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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:45:22 -0700 |
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LOUANDRE</h1> +<h3><br/> +</h3> +<h3><br/> +</h3> +<h3>PARIS</h3> +<h3>LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie</h3> +<h3>RUE PIERRE-SARRAZIN, No 14</h3> +<h4>1853</h4> +<h2><br/> +</h2> +<br/> +<hr style="width: 35%; height: 2px;"/><br/> +<h2><a name="I" id="I">I.</a></h2> +<h4>Universalité des sciences occultes.—Leurs différentes +divisions.—Sorciers mentionnés dans la Bible.—Rôle de +Satan d'après la +tradition chrétienne.—Le diable de la sorcellerie, distinction +essentielle.</h4> +<p>C'est une croyance universelle, et pour ainsi dire une tradition +native +du genre humain, que l'homme, à l'aide de certaines formules et +de +certaines pratiques, empruntées tantôt à la +religion, tantôt à la +science, peut changer les lois éternelles de la nature, +soumettre à sa +volonté les êtres invisibles, s'élever au-dessus de +sa propre faiblesse, +et acquérir la connaissance absolue et la puissance sans +limites. Ces +dons supérieurs auxquels il aspire, il les demande +indistinctement aux +éléments, aux nombres, aux astres, aux songes, au +principe éternel du +bien comme au génie du mal, aux anges, à Satan. +Égaré par son orgueil, +il crée toute une science en dehors de l'observation positive; +et, pour +régner en maître absolu sur la nature, il outrage à +la fois la religion, +la raison et les lois. Cette science, c'est la magie, qui se divise, +suivant les temps et les lieux, en une infinité de branches: +cabale, +divination, nécromancie, géomancie, philosophie occulte, +philosophie +hermétique, astrologie, etc., science empoisonnée dans sa +source, qui se +résume, au moyen âge, dans la sorcellerie, et qui, +toujours maudite, +toujours combattue par les lois de l'Église et de la +société, reparaît +toujours impuissante et convaincue.</p> +<p>La Bible parle à diverses reprises, et partout avec +sévérité, des hommes +ou des femmes qui se livrent à la magie. «Il ne se +trouvera parmi vous, +est-il dit dans le <i>Deutéronome</i><a name="FNanchor_1_1" + id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>, +personne qui fasse passer par le +feu son fils ou sa fille, qui professe la divination ou qui +prédise les +temps; ni enchanteur, ni sorcière, ni personne qui consulte des +esprits +familiers, ou qui soit magicien ou nécromancien.» Les +mêmes défenses se +retrouvent dans le <i>Lévitique</i>, et l'évocation de +l'ombre de Samuel par +la pythonisse d'Endor, les prodiges opérés par les +magiciens de Pharaon, +les accusations portées contre Manassès, prouvent que les +pratiques des œuvres occultes n'étaient point +étrangères aux Israélites. Ces faits +ont donné lieu à un grand nombre de commentaires. Quant +à nous, nous +nous bornerons seulement à les constater ici, en ajoutant que la +plupart +des commentateurs ont remarqué que rien n'indique qu'il y ait eu +chez +les Juifs, comme au moyen âge, entre le démon et les +sorciers, un pacte +réel. Satan, dans la tradition sacrée, n'est jamais ce +qu'il fut plus +tard, l'esclave obéissant de l'homme; il ne sert point ses +passions et +ses vices; et, comme le dit Bergier, si les faits surnaturels dont il +est parlé dans l'Ancien Testament doivent être +attribués aux démons, il +faut en conclure seulement que Dieu consentait à ce que l'esprit +infernal les opérât, soit pour faire éclater sa +puissance, en opposant +aux prodiges des magiciens d'autres prodiges plus nombreux et plus +étonnants, soit pour punir les hommes de leur curiosité +superstitieuse. +Satan reste soumis à la volonté divine. Quand il +étrangle, dans la +chambre nuptiale, les sept premiers maris de Sara; quand il fait tomber +le feu du ciel sur les troupeaux de Job, quand il déchaîne +l'ouragan +contre sa maison, il n'agit jamais qu'avec la permission de Dieu, et +Dieu lui permet d'agir pour éprouver son fidèle serviteur +et faire +briller sa foi et sa vertu d'un plus grand éclat.</p> +<p>Ainsi, entre la magie et le rôle de Satan dans +l'Écriture, et la magie +et le rôle de Satan dans le moyen âge, il y a cette +différence +essentielle et profonde que, d'un côté, le démon +n'est jamais qu'un +vaincu qui n'agit que par la permission de Dieu, qui reste +entièrement +indépendant de l'homme, et qui, dans la sphère même +la plus redoutable +de son action, n'est encore que l'instrument docile du souverain +maître. +Dans la sorcellerie, au contraire, le démon est asservi à +la volonté de +l'homme; il se met au service de ses haines, de ses passions. Il se +révolte de nouveau contre Dieu, et semble vouloir faire +retourner le +monde à l'antique idolâtrie. Cette distinction, nettement, +établie, et +sans toucher davantage aux questions qui sont placées par la foi +en +dehors de la discussion, nous allons marcher à notre aise +à travers le +rêve et la légende, en nous attachant toujours à +porter, autant que +possible, l'ordre et la clarté au milieu de ce chaos et de ces +ténèbres, +et en établissant des classifications rationnelles, dans ce +sujet, où la +plupart des historiens qui l'ont traité marchent au hasard, +comme dans +un véritable labyrinthe.<br/> +</p> +<p><br/> +</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;"/> +<p><br/> +</p> +<h2><a name="II" id="II">II.</a></h2> +<h4>De la magie dans l'antiquité.—Elle se divise en deux +branches, la +théurgie et la goétie.—La théurgie se confond avec +la religion.—Ses +rites et ses formules.—La goétie se rapproche de la sorcellerie +du +moyen âge.—Elle est essentiellement malfaisante.—Ses pratiques et +ses +recettes.—Conjurations des sorciers égyptiens.—Circé, +Canidie et +Sagone. Les sorcières de la Thessalie.—Le spectre du temple de +Pallas.—Maléfices et talismans païens.—Lois de +l'antiquité relatives +aux magiciens et aux sorciers.</h4> +<p>Les écrivains de l'antiquité, historiens ou +poëtes, sont remplis de +nombreux témoignages qui attestent l'importance de la magie et +de la +sorcellerie dans le monde païen. Dans l'Inde, ces +prétendues sciences se +confondent constamment avec la religion; on les retrouve en +Égypte, en +Thessalie et en Chaldée, dans la Grèce et à Rome. +Quelques-uns des +écrivains anciens, grecs ou romains, qui parlent de la magie la +divisent +en deux branches distinctes: l'une, théurgique, qui +relève uniquement de +la religion et de la science, et qui ne cherche que le bien; l'autre, +goétique, qui n'agit que par l'intermédiaire des +génies malfaisants ou +des dieux infernaux, et qui ne cherche que le mal. Ces deux branches, +de +même qu'elles ont un but et un esprit différents, +procèdent également +par des moyens opposés.</p> +<p>Dans la théurgie, le cérémonial est grave et +sérieux. La première +condition imposée à ceux qui la pratiquent, c'est la +pureté. Ils ne +doivent point se nourrir de choses qui aient vécu: ils doivent +éviter +tout contact avec les cadavres; dans leurs invocations, ils ne +s'adressent qu'aux génies bienfaisants, à ceux qui +veillent au bonheur +des hommes. Les herbes, les pierres, les parfums, étant chacun +le +symbole particulier d'une divinité, le théurgiste les +offrait aux dieux +qu'il voulait se rendre favorables; mais pour que l'opération +réussît, +il devait nommer tous les dieux et présenter à chacun +d'eux l'offrande +qui lui était agréable: «Une corde rompue, dit +Jamblique, dérange toute +l'harmonie d'un instrument de musique; ainsi une divinité, dont +on a +oublié le nom ou à laquelle on n'a point +présenté la pierre, l'herbe ou +le parfum qui lui plaît, fait manquer le sacrifice.» La +théurgie, comme +la religion, avait des initiations, de grands et de petits +mystères: on +en attribuait l'invention à Orphée, qui était +considéré comme le plus +ancien des magiciens. Cette science ne changeait rien aux idées +que la +théogonie païenne se formait des dieux, et toutes deux +suivaient les +mêmes rites pour arriver aux mêmes résultats.</p> +<p>Il n'en était pas de même de la magie goétique, +qui s'adressait aux +divinités malfaisantes ou à celles qui présidaient +aux passions. Cette +magie avait un appareil sombre; elle cherchait pour ses +opérations les +lieux souterrains, les herbes vénéneuses, les ossements +des morts, les +plus redoutables imprécations, et n'agissait que pour nuire. Du +reste, +la distinction entre les deux sciences était fort difficile +à maintenir; +et si quelques esprits supérieurs ont tenté, en se +ralliant à la +théurgie, d'en faire l'auxiliaire des cultes païens dans ce +qu'ils +avaient d'aspirations spiritualistes, la foule ne tint jamais compte +des +différences. La théurgie et ses mystères +restèrent à l'état de doctrines +occultes; et la goétie, comme la sorcellerie du moyen âge, +dont elle est +l'aïeule directe, tenta comme elle de s'emparer du monde et +d'assurer à +l'homme l'entière satisfaction de tous ses penchants, de toutes +ses +passions, de tous les désirs de ses sens, de toutes les +ambitions de son +esprit. Comme la sorcellerie, elle procédait, par des +conjurations et +par une foule de pratiques absurdes ou minutieuses à l'aide +desquelles +elle espérait asservir les dieux, les êtres du monde +supra-sensible, les +éléments, les astres, et toutes les forces vives de la +nature. Porphyre +nous a conservé les formules de conjurations des magiciens +égyptiens: +ces magiciens s'adressaient au soleil, à la lune, aux astres. +Ils leur +disaient que, s'ils ne se prêtaient point à leurs +désirs, ils +bouleverseraient la voûte du ciel, qu'ils découvriraient +les mystères +d'Isis, qu'ils exposeraient ce qui était caché dans +l'intérieur du +temple d'Abydos, qu'ils arrêteraient la course du vaisseau de +l'Égypte; +et que, pour plaire à Typhon, ils disperseraient les membres +d'Osiris. +Les enchanteurs de l'Inde procédaient de même par la +menace et +l'imprécation; seulement ils s'adressaient aux génies au +lieu de +s'adresser aux astres, et leur écrivaient au lieu de leur parler.</p> +<p>La plupart des recettes qui figurent en si grand nombre dans les +livres +de la sorcellerie moderne se retrouvent dans l'antiquité. Sans +parler de +la divination qui faisait partie intégrante du culte, les +philtres, les +charmes, les évocations des morts, les métamorphoses +d'hommes en +animaux, tout cela est dans le paganisme gréco-romain. +Homère nous +montre le devin Tirésias préparant une fosse pleine de +sang pour évoquer +les mânes; il nous montre Circé changeant en pourceaux les +compagnons +d'Ulysse, comme Horace nous montre Canidie et Sagone se rendant la nuit +dans un cimetière pour procéder à leurs +maléfices. Là elles enterrent un +jeune enfant tout vivant pour préparer un philtre avec son foie +et sa +moelle; elles ramassent des herbes malfaisantes, des ossements +desséchés; elles déchirent une brebis noire et +versent son sang dans une +fosse creusée avec leurs ongles; elles animent, comme les +envoûteurs du +moyen âge, des figures de cire et les brûlent ensuite. Les +poètes, dans +ces récits, ne font que traduire les superstitions populaires; +car le +monde païen n'est pas moins riche en légendes de cette +espèce que le +monde fantastique du moyen âge. S'agissait-il d'évoquer un +mort, on +pouvait en toute sûreté recourir aux magiciens de +Thessalie; on savait +que quand les Lacédémoniens eurent fait périr de +faim Pausanias dans le +temple de Pallas, des magiciens avaient été +chargés de débarrasser ce +temple du spectre qui venait y rôder chaque jour, et en +écartait la +foule. Dans ce but, ils évoquèrent les âmes de +plusieurs citoyens qui, +pendant leur vie, avaient été les ennemis +déclarés de Pausanias; et +celles-ci, en retrouvant le spectre de l'homme qu'elles avaient +détesté, +lui donnèrent une telle chasse qu'il n'osa plus se +présenter, et laissa +parfaitement paisibles les visiteurs du temple. Voulait-on se faire +aimer d'une femme, on demandait aux disciples des prêtres de +Memphis, +pour l'enterrer sur le seuil de la maison qu'elle habitait, la laine +d'airain chargée d'images lascives. On savait que les magiciens +faisaient tomber la grêle, le tonnerre, qu'ils excitaient les +tempêtes, +qu'ils voyageaient par les airs, qu'ils faisaient descendre la lune sur +la terre, et qu'ils transportaient les moissons d'un champ dans un +autre. On savait que pour se défendre de leurs maléfices, +il fallait +faire des fumigations de soufre, ou clouer à la porte de sa +maison une +tête de loup. Les plus grands hommes eux-mêmes acceptaient +ces +croyances. César avait son amulette, et Auguste portait pour +talisman +une peau de veau marin dans la persuasion que cette peau le +préserverait +de la foudre.</p> +<p>A Rome, comme chez nous, les magiciens et les sorciers, qui +n'étaient +souvent en réalité que des malfaiteurs ou des +empoisonneurs, abritant +leurs crimes sous les mystères d'une doctrine secrète, +furent +rigoureusement poursuivis par les lois. Ils s'étaient tellement +multipliés en Italie, au temps de Tacite, sous le nom de +mathématiciens, +ils s'y livraient à de si ténébreuses pratiques, +que ce grand historien +les place au nombre des plus redoutables fléaux de l'empire, et +malgré +la sévérité des lois romaines qui les frappaient +des peines les plus +sévères, malgré l'exil ou la mort, ils +reparaissaient toujours plus +nombreux, et, comme les sorciers du moyen âge, ils semblaient se +multiplier par la persécution.</p> +<div class="footnotes"> +<p><br/> +<span style="font-weight: bold;">NOTES:</span></p> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span + class="label">[1]</span></a> Chap. XXIII, v. 10-11.<span + style="font-weight: bold;"><br/> +</span></p> +<p><span style="font-weight: bold;"><br/> +</span></p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;"/> +<p><span style="font-weight: bold;"><br/> +</span></p> +</div> +</div> +<h2><a name="III" id="III">III.</a></h2> +<h4>Transformation de la sorcellerie païenne à +l'avènement du +christianisme.—Les dieux de l'Olympe se changent en démons.—Les +druides et les bardes se changent en enchanteurs.—Différence de +l'enchanteur et du sorcier.—Biographie fantastique de Merlin.—Sa +naissance; il parle en venant au monde et prophétise à +l'âge de six +mois.—Viviane et la forêt de Brocéliande.—La tour +enchantée.—Merlin +n'est pas mort.</h4> +<p>Lorsque l'Évangile se fut propagé dans le monde +romain, et qu'il eut +renversé les autels des dieux païens, on vit se produire un +phénomène +étrange. Parmi les nouveaux chrétiens, un grand nombre +acceptant, comme +un fait réel, l'existence des divinités de l'Olympe, +considérèrent ces +divinités comme des démons; la croyance se +répandit que Satan ligué avec +tous ces vaincus du passé contre le vainqueur de l'avenir, +animait d'une +vie factice leurs idoles mourantes, et Salvien s'écria +tristement: «Le +démon est partout, <i>ubique dæmon</i>.» Les folies +du vieux monde firent +invasion en se modifiant dans la société nouvelle; +à la chute du +paganisme, ses rites, ses formes cérémonielles multiples +et variées, se +convertirent en pratiques superstitieuses, en magie; Diane devint le +démon <i>Dianum</i>, et conduisit les femmes au sabbat, comme +Mercure avait +conduit les âmes dans le royaume des ombres. L'influence de ce +que l'on +pourrait appeler l'agonie de l'idolâtrie sur les sciences +occultes du +moyen âge est un fait évident et incontestable, et qui se +produisit en +même temps pour le polythéisme et le culte druidique. On +sait qu'au Ve +siècle une sorte de résurrection de ce culte se manifesta +dans la grande +et la petite Bretagne. Déshérités de leur antique +puissance comme +Jupiter et Vénus, les bardes furent également +adoptés par les +superstitions populaires, et l'on vit paraître alors un +être +intermédiaire entre le magicien inspiré et savant de la +théurgie antique +et le sorcier des démonographes. Cet être, d'une nature +supérieure à +celle de l'homme, et qui se rapproche des génies de l'Orient, +c'est +l'enchanteur, dont nous allons parler avec quelque détail +à cause de la +place qu'il occupe dans la tradition et la littérature du moyen +âge.</p> +<p>Le type le plus parfait de l'enchanteur du moyen tige, c'est Merlin, +personnage réel, qui vécut, on le sait, au Ve +siècle dans la Bretagne +armoricaine, et que l'on retrouve partout, à travers le moyen +âge, dans +l'histoire, la légende, la poésie et les romans +chevaleresques. Les voix +prophétiques qui avaient parlé si longtemps dans les +vieilles forêts de +la Gaule, ne pouvaient se taire tout à coup. Aussi Merlin est-il +prophète. Fantastique incarnation des dernières +traditions du druidisme, +de la mythologie Scandinave et du polythéisme, il défend +la nationalité +bretonne comme Velléda défendait sa patrie germaine. Il +aide Arthur dans +ses longues luttes contre les Danois, comme Ulysse aidait Agamemnon de +ses conseils et de sa sagesse.</p> +<p>Dans sa transformation nouvelle, il garde les vieilles habitudes de +l'idolâtrie celtique. Il aime les fontaines, d'eau vive perdues +dans les +bois, les chênes centenaires; et, comme les dieux de l'Edda, il a +son +loup familier qui va chasser pour lui. Les astres, ses confidents +habituels, lui révèlent tous les secrets de l'avenir, la +destinée des +rois et celle des peuples. Il sait tous les mystères de la +création, il +connaît tous les esprits qui président à l'harmonie +des sphères. Si l'on +en croit l'un de ses biographes, Robert de Borron, qui écrivait +au XIIIe +siècle, Merlin était né d'une religieuse et d'un +démon incube. Sa mère +l'avait conçu en dormant, et pour se purifier de cette +souillure, elle +fit vœu, pendant le reste de sa vie, de ne manger qu'une fois par jour. +Le mystérieux enfant, qui n'avait point de père parmi les +hommes, vint +au monde noir et velu; en le voyant ainsi pareil aux bêtes +fauves, sa +mère changea de couleur; mais lui, pour la rassurer, +s'écria en +souriant: «Je ne suis point un diable;» l'effroi n'en fut +que plus +grand. Le bruit de cette naissance étrange se répandit +bientôt. La +pauvre mère fut citée devant le juge. «Vous +êtes sorcière, lui dit ce +magistrat, je vais vous faire brûler.—Je vous le défends, +dit Merlin +en sautant des bras de sa mère. Respectez cette femme, ou +malheur à +vous; car mon pouvoir est plus grand que celui des hommes; et si vous +en +doutez, écoutez ce que va vous dire le fils de l'incube.» +Merlin alors +découvrit au juge certains secrets intimes de son ménage, +que celui-ci +était loin de soupçonner. Le pauvre mari oublia la +sorcière pour ne +songer qu'à sa propre femme, car les détails +étaient tellement précis, +qu'il ne pouvait douter de son infortune. C'est ainsi que Merlin +révéla +pour la première fois cette intuition mystérieuse qui +devait élever son +nom si haut dans l'admiration des peuples, et cependant à cette +époque +il n'était âgé que de six mois. Une vie qui +débutait par de pareils +prodiges devait être féconde en merveilles, et elle le fut +en effet. +L'enchanteur avait le don de se rendre invisible, ou de se donner telle +ressemblance qu'il voulait en se frottant avec le suc des herbes. Il +transportait d'un mot à de grandes distances les pierres les +plus +pesantes, et lui-même, monté sur son cerf +bien-aimé, il franchissait +l'espace avec la rapidité de l'éclair. +Dévoué jusqu'à la mort au roi +Arthur, il le sert dans ses guerres et dans ses amours; il l'aide +à +triompher des pièges de ses ennemis et des pièges bien +plus redoutables +de la femme, tout en s'y laissant prendre lui-même. Un jour, en +se +promenant dans une forêt, il rencontre une jeune fille d'une +éclatante +beauté. Il s'arrête, surpris et troublé, et d'une +voix caressante: +«Douce dame, lui dit-il, daignez me prendre à merci; je +vous dirai de +merveilleux secrets. Souhaitez-vous des fleurs? je ferai pousser des +rosiers au milieu de la neige. Souhaitez-vous d'être belle +éternellement? je préparerai pour vous le bain qui efface +les rides.» La +jeune fille sourit. Merlin, pour prouver sa puissance, frappa la terre +d'un coup de baguette, et une forêt magnifique s'éleva aux +alentours. +Pour prix de cette galanterie, Merlin demanda et obtint une entrevue +nouvelle. Viviane, c'était le nom de la jeune femme, promit de +revenir, +et tint parole. Mais, ce jour-là, l'enchanteur fut vaincu: +Viviane +surprit tous les secrets de son art, et Merlin, sentant qu'il allait +quitter le monde, se rendit auprès du roi Arthur pour lui donner +le +baiser d'adieu. Puis il alla trouver maître Blaise, qui l'avait +élevé. +«Adieu, maître Blaise, lui dit-il, je vous donne une grande +tâche. +Recueillez les souvenirs de ma vie, mes révélations sur +l'avenir, et +transmettez-les par un livre à ceux qui vivront après +nous.—Je vous le +promets,» dit maître Blaise. Le livre, en effet, fut +écrit; et ces +prédictions de l'enchanteur, devenues au moyen âge les +oracles de +l'Angleterre, ont été consultées, invoquées +par elle à tous les moments +solennels de son histoire.</p> +<p>L'enchanteur, en quittant maître Blaise, se rendit +auprès de Viviane; +et celle-ci, qui le voyait triste, et craignait une séparation, +lui +demanda comment on pouvait retenir un prisonnier sans lui mettre des +fers et sans l'enfermer dans une prison. Merlin lui donna pour cette +opération une formule magique; fatale indiscrétion qu'il +devait expier +bientôt! Le soir, en se promenant dans la forêt de +Brocéliande, il se +reposa au pied d'un buisson d'aubépine, et s'endormit. Viviane +alors +détacha sa ceinture, et, traçant avec cette ceinture un +cercle autour de +lui, elle l'enferma pour toujours dans une enceinte sans issue. Une +tour +indestructible, dont l'air même avait cimenté les pierres, +s'était +élevée sur la ceinture et avait enfermé Merlin +jusqu'à la fin des +siècles.</p> +<p>Depuis ce jour, la forêt de Brocéliande étend +sur la tour ses rameaux +qui ne se flétrissent jamais, et Viviane veille au pied des +murailles, +comme cette pieuse matrone qui garde le tombeau du roi Édouard, +et qui +tresse sur le front de ce saint roi des cheveux dont la mort n'a point +arrêté la croissance. Quant à Merlin, il est +toujours vivant et captif, +et le voyageur, en passant dans les verts sentiers de +Brocéliande, +l'entend soupirer dans sa tour.</p> +<p>On le voit par ce qui précède, les enchanteurs, dont +Merlin est, comme +nous l'avons déjà dit, le type le plus parfait, les +enchanteurs ont une +tout autre physionomie que les sorciers. L'enchanteur est un être +surhumain, qui a reçu, en venant au monde, un pouvoir +surnaturel; c'est +le frère des génies et des fées; les sorciers sont +tout simplement des +hommes. L'enchanteur fait indistinctement le bien et le mal; le sorcier +ne fait que le mal. L'enchanteur est vénéré par +les peuples, célébré par +les poëtes; le sorcier est méprisé par tout le +monde. En un mot, +l'enchanteur est un personnage célèbre transfiguré +par la légende, +Aristote, Virgile, ou Merlin, et le sorcier une espèce de +truand, qui +n'est bon qu'à brûler ou à pendre. Les enchanteurs, +du reste, ont +toujours été beaucoup plus rares que les sorciers, et +l'on vit un duc de +Savoie dépenser en pure perte cent mille écus pour en +trouver un.<br/> +</p> +<p><br/> +</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;"/> +<p><br/> +</p> +<h2><a name="IV" id="IV">IV.</a></h2> +<h4>De la sorcellerie proprement dite.—Elle se confond dans les +premiers +siècles de notre ère avec les hérésies.—Son +histoire à travers le moyen +âge.—Légendes chrétiennes, et musulmanes sur ses +origines.—Elle se +propage au XVe et au XVIe siècle.</h4> +<p>L'ignorance, l'extrême imperfection des connaissances +humaines, +l'attrait du mystère et de l'inconnu, l'ambition de se faire +craindre, +les malheurs d'une société grossière et sans cesse +exposée à tous les +désastres, telles sont les causes qui contribuèrent +à propager la magie +et la sorcellerie dans l'Europe du moyen âge, et cette triste +aspiration +vers les mystères du monde infernal prouve combien alors +étaient +profondes la misère et la barbarie. La croyance est universelle, +et la +terreur toujours persistante jusqu'au seuil même de notre temps. +Tous +les hérétiques des premiers siècles, de +l'Église, les basilidiens, les +carpocratiens, les gnostiques, les manichéens, sont +accusés de magie et +de sorcellerie. En France, l'existence des sorciers nous est +révélée par +le plus ancien de nos codes, la loi salique, qui porte au chapitre +LXVII: «Quiconque en appellera un autre sorcier ou l'accusera +d'avoir +porté la chaudière au lieu où les sorciers +s'assemblent, et ne pourra le +prouver, sera condamné à deux mille cinq cents deniers +d'amende.» +Grégoire de Tours nous apprend que le duc Boson usait de +sortilège, et +qu'à cette époque, c'est-à-dire au VIe +siècle, on n'entreprenait rien +d'important sans recourir aux enchantements et aux philactères. +Agobard, +qui écrivait au commencement du IXe siècle, parle de +certaines gens qui +excitaient des tempêtes, et d'autres qui pouvaient, au moyen de +ce qu'il +appelle <i>aura levatitia</i>, se transporter à travers les +airs. Agobard +était évêque de Lyon, et l'on était si +convaincu de la vérité de ce +fait dans son diocèse, qu'on lui amena un jour un homme et une +femme +qu'on avait vus tomber du ciel.</p> +<p>Dans le monde entier, la contagion fut générale. Dans +toutes les +contrées de l'Orient soumises à l'islamisme, la magie, au +moyen âge, +était regardée comme la science par excellence, et il se +forma sur son +histoire une foule de légendes dans lesquelles se confondent en +s'altérant les traditions chrétiennes et musulmanes. +Suivant l'une de +ces légendes, Adam lui-même aurait inventé la +magie. Suivant d'autres, +les descendants de Caïn s'y seraient adonnés les premiers, +et Cham, au +moment du déluge, en aurait été le +dépositaire et le propagateur. +N'osant point porter avec lui dans l'arche les livres qui traitent de +cette science, il en grava en trois mille vers, suivant les uns, et en +deux cent mille vers, suivant les autres, les principaux dogmes sur des +pierres très-dures qui résistèrent à +l'effort des eaux; ces pierres +furent recueillies par son fils Misraïm, qui fonda de nombreuses +écoles, +entre autres la célèbre école de Tolède, +où, dans les XIIe et XIIIe +siècles, on venait de tous les points de l'univers +étudier les sciences +occultes.</p> +<p>Par une bizarrerie singulière, ces sciences se +développèrent en raison +même du progrès de la civilisation, et le XVIe +siècle, qui fut vraiment +le grand siècle du scepticisme, fut aussi le grand siècle +de la +sorcellerie. Les écrits sur les sciences occultes se +multiplièrent +propagés par l'imprimerie. Elles eurent alors un rapport +marqué avec les +affaires publiques; et les sorciers, les astrologues et les devins +furent souvent consultés pour les choses du gouvernement, comme +on avait +fait des oracles dans l'antiquité. A cette date cependant, sous +la +pression des études scientifiques, la magie et la sorcellerie +elle-même +tentèrent de se manifester sous des formes nouvelles. Elles se +rapprochèrent de la philosophie, des sciences exactes, comme on +peut le +voir dans le traité célèbre d'Agrippa: <i>De la +philosophie occulte</i>. La +sorcellerie fut vivement attaquée par quelques esprits +éminents, tout en +gardant sur la foule son antique puissance; et ce fut seulement dans +les +dernières années du XVIIe siècle, qu'elle perdit +le prestige dont elle +avait joui si longtemps.<br/> +</p> +<p><br/> +</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;"/> +<p><br/> +</p> +<h2><a name="V" id="V">V.</a></h2> +<h4>But de la sorcellerie au moyen âge.—Elle est avant tout +matérialiste et +sensuelle.—La religion la considère justement comme une +idolâtrie +sacrilège.—Elle s'inspire de toutes les sciences +apocryphes.—Énumération et définition de ces +sciences.—Cabale.—Science des nombres.—Astrologie +judiciaire.—Divination et ses diverses branches.</h4> +<p>Comme les sciences les plus positives elles-mêmes, la +sorcellerie a un +but nettement déterminé, et une série de formules +et de pratiques à +l'aide desquelles elle opère. Son but est le même dans +tous les temps: +elle veut donner à l'homme la connaissance des secrets de la +nature, +satisfaire tous ses désirs, lui révéler le +passé et l'avenir, le rendre +riche, puissant, invisible comme les esprits, léger comme les +oiseaux; +elle veut soumettre à sa volonté les Êtres du monde +supra-sensible, +réveiller les morts de leur sommeil éternel, +défendre les sens du +vieillard contre les atteintes de l'âge, livrer au jeune homme +les +femmes qu'il convoite, débarrasser l'amant de ses rivaux, +l'ambitieux de +ses ennemis. Elle est donc dans son but essentiellement +matérialiste et +sensuelle; elle est impie dans sa curiosité, parce qu'elle veut +pénétrer +les secrets que Dieu cache aux yeux des hommes. Elle est +sacrilège, +parce qu'elle parodie les prières et les mystères les +plus vénérables de +la religion.</p> +<p>Elle est absurde dans ses pratiques, parce que, laissant de +côté +l'expérience et l'observation, elle attribue à ce qu'elle +appelle les +forces élémentaires des vertus qu'elles ne +possèdent pas, qu'elles ne +peuvent pas posséder. Aux yeux de la religion, elle n'est qu'une +idolâtrie, parce qu'elle rend aux créatures un culte qui +n'appartient +qu'à Dieu, et quand l'Église la proscrit, elle a, comme +la science, +complétement raison contre elle. Ceci posé, nous allons +indiquer +d'abord les diverses branches dont l'ensemble constitue les sciences +occultes, et qui servent comme de prolégomènes à +la sorcellerie, ce +vaste pandémonium de toutes les aberrations de l'esprit humain.</p> +<p>Au premier rang, et dans les hautes sphères de l'illuminisme, +nous +trouvons la cabale, sorte de dégénérescence de la +théurgie antique, qui +enseigne à découvrir le sens mystérieux des livres +sacrés, et à se +mettre en rapport direct avec Dieu, les anges et les esprits +élémentaires, au moyen de certains mots auxquels est +attachée une +puissance surnaturelle. On distingue deux sortes de cabales: la haute +cabale, la plus ancienne, qui s'inspire des dix attributs de Dieu, +<i>couronne, sagesse, intelligence, clémence, justice, ornement, +triomphe, +louange, base</i> et <i>règne</i>. Cette cabale reconnaît +en outre +soixante-douze anges, agents intermédiaires entre l'homme et +Dieu, et +qui prêtent leur assistance à l'homme pour l'élever +au-dessus de la +condition ordinaire. La cabale élémentaire, beaucoup +moins abstraite, +opère au moyen de quatre sortes d'esprits, qui sont: les <i>sylphes</i> +qui +président à l'air; <i>les salamandres</i>, au feu; les <i>ondines</i> +à l'eau; +<i>les gnomes</i>, à la terre.</p> +<p>Tandis que la cabale cherche dans la combinaison des lettres +empruntées +au nom de Dieu, des anges ou des génies, un pouvoir +supérieur à celui +de l'homme, la <i>science des nombres</i> cherche ce même +pouvoir dans +l'arrangement mystérieux des chiffres. Ces deux +prétendues sciences ont +été plus particulièrement cultivées par les +Arabes et par les Juifs.</p> +<p>La divination n'est pas moins importante. Cette branche, si +longtemps +populaire des sciences occultes, se subdivise elle-même en une +foule de +branches accessoires, dont la plus célèbre est +l'astrologie.</p> +<p>L'astrologie, ou l'art de prédire l'avenir par l'inspection +des corps +célestes, remonte à la plus haute antiquité. On a +retrouvé dans le +tombeau de Rhamsès V, roi d'Égypte, des tables +astrologiques pour toutes +les heures de tous les mois de l'année. Tibère et la +plupart des +empereurs romains consultaient les astrologues. Les plus grands esprits +du moyen âge, Machiavel entre autres, ont cru à leur +infaillibilité. A +la cour de Catherine de Médicis, ils ont joui d'un crédit +sans bornes, +et quand Louis XIV vint au monde, l'astrologue Morin, placé dans +la +chambre même de la reine mère, fut chargé de tirer +son horoscope. Parmi +les mensonges des sciences occultes, il en est peu qui aient fait +autant +de dupes; en effet, en empruntant en quelques points, et pour certains +problèmes astronomiques, la certitude du calcul, l'astrologie +avait pu +prédire quelquefois les révolutions qui s'accomplissent +dans l'espace; +et comme c'était une croyance générale que les +sept planètes et les +douze constellations du zodiaque, <i>gouvernent</i>, c'est le mot +consacré, +le monde, les empires et les diverses parties du corps humain, on +était +logique dans l'erreur en pensant que ceux qui avaient surpris dans +l'infini le secret des astres pouvaient, à l'aide de ces +mêmes astres, +surprendre sur la terre les secrets de la vie de l'homme.</p> +<p>Nous trouvons encore à côté de l'astrologie une +foule d'autres pratiques +dont le but était de connaître l'avenir: ce sont les <i>sorts +des saints</i>, +qui s'obtenaient au moyen âge, en ouvrant au hasard les saintes +Écritures, comme dans l'antiquité, les <i>sorts +virgiliens</i>, en ouvrant +les livres des poëtes; l'<i>onéiromancie</i>, l'<i>aéromancie</i>, +la +<i>pyromancie</i>, l'<i>hydromancie</i>, la <i>physiognomonie</i>, la <i>métoposcopie</i>, +la <i>cartomancie</i>, l'<i>astrogalomancie</i>, la <i>léconomancie</i>, +l'<i>alphitomancie</i>, la <i>rhabdomancie</i>, la <i>cléidomancie</i>, +l'<i>anthropomancie</i>, la <i>géomancie</i>, etc., +c'est-à-dire la divination par +les songes, par les phénomènes de l'air, les mouvements +de la flamme, +l'eau, les lignes du visage, les rides du front, les lignes de la main, +les cartes, les dés, les pierres précieuses, la farine, +la baguette, les +clefs, les entrailles de l'homme, l'aspect de la terre, etc.</p> +<p>Ces divers modes de divination étaient pour la plupart +très-inoffensifs +dans la pratique, mais presque toujours désastreux dans leurs +résultats, parce qu'en trompant sur l'avenir ceux qui +étaient assez +crédules pour y avoir recours, ils les enchaînaient +d'avance à une sorte +de fatalité mystérieuse et anéantissaient leur +libre arbitre. Aussi +l'Église eut-elle toujours le soin de proscrire, quelles +qu'elles +fussent, toutes les pratiques dont nous venons de parler, en les +considérant avec raison comme un danger pour l'homme et un +outrage +envers Dieu, qui seul peut lire dans l'avenir.<br/> +</p> +<br/> + +<hr style="width: 35%; height: 2px;"/> +<br/> + +<br/> + +<h2><a name="VI" id="VI">VI.</a></h2> +<h4>De l'alchimie.—De la nécromancie.—Comment on évoquait +les +morts.—Recettes pour faire des spectres.—Causes rationnelles de la +croyance populaire aux apparitions des âmes et aux revenants.</h4> +<p>Bien que l'alchimie soit en général +considérée comme une aberration des +sciences naturelles plutôt que comme l'une des subdivisions de la +magie +et de la sorcellerie, nous croyons cependant devoir lui donner place +à +côté de la cabale, de l'astrologie et de la divination, +parce qu'il est +évident qu'elle s'en est inspirée à toutes les +époques, comme elle s'est +inspirée également de la démonologie. Pour Albert +le Grand et Roger +Bacon, l'alchimie, sauf ce tribut d'erreurs qu'il faut toujours payer +à +son siècle, n'avait été, il est vrai, que +l'étude des combinaisons +agrégatives de la matière et des lois de l'organisme. +Mais c'était là +une exception; et dès les premiers temps du christianisme, +l'école +d'Alexandrie avait imprimé à l'art hermétique une +direction mystérieuse. +La <i>table d'émeraude</i> et ses formules cabalistiques +ouvrirent un vaste +champ à d'avides spéculations; et à travers les +siècles de ténèbres, +l'alchimie, pour le plus grand nombre, comme pour Nicolas Flamel, eut +un +but spécial, la production de l'or. Afin de donner à ses +opérations une +puissance plus grande, l'alchimie ne se borna point à essayer +entre les +divers corps organisés d'innombrables combinaisons; tout en +soufflant +ses fourneaux pour faire germer des lingots, elle invoqua l'influence +des astres, elle emprunta de nombreuses formules à la cabale, +à +l'astrologie, à la science des nombres, et souvent même, +quand la misère +démentait ses efforts, quand l'or, objet de tant de veilles et +d'espérances, ne bouillonnait pas sur le réchaud +brillant, elle +s'adressait au démon, et lui offrait une âme en +échange d'une formule.</p> +<p>Ainsi, de quelque côté que l'on se tourne dans ce monde +de l'erreur et +du rêve, on trouve toujours l'homme aux prises avec l'impossible, +et +cette lutte obstinée a pour théâtre la +création tout entière. Quand +l'astrologue interroge le ciel, la nécromancie interroge la +terre, pour +en faire sortir les morts. Elle évoque les âmes, comme la +cabale évoque +les anges, comme la sorcellerie évoque le démon. Suivant +le poëte +Lucain, elle opérait au moyen de l'emploi magique d'un os de la +personne +morte, qu'elle voulait faire apparaître. Les rabbins avaient la +même +croyance: il fallait, suivant eux, prendre le crâne de +préférence, sans +doute parce que c'était là que l'âme avait fait sa +demeure, lui offrir +de l'encens et l'invoquer jusqu'à ce que le mort lui-même +eût apparu, ou +qu'un démon, prenant sa figure, se présentât et +parlât en son nom. Le +plus ordinairement, on employait les prières de l'Église, +en y ajoutant +quelques formules empruntées à la sorcellerie. On disait +aussi que +lorsqu'on pouvait se procurer quelques débris des cadavres, ou +quelques +poignées de la terre dans laquelle ils avaient reposé, +et, à défaut de +cette terre, un fragment des pierres de leur tombeau, un morceau de +leur +croix funèbre, on parvenait, en soumettant ces objets à +l'action du feu, +à produire, par la combustion, des spectres, représentant +exactement la +figure de ceux que l'on cherchait à rappeler de l'autre monde; +on +assurait de plus que ces spectres, animés d'une vie factice et +éphémère, +répondaient distinctement à toutes les questions qui leur +étaient +adressées.</p> +<p>Partant de cette idée que l'âme, dégagée +des liens de la chair, a pris +une entière possession de ses attributs immortels, et qu'elle a +l'intuition complète du passé et de l'avenir, le +nécromancien évoquait +les morts pour connaître dans quel état, béatitude +ou damnation, se +trouvaient ceux auxquels il s'intéressait et dont il +était séparé par la +tombe; pour s'éclairer lui-même sur les mystères de +la vie future; pour +connaître l'époque de sa mort, de celle de ses proches ou +de ses +ennemis; enfin pour s'éclairer sur tout ce qui est +indépendant de la +prévoyance humaine. Les morts, du reste, n'attendaient pas +toujours, on +le sait, qu'on les rappelât de leur froid sommeil comme un homme +qu'on +réveille violemment; ils revenaient souvent d'eux-mêmes, +quand ils +avaient de leur vivant promis de revenir, comme le spectre de Marsile +Ficin, le traducteur de Platon, qui se rendit, monté sur un +cheval +blanc, chez son ami Michaël Mercato, auquel il s'était +engagé de révéler +les secrets de l'autre monde. Ici encore l'erreur était logique; +car +elle n'est que le résultat d'un dogme irrécusable, +l'immortalité de +l'âme. La seconde vie, telle que le christianisme nous +l'enseigne, telle +que nous l'espérons, se continue avec les souvenirs et les +affections de +la vie première; elle s'illumine même de clartés +nouvelles: dès lors, +pourquoi l'âme qui se souvient de la terre ne reviendrait-elle +pas, +libre et dégagée de ses entraves, vers cette terre qui +garde son +enveloppe mortelle, et où la rappelle le souvenir? Ainsi, dans +ces +mystères de la mort et de la nécromancie elle-même, +la crédulité qui +nous fait sourire n'est que la conséquence immédiate de +la plus chère +des espérances qui nous consolent. Malgré cette excuse, +la nécromancie +fut également condamnée dans l'antiquité et les +temps modernes. Sous +Constantin, ceux qui s'y livraient encoururent la peine capitale; plus +tard on les brûla; et à toutes les époques, on les +assimila aux +violateurs des tombeaux, dans la pensée qu'ils troublaient comme +eux le +repos de la mort.<span style="font-weight: bold;"><br/> +</span></p> +<p><span style="font-weight: bold;"><br/> +</span></p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;"/> +<p><span style="font-weight: bold;"><br/> +</span></p> +<h2><a name="VII" id="VII">VII.</a></h2> +<h4>La sorcellerie complète, par l'intervention du diable, ses +emprunts aux +diverses branches des sciences occultes.—Caractère et puissance +du +diable dans les légendes démonographiques.—Comment +l'homme se met en +rapport avec lui.—Du contrat diabolique et de ses +conséquences.—De la +complaisance et de la méchanceté du démon.—Les +deux pôles de la +vision.—Le pacte de Palma Cayet.—Histoires diverses.</h4> +<p>Les diverses sciences occultes dont nous venons de parler: la +cabale, +l'astrologie, la divination, la nécromancie forment chacune, on +l'a vu, +une spécialité distincte et limitée; mais il en +est une qui les domine +et les résume toutes: c'est la magie, devenue la sorcellerie du +moyen +âge. La sorcellerie, en effet, prédit l'avenir, change et +transforme +non-seulement les éléments, mais même les hommes; +elle évoque les +morts; elle tue les vivants à la distance de plusieurs centaines +de +lieues; elle donne à ses adeptes la science sans étude, +la fortune sans +travail; elle opère une foule de prodiges; et telle est la +terreur +qu'elle inspire, ou la fascination qu'elle exerce sur ses +initiés, que +de toutes parts les bûchers s'allument pour les consumer, tandis +qu'un +grand nombre d'entre eux aiment mieux mourir plutôt que de renier +la +science qui leur coûte la vie.</p> +<p>Comment, dans la croyance du moyen âge, le sorcier arrivait-il +à cette +puissance supérieure? comment opérait-il ces prodiges qui +ont épouvanté +les vieux âges? Il les opérait par l'entremise du +démon; en d'autres +termes, la sorcellerie n'est que le résumé des sciences +occultes +élevées, par l'intervention de Satan, à leur +dernier degré de puissance. +La tradition du passé tout entière est là pour +l'attester. Satan, en +effet, pour les hommes du moyen âge, n'est point le vaincu de +l'abîme; +c'est le principe du mal des traditions indiennes, égal en +puissance au +principe du bien: c'est le dispensateur des trésors, des +plaisirs, le +révélateur de tous les secrets de la nature; c'est le +maître de tous +ceux qui veulent jouir et savoir, qui escomptent pour des biens +périssables les biens éternels, afin d'obtenir +l'accomplissement de +leurs rêves ou de leurs passions. Voyons maintenant comment +s'établissent les relations qui mettent l'homme en contact avec +le +démon.</p> +<p>Nous ne parlerons point ici des possessions, qui sont +attestées par +l'Écriture et par l'Évangile. Nous nous occuperons +seulement des +rapports qui s'établissent dans la sorcellerie et qui sont +relatés dans +toutes les légendes démonographiques.</p> +<p>Dans la possession, telle qu'elle est définie par la +tradition +religieuse, c'est le diable qui s'empare de l'homme, qui le +pénètre en +se <i>transfusant</i>, et qui substitue sa volonté à la +sienne. Le possédé +est dompté à son insu, et toujours contre son gré. +Dans la sorcellerie, +au contraire, c'est l'homme qui va au-devant de Satan. Il l'appelle, il +l'invite, il lui offre son âme en échange de ses services, +l'asservit à +ses ordres et lui dérobe ses secrets. D'un côté, +c'est un maître; de +l'autre, c'est un esclave. Quand le sorcier, ou celui qui aspire +à +l'être, veut s'unir avec le démon, il commence par renier +le baptême; il +se livre, comme pour donner des arrhes, aux profanations les plus +sacrilèges, et rédige un contrat en bonne forme, dans +lequel est stipulé +un double engagement: Le diable qui par là gagne une âme, +ne manque +jamais de venir signer; d'<i>apposer sa griffe</i>, le mot est +resté dans la +langue. Si le contrat porte que le diable est tenu d'obéir +à tous ceux +qui se serviront du pacte, il doit se tenir à la disposition des +requérants; s'il n'y a point de stipulation semblable, il n'est +obligé +qu'envers la personne qui a contracté. Dans le premier cas, le +pacte est +exprès; dans le second cas, il est tacite. Il y a des contrats +perpétuels, et des contrats temporaires; les premiers sont +valables +jusqu'à la fin du monde entre les mains de ceux qui les +possèdent; les +seconds doivent être renouvelés à leur expiration. +Dès ce moment, Satan +se trouve vis-à-vis de l'homme dans un vasselage complet, et il +est +juste de dire qu'il remplit toujours ses engagements avec une grande +exactitude. Il se laisse enfermer dans des coffres, dans des +boîtes, +dans des anneaux; il se laisse mettre en bouteille, et, pour mieux +servir ses maîtres, on l'a vu rester près d'eux sous la +forme de divers +animaux. Simon le Magicien et le docteur Faust l'avaient +condamné à +entrer dans le corps d'un chien noir. Delrio raconte que Corneille +Agrippa de Nettesheim avait deux chiens, <i>Monsieur</i> et <i>Mademoiselle</i>, +qui couchaient dans son lit, ou se tenaient des jours entiers sur sa +table de travail. Le jour de sa mort, Corneille Agrippa, touché +de +repentir, appela <i>Monsieur</i> dans son lit, et lui ôtant le +collier +nécromantique qu'il portait au cou: «Arrière, +Satan! lui dit-il, +arrière, tu m'as perdu; je te maudis et te renie; laisse-moi, du +moins, +mourir en paix.» Le chien, à ces mots, se sauva en +hurlant, la queue +basse, et courut se noyer dans la Saône. On a su depuis qu'il ne +s'était +pas noyé, mais, qu'après avoir traversé la France, +il était passé à la +nage en Angleterre, et qu'alors il s'était attaché +à une jeune femme de +bonne famille, qui avait failli être brûlée pour ce +fait.</p> +<p>La croyance aux pactes infernaux fut, pour ainsi dire, universelle +au +moyen âge. Tandis que les mystiques, les âmes tendres et +rêveuses, se +tournaient par l'extase et l'aspiration religieuse vers les joies et +les +clartés du ciel, ceux qui blasphémaient et qui +souffraient, les méchants +qui rêvaient le crime, les âmes souillées qui +rêvaient de monstrueux +plaisirs, s'envolaient aussi vers les régions de l'inconnu, mais +en se +tournant vers l'autre pôle, et les proscrits de cette +société incomplète +et barbare demandaient au Proscrit de l'abîme les biens que le +monde +leur refusait, les joies coupables qu'ils ne pouvaient demander +à Dieu. +Chaque fois qu'un homme s'élevait par son génie ou sa +fortune au-dessus +de la foule, cette foule ignorante et effrayée l'accusait +d'avoir +contracté avec Satan. On disait qu'Albert le Grand lui avait +demandé le +mot des secrets de la nature; l'abbé Trithème, le mot du +mystère humain; +Virgile, le don de l'harmonie des vers; Faust, la science universelle. +Louis Gauffredi de Marseille se donna au diable pour inspirer de +l'amour +aux femmes rien qu'en soufflant sur elles. Palma Cayet, l'auteur de la +<i>Chronologie novennaire</i>, s'était également +livré corps et âme, à +condition que l'esprit malin le rendrait toujours vainqueur dans ses +disputes contre les ministres de la religion réformée et +qu'il lui +conférerait le don des langues. Le contrat fut trouvé +signé de son sang +dans ses papiers après sa mort; et comme le diable, au moment de +son +décès, était venu chercher son corps et son +âme, on fut obligé, pour +tromper ceux qui devaient le porter en terre, de mettre de grosses +pierres dans son cercueil. En 1778 même, à Paris, un +laquais qui venait +de perdre son argent au jeu se vendit dix écus pour avoir un +enjeu +nouveau; et vers le même temps, l'Anglais Richard Dugdale, qui +voulait +devenir le meilleur danseur du Lancashire, se vendit pour une +leçon de +danse. La légende de Théophile, rêvée +primitivement par Eutychien, et +transmise au moyen âge par Siméon le Métaphraste et +Hroswita, l'abbesse +de Gandersheim en Saxe, prouve que la croyance aux faits de cette +nature +remonte à une haute antiquité.</p> +<p>Satan, nous l'avons dit plus haut, remplissait exactement ses +engagements aussi longtemps que durait le contrat; mais à +l'expiration +de ce contrat, il ne manquait jamais de venir réclamer le prix +de ses +complaisances, et alors il fallait les payer cher; il n'attendait pas +toujours, pour s'indemniser de ses peines, que la fièvre ou la +vieillesse emportât son débiteur dans l'autre monde, et +pour jouir plus +vite de cette âme qui s'était vendue et qu'il regardait +comme son bien, +comme un bien sur lequel il avait hypothèque, il la +déliait souvent +lui-même des liens de sa prison charnelle, en tordant le cou +à l'homme +dont il s'était fait pour quelques jours l'esclave +obéissant, afin +d'être son maître dans l'éternité.<span + style="font-weight: bold;"><br/> +</span></p> +<p><span style="font-weight: bold;"><br/> +</span></p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;"/> +<p><span style="font-weight: bold;"><br/> +</span></p> +<h2><a name="VIII" id="VIII">VIII.</a></h2> +<h4>Recettes pour faire apparaître le diable et les esprits +élémentaires.—Les noms efficaces et les lettres +éphésiennes.—Théorie +des conjurations diaboliques.—Statistique des sujets de +Béelzébuth +invoqués par les sorciers.—Les ducs et comtes de l'enfer.—Revue +des +légions sataniques.</h4> +<p>Ce n'était point seulement par le pacte ou contrat infernal +que l'homme +se mettait en rapport direct avec Satan. On pouvait encore, à +l'aide de +certaines opérations, de certaines formules le forcer à +sortir de +l'abîme, soit pour s'en servir momentanément, soit pour se +l'attacher, +comme dans le pacte, durant un temps déterminé. +«Les magiciens, dit +Clément d'Alexandrie, se font gloire d'avoir le démon +pour ministre de +leur impiété, et de le réduire par leurs +évocations à la nécessité de +les servir.» «D'où vient, dit également saint +Augustin, que l'homme, +souillé de tous les vices, fait des menaces au démon pour +s'en faire +servir comme par un esclave.» On voit aisément, par ces +deux passages, +que la théorie des conjurations était connue dès +les premiers siècles +de l'Église chrétienne; et en consultant les +écrivains orientaux, grecs +et romains, on en suit les traces à travers les siècles +païens.</p> +<p>Dans l'Inde, on pratiquait la conjuration en regardant certaines +couleurs consacrées, et en prononçant huit mots qui +signifiaient: DIEU +EST PUISSANT ET GLORIEUX. C'était ce qu'on appelait les <i>noms +efficaces</i>. Chez les Grecs, les <i>lettres éphésiennes</i> +jouaient le même +rôle; en Égypte, on opérait en nommant les +trente-six génies qui +présidaient au zodiaque; enfin le moyen âge s'inspira de +toutes les +traditions antérieures; il ramassa des mots grecs, latins, +chaldéens, +qu'il mêla au hasard en les défigurant; il y ajouta, par +une profanation +sacrilége et toujours dans un but coupable, les mots de la +liturgie, les +noms les plus respectables, et il en forma une langue barbare, +inintelligible, à l'usage des rites de la sorcellerie, en un +mot, +l'argot infernal.</p> +<p>Les démonographes sont loin d'être d'accord sur la +manière d'opérer dans +les conjurations. Agrippa en reconnaît de trois espèces: +1° par les +éléments; 2° par le monde céleste: +étoiles, rayons, force, influence; 3° +par le monde des intelligences: religion, mystère, sacrement, +Dieu. Il +est facile de reconnaître à première vue que le +mysticisme, l'astrologie +et la cabale se confondent dans cette théorie bizarre. +«Pour opérer +dans la magie, dit Agrippa, il faut une foi constante, de la confiance, +et la ferme conviction que l'on réussira.» Ici, on le +voit, nous +retrouvons la théorie des magnétiseurs. Suivant Agrippa, +la voix a une +grande puissance en ce qu'elle exprime l'intention; mais elle ne +l'exprime que passagèrement. L'écriture qui la fixe, qui +lui donne un +corps, est douée d'une puissance encore plus grande. On doit +donc, quand +on fait une conjuration magique, exprimer le vœu, d'abord par la voix, +et ensuite par l'écriture; et ce n'est pas à +l'écriture vulgaire qu'il +appartient de figurer dans de si grands mystères; il faut au +magicien, +comme aux prêtres des anciens cultes, un caractère +accessible aux seuls +initiés, une écriture <i>céleste</i>, dont le +type se trouve dans la +juxtaposition des astres. Cette formule est certainement parmi toutes +celles que nous avons rencontrées la moins déraisonnable, +et on peut par +là juger des autres.</p> +<p>Suivant quelques écrivains, moins enthousiastes qu'Agrippa de +l'astrologie et de la cabale, on ne doit dans les invocations +s'adresser +qu'aux démons; mais pour que l'opération soit efficace, +il faut les +nommer tous, et c'est là que l'embarras commence, car il est +fort +difficile, à cause du nombre, de connaître tous les sujets +de ce que les +démonographes appellent la monarchie infernale, laquelle se +compose: 1° +de Béelzébuth, empereur de toutes les légions +diaboliques; 2° de sept +rois, qui sont: Bael, Pursan, Byleth, Paymon, Bélial, +Asmodée, Zapan, +lesquels règnent aux quatre points cardinaux; 3° de +vingt-trois ducs, de +dix comtes, de onze présidents, et de quelques centaines de +chevaliers; +4° de six mille six cent soixante-six légions, +formées chacune de six +mille six cent soixante-six diables, soit pour le tout: quarante-quatre +millions quatre cent trente-cinq mille cinq cent cinquante-six diables. +Quelques docteurs en sorcellerie comptent différemment en +prenant +toujours le chiffre 6 pour multiplicateur cabalistique; ainsi ils +reconnaissent parmi les esprits de ténèbres +soixante-douze princes (6 X +12), et sept millions quatre cent cinq mille neuf cent vingt-six +démons +(1 234 321 X 6). Il est à remarquer que ce dernier nombre offre, +tant à +gauche qu'à droite, les quatre nombres qui constituent la +tétrade de +Pythagore et de Platon. En opérant sur de pareilles +quantités, l'erreur +était inévitable, et le cérémonial +d'ailleurs se compliquait tellement, +que quand l'opération manquait, le sorcier pouvait toujours, +pour +lui-même ou pour les autres, invoquer l'excuse de l'oubli. Du +reste, +pour remédier aux défaillances de la mémoire, on +avait des livres où se +trouvaient consignées les évocations et les conjurations +les plus +redoutables, et ces livres, soumis eux-mêmes à une foule +de +consécrations magiques, acquéraient par ce seul fait une +sorte de +pouvoir surnaturel. Nous avons nommé les <i>clavicules</i> et +les +<i>grimoires</i>.<span style="font-weight: bold;"><br/> +</span></p> +<p><span style="font-weight: bold;"><br/> +</span></p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;"/> +<p><span style="font-weight: bold;"><br/> +</span></p> +<h2><a name="IX" id="IX">IX.</a></h2> +<h4>De la bibliothèque infernale.—<i>Clavicula</i> et <i>grimorium</i>.—<i>Arcanum +arcanorum</i>, etc.—Absurdité et impiété +grossière des livres de +conjurations.—Exemples.—Satan assigné par +huissier.—Formalités +accessoires, sacrifices et présents.—Histoire d'un +étudiant de +Louvain.—Les mariages diaboliques.</h4> +<p>Les clavicules sont attribuées à Salomon. On sait, en +effet, que d'après +les croyances de l'Orient, croyances qui, du reste, ne paraissent pas +remonter au delà des premiers siècles de l'islamisme, +Salomon avait +asservi à ses ordres tous les êtres du monde invisible; il +tenait les +génies dans un état complet de dépendance; son nom +apposé sur un cachet +suffisait seul à donner à ce cachet une vertu magique; et +l'on pensait +que ce roi, qui savait et qui pouvait tant de choses, n'avait point +voulu quitter la terre sans y laisser pour l'instruction des hommes des +monuments de son génie. Il avait dans ce but composé un +livre de +formules, auquel il avait donné le nom de <i>clavicule +(clavicula)</i>, +c'est-à-dire petite clef avec laquelle on ouvre en quelque sorte +tous +les secrets de la nature et les portes de l'enfer. Si les adeptes de la +sorcellerie s'étaient donné la peine de vérifier +l'âge des <i>clavicules</i>, +ils n'auraient point tardé à reconnaître qu'ils +étaient dupes d'une +étrange mystification; car on y cite non-seulement Porphyre et +Jamblique, mais Paracelse, Agrippa et d'autres personnages du XVIe +siècle.</p> +<p>Les <i>grimoires</i> n'étaient pas regardés comme +aussi anciens que les +<i>clavicules</i>; mais on ne leur en attribuait pas moins une +puissance +irrésistible. Outre ceux qui sont restés manuscrits, nous +en connaissons +plusieurs imprimés, qui tous ont été fort +célèbres. L'un sous le titre +de <i>Mystère des mystères, perle rare et unique des +secrets</i>—nous +traduisons littéralement: <i>Arcanum arcanorum, gemma rara et +unica +secretorum</i>—a circulé sous le nom du pape Honorius. Les +autres sont +intitulés: l'<i>Art du grimoire (Ars grimoriæ)</i> le <i>Grimoire +vrai +(Grimorium verum)</i>, et le <i>Grand grimoire</i>.</p> +<p>Pour donner à ces livres absurdes, où les choses les +plus respectables +sont indignement profanées, une autorité plus grande, on +disait qu'il +fallait les faire baptiser par un prêtre, et les nommer comme un +enfant. +Le prêtre recommandait aux puissances infernales d'être +favorables à ce +néophyte; et il sommait l'une de ces puissances de venir, au nom +de +toutes, apposer son cachet sur le volume. Le livre signé et +scellé, tout +l'enfer se trouvait soumis aux volontés de celui qui s'en +servait, et il +n'y avait point de diable qui ne se fît un plaisir et un honneur +d'obéir.</p> +<p>Tout ce que l'imagination la plus déréglée peut +inventer de plus +absurde, tout ce que l'impiété peut rêver de plus +sacrilège se trouve +réuni dans ces volumes, que l'on peut regarder avec raison comme +devant +occuper le premier rang parmi les monuments de la sottise humaine. Les +noms de la Trinité, de Dieu, de Jésus-Christ, de sa +mère, des saints et +des martyrs, les versets de l'Ancien et du Nouveau Testament y sont +profanés sans cesse. On peut en juger par la conjuration +suivante, +extraite du <i>grimoire</i> faussement attribué au pape +Honorius, et connue +sous le nom de: <i>Conjuration universelle pour tous les esprits</i>.</p> +<p>«Moi (on se nomme), je te conjure, esprit (on nomme l'esprit +qu'on veut +évoquer), au nom du grand Dieu vivant qui a fait le ciel et la +terre et +tout ce qui est contenu en iceux, et en vertu du saint nom de +Jésus-Christ, son très-cher fils, qui a souffert pour +nous mort et +passion à l'arbre de la croix, et par le précieux amour +du Saint-Esprit, +trinité parfaite, que tu aies à m'apparaître sous +une humaine et belle +forme, sans me faire peur, ni bruit, ni frayeur quelconque. Je t'en +conjure au nom du grand Dieu vivant, Adonay, Tetragrammaton, Jehova, +Tetragrammaton, Jehova, Tetragrammaton, Adonay, Jehova, Othéos, +Athanatos, Adonay, Jehova, Othéos, Athanatos, Ischyros, +Athanatos, +Adonay, Jehova, Othéos, Saday, Saday, Saday, Jehova, +Othéos, Athanatos, +Tetragrammaton, à Luceat, Adonay, Ischyros, Athanatos, +Athanatos, +Ischyros, Athanatos, Saday, Saday, Saday, Adonay, Saday, +Tetragrammaton, +Saday, Jehova, Adonay, Ely, Agla, Ely, Agla, Agla, Agla, Adonay, +Adonay, +Adonay! <i>Veni</i> (on nomme l'esprit), <i>veni</i> (on nomme +l'esprit), <i>veni</i> +(on nomme l'esprit).</p> +<p>«Je te conjure derechef de m'apparaître comme dessus +dit, en vertu des +puissances et sacrés noms de Dieu que je viens de réciter +présentement, +pour accomplir mes désirs et volontés sans fourbe ni +mensonge, sinon +saint Michel, archange invisible, te foudroiera dans le plus profond +des +enfers; viens donc pour faire ma volonté.»</p> +<p>Le style des conjurations n'est point uniforme; il varie suivant les +temps et les lieux, et l'on y trouve souvent les traces des plus +anciennes idolâtries. En Espagne, on y voit figurer l'ange-loup; +en +Allemagne, au XVIe siècle, on y emploie avec une +préférence marquée la +syllabe OUM[1], qui désigne la trinité hindoue, Shiva, +Wishnou, Brama, +et à laquelle l'Inde attribue un pouvoir sublime.</p> +<p>On pouvait aussi quelquefois faire venir le diable en employant tout +simplement envers lui les formalités de la justice ordinaire. M. +de +Saint-André, dans ses <i>Lettres au sujet de la magie</i><a + name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" + class="fnanchor">[2]</a>, dit avoir +connu un bénéficier, homme de beaucoup d'esprit, qui +prétendait que l'on +pouvait forcer Satan à <i>comparoir</i>, au moyen de sommations +réitérées, +faites par des sergents approuvés, le tout sur papier de formule +bien et +dûment contrôlé.</p> +<p>Si grande que fût la puissance évocatrice des mots +employés dans les +conjurations, ces mots cependant ne suffisaient point seuls à +déterminer +Satan à paraître; il fallait corroborer leur action par +diverses +formalités accessoires. On sacrifiait des chats, des chiens, des +poules +noires; on portait sur soi de la corde de pendu; on cherchait surtout +à +se procurer des œufs de coq, pondus dans le pays des infidèles; +on +lavait avec grand soin la chambre où devait se passer la +cérémonie, et +l'on y dressait une table sur laquelle on plaçait, avec une +nappe +blanche, du pain, du fromage, des noix, ou toute autre chose, ne +fût-ce +même que des savates ou des chiffons, car Satan ne faisait jamais +<i>rien +pour rien</i>. Il fallait toujours, lorsqu'on le dérangeait, lui +offrir +quelque petit présent, sous peine d'être +étranglé; il fallait surtout +avoir soin de tracer autour de soi le pentacle, cercle magique, +où le +sorcier s'établissait comme dans un asile inviolable.</p> +<p>Le diable ne répondait point toujours en personne aux +sommations de +ceux qui le conjuraient. Il se contentait quelquefois de leur envoyer +des délégués; ou de faire apparaître devant +eux et de mettre à leur +disposition les individus ou les objets dont on lui avait fait la +demande. Ces sortes de communications n'étaient pas, du reste, +sans +danger, et ceux qui n'étaient point suffisamment au courant de +la +science risquaient souvent leur vie. C'est ce qui arriva, en 1526, +à +Louvain. Un sorcier célèbre qui, à cette +époque, habitait cette ville, +sortit un jour de chez lui en laissant à sa femme les clefs de +son +cabinet, avec la recommandation expresse de n'y laisser entrer +personne; +mais celle-ci, indiscrète comme toutes les personnes de son +sexe, les +remit à un étudiant qui habitait la même maison. +Poussé par une +curiosité fatale, ce jeune homme franchit le seuil de la +retraite +mystérieuse. Un livre est ouvert sur une table; il lit.... Au +même +moment, un coup terrible ébranle la porte. Satan paraît, +et d'une voix +menaçante: «Me voilà, que me veux-tu?» +L'étudiant pâlit et ne sait que +répondre. Alors Satan, furieux de s'être +dérangé pour rien, le saisit à +la gorge, et l'étrangle. Le sorcier rentrait en ce moment. Il +voit des +diables perchés sur sa maison, et, tout surpris, il leur fait +signe +d'approcher. L'un d'eux se détache de la bande, et lui raconte +ce qui +s'est passé. Il court à son cabinet, et trouve en effet +l'étudiant +étendu mort sur le pavé. Que faire de ce cadavre? On va +peut-être +l'accuser de meurtre? Et alors comment se justifier? Après un +moment de +réflexion, il ordonne au diable qui avait commis l'assassinat de +passer +dans le corps de sa victime. Le diable obéit, et va se promener +sur la +place, à l'endroit le plus fréquenté des +écoliers. Mais tout à coup, sur +un nouvel ordre, le démon quitte ce corps qu'il vient d'animer +d'une vie +factice, et le cadavre retombe au milieu des promeneurs saisis de +crainte. On pensa longtemps que l'étudiant avait +été frappé de mort +subite; mais plus tard la vérité fut découverte; +et le sorcier, obligé +de quitter Louvain, alla répandre dans la Lorraine les poisons +de son +abominable doctrine.</p> +<p>Il ne suffisait pas aux sorciers, et surtout aux sorcières, +de pactiser +avec Satan. Celles-ci, pour le tenir dans une dépendance plus +grande, +pour obtenir de lui de plus éclatantes faveurs, le traitaient +souvent +comme un amant ou un mari. Les exemples de ces mariages diaboliques, +sont assez nombreux au moyen âge. En 1275, la date est +précise, on +découvrit une femme de soixante ans qui, depuis longues +années déjà, +avait épousé un démon. A l'âge de +cinquante-trois ans elle donna le jour +à un monstre qui avait une tête de lapin, une queue de +serpent et le +corps d'un homme. Elle le nourrit pendant deux ans avec de la chair de +petits enfants étranglés avant le baptême; au bout +de ce temps le +monstre disparut sans qu'on en ait jamais entendu parler depuis.</p> +<div class="footnotes"> +<p><br/> +<span style="font-weight: bold;">NOTES:</span></p> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span + class="label">[2]</span></a> Paris, 1725, in-12. C'est un livre +curieux, et l'un des +meilleurs qui aient été écrits sur les sciences +occultes.<span style="font-weight: bold;"><br/> +</span></p> +<p><span style="font-weight: bold;"><br/> +</span></p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;"/> +<p><span style="font-weight: bold;"><br/> +</span></p> +</div> +</div> +<h2><a name="X" id="X">X.</a></h2> +<h4>Des instruments et des outils de la sorcellerie.—Des diverses +espèces +de talismans.—La peau d'hyène, les pierres précieuses et +les talismans +naturels.—Les talismans fabriqués.—Comment on les faisait.</h4> +<p>Ainsi que les mathématiques, ou les sciences physiques et +naturelles, la +sorcellerie avait une foule d'instruments particuliers, à l'aide +desquels elle opérait. Ces instruments, comme les livres dont +nous +venons de parler, portaient en eux-mêmes une puissance +extraordinaire, +puissance qui leur était communiquée par le sorcier +lui-même, et qui +souvent aussi était inhérente à leur nature. Ils +comprenaient sous le +nom générique d'abraxas, talismans, phylactères, +cercles, anneaux, +carrés magiques, etc., une foule d'objets +très-différents entre eux et +dont il suffira d'indiquer ici les principaux, en laissant toutefois de +côté les amulettes, qui appartiennent plutôt +à l'histoire des pratiques +superstitieuses qu'à celle de la sorcellerie.</p> +<p>Parmi les talismans naturels, nous indiquerons la peau +d'hyène, qui +rendait invulnérable au milieu des combats; la mandragore, qui +inspirait l'amour; la valériane et le sang des chiens noirs, qui +éloignaient les démons quand le sorcier voulait se +débarrasser de leur +présence; la plupart des pierres précieuses, telles que +l'émeraude, qui +préservait de la foudre, et rendait la mémoire +infaillible; la topaze, +qui guérissait la mélancolie; le rubis, qui apaisait les +soulèvements +des sens, etc. L'hippomanès, excroissance charnue de couleur +brune, qui +se trouve à la tête des poulains lors de leur naissance, +était +considérée du temps même de saint Augustin comme un +agent des plus +puissants pour produire l'amour; il en était de même du +crapaud +desséché. La membrane dont la tête de certains +enfants est couverte à +leur naissance, faisait réussir les avocats au barreau. La +pierre +alectorienne donnait aux soldats une victoire assurée. Une autre +pierre +qui, suivant Isidore de Séville, se trouve dans la tête +d'une tortue des +Indes, procurait la faculté de deviner l'avenir à ceux +qui portaient +habituellement cette pierre sur leur langue. Ces talismans formaient ce +que l'on pourrait appeler l'arsenal inoffensif des sciences occultes, +et +leur usage avait sa source dans une sorte de naturalisme +panthéistique +plutôt que dans la sorcellerie proprement dite. Quant aux +talismans +fabriqués, ils appartiennent de plein droit à la magie et +souvent à la +magie la plus noire.</p> +<p>L'emploi de ces étranges objets remonte à la plus +haute antiquité. +Périclès portait au cou un talisman que lui avaient +donné les dames +d'Athènes. César, dit-on, s'en servait également. +Les anciens +attribuaient les plus grandes vertus au mot <i>abracadabra</i>, +Quintus +Sérénus prétend que ce mot écrit sur du +parchemin et pendu au cou, est +un remède infaillible contre la fièvre. Les anneaux +constellés, les +bagues d'argent baptisées, étaient de sûrs +préservatifs contre la peste, +la rage, l'épilepsie, etc. On trouve les talismans dans l'Inde, +chez +tous les peuples de l'Orient, comme chez tous les peuples sauvages. Au +moyen âge, on avait recours, pour les confectionner, à +toutes les forces +vives des sciences occultes, à l'astrologie, à la cabale, +à l'évocation +des démons, et l'on profanait même les mots les plus +saints, les +cérémonies les plus vénérables de la +religion.</p> +<p>On faisait des talismans ou abraxas avec des mots efficaces, dont +les +plus célèbres sont les mots <i>agla</i> et <i>abracadabra</i>. +On en faisait avec +les noms des diables, avec des chiffres, avec des figures +astrologiques, +et pour ces derniers, voici comment on raisonnait: «Les astres, +disait-on, sont des intelligences, ils voient, ils entendent; leurs +rayons ont une sorte d'instinct qui leur fait chercher par sympathie +dans le monde inférieur tout ce qui se rapporte à leur +nature. Or, en +reproduisant sur des pierres ou des métaux la figure ou le +chiffre d'un +astre, on intéresse cet astre à ces pierres ou à +ces métaux, et il leur +communique quelque chose de sa propre vertu.»—«Pour attirer +la vertu du +soleil, dit Agrippa, qu'il faut toujours citer en ces +ténébreuses +matières, on enveloppe le symbole ou signe astronomique du +soleil dans +des fils d'or ou de soie jaune, couleur des rayons solaires; on suspend +ce signe à son cou, et l'astre y dépose quelques-unes de +ses vertus.» On +connaît la fameuse médaille où Catherine de +Médicis est représentée +toute nue entre les constellations du Bélier et du Taureau, le +nom +d'Ébullé Asmodée sur la tête, un dard +à la main, un cœur dans l'autre, +et dans l'exergue le nom d'Oxiel.</p> +<p>Le plus célèbre des talismans du moyen âge +était, sans contredit, +l'anneau de Salomon; quelques rois, parmi les plus puissants, se sont +vantés de le posséder; mais ils se sont vantés +à tort, car on sait d'une +manière certaine, disent les cabalistes, que cet anneau +incomparable +repose dans le tombeau même de ce grand prince au milieu des +îles de +l'océan Indien. Il y avait aussi des talismans avec les noms de +Jésus-Christ ou de saint Pierre, de saint Paul ou de saint +Michel. Le +concile de Laodicée, au IVe siècle, en interdit l'usage +sous peine +d'excommunication, et déclara que ceux qui les fabriqueraient +seraient +chassés de l'église.<span style="font-weight: bold;"><br/> +</span></p> +<p><span style="font-weight: bold;"><br/> +</span></p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;"/> +<p><span style="font-weight: bold;"><br/> +</span></p> +<h2><a name="XI" id="XI">XI.</a></h2> +<h4>Le miroir magique.—La pistole volante.—Les têtes d'airain et +l'androïde.—Les armes enchantées.—Les coupes.—Les +bagues.—L'anneau +du voyageur et l'anneau d'invisibilité.—Le téraphim.—Le +carré.—La +baguette magique.—Comment elle se fabriquait.</h4> +<p>L'une des pièces les plus importantes de l'arsenal des +sorciers était +les miroirs magiques. Dans l'antiquité païenne les +sorcières de la +Thessalie écrivaient avec du sang humain leurs oracles sur ces +miroirs, +et les oracles se réfléchissaient dans le disque de la +lune, où on +pouvait les lire comme dans un livre. L'usage de ces instruments devint +extrêmement commun en France, au XVIe siècle, et l'on +assure que +Catherine de Médicis en possédait un à l'aide +duquel elle apercevait +d'un coup d'œil tout ce qui se passait en France, et tout ce qui devait +y arriver dans l'avenir. Pasquier rapporte qu'elle y vit un jour une +troupe de jésuites qui s'emparaient du pouvoir; à cette +vue elle entra +dans une telle colère, qu'elle voulut briser l'instrument +révélateur, +mais on le lui arracha des mains, et à la fin du XVIIe +siècle, en 1688, +on assurait que l'on pouvait encore le voir au Louvre. Les ennemis des +jésuites accusèrent le père Coton de faire voir +à Henri IV, dans un +miroir étoilé, ce qui se passait dans les cours et les +cabinets de tous +les princes.</p> +<p>La pistole volante était une monnaie marquée d'un +signe magique, qui +revenait toujours dans la poche de son maître, comme les cinq +sols du +Juif errant.</p> +<p>Les têtes d'airain, fabriquées sous l'influence de +certaines +constellations, avaient la faculté de parler, et elles donnaient +des +avis sur les affaires importantes. Virgile, Robert de Lincoln, Roger +Bacon, en possédaient plusieurs qui ne se trompaient jamais. +Albert le +Grand avait même fait un homme entier, à la confection +duquel il +travailla trente ans; cet homme d'airain se nommait l'androïde; +mais il +fut brisé par saint Thomas d'Aquin, qui ne pouvait supporter son +babil.</p> +<p>Les armes enchantées, qui rappellent les armes forgées +par Vulcain, et +qui jouent un si grand rôle dans les romans de chevalerie, +avaient la +propriété de faire voler en éclats toutes celles +qui leur étaient +opposées, et de ne jamais se briser elles-mêmes.</p> +<p>Les coupes magiques communiquaient aux breuvages, dont elles +étaient +remplies, des vertus extraordinaires, et se brisaient lorsqu'elles +étaient touchées par une liqueur empoisonnée.</p> +<p>Les peaux d'enfants sur lesquelles on traçait des +caractères magiques, +préservaient des maladies, et reculaient indéfiniment la +vieillesse.</p> +<p>Les bagues constellées renfermaient de petits démons, +appelés +<i>servants</i>, qui remplissaient les fonctions de domestiques, et se +rendaient en un clin d'œil, d'un bout du monde à l'autre, pour +remplir +les commissions dont on les avait chargés. Quand le possesseur +de la +bague avait besoin d'un avis, il approchait le chaton de son oreille, +et +le servant répondait à toutes ses questions. L'historien +Froissart, qui +séjourna longtemps à la cour de Gaston Phoebus, comte de +Foix, nous +apprend que ce seigneur avait un de ces lutins à ses ordres. Le +lutin +avait d'abord été attaché à un +prélat romain qu'il avait quitté pour un +baron gascon. Celui-ci, qui était vassal du comte de Foix, avait +consenti à ce qu'il passât au service de son seigneur. Il +était fort +utile au comte qui l'employait comme courrier, et l'envoyait dans tous +les pays du monde pour savoir ce qui s'y passait. Le lutin se rendait +immédiatement aux endroits désignés, et revenait +presque aussitôt donner +des nouvelles à son maître.</p> +<p>L'anneau du voyageur faisait parcourir, sans fatigue, des espaces +immenses, et l'<i>anneau d'invisibilité</i>, réminiscence +de l'anneau de +Gigès, avait la propriété, comme son nom +l'indique, de dérober a tous +les yeux la personne qui le portait. On pouvait aussi se rendre +invisible au moyen d'un tibia de chat noir, bouilli dans des herbes +magiques, ou d'une petite pierre qui se trouve dans le nid de la huppe.</p> +<p>Le téraphim, espèce d'automate dans le genre de +l'androïde, se +fabriquait également sous l'influence des constellations. On le +frottait +d'huile et d'ammoniaque, on l'entourait de cierges, on plaçait +sous sa +langue une lame d'or, sur laquelle était écrit en +caractères mystérieux +le nom d'un démon impur, et, dans cet état, il +répondait à toutes les +questions qui lui étaient faites.</p> +<p>Le carré magique, espèce d'échiquier dont +chaque case était marquée d'un +chiffre, servait tout à la fois aux conjurations et aux +consultations +sur l'avenir; il devait être tracé sur un parchemin +préparé avec la peau +d'un animal vierge, ou qui n'avait jamais engendré.</p> +<p>La baguette magique servait à tracer les cercles de +conjuration et à +découvrir les trésors; il y eut même, en 1700, dans +la ville de +Toulouse, un curé qui devinait à l'aide de cet instrument +ce que +faisaient les personnes absentes. Il consultait la baguette sur le +passé, le présent et l'avenir. Elle s'abaissait pour +répondre oui, et +s'élevait pour répondre non. On pouvait faire les +demandes de vive voix +ou mentalement, «ce qui serait bien prodigieux, dit le +père Lebrun, si +plusieurs réponses ne s'étaient trouvées +fausses.» La baguette était +faite d'une branche de coudrier de la poussée de l'année; +il fallait la +couper le premier mercredi de la lune, entre onze heures et minuit, et +se servir d'un couteau neuf; une fois coupée on la +bénissait, on +écrivait au gros bout le mot <i>agla</i>; au milieu <i>cor</i>; +au petit bout +<i>tetragrammaton</i>, avec une croix à chaque mot, de plus on +prononçait +cette formule: <i>Conjuro te cito mihi obedire. Venies per Deum vivum</i>, +et +l'on faisait une croix,—<i>per Deum verum</i>,—une seconde croix,—<i>per +Deum sanctum</i>,—une troisième croix.—Ainsi, comme nous l'avons +déjà +remarqué, les mots les plus saints, les formules les plus +vénérables +étaient profanées dans les pratiques les plus absurdes. +La sorcellerie +parodiait toutes les cérémonies de l'Église, et +l'Église en la +proscrivant se montrait justement sévère, car elle ne +défendait pas +seulement la religion contre l'idolâtrie satanique, elle +défendait aussi +les droits de la raison humaine contre la plus étrange des +aberrations.<span style="font-weight: bold;"><br/> +</span></p> +<p><span style="font-weight: bold;"><br/> +</span></p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;"/> +<p><span style="font-weight: bold;"><br/> +</span></p> +<h2><a name="XII" id="XII">XII.</a></h2> +<h4>Des onguents, des poudres et des breuvages.—Des plantes et +matières +diverses qui entraient dans leur composition.—De l'emploi des cadavres +dans les préparations magiques.—Recettes.—Empoisonnements.</h4> +<p>Après avoir cherché une puissance surnaturelle dans +les rayons des +astres, dans le ciel et dans l'enfer, dans les chiffres et les lettres, +les traditions du paganisme et la parodie des cérémonies +chrétiennes, +les sorciers s'adressaient encore aux plantes, aux arbres, aux animaux, +aux cadavres; ils les soumettaient à des manipulations +fantastiques, +elles combinaient de cent manières différentes pour en +tirer des +onguents, des poudres ou des breuvages. Ces herbes de la Thessalie, sur +lesquelles on disait que Cerbère, vaincu par Hercule, avait +répandu sa +bave, ces herbes avaient gardé pour le moyen âge leurs +propriétés +redoutables.</p> +<p>Parmi les plantes, la sorcellerie choisit de +préférence toutes celles +qui sont vénéneuses ou infectes, telles que la ciguë +ou la valériane; +celles qui croissent dans les ruines et sur les tombeaux, le lierre, la +mauve et l'asphodèle; parmi les arbres, elle choisit le +cyprès, et, +comme pour rendre un dernier hommage à l'idolâtrie +druidique, elle prête +au gui une vertu mystérieuse. Parmi les animaux, elle s'attache +à ceux +qui sont hideux, tristes ou malfaisants, comme le coq que +l'antiquité +avait consacré à la mort; le serpent qui séduisit +la première femme sur +les gazons du paradis terrestre; le loup, le hibou, le crapaud.</p> +<p>Les cadavres humains eux-mêmes figuraient dans les +préparations +diaboliques, et les sorciers, fidèles à leur principe de +chercher +toujours ce qui était impur et souillé, recommandaient de +n'employer, en +fait de débris humains, que ceux qui provenaient des +malfaiteurs, des +excommuniés, des hérétiques et des pendus. Pour +ajouter à l'efficacité +de ces restes affreux, on devait se les procurer dans les circonstances +les plus lugubres. Ceux que l'on ramassait dans les voiries +étaient +beaucoup plus efficaces que ceux qui provenaient des cimetières; +mais +rien n'égalait le corps des suppliciés +détachés du gibet, à l'heure de +minuit, par une nuit sans lune, et surtout à la lueur des +éclairs, +pendant un orage.</p> +<p>Du reste les recettes variaient à l'infini. En voici une +à l'usage des +sorciers espagnols: Prenez des crapauds, des couleuvres, des +lézards, +des colimaçons, et les insectes les plus laids que vous pourrez +trouver. +Écorchez avec vos dents les crapauds et les reptiles; placez-les +dans un +pot avec des os d'enfants nouveau-nés et des cervelles de +cadavres tirés +de la sépulture des églises. Faites bouillir le tout +jusqu'à <i>parfaite +calcination</i>, et faites bénir par le diable.</p> +<p>Shakspeare, résumant dans ses drames splendides les croyances +de son +pays et de son temps, nous offre dans <i>Macbeth</i> une formule non +moins +étrange. L'une des sorcières fait bouillir dans une +chaudière, avec les +entrailles empoisonnées d'un personnage de la tragédie, +un crapaud, un +filet de serpent, un œil de lézard, du duvet de chauve-souris, +une +langue de chien, un dard de vipère, une aile de hibou, des +écailles de +dragon, des dents de loup, un foie de juif, des branches d'if +coupées +pendant une éclipse, un nez de Turc, le doigt d'un enfant de +fille de +joie, mis au monde dans un fossé et étranglé en +naissant, le tout, après +parfaite cuisson, refroidi dans du sang de singe.</p> +<p>Dans les onguents ou breuvages destinés à produire +l'amour, on employait +des têtes de milan, des queues de loup, des cendres de tableaux +ou +d'images de saints canonisés, des cheveux d'hommes et de femmes. +Tous +les mélanges dont nous venons de parler, outre les vertus qu'ils +avaient +par eux-mêmes, devaient recevoir la consécration des +paroles et des +conjurations magiques, et dans ces paroles il y avait toujours une +parodie des prières de l'Église, comme il y eut aussi +quelquefois une +profanation de ses plus grands mystères par l'emploi +sacrilége des +hosties consacrées.</p> +<p>Ainsi la sorcellerie recommandait pour ses pratiques tout ce que +l'imagination la plus souillée peut rêver de plus hideux. +Sans doute il +faut faire ici une très-large part à la légende et +au conte; mais il +nous paraît hors de doute que l'application de la plupart de ces +recettes a été souvent tentée, et il est facile de +comprendre quelles +profanations, quels dangers, quels crimes même devaient en +résulter: +aussi voit-on dans plusieurs textes de lois que le sorcier et +l'empoisonneur se confondaient souvent, et sous le règne +même de Louis +XIV, Le Sage, Bonard, la Vigoureux, Expilli, qui, aux yeux de la foule, +avaient passé pour sorciers, ne se trouvèrent, en +dernière analyse, que +des scélérats vulgaires, justiciables de la chambre des +poisons. Il +était difficile, en effet, que des individus qui croyaient ou +qui +feignaient de croire à de semblables folies n'arrivassent point +rapidement au dernier degré de la démoralisation.<span + style="font-weight: bold;"><br/> +</span></p> +<p><span style="font-weight: bold;"><br/> +</span></p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;"/> +<p><span style="font-weight: bold;"><br/> +</span></p> +<h2><a name="XIII" id="XIII">XIII.</a></h2> +<h4>Applications diverses des recettes de la sorcellerie.—Les +prédictions.—Un soldat du duc Uladislas.—Les meurtres.—La +sorcière de +Provins.—Évocation des rois de France au château de +Chaulmont.</h4> +<p>Nous connaissons maintenant toutes les sources auxquelles les +magiciens +et sorciers vont demander un pouvoir surnaturel. Nous connaissons les +pactes, les conjurations, le grimoire, les talismans, les +carrés, les +baguettes, les anneaux magiques, les poudres, les breuvages et les +onguents. Nous allons voir maintenant à quels usages les +sorciers +appliquaient tout ce formalisme lugubre, et ce qu'ils faisaient ou +prétendaient faire de leur puissance.</p> +<p>Cette puissance était infinie et sans bornes, et en suivant +à travers +l'histoire les prodiges qu'on lui attribuait, on reste +épouvanté de la +sottise humaine, et l'on a peine à comprendre ce qu'il en +coûte à +l'humanité de siècles et d'efforts pour secouer le joug +des plus +grossiers mensonges.</p> +<p>La divination, qui formait dans l'antiquité l'une des +branches les plus +importantes de la théogonie païenne, fut aussi dans le +moyen âge, nous +l'avons indiqué plus haut, l'un des principaux attributs des +magiciens +et des sorciers qui, en général, en empruntaient les +pratiques à +l'astrologie. Il n'est point d'événements importants que +les magiciens +et les devins n'aient prédits; il n'est point d'hommes +célèbres dont ils +n'aient annoncé la grandeur ou la mort; et l'on ferait des +volumes avec +les contes auxquels cette croyance a donné lieu. Nous choisirons +au +hasard, au milieu de ces rêveries, quelques faits +caractéristiques.</p> +<p>Ænéas Sylvius raconte que pendant la guerre du duc +Uladislas contre +Grémiozilas, duc de Bohème, une sorcière dit +à son fils, qui suivait le +parti d'Uladislas, que son maître succomberait dans l'a +première +bataille avec la plus grande partie de son armée, et que, pour +lui, il +échapperait au péril s'il tuait le premier ennemi qu'il +rencontrerait +dans la mêlée, s'il lui coupait ensuite les oreilles, et +faisait une +croix avec son épée sanglante entre les pieds de devant +de son cheval. +Le fils de la sorcière exécuta fidèlement ces +prescriptions; il sortit +sain et sauf du combat, tandis qu'Uladislas resta sur le champ de +bataille avec une grande partie de son armée.</p> +<p>En 1452, dit le savant auteur d'un travail sur les vaudois, M. +Bourquelot, une étrangère se présente au grand +hôtel-Dieu de Provins; on +la reçoit avec bienveillance; mais au moment où elle +entrait, un chien +se précipite sur elle et la mord au visage. Furieuse alors, elle +dit à +la gardienne de la maison: <i>Tu m'as fait mordre par ton chien; avant +trois jours, tu mourras de mauvaise mort.</i> La gardienne mourut en +effet, +car la prédiction s'accomplissait toujours.</p> +<p>Voici maintenant, dans un autre genre, une anecdote qui a +été plusieurs +fois racontée par de graves historiens, et qui se trouve +consignée dans +les <i>Recherches</i> de Pasquier: «La feue royne mère +Catherine de Médicis, +dit Pasquier, désireuse de savoir si tous ses enfants +monteroient à +l'Estat, un magicien, dans le château de Chaulmont, qui est assis +sur le +bord de la rivière de Loire entre Blois et Amboise, luy monstra +dans une +chambre, autour d'un cercle qu'il avoit dressé, tous les roys de +France +qui avoient esté et qui seroient, lesquels firent autant de +tours autour +du cercle qu'ils avoient regné ou qu'ils dévoient regner +d'années; et +comme Henri troisième eut fait quinze tours, voilà le feu +roy qui entre +sur la carrière gaillard et dispos, qui fit vingt tours entiers +et, +voulant achever le vingt et uniesme, il disparut. A la suite vint un +petit prince, de l'aage de huit à neuf ans, qui fit trente-sept +à +trente-huit tours; et après cela toutes choses se rendirent +invisibles, +parce que la feue royne mère n'en voulut voir davantage.»</p> +<p>Les sorciers appliquaient leur science divinatoire à +prédire les +événements les plus importants comme les plus futiles; +ils donnaient +l'horoscope des peuples, des villes et des individus. Ils +annonçaient +les disettes, les tremblements de terre, la perte ou le gain des +batailles, et leurs prédictions, propagées dans la foule, +tenaient +souvent pendant de longues années tout un peuple en émoi. +Ils +annonçaient également, dans la vie privée, les +maladies, la mort, la +perte de la fortune, les héritages, les +infidélités des amants et des +maîtresses. Plusieurs d'entre eux payèrent de leur vie +leur prétendue +science, et il en fut quelquefois de même de ceux qui les +consultaient. +En 1521, le duc de Buckingham fut décapité pour avoir +écouté les +prédictions d'un devin nommé frère Hopkins, et +vers le même temps lord +Humperford fut également décapité pour avoir +consulté certains devins +sur le terme de la vie de Henri VIII. A toutes les époques et +dans tous +les rangs de la société, chose humiliante pour la raison, +ces prophètes +de mensonges ont trouvé autour d'eux une foi robuste; la +divination a +même échappé au scepticisme moderne; bien des +esprits forts; qui ne sont +souvent en réalité que des esprits faibles, après +avoir douté de tout, +n'auraient point osé douter de cette science absurde, et comme +preuve, +il suffit de nommer Cagliostro, Mlle Lenormant, les cartomanciens, les +buccomanciens, l'auteur du <i>Corbeau sanglant</i>, et les devins de +nos bals +publics. Vantons-nous après cela du progrès de nos +lumières, de notre +perfectibilité et de notre civilisation.<span + style="font-weight: bold;"><br/> +</span></p> +<p><span style="font-weight: bold;"><br/> +</span></p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;"/> +<p><span style="font-weight: bold;"><br/> +</span></p> +<h2><a name="XIV" id="XIV">XIV.</a></h2> +<h4>Les sorciers font la pluie et le beau temps.—Les marchands de +tempêtes.—Ensorcellement des terres, des moissons et des animaux +domestiques.—Formules.—Le château de Belle-Garde.—Création +d'animaux +vivants.</h4> +<p>En même temps qu'ils révélaient les +mystères de l'avenir, les sorciers +opéraient sur les éléments, les hommes, les +animaux, les objets +immatériels, et enfin sur eux-mêmes une foule de prodiges +désignés sous +le nom de sorts, enchantements, maléfices, envoussures, +aiguillettes, +etc. Dans ce monde sans bornes de l'erreur, toutes les +absurdités +s'enchaînaient logiquement et découlaient pour ainsi dire +les unes des +autres. Dès que la possibilité d'un seul fait +était admise, on pouvait +en admettre mille; ils se valaient tous, et l'on n'avait point à +choisir.</p> +<p>Quand ils opéraient sur les éléments, les +sorciers produisaient à leur +gré le beau temps ou la pluie, le froid ou le chaud; mais comme +ils +étaient essentiellement malfaisants de leur nature, ils ne +donnaient de +beau temps que quand ils en avaient besoin pour eux-mêmes; ils +excitaient le plus souvent des ouragans et des tempêtes. Ceux qui +se +livraient à cette spécialité sont +désignés par les lois romaines de la +décadence et les lois du moyen âge, dont quelques-unes les +punissent de +mort, sous le nom de <i>missores tempestatum, tempestarii</i>. Un roi +des +Goths, suivant le Démonographe de Lancre, n'avait, pour exciter +un +orage, qu'à tourner son bonnet du côté où il +voulait que le vent +soufflât. Les Norvégiens et les Danois, peuples +navigateurs, excellaient +dans ces sortes de pratiques, et leurs sorciers vendaient le vent, le +beau temps et la tempête. «Un respectable voyageur +allemand, qui explora +le nord vers la fin du XVIIe siècle, raconte, dit M. Marmier +dans ses +<i>Souvenirs de voyage</i>, qu'il acheta d'un Finlandais un mouchoir, +où il y +avait trois nœuds qui renfermaient le vent. Quand il fut en pleine mer, +le premier nœud lui donna un délicieux petit vent +d'ouest-sud-ouest, +qui était précisément, celui dont il avait besoin. +Un peu plus loin, +comme il changeait de direction, il ouvrit le second nœud, et il +survint un vent moins favorable; mais le troisième nœud +produisit une +horrible tempête, et c'était sans doute, dit le naïf +conteur, une +punition de Dieu que nous avions irrité en faisant un pacte avec +des +hommes réprouvés.»</p> +<p>On ensorcelait des pays tout entiers comme on ensorcelait un homme. +Les +forêts surtout jouent un grand rôle dans les traditions +magiques, et +quand elles sont possédées ou habitées, soit par +des sorciers, soit par +des enchanteurs, elles prennent le nom de forêts +enchantées. Il en est +souvent parlé dans la <i>Jérusalem</i> du Tasse. La plus +célèbre en France, +était celle de Brocéliande, que nous avons +mentionnée plus haut à +l'occasion de Merlin, et dont la forêt de Lorges comprend encore +quelques débris. Les bêtes venimeuses et les mouches qui +nuisent au +bétail ne pouvaient vivre sous ses ombrages. On trouvait au +centre de +cette forêt la fontaine de Bellenton, auprès de laquelle +le chevalier +Pontus fit sa veille des armes, et près de la fontaine une +grosse +pierre, nommée le perron de Bellenton. Chaque fois que dans le +pays on +avait besoin de pluie, pour les biens de la terre, le seigneur de +Montfort se rendait à la fontaine; il arrosait la pierre avec +l'eau de +cette fontaine, et le jour même, de quelque côté que +le vent ait +soufflé, il tombait des pluies si abondantes et si tièdes +que la terre +en était fécondée pour longtemps.</p> +<p>Les sorciers se vantaient également d'arrêter le cours +des fleuves, de +les faire remonter vers leur source, de produire la foudre et de la +faire tomber là où ils voulaient, de transporter les +moissons d'un champ +dans un autre, de frapper les terres de stérilité. Chez +les Romains, +cette dernière opération se pratiquait au moyen d'une +pierre qui, +placée sur le sol que l'on voulait rendre improductif, indiquait +qu'il +était voué à la malédiction, et que ceux +qui oseraient le cultiver +étaient à leur tour voués à la mort. Les +lois prononçaient la peine +capitale contre les sorciers qui se livraient à cet +enchantement. Des +faits analogues se produisirent au moyen âge et même dans +les temps +modernes. On vit se former en Écosse des associations de +sorcières, dont +le but était de s'approprier la récolte des champs qui ne +leur +appartenaient pas, et la superstition populaire s'emparant de ce fait, +inventa une foule de légendes. On disait que, quand les +sorcières +voulaient s'emparer des produits, d'un champ, elles labouraient ce +champ +avec un attelage de crapauds; que le diable lui-même, conduisait +la +charrue, que les cordes de cette charrue étaient de chiendent, +que le +soc était fait avec la corne d'un animal châtré, +que ce singulier +labourage une fois terminé, tous les fruits passaient +d'eux-mêmes dans +la grange des sorcières, et qu'il ne restait au +propriétaire que des +épines et des ronces.</p> +<p>Quand on agissait avec cette puissance sur la matière, on +devait à bien +plus forte raison agir sur les êtres vivants; aussi voyons-nous +les +croyances populaires se préoccuper constamment, et avec une +insistance +qui persiste encore aujourd'hui dans les campagnes, des +maléfices et +des sortilèges auxquels sont exposés les animaux +domestiques. Les +bergers avaient, pour ainsi dire, monopolisé cette sorte de +maléfices. +On les accusait de répandre à leur gré les +épizooties, de rendre les +chevaux immobiles, de dessécher les pâturages pour faire +mourir de faim +les troupeaux de leurs ennemis, et de changer en loups les agneaux +naissants, qui dévoraient leurs mères au lieu de les +téter; mais, par +compensation, s'ils étaient puissants pour le mal, ils +l'étaient +également pour le bien. Ils avaient des formules infaillibles +pour +guérir les animaux ou pour éloigner les loups; en voici +un échantillon:</p> +<p>«<i>Le château de Belle-Garde pour les chevaux.</i> +Prenez du sel sur une +assiette; puis, ayant le dos tourné au lever du soleil, et les +animaux +devant vous, prononcez, étant à genoux, la tête +nue, ce qui suit:</p> +<p>«—Sel qui es fait et formé au château de Belle, +sainte belle Élisabeth, +au nom de Disolet, Soffé portant sel, sel dont sel, je te +conjure au nom +de Gloria, Dorianté et de Galliane, sa sœur; sel, je te conjure +que tu +aies à me tenir mes vils chevaux de bêtes cavalines que +voici présents, +devant Dieu et devant moi, saints et nets, bien buvants, bien +mangeants, +gros et gras, qu'ils soient à ma volonté; sel dont sel, +je te conjure +par la puissance de gloire, et par la vertu de gloire, et en toute mon +intention toujours de gloire.</p> +<p>«Ceci prononcé au coin du soleil levant, vous gagnez +l'autre coin, +suivant le cours de cet astre, vous y prononcez ce que dessus. Vous en +faites de même aux autres coins; et étant de retour +où vous avez +commencé, vous y prononcez de nouveau les mêmes paroles. +Observez, +pendant toute la cérémonie, que les animaux soient +toujours devant vous, +parce que ceux qui traverseront sont autant de bêtes folles.</p> +<p>«Faites ensuite trois tours autour de vos chevaux, faisant des +jets de +votre sel sur les animaux, disant:—Sel, je te jette de la main que Dieu +m'a donnée; Grapin, je te prends, à toi je m'attends.</p> +<p>«Dans le restant de votre sel, vous saignerez l'animal sur qui +on monte, +disant:—Bête cavaline, je te saigne de la main que Dieu m'a +donnée; +Grapin, je te prends, à toi je m'attends.»</p> +<p>Ou pourrait choisir entre mille recettes du même genre; mais +comme elles +se valent toutes, et que quelques-unes seulement se distinguent par des +profanations et des blasphèmes, nous n'insisterons pas plus +longtemps, +et pour en finir avec les maléfices de cette espèce, nous +ajouterons que +certains sorciers avaient la prétention de créer des +animaux, et de les +tirer, comme Dieu, du néant. L'auteur du <i>Monde +enchanté</i>, Bekker, a +examiné à fond cette question, et si, forcé, +dit-il, par l'évidence, il +accorde aux magiciens le pouvoir de faire des poux, il croit que ce +pouvoir se borne là, et il leur refuse même celui de faire +des +grenouilles.<span style="font-weight: bold;"><br/> +</span></p> +<p><span style="font-weight: bold;"><br/> +</span></p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;"/> +<p><span style="font-weight: bold;"><br/> +</span></p> +<h2><a name="XV" id="XV">XV.</a></h2> +<h4>Opérations de la sorcellerie contre les hommes.—Maladies +effroyables.—Envoûtement.—La fièvre du roi +Duffus.—L'évêque Guichard, +la reine Blanche et sa fille Jeanne.—De l'envoûtement à la +cour de +France au XVIe siècle.</h4> +<p>En suivant les pratiques de la sorcellerie d'après +l'échelle ascendante +des êtres, nous arrivons des éléments à la +matière, de la matière à +l'animal, de l'animal à l'homme, et nous trouvons le magicien +opérant +sur ses semblables et, en dernière analyse, sur lui-même; +en d'autres +ternies, le sorcier <i>ensorcelle</i> les autres et finit aussi par +s'ensorceler. Ici encore nous allons le suivre pas à pas +à travers ses +ténébreuses pratiques.</p> +<p>Lorsque le sorcier agit sur les autres ou pour les autres, c'est, en +général, pour nuire ou servir des passions coupables, et +en cela il +diffère essentiellement de l'enchanteur et même du +magicien, tel que ce +dernier est présenté par les croyances orientales, ou par +les plus +anciens poèmes chevaleresques, car dans ces poèmes, comme +dans ces +croyances, le magicien fait plus volontiers le bien que le mal et on +peut le prendre sans scrupule pour un savant ou pour un sage. Quant au +sorcier, c'est toujours et partout, dans ses rapports avec ses +semblables, l'homme que nous avons vu plus haut pactiser avec le +diable; +c'est toujours un être foncièrement méchant; on en +jugera par ce qui +suit.</p> +<p>Comme les dieux de l'enfer païen, le sorcier ne sait point +s'attendrir, +et pour se venger de ses ennemis, quelquefois même pour +tourmenter par +plaisir ceux qui lui font envie, il les frappe de maladies effroyables. +M. de Saint-André parle d'une jeune fille ensorcelée, +qui, après avoir +perdu le mouvement et la respiration, vomit, pendant plusieurs mois, +des +coques d'œufs, du verre, des coquilles, des clous de roues de chariot, +des couteaux, des aiguilles et des pelotes de fil. D'autres vomissaient +des crapauds, des serpents, des hiboux; quelquefois le sorcier +ordonnait +au diable lui-même d'entrer dans le corps de la victime, et alors +on +voyait se produire, par l'effet du maléfice, tous les +phénomènes de la +possession. Les ensorcelés qui portaient en eux un autre +être, se +détournaient de la société des hommes pour +s'exiler dans les cimetières, +et jusque dans les tombeaux. Leur figure avait la couleur du +cèdre; +leurs yeux rouges comme des charbons, sortaient des orbites; leur +langue, roulée comme un cornet, pendait sur leur menton, et le +contact +et la vue des choses saintes produisaient sur eux le même effet +que +l'eau sur les hydrophobes. La médecine était impuissante +à les guérir, +et ils mouraient souvent comme suffoqués par le diable.</p> +<p>On envoyait aussi la maladie et la mort, soit aux personnes avec +lesquelles on pouvait communiquer, soit à celles qui se +trouvaient à de +grandes distances, à l'aide de figures de cire, faites à +leur image; ce +genre de maléfice, connu au moyen âge sous le nom <i>d'envoussure</i> +ou +<i>d'envoûtement</i>, fut souvent pratiqué, principalement +contre les grands +personnages. Après avoir baptisé, nommé et +habillé la figure qui servait +à l'envoûtement, on la frappait, on la blessait plus ou +moins fort, on +la jetait à l'eau, on la brûlait, on l'enterrait, on la +pendait, on +l'étouffait, et toutes les tortures à laquelle elle +était soumise se +répétaient sur les corps des vivants. Quelquefois, +lorsqu'on voulait +faire mourir à petit feu l'<i>envoussé</i>, on +enfonçait dans la statuette, +où on les laissait fixées à demeure, des +épingles très-aiguës, de telle +sorte que le malheureux sentît constamment dans ses chairs la +pointe +meurtrière.</p> +<p>Les affaires d'envoûtement sont très-nombreuses au +moyen âge, et même à +une époque assez rapprochée de nous; elles sont de plus +répandues dans +toute l'Europe. On racontait en Écosse que le roi Duffus, ayant +été +attaqué tout à coup d'une fièvre brûlante et +de sueurs continuelles, +dont rien ne pouvait calmer l'ardeur ou diminuer l'abondance, les +médecins déclarèrent que leur art était +impuissant, et que sans aucun +doute Duffus était ensorcelé. Les sergents et les +magistrats se mirent +en quête et trouvèrent deux femmes d'une fort mauvaise +réputation, qui +faisaient des cérémonies étranges sur une petite +statuette de cire +qu'elles chauffaient à un grand feu. Les femmes, conduites en +prison, +avouèrent qu'elles avaient envoûté le roi, et que +c'étaient elles qui +avaient causé la fièvre et les sueurs; les +médecins alors ordonnèrent de +placer la statuette dans un endroit frais. L'ordre fut +exécuté. Aussitôt +le roi cessa de suer, et ne tarda point à se rétablir.</p> +<p>Les premières années du XIVe siècle offrirent +un célèbre procès +d'envoûtement, et ce procès fit d'autant plus de bruit, +que l'accusé +était un grand dignitaire de l'Église, Guichard, +évêque de Troyes, que +le peuple avait surnommé le fils de l'incube. La reine, Blanche +de +Navarre, étant morte en 1304, et sa fille Jeanne l'ayant suivie +de près +dans la tombe, à l'âge de trente-trois ans, Guichard fut +accusé d'avoir +fait périr ces deux princesses par <i>œuvre magique</i>. On +instruisit son +procès, et voici ce qu'on lit dans l'acte d'accusation: +L'évêque +Guichard portait une haine mortelle à la reine Jeanne et +à sa mère, +parce que c'était à leur poursuite qu'il avait +été chassé du conseil du +roi. Il s'était vanté de les faire mourir, et +s'était associé dans ce +but une sorcière, une <i>femme inspiritée</i>, et un +moine jacobin; ils +avaient tous trois évoqué le diable, et le diable +interrogé avait +répondu qu'il fallait faire une image de cire, ressemblant +à la reine, +la baptiser, lui donner les noms de cette princesse, l'approcher du +feu, +la piquer avec une aiguille au cou et à la tête; que la +reine alors +commencerait à se mal porter, et qu'elle mourrait aussitôt +que la cire +serait fondue: d'après ce conseil du diable, Guichard fit +l'image et la +baptisa, conjointement avec le jacobin, dans l'ermitage de Saint-Flavy; +il y fit fondre l'image et aussitôt la reine mourut.</p> +<p>De nombreux témoins furent interrogés, entre autres +l'ermite de +Saint-Flavy, qui confirma les faits; l'évêque fut +condamné, mais le +caractère dont il était revêtu le sauva du dernier +supplice, et il resta +en prison jusqu'en 1313, époque à laquelle son innocence +fut reconnue. +Vers le même temps, des accusations de sorcellerie furent aussi, +on le +sait, portées contre les templiers, mais moins heureux que +l'évêque +Guichard, ils expièrent sur le bûcher les crimes, pour la +plupart +imaginaires, dont on les avait chargés.</p> +<p>Au XVIe siècle, la mode des envoûtements devint tout +à fait populaire. +On sait que la duchesse de Montpensier employa souvent ce +maléfice +contre Henri III, et qu'elle ne recourut au poignard de Jacques +Clément +qu'après en avoir reconnu l'inutilité. Catherine de +Médicis, qui +patronna toutes les folies et toutes les scélératesses, +se servit aussi +plusieurs fois de l'envoûtement, tout en redoutant pour +elle-même ses +terribles effets, et lorsque La Mole et Coconas furent livrés au +dernier +supplice, elle se montra fort inquiète de savoir s'ils ne +l'avaient +point envoûtée: c'est qu'en effet, du moment où +l'efficacité de cette +pratique était admise, il n'y avait plus de +sécurité, même au sein de la +puissance absolue, et la garde des barrières du Louvre n'en +défendait +pas les rois.<span style="font-weight: bold;"><br/> +</span></p> +<p><span style="font-weight: bold;"><br/> +</span></p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;"/> +<p><span style="font-weight: bold;"><br/> +</span></p> +<h2><a name="XVI" id="XVI">XVI.</a></h2> +<h4>De l'aiguillette.—Comment on la noue et on la dénoue.—Des +philtres.—Les sorciers improvisent l'amour et l'amitié—De +l'alphabet +sympathique et de la télégraphie humaine.</h4> +<p>En même temps qu'il donnait la mort par l'envoûtement, +le sorcier, par +l'aiguillette, empêchait l'homme ou la femme de transmettre la +vie. Ce +maléfice, connu de l'antiquité, est mentionné dans +Virgile et dans +Ovide. Le nouement de l'aiguillette se faisait ordinairement pendant la +cérémonie du mariage. Le sorcier opposait aux paroles du +prêtre des +paroles magiques, en prononçant le nom des deux époux, +s'il voulait les +ensorceler, tous deux, ou seulement le nom du mari ou le nom de la +femme; s'il ne voulait en ensorceler qu'un seul. De plus, lorsque le +prêtre disait les paroles sacramentelles, celui qui pratiquait le +maléfice faisait un ou plusieurs nœuds à un bout de cuir, +de laine, de +coton ou de soie qu'il tenait à la main, et dès ce moment +l'aiguillette +était nouée, c'est-à-dire que la consommation du +mariage devenait +impossible, et restait impraticable aussi longtemps que le nœud +n'était +point défait. Le maléfice était beaucoup plus +puissant encore, quand on +avait fait passer le nœud magique à travers l'anneau nuptial. La +femme +pouvait elle-même nouer l'aiguillette à son mari, et pour +cela il lui +suffisait, le jour de ses noces, de jeter son anneau de mariage +à la +porte de l'église où la bénédiction lui +avait été donnée, ou bien, la +première union contractée devant un prêtre, d'en +contracter +immédiatement une seconde devant un juif, un excommunié +ou un Turc, ou +bien encore d'envelopper une aiguille dans un drap mortuaire et de +mettre cette aiguille sous du fumier. Dans l'antiquité, les +procédés +étaient différents. On faisait des figures de cire, comme +dans +l'envoûtement du moyen âge; on prononçait sur ces +figures des +imprécations, et on leur enfonçait des clous ou des +aiguilles à la place +du foie, siège de l'amour. Le moyen le plus sûr de se +préserver de ces +maléfices, c'était de porter dans le chaton d'une bague +une dent de +belette; mais une fois le sortilége opéré, la +personne qui avait noué +l'aiguillette pouvait seule la dénouer. Elle devait surtout +faire +attention à ne point couper le nœud, car dans ce cas +l'enchantement +était éternel.</p> +<p>L'aiguillette, comme toutes les choses du moyen âge, avait son +contraire, et les hommes qui, dans certains cas, détruisaient +l'amour, +le produisaient dans d'autres circonstances. La huitième +églogue de +Virgile fait connaître avec détail les pratiques au moyen +desquelles on +allumait dans le cœur des hommes ou des femmes d'irrésistibles +passions. Dans ce curieux morceau de poésie, on voit une +sorcière, +fatiguée de l'indifférence de son amant Daphnis, essayer, +pour exciter +ses feux, des formules les plus efficaces. On la voit portant une +figure +de cire au pied des autels, l'apostropher dans les termes les plus +passionnés. Elle ceint cette figure de trois bandelettes de +couleurs +différentes, et s'adressant à Amaryllis, elle la conjure +de nouer les +trois bandelettes de trois nœuds, et de dire, en faisant cette +opération, qu'elle serre les liens de Vénus. On +opérait encore au moyen +des breuvages connus sous le nom de philtres; mais ces breuvages +n'étaient souvent, et tout simplement, que des boissons +aphrodisiaques, +et même des poisons, comme on le voit par le philtre qui donna, +dit-on, +la mort au poëte Lucrèce.</p> +<p>Les philtres furent également connus du moyen âge. On +les fabriquait +avec de la racine d'<i>emilæ campanæ</i>, cueillie la +veille de la +Saint-Jean, de la <i>pomme d'or</i>, de l'ambre gris, le tout +mêlé et trituré +avec adjonction d'un morceau de papier sur lequel était +écrit le mot +<i>sheva</i>. Leur usage était extrêmement répandu; +sous le règne de Louis +XIV, les plus hauts personnages en usaient avec une confiance aveugle, +et le résultat le plus certain de cette mode singulière +fut d'enrichir +les charlatans qui les vendaient et de ruiner souvent la santé +de ceux +qui les avaient achetés.</p> +<p>L'amitié s'improvisait avec la même facilité que +l'amour. On n'avait, +pour la faire naître, qu'à fabriquer deux figures de cire +qui +s'embrassaient, et à les lier ensemble au moyen de cordonnets de +soie. +Les hommes dont elles offraient l'image, et dont elles portaient le +nom, +restaient amis aussi longtemps qu'elles restaient attachées +elles-mêmes +par leurs cordonnets. L'<i>alphabet sympathique</i>, auquel bien des +gens +croient encore aujourd'hui, complète toute la partie de la +sorcellerie +qui se rapporte à l'amitié. Pour composer cet alphabet, +on se traçait +sur le bras la figure des vingt-quatre lettres, au moyen d'une +aiguille, +et on introduisait dans les piqûres le sang de l'ami avec lequel +on +voulait correspondre à tous les moments de la vie et à +toutes les +distances. Cet ami répétait sur lui-même une +opération semblable, et dès +ce moment, quand l'un des deux individus voulait donner de ses +nouvelles +à l'autre, il n'avait qu'à toucher successivement toutes +les lettres +composant les mots nécessaires à la correspondance; +l'autre personne +ressentait immédiatement une légère douleur au +bras, à chacune des +lettres que son ami avait touchées. C'était un +véritable télégraphe +humain, moins les résultats positifs.<span + style="font-weight: bold;"><br/> +</span></p> +<p><span style="font-weight: bold;"><br/> +</span></p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;"/> +<p><span style="font-weight: bold;"><br/> +</span></p> +<h2><a name="XVII" id="XVII">XVII.</a></h2> +<h4>Ensorcellements des sorciers par +eux-mêmes.—Métamorphoses des hommes en +bêtes.—De la lycanthropie.—La patte du loup et la main de la +châtelaine.—Anecdotes diverses.—La caverne de Lucken-Have.—La +sorcière volante.</h4> +<p>Les divers enchantements dont nous venons de parler, quelque +absurdes +qu'ils soient, ont du moins leurs motifs dans les sentiments ou les +passions. On conçoit en effet que l'homme désire +ardemment connaître +l'avenir; qu'il recherche la vengeance, l'amour ou l'amitié, +qu'il +veuille asservir les éléments à sa puissance, et +qu'il tente même de +créer des êtres vivants, en dehors des lois ordinaires de +la +reproduction des races. Il y a là tout à la fois, de sa +part, un effort +de son orgueil et une lutte désespérée contre sa +propre faiblesse. Mais +ce qui se conçoit plus difficilement, c'est qu'il soit venu +à l'idée des +hommes de se changer eux-mêmes en animaux malfaisants, comme cela +se +pratiquait dans la lycanthropie, ou métamorphose de l'homme en +loup.</p> +<p>L'antiquité, comme le moyen âge, a cru avec une bonne +foi singulière à +cette étrange transformation. Hérodote en parle comme +d'un fait avéré; +Virgile en parle également, et dans sa huitième +églogue, il fait dire à +Alphésibée: «J'ai vu Moeris se faire loup et +s'enfoncer dans les bois.» +Au moyen âge, on vit les lycanthropes, devenus loups-garous, +jeter +l'épouvante dans les villes et dans les campagnes. Les sorciers +opéraient cette métamorphose sur leurs ennemis, mais le +plus souvent, +ils l'opéraient sur eux-mêmes, et sous cette forme +nouvelle ils +attaquaient, non-seulement les troupeaux, mais encore les hommes, dont +ils dévoraient la chair saignante; ils pouvaient toujours, quand +ils le +voulaient, reprendre leur première forme, mais quand, par +hasard, ils +avaient reçu en se trouvant à l'état de loup, une +blessure qui les avait +privés d'un membre, ils gardaient, en redevenant hommes, +l'empreinte de +cette mutilation, et c'est par là que l'on parvenait souvent +à les +reconnaître. L'un des démonographes les plus +entêtés du XVIe siècle, +Boguet, raconte que, dans les montagnes de l'Auvergne, un chasseur fut +un jour attaqué par un loup énorme, auquel, en se +défendant, il coupa la +patte droite. L'animal ainsi mutilé s'enfuit en boitant sur +trois +pattes, et le chasseur se rendit dans un château voisin pour +demander +l'hospitalité au gentilhomme qui l'habitait; celui-ci, en +l'apercevant, +s'enquit s'il avait fait bonne chasse. Pour répondre à +cette question, +il voulut tirer de sa gibecière la patte qu'il venait de couper +au loup +qui l'avait attaqué, mais quelle ne fut point sa surprise, en +trouvant +au lieu d'une patte, une main et à l'un des doigts un anneau que +le +gentilhomme reconnut pour être celui de sa femme. Il se rendit +immédiatement auprès d'elle, et la trouva blessée +et cachant son +avant-bras droit. Ce bras n'avait plus de main, on y rajusta celle que +le chasseur avait rapportée, et force fut à cette +malheureuse d'avouer +que c'était bien elle qui, sous la forme d'un loup, avait +attaqué le +chasseur dans la plaine, et s'était sauvée ensuite en +laissant une patte +sur le champ de bataille. Le gentilhomme qui ne se souciait point de +garder une telle compagne, la livra à la justice, et elle fut +brûlée.—Les sorciers ne se déguisaient pas +seulement en loups, ils se +changeaient encore, suivant les occasions, en corneilles, en chats, en +lièvres et en autres animaux. Une sorcière +écossaise, du nom d'Isobel, +ayant été envoyée par le diable porter un message +à ses voisines sous +la forme d'un lièvre, rencontra des laboureurs +accompagnés de leurs +chiens. Les chiens poursuivirent la sorcière avec une telle +vivacité que +celle-ci n'eut point le temps de prononcer les paroles magiques qui +devaient lui rendre sa forme humaine, et qu'elle regagna en toute +hâte +sa maison où elle parvint à dépister les chiens en +se cachant dans un +réduit. Les histoires de ce genre sont excessivement nombreuses, +et +comme elles se ressemblent à peu près toutes, nous nous +bornerons, à +celle que nous venons de raconter.</p> +<p>Il faudrait des volumes pour exposer en détail tous les +prodiges +attribués aux sorciers; nous avons essayé, dans les pages +qu'on vient de +lire, de grouper autant que possible, dans un ordre logique, ceux qui +passaient pour être les plus fréquents, et qui formaient +pour ainsi dire +la tradition classique; mais il en reste encore une infinité +d'autres +qui sont tout à fait en dehors de cette tradition, et qui +paraissent au +milieu de toutes ces merveilles, des merveilles exceptionnelles. Les +deux récits suivants, pris au hasard entre mille autres du +même genre, +nous ont paru mériter une distinction particulière, le +premier à cause +de sa teinte poétique et chevaleresque, le second parce qu'il +est +gravement enregistré dans une histoire sérieuse, celle de +Charles-Quint, +par Sandoval.</p> +<p>Dans le premier récit il s'agit d'une armée +enchantée, qu'un patriote +écossais tenait en réserve pour le jour où son +pays serait en danger. +Cette armée, immobile et glacée comme une armée de +statues, était rangée +dans d'immenses cavernes en attendant l'heure du combat, et voici +comment son existence fut découverte: «Un maquignon avait +vendu, dit +Walter Scott, un cheval noir à un vieillard à l'air +vénérable, qui lui +donna rendez-vous à minuit, pour lui en payer le prix, sur la +pointe +remarquable appelée <i>Lucken-Have</i>, sur les montagnes +d'Eildon. Le +maquignon y alla. La somme lui fut payée en pièces de +monnaie fort +anciennes, et l'acheteur l'invita à venir voir sa demeure. Le +marchand +de chevaux le suivit avec le plus grand étonnement dans +d'immenses +écuries, de chaque côté desquelles étaient +rangés des chevaux dans un +état d'immobilité parfaite, et auprès de chaque +coursier était un +guerrier également immobile.—Tous ces hommes, lui dit le +vieillard à +voix basse, s'éveilleront à la bataille de Sheriffmoor.—A +l'extrémité +de ces écuries extraordinaires étaient suspendus une +épée et un cor, que +le prophète montra au maquignon comme offrant le moyen de rompre +le +charme. Celui-ci, troublé et Confondu, prit le cor et essaya +d'en tirer +quelques sons. Au même instant, les chevaux hennirent, +trépignèrent et +secouèrent leurs harnais; les guerriers se levèrent, le +bruit de leurs +armures retentit, et le maquignon, effrayé du tumulte qu'il +avait +excité, laissa tomber le cor de ses mains. Alors, une voix +semblable à +celle d'un géant s'éleva au-dessus du bruit qui +régnait, et prononça ces +paroles:—Malheur au lâche qui ne tire pas l'épée +avant de donner du +cor!—Un tourbillon poussa le maquignon hors de la caverne, et il ne put +jamais en retrouver l'entrée.»</p> +<p>Le second fait, comme nous l'avons dit, est emprunté à +Sandoval. «En +1547, dit cet historien, on découvrit dans la Navarre un grand +nombre de +femmes qui se livraient aux pratiques de la sorcellerie. L'un des +inquisiteurs voulant s'assurer, par sa propre expérience, de la +vérité +des faits, fit venir une vieille sorcière, lui promit sa +grâce à +condition qu'elle ferait devant lui toutes les opérations de +sorcellerie, et lui permit de s'échapper pendant son travail, si +elle en +avait le pouvoir. La vieille ayant accepté la proposition, +demanda une +boîte d'onguent qu'on avait trouvée sur elle, et monta +avec le +commissaire dans une tour, où elle se plaça avec lui +devant une fenêtre. +Elle commença, à la vue d'un grand nombre de personnes, +par se mettre de +son onguent dans la paume de la main gauche, au poignet, au nœud du +coude, sous le bras, dans l'aine et au côté gauche; +ensuite elle dit +d'une voix très-forte: <i>Es-tu là?</i> Tous les +spectateurs entendirent dans +les airs une voix qui répondit: <i>Oui, me voici</i>. La femme +alors se mit +à descendre le long de la tour, la tête en bas, en se +servant de ses +pieds et de ses mains, à la manière des lézards; +arrivée au milieu de la +hauteur, elle prit son vol dans l'air, devant les assistants, qui ne +cessèrent de la voir que lorsqu'elle eut dépassé +l'horizon. Dans +l'étonnement où le prodige avait plongé tout le +monde, le commissaire +fit publier qu'il accorderait une somme d'argent considérable +à +quiconque lui ramènerait la sorcière. On la lui +présenta au bout de deux +jours qu'elle fut arrêtée par des bergers. Le commissaire +lui demanda +pourquoi elle n'avait pas volé assez loin pour échapper +à ceux qui la +cherchaient. A quoi elle répondit, que son maître n'avait +voulu la +transporter qu'à la distance de trois lieues, et qu'il l'avait +laissée +dans le champ où les bergers l'avaient rencontrée.»</p> +<p>Nous avons, on le voit, traversé déjà dans +cette histoire, bien des +récits étranges, évoqué bien des visions +fantastiques, et cependant il +nous reste encore à raconter bien des folies. Ces folies sont +comme +entassées dans un rêve qui les résume toutes; nous +avons nommé le +sabbat.<span style="font-weight: bold;"><br/> +</span></p> +<p><span style="font-weight: bold;"><br/> +</span></p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;"/> +<p><span style="font-weight: bold;"><br/> +</span></p> +<h2><a name="XVIII" id="XVIII">XVIII.</a></h2> +<h4>Du sabbat,—Ce que c'est que le sabbat.—Des assemblées +générales et +particulières.—Où elles se tiennent.—Ce qu'il faut faire +pour y être +admis.—Noviciat sacrilège des initiés.—Convocation +à +domicile.—Comment on se transporte au sabbat.—La pluie d'hommes.—Mise +en scène et cérémonial.—De la forme du diable et +de l'aspersion.</h4> +<p>On appelait sabbat les assemblées que les sorciers tenaient +la nuit sous +la présidence du diable, pour célébrer les rites +les plus mystérieux de +leur art infernal, rendre hommage à leur maître, et se +livrer entre eux +à tous les emportements de leurs passions.</p> +<p>La croyance au sabbat, universelle dans l'Europe du moyen âge, +remonte +au V siècle environ, et on la retrouve formellement +condamnée au IXe, +dans le célèbre capitulaire sur les sortilèges et +les sorciers, <i>de +sortilegiis et sortiariis</i>. Ce capitulaire est principalement +dirigé +contre les femmes qui, abusées par des illusions, croyaient +traverser +les airs avec la déesse Diane, devenue le démon <i>Dianum</i>, +mais à cette +date les détails manquent; il faut attendre jusqu'au XIVe +siècle pour en +trouver de circonstanciés et de précis; et alors, par +compensation, ils +sont tellement nombreux, qu'on est souvent embarrassé pour +choisir.</p> +<p>Les assemblées du sabbat étaient de deux sortes, +générales et +particulières. Le grand sabbat réunissait tous les +sorciers d'une même +nation, le petit sabbat, tous ceux d'une même ville ou d'un +même canton. +Le premier se célébrait quatre fois l'année, au +renouvellement de chaque +saison, le second, deux fois chaque semaine, dans la nuit du lundi et +du +vendredi. Les réunions se tenaient dans les lieux solitaires, au +sommet +des montagnes, au fond des bois, sur les charniers des champs de +bataille, sur le bord des routes, aux endroits mêmes où +des meurtres +avaient été commis. La réunion +générale de l'Italie avait lieu sur le +Vésuve, qu'on regardait comme un soupirail de l'enfer, et celle +de +l'Allemagne sur le Bloksberg. Les assassins, les adultères, les +envieux, +les hérétiques, les filles perdues sur le retour de +l'âge, les jeunes +filles qui souhaitaient de se perdre, les renégats, les +excommuniés, en +un mot tous les vassaux de l'empire infernal, formaient le personnel +ordinaire de ces fêtes, où Satan, comme les rois et les +barons du moyen +âge, tenait cour plénière et lit de justice. Il +fallait, pour y être +admis, faire comme dans les métiers, l'apprentissage et le +chef-d'œuvre, ou comme dans les ordres monastiques, le noviciat. On +présentait donc une requête au démon, qui faisait +passer à l'aspirant un +examen sévère, et s'assurait longuement de sa +capacité pour le mal. +Lorsque l'examen était satisfaisant, le diable écrivait +sur un registre +le nom du récipiendaire, il le faisait signer ensuite, et +après l'avoir +fait renoncer au baptême et à l'Église, il lui +imprimait sur le corps la +marque de l'ongle du petit doigt; en signe d'investiture. Ces +formalités +remplies, le sorcier prononçait ses vœux, obtenait le droit +d'assistance, et pouvait participer à tous les plaisirs et +à toutes les +pratiques. Quand le diable enrôlait une sorcière, il avait +soin, pour ne +point l'effrayer, de lui apparaître sous la figure d'un beau +jeune +homme, et de quitter son vilain nom de Béelzébuth ou de +Satan pour en +prendre un qui caressât mieux l'oreille, tel que <i>Joli-Bois</i>, +<i>Vert-Joli</i>, <i>Verdelet</i>, etc.</p> +<p>Le diable, pour réunir ses affidés, faisait +paraître dans les airs un +signe dont eux seuls connaissaient le sens, ou il envoyait une +chauve-souris, un papillon de nuit, et quelquefois un mouton, les +prévenir à domicile. Quelques-uns se rendaient à +l'endroit désigné +montés sur un manche à balai, parodie vulgaire du dard +merveilleux +qu'Apollon hyperboréen avait donné à Abaris, et +sur lequel celui-ci +traversait les airs. De Lancre nous apprend que, quand on partait +emporté par cette singulière monture, il fallait, pour ne +point tomber +de la région des nuages, répéter à +plusieurs reprises, ÉMEN ÉTAN, +c'est-à-dire en argot satanique, ICI et LA. D'autres se +frottaient avec +des onguents magiques, ou le venin lancé par un crapaud +effrayé et +irrité, et, par le seul effet de ces drogues, ils se trouvaient +tout à +coup transportés au lieu de la réunion. Quelquefois +aussi, quand le +sorcier voulait aller au sabbat; il se dépouillait de ses +vêtements, et +après s'être frotté aux aisselles, aux plis des +bras, aux poignets, sous +la plante des pieds, avec une graisse dont nous donnons plus loin la +composition, il montait le long de la cheminée, et, là +à l'extrémité du +tuyau, il trouvait un grand homme cornu, velu et noir, qui le +transportait avec la rapidité de la pensée, au lieu de la +réunion. Cet +homme, on le devine, c'était le diable, qui poussait la +complaisance +jusqu'à prêter ses épaules; aux initiés; +mais ce mode de transport +n'était point sans péril, car il arrivait souvent qu'au +milieu du voyage +le malin esprit, humilié de son rôle, ou par simple +fantaisie de mal +faire, se cabrait comme un cheval rétif; les cavaliers +désarçonnés se +cassaient le cou en tombant du haut des airs, et on les trouvait le +lendemain matin, accrochés au sommet des arbres, ou +couchés tout +sanglants sur les chemins, dans leur costume du sabbat. C'est +là, dit un +démonographe, ce qui a donné lieu à cette +croyance, qu'il y avait des +pluies d'hommes. Lorsqu'un sorcier était convoqué pour le +sabbat, et +qu'il avait la ferme intention de s'y rendre, aucun pouvoir humain +n'était capable de l'en empêcher. Quand on l'enfermait, il +passait par +la serrure. Un mari voulut un jour retenir sa femme; il l'attacha +près +de lui dans son lit. Mais la femme échappa à +l'étreinte des liens en se +changeant en chauve-souris, et se sauva par la cheminée.</p> +<p>Tous les sorciers étaient tenus d'assister aux +assemblées générales, et +ils ne pouvaient se justifier d'y avoir manqué qu'en +présentant un +certificat en bonne forme, qui donnait à leur absence un motif +plausible. Le diable, dans ces assemblées, se faisait rendre +compte de +leurs actions, des maléfices qu'ils avaient pratiqués; il +les recevait +d'une façon d'autant plus bienveillante, qu'ils avaient fait +plus de +mal, et, quand par hasard ils n'en avaient point fait, il les grondait, +les battait, leur donnait des coups d'étrivières et de +baguettes.</p> +<p>Dans les assemblées ordinaires, le cérémonial +variait à l'infini, +suivant les temps ou les lieux, mais, sauf les nuances de certains +détails, le fond restait le même à peu près +partout; et voici comme les +choses se passaient généralement.</p> +<p>Dans ces drames fantastiques l'unité de temps et de lieu est +toujours +sévèrement observée. Une lampe sans huile, comme +ces lampes éternelles +qui brûlaient dans les tombeaux païens, répand sur +l'assistance une +lueur tremblante et sombre. Satan préside; assis sur un +trône, et +toujours sous une forme hideuse; c'est un crapaud couvert de laine ou +de +plumes, un corbeau monstrueux avec un bec d'oie, un bouc fétide, +un +homme blanc, et transparent de maigreur, dont l'haleine donne le +frisson, un chat noir avec des yeux verts et des griffes de lion, etc. +La forme du reste varie suivant les pays. En Suède, le diable se +montre +au sabbat avec un habit gris, des bas rouges, une barbe rousse, un +chapeau à haute forme et des jarretières d'une longueur +démesurée. +Chaque sorcier, en arrivant, dépose auprès du diable, son +<i>herbe de +sabbat</i>, c'est-à-dire une plante quelconque, dont il s'est +muni en +partant, fougère, gui, plantain, armoise, ciguë, etc. Satan +prend une +poignée de ces herbes, fait une aspersion de son urine à +toute +l'assemblée, et alors la séance, est ouverte.<span + style="font-weight: bold;"><br/> +</span></p> +<p><span style="font-weight: bold;"><br/> +</span></p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;"/> +<p><span style="font-weight: bold;"><br/> +</span></p> +<h2><a name="XIX" id="XIX">XIX.</a></h2> +<h4>Continuation du sabbat.—Hommages rendus au diable par les +initiés.—De +la messe diabolique.—De la fabrication des onguents +magiques.—Exhortations du diable à ses hôtes.—Le +festin.—Le bal.</h4> +<p>La séance une fois ouverte, chacun prend son rôle: +comme de raison, le +plus important appartient au diable; et ce rôle peut se ranger +sous +quatre chefs principaux: 1° Satan reçoit les hommages de ses +sujets; 2° +il compose, pour les leur distribuer, des poudres et des onguents +magiques; 3° il fait des conférences et des exhortations; +4° il se +livre, à l'égard des cérémonies du +catholicisme, aux profanations les +plus sacriléges.</p> +<p>Nous ne décrirons pas les hommages que le diable exigeait de +ses +affidés. L'inquisiteur Pierre Broussard, qui fit brûler, +au XVe siècle, +les vaudois d'Arras, n'osait pas lui-même en parler, <i>pour +doute</i>, dit +un vieil historien, <i>que les oreilles innocentes ne fussent averties +de +si vilaines choses, tant il s'y commettoit des crimes puants et +énormes</i>. Nous ne parlerons pas non plus de la messe +diabolique, dont on +peut lire le détail dans l'<i>Histoire de l'inquisition d'Espagne</i>, +de +Llorente; il nous suffira de dire ici que tout ce que l'imagination la +plus souillée, la plus monstrueuse, peut rêver de plus +obscène et de +plus impie, se trouve entassé comme à plaisir dans ces +légendes, qui +effrayent par leur perversité. Nous nous arrêterons +seulement à la +composition des onguents, et aux exhortations.</p> +<p>Après avoir fait l'aspersion dont nous avons parlé +plus haut, Satan +plaçait toutes les herbes apportées par les +initiés dans une immense +chaudière, avec des crapauds, des couleuvres, des balayures +d'autels, de +la limaille de cloches et des enfants coupés par morceaux. Il +écumait la +graisse de cet affreux bouillon, et, après avoir prononcé +sur cette +graisse des paroles sacramentelles, il en faisait des onctions aux +assistants, et leur en distribuait ensuite de petits pots; +c'était là, +pour les maléfices, l'ingrédient le plus infaillible, et +cette drogue +conservait dans son action quelque chose de la perversité et de +la +puissance de celui qui l'avait préparée.</p> +<p>Les sorciers, après avoir reçu l'onguent, mangeaient +les débris des +chairs qui avaient servi à sa composition et ils se rangeaient +ensuite +autour du trône, pour écouter les exhortations de leur +maître. Celui-ci +revêtait, comme pour la messe diabolique, une mitre, une aube, +une +chasuble noire. On ne dit pas si, pour cette nouvelle +cérémonie, il +reprenait la forme humaine, car ces vêtements devaient figurer +fort mal +sur un bouc, un corbeau ou un crapaud. Debout sur son trône +d'ébène, «Il +les preschoit, et leur défendoit d'aller à +l'église, d'ouyr la messe, +prendre de l'eau bénite, et que, s'ils en prenoient pour montrer +qu'ils +fussent chrétiens, ils diroient:—Ne déplaise à +notre maître!» Satan +recommandait à ses vassaux de faire tout ce que +réprouvait l'Église, et +leur ordonnait le meurtre, l'inceste, l'adultère, la trahison, +tous les +grands crimes, et, pour gages de leur soumission, il leur demandait +d'affreux blasphèmes. Ses discours étaient +entrecoupés d'imprécations +terribles, et sa voix rauque et discordante. Il semblait plutôt +braire +que parler, et il terminait son discours en donnant le signal des +réjouissances.</p> +<p>Comme dans les fêtes mondaines, ces réjouissances +consistaient +principalement en danses et en festins. Le menu de ces festins +était des +plus variés. Tantôt la table était chargée +de mets splendides, préparés +avec une délicatesse extrême, tantôt on n'y mangeait +que du pain noir et +de la chair d'enfants; mais cette chair et les mets les plus +recherchés +eux-mêmes étaient toujours d'une extrême fadeur, +attendu que l'on n'y +employait jamais le sel, parce que l'Église s'en servait dans la +bénédiction de l'eau et dans le baptême; de plus, +les sorciers avaient +beau manger et boire, ils ne parvenaient jamais à calmer leur +soif ou +leur faim, ce qui fait dire à quelques démonographes que +le diable ne +donnait jamais aux invités du sabbat que des viandes et des vins +fantastiques. Quelquefois, pour égayer les convives, Satan +chantait, +comme les jongleurs dans les repas des barons, des histoires +empruntées +aux légendes de l'enfer, et, la chanson terminée, on +portait des toasts +à la ruine de la foi, à l'hérésie, à +l'Antechrist.</p> +<p>Après le repas, on dansait; chaque homme devait amener une +femme, et +quand, par hasard, il manquait quelques personnes pour compléter +les +quadrilles, Satan y suppléait par des incubes et des succubes, +c'est-à-dire des démons mâles et femelles. La +toilette de rigueur était +une nudité complète. Les danseurs et les danseuses, au +lieu de +bouquets, portaient à la main des torches de poix noire; un +vieux Turc +ouvrait la danse avec une jeune religieuse qui avait forfait à +ses +vœux; alors, au milieu d'une ronde effrénée, tous les +assistants se +livraient aux actes de la plus hideuse dépravation. La danse +terminée, +et au moment où le chant du coq annonçait les +premières lueurs du jour, +chacun retournait chez soi, comme il était venu, sur un balai ou +sur le +dos du diable.<span style="font-weight: bold;"><br/> +</span></p> +<p><span style="font-weight: bold;"><br/> +</span></p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;"/> +<p><span style="font-weight: bold;"><br/> +</span></p> +<h2><a name="XX" id="XX">XX.</a></h2> +<h4>Coup d'œil rétrospectif sur l'ensemble de la +sorcellerie.—Impiété et +dangers de cette prétendue science.—Confiance qu'elle inspire +dans tout +le moyen âge.—De la conviction des sorciers.—Explication +naturelle de +divers faits extraordinaires.—Charlatans et hallucinés.</h4> +<p>Nous connaissons maintenant toutes les aspirations, tous les +secrets, +tous les actes de la sorcellerie. En parcourant cette lugubre histoire, +nous nous sommes borné à raconter les faits sans +réflexions, sans +commentaires; il nous faut maintenant passer du rêve à la +réalité.</p> +<p>On le voit, par ce que nous venons de dire, la sorcellerie, qui va +toujours en se dégradant à travers le moyen âge, +arrive, au seuil même +des temps modernes, aux dernières limites de la folie et de +l'impiété. +Ce n'est plus seulement, comme à l'origine, une sorte de +superfétation +de la science; c'est une sombre et cynique protestation contre les +croyances les plus saintes et les plus respectables. C'est en quelque +sorte la religion du mal qui se pose en face d'une religion divine. +C'est la réhabilitation de tous les instincts pervers, le +triomphe et +l'exaltation de toutes les passions redoutables. C'est un outrage +à la +raison humaine. Que feront l'Église, la raison, la +société, à l'égard de +cette prétendue science, qui ne tend à rien moins +qu'à bouleverser les +éléments, à commettre avec impunité tous +les crimes, à s'élever +au-dessus des lois divines et humaines?</p> +<p>Pendant de longs siècles, la raison accepte et s'incline. +Quelque +absurdes que soient les faits, le moyen âge les croit toujours, +et, dans +son ignorance, il se garde bien de soupçonner qu'il insulte +à la fois +l'homme et Dieu: l'homme, en rapportant à une intelligence +supérieure et +mauvaise la science et la puissance d'action qui sont le +résultat de +l'intelligence et de la volonté humaine; Dieu, le maître +absolu, en lui +faisant partager l'empire du monde avec une créature +vouée à sa colère. +Quand on a fait la part du charlatanisme, qui sans aucun doute a, dans +tous les temps, y compris le nôtre, exploité habilement la +crédulité +publique; quand on a fait à l'ignorance des chroniqueurs et des +démonographes la plus large part possible, on n'en constate pas +moins, +d'une manière irrécusable, l'adhésion universelle +des hommes, et même +des hommes éclairés; on reconnaît que les faits les +plus absurdes ont +acquis, auprès d'une foule de gens, l'évidence des faits +les plus +irrécusables; et ce qu'il y a de plus étrange ce n'est +pas que la foule +ait cru qu'il y avait des sorciers et qu'elle en ait vu partout, c'est +qu'un très-grand nombre d'individus se soient sincèrement +imaginé qu'ils +l'étaient eux-mêmes. C'est là un point sur lequel +il convient de +s'arrêter.</p> +<p>Lorsqu'on suit avec attention les procès de sorcellerie, on +ne tarde +point à reconnaître que les accusés se partagent en +trois catégories +distinctes, qui se composent: 1° des véritables malfaiteurs +qui +cherchent à déguiser leurs crimes sous les apparences +d'une science +supérieure; 2° de malheureux qui sont innocemment victimes +des préjugés +de leur temps; 3° d'hallucinés qui sont dupes de leurs +rêves. C'est de +ces derniers que nous allons nous occuper d'abord.</p> +<p>On trouve, dans les procès dont nous venons de parler, une +foule +d'individus qui, appliqués à la torture, font des aveux +complets, et les +rétractent ensuite, en disant qu'ils n'ont avoué que pour +échapper à la +douleur; mais on en trouve aussi un très-grand nombre qui +soutiennent la +réalité des faits dont on les accuse, et qui s'obstinent +à croire et à +mourir. On en voit d'autres qui, sur le bûcher même, +restent persuadés +que le diable viendra les délivrer, et qui affrontent le +supplice avec +un courage extraordinaire. La science moderne a cherché +l'explication de +ce singulier phénomène, et elle l'a trouvé dans +l'hallucination et +l'extase. Elle a remarqué d'abord que les sorciers +véritablement +convaincus étaient, en général, des gens +appartenant aux classes les +moins éclairées de la société, ou à +celles qui se trouvaient en lutte +ouverte avec elle, comme les juifs, les cagots, les bohémiens, +les +hérétiques; il résulte évidemment de +là, d'une part, que ces malheureux, +par leur ignorance même, étaient aptes à recevoir +sans examen +l'impression de toutes les folies qui avaient cours de leur temps, et, +de l'autre, qu'ils avaient intérêt à chercher en +dehors de la société +même des ressources secrètes pour vivre d'une +manière plus heureuse, ou +pour se défendre contre les attaques auxquelles ils +étaient en butte. Du +moment où la croyance universelle admettait une science +supérieure, il +était naturel qu'ils se tournassent vers elle pour lui demander, +comme +nous l'avons déjà dit, tout ce que le monde leur +refusait. L'étude et la +pratique de cette science devenant pour eux l'objet d'une constante +préoccupation, et l'instinct de l'homme le portant toujours +à croire ce +qu'il désire, ils finissaient par s'absorber dans une +idée fixe. Le +caractère sombre et mystérieux des pratiques auxquelles +ils se livraient +exaltait leur imagination, et ils s'élevaient, par +degrés, à une sorte +d'état extatique. Ils acquéraient le fanatisme et la +conviction de leur +erreur; le rêve finissait par dominer la raison, en un mot, ils +avaient +la folie de la sorcellerie. Les drogues dont ils faisaient usage +ajoutaient encore à cet état d'excitation naturelle, et, +en ce qui +touche les faits relatifs au sabbat, nous citerons quelques exemples +concluants.</p> +<p>Laissant ici de côté le bouillon de couleuvres; de +crapauds et de +limaille de cloches et toutes les recettes dont nous avons parlé +plus +haut, nous constaterons, d'après des témoignages +irrécusables, que les +sorciers pour se rendre au sabbat pratiquaient réellement sur +diverses +parties de leur corps une onction magique, c'est-à-dire qu'ils +se +frottaient avec différentes drogues, et qu'ils usaient de +certains +breuvages. Lucien et Apulée parlent de cette onction, que +pratiquaient +également les initiés aux mystères de l'antre de +Trophonius. Or, quand +on trouve dans Porta, dans Cardan et dans quelques autres +médecins et +philosophes naturalistes du moyen âge ou de la renaissance, +l'indication +des drogues que l'on employait à cet usage, on comprend le +sabbat. Ces +drogues, c'était le <i>stramonium</i> dont la racine cause un +délire +accompagné d'un sommeil profond; le <i>solanum somniferum</i>, +la jusquiame +et l'opium. Dès ce moment, la vision s'explique. Le sorcier, +après +l'onction magique ou l'usage des boissons prescrites par son art, tombe +dans un sommeil fébrile, traversé de rêves +terribles, riants, +voluptueux. Les idées qui l'ont occupé, +possédé dans l'état de veille, +se pressent en foule dans son esprit, et le sommeil réalise pour +lui +tous ses désirs, toutes ses espérances. Il y a là +sans doute encore un +mystère profond, mais ce mystère du moins est dans les +lois ordinaires +de la nature; et des esprits sérieux et positifs l'avaient +déjà constaté +au moment même où les croyances à la sorcellerie +régnaient dans toute +leur puissance. En 1545, les médecins du pape Jules III +voulurent +éprouver sur une femme attaquée d'une maladie nerveuse +l'effet d'une +pommade trouvée chez un sorcier; elle dormit pendant trente-six +heures +de suite. Lorsqu'on parvint à la réveiller, elle se +plaignit qu'on +l'arrachait aux embrassements d'un beau jeune homme; elle raconta une +foule d'hallucinations étranges, et le médecin +n'hésita point à +attribuer à l'effet naturel des drogues ce qu'elle attribuait +à +l'onction magique. Une expérience du même genre fut faite +à Florence au +commencement du XVIIe siècle. On conduisit un jour devant un +juge une +femme qui s'accusait elle-même d'être sorcière. Le +juge, qui était un +homme de bon sens, ne reçut cette accusation qu'avec beaucoup de +défiance; et fit des représentations à la +sorcière; mais celle-ci qui +tenait à prouver son talent, dût la mort s'ensuivre, +déclara qu'elle +irait au sabbat le soir même si on voulait la laisser retourner +chez +elle et pratiquer l'onction. Le magistrat y consentit. Elle se frotta +de +ses drogues, et s'endormit sur-le-champ; alors on l'attacha sur un lit, +on la piqua, on lui fit de légères brûlures, ce qui +ne l'empêcha point +de dormir pendant vingt-quatre heures, et le lendemain en +s'éveillant, +elle raconta avec le plus grand détail tout ce qu'elle avait vu +au +sabbat, en ajoutant que le diable l'avait piquée et +brûlée. On lui dit +alors ce qui s'était passé, mais il fut impossible de la +détromper, et +malgré cet entêtement on la renvoya saine et sauve. +Gassendi essaya sur +un paysan l'effet d'une pommade analogue composée de jusquiame +et +d'opium; le paysan s'endormit d'un sommeil profond, et à son +réveil il +fit la description d'une assemblée merveilleuse à +laquelle il avait +assisté.</p> +<p>Ce qui se passait pour le sabbat, se passait également pour +les +lycanthropes. Certains individus s'imaginèrent qu'ils avaient le +pouvoir +de se transformer en loup, et l'on en vit qui dans cette idée +marchaient +à quatre pattes et cherchaient à imiter le cri de cette +bête fauve. Un +de ces hommes encore fort jeune, dit Walter Scott, fut mis en jugement +à +Besançon. Il déclara qu'il était le serviteur ou +le piqueur du seigneur +de la forêt, ainsi qu'il nommait son maître, qu'on jugea +être le diable. +Par le pouvoir de ce maître, il était transformé en +loup, prenait le +caractère de cet animal, et se voyait accompagné dans ses +courses par un +loup de plus grande taille, qu'il supposait être le seigneur de +la forêt +lui-même. Ces loups dévastaient les troupeaux et +égorgeaient les chiens +qui les défendaient. Si l'un ne voyait pas l'autre, il hurlait +à la +manière des loups pour inviter son camarade à venir +partager sa proie; +et si celui-ci n'arrivait pas à ce signal, le premier enterrait +cette +proie aussi bien qu'il le pouvait.» Ce malheureux croyait +très-sincèrement à ce récit, et les juges +qui l'interrogèrent le firent +brûler, en toute sécurité de conscience, +après l'avoir fait condamner +sur sa propre déposition. En 1498, le parlement de Paris +s'était montré +beaucoup plus raisonnable en cassant un arrêt rendu par le +lieutenant +criminel d'Angers contre un habitant de Maumusson, près Nantes, +qui +prétendait avoir erré pendant plusieurs années +sous la forme d'un loup, +et en envoyant ce pauvre diable à l'hôpital Saint-Germain +des Prés où il +fut traité comme maniaque.</p> +<p>Nous n'insisterons pas plus longtemps sur les faits de ce genre. Les +nombreuses études auxquelles les philosophes et les +médecins<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a + href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a> se sont +livrés de notre temps ne laissent aucun doute sur la puissance +avec +laquelle le rêve, dans l'extase, l'hallucination et la folie, +prend les +apparences de la réalité, et combien les illusions de +l'esprit +réagissent sur les illusions des sens. On voit dès lors +comment une +foule d'aventures plus ou moins extraordinaires, n'étaient en +réalité +que des hallucinations, des idées fixes, transformées par +l'imagination +de certains hommes en faits apparents et tangibles. Qu'on admette +ensuite la contagion de l'hallucination, contagion qui n'est pas moins +irrécusable que les effets de l'hallucination elle-même, +qu'on fasse en +même temps la part des phénomènes naturels que la +science n'avait point +encore constatés ou vérifiés, et l'on comprendra +avec quelle facilité +les erreurs les plus étranges ont pu s'accréditer.</p> +<div class="footnotes"> +<p><br/> +<span style="font-weight: bold;">NOTES:</span></p> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span + class="label">[3]</span></a> Voy. Brierre de Boismont, <i>Des +hallucinations</i>. Paris, +1845, in-8.<span style="font-weight: bold;"><br/> +</span></p> +<p><span style="font-weight: bold;"><br/> +</span></p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;"/> +<p><span style="font-weight: bold;"><br/> +</span></p> +</div> +</div> +<h2><a name="XXI" id="XXI">XXI.</a></h2> +<h4>De quelques hommes célèbres accusés de +sorcellerie.—Virgile, Roger +Bacon, Albert le Grand, les papes.—Réaction contre la +sorcellerie, +provoquée par le procès de Jeanne d'Arc.</h4> +<p>Contagieuse comme l'hallucination, la crédulité qui +transformait en œuvres magiques les faits les plus simples, +transformait également en +sorciers les hommes qui par leur génie ou leur science +s'élevaient +au-dessus du vulgaire. Orphée, Amphion, Zoroastre, Pythagore, +Démocrite, Socrate, Aristote, Numa Pompilius, dans +l'antiquité païenne, +sont réputés sorciers. On disait même que ce +dernier, pour rédiger ses +lois, avait recours à l'hydromancie, et qu'à l'aide de +conjurations +magiques, il en avait fait apparaître tous les articles dans un +baquet +d'eau qui en reflétait le texte comme un miroir. Cham et +Moïse furent +également regardés comme des magiciens. +Jésus-Christ lui-même fut traité +de magicien par les ennemis de sa divinité, qui allèrent +jusqu'à dire +que, pour opérer ses miracles, il consultait les heures +astrologiques. +Apollonius de Tyane, Simon, Porphyre, Jamblique, jouirent dans les +premiers siècles de notre ère d'une immense +réputation à cause des +prodiges qu'on leur attribuait. Quelques Pères de +l'Église même, avant +que la foi n'eût touché leur cœur, approchèrent +leurs lèvres, disent +les hagiographes, de ces sources empoisonnées. Saint Cyprien +d'Antioche +entre autres, voulut s'initier aux sciences infernales; mais convaincu +bientôt de la faiblesse des démons il se +dégoûta de son art; et comme il +faisait des reproches au diable de son impuissance, celui-ci le +renversa +par terre et s'efforça de le tuer<a name="FNanchor_4_4" + id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>.</p> +<p>Virgile complétement défiguré était +devenu un petit homme bossu et laid, +qui s'occupait de toute autre chose que de vers, et qui n'avait plus +guère de commun avec le divin poëte que de porter le +même nom, d'avoir +demeuré à Rome et d'être enterré aux +environs de Naples. Ce néo-Virgile, +très-souvent cité dans les romans de chevalerie, +appliquait +principalement sa science infernale à la mécanique, +à l'architecture, +aux beaux-arts. En se transformant il était resté +artiste; car on sait +qu'il fit une lampe inextinguible, un pont très-long qui se +soutenait +sans arches, en un mot un véritable pont suspendu, une +tête d'airain qui +annonçait l'avenir, une mouche du même métal qui +débarrassait les +maisons des véritables mouches, un œuf sur lequel était +bâtie une ville +entière qui s'écroulait quand on remuait l'œuf, et +l'instant d'après se +rebâtissait d'elle-même, etc.</p> +<p>L'une des périodes les plus curieuses de l'histoire des +sciences +occultes est, sans contredit, l'époque qui s'étend du Ier +au IIIe siècle +de notre ère. Une transformation profonde s'opère dans +l'esprit des +païens eux-mêmes, de ceux que n'a point encore +touchés la lumière de la +religion nouvelle. Cette voix mystérieuse, qui courait le long +des rives +de la mer Égée: <i>Le grand Pan est mort</i>, semble +annoncer qu'un âge +nouveau va commencer pour le monde; aux antiques légendes du +paganisme, +s'ajoutent des légendes philosophiques et populaires qui sont +comme la +source des traditions merveilleuses du moyen âge. Une foule +d'illuminés +réclament pour eux-mêmes le pouvoir qui échappe aux +dieux détrônés de +l'Olympe. Les enchanteurs, les devins, les sorciers, ont de nombreux +précurseurs. La magie s'allie encore avec la philosophie et la +science +antiques, en même temps qu'elle cherche à opposer ses +mensonges aux +miracles de la foi nouvelle. Deux hommes, au premier siècle de +notre +ère, représentent cette double tendance, nous avons +nommé Apollonius de +Tyane et Simon le Magicien.</p> +<p>Simon, contemporain des apôtres, avait acheté à +Tyr une femme perdue, +nommée Hélène; il disait que cette femme +était la créatrice des anges, +qu'elle était descendue sur la terre en passant de ciel en ciel; +que +quant à lui, il n'avait que la figure de l'homme, qu'il +était le vrai +Messie, et pour séduire les peuples, il opposait aux miracles du +Christ +des enchantements et des sortilèges. Il se vantait de pouvoir +rappeler +des enfers les âmes des prophètes, de voler à +travers les airs; il +disait qu'il s'était enveloppé dans le feu, qu'il se +confondait avec cet +élément et ne pouvait en être consumé. Il +avait, disait-il, animé, fait +mouvoir et parler des statues, changé des pierres en pains; il +se +rendait invisible à volonté, passait à travers les +rochers, et les +creusait sans employer autre chose que des mots. Il faisait +naître tout +à coup des arbres chargés de fleurs et de fruits, prenait +la forme de +divers animaux, et changeait de visage sans qu'il fût possible de +le +reconnaître. Il racontait que sa mère l'ayant un jour +envoyé dans les +champs faire la moisson, il avait ordonné à sa faucille +de moissonner +toute seule et qu'elle avait fait plus de besogne que dix ouvriers +ensemble. La foule, toujours crédule, toujours facile à +tromper, +acceptait sans contrôle ces récits merveilleux, et on +racontait qu'un +jour il avait dit à Néron: «Faites-moi +décapiter, et dans trois jours je +ressusciterai.» Néron, qui aimait le sang, voulut tenter +l'expérience; +mais Simon se fit remplacer par un bélier sous forme humaine, et +trois +jours après, il se montra comme s'il était +ressuscité. Quelques Pères de +l'Église racontent que Simon étant à Rome, sous +l'empereur Néron, +entreprit de voler et de monter au ciel et qu'en effet il vola pendant +quelques moments; mais que les apôtres saint Pierre et saint +Paul, +s'étant mis en prière, le magicien fut +précipité et mourut de sa chute, +ce qui n'empêcha point, vers l'an 150, le peuple romain de lui +élever +une statue contrairement aux lois de l'empire qui condamnaient la magie +et punissaient sévèrement ceux qui s'adonnaient à +ses pratiques.</p> +<p>Apollonius de Tyane n'avait point eu, comme Simon, connaissance de +la +vraie foi. C'était un philosophe pythagoricien, originaire de +Tyane, +ville de Cappadoce. Après avoir pratique toutes les +austérités de la +secte pythagoricienne, il entreprit de longs voyages, visita Babylone, +Taxella, capitale des Indes, et acquit, dans le cours de ses +pérégrinations, une renommée si grande, +qu'à son entrée à Éphèse tous +les artisans quittèrent leurs travaux, pour le voir. Ce nuage +fatidique, +qui couronnait, dans ces âges reculés tous les hommes +supérieurs, ne +tarda point à l'environner d'une auréole +éblouissante, et il fut +considéré par le peuple comme le plus puissant des +magiciens. En effet, +Philostrate qui nous a transmis sa vie, raconte de lui des merveilles +surprenantes. Il comprenait le langage des animaux, et traduisait avec +la plus grande facilité les présages annoncés par +les cris des oiseaux. +Il interprétait également les songes. Pendant un +séjour assez long qu'il +fit à Syracuse, une femme mit au monde un enfant à trois +têtes. Ces +monstruosités humaines faisaient toujours alors une sensation +très-vive. +Tous ceux qui expliquaient les prodiges furent consultés; mais +leur +science fut impuissante. Apollonius n'eut qu'à jeter les yeux +sur +l'enfant pour expliquer le phénomène. Les trois +têtes signifiaient les +trois prétendants à l'empire, Galba, Othon et Vitellius. +Un démon, d'un +caractère méchant et dissimulé, étant +entré dans le corps d'un jeune +garçon, Apollonius l'en chassa en lui adressant une lettre +pleine de +menaces. Une autre fois il guérit un tueur de lions qui avait +été +blessé à la cuisse, en combattant un de ces animaux, par +la seule +apposition des mains sur le membre blessé. Il enseignait aux +femmes à +enfanter sans douleurs, en cachant sous leurs vêtements un +lièvre +vivant. Il leur enseignait également à préserver +leurs enfants de +l'intempérance en leur faisant manger des œufs de hibou avant +qu'ils +aient bu de vin.</p> +<p>Apollonius était tout à la fois devin et +nécromancien. A Pergame, sur +les ruines de Troie, il passa la nuit sur le tombeau d'Achille, et par +le moyen d'un sortilège, qu'il avait appris dans l'Inde, il +évoqua l'âme +du héros, et eut avec cette âme une très-longue +conversation. A Éphèse, +il annonça l'approche d'une peste et d'un tremblement de terre; +il se +trouvait encore dans cette ville au moment même de la mort de +Domitien, +et l'on raconte qu'il s'arrêta tout à coup au milieu d'une +discussion +publique, et s'écria: «C'est bien fait! Stéphanus, +courage, tue le +tyran.» Ensuite, après un moment de silence, il reprit: +«Le tyran est +mort, il est tué en ce moment même.»</p> +<p>Apollonius n'était pas moins habile dans la pratique de cette +médecine +merveilleuse qui guérissait avec des mots. Dans la ville de +Tarse, un +chien enragé avait mordu un jeune homme, et celui-ci +s'était mis à faire +comme les chiens, à aboyer et à marcher à quatre +pattes. La famille du +jeune homme était désespérée de cet +accident, et sur la grande +réputation d'Apollonius, elle le pria de guérir cette +maladie étrange. +Celui-ci demanda où était le chien, on lui dit qu'il se +tenait +ordinairement auprès d'une fontaine, et que là, toujours +altéré et +n'osant jamais boire, on le voyait s'agiter sans cesse avec des +mouvements convulsifs. «Qu'on me l'amène,» dit le +magicien. L'ordre fut +exécuté; le chien en voyant Apollonius, s'approcha de lui +dans +l'attitude d'un suppliant et avec des gémissements. Celui-ci le +caressa +et, se faisant amener le jeune homme qui avait été mordu, +il ordonna à +l'animal de lécher la plaie qu'il avait faite. La +guérison fut +instantanée. Quant au chien, il le conduisit sur le bord du +fleuve qui +traversait la ville, et lui ordonna de le passer à la nage. Le +chien, +toujours docile, obéit encore, et quand il eut touché +l'autre rive, il +se mit à courir, à aboyer, a redresser les oreilles et +à remuer la +queue, car il était joyeux de se sentir guéri.</p> +<p>Nous avons insisté sur ces détails parce que Simon le +Magicien et +Apollonius sont célèbres entre tous les faiseurs de +prodiges, et que +tous deux, au seuil même du moyen âge, sont comme le type +et la souche +originelle de cette double race qui se perpétue à travers +les légendes, +l'une s'adressant, comme Simon, au génie du mal, pour faire le +mal; +l'autre, comme Apollonius, cherchant dans une science supérieure +le +pouvoir d'adoucir les maux de l'humanité, et d'étendre la +puissance de +l'homme au delà des limites imposées à sa +faiblesse; en un mot, le +sorcier et l'enchanteur.</p> +<p>Pour épuiser la liste de tous les hommes +célèbres, il faudrait pour +ainsi dire citer les noms de tous ceux qui, dans les arts, la +médecine, +les sciences, la philosophie, ont fait faire au moyen âge +quelques +progrès à l'esprit humain. Ce qui contribua puissamment +à corroborer +cette croyance, c'est que les sciences comme les arts technologiques +s'enveloppèrent toujours, à ces époques de +ténèbres, d'un certain +mystère; que leurs formules étaient +considérées comme des secrets, et +que souvent on ne les communiquait qu'à un petit nombre +d'initiés, ce +qui sans aucun doute fit perdre une foule de découvertes +précieuses. +L'illustre Roger Bacon ne parut à la plupart de ses +contemporains qu'un +sorcier vulgaire. Il en fut de même des encyclopédistes +Thomas d'Aquin, +Albert le Grand, Raymond Lulle, car on ne pouvait comprendre qu'un +homme +parvînt sans le secours du diable à embrasser +l'universalité des +connaissances humaines.</p> +<p>On voit par le grand nom de saint Thomas, que les théologiens +n'étaient +pas plus épargnés que les savants, et les papes à +leur tour furent +accusés comme les théologiens. Ces papes sont Sylvestre +II, Benoît IX, +Jean XX, Jean XXI, Grégoire VII, et Léon III, six en +tout. Les +communications que Sylvestre II (Gerbert) avait eues avec les Arabes, +et +les connaissances qu'il leur devait, attirèrent sur lui les +soupçons les +plus absurdes, et on alla jusqu'à l'accuser de ne s'être +élevé à la +papauté qu'en se vendant au diable, en un mot d'avoir +échangé son âme +pour la tiare. Des reproches du même genre furent adressés +à Grégoire +VII, et ce qu'il y a de curieux, c'est que ces reproches ont fait le +sujet d'un livre écrit par un grand dignitaire de +l'Église, le cardinal +Beno.</p> +<p>Toutes les absurdités que peut rêver une imagination en +délire sont +entassées dans les biographies légendaires des +prétendus sorciers, et +nous recommandons aux personnes curieuses du fantastique l'histoire du +docteur Faust, de ce même Faust que le génie de Goethe +devait emprunter +aux démonographes, pour en faire un des types les plus +grandioses de la +poésie moderne. Fils d'un paysan des environs de Weimar, Jean +Faust, né +au commencement du XVIe siècle, après avoir +étudié la théologie et la +médecine, se livra exclusivement à la magie, et devint +pour les +Allemands l'idéal du sorcier. Faust, qui excellait à +conjurer le diable, +avait asservi à ses ordres, par un pacte de vingt-quatre ans, un +démon +nommé Méphistophélès. A l'aide de ce +démon, il descendit aux enfers, +parcourut les sphères célestes et toutes les +régions du monde +sublunaire. Il eut un commerce de galanterie avec Hélène, +femme de +Ménélas, qu'il avait rappelée de l'autre monde +pour s'assurer de sa +beauté. Il fit apparaître Alexandre le Grand devant +Charles-Quint, et +pour terminer convenablement son infernale existence, il eut à +l'expiration de son pacte le cou tordu par le diable<a + name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" + class="fnanchor">[5]</a>.</p> +<p>La plus célèbre comme la plus cruelle de ces +accusations de magie est +sans contredit celle qui fut portée contre Jeanne d'Arc, ce +miracle +vivant de notre histoire, cette figure presque divine, qui semble +grandir encore chaque jour à la distance des siècles, et +qui +représentera désormais pour tous les âges, comme +pour tous les peuples, +le symbole de l'héroïsme élevé par la foi +à son dernier degré de +puissance. Les détails du procès de cette sainte et noble +fille sont +trop connus pour qu'il soit besoin de les rapporter ici, même en +ce qui +se rattache directement à notre sujet. Mais ce que nous tenons +à +constater, ce que personne jusqu'ici n'a remarqué, c'est que de +ce +procès date en France et en Europe une ère nouvelle dans +l'histoire de +la sorcellerie; le doute se manifeste pour la première fois. +L'évidente +absurdité des reproches dont Jeanne fut l'objet, la grandeur de +sa +raison quand elle réfuta ces calomnies grossières, son +amour du pays et +sa foi, démontrèrent à tous les esprits qui +gardaient quelque notion du +bon sens qu'il était possible dans ce monde de faire de grandes +choses +sans l'intervention du diable. Les écrivains qui +s'efforcèrent de la +justifier du reproche d'avoir été sorcière, en +arrivèrent nécessairement +à se demander ce que c'était que la sorcellerie, et +tandis que, d'un +côté, il y avait une véritable recrudescence de +crédulité, de l'autre il +se formait une école investigatrice qui devait aboutir au +remarquable +livre de Naudé, <i>Apologie des grands hommes accusés de +magie</i>, mais il +s'écoula près de quinze siècles, à dater de +notre ère, avant que cette +école se fût formée; et si en demandant plus haut +ce qu'avait fait la +raison, nous avons pu dire justement qu'elle s'était +inclinée, nous +pouvons dire ici plus justement encore qu'elle avait abdiqué +complétement.</p> +<div class="footnotes"> +<p><br/> +<span style="font-weight: bold;">NOTES:</span></p> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span + class="label">[4]</span></a> Voy. pour plus amples détails, dom +Remi Cellier, <i>Histoire +des auteurs ecclésiastiques</i>, t. IV, p. 89.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span + class="label">[5]</span></a> Voy. l'<i>Histoire prodigieuse et +lamentable du docteur Faust +avec sa mort espouvantable</i>. Paris; 1603, pet. in-12.<span + style="font-weight: bold;"><br/> +</span></p> +<p><span style="font-weight: bold;"><br/> +</span></p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;"/> +<p><span style="font-weight: bold;"><br/> +</span></p> +</div> +</div> +<h2><a name="XXII" id="XXII">XXII.</a></h2> +<h4>Dispositions diverses de la législation, relatives à +la +sorcellerie.—Lois romaines.—Lois barbares.—Lois +ecclésiastiques.—Influence des hérésies du XIIe et +du XIIIe siècle sur +la démonologie.—La sorcellerie est dévolue à +l'inquisition.</h4> +<p>On conçoit que, du moment où certains hommes +étaient investis par la +tradition universelle d'un pouvoir aussi grand, et surtout aussi +malfaisant que celui des sorciers, la société se soit +crue sérieusement +menacée, et qu'elle ait pris, pour se défendre, les plus +grandes +précautions. On conçoit également que +l'Église, outragée dans sa foi, se +soit armée d'une réprobation sévère. Cette +réprobation était légitime; +mais comme en semblable matière, les délits +étaient le plus souvent +imaginaires, la répression atteignit une foule de victimes +innocentes, +et les châtiments furent presque toujours d'une effroyable +rigueur.</p> +<p>L'antiquité elle-même avait compris le danger qui +pouvait résulter d'une +science ténébreuse dont le but était de changer +l'ordre éternel de la +nature; elle avait reconnu que les maléfices et les philtres +cachaient +souvent de véritables empoisonnements; que ceux qui, à +côté des oracles +et des prêtres, se mêlaient de prédire l'avenir par +l'évocation des +morts n'étaient que des charlatans qui cherchaient des dupes; et +tout en +admettant une espèce de magie, moitié scientifique, +moitié religieuse, +elle poursuivit avec sévérité les adeptes des +sciences occultes, qu'on +désignait alors sous le nom de mathématiciens. Une loi de +Constantin, +promulguée en 321, établit nettement la distinction entre +les deux +sciences, en admettant que certains magiciens peuvent rendre de +véritables services, guérir les maladies, conjurer les +vents, et que, +dans ce cas, il faut les laisser faire; mais bientôt Constance +frappa +d'une même réprobation tous les adeptes des sciences +occultes. Il leur +imposa un <i>silence éternel</i>, et par une loi +promulguée en 358, il +condamna les magiciens et les Chaldéens à être +déchirés avec des ongles +de fer. Les codes barbares les proscrivirent également, et le +chapitre +LXVII de la loi salique porte que les sorcières qui +dévoreront des +hommes seront condamnées à huit mille deniers d'amende.</p> +<p>Les Pères de l'Église, persuadés que la magie +était l'héritière directe +des rites et des impuretés du paganisme, se montrèrent +aussi pour elle +d'une grande sévérité. Les conciles d'Ancyre et de +Laodicée frappèrent +les sciences occultes d'anathèmes, mais en punissant seulement +par la +pénitence et des peines spirituelles ceux qui se livraient +à des +maléfices. Dès ce moment, la législation civile et +religieuse fut +nettement établie, et la pénalité seule se modifia +suivant les temps. +Charlemagne, dans ses Capitulaires, s'inspirant des lois romaines, des +lois barbares, des canons des conciles, déclara les magiciens +des hommes +exécrables. Jusqu'au XIIIe siècle, les condamnations +furent peu +nombreuses, et beaucoup moins sévères qu'elles ne l'ont +été depuis. +Charlemagne, tout en ordonnant qu'on se saisît des sorciers, ne +veut pas +qu'on les fasse périr, et il recommande seulement qu'on les +tienne en +prison, afin qu'ils s'amendent. On voit même, en 936, le pape +déclarer +solennellement que, quoique les devins, les enchanteresses et les +sorciers soient condamnés à mort par l'ancienne loi, les +juges +ecclésiastiques doivent cependant leur sauver la vie, pour +qu'ils +puissent faire pénitence. Cette indulgence, trois siècles +plus tard, fit +place à la plus inexorable sévérité.</p> +<p>Jusqu'à la fin du XIIe siècle, les +hérésies, en France, avaient été +avant tout philosophiques; mais, à cette époque, elles +s'imprégnèrent +d'une foule de superstitions, qui semblent en certains points +reproduire +les doctrines orientales. Les vaudois et les albigeois, qui furent +considérés comme les descendants directs des +manichéens, admettaient +comme eux l'existence de deux principes, entièrement +indépendants, qui +se partageaient le gouvernement du monde. Bardesanes, Manès, +Priscillien, semblaient renaître dans les sectes que nous venons +de +nommer. Ces sectes, en élevant le diable jusqu'à +l'idée de cause, en +firent le vice-roi tout-puissant de ce monde; elles partagèrent +leurs +adorations, et l'importance que prit alors la sorcellerie fut une +conséquence de leurs doctrines. L'Église, qui retrouvait +là d'antiques +erreurs, s'arma d'une rigueur nouvelle. Elle enveloppa dans une +même +proscription les hérétiques et les sorciers, et pour +punir des crimes +qui remontaient jusqu'à Dieu, on recourut aux supplices que Dieu +lui-même imposait aux réprouvés: on brûla +ceux que l'on regardait comme +coupables d'hérésie et de sorcellerie. Une juridiction +nouvelle, celle +de l'inquisition, fut instituée pour connaître de ces +crimes, et une +bulle du pape Innocent VIII signala les sorciers à la +sévérité des +inquisiteurs. «Nous avons appris, dit cette bulle, qu'un grand +nombre de +personnes des deux sexes ne craignent pas d'entrer en communication +avec +le diable, et que par leurs sorcelleries elles frappent +également les +hommes et les animaux, rendent les mariages stériles, font +périr les +enfants des femmes et les petits des bestiaux, flétrissent les +blés, les +jardins, les fruits et l'herbe des pâturages.» Par ces +motifs, les +inquisiteurs furent armés de pouvoirs extraordinaires. Les juges +civils +les secondèrent dans l'œuvre de la répression. Les +bûchers +s'allumèrent, et les sorciers, ou ceux que l'on regardait comme +tels, +furent immolés par centaines. Déjà, dès les +premiers siècles de notre +ère, le juif Philon avait dit que leur mort ne doit pas +être différée +d'un instant; qu'il faut les tuer, «comme on écrase les +serpents, les +scorpions, et autres bêtes venimeuses, avant qu'elles aient fait +un +mouvement pour mordre.» Le moyen âge suivit à la +lettre cette +recommandation cruelle, et quand Voltaire dit qu'on a +brûlé en Europe +plus de cent mille sorciers, il est sans aucun doute resté bien +au-dessous du chiffre véritable.<span style="font-weight: bold;"><br/> +</span></p> +<p><span style="font-weight: bold;"><br/> +</span></p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;"/> +<p><span style="font-weight: bold;"><br/> +</span></p> +<h2><a name="XXIII" id="XXIII">XXIII.</a></h2> +<h4>Procès de sorcellerie au XIVe et au XVe +siècle.—Affaire des vaudois +d'Arras.—Contradiction expliquée par une absurdité.</h4> +<p>Au XIVe et au XVe siècle, on voit les procès de +sorcellerie se +multiplier d'une manière extraordinaire, principalement en +Espagne et en +Italie. Les accusés appartiennent à toutes les classes de +la société, +aux plus éclairées comme aux plus ignorantes, et les +membres du clergé +ne sont pas même épargnés.</p> +<p>Pierre d'Albano, écrivain italien et savant fort +distingué, fut accusé +d'avoir appris les sept arts libéraux par le secours de sept +démons. On +voulut le convaincre d'avoir enfermé ces sept démons dans +une grosse +bouteille qu'on trouva chez lui remplie d'une mixtion de sept drogues +différentes. Il fut mis en prison à l'âge de +quatre-vingts ans; on lui +fit son procès, mais il mourut avant le jugement; et comme il +n'avait +point été condamné, on l'enterra d'abord dans +l'église Saint-Antoine de +Padoue. Bientôt les inquisiteurs le firent déterrer, et, +par leur ordre, +on brûla ses os dans la grande place.</p> +<p>En 1453, le prieur de Saint-Germain en Laye, Guillaume +Édeline, docteur +en théologie, fut accusé de s'être donné au +démon dans l'intention de +posséder une femme dont il était vivement épris, +et de s'être trouvé +souvent au sabbat. La sentence fut prononcée à +Évreux; mais protégé +qu'il était par sa qualité de prêtre, il en fut +quitte pour une prison +perpétuelle, et le pain et l'eau pour toute nourriture.</p> +<p>Ce fut surtout dans les procès intentés aux vaudois +que se révélèrent en +France la sottise et la cruauté des lois, la +crédulité des juges et la +perversité de certains hommes qui exploitaient dans un +intérêt de +vengeance et de fortune l'ignorance et la méchanceté de +leurs +contemporains. Les vaudois du XVe siècle sont mentionnés +pour la +première fois dans une bulle du pape Eugène IV +donnée à Florence le 10 +avril 1439. Eugène accuse Amédée VIII, duc de +Savoie, que le concile de +Bâle venait d'élire pape, après l'avoir +déposé lui-même, de s'être +laissé séduire par des <i>sorciers, frangules, straganes</i> +ou <i>vaudois</i>, et +de s'être servi de leur aide pour l'exécution de ses +coupables projets. +Voici ce que dit Monstrelet:</p> +<p>«Le duc, le prince et l'ouvrier de toute cette néphande +œuvre a esté ce +très desloyal Sathan Asmodus, jadis duc de Savoye, lequel +jà piéçà a ces +choses prémedictées en son couraige et a esté +acerténé de plusieurs +fauches pronostications et sorceries de plusieurs +inexcécrés et maulditz +hommes et femmes, lesquelz ont délaissé leur Sauveur +derrière et se sont +convertiz aprez Sathan, séduitz par illusion de dyables, +lesquelz en +commun langage sont nommées sorceries, frangules, straganes ou +<i>vaudoyses</i>, desquelz on dit en avoir grant foison en son pays. Et +par +telles gens, jà passé aulcuns ans, a esté +séduyt tellement que affin que +il peust esleue estre ung chief monstrueux et difforme en +l'Église de +Dieu, il print ung habit de hermite, etc.»</p> +<p>Les accusations de vaudrerie se multiplièrent bientôt +avec une extrême +rapidité, principalement au nord de la France, en Flandre et en +Picardie. Dans un chapitre général des frères +prêcheurs tenu à Langres +en 1459, un nommé Robinet de Vaulx, natif de Hébuterne, +en Artois, +condamné au feu comme vaudois ou sorcier, car les deux noms +étaient +synonymes, signala un grand nombre de personnes comme coupables du +même +délit. De nouvelles arrestations furent faites, et les vicaires +de +l'évêque d'Arras, voyant que le nombre des accusés +augmentait dans une +proportion effrayante, et de plus que les faits étaient loin +d'être +prouvés, furent d'avis d'abandonner les poursuites. Jacques +Dubois, +docteur en théologie, et l'évêque Jean Faulconnier, +soutinrent au +contraire la culpabilité, et prétendirent que +«aussitôt qu'un homme +estoit print, et accusé pour ladicte vaulderie, on ne les +debvoit aider +ny secourir, l'eust père, mère, frère ou quelque +autre proche parent ou +amy, sous peine d'estre prins pour vaudois.» Ces doctrines +prévalurent. +La pitié fut interdite; on nomma des commissions +composées de clercs, de +moines et de jurisconsultes, on amena les accusés, la tête +couverte +d'une mitre, sur un échafaud au milieu de la cour du palais +épiscopal; +et là, l'inquisiteur Pierre Broussard leur reprocha d'avoir +assisté au +sabbat. On les soumit ensuite à la torture, et quand on leur +demanda si +les faits allégués contre eux étaient +réels: vaincus par la douleur, ils +répondirent que oui. Peu de jours après on les +brûla, et tous, en +mourant, protestèrent de leur innocence. L'année +suivante, en 1460, de +nouvelles exécutions eurent lieu. Mais en 1461 le nouvel +évêque, Jean +Geoffroy, qui pendant toutes ces scènes lugubres avait +été absent de sa +ville épiscopale, y revint enfin pour mettre un terme à +ces cruautés; il +désapprouva vivement la conduite des juges; le parlement +s'intéressa +dans l'affaire; on relâcha les prétendus vaudois qui se +trouvaient +encore en prison, et trente ans plus tard, le 10 juillet 1491, la +mémoire des malheureuses victimes de cette odieuse +persécution fut +solennellement réhabilitée au lieu même où +elles avaient subi le dernier +supplice<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a + href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>.</p> +<p>Ici se présente naturellement cette question qui ressort de +la nature +même des accusations dont les sorciers étaient l'objet: +comment des +hommes qui avaient asservi les éléments, qui se +transportaient par les +airs avec la rapidité de la pensée, et dont le diable +lui-même s'était +fait l'esclave complaisant, comment de pareils hommes pouvaient-ils se +laisser prendre, ou comment une fois pris n'échappaient-ils +point à la +prison, et par cela même au supplice? Il y avait là, pour +ceux qui +croyaient au pouvoir des sorciers, un fait embarrassant; mais le moyen +âge avait toujours une réponse prête pour toutes les +absurdités, et les +juges aussi bien que la foule ignorante étaient persuadés +que du moment +où le sorcier se trouvait dans les mains de la justice, le +diable +l'abandonnait aussitôt; qu'il pouvait bien, pendant la +durée du procès, +lui donner quelques conseils, mais qu'il était tout à +fait impuissant à +le sauver. L'absurdité de l'accusation se trouvait ainsi +sauvegardée par +une absurdité nouvelle.</p> +<div class="footnotes"> +<p><br/> +<span style="font-weight: bold;">NOTES:</span></p> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span + class="label">[6]</span></a> F. Bourquelot. <i>Les vaudois au XVe +siècle</i>, in-8° de 32 +pages.<span style="font-weight: bold;"><br/> +</span></p> +<p><span style="font-weight: bold;"><br/> +</span></p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;"/> +<p><span style="font-weight: bold;"><br/> +</span></p> +</div> +</div> +<h2><a name="XXIV" id="XXIV">XXIV.</a></h2> +<h4>La sorcellerie au XVIe siècle.—Scepticisme et +crédulité de cette +époque.—Les diableries de Luther.—Poursuites nombreuses.—Causes +de +ces poursuites.—Interrogatoires, aveux et supplices.—Sorciers +emportés +par le diable.</h4> +<p>Le XVIe siècle, que l'on est convenu de regarder comme une +époque +d'affranchissement pour l'esprit humain, se montra, en ce qui touche +les +sciences occultes, plus crédule et aussi cruel que les +siècles +précédents. Le nombre des sorciers s'accrut par toute +l'Europe dans une +proportion considérable; et les traités de sorcellerie et +de démonologie +qui furent à cette date publiés dans toutes les langues +et chez tous les +peuples de la chrétienté, contribuèrent à +fortifier encore les erreurs +populaires, chez les catholiques aussi bien que chez les +réformés.</p> +<p>La plupart des prédicateurs institués après +l'adoption des doctrines de +Luther étaient en général des hommes +dépourvus d'instruction, des +artisans étrangers à toute espèce de science et de +littérature. Au lieu +de combattre la sorcellerie, ils contribuèrent encore à +la propager dans +les sectes nouvelles, et Luther lui-même leur donna l'exemple. +Les +sympathies de l'orgueil et de la révolte rapprochent le +démon et le +réformateur, et pour le moine de Worms il semble que le monde ne +soit +qu'une immense diablerie: il tient avec le diable des +conférences +théologiques; et il arriva même un jour que Luther, ne +sachant que +répondre aux arguties de son adversaire, lui lança, +à défaut de +raisonnements et de textes, son écritoire à la figure; on +montra +longtemps dans la chambre célèbre de la Wartbourg une +large tache +d'encre qui rappelait la dispute. Dans ce grand siècle du +scepticisme, +qui est aussi le grand siècle de la crédulité, +Satan se relève de son +antique déchéance, et il vient d'un souffle puissant +éteindre les lueurs +tremblantes de la raison, comme autrefois il éteignait les +lampes dans +le cloître de Cîteaux.</p> +<p>Ainsi qu'au temps de Salvien, le diable est partout avec son +cortège de +sorciers. Au nord et au midi, en Italie, en Espagne, en France, en +Angleterre, la ronde échevelée du sabbat emporte dans son +tourbillon +fantastique les adorateurs de Satan. Les bûchers brident sans +s'éteindre. En quelques années, le seul électorat +de Trêves vit périr +plus de six mille de ses habitants. En Angleterre, un enfant de cinq +ans +fut accusé de tourmenter ceux que lui désignaient les +initiés, et des +gens qui s'imaginaient avoir été mordus par lui +montraient sur leur +corps les marques de ses dents. Les animaux mêmes ne furent point +épargnés, et l'on pendit un chien pour crime de +sorcellerie.</p> +<p>En France, la persécution fut incessante et sans +miséricorde. Pierre de +Lancre, magistrat au parlement de Bordeaux, devint conseiller +d'État +pour avoir envoyé à la mort, dans le pays de Labourd, +environ cinq cents +malheureux, qui furent tous brûlés. Un conseiller du +duché de Lorraine, +Nicolas Rémi, dit avec un certain orgueil, en résumant +ses services: «Je +compte que depuis quinze ans que je juge à mort en Lorraine, il +n'y a +pas eu moins de neuf cents sorciers convaincus envoyés au +supplice par +notre tribunal.» Il existait, dit-on, à Paris, sous le +règne de Charles +IX, plus de trente mille individus qui s'occupaient de sorcellerie. En +1515, cinq cents sorciers furent exécutés à +Genève dans le cours de +trois mois. Un millier périrent en une année dans le +diocèse de Côme, +et, plus tard, dans le même diocèse, on en brûla une +centaine, terme +moyen, par année.</p> +<p>A cette triste époque, l'art de reconnaître les +sorciers, de les +interroger, de les torturer, de pénétrer dans les secrets +de leur +science, devint, pour quelques hommes, une spécialité qui +leur valut des +honneurs, du pouvoir, de la renommée. De Lancre, Bodin, Delrio, +Boguet, +le roi d'Angleterre Jacques II, ont excellé dans les questions +de +sorcellerie, et l'on conçoit que du moment où ces +écrivains admettaient +la réalité des faits consignés dans leurs livres, +ils aient cru +réellement rendre un grand service à la +société et à la religion en +débarrassant la terre de ces malfaiteurs insignes qui la +souillaient par +leur présence. On peut en juger par les quinze chefs +d'accusation +suivants qui nous ont été conservés par Bodin, et +qui tous, selon lui, +méritent une <i>mort exquise</i>: 1° Les sorciers renient +Dieu; 2° ils le +blasphèment; 3° ils adorent le diable; 4° ils lui vouent +leurs enfants; +5° ils les lui sacrifient avant qu'ils soient baptisés; +6° ils les +consacrent à Satan dès le ventre de leur mère; +7° ils lui promettent +d'attirer tous ceux qu'ils pourront à son service; 8° ils +jurent par le +nom du diable, et s'en font honneur; 9° ils commettent des +incestes; 10° +ils tuent les personnes, les font bouillir et les mangent; 11° ils +se +nourrissent de charognes et de pendus; 12° ils font mourir les gens +par +le poison et par les sortilèges; 13° ils font crever le +bétail; 14° ils +font périr les fruits et causent la stérilité; +15° enfin ils ont +copulation charnelle avec le diable.</p> +<p>On frémit quand on voit sur quels soupçons et sur +quelles preuves +impossibles reposent la plupart des procès de sorcellerie. Les +juges +voient des coupables partout, et comme le dit avec raison Walter Scott +en parlant des écrits de de Lancre, son histoire ressemble +à la relation +d'une guerre à outrance entre Satan, d'un côté, et +les commissaires du +roi de l'autre, attendu, dit le démonographe, que rien n'est +plus propre +à frapper de terreur le diable et tout son empire qu'une +commission +armée de tels pouvoirs. La simple accusation équivalait +la plupart du +temps à un arrêt de mort, car il était toujours +impossible de prouver +qu'on n'avait point de rapports avec Satan. Une épidémie +venait-elle à +éclater dans une ville, un orage avait-il ravagé la +campagne, un paysan +perdait-il ses bœufs ou ses moutons, il ne manquait jamais de gens +pour accuser les sorciers de ces malheurs. C'était là, +pour les haines +et les vengeances, une accusation commode, et c'était aussi, +pour la +cupidité, une source féconde de profit, car, en plusieurs +pays, les +biens des condamnés étaient répartis, après +confiscation, non-seulement +entre les rois, les princes, les villes, etc., mais encore entre les +dénonciateurs et les juges, et ce fait, aussi bien que la +crédulité, +peut expliquer le grand nombre des accusations<a name="FNanchor_7_7" + id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>. +Le président Hénault +rapporte que demandant à La Peyrère, auteur d'une +histoire de Groënland, +pourquoi il y avait tant de sorciers dans le nord, celui-ci lui +répondit: «C'est que le bien de ces prétendus +sorciers que l'on fait +mourir est en partie confisqué au profit de ceux qui les +condamnent.»</p> +<p>Dans les procès pour sortilèges, l'audition des +témoins n'était qu'une +formalité insignifiante, et souvent dangereuse pour ces +témoins +eux-mêmes, que l'on ne manquait pas d'accuser aussi lorsqu'ils +manifestaient le moindre doute ou la moindre pitié. Les +circonstances +les plus futiles étaient regardées comme des preuves +irrécusables de +culpabilité. Ainsi nous avons vu plus haut que, d'après +une croyance +générale, Satan, dans les initiations du sabbat, +imprimait avec l'ongle +du petit doigt une marque presque invisible sur le corps des +néophytes. +L'un des premiers soins des juges était de retrouver cette +marque sur +les accusés, et il suffisait souvent de la plus +légère cicatrice pour +être déclaré sorcier. L'insensibilité, telle +qu'elle existe dans la +catalepsie, et quelquefois même dans le sommeil; l'extrême +abattement du +regard, l'impossibilité de pleurer, étaient aussi +considérés comme des +témoignages irrécusables, et les faits les plus simples, +traduits en +faits merveilleux, prenaient de suite le caractère du crime. +Nous ne +citerons qu'un exemple, tiré du démonographe Boguet, +exemple qui nous +dispensera des autres par sa sottise et son atrocité: Un paysan, +couché +auprès de sa femme, s'aperçut que celle-ci était +complètement immobile. +Il l'appela, la tira par le bras, mais en vain; il lui sembla que le +souffle même était complètement suspendu en elle, +lorsqu'il la vit tout +à coup, aux premières clartés du jour, se lever +sur son séant, ouvrir de +grands yeux, et pousser un grand cri. Le paysan, +épouvanté, alla de +suite raconter cet événement à Boguet. +Aussitôt celui-ci fit emprisonner +la femme, et trouva dans les circonstances racontées par le mari +les +éléments d'une accusation des plus graves. La pauvre +femme eut beau +protester, en attribuant son sommeil et son insensibilité +à la fatigue +éprouvée dans le travail du jour, elle fut +condamnée et brûlée.</p> +<p>Ce n'étaient pas seulement les hommes, mais les démons +eux-mêmes qui +punissaient les sorciers. Wier raconte qu'une sorcière +d'Angleterre, +pressentant sa mort prochaine, dit à ses enfants: +«Aujourd'hui ma +charrue est parvenue à son dernier sillon. Les diables viendront +chercher mon corps et mon âme. Je vous prie donc de prendre ce +corps, de +le coucher dans une peau de cerf, de l'enfermer clans une bière +de +pierre, et de serrer le couvercle de cette pierre avec trois grandes +chaînes. Peut-être la terre ne voudra-t-elle point recevoir +ma +dépouille. Cependant quatre jours après ma mort, vous me +donnerez la +sépulture, et pendant cinquante jours et cinquante nuits, vous +ferez +dire des messes et réciter des prières.» Les +enfants exécutèrent la +volonté de leur mère; le corps fut porté dans une +église, les prêtres +officièrent autour du cercueil; mais vers la troisième +nuit on entendit +tout à coup un bruit effroyable, les portes du temple furent +brisées en +morceaux; des hommes d'une figure étrange apparurent +aussitôt; l'un +d'eux, plus grand et d'un aspect encore plus terrible que les autres, +s'avança vers le cercueil, et ordonna à la morte de se +lever. Celle-ci +répondit qu'elle ne le pouvait pas à cause de la +chaîne qui liait son +cercueil. «Cette chaîne sera brisée,» dit +l'inconnu, qui n'était autre +que le diable. La chaîne en effet fut brisée comme verre; +le diable +poussant du pied, le couvercle de la bière, prit la morte par la +main et +la conduisit à la porte de l'église. Là un cheval +noir, magnifiquement +enharnaché, hennissait et battait la terre du pied; le +démon fit asseoir +le cadavre sur une selle toute garnie de pointes de fer; le cheval +partit au galop. On entendit pendant deux lieues la sorcière qui +criait +et appelait du secours; bientôt ses plaintes se perdirent dans la +nuit, +et ceux qui furent témoins de cette étrange aventure ne +doutèrent point +qu'elle ne fût partie pour l'enfer.» Les instruments qui +servaient aux +maléfices des sorciers étaient traités avec la +même rigueur que les +sorciers eux-mêmes; on brisait leurs anneaux, et on brûlait +leurs +livres. Cet usage remonte aux premiers temps de l'Église, comme +on le +voit par l'exemple de saint Paul, qui brûla dans la ville +d'Éphèse une +masse considérable de volumes magiques représentant une +valeur de +cinquante mille livres d'argent.</p> +<div class="footnotes"> +<p><br/> +<span style="font-weight: bold;">NOTES:</span></p> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span + class="label">[7]</span></a> Voy. <i>Discours des sorciers</i>, avec +six advis en faict de +sorcellerie, et une instruction pour un juge en semblable +matière, par +H. Boguet, grand juge en la terre de Saint-Oyan-de-Joux. Lyon, 1610, 3e +édit.<span style="font-weight: bold;"><br/> +</span></p> +<p><span style="font-weight: bold;"><br/> +</span></p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;"/> +<p><span style="font-weight: bold;"><br/> +</span></p> +</div> +</div> +<h2><a name="XXV" id="XXV">XXV.</a></h2> +<h4>Le licencié Torralba.—Des procès de sorcellerie et de +la croyance aux +sorciers depuis le XVIe siècle jusqu'à nos jours.</h4> +<p>Vous le connaissez tous, ce licencié fameux, car don +Quichotte en +parlait avec Sancho lorsque, monté sur Chevillard, il +entreprenait de +détruire l'enchantement qui avait couvert de barbe le menton des +dames +du château du duc. «Souviens-toi, disait le chevalier de la +Manche, que +les diables emportèrent Torralba dans l'air, à cheval sur +un roseau, les +yeux bandés; qu'il arriva à Rome en douze heures, +où il descendit à la +tour de Nona, qui est une rue de cette ville, d'où il put voir +le choc +et la mort du Bourbon, et que, le lendemain matin, il était +déjà de +retour à Madrid, où il rendit compte de tout ce qu'il +avait vu. Il +raconta aussi qu'étant dans les airs, le diable lui dit d'ouvrir +les +yeux, ce qu'ayant fait, il se vit si près du disque de la lune +qu'il +aurait pu la toucher de la main, et qu'il n'osa point tourner ses +regards sur la terre, crainte de s'évanouir.»</p> +<p>Célèbre entre tous les sorciers de l'Espagne, Torralba +a raconté +lui-même sa vie aux inquisiteurs qui furent chargés de le +poursuivre, et +nous la raconterons d'après lui-même, parce qu'elle offre +dans l'espèce +une variété particulière, et qu'elle montre que, +si pour de malheureux +hallucinés, la sorcellerie était un rêve dangereux, +elle pouvait aussi +quelquefois, pour des intrigants habiles, devenir, en dépit des +inquisiteurs eux-mêmes, une assez bonne spéculation. Le +licencié +Torralba naquit dans la ville de Cuença; à quinze ans il +fut attaché au +Cardinal Soderini. Vers 1501, il fut reçu médecin, et se +lia d'amitié +avec un juif nommé Alphonse, qui avait renoncé à +la loi de Moïse pour +celle de Mahomet, à laquelle il renonça bientôt +pour se faire chrétien, +et revenir ensuite par une nouvelle évolution à la +religion naturelle. +Alphonse fit faire à Torralba la connaissance d'un certain moine +dominicain, nommé frère Pierre, lequel, à son +tour, le mit en rapport +avec un esprit élémentaire nommé Zéquiel, +que nul autre esprit n'égalait +dans la connaissance de l'avenir et des choses cachées. +Zéquiel, sur +l'invitation de frère Pierre, apparut sous la figure d'un jeune +homme +blanc et blond, vêtu d'un habit couleur de chair et d'un surtout +noir. +Il dit à Torralba: «Je serai à toi pour tout le +temps que tu vivras, et +te suivrai partout où tu seras obligé d'aller.» +Depuis ce temps, +l'esprit tint sa promesse; il apparut à son +protégé aux différents +quartiers de la lune, et lui enseigna les secrets merveilleux propres +à +la guérison des maladies. Il lui apprit en même temps +à connaître +l'avenir par l'inspection des mains, ce qui fit au licencié une +grande +réputation et le mit en rapport avec les principaux personnages +de son +temps. Torralba se trouvait, en 1510, à la cour de Ferdinand le +Catholique, lorsque Zéquiel le chargea de dire à ce +prince qu'il +recevrait bientôt une nouvelle désagréable. Le +lendemain on apprit par +un courrier d'Afrique, la défaite de l'expédition +entreprise contre les +Maures, et la mort de don Garcie de Tolède, fils du duc d'Albe, +qui +commandait l'armée espagnole. Une autre fois, Torralba +prédit à +l'archevêque Ximenès de Sisneros, qu'il parviendrait +à être roi, ce qui +se vérifia, au moins quant au fait, puisqu'il fut gouverneur +absolu de +toutes les Espagnes et des Indes. En 1513, Torralba, qui se trouvait +alors à Rome, eut envie de voir un de ses amis intimes dont la +résidence +était Venise. Zéquiel, qui connut son désir, le +mena dans cette ville et +le ramena à Rome en si peu de temps que les personnes qui +faisaient sa +société habituelle ne s'aperçurent point qu'il +leur eût manqué.</p> +<p>Le 5 mai 1525, Zéquiel dit au licencié que le +lendemain la ville de Rome +serait prise par les troupes de l'empereur. Le licencié pria +l'esprit de +le conduire dans la capitale du monde chrétien pour être +témoin de ce +grand événement. Zéquiel y consentit; il remit +à son affidé un bâton +plein de nœuds en lui disant: «Ferme les yeux, ne t'effraye pas, +prends +ceci dans ta main, et il ne t'arrivera rien de fâcheux.» +Ils se +trouvèrent bientôt à Rome. C'est à cet +événement que don Quichotte fait +allusion. Après avoir assisté à toutes les +péripéties de la prise de +cette ville, ils revinrent à Valladolid en une heure et demie. +Torralba +publia tout ce qu'il avait vu, et comme on ne tarda pas à +apprendre à +la cour la nouvelle de tous les événements qui venaient +de s'accomplir +en Italie, la réputation du licencié, qui était +alors médecin de +l'amiral de Castille, se répandit dans toute l'Espagne, et on le +proclama le plus grand nécromancien, le plus grand sorcier, le +plus +habile devin qui eût encore existé.</p> +<p>Jusqu'à ce moment, Torralba en exploitant habilement les +connaissances +surhumaines de son lutin Zéquiel, était parvenu à +se faire un nom +célèbre, à ramasser de grosses sommes d'argent, +à se donner auprès des +grands, importance et crédit. Il n'avait oublié qu'une +chose, c'est +qu'il fallait, un jour ou l'autre, compter avec l'inquisition. +Après +avoir subi une détention de trois ans dans les prisons du +saint-office, +il fut arrêté au commencement de l'année 1528, et, +après un an +d'information, il fut décrété que Torralba serait +appliqué à la question +autant que son âge et sa qualité pouvaient le permettre, +afin de savoir +quelle avait été son intention en recevant et en gardant +auprès de lui +l'esprit Zéquiel; s'il croyait fermement que ce fût un +mauvais ange, +s'il avait fait un pacte pour se le rendre favorable, quel avait +été ce +pacte, comment s'était passée la première +entrevue, si alors, ou depuis +ce jour, il avait employé la conjuration pour l'invoquer, etc. +Le +licencié ne s'effraya point, il donna des détails +précis qui ne +permirent point aux inquisiteurs de douter de l'existence de +Zéquiel, +et ils suspendirent la condamnation pendant l'espace d'un an, pour se +donner la gloire d'amener à une éclatante conversion un +sorcier si +fameux. Frère Augustin Barragan, prieur du couvent des +dominicains de +Cuença, et Diègue Manrique, chanoine de la +cathédrale de la même ville, +furent chargés de préparer la réconciliation de +l'accusé avec l'Église. +Celui-ci répondit aux exhortations des deux prêtres qu'il +se repentait +beaucoup de toutes ses fautes; mais que, quant aux conseils qu'on lui +donnait, de s'interdire toute communication avec l'esprit +Zéquiel, la +chose n'était pas en son pouvoir attendu que cet esprit +était beaucoup +plus puissant que lui; que du reste il consentait à ne plus +l'appeler, +et qu'il s'engageait à n'écouter à l'avenir aucune +de ses propositions. +Les inquisiteurs se contentèrent de la réponse, et +l'amiral de Castille +aidant, le licencié fut bientôt mis en liberté. Le +procès de Torralba +fut longtemps célèbre en Espagne où Zéquiel +est encore populaire, et un +historien moderne, en racontant toutes les péripéties de +cette affaire +célèbre, dit qu'on ne sait ce qui doit le plus +étonner, ou la crédulité +et l'ignorance des inquisiteurs et des conseillers du saint-office, ou +l'audace de l'accusé, qui entreprend de faire passer ses +impostures pour +des faits, malgré un emprisonnement de trois années, et +les tourments +de la question. Ce même historien ajoute, avec raison, que c'est +là un +exemple frappant de ce que l'homme est capable d'entreprendre lorsqu'il +veut attirer sur lui l'attention publique, et s'élever à +la fortune et +aux honneurs. L'histoire de bien des sorciers dans ce monde est en +réalité la même que celle du licencié +Torralba.</p> +<p>La torture était, pour ainsi dire, le seul mode +d'information, et il +résultait de là que les accusés se trouvaient +toujours condamnés d'après +leur propre témoignage, car ceux qui persistaient à se +déclarer +innocents au milieu des douleurs atroces qu'on leur faisait subir, ne +formèrent jamais qu'une très-faible minorité. Il +suffit de jeter les +yeux sur les interrogatoires de quelques sorciers pour +reconnaître qu'il +n'y a là que les hallucinations de la folie, ou des +réponses +incohérentes arrachées par d'intolérables +douleurs. Consultons, par +exemple, les «faits et dicts mémorables advenus en la +confession de +Marie de Sains, princesse de magie.» Nous verrons Marie de Sains +déclarer qu'elle avait donné son corps et son âme +au diable; avait occis +plusieurs petits enfants, les avait ouverts tout vifs, afin de les +sacrifier au diable; en avait égorgé plusieurs, +mangé le cœur à +d'autres. Elle en avait volé et les avait tués pour les +porter au +sabbat; elle les avait premièrement étouffés. Elle +en avait rôti, noyé, +brûlé, bouilli, jeté dans les latrines, dans des +fours échauffés, donné +à manger aux loups, lions, serpents; elle en avait pendu par les +pieds, +par les bras, par le cou; chiqueté aucuns si menu que sel; +à aucuns +brisé la teste contre une muraille; escorché d'autres, +assommé comme on +assomme bœufs, tiré les entrailles du ventre; elle en avait +lié à de +gros chiens pour les écarteler, tenaillé et +crucifié pour dépiter et +faire déshonneur à celui qui les avait +créés. Elle avait adoré le prince +du sabbat, Louis Gaufridi, et cependant elle se croyait une sainte, +quoiqu'elle eût mangé journellement la chair des petits +enfants. Elle +avait chanté en l'honneur de Lucifer le psaume: <i>Laudate +Dominum de +coelis</i>, et autres; méprisé le paradis de tout son +cœur, désiré l'enfer +pour son éternelle demeure; donné au démon toutes +les parties de son +corps, toutes les gouttes de son sang, tous ses nerfs, tous ses os, +toutes ses veines, etc., etc.»</p> +<p>Didyme, sorcière, s'accusera de faits analogues<a + name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" + class="fnanchor">[8]</a>: «Le diable lui a +conseillé de prendre l'habit dans un couvent pour y jeter le +trouble; +elle a semé des poudres dans tous les parloirs, dans les +cloîtres, dans +les jardins, pour que ceux qui y viendraient se rompissent le cou; le +diable l'a incitée à faire devenir fous, à faire +mourir subitement tous +les habitants de la maison.</p> +<p>«Elle a mangé de la chair des petits enfants; elle en a +porté sept ou +huit à la synagogue, où on les a tués; elle a +mangé de la chair d'un de +ces enfants, et du cœur d'autres enfants. Elle en a tué un de +ses +propres mains, avec un licou; c'est Béelzébuth qui le lui +a +commandé.—Elle a été baptisée au nom de +très-méchants démons.</p> +<p>«Elle a donné au diable une cédule signée +de son propre sang, par +laquelle elle lui donnait son corps et son âme. Elle a +renié Dieu, sa +mère et toute la cour céleste.»</p> +<p>Pour échapper aux affreuses souffrances auxquelles ils +étaient soumis +dans la torture, les sorciers au moyen de certaines drogues dont la +recette est aujourd'hui perdue, arrivaient à un état +complet +d'insensibilité. Cet état est attesté par un grand +nombre d'écrivains, +entre autres par Laboureur, avocat du roi au bailliage de Dijon, qui, +dans son <i>Traité des faux sorciers et de leurs impostures</i>, +publié en +1585, dit qu'il est inutile de donner la question, à cause d'une +drogue +engourdissante que les geôliers vendaient aux accusés. +Nicolas Eymeric, +grand inquisiteur d'Aragon, dans son <i>Directoire des inquisiteurs</i>, +parle également en termes formels de sorciers qui, +appliqués à la +torture, paraissaient insensibles. Les phénomènes de +l'éthérisation +donnent à ces faits un nouveau degré de vraisemblance; +mais, si les +accusés parvenaient ainsi à se dérober aux +douleurs de la question, ils +ne se dérobaient point pour cela au supplice,—car les juges, en +voyant +l'adresse des bourreaux impuissante et vaincue, se rejetaient encore +sur +le diable, qu'ils accusaient d'être l'auteur de ce +phénomène, après +l'avoir accusé, toutefois, comme nous l'avons vu plus haut, +d'abandonner +ses disciples lorsqu'ils tombaient sous la main de la justice,—et +l'insensibilité fut regardée comme la preuve la plus +certaine de la +culpabilité. Que pouvait-on attendre de juges comme de Lancre, +comme +Boguet ou comme les membres du parlement d'Aix, qui +siégèrent dans le +procès du curé Gaufridi? Ces derniers entraient pour +tenir séance dans +la grande chambre, lorsque tout à coup on vit rouler sur le +parquet, au +milieu d'un nuage de poussière, un objet volumineux et noir. +Messieurs +de la Tournelle, épouvantés, s'imaginant qu'ils avaient +affaire au +diable, se mirent à fuir en criant, hormis le rapporteur, qui, +embarrassé dans sa robe, s'était agenouillé en +marmottant des prières. +L'objet noir, à son tour, demanda pardon, et tout +s'éclaircit. Le +prétendu diable était un petit ramoneur qui, en train de +nettoyer la +cheminée, avait perdu l'équilibre; les fugitifs se +remirent en séance; +le rapporteur commença la lecture des pièces, et Gaufridi +fut condamné +au feu, sans qu'il leur vînt à l'idée que d'autres +avaient pu, comme +eux, prendre un ramoneur pour le diable.</p> +<p>C'est à peine si, durant de longs siècles, quelques +voix s'élevèrent +pour protester contre ces cruautés et ces folies qui +infestèrent les +plus beaux jours du règne de Louis XIV lui-même. +Fénelon, La Fontaine, +La Bruyère, Molière, s'élèvent en plusieurs +passages de leurs écrits +immortels contre l'absurde croyance à l'astrologie judiciaire, +toute-puissante encore dans les hautes classes de la +société; et, +quoique tout soit possible aux hommes en fait de sottise et de +méchanceté, on ne peut comprendre que les procès +de Loudun et de +Louviers soient contemporains de la <i>Méthode de Descartes</i>, +de +<i>Polyeucte</i> et de <i>Cinna</i>. La lumière, cependant, +brillait d'un éclat +trop vif pour que les ténèbres de la sorcellerie ne +fussent point +bientôt dissipées. La croyance absolue, qui avait +été si longtemps la +règle générale, devint enfin l'exception. Le +parlement donna le signal +de la réaction officielle. Il demanda, avant de condamner au +feu, des +preuves certaines et évidentes. Il infirma ou modéra un +grand nombre de +sentences des juges inférieurs, craignant justement, dit le +père Le +Brun, que certes on n'accusera pas de scepticisme, de condamner des +visionnaires plutôt que des malfaiteurs; et il posa en principe +qu'on +ne devait examiner les accusés que par des voies naturelles et +légitimes. En 1672, une déclaration de Louis XIV +défendit à tous les +tribunaux du royaume d'admettre les simples accusations de sorcellerie; +enfin, en 1682, une ordonnance nouvelle réduisit les crimes de +magie à +des proportions naturelles, en les traitant comme des +impiétés et des +sacrilèges. L'exemple de Louis XIV fut suivi en Angleterre, et, +là comme +en France, cette date de 1682 marque la fin des persécutions.</p> +<p>Depuis cette époque jusqu'à nos jours, on vit encore +ça et là se +reproduire quelques faits qui attestent combien est puissante la +persistance des traditions. En 1732, Dangis publia un traité sur +la +magie, en appelant sur les sorciers la sévérité +des lois. En 1750, à +Wurtzbourg, on brûla une religieuse qui se prétendait +sorcière, et qui +affirmait avoir donné la mort à plusieurs personnes, +quoique ces +personnes vécussent encore. Des illuminés +fondèrent en Allemagne une +école de magie et de théurgie, et recrutèrent de +nombreux disciples; +enfin, de notre temps même, le 2 décembre 1823, un +arrêt de la cour +prévôtale de la Martinique condamna aux galères +à perpétuité un nègre, +nommé Raymond, comme véhémentement +soupçonné d'avoir usé de sortilèges +et maléfices.</p> +<p>Aujourd'hui la sorcellerie s'est réfugiée au fond des +campagnes, plutôt +comme un souvenir que comme une croyance encore vivace et agissante. +Les bergers en sont les derniers représentants, comme Matthieu +Laensberg +est le dernier représentant des astrologues, comme les +fées sont les +dernières filles des druides. Mais les fées ont perdu +leur baguette; les +sorts des bergers ne changent plus en loups les jeunes agneaux; le +voyageur qui se met en route sans manteau, sur la foi de Matthieu +Laensberg, est souvent trempé par la pluie; et ce monde +fantastique dont +nous venons de raconter l'histoire s'est évanoui devant les +clartés de +notre âge comme le palais de Morgane aux premiers rayons du jour. +Malgré +son impuissance et sa folie, la sorcellerie n'en a pas moins +dominé +longtemps avec l'autorité des choses les plus vraies et les plus +saintes; elle a tenté de supplanter la science; elle s'est +révoltée +contre Dieu; elle a fait éclater au grand jour tout ce qu'il y a +de +folie et de méchanceté au fond de l'âme humaine, +et, de quelque point de +vue que l'on se place pour la juger, soit du point de vue religieux, +soit du point de vue physiologique ou médical, soit même +du point de vue +de la simple curiosité, elle présentera toujours l'un des +phénomènes les +plus étranges, les plus attrayants et les plus douloureux de +l'histoire; +un phénomène étrange, parce qu'elle montre avec +quelle facilité l'erreur +s'impose et persiste; douloureux, parce qu'elle laisse à travers +les +siècles une trace sanglante; attrayante, parce qu'on y voit +poindre +toutes les curiosités de l'esprit humain, et qu'elle cherche en +dehors +de toute observation positive, la solution de quelques-uns des +problèmes +que la science moderne a résolus. Par l'alphabet sympathique, +elle veut +correspondre aux extrémités du monde, et aujourd'hui le +télégraphe +électrique marche comme la pensée elle-même. Elle +demande à l'anneau du +voyageur la locomotion rapide et sans fatigue, et la vapeur plus +rapidement encore que d'après les anciennes croyances l'anneau +mystérieux ne le pouvait faire; le <i>fulgurateur</i> antique +veut à son gré +faire tomber la foudre, et Franklin, le <i>fulgurateur</i> moderne, +arrache +au ciel la foudre obéissante; enfin la sorcière volante +veut se frayer +un chemin à travers les airs, et le ballon, dans cette route des +oiseaux, nous emporte plus loin que les aigles et plus haut que les +nuages.</p> +<div class="footnotes"> +<p><br/> +<span style="font-weight: bold;">NOTES:</span></p> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span + class="label">[8]</span></a> Voy. <i>Histoire mémorable des +trois possédées de Flandre</i>. +Paris, 1628, in-8°.—La confession Maistre Jehan de Bas qui fut ars +à +Paris pour les arts magiques. Biblioth. imp. mss., fonds Saint-Victor, +n° 515.<br/> +</p> +<p><br/> +</p> +<div style="text-align: center;"><span style="font-weight: bold;">FIN.</span></div> +</div> +</div> +<hr style="width: 65%;"/> +<h2>TABLE.</h2> +<p><a href="#I">I.</a> Universalité des sciences occultes.—Leurs +différentes +divisions.—Sorciers mentionnés dans la Bible.—Rôle de +Satan d'après la +tradition chrétienne.—Le diable de la sorcellerie, distinction +essentielle.</p> +<p><a href="#II">II.</a> De la magie dans l'antiquité.—Elle se +divise en deux branches, la +théurgie et la goétie.—La théurgie se confond avec +la religion.—Ses +rites et ses formules.—La goétie se rapproche de la sorcellerie +du +moyen âge.—Elle est essentiellement malfaisante.—Ses pratiques et +ses +recettes.—Conjuration des sorciers égyptiens.—Circé, +Canidie et +Sagone. Les sorcières de la Thessalie.—Le spectre du temple de +Pallas.—Maléfices et talismans païens.—Lois de +l'antiquité relatives +aux sorciers et aux magiciens.</p> +<p><a href="#III">III.</a> Transformation de la sorcellerie +païenne à l'avènement du +christianisme.—Les dieux de l'Olympe se changent en démons.—Les +druides et les bardes se changent en enchanteurs.—Différence de +l'enchanteur et du sorcier.—Biographie fantastique de Merlin.—Sa +naissance; il parle en venant au monde, et prophétise à +l'âge de six +mois.—Viviane et la forêt de Brocéliande.—La tour +enchantée.—Merlin +n'est pas mort.</p> +<p><a href="#IV">IV.</a> De la sorcellerie proprement dite.—Elle se +confond dans les +premiers siècles de notre ère avec les +hérésies.—Son histoire à travers +le moyen âge.—Légendes chrétiennes et musulmanes +sur ses +origines.—Elle se propage au XVe et au XVIe siècle.</p> +<p><a href="#V">V.</a> But de la sorcellerie au moyen âge.—Elle +est avant tout matérialiste +et sensuelle.—La religion la considère justement comme une +idolâtrie +sacrilège.—Elle s'inspire de toutes les sciences +apocryphes.—Énumération et définition de ces +sciences—Cabale.—Science +des nombres.—Astrologie judiciaire.—Divination et ses diverses +branches.</p> +<p><a href="#VI">VI.</a> De l'alchimie.—De la +nécromancie.—Comment on évoquait les +morts.—Recette pour faire des spectres.—Causes rationnelles de la +croyance populaire aux apparitions des âmes et des revenants.</p> +<p><a href="#VII">VII.</a> La sorcellerie complète, par +l'intervention du diable, ses emprunts +aux diverses branches des sciences occultes.—Caractère et +puissance du +diable dans les légendes démonographiques.—Comment +l'homme se met en +rapport avec lui.—Du contrat diabolique et de ses +conséquences.—De la +complaisance et de la méchanceté du Démon.—Les +deux pôles de la +vision.—Le pacte de Palma Cayet.—Histoires diverses.</p> +<p><a href="#VIII">VIII.</a> Recettes pour faire apparaître le +diable et les esprits +élémentaires.—Les noms efficaces et les lettres +éphésiennes.—Théorie +des conjurations diaboliques.—Statistique des sujets de +Béelzébuth +invoqués par les sorciers.—Les ducs et comtes de l'enfer.—Revue +des +légions sataniques.</p> +<p><a href="#IX">IX.</a> De la bibliothèque infernale.—<i>Clavicula</i> +et <i>grimorium</i>.—<i>Arcanum +arcanorum</i>, etc.—Absurdité et impiété +grossière des livres des +conjurations.—Exemples.—Satan assigné par +huissier.—Formalités +accessoires, sacrifices et présents.—Histoire d'un +étudiant de +Louvain.—Les mariages diaboliques.</p> +<p><a href="#X">X.</a> Des instruments et des outils de la +sorcellerie.—Des diverses +espèces de talismans.—La peau d'hyène, les pierres +précieuses et les +talismans naturels.—Les talismans fabriqués.—Comment on les +faisait.</p> +<p><a href="#XI">XI.</a> Le miroir magique.—La pistole volante.—Les +têtes d'airain et +l'androïde.—Les armes enchantées.—Les coupes.—Les +bagues.—L'anneau +du voyageur et l'anneau d'invisibilité.—Le téraphim.—Le +carré.—La +baguette magique.—Comment elle se fabriquait.</p> +<p><a href="#XII">XII.</a> Des onguents, des poudres et des +breuvages.—Des plantes et +matières diverses qui entraient dans leur composition.—De +l'emploi des +cadavres dans les préparations +magiques.—Recettes.—Empoisonnements.</p> +<p><a href="#XIII">XIII.</a> Applications diverses des recettes de la +sorcellerie.—Les +prédictions.—Un soldat du duc Uladislas.—Les meurtres.—La +sorcière de +Provins.—Évocation des rois de France au château de +Chaulmont.</p> +<p><a href="#XIV">XIV.</a> Les sorciers font la pluie et le beau +temps.—Les marchands de +tempêtes.—Ensorcellement des terres, des moissons et des animaux +domestiques.—Formules.—Le château de Belle-Garde.—Création +d'animaux +vivants.</p> +<p><a href="#XV">XV.</a> Opérations de la sorcellerie contre les +hommes.—Maladies +effroyables.—Envoûtement.—La fièvre du roi +Duffus.—L'évêque Guichard, +la reine Blanche et sa fille Jeanne.—De l'envoûtement de la cour +de +France au XVIe siècle.</p> +<p><a href="#XVI">XVI.</a> De l'aiguillette.—Comment on la noue et on +la dénoue.—Des +philtres.—Les sorciers improvisent l'amour et l'amitié.—De +l'alphabet +sympathique et de la télégraphie humaine.</p> +<p><a href="#XVII">XVII.</a> Ensorcellement des sorciers par +eux-mêmes.—Métamorphoses des +hommes en bêtes.—De la lycanthropie.—La patte du loup et la main +de la +châtelaine.—Anecdotes diverses.—La caverne de Lucken-Have.—La +sorcière volante.</p> +<p><a href="#XVIII">XVIII.</a> Du sabbat.—Ce que c'est que le +sabbat.—Des assemblées générales +et particulières.—Où elles se tiennent.—Ce qu'il faut +faire pour y +être admis.—Noviciat sacrilége des +initiés.—Convocation à +domicile.—Comment on se transporte au sabbat.—La pluie d'hommes.—Mise +en scène et cérémonial.—De la forme du diable et +de l'aspersion.</p> +<p><a href="#XIX">XIX.</a> Continuation du sabbat.—Hommages rendus au +diable par les +initiés.—De la messe diabolique.—De la fabrication des onguents +magiques.—Exhortations du diable à ses hôtes.—Le +festin.—Le bal.</p> +<p><a href="#XX">XX.</a> Coup d'œil rétrospectif sur l'ensemble +de la sorcellerie.—Impiété +et dangers de cette prétendue science.—Confiance qu'elle inspire +dans +tout le moyen âge.—De la conviction des sorciers.—Explication +naturelle de divers faits extraordinaires.—Charlatans et +hallucinés.</p> +<p><a href="#XXI">XXI.</a> De quelques hommes célèbres +accusés de sorcellerie.—Virgile, Roger +Bacon, Albert le Grand, les papes.—Réaction contre la +sorcellerie, +provoquée par le procès de Jeanne d'Arc.</p> +<p><a href="#XXII">XXII.</a> Dispositions diverses de la +législation, relatives à la +sorcellerie.—Lois romaines.—Lois barbares.—Lois +ecclésiastiques.—Influence des hérésies du XIIe et +du XIIIe siècle sur +la démonologie.—La sorcellerie est dévolue à +l'inquisition.</p> +<p><a href="#XXIII">XXIII.</a> Procès de sorcellerie au XIVe et +au XVe siècle.—Affaires des +vaudois d'Arras.—Contradictions expliquées par une +absurdité.</p> +<p><a href="#XXIV">XXIV.</a> La sorcellerie au XVIe +siècle.—Scepticisme et crédulité de cette +époque.—Les diableries de Luther.—Poursuites nombreuses.—Causes +de +ces poursuites.—Interrogatoires, aveux et supplices.—Sorciers +emportés +par le diable.</p> +<p><a href="#XXV">XXV.</a> Le licencié Torralba.—Des +procès de sorcellerie et de la croyance +aux sorciers depuis le XVIe siècle jusqu'à nos jours.</p> +<p style="font-weight: bold; text-align: center;">FIN DE LA TABLE.</p> + +<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14792 ***</div> +</body> +</html> |
