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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:45:22 -0700 |
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diff --git a/14790-0.txt b/14790-0.txt new file mode 100644 index 0000000..8e403a0 --- /dev/null +++ b/14790-0.txt @@ -0,0 +1,6227 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14790 *** + +[Illustration] + + + + + +GUY DE MAUPASSANT + +CONTES DU JOUR ET DE LA NUIT + +Illustrations de PAUL COUSTURIER + +C. MARPON & E. FLAMMARION + +ÉDITEURS + +26 Rue RACINE, à PARIS + + + + +CONTES DU JOUR ET DE LA NUIT + +Il a été tiré de cet ouvrage 50 exemplaires sur papier de Hollande, tous +numérotés. + + * * * * * + +OUVRAGES DU MÊME AUTEUR + + * * * * * + +DES VERS. + +LA MAISON TELLIER. + +MADEMOISELLE FIFI. + +UNE VIE. + +LES CONTES DE LA BÉCASSE. + +CLAIR DE LUNE. + +AU SOLEIL. + +MISS HARRIETT. + +LES SOEURS RONDOLI. + +YVETTE. + + * * * * * + +PARIS.--IMP. C. MARPON ET E. FLAMMARION, RUE RACINE, 26. + +[Illustration] + +GUY DE MAUPASSANT + +CONTES DE JOUR ET DE LA NUIT + +_Illustrations de P. Cousturier_ + +PARIS + +C. MARPON ET E. FLAMMARION + +ÉDITEURS + +26, RUE RACINE, PRÈS L'ODÉON + +Tous droits réservés. + +[Illustration] + + + + +LE CRIME AU PÈRE BONIFACE + +Ce jour-là le facteur Boniface, en sortant de la maison de poste, +constata que sa tournée serait moins longue que de coutume, et il en +ressentit une joie vive. Il était chargé de la campagne autour du bourg +de Vireville, et, quand il revenait, le soir, de son long pas fatigué, +il avait parfois plus de quarante kilomètres dans les jambes. + +Donc la distribution serait vite faite; il pourrait même flâner un peu +en route et rentrer chez lui vers trois heures de relevée. Quelle +chance! + +Il sortit du bourg par le chemin de Sennemare et commença sa besogne. On +était en juin, dans le mois vert et fleuri, le vrai mois des plaines. + +L'homme, vêtu de sa blouse bleue et coiffé d'un képi noir à galon rouge, +traversait par des sentiers étroits les champs de colza, d'avoine ou de +blé, enseveli jusqu'aux épaules dans les récoltes; et sa tête, passant +au-dessus des épis, semblait flotter sur une mer calme et verdoyante +qu'une brise légère faisait mollement onduler. + +Il entrait dans les fermes par là barrière de bois plantée dans les +talus qu'ombrageaient deux rangées de hêtres, et saluant par son nom le +paysan: «Bonjour, maît' Chicot,» il lui tendait son journal _le Petit +Normand_. Le fermier essuyait sa main à son fond de culotte, recevait la +feuille de papier et la glissait dans sa poche pour la lire à son aise +après le repas de midi. Le chien, logé dans un baril, au pied d'un +pommier penchant, jappait avec fureur en tirant sur sa chaîne; et le +piéton, sans se retourner, repartait de son allure militaire, en +allongeant ses grandes jambes, le bras gauche sur sa sacoche, et le +droit manoeuvrant sur sa canne qui marchait comme lui d'une façon +continue et pressée. + +Il distribua ses imprimés et ses lettres dans le hameau de Sennemare, +puis il se remit en route à travers champs pour porter le courrier du +percepteur qui habitait une petite maison isolée à un kilomètre du +bourg. + +C'était un nouveau percepteur, M. Chapatis, arrivé la semaine dernière, +et marié depuis peu. + +Il recevait un journal de Paris, et, parfois, le facteur Boniface, quand +il avait le temps, jetait un coup d'oeil sur l'imprimé, avant de le +remettre au destinataire. + +Donc, il ouvrit sa sacoche, prit la feuille, la fit glisser hors de sa +bande, la déplia, et se mit à lire tout en marchant. La première page +ne l'intéressait guère; la politique le laissait froid; il passait +toujours la finance, mais les faits-divers le passionnaient. + +Ils étaient très nourris ce jour-là. Il s'émut même si vivement au récit +d'un crime accompli dans le logis d'un garde-chasse, qu'il s'arrêta au +milieu d'une pièce de trèfle, pour le relire lentement. Les détails +étaient affreux. Un bûcheron, en passant au matin auprès de la maison +forestière, avait remarqué un peu de sang sur le seuil, comme si on +avait saigné du nez. «Le garde aura tué quelque lapin cette nuit,» +pensa-t-il; mais en approchant il s'aperçut que la porte demeurait +entr'ouverte et que la serrure avait été brisée. + +Alors, saisi de peur, il courut au village prévenir le maire, celui-ci +prit comme renfort le garde champêtre et l'instituteur; et les quatre +hommes revinrent ensemble. Ils trouvèrent le forestier égorgé devant la +cheminée, sa femme étranglée sous le lit, et leur petite fille, âgée de +six ans, étouffée entre deux matelas. + +Le facteur Boniface demeura tellement ému à la pensée de cet assassinat +dont toutes les horribles circonstances lui apparaissaient coup sur +coup, qu'il se sentit une faiblesse dans les jambes, et il prononça tout +haut: + +--Nom de nom, y a-t-il tout de même des gens qui sont canaille! + +Puis il repassa le journal dans sa ceinture de papier et repartit, la +tête pleine de la vision du crime. Il atteignit bientôt la demeure de M. +Chapatis; il ouvrit la barrière du petit jardin et s'approcha de la +maison. C'était une construction basse, ne contenant qu'un +rez-de-chaussée, coiffé d'un toit mansardé. Elle était éloignée de cinq +cents mètres au moins de la maison la plus voisine. + +Le facteur monta les deux marches du perron, posa la main sur la +serrure, essaya d'ouvrir la porte, et constata qu'elle était fermée. +Alors, il s'aperçut que les volets n'avaient point été ouverts, et que +personne encore n'était sorti ce jour-là. + +Une inquiétude l'envahit, car M. Chapatis, depuis son arrivée, s'était +levé assez tôt. Boniface tira sa montre. Il n'était encore que sept +heures dix minutes du matin, il se trouvait donc en avance de près d'une +heure. N'importe, le percepteur aurait dû être debout. + +Alors il fit le tour de la demeure en marchant avec précaution, comme +s'il eût couru quelque danger. Il ne remarqua rien de suspect, que des +pas d'homme dans une plate-bande de fraisiers. + +Mais tout à coup, il demeura immobile, perclus d'angoisse, en passant +devant une fenêtre. On gémissait dans la maison. + +Il s'approcha, et enjambant une bordure de thym, colla son oreille +contre l'auvent, pour mieux écouter; assurément on gémissait. Il +entendait fort bien de longs soupirs douloureux, une sorte de râle, un +bruit de lutte. Puis, les gémissements devinrent plus forts, plus +répétés, s'accentuèrent encore, se changèrent en cris. + +Alors Boniface, ne doutant plus qu'un crime s'accomplissait en ce +moment-là même, chez le percepteur, partit à toutes jambes, retraversa +le petit jardin, s'élança à travers la plaine, à travers les récoltes, +courant à perdre haleine, secouant sa sacoche qui lui battait les reins, +et il arriva, exténué, haletant, éperdu à la porte de la gendarmerie. + +Le brigadier Malautour raccommodait une chaise brisée au moyen de +pointes et d'un marteau. Le gendarme Rautier tenait entre ses jambes le +meuble avarié et présentait un clou sur les bords de la cassure; alors +le brigadier, mâchant sa moustache, les yeux ronds et mouillés +d'attention, tapait à tous coups sur les doigts de son subordonné. + +Le facteur, dès qu'il les aperçut, s'écria: + +--Venez vite, on assassine le percepteur, vite, vite! + +Les deux hommes cessèrent leur travail et levèrent la tête, ces têtes +étonnées de gens qu'on surprend et qu'on dérange. + +Boniface, les voyant plus surpris que pressés, répéta: + +--Vite, vite! Les voleurs sont dans la maison, j'ai entendu les cris, +il n'est que temps. + +Le brigadier, posant son marteau par terre, demanda: + +--Qu'est-ce qui vous a donné connaissance de ce fait? + +Le facteur reprit: + +--J'allais porter le journal avec deux lettres quand je remarquai que la +porte était fermée et que le percepteur n'était pas levé. Je fis le tour +de la maison pour me rendre compte, et j'entendis qu'on gémissait comme +si on eût étranglé quelqu'un ou qu'on lui eût coupé la gorge, alors je +m'en suis parti au plus vite pour vous chercher. Il n'est que temps. + +Le brigadier se redressant, reprit: + +--Et vous n'avez pas porté secours en personne? + +Le facteur effaré répondit: + +--Je craignais de n'être pas en nombre suffisant. + +Alors le gendarme, convaincu, annonça: + +--Le temps de me vêtir et je vous suis. + +Et il entra dans la gendarmerie, suivi par son soldat qui rapportait la +chaise. + +Ils reparurent presque aussitôt, et tous trois se mirent en route, au +pas gymnastique, pour le lieu du crime. + +En arrivant près de la maison, ils ralentirent leur allure par +précaution, et le brigadier tira son revolver, puis ils pénétrèrent tout +doucement dans le jardin et s'approchèrent de la muraille. Aucune trace +nouvelle n'indiquait que les malfaiteurs fussent partis. La porte +demeurait fermée, les fenêtres closes. + +--Nous les tenons, murmura le brigadier. + +Le père Boniface, palpitant d'émotion, le fit passer de l'autre côté, +et, lui montrant un auvent: + +--C'est là, dit-il. + +Et le brigadier s'avança tout seul, et colla son oreille contre la +planche. Les deux autres attendaient, prêts à tout, les yeux fixés sur +lui. + +Il demeura longtemps immobile, écoutant. Pour mieux approcher sa tête du +volet de bois, il avait ôté son tricorne et le tenait de sa main +droite. + +Qu'entendait-il? Sa figure impassible ne révélait rien, mais soudain sa +moustache se retroussa, ses joues se plissèrent comme pour un rire +silencieux, et enjambant de nouveau la bordure de buis, il revint vers +les deux hommes, qui le regardaient avec stupeur. + +Puis il leur fit signe de le suivre en marchant sur la pointe des pieds; +et, revenant devant l'entrée, il enjoignit à Boniface de glisser sous la +porte le journal et les lettres. + +Le facteur, interdit, obéit cependant avec docilité. + +--Et maintenant, en route, dit le brigadier. + +Mais dès qu'ils eurent passé la barrière il se retourna vers le piéton, +et, d'un air goguenard, la lèvre narquoise, l'oeil retroussé et brillant +de joie: + +--Que vous êtes un malin, vous? + +Le vieux demanda: + +--De quoi? j'ai entendu, j'vous jure que j'ai entendu. + +Mais le gendarme, n'y tenant plus, éclata de rire. Il riait comme on +suffoque, les deux mains sur le ventre, plié en deux, l'oeil plein de +larmes, avec d'affreuses grimaces autour du nez. Et les deux autres, +affolés, le regardaient. + +Mais comme il ne pouvait parler, ni cesser de rire, ni faire comprendre +ce qu'il avait, il fit un geste, un geste populaire et polisson. + +Comme on ne le comprenait toujours pas, il le répéta, plusieurs fois de +suite, en désignant d'un signe de tête la maison toujours close. + +Et son soldat, comprenant brusquement à son tour, éclata d'une gaieté +formidable. + +Le vieux demeurait stupide entre ces deux hommes, qui se tordaient. + +Le brigadier, à la fin, se calma, et lançant dans le ventre du vieux une +grande tape d'homme qui rigole, il s'écria: + +--Ah! farceur, sacré farceur, je le retiendrai l' crime au père +Boniface! + +Le facteur ouvrait des yeux énormes et il répéta: + +--J'vous jure que j'ai entendu. + +Le brigadier se remit à rire. Son gendarme s'était assis sur l'herbe du +fossé pour se tordre tout à son aise. + +--Ah! t'as entendu. Et ta femme, c'est-il comme ça que tu l'assassines, +hein, vieux farceur? + +--Ma femme?... + +Et il se mit à réfléchir longuement, puis il reprit: + +--Ma femme.... Oui, all' gueule quand j'y fiche des coups.... Mais all' +gueule, que c'est gueuler, quoi. C'est-il donc que M. Chapatis battait +la sienne? + +Alors le brigadier, dans un délire de joie le fit tourner comme une +poupée par les épaules, et il lui souffla dans l'oreille quelque chose +dont l'autre demeura abruti d'étonnement. + +Puis le vieux, pensif, murmura: + +--Non... point comme ça..., point comme ça..., point comme ça... +all' n' dit rien, la mienne.... J'aurais jamais cru... si c'est +possible... on aurait juré une martyre... + +Et, confus, désorienté, honteux, il reprit son chemin à travers les +champs, tandis que le gendarme et le brigadier, riant toujours et lui +criant, de loin, de grasses plaisanteries de caserne, regardaient +s'éloigner son képi noir, sur la mer tranquille des récoltes. + +[Illustration] + + + + +[Illustration] + +ROSE + +Les deux jeunes femmes ont l'air ensevelies sous une couche de fleurs. +Elles sont seules dans l'immense landau chargé de bouquets comme une +corbeille géante. Sur la banquette du devant, deux bannettes de satin +blanc sont pleines de violettes de Nice, et sur la peau d'ours qui +couvre les genoux un amoncellement de roses, de mimosas, de giroflées, +de marguerites, de tubéreuses et de fleurs d'oranger, noués avec des +faveurs de soie, semble écraser les deux corps délicats, ne laissant +sortir de ce lit éclatant et parfumé que les épaules, les bras et un peu +des corsages dont l'un est bleu et l'autre lilas. + +Le fouet du cocher porte un fourreau d'anémones, les traits des chevaux +sont capitonnés avec des ravenelles, les rayons des roues sont vêtus de +réséda; et, à la place des lanternes, deux bouquets ronds, énormes, ont +l'air des deux yeux étranges de cette bête roulante et fleurie. + +Le landau parcourt au grand trot la route, la rue d'Antibes, précédé, +suivi, accompagné par une foule d'autres voitures enguirlandées, pleines +de femmes disparues sous un flot de violettes. Car c'est la fête des +fleurs à Cannes. + +On arrive au boulevard de la Foncière, où la bataille a lieu. Tout le +long de l'immense avenue, une double file d'équipages enguirlandés va et +revient comme un ruban sans fin. De l'un à l'autre on se jette des +fleurs. Elles passent dans l'air comme des balles, vont frapper les +frais visages, voltigent et retombent dans la poussière où une armée de +gamins les ramasse. + +Une foule compacte, rangée sur les trottoirs, et maintenue par les +gendarmes à cheval qui passent brutalement et repoussent les curieux à +pied comme pour ne point permettre aux vilains de se mêler aux riches, +regarde, bruyante et tranquille. + +Dans les voitures on s'appelle, on se reconnaît, on se mitraille avec +des roses. Un char plein de jolies femmes vêtues de rouge comme des +diables, attire et séduit les yeux. Un monsieur qui ressemble aux +portraits d'Henri IV lance avec une ardeur joyeuse un énorme bouquet +retenu par un élastique. Sous la menace du choc les femmes se cachent +les yeux et les hommes baissent la tête, mais le projectile gracieux, +rapide et docile, décrit une courbe et revient à son maître qui le jette +aussitôt vers une figure nouvelle. + +Les deux jeunes femmes vident à pleines mains leur arsenal et reçoivent +une grêle de bouquets; puis, après une heure de bataille, un peu lasses +enfin, elles ordonnent au cocher de suivre la route du golfe Juan, qui +longe la mer. + +Le soleil disparaît derrière l'Esterel, dessinant en noir, sur un +couchant de feu, la silhouette dentelée de la longue montagne. La mer +calme s'étend, bleue et claire, jusqu'à l'horizon où elle se mêle au +ciel, et l'escadre, ancrée au milieu du golfe, a l'air d'un troupeau de +bêtes monstrueuses, immobiles sur l'eau, animaux apocalyptiques, +cuirassés et bossus, coiffés de mâts frêles comme des plumes, et avec +des yeux qui s'allument quand vient la nuit. + +Les jeunes femmes, étendues sous la lourde fourrure, regardent +languissamment. L'une dit enfin: + +--Comme il y a des soirs délicieux, où tout semble bon. N'est-ce pas, +Margot? + +L'autre reprit: + +--Oui, c'est bon. Mais il manque toujours quelque chose. + +--Quoi donc? Moi je me sens heureuse tout à fait. Je n'ai besoin de +rien. + +--Si. Tu n'y penses pas. Quel que soit le bien-être qui engourdit notre +corps, nous désirons toujours quelque chose de plus... pour le coeur. + +Et l'autre, souriant: + +--Un peu d'amour? + +--Oui. + +Elles se turent, regardant devant elles, puis celle qui s'appelait +Marguerite murmura: La vie ne me semble pas supportable sans cela. J'ai +besoin d'être aimée, ne fût-ce que par un chien. Nous sommes toutes +ainsi, d'ailleurs, quoique tu en dises, Simone. + +--Mais non, ma chère. J'aime mieux n'être pas aimée du tout que de +l'être par n'importe qui. Crois-tu que cela me serait agréable, par +exemple, d'être aimée par... par.... + +Elle cherchait par qui elle pourrait bien être aimée, parcourant de +l'oeil le vaste paysage. Ses yeux, après avoir fait le tour de +l'horizon, tombèrent sur les deux boutons de métal qui luisaient dans +le dos du cocher, et elle reprit, en riant: «par mon cocher.» + +Mme Margot sourit à peine et prononça, à voix basse: + +--Je t'assure que c'est très amusant d'être aimée par un domestique. +Cela m'est arrivé deux ou trois fois. Ils roulent des yeux si drôles que +c'est à mourir de rire. Naturellement, on se montre d'autant plus sévère +qu'ils sont plus amoureux, puis on les met à la porte, un jour, sous le +premier prétexte venu parce qu'on deviendrait ridicule si quelqu'un s'en +apercevait. + +Mme Simone écoutait, le regard fixe devant elle, puis elle déclara: + +--Non, décidément, le coeur de mon valet de pied ne me paraîtrait pas +suffisant. Raconte-moi donc comment tu t'apercevais qu'ils t'aimaient. + +--Je m'en apercevais comme avec les autres hommes, lorsqu'ils devenaient +stupides. + +--Les autres ne me paraissent pas si bêtes à moi, quand ils m'aiment. + +--Idiots, ma chère, incapables de causer, de répondre, de comprendre +quoi que ce soit. + +--Mais toi, qu'est-ce que cela te faisait d'être aimée par un +domestique. Tu étais quoi... émue... flattée? + +--Émue? non--flattée--oui, un peu. On est toujours flatté de l'amour +d'un homme quel qu'il soit. + +--Oh, voyons, Margot! + +--Si, ma chère. Tiens, je vais te dire une singulière aventure qui m'est +arrivée. Tu verras comme c'est curieux et confus ce qui se passe en nous +dans ces cas-là. + +Il y aura quatre ans à l'automne, je me trouvais sans femme de chambre. +J'en avais essayé l'une après l'autre cinq ou six qui étaient ineptes, +et je désespérais presque d'en trouver une, quand je lus, dans les +petites annonces d'un journal, qu'une jeune fille sachant coudre, +broder, coiffer, cherchait une place, et qu'elle fournirait les +meilleurs renseignements. Elle parlait en outre l'anglais. + +J'écrivis à l'adresse indiquée, et, le lendemain, la personne en +question se présenta. Elle était assez grande, mince, un peu pâle, avec +l'air très timide. Elle avait de beaux yeux noirs, un teint charmant, +elle me plut tout de suite. Je lui demandai ses certificats: elle m'en +donna un en anglais, car elle sortait, disait-elle, de la maison de +lady Rymwell, où elle était restée dix ans. + +Le certificat attestait que la jeune fille était partie de son plein gré +pour rentrer en France et qu'on n'avait eu à lui reprocher, pendant son +long service, qu'un peu de _coquetterie française_. + +La tournure pudibonde de la phrase anglaise me fit même un peu sourire +et j'arrêtai sur-le-champ cette femme de chambre. + +Elle entra chez moi le jour même, elle se nommait Rose. + +Au bout d'un mois je l'adorais. + +C'était une trouvaille, une perle, un phénomène. + +Elle savait coiffer avec un goût infini; elle chiffonnait les dentelles +d'un chapeau mieux que les meilleures modistes et elle savait même +faire les robes. + +J'étais stupéfaite de ses facultés. Jamais je ne m'étais trouvée servie +ainsi. + +Elle m'habillait rapidement avec une légèreté de mains étonnante. Jamais +je ne sentais ses doigts sur ma peau, et rien ne m'est désagréable comme +le contact d'une main de bonne. Je pris bientôt des habitudes de paresse +excessives, tant il m'était agréable de me laisser vêtir, des pieds à la +tête, et de la chemise aux gants, par cette grande fille timide, +toujours un peu rougissante, et qui ne parlait jamais. Au sortir du +bain, elle me frictionnait et me massait pendant que je sommeillais un +peu sur mon divan; je la considérais, ma foi, en amie de condition +inférieure, plutôt qu'en simple domestique. + +Or, un matin, mon concierge demanda avec mystère à me parler. Je fus +surprise et je le fis entrer. C'était un homme très sûr, un vieux +soldat, ancienne ordonnance de mon mari. + +Il paraissait gêné de ce qu'il avait à dire. Enfin, il prononça en +bredouillant: + +--Madame, il y a en bas le commissaire de police du quartier. + +Je demandai brusquement: + +--Qu'est-ce qu'il veut? + +--Il veut faire une perquisition dans l'hôtel. + +Certes, la police est utile, mais je la déteste. Je trouve que ce n'est +pas là un métier noble. Et je répondis, irritée autant que blessée: + +--Pourquoi cette perquisition? À quel propos? Il n'entrera pas. + +Le concierge reprit: + +--Il prétend qu'il y a un malfaiteur caché. + +Cette fois j'eus peur et j'ordonnai d'introduire le commissaire de +police auprès de moi pour avoir des explications. C'était un homme assez +bien élevé, décoré de la Légion d'honneur. Il s'excusa, demanda pardon, +puis m'affirma que j'avais, parmi les gens de service, un forçat! + +Je fus révoltée; je répondis que je garantissais tout le domestique de +l'hôtel et je le passai en revue. + +--Le concierge, Pierre Courtin, ancien soldat. + +--Ce n'est pas lui. + +--Le cocher François Pingau, un paysan champenois, fils d'un fermier de +mon père. + +--Ce n'est pas lui. + +--Un valet d'écurie, pris en Champagne également, et toujours fils de +paysans que je connais, plus un valet de pied que vous venez de voir. + +--Ce n'est pas lui. + +--Alors monsieur, vous voyez bien que vous vous trompez. + +--Pardon, madame, je suis sûr de ne pas me tromper. Comme il s'agit d'un +criminel redoutable, voulez-vous avoir la gracieuseté de faire +comparaître ici, devant vous et moi, tout votre monde. + +Je résistai d'abord, puis je cédai, et je fis monter tous mes gens, +hommes et femmes. + +Le commissaire de police les examina d'un seul coup d'oeil, puis +déclara: + +--Ce n'est pas tout. + +--Pardon, monsieur, il n'y a plus que ma femme de chambre, une jeune +fille que vous ne pouvez confondre avec un forçat. + +Il demanda: + +--Puis-je la voir aussi? + +--Certainement. + +Je sonnai Rose qui parut aussitôt. À peine fut-elle entrée que le +commissaire fit un signe, et deux hommes que je n'avais pas vus, cachés +derrière la porte, se jetèrent sur elle, lui saisirent les mains et les +lièrent avec des cordes. + +Je poussai un cri de fureur, et je voulus m'élancer pour la défendre. Le +commissaire m'arrêta: + +--Cette fille, madame, est un homme qui s'appelle Jean-Nicolas Lecapet, +condamné à mort en 1879 pour assassinat précédé de viol. Sa peine fut +commuée en prison perpétuelle. Il s'échappa voici quatre mois. Nous le +cherchons depuis lors. + +J'étais affolée, atterrée. Je ne croyais pas. Le commissaire reprit en +riant: + +--Je ne puis vous donner qu'une preuve. Il a le bras droit tatoué. La +manche fut relevée. C'était vrai. L'homme de police ajouta avec un +certain mauvais goût: + +--Fiez-vous en à nous pour les autres constatations. + +Et on emmena ma femme de chambre! + +Eh bien, le croirais-tu, ce qui dominait en moi ce n'était pas la colère +d'avoir été jouée ainsi, trompée et ridiculisée; ce n'était pas la honte +d'avoir été ainsi habillée, déshabillée, maniée et touchée par cet +homme... mais une... humiliation profonde... une humiliation de femme. +Comprends-tu? + +--Non, pas très bien? + +--Voyons.... Réfléchis.... Il avait été condamné... pour viol, ce +garçon... eh bien! je pensais... à celle qu'il avait violée... et +ça..., ça m'humiliait.... Voilà.... Comprends-tu, maintenant? + +Et Mme Margot ne répondit pas. Elle regardait droit devant elle, d'un +oeil fixe et singulier les deux boutons luisants de la livrée, avec ce +sourire de sphinx qu'ont parfois les femmes. + + + + +LE PÈRE + +[Illustration] + +LE PÈRE + +Comme il habitait les Batignolles, étant employé au ministère de +l'instruction publique, il prenait chaque matin l'omnibus, pour se +cendre à son bureau. Et chaque matin il voyageait jusqu'au centre de +Paris, en face d'une jeune fille dont il devint amoureux. + +Elle allait à son magasin, tous les jours, à la même heure. C'était une +petite brunette, de ces brunes dont les yeux sont si noirs qu'ils ont +l'air de taches, et dont le teint à des reflets d'ivoire. Il la voyait +apparaître toujours au coin de la même rue; et elle se mettait à courir +pour rattraper la lourde voiture. Elle courait d'un petit air pressé, +souple et gracieux; et elle sautait sur le marche-pied avant que les +chevaux fussent tout à fait arrêtés. Puis elle pénétrait dans +l'intérieur en soufflant un peu, et, s'étant assise, jetait un regard +autour d'elle. + +La première fois qu'il la vit, François Tessier sentit que cette +figure-là lui plaisait infiniment. On rencontre parfois de ces femmes +qu'on a envie de serrer éperdument dans ses bras, tout de suite, sans +les connaître. Elle répondait, cette jeune fille, à ses désirs intimes, +à ses attentes secrètes, à cette sorte d'idéal d'amour qu'on porte, sans +le savoir, au fond du coeur. + +Il la regardait obstinément, malgré lui. Gênée par cette contemplation, +elle rougit. Il s'en aperçut et voulut détourner les yeux; mais il les +ramenait à tout moment sur elle, quoiqu'il s'efforçât de les fixer +ailleurs. + +Au bout de quelques jours, ils se connurent sans s'être parlé. Il lui +cédait sa place quand la voiture était pleine et montait sur +l'impériale, bien que cela le désolât. Elle le saluait maintenant d'un +petit sourire; et, quoiqu'elle baissât toujours les yeux sous son regard +qu'elle sentait trop vif, elle ne semblait plus fâchée d'être contemplée +ainsi. + +Ils finirent par causer. Une sorte d'intimité rapide s'établit entre +eux, une intimité d'une demi-heure par jour. Et c'était là, certes, la +plus charmante demi-heure de sa vie à lui. Il pensait à elle tout le +reste du temps, la revoyait sans cesse pendant les longues séances du +bureau, hanté, possédé, envahi par cette image flottante et tenace qu'un +visage de femme aimée laisse en nous. Il lui semblait que la possession +entière de cette petite personne serait pour lui un bonheur fou, presque +au-dessus des réalisations humaines. + +Chaque matin maintenant elle lui donnait une poignée de main, et il +gardait jusqu'au soir la sensation de ce contact, le souvenir dans sa +chair de la faible pression de ces petits doigts; il lui semblait qu'il +en avait conservé l'empreinte sur sa peau. + +Il attendait anxieusement pendant tout le reste du temps ce court voyage +en omnibus. Et les dimanches lui semblaient navrants. + +Elle aussi l'aimait, sans doute, car elle accepta, un samedi de +printemps, d'aller déjeuner avec lui, à Maisons-Laffitte, le lendemain. + + * * * * * + +Elle était la première à l'attendre à la gare. Il fut surpris; mais elle +lui dit: + +--Avant de partir, j'ai à vous parler. Nous avons vingt minutes: c'est +plus qu'il, ne faut. + +Elle tremblait, appuyée à son bras, les yeux baissés et les joues pâles. +Elle reprit: + +--Il ne faut pas que vous vous trompiez sur moi. Je suis une honnête +fille, et je n'irai là-bas avec vous que si vous me promettez, si vous +me jurez de ne rien... de ne rien faire... qui soit... qui ne soit +pas... convenable.... + +Elle était devenue soudain plus rouge qu'un coquelicot. Elle se tut. Il +ne savait que répondre, heureux et désappointé en même temps. Au fond du +coeur, il préférait peut-être que ce fût ainsi; et pourtant... pourtant +il s'était laissé bercer, cette nuit, par des rêves qui lui avaient mis +le feu dans les veines. Il l'aimerait moins assurément s'il la savait de +conduite légère; mais alors ce serait si charmant, si délicieux pour +lui! Et tous les calculs égoïstes des hommes en matière d'amour lui +travaillaient l'esprit. + +Comme il ne disait rien, elle se remit à parler d'une voix émue, avec +des larmes au coin des paupières: + +--Si vous ne me promettez pas de me respecter tout à fait, je m'en +retourne à la maison. + +Il lui serra le bras tendrement et répondit: + +--Je vous le promets; vous ne ferez que ce que vous voudrez. + +Elle parut soulagée et demanda en souriant: + +--C'est bien vrai, ça? + +Il la regarda au fond des yeux. + +--Je vous le jure! + +--Prenons les billets, dit-elle. + +Ils ne purent guère parler en route, le wagon étant au complet. + +Arrivés à Maisons-Laffitte, ils se dirigèrent vers la Seine. + +L'air tiède amollissait la chair et l'âme. Le soleil tombant en plein +sur le fleuve, sur les feuilles et les gazons, jetait mille reflets de +gaieté dans les corps et dans les esprits. Ils allaient, la main dans la +main, le long de la berge, en regardant les petits poissons qui +glissaient, par troupes, entre deux eaux. Ils allaient, inondés de +bonheur, comme soulevés de terre dans une félicité éperdue. + +Elle dit enfin: + +--Comme vous devez me trouver folle. + +Il demanda: + +--Pourquoi ça? + +Elle reprit: + +--N'est-ce pas une folie de venir comme ça toute seule avec vous? + +--Mais non! c'est bien naturel. + +--Non! non! ce n'est pas naturel--pour moi,--parce que je ne veux pas +fauter,--et c'est comme ça qu'on faute, cependant. Mais si vous saviez! +c'est si triste, tous les jours, la même chose, tous les jours du mois +et tous les mois de l'année. Je suis toute seule avec maman. Et comme +elle a eu bien des chagrins, elle n'est pas gaie. Moi, je fais comme je +peux. Je tâche de rire quand même; mais je ne réussis pas toujours. +C'est égal, c'est mal d'être venue. Vous ne m'en voudrez pas, au moins. + +Pour répondre, il l'embrassa vivement dans l'oreille. Mais elle se +sépara de lui, d'un mouvement brusque; et, fâchée soudain: + +--Oh! monsieur François! après ce que vous m'avez juré. + +Et ils revinrent vers Maisons-Laffitte. + +Ils déjeunèrent au Petit-Havre, maison basse, ensevelie sous quatre +peupliers énormes, au bord de l'eau. + +Le grand air, la chaleur, le petit vin blanc et le trouble de se sentir +l'un près de l'autre les rendaient rouges, oppressés et silencieux. + +Mais après le café une joie brusque les envahit, et, ayant traversé la +Seine, ils repartirent le long de la rive, vers le village de La Frette. + +Tout à coup il demanda: + +--Comment vous appelez-vous? + +--Louise. + +Il répéta: Louise; et il ne dit plus rien. + +La rivière, décrivant une longue courbe, allait baigner au loin une +rangée de maisons blanches qui se miraient dans l'eau, la tête en bas. +La jeune fille cueillait des marguerites, faisait une grosse gerbe +champêtre, et lui, il chantait à pleine bouche, gris comme un jeune +cheval qu'on vient de mettre à l'herbe. + +À leur gauche, un coteau planté de vignes suivait la rivière. Mais +François soudain s'arrêta et demeurant immobile d'étonnement: + +--Oh! regardez, dit-il. + +Les vignes avaient cessé, et toute la côte maintenant était couverte de +lilas en fleurs. C'était un bois violet! une sorte de grand tapis étendu +sur la terre, allant jusqu'au village, là-bas, à deux ou trois +kilomètres. + +Elle restait aussi saisie, émue. Elle murmura: + +--Oh! que c'est joli! + +Et, traversant un champ, ils allèrent, en courant, vers cette étrange +colline, qui fournit, chaque année, tous les lilas traînés à travers +Paris, dans les petites voitures des marchandes ambulantes. + +Un étroit sentier se perdait sous les arbustes. Ils le prirent et, ayant +rencontré une petite clairière, ils s'assirent. + +Des légions de mouches bourdonnaient au-dessus d'eux, jetaient dans +l'air un ronflement doux et continu. Et le soleil, le grand soleil d'un +jour sans brise, s'abattait sur le long coteau épanoui, faisait sortir +de ce bois de bouquets un arôme puissant, un immense souffle de parfums, +cette sueur des fleurs. + +Une cloche d'église sonnait au loin. + +Et, tout doucement, ils s'embrassèrent, puis s'étreignirent, étendus sur +l'herbe, sans conscience de rien que de leur baiser. Elle avait fermé +les yeux et le tenait à pleins bras, le serrant éperdument, sans une +pensée, la raison perdue, engourdie de la tête aux pieds dans une +attente passionnée. Et elle se donna tout entière sans savoir ce qu'elle +faisait, sans comprendre même qu'elle s'était livrée à lui. + +Elle se réveilla dans l'affolement des grands malheurs et elle se mit à +pleurer, gémissant de douleur, la figure cachée sous ses mains. + +Il essayait de la consoler. Mais elle voulut repartir, revenir, rentrer +tout de suite. Elle répétait sans cesse, en marchant à grands pas: + +--Mon Dieu! mon Dieu! + +Il lui disait: + +--Louise! Louise! restons, je vous en prie. + +Elle avait maintenant les pommettes rouges et les yeux caves. Dès +qu'ils furent dans la gare de Paris, elle le quitta sans même lui dire +adieu. + + * * * * * + +Quand il la rencontra, le lendemain, dans l'omnibus, elle lui parut +changée, amaigrie. Elle lui dit: + +--Il faut que je vous parle; nous allons descendre au boulevard. + +Dès qu'ils furent seuls, sur le trottoir: + +--Il faut nous dire adieu, dit-elle. Je ne peux pas vous revoir après ce +qui s'est passé. + +Il balbutia: + +--Mais, pourquoi? + +--Parce que je ne peux pas. J'ai été coupable. Je ne le serai plus. + +Alors il l'implora, la supplia, torturé de désirs, affolé du besoin de +l'avoir tout entière, dans l'abandon absolu des nuits d'amour. + +Elle répondait obstinément: + +--Non, je ne peux pas. Non, je ne peux pas. + +Mais il s'animait, s'excitait davantage. Il promit de l'épouser. Elle +dit encore: + +--Non. + +Et le quitta. + +Pendant huit jours, il ne la vit pas. Il ne la put rencontrer, et, comme +il ne savait point son adresse, il la croyait perdue pour toujours. + +Le neuvième, au soir, on sonna chez lui. Il alla ouvrir. C'était elle. +Elle se jeta dans ses bras, et ne résista plus. + +Pendant trois mois, elle fut sa maîtresse. Il commençait à se lasser +d'elle, quand elle lui apprit qu'elle était grosse. Alors, il n'eut plus +qu'une idée en tête: rompre à tout prix. + +Comme il n'y pouvait parvenir, ne sachant s'y prendre, ne sachant que +dire, affolé d'inquiétudes, avec la peur de cet enfant qui grandissait, +il prit un parti suprême. Il déménagea, une nuit, et disparut. + +Le coup fut si rude qu'elle ne chercha pas celui qui l'avait ainsi +abandonnée. Elle se jeta aux genoux de sa mère en lui confessant son +malheur; et, quelques mois plus tard, elle accoucha d'un garçon. + + * * * * * + +Des années s'écoulèrent. François Tessier vieillissait sans qu'aucun +changement se fit en sa vie. Il menait l'existence monotone et morne des +bureaucrates, sans espoirs et sans attentes. Chaque jour, il se levait à +la même heure, suivait les mêmes rues, passait par la même porte devant +le même concierge, entrait dans le même bureau, s'asseyait sur le même +siège, et accomplissait la même besogne. Il était seul au monde, seul, +le jour, au milieu de ses collègues indifférents, seul, la nuit, dans +son logement de garçon. Il économisait cent francs par mois pour la +vieillesse. + +Chaque dimanche, il faisait un tour aux Champs-Élysées, afin de +regarder passer le monde élégant, les équipages et les jolies femmes. + +Il disait le lendemain, à son compagnon de peine: + +--Le retour du bois était fort brillant, hier. + +Or, un dimanche, par hasard, ayant suivi des rues nouvelles, il entra au +parc Monceau. C'était par un clair matin d'été. + +Les bonnes et les mamans, assises le long des allées, regardaient les +enfants jouer devant elles. + +Mais soudain François Tessier frissonna. Une femme passait, tenant par +la main deux enfants: un petit garçon d'environ dix ans, et une petite +fille de quatre ans. C'était elle. + +Il fit encore une centaine de pas, puis s'affaissa sur une chaise, +suffoqué par l'émotion. Elle ne l'avait pas reconnu. Alors il revint, +cherchant à la voir encore. Elle s'était assise, maintenant. Le garçon +demeurait très sage, à son côté, tandis que la fillette faisait des +pâtés de terre. C'était elle, c'était bien elle. Elle avait un air +sérieux de dame, une toilette simple, une allure assurée et digne. + +Il la regardait de loin, n'osant pas approcher. Le petit garçon leva la +tête. François Tessier se sentit trembler. C'était son fils, sans doute. +Et il le considéra, et il crut se reconnaître lui-même tel qu'il était +sur une photographie faite autrefois. + +Et il demeura caché derrière un arbre, attendant qu'elle s'en allât, +pour la suivre. + +Il n'en dormit pas la nuit suivante. L'idée de l'enfant surtout le +harcelait. Son fils! Oh! s'il avait pu savoir, être sûr? Mais +qu'aurait-il fait? + +Il avait vu sa maison; il s'informa. Il apprit qu'elle avait été épousée +par un voisin, un honnête homme de moeurs graves, touché par sa +détresse. Cet homme, sachant la faute et la pardonnant, avait même +reconnu l'enfant, son enfant à lui, François Tessier. + +Il revint au parc Monceau chaque dimanche. Chaque dimanche il la voyait, +et chaque fois une envie folle, irrésistible, l'envahissait, de prendre +son fils dans ses bras, de le couvrir de baisers, de l'emporter, de le +voler. + +Il souffrait affreusement dans son isolement misérable de vieux garçon +sans affections; il souffrait une torture atroce, déchiré par une +tendresse paternelle faite de remords, d'envie, de jalousie, et de ce +besoin d'aimer ses petits que la nature a mis aux entrailles des êtres. + +Il voulut enfin faire une tentative désespérée, et, s'approchant d'elle, +un jour, comme elle entrait au parc, il lui dit, planté, au milieu du +chemin, livide, les lèvres secouées de frissons: + +--Vous ne me reconnaissez pas? + +Elle leva les yeux, le regarda, poussa un cri d'effroi, un cri +d'horreur, et, saisissant par les mains ses deux enfants, elle s'enfuit, +en les traînant derrière elle. + +Il rentra chez lui pour pleurer. + +Des mois encore passèrent. Il ne la voyait plus. Mais il souffrait jour +et nuit, rongé, dévoré par sa tendresse de père. + +Pour embrasser son fils, il serait mort, il aurait tué, il aurait +accompli toutes les besognes, bravé tous les dangers, tenté toutes les +audaces. + +Il lui écrivit à elle. Elle ne répondit pas. Après vingt lettres, il +comprit qu'il ne devait point espérer la fléchir. Alors il prit une +résolution désespérée, et prêt à recevoir dans le coeur une balle de +revolver s'il le fallait. Il adressa à son mari un billet de quelques +mots: + +«Monsieur, + +«Mon nom doit être pour vous un sujet d'horreur. Mais je suis si +misérable, si torturé par le chagrin, que je n'ai plus d'espoir qu'en +vous. + +«Je viens vous demander seulement un entretien de dix minutes. + +«J'ai l'honneur, etc.» + +Il reçut le lendemain la réponse: + +«Monsieur, + +«Je vous attends mardi à cinq heures.» + + * * * * * + +En gravissant l'escalier, François Tessier s'arrêtait de marche en +marche, tant son coeur battait. C'était dans sa poitrine un bruit +précipité, comme un galop de bête, un bruit sourd et violent. Et il ne +respirait plus qu'avec effort, tenant la rampe pour ne pas tomber. + +Au troisième étage, il sonna. Une bonne vint ouvrir. Il demanda: + +--Monsieur Flamel. + +--C'est ici, monsieur. Entrez. + +Et il pénétra dans un salon bourgeois. Il était seul; il attendit +éperdu, comme au milieu d'une catastrophe. + +Une porte s'ouvrit. Un homme parut. Il était grand, grave, un peu gros, +en redingote noire. Il montra un siège de la main. + +François Tessier s'assit, puis, d'une voix haletante: + +--Monsieur... monsieur... je ne sais pas si vous connaissez mon +nom... si vous savez.... + +M. Flamel l'interrompit: + +--C'est inutile, monsieur, je sais. Ma femme m'a parlé de vous. + +Il avait le ton digne d'un homme bon qui veut être sévère, et une +majesté bourgeoise d'honnête homme. François Tessier reprit: + +--Eh bien, monsieur, voilà. Je meurs de chagrin, de remords, de honte. +Et je voudrais une fois, rien qu'une fois, embrasser... l'enfant.... + +M. Flamel se leva, s'approcha de la cheminée, sonna. La bonne parut. Il +dit: + +--Allez me chercher Louis. + +Elle sortit. Ils restèrent face à face, muets, n'ayant plus rien à se +dire, attendant. + +Et, tout à coup, un petit garçon de dix ans se précipita dans le salon, +et courut à celui qu'il croyait son père. Mais il s'arrêta, confus, en +apercevant un étranger. + +M. Flamel le baisa sur le front, puis lui dit: + +--Maintenant, embrasse monsieur, mon chéri. + +Et l'enfant s'en vint gentiment, en regardant cet inconnu. + +François Tessier s'était levé. Il laissa tomber son chapeau, prêt à +choir lui-même. Et il contemplait son fils. + +M. Flamel, par délicatesse, s'était détourné, et il regardait par la +fenêtre, dans la rue. + +L'enfant attendait, tout surpris. Il ramassa le chapeau et le rendit à +l'étranger. Alors François, saisissant le petit dans ses bras, se mit à +l'embrasser follement à travers tout son visage, sur les yeux, sur les +joues, sur la bouche, sur les cheveux. + +Le gamin, effaré par cette grêle de baisers, cherchait à les éviter, +détournait la tête, écartait de ses petites mains les lèvres goulues de +cet homme. + +Mais François Tessier, brusquement, le remit à terre. Il cria: + +--Adieu! adieu! + +Et il s'enfuit comme un voleur. + + + + +L'AVEU + +[Illustration] + +L'AVEU + +Le soleil de midi tombe en large pluie sur les champs. Ils s'étendent, +onduleux, entre les bouquets d'arbres des fermes, et les récoltes +diverses, les seigles mûrs et les blés jaunissants; les avoines d'un +vert clair, les trèfles d'un vert sombre, étalent un grand manteau rayé, +remuant et doux sur le ventre nu de la terre. + +Là-bas, au sommet d'une ondulation, en rangée comme des soldats, une +interminable ligne de vaches, les unes couchées, les autres debout, +clignant leurs gros yeux sous l'ardente lumière, ruminent et pâturent un +trèfle aussi vaste qu'un lac. + +Et deux femmes, la mère et la fille, vont, d'une allure balancée l'une +devant l'autre, par un étroit sentier creusé dans les récoltes, vers ce +régiment de bêtes. + +Elles portent chacune deux seaux de zinc maintenus loin du corps par un +cerceau de barrique; et le métal, à chaque pas qu'elles font, jette une +flamme éblouissante et blanche sous le soleil qui le frappe. + +Elles ne parlent point. Elles vont traire les vaches. Elles arrivent, +posent à terre un seau, et s'approchent des deux premières bêtes, +qu'elles font lever d'un coup de sabot dans les côtes. L'animal se +dresse, lentement, d'abord sur ses jambes de devant, puis soulève avec +plus de peine sa large croupe, qui semble alourdie par l'énorme mamelle +de chair blonde et pendante. + +Et les deux Malivoire, mère et fille, à genoux sous le ventre de la +vache, tirent par un vif mouvement des mains sur le pis gonflé, qui +jette, à chaque pression, un mince fil de lait dans le seau. La mousse +un peu jaune monte aux bords et les femmes vont de bête en bête jusqu'au +bout de la longue file. + +Dès qu'elles ont fini d'en traire une, elles la déplacent, lui donnant à +pâturer un bout de verdure intacte. + +Puis elles repartent, plus lentement, alourdies par la charge du lait, +la mère devant, la fille derrière. + +Mais celle-ci brusquement s'arrête, pose son fardeau, s'assied et se met +à pleurer. + +La mère Malivoire, n'entendant plus marcher, se retourne et demeure +stupéfaite. + +--Qué qu'tas? dit-elle. + +Et la fille, Céleste, une grande rousse aux cheveux brûlés, aux joues +brûlées, tachées de son comme si des gouttes de feu lui étaient tombées +sur le visage, un jour qu'elle peinait au soleil, murmura en geignant +doucement comme font les enfants battus: + +--Je n'peux pu porter mon lait! + +La mère la regardait d'un air soupçonneux. Elle répéta: + +--Qué qu'tas? + +Céleste reprit, écroulée par terre entre ses deux seaux, et se cachant +les yeux avec son tablier: + +--Ça me tire trop. Je ne peux pas. + +La mère, pour la troisième fois, reprit: + +--Qué que t'as donc? + +Et la fille gémit: + +--Je crois ben que me v'la grosse. + +Et elle sanglota. + +La vieille à son tour posa son fardeau, tellement interdite qu'elle ne +trouvait rien. Enfin elle balbutia: + +--Te... te... te v'la grosse, manante, c'est-il ben possible? + +C'étaient de riches fermiers les Malivoire, des gens cossus, posés, +respectés, malins et puissants. + +Céleste bégaya: + +--J'crais ben que oui, tout de même. + +La mère effarée regardait sa fille abattue devant elle et larmoyant. Au +bout de quelques secondes elle cria: + +--Te v'la grosse! Te v'la grosse! Où qu't'as attrappé ça, roulure? + +Et Céleste, toute secouée par l'émotion, murmura: + +--J'crais ben que c'est dans la voiture à Polyte. + +La vieille cherchait à comprendre, cherchait à deviner, cherchait à +savoir qui avait pu faire ce malheur à sa fille. Si c'était un gars bien +riche et bien vu, on verrait à s'arranger. Il n'y aurait encore que +demi-mal; Céleste n'était pas la première à qui pareille chose arrivait; +mais ça la contrariait tout de même, vu les propos et leur position. + +Elle reprit: + +--Et qué que c'est qui t'a fait ça, salope? + +Et Céleste, résolue à tout dire, balbutia: + +--J'crais ben qu'c'est Polyte. + +Alors la mère Malivoire, affolée de colère, se rua sur sa fille et se +mit à la battre avec une telle frénésie qu'elle en perdit son bonnet. + +Elle tapait à grands coups de poing sur la tête, sur le dos, partout; et +Céleste, tout à fait allongée entre les deux seaux, qui la protégeaient +un peu, cachait seulement sa figure entre ses mains. + +Toutes les vaches, surprises, avaient cessé de pâturer, et, s'étant +retournées, regardaient de leurs gros yeux. La dernière meugla, le mufle +tendu vers les femmes. + +Après avoir tapé jusqu'à perdre haleine, la mère Malivoire, essoufflée +s'arrêta; et reprenant un peu ses esprits, elle voulut se rendre tout à +fait compte de la situation: + +--Polyte! Si c'est Dieu possible! Comment que t'as pu, avec un cocher de +diligence. T'avais ti perdu les sens. Faut qu'i t'ait jeté un sort, pour +sûr, un propre à rien? + +Et Céleste, toujours allongée, murmura dans la poussière: + +--J'y payais point la voiture! + +Et la vieille normande comprit. + + * * * * * + +Toutes les semaines, le mercredi et le samedi, Céleste allait porter au +bourg les produits de la ferme, la volaille, la crème et les oeufs. + +Elle partait dès sept heures avec ses deux vastes paniers aux bras, le +laitage dans l'un, les poulets dans l'autre; et elle allait attendre sur +la grand'route la voiture de poste d'Yvetot. + +Elle posait à terre ses marchandises et s'asseyait dans le fossé, tandis +que les poules au bec court et pointu, et les canards au bec large et +plat, passant la tête à travers les barreaux d'osier, regardaient de +leur oeil rond, stupide et surpris. + +Bientôt la guimbarde, sorte de coffre jaune coiffé d'une casquette de +cuir noir, arrivait, secouant son cul au trot saccadé d'une rosse +blanche. + +Et Polyte le cocher, un gros garçon réjoui, ventru bien que jeune, et +tellement cuit par le soleil, brûlé par le vent, trempé par les averses, +et teinté par l'eau-de-vie qu'il avait la face et le cou couleur de +brique, criait de loin en faisant claquer son fouet: + +--Bonjour Mam'zelle Céleste. La santé ça va-t-il? + +Elle lui tendait, l'un après l'autre, ses paniers qu'il casait sur +l'impériale; puis elle montait en levant haut la jambe pour atteindre le +marche-pied, en montrant un fort mollet vêtu d'un bas bleu. + +Et chaque fois Polyte répétait la même plaisanterie: «Mazette, il n'a +pas maigri.» + +Et elle riait, trouvant ça drôle. + +Puis il lançait un, «Hue cocotte,» qui remettait en route son maigre +cheval. Alors Céleste, atteignant son porte-monnaie dans le fond de sa +poche, en tirait lentement dix sous, six sous pour elle et quatre pour +les paniers, et les passait à Polyte par-dessus l'épaule. Il les prenait +en disant: + +--C'est pas encore pour aujourd'hui, la rigolade? + +Et il riait de tout son coeur en se retournant vers elle pour la +regarder à son aise. + +Il lui en coûtait beaucoup, à elle, de donner chaque fois ce demi-franc +pour trois kilomètres de route. Et quand elle n'avait pas de sous elle +en souffrait davantage encore, ne pouvant se décider à allonger une +pièce d'argent. + +Et un jour, au moment de payer, elle demanda: + +--Pour une bonne pratique comme mé, vous devriez bien ne prendre que six +sous? + +Il se mit à rire: + +--Six sous, ma belle, vous valez mieux que ça, pour sûr. + +Elle insistait: + +--Ça vous fait pas moins deux francs par mois. + +Il cria en tapant sur sa rosse: + +--T'nez, j'suis coulant, j'vous passerai ça pour une rigolade. + +Elle demanda d'un air niais: + +«Qué que c'est que vous dites?» + +Il s'amusait tellement qu'il toussait à force de rire. + +--Une rigolade, c'est une rigolade, pardi, une rigolade fille et garçon, +en avant deux sans musique. + +Elle comprit, rougit, et déclara: + +--Je n'suis pas de ce jeu-là, m'sieu Polyte. + +Mais il ne s'intimida pas, et il répétait, s'amusant de plus en plus: + +--Vous y viendrez, la belle, une rigolade fille et garçon! + +Et depuis lors chaque fois qu'elle le payait il avait pris l'usage de +demander: + +--C'est pas encore pour aujourd'hui, la rigolade? + +Elle plaisantait aussi là-dessus, maintenant, et elle répondait: + +--Pas pour aujourd'hui, m'sieu Polyte, mais c'est pour samedi, pour sûr +alors! + +Et il criait en riant toujours: + +--Entendu pour samedi, ma belle. + +Mais elle calculait en dedans que depuis deux ans que durait la chose, +elle avait bien payé quarante-huit francs à Polyte, et quarante-huit +francs à la campagne ne se trouvent pas dans une ornière; et elle +calculait aussi que dans deux années encore, elle aurait payé près de +cent francs. + +Si bien qu'un jour, un jour de printemps qu'ils étaient seuls, comme il +demandait selon sa coutume: + +--C'est pas encore pour aujourd'hui, la rigolade? + +Elle répondit: + +--À vot' désir m'sieu Polyte. + +Il ne s'étonna pas du tout et enjamba la banquette de derrière en +murmurant d'un air content: + +--Et allons donc. J'savais ben qu'on y viendrait. + +Et le vieux cheval blanc se mit à trottiner d'un train si doux qu'il +semblait danser sur place, sourd à la voix qui criait parfois du fond de +la voiture: «Hue donc, Cocotte. Hue donc, Cocotte.» + +Trois mois plus tard Céleste s'aperçut qu'elle était grosse. + + * * * * * + +Elle avait dit tout cela d'une voix larmoyante, à sa mère. Et la +vieille, pâle de fureur, demanda: + +--Combien que ça y a coûté, alors? + +Céleste répondit: + +--Quat' mois, ça fait huit francs, pour sûr. + +Alors la rage de la campagnarde se déchaîna éperdument, et retombant sur +sa fille elle la rebattit jusqu'à perdre le souffle. Puis, s'étant +relevée: + +--Y as-tu dit, que t'était grosse? + +--Mais non, pour sûr. + +--Pourqué que tu y as point dit? + +--Parce qu'i m'aurait fait r'payer p'tétre ben! + +Et la vieille songea, puis, reprenant ses seaux: + +--Allons, lève-té, et tâche à v'nir. + +Puis, après un silence, elle reprit: + +--Et pis n'li dis rien tant qu'i n'verra point; que j'y gagnions ben six +ou huit mois! + +Et Céleste, s'étant redressée, pleurant encore, décoiffée et bouffie, se +remit en marche d'un pas lourd, en murmurant: + +--Pour sûr que j'y dirai point. + +[Illustration] + + + + +LA PARURE + +[Illustration] + +LA PARURE + +C'était une de ces jolies et charmantes filles, nées, comme par une +erreur du destin, dans une famille d'employés. Elle n'avait pas de dot, +pas d'espérances, aucun moyen d'être connue, comprise, aimée, épousée +par un homme riche et distingué; et elle se laissa marier avec un petit +commis du ministère de l'instruction publique. + +Elle fut simple ne pouvant être parée, mais malheureuse comme une +déclassée; car les femmes n'ont point de caste ni de race, leur beauté, +leur grâce et leur charme leur servant de naissance et de famille. Leur +finesse native, leur instinct d'élégance, leur souplesse d'esprit, sont +leur seule hiérarchie, et font des filles du peuple les égales des plus +grandes dames. + +Elle souffrait sans cesse, se sentant née pour toutes les délicatesses +et tous les luxes. Elle souffrait de la pauvreté de son logement, de la +misère des murs, de l'usure des sièges, de la laideur des étoffes. +Toutes ces choses, dont une autre femme de sa caste ne se serait même +pas aperçue, la torturaient et l'indignaient. La vue de la petite +Bretonne qui faisait son humble ménage éveillait en elle des regrets +désolés et des rêves éperdus. Elle songeait aux antichambres muettes, +capitonnées avec des tentures orientales, éclairées par de hautes +torchères de bronze, et aux deux grands valets en culotte courte qui +dorment dans les larges fauteuils, assoupis par la chaleur lourde du +calorifère. Elle songeait aux grands salons vêtus de soie ancienne, aux +meubles fins portant des bibelots inestimables, et aux petits salons +coquets, parfumés, faits pour la causerie de cinq heures avec les amis +les plus intimes, les hommes connus et recherchés dont toutes les femmes +envient et désirent l'attention. + +Quand elle s'asseyait, pour dîner, devant la table ronde couverte d'une +nappe de trois jours, en face de son mari qui découvrait la soupière en +déclarant d'un air enchanté: «Ah! le bon pot-au-feu! je ne sais rien de +meilleur que cela...» elle songeait aux dîners fins, aux argenteries +reluisantes, aux tapisseries peuplant les murailles de personnages +anciens et d'oiseaux étranges au milieu d'une forêt de féerie; elle +songeait aux plats exquis servis en des vaisselles merveilleuses, aux +galanteries chuchotées et écoutées avec un sourire de sphinx, tout en +mangeant la chair rose d'une truite ou des ailes de gélinotte. + +Elle n'avait pas de toilettes, pas de bijoux, rien. Et elle n'aimait que +cela; elle se sentait faite pour cela. Elle eût tant désiré plaire, être +enviée, être séduisante et recherchée. + +Elle avait une amie riche, une camarade de couvent qu'elle ne voulait +plus aller voir, tant elle souffrait en revenant. Et elle pleurait +pendant des jours entiers, de chagrin, de regret, de désespoir et de +détresse. + + * * * * * + +Or, un soir, son mari rentra, l'air glorieux, et tenant à la main une +large enveloppe. + +--Tiens, dit-il, voici quelque chose pour toi. + +Elle déchira vivement le papier et en tira une carte imprimée qui +portait ces mots: + +«Le ministre de l'instruction publique et Mme Georges Ramponneau prient +M. et Mme Loisel de leur faire l'honneur de venir passer la soirée à +l'hôtel du ministère, le lundi 18 janvier.» + +Au lieu d'être ravie, comme l'espérait son mari, elle jeta avec dépit +l'invitation sur la table, murmurant: + +--Que veux-tu que je fasse de cela? + +--Mais, ma chérie, je pensais que tu serais contente. Tu ne sors jamais, +et c'est une occasion, cela, une belle! J'ai eu une peine infinie à +l'obtenir. Tout le monde en veut; c'est très recherché et on n'en donne +pas beaucoup aux employés. Tu verras là tout le monde officiel. + +Elle le regardait d'un oeil irrité, et elle déclara avec impatience: + +--Que veux-tu que je me mette sur le dos pour aller là? + +Il n'y avait pas songé; il balbutia: + +--Mais la robe avec laquelle tu vas au théâtre. Elle me semble très +bien, à moi... + +Il se tut, stupéfait, éperdu, en voyant que sa femme pleurait. Deux +grosses larmes descendaient lentement des coins des yeux vers les coins +de la bouche; il bégaya: + +--Qu'as-tu? qu'as-tu? + +Mais, par un effort violent, elle avait dompté sa peine et elle +répondit d'une voix calme en essuyant ses joues humides: + +--Rien. Seulement je n'ai pas de toilette et par conséquent je ne peux +aller à cette fête. Donne ta carte à quelque collègue dont la femme sera +mieux nippée que moi. + +Il était désolé. Il reprit: + +--Voyons, Mathilde. Combien cela coûterait-il, une toilette convenable, +qui pourrait te servir encore en d'autres occasions, quelque chose de +très simple? + +Elle réfléchit quelques secondes, établissant ses comptes et songeant +aussi à la somme qu'elle pouvait demander sans s'attirer un refus +immédiat et une exclamation effarée du commis économe. + +Enfin, elle répondit en hésitant: + +--Je ne sais pas au juste, mais il me semble qu'avec quatre cents francs +je pourrais arriver. + +Il avait un peu pâli, car il réservait juste cette somme pour acheter un +fusil et s'offrir des parties de chasse, l'été suivant, dans la plaine +de Nanterre, avec quelques amis qui allaient tirer des alouettes, par +là, le dimanche. + +Il dit cependant: + +--Soit. Je te donne quatre cents francs. Mais tâche d'avoir une belle +robe. + + * * * * * + +Le jour de la fête approchait, et Mme Loisel semblait triste, inquiète, +anxieuse. Sa toilette était prête cependant. Son mari, lui dit un soir: + +--Qu'as-tu? Voyons, tu es toute drôle depuis trois jours. + +Et elle répondit: + +--Cela m'ennuie de n'avoir pas un bijou, pas une pierre, rien à mettre +sur moi. J'aurai l'air misère comme tout. J'aimerais presque mieux ne +pas aller à cette soirée. + +Il reprit: + +--Tu mettras des fleurs naturelles. C'est très chic en cette saison-ci. +Pour dix francs tu auras deux ou trois roses magnifiques. + +Elle n'était point convaincue. + +--Non... il n'y a rien de plus humiliant que d'avoir l'air pauvre au +milieu de femmes riches. + +Mais son mari s'écria: + +--Que tu es bête! Va trouver ton amie Mme Forestier et demande-lui de te +prêter des bijoux. Tu es bien assez liée avec elle pour faire cela. + +Elle poussa un cri de joie: + +--C'est vrai. Je n'y avais point pensé. + +Le lendemain, elle se rendit chez son amie et lui conta sa détresse. + +Mme Forestier alla vers son armoire à glace, prit un large coffret, +l'apporta, l'ouvrit, et dit à Mme Loisel: + +--Choisis, ma chère. + +Elle vit d'abord des bracelets, puis un collier de perles, puis une +croix vénitienne, or et pierreries, d'un admirable travail. Elle +essayait les parures devant la glace, hésitait, ne pouvait se décider à +les quitter, à les rendre. Elle demandait toujours: + +--Tu n'as plus rien autre? + +--Mais si. Cherche. Je ne sais pas ce qui peut te plaire. + +Tout à coup elle découvrit, dans une boîte de satin noir, une superbe +rivière de diamants; et son coeur se mit à battre d'un désir immodéré. +Ses mains tremblaient en la prenant. Elle l'attacha autour de sa gorge, +sur sa robe montante, et demeura en extase devant elle-même. + +Puis, elle demanda, hésitante, pleine d'angoisse: + +--Peux-tu me prêter cela, rien que cela? + +--Mais, oui, certainement. + +Elle sauta au cou de son amie, l'embrassa avec emportement, puis +s'enfuit avec son trésor. + + * * * * * + +Le jour de la fête arriva. Mme Loisel eut un succès. Elle était plus +jolie que toutes, élégante, gracieuse, souriante et folle de joie. Tous +les hommes la regardaient, demandaient son nom, cherchaient à être +présentés. Tous les attachés du cabinet voulaient valser avec elle. Le +ministre la remarqua. + +Elle dansait avec ivresse, avec emportement, grisée par le plaisir, ne +pensant plus à rien, dans le triomphe de sa beauté, dans la gloire de +son succès, dans une sorte de nuage de bonheur fait de tous ces +hommages, de toutes ces admirations, de tous ces désirs éveillés, de +cette victoire si complète et si douce au coeur des femmes. + +Elle partit vers quatre heures du matin. Son mari, depuis minuit, +dormait dans un petit salon désert avec trois autres messieurs dont les +femmes s'amusaient beaucoup. + +Il lui jeta sur les épaules les vêtements qu'il avait apportés pour la +sortie, modestes vêtements de la vie ordinaire, dont la pauvreté jurait +avec l'élégance de la toilette de bal. Elle le sentit et voulut +s'enfuir, pour ne pas être remarquée par les autres femmes qui +s'enveloppaient de riches fourrures. + +Loisel la retenait: + +--Attends donc. Tu vas attraper froid dehors. Je vais appeler un fiacre. + +Mais elle ne l'écoutait point et descendait rapidement l'escalier. +Lorsqu'ils furent dans la rue, ils ne trouvèrent pas de voiture; et ils +se mirent à chercher, criant après les cochers qu'ils voyaient passer de +loin. + +Ils descendaient vers la Seine, désespérés, grelottants. Enfin ils +trouvèrent sur le quai un de ces vieux coupés noctambules qu'on ne voit +dans Paris que la nuit venue, comme s'ils eussent été honteux de leur +misère pendant le jour. + +Il les ramena jusqu'à leur porte, rue des Martyrs, et ils remontèrent +tristement chez eux. C'était fini, pour elle. Et il songeait, lui, +qu'il lui faudrait être au Ministère à dix heures. + +Elle ôta les vêtements dont elle s'était enveloppé les épaules, devant +la glace, afin de se voir encore une fois dans sa gloire. Mais soudain +elle poussa un cri. Elle n'avait plus sa rivière autour du cou! + +Son mari, à moitié dévêtu, déjà, demanda: + +--Qu'est-ce que tu as? + +Elle se tourna vers lui, affolée: + +--J'ai... j'ai... je n'ai plus la rivière de madame Forestier. + +Il se dressa, éperdu: + +--Quoi!... comment!... Ce n'est pas possible! + +Et ils cherchèrent dans les plis de la robe, dans les plis du manteau, +dans les poches, partout. Ils ne la trouvèrent point. + +Il demandait: + +--Tu es sûre que tu l'avais encore en quittant le bal? + +--Oui, je l'ai touchée dans le vestibule du Ministère. + +--Mais, si tu l'avais perdue dans la rue, nous l'aurions entendu tomber. +Elle doit être dans le fiacre. + +--Oui, c'est probable. As-tu pris le numéro? + +--Non. Et toi, tu ne l'as pas regardé? + +--Non. + +Ils se contemplaient atterrés. Enfin Loisel se rhabilla. + +--Je vais, dit-il, refaire tout le trajet que nous avons fait à pied, +pour voir si je ne la retrouverai pas. + +Et il sortit. Elle demeura en toilette de soirée, sans force pour se +coucher, abattue sur une chaise, sans feu, sans pensée. + +Son mari rentra vers sept heures. Il n'avait rien trouvé. + +Il se rendit à la Préfecture de police, aux journaux, pour faire +promettre une récompense, aux compagnies de petites voitures, partout +enfin où un soupçon d'espoir le poussait. + +Elle attendit tout le jour, dans le même état d'effarement devant cet +affreux désastre. + +Loisel revint le soir, avec la figure creusée, pâlie; il n'avait rien +découvert. + +--Il faut, dit-il, écrire à ton amie que tu as brisé la fermeture de sa +rivière et que tu la fais réparer. Cela nous donnera le temps de nous +retourner. + +Elle écrivit sous sa dictée. + + * * * * * + +Au bout d'une semaine, ils avaient perdu toute espérance. + +Et Loisel, vieilli de cinq ans, déclara: + +--Il faut aviser à remplacer ce bijou. + +Ils prirent, le lendemain, la boîte qui l'avait renfermé, et se +rendirent chez le joaillier, dont le nom se trouvait dedans. Il consulta +ses livres: + +--Ce n'est pas moi, madame, qui ai vendu cette rivière; j'ai dû +seulement fournir l'écrin. + +Alors ils allèrent de bijoutier en bijoutier, cherchant une parure +pareille à l'autre, consultant leurs souvenirs, malades tous deux de +chagrin et d'angoisse. + +Ils trouvèrent, dans une boutique du Palais-Royal, un chapelet de +diamants qui leur parut entièrement semblable à celui qu'ils +cherchaient. Il valait quarante mille francs. On le leur laisserait à +trente-six mille. + +Ils prièrent donc le joaillier de ne pas le vendre avant trois jours. Et +ils firent condition qu'on le reprendrait, pour trente-quatre mille +francs, si le premier était retrouvé avant la fin de février. + +Loisel possédait dix-huit mille francs que lui avait laissés son père. +Il emprunterait le reste. + +Il emprunta, demandant mille francs à l'un, cinq cents à l'autre, cinq +louis par-ci, trois louis par-là. Il fit des billets, prit des +engagements ruineux, eut affaire aux usuriers, à toutes les races de +prêteurs. Il compromit toute la fin de son existence, risqua sa +signature sans savoir même s'il pourrait y faire honneur, et, épouvanté +par les angoisses de l'avenir, par la noire misère qui allait s'abattre +sur lui, par la perspective de toutes les privations physiques et de +toutes les tortures morales, il alla chercher la rivière nouvelle, en +déposant sur le comptoir du marchand trente-six mille francs. + +Quand Mme Loisel reporta la parure à Mme Forestier, celle-ci lui dit, +d'un air froissé: + +--Tu aurais dû me la rendre plus tôt, car, je pouvais en avoir besoin. + +Elle n'ouvrit pas l'écrin, ce que redoutait son amie. Si elle s'était +aperçue de la substitution, qu'aurait-elle pensé? qu'aurait-elle dit? Ne +l'aurait-elle pas prise pour une voleuse? + + * * * * * + +Mme Loisel connut la vie horrible des nécessiteux. Elle prit son parti, +d'ailleurs, tout d'un coup, héroïquement. Il fallait payer cette dette +effroyable. Elle payerait. On renvoya la bonne; on changea de logement; +on loua sous les toits une mansarde. + +Elle connut les gros travaux du ménage, les odieuses besognes de la +cuisine. Elle lava la vaisselle, usant ses ongles roses sur les poteries +grasses et le fond des casseroles. Elle savonna le linge sale, les +chemises et les torchons, qu'elle faisait sécher sur une corde; elle +descendit à la rue, chaque matin, les ordures, et monta l'eau, +s'arrêtant à chaque étage pour souffler. Et, vêtue comme une femme du +peuple, elle alla chez le fruitier, chez l'épicier, chez le boucher, le +panier au bras, marchandant, injuriée, défendant sou à sou son misérable +argent. + +Il fallait chaque mois payer des billets, en renouveler d'autres, +obtenir du temps. + +Le mari travaillait le soir à mettre au net les comptes d'un commerçant, +et la nuit, souvent, il faisait de la copie à cinq sous la page. + +Et cette vie dura dix ans. + +Au bout de dix ans, ils avaient tout restitué, tout, avec le taux de +l'usure, et l'accumulation des intérêts superposés. + +Mme Loisel semblait vieille, maintenant. Elle était devenue la femme +forte, et dure, et rude, des ménages pauvres. Mal peignée, avec les +jupes de travers et les mains rouges, elle parlait haut, lavait à grande +eau les planchers. Mais parfois, lorsque son mari était au bureau elle +s'asseyait auprès de la fenêtre, et elle songeait à cette soirée +d'autrefois, à ce bal, où elle avait été si belle et si fêtée. + +Que serait-il arrivé si elle n'avait point perdu cette parure? Qui sait? +qui sait? Comme la vie est singulière, changeante! Comme il faut peu de +chose pour vous perdre ou vous sauver! + + * * * * * + +Or, un dimanche, comme elle était allée faire un tour aux Champs-Élysées +pour se délasser des besognes de la semaine, elle aperçut tout à coup +une femme qui promenait un enfant. C'était Mme Forestier, toujours +jeune, toujours belle, toujours séduisante. + +Mme Loisel se sentit émue. Allait-elle lui parler? Oui, certes. Et +maintenant qu'elle avait payé, elle lui dirait tout. Pourquoi pas? + +Elle s'approcha. + +--Bonjour, Jeanne. + +L'autre ne la reconnaissait point, s'étonnant d'être appelée ainsi +familièrement par cette bourgeoise. Elle balbutia: + +--Mais... madame!... Je ne sais.... Vous devez vous tromper. + +--Non. Je suis Mathilde Loisel. + +Son amie poussa un cri: + +--Oh!... ma pauvre Mathilde, comme tu es changée!... + +--Oui, j'ai eu des jours bien durs, depuis que je ne t'ai vue; et bien +des misères... et cela à cause de toi!... + +--De moi... Comment ça? + +--Tu te rappelles bien cette rivière de diamants que tu m'as prêtée pour +aller à la fête du Ministère. + +--Oui. Eh bien? + +--Eh bien, je l'ai perdue. + +--Comment! puisque tu me l'as rapportée. + +--Je t'en ai rapporté une autre toute pareille. Et voilà dix ans que +nous la payons. Tu comprends que ça n'était pas aisé pour nous, qui +n'avions rien.... Enfin c'est fini, et je suis rudement contente. + +Mme Forestier s'était arrêtée. + +--Tu dis que tu as acheté une rivière de diamants pour remplacer la +mienne? + +--Oui.. Tu ne t'en étais pas aperçue, hein? Elles étaient bien +pareilles. + +Et elle souriait d'une joie orgueilleuse et naïve. + +Mme Forestier, fort émue, lui prit les deux mains. + +--Oh! ma pauvre Mathilde! Mais la mienne était fausse. Elle valait au +plus cinq cents francs!... + +[Illustration] + +[Illustration: MANQUE PAGE(S): 95 et 96] + +[Illustration] + + + + +LE BONHEUR + +C'était l'heure du thé, avant l'entrée des lampes. La villa dominait la +mer; le soleil disparu avait laissé le ciel tout rose de son passage, +frotté de poudre d'or; et la Méditerranée, sans une ride, sans un +frisson, lisse, luisante encore sous le jour mourant, semblait une +plaque de métal polie et démesurée. + +Au loin, sur la droite, les montagnes dentelées dessinaient leur profil +noir sur la pourpre pâlie du couchant. + +On parlait de l'amour, on discutait ce vieux sujet, on redisait des +choses qu'on avait dites, déjà, bien souvent. La mélancolie douce du +crépuscule alentissait les paroles, faisait flotter un attendrissement +dans les âmes, et ce mot: «amour», qui revenait sans cesse, tantôt +prononcé par une forte voix d'homme, tantôt dit par une voix de femme au +timbre léger, paraissait emplir le petit salon, y voltiger comme un +oiseau, y planer comme un esprit. + +Peut-on aimer plusieurs années de suite? + +--Oui, prétendaient les uns. + +--Non, affirmaient les autres. + +On distinguait les cas, on établissait des démarcations, on citait des +exemples; et tous, hommes et femmes, pleins de souvenirs surgissants et +troublants, qu'ils ne pouvaient citer et qui leur montaient aux lèvres, +semblaient émus, parlaient de cette chose banale et souveraine, l'accord +tendre et mystérieux de deux êtres, avec une émotion profonde et un +intérêt ardent. + +Mais tout à coup quelqu'un, ayant les yeux fixés au loin, s'écria: + +--Oh! voyez, là-bas, qu'est-ce que c'est? + +Sur la mer, au fond de l'horizon, surgissait une masse grise, énorme et +confuse. + +Les femmes s'étaient levées et regardaient sans comprendre cette chose +surprenante qu'elles n'avaient jamais vue. + +Quelqu'un dit: + +--C'est la Corse! On l'aperçoit ainsi deux ou trois fois par an dans +certaines conditions d'atmosphère exceptionnelles, quand l'air d'une +limpidité parfaite ne la cache plus par ces brumes de vapeur d'eau qui +voilent toujours les lointains. + +On distinguait vaguement les crêtes, on crut reconnaître la neige des +sommets. Et tout le monde restait surpris, troublé, presque effrayé par +cette brusque apparition d'un monde, par ce fantôme sorti de la mer. +Peut-être eurent-ils de ces visions étranges, ceux qui partirent, comme +Colomb, à travers les océans inexplorés. + +Alors un vieux monsieur, qui n'avait pas encore parlé, prononça: + +--Tenez, j'ai connu dans cette île, qui se dresse devant nous, comme +pour répondre elle-même à ce que nous disions et me rappeler un +singulier souvenir, j'ai connu un exemple admirable d'un amour constant, +d'un amour invraisemblablement heureux. + +Le voici. + +[Illustration] + + * * * * * + +Je fis, voilà cinq ans, un voyage en Corse. Cette île sauvage est plus +inconnue et plus loin de nous que l'Amérique, bien qu'on la voie +quelquefois des côtes de France, comme aujourd'hui. + +Figurez-vous un monde encore en chaos, une tempête de montagnes que +séparent des ravins étroits où roulent des torrents; pas une plaine, +mais d'immenses vagues de granit et de géantes ondulations de terre +couvertes de maquis ou de hautes forêts de châtaigniers et de pins. +C'est un sol vierge, inculte, désert, bien que parfois on aperçoive un +village, pareil à un tas de rochers au sommet d'un mont. Point de +culture, aucune industrie, aucun art. On ne rencontre jamais un morceau +de bois travaillé, un bout de pierre sculptée, jamais le souvenir du +goût enfantin ou raffiné des ancêtres pour les choses gracieuses et +belles. C'est là même ce qui frappe le plus en ce superbe et dur pays: +l'indifférence héréditaire pour cette recherche des formes séduisantes +qu'on appelle l'art. + +L'Italie, où chaque palais, plein de chefs-d'oeuvre, est un +chef-d'oeuvre lui-même, où le marbre, le bois, le bronze, le fer, les +métaux et les pierres attestent le génie de l'homme, où les plus petits +objets anciens qui traînent dans les vieilles maisons révèlent ce divin +souci de la grâce, est pour nous tous la patrie sacrée que l'on aime +parce qu'elle nous montre et nous prouve l'effort, la grandeur, la +puissance et le triomphe de l'intelligence créatrice. + +Et, en face d'elle, la Corse sauvage est restée telle qu'en ses premiers +jours. L'être y vit dans sa maison grossière, indifférent à tout ce qui +ne touche point son existence même ou ses querelles de famille. Et il +est resté avec les défauts et les qualités des races incultes, violent, +haineux, sanguinaire avec inconscience, mais aussi hospitalier, +généreux, dévoué, naïf, ouvrant sa porte aux passants et donnant son +amitié fidèle pour la moindre marque de sympathie. + +Donc depuis un mois j'errais à travers cette île magnifique, avec la +sensation que j'étais au bout du monde. Point d'auberges, point de +cabarets, point de routes. On gagne, par des sentiers à mulets, ces +hameaux accrochés au flanc des montagnes, qui dominent des abîmes +tortueux d'où l'on entend monter, le soir, le bruit continu, la voix +sourde et profonde du torrent. On frappe aux portes des maisons. On +demande un abri pour la nuit et de quoi vivre jusqu'au lendemain. Et on +s'asseoit à l'humble table, et on dort sous l'humble toit; et on serre, +au matin, la main tendue de l'hôte qui vous a conduit jusqu'aux limites +du village. + +Or, un soir, après dix heures de marche, j'atteignis une petite demeure +toute seule au fond d'un étroit vallon qui allait se jeter à la mer une +lieue plus loin. Les deux pentes rapides de la montagne, couvertes de +maquis, de rocs éboulés et de grands arbres, enfermaient comme deux +sombres murailles ce ravin lamentablement triste. + +Autour de la chaumière, quelques vignes, un petit jardin, et plus loin, +quelques grands châtaigniers, de quoi vivre enfin, une fortune pour ce +pays pauvre. + +La femme qui me reçut était vieille, sévère et propre, par exception. +L'homme, assis sur une chaise de paille, se leva pour me saluer, puis se +rassit sans dire un mot. Sa compagne me dit: + +--Excusez-le; il est sourd maintenant. Il a quatre-vingt-deux ans. + +Elle parlait le français de France. Je fus surpris. + +Je lui demandai: + +--Vous n'êtes pas de Corse? + +Elle répondit: + +--Non; nous sommes des continentaux. Mais voilà cinquante ans que nous +habitons ici. + +Une sensation d'angoisse et de peur me saisit à la pensée de ces +cinquante années écoulées dans ce trou sombre, si loin des villes où +vivent les hommes. Un vieux berger rentra, et l'on se mit à manger le +seul plat du dîner, une soupe épaisse où avaient cuit ensemble des +pommes de terre, du lard et des choux. + +Lorsque le court repas fut fini, j'allai m'asseoir devant la porte, le +coeur serré par la mélancolie du morne paysage, étreint par cette +détresse qui prend parfois les voyageurs en certains soirs tristes, en +certains lieux désolés. Il semble que tout soit près de finir, +l'existence et l'univers. On perçoit brusquement l'affreuse misère de la +vie, l'isolement de tous, le néant de tout, et la noire solitude du +coeur qui se berce et se trompe lui-même par des rêves jusqu'à la mort. + +La vieille femme me rejoignit et, torturée par cette curiosité qui vit +toujours au fond des âmes les plus résignées: + +--Alors vous venez de France? dit-elle. + +--Oui, je voyage pour mon plaisir. + +--Vous êtes de Paris, peut-être? + +--Non, je suis de Nancy. + +Il me sembla qu'une émotion extraordinaire l'agitait. Comment ai-je vu +ou plutôt senti cela, je n'en sais rien. + +Elle répéta d'une voix lente: + +--Vous êtes de Nancy? + +L'homme parut dans la porte, impassible comme sont les sourds. + +Elle reprit: + +--Ça ne fait rien. Il n'entend pas. + +Puis, au bout de quelques secondes: + +--Alors vous connaissez du monde à Nancy? + +--Mais oui, presque tout le monde. + +--La famille de Sainte-Allaize? + +--Oui, très bien; c'étaient des amis de mon père. + +--Comment vous appelez-vous? + +Je dis mon nom. Elle me regarda fixement, puis prononça, de cette voix +basse qu'éveillant les souvenirs: + +--Oui, oui, je me rappelle bien. Et les Brisemare, qu'est-ce qu'ils sont +devenus? + +--Tous sont morts. + +--Ah! Et les Sirmont, vous les connaissiez? + +--Oui, le dernier est général. + +Alors elle dit, frémissante d'émotion, d'angoisse, de je ne sais quel +sentiment confus, puissant et sacré, de je ne sais quel besoin d'avouer, +de dire tout, de parler de ces choses qu'elle avait tenues jusque-là +enfermées au fond de son coeur, et de ces gens dont le nom bouleversait +son âme: + +--Oui, Henri de Sirmont. Je le sais bien. C'est mon frère. + +Et je levai les yeux vers elle, effaré de surprise. Et tout d'un coup le +souvenir me revint. + +Cela avait fait, jadis, un gros scandale dans la noble Lorraine. Une +jeune fille, belle et riche, Suzanne de Sirmont, avait été enlevée par +un sous-officier de hussards du régiment que commandait son père. + +C'était un beau garçon, fils de paysans, mais portant bien le dolman +bleu, ce soldat qui avait séduit la fille de son colonel. Elle l'avait +vu, remarqué, aimé en regardant défiler les escadrons, sans doute. Mais +comment lui avait-elle parlé, comment avaient-ils pu se voir, +s'entendre? comment avait-elle osé lui faire comprendre qu'elle +l'aimait? Cela, on ne le sut jamais. + +On n'avait rien deviné, rien pressenti. Un soir, comme le soldat venait +de finir son temps, il disparut avec elle. On les chercha, on ne les +retrouva pas. On n'en eut jamais des nouvelles et on la considérait +comme morte. + +Et je la retrouvais ainsi dans ce sinistre vallon. + +Alors je repris à mon tour: + +--Oui, je me rappelle bien. Vous êtes mademoiselle Suzanne. + +Elle fit «oui», de la tête. Des larmes tombaient de ses yeux. Alors, me +montrant d'un regard le vieillard immobile sur le seuil de sa masure, +elle me dit: + +--C'est lui. + +Et je compris qu'elle l'aimait toujours, qu'elle le voyait encore avec +ses yeux séduits. + +Je demandai: + +--Avez-vous été heureuse au moins? + +Elle répondit, avec une voix qui venait du coeur: + +--Oh! oui, très heureuse. Il m'a rendue très heureuse. Je n'ai jamais +rien regretté. + +Je la contemplais, triste, surpris, émerveillé par la puissance de +l'amour! Cette fille riche avait suivi cet homme, ce paysan. Elle était +devenue elle-même une paysanne. Elle s'était faite à sa vie sans +charmes, sans luxe, sans délicatesse d'aucune sorte, elle s'était pliée +à ses habitudes simples. Et elle l'aimait encore. Elle était devenue une +femme de rustre, en bonnet, en jupe de toile. Elle mangeait dans un plat +de terre sur une table de bois, assise sur une chaise de paille, une +bouillie de choux et de pommes de terre au lard. Elle couchait sur une +paillasse à son côté. + +Elle n'avait jamais pensé à rien, qu'à lui! Elle n'avait regretté ni les +parures, ni les étoffes, ni les élégances, ni la mollesse des sièges, ni +la tiédeur parfumée des chambres enveloppées de tentures, ni la douceur +des duvets où plongent les corps pour le repos. Elle n'avait eu jamais +besoin que de lui; pourvu qu'il fût là, elle ne désirait rien. + +Elle avait abandonné la vie, toute jeune, et le monde, et ceux qui +l'avaient élevée, aimée. Elle était venue, seule avec lui, en ce sauvage +ravin. Et il avait été tout pour elle, tout ce qu'on désire, tout ce +qu'on rêve, tout ce qu'on attend sans cesse, tout ce qu'on espère sans +fin. Il avait empli de bonheur son existence, d'un bout à l'autre. + +Elle n'aurait pas pu être plus heureuse. + +Et toute la nuit, en écoutant le souffle rauque du vieux soldat étendu +sur son grabat, à côté de celle qui l'avait suivi si loin, je pensais à +cette étrange et simple aventure, à ce bonheur si complet, fait de si +peu. + +Et je partis au soleil levant, après avoir serré la main des deux vieux +époux. + +[Illustration] + + * * * * * + +Le conteur se tut. Une femme dit: + +--C'est égal, elle avait un idéal trop facile, des besoins trop +primitifs et des exigences trop simples. Ce ne pouvait être qu'une +sotte. + +Une autre prononça d'une voix lente: + +--Qu'importe! elle fut heureuse. + +Et là-bas, au fond de l'horizon, la Corse s'enfonçait dans la nuit, +rentrait lentement dans la mer, effaçait sa grande ombre apparue comme +pour raconter elle-même l'histoire des deux humbles amants qu'abritait +son rivage. + +[Illustration] + + + + +LE VIEUX + +[Illustration: LE VIEUX] + +Un tiède soleil d'automne tombait dans la cour de ferme, par-dessus les +grands hêtres des fossés. Sous le gazon tondu parles vaches, la terre, +imprégnée de pluie récente, était moite, enfonçait sous les pieds avec +un bruit d'eau; et les pommiers chargés de pommes semaient leurs fruits +d'un vert pâle, dans le vert foncé de l'herbage. + +Quatre jeunes génisses paissaient, attachées en ligne, et meuglaient +par moments vers la maison; les volailles mettaient un mouvement coloré +sur le fumier, devant l'étable, et grattaient, remuaient, caquetaient, +tandis que les deux coqs chantaient sans cesse, cherchaient des vers +pour leurs poules, qu'ils appelaient d'un gloussement vif. + +La barrière de bois s'ouvrit; un homme entra, âgé de quarante ans +peut-être, mais qui semblait vieux de soixante, ridé, tortu, marchant à +grands pas lents, alourdis par le poids de lourds sabots pleins de +paille. Ses bras trop longs pendaient des deux côtés du corps. Quand il +approcha de la ferme, un roquet jaune, attaché au pied d'un énorme +poirier, à côté d'un baril qui lui servait de niche, remua la queue, +puis se mit à japper en signe de joie. L'homme cria: + +--À bas, Finot! + +Le chien se tut. + +Une paysanne sortit de la maison. Son corps osseux, large et plat, se +dessinait sous un caraco de laine qui serrait la taille. Une jupe +grise, trop courte, tombait jusqu'à la moitié des jambes, cachées en des +bas bleus, et elle portait aussi des sabots pleins de paille. Un bonnet +blanc, devenu jaune, couvrait quelques cheveux collés au crâne, et sa +figure brune, maigre, laide, édentée, montrait cette physionomie sauvage +et brute qu'ont souvent les faces des paysans. + +L'homme demanda: + +--Comment qu'y va? + +La femme répondit: + +--M'sieu l' curé dit que c'est la fin, qu'il n' passera point la nuit. + +Ils entrèrent tous deux dans la maison. + +Après avoir traversé la cuisine, ils pénétrèrent dans la chambre, basse, +noire, à peine éclairée par un carreau, devant lequel tombait une loque +d'indienne normande. Les grosses poutres du plafond, brunies par le +temps, noires et enfumées, traversaient la pièce de part en part, +portant le mince plancher du grenier, où couraient, jour et nuit, des +troupeaux de rats. + +Le sol de terre, bossué, humide, semblait gras, et, dans le fond de +l'appartement, le lit faisait une tache vaguement blanche. Un bruit +régulier, rauque, une respiration dure, râlante, sifflante, avec un +gargouillement d'eau comme celui que fait une pompe brisée, partait de +la couche enténébrée où agonisait un vieillard, le père de la paysanne. + +L'homme et la femme s'approchaient et regardèrent le moribond, de leur +oeil placide et résigné. + +Le gendre dit: + +--C'te fois, c'est fini; i n'ira pas seulement à la nuit. + +La fermière reprit: + +--C'est d'puis midi qu'i gargotte comme ça. + +Puis ils se turent. Le père avait les yeux fermés, le visage couleur de +terre, si sec qu'il semblait en bois. Sa bouche entr'ouverte laissait +passer son souffle clapotant et dur; et le drap de toile grise se +soulevait sur la poitrine à chaque aspiration. Le gendre, après un long +silence, prononça: + +--Y a qu'a le quitter finir. J'y pouvons rien. Tout d' même c'est +dérangeant pour les cossards, vu l'temps qu'est bon, qu'il faut r'piquer +d'main. + +Sa femme parut inquiète à cette pensée. Elle réfléchit quelques +instants, puis déclara: + +--Puisqu'i va passer, on l'enterrera pas avant samedi; t'auras ben +d'main pour les cossards. + +Le paysan méditait; il dit: + +--Oui, mais d'main qui faudra qu'invite pour l'imunation, que j'n' ai +ben pour cinq à six heures à aller de Tourville à Manetot chez tout le +monde. + +La femme, après avoir médité deux ou trois minutes, prononça: + +--I n'est seulement point trois heures, qu' tu pourrais commencer la +tournée anuit et faire tout l' côté de Tourville. Tu peux ben dire qu'il +a passé, puisqu'i n'en a pas quasiment pour la relevée. + +L'homme demeura quelques instants perplexe, pesant les conséquences et +les avantages de l'idée. Enfin il déclara: + +--Tout d' même, j'y vas. + +Il allait sortir; il revint et, après une hésitation: + +--Pisque t'as point d'ouvrage, loche des pommes à cuire, et pis tu feras +quatre douzaines de douillons pour ceux qui viendront à l'imunation, vu +qu'i faudra se réconforter. T'allumeras le four avec la bourrée qu'est +sous l'hangar au pressoir. Elle est sèque. + +Et il sortit de la chambre, rentra dans la cuisine, ouvrit le buffet, +prit un pain de six livres, en coupa soigneusement une tranche, +recueillit dans le creux de sa main les miettes tombées sur la tablette, +et se les jeta dans la bouche pour ne rien perdre. Puis il enleva avec +la pointe de son couteau un peu de beurre salé au fond d'un pot de terre +brune, l'étendit sur son pain, qu'il se mit à manger lentement, comme il +faisait tout. + +Et il retraversa la cour, apaisa le chien, qui se remettait à japper, +sortit sur le chemin qui logeait son fossé, et s'éloigna dans la +direction de Tourville. + + * * * * * + +Restée seule, la femme se mit à la besogne. Elle découvrit la huche à la +farine, et prépara la pâte aux douillons. Elle la pétrissait longuement, +la tournant et la retournant, la maniant, l'écrasant, la broyant. Puis +elle en fit une grosse boule d'un blanc jaune, qu'elle laissa sur le +coin de la table. + +Alors elle alla chercher les pommes et, pour ne point blesser l'arbre +avec la gaule, elle grimpa dedans au moyen d'un escabeau. Elle +choisissait les fruits avec soin, pour ne prendre que les plus mûrs, et +les entassait dans son tablier. + +Une voix l'appela du chemin: + +--Ohé, madame Chicot! + +Elle se retourna. C'était un voisin, maître + +Osime Favet, le maire, qui s'en allait fumer ses terres, assis, les +jambes pendantes, sur le tombereau d'engrais. Elle se retourna, et +répondit: + +--Qué quy a pour vot' service, maît Osime? + +--Et le pé, où qui n'en est! + +Elle cria: + +--Il est quasiment passé. C'est samedi l'imunation, à sept heures, vu +les cossards qui pressent. + +Le voisin répliqua: + +--Entendu. Bonne chance! Portez-vous bien. + +Elle répondit à sa politesse: + +--Merci, et vous d' même. + +Puis elle se remit à cueillir ses pommes. + +Aussitôt qu'elle fut rentrée, elle alla voir son père, s'attendant à le +trouver mort. Mais dès la porte elle distingua son râle bruyant et +monotone, et, jugeant inutile d'approcher du lit pour ne point perdre de +temps, elle commença à préparer les douillons. + +Elle enveloppait les fruits, un à un, dans une mince feuille de pâte, +puis les alignait au bord de la table. Quand elle eut fait quarante-huit +boules, rangées par douzaines l'une devant l'autre, elle pensa à +préparer le souper, et elle accrocha sur le feu sa marmite, pour faire +cuire les pommes de terre; car elle avait réfléchi qu'il était inutile +d'allumer le four, ce jour-là même, ayant encore le lendemain tout +entier pour terminer les préparatifs. + +Son homme rentra vers cinq heures. Dès qu'il eut franchi le seuil, il +demanda: + +--C'est-il fini? + +Elle répondit: + +--Point encore; ça gargouille toujours. + +Ils allèrent voir. Le vieux était absolument dans le même état. Son +souffle rauque, régulier comme un mouvement d'horloge, ne s'était ni +accéléré ni ralenti. Il revenait de seconde en seconde, variant un peu +de ton, suivant que l'air entrait ou sortait de la poitrine. + +Son gendre le regarda, puis il dit: + +--I finira sans qu'on y pense, comme une chandelle. + +Ils rentrèrent dans la cuisine et, sans parler, se mirent à souper. +Quand ils eurent avalé la soupe, ils mangèrent encore une tartine de +beurre, puis, aussitôt les assiettes lavées, rentrèrent dans la chambre +de l'agonisant. + +La femme, tenant une petite lampe à mèche fumeuse, la promena devant le +visage de son père. S'il n'avait pas respiré, ou l'aurait cru mort +assurément. + +Le lit des deux paysans était caché à l'autre bout de la chambre, dans +une espèce d'enfoncement. Ils se couchèrent sans dire un mot, +éteignirent la lumière, fermèrent les yeux; et bientôt deux ronflements +inégaux, l'un plus profond, l'autre plus aigu, accompagnèrent le râle +ininterrompu du mourant. + +Les rats couraient dans le grenier. + + * * * * * + +Le mari s'éveilla dès les premières pâleurs du jour. Son beau-père +vivait encore. Il secoua sa femme, inquiet de cette résistance du vieux. + +--Dis donc, Phémie, i n' veut point finir. Qué qu'tu f'rais, té? + +Il la savait de bon conseil. + +Elle répondit: + +--I n' passera point l' jour, pour sûr. N'y a point n'a craindre. Pour +lors que l'maire n'opposera pas qu'on l'enterre tout de même demain, vu +qu'on l'a fait pour maître Rénard le pé, qu'a trépassé juste aux +semences. + +Il fut convaincu par l'évidence du raisonnement, et il partit aux +champs. + +Sa femme fit cuire les douillons, puis accomplit toutes les besognes de +la ferme. + +À midi, le vieux n'était point mort. Les gens de journée loués pour le +repiquage des cossarts vinrent en groupe considérer l'ancien qui tardait +à s'en aller. Chacun dit son mot, puis ils repartirent dans les terres. + +À six heures, quand on rentra, le père respirait encore. Son gendre, à +la fin, s'effraya. + +--Qué qu' tu f'rais, à c'te heure, té, Phémie? + +Elle ne savait non plus que résoudre. On alla trouver le maire. Il +promit qu'il fermerait les yeux et autoriserait l'enterrement le +lendemain. L'officier de santé, qu'on alla voir, s'engagea aussi, pour +obliger maître Chicot, à antidater le certificat de décès. L'homme et la +femme rentrèrent tranquilles. + +Ils se couchèrent et s'endormirent comme la veille, mêlant leurs +souffles sonores au souffle plus faible du vieux. + +Quand ils s'éveillèrent, il n'était point mort. + + * * * * * + +Alors ils furent atterrés. Ils restaient debout, au chevet du père, le +considérant avec méfiance, comme s'il avait voulu leur jouer un vilain +tour, les tromper, les contrarier par plaisir, et ils lui en voulaient +surtout du temps qu'il leur faisait perdre. + +Le gendre demanda: + +--Qué que j'allons faire? + +Elle n'en savait rien; elle répondit: + +--C'est-i contrariant, tout d' même! + +On ne pouvait maintenant prévenir tous les invités, qui allaient arriver +sur l'heure. On résolut de les attendre, pour leur expliquer la chose. + +Vers sept heures moins dix, les premiers apparurent. Les femmes en noir, +la tête couverte d'un grand voile, s'en venaient d'un air triste. Les +hommes, gênés dans leurs vestes de drap, s'avançaient plus +délibérément, deux par deux, en devisant des affaires. + +Maître Chicot et sa femme, effarés, les reçurent en se désolant; et tous +deux, tout à coup, au même moment, en abordant le premier groupe, se +mirent à pleurer. Ils expliquaient l'aventure, contaient leur embarras, +offraient des chaises, se remuaient, s'excusaient, voulaient prouver que +tout le monde aurait fait comme eux, parlaient sans fin, devenus +brusquement bavards à ne laisser personne leur répondre. + +Ils allaient de l'un à l'autre: + +--Je l'aurions point cru; c'est point croyable qu'il aurait duré comme +ça! + +Les invités interdits, un peu déçus, comme des gens qui manquent une +cérémonie attendue, ne savaient que faire, demeuraient assis ou debout. +Quelques-uns voulurent s'en aller. Maître Chicot les retint: + +--J'allons casser une croûte tout d' même. J'avions fait des douillons; +faut bien n'en profiter. + +Les visages s'éclairèrent à cette pensée. On se mit à causer à voix +basse. La cour peu à peu s'emplissait; les premiers venus disaient la +nouvelle aux nouveaux arrivants. On chuchotait, l'idée des douillons +égayant tout le monde. + +Les femmes entraient pour regarder le mourant. Elles se signaient auprès +du lit, balbutiaient une prière, ressortaient. Les hommes, moins avides +de ce spectacle, jetaient un seul coup d'oeil de la fenêtre qu'on avait +ouverte. + +Mme Chicot expliquait l'agonie: + +--V'là deux jours qu'il est comme ça, ni plus ni moins, ni plus haut ni +plus bas. Dirait-on point eune pompe qu'a pu d'iau? + + * * * * * + +Quand tout le monde eut vu l'agonisant, on pensa à la collation; mais, +comme on était trop nombreux pour tenir dans la cuisine, on sortit la +table devant la porte. Les quatre douzaines de douillons, dorés, +appétissants, tiraient les yeux, disposés dans deux grands plats. Chacun +avançait le bras pour prendre le sien, craignant qu'il n'y en eût pas +assez. Mais il en resta quatre. + +-Maître Chicot, la bouche pleine, prononça: + +--S'i nous véyait, l' pé, ça lui f'rait deuil. C'est li qui les aimait +d' son vivant. + +Un gros paysan jovial déclara: + +--I n'en mangera pu, à c't' heure. Chacun son tour. + +Cette réflexion, loin d'attrister les invités sembla les réjouir. +C'était leur tour, à eux, de manger des boules. + +Mme Chicot, désolée de la dépense, allait sans cesse au cellier chercher +du cidre. Les brocs se suivaient et se vidaient coup sur coup. On riait +maintenant, on parlait fort, on commençait à crier comme on crie dans +les repas. + +Tout à coup une vieille paysanne qui était restée près du moribond, +retenue par une peur avide de cette chose qui lui arriverait bientôt à +elle-même, apparut à la fenêtre, et cria d'une voix aiguë: + +--Il a passé! il a passé! + +Chacun se tut. Les femmes se levèrent vivement pour aller voir. + +Il était mort, en effet. Il avait cessé de râler. Les hommes se +regardaient, baissaient les yeux, mal à leur aise. On n'avait pas fini +de mâcher les boules. Il avait mal choisi son moment, ce gredin-là. + +Les Chicot, maintenant, ne pleuraient plus. C'était fini, ils étaient +tranquilles. Ils répétaient: + +--J' savions bien qu' ça n' pouvait point durer. Si seulement il avait +pu s' décider c'te nuit, ça n'aurait point fait tout ce dérangement. + +N'importe, c'était fini. On l'enterrerait lundi, voilà tout, et on +remangerait des douillons pour l'occasion. + +Les invités s'en allèrent, en causant de la chose, contents tout de même +d'avoir vu ça et aussi d'avoir cassé une croûte. + +Et quand l'homme et la femme furent demeurés tout seuls, face à face, +elle dit, la figure contractée par l'angoisse: + +--Faudra tout d'même r'cuire quatre douzaines de boules! Si seulement il +avait pu s' décider c'te nuit! + +Et le mari, plus résigné, répondit: + +--Ça n' serait pas à r'faire tous les jours. + +[Illustration] + + + + +UN LÂCHE + +[Illustration] + +UN LÂCHE + +On l'appelait dans le monde: le «beau Signoles.» Il se nommait le +vicomte Gontran-Joseph de Signoles. + +Orphelin et maître d'une fortune suffisante, il faisait figure, comme on +dit. Il avait de la tournure et de l'allure, assez de parole pour faire +croire à de l'esprit, une certaine grâce naturelle, un air de noblesse +et de fierté, la moustache brave et l'oeil doux, ce qui plaît aux +femmes. + +Il était demandé dans les salons, recherché par les valseuses, et il +inspirait aux hommes cette inimitié souriante qu'on a pour les gens de +figure énergique. On lui avait soupçonné quelques amours capables de +donner fort bonne opinion d'un garçon. Il vivait heureux, tranquille, +dans le bien-être moral le plus complet. On savait qu'il tirait bien +l'épée et mieux encore le pistolet. + +--Quand je me battrai, disait-il, je choisirai le pistolet. Avec cette +arme, je suis sûr de tuer mon homme. + +Or, un soir, comme il avait accompagné au théâtre deux jeunes femmes de +ses amies, escortées d'ailleurs de leurs époux, il leur offrit, après le +spectacle, de prendre une glace chez Tortoni. Ils étaient entrés depuis +quelques minutes, quand il s'aperçut qu'un monsieur assis à une table +voisine regardait avec obstination une de ses voisines. Elle semblait +gênée, inquiète, baissait la tête. Enfin elle dit à son mari: + +--Voici un homme qui me dévisage. Moi, je ne le connais pas; le +connais-tu? + +Le mari, gui n'avait rien vu, leva les yeux, mais déclara: + +--Non, pas du tout. + +La jeune femme reprit, moitié souriante, moitié fâchée: + +--C'est fort gênant; cet individu me gâte ma glace. + +Le mari haussa les épaules: + +--Bast! n'y fais pas attention. S'il fallait s'occuper de tous les +insolents qu'on rencontre, on n'en finirait pas. + +Mais le vicomte s'était levé brusquement. Il ne pouvait admettre que cet +inconnu gâtait une glace qu'il avait offerte. C'était à lui que l'injure +s'adressait, puisque c'était par lui et pour lui que ses amis étaient +entrés dans ce café. L'affaire donc ne regardait que lui. + +Il s'avança vers l'homme et lui dit: + +--Vous avez, monsieur, une manière de regarder ces dames que je ne puis +tolérer. Je vous prie de vouloir bien cesser cette insistance. + +L'autre répliqua: + +--Vous allez me ficher la paix, vous. + +Le vicomte déclara, les dents serrées: + +--Prenez garde, monsieur, vous allez me forcer à passer la mesure. + +Le monsieur ne répondit qu'un mot, un mot ordurier qui sonna d'un bout à +l'autre du café, et fit, comme par l'effet d'un ressort accomplir à +chaque consommateur un mouvement brusque. Tous ceux qui tournaient le +dos se retournèrent; tous les autres levèrent la tête; trois garçons +pivotèrent sur leurs talons comme des toupies; les deux dames du +comptoir eurent un sursaut, puis une conversion du torse entier, comme +si elles eussent été deux automates obéissant à la même manivelle. + +Un grand silence s'était fait. Puis, tout à coup, un bruit sec claqua +dans l'air. Le vicomte avait giflé son adversaire. Tout le monde se leva +pour s'interposer. Des cartes furent échangées. + +Quand le vicomte fut rentré chez lui, il marcha pendant quelques minutes +à grands pas vifs, à travers sa chambre. Il était trop agité pour +réfléchir à rien. Une seule idée planait sur son esprit: «un duel,» sans +que cette idée éveillât encore en lui une émotion quelconque. Il avait +fait ce qu'il devait faire; il s'était montré ce qu'il devait être. On +en parlerait, on l'approuverait, on le féliciterait. Il répétait à voix +haute, parlant comme on parle dans les grands troubles de pensée: + +--Quelle brute que cet homme! + +Puis il s'assit et il se mit à réfléchir. Il lui fallait, dès le matin, +trouver des témoins. Qui choisirait-il? Il cherchait les gens les plus +posés et les plus célèbres de sa connaissance. Il prit enfin le marquis +de La Tour-Noire et le colonel Bourdin, un grand seigneur et un soldat, +c'était fort bien. Leurs noms porteraient dans les journaux. Il +s'aperçut qu'il avait soif et il but, coup sur coup, trois verres d'eau; +puis il se remit à marcher. Il se sentait plein d'énergie. En se +montrant crâne, résolu à tout, et en exigeant des conditions +rigoureuses, dangereuses, en réclamant un duel sérieux, très sérieux, +terrible, son adversaire reculerait probablement et ferait des excuses. + +Il reprit la carte qu'il avait tirée de sa poche et jetée sur sa table +et il la relut comme il l'avait déjà lue, au café, d'un coup d'oeil et, +dans le fiacre, à la lueur de chaque bec de gaz; en revenant. «Georges +Lamil, 51, rue Moncey.» Rien de plus. + +Il examinait ces lettres assemblées qui lui paraissaient mystérieuses, +pleines de sens confus: Georges Lamil? Qui était cet homme? Que +faisait-il? Pourquoi avait-il regardé cette femme d'une pareille façon? +N'était-ce pas révoltant qu'un étranger, un inconnu vînt troubler ainsi +votre vie, tout d'un coup, parce qu'il lui avait plu de fixer +insolemment les yeux sur une femme? Et le vicomte répéta encore une +fois, à haute voix: + +--Quelle brute! + +Puis il demeura immobile, debout, songeant, le regard toujours planté +sur la carte. Une colère s'éveillait en lui contre ce morceau de papier, +une colère haineuse où se mêlait un étrange sentiment de malaise. +C'était stupide, cette histoire-là! Il prit un canif ouvert sous sa main +et le piqua au milieu du nom imprimé, comme s'il eût poignardé +quelqu'un. + +Donc il fallait se battre! Choisirait-il l'épée ou le pistolet, car il +se considérait bien comme l'insulté. Avec l'épée, il risquait moins; +mais avec le pistolet il avait chance de faire reculer son adversaire. +Il est bien rare qu'un duel à l'épée soit mortel, une prudence +réciproque empêchant les combattants de se tenir eu garde assez près +l'un de l'autre pour qu'une pointe entre profondément. Avec le pistolet +il risquait sa vie sérieusement; mais il pouvait aussi se tirer +d'affaire avec tous les honneurs de la situation et sans arriver à une +rencontre. + +Il prononça: + +--Il faut être ferme. Il aura peur. + +Le son de sa voix le fit tressaillir et il regarda autour de lui. Il se +sentait fort nerveux. Il but encore un verre d'eau, puis commença à se +dévêtir pour se coucher. + +Dès qu'il fut au lit, il souffla sa lumière et ferma les yeux. + +Il pensait: + +J'ai toute la journée de demain pour m'occuper de mes affaires. Dormons +d'abord afin d'être calme. + +Il avait très chaud dans ses draps, mais il ne pouvait parvenir à +s'assoupir. Il se tournait et se retournait, demeurait cinq minutes sur +le dos, puis se plaçait sur le côté gauche, puis se roulait sur le côté +droit. + +Il avait encore soif. Il se releva pour boire. Puis une inquiétude le +saisit: + +--Est-ce que j'aurais peur? + +Pourquoi son coeur se mettait-il à battre follement à chaque bruit +connu de sa chambre? Quand la pendule allait sonner, le petit grincement +du ressort qui se dresse lui faisait faire un sursaut; et il lui fallait +ouvrir la bouche pour respirer ensuite pendant quelques secondes, tant +il demeurait oppressé. + +Il se mit à raisonner avec lui-même sur la possibilité de cette chose: + +--Aurais-je peur? + +Non certes, il n'aurait pas peur, puisqu'il était résolu à aller +jusqu'au bout, puisqu'il avait cette volonté bien arrêtée de se battre, +de ne pas trembler. Mais il se sentait si profondément troublé qu'il se +demanda: + +--Peut-on avoir peur, malgré soi? + +Et ce doute l'envahit, cette inquiétude, cette épouvante; si une force +plus puissante que sa volonté, dominatrice, irrésistible, le domptait, +qu'arriverait-il? Oui, que pouvait-il arriver? Certes, il irait sur le +terrain, puisqu'il voulait y aller. Mais s'il tremblait? Mais s'il +perdait connaissance? Et il songea à sa situation, à sa réputation, à +son nom. + +Et un singulier besoin le prit tout à coup de se relever pour se +regarder dans la glace. Il ralluma sa bougie. Quand il aperçut son +visage reflété dans le verre poli, il se reconnut à peine, et il lui +sembla qu'il ne s'était jamais vu. Ses yeux lui parurent énormes; et il +était pâle, certes, il était pâle, très pâle. + +Il restait debout en face du miroir. Il tira la langue comme pour +constater l'état de sa santé, et tout d'un coup cette pensée entra en +lui à la façon d'une balle: + +--Après-demain, à cette heure-ci, je serai peut-être mort. + +Et son coeur se remit à battre furieusement. + +--Après demain, à cette heure-ci, je serai peut-être mort. Cette +personne en face de moi, ce moi que je vois dans cette glace, ne sera +plus. Comment! me voici, je me regarde, je me sens vivre, et dans +vingt-quatre heures je serai couché dans ce lit, mort, les yeux fermés, +froid, inanimé, disparu. + +Il se retourna vers la couche et il se vit distinctement étendu sur le +dos dans ces mêmes draps qu'il venait de quitter. Il avait ce visage +creux qu'ont les morts et cette mollesse des mains qui ne remueront +plus. + +Alors il eut peur de son lit et, pour ne plus le regarder il passa dans +son fumoir. Il prit machinalement un cigare, l'alluma et se remit à +marcher. Il avait froid; il alla vers la sonnette pour réveiller son +valet de chambre; mais il s'arrêta, la main levée vers le cordon: + +--Cet homme va s'apercevoir que j'ai peur. + +Et il ne sonna pas, il fit du feu. Ses mains tremblaient un peu, d'un +frémissement nerveux, quand elles touchaient les objets. Sa tête +s'égarait; ses pensées troubles, devenaient fuyantes, brusques, +douloureuses; une ivresse envahissait son esprit comme s'il eût bu. + +Et sans cesse il se demandait: + +--Que vais-je faire? Que vais-je devenir? + +Tout son corps vibrait, parcouru de tressaillements saccadés; il se +releva et, s'approchant de la fenêtre, ouvrit les rideaux. + +Le jour venait, un jour d'été. Le ciel rose faisait rose la ville, les +toits et les murs. Une grande tombée de lumière tendue, pareille à une +caresse du soleil levant, enveloppait le monde réveillé; et, avec cette +lueur, un espoir gai, rapide, brutal, envahit le coeur du vicomte! +Était-il fou de s'être laissé ainsi terrasser par la crainte, avant même +que rien fût décidé, avant que ses témoins eussent vu ceux de ce Georges +Lamil, avant qu'il sût encore s'il allait seulement se battre? + +Il fit sa toilette, s'habilla et sortit d'un pas ferme. + + * * * * * + +Il se répétait, tout en marchant: + +--Il faut que je sois énergique, très énergique. Il faut que je prouve +que je n'ai pas peur. + +Ses témoins, le marquis et le colonel, se mirent à sa disposition, et, +après lui avoir serré énergiquement les mains, discutèrent les +conditions. + +Le colonel demanda: + +--Vous voulez un duel sérieux? + +Le vicomte répondit: + +--Très sérieux. + +Le marquis reprit: + +--Vous tenez au pistolet? + +--Oui. + +--Nous laissez-vous libres de régler le reste. + +Le vicomte articula d'une voix sèche, saccadée: + +--Vingt pas, au commandement, en levant l'arme au lieu de l'abaisser. +Échange de balles jusqu'à blessure grave. + +Le colonel déclara d'un ton satisfait: + +--Ce sont des conditions excellentes. Vous tirez bien, toutes les +chances sont pour vous. + +Et ils partirent. Le vicomte rentra chez lui pour les attendre. Son +agitation, apaisée un moment, grandissait maintenant de minute en +minute. Il se sentait le long des bras, le long des jambes, dans la +poitrine, une sorte de frémissement, de vibration continue; il ne +pouvait tenir en place, ni assis, ni debout. Il n'avait plus dans la +bouche une apparence de salive, et il faisait à tout instant un +mouvement bruyant de la langue, comme pour la décoller de son palais. + +Il voulut déjeuner, mais il ne put manger. Alors l'idée lui vint de +boire pour se donner du courage, et il se fit apporter un carafon de +rhum dont il avala coup sur coup, six petits verres. + +Une chaleur, pareille à une brûlure, l'envahit, suivie aussitôt d'un +étourdissement de l'âme. Il pensa: + +--Je tiens le moyen. Maintenant ça va bien. + +Mais au bout d'une heure il avait vidé le carafon, et son état +d'agitation redevenait intolérable. Il sentait un besoin fou de se +rouler par terre, de crier, de mordre. Le soir tombait. + +Un coup de timbre lui donna une telle suffocation qu'il n'eut pas la +force de se lever pour recevoir ses témoins. + +Il n'osait même plus leur parler, leur dire «bonjour,» prononcer un seul +mot, de crainte qu'ils ne devinassent tout à l'altération de sa voix. + +Le colonel prononça: + +--Tout est réglé aux conditions que vous avez fixées. Votre adversaire +réclamait d'abord les privilèges d'offensé, mais il a cédé presque +aussitôt et a tout accepté. Ses témoins sont deux militaires. + +Le vicomte prononça: + +--Merci. + +Le marquis reprit: + +--Excusez-nous si nous ne faisons qu'entrer et sortir, mais nous avons +encore à nous occuper de mille choses. Il faut un bon médecin, puisque +le combat ne cessera qu'après blessure grave, et vous savez que les +balles ne badinent pas. Il faut désigner l'endroit, à proximité d'une +maison pour y porter le blessé si c'est nécessaire, etc.; enfin, nous en +avons encore pour deux ou trois heures. + +Le vicomte articula une seconde fois: + +--Merci. + +Le colonel demanda: + +--Vous allez bien? vous êtes calme? + +--Oui, très calme, merci. + +Les deux hommes se retirèrent. + + * * * * * + +Quand il se sentit seul de nouveau, il lui sembla qu'il devenait fou. +Son domestique ayant allumé les lampes, il s'assit devant sa table pour +écrire des lettres. Après avoir tracé, au haut d'une page: «Ceci est mon +testament...» il se releva d'une secousse et s'éloigna, se sentant +incapable d'unir deux idées, de prendre une résolution, de décider quoi +que ce fût. + +Ainsi, il allait se battre! Il ne pouvait plus éviter cela. Que se +passait-il donc en lui? Il voulait se battre, il avait cette intention +et cette résolution fermement arrêtées; et il sentait bien, malgré tout +l'effort de son esprit et toute la tension de sa volonté, qu'il ne +pourrait même conserver la force nécessaire pour aller jusqu'au lieu de +la rencontre. Il cherchait à se figurer le combat, son attitude à lui et +la tenue de son adversaire. + +De temps en temps, ses dents s'entrechoquaient dans sa bouche avec un +petit bruit sec. Il voulut lire, et prit le code du duel de +Châteauvillard. Puis il se demanda: + +--Mon adversaire a-t-il fréquenté les tirs? Est-il connu? Est-il classé? +Comment le savoir? + +Il se souvint du livre du baron de Vaux sur les tireurs au pistolet, et +il le parcourut d'un bout à l'autre. Georges Lamil n'y était pas nommé. +Mais cependant si cet homme n'était pas un tireur, il n'aurait pas +accepté immédiatement cette arme dangereuse et ces conditions mortelles? + +Il ouvrit, en passant, une boîte de Gastinne Renette posée sur un +guéridon, et prit un des pistolets, puis il se plaça comme pour tirer et +leva le bras. Mais il tremblait des pieds à la tête et le canon remuait +dans tous les sens. + +Alors, il se dit: + +--C'est impossible. Je ne puis me battre ainsi. + +Il regardait au bout du canon ce petit trou noir et profond qui crache +la mort, il songeait au déshonneur, aux chuchotements dans les cercles, +aux rires dans les salons, au mépris des femmes, aux allusions des +journaux, aux insultes que lui jetteraient les lâches. + +Il regardait toujours l'arme, et, levant le chien, il vit soudain une +amorce briller dessous comme une petite flamme rouge. Le pistolet était +demeuré chargé, par hasard, par oubli. Et il éprouva de cela une joie +confuse, inexplicable. + +S'il n'avait pas, devant l'autre, la tenue noble et calme qu'il faut, il +serait perdu à tout jamais. Il serait taché, marqué d'un signe +d'infamie, chassé du monde! Et cette tenue calme et crâne, il ne +l'aurait pas, il le savait, il le sentait. Pourtant il était brave, +puisqu'il voulait se battre!... Il était brave, puisque...--La pensée +qui l'effleura ne s'acheva même pas dans son esprit; mais, ouvrant la +bouche toute grande, il s'enfonça brusquement, jusqu'au fond de la +gorge, le canon de son pistolet, et il appuya sur la gâchette... + +Quand son valet de chambre accourut, attiré par la détonation, il le +trouva mort, sur le dos. Un jet de sang avait éclaboussé le papier blanc +sur la table et faisait une grande tache rouge au-dessous de ces quatre +mots: + +«Ceci est mon testament.» + + + + +L'IVROGNE + +[Illustration: L'IVROGNE] + +Le vent du nord soufflait en tempête, emportant par le ciel d'énormes +nuages d'hiver, lourds et noirs, qui jetaient en passant sur la terre +des averses furieuses. + +La mer démontée mugissait et secouait la côte, précipitant sur le rivage +des vagues énormes, lentes et baveuses, qui s'écroulaient avec des +détonations d'artillerie. Elles s'en venaient tout doucement, l'une +après l'autre, hautes comme des montagnes, éparpillant dans l'air, sous +les rafales, l'écume blanche de leurs têtes ainsi qu'une sueur de +monstres. + +L'ouragan s'engouffrait dans le petit vallon d'Yport, sifflait et +gémissait, arrachant les ardoises des toits, brisant les auvents, +abattant les cheminées, lançant dans les rues de telles poussées de vent +qu'on ne pouvait marcher qu'en se tenant aux murs, et que les enfants +eussent été enlevés comme des feuilles et jetés dans les champs +par-dessus les maisons. + +On avait hâlé les barques de pêche jusqu'au pays, par crainte de la mer +qui allait balayer la plage à marée pleine, et quelques matelots, cachés +derrière le ventre rond des embarcations couchées sur le flanc, +regardaient cette colère du ciel et de l'eau. + +Puis ils s'en allaient peu à peu, car la nuit tombait sur la tempête, +enveloppant d'ombre l'Océan affolé, et tous le fracas des éléments en +furie. + +Deux hommes restaient encore, les mains dans les poches, le dos rond +sous les bourrasques, le bonnet de laine enfoncé jusqu'aux yeux, deux +grands pêcheurs normands, au collier de barbe rude, à la peau brûlée par +les rafales salées du large, aux yeux bleus piqués d'un grain noir au +milieu, ces yeux perçants des marins qui voient au bout de l'horizon, +comme un oiseau de proie. + +Un d'eux disait: + +--Allons, viens-t'en, Jérémie. J'allons passer l'temps aux dominos. +C'est mé qui paye. + +L'autre hésitait encore, tenté par le jeu et l'eau-de-vie, sachant bien +qu'il allait encore s'ivrogner s'il entrait chez Paumelle, retenu aussi +par l'idée de sa femme restée toute seule dans sa masure. + +Il demanda: + +--On dirait qu' l'as fait une gageure de m'soûler tous les soirs. +Dis-mé, qué qu' ça te rapporte, pisque tu payes toujours? + +Et il riait tout de même à l'idée de toute cette eau-de-vie bue aux +frais d'un autre; il riait d'un rire content de Normand en bénéfice. + +Mathurin, son camarade, le tirait toujours par le bras. + +--Allons, viens-t'en, Jérémie. C'est pas un soir à rentrer, sans rien +d'chaud dans le ventre. Quéqu' tu crains? Ta femme va-t-il pas bassiner +ton lit? + +Jérémie répondait: + +--L'aut' soir que je n'ai point pu r'trouver la porte.... Qu'on m'a +quasiment r'péché dans le ruisseau de d'vant chez nous! + +Et il riait encore à ce souvenir de pochard, et il allait tout doucement +vers le café de Paumelle, dont la vitre illuminée brillait; il allait, +tiré par Mathurin et poussé par le vent, incapable de résister à ces +deux forces. + +La salle basse était pleine de matelots, de fumée et de cris. Tous ces +hommes, vêtus de laine, les coudes sur les tables, vociféraient pour se +faire entendre. Plus il entrait de buveurs, plus il fallait hurler dans +le vacarme des voix et des dominos tapés sur le marbre, histoire de +faire plus de bruit encore. + +Jérémie et Mathurin allèrent s'asseoir dans un coin et commencèrent une +partie, et les petits verres disparaissaient, l'un après l'autre, dans +la profondeur de leurs gorges. + +Puis ils jouèrent d'autres parties, burent d'autres petits verres. +Mathurin versait toujours, en clignant de l'oeil au patron, un gros +homme aussi rouge que du feu et qui rigolait, comme s'il eût su quelque +longue farce; et Jérémie engloutissait l'alcool, balançait sa tête, +poussait des rires pareils à des rugissements en regardant son compère +d'un air hébété et content. + +Tous les clients s'en allaient. Et, chaque fois que l'un d'eux ouvrait +la porte du dehors pour partir, un coup de vent entrait dans le café, +remuait en tempête la lourde fumée des pipes, balançait les lampes au +bout de leurs chaînettes et faisait vaciller leurs flammes; et on +entendait tout à coup la choc profond d'une vague s'écroulant et le +mugissement de la bourrasque. + +Jérémie, le col desserré, prenait des poses de soûlard, une jambe +étendue, un bras tombant; et de l'autre main il tenait ses dominos. + +Ils restaient seuls maintenant avec le patron, qui s'était approché, +plein d'intérêt. + +Il demanda: + +--Eh ben, Jérémie, c'a va-t-il, à l'intérieur? Es-tu rafraîchi à force +de t'arroser? + +Et Jérémie bredouilla: + +--Pus qu'il en coule, pus qu'il fait sec, là-dedans. + +Le cafetier regardait Mathurin d'un air finaud. Il dit: + +--Et ton fré, Mathurin, ous qu'il est à c't heure? + +Le marin eut un rire muet: + +--Il est au chaud, t'inquiète pas. + +Et tous deux regardèrent Jérémie, qui posait triomphalement le double +six en annonçant: + +--V'là le syndic. + +Quand ils eurent achevé la parlie, le patron déclara: + +--Vous savez, mes gars, mé, j' va m' mettre au portefeuille. J' vous +laisse une lampe et pi l' litre. Y en a pour vingt sous à bord. Tu +fermeras la porte au dehors, Mathurin, et tu glisseras la clef d'sous +l'auvent comme t'as fait l'aut' nuit. + +Mathurin répliqua: + +--T'inquiète pas. C'est compris. + +Paumelle serra la main de ses deux clients tardifs, et monta lourdement +son escalier en bois. Pendant quelques minutes, son pesant pas résonna +dans la petite maison; puis un lourd craquement révéla qu'il venait de +se mettre au lit. + +Les deux hommes continuèrent à jouer; de temps en temps, une rage plus +forte de l'ouragan secouait la porte, faisait trembler les murs, et les +deux buveurs levaient la tête comme si quelqu'un allait entrer. Puis +Mathurin prenait le litre et remplissait le verre de Jérémie. Mais +soudain, l'horloge suspendue sur le comptoir sonna minuit. Son timbre +enroué ressemblait à un choc de casseroles, et les coups vibraient +longtemps, avec une sonorité de ferraille. + +Mathurin aussitôt se leva, comme un matelot dont le quart est fini: + +--Allons, Jérémie, faut décaniller. + +L'autre se mit en mouvement avec plus de peine, prit son aplomb en +s'appuyant à la table; puis il gagna la porte et l'ouvrit pendant que +son compagnon éteignait la lampe. + +Lorsqu'ils furent dans la rue, Mathurin ferma la boutique; puis il dit: + +--Allons, bonsoir, à demain. + +Et il disparut dans les ténèbres. + + + + +II + + +Jérémie fit trois pas, puis oscilla, étendit les mains, rencontra un mur +qui le soutint debout et se remit en marche en trébuchant. Par moments +une bourrasque, s'engouffrant dans la rue étroite, le lançait en avant, +le faisait courir quelques pas; puis quand la violence de la trombe +cessait, il s'arrêtait net, ayant perdu son pousseur, et il se remettait +à vaciller sur ses jambes capricieuses d'ivrogne. + +Il allait, d'instinct, vers sa demeure, comme les oiseaux vont au nid. +Enfin, il reconnut sa porte et il se mit à la tâter pour découvrir la +serrure et placer la clef dedans. Il ne trouvait pas le trou et jurait à +mi-voix. Alors il tapa dessus à coups de poing, appelant sa femme pour +qu'elle vînt l'aider: + +--Mélina! Eh! Mélina! + +Comme il s'appuyait contre le battant pour ne point tomber, il céda, +s'ouvrit, et Jérémie, perdant son appui, entra chez lui en s'écroulant, +alla rouler sur le nez au milieu de son logis, et il sentit que quelque +chose de lourd lui passait sur le corps, puis s'enfuyait dans la nuit. + +Il ne bougeait plus, ahuri de peur, éperdu, dans une épouvante du +diable, des revenants de toutes les choses mystérieuses des ténèbres, +et il attendit longtemps sans oser faire un mouvement. Mais, comme il +vit que rien ne remuait plus, un peu de raison lui revint, de la raison +trouble de pochard. + +Et il s'assit, tout doucement. Il attendit encore longtemps, et, +s'enhardissant enfin, il prononça: + +--Mélina! + +Sa femme ne répondit pas. + +Alors, tout d'un coup, un doute traversa sa cervelle obscurcie, un doute +indécis, un soupçon vague. Il ne bougeait point; il restait là, assis +par terre, dans le noir, cherchant ses idées, s'accrochant à des +réflexions incomplètes et trébuchantes comme ses pieds. + +Il demanda de nouveau: + +--Dis-mé qui que c'était, Mélina? Dis-mé qui que c'était. Je te ferai +rien. + +Il attendit. Aucune voix ne s'éleva dans l'ombre. Il raisonnait tout +haut, maintenant. + +--Je sieus-ti bu, tout de même! Je sieus-ti bu! C'est li qui m'a +boissonné comma, çu manant; c'est li, pour que je rentre point. +J'sieus-ti bu! + +Et il reprenait: + +--Dis-mé qui que c'était, Mélina, ou j'vas faire quéque malheur. + +Après avoir attendu de nouveau, il continuait, avec une logique lente et +obstinée d'homme saoul: + +--C'est li qui m'a r'tenu chez ce fainéant de Paumelle; et l's autres +soirs itou, pour que je rentre point. C'est quéque complice. Ah! +charogne! + +Lentement il se mit sur les genoux. Une colère sourde le gagnait, se +mêlant à la fermentation des boissons. + +Il répéta: + +--Dis-mé qui qu' c'était, Mélina, ou j' vas cogner, j'te préviens! + +IL était debout maintenant, frémissant d'une colère foudroyante, comme +si l'alcool qu'il avait au corps se fût enflammé dans ses veines. Il fit +un pas, heurta une chaise, la saisit, marcha encore, rencontra le lit, +le palpa et sentit dedans le corps chaud de sa femme. + +Alors, affolé de rage, il grogna: + +--Ah! t'étais là, saleté, et tu n' répondais point. + +Et, levant la chaise qu'il tenait dans sa poigne robuste de matelot, il +l'abattit devant lui avec une furie exaspérée. Un cri jaillit de la +couche; un cri éperdu, déchirant. Alors il se mit à frapper comme un +batteur dans une grange. Et rien, bientôt, ne remua plus. La chaise +s'envolait en morceaux; mais un pied lui restait à la main, et il tapait +toujours, en haletant. + +Puis soudain il s'arrêta pour demander: + +--Diras-tu qui qu' c'était, à c't' heure? + +Mélina ne répondit pas. + +Alors, rompu de fatigue, abruti par sa violence, il se rassit par terre, +s'allongea et s'endormit. + +Quand le jour parut, un voisin, voyant sa porte ouverte, entra. Il +aperçut Jérémie qui ronflait sur le sol, où gisaient les débris d'une +chaise, et, dans le lit, une bouillie de chair et de sang. + +[Illustration] + + + + +UNE VENDETTA + +[Illustration: UNE VENDETTA] + +La veuve de Paolo Saverini habitait seule avec son fils une petite +maison pauvre sur les remparts de Bonifacio. La ville, bâtie sur une +avancée de la montagne, suspendue même par places au-dessus de la mer, +regarde, par-dessus le détroit hérissé d'écueils, la côte plus basse de +la Sardaigne. À ses pieds, de l'autre côté, la contournant presque +entièrement, une coupure de la falaise, qui ressemble à un gigantesque +corridor, lui sert de port, amène jusqu'aux premières maisons, après un +long circuit entre deux murailles abruptes, les petits bateaux pêcheurs +italiens ou sardes, et, chaque quinzaine, le vieux vapeur poussif qui +fait le service d'Ajaccio. + +Sur la montagne blanche, le tas de maisons pose une tache plus blanche +encore. Elles ont l'air de nids d'oiseaux sauvages, accrochées ainsi sur +ce roc, dominant ce passage terrible où ne s'aventurent guère les +navires. Le vent, sans repos, fatigue la mer, fatigue la côte nue, +rongée par lui à peine vêtue d'herbe; il s'engouffre dans le détroit, +dont il ravage les deux bords. Les traînées d'écume pâle, accrochées aux +pointes noires des innombrables rocs qui percent partout les vagues, ont +l'air de lambeaux de toiles flottant et palpitant à la surface de l'eau. + +La maison de la veuve Saverini, soudée au bord même de la falaise, +ouvrait ses trois fenêtres sur cet horizon sauvage et désolé. + +Elle vivait là, seule, avec son fils Antoine et leur chienne +«Sémillante», grande bête maigre, aux poils longs et rudes, de la race +des gardeurs de troupeaux. Elle servait au jeune homme pour chasser. + +Un soir, après une dispute, Antoine Saverini fut tué traîtreusement, +d'un coup de couteau, par Nicolas Ravolati, qui, la nuit même, gagna la +Sardaigne. + +Quand la vieille mère reçut le corps de son enfant, que des passants lui +rapportèrent, elle ne pleura pas, mais elle demeura longtemps immobile à +le regarder; puis, étendant sa main ridée sur le cadavre, elle lui +promit la vendetta. Elle ne voulut point qu'on restât avec elle, et elle +s'enferma auprès du corps avec la chienne, qui hurlait. Elle hurlait, +cette bête, d'une façon continue, debout au pied du lit, la tête tendue +vers son maître, et la queue serrée entre les pattes. Elle ne bougeait +pas plus que la mère, qui, penchée maintenant sur le corps, l'oeil fixe, +pleurait de grosses larmes muettes en le contemplant. + +Le jeune homme, sur le dos, vêtu de sa veste de gros drap trouée et +déchirée à la poitrine, semblait dormir; mais il avait du sang partout: +sur la chemise arrachée pour les premiers soins; sur son gilet, sur sa +culotte, sur la face, sur les mains. Des caillots de sang s'étaient +figés dans la barbe et dans les cheveux. + +La vieille mère se mit à lui parler. Au bruit de cette voix, la chienne +se tut. + +--Va, va, tu seras vengé, mon petit, mon garçon, mon pauvre enfant. +Dors, dors, tu seras vengé, entends-tu? C'est la mère qui le promet! Et +elle tient toujours sa parole, la mère, tu le sais bien. + +Et lentement elle se pencha vers lui, collant ses lèvres froides sur les +lèvres mortes. + +Alors, Sémillante se remit à gémir. Elle poussait une longue plainte +monotone, déchirante, horrible. + +Elles restèrent là, toutes les deux, la femme et la bête, jusqu'au +matin. + +Antoine Saverini fut enterré le lendemain, et bientôt on ne parla plus +de lui dans Bonifacio. + +[Illustration] + + * * * * * + +Il n'avait laissé ni frère ni proches cousins. Aucun homme n'était là +pour poursuivre la vendetta. Seule, la mère y pensait, la vieille. + +De l'autre côté du détroit, elle voyait du matin au soir un point blanc +sur la côte. C'est un petit village sarde, Longosardo, où se réfugient +les bandits corses traqués de trop près. Ils peuplent presque seuls ce +hameau, en face des côtes de leur patrie, et ils attendent là le moment +de revenir, de retourner au maquis. C'est dans ce village, elle le +savait, que s'était réfugié Nicolas Ravolati. + +Toute seule, tout le long du jour, assise à sa fenêtre, elle regardait +là-bas en songeant à la vengeance. Comment ferait-elle sans personne, +infirme, si près de la mort? Mais elle avait promis, elle avait juré sur +le cadavre. Elle ne pouvait oublier, elle ne pouvait attendre. Que +ferait-elle? Elle ne dormait plus la nuit, elle n'avait plus ni repos +ni apaisement, elle cherchait, obstinée. La chienne, à ses pieds, +sommeillait, et, parfois, levant la tête, hurlait au loin. Depuis que +son maître n'était plus là, elle hurlait souvent ainsi, comme si elle +l'eût appelé, comme si son âme de bête, inconsolable, eût aussi gardé le +souvenir que rien n'efface. + +Or, une nuit, comme Sémillante se remettait à gémir, la mère, tout à +coup, eut une idée, une idée de sauvage vindicatif et féroce. Elle la +médita jusqu'au matin; puis, levée dès les approches du jour, elle se +rendit à l'église. Elle pria, prosternée sur le pavé, abattue devant +Dieu, le suppliant de l'aider, de la soutenir, de donner à son pauvre +corps usé la force qu'il lui fallait pour venger le fils. + +Puis elle rentra. Elle avait dans sa cour un ancien baril défoncé, qui +recueillait l'eau des gouttières; elle le renversa, le vida, +l'assujettit contre le sol avec des pieux et des pierres; puis elle +enchaîna Sémillante à cette niche, et elle rentra. + +Elle marchait maintenant, sans repos, dans sa chambre, l'oeil fixé +toujours sur la côte de Sardaigne. Il était là-bas, l'assassin. + +La chienne, tout le jour et toute la nuit, hurla. La vieille, au matin, +lui porta de l'eau dans une jatte; mais rien de plus: pas de soupe, pas +de pain. + +La journée encore s'écoula. Sémillante, exténuée, dormait. Le lendemain, +elle avait les yeux luisants, le poil hérissé, et elle tirait éperdument +sur sa chaîne. + +La vieille ne lui donna encore rien à manger. La bête, devenue furieuse, +aboyait d'une voix rauque. La nuit encore se passa. + +Alors, au jour levé, la mère Saverini alla chez le voisin, prier qu'on +lui donnât deux bottes de paille. Elle prit de vieilles hardes qu'avait +portées autrefois son mari, et les bourra de fourrage, pour simuler un +corps humain. + +Ayant piqué un bâton dans le sol, devant la niche de Sémillante, elle +noua dessus ce mannequin, qui semblait ainsi se tenir debout. Puis elle +figura la tête au moyen d'un paquet de vieux linge. + +La chienne, surprise, regardait cet homme de paille, et se taisait, bien +que dévorée de faim. + +Alors la vieille alla acheter chez le charcutier un long morceau de +boudin noir. Rentrée chez elle, elle alluma un feu de bois dans sa cour, +auprès de la niche, et fit griller son boudin. Sémillante, affolée, +bondissait, écumait, les yeux fixés sur le gril, dont le fumet lui +entrait au ventre. + +Puis la mère fit de cette bouillie fumante une cravate à l'homme de +paille. Elle la lui ficela longtemps autour du cou, comme pour la lui +entrer dedans. Quand ce fut fini, elle déchaîna la chienne. + +D'un saut formidable, la bête atteignit la gorge du mannequin, et, les +pattes sur les épaules, se mit à la déchirer. Elle retombait, un morceau +de sa proie à la gueule, puis s'élançait de nouveau, enfonçait ses crocs +dans les cordes, arrachait quelques parcelles de nourriture, retombait +encore, et rebondissait, acharnée. Elle enlevait le visage par grands +coups de dents, mettait en lambeaux le col entier. + +La vieille, immobile et muette, regardait, l'oeil allumé. Puis elle +renchaîna sa bête, la fit encore jeûner deux jours, et recommença cet +étrange exercice. + +Pendant trois mois, elle l'habitua à cette sorte de lutte, à ce repas +conquis à coups de crocs. Elle ne l'enchaînait plus maintenant, mais +elle la lançait d'un geste sur le mannequin. + +Elle lui avait appris à le déchirer, à le dévorer, sans même qu'aucune +nourriture fût cachée en sa gorge. Elle lui donnait ensuite, comme +récompense, le boudin grillé pour elle. + +Dès qu'elle apercevait l'homme, Sémillante frémissait, puis tournait les +yeux vers sa maîtresse, qui lui criait: «Va!» d'une voix sifflante, en +levant le doigt. + + * * * * * + +Quand elle jugea le temps venu, la mère Saverini alla se confesser et +communia un dimanche matin, avec une ferveur extatique; puis, ayant +revêtu des habits de mâle, semblable à un vieux pauvre déguenillé, elle +fit marché avec un pêcheur sarde, qui la conduisit, accompagnée de sa +chienne, de l'autre côté du détroit. + +Elle avait, dans un sac de toile, un grand morceau de boudin. Sémillante +jeûnait depuis deux jours. La vieille femme, à tout moment, lui faisait +sentir la nourriture odorante, et l'excitait. + +Elles entrèrent dans Longosardo. La Corse allait en boitillant. Elle se +présenta chez un boulanger et demanda la demeure de Nicolas Ravolati. Il +avait repris son ancien métier, celui de menuisier. Il travaillait seul +au fond de sa boutique. + +La vieille poussa la porte et l'appela: + +--Hé! Nicolas! + +Il se tourna; alors, lâchant sa chienne, elle cria: + +--Va, va, dévore, dévore! + +L'animal, affolé, s'élança, saisit la gorge. L'homme étendit les bras, +l'étreignit, roula par terre. Pendant quelques secondes, il se tordit, +battant le sol de ses pieds; puis il demeura immobile, pendant que +Sémillante lui fouillait le cou, qu'elle arrachait par lambeaux. + +Deux voisins, assis sur leur porte, se rappelèrent parfaitement avoir vu +sortir un vieux pauvre avec un chien noir efflanqué qui mangeait, tout +en marchant, quelque chose de brun que lui donnait son maître. + +La vieille, le soir, était rentrée chez elle. Elle dormit bien, cette +nuit-là. + +[Illustration] + + + + +COCO + +[Illustration] + +COCO + +Dans tout le pays environnant on appelait la ferme des Lucas «la +Métairie». On n'aurait su dire pourquoi. Les paysans, sans doute, +attachaient à ce mot «métairie» une idée de richesse et de grandeur, car +cette ferme était assurément la plus vaste, la plus opulente et la plus +ordonnée de la contrée. + +La cour, immense, entourée de cinq rangs d'arbres magnifiques pour +abriter contre le vent violent de la plaine les pommiers trapus et +délicats, enfermait de longs bâtiments couverts en tuiles pour conserver +les fourrages et les grains, de belles étables bâties en silex, des +écuries pour trente chevaux, et une maison d'habitation en brique rouge, +qui ressemblait à un petit château. + +Les fumiers étaient bien tenus; les chiens de garde habitaient en des +niches, un peuple de volailles circulait dans l'herbe haute. + +Chaque midi, quinze personnes, maîtres, valets et servantes, prenaient +place autour de la longue table de cuisine où fumait la soupe dans un +grand vase de faïence à fleurs bleues. + +Les bêtes, chevaux, vaches, porcs et moutons, étaient grasses, soignées +et propres; et maître Lucas, un grand homme qui prenait du ventre, +faisait sa ronde trois fois par jour, veillant sur tout et pensant à +tout. + +On conservait, par charité, dans le fond de l'écurie, un très vieux +cheval blanc que la maîtresse voulait nourrir jusqu'à sa mort +naturelle, parce qu'elle l'avait élevé, gardé toujours, et qu'il lui +rappelait des souvenirs. + +Un goujat de quinze ans, nommé Isidore Duval, et appelé plus simplement +Zidore, prenait soin de cet invalide, lui donnait, pendant l'hiver, sa +mesure d'avoine et son fourrage, et devait aller, quatre fois par jour, +en été, le déplacer dans la côte où on l'attachait, afin qu'il eût en +abondance de l'herbe fraîche. + +L'animal, presque perclus, levait avec peine ses jambes lourdes, grosses +des genoux et enflées au-dessus des sabots. Ses poils, qu'on n'étrillait +plus jamais, avaient l'air de cheveux blancs, et des cils très longs +donnaient à ses yeux un air triste. + +Quand Zidore le menait à l'herbe, il lui fallait tirer sur la corde, +tant la bête allait lentement; et le gars, courbé, haletant, jurait +contre elle, s'exaspérant d'avoir à soigner cette vieille rosse. + +Les gens de la ferme, voyant cette colère du goujat contre Coco, s'en +amusaient, parlaient sans cesse du cheval à Zidore, pour exaspérer le +gamin. Ses camarades le plaisantaient. On l'appelait dans le village +Coco-Zidore. + +Le gars rageait, sentant naître en lui le désir de se venger du cheval. +C'était un maigre enfant haut sur jambes, très sale, coiffé de cheveux +roux, épais, durs et hérissés. Il semblait stupide, parlait en bégayant, +avec une peine infinie, comme si les idées n'eussent pu se former dans +son âme épaisse de brute. + +Depuis longtemps déjà, il s'étonnait qu'on gardât Coco, s'indignant de +voir perdre du bien pour cette bête inutile. Du moment qu'elle ne +travaillait plus, il lui semblait injuste de la nourrir, il lui semblait +révoltant de gaspiller de l'avoine, de l'avoine qui coûtait si cher, +pour ce bidet paralysé. Et souvent même, malgré les ordres de maître +Lucas, il économisait sur la nourriture du cheval, ne lui versant qu'une +demi-mesure, ménageant sa litière et son foin. Et une haine grandissait +en son esprit confus d'enfant, une haine de paysan rapace, de paysan +sournois, féroce, brutal et lâche. + + +Lorsque revint l'été, il lui fallut aller _remuer_ la bête dans sa côte. +C'était loin. Le goujat, plus furieux chaque matin, partait de son pas +lourd à travers les blés. Les hommes qui travaillaient dans les terres +lui criaient, par plaisanterie: + +--Hé Zidore, tu f'ras mes compliments à Coco. + +Il ne répondait point; mais il cassait, en passant, une baguette dans +une haie et, dès qu'il avait déplacé l'attache du vieux cheval, il le +laissait se remettre à brouter; puis approchant traîtreusement, il lui +cinglait les jarrets. L'animal essayait de fuir, de ruer, d'échapper aux +coups, et il tournait au bout de sa corde comme s'il eût été enfermé +dans une piste. Et le gars le frappait avec rage, courant derrière, +acharné, les dents serrées par la colère. + +Puis il s'en allait lentement, sans se retourner, tandis que le cheval +le regardait partir de son oeil de vieux, les côtes saillantes, +essoufflé d'avoir trotté. Et il ne rebaissait vers l'herbe sa tête +osseuse et blanche qu'après avoir vu disparaître au loin la blouse bleue +du jeune paysan. + +Comme les nuits étaient chaudes, on laissait maintenant Coco coucher +dehors, là-bas, au bord de la ravine, derrière le bois. Zidore seul +allait le voir. + +L'enfant s'amusait encore à lui jeter des pierres. Il s'asseyait à dix +pas de lui, sur un talus, et il restait là une demi-heure, lançant de +temps en temps un caillou tranchant au bidet, qui demeurait debout, +enchaîné devant son ennemi, et le regardant sans cesse, sans oser paître +avant qu'il fût reparti. + +Mais toujours cette pensée restait plantée dans l'esprit du goujat: +«Pourquoi nourrir ce cheval qui ne faisait plus rien?» Il lui semblait +que cette misérable rosse volait le manger des autres, volait l'avoir +des hommes, le bien du bon Dieu, le volait même aussi, lui, Zidore, qui +travaillait. + +Alors, peu à peu, chaque jour, le gars diminua la bande de pâturage +qu'il lui donnait en avançant le piquet de bois où était fixée la corde. + +La bête jeûnait, maigrissait, dépérissait. Trop faible pour casser son +attache, elle tendait la tête vers la grande herbe verte et luisante, si +proche, et dont l'odeur lui venait sans qu'elle y pût toucher. + +Mais, un matin, Zidore eut une idée: c'était de ne plus remuer Coco. Il +en avait assez d'aller si loin pour cette carcasse. + +Il vint cependant, pour savourer sa vengeance. La bête inquiète le +regardait. Il ne la battit pas ce jour-là. Il tournait autour, les mains +dans les poches. Même il fit mine de la changer de place, mais il +renfonça le piquet juste dans le même trou, et il s'en alla, enchanté de +son invention. + +Le cheval, le voyant partir, hennit pour le rappeler; mais le goujat se +mit à courir, le laissant seul, tout seul, dans son vallon, bien +attaché, et sans un brin d'herbe à portée de la mâchoire. + +Affamé, il essaya d'atteindre la grasse verdure qu'il touchait du bout +de ses naseaux. Il se mit sur les genoux, tendant le cou, allongeant ses +grandes lèvres baveuses. Ce fut en vain. Tout le jour, elle s'épuisa, la +vieille bête, en efforts inutiles, en efforts terribles. La faim la +dévorait, rendue plus affreuse par la vue de toute la verte nourriture +qui s'étendait par l'horizon. + +Le goujat ne revint point ce jour-là. Il vagabonda par les bois pour +chercher des nids. + +Il reparut le lendemain. Coco, exténué, s'était couché. Il se leva en +apercevant l'enfant, attendant enfin, d'être changé de place. + +Mais le petit paysan ne toucha même pas au maillet jeté dans l'herbe. Il +s'approcha, regarda l'animal, lui lança dans le nez une motte de terre +qui s'écrasa sur le poil blanc, et il repartit en sifflant. + +Le cheval resta debout tant qu'il put l'apercevoir encore; puis sentant +bien que ses tentatives pour atteindre l'herbe voisine seraient +inutiles, il s'étendit de nouveau sur le flanc et ferma les yeux. + +Le lendemain, Zidore ne vint pas. + +Quand il approcha, le jour suivant, de Coco toujours étendu, il +s'aperçut qu'il était mort. + +Alors il demeura debout, le regardant, content de son oeuvre, étonné en +même temps que ce fût déjà fini. Il le toucha du pied, leva une de ses +jambes, puis la laissa retomber, s'assit dessus, et resta là, les yeux +fixés dans l'herbe et sans penser à rien. + +Il revint à la ferme, mais il ne dit pas l'accident, car il voulait +vagabonder encore aux heures où, d'ordinaire, il allait changer de place +le cheval. + +Il alla le voir le lendemain. Des corbeaux s'envolèrent à son approche. +Des mouches innombrables se promenaient sur le cadavre et bourdonnaient +à l'entour. + +En rentrant il annonça la chose. La bête était si vieille que personne +ne s'étonna. Le maître dit à deux valets: + +Prenez vos pelles, vous f'rez un trou là ous qu'il est. + +Et les hommes enfouirent le cheval juste à la place où il était mort de +faim. + +Et l'herbe poussa drue, verdoyante, vigoureuse, nourrie par le pauvre +corps. + + + + +LA MAIN + +[Illustration] + +LA MAIN + +On faisait cercle autour de M. Bermutier, juge d'instruction, qui +donnait son avis sur l'affaire mystérieuse de Saint-Cloud. Depuis un +mois, cet inexplicable crime affolait Paris. Personne n'y comprenait +rien. + +M. Bermutier, debout, le dos à la cheminée, parlait, assemblait les +preuves, discutait les diverses opinions, mais ne concluait pas. + +Plusieurs femmes s'étaient levées pour s'approcher et demeuraient +debout, l'oeil fixé sur la bouche rasée du magistrat d'où sortaient les +paroles graves. Elles frissonnaient, vibraient, crispées par leur peur +curieuse, par l'avide et insatiable besoin d'épouvante qui hante leur +âme, les torture comme une faim. + +Une d'elles, plus pâle que les autres, prononça pendant un silence: + +--C'est affreux. Cela touche au «surnaturel». On ne saura jamais rien. + +Le magistrat se tourna vers elle: + +--Oui, madame, il est probable qu'on ne saura jamais rien. Quant au mot +surnaturel que vous venez d'employer, il n'a rien à faire ici. Nous +sommes en présence d'un crime fort habilement conçu, fort habilement +exécuté, si bien enveloppé de mystère que nous ne pouvons le dégager des +circonstances impénétrables qui l'entourent. Mais j'ai eu, moi, +autrefois, à suivre une affaire où vraiment semblait se mêler quelque +chose de fantastique. Il a fallu l'abandonner d'ailleurs, faute de +moyens de l'éclaircir. + +Plusieurs femmes prononcèrent en même temps, si vite que leurs voix +n'en firent qu'une: + +--Oh! dites-nous cela. + +M. Bermutier sourit gravement, comme doit sourire un juge d'instruction. +Il reprit: + +--N'allez pas croire, au moins, que j'aie pu, même un instant, supposer +en cette aventure quelque chose de surhumain. Je ne crois qu'aux causes +normales. Mais si, au lieu d'employer le mot «surnaturel» pour exprimer +ce que nous ne comprenons pas, nous nous servions simplement du mot +«inexplicable», cela vaudrait beaucoup mieux. En tout cas, dans +l'affaire que je vais vous dire, ce sont surtout les circonstances +environnantes, les circonstances préparatoires qui m'ont ému. Enfin, +voici les faits: + +J'étais alors juge d'instruction à Ajaccio, une petite ville blanche, +couchée au bord d'un admirable golfe qu'entourent partout de hautes +montagnes. + +Ce que j'avais surtout à poursuivre là-bas, c'étaient les affaires de +vendetta. Il y en a de superbes, de dramatiques au possible, de +féroces, d'héroïques. Nous retrouvons là les plus beaux sujets de +vengeance qu'on puisse rêver, les haines séculaires, apaisées un moment, +jamais éteintes, les ruses abominables, les assassinats devenant des +massacres et presque des actions glorieuses. Depuis deux ans, je +n'entendais parler que du prix du sang, que de ce terrible préjugé corse +qui force à venger toute injure sur la personne qui l'a faite, sur ses +descendants et ses proches. J'avais vu égorger des vieillards, des +enfants, des cousins, j'avais la tête pleine de ces histoires. + +Or, j'appris un jour qu'un Anglais venait de louer pour plusieurs années +une petite villa au fond du golfe. Il avait amené avec lui un domestique +français, pris à Marseille en passant. + +Bientôt tout le monde s'occupa de ce personnage singulier, qui vivait +seul dans sa demeure, ne sortant que pour chasser et pour pêcher. Il ne +parlait à personne, ne venait jamais à la ville, et, chaque matin, +s'exerçait pendant une heure ou deux, à tirer au pistolet et à la +carabine. + +Des légendes se firent autour de lui. On prétendit que c'était un haut +personnage fuyant sa patrie pour des raisons politiques; puis on affirma +qu'il se cachait après avoir commis un crime épouvantable. On citait +même des circonstances particulièrement horribles. + +Je voulus, en ma qualité de juge d'instruction, prendre quelques +renseignements sur cet homme; mais il me fut impossible de rien +apprendre. Il se faisait appeler sir John Rowell. + +Je me contentai donc de le surveiller de près; mais on ne me signalait, +en réalité, rien de suspect à son égard. + +Cependant, comme les rumeurs sur son compte continuaient, grossissaient, +devenaient générales, je résolus d'essayer de voir moi-même cet +étranger, et je me mis à chasser régulièrement dans les environs de sa +propriété. + +J'attendis longtemps une occasion. Elle se présenta enfin sous la forme +d'une perdrix que je tirai et que je tuai devant le nez de l'Anglais. +Mon chien me la rapporta; mais, prenant aussitôt le gibier, j'allai +m'excuser de mon inconvenance et prier sir John Rowell d'accepter +l'oiseau mort. + +C'était un grand homme à cheveux rouges, à barbe rouge, très haut, très +large, une sorte d'hercule placide et poli. Il n'avait rien de la +raideur dite britannique et il me remercia vivement de ma délicatesse en +un français accentué d'outre-Manche. Au bout d'un mois, nous avions +causé ensemble cinq ou six fois. + +Un soir enfin, comme je passais devant sa porte, je l'aperçus qui fumait +sa pipe, à cheval sur une chaise, dans son jardin. Je le saluai, et il +m'invita à entrer pour boire un verre de bière. Je ne me le fis pas +répéter. + +Il me reçut avec toute la méticuleuse courtoisie anglaise, parla avec +éloge de la France, de la Corse, déclara qu'il aimait beaucoup _cette_ +pays, et _cette_ rivage. + +Alors je lui posai, avec de grandes précautions et sous la forme d'un +intérêt très vif, quelques questions sur sa vie, sur ses projets. Il +répondit sans embarras, me raconta qu'il avait beaucoup voyagé, en +Afrique, dans les Indes, en Amérique. Il ajouta en riant: + +--J'avé eu bôcoup d'aventures, oh! yes. + +Puis je me remis à parler chasse, et il me donna des détails les plus +curieux sur la chasse à l'hippopotame, au tigre, à l'éléphant et même la +chasse au gorille. + +Je dis: + +--Tous ces animaux sont redoutables. + +Il sourit: + +--Oh! nô, le plus mauvais c'été l'homme. + +Il se mit à rire tout à fait, d'un bon rire de gros Anglais content: + +--J'avé beaucoup chassé l'homme aussi. + +Puis il parla d'armes, et il m'offrit d'entrer chez lui pour me montrer +des fusils de divers systèmes. + +Son salon était tendu de noir, de soie noire brodée d'or. De grandes +fleurs jaunes couraient sur l'étoffe sombre, brillaient comme du feu. + +Il annonça: + +--C'été une drap japonaise. + +Mais, au milieu du plus large panneau, une chose étrange me tira l'oeil. +Sur un carré de velours rouge, un objet noir se détachait. Je +m'approchai: c'était une main, une main d'homme. Non pas une main de +squelette, blanche et propre, mais une main noire desséchée, avec les +ongles jaunes, les muscles à nu et des traces de sang ancien, de sang +pareil à une crasse, sur les os coupés net, comme d'un coup de hache, +vers le milieu de l'avant-bras. + +Autour du poignet, une énorme chaîne de fer, rivée, soudée à ce membre +mal propre, l'attachait au mur par un anneau assez fort pour tenir un +éléphant en laisse. + +Je demandai: + +--Qu'est-ce que cela? + +L'Anglais répondit tranquillement: + +--C'été ma meilleur ennemi. Il vené d'Amérique. Il avé été fendu avec le +sabre et arraché la peau avec une caillou coupante, et séché dans le +soleil pendant huit jours. Aoh, très bonne pour moi, cette. + +Je touchai ce débris humain qui avait dû appartenir à un colosse. Les +doigts, démesurément longs, étaient attachés par des tendons énormes que +retenaient des lanières de peau par places. Cette main était affreuse à +voir, écorchée ainsi, elle faisait penser naturellement à quelque +vengeance de sauvage. + +Je dis: + +--Cet homme devait être très fort. + +L'Anglais prononça avec douceur: + +--Aoh yes; mais je été plus fort que lui. J'avé mis cette chaîne pour le +tenir. + +Je crus qu'il plaisantait. Je dis: + +--Cette chaîne maintenant est bien inutile, la main ne se sauvera pas. + +Sir John Rowell reprit gravement: + +--Elle voulé toujours s'en aller. Cette chaîne été nécessaire. + +D'un coup d'oeil rapide j'interrogeai son visage, me demandant: + +--Est-ce un fou, ou un mauvais plaisant? + +Mais la figure demeurait impénétrable, tranquille et bienveillante. Je +parlai d'autre chose et j'admirai les fusils. + +Je remarquai cependant que trois revolvers chargés étaient posés sur les +meubles, comme si cet homme eût vécu dans la crainte constante d'une +attaque. + +Je revins plusieurs fois chez lui; Puis je n'y allai plus. On s'était, +accoutumé à sa présence; il était devenu indifférent à tous. + + * * * * * + +Une année entière s'écoula. Or un matin, vers la fin de novembre, mon +domestique me réveilla en m'annonçant que sir John Rowell avait été +assassiné dans la nuit. + +Une demi-heure plus tard, je pénétrais dans la maison de l'Anglais avec +le commissaire central et le capitaine de gendarmerie. Le valet, éperdu +et désespéré pleurait devant la porte. Je soupçonnai d'abord cet homme, +mais il était innocent. + +On ne put jamais trouver le coupable. + +En entrant dans le salon de sir John, j'aperçus du premier coup d'oeil +le cadavre étendu sur le dos, au milieu de la pièce. + +Le gilet était déchiré, une manche arrachée pendait, tout annonçait +qu'une lutte terrible avait eu lieu. + +L'Anglais était mort étranglé! Sa figure noire et gonflée, effrayante, +semblait exprimer une épouvante abominable; il tenait entre ses dents +serrées quelque chose; et le cou, percé de cinq trous qu'on aurait dits +faits avec des pointes de fer, était couvert de sang. + +Un médecin nous rejoignit. Il examina longtemps les traces des doigts +dans la chair et prononça ces étranges paroles: + +--On dirait qu'il a été étranglé par un squelette. + +Un frisson me passa dans le dos, et je jetai les yeux sur le mur, à la +place où j'avais vu jadis l'horrible main d'écorché. Elle n'y était +plus. La chaîne, brisée, pendait. + +Alors je me baissai vers le mort, et je trouvai dans sa bouche crispée +un des doigts de cette main disparue, coupé ou plutôt scié par les dents +juste à la deuxième phalange. + +Puis on procéda aux constatations. On ne découvrit rien. Aucune porte +n'avait été forcée, aucune fenêtre, aucun meuble. Les deux chiens de +garde ne s'étaient pas réveillés. + +Voici, en quelques mots, la déposition du domestique: + +Depuis un mois, son maître semblait agité. Il avait reçu beaucoup de +lettres, brûlées à mesure. + +Souvent, prenant une cravache, dans une colère qui semblait de la +démence, il avait frappé avec fureur cette main séchée, scellée au mur +et enlevée, on ne sait comment, à l'heure même du crime. + +Il se couchait fort tard et s'enfermait avec soin. Il avait toujours des +armes à portée du bras. Souvent, la nuit, il parlait haut, comme s'il +se fût querellé avec quelqu'un. + +Cette nuit-là, par hasard, il n'avait fait aucun bruit, et c'est +seulement en venant ouvrir les fenêtres que le serviteur avait trouvé +sir John assassiné. Il ne soupçonnait personne. + +Je communiquai ce que je savais du mort aux magistrats et aux officiers +de la force publique, et on fit dans toute l'île une enquête minutieuse. +On ne découvrit rien. + +Or, une nuit, trois mois après le crime, j'eus un affreux cauchemar. Il +me sembla que je voyais la main, l'horrible main, courir comme un +scorpion ou comme une araignée le long de mes rideaux et de mes murs. +Trois fois, je me réveillai, trois fois je me rendormis, trois fois je +revis le hideux débris galoper autour de ma chambre en remuant les +doigts comme des pattes. + +Le lendemain, on me l'apporta, trouvé dans le cimetière, sur la tombe de +sir John Rowell, enterré là; car on n'avait pu découvrir sa famille. +L'index manquait. + +Voilà, mesdames, mon histoire. Je ne sais rien de plus. + + * * * * * + +Les femmes, éperdues, étaient pâles, frissonnantes. Une d'elles s'écria: + +--Mais ce n'est pas un dénouement cela, ni une explication! Nous +n'allons pas dormir si vous ne nous dites pas ce qui s'était passé, +selon vous. + +Le magistrat sourit avec sévérité: + +--Oh! moi, mesdames, je vais gâter, certes, vos rêves terribles. Je +pense tout simplement que le légitime propriétaire de la main n'était +pas mort, qu'il est venu la chercher avec celle qui lui restait. Mais je +n'ai pu savoir comment il a fait, par exemple. C'est là une sorte de +vendetta. + +Une des femmes murmura: + +--Non, ça ne doit pas être ainsi. + +Et le juge d'instruction, souriant toujours, conclut: + +--Je vous avais bien dit que mon explication ne vous irait pas. + +[Illustration] + + + + +LE GUEUX + +[Illustration: LE GUEUX] + +Il avait connu des jours meilleurs, malgré sa misère et son infirmité. + +À l'âge de quinze ans, il avait eu les deux jambes écrasées par une +voiture sur la grand'route de Varville. Depuis ce temps-là, il mendiait +en se traînant le long des chemins, à travers les cours des fermes, +balancé sur ses béquilles qui lui avaient fait remonter les épaules à la +hauteur des oreilles. Sa tête semblait enfoncée entre deux montagnes. + +Enfant trouvé dans un fossé par le curé des Billettes, la veille du +jour des Morts, et baptisé pour cette raison, Nicolas Toussaint, élevé +par charité, demeuré étranger à toute instruction, estropié après avoir +bu quelques verres d'eau-de-vie offerts par le boulanger du village, +histoire de rire, et, depuis lors vagabond, il ne savait rien faire +autre chose que tendre la main. + +Autrefois la baronne d'Avary lui abandonnait pour dormir, une espèce de +niche pleine île paille, à côté du poulailler, dans la ferme attenante +au château: et il était sûr, aux jours de grande famine, de trouver +toujours un morceau de pain et un verre de cidre à la cuisine. Souvent +il recevait encore là quel-quels sols jetés par la vieille dame du haut +de son perron ou des fenêtres de sa chambre. Maintenant elle était +morte. + +Dans les villages, on ne lui donnait guère: on le connaissait trop; on +était fatigué de lui depuis quarante ans qu'on le voyait promener de +masure en masure son corps loqueteux et difforme sur ses deux pattes de +bois. Il ne voulait point s'en aller cependant, parce qu'il ne +connaissait pas autre chose sur la terre que ce coin de pays, ces trois +ou quatre hameaux où il avait traîné sa vie misérable. Il avait mis des +frontières à sa mendicité et il n'aurait jamais passé les limites qu'il +était accoutumé de ne point franchir. + +Il ignorait si le monde s'étendait encore loin derrière les arbres qui +avaient toujours borné sa vue. Il ne se le demandait pas. Et quand les +paysans, las de le rencontrer toujours au bord de leurs champs ou le +long de leurs fossés, lui criaient: + +--Pourquoi qu'tu n'vas point dans l's autes villages, au lieu d' +béquiller toujours par ci? + +Il ne répondait pas et s'éloignait, saisi d'une peur vague de l'inconnu, +d'une peur de pauvre qui redoute confusément mille choses, les visages +nouveaux, les injures, les regards soupçonneux des gens qui ne le +connaissaient pas, et les gendarmes qui vont deux par deux sur les +routes et qui le faisaient plonger, par instinct, dans les buissons ou +derrière les tas de cailloux. + +Quand il les apercevait au loin, reluisants sous le soleil il trouvait +soudain une agilité singulière, une agilité de monstre pour gagner +quelque cachette. Il dégringolait de ses béquilles, se laissait tomber à +la façon d'une loque, et il se roulait en boule, devenait tout petit, +invisible, rasé comme un lièvre au gîte, confondant ses haillons bruns +avec la terre. + +Il n'avait pourtant jamais eu d'affaires avec eux. Mais il portait cela +dans le sang, comme s'il eût reçu cette crainte et cette ruse de ses +parents, qu'il n'avait point connus. + +Il n'avait pas de refuge, pas de toit, pas de hutte, pas d'abri. Il +dormait partout, en été, et l'hiver il se glissait sous les granges ou +dans les étables avec une adresse remarquable. Il déguerpissait toujours +avant qu'on se fût aperçu de sa présence. Il connaissait les trous pour +pénétrer dans les bâtiments; et le maniement des béquilles ayant rendu +ses bras d'une vigueur surprenante, il grimpait à la seule force des +poignets jusque dans les greniers à fourrages où il demeurait parfois +quatre ou cinq jours sans bouger, quand il avait recueilli dans sa +tournée des provisions, suffisantes. + +Il vivait comme les bêtes des bois, au milieu des hommes, sans connaître +personne, sans aimer personne, n'excitant chez les paysans qu'une sorte +de mépris indifférent et d'hostilité résignée. On l'avait surnommé +«Cloche», parce qu'il se balançait, entre ses deux piquets de bois ainsi +qu'une cloche entre ses portants. + +Depuis deux jours, il n'avait point mangé. Personne ne lui donnait plus +rien. On ne voulait plus de lui à la fin. Les paysannes, sur leurs +portes, lui criaient de loin en le voyant venir: + +--Veux-tu bien t'en aller, manant! V'là pas trois jours que j'tai donné +un morciau d' pain! + +Et il pivotait sur ses tuteurs et s'en allait à la maison voisine, où on +le recevait de la même façon. + +Les femmes déclaraient, d'une porte à l'autre: + +--On n' peut pourtant pas nourrir ce fainéant toute l'année. + +Cependant le fainéant avait besoin de manger tous les jours. + +Il avait parcouru Saint-Hilaire, Varville et les Billettes, sans +récolter un centime ou une vieille croûte. Il ne lui restait d'espoir +qu'à Tournolles; mais il lui fallait faire deux lieues sur la +grand'route, et il se sentait las à ne plus se traîner, ayant le ventre +aussi vide que sa poche. + +Il se mit en marche pourtant. + +C'était en décembre, un vent froid courait sur les champs, sifflait dans +les branches nues; et les nuages galopaient à travers le ciel bas et +sombre, se hâtant on ne sait où. L'estropié allait lentement, déplaçant +ses supports l'un après l'autre d'un effort pénible, en se calant sur la +jambe tordue qui lui restait, terminée par un pied bot et chaussé d'une +loque. + +De temps en temps, il s'asseyait sur le fossé et se reposait quelques +minutes. La faim jetait une détresse dans son âme confuse et lourde. Il +n'avait qu'une idée: «manger», mais il ne savait par quel moyen. + +Pendant trois heures, il peina sur le long chemin; puis, quand il +aperçut les arbres du village, il hâta ses mouvements. + +Le premier paysan qu'il rencontra, et auquel il demanda l'aumône, lui +répondit: + +--Te r'voilà encore, vieille pratique! Je s'rons donc jamais débarrassés +de té? + +Et _Cloche_ s'éloigna. De porte en porte on le rudoya, on le renvoya +sans lui rien donner. Il continuait cependant sa tournée, patient et +obstiné. Il ne recueillit pas un sou. + +Alors il visita les fermes, déambulant à travers les terres molles de +pluie, tellement exténué qu'il ne pouvait plus lever ses bâtons. On le +chassa de partout. C'était un de ces jours froids et tristes où les +coeurs se serrent, ou les esprits s'irritent, où l'âme est sombre, où la +main ne s'ouvre ni pour donner ni pour secourir. + +Quand il eut fini la visite de toutes les maisons qu'il connaissait, il +alla s'abattre au coin d'un fossé, le long de la cour de maître Chiquet. +Il se décrocha, comme on disait pour exprimer comment il se laissait +tomber entre ses hautes béquilles en les faisant glisser sous ses bras. +Et il resta longtemps immobile, torturé par la faim, mais trop brute +pour bien pénétrer son insondable misère. + +Il attendait on ne sait quoi, de cette vague attente qui demeure +constamment en nous. Il attendait au coin de cette cour, sous le vent +glacé, l'aide mystérieuse qu'on espère toujours du ciel ou des hommes, +sans se demander comment, ni pourquoi, ni par qui elle lui pourrait +arriver. Une bande de poules noires passait, cherchant sa vie dans la +terre qui nourrit tous les êtres. À tout instant, elles piquaient d'un +coup de bec un grain ou un insecte invisible, puis continuaient leur +recherche lente et sûre. + +Cloche les regardait sans penser à rien; puis il lui vint, plutôt au +ventre que dans la tête, la sensation plutôt que l'idée qu'une de ces +bêtes-là serait bonne à manger grillée sur un feu de bois mort. + +Le soupçon qu'il allait commettre un vol ne l'effleura pas. Il prit une +pierre à portée de sa main, et, comme il était adroit, il tua net, en la +lançant, la volaille la plus proche de lui. L'animal tomba sur le côté +en remuant les ailes. Les autres s'enfuirent, balancés sur leurs pattes +minces, et Cloche, escaladant de nouveau ses béquilles, se mit en marche +pour aller ramasser sa chasse, avec des mouvements pareils à ceux des +poules. + +Comme il arrivait auprès du petit corps noir taché de rouge à la tête, +il reçut une poussée terrible dans le dos qui lui fit lâcher ses bâtons +et l'envoya rouler à dix pas devant lui. Et maître Chiquet, exaspéré, se +précipitant sur le maraudeur, le roua de coups, tapant comme un forcené, +comme tape un paysan volé, avec le poing et avec le genou par tout le +corps de l'infirme, qui ne pouvait se défendre. + +Les gens de la ferme arrivaient à leur tour qui se mirent avec le patron +à assommer le mendiant. Puis, quand ils furent las de le battre, ils le +ramassèrent et l'emportèrent, et l'enfermèrent dans le bûcher pendant +qu'on allait chercher les gendarmes. + +Cloche, à moitié mort, saignant et crevant de faim, demeura couché sur +le sol. Le soir vint, puis la nuit, puis l'aurore. Il n'avait toujours +pas mangé. + +Vers midi, les gendarmes parurent et ouvrirent la porte avec précaution, +s'attendant à une résistance, car maître Chiquet prétendait avoir été +attaqué par le gueux et ne s'être défendu qu'à grand' peine. + +Le brigadier cria: + +--Allons, debout! + +Mais Cloche ne pouvait plus remuer, il essaya bien de se hisser sur ses +pieux, il n'y parvint point. On crut à une feinte, à une ruse, à un +mauvais vouloir de malfaiteur, et les deux hommes armés, le rudoyant, +l'empoignèrent et le plantèrent, de force sur ses béquilles. + +La peur l'avait saisi, cette peur native des baudriers jaunes, cette +peur du gibier devant le chasseur, de la souris devant le chat. Et, par +des efforts surhumains, il réussit à rester debout. + +--En route! dit le brigadier. Il marcha. Tout le personnel de la ferme +le regardait partir. Les femmes lui montraient le poing; les hommes +ricanaient, l'injuriaient: on l'avait pris enfin! Bon débarras. + +Il s'éloigna entre ses deux gardiens. Il trouva l'énergie désespérée +qu'il lui fallait pour se traîner encore jusqu'au soir, abruti, ne +sachant seulement plus ce qui lui arrivait, trop effaré pour rien +comprendre. + +Les gens qu'on rencontrait s'arrêtaient pour le voir passer, et les +paysans murmuraient: + +--C'est quéque voleux! + +On parvint, vers la nuit, au chef-lieu du canton. Il n'était jamais venu +jusque-là. Il ne se figurait pas vraiment ce qui se passait, ni ce qui +pouvait survenir. Toutes ces choses terribles, imprévues, ces figures +et ces maisons nouvelles le consternaient. + +Il ne prononça pas un mot, n'ayant rien à dire, car il ne comprenait +plus rien. Depuis tant d'années d'ailleurs qu'il ne parlait à personne, +il avait à peu près perdu l'usage de sa langue; et sa pensée aussi était +trop confuse pour se formuler par des paroles. + +On l'enferma dans la prison du bourg. Les gendarmes ne pensèrent pas +qu'il pouvait avoir besoin de manger, et on le laissa jusqu'au +lendemain. + +Mais, quand on vint pour l'interroger, au petit matin, on le trouva +mort, sur le sol. Quelle surprise! + +[Illustration] + + + + +UN PARRICIDE + +[Illustration] + +UN PARRICIDE + + * * * * * + +L'avocat avait plaidé la folie. Comment expliquer autrement ce crime +étrange? On avait retrouvé un matin, dans les roseaux, près de Chatou, +deux cadavres enlacés, la femme et l'homme, deux mondains connus, +riches, plus tout jeunes, et mariés seulement de l'année précédente, la +femme n'étant veuve que depuis trois ans. + +On ne leur connaissait point d'ennemis, ils n'avaient pas été volés. Il +semblait qu'on les eût jetés de la berge dans la rivière, après les +avoir frappés, l'un après l'autre, avec une longue pointe de fer. + +L'enquête ne faisait rien découvrir. Les mariniers interrogés ne +savaient rien; on allait abandonner l'affaire, quand un jeune menuisier +d'un village voisin, nommé Georges Louis, dit Le Bourgeois, vint se +constituer prisonnier. + +À toutes les interrogations, il ne répondit que ceci: + +--Je connaissais l'homme depuis deux ans, la femme depuis six mois. Ils +venaient souvent me faire réparer des meubles anciens, parce que je suis +habile dans le métier. + +Et quand on lui demandait: + +--Pourquoi les avez vous tués? + +Il répondait obstinément: + +--Je les ai tués parce que j'ai voulu les tuer. + +On n'en put tirer autre chose. + +Cet homme était un enfant naturel sans doute, mis autrefois en nourrice +dans le pays, puis abandonné. Il n'avait pas d'autre nom que Georges +Louis, mais comme, en grandissant, il devint singulièrement intelligent, +avec des goûts et des délicatesses natives que n'avaient point ces +camarades, on le surnomma: «le bourgeois;» et on ne l'appelait plus +autrement. Il passait pour remarquablement adroit dans le métier de +menuisier qu'il avait adopté. Il faisait même un peu de sculpture sur +bois. On le disait aussi fort exalté, partisan des doctrines communistes +et même nihilistes, grand liseur de romans d'aventures, de romans à +drames sanglants, électeur influent et orateur habile dans les réunions +publiques d'ouvriers ou de paysans. + +L'avocat avait plaidé la folie. Comment pouvait-on admettre, en effet, +que cet ouvrier eût tué ses meilleurs clients, des clients riches et +généreux (il le reconnaissait), qui lui avaient fait faire depuis deux +ans, pour trois mille francs de travail (ses livres en faisaient foi). +Une seule explication se présentait: la folie, l'idée fixe du déclassé +qui se venge sur deux bourgeois de tous les bourgeois et l'avocat fit +une allusion habile à ce surnom de LE BOURGEOIS, donné par le pays à cet +abandonné; il s'écriait: + +--N'est-ce pas une ironie, et une ironie capable d'exalter encore ce +malheureux garçon qui n'a ni père ni mère? C'est un ardent républicain. +Que dis-je? il appartient même à ce parti politique que la République +fusillait et déportait naguère, qu'elle accueille aujourd'hui à bras +ouverts, à ce parti pour qui l'incendie est un principe et le meurtre un +moyen tout simple. + +Ces tristes doctrines, acclamées maintenant dans les réunions publiques, +ont perdu cet homme. Il a entendu des républicains, des femmes même, +oui, des femmes!, demander le sang de M. Gambetta, le sang de M. Grévy; +son esprit malade a chaviré; il a voulu du sang, du sang de bourgeois! + +Ce n'est pas lui qu'il faut condamner, messieurs, c'est la Commune! + +Des murmures d'approbation coururent. On sentait bien que la cause était +gagnée pour l'avocat. Le ministère public ne répliqua pas. + +Alors le président posa au prévenu la question d'usage: + +--Accusé, n'avez-vous rien à ajouter pour votre défense? + +L'homme se leva: + +Il était de petite taille, d'un blond de lin, avec des yeux gris, fixes +et clairs. Une voix forte, franche et sonore sortait de ce frêle garçon +et changeait brusquement, aux premiers mots, l'opinion qu'on s'était +faite de lui. + +Il parla hautement, d'un ton déclamatoire, mais si net que ses moindres +paroles se faisaient entendre jusqu'au fond de la grande salle: + +--Mon président, comme je ne veux pas aller dans une maison de fous, et +que je préfère même la guillotine, je vais tout vous dire. + +J'ai tué cet homme et cette femme parce qu'ils étaient mes parents. + +Maintenant, écoutez-moi et jugez-moi. + +Une femme, ayant accouché d'un fils, l'envoya quelque part en nourrice. +Sut-elle seulement en quel pays son complice porta le petit être +innocent, mais condamné à la misère éternelle, à la honte d'une +naissance illégitime, plus que cela: à la mort, puisqu'on l'abandonna, +puisque la nourrice, ne recevant plus la pension mensuelle, pouvait, +comme elles font souvent, le laisser dépérir, souffrir de faim, mourir +de délaissement. + +La femme qui m'allaita fut honnête, plus honnête, plus femme, plus +grande, plus mère que ma mère. Elle m'éleva. Elle eut tort en faisant +son devoir. Il vaut mieux laisser périr ces misérables jetés aux +villages des banlieues, comme on jette une ordure aux bornes. + +Je grandis avec l'impression vague que je portais un déshonneur. Les +autres enfants m'appelèrent un jour «bâtard». Ils ne savaient pas ce que +signifiait ce mot, entendu par l'un d'eux chez ses parents. Je +l'ignorais aussi, mais je le sentis. + +J'étais, je puis le dire, un des plus intelligents de l'école. J'aurais +été un honnête homme, mon président, peut-être un homme supérieur, si +mes parents n'avaient pas commis le crime de m'abandonner. + +Ce crime, c'est contre moi qu'ils l'ont commis. Je fus la victime, eux +furent les coupables. J'étais sans défense, ils furent sans pitié. Ils +devaient m'aimer: ils m'ont rejeté. + +Moi, je leur devais la vie--mais la vie est-elle un présent? La mienne, +en tous cas, n'était qu'un malheur. Après leur honteux abandon, je ne +leur devais plus que la vengeance. Ils ont accompli contre moi l'acte le +plus inhumain, le plus infâme, le plus monstrueux qu'on puisse accomplir +contre un être. + +--Un homme injurié frappe; un homme volé reprend son bien par la force. +Un homme trompé, joué, martyrisé, tue; un homme souffleté tue; un homme +déshonoré tue. J'ai été plus volé, trompé, martyrisé, souffleté +moralement, déshonoré, que tous ceux dont vous absolvez la colère. + +Je me suis vengé, j'ai tué. C'était mon droit légitime. J'ai pris leur +vie heureuse en échange de la vie horrible qu'ils m'avaient imposée. + +Vous allez parler de parricide! Étaient-ils mes parents, ces gens pour +qui je fus un fardeau abominable, une terreur, une tache d'infamie; pour +qui ma naissance fut une calamité et ma vie une menace de honte? Ils +cherchaient un plaisir égoïste; ils ont eu un enfant imprévu. Ils ont +supprimé l'enfant. Mon tour est venu d'en faire autant pour eux. + +Et pourtant, dernièrement encore, j'étais prêt à les aimer. + +Voici deux ans, je vous l'ai dit, que l'homme, mon père, entra chez moi +pour la première fois. Je ne soupçonnais rien. Il me commanda deux +meubles. Il avait pris, je le sus plus tard, des renseignements auprès +du curé, sous le sceau du secret, bien entendu. + +Il revint souvent; il me faisait travailler et payait bien. Parfois même +il causait un peu de choses et d'autres. Je me sentais de l'affection +pour lui. + +Au commencement de cette année il amena sa femme, ma mère. Quand elle +entra, elle tremblait si fort que je la crus atteinte d'une maladie +nerveuse. Puis elle demanda un siège et un verre d'eau. Elle ne dit +rien; elle regarda mes meubles d'un air fou, et elle ne répondait que +oui et non, à tort et à travers, à toutes les questions qu'il lui +posait! Quand elle fut partie, je la crus un peu toquée. + +Elle revint le mois suivant. Elle était calme, maîtresse d'elle. Ils +restèrent, ce jour-là, assez longtemps à bavarder, et ils me firent une +grosse commande. Je la revis encore trois fois, sans rien deviner; mais +un jour voilà qu'elle se mit à me parler de ma vie, de mon enfance, de +mes parents. Je répondis: «Mes parents, madame, étaient des misérables +qui m'ont abandonné.» Alors elle porta la main sur son coeur, et tomba +sans connaissance. Je pensai tout de suite: «C'est ma mère!» mais je me +gardai bien de laisser rien voir. Je voulais la regarder venir. + +Par exemple, je pris de mon côté mes renseignements. J'appris qu'ils +n'étaient mariés que du mois de juillet précédent, ma mère n'étant +devenue veuve que depuis trois ans. On avait bien chuchoté qu'ils +s'étaient aimés du vivant du premier mari, mais on n'en avait aucune +preuve. C'était moi la preuve, la preuve qu'on avait cachée d'abord, +espéré détruire ensuite. + +J'attendis. Elle reparut un soir, toujours accompagnée de mon père. Ce +jour-là, elle semblait fort émue, je ne sais pourquoi. Puis, au moment +de s'en aller, elle me dit: «Je vous veux du bien, parce que vous +m'avez l'air d'un honnête garçon et d'un travailleur; vous penserez sans +doute à vous marier quelque jour; je viens vous aider à choisir +librement la femme qui vous conviendra. Moi, j'ai été mariée contre mon +coeur une fois, et je sais comme on en souffre. Maintenant, je suis +riche, sans enfants, libre, maîtresse de ma fortune. Voici votre dot.» + +Elle me tendit une grande enveloppe cachetée. + +Je la regardai fixement, puis je lui dis: «Vous êtes ma mère?» + +Elle recula de trois pas et se cacha les yeux de la main pour ne plus me +voir. Lui, l'homme, mon père, la soutint dans ses bras et il me cria: +«Mais vous êtes fou!» + +Je répondis: «Pas du tout. Je sais bien que vous êtes mes parents. On ne +me trompe pas ainsi. Avouez-le et je vous garderai le secret; je ne vous +en voudrai pas; je resterai ce que je suis, un menuisier.» + +Il reculait vers la sortie en soutenant toujours sa femme qui +commençait à sangloter. Je courus fermer la porte, je mis la clef dans +ma poche, et je repris: «Regardez-la donc et niez encore qu'elle soit ma +mère.» + +Alors il s'emporta, devenu très pâle, épouvanté par la pensée que le +scandale évité jusqu'ici pouvait éclater soudain; que leur situation, +leur renom, leur honneur seraient perdus d'un seul coup; il balbutiait: +«Vous êtes une canaille qui voulez nous tirer de l'argent. Faites-donc +du bien au peuple, à ces manants-là, aidez-les, secourez-les!» + +Ma mère, éperdue, répétait coup sur coup: «Allons-nous-en, +allons-nous-en.» + +Alors, comme la porte était fermée, il cria: «Si vous ne m'ouvrez pas +tout de suite, je vous fais flanquer en prison pour chantage et +violence!» + +J'étais resté maître de moi; j'ouvris la porte et je les vis s'enfoncer +dans l'ombre. + +Alors il me sembla tout à coup que je venais d'être fait orphelin, +d'être abandonné, poussé au ruisseau. Une tristesse épouvantable, mêlée +de colère, de haine, de dégoût, m'envahit; j'avais comme un soulèvement +de tout mon être, un soulèvement de la justice, de la droiture, de +l'honneur, de l'affection rejetée. Je me mis à courir pour les rejoindre +le long de la Seine qu'il leur fallait suivre pour gagner la gare de +Chatou. + +--Je les rattrapai bientôt. La nuit était venue toute noire. J'allais à +pas de loup sur l'herbe, de sorte qu'ils ne m'entendirent pas. Ma mère +pleurait toujours. Mon père disait: «C'est votre faute. Pourquoi +avez-vous tenu à le voir! C'était une folie dans notre position. On +aurait pu lui faire du bien de loin, sans se montrer. Puisque nous ne +pouvons le reconnaître, à quoi servaient ces visites dangereuses?» + +Alors, je m'élançai devant eux, suppliant. Je balbutiai: «Vous voyez +bien que vous êtes mes parents. Vous m'avez déjà rejeté une fois, me +repousserez-vous encore?» + +Alors, mon président, il leva la main sur moi, je vous le jure sur +l'honneur, sur la loi, sur la République. Il me frappa, et comme je le +saisissais au collet, il tira de sa poche un revolver. + +J'ai vu rouge, je ne sais plus, j'avais mon compas dans ma poche; je +l'ai frappé, frappé tant que j'ai pu. + +Alors elle s'est mise à crier: «Au secours! à l'assassin!» en +m'arrachant la barbe. Il paraît que je l'ai tuée aussi. Est-ce que je +sais, moi, ce que j'ai fait à ce moment-là? + +Puis, quand je les ai vus tous les deux par terre, je les ai jetés à la +Seine, sans réfléchir. + +Voilà.--Maintenant, jugez-moi. + +L'accusé se rassit. Devant cette révélation, l'affaire a été reportée à +la session suivante. Elle passera bientôt. Si nous étions jurés, que +ferions-nous de ce parricide? + + + + +LE PETIT + +[Illustration] + +LE PETIT + +Lemonnier était demeuré veuf avec un enfant. Il avait aimé follement sa +femme, d'un amour exalté et tendre, sans une défaillance, pendant toute +leur vie commune. C'était un bon homme, un brave homme, simple, tout +simple, sincère, sans défiance et sans malice. + +Étant devenu amoureux d'une voisine qui était pauvre, il la demanda en +mariage et l'épousa. Il faisait un commerce de draperie assez prospère, +gagnait pas mal d'argent et ne douta pas une seconde qu'il n'eût été +accepté pour lui-même par la jeune fille. + +Elle le rendit heureux d'ailleurs. Il ne voyait qu'elle au monde, ne +pensait qu'à elle, la regardait sans cesse avec des yeux d'adorateur +prosterné. Pendant les repas, il commettait mille maladresses pour ne +point détourner son regard du visage chéri, versait le vin dans son +assiette et l'eau dans la salière, puis se mettait à rire comme un +enfant, en répétant: + +--Je t'aime trop, vois-tu; cela me fait faire un tas de bêtises. + +Elle souriait, d'un air calme et résigné; puis détournait les yeux, +comme gênée par l'adoration de son mari, et elle tâchait de le faire +parler, de causer de n'importe quoi; mais il lui prenait la main à +travers la table, et la gardait dans la sienne en murmurant: + +--Ma petite Jeanne, ma chère petite Jeanne! + +Elle finissait par s'impatienter et par dire: + +--Allons, voyons, sois raisonnable; mange, et laisse-moi manger. + +Il poussait un soupir et cassait une bouchée de pain, qu'il mâchait +ensuite avec lenteur. + +Pendant cinq ans, ils n'eurent pas d'enfants. Puis tout à coup elle +devint enceinte. Ce fut un bonheur délirant. Il ne la quitta point de +tout le temps de sa grossesse; si bien que sa bonne, une vieille bonne +qui l'avait élevé et qui parlait haut dans la maison, le mettait parfois +dehors et fermait la porte pour le forcer à prendre l'air. + +Il s'était lié d'une intime amitié avec un jeune homme qui avait connu +sa femme dès son enfance, et qui était sous-chef de bureau à la +Préfecture. M. Duretour dînait trois fois par semaine chez M. Lemonnier, +apportait des fleurs à madame, et parfois une loge de théâtre; et, +souvent, au dessert, ce bon Lemonnier attendri s'écriait, en se tournant +vers sa femme: + +--Avec une compagne comme toi et un ami comme lui, on est parfaitement +heureux sur la terre. + +Elle mourut en couches. Il en faillit mourir aussi. Mais la vue de +l'enfant lui donna du courage: un petit être crispé qui geignait. + +Il l'aima d'un amour passionné et douloureux, d'un amour malade où +restait le souvenir de la mort, mais où survivait quelque chose de son +adoration pour la morte. C'était la chair de sa femme, son être +continué, comme une quintessence d'elle. Il était, cet enfant, sa vie +même tombée en un autre corps; elle était disparue pour qu'il +existât.--Et le père l'embrassait avec fureur.--Mais aussi il l'avait +tuée, cet enfant, il avait pris, volé cette existence adorée, il s'en +était nourri, il avait bu sa part de vie.--Et M. Lemonnier reposait son +fils dans le berceau, et s'asseyait auprès de lui pour le contempler. Il +restait là des heures et des heures, le regardant, songeant à mille +choses tristes ou douces. Puis, comme le petit dormait, il se penchait +sur son visage et pleurait dans ses dentelles. + + * * * * * + +L'enfant grandit. Le père ne pouvait plus se passer une heure de sa +présence; il rôdait autour de lui, le promenait, l'habillait lui-même, +le nettoyait, le faisait manger. Son ami, M. Duretour, semblait aussi +chérir ce gamin, et il l'embrassait par grands élans, avec ces frénésies +de tendresse qu'ont les parents. Il le faisait sauter dans ses bras, le +faisait danser pendant des heures à cheval sur une jambe, et soudain, le +renversant sur ses genoux, relevait sa courte jupe et baisait ses +cuisses grasses de moutard et ses petits mollets ronds. M. Lemonnier, +ravi, murmurait: + +--Est-il mignon, est-il mignon! + +Et M. Duretour serrait l'enfant dans ses bras en lui chatouillant le cou +de sa moustache. + +Seule, Céleste, la vieille bonne, ne semblait avoir aucune tendresse +pour le petit. Elle se fâchait de ses espiègleries, et semblait +exaspérée par les câlineries des deux hommes. Elle s'écriait: + +--Peut-on élever un enfant comme ça! Vous en ferez un joli singe. + +Des années encore passèrent, et Jean prit neuf ans. Il savait à peine +lire, tant on l'avait gâté, et n'en faisait jamais qu'à sa tête. Il +avait des volontés tenaces, des résistances opiniâtres, des colères +furieuses. Le père cédait toujours, accordait tout. M. Duretour achetait +et apportait sans cesse les joujoux convoités par le petit, et il le +nourrissait de gâteaux et de bonbons. + +Céleste alors s'emportait, criait: + +--C'est une honte, monsieur, une honte. Vous faites le malheur de cet +enfant, son malheur, entendez-vous. Mais il faudra bien que cela +finisse; oui, oui, ça finira, je vous le dis, je vous le promets, et pas +avant longtemps encore. + +M. Lemonnier répondait en souriant: + +--Que veux-tu, ma fille? je l'aime trop, je ne sais pas lui résister; il +faudra bien que tu en prennes ton parti. + + * * * * * + +Jean était faible, un peu malade. Le médecin constata de l'anémie, +ordonna du fer, de la viande rouge et de la soupe grasse. + +Or, le petit n'aimait que les gâteaux et refusait toute autre +nourriture; et le père, désespéré, le bourrait de tartes à la crème et +d'éclairs au chocolat. + +Un soir, comme ils se mettaient à table en tête-à-tête, Céleste apporta +la soupière avec une assurance et un air d'autorité qu'elle n'avait +point d'ordinaire. Elle la découvrit brusquement, plongea la louche au +milieu, et déclara: + +--Voilà du bouillon comme je ne vous en ai pas encore fait; il faudra +bien que le petit en mange, cette fois. + +M. Lemonnier, épouvanté, baissa la tête. Il vit que cela tournait mal. + +Céleste prit son assiette, l'emplit elle-même, la reposa devant lui. + +Il goûta aussitôt le potage et prononça: + +--En effet, il est excellent. + +Alors la bonne s'empara de l'assiette du petit et y versa une pleine +cuillerée de soupe. Puis elle recula de deux pas et attendit. + +Jean flaira, repoussa l'assiette et fit un «pouah» de dégoût. Céleste, +devenue pâle, s'approcha brusquement et, saisissant la cuiller, +l'enfonça de force, toute pleine, dans la bouche entr'ouverte de +l'enfant. + +Il s'étrangla, toussa, éternua, cracha, et, hurlant, empoigna à pleine +main son verre qu'il lança contre la bonne. Elle le reçut en plein +ventre. Alors, exaspérée, elle prit sous son bras la tête du moutard, et +commença à lui entonner coup sur coup des cuillerées de soupe dans le +gosier. Il les vomissait à mesure, trépignait, se tordait, suffoquait, +battait l'air de ses mains, rouge comme s'il allait mourir étouffé. + +Le père demeura d'abord tellement surpris qu'il ne faisait plus un +mouvement. Puis, soudain, il s'élança avec une rage de fou furieux, +étreignit sa servante à la gorge et la jeta contre le mur. Il +balbutiait: + +--Dehors!... dehors!... dehors!... brute! + +Mais elle, d'une secousse, le repoussa et, dépeignée, le bonnet dans le +dos, les yeux ardents, cria: + +--Qu'est-ce qui vous prend, à c't' heure? Vous voulez me battre parce +que je fais manger de la soupe à c't' enfant que vous allez tuer avec +vos gâteries!... + +Il répétait, tremblant de la tête aux pieds: + +--Dehors!... va-t'en... va-t'en, brute!... + +Alors, affolée, elle revint sur lui et; l'oeil dans l'oeil, la voix +tremblante: + +--Ah!... vous croyez... vous croyez que vous allez me traiter comme ça, +moi, moi?... Ah! mais non.... Et pour qui, pour qui... pour ce morveux +qui n'est seulement point à vous.... Non... point à vous!... Non... +point à vous!... point à vous!... point à vous!... Tout le monde le +sait, parbleu! excepté vous.... Demandez à l'épicier, au boucher, au +boulanger, à tous, à tous.... + +Elle bredouillait, étranglée par la colère; puis, elle se tut, le +regardant. + +Il ne bougeait plus, livide, les bras ballants. Au bout de quelques +secondes, il balbutia d'une voix éteinte, tremblante, où palpitait +pourtant une émotion formidable: + +--Tu dis?... tu dis?... Qu'est-ce que tu dis? + +Elle se taisait, effrayée par son visage. Il fit encore un pas, +répétant: + +--Tu dis?... Qu'est-ce que tu dis? Alors, elle répondit, d'une voix +calmée: + +--Je dis ce que je sais, parbleu! ce que tout le monde sait. + +Il leva les deux mains et, se jetant sur elle avec un emportement de +bête, essaya de la terrasser. Mais elle était forte, quoique vieille, +et agile aussi. Elle lui glissa dans les bras et, courant autour de la +table, redevenue soudain furieuse, elle glapissait: + +--Regardez-le, regardez-le donc, bête que vous êtes, si ce n'est pas +tout le portrait de M. Duretour; mais regardez son nez et ses yeux, les +avez-vous comme ça, les yeux? et le nez? et les cheveux? les avait-elle +comme ça aussi, elle? Je vous dis que tout le monde le sait, tout le +monde, excepté vous! C'est la risée de la ville! Regardez-le.... + +Elle passait devant la porte, elle l'ouvrit, et disparut. + +Jean, épouvanté, demeurait immobile, en face de son assiette à soupe. + +[Illustration] + +Au bout d'une heure, elle revint, tout doucement, pour voir. Le petit, +après avoir dévoré les gâteaux, le compotier de crème et celui des +poires au sucre, mangeait maintenant le pot de confitures avec sa +cuiller à potage. + +Le père était sorti. + +Céleste prit l'enfant, l'embrassa et, à pas muets, l'emporta dans sa +chambre, puis le coucha. Et elle revint dans la salle à manger, défit la +table, rangea tout, très inquiète. + +On n'entendait aucun bruit dans la maison, aucun. Elle alla coller son +oreille à la porte de son maître. Il ne faisait aucun mouvement. Elle +posa son oeil au trou de la serrure. Il écrivait, et semblait +tranquille. + +Alors elle retourna s'asseoir dans sa cuisine pour être prête en toute +circonstance, car elle flairait bien quelque chose. + +Elle s'endormit sur une chaise, et ne se réveilla qu'au jour. + +Elle fit le ménage, comme elle avait coutume, chaque matin; elle balaya, +elle épousseta, et, vers huit heures, prépara le café de M. Lemonnier. + +Mais elle n'osait point le porter à son maître ne sachant trop comment +elle allait être reçue; et elle attendit qu'il sonnât. Il ne sonna +point. Neuf heures, puis dix heures passèrent. + +Céleste, effarée, prépara son plateau et se mit en route, le coeur +battant. Devant la porte elle s'arrêta, écouta. Rien ne remuait. Elle +frappa; on ne répondit pas. Alors, rassemblant tout son courage, elle +ouvrit, entra, puis, poussant un cri terrible, laissa choir le déjeuner +qu'elle tenait aux mains. + +M. Lemonnier pendait au beau milieu de sa chambre, accroché par le cou à +l'anneau du plafond. Il avait la langue tirée affreusement. La savate +droite gisait, tombée à terre. La gauche était restée au pied. Une +chaise renversée avait roulé jusqu'au lit. + +Céleste, éperdue, s'enfuit en hurlant. Tous les voisins accoururent. Le +médecin constata que la mort remontait à minuit. + +Une lettre adressée à M. Duretour fut trouvée sur la table du suicidé. +Elle ne contenait que cette ligne: «Je vous laisse et je vous confie le +petit.» + +[Illustration] + + + + +LA ROCHE AUX GUILLEMOTS + +[Illustration] + +LA ROCHE AUX GUILLEMOTS + +Voici la saison des guillemots. + +D'avril à la fin de mai, avant que les baigneurs parisiens arrivent, on +voit paraître soudain, sur la petite plage d'Étretat, quelques vieux +messieurs bottés, sanglés en des vestes de chasse. Ils passent quatre ou +cinq jours à l'hôtel Hauville, disparaissent, reviennent trois semaines +plus tard; puis, après un nouveau séjour, s'en vont définitivement. + +On les revoit au printemps suivant. + +Ce sont les derniers chasseurs de guillemots, ceux qui restent des +anciens; car ils étaient une vingtaine de fanatiques, il y a trente ou +quarante ans; ils ne sont plus que quelques enragés tireurs. + +Le guillemot est un oiseau voyageur fort rare, dont les habitudes sont +étranges. Il habite presque toute l'année les parages de Terre-Neuve, +des îles Saint-Pierre et Miquelon; mais, au moment des amours, une bande +d'émigrants traverse l'Océan, et, tous les ans, vient pondre et couver +au même endroit, à la roche dite _aux Guillemots_, près d'Étretat. On +n'en trouve que là, rien que là. Ils y sont toujours venus, on les a +toujours chassés, et ils reviennent encore; ils reviendront toujours. +Sitôt les petits élevés, ils repartent, disparaissent pour un an. + +Pourquoi ne vont-ils jamais ailleurs, ne choisissent-ils aucun autre +point de cette longue falaise blanche et sans cesse pareille qui court +du Pas-de-Calais au Havre? Quelle force, quel instinct invincible, +quelle habitude séculaire poussent ces oiseaux à revenir en ce lieu? +Quelle première émigration, quelle tempête peut-être a jadis jeté leurs +pères sur cette roche? Et pourquoi les fils, les petit-fils, tous les +descendants des premiers y sont-ils toujours retournés! + +Ils ne sont pas nombreux: une centaine au plus, comme si une seule +famille avait cette tradition, accomplissait ce pèlerinage annuel. + +Et chaque printemps, dès que la petite tribu voyageuse s'est réinstallée +sur sa roche, les mêmes chasseurs aussi reparaissent dans le village. On +les a connus jeunes autrefois; ils sont vieux aujourd'hui, mais fidèles +au rendez-vous régulier qu'ils se sont donné depuis trente ou quarante +ans. + +Pour rien au monde, ils n'y manqueraient. + +[Illustration] + + * * * * * + +C'était par un soir d'avril de l'une des dernières années. Trois des +anciens tireurs de guillemots venaient d'arriver; un d'eux manquait, M. +d'Arnelles. + +Il n'avait écrit à personne, n'avait donné aucune nouvelle! Pourtant il +n'était point mort, comme tant d'autres; on l'aurait su. Enfin, las +d'attendre, les premiers venus se mirent à table; et le dîner touchait à +sa fin, quand une voiture roula dans la cour de l'hôtellerie; et bientôt +le retardataire entra. + +Il s'assit, joyeux, se frottant les mains, mangea de grand appétit, et, +comme un de ses compagnons s'étonnait qu'il fût en redingote, il +répondit tranquillement: + +--Oui, je n'ai pas eu le temps de me changer. + +On se coucha en sortant de table, car, pour surprendre les oiseaux, il +faut partir bien avant le jour. + +Rien de joli comme cette chasse, comme cette promenade matinale. + +Dès trois heures du matin, les matelots réveillent les chasseurs en +jetant du sable dans les vitres. En quelques minutes on est prêt et on +descend sur le perret. Bien que le crépuscule ne se montre point encore, +les étoiles sont un peu pâlies; la mer fait grincer les galets; la +brise est si fraîche qu'on frissonne un peu, malgré les gros habits. + +Bientôt les deux barques poussées par les hommes, dévalent brusquement +sur la pente de cailloux ronds, avec un bruit de toile qu'on déchire; +puis elles se balancent sur les premières vagues. La voile brune monte +au mât, se gonfle un peu, palpite, hésite et, bombée de nouveau, ronde +comme un ventre, emporte les coques goudronnées vers la grande porte +d'aval qu'on distingue vaguement dans l'ombre. + +Le ciel s'éclaircit; les ténèbres semblent fondre; la côte paraît voilée +encore, la grande côte blanche, droite comme une muraille. + +On franchit la Manne-Porte, voûte énorme où passerait un navire; on +double la pointe de la Courtine; voici le val d'Antifer, le cap du même +nom; et soudain on aperçoit une plage où des centaines de mouettes sont +posées. Voici la roche aux Guillemots. + +C'est tout simplement une petite bosse de la falaise; et, sur les +étroites corniches du roc, des têtes d'oiseaux se montrent, qui +regardent les barques. + +Ils sont là, immobiles, attendant, ne se risquant point à partir encore. +Quelques-uns, piqués sur des rebords avancés, ont l'air assis sur leurs +derrières, dressés en forme de bouteille, car ils ont des pattes si +courtes qu'ils semblent, quand ils marchent, glisser comme des bêtes à +roulettes; et, pour s'envoler, ne pouvant prendre d'élan, il leur faut +se laisser tomber comme des pierres, presque, jusqu'aux hommes qui les +guettent. + +Ils connaissent leur infirmité et le danger qu'elle leur crée, et ne se +décident pas à vite s'enfuir. + +Mais les matelots se mettent à crier, battent leurs bordages avec les +tolets de bois, et les oiseaux, pris de peur, s'élancent un à un, dans +le vide, précipités jusqu'au ras de la vague; puis, les ailes battant à +coups rapides, ils filent, filent et gagnent le large, quand une grêle +de plombs ne les jette pas à l'eau. Pendant une heure on les mitraille +ainsi, les forçant à déguerpir l'un après l'autre; et quelquefois les +femelles au nid, acharnées à couver, ne s'en vont point; et reçoivent +coup sur coup les décharges qui font jaillir sur la roche blanche des +gouttelettes de sang rose, tandis que la bête expire sans avoir quitté +ses oeufs. + + * * * * * + +Le premier jour, M. d'Arnelles chassa avec son entrain habituel; mais, +quand on repartit vers dix heures, sous le haut soleil radieux, qui +jetait de grands triangles de lumière dans les échancrures blanches de +la côte, il se montra un peu soucieux, rêvant parfois, contre son +habitude. + +Dès qu'on fut de retour au pays, une sorte de domestique en noir vint +lui parler bas. Il sembla réfléchir, hésiter, puis il répondit: + +--Non, demain. + +Et, le lendemain, la chasse recommença. M. d'Arnelles, cette fois, +manqua souvent les bêtes, qui pourtant se laissaient choir presque au +bout du canon de fusil; et ses amis riant, lui demandaient s'il était +amoureux, si quelque trouble secret lui remuait le coeur et l'esprit. À +la fin, il en convint. + +--Oui, vraiment, il faut que je parte tantôt, et cela me contrarie. + +--Comment, vous partez? Et pourquoi? + +--Oh! j'ai une affaire qui m'appelle, je ne puis rester plus longtemps. + +Puis on parla d'autre chose. + +Dès que le déjeuner fut terminé, le valet en noir reparut. M. d'Arnelles +ordonna d'atteler; et l'homme allait sortir quand les trois autres +chasseurs intervinrent, insistèrent, priant et sollicitant pour retenir +leur ami. L'un d'eux, à la fin, demanda: + +--Mais, voyons, elle n'est pas si grave, cette affaire, puisque vous +avez bien attendu déjà deux jours! + +Le chasseur tout à fait perplexe, réfléchissait, visiblement combattu, +tiré par le plaisir et une obligation, malheureux et troublé. + +Après une longue méditation, il murmura, hésitant: + +--C'est que... c'est que... je ne suis pas seul ici; j'ai mon gendre. + +Ce furent des cris et des exclamations: + +--Votre gendre?... mais où est-il? Alors, tout à coup, il sembla confus, +et rougit. + +--Comment! vous ne savez pas?... Mais... mais... il est sous la +remise. Il est mort. + +Un silence de stupéfaction régna. + +M. d'Arnelles reprit, de plus en plus troublé: + +--J'ai eu le malheur de le perdre; et, comme je conduisais le corps chez +moi, à Briseville, j'ai fait un petit détour pour ne pas manquer notre +rendez-vous. Mais, vous comprenez que je ne puis m'attarder plus +longtemps. + +Alors, un des chasseurs, plus hardi: + +--Cependant... puisqu'il est mort... il me semble... qu'il peut bien +attendre un jour de plus. + +Les deux autres n'hésitèrent plus: + +--C'est incontestable, dirent-ils: + +M. d'Arnelles semblait soulagé d'un grand poids; encore un peu inquiet +pourtant, il demanda: + +--Mais là... franchement... vous trouvez?... + +Les trois autres, comme un seul homme, répondirent: + +--Parbleu! mon cher, deux jours de plus ou de moins n'y feront rien dans +son état. + +Alors, tout à fait tranquille, le beau-père se retourna vers le +croque-mort: + +--Eh bien! mon ami, ce sera pour après-demain. + +[Illustration] + + + + +TOMBOUCTOU + +[Illustration] + +TOMBOUCTOU + +Le boulevard, ce fleuve de vie, grouillait dans la poudre d'or du soleil +couchant. Tout le ciel était rouge, aveuglant; et, derrière la +Madeleine, une immense nuée flamboyante jetait dans toute la longue +avenue une oblique averse de feu, vibrante comme une vapeur de brasier. + +La foule gaie, palpitante, allait sous cette brume enflammée et semblait +dans une apothéose. Les visages étaient dorés; les chapeaux noirs et +les habits avaient des reflets de pourpre; le vernis des chaussures +jetait des flammes sur l'asphalte des trottoirs. + +Devant les cafés, un peuple d'hommes buvait des boissons brillantes et +colorées qu'on aurait prises pour des pierres précieuses fondues dans le +cristal. + +Au milieu des consommateurs aux légers vêtements plus foncés, deux +officiers en grande tenue faisaient baisser tous les yeux par +l'éblouissement de leurs dorures. Ils causaient, joyeux sans motif, dans +cette gloire de vie, dans ce rayonnement radieux du soir; et ils +regardaient contre la foule, les hommes lents et les femmes pressées qui +laissaient derrière elles une odeur savoureuse et troublante. + +Tout à coup un nègre, énorme, vêtu de noir, ventru, chamarré de +breloques sur un gilet de coutil, la face luisante comme si elle eût été +cirée, passa devant eux avec un air de triomphe. Il riait aux passants, +il riait aux vendeurs de journaux, il riait au ciel éclatant, il riait à +Paris entier. Il était si grand qu'il dépassait toutes les têtes; et, +derrière lui, tous les badauds se retournaient pour le contempler de +dos. + +Mais soudain il aperçut les officiers, et, culbutant les buveurs, il +s'élança. Dès qu'il fut devant leur table, il planta sur eux ses yeux +luisants et ravis, et les coins de sa bouche lui montèrent jusqu'aux +oreilles, découvrant ses dents blanches, claires comme un croissant de +lune dans un ciel noir. Les deux hommes, stupéfaits, contemplaient ce +géant d'ébène, sans rien comprendre à sa gaieté. + +Et il s'écria, d'une voix qui fit rire toutes les tables: + +--Bonjou, mon lieutenant. + +Un des officiers était chef de bataillon, l'autre colonel. Le premier +dit: + +--Je ne vous connais pas, monsieur; j'ignore ce que vous me voulez. + +Le nègre reprit: + +--Moi aimé beaucoup toi, lieutenant Védie, siège Bézi, beaucoup raisin, +cherché moi. + +L'officier, tout à fait éperdu, regardait fixement l'homme, cherchant +au fond de ses souvenirs; mais brusquement il s'écria: + +--Tombouctou? + +Le nègre, radieux, tapa sur sa cuisse en poussant un rire d'une +invraisemblable violence et beuglant: + +--Si, si, ya, mon lieutenant, reconné Tombouctou, ya, bonjou. + +Le commandant lui tendit la main en riant lui-même de tout son coeur. +Alors Tombouctou redevint grave. Il saisit la main de l'officier, et, si +vite que l'autre ne put l'empêcher, il la baisa, selon la coutume nègre +et arabe. Confus, le militaire lui dit d'une voix sévère: + +--Allons, Tombouctou, nous ne sommes pas en Afrique. Assieds-toi là et +dis-moi comment je te trouve ici. + +Tombouctou tendit son ventre, et, bredouillant, tant il parlait vite: + +Gagné beaucoup d'agent, beaucoup, grand'estaurant, bon mangé, Pussiens, +moi, beaucoup volé, beaucoup, cuisine fançaise, Tombouctou, cuisinié de +l'Empéeu, deux cents mille fancs à moi. Ah! ah! ah! ah! + +Et il riait, tordu, hurlant avec une folie de joie dans le regard. + +Quand l'officier, qui comprenait son étrange langage, l'eût interrogé +quelque temps, il lui dit: + +--Eh bien, au revoir, Tombouctou; à bientôt. + +Le nègre aussitôt se leva, serra, cette fois, la main qu'on lui tendait, +et, riant toujours, cria: + +--Bonjou, bonjou, mon lieutenant! + +Il s'en alla, si content, qu'il gesticulait en marchant, et qu'on le +prenait pour un fou. + +Le colonel demanda: + +--Qu'est-ce que cette brute? + +Le commandant répondit: + +--Un brave garçon et un brave soldat. Je vais vous dire ce que je sais +de lui; c'est assez drôle. + + * * * * * + +Vous savez qu'au commencement de la guerre de 1870 je fus enfermé dans +Bézières, que ce nègre appelle Bézi. Nous n'étions point assiégés, mais +bloqués. Les lignes prussiennes nous entouraient de partout, hors de +portée des canons, ne tirant pas non plus sur nous, mais nous affamant +peu à peu. + +J'étais alors lieutenant. Notre garnison se trouvait composée de troupes +de toute nature, débris de régiments écharpés, fuyards, maraudeurs +séparés des corps d'armée. Nous avions de tout enfin, même onze turcos +arrivés un soir on ne sait comment, on ne sait par où. Ils s'étaient +présentés aux portes de la ville, harrassés, déguenillés, affamés et +saouls. On me les donna. + +Je reconnus bientôt qu'ils étaient rebelles à toute discipline, toujours +dehors et toujours gris. J'essayai de la salle de police, même de la +prison, rien n'y fit. Mes hommes disparaissaient des jours entiers, +comme s'ils se fussent enfoncés sous terre, puis reparaissaient ivres à +tomber. Ils n'avaient pas d'argent. Où buvaient-ils? Et comment, et avec +quoi? + +Cela commençait à m'intriguer vivement, d'autant plus que ces sauvages +m'intéressaient avec leur rire éternel et leur caractère de grands +enfants espiègles. + +Je m'aperçus alors qu'ils obéissaient aveuglément au plus grand d'eux +tous, celui que vous venez de voir. Il les gouvernait à son gré, +préparait leurs mystérieuses entreprises en chef tout-puissant et +incontesté. Je le fis venir chez moi et je l'interrogeai. Notre +conversation dura bien trois heures, tant j'avais de peine à pénétrer +son surprenant charabia. Quant à lui, le pauvre diable, il faisait des +efforts inouïs pour être compris, inventait des mots, gesticulait, suait +de peine, s'essuyait le front, soufflait, s'arrêtait, et repartait +brusquement quand il croyait avoir trouvé un nouveau moyen de +s'expliquer. + +Je devinai enfin qu'il était fils d'un grand chef, d'une sorte de roi +nègre des environs de Tombouctou. Je lui demandai son nom. Il répondit +quelque chose comme Chavaharibouhalikhranafotapolara. Il me parut plus +simple de lui donner le nom de son pays: «Tombouctou». Et, huit jours +plus tard, toute la garnison ne le nommait plus autrement. + +Mais une envie folle nous tenait de savoir où cet ex-prince africain +trouvait à boire. Je le découvris d'une singulière façon. + +J'étais un matin sur les remparts, étudiant l'horizon, quand j'aperçus +dans une vigne quelque chose qui remuait. On arrivait au temps des +vendanges, les raisins étaient mûrs, mais je ne songeais guère à cela. +Je pensai qu'un espion s'approchait de la ville, et j'organisai une +expédition complète pour saisir le rôdeur. Je pris moi-même le +commandement, après avoir obtenu l'autorisation du général. + +J'avais fait sortir, par trois portes différentes, trois petites troupes +qui devaient se rejoindre auprès de la vigne suspecte et la cerner. +Pour couper la retraite à l'espion, un de ces détachements avaient à +faire une marche d'une heure au moins. Un homme resté en observation sur +les murs m'indiqua par signe que l'être aperçu n'avait point quitté le +champ. Nous allions en grand silence, rampant, presque couchés dans les +ornières. Enfin, nous touchons au point désigné; je déploie brusquement +mes soldats, qui s'élancent dans la vigne, et trouvent.... Tombouctou +voyageait à quatre pattes au milieu des ceps et mangeant, du raisin, ou +plutôt happant du raisin comme un chien qui mange sa soupe, à pleine +bouche, à la plante même, en arrachant la grappe d'un coup de dent. + +Je voulus le faire relever; il n'y fallait pas songer, et je compris +alors pourquoi il se traînait ainsi sur les mains et sur les genoux. Dès +qu'on l'eût planté sur ses jambes, il oscilla quelques secondes, tendit +les bras et s'abattit sur le nez. Il était gris comme je n'ai jamais vu +un homme être gris. + +On le rapporta sur deux échalas. Il ne cessa de rire tout le long de la +route en gesticulant des bras et des jambes. + +C'était là tout le mystère. Mes gaillards buvaient au raisin lui-même. +Puis, lorsqu'ils étaient saouls à ne plus bouger, ils dormaient sur +place. + +Quant à Tombouctou, son amour de la vigne passait toute croyance et +toute mesure. Il vivait là-dedans à la façon des grives, qu'il haïssait +d'ailleurs d'une haine de rival jaloux. Il répétait sans cesse: + +--Les gives mangé tout le aisin, capules! + + * * * * * + +Un soir on vint me chercher. On apercevait par la plaine quelque chose +arrivant vers nous. Je n'avais point pris ma lunette, et je distinguais +fort mal. On eût dit un grand serpent qui se déroulait, un convoi, que +sais-je? + +J'envoyai quelques hommes au-devant de cette étrange caravane qui fit +bientôt son entrée triomphale. Tombouctou et neuf de ses compagnons +portaient sur une sorte d'autel, fait avec des chaises de campagne, huit +têtes coupées, sanglantes et grimaçantes. Le dixième turco traînait un +cheval à la queue duquel un autre était attaché, et six autres bêtes +suivaient encore, retenues de la même façon. + +Voici ce que j'appris. Étant partis aux vignes, mes Africains avaient +aperçu tout à coup un détachement prussien s'approchant d'un village. Au +lieu de fuir, ils s'étaient cachés; puis, lorsque les officiers eurent +mis pied à terre devant une auberge pour se rafraîchir, les onze +gaillards s'élancèrent, mirent en fuite les uhlans qui se crurent +attaqués, tuèrent les deux sentinelles, plus le colonel et les cinq +officiers de son escorte. + +Ce jour-là, j'embrassai Tombouctou. Mais je m'aperçus qu'il marchait +avec peine. Je le crus blessé; il se mit à rire et me dit: + +--Moi, povisions pou pays. + +C'est que Tombouctou ne faisait point la guerre pour l'honneur, mais +bien pour le gain. Tout ce qu'il trouvait, tout ce qui lui paraissait +avoir une valeur quelconque, tout ce qui brillait surtout, il le +plongeait dans sa poche. Quelle poche! Un gouffre qui commençait à la +hanche et finissait aux chevilles. Ayant retenu un terme de troupier, il +l'appelait sa «profonde», et c'était sa profonde, en effet! + +Donc il avait détaché l'or des uniformes prussiens, le cuivre des +casques, les boutons, etc., et jeté le tout dans sa «profonde» qui était +pleine à déborder. + +Chaque jour, il précipitait là-dedans tout objet luisant qui lui tombait +sous les yeux, morceaux d'étain ou pièces d'argent, ce qui lui donnait +parfois une tournure infiniment drôle. + +Il comptait remporter cela au pays des autruches, dont il semblait bien +le frère, ce fils de roi torturé par le besoin d'engloutir les corps +brillants. S'il n'avait pas eu sa profonde, qu'aurait-il fait? Il les +aurait sans doute avalés. + +Chaque matin sa poche était vide. Il avait donc un magasin général où +s'entassaient ses richesses. Mais où? Je ne l'ai pu découvrir. + +Le général, prévenu du haut fait de Tombouctou, fit bien vite enterrer +les corps demeurés au village voisin, pour qu'on ne découvrît point +qu'ils avaient été décapités. Les Prussiens y revinrent le lendemain. Le +maire et sept habitants notables furent fusillés sur-le-champ, par +représailles, comme ayant dénoncé la présence des Allemands. + + * * * * * + +L'hiver était venu. Nous étions harassés et désespérés. On se battait +maintenant tous les jours. Les hommes affamés ne marchaient plus. Seuls +les huit turcos (trois avaient été tués) demeuraient gras et luisants, +vigoureux et toujours prêts à se battre. Tombouctou engraissait même. Il +me dit un jour: + +--Toi beaucoup faim, moi bon viande. + +Et il m'apporta en effet un excellent filet. Mais de quoi? Nous +n'avions plus ni boeufs, ni moutons, ni chèvres, ni ânes, ni porcs. Il +était impossible de se procurer du cheval. Je réfléchis à tout cela +après avoir dévoré ma viande. Alors une pensée horrible me vint. Ces +nègres étaient nés bien près du pays où l'on mange des hommes! Et chaque +jour tant de soldats tombaient autour de la ville! J'interrogeai +Tombouctou. Il ne voulut pas répondre. Je n'insistai point, mais je +refusai désormais ses présents. + +Il m'adorait. Une nuit, la neige nous surprit aux avant-postes. Nous +étions assis par terre. Je regardais avec pitié les pauvres nègres +grelottant sous cette poussière blanche et glacée. Comme j'avais grand +froid, je me mis à tousser. Je sentis aussitôt quelque chose s'abattre +sur moi, comme une grande et chaude couverture. C'était le manteau de +Tombouctou qu'il me jetait sur les épaules. Je me levai et, lui rendant +son vêtement:--Garde ça, mon garçon; tu en as plus besoin que moi. + +Il répondit: + +--Non, mon lieutenant, pou toi, moi pas besoin, moi chaud, chaud. + +Et il me contemplait avec des yeux suppliants. + +Je repris;--Allons, obéis, garde ton manteau, je le veux. + +Le nègre alors se leva, tira son sabre qu'il savait rendre coupant comme +une faulx, et tenant de l'autre main sa large capote que je refusais: + +--Si toi pas gardé manteau, moi coupé; pésonne manteau. + +Il l'aurait fait. Je cédai. + + * * * * * + +Huit jours plus tard, nous avions capitulé. Quelques-uns d'entre nous +avaient pu s'enfuir. Les autres allaient sortir de la ville et se rendre +aux vainqueurs. + +Je me dirigeais vers la place d'Armes où nous devions nous réunir, quand +je demeurai stupide d'étonnement devant un nègre géant vêtu de coutil +blanc et coiffé d'un chapeau de paille. C'était Tombouctou. Il semblait +radieux et se promenait, les mains dans ses poches, devant une petite +boutique où l'on voyait en montre deux assiettes et deux verres. + +Je lui dis: + +--Qu'est-ce que tu fais? + +Il répondit: + +--Moi pas pati, moi bon cuisinié, moi fait mangé colonel, Algéie; moi +mangé Pussiens, beaucoup volé, beaucoup. + +Il gelait à dix degrés. Je grelottais devant ce nègre en coutil. Alors +il me prit par le bras et me fit entrer. J'aperçus une enseigne +démesurée qu'il allait pendre devant sa porte sitôt que nous serions +partis, car il avait quelque pudeur. + +Et je lus, tracé par la main de quelque complice, cet appel: + +CUISINE MILITAIRE DE M. TOMBOUCTOU + +ANCIEN CUISINIER DE S. M. L'EMPEREUR + +_Artiste de Paris_.--_Prix modérés_. + +Malgré le désespoir qui me rongeait le coeur, je ne pus m'empêcher de +rire, et je laissai mon nègre à son nouveau commerce. + +Cela ne valait-il pas mieux que de le faire emmener prisonnier? + +Vous venez de voir qu'il a réussi, le gaillard. + +Bézières, aujourd'hui, appartient à l'Allemagne. Le restaurant +Tombouctou est un commencement de revanche. + +[Illustration] + + + + +HISTOIRE VRAIE + +[Illustration] + +HISTOIRE VRAIE + +Un grand vent soufflait au dehors, un vent d'automne mugissant et +galopant, un de ces vents qui tuent les dernières feuilles et les +emportent jusqu'aux nuages. + +Les chasseurs achevaient leur dîner, encore bottés, rouges, animés, +allumés. C'étaient de ces demi-seigneurs normands, mi-hobereaux, +mi-paysans, riches et vigoureux, taillés pour casser les cornes des +boeufs lorsqu'ils les arrêtent dans les foires. + +Ils avaient chassé tout le jour sur les terres de maître Blondel, le +maire d'Éparville, et ils mangeaient maintenant autour de la grande +table, dans l'espèce de ferme-château dont était propriétaire leur hôte. + +Ils parlaient comme on hurle, riaient comme rugissent les fauves, et +buvaient comme des citernes, les jambes allongées, les coudes sur la +nappe, les yeux luisants sous la flamme des lampes, chauffés par un +foyer formidable qui jetait au plafond des lueurs sanglantes; ils +causaient de chasse et de chiens. Mais ils étaient, à l'heure où +d'autres idées viennent aux hommes, à moitié gris, et tous suivaient de +l'oeil une forte fille aux joues rebondies qui portait au bout de ses +poings rouges les larges plats chargés de nourritures. + +Soudain un grand diable qui était devenu vétérinaire après avoir étudié +pour être prêtre, et qui soignait toutes les bêtes de l'arrondissement, +M. Séjour, s'écria: + +--Crébleu, maît' Blondel, vous avez là une bobonne qui n'est pas piquée +des vers. + +Et un rire retentissant éclata. Alors un vieux noble déclassé, tombé +dans l'alcool, M. de Varnetot, éleva la voix. + +--C'est moi qui ai eu jadis une drôle d'histoire avec une fillette comme +ça! Tenez, il faut que je vous la raconte. Toutes les fois que j'y +pense, ça me rappelle Mirza, ma chienne, que j'avais vendue au comte +d'Haussonnel et qui revenait tous les jours, dès qu'on la lâchait, tant +elle ne pouvait me quitter. À la fin je m'suis fâché et j'ai prié +l'comte de la tenir à la chaîne. Savez-vous c'qu'elle a fait c'te bête? +Elle est morte de chagrin. + +Mais, pour en revenir à ma bonne, v'là l'histoire: + +--J'avais alors vingt-cinq ans et je vivais en garçon, dans mon château +de Villebon. Vous savez, quand on est jeune, et qu'on a des rentes, et +qu'on s'embête tous les soirs après dîner, on a l'oeil de tous les +côtés. + +Bientôt je découvris une jeunesse qui était en service chez Déboultot, +de Cauville. Vous avez bien connu Déboultot, vous, Blondel! Bref, elle, +m'enjôla si bien, la gredine, que j'allai un jour trouver son maître et +je lui proposai une affaire. Il me céderait sa servante et je lui +vendrais ma jument noire, Cocote, dont il avait envie depuis bientôt +deux ans. Il me tendit la main «Topez-là, monsieur de Varnetot.» C'était +marché conclu; la petite vint au château et je conduisis moi-même à +Cauville ma jument, que je laissai pour trois cents écus. + +Dans les premiers temps, ça alla comme sur des roulettes. Personne ne se +doutait de rien; seulement Rose m'aimait un peu trop pour mon goût. +C't'enfant-là, voyez-vous, ce n'était pas n'importe qui. Elle devait +avoir quéqu'chose de pas commun dans les veines. Ça venait encore de +quéqu'fille qui aura fauté avec son maître. + +Bref, elle m'adorait. C'étaient des cajoleries, des mamours, des p'tits +noms de chien, un tas d'gentillesses à me donner des réflexions. + +Je me disais: «Faut pas qu'ça dure, ou je me laisserai prendre!» Mais +on ne me prend pas facilement, moi. Je ne suis pas de ceux qu'on enjôle +avec deux baisers. Enfin j'avais l'oeil; quand elle m'annonça qu'elle +était grosse. + +Pif! pan! c'est comme si on m'avait tiré deux coups de fusil dans la +poitrine. Et elle m'embrassait, elle m'embrassait, elle riait, elle +dansait, elle était folle, quoi! Je ne dis rien le premier jour; mais, +la nuit, je me raisonnai. Je pensais: «Ça y est; mais faut parer le +coup, et couper le fil, il n'est que temps.» Vous comprenez, j'avais mon +père et ma mère à Barneville, et ma soeur mariée au marquis d'Yspare, à +Rollebec, à deux lieues de Villebon. Pas moyen de blaguer. + +Mais comment me tirer d'affaire? Si elle quittait la maison, on se +douterait de quelque chose et on jaserait. Si je la gardais, on verrait +bientôt l' bouquet; et puis, je ne pouvais la lâcher comme ça. + +J'en parlai à mon oncle, le baron de Creteuil, un vieux lapin qui en a +connu plus d'une, et je lui demandai un avis. Il me répondit +tranquillement: + +--Il faut la marier, mon garçon. + +Je fis un bond. + +--La marier, mon oncle, mais avec qui? + +Il haussa doucement les épaules: + +--Avec qui tu voudras, c'est ton affaire et non la mienne. Quand on +n'est pas bête on trouve toujours. + +Je réfléchis bien huit jours à cette parole, et je finis par me dire à +moi-même: «Il a raison, mon oncle.» + +Alors, je commençai à me creuser la tête et à chercher; quand un soir le +juge de paix, avec qui je venais de dîner, me dit: + +--Le fils de la mère Paumelle vient encore de faire une bêtise; il +finira mal, ce garçon-là. Il est bien vrai que bon chien chasse de race. + +Cette mère Paumelle était une vieille rusée dont la jeunesse avait +laissé à désirer. Pour un écu, elle aurait vendu certainement son âme, +et son garnement de fils par-dessus le marché. + +J'allai la trouver, et tout doucement, je lui fis comprendre la chose. + +Comme je m'embarrassais dans mes explications, elle me demanda tout à +coup: + +--Qué qu'vous lui donnerez, à c'te p'tite? + +Elle était maligne, la vieille, mais moi, pas bête, j'avais préparé mon +affaire. + +Je possédais justement trois lopins de terre perdus auprès de +Sasseville, qui dépendaient de mes trois fermes de Villebon. Les +fermiers se plaignaient toujours que c'était loin; bref, j'avais repris +ces trois champs, six acres en tout, et, comme mes paysans criaient, je +leur avais remis, pour jusqu'à la fin de chaque bail, toutes leurs +redevances en volailles. De cette façon, la chose passa. Alors, ayant +acheté un bout de côte à mon voisin, M. d'Aumonté, je faisais construire +une masure dessus, le tout pour quinze cents francs. De la sorte, je +venais de constituer un petit bien qui ne me coûtait pas grand'chose, et +je le donnais en dot à la fillette. + +La vieille se récria: ce n'était pas assez; mais je tins bon, et nous +nous quittâmes sans rien conclure. + +Le lendemain, dès l'aube, le gars vint me trouver. Je ne me rappelais +guère sa figure. Quand je le vis, je me rassurai; il n'était pas mal +pour un paysan; mais il avait l'air d'un rude coquin. + +Il prit la chose de loin, comme s'il venait acheter une vache. Quand +nous fûmes d'accord, il voulut voir le bien; et nous voilà partis à +travers champs. Le gredin me fit bien rester trois heures sur les +terres; il les arpentait, les mesurait, en prenait des mottes qu'il +écrasait dans ses mains, comme s'il avait peur d'être trompé sur la +marchandise. La masure n'étant pas encore couverte, il exigea de +l'ardoise au lieu de chaume, parce que cela demande moins d'entretien! + +Puis il me dit: + +--Mais l'mobilier, c'est vous qui le donnez? + +Je protestai: + +--Non pas; c'est déjà beau de vous donner une ferme. + +Il ricana: + +--J' craiben, une ferme et un éfant. Je rougis malgré moi. Il reprit: + +--Allons, vous donnerez l'lit, une table, l'ormoire, trois chaises et pi +la vaisselle, ou ben rien d'fait. + +J'y consentis. + +Et nous voilà en route pour revenir. Il n'avait pas encore dit un mot de +la fille. Mais tout à coup, il demanda d'un air sournois et gêné: + +--Mais, si a mourait, à qui qu'il irait, çu bien? + +Je répondis: + +--Mais, à vous, naturellement. + +C'était tout ce qu'il voulait savoir depuis le matin. Aussitôt, il me +tendit la main d'un mouvement satisfait. Nous étions d'accord. + +Oh! par exemple, j'eus du mal pour décider Rose. Elle se traînait à mes +pieds, elle sanglotait, elle répétait: «C'est vous qui me proposez ça! +c'est vous! c'est vous!» Pendant plus d'une semaine, elle résista malgré +mes raisonnements et mes prières. C'est bête, les femmes; une fois +qu'elles ont l'amour en tête, elles ne comprennent plus rien. Il n'y a +pas de sagesse qui tienne, l'amour avant tout, tout pour l'amour! + +À la fin je me fâchai et la menaçai de la jeter dehors. Alors elle céda +peu à peu, à condition que je lui permettrais de venir me voir de temps +en temps. + +Je la conduisis moi-même à l'autel, je payai la cérémonie, j'offris à +dîner à toute la noce. Je fis grandement les choses, enfin. Puis: +«Bonsoir mes enfants!» J'allai passer six mois chez mon frère en +Touraine. + +Quand je fus de retour, j'appris qu'elle était venue, chaque semaine au +château me demander. Et j'étais à peine arrivé depuis une heure que je +la vis entrer avec un marmot dans les bras. Vous me croirez si vous +voulez, mais ça me fît quelque chose de voir ce mioche. Je crois même +que je l'embrassai. + +Quant à la mère, une ruine, un squelette, une ombre. Maigre, vieillie. +Bigre de bigre, ça ne lui allait pas, le mariage! Je lui demandai +machinalement: + +--Es-tu heureuse? + +Alors elle se mit à pleurer comme une source, avec des hoquets, des +sanglots, et elle criait: + +Je n'peux pas, je n'peux pas m'passer de vous maintenant. J'aime mieux +mourir, je n'peux pas! + +Elle faisait un bruit du diable. Je la consolai comme je pus et je la +reconduisis à la barrière. + +J'appris en effet que son mari la battait; et que sa belle-mère lui +rendait la vie dure, la vieille chouette. + +Deux jours après elle revenait. Et elle me prit dans ses bras, elle se +traîna par terre: + +--Tuez-moi, mais je n'veux pas retourner là-bas. + +Tout à fait ce qu'aurait dit Mirza si elle avait parlé!. + +Ça commençait à m'embêter, toutes ces histoires; et je filai pour six +mois encore. Quand je revins.... Quand je revins, j'appris qu'elle +était morte trois semaines auparavant, après être revenue au château +tous les dimanches... toujours comme Mirza. L'enfant aussi était mort +huit jours après. + +Quant au mari, le madré coquin, il héritait. Il a bien tourné depuis, +paraît-il, il est maintenant conseiller municipal: + +Puis, M. de Varnetot ajouta en riant: + +--C'est égal, c'est moi qui ai fait sa fortune, à celui-là! + +Et M. Séjour, le vétérinaire, conclut gravement en portant à sa bouche +un verre d'eau-de-vie: + +--Tout ce que vous voudrez, mais des femmes comme ça, il n'en faut pas! + + + + +ADIEU + +[Illustration] + +ADIEU + +Les deux amis achevaient de dîner. De la fenêtre du café ils voyaient le +boulevard couvert de monde. Ils sentaient passer ces souffles tièdes qui +courent dans Paris par les douces nuits d'été, et font lever la tête aux +passants et donnent envie de partir, d'aller là-bas, on ne sait où, sous +des feuilles, et font rêver de rivières éclairées par la lune, de vers +luisants et de rossignols. + +L'un d'eux, Henri Simon, prononça, en soupirant profondément: + +--Ah! je vieillis. C'est triste. Autrefois, par des soirs pareils, je +me sentais le diable au corps. Aujourd'hui je ne me sens plus que des +regrets. Ça va vite, la vie! + +Il était un peu gros déjà, vieux de quarante-cinq ans peut-être et très +chauve. + +L'autre, Pierre Carnier, un rien plus âgé, mais plus maigre et plus +vivant, reprit: + +--Moi, mon cher, j'ai vieilli sans m'en apercevoir le moins du monde. +J'étais toujours gai, gaillard, vigoureux et le reste. Or, comme on se +regarde chaque jour dans son miroir, on ne voit pas le travail de l'âge +s'accomplir, car il est lent, régulier, et il modifie le visage si +doucement que les transitions sont insensibles. C'est uniquement pour +cela que nous ne mourons pas de chagrin après deux ou trois ans +seulement de ravages. Car nous ne les pouvons apprécier. Il faudrait, +pour s'en rendre compte, rester six mois sans regarder sa figure--oh! +alors quel coup? + +Et les femmes, mon cher, comme je les plains, les pauvres êtres. Tout +leur bonheur, toute leur puissance, toute leur vie sont dans leur +beauté qui dure dix ans. + +Donc, moi, j'ai vieilli sans m'en douter, je me croyais presque un +adolescent alors que j'avais près de cinquante ans. Ne me sentant aucune +infirmité d'aucune sorte, j'allais, heureux et tranquille. + +--La révélation de ma décadence m'est venue d'une façon simple et +terrible qui m'a atterré pendant près de six mois... puis j'en ai pris +mon parti. + +--J'ai été souvent amoureux, comme tous les hommes, mais principalement +une fois. + +Je l'avais rencontrée au bord de la mer, à Étretat, voici douze ans +environ, un peu après la guerre. Rien de gentil comme cette plage, le +matin, à l'heure des bains. Elle est petite, arrondie en fer à cheval, +encadrée par ces hautes falaises blanches percées de ces trous +singuliers qu'on nomme les Portes, l'une énorme, allongeant dans la mer +sa jambe de géante, l'autre en face, accroupie et ronde; la foule des +femmes se rassemble, se masse sur l'étroite langue de galets qu'elle +couvre d'un éclatant jardin de toilettes claires, dans ce cadre de hauts +rochers. Le soleil tombe en plein sur les côtes, sur les ombrelles de +toute nuance, sur la mer d'un bleu verdâtre; et tout cela est gai, +charmant, sourit aux yeux. On va s'asseoir tout contre l'eau, et on +regarde les baigneuses. Elles descendent, drapées dans un peignoir de +flanelle qu'elles rejettent d'un joli mouvement en atteignant la frange +d'écume des courtes vagues; et elles entrent dans la mer, d'un petit pas +rapide qu'arrête parfois un frisson de froid délicieux, une courte +suffocation. + +Bien peu résistent à cette épreuve du bain. C'est là qu'on les juge, +depuis le mollet jusqu'à la gorge. La sortie surtout révèle les faibles, +bien que l'eau de mer soit d'un puissant secours aux chairs amollies. + +La première fois que je vis ainsi cette, jeune femme, je fus ravi et +séduit. Elle tenait bon, elle tenait ferme. Puis il y a des figures dont +le charme entre en nous brusquement, nous envahit tout d'un coup. Il +semble qu'on trouve la femme qu'on était né pour aimer. J'ai eu cette +sensation et cette secousse. + +Je me fis présenter et je fus bientôt pincé comme je ne l'avais jamais +été. Elle me ravageait le coeur. C'est une chose effroyable et +délicieuse que de subir ainsi la domination d'une femme. C'est presque +un supplice et, en même temps, un incroyable bonheur. Son regard, son +sourire, les cheveux de sa nuque quand la brise les soulevait, toutes +les plus petites lignes de son visage, les moindres mouvements de ses +traits, me ravissaient, me bouleversaient, m'affolaient. Elle me +possédait par toute ma personne, par ses gestes, par ses attitudes, même +par les choses qu'elle portait qui devenaient ensorcelantes. Je +m'attendrissais à voir sa voilette sur un meuble, ses gants jetés sur un +fauteuil. Ses toilettes me semblaient inimitables. Personne n'avait des +chapeaux pareils aux siens. + +Elle était mariée, mais l'époux venait tous les samedis pour repartir +les lundis. Il me laissait d'ailleurs indifférent. Je n'en étais point +jaloux, je ne sais pourquoi, jamais un être ne me parut avoir aussi peu +d'importance dans la vie, n'attira moins mon attention que cet homme. + +Comme je l'aimais, elle! Et comme elle était belle, gracieuse et jeune! +C'était la jeunesse, l'élégance et la fraîcheur même. Jamais je n'avais +senti de cette façon comme la femme est un être joli, fin, distingué, +délicat, fait de charme et de grâce. Jamais je n'avais compris ce qu'il +y a de beauté séduisante dans la courbe d'une joue, dans le mouvement +d'une lèvre, dans les plis ronds d'une petite oreille, dans la forme de +ce sot organe qu'on nomme le nez. + +Cela dura trois mois, puis je partis pour l'Amérique, le coeur broyé de +désespoir. Mais sa pensée demeura en moi, persistante, triomphante. Elle +me possédait de loin comme elle m'avait possédé de près. Des années +passèrent. Je ne l'oubliais point. Son image charmante restait devant +mes yeux et dans mon coeur. Et ma tendresse lui demeurait fidèle, une +tendresse tranquille, maintenant, quelque chose comme le souvenir aimé +de ce que j'avais rencontré de plus beau et de plus séduisant dans la +vie. + + * * * * * + +Douze ans sont si peu de chose dans l'existence d'un homme! On ne les +sent point passer! Elles vont l'une après l'autre, les années, doucement +et vite, lentes et pressées, chacune est longue et si tôt finie! Et +elles s'additionnent si promptement, elles laissent si peu de trace +derrière elles, elles s'évanouissent si complètement qu'en se retournant +pour voir le temps parcouru on n'aperçoit plus rien, et on ne comprend +pas comment il se fait qu'on soit vieux. + +Il me semblait vraiment que quelques mois à peine me séparaient de +cette saison charmante sur le galet d'Étretat. + +J'allais au printemps dernier dîner à Maisons-Laffitte, chez des amis. + +Au moment où le train partait, une grosse dame monta dans mon wagon, +escortée de quatre petites filles. Je jetai à peine un coup d'oeil sur +cette mère poule très large, très ronde, avec une face de pleine lune +qu'encadrait un chapeau enrubanné. + +Elle respirait fortement, essoufflée d'avoir marché vite. Et les enfants +se mirent à babiller. J'ouvris mon journal et je commençai à lire. + +Nous venions de passer Asnières, quand ma voisine me dit tout à coup: + +--Pardon, monsieur, n'êtes-vous pas monsieur Carnier? + +--Oui, madame. + +Alors elle se mit à rire, d'un rire content de brave femme, et un peu +triste pourtant. + +--Vous ne me reconnaissez pas? + +J'hésitais. Je croyais bien en effet avoir vu quelque part ce visage; +mais où? mais quand? Je répondis: + +--Oui... et non... Je vous connais certainement, sans retrouver votre +nom. + +Elle rougit un peu. + +--Madame Julie Lefèvre. + +Jamais je ne reçus un pareil coup. Il me sembla en une seconde que tout +était fini pour moi! Je sentais seulement qu'un voile s'était déchiré +devant mes yeux et que j'allais découvrir des choses affreuses et +navrantes. + +C'était elle! cette grosse femme commune, elle? Et elle avait pondu ces +quatre filles depuis que je ne l'avais vue. Et ces petits êtres +m'étonnaient autant que leur mère elle-même. Ils sortaient d'elle; ils +étaient grands déjà, ils avaient pris place dans la vie. Tandis qu'elle +ne comptait plus, elle, cette merveille de grâce coquette et fine. Je +l'avais vue hier, me semblait-il, et je la retrouvais ainsi! Était-ce +possible? Une douleur violente m'étreignait le coeur, et aussi une +révolte contre la nature même, une indignation irraisonnée, contre +cette oeuvre brutale, infâme de destruction. + +Je la regardais effaré. Puis je lui pris la main; et des larmes me +montèrent aux yeux. Je pleurais sa jeunesse, je pleurais sa mort. Car je +ne connaissais point cette grosse dame. + +Elle, émue aussi, balbutia:--Je suis bien changée, n'est-ce pas? Que +voulez-vous, tout passe. Vous voyez, je suis devenue une mère, rien +qu'une mère, une bonne mère. Adieu le reste, c'est fini. Oh! je pensais +bien que vous ne me reconnaîtriez pas, si nous nous rencontrions jamais. +Vous aussi, d'ailleurs, vous êtes changé; il m'a fallu quelque temps +pour être sûre de ne me point tromper. Vous êtes devenu tout blanc. +Songez. Voici douze ans! Douze ans! Ma fille aînée a dix ans déjà. + +Je regardai l'enfant. Et je retrouvai en elle quelque chose du charme +ancien de sa mère, mais quelque chose d'indécis encore, de peu formé, +de prochain. Et la vie m'apparut rapide comme un train qui passe. + +Nous arrivions à Maisons-Laffitte. Je baisai la main de ma vieille amie. +Je n'avais rien trouvé à lui dire que d'affreuses banalités. J'étais +trop bouleversé pour parler. + +Le soir, tout seul, chez moi, je me regardai longtemps dans ma glace, +très longtemps. Et je finis par me rappeler ce que j'avais été, par +revoir en pensée, ma moustache brune et mes cheveux noirs, et la +physionomie jeune de mon visage. Maintenant j'étais vieux. Adieu. + + + + +SOUVENIR + +[Illustration] + +SOUVENIR + +Comme il m'en vient des souvenirs de jeunesse sous la douce caresse du +premier soleil! Il est un âge où tout est bon, gai, charmant, grisant. +Qu'ils sont exquis les souvenirs des anciens printemps! + +Vous rappelez-vous, vieux amis, mes frères, ces années de joie où la vie +n'était qu'un triomphe et qu'un rire? Vous rappelez-vous les jours de +vagabondage autour de Paris, notre radieuse pauvreté, nos promenades +dans les bois reverdis, nos ivresses d'air bleu dans les cabarets au +bord de la Seine, et nos aventures d'amour si banales et si délicieuses? + +J'en veux dire une de ces aventures. Elle date de douze ans et me paraît +déjà si vieille, si vieille, qu'elle me semble maintenant à l'autre bout +de ma vie, avant le tournant, ce vilain tournant d'où j'ai aperçu tout à +coup la fin du voyage. + +J'avais alors vingt-cinq ans. Je venais d'arriver à Paris; j'étais +employé dans un ministère, et les dimanches m'apparaissaient comme des +fêtes extraordinaires, pleines d'un bonheur exhubérant, bien qu'il ne se +passât jamais rien d'étonnant. + +C'est tous les jours dimanche, aujourd'hui. Mais je regrette le temps où +je n'en avais qu'un par semaine. Qu'il était bon! J'avais six francs à +dépenser! + +Je m'éveillai tôt, ce matin-là, avec cette sensation de liberté que +connaissent si bien les employés, cette sensation de délivrance, de +repos, de tranquillité, d'indépendance. + +J'ouvris ma fenêtre. Il faisait un temps admirable. Le ciel tout bleu +s'étalait sur la ville, plein de soleil et d'hirondelles. + +Je m'habillai bien vite et je partis, voulant passer la journée dans les +bois, à respirer les feuilles; car je suis d'origine campagnarde, ayant +été élevé dans l'herbe et sous les arbres. + +Paris s'éveillait, joyeux, dans la chaleur et la lumière. Les façades +des maisons brillaient; les serins des concierges s'égosillaient dans +leurs cages, et une gaieté courait la rue, éclairait les visages, +mettait un rire partout, comme un contentement mystérieux des êtres et +des choses sous le clair soleil levant. + +Je gagnai la Seine pour prendre l'Hirondelle qui me déposerait à +Saint-Cloud. + +Comme j'aimais cette attente du bateau sur le ponton. Il me semblait que +j'allais partir pour le bout du monde, pour des pays nouveaux et +merveilleux. Je le voyais apparaître, ce bateau, là-bas, là-bas, sous +l'arche du second pont, tout petit, avec son panache de fumée, puis plus +gros, plus gros, grandissant toujours; et il prenait en mon esprit des +allures de paquebot. + +Il accostait et je montais. + +Des gens endimanchés étaient déjà dessus, avec des toilettes voyantes, +des rubans éclatants et de grosses figures écarlates. Je me plaçais tout +à l'avant, debout, regardant fuir les quais, les arbres, les maisons, +les ponts. Et soudain j'apercevais le grand viaduc du Point-du-Jour qui +barrait le fleuve. C'était la fin de Paris, le commencement de la +campagne, et la Seine soudain, derrière la double ligne des arches, +s'élargissait comme si on lui eût rendu l'espace et la liberté, +devenait tout à coup le beau fleuve paisible qui va couler à travers +les plaines, au pied des collines boisées, au milieu des champs, au bord +des forêts. + +Après avoir passé entre deux îles, l'Hirondelle suivit un coteau +tournant dont la verdure était pleine de maisons blanches. Une voix +annonça: «Bas-Meudon», puis plus loin: «Sèvres», et, plus loin encore +«Saint-Cloud». + +Je descendis. Et je suivis à pas pressés, à travers la petite ville, la +route qui gagne les bois. J'avais emporté une carte des environs de +Paris pour ne point me perdre dans les chemins qui traversent en tous +sens ces petites forêts où se promènent les Parisiens. + +Dès que je fus à l'ombre, j'étudiai mon itinéraire qui me parut +d'ailleurs d'une simplicité parfaite. J'allais tourner à droite, puis à +gauche, puis encore à gauche, et j'arriverais à Versailles à la nuit, +pour dîner. + +Et je me mis à marcher lentement, sous les feuilles nouvelles, buvant +cet air savoureux que parfument les bourgeons et les sèves. J'allais à +petits pas, oublieux des paperasses, du bureau, du chef, des collègues, +des dossiers, et songeant à des choses heureuses qui ne pouvaient +manquer de m'arriver, à tout l'inconnu voilé de l'avenir. J'étais +traversé par mille souvenirs d'enfance que ces senteurs de campagne +réveillaient en moi, et j'allais, tout imprégné du charme odorant, du +charme vivant, du charme palpitant des bois attiédis par le grand soleil +de juin. + +Parfois, je m'asseyais pour regarder, le long d'un talus, toutes sortes +de petites fleurs dont je savais les noms depuis longtemps. Je les +reconnaissais toutes comme si elles eussent été justement celles mêmes +vues autrefois au pays. Elles étaient jaunes, rouges, violettes, fines, +mignonnes, montées sur de longues tiges ou collées contre terre. Des +insectes de toutes couleurs et de toutes formes, trapus, allongés, +extraordinaires de construction, des monstres effroyables et +microscopiques, faisaient paisiblement des ascensions de brins d'herbe +qui ployaient sous leur poids. + +Puis je dormis quelques heures dans un fossé, et je repartis reposé, +fortifié par ce somme. + +Devant moi, s'ouvrit une ravissante allée, dont le feuillage un peu +grêle laissait pleuvoir partout sur le sol des gouttes de soleil qui +illuminaient des marguerites blanches. Elle s'allongeait +interminablement, vide et calme. Seul, un gros frelon solitaire et +bourdonnant la suivait, s'arrêtant parfois pour boire une fleur qui se +penchait sous lui, et repartant presque aussitôt pour se reposer encore +un peu plus loin. Son corps énorme semblait en velours brun rayé de +jaune, porté par des ailes transparentes et démesurément petites. + +Mais tout à coup j'aperçus au bout de l'allée deux personnes, un homme +et une femme, qui venaient, vers moi. Ennuyé d'être troublé dans ma +promenade tranquille j'allais m'enfoncer dans les taillis, quand il me +sembla qu'on m'appelait. La femme en effet agitait son ombrelle, et +l'homme, en manches de chemise, la redingote sur un bras, élevait +l'autre en signe de détresse. + +J'allai vers eux. Ils marchaient d'une allure pressée, très rouges tous +deux, elle à petits pas rapides, lui à longues enjambées. On voyait sur +leur visage de la mauvaise humeur et de la fatigue. + +La femme aussitôt me demanda: + +--Monsieur, pouvez-vous me dire où nous sommes? mon imbécile de mari +nous a perdus en prétendant connaître parfaitement ce pays. + +Je répondis avec assurance: + +--Madame, vous allez vers Saint-Cloud et vous tournez le dos à +Versailles. + +Elle reprit, avec un regard de pitié irritée pour son époux: + +--Comment! nous tournons le dos à Versailles. Mais c'est justement là +que nous voulons dîner. + +--Moi aussi, madame, j'y vais. + +Elle prononça plusieurs fois, en haussant les épaules: + +--Mon Dieu, mon Dieu, mon Dieu! avec ce ton de souverain mépris qu'ont +les femmes pour exprimer leur exaspération. + +Elle était toute jeune, jolie, brune, avec une ombre de moustache sur +les lèvres. + +Quant à lui, il suait et s'essuyait le front. C'était assurément un +ménage de petits bourgeois parisiens. L'homme semblait atterré, éreinté +et désolé. + +Il murmura: + +--Mais, ma bonne amie... c'est toi.... + +Elle ne le laissa pas achever: + +--C'est moi!... Ah! c'est moi maintenant. Est-ce moi qui ai voulu partir +sans renseignements en prétendant que je me retrouverais toujours? +Est-ce moi qui ai voulu prendre à droite au haut de la côte, en +affirmant que je reconnaissais le chemin? Est-ce moi qui me suis chargée +de Cachou.... + +Elle n'avait point achevé de parler, que son mari, comme s'il eût été +pris de folie, poussa un cri perçant, un long cri de sauvage qui ne +pourrait s'écrire en aucune langue, mais qui ressemblait à tiiitiiit. + +La jeune femme ne parut ni s'étonner, ni s'émouvoir, et reprit: + +--Non, vraiment, il y a des gens trop stupides, qui prétendent toujours +tout savoir. Est-ce moi qui ai pris, l'année dernière, le train de +Dieppe, au lieu de prendre celui du Havre, dis, est-ce moi? Est-ce moi +qui ai parié que M. Letourneur demeurait rue des Martyrs?... Est-ce moi +qui ne voulais pas croire que Céleste était une voleuse?... + +Et elle continuait avec furie, avec une vélocité de langue surprenante, +accumulant les accusations les plus diverses, les plus inattendues et +les plus accablantes, fournies par toutes les situations intimes de +l'existence commune, reprochant à son mari tous ses actes, toutes ses +idées, toutes ses allures, toutes ses tentatives, tous ses efforts, sa +vie depuis leur mariage jusqu'à l'heure présente. + +Il essayait de l'arrêter, de la calmer et bégayait: + +--Mais, ma chère amie... c'est inutile... devant monsieur.... Nous +nous donnons en spectacle.... Cela n'intéresse pas monsieur.... + +Et il tournait des yeux lamentables vers les taillis, comme s'il eût +voulu en sonder la profondeur mystérieuse et paisible, pour s'élancer +dedans, fuir, se cacher à tous les regards; et, de temps en temps, il +poussait un nouveau cri, un tiiitiiit prolongé, suraigu. Je pris cette +habitude pour une maladie nerveuse. + +La jeune femme, tout à coup, se tournant vers moi, et changeant de ton +avec une très singulière rapidité, prononça: + +--Si monsieur veut bien le permettre, nous ferons route avec lui pour ne +pas nous égarer de nouveau et nous exposer à coucher dans le bois. + +Je m'inclinai; elle prit mon bras et elle se mit à parler de mille +choses, d'elle, de sa vie, de sa famille, de son commerce. Ils étaient +gantiers rue Saint-Lazare. + +Son mari marchait à côté d'elle, jetant toujours des regards de fou dans +l'épaisseur des arbres, et criant tiiitiiit de moment en moment. + +À la fin, je lui demandai: + +--Pourquoi criez-vous comme ça? + +Il répondit d'un air consterné, désespéré: + +--C'est mon pauvre chien que j'ai perdu. + +--Comment? Vous avez perdu votre chien? + +--Oui. Il avait à peine un an. Il n'était jamais sorti de la boutique. +J'ai voulu le prendre pour le promener dans les bois. Il n'avait jamais +vu d'herbes ni de feuilles; et il est devenu comme fou. Il s'est mis à +courir en aboyant et il a disparu dans la forêt. Il faut dire aussi +qu'il avait eu très peur du chemin de fer; cela avait pu lui faire +perdre le sens. J'ai eu beau l'appeler, il n'est pas revenu. Il va +mourir de faim là-dedans. + +La jeune femme, sans se tourner vers son mari, articula: + +--Si tu lui avais laissé son attache, cela ne serait pas arrivé. Quand +on est bête comme toi, on n'a pas de chien. + +Il murmura timidement: + +--Mais, ma chère amie, c'est toi.... + +Elle s'arrêta net; et, le regardant dans les yeux comme si elle allait +les lui arracher, elle recommença à lui jeter au visage des reproches +sans nombre. + +Le soir tombait. Le voile de brume qui couvre la campagne au crépuscule +se déployait lentement; et une poésie flottait, faite de cette sensation +de fraîcheur particulière et charmante qui emplit les bois à l'approche +de la nuit. + +Tout à coup, le jeune homme s'arrêta, et se tâtant le corps +fiévreusement: + +--Oh! je crois que j'ai.... + +Elle le regardait: + +--Eh bien, quoi! + +--Je n'ai pas fait attention que j'avais ma redingote sur mon bras. + +--Eh bien? + +--J'ai perdu mon portefeuille... mon argent était dedans. + +Elle frémit de colère, et suffoqua d'indignation. + +--Il ne manquait plus que cela. Que tu es stupide! Mais que tu es +stupide! Est-ce possible d'avoir épousé un idiot pareil! Eh bien va le +chercher, et fais en sorte de le retrouver. Moi je vais gagner +Versailles avec monsieur. Je n'ai pas envie de coucher dans le bois. + +Il répondit doucement: + +--Oui, mon amie; où vous retrouverai-je? + +On m'avait recommandé un restaurant. Je l'indiquai. + +Le mari se retourna, et, courbé vers la terre que son oeil anxieux +parcourait, criant: Tiiitiit à tout moment, il s'éloigna. + +Il fut longtemps à disparaître; l'ombre, plus épaisse, l'effaçait dans +le lointain de l'allée. On ne distingua bientôt plus la silhouette de +son corps; mais on entendit longtemps son tiiit tiiit, tiiit tiiit +lamentable, plus aigu à mesure que la nuit se faisait plus noire. + +Moi, j'allais d'un pas vif, d'un pas heureux dans la douceur du +crépuscule, avec cette petite femme inconnue qui s'appuyait sur mon +bras. + +Je cherchais des mots galants sans en trouver. Je demeurais muet, +troublé, ravi. + +Mais une grand'route soudain coupa notre allée. J'aperçus à droite, dans +un vallon, toute une ville. + +Qu'était donc ce pays. + +Un homme passait. Je l'interrogeai. Il répondit: + +--Bougival. + +Je demeurai interdit: + +--Comment Bougival? Vous êtes _sûr_? + +--Parbleu, j'en suis! + +La petite femme riait comme une folle. + +Je proposai de prendre une voiture pour gagner Versailles. Elle +répondit: + +--Ma foi non. C'est trop drôle, et j'ai trop faim. Je suis bien +tranquille au fond; mon mari se retrouvera toujours bien, lui. C'est +tout bénéfice pour moi d'en être soulagée pendant quelques heures. + +Nous entrâmes donc dans un restaurant, au bord de l'eau, et j'osai +prendre un cabinet particulier. + +Elle se grisa, ma foi, fort bien, chanta, but du Champagne, fit toutes +sortes de folies... et même la plus grande de toutes. + +Ce fut mon premier adultère! + + + + +LA CONFESSION + +[Illustration] + +LA CONFESSION + +Marguerite de Thérelles allait mourir. Bien qu'elle n'eût que cinquante +et six ans, elle en paraissait au moins soixante et quinze. Elle +haletait, plus pâle que ses draps, secouée de frissons épouvantables, la +figure convulsée, l'oeil hagard, comme si une chose horrible lui eût +apparu. + +Sa soeur aînée, Suzanne, plus âgée de six ans, à genoux près du lit, +sanglotait. Une petite table approchée de la couche de l'agonisante +portait, sur une serviette, deux bougies allumées, car on attendait le +prêtre qui devait donner l'extrême-onction et la communion dernière. + +L'appartement avait cet aspect sinistre qu'ont les chambres des +mourants, cet air d'adieu désespéré. Des fioles traînaient sur les +meubles, des linges traînaient dans les coins, repoussés d'un coup de +pied ou de balai. Les sièges en désordre semblaient eux-mêmes effarés, +comme s'ils avaient couru dans tous les sens. La redoutable mort était +là, cachée, attendant. + +L'histoire des deux soeurs était attendrissante. On la citait au loin; +elle avait fait pleurer bien des yeux. + +Suzanne, l'aînée, avait été aimée follement, jadis, d'un jeune homme +qu'elle aimait aussi. Ils furent fiancés, et on n'attendait plus que le +jour fixé pour le contrat, quand Henry de Sampierre était mort +brusquement. + +Le désespoir de la jeune fille fut affreux, et elle jura de ne se jamais +marier. Elle tint parole. Elle prit des habits de veuve qu'elle ne +quitta plus. + +Alors sa soeur, sa petite soeur Marguerite, qui n'avait encore que douze +ans, vint, un matin, se jeter dans les bras de l'aînée, et lui dit: +«Grande soeur, je ne veux pas que tu sois malheureuse. Je ne veux pas +que tu pleures toute ta vie. Je ne te quitterai jamais, jamais, jamais! +Moi, non plus, je ne me marierai pas. Je resterai près de toi, toujours, +toujours, toujours». + +Suzanne l'embrassa attendrie par ce dévouement d'enfant, et n'y crut +pas. + +Mais la petite aussi tint parole et, malgré les prières des parents, +malgré les supplications de l'aînée, elle ne se maria jamais. Elle était +jolie, fort jolie; elle refusa bien des jeunes gens qui semblaient +l'aimer; elle ne quitta plus sa soeur. + +Elles vécurent ensemble tous les jours de leur, existence, sans se +séparer une seule fois. Elles allèrent côte à côte, inséparablement +unies. Mais Marguerite sembla toujours triste, accablée, plus morne que +l'aînée comme si peut-être son sublime sacrifice l'eût brisée. Elle +vieillit plus vite, prit des cheveux blancs dès l'âge de trente ans et, +souvent souffrante, semblait atteinte d'un mal inconnu qui la rongeait. + +Maintenant elle allait mourir la première. + +Elle ne parlait plus depuis vingt-quatre heures. Elle avait dit +seulement, aux premières lueurs de l'aurore: + +--Allez chercher monsieur le curé, voici l'instant. + +Et elle était demeurée ensuite sur le dos, secouée de spasmes, les +lèvres agitées comme si des paroles terribles lui fussent montées du +coeur, sans pouvoir sortir, le regard affolé d'épouvanté, effroyable à +voir. + +Sa soeur, déchirée par la douleur, pleurait éperdument, le front sur le +bord du lit et répétait: + +--Margot, ma pauvre Margot, ma petite! + +Elle l'avait toujours appelée: «ma petite», de même que la cadette +l'avait toujours appelée: «grande soeur». + +On entendit des pas dans l'escalier. La porte s'ouvrit. Un enfant de +choeur parut, suivi du vieux prêtre en surplis. Dès qu'elle l'aperçut, +la mourante s'assit d'une secousse, ouvrit les lèvres, balbutia deux ou +trois paroles, et se mit à gratter ses ongles comme si elle eût voulu y +faire un trou. + +L'abbé Simon s'approcha, lui prit la main, la baisa sur le front et, +d'une voix douce: + +--Dieu vous pardonne, mon enfant; ayez du courage, voici le moment venu, +parlez. + +Alors, Marguerite, grelottant de la tête aux pieds, secouant toute sa +couche de ses mouvements nerveux, balbutia: + +--Assieds-toi, grande soeur, écoute. + +Le prêtre se baissa vers Suzanne, toujours abattue au pied du lit, la +releva, la mit dans un fauteuil et, prenant dans chaque main la main +d'une des deux soeurs, il prononça: + +--Seigneur, mon Dieu! envoyez-leur la force, jetez sur elles votre +miséricorde. + +Et Marguerite se mit à parler. Les mots lui sortaient de la gorge un à +un, rauques, scandés, comme exténués. + + + +--Pardon, pardon, grande soeur, pardonne-moi! Oh! si tu savais comme +j'ai eu peur de ce moment-là, toute ma vie!... + +Suzanne balbutia, dans ses larmes: + +--Quoi te pardonner, petite? Tu m'as tout donné, tout sacrifié; tu es un +ange... + +Mais Marguerite l'interrompit: + +--Tais-toi, tais-toi! Laisse-moi dire... ne m'arrête pas.... C'est +affreux... laisse-moi dire tout... jusqu'au bout, sans bouger... +Écoute.... Tu te rappelles... tu te rappelles... Henry.... + +Suzanne tressaillit et regarda sa soeur. La cadette reprit: + +--Il faut que tu entendes tout pour comprendre. J'avais douze ans, +seulement douze ans, tu te le rappelles bien, n'est-ce pas? Et j'étais +gâtée, je faisais tout ce que je voulais!... Tu te rappelles bien comme +on me gâtait?... Écoute.... La première fois qu'il est venu, il avait +des bottes vernies; il est descendu de cheval devant le perron, et il +s'est excusé sur son costume, mais il venait apporter une nouvelle à +papa. Tu te le rappelles, n'est-ce pas?... Ne dis rien... écoute. Quand +je l'ai vu, j'ai été toute saisie, tant je l'ai trouvé beau, et je suis +demeurée debout dans un coin du salon tout le temps qu'il a parlé. Les +enfants sont singuliers... et terribles.... Oh! oui... j'en ai rêvé! + +«Il est revenu... plusieurs fois... je le regardais de tous mes yeux, +de toute mon âme... j'étais grande pour mon âge... et bien plus rusée +qu'on ne croyait. Il est revenu souvent.... Je ne pensais qu'à lui. Je +prononçais tout bas: + +«--Henry... Henry de Sampierre! + +«Puis on a dit qu'il allait t'épouser. Ce fut un chagrin... oh! grande +soeur... un chagrin... un chagrin! J'ai pleuré trois nuits, sans +dormir. Il revenait tous les jours, l'après-midi, après son déjeuner... +tu te le rappelles, n'est-ce pas! Ne dis rien... écoute. Tu lui faisais +des gâteaux qu'il aimait beaucoup... avec de la farine, du beurre et du +lait.... Oh! je sais bien comment.... J'en ferais encore s'il le +fallait. Il les avalait d'une seule bouchée, et et puis il buvait un +verre de vin... et puis il disait: «C'est délicieux.» Tu te rappelles +comme il disait ça? + +«J'étais jalouse, jalouse!... Le moment de ton mariage approchait. Il +n'y avait plus que quinze jours. Je devenais folle. Je me disais: Il +n'épousera pas Suzanne, non, je ne veux pas!... C'est moi qu'il +épousera, quand je serai grande. Jamais je n'en trouverai un que j'aime +autant.... Mais un soir, dix jours avant ton contrat, tu t'es promenée +avec lui devant le château, au clair de lune... et là-bas... sous le +sapin, sous le grand sapin... il t'a embrassée... embrassée... dans +ses deux bras... si longtemps.... Tu te le rappelles, n'est-ce pas! +C'était probablement la première fois... oui.... Tu étais si pâle en +rentrant au salon! + +«Je vous ai vus; j'étais là, dans le massif. J'ai eu une rage! Si +j'avais pu, je vous aurais tués! + +«Je me suis dit: Il n'épousera pas Suzanne, jamais! Il n'épousera +personne. Je serais trop malheureuse.... Et tout d'un coup je me suis +mise à le haïr affreusement. + +«Alors, sais-tu ce que j'ai fait?... écoute. J'avais vu le jardinier +préparer des boulettes pour tuer des chiens errants. Il écrasait une +bouteille avec une pierre et mettait le verre pilé dans une boulette de +viande. + +«J'ai pris chez maman une petite bouteille de pharmacien, je l'ai broyée +avec un marteau, et j'ai caché le verre dans ma poche. C'était une +poudre brillante.... Le lendemain, comme tu venais de faire les petits +gâteaux, je les ai fendus avec un couteau et j'ai mis le verre +dedans.... Il en a mangé trois... moi aussi, j'en ai mangé un.... +J'ai jeté les six autres dans l'étang... les deux cygnes sont morts +trois jours après.... Tu te le rappelles?... Oh! ne dis rien... +écoute, écoute.... Moi seule, je ne suis pas morte... mais j'ai +toujours été malade... écoute.... Il est mort... tu sais +bien... écoute... ce n'est rien cela.... C'est après, plus +tard... toujours... le plus terrible... écoute.... + +«Ma vie, toute ma vie... quelle torture! Je me suis dit: Je ne +quitterai plus ma soeur. Et je lui dirai tout, au moment de mourir.... +Voilà. Et depuis, j'ai toujours pensé à ce moment-là, à ce moment-là où +je te dirais tout.... Le voici venu.... C'est terrible.... Oh!... grande +soeur! + +«J'ai toujours pensé, matin et soir, le jour, la nuit: Il faudra que je +lui dise cela, une fois.... J'attendais.... Quel supplice!... C'est +fait... Ne dis rien.... Maintenant, j'ai peur... j'ai peur... oh! +j'ai peur! Si j'allais le revoir, tout à l'heure, quand je serai +morte.... Le revoir... y songes-tu?... La première!... Je n'oserai +pas.... Il le faut.... Je vais mourir.... Je veux que tu me pardonnes. +Je le veux.... Je ne peux pas m'en aller sans cela devant lui. Oh! +dites-lui de me pardonner, monsieur le curé, dites-lui... je vous +en prie. Je ne peux mourir sans ça.... + +Elle se tut, et demeura haletante, grattant toujours le drap de ses +ongles crispés.... + +Suzanne avait caché sa figure dans ses mains et ne bougeait plus. Elle +pensait à lui qu'elle aurait pu aimer si longtemps! Quelle bonne vie ils +auraient eue! Elle le revoyait, dans l'autrefois disparu, dans le vieux +passé à jamais éteint. Morts chéris! comme ils vous déchirent le coeur! +Oh! ce baiser, son seul baiser! Elle l'avait gardé dans l'âme. Et puis +plus rien, plus rien dans toute son existence!... + +Le prêtre tout à coup se dressa et, d'une voix forte, vibrante, il cria: + +--Mademoiselle Suzanne, votre soeur va mourir! + +Alors Suzanne, ouvrant ses mains, montra sa figure trempée de larmes, +et, se précipitant sur sa soeur, elle la baisa de toute sa force en +balbutiant: + +--Je te pardonne, je te pardonne, petite.... + + + + +TABLE DES MATIÈRES + +Le Crime au père Boniface. 3 + +Rose 19 + +Le Père 35 + +L'Aveu 59 + +La Parure 73 + +Le Bonheur 97 + +Le Vieux 115 + +Un Lâche 135 + +L'Ivrogne 157 + +Une Vendetta 173 + +Coco 187 + +La Main 199 + +Le Gueux 217 + +Un Parricide 231 + +Le Petit 249 + +La Roche aux Guillemots 268 + +Tombouctou 277 + +Histoire vraie 297 + +Adieu 311 + +Souvenir 325 + +La Confession 343 + +PARIS.--IMP. G. MARPON ET E. FLAMMARION, RUE RACINE, 26. + + + + + +End of Project Gutenberg's Contes du jour et de la nuit, by Guy de Maupassant + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14790 *** |
