs fois de l'envoûtement, tout en redoutant pour elle-même ses
+terribles effets, et lorsque La Mole et Coconas furent livrés au dernier
+supplice, elle se montra fort inquiète de savoir s'ils ne l'avaient
+point envoûtée: c'est qu'en effet, du moment où l'efficacité de cette
+pratique était admise, il n'y avait plus de sécurité, même au sein de la
+puissance absolue, et la garde des barrières du Louvre n'en défendait
+pas les rois.
+
+
+
+
+XVI.
+
+De l'aiguillette.--Comment on la noue et on la dénoue.--Des
+philtres.--Les sorciers improvisent l'amour et l'amitié--De l'alphabet
+sympathique et de la télégraphie humaine.
+
+
+En même temps qu'il donnait la mort par l'envoûtement, le sorcier, par
+l'aiguillette, empêchait l'homme ou la femme de transmettre la vie. Ce
+maléfice, connu de l'antiquité, est mentionné dans Virgile et dans
+Ovide. Le nouement de l'aiguillette se faisait ordinairement pendant la
+cérémonie du mariage. Le sorcier opposait aux paroles du prêtre des
+paroles magiques, en prononçant le nom des deux époux, s'il voulait les
+ensorceler, tous deux, ou seulement le nom du mari ou le nom de la
+femme; s'il ne voulait en ensorceler qu'un seul. De plus, lorsque le
+prêtre disait les paroles sacramentelles, celui qui pratiquait le
+maléfice faisait un ou plusieurs noeuds à un bout de cuir, de laine, de
+coton ou de soie qu'il tenait à la main, et dès ce moment l'aiguillette
+était nouée, c'est-à-dire que la consommation du mariage devenait
+impossible, et restait impraticable aussi longtemps que le noeud n'était
+point défait. Le maléfice était beaucoup plus puissant encore, quand on
+avait fait passer le noeud magique à travers l'anneau nuptial. La femme
+pouvait elle-même nouer l'aiguillette à son mari, et pour cela il lui
+suffisait, le jour de ses noces, de jeter son anneau de mariage à la
+porte de l'église où la bénédiction lui avait été donnée, ou bien, la
+première union contractée devant un prêtre, d'en contracter
+immédiatement une seconde devant un juif, un excommunié ou un Turc, ou
+bien encore d'envelopper une aiguille dans un drap mortuaire et de
+mettre cette aiguille sous du fumier. Dans l'antiquité, les procédés
+étaient différents. On faisait des figures de cire, comme dans
+l'envoûtement du moyen âge; on prononçait sur ces figures des
+imprécations, et on leur enfonçait des clous ou des aiguilles à la place
+du foie, siège de l'amour. Le moyen le plus sûr de se préserver de ces
+maléfices, c'était de porter dans le chaton d'une bague une dent de
+belette; mais une fois le sortilége opéré, la personne qui avait noué
+l'aiguillette pouvait seule la dénouer. Elle devait surtout faire
+attention à ne point couper le noeud, car dans ce cas l'enchantement
+était éternel.
+
+L'aiguillette, comme toutes les choses du moyen âge, avait son
+contraire, et les hommes qui, dans certains cas, détruisaient l'amour,
+le produisaient dans d'autres circonstances. La huitième églogue de
+Virgile fait connaître avec détail les pratiques au moyen desquelles on
+allumait dans le coeur des hommes ou des femmes d'irrésistibles
+passions. Dans ce curieux morceau de poésie, on voit une sorcière,
+fatiguée de l'indifférence de son amant Daphnis, essayer, pour exciter
+ses feux, des formules les plus efficaces. On la voit portant une figure
+de cire au pied des autels, l'apostropher dans les termes les plus
+passionnés. Elle ceint cette figure de trois bandelettes de couleurs
+différentes, et s'adressant à Amaryllis, elle la conjure de nouer les
+trois bandelettes de trois noeuds, et de dire, en faisant cette
+opération, qu'elle serre les liens de Vénus. On opérait encore au moyen
+des breuvages connus sous le nom de philtres; mais ces breuvages
+n'étaient souvent, et tout simplement, que des boissons aphrodisiaques,
+et même des poisons, comme on le voit par le philtre qui donna, dit-on,
+la mort au poëte Lucrèce.
+
+Les philtres furent également connus du moyen âge. On les fabriquait
+avec de la racine d'_emilæ campanæ_, cueillie la veille de la
+Saint-Jean, de la _pomme d'or_, de l'ambre gris, le tout mêlé et trituré
+avec adjonction d'un morceau de papier sur lequel était écrit le mot
+_sheva_. Leur usage était extrêmement répandu; sous le règne de Louis
+XIV, les plus hauts personnages en usaient avec une confiance aveugle,
+et le résultat le plus certain de cette mode singulière fut d'enrichir
+les charlatans qui les vendaient et de ruiner souvent la santé de ceux
+qui les avaient achetés.
+
+L'amitié s'improvisait avec la même facilité que l'amour. On n'avait,
+pour la faire naître, qu'à fabriquer deux figures de cire qui
+s'embrassaient, et à les lier ensemble au moyen de cordonnets de soie.
+Les hommes dont elles offraient l'image, et dont elles portaient le nom,
+restaient amis aussi longtemps qu'elles restaient attachées elles-mêmes
+par leurs cordonnets. L'_alphabet sympathique_, auquel bien des gens
+croient encore aujourd'hui, complète toute la partie de la sorcellerie
+qui se rapporte à l'amitié. Pour composer cet alphabet, on se traçait
+sur le bras la figure des vingt-quatre lettres, au moyen d'une aiguille,
+et on introduisait dans les piqûres le sang de l'ami avec lequel on
+voulait correspondre à tous les moments de la vie et à toutes les
+distances. Cet ami répétait sur lui-même une opération semblable, et dès
+ce moment, quand l'un des deux individus voulait donner de ses nouvelles
+à l'autre, il n'avait qu'à toucher successivement toutes les lettres
+composant les mots nécessaires à la correspondance; l'autre personne
+ressentait immédiatement une légère douleur au bras, à chacune des
+lettres que son ami avait touchées. C'était un véritable télégraphe
+humain, moins les résultats positifs.
+
+
+
+
+XVII.
+
+Ensorcellements des sorciers par eux-mêmes.--Métamorphoses des hommes en
+bêtes.--De la lycanthropie.--La patte du loup et la main de la
+châtelaine.--Anecdotes diverses.--La caverne de Lucken-Have.--La
+sorcière volante.
+
+
+Les divers enchantements dont nous venons de parler, quelque absurdes
+qu'ils soient, ont du moins leurs motifs dans les sentiments ou les
+passions. On conçoit en effet que l'homme désire ardemment connaître
+l'avenir; qu'il recherche la vengeance, l'amour ou l'amitié, qu'il
+veuille asservir les éléments à sa puissance, et qu'il tente même de
+créer des êtres vivants, en dehors des lois ordinaires de la
+reproduction des races. Il y a là tout à la fois, de sa part, un effort
+de son orgueil et une lutte désespérée contre sa propre faiblesse. Mais
+ce qui se conçoit plus difficilement, c'est qu'il soit venu à l'idée des
+hommes de se changer eux-mêmes en animaux malfaisants, comme cela se
+pratiquait dans la lycanthropie, ou métamorphose de l'homme en loup.
+
+L'antiquité, comme le moyen âge, a cru avec une bonne foi singulière à
+cette étrange transformation. Hérodote en parle comme d'un fait avéré;
+Virgile en parle également, et dans sa huitième églogue, il fait dire à
+Alphésibée: «J'ai vu Moeris se faire loup et s'enfoncer dans les bois.»
+Au moyen âge, on vit les lycanthropes, devenus loups-garous, jeter
+l'épouvante dans les villes et dans les campagnes. Les sorciers
+opéraient cette métamorphose sur leurs ennemis, mais le plus souvent,
+ils l'opéraient sur eux-mêmes, et sous cette forme nouvelle ils
+attaquaient, non-seulement les troupeaux, mais encore les hommes, dont
+ils dévoraient la chair saignante; ils pouvaient toujours, quand ils le
+voulaient, reprendre leur première forme, mais quand, par hasard, ils
+avaient reçu en se trouvant à l'état de loup, une blessure qui les avait
+privés d'un membre, ils gardaient, en redevenant hommes, l'empreinte de
+cette mutilation, et c'est par là que l'on parvenait souvent à les
+reconnaître. L'un des démonographes les plus entêtés du XVIe siècle,
+Boguet, raconte que, dans les montagnes de l'Auvergne, un chasseur fut
+un jour attaqué par un loup énorme, auquel, en se défendant, il coupa la
+patte droite. L'animal ainsi mutilé s'enfuit en boitant sur trois
+pattes, et le chasseur se rendit dans un château voisin pour demander
+l'hospitalité au gentilhomme qui l'habitait; celui-ci, en l'apercevant,
+s'enquit s'il avait fait bonne chasse. Pour répondre à cette question,
+il voulut tirer de sa gibecière la patte qu'il venait de couper au loup
+qui l'avait attaqué, mais quelle ne fut point sa surprise, en trouvant
+au lieu d'une patte, une main et à l'un des doigts un anneau que le
+gentilhomme reconnut pour être celui de sa femme. Il se rendit
+immédiatement auprès d'elle, et la trouva blessée et cachant son
+avant-bras droit. Ce bras n'avait plus de main, on y rajusta celle que
+le chasseur avait rapportée, et force fut à cette malheureuse d'avouer
+que c'était bien elle qui, sous la forme d'un loup, avait attaqué le
+chasseur dans la plaine, et s'était sauvée ensuite en laissant une patte
+sur le champ de bataille. Le gentilhomme qui ne se souciait point de
+garder une telle compagne, la livra à la justice, et elle fut
+brûlée.--Les sorciers ne se déguisaient pas seulement en loups, ils se
+changeaient encore, suivant les occasions, en corneilles, en chats, en
+lièvres et en autres animaux. Une sorcière écossaise, du nom d'Isobel,
+ayant été envoyée par le diable porter un message à ses voisines sous
+la forme d'un lièvre, rencontra des laboureurs accompagnés de leurs
+chiens. Les chiens poursuivirent la sorcière avec une telle vivacité que
+celle-ci n'eut point le temps de prononcer les paroles magiques qui
+devaient lui rendre sa forme humaine, et qu'elle regagna en toute hâte
+sa maison où elle parvint à dépister les chiens en se cachant dans un
+réduit. Les histoires de ce genre sont excessivement nombreuses, et
+comme elles se ressemblent à peu près toutes, nous nous bornerons, à
+celle que nous venons de raconter.
+
+Il faudrait des volumes pour exposer en détail tous les prodiges
+attribués aux sorciers; nous avons essayé, dans les pages qu'on vient de
+lire, de grouper autant que possible, dans un ordre logique, ceux qui
+passaient pour être les plus fréquents, et qui formaient pour ainsi dire
+la tradition classique; mais il en reste encore une infinité d'autres
+qui sont tout à fait en dehors de cette tradition, et qui paraissent au
+milieu de toutes ces merveilles, des merveilles exceptionnelles. Les
+deux récits suivants, pris au hasard entre mille autres du même genre,
+nous ont paru mériter une distinction particulière, le premier à cause
+de sa teinte poétique et chevaleresque, le second parce qu'il est
+gravement enregistré dans une histoire sérieuse, celle de Charles-Quint,
+par Sandoval.
+
+Dans le premier récit il s'agit d'une armée enchantée, qu'un patriote
+écossais tenait en réserve pour le jour où son pays serait en danger.
+Cette armée, immobile et glacée comme une armée de statues, était rangée
+dans d'immenses cavernes en attendant l'heure du combat, et voici
+comment son existence fut découverte: «Un maquignon avait vendu, dit
+Walter Scott, un cheval noir à un vieillard à l'air vénérable, qui lui
+donna rendez-vous à minuit, pour lui en payer le prix, sur la pointe
+remarquable appelée _Lucken-Have_, sur les montagnes d'Eildon. Le
+maquignon y alla. La somme lui fut payée en pièces de monnaie fort
+anciennes, et l'acheteur l'invita à venir voir sa demeure. Le marchand
+de chevaux le suivit avec le plus grand étonnement dans d'immenses
+écuries, de chaque côté desquelles étaient rangés des chevaux dans un
+état d'immobilité parfaite, et auprès de chaque coursier était un
+guerrier également immobile.--Tous ces hommes, lui dit le vieillard à
+voix basse, s'éveilleront à la bataille de Sheriffmoor.--A l'extrémité
+de ces écuries extraordinaires étaient suspendus une épée et un cor, que
+le prophète montra au maquignon comme offrant le moyen de rompre le
+charme. Celui-ci, troublé et Confondu, prit le cor et essaya d'en tirer
+quelques sons. Au même instant, les chevaux hennirent, trépignèrent et
+secouèrent leurs harnais; les guerriers se levèrent, le bruit de leurs
+armures retentit, et le maquignon, effrayé du tumulte qu'il avait
+excité, laissa tomber le cor de ses mains. Alors, une voix semblable à
+celle d'un géant s'éleva au-dessus du bruit qui régnait, et prononça ces
+paroles:--Malheur au lâche qui ne tire pas l'épée avant de donner du
+cor!--Un tourbillon poussa le maquignon hors de la caverne, et il ne put
+jamais en retrouver l'entrée.»
+
+Le second fait, comme nous l'avons dit, est emprunté à Sandoval. «En
+1547, dit cet historien, on découvrit dans la Navarre un grand nombre de
+femmes qui se livraient aux pratiques de la sorcellerie. L'un des
+inquisiteurs voulant s'assurer, par sa propre expérience, de la vérité
+des faits, fit venir une vieille sorcière, lui promit sa grâce à
+condition qu'elle ferait devant lui toutes les opérations de
+sorcellerie, et lui permit de s'échapper pendant son travail, si elle en
+avait le pouvoir. La vieille ayant accepté la proposition, demanda une
+boîte d'onguent qu'on avait trouvée sur elle, et monta avec le
+commissaire dans une tour, où elle se plaça avec lui devant une fenêtre.
+Elle commença, à la vue d'un grand nombre de personnes, par se mettre de
+son onguent dans la paume de la main gauche, au poignet, au noeud du
+coude, sous le bras, dans l'aine et au côté gauche; ensuite elle dit
+d'une voix très-forte: _Es-tu là?_ Tous les spectateurs entendirent dans
+les airs une voix qui répondit: _Oui, me voici_. La femme alors se mit
+à descendre le long de la tour, la tête en bas, en se servant de ses
+pieds et de ses mains, à la manière des lézards; arrivée au milieu de la
+hauteur, elle prit son vol dans l'air, devant les assistants, qui ne
+cessèrent de la voir que lorsqu'elle eut dépassé l'horizon. Dans
+l'étonnement où le prodige avait plongé tout le monde, le commissaire
+fit publier qu'il accorderait une somme d'argent considérable à
+quiconque lui ramènerait la sorcière. On la lui présenta au bout de deux
+jours qu'elle fut arrêtée par des bergers. Le commissaire lui demanda
+pourquoi elle n'avait pas volé assez loin pour échapper à ceux qui la
+cherchaient. A quoi elle répondit, que son maître n'avait voulu la
+transporter qu'à la distance de trois lieues, et qu'il l'avait laissée
+dans le champ où les bergers l'avaient rencontrée.»
+
+Nous avons, on le voit, traversé déjà dans cette histoire, bien des
+récits étranges, évoqué bien des visions fantastiques, et cependant il
+nous reste encore à raconter bien des folies. Ces folies sont comme
+entassées dans un rêve qui les résume toutes; nous avons nommé le
+sabbat.
+
+
+
+
+XVIII.
+
+Du sabbat,--Ce que c'est que le sabbat.--Des assemblées générales et
+particulières.--Où elles se tiennent.--Ce qu'il faut faire pour y être
+admis.--Noviciat sacrilège des initiés.--Convocation à
+domicile.--Comment on se transporte au sabbat.--La pluie d'hommes.--Mise
+en scène et cérémonial.--De la forme du diable et de l'aspersion.
+
+
+On appelait sabbat les assemblées que les sorciers tenaient la nuit sous
+la présidence du diable, pour célébrer les rites les plus mystérieux de
+leur art infernal, rendre hommage à leur maître, et se livrer entre eux
+à tous les emportements de leurs passions.
+
+La croyance au sabbat, universelle dans l'Europe du moyen âge, remonte
+au V siècle environ, et on la retrouve formellement condamnée au IXe,
+dans le célèbre capitulaire sur les sortilèges et les sorciers, _de
+sortilegiis et sortiariis_. Ce capitulaire est principalement dirigé
+contre les femmes qui, abusées par des illusions, croyaient traverser
+les airs avec la déesse Diane, devenue le démon _Dianum_, mais à cette
+date les détails manquent; il faut attendre jusqu'au XIVe siècle pour en
+trouver de circonstanciés et de précis; et alors, par compensation, ils
+sont tellement nombreux, qu'on est souvent embarrassé pour choisir.
+
+Les assemblées du sabbat étaient de deux sortes, générales et
+particulières. Le grand sabbat réunissait tous les sorciers d'une même
+nation, le petit sabbat, tous ceux d'une même ville ou d'un même canton.
+Le premier se célébrait quatre fois l'année, au renouvellement de chaque
+saison, le second, deux fois chaque semaine, dans la nuit du lundi et du
+vendredi. Les réunions se tenaient dans les lieux solitaires, au sommet
+des montagnes, au fond des bois, sur les charniers des champs de
+bataille, sur le bord des routes, aux endroits mêmes où des meurtres
+avaient été commis. La réunion générale de l'Italie avait lieu sur le
+Vésuve, qu'on regardait comme un soupirail de l'enfer, et celle de
+l'Allemagne sur le Bloksberg. Les assassins, les adultères, les envieux,
+les hérétiques, les filles perdues sur le retour de l'âge, les jeunes
+filles qui souhaitaient de se perdre, les renégats, les excommuniés, en
+un mot tous les vassaux de l'empire infernal, formaient le personnel
+ordinaire de ces fêtes, où Satan, comme les rois et les barons du moyen
+âge, tenait cour plénière et lit de justice. Il fallait, pour y être
+admis, faire comme dans les métiers, l'apprentissage et le
+chef-d'oeuvre, ou comme dans les ordres monastiques, le noviciat. On
+présentait donc une requête au démon, qui faisait passer à l'aspirant un
+examen sévère, et s'assurait longuement de sa capacité pour le mal.
+Lorsque l'examen était satisfaisant, le diable écrivait sur un registre
+le nom du récipiendaire, il le faisait signer ensuite, et après l'avoir
+fait renoncer au baptême et à l'Église, il lui imprimait sur le corps la
+marque de l'ongle du petit doigt; en signe d'investiture. Ces formalités
+remplies, le sorcier prononçait ses voeux, obtenait le droit
+d'assistance, et pouvait participer à tous les plaisirs et à toutes les
+pratiques. Quand le diable enrôlait une sorcière, il avait soin, pour ne
+point l'effrayer, de lui apparaître sous la figure d'un beau jeune
+homme, et de quitter son vilain nom de Béelzébuth ou de Satan pour en
+prendre un qui caressât mieux l'oreille, tel que _Joli-Bois_,
+_Vert-Joli_, _Verdelet_, etc.
+
+Le diable, pour réunir ses affidés, faisait paraître dans les airs un
+signe dont eux seuls connaissaient le sens, ou il envoyait une
+chauve-souris, un papillon de nuit, et quelquefois un mouton, les
+prévenir à domicile. Quelques-uns se rendaient à l'endroit désigné
+montés sur un manche à balai, parodie vulgaire du dard merveilleux
+qu'Apollon hyperboréen avait donné à Abaris, et sur lequel celui-ci
+traversait les airs. De Lancre nous apprend que, quand on partait
+emporté par cette singulière monture, il fallait, pour ne point tomber
+de la région des nuages, répéter à plusieurs reprises, ÉMEN ÉTAN,
+c'est-à-dire en argot satanique, ICI et LA. D'autres se frottaient avec
+des onguents magiques, ou le venin lancé par un crapaud effrayé et
+irrité, et, par le seul effet de ces drogues, ils se trouvaient tout à
+coup transportés au lieu de la réunion. Quelquefois aussi, quand le
+sorcier voulait aller au sabbat; il se dépouillait de ses vêtements, et
+après s'être frotté aux aisselles, aux plis des bras, aux poignets, sous
+la plante des pieds, avec une graisse dont nous donnons plus loin la
+composition, il montait le long de la cheminée, et, là à l'extrémité du
+tuyau, il trouvait un grand homme cornu, velu et noir, qui le
+transportait avec la rapidité de la pensée, au lieu de la réunion. Cet
+homme, on le devine, c'était le diable, qui poussait la complaisance
+jusqu'à prêter ses épaules; aux initiés; mais ce mode de transport
+n'était point sans péril, car il arrivait souvent qu'au milieu du voyage
+le malin esprit, humilié de son rôle, ou par simple fantaisie de mal
+faire, se cabrait comme un cheval rétif; les cavaliers désarçonnés se
+cassaient le cou en tombant du haut des airs, et on les trouvait le
+lendemain matin, accrochés au sommet des arbres, ou couchés tout
+sanglants sur les chemins, dans leur costume du sabbat. C'est là, dit un
+démonographe, ce qui a donné lieu à cette croyance, qu'il y avait des
+pluies d'hommes. Lorsqu'un sorcier était convoqué pour le sabbat, et
+qu'il avait la ferme intention de s'y rendre, aucun pouvoir humain
+n'était capable de l'en empêcher. Quand on l'enfermait, il passait par
+la serrure. Un mari voulut un jour retenir sa femme; il l'attacha près
+de lui dans son lit. Mais la femme échappa à l'étreinte des liens en se
+changeant en chauve-souris, et se sauva par la cheminée.
+
+Tous les sorciers étaient tenus d'assister aux assemblées générales, et
+ils ne pouvaient se justifier d'y avoir manqué qu'en présentant un
+certificat en bonne forme, qui donnait à leur absence un motif
+plausible. Le diable, dans ces assemblées, se faisait rendre compte de
+leurs actions, des maléfices qu'ils avaient pratiqués; il les recevait
+d'une façon d'autant plus bienveillante, qu'ils avaient fait plus de
+mal, et, quand par hasard ils n'en avaient point fait, il les grondait,
+les battait, leur donnait des coups d'étrivières et de baguettes.
+
+Dans les assemblées ordinaires, le cérémonial variait à l'infini,
+suivant les temps ou les lieux, mais, sauf les nuances de certains
+détails, le fond restait le même à peu près partout; et voici comme les
+choses se passaient généralement.
+
+Dans ces drames fantastiques l'unité de temps et de lieu est toujours
+sévèrement observée. Une lampe sans huile, comme ces lampes éternelles
+qui brûlaient dans les tombeaux païens, répand sur l'assistance une
+lueur tremblante et sombre. Satan préside; assis sur un trône, et
+toujours sous une forme hideuse; c'est un crapaud couvert de laine ou de
+plumes, un corbeau monstrueux avec un bec d'oie, un bouc fétide, un
+homme blanc, et transparent de maigreur, dont l'haleine donne le
+frisson, un chat noir avec des yeux verts et des griffes de lion, etc.
+La forme du reste varie suivant les pays. En Suède, le diable se montre
+au sabbat avec un habit gris, des bas rouges, une barbe rousse, un
+chapeau à haute forme et des jarretières d'une longueur démesurée.
+Chaque sorcier, en arrivant, dépose auprès du diable, son _herbe de
+sabbat_, c'est-à-dire une plante quelconque, dont il s'est muni en
+partant, fougère, gui, plantain, armoise, ciguë, etc. Satan prend une
+poignée de ces herbes, fait une aspersion de son urine à toute
+l'assemblée, et alors la séance, est ouverte.
+
+
+
+
+XIX.
+
+Continuation du sabbat.--Hommages rendus au diable par les initiés.--De
+la messe diabolique.--De la fabrication des onguents
+magiques.--Exhortations du diable à ses hôtes.--Le festin.--Le bal.
+
+
+La séance une fois ouverte, chacun prend son rôle: comme de raison, le
+plus important appartient au diable; et ce rôle peut se ranger sous
+quatre chefs principaux: 1° Satan reçoit les hommages de ses sujets; 2°
+il compose, pour les leur distribuer, des poudres et des onguents
+magiques; 3° il fait des conférences et des exhortations; 4° il se
+livre, à l'égard des cérémonies du catholicisme, aux profanations les
+plus sacriléges.
+
+Nous ne décrirons pas les hommages que le diable exigeait de ses
+affidés. L'inquisiteur Pierre Broussard, qui fit brûler, au XVe siècle,
+les vaudois d'Arras, n'osait pas lui-même en parler, _pour doute_, dit
+un vieil historien, _que les oreilles innocentes ne fussent averties de
+si vilaines choses, tant il s'y commettoit des crimes puants et
+énormes_. Nous ne parlerons pas non plus de la messe diabolique, dont on
+peut lire le détail dans l'_Histoire de l'inquisition d'Espagne_, de
+Llorente; il nous suffira de dire ici que tout ce que l'imagination la
+plus souillée, la plus monstrueuse, peut rêver de plus obscène et de
+plus impie, se trouve entassé comme à plaisir dans ces légendes, qui
+effrayent par leur perversité. Nous nous arrêterons seulement à la
+composition des onguents, et aux exhortations.
+
+Après avoir fait l'aspersion dont nous avons parlé plus haut, Satan
+plaçait toutes les herbes apportées par les initiés dans une immense
+chaudière, avec des crapauds, des couleuvres, des balayures d'autels, de
+la limaille de cloches et des enfants coupés par morceaux. Il écumait la
+graisse de cet affreux bouillon, et, après avoir prononcé sur cette
+graisse des paroles sacramentelles, il en faisait des onctions aux
+assistants, et leur en distribuait ensuite de petits pots; c'était là,
+pour les maléfices, l'ingrédient le plus infaillible, et cette drogue
+conservait dans son action quelque chose de la perversité et de la
+puissance de celui qui l'avait préparée.
+
+Les sorciers, après avoir reçu l'onguent, mangeaient les débris des
+chairs qui avaient servi à sa composition et ils se rangeaient ensuite
+autour du trône, pour écouter les exhortations de leur maître. Celui-ci
+revêtait, comme pour la messe diabolique, une mitre, une aube, une
+chasuble noire. On ne dit pas si, pour cette nouvelle cérémonie, il
+reprenait la forme humaine, car ces vêtements devaient figurer fort mal
+sur un bouc, un corbeau ou un crapaud. Debout sur son trône d'ébène, «Il
+les preschoit, et leur défendoit d'aller à l'église, d'ouyr la messe,
+prendre de l'eau bénite, et que, s'ils en prenoient pour montrer qu'ils
+fussent chrétiens, ils diroient:--Ne déplaise à notre maître!» Satan
+recommandait à ses vassaux de faire tout ce que réprouvait l'Église, et
+leur ordonnait le meurtre, l'inceste, l'adultère, la trahison, tous les
+grands crimes, et, pour gages de leur soumission, il leur demandait
+d'affreux blasphèmes. Ses discours étaient entrecoupés d'imprécations
+terribles, et sa voix rauque et discordante. Il semblait plutôt braire
+que parler, et il terminait son discours en donnant le signal des
+réjouissances.
+
+Comme dans les fêtes mondaines, ces réjouissances consistaient
+principalement en danses et en festins. Le menu de ces festins était des
+plus variés. Tantôt la table était chargée de mets splendides, préparés
+avec une délicatesse extrême, tantôt on n'y mangeait que du pain noir et
+de la chair d'enfants; mais cette chair et les mets les plus recherchés
+eux-mêmes étaient toujours d'une extrême fadeur, attendu que l'on n'y
+employait jamais le sel, parce que l'Église s'en servait dans la
+bénédiction de l'eau et dans le baptême; de plus, les sorciers avaient
+beau manger et boire, ils ne parvenaient jamais à calmer leur soif ou
+leur faim, ce qui fait dire à quelques démonographes que le diable ne
+donnait jamais aux invités du sabbat que des viandes et des vins
+fantastiques. Quelquefois, pour égayer les convives, Satan chantait,
+comme les jongleurs dans les repas des barons, des histoires empruntées
+aux légendes de l'enfer, et, la chanson terminée, on portait des toasts
+à la ruine de la foi, à l'hérésie, à l'Antechrist.
+
+Après le repas, on dansait; chaque homme devait amener une femme, et
+quand, par hasard, il manquait quelques personnes pour compléter les
+quadrilles, Satan y suppléait par des incubes et des succubes,
+c'est-à-dire des démons mâles et femelles. La toilette de rigueur était
+une nudité complète. Les danseurs et les danseuses, au lieu de
+bouquets, portaient à la main des torches de poix noire; un vieux Turc
+ouvrait la danse avec une jeune religieuse qui avait forfait à ses
+voeux; alors, au milieu d'une ronde effrénée, tous les assistants se
+livraient aux actes de la plus hideuse dépravation. La danse terminée,
+et au moment où le chant du coq annonçait les premières lueurs du jour,
+chacun retournait chez soi, comme il était venu, sur un balai ou sur le
+dos du diable.
+
+
+
+
+XX.
+
+Coup d'oeil rétrospectif sur l'ensemble de la sorcellerie.--Impiété et
+dangers de cette prétendue science.--Confiance qu'elle inspire dans tout
+le moyen âge.--De la conviction des sorciers.--Explication naturelle de
+divers faits extraordinaires.--Charlatans et hallucinés.
+
+
+Nous connaissons maintenant toutes les aspirations, tous les secrets,
+tous les actes de la sorcellerie. En parcourant cette lugubre histoire,
+nous nous sommes borné à raconter les faits sans réflexions, sans
+commentaires; il nous faut maintenant passer du rêve à la réalité.
+
+On le voit, par ce que nous venons de dire, la sorcellerie, qui va
+toujours en se dégradant à travers le moyen âge, arrive, au seuil même
+des temps modernes, aux dernières limites de la folie et de l'impiété.
+Ce n'est plus seulement, comme à l'origine, une sorte de superfétation
+de la science; c'est une sombre et cynique protestation contre les
+croyances les plus saintes et les plus respectables. C'est en quelque
+sorte la religion du mal qui se pose en face d'une religion divine.
+C'est la réhabilitation de tous les instincts pervers, le triomphe et
+l'exaltation de toutes les passions redoutables. C'est un outrage à la
+raison humaine. Que feront l'Église, la raison, la société, à l'égard de
+cette prétendue science, qui ne tend à rien moins qu'à bouleverser les
+éléments, à commettre avec impunité tous les crimes, à s'élever
+au-dessus des lois divines et humaines?
+
+Pendant de longs siècles, la raison accepte et s'incline. Quelque
+absurdes que soient les faits, le moyen âge les croit toujours, et, dans
+son ignorance, il se garde bien de soupçonner qu'il insulte à la fois
+l'homme et Dieu: l'homme, en rapportant à une intelligence supérieure et
+mauvaise la science et la puissance d'action qui sont le résultat de
+l'intelligence et de la volonté humaine; Dieu, le maître absolu, en lui
+faisant partager l'empire du monde avec une créature vouée à sa colère.
+Quand on a fait la part du charlatanisme, qui sans aucun doute a, dans
+tous les temps, y compris le nôtre, exploité habilement la crédulité
+publique; quand on a fait à l'ignorance des chroniqueurs et des
+démonographes la plus large part possible, on n'en constate pas moins,
+d'une manière irrécusable, l'adhésion universelle des hommes, et même
+des hommes éclairés; on reconnaît que les faits les plus absurdes ont
+acquis, auprès d'une foule de gens, l'évidence des faits les plus
+irrécusables; et ce qu'il y a de plus étrange ce n'est pas que la foule
+ait cru qu'il y avait des sorciers et qu'elle en ait vu partout, c'est
+qu'un très-grand nombre d'individus se soient sincèrement imaginé qu'ils
+l'étaient eux-mêmes. C'est là un point sur lequel il convient de
+s'arrêter.
+
+Lorsqu'on suit avec attention les procès de sorcellerie, on ne tarde
+point à reconnaître que les accusés se partagent en trois catégories
+distinctes, qui se composent: 1° des véritables malfaiteurs qui
+cherchent à déguiser leurs crimes sous les apparences d'une science
+supérieure; 2° de malheureux qui sont innocemment victimes des préjugés
+de leur temps; 3° d'hallucinés qui sont dupes de leurs rêves. C'est de
+ces derniers que nous allons nous occuper d'abord.
+
+On trouve, dans les procès dont nous venons de parler, une foule
+d'individus qui, appliqués à la torture, font des aveux complets, et les
+rétractent ensuite, en disant qu'ils n'ont avoué que pour échapper à la
+douleur; mais on en trouve aussi un très-grand nombre qui soutiennent la
+réalité des faits dont on les accuse, et qui s'obstinent à croire et à
+mourir. On en voit d'autres qui, sur le bûcher même, restent persuadés
+que le diable viendra les délivrer, et qui affrontent le supplice avec
+un courage extraordinaire. La science moderne a cherché l'explication de
+ce singulier phénomène, et elle l'a trouvé dans l'hallucination et
+l'extase. Elle a remarqué d'abord que les sorciers véritablement
+convaincus étaient, en général, des gens appartenant aux classes les
+moins éclairées de la société, ou à celles qui se trouvaient en lutte
+ouverte avec elle, comme les juifs, les cagots, les bohémiens, les
+hérétiques; il résulte évidemment de là, d'une part, que ces malheureux,
+par leur ignorance même, étaient aptes à recevoir sans examen
+l'impression de toutes les folies qui avaient cours de leur temps, et,
+de l'autre, qu'ils avaient intérêt à chercher en dehors de la société
+même des ressources secrètes pour vivre d'une manière plus heureuse, ou
+pour se défendre contre les attaques auxquelles ils étaient en butte. Du
+moment où la croyance universelle admettait une science supérieure, il
+était naturel qu'ils se tournassent vers elle pour lui demander, comme
+nous l'avons déjà dit, tout ce que le monde leur refusait. L'étude et la
+pratique de cette science devenant pour eux l'objet d'une constante
+préoccupation, et l'instinct de l'homme le portant toujours à croire ce
+qu'il désire, ils finissaient par s'absorber dans une idée fixe. Le
+caractère sombre et mystérieux des pratiques auxquelles ils se livraient
+exaltait leur imagination, et ils s'élevaient, par degrés, à une sorte
+d'état extatique. Ils acquéraient le fanatisme et la conviction de leur
+erreur; le rêve finissait par dominer la raison, en un mot, ils avaient
+la folie de la sorcellerie. Les drogues dont ils faisaient usage
+ajoutaient encore à cet état d'excitation naturelle, et, en ce qui
+touche les faits relatifs au sabbat, nous citerons quelques exemples
+concluants.
+
+Laissant ici de côté le bouillon de couleuvres; de crapauds et de
+limaille de cloches et toutes les recettes dont nous avons parlé plus
+haut, nous constaterons, d'après des témoignages irrécusables, que les
+sorciers pour se rendre au sabbat pratiquaient réellement sur diverses
+parties de leur corps une onction magique, c'est-à-dire qu'ils se
+frottaient avec différentes drogues, et qu'ils usaient de certains
+breuvages. Lucien et Apulée parlent de cette onction, que pratiquaient
+également les initiés aux mystères de l'antre de Trophonius. Or, quand
+on trouve dans Porta, dans Cardan et dans quelques autres médecins et
+philosophes naturalistes du moyen âge ou de la renaissance, l'indication
+des drogues que l'on employait à cet usage, on comprend le sabbat. Ces
+drogues, c'était le _stramonium_ dont la racine cause un délire
+accompagné d'un sommeil profond; le _solanum somniferum_, la jusquiame
+et l'opium. Dès ce moment, la vision s'explique. Le sorcier, après
+l'onction magique ou l'usage des boissons prescrites par son art, tombe
+dans un sommeil fébrile, traversé de rêves terribles, riants,
+voluptueux. Les idées qui l'ont occupé, possédé dans l'état de veille,
+se pressent en foule dans son esprit, et le sommeil réalise pour lui
+tous ses désirs, toutes ses espérances. Il y a là sans doute encore un
+mystère profond, mais ce mystère du moins est dans les lois ordinaires
+de la nature; et des esprits sérieux et positifs l'avaient déjà constaté
+au moment même où les croyances à la sorcellerie régnaient dans toute
+leur puissance. En 1545, les médecins du pape Jules III voulurent
+éprouver sur une femme attaquée d'une maladie nerveuse l'effet d'une
+pommade trouvée chez un sorcier; elle dormit pendant trente-six heures
+de suite. Lorsqu'on parvint à la réveiller, elle se plaignit qu'on
+l'arrachait aux embrassements d'un beau jeune homme; elle raconta une
+foule d'hallucinations étranges, et le médecin n'hésita point à
+attribuer à l'effet naturel des drogues ce qu'elle attribuait à
+l'onction magique. Une expérience du même genre fut faite à Florence au
+commencement du XVIIe siècle. On conduisit un jour devant un juge une
+femme qui s'accusait elle-même d'être sorcière. Le juge, qui était un
+homme de bon sens, ne reçut cette accusation qu'avec beaucoup de
+défiance; et fit des représentations à la sorcière; mais celle-ci qui
+tenait à prouver son talent, dût la mort s'ensuivre, déclara qu'elle
+irait au sabbat le soir même si on voulait la laisser retourner chez
+elle et pratiquer l'onction. Le magistrat y consentit. Elle se frotta de
+ses drogues, et s'endormit sur-le-champ; alors on l'attacha sur un lit,
+on la piqua, on lui fit de légères brûlures, ce qui ne l'empêcha point
+de dormir pendant vingt-quatre heures, et le lendemain en s'éveillant,
+elle raconta avec le plus grand détail tout ce qu'elle avait vu au
+sabbat, en ajoutant que le diable l'avait piquée et brûlée. On lui dit
+alors ce qui s'était passé, mais il fut impossible de la détromper, et
+malgré cet entêtement on la renvoya saine et sauve. Gassendi essaya sur
+un paysan l'effet d'une pommade analogue composée de jusquiame et
+d'opium; le paysan s'endormit d'un sommeil profond, et à son réveil il
+fit la description d'une assemblée merveilleuse à laquelle il avait
+assisté.
+
+Ce qui se passait pour le sabbat, se passait également pour les
+lycanthropes. Certains individus s'imaginèrent qu'ils avaient le pouvoir
+de se transformer en loup, et l'on en vit qui dans cette idée marchaient
+à quatre pattes et cherchaient à imiter le cri de cette bête fauve. Un
+de ces hommes encore fort jeune, dit Walter Scott, fut mis en jugement à
+Besançon. Il déclara qu'il était le serviteur ou le piqueur du seigneur
+de la forêt, ainsi qu'il nommait son maître, qu'on jugea être le diable.
+Par le pouvoir de ce maître, il était transformé en loup, prenait le
+caractère de cet animal, et se voyait accompagné dans ses courses par un
+loup de plus grande taille, qu'il supposait être le seigneur de la forêt
+lui-même. Ces loups dévastaient les troupeaux et égorgeaient les chiens
+qui les défendaient. Si l'un ne voyait pas l'autre, il hurlait à la
+manière des loups pour inviter son camarade à venir partager sa proie;
+et si celui-ci n'arrivait pas à ce signal, le premier enterrait cette
+proie aussi bien qu'il le pouvait.» Ce malheureux croyait
+très-sincèrement à ce récit, et les juges qui l'interrogèrent le firent
+brûler, en toute sécurité de conscience, après l'avoir fait condamner
+sur sa propre déposition. En 1498, le parlement de Paris s'était montré
+beaucoup plus raisonnable en cassant un arrêt rendu par le lieutenant
+criminel d'Angers contre un habitant de Maumusson, près Nantes, qui
+prétendait avoir erré pendant plusieurs années sous la forme d'un loup,
+et en envoyant ce pauvre diable à l'hôpital Saint-Germain des Prés où il
+fut traité comme maniaque.
+
+Nous n'insisterons pas plus longtemps sur les faits de ce genre. Les
+nombreuses études auxquelles les philosophes et les médecins[3] se sont
+livrés de notre temps ne laissent aucun doute sur la puissance avec
+laquelle le rêve, dans l'extase, l'hallucination et la folie, prend les
+apparences de la réalité, et combien les illusions de l'esprit
+réagissent sur les illusions des sens. On voit dès lors comment une
+foule d'aventures plus ou moins extraordinaires, n'étaient en réalité
+que des hallucinations, des idées fixes, transformées par l'imagination
+de certains hommes en faits apparents et tangibles. Qu'on admette
+ensuite la contagion de l'hallucination, contagion qui n'est pas moins
+irrécusable que les effets de l'hallucination elle-même, qu'on fasse en
+même temps la part des phénomènes naturels que la science n'avait point
+encore constatés ou vérifiés, et l'on comprendra avec quelle facilité
+les erreurs les plus étranges ont pu s'accréditer.
+
+[Footnote 3: Voy. Brierre de Boismont, _Des hallucinations_. Paris,
+1845, in-8.]
+
+
+
+
+XXI.
+
+De quelques hommes célèbres accusés de sorcellerie.--Virgile, Roger
+Bacon, Albert le Grand, les papes.--Réaction contre la sorcellerie,
+provoquée par le procès de Jeanne d'Arc.
+
+
+Contagieuse comme l'hallucination, la crédulité qui transformait en
+oeuvres magiques les faits les plus simples, transformait également en
+sorciers les hommes qui par leur génie ou leur science s'élevaient
+au-dessus du vulgaire. Orphée, Amphion, Zoroastre, Pythagore,
+Démocrite, Socrate, Aristote, Numa Pompilius, dans l'antiquité païenne,
+sont réputés sorciers. On disait même que ce dernier, pour rédiger ses
+lois, avait recours à l'hydromancie, et qu'à l'aide de conjurations
+magiques, il en avait fait apparaître tous les articles dans un baquet
+d'eau qui en reflétait le texte comme un miroir. Cham et Moïse furent
+également regardés comme des magiciens. Jésus-Christ lui-même fut traité
+de magicien par les ennemis de sa divinité, qui allèrent jusqu'à dire
+que, pour opérer ses miracles, il consultait les heures astrologiques.
+Apollonius de Tyane, Simon, Porphyre, Jamblique, jouirent dans les
+premiers siècles de notre ère d'une immense réputation à cause des
+prodiges qu'on leur attribuait. Quelques Pères de l'Église même, avant
+que la foi n'eût touché leur coeur, approchèrent leurs lèvres, disent
+les hagiographes, de ces sources empoisonnées. Saint Cyprien d'Antioche
+entre autres, voulut s'initier aux sciences infernales; mais convaincu
+bientôt de la faiblesse des démons il se dégoûta de son art; et comme il
+faisait des reproches au diable de son impuissance, celui-ci le renversa
+par terre et s'efforça de le tuer[4].
+
+[Footnote 4: Voy. pour plus amples détails, dom Remi Cellier, _Histoire
+des auteurs ecclésiastiques_, t. IV, p. 89.]
+
+Virgile complétement défiguré était devenu un petit homme bossu et laid,
+qui s'occupait de toute autre chose que de vers, et qui n'avait plus
+guère de commun avec le divin poëte que de porter le même nom, d'avoir
+demeuré à Rome et d'être enterré aux environs de Naples. Ce néo-Virgile,
+très-souvent cité dans les romans de chevalerie, appliquait
+principalement sa science infernale à la mécanique, à l'architecture,
+aux beaux-arts. En se transformant il était resté artiste; car on sait
+qu'il fit une lampe inextinguible, un pont très-long qui se soutenait
+sans arches, en un mot un véritable pont suspendu, une tête d'airain qui
+annonçait l'avenir, une mouche du même métal qui débarrassait les
+maisons des véritables mouches, un oeuf sur lequel était bâtie une ville
+entière qui s'écroulait quand on remuait l'oeuf, et l'instant d'après se
+rebâtissait d'elle-même, etc.
+
+L'une des périodes les plus curieuses de l'histoire des sciences
+occultes est, sans contredit, l'époque qui s'étend du Ier au IIIe siècle
+de notre ère. Une transformation profonde s'opère dans l'esprit des
+païens eux-mêmes, de ceux que n'a point encore touchés la lumière de la
+religion nouvelle. Cette voix mystérieuse, qui courait le long des rives
+de la mer Égée: _Le grand Pan est mort_, semble annoncer qu'un âge
+nouveau va commencer pour le monde; aux antiques légendes du paganisme,
+s'ajoutent des légendes philosophiques et populaires qui sont comme la
+source des traditions merveilleuses du moyen âge. Une foule d'illuminés
+réclament pour eux-mêmes le pouvoir qui échappe aux dieux détrônés de
+l'Olympe. Les enchanteurs, les devins, les sorciers, ont de nombreux
+précurseurs. La magie s'allie encore avec la philosophie et la science
+antiques, en même temps qu'elle cherche à opposer ses mensonges aux
+miracles de la foi nouvelle. Deux hommes, au premier siècle de notre
+ère, représentent cette double tendance, nous avons nommé Apollonius de
+Tyane et Simon le Magicien.
+
+Simon, contemporain des apôtres, avait acheté à Tyr une femme perdue,
+nommée Hélène; il disait que cette femme était la créatrice des anges,
+qu'elle était descendue sur la terre en passant de ciel en ciel; que
+quant à lui, il n'avait que la figure de l'homme, qu'il était le vrai
+Messie, et pour séduire les peuples, il opposait aux miracles du Christ
+des enchantements et des sortilèges. Il se vantait de pouvoir rappeler
+des enfers les âmes des prophètes, de voler à travers les airs; il
+disait qu'il s'était enveloppé dans le feu, qu'il se confondait avec cet
+élément et ne pouvait en être consumé. Il avait, disait-il, animé, fait
+mouvoir et parler des statues, changé des pierres en pains; il se
+rendait invisible à volonté, passait à travers les rochers, et les
+creusait sans employer autre chose que des mots. Il faisait naître tout
+à coup des arbres chargés de fleurs et de fruits, prenait la forme de
+divers animaux, et changeait de visage sans qu'il fût possible de le
+reconnaître. Il racontait que sa mère l'ayant un jour envoyé dans les
+champs faire la moisson, il avait ordonné à sa faucille de moissonner
+toute seule et qu'elle avait fait plus de besogne que dix ouvriers
+ensemble. La foule, toujours crédule, toujours facile à tromper,
+acceptait sans contrôle ces récits merveilleux, et on racontait qu'un
+jour il avait dit à Néron: «Faites-moi décapiter, et dans trois jours je
+ressusciterai.» Néron, qui aimait le sang, voulut tenter l'expérience;
+mais Simon se fit remplacer par un bélier sous forme humaine, et trois
+jours après, il se montra comme s'il était ressuscité. Quelques Pères de
+l'Église racontent que Simon étant à Rome, sous l'empereur Néron,
+entreprit de voler et de monter au ciel et qu'en effet il vola pendant
+quelques moments; mais que les apôtres saint Pierre et saint Paul,
+s'étant mis en prière, le magicien fut précipité et mourut de sa chute,
+ce qui n'empêcha point, vers l'an 150, le peuple romain de lui élever
+une statue contrairement aux lois de l'empire qui condamnaient la magie
+et punissaient sévèrement ceux qui s'adonnaient à ses pratiques.
+
+Apollonius de Tyane n'avait point eu, comme Simon, connaissance de la
+vraie foi. C'était un philosophe pythagoricien, originaire de Tyane,
+ville de Cappadoce. Après avoir pratique toutes les austérités de la
+secte pythagoricienne, il entreprit de longs voyages, visita Babylone,
+Taxella, capitale des Indes, et acquit, dans le cours de ses
+pérégrinations, une renommée si grande, qu'à son entrée à Éphèse tous
+les artisans quittèrent leurs travaux, pour le voir. Ce nuage fatidique,
+qui couronnait, dans ces âges reculés tous les hommes supérieurs, ne
+tarda point à l'environner d'une auréole éblouissante, et il fut
+considéré par le peuple comme le plus puissant des magiciens. En effet,
+Philostrate qui nous a transmis sa vie, raconte de lui des merveilles
+surprenantes. Il comprenait le langage des animaux, et traduisait avec
+la plus grande facilité les présages annoncés par les cris des oiseaux.
+Il interprétait également les songes. Pendant un séjour assez long qu'il
+fit à Syracuse, une femme mit au monde un enfant à trois têtes. Ces
+monstruosités humaines faisaient toujours alors une sensation très-vive.
+Tous ceux qui expliquaient les prodiges furent consultés; mais leur
+science fut impuissante. Apollonius n'eut qu'à jeter les yeux sur
+l'enfant pour expliquer le phénomène. Les trois têtes signifiaient les
+trois prétendants à l'empire, Galba, Othon et Vitellius. Un démon, d'un
+caractère méchant et dissimulé, étant entré dans le corps d'un jeune
+garçon, Apollonius l'en chassa en lui adressant une lettre pleine de
+menaces. Une autre fois il guérit un tueur de lions qui avait été
+blessé à la cuisse, en combattant un de ces animaux, par la seule
+apposition des mains sur le membre blessé. Il enseignait aux femmes à
+enfanter sans douleurs, en cachant sous leurs vêtements un lièvre
+vivant. Il leur enseignait également à préserver leurs enfants de
+l'intempérance en leur faisant manger des oeufs de hibou avant qu'ils
+aient bu de vin.
+
+Apollonius était tout à la fois devin et nécromancien. A Pergame, sur
+les ruines de Troie, il passa la nuit sur le tombeau d'Achille, et par
+le moyen d'un sortilège, qu'il avait appris dans l'Inde, il évoqua l'âme
+du héros, et eut avec cette âme une très-longue conversation. A Éphèse,
+il annonça l'approche d'une peste et d'un tremblement de terre; il se
+trouvait encore dans cette ville au moment même de la mort de Domitien,
+et l'on raconte qu'il s'arrêta tout à coup au milieu d'une discussion
+publique, et s'écria: «C'est bien fait! Stéphanus, courage, tue le
+tyran.» Ensuite, après un moment de silence, il reprit: «Le tyran est
+mort, il est tué en ce moment même.»
+
+Apollonius n'était pas moins habile dans la pratique de cette médecine
+merveilleuse qui guérissait avec des mots. Dans la ville de Tarse, un
+chien enragé avait mordu un jeune homme, et celui-ci s'était mis à faire
+comme les chiens, à aboyer et à marcher à quatre pattes. La famille du
+jeune homme était désespérée de cet accident, et sur la grande
+réputation d'Apollonius, elle le pria de guérir cette maladie étrange.
+Celui-ci demanda où était le chien, on lui dit qu'il se tenait
+ordinairement auprès d'une fontaine, et que là, toujours altéré et
+n'osant jamais boire, on le voyait s'agiter sans cesse avec des
+mouvements convulsifs. «Qu'on me l'amène,» dit le magicien. L'ordre fut
+exécuté; le chien en voyant Apollonius, s'approcha de lui dans
+l'attitude d'un suppliant et avec des gémissements. Celui-ci le caressa
+et, se faisant amener le jeune homme qui avait été mordu, il ordonna à
+l'animal de lécher la plaie qu'il avait faite. La guérison fut
+instantanée. Quant au chien, il le conduisit sur le bord du fleuve qui
+traversait la ville, et lui ordonna de le passer à la nage. Le chien,
+toujours docile, obéit encore, et quand il eut touché l'autre rive, il
+se mit à courir, à aboyer, a redresser les oreilles et à remuer la
+queue, car il était joyeux de se sentir guéri.
+
+Nous avons insisté sur ces détails parce que Simon le Magicien et
+Apollonius sont célèbres entre tous les faiseurs de prodiges, et que
+tous deux, au seuil même du moyen âge, sont comme le type et la souche
+originelle de cette double race qui se perpétue à travers les légendes,
+l'une s'adressant, comme Simon, au génie du mal, pour faire le mal;
+l'autre, comme Apollonius, cherchant dans une science supérieure le
+pouvoir d'adoucir les maux de l'humanité, et d'étendre la puissance de
+l'homme au delà des limites imposées à sa faiblesse; en un mot, le
+sorcier et l'enchanteur.
+
+Pour épuiser la liste de tous les hommes célèbres, il faudrait pour
+ainsi dire citer les noms de tous ceux qui, dans les arts, la médecine,
+les sciences, la philosophie, ont fait faire au moyen âge quelques
+progrès à l'esprit humain. Ce qui contribua puissamment à corroborer
+cette croyance, c'est que les sciences comme les arts technologiques
+s'enveloppèrent toujours, à ces époques de ténèbres, d'un certain
+mystère; que leurs formules étaient considérées comme des secrets, et
+que souvent on ne les communiquait qu'à un petit nombre d'initiés, ce
+qui sans aucun doute fit perdre une foule de découvertes précieuses.
+L'illustre Roger Bacon ne parut à la plupart de ses contemporains qu'un
+sorcier vulgaire. Il en fut de même des encyclopédistes Thomas d'Aquin,
+Albert le Grand, Raymond Lulle, car on ne pouvait comprendre qu'un homme
+parvînt sans le secours du diable à embrasser l'universalité des
+connaissances humaines.
+
+On voit par le grand nom de saint Thomas, que les théologiens n'étaient
+pas plus épargnés que les savants, et les papes à leur tour furent
+accusés comme les théologiens. Ces papes sont Sylvestre II, Benoît IX,
+Jean XX, Jean XXI, Grégoire VII, et Léon III, six en tout. Les
+communications que Sylvestre II (Gerbert) avait eues avec les Arabes, et
+les connaissances qu'il leur devait, attirèrent sur lui les soupçons les
+plus absurdes, et on alla jusqu'à l'accuser de ne s'être élevé à la
+papauté qu'en se vendant au diable, en un mot d'avoir échangé son âme
+pour la tiare. Des reproches du même genre furent adressés à Grégoire
+VII, et ce qu'il y a de curieux, c'est que ces reproches ont fait le
+sujet d'un livre écrit par un grand dignitaire de l'Église, le cardinal
+Beno.
+
+Toutes les absurdités que peut rêver une imagination en délire sont
+entassées dans les biographies légendaires des prétendus sorciers, et
+nous recommandons aux personnes curieuses du fantastique l'histoire du
+docteur Faust, de ce même Faust que le génie de Goethe devait emprunter
+aux démonographes, pour en faire un des types les plus grandioses de la
+poésie moderne. Fils d'un paysan des environs de Weimar, Jean Faust, né
+au commencement du XVIe siècle, après avoir étudié la théologie et la
+médecine, se livra exclusivement à la magie, et devint pour les
+Allemands l'idéal du sorcier. Faust, qui excellait à conjurer le diable,
+avait asservi à ses ordres, par un pacte de vingt-quatre ans, un démon
+nommé Méphistophélès. A l'aide de ce démon, il descendit aux enfers,
+parcourut les sphères célestes et toutes les régions du monde
+sublunaire. Il eut un commerce de galanterie avec Hélène, femme de
+Ménélas, qu'il avait rappelée de l'autre monde pour s'assurer de sa
+beauté. Il fit apparaître Alexandre le Grand devant Charles-Quint, et
+pour terminer convenablement son infernale existence, il eut à
+l'expiration de son pacte le cou tordu par le diable[5].
+
+[Footnote 5: Voy. l'_Histoire prodigieuse et lamentable du docteur Faust
+avec sa mort espouvantable_. Paris; 1603, pet. in-12.]
+
+La plus célèbre comme la plus cruelle de ces accusations de magie est
+sans contredit celle qui fut portée contre Jeanne d'Arc, ce miracle
+vivant de notre histoire, cette figure presque divine, qui semble
+grandir encore chaque jour à la distance des siècles, et qui
+représentera désormais pour tous les âges, comme pour tous les peuples,
+le symbole de l'héroïsme élevé par la foi à son dernier degré de
+puissance. Les détails du procès de cette sainte et noble fille sont
+trop connus pour qu'il soit besoin de les rapporter ici, même en ce qui
+se rattache directement à notre sujet. Mais ce que nous tenons à
+constater, ce que personne jusqu'ici n'a remarqué, c'est que de ce
+procès date en France et en Europe une ère nouvelle dans l'histoire de
+la sorcellerie; le doute se manifeste pour la première fois. L'évidente
+absurdité des reproches dont Jeanne fut l'objet, la grandeur de sa
+raison quand elle réfuta ces calomnies grossières, son amour du pays et
+sa foi, démontrèrent à tous les esprits qui gardaient quelque notion du
+bon sens qu'il était possible dans ce monde de faire de grandes choses
+sans l'intervention du diable. Les écrivains qui s'efforcèrent de la
+justifier du reproche d'avoir été sorcière, en arrivèrent nécessairement
+à se demander ce que c'était que la sorcellerie, et tandis que, d'un
+côté, il y avait une véritable recrudescence de crédulité, de l'autre il
+se formait une école investigatrice qui devait aboutir au remarquable
+livre de Naudé, _Apologie des grands hommes accusés de magie_, mais il
+s'écoula près de quinze siècles, à dater de notre ère, avant que cette
+école se fût formée; et si en demandant plus haut ce qu'avait fait la
+raison, nous avons pu dire justement qu'elle s'était inclinée, nous
+pouvons dire ici plus justement encore qu'elle avait abdiqué
+complétement.
+
+
+
+
+XXII.
+
+Dispositions diverses de la législation, relatives à la
+sorcellerie.--Lois romaines.--Lois barbares.--Lois
+ecclésiastiques.--Influence des hérésies du XIIe et du XIIIe siècle sur
+la démonologie.--La sorcellerie est dévolue à l'inquisition.
+
+
+On conçoit que, du moment où certains hommes étaient investis par la
+tradition universelle d'un pouvoir aussi grand, et surtout aussi
+malfaisant que celui des sorciers, la société se soit crue sérieusement
+menacée, et qu'elle ait pris, pour se défendre, les plus grandes
+précautions. On conçoit également que l'Église, outragée dans sa foi, se
+soit armée d'une réprobation sévère. Cette réprobation était légitime;
+mais comme en semblable matière, les délits étaient le plus souvent
+imaginaires, la répression atteignit une foule de victimes innocentes,
+et les châtiments furent presque toujours d'une effroyable rigueur.
+
+L'antiquité elle-même avait compris le danger qui pouvait résulter d'une
+science ténébreuse dont le but était de changer l'ordre éternel de la
+nature; elle avait reconnu que les maléfices et les philtres cachaient
+souvent de véritables empoisonnements; que ceux qui, à côté des oracles
+et des prêtres, se mêlaient de prédire l'avenir par l'évocation des
+morts n'étaient que des charlatans qui cherchaient des dupes; et tout en
+admettant une espèce de magie, moitié scientifique, moitié religieuse,
+elle poursuivit avec sévérité les adeptes des sciences occultes, qu'on
+désignait alors sous le nom de mathématiciens. Une loi de Constantin,
+promulguée en 321, établit nettement la distinction entre les deux
+sciences, en admettant que certains magiciens peuvent rendre de
+véritables services, guérir les maladies, conjurer les vents, et que,
+dans ce cas, il faut les laisser faire; mais bientôt Constance frappa
+d'une même réprobation tous les adeptes des sciences occultes. Il leur
+imposa un _silence éternel_, et par une loi promulguée en 358, il
+condamna les magiciens et les Chaldéens à être déchirés avec des ongles
+de fer. Les codes barbares les proscrivirent également, et le chapitre
+LXVII de la loi salique porte que les sorcières qui dévoreront des
+hommes seront condamnées à huit mille deniers d'amende.
+
+Les Pères de l'Église, persuadés que la magie était l'héritière directe
+des rites et des impuretés du paganisme, se montrèrent aussi pour elle
+d'une grande sévérité. Les conciles d'Ancyre et de Laodicée frappèrent
+les sciences occultes d'anathèmes, mais en punissant seulement par la
+pénitence et des peines spirituelles ceux qui se livraient à des
+maléfices. Dès ce moment, la législation civile et religieuse fut
+nettement établie, et la pénalité seule se modifia suivant les temps.
+Charlemagne, dans ses Capitulaires, s'inspirant des lois romaines, des
+lois barbares, des canons des conciles, déclara les magiciens des hommes
+exécrables. Jusqu'au XIIIe siècle, les condamnations furent peu
+nombreuses, et beaucoup moins sévères qu'elles ne l'ont été depuis.
+Charlemagne, tout en ordonnant qu'on se saisît des sorciers, ne veut pas
+qu'on les fasse périr, et il recommande seulement qu'on les tienne en
+prison, afin qu'ils s'amendent. On voit même, en 936, le pape déclarer
+solennellement que, quoique les devins, les enchanteresses et les
+sorciers soient condamnés à mort par l'ancienne loi, les juges
+ecclésiastiques doivent cependant leur sauver la vie, pour qu'ils
+puissent faire pénitence. Cette indulgence, trois siècles plus tard, fit
+place à la plus inexorable sévérité.
+
+Jusqu'à la fin du XIIe siècle, les hérésies, en France, avaient été
+avant tout philosophiques; mais, à cette époque, elles s'imprégnèrent
+d'une foule de superstitions, qui semblent en certains points reproduire
+les doctrines orientales. Les vaudois et les albigeois, qui furent
+considérés comme les descendants directs des manichéens, admettaient
+comme eux l'existence de deux principes, entièrement indépendants, qui
+se partageaient le gouvernement du monde. Bardesanes, Manès,
+Priscillien, semblaient renaître dans les sectes que nous venons de
+nommer. Ces sectes, en élevant le diable jusqu'à l'idée de cause, en
+firent le vice-roi tout-puissant de ce monde; elles partagèrent leurs
+adorations, et l'importance que prit alors la sorcellerie fut une
+conséquence de leurs doctrines. L'Église, qui retrouvait là d'antiques
+erreurs, s'arma d'une rigueur nouvelle. Elle enveloppa dans une même
+proscription les hérétiques et les sorciers, et pour punir des crimes
+qui remontaient jusqu'à Dieu, on recourut aux supplices que Dieu
+lui-même imposait aux réprouvés: on brûla ceux que l'on regardait comme
+coupables d'hérésie et de sorcellerie. Une juridiction nouvelle, celle
+de l'inquisition, fut instituée pour connaître de ces crimes, et une
+bulle du pape Innocent VIII signala les sorciers à la sévérité des
+inquisiteurs. «Nous avons appris, dit cette bulle, qu'un grand nombre de
+personnes des deux sexes ne craignent pas d'entrer en communication avec
+le diable, et que par leurs sorcelleries elles frappent également les
+hommes et les animaux, rendent les mariages stériles, font périr les
+enfants des femmes et les petits des bestiaux, flétrissent les blés, les
+jardins, les fruits et l'herbe des pâturages.» Par ces motifs, les
+inquisiteurs furent armés de pouvoirs extraordinaires. Les juges civils
+les secondèrent dans l'oeuvre de la répression. Les bûchers
+s'allumèrent, et les sorciers, ou ceux que l'on regardait comme tels,
+furent immolés par centaines. Déjà, dès les premiers siècles de notre
+ère, le juif Philon avait dit que leur mort ne doit pas être différée
+d'un instant; qu'il faut les tuer, «comme on écrase les serpents, les
+scorpions, et autres bêtes venimeuses, avant qu'elles aient fait un
+mouvement pour mordre.» Le moyen âge suivit à la lettre cette
+recommandation cruelle, et quand Voltaire dit qu'on a brûlé en Europe
+plus de cent mille sorciers, il est sans aucun doute resté bien
+au-dessous du chiffre véritable.
+
+
+
+
+XXIII.
+
+Procès de sorcellerie au XIVe et au XVe siècle.--Affaire des vaudois
+d'Arras.--Contradiction expliquée par une absurdité.
+
+
+Au XIVe et au XVe siècle, on voit les procès de sorcellerie se
+multiplier d'une manière extraordinaire, principalement en Espagne et en
+Italie. Les accusés appartiennent à toutes les classes de la société,
+aux plus éclairées comme aux plus ignorantes, et les membres du clergé
+ne sont pas même épargnés.
+
+Pierre d'Albano, écrivain italien et savant fort distingué, fut accusé
+d'avoir appris les sept arts libéraux par le secours de sept démons. On
+voulut le convaincre d'avoir enfermé ces sept démons dans une grosse
+bouteille qu'on trouva chez lui remplie d'une mixtion de sept drogues
+différentes. Il fut mis en prison à l'âge de quatre-vingts ans; on lui
+fit son procès, mais il mourut avant le jugement; et comme il n'avait
+point été condamné, on l'enterra d'abord dans l'église Saint-Antoine de
+Padoue. Bientôt les inquisiteurs le firent déterrer, et, par leur ordre,
+on brûla ses os dans la grande place.
+
+En 1453, le prieur de Saint-Germain en Laye, Guillaume Édeline, docteur
+en théologie, fut accusé de s'être donné au démon dans l'intention de
+posséder une femme dont il était vivement épris, et de s'être trouvé
+souvent au sabbat. La sentence fut prononcée à Évreux; mais protégé
+qu'il était par sa qualité de prêtre, il en fut quitte pour une prison
+perpétuelle, et le pain et l'eau pour toute nourriture.
+
+Ce fut surtout dans les procès intentés aux vaudois que se révélèrent en
+France la sottise et la cruauté des lois, la crédulité des juges et la
+perversité de certains hommes qui exploitaient dans un intérêt de
+vengeance et de fortune l'ignorance et la méchanceté de leurs
+contemporains. Les vaudois du XVe siècle sont mentionnés pour la
+première fois dans une bulle du pape Eugène IV donnée à Florence le 10
+avril 1439. Eugène accuse Amédée VIII, duc de Savoie, que le concile de
+Bâle venait d'élire pape, après l'avoir déposé lui-même, de s'être
+laissé séduire par des _sorciers, frangules, straganes_ ou _vaudois_, et
+de s'être servi de leur aide pour l'exécution de ses coupables projets.
+Voici ce que dit Monstrelet:
+
+«Le duc, le prince et l'ouvrier de toute cette néphande oeuvre a esté ce
+très desloyal Sathan Asmodus, jadis duc de Savoye, lequel jà piéçà a ces
+choses prémedictées en son couraige et a esté acerténé de plusieurs
+fauches pronostications et sorceries de plusieurs inexcécrés et maulditz
+hommes et femmes, lesquelz ont délaissé leur Sauveur derrière et se sont
+convertiz aprez Sathan, séduitz par illusion de dyables, lesquelz en
+commun langage sont nommées sorceries, frangules, straganes ou
+_vaudoyses_, desquelz on dit en avoir grant foison en son pays. Et par
+telles gens, jà passé aulcuns ans, a esté séduyt tellement que affin que
+il peust esleue estre ung chief monstrueux et difforme en l'Église de
+Dieu, il print ung habit de hermite, etc.»
+
+Les accusations de vaudrerie se multiplièrent bientôt avec une extrême
+rapidité, principalement au nord de la France, en Flandre et en
+Picardie. Dans un chapitre général des frères prêcheurs tenu à Langres
+en 1459, un nommé Robinet de Vaulx, natif de Hébuterne, en Artois,
+condamné au feu comme vaudois ou sorcier, car les deux noms étaient
+synonymes, signala un grand nombre de personnes comme coupables du même
+délit. De nouvelles arrestations furent faites, et les vicaires de
+l'évêque d'Arras, voyant que le nombre des accusés augmentait dans une
+proportion effrayante, et de plus que les faits étaient loin d'être
+prouvés, furent d'avis d'abandonner les poursuites. Jacques Dubois,
+docteur en théologie, et l'évêque Jean Faulconnier, soutinrent au
+contraire la culpabilité, et prétendirent que «aussitôt qu'un homme
+estoit print, et accusé pour ladicte vaulderie, on ne les debvoit aider
+ny secourir, l'eust père, mère, frère ou quelque autre proche parent ou
+amy, sous peine d'estre prins pour vaudois.» Ces doctrines prévalurent.
+La pitié fut interdite; on nomma des commissions composées de clercs, de
+moines et de jurisconsultes, on amena les accusés, la tête couverte
+d'une mitre, sur un échafaud au milieu de la cour du palais épiscopal;
+et là, l'inquisiteur Pierre Broussard leur reprocha d'avoir assisté au
+sabbat. On les soumit ensuite à la torture, et quand on leur demanda si
+les faits allégués contre eux étaient réels: vaincus par la douleur, ils
+répondirent que oui. Peu de jours après on les brûla, et tous, en
+mourant, protestèrent de leur innocence. L'année suivante, en 1460, de
+nouvelles exécutions eurent lieu. Mais en 1461 le nouvel évêque, Jean
+Geoffroy, qui pendant toutes ces scènes lugubres avait été absent de sa
+ville épiscopale, y revint enfin pour mettre un terme à ces cruautés; il
+désapprouva vivement la conduite des juges; le parlement s'intéressa
+dans l'affaire; on relâcha les prétendus vaudois qui se trouvaient
+encore en prison, et trente ans plus tard, le 10 juillet 1491, la
+mémoire des malheureuses victimes de cette odieuse persécution fut
+solennellement réhabilitée au lieu même où elles avaient subi le dernier
+supplice[6].
+
+[Footnote 6: F. Bourquelot. _Les vaudois au XVe siècle_, in-8° de 32
+pages.]
+
+Ici se présente naturellement cette question qui ressort de la nature
+même des accusations dont les sorciers étaient l'objet: comment des
+hommes qui avaient asservi les éléments, qui se transportaient par les
+airs avec la rapidité de la pensée, et dont le diable lui-même s'était
+fait l'esclave complaisant, comment de pareils hommes pouvaient-ils se
+laisser prendre, ou comment une fois pris n'échappaient-ils point à la
+prison, et par cela même au supplice? Il y avait là, pour ceux qui
+croyaient au pouvoir des sorciers, un fait embarrassant; mais le moyen
+âge avait toujours une réponse prête pour toutes les absurdités, et les
+juges aussi bien que la foule ignorante étaient persuadés que du moment
+où le sorcier se trouvait dans les mains de la justice, le diable
+l'abandonnait aussitôt; qu'il pouvait bien, pendant la durée du procès,
+lui donner quelques conseils, mais qu'il était tout à fait impuissant à
+le sauver. L'absurdité de l'accusation se trouvait ainsi sauvegardée par
+une absurdité nouvelle.
+
+
+
+
+XXIV.
+
+La sorcellerie au XVIe siècle.--Scepticisme et crédulité de cette
+époque.--Les diableries de Luther.--Poursuites nombreuses.--Causes de
+ces poursuites.--Interrogatoires, aveux et supplices.--Sorciers emportés
+par le diable.
+
+
+Le XVIe siècle, que l'on est convenu de regarder comme une époque
+d'affranchissement pour l'esprit humain, se montra, en ce qui touche les
+sciences occultes, plus crédule et aussi cruel que les siècles
+précédents. Le nombre des sorciers s'accrut par toute l'Europe dans une
+proportion considérable; et les traités de sorcellerie et de démonologie
+qui furent à cette date publiés dans toutes les langues et chez tous les
+peuples de la chrétienté, contribuèrent à fortifier encore les erreurs
+populaires, chez les catholiques aussi bien que chez les réformés.
+
+La plupart des prédicateurs institués après l'adoption des doctrines de
+Luther étaient en général des hommes dépourvus d'instruction, des
+artisans étrangers à toute espèce de science et de littérature. Au lieu
+de combattre la sorcellerie, ils contribuèrent encore à la propager dans
+les sectes nouvelles, et Luther lui-même leur donna l'exemple. Les
+sympathies de l'orgueil et de la révolte rapprochent le démon et le
+réformateur, et pour le moine de Worms il semble que le monde ne soit
+qu'une immense diablerie: il tient avec le diable des conférences
+théologiques; et il arriva même un jour que Luther, ne sachant que
+répondre aux arguties de son adversaire, lui lança, à défaut de
+raisonnements et de textes, son écritoire à la figure; on montra
+longtemps dans la chambre célèbre de la Wartbourg une large tache
+d'encre qui rappelait la dispute. Dans ce grand siècle du scepticisme,
+qui est aussi le grand siècle de la crédulité, Satan se relève de son
+antique déchéance, et il vient d'un souffle puissant éteindre les lueurs
+tremblantes de la raison, comme autrefois il éteignait les lampes dans
+le cloître de Cîteaux.
+
+Ainsi qu'au temps de Salvien, le diable est partout avec son cortège de
+sorciers. Au nord et au midi, en Italie, en Espagne, en France, en
+Angleterre, la ronde échevelée du sabbat emporte dans son tourbillon
+fantastique les adorateurs de Satan. Les bûchers brident sans
+s'éteindre. En quelques années, le seul électorat de Trêves vit périr
+plus de six mille de ses habitants. En Angleterre, un enfant de cinq ans
+fut accusé de tourmenter ceux que lui désignaient les initiés, et des
+gens qui s'imaginaient avoir été mordus par lui montraient sur leur
+corps les marques de ses dents. Les animaux mêmes ne furent point
+épargnés, et l'on pendit un chien pour crime de sorcellerie.
+
+En France, la persécution fut incessante et sans miséricorde. Pierre de
+Lancre, magistrat au parlement de Bordeaux, devint conseiller d'État
+pour avoir envoyé à la mort, dans le pays de Labourd, environ cinq cents
+malheureux, qui furent tous brûlés. Un conseiller du duché de Lorraine,
+Nicolas Rémi, dit avec un certain orgueil, en résumant ses services: «Je
+compte que depuis quinze ans que je juge à mort en Lorraine, il n'y a
+pas eu moins de neuf cents sorciers convaincus envoyés au supplice par
+notre tribunal.» Il existait, dit-on, à Paris, sous le règne de Charles
+IX, plus de trente mille individus qui s'occupaient de sorcellerie. En
+1515, cinq cents sorciers furent exécutés à Genève dans le cours de
+trois mois. Un millier périrent en une année dans le diocèse de Côme,
+et, plus tard, dans le même diocèse, on en brûla une centaine, terme
+moyen, par année.
+
+A cette triste époque, l'art de reconnaître les sorciers, de les
+interroger, de les torturer, de pénétrer dans les secrets de leur
+science, devint, pour quelques hommes, une spécialité qui leur valut des
+honneurs, du pouvoir, de la renommée. De Lancre, Bodin, Delrio, Boguet,
+le roi d'Angleterre Jacques II, ont excellé dans les questions de
+sorcellerie, et l'on conçoit que du moment où ces écrivains admettaient
+la réalité des faits consignés dans leurs livres, ils aient cru
+réellement rendre un grand service à la société et à la religion en
+débarrassant la terre de ces malfaiteurs insignes qui la souillaient par
+leur présence. On peut en juger par les quinze chefs d'accusation
+suivants qui nous ont été conservés par Bodin, et qui tous, selon lui,
+méritent une _mort exquise_: 1° Les sorciers renient Dieu; 2° ils le
+blasphèment; 3° ils adorent le diable; 4° ils lui vouent leurs enfants;
+5° ils les lui sacrifient avant qu'ils soient baptisés; 6° ils les
+consacrent à Satan dès le ventre de leur mère; 7° ils lui promettent
+d'attirer tous ceux qu'ils pourront à son service; 8° ils jurent par le
+nom du diable, et s'en font honneur; 9° ils commettent des incestes; 10°
+ils tuent les personnes, les font bouillir et les mangent; 11° ils se
+nourrissent de charognes et de pendus; 12° ils font mourir les gens par
+le poison et par les sortilèges; 13° ils font crever le bétail; 14° ils
+font périr les fruits et causent la stérilité; 15° enfin ils ont
+copulation charnelle avec le diable.
+
+On frémit quand on voit sur quels soupçons et sur quelles preuves
+impossibles reposent la plupart des procès de sorcellerie. Les juges
+voient des coupables partout, et comme le dit avec raison Walter Scott
+en parlant des écrits de de Lancre, son histoire ressemble à la relation
+d'une guerre à outrance entre Satan, d'un côté, et les commissaires du
+roi de l'autre, attendu, dit le démonographe, que rien n'est plus propre
+à frapper de terreur le diable et tout son empire qu'une commission
+armée de tels pouvoirs. La simple accusation équivalait la plupart du
+temps à un arrêt de mort, car il était toujours impossible de prouver
+qu'on n'avait point de rapports avec Satan. Une épidémie venait-elle à
+éclater dans une ville, un orage avait-il ravagé la campagne, un paysan
+perdait-il ses boeufs ou ses moutons, il ne manquait jamais de gens
+pour accuser les sorciers de ces malheurs. C'était là, pour les haines
+et les vengeances, une accusation commode, et c'était aussi, pour la
+cupidité, une source féconde de profit, car, en plusieurs pays, les
+biens des condamnés étaient répartis, après confiscation, non-seulement
+entre les rois, les princes, les villes, etc., mais encore entre les
+dénonciateurs et les juges, et ce fait, aussi bien que la crédulité,
+peut expliquer le grand nombre des accusations[7]. Le président Hénault
+rapporte que demandant à La Peyrère, auteur d'une histoire de Groënland,
+pourquoi il y avait tant de sorciers dans le nord, celui-ci lui
+répondit: «C'est que le bien de ces prétendus sorciers que l'on fait
+mourir est en partie confisqué au profit de ceux qui les condamnent.»
+
+[Footnote 7: Voy. _Discours des sorciers_, avec six advis en faict de
+sorcellerie, et une instruction pour un juge en semblable matière, par
+H. Boguet, grand juge en la terre de Saint-Oyan-de-Joux. Lyon, 1610, 3e
+édit.]
+
+Dans les procès pour sortilèges, l'audition des témoins n'était qu'une
+formalité insignifiante, et souvent dangereuse pour ces témoins
+eux-mêmes, que l'on ne manquait pas d'accuser aussi lorsqu'ils
+manifestaient le moindre doute ou la moindre pitié. Les circonstances
+les plus futiles étaient regardées comme des preuves irrécusables de
+culpabilité. Ainsi nous avons vu plus haut que, d'après une croyance
+générale, Satan, dans les initiations du sabbat, imprimait avec l'ongle
+du petit doigt une marque presque invisible sur le corps des néophytes.
+L'un des premiers soins des juges était de retrouver cette marque sur
+les accusés, et il suffisait souvent de la plus légère cicatrice pour
+être déclaré sorcier. L'insensibilité, telle qu'elle existe dans la
+catalepsie, et quelquefois même dans le sommeil; l'extrême abattement du
+regard, l'impossibilité de pleurer, étaient aussi considérés comme des
+témoignages irrécusables, et les faits les plus simples, traduits en
+faits merveilleux, prenaient de suite le caractère du crime. Nous ne
+citerons qu'un exemple, tiré du démonographe Boguet, exemple qui nous
+dispensera des autres par sa sottise et son atrocité: Un paysan, couché
+auprès de sa femme, s'aperçut que celle-ci était complètement immobile.
+Il l'appela, la tira par le bras, mais en vain; il lui sembla que le
+souffle même était complètement suspendu en elle, lorsqu'il la vit tout
+à coup, aux premières clartés du jour, se lever sur son séant, ouvrir de
+grands yeux, et pousser un grand cri. Le paysan, épouvanté, alla de
+suite raconter cet événement à Boguet. Aussitôt celui-ci fit emprisonner
+la femme, et trouva dans les circonstances racontées par le mari les
+éléments d'une accusation des plus graves. La pauvre femme eut beau
+protester, en attribuant son sommeil et son insensibilité à la fatigue
+éprouvée dans le travail du jour, elle fut condamnée et brûlée.
+
+Ce n'étaient pas seulement les hommes, mais les démons eux-mêmes qui
+punissaient les sorciers. Wier raconte qu'une sorcière d'Angleterre,
+pressentant sa mort prochaine, dit à ses enfants: «Aujourd'hui ma
+charrue est parvenue à son dernier sillon. Les diables viendront
+chercher mon corps et mon âme. Je vous prie donc de prendre ce corps, de
+le coucher dans une peau de cerf, de l'enfermer clans une bière de
+pierre, et de serrer le couvercle de cette pierre avec trois grandes
+chaînes. Peut-être la terre ne voudra-t-elle point recevoir ma
+dépouille. Cependant quatre jours après ma mort, vous me donnerez la
+sépulture, et pendant cinquante jours et cinquante nuits, vous ferez
+dire des messes et réciter des prières.» Les enfants exécutèrent la
+volonté de leur mère; le corps fut porté dans une église, les prêtres
+officièrent autour du cercueil; mais vers la troisième nuit on entendit
+tout à coup un bruit effroyable, les portes du temple furent brisées en
+morceaux; des hommes d'une figure étrange apparurent aussitôt; l'un
+d'eux, plus grand et d'un aspect encore plus terrible que les autres,
+s'avança vers le cercueil, et ordonna à la morte de se lever. Celle-ci
+répondit qu'elle ne le pouvait pas à cause de la chaîne qui liait son
+cercueil. «Cette chaîne sera brisée,» dit l'inconnu, qui n'était autre
+que le diable. La chaîne en effet fut brisée comme verre; le diable
+poussant du pied, le couvercle de la bière, prit la morte par la main et
+la conduisit à la porte de l'église. Là un cheval noir, magnifiquement
+enharnaché, hennissait et battait la terre du pied; le démon fit asseoir
+le cadavre sur une selle toute garnie de pointes de fer; le cheval
+partit au galop. On entendit pendant deux lieues la sorcière qui criait
+et appelait du secours; bientôt ses plaintes se perdirent dans la nuit,
+et ceux qui furent témoins de cette étrange aventure ne doutèrent point
+qu'elle ne fût partie pour l'enfer.» Les instruments qui servaient aux
+maléfices des sorciers étaient traités avec la même rigueur que les
+sorciers eux-mêmes; on brisait leurs anneaux, et on brûlait leurs
+livres. Cet usage remonte aux premiers temps de l'Église, comme on le
+voit par l'exemple de saint Paul, qui brûla dans la ville d'Éphèse une
+masse considérable de volumes magiques représentant une valeur de
+cinquante mille livres d'argent.
+
+
+
+
+XXV.
+
+Le licencié Torralba.--Des procès de sorcellerie et de la croyance aux
+sorciers depuis le XVIe siècle jusqu'à nos jours.
+
+
+Vous le connaissez tous, ce licencié fameux, car don Quichotte en
+parlait avec Sancho lorsque, monté sur Chevillard, il entreprenait de
+détruire l'enchantement qui avait couvert de barbe le menton des dames
+du château du duc. «Souviens-toi, disait le chevalier de la Manche, que
+les diables emportèrent Torralba dans l'air, à cheval sur un roseau, les
+yeux bandés; qu'il arriva à Rome en douze heures, où il descendit à la
+tour de Nona, qui est une rue de cette ville, d'où il put voir le choc
+et la mort du Bourbon, et que, le lendemain matin, il était déjà de
+retour à Madrid, où il rendit compte de tout ce qu'il avait vu. Il
+raconta aussi qu'étant dans les airs, le diable lui dit d'ouvrir les
+yeux, ce qu'ayant fait, il se vit si près du disque de la lune qu'il
+aurait pu la toucher de la main, et qu'il n'osa point tourner ses
+regards sur la terre, crainte de s'évanouir.»
+
+Célèbre entre tous les sorciers de l'Espagne, Torralba a raconté
+lui-même sa vie aux inquisiteurs qui furent chargés de le poursuivre, et
+nous la raconterons d'après lui-même, parce qu'elle offre dans l'espèce
+une variété particulière, et qu'elle montre que, si pour de malheureux
+hallucinés, la sorcellerie était un rêve dangereux, elle pouvait aussi
+quelquefois, pour des intrigants habiles, devenir, en dépit des
+inquisiteurs eux-mêmes, une assez bonne spéculation. Le licencié
+Torralba naquit dans la ville de Cuença; à quinze ans il fut attaché au
+Cardinal Soderini. Vers 1501, il fut reçu médecin, et se lia d'amitié
+avec un juif nommé Alphonse, qui avait renoncé à la loi de Moïse pour
+celle de Mahomet, à laquelle il renonça bientôt pour se faire chrétien,
+et revenir ensuite par une nouvelle évolution à la religion naturelle.
+Alphonse fit faire à Torralba la connaissance d'un certain moine
+dominicain, nommé frère Pierre, lequel, à son tour, le mit en rapport
+avec un esprit élémentaire nommé Zéquiel, que nul autre esprit n'égalait
+dans la connaissance de l'avenir et des choses cachées. Zéquiel, sur
+l'invitation de frère Pierre, apparut sous la figure d'un jeune homme
+blanc et blond, vêtu d'un habit couleur de chair et d'un surtout noir.
+Il dit à Torralba: «Je serai à toi pour tout le temps que tu vivras, et
+te suivrai partout où tu seras obligé d'aller.» Depuis ce temps,
+l'esprit tint sa promesse; il apparut à son protégé aux différents
+quartiers de la lune, et lui enseigna les secrets merveilleux propres à
+la guérison des maladies. Il lui apprit en même temps à connaître
+l'avenir par l'inspection des mains, ce qui fit au licencié une grande
+réputation et le mit en rapport avec les principaux personnages de son
+temps. Torralba se trouvait, en 1510, à la cour de Ferdinand le
+Catholique, lorsque Zéquiel le chargea de dire à ce prince qu'il
+recevrait bientôt une nouvelle désagréable. Le lendemain on apprit par
+un courrier d'Afrique, la défaite de l'expédition entreprise contre les
+Maures, et la mort de don Garcie de Tolède, fils du duc d'Albe, qui
+commandait l'armée espagnole. Une autre fois, Torralba prédit à
+l'archevêque Ximenès de Sisneros, qu'il parviendrait à être roi, ce qui
+se vérifia, au moins quant au fait, puisqu'il fut gouverneur absolu de
+toutes les Espagnes et des Indes. En 1513, Torralba, qui se trouvait
+alors à Rome, eut envie de voir un de ses amis intimes dont la résidence
+était Venise. Zéquiel, qui connut son désir, le mena dans cette ville et
+le ramena à Rome en si peu de temps que les personnes qui faisaient sa
+société habituelle ne s'aperçurent point qu'il leur eût manqué.
+
+Le 5 mai 1525, Zéquiel dit au licencié que le lendemain la ville de Rome
+serait prise par les troupes de l'empereur. Le licencié pria l'esprit de
+le conduire dans la capitale du monde chrétien pour être témoin de ce
+grand événement. Zéquiel y consentit; il remit à son affidé un bâton
+plein de noeuds en lui disant: «Ferme les yeux, ne t'effraye pas, prends
+ceci dans ta main, et il ne t'arrivera rien de fâcheux.» Ils se
+trouvèrent bientôt à Rome. C'est à cet événement que don Quichotte fait
+allusion. Après avoir assisté à toutes les péripéties de la prise de
+cette ville, ils revinrent à Valladolid en une heure et demie. Torralba
+publia tout ce qu'il avait vu, et comme on ne tarda pas à apprendre à
+la cour la nouvelle de tous les événements qui venaient de s'accomplir
+en Italie, la réputation du licencié, qui était alors médecin de
+l'amiral de Castille, se répandit dans toute l'Espagne, et on le
+proclama le plus grand nécromancien, le plus grand sorcier, le plus
+habile devin qui eût encore existé.
+
+Jusqu'à ce moment, Torralba en exploitant habilement les connaissances
+surhumaines de son lutin Zéquiel, était parvenu à se faire un nom
+célèbre, à ramasser de grosses sommes d'argent, à se donner auprès des
+grands, importance et crédit. Il n'avait oublié qu'une chose, c'est
+qu'il fallait, un jour ou l'autre, compter avec l'inquisition. Après
+avoir subi une détention de trois ans dans les prisons du saint-office,
+il fut arrêté au commencement de l'année 1528, et, après un an
+d'information, il fut décrété que Torralba serait appliqué à la question
+autant que son âge et sa qualité pouvaient le permettre, afin de savoir
+quelle avait été son intention en recevant et en gardant auprès de lui
+l'esprit Zéquiel; s'il croyait fermement que ce fût un mauvais ange,
+s'il avait fait un pacte pour se le rendre favorable, quel avait été ce
+pacte, comment s'était passée la première entrevue, si alors, ou depuis
+ce jour, il avait employé la conjuration pour l'invoquer, etc. Le
+licencié ne s'effraya point, il donna des détails précis qui ne
+permirent point aux inquisiteurs de douter de l'existence de Zéquiel,
+et ils suspendirent la condamnation pendant l'espace d'un an, pour se
+donner la gloire d'amener à une éclatante conversion un sorcier si
+fameux. Frère Augustin Barragan, prieur du couvent des dominicains de
+Cuença, et Diègue Manrique, chanoine de la cathédrale de la même ville,
+furent chargés de préparer la réconciliation de l'accusé avec l'Église.
+Celui-ci répondit aux exhortations des deux prêtres qu'il se repentait
+beaucoup de toutes ses fautes; mais que, quant aux conseils qu'on lui
+donnait, de s'interdire toute communication avec l'esprit Zéquiel, la
+chose n'était pas en son pouvoir attendu que cet esprit était beaucoup
+plus puissant que lui; que du reste il consentait à ne plus l'appeler,
+et qu'il s'engageait à n'écouter à l'avenir aucune de ses propositions.
+Les inquisiteurs se contentèrent de la réponse, et l'amiral de Castille
+aidant, le licencié fut bientôt mis en liberté. Le procès de Torralba
+fut longtemps célèbre en Espagne où Zéquiel est encore populaire, et un
+historien moderne, en racontant toutes les péripéties de cette affaire
+célèbre, dit qu'on ne sait ce qui doit le plus étonner, ou la crédulité
+et l'ignorance des inquisiteurs et des conseillers du saint-office, ou
+l'audace de l'accusé, qui entreprend de faire passer ses impostures pour
+des faits, malgré un emprisonnement de trois années, et les tourments
+de la question. Ce même historien ajoute, avec raison, que c'est là un
+exemple frappant de ce que l'homme est capable d'entreprendre lorsqu'il
+veut attirer sur lui l'attention publique, et s'élever à la fortune et
+aux honneurs. L'histoire de bien des sorciers dans ce monde est en
+réalité la même que celle du licencié Torralba.
+
+La torture était, pour ainsi dire, le seul mode d'information, et il
+résultait de là que les accusés se trouvaient toujours condamnés d'après
+leur propre témoignage, car ceux qui persistaient à se déclarer
+innocents au milieu des douleurs atroces qu'on leur faisait subir, ne
+formèrent jamais qu'une très-faible minorité. Il suffit de jeter les
+yeux sur les interrogatoires de quelques sorciers pour reconnaître qu'il
+n'y a là que les hallucinations de la folie, ou des réponses
+incohérentes arrachées par d'intolérables douleurs. Consultons, par
+exemple, les «faits et dicts mémorables advenus en la confession de
+Marie de Sains, princesse de magie.» Nous verrons Marie de Sains
+déclarer qu'elle avait donné son corps et son âme au diable; avait occis
+plusieurs petits enfants, les avait ouverts tout vifs, afin de les
+sacrifier au diable; en avait égorgé plusieurs, mangé le coeur à
+d'autres. Elle en avait volé et les avait tués pour les porter au
+sabbat; elle les avait premièrement étouffés. Elle en avait rôti, noyé,
+brûlé, bouilli, jeté dans les latrines, dans des fours échauffés, donné
+à manger aux loups, lions, serpents; elle en avait pendu par les pieds,
+par les bras, par le cou; chiqueté aucuns si menu que sel; à aucuns
+brisé la teste contre une muraille; escorché d'autres, assommé comme on
+assomme boeufs, tiré les entrailles du ventre; elle en avait lié à de
+gros chiens pour les écarteler, tenaillé et crucifié pour dépiter et
+faire déshonneur à celui qui les avait créés. Elle avait adoré le prince
+du sabbat, Louis Gaufridi, et cependant elle se croyait une sainte,
+quoiqu'elle eût mangé journellement la chair des petits enfants. Elle
+avait chanté en l'honneur de Lucifer le psaume: _Laudate Dominum de
+coelis_, et autres; méprisé le paradis de tout son coeur, désiré l'enfer
+pour son éternelle demeure; donné au démon toutes les parties de son
+corps, toutes les gouttes de son sang, tous ses nerfs, tous ses os,
+toutes ses veines, etc., etc.»
+
+Didyme, sorcière, s'accusera de faits analogues[8]: «Le diable lui a
+conseillé de prendre l'habit dans un couvent pour y jeter le trouble;
+elle a semé des poudres dans tous les parloirs, dans les cloîtres, dans
+les jardins, pour que ceux qui y viendraient se rompissent le cou; le
+diable l'a incitée à faire devenir fous, à faire mourir subitement tous
+les habitants de la maison.
+
+[Footnote 8: Voy. _Histoire mémorable des trois possédées de Flandre_.
+Paris, 1628, in-8°.--La confession Maistre Jehan de Bas qui fut ars à
+Paris pour les arts magiques. Biblioth. imp. mss., fonds Saint-Victor,
+n° 515.]
+
+«Elle a mangé de la chair des petits enfants; elle en a porté sept ou
+huit à la synagogue, où on les a tués; elle a mangé de la chair d'un de
+ces enfants, et du coeur d'autres enfants. Elle en a tué un de ses
+propres mains, avec un licou; c'est Béelzébuth qui le lui a
+commandé.--Elle a été baptisée au nom de très-méchants démons.
+
+«Elle a donné au diable une cédule signée de son propre sang, par
+laquelle elle lui donnait son corps et son âme. Elle a renié Dieu, sa
+mère et toute la cour céleste.»
+
+Pour échapper aux affreuses souffrances auxquelles ils étaient soumis
+dans la torture, les sorciers au moyen de certaines drogues dont la
+recette est aujourd'hui perdue, arrivaient à un état complet
+d'insensibilité. Cet état est attesté par un grand nombre d'écrivains,
+entre autres par Laboureur, avocat du roi au bailliage de Dijon, qui,
+dans son _Traité des faux sorciers et de leurs impostures_, publié en
+1585, dit qu'il est inutile de donner la question, à cause d'une drogue
+engourdissante que les geôliers vendaient aux accusés. Nicolas Eymeric,
+grand inquisiteur d'Aragon, dans son _Directoire des inquisiteurs_,
+parle également en termes formels de sorciers qui, appliqués à la
+torture, paraissaient insensibles. Les phénomènes de l'éthérisation
+donnent à ces faits un nouveau degré de vraisemblance; mais, si les
+accusés parvenaient ainsi à se dérober aux douleurs de la question, ils
+ne se dérobaient point pour cela au supplice,--car les juges, en voyant
+l'adresse des bourreaux impuissante et vaincue, se rejetaient encore sur
+le diable, qu'ils accusaient d'être l'auteur de ce phénomène, après
+l'avoir accusé, toutefois, comme nous l'avons vu plus haut, d'abandonner
+ses disciples lorsqu'ils tombaient sous la main de la justice,--et
+l'insensibilité fut regardée comme la preuve la plus certaine de la
+culpabilité. Que pouvait-on attendre de juges comme de Lancre, comme
+Boguet ou comme les membres du parlement d'Aix, qui siégèrent dans le
+procès du curé Gaufridi? Ces derniers entraient pour tenir séance dans
+la grande chambre, lorsque tout à coup on vit rouler sur le parquet, au
+milieu d'un nuage de poussière, un objet volumineux et noir. Messieurs
+de la Tournelle, épouvantés, s'imaginant qu'ils avaient affaire au
+diable, se mirent à fuir en criant, hormis le rapporteur, qui,
+embarrassé dans sa robe, s'était agenouillé en marmottant des prières.
+L'objet noir, à son tour, demanda pardon, et tout s'éclaircit. Le
+prétendu diable était un petit ramoneur qui, en train de nettoyer la
+cheminée, avait perdu l'équilibre; les fugitifs se remirent en séance;
+le rapporteur commença la lecture des pièces, et Gaufridi fut condamné
+au feu, sans qu'il leur vînt à l'idée que d'autres avaient pu, comme
+eux, prendre un ramoneur pour le diable.
+
+C'est à peine si, durant de longs siècles, quelques voix s'élevèrent
+pour protester contre ces cruautés et ces folies qui infestèrent les
+plus beaux jours du règne de Louis XIV lui-même. Fénelon, La Fontaine,
+La Bruyère, Molière, s'élèvent en plusieurs passages de leurs écrits
+immortels contre l'absurde croyance à l'astrologie judiciaire,
+toute-puissante encore dans les hautes classes de la société; et,
+quoique tout soit possible aux hommes en fait de sottise et de
+méchanceté, on ne peut comprendre que les procès de Loudun et de
+Louviers soient contemporains de la _Méthode de Descartes_, de
+_Polyeucte_ et de _Cinna_. La lumière, cependant, brillait d'un éclat
+trop vif pour que les ténèbres de la sorcellerie ne fussent point
+bientôt dissipées. La croyance absolue, qui avait été si longtemps la
+règle générale, devint enfin l'exception. Le parlement donna le signal
+de la réaction officielle. Il demanda, avant de condamner au feu, des
+preuves certaines et évidentes. Il infirma ou modéra un grand nombre de
+sentences des juges inférieurs, craignant justement, dit le père Le
+Brun, que certes on n'accusera pas de scepticisme, de condamner des
+visionnaires plutôt que des malfaiteurs; et il posa en principe qu'on
+ne devait examiner les accusés que par des voies naturelles et
+légitimes. En 1672, une déclaration de Louis XIV défendit à tous les
+tribunaux du royaume d'admettre les simples accusations de sorcellerie;
+enfin, en 1682, une ordonnance nouvelle réduisit les crimes de magie à
+des proportions naturelles, en les traitant comme des impiétés et des
+sacrilèges. L'exemple de Louis XIV fut suivi en Angleterre, et, là comme
+en France, cette date de 1682 marque la fin des persécutions.
+
+Depuis cette époque jusqu'à nos jours, on vit encore ça et là se
+reproduire quelques faits qui attestent combien est puissante la
+persistance des traditions. En 1732, Dangis publia un traité sur la
+magie, en appelant sur les sorciers la sévérité des lois. En 1750, à
+Wurtzbourg, on brûla une religieuse qui se prétendait sorcière, et qui
+affirmait avoir donné la mort à plusieurs personnes, quoique ces
+personnes vécussent encore. Des illuminés fondèrent en Allemagne une
+école de magie et de théurgie, et recrutèrent de nombreux disciples;
+enfin, de notre temps même, le 2 décembre 1823, un arrêt de la cour
+prévôtale de la Martinique condamna aux galères à perpétuité un nègre,
+nommé Raymond, comme véhémentement soupçonné d'avoir usé de sortilèges
+et maléfices.
+
+Aujourd'hui la sorcellerie s'est réfugiée au fond des campagnes, plutôt
+comme un souvenir que comme une croyance encore vivace et agissante.
+Les bergers en sont les derniers représentants, comme Matthieu Laensberg
+est le dernier représentant des astrologues, comme les fées sont les
+dernières filles des druides. Mais les fées ont perdu leur baguette; les
+sorts des bergers ne changent plus en loups les jeunes agneaux; le
+voyageur qui se met en route sans manteau, sur la foi de Matthieu
+Laensberg, est souvent trempé par la pluie; et ce monde fantastique dont
+nous venons de raconter l'histoire s'est évanoui devant les clartés de
+notre âge comme le palais de Morgane aux premiers rayons du jour. Malgré
+son impuissance et sa folie, la sorcellerie n'en a pas moins dominé
+longtemps avec l'autorité des choses les plus vraies et les plus
+saintes; elle a tenté de supplanter la science; elle s'est révoltée
+contre Dieu; elle a fait éclater au grand jour tout ce qu'il y a de
+folie et de méchanceté au fond de l'âme humaine, et, de quelque point de
+vue que l'on se place pour la juger, soit du point de vue religieux,
+soit du point de vue physiologique ou médical, soit même du point de vue
+de la simple curiosité, elle présentera toujours l'un des phénomènes les
+plus étranges, les plus attrayants et les plus douloureux de l'histoire;
+un phénomène étrange, parce qu'elle montre avec quelle facilité l'erreur
+s'impose et persiste; douloureux, parce qu'elle laisse à travers les
+siècles une trace sanglante; attrayante, parce qu'on y voit poindre
+toutes les curiosités de l'esprit humain, et qu'elle cherche en dehors
+de toute observation positive, la solution de quelques-uns des problèmes
+que la science moderne a résolus. Par l'alphabet sympathique, elle veut
+correspondre aux extrémités du monde, et aujourd'hui le télégraphe
+électrique marche comme la pensée elle-même. Elle demande à l'anneau du
+voyageur la locomotion rapide et sans fatigue, et la vapeur plus
+rapidement encore que d'après les anciennes croyances l'anneau
+mystérieux ne le pouvait faire; le _fulgurateur_ antique veut à son gré
+faire tomber la foudre, et Franklin, le _fulgurateur_ moderne, arrache
+au ciel la foudre obéissante; enfin la sorcière volante veut se frayer
+un chemin à travers les airs, et le ballon, dans cette route des
+oiseaux, nous emporte plus loin que les aigles et plus haut que les
+nuages.
+
+
+FIN.
+
+
+
+
+TABLE.
+
+
+I. Universalité des sciences occultes.--Leurs différentes
+divisions.--Sorciers mentionnés dans la Bible.--Rôle de Satan d'après la
+tradition chrétienne.--Le diable de la sorcellerie, distinction
+essentielle.
+
+II. De la magie dans l'antiquité.--Elle se divise en deux branches, la
+théurgie et la goétie.--La théurgie se confond avec la religion.--Ses
+rites et ses formules.--La goétie se rapproche de la sorcellerie du
+moyen âge.--Elle est essentiellement malfaisante.--Ses pratiques et ses
+recettes.--Conjuration des sorciers égyptiens.--Circé, Canidie et
+Sagone. Les sorcières de la Thessalie.--Le spectre du temple de
+Pallas.--Maléfices et talismans païens.--Lois de l'antiquité relatives
+aux sorciers et aux magiciens.
+
+III. Transformation de la sorcellerie païenne à l'avènement du
+christianisme.--Les dieux de l'Olympe se changent en démons.--Les
+druides et les bardes se changent en enchanteurs.--Différence de
+l'enchanteur et du sorcier.--Biographie fantastique de Merlin.--Sa
+naissance; il parle en venant au monde, et prophétise à l'âge de six
+mois.--Viviane et la forêt de Brocéliande.--La tour enchantée.--Merlin
+n'est pas mort.
+
+IV. De la sorcellerie proprement dite.--Elle se confond dans les
+premiers siècles de notre ère avec les hérésies.--Son histoire à travers
+le moyen âge.--Légendes chrétiennes et musulmanes sur ses
+origines.--Elle se propage au XVe et au XVIe siècle.
+
+V. But de la sorcellerie au moyen âge.--Elle est avant tout matérialiste
+et sensuelle.--La religion la considère justement comme une idolâtrie
+sacrilège.--Elle s'inspire de toutes les sciences
+apocryphes.--Énumération et définition de ces sciences--Cabale.--Science
+des nombres.--Astrologie judiciaire.--Divination et ses diverses
+branches.
+
+VI. De l'alchimie.--De la nécromancie.--Comment on évoquait les
+morts.--Recette pour faire des spectres.--Causes rationnelles de la
+croyance populaire aux apparitions des âmes et des revenants.
+
+VII. La sorcellerie complète, par l'intervention du diable, ses emprunts
+aux diverses branches des sciences occultes.--Caractère et puissance du
+diable dans les légendes démonographiques.--Comment l'homme se met en
+rapport avec lui.--Du contrat diabolique et de ses conséquences.--De la
+complaisance et de la méchanceté du Démon.--Les deux pôles de la
+vision.--Le pacte de Palma Cayet.--Histoires diverses.
+
+VIII. Recettes pour faire apparaître le diable et les esprits
+élémentaires.--Les noms efficaces et les lettres éphésiennes.--Théorie
+des conjurations diaboliques.--Statistique des sujets de Béelzébuth
+invoqués par les sorciers.--Les ducs et comtes de l'enfer.--Revue des
+légions sataniques.
+
+IX. De la bibliothèque infernale.--_Clavicula_ et _grimorium_.--_Arcanum
+arcanorum_, etc.--Absurdité et impiété grossière des livres des
+conjurations.--Exemples.--Satan assigné par huissier.--Formalités
+accessoires, sacrifices et présents.--Histoire d'un étudiant de
+Louvain.--Les mariages diaboliques.
+
+X. Des instruments et des outils de la sorcellerie.--Des diverses
+espèces de talismans.--La peau d'hyène, les pierres précieuses et les
+talismans naturels.--Les talismans fabriqués.--Comment on les faisait.
+
+XI. Le miroir magique.--La pistole volante.--Les têtes d'airain et
+l'androïde.--Les armes enchantées.--Les coupes.--Les bagues.--L'anneau
+du voyageur et l'anneau d'invisibilité.--Le téraphim.--Le carré.--La
+baguette magique.--Comment elle se fabriquait.
+
+XII. Des onguents, des poudres et des breuvages.--Des plantes et
+matières diverses qui entraient dans leur composition.--De l'emploi des
+cadavres dans les préparations magiques.--Recettes.--Empoisonnements.
+
+XIII. Applications diverses des recettes de la sorcellerie.--Les
+prédictions.--Un soldat du duc Uladislas.--Les meurtres.--La sorcière de
+Provins.--Évocation des rois de France au château de Chaulmont.
+
+XIV. Les sorciers font la pluie et le beau temps.--Les marchands de
+tempêtes.--Ensorcellement des terres, des moissons et des animaux
+domestiques.--Formules.--Le château de Belle-Garde.--Création d'animaux
+vivants.
+
+XV. Opérations de la sorcellerie contre les hommes.--Maladies
+effroyables.--Envoûtement.--La fièvre du roi Duffus.--L'évêque Guichard,
+la reine Blanche et sa fille Jeanne.--De l'envoûtement de la cour de
+France au XVIe siècle.
+
+XVI. De l'aiguillette.--Comment on la noue et on la dénoue.--Des
+philtres.--Les sorciers improvisent l'amour et l'amitié.--De l'alphabet
+sympathique et de la télégraphie humaine.
+
+XVII. Ensorcellement des sorciers par eux-mêmes.--Métamorphoses des
+hommes en bêtes.--De la lycanthropie.--La patte du loup et la main de la
+châtelaine.--Anecdotes diverses.--La caverne de Lucken-Have.--La
+sorcière volante.
+
+XVIII. Du sabbat.--Ce que c'est que le sabbat.--Des assemblées générales
+et particulières.--Où elles se tiennent.--Ce qu'il faut faire pour y
+être admis.--Noviciat sacrilége des initiés.--Convocation à
+domicile.--Comment on se transporte au sabbat.--La pluie d'hommes.--Mise
+en scène et cérémonial.--De la forme du diable et de l'aspersion.
+
+XIX. Continuation du sabbat.--Hommages rendus au diable par les
+initiés.--De la messe diabolique.--De la fabrication des onguents
+magiques.--Exhortations du diable à ses hôtes.--Le festin.--Le bal.
+
+XX. Coup d'oeil rétrospectif sur l'ensemble de la sorcellerie.--Impiété
+et dangers de cette prétendue science.--Confiance qu'elle inspire dans
+tout le moyen âge.--De la conviction des sorciers.--Explication
+naturelle de divers faits extraordinaires.--Charlatans et hallucinés.
+
+XXI. De quelques hommes célèbres accusés de sorcellerie.--Virgile, Roger
+Bacon, Albert le Grand, les papes.--Réaction contre la sorcellerie,
+provoquée par le procès de Jeanne d'Arc.
+
+XXII. Dispositions diverses de la législation, relatives à la
+sorcellerie.--Lois romaines.--Lois barbares.--Lois
+ecclésiastiques.--Influence des hérésies du XIIe et du XIIIe siècle sur
+la démonologie.--La sorcellerie est dévolue à l'inquisition.
+
+XXIII. Procès de sorcellerie au XIVe et au XVe siècle.--Affaires des
+vaudois d'Arras.--Contradictions expliquées par une absurdité.
+
+XXIV. La sorcellerie au XVIe siècle.--Scepticisme et crédulité de cette
+époque.--Les diableries de Luther.--Poursuites nombreuses.--Causes de
+ces poursuites.--Interrogatoires, aveux et supplices.--Sorciers emportés
+par le diable.
+
+XXV. Le licencié Torralba.--Des procès de sorcellerie et de la croyance
+aux sorciers depuis le XVIe siècle jusqu'à nos jours.
+
+FIN DE LA TABLE.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La sorcellerie, by Charles Louandre
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14792 ***