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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14790 ***
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+
+GUY DE MAUPASSANT
+
+CONTES DU JOUR ET DE LA NUIT
+
+Illustrations de PAUL COUSTURIER
+
+C. MARPON & E. FLAMMARION
+
+ÉDITEURS
+
+26 Rue RACINE, à PARIS
+
+
+
+
+CONTES DU JOUR ET DE LA NUIT
+
+Il a été tiré de cet ouvrage 50 exemplaires sur papier de Hollande, tous
+numérotés.
+
+ * * * * *
+
+OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
+
+ * * * * *
+
+DES VERS.
+
+LA MAISON TELLIER.
+
+MADEMOISELLE FIFI.
+
+UNE VIE.
+
+LES CONTES DE LA BÉCASSE.
+
+CLAIR DE LUNE.
+
+AU SOLEIL.
+
+MISS HARRIETT.
+
+LES SOEURS RONDOLI.
+
+YVETTE.
+
+ * * * * *
+
+PARIS.--IMP. C. MARPON ET E. FLAMMARION, RUE RACINE, 26.
+
+[Illustration]
+
+GUY DE MAUPASSANT
+
+CONTES DE JOUR ET DE LA NUIT
+
+_Illustrations de P. Cousturier_
+
+PARIS
+
+C. MARPON ET E. FLAMMARION
+
+ÉDITEURS
+
+26, RUE RACINE, PRÈS L'ODÉON
+
+Tous droits réservés.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+LE CRIME AU PÈRE BONIFACE
+
+Ce jour-là le facteur Boniface, en sortant de la maison de poste,
+constata que sa tournée serait moins longue que de coutume, et il en
+ressentit une joie vive. Il était chargé de la campagne autour du bourg
+de Vireville, et, quand il revenait, le soir, de son long pas fatigué,
+il avait parfois plus de quarante kilomètres dans les jambes.
+
+Donc la distribution serait vite faite; il pourrait même flâner un peu
+en route et rentrer chez lui vers trois heures de relevée. Quelle
+chance!
+
+Il sortit du bourg par le chemin de Sennemare et commença sa besogne. On
+était en juin, dans le mois vert et fleuri, le vrai mois des plaines.
+
+L'homme, vêtu de sa blouse bleue et coiffé d'un képi noir à galon rouge,
+traversait par des sentiers étroits les champs de colza, d'avoine ou de
+blé, enseveli jusqu'aux épaules dans les récoltes; et sa tête, passant
+au-dessus des épis, semblait flotter sur une mer calme et verdoyante
+qu'une brise légère faisait mollement onduler.
+
+Il entrait dans les fermes par là barrière de bois plantée dans les
+talus qu'ombrageaient deux rangées de hêtres, et saluant par son nom le
+paysan: «Bonjour, maît' Chicot,» il lui tendait son journal _le Petit
+Normand_. Le fermier essuyait sa main à son fond de culotte, recevait la
+feuille de papier et la glissait dans sa poche pour la lire à son aise
+après le repas de midi. Le chien, logé dans un baril, au pied d'un
+pommier penchant, jappait avec fureur en tirant sur sa chaîne; et le
+piéton, sans se retourner, repartait de son allure militaire, en
+allongeant ses grandes jambes, le bras gauche sur sa sacoche, et le
+droit manoeuvrant sur sa canne qui marchait comme lui d'une façon
+continue et pressée.
+
+Il distribua ses imprimés et ses lettres dans le hameau de Sennemare,
+puis il se remit en route à travers champs pour porter le courrier du
+percepteur qui habitait une petite maison isolée à un kilomètre du
+bourg.
+
+C'était un nouveau percepteur, M. Chapatis, arrivé la semaine dernière,
+et marié depuis peu.
+
+Il recevait un journal de Paris, et, parfois, le facteur Boniface, quand
+il avait le temps, jetait un coup d'oeil sur l'imprimé, avant de le
+remettre au destinataire.
+
+Donc, il ouvrit sa sacoche, prit la feuille, la fit glisser hors de sa
+bande, la déplia, et se mit à lire tout en marchant. La première page
+ne l'intéressait guère; la politique le laissait froid; il passait
+toujours la finance, mais les faits-divers le passionnaient.
+
+Ils étaient très nourris ce jour-là. Il s'émut même si vivement au récit
+d'un crime accompli dans le logis d'un garde-chasse, qu'il s'arrêta au
+milieu d'une pièce de trèfle, pour le relire lentement. Les détails
+étaient affreux. Un bûcheron, en passant au matin auprès de la maison
+forestière, avait remarqué un peu de sang sur le seuil, comme si on
+avait saigné du nez. «Le garde aura tué quelque lapin cette nuit,»
+pensa-t-il; mais en approchant il s'aperçut que la porte demeurait
+entr'ouverte et que la serrure avait été brisée.
+
+Alors, saisi de peur, il courut au village prévenir le maire, celui-ci
+prit comme renfort le garde champêtre et l'instituteur; et les quatre
+hommes revinrent ensemble. Ils trouvèrent le forestier égorgé devant la
+cheminée, sa femme étranglée sous le lit, et leur petite fille, âgée de
+six ans, étouffée entre deux matelas.
+
+Le facteur Boniface demeura tellement ému à la pensée de cet assassinat
+dont toutes les horribles circonstances lui apparaissaient coup sur
+coup, qu'il se sentit une faiblesse dans les jambes, et il prononça tout
+haut:
+
+--Nom de nom, y a-t-il tout de même des gens qui sont canaille!
+
+Puis il repassa le journal dans sa ceinture de papier et repartit, la
+tête pleine de la vision du crime. Il atteignit bientôt la demeure de M.
+Chapatis; il ouvrit la barrière du petit jardin et s'approcha de la
+maison. C'était une construction basse, ne contenant qu'un
+rez-de-chaussée, coiffé d'un toit mansardé. Elle était éloignée de cinq
+cents mètres au moins de la maison la plus voisine.
+
+Le facteur monta les deux marches du perron, posa la main sur la
+serrure, essaya d'ouvrir la porte, et constata qu'elle était fermée.
+Alors, il s'aperçut que les volets n'avaient point été ouverts, et que
+personne encore n'était sorti ce jour-là.
+
+Une inquiétude l'envahit, car M. Chapatis, depuis son arrivée, s'était
+levé assez tôt. Boniface tira sa montre. Il n'était encore que sept
+heures dix minutes du matin, il se trouvait donc en avance de près d'une
+heure. N'importe, le percepteur aurait dû être debout.
+
+Alors il fit le tour de la demeure en marchant avec précaution, comme
+s'il eût couru quelque danger. Il ne remarqua rien de suspect, que des
+pas d'homme dans une plate-bande de fraisiers.
+
+Mais tout à coup, il demeura immobile, perclus d'angoisse, en passant
+devant une fenêtre. On gémissait dans la maison.
+
+Il s'approcha, et enjambant une bordure de thym, colla son oreille
+contre l'auvent, pour mieux écouter; assurément on gémissait. Il
+entendait fort bien de longs soupirs douloureux, une sorte de râle, un
+bruit de lutte. Puis, les gémissements devinrent plus forts, plus
+répétés, s'accentuèrent encore, se changèrent en cris.
+
+Alors Boniface, ne doutant plus qu'un crime s'accomplissait en ce
+moment-là même, chez le percepteur, partit à toutes jambes, retraversa
+le petit jardin, s'élança à travers la plaine, à travers les récoltes,
+courant à perdre haleine, secouant sa sacoche qui lui battait les reins,
+et il arriva, exténué, haletant, éperdu à la porte de la gendarmerie.
+
+Le brigadier Malautour raccommodait une chaise brisée au moyen de
+pointes et d'un marteau. Le gendarme Rautier tenait entre ses jambes le
+meuble avarié et présentait un clou sur les bords de la cassure; alors
+le brigadier, mâchant sa moustache, les yeux ronds et mouillés
+d'attention, tapait à tous coups sur les doigts de son subordonné.
+
+Le facteur, dès qu'il les aperçut, s'écria:
+
+--Venez vite, on assassine le percepteur, vite, vite!
+
+Les deux hommes cessèrent leur travail et levèrent la tête, ces têtes
+étonnées de gens qu'on surprend et qu'on dérange.
+
+Boniface, les voyant plus surpris que pressés, répéta:
+
+--Vite, vite! Les voleurs sont dans la maison, j'ai entendu les cris,
+il n'est que temps.
+
+Le brigadier, posant son marteau par terre, demanda:
+
+--Qu'est-ce qui vous a donné connaissance de ce fait?
+
+Le facteur reprit:
+
+--J'allais porter le journal avec deux lettres quand je remarquai que la
+porte était fermée et que le percepteur n'était pas levé. Je fis le tour
+de la maison pour me rendre compte, et j'entendis qu'on gémissait comme
+si on eût étranglé quelqu'un ou qu'on lui eût coupé la gorge, alors je
+m'en suis parti au plus vite pour vous chercher. Il n'est que temps.
+
+Le brigadier se redressant, reprit:
+
+--Et vous n'avez pas porté secours en personne?
+
+Le facteur effaré répondit:
+
+--Je craignais de n'être pas en nombre suffisant.
+
+Alors le gendarme, convaincu, annonça:
+
+--Le temps de me vêtir et je vous suis.
+
+Et il entra dans la gendarmerie, suivi par son soldat qui rapportait la
+chaise.
+
+Ils reparurent presque aussitôt, et tous trois se mirent en route, au
+pas gymnastique, pour le lieu du crime.
+
+En arrivant près de la maison, ils ralentirent leur allure par
+précaution, et le brigadier tira son revolver, puis ils pénétrèrent tout
+doucement dans le jardin et s'approchèrent de la muraille. Aucune trace
+nouvelle n'indiquait que les malfaiteurs fussent partis. La porte
+demeurait fermée, les fenêtres closes.
+
+--Nous les tenons, murmura le brigadier.
+
+Le père Boniface, palpitant d'émotion, le fit passer de l'autre côté,
+et, lui montrant un auvent:
+
+--C'est là, dit-il.
+
+Et le brigadier s'avança tout seul, et colla son oreille contre la
+planche. Les deux autres attendaient, prêts à tout, les yeux fixés sur
+lui.
+
+Il demeura longtemps immobile, écoutant. Pour mieux approcher sa tête du
+volet de bois, il avait ôté son tricorne et le tenait de sa main
+droite.
+
+Qu'entendait-il? Sa figure impassible ne révélait rien, mais soudain sa
+moustache se retroussa, ses joues se plissèrent comme pour un rire
+silencieux, et enjambant de nouveau la bordure de buis, il revint vers
+les deux hommes, qui le regardaient avec stupeur.
+
+Puis il leur fit signe de le suivre en marchant sur la pointe des pieds;
+et, revenant devant l'entrée, il enjoignit à Boniface de glisser sous la
+porte le journal et les lettres.
+
+Le facteur, interdit, obéit cependant avec docilité.
+
+--Et maintenant, en route, dit le brigadier.
+
+Mais dès qu'ils eurent passé la barrière il se retourna vers le piéton,
+et, d'un air goguenard, la lèvre narquoise, l'oeil retroussé et brillant
+de joie:
+
+--Que vous êtes un malin, vous?
+
+Le vieux demanda:
+
+--De quoi? j'ai entendu, j'vous jure que j'ai entendu.
+
+Mais le gendarme, n'y tenant plus, éclata de rire. Il riait comme on
+suffoque, les deux mains sur le ventre, plié en deux, l'oeil plein de
+larmes, avec d'affreuses grimaces autour du nez. Et les deux autres,
+affolés, le regardaient.
+
+Mais comme il ne pouvait parler, ni cesser de rire, ni faire comprendre
+ce qu'il avait, il fit un geste, un geste populaire et polisson.
+
+Comme on ne le comprenait toujours pas, il le répéta, plusieurs fois de
+suite, en désignant d'un signe de tête la maison toujours close.
+
+Et son soldat, comprenant brusquement à son tour, éclata d'une gaieté
+formidable.
+
+Le vieux demeurait stupide entre ces deux hommes, qui se tordaient.
+
+Le brigadier, à la fin, se calma, et lançant dans le ventre du vieux une
+grande tape d'homme qui rigole, il s'écria:
+
+--Ah! farceur, sacré farceur, je le retiendrai l' crime au père
+Boniface!
+
+Le facteur ouvrait des yeux énormes et il répéta:
+
+--J'vous jure que j'ai entendu.
+
+Le brigadier se remit à rire. Son gendarme s'était assis sur l'herbe du
+fossé pour se tordre tout à son aise.
+
+--Ah! t'as entendu. Et ta femme, c'est-il comme ça que tu l'assassines,
+hein, vieux farceur?
+
+--Ma femme?...
+
+Et il se mit à réfléchir longuement, puis il reprit:
+
+--Ma femme.... Oui, all' gueule quand j'y fiche des coups.... Mais all'
+gueule, que c'est gueuler, quoi. C'est-il donc que M. Chapatis battait
+la sienne?
+
+Alors le brigadier, dans un délire de joie le fit tourner comme une
+poupée par les épaules, et il lui souffla dans l'oreille quelque chose
+dont l'autre demeura abruti d'étonnement.
+
+Puis le vieux, pensif, murmura:
+
+--Non... point comme ça..., point comme ça..., point comme ça...
+all' n' dit rien, la mienne.... J'aurais jamais cru... si c'est
+possible... on aurait juré une martyre...
+
+Et, confus, désorienté, honteux, il reprit son chemin à travers les
+champs, tandis que le gendarme et le brigadier, riant toujours et lui
+criant, de loin, de grasses plaisanteries de caserne, regardaient
+s'éloigner son képi noir, sur la mer tranquille des récoltes.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+ROSE
+
+Les deux jeunes femmes ont l'air ensevelies sous une couche de fleurs.
+Elles sont seules dans l'immense landau chargé de bouquets comme une
+corbeille géante. Sur la banquette du devant, deux bannettes de satin
+blanc sont pleines de violettes de Nice, et sur la peau d'ours qui
+couvre les genoux un amoncellement de roses, de mimosas, de giroflées,
+de marguerites, de tubéreuses et de fleurs d'oranger, noués avec des
+faveurs de soie, semble écraser les deux corps délicats, ne laissant
+sortir de ce lit éclatant et parfumé que les épaules, les bras et un peu
+des corsages dont l'un est bleu et l'autre lilas.
+
+Le fouet du cocher porte un fourreau d'anémones, les traits des chevaux
+sont capitonnés avec des ravenelles, les rayons des roues sont vêtus de
+réséda; et, à la place des lanternes, deux bouquets ronds, énormes, ont
+l'air des deux yeux étranges de cette bête roulante et fleurie.
+
+Le landau parcourt au grand trot la route, la rue d'Antibes, précédé,
+suivi, accompagné par une foule d'autres voitures enguirlandées, pleines
+de femmes disparues sous un flot de violettes. Car c'est la fête des
+fleurs à Cannes.
+
+On arrive au boulevard de la Foncière, où la bataille a lieu. Tout le
+long de l'immense avenue, une double file d'équipages enguirlandés va et
+revient comme un ruban sans fin. De l'un à l'autre on se jette des
+fleurs. Elles passent dans l'air comme des balles, vont frapper les
+frais visages, voltigent et retombent dans la poussière où une armée de
+gamins les ramasse.
+
+Une foule compacte, rangée sur les trottoirs, et maintenue par les
+gendarmes à cheval qui passent brutalement et repoussent les curieux à
+pied comme pour ne point permettre aux vilains de se mêler aux riches,
+regarde, bruyante et tranquille.
+
+Dans les voitures on s'appelle, on se reconnaît, on se mitraille avec
+des roses. Un char plein de jolies femmes vêtues de rouge comme des
+diables, attire et séduit les yeux. Un monsieur qui ressemble aux
+portraits d'Henri IV lance avec une ardeur joyeuse un énorme bouquet
+retenu par un élastique. Sous la menace du choc les femmes se cachent
+les yeux et les hommes baissent la tête, mais le projectile gracieux,
+rapide et docile, décrit une courbe et revient à son maître qui le jette
+aussitôt vers une figure nouvelle.
+
+Les deux jeunes femmes vident à pleines mains leur arsenal et reçoivent
+une grêle de bouquets; puis, après une heure de bataille, un peu lasses
+enfin, elles ordonnent au cocher de suivre la route du golfe Juan, qui
+longe la mer.
+
+Le soleil disparaît derrière l'Esterel, dessinant en noir, sur un
+couchant de feu, la silhouette dentelée de la longue montagne. La mer
+calme s'étend, bleue et claire, jusqu'à l'horizon où elle se mêle au
+ciel, et l'escadre, ancrée au milieu du golfe, a l'air d'un troupeau de
+bêtes monstrueuses, immobiles sur l'eau, animaux apocalyptiques,
+cuirassés et bossus, coiffés de mâts frêles comme des plumes, et avec
+des yeux qui s'allument quand vient la nuit.
+
+Les jeunes femmes, étendues sous la lourde fourrure, regardent
+languissamment. L'une dit enfin:
+
+--Comme il y a des soirs délicieux, où tout semble bon. N'est-ce pas,
+Margot?
+
+L'autre reprit:
+
+--Oui, c'est bon. Mais il manque toujours quelque chose.
+
+--Quoi donc? Moi je me sens heureuse tout à fait. Je n'ai besoin de
+rien.
+
+--Si. Tu n'y penses pas. Quel que soit le bien-être qui engourdit notre
+corps, nous désirons toujours quelque chose de plus... pour le coeur.
+
+Et l'autre, souriant:
+
+--Un peu d'amour?
+
+--Oui.
+
+Elles se turent, regardant devant elles, puis celle qui s'appelait
+Marguerite murmura: La vie ne me semble pas supportable sans cela. J'ai
+besoin d'être aimée, ne fût-ce que par un chien. Nous sommes toutes
+ainsi, d'ailleurs, quoique tu en dises, Simone.
+
+--Mais non, ma chère. J'aime mieux n'être pas aimée du tout que de
+l'être par n'importe qui. Crois-tu que cela me serait agréable, par
+exemple, d'être aimée par... par....
+
+Elle cherchait par qui elle pourrait bien être aimée, parcourant de
+l'oeil le vaste paysage. Ses yeux, après avoir fait le tour de
+l'horizon, tombèrent sur les deux boutons de métal qui luisaient dans
+le dos du cocher, et elle reprit, en riant: «par mon cocher.»
+
+Mme Margot sourit à peine et prononça, à voix basse:
+
+--Je t'assure que c'est très amusant d'être aimée par un domestique.
+Cela m'est arrivé deux ou trois fois. Ils roulent des yeux si drôles que
+c'est à mourir de rire. Naturellement, on se montre d'autant plus sévère
+qu'ils sont plus amoureux, puis on les met à la porte, un jour, sous le
+premier prétexte venu parce qu'on deviendrait ridicule si quelqu'un s'en
+apercevait.
+
+Mme Simone écoutait, le regard fixe devant elle, puis elle déclara:
+
+--Non, décidément, le coeur de mon valet de pied ne me paraîtrait pas
+suffisant. Raconte-moi donc comment tu t'apercevais qu'ils t'aimaient.
+
+--Je m'en apercevais comme avec les autres hommes, lorsqu'ils devenaient
+stupides.
+
+--Les autres ne me paraissent pas si bêtes à moi, quand ils m'aiment.
+
+--Idiots, ma chère, incapables de causer, de répondre, de comprendre
+quoi que ce soit.
+
+--Mais toi, qu'est-ce que cela te faisait d'être aimée par un
+domestique. Tu étais quoi... émue... flattée?
+
+--Émue? non--flattée--oui, un peu. On est toujours flatté de l'amour
+d'un homme quel qu'il soit.
+
+--Oh, voyons, Margot!
+
+--Si, ma chère. Tiens, je vais te dire une singulière aventure qui m'est
+arrivée. Tu verras comme c'est curieux et confus ce qui se passe en nous
+dans ces cas-là.
+
+Il y aura quatre ans à l'automne, je me trouvais sans femme de chambre.
+J'en avais essayé l'une après l'autre cinq ou six qui étaient ineptes,
+et je désespérais presque d'en trouver une, quand je lus, dans les
+petites annonces d'un journal, qu'une jeune fille sachant coudre,
+broder, coiffer, cherchait une place, et qu'elle fournirait les
+meilleurs renseignements. Elle parlait en outre l'anglais.
+
+J'écrivis à l'adresse indiquée, et, le lendemain, la personne en
+question se présenta. Elle était assez grande, mince, un peu pâle, avec
+l'air très timide. Elle avait de beaux yeux noirs, un teint charmant,
+elle me plut tout de suite. Je lui demandai ses certificats: elle m'en
+donna un en anglais, car elle sortait, disait-elle, de la maison de
+lady Rymwell, où elle était restée dix ans.
+
+Le certificat attestait que la jeune fille était partie de son plein gré
+pour rentrer en France et qu'on n'avait eu à lui reprocher, pendant son
+long service, qu'un peu de _coquetterie française_.
+
+La tournure pudibonde de la phrase anglaise me fit même un peu sourire
+et j'arrêtai sur-le-champ cette femme de chambre.
+
+Elle entra chez moi le jour même, elle se nommait Rose.
+
+Au bout d'un mois je l'adorais.
+
+C'était une trouvaille, une perle, un phénomène.
+
+Elle savait coiffer avec un goût infini; elle chiffonnait les dentelles
+d'un chapeau mieux que les meilleures modistes et elle savait même
+faire les robes.
+
+J'étais stupéfaite de ses facultés. Jamais je ne m'étais trouvée servie
+ainsi.
+
+Elle m'habillait rapidement avec une légèreté de mains étonnante. Jamais
+je ne sentais ses doigts sur ma peau, et rien ne m'est désagréable comme
+le contact d'une main de bonne. Je pris bientôt des habitudes de paresse
+excessives, tant il m'était agréable de me laisser vêtir, des pieds à la
+tête, et de la chemise aux gants, par cette grande fille timide,
+toujours un peu rougissante, et qui ne parlait jamais. Au sortir du
+bain, elle me frictionnait et me massait pendant que je sommeillais un
+peu sur mon divan; je la considérais, ma foi, en amie de condition
+inférieure, plutôt qu'en simple domestique.
+
+Or, un matin, mon concierge demanda avec mystère à me parler. Je fus
+surprise et je le fis entrer. C'était un homme très sûr, un vieux
+soldat, ancienne ordonnance de mon mari.
+
+Il paraissait gêné de ce qu'il avait à dire. Enfin, il prononça en
+bredouillant:
+
+--Madame, il y a en bas le commissaire de police du quartier.
+
+Je demandai brusquement:
+
+--Qu'est-ce qu'il veut?
+
+--Il veut faire une perquisition dans l'hôtel.
+
+Certes, la police est utile, mais je la déteste. Je trouve que ce n'est
+pas là un métier noble. Et je répondis, irritée autant que blessée:
+
+--Pourquoi cette perquisition? À quel propos? Il n'entrera pas.
+
+Le concierge reprit:
+
+--Il prétend qu'il y a un malfaiteur caché.
+
+Cette fois j'eus peur et j'ordonnai d'introduire le commissaire de
+police auprès de moi pour avoir des explications. C'était un homme assez
+bien élevé, décoré de la Légion d'honneur. Il s'excusa, demanda pardon,
+puis m'affirma que j'avais, parmi les gens de service, un forçat!
+
+Je fus révoltée; je répondis que je garantissais tout le domestique de
+l'hôtel et je le passai en revue.
+
+--Le concierge, Pierre Courtin, ancien soldat.
+
+--Ce n'est pas lui.
+
+--Le cocher François Pingau, un paysan champenois, fils d'un fermier de
+mon père.
+
+--Ce n'est pas lui.
+
+--Un valet d'écurie, pris en Champagne également, et toujours fils de
+paysans que je connais, plus un valet de pied que vous venez de voir.
+
+--Ce n'est pas lui.
+
+--Alors monsieur, vous voyez bien que vous vous trompez.
+
+--Pardon, madame, je suis sûr de ne pas me tromper. Comme il s'agit d'un
+criminel redoutable, voulez-vous avoir la gracieuseté de faire
+comparaître ici, devant vous et moi, tout votre monde.
+
+Je résistai d'abord, puis je cédai, et je fis monter tous mes gens,
+hommes et femmes.
+
+Le commissaire de police les examina d'un seul coup d'oeil, puis
+déclara:
+
+--Ce n'est pas tout.
+
+--Pardon, monsieur, il n'y a plus que ma femme de chambre, une jeune
+fille que vous ne pouvez confondre avec un forçat.
+
+Il demanda:
+
+--Puis-je la voir aussi?
+
+--Certainement.
+
+Je sonnai Rose qui parut aussitôt. À peine fut-elle entrée que le
+commissaire fit un signe, et deux hommes que je n'avais pas vus, cachés
+derrière la porte, se jetèrent sur elle, lui saisirent les mains et les
+lièrent avec des cordes.
+
+Je poussai un cri de fureur, et je voulus m'élancer pour la défendre. Le
+commissaire m'arrêta:
+
+--Cette fille, madame, est un homme qui s'appelle Jean-Nicolas Lecapet,
+condamné à mort en 1879 pour assassinat précédé de viol. Sa peine fut
+commuée en prison perpétuelle. Il s'échappa voici quatre mois. Nous le
+cherchons depuis lors.
+
+J'étais affolée, atterrée. Je ne croyais pas. Le commissaire reprit en
+riant:
+
+--Je ne puis vous donner qu'une preuve. Il a le bras droit tatoué. La
+manche fut relevée. C'était vrai. L'homme de police ajouta avec un
+certain mauvais goût:
+
+--Fiez-vous en à nous pour les autres constatations.
+
+Et on emmena ma femme de chambre!
+
+Eh bien, le croirais-tu, ce qui dominait en moi ce n'était pas la colère
+d'avoir été jouée ainsi, trompée et ridiculisée; ce n'était pas la honte
+d'avoir été ainsi habillée, déshabillée, maniée et touchée par cet
+homme... mais une... humiliation profonde... une humiliation de femme.
+Comprends-tu?
+
+--Non, pas très bien?
+
+--Voyons.... Réfléchis.... Il avait été condamné... pour viol, ce
+garçon... eh bien! je pensais... à celle qu'il avait violée... et
+ça..., ça m'humiliait.... Voilà.... Comprends-tu, maintenant?
+
+Et Mme Margot ne répondit pas. Elle regardait droit devant elle, d'un
+oeil fixe et singulier les deux boutons luisants de la livrée, avec ce
+sourire de sphinx qu'ont parfois les femmes.
+
+
+
+
+LE PÈRE
+
+[Illustration]
+
+LE PÈRE
+
+Comme il habitait les Batignolles, étant employé au ministère de
+l'instruction publique, il prenait chaque matin l'omnibus, pour se
+cendre à son bureau. Et chaque matin il voyageait jusqu'au centre de
+Paris, en face d'une jeune fille dont il devint amoureux.
+
+Elle allait à son magasin, tous les jours, à la même heure. C'était une
+petite brunette, de ces brunes dont les yeux sont si noirs qu'ils ont
+l'air de taches, et dont le teint à des reflets d'ivoire. Il la voyait
+apparaître toujours au coin de la même rue; et elle se mettait à courir
+pour rattraper la lourde voiture. Elle courait d'un petit air pressé,
+souple et gracieux; et elle sautait sur le marche-pied avant que les
+chevaux fussent tout à fait arrêtés. Puis elle pénétrait dans
+l'intérieur en soufflant un peu, et, s'étant assise, jetait un regard
+autour d'elle.
+
+La première fois qu'il la vit, François Tessier sentit que cette
+figure-là lui plaisait infiniment. On rencontre parfois de ces femmes
+qu'on a envie de serrer éperdument dans ses bras, tout de suite, sans
+les connaître. Elle répondait, cette jeune fille, à ses désirs intimes,
+à ses attentes secrètes, à cette sorte d'idéal d'amour qu'on porte, sans
+le savoir, au fond du coeur.
+
+Il la regardait obstinément, malgré lui. Gênée par cette contemplation,
+elle rougit. Il s'en aperçut et voulut détourner les yeux; mais il les
+ramenait à tout moment sur elle, quoiqu'il s'efforçât de les fixer
+ailleurs.
+
+Au bout de quelques jours, ils se connurent sans s'être parlé. Il lui
+cédait sa place quand la voiture était pleine et montait sur
+l'impériale, bien que cela le désolât. Elle le saluait maintenant d'un
+petit sourire; et, quoiqu'elle baissât toujours les yeux sous son regard
+qu'elle sentait trop vif, elle ne semblait plus fâchée d'être contemplée
+ainsi.
+
+Ils finirent par causer. Une sorte d'intimité rapide s'établit entre
+eux, une intimité d'une demi-heure par jour. Et c'était là, certes, la
+plus charmante demi-heure de sa vie à lui. Il pensait à elle tout le
+reste du temps, la revoyait sans cesse pendant les longues séances du
+bureau, hanté, possédé, envahi par cette image flottante et tenace qu'un
+visage de femme aimée laisse en nous. Il lui semblait que la possession
+entière de cette petite personne serait pour lui un bonheur fou, presque
+au-dessus des réalisations humaines.
+
+Chaque matin maintenant elle lui donnait une poignée de main, et il
+gardait jusqu'au soir la sensation de ce contact, le souvenir dans sa
+chair de la faible pression de ces petits doigts; il lui semblait qu'il
+en avait conservé l'empreinte sur sa peau.
+
+Il attendait anxieusement pendant tout le reste du temps ce court voyage
+en omnibus. Et les dimanches lui semblaient navrants.
+
+Elle aussi l'aimait, sans doute, car elle accepta, un samedi de
+printemps, d'aller déjeuner avec lui, à Maisons-Laffitte, le lendemain.
+
+ * * * * *
+
+Elle était la première à l'attendre à la gare. Il fut surpris; mais elle
+lui dit:
+
+--Avant de partir, j'ai à vous parler. Nous avons vingt minutes: c'est
+plus qu'il, ne faut.
+
+Elle tremblait, appuyée à son bras, les yeux baissés et les joues pâles.
+Elle reprit:
+
+--Il ne faut pas que vous vous trompiez sur moi. Je suis une honnête
+fille, et je n'irai là-bas avec vous que si vous me promettez, si vous
+me jurez de ne rien... de ne rien faire... qui soit... qui ne soit
+pas... convenable....
+
+Elle était devenue soudain plus rouge qu'un coquelicot. Elle se tut. Il
+ne savait que répondre, heureux et désappointé en même temps. Au fond du
+coeur, il préférait peut-être que ce fût ainsi; et pourtant... pourtant
+il s'était laissé bercer, cette nuit, par des rêves qui lui avaient mis
+le feu dans les veines. Il l'aimerait moins assurément s'il la savait de
+conduite légère; mais alors ce serait si charmant, si délicieux pour
+lui! Et tous les calculs égoïstes des hommes en matière d'amour lui
+travaillaient l'esprit.
+
+Comme il ne disait rien, elle se remit à parler d'une voix émue, avec
+des larmes au coin des paupières:
+
+--Si vous ne me promettez pas de me respecter tout à fait, je m'en
+retourne à la maison.
+
+Il lui serra le bras tendrement et répondit:
+
+--Je vous le promets; vous ne ferez que ce que vous voudrez.
+
+Elle parut soulagée et demanda en souriant:
+
+--C'est bien vrai, ça?
+
+Il la regarda au fond des yeux.
+
+--Je vous le jure!
+
+--Prenons les billets, dit-elle.
+
+Ils ne purent guère parler en route, le wagon étant au complet.
+
+Arrivés à Maisons-Laffitte, ils se dirigèrent vers la Seine.
+
+L'air tiède amollissait la chair et l'âme. Le soleil tombant en plein
+sur le fleuve, sur les feuilles et les gazons, jetait mille reflets de
+gaieté dans les corps et dans les esprits. Ils allaient, la main dans la
+main, le long de la berge, en regardant les petits poissons qui
+glissaient, par troupes, entre deux eaux. Ils allaient, inondés de
+bonheur, comme soulevés de terre dans une félicité éperdue.
+
+Elle dit enfin:
+
+--Comme vous devez me trouver folle.
+
+Il demanda:
+
+--Pourquoi ça?
+
+Elle reprit:
+
+--N'est-ce pas une folie de venir comme ça toute seule avec vous?
+
+--Mais non! c'est bien naturel.
+
+--Non! non! ce n'est pas naturel--pour moi,--parce que je ne veux pas
+fauter,--et c'est comme ça qu'on faute, cependant. Mais si vous saviez!
+c'est si triste, tous les jours, la même chose, tous les jours du mois
+et tous les mois de l'année. Je suis toute seule avec maman. Et comme
+elle a eu bien des chagrins, elle n'est pas gaie. Moi, je fais comme je
+peux. Je tâche de rire quand même; mais je ne réussis pas toujours.
+C'est égal, c'est mal d'être venue. Vous ne m'en voudrez pas, au moins.
+
+Pour répondre, il l'embrassa vivement dans l'oreille. Mais elle se
+sépara de lui, d'un mouvement brusque; et, fâchée soudain:
+
+--Oh! monsieur François! après ce que vous m'avez juré.
+
+Et ils revinrent vers Maisons-Laffitte.
+
+Ils déjeunèrent au Petit-Havre, maison basse, ensevelie sous quatre
+peupliers énormes, au bord de l'eau.
+
+Le grand air, la chaleur, le petit vin blanc et le trouble de se sentir
+l'un près de l'autre les rendaient rouges, oppressés et silencieux.
+
+Mais après le café une joie brusque les envahit, et, ayant traversé la
+Seine, ils repartirent le long de la rive, vers le village de La Frette.
+
+Tout à coup il demanda:
+
+--Comment vous appelez-vous?
+
+--Louise.
+
+Il répéta: Louise; et il ne dit plus rien.
+
+La rivière, décrivant une longue courbe, allait baigner au loin une
+rangée de maisons blanches qui se miraient dans l'eau, la tête en bas.
+La jeune fille cueillait des marguerites, faisait une grosse gerbe
+champêtre, et lui, il chantait à pleine bouche, gris comme un jeune
+cheval qu'on vient de mettre à l'herbe.
+
+À leur gauche, un coteau planté de vignes suivait la rivière. Mais
+François soudain s'arrêta et demeurant immobile d'étonnement:
+
+--Oh! regardez, dit-il.
+
+Les vignes avaient cessé, et toute la côte maintenant était couverte de
+lilas en fleurs. C'était un bois violet! une sorte de grand tapis étendu
+sur la terre, allant jusqu'au village, là-bas, à deux ou trois
+kilomètres.
+
+Elle restait aussi saisie, émue. Elle murmura:
+
+--Oh! que c'est joli!
+
+Et, traversant un champ, ils allèrent, en courant, vers cette étrange
+colline, qui fournit, chaque année, tous les lilas traînés à travers
+Paris, dans les petites voitures des marchandes ambulantes.
+
+Un étroit sentier se perdait sous les arbustes. Ils le prirent et, ayant
+rencontré une petite clairière, ils s'assirent.
+
+Des légions de mouches bourdonnaient au-dessus d'eux, jetaient dans
+l'air un ronflement doux et continu. Et le soleil, le grand soleil d'un
+jour sans brise, s'abattait sur le long coteau épanoui, faisait sortir
+de ce bois de bouquets un arôme puissant, un immense souffle de parfums,
+cette sueur des fleurs.
+
+Une cloche d'église sonnait au loin.
+
+Et, tout doucement, ils s'embrassèrent, puis s'étreignirent, étendus sur
+l'herbe, sans conscience de rien que de leur baiser. Elle avait fermé
+les yeux et le tenait à pleins bras, le serrant éperdument, sans une
+pensée, la raison perdue, engourdie de la tête aux pieds dans une
+attente passionnée. Et elle se donna tout entière sans savoir ce qu'elle
+faisait, sans comprendre même qu'elle s'était livrée à lui.
+
+Elle se réveilla dans l'affolement des grands malheurs et elle se mit à
+pleurer, gémissant de douleur, la figure cachée sous ses mains.
+
+Il essayait de la consoler. Mais elle voulut repartir, revenir, rentrer
+tout de suite. Elle répétait sans cesse, en marchant à grands pas:
+
+--Mon Dieu! mon Dieu!
+
+Il lui disait:
+
+--Louise! Louise! restons, je vous en prie.
+
+Elle avait maintenant les pommettes rouges et les yeux caves. Dès
+qu'ils furent dans la gare de Paris, elle le quitta sans même lui dire
+adieu.
+
+ * * * * *
+
+Quand il la rencontra, le lendemain, dans l'omnibus, elle lui parut
+changée, amaigrie. Elle lui dit:
+
+--Il faut que je vous parle; nous allons descendre au boulevard.
+
+Dès qu'ils furent seuls, sur le trottoir:
+
+--Il faut nous dire adieu, dit-elle. Je ne peux pas vous revoir après ce
+qui s'est passé.
+
+Il balbutia:
+
+--Mais, pourquoi?
+
+--Parce que je ne peux pas. J'ai été coupable. Je ne le serai plus.
+
+Alors il l'implora, la supplia, torturé de désirs, affolé du besoin de
+l'avoir tout entière, dans l'abandon absolu des nuits d'amour.
+
+Elle répondait obstinément:
+
+--Non, je ne peux pas. Non, je ne peux pas.
+
+Mais il s'animait, s'excitait davantage. Il promit de l'épouser. Elle
+dit encore:
+
+--Non.
+
+Et le quitta.
+
+Pendant huit jours, il ne la vit pas. Il ne la put rencontrer, et, comme
+il ne savait point son adresse, il la croyait perdue pour toujours.
+
+Le neuvième, au soir, on sonna chez lui. Il alla ouvrir. C'était elle.
+Elle se jeta dans ses bras, et ne résista plus.
+
+Pendant trois mois, elle fut sa maîtresse. Il commençait à se lasser
+d'elle, quand elle lui apprit qu'elle était grosse. Alors, il n'eut plus
+qu'une idée en tête: rompre à tout prix.
+
+Comme il n'y pouvait parvenir, ne sachant s'y prendre, ne sachant que
+dire, affolé d'inquiétudes, avec la peur de cet enfant qui grandissait,
+il prit un parti suprême. Il déménagea, une nuit, et disparut.
+
+Le coup fut si rude qu'elle ne chercha pas celui qui l'avait ainsi
+abandonnée. Elle se jeta aux genoux de sa mère en lui confessant son
+malheur; et, quelques mois plus tard, elle accoucha d'un garçon.
+
+ * * * * *
+
+Des années s'écoulèrent. François Tessier vieillissait sans qu'aucun
+changement se fit en sa vie. Il menait l'existence monotone et morne des
+bureaucrates, sans espoirs et sans attentes. Chaque jour, il se levait à
+la même heure, suivait les mêmes rues, passait par la même porte devant
+le même concierge, entrait dans le même bureau, s'asseyait sur le même
+siège, et accomplissait la même besogne. Il était seul au monde, seul,
+le jour, au milieu de ses collègues indifférents, seul, la nuit, dans
+son logement de garçon. Il économisait cent francs par mois pour la
+vieillesse.
+
+Chaque dimanche, il faisait un tour aux Champs-Élysées, afin de
+regarder passer le monde élégant, les équipages et les jolies femmes.
+
+Il disait le lendemain, à son compagnon de peine:
+
+--Le retour du bois était fort brillant, hier.
+
+Or, un dimanche, par hasard, ayant suivi des rues nouvelles, il entra au
+parc Monceau. C'était par un clair matin d'été.
+
+Les bonnes et les mamans, assises le long des allées, regardaient les
+enfants jouer devant elles.
+
+Mais soudain François Tessier frissonna. Une femme passait, tenant par
+la main deux enfants: un petit garçon d'environ dix ans, et une petite
+fille de quatre ans. C'était elle.
+
+Il fit encore une centaine de pas, puis s'affaissa sur une chaise,
+suffoqué par l'émotion. Elle ne l'avait pas reconnu. Alors il revint,
+cherchant à la voir encore. Elle s'était assise, maintenant. Le garçon
+demeurait très sage, à son côté, tandis que la fillette faisait des
+pâtés de terre. C'était elle, c'était bien elle. Elle avait un air
+sérieux de dame, une toilette simple, une allure assurée et digne.
+
+Il la regardait de loin, n'osant pas approcher. Le petit garçon leva la
+tête. François Tessier se sentit trembler. C'était son fils, sans doute.
+Et il le considéra, et il crut se reconnaître lui-même tel qu'il était
+sur une photographie faite autrefois.
+
+Et il demeura caché derrière un arbre, attendant qu'elle s'en allât,
+pour la suivre.
+
+Il n'en dormit pas la nuit suivante. L'idée de l'enfant surtout le
+harcelait. Son fils! Oh! s'il avait pu savoir, être sûr? Mais
+qu'aurait-il fait?
+
+Il avait vu sa maison; il s'informa. Il apprit qu'elle avait été épousée
+par un voisin, un honnête homme de moeurs graves, touché par sa
+détresse. Cet homme, sachant la faute et la pardonnant, avait même
+reconnu l'enfant, son enfant à lui, François Tessier.
+
+Il revint au parc Monceau chaque dimanche. Chaque dimanche il la voyait,
+et chaque fois une envie folle, irrésistible, l'envahissait, de prendre
+son fils dans ses bras, de le couvrir de baisers, de l'emporter, de le
+voler.
+
+Il souffrait affreusement dans son isolement misérable de vieux garçon
+sans affections; il souffrait une torture atroce, déchiré par une
+tendresse paternelle faite de remords, d'envie, de jalousie, et de ce
+besoin d'aimer ses petits que la nature a mis aux entrailles des êtres.
+
+Il voulut enfin faire une tentative désespérée, et, s'approchant d'elle,
+un jour, comme elle entrait au parc, il lui dit, planté, au milieu du
+chemin, livide, les lèvres secouées de frissons:
+
+--Vous ne me reconnaissez pas?
+
+Elle leva les yeux, le regarda, poussa un cri d'effroi, un cri
+d'horreur, et, saisissant par les mains ses deux enfants, elle s'enfuit,
+en les traînant derrière elle.
+
+Il rentra chez lui pour pleurer.
+
+Des mois encore passèrent. Il ne la voyait plus. Mais il souffrait jour
+et nuit, rongé, dévoré par sa tendresse de père.
+
+Pour embrasser son fils, il serait mort, il aurait tué, il aurait
+accompli toutes les besognes, bravé tous les dangers, tenté toutes les
+audaces.
+
+Il lui écrivit à elle. Elle ne répondit pas. Après vingt lettres, il
+comprit qu'il ne devait point espérer la fléchir. Alors il prit une
+résolution désespérée, et prêt à recevoir dans le coeur une balle de
+revolver s'il le fallait. Il adressa à son mari un billet de quelques
+mots:
+
+«Monsieur,
+
+«Mon nom doit être pour vous un sujet d'horreur. Mais je suis si
+misérable, si torturé par le chagrin, que je n'ai plus d'espoir qu'en
+vous.
+
+«Je viens vous demander seulement un entretien de dix minutes.
+
+«J'ai l'honneur, etc.»
+
+Il reçut le lendemain la réponse:
+
+«Monsieur,
+
+«Je vous attends mardi à cinq heures.»
+
+ * * * * *
+
+En gravissant l'escalier, François Tessier s'arrêtait de marche en
+marche, tant son coeur battait. C'était dans sa poitrine un bruit
+précipité, comme un galop de bête, un bruit sourd et violent. Et il ne
+respirait plus qu'avec effort, tenant la rampe pour ne pas tomber.
+
+Au troisième étage, il sonna. Une bonne vint ouvrir. Il demanda:
+
+--Monsieur Flamel.
+
+--C'est ici, monsieur. Entrez.
+
+Et il pénétra dans un salon bourgeois. Il était seul; il attendit
+éperdu, comme au milieu d'une catastrophe.
+
+Une porte s'ouvrit. Un homme parut. Il était grand, grave, un peu gros,
+en redingote noire. Il montra un siège de la main.
+
+François Tessier s'assit, puis, d'une voix haletante:
+
+--Monsieur... monsieur... je ne sais pas si vous connaissez mon
+nom... si vous savez....
+
+M. Flamel l'interrompit:
+
+--C'est inutile, monsieur, je sais. Ma femme m'a parlé de vous.
+
+Il avait le ton digne d'un homme bon qui veut être sévère, et une
+majesté bourgeoise d'honnête homme. François Tessier reprit:
+
+--Eh bien, monsieur, voilà. Je meurs de chagrin, de remords, de honte.
+Et je voudrais une fois, rien qu'une fois, embrasser... l'enfant....
+
+M. Flamel se leva, s'approcha de la cheminée, sonna. La bonne parut. Il
+dit:
+
+--Allez me chercher Louis.
+
+Elle sortit. Ils restèrent face à face, muets, n'ayant plus rien à se
+dire, attendant.
+
+Et, tout à coup, un petit garçon de dix ans se précipita dans le salon,
+et courut à celui qu'il croyait son père. Mais il s'arrêta, confus, en
+apercevant un étranger.
+
+M. Flamel le baisa sur le front, puis lui dit:
+
+--Maintenant, embrasse monsieur, mon chéri.
+
+Et l'enfant s'en vint gentiment, en regardant cet inconnu.
+
+François Tessier s'était levé. Il laissa tomber son chapeau, prêt à
+choir lui-même. Et il contemplait son fils.
+
+M. Flamel, par délicatesse, s'était détourné, et il regardait par la
+fenêtre, dans la rue.
+
+L'enfant attendait, tout surpris. Il ramassa le chapeau et le rendit à
+l'étranger. Alors François, saisissant le petit dans ses bras, se mit à
+l'embrasser follement à travers tout son visage, sur les yeux, sur les
+joues, sur la bouche, sur les cheveux.
+
+Le gamin, effaré par cette grêle de baisers, cherchait à les éviter,
+détournait la tête, écartait de ses petites mains les lèvres goulues de
+cet homme.
+
+Mais François Tessier, brusquement, le remit à terre. Il cria:
+
+--Adieu! adieu!
+
+Et il s'enfuit comme un voleur.
+
+
+
+
+L'AVEU
+
+[Illustration]
+
+L'AVEU
+
+Le soleil de midi tombe en large pluie sur les champs. Ils s'étendent,
+onduleux, entre les bouquets d'arbres des fermes, et les récoltes
+diverses, les seigles mûrs et les blés jaunissants; les avoines d'un
+vert clair, les trèfles d'un vert sombre, étalent un grand manteau rayé,
+remuant et doux sur le ventre nu de la terre.
+
+Là-bas, au sommet d'une ondulation, en rangée comme des soldats, une
+interminable ligne de vaches, les unes couchées, les autres debout,
+clignant leurs gros yeux sous l'ardente lumière, ruminent et pâturent un
+trèfle aussi vaste qu'un lac.
+
+Et deux femmes, la mère et la fille, vont, d'une allure balancée l'une
+devant l'autre, par un étroit sentier creusé dans les récoltes, vers ce
+régiment de bêtes.
+
+Elles portent chacune deux seaux de zinc maintenus loin du corps par un
+cerceau de barrique; et le métal, à chaque pas qu'elles font, jette une
+flamme éblouissante et blanche sous le soleil qui le frappe.
+
+Elles ne parlent point. Elles vont traire les vaches. Elles arrivent,
+posent à terre un seau, et s'approchent des deux premières bêtes,
+qu'elles font lever d'un coup de sabot dans les côtes. L'animal se
+dresse, lentement, d'abord sur ses jambes de devant, puis soulève avec
+plus de peine sa large croupe, qui semble alourdie par l'énorme mamelle
+de chair blonde et pendante.
+
+Et les deux Malivoire, mère et fille, à genoux sous le ventre de la
+vache, tirent par un vif mouvement des mains sur le pis gonflé, qui
+jette, à chaque pression, un mince fil de lait dans le seau. La mousse
+un peu jaune monte aux bords et les femmes vont de bête en bête jusqu'au
+bout de la longue file.
+
+Dès qu'elles ont fini d'en traire une, elles la déplacent, lui donnant à
+pâturer un bout de verdure intacte.
+
+Puis elles repartent, plus lentement, alourdies par la charge du lait,
+la mère devant, la fille derrière.
+
+Mais celle-ci brusquement s'arrête, pose son fardeau, s'assied et se met
+à pleurer.
+
+La mère Malivoire, n'entendant plus marcher, se retourne et demeure
+stupéfaite.
+
+--Qué qu'tas? dit-elle.
+
+Et la fille, Céleste, une grande rousse aux cheveux brûlés, aux joues
+brûlées, tachées de son comme si des gouttes de feu lui étaient tombées
+sur le visage, un jour qu'elle peinait au soleil, murmura en geignant
+doucement comme font les enfants battus:
+
+--Je n'peux pu porter mon lait!
+
+La mère la regardait d'un air soupçonneux. Elle répéta:
+
+--Qué qu'tas?
+
+Céleste reprit, écroulée par terre entre ses deux seaux, et se cachant
+les yeux avec son tablier:
+
+--Ça me tire trop. Je ne peux pas.
+
+La mère, pour la troisième fois, reprit:
+
+--Qué que t'as donc?
+
+Et la fille gémit:
+
+--Je crois ben que me v'la grosse.
+
+Et elle sanglota.
+
+La vieille à son tour posa son fardeau, tellement interdite qu'elle ne
+trouvait rien. Enfin elle balbutia:
+
+--Te... te... te v'la grosse, manante, c'est-il ben possible?
+
+C'étaient de riches fermiers les Malivoire, des gens cossus, posés,
+respectés, malins et puissants.
+
+Céleste bégaya:
+
+--J'crais ben que oui, tout de même.
+
+La mère effarée regardait sa fille abattue devant elle et larmoyant. Au
+bout de quelques secondes elle cria:
+
+--Te v'la grosse! Te v'la grosse! Où qu't'as attrappé ça, roulure?
+
+Et Céleste, toute secouée par l'émotion, murmura:
+
+--J'crais ben que c'est dans la voiture à Polyte.
+
+La vieille cherchait à comprendre, cherchait à deviner, cherchait à
+savoir qui avait pu faire ce malheur à sa fille. Si c'était un gars bien
+riche et bien vu, on verrait à s'arranger. Il n'y aurait encore que
+demi-mal; Céleste n'était pas la première à qui pareille chose arrivait;
+mais ça la contrariait tout de même, vu les propos et leur position.
+
+Elle reprit:
+
+--Et qué que c'est qui t'a fait ça, salope?
+
+Et Céleste, résolue à tout dire, balbutia:
+
+--J'crais ben qu'c'est Polyte.
+
+Alors la mère Malivoire, affolée de colère, se rua sur sa fille et se
+mit à la battre avec une telle frénésie qu'elle en perdit son bonnet.
+
+Elle tapait à grands coups de poing sur la tête, sur le dos, partout; et
+Céleste, tout à fait allongée entre les deux seaux, qui la protégeaient
+un peu, cachait seulement sa figure entre ses mains.
+
+Toutes les vaches, surprises, avaient cessé de pâturer, et, s'étant
+retournées, regardaient de leurs gros yeux. La dernière meugla, le mufle
+tendu vers les femmes.
+
+Après avoir tapé jusqu'à perdre haleine, la mère Malivoire, essoufflée
+s'arrêta; et reprenant un peu ses esprits, elle voulut se rendre tout à
+fait compte de la situation:
+
+--Polyte! Si c'est Dieu possible! Comment que t'as pu, avec un cocher de
+diligence. T'avais ti perdu les sens. Faut qu'i t'ait jeté un sort, pour
+sûr, un propre à rien?
+
+Et Céleste, toujours allongée, murmura dans la poussière:
+
+--J'y payais point la voiture!
+
+Et la vieille normande comprit.
+
+ * * * * *
+
+Toutes les semaines, le mercredi et le samedi, Céleste allait porter au
+bourg les produits de la ferme, la volaille, la crème et les oeufs.
+
+Elle partait dès sept heures avec ses deux vastes paniers aux bras, le
+laitage dans l'un, les poulets dans l'autre; et elle allait attendre sur
+la grand'route la voiture de poste d'Yvetot.
+
+Elle posait à terre ses marchandises et s'asseyait dans le fossé, tandis
+que les poules au bec court et pointu, et les canards au bec large et
+plat, passant la tête à travers les barreaux d'osier, regardaient de
+leur oeil rond, stupide et surpris.
+
+Bientôt la guimbarde, sorte de coffre jaune coiffé d'une casquette de
+cuir noir, arrivait, secouant son cul au trot saccadé d'une rosse
+blanche.
+
+Et Polyte le cocher, un gros garçon réjoui, ventru bien que jeune, et
+tellement cuit par le soleil, brûlé par le vent, trempé par les averses,
+et teinté par l'eau-de-vie qu'il avait la face et le cou couleur de
+brique, criait de loin en faisant claquer son fouet:
+
+--Bonjour Mam'zelle Céleste. La santé ça va-t-il?
+
+Elle lui tendait, l'un après l'autre, ses paniers qu'il casait sur
+l'impériale; puis elle montait en levant haut la jambe pour atteindre le
+marche-pied, en montrant un fort mollet vêtu d'un bas bleu.
+
+Et chaque fois Polyte répétait la même plaisanterie: «Mazette, il n'a
+pas maigri.»
+
+Et elle riait, trouvant ça drôle.
+
+Puis il lançait un, «Hue cocotte,» qui remettait en route son maigre
+cheval. Alors Céleste, atteignant son porte-monnaie dans le fond de sa
+poche, en tirait lentement dix sous, six sous pour elle et quatre pour
+les paniers, et les passait à Polyte par-dessus l'épaule. Il les prenait
+en disant:
+
+--C'est pas encore pour aujourd'hui, la rigolade?
+
+Et il riait de tout son coeur en se retournant vers elle pour la
+regarder à son aise.
+
+Il lui en coûtait beaucoup, à elle, de donner chaque fois ce demi-franc
+pour trois kilomètres de route. Et quand elle n'avait pas de sous elle
+en souffrait davantage encore, ne pouvant se décider à allonger une
+pièce d'argent.
+
+Et un jour, au moment de payer, elle demanda:
+
+--Pour une bonne pratique comme mé, vous devriez bien ne prendre que six
+sous?
+
+Il se mit à rire:
+
+--Six sous, ma belle, vous valez mieux que ça, pour sûr.
+
+Elle insistait:
+
+--Ça vous fait pas moins deux francs par mois.
+
+Il cria en tapant sur sa rosse:
+
+--T'nez, j'suis coulant, j'vous passerai ça pour une rigolade.
+
+Elle demanda d'un air niais:
+
+«Qué que c'est que vous dites?»
+
+Il s'amusait tellement qu'il toussait à force de rire.
+
+--Une rigolade, c'est une rigolade, pardi, une rigolade fille et garçon,
+en avant deux sans musique.
+
+Elle comprit, rougit, et déclara:
+
+--Je n'suis pas de ce jeu-là, m'sieu Polyte.
+
+Mais il ne s'intimida pas, et il répétait, s'amusant de plus en plus:
+
+--Vous y viendrez, la belle, une rigolade fille et garçon!
+
+Et depuis lors chaque fois qu'elle le payait il avait pris l'usage de
+demander:
+
+--C'est pas encore pour aujourd'hui, la rigolade?
+
+Elle plaisantait aussi là-dessus, maintenant, et elle répondait:
+
+--Pas pour aujourd'hui, m'sieu Polyte, mais c'est pour samedi, pour sûr
+alors!
+
+Et il criait en riant toujours:
+
+--Entendu pour samedi, ma belle.
+
+Mais elle calculait en dedans que depuis deux ans que durait la chose,
+elle avait bien payé quarante-huit francs à Polyte, et quarante-huit
+francs à la campagne ne se trouvent pas dans une ornière; et elle
+calculait aussi que dans deux années encore, elle aurait payé près de
+cent francs.
+
+Si bien qu'un jour, un jour de printemps qu'ils étaient seuls, comme il
+demandait selon sa coutume:
+
+--C'est pas encore pour aujourd'hui, la rigolade?
+
+Elle répondit:
+
+--À vot' désir m'sieu Polyte.
+
+Il ne s'étonna pas du tout et enjamba la banquette de derrière en
+murmurant d'un air content:
+
+--Et allons donc. J'savais ben qu'on y viendrait.
+
+Et le vieux cheval blanc se mit à trottiner d'un train si doux qu'il
+semblait danser sur place, sourd à la voix qui criait parfois du fond de
+la voiture: «Hue donc, Cocotte. Hue donc, Cocotte.»
+
+Trois mois plus tard Céleste s'aperçut qu'elle était grosse.
+
+ * * * * *
+
+Elle avait dit tout cela d'une voix larmoyante, à sa mère. Et la
+vieille, pâle de fureur, demanda:
+
+--Combien que ça y a coûté, alors?
+
+Céleste répondit:
+
+--Quat' mois, ça fait huit francs, pour sûr.
+
+Alors la rage de la campagnarde se déchaîna éperdument, et retombant sur
+sa fille elle la rebattit jusqu'à perdre le souffle. Puis, s'étant
+relevée:
+
+--Y as-tu dit, que t'était grosse?
+
+--Mais non, pour sûr.
+
+--Pourqué que tu y as point dit?
+
+--Parce qu'i m'aurait fait r'payer p'tétre ben!
+
+Et la vieille songea, puis, reprenant ses seaux:
+
+--Allons, lève-té, et tâche à v'nir.
+
+Puis, après un silence, elle reprit:
+
+--Et pis n'li dis rien tant qu'i n'verra point; que j'y gagnions ben six
+ou huit mois!
+
+Et Céleste, s'étant redressée, pleurant encore, décoiffée et bouffie, se
+remit en marche d'un pas lourd, en murmurant:
+
+--Pour sûr que j'y dirai point.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+LA PARURE
+
+[Illustration]
+
+LA PARURE
+
+C'était une de ces jolies et charmantes filles, nées, comme par une
+erreur du destin, dans une famille d'employés. Elle n'avait pas de dot,
+pas d'espérances, aucun moyen d'être connue, comprise, aimée, épousée
+par un homme riche et distingué; et elle se laissa marier avec un petit
+commis du ministère de l'instruction publique.
+
+Elle fut simple ne pouvant être parée, mais malheureuse comme une
+déclassée; car les femmes n'ont point de caste ni de race, leur beauté,
+leur grâce et leur charme leur servant de naissance et de famille. Leur
+finesse native, leur instinct d'élégance, leur souplesse d'esprit, sont
+leur seule hiérarchie, et font des filles du peuple les égales des plus
+grandes dames.
+
+Elle souffrait sans cesse, se sentant née pour toutes les délicatesses
+et tous les luxes. Elle souffrait de la pauvreté de son logement, de la
+misère des murs, de l'usure des sièges, de la laideur des étoffes.
+Toutes ces choses, dont une autre femme de sa caste ne se serait même
+pas aperçue, la torturaient et l'indignaient. La vue de la petite
+Bretonne qui faisait son humble ménage éveillait en elle des regrets
+désolés et des rêves éperdus. Elle songeait aux antichambres muettes,
+capitonnées avec des tentures orientales, éclairées par de hautes
+torchères de bronze, et aux deux grands valets en culotte courte qui
+dorment dans les larges fauteuils, assoupis par la chaleur lourde du
+calorifère. Elle songeait aux grands salons vêtus de soie ancienne, aux
+meubles fins portant des bibelots inestimables, et aux petits salons
+coquets, parfumés, faits pour la causerie de cinq heures avec les amis
+les plus intimes, les hommes connus et recherchés dont toutes les femmes
+envient et désirent l'attention.
+
+Quand elle s'asseyait, pour dîner, devant la table ronde couverte d'une
+nappe de trois jours, en face de son mari qui découvrait la soupière en
+déclarant d'un air enchanté: «Ah! le bon pot-au-feu! je ne sais rien de
+meilleur que cela...» elle songeait aux dîners fins, aux argenteries
+reluisantes, aux tapisseries peuplant les murailles de personnages
+anciens et d'oiseaux étranges au milieu d'une forêt de féerie; elle
+songeait aux plats exquis servis en des vaisselles merveilleuses, aux
+galanteries chuchotées et écoutées avec un sourire de sphinx, tout en
+mangeant la chair rose d'une truite ou des ailes de gélinotte.
+
+Elle n'avait pas de toilettes, pas de bijoux, rien. Et elle n'aimait que
+cela; elle se sentait faite pour cela. Elle eût tant désiré plaire, être
+enviée, être séduisante et recherchée.
+
+Elle avait une amie riche, une camarade de couvent qu'elle ne voulait
+plus aller voir, tant elle souffrait en revenant. Et elle pleurait
+pendant des jours entiers, de chagrin, de regret, de désespoir et de
+détresse.
+
+ * * * * *
+
+Or, un soir, son mari rentra, l'air glorieux, et tenant à la main une
+large enveloppe.
+
+--Tiens, dit-il, voici quelque chose pour toi.
+
+Elle déchira vivement le papier et en tira une carte imprimée qui
+portait ces mots:
+
+«Le ministre de l'instruction publique et Mme Georges Ramponneau prient
+M. et Mme Loisel de leur faire l'honneur de venir passer la soirée à
+l'hôtel du ministère, le lundi 18 janvier.»
+
+Au lieu d'être ravie, comme l'espérait son mari, elle jeta avec dépit
+l'invitation sur la table, murmurant:
+
+--Que veux-tu que je fasse de cela?
+
+--Mais, ma chérie, je pensais que tu serais contente. Tu ne sors jamais,
+et c'est une occasion, cela, une belle! J'ai eu une peine infinie à
+l'obtenir. Tout le monde en veut; c'est très recherché et on n'en donne
+pas beaucoup aux employés. Tu verras là tout le monde officiel.
+
+Elle le regardait d'un oeil irrité, et elle déclara avec impatience:
+
+--Que veux-tu que je me mette sur le dos pour aller là?
+
+Il n'y avait pas songé; il balbutia:
+
+--Mais la robe avec laquelle tu vas au théâtre. Elle me semble très
+bien, à moi...
+
+Il se tut, stupéfait, éperdu, en voyant que sa femme pleurait. Deux
+grosses larmes descendaient lentement des coins des yeux vers les coins
+de la bouche; il bégaya:
+
+--Qu'as-tu? qu'as-tu?
+
+Mais, par un effort violent, elle avait dompté sa peine et elle
+répondit d'une voix calme en essuyant ses joues humides:
+
+--Rien. Seulement je n'ai pas de toilette et par conséquent je ne peux
+aller à cette fête. Donne ta carte à quelque collègue dont la femme sera
+mieux nippée que moi.
+
+Il était désolé. Il reprit:
+
+--Voyons, Mathilde. Combien cela coûterait-il, une toilette convenable,
+qui pourrait te servir encore en d'autres occasions, quelque chose de
+très simple?
+
+Elle réfléchit quelques secondes, établissant ses comptes et songeant
+aussi à la somme qu'elle pouvait demander sans s'attirer un refus
+immédiat et une exclamation effarée du commis économe.
+
+Enfin, elle répondit en hésitant:
+
+--Je ne sais pas au juste, mais il me semble qu'avec quatre cents francs
+je pourrais arriver.
+
+Il avait un peu pâli, car il réservait juste cette somme pour acheter un
+fusil et s'offrir des parties de chasse, l'été suivant, dans la plaine
+de Nanterre, avec quelques amis qui allaient tirer des alouettes, par
+là, le dimanche.
+
+Il dit cependant:
+
+--Soit. Je te donne quatre cents francs. Mais tâche d'avoir une belle
+robe.
+
+ * * * * *
+
+Le jour de la fête approchait, et Mme Loisel semblait triste, inquiète,
+anxieuse. Sa toilette était prête cependant. Son mari, lui dit un soir:
+
+--Qu'as-tu? Voyons, tu es toute drôle depuis trois jours.
+
+Et elle répondit:
+
+--Cela m'ennuie de n'avoir pas un bijou, pas une pierre, rien à mettre
+sur moi. J'aurai l'air misère comme tout. J'aimerais presque mieux ne
+pas aller à cette soirée.
+
+Il reprit:
+
+--Tu mettras des fleurs naturelles. C'est très chic en cette saison-ci.
+Pour dix francs tu auras deux ou trois roses magnifiques.
+
+Elle n'était point convaincue.
+
+--Non... il n'y a rien de plus humiliant que d'avoir l'air pauvre au
+milieu de femmes riches.
+
+Mais son mari s'écria:
+
+--Que tu es bête! Va trouver ton amie Mme Forestier et demande-lui de te
+prêter des bijoux. Tu es bien assez liée avec elle pour faire cela.
+
+Elle poussa un cri de joie:
+
+--C'est vrai. Je n'y avais point pensé.
+
+Le lendemain, elle se rendit chez son amie et lui conta sa détresse.
+
+Mme Forestier alla vers son armoire à glace, prit un large coffret,
+l'apporta, l'ouvrit, et dit à Mme Loisel:
+
+--Choisis, ma chère.
+
+Elle vit d'abord des bracelets, puis un collier de perles, puis une
+croix vénitienne, or et pierreries, d'un admirable travail. Elle
+essayait les parures devant la glace, hésitait, ne pouvait se décider à
+les quitter, à les rendre. Elle demandait toujours:
+
+--Tu n'as plus rien autre?
+
+--Mais si. Cherche. Je ne sais pas ce qui peut te plaire.
+
+Tout à coup elle découvrit, dans une boîte de satin noir, une superbe
+rivière de diamants; et son coeur se mit à battre d'un désir immodéré.
+Ses mains tremblaient en la prenant. Elle l'attacha autour de sa gorge,
+sur sa robe montante, et demeura en extase devant elle-même.
+
+Puis, elle demanda, hésitante, pleine d'angoisse:
+
+--Peux-tu me prêter cela, rien que cela?
+
+--Mais, oui, certainement.
+
+Elle sauta au cou de son amie, l'embrassa avec emportement, puis
+s'enfuit avec son trésor.
+
+ * * * * *
+
+Le jour de la fête arriva. Mme Loisel eut un succès. Elle était plus
+jolie que toutes, élégante, gracieuse, souriante et folle de joie. Tous
+les hommes la regardaient, demandaient son nom, cherchaient à être
+présentés. Tous les attachés du cabinet voulaient valser avec elle. Le
+ministre la remarqua.
+
+Elle dansait avec ivresse, avec emportement, grisée par le plaisir, ne
+pensant plus à rien, dans le triomphe de sa beauté, dans la gloire de
+son succès, dans une sorte de nuage de bonheur fait de tous ces
+hommages, de toutes ces admirations, de tous ces désirs éveillés, de
+cette victoire si complète et si douce au coeur des femmes.
+
+Elle partit vers quatre heures du matin. Son mari, depuis minuit,
+dormait dans un petit salon désert avec trois autres messieurs dont les
+femmes s'amusaient beaucoup.
+
+Il lui jeta sur les épaules les vêtements qu'il avait apportés pour la
+sortie, modestes vêtements de la vie ordinaire, dont la pauvreté jurait
+avec l'élégance de la toilette de bal. Elle le sentit et voulut
+s'enfuir, pour ne pas être remarquée par les autres femmes qui
+s'enveloppaient de riches fourrures.
+
+Loisel la retenait:
+
+--Attends donc. Tu vas attraper froid dehors. Je vais appeler un fiacre.
+
+Mais elle ne l'écoutait point et descendait rapidement l'escalier.
+Lorsqu'ils furent dans la rue, ils ne trouvèrent pas de voiture; et ils
+se mirent à chercher, criant après les cochers qu'ils voyaient passer de
+loin.
+
+Ils descendaient vers la Seine, désespérés, grelottants. Enfin ils
+trouvèrent sur le quai un de ces vieux coupés noctambules qu'on ne voit
+dans Paris que la nuit venue, comme s'ils eussent été honteux de leur
+misère pendant le jour.
+
+Il les ramena jusqu'à leur porte, rue des Martyrs, et ils remontèrent
+tristement chez eux. C'était fini, pour elle. Et il songeait, lui,
+qu'il lui faudrait être au Ministère à dix heures.
+
+Elle ôta les vêtements dont elle s'était enveloppé les épaules, devant
+la glace, afin de se voir encore une fois dans sa gloire. Mais soudain
+elle poussa un cri. Elle n'avait plus sa rivière autour du cou!
+
+Son mari, à moitié dévêtu, déjà, demanda:
+
+--Qu'est-ce que tu as?
+
+Elle se tourna vers lui, affolée:
+
+--J'ai... j'ai... je n'ai plus la rivière de madame Forestier.
+
+Il se dressa, éperdu:
+
+--Quoi!... comment!... Ce n'est pas possible!
+
+Et ils cherchèrent dans les plis de la robe, dans les plis du manteau,
+dans les poches, partout. Ils ne la trouvèrent point.
+
+Il demandait:
+
+--Tu es sûre que tu l'avais encore en quittant le bal?
+
+--Oui, je l'ai touchée dans le vestibule du Ministère.
+
+--Mais, si tu l'avais perdue dans la rue, nous l'aurions entendu tomber.
+Elle doit être dans le fiacre.
+
+--Oui, c'est probable. As-tu pris le numéro?
+
+--Non. Et toi, tu ne l'as pas regardé?
+
+--Non.
+
+Ils se contemplaient atterrés. Enfin Loisel se rhabilla.
+
+--Je vais, dit-il, refaire tout le trajet que nous avons fait à pied,
+pour voir si je ne la retrouverai pas.
+
+Et il sortit. Elle demeura en toilette de soirée, sans force pour se
+coucher, abattue sur une chaise, sans feu, sans pensée.
+
+Son mari rentra vers sept heures. Il n'avait rien trouvé.
+
+Il se rendit à la Préfecture de police, aux journaux, pour faire
+promettre une récompense, aux compagnies de petites voitures, partout
+enfin où un soupçon d'espoir le poussait.
+
+Elle attendit tout le jour, dans le même état d'effarement devant cet
+affreux désastre.
+
+Loisel revint le soir, avec la figure creusée, pâlie; il n'avait rien
+découvert.
+
+--Il faut, dit-il, écrire à ton amie que tu as brisé la fermeture de sa
+rivière et que tu la fais réparer. Cela nous donnera le temps de nous
+retourner.
+
+Elle écrivit sous sa dictée.
+
+ * * * * *
+
+Au bout d'une semaine, ils avaient perdu toute espérance.
+
+Et Loisel, vieilli de cinq ans, déclara:
+
+--Il faut aviser à remplacer ce bijou.
+
+Ils prirent, le lendemain, la boîte qui l'avait renfermé, et se
+rendirent chez le joaillier, dont le nom se trouvait dedans. Il consulta
+ses livres:
+
+--Ce n'est pas moi, madame, qui ai vendu cette rivière; j'ai dû
+seulement fournir l'écrin.
+
+Alors ils allèrent de bijoutier en bijoutier, cherchant une parure
+pareille à l'autre, consultant leurs souvenirs, malades tous deux de
+chagrin et d'angoisse.
+
+Ils trouvèrent, dans une boutique du Palais-Royal, un chapelet de
+diamants qui leur parut entièrement semblable à celui qu'ils
+cherchaient. Il valait quarante mille francs. On le leur laisserait à
+trente-six mille.
+
+Ils prièrent donc le joaillier de ne pas le vendre avant trois jours. Et
+ils firent condition qu'on le reprendrait, pour trente-quatre mille
+francs, si le premier était retrouvé avant la fin de février.
+
+Loisel possédait dix-huit mille francs que lui avait laissés son père.
+Il emprunterait le reste.
+
+Il emprunta, demandant mille francs à l'un, cinq cents à l'autre, cinq
+louis par-ci, trois louis par-là. Il fit des billets, prit des
+engagements ruineux, eut affaire aux usuriers, à toutes les races de
+prêteurs. Il compromit toute la fin de son existence, risqua sa
+signature sans savoir même s'il pourrait y faire honneur, et, épouvanté
+par les angoisses de l'avenir, par la noire misère qui allait s'abattre
+sur lui, par la perspective de toutes les privations physiques et de
+toutes les tortures morales, il alla chercher la rivière nouvelle, en
+déposant sur le comptoir du marchand trente-six mille francs.
+
+Quand Mme Loisel reporta la parure à Mme Forestier, celle-ci lui dit,
+d'un air froissé:
+
+--Tu aurais dû me la rendre plus tôt, car, je pouvais en avoir besoin.
+
+Elle n'ouvrit pas l'écrin, ce que redoutait son amie. Si elle s'était
+aperçue de la substitution, qu'aurait-elle pensé? qu'aurait-elle dit? Ne
+l'aurait-elle pas prise pour une voleuse?
+
+ * * * * *
+
+Mme Loisel connut la vie horrible des nécessiteux. Elle prit son parti,
+d'ailleurs, tout d'un coup, héroïquement. Il fallait payer cette dette
+effroyable. Elle payerait. On renvoya la bonne; on changea de logement;
+on loua sous les toits une mansarde.
+
+Elle connut les gros travaux du ménage, les odieuses besognes de la
+cuisine. Elle lava la vaisselle, usant ses ongles roses sur les poteries
+grasses et le fond des casseroles. Elle savonna le linge sale, les
+chemises et les torchons, qu'elle faisait sécher sur une corde; elle
+descendit à la rue, chaque matin, les ordures, et monta l'eau,
+s'arrêtant à chaque étage pour souffler. Et, vêtue comme une femme du
+peuple, elle alla chez le fruitier, chez l'épicier, chez le boucher, le
+panier au bras, marchandant, injuriée, défendant sou à sou son misérable
+argent.
+
+Il fallait chaque mois payer des billets, en renouveler d'autres,
+obtenir du temps.
+
+Le mari travaillait le soir à mettre au net les comptes d'un commerçant,
+et la nuit, souvent, il faisait de la copie à cinq sous la page.
+
+Et cette vie dura dix ans.
+
+Au bout de dix ans, ils avaient tout restitué, tout, avec le taux de
+l'usure, et l'accumulation des intérêts superposés.
+
+Mme Loisel semblait vieille, maintenant. Elle était devenue la femme
+forte, et dure, et rude, des ménages pauvres. Mal peignée, avec les
+jupes de travers et les mains rouges, elle parlait haut, lavait à grande
+eau les planchers. Mais parfois, lorsque son mari était au bureau elle
+s'asseyait auprès de la fenêtre, et elle songeait à cette soirée
+d'autrefois, à ce bal, où elle avait été si belle et si fêtée.
+
+Que serait-il arrivé si elle n'avait point perdu cette parure? Qui sait?
+qui sait? Comme la vie est singulière, changeante! Comme il faut peu de
+chose pour vous perdre ou vous sauver!
+
+ * * * * *
+
+Or, un dimanche, comme elle était allée faire un tour aux Champs-Élysées
+pour se délasser des besognes de la semaine, elle aperçut tout à coup
+une femme qui promenait un enfant. C'était Mme Forestier, toujours
+jeune, toujours belle, toujours séduisante.
+
+Mme Loisel se sentit émue. Allait-elle lui parler? Oui, certes. Et
+maintenant qu'elle avait payé, elle lui dirait tout. Pourquoi pas?
+
+Elle s'approcha.
+
+--Bonjour, Jeanne.
+
+L'autre ne la reconnaissait point, s'étonnant d'être appelée ainsi
+familièrement par cette bourgeoise. Elle balbutia:
+
+--Mais... madame!... Je ne sais.... Vous devez vous tromper.
+
+--Non. Je suis Mathilde Loisel.
+
+Son amie poussa un cri:
+
+--Oh!... ma pauvre Mathilde, comme tu es changée!...
+
+--Oui, j'ai eu des jours bien durs, depuis que je ne t'ai vue; et bien
+des misères... et cela à cause de toi!...
+
+--De moi... Comment ça?
+
+--Tu te rappelles bien cette rivière de diamants que tu m'as prêtée pour
+aller à la fête du Ministère.
+
+--Oui. Eh bien?
+
+--Eh bien, je l'ai perdue.
+
+--Comment! puisque tu me l'as rapportée.
+
+--Je t'en ai rapporté une autre toute pareille. Et voilà dix ans que
+nous la payons. Tu comprends que ça n'était pas aisé pour nous, qui
+n'avions rien.... Enfin c'est fini, et je suis rudement contente.
+
+Mme Forestier s'était arrêtée.
+
+--Tu dis que tu as acheté une rivière de diamants pour remplacer la
+mienne?
+
+--Oui.. Tu ne t'en étais pas aperçue, hein? Elles étaient bien
+pareilles.
+
+Et elle souriait d'une joie orgueilleuse et naïve.
+
+Mme Forestier, fort émue, lui prit les deux mains.
+
+--Oh! ma pauvre Mathilde! Mais la mienne était fausse. Elle valait au
+plus cinq cents francs!...
+
+[Illustration]
+
+[Illustration: MANQUE PAGE(S): 95 et 96]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+LE BONHEUR
+
+C'était l'heure du thé, avant l'entrée des lampes. La villa dominait la
+mer; le soleil disparu avait laissé le ciel tout rose de son passage,
+frotté de poudre d'or; et la Méditerranée, sans une ride, sans un
+frisson, lisse, luisante encore sous le jour mourant, semblait une
+plaque de métal polie et démesurée.
+
+Au loin, sur la droite, les montagnes dentelées dessinaient leur profil
+noir sur la pourpre pâlie du couchant.
+
+On parlait de l'amour, on discutait ce vieux sujet, on redisait des
+choses qu'on avait dites, déjà, bien souvent. La mélancolie douce du
+crépuscule alentissait les paroles, faisait flotter un attendrissement
+dans les âmes, et ce mot: «amour», qui revenait sans cesse, tantôt
+prononcé par une forte voix d'homme, tantôt dit par une voix de femme au
+timbre léger, paraissait emplir le petit salon, y voltiger comme un
+oiseau, y planer comme un esprit.
+
+Peut-on aimer plusieurs années de suite?
+
+--Oui, prétendaient les uns.
+
+--Non, affirmaient les autres.
+
+On distinguait les cas, on établissait des démarcations, on citait des
+exemples; et tous, hommes et femmes, pleins de souvenirs surgissants et
+troublants, qu'ils ne pouvaient citer et qui leur montaient aux lèvres,
+semblaient émus, parlaient de cette chose banale et souveraine, l'accord
+tendre et mystérieux de deux êtres, avec une émotion profonde et un
+intérêt ardent.
+
+Mais tout à coup quelqu'un, ayant les yeux fixés au loin, s'écria:
+
+--Oh! voyez, là-bas, qu'est-ce que c'est?
+
+Sur la mer, au fond de l'horizon, surgissait une masse grise, énorme et
+confuse.
+
+Les femmes s'étaient levées et regardaient sans comprendre cette chose
+surprenante qu'elles n'avaient jamais vue.
+
+Quelqu'un dit:
+
+--C'est la Corse! On l'aperçoit ainsi deux ou trois fois par an dans
+certaines conditions d'atmosphère exceptionnelles, quand l'air d'une
+limpidité parfaite ne la cache plus par ces brumes de vapeur d'eau qui
+voilent toujours les lointains.
+
+On distinguait vaguement les crêtes, on crut reconnaître la neige des
+sommets. Et tout le monde restait surpris, troublé, presque effrayé par
+cette brusque apparition d'un monde, par ce fantôme sorti de la mer.
+Peut-être eurent-ils de ces visions étranges, ceux qui partirent, comme
+Colomb, à travers les océans inexplorés.
+
+Alors un vieux monsieur, qui n'avait pas encore parlé, prononça:
+
+--Tenez, j'ai connu dans cette île, qui se dresse devant nous, comme
+pour répondre elle-même à ce que nous disions et me rappeler un
+singulier souvenir, j'ai connu un exemple admirable d'un amour constant,
+d'un amour invraisemblablement heureux.
+
+Le voici.
+
+[Illustration]
+
+ * * * * *
+
+Je fis, voilà cinq ans, un voyage en Corse. Cette île sauvage est plus
+inconnue et plus loin de nous que l'Amérique, bien qu'on la voie
+quelquefois des côtes de France, comme aujourd'hui.
+
+Figurez-vous un monde encore en chaos, une tempête de montagnes que
+séparent des ravins étroits où roulent des torrents; pas une plaine,
+mais d'immenses vagues de granit et de géantes ondulations de terre
+couvertes de maquis ou de hautes forêts de châtaigniers et de pins.
+C'est un sol vierge, inculte, désert, bien que parfois on aperçoive un
+village, pareil à un tas de rochers au sommet d'un mont. Point de
+culture, aucune industrie, aucun art. On ne rencontre jamais un morceau
+de bois travaillé, un bout de pierre sculptée, jamais le souvenir du
+goût enfantin ou raffiné des ancêtres pour les choses gracieuses et
+belles. C'est là même ce qui frappe le plus en ce superbe et dur pays:
+l'indifférence héréditaire pour cette recherche des formes séduisantes
+qu'on appelle l'art.
+
+L'Italie, où chaque palais, plein de chefs-d'oeuvre, est un
+chef-d'oeuvre lui-même, où le marbre, le bois, le bronze, le fer, les
+métaux et les pierres attestent le génie de l'homme, où les plus petits
+objets anciens qui traînent dans les vieilles maisons révèlent ce divin
+souci de la grâce, est pour nous tous la patrie sacrée que l'on aime
+parce qu'elle nous montre et nous prouve l'effort, la grandeur, la
+puissance et le triomphe de l'intelligence créatrice.
+
+Et, en face d'elle, la Corse sauvage est restée telle qu'en ses premiers
+jours. L'être y vit dans sa maison grossière, indifférent à tout ce qui
+ne touche point son existence même ou ses querelles de famille. Et il
+est resté avec les défauts et les qualités des races incultes, violent,
+haineux, sanguinaire avec inconscience, mais aussi hospitalier,
+généreux, dévoué, naïf, ouvrant sa porte aux passants et donnant son
+amitié fidèle pour la moindre marque de sympathie.
+
+Donc depuis un mois j'errais à travers cette île magnifique, avec la
+sensation que j'étais au bout du monde. Point d'auberges, point de
+cabarets, point de routes. On gagne, par des sentiers à mulets, ces
+hameaux accrochés au flanc des montagnes, qui dominent des abîmes
+tortueux d'où l'on entend monter, le soir, le bruit continu, la voix
+sourde et profonde du torrent. On frappe aux portes des maisons. On
+demande un abri pour la nuit et de quoi vivre jusqu'au lendemain. Et on
+s'asseoit à l'humble table, et on dort sous l'humble toit; et on serre,
+au matin, la main tendue de l'hôte qui vous a conduit jusqu'aux limites
+du village.
+
+Or, un soir, après dix heures de marche, j'atteignis une petite demeure
+toute seule au fond d'un étroit vallon qui allait se jeter à la mer une
+lieue plus loin. Les deux pentes rapides de la montagne, couvertes de
+maquis, de rocs éboulés et de grands arbres, enfermaient comme deux
+sombres murailles ce ravin lamentablement triste.
+
+Autour de la chaumière, quelques vignes, un petit jardin, et plus loin,
+quelques grands châtaigniers, de quoi vivre enfin, une fortune pour ce
+pays pauvre.
+
+La femme qui me reçut était vieille, sévère et propre, par exception.
+L'homme, assis sur une chaise de paille, se leva pour me saluer, puis se
+rassit sans dire un mot. Sa compagne me dit:
+
+--Excusez-le; il est sourd maintenant. Il a quatre-vingt-deux ans.
+
+Elle parlait le français de France. Je fus surpris.
+
+Je lui demandai:
+
+--Vous n'êtes pas de Corse?
+
+Elle répondit:
+
+--Non; nous sommes des continentaux. Mais voilà cinquante ans que nous
+habitons ici.
+
+Une sensation d'angoisse et de peur me saisit à la pensée de ces
+cinquante années écoulées dans ce trou sombre, si loin des villes où
+vivent les hommes. Un vieux berger rentra, et l'on se mit à manger le
+seul plat du dîner, une soupe épaisse où avaient cuit ensemble des
+pommes de terre, du lard et des choux.
+
+Lorsque le court repas fut fini, j'allai m'asseoir devant la porte, le
+coeur serré par la mélancolie du morne paysage, étreint par cette
+détresse qui prend parfois les voyageurs en certains soirs tristes, en
+certains lieux désolés. Il semble que tout soit près de finir,
+l'existence et l'univers. On perçoit brusquement l'affreuse misère de la
+vie, l'isolement de tous, le néant de tout, et la noire solitude du
+coeur qui se berce et se trompe lui-même par des rêves jusqu'à la mort.
+
+La vieille femme me rejoignit et, torturée par cette curiosité qui vit
+toujours au fond des âmes les plus résignées:
+
+--Alors vous venez de France? dit-elle.
+
+--Oui, je voyage pour mon plaisir.
+
+--Vous êtes de Paris, peut-être?
+
+--Non, je suis de Nancy.
+
+Il me sembla qu'une émotion extraordinaire l'agitait. Comment ai-je vu
+ou plutôt senti cela, je n'en sais rien.
+
+Elle répéta d'une voix lente:
+
+--Vous êtes de Nancy?
+
+L'homme parut dans la porte, impassible comme sont les sourds.
+
+Elle reprit:
+
+--Ça ne fait rien. Il n'entend pas.
+
+Puis, au bout de quelques secondes:
+
+--Alors vous connaissez du monde à Nancy?
+
+--Mais oui, presque tout le monde.
+
+--La famille de Sainte-Allaize?
+
+--Oui, très bien; c'étaient des amis de mon père.
+
+--Comment vous appelez-vous?
+
+Je dis mon nom. Elle me regarda fixement, puis prononça, de cette voix
+basse qu'éveillant les souvenirs:
+
+--Oui, oui, je me rappelle bien. Et les Brisemare, qu'est-ce qu'ils sont
+devenus?
+
+--Tous sont morts.
+
+--Ah! Et les Sirmont, vous les connaissiez?
+
+--Oui, le dernier est général.
+
+Alors elle dit, frémissante d'émotion, d'angoisse, de je ne sais quel
+sentiment confus, puissant et sacré, de je ne sais quel besoin d'avouer,
+de dire tout, de parler de ces choses qu'elle avait tenues jusque-là
+enfermées au fond de son coeur, et de ces gens dont le nom bouleversait
+son âme:
+
+--Oui, Henri de Sirmont. Je le sais bien. C'est mon frère.
+
+Et je levai les yeux vers elle, effaré de surprise. Et tout d'un coup le
+souvenir me revint.
+
+Cela avait fait, jadis, un gros scandale dans la noble Lorraine. Une
+jeune fille, belle et riche, Suzanne de Sirmont, avait été enlevée par
+un sous-officier de hussards du régiment que commandait son père.
+
+C'était un beau garçon, fils de paysans, mais portant bien le dolman
+bleu, ce soldat qui avait séduit la fille de son colonel. Elle l'avait
+vu, remarqué, aimé en regardant défiler les escadrons, sans doute. Mais
+comment lui avait-elle parlé, comment avaient-ils pu se voir,
+s'entendre? comment avait-elle osé lui faire comprendre qu'elle
+l'aimait? Cela, on ne le sut jamais.
+
+On n'avait rien deviné, rien pressenti. Un soir, comme le soldat venait
+de finir son temps, il disparut avec elle. On les chercha, on ne les
+retrouva pas. On n'en eut jamais des nouvelles et on la considérait
+comme morte.
+
+Et je la retrouvais ainsi dans ce sinistre vallon.
+
+Alors je repris à mon tour:
+
+--Oui, je me rappelle bien. Vous êtes mademoiselle Suzanne.
+
+Elle fit «oui», de la tête. Des larmes tombaient de ses yeux. Alors, me
+montrant d'un regard le vieillard immobile sur le seuil de sa masure,
+elle me dit:
+
+--C'est lui.
+
+Et je compris qu'elle l'aimait toujours, qu'elle le voyait encore avec
+ses yeux séduits.
+
+Je demandai:
+
+--Avez-vous été heureuse au moins?
+
+Elle répondit, avec une voix qui venait du coeur:
+
+--Oh! oui, très heureuse. Il m'a rendue très heureuse. Je n'ai jamais
+rien regretté.
+
+Je la contemplais, triste, surpris, émerveillé par la puissance de
+l'amour! Cette fille riche avait suivi cet homme, ce paysan. Elle était
+devenue elle-même une paysanne. Elle s'était faite à sa vie sans
+charmes, sans luxe, sans délicatesse d'aucune sorte, elle s'était pliée
+à ses habitudes simples. Et elle l'aimait encore. Elle était devenue une
+femme de rustre, en bonnet, en jupe de toile. Elle mangeait dans un plat
+de terre sur une table de bois, assise sur une chaise de paille, une
+bouillie de choux et de pommes de terre au lard. Elle couchait sur une
+paillasse à son côté.
+
+Elle n'avait jamais pensé à rien, qu'à lui! Elle n'avait regretté ni les
+parures, ni les étoffes, ni les élégances, ni la mollesse des sièges, ni
+la tiédeur parfumée des chambres enveloppées de tentures, ni la douceur
+des duvets où plongent les corps pour le repos. Elle n'avait eu jamais
+besoin que de lui; pourvu qu'il fût là, elle ne désirait rien.
+
+Elle avait abandonné la vie, toute jeune, et le monde, et ceux qui
+l'avaient élevée, aimée. Elle était venue, seule avec lui, en ce sauvage
+ravin. Et il avait été tout pour elle, tout ce qu'on désire, tout ce
+qu'on rêve, tout ce qu'on attend sans cesse, tout ce qu'on espère sans
+fin. Il avait empli de bonheur son existence, d'un bout à l'autre.
+
+Elle n'aurait pas pu être plus heureuse.
+
+Et toute la nuit, en écoutant le souffle rauque du vieux soldat étendu
+sur son grabat, à côté de celle qui l'avait suivi si loin, je pensais à
+cette étrange et simple aventure, à ce bonheur si complet, fait de si
+peu.
+
+Et je partis au soleil levant, après avoir serré la main des deux vieux
+époux.
+
+[Illustration]
+
+ * * * * *
+
+Le conteur se tut. Une femme dit:
+
+--C'est égal, elle avait un idéal trop facile, des besoins trop
+primitifs et des exigences trop simples. Ce ne pouvait être qu'une
+sotte.
+
+Une autre prononça d'une voix lente:
+
+--Qu'importe! elle fut heureuse.
+
+Et là-bas, au fond de l'horizon, la Corse s'enfonçait dans la nuit,
+rentrait lentement dans la mer, effaçait sa grande ombre apparue comme
+pour raconter elle-même l'histoire des deux humbles amants qu'abritait
+son rivage.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+LE VIEUX
+
+[Illustration: LE VIEUX]
+
+Un tiède soleil d'automne tombait dans la cour de ferme, par-dessus les
+grands hêtres des fossés. Sous le gazon tondu parles vaches, la terre,
+imprégnée de pluie récente, était moite, enfonçait sous les pieds avec
+un bruit d'eau; et les pommiers chargés de pommes semaient leurs fruits
+d'un vert pâle, dans le vert foncé de l'herbage.
+
+Quatre jeunes génisses paissaient, attachées en ligne, et meuglaient
+par moments vers la maison; les volailles mettaient un mouvement coloré
+sur le fumier, devant l'étable, et grattaient, remuaient, caquetaient,
+tandis que les deux coqs chantaient sans cesse, cherchaient des vers
+pour leurs poules, qu'ils appelaient d'un gloussement vif.
+
+La barrière de bois s'ouvrit; un homme entra, âgé de quarante ans
+peut-être, mais qui semblait vieux de soixante, ridé, tortu, marchant à
+grands pas lents, alourdis par le poids de lourds sabots pleins de
+paille. Ses bras trop longs pendaient des deux côtés du corps. Quand il
+approcha de la ferme, un roquet jaune, attaché au pied d'un énorme
+poirier, à côté d'un baril qui lui servait de niche, remua la queue,
+puis se mit à japper en signe de joie. L'homme cria:
+
+--À bas, Finot!
+
+Le chien se tut.
+
+Une paysanne sortit de la maison. Son corps osseux, large et plat, se
+dessinait sous un caraco de laine qui serrait la taille. Une jupe
+grise, trop courte, tombait jusqu'à la moitié des jambes, cachées en des
+bas bleus, et elle portait aussi des sabots pleins de paille. Un bonnet
+blanc, devenu jaune, couvrait quelques cheveux collés au crâne, et sa
+figure brune, maigre, laide, édentée, montrait cette physionomie sauvage
+et brute qu'ont souvent les faces des paysans.
+
+L'homme demanda:
+
+--Comment qu'y va?
+
+La femme répondit:
+
+--M'sieu l' curé dit que c'est la fin, qu'il n' passera point la nuit.
+
+Ils entrèrent tous deux dans la maison.
+
+Après avoir traversé la cuisine, ils pénétrèrent dans la chambre, basse,
+noire, à peine éclairée par un carreau, devant lequel tombait une loque
+d'indienne normande. Les grosses poutres du plafond, brunies par le
+temps, noires et enfumées, traversaient la pièce de part en part,
+portant le mince plancher du grenier, où couraient, jour et nuit, des
+troupeaux de rats.
+
+Le sol de terre, bossué, humide, semblait gras, et, dans le fond de
+l'appartement, le lit faisait une tache vaguement blanche. Un bruit
+régulier, rauque, une respiration dure, râlante, sifflante, avec un
+gargouillement d'eau comme celui que fait une pompe brisée, partait de
+la couche enténébrée où agonisait un vieillard, le père de la paysanne.
+
+L'homme et la femme s'approchaient et regardèrent le moribond, de leur
+oeil placide et résigné.
+
+Le gendre dit:
+
+--C'te fois, c'est fini; i n'ira pas seulement à la nuit.
+
+La fermière reprit:
+
+--C'est d'puis midi qu'i gargotte comme ça.
+
+Puis ils se turent. Le père avait les yeux fermés, le visage couleur de
+terre, si sec qu'il semblait en bois. Sa bouche entr'ouverte laissait
+passer son souffle clapotant et dur; et le drap de toile grise se
+soulevait sur la poitrine à chaque aspiration. Le gendre, après un long
+silence, prononça:
+
+--Y a qu'a le quitter finir. J'y pouvons rien. Tout d' même c'est
+dérangeant pour les cossards, vu l'temps qu'est bon, qu'il faut r'piquer
+d'main.
+
+Sa femme parut inquiète à cette pensée. Elle réfléchit quelques
+instants, puis déclara:
+
+--Puisqu'i va passer, on l'enterrera pas avant samedi; t'auras ben
+d'main pour les cossards.
+
+Le paysan méditait; il dit:
+
+--Oui, mais d'main qui faudra qu'invite pour l'imunation, que j'n' ai
+ben pour cinq à six heures à aller de Tourville à Manetot chez tout le
+monde.
+
+La femme, après avoir médité deux ou trois minutes, prononça:
+
+--I n'est seulement point trois heures, qu' tu pourrais commencer la
+tournée anuit et faire tout l' côté de Tourville. Tu peux ben dire qu'il
+a passé, puisqu'i n'en a pas quasiment pour la relevée.
+
+L'homme demeura quelques instants perplexe, pesant les conséquences et
+les avantages de l'idée. Enfin il déclara:
+
+--Tout d' même, j'y vas.
+
+Il allait sortir; il revint et, après une hésitation:
+
+--Pisque t'as point d'ouvrage, loche des pommes à cuire, et pis tu feras
+quatre douzaines de douillons pour ceux qui viendront à l'imunation, vu
+qu'i faudra se réconforter. T'allumeras le four avec la bourrée qu'est
+sous l'hangar au pressoir. Elle est sèque.
+
+Et il sortit de la chambre, rentra dans la cuisine, ouvrit le buffet,
+prit un pain de six livres, en coupa soigneusement une tranche,
+recueillit dans le creux de sa main les miettes tombées sur la tablette,
+et se les jeta dans la bouche pour ne rien perdre. Puis il enleva avec
+la pointe de son couteau un peu de beurre salé au fond d'un pot de terre
+brune, l'étendit sur son pain, qu'il se mit à manger lentement, comme il
+faisait tout.
+
+Et il retraversa la cour, apaisa le chien, qui se remettait à japper,
+sortit sur le chemin qui logeait son fossé, et s'éloigna dans la
+direction de Tourville.
+
+ * * * * *
+
+Restée seule, la femme se mit à la besogne. Elle découvrit la huche à la
+farine, et prépara la pâte aux douillons. Elle la pétrissait longuement,
+la tournant et la retournant, la maniant, l'écrasant, la broyant. Puis
+elle en fit une grosse boule d'un blanc jaune, qu'elle laissa sur le
+coin de la table.
+
+Alors elle alla chercher les pommes et, pour ne point blesser l'arbre
+avec la gaule, elle grimpa dedans au moyen d'un escabeau. Elle
+choisissait les fruits avec soin, pour ne prendre que les plus mûrs, et
+les entassait dans son tablier.
+
+Une voix l'appela du chemin:
+
+--Ohé, madame Chicot!
+
+Elle se retourna. C'était un voisin, maître
+
+Osime Favet, le maire, qui s'en allait fumer ses terres, assis, les
+jambes pendantes, sur le tombereau d'engrais. Elle se retourna, et
+répondit:
+
+--Qué quy a pour vot' service, maît Osime?
+
+--Et le pé, où qui n'en est!
+
+Elle cria:
+
+--Il est quasiment passé. C'est samedi l'imunation, à sept heures, vu
+les cossards qui pressent.
+
+Le voisin répliqua:
+
+--Entendu. Bonne chance! Portez-vous bien.
+
+Elle répondit à sa politesse:
+
+--Merci, et vous d' même.
+
+Puis elle se remit à cueillir ses pommes.
+
+Aussitôt qu'elle fut rentrée, elle alla voir son père, s'attendant à le
+trouver mort. Mais dès la porte elle distingua son râle bruyant et
+monotone, et, jugeant inutile d'approcher du lit pour ne point perdre de
+temps, elle commença à préparer les douillons.
+
+Elle enveloppait les fruits, un à un, dans une mince feuille de pâte,
+puis les alignait au bord de la table. Quand elle eut fait quarante-huit
+boules, rangées par douzaines l'une devant l'autre, elle pensa à
+préparer le souper, et elle accrocha sur le feu sa marmite, pour faire
+cuire les pommes de terre; car elle avait réfléchi qu'il était inutile
+d'allumer le four, ce jour-là même, ayant encore le lendemain tout
+entier pour terminer les préparatifs.
+
+Son homme rentra vers cinq heures. Dès qu'il eut franchi le seuil, il
+demanda:
+
+--C'est-il fini?
+
+Elle répondit:
+
+--Point encore; ça gargouille toujours.
+
+Ils allèrent voir. Le vieux était absolument dans le même état. Son
+souffle rauque, régulier comme un mouvement d'horloge, ne s'était ni
+accéléré ni ralenti. Il revenait de seconde en seconde, variant un peu
+de ton, suivant que l'air entrait ou sortait de la poitrine.
+
+Son gendre le regarda, puis il dit:
+
+--I finira sans qu'on y pense, comme une chandelle.
+
+Ils rentrèrent dans la cuisine et, sans parler, se mirent à souper.
+Quand ils eurent avalé la soupe, ils mangèrent encore une tartine de
+beurre, puis, aussitôt les assiettes lavées, rentrèrent dans la chambre
+de l'agonisant.
+
+La femme, tenant une petite lampe à mèche fumeuse, la promena devant le
+visage de son père. S'il n'avait pas respiré, ou l'aurait cru mort
+assurément.
+
+Le lit des deux paysans était caché à l'autre bout de la chambre, dans
+une espèce d'enfoncement. Ils se couchèrent sans dire un mot,
+éteignirent la lumière, fermèrent les yeux; et bientôt deux ronflements
+inégaux, l'un plus profond, l'autre plus aigu, accompagnèrent le râle
+ininterrompu du mourant.
+
+Les rats couraient dans le grenier.
+
+ * * * * *
+
+Le mari s'éveilla dès les premières pâleurs du jour. Son beau-père
+vivait encore. Il secoua sa femme, inquiet de cette résistance du vieux.
+
+--Dis donc, Phémie, i n' veut point finir. Qué qu'tu f'rais, té?
+
+Il la savait de bon conseil.
+
+Elle répondit:
+
+--I n' passera point l' jour, pour sûr. N'y a point n'a craindre. Pour
+lors que l'maire n'opposera pas qu'on l'enterre tout de même demain, vu
+qu'on l'a fait pour maître Rénard le pé, qu'a trépassé juste aux
+semences.
+
+Il fut convaincu par l'évidence du raisonnement, et il partit aux
+champs.
+
+Sa femme fit cuire les douillons, puis accomplit toutes les besognes de
+la ferme.
+
+À midi, le vieux n'était point mort. Les gens de journée loués pour le
+repiquage des cossarts vinrent en groupe considérer l'ancien qui tardait
+à s'en aller. Chacun dit son mot, puis ils repartirent dans les terres.
+
+À six heures, quand on rentra, le père respirait encore. Son gendre, à
+la fin, s'effraya.
+
+--Qué qu' tu f'rais, à c'te heure, té, Phémie?
+
+Elle ne savait non plus que résoudre. On alla trouver le maire. Il
+promit qu'il fermerait les yeux et autoriserait l'enterrement le
+lendemain. L'officier de santé, qu'on alla voir, s'engagea aussi, pour
+obliger maître Chicot, à antidater le certificat de décès. L'homme et la
+femme rentrèrent tranquilles.
+
+Ils se couchèrent et s'endormirent comme la veille, mêlant leurs
+souffles sonores au souffle plus faible du vieux.
+
+Quand ils s'éveillèrent, il n'était point mort.
+
+ * * * * *
+
+Alors ils furent atterrés. Ils restaient debout, au chevet du père, le
+considérant avec méfiance, comme s'il avait voulu leur jouer un vilain
+tour, les tromper, les contrarier par plaisir, et ils lui en voulaient
+surtout du temps qu'il leur faisait perdre.
+
+Le gendre demanda:
+
+--Qué que j'allons faire?
+
+Elle n'en savait rien; elle répondit:
+
+--C'est-i contrariant, tout d' même!
+
+On ne pouvait maintenant prévenir tous les invités, qui allaient arriver
+sur l'heure. On résolut de les attendre, pour leur expliquer la chose.
+
+Vers sept heures moins dix, les premiers apparurent. Les femmes en noir,
+la tête couverte d'un grand voile, s'en venaient d'un air triste. Les
+hommes, gênés dans leurs vestes de drap, s'avançaient plus
+délibérément, deux par deux, en devisant des affaires.
+
+Maître Chicot et sa femme, effarés, les reçurent en se désolant; et tous
+deux, tout à coup, au même moment, en abordant le premier groupe, se
+mirent à pleurer. Ils expliquaient l'aventure, contaient leur embarras,
+offraient des chaises, se remuaient, s'excusaient, voulaient prouver que
+tout le monde aurait fait comme eux, parlaient sans fin, devenus
+brusquement bavards à ne laisser personne leur répondre.
+
+Ils allaient de l'un à l'autre:
+
+--Je l'aurions point cru; c'est point croyable qu'il aurait duré comme
+ça!
+
+Les invités interdits, un peu déçus, comme des gens qui manquent une
+cérémonie attendue, ne savaient que faire, demeuraient assis ou debout.
+Quelques-uns voulurent s'en aller. Maître Chicot les retint:
+
+--J'allons casser une croûte tout d' même. J'avions fait des douillons;
+faut bien n'en profiter.
+
+Les visages s'éclairèrent à cette pensée. On se mit à causer à voix
+basse. La cour peu à peu s'emplissait; les premiers venus disaient la
+nouvelle aux nouveaux arrivants. On chuchotait, l'idée des douillons
+égayant tout le monde.
+
+Les femmes entraient pour regarder le mourant. Elles se signaient auprès
+du lit, balbutiaient une prière, ressortaient. Les hommes, moins avides
+de ce spectacle, jetaient un seul coup d'oeil de la fenêtre qu'on avait
+ouverte.
+
+Mme Chicot expliquait l'agonie:
+
+--V'là deux jours qu'il est comme ça, ni plus ni moins, ni plus haut ni
+plus bas. Dirait-on point eune pompe qu'a pu d'iau?
+
+ * * * * *
+
+Quand tout le monde eut vu l'agonisant, on pensa à la collation; mais,
+comme on était trop nombreux pour tenir dans la cuisine, on sortit la
+table devant la porte. Les quatre douzaines de douillons, dorés,
+appétissants, tiraient les yeux, disposés dans deux grands plats. Chacun
+avançait le bras pour prendre le sien, craignant qu'il n'y en eût pas
+assez. Mais il en resta quatre.
+
+-Maître Chicot, la bouche pleine, prononça:
+
+--S'i nous véyait, l' pé, ça lui f'rait deuil. C'est li qui les aimait
+d' son vivant.
+
+Un gros paysan jovial déclara:
+
+--I n'en mangera pu, à c't' heure. Chacun son tour.
+
+Cette réflexion, loin d'attrister les invités sembla les réjouir.
+C'était leur tour, à eux, de manger des boules.
+
+Mme Chicot, désolée de la dépense, allait sans cesse au cellier chercher
+du cidre. Les brocs se suivaient et se vidaient coup sur coup. On riait
+maintenant, on parlait fort, on commençait à crier comme on crie dans
+les repas.
+
+Tout à coup une vieille paysanne qui était restée près du moribond,
+retenue par une peur avide de cette chose qui lui arriverait bientôt à
+elle-même, apparut à la fenêtre, et cria d'une voix aiguë:
+
+--Il a passé! il a passé!
+
+Chacun se tut. Les femmes se levèrent vivement pour aller voir.
+
+Il était mort, en effet. Il avait cessé de râler. Les hommes se
+regardaient, baissaient les yeux, mal à leur aise. On n'avait pas fini
+de mâcher les boules. Il avait mal choisi son moment, ce gredin-là.
+
+Les Chicot, maintenant, ne pleuraient plus. C'était fini, ils étaient
+tranquilles. Ils répétaient:
+
+--J' savions bien qu' ça n' pouvait point durer. Si seulement il avait
+pu s' décider c'te nuit, ça n'aurait point fait tout ce dérangement.
+
+N'importe, c'était fini. On l'enterrerait lundi, voilà tout, et on
+remangerait des douillons pour l'occasion.
+
+Les invités s'en allèrent, en causant de la chose, contents tout de même
+d'avoir vu ça et aussi d'avoir cassé une croûte.
+
+Et quand l'homme et la femme furent demeurés tout seuls, face à face,
+elle dit, la figure contractée par l'angoisse:
+
+--Faudra tout d'même r'cuire quatre douzaines de boules! Si seulement il
+avait pu s' décider c'te nuit!
+
+Et le mari, plus résigné, répondit:
+
+--Ça n' serait pas à r'faire tous les jours.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+UN LÂCHE
+
+[Illustration]
+
+UN LÂCHE
+
+On l'appelait dans le monde: le «beau Signoles.» Il se nommait le
+vicomte Gontran-Joseph de Signoles.
+
+Orphelin et maître d'une fortune suffisante, il faisait figure, comme on
+dit. Il avait de la tournure et de l'allure, assez de parole pour faire
+croire à de l'esprit, une certaine grâce naturelle, un air de noblesse
+et de fierté, la moustache brave et l'oeil doux, ce qui plaît aux
+femmes.
+
+Il était demandé dans les salons, recherché par les valseuses, et il
+inspirait aux hommes cette inimitié souriante qu'on a pour les gens de
+figure énergique. On lui avait soupçonné quelques amours capables de
+donner fort bonne opinion d'un garçon. Il vivait heureux, tranquille,
+dans le bien-être moral le plus complet. On savait qu'il tirait bien
+l'épée et mieux encore le pistolet.
+
+--Quand je me battrai, disait-il, je choisirai le pistolet. Avec cette
+arme, je suis sûr de tuer mon homme.
+
+Or, un soir, comme il avait accompagné au théâtre deux jeunes femmes de
+ses amies, escortées d'ailleurs de leurs époux, il leur offrit, après le
+spectacle, de prendre une glace chez Tortoni. Ils étaient entrés depuis
+quelques minutes, quand il s'aperçut qu'un monsieur assis à une table
+voisine regardait avec obstination une de ses voisines. Elle semblait
+gênée, inquiète, baissait la tête. Enfin elle dit à son mari:
+
+--Voici un homme qui me dévisage. Moi, je ne le connais pas; le
+connais-tu?
+
+Le mari, gui n'avait rien vu, leva les yeux, mais déclara:
+
+--Non, pas du tout.
+
+La jeune femme reprit, moitié souriante, moitié fâchée:
+
+--C'est fort gênant; cet individu me gâte ma glace.
+
+Le mari haussa les épaules:
+
+--Bast! n'y fais pas attention. S'il fallait s'occuper de tous les
+insolents qu'on rencontre, on n'en finirait pas.
+
+Mais le vicomte s'était levé brusquement. Il ne pouvait admettre que cet
+inconnu gâtait une glace qu'il avait offerte. C'était à lui que l'injure
+s'adressait, puisque c'était par lui et pour lui que ses amis étaient
+entrés dans ce café. L'affaire donc ne regardait que lui.
+
+Il s'avança vers l'homme et lui dit:
+
+--Vous avez, monsieur, une manière de regarder ces dames que je ne puis
+tolérer. Je vous prie de vouloir bien cesser cette insistance.
+
+L'autre répliqua:
+
+--Vous allez me ficher la paix, vous.
+
+Le vicomte déclara, les dents serrées:
+
+--Prenez garde, monsieur, vous allez me forcer à passer la mesure.
+
+Le monsieur ne répondit qu'un mot, un mot ordurier qui sonna d'un bout à
+l'autre du café, et fit, comme par l'effet d'un ressort accomplir à
+chaque consommateur un mouvement brusque. Tous ceux qui tournaient le
+dos se retournèrent; tous les autres levèrent la tête; trois garçons
+pivotèrent sur leurs talons comme des toupies; les deux dames du
+comptoir eurent un sursaut, puis une conversion du torse entier, comme
+si elles eussent été deux automates obéissant à la même manivelle.
+
+Un grand silence s'était fait. Puis, tout à coup, un bruit sec claqua
+dans l'air. Le vicomte avait giflé son adversaire. Tout le monde se leva
+pour s'interposer. Des cartes furent échangées.
+
+Quand le vicomte fut rentré chez lui, il marcha pendant quelques minutes
+à grands pas vifs, à travers sa chambre. Il était trop agité pour
+réfléchir à rien. Une seule idée planait sur son esprit: «un duel,» sans
+que cette idée éveillât encore en lui une émotion quelconque. Il avait
+fait ce qu'il devait faire; il s'était montré ce qu'il devait être. On
+en parlerait, on l'approuverait, on le féliciterait. Il répétait à voix
+haute, parlant comme on parle dans les grands troubles de pensée:
+
+--Quelle brute que cet homme!
+
+Puis il s'assit et il se mit à réfléchir. Il lui fallait, dès le matin,
+trouver des témoins. Qui choisirait-il? Il cherchait les gens les plus
+posés et les plus célèbres de sa connaissance. Il prit enfin le marquis
+de La Tour-Noire et le colonel Bourdin, un grand seigneur et un soldat,
+c'était fort bien. Leurs noms porteraient dans les journaux. Il
+s'aperçut qu'il avait soif et il but, coup sur coup, trois verres d'eau;
+puis il se remit à marcher. Il se sentait plein d'énergie. En se
+montrant crâne, résolu à tout, et en exigeant des conditions
+rigoureuses, dangereuses, en réclamant un duel sérieux, très sérieux,
+terrible, son adversaire reculerait probablement et ferait des excuses.
+
+Il reprit la carte qu'il avait tirée de sa poche et jetée sur sa table
+et il la relut comme il l'avait déjà lue, au café, d'un coup d'oeil et,
+dans le fiacre, à la lueur de chaque bec de gaz; en revenant. «Georges
+Lamil, 51, rue Moncey.» Rien de plus.
+
+Il examinait ces lettres assemblées qui lui paraissaient mystérieuses,
+pleines de sens confus: Georges Lamil? Qui était cet homme? Que
+faisait-il? Pourquoi avait-il regardé cette femme d'une pareille façon?
+N'était-ce pas révoltant qu'un étranger, un inconnu vînt troubler ainsi
+votre vie, tout d'un coup, parce qu'il lui avait plu de fixer
+insolemment les yeux sur une femme? Et le vicomte répéta encore une
+fois, à haute voix:
+
+--Quelle brute!
+
+Puis il demeura immobile, debout, songeant, le regard toujours planté
+sur la carte. Une colère s'éveillait en lui contre ce morceau de papier,
+une colère haineuse où se mêlait un étrange sentiment de malaise.
+C'était stupide, cette histoire-là! Il prit un canif ouvert sous sa main
+et le piqua au milieu du nom imprimé, comme s'il eût poignardé
+quelqu'un.
+
+Donc il fallait se battre! Choisirait-il l'épée ou le pistolet, car il
+se considérait bien comme l'insulté. Avec l'épée, il risquait moins;
+mais avec le pistolet il avait chance de faire reculer son adversaire.
+Il est bien rare qu'un duel à l'épée soit mortel, une prudence
+réciproque empêchant les combattants de se tenir eu garde assez près
+l'un de l'autre pour qu'une pointe entre profondément. Avec le pistolet
+il risquait sa vie sérieusement; mais il pouvait aussi se tirer
+d'affaire avec tous les honneurs de la situation et sans arriver à une
+rencontre.
+
+Il prononça:
+
+--Il faut être ferme. Il aura peur.
+
+Le son de sa voix le fit tressaillir et il regarda autour de lui. Il se
+sentait fort nerveux. Il but encore un verre d'eau, puis commença à se
+dévêtir pour se coucher.
+
+Dès qu'il fut au lit, il souffla sa lumière et ferma les yeux.
+
+Il pensait:
+
+J'ai toute la journée de demain pour m'occuper de mes affaires. Dormons
+d'abord afin d'être calme.
+
+Il avait très chaud dans ses draps, mais il ne pouvait parvenir à
+s'assoupir. Il se tournait et se retournait, demeurait cinq minutes sur
+le dos, puis se plaçait sur le côté gauche, puis se roulait sur le côté
+droit.
+
+Il avait encore soif. Il se releva pour boire. Puis une inquiétude le
+saisit:
+
+--Est-ce que j'aurais peur?
+
+Pourquoi son coeur se mettait-il à battre follement à chaque bruit
+connu de sa chambre? Quand la pendule allait sonner, le petit grincement
+du ressort qui se dresse lui faisait faire un sursaut; et il lui fallait
+ouvrir la bouche pour respirer ensuite pendant quelques secondes, tant
+il demeurait oppressé.
+
+Il se mit à raisonner avec lui-même sur la possibilité de cette chose:
+
+--Aurais-je peur?
+
+Non certes, il n'aurait pas peur, puisqu'il était résolu à aller
+jusqu'au bout, puisqu'il avait cette volonté bien arrêtée de se battre,
+de ne pas trembler. Mais il se sentait si profondément troublé qu'il se
+demanda:
+
+--Peut-on avoir peur, malgré soi?
+
+Et ce doute l'envahit, cette inquiétude, cette épouvante; si une force
+plus puissante que sa volonté, dominatrice, irrésistible, le domptait,
+qu'arriverait-il? Oui, que pouvait-il arriver? Certes, il irait sur le
+terrain, puisqu'il voulait y aller. Mais s'il tremblait? Mais s'il
+perdait connaissance? Et il songea à sa situation, à sa réputation, à
+son nom.
+
+Et un singulier besoin le prit tout à coup de se relever pour se
+regarder dans la glace. Il ralluma sa bougie. Quand il aperçut son
+visage reflété dans le verre poli, il se reconnut à peine, et il lui
+sembla qu'il ne s'était jamais vu. Ses yeux lui parurent énormes; et il
+était pâle, certes, il était pâle, très pâle.
+
+Il restait debout en face du miroir. Il tira la langue comme pour
+constater l'état de sa santé, et tout d'un coup cette pensée entra en
+lui à la façon d'une balle:
+
+--Après-demain, à cette heure-ci, je serai peut-être mort.
+
+Et son coeur se remit à battre furieusement.
+
+--Après demain, à cette heure-ci, je serai peut-être mort. Cette
+personne en face de moi, ce moi que je vois dans cette glace, ne sera
+plus. Comment! me voici, je me regarde, je me sens vivre, et dans
+vingt-quatre heures je serai couché dans ce lit, mort, les yeux fermés,
+froid, inanimé, disparu.
+
+Il se retourna vers la couche et il se vit distinctement étendu sur le
+dos dans ces mêmes draps qu'il venait de quitter. Il avait ce visage
+creux qu'ont les morts et cette mollesse des mains qui ne remueront
+plus.
+
+Alors il eut peur de son lit et, pour ne plus le regarder il passa dans
+son fumoir. Il prit machinalement un cigare, l'alluma et se remit à
+marcher. Il avait froid; il alla vers la sonnette pour réveiller son
+valet de chambre; mais il s'arrêta, la main levée vers le cordon:
+
+--Cet homme va s'apercevoir que j'ai peur.
+
+Et il ne sonna pas, il fit du feu. Ses mains tremblaient un peu, d'un
+frémissement nerveux, quand elles touchaient les objets. Sa tête
+s'égarait; ses pensées troubles, devenaient fuyantes, brusques,
+douloureuses; une ivresse envahissait son esprit comme s'il eût bu.
+
+Et sans cesse il se demandait:
+
+--Que vais-je faire? Que vais-je devenir?
+
+Tout son corps vibrait, parcouru de tressaillements saccadés; il se
+releva et, s'approchant de la fenêtre, ouvrit les rideaux.
+
+Le jour venait, un jour d'été. Le ciel rose faisait rose la ville, les
+toits et les murs. Une grande tombée de lumière tendue, pareille à une
+caresse du soleil levant, enveloppait le monde réveillé; et, avec cette
+lueur, un espoir gai, rapide, brutal, envahit le coeur du vicomte!
+Était-il fou de s'être laissé ainsi terrasser par la crainte, avant même
+que rien fût décidé, avant que ses témoins eussent vu ceux de ce Georges
+Lamil, avant qu'il sût encore s'il allait seulement se battre?
+
+Il fit sa toilette, s'habilla et sortit d'un pas ferme.
+
+ * * * * *
+
+Il se répétait, tout en marchant:
+
+--Il faut que je sois énergique, très énergique. Il faut que je prouve
+que je n'ai pas peur.
+
+Ses témoins, le marquis et le colonel, se mirent à sa disposition, et,
+après lui avoir serré énergiquement les mains, discutèrent les
+conditions.
+
+Le colonel demanda:
+
+--Vous voulez un duel sérieux?
+
+Le vicomte répondit:
+
+--Très sérieux.
+
+Le marquis reprit:
+
+--Vous tenez au pistolet?
+
+--Oui.
+
+--Nous laissez-vous libres de régler le reste.
+
+Le vicomte articula d'une voix sèche, saccadée:
+
+--Vingt pas, au commandement, en levant l'arme au lieu de l'abaisser.
+Échange de balles jusqu'à blessure grave.
+
+Le colonel déclara d'un ton satisfait:
+
+--Ce sont des conditions excellentes. Vous tirez bien, toutes les
+chances sont pour vous.
+
+Et ils partirent. Le vicomte rentra chez lui pour les attendre. Son
+agitation, apaisée un moment, grandissait maintenant de minute en
+minute. Il se sentait le long des bras, le long des jambes, dans la
+poitrine, une sorte de frémissement, de vibration continue; il ne
+pouvait tenir en place, ni assis, ni debout. Il n'avait plus dans la
+bouche une apparence de salive, et il faisait à tout instant un
+mouvement bruyant de la langue, comme pour la décoller de son palais.
+
+Il voulut déjeuner, mais il ne put manger. Alors l'idée lui vint de
+boire pour se donner du courage, et il se fit apporter un carafon de
+rhum dont il avala coup sur coup, six petits verres.
+
+Une chaleur, pareille à une brûlure, l'envahit, suivie aussitôt d'un
+étourdissement de l'âme. Il pensa:
+
+--Je tiens le moyen. Maintenant ça va bien.
+
+Mais au bout d'une heure il avait vidé le carafon, et son état
+d'agitation redevenait intolérable. Il sentait un besoin fou de se
+rouler par terre, de crier, de mordre. Le soir tombait.
+
+Un coup de timbre lui donna une telle suffocation qu'il n'eut pas la
+force de se lever pour recevoir ses témoins.
+
+Il n'osait même plus leur parler, leur dire «bonjour,» prononcer un seul
+mot, de crainte qu'ils ne devinassent tout à l'altération de sa voix.
+
+Le colonel prononça:
+
+--Tout est réglé aux conditions que vous avez fixées. Votre adversaire
+réclamait d'abord les privilèges d'offensé, mais il a cédé presque
+aussitôt et a tout accepté. Ses témoins sont deux militaires.
+
+Le vicomte prononça:
+
+--Merci.
+
+Le marquis reprit:
+
+--Excusez-nous si nous ne faisons qu'entrer et sortir, mais nous avons
+encore à nous occuper de mille choses. Il faut un bon médecin, puisque
+le combat ne cessera qu'après blessure grave, et vous savez que les
+balles ne badinent pas. Il faut désigner l'endroit, à proximité d'une
+maison pour y porter le blessé si c'est nécessaire, etc.; enfin, nous en
+avons encore pour deux ou trois heures.
+
+Le vicomte articula une seconde fois:
+
+--Merci.
+
+Le colonel demanda:
+
+--Vous allez bien? vous êtes calme?
+
+--Oui, très calme, merci.
+
+Les deux hommes se retirèrent.
+
+ * * * * *
+
+Quand il se sentit seul de nouveau, il lui sembla qu'il devenait fou.
+Son domestique ayant allumé les lampes, il s'assit devant sa table pour
+écrire des lettres. Après avoir tracé, au haut d'une page: «Ceci est mon
+testament...» il se releva d'une secousse et s'éloigna, se sentant
+incapable d'unir deux idées, de prendre une résolution, de décider quoi
+que ce fût.
+
+Ainsi, il allait se battre! Il ne pouvait plus éviter cela. Que se
+passait-il donc en lui? Il voulait se battre, il avait cette intention
+et cette résolution fermement arrêtées; et il sentait bien, malgré tout
+l'effort de son esprit et toute la tension de sa volonté, qu'il ne
+pourrait même conserver la force nécessaire pour aller jusqu'au lieu de
+la rencontre. Il cherchait à se figurer le combat, son attitude à lui et
+la tenue de son adversaire.
+
+De temps en temps, ses dents s'entrechoquaient dans sa bouche avec un
+petit bruit sec. Il voulut lire, et prit le code du duel de
+Châteauvillard. Puis il se demanda:
+
+--Mon adversaire a-t-il fréquenté les tirs? Est-il connu? Est-il classé?
+Comment le savoir?
+
+Il se souvint du livre du baron de Vaux sur les tireurs au pistolet, et
+il le parcourut d'un bout à l'autre. Georges Lamil n'y était pas nommé.
+Mais cependant si cet homme n'était pas un tireur, il n'aurait pas
+accepté immédiatement cette arme dangereuse et ces conditions mortelles?
+
+Il ouvrit, en passant, une boîte de Gastinne Renette posée sur un
+guéridon, et prit un des pistolets, puis il se plaça comme pour tirer et
+leva le bras. Mais il tremblait des pieds à la tête et le canon remuait
+dans tous les sens.
+
+Alors, il se dit:
+
+--C'est impossible. Je ne puis me battre ainsi.
+
+Il regardait au bout du canon ce petit trou noir et profond qui crache
+la mort, il songeait au déshonneur, aux chuchotements dans les cercles,
+aux rires dans les salons, au mépris des femmes, aux allusions des
+journaux, aux insultes que lui jetteraient les lâches.
+
+Il regardait toujours l'arme, et, levant le chien, il vit soudain une
+amorce briller dessous comme une petite flamme rouge. Le pistolet était
+demeuré chargé, par hasard, par oubli. Et il éprouva de cela une joie
+confuse, inexplicable.
+
+S'il n'avait pas, devant l'autre, la tenue noble et calme qu'il faut, il
+serait perdu à tout jamais. Il serait taché, marqué d'un signe
+d'infamie, chassé du monde! Et cette tenue calme et crâne, il ne
+l'aurait pas, il le savait, il le sentait. Pourtant il était brave,
+puisqu'il voulait se battre!... Il était brave, puisque...--La pensée
+qui l'effleura ne s'acheva même pas dans son esprit; mais, ouvrant la
+bouche toute grande, il s'enfonça brusquement, jusqu'au fond de la
+gorge, le canon de son pistolet, et il appuya sur la gâchette...
+
+Quand son valet de chambre accourut, attiré par la détonation, il le
+trouva mort, sur le dos. Un jet de sang avait éclaboussé le papier blanc
+sur la table et faisait une grande tache rouge au-dessous de ces quatre
+mots:
+
+«Ceci est mon testament.»
+
+
+
+
+L'IVROGNE
+
+[Illustration: L'IVROGNE]
+
+Le vent du nord soufflait en tempête, emportant par le ciel d'énormes
+nuages d'hiver, lourds et noirs, qui jetaient en passant sur la terre
+des averses furieuses.
+
+La mer démontée mugissait et secouait la côte, précipitant sur le rivage
+des vagues énormes, lentes et baveuses, qui s'écroulaient avec des
+détonations d'artillerie. Elles s'en venaient tout doucement, l'une
+après l'autre, hautes comme des montagnes, éparpillant dans l'air, sous
+les rafales, l'écume blanche de leurs têtes ainsi qu'une sueur de
+monstres.
+
+L'ouragan s'engouffrait dans le petit vallon d'Yport, sifflait et
+gémissait, arrachant les ardoises des toits, brisant les auvents,
+abattant les cheminées, lançant dans les rues de telles poussées de vent
+qu'on ne pouvait marcher qu'en se tenant aux murs, et que les enfants
+eussent été enlevés comme des feuilles et jetés dans les champs
+par-dessus les maisons.
+
+On avait hâlé les barques de pêche jusqu'au pays, par crainte de la mer
+qui allait balayer la plage à marée pleine, et quelques matelots, cachés
+derrière le ventre rond des embarcations couchées sur le flanc,
+regardaient cette colère du ciel et de l'eau.
+
+Puis ils s'en allaient peu à peu, car la nuit tombait sur la tempête,
+enveloppant d'ombre l'Océan affolé, et tous le fracas des éléments en
+furie.
+
+Deux hommes restaient encore, les mains dans les poches, le dos rond
+sous les bourrasques, le bonnet de laine enfoncé jusqu'aux yeux, deux
+grands pêcheurs normands, au collier de barbe rude, à la peau brûlée par
+les rafales salées du large, aux yeux bleus piqués d'un grain noir au
+milieu, ces yeux perçants des marins qui voient au bout de l'horizon,
+comme un oiseau de proie.
+
+Un d'eux disait:
+
+--Allons, viens-t'en, Jérémie. J'allons passer l'temps aux dominos.
+C'est mé qui paye.
+
+L'autre hésitait encore, tenté par le jeu et l'eau-de-vie, sachant bien
+qu'il allait encore s'ivrogner s'il entrait chez Paumelle, retenu aussi
+par l'idée de sa femme restée toute seule dans sa masure.
+
+Il demanda:
+
+--On dirait qu' l'as fait une gageure de m'soûler tous les soirs.
+Dis-mé, qué qu' ça te rapporte, pisque tu payes toujours?
+
+Et il riait tout de même à l'idée de toute cette eau-de-vie bue aux
+frais d'un autre; il riait d'un rire content de Normand en bénéfice.
+
+Mathurin, son camarade, le tirait toujours par le bras.
+
+--Allons, viens-t'en, Jérémie. C'est pas un soir à rentrer, sans rien
+d'chaud dans le ventre. Quéqu' tu crains? Ta femme va-t-il pas bassiner
+ton lit?
+
+Jérémie répondait:
+
+--L'aut' soir que je n'ai point pu r'trouver la porte.... Qu'on m'a
+quasiment r'péché dans le ruisseau de d'vant chez nous!
+
+Et il riait encore à ce souvenir de pochard, et il allait tout doucement
+vers le café de Paumelle, dont la vitre illuminée brillait; il allait,
+tiré par Mathurin et poussé par le vent, incapable de résister à ces
+deux forces.
+
+La salle basse était pleine de matelots, de fumée et de cris. Tous ces
+hommes, vêtus de laine, les coudes sur les tables, vociféraient pour se
+faire entendre. Plus il entrait de buveurs, plus il fallait hurler dans
+le vacarme des voix et des dominos tapés sur le marbre, histoire de
+faire plus de bruit encore.
+
+Jérémie et Mathurin allèrent s'asseoir dans un coin et commencèrent une
+partie, et les petits verres disparaissaient, l'un après l'autre, dans
+la profondeur de leurs gorges.
+
+Puis ils jouèrent d'autres parties, burent d'autres petits verres.
+Mathurin versait toujours, en clignant de l'oeil au patron, un gros
+homme aussi rouge que du feu et qui rigolait, comme s'il eût su quelque
+longue farce; et Jérémie engloutissait l'alcool, balançait sa tête,
+poussait des rires pareils à des rugissements en regardant son compère
+d'un air hébété et content.
+
+Tous les clients s'en allaient. Et, chaque fois que l'un d'eux ouvrait
+la porte du dehors pour partir, un coup de vent entrait dans le café,
+remuait en tempête la lourde fumée des pipes, balançait les lampes au
+bout de leurs chaînettes et faisait vaciller leurs flammes; et on
+entendait tout à coup la choc profond d'une vague s'écroulant et le
+mugissement de la bourrasque.
+
+Jérémie, le col desserré, prenait des poses de soûlard, une jambe
+étendue, un bras tombant; et de l'autre main il tenait ses dominos.
+
+Ils restaient seuls maintenant avec le patron, qui s'était approché,
+plein d'intérêt.
+
+Il demanda:
+
+--Eh ben, Jérémie, c'a va-t-il, à l'intérieur? Es-tu rafraîchi à force
+de t'arroser?
+
+Et Jérémie bredouilla:
+
+--Pus qu'il en coule, pus qu'il fait sec, là-dedans.
+
+Le cafetier regardait Mathurin d'un air finaud. Il dit:
+
+--Et ton fré, Mathurin, ous qu'il est à c't heure?
+
+Le marin eut un rire muet:
+
+--Il est au chaud, t'inquiète pas.
+
+Et tous deux regardèrent Jérémie, qui posait triomphalement le double
+six en annonçant:
+
+--V'là le syndic.
+
+Quand ils eurent achevé la parlie, le patron déclara:
+
+--Vous savez, mes gars, mé, j' va m' mettre au portefeuille. J' vous
+laisse une lampe et pi l' litre. Y en a pour vingt sous à bord. Tu
+fermeras la porte au dehors, Mathurin, et tu glisseras la clef d'sous
+l'auvent comme t'as fait l'aut' nuit.
+
+Mathurin répliqua:
+
+--T'inquiète pas. C'est compris.
+
+Paumelle serra la main de ses deux clients tardifs, et monta lourdement
+son escalier en bois. Pendant quelques minutes, son pesant pas résonna
+dans la petite maison; puis un lourd craquement révéla qu'il venait de
+se mettre au lit.
+
+Les deux hommes continuèrent à jouer; de temps en temps, une rage plus
+forte de l'ouragan secouait la porte, faisait trembler les murs, et les
+deux buveurs levaient la tête comme si quelqu'un allait entrer. Puis
+Mathurin prenait le litre et remplissait le verre de Jérémie. Mais
+soudain, l'horloge suspendue sur le comptoir sonna minuit. Son timbre
+enroué ressemblait à un choc de casseroles, et les coups vibraient
+longtemps, avec une sonorité de ferraille.
+
+Mathurin aussitôt se leva, comme un matelot dont le quart est fini:
+
+--Allons, Jérémie, faut décaniller.
+
+L'autre se mit en mouvement avec plus de peine, prit son aplomb en
+s'appuyant à la table; puis il gagna la porte et l'ouvrit pendant que
+son compagnon éteignait la lampe.
+
+Lorsqu'ils furent dans la rue, Mathurin ferma la boutique; puis il dit:
+
+--Allons, bonsoir, à demain.
+
+Et il disparut dans les ténèbres.
+
+
+
+
+II
+
+
+Jérémie fit trois pas, puis oscilla, étendit les mains, rencontra un mur
+qui le soutint debout et se remit en marche en trébuchant. Par moments
+une bourrasque, s'engouffrant dans la rue étroite, le lançait en avant,
+le faisait courir quelques pas; puis quand la violence de la trombe
+cessait, il s'arrêtait net, ayant perdu son pousseur, et il se remettait
+à vaciller sur ses jambes capricieuses d'ivrogne.
+
+Il allait, d'instinct, vers sa demeure, comme les oiseaux vont au nid.
+Enfin, il reconnut sa porte et il se mit à la tâter pour découvrir la
+serrure et placer la clef dedans. Il ne trouvait pas le trou et jurait à
+mi-voix. Alors il tapa dessus à coups de poing, appelant sa femme pour
+qu'elle vînt l'aider:
+
+--Mélina! Eh! Mélina!
+
+Comme il s'appuyait contre le battant pour ne point tomber, il céda,
+s'ouvrit, et Jérémie, perdant son appui, entra chez lui en s'écroulant,
+alla rouler sur le nez au milieu de son logis, et il sentit que quelque
+chose de lourd lui passait sur le corps, puis s'enfuyait dans la nuit.
+
+Il ne bougeait plus, ahuri de peur, éperdu, dans une épouvante du
+diable, des revenants de toutes les choses mystérieuses des ténèbres,
+et il attendit longtemps sans oser faire un mouvement. Mais, comme il
+vit que rien ne remuait plus, un peu de raison lui revint, de la raison
+trouble de pochard.
+
+Et il s'assit, tout doucement. Il attendit encore longtemps, et,
+s'enhardissant enfin, il prononça:
+
+--Mélina!
+
+Sa femme ne répondit pas.
+
+Alors, tout d'un coup, un doute traversa sa cervelle obscurcie, un doute
+indécis, un soupçon vague. Il ne bougeait point; il restait là, assis
+par terre, dans le noir, cherchant ses idées, s'accrochant à des
+réflexions incomplètes et trébuchantes comme ses pieds.
+
+Il demanda de nouveau:
+
+--Dis-mé qui que c'était, Mélina? Dis-mé qui que c'était. Je te ferai
+rien.
+
+Il attendit. Aucune voix ne s'éleva dans l'ombre. Il raisonnait tout
+haut, maintenant.
+
+--Je sieus-ti bu, tout de même! Je sieus-ti bu! C'est li qui m'a
+boissonné comma, çu manant; c'est li, pour que je rentre point.
+J'sieus-ti bu!
+
+Et il reprenait:
+
+--Dis-mé qui que c'était, Mélina, ou j'vas faire quéque malheur.
+
+Après avoir attendu de nouveau, il continuait, avec une logique lente et
+obstinée d'homme saoul:
+
+--C'est li qui m'a r'tenu chez ce fainéant de Paumelle; et l's autres
+soirs itou, pour que je rentre point. C'est quéque complice. Ah!
+charogne!
+
+Lentement il se mit sur les genoux. Une colère sourde le gagnait, se
+mêlant à la fermentation des boissons.
+
+Il répéta:
+
+--Dis-mé qui qu' c'était, Mélina, ou j' vas cogner, j'te préviens!
+
+IL était debout maintenant, frémissant d'une colère foudroyante, comme
+si l'alcool qu'il avait au corps se fût enflammé dans ses veines. Il fit
+un pas, heurta une chaise, la saisit, marcha encore, rencontra le lit,
+le palpa et sentit dedans le corps chaud de sa femme.
+
+Alors, affolé de rage, il grogna:
+
+--Ah! t'étais là, saleté, et tu n' répondais point.
+
+Et, levant la chaise qu'il tenait dans sa poigne robuste de matelot, il
+l'abattit devant lui avec une furie exaspérée. Un cri jaillit de la
+couche; un cri éperdu, déchirant. Alors il se mit à frapper comme un
+batteur dans une grange. Et rien, bientôt, ne remua plus. La chaise
+s'envolait en morceaux; mais un pied lui restait à la main, et il tapait
+toujours, en haletant.
+
+Puis soudain il s'arrêta pour demander:
+
+--Diras-tu qui qu' c'était, à c't' heure?
+
+Mélina ne répondit pas.
+
+Alors, rompu de fatigue, abruti par sa violence, il se rassit par terre,
+s'allongea et s'endormit.
+
+Quand le jour parut, un voisin, voyant sa porte ouverte, entra. Il
+aperçut Jérémie qui ronflait sur le sol, où gisaient les débris d'une
+chaise, et, dans le lit, une bouillie de chair et de sang.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+UNE VENDETTA
+
+[Illustration: UNE VENDETTA]
+
+La veuve de Paolo Saverini habitait seule avec son fils une petite
+maison pauvre sur les remparts de Bonifacio. La ville, bâtie sur une
+avancée de la montagne, suspendue même par places au-dessus de la mer,
+regarde, par-dessus le détroit hérissé d'écueils, la côte plus basse de
+la Sardaigne. À ses pieds, de l'autre côté, la contournant presque
+entièrement, une coupure de la falaise, qui ressemble à un gigantesque
+corridor, lui sert de port, amène jusqu'aux premières maisons, après un
+long circuit entre deux murailles abruptes, les petits bateaux pêcheurs
+italiens ou sardes, et, chaque quinzaine, le vieux vapeur poussif qui
+fait le service d'Ajaccio.
+
+Sur la montagne blanche, le tas de maisons pose une tache plus blanche
+encore. Elles ont l'air de nids d'oiseaux sauvages, accrochées ainsi sur
+ce roc, dominant ce passage terrible où ne s'aventurent guère les
+navires. Le vent, sans repos, fatigue la mer, fatigue la côte nue,
+rongée par lui à peine vêtue d'herbe; il s'engouffre dans le détroit,
+dont il ravage les deux bords. Les traînées d'écume pâle, accrochées aux
+pointes noires des innombrables rocs qui percent partout les vagues, ont
+l'air de lambeaux de toiles flottant et palpitant à la surface de l'eau.
+
+La maison de la veuve Saverini, soudée au bord même de la falaise,
+ouvrait ses trois fenêtres sur cet horizon sauvage et désolé.
+
+Elle vivait là, seule, avec son fils Antoine et leur chienne
+«Sémillante», grande bête maigre, aux poils longs et rudes, de la race
+des gardeurs de troupeaux. Elle servait au jeune homme pour chasser.
+
+Un soir, après une dispute, Antoine Saverini fut tué traîtreusement,
+d'un coup de couteau, par Nicolas Ravolati, qui, la nuit même, gagna la
+Sardaigne.
+
+Quand la vieille mère reçut le corps de son enfant, que des passants lui
+rapportèrent, elle ne pleura pas, mais elle demeura longtemps immobile à
+le regarder; puis, étendant sa main ridée sur le cadavre, elle lui
+promit la vendetta. Elle ne voulut point qu'on restât avec elle, et elle
+s'enferma auprès du corps avec la chienne, qui hurlait. Elle hurlait,
+cette bête, d'une façon continue, debout au pied du lit, la tête tendue
+vers son maître, et la queue serrée entre les pattes. Elle ne bougeait
+pas plus que la mère, qui, penchée maintenant sur le corps, l'oeil fixe,
+pleurait de grosses larmes muettes en le contemplant.
+
+Le jeune homme, sur le dos, vêtu de sa veste de gros drap trouée et
+déchirée à la poitrine, semblait dormir; mais il avait du sang partout:
+sur la chemise arrachée pour les premiers soins; sur son gilet, sur sa
+culotte, sur la face, sur les mains. Des caillots de sang s'étaient
+figés dans la barbe et dans les cheveux.
+
+La vieille mère se mit à lui parler. Au bruit de cette voix, la chienne
+se tut.
+
+--Va, va, tu seras vengé, mon petit, mon garçon, mon pauvre enfant.
+Dors, dors, tu seras vengé, entends-tu? C'est la mère qui le promet! Et
+elle tient toujours sa parole, la mère, tu le sais bien.
+
+Et lentement elle se pencha vers lui, collant ses lèvres froides sur les
+lèvres mortes.
+
+Alors, Sémillante se remit à gémir. Elle poussait une longue plainte
+monotone, déchirante, horrible.
+
+Elles restèrent là, toutes les deux, la femme et la bête, jusqu'au
+matin.
+
+Antoine Saverini fut enterré le lendemain, et bientôt on ne parla plus
+de lui dans Bonifacio.
+
+[Illustration]
+
+ * * * * *
+
+Il n'avait laissé ni frère ni proches cousins. Aucun homme n'était là
+pour poursuivre la vendetta. Seule, la mère y pensait, la vieille.
+
+De l'autre côté du détroit, elle voyait du matin au soir un point blanc
+sur la côte. C'est un petit village sarde, Longosardo, où se réfugient
+les bandits corses traqués de trop près. Ils peuplent presque seuls ce
+hameau, en face des côtes de leur patrie, et ils attendent là le moment
+de revenir, de retourner au maquis. C'est dans ce village, elle le
+savait, que s'était réfugié Nicolas Ravolati.
+
+Toute seule, tout le long du jour, assise à sa fenêtre, elle regardait
+là-bas en songeant à la vengeance. Comment ferait-elle sans personne,
+infirme, si près de la mort? Mais elle avait promis, elle avait juré sur
+le cadavre. Elle ne pouvait oublier, elle ne pouvait attendre. Que
+ferait-elle? Elle ne dormait plus la nuit, elle n'avait plus ni repos
+ni apaisement, elle cherchait, obstinée. La chienne, à ses pieds,
+sommeillait, et, parfois, levant la tête, hurlait au loin. Depuis que
+son maître n'était plus là, elle hurlait souvent ainsi, comme si elle
+l'eût appelé, comme si son âme de bête, inconsolable, eût aussi gardé le
+souvenir que rien n'efface.
+
+Or, une nuit, comme Sémillante se remettait à gémir, la mère, tout à
+coup, eut une idée, une idée de sauvage vindicatif et féroce. Elle la
+médita jusqu'au matin; puis, levée dès les approches du jour, elle se
+rendit à l'église. Elle pria, prosternée sur le pavé, abattue devant
+Dieu, le suppliant de l'aider, de la soutenir, de donner à son pauvre
+corps usé la force qu'il lui fallait pour venger le fils.
+
+Puis elle rentra. Elle avait dans sa cour un ancien baril défoncé, qui
+recueillait l'eau des gouttières; elle le renversa, le vida,
+l'assujettit contre le sol avec des pieux et des pierres; puis elle
+enchaîna Sémillante à cette niche, et elle rentra.
+
+Elle marchait maintenant, sans repos, dans sa chambre, l'oeil fixé
+toujours sur la côte de Sardaigne. Il était là-bas, l'assassin.
+
+La chienne, tout le jour et toute la nuit, hurla. La vieille, au matin,
+lui porta de l'eau dans une jatte; mais rien de plus: pas de soupe, pas
+de pain.
+
+La journée encore s'écoula. Sémillante, exténuée, dormait. Le lendemain,
+elle avait les yeux luisants, le poil hérissé, et elle tirait éperdument
+sur sa chaîne.
+
+La vieille ne lui donna encore rien à manger. La bête, devenue furieuse,
+aboyait d'une voix rauque. La nuit encore se passa.
+
+Alors, au jour levé, la mère Saverini alla chez le voisin, prier qu'on
+lui donnât deux bottes de paille. Elle prit de vieilles hardes qu'avait
+portées autrefois son mari, et les bourra de fourrage, pour simuler un
+corps humain.
+
+Ayant piqué un bâton dans le sol, devant la niche de Sémillante, elle
+noua dessus ce mannequin, qui semblait ainsi se tenir debout. Puis elle
+figura la tête au moyen d'un paquet de vieux linge.
+
+La chienne, surprise, regardait cet homme de paille, et se taisait, bien
+que dévorée de faim.
+
+Alors la vieille alla acheter chez le charcutier un long morceau de
+boudin noir. Rentrée chez elle, elle alluma un feu de bois dans sa cour,
+auprès de la niche, et fit griller son boudin. Sémillante, affolée,
+bondissait, écumait, les yeux fixés sur le gril, dont le fumet lui
+entrait au ventre.
+
+Puis la mère fit de cette bouillie fumante une cravate à l'homme de
+paille. Elle la lui ficela longtemps autour du cou, comme pour la lui
+entrer dedans. Quand ce fut fini, elle déchaîna la chienne.
+
+D'un saut formidable, la bête atteignit la gorge du mannequin, et, les
+pattes sur les épaules, se mit à la déchirer. Elle retombait, un morceau
+de sa proie à la gueule, puis s'élançait de nouveau, enfonçait ses crocs
+dans les cordes, arrachait quelques parcelles de nourriture, retombait
+encore, et rebondissait, acharnée. Elle enlevait le visage par grands
+coups de dents, mettait en lambeaux le col entier.
+
+La vieille, immobile et muette, regardait, l'oeil allumé. Puis elle
+renchaîna sa bête, la fit encore jeûner deux jours, et recommença cet
+étrange exercice.
+
+Pendant trois mois, elle l'habitua à cette sorte de lutte, à ce repas
+conquis à coups de crocs. Elle ne l'enchaînait plus maintenant, mais
+elle la lançait d'un geste sur le mannequin.
+
+Elle lui avait appris à le déchirer, à le dévorer, sans même qu'aucune
+nourriture fût cachée en sa gorge. Elle lui donnait ensuite, comme
+récompense, le boudin grillé pour elle.
+
+Dès qu'elle apercevait l'homme, Sémillante frémissait, puis tournait les
+yeux vers sa maîtresse, qui lui criait: «Va!» d'une voix sifflante, en
+levant le doigt.
+
+ * * * * *
+
+Quand elle jugea le temps venu, la mère Saverini alla se confesser et
+communia un dimanche matin, avec une ferveur extatique; puis, ayant
+revêtu des habits de mâle, semblable à un vieux pauvre déguenillé, elle
+fit marché avec un pêcheur sarde, qui la conduisit, accompagnée de sa
+chienne, de l'autre côté du détroit.
+
+Elle avait, dans un sac de toile, un grand morceau de boudin. Sémillante
+jeûnait depuis deux jours. La vieille femme, à tout moment, lui faisait
+sentir la nourriture odorante, et l'excitait.
+
+Elles entrèrent dans Longosardo. La Corse allait en boitillant. Elle se
+présenta chez un boulanger et demanda la demeure de Nicolas Ravolati. Il
+avait repris son ancien métier, celui de menuisier. Il travaillait seul
+au fond de sa boutique.
+
+La vieille poussa la porte et l'appela:
+
+--Hé! Nicolas!
+
+Il se tourna; alors, lâchant sa chienne, elle cria:
+
+--Va, va, dévore, dévore!
+
+L'animal, affolé, s'élança, saisit la gorge. L'homme étendit les bras,
+l'étreignit, roula par terre. Pendant quelques secondes, il se tordit,
+battant le sol de ses pieds; puis il demeura immobile, pendant que
+Sémillante lui fouillait le cou, qu'elle arrachait par lambeaux.
+
+Deux voisins, assis sur leur porte, se rappelèrent parfaitement avoir vu
+sortir un vieux pauvre avec un chien noir efflanqué qui mangeait, tout
+en marchant, quelque chose de brun que lui donnait son maître.
+
+La vieille, le soir, était rentrée chez elle. Elle dormit bien, cette
+nuit-là.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+COCO
+
+[Illustration]
+
+COCO
+
+Dans tout le pays environnant on appelait la ferme des Lucas «la
+Métairie». On n'aurait su dire pourquoi. Les paysans, sans doute,
+attachaient à ce mot «métairie» une idée de richesse et de grandeur, car
+cette ferme était assurément la plus vaste, la plus opulente et la plus
+ordonnée de la contrée.
+
+La cour, immense, entourée de cinq rangs d'arbres magnifiques pour
+abriter contre le vent violent de la plaine les pommiers trapus et
+délicats, enfermait de longs bâtiments couverts en tuiles pour conserver
+les fourrages et les grains, de belles étables bâties en silex, des
+écuries pour trente chevaux, et une maison d'habitation en brique rouge,
+qui ressemblait à un petit château.
+
+Les fumiers étaient bien tenus; les chiens de garde habitaient en des
+niches, un peuple de volailles circulait dans l'herbe haute.
+
+Chaque midi, quinze personnes, maîtres, valets et servantes, prenaient
+place autour de la longue table de cuisine où fumait la soupe dans un
+grand vase de faïence à fleurs bleues.
+
+Les bêtes, chevaux, vaches, porcs et moutons, étaient grasses, soignées
+et propres; et maître Lucas, un grand homme qui prenait du ventre,
+faisait sa ronde trois fois par jour, veillant sur tout et pensant à
+tout.
+
+On conservait, par charité, dans le fond de l'écurie, un très vieux
+cheval blanc que la maîtresse voulait nourrir jusqu'à sa mort
+naturelle, parce qu'elle l'avait élevé, gardé toujours, et qu'il lui
+rappelait des souvenirs.
+
+Un goujat de quinze ans, nommé Isidore Duval, et appelé plus simplement
+Zidore, prenait soin de cet invalide, lui donnait, pendant l'hiver, sa
+mesure d'avoine et son fourrage, et devait aller, quatre fois par jour,
+en été, le déplacer dans la côte où on l'attachait, afin qu'il eût en
+abondance de l'herbe fraîche.
+
+L'animal, presque perclus, levait avec peine ses jambes lourdes, grosses
+des genoux et enflées au-dessus des sabots. Ses poils, qu'on n'étrillait
+plus jamais, avaient l'air de cheveux blancs, et des cils très longs
+donnaient à ses yeux un air triste.
+
+Quand Zidore le menait à l'herbe, il lui fallait tirer sur la corde,
+tant la bête allait lentement; et le gars, courbé, haletant, jurait
+contre elle, s'exaspérant d'avoir à soigner cette vieille rosse.
+
+Les gens de la ferme, voyant cette colère du goujat contre Coco, s'en
+amusaient, parlaient sans cesse du cheval à Zidore, pour exaspérer le
+gamin. Ses camarades le plaisantaient. On l'appelait dans le village
+Coco-Zidore.
+
+Le gars rageait, sentant naître en lui le désir de se venger du cheval.
+C'était un maigre enfant haut sur jambes, très sale, coiffé de cheveux
+roux, épais, durs et hérissés. Il semblait stupide, parlait en bégayant,
+avec une peine infinie, comme si les idées n'eussent pu se former dans
+son âme épaisse de brute.
+
+Depuis longtemps déjà, il s'étonnait qu'on gardât Coco, s'indignant de
+voir perdre du bien pour cette bête inutile. Du moment qu'elle ne
+travaillait plus, il lui semblait injuste de la nourrir, il lui semblait
+révoltant de gaspiller de l'avoine, de l'avoine qui coûtait si cher,
+pour ce bidet paralysé. Et souvent même, malgré les ordres de maître
+Lucas, il économisait sur la nourriture du cheval, ne lui versant qu'une
+demi-mesure, ménageant sa litière et son foin. Et une haine grandissait
+en son esprit confus d'enfant, une haine de paysan rapace, de paysan
+sournois, féroce, brutal et lâche.
+
+
+Lorsque revint l'été, il lui fallut aller _remuer_ la bête dans sa côte.
+C'était loin. Le goujat, plus furieux chaque matin, partait de son pas
+lourd à travers les blés. Les hommes qui travaillaient dans les terres
+lui criaient, par plaisanterie:
+
+--Hé Zidore, tu f'ras mes compliments à Coco.
+
+Il ne répondait point; mais il cassait, en passant, une baguette dans
+une haie et, dès qu'il avait déplacé l'attache du vieux cheval, il le
+laissait se remettre à brouter; puis approchant traîtreusement, il lui
+cinglait les jarrets. L'animal essayait de fuir, de ruer, d'échapper aux
+coups, et il tournait au bout de sa corde comme s'il eût été enfermé
+dans une piste. Et le gars le frappait avec rage, courant derrière,
+acharné, les dents serrées par la colère.
+
+Puis il s'en allait lentement, sans se retourner, tandis que le cheval
+le regardait partir de son oeil de vieux, les côtes saillantes,
+essoufflé d'avoir trotté. Et il ne rebaissait vers l'herbe sa tête
+osseuse et blanche qu'après avoir vu disparaître au loin la blouse bleue
+du jeune paysan.
+
+Comme les nuits étaient chaudes, on laissait maintenant Coco coucher
+dehors, là-bas, au bord de la ravine, derrière le bois. Zidore seul
+allait le voir.
+
+L'enfant s'amusait encore à lui jeter des pierres. Il s'asseyait à dix
+pas de lui, sur un talus, et il restait là une demi-heure, lançant de
+temps en temps un caillou tranchant au bidet, qui demeurait debout,
+enchaîné devant son ennemi, et le regardant sans cesse, sans oser paître
+avant qu'il fût reparti.
+
+Mais toujours cette pensée restait plantée dans l'esprit du goujat:
+«Pourquoi nourrir ce cheval qui ne faisait plus rien?» Il lui semblait
+que cette misérable rosse volait le manger des autres, volait l'avoir
+des hommes, le bien du bon Dieu, le volait même aussi, lui, Zidore, qui
+travaillait.
+
+Alors, peu à peu, chaque jour, le gars diminua la bande de pâturage
+qu'il lui donnait en avançant le piquet de bois où était fixée la corde.
+
+La bête jeûnait, maigrissait, dépérissait. Trop faible pour casser son
+attache, elle tendait la tête vers la grande herbe verte et luisante, si
+proche, et dont l'odeur lui venait sans qu'elle y pût toucher.
+
+Mais, un matin, Zidore eut une idée: c'était de ne plus remuer Coco. Il
+en avait assez d'aller si loin pour cette carcasse.
+
+Il vint cependant, pour savourer sa vengeance. La bête inquiète le
+regardait. Il ne la battit pas ce jour-là. Il tournait autour, les mains
+dans les poches. Même il fit mine de la changer de place, mais il
+renfonça le piquet juste dans le même trou, et il s'en alla, enchanté de
+son invention.
+
+Le cheval, le voyant partir, hennit pour le rappeler; mais le goujat se
+mit à courir, le laissant seul, tout seul, dans son vallon, bien
+attaché, et sans un brin d'herbe à portée de la mâchoire.
+
+Affamé, il essaya d'atteindre la grasse verdure qu'il touchait du bout
+de ses naseaux. Il se mit sur les genoux, tendant le cou, allongeant ses
+grandes lèvres baveuses. Ce fut en vain. Tout le jour, elle s'épuisa, la
+vieille bête, en efforts inutiles, en efforts terribles. La faim la
+dévorait, rendue plus affreuse par la vue de toute la verte nourriture
+qui s'étendait par l'horizon.
+
+Le goujat ne revint point ce jour-là. Il vagabonda par les bois pour
+chercher des nids.
+
+Il reparut le lendemain. Coco, exténué, s'était couché. Il se leva en
+apercevant l'enfant, attendant enfin, d'être changé de place.
+
+Mais le petit paysan ne toucha même pas au maillet jeté dans l'herbe. Il
+s'approcha, regarda l'animal, lui lança dans le nez une motte de terre
+qui s'écrasa sur le poil blanc, et il repartit en sifflant.
+
+Le cheval resta debout tant qu'il put l'apercevoir encore; puis sentant
+bien que ses tentatives pour atteindre l'herbe voisine seraient
+inutiles, il s'étendit de nouveau sur le flanc et ferma les yeux.
+
+Le lendemain, Zidore ne vint pas.
+
+Quand il approcha, le jour suivant, de Coco toujours étendu, il
+s'aperçut qu'il était mort.
+
+Alors il demeura debout, le regardant, content de son oeuvre, étonné en
+même temps que ce fût déjà fini. Il le toucha du pied, leva une de ses
+jambes, puis la laissa retomber, s'assit dessus, et resta là, les yeux
+fixés dans l'herbe et sans penser à rien.
+
+Il revint à la ferme, mais il ne dit pas l'accident, car il voulait
+vagabonder encore aux heures où, d'ordinaire, il allait changer de place
+le cheval.
+
+Il alla le voir le lendemain. Des corbeaux s'envolèrent à son approche.
+Des mouches innombrables se promenaient sur le cadavre et bourdonnaient
+à l'entour.
+
+En rentrant il annonça la chose. La bête était si vieille que personne
+ne s'étonna. Le maître dit à deux valets:
+
+Prenez vos pelles, vous f'rez un trou là ous qu'il est.
+
+Et les hommes enfouirent le cheval juste à la place où il était mort de
+faim.
+
+Et l'herbe poussa drue, verdoyante, vigoureuse, nourrie par le pauvre
+corps.
+
+
+
+
+LA MAIN
+
+[Illustration]
+
+LA MAIN
+
+On faisait cercle autour de M. Bermutier, juge d'instruction, qui
+donnait son avis sur l'affaire mystérieuse de Saint-Cloud. Depuis un
+mois, cet inexplicable crime affolait Paris. Personne n'y comprenait
+rien.
+
+M. Bermutier, debout, le dos à la cheminée, parlait, assemblait les
+preuves, discutait les diverses opinions, mais ne concluait pas.
+
+Plusieurs femmes s'étaient levées pour s'approcher et demeuraient
+debout, l'oeil fixé sur la bouche rasée du magistrat d'où sortaient les
+paroles graves. Elles frissonnaient, vibraient, crispées par leur peur
+curieuse, par l'avide et insatiable besoin d'épouvante qui hante leur
+âme, les torture comme une faim.
+
+Une d'elles, plus pâle que les autres, prononça pendant un silence:
+
+--C'est affreux. Cela touche au «surnaturel». On ne saura jamais rien.
+
+Le magistrat se tourna vers elle:
+
+--Oui, madame, il est probable qu'on ne saura jamais rien. Quant au mot
+surnaturel que vous venez d'employer, il n'a rien à faire ici. Nous
+sommes en présence d'un crime fort habilement conçu, fort habilement
+exécuté, si bien enveloppé de mystère que nous ne pouvons le dégager des
+circonstances impénétrables qui l'entourent. Mais j'ai eu, moi,
+autrefois, à suivre une affaire où vraiment semblait se mêler quelque
+chose de fantastique. Il a fallu l'abandonner d'ailleurs, faute de
+moyens de l'éclaircir.
+
+Plusieurs femmes prononcèrent en même temps, si vite que leurs voix
+n'en firent qu'une:
+
+--Oh! dites-nous cela.
+
+M. Bermutier sourit gravement, comme doit sourire un juge d'instruction.
+Il reprit:
+
+--N'allez pas croire, au moins, que j'aie pu, même un instant, supposer
+en cette aventure quelque chose de surhumain. Je ne crois qu'aux causes
+normales. Mais si, au lieu d'employer le mot «surnaturel» pour exprimer
+ce que nous ne comprenons pas, nous nous servions simplement du mot
+«inexplicable», cela vaudrait beaucoup mieux. En tout cas, dans
+l'affaire que je vais vous dire, ce sont surtout les circonstances
+environnantes, les circonstances préparatoires qui m'ont ému. Enfin,
+voici les faits:
+
+J'étais alors juge d'instruction à Ajaccio, une petite ville blanche,
+couchée au bord d'un admirable golfe qu'entourent partout de hautes
+montagnes.
+
+Ce que j'avais surtout à poursuivre là-bas, c'étaient les affaires de
+vendetta. Il y en a de superbes, de dramatiques au possible, de
+féroces, d'héroïques. Nous retrouvons là les plus beaux sujets de
+vengeance qu'on puisse rêver, les haines séculaires, apaisées un moment,
+jamais éteintes, les ruses abominables, les assassinats devenant des
+massacres et presque des actions glorieuses. Depuis deux ans, je
+n'entendais parler que du prix du sang, que de ce terrible préjugé corse
+qui force à venger toute injure sur la personne qui l'a faite, sur ses
+descendants et ses proches. J'avais vu égorger des vieillards, des
+enfants, des cousins, j'avais la tête pleine de ces histoires.
+
+Or, j'appris un jour qu'un Anglais venait de louer pour plusieurs années
+une petite villa au fond du golfe. Il avait amené avec lui un domestique
+français, pris à Marseille en passant.
+
+Bientôt tout le monde s'occupa de ce personnage singulier, qui vivait
+seul dans sa demeure, ne sortant que pour chasser et pour pêcher. Il ne
+parlait à personne, ne venait jamais à la ville, et, chaque matin,
+s'exerçait pendant une heure ou deux, à tirer au pistolet et à la
+carabine.
+
+Des légendes se firent autour de lui. On prétendit que c'était un haut
+personnage fuyant sa patrie pour des raisons politiques; puis on affirma
+qu'il se cachait après avoir commis un crime épouvantable. On citait
+même des circonstances particulièrement horribles.
+
+Je voulus, en ma qualité de juge d'instruction, prendre quelques
+renseignements sur cet homme; mais il me fut impossible de rien
+apprendre. Il se faisait appeler sir John Rowell.
+
+Je me contentai donc de le surveiller de près; mais on ne me signalait,
+en réalité, rien de suspect à son égard.
+
+Cependant, comme les rumeurs sur son compte continuaient, grossissaient,
+devenaient générales, je résolus d'essayer de voir moi-même cet
+étranger, et je me mis à chasser régulièrement dans les environs de sa
+propriété.
+
+J'attendis longtemps une occasion. Elle se présenta enfin sous la forme
+d'une perdrix que je tirai et que je tuai devant le nez de l'Anglais.
+Mon chien me la rapporta; mais, prenant aussitôt le gibier, j'allai
+m'excuser de mon inconvenance et prier sir John Rowell d'accepter
+l'oiseau mort.
+
+C'était un grand homme à cheveux rouges, à barbe rouge, très haut, très
+large, une sorte d'hercule placide et poli. Il n'avait rien de la
+raideur dite britannique et il me remercia vivement de ma délicatesse en
+un français accentué d'outre-Manche. Au bout d'un mois, nous avions
+causé ensemble cinq ou six fois.
+
+Un soir enfin, comme je passais devant sa porte, je l'aperçus qui fumait
+sa pipe, à cheval sur une chaise, dans son jardin. Je le saluai, et il
+m'invita à entrer pour boire un verre de bière. Je ne me le fis pas
+répéter.
+
+Il me reçut avec toute la méticuleuse courtoisie anglaise, parla avec
+éloge de la France, de la Corse, déclara qu'il aimait beaucoup _cette_
+pays, et _cette_ rivage.
+
+Alors je lui posai, avec de grandes précautions et sous la forme d'un
+intérêt très vif, quelques questions sur sa vie, sur ses projets. Il
+répondit sans embarras, me raconta qu'il avait beaucoup voyagé, en
+Afrique, dans les Indes, en Amérique. Il ajouta en riant:
+
+--J'avé eu bôcoup d'aventures, oh! yes.
+
+Puis je me remis à parler chasse, et il me donna des détails les plus
+curieux sur la chasse à l'hippopotame, au tigre, à l'éléphant et même la
+chasse au gorille.
+
+Je dis:
+
+--Tous ces animaux sont redoutables.
+
+Il sourit:
+
+--Oh! nô, le plus mauvais c'été l'homme.
+
+Il se mit à rire tout à fait, d'un bon rire de gros Anglais content:
+
+--J'avé beaucoup chassé l'homme aussi.
+
+Puis il parla d'armes, et il m'offrit d'entrer chez lui pour me montrer
+des fusils de divers systèmes.
+
+Son salon était tendu de noir, de soie noire brodée d'or. De grandes
+fleurs jaunes couraient sur l'étoffe sombre, brillaient comme du feu.
+
+Il annonça:
+
+--C'été une drap japonaise.
+
+Mais, au milieu du plus large panneau, une chose étrange me tira l'oeil.
+Sur un carré de velours rouge, un objet noir se détachait. Je
+m'approchai: c'était une main, une main d'homme. Non pas une main de
+squelette, blanche et propre, mais une main noire desséchée, avec les
+ongles jaunes, les muscles à nu et des traces de sang ancien, de sang
+pareil à une crasse, sur les os coupés net, comme d'un coup de hache,
+vers le milieu de l'avant-bras.
+
+Autour du poignet, une énorme chaîne de fer, rivée, soudée à ce membre
+mal propre, l'attachait au mur par un anneau assez fort pour tenir un
+éléphant en laisse.
+
+Je demandai:
+
+--Qu'est-ce que cela?
+
+L'Anglais répondit tranquillement:
+
+--C'été ma meilleur ennemi. Il vené d'Amérique. Il avé été fendu avec le
+sabre et arraché la peau avec une caillou coupante, et séché dans le
+soleil pendant huit jours. Aoh, très bonne pour moi, cette.
+
+Je touchai ce débris humain qui avait dû appartenir à un colosse. Les
+doigts, démesurément longs, étaient attachés par des tendons énormes que
+retenaient des lanières de peau par places. Cette main était affreuse à
+voir, écorchée ainsi, elle faisait penser naturellement à quelque
+vengeance de sauvage.
+
+Je dis:
+
+--Cet homme devait être très fort.
+
+L'Anglais prononça avec douceur:
+
+--Aoh yes; mais je été plus fort que lui. J'avé mis cette chaîne pour le
+tenir.
+
+Je crus qu'il plaisantait. Je dis:
+
+--Cette chaîne maintenant est bien inutile, la main ne se sauvera pas.
+
+Sir John Rowell reprit gravement:
+
+--Elle voulé toujours s'en aller. Cette chaîne été nécessaire.
+
+D'un coup d'oeil rapide j'interrogeai son visage, me demandant:
+
+--Est-ce un fou, ou un mauvais plaisant?
+
+Mais la figure demeurait impénétrable, tranquille et bienveillante. Je
+parlai d'autre chose et j'admirai les fusils.
+
+Je remarquai cependant que trois revolvers chargés étaient posés sur les
+meubles, comme si cet homme eût vécu dans la crainte constante d'une
+attaque.
+
+Je revins plusieurs fois chez lui; Puis je n'y allai plus. On s'était,
+accoutumé à sa présence; il était devenu indifférent à tous.
+
+ * * * * *
+
+Une année entière s'écoula. Or un matin, vers la fin de novembre, mon
+domestique me réveilla en m'annonçant que sir John Rowell avait été
+assassiné dans la nuit.
+
+Une demi-heure plus tard, je pénétrais dans la maison de l'Anglais avec
+le commissaire central et le capitaine de gendarmerie. Le valet, éperdu
+et désespéré pleurait devant la porte. Je soupçonnai d'abord cet homme,
+mais il était innocent.
+
+On ne put jamais trouver le coupable.
+
+En entrant dans le salon de sir John, j'aperçus du premier coup d'oeil
+le cadavre étendu sur le dos, au milieu de la pièce.
+
+Le gilet était déchiré, une manche arrachée pendait, tout annonçait
+qu'une lutte terrible avait eu lieu.
+
+L'Anglais était mort étranglé! Sa figure noire et gonflée, effrayante,
+semblait exprimer une épouvante abominable; il tenait entre ses dents
+serrées quelque chose; et le cou, percé de cinq trous qu'on aurait dits
+faits avec des pointes de fer, était couvert de sang.
+
+Un médecin nous rejoignit. Il examina longtemps les traces des doigts
+dans la chair et prononça ces étranges paroles:
+
+--On dirait qu'il a été étranglé par un squelette.
+
+Un frisson me passa dans le dos, et je jetai les yeux sur le mur, à la
+place où j'avais vu jadis l'horrible main d'écorché. Elle n'y était
+plus. La chaîne, brisée, pendait.
+
+Alors je me baissai vers le mort, et je trouvai dans sa bouche crispée
+un des doigts de cette main disparue, coupé ou plutôt scié par les dents
+juste à la deuxième phalange.
+
+Puis on procéda aux constatations. On ne découvrit rien. Aucune porte
+n'avait été forcée, aucune fenêtre, aucun meuble. Les deux chiens de
+garde ne s'étaient pas réveillés.
+
+Voici, en quelques mots, la déposition du domestique:
+
+Depuis un mois, son maître semblait agité. Il avait reçu beaucoup de
+lettres, brûlées à mesure.
+
+Souvent, prenant une cravache, dans une colère qui semblait de la
+démence, il avait frappé avec fureur cette main séchée, scellée au mur
+et enlevée, on ne sait comment, à l'heure même du crime.
+
+Il se couchait fort tard et s'enfermait avec soin. Il avait toujours des
+armes à portée du bras. Souvent, la nuit, il parlait haut, comme s'il
+se fût querellé avec quelqu'un.
+
+Cette nuit-là, par hasard, il n'avait fait aucun bruit, et c'est
+seulement en venant ouvrir les fenêtres que le serviteur avait trouvé
+sir John assassiné. Il ne soupçonnait personne.
+
+Je communiquai ce que je savais du mort aux magistrats et aux officiers
+de la force publique, et on fit dans toute l'île une enquête minutieuse.
+On ne découvrit rien.
+
+Or, une nuit, trois mois après le crime, j'eus un affreux cauchemar. Il
+me sembla que je voyais la main, l'horrible main, courir comme un
+scorpion ou comme une araignée le long de mes rideaux et de mes murs.
+Trois fois, je me réveillai, trois fois je me rendormis, trois fois je
+revis le hideux débris galoper autour de ma chambre en remuant les
+doigts comme des pattes.
+
+Le lendemain, on me l'apporta, trouvé dans le cimetière, sur la tombe de
+sir John Rowell, enterré là; car on n'avait pu découvrir sa famille.
+L'index manquait.
+
+Voilà, mesdames, mon histoire. Je ne sais rien de plus.
+
+ * * * * *
+
+Les femmes, éperdues, étaient pâles, frissonnantes. Une d'elles s'écria:
+
+--Mais ce n'est pas un dénouement cela, ni une explication! Nous
+n'allons pas dormir si vous ne nous dites pas ce qui s'était passé,
+selon vous.
+
+Le magistrat sourit avec sévérité:
+
+--Oh! moi, mesdames, je vais gâter, certes, vos rêves terribles. Je
+pense tout simplement que le légitime propriétaire de la main n'était
+pas mort, qu'il est venu la chercher avec celle qui lui restait. Mais je
+n'ai pu savoir comment il a fait, par exemple. C'est là une sorte de
+vendetta.
+
+Une des femmes murmura:
+
+--Non, ça ne doit pas être ainsi.
+
+Et le juge d'instruction, souriant toujours, conclut:
+
+--Je vous avais bien dit que mon explication ne vous irait pas.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+LE GUEUX
+
+[Illustration: LE GUEUX]
+
+Il avait connu des jours meilleurs, malgré sa misère et son infirmité.
+
+À l'âge de quinze ans, il avait eu les deux jambes écrasées par une
+voiture sur la grand'route de Varville. Depuis ce temps-là, il mendiait
+en se traînant le long des chemins, à travers les cours des fermes,
+balancé sur ses béquilles qui lui avaient fait remonter les épaules à la
+hauteur des oreilles. Sa tête semblait enfoncée entre deux montagnes.
+
+Enfant trouvé dans un fossé par le curé des Billettes, la veille du
+jour des Morts, et baptisé pour cette raison, Nicolas Toussaint, élevé
+par charité, demeuré étranger à toute instruction, estropié après avoir
+bu quelques verres d'eau-de-vie offerts par le boulanger du village,
+histoire de rire, et, depuis lors vagabond, il ne savait rien faire
+autre chose que tendre la main.
+
+Autrefois la baronne d'Avary lui abandonnait pour dormir, une espèce de
+niche pleine île paille, à côté du poulailler, dans la ferme attenante
+au château: et il était sûr, aux jours de grande famine, de trouver
+toujours un morceau de pain et un verre de cidre à la cuisine. Souvent
+il recevait encore là quel-quels sols jetés par la vieille dame du haut
+de son perron ou des fenêtres de sa chambre. Maintenant elle était
+morte.
+
+Dans les villages, on ne lui donnait guère: on le connaissait trop; on
+était fatigué de lui depuis quarante ans qu'on le voyait promener de
+masure en masure son corps loqueteux et difforme sur ses deux pattes de
+bois. Il ne voulait point s'en aller cependant, parce qu'il ne
+connaissait pas autre chose sur la terre que ce coin de pays, ces trois
+ou quatre hameaux où il avait traîné sa vie misérable. Il avait mis des
+frontières à sa mendicité et il n'aurait jamais passé les limites qu'il
+était accoutumé de ne point franchir.
+
+Il ignorait si le monde s'étendait encore loin derrière les arbres qui
+avaient toujours borné sa vue. Il ne se le demandait pas. Et quand les
+paysans, las de le rencontrer toujours au bord de leurs champs ou le
+long de leurs fossés, lui criaient:
+
+--Pourquoi qu'tu n'vas point dans l's autes villages, au lieu d'
+béquiller toujours par ci?
+
+Il ne répondait pas et s'éloignait, saisi d'une peur vague de l'inconnu,
+d'une peur de pauvre qui redoute confusément mille choses, les visages
+nouveaux, les injures, les regards soupçonneux des gens qui ne le
+connaissaient pas, et les gendarmes qui vont deux par deux sur les
+routes et qui le faisaient plonger, par instinct, dans les buissons ou
+derrière les tas de cailloux.
+
+Quand il les apercevait au loin, reluisants sous le soleil il trouvait
+soudain une agilité singulière, une agilité de monstre pour gagner
+quelque cachette. Il dégringolait de ses béquilles, se laissait tomber à
+la façon d'une loque, et il se roulait en boule, devenait tout petit,
+invisible, rasé comme un lièvre au gîte, confondant ses haillons bruns
+avec la terre.
+
+Il n'avait pourtant jamais eu d'affaires avec eux. Mais il portait cela
+dans le sang, comme s'il eût reçu cette crainte et cette ruse de ses
+parents, qu'il n'avait point connus.
+
+Il n'avait pas de refuge, pas de toit, pas de hutte, pas d'abri. Il
+dormait partout, en été, et l'hiver il se glissait sous les granges ou
+dans les étables avec une adresse remarquable. Il déguerpissait toujours
+avant qu'on se fût aperçu de sa présence. Il connaissait les trous pour
+pénétrer dans les bâtiments; et le maniement des béquilles ayant rendu
+ses bras d'une vigueur surprenante, il grimpait à la seule force des
+poignets jusque dans les greniers à fourrages où il demeurait parfois
+quatre ou cinq jours sans bouger, quand il avait recueilli dans sa
+tournée des provisions, suffisantes.
+
+Il vivait comme les bêtes des bois, au milieu des hommes, sans connaître
+personne, sans aimer personne, n'excitant chez les paysans qu'une sorte
+de mépris indifférent et d'hostilité résignée. On l'avait surnommé
+«Cloche», parce qu'il se balançait, entre ses deux piquets de bois ainsi
+qu'une cloche entre ses portants.
+
+Depuis deux jours, il n'avait point mangé. Personne ne lui donnait plus
+rien. On ne voulait plus de lui à la fin. Les paysannes, sur leurs
+portes, lui criaient de loin en le voyant venir:
+
+--Veux-tu bien t'en aller, manant! V'là pas trois jours que j'tai donné
+un morciau d' pain!
+
+Et il pivotait sur ses tuteurs et s'en allait à la maison voisine, où on
+le recevait de la même façon.
+
+Les femmes déclaraient, d'une porte à l'autre:
+
+--On n' peut pourtant pas nourrir ce fainéant toute l'année.
+
+Cependant le fainéant avait besoin de manger tous les jours.
+
+Il avait parcouru Saint-Hilaire, Varville et les Billettes, sans
+récolter un centime ou une vieille croûte. Il ne lui restait d'espoir
+qu'à Tournolles; mais il lui fallait faire deux lieues sur la
+grand'route, et il se sentait las à ne plus se traîner, ayant le ventre
+aussi vide que sa poche.
+
+Il se mit en marche pourtant.
+
+C'était en décembre, un vent froid courait sur les champs, sifflait dans
+les branches nues; et les nuages galopaient à travers le ciel bas et
+sombre, se hâtant on ne sait où. L'estropié allait lentement, déplaçant
+ses supports l'un après l'autre d'un effort pénible, en se calant sur la
+jambe tordue qui lui restait, terminée par un pied bot et chaussé d'une
+loque.
+
+De temps en temps, il s'asseyait sur le fossé et se reposait quelques
+minutes. La faim jetait une détresse dans son âme confuse et lourde. Il
+n'avait qu'une idée: «manger», mais il ne savait par quel moyen.
+
+Pendant trois heures, il peina sur le long chemin; puis, quand il
+aperçut les arbres du village, il hâta ses mouvements.
+
+Le premier paysan qu'il rencontra, et auquel il demanda l'aumône, lui
+répondit:
+
+--Te r'voilà encore, vieille pratique! Je s'rons donc jamais débarrassés
+de té?
+
+Et _Cloche_ s'éloigna. De porte en porte on le rudoya, on le renvoya
+sans lui rien donner. Il continuait cependant sa tournée, patient et
+obstiné. Il ne recueillit pas un sou.
+
+Alors il visita les fermes, déambulant à travers les terres molles de
+pluie, tellement exténué qu'il ne pouvait plus lever ses bâtons. On le
+chassa de partout. C'était un de ces jours froids et tristes où les
+coeurs se serrent, ou les esprits s'irritent, où l'âme est sombre, où la
+main ne s'ouvre ni pour donner ni pour secourir.
+
+Quand il eut fini la visite de toutes les maisons qu'il connaissait, il
+alla s'abattre au coin d'un fossé, le long de la cour de maître Chiquet.
+Il se décrocha, comme on disait pour exprimer comment il se laissait
+tomber entre ses hautes béquilles en les faisant glisser sous ses bras.
+Et il resta longtemps immobile, torturé par la faim, mais trop brute
+pour bien pénétrer son insondable misère.
+
+Il attendait on ne sait quoi, de cette vague attente qui demeure
+constamment en nous. Il attendait au coin de cette cour, sous le vent
+glacé, l'aide mystérieuse qu'on espère toujours du ciel ou des hommes,
+sans se demander comment, ni pourquoi, ni par qui elle lui pourrait
+arriver. Une bande de poules noires passait, cherchant sa vie dans la
+terre qui nourrit tous les êtres. À tout instant, elles piquaient d'un
+coup de bec un grain ou un insecte invisible, puis continuaient leur
+recherche lente et sûre.
+
+Cloche les regardait sans penser à rien; puis il lui vint, plutôt au
+ventre que dans la tête, la sensation plutôt que l'idée qu'une de ces
+bêtes-là serait bonne à manger grillée sur un feu de bois mort.
+
+Le soupçon qu'il allait commettre un vol ne l'effleura pas. Il prit une
+pierre à portée de sa main, et, comme il était adroit, il tua net, en la
+lançant, la volaille la plus proche de lui. L'animal tomba sur le côté
+en remuant les ailes. Les autres s'enfuirent, balancés sur leurs pattes
+minces, et Cloche, escaladant de nouveau ses béquilles, se mit en marche
+pour aller ramasser sa chasse, avec des mouvements pareils à ceux des
+poules.
+
+Comme il arrivait auprès du petit corps noir taché de rouge à la tête,
+il reçut une poussée terrible dans le dos qui lui fit lâcher ses bâtons
+et l'envoya rouler à dix pas devant lui. Et maître Chiquet, exaspéré, se
+précipitant sur le maraudeur, le roua de coups, tapant comme un forcené,
+comme tape un paysan volé, avec le poing et avec le genou par tout le
+corps de l'infirme, qui ne pouvait se défendre.
+
+Les gens de la ferme arrivaient à leur tour qui se mirent avec le patron
+à assommer le mendiant. Puis, quand ils furent las de le battre, ils le
+ramassèrent et l'emportèrent, et l'enfermèrent dans le bûcher pendant
+qu'on allait chercher les gendarmes.
+
+Cloche, à moitié mort, saignant et crevant de faim, demeura couché sur
+le sol. Le soir vint, puis la nuit, puis l'aurore. Il n'avait toujours
+pas mangé.
+
+Vers midi, les gendarmes parurent et ouvrirent la porte avec précaution,
+s'attendant à une résistance, car maître Chiquet prétendait avoir été
+attaqué par le gueux et ne s'être défendu qu'à grand' peine.
+
+Le brigadier cria:
+
+--Allons, debout!
+
+Mais Cloche ne pouvait plus remuer, il essaya bien de se hisser sur ses
+pieux, il n'y parvint point. On crut à une feinte, à une ruse, à un
+mauvais vouloir de malfaiteur, et les deux hommes armés, le rudoyant,
+l'empoignèrent et le plantèrent, de force sur ses béquilles.
+
+La peur l'avait saisi, cette peur native des baudriers jaunes, cette
+peur du gibier devant le chasseur, de la souris devant le chat. Et, par
+des efforts surhumains, il réussit à rester debout.
+
+--En route! dit le brigadier. Il marcha. Tout le personnel de la ferme
+le regardait partir. Les femmes lui montraient le poing; les hommes
+ricanaient, l'injuriaient: on l'avait pris enfin! Bon débarras.
+
+Il s'éloigna entre ses deux gardiens. Il trouva l'énergie désespérée
+qu'il lui fallait pour se traîner encore jusqu'au soir, abruti, ne
+sachant seulement plus ce qui lui arrivait, trop effaré pour rien
+comprendre.
+
+Les gens qu'on rencontrait s'arrêtaient pour le voir passer, et les
+paysans murmuraient:
+
+--C'est quéque voleux!
+
+On parvint, vers la nuit, au chef-lieu du canton. Il n'était jamais venu
+jusque-là. Il ne se figurait pas vraiment ce qui se passait, ni ce qui
+pouvait survenir. Toutes ces choses terribles, imprévues, ces figures
+et ces maisons nouvelles le consternaient.
+
+Il ne prononça pas un mot, n'ayant rien à dire, car il ne comprenait
+plus rien. Depuis tant d'années d'ailleurs qu'il ne parlait à personne,
+il avait à peu près perdu l'usage de sa langue; et sa pensée aussi était
+trop confuse pour se formuler par des paroles.
+
+On l'enferma dans la prison du bourg. Les gendarmes ne pensèrent pas
+qu'il pouvait avoir besoin de manger, et on le laissa jusqu'au
+lendemain.
+
+Mais, quand on vint pour l'interroger, au petit matin, on le trouva
+mort, sur le sol. Quelle surprise!
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+UN PARRICIDE
+
+[Illustration]
+
+UN PARRICIDE
+
+ * * * * *
+
+L'avocat avait plaidé la folie. Comment expliquer autrement ce crime
+étrange? On avait retrouvé un matin, dans les roseaux, près de Chatou,
+deux cadavres enlacés, la femme et l'homme, deux mondains connus,
+riches, plus tout jeunes, et mariés seulement de l'année précédente, la
+femme n'étant veuve que depuis trois ans.
+
+On ne leur connaissait point d'ennemis, ils n'avaient pas été volés. Il
+semblait qu'on les eût jetés de la berge dans la rivière, après les
+avoir frappés, l'un après l'autre, avec une longue pointe de fer.
+
+L'enquête ne faisait rien découvrir. Les mariniers interrogés ne
+savaient rien; on allait abandonner l'affaire, quand un jeune menuisier
+d'un village voisin, nommé Georges Louis, dit Le Bourgeois, vint se
+constituer prisonnier.
+
+À toutes les interrogations, il ne répondit que ceci:
+
+--Je connaissais l'homme depuis deux ans, la femme depuis six mois. Ils
+venaient souvent me faire réparer des meubles anciens, parce que je suis
+habile dans le métier.
+
+Et quand on lui demandait:
+
+--Pourquoi les avez vous tués?
+
+Il répondait obstinément:
+
+--Je les ai tués parce que j'ai voulu les tuer.
+
+On n'en put tirer autre chose.
+
+Cet homme était un enfant naturel sans doute, mis autrefois en nourrice
+dans le pays, puis abandonné. Il n'avait pas d'autre nom que Georges
+Louis, mais comme, en grandissant, il devint singulièrement intelligent,
+avec des goûts et des délicatesses natives que n'avaient point ces
+camarades, on le surnomma: «le bourgeois;» et on ne l'appelait plus
+autrement. Il passait pour remarquablement adroit dans le métier de
+menuisier qu'il avait adopté. Il faisait même un peu de sculpture sur
+bois. On le disait aussi fort exalté, partisan des doctrines communistes
+et même nihilistes, grand liseur de romans d'aventures, de romans à
+drames sanglants, électeur influent et orateur habile dans les réunions
+publiques d'ouvriers ou de paysans.
+
+L'avocat avait plaidé la folie. Comment pouvait-on admettre, en effet,
+que cet ouvrier eût tué ses meilleurs clients, des clients riches et
+généreux (il le reconnaissait), qui lui avaient fait faire depuis deux
+ans, pour trois mille francs de travail (ses livres en faisaient foi).
+Une seule explication se présentait: la folie, l'idée fixe du déclassé
+qui se venge sur deux bourgeois de tous les bourgeois et l'avocat fit
+une allusion habile à ce surnom de LE BOURGEOIS, donné par le pays à cet
+abandonné; il s'écriait:
+
+--N'est-ce pas une ironie, et une ironie capable d'exalter encore ce
+malheureux garçon qui n'a ni père ni mère? C'est un ardent républicain.
+Que dis-je? il appartient même à ce parti politique que la République
+fusillait et déportait naguère, qu'elle accueille aujourd'hui à bras
+ouverts, à ce parti pour qui l'incendie est un principe et le meurtre un
+moyen tout simple.
+
+Ces tristes doctrines, acclamées maintenant dans les réunions publiques,
+ont perdu cet homme. Il a entendu des républicains, des femmes même,
+oui, des femmes!, demander le sang de M. Gambetta, le sang de M. Grévy;
+son esprit malade a chaviré; il a voulu du sang, du sang de bourgeois!
+
+Ce n'est pas lui qu'il faut condamner, messieurs, c'est la Commune!
+
+Des murmures d'approbation coururent. On sentait bien que la cause était
+gagnée pour l'avocat. Le ministère public ne répliqua pas.
+
+Alors le président posa au prévenu la question d'usage:
+
+--Accusé, n'avez-vous rien à ajouter pour votre défense?
+
+L'homme se leva:
+
+Il était de petite taille, d'un blond de lin, avec des yeux gris, fixes
+et clairs. Une voix forte, franche et sonore sortait de ce frêle garçon
+et changeait brusquement, aux premiers mots, l'opinion qu'on s'était
+faite de lui.
+
+Il parla hautement, d'un ton déclamatoire, mais si net que ses moindres
+paroles se faisaient entendre jusqu'au fond de la grande salle:
+
+--Mon président, comme je ne veux pas aller dans une maison de fous, et
+que je préfère même la guillotine, je vais tout vous dire.
+
+J'ai tué cet homme et cette femme parce qu'ils étaient mes parents.
+
+Maintenant, écoutez-moi et jugez-moi.
+
+Une femme, ayant accouché d'un fils, l'envoya quelque part en nourrice.
+Sut-elle seulement en quel pays son complice porta le petit être
+innocent, mais condamné à la misère éternelle, à la honte d'une
+naissance illégitime, plus que cela: à la mort, puisqu'on l'abandonna,
+puisque la nourrice, ne recevant plus la pension mensuelle, pouvait,
+comme elles font souvent, le laisser dépérir, souffrir de faim, mourir
+de délaissement.
+
+La femme qui m'allaita fut honnête, plus honnête, plus femme, plus
+grande, plus mère que ma mère. Elle m'éleva. Elle eut tort en faisant
+son devoir. Il vaut mieux laisser périr ces misérables jetés aux
+villages des banlieues, comme on jette une ordure aux bornes.
+
+Je grandis avec l'impression vague que je portais un déshonneur. Les
+autres enfants m'appelèrent un jour «bâtard». Ils ne savaient pas ce que
+signifiait ce mot, entendu par l'un d'eux chez ses parents. Je
+l'ignorais aussi, mais je le sentis.
+
+J'étais, je puis le dire, un des plus intelligents de l'école. J'aurais
+été un honnête homme, mon président, peut-être un homme supérieur, si
+mes parents n'avaient pas commis le crime de m'abandonner.
+
+Ce crime, c'est contre moi qu'ils l'ont commis. Je fus la victime, eux
+furent les coupables. J'étais sans défense, ils furent sans pitié. Ils
+devaient m'aimer: ils m'ont rejeté.
+
+Moi, je leur devais la vie--mais la vie est-elle un présent? La mienne,
+en tous cas, n'était qu'un malheur. Après leur honteux abandon, je ne
+leur devais plus que la vengeance. Ils ont accompli contre moi l'acte le
+plus inhumain, le plus infâme, le plus monstrueux qu'on puisse accomplir
+contre un être.
+
+--Un homme injurié frappe; un homme volé reprend son bien par la force.
+Un homme trompé, joué, martyrisé, tue; un homme souffleté tue; un homme
+déshonoré tue. J'ai été plus volé, trompé, martyrisé, souffleté
+moralement, déshonoré, que tous ceux dont vous absolvez la colère.
+
+Je me suis vengé, j'ai tué. C'était mon droit légitime. J'ai pris leur
+vie heureuse en échange de la vie horrible qu'ils m'avaient imposée.
+
+Vous allez parler de parricide! Étaient-ils mes parents, ces gens pour
+qui je fus un fardeau abominable, une terreur, une tache d'infamie; pour
+qui ma naissance fut une calamité et ma vie une menace de honte? Ils
+cherchaient un plaisir égoïste; ils ont eu un enfant imprévu. Ils ont
+supprimé l'enfant. Mon tour est venu d'en faire autant pour eux.
+
+Et pourtant, dernièrement encore, j'étais prêt à les aimer.
+
+Voici deux ans, je vous l'ai dit, que l'homme, mon père, entra chez moi
+pour la première fois. Je ne soupçonnais rien. Il me commanda deux
+meubles. Il avait pris, je le sus plus tard, des renseignements auprès
+du curé, sous le sceau du secret, bien entendu.
+
+Il revint souvent; il me faisait travailler et payait bien. Parfois même
+il causait un peu de choses et d'autres. Je me sentais de l'affection
+pour lui.
+
+Au commencement de cette année il amena sa femme, ma mère. Quand elle
+entra, elle tremblait si fort que je la crus atteinte d'une maladie
+nerveuse. Puis elle demanda un siège et un verre d'eau. Elle ne dit
+rien; elle regarda mes meubles d'un air fou, et elle ne répondait que
+oui et non, à tort et à travers, à toutes les questions qu'il lui
+posait! Quand elle fut partie, je la crus un peu toquée.
+
+Elle revint le mois suivant. Elle était calme, maîtresse d'elle. Ils
+restèrent, ce jour-là, assez longtemps à bavarder, et ils me firent une
+grosse commande. Je la revis encore trois fois, sans rien deviner; mais
+un jour voilà qu'elle se mit à me parler de ma vie, de mon enfance, de
+mes parents. Je répondis: «Mes parents, madame, étaient des misérables
+qui m'ont abandonné.» Alors elle porta la main sur son coeur, et tomba
+sans connaissance. Je pensai tout de suite: «C'est ma mère!» mais je me
+gardai bien de laisser rien voir. Je voulais la regarder venir.
+
+Par exemple, je pris de mon côté mes renseignements. J'appris qu'ils
+n'étaient mariés que du mois de juillet précédent, ma mère n'étant
+devenue veuve que depuis trois ans. On avait bien chuchoté qu'ils
+s'étaient aimés du vivant du premier mari, mais on n'en avait aucune
+preuve. C'était moi la preuve, la preuve qu'on avait cachée d'abord,
+espéré détruire ensuite.
+
+J'attendis. Elle reparut un soir, toujours accompagnée de mon père. Ce
+jour-là, elle semblait fort émue, je ne sais pourquoi. Puis, au moment
+de s'en aller, elle me dit: «Je vous veux du bien, parce que vous
+m'avez l'air d'un honnête garçon et d'un travailleur; vous penserez sans
+doute à vous marier quelque jour; je viens vous aider à choisir
+librement la femme qui vous conviendra. Moi, j'ai été mariée contre mon
+coeur une fois, et je sais comme on en souffre. Maintenant, je suis
+riche, sans enfants, libre, maîtresse de ma fortune. Voici votre dot.»
+
+Elle me tendit une grande enveloppe cachetée.
+
+Je la regardai fixement, puis je lui dis: «Vous êtes ma mère?»
+
+Elle recula de trois pas et se cacha les yeux de la main pour ne plus me
+voir. Lui, l'homme, mon père, la soutint dans ses bras et il me cria:
+«Mais vous êtes fou!»
+
+Je répondis: «Pas du tout. Je sais bien que vous êtes mes parents. On ne
+me trompe pas ainsi. Avouez-le et je vous garderai le secret; je ne vous
+en voudrai pas; je resterai ce que je suis, un menuisier.»
+
+Il reculait vers la sortie en soutenant toujours sa femme qui
+commençait à sangloter. Je courus fermer la porte, je mis la clef dans
+ma poche, et je repris: «Regardez-la donc et niez encore qu'elle soit ma
+mère.»
+
+Alors il s'emporta, devenu très pâle, épouvanté par la pensée que le
+scandale évité jusqu'ici pouvait éclater soudain; que leur situation,
+leur renom, leur honneur seraient perdus d'un seul coup; il balbutiait:
+«Vous êtes une canaille qui voulez nous tirer de l'argent. Faites-donc
+du bien au peuple, à ces manants-là, aidez-les, secourez-les!»
+
+Ma mère, éperdue, répétait coup sur coup: «Allons-nous-en,
+allons-nous-en.»
+
+Alors, comme la porte était fermée, il cria: «Si vous ne m'ouvrez pas
+tout de suite, je vous fais flanquer en prison pour chantage et
+violence!»
+
+J'étais resté maître de moi; j'ouvris la porte et je les vis s'enfoncer
+dans l'ombre.
+
+Alors il me sembla tout à coup que je venais d'être fait orphelin,
+d'être abandonné, poussé au ruisseau. Une tristesse épouvantable, mêlée
+de colère, de haine, de dégoût, m'envahit; j'avais comme un soulèvement
+de tout mon être, un soulèvement de la justice, de la droiture, de
+l'honneur, de l'affection rejetée. Je me mis à courir pour les rejoindre
+le long de la Seine qu'il leur fallait suivre pour gagner la gare de
+Chatou.
+
+--Je les rattrapai bientôt. La nuit était venue toute noire. J'allais à
+pas de loup sur l'herbe, de sorte qu'ils ne m'entendirent pas. Ma mère
+pleurait toujours. Mon père disait: «C'est votre faute. Pourquoi
+avez-vous tenu à le voir! C'était une folie dans notre position. On
+aurait pu lui faire du bien de loin, sans se montrer. Puisque nous ne
+pouvons le reconnaître, à quoi servaient ces visites dangereuses?»
+
+Alors, je m'élançai devant eux, suppliant. Je balbutiai: «Vous voyez
+bien que vous êtes mes parents. Vous m'avez déjà rejeté une fois, me
+repousserez-vous encore?»
+
+Alors, mon président, il leva la main sur moi, je vous le jure sur
+l'honneur, sur la loi, sur la République. Il me frappa, et comme je le
+saisissais au collet, il tira de sa poche un revolver.
+
+J'ai vu rouge, je ne sais plus, j'avais mon compas dans ma poche; je
+l'ai frappé, frappé tant que j'ai pu.
+
+Alors elle s'est mise à crier: «Au secours! à l'assassin!» en
+m'arrachant la barbe. Il paraît que je l'ai tuée aussi. Est-ce que je
+sais, moi, ce que j'ai fait à ce moment-là?
+
+Puis, quand je les ai vus tous les deux par terre, je les ai jetés à la
+Seine, sans réfléchir.
+
+Voilà.--Maintenant, jugez-moi.
+
+L'accusé se rassit. Devant cette révélation, l'affaire a été reportée à
+la session suivante. Elle passera bientôt. Si nous étions jurés, que
+ferions-nous de ce parricide?
+
+
+
+
+LE PETIT
+
+[Illustration]
+
+LE PETIT
+
+Lemonnier était demeuré veuf avec un enfant. Il avait aimé follement sa
+femme, d'un amour exalté et tendre, sans une défaillance, pendant toute
+leur vie commune. C'était un bon homme, un brave homme, simple, tout
+simple, sincère, sans défiance et sans malice.
+
+Étant devenu amoureux d'une voisine qui était pauvre, il la demanda en
+mariage et l'épousa. Il faisait un commerce de draperie assez prospère,
+gagnait pas mal d'argent et ne douta pas une seconde qu'il n'eût été
+accepté pour lui-même par la jeune fille.
+
+Elle le rendit heureux d'ailleurs. Il ne voyait qu'elle au monde, ne
+pensait qu'à elle, la regardait sans cesse avec des yeux d'adorateur
+prosterné. Pendant les repas, il commettait mille maladresses pour ne
+point détourner son regard du visage chéri, versait le vin dans son
+assiette et l'eau dans la salière, puis se mettait à rire comme un
+enfant, en répétant:
+
+--Je t'aime trop, vois-tu; cela me fait faire un tas de bêtises.
+
+Elle souriait, d'un air calme et résigné; puis détournait les yeux,
+comme gênée par l'adoration de son mari, et elle tâchait de le faire
+parler, de causer de n'importe quoi; mais il lui prenait la main à
+travers la table, et la gardait dans la sienne en murmurant:
+
+--Ma petite Jeanne, ma chère petite Jeanne!
+
+Elle finissait par s'impatienter et par dire:
+
+--Allons, voyons, sois raisonnable; mange, et laisse-moi manger.
+
+Il poussait un soupir et cassait une bouchée de pain, qu'il mâchait
+ensuite avec lenteur.
+
+Pendant cinq ans, ils n'eurent pas d'enfants. Puis tout à coup elle
+devint enceinte. Ce fut un bonheur délirant. Il ne la quitta point de
+tout le temps de sa grossesse; si bien que sa bonne, une vieille bonne
+qui l'avait élevé et qui parlait haut dans la maison, le mettait parfois
+dehors et fermait la porte pour le forcer à prendre l'air.
+
+Il s'était lié d'une intime amitié avec un jeune homme qui avait connu
+sa femme dès son enfance, et qui était sous-chef de bureau à la
+Préfecture. M. Duretour dînait trois fois par semaine chez M. Lemonnier,
+apportait des fleurs à madame, et parfois une loge de théâtre; et,
+souvent, au dessert, ce bon Lemonnier attendri s'écriait, en se tournant
+vers sa femme:
+
+--Avec une compagne comme toi et un ami comme lui, on est parfaitement
+heureux sur la terre.
+
+Elle mourut en couches. Il en faillit mourir aussi. Mais la vue de
+l'enfant lui donna du courage: un petit être crispé qui geignait.
+
+Il l'aima d'un amour passionné et douloureux, d'un amour malade où
+restait le souvenir de la mort, mais où survivait quelque chose de son
+adoration pour la morte. C'était la chair de sa femme, son être
+continué, comme une quintessence d'elle. Il était, cet enfant, sa vie
+même tombée en un autre corps; elle était disparue pour qu'il
+existât.--Et le père l'embrassait avec fureur.--Mais aussi il l'avait
+tuée, cet enfant, il avait pris, volé cette existence adorée, il s'en
+était nourri, il avait bu sa part de vie.--Et M. Lemonnier reposait son
+fils dans le berceau, et s'asseyait auprès de lui pour le contempler. Il
+restait là des heures et des heures, le regardant, songeant à mille
+choses tristes ou douces. Puis, comme le petit dormait, il se penchait
+sur son visage et pleurait dans ses dentelles.
+
+ * * * * *
+
+L'enfant grandit. Le père ne pouvait plus se passer une heure de sa
+présence; il rôdait autour de lui, le promenait, l'habillait lui-même,
+le nettoyait, le faisait manger. Son ami, M. Duretour, semblait aussi
+chérir ce gamin, et il l'embrassait par grands élans, avec ces frénésies
+de tendresse qu'ont les parents. Il le faisait sauter dans ses bras, le
+faisait danser pendant des heures à cheval sur une jambe, et soudain, le
+renversant sur ses genoux, relevait sa courte jupe et baisait ses
+cuisses grasses de moutard et ses petits mollets ronds. M. Lemonnier,
+ravi, murmurait:
+
+--Est-il mignon, est-il mignon!
+
+Et M. Duretour serrait l'enfant dans ses bras en lui chatouillant le cou
+de sa moustache.
+
+Seule, Céleste, la vieille bonne, ne semblait avoir aucune tendresse
+pour le petit. Elle se fâchait de ses espiègleries, et semblait
+exaspérée par les câlineries des deux hommes. Elle s'écriait:
+
+--Peut-on élever un enfant comme ça! Vous en ferez un joli singe.
+
+Des années encore passèrent, et Jean prit neuf ans. Il savait à peine
+lire, tant on l'avait gâté, et n'en faisait jamais qu'à sa tête. Il
+avait des volontés tenaces, des résistances opiniâtres, des colères
+furieuses. Le père cédait toujours, accordait tout. M. Duretour achetait
+et apportait sans cesse les joujoux convoités par le petit, et il le
+nourrissait de gâteaux et de bonbons.
+
+Céleste alors s'emportait, criait:
+
+--C'est une honte, monsieur, une honte. Vous faites le malheur de cet
+enfant, son malheur, entendez-vous. Mais il faudra bien que cela
+finisse; oui, oui, ça finira, je vous le dis, je vous le promets, et pas
+avant longtemps encore.
+
+M. Lemonnier répondait en souriant:
+
+--Que veux-tu, ma fille? je l'aime trop, je ne sais pas lui résister; il
+faudra bien que tu en prennes ton parti.
+
+ * * * * *
+
+Jean était faible, un peu malade. Le médecin constata de l'anémie,
+ordonna du fer, de la viande rouge et de la soupe grasse.
+
+Or, le petit n'aimait que les gâteaux et refusait toute autre
+nourriture; et le père, désespéré, le bourrait de tartes à la crème et
+d'éclairs au chocolat.
+
+Un soir, comme ils se mettaient à table en tête-à-tête, Céleste apporta
+la soupière avec une assurance et un air d'autorité qu'elle n'avait
+point d'ordinaire. Elle la découvrit brusquement, plongea la louche au
+milieu, et déclara:
+
+--Voilà du bouillon comme je ne vous en ai pas encore fait; il faudra
+bien que le petit en mange, cette fois.
+
+M. Lemonnier, épouvanté, baissa la tête. Il vit que cela tournait mal.
+
+Céleste prit son assiette, l'emplit elle-même, la reposa devant lui.
+
+Il goûta aussitôt le potage et prononça:
+
+--En effet, il est excellent.
+
+Alors la bonne s'empara de l'assiette du petit et y versa une pleine
+cuillerée de soupe. Puis elle recula de deux pas et attendit.
+
+Jean flaira, repoussa l'assiette et fit un «pouah» de dégoût. Céleste,
+devenue pâle, s'approcha brusquement et, saisissant la cuiller,
+l'enfonça de force, toute pleine, dans la bouche entr'ouverte de
+l'enfant.
+
+Il s'étrangla, toussa, éternua, cracha, et, hurlant, empoigna à pleine
+main son verre qu'il lança contre la bonne. Elle le reçut en plein
+ventre. Alors, exaspérée, elle prit sous son bras la tête du moutard, et
+commença à lui entonner coup sur coup des cuillerées de soupe dans le
+gosier. Il les vomissait à mesure, trépignait, se tordait, suffoquait,
+battait l'air de ses mains, rouge comme s'il allait mourir étouffé.
+
+Le père demeura d'abord tellement surpris qu'il ne faisait plus un
+mouvement. Puis, soudain, il s'élança avec une rage de fou furieux,
+étreignit sa servante à la gorge et la jeta contre le mur. Il
+balbutiait:
+
+--Dehors!... dehors!... dehors!... brute!
+
+Mais elle, d'une secousse, le repoussa et, dépeignée, le bonnet dans le
+dos, les yeux ardents, cria:
+
+--Qu'est-ce qui vous prend, à c't' heure? Vous voulez me battre parce
+que je fais manger de la soupe à c't' enfant que vous allez tuer avec
+vos gâteries!...
+
+Il répétait, tremblant de la tête aux pieds:
+
+--Dehors!... va-t'en... va-t'en, brute!...
+
+Alors, affolée, elle revint sur lui et; l'oeil dans l'oeil, la voix
+tremblante:
+
+--Ah!... vous croyez... vous croyez que vous allez me traiter comme ça,
+moi, moi?... Ah! mais non.... Et pour qui, pour qui... pour ce morveux
+qui n'est seulement point à vous.... Non... point à vous!... Non...
+point à vous!... point à vous!... point à vous!... Tout le monde le
+sait, parbleu! excepté vous.... Demandez à l'épicier, au boucher, au
+boulanger, à tous, à tous....
+
+Elle bredouillait, étranglée par la colère; puis, elle se tut, le
+regardant.
+
+Il ne bougeait plus, livide, les bras ballants. Au bout de quelques
+secondes, il balbutia d'une voix éteinte, tremblante, où palpitait
+pourtant une émotion formidable:
+
+--Tu dis?... tu dis?... Qu'est-ce que tu dis?
+
+Elle se taisait, effrayée par son visage. Il fit encore un pas,
+répétant:
+
+--Tu dis?... Qu'est-ce que tu dis? Alors, elle répondit, d'une voix
+calmée:
+
+--Je dis ce que je sais, parbleu! ce que tout le monde sait.
+
+Il leva les deux mains et, se jetant sur elle avec un emportement de
+bête, essaya de la terrasser. Mais elle était forte, quoique vieille,
+et agile aussi. Elle lui glissa dans les bras et, courant autour de la
+table, redevenue soudain furieuse, elle glapissait:
+
+--Regardez-le, regardez-le donc, bête que vous êtes, si ce n'est pas
+tout le portrait de M. Duretour; mais regardez son nez et ses yeux, les
+avez-vous comme ça, les yeux? et le nez? et les cheveux? les avait-elle
+comme ça aussi, elle? Je vous dis que tout le monde le sait, tout le
+monde, excepté vous! C'est la risée de la ville! Regardez-le....
+
+Elle passait devant la porte, elle l'ouvrit, et disparut.
+
+Jean, épouvanté, demeurait immobile, en face de son assiette à soupe.
+
+[Illustration]
+
+Au bout d'une heure, elle revint, tout doucement, pour voir. Le petit,
+après avoir dévoré les gâteaux, le compotier de crème et celui des
+poires au sucre, mangeait maintenant le pot de confitures avec sa
+cuiller à potage.
+
+Le père était sorti.
+
+Céleste prit l'enfant, l'embrassa et, à pas muets, l'emporta dans sa
+chambre, puis le coucha. Et elle revint dans la salle à manger, défit la
+table, rangea tout, très inquiète.
+
+On n'entendait aucun bruit dans la maison, aucun. Elle alla coller son
+oreille à la porte de son maître. Il ne faisait aucun mouvement. Elle
+posa son oeil au trou de la serrure. Il écrivait, et semblait
+tranquille.
+
+Alors elle retourna s'asseoir dans sa cuisine pour être prête en toute
+circonstance, car elle flairait bien quelque chose.
+
+Elle s'endormit sur une chaise, et ne se réveilla qu'au jour.
+
+Elle fit le ménage, comme elle avait coutume, chaque matin; elle balaya,
+elle épousseta, et, vers huit heures, prépara le café de M. Lemonnier.
+
+Mais elle n'osait point le porter à son maître ne sachant trop comment
+elle allait être reçue; et elle attendit qu'il sonnât. Il ne sonna
+point. Neuf heures, puis dix heures passèrent.
+
+Céleste, effarée, prépara son plateau et se mit en route, le coeur
+battant. Devant la porte elle s'arrêta, écouta. Rien ne remuait. Elle
+frappa; on ne répondit pas. Alors, rassemblant tout son courage, elle
+ouvrit, entra, puis, poussant un cri terrible, laissa choir le déjeuner
+qu'elle tenait aux mains.
+
+M. Lemonnier pendait au beau milieu de sa chambre, accroché par le cou à
+l'anneau du plafond. Il avait la langue tirée affreusement. La savate
+droite gisait, tombée à terre. La gauche était restée au pied. Une
+chaise renversée avait roulé jusqu'au lit.
+
+Céleste, éperdue, s'enfuit en hurlant. Tous les voisins accoururent. Le
+médecin constata que la mort remontait à minuit.
+
+Une lettre adressée à M. Duretour fut trouvée sur la table du suicidé.
+Elle ne contenait que cette ligne: «Je vous laisse et je vous confie le
+petit.»
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+LA ROCHE AUX GUILLEMOTS
+
+[Illustration]
+
+LA ROCHE AUX GUILLEMOTS
+
+Voici la saison des guillemots.
+
+D'avril à la fin de mai, avant que les baigneurs parisiens arrivent, on
+voit paraître soudain, sur la petite plage d'Étretat, quelques vieux
+messieurs bottés, sanglés en des vestes de chasse. Ils passent quatre ou
+cinq jours à l'hôtel Hauville, disparaissent, reviennent trois semaines
+plus tard; puis, après un nouveau séjour, s'en vont définitivement.
+
+On les revoit au printemps suivant.
+
+Ce sont les derniers chasseurs de guillemots, ceux qui restent des
+anciens; car ils étaient une vingtaine de fanatiques, il y a trente ou
+quarante ans; ils ne sont plus que quelques enragés tireurs.
+
+Le guillemot est un oiseau voyageur fort rare, dont les habitudes sont
+étranges. Il habite presque toute l'année les parages de Terre-Neuve,
+des îles Saint-Pierre et Miquelon; mais, au moment des amours, une bande
+d'émigrants traverse l'Océan, et, tous les ans, vient pondre et couver
+au même endroit, à la roche dite _aux Guillemots_, près d'Étretat. On
+n'en trouve que là, rien que là. Ils y sont toujours venus, on les a
+toujours chassés, et ils reviennent encore; ils reviendront toujours.
+Sitôt les petits élevés, ils repartent, disparaissent pour un an.
+
+Pourquoi ne vont-ils jamais ailleurs, ne choisissent-ils aucun autre
+point de cette longue falaise blanche et sans cesse pareille qui court
+du Pas-de-Calais au Havre? Quelle force, quel instinct invincible,
+quelle habitude séculaire poussent ces oiseaux à revenir en ce lieu?
+Quelle première émigration, quelle tempête peut-être a jadis jeté leurs
+pères sur cette roche? Et pourquoi les fils, les petit-fils, tous les
+descendants des premiers y sont-ils toujours retournés!
+
+Ils ne sont pas nombreux: une centaine au plus, comme si une seule
+famille avait cette tradition, accomplissait ce pèlerinage annuel.
+
+Et chaque printemps, dès que la petite tribu voyageuse s'est réinstallée
+sur sa roche, les mêmes chasseurs aussi reparaissent dans le village. On
+les a connus jeunes autrefois; ils sont vieux aujourd'hui, mais fidèles
+au rendez-vous régulier qu'ils se sont donné depuis trente ou quarante
+ans.
+
+Pour rien au monde, ils n'y manqueraient.
+
+[Illustration]
+
+ * * * * *
+
+C'était par un soir d'avril de l'une des dernières années. Trois des
+anciens tireurs de guillemots venaient d'arriver; un d'eux manquait, M.
+d'Arnelles.
+
+Il n'avait écrit à personne, n'avait donné aucune nouvelle! Pourtant il
+n'était point mort, comme tant d'autres; on l'aurait su. Enfin, las
+d'attendre, les premiers venus se mirent à table; et le dîner touchait à
+sa fin, quand une voiture roula dans la cour de l'hôtellerie; et bientôt
+le retardataire entra.
+
+Il s'assit, joyeux, se frottant les mains, mangea de grand appétit, et,
+comme un de ses compagnons s'étonnait qu'il fût en redingote, il
+répondit tranquillement:
+
+--Oui, je n'ai pas eu le temps de me changer.
+
+On se coucha en sortant de table, car, pour surprendre les oiseaux, il
+faut partir bien avant le jour.
+
+Rien de joli comme cette chasse, comme cette promenade matinale.
+
+Dès trois heures du matin, les matelots réveillent les chasseurs en
+jetant du sable dans les vitres. En quelques minutes on est prêt et on
+descend sur le perret. Bien que le crépuscule ne se montre point encore,
+les étoiles sont un peu pâlies; la mer fait grincer les galets; la
+brise est si fraîche qu'on frissonne un peu, malgré les gros habits.
+
+Bientôt les deux barques poussées par les hommes, dévalent brusquement
+sur la pente de cailloux ronds, avec un bruit de toile qu'on déchire;
+puis elles se balancent sur les premières vagues. La voile brune monte
+au mât, se gonfle un peu, palpite, hésite et, bombée de nouveau, ronde
+comme un ventre, emporte les coques goudronnées vers la grande porte
+d'aval qu'on distingue vaguement dans l'ombre.
+
+Le ciel s'éclaircit; les ténèbres semblent fondre; la côte paraît voilée
+encore, la grande côte blanche, droite comme une muraille.
+
+On franchit la Manne-Porte, voûte énorme où passerait un navire; on
+double la pointe de la Courtine; voici le val d'Antifer, le cap du même
+nom; et soudain on aperçoit une plage où des centaines de mouettes sont
+posées. Voici la roche aux Guillemots.
+
+C'est tout simplement une petite bosse de la falaise; et, sur les
+étroites corniches du roc, des têtes d'oiseaux se montrent, qui
+regardent les barques.
+
+Ils sont là, immobiles, attendant, ne se risquant point à partir encore.
+Quelques-uns, piqués sur des rebords avancés, ont l'air assis sur leurs
+derrières, dressés en forme de bouteille, car ils ont des pattes si
+courtes qu'ils semblent, quand ils marchent, glisser comme des bêtes à
+roulettes; et, pour s'envoler, ne pouvant prendre d'élan, il leur faut
+se laisser tomber comme des pierres, presque, jusqu'aux hommes qui les
+guettent.
+
+Ils connaissent leur infirmité et le danger qu'elle leur crée, et ne se
+décident pas à vite s'enfuir.
+
+Mais les matelots se mettent à crier, battent leurs bordages avec les
+tolets de bois, et les oiseaux, pris de peur, s'élancent un à un, dans
+le vide, précipités jusqu'au ras de la vague; puis, les ailes battant à
+coups rapides, ils filent, filent et gagnent le large, quand une grêle
+de plombs ne les jette pas à l'eau. Pendant une heure on les mitraille
+ainsi, les forçant à déguerpir l'un après l'autre; et quelquefois les
+femelles au nid, acharnées à couver, ne s'en vont point; et reçoivent
+coup sur coup les décharges qui font jaillir sur la roche blanche des
+gouttelettes de sang rose, tandis que la bête expire sans avoir quitté
+ses oeufs.
+
+ * * * * *
+
+Le premier jour, M. d'Arnelles chassa avec son entrain habituel; mais,
+quand on repartit vers dix heures, sous le haut soleil radieux, qui
+jetait de grands triangles de lumière dans les échancrures blanches de
+la côte, il se montra un peu soucieux, rêvant parfois, contre son
+habitude.
+
+Dès qu'on fut de retour au pays, une sorte de domestique en noir vint
+lui parler bas. Il sembla réfléchir, hésiter, puis il répondit:
+
+--Non, demain.
+
+Et, le lendemain, la chasse recommença. M. d'Arnelles, cette fois,
+manqua souvent les bêtes, qui pourtant se laissaient choir presque au
+bout du canon de fusil; et ses amis riant, lui demandaient s'il était
+amoureux, si quelque trouble secret lui remuait le coeur et l'esprit. À
+la fin, il en convint.
+
+--Oui, vraiment, il faut que je parte tantôt, et cela me contrarie.
+
+--Comment, vous partez? Et pourquoi?
+
+--Oh! j'ai une affaire qui m'appelle, je ne puis rester plus longtemps.
+
+Puis on parla d'autre chose.
+
+Dès que le déjeuner fut terminé, le valet en noir reparut. M. d'Arnelles
+ordonna d'atteler; et l'homme allait sortir quand les trois autres
+chasseurs intervinrent, insistèrent, priant et sollicitant pour retenir
+leur ami. L'un d'eux, à la fin, demanda:
+
+--Mais, voyons, elle n'est pas si grave, cette affaire, puisque vous
+avez bien attendu déjà deux jours!
+
+Le chasseur tout à fait perplexe, réfléchissait, visiblement combattu,
+tiré par le plaisir et une obligation, malheureux et troublé.
+
+Après une longue méditation, il murmura, hésitant:
+
+--C'est que... c'est que... je ne suis pas seul ici; j'ai mon gendre.
+
+Ce furent des cris et des exclamations:
+
+--Votre gendre?... mais où est-il? Alors, tout à coup, il sembla confus,
+et rougit.
+
+--Comment! vous ne savez pas?... Mais... mais... il est sous la
+remise. Il est mort.
+
+Un silence de stupéfaction régna.
+
+M. d'Arnelles reprit, de plus en plus troublé:
+
+--J'ai eu le malheur de le perdre; et, comme je conduisais le corps chez
+moi, à Briseville, j'ai fait un petit détour pour ne pas manquer notre
+rendez-vous. Mais, vous comprenez que je ne puis m'attarder plus
+longtemps.
+
+Alors, un des chasseurs, plus hardi:
+
+--Cependant... puisqu'il est mort... il me semble... qu'il peut bien
+attendre un jour de plus.
+
+Les deux autres n'hésitèrent plus:
+
+--C'est incontestable, dirent-ils:
+
+M. d'Arnelles semblait soulagé d'un grand poids; encore un peu inquiet
+pourtant, il demanda:
+
+--Mais là... franchement... vous trouvez?...
+
+Les trois autres, comme un seul homme, répondirent:
+
+--Parbleu! mon cher, deux jours de plus ou de moins n'y feront rien dans
+son état.
+
+Alors, tout à fait tranquille, le beau-père se retourna vers le
+croque-mort:
+
+--Eh bien! mon ami, ce sera pour après-demain.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+TOMBOUCTOU
+
+[Illustration]
+
+TOMBOUCTOU
+
+Le boulevard, ce fleuve de vie, grouillait dans la poudre d'or du soleil
+couchant. Tout le ciel était rouge, aveuglant; et, derrière la
+Madeleine, une immense nuée flamboyante jetait dans toute la longue
+avenue une oblique averse de feu, vibrante comme une vapeur de brasier.
+
+La foule gaie, palpitante, allait sous cette brume enflammée et semblait
+dans une apothéose. Les visages étaient dorés; les chapeaux noirs et
+les habits avaient des reflets de pourpre; le vernis des chaussures
+jetait des flammes sur l'asphalte des trottoirs.
+
+Devant les cafés, un peuple d'hommes buvait des boissons brillantes et
+colorées qu'on aurait prises pour des pierres précieuses fondues dans le
+cristal.
+
+Au milieu des consommateurs aux légers vêtements plus foncés, deux
+officiers en grande tenue faisaient baisser tous les yeux par
+l'éblouissement de leurs dorures. Ils causaient, joyeux sans motif, dans
+cette gloire de vie, dans ce rayonnement radieux du soir; et ils
+regardaient contre la foule, les hommes lents et les femmes pressées qui
+laissaient derrière elles une odeur savoureuse et troublante.
+
+Tout à coup un nègre, énorme, vêtu de noir, ventru, chamarré de
+breloques sur un gilet de coutil, la face luisante comme si elle eût été
+cirée, passa devant eux avec un air de triomphe. Il riait aux passants,
+il riait aux vendeurs de journaux, il riait au ciel éclatant, il riait à
+Paris entier. Il était si grand qu'il dépassait toutes les têtes; et,
+derrière lui, tous les badauds se retournaient pour le contempler de
+dos.
+
+Mais soudain il aperçut les officiers, et, culbutant les buveurs, il
+s'élança. Dès qu'il fut devant leur table, il planta sur eux ses yeux
+luisants et ravis, et les coins de sa bouche lui montèrent jusqu'aux
+oreilles, découvrant ses dents blanches, claires comme un croissant de
+lune dans un ciel noir. Les deux hommes, stupéfaits, contemplaient ce
+géant d'ébène, sans rien comprendre à sa gaieté.
+
+Et il s'écria, d'une voix qui fit rire toutes les tables:
+
+--Bonjou, mon lieutenant.
+
+Un des officiers était chef de bataillon, l'autre colonel. Le premier
+dit:
+
+--Je ne vous connais pas, monsieur; j'ignore ce que vous me voulez.
+
+Le nègre reprit:
+
+--Moi aimé beaucoup toi, lieutenant Védie, siège Bézi, beaucoup raisin,
+cherché moi.
+
+L'officier, tout à fait éperdu, regardait fixement l'homme, cherchant
+au fond de ses souvenirs; mais brusquement il s'écria:
+
+--Tombouctou?
+
+Le nègre, radieux, tapa sur sa cuisse en poussant un rire d'une
+invraisemblable violence et beuglant:
+
+--Si, si, ya, mon lieutenant, reconné Tombouctou, ya, bonjou.
+
+Le commandant lui tendit la main en riant lui-même de tout son coeur.
+Alors Tombouctou redevint grave. Il saisit la main de l'officier, et, si
+vite que l'autre ne put l'empêcher, il la baisa, selon la coutume nègre
+et arabe. Confus, le militaire lui dit d'une voix sévère:
+
+--Allons, Tombouctou, nous ne sommes pas en Afrique. Assieds-toi là et
+dis-moi comment je te trouve ici.
+
+Tombouctou tendit son ventre, et, bredouillant, tant il parlait vite:
+
+Gagné beaucoup d'agent, beaucoup, grand'estaurant, bon mangé, Pussiens,
+moi, beaucoup volé, beaucoup, cuisine fançaise, Tombouctou, cuisinié de
+l'Empéeu, deux cents mille fancs à moi. Ah! ah! ah! ah!
+
+Et il riait, tordu, hurlant avec une folie de joie dans le regard.
+
+Quand l'officier, qui comprenait son étrange langage, l'eût interrogé
+quelque temps, il lui dit:
+
+--Eh bien, au revoir, Tombouctou; à bientôt.
+
+Le nègre aussitôt se leva, serra, cette fois, la main qu'on lui tendait,
+et, riant toujours, cria:
+
+--Bonjou, bonjou, mon lieutenant!
+
+Il s'en alla, si content, qu'il gesticulait en marchant, et qu'on le
+prenait pour un fou.
+
+Le colonel demanda:
+
+--Qu'est-ce que cette brute?
+
+Le commandant répondit:
+
+--Un brave garçon et un brave soldat. Je vais vous dire ce que je sais
+de lui; c'est assez drôle.
+
+ * * * * *
+
+Vous savez qu'au commencement de la guerre de 1870 je fus enfermé dans
+Bézières, que ce nègre appelle Bézi. Nous n'étions point assiégés, mais
+bloqués. Les lignes prussiennes nous entouraient de partout, hors de
+portée des canons, ne tirant pas non plus sur nous, mais nous affamant
+peu à peu.
+
+J'étais alors lieutenant. Notre garnison se trouvait composée de troupes
+de toute nature, débris de régiments écharpés, fuyards, maraudeurs
+séparés des corps d'armée. Nous avions de tout enfin, même onze turcos
+arrivés un soir on ne sait comment, on ne sait par où. Ils s'étaient
+présentés aux portes de la ville, harrassés, déguenillés, affamés et
+saouls. On me les donna.
+
+Je reconnus bientôt qu'ils étaient rebelles à toute discipline, toujours
+dehors et toujours gris. J'essayai de la salle de police, même de la
+prison, rien n'y fit. Mes hommes disparaissaient des jours entiers,
+comme s'ils se fussent enfoncés sous terre, puis reparaissaient ivres à
+tomber. Ils n'avaient pas d'argent. Où buvaient-ils? Et comment, et avec
+quoi?
+
+Cela commençait à m'intriguer vivement, d'autant plus que ces sauvages
+m'intéressaient avec leur rire éternel et leur caractère de grands
+enfants espiègles.
+
+Je m'aperçus alors qu'ils obéissaient aveuglément au plus grand d'eux
+tous, celui que vous venez de voir. Il les gouvernait à son gré,
+préparait leurs mystérieuses entreprises en chef tout-puissant et
+incontesté. Je le fis venir chez moi et je l'interrogeai. Notre
+conversation dura bien trois heures, tant j'avais de peine à pénétrer
+son surprenant charabia. Quant à lui, le pauvre diable, il faisait des
+efforts inouïs pour être compris, inventait des mots, gesticulait, suait
+de peine, s'essuyait le front, soufflait, s'arrêtait, et repartait
+brusquement quand il croyait avoir trouvé un nouveau moyen de
+s'expliquer.
+
+Je devinai enfin qu'il était fils d'un grand chef, d'une sorte de roi
+nègre des environs de Tombouctou. Je lui demandai son nom. Il répondit
+quelque chose comme Chavaharibouhalikhranafotapolara. Il me parut plus
+simple de lui donner le nom de son pays: «Tombouctou». Et, huit jours
+plus tard, toute la garnison ne le nommait plus autrement.
+
+Mais une envie folle nous tenait de savoir où cet ex-prince africain
+trouvait à boire. Je le découvris d'une singulière façon.
+
+J'étais un matin sur les remparts, étudiant l'horizon, quand j'aperçus
+dans une vigne quelque chose qui remuait. On arrivait au temps des
+vendanges, les raisins étaient mûrs, mais je ne songeais guère à cela.
+Je pensai qu'un espion s'approchait de la ville, et j'organisai une
+expédition complète pour saisir le rôdeur. Je pris moi-même le
+commandement, après avoir obtenu l'autorisation du général.
+
+J'avais fait sortir, par trois portes différentes, trois petites troupes
+qui devaient se rejoindre auprès de la vigne suspecte et la cerner.
+Pour couper la retraite à l'espion, un de ces détachements avaient à
+faire une marche d'une heure au moins. Un homme resté en observation sur
+les murs m'indiqua par signe que l'être aperçu n'avait point quitté le
+champ. Nous allions en grand silence, rampant, presque couchés dans les
+ornières. Enfin, nous touchons au point désigné; je déploie brusquement
+mes soldats, qui s'élancent dans la vigne, et trouvent.... Tombouctou
+voyageait à quatre pattes au milieu des ceps et mangeant, du raisin, ou
+plutôt happant du raisin comme un chien qui mange sa soupe, à pleine
+bouche, à la plante même, en arrachant la grappe d'un coup de dent.
+
+Je voulus le faire relever; il n'y fallait pas songer, et je compris
+alors pourquoi il se traînait ainsi sur les mains et sur les genoux. Dès
+qu'on l'eût planté sur ses jambes, il oscilla quelques secondes, tendit
+les bras et s'abattit sur le nez. Il était gris comme je n'ai jamais vu
+un homme être gris.
+
+On le rapporta sur deux échalas. Il ne cessa de rire tout le long de la
+route en gesticulant des bras et des jambes.
+
+C'était là tout le mystère. Mes gaillards buvaient au raisin lui-même.
+Puis, lorsqu'ils étaient saouls à ne plus bouger, ils dormaient sur
+place.
+
+Quant à Tombouctou, son amour de la vigne passait toute croyance et
+toute mesure. Il vivait là-dedans à la façon des grives, qu'il haïssait
+d'ailleurs d'une haine de rival jaloux. Il répétait sans cesse:
+
+--Les gives mangé tout le aisin, capules!
+
+ * * * * *
+
+Un soir on vint me chercher. On apercevait par la plaine quelque chose
+arrivant vers nous. Je n'avais point pris ma lunette, et je distinguais
+fort mal. On eût dit un grand serpent qui se déroulait, un convoi, que
+sais-je?
+
+J'envoyai quelques hommes au-devant de cette étrange caravane qui fit
+bientôt son entrée triomphale. Tombouctou et neuf de ses compagnons
+portaient sur une sorte d'autel, fait avec des chaises de campagne, huit
+têtes coupées, sanglantes et grimaçantes. Le dixième turco traînait un
+cheval à la queue duquel un autre était attaché, et six autres bêtes
+suivaient encore, retenues de la même façon.
+
+Voici ce que j'appris. Étant partis aux vignes, mes Africains avaient
+aperçu tout à coup un détachement prussien s'approchant d'un village. Au
+lieu de fuir, ils s'étaient cachés; puis, lorsque les officiers eurent
+mis pied à terre devant une auberge pour se rafraîchir, les onze
+gaillards s'élancèrent, mirent en fuite les uhlans qui se crurent
+attaqués, tuèrent les deux sentinelles, plus le colonel et les cinq
+officiers de son escorte.
+
+Ce jour-là, j'embrassai Tombouctou. Mais je m'aperçus qu'il marchait
+avec peine. Je le crus blessé; il se mit à rire et me dit:
+
+--Moi, povisions pou pays.
+
+C'est que Tombouctou ne faisait point la guerre pour l'honneur, mais
+bien pour le gain. Tout ce qu'il trouvait, tout ce qui lui paraissait
+avoir une valeur quelconque, tout ce qui brillait surtout, il le
+plongeait dans sa poche. Quelle poche! Un gouffre qui commençait à la
+hanche et finissait aux chevilles. Ayant retenu un terme de troupier, il
+l'appelait sa «profonde», et c'était sa profonde, en effet!
+
+Donc il avait détaché l'or des uniformes prussiens, le cuivre des
+casques, les boutons, etc., et jeté le tout dans sa «profonde» qui était
+pleine à déborder.
+
+Chaque jour, il précipitait là-dedans tout objet luisant qui lui tombait
+sous les yeux, morceaux d'étain ou pièces d'argent, ce qui lui donnait
+parfois une tournure infiniment drôle.
+
+Il comptait remporter cela au pays des autruches, dont il semblait bien
+le frère, ce fils de roi torturé par le besoin d'engloutir les corps
+brillants. S'il n'avait pas eu sa profonde, qu'aurait-il fait? Il les
+aurait sans doute avalés.
+
+Chaque matin sa poche était vide. Il avait donc un magasin général où
+s'entassaient ses richesses. Mais où? Je ne l'ai pu découvrir.
+
+Le général, prévenu du haut fait de Tombouctou, fit bien vite enterrer
+les corps demeurés au village voisin, pour qu'on ne découvrît point
+qu'ils avaient été décapités. Les Prussiens y revinrent le lendemain. Le
+maire et sept habitants notables furent fusillés sur-le-champ, par
+représailles, comme ayant dénoncé la présence des Allemands.
+
+ * * * * *
+
+L'hiver était venu. Nous étions harassés et désespérés. On se battait
+maintenant tous les jours. Les hommes affamés ne marchaient plus. Seuls
+les huit turcos (trois avaient été tués) demeuraient gras et luisants,
+vigoureux et toujours prêts à se battre. Tombouctou engraissait même. Il
+me dit un jour:
+
+--Toi beaucoup faim, moi bon viande.
+
+Et il m'apporta en effet un excellent filet. Mais de quoi? Nous
+n'avions plus ni boeufs, ni moutons, ni chèvres, ni ânes, ni porcs. Il
+était impossible de se procurer du cheval. Je réfléchis à tout cela
+après avoir dévoré ma viande. Alors une pensée horrible me vint. Ces
+nègres étaient nés bien près du pays où l'on mange des hommes! Et chaque
+jour tant de soldats tombaient autour de la ville! J'interrogeai
+Tombouctou. Il ne voulut pas répondre. Je n'insistai point, mais je
+refusai désormais ses présents.
+
+Il m'adorait. Une nuit, la neige nous surprit aux avant-postes. Nous
+étions assis par terre. Je regardais avec pitié les pauvres nègres
+grelottant sous cette poussière blanche et glacée. Comme j'avais grand
+froid, je me mis à tousser. Je sentis aussitôt quelque chose s'abattre
+sur moi, comme une grande et chaude couverture. C'était le manteau de
+Tombouctou qu'il me jetait sur les épaules. Je me levai et, lui rendant
+son vêtement:--Garde ça, mon garçon; tu en as plus besoin que moi.
+
+Il répondit:
+
+--Non, mon lieutenant, pou toi, moi pas besoin, moi chaud, chaud.
+
+Et il me contemplait avec des yeux suppliants.
+
+Je repris;--Allons, obéis, garde ton manteau, je le veux.
+
+Le nègre alors se leva, tira son sabre qu'il savait rendre coupant comme
+une faulx, et tenant de l'autre main sa large capote que je refusais:
+
+--Si toi pas gardé manteau, moi coupé; pésonne manteau.
+
+Il l'aurait fait. Je cédai.
+
+ * * * * *
+
+Huit jours plus tard, nous avions capitulé. Quelques-uns d'entre nous
+avaient pu s'enfuir. Les autres allaient sortir de la ville et se rendre
+aux vainqueurs.
+
+Je me dirigeais vers la place d'Armes où nous devions nous réunir, quand
+je demeurai stupide d'étonnement devant un nègre géant vêtu de coutil
+blanc et coiffé d'un chapeau de paille. C'était Tombouctou. Il semblait
+radieux et se promenait, les mains dans ses poches, devant une petite
+boutique où l'on voyait en montre deux assiettes et deux verres.
+
+Je lui dis:
+
+--Qu'est-ce que tu fais?
+
+Il répondit:
+
+--Moi pas pati, moi bon cuisinié, moi fait mangé colonel, Algéie; moi
+mangé Pussiens, beaucoup volé, beaucoup.
+
+Il gelait à dix degrés. Je grelottais devant ce nègre en coutil. Alors
+il me prit par le bras et me fit entrer. J'aperçus une enseigne
+démesurée qu'il allait pendre devant sa porte sitôt que nous serions
+partis, car il avait quelque pudeur.
+
+Et je lus, tracé par la main de quelque complice, cet appel:
+
+CUISINE MILITAIRE DE M. TOMBOUCTOU
+
+ANCIEN CUISINIER DE S. M. L'EMPEREUR
+
+_Artiste de Paris_.--_Prix modérés_.
+
+Malgré le désespoir qui me rongeait le coeur, je ne pus m'empêcher de
+rire, et je laissai mon nègre à son nouveau commerce.
+
+Cela ne valait-il pas mieux que de le faire emmener prisonnier?
+
+Vous venez de voir qu'il a réussi, le gaillard.
+
+Bézières, aujourd'hui, appartient à l'Allemagne. Le restaurant
+Tombouctou est un commencement de revanche.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+HISTOIRE VRAIE
+
+[Illustration]
+
+HISTOIRE VRAIE
+
+Un grand vent soufflait au dehors, un vent d'automne mugissant et
+galopant, un de ces vents qui tuent les dernières feuilles et les
+emportent jusqu'aux nuages.
+
+Les chasseurs achevaient leur dîner, encore bottés, rouges, animés,
+allumés. C'étaient de ces demi-seigneurs normands, mi-hobereaux,
+mi-paysans, riches et vigoureux, taillés pour casser les cornes des
+boeufs lorsqu'ils les arrêtent dans les foires.
+
+Ils avaient chassé tout le jour sur les terres de maître Blondel, le
+maire d'Éparville, et ils mangeaient maintenant autour de la grande
+table, dans l'espèce de ferme-château dont était propriétaire leur hôte.
+
+Ils parlaient comme on hurle, riaient comme rugissent les fauves, et
+buvaient comme des citernes, les jambes allongées, les coudes sur la
+nappe, les yeux luisants sous la flamme des lampes, chauffés par un
+foyer formidable qui jetait au plafond des lueurs sanglantes; ils
+causaient de chasse et de chiens. Mais ils étaient, à l'heure où
+d'autres idées viennent aux hommes, à moitié gris, et tous suivaient de
+l'oeil une forte fille aux joues rebondies qui portait au bout de ses
+poings rouges les larges plats chargés de nourritures.
+
+Soudain un grand diable qui était devenu vétérinaire après avoir étudié
+pour être prêtre, et qui soignait toutes les bêtes de l'arrondissement,
+M. Séjour, s'écria:
+
+--Crébleu, maît' Blondel, vous avez là une bobonne qui n'est pas piquée
+des vers.
+
+Et un rire retentissant éclata. Alors un vieux noble déclassé, tombé
+dans l'alcool, M. de Varnetot, éleva la voix.
+
+--C'est moi qui ai eu jadis une drôle d'histoire avec une fillette comme
+ça! Tenez, il faut que je vous la raconte. Toutes les fois que j'y
+pense, ça me rappelle Mirza, ma chienne, que j'avais vendue au comte
+d'Haussonnel et qui revenait tous les jours, dès qu'on la lâchait, tant
+elle ne pouvait me quitter. À la fin je m'suis fâché et j'ai prié
+l'comte de la tenir à la chaîne. Savez-vous c'qu'elle a fait c'te bête?
+Elle est morte de chagrin.
+
+Mais, pour en revenir à ma bonne, v'là l'histoire:
+
+--J'avais alors vingt-cinq ans et je vivais en garçon, dans mon château
+de Villebon. Vous savez, quand on est jeune, et qu'on a des rentes, et
+qu'on s'embête tous les soirs après dîner, on a l'oeil de tous les
+côtés.
+
+Bientôt je découvris une jeunesse qui était en service chez Déboultot,
+de Cauville. Vous avez bien connu Déboultot, vous, Blondel! Bref, elle,
+m'enjôla si bien, la gredine, que j'allai un jour trouver son maître et
+je lui proposai une affaire. Il me céderait sa servante et je lui
+vendrais ma jument noire, Cocote, dont il avait envie depuis bientôt
+deux ans. Il me tendit la main «Topez-là, monsieur de Varnetot.» C'était
+marché conclu; la petite vint au château et je conduisis moi-même à
+Cauville ma jument, que je laissai pour trois cents écus.
+
+Dans les premiers temps, ça alla comme sur des roulettes. Personne ne se
+doutait de rien; seulement Rose m'aimait un peu trop pour mon goût.
+C't'enfant-là, voyez-vous, ce n'était pas n'importe qui. Elle devait
+avoir quéqu'chose de pas commun dans les veines. Ça venait encore de
+quéqu'fille qui aura fauté avec son maître.
+
+Bref, elle m'adorait. C'étaient des cajoleries, des mamours, des p'tits
+noms de chien, un tas d'gentillesses à me donner des réflexions.
+
+Je me disais: «Faut pas qu'ça dure, ou je me laisserai prendre!» Mais
+on ne me prend pas facilement, moi. Je ne suis pas de ceux qu'on enjôle
+avec deux baisers. Enfin j'avais l'oeil; quand elle m'annonça qu'elle
+était grosse.
+
+Pif! pan! c'est comme si on m'avait tiré deux coups de fusil dans la
+poitrine. Et elle m'embrassait, elle m'embrassait, elle riait, elle
+dansait, elle était folle, quoi! Je ne dis rien le premier jour; mais,
+la nuit, je me raisonnai. Je pensais: «Ça y est; mais faut parer le
+coup, et couper le fil, il n'est que temps.» Vous comprenez, j'avais mon
+père et ma mère à Barneville, et ma soeur mariée au marquis d'Yspare, à
+Rollebec, à deux lieues de Villebon. Pas moyen de blaguer.
+
+Mais comment me tirer d'affaire? Si elle quittait la maison, on se
+douterait de quelque chose et on jaserait. Si je la gardais, on verrait
+bientôt l' bouquet; et puis, je ne pouvais la lâcher comme ça.
+
+J'en parlai à mon oncle, le baron de Creteuil, un vieux lapin qui en a
+connu plus d'une, et je lui demandai un avis. Il me répondit
+tranquillement:
+
+--Il faut la marier, mon garçon.
+
+Je fis un bond.
+
+--La marier, mon oncle, mais avec qui?
+
+Il haussa doucement les épaules:
+
+--Avec qui tu voudras, c'est ton affaire et non la mienne. Quand on
+n'est pas bête on trouve toujours.
+
+Je réfléchis bien huit jours à cette parole, et je finis par me dire à
+moi-même: «Il a raison, mon oncle.»
+
+Alors, je commençai à me creuser la tête et à chercher; quand un soir le
+juge de paix, avec qui je venais de dîner, me dit:
+
+--Le fils de la mère Paumelle vient encore de faire une bêtise; il
+finira mal, ce garçon-là. Il est bien vrai que bon chien chasse de race.
+
+Cette mère Paumelle était une vieille rusée dont la jeunesse avait
+laissé à désirer. Pour un écu, elle aurait vendu certainement son âme,
+et son garnement de fils par-dessus le marché.
+
+J'allai la trouver, et tout doucement, je lui fis comprendre la chose.
+
+Comme je m'embarrassais dans mes explications, elle me demanda tout à
+coup:
+
+--Qué qu'vous lui donnerez, à c'te p'tite?
+
+Elle était maligne, la vieille, mais moi, pas bête, j'avais préparé mon
+affaire.
+
+Je possédais justement trois lopins de terre perdus auprès de
+Sasseville, qui dépendaient de mes trois fermes de Villebon. Les
+fermiers se plaignaient toujours que c'était loin; bref, j'avais repris
+ces trois champs, six acres en tout, et, comme mes paysans criaient, je
+leur avais remis, pour jusqu'à la fin de chaque bail, toutes leurs
+redevances en volailles. De cette façon, la chose passa. Alors, ayant
+acheté un bout de côte à mon voisin, M. d'Aumonté, je faisais construire
+une masure dessus, le tout pour quinze cents francs. De la sorte, je
+venais de constituer un petit bien qui ne me coûtait pas grand'chose, et
+je le donnais en dot à la fillette.
+
+La vieille se récria: ce n'était pas assez; mais je tins bon, et nous
+nous quittâmes sans rien conclure.
+
+Le lendemain, dès l'aube, le gars vint me trouver. Je ne me rappelais
+guère sa figure. Quand je le vis, je me rassurai; il n'était pas mal
+pour un paysan; mais il avait l'air d'un rude coquin.
+
+Il prit la chose de loin, comme s'il venait acheter une vache. Quand
+nous fûmes d'accord, il voulut voir le bien; et nous voilà partis à
+travers champs. Le gredin me fit bien rester trois heures sur les
+terres; il les arpentait, les mesurait, en prenait des mottes qu'il
+écrasait dans ses mains, comme s'il avait peur d'être trompé sur la
+marchandise. La masure n'étant pas encore couverte, il exigea de
+l'ardoise au lieu de chaume, parce que cela demande moins d'entretien!
+
+Puis il me dit:
+
+--Mais l'mobilier, c'est vous qui le donnez?
+
+Je protestai:
+
+--Non pas; c'est déjà beau de vous donner une ferme.
+
+Il ricana:
+
+--J' craiben, une ferme et un éfant. Je rougis malgré moi. Il reprit:
+
+--Allons, vous donnerez l'lit, une table, l'ormoire, trois chaises et pi
+la vaisselle, ou ben rien d'fait.
+
+J'y consentis.
+
+Et nous voilà en route pour revenir. Il n'avait pas encore dit un mot de
+la fille. Mais tout à coup, il demanda d'un air sournois et gêné:
+
+--Mais, si a mourait, à qui qu'il irait, çu bien?
+
+Je répondis:
+
+--Mais, à vous, naturellement.
+
+C'était tout ce qu'il voulait savoir depuis le matin. Aussitôt, il me
+tendit la main d'un mouvement satisfait. Nous étions d'accord.
+
+Oh! par exemple, j'eus du mal pour décider Rose. Elle se traînait à mes
+pieds, elle sanglotait, elle répétait: «C'est vous qui me proposez ça!
+c'est vous! c'est vous!» Pendant plus d'une semaine, elle résista malgré
+mes raisonnements et mes prières. C'est bête, les femmes; une fois
+qu'elles ont l'amour en tête, elles ne comprennent plus rien. Il n'y a
+pas de sagesse qui tienne, l'amour avant tout, tout pour l'amour!
+
+À la fin je me fâchai et la menaçai de la jeter dehors. Alors elle céda
+peu à peu, à condition que je lui permettrais de venir me voir de temps
+en temps.
+
+Je la conduisis moi-même à l'autel, je payai la cérémonie, j'offris à
+dîner à toute la noce. Je fis grandement les choses, enfin. Puis:
+«Bonsoir mes enfants!» J'allai passer six mois chez mon frère en
+Touraine.
+
+Quand je fus de retour, j'appris qu'elle était venue, chaque semaine au
+château me demander. Et j'étais à peine arrivé depuis une heure que je
+la vis entrer avec un marmot dans les bras. Vous me croirez si vous
+voulez, mais ça me fît quelque chose de voir ce mioche. Je crois même
+que je l'embrassai.
+
+Quant à la mère, une ruine, un squelette, une ombre. Maigre, vieillie.
+Bigre de bigre, ça ne lui allait pas, le mariage! Je lui demandai
+machinalement:
+
+--Es-tu heureuse?
+
+Alors elle se mit à pleurer comme une source, avec des hoquets, des
+sanglots, et elle criait:
+
+Je n'peux pas, je n'peux pas m'passer de vous maintenant. J'aime mieux
+mourir, je n'peux pas!
+
+Elle faisait un bruit du diable. Je la consolai comme je pus et je la
+reconduisis à la barrière.
+
+J'appris en effet que son mari la battait; et que sa belle-mère lui
+rendait la vie dure, la vieille chouette.
+
+Deux jours après elle revenait. Et elle me prit dans ses bras, elle se
+traîna par terre:
+
+--Tuez-moi, mais je n'veux pas retourner là-bas.
+
+Tout à fait ce qu'aurait dit Mirza si elle avait parlé!.
+
+Ça commençait à m'embêter, toutes ces histoires; et je filai pour six
+mois encore. Quand je revins.... Quand je revins, j'appris qu'elle
+était morte trois semaines auparavant, après être revenue au château
+tous les dimanches... toujours comme Mirza. L'enfant aussi était mort
+huit jours après.
+
+Quant au mari, le madré coquin, il héritait. Il a bien tourné depuis,
+paraît-il, il est maintenant conseiller municipal:
+
+Puis, M. de Varnetot ajouta en riant:
+
+--C'est égal, c'est moi qui ai fait sa fortune, à celui-là!
+
+Et M. Séjour, le vétérinaire, conclut gravement en portant à sa bouche
+un verre d'eau-de-vie:
+
+--Tout ce que vous voudrez, mais des femmes comme ça, il n'en faut pas!
+
+
+
+
+ADIEU
+
+[Illustration]
+
+ADIEU
+
+Les deux amis achevaient de dîner. De la fenêtre du café ils voyaient le
+boulevard couvert de monde. Ils sentaient passer ces souffles tièdes qui
+courent dans Paris par les douces nuits d'été, et font lever la tête aux
+passants et donnent envie de partir, d'aller là-bas, on ne sait où, sous
+des feuilles, et font rêver de rivières éclairées par la lune, de vers
+luisants et de rossignols.
+
+L'un d'eux, Henri Simon, prononça, en soupirant profondément:
+
+--Ah! je vieillis. C'est triste. Autrefois, par des soirs pareils, je
+me sentais le diable au corps. Aujourd'hui je ne me sens plus que des
+regrets. Ça va vite, la vie!
+
+Il était un peu gros déjà, vieux de quarante-cinq ans peut-être et très
+chauve.
+
+L'autre, Pierre Carnier, un rien plus âgé, mais plus maigre et plus
+vivant, reprit:
+
+--Moi, mon cher, j'ai vieilli sans m'en apercevoir le moins du monde.
+J'étais toujours gai, gaillard, vigoureux et le reste. Or, comme on se
+regarde chaque jour dans son miroir, on ne voit pas le travail de l'âge
+s'accomplir, car il est lent, régulier, et il modifie le visage si
+doucement que les transitions sont insensibles. C'est uniquement pour
+cela que nous ne mourons pas de chagrin après deux ou trois ans
+seulement de ravages. Car nous ne les pouvons apprécier. Il faudrait,
+pour s'en rendre compte, rester six mois sans regarder sa figure--oh!
+alors quel coup?
+
+Et les femmes, mon cher, comme je les plains, les pauvres êtres. Tout
+leur bonheur, toute leur puissance, toute leur vie sont dans leur
+beauté qui dure dix ans.
+
+Donc, moi, j'ai vieilli sans m'en douter, je me croyais presque un
+adolescent alors que j'avais près de cinquante ans. Ne me sentant aucune
+infirmité d'aucune sorte, j'allais, heureux et tranquille.
+
+--La révélation de ma décadence m'est venue d'une façon simple et
+terrible qui m'a atterré pendant près de six mois... puis j'en ai pris
+mon parti.
+
+--J'ai été souvent amoureux, comme tous les hommes, mais principalement
+une fois.
+
+Je l'avais rencontrée au bord de la mer, à Étretat, voici douze ans
+environ, un peu après la guerre. Rien de gentil comme cette plage, le
+matin, à l'heure des bains. Elle est petite, arrondie en fer à cheval,
+encadrée par ces hautes falaises blanches percées de ces trous
+singuliers qu'on nomme les Portes, l'une énorme, allongeant dans la mer
+sa jambe de géante, l'autre en face, accroupie et ronde; la foule des
+femmes se rassemble, se masse sur l'étroite langue de galets qu'elle
+couvre d'un éclatant jardin de toilettes claires, dans ce cadre de hauts
+rochers. Le soleil tombe en plein sur les côtes, sur les ombrelles de
+toute nuance, sur la mer d'un bleu verdâtre; et tout cela est gai,
+charmant, sourit aux yeux. On va s'asseoir tout contre l'eau, et on
+regarde les baigneuses. Elles descendent, drapées dans un peignoir de
+flanelle qu'elles rejettent d'un joli mouvement en atteignant la frange
+d'écume des courtes vagues; et elles entrent dans la mer, d'un petit pas
+rapide qu'arrête parfois un frisson de froid délicieux, une courte
+suffocation.
+
+Bien peu résistent à cette épreuve du bain. C'est là qu'on les juge,
+depuis le mollet jusqu'à la gorge. La sortie surtout révèle les faibles,
+bien que l'eau de mer soit d'un puissant secours aux chairs amollies.
+
+La première fois que je vis ainsi cette, jeune femme, je fus ravi et
+séduit. Elle tenait bon, elle tenait ferme. Puis il y a des figures dont
+le charme entre en nous brusquement, nous envahit tout d'un coup. Il
+semble qu'on trouve la femme qu'on était né pour aimer. J'ai eu cette
+sensation et cette secousse.
+
+Je me fis présenter et je fus bientôt pincé comme je ne l'avais jamais
+été. Elle me ravageait le coeur. C'est une chose effroyable et
+délicieuse que de subir ainsi la domination d'une femme. C'est presque
+un supplice et, en même temps, un incroyable bonheur. Son regard, son
+sourire, les cheveux de sa nuque quand la brise les soulevait, toutes
+les plus petites lignes de son visage, les moindres mouvements de ses
+traits, me ravissaient, me bouleversaient, m'affolaient. Elle me
+possédait par toute ma personne, par ses gestes, par ses attitudes, même
+par les choses qu'elle portait qui devenaient ensorcelantes. Je
+m'attendrissais à voir sa voilette sur un meuble, ses gants jetés sur un
+fauteuil. Ses toilettes me semblaient inimitables. Personne n'avait des
+chapeaux pareils aux siens.
+
+Elle était mariée, mais l'époux venait tous les samedis pour repartir
+les lundis. Il me laissait d'ailleurs indifférent. Je n'en étais point
+jaloux, je ne sais pourquoi, jamais un être ne me parut avoir aussi peu
+d'importance dans la vie, n'attira moins mon attention que cet homme.
+
+Comme je l'aimais, elle! Et comme elle était belle, gracieuse et jeune!
+C'était la jeunesse, l'élégance et la fraîcheur même. Jamais je n'avais
+senti de cette façon comme la femme est un être joli, fin, distingué,
+délicat, fait de charme et de grâce. Jamais je n'avais compris ce qu'il
+y a de beauté séduisante dans la courbe d'une joue, dans le mouvement
+d'une lèvre, dans les plis ronds d'une petite oreille, dans la forme de
+ce sot organe qu'on nomme le nez.
+
+Cela dura trois mois, puis je partis pour l'Amérique, le coeur broyé de
+désespoir. Mais sa pensée demeura en moi, persistante, triomphante. Elle
+me possédait de loin comme elle m'avait possédé de près. Des années
+passèrent. Je ne l'oubliais point. Son image charmante restait devant
+mes yeux et dans mon coeur. Et ma tendresse lui demeurait fidèle, une
+tendresse tranquille, maintenant, quelque chose comme le souvenir aimé
+de ce que j'avais rencontré de plus beau et de plus séduisant dans la
+vie.
+
+ * * * * *
+
+Douze ans sont si peu de chose dans l'existence d'un homme! On ne les
+sent point passer! Elles vont l'une après l'autre, les années, doucement
+et vite, lentes et pressées, chacune est longue et si tôt finie! Et
+elles s'additionnent si promptement, elles laissent si peu de trace
+derrière elles, elles s'évanouissent si complètement qu'en se retournant
+pour voir le temps parcouru on n'aperçoit plus rien, et on ne comprend
+pas comment il se fait qu'on soit vieux.
+
+Il me semblait vraiment que quelques mois à peine me séparaient de
+cette saison charmante sur le galet d'Étretat.
+
+J'allais au printemps dernier dîner à Maisons-Laffitte, chez des amis.
+
+Au moment où le train partait, une grosse dame monta dans mon wagon,
+escortée de quatre petites filles. Je jetai à peine un coup d'oeil sur
+cette mère poule très large, très ronde, avec une face de pleine lune
+qu'encadrait un chapeau enrubanné.
+
+Elle respirait fortement, essoufflée d'avoir marché vite. Et les enfants
+se mirent à babiller. J'ouvris mon journal et je commençai à lire.
+
+Nous venions de passer Asnières, quand ma voisine me dit tout à coup:
+
+--Pardon, monsieur, n'êtes-vous pas monsieur Carnier?
+
+--Oui, madame.
+
+Alors elle se mit à rire, d'un rire content de brave femme, et un peu
+triste pourtant.
+
+--Vous ne me reconnaissez pas?
+
+J'hésitais. Je croyais bien en effet avoir vu quelque part ce visage;
+mais où? mais quand? Je répondis:
+
+--Oui... et non... Je vous connais certainement, sans retrouver votre
+nom.
+
+Elle rougit un peu.
+
+--Madame Julie Lefèvre.
+
+Jamais je ne reçus un pareil coup. Il me sembla en une seconde que tout
+était fini pour moi! Je sentais seulement qu'un voile s'était déchiré
+devant mes yeux et que j'allais découvrir des choses affreuses et
+navrantes.
+
+C'était elle! cette grosse femme commune, elle? Et elle avait pondu ces
+quatre filles depuis que je ne l'avais vue. Et ces petits êtres
+m'étonnaient autant que leur mère elle-même. Ils sortaient d'elle; ils
+étaient grands déjà, ils avaient pris place dans la vie. Tandis qu'elle
+ne comptait plus, elle, cette merveille de grâce coquette et fine. Je
+l'avais vue hier, me semblait-il, et je la retrouvais ainsi! Était-ce
+possible? Une douleur violente m'étreignait le coeur, et aussi une
+révolte contre la nature même, une indignation irraisonnée, contre
+cette oeuvre brutale, infâme de destruction.
+
+Je la regardais effaré. Puis je lui pris la main; et des larmes me
+montèrent aux yeux. Je pleurais sa jeunesse, je pleurais sa mort. Car je
+ne connaissais point cette grosse dame.
+
+Elle, émue aussi, balbutia:--Je suis bien changée, n'est-ce pas? Que
+voulez-vous, tout passe. Vous voyez, je suis devenue une mère, rien
+qu'une mère, une bonne mère. Adieu le reste, c'est fini. Oh! je pensais
+bien que vous ne me reconnaîtriez pas, si nous nous rencontrions jamais.
+Vous aussi, d'ailleurs, vous êtes changé; il m'a fallu quelque temps
+pour être sûre de ne me point tromper. Vous êtes devenu tout blanc.
+Songez. Voici douze ans! Douze ans! Ma fille aînée a dix ans déjà.
+
+Je regardai l'enfant. Et je retrouvai en elle quelque chose du charme
+ancien de sa mère, mais quelque chose d'indécis encore, de peu formé,
+de prochain. Et la vie m'apparut rapide comme un train qui passe.
+
+Nous arrivions à Maisons-Laffitte. Je baisai la main de ma vieille amie.
+Je n'avais rien trouvé à lui dire que d'affreuses banalités. J'étais
+trop bouleversé pour parler.
+
+Le soir, tout seul, chez moi, je me regardai longtemps dans ma glace,
+très longtemps. Et je finis par me rappeler ce que j'avais été, par
+revoir en pensée, ma moustache brune et mes cheveux noirs, et la
+physionomie jeune de mon visage. Maintenant j'étais vieux. Adieu.
+
+
+
+
+SOUVENIR
+
+[Illustration]
+
+SOUVENIR
+
+Comme il m'en vient des souvenirs de jeunesse sous la douce caresse du
+premier soleil! Il est un âge où tout est bon, gai, charmant, grisant.
+Qu'ils sont exquis les souvenirs des anciens printemps!
+
+Vous rappelez-vous, vieux amis, mes frères, ces années de joie où la vie
+n'était qu'un triomphe et qu'un rire? Vous rappelez-vous les jours de
+vagabondage autour de Paris, notre radieuse pauvreté, nos promenades
+dans les bois reverdis, nos ivresses d'air bleu dans les cabarets au
+bord de la Seine, et nos aventures d'amour si banales et si délicieuses?
+
+J'en veux dire une de ces aventures. Elle date de douze ans et me paraît
+déjà si vieille, si vieille, qu'elle me semble maintenant à l'autre bout
+de ma vie, avant le tournant, ce vilain tournant d'où j'ai aperçu tout à
+coup la fin du voyage.
+
+J'avais alors vingt-cinq ans. Je venais d'arriver à Paris; j'étais
+employé dans un ministère, et les dimanches m'apparaissaient comme des
+fêtes extraordinaires, pleines d'un bonheur exhubérant, bien qu'il ne se
+passât jamais rien d'étonnant.
+
+C'est tous les jours dimanche, aujourd'hui. Mais je regrette le temps où
+je n'en avais qu'un par semaine. Qu'il était bon! J'avais six francs à
+dépenser!
+
+Je m'éveillai tôt, ce matin-là, avec cette sensation de liberté que
+connaissent si bien les employés, cette sensation de délivrance, de
+repos, de tranquillité, d'indépendance.
+
+J'ouvris ma fenêtre. Il faisait un temps admirable. Le ciel tout bleu
+s'étalait sur la ville, plein de soleil et d'hirondelles.
+
+Je m'habillai bien vite et je partis, voulant passer la journée dans les
+bois, à respirer les feuilles; car je suis d'origine campagnarde, ayant
+été élevé dans l'herbe et sous les arbres.
+
+Paris s'éveillait, joyeux, dans la chaleur et la lumière. Les façades
+des maisons brillaient; les serins des concierges s'égosillaient dans
+leurs cages, et une gaieté courait la rue, éclairait les visages,
+mettait un rire partout, comme un contentement mystérieux des êtres et
+des choses sous le clair soleil levant.
+
+Je gagnai la Seine pour prendre l'Hirondelle qui me déposerait à
+Saint-Cloud.
+
+Comme j'aimais cette attente du bateau sur le ponton. Il me semblait que
+j'allais partir pour le bout du monde, pour des pays nouveaux et
+merveilleux. Je le voyais apparaître, ce bateau, là-bas, là-bas, sous
+l'arche du second pont, tout petit, avec son panache de fumée, puis plus
+gros, plus gros, grandissant toujours; et il prenait en mon esprit des
+allures de paquebot.
+
+Il accostait et je montais.
+
+Des gens endimanchés étaient déjà dessus, avec des toilettes voyantes,
+des rubans éclatants et de grosses figures écarlates. Je me plaçais tout
+à l'avant, debout, regardant fuir les quais, les arbres, les maisons,
+les ponts. Et soudain j'apercevais le grand viaduc du Point-du-Jour qui
+barrait le fleuve. C'était la fin de Paris, le commencement de la
+campagne, et la Seine soudain, derrière la double ligne des arches,
+s'élargissait comme si on lui eût rendu l'espace et la liberté,
+devenait tout à coup le beau fleuve paisible qui va couler à travers
+les plaines, au pied des collines boisées, au milieu des champs, au bord
+des forêts.
+
+Après avoir passé entre deux îles, l'Hirondelle suivit un coteau
+tournant dont la verdure était pleine de maisons blanches. Une voix
+annonça: «Bas-Meudon», puis plus loin: «Sèvres», et, plus loin encore
+«Saint-Cloud».
+
+Je descendis. Et je suivis à pas pressés, à travers la petite ville, la
+route qui gagne les bois. J'avais emporté une carte des environs de
+Paris pour ne point me perdre dans les chemins qui traversent en tous
+sens ces petites forêts où se promènent les Parisiens.
+
+Dès que je fus à l'ombre, j'étudiai mon itinéraire qui me parut
+d'ailleurs d'une simplicité parfaite. J'allais tourner à droite, puis à
+gauche, puis encore à gauche, et j'arriverais à Versailles à la nuit,
+pour dîner.
+
+Et je me mis à marcher lentement, sous les feuilles nouvelles, buvant
+cet air savoureux que parfument les bourgeons et les sèves. J'allais à
+petits pas, oublieux des paperasses, du bureau, du chef, des collègues,
+des dossiers, et songeant à des choses heureuses qui ne pouvaient
+manquer de m'arriver, à tout l'inconnu voilé de l'avenir. J'étais
+traversé par mille souvenirs d'enfance que ces senteurs de campagne
+réveillaient en moi, et j'allais, tout imprégné du charme odorant, du
+charme vivant, du charme palpitant des bois attiédis par le grand soleil
+de juin.
+
+Parfois, je m'asseyais pour regarder, le long d'un talus, toutes sortes
+de petites fleurs dont je savais les noms depuis longtemps. Je les
+reconnaissais toutes comme si elles eussent été justement celles mêmes
+vues autrefois au pays. Elles étaient jaunes, rouges, violettes, fines,
+mignonnes, montées sur de longues tiges ou collées contre terre. Des
+insectes de toutes couleurs et de toutes formes, trapus, allongés,
+extraordinaires de construction, des monstres effroyables et
+microscopiques, faisaient paisiblement des ascensions de brins d'herbe
+qui ployaient sous leur poids.
+
+Puis je dormis quelques heures dans un fossé, et je repartis reposé,
+fortifié par ce somme.
+
+Devant moi, s'ouvrit une ravissante allée, dont le feuillage un peu
+grêle laissait pleuvoir partout sur le sol des gouttes de soleil qui
+illuminaient des marguerites blanches. Elle s'allongeait
+interminablement, vide et calme. Seul, un gros frelon solitaire et
+bourdonnant la suivait, s'arrêtant parfois pour boire une fleur qui se
+penchait sous lui, et repartant presque aussitôt pour se reposer encore
+un peu plus loin. Son corps énorme semblait en velours brun rayé de
+jaune, porté par des ailes transparentes et démesurément petites.
+
+Mais tout à coup j'aperçus au bout de l'allée deux personnes, un homme
+et une femme, qui venaient, vers moi. Ennuyé d'être troublé dans ma
+promenade tranquille j'allais m'enfoncer dans les taillis, quand il me
+sembla qu'on m'appelait. La femme en effet agitait son ombrelle, et
+l'homme, en manches de chemise, la redingote sur un bras, élevait
+l'autre en signe de détresse.
+
+J'allai vers eux. Ils marchaient d'une allure pressée, très rouges tous
+deux, elle à petits pas rapides, lui à longues enjambées. On voyait sur
+leur visage de la mauvaise humeur et de la fatigue.
+
+La femme aussitôt me demanda:
+
+--Monsieur, pouvez-vous me dire où nous sommes? mon imbécile de mari
+nous a perdus en prétendant connaître parfaitement ce pays.
+
+Je répondis avec assurance:
+
+--Madame, vous allez vers Saint-Cloud et vous tournez le dos à
+Versailles.
+
+Elle reprit, avec un regard de pitié irritée pour son époux:
+
+--Comment! nous tournons le dos à Versailles. Mais c'est justement là
+que nous voulons dîner.
+
+--Moi aussi, madame, j'y vais.
+
+Elle prononça plusieurs fois, en haussant les épaules:
+
+--Mon Dieu, mon Dieu, mon Dieu! avec ce ton de souverain mépris qu'ont
+les femmes pour exprimer leur exaspération.
+
+Elle était toute jeune, jolie, brune, avec une ombre de moustache sur
+les lèvres.
+
+Quant à lui, il suait et s'essuyait le front. C'était assurément un
+ménage de petits bourgeois parisiens. L'homme semblait atterré, éreinté
+et désolé.
+
+Il murmura:
+
+--Mais, ma bonne amie... c'est toi....
+
+Elle ne le laissa pas achever:
+
+--C'est moi!... Ah! c'est moi maintenant. Est-ce moi qui ai voulu partir
+sans renseignements en prétendant que je me retrouverais toujours?
+Est-ce moi qui ai voulu prendre à droite au haut de la côte, en
+affirmant que je reconnaissais le chemin? Est-ce moi qui me suis chargée
+de Cachou....
+
+Elle n'avait point achevé de parler, que son mari, comme s'il eût été
+pris de folie, poussa un cri perçant, un long cri de sauvage qui ne
+pourrait s'écrire en aucune langue, mais qui ressemblait à tiiitiiit.
+
+La jeune femme ne parut ni s'étonner, ni s'émouvoir, et reprit:
+
+--Non, vraiment, il y a des gens trop stupides, qui prétendent toujours
+tout savoir. Est-ce moi qui ai pris, l'année dernière, le train de
+Dieppe, au lieu de prendre celui du Havre, dis, est-ce moi? Est-ce moi
+qui ai parié que M. Letourneur demeurait rue des Martyrs?... Est-ce moi
+qui ne voulais pas croire que Céleste était une voleuse?...
+
+Et elle continuait avec furie, avec une vélocité de langue surprenante,
+accumulant les accusations les plus diverses, les plus inattendues et
+les plus accablantes, fournies par toutes les situations intimes de
+l'existence commune, reprochant à son mari tous ses actes, toutes ses
+idées, toutes ses allures, toutes ses tentatives, tous ses efforts, sa
+vie depuis leur mariage jusqu'à l'heure présente.
+
+Il essayait de l'arrêter, de la calmer et bégayait:
+
+--Mais, ma chère amie... c'est inutile... devant monsieur.... Nous
+nous donnons en spectacle.... Cela n'intéresse pas monsieur....
+
+Et il tournait des yeux lamentables vers les taillis, comme s'il eût
+voulu en sonder la profondeur mystérieuse et paisible, pour s'élancer
+dedans, fuir, se cacher à tous les regards; et, de temps en temps, il
+poussait un nouveau cri, un tiiitiiit prolongé, suraigu. Je pris cette
+habitude pour une maladie nerveuse.
+
+La jeune femme, tout à coup, se tournant vers moi, et changeant de ton
+avec une très singulière rapidité, prononça:
+
+--Si monsieur veut bien le permettre, nous ferons route avec lui pour ne
+pas nous égarer de nouveau et nous exposer à coucher dans le bois.
+
+Je m'inclinai; elle prit mon bras et elle se mit à parler de mille
+choses, d'elle, de sa vie, de sa famille, de son commerce. Ils étaient
+gantiers rue Saint-Lazare.
+
+Son mari marchait à côté d'elle, jetant toujours des regards de fou dans
+l'épaisseur des arbres, et criant tiiitiiit de moment en moment.
+
+À la fin, je lui demandai:
+
+--Pourquoi criez-vous comme ça?
+
+Il répondit d'un air consterné, désespéré:
+
+--C'est mon pauvre chien que j'ai perdu.
+
+--Comment? Vous avez perdu votre chien?
+
+--Oui. Il avait à peine un an. Il n'était jamais sorti de la boutique.
+J'ai voulu le prendre pour le promener dans les bois. Il n'avait jamais
+vu d'herbes ni de feuilles; et il est devenu comme fou. Il s'est mis à
+courir en aboyant et il a disparu dans la forêt. Il faut dire aussi
+qu'il avait eu très peur du chemin de fer; cela avait pu lui faire
+perdre le sens. J'ai eu beau l'appeler, il n'est pas revenu. Il va
+mourir de faim là-dedans.
+
+La jeune femme, sans se tourner vers son mari, articula:
+
+--Si tu lui avais laissé son attache, cela ne serait pas arrivé. Quand
+on est bête comme toi, on n'a pas de chien.
+
+Il murmura timidement:
+
+--Mais, ma chère amie, c'est toi....
+
+Elle s'arrêta net; et, le regardant dans les yeux comme si elle allait
+les lui arracher, elle recommença à lui jeter au visage des reproches
+sans nombre.
+
+Le soir tombait. Le voile de brume qui couvre la campagne au crépuscule
+se déployait lentement; et une poésie flottait, faite de cette sensation
+de fraîcheur particulière et charmante qui emplit les bois à l'approche
+de la nuit.
+
+Tout à coup, le jeune homme s'arrêta, et se tâtant le corps
+fiévreusement:
+
+--Oh! je crois que j'ai....
+
+Elle le regardait:
+
+--Eh bien, quoi!
+
+--Je n'ai pas fait attention que j'avais ma redingote sur mon bras.
+
+--Eh bien?
+
+--J'ai perdu mon portefeuille... mon argent était dedans.
+
+Elle frémit de colère, et suffoqua d'indignation.
+
+--Il ne manquait plus que cela. Que tu es stupide! Mais que tu es
+stupide! Est-ce possible d'avoir épousé un idiot pareil! Eh bien va le
+chercher, et fais en sorte de le retrouver. Moi je vais gagner
+Versailles avec monsieur. Je n'ai pas envie de coucher dans le bois.
+
+Il répondit doucement:
+
+--Oui, mon amie; où vous retrouverai-je?
+
+On m'avait recommandé un restaurant. Je l'indiquai.
+
+Le mari se retourna, et, courbé vers la terre que son oeil anxieux
+parcourait, criant: Tiiitiit à tout moment, il s'éloigna.
+
+Il fut longtemps à disparaître; l'ombre, plus épaisse, l'effaçait dans
+le lointain de l'allée. On ne distingua bientôt plus la silhouette de
+son corps; mais on entendit longtemps son tiiit tiiit, tiiit tiiit
+lamentable, plus aigu à mesure que la nuit se faisait plus noire.
+
+Moi, j'allais d'un pas vif, d'un pas heureux dans la douceur du
+crépuscule, avec cette petite femme inconnue qui s'appuyait sur mon
+bras.
+
+Je cherchais des mots galants sans en trouver. Je demeurais muet,
+troublé, ravi.
+
+Mais une grand'route soudain coupa notre allée. J'aperçus à droite, dans
+un vallon, toute une ville.
+
+Qu'était donc ce pays.
+
+Un homme passait. Je l'interrogeai. Il répondit:
+
+--Bougival.
+
+Je demeurai interdit:
+
+--Comment Bougival? Vous êtes _sûr_?
+
+--Parbleu, j'en suis!
+
+La petite femme riait comme une folle.
+
+Je proposai de prendre une voiture pour gagner Versailles. Elle
+répondit:
+
+--Ma foi non. C'est trop drôle, et j'ai trop faim. Je suis bien
+tranquille au fond; mon mari se retrouvera toujours bien, lui. C'est
+tout bénéfice pour moi d'en être soulagée pendant quelques heures.
+
+Nous entrâmes donc dans un restaurant, au bord de l'eau, et j'osai
+prendre un cabinet particulier.
+
+Elle se grisa, ma foi, fort bien, chanta, but du Champagne, fit toutes
+sortes de folies... et même la plus grande de toutes.
+
+Ce fut mon premier adultère!
+
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+LA CONFESSION
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+[Illustration]
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+LA CONFESSION
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+Marguerite de Thérelles allait mourir. Bien qu'elle n'eût que cinquante
+et six ans, elle en paraissait au moins soixante et quinze. Elle
+haletait, plus pâle que ses draps, secouée de frissons épouvantables, la
+figure convulsée, l'oeil hagard, comme si une chose horrible lui eût
+apparu.
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+Sa soeur aînée, Suzanne, plus âgée de six ans, à genoux près du lit,
+sanglotait. Une petite table approchée de la couche de l'agonisante
+portait, sur une serviette, deux bougies allumées, car on attendait le
+prêtre qui devait donner l'extrême-onction et la communion dernière.
+
+L'appartement avait cet aspect sinistre qu'ont les chambres des
+mourants, cet air d'adieu désespéré. Des fioles traînaient sur les
+meubles, des linges traînaient dans les coins, repoussés d'un coup de
+pied ou de balai. Les sièges en désordre semblaient eux-mêmes effarés,
+comme s'ils avaient couru dans tous les sens. La redoutable mort était
+là, cachée, attendant.
+
+L'histoire des deux soeurs était attendrissante. On la citait au loin;
+elle avait fait pleurer bien des yeux.
+
+Suzanne, l'aînée, avait été aimée follement, jadis, d'un jeune homme
+qu'elle aimait aussi. Ils furent fiancés, et on n'attendait plus que le
+jour fixé pour le contrat, quand Henry de Sampierre était mort
+brusquement.
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+Le désespoir de la jeune fille fut affreux, et elle jura de ne se jamais
+marier. Elle tint parole. Elle prit des habits de veuve qu'elle ne
+quitta plus.
+
+Alors sa soeur, sa petite soeur Marguerite, qui n'avait encore que douze
+ans, vint, un matin, se jeter dans les bras de l'aînée, et lui dit:
+«Grande soeur, je ne veux pas que tu sois malheureuse. Je ne veux pas
+que tu pleures toute ta vie. Je ne te quitterai jamais, jamais, jamais!
+Moi, non plus, je ne me marierai pas. Je resterai près de toi, toujours,
+toujours, toujours».
+
+Suzanne l'embrassa attendrie par ce dévouement d'enfant, et n'y crut
+pas.
+
+Mais la petite aussi tint parole et, malgré les prières des parents,
+malgré les supplications de l'aînée, elle ne se maria jamais. Elle était
+jolie, fort jolie; elle refusa bien des jeunes gens qui semblaient
+l'aimer; elle ne quitta plus sa soeur.
+
+Elles vécurent ensemble tous les jours de leur, existence, sans se
+séparer une seule fois. Elles allèrent côte à côte, inséparablement
+unies. Mais Marguerite sembla toujours triste, accablée, plus morne que
+l'aînée comme si peut-être son sublime sacrifice l'eût brisée. Elle
+vieillit plus vite, prit des cheveux blancs dès l'âge de trente ans et,
+souvent souffrante, semblait atteinte d'un mal inconnu qui la rongeait.
+
+Maintenant elle allait mourir la première.
+
+Elle ne parlait plus depuis vingt-quatre heures. Elle avait dit
+seulement, aux premières lueurs de l'aurore:
+
+--Allez chercher monsieur le curé, voici l'instant.
+
+Et elle était demeurée ensuite sur le dos, secouée de spasmes, les
+lèvres agitées comme si des paroles terribles lui fussent montées du
+coeur, sans pouvoir sortir, le regard affolé d'épouvanté, effroyable à
+voir.
+
+Sa soeur, déchirée par la douleur, pleurait éperdument, le front sur le
+bord du lit et répétait:
+
+--Margot, ma pauvre Margot, ma petite!
+
+Elle l'avait toujours appelée: «ma petite», de même que la cadette
+l'avait toujours appelée: «grande soeur».
+
+On entendit des pas dans l'escalier. La porte s'ouvrit. Un enfant de
+choeur parut, suivi du vieux prêtre en surplis. Dès qu'elle l'aperçut,
+la mourante s'assit d'une secousse, ouvrit les lèvres, balbutia deux ou
+trois paroles, et se mit à gratter ses ongles comme si elle eût voulu y
+faire un trou.
+
+L'abbé Simon s'approcha, lui prit la main, la baisa sur le front et,
+d'une voix douce:
+
+--Dieu vous pardonne, mon enfant; ayez du courage, voici le moment venu,
+parlez.
+
+Alors, Marguerite, grelottant de la tête aux pieds, secouant toute sa
+couche de ses mouvements nerveux, balbutia:
+
+--Assieds-toi, grande soeur, écoute.
+
+Le prêtre se baissa vers Suzanne, toujours abattue au pied du lit, la
+releva, la mit dans un fauteuil et, prenant dans chaque main la main
+d'une des deux soeurs, il prononça:
+
+--Seigneur, mon Dieu! envoyez-leur la force, jetez sur elles votre
+miséricorde.
+
+Et Marguerite se mit à parler. Les mots lui sortaient de la gorge un à
+un, rauques, scandés, comme exténués.
+
+
+
+--Pardon, pardon, grande soeur, pardonne-moi! Oh! si tu savais comme
+j'ai eu peur de ce moment-là, toute ma vie!...
+
+Suzanne balbutia, dans ses larmes:
+
+--Quoi te pardonner, petite? Tu m'as tout donné, tout sacrifié; tu es un
+ange...
+
+Mais Marguerite l'interrompit:
+
+--Tais-toi, tais-toi! Laisse-moi dire... ne m'arrête pas.... C'est
+affreux... laisse-moi dire tout... jusqu'au bout, sans bouger...
+Écoute.... Tu te rappelles... tu te rappelles... Henry....
+
+Suzanne tressaillit et regarda sa soeur. La cadette reprit:
+
+--Il faut que tu entendes tout pour comprendre. J'avais douze ans,
+seulement douze ans, tu te le rappelles bien, n'est-ce pas? Et j'étais
+gâtée, je faisais tout ce que je voulais!... Tu te rappelles bien comme
+on me gâtait?... Écoute.... La première fois qu'il est venu, il avait
+des bottes vernies; il est descendu de cheval devant le perron, et il
+s'est excusé sur son costume, mais il venait apporter une nouvelle à
+papa. Tu te le rappelles, n'est-ce pas?... Ne dis rien... écoute. Quand
+je l'ai vu, j'ai été toute saisie, tant je l'ai trouvé beau, et je suis
+demeurée debout dans un coin du salon tout le temps qu'il a parlé. Les
+enfants sont singuliers... et terribles.... Oh! oui... j'en ai rêvé!
+
+«Il est revenu... plusieurs fois... je le regardais de tous mes yeux,
+de toute mon âme... j'étais grande pour mon âge... et bien plus rusée
+qu'on ne croyait. Il est revenu souvent.... Je ne pensais qu'à lui. Je
+prononçais tout bas:
+
+«--Henry... Henry de Sampierre!
+
+«Puis on a dit qu'il allait t'épouser. Ce fut un chagrin... oh! grande
+soeur... un chagrin... un chagrin! J'ai pleuré trois nuits, sans
+dormir. Il revenait tous les jours, l'après-midi, après son déjeuner...
+tu te le rappelles, n'est-ce pas! Ne dis rien... écoute. Tu lui faisais
+des gâteaux qu'il aimait beaucoup... avec de la farine, du beurre et du
+lait.... Oh! je sais bien comment.... J'en ferais encore s'il le
+fallait. Il les avalait d'une seule bouchée, et et puis il buvait un
+verre de vin... et puis il disait: «C'est délicieux.» Tu te rappelles
+comme il disait ça?
+
+«J'étais jalouse, jalouse!... Le moment de ton mariage approchait. Il
+n'y avait plus que quinze jours. Je devenais folle. Je me disais: Il
+n'épousera pas Suzanne, non, je ne veux pas!... C'est moi qu'il
+épousera, quand je serai grande. Jamais je n'en trouverai un que j'aime
+autant.... Mais un soir, dix jours avant ton contrat, tu t'es promenée
+avec lui devant le château, au clair de lune... et là-bas... sous le
+sapin, sous le grand sapin... il t'a embrassée... embrassée... dans
+ses deux bras... si longtemps.... Tu te le rappelles, n'est-ce pas!
+C'était probablement la première fois... oui.... Tu étais si pâle en
+rentrant au salon!
+
+«Je vous ai vus; j'étais là, dans le massif. J'ai eu une rage! Si
+j'avais pu, je vous aurais tués!
+
+«Je me suis dit: Il n'épousera pas Suzanne, jamais! Il n'épousera
+personne. Je serais trop malheureuse.... Et tout d'un coup je me suis
+mise à le haïr affreusement.
+
+«Alors, sais-tu ce que j'ai fait?... écoute. J'avais vu le jardinier
+préparer des boulettes pour tuer des chiens errants. Il écrasait une
+bouteille avec une pierre et mettait le verre pilé dans une boulette de
+viande.
+
+«J'ai pris chez maman une petite bouteille de pharmacien, je l'ai broyée
+avec un marteau, et j'ai caché le verre dans ma poche. C'était une
+poudre brillante.... Le lendemain, comme tu venais de faire les petits
+gâteaux, je les ai fendus avec un couteau et j'ai mis le verre
+dedans.... Il en a mangé trois... moi aussi, j'en ai mangé un....
+J'ai jeté les six autres dans l'étang... les deux cygnes sont morts
+trois jours après.... Tu te le rappelles?... Oh! ne dis rien...
+écoute, écoute.... Moi seule, je ne suis pas morte... mais j'ai
+toujours été malade... écoute.... Il est mort... tu sais
+bien... écoute... ce n'est rien cela.... C'est après, plus
+tard... toujours... le plus terrible... écoute....
+
+«Ma vie, toute ma vie... quelle torture! Je me suis dit: Je ne
+quitterai plus ma soeur. Et je lui dirai tout, au moment de mourir....
+Voilà. Et depuis, j'ai toujours pensé à ce moment-là, à ce moment-là où
+je te dirais tout.... Le voici venu.... C'est terrible.... Oh!... grande
+soeur!
+
+«J'ai toujours pensé, matin et soir, le jour, la nuit: Il faudra que je
+lui dise cela, une fois.... J'attendais.... Quel supplice!... C'est
+fait... Ne dis rien.... Maintenant, j'ai peur... j'ai peur... oh!
+j'ai peur! Si j'allais le revoir, tout à l'heure, quand je serai
+morte.... Le revoir... y songes-tu?... La première!... Je n'oserai
+pas.... Il le faut.... Je vais mourir.... Je veux que tu me pardonnes.
+Je le veux.... Je ne peux pas m'en aller sans cela devant lui. Oh!
+dites-lui de me pardonner, monsieur le curé, dites-lui... je vous
+en prie. Je ne peux mourir sans ça....
+
+Elle se tut, et demeura haletante, grattant toujours le drap de ses
+ongles crispés....
+
+Suzanne avait caché sa figure dans ses mains et ne bougeait plus. Elle
+pensait à lui qu'elle aurait pu aimer si longtemps! Quelle bonne vie ils
+auraient eue! Elle le revoyait, dans l'autrefois disparu, dans le vieux
+passé à jamais éteint. Morts chéris! comme ils vous déchirent le coeur!
+Oh! ce baiser, son seul baiser! Elle l'avait gardé dans l'âme. Et puis
+plus rien, plus rien dans toute son existence!...
+
+Le prêtre tout à coup se dressa et, d'une voix forte, vibrante, il cria:
+
+--Mademoiselle Suzanne, votre soeur va mourir!
+
+Alors Suzanne, ouvrant ses mains, montra sa figure trempée de larmes,
+et, se précipitant sur sa soeur, elle la baisa de toute sa force en
+balbutiant:
+
+--Je te pardonne, je te pardonne, petite....
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+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+Le Crime au père Boniface. 3
+
+Rose 19
+
+Le Père 35
+
+L'Aveu 59
+
+La Parure 73
+
+Le Bonheur 97
+
+Le Vieux 115
+
+Un Lâche 135
+
+L'Ivrogne 157
+
+Une Vendetta 173
+
+Coco 187
+
+La Main 199
+
+Le Gueux 217
+
+Un Parricide 231
+
+Le Petit 249
+
+La Roche aux Guillemots 268
+
+Tombouctou 277
+
+Histoire vraie 297
+
+Adieu 311
+
+Souvenir 325
+
+La Confession 343
+
+PARIS.--IMP. G. MARPON ET E. FLAMMARION, RUE RACINE, 26.
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+End of Project Gutenberg's Contes du jour et de la nuit, by Guy de Maupassant
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14790 ***