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diff --git a/old/14789-8.txt b/old/14789-8.txt new file mode 100644 index 0000000..75e3d78 --- /dev/null +++ b/old/14789-8.txt @@ -0,0 +1,19514 @@ +The Project Gutenberg EBook of Aventures de Monsieur Pickwick, Vol. II +by Charles Dickens + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Aventures de Monsieur Pickwick, Vol. II + +Author: Charles Dickens + +Release Date: January 24, 2005 [EBook #14789] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AVENTURES DE MONSIEUR PICKWICK *** + + + + +Produced by Robert Connal, Wilelmina Mallière and the Online +Distributed Proofreading Team. + + + + + + + + + + +AVENTURES + +DE MONSIEUR + +PICKWICK + + + + +CHARLES DICKENS + + +AVENTURES DE MONSIEUR PICKWICK + + +ROMAN ANGLAIS + +TRADUIT AVEC L'AUTORISATION DE L'AUTEUR SOUS LA DIRECTION DE P. LORAIN + +PAR P. GROLIER + +TOME SECOND + +PARIS + +LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie + +79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79 + + +1893 + + + + +AVENTURES + +DE + +M. PICKWICK. + + + * * * * * + + + + +CHAPITRE PREMIER. + +Comment les pickwickiens firent et cultivèrent la connaissance d'une +couple d'agréables jeunes gens, appartenant à une des professions +libérales; comment ils folâtrèrent sur la glace; et comment se termina +leur visite. + + +«Eh bien! Sam, il gèle toujours?» dit M. Pickwick à son domestique +favori, comme celui-ci entrait dans sa chambre le matin du jour de Noël, +pour lui apprêter l'eau chaude nécessaire. + +«L'eau du pot à eau n'est plus qu'un masque de glace, monsieur. + +--Une rude saison, Sam! + +--Beau temps pour ceux qui sont bien vêtus, monsieur, comme disait +l'ours blanc en s'exerçant à patiner. + +--Je descendrai dans un quart d'heure, Sam, reprit M. Pickwick, en +dénouant son bonnet de nuit. + +--Très-bien, monsieur, vous trouverez en bas une couple de carabins. + +--Une couple de quoi? s'écria M. Pickwick en s'asseyant sur son lit. + +--Une couple de carabins, monsieur. + +--Qu'est-ce que c'est qu'un carabin? demanda M. Pickwick, incertain si +c'était un animal vivant ou quelque comestible. + +--Comment! vous ne savez pas ce que c'est qu'un carabin, monsieur. Mais +tout le monde sait que c'est un chirurgien. + +--Oh! un chirurgien? + +--Justement, monsieur. Quoique ça, ceux-là ne sont que des chirurgiens +en herbe; ce sont seulement des apprentis. + +--En d'autres termes, ce sont, je suppose, des étudiants en médecine?» + +Sam Weller fit un signe affirmatif. + +«J'en suis charmé, dit M. Pickwick, en jetant énergiquement son bonnet +sur son couvre-pieds. Ce sont d'aimables jeunes gens, dont le jugement +est mûri par l'habitude d'observer et de réfléchir; dont les goûts sont +épurés par l'étude et par la lecture: je serai charmé de les voir. + +--Ils fument des cigares au coin du feu dans la cuisine, dit Sam. + +--Ah! fit M. Pickwick en se frottant les mains, justement ce que j'aime: +surabondance d'esprits animaux et de socialité. + +--Et il y en a un, poursuivit Sam, sans remarquer l'interruption de son +maître; il y en a un qui a ses pieds sur la table, et qui pompe ferme de +l'eau-de-vie; pendant que l'autre qui parait amateur de mollusques, a +pris un baril d'huîtres entre ses genoux, il les ouvre à la vapeur, et +les avale de même, et avec les coquilles il vise not' jeune popotame qui +est endormi dans le coin de la cheminée. + +--Excentricités du génie, Sam. Vous pouvez vous retirer.» + +Sam se retira, en conséquence, et M. Pickwick, au bout d'un quart +d'heure, descendit pour déjeuner. + +«Le voici à la fin, s'écria le vieux Wardle. Pickwick, je vous présente +le frère de miss Allen, M. Benjamin Allen. Nous l'appelons Ben, et vous +pouvez en faire autant, si vous voulez. Ce gentleman est son ami intime, +monsieur.... + +--M. Bob Sawyer,» dit M. Benjamin Allen. Et là-dessus, M. Bob Sawyer et +M. Benjamin Allen éclatèrent de rire en duo. + +M. Pickwick salua Bob Sawyer, et Bob Sawyer salua M. Pickwick; après +quoi Ben et son ami intime s'occupèrent très-assidûment des comestibles, +ce qui donna au philosophe la facilité de les examiner. + +M. Benjamin Allen était un jeune homme épais, ramassé, dont les cheveux +noirs avaient été taillés trop courts, dont la face blanche était +taillée trop longue. Il s'était embelli d'une paire de lunettes, et +portait une cravate blanche. Au-dessous de son habit noir, qui était +boutonné jusqu'au menton, apparaissait le nombre ordinaire de jambes, +revêtues d'un pantalon couleur de poivre, terminé par une paire de +bottes imparfaitement cirées. Quoique les manches de son habit fussent +courtes, elles ne laissaient voir aucun vestige de manchettes; et +quoique son visage fût assez large pour admettre l'encadrement d'un col +de chemise, il n'était orné d'aucun appendice de ce genre. Au total, son +costume avait l'air un peu moisi, et il répandait autour de lui une +pénétrante odeur de cigares à bon marché. + +M. Bob Sawyer, couvert d'un gras vêtement bleu moitié paletot, moitié +redingote, d'un large pantalon écossais, d'un grossier gilet à doubles +revers, avait cet air de prétention mal propre, cette tournure +fanfaronne, particulière aux jeunes gentlemen qui fument dans la rue +durant le jour, y chantent et y crient durant la nuit, appellent les +garçons des tavernes par leur nom de baptême, et accomplissent dans la +rue divers autres exploits non moins facétieux; il portait un gros +bâton, orné d'une grosse pomme, se gardait de mettre des gants, et +ressemblait en somme à un Robinson Crusoé, tombé dans la débauche. + +Telles étaient les deux notabilités auxquelles M. Pickwick fut présenté, +dans la matinée du jour de Noël. + +«Superbe matinée, messieurs,» dit-il. M. Bob Sawyer fit un léger signe +d'assentiment à cette proposition, et demanda la moutarde à M. Benjamin +Allen. + +--Êtes-vous venus de loin ce matin, messieurs? poursuivit M. Pickwick. + +--De l'auberge du _Lion-Bleu_, à Muggleton, répondit brièvement M. +Allen. + +--Vous auriez dû arriver hier au soir, continua M. Pickwick. + +--Et c'est ce que nous aurions fait, répliqua Bob Sawyer, mais +l'eau-de-vie du _Lion-Bleu_ était trop bonne pour la quitter si vite; +pas vrai, Ben? + +--Certainement, répondit celui-ci, et les cigares n'étaient pas mauvais, +ni les côtelettes de porc frais non plus, hein Bob? + +--Assurément, repartit Bob;» et les amis intimes recommencèrent plus +vigoureusement leur attaque sur le déjeuner, comme si le souvenir du +souper de la veille leur avait donné un nouvel appétit. + +«Mastique, Bob, dit Allen à son compagnon, d'un air encourageant. + +--C'est ce que je fais, répondit M. Bob; et, pour lui rendre justice, +il faut convenir qu'il s'en acquittait joliment. + +--Vive la dissection pour donner de l'appétit, reprit M. Bob Sawyer, en +regardant autour de la table.» + +M. Pickwick frissonna légèrement. + +«À propos, Bob, dit M. Allen, avez-vous fini cette jambe? + +--À peu près, répondit M. Sawyer, en s'administrant la moitié d'une +volaille. Elle est fort musculeuse pour une jambe d'enfant. + +--Vraiment? dit négligemment M. Allen. + +--Mais oui, répliqua Bob Sawyer, la bouche pleine. + +--Je me suis inscrit pour un bras à notre école, reprit M. Allen. Nous +nous cotisons pour un sujet, et la liste est presque pleine; mais nous +ne trouvons pas d'amateur pour la tête. Vous devriez bien la prendre. + +--Merci, repartit Bob Sawyer; c'est trop de luxe pour moi. + +--Bah! bah! + +--Impossible! une cervelle, je ne dis pas.... Mais une tête tout +entière, c'est au-dessus de mes moyens. + +--Chut! chut! messieurs! s'écria M. Pickwick; j'entends les dames.» + +M. Pickwick parlait encore lorsque les dames rentrèrent de leur +promenade matinale. Elles avaient été galamment escortées par MM. +Snodgrass, Winkle et Tupman. + +«Comment, c'est toi, Ben? dit Arabelle, d'un ton qui exprimait plus de +surprise que de plaisir, à la vue de son frère. + +--Je te ramène demain à la maison, Arabelle, répondit Benjamin.» + +M. Winkle devint pâle. + +«Tu ne vois donc pas Bob Sawyer?» poursuivit l'étudiant, d'un ton de +reproche. + +Arabelle tendit gracieusement la main; et, comme M. Sawyer la serrait +d'une manière visible, M. Winkle sentit dans son coeur un frémissement +de haine. + +«Mon cher Ben, dit Arabelle en rougissant, as-tu... as-tu été présenté à +M. Winkle? + +--Non, mais ce sera avec plaisir,» répondit son frère gravement; puis il +salua d'un air roide M. Winkle, tandis que celui-ci et M. Bob Sawyer se +dévisageaient du coin de l'oeil avec une méfiance mutuelle. + +L'arrivée de deux nouveaux visages, et la contrainte qui en résultait +pour Arabelle et pour M. Winkle, auraient, suivant toute apparence, +modifié d'une manière déplaisante l'entrain de la compagnie, si +l'amabilité de M. Pickwick et la bonne humeur de leur hôte ne s'étaient +pas déployées au plus haut degré pour le bonheur commun. M. Winkle +s'insinua graduellement dans les bonnes grâces de M. Benjamin Allen, et +entama même une conversation amicale avec M. Bob Sawyer, qui, grâce à +l'eau-de-vie, au déjeuner et à la causerie, se trouvait dans une +situation d'esprit des plus facétieuses. Il raconta avec beaucoup de +verve comment il avait enlevé une tumeur sur la tête d'un vieux +gentleman, illustrant cette agréable anecdote en faisant, avec son +couteau, des incisions sur un pain d'une demi-livre, à la grande +édification de son auditoire. + +Après le déjeuner, on se rendit à l'église, où M. Benjamin Allen +s'endormit profondément, tandis que M. Bob Sawyer détachait ses pensées +des choses terrestres par un ingénieux procédé, qui consistait à graver +son nom sur le devant de son banc en lettres corpulentes de quatre +pouces de hauteur environ. + +Après un goûter substantiel, arrosé de forte bière et de cerises à +l'eau-de-vie, le vieux Wardle dit à ses hôtes: + +«Que pensez-vous d'une heure passée sur la glace? Nous avons du temps à +revendre. + +--Admirable! s'écria Benjamin Allen. + +--Fameux! acclama Bob Sawyer. + +--Winkle! reprit M. Wardle. Vous patinez, nécessairement? + +--Eh!... oui, oh! oui, répliqua M. Winkle. Mais... mais je suis un peu +rouillé. + +--Oh! monsieur Winkle, dit Arabelle, patinez, je vous en prie; j'aime +tant à voir patiner! + +--C'est si gracieux!» continua une autre jeune demoiselle. + +Une troisième jeune demoiselle ajouta que c'était élégant; une +quatrième, que c'était aérien. + +«J'en serais enchanté, répliqua M. Winkle en rougissant; mais je n'ai +pas de patins.» + +Cette objection fut aisément surmontée: M. Trundle avait deux paires de +patins, et le gros joufflu annonça qu'il y en avait en bas une +demi-douzaine d'autres. En apprenant cette bonne nouvelle, M. Winkle +déclara qu'il était ravi; mais, en disant cela, il avait l'air +parfaitement misérable. + +M. Wardle conduisit donc ses hôtes vers une large nappe de glace. Sam +Weller et le gros joufflu balayèrent la neige qui était tombée la nuit +précédente, et M. Bob Sawyer ajusta ses patins avec une dextérité qui, +aux yeux de M. Winkle, était absolument merveilleuse. Ensuite il se mit +à tracer des cercles, à écrire des huit, à inscrire sur la glace, sans +s'arrêter un seul instant, une collection d'agréables emblèmes, à +l'excessive satisfaction de M. Pickwick, de M. Tupman et de toutes les +dames. Mais ce fut bien mieux encore, ce fut un véritable enthousiasme, +quand le vieux Wardle et Benjamin Allen, assistés par ledit Bob, +accomplirent nombre de figures et d'évolutions mystiques. + +Pendant tout ce temps, M. Winkle, dont le visage et les mains étaient +bleus de froid, s'occupait à mettre ses patins avec la pointe par +derrière et à emmêler les courroies de la manière la plus compliquée. Il +avait été aidé dans cette opération par M. Snodgrass, qui se connaissait +en patins à peu près aussi bien qu'un Hindou; néanmoins, grâce à +l'assistance de Sam, les malheureux patins furent serrés assez +solidement pour engourdir les pieds du patient, et il fut enfin levé sur +ses jambes. + +«Voila, monsieur, lui dit Sam, d'un ton encourageant; en route, à cette +heure, et montrez-leur comme il faut s'y prendre. + +--Attendez, attendez! cria M. Winkle, qui tremblait violemment et qui +avait saisi Sam avec la vigueur convulsive d'un noyé. Comme c'est +glissant, Sam! + +--La glace est presque toujours comme ça. Tenez-vous donc, monsieur.» + +Cette dernière exhortation était inspirée à Sam par un brusque mouvement +du patineur, qui semblait avoir un désir frénétique de lever ses pieds +vers le ciel et de briser la glace avec le derrière de sa tête. + +«Voilà... voilà des patins bien peu solides; n'est-ce pas, Sam? balbutia +M. Winkle, en trébuchant. + +--Je crois plutôt, répliqua l'autre, que c'est le gentleman qui est +dedans qui n'est pas solide. + +--Eh bien! Winkle! cria M. Pickwick, tout à fait ignorant de ce qui se +passait, venez donc; ces dames vous attendent avec impatience. + +--Oui, oui, répondit l'infortuné jeune homme, avec un sourire qui +faisait mal à voir; oui, oui, j'y vais à l'instant. + +--Voilà que ça va commencer! dit Sam en cherchant à se dégager. Allons, +monsieur, en route! + +--Attendez un moment, Sam, murmura M. Winkle, en s'attachant à son +soutien avec l'affection du lierre pour l'ormeau. Je me rappelle +maintenant que j'ai à la maison deux habits qui ne me servent plus; je +vous les donnerai, Sam. + +--Merci, monsieur. + +--Inutile de toucher votre chapeau, Sam, reprit vivement M. Winkle; ne +me lâchez pas!... Je voulais vous donner cinq shillings, ce matin, pour +vos étrennes de Noël, mais vous les aurez cette après-midi, Sam. + +--Vous êtes bien bon, monsieur. + +--Tenez-moi d'abord un peu, Sam. Voulez-vous? Là... c'est cela. Je m'y +habituerai promptement. Pas trop vite! pas trop vite! Sam!» + +M. Winkle, penché en avant, et le corps presque en deux, était soutenu +par Sam, et s'avançait sur la glace d'une manière singulière, mais +très-peu aérienne, lorsque M. Pickwick cria, fort innocemment, du bord +opposé: + +«Sam! + +--Monsieur! + +--Venez ici, j'ai besoin de vous. + +--Lâchez-moi, monsieur! Est-ce que vous n'entendez pas mon maître, qui +m'appelle? Lâchez-moi donc, monsieur!» + +En parlant ainsi, Sam se dégagea par un violent effort, des mains du +malheureux M. Winkle et lui communiqua en même temps une vitesse +considérable. Aussi, avec une précision qu'aucune habileté n'aurait pu +surpasser, l'infortuné patineur arriva-t-il rapidement au milieu de ses +trois confrères, au moment même où M. Bob Sawyer accomplissait une +figure d'une beauté sans pareille; M. Winkle se heurta violemment contre +lui, et tous les deux tombèrent sur la glace avec un grand fracas. M. +Pickwick accourut. Quand il arriva sur la place, Bob Sawyer était déjà +relevé, mais M. Winkle était trop prudent pour en faire autant, avec des +patins aux pieds. Il était assis sur la glace et faisait des efforts +convulsifs pour sourire, tandis que chaque trait de son visage exprimait +l'angoisse la plus profonde. + +«Êtes-vous blessé? demanda anxieusement Ben Allen. + +--Pas beaucoup, répondit M. Winkle, en frottant son dos. + +--Voulez-vous que je vous saigne? reprit Benjamin, avec un empressement +généreux. + +--Non! non! merci, répliqua vivement le pickwickien désarçonné. + +--Qu'en pensez-vous, M. Pickwick? dit Bob Sawyer.» + +Le philosophe était indigné! Il fit un signe à Sam Weller, en disant +d'une voix sévère: + +«Ôtez-lui ses patins. + +--Les ôter? mais je ne fais que commencer, représente M. Winkle, d'un +ton de remontrance. + +--Ôtez-lui ses patins, répéta M. Pickwick avec fermeté.» + +On ne pouvait résister à un ordre donné de cette manière. M. Winkle +permit silencieusement à Sam de l'exécuter. + +«Levez-le,» dit M. Pickwick. + +Sam aida M. Winkle à se relever. + +M. Pickwick s'éloigna de quelques pas, et ayant fait signe à son jeune +ami de s'approcher, fixa sur lui un regard pénétrant et prononça d'un +ton peu élevé, mais distinct et emphatique, ces paroles remarquables: + +«Vous êtes un imposteur, monsieur. + +--Un quoi? demanda M. Winkle en tressaillant. + +--Un imposteur, monsieur. Et je parlerai plus clairement si vous le +désirez: un blagueur, monsieur.» + +Ayant laissé tomber ces mots d'une lèvre dédaigneuse, le philosophe +tourna lentement sur ses talons, et rejoignit la société. + +Pendant que M. Pickwick exprimait l'opinion ci-dessus rapportée, Sam et +le gros joufflu avaient réuni leurs efforts pour établir une glissade, +et s'exerçaient d'une manière très-brillante. Sam, en particulier, +exécutait cette admirable et romantique figure que l'on appelle +vulgairement _cogner à la porte du savetier_, et qui consiste à glisser +sur un pied, tandis que de l'autre on frappe de temps en temps la glace +d'un coup redoublé. + +La glissade était longue et luisante, et comme M. Pickwick se sentait à +moitié gelé d'être resté si longtemps tranquille, il y avait dans ce +mouvement quelque chose qui semblait l'attirer. + +«Voilà un joli exercice, et qui doit bien réchauffer, n'est-ce pas? +dit-il à M. Wardle. + +--Oui, ma foi! répondit celui-ci, qui était tout essouffle d'avoir +converti ses jambes en une paire de compas infatigable pour tracer sur +la glace mille figures géométriques. Glissez-vous? + +--Je glissais autrefois, quand j'étais enfant; sur les ruisseaux. + +--Essayez maintenant. + +--Oh! oui, monsieur Pickwick, s'il vous plaît! s'écrièrent toutes les +dames. + +--Je serais enchanté de vous procurer quelque amusement, repartit le +philosophe, mais il y a plus de trente ans que je n'ai glissé! + +--Bah! bah! enfantillage, reprit M. Wardle, en ôtant ses patins avec +l'impétuosité qui le caractérisait. Allons! je vous tiendrai compagnie; +venez!» + +Et en effet le joyeux vieillard s'élança sur la glissade avec une +rapidité digne de Sam Weller, et qui enfonçait complètement le gros +joufflu. + +M. Pickwick le contempla un instant d'un air réfléchi, ôta ses gants, +les mit dans son chapeau, prit son élan deux ou trois fois sans pouvoir +partir, et à la fin, après avoir couru sur la glace la longueur d'une +centaine de pas, se lança sur la glissade et la parcourut lentement et +gravement, avec ses jambes écartées de deux ou trois pieds. L'air +retentissait au loin des applaudissements des spectateurs. + +«Il ne faut pas laisser à la marmite le temps de se refroidir, +monsieur,» cria Sam; et le vieux Wardle s'élança de nouveau sur la +glissade, suivi de M. Pickwick, puis de Sam, puis de M. Winkle, et puis +de M. Bob Sawyer, puis du gros joufflu, et enfin de M. Snodgrass; chacun +glissant sur les talons de son prédécesseur, tous courant l'un après +l'autre avec autant d'ardeur que si le bonheur de toute leur vie avait +dépendu de leur vélocité. + +La manière dont M. Pickwick exécutait son rôle dans cette cérémonie, +offrait un spectacle du plus haut intérêt. Avec quelle anxiété, avec +quelle torture, il s'apercevait que son successeur gagnait sur lui, au +risque imminent de le renverser! Arrivé à la fin de la glissade, avec +quelle satisfaction il se relâchait graduellement de la crispation +pénible qu'il avait déployée d'abord, et, tournant sur lui-même, +dirigeait son visage vers le point d'où il était parti! Quel jovial +sourire se jouait sur ses lèvres quand il avait accompli sa distance, +quel empressement pour reprendre son rang et pour courir après son +prédécesseur! Ses guêtres noires trottaient gaiement à travers la neige; +ses yeux rayonnaient de gaieté derrière ses lunettes, et quand il était +renversé (ce qui arrivait en moyenne une fois sur trois tours), quel +plaisir de lui voir ramasser vivement son chapeau, ses gants, son +mouchoir, et reprendre sa place avec une physionomie enflammée, avec une +ardeur, un enthousiasme que rien ne pouvait abattre! + +Le jeu s'échauffait de plus en plus; on glissait de plus en plus vite; +on riait de plus en plus fort, quand un violent craquement se fit +entendre. On se précipite vers le bord; les dames jettent un cri +d'horreur; M. Tupman y répond par un gémissement; un vaste morceau de +glace avait disparu; l'eau bouillonnait par-dessus; le chapeau, les +gants, le mouchoir de M. Pickwick flottaient sur la surface: c'était +tout ce qui restait de ce grand homme. + +La crainte, le désespoir étaient gravés sur tous les visages. Les hommes +pâlissaient, les femmes se trouvaient mal; M. Snodgrass et M. Winkle +s'étaient saisis convulsivement par la main, et contemplaient d'un oeil +effaré la place où avait disparu leur maître; tandis que M. Tupman, +emporté par le désir de secourir efficacement son ami, et de faire +connaître, aussi clairement que possible, aux personnes qui pourraient +se trouver aux environs, la nature de la catastrophe, courait à travers +champs comme un possédé, en criant de toute la force de ses poumons: «Au +feu! au feu! au feu!» + +Cependant le vieux Wardle et Sam Weller s'approchaient avec prudence de +l'ouverture; M. Benjamin Allen et M. Bob Sawyer se consultaient sur la +convenance qu'il y aurait à saigner généralement toute la compagnie, +afin de s'exercer la main, lorsqu'une tête et des épaules sortirent de +dessous les flots et offrirent aux regards enchantés des assistants les +traits et les lunettes de M. Pickwick. + +«Soutenez-vous sur l'eau un instant, un seul instant, vociféra M. +Snodgrass. + +--Oui! hurla M. Winkle, profondément ému; je vous en supplie, +soutenez-vous sur l'eau, pour l'amour de moi!» + +Cette adjuration n'était peut-être pas fort nécessaire; car, suivant +toutes les apparences, si M. Pickwick avait pu se soutenir sur l'eau, il +n'aurait pas manqué de le faire pour l'amour de lui-même. + +«Eh! vieux camarade, dit M. Wardle, sentez-vous le fond? + +--Oui, certainement, répondit M. Pickwick, en respirant longuement et en +pressant ses cheveux pour en faire découler l'eau; je suis tombé sur le +dos, et je n'ai pas pu me remettre tout de suite sur mes jambes.» + +La vérité de cette assertion était corroborée par la cuirasse d'argile +qui recouvrait la partie visible de l'habit de M. Pickwick; et, comme le +gros joufflu se rappela soudainement que l'eau n'avait nulle part plus +de quatre pieds de profondeur, des prodiges de valeur furent accomplis +pour délivrer le philosophe embourbé. Après bien des craquements, des +éclaboussures, des plongeons, M. Pickwick fut, à la fin, tiré de sa +désagréable situation et se retrouva sur la terre ferme. + +«Oh, mon Dieu! il va attraper un rhume épouvantable, s'écria Émily. + +--Pauvre chère âme! dit Arabelle. Enveloppez-vous dans mon châle, M. +Pickwick. + +--C'est ce qu'il y a de mieux à faire, ajouta M. Wardle. Ensuite, courez +à la maison, aussi vite que vous pourrez, et fourrez-vous dans votre lit +sur-le-champ.» + +Une douzaine de châles furent offerts à l'instant, et M. Pickwick, ayant +été emmailloté dans trois ou quatre des plus chauds, s'élança vers la +maison, sous la conduite de Sam, offrant à ceux qui le rencontraient le +singulier phénomène d'un homme âgé, ruisselant d'eau, la tête nue, les +bras attachés au corps par un châle féminin et trottant sans aucun but +apparent avec une vitesse de six bons milles à l'heure. + +Mais, dans une circonstance aussi grave, M. Pickwick ne se souciait +guère des apparences. Soutenu par Sam, il continua à courir de toutes +ses forces jusqu'à la porte de Manoir-Ferme, où M. Tupman, arrivé +quelques minutes avant lui, avait déjà répandu la terreur. La vieille +lady, saisie de palpitations violentes, se désolait, dans l'inébranlable +conviction que le feu avait pris à la cheminée de la cuisine: genre de +calamité qui se présentait toujours à son esprit sous les plus affreuses +couleurs, lorsqu'elle voyait autour d'elle la moindre agitation. + +M. Pickwick, sans perdre un instant, se coucha bien chaudement dans son +lit. Sam alluma dans sa chambre un feu d'enfer et lui apporta son dîner. +Bientôt après, on monta un bol de punch, et il y eut des réjouissances +générales en l'honneur de son heureux sauvetage. Le vieux Wardle ne +voulut pas lui permettre de se lever; mais son lit fut promu aux +fonctions de _fauteuil_ de la présidence, et M. Pickwick, nommé +président de la table. Un second, un troisième bol furent apportés, et +le lendemain matin, quand le président s'éveilla, il ne ressentait aucun +symptôme de rhumatisme. Ce qui prouve, comme le fit très-bien remarquer +M. Bob Sawyer, qu'il n'y a rien de tel que le punch chaud dans des cas +semblables, et que, si quelquefois le punch n'a pas produit l'effet +désiré, c'est simplement parce que le patient était tombé dans l'erreur +vulgaire de n'en pas prendre suffisamment. + +Le lendemain matin fut dissoute la joyeuse association que les fêtes de +Noël avaient formée. Les collégiens qui se quittent en sent enchantés; +mais plus tard, dans la vie du monde, ces séparations deviennent +pénibles. La mort, l'intérêt, les changements de fortune divisent chaque +jour d'heureux groupes, dont les membres, dispersés au loin, ne se +rejoignent jamais. Nous ne voulons pas faire entendre que cela soit +exactement le cas dans cette circonstance; nous désirons seulement +informer nos lecteurs que les hôtes de M. Wardle se séparèrent pour le +moment et s'en furent chacun chez soi. M. Pickwick et ses amis prirent +de nouveau leur place à l'extérieur de la voiture de Muggleton, pendant +que miss Arabelle Allen, sous la conduite de son frère Benjamin et de +l'ami intime dudit frère, se rendait à sa destination. Nous sommes +obligé de confesser que nous ne pourrions pas dire quelle était cette +destination; mais nous avons quelques raisons de croire que M. Winkle ne +l'ignorait pas. + +Quoi qu'il en soit, avant de quitter M. Pickwick, les jeunes étudiants +le prirent à part d'un air mystérieux. + +«Dites donc, vieux, où se trouve votre perchoir?» lui demanda M. Bob +Sawyer, en introduisant son index entre deux des côtes du philosophe, +démontrant à la fois, par cette action, sa gaieté naturelle et ses +connaissances ostéologiques. + +M. Pickwick répondit qu'il perchait, pour le moment, à l'hôtel du +_George et Vautour_. + +«Vous devriez bien venir me voir, reprit M. Bob Sawyer. + +--Avec le plus grand plaisir, reprit M. Pickwick. + +--Voici mon adresse, dit Bob, en tirant une carte. _Lant-street, +Borough_. C'est commode pour moi, comme vous voyez, tout auprès de +_Guy's hospital_. Quand vous avez passé l'église Saint-George, vous +tournez à droite. + +--Je vois cela d'ici. + +--Venez de jeudi en quinze, et amenez ces autres individus avec nous. +J'aurai quelques étudiants en médecine ce soir-là; Ben y sera, et nous +n'engendrerons pas de mélancolie.» + +M. Pickwick exprima la satisfaction qu'il éprouverait à rencontrer les +étudiants en médecine; et, des poignées de main ayant été échangées, nos +nouveaux amis se séparèrent. + +Nous sentons qu'en cet endroit nous sommes exposé à ce qu'on nous +demande si M. Winkle chuchotait, pendant ce temps, avec Arabelle Allen, +et, dans ce cas, ce qu'il lui disait; et, en outre, si M. Snodgrass +causait à part avec Émily Wardle, et, dans ce cas, quel était le sujet +de leur conversation. Nous répondrons à ceci que, quoi qu'ils aient pu +dire aux jeunes demoiselles en question, ils ne dirent rien du tout à M. +Pickwick, ni à M. Tupman, pendant vingt-quatre milles, et que, durant +tout ce temps, ils soupirèrent toutes les trois minutes et refusèrent +d'un air ténébreux l'ale et l'eau-de-vie qui leur étaient offertes. Si +nos judicieuses lectrices peuvent tirer de ces faits quelques +conclusions satisfaisantes, nous ne nous y opposons nullement. + + + + +CHAPITRE II. + +Consacré tout entier à la loi et à ses savants interprètes. + + +Dans divers coins et recoins du Temple, se trouvent certaines chambres +sombres et malpropres, vers lesquelles se dirigent sans cesse pendant +toute la matinée, dans le temps des vacances, et, en outre, durant la +moitié de la soirée, dans le temps des sessions, une armée de clercs +d'avoués portant d'énormes paquets de papiers sous leurs bras et dans +leurs poches. Il y a plusieurs grades parmi les clercs: d'abord le +premier clerc, qui a payé une pension, qui est avoué en perspective, +possède un compte courant chez son tailleur, reçoit des invitations de +soirées, connaît une famille dans Gower-street et une autre dans +Tavistock-Square, quitte la ville aux vacances pour aller voir son père, +entretient d'innombrables chevaux vivants, et est enfin l'aristocrate +des clercs. Il y a le clerc salarié, externe ou interne, suivant les +cas: il consacre la majeure partie de ses trente shillings hebdomadaires +à orner sa personne et à la divertir. Trois fois par semaine, au moins, +il assiste à moitié prix[1] aux représentations du théâtre d'_Adelphi_, +et fait majestueusement la débauche dans les tavernes qui restent +ouvertes après la fermeture des spectacles; il est enfin une caricature +malpropre de la mode d'il y a six mois. Vient ensuite l'expéditionnaire, +homme d'un certain âge, père d'une nombreuse famille: il est toujours +râpé et souvent gris. Puis ce sont les saute-ruisseaux dans leur premier +habit; ils éprouvent un mépris convenable pour les enfants à l'école, se +cotisent en retournant à la maison, le soir, pour l'achat de saucissons +et de _porter_, et pensent qu'il n'y a rien de tel que de faire la vie. +Il y a, en un mot, des variétés de clercs trop nombreuses pour que nous +puissions les énumérer, mais tout innombrables qu'elles soient, on les +voit toutes, à certaines heures réglées, s'engouffrer dans les lieux +sombres que nous venons de mentionner, ou en ressortir comme un torrent. + +[Footnote 1: À une certaine heure, les places des théâtres anglais ne se +payent plus que moitié prix.] + +Ces antres, isolés du reste du monde, nous représentent les bureaux +publics de la justice. Là sont lancées les assignations; là les +jugements sont signés; là les déclarations sont remplies; là une +multitude d'autres petites machines sont ingénieusement mises en +mouvement pour la torture des fidèles sujets de Sa Majesté, et pour le +profit des hommes de loi. Ce sont, pour la plupart, des salles basses, +sentant le renfermé, où d'innombrables feuilles de parchemin qui y +transpirent en secret depuis un siècle, émettent un agréable parfum, +auquel vient se mêler, pendant la journée, une odeur de moisissure, et +pendant la nuit, les exhalaisons de manteaux, de parapluies humides et +de chandelles rances. + +Une quinzaine de jours après le retour de M. Pickwick à Londres, on vit +entrer dans un de ces bureaux, vers 7 heures et demie du soir, un +individu dont les longs cheveux étaient scrupuleusement roulés autour +des bords de son chapeau, privé de poil. Il avait un habit brun, avec +des boutons de cuivre, et son pantalon malpropre était si bien tiré sur +ses bottes à la Blücher, que ses genoux menaçaient à chaque instant de +sortir de leur retraite. Il aveignit de sa poche un morceau de +parchemin, long et étroit, sur lequel le fonctionnaire officier imprima +un timbre noir et illisible. Ledit individu tira ensuite, d'une autre +poche, quatre morceaux de papier de dimension semblable, contenant, avec +des blancs pour les noms, une copie imprimée du parchemin. Il remplit +les blancs, remit les cinq documents dans sa poche et s'éloigna d'un pas +précipité. + +L'homme à l'habit brun, qui emportait ces documents cabalistiques, +n'était autre que notre vieille connaissance M. Jackson de la maison +Dodson et Fogg, Freeman's Court, Cornhill. Mais au lieu de retourner +vers l'étude d'où il venait, il dirigea ses pas vers Sun Court, et +entrant tout droit dans l'hôtel du _George et Vautour_, il demanda si un +certain M. Pickwick ne s'y trouvait pas. + +«Tom, dit la demoiselle de comptoir, appelez le domestique de M. +Pickwick.» + +«Ce n'est pas la peine, reprit M. Jackson, je viens pour affaire. Si +vous voulez m'indiquer la chambre de M. Pickwick, je monterai moi-même.» + +«Votre nom, monsieur? demanda le garçon. + +--Jackson,» répondit le clerc. + +Le garçon monta pour annoncer M. Jackson, mais M. Jackson lui épargna la +peine de l'annoncer, en marchant sur ses talons, et en entrant dans la +chambre avant qu'il eût pu articuler une syllabe. + +Ce jour-là, M. Pickwick avait invité ses trois amis à dîner, et ils +étaient tous assis autour du feu, en train de boire leur vin, lorsque M. +Jackson se présenta de la manière qui vient d'être indiquée. + +«Comment vous portez-vous, monsieur,» dit-il, en faisant un signe de +tête à M. Pickwick. + +Le philosophe salua d'un air légèrement surpris, car la physionomie de +M. Jackson ne s'était pas logée dans sa mémoire. + +«Je viens de chez Dodson et Fogg,» dit M. Jackson d'un ton explicatif. + +Notre héros s'échauffa à ce nom. «Monsieur, dit-il, adressez vous à mon +homme d'affaire, Perker, de _Gray's-Inn_.--Garçon: reconduisez ce +gentleman. + +--Je vous demande pardon, monsieur Pickwick, rétorqua Jackson en posant +son chapeau par terre, d'un air délibéré, et en tirant de sa poche le +morceau de parchemin. Vous savez, monsieur Pickwick, la citation doit +être signifiée par un clerc ou un agent, parlant à sa personne, etc., +etc. Il faut de la prudence dans toutes les formalités légales, eh! eh!» + +M. Jackson appuya alors ses deux mains sur la table, et regardant à +l'entour avec un sourire engageant et persuasif il continua ainsi: +«Allons, n'ayons pas de discussions pour si peu de chose,--qui de vous, +messieurs, s'appelle Snodgrass?» + +À cette demande, M. Snodgrass tressaillit si visiblement qu'il n'eut +pas besoin de faire une autre réponse. + +«Ah! je m'en doutais, dit Jackson d'une manière plus affable +qu'auparavant. J'ai un petit papier à vous remettre, monsieur. + +--À moi? s'écria M. Snodgrass. + +--C'est seulement une citation, un _sub poena_ dans l'affaire Bardell et +Pickwick, à la requête de la plaignante, répliqua le clerc, en +choisissant un de ses morceaux de papier, et tirant un shilling de se +poche. Nous pensons que ce sera pour le 14 février, bien que la citation +porte la date du dix, et nous avons demandé un jury spécial. Voilà pour +vous, monsieur Snodgrass;» et en parlant ainsi, M. Jackson présenta le +parchemin devant les yeux de M. Snodgrass, et glissa dans sa main le +papier et le shilling. + +M. Tupman avait considéré cette opération avec un étonnement silencieux. +Soudain le clerc lui dit, en se tournant vers lui à l'improviste: + +«Je ne me trompe pas en disant que votre nom est Tupman, monsieur?» + +M. Tupman jeta un coup d'oeil à M. Pickwick; mais n'apercevant dans ses +yeux tout grands ouverts aucun encouragement à nier son identité, il +répliqua: + +«Oui, monsieur, mon nom est Tupman. + +--Et cet autre gentleman est M. Winkle, j'imagine?» + +M. Winkle balbutia une réponse affirmative, et tous les deux furent +alors approvisionnés d'un morceau de papier et d'un shilling par +l'adroit M. Jackson. + +«Maintenant, dit-il, j'ai peur que vous ne me trouviez importun, mais +j'ai encore besoin de quelqu'un, si vous le permettez. J'ai ici le nom +de Samuel Weller, monsieur Pickwick. + +--Garçon, dit M. Pickwick, envoyez mon domestique.» + +Le garçon se retira fort étonné, et M. Pickwick fit signe à Jackson de +s'asseoir. + +Il y eut un silence pénible, qui fut à la fin rompu par l'innocent +défendeur. + +«Monsieur, dit-il, et son indignation s'accroissait en parlant, je +suppose que l'intention de vos patrons est de chercher à m'incriminer +par le témoignage de mes propres amis?» + +M. Jackson frappa plusieurs fois son index sur le côté gauche de son +nez, afin d'intimer qu'il n'était pas là pour divulguer les secrets de +la boutique, puis il répondit d'un air jovial: + +«Peux pas dire.... Sais pas. + +--Pour quelle autre raison, monsieur, ces citations leur auraient-elles +été remises? + +--Votre souricière est très-bonne, monsieur Pickwick, répliqua Jackson +en secouant la tête; mais je ne donne pas dans le panneau. Il n'y a pas +de mal à essayer, mais il n'y a pas grand'chose à tirer de moi.» + +En parlant ainsi, M. Jackson accorda un nouveau sourire à la compagnie; +et, appliquant son pouce gauche au bout de son nez, fit tourner avec sa +main droite un moulin à café imaginaire, accomplissant ainsi une +gracieuse pantomime, fort en vogue à cette époque, mais par malheur +presque oubliée maintenant, et que l'on appelait _faire le moulin_. + +«Non, non, monsieur Pickwick, dit-il comme conclusion. Les gens de +Perker prendront la peine de deviner pourquoi nous avons lancé ces +citations; s'ils ne le peuvent pas, ils n'ont qu'à attendre jusqu'à ce +que l'action arrive, et ils le sauront alors.» + +M. Pickwick jeta un regard de dégoût excessif à son malencontreux +visiteur, et aurait probablement accumulé d'effroyables anathèmes sur la +tête de MM. Dodson et Fogg, s'il n'en avait pas été empêché par +l'arrivée de Sam. + +«Samuel Weller? dit M. Jackson interrogativement. + +--Une des plus grandes vérités que vous ayez dites depuis bien +longtemps, répondit Sam d'un air fort tranquille. + +--Voici un _sub poena_ pour vous, monsieur Weller? + +--Qu'est-ce que c'est que ça, en anglais? + +--Voici l'original, poursuivit Jackson, sans vouloir donner d'autre +explication. + +--Lequel? + +--Ceci, répliqua Jackson en secouant le parchemin. + +--Ah! c'est ça l'original? Eh bien! je suis charmé d'avoir vu +l'original; c'est un spectacle bien agréable et qui me réjouit beaucoup +l'esprit. + +--Et voici le shilling: c'est de la part de Dodson et Fogg. + +--Et c'est bien gentil de la part de Dodson et Fogg, qui me connaissent +si peu, de m'envoyer un cadeau. Voilà ce que j'appelle une fière +politesse, monsieur. C'est très-honorable pour eux de récompenser comme +ça le mérite où il se trouve; m'en voilà tout ému.» + +En parlant ainsi, Sam fit avec sa manche une petite friction sur sa +paupière gauche, à l'instar des meilleurs acteurs quand ils exécutent du +pathétique bourgeois. + +M. Jackson paraissait quelque peu intrigué par les manières de Sam; +mais, comme il avait remis les citations et n'avait plus rien à dire, il +fit la feinte de mettre le gant unique qu'il portait ordinairement dans +sa main, pour sauver les apparences, et retourna à son étude rendre +compte de sa mission. + +M. Pickwick dormit peu cette nuit-là. Sa mémoire avait été +désagréablement rafraîchie au sujet de l'action Bardell. Il déjeuna de +bonne heure le lendemain, et ordonnant à Sam de l'accompagner, se mit en +route pour _Gray's Inn Square_. + +Au bout de Cheapside, M. Pickwick, dit en regardant derrière lui: + +«Sam! + +--Monsieur, fit Sam en s'avançant auprès de son maître. + +--De quel côté? + +--Par Newgate-Street, monsieur.» + +M. Pickwick ne se remit pas immédiatement en route, mais pendant +quelques secondes il regarda d'un air distrait le visage de Sam et +poussa un profond soupir. + +«Qu'est-ce qu'il y a, monsieur? + +--Ce procès, Sam; il doit arriver le 14 du mois prochain. + +--Remarquable coïncidence, monsieur. + +--Quoi de remarquable, Sam? + +--Le jour de la saint Valentin[2], monsieur. Fameux jour pour juger une +violation de promesse de mariage.» + +[Footnote 2: Jour où un grand nombre d'amoureux et d'amoureuses +s'adressent, sous le voile de l'anonyme, des déclarations sérieuses ou +ironiques.] + +Le sourire de Sam Weller n'éveilla aucun rayon de gaieté sur le visage +de son maître, qui se détourna vivement et continua son chemin en +silence. + +Depuis quelque temps, M. Pickwick, plongé dans une profonde méditation, +trottait en avant et Sam suivait par derrière, avec une physionomie qui +exprimait la plus heureuse et la plus enviable insouciance de chacun et +de chaque chose; tout à coup, Sam, qui était toujours empressé de +communiquer à son maître les connaissances spéciales qu'il possédait, +hâta le pas jusqu'à ce qu'il fût sur les talons de M. Pickwick, et, lui +montrant une maison devant laquelle ils passaient, lui dit: + +«Une jolie boutique de charcuterie, ici, monsieur. + +--Oui; elle en a l'air. + +--Une fameuse fabrique de saucisses. + +--Vraiment? + +--Vraiment? répéta Sam avec une sorte d'indignation, un peu! Mais vous +ne savez donc rien de rien, monsieur? C'est là qu'un respectable +industriel a disparu mystérieusement il y a quatre ans.» + +M. Pickwick se retourna brusquement. + +«Est-ce que vous voulez dire qu'il a été assassiné? + +--Non, monsieur; mais je voudrais pouvoir le dire! C'est pire que ça, +monsieur. Il était le maître de cette boutique et l'inventeur d'une +nouvelle mécanique à vapeur, patentée, pour fabriquer des saucisses sans +fin. Sa machine aurait avalé un pavé, si vous l'aviez mis auprès, et +l'aurait broyé en saucisses aussi aisément qu'un tendre bébé. Il était +joliment fier de sa mécanique, comme vous pensez; et, quand elle était +en mouvement, il restait dans la cave pendant plusieurs heures, jusqu'à +ce qu'il devint tout mélancolique de joie. Il aurait été heureux comme +un roi dans la possession de cette mécanique-là et de deux jolis enfants +par-dessus le marché, s'il n'avait pas eu une femme qui était la plus +mauvaise des mauvaises. Elle était toujours autour de lui à le +tarabuster et à lui corner dans les oreilles, tant qu'il n'y pouvait +plus tenir. «Voyez-vous, ma chère, qu'il lui dit un jour, si vous +persévérez dans cette sorte d'amusement, je veux être pendu si je ne +pars pas pour l'Amérique. Et voilà, qu'il dit.--Vous êtes un grand +feignant, qu'elle dit; et cela leur fera une belle jambe aux Américains, +si vous y allez.» Alors elle continue à l'agoniser pendant une +demi-heure, et puis elle court dans le petit parloir, derrière la +boutique, et elle tombe dans des attaques, et elle crie qu'il la fera +périr, et tout ça avec des coups de pied et des coups de poing, que ça +dure trois heures. Pour lors, voilà que le lendemain matin, le mari ne +se trouve pas. Il n'avait rien pris dans la caisse; il n'avait même pas +mis son paletot; ainsi, il était clair qu'il ne s'était pas payé +l'Amérique. Cependant il ne revient pas le jour d'après, ni la semaine +d'après non plus. La bourgeoise fait imprimer des affiches, pour dire +que, s'il revenait, elle lui pardonnerait tout. Ce qui était fort +libéral de sa part, puisqu'il ne lui avait rien fait au monde. Alors, +tous les canaux sont visités; et, pendant deux mois après, toutes les +fois qu'on trouvait un corps mort, on le portait tout de go à la +boutique des saucisses; mais pas un ne répondait au signalement. Elle +fit courir le bruit que son mari s'était sauvé, et elle continua son +commerce. Un samedi soir, un vieux petit gentleman, très-maigre, vient +dans la boutique, en grande colère. «Êtes-vous la maîtresse de cette +boutique ici? dit-il.--Oui, qu'elle dit.--Eh bien! madame, je suis venu +pour vous avertir que ma famille et moi nous ne voulons pas être +étranglés à cause de vous. Et plus que ça; permettez-moi de vous +observer, madame, que, comme vous ne mettez pas de la viande de premier +choix dans vos saucisses, vous pourriez bien trouver du boeuf aussi bon +marché que des boutons.--Des boutons? monsieur, dit-elle.--Des boutons, +madame, dit l'autre en déployant un morceau de papier et lui montrant +vingt ou trente moitiés de boutons. Voilà un joli assaisonnement pour +des saucisses, madame; des boutons de culotte.--Saperlote! s'écrie la +veuve en se trouvant mal, c'est les boutons de mon mari!» Là-dessus, +voila le vieux petit gentleman qui devient blanc comme du saindoux. «Je +vois ce que c'est, dit la veuve; dans un moment d'impatience, il s'est +bêtement converti en saucisses!» Et c'était vrai, monsieur, poursuivit +Sam en regardant en face le visage plein d'horreur de M. Pickwick, +c'était vrai. Ou bien, peut-être qu'il avait été pris dans la machine. +Mais, en tout cas, le petit vieux gentleman, qui avait toujours adoré +les saucisses, se sauva de la boutique comme un fou, et on n'en a jamais +plus entendu parler depuis!» + +La relation de cette touchante tragédie domestique amena le maître et le +valet au cabinet de M. Perker. M. Lowten, tenant la porte à moitié +ouverte, était en conversation avec un homme dont l'air et les vêtements +paraissaient également misérables. Ses bottes étaient sans talons, et +ses gants sans doigts. On voyait des traces de souffrances, de +privations, presque de désespoir sur sa figure maigre et creusée par les +soucis. Il avait la conscience de sa pauvreté, car il se rangea sur le +côté obscur de l'escalier, lorsque M. Pickwick approcha. + +«C'est bien malheureux, disait l'étranger avec un soupir. + +--Effectivement, répondit Lowten, en griffonnant son nom sur la porte, +et en l'effaçant avec la barbe de sa plume. Voulez-vous lui faire dire +quelque chose? + +--Quand pensez-vous qu'il reviendra? + +--Je n'en sais rien du tout, répliqua Lowten, en clignant de l'oeil à M. +Pickwick, pendant que l'étranger abaissait ses regards vers le plancher. + +--Ce n'est donc pas la peine de l'attendre? demanda le pauvre homme, en +regardant d'un air d'envie dans le bureau. + +--Oh! non, rétorqua le clerc en se plaçant plus exactement au centre de +la porte. Il est bien certain qu'il ne reviendra pas cette semaine... et +c'est bien du hasard si nous le voyons la semaine d'après. Quand une +fois Perker est hors de la ville, il ne se presse pas d'y revenir. + +--Hors de la ville! s'écria M. Pickwick, juste ciel! que c'est +malheureux! + +--Ne vous en allez pas, monsieur Pickwick, dit Lowten; J'ai une lettre +pour vous.» + +L'étranger parut hésiter. Il contempla de nouveau le plancher; et le +clerc fit un signe du coin de l'oeil à M. Pickwick, comme pour lui faire +entendre qu'il y avait sous jeu une excellente plaisanterie: mais, ce +que c'était, le philosophe n'aurait pas pu le deviner, quand il se +serait agi de sa vie. + +«Entrez, monsieur Pickwick, dit Lowten. Eh bien! monsieur Watty, +voulez-vous me donner un message, ou bien revenir? + +--Priez-le de laisser un mot pour m'apprendre où en est mon affaire, +répondit le malheureux Watty. Pour l'amour de Dieu! ne l'oubliez pas, +monsieur Lowten. + +--Non, non, je ne l'oublierai pas, répliqua le clerc.--Entrez, monsieur +Pickwick.--Bonjour, monsieur Watty... un joli temps pour se promener, +n'est-ce pas?» Ayant ainsi parlé, et voyant que l'étranger hésitait +encore, il fit signe à Sam de suivre son maître dans l'appartement, et +ferma la porte au nez du pauvre diable. + +«Je crois qu'on n'a jamais vu un si insupportable banqueroutier depuis +le commencement du monde! s'écria Lowten, en jetant sa plume sur la +table, avec toute la mauvaise humeur d'un homme outragé. Il n'y a pas +encore quatre ans que son affaire est devant la cour de la chancellerie, +et je veux être damné s'il ne vient pas nous ennuyer deux fois par +semaine. Il fait un peu froid, pourtant, pour perdre son temps debout, à +la porte, avec de misérables râpés comme cela.» + +En proférant ces expressions de dépit, Lowten attisait un feu +remarquablement grand avec un tisonnier remarquablement petit; puis il +ajouta: «Entrez par ici, monsieur Pickwick. Perker _y est_: je sais +qu'il vous recevra volontiers.» + +«Ah! mon cher monsieur, dit le petit avoué en s'empressant de se lever, +lorsque M. Pickwick lui fut annoncé. Et bien! mon cher monsieur, +quelles nouvelles de votre affaire? Eh! vous avez entendu parler de nos +amis de Freeman's Court? Ils ne se sont pas endormis; je sais cela. Ah! +ce sont des gaillards bien madrés, bien madrés, en vérité.» + +En concluant cet éloge, M. Perker prit une prise de tabac emphatique, +comme un tribut à la madrerie de MM. Dodson et Fogg. + +«Ce sont de fameux coquins! dit M. Pickwick. + +--Oui, oui, reprit le petit homme. C'est une affaire d'opinion, comme +vous savez, et nous ne disputerons pas sur des mots. Il est tout simple +que vous ne considériez pas ces choses là d'un point de vue +professionnel. Du reste, nous avons fait tout ce qui était nécessaire. +J'ai retenu maître Snubbin. + +--Est-ce un habile avocat? demanda M. Pickwick. + +--Habile! Bon Dieu, quelle question m'adressez-vous là, mon cher +monsieur; mais maître Snubbin est à la tête de sa profession. Il a trois +fois plus d'affaires que les meilleurs avocats: il est engagé dans tous +les procès de ce genre. Il ne faut pas répéter cela au dehors, mais nous +disons, entre nous, qu'il mène le tribunal par le bout du nez.» + +Le petit homme prit une autre prise de tabac, en faisant cette +communication à M. Pickwick, et l'accompagna d'un geste mystérieux. + +«Ils ont envoyé des citations à mes trois amis, dit le philosophe. + +--Ah! naturellement; ce sont des témoins importants: ils vous ont vu +dans une situation délicate. + +--Mais ce n'est pas ma faute s'il lui a plu de se trouver mal! Elle +s'est jetée elle-même dans mes bras. + +--C'est très-probable, mon cher monsieur; très-probable et très-naturel. +Rien n'est plus naturel, mon cher monsieur; mais qu'est-ce qui le +prouvera?» + +M. Pickwick passa à un autre sujet, car la question de M. Perker l'avait +un peu démonté. «Ils ont également cité mon domestique, dit-il. + +--Sam?» + +M. Pickwick répliqua affirmativement: + +«Naturellement, mon cher monsieur; naturellement. Je le savais d'avance; +j'aurais pu vous le dire, il y a un mois. Voyez-vous, mon cher monsieur, +si vous voulez faire vos affaires vous-même, après les avoir confiées à +votre avoué, il faut en subir les conséquences.» + +Ici M. Perker se redressa avec un air de dignité, et fit tomber +quelques grains de tabac, égarés sur son jabot. + +«Que veulent-ils donc prouver par son témoignage? demanda M. Pickwick, +après deux ou trois minutes de silence. + +--Que vous l'avez envoyé à la plaignante pour faire quelques affaires de +compromis, je suppose. Au reste, il n'y a pas beaucoup d'inconvénient, +car je ne crois pas que nos adversaires puissent tirer grand'chose de +lui. + +--Je ne le crois pas, dit M. Pickwick, et malgré sa vexation, il ne put +s'empêcher de sourire à la pensée de voir Sam paraître comme témoin. +Quelle conduite tiendrons-nous? ajouta-t-il. + +--Nous n'en avons qu'une seule à adopter, mon cher monsieur; c'est de +contre-examiner les témoins, de nous fier à l'éloquence de Snubbin, de +jeter de la poudre aux yeux des juges, et de nous en rapporter au jury. + +--Et si le verdict est contre moi?» + +M. Perker sourit, prit une très-longue prise de tabac, attisa le feu, +leva les épaules, et garda un silence expressif. + +«Vous voulez dire que dans ce cas il faudra que je paye les +dommages-intérêts?» reprit M. Pickwick, qui avait examiné avec un +maintien sévère cette réponse télégraphique. + +Perker donna au feu une autre secousse fort peu nécessaire, en disant: +«J'en ai peur. + +--Et moi, reprit M. Pickwick avec énergie, je vous annonce ici ma +résolution inaltérable de ne payer aucun dommage quelconque, aucun, +Perker. Pas une guinée, pas un penny de mon argent ne s'engouffrera dans +les poches de Dodson et Fogg. Telle est ma détermination réfléchie, +irrévocable. Et en parlant ainsi, M. Pickwick déchargea sur la table qui +était auprès de lui un violent coup de poing, pour confirmer +l'irrévocabilité de ses intentions. + +--Très-bien, mon cher monsieur; très-bien: vous savez mieux que personne +ce que vous avez à faire. + +--Sans aucun doute, reprit notre héros avec vivacité. Où demeure maître +Snubbin? + +--Dans _Old-Square, Lincoln's Inn_. + +--Je désirerais le voir. + +--Voir maître Snubbin! mon cher monsieur, s'écria M. Perker, dans le +plus grand étonnement. Poh! Poh! impossible! Voir maître Snubbin! Dieu +vous bénisse, mon cher monsieur, on n'a jamais entendu parler d'une +chose semblable. Cela ne peut absolument pas se faire, à moins d'avoir +payé d'avance des honoraires de consultation, et d'avoir obtenu un +rendez-vous. + +Malgré tout cela, M. Pickwick avait décidé, non-seulement que cela +pouvait se faire, mais que cela se ferait; et, en conséquence, dix +minutes après avoir reçu l'assurance que la chose était impossible, il +fut conduit par son avoué dans le cabinet extérieur de l'illustre maître +Snubbin. + +C'était une pièce assez grande, mais sans tapis. Auprès du feu était une +table couverte d'une serge, qui depuis longtemps avait perdu toute +prétention à son ancienne couleur verte, et qui, grâces à l'âge et à la +poussière, était graduellement devenue grise, excepté dans les endroits +nombreux où elle était noircie d'encre. On voyait sur la table une +énorme quantité de petits paquets de papier, attachés avec de la ficelle +rouge; et, derrière la table, un clerc assez âgé, dont l'apparence +soignée et la pesante chaîne d'or accusaient clairement la clientèle +étendue et lucrative de maître Snubbin. + +«Le patron est-il dans son cabinet, monsieur Mallard, demanda Perker au +vieux clerc, en lui offrant sa tabatière, avec toute la courtoisie +imaginable. + +--Oui, mais il est trop occupé. Voyez-vous toutes ces affaires? Il n'a +pu encore donner d'opinion sur aucune d'elles, et cependant les +honoraires d'expédition sont payés pour toutes.» + +Le clerc sourit en disant ceci, et respira sa prise de tabac avec une +sensualité qui semblait être composée de goût pour le tabac et d'amour +pour les honoraires. + +«Ça ressemble à de la clientèle, cela, dit Perker. + +--Oui, répondit le clerc, en offrant à son tour sa boîte, avec la plus +grande cordialité; et le meilleur de l'affaire c'est que personne au +monde, excepté moi, ne peut lire l'écriture du patron. Si bien que, +quand il a donné son opinion, on est obligé d'attendre que je l'aie +copiée, hé! hé! hé! + +--Ce qui profite à quelqu'un aussi bien qu'à maître Snubbin, et +contribue à vider la bourse du client, ha! ha! ha!» + +À cette observation, le clerc recommença à rire; non pas d'un rire +bruyant et ouvert, mais d'un ricanement silencieux, intérieur, qui +faisait mal à M. Pickwick. Quand un homme saigne intérieurement, c'est +une chose fort dangereuse pour lui; mais quand il rit intérieurement, +cela ne présage rien de bon pour les autres. + +«Est-ce que vous n'avez pas fait la petite note des honoraires que je +vous dois? reprit Perker. + +--Non; pas encore. + +--Faites-la donc, je vous en prie. Je vous enverrai un mandat. Mais vous +êtes trop occupé à empocher l'argent comptant pour penser à vos +débiteurs, hé! hé! hé!» + +Cette plaisanterie parut chatouiller agréablement le clerc, et il se +régala sur nouveaux frais de son ricanement égoïste. + +«Maintenant M. Mallard, mon cher ami, dit M. Perker en recouvrant tout +d'un coup sa gravité, et en tirant par le revers de son habit le grand +clerc du grand avocat, dans un coin de la chambre, il faut que vous +persuadiez au patron de me recevoir avec mon client que voilà. + +--Allons! allons! en voilà une bonne! voir maître Snubbin? C'est par +trop absurde!» + +Malgré l'absurdité de la proposition, le clerc se laissa doucement +emmener hors de l'ouïe de M. Pickwick, puis après quelques +chuchotements, il disparut dans le sanctuaire du luminaire de la +justice. Il en revint bientôt sur la pointe du pied et informa M. Perker +et M. Pickwick qu'il avait décidé maître Snubbin à les admettre +sur-le-champ, en violation de toutes les règles établies. + +Maître Snubbin, suivant la phrase reçue, pouvait avoir une cinquantaine +d'années. C'était un de ces individus pâles, maigres, desséchés, dont la +figure ressemble à une lanterne de corne. Il avait des yeux ronds, +saillants, ternes comme on en rencontre ordinairement dans la tête des +gens qui se sont appliqués pendant de longues années à de laborieuses et +monotones études; des yeux qui l'auraient fait reconnaître pour myope +quand même on n'aurait pas vu le lorgnon qui se dandinait sur sa +poitrine, au bout d'un large ruban noir. Ses cheveux étaient rares et +grêles, ce qu'on pouvait attribuer en partie à ce qu'il n'avait jamais +sacrifié beaucoup de temps à leur arrangement, mais surtout à ce qu'il +avait porté pendant vingt-cinq ans la perruque légale, que l'on voyait +derrière lui, sur une tête à perruque. Les traces de poudre qui +souillaient son collet, la cravate de batiste mal blanchie et plus mal +attachée, qui entourait son cou, indiquaient que, depuis qu'il avait +quitté la cour, il n'avait pas eu le temps de faire le moindre +changement dans sa toilette; et l'air malpropre du reste de son costume, +donnait lieu de croire qu'il aurait pu avoir tout le temps désirable, +sans que sa tournure en fût améliorée. Des livres de droit, des +monceaux de papiers, des lettres ouvertes, étaient répandus sur la +table, sans aucune apparence d'ordre. L'ameublement était vieux et +délabré, les portes de la bibliothèque semblaient vermoulues; à chaque +pas la poussière s'élevait en petits nuages du tapis râpé; les rideaux +étaient jaunis par l'âge et par la fumée, et l'état de toutes choses, +dans le cabinet, prouvait, clair comme le jour, que maître Snubbin était +trop absorbé par sa profession pour faire attention à ses aises. + +L'illustre avocat s'occupait à écrire, lorsque ses clients entrèrent; il +salua d'un air distrait, quand M. Pickwick lui fut présenté par son +avoué, fit signe à ses visiteurs de s'asseoir, plaça soigneusement sa +plume dans son encrier, croisa sa jambe gauche sur sa jambe droite, et +attendit qu'on lui adressât la parole. + +«Maître Snubbin, dit M. Perker, M. Pickwick est le défendeur dans +Bardell et Pickwick. + +--Est-ce que je suis retenu pour cette affaire-là? + +--Oui, monsieur.» + +L'avocat inclina la tête, et attendit une autre communication. + +«Maître Snubbin, reprit le petit avoué, M. Pickwick avait le plus vif +désir de vous voir, avant que vous entrepreniez sa cause, pour vous +assurer qu'il n'y a aucun fondement, aucun prétexte à l'action intentée +contre lui, et pour vous affirmer qu'il ne paraîtrait pas devant la +cour, si sa conscience n'était pas complètement tranquille en résistant +aux demandes de la plaignante.--Ai-je bien exprimé votre pensée, mon +cher monsieur? continua le petit homme en se tournant vers M. Pickwick. + +--Parfaitement.» + +Maître Snubbin développa son lorgnon, l'éleva à la hauteur de ses yeux, +et après avoir considéré notre héros pendant quelques secondes, avec une +grande curiosité, se tourna vers M. Perker, et lui dit en souriant +légèrement: + +«La cause de M. Pickwick est-elle bonne?» + +L'avoué leva les épaules. + +«Vous proposez-vous d'appeler des témoins? + +--Non, monsieur.» + +Le sourire de l'avocat se dessina de plus en plus; il dandina sa jambe +avec une violence redoublée, et se rejetant en arrière dans son +fauteuil, il toussa dubitativement. + +Tout légers qu'étaient ces indices des sentiments de l'avocat, ils ne +furent pas perdus pour M. Pickwick. Il fixa plus solidement sur son nez +les bésicles à travers lesquelles il avait attentivement contemplé les +démonstrations que l'homme de loi avait laissé échapper, puis il lui +dit, avec une grande énergie, et en dépit des clins d'oeil et des +froncements de sourcils de l'avoué: + +«Mon désir de vous être présenté dans un semblable but, monsieur, paraît +sans doute fort extraordinaire à une personne qui voit tant d'affaires +du même genre?» + +L'avocat essaya de regarder gravement son feu, mais il eut beau faire, +le sourire revint encore sur ses lèvres. M. Pickwick continua: + +«Les gentlemen de votre profession, monsieur, voient toujours le plus +mauvais côté de la nature humaine. Toutes les discussions, toutes les +rancunes, toutes les haines, se produisent devant vous. Vous savez par +expérience jusqu'à quel point les jurés se laissent prendre par la mise +en scène, et naturellement vous attribuez aux autres le désir +d'employer, dans un but d'intérêt et de déception, le moyen dont vous +connaissez si bien la valeur, parce que vous l'employez constamment dans +l'intention louable et honorable de faire tout ce qui est possible en +faveur de vos clients. Je crois qu'il faut attribuer à cette cause +l'opinion vulgaire mais générale, que vous êtes, comme corps, froids, +soupçonneux, égoïstes. Je sais donc fort bien, monsieur, tout le +désavantage qu'il y a à vous faire une semblable déclaration, dans la +circonstance où je me trouve. Néanmoins, comme vous l'a dit mon ami, M. +Perker, je suis venu ici pour vous déclarer positivement que je suis +innocent de l'action qu'on m'impute; et quoique je connaisse +parfaitement l'inestimable valeur de votre assistance, je vous demande +la permission d'ajouter que je renoncerais à me servir de votre talent, +si vous n'étiez pas absolument convaincu de ma sincérité.» + +Longtemps avant la fin de ce discours (qui, nous devons le dire, était +d'une nature fort prolixe pour M. Pickwick), l'avocat était retombé dans +ses distractions. Cependant, au bout de quelques minutes de silence et +après avoir repris sa plume, il parut se ressouvenir de la présence de +son client, et levant les yeux de dessus son papier, il dit d'un ton +assez brusque: + +«Qui est-ce qui est avec moi dans cette cause? + +--M. Phunky, répliqua l'avoué. + +--Phunky? Phunky? Je n'ai jamais entendu ce nom-là. C'est donc un jeune +homme? + +--Oui, c'est un très-jeune homme. Il n'y a que quelques semaines qu'il a +plaidé sa première cause, il n'y a pas encore huit ans qu'il est au +barreau. + +--Oh! c'est ce que je pensais, reprit maître Snubbin, avec cet accent de +commisération que l'on emploie dans le monde pour parler d'un pauvre +petit enfant sans appui.--M. Mallard, envoyez chez monsieur... +monsieur.... + +--Phunky, Holborn-Court, suppléa M. Perker + +--Très-bien. Faites-lui dire, je vous prie, de venir ici un instant.» + +M. Mallard partit pour exécuter sa commission, et maître Snubbin retomba +dans son abstraction, jusqu'au moment où M. Phunky fut introduit. + +M. Phunky était un homme d'un âge mûr, quoique un avocat en bourgeon. Il +avait des manières timides, embarrassées, et en parlant, il hésitait +péniblement. Cependant ce défaut ne semblait pas lui être naturel, mais +paraissait provenir de la conscience qu'il avait des obstacles que lui +opposait son manque de fortune ou de protections, ou peut-être bien de +savoir faire. Il était intimidé par l'avocat, et se montrait +obséquieusement poli pour l'avoué. + +«Je n'ai pas encore eu le plaisir de vous voir, M. Phunky,» dit maître +Snubbin avec une condescendance hautaine. + +M. Phunky salua. Il avait eu, pendant huit ans et plus, le plaisir de +voir maître Snubbin, et de l'envier aussi, avec toute l'envie d'un homme +pauvre. + +«Vous êtes avec moi dans cette cause, à ce que j'apprends? poursuivit +l'avocat.» + +Si M. Phunky avait été riche, il aurait immédiatement envoyé chercher +son clerc, pour savoir ce qui en était; s'il avait été habile, il aurait +appliqué son index à son front et aurait tâché de se rappeler si, dans +la multitude de ses engagements, il s'en trouvait un pour cette affaire: +mais, comme il n'était ni riche ni habile (dans ce sens, du moins), il +devint rouge et salua. + +«Avez-vous lu les pièces, M. Phunky? continua le grand avocat.» + +Ici encore, M. Phunky aurait dû déclarer qu'il n'en avait aucun +souvenir; mais comme il avait examiné tous les papiers qui lui avaient +été remis, et comme, le jour ou la nuit, il n'avait pas pensé à autre +chose depuis deux mois qu'il avait été retenu comme junior de maître +Snubbin, il devint encore plus rouge, et salua sur nouveaux frais. + +«Voici M. Pickwick, reprit l'avocat en agitant sa plume dans la +direction de l'endroit où notre philosophe se tenait debout. + +M. Phunky salua M. Pickwick avec toute la révérence qu'inspire un +premier client, et ensuite inclina la tête du côté de son chef. + +«Vous pourriez emmener M. Pickwick, dit maître Snubbin, et... et... et +écouter tout ce que M. Pickwick voudra vous communiquer. Après cela, +nous aurons une consultation, naturellement.» + +Ayant ainsi donné à entendre qu'il avait été dérangé suffisamment, +maître Snubbin qui était devenu de plus en plus distrait, appliqua son +lorgnon à ses yeux, pendant un instant, salua légèrement, et s'enfonça +plus profondément dans l'affaire qu'il avait devant lui. C'était une +prodigieuse affaire; une interminable procédure occasionnée par le fait +d'un individu, décédé depuis environ un siècle, et qui avait envahi un +sentier conduisant d'un endroit d'où personne n'était jamais venu, à un +autre endroit où personne n'était jamais allé! + +M. Phunky ne voulant jamais consentir à passer une porte avant M. +Pickwick et son avoué, il leur fallut quelque temps avant d'arriver dans +le square. Ils s'y promenèrent longtemps en long et en large, et le +résultat de leur conférence fut qu'il était fort difficile de prévoir si +le verdict serait favorable ou non; que personne ne pouvait avoir la +prétention de prédire le résultat de l'affaire; enfin qu'on était fort +heureux d'avoir prévenu l'autre partie, en retenant maître Snubbin. + +Après avoir entendu différents autres topiques de doute et de +consolation, également bien appropriés à son affaire, M. Pickwick tira +Sam du profond sommeil où il était tombé depuis une heure, et ayant dit +adieu à Lowten, retourna dans la Cité, suivi de son fidèle domestique. + + + + +CHAPITRE III. + +Où l'on décrit plus compendieusement que ne l'a jamais fait aucun +journal de la cour une soirée de garçon, donnée par M. Bob Sawyer en son +domicile, dans le _Borough_. + + +Le repos et le silence qui caractérisent Lant-street, dans le +_Borough_[3], font couler jusqu'au fond de l'âme les trésors d'une douce +mélancolie. C'est une rue de traverse dont la monotonie est consolante +et où l'on voit toujours beaucoup d'écriteaux aux croisées. Une maison, +dans Lant-street, ne pourrait guère recevoir la dénomination d'_hôtel_, +dans la stricte acception du mot; mais, cependant, c'est un domicile +fort souhaitable. Si quelqu'un désire se retirer du monde, se soustraire +à toutes les tentations, se précautionner contre tout ce qui pourrait +l'engager à regarder par la fenêtre, nous lui recommandons Lant-street +par-dessus toute autre rue. + +[Footnote 3: Faubourg méridional de Londres.] + +Dans cette heureuse retraite sont colonisées quelques blanchisseuses de +fin, une poignée d'ouvriers relieurs, un ou deux recors, plusieurs +petits employés des Docks, une pincée de couturières et un +assaisonnement d'ouvriers tailleurs. La majorité des aborigènes dirige +ses facultés vers la location d'appartements garnis, ou se dévoue à la +saine et libérale profession de la calandre. Ce qu'il y a de plus +remarquable dans la nature morte de cette région, ce sont les volets +verts, les écriteaux de location, les plaques de cuivre sur les portes +et les poignées de sonnettes du même métal. Les principaux spécimens du +règne animal sont les garçons de taverne, les marchands de petits +gâteaux et les marchands de pommes de terre cuites. La population est +nomade; elle disparaît habituellement à l'approche du terme, et +généralement pendant la nuit. Les revenus de S.M. sont rarement +recueillis dans cette vallée fortunée. Les loyers sont hypothétiques, et +la distribution de l'eau est souvent interrompue faute du payement de la +rente. + +Au commencement de la soirée à laquelle M. Pickwick avait été invité +par M. Bob Sawyer, ce jeune praticien et son ami, M. Ben Allen, +s'étalaient aux deux coins de la cheminée, au premier étage d'une des +maisons de la rue que nous venons de décrire. Les préparatifs de +réception paraissaient complets. Les parapluies avaient été retirés du +passage et entassés derrière la porte de l'arrière-parloir; la servante +de la propriétaire avait ôté son bonnet et son châle de dessus la rampe +de l'escalier, où ils étaient habituellement déposés. Il ne restait que +deux paires de socques sur le paillasson, derrière la porte de la rue; +enfin, une chandelle de cuisine, dont la mèche était fort longue, +brûlait gaiement sur le bord de la fenêtre de l'escalier. M. Bob Sawyer +avait acheté lui-même les spiritueux dans un caveau de High-street, et +avait précédé jusqu'à son domicile celui qui les portait, pour empêcher +la possibilité d'une erreur. Le punch était déjà préparé dans une +casserole de cuivre. Une petite table, couverte d'une vieille serge +verte, avait été amenée du parloir pour jouer aux cartes, et les verres +de l'établissement, avec ceux qu'on avait empruntés à la taverne +voisine, garnissaient un plateau, sur le carré. + +Nonobstant la nature singulièrement satisfaisante de tous ces +arrangements, un nuage obscurcissait la physionomie de M. Bob Sawyer. +Assis à côté de lui, Ben Allen regardait attentivement les charbons avec +une expression de sympathie qui vibra mélancoliquement dans sa voix +lorsqu'il se prit à dire, après un long silence: + +«C'est damnant qu'elle ait tourné à l'aigre justement aujourd'hui! Elle +aurait bien dû attendre jusqu'à demain. + +--C'est pure méchanceté, pure méchanceté! rétorqua M. Bob Sawyer avec +véhémence. Elle dit que, si j'ai assez d'argent pour donner une soirée, +je dois en avoir assez pour payer son petit mémoire. + +--Depuis combien de temps court-il? demanda M. Ben Allen (par parenthèse +un mémoire est l'engin locomotif le plus extraordinaire que le génie de +l'homme ait jamais inventé: une fois en mouvement, il continue à courir +de soi-même, sans jamais s'arrêter, durant la vie la plus longue). + +--Il n'y a guère que trois ou quatre mois», répliqua l'autre. + +Ben Allen toussa d'un air désespéré en contemplant fixement les barres +de la grille. À la fin, il ajouta: + +«Ça sera diablement désagréable si elle se met dans la tête de faire son +sabbat quand les amis seront arrivés, hein? + +--Horrible! murmura Bob Sawyer, horrible!» + +En ce moment un léger coup se fit entendre à la porte. M. Bob Sawyer +jeta un regard expressif à son ami; et, lorsqu'il eut dit: «Entrez!» on +vit apparaître dans l'ouverture de la porte la tête mal peignée d'une +servante, dont l'apparence aurait fait peu d'honneur à la fille d'un +balayeur retraité. + +«Sauf votre respect, monsieur Sawyer, Mme Raddle désire vous parler.» + +M. Bob Sawyer n'avait pas encore médité sa réponse, lorsque la jeune +fille disparut subitement, comme quelqu'un qui est violemment tiré par +derrière, et en même temps un autre coup fut frappé à la porte, un coup +sec et décidé, qui semblait dire: me voici; c'est moi. + +M. Bob Sawyer regarda son ami avec un air de mortelle appréhension, et +cria de nouveau: «Entrez.» + +La permission n'était nullement nécessaire, car, avant qu'elle fût +articulée, une petite femme, pâle et tremblante de colère, s'était +élancée dans la chambre. + +«M. Sawyer, dit-elle en s'efforçant de paraître calme, voulez-vous avoir +la bonté de régler mon petit mémoire? Je vous serai bien obligée, parce +que j'ai mon loyer à payer ce soir, et que mon propriétaire est en bas +qui attend.» + +Ici la petite femme se frotta les mains et fixa fièrement ses regards +sur la muraille, par-dessus la tête de M. Bob Sawyer. + +«Je suis excessivement fâché de vous incommoder, madame Raddle, répondit +Bob avec déférence, mais.... + +--Oh! cela ne m'incommode pas, interrompit la petite femme, d'une voix +aigre. Je n'en avais pas absolument besoin avant le jour d'aujourd'hui; +mais, comme cet argent-là va directement dans la poche du propriétaire, +autant valait que vous le gardissiez pour moi. Vous me l'avez promis +pour aujourd'hui, monsieur Sawyer, et tous les gentlemen qui ont vécu +ici ont toujours tenu leur parole, comme doit le faire nécessairement +quiconque est véritablement un gentleman.» + +Ayant ainsi parlé, mistress Raddle secoua sa tête, mordit ses lèvres, se +frotta les mains encore plus fort, et regarda le mur plus fixement que +jamais. Il était clair que la vapeur s'amassait, comme le dit plus tard +M. Bob lui-même, dans un style d'allégorie orientale. + +«Je suis bien fâché, madame Raddle, répondit-il avec toute l'humilité +imaginable; mais le fait est que j'ai été désappointé dans la cité +aujourd'hui.» + +C'est un endroit bien extraordinaire que cette cité; nous connaissons un +nombre étonnant de gens qui y sont journellement désappointés. + +«Eh bien! monsieur Sawyer, dit mistress Raddle en se plantant solidement +sur une des rosaces du tapis de Kidderminster, qu'est-ce que cela me +fait à moi? + +--Je... je suis certain, madame Raddle, répondit Bob en éludant la +dernière question; je suis certain qu'avant le milieu de la semaine +prochaine nous pourrons tout ajuster, et qu'ensuite nous marcherons plus +régulièrement.» + +C'était là tout ce que voulait Mme Raddle. Elle avait escaladé +l'appartement de l'infortuné Bob avec tant d'envie de faire une scène, +qu'elle aurait été probablement contrariée si elle avait reçu son +argent. En effet, elle était singulièrement bien disposée pour une +récréation de ce genre, car elle venait d'échanger, dans la cuisine, +avec M. Raddle, quelques compliments préparatoires. + +«Supposez-vous, monsieur Sawyer, s'écria-t-elle en élevant la voix pour +l'édification des voisins, supposez-vous que je garderai éternellement +dans ma maison un individu qui ne pense jamais à payer son loyer, et qui +ne donne pas même un rouge liard pour le beurre et pour le sucre de son +déjeuner, ni pour le lait qu'on lui achète à la porte? Supposez-vous +qu'une femme honnête et laborieuse, qui a vécu vingt ans dans cette rue +(dix ans sur le pavé et neuf ans et neuf mois dans cette maison), n'a +rien autre chose à faire que de s'éreinter pour loger et nourrir un tas +de paresseux qui sont toujours à fumer, à boire et à flâner, au lieu de +travailler pour payer leur mémoire? Supposez-vous.... + +--Ma bonne dame, dit M. Ben Allen d'une voix conciliante.... + +--Ayez la bonté, monsieur, de garder vos observations pour vous-même, +dit mistress Raddle en comprimant soudain le rapide torrent de son +éloquence, et en s'adressant à l'interrupteur avec une lenteur et une +solennité imposante. Je ne pense pas, monsieur, que vous ayez aucun +droit de m'adresser votre conversation? Je ne pense pas vous avoir loué +cet appartement? + +--Non, certainement, répondit Benjamin. + +--Parfaitement, monsieur, rétorqua mistress Raddle avec une politesse +hautaine; parfaitement, monsieur; et vous voudrez bien alors vous +contenter de briser les bras et les jambes du pauvre monde, dans les +hôpitaux, et vous tenir à votre place. Autrement il y aura peut-être ici +quelque personne qui vous y fera tenir, monsieur. + +--Mais vous êtes une femme si peu raisonnable..., dit Benjamin. + +--Je vous demande excuse, jeune homme, s'écria mistress Raddle, que la +colère inondait d'une sueur froide. Voulez-vous avoir la bonté de +répéter un peu ce mot-là? + +--Madame, répondit Benjamin, qui commençait à devenir inquiet pour son +propre compte, je n'attachais pas d'offense à cette expression. + +--Je vous demande excuse, jeune homme, reprit mistress Raddle d'un ton +encore plus impératif et plus élevé. Qui avez-vous appelé une femme? +Est-ce à moi que vous adressez cette remarque-là, monsieur? + +--Eh! mon Dieu!... fit Benjamin. + +--Je vous demande, oui ou non, si c'est à moi que vous appliquez ce +nom-là, monsieur? interrompit mistress Raddle avec fureur, en ouvrant la +porte toute grande. + +--Eh!... oui!... parbleu! confessa le pauvre étudiant. + +--Oui, parbleu! reprit mistress Raddle en reculant graduellement jusqu'à +la porte, et en élevant la voix à sa plus haute clef, pour le bénéfice +spécial de M. Raddle, qui était dans la cuisine. En effet, chacun sait +qu'on peut m'insulter dans ma propre maison, pendant que mon mari +roupille en bas, sans faire plus d'attention à moi qu'à un caniche. Il +devrait rougir (ici mistress Raddle commença à sangloter); il devrait +rougir de laisser traiter sa femme comme la dernière des dernières, par +des bouchers de chair humaine qui déshonorent le logement (autres +sanglots). Le poltron! le sans coeur! qui laisse sa femme exposée à +toutes sortes d'avanies! Voyez-vous, le capon; il a peur de monter pour +corriger ces bandits-là! Il a peur de monter! Il a peur de monter!» + +Ici mistress Raddle s'arrêta pour écouter si la répétition de ce défi +avait réveillé sa meilleure moitié. Voyant qu'elle n'y pouvait réussir, +elle commençait à descendre l'escalier en poussant d'innombrables +sanglots, lorsqu'un double coup de marteau retentit violemment à la +porte de la rue. Elle y répondit par des gémissements qui duraient +encore au sixième coup frappé par le visiteur; puis, à la fin, dans un +accès irrésistible d'agonie mentale, elle renversa tous les parapluies +et se précipita dans l'arrière-parloir en fermant la porte après elle +avec un fracas épouvantable. + +«N'est-ce pas ici que demeure M. Sawyer? demanda M. Pickwick à la +servante qui lui ouvrit la porte. + +--Au premier, la porte en face de l'escalier, répondit la jeune fille en +rentrant dans la cuisine avec sa chandelle, parfaitement convaincue +qu'elle avait fait tout ce qu'exigeaient les circonstances.» + +M. Snodgrass, qui était entré le dernier, parvint, après bien des +efforts, à fermer la porto de la rue; et les pickwickiens, ayant grimpé +l'escalier en trébuchant, furent reçus par Bob, qui n'avait pas osé +descendre au-devant d'eux, de peur d'être assailli par Mme Raddle. + +«Comment vous portez-vous? leur dit l'étudiant déconfit, charmé de vous +voir. Prenez garde aux verres!» + +Cet avertissement s'adressait à M. Pickwick, qui avait posé son chapeau +sur le plateau. + +«Pardon! s'écria celui-ci; je vous demande pardon. + +--Il n'y a pas de mal; il n'y a pas de mal, reprit l'amphitryon. Je suis +un peu à l'étroit ici; mais il faut en prendre son parti quand on vient +voir un garçon. Entrez donc.... Vous avez déjà vu ce gentleman, je +pense?» + +M. Pickwick secoua la main de M. Benjamin Allen, et ses amis suivirent +son exemple. Ils étaient à peine assis lorsqu'on entendit frapper de +nouveau un double coup à la porte. + +«J'espère que c'est Jack Hopkins, dit Bob. Chut!... Oui, c'est lui. +Montez, Jack, montez.» + +Des pas lourds retentirent sur l'escalier, et Jack Hopkins se présenta +sous un gilet de velours noir, orné de boutons flamboyants. Il portait, +en outre, une chemise bleue rayée, surmontée d'un faux-col blanc. + +«Vous arrivez bien tard, lui dit Ben. + +--J'ai été retenu à l'hôpital. + +--Y a-t-il quelque chose de nouveau! + +--Non, rien d'extraordinaire. Un assez bon accident, toutefois. + +--Qu'est-ce que c'est, monsieur? demanda M. Pickwick. + +--Un homme qui est tombé d'un quatrième étage, voilà tout. Mais c'est un +cas superbe. + +--Voulez-vous dire que le patient guérira probablement? + +--Non, répondit le nouveau venu d'un air d'indifférence, j'imagine +plutôt qu'il en mourra; mais il y aura une belle opération demain; quel +spectacle magnifique si c'est Slasher qui opère! + +--Vous regardez donc M. Slasher comme un bon opérateur? + +--Le meilleur qui existe assurément. La semaine dernière, il a +désarticulé la jambe d'un enfant, qui a mangé cinq pommes et un morceau +de pain d'épice pendant l'opération. Mais ce n'est pas tout; deux +minutes après, le moutard a déclaré qu'il ne voulait pas rester là pour +le roi de Prusse, et qu'il le dirait à sa mère si on ne commençait pas. + +--Vous m'étonnez, s'écria M. Pickwick. + +--Bah! cela n'est rien; n'est-il pas vrai, Bob? + +--Rien du tout, répliqua M. Sawyer. + +--À propos, Bob, reprit Hopkins en jetant vers le visage attentif de M. +Pickwick un coup d'oeil à peine perceptible, nous avons eu un curieux +accident la nuit dernière. On nous a amené un enfant qui avait avalé un +collier. + +--Avalé quoi, monsieur? interrompit M. Pickwick. + +--Un collier. Non pas tout à la fois, cela serait trop fort; vous ne +pourriez pas avaler cela, n'est-ce pas? Hein! monsieur Pickwick. Ha! ha! +ha!» + +Ici M. Hopkins éclata de rire, enchanté de sa propre plaisanterie, puis +il continua: + +«Non, mais voici la chose. Les parents du bambin sont très-pauvres; la +soeur aînée achète un collier, un collier commun, des grosses boules de +bois noir. L'enfant, qui aime beaucoup les joujoux, escamote le collier, +le cache, joue avec coupe le fil et avale une boule. Il trouve que c'est +une fameuse farce; il recommence le lendemain et avale une autre +boule.... + +--Juste ciel! interrompit M. Pickwick, quelle épouvantable chose! Mais +je vous demande pardon, monsieur; continuez. + +--Le lendemain, l'enfant avale deux boules. Le surlendemain, il se +régale de trois, et ainsi de suite, si bien qu'en une semaine il avait +expédié tout le collier, vingt-cinq boules en tout. La soeur, qui est +une jeune fille économe, et qui ne dépense guère d'argent en parure, se +dessèche les lacrymales à force de pleurer son collier; elle le cherche +partout, mais je n'ai pas besoin de vous dire qu'elle ne le trouve nulle +part. Quelques jours après, la famille était à dîner... une épaule de +mouton cuite au four avec des pommes de terre... l'enfant, qui n'avait +pas faim, jouait dans la chambra. Voilà que l'on entend un bruit du +diable, comme s'il était tombé de la grêle. «Ne fais pas ce bruit là, +mon garçon, dit le père.--Ce n'est pas moi, répond le moutard.--C'est +bon, dit le père; ne le fais plus alors.» Il y eut un court silence, et +le bruit recommença de plus belle. «Mon garçon, dit le père, si tu ne +m'écoutes pas, tu te trouveras dans ton lit en moins de rien.» En même +temps, il secoue l'enfant, pour lui faire mieux comprendre la chose, et +voilà qu'il entend un cliquetis terrible. «Dieu me damne! s'écrie-t-il, +c'est dans le corps de mon fils! Il a le croup dans le ventre!--Non, +non, papa» dit le moucheron en se mettant à pleurer. C'est le collier de +ma soeur; je l'ai avalé, papa.» Le père prend l'enfant dans ses bras et +court avec lui à l'hôpital; et, tout le long du chemin, les boules de +bois retentissaient dans son estomac à chaque secousse; et les +boutiquiers cherchaient de tous les côtes d'où venait un si drôle de +bruit. L'enfant est à l'hôpital maintenant; et il fait tant de tapage en +marchant, qu'on a été obligé de l'entortiller dans une houppelande de +watchman, de peur qu'il n'éveille les autres malades. + +«Voilà l'accident le plus extraordinaire dont j'aie jamais entendu +parler! s'écria M. Pickwick, en donnant sur la table un coup de poing +emphatique. + +--Oh! cela n'est rien encore, rétorqua Jack Hopkins. N'est-ce pas, Bob? + +--Non, certainement. + +--Je vous assure, monsieur, reprit Hopkins, qu'il arrive des choses +singulières dans notre profession. + +--Je le crois facilement, répondit M. Pickwick.» + +Un nouveau coup de marteau frappé à la porte annonça un gros jeune +homme, dont l'énorme tête était ombragée d'une perruque noire. Il +amenait avec lui un jouvenceau engaîné dans une étroite redingote, et +qui avait une physionomie scorbutique. Ensuite arriva un gentleman dont +la chemise était semée de petites ancres rouges. Celui-ci fut suivi de +près par un pâle garçon, décoré d'une lourde chaîne en chrysocale. +L'entrée d'un individu maniéré, au linge parfaitement blanc, aux +bottines de lasting, compléta la réunion. La petite table à la serge +verte fut amenée; le premier service de punch fut apporté dans un pot +blanc, et les trois heures suivantes furent dévouées au vingt et un, à +un demi penny la fiche. Une fois seulement cet agréable jeu fut +interrompu par une légère difficulté qui s'éleva entre le jeune nomma +scorbutique et le gentleman aux ancres rouges. À cette occasion le +premier exprima un brûlant désir de tirer le nez du second, et celui qui +portait les emblèmes de l'espérance déclara qu'il n'entendait accepter, +à titre gratuit, aucune insolence, ni de l'irascible jeune homme à la +contenance scorbutique, ni de tout autre individu, orné d'une tête +humaine. + +Quand la dernière banque fut terminée, et lorsque le compte des fiches +et des pence fut ajusté à la satisfaction de toutes les parties, M. Bob +Sawyer sonna pour le souper, et ces convives se comprimèrent dans les +coins, pendant qu'on servait le festin. + +Ce n'était pas une opération aussi facile qu'on pourrait l'imaginer. +D'abord il fut nécessaire d'éveiller la fille qui était tombée endormie +sur la table de la cuisine. Cela prit un peu de temps, et même +lorsqu'elle eut répondu à la sonnette, un autre quart-d'heure s'écoula +avant qu'on pût exciter chez elle une faible étincelle de raison. +D'autre part, l'homme à qui on avait demandé des huîtres, n'avait pas +reçu l'ordre de les ouvrir; or il est très-difficile d'ouvrir une huître +avec un couteau de table, ou avec une fourchette à deux pointes; aussi +n'en put-on pas tirer grand parti. Le boeuf n'offrit guère plus de +ressources, car il n'était pas assez cuit, et l'on en pouvait dire +autant du jambon, quoiqu'il fût de la boutique allemande du coin de la +rue. En revanche l'on possédait abondance de _porter_ dans un broc +d'étain, et il y avait assez de fromage pour contenter tout le monde, +car il était très-fort. Au total le souper fut aussi bon qu'il l'est en +général dans une réunion de ce genre. + +Après souper, un autre bol de punch fut placé sur la table, avec un +paquet de cigares et deux bouteilles d'eau-de-vie. Mais alors il y eut +une pause pénible, occasionnée par une circonstance fort commune en +pareille occasion et qui pourtant n'en est pas moins embarrassante. + +Le fait est que la fille était occupée à laver les verres. +L'établissement s'enorgueillissait d'en posséder quatre; ce que nous ne +rapportons nullement comme étant injurieux à Mme Raddle, car il n'y a +jamais eu, jusqu'à présent, d'appartement garni où l'on ne fût pas à +court de verres. Ceux de l'hôtesse étaient des petits goblets, étroits +et minces; ceux qu'on avait empruntés l'auberge voisine étaient de +grands vases soufflés, hydropiques, portés, chacun, sur un gros pied +goutteux. Ceci, de soi, aurait été suffisant pour avertir la compagnie +de l'état réel des affaires; mais la jeune servante _factotum_, pour +empêcher la possibilité du doute à cet égard, s'était emparée violemment +de tous les verres, longtemps avant que la bière fût finie, en déclarant +hautement, malgré les clins d'oeil et les interruptions de l'amphytrion, +qu'elle allait les porter en bas pour les rincer. + +C'est, dit le proverbe, un bien mauvais vent que celui qui ne souffle +rien de bon pour personne. L'homme maniéré, aux bottines d'étoffe, +s'était inutilement efforcé d'accoucher d'une plaisanterie durant la +partie. Il remarqua l'occasion et la saisit aux cheveux. À l'instant où +les verres disparurent, il commença une longue histoire, au sujet d'une +réponse singulièrement heureuse, faite par un grand personnage +politique, dont il avait oublié le nom, à un autre individu également +noble et illustre, dont il n'avait jamais pu vérifier l'identité. Il +s'étendit soigneusement et avec détail sur diverses circonstances +accessoires, mais il ne put jamais venir à bout, dans ce moment, de se +rappeler la réponse même, quoiqu'il eût l'habitude de raconter cette +anecdote, avec grand succès, depuis dix années. + +«Voilà qui est drôle! s'écria l'homme maniéré, est-ce extraordinaire +d'oublier ainsi! + +--J'en suis fâché, dit Bob, en regardant avec anxiété vers la porte, car +il croyait avoir entendu un froissement de verres, j'en suis très-fâché! + +--Et moi aussi, répliqua le narrateur, parce que je suis sûr que cela +vous aurait bien amusé. Mais ne vous chagrinez pas, d'ici à une +demi-heure, ou environ, j'espère bien parvenir à m'en souvenir.» + +L'homme maniéré en était là, lorsque les verres revinrent; et M. Bob +Sawyer qui jusqu'alors était resté comme absorbé lui dit en souriant +gracieusement, qu'il serait enchanté d'entendre la fin de son histoire, +et que, telle qu'elle était, c'était la meilleure qu'il eût jamais oui +raconter. + +En effet, la vue des verres avait replacé notre ami Bob dans un état +d'équanimité qu'il n'avait pas connu depuis son entrevue avec l'hôtesse. +Son visage s'était éclairci, et il commençait à se sentir tout à fait à +son aise. + +«Maintenant, Betsy, dit-il avec une grande suavité, en dispersant le +petit rassemblement de verres que la jeune fille avait concentré au +milieu de la table; maintenant, Betsy de l'eau chaude, et dépêchez-vous, +comme une brave fille.» + +--Vous ne pouvez pas avoir d'eau chaude, répliqua Betsy. + +--Pas d'eau chaude! s'écria Bob. + +--Non, reprit la servante avec un hochement de tête plus négatif que +n'aurait pu l'être le langage le plus verbeux, madame a dit que vous +c'en auriez point.» + +La surprise qui se peignait sur le visage des invités inspira un nouveau +courage à l'amphitryon. + +«Apportez de l'eau chaude sur-le-champ, sur-le-champ! dit-il avec le +calme du désespoir. + +--Mais je ne peux pas! Mme Raddle a éteint le feu et enfermé la +bouilloire avant d'aller se coucher. + +--Oh! c'est égal, c'est égal, ne vous tourmentez pas pour si peu, dit M. +Pickwick, en remarquant le tumulte des passions qui agitaient la +physionomie de Bob Sawyer, de l'eau froide sera tout aussi bonne. + +--Oui, certainement, ajouta Benjamin Allen. + +--Mon hôtesse est sujette à de légères attaques de dérangement mental, +dit Bob avec un sourire glacé. Je crains d'être obligé de lui donner +congé. + +--Non, non, fit Benjamin. + +--Je crains d'y être obligé, poursuivit Bob, avec une fermeté héroïque. +Je lui payerai ce que je lui dois, et je lui donnerai congé ce matin.» + +Pauvre garçon! avec quelle dévotion il souhaitait de pouvoir le faire! + +Les lamentables efforts de Bob pour se relever de ce dernier coup, +communiquèrent leur influence décourageante à la compagnie. La plupart +de ses hôtes, pour ranimer leurs esprits, s'attachèrent avec un surcroît +de cordialité au grog froid, dont les premiers effets se firent sentir +par un renouvellement d'hostilités entre le jeune homme scorbutique et +le propriétaire de la chemise pleine d'espoir. Les belligérants +signalèrent pendant quelque temps leur mépris mutuel par une variété de +froncements de sourcil et de reniflements; mais à la fin, le jeune +scorbutique sentit qu'il était nécessaire de provoquer un +éclaircissement. On va voir comment il s'y prit pour cela. + +«Sawyer, dit-il d'une voix retentissante. + +--Eh bien, Noddy, répondit l'amphitryon. + +--Je serais très-fâché, Sawyer, d'occasionner le moindre désagrément à +la table d'un ami, et surtout à la vôtre, mon cher; mais je me crois +obligé de saisir cette occasion d'informer M. Gunter qu'il n'est pas un +gentleman. + +--Et moi, Sawyer, reprit M. Gunter, je serais très-fâché d'occasionner +le moindre vacarme dans la rue que vous habitez, mais j'ai peur d'être +obligé d'alarmer les voisins, en jetant par la fenêtre la personne qui +vient de parler. + +--Qu'est-ce que vous entendez par là, monsieur, demanda M. Noddy? + +--J'entends ce que j'ai dit, monsieur. + +--Je voudrais bien voir cela, monsieur! + +--Vous allez le sentir dans une minute, monsieur. + +--Je vous serai obligé de me donner votre carte, monsieur. + +--Je n'en ferai rien, monsieur. + +--Pourquoi pas, monsieur? + +--Parce que vous la placeriez à votre glace, pour faire croire que vous +avez reçu la visite d'un gentleman. + +--Monsieur, un de mes amis ira vous parler demain matin. + +--Je vous suis très-obligé de m'en prévenir, monsieur; j'aurai soin de +dire au domestique d'enfermer l'argenterie.» + +En cet endroit du dialogue, les assistants s'interposèrent et +représentèrent aux deux parties l'inconvenance de leur conduite. En +conséquence, M. Noddy déclara que son père était aussi respectable que +le père de M. Gunter. À quoi M. Gunter rétorqua que son père était tout +aussi respectable que le père de M. Noddy, et que, tous les jours de la +semaine, le fils de son père valait bien M. Noddy. Comme cette +déclaration semblait préluder au renouvellement de la dispute, il y eut +une autre intervention de la part de la compagnie; il s'en suivit une +vaste quantité de paroles et de cris, pendant lesquels M. Noddy se +laissa vaincre graduellement par son émotion, et protesta qu'il avait +toujours professé pour M. Gunter un attachement et un dévouement sans +bornes. À cela, M. Gunter répliqua, qu'au total, il préférait peut-être +M. Noddy à son propre frère. En entendant cette déclaration, M. Noddy se +leva avec magnanimité, et tendit la main à M. Gunter; M. Gunter la +secoua avec une ferveur touchante, et chacun convint que toute cette +discussion avait été conduite d'une manière grandement honorable pour +les deux parties belligérantes. + +«Maintenant, Bob, pour vous remettre à flot, dit M. Jack Hopkins, je ne +demande pas mieux que de chanter une chanson.» Cette proposition ayant +été accueillie par des applaudissements tumultueux, Hopkins se plongea +immédiatement dans _God save the King_, qu'il chanta de toutes ses +forces sur un nouvel air composé de la _Baie de Biscaye_ et de _Une +grenouille volait_. Le refrain était l'essence de la chanson, et comme +chaque gentleman le chantait en choeur, sur l'air qu'il savait le mieux, +l'effet en était réellement saisissant. + +À la fin du choeur du premier couplet, M. Pickwick leva la main pour +réclamer l'attention des assistants, et dit, aussitôt que la +tranquillité fut rétablie: + +«Chut! je vous demande pardon, mais il me semble que j'entends appeler +là-haut.» + +Un profond silence se fit, et l'on remarqua que M. Bob Sawyer pâlissait. + +«Je crois que j'entends encore le même bruit, poursuivit M. Pickwick. +Ayez la bonté d'ouvrir la porte.» + +À peine la porte fut-elle ouverte que toute espèce de doute se trouva +dissipé. + +«M. Sawyer! M. Sawyer! criait une voix au second étage. + +--C'est mon hôtesse, dit Bob en regardant ses invités avec angoisse. +Oui, Mme Raddle. + +--Qu'est-ce que cela signifie, M. Sawyer? répéta la voix avec une aigre +rapidité. C'est donc pas assez de m'escroquer mon loyer et l'argent que +j'ai payé pour vous de ma poche, et de me faire insulter par vos amis, +qui ont le front de s'appeler des hommes, il faut encore que vous +fassiez un sabbat capable d'attirer les pompiers et de faire tomber la +maison par les fenêtres, et ça à deux heures du matin. Renvoyez-moi ces +gens-là! + +--Vous devriez mourir de honte, ajouta la voix de M. Raddle, laquelle +paraissait sortir de dessous quelques couvertures lointaines. + +--Mourir de honte, certainement, répéta sa douce moitié. Mais vous, +poule mouillée que vous êtes, pourquoi n'allez vous pas les rouler en +bas des escaliers? Voilà ce que vous feriez si vous étiez un homme. + +--Voilà ce que je ferais, si j'étais une douzaine d'hommes, ma chère, +répliqua pacifiquement le mari. Dans ce moment ici, ils ont un peu trop +l'avantage du nombre sur moi. + +--Hou! le poltron, rétorqua Mme Raddle avec un mépris suprême. M. +Sawyer, voulez-vous renvoyer ces gens, oui ou non? + +--Ils s'en vont, Mme Raddle, ils s'en vont, dit le misérable Bob. Je +crois que vous feriez mieux de vous en aller, ajouta-t-il à ses amis, je +pensais effectivement que vous faisiez trop de bruit. + +--C'est bien malheureux, fit observer l'homme maniéré, juste au moment +où nous devenions si confortables! (Le fait est qu'il venait de +retrouver un souvenir confus de son histoire.) C'est difficile à +digérer, continua-t-il en regardant autour de lui, c'est difficile à +digérer, hein! + +--Il ne faut pas endurer cela, répliqua Hopkins. Chantons l'autre +couplet, Bob, allons! + +--Non, non, Jack, ne chantez pas! s'empressa de dire le triste +amphitryon. C'est une superbe chanson, mais je crois que nous ferons +mieux d'en rester là. Les gens de cette maison sont très-violents, +excessivement violents. + +--Voulez-vous que je monte en haut et que j'entreprenne le propriétaire? +dit Hopkins, ou que je carillonne à la sonnette, ou que j'aille aboyer +sur l'escalier? Disposez de moi, Bob. + +--Je suis bien obligé à votre amitié et à votre bon naturel, répondit le +malheureux Bob, mais je crois que le meilleur plan, pour éviter toute +dispute, est de nous séparer sur-le-champ. + +--Eh bien! M. Sawyer, cria la voix aigüe de Mme Raddle, s'en vont-ils, +ces brigands? + +--Ils cherchent leurs chapeaux, Mme Raddle; ils s'en vont à la minute. + +--C'est heureux! s'écria Mme Raddle en allongeant son bonnet de nuit +par-dessus la rampe, juste au moment où M. Pickwick, suivi de M. Tupman, +sortait de la chambre. C'est heureux! Ils auraient pu se dispenser de +venir. + +--Ma chère dame, dit M. Pickwick en levant la tête.... + +--Allez-vous-en, vieux farceur! rétorqua Mme Raddle, en ôtant +précipitamment son bonnet de nuit. Assez vieux pour être son grand-père, +le débauché! Vous êtes le pire de tous.» + +M. Pickwick reconnut qu'il était inutile de protester de son innocence. +Il descendit donc rapidement l'escalier, et fut rejoint dans la rue par +MM. Tupman, Winkle et Snodgrass. M. Ben Allen, qui était affreusement +contristé par l'eau-de-vie et par l'agitation de cette scène, les +accompagna jusqu'au pont de Londres, et le long du chemin confia à M. +Winkle, comme à une personne singulièrement digne de sa confidence, +qu'il était décidé à couper la gorge de tout gentleman, autre que M. Bob +Sawyer, qui oserait aspirer à l'affection de sa soeur Arabelle. Ayant +exprimé sa détermination d'exécuter avec une fermeté convenable ce +pénible devoir fraternel, il fondit en larmes, enfonça son chapeau sur +ses yeux, et reprenant son chemin le mieux possible, il s'arrêta devant +la porte du marché du Borough. Là, jusqu'au point du jour, il s'occupa à +frapper à coups redoublés et à faire alternativement de petits sommes +sur les marches de pierre, dans la ferme persuasion qu'il était devant +sa porte, et qu'il en avait oublié la clef. + +Les invités étant ainsi partis, grâce à la requête assez pressante de +Mme Raddle, l'infortuné Bob se trouva libre de méditer sur les +événements probables du lendemain et sur les plaisirs de la soirée. + + + + +CHAPITRE IV. + +M. Weller _senior_ profère quelques opinions critiques concernant les +compositions littéraires; puis avec l'assistance de son fils Samuel, il +s'acquitte d'une partie de sa dette envers le révérend gentleman au nez +rouge. + + +Le 13 février, comme le savent aussi bien que nous les lecteurs de cette +authentique narration, était la veille du jour désigné pour le jugement +de l'action intentée par Mme Bardell. Ce fut une journée fatigante pour +Samuel Weller, qui fut occupé sans interruption, depuis 9 heures du +matin jusqu'à 2 heures de l'après-midi, inclusivement, à voyager de +l'hôtel de M. Pickwick au cabinet de M. Perker, et réciproquement; non +pas qu'il y eût la moindre chose à faire, car les consultations avaient +eu lieu, et l'on avait définitivement arrêté la marche qui devait être +suivie, mais M. Pickwick se trouvant dans un état d'excitation +excessive, persistait à envoyer constamment à son avoué de petites notes +contenant seulement cette demande: _Cher Perker, tout marche-t-il +bien?_--À quoi M. Perker répondait invariablement: _Cher Pickwick, aussi +bien que possible_. Le fait est, comme nous l'avons déjà fait entendre, +que rien ne pouvait marcher, soit bien, soit mal, jusqu'à l'audience du +jour subséquent. Mais on doit passer aux gens qui vont volontairement +devant un tribunal, ou qui y sont traînés forcément pour la première +fois, l'irritation temporaire et l'anxiété dont ils sont atteints. Sam +n'ignorait pas cela, il savait se prêter philosophiquement aux +faiblesses de la nature humaine; aussi exécuta-t-il toutes les +fantaisies de son maître, avec cette bonne humeur imperturbable qui +formait l'un des traits les plus frappants et les plus aimables de son +caractère. + +Il s'était réconforté avec un petit dîner fort agréable, et attendait à +la buvette la chaude mixture que M. Pickwick l'avait engagé à prendre +pour noyer les fatigues de ses promenades matinales, lorsqu'un jeune +garçon, dont la casquette à poil, la jaquette de flanelle et toute la +tournure, annonçaient qu'il avait la louable ambition d'atteindre un +jour la dignité de palefrenier, entra dans le passage du _George et +Vautour_, et regarda d'abord sur l'escalier, ensuite le long du corridor +puis enfin dans la buvette, comme s'il avait cherché quelqu'un pour qui +il aurait eu une commission. + +La demoiselle de comptoir ne considérant pas comme improbable que ladite +commission eût pour objet l'argenterie de l'établissement, accosta en +ces termes l'indiscret personnage: + +«Eh bien! jeune nomme, qu'est-ce que vous voulez? + +--Y a-t-il ici quettes un appelé Sam? répondit le gamin d'une voix de +fausset. + +--Et l'aut' nom? demanda Sam en se retournant. + +--Est-ce que j'sais, moi, rétorqua vivement le jeune gentleman à la +casquette velue. + +--Vous avez l'air joliment fin, mon p'tit, mais à vot' place, je ne +ferais pas trop voir ma finesse ici, on pourrait vouloir vous +l'émousser. Qu'est-ce que ça veut dire de venir dans un hôtel, demander +après Sam, avec autant de politesse qu'un sauvage indien? + +--Parce qu' i' y a un vieux qui me l'a dit. + +--Quel vieux? demanda Sam avec un profond dédain. + +--Celui-là qui conduit la voiture d'Ipswick et qui remise à not' +auberge. Il m'a dit hier matin de venir c't' après-midi au _George et +Vautour_, et de demander Sam. + +--C'est mon auteur, ma chère, dit Sam, en se tournant d'un air +explicatif vers la demoiselle de comptoir. Dieu me bénisse s'il sait mon +autre nom! Eh bien! jeune chou frisé qu'est-ce qu'il y a encore? + +--Y a qu'i' dit que vous veniez chez nous à six heures, parce qu'i' veut +vous voir, à _l'Ours Bleu_, près du marché de Leadenhall. J'y dirai-t-i' +que vous viendrez? + +--Oui, monsieur, répliqua Sam avec une exquise politesse; vous pouvez +vous aventurer à dire cela.» + +Ayant reçu ces pleins pouvoirs, le jeune gentleman s'éloigna, éveillant +en chemin tous les échos de George Yard, par des imitations +singulièrement sonores et correctes du sifflet d'un bouvier. + +Sam obtint facilement un congé de M. Pickwick, car dans l'état +d'excitation et de mécontentement où se trouvait notre philosophe, il +n'était pas fâché de demeurer seul. Sam se mit donc en route, longtemps +avant l'heure indiquée, et ayant du temps à revendre, s'en alla tout en +flânant jusqu'à Mansion-House[4]. Là, il s'arrêta et s'occupa à +contempler, avec un calme philosophique, les nombreux cabriolets et les +innombrables voitures de toute espèce qui stationnent aux environs, à la +grande terreur et confusion des vieilles femmes du royaume uni de +Grande-Bretagne et d'Irlande. Ayant musé dans cet endroit pendant une +demi-heure, Sam se remit en route, et se dirigea vers le marché de +Leadenhall, à travers une multitude de ruelles et de cours. Comme il +travaillait à perdre son temps, et s'arrêtait devant presque tous les +objets qui frappaient sa vue, on ne doit nullement s'étonner de ce qu'il +fit une pose devant la demeure d'un petit papetier; mais ce qui sans +autre explication paraîtrait surprenant, c'est qu'à peine ses yeux +s'étaient-ils arrêtés sur certaines peintures exposées aux vitres de la +boutique, qu'il tressaillit violemment, frappa énergiquement de sa main +droite sur sa cuisse, et s'écria avec grande véhémence: «Ma foi, +j'aurais oublié de lui en envoyer un! Je ne me serais pas rappelé que +c'est demain la Saint-Valentin![5].» + +[Footnote 4: Hôtel du maire de Londres ou hôtel de ville.] + +[Footnote 5: Tous les papetiers exposent pendant une quinzaine de jours +avant la Saint-Valentin des déclarations enjolivées dont le prix varie +de deux sols à trois ou quatre francs, lesquelles sont destinées aux +amoureux et amoureuses qui n'ont pas assez d'imagination pour composer +eux-mêmes une des épîtres qu'on expédie par centaines de milliers en +cette saison.] + +Le dessin colorié sur lequel s'étaient arrêtés les yeux de Sam, tandis +qu'il parlait ainsi, représentait deux coeurs humains, hauts en couleur, +fixés ensemble par une flèche, et qui cuisaient devant un feu ardent. Un +couple de cannibales, mâle et femelle, en costume moderne (le gentleman +vêtu d'un habit bleu et d'un pantalon blanc, la dame d'une pelisse rouge +avec un parasol pareil), s'avançaient vers ce rôti, d'un air affamé et +par un sentier couvert d'un sable fin. Un petit garçon fort immodeste +(car il n'avait pour tout vêtement qu'une paire d'ailes), surveillait la +cuisine. Dans le fond on distinguait le clocher de l'église de Langham; +bref, cela représentait une de ces lettres d'amour qu'on nomme un +_Valentin_[6]. Il s'en trouvait dans la boutique un vaste assortiment, +comme l'annonçait une inscription manuscrite collée au carreau, et le +papetier s'engageait à les livrer à ses concitoyens au prix modéré d'un +shilling six pence. + +[Footnote 6: Parce qu'elles se terminent presque toujours par ces mots: +_Voulez-vous de moi pour votre Valentin?_] + +«Eh bien! je n'aurais jamais songé à lui en envoyer un,» répéta Sam; et +en parlant ainsi, il entra tout droit dans la boutique, et demanda une +feuille du plus beau papier à lettre doré sur tranche, ainsi qu'une +plume taillée dur et garantie pour ne pas cracher. Ayant obtenu +promptement ces objets, il se remit en route d'un bon pas, fort +différent de l'allure nonchalante qu'il avait auparavant. Arrivé près du +marché de Leadenhall, il regarda autour de lui, et vit une enseigne sur +laquelle le peintre avait dessiné quelque chose qui ressemblait à un +éléphant bleu de ciel, avec un nez aquilin au lieu de trompe. +Conjecturant judicieusement que c'était l'_Ours Bleu_ en personne, Sam +entra dans la maison, et demanda l'auteur de ses jours. + +«Il ne sera pas ici avant trois quarts d'heure, au plus tôt, répondit la +jeune lady qui dirigeait les arrangements domestiques de l'_Ours Bleu_. + +--Très-bien, ma chère, répliqua Sam. Faites-moi donner pour neuf pence +d'eau-de-vie, avec de l'eau chaude, et l'encrier s'il vous plaît, miss.» + +L'eau-de-vie et l'eau chaude avec l'encrier ayant été apportés dans le +petit parloir, la jeune lady aplatit soigneusement le charbon de terre +pour l'empêcher de flamber, et emporta le fourgon pour ôter toute +possibilité d'attiser le feu, sans avoir obtenu préalablement le +consentement et la participation de l'_Ours Bleu_. Pendant ce temps, +Sam, assis dans une stalle, près du poële, tirait de sa poche la feuille +de papier doré et la plume au bec dur, examinait soigneusement la fente +de celle-ci, pour voir s'il ne s'y trouvait point de poil, époussetait +la table, de peur qu'il n'y eût des miettes de pain sous son papier, +relevait les parements de son habit, étalait ses coudes, et se préparait +à écrire. + +Écrire une lettre n'est pas la chose du monde la plus facile, pour les +ladies et les gentlemen qui ne se dévouent pas habituellement à la +science de la calligraphie. Dans des cas semblables, l'écrivain a +toujours considéré comme nécessaire d'incliner sa tête sur son bras +gauche, de manière à placer ses yeux, autant que possible, au même +niveau que son papier, et, tout en considérant de côté les lettres qu'il +construit, de former avec sa langue des caractères imaginaires pour y +correspondre. Or, quoique ces mouvements favorisent incontestablement la +composition, ils retardent quelque peu les progrès de l'écrivain. Aussi +y avait-il plus d'une heure et demie que Sam s'appliquait à écrire, en +caractères menus, effaçant avec son petit doigt les mauvaises lettres, +pour en mettre d'autres à la place, et repassant plusieurs fois sur +celles-ci, afin de les rendre lisibles, lorsqu'il fut rappelé à +lui-même, par l'entrée du respectable M. Weller. + +«Eh ben! Sammy, dit le père. + +--Eh bien! Bleu de Prusse, répondit le fils, en déposant sa plume. Que +dit le dernier bulletin de la santé de belle-mère? + +--Mme Weller a passé une bonne nuit; mais elle est d'une humeur joliment +massacrante ce matin. Signé z'avec serment Tony Weller, squire. Voilà le +dernier bulletin, Sammy, répliqua M. Weller en dénouant son châle. + +--Ça ne va donc pas mieux? + +--Tous les symptômes agravés, dit le père en hochant la tête. Mais +qu'est-ce que vous faites donc là Sammy? Instruction primaire, hein? + +--J'ai fini maintenant, répondit Sam avec un léger embarras; j'étais en +train d'écrire. + +--Je le vois bien, pas à une jeune femme, j'espère? + +--Ma foi, ça ne sert à rien de dissimuler, c'est un Valentin. + +--Un quoi? s'écria le père, que le son de ces mots semblait frapper +d'horreur. + +--Un Valentin. + +--Samivel, Samivel! reprit le père d'un ton plein de reproches, je +n'aurais pas cru cela de toi, après l'exemple que tu as eu des penchants +vicieux de ton père, après tout ce que je t'ai raisonné sur ce sujet +ici, après avoir vécu toi-même avec ta belle-mère, qu'est une leçon +morale qu'un homme ne doit pas oublier, jusqu'à la fin de ses jours; je +ne pensais pas que tu aurais fait cela, Samivel, non, je ne l'aurais pas +cru!» + +Ces réflexions étaient trop pénibles pour l'infortuné père; il porta le +verre de Sam à ses lèvres, et en but le contenu, tout d'un trait. + +«Comment ça va-t-il maintenant? lui demanda son fils. + +--Ah! Sammy, ça sera une furieuse épreuve de voir ça à mon âge! +Heureusement que je suis passablement coriace, et c'est une consolation, +comme disait le vieux dindon, quand le fermier l'avertit qu'il était +obligé de le tuer pour le porter au marché. + +--Qu'est-ce qui sera une épreuve? + +--De te voir marié, Sammy; de te voir comme une victime abusée, qui +s'imagine que tout est rose. C'est une épreuve effroyable pour les +sentiments d'un père, Sammy! + +--Bêtises! je ne suis pas pour me marier; ne vous vexez pas pour cela. +Demandez plutôt votre pipe, je m'en vas vous lire ma lettre; là!» + +Nous ne saurions dire positivement si le chagrin de M. Weller fut calmé +par la perspective de sa pipe ou par la pensée qu'il y avait dans sa +famille une propension fatale au mariage, contre laquelle il était +inutile de vouloir lutter. Nous sommes porté à croire que cet heureux +résultat fut atteint à la fois par ces deux sources combinées de +consolation, car il répéta fréquemment la seconde à voix basse, pendant +qu'il sonnait pour se faire apporter la première. Ensuite il se +débarrassa de sa houppelande, alluma sa pipe, et se plaça le dos au feu, +de manière à en recevoir toute la chaleur et à s'appuyer en même temps +sur le manteau de la cheminée; puis il tourna vers Sam son visage +notablement adouci par la bénigne influence du tabac, et l'engagea à +démarrer. + +Sam plongea sa plume dans l'encre pour être prêt à faire des +corrections, et commença d'un air théâtral. + +«Aimable....» + +«Halte! dit M. Weller en tirant la sonnette. Un double verre de +l'invariable, ma chère. + +--Très-bien, monsieur, répondit la jeune fille; et avec une singulière +prestesse elle disparut, revint et redisparut. + +--Ils ont l'air de connaître vos idées, ici, fit observer Sam. + +--Oui, répondit son père; j'y ai z'été qué'que fois dans ma vie. Allons +Sam.» + +«Aimable créature....» + +«Est-ce que c'est des verses? + +--Non, non. + +--Tant mieux. Les verses, ce n'est pas naturel. I' n'y a pas un homme +qui parle en verses, excepté la circulaire du bedeau, le jour des +étrennes, les annonces du cirage de Warren, ou l'huile de Macassar, ou +qué'que gens de ce poil là. Ne te laisse jamais aller à parler en +verses, mon garçon, c'est trop commun! Recommence-moi un peu ça, Sammy.» + +Cela dit, M. Weller reprit sa pipe avec une solennité d'Aristarque, et +Sam, recommençant pour la troisième fois, lut ainsi qu'il suit: + +«Aimable créature, je sens que mon coeur est bigrement....» + +«Cela n'est pas convenable, interrompit M. Weller, en ôtant sa pipe de +sa bouche. + +--Non, ça n'est pas bigrement, dit Sam, en tournant la lettre plus au +jour. C'est joliment; il y a un pâté là. Je sens que mon coeur est +joliment tonteux. + +--Très-bien, marchez. + +--Est joliment tonteux et sir.... J'ai oublié le mot qu'il y a là, dit +Sam, en se grattant l'oreille avec sa plume. + +--Pourquoi ne le regardes-tu pas alors? + +--C'est ce que je fais, mais il y a un autre pâté. Il y a un s et un i +et un r. + +--Circonscrit, peut-être? suggéra M. Weller. + +--Non ce n'est pas cela. Sirconvenu voilà. + +--Ça n'est pas un aussi beau mot que circonscrit, dit M. Weller +gravement. + +--Vous croyez? + +--Sûr et certain. + +--Vous ne trouvez pas que ça dit plus de choses? + +--Eh! Eh! fit M. Weller après un moment de réflexion. C'est peut-être un +mot plus tendre. Va toujours, Sammy.» + +«--Mon coeur est joliment tonteux et sirconvenu quant je me rat pelle de +vous, car vous êtes un joli brain de fille, et je voudrais bien qu'on +vint me dire le contraire....» + +«Voilà une belle pensée, dit M. Weller, en ôtant sa pipe, pour laisser +sortir cette remarque. + +--Oui, je crois qu'elle n'est pas mauvaise, répondit son fils, +singulièrement flatté. + +--Ce que j'aime dans ton style, c'est que tu ne donnes pas un tas de +noms aux gens; tu n'y mets pas de Vénus, ni d'autres machines de ce +genre-là. À quoi sert d'appeler une jeune femme une Vénus ou un ange, +Sammy? + +--Ah! oui, à quoi bon! + +--Pourquoi ne pas l'appeler tout de suite _griffon_ ou _licorne_, qu'est +bien connu pour être des animaux métaphysiques. + +--Ça vaudrait tout autant. + +--Roulez toujours, Sammy.» + +Sam obéit, et continua à lire, tandis que son père continuait à fumer, +avec une physionomie de sagesse et de contentement tout à fait +édifiante. + +«--Avent de vous havoir vu je pansais que toute les fames fucent +pareils....» + +«Elles le sont,» fit observer M. Weller, entre parenthèses. + +«Mai maintenant je vois quel fichu bêtte de corps nid chond j'ai zété, +car il nid a pas dent tout le monde une pèrresone come vous quoi que je +vous ême come tout!» + +«J'ai pensé que je ferais bien de mettre cela un peu fort,» dit Sam en +levant la tête. + +M. Weller fit un signe approbatif, et son fils poursuivit: + +«In scie je prrends le privilaije du jour, ma chair Mary, come dit le +genman dent l'embarrat, qui ne sortais que la nuit pour vous dire que la +1ère et leunnuque foie que je vous et vu vot porterait et aimprimé dent +mont cueur en couleur ben pus vive et ben pus vitte qu'y ni a jamet eu +dé portret fait par la machinne à porfil (don vous avet peu taître +entendu parler ma chair Mary) qui fabrique le porttrait et met le quadre +avec un annot ô boue pour la crocher en 2 minutes un cart.» + +«J'ai peur que ça ne frise le poétique, fit observer M. Weller d'un air +dubitatif. + +--Pas du tout,» répondit Sam, en recommençant promptement à lire pour +éviter toute discussion. + +«Acceptez moi Mary ma chair pour votre Valentin et panset à se que je +vous et dit. Ma chair Mary je vais conclure maintenan.--Voilà tout.» + +«Ça s'arrête un peu court, il me semble, Sammy + +--Pas du tout. Elle souhaitera qu'il y en ait plus long; et voilà le +grand art d'écrire des lettres! + +--Eh! ben, i' y a qué'que chose là dedans. Je voudrais seulement que te +belle-mère conduise sa conversation sur ce principe ici. Est-ce que vous +n'allez pas signer. + +--C'est la difficulté, ça. Je ne sais pas ce que je vas signer. + +--Signe: _Weller_, dit le vieux propriétaire de ce nom. + +--Ça n'ira pas: il ne faut jamais signer un Valentin avec son propre +nom. + +--Signe: _Pickwick_ alors, c'est un très-bon nom et facile à épeler. + +--Voilà l'affaire. Si je finissais par des verses, hein? + +--Je n'aime pas ça, mon garçon; je n'ai jamais connu un respectable +cocher qu'a écrit de la poésie, excepté un qu'a fait un morceau de +verses attendrissant, le jour avant qu'il a été pendu, pour un vol de +grand chemin, et encore c'était seulement un homme de Cambervell. Ainsi +ça ne compte pas.» + +Cependant Sam ne put être dissuadé de l'idée poétique qui lui était +survenue, il signa donc sa lettre ainsi qu'il suit: + + L'amour me pique, + Piquewique. + +Ayant ensuite fermé son épître d'une manière très-compliquée, il y mit +obliquement l'adresse: + +_Miss Mary fam de chambre ché monsieur Nupkins mère à Ipswick Suffolk._ +Puis après l'avoir cachetée il la fourra dans sa poche, toute prête pour +la poste. + +Cette importante affaire étant terminée, M. Weller _senior_ commença à +développer celle pour laquelle il avait convoqué son héritier. + +«La première histoire regarde ton gouverneur, Sammy, lui dit-il. Il va +être jugé demain, n'est-il pas vrai? + +--Sûr comme ache. + +--Eh bien! je suppose qu'il aura besoin de qué'ques témoins pour jurer +ses moeurs, ou bien peut-être pour prouver un allébi. J'ai retourné tout +cela dans ma tête, et y peut se tranquilliser, Sammy. J'ai ramassé +qué'ques amis qui feront son affaire, pour les deux choses. Mais voilà +mon avis à moi. Vous inquiétez pas des moeurs, et raccrochez vous à +l'allébi. Rien comme un allébi, Sammy, rien.» + +Ayant délivré cette opinion légale d'un air singulièrement profond, M. +Weller ensevelit son nez dans son verre, et fit par-dessus le bord de +rapides clins d'oeil à son fils étonné. + +«Qu'est-ce que vous voulez dire? demanda celui-ci. Est-ce que vous vous +imaginez qu'il va passer en cour d'assises? + +--Ça ne fait rien à l'affaire, Sammy. N'importe où ce qui sera jugé, mon +garçon; un allébi voilà la chose. Nous avons sauvé Tom Wildspark d'un +meurtre, avec un allébi, quand toutes les grosses perruques disaient +que rien ne pouvait le tirer d'affaire. Et vois-tu, Sammy, mon opinion +est que si ton gouverneur ne prouve pas un allébi, il se trouvera +couronné des deux jambes.» + +Comme M. Weller entretenait la conviction ferme et inaltérable que le +_Old Bailey_ était la cour suprême de judicature de l'Angleterre, et que +ses formes de procédure réglaient toutes les autres cours de justice +sans exception, il n'écouta en aucune manière les assurances et les +arguments de son fils pour lui prouver que l'alibi était inadmissible; +mais il continua à protester avec véhémence que M. Pickwick allait être +_victimisé_. Trouvant qu'il était inutile de discuter davantage cette +matière, Sam changea de sujet, et demanda quel était le second topique, +sur lequel son vénérable parent désirait le consulter. + +«C'est un point de politique domestique, Sammy, répondit celui-ci. Tu +sais bien ce Stiggins? + +--L'homme au nez rouge? + +--Le même. Cet homme au nez rouge, Sammy, visite ta belle-mère avec une +bonté et une constance comme je n'en ai jamais vu. Il aime tant notre +famille que, quand il s'en va, il ne peut pas être confortable, à moins +qu'il n'emporte qué'que chose pour se souvenir de nous. + +--Et si j'étais que de vous, interrompit Sam, je lui donnerais qué'que +chose qu'il s'en souviendrait pendant dix ans. + +--Une minute: j'allais te dire qu'à présent il apporte toujours une +bouteille plate, qui tient à peu près une pinte et demie, et qu'avant de +s'en aller il la remplit soigneusement avec notre rhum. + +--Et il la vide toujours avant de revenir, je suppose? + +--Juste, il n'y laisse rien que le bouchon et l'odeur. Fie-toi à lui +pour cela, Sammy. Maintenant, mon garçon, ces gaillards ici vont tenir +ce soir l'assemblée mensuelle de la branche de _Brick-Lane_ de la grande +union _Ebenezer_, à l'association de Tempérance. Ta belle-mère était +pour y aller Sammy, mais elle a attrapé le rhumatique, et elle ne peut +pas; et moi j'ai attrapé les deux billets qu'on y avait envoyés.» + +M. Weller communiqua ce secret avec une immense jouissance, et ensuite +se mit à cligner de l'oeil, si infatigablement que Sam commença à penser +qu'il avait le tic douloureux dans la paupière droite. + +«Eh bien! dit le jeune gentleman. + +--Eh bien! continua son père en regardant avec précaution autour de +lui, nous irons ensemble, ponctuels à l'heure, Sammy. Le substitut du +berger ne le sera pas! Le substitut du berger ne le sera pas!» + +Ici M. Weller fut saisi d'un paroxysme de ricanement qui s'approcha +graduellement de la suffocation, autant que cela se peut chez un vieux +gentleman, sans amener d'accident. Pendant ce temps, Sam frottait le dos +de son père, assez vivement pour l'enflammer par la friction, s'il eût +été un peu plus sec. + +«Vraiment, dit-il, je n'ai jamais vu un vieux revenant comme ça de mes +jours, ni de ma vie. Qu'est-ce que vous avez donc à rire, corpulence? + +--Chut! Sammy, répondit M. Weller, en regardant autour de lui, avec +encore plus de défiance, et en parlant à voix basse. Deux de mes amis, +qui travaillent sur la route d'Oxford, et qu'est fameux pour toutes +sortes de farces, ont pris le substitut du berger à la remorque, et +quand il viendra à la grande union Ebenezer (ce qu'il est bien sûr de +faire, car ils le reconduiront jusqu'à la porte, et ils le feront +monter, bon gré malgré, si c'est nécessaire), il sera embourbé dans le +rhum aussi fort qu'il l'a jamais été au marquis de Granby, et c'est pas +peu dire.» + +Ici, M. Weller recommença à rire immodérément, et en conséquence retomba +sur nouveaux frais dans un état de suffocation partielle. + +Rien ne pouvait mieux s'accorder avec les idées de Sam que le projet de +démasquer les penchants et les qualités réelles de l'homme au nez rouge. +L'heure désignée pour la réunion approchant, le père et le fils se +dirigèrent immédiatement vers Brick-Lane, et pendant le chemin Sam +n'oublia pas de jeter sa lettre à la poste. + +L'assemblée mensuelle de la branche de l'Association de Tempérance de +_Brick-Lane_, embranchement de la grande union _Ebenezer_, se tenait +dans une vaste chambre, située d'une manière agréable et aérée au sommet +d'une échelle sûre et commode. Le président était le juste M. Anthony +Humm, pompier converti, maintenant maître d'école, et occasionnellement +prédicant-voyageur. Le secrétaire était M. Jonas Mudge, garçon +chandelier, vase d'enthousiasme et de désintéressement, qui vendait du +thé aux membres de l'association. Préalablement au commencement des +opérations, les dames étaient assises sur des tabourets et buvaient du +thé, aussi longtemps qu'elles croyaient pouvoir le faire, tandis qu'une +large tirelire de bois était placée en évidence sur le tapis vert du +bureau, derrière lequel le secrétaire se tenait debout, reconnaissant +par un gracieux sourire, chaque addition à la riche veine de cuivre que +la botte renfermait dans ses flancs. + +Dans la présente occasion, les dames commencèrent par boire une quantité +de thé presque alarmante, à la grande horreur de M. Weller qui, +méprisant les signes de Sam, promenait autour de lui des regards où +pouvaient se lire, avec facilité, son étonnement et son mépris. + +«Sammy, murmura-t-il à son fils, si qué'ques uns de ces gens ici n'ont +pas besoin d'être opérés pour l'hydropisie, demain matin, je ne suis pas +ton père! Vois-tu cette vieille lady, assise auprès de moi? elle se noie +avec du thé. + +--Est-ce que vous ne pouvez pas vous tenir tranquille? chuchota Sam. + +--Sammy, reprit M. Weller au bout d'un moment et avec un accent +d'agitation profonde, fais attention à ce que je te dis, mon garçon; si +ce secrétaire continue encore cinq minutes, il va crever à force +d'avaler des rôties et de l'eau chaude. + +--Eh bien! laissez-le, si ça lui fait plaisir. Ce n'est pas votre +affaire. + +--Si ça dure plus longtemps, Sammy, poursuivit M. Weller à voix basse, +je sens que c'est mon devoir comme homme et comme chrétien, de me lever +et d'adresser qué'ques paroles au président. Il y a là une jeune femme, +au troisième tabouret, qui a bu neuf tasses et demie; je la vois qui +gonfle visiblement à l'oeil nu.» + +Il n'y a nul doute que M. Weller eût exécuté ses bienveillantes +intentions, si un grand bruit, occasionné par le choc des tasses, +n'avait pas heureusement annoncé que le thé était terminé. La faïence +ayant été enlevée et la table à la serge verte apportée au centre de la +chambre, les opérations de la soirée furent entamées par un petit homme +chauve, en culotte de velours de coton, qui grimpa soudainement à +l'échelle, au hasard imminent de briser ses jambes maigrelettes. + +«Ladies et gentlemen, dit le petit homme chauve, je porte au fauteuil +notre excellent frère, M. Anthony Humm.» + +À cette proposition les dames agitèrent une élégante collection de +mouchoirs, et l'impétueux petit homme porta littéralement au fauteuil +M. Humm, en le prenant par les épaules et le poussant vers un ustensile +d'acajou, qui avait autrefois représenté cette pièce d'ameublement. +L'agitation des mouchoirs fut renouvelée, et M. Humm, qui avait un +visage blafard et luisant, en état de transpiration perpétuelle, salua +gracieusement l'assemblée, à la grande admiration des femelles, et prit +gravement son siége. Le silence fut alors réclamé par le petit homme, +puis M. Humm se leva, et dit qu'avec la permission des frères et des +soeurs de la branche de _Brick-Lane_, alors présents, le secrétaire +lirait le rapport du comité de la branche de _Brick-Lane_, proposition +qui fut encore accueillie par un trépignement de mouchoirs. + +Le secrétaire ayant éternué d'une manière très-expressive, et la toux +qui saisit toujours une assemblée, quand il va se passer quelque chose +d'intéressant, ayant eu son cours régulier, on entendit la lecture du +document suivant: + +_Rapport du Comité de la Branche de Brick-Lane de la Grande Union +Ebenezer de l'Association de Tempérance._ + +«Votre comité a poursuivi ses agréables travaux, durant le mois passé, +et a l'inexprimable plaisir de vous rapporter les cas suivants de +nouveaux convertis à la tempérance. + +«M. Walker, tailleur, sa femme et ses deux enfants. Quand il était plus +à son aise, il confesse qu'il avait l'habitude de boire de l'ale et de +la bière. Il dit qu'il n'est pas certain s'il n'a pas siroté pendant +vingt ans, deux fois par semaines, du _nez de chien_, que votre comité +trouve, sur enquête, être composé de porter chaud, de cassonade, de +genièvre et de muscade. (Ici une femme âgée pousse un gémissement en +s'écriant: c'est vrai!) Il est maintenant sans ouvrage et sans argent; +il pense que ce doit être la faute du porter (applaudissements) ou la +perte de l'usage de sa main droite; il ne peut pas dire lequel des deux, +mais il regarde comme très-probable que s'il n'avait bu que de l'eau +toute sa vie, son camarade ne l'aurait pas piqué avec une aiguille +rouillée, ce qui a occasionné son accident (immenses applaudissements). +Il n'a plus rien à boire que de l'eau claire, et ne se sent jamais +altéré (grands applaudissements). + +«Betzy Martin, veuve, n'a qu'un enfant et qu'un oeil, va en journée +comme femme de ménage et blanchisseuse: n'a jamais et qu'un oeil, mais +sait que sa mère buvait solidement, ne serait pas étonnée si cela en +était la cause (terribles applaudissements). Ne regarde pas comme +impossible qu'elle eût deux yeux maintenant, si elle s'était toujours +abstenue de spiritueux (applaudissements formidables). Était habituée à +recevoir par jour _1 shilling et 6 pence_, une pinte de porter et un +verre d'eau-de-vie, mais depuis qu'elle est devenue membre de la branche +de _Brick-Lane_ elle demande toujours à la place _3 shillings et 6 +pence_ (l'annonce de ce fait intéressant est reçue avec le plus +étourdissant enthousiasme). + +«Henry Beller a été pendant nombre d'années maître d'hôtel pour +différents dîners de corporations. En ce temps-là il buvait une grande +quantité de vins étrangers. Il en a peut-être emporté quelque fois une +bouteille ou deux chez lui. Il n'est pas tout à fait certain de cela, +mais il est sûr que s'il les a emportées, il en a bu le contenu. Il se +trouve très-mal disposé et mélancolique, est agité la nuit et éprouve +une soif continuelle. Il pense que ce doit être le vin qu'il avait +l'habitude de boire (applaudissements). Il est sans emploi maintenant, +et ne tâte jamais une seule goutte de vins étrangers (applaudissements +épouvantables). + +«Thomas Burten, marchand de mou du lord maire, des schérifs et de +plusieurs membres du Common council (le nom de ce gentleman est entendu +avec un intérêt saisissant). Il a une jambe de bois: il trouve qu'une +jambe de bois coûte bien cher quand on marche sur le pavé. Il avait +l'habitude d'acheter des jambes de bois d'occasion, et buvait +régulièrement chaque soir un verre d'eau et de genièvre chaud; +quelquefois deux (profonds soupirs). Il s'est aperçu que les jambes +d'occasion se fendaient et se pourrissaient très-promptement; il est +fermement persuadé que leur constitution était minée par l'eau et le +genièvre (applaudissements prolongés). Il achète maintenant des jambes +de bois neuves, et ne boit rien que de l'eau et du thé léger. Les +nouvelles jambes de bois durent deux fois aussi longtemps que les +anciennes, et il attribue cela uniquement à ses habitudes de tempérance +(applaudissements triomphants).» + +Après cette lecture, Anthony Humm proposa à l'assemblée de se régaler +d'une chanson. Il l'invita à se joindre à lui pour chanter les paroles +du joyeux batelier, adaptées à l'air du centième psaume par le frère +Mordlin, en vue de favoriser les jouissances morales et rationnelles de +la société (grands applaudissements). M. Anthony Humm saisit cette +opportunité d'exprimer sa ferme persuasion que feu M. Dibdin[7], +reconnaissant les erreurs de sa jeunesse, avait écrit cette chanson +pour montrer les avantages de l'abstinence. «C'est une chanson de +tempérance (tourbillon d'applaudissements). La propreté du costume de +l'intéressant jeune homme, son habileté, comme rameur, la désirable +disposition d'esprit qui lui permettait, suivant la belle expression du +poëte, de ramer tout le jour en ne pensant à rien; tout se réunit pour +prouver qu'il devait être buveur d'eau (applaudissements). Oh! quel état +de vertueuses jouissances (applaudissements enthousiastes)! et quelle +fut la récompense du jeune homme! que tous les jeunes gens présents +remarquent ceci: + +[Footnote 7: Auteur de chansons célèbres.] + +«Les jeunes filles s'empressaient d'entrer dans son bateau (bruyants +applaudissements, surtout parmi les dames). Quel brillant exemple! Les +jeunes filles se pressant autour du jeune batelier et l'escortant dans +le sentier du devoir et de la tempérance. Mais étaient-ce seulement les +jeunes filles de bas étage, qui le soignaient, qui le consolaient, qui +le soutenaient? Non! + + Il était le rameur chéri + Des plus belles dames du monde. + +(Immenses applaudissements). Le doux sexe se ralliait comme un seul +homme.... Mille pardons, comme une seule femme... autour du jeune +batelier, et se détournait avec dégoût des buveurs de spiritueux +(applaudissements). Les frères de la _Branche de Brick-Lane_ sont des +bateliers d'eau douce (applaudissements et rires). Cette chambre est +leur bateau; cette audience représente les jeunes filles, et l'orateur, +quoique indigne, est leur rameur chéri (applaudissements frénétiques et +interminables).» + +«Sammy, qu'est-ce qui veut dire par le _doux sexe_? demanda M. Weller à +voix basse. + +--La femme, répondit Sam du même ton. + +--Pour ça, il n'a pas tort; faut qu'elle soit joliment _douce_ pour se +laisser plumer par des olibrius comme ça.» + +Les observations mordantes du vieux gentleman furent interrompues par le +commencement de la chanson que M. Anthony Humm psalmodiait, deux lignes +par deux lignes, pour l'instruction de ceux de ses auditeurs qui ne +connaissaient point la légende. Pendant qu'on chantait, le petit homme +chauve disparut, mais il revint aussitôt que la chanson fut terminée, +et parla bas à M. Anthony Humm avec un visage plein d'importance. + +«Mes amis, dit M. Humm en levant la main d'un air suppliant, pour faire +taire quelques vieilles ladies qui étaient en arrière d'un vers ou deux; +mes amis, un délégué de la branche de Dorking, de notre société, le +frère Stiggins, est en bas.» + +Les mouchoirs s'agitèrent de nouveau et plus fort que jamais, car M. +Stiggins était extrêmement populaire parmi les dames de _Brick-Lane_. + +«Il peut entrer, je pense, dit M. Humm en regardant autour de lui avec +un sourire fixe. Frère Tadger, il peut venir auprès de nous et remplir +sa mission.» + +Le petit homme chauve, qui répondait au nom de frère Tadger, dégringola +l'échelle avec grande rapidité, puis immédiatement après, on l'entendit +remonter avec le révérend M. Stiggins. + +«Le voilà qui vient, Sammy, chuchota M. Weller, dont le visage était +pourpre d'une envie de rire supprimée. + +--Ne lui dites rien, répartit Sam, je ne pourrais pas me retenir. Il est +près de la porte; je l'entends qui se cogne la tête contre la cloison.» + +Pendant que Sam parlait, la porte s'ouvrit et le frère Tadger parut, +immédiatement suivi par le révérend M. Stiggins. L'entrée de celui-ci +fut accueillie par des bravos, par des trépignements, par des agitations +de mouchoirs. Mais, à toutes ces manifestations de délices, le frère +Stiggins ne répondit pas un mot, se contentant de regarder avec un +sourire hébété la chandelle qui fumait sur la table, et balançant en +même temps son corps d'une manière irrégulière et alarmante. + +«Est-ce que vous n'allez pas bien, frère Stiggins? lui dit tout bas M. +Anthony Humm. + +--Je vais très-bien, monsieur, répliqua M. Stiggins d'une voix aussi +féroce que le permettait l'épaisseur de sa langue. Je vais parfaitement, +monsieur. + +--Tant mieux, tant mieux, reprit M. Anthony Humm, en reculant de +quelques pas. + +--J'espère que personne ici ne se permet de dire que je ne suis pas +bien? + +--Oh! certainement non. + +--Je les engage à ne pas le dire, monsieur, je les y engage.» + +Tendant ce colloque, l'assemblée était restée parfaitement silencieuse, +attendant avec une certaine anxiété la reprise de ses travaux +ordinaires. + +«Frère, dit M. Humm avec un sourire engageant, voulez-vous édifier +l'assemblée? + +--Non,» répliqua M. Stiggins. + +L'assemblée leva les yeux au ciel et un murmure d'étonnement parcourut +la salle. + +«Monsieur, dit M. Stiggins, en déboutonnant son habit, et en parlant +très-haut; j'ai dans l'opinion que cette assemblée s'est honteusement +soûlée.--Frère Tadger, continua-t-il avec une férocité croissante, et en +se tournant brusquement vers le petit homme chauve; vous êtes soûl, +monsieur.» + +En disant ces mots, M. Stiggins dans le louable dessein d'encourager la +sobriété de rassemblée, et d'en exclure toute personne indigne, lança +sur le nez de frère Tadger un coup de poing, si bien appliqué, que le +petit secrétaire disparut en un clin d'oeil. Il avait été précipité la +tête première en bas de l'échelle. + +À ce mouvement oratoire, tes femmes poussèrent des cris déchirants, et +se précipitant par petits groupes autour de leurs frères favoris, les +entourèrent de leurs bras pour les préserver du danger. Cette preuve +d'affection touchante devint presque fatale au frère Humm, car il était +extrêmement populaire, et il s'en fallut de peu qu'il ne fût étouffé par +la foule des séïdes femelles qui se pendirent à son cou, et +l'accablèrent de leurs caresses. La plus grande partie des lumières +furent promptement éteintes, et l'on n'entendit plus, de toutes parts, +qu'un tumulte épouvantable. + +«Maintenant, Sammy, dit M. Weller en ôtant sa redingote d'un air +délibéré, allez-vous-en me chercher un watchman. + +--Et qu'est-ce donc que vous allez faire, en attendant? + +--Ne vous inquiétez pas de moi, Sammy; je vas m'occuper à régler un +petit compte avec ce Stiggins ici.» + +Ayant ainsi parlé, et avant que Sam pût le retenir, l'héroïque vieillard +pénétra dans le coin de la chambre où se trouvait le révérend M. +Stiggins, et l'attaqua avec une admirable dextérité. + +«Venez-vous-en, dit Sam. + +--Avancez donc!» s'écria M. Weller, et sans autre avertissement, il +administra au révérend M. Stiggins une tape sur la tête, puis se mit à +danser autour de lui, avec une légèreté parfaitement admirable chez un +gentleman de cet âge.» + +Voyant que ses remontrances étaient inutiles, Sam enfonça solidement +son chapeau, jeta sur son bras l'habit de son père, et saisissant le +gros cocher par la ceinture, l'entraîna de force le long de l'échelle, +et de là dans la rue, sans le lâcher, et sans lui permettre de +s'arrêter. Comme ils arrivaient au carrefour, ils entendirent le tumulte +occasionné par la dispersion, dans différentes directions, des membres +la branche de _Brick-Lane_ de la grande union d'_Ebenezer_ à +l'association de Tempérance, et virent bientôt après passer le révérend +M. Stiggins, que l'on emmenait parmi les huées de la populace, afin de +lui faire passer la nuit dans un logement fourni par la cité. + + + + +CHAPITRE V. + +Entièrement consacré au compte-rendu complet et fidèle du mémorable +procès de Bardell contre Pickwick. + + +«Je voudrais bien savoir ce que le chef du jury peut avoir mangé ce +matin à son déjeuner, dit M. Snodgrass par manière de conversation, dans +la mémorable matinée du 14 février. + +--Ah! répondit M. Perker, j'espère qu'il a fait un bon déjeuner. + +--Pourquoi cela? demanda M. Pickwick. + +--C'est fort important, extrêmement important, mon cher monsieur. Un bon +jury satisfait, qui a bien déjeûné, est une chose capitale pour nous. +Des jurés mécontents ou affamés, sont toujours pour le plaignant. + +--Au nom du ciel, dit M. Pickwick, d'un air de complète stupéfaction, +quelle est la cause de tout cela? + +--Ma foi, je n'en sais rien, répondit froidement le petit homme, c'est +pour aller plus vite, je suppose.» Quand le jury s'est retiré dans la +chambre des délibérations, si l'heure du dîner est proche, le chef des +jurés tire sa montre, et dit: + +«Juste ciel! gentlemen, déjà cinq heures moins dix, et je dîné à cinq +heures!--Moi aussi,» disent tous les autres, excepté deux individus qui +auraient dû dîner à trois heures, et qui en conséquence sont encore plus +pressés de sortir. Le chef des jurés sourit et remet sa montre. «Eh +bien! gentlemen, qu'est-ce que nous disons? Le plaignant ou le +défendant, gentlemen! Je suis disposé à croire, quant à moi.... Mais que +cela ne vous influence pas.... Je suis assez disposé à croire que +plaignant a raison.» Là-dessus deux ou trois autres jurés ne manquent +pas de dire qu'ils le croient aussi, comme c'est naturel; et alors ils +font leur affaire unanimement et confortablement. «Neuf heures dix +minutes, continua le petit homme en regardant à sa montre, il est +grandement temps de partir, mon cher monsieur. La cour est ordinairement +pleine quand il s'agit d'une violation de promesse de mariage. Vous +ferez bien de demander une voiture, mon cher monsieur, ou nous +arriverons trop tard.» + +M. Pickwick tira immédiatement la sonnette; une voiture fut amenée, et +les quatre Pickwickiens y étant montés, avec M. Perker, se firent +conduire à Guildball. Sam Weller, M. Lowten et le sac bleu, contenant la +procédure, suivaient dans un cabriolet. + +«Lowten, dit Perker, quand ils eurent atteint la salle des pas perdus, +mettez les amis de M. Pickwick dans la tribune des stagiaires; M. +Pickwick lui-même sera mieux auprès de moi. + +--Par ici, mon cher monsieur, par ici.» En parlant de la sorte, le petit +homme prit M. Pickwick par la manche et le conduisit vers un siége peu +élevé, situé au-dessous du bureau du conseil du roi. De là, les avoués +peuvent commodément chuchoter, dans l'oreille des avocats, les +instructions que la marche du procès rend nécessaires. Ils y sont +d'ailleurs invisibles au plus grand nombre des spectateurs, car ils sont +assis beaucoup plus bas que les avocats et que les jurés, dont les +siéges dominent le parquet. Naturellement ils leur tournent le dos, et +regardent le juge. + +«Voici la tribune des témoins, je suppose? dit M. Pickwick, en montrant, +à sa gauche, une espèce de chaire, entourée d'une balustrade de cuivre. + +--Oui, mon cher monsieur, répliqua Perker en extrayant une quantité de +papiers du sac bleu que Lowten venait de déposer à ses pieds. + +--Et là, dit M. Pickwick en indiquant, sur sa droite, une couple de +bancs, enfermés d'une balustrade, là siégent les jurés, n'est-il pas +vrai? + +--Précisément,» répondit Perker, en tapant sur le couvercle de sa +tabatière. + +Ainsi renseigné, M. Pickwick se tint debout dans un état de grande +agitation, et promena ses regarda sur la salle. + +Il y avait déjà, dans la galerie, un flot assez épais de spectateurs, et +sur le siége des avocats, une nombreuse collection de gentlemen en +perruque, dont la réunion présentait cette étonnante et agréable variété +de nez et de favoris, pour laquelle le barreau anglais est si justement +célèbre. Parmi ces gentlemen, ceux qui possédaient un dossier le +tenaient de la manière la plus visible possible, et de temps en temps +s'en frottaient le menton, pour convaincre davantage les spectateurs de +la réalité de ce fait. Quelques-uns de ceux qui n'avaient aucun dossier +à montrer, portaient sous leurs bras de bons gros in-octavo, reliés en +basane fauve à titres rouges. D'autres qui n'avaient ni diplômes ni +livres, fourraient leurs mains dans leurs poches et prenaient un air +aussi important qu'ils le pouvaient, sans s'incommoder; tandis que +d'autres encore, allaient et venaient avec une mine suffisante et +affairée, satisfaits d'éveiller, de la sorte, l'admiration des étrangers +non initiés. Enfin, au grand étonnement de M. Pickwick, ils étaient tous +divisés en petits groupes, et causaient des nouvelles du jour, avec la +tranquillité la plus parfaite, comme s'il n'avait jamais été question de +jugement. + +Un salut de M. Phunky, lorsqu'il entra pour prendre sa place, derrière +le banc réservé au conseil du roi, attira l'attention de M. Pickwick. À +peine lui avait-il rendu sa politesse, lorsque Me Snubbin parut, suivi +par M. Mallard, qui déposa sur la table un immense sac cramoisi, donna +une poignée de main à M. Perker, et se retira. Ensuite entrèrent deux ou +trois autres avocats, et parmi eux un homme au teint rubicond, qui fit +un signe de tête amical à Me Snubbin, et lui dit que la matinée était +belle. + +«Quel est cet homme rubicond, qui vient de saluer notre conseil, et de +lui dire que la matinée est belle? demanda tout bas M. Pickwick à son +avoué. + +--C'est Me Buzfuz, l'avocat de notre adversaire. Ce gentleman placé +derrière lui, est M. Skimpin, son junior.» + +M. Pickwick, rempli d'horreur, en apprenant la froide scélératesse de +cet homme, allait demander comment Me Buzfuz, qui était l'avocat de son +adverse partie, osait se permettre de dire, à son propre avocat, qu'il +faisait une belle matinée, quand il fut interrompu par un long cri de: +_silence!_ que poussèrent les officiers de la cour, et au bruit duquel +se levèrent tous les avocats. M. Pickwick se retourna, et s'aperçut que +ce tumulte était causé par l'entrée du juge. + +M. le juge Stareleigh (qui siégeait en l'absence du chef-justice, +empêché par indisposition), était un homme remarquablement court, et si +gros qu'il semblait tout visage et tout gilet. Il roula dans la salle +sur deux petites jambes cagneuses, et ayant salué gravement le barreau, +qui le salua gravement à son tour, il mit ses deux petites jambes sous +la table, et son petit chapeau à trois cornes, dessus. Lorsque M. le +juge Stareleigh eut fait cela, tout ce qu'on pouvait voir de lui +c'étaient deux petits yeux fort drôles, une large face écarlate, et +environ la moitié d'une grande perruque très-comique. + +Aussitôt que le juge eut pris son siége, l'huissier qui se tenait debout +sur le parquet de la cour, cria: _silence!_ d'un ton de commandement, un +autre huissier dans la galerie répéta immédiatement: _silence!_ d'une +voix colérique, et trois ou quatre autres huissiers lui répondirent avec +indignation: _silence!_ Ceci étant accompli, un gentleman en noir, assis +au-dessous du juge, appela les noms des jurés. Après beaucoup de +hurlements, on découvrit qu'il n'y avait que dix jurés spéciaux qui +fussent présents. Me Buzfuz ayant alors demandé que le jury spécial fût +complété par des _tales quales_, le gentleman en noir s'empara +immédiatement de deux jurés ordinaires, à savoir un apothicaire et un +épicier. + +«Gentlemen, dit l'homme en noir, répondez à votre nom pour prêter le +serment. Richard Upwitch? + +--Voilà, répondit l'épicier. + +--Thomas Groffin? + +--Présent, dit l'apothicaire. + +--Prenez le livre, gentlemen. Vous jugerez fidèlement et loyalement.... + +--Je demande pardon à la cour, interrompit l'apothicaire, qui était +grand, maigre et jaune, mais j'espère que la cour ne m'obligera pas à +siéger. + +--Et pourquoi cela, monsieur? dit le juge Stareleigh. + +--Je n'ai pas de garçon, milord, répondit l'apothicaire. + +--Je n'y peux rien, monsieur. Vous devriez en avoir un. + +--Je n'en ai pas le moyen, milord. + +--Eh bien! monsieur, vous devriez en avoir le moyen, rétorqua le juge en +devenant rouge, car son tempérament frisait l'irritable et ne supportait +point la contradiction. + +--Je sais que je devrais en avoir le moyen, si je prospérais comme je +le mérite; mais je ne l'ai pas, milord. + +--Faites prêter serment au gentleman, reprit le juge d'un ton +péremptoire.» + +L'officier n'avait pas été plus loin que le _vous jugerez fidèlement et +loyalement_, quand il fut encore interrompu par l'apothicaire. + +«Est-ce qu'il faut que je prête serment, milord? demanda-t-il. + +--Certainement, monsieur, répliqua l'entêté petit juge. + +--Très-bien, milord, fit l'apothicaire d'un air résigné. Il y aura mort +d'homme avant que le jugement soit rendu, voilà tout. Faites-moi prêter +serment si vous voulez, monsieur.» + +Et l'apothicaire prêta serment avant que le juge eût pu trouver une +parole à prononcer. + +«Milord, reprit l'apothicaire en s'asseyant fort tranquillement, je +voulais seulement vous faire observer que je n'ai laissé qu'un galopin +dans ma boutique. C'est un charmant bonhomme, milord, mais qui se +connaît fort peu en drogues; et je sais que, dans son idée, _sel +d'Epsom_ veut dire _acide prussique_, et _sirop d'Ipécacuanha, +laudanum_. Voilà tout, milord.» + +Ayant proféré ces mots, l'apothicaire s'arrangea commodément sur son +siége, prit un visage aimable et parut préparé à tout événement. + +M. Pickwick le considérait avec le sentiment de la plus profonde +horreur, lorsqu'une légère sensation se fit remarquer dans la cour. Mme +Bardell, supportée par Mme Cluppins, fut amenée et placée, dans un état +d'accablement pitoyable, à l'autre bout du banc qu'occupait M. Pickwick. +Un énorme parapluie fut alors apporté par M. Dodson, et une paire de +socques, par M. Fogg, qui, tous les deux, avaient préparé pour cette +occasion leurs visages les plus sympathiques et les plus compatissants. +Mme Sanders parut ensuite, conduisant master Bardell. À la vue de son +enfant, la tendre mère tressaillit, revint à elle et l'embrassa avec des +transports frénétiques; puis, retombant dans un état d'imbécillité +hystérique, la bonne dame demanda à ses amies où elle était. En +répliquant à cette question, Mme Cluppins et Mme Sanders détournèrent la +tête et se prirent à pleurer, tandis que MM. Dodson et Fogg suppliaient +la plaignante de se tranquilliser. Me Buzfuz frotta ses yeux de toutes +ses forces avec un mouchoir blanc et jeta vers le jury un regard qui +semblait faire appel à son humanité. Le juge était visiblement affecté, +et plusieurs des spectateurs toussèrent pour cacher leur émotion. + +«Une très bonne idée, murmura Perker à M. Pickwick. Dodson et Fogg sont +d'habiles gens. Voilà une scène d'un excellent effet, mon cher monsieur, +d'un excellent effet.» + +Pendant que Perker parlait, Mme Bardell revenait lentement à elle, et +Mme Cluppins, après avoir soigneusement examiné les boutons de monter +Bardell et leurs boutonnières respectives, le plaçait sur le parquet de +la cour, devant sa mère: position avantageuse où il ne pouvait manquer +d'éveiller la commisération des jurés et du juge. Cependant cela ne +s'était pas fait sans une opposition considérable de la part du jeune +gentleman lui-même; car il n'était pas éloigné de croire que ce fût là +une formalité légale, après laquelle on le condamnerait à une exécution +immédiate ou à la transportation au delà des mers pour le reste de ses +jours, tout au moins. + +«Bardell et Pickwick! cria le gentleman en noir, appelant la cause qui +se trouvait la première sur la liste. + +--Milord, dit Me Buzfuz, je suis pour la plaignante. + +--Avec qui êtes-vous, Me Buzfuz? demanda le juge.» + +M. Skimpin salua pour exprimer que c'était avec lui. + +«Je parais pour le défendeur, milord, dit à son tour Me Snubbin. + +--Il y a quelqu'un avec vous, Me Snubbin? reprit le juge. + +--M. Phunky, milord. + +--Me Buzfuz et Me Skimpin, pour la plaignante, dit le juge en écrivant +les noms sur son livre de notes et en articulant ce qu'il écrivait. Pour +le défendeur, Me Snubbin et M. Tronquet. + +--Je demande pardon à votre seigneurie: Phunky. + +--Oh! très-bien, dit le juge. Je n'avais jamais eu le plaisir d'entendre +le nom de monsieur.» + +Ici M. Phunky salua et sourit, et le juge salua et sourit aussi; et +alors M. Phunky, rougissant jusqu'au blanc des yeux, s'efforça d'avoir +l'air d'ignorer que tout le monde le regardait, chose qui n'a jamais +réussi jusqu'à présent à personne, et qui suivant toutes probabilités, +ne réussira en aucun temps. + +«Procédons,» dit le juge. + +Les huissiers, crièrent de nouveau: _silence!_ et M. Skimpin exposa +l'affaire; mais, lorsqu'elle fut exposée, l'audience n'en fut guère plus +avancée, car l'avocat avait soigneusement gardé pour lui-même les +particularités qu'il savait; et, quand il se rassit, au bout de trois +minutes, la religion du jury était précisément aussi éclairée +qu'auparavant. + +Me Buzfuz se leva alors, avec toute la dignité qu'exigeait la nature de +sa cause, chuchota avec Dodson, conféra brièvement avec Fogg, tira sa +robe sur ses épaules, arrangea sa perruque, et s'adressa au jury. + +Il commença par dire que jamais, dans le cours de sa carrière, jamais +depuis le premier moment où il s'était appliqué à l'étude des lois, il +ne s'était approché d'une cause avec des sentiments d'émotion aussi +profonde, avec la conscience d'une aussi pesante responsabilité; +responsabilité, pouvait-il dire, qu'il n'aurait jamais voulu assumer +s'il n'avait pas été soutenu par la conviction, assez forte pour +équivaloir à une certitude, par la conviction que la cause de la +justice, ou, en d'autres termes, la cause de sa cliente, de sa cliente +abusée, innocente et persécutée, devait prévaloir auprès des douze +gentlemen intelligents, nobles et généreux, qu'il voyait assis en face +de lui. + +Les avocats commencent toujours de cette manière, parce que cela rend +les jurés contents d'eux-mêmes en leur faisant croire qu'ils doivent +être des personnages bien difficiles à tromper. Un effet visible fut +produit immédiatement et plusieurs jurés commencèrent à prendre avec +activité de volumineuses notes. + +«Gentlemen, vous avez appris de mon savant ami, poursuivit Me Buzfuz, +quoiqu'il sût très-bien que les gentlemen du jury n'avaient rien appris +du tout du savant ami en question; vous avez appris de mon savant ami +que ceci est une action pour violation de promesse de mariage, dans +laquelle les dommages demandés sont de 1500 livres sterling; mais vous +n'avez pas appris de mon savant ami, attendu que cela n'entrait pas dans +les attributions de mon savant ami, quels sont les faits et les +circonstances de la cause. Ces faits et ces circonstances, gentlemen, +vous allez les entendre détaillés par moi et prouvés par les véridiques +dames que je placerai devant vous dans cette tribune.» + +Ici Me Buzfuz, avec une terrible emphase sur le mot _tribune_, frappa sa +table d'un poing majestueux en regardant Dodson et Fogg. Ceux-ci firent +un signe d'admiration pour l'avocat, d'indignation et de défi pour le +défendeur. + +«La plaignante, gentlemen, continua Me Buzfuz d'une voix douce et +mélancolique, la plaignante est une veuve. Oui, gentlemen, une veuve. +Feu M. Bardell, après avoir joui, pendant beaucoup d'années, de l'estime +et de la confiance de son souverain, comme l'un des gardiens de ses +revenus royaux, s'éloigna presque imperceptiblement de ce monde, pour +aller chercher ailleurs le repos et la paix, que la douane ne peut +jamais accorder.» + +À cette poétique description du décès de M. Bardell (qui avait eu la +tête cassée d'un coup de pinte dans une rixe de taverne), la voix du +savant avocat trembla et s'éteignit un instant. Il continua avec grande +émotion. + +«Quelque temps avant sa mort, il avait imprimé sa ressemblance sur le +front d'un petit garçon. Avec ce petit garçon, seul gage de l'amour du +défunt douanier, Mme Bardell se cacha au monde et rechercha la +tranquillité de la rue Goswell. Là elle plaça à la croisée de son +parloir un écriteau manuscrit portant cette inscription: _Appartement de +garçon à louer en garni; s'adresser au rez-de-chaussée._» + +Ici Me Buzfuz fit une pause, tandis que plusieurs gentlemen du jury +prenaient note de ce document. + +«Est-ce qu'il n'y a point de date à cette pièce? demanda un juré. + +--Non, monsieur, il n'y a point de date, répondit l'avocat. Mais je suis +autorisé à déclarer que cet écriteau fut mis à la fenêtre de la +plaignante il y a justement trois années. J'appelle l'attention du jury +sur les termes de ce document: _Appartement de garçon à louer en garni_. +Messieurs, l'opinion que Mme Bardell s'était formée de l'autre sexe +était dérivée d'une longue contemplation des qualités inestimables de +l'époux qu'elle avait perdu. Elle n'avait pas de crainte; elle n'avait +pas de méfiance; elle n'avait pas de soupçons; elle était tout abandon +et toute confiance. M. Bardell, disait la veuve, M. Bardell était +autrefois garçon; c'est à un garçon que je demanderai protection, +assistance, consolation. C'est dans un garçon que je verrai +éternellement quelque chose qui me rappellera ce qu'était M. Bardell, +quand il gagna mes jeunes et vierges affections; c'est à un garçon que +je louerai mon appartement. Entraînée par cette belle et touchante +inspiration (l'une des plus belles inspirations de notre imparfaite +nature, gentlemen), la veuve solitaire et désolée sécha ses lames, +meubla son premier étage, serra son innocente progéniture sur son sein +maternel, et mit à la fenêtre de son parloir l'écriteau que vous +connaissez. Y resta-t-il longtemps? Non. Le serpent était aux aguets, +la mèche était allumée, la mine était préparée, le sapeur et le mineur +étaient à l'ouvrage. L'écriteau n'avait pas été trois jours à la fenêtre +du parloir... trois jours, gentlemen! quand un être qui marchait sur +deux jambes et qui ressemblait extérieurement à un homme et non point à +un monstre, frappa à la porte de Mme Bardell. Il s'adressa au +rez-de-chaussée; il loua le logement, et le lendemain il s'y installa. +Cet être était Pickwick; Pickwick le défendeur.» + +Me Buzfuz avait parlé avec tant de volubilité que son visage en était +devenu absolument cramoisi. Il s'arrêta ici pour reprendre haleine. Le +silence réveilla M. le juge Stareleigh qui, immédiatement, écrivit +quelque chose avec une plume où il n'y avait pas d'encre, et prit un air +extraordinairement réfléchi, afin de faire croire au jury qu'il pensait +toujours plus profondément quand il avait les yeux fermés. + +Me Buzfuz continua. + +«Je dirai peu de choses de cet homme. Le sujet présente peu de charmes, +et je n'aurais pas plus de plaisir que vous, gentlemen, à m'étendre +complaisamment sur son égoïsme révoltant, sur sa scélératesse +systématique.» + +En entendant ces derniers mots, M. Pickwick qui, depuis quelques +instants écrivait en silence, tressaillit violemment, comme si quelque +vague idée d'attaquer Me Buzfuz sous les yeux mêmes de la justice, +s'était présentée à son esprit. Un geste monitoire de M. Perker le +retint, et il écouta le reste du discours du savant gentleman avec un +air d'indignation qui contrastait complètement avec le visage admirateur +de Mmes Cluppins et Sanders. + +«Je dis scélératesse systématique, gentlemen, continua l'avocat en +regardant M. Pickwick, et en s'adressant directement à lui; et, quand je +dis scélératesse systématique, permettez-moi d'avertir le défendeur, +s'il est dans cette salle, comme je suis informé qu'il y est, qu'il +aurait agi plus décemment, plus convenablement, avec plus de jugement et +de bon goût, s'il s'était abstenu d'y paraître. Laissez-moi l'avertir, +messieurs, que s'il se permettait quelque geste de désapprobation dans +cette enceinte, vous sauriez les apprécier et lui en tenir un compte +rigoureux; et laissez-moi lui dire, en outre, comme milord vous le dira, +gentlemen, qu'un Avocat qui remplit son devoir envers ses clients, ne +doit être ni intimidé, ni menacé, ni maltraité, et que toute tentative +pour commettre l'un ou l'autre de ces actes retombera sur la tête du +machinateur, qu'il soit demandeur ou défendeur, que son nom soit +Pickwick ou Noakes, ou Stonkes, ou Stiles, ou Brown, ou Thompson.» + +Cette petite digression du sujet principal amena nécessairement le +résultat désiré, de tourner tous les yeux sur M. Pickwick. Me Buzfuz, +s'étant partiellement remis de l'état d'élévation morale où il s'était +fouetté, continua plus posément. + +«Je vous prouverai, gentlemen, que, pendant deux années, Pickwick +continua de rester constamment et sans interruption, sans intermission, +dans la maison de la dame Bardell; je vous prouverai que, durant tout ce +temps, la dame Bardell le servit, s'occupa de ses besoins, fit cuire ses +repas, donna son linge à la blanchisseuse, le reçut, le raccommoda, et +jouit enfin de toute la confiance de son locataire. Je vous prouverai +que, dans beaucoup d'occasions, il donna à son petit garçon des +demi-pence, et même, dans, quelques occasions, des pièces de six pence; +je vous prouverai aussi, par la déposition d'un témoin qu'il aéra +impossible à mon savant ami de récuser ou d'infirmer; je vous prouverai, +dis-je, qu'une fois il caressa le petit bonhomme sur la tête, et, après +lui avoir demandé s'il avait gagné récemment beaucoup de billes et de +calots, se servit de ces expressions remarquables: _Seriez-vous bien +content d'avoir un autre père?_ Je vous prouverai, en outre, gentlemen, +qu'il y a environ un an, Pickwick commença tout à coup à s'absenter de +la maison, durant de longs intervalles, comme s'il avait eu l'intention +de se séparer graduellement de ma cliente; mais je vous ferai voir aussi +qu'à cette époque sa résolution n'était pas assez forte ou que ses bons +sentiments prirent le dessus, s'il a de bons sentiments; ou que les +charmes et les accomplissements de ma cliente l'emportèrent sur ses +intentions inhumaines; car je vous prouverai qu'en revenant d'un voyage, +il lui fit positivement des offres de mariage, après avoir pris soin +toutefois qu'il ne put y avoir aucun témoin de leur contrat solennel. +Cependant je suis en état de vous prouver, d'après le témoignage de +trois de ses amis, qui déposeront bien malgré eux, gentlemen, que, dans +cette même matinée, il fut découvert par eux, tenant la plaignante dans +ses bras et calmant son agitation par des douceurs et des caresses.» + +Une impression visible fut produite sur les auditeurs par cette partie +du discours du savant avocat. Tirant de son sac deux petits chiffons de +papier, il continua: + +«Et maintenant, gentlemen, un seul mot de plus. Nous avons heureusement +retrouvé deux lettres, que le défendeur confesse être de lui, et qui +disent des volumes. Ces lettres dévoilent le caractère de l'homme. Elles +ne sont point écrites dans un langage ouvert, éloquent, fervent, +respirant le parfum d'une tendresse passionnée; non, elles sont pleines +de précautions, de ruses, de mots couverts, mais qui heureusement sont +bien plus concluantes que si elles contenaient les expressions les plus +brûlantes, les plus poétiques images: lettres qui doivent être examinées +avec un oeil soupçonneux; lettres qui étaient destinées, par Pickwick, à +dérouter les tiers entre les mains desquels elles pourraient tomber. Je +vais vous lire la première, gentlemen. «Garraway, midi. Chère mistress +B. Côtelettes de mouton et sauce aux tomates! Tout à vous. Pickwick.» +Côtelettes de mouton! Juste ciel! et sauce aux tomates! Gentlemen, le +bonheur d'une femme sensible et confiante devra-t-il être à jamais +détruit par ces vils artifices? La lettre suivante n'a point de date, ce +qui, par soi-même, est déjà suspect. «Chère madame B. Je n'arriverai à +la maison que demain matin: la voiture est en retard.» Et ensuite +viennent ces expressions très-remarquables: «Ne vous tourmentez point +pour la bassinoire.» La bassinoire! Eh! messieurs, qui donc se tourmente +pour une bassinoire? Quand est-ce que la paix d'un homme ou d'une femme +a été troublée par une bassinoire? par une bassinoire, qui est en +elle-même un meuble domestique innocent, utile, et j'ajouterai même, +commode. Pourquoi Mme Bardell est-elle si chaleureusement suppliée de ne +point d'affliger pour la bassinoire? À moins (comme il n'y a pas l'ombre +d'un doute) que ce mot ne serve de couvercle à un feu caché, qu'il ne +soit l'équivalent de quelque expression caressante, de quelque promesse +flatteuse, le tout déguisé par un système de correspondance énigmatique, +artificieusement imaginé par Pickwick, dans le dessein de préparer sa +lâche trahison, et qui, effectivement, est resté indéchiffrable pour +tout le monde. Ensuite, que signifient ces paroles: _La voiture est en +retard?_ Je ne serais point étonné qu'elles s'appliquassent à Pickwick +lui-même qui, incontestablement, a été bien criminellement en retard +durant toute cette affaire; mais dont la vitesse sera inopinément +accélérée, et dont les roues, comme il s'en apercevra à son dam, seront +incessamment graissées par vous-mêmes, gentlemen!» + +Me Buzfuz s'arrêta en cet endroit, pour voir si le jury souriait à +cette plaisanterie; mais personne ne l'ayant comprise, excepté +l'épicier, dont l'intelligence sur ce sujet provenait probablement de ce +qu'il avait soumis, dans la matinée même, son chariot au procédé en +question, le savant avocat jugea convenable, pour finir, de retomber +encore dans le lugubre. + +«Assez de ceci, gentlemen; il est difficile de sourire avec un coeur +déchiré; il est mal de plaisanter, quand nos plus profondes sympathies +sont éveillées. L'avenir de ma cliente est perdu; et ce n'est pas une +figure de rhétorique de dire que sa maison est vide. L'écriteau n'est +pas mis, et pourtant il n'y a point de locataire. Des célibataires +estimables passent et repassent dans la rue Goswell, mais il n'y a pas +pour eux d'invitation à s'adresser au rez-de-chaussée. Tout est sombre +et silencieux dans la demeure de madame Bardell; la voix même de +l'enfant ne s'y fait plus entendre; ses jeux innocents sont abandonnés, +car sa mère gémit et se désespère; ses agates et ses billes sont +négligées; il n'entend plus le cri familier de ses camarades: pas de +tricherie! Il a perdu l'habileté dont il faisait preuve au jeu de pair +ou impair. Cependant, gentlemen, Pickwick, l'infâme destructeur de cette +oasis domestique qui verdoyait dans le désert de Goswell Street, +Pickwick qui se présente devant vous au jourd'hui, avec son infernale +_sauce aux tomates_ et son ignoble _bassinoire_, Pickwick lève encore +devant vous son front d'airain, et contemple avec férocité la ruine dont +il est l'auteur. Des dommages, gentlemen, de forts dommages sont la +seule punition que vous puissiez lui infliger, la seule consolation que +vous puissiez offrir à ma cliente; et c'est dans cet espoir qu'elle +fait, en ce moment, un appel à l'intelligence, à l'esprit élevé, à la +sympathie, à la conscience, à la justice, à la grandeur d'âme d'un jury +composé de ses plus honorables concitoyens.» + +Après cette belle péroraison, Me Buzfuz s'assit, et M. le juge +Stareleigh s'éveilla. + +«Appelez Élisabeth Cluppins,» dit l'avocat en se relevant au bout d'une +minute, avec une nouvelle vigueur. + +L'huissier le plus proche appela: «Élisabeth Tuppins!» un autre, à une +petite distance, demanda: «Élisabeth Supkins!» et un troisième enfin se +précipita dans King-Street et beugla: «Élisabeth Fnuffin!» jusqu'à ce +qu'il en fût enroué. + +Pendant ce temps, Madame Cluppins avec l'assistance combinée de Mmes +Bardell et Sanders, de M. Dodson et de M. Fogg, était conduite vers la +tribune des témoins. Lorsqu'elle fut heureusement juchée sur la marche +d'en haut, Mme Bardell se plaça debout sur celle d'en bas, tenant d'une +main le mouchoir et les socques de son amie, de l'autre une bouteille de +verre, qui pouvait contenir environ un quart de pinte de sel de +vinaigre, afin d'être prête à tout événement. Mme Sanders, dont les yeux +étaient attentivement fixés sur le visage du juge, se planta près de Mme +Bardell, tenant de la main gauche le grand parapluie, et appuyant d'un +air déterminé son pouce droit sur le ressort, comme pour faire voir +qu'elle était prête à l'ouvrir, au plus léger signal. + +«Madame Cluppins, dit Me Buzfuz, je vous en prie, madame, +tranquillisez-vous.» + +Bien entendu qu'à cette invitation, Mme Cluppins se prit à sangloter +avec une nouvelle violence, et donna des marques si alarmantes de +sensibilité, qu'elle semblait à chaque instant prête à s'évanouir. + +Cependant, après quelques questions peu importantes, Me Buzfuz lui dit: +«Vous rappelez-vous, madame Cluppins, vous être trouvée dans la chambre +du fond, au premier étage, chez Mme Bardell, dans une certaine matinée +de juillet, tandis qu'elle époussetait l'appartement de M. Pickwick? + +--Oui milord, et messieurs du jury, répondit Mme Cluppins. + +--La chambre de M. Pickwick était au premier, sur le devant, je pense? + +--Oui, Monsieur. + +--Que faisiez-vous dans la chambre de derrière, madame? demanda le petit +juge. + +--Milord et messieurs! s'écria Mme Cluppins, avec une agitation +intéressante, je ne veux pas vous tromper.... + +--Vous ferez bien, madame, lui dit-le petit juge. + +--Je me trouvais là à l'insu de Mme Bardell. J'étais sortie avec un +petit panier, messieurs, pour acheter trois livres de vitelottes, qui +m'ont bien coûté deux pence et demi, quand je vois la porte de la rue de +Mme Bardell entre-bâillée.... + +--Entre quoi? s'écria le petit juge. + +--À moitié ouverte, milord, dit Me Snubbin. + +--Elle a dit entre-bâillée, fit observer le petit juge d'un air +plaisant. + +--C'est la même chose, milord,» reprit l'illustre avocat. + +Le petit juge le regarda dubitativement, et dit qu'il en tiendrait note. +Mme Cluppins continua. + +«Je suis entrée, gentlemen, juste pour dire bonjour, et je suis montée +les escaliers, d'une manière pacifique, et je suis pénétrée dans la +chambre de derrière et... et.... + +--Et vous avez écouté, je pense, madame Cluppins? dit Me Buzfuz. + +--Je vous demande excuse, monsieur, répliqua Mme Cluppins, d'un air +majestueux, j'en mépriserais l'action, les voix étaient très-élevées, +monsieur, et se forcèrent sur mon oreille. + +--Très bien, vous n'écoutiez pas, mais vous entendiez les voix. Une de +ces voix était-elle celle de M. Pickwick? + +--Oui, monsieur.» + +Mme Cluppins, après avoir déclaré distinctement que M. Pickwick +s'adressait à Mme Bardell, répéta lentement et en réponse à de +nombreuses questions, la conversation que nos lecteurs connaissent déjà. +Me Buzfuz sourit, en s'asseyant, et les jurés prirent un air +soupçonneux; mais leur physionomie devint absolument menaçante, lorsque +Me Snubbin déclara qu'il ne contre-examinerait pas le témoin, parce que +M. Pickwick croyait devoir convenir que son récit était exact en +substance. + +Mme Cluppins ayant une fois brisé la glace, jugea que l'occasion était +favorable pour faire une courte dissertation sur ses propres affaires +domestiques. Elle commença donc par informer la cour qu'elle était au +moment actuel mère de huit enfants, et qu'elle entretenait l'espérance +d'en présenter un neuvième à M. Cluppins dans environ six mois. +Malheureusement dans cet endroit instructif, le petit juge l'interrompit +très-colériquement, et par suite de cette interruption la vertueuse dame +et Mme Sanders furent poliment conduites hors de la salle, sous +l'escorte de M. Jackson, sans autre forme de procès. + +«Nathaniel Winkle! dit M. Skimpin. + +--Présent, répondit M. Winkle, d'une voix faible; puis il entra dans la +tribune des témoins, et après avoir prêté serment, salua le juge avec +une grande déférence. + +--Ne vous tournez pas vers moi, monsieur, lui dit aigrement le juge, en +réponse à son salut. Regardez le jury.» + +M. Winkle obéit, avec empressement, à cet ordre, et se tourna vers la +place où il supposait que le jury devait être, car dans l'état de +confusion où il se trouvait, il était tout à fait incapable de voir +quelque chose. + +M. Skimpin s'occupa alors de l'examiner. C'était un jeune homme de 42 +ou 43 ans, qui promettait beaucoup, et qui était nécessairement fort +désireux de confondre, autant qu'il le pourrait, un témoin notoirement +prédisposé en faveur de l'autre partie. + +«Maintenant, monsieur, aurez-vous la bonté de faire connaître votre nom +à Sa Seigneurie et au jury? dit M. Skimpin, en inclinant de côté pour +écouter la réponse, et pour jeter en même temps aux jurés un coup d'oeil +qui semblait indiquer que le goût naturel de M. Winkle pour le parjure +pourrait bien l'induire à déclarer un autre nom que le sien. + +--Winkle, répondit le témoin. + +--Quel est votre nom de baptême, monsieur? demanda le petit juge d'un +ton courroucé. + +--Nathaniel, monsieur. + +--Daniel? Vous n'avez pas d'autre prénom? + +--Nathaniel, monsieur... milord, je veux dire. + +--Nathaniel, Daniel? ou Daniel Nathaniel? + +--Non, milord; seulement Nathaniel; point Daniel. + +--Alors, monsieur, pourquoi donc m'avez-vous dit Daniel? + +--Je ne l'ai pas dit, milord. + +--Vous l'avez dit, monsieur, rétorqua le juge, avec un austère +froncement de sourcils. Pourquoi aurais-je écrit: _Daniel_, dans mes +notes, si vous ne me l'aviez pas dit, monsieur?» + +Cet argument était évidemment sans réplique. + +«M. Winkle a la mémoire assez courte, milord, interrompit M. Skimpin, en +jetant un autre coup d'oeil au jury; mais j'espère que nous trouverons +moyen de la lui rafraîchir. + +--Je vous conseille de faire attention, monsieur,» dit le petit juge au +témoin, en le regardant d'un air sinistre. + +Le pauvre M. Winkle salua, et s'efforça de feindre une tranquillité dont +il était bien loin; ce qui, dans son état de perplexité, lui donnait +précisément l'air d'un filou pris sur le fait. + +«Maintenant, monsieur Winkle, reprit M. Skimpin, écoutez moi avec +attention, s'il vous plaît, et laissez-moi vous recommander, dans votre +propre intérêt, de ne point oublier les injonctions de milord. +N'êtes-vous pas ami intime de M. Pickwick, le défendeur? + +--Autant que je puisse me le rappeler, en ce moment, je connais M. +Pickwick depuis près de.... + +--Monsieur, n'éludez pas la question. Êtes-vous oui ou non ami intime +du défendeur? + +--J'allais justement vous dire que.... + +--Voulez-vous, oui ou non, répondre à ma question, monsieur? + +--Si vous ne répondez pas à la question, je vous ferai incarcérer, +monsieur, s'écria le petit juge en regardant par-dessus ses notes. + +--Allons! monsieur, oui ou non, s'il vous plaît, répéta M. Skimpin. + +--Oui, je le suis, dit enfin M. Winkle. + +--Ah! vous l'êtes! Et pourquoi n'avez-vous pas voulu le dire du premier +coup, monsieur? Vous connaissez peut-être aussi la plaignante? n'est-ce +pas, monsieur Winkle? + +--Je ne la connais pas, mais je l'ai vue. + +--Oh! vous ne la connaissez pas, mais vous l'avez vue! Maintenant ayez +la bonté de dire à MM. les jurés, ce que vous entendez par cette +distinction, monsieur Winkle? + +--J'entends que je ne suis pas intime avec elle, mais que je l'ai vue +quand j'allais chez monsieur Pickwick, dans Goswell-Street. + +--Combien de fois l'avez-vous vue, monsieur? + +--Combien de fois? + +--Oui, monsieur, combien de fois? Je vous répéterai cette question tant +que vous le désirerez, monsieur.» Et le savant gentleman, après avoir +froncé sévèrement les sourcils, plaça ses mains sur ses hanches, et +sourit aux jurés, d'un air soupçonneux. + +Sur cette question, s'éleva l'édifiante controverse, ordinaire en pareil +cas. D'abord M. Winkle déclara qu'il lui était absolument impossible de +préciser combien de fois il avait vu Mme Bardell. Alors on lui demanda +s'il l'avait vue vingt fois? à quoi il répondit: «Certainement plus que +cela.»--S'il l'avait vue cent fois?--S'il pouvait jurer de l'avoir vue +plus de cinquante fois?--S'il n'était pas certain de l'avoir vue, au +moins soixante et quinze fois, et ainsi de suite. À la fin on arriva à +cette conclusion satisfaisante qu'il ferait bien de prendre garde à lui +et à ses réponses. Le témoin ayant été réduit de la sorte à l'état +désiré de susceptibilité nerveuse, l'interrogatoire fut continué ainsi +qu'il suit: + +«Monsieur Winkle, vous rappelez-vous avoir été chez le défendeur +Pickwick dans l'appartement de la plaignante, rue Goswell, une certaine +matinée de juillet? + +--Oui, je me le rappelle. + +--Étiez-vous accompagné dans cette occasion par un ami du nom de Tupman, +et par un autre du nom de Snodgrass. + +--Oui, monsieur. + +--Sont-ils ici? + +--Oui, ils y sont, répondit M. Winkle en regardant avec inquiétude +l'endroit où étaient placés ses amis. + +--Je vous en prie, monsieur Winkle, occupez-vous de moi et ne pensez pas +à vos amis, reprit M. Skimpin, en jetant au jury un autre coup d'oeil +expressif. Il faudra qu'ils racontent leur histoire sans avoir de +consultation préalable avec vous, s'ils n'en ont pas eu déjà (autre +regard au jury). Maintenant, monsieur, dites à MM. les jurés ce que vous +vîtes en entrant dans la chambre du défendeur, le jour en question. +Allons! monsieur, accouchez donc; il faut que nous le sachions tôt ou +tard. + +--Le défendeur, M. Pickwick, tenait la plaignante dans ses bras, ayant +ses mains autour de sa taille, répliqua M. Winkle, avec une hésitation +bien naturelle; et la plaignante paraissait être évanouie. + +--Avez-vous entendu le défendeur dire quelque chose? + +--Je l'ai entendu appeler Mme Bardell une bonne âme, et l'engager à se +calmer, en lui représentant dans quelle situation on les trouverait s'il +survenait quelqu'un, ou quelque chose comme cela. + +--Maintenant, monsieur Winkle, je n'ai plus qu'une question à vous +faire, et je vous prie de vous rappeler l'avertissement de milord. +Voulez-vous affirmer, sous serment, que Pickwick, le défendeur, n'a pas +dit dans l'occasion en question: «Ma chère madame Bardell, vous êtes une +bonne âme; habituez-vous à cette situation: un jour vous y viendrez, +même devant quelqu'un;» ou quelque chose comme cela. + +--Je... je ne l'ai certainement pas compris ainsi, dit M. Winkle étonné +de l'ingénieuse explication donnée au petit nombre de paroles qu'il +avait entendues. J'étais sur l'escalier, et je n'ai pas pu entendre +distinctement. L'impression qui m'est restée est que.... + +--Ah! interrompit M. Skimpin, les gentlemen du jury n'ont pas besoin de +vos impressions qui, je le crains, ne satisferaient guère des personnes +honnêtes et franches: vous étiez sur l'escalier et vous n'avez pas +entendu distinctement; mais vous ne voulez pas jurer que M. Pickwick ne +se soit pas servi des expressions que je viens de citer. Vous ai-je +bien compris? + +--Non, je ne le peux pas jurer,» répliqua M. Winkle; et M. Skimpin +s'assit d'un air triomphant. + +Jusque-là, la cause de M. Pickwick n'avait pas marché d'une manière +tellement heureuse qu'elle fût en état de supporter le poids de nouveaux +soupçons, mais comme on pouvait désirer de la placer sous un meilleur +jour, s'il était possible, M. Phunky se leva, afin de tirer quelque +chose d'important de M. Winkle dans un contre-examen. On va voir tout à +l'heure s'il en tira en effet quelque chose d'important. + +«Je crois, monsieur Winkle, lui dit-il, que M. Pickwick n'est plus un +jeune homme? + +--Oh non! répondit M. Winkle, il est assez âgé pour être mon père. + +--Vous avez dit à mon savant ami que vous connaissiez M. Pickwick depuis +longtemps. Avez-vous jamais eu quelques raisons de supposer qu'il était +sur le point de se marier? + +--Oh non! certainement, non! répliqua M. Winkle avec tant d'empressement +que M. Phunky aurait dû le tirer de la tribune le plus promptement +possible. Les praticiens tiennent qu'il y a deux espèces de témoins +particulièrement dangereux: le témoin qui rechigne, et le témoin qui a +trop de bonne volonté. Ce fut la destinée de M. Winkle de figurer de ces +deux manières, dans la cause de son ami. + +--J'irai même plus loin que ceci, continua M. Phunky, de l'air le pins +satisfait et le plus confiant. Avez-vous jamais vu dans les manières de +M. Pickwick envers l'autre sexe, quelque chose qui ait pu vous induire à +croire qu'il ne serait pas éloigné de renoncer à la vie d'un vieux +garçon? + +--Oh non! certainement, non! + +--Dans ses rapports avec les dames, sa conduite n'a-t-elle pas toujours +été celle d'un homme qui, ayant atteint un âge assez avancé, satisfait +de ses propres amusements et de ses occupations, les traite toujours +comme un père traite ses filles? + +--Il n'y a pas le moindre doute à cela, répliqua M. Winkle dans la +plénitude de son coeur. C'est-à-dire... oui... oh! oui certainement. + +--Vous n'avez jamais remarqué dans sa conduite envers Mme Bardell, ou +envers toute autre femme, rien qui fût le moins du monde suspect? ajouta +M. Phunky, en se préparant à s'asseoir, car Me Snubbin lui faisait +signe du coin de l'oeil. + +--Mais... n... n... non, répondit M. Winkle, excepté... dans une légère +circonstance, qui, j'en suis sûr, pourrait être facilement expliquée.» + +Cette déplorable confession n'aurait pas été arrachée au témoin, sans +aucun doute, si le malheureux M. Phunky s'était assis quand Me Snubbin +lui avait fait signe, ou si Me Buzfuz avait arrêté dès le début ce +contre-examen irrégulier. Mais il s'était bien gardé de le faire, car il +avait remarqué l'anxiété de M. Winkle, et avait habilement conclu que sa +cliente en tirerait quelque profit. Au moment où ces paroles +malencontreuses tombèrent des lèvres du témoin, M. Phunky s'assit à la +fin, et Me Snubbin s'empressa, peut-être un peu trop, de dire au témoin +de quitter la tribune. M. Winkle s'y préparait avec grande satisfaction, +quand Me Buzfuz l'arrêta. + +«Attendez monsieur Winkle, attendez, lui dit-il. Puis s'adressant au +petit juge: Votre Seigneurie veut-elle avoir la bonté de demander au +témoin en quelle circonstance ce gentleman, qui est assez vieux pour +être son père, s'est comporté d'une manière suspecte envers des femmes? + +--Monsieur, dit le juge, en se tournant vers le misérable et désespéré +témoin, vous entendez la question du savant avocat. Décrivez la +circonstance à laquelle vous avez fait allusion. + +--Milord, répondit M. Winkle d'une voix tremblante d'anxiété, je... je +désirerais me taire à cet égard. + +--C'est possible, rétorqua le petit juge, mais il faut parler.» + +Parmi le profond silence de toute l'assemblée, M. Winkle balbutia que la +légère circonstance suspecte était que M. Pickwick avait été trouvé, à +minuit, dans la chambre à coucher d'une dame, ce qui s'était terminé, à +ce que croyait M. Winkle, par la rupture du mariage projeté de la dame +en question, et ce qui avait amené, comme il le savait fort bien, la +comparution forcée des pickwickiens devant Georges Nupkins, esquire, +magistrat et juge de paix du bourg d'Ipswich. + +«Vous pouvez quitter la tribune,» monsieur, dit alors Me Snubbin. M. +Winkle la quitta en effet, et se précipita, en courant comme un fou, +vers son hôtel où il fût découvert par le garçon, au bout de quelques +heures, la tête ensevelie sous les coussins d'un sofa, et poussant des +gémissements qui fendaient le coeur. + +Tracy Tupman et Augustus Snodgrass furent successivement appelés à la +tribune. L'un et l'autre corroborèrent la déposition de leur malheureux +ami, et chacun d'eux fût presque réduit au désespoir par d'insidieuses +questions. + +Susannah Sanders fut ensuite appelée, examinée par Me Buzfuz, et +contre-examinée par Me Subbin. Elle avait toujours dit et cru que M. +Pickwick épouserait Mme Bardell. Elle savait qu'après l'évanouissement +de juillet, le futur mariage de M. Pickwick et de mistress Bardell avait +été le sujet ordinaire des conversations du voisinage. Elle l'avait +entendu dire à mistress Mudberry, la revendeuse, et à la repasseuse, +mistress Bunkin; mais elle ne voyait dans la salle ni mistress Mudberry +ni mistress Bunkin. Elle avait entendu M. Pickwick demander au petit +garçon s'il aimerait à avoir un autre père. Elle ne savait pas si Mme +Bardell faisait société avec le boulanger, mais elle savait que le +boulanger était alors garçon, et est maintenant marié. Elle ne pouvait +pas jurer que Mme Bardell ne fût pas très-éprise du boulanger, mais elle +imaginait que le boulanger n'était pas très-épris de Mme Bardell, car +dans ce cas il n'aurait pas épousé une autre personne. Elle pensait que +Mme Bardell s'était évanouie dans la matinée du mois de juillet parce +que M. Pickwick lui avait demandé de fixer le jour; elle savait +qu'elle-même avait tout à fait perdu connaissance, quand M. Sanders lui +avait demandé de fixer le jour, et elle pensait que toute personne qui +peut s'appeler une lady en ferait autant, en semblable circonstance. +Enfin elle avait entendu la question adressée par M. Pickwick au petit +Bardell, relativement aux billes et aux calots, mais sur sa foi de +chrétienne, elle ne savait pas quelle différence il y avait entre une +bille et un calot. + +Interrogée par M. le juge Stareleigh, mistress Sanders répondit que, +pendant que M. Sanders lui faisait la cour, elle avait reçu de lui des +lettres d'amour comme font les autres ladies; que dans le cours de leur +correspondance M. Sanders l'avait appelée très-souvent mon _canard_, +mais jamais _ma côtelette_ ou _ma sauce aux tomates_. M. Sanders aimait +passionnément le canard; peut-être que s'il avait autant aimé la +côtelette et la sauce aux tomates, il en aurait employé le nom comme un +terme d'affection. + +Après cette déposition capitale, Me Buzfuz se leva avec plus +d'importance qu'il n'en avait déjà montré, et dit d'une voix forte: +«Appelez Samuel Weller.» + +Il était tout à fait inutile d'appeler Samuel Weller, car Samuel Weller +monta lentement dans la tribune au moment où son nom fut prononcé. Il +posa son chapeau sur le plancher, ses bras sur la balustrade, et examina +la cour, à vol d'oiseau, avec un air remarquablement gracieux et jovial. + +«Quel est votre nom, monsieur? demanda le juge. + +--Sam Weller, milord, répliqua ce gentleman. + +--L'écrivez-vous avec un V ou un W? + +--Ça dépend du goût et de la fantaisie de celui qui écrit, milord. Je +n'ai eu cette occasion qu'une fois ou deux dans ma vie, mais je l'écris +avec un V.» + +Ici on entendit dans la galerie une voix qui criait: «C'est bien ça, +Samivel; c'est bien ça. Mettez un V, milord. + +--Qui est-ce qui se permet d'apostropher la cour, s'écria le petit juge +en levant les jeux. Huissier! + +--Oui, milord. + +--Amenez cette personne ici, sur-le-champ. + +--Oui, milord.» + +Mais comme l'huissier ne put trouver la personne, il ne l'amena pas, et +après une grande commotion, tous les assistants, qui s'étaient levés +pour regarder le coupable, se rassirent. + +Aussitôt que l'indignation du petit juge lui permit de parler, il se +tourna vers le témoin et lui dit: + +«Savez-vous qui c'était, monsieur? + +--Je suspecte un brin que c'était mon père, milord. + +--Le voyez-vous maintenant? + +--Non, je ne le vois pas, milord, répliqua Sam, en attachant ses yeux à +la lanterne par laquelle la salle était éclairée. + +--Si vous aviez pu me le montrer, je l'aurais fait empoigner +sur-le-champ, reprit l'irascible petit juge.» + +Sam fit un salut plein de reconnaissance et se retourna vers Me Buzfuz, +avec son air de bonne humeur imperturbable. + +«Maintenant monsieur Weller, dit Me Buzfuz. + +--Voilà, monsieur, répliqua Sam. + +--Vous êtes, je crois, au service de M. Pickwick, le défendeur en cette +cause? Parlez s'il vous plaît, monsieur Weller. + +--Oui, monsieur, je vas parler. Je suis au service de ce gentleman ici, +et c'est un très-bon service. + +--Pas grand'chose à faire, et beaucoup à gagner, je suppose? dit +l'avocat, d'un air farceur. + +--Ah! oui, suffisamment à gagner, monsieur, comme disait le soldat, +quand on le condamna à cent cinquante coups de fouet. + +--Nous n'avons pas besoin de ce qu'a dit le soldat, monsieur, ni toute +autre personne, interrompit le juge. + +--Très-bien, milord. + +--Vous rappelez-vous, dit Me Buzfuz, en reprenant la parole, vous +rappelez-vous quelque chose de remarquable qui arriva dans la matinée où +vous fûtes engagé par le défendeur? voyons! monsieur Weller? + +--Oui, monsieur. + +--Ayez la bonté de dire au jury ce que c'était. + +--J'ai eu un habillement complet tout neuf, ce matin-là, messieurs du +jury, et c'était une circonstance très-remarquable pour moi, dans ce +temps-là.» + +Ces mots excitèrent un éclat de rire général, mais le petit juge, +regardant avec colère par-dessus son bureau: «Monsieur, dit-il, je vous +engage à prendre garde. + +--C'est ce que M. Pickwick m'a dit dans le temps, milord; et j'ai pris +bien garde à conserver ces habits-là, véritablement, milord.» + +Pendant deux grandes minutes, le juge regarda sévèrement le visage de +Sam, mais voyant que ses traits étaient complètement calmes et sereins, +il ne dit rien, et fit signe à l'avocat de continuer. + +«Est-ce que vous prétendez me dire, monsieur Weller, reprit Me Buzfuz en +croisant ses bras emphatiquement et en se tournant à demi vers le jury, +comme pour l'assurer silencieusement qu'il viendrait à bout du témoin, +est-ce que vous prétendez me dire, monsieur Weller, que vous n'avez pas +vu la plaignante évanouie dans les bras du défendeur, comme vous venez +de l'entendre décrire par les témoins? + +--Non certainement: j'étais dans le corridor jusqu'à ce qu'ils m'ont +appelé, et la vieille lady était partie alors. + +--Maintenant faites attention, monsieur Weller, continua Me Buzfuz, en +trempant une énorme plume dans son encrier, afin d'effrayer Sam, en lui +faisant voir qu'il allait noter sa réponse. Vous étiez dans le corridor +et vous n'avez rien vu de ce qui se passait. Avez-vous des yeux, +monsieur Weller? + +--Oui, j'en ai des yeux, et c'est justement pour ça. Si c'étaient des +microscopes au gaz, brevetés pour grossir cent mille millions de fois, +j'aurais peut-être pu voir à travers les escaliers et la porte de +chêne; mais comme je n'ai que des yeux vous comprenez, ma vision est +limitée.» + +À cette réponse qui fut délivrée de la manière la plus simple et sans la +plus légère apparence d'irritation, les spectateurs ricanèrent, le petit +juge sourit, et Me Buzfuz eut l'air singulièrement déconfit. Après une +courte consultation avec Dodson et Fogg, le savant avocat se tourna de +nouveau vers Sam, et lui dit avec un pénible effort pour cacher sa +vexation. + +«Maintenant, monsieur Weller, je vous ferai encore une question sur un +autre point, s'il vous plaît. + +--Je suis à vos ordres, monsieur, répondit Sam avec une admirable bonne +humeur. + +--Vous rappelez-vous être allé chez Mme Bardell un soir de novembre? + +--Oh! oui, très bien. + +--Ah! ah! vous vous rappelez cela, monsieur Weller? dit l'avocat, en +recouvrant son équanimité. Je pensais bien que nous arriverions à +quelque chose à la fin. + +--Je le pensais bien aussi, monsieur, répliqua Sam; et les spectateurs +rirent encore. + +--Bien. Je suppose que vous y êtes allé pour causer un peu du procès, +eh! monsieur Weller? reprit l'avocat, en lançant un coup d'oeil malin au +jury. + +--J'y suis allé pour payer le terme; mais nous avons causé un brin du +procès. + +--Ah! vous en avez causé? répéta Me Buzfuz dont le visage devint +radieux, par l'anticipation de quelque importante découverte. +Voulez-vous avoir la bonté de nous raconter ce qui s'est dit à ce +propos, monsieur Weller? + +--Avec le plus grand plaisir du monde, monsieur. Après quelques +observations guère importantes des deux respectables dames qui ont +déposé ici aujourd'hui, elles se sont quasi pâmées d'admiration sur la +vertueuse conduite de MM. Dodson et Fogg, ces deux gentlemen qui sont +assis à côté de vous maintenant.» + +Ceci, bien entendu, attira l'attention générale sur Dodson et Fogg qui +prirent un air aussi vertueux que possible. + +«Ah! dit Me Buzfuz, ces dames parlèrent donc avec éloge de l'honorable +conduite de MM. Dodson et Fogg, les avoués de la plaignante, hein? + +--Oui, monsieur. Elles dirent que c'était une bien généreuse chose de +leur part de prendre cette affaire-là par spéculation, et de ne rien +demander pour les frais, s'ils ne les faisaient pas payer à M. +Pickwick.» + +À cette réplique inattendue, les spectateurs ricanèrent encore, et +Dodson et Fogg, qui étaient devenus tout rouges, se penchèrent vers Me +Buzfuz, et d'un air très-empressé lui chuchotèrent quelque chose dans +l'oreille. + +«Vous avez complètement raison, répondit tout haut l'avocat, avec une +tranquillité affectée. Il est parfaitement impossible de tirer quelque +éclaircissement de l'impénétrable stupidité du témoin. Je n'abuserai +point des moments de la cour en lui adressant d'autres questions. Vous +pouvez descendre, monsieur. + +--Il n'y a pas quelque autre gentleman qui désire m'adresser une +question? demanda Sam, en prenant son chapeau et en regardant autour de +lui d'un air délibéré. + +--Non pas moi, monsieur Weller. Je vous remercie, dit Me Snubbin, en +riant. + +--Vous pouvez descendre, monsieur,» répéta Me Buzfuz, en agitant la main +d'un air impatient. + +Sam descendit en conséquence, après avoir fait à la cause de MM. Dodson +et Fogg, autant de mal qu'il le pouvait, sans inconvénient, et après +avoir parlé le moins possible de l'affaire de M. Pickwick, ce qui était +précisément le but qu'il s'était proposé. + +«Milord, dit Me Snubbin, si cela peut épargner l'interrogatoire d'autres +témoins, je n'ai pas d'objections à admettre que M. Pickwick s'est +retiré des affaires et possède une fortune indépendante et considérable. + +--Très-bien,» répliqua Me Buzfuz, en passant au clerc les deux lettres +de M. Pickwick. + +Me Snubbin s'adressa alors au jury en faveur du défendeur, et débita un +très-long et très-emphatique discours, dans lequel il donna à la +conduite et aux moeurs de M. Pickwick les plus magnifiques éloges. Mais +comme nos lecteurs doivent s'être formé relativement au mérite de ce +gentleman une opinion beaucoup plus nette que celle de Me Snubbin, nous +ne croyons pas devoir rapporter longuement ses observations. Il +s'efforça de démontrer que les lettres qui avaient été produites se +rapportaient simplement au dîner de M. Pickwick et aux préparations à +faire dans son appartement, pour le recevoir à son retour de quelque +excursion. Enfin il parla le mieux qu'il put, en faveur de notre héros, +et comme tout le monde le sait, sur la foi d'un vieil adage, il est +impossible de faire plus. + +M. le juge Starleigh fit son résumé, suivant les formes et de la manière +la plus approuvée. Il lut au jury autant de ses notes qu'il lui fut +possible d'en déchiffrer en si peu de temps, et fit en passant des +commentaires sur chaque témoignage. Si mistress Bardell avait raison, il +était parfaitement évident que M. Pickwick avait tort. Si les jurés +pensaient que le témoignage de mistress Cluppins était digne de +croyance, c'était leur devoir de le croire: mais sinon, non. S'ils +étaient convaincus qu'il y avait eu violation de promesse de mariage, +ils devaient attribuer à la plaignante les dommages-intérêts qu'ils +jugeraient convenables; mais d'un autre côté s'il leur paraissait qu'il +n'y eût jamais eu de promesse de mariage, alors ils devaient renvoyer le +défenseur sans aucun dommage. Après cette harangue, les jurés se +retirèrent dans leur salle pour délibérer, et le juge se retira dans son +cabinet pour se rafraîchir avec une côtelette de mouton et un verre de +xérès. + +Un quart d'heure plein d'anxiété s'écoula. Le jury revint; on alla +quérir le juge. M. Pickwick mit ses lunettes et contempla le chef du +jury, avec un coeur palpitant et une contenance agitée. + +«Gentlemen, dit l'individu en noir, êtes-vous tous d'accord sur votre +verdict? + +--Oui, nous sommes d'accord, répondit le chef du jury. + +--Décidez-vous en faveur de la plaignante ou du défendeur, gentlemen? + +--En faveur de la plaignante. + +--Avec quels dommages, gentlemen? + +--Sept cent cinquante livres sterling.» + +M. Pickwick ôta ses lunettes, en essuya soigneusement les verres, les +renferma dans leur étui, et les introduisit dans sa poche. Ensuite ayant +mis ses gants avec exactitude, tout en continuant de considérer le chef +du jury, il suivit machinalement hors de la salle M. Perker et le sac +bleu. + +M. Perker s'arrêta dans une salle voisine pour payer les honoraires de +la cour. Là, M. Pickwick fut rejoint par ses amis, et là aussi il +rencontra MM. Dodson et Fogg, se frottant les mains avec tous les signes +extérieurs d'une vive satisfaction. + +«Eh! bien? gentlemen, dit M. Pickwick. + +--Eh! bien, monsieur, dit Dodson pour lui et son partenaire. + +--Vous vous imaginez que vous allez empocher vos frais, n'est-ce pas, +gentlemen?» + +Fogg répondit qu'il regardait cela comme assez probable, et Dodson +sourit en disant qu'ils essayeraient. + +«Vous pouvez essayer, et essayer, et essayer encore, messieurs Dodson et +Fogg, s'écria M. Pickwick avec véhémence, mais vous ne tirerez jamais de +moi un penny de dommages, ni de frais, quand je devrais passer le reste +de mon existence dans une prison pour dettes. + +--Ah! ah! dit Dodson, vous y repenserez avant le prochain terme, +monsieur Pickwick. + +--Hi! hi! hi! nous verrons cela incessamment, monsieur Pickwick, ricana +M. Fogg.» + +Muet d'indignation, M. Pickwick se laissa entraîner par son avoué et par +ses amis qui le firent monter dans une voiture, amenée en un clin d'oeil +par l'attentif Sam Weller. + +Sam avait relevé le marchepied, et se préparait à sauter sur le siége, +quand il sentit toucher légèrement son épaule. Il se retourna et vit son +père, debout devant lui. Le visage du vieux gentleman avait une +expression lugubre. Il secoua gravement la tête, et dit d'un ton de +remontrance: + +«Je savais ce qu'arriverait de cette manière-là de conduire l'affaire. O +Sammy, Sammy, pourquoi qu'i' ne se sont pas servis d'un alébi.» + + + + +CHAPITRE VI. + +Dans lequel M. Pickwick pense que ce qu'il a de mieux à faire est +d'aller à Bath, et y va en conséquence. + + +«Mais, mon cher monsieur, dit le petit Perker à M. Pickwick, qu'il était +allé voir dans la matinée qui suivit le jugement, vous n'entendez pas, +en réalité et sérieusement, et toute irritation à part, que vous ne +payerez pas ces frais et ces dommages? + +--Pas un demi-penny, répéta M. Pickwick avec fermeté, pas un demi-penny. + +--Hourra! vivent les principes! comme disait l'usurier en refusant de +renouveler le billet, s'écria Sam, qui enlevait le couvert du déjeuner. + +--Sam, dit M. Pickwick, ayez la bonté de descendre en bas. + +--Certainement, monsieur, répliqua Sam en obéissant à l'aimable +insinuation de son maître. + +--Non, Perker, reprit M. Pickwick d'un air très-sérieux. Mes amis ici +présents se sont vainement efforcés de me dissuader de cette +détermination. Je m'occuperai comme à l'ordinaire. Mes adversaires ont +le pouvoir de poursuivre mon incarcération, et, s'ils sont assez vifs +pour s'en servir et pour arrêter une personne, je me soumettrai aux lois +avec une parfaite tranquillité. Quand peuvent-ils faire cela? + +--Ils peuvent lancer une exécution pour le montant des dommages et des +frais taxés, le terme prochain, juste dans deux mois d'ici, mon cher +monsieur. + +--Très-bien. D'ici là, mon ami, ne me reparlez plus de cette affaire. Et +maintenant, continua M. Pickwick en regardant ses amis avec un sourire +bénévole et un regard brillant que nulles lunettes ne pouvaient +obscurcir, voici la seule question à résoudre: Où dirigerons-nous notre +prochaine excursion?» + +M. Tupman et M. Snodgrass étaient trop affectés par l'héroïsme de leur +ami pour pouvoir faire une réponse. Quant à M. Winkle, il n'avait pas +encore suffisamment perdu le souvenir de sa déposition en justice, pour +oser élever la voix sur aucun sujet. C'est donc en vain que M. Pickwick +attendit. + +«Eh bien! reprit-il, si vous me permettez de choisir notre destination, +je dirai Bath. Je pense que personne parmi vous n'y a jamais été?» + +M. Perker, regardant comme très-probable que le changement de scène et +la gaieté du séjour engageraient M. Pickwick à mieux apprécier sa +détermination, et à moins estimer une prison pour dettes, appuya +chaudement cette proposition. Elle fut adoptée à l'unanimité, et Sam +immédiatement dépêché au _Cheval-Blanc_, pour retenir cinq places dans +la voiture qui partait le lendemain matin, à sept heures et demie. + +Il restait justement deux places à l'intérieur et trois places à +l'extérieur. Sam les arrêta, échangea quelques compliments avec le +commis, qui lui avait glissé mal à propos une demi-couronne en étain, en +lui rendant sa monnaie, retourna au _Georges et Vautour_, et s'y occupa +activement, jusqu'au moment de se mettre au lit, à comprimer des habits +et du linge dans la plus petit espace possible, et à inventer +d'ingénieux moyens mécaniques pour faire tenir des couvercles sur des +boîtes qui n'avaient ni charnières ni serrure. + +Le lendemain matin se leva fort déplaisant pour un voyage, sombre, +humide et crotté. Les chevaux des diligences qui passaient fumaient si +fort que les passagers de l'extérieur étaient invisibles. Les crieurs de +journaux paraissaient noyés et sentaient le moisi; la pluie dégouttait +des chapeaux des marchandes d'oranges; et, lorsqu'elles fourraient leur +tête par la portière des voitures, elles en arrosaient l'intérieur d'une +manière très rafraîchissante. Les juifs fermaient de désespoir leurs +canifs à cinquante lames; les vendeurs d'agendas de poche en faisaient +véritablement des agendas de poche; les chaînes de montres et les +fourchettes à faire des rôties se livraient à porte; les porte-crayons +et les éponges étaient pour rien sur le marché. + +Laissant Sam Weller disputer les bagages à sept ou huit porteurs qui +s'en étaient violemment emparés aussitôt que la voiture de place s'était +arrêtée, et voyant qu'il y avait encore vingt minutes à attendre avant +le départ de la diligence, M. Pickwick et ses amis allèrent chercher un +abri dans la salle des voyageurs, dernière ressource de l'humaine +misère. + +La salle des voyageurs, au _Cheval-Blanc_, est comme on le pense bien, +peu confortable; autrement ce ne serait pas une salle de voyageurs. +C'est le parloir qui se trouve à main droite, et dans lequel une +ambitieuse cheminée de cuisine semble s'être impatronisée, avec +l'accompagnement d'un poker rebelle, d'une pelle et de pincettes +réfractaires. Le pourtour de la salle est divisé en stalles pour la +séquestration des voyageurs, et la salle elle-même est garnie d'une +pendule, d'un miroir et d'un garçon vivant; ce dernier article étant +habituellement renfermé dans une espèce de chenil où se lavent les +verres, à l'un des coins de la chambre. + +Le jour en question, une des stalles était occupée par un homme +d'environ quarante-cinq ans, dont le crâne chauve et luisant sur le +devant de la tête, était garni sur les côtés et par derrière d'épais +cheveux noirs qui se mêlaient avec ses larges favoris. Son habit brun +était boutonné jusqu'au menton; il avait une vaste casquette de veau +marin et une redingote avec un manteau étaient étendus sur le siége, à +côté de lui. Lorsque M. Pickwick entra, il leva les yeux de dessus son +déjeûner avec un air fier et péremptoire tout à fait plein de dignité; +puis, après avoir scruté notre philosophe et ses compagnons, il se mit +à chantonner de manière à faire entendre que, s'il y avait des gens qui +se flattaient de le mettre dedans, cela ne prendrait point. + +«Garçon! dit le gentleman aux favoris noirs. + +--Monsieur! répliqua, en sortant du chenil ci-dessus mentionné, un homme +qui avait un teint malpropre et un torchon idem. + +--Encore quelques rôties! + +--Oui, monsieur. + +--Faites attention qu'elles soient beurrées, ajouta le gentleman d'un +ton dur. + +--Tout de suite, monsieur,» repartit le garçon. + +Le gentleman aux favoris noirs recommença à chantonner le même air; +puis, en attendant l'arrivée des rôties, il vint se placer le dos au +feu, releva sous ses bras les pans de son habit, et contempla ses bottes +en ruminant. + +«Vous ne savez pas où la voiture arrête à Bath? dit M. Pickwick d'un ton +doux en s'adressant à M. Winkle. + +--Hum! Eh! qu'est-ce! dit l'étranger. + +--Je faisais une observation à mon ami, dit M. Pickwick, toujours prêt à +entrer en conversation. Je demandais où la voiture arrête à Bath. Vous +pouvez peut-être m'en informer, monsieur? + +--Est-ce que vous allez à Bath? + +--Oui, monsieur. + +«Et ces autres gentlemen? + +--Ils y vont aussi. + +--Pas dans l'intérieur! Je veux être damné si vous allez dans +l'intérieur! + +--Non, pas tous. + +--Non certes, pas tous, reprit l'étranger avec énergie. J'ai retenu deux +places, et, s'ils veulent empiler six personnes dans une boîte infernale +qui n'en peut tenir que quatre, je louerai une chaise de poste à leurs +frais. Cela ne prendra pas. J'ai dit au commis, en payant mes places, +que cela ne prendrait pas. Je sais que cela s'est fait; je sais que cela +se fait tous les jours; mais on ne m'a jamais mis dedans, et on ne m'y +mettra pas. Ceux qui me connaissent le savent, Dieu me damne!» + +Ici le féroce gentleman tira la sonnette avec grande violence et déclara +au garçon que si on ne lui apportait pas ses rôties avant cinq secondes, +il irait lui-même en savoir la raison. + +«Mon cher monsieur, dit M. Pickwick, permettez-moi de vous faire +observer que vous vous agitez bien inutilement. Je n'ai retenu de places +à l'intérieur que pour deux. + +--Je suis charmé de le savoir, répondit l'homme féroce. Je retire mes +expressions; acceptez mes excuses. Voici ma carte; faisons connaissance. + +--Avec grand plaisir, répliqua M. Pickwick. Nous devons être compagnons +de voyage, et j'espère que nous trouverons mutuellement notre société +agréable. + +--Je l'espère. J'en suis persuadé. J'aime votre air; il me plaît. +Gentlemen, vos mains et vos noms. Faisons connaissance.» + +Nécessairement un échange de salutations amicales suivit ce gracieux +discours. Le fier gentleman informa alors nos amis avec le même système +de phrases courtes, abruptes, sautillantes, que son nom était Dowler, +qu'il allait à Bath pour son plaisir, qu'il était autrefois dans +l'armée, que maintenant il s'était mis dans les affaires, comme un +gentleman; qu'il vivait des profits qu'il en tirait, et que la personne +pour qui la seconde place avait été retenue par lui, n'était pas une +personne moins illustre que Mme Dowler, son épouse. + +«C'est une jolie femme, poursuivit-il. J'en suis orgueilleux. J'ai +raison de l'être. + +--J'espère que nous aurons le plaisir d'en juger, dit M. Pickwick avec +un sourire. + +--Vous en jugerez. Elle vous connaîtra. Elle vous estimera. Je lui ai +fait la cour d'une singulière manière. Je l'ai gagnée par un voeu +téméraire. Voilà. Je la vis; je l'aimai; je la demandai; elle me refusa. +«Vous en aimez un autre?--Épargnez ma pudeur.--Je le +connais.--Vraiment?--Certes; s'il reste ici, je l'écorcherai vif.» + +--Diable! s'écria M. Pickwick involontairement. + +--Et... l'avez-vous écorché, monsieur? demanda M. Winkle en pâlissant. + +--Je lui écrivis un mot. Je lui dis que c'était une chose pénible. +C'était vrai. + +--Certainement, murmura M. Winkle. + +--Je dis que j'avais donné ma parole de l'écorcher vif, que mon honneur +était engagé, et que, comme officier de Sa Majesté, je n'avais pas +d'autre alternative. J'en regrettais la nécessité, mais il fallait que +cela se fit. Il se laissa convaincre; il vit que les règles de service +étaient impératives. Il s'enfuit. J'épousai la jeune personne. Voici la +voiture. C'est sa tête que vous voyez à la portière.» + +En achevant ces mots, M. Dowler montrait une voiture qui venait de +s'arrêter. On voyait effectivement à la portière une figure assez jolie, +coiffée d'un chapeau bleu, et qui, regardant parmi la foule, cherchait +probablement l'homme violent lui-même. M. Dowler paya sa dépense et +sortit promptement avec sa casquette, sa redingote et son manteau: M. +Pickwick et ses amis le suivirent pour s'assurer de leurs places. + +M. Tupman et M. Snodgrass s'étaient huchés derrière la voiture; M. +Winkle était monté dans l'intérieur et M. Pickwick se préparait à le +suivre, quand Sam Weller s'approcha d'un air de profond mystère, et, +chuchotant dans l'oreille de son maître, lui demanda la permission de +lui parler. + +«Eh bien! Sam, dit M. Pickwick, qu'est-ce qu'il y a maintenant? + +--En voilà une de sévère, monsieur! + +--Une quoi? + +--Une histoire, monsieur. J'ai bien peur que le propriétaire de cette +voiture-ci ne nous fasse quelque impertinence. + +--Comment cela, Sam? Est-ce que nos noms ne sont point sur la feuille de +route? + +--Certainement qu'ils y sont, monsieur; mais ce qui est plus fort, c'est +qu'il y en a un qui est sur la porte de la voiture.» + +En parlant ainsi, Sam montrait à son maître cette partie de la portière +où se trouve ordinairement le nom du propriétaire; et là, en effet, se +lisait en lettres dorées, d'une raisonnable grandeur, le nom magique de +_Pickwick_. + +«Voilà qui est curieux! s'écria M. Pickwick, tout à fait étourdi de +cette coïncidence; quelle chose extraordinaire! + +--Oui; mais ce n'est pas tout, reprit Sam en dirigeant de nouveau +l'attention de son maître vers la portière. Non contents d'écrire +_Pickwick_, ils mettent _Moïse_ devant. Voilà ce que j'appelle ajouter +l'injure à l'insulte, comme disait le perroquet quand on lui a appris à +parler anglais, après l'avoir emporté de son pays natal. + +--Cela est certainement assez singulier, Sam; mais si nous restons là, +debout, nous perdrons nos places. + +--Comment! est-ce qu'il n'y a rien à faire en conséquence, monsieur? +s'écria Sam tout à fait démonté par la tranquillité avec laquelle M. +Pickwick se préparait à s'enfoncer dans l'intérieur. + +--À faire? dit le philosophe; qu'est-ce qu'on pourrait faire? + +--Est-ce qu'il n'y aura personne de rossé pour avoir pris cette liberté, +monsieur? demanda Sam, qui s'était attendu, pour le moins, à recevoir la +commission de défier le cocher et le conducteur en combat singulier. + +--Non, certainement, répliqua M. Pickwick avec vivacité. Sous aucun +prétexte! Montez à votre place, sur-le-champ. + +--Ah! murmura Sam en grimpant sur son banc, faut que le gouverneur ait +quelque chose; autrement il n'aurait pas pris ça aussi tranquillement. +J'espère que ce jugement-ici ne l'aura pas affecté; mais ça va mal, ça +va très-mal,» continua-t-il en secouant gravement la tête. + +Et, ce qui est digne de remarque, car cela fait voir combien il prit +cette circonstance à coeur, il ne prononça plus une seule parole +jusqu'au moment où la voiture atteignit le turnpike de Kensington. +C'était pour lui un effort de taciturnité tellement extraordinaire, +qu'il peut être considéré comme tout à fait sans précédent. + +Il n'arriva rien durant le voyage qui mérite une mention spéciale. M. +Dowler rapporta plusieurs anecdotes, toutes illustratives de ses +prouesses personnelles; et, à chacune d'elles il en appelait au +témoignage de Mme Dowler. Alors cette aimable dame racontait, sous la +forme d'appendice, quelques circonstances remarquables que M. Dowler +avait oubliées, ou peut-être que sa modestie avait omises; car ces +additions tendaient toujours à montrer que M. Dowler était un homme +encore plus étonnant qu'il ne le disait lui-même. M. Pickwick et M. +Winkle l'écoutaient avec la plus grande admiration: par intervalles, +cependant, ils conversaient avec Mme Dowler, qui était une personne tout +à fait séduisante. Ainsi, grâces aux histoires de M. Dowler et aux +charmes de son autre moitié, grâces à l'amabilité de M. Pickwick et à +l'attention imperturbable de M. Winkle, les habitants de l'intérieur de +la diligence exécutèrent leur voyage en bonne harmonie et en parfaite +humeur. + +Les voyageurs de l'extérieur se conduisirent comme leurs places le +comportaient. Ils étaient gais et causeurs au commencement de tous les +relais, tristes et endormis au milieu, et de nouveau brillants et +éveillés vers la fin. Il y avait un jeune gentleman en manteau de +caoutchouc, qui fumait des cigares tout le long du chemin; et il y avait +un autre jeune gentleman dont la redingote avait l'air de la parodie +d'un paletot, qui en allumait un grand nombre; mais, se sentant +évidemment étourdi, après la seconde bouffée, il les jetait par terre, +quand il croyait que personne ne pouvait s'en apercevoir. Il y avait sur +le siége un troisième jeune homme qui désirait se connaître en chevaux, +et par derrière, un vieillard qui semblait très-fort en agriculture. On +rencontrait sur la route une constante succession de noms de baptême, en +blouses ou en redingotes grises, qui étaient invités par le garde à +monter un bout de chemin, et qui connaissaient chaque cheval et chaque +aubergiste de la contrée. Enfin on fit un dîner, qui aurait été bon +marché à une demi-couronne par tête, si on avait eu le temps d'en manger +quelque chose. Quoi qu'il en soit, à sept heures du soir, M. Pickwick et +ses amis, et M. Dowler ainsi que son épouse se retirèrent respectivement +dans leur salon particulier à l'hôtel du _Blanc-Cerf_, en face de la +grande salle des bains de Bath; hôtel illustre dans lequel les garçons, +grâces à leur costume, pourraient être pris pour des étudiants de +Westminster, s'ils ne détruisaient pas l'illusion par leur sagesse et +leur bonne tenue. + +Le lendemain matin, le déjeuner des pickwickiens avait à peine été +enlevé, lorsqu'un garçon apporta la carte de M. Dowler, qui demandait la +permission de présenter un de ses amis. M. Dowler lui-même suivit +immédiatement sa carte, amenant aussi son ami. + +L'ami était un charmant jeune homme d'une cinquantaine d'années tout au +plus. Il avait un habit bleu très-clair, avec des boutons +resplendissants; un pantalon noir et la paire de bottes la plus fine et +la plus luisante qu'on puisse imaginer. Un lorgnon d'or était suspendu à +son cou par un ruban noir, large et court. Une tabatière d'or tournait +élégamment entre l'index et le pouce de sa main gauche; des bagues +innombrables brillaient à ses doigts; un énorme solitaire, monté en or, +étincelait sur son jabot. Il avait, en outre, une montre d'or et une +chaîne d'or, avec de massifs cachets d'or. Sa légère canne d'ébène +portait une lourde pomme d'or; son linge était le plus fin, le plus +blanc, le plus roide possible; son faux toupet le mieux huilé, le plus +noir, le plus bouclé des faux toupets. Son tabac était du tabac du +régent, son parfum, _bouquet du roi_. Ses traits s'embellissaient d'un +perpétuel sourire, et ses dents étaient si parfaitement rangées qu'à une +petite distance il était difficile de distinguer les fausses des +véritables. + +«Monsieur Pickwick, dit Dowler, mon ami Angelo-Cyrus Bantam, esquire, +_magister ceremoniorum_.--Bantam, monsieur Pickwick. Faites +connaissance. + +--Soyez le bienvenu à Ba-ath, monsieur. Voici en vérité une +acquisition.... Très-bien venu à Ba-ath, monsieur.... Il y a longtemps, +très-longtemps, monsieur Pickwick, que vous n'avez pris les eaux. Il y a +un siècle, monsieur Pickwick. Re-marquable.» + +En parlant ainsi, M. Angelo-Cyrus Bantam, esq., m.c. prit la main de M. +Pickwick; et, tout en disloquant ses épaules par une constante +succession de saluts, il garda la main du philosophe dans les siennes, +comme s'il n'avait pas pu prendre sur lui de la lâcher. + +--Il y a certainement très-longtemps que je n'ai bu les eaux, répondit +M. Pickwick, car, à ma connaissance, je ne suis jamais venu ici jusqu'à +présent. + +--Jamais venu à Ba-ath, monsieur Pickwick! s'écria le grand maître en +laissant tomber d'étonnement la main savante. Jamais venu à Ba-ath! ha! +ha! ha! Monsieur Pickwick, vous aimez à plaisanter! Pas mauvais, pas +mauvais! Joli, joli! Hi! hi! hi! re-marquable. + +--Je dois dire, à ma honte, que je parle tout à fait sérieusement. Je ne +suis jamais venu ici. + +--Oh! je vois, s'écria le grand maître d'un air extrêmement satisfait. +Oui, oui. Bon, bon. De mieux en mieux. Vous êtes le gentleman dont nous +avons entendu parler. Nous vous connaissons, monsieur Pickwick, nous +vous connaissons.» + +Ils ont lu, dans ces maudits journaux, les détails de mon procès, pensa +M. Pickwick. Ils savent toute mon histoire. + +«Oui, reprit Bantam, vous êtes le gentleman résidant à Clapham-Green, +qui a perdu l'usage de ses membres pour s'être imprudemment refroidi +après avoir pris du vin de Porto; qui, à cause de ses souffrances +aiguës, ne pouvait plus bouger de place, et qui fit prendre des +bouteilles de la source des bains du roi à 103°, se les fit apporter par +un chariot dans sa chambre à coucher à Londres, se baigna, éternua et +fut rétabli le même jour. Très-remarquable.» + +M. Pickwick reconnut le compliment que renfermait cette supposition, et +cependant il eut l'abnégation de la repousser. Ensuite, prenant avantage +d'un moment où le maître des cérémonies demeurait silencieux, il demanda +la permission de présenter ses amis, M. Tupman, M. Winkle et M. +Snodgrass; présentation qui, comme on se l'imagine, accabla le maître +des cérémonies de délices et d'honneur. + +«Bantam, dit M. Dowler, M. Pickwick et ses amis sont étrangers; il faut +qu'ils inscrivent leurs noms. Où est le livre? + +--La registre des visiteurs distingués de Ba-ath sera à la salle de la +Pompe aujourd'hui à deux heures. Voulez-vous guider nos amis vers ce +splendide bâtiment et me procurer l'avantage d'obtenir leurs +autographes. + +--Je le ferai, répliqua Dowler. Voilà une longue visite. Il est temps de +partir. Je reviendrai dans une heure. Allons. + +--Il y a bal ce soir, monsieur, dit le maître des cérémonies en prenant +la main de M. Pickwick, au moment de s'en aller. Les nuits de bal, dans +Ba-ath, sont des instants dérobés au paradis, des instants que rendent +enchanteurs la musique, la beauté, l'élégance, la mode, l'étiquette, +etc..., et par-dessus tout, l'absence des boutiquiers, gens tout à fait +incompatibles avec le paradis. Ces gens-là ont, entre eux, tous les +quinze jours, au Guidhall, une espèce d'amalgame qui est, pour ne rien +dire de plus, re-marquable. Adieu, adieu.» + +Cela dit, et ayant protesté tout le long de l'escalier qu'il était fort +satisfait, entièrement charmé, complètement enchanté, immensément +flatté, on ne peut pas plus honoré, Angelo-Cyrus Bantam, esq., m.c. +monta dans un équipage très-élégant qui l'attendait à la porte et +disparut au grand trot. + +À l'heure désignée, M. Pickwick et ses amis, escortés par Dowler, se +rendirent aux salles d'assemblée et écrivirent leur nom sur le livre, +preuve de condescendance dont Angélo Bantam se montra encore plus confus +et plus charmé qu'auparavant. Des billets d'admission devaient être +préparés pour les quatre amis; mais, comme ils ne se trouvaient pas +prêts, M. Pickwick s'engagea, malgré toutes les protestations d'Angelo +Bantam, à envoyer Sam les chercher, à quatre heures, chez le M.C., dans +Queen-Square. + +Après avoir fait une courte promenade dans la ville et être arrivés à la +conclusion unanime que Park-Street ressemble beaucoup aux rues +perpendiculaires qu'on voit dans les rêves, et qu'on ne peut pas venir à +bout de gravir, les pickwickiens retournèrent au _Blanc-Cerf_ et +dépêchèrent Sam pour chercher les billets. + +Sam Weller posa son chapeau sur sa tête d'une manière chalante et +gracieuse, enfonça ses mains dans les poches de son gilet, et se +dirigea, d'un pas délibéré, vers Queen-Square, en sifflant le long du +chemin plusieurs airs populaires de l'époque, arrangés sur un mouvement +entièrement nouveau pour les instruments à vent. Arrivé dans +Queen-Square, au numéro qui lui avait été désigné, il cessa de siffler +et frappa solidement à une porte, que vint ouvrir immédiatement un +laquais à la tête poudrée, à la livrée magnifique, à la stature carrée. + +«C'est-il ici M. Bantam, vieux? demanda Sam sans se laisser le moins du +monde intimider par le rayon de splendeur qui lui donna dans l'oeil à +l'apparition du laquais poudré, à la livrée magnifique, etc. + +--Pourquoi cela, jeune homme? répondit celui-ci d'un air hautain. + +--Parce que, si c'est ici chez lui, portez-lui ça, et dites-lui que M. +Weller attend la réponse. Voulez-vous m'obliger, six pieds?» + +Ainsi parla Sam; et, étant entré froidement dans la salle, il s'y assit. + +Le laquais poudré poussa violemment la porte et fronça les sourcils avec +dignité; mais tout cela ne fit nulle impression sur Sam, qui s'occupait +à regarder, avec un air de connaisseur satisfait, un élégant +porte-parapluie en acajou. + +La manière dont M. Bantam reçut la carte disposa apparemment le laquais +poudré en faveur de Sam, car, lorsqu'il revint, il lui sourit +amicalement et lui dit que la réponse allait être prête sur-le-champ. + +«Très-bien, répliqua Sam; vous pouvez dire au vieux gentleman de ne pas +se mettre en transpiration. Il n'y a pas de presse, six pieds. J'ai +dîné. + +--Vous dînez de bien bonne heure, monsieur. + +--C'est pour mieux travailler au souper. + +--Y a-t-il longtemps que vous restez à Bath, monsieur? Je n'ai pas eu le +plaisir d'entendre parler de vous. + +--Je n'ai pas encore causé ici une sensation étonnamment surprenante, +répondit Sam tranquillement. Moi et les autres personnages distingués +que j'accompagne, nous ne sommes arrivés que d'hier au soir. + +--Un joli endroit, monsieur. + +--Ça m'en a l'air. + +--Bonne société, monsieur. Des domestiques fort agréables, monsieur. + +--Ça me fait cet effet-là, des gaillards affables, sans affectation, +qui ont l'air de vous dire: Allez vous promener; je ne vous connais pas! + +--Oh! c'est bien vrai, monsieur, répliqua le laquais poudré, croyant +évidemment que le discours de Sam renfermait un superbe compliment. En +prenez-vous, monsieur? ajouta-t-il en produisant une petite tabatière. + +--Pas sans éternuer. + +--Oh! c'est difficile, monsieur; je le confesse; mais cela s'apprend par +degrés. Le café est ce qu'il y a de mieux pour cela. J'ai longtemps +porté du café, monsieur; cela ressemble beaucoup à du tabac.» + +Ici un violent coup de sonnette réduisit le laquais poudré à +l'ignominieuse nécessité de remettre la tabatière dans sa poche et de se +rendre, avec une humble contenance, dans le cabinet de M. Bantam. +Observons, par parenthèse, que tous les individus qui ne lisent et +n'écrivent jamais, ont toujours quelque petit arrière-parloir qu'ils +appellent leur _cabinet_. + +«Voici la réponse, monsieur, dit à Sam le laquais poudré. J'ai peur que +vous ne la trouviez incommode par sa grandeur. + +--Ne vous tourmentez pas, répondit Sam en recevant la lettre, qui était +enfermée dans une petite enveloppe. Je crois que la nature peut +supporter cela sans tomber en défaillance. + +--J'espère que nous nous reverrons, monsieur, dit le laquais poudré en +se frottant les mains et en reconduisant Sam jusqu'à la porte. + +--Vous êtes bien obligeant, monsieur, répliqua Sam; mais, je vous en +prie, n'éreintez pas outre mesure une personne aussi aimable. Considérez +ce que vous devez à la société, et ne vous laissez pas écraser par +l'ouvrage. Pour l'amour de vos semblables, tenez-vous aussi tranquille +que vous pourrez; songez quelle perte ce serait pour le monde!» + +Sam s'éloigna sur ces mots pathétiques. + +«Un jeune homme fort singulier,» dit en lui-même le laquais poudré, avec +une physionomie tout ébahie. + +Sam ne dit rien, mais il cligna de l'oeil, hocha la tête, sourit, cligna +de l'oeil sur nouveaux frais, et s'en alla légèrement, avec une +physionomie qui semblait dénoter qu'il était singulièrement amusé, par +une chose ou par une autre. + +Le même soir, juste à huit heures moins vingt minutes, Angelo-Cyrus +Bantam esq. m.c. descendit de sa voiture à la porte des salons +d'assemblée, avec le même toupet, les mêmes dents, le même lorgnon, la +même chaîne et les mêmes cachets, les mêmes bagues, les mêmes épingles +et la même canne, que celles ou ceux dont il était affublé le matin. Le +seul changement remarquable dans son costume était qu'il portait un +habit d'un bleu plus clair, doublé de soie blanche, un pantalon collant +noir, des bas de soie noire, des escarpins et un gilet blanc, et qu'il +était, si cela est possible, encore un peu plus parfumé. + +Ainsi accoutré, le maître des cérémonies se planta dans la première +salle, pour recevoir la compagnie, et remplir les importants devoirs de +son indispensable office. + +Bath était comble. La compagnie et les pièces de 6 pence pour le thé, +arrivaient en foule. Dans la salle de bal, dans les salles de jeu, dans +les escaliers, dans les passages, le murmure des voix et le bruit des +pieds étaient absolument étourdissants. Les vêtements de soie +bruissaient, les plumes se balançaient, les lumières brillaient, et les +joyaux étincelaient. On entendait la musique, non pas des contredanses, +car elles n'étaient pas encore commencées, mais la musique toujours +agréable à entendre, soit à Bath, soit ailleurs, des pieds mignons et +délicats qui glissent sur le parquet, des rires clairs et joyeux de +jeunes filles, des voix de femmes retenues et voilées. De toutes parts +scintillaient des yeux brillants, éclairés par l'attente du plaisir; et +de quelque coté qu'on regardât, on voyait glisser gracieusement, à +travers la foule, quelque figure élégante, qui, à peine perdue, était +remplacée par une autre, aussi séduisante et aussi parée. + +Dans la salle où l'on prenait le thé, et tout autour des tables de jeu, +s'entassaient une foule innombrable d'étranges vieilles ladies et de +gentlemen décrépits, discutant tous les petits scandales du jour avec +une vivacité qui montrait suffisamment quel plaisir ils y trouvaient. +Parmi ces groupes, se trouvaient quelques mères de famille, absorbées, +en apparence, par la conversation à laquelle elles prenaient part, mais +jetant de temps à autre un regard inquiet du côté de leurs filles. +Celles-ci, se rappelant les injonctions maternelles de profiter de +l'occasion, étaient en plein exercice de coquetterie, égarant leurs +écharpes, mettant leurs gants, déposant leurs tasses à thé, et ainsi de +suite, toutes choses légères en apparence, mais qui peuvent être fort +avantageusement exploitées par d'habiles praticiennes. + +Auprès des portes et dans les recoins, divers groupes de jeunes gens, +étalant toutes les variétés du dandysme et de la stupidité, amusaient +les gens raisonnables par leur folie et leur prétention, tout en se +croyant, heureusement, les objets de l'admiration générale. Sage et +prévoyante dispensation de la Providence, qu'un esprit charitable ne +saurait assez louer. + +Sur les bancs de derrière, où elles avaient déjà pris leur position pour +la soirée, étaient assises certaines ladies non mariées, qui avaient +passé leur grande année climatérique, et qui, ne dansant pas, parce +qu'elles n'avaient point de partenaires, ne jouant pas, de peur d'être +regardées comme irrévocablement vieilles filles, étaient dans la +situation favorable de pouvoir dire du mal de tout le monde, sans qu'il +retombât sur elles-mêmes. Tout le monde, en effet, se trouvait-là. +C'était une scène de gaieté, de luxe et de toilettes, de glaces +magnifiques, de parquets blanchis à la craie, de girandoles, de bougies, +et sur tous les plans du tableau, glissant de place en place, avec une +souplesse silencieuse, saluant obséquieusement telle société, faisant un +signe familier à telle autre, et souriant complaisamment à toutes, se +faisait remarquer la personne tirée à quatre épingles, d'Angelo-Cyrus +Bantam esquire, _le maître des cérémonies_. + +«Arrêtez-vous dans la salle du thé. Prenez-en pour vos 6 pence. Ils +distribuent de l'eau chaude et appellent cela du thé. Buvez,» dit tout +haut M. Dowler à M. Pickwick, qui s'avançait en tête de leur société, +donnant le bras à Mme Dowler. M. Pickwick tourna donc vers la salle du +thé, et M. Bantam, en l'apercevant, se glissa à travers la foule, et le +salua avec extase. + +«Mon cher monsieur, je suis prodigieusement honoré.... Ba-ath est +favorisé.... Madame Dowler, vous embellissez cette salle. Je vous +félicite vos plumes re-marquables! + +--Y a-t-il quelqu'un ici? demanda M. Dowler d'un air dédaigneux. + +--Quelqu'un? l'élite de Ba-ath! Monsieur Pickwick, voyez vous cette dame +en turban de gaze? + +--Cette grosse vieille dame? demanda M. Pickwick innocemment. + +--Chut! mon cher monsieur, chut! Personne n'est gros ni vieux, dans +Ba-ath. C'est la lady douairière Snuphanuph.[8] + +[Footnote 8: Prise assez.] + +--En vérité! fit M. Pickwick. + +--Ni plus ni moins. Chut! approchez un peu par ici, monsieur Pickwick. +Voyez-vous ce jeune homme, richement vêtu, qui vient de notre côté? + +--Celui qui a des cheveux longs, et le front singulièrement étroit? + +--Précisément. C'est le plus riche jeune homme de Ba-ath, en ce moment. +Le jeune lord Mutanhed[9]. + +[Footnote 9: Tête de mouton.] + +--Quoi, vraiment? + +--Oui. Vous entendrez sa voix dans un moment, monsieur Pickwick. Il me +parlera. Le gentleman qui est avec lui et qui a un dessous de gilet +rouge et des moustaches noires, est l'honorable M. Crushton, son ami +intime.--Comment vous portez-vous, mylord? + +--Très-saudement, Bantam, répondit Sa Seigneurie. + +--En effet, il fait très-chaud, milord, reprit le M.C. + +--Diablement,» ajouta l'honorable M. Crushton. + +Après une pause durant laquelle le jeune lord s'était efforcé de +décontenancer M. Pickwick en le lorgnant, tandis que son acolyte +réfléchissait sur quel sujet lord Mutanhed pouvait parler le plus +avantageusement, M. Crushton, dit: + +«Bantam, avez-vous vu la malle-poste de milord? + +--Mon Dieu non. Une malle-poste? Quelle excellente idée. Re-marquable! + +--Vaiment, je coyais que tout le monde l'avait vue! C'est la plus zolie, +la plus lézère, la plus gacieuse chose qui ait zamais été sur des roues. +Peinte en rouge, avec des gevaux café au lait. + +--Et avec une véritable malle pour les lettres; tout à fait complète, +ajouta l'honorable M. Crushton. + +--Et un petit siége devant, entouré d'une tringle de fer pour le cozer, +continua Sa Seigneurie. Ze l'ai conduite à Bristol l'aut'matin, avec un +habit écalate et deux domestiques courant un quart de mille en arrière, +et Dieu me damne si les paysans ne sortaient pas de leurs cabanes, pour +m'arrêter et me demander si je n'étais pas la poste! Glo'ieux! +Glo'ieux!» + +Le jeune lord rit de tout son coeur de cette anecdote, et les auditeurs +en firent autant, bien entendu. + +«Charmant jeune homme! dit le maître des cérémonies à M. Pickwick. + +--Il en a l'air,» répliqua sèchement le philosophe. + +La danse ayant commencé, les présentations nécessaires ayant été faites, +et tous les préliminaires étant arrangés, Angelo Bantam rejoignit M. +Pickwick et le conduisit dans les salons de jeux. + +Au moment de leur entrée, lady Snuphanuph et deux autres ladies, d'une +apparence antique, et qui sentait le whist, erraient tristement autour +d'une table inoccupée. Aussitôt qu'elles aperçurent M. Pickwick, sous la +conduite d'Angelo Bantam, elles échangèrent entre elles des regards qui +voulaient dire que c'était là justement la personne qu'il leur fallait +pour faire un rob. + +«Mon cher Bantam, dit la lady douairière Snuphanuph, d'un air engageant, +trouvez-nous donc quelque aimable personne pour faire un whist, comme +une bonne âme que vous êtes.» + +Dans ce moment M. Pickwick regardait d'un autre côté, de sorte que +milady fit un signe de tête expressif en l'indiquant. + +Le maître des cérémonies comprit ce geste muet. + +«Milady, répondit-il, mon ami M. Pickwick s'estimera, j'en suis sûr, +très-heureux, re-marquablement.--M. Pickwick, lady Snuphanuph, Mme la +colonel Wugsby, miss Bolo.» + +M. Pickwick salua et voyant qu'il était impossible de s'échapper, se +résigna. On tira les places, et M. Pickwick se trouva avec miss Bolo, +contre lady Snuphanuph et Mme Wugsby. + +À la seconde donne, au moment où la retourne venait à être vue, deux +jeunes ladies accoururent dans la salle et se placèrent de chaque côté +de Mme Wugsby, où elles attendirent patiemment et silencieusement que le +coup fût fini. + +«Eh bien! dit Mme Wugsby en se retournant vers l'une de ses filles, +qu'est-ce qu'il y a? + +--M'man, répondit à voix basse la plus jeune et la plus jolie des deux, +je venais vous demander si je puis danser avec le plus jeune M. Crawley. + +--Mais à quoi donc pensez-vous, Jane? répondit la maman avec +indignation. N'avez-vous pas entendu dire cent fois, que son père n'a +que huit cents livres sterling de revenu, et qui meurent avec lui +encore! Vous me faites rougir de honte! Non, sous aucun prétexte. + +--M'man, chuchota l'autre demoiselle qui était beaucoup plus vieille que +sa soeur, et avait l'air insipide et artificiel; lord Mutanhed m'a été +présenté. J'ai dit que je croyais n'être pas engagée, m'man. + +--Vous êtes une bonne fille, mon enfant, et on peut se fier à vous, +répondit Mme Wugsby, en tapant de son éventail la joue de sa fille. Il +est immensément riche, ma chérie.» En parlant ainsi, Mme Wugsby baisa sa +fille aînée fort tendrement, admonesta la cadette par un froncement de +sourcil, et mêla les cartes. + +Pauvre M. Pickwick! il n'avait jamais joué jusqu'alors avec trois +vieilles femmes aussi complètement joueuses. Elles étaient d'une +habileté qui l'effrayait. S'il jouait mal, miss Bolo le poignardait du +regard; s'il s'arrêtait pour réfléchir, lady Snuphanuph se renversait +sur sa chaise et souriait, en jetant à Mme Wugsby un coup d'oeil mêlé +d'impatience et de pitié. À quoi celle-ci répondait en haussant les +épaules et en toussant, comme pour demander s'il se déciderait jamais à +jouer. À la fin de chaque coup, miss Bolo demandait avec une contenance +sombre et un soupir plein de reproche, pourquoi M. Pickwick n'avait pas +rendu atout, attaqué trèfle, coupé pique, finassé la dame, fait échec à +l'honneur, invité au roi ou quelque autre chose de semblable; et M. +Pickwick était tout à fait incapable de se disculper de ces graves +accusations, car il avait déjà oublié le coup. Ce n'est pas tout; il y +avait des gens qui venaient regarder et qui intimidaient M. Pickwick; +enfin, près de la table, s'échangeait une conversation fort active et +fort distrayante, entre Angelo Bantam et les deux miss Matinters, qui, +étant filles et un peu mûres, faisaient une cour assidue au maître des +cérémonies, dans l'espoir d'attraper, de temps en temps, un danseur de +rencontre. Toutes ces choses combinées avec le bruit et les constantes +interruptions des allants et des venants, firent que M. Pickwick joua +véritablement assez mal; de plus, les cartes étaient contre lui, de +sorte que quand il quitta la table, à onze heures dix minutes, miss Bolo +se leva dans une agitation effroyable et partit dans les larmes et dans +une chaise à porteurs. + +M. Pickwick fut rejoint bientôt après par ses amis, qui protestèrent +unanimement avoir rarement passé une soirée aussi agréable. Ils +retournèrent tous ensemble au _Blanc-Cerf_, et le philosophe s'étant +consolé de ses infortunes, en avalant quelque chose de chaud, se coucha +et s'endormit presque simultanément. + + + + +CHAPITRE VII. + +Occupé principalement par une authentique version de la légende du +prince Bladud, et par une calamité fort extraordinaire dont M. Winkle +fut la victime. + + +M. Pickwick, en proposant de rester au moins deux mois à Bath, jugea +convenable de prendre pour lui et pour ses amis un appartement +particulier. Il eut la bonne fortune d'obtenir, pour un prix modéré, la +partie supérieure d'une des maisons sur la Royal-Crescent; et comme il +s'y trouvait plus de logement qu'il n'en fallait pour les pickwickiens, +M. et Mme Dowler lui offrirent de reprendre une chambre à coucher et un +salon. Cette proposition fut acceptée avec un empressement, et des le +troisième jour les deux sociétés furent établies dans leur nouveau +domicile. M. Pickwick commença alors à prendre les eaux avec la plus +grande assiduité. Il les prenait systématiquement, buvant un quart de +pinte avant le déjeuner, et montant un coteau; un autre quart de pinte +après le déjeuner, et descendant un coteau; et après chaque nouveau +quart de pinte, M. Pickwick déclarait, dans les termes les plus +solennels, qu'il se sentait infiniment mieux: ce dont ses amis se +réjouissaient vivement, quoiqu'ils ne se fussent pas doutés, jusque-là, +qu'il eût à se plaindre de la moindre chose. + +La grande buvette est un salon spacieux, orné de piliers corinthiens, +d'une galerie pour la musique, d'une pendule de Tompion, d'une statue de +Nash, et d'une inscription en lettres d'or, à laquelle tous les buveurs +d'eau devraient faire attention, car elle fait un touchant appel à leur +charité. Il s'y trouve, en outre, un vase de marbre où le garçon plonge +sans cesse de grands verres, qui ont l'air d'avoir la jaunisse, et c'est +un spectacle prodigieusement édifiant et satisfaisant, que de voir avec +quelle gravité et quelle persévérance les buveurs d'eau engloutissent le +contenu de ces verres. Tout auprès on a disposé des baignoires, dans +lesquelles se lavent une partie des malades; après quoi la musique joue +des fanfares pour les congratuler d'en être sortis. Il existe encore une +seconde buvette, où les ladies et les gentlemen infirmes sont roulés +dans une quantité de chaises et de fauteuils, si étonnante et si variée, +qu'un individu aventureux, qui s'y rend avec le nombre ordinaire +d'orteils, doit s'estimer heureux s'il les possède encore quand il en +sort. + +Enfin il y a une troisième buvette où se réunissent les gens +tranquilles, parce qu'elle est moins bruyante que les autres. Il se fait +d'ailleurs aux environs une infinité de promenades avec béquilles ou +sans béquilles, avec canne ou sans canne, et une infinité de +conversations et de plaisanteries, avec esprit ou sans esprit. + +Chaque matin les buveurs d'eau consciencieux, parmi lesquels se trouvait +M. Pickwick, se réunissaient dans les buvettes, avalaient leur quart de +pinte, et marchaient suivant l'ordonnance. À la promenade de +l'après-midi, lord Mutanhed et l'honorable M. Crushton, lady Snuphanuph, +mistress Wugsby, et tout le beau monde, et tous les buveurs d'eau du +matin, se réunissaient en grande compagnie. Après cela, ils se +promenaient à pied, ou en voiture, ou dans les chaises à porteurs, et se +rencontraient sur nouveaux frais. Après cela, les gentlemen allaient au +cabinet de lecture, et y rencontraient une portion de la société; après +quoi, ils s'en retournaient chacun chez soi. Ensuite, si c'était jour de +théâtre, on se rencontrait au théâtre; si c'était jour d'assemblée, on +se rencontrait au salon, et si ce n'était ni l'un ni l'autre, on se +rencontrait le jour suivant: agréable routine à laquelle on pourrait +peut-être reprocher uniquement une légère teinte de monotonie. + +Après une journée dépensée de cette manière, M. Pickwick, dont les amis +s'étaient allés coucher, s'occupait à compléter son journal, lorsqu'il +entendit frapper doucement à sa porte. + +--Je vous demande pardon, monsieur, dit la maîtresse de la maison, Mme +Craddock, en insinuant sa tête dans la chambre, vous n'avez plus besoin +de rien? + +--De rien du tout, madame, répondit M. Pickwick. + +--Ma jeune fille est allée se coucher, monsieur, et M. Dowler a la bonté +de rester debout pour attendre Mme Dowler, qui ne doit rentrer que fort +tard. Ainsi, monsieur Pickwick, je pensais que si vous n'aviez plus +besoin de rien, j'irais me coucher aussi. + +--Vous ferez très-bien, madame. + +--Je vous souhaite une bonne nuit, monsieur. + +--Bonne nuit, madame.» + +Mistress Craddock ferma la porte et M. Pickwick continua d'écrire. + +En une demi-heure de temps ses notes furent mises à jour. Il appuya +soigneusement la dernière page sur le papier buvard, ferma le livre, +essuya sa plume au pan de son habit, et ouvrit le tiroir de l'encrier +pour l'y serrer. Il y avait dans ce tiroir quelques feuilles de papier à +lettres, écrites serrées et pliées de telle sorte que le titre, moulé en +ronde, sautait aux yeux. Voyant par là que ce n'était point un document +privé, qu'il paraissait se rapporter à Bath, et qu'il était fort court, +M. Pickwick déplia le papier, et tirant sa chaise auprès du feu, lut ce +qui suit: + +«LA VÉRITABLE LÉGENDE DU PRINCE BLADUD. + +«Il n'y a pas encore deux cents ans qu'on voyait sur l'un des bains +publies de cette ville, une inscription en honneur de son puissant +fondateur, le renommé prince Bladud. Cette inscription est maintenant +effacée, mais une vieille légende, transmise d'âge en âge, nous apprend +que plusieurs siècles auparavant cet illustre prince, affligé de la +lèpre depuis son retour d'Athènes, où il était allé recueillir une ample +moisson de science, évitait la cour de son royal père, et faisait +tristement société avec ses bergers et ses cochons. Dans le troupeau, +dit la légende, se trouvait un porc d'une contenance grave et +solennelle, pour qui le prince éprouvait une certaine sympathie; car ce +porc était un sage, un personnage aux manières pensives et réservées, un +animal supérieur à ses semblables, dont le grognement était terrible, +dont la morsure était fatale. Le jeune prince soupirait profondément en +regardant la physionomie majestueuse du quadrupède. Il songeait à son +royal père, et ses yeux se noyaient de larmes. + +«Ce porc intelligent aimait beaucoup à se baigner dans une fange molle +et verdâtre, non pas au coeur de l'été, comme font maintenant les porcs +vulgaires, pour se rafraîchir, et comme ils faisaient même dans ces +temps reculés (ce qui prouve que la lumière de la civilisation avait +déjà commencé à briller, quoique faiblement); mais au milieu des froids +les plus piquants de l'hiver. La robe du pachyderme était toujours si +lisse et sa complexion si claire, que le prince résolut d'essayer les +qualités purifiantes de l'eau, qui réussissait si bien à son ami. Un +beau jour il le suivit au bain. Sous la fange verdâtre, sourdissaient +les sources chaudes de Bath; le prince s'y lava et fut guéri. S'étant +rendu aussitôt à la cour du roi son père, il lui présenta ses respects +les plus tendres, mais il s'empressa de revenir ici, pour y fonder cette +ville et ces bains fameux. + +«D'abord il chercha le porc avec toute l'ardeur d'une ancienne amitié; +mais, hélas! ces eaux célèbres avaient été cause de sa perte. Il avait +pris un bain à une température trop élevée et le philosophe sans le +savoir n'était plus. Pline qui lui succéda dans la philosophie, périt +également victime de son ardeur pour la science. + +«Telle était la légende: Écoutez l'histoire véritable. + +«Le fameux Lud Hudibras, roi de la Grande-Bretagne, florissait il y a +bien des siècles. C'était un redoutable monarque: la terre tremblait +sous ses pas, tant il était gros; ses peuples avaient peine à soutenir +l'éclat de sa face, tant elle était rouge et luisante. Il était roi +depuis les pieds jusqu'à la tête, et c'était beaucoup dire, car, s'il +n'était pas très-haut, il était très-puissant, et son immense ampleur +compensait et au delà, ce qui pouvait manquer à sa taille. Si quelque +prince dégénéré de ces temps modernes pouvait lui être comparé, ce +serait le vénérable roi Cole, qui seul mériterait cette gloire. + +«Ce bon roi avait une reine qui, dix-huit ans auparavant, avait eu un +fils, lequel avait nom Bladud. On l'avait placé dans une école +préparatoire des États de son père, jusqu'à l'âge de dix ans, mais alors +il avait été dépêché, sous la conduite d'un fidèle messager, pour finir +ses classes à Athènes. Comme il n'y avait point de supplément à payer +pour rester à l'école les jours de fête, et pas d'avertissement +préalable à donner pour la sortie des élèves, il y demeura huit années, +à l'expiration desquelles le roi son père envoya le lord chambellan pour +solder sa dépense, et pour le ramener au logis. Le lord chambellan +exécuta habilement cette mission difficile, fut reçu avec +applaudissements, et pensionné sans délai. + +«Quand le roi Lud vit le prince son fils, et remarqua qu'il était devenu +un superbe jeune homme, il s'aperçut du premier coup d'oeil que ce +serait une grande chose de le marier immédiatement, afin que ses enfants +pussent servir à perpétuer la glorieuse race de Lud, jusqu'aux derniers +âges du monde. Dans cette vue il composa une ambassade extraordinaire de +nobles seigneurs qui n'avaient pas grand'chose à faire, et qui +désiraient obtenir des emplois lucratifs; puis il les envoya à un roi +voisin, pour lui demander en mariage sa charmante fille, et pour lui +déclarer, en même temps, que, comme roi chrétien, il souhaitait +vivement conserver les relations les plus amicales avec le roi son frère +et son ami; mais que si le mariage ne s'arrangeait pas, il serait dans +la pénible nécessité de lui aller rendre visite, avec une armée +nombreuse, et de lui faire crever les yeux. L'autre roi qui était le +plus faible, répondit à cette déclaration, qu'il était fort obligé au +roi son frère, de sa bonté et de sa magnanimité, et que sa fille était +toute prête à se marier, aussitôt qu'il plairait au prince Bladud de +venir et de l'emmener. + +«Dès que cette réponse parvint en Angleterre, toute la nation fut +transportée de joie, on n'entendait plus que le bruit des réjouissances +et des fêtes, comme aussi celui de l'argent qui sonnait dans la sacoche +des collecteurs, chargés de lever sur le peuple l'impôt nécessaire pour +défrayer la dépense de cette heureuse cérémonie. + +«C'est dans cette occasion que le roi Lud, assis au sommet de son trône, +en plein conseil, se leva, dans la joie de son âme, et commanda au lord +chef de la justice de faire venir les ménestrels, et de faire apporter +les meilleurs vins. L'ignorance des historiens légendaires attribue cet +acte de gracieuseté au roi Cole, comme on le voit dans ces vers +célèbres: + + «Il fit venir sa pipe, et ses trois violons, + Pour boire un pot, au doux bruit des flonflons.» + +«Mais c'est une injustice évidente envers la mémoire du roi Lud, et une +malhonnête exaltation des vertus du roi Cole. + +«Cependant, au milieu de ces fêtes et de ces réjouissances, il y avait +un individu qui ne buvait point, quand les vins généreux pétillaient +dans les verres, et qui ne dansait point, quand les instruments des +ménestrels s'éveillaient sous leurs doigts. C'était le prince Bladud +lui-même, pour le bonheur duquel tout un peuple vidait ses poches, et +remplissait son gosier. Hélas! c'est que le prince, oubliant que le +ministre des affaires étrangères avait le droit incontestable de devenir +amoureux pour lui, était déjà devenu amoureux pour son propre compte, +contrairement à tous les précédents de la diplomatie, et s'était marié, +dans son coeur, avec la fille d'un noble Athénien. + +«Ici nous trouvons un frappant exemple de l'un des nombreux avantages de +la civilisation. Si le prince avait vécu de nos jours, il aurait épousé +sans scrupule la princesse choisie par son père, et se serait +immédiatement et sérieusement mis à l'ouvrage pour se débarrasser +d'elle, en la faisant mourir de chagrin par un enchaînement systématique +de mépris et d'insultes; puis si la tranquille fierté de son sexe, et +la conscience de son innocence, lui avaient donné la force de résister à +ces mauvais traitements, il aurait pu chercher quelque autre manière de +lui ôter la vie et de s'en délivrer sans scandale. Mais ni l'un ni +l'autre de ces moyens ne s'offrit à l'imagination du prince Bladud; il +se borna donc à solliciter une audience privée de son père, et à lui +tout avouer. + +«C'est une ancienne prérogative des souverains de gouverner toutes +choses, excepté leurs passions. En conséquence le roi Lud se mit dans +une colère abominable; jeta sa couronne au plafond (car dans ce temps-là +les rois gardaient leur couronne sur leur tête et non pas dans la Tour); +trépigna sur le plancher, se frappa le front; demanda au ciel pourquoi +son propre sang se révoltait contre lui, et finalement, appelant ses +gardes, leur ordonna d'enfermer son fils dans un donjon: sorte de +traitement que les rois d'autrefois employaient généralement envers +leurs enfants, quand les inclinations matrimoniales de ceux-ci ne +s'accordaient pas avec leurs propres vues. + +«Après avoir été enfermé dans son donjon, pendant près d'une année, sans +que ses yeux eussent d'autre point de vue qu'un mur de pierre, et son +esprit d'autre perspective qu'un perpétuel emprisonnement, le prince +Bladud commença naturellement à ruminer un plan d'évasion, grâce auquel, +au bout de plusieurs mois de préparatifs, il parvint à s'échapper, +laissant avec humanité son couteau de table dans le coeur de son +geôlier, de peur que ce pauvre diable, qui avait de la famille, ne fût +soupçonné d'avoir favorisé sa fuite, et ne fût puni en conséquence par +le roi irrité. + +«Le monarque devint presque enragé quand il apprit l'escapade de son +fils. Il ne savait sur qui faire tomber son courroux, lorsque +heureusement il vint à penser au lord chambellan, qui l'avait ramené +d'Athènes. Il lui fit donc retrancher en même temps sa pension et sa +tête. + +«Cependant le jeune prince, habilement déguisé, errait à pied dans les +domaines de son père, soutenu et réjoui dans toutes ses privations par +le doux souvenir de la jeune Athénienne, cause innocente de ses +malheurs. Un jour, il s'arrêta pour se reposer dans un bourg. On dansait +gaiement sur la place, et le plaisir brillait sur tous les visages. Le +prince se hasarda à demander quelle était la cause de ces réjouissances. + +«O étranger, lui répliqua-t-on, ne connaissez-vous pas la récente +proclamation de notre gracieux souverain? + +--La proclamation? Non. Quelle proclamation? repartit le prince, car il +n'avait voyagé que par les chemins de traverse, et ne savait rien de ce +qui se passait sur les grandes routes, telles qu'elles étaient alors. + +--En bien! dit le paysan, la demoiselle étrangère que le prince désirait +épouser, s'est mariée à un noble étranger de son pays, et le roi +proclame le fait et ordonne de grandes réjouissances publiques, car +maintenant, sans nul doute, le prince Bladud va revenir, pour épouser la +princesse que son père a choisie, et qui, dit-on, est aussi belle que le +soleil de midi. À votre santé, monsieur, Dieu sauve le roi!» + +«Le prince n'en voulut pas entendre davantage. Il s'enfuit et s'enfonça +dans les lieux les plus déserts d'un bois voisin. Il errait, il errait +sans cesse, la jour et la nuit, sous le soleil dévorant, sous les pâles +rayons de la lune, malgré la chaleur de midi, malgré les nocturnes +brouillards; à la lueur grisâtre du matin, à la rouge clarté du soir: si +désolé, si peu attentif à toute la nature, que, voulant aller à Athènes, +il se trouva un matin à Bath, c'est-à-dire qu'il se trouva dans +l'endroit où la ville existe maintenant, car il n'y avait point alors de +vestige d'habitation, pas de trace d'hommes, pas même de fontaine +thermale. En revanche, c'étaient le même paysage charmant, la même +richesse de coteaux et de vallées, le même ruisseau qui coulait avec un +doux murmure, les mêmes montagnes orgueilleuses qui, semblables aux +peines de la vie quand elles sont vues à distance et partiellement +obscurcies par la brume argentée du matin, perdent leur sauvagerie et +leur rudesse, et ne présentent aux yeux que de doux et gracieux +contours. Ému par la beauté de cette scène, le prince se laissa tomber +sur le gazon, et baigna de ses larmes ses pieds enflés par la fatigue. + +«Oh! s'écria-t-il en tordant ses mains, et en levant tristement sas yeux +au ciel; oh! si ma course fatigante pouvait se terminer ici! Oh! si ces +douces larmes, que m'arrache un amour mal placé, pouvaient couler en +paix pour toujours!» + +«Son voeu fut entendu. C'était le temps des divinités païennes, qui +prenaient parfois les gens au mot, avec un empressement fort gênant. Le +sol s'ouvrit sous les pieds du prince, il tomba dans un gouffre, qui se +referma immédiatement au-dessus de sa tête; mais ses larmes brûlantes +continuèrent à couler, et continueront pour toujours à sourdre +abondamment de la terre. + +«Il est remarquable que, depuis lors, un grand nombre de ladies et de +gentlemen, parvenus à un certain âge sans avoir pu se procurer de +partenaire, et presque, tout autant de jeunes gens, qui sont pressés +d'en obtenir, se rendent annuellement à Bath, pour boire les eaux, et +prétendent en tirer beaucoup de force et de consolation. Cela fait +honneur aux larmes du prince Bladud, et la véracité de cette légende en +est singulièrement corroborée.» + + +M. Pickwick bailla plusieurs fois en arrivant à la fin de ce petit +manuscrit, puis il le replia soigneusement, et le remit dans le tiroir +de l'encrier. Ensuite, avec une contenance qui exprimait le plus profond +ennui, il alluma sa chandelle, et monta l'escalier pour s'aller coucher. + +Il s'arrêta, suivant sa coutume, à la porte de M. Dowler, et y frappa +pour lui dire bonsoir. + +«Ah! dit M. Dowler, vous allez vous coucher? je voudrais bien en pouvoir +faire autant. Quel temps affreux! Entendez-vous le vent? + +--Terrible! répondit M. Pickwick; bonne nuit! + +--Bonne nuit!» + +M. Pickwick monta dans sa chambre à coucher, et M. Dowler reprit son +siége, devant le feu, pour accomplir son imprudente promesse de rester +sur pied jusqu'au retour de sa femme. + +Il y a peu de choses plus contrariantes que de veiller pour attendre +quelqu'un, principalement quand ce quelqu'un est en partie de plaisir. +Vous ne pouvez vous empêcher de penser combien le temps, qui passe si +lentement pour vous, passe vite pour la personne que vous attendez; et +plus vous pensez à cela plus vous sentez décliner votre espoir de la +voir arriver promptement. Le tic tac des horloges paraît alors plus lent +et plus lourd, et il vous semble que vous avez sur le corps comme une +tunique de toiles d'araignées. D'abord c'est quelque chose qui démange +votre genou droit, ensuite la même sensation vient irriter votre genou +gauche. Aussitôt que vous changez de position, cela vous prend dans les +bras; vous contractez vos membres de mille manières fantastiques, mais +tout à coup vous avez une rechute dans le nez, et vous vous mettez à le +gratter comme si vous vouliez l'arracher, ce que vous feriez +infailliblement, si vous pouviez le faire. Les yeux sont encore de bien +grands inconvénients, dans ce cas, et l'on voit souvent la mèche d'une +chandelle s'allonger de deux pouces tandis que l'on mouche sa voisine. +Toutes ces petites vexations nerveuses, et beaucoup d'autres du même +genre, rendent fort problématique le plaisir de veiller, lorsque tout le +monde, dans la maison, est allé se coucher. + +Telle était précisément l'opinion de M. Dowler, tandis qu'il veillait +seul au coin du feu, et il ressentait une vertueuse indignation contre +les danseurs inhumains qui le forçaient à rester debout. D'ailleurs sa +bonne humeur n'était pas augmentée par la réflexion que c'était lui-même +qui avait imaginé d'avoir mal à la tête et de garder la maison. À la +fin, après s'être endormi plusieurs fois, après être tombé en avant vers +la grille, et s'être redressé juste à temps pour ne pas avoir le visage +brûlé, M. Dowler se décida à s'aller jeter un instant sur son lit, dans +la chambre de derrière, non pas pour dormir, bien entendu, mais pour +penser. + +--J'ai le sommeil très-dur, se dit à lui-même M. Dowler, en s'étendant +sur le lit; il faut que je me tienne éveillé. Je suppose que d'ici +j'entendrai frapper à la porte. Oui, je le pensais bien, j'entends le +watchman; le voilà qui s'en va; je l'entends moins fort maintenant.... +Encore un peu moins fort... il tourne le coin,... Ah! ah!...» + +Arrivé à cette conclusion, M. Dowler tourna le coin autour duquel il +avait si longtemps hésité, et s'endormit profondément. + +Juste au moment où l'horloge sonnait trois heures, une chaise à +porteurs, contenant mistress Dowler, déboucha sur la demi-lune, balancée +par le vent et par deux porteurs, l'un gros et court, l'autre long et +mince. Tous les deux (pour ne pas parler de la chaise) avaient bien de +la peine à se maintenir perpendiculaires; mais sur la place, où la +tempête soufflait avec une furie capable de déraciner les pavés, ce fut +bien pis, et ils s'estimèrent fort heureux, lorsqu'ils eurent déposé +leur fardeau, et donné un bon double coup à la porte de la rue. + +Ils attendirent quelque temps, mais personne ne vint. + +«Le domestique est dans les bras de lord fée, dit le petit porteur en se +chauffant les mains à la torche du galopin qui les éclairait. + +--Il devrait bien le pincer et le réveiller, ajouta le grand porteur. + +--Frappez encore, s'il vous plaît, cria mistress Dowler de sa chaise. +Frappez deux ou trois fois, s'il vous plaît.» + +Le petit homme était fort disposé à en finir, il monta donc ses les +marches, et donna huit ou dix doubles coups effrayants, tandis que le +grand homme s'éloignait de la maison et regardait aux fenêtres s'il y +avait de la lumière. + +Personne ne vint; tout était sombre et silencieux. + +«Ah mon Dieu! fit mistress Dowler. Voulez-vous frapper encore, s'il vous +plaît. + +--N'y a-t-il pas de sonnette, madame? demanda le petit porteur. + +--Oui, il y en a une, interrompit le gamin à la torche. Voilà je ne sais +combien de temps que je la tire. + +--Il n'y a que la poignée, dit mistress Dowler, le ressort est brisé. + +--Je voudrais bien pouvoir en dire autant de la tête des domestiques, +grommela le grand porteur. + +--Je vous prierai de frapper encore, s'il vous plaît,» recommença +mistress Dowler, avec la plus exquise politesse. + +Le petit homme heurta sur nouveaux frais, et à plusieurs reprises, sans +produire aucun effet. Le grand homme, qui s'impatientait, le releva et +se mit à frapper perpétuellement des doubles coups, comme un facteur +enragé. + +À la fin, M. Winkle commença à rêver qu'il se trouvait dans un club, et +que les membres étant fort indisciplinés, le président était obligé de +cogner continuellement sur la table, pour maintenir l'ordre. Ensuite il +eut l'idée confuse d'une vente à l'encan, où il n'y avait pas +d'enchérisseurs, et où le crieur achetait toutes choses. Enfin, en +dernier lieu, il lui vint dans l'esprit qu'il n'était pas tout à fait +impossible que quelqu'un frappât à la porte de la rue. Afin de s'en +assurer, en écoutant mieux, il resta tranquille dans son lit, pendant +environ dix minutes, et lorsqu'il eut compté trente et quelques coups, +il se trouva suffisamment convaincu, et s'applaudit beaucoup d'être si +vigilant. + +Panpan, panpan, panpan. Pan, pan, pan, pan, pan; le marteau n'arrêtait +plus. + +M. Winkle sautant hors de son lit, se demanda ce que ce pouvait être; +puis ayant mis rapidement ses bas et ses pantoufles, il passa sa robe de +chambre, alluma une chandelle à la veilleuse qui brûlait dans la +cheminée, et descendit les escaliers. + +«À la fin vla quéqu'sun qui vient, madame, dit le petit porteur. + +--Je voudrais ben être derrière lui avec un poinçon, murmura son grand +compagnon. + +--Qui va là? cria M. Winkle, en défaisant la chaîne de la porte. + +--Ne vous amusez pas à faire des questions, tête de buse, répondit avec +dédain la grand homme, s'imaginant avoir affaire à un laquais. Ouvrez la +porte. + +--Allons dépêchez, l'endormi,» ajouta l'autre d'un ton encourageant. + +M. Winkle, qui n'était qu'à moitié éveillé, obéit machinalement à cette +invitation, ouvra la poste et regarda dans la rue. La première chose +qu'il aperçoit c'est la lueur rouge du falot. Épouvanté par la crainte +soudaine que le feu ne soit à la maison, il ouvre la porte toute grande, +élève sa chandelle au-dessus de sa tête, et regarde d'un air effaré +devant lui, ne sachant pas trop si ce qu'il voit est une chaise à +porteurs, ou une pompe à incendie. Dans ce moment un tourbillon de vent +arrive; la chandelle s'éteint; M. Winkle se sent poussé par derrière, +d'une manière irrésistible, et la porte se ferme avec un violent +craquement. + +«Bien, jeune homme! c'est habile!» dit le petit porteur. + +M. Winkle, apercevant un visage de femme à la portière de la chaise, se +retourne rapidement et se met à frapper le marteau de toute la force de +son bras, en suppliant en même temps les porteurs d'emmener la dame. + +«Emportez-la! s'écriait-il, emportez-la! Bien! voilà quelqu'un qui sort +d'une autre maison! Cachez-moi, cachez-moi n'importe où, dans cette +chaise.» + +En prononçant ces phrases incohérentes, il frissonnait de froid, car +chaque fois qu'il levait le bras et le marteau, le vent s'engouffrait +sous sa robe de chambre et la soulevait d'une manière très-inquiétante. + +«Voilà, une société qui arrive sur la place... il y a des dames! +Couvrez-moi avec quelque chose! mettez-vous devant moi!» criait M. +Winkle avec angoisses. Mais les porteurs étaient trop occupés de rire +pour lui donner la moindre assistance, et cependant les dames +s'approchaient de minute en minute. + +M. Winkle donna un dernier coup de marteau désespéré... les dames +n'étaient plus éloignées que de quelques maisons. Il jeta au loin la +chandelle éteinte, que durant tout ce temps il avait tenue au-dessus de +sa tête, et s'élança vers la chaise à porteurs, dans laquelle se +trouvait toujours mistress Dowler. + +Or, mistress Craddock avait, à la fin, entendu les voix et les coups de +marteau. Elle avait pris tout juste le temps de mettre sur sa tête +quelque chose de plus élégant que son bonnet de nuit, était descendue au +parloir pour s'assurer que c'était bien mistress Dowler, et venait +précisément de lever le châssis de la fenêtre, lorsqu'elle aperçut M. +Winkle qui s'élançait vers la chaise. À ce spectacle elle se mit à +pousser des cris affreux, suppliant M. Dowler de se lever sur-le-champ, +pour empêcher sa femme de s'enfuir avec un autre gentleman. + +À ces cris, à ce terrible avertissement, M. Dowler bondit hors de son +lit, aussi vivement qu'une balle élastique, et, se précipitant dans la +chambre de devant, arriva à une des fenêtres comme M. Pickwick ouvrait +l'autre. Le premier objet qui frappa leurs regards fut M. Winkle entrant +dans la chaise à porteurs. + +«Watchman, s'écria Dowler d'un ton féroce, arrêtez-le, empoignez-le, +enchaînez-le, enfermez-le, jusqu'à ce que j'arrive! Je veux lui couper +la gorge! donnez-moi un couteau! De l'une à l'autre oreille, mistress +Craddock! Je veux lui couper la gorge! «Tout en hurlant ces menaces, +l'époux indigné s'arracha des mains de l'hôtesse et de M. Pickwick, +saisit un petit couteau de dessert, et s'élança dans la rue. + +Mais M. Winkle ne l'attendit pas. À peine avait-il entendu l'horrible +menace du valeureux Dowler, qu'il se précipita hors de la chaise, aussi +vite qu'il s'y était introduit, et, jetant ses pantoufles dans la rue, +pour mieux prendre ses jambes à son cou, fit le tour de la demi-lune, +chaudement poursuivi par Dowler et par le watchman. Néanmoins il avait +conservé son avantage quand il revint devant la maison. La porte était +ouverte, il la franchit, la cingla au nez de Dowler, monta dans sa +chambre à coucher, ferma la porte, empila par derrière un coffre, une +table, un lavabo, et s'occupa à faire un paquet de ses effets les plus +indispensables, afin de s'enfuir aux premiers rayons du jour. + +Cependant Dowler tempêtait de l'autre côté de la porte du malheureux +Winkle, et lui déclarait, à travers le trou de la serrure, son intention +irrévocable de lui couper la gorge, le lendemain matin. À la fin, après +un grand tumulte de voix, parmi lesquelles on entendait distinctement +celle de M. Pickwick qui s'efforçait de rétablir la paix, les habitants +de la maison se dispersèrent dans leurs chambres à coucher respectives, +et la tranquillité fut momentanément rétablie. + +Et pendant tout ce temps-là, dira peut-être quelque lecteur sagace, où +donc était Samuel Weller? Nous allons dire où il était, dans le chapitre +suivant. + + + + +CHAPITRE VIII. + +Qui explique honorablement l'absence de Sam Weller, en rendant compte +d'une soirée où il fut invité et assista; et qui raconte, en outre, +comment ledit Sam Weller fut chargé par M. Pickwick d'une mission +particulière, pleine de délicatesse et d'importance. + + +«Monsieur Weller, dit mistress Craddock, dans la matinée du jour +mémorable dont nous venons d'esquisser les aventures; voici une lettre +pour vous. + +--C'est bien drôle, répondit Sam. J'ai peur qu'il n'y ait quelque chose, +car je ne me rappelle pas un seul gentleman dans mes connaissances qui +soit capable d'en écrire une. + +--Peut-être est-il arrivé quelque chose d'extraordinaire, fit observer +mistress Craddock. + +--Faut que ça soit quelque chose de bien extraordinaire pour produire +une lettre d'un de mes amis, répliqua Sam, en secouant dubitativement la +tête. Ni plus ni moins qu'un tremblement de terre, comme le jeune +gentleman observa, quand il fut pris d'une attaque. Ça ne peut pas être +de mon papa poursuivit Sam, en regardant l'adresse, il fait toujours des +lettres moulées parce qu'il a appris à écrire dans les affiches. C'est +bien extraordinaire! D'où cette lettre-là peut-elle me venir?» + +Tout en parlant ainsi, Sam faisait ce que font beaucoup de personnes +lorsqu'elles ignorent de qui leur vient une lettre: il regarda le +cachet, puis l'adresse, puis les côtés, puis le dos de la lettre, et +enfin, comme dernière ressource, il pensa qu'il ferait peut-être aussi +bien de regarder l'intérieur, et d'essayer d'en tirer quelques +éclaircissements. + +«C'est écrit sur du papier doré, dit Sam en dépliant la lettre, et +cacheté de cire verte, avec le bout d'une clef; faut voir!» et avec une +physionomie très-grave, il commença à lire ce qui suit: + +«Une compagnie choisie de domestiques de Bath présentent leurs +compliments à M. Weller et réclament le plaisir de sa compagnie pour un +rat-houtte amical, composé d'une épaule de mouton bouillie avec +l'assaisonnement ordinaire. Le rat-houtte sera servi sur table à neuf +heures et demie, heure militaire.» + +Cette invitation était incluse dans un autre billet ainsi conçu: + +«M. John Smauker, le gentleman qui a eu le plaisir de rencontrer M. +Weller chez leur mutuelle connaissance M. Bantam, il y a quelques jours, +a l'honneur de transmettre à M. Weller la présente invitation. Si M. +Weller veut passer chez M. John Smauker à 9 heures, M. John Smauker aura +le plaisir de présenter M. Weller. + +«_Signé_: JOHN SMAUKER.» + +La suscription portait: _à M. Weller esquire, chez M. Pickwick_; et, +entre parenthèses, dans le coin gauche de l'adresse étaient écrits ces +mots, comme une instruction au porteur: _Tiré la sonnette de la rue_. + +«Eh bien! dit Sam, en voilà une drôle! Je n'avais jamais auparavant +entendu appeler une épaule de mouton bouillie un rat-houtte; comment +donc qu'il l'appellerait si elle était rôtie?» + +Cependant, sans perdre plus de temps à débattre ce point, Sam se rendit +immédiatement chez M. Pickwick, et lui demanda, pour le soir, un congé +qui lui fut facilement accordé. Avec cette permission, et la clef de la +porte de la rue dans sa poche, Sam sortit un peu avant l'heure désignée, +et se dirigea d'un pas tranquille vers Queen-Square. Là il eut la +satisfaction d'apercevoir M. John Smauker, dont la tête poudrée, appuyée +contre un poteau de réverbère, fumait une cigarette à travers un tube +d'ambre. + +«Comment vous portez-vous, monsieur Weller? dit M. John Smauker, en +soulevant gracieusement son chapeau d'une main, tandis qu'il agitait +l'autre d'un air de condescendance. Comment vous portez-vous, monsieur? + +--Eh! eh! la convalescence n'est pas mauvaise, repartit Sam; et vous, +mon cher, comment vous va? + +--Là, là. + +--Ah! vous aurez trop travaillé. J'en avais terriblement peur, ça ne +réussit pas à tout le monde, voyez-vous. Faut pas vous laisser emporter +comme ça par votre ardeur. + +--Ce n'est pas tant cela, monsieur Weller; c'est plutôt le mauvais vin. +Je mène une vie trop dissipée, je le crains. + +--Oh! c'est-il cela? c'est une mauvaise maladie, ça. + +--Et pourtant, les tentations, monsieur Weller? + +--Ah! bien sûr. + +--Plongé dans le tourbillon de la société, comme vous savez monsieur +Weller, ajouta M. John Smauker avec un soupir. + +--Ah! c'est terrible, en vérité! + +--Mais c'est toujours comme cela quand la destiné vous pousse dans une +carrière publique, monsieur Weller. On est soumis à des tentations dont +les autres individus sont exempts. + +--Précisément ce que mon oncle disait quand il ouvrit une auberge, +répondit Sam; et il avait bien raison, le pauvre vieux; car il a bu sa +mort en moins d'un terme.» + +M. Smauker parut profondément indigné du parallèle établi entre lui et +le défunt aubergiste; mais comme le visage de Sam conservait le calme le +plus immuable, M. Smauker y réfléchit mieux, et reprit son air affable. + +«Nous ferions peut-être bien de nous mettre en route, dit-il, en +consultant une montre de cuivre qui habitait au fond d'un immense +gousset, et qui était élevée à la surface au moyen d'un cordon noir, +garni à l'autre bout d'une clef de chrysocale. + +--C'est possible, répondit Sam; autrement on pourrait laisser brûler le +rat-houtte et ça le gâterait. + +--Avez-vous bu les eaux, M. Weller? demanda son compagnon, tout en +marchant vers High-Street. + +--Une seule fois. + +--Comment les trouvez-vous? + +--Considérablement mauvaises. + +--Ah! vous n'aimez pas le goût vérugineux, peut-être? + +--Je ne connais pas beaucoup ça; j'ai trouvé qu'elles sentaient la tôle +rouge. + +--C'est le vérugineux, monsieur Weller; rétorqua M. John Smauker d'un +ton contemptueux. + +--Eh bien, c'est un mot qui ne signifie pas grand'chose, voilà tout. Au +reste, je ne suis pas beaucoup chimique, ainsi peux pas dire.» + +En achevant ces mots, et à la grande horreur de M. John Smauker, Sam +commença à siffler. + +«Je vous demande pardon, monsieur Weller, dit M. Smauker, torturé par +ce bruit inélégant; voulez-vous prendre mon bras? + +--Merci, vous êtes bien bon, je ne veux pas vous en priver; j'ai +l'habitude de mettre mes mains dans mes poches, si ça vous est +superficiel.» + +En disant ceci, Sam joignit le geste aux paroles et recommença à siffler +plus fort que jamais. + +«Par ici, dit son nouvel ami qui paraissait fort soulagé en entrant dans +une petite rue. Nous y serons bientôt. + +--Ah! ah! fit Sam», sans être le moindrement ému, en apprenant qu'il +était si proche de la fleur des domestiques de Bath. + +--Oui, reprit M. John Smauker, ne soyez pas intimidé, monsieur Weller. + +--Oh! que non. + +--Vous verrez quelques uniformes très-brillants, et peut-être +trouverez-vous que les gentlemen seront un peu roides d'abord. C'est +naturel, vous savez: mais ils se relâcheront bientôt. + +--Ça sera très-obligeant de leur part. + +--Vous savez? reprit M. Smauker avec un air de sublime protection, comme +vous êtes un étranger, ils se mettront peut-être un peu après vous, +d'abord. + +--Ils ne seront pas trop cruels, n'est-ce pas? demanda Sam. + +--Non, non, repartit M. Smauker en tirant sa tabatière, qui représentait +une tête de renard, et en prenant une prise distinguée. Il y a parmi +nous quelques gais coquins, et ils aiment à s'amuser... vous savez... +mais il ne faut pas y faire attention. Il ne faut pas y faire attention. + +--Je tâcherai, dit Sam, de supporter le débordement des talents et de +l'esprit. + +--À la bonne heure, répliqua M. John Smauker en remettant dans sa poche +la tête de renard et en relevant la sienne. D'ailleurs, je vous +soutiendrai.» + +En causant ainsi, ils étaient arrivés devant une petite boutique de +fruitier. M. John Smauker y entra, et Sam, qui le suivait, laissa alors +s'épanouir sur sa figure un muet ricanement et divers autres symptômes +énergiques d'un état fort désirable de satisfaction intime. + +Après avoir traversé la boutique du fruitier, et déposé leurs chapeaux +sur les marches de l'escalier qui se trouvait derrière, ils entrèrent +dans un petit parloir, et c'est alors que toute la splendeur de la scène +se dévoila aux regards de Sam Weller. + +Deux tables, d'inégale hauteur, accouplées au milieu de la chambre, +étaient couvertes de trois ou quatre nappes de différents âges, +arrangées, autant que possible, pour faire l'effet d'une seule. Sur ces +nappes, on voyait des contenus et des fourchettes pour sept ou huit +personnes. Or les manches de ces couteaux étaient verts, rouges et +jaunes, tandis que ceux de toutes les fourchettes étaient noirs, ce qui +produisait une gamme de couleurs des plus pittoresques. Des assiettes, +pour un nombre égal de convives, chauffaient derrière le garde-cendres. +Les convives eux-mêmes se chauffaient devant. Parmi eux, le plus +remarquable comme le plus important, était un grand et vigoureux +gentleman, dont la calotte et l'habit à longs pans, resplendissaient +d'une éclatante couleur d'écarlate. Il se tenait debout, le dos au feu, +et venait apparemment d'entrer; car, outre qu'il avait encore sur la +tête son chapeau retroussé, il gardait à la main une très-longue canne, +telle que les gentlemen de sa profession ont l'habitude d'en porter +derrière les carrosses. + +«Smauker, mon garçon, votre nageoire,» dit le gentleman au chapeau à +cornes. + +M. Smauker insinua le bout du petit doigt de sa main droite dans la main +du gentleman au chapeau à cornes, en lui disant qu'il était charmé de le +voir si bien portant. + +«C'est vrai: on dit que j'ai l'air assez rosé; et c'est étonnant! Depuis +une quinzaine, je suis toujours notre vieille femme pendant deux heures, +et rien que de contempler si longtemps la façon dont elle agrafe sa +vieille robe de soie lilas, s'il n'y a pas de quoi vous rendre +hippofondre pour le reste de votre vie, je consens à perdre mon +traitement.» + +À ces mots, la compagnie choisie se mit à rire de tout son coeur, et +l'un des gentlemen, qui avait un gilet jaune, murmura à son voisin, qui +avait une culotte verte, que Tuckle était en train ce soir-là. + +«À propos, reprit M. Tuckle, Smauker mon garçon, vous....» + +Le reste de la sentence fut déposé dans le tuyau de l'oreille de M. +Smauker. + +«Ah! tiens! je l'avais oublié! répondit celui-ci. Gentlemen, mon ami, M. +Weller. + +--Fâché de vous boucher le feu, Weller, dit M. Tuckle avec un signe de +tête familier. J'espère que vous n'avez pas froid, Weller? + +--Pas le moins du monde, Flambant, répliqua Sam. Faudrait un sujet bien +glacé pour avoir froid vis-à-vis de vous. Vous économiseriez la houille +si on vous mettait sur la grille, dans une salle publique; vrai!» + +Comme cette répliqua paraissait faire une allusion personnelle à la +livrée écarlate de M. Tuckle, il prit un air majestueux durant quelques +secondes. Pourtant il s'éloigna graduellement du feu, et dit avec un +sourire forcé: + +«Pas mauvais, pas mauvais. + +--Je vous suis bien obligé pour votre bonne opinion, monsieur, reprit +Sam. Nous arriverons peu à peu, j'espère. Plus tard, nous en essayerons +un meilleur.» + +En cet endroit la conversation fut interrompue par l'arrivée d'un +gentleman vêtu de peluche orange. Il était accompagné d'un autre +personnage en drap pourpre, avec un remarquable développement de bas. +Les nouveaux venus ayant été congratulés par les anciens, M. Tuckle +proposa de faire apporter le souper, et cette proposition fut adoptée +unanimement. + +Le fruitier et sa femme déposèrent alors sur la table un plat de mouton +bouilli, avec une sauce chaude aux câpres, des navets et des pommes de +terre. M. Tuckle prit le fauteuil, et eut pour vice-président le +gentleman en peluche orange. Le fruitier mit une paire de gants de +castor pour donner les assiettes et se plaça derrière la chaise de M. +Tuckle. + +«Harris! dit celui-ci d'un ton de commandement. + +--Monsieur? + +--Avez-vous mis vos gants? + +--Oui, monsieur. + +--Alors ôtez le couvercle. + +--Oui, monsieur.» + +Le fruitier, avec de grandes démonstrations d'humilité, fit ce qui lui +était ordonné, et tendit obséquieusement à M. Tuckle le couteau à +découper; mais, en faisant cela, il vint par hasard à bâiller. + +«Qu'est-ce que cela veut dire, monsieur? lui dit M. Tuckle avec une +grande aspérité. + +--Je vous demande pardon, monsieur, répondit le fruitier, décontenancé. +Je ne l'ai pas fait exprès, monsieur. J'ai veillé tard la nuit dernière. + +--Je vais vous dire mon opinion sur votre compte, Harris, poursuivit M. +Tuckle avec un air plein de grandeur. Vous êtes une brute mal élevée. + +--J'espère, gentlemen, dit Harris, que vous ne serez pas trop sévères +envers moi. Je vous suis certainement très-obligé, gentlemen, pour votre +patronage et aussi pour vos recommandations, gentlemen, quand on a +besoin quelque part de quelqu'un de plus pour servir. J'espère, +gentlemen, que vous êtes satisfaits de moi. + +--Non, monsieur, dit M. Tuckle. Bien loin de là, monsieur. + +--Vous êtes un drôle sans soin, grommela le gentleman en peluche orange. + +--Et un fichu chenapan, ajouta le gentleman en culotte verte. + +--Et un mauvais gueux, continua le gentleman de couleur pourpre.» + +Le pauvre fruitier saluait de plus en plus humblement, tandis qu'on le +gratifiait de ces petites épithètes, selon le véritable esprit de la +plus basse tyrannie. Lorsque tout le monde eut dit son mot, pour prouver +sa supériorité, M. Tuckle commença à découper l'épaule de mouton et à +servir la compagnie. + +Cette importante affaire était à peine entamée, quand la porte s'ouvrit +brusquement et laissa apparaître un autre gentleman en habit bleu clair, +avec des boutons d'étain. + +«Contre les règles, dit M. Tuckle. Trop tard, trop tard. + +--Non, non; impossible de faire autrement, répondit le gentleman bleu. +J'en appelle à la compagnie. Une affaire de galanterie, un rendez-vous +au théâtre. + +--Oh! dans ce cas-là! s'écria le gentleman en peluche orange. + +--Oui, riellement, parole d'honneur. J'avais promis de conduire notre +plus jeune demoiselle à dix heures et demie, et c'est une si jolie +fille, riellement, que je n'ai pas eu le coeur de la désobliger. Pas +d'offense à la compagnie présente, monsieur; mais un cottillon, +monsieur, riellement, c'est irrévocable. + +--Je commence à soupçonner qu'il y a quelque chose là-dessous, dit +Tuckle, pendant que le nouveau venu s'asseyait à côté de Sam. J'ai +remarqué, une ou deux fois, qu'elle s'appuie beaucoup sur votre épaule +quand elle descend de voiture. + +--Oh! riellement, riellement, Tuckle, i' ne faut pas.... C'est pas +bien.... J'ai pu dire à qué'ques amis que c'était une divine criature et +qu'elle avait refusé deux ou trois mariages sans motif, mais... non, +non, riellement, Tuckle.... Devant des étrangers encore! C'est pas bien; +vous avez tort.... La délicatesse, mon cher ami, la délicatesse!» + +Ayant ainsi parlé, l'homme à la livrée bleue releva sa cravate, ajusta +ses parements, grimaça et fronça les sourcils, comme s'il avait pu en +dire infiniment plus long, mais qu'il se crût, en honneur, obligé de se +taire. C'était une sorte de petit valet de pied, à l'air libre et +dégagé, aux cheveux blonds, au cou empesé, et qui avait attiré dès +l'abord, l'attention de Sam; mais quand il eut débuté de cette manière, +M. Weller se sentit plus que jamais disposé à cultiver sa connaissance; +aussi s'immisça-t-il, tout d'un coup, dans la conversation, avec +l'indépendance qui le caractérisait. + +«À votre santé, monsieur, dit-il; j'aime beaucoup votre conversation; je +la trouve vraiment jolie.» + +En entendant ce discours, l'homme bleu sourit comme une personne +accoutumée aux compliments, mais en même temps il regarda Sam d'un air +approbatif et répondit qu'il espérait cultiver davantage sa +connaissance, car, sans flatterie, il y avait en lui l'étoffe d'un joli +garçon, et tout à fait selon son coeur. + +«Vous êtes bien bon, monsieur, rétorqua Sam. Quel heureux gaillard vous +êtes! + +--Qu'est-ce que vous voulez dire? demanda l'homme bleu avec une modeste +confusion. + +--Cette jeune demoiselle ici, elle sait ce que vous valez, j'en suis +sûr. Ah! je comprends les choses; et Sam ferma un oeil en roulant sa +tête d'une épaule à l'autre, d'une manière fort satisfaisante pour la +vanité personnelle du gentleman azuré. + +«Vous êtes trop malin, répliqua-t-il. + +--Non, non, c'est bon pour vous, reprit Sam; ça ne me regarde pas, comme +dit le gentleman qu'était en dedans du mur à celui qu'était dans la rue, +quand le taureau courait comme un enragé. + +--Eh bien! monsieur Weller, nullement, je crois qu'elle a remarqué mon +air et me manières. + +--J'imagine que ça ne peut guère être autrement. + +--Avez-vous qué'que amourette de ce genre en train, monsieur? demanda à +Sam l'heureux gentleman en tirant un cure-dents de la poche de son +gilet. + +--Pas exactement, répondit Sam; il n'y a pas de demoiselle à la maison, +autrement j'aurais fait la cour à l'une d'elles, nécessairement. Mais, +voyez-vous, je ne voudrais pas me compromettre avec une femme au-dessous +d'une marquise; je pourrais prendra une richarde, si elle devenait folle +de moi, mais pas autrement, non ma foi! + +--Certainement, non, monsieur Weller. Il ne faut pas se laisser +déprécier. Nous, qui sommes des hommes du monde, nous savons que, tôt ou +tard, un bel uniforme écorne toujours le coeur d'une dame. Au fait, +c'est la seule chose, entre nous, qui fait qu'on peut entrer au service. + +--Justement, dit Sam; c'est ça, rien que ça.» + +Après ce dialogue confidentiel, des verres furent distribués à la ronde; +et, avant que la taverne fût fermée, chaque gentleman demanda ce qu'il +aimait le mieux. Le gentleman en bleu et l'homme en orange, qui étaient +les beaux fils de la société, ordonnèrent du grog froid; mais le +breuvage favori des autres paraissait être le genièvre et l'eau sucrée. +Sam appela le fruitier: _Satané coquin!_ et ordonna un bol de punch, +deux circonstances qui semblèrent l'élever beaucoup dans l'opinion des +domestiques choisis. + +«Gentlemen, dit l'homme bleu avec le ton du plus consommé dandy, allons! +à la santé des dames! + +--Écoutez! écoutez! s'écria Sam, aux jeunes maîtresses.» + +À ce mot, de toutes parts on entendit crier: _à l'ordre!_ Et M. John +Smauker, étant le gentleman qui avait introduit Sam dans la société, +l'informa que ce mot n'était pas parlementaire. + +«Quel mot, monsieur? demanda Sam. + +--Maîtresse, monsieur, répondit M. Smauker avec un froncement de +sourcils effrayant. Ici nous ne reconnaissons pas de distinctions +semblables. + +--Oh! très-bien alors; j'amenderai mon observation, et je les appellerai +les chères criatures, si Flambant veut bien le permettre.» + +Quelques doutes parurent s'élever dans l'esprit du gentleman en culotte +verte, sur la question de savoir si le président pouvait être légalement +interpellé par le nom de Flambant; toutefois, comme les assistants +semblaient moins soigneux de ses droits que des leurs, l'observation +n'eut point de suite. L'homme au chapeau à cornes fit entendre une +petite toux courte et regarda longuement Sam; mais il pensa apparemment +qu'il ferait aussi bien de ne rien dire, de peur de s'en trouver plus +mal. + +Après un instant de silence, un gentleman, dont l'habit brodé descendait +jusqu'à ses talons, et dont le gilet, également brodé, tenait au chaud +la moitié de ses jambes, remua son genièvre et son eau avec une grande +énergie; et, se levant tout d'un coup sur ses pieds, par un violent +effort, annonça qu'il désirait adresser quelques observations à la +compagnie. L'homme au chapeau retroussé s'étant hâté de l'assurer que la +compagnie serait très-heureuse d'entendre toutes les observations qu'il +pourrait avoir à faire, le gentleman au grand habit commença en ces +termes: + +«Je sens une grande délicatesse à me mettre en avant, gentlemen, ayant +l'infortune de n'être qu'un cocher et n'étant admis que comme membre +honoraire dans ces agréables soirées; mais je me sens poussé, gentlemen, +l'éperon dans le ventre, si je puis employer cette expression, à vous +faire connaître une circonstance affligeante qui est venue à ma +connaissance et qui est arrivée, je puis dire, à la portée de mon fouet. +Gentlemen, notre ami, M. Whiffers (tout le monde regarda l'individu +orange); notre ami, M. Whiffers a donné sa démission.» + +Un étonnement universel s'empara des auditeurs. Chaque gentleman +regardait son voisin et reportait ensuite son oeil inquiet sur le +cocher, qui continuait à se tenir debout. + +«Vous avez bien raison d'être surpris, gentlemen, poursuivit celui-ci. +Je ne me permettrai pas de vous frelater les motifs de cette irréparable +perte pour le service; mais je prierai M. Whiffers de les énoncer +lui-même, pour l'instruction et l'imitation de ses amis.» + +Cette suggestion ayant été hautement applaudie, M. Whiffers s'expliqua. +Il dit qu'il aurait certainement désiré de continuer à remplir l'emploi +qu'il venait de résigner. L'uniforme était extrêmement riche et coûteux, +les dames de la famille très-agréables, et les devoirs de sa place, il +était obligé d'en convenir, n'étaient pas trop lourds. Le principal +service qu'on exigeait de lui était de passer le plus de temps possible +à regarder par la fenêtre, en compagnie d'un autre gentleman, qui avait +également donné sa démission. Il aurait désiré épargner à la compagnie +les pénibles et dégoûtants détails dans lesquels il allait être obligé +d'entrer; mais, comme une explication lui avait été demandée, il n'avait +pas d'autre alternative que de déclarer hardiment et distinctement qu'on +avait voulu lui faire manger de la viande froide. + +Impossible de concevoir le dégoût qu'éveilla cet aveu dans le sein des +auditeurs. Pendant un quart d'heure, au moins, on n'entendit que de +violents cris de: _Honteux! Ignoble!_ mêlés de sifflets et de +grognements. + +M. Whiffers ajouta alors qu'il craignait qu'une partie de cet outrage ne +pût être justement attribué à ses dispositions obligeantes et +accommodantes. Il se souvenait parfaitement d'avoir consenti une fois à +manger du beurre salé; et, dans une occasion où il y avait eu subitement +plusieurs malades dans la maison, il s'était oublié au point de monter +lui-même un panier de charbon de terre jusqu'au second étage. Il +espérait qu'il ne s'était pas abaissé dans la bonne opinion de ses amis +par cette franche confession de sa faute; mais s'il avait eu ce malheur, +il se flattait d'y être remonté par la promptitude avec laquelle il +avait repoussé le dernier et flétrissant outrage qu'on avait voulu faire +subir à ses sentiments d'homme et d'Anglais. + +Le discours de M. Whiffers fut accueilli par des cris d'admiration, et +l'on but à la santé de l'intéressant martyr, de la manière la plus +enthousiaste. Le martyr fit ses remercîments à la société et proposa la +santé de leur visiteur, M. Weller, gentleman qu'il n'avait pas le +plaisir de connaître intimement, mais qui était l'ami de M. John +Smauker, ce qui devait être, partout et toujours, une lettre de +recommandation suffisante pour toute société de gentlemen. Par ces +considérations, il aurait été disposé à voter la santé de M. Weller avec +tous les _honneurs_, si ses amis avaient bu du vin; mais comme ils +prenaient des spiritueux et qu'il pourrait être dangereux de vider un +verre à chaque toast, il proposait que les honneurs fussent +sous-entendus. + +À la conclusion de ce discours, tous les assistants burent une partie de +leur verre en l'honneur de Sam; et celui-ci, ayant puisé dans le bol et +avalé deux verres en l'honneur de lui-même, offrit ses remercîments à +l'assemblée dans un élégant discours. + +«Bien obligé, mes vieux, dit-il en retournant au bol avec la plus grande +désinvolture. Venant d'où ce que ça vient, c'est prodigieusement +flatteur. J'avais beaucoup entendu parler de vous; mais je n'imaginais +pas, je dois le dire, que vous eussiez été d'aussi étonnamment jolis +hommes que vous êtes. J'espère seulement que vous ferez attention à vous +et que vous ne compromettrez en rien votre dignité, qui est une +charmante chose à voir, quand on vous rencontre en promenade, et qui m'a +toujours fait grand plaisir depuis que je n'étais qu'un moutard, moitié +si haut que la canne à pomme de cuivre de mon très-respectable ami +Flambant, ici présent. Quant à la victime de l'oppression en habit +jaune, tout ce que je puis dire de lui, c'est que j'espère qu'il +trouvera une occupation aussi bonne qu'il le mérite, moyennant quoi il +sera très-rarement affligé avec des rat-houttes froids.» + +Cela dit, Sam se rassit avec un agréable sourire, et son oraison ayant +été bruyamment applaudie, la société se sépara bientôt après. + +«Par exemple, vieux, vous n'avez pas envie de vous en aller, dit Sam à +son ami M. John Smauker? + +--Il le faut, en vérité, répondit celui-ci. J'ai promis à Bantam. + +--Oh! c'est très-bien, reprit Sam, c'est une autre affaire. Peut-être +qu'il donnerait sa démission si vous le désappointiez. Mais vous, +Flambant, vous ne vous en allez pas? + +--Mon Dieu, si, répliqua l'homme au chapeau à cornes. + +--Quoi! et laisser derrière vous les trois-quarts d'un bol de punch? +Cette bêtise! rasseyez-vous donc!» + +M. Tuckle ne put résister à une invitation si pressante; il déposa son +chapeau et sa canne et répondit qu'il boirait encore un verre pour faire +plaisir à M. Weller. + +Comme le gentleman en bleu demeurait du même côté que M. Tuckle, il +consentit également à rester. Lorsque le punch fut à moitié bu, Sam fit +venir des huîtres de la boutique du fruitier, et leur effet, joint à +celui du punch, fut si prodigieux, que M. Tuckle, coiffé de son chapeau +à cornes et armé de sa canne à grosse pomme, se mit à danser un pas de +matelot sur la table, au milieu des coquilles, tandis que le gentleman +en bleu l'accompagnait sur un ingénieux instrument musical, formé d'un +peigne et d'un papier à papillotes. À la fin quand le punch fut terminé +et que la nuit fut également fort avancée, ils sortirent tous les trois +pour chercher leur maison. À peine M. Tuckle se trouva-t-il au grand air +qu'il fut saisi d'un soudain désir de se coucher sur le pavé. Sam +pensant que ce serait une pitié de le contredire, lui laissa prendre son +plaisir où il la trouvait; mais, de peur que le chapeau à cornes de +Flambant ne s'abîmât, dans ces conjonctures, il l'aplatit bravement sur +la tête du gentleman en livrée bleue, lui mit la grande canne à la main, +l'appuya contre la porte de sa maison, tira pour lui la sonnette et s'en +alla tranquillement à son hôtel. + +Dans la matinée suivante, M. Pickwick descendit, complètement habillé, +beaucoup plus tôt qu'il n'avait l'habitude de le faire, et sonna son +fidèle domestique. + +Sam ayant répondu exactement à cet appel, le philosophe commença par lui +faire fermer soigneusement la porte, et dit ensuite: + +«Sam, il est arrivé ici, la nuit dernière, un malheureux accident qui a +donné à M. Winkle quelques raisons de redouter la violence de M. Dowler. + +--Oui, monsieur, j'ai entendu dire cela à la vieille dame de la maison. + +--Et je suis fâché d'ajouter, continua M. Pickwick d'un air intrigué et +contrarié, je suis fâché d'ajouter que, dans la crainte de cette +violence, M. Winkle est parti. + +--Parti! + +--Il a quitté la maison ce matin, sans la plus légère communication avec +moi, et il est allé je ne sais pas où. + +--Il aurait dû rester et se battre, monsieur, dit Sam d'un ton +contempteur. Il ne faudrait pas grand'chose pour redresser ce Dowler. + +--C'est possible, Sam; j'ai peut-être aussi quelques doutes sur sa +grande valeur, mais, quoi qu'il en soit, M. Winkle est parti. Il faut le +trouver, Sam, le trouver et me le ramener. + +--Et si il ne veut pas venir, monsieur? + +--Il faudra le lui faire vouloir, Sam. + +--Et qui le fera, monsieur? demanda Sam avec un sourire. + +--Vous. + +--Très-bien, monsieur.» + +À ces mots, Sam quitta la chambre, et bientôt après M. Pickwick +l'entendit fermer la porte de la rue. Au bout de deux heures, il revint +d'un air aussi calme que s'il avait été dépêché pour le message le plus +ordinaire, et rapporta qu'un individu, ressemblant en tous points à M. +Winkle, était parti le matin pour Bristol, par la voiture de l'Hôtel +royal. + +«Sam, dit M. Pickwick en lui serrant la main, vous êtes un garçon +précieux, inestimable. Vous allez le poursuivre, Sam. + +--Certainement, monsieur. + +--Aussitôt que vous le découvrirez, écrivez-moi. S'il essaye de vous +échapper, empoignez-le, terrassez-le, enfermez-le. Je vous délègue toute +mon autorité, Sam. + +--Je ne l'oublierai pas, monsieur. + +«Vous lui direz que je suis fort irrité, excessivement indigné de la +démarche extraordinaire qu'il lui a plu de faire. + +--Oui, monsieur. + +--Vous lui direz que, s'il ne revient pas dans cette maison, avec vous, +il y reviendra avec moi, car j'irai le chercher. + +--Je lui en glisserai deux mots, monsieur. + +--Vous pensez pouvoir le trouver? poursuivit M. Pickwick en regardant +Sam d'un air inquiet. + +--Je le trouverai s'il est quelque part, répliqua Sam avec confiance. + +--Très-bien. Alors plus tôt vous partirez, mieux ce sera.» + +M. Pickwick ayant ajouté une somme d'argent à ses instructions, Sam mit +quelques objets nécessaires dans un sac de nuit et s'éloigna pour son +expédition. Pourtant il s'arrêta au bout du corridor, et, revenant +doucement sur ses pas, il entr'ouvrit la porte du parloir, et, ne +laissant voir que sa tête: + +«Monsieur? murmura-t-il. + +--Eh bien! Sam. + +--J'entends-t-il parfaitement mes instructions, monsieur? + +--Je l'espère. + +--C'est-il convenu pour le terrassement, monsieur + +--Parfaitement. Faites ce que vous jugerez nécessaire. Vous aurez mon +approbation.» + +Sam fit un signe d'intelligence; et, retirant sa tête de la porte +entre-bâillée, se mit en route pour son pèlerinage le coeur tout à fait +léger. + + + + +CHAPITRE IX. + +Comment M. Winkle, voulant sortir de la poêle à frire, se jeta +tranquillement et confortablement dans le feu. + + +L'infortuné gentleman, cause innocente du tumulte qui avait alarmé les +habitants du _Royal-Crescent_, dans les circonstances ci-devant +décrites, après avoir passé une nuit pleine de trouble et d'anxiété, +quitta le toit sous lequel ses amis dormaient encore, sans savoir où il +dirigerait ses pas. On ne saurait jamais apprécier trop hautement, ni +trop chaudement louer les sentiments réfléchis et philanthropiques qui +déterminèrent M. Winkle à adopter cette conduite. «Si ce Dowler, +raisonnait-il en lui-même, si ce Dowler essaye (comme je n'en doute pas) +d'exécuter ses menaces, je serai obligé de l'appeler sur le terrain. Il +a une femme; cette femme lui est attachée et a besoin de lui. Ciel! si +j'allais l'immoler à mon aveugle rage, quels seraient ensuite mes +remords!» Cette réflexion pénible affectait si puissamment l'excellent +jeune homme que ses joues pâlissaient, que ses genoux +s'entre-choquaient. Déterminé par ces motifs, il saisit son sac de nuit, +et descendant l'escalier à pas de loups, ferma, avec le moins de bruit +possible, la détestable porte de la rue, et s'éloigna rapidement. Il +trouva à l'Hôtel royal une voiture sur le point de partir pour Bristol. +«Autant vaut, pensa-t-il, autant vaut Bristol que tout autre endroit!» +Il monta donc sur l'impériale, et atteignit le lieu de sa destination en +aussi peu de temps qu'on pouvait raisonnablement l'espérer de deux +chevaux obligés de franchir quatre fois par jour la distance qui sépare +les deux villes. + +M. Winkle établit ses quartiers à l'hôtel du _Buisson_. Il était résolu +à s'abstenir de toute communication épistolaire avec M. Pickwick jusqu'à +ce que la frénésie de M. Dowler eût eu le temps de s'évaporer, et trouva +que dans ces circonstances il n'avait rien de mieux à faire que de +visiter la ville. Il sortit donc et fut, tout d'abord, frappé de ce fait +qu'il n'avait jamais vu d'endroit aussi sale. Ayant inspecté les docks +ainsi que le port, et admiré la cathédrale, il demanda le chemin de +Clifton, et suivit la route qui lui fut indiquée; mais, de même que les +pavés de Bristol ne sont pas les plus larges ni les plus propres de tous +les pavés, de même ses rues ne sont pas absolument les plus droites ni +les moins entrelacées. M. Winkle se trouva bientôt complètement +embrouillé dans leur labyrinthe, et chercha autour de lui une boutique +décente, où il pût demander de nouvelles instructions. + +Ses yeux tombèrent sur un rez-de-chaussée nouvellement peint qui avait +été converti en quelque chose qui tenait le milieu entre une boutique et +un appartement. Une lampe rouge qui s'avançait au-dessus de la porte +l'aurait suffisamment annoncé comme la demeure d'un suppôt d'Esculape +quand même le mot: _chirurgie_[10] n'aurait pas été inscrit, en lettres +d'or, au-dessus de la fenêtre, qui avait autrefois été celle du parloir +au devant. Pensant que c'était là un endroit convenable pour demander +son chemin, M. Winkle entra dans la petite boutique garnie de tiroirs et +de flacons, aux inscriptions dorés. N'y apercevant aucun être vivant, il +frappa sur le comptoir avec une demi couronne, afin d'attirer +l'attention des personnes qui pourraient être dans l'arrière-parloir, +espèce de _sanctum sanctorum_ de l'établissement, car le mot: +_chirurgie_ était répété sur la porte, en lettres blanches, cette fois, +pour éviter la monotonie. + +[Footnote 10: En Angleterre, surtout dans les petites villes, les gens +qui vendent des médicaments donnent en même temps des consultations, et +prennent le titre de _chirurgiens_.] + +Au premier coup, un bruit très-sensible jusqu'alors, et semblable à +celui d'un assaut exécuté avec des pelles et des pincettes, cessa +soudainement. Au second coup un jeune gentleman, à l'air studieux, +portant sur son nez de larges bésicles vertes et dans ses mains un +énorme livre, entra d'un pas grave dans la boutique, et, passant +derrière le comptoir, demanda à M. Winkle ce qu'il désirait. + +«Je suis fâché de vous déranger, monsieur, répondit celui-ci. +Voulez-vous avoir la bonté de m'indiquer.... + +--Ha! ha! ha! se mit à beugler le studieux gentleman, en jetant en l'air +son énorme livre et en le rattrapant avec grande dextérité, au moment où +il menaçait de réduire en atomes toutes les fioles qui garnissaient le +comptoir. En voilà une bonne!» + +Si l'inconnu entendit par là une bonne secousse, il n'avait pas tort, +car M. Winkle avait été si étonné de la conduite extraordinaire du +jeune docteur, qu'il avait précipitamment battu en retraite jusqu'à la +porte, et paraissait fort troublé par cette étrange réception. + +«Comment! Est-ce que vous ne me reconnaissez pas?» s'écria le +chirurgien-apothicaire. + +M. Winkle balbutia qu'il n'avait pas ce plaisir. + +«Ah! bien alors, il y a encore de l'espoir pour moi! Je puis soigner la +moitié des vieilles femmes de Bristol, si j'ai un peu de chance. +Maintenant, au diable, vieux bouquin moisi!» Cette adjuration +s'adressait au gros volume, que le studieux pharmacien lança, avec une +vigueur remarquable, à l'autre bout de la boutique; puis, retirant ses +lunettes vertes, il découvrit aux regards stupéfaits de M. Winkle, le +ricanement identique de Robert Sawyer, esquire, ci-devant étudiant à +l'hôpital de Guy, dans le _Borough_, et possesseur d'une résidence +privée dans _Lant-Street_. + +«Vous veniez pour me voir, n'est-ce pas? vous ne direz pas le contraire? +s'écria M. Bob Sawyer en secouant amicalement la main de M. Winkle. + +--Non, sur ma parole! répliqua celui-ci en serrant la main de M. Sawyer. + +--Quoi! vous n'avez pas remarqué mon nom? demanda Bob en appelant +l'attention de son ami sur la porte extérieure, au-dessus de laquelle +étaient tracés ces mots: _Sawyer successeur de Nockemorf_. + +--Mes yeux ne sont pas tombés dessus, dit M. Winkle. + +--Ma foi! si j'avais su que c'était vous, reprit Bob, je me serais +précipité et je vous aurais reçu dans mes bras. Mais, sur mon honneur, +je croyais que vous étiez le percepteur des contributions.[11] + +[Footnote 11: Le gouvernement anglais a l'obligeance de faire toucher +les taxes chez les contribuables.] + +--Pas possible! + +--Vrai. J'allais vous dire que je n'étais pas à la maison, et que si +vous vouliez me laisser un message, je ne manquerais pas de me le +remettre; car le collecteur des taxes ne me connaît point, pas plus que +celui de l'éclairage, ni du pavé. Je crois que le collecteur de l'église +soupçonne qui je suis, et je sais que celui des eaux ne l'ignore pas, +parce que je lui ai tiré une dent le premier jour que je suis venu ici. +Mais entrez, entrez donc!» + +Tout en bavardant de la sorte, Bob poussait M. Winkle dans +l'arrière-parloir, où s'était assis un personnage qui n'était pas moins +que M. Benjamin Allen. Il s'amusait gravement à faire de petites +cavernes circulaires dans le manteau de la cheminée, au moyen d'un +fourgon rougi. + +«En vérité, dit M. Winkle, voilà un plaisir que je n'avais pas espéré. +Quelle jolie retraite vous avez là! + +--Pas mal, pas mal, repartit Bob. J'ai été reçu peu de temps après cette +fameuse soirée; et mes amis se sont saignés pour m'aider à acheter cet +établissement. Ainsi j'ai endossé un habit noir et une paire de +lunettes, et je suis venu ici pour avoir l'air aussi solennel que +possible. + +--Et vous avez sans doute une jolie clientèle? demanda M. Winkle d'un +air fin. + +--Oh! si mignonne, qu'à la fin de l'année vous pourriez mettre tous les +profits dans un verre à liqueur, et les couvrir avec une feuille de +groseille. + +--Vous voulez rire. Rien que les marchandises.... + +--Pure charge, mon cher garçon. La moitié des tiroirs est vide, et +l'autre moitié n'ouvre point. + +--Vous plaisantez? + +--C'est un fait, rétorqua Bob en allant dans la boutique et démontrant +la véracité de son assertion par de violentes secousses données aux +petits boutons dorés des tiroirs imaginaires. + +--Du diable s'il y a une seule chose réelle dans la boutique, exceptés +les sangsues; et encore elles ont déjà servi. + +--Je n'aurais jamais cru cela! s'écria M. Winkle plein de surprise. + +--Je m'en flatte un peu, reprit Bob; autrement à quoi serviraient les +apparences, hein? Mais, que voulez-vous prendre! Comme nous? C'est bon. +Ben, mon garçon, fourrez la main dans le buffet, et amenez-nous le +digestif breveté.» + +M. Benjamin Allen sourit pour indiquer son consentement, et tira du +buffet une bouteille noire, à moitié pleine d'eau-de-vie. + +«Vous n'y mettez pas d'eau, n'est-ce pas? dit Bob à M. Winkle. + +--Pardonnez-moi, repartit celui-ci. Il est de bonne heure et j'aimerais +mieux mélanger, si vous ne vous y opposez point. + +--Pas le moins du monde, si votre conscience vous le permet, répliqua +Bob en avec sensualité un verre du liquide bienfaisant. Ben, passe-nous +l'eau.» + +M. Benjamin Allen tira de la même place une petite cocote de cuivre, +dont M. Bob déclara qu'il était très-fier à cause de sa physionomie +médicale. Lorsqu'on eut fait bouillir l'eau contenue dans la cocote, au +moyen de plusieurs pelletées de charbon de terre que Bob puisa dans une +caisse qui portait pour inscription: _eau de selz_, M. Winkle baptisa +son eau-de-vie, et la conversation commençait à devenir générale, +lorsqu'elle fut interrompue par l'entrée d'un jeune garçon, vêtu d'une +sévère livrée grise, ayant un galon d'or à son chapeau, et tenant sur +son bras un petit panier couvert. + +M. Bob l'apostropha immédiatement. + +«Tom, vagabond! venez-ici! (L'enfant s'approcha en conséquence.) Vous +vous êtes arrêté à toutes les bornes de Bristol, vilain fainéant! + +--Non, monsieur, répondit l'enfant. + +--Prenez-y garde, reprit Bob avec un visage menaçant. Pensez-vous que +quelqu'un voudrait employer un chirurgien, si on voyait son garçon jouer +aux billes dans tous les ruisseaux, ou enlever un cerf-volant sur la +grande route? Ayez soin, monsieur, de conserver toujours le respect de +votre profession. Avez-vous porté tous les médicaments, paresseux? + +--Oui, monsieur. + +--La poudre pour les enfants, dans la grande maison habitée par la +famille nouvellement arrivée? Et les pilules digestives chez le vieux +gentleman grognon et goutteux? + +--Oui, monsieur. + +--Alors fermez la porte et faites attention à la boutique. + +--Allons! dit M. Winkle quand le jeune garçon se fut retiré, les choses +ne vont pas tout à fait aussi mal que vous voudriez me le faire croire. +Vous avez toujours quelques médicaments à fournir.» + +Bob Sawyer regarda dans la boutique pour s'assurer qu'il n'y avait pas +d'oreilles étrangères, puis se penchant vers M. Winkle, il lui dit à +voix basse: «Il se trompe toujours de maison.» + +La physionomie de M. Winkle exprima qu'il n'y était plus du tout, tandis +que Bob et son ami riaient à qui mieux mieux. + +«Vous ne me comprenez pas? dit Bob. Il va dans une maison, tire la +sonnette, fourre un paquet de médicaments sans adresse dans la main, +d'un domestique et s'en va. Le domestique porte le paquet dans la salle +à manger; le maître l'ouvre, et lit la suscription: _Potion à prendre +le soir; pilules selon la formule; lotion idem; Sawyer, successeur de +Nockemorf, prépare avec soin les ordonnances, etc., etc._ Le gentleman +montre le paquet à sa femme; elle lit l'inscription, elle le renvoie aux +domestiques; ils lisent l'inscription. Le lendemain le garçon revient: +Très-fâché. Il s'est trompé. Tant d'affaires, tant de paquets à porter. +M. Sawyer, successeur de Nockemorf, offre ses compliments. Le nom reste +dans la mémoire, et voilà l'affaire, mon garçon; cela vaut mieux que +toutes les annonces du monde. Nous avons une bouteille de quatre onces +qui a couru dans la moitié des maisons de Bristol, et qui n'a point +encore fini sa ronde. + +--Tiens, tiens! je comprends, répondit M. Winkle, un fameux plan. + +--Oh! Ben et moi, nous en avons trouvé une douzaine comme cela; continua +l'habile pharmacien, avec une grande satisfaction. L'allumeur de +réverbères reçoit dix-huit pence par semaines pour tirer ma sonnette de +nuit, pendant dix minutes, chaque fois qu'il passe devant la maison; et +tous les dimanches, mon garçon court dans l'église, juste au moment des +psaumes, quand personne n'a rien à faire que de regarder autour de soi, +et il m'appelle avec un air effaré. «Bon! disent les assistants, +quelqu'un est tombé malade tout à coup; on envoie chercher Sawyer, +successeur de Nockemorf; comme ce jeune homme est occupé!» + +Ayant ainsi divulgué les arcanes de l'art médical, M. Bob Sawyer et son +ami Ben Allen se renversèrent sur leurs chaises, et éclatèrent de rire +bruyamment. Quand ils s'en furent donné à coeur joie, la conversation +recommença, et vint toucher un sujet qui intéressait plus immédiatement +M. Winkle. + +Nous pensons avoir dit ailleurs que M. Benjamin Allen devenait +habituellement fort sentimental, après boire. Le cas n'est pas unique, +comme nous pouvons l'attester nous-même, ayant eu affaire quelquefois à +des patients affectés de la même manière. Dans cette période de son +existence, M. Allen avait plus que jamais une prédisposition à la +sentimentalité. Cette maladie provenait de ce qu'il demeurait depuis +plus de trois semaines avec M. Sawyer; car l'amphitryon n'était pas +remarquable par la tempérance, et l'invité ne pouvait nullement se +vanter d'avoir la tête forte. Pendant tout cet espace de temps, Benjamin +avait toujours flotté entre l'ivresse partielle et l'ivresse complète. + +«Mon bon ami, dit-il à M. Winkle, en profitant de l'absence temporaire +de M. Bob Sawyer, qui était allé administrer à un chaland quelques-unes +de ses sangsues d'occasion: mon bon ami, je suis bien malheureux!» + +M. Winkle exprima tous ses regrets, en apprenant cette nouvelle et +demanda s'il ne pouvait rien faire pour alléger les chagrins de +l'infortuné étudiant. + +«Rien, mon cher, rien. Vous rappelez-vous Arabelle? ma soeur Arabelle? +Une petite fille qui a des yeux noirs. Je ne sais pas si vous l'avez +remarquée cher M. Winkle? Une jolie petite fille, Winkle. Peut-être que +mes traits pourront vous rappeler sa physionomie.» + +M. Winkle n'avait pas besoin de procédés artificiels pour se souvenir de +la charmante Arabelle, et c'était fort heureux, car certainement les +traits du frère lui auraient difficilement rappelé ceux de la soeur. Il +répondit, avec autant de calme qu'il lui fut possible d'en feindre, +qu'il se rappelait parfaitement avoir vu la jeune personne en question, +et qu'il se flattait qu'elle était en bonne santé. + +Pour toute réponse, M. Ben Allen, lui dit: «Notre ami Bob est un +charmant garçon, Winkle. + +--C'est vrai, répliqua laconiquement M. Winkle, qui n'aimait pas +beaucoup le rapprochement de ces deux noms. + +--Je les ai toujours destinés l'un à l'autre; ils ont été crées l'un +pour l'autre; ils sont venus au monde l'un pour l'autre; ils ont été +élevés l'un pour l'autre, dit M. Ben Allen, en posant son verre avec +emphase. Il y a un coup du sort dans cette affaire, mon cher garçon; il +n'y a entre eux qu'une différence de cinq ans, et tous les deux sont nés +dans le mois d'août.» + +M. Winkle était trop impatient d'entendre le reste, pour exprimer +beaucoup d'étonnement de cette coïncidence, toute merveilleuse qu'elle +fût. Ainsi, après une larme ou deux, Ben continua à dire que malgré +toute son estime et son respect, et sa vénération pour son ami, sa soeur +Arabelle avait toujours, ingratement et sans raison, montré la plus vive +antipathie pour sa personne. Et je pense, conclua-t-il, je pense qu'il y +a un attachement antérieur. + +--Avez-vous quelque idée sur la personne?» demanda en tremblant M. +Winkle. + +M. Ben Allen saisit le fourgon, le fit tourner d'une manière martiale +au-dessus de sa tête, infligea un coup mortel sur un crâne imaginaire, +et termina en disant, d'une façon très-expressive: «Je voudrais le +connaître, voilà tout. Je lui montrerais ce que j'en pense!» et pendant +ce temps le fourgon tournoyait avec plus de férocité que jamais. + +Tout cela, comme on le suppose, était fort consolant pour M. Winkle. Il +resta silencieux durant quelques minutes, mais à la fin, il rassembla +tout son courage, et demanda si miss Allen était dans le comté de Kent. + +«Non, non, répondit Ben, en déposant le fourgon et en prenant un air +fort rusé. Je n'ai pas pensé que la maison du vieux Wardle fût +exactement ce qui convenait pour une jeune fille entêtée. Aussi, comme +je suis son protecteur naturel et son tuteur, puisque nos parents sont +défunts, je l'ai amenée dans ce pays-ci pour passer quelques mois chez +une vieille tante, dans une jolie maison bien ennuyeuse et bien fermée. +J'espère que cela la guérira. Si ça ne réussit pas, je l'emmènerai à +l'étranger pendant quelque temps, et nous verrons alors. + +--Et... et... la tante demeure à Bristol? balbutia M. Winkle. + +--Non, non; pas dans Bristol, répondit Ben, en passant son pouce +par-dessus son épaule droite. Par-là bas; mais chut! voici Bob. Pas un +mot, mon cher ami, pas un mot.» + +Toute courte qu'avait été cette conversation, elle produisit chez M. +Winkle l'anxiété la plus vive. L'attachement antérieur, que soupçonnait +Ben, agitait son coeur. Pouvait-il en être l'objet? Était-ce pour lui +que la séduisante Arabelle avait dédaigné le spirituel Bob Sawyer? ou +bien avait-il un rival préféré? Il se détermina à la voir, quoi qu'il +pût en arriver. Mais ici se présentait une objection insurmontable; car +si l'explication donnée par Ben avec ces mots: _par là-bas_, voulait +dire trois milles, ou trente milles, ou trois cents milles, M. Winkle ne +pouvait en aucune façon le conjecturer. Au reste il n'eut pas, pour le +moment, le loisir de penser à ses amours, l'arrivée de Bob ayant été +immédiatement suivie par celle d'un pâté, dont M. Winkle fut instamment +prié de prendre sa part. La nappe fut mise par une femme de ménage, qui +officiait comme femme de charge de M. Bob Sawyer. La mère du jeune +garçon en livrée grise apporta un troisième couteau et une troisième +fourchette (car l'établissement domestique de M. Sawyer était monté sur +une échelle assez limitée), et les trois amis commencèrent à dîner. La +bière était servie, comme le fit observer M. Sawyer, dans son étain +natif. + +Après le dîner, Bob fit apporter le plus grand mortier de sa boutique, +et y brassa un mélange fumant de punch au rhum, remuant et amalgamant +les matériaux avec un pilon, d'une manière fort convenable pour un +pharmacien. Comme beaucoup de célibataires, il ne possédait qu'un seul +verre, qui fut assigné par honneur à M. Winkle. Ben Allen fut accommodé +d'un entonnoir de verre, dont l'extrémité inférieure était garnie d'un +bouchon; quant à Bob lui-même, il se contenta d'un de ces vases de +cristal cylindriques, incrustés d'une quantité de caractères +cabalistiques, et dans lesquels les apothicaires mesurent habituellement +les drogues liquides qui doivent composer leurs potions. Ces +préliminaires ajustés, le punch fut goûté et déclaré excellent. On +convint que Bob Sawyer et Ben Allen seraient libres de remplir leur vase +deux fois, pour chaque verre de M. Winkle, et l'on commença les +libations sur ce pied d'égalité avec bonne humeur et de fort bonne +amitié. On ne chanta point, parce que Bob déclara que cela n'aurait pas +l'air professionnel; mais, en revanche, on parla et l'on rit, si bien et +si fort, que les passants à l'autre bout de la rue pouvaient entendre et +entendirent sans aucun doute le bruit confus qui sortait de l'officine +du successeur de Nockemorf. Quoi qu'il en soit, la conversation des +trois amis charmait apparemment les ennuis et aiguisait l'esprit du +jeune garçon pharmacien, car au lieu de dévouer sa soirée, comme il le +faisait ordinairement, à écrire son nom sur le comptoir et à l'effacer +ensuite, il se colla contre la porte vitrée, et de la sorte put écouter +et voir en même temps ce qui se passait chez son patron. + +La gaieté de M. Bob Sawyer se tournait peu à peu en fureur, M. Ben Allen +retombait dans le sentimental, et le punch était presque entièrement +disparu, quand le jeune garçon entra rapidement pour annoncer qu'une +jeune femme venait demander M. Sawyer, successeur de Nockemorf, qu'on +attendait impatiemment. Ceci termina la fête. Lorsque le garçon eut +répété pour la vingtième fois son message, M. Bob Sawyer commençant à le +comprendre, attacha autour de sa tête une serviette mouillée, afin de se +dégriser; et, y ayant réussi en partie, mit ses lunettes vertes et +sortit. Ensuite de quoi, M. Winkle voyant qu'il était impossible +d'engager M. Ben Allen dans une conversation tant soit peu intelligible +sur le sujet qui l'intéressait le plus, refusa de rester jusqu'au retour +du chirurgien, et s'en retourna à son hôtel. + +L'inquiétude qui l'agitait et les nombreuses méditations qu'avait +éveillées dans son esprit le nom d'Arabelle, empêchèrent la part qu'il +avait prise dans le mortier de produire sur lui l'effet qu'on en aurait +pu attendre dans d'autres circonstances. Ainsi, après avoir pris à la +buvette de son hôtel un verre d'eau de Seltz et d'eau-de-vie, il entra +dans le café, plutôt découragé qu'animé par les aventures de la soirée. + +Un grand gentleman, vêtu d'une longue redingote, se trouvait seul dans +le café, assis devant le feu, et tournant le dos à M. Winkle. Comme la +soirée était assez froide pour la saison, le gentleman rangea sa chaise +de côté pour laisser approcher le nouvel arrivant, mais quelle fut +l'émotion de M. Winkle, quand ce mouvement lui découvrit le visage du +vindicatif et sanguinaire Dowler! + +Sa première pensée fut de tirer violemment le cordon de sonnette le plus +proche. Malheureusement, ce cordon se trouvait derrière la chaise de son +adversaire. Machinalement le brave jeune homme fit un pas pour en saisir +la poignée, mais M. Dowler se reculant avec promptitude: «Monsieur +Winkle, dit-il, soyez calme. Ne me frappez pas, monsieur, je ne le +supporterais point. Un soufflet? Jamais!» + +Tout en parlant ainsi, M Dowler avait l'air beaucoup plus doux que M. +Winkle ne l'aurait attendu d'une personne aussi emportée. + +«Un soufflet, monsieur? balbutia M. Winkle. + +--Un soufflet, monsieur, répliqua Dowler. Maîtrisez vos premiers +mouvements, asseyez-vous, écoutez-moi. + +--Monsieur, dit M. Winkle, en tremblant des pieds à la tête, avant que +je consente à m'asseoir auprès ou en face de vous, sans la présence d'un +garçon, il me faut d'autres assurances de sécurité. Vous m'avez fait des +menaces la nuit dernière, monsieur, d'affreuses menaces! Ici M. Winkle +s'arrêta et devint encore plus pâle. + +--C'est la vérité, repartit M. Dowler avec un visage presque aussi blanc +que celui de son antagoniste. Les circonstances étaient suspectes. Elles +ont été expliquées. Je respecte votre courage. Vous avez raison. C'est +l'assurance de l'innocence. Voilà ma main, serrez-la. + +--Réellement, monsieur, répondit M. Winkle, hésitant à donner sa main, +dans la pensée que M. Dowler pourrait bien vouloir le prendre en +traître, réellement, monsieur, je.... + +--Je sais ce que vous voulez dire, interrompit l'autre. Vous vous +sentez offensé. C'est naturel, j'en ferais autant à votre place. J'ai eu +tort, je vous demande pardon. Soyons amis, pardonnez-moi....» Et en même +temps Dowler s'empara de la main de M. Winkle, et la secouant avec la +plus grande véhémence, déclara qu'il le regardait comme un garçon plein +de courage, et qu'il avait de lui meilleure opinion que jamais. + +«Maintenant, poursuivit-il, asseyez-vous, racontez-moi tout. Comment +m'avez-vous découvert? Quand est-ce que vous êtes parti pour me suivre? +Soyez franc, dites tout. + +--C'est entièrement par hasard, répliqua M. Winkle grandement intrigué +par la tournure singulière et inattendue de leur entrevue, entièrement. + +--J'en suis charmé. Je me suis éveillé ce matin. J'avais oublié mes +menaces. Le souvenir de votre aventure me fit rire. Je me sentais des +dispositions amicales: je le dis. + +--À qui? + +--À mistress Dowler.--«Vous avez fait un voeu, me dit-elle.--C'est vrai, +répondis-je.--C'était un voeu téméraire.--C'est encore vrai. J'offrirai +des excuses. Où est-il?» + +--Qui? demanda M. Winkle. + +--Vous. Je descendis l'escalier, mais je ne vous trouvai pas. Pickwick +avait l'air sombre. Il secoua la tête, il dit qu'il espérait qu'on ne +commettrait point de violences. Je compris tout. Vous vous sentiez +insulté. Vous étiez sorti pour chercher un ami, peut-être des pistolets. +Un noble courage, me dis-je, je l'admire.» + +M. Winkle toussa, et commençant à voir où gîtait le lièvre, prit un air +d'importance. + +«Je laissai une note pour vous, poursuivit Dowler. Je dis que j'étais +fâché. C'était vrai. Des affaires pressantes m'appelaient ici. Vous +n'avez pas été satisfait; vous m'avez suivi. Vous avez demandé une +explication verbale. Vous avez eu raison. Tout est fini maintenant. Mes +affaires sont terminées. Je m'en retourne demain, venez avec moi.» + +À mesure que Dowler avançait dans son récit, la contenance de M. Winkle +devenait de plus en plus digne. La mystérieuse nature du commencement de +leur conversation était expliquée; M. Dowler était aussi éloigné de se +battre, que lui-même. En un mot, ce vantard personnage était un des plus +admirables poltrons qui eussent jamais existé. Il avait interprété selon +ses craintes l'absence de M. Winkle, et prenant le même parti que lui +il c'était décidé à s'absenter, jusqu'à ce que toute irritation fût +passée. + +Quand l'état réel des affaires se fut dévoilé à l'esprit de M. Winkle, +sa physionomie devint terrible. Il déclara qu'il était parfaitement +satisfait, mais il le déclara d'un air capable de persuader M. Dowler +que, s'il n'avait pas été satisfait, il s'en serait suivi une horrible +destruction. Enfin M. Dowler parut convenablement reconnaissant de sa +magnanimité, et les deux belligérants se séparèrent, pour la nuit, avec +mille protestations d'amitié éternelle. + +Il était minuit, et depuis vingt minutes environ M. Winkle jouissait des +douceurs de son premier sommeil, lorsqu'il fut tout à coup réveillé par +un coup violent frappé à sa porte, et répété immédiatement après, avec +tant de véhémence, qu'il en tressaillit dans son lit, et demanda avec +inquiétude qui était là, et ce qu'on lui voulait. + +«S'il vous plaît, monsieur, répondit une servante, c'est un jeune homme +qui désire vous voir, sur-le-champ. + +--Un jeune homme! s'écria M. Winkle. + +--Il n'y a pas d'erreur, ici, monsieur, répondit une autre voix à +travers le trou de la serrure; et si ce même intéressant jeune garçon +n'est pas introduit, sans délai, vous ne vous étonnerez pas que ses +jambes entrent chez vous avant sa phylosomie.» En achevant ces mots, +l'étranger ébranla légèrement avec son pied le panneau inférieur de la +porte, comme pour donner plus de force à son insinuation. + +--C'est vous, Sam? demanda M. Winkle, en sautant à bas du lit. + +--Pas possible de reconnaître un gentleman sans regardes son visage,» +répondit la voix d'un ton dogmatique. + +M. Winkle n'ayant plus guère de doutes sur l'identité du jeune homme, +tira les verrous et ouvrit. Aussitôt Sam entra précipitamment, referma +la porte à double tour, mit gravement la clef dans sa poche, et, après +avoir examiné M. Winkle des pieds à la tête, lui dit: «Eh bien, vous +vous conduisez gentiment, monsieur. + +--Qu'est-ce que signifie cette conduite? demanda M. Winkle avec +indignation, sortez sur-le-champ, qu'est-ce que cela signifie? + +--Ce que ça signifie! Eh bien, en voilà une sévère, comme dit la jeune +lady au pâtissier qui lui avait vendu un pâté où il n'y avait que de la +graisse dedans. Ce que ça signifie! Eh bien, en voilà une bonne! + +--Ouvrez cette porte, et quittez cette chambre sur-le-champ. + +--Je quitterai cette chambre, monsieur, juste précisément au moment même +où vous la quitterez, monsieur, répondit Sam d'une voix imposante, et en +s'asseyant avec gravité. Seulement si je suis obligé de vous emporter +sur mon dos, je m'en irai un brin avant vous, nécessairement. Mais +permettez-moi d'espérer que vous ne me réduirez pas à des extrémités, +monsieur, comme disait le gentleman au colimaçon obstiné, qui ne voulait +pas sortir de sa coquille, malgré les coups d'épingle qu'on lui +administrait, et qu'il avait peur d'être obligé de l'écraser entre le +chambranle et la porte.» + +À la fin de ce discours, singulièrement prolixe pour lui, Sam planta ses +mains sur ses genoux, et regarda M. Winkle en face, avec une expression +de visage où l'on pouvait lire facilement qu'il n'avait pas du tout +envie de plaisanter. + +«Vous êtes vraiment un jeune homme bien aimable, monsieur, poursuivit-il +d'un ton de reproche, un aimable jeune homme, d'entortiller notre +précieux gouverneur dans toutes sortes de fantasmagories, quand il s'est +déterminé à tout faire pour les principes. Vous êtes pire que Dodson, +monsieur, et pire que Fogg. Je les regarde comme des anges auprès de +vous.» + +Sam ayant accompagné cette dernière sentence d'une tape emphatique sur +chaque genou, croisa ses bras d'un air dédaigneux, et se renversa sur sa +chaise, comme pour attendre la défense du criminel. + +«Mon brave Sam, dit M. Winkle, en lui tendant la main, je respecte votre +attachement pour mon excellent ami, et je suis vraiment très-chagrin +d'avoir augmenté ses sujets d'inquiétude. Allons, Sam, allons! Et tout +en parlant, ses dents claquaient de froid, car il était resté debout, +dans son costume de nuit, durant toute la leçon de M. Weller. + +--C'est heureux, répondit Sam d'un ton bourru, en secouant cependant +d'une manière respectueuse la main qui lui était offerte; c'est heureux, +quand on s'amende à la fin. Mais si je puis, je ne le laisserai +tourmenter par personne, et voilà la chose. + +--Certainement, Sam, certainement. Et maintenant allez vous coucher, +nous parlerons de tout cela demain matin. + +--J'en suis bien fâché, monsieur; je ne peux pas m'aller coucher. + +--Vous ne pouvez pas vous aller coucher? + +--Non, répondit Sam, en secouant la tête, pas possible. + +--Vous n'allez pas repartir cette nuit? s'écria M. Winkle, grandement +surpris. + +--Non, monsieur, à moins que vous ne le désiriez absolument, mais je ne +dois pas quitter cette chambre. Les ordres du gouverneur sont +péremptoires. + +--Allons donc, Sam, allons donc! il faut que je reste ici deux ou trois +jours, et qui plus est, il faudra que vous restiez aussi, pour m'aider à +avoir une entrevue avec une jeune lady... miss Allen, Sam. Vous vous en +souvenez? Il faut que je la voie, et je la verrai avant de quitter +Bristol.» + +Mais en réplique à toutes ces instances, Sam continua à secouer la tête +énergiquement, en répondant avec fermeté: «Pas possible, pas possible!» + +Cependant, après beaucoup d'arguments et de représentations de la part +de M. Winkle; après une exposition complète de tout ce qui s'était passé +dans l'entrevue avec Dowler, le fidèle domestique commença à hésiter. À +la fin les deux parties en vinrent à un compromis, dont voici les +principales clauses: + +Que Sam se retirerait et laisserait à M. Winkle la libre possession de +son appartement, à condition qu'il aurait la permission de fermer la +porte en dehors et d'emporter la clef; pourvu toutefois qu'il ne manquât +pas d'ouvrir, sur-le-champ, la porte en cas de feu ou d'autre danger +contingent; que M. Winkle écrirait le lendemain à M. Pickwick une lettre +qui lui serait portée par Dowler, et dans laquelle il lui demanderait, +pour Sam et pour lui-même, la permission de rester à Bristol, afin de +poursuivre le but déjà indiqué; que si la réponse était favorable, les +susdites parties contractantes demeureraient en conséquence à Bristol; +que sinon, elles retourneraient à Bath immédiatement; et enfin que M. +Winkle s'engageait positivement à ne pas chercher à s'échapper, en +attendant, ni par les fenêtres, ni par la cheminée, ni par tout autre +moyen évasif. Ce traité ayant été dûment ratifié, Sam ferma la porte et +s'en alla. + +Il était arrivé au bas de l'escalier, quand il s'arrêta court. + +«Tiens! dit-il, en tirant la clef de sa poche et en faisant un quart de +conversion, j'avais entièrement oublié le terrassement. Le gouverneur me +l'avait pourtant bien recommandé.... Bah! c'est égal, poursuivit-il en +remettant la clef dans sa poche, ça peut toujours se faire demain matin, +comme aujourd'hui.» + +Apparemment consolé par cette réflexion, Sam descendit le reste de +l'escalier, sans autre retour de conscience, et fut bientôt enseveli +dans un profond sommeil, ainsi que les autres habitants de la maison. + + + + +CHAPITRE X. + +Sam Weller, honoré d'une mission d'amour, s'occupe de l'exécuter. On +verra plus loin avec quel succès. + + +Durant toute la journée subséquente, Sam tint ses yeux constamment fixés +sur M. Winkle, déterminé à ne point le perdre de vue avant d'avoir reçu +de nouvelles instructions. Quelque désagréable que fût pour le +prisonnier cette grande vigilance, il pensa qu'il valait mieux la +supporter que de s'exposer à être emporté de vive force; car le fidèle +serviteur lui avait plus d'une fois fait entendre que le strict +sentiment de ses devoirs le forcerait à adopter cette ligne de conduite. +Il est même probable que Sam aurait fini par assoupir tous ses +scrupules, en ramenant à Bath M. Winkle, pieds et poings liés, si la +prompte attention donnée par M. Pickwick au billet remis par Dowler, +n'avait point rendu inutile, cette manière de procéder. En un mot, à +huit heures du soir, M. Pickwick, lui-même entra dans le café de l'hôtel +du Buisson, et avec un sourire dit à Sam enchanté, qu'il s'était +très-bien comporté et n'avait pas besoin de monter la garde davantage. + +«J'ai pensé, continua M. Pickwick, en s'adressant à M. Winkle, pendant +que Sam le débarrassait de sa redingote et de son cache-nez, j'ai pensé +que je ferais mieux de venir moi-même, m'assurer que vos vues sur cette +jeune personne sont honorables et sérieuses, avant de consentir à ce que +Sam soit employé dans cette affaire. + +--Tout à fait honorables et sérieuses, répliqua M. Winkle avec grande +énergie, je vous l'assure du fond de mon coeur, de toute mon âme. + +--Rappelez-vous, reprit M. Pickwick, avec un regard humide, +rappelez-vous que nous l'avons rencontrée chez notre excellent ami +Wardle. Ce serait bien mal reconnaître son hospitalité, que de traiter +avec légèreté les affections de sa jeune amie. Je ne le permettrais pas, +monsieur; je ne le permettrais pas. + +--Je n'ai certainement pas cette idée-là, s'écria chaleureusement M. +Winkle. J'ai réfléchi pendant longtemps, et je sens que mon bonheur est +tout entier en elle. + +--Voilà ce que j'appelle mettre tous ses oeufs dans le même panier,» +interrompit Sam avec un agréable sourire. + +M. Winkle prit un air sérieux à cette observation, et M. Pickwick irrité +engagea son serviteur à ne pas badiner avec un des meilleurs sentiments +de notre nature. + +«Certainement, monsieur, répondit Sam, mais il y en a tant de ces +meilleurs-là, que je ne m'y reconnais jamais, quand on m'en parle.» + +Cet incident terminé, M. Winkle raconta ce qui s'était passé entre lui +et M. Ben Allen, relativement à Arabelle. Il dit que son but actuel +était d'avoir une entrevue avec la jeune personne, et de lui faire un +aveu formel de sa passion. Enfin il déclara que le lieu de sa détention +lui paraissait être quelque part aux environs des Dunes, ce qui semblait +résulter de certaines insinuations obscures dudit Ben Allen; mais +c'était tout ce qu'il avait pu apprendre ou soupçonner. + +Malgré l'inanité de ces renseignements il fut décidé que Sam partirait +le lendemain, pour une expédition de découverte. Il fut convenu aussi +que M. Pickwick et M. Winkle, qui avaient moins de confiance dans leur +habileté, se promèneraient pendant ce temps dans la ville et entreraient +_par hasard_, chez M. Bob Sawyer, dans l'espérance d'apprendre quelque +chose sur la jeune lady. + +En conséquence, Sam se mit en quête le lendemain matin, sans être +aucunement découragé par les difficultés qui l'attendaient. Il marcha de +rue en rue, nous allions presque dire de coteau en coteau, mais c'est +toute montée jusqu'à Clifton. Durant tout ce temps il ne vit rien, il ne +rencontra personne qui pût jeter la moindre lumière sur son entreprise. +Il eut de nombreux colloques avec des grooms qui faisaient prendre l'air +à des chevaux sur la route, avec des nourrices qui faisaient prendre +l'air à des enfants sur le pas de la porte: mais il ne put rien tirer ni +des uns ni des autres qui eût le rapport le plus éloigné avec l'objet de +son habile enquête. Il y avait dans force maisons, force jeunes ladies, +dont le plus grand nombre étaient violemment soupçonnées par les +domestiques mâles ou femelles d'être profondément attachées à +quelqu'un, ou parfaitement disposées à s'attacher au premier venu, si +l'occasion s'en présentait; mais comme aucune de ces jeunes ladies +n'était miss Arabelle Allen, ces renseignements laissaient Sam +précisément aussi instruit qu'il l'était auparavant. + +Il poursuivit sa route à travers les Dunes, en luttant contre un vent +violent, et, chemin faisant, il se demandait si, dans ce pays, il était +toujours nécessaire de tenir son chapeau des deux mains. Enfin il arriva +dans un endroit ombragé, où se trouvaient répandues plusieurs petites +villas, d'une apparence tranquille et retirée. Au fond d'une longue +impasse, devant une porte d'écurie, un groom, en veste du matin, +s'occupait à flâner, en société d'une pelle et d'une brouette; moyennant +quoi, il se persuadait apparemment à lui-même qu'il faisait quelque +chose d'utile. Nous ferons remarquer, en passant, que nous avons +rarement vu un groom auprès d'une écurie, qui, dans ses moments de +laisser aller, ne fût pas plus ou moins victime de cette singulière +illusion. + +Sam pensa qu'il pourrait parler avec ce groom, aussi bien qu'avec tout +autre, et cela d'autant plus, qu'il était fatigué de marcher, et qu'il y +avait une bonne grosse pierre, juste en face de la porte. Il se dandina +donc jusqu'au fond de la ruelle, et, s'asseyant sur la pierre, ouvrit la +conversation avec l'admirable aisance qui le caractérisait. + +«Bonsoir, vieux, dit-il. + +--Vous voulez dire bonjour? répliqua le groom, en jetant à Sam un regard +rechigné. + +--Vous avez raison, vieux, je voulais dire bonjour. Comment vous va? + +--Eh! je ne me sens guère mieux, depuis que vous êtes là. + +--C'est drôle, vous paraissez pourtant de bien bonne humeur, vous avez +la mine si guillerette que ça réjouit le coeur de vous voir.» + +À cette plaisanterie, le groom rechigné parut plus rechigné encore, mais +non pas suffisamment pour produire quelque impression sur Sam. Celui-ci +lui demanda immédiatement, et avec un air de grand intérêt, si le nom de +son maître n'était pas un certain M. Walker. + +«Non, répondit le groom. + +--Ni Brown, je suppose. + +--Non. + +--Ni Wilson. + +--Non. + +--Eh! bien alors, je me suis trompé et il n'a pas l'honneur de ma +connaissance, comme je me l'étais d'abord figuré.» + +Cependant le groom, ayant rentré sa brouette, s'apprêtait à fermer la +porte. + +«Ne restez pas à l'air pour moi, lui cria Sam. Où il y a de la gêne, il +n'y a pas de plaisir. Je vous excuserai, mon vieux. + +--Je vous casserais bien la tête pour un liard, dit le groom rechigné en +fermant une moitié de la porte. + +--Peux pas la céder pour si peu, rétorqua Sam, ça vaudrait au moins tous +vos gages jusqu'à la fin de vos jours, et encore ça serait trop bon +marché. Mes compliments chez vous. Dites qu'on ne m'attende pas pour +dîner, et qu'on ne mette rien de côté pour moi, parce que ce serait +froid avant que je revienne.» + +En réponse à ces compliments, le groom dont la bile s'échauffait, +grommela un désir indistinct d'endommager le crâne de quelqu'un. +Néanmoins il disparut sans exécuter sa menace, poussant la porte +derrière lui avec colère et sans faire attention à la tendre requête de +M. Weller, qui le suppliait de lui laisser une mèche de ses cheveux. + +Sam était resté assis sur la pierre et continuait de méditer sur ce +qu'il avait à faire. Déjà il avait arrangé dans son esprit un plan, qui +consistait à frapper à toutes les portes, dans un rayon de cinq milles +autour de Bristol, les mettant l'une dans l'autre à cent cinquante ou +deux cents par jour, et comptant de cette manière arriver à découvrir +miss Arabelle Allen dans un temps donné, lorsque tout à coup le hasard +jeta entre ses mains, ce qu'il aurait pu chercher pendant toute une +année, sans le rencontrer. + +Dans l'impasse où s'était installé Sam, ouvraient trois ou quatre +grilles appartenant à autant de maisons, qui, quoique détachées les unes +des autres, n'étaient cependant séparées que par leur jardin. Comme +ceux-ci étaient grands et bien plantés, non-seulement les maisons se +trouvaient écartées, mais la plupart étaient cachées par les arbres. Sam +était assis les yeux fixés sur la porte voisine de celle où avait +disparu le groom rechigné; il retournait profondément dans son esprit +les difficultés de sa présente entreprise, lorsqu'il vit la porte qu'il +regardait machinalement, s'ouvrir et laisser passer une servante qui +venait secouer dans la ruelle des descentes de lit. + +M. Weller était si préoccupé de ses pensées, que très-probablement il +se serait contenté de lever la tête et de remarquer que la jeune +servante avait l'air très-gentille, si ses sentiments de galanterie +n'avaient pas été fortement remués, en voyant qu'il ne se trouvait là +personne pour aider la pauvrette, et que les tapis paraissaient bien +pesants pour ses mains délicates. Sam était un gentleman fort galant à +sa manière. Aussitôt qu'il eut remarqué cette circonstance, il quitta +brusquement sa pierre, et s'avançant vers la jeune fille: «Ma chère, +dit-il d'un ton respectueux, vous gâterez vos jolies proportions, si +vous secouez ces tapis là toute seule. Laissez-moi vous aider.» + +La jeune bonne, qui avait modestement affecté de ne pas savoir qu'un +gentleman était si prêt d'elle, se retourna au discours de Sam, dans +l'intention (comme elle le dit plus tard elle-même) de refuser l'offre +d'un étranger, quand, au lieu de répondre, elle tressaillit, recula et +poussa un léger cri, qu'elle s'efforça vainement de retenir. Sam n'était +guère moins bouleversé: car dans la physionomie de la servante, à la +jolie tournure, il avait reconnu les traits de sa bien-aimée, la +gentille bonne de M. Nupkins. + +«Ah! Mary, ma chère! + +--Seigneur! M. Weller! comme vous effrayez les gens!» + +Sam ne fit pas de réponse verbale à cette plainte, et nous ne pouvons +même pas dire précisément quelle réponse il fit. Seulement nous savons +qu'après un court silence, Mary s'écria: «Finissez donc, M. Weller!» et +que le chapeau de Sam était tombé quelques instants auparavant, d'après +quoi nous sommes disposés à imaginer qu'un baiser, ou même plusieurs, +avaient été échangés entre les deux parties. + +«Pourquoi donc êtes-vous venu ici? demanda Mary quand la conversation, +ainsi interrompue, fut reprise. + +--Vous voyez bien que je suis venu ici pour vous chercher ma chère, +répondit Sam, permettant pour une fois à sa passion de l'emporter sur sa +véracité. + +--Et comment avez-vous su que j'étais ici? Qui peut vous avoir dit que +j'étais entrée chez d'autres maîtres à Ipswich, et qu'ensuite ils +étaient venus dans ce pays-ci? Qui donc a pu vous dire ça, M. Weller? + +--Ah, oui! reprit Sam avec un regard malin, voilà la question: qui peut +me l'avoir dit? + +--Ce n'est pas M. Muzzle, n'est-ce pas? + +--Oh! non, répliqua Sam avec un branlement de tête solennel, ce n'est +pas lui. + +--Il faut que ce soit la cuisinière? + +--Nécessairement. + +--Eh bien! qui est-ce qui se serait douté de ça! + +--Pas moi, toujours, dit M. Weller. Mais Mary, ma chère (ici les +manières de Sam devinrent extrêmement tendres), Mary, ma chère, j'ai sur +les bras une autre affaire très-pressante. Il y a un ami de mon +gouverneur.... M. Winkle, vous vous en souvenez? + +--Celui qui avait un habit vert? Oh, oui, je m'en souviens. + +--Bon! Il est dans un horrible état d'amour, absolument confusionné, et +tout sens dessus dessous. + +--Bah! s'écria Mary. + +--Oui, poursuivit Sam; mais ça ne serait rien, si nous pouvions +seulement trouver la jeune lady.» + +Ici, avec beaucoup de digressions sur la beauté personnelle de Mary, et +sur les indicibles tortures qu'il avait éprouvées pour son propre compte +depuis qu'il ne l'avait vue, Sam fit un récit fidèle de la situation +présente de M. Winkle. + +«Par exemple, dit Mary, voilà qui est drôle! + +--Bien sûr, reprit Sam; et moi, me voilà ici, marchant toujours comme le +juif errant (un personnage bien connu autrefois sur le _turf_, et que +vous connaissez peut-être, Mary, ma chère? qui avait fait la gageure de +marcher aussi longtemps que le temps et qui ne dort jamais), pour +chercher cette miss Arabelle Allen. + +--Miss qui? demanda Mary avec grand étonnement. + +--Miss Arabelle Allen. + +--Bonté du ciel! s'écria Mary en montrant la porte que le groom rechigné +avait fermée après lui. Elle est là, dans cette maison. Voilà six +semaines qu'elle y reste. Leur femme de chambre m'a raconté tout cela +devant la buanderie un matin que toute la famille dormait encore. + +--Quoi! la porte à côté de vous? + +--Précisément.» + +Sam se sentit tellement étourdi en apprenant cette nouvelle, qu'il se +trouva obligé de prendre la taille de la jolie bonne pour se soutenir, +et que plusieurs petits témoignages d'amour s'échangèrent entre eux, +avant qu'il fût suffisamment remis pour retourner au sujet de ses +recherches. + +«Eh bien! reprit-il à la fin, si ça n'enfonce pas les combats de coq, +rien ne les enfoncera jamais, comme dit le lord maire quand le premier +secrétaire d'état proposa la santé de madame la mairesse après dîner. +Juste la porte après! Moi, qui ai reçu un message pour elle, et qui ai +déjà passé toute une journée, sans trouver moyen de le lui remettre! + +--Ah! dit Mary, vous ne pouvez pas le lui donner maintenant. Elle ne se +promène dans le jardin que le soir, et seulement pendant quelques +minutes. Elle ne sort jamais sans la vieille lady. + +Sam rumina durant quelques instants, et à la fin s'arrêta au plan +d'opérations que voici: il résolut de revenir à la brune, époque à +laquelle Arabelle faisait invariablement sa promenade, étant admis par +Mary dans le jardin de sa maison, il trouverait moyen d'escalader le +mur, au-dessous des branches pendantes d'un énorme poirier qui +l'empêcherait d'être aperçu de loin, puis, une fois là, il délivrerait +son message et tâcherait d'obtenir, en faveur de M. Winkle, une entrevue +pour le lendemain à la même heure. Ayant conclu ces arrangements fort +rapidement, il aida Mary à secouer ses tapis durant si longtemps +négligés. + +Ce n'est pas une chose aussi innocente qu'on se l'imagine, que de +secouer ces petits tapis; ou du moins, s'il n'y a pas grand mal à les +secouer, il est fort dangereux de les plier. Tant qu'on ne fait que +secouer, tant que les deux parties sont séparées par toute la longueur +du tapis, c'est un amusement aussi moral qu'il soit possible d'en +inventer. Mais quand on commence à plier, et quand la distance diminue +d'une moitié à un quart, puis à un huitième, puis à un seizième, puis à +un trente-deuxième, si le tapis est assez long, cela devient extrêmement +périlleux. Nous ne savons pas au juste combien de tapis furent repliés +dans cette occasion, mais nous pouvons nous permettre d'assurer qu'à +chaque tapis Sam embrassa la jolie femme de chambre. + +Les adieux terminés, M. Weller alla se régaler, avec modération, à la +taverne la plus voisine. Il ne revint dans l'impasse qu'à la brune, fut +introduit dans le jardin par Mary, et, ayant reçu d'elle plusieurs +admonestations concernant la sûreté de ses membres et de son cou, il +monta dans le poirier et attendit l'arrivée d'Arabelle. + +Il attendit si longtemps, sans la voir venir, qu'il commençait à +craindre de ne rien voir du tout, lorsqu'il entendit sur le sable un +léger bruit de pas, et, immédiatement après, aperçut Arabelle elle-même, +qui marchait d'un air pensif dans le jardin. Lorsqu'elle fut arrivée +presque au-dessous du poirier, Sam, qui désirait lui indiquer doucement +sa présence, commença à faire diverses rumeurs diaboliques, semblables à +celles qui seraient sans doute, naturelles à une personne attaquée à la +fois, dès son enfance, d'une esquinancie, du croup et de la coqueluche. + +La jeune lady jeta un regard effrayé vers le lieu d'où partaient ces +horribles sons, et ses alarmes n'étant nullement diminuées en voyant un +homme parmi les branches, elle se serait certainement enfuie et aurait +alarmé la maison, si, fort heureusement, la peur ne l'avait pas privée +de tous mouvements et ne l'avait pas forcée à s'asseoir sur un banc, qui +par bonheur se trouvait là. + +«La voilà qui s'en va, se disait Sam tout perplexe. Quelle vexation que +ces jeunes créatures veulent toujours s'évanouir mal à propos! Eh! jeune +lady.... miss carabin.... Mme Winkle, tranquillisez-vous!» + +Était-ce le nom magique de M. Winkle? ou la fraîcheur de l'air? ou +quelque souvenir de la voix de Sam, qui ranima Arabelle? cela est peu +important à savoir. Elle releva la tête et demanda d'une voix +languissante: + +«Qui est là? que me voulez-vous? + +--Chut! répondit Sam en se hissant sur le mur et en s'y blottissant dans +le moindre espace possible; ça n'est que moi, miss, ça n'est que moi. + +--Le domestique de M. Pickwick? s'écria Arabelle avec vivacité. + +--Lui-même, miss. Voilà M. Winkle qu'est tout à fait estomaqué de +désespoir. + +--Ah! fit Arabelle en s'approchant plus près du mur. + +--Hélas! oui, poursuivit Sam. Nous avons cru qu'il faudrait lui mettre +la camisole de force la nuit dernière. Il n'a fait que rêver toute la +journée, et il jure que, s'il ne vous voit pas demain soir, il veut +être.... il veut qu'il lui arrive quelque chose de désagréable! + +--Oh non! non, M. Weller! s'écria Arabelle en joignant les mains. + +--C'est là ce qu'il dit, miss, répliqua Sam froidement. C'est un homme +d'honneur, miss, et, dans mon opinion, il le fera comme il dit. Il a +tout appris du vilain magot en lunettes. + +--Mon frère! s'écria Arabelle à qui la description de Sam rappelait des +souvenirs de famille. + +--Je ne sais pas trop lequel est votre frère, miss. Est-ce le plus +malpropre des deux? + +--Oui, oui, M. Weller! Continuez, dépêchez-vous, je vous prie. + +--Eh bien! miss, il a tout appris par lui, et c'est l'opinion du +gouverneur que, si vous ne le voyez pas très-promptement, le carabin +dont nous venons de parler recevra assez de plomb dans la tête, pour la +détériorer, si on veut jamais la conserver dans de l'esprit de vin. + +--Oh! ciel! que puis-je faire pour prévenir ces épouvantables querelles? + +--C'est la supposition d'un attachement antérieur qui est la cause de +tout, miss. Vous feriez mieux de le voir. + +--Mais où? comment? s'écria Arabelle. Je ne puis quitter la maison toute +seule, mon frère est si peu raisonnable, si injuste! Je sais combien il +peut paraître étrange que je vous parle ainsi, M. Weller, mais je suis +malheureuse, bien malheureuse!...» + +Ici la pauvre Arabelle se mit à pleurer amèrement, et Sam devint +chevaleresque. + +«C'est possible que ça ait l'air étrange, reprit-il avec une grande +véhémence, mais tout ce que je puis dire, c'est que je suis disposé à +faire l'impossible pour arranger les affaires, et si ça peut être utile +de jeter soit l'un soit l'autre des carabins par la fenêtre, je suis +votre homme.» En disant ceci, et pour intimer son empressement de se +mettre à l'ouvrage, Sam releva ses parements d'habit, au hasard imminent +de tomber du haut en bas du mur, pendant cette manifestation. + +Quelque flatteuse que fût cette profession de dévouement, Arabelle +refusa obstinément d'y avoir recours, au grand étonnement de l'héroïque +valet. Pendant quelque temps elle refusa, tout aussi courageusement, +d'accorder à M. Winkle l'entrevue demandée par Sam d'une manière si +pathétique; mais à la fin, et lorsque la conversation menaçait d'être +interrompue par l'arrivée intempestive d'un tiers, elle lui donna +rapidement à entendre, avec beaucoup d'expressions de gratitude, qu'il +ne serait pas impossible qu'elle se trouvât dans le jardin le lendemain, +une heure plus tard. Sam comprit parfaitement la chose; et Arabelle, lui +ayant accordé un de ses plus doux sourires, s'éloigna d'un pas leste et +gracieux, laissant M. Weller dans une vive admiration de ses charmes, +tant spirituels que corporels. + +Descendu sans encombre de sa muraille, Sam n'oublia pas de dévouer +quelques minutes à ses propres affaires, dans le même département; puis +il retourna directement à l'hôtel du Buisson, où son absence prolongée +avait occasionné beaucoup de suppositions et quelques alarmes. + +«Il faudra que nous soyons très-prudents, dit M. Pickwick après avoir +écouté attentivement le récit de Sam: non dans notre propre intérêt, +mais dans celui de la jeune lady. Il faudra que nous soyons +très-prudents. + +--Nous? s'écria M. Winkle avec une emphase marquée.» + +Le ton de cette observation arracha à M. Pickwick un coup d'oeil +d'indignation momentanée, mais qui fut remplacé presque aussitôt par son +expression de bienveillance accoutumée, lorsqu'il répondit: «Oui, +_nous_, monsieur! Je vous accompagnerai. + +--Vous? s'écria M. Winkle. + +--Moi, reprit M. Pickwick d'un ton doux. En vous accordant cette +entrevue, la jeune lady a fait une démarche naturelle, peut-être, mais +très-imprudente. Si je m'y trouve présent, moi qui suis un ami commun, +et assez vieux pour être le père de l'un et de l'autre, la voix de la +calomnie ne pourra jamais s'élever contre elle, par la suite.» + +En parlant ainsi, la contenance de M. Pickwick s'illumina d'une honnête +satisfaction de sa propre prévoyance. + +M. Winkle fut touché de cette preuve délicate de respect donnée par M. +Pickwick à sa jeune protégée. Il saisit la main du philosophe avec un +sentiment qui tenait de la vénération. + +«Vous y viendrez? lui dit-il. + +--Oui, répliqua M. Pickwick. Sam, vous préparerez mon paletot et mon +châle, et vous aurez soin de faire venir une voiture à la porte, demain +soir un peu avant l'heure nécessaire, afin que nous soyons sûrs +d'arriver à temps.» + +Sam toucha son chapeau en signe d'obéissance et se retira pour faire les +préparatifs de l'expédition. + +La voiture fut ponctuelle à l'heure désignée, et après avoir installé M. +Pickwick et M. Winkle dans l'intérieur, Sam se plaça sur le siége à côté +du cocher. Ils descendirent comme ils étaient convenus, à environ un +quart de mille du lieu du rendez-vous, et, ordonnant au cocher +d'attendre leur retour, firent le reste du chemin à pied. + +C'est dans cette période de leur entreprise que M. Pickwick, avec +plusieurs sourires et divers autres signes d'un grand contentement +intérieur, tira d'une de ses poches une lanterne sourde dont il s'était +pourvu spécialement pour cette occasion. Tout en marchant, il en +expliquait à M. Winkle la grande beauté mécanique, à l'immense surprise +du peu de passants qu'ils rencontraient. + +«Je m'en serais mieux trouvé si j'avais eu quelque chose de la sorte +dans ma dernière expédition nocturne, au jardin de la pension, eh! eh! +Sam? dit-il en se tournant avec bonne humeur vers son domestique qui +marchait derrière lui. + +--Très-jolies choses quand on connaît la manière de s'en servir, +monsieur. Mais si on ne veut pas être vu, je crois qu'elles sont plus +utiles quand la chandelle est éteinte.» + +M. Pickwick fut apparemment frappé de la remarque de Sam, car il mit la +lanterne dans sa poche, et ils continuèrent à marcher en silence. + +«Par ici, monsieur, murmura Sam. Laissez-moi vous conduire. Voici la +ruelle, monsieur.» + +Ils entrèrent dans la ruelle, et comme elle était passablement noire, M. +Pickwick, pour voir le chemin, tira deux ou trois fois sa lanterne, et +jeta devant eux une petite échappée de lumière fort brillante d'environ +un pied de diamètre. C'était extrêmement joli à regarder; mais cela ne +semblait avoir d'autre effet que de rendre plus obscures les ténèbres +environnantes. + +À la fin, ils arrivèrent à la grosse pierre, sur laquelle Sam fit +asseoir son maître et M. Winkle, tandis qu'il allait faire une +reconnaissance, et s'assurer que Mary les attendait. + +Après une absence de huit ou dix minutes, Sam revint dire que la porte +était ouverte et que tout paraissait tranquille. M. Pickwick et M. +Winkle, le suivant d'un pas léger, se trouvèrent bientôt dans le jardin, +et là tout le monde se prit à dire: Chut! chut! un assez grand nombre de +fois; mais cela étant fait, personne ne sembla plus avoir une idée +distincte de ce qu'il fallait faire ensuite. + +«Miss Allen est-elle déjà dans le jardin, Mary? demanda M. Winkle fort +agité. + +--Je n'en sais rien, monsieur, répondit la jolie bonne. La meilleure +chose à faire, c'est que M. Weller vous donne un coup d'épaule dans +l'arbre, et peut-être que monsieur Pickwick aura la bonté de voir si +personne ne vient dans la ruelle pendant que je monterai la garde à +l'autre bout du jardin. Seigneur! qu'est-ce que cela? + +--Cette satanée lanterne causera notre malheur à tous! s'écria Sam +aigrement. Prenez garde à ce que vous faites, monsieur; vous envoyez un +tremblement de lumière, droit dans la fenêtre du parloir. + +--Pas possible!... dit M. Pickwick, en détournant brusquement sa +lanterne. Je ne l'ai pas fait exprès. + +--Maintenant, vous illuminez la maison voisine, monsieur. + +--Bonté divine!... s'écria M. Pickwick en se détournant encore. + +--Voilà que vous éclairez l'écurie, et l'on croira que le feu y est. +Fermez la cloison, monsieur; est-ce que vous ne pouvez pas? + +--C'est la lanterne la plus extraordinaire que j'aie jamais rencontrez +dans toute ma vie! s'écria M. Pickwick, grandement abasourdi par les +effets pyrotechniques qu'il avait produits sans le vouloir. Je n'ai +jamais vu de réflecteur si puissant. + +--Il sera trop puissant pour nous, si vous le tenez flambant de cette +manière ici, monsieur, répliqua Sam, comme M. Pickwick, après d'autres +efforts inutiles, parvenait à fermer la coulisse. J'entends les pas de +la jeune lady, monsieur Winkle, monsieur, oup là! + +--Arrêtez, arrêtez!... dit M. Pickwick. Je veux lui parler d'abord; +aidez-moi, Sam. + +--Doucement, monsieur, répondit Sam en plantant sa tête contre le mur et +faisant une plate-forme de son dos. Montez sur ce pot de fleur ici, +monsieur. Allons maintenant, oup! + +--J'ai peur de vous blesser, Sam. + +--Ne vous inquiétez pas, monsieur. Aidez-le à monter, monsieur Winkle. +Allons, monsieur, allons! voilà le moment.» + +Sam parlait encore, et déjà M. Pickwick était parvenu à lui grimper sur +le dos, par des efforts presque surnaturels chez un gentleman de son âge +et de son poids. Ensuite Sam se redressa doucement, et M. Pickwick, +s'accrochant au sommet du mur, tandis que M. Winkle le poussait par les +jambes, ils parvinrent de cette façon à amener ses lunettes juste au +niveau du chaperon. + +«Ma chère, dit M. Pickwick, en regardant par-dessus le mur et en +apercevant de l'autre côté Arabelle, n'ayez pas peur ma chère, c'est +seulement moi. + +--Oh! je vous en supplie, monsieur Pickwick, allez-vous-en! Dites-leur +de s'en aller; je suis si effrayée! Cher monsieur Pickwick, ne restez +pas là; vous allez tomber et vous tuer, j'en suis sûre. + +--Allons, ma chère enfant, ne vous alarmez pas, reprit M. Pickwick d'un +ton encourageant. Il n'y a pas le plus petit danger, je vous assure. +Tenez-vous ferme, Sam, continua-t-il en regardant en bas. + +--Tout va bien, monsieur, répliqua Sam. Cependant ne soyez pas plus long +qu'il ne faut, si ça vous est égal; vous êtes un brin pesant, monsieur. + +--Encore un seul instant, Sam. Je désirais seulement vous apprendre, ma +chère, que je n'aurais pas permis à mon jeune ami de vous voir de cette +manière clandestine, si la situation dans laquelle vous êtes placée lui +avait laissé une autre alternative. Mais, de peur que l'inconvenance de +cette démarche ne vous causât quelque déplaisir, j'ai voulu vous faire +savoir que je suis présent. Voila tout, ma chère. + +--En vérité, monsieur Pickwick, je vous suis très-obligée pour votre +bonté et votre prévoyance, répondit Arabelle en essuyant ses larmes avec +son mouchoir.» + +Elle en aurait dit bien davantage, sans doute, si la tête de M. Pickwick +n'avait pas soudainement disparu, en conséquence d'un faux pas qu'il +avait fait sur l'épaule de Sam, et grâce auquel il se trouva tout à coup +sur la terre. Cependant il fut remis sur ses pieds en un moment, et, +disant à M. Winkle de se hâter de terminer son entrevue, il courut au +bout de la ruelle pour monter la garde avec tout le courage et l'ardeur +d'un jeune homme. M. Winkle, inspiré par l'occasion, fut sur le mur en +un clin d'oeil; il s'y arrêta néanmoins pour engager Sam à prendre soin +de son maître. + +«Soyez tranquille, monsieur, je m'en charge. + +--Où est-il, que fait-il, Sam? + +--Dieu bénisse ses vieilles guêtres! répliqua Sam en regardant vers la +porte du jardin. Il monte la garde dans la ruelle avec sa lanterne +sourde, comme un aimable Mandrin. Je n'ai jamais vu une si charmante +créature de mes jours. Dieu me sauve! si je n'imagine pas que son coeur +doit être venu au monde vingt-cinq ans après son corps, pour le moins.» + +M. Winkle n'était pas resté pour entendre l'éloge de son ami; il s'était +précipité à bas du mur, il s'était jeté aux pieds d'Arabelle, et +plaidait la sincérité de sa passion avec une éloquence digne de M. +Pickwick lui-même. + +Pendant que ces choses se passaient en plein air, un gentleman d'un +certain âge, et fort distingué dans les sciences, était assis dans sa +bibliothèque, deux ou trois maisons plus loin et s'occupait à écrire un +traité philosophique, adoucissant de temps en temps son gosier et son +travail avec un verre de Bordeaux, qui résidait à côté de lui dans une +bouteille vénérable. Pendant les agonies de la composition, le savant +gentleman regardait quelquefois le tapis, quelquefois le plafond, +quelquefois la muraille; et quand ni le tapis, ni le plafond, ni la +muraille ne lui donnaient le degré nécessaire d'inspiration, il +regardait par la fenêtre. + +Dans une de ces défaillances de l'invention, notre savant observait avec +abstraction les ténèbres extérieures, lorsqu'il fut étrangement surpris +en remarquant une lumière très-brillante qui glissait dans les airs, à +une petite distance du sol, et qui s'évanouit presque instantanément. Au +bout de quelques secondes, le phénomène s'était répété, non pas une +fois, ni deux, mais plusieurs. + +À la fin, le savant déposa sa plume, et commença à chercher quelle +pouvait être la cause naturelle de ces apparences. + +Ce m'étaient point des météores, elles luisaient trop bas; ce n'étaient +pas des vers luisants, elles brillaient trop haut. Ce n'étaient point +des feux follets, ce n'étaient point des mouches phosphoriques, ce +n'étaient point des feux d'artifice; que pouvait-ce donc être? Quelque +jeu de la nature, étonnant, extraordinaire, qu'aucun philosophe n'avait +jamais vu auparavant; quelque chose que lui seul était destiné à +découvrir, et qui, recueilli par lui pour le bénéfice de la postérité, +devait immortaliser son nom. Plein de ces idées, le savant saisit de +nouveau sa plume, et confia au papier la description exacte et +minutieuse de ces apparitions sans exemple, avec la date, le jour, +l'heure, la minute, la seconde précise où elles avaient été visibles. +C'étaient les premiers matériaux d'un volumineux traité, plein de +grandes recherches et de science profonde, qui devait étonner toutes les +sociétés météorologiques des contrées civilisées. + +Enivré par la contemplation de sa future grandeur, le savant se renversa +dans son fauteuil. La mystérieuse lumière reparut, plus brillante que +jamais, dansant, en apparence, du haut en bas de la ruelle, passant d'un +côté à l'autre, et se mouvant dans une orbite aussi excentrique que +celle des comètes elles-mêmes. + +Le savant était garçon: ne pouvant appeler sa femme pour l'étonner, il +tira la sonnette et fit venir son domestique. «Pruffie, lui dit-il, il y +a cette nuit dans l'air quelque chose de bien extraordinaire. Avez-vous +vu cela? Et il montrait, par la fenêtre, les rayons lumineux qui +venaient de reparaître. + +--Oui, monsieur. + +--Et qu'en pensez-vous, Pruffie? + +--Ce que j'en pense, monsieur? + +--Oui. Vous avez été élevé à la campagne; savez-vous quelle est la cause +de ces lumières?» + +La savant attendait en souriant une réponse négative. + +«Monsieur, dit-il à la fin, j'imagine que ce sont des voleurs. + +--Vous êtes un sot! Vous pouvez retourner en bas. + +--Merci, monsieur, répondit Pruffie; et il s'en alla.» + +Cependant le savant était cruellement tourmenté par l'idée que son +profond traité serait infailliblement perdu pour le monde, si +l'hypothèse de l'ingénieux M. Pruffie n'était pas étouffée dès sa +naissance. Il mit donc son chapeau et descendit doucement dans son +jardin, déterminé à étudier à fond le météore. + +Or, quelque temps avant que le savant fût descendu dans son jardin, M. +Pickwick, croyant entendre venir quelqu'un, avait couru jusqu'au fond de +la ruelle, le plus vite qu'il avait pu, pour communiquer une fausse +alerte, et, dans sa course rapide, avait de temps en temps tiré la +coulisse de sa lanterne sourde pour éviter de tomber dans le fossé. +Aussitôt que cette alerte eut été donnée, M. Winkle regrimpa sur son +mur, Arabelle courut dans sa maison, la porte du jardin fut fermée, et +nos trois aventuriers s'en revenaient, de leur mieux, le long de la +ruelle, quand ils furent effrayés par le bruit que faisait le savant en +ouvrant la porte de son jardin. + +«Halte! murmura Sam, qui marchait en avant, bien entendu. Montrez la +lumière juste une seconde, monsieur.» + +M. Pickwick fit ce qui lui était demandé, et Sam voyant une tête d'homme +qui s'avançait avec précaution, à environ deux pieds de la sienne, lui +donna de son poing fermé une légère tape qui lui fit sonner le creux +contre la grille; puis, ayant accompli cet exploit avec grande +promptitude et dextérité, il prit M. Pickwick sur son dos et suivit M. +Winkle le long de la ruelle, avec une rapidité véritablement étonnante, +vu le poids dont il était chargé. + +«Monsieur, demanda-t-il à son maître, quand il fut arrivé au bout, +avez-vous repris votre respire? + +--Tout à fait... tout à fait maintenant, répliqua M. Pickwick. + +--Allons! pour lors, reprit Sam en remettant le philosophe sur ses +pieds, venez entre nous, monsieur; pas plus d'un demi-mille à courir. +Imaginez que vous gagnez un prix, et en route!» + +Ainsi encouragé, M. Pickwick fit le meilleur usage possible de ses +jambes, et l'on peut assurer avec confiance que jamais une paire de +guêtres noires n'arpenta le terrain plus lestement que ne le firent les +guêtres de M. Pickwick dans cette occasion mémorable. + +La voiture attendait, les chevaux étaient frais, la route bonne et le +cocher bien disposé. Toute la troupe arriva saine et sauve à l'hôtel +avant que M. Pickwick eût eu le temps de reprendre haleine. + +«Entrez tout de suite, monsieur, dit Sam en aidant son maître à +descendre. Ne restez pas une seconde dans la rue après cet exercice ici. +Je vous demande pardon, monsieur, continua-t-il, en touchant son +chapeau, à M. Winkle qui descendait de la voiture. J'espère qui n'y a +pas d'attachement antérieur?» + +M. Winkle serra la main de son humble ami, et lui dit à l'oreille: «Tout +va bien, Sam; parfaitement bien!» + +À cette annonce, M. Weller, en signe d'intelligence, frappa trois coups +distincts sur son nez, sourit, cligna de l'oeil, et monta l'escalier, +avec une physionomie qui exprimait la satisfaction la plus vive. + +Quant au savant gentleman de la ruelle, il démontra, dans un admirable +traité, que ces étonnantes lumières étaient des effets de l'électricité, +et il le prouva clairement, en détaillant comment un éclair éblouissant +avait dansé devant ses yeux, lorsqu'il avait mis la tête hors de sa +porte, et comment il avait reçu un choc qui l'avait étourdi pendant un +grand quart d'heure. Grâce à cette démonstration, qui charma toutes les +sociétés savantes de l'univers, il fut toujours considéré, depuis lors, +comme une des lumières de la science. + + + + +CHAPITRE XI. + +Où l'on voit M. Pickwick sur une nouvelle scène du grand drame de la +vie. + + +Le reste du temps que M. Pickwick avait destiné à son séjour à Bath +s'écoula sans rien amener de remarquable. Le terme de la Trinité +commençait, et avant que sa première semaine fût achevée, M. Pickwick, +revenu à Londres, avec ses amis, était allé s'établir dans ses anciens +quartiers, à l'hôtel de _George-et-Vautour_. + +Trois jours après leur arrivée, juste au moment où les horloges de la +cité sonnaient individuellement neuf heures du matin, et collectivement +environ neuf cents heures, Sam était en train de prendre l'air dans la +cour, lorsqu'il vit s'arrêter devant la porte de l'hôtel une étrange +sorte de véhicule, fraîchement peint, hors duquel sauta légèrement une +étrange sorte de gentleman, qui semblait fait pour le véhicule, comme le +véhicule semblait fait pour lui, et qui donna les rênes à un gros homme +assis auprès de lui. + +Ce véhicule n'était pas exactement un tilbury, et n'était pas non plus +un phaéton. Ce n'était pas ce qu'on appelle vulgairement un dog-cart, ni +une carriole, ni un cabriolet; et cependant il participait du caractère +de chacune de ces machines. La caisse était peinte en jaune clair, sur +lequel se détachaient, en noir, les rayons et les jantes des roues. Le +conducteur était assis, suivant le style classique, sur des coussins +empilés environ deux pieds au-dessus du dossier. Le cheval était un +animal bai, d'assez bonne tournure, mais ayant néanmoins un air de +mauvais ton et de mauvais sujet à la fois, qui s'accordait admirablement +avec le véhicule et avec son maître. + +Le maître lui-même était un homme d'une quarantaine d'années, ayant des +cheveux et des favoris noirs, soigneusement peignés. Il était vêtu d'une +manière singulièrement recherchée, et couvert d'une quantité de bijoux, +tous environ trois fois plus grands que ceux qui sont portés +ordinairement par un gentleman. Pour couronner le tout, il était +enveloppé d'une grosse redingote à long poils. + +Aussitôt qu'il fut descendu, il fourra sa main gauche dans l'une des +poches de sa redingote, tandis qu'avec sa main droite, il tirait d'une +autre poche un foulard très-brillant, dont il se servit pour épousseter +trois grains de poussière sur ses bottes, et qu'il garda ensuite, en le +froissant dans sa main, pour traverser la cour d'un air fendant. + +Pendant que ce personnage descendait de voiture, Sam remarqua qu'un +autre homme, vêtu d'une vieille redingote brune, veuve de plusieurs +boutons, et qui, jusque là, était resté à flâner de l'autre côté de la +rue, la traversa et se tint immobile non loin de la porte. Ayant plus +d'un soupçon sur le but de la visite du premier gentleman, Sam le +précéda à l'entrée de l'hôtel, et, se retournant brusquement, se planta +au centre de la porte. + +«Allons! mon garçon,» dit le gentleman d'un ton impérieux, en essayant +en même temps de pousser Sam. + +«Allons! monsieur. Qu'est-ce que c'est?» répliqua Sam, en lui rendant sa +bousculade avec les intérêts composés. + +«Allons, allons! mon garçon, ça ne prend pas avec moi, rétorqua +l'étranger, en élevant la voix et en devenant tout blanc. Ici, Smouch. + +--Ben! quoi qui gnia,» grommela l'homme à la redingote brune, qui +pendant ce court dialogue s'était graduellement avancé dans la cour. + +«C'est ce jeune homme qui fait l'insolent,» dit le principal, en +poussant Sam de nouveau. + +«Ohé, pas de bêtises!» gronda Smouch, en bourrant Sam beaucoup plus +fort. + +Ce compliment eut le résultat qu'en attendait l'habile M. Smouch: car +tandis que Sam, empressé d'y répondre, le froissait contre la porte, le +principal se faufilait, et pénétrait jusqu'au bureau. Sam l'y suivit +immédiatement, après avoir échangé avec M. Smouch quelques arguments, +composés principalement d'épithètes. + +«Bonjour, ma chère, dit le principal, en s'adressant à la jeune personne +du bureau, avec une aisance de détenu libéré. Où est la chambre de M. +Pickwick, ma chère? + +--Conduisez-le,» dit la jeune lady au garçon, sans daigner jeter un +second coup d'oeil au fashionable. + +Le garçon se mit en route, suivi du personnage; Sam venait derrière, et +tant le long de l'escalier se soulageait par d'innombrables gestes de +défi et de mépris suprême, à la grande satisfaction des domestiques et +des autres spectateurs de cette scène. M. Smouch, qui était troublé par +une grosse toux, resta en bas, et expectora dans le passage. + +M. Pickwick était profondément endormi dans son lit, quand ce visiteur +matinal entra dans sa chambre, toujours suivi par Sam. Le bruit de cette +intrusion le réveilla. + +«De l'eau pour ma barbe, Sam,» dit-il sans ouvrir les yeux. + +«Oui, oui, nous allons vous faire la barbe, M. Pickwick, dit l'étranger, +en tirant un des rideaux du lit. J'ai un mandat d'arrêt contre vous, à +la requête de Bardell. Voici le _warrant_, lancé par la cour des _common +pleas_; et voilà ma carte. Je suppose que vous viendrez chez moi?» + +En parlant ainsi, l'officier du shériff, car tel était son titre, donna +une tape amicale sur l'épaule de M. Pickwick, puis il jeta sa carte sur +la courte-pointe, et tira de la poche de son gilet un cure-dents, en or. + +«Namby est mon nom, poursuivit-il, pendant que M. Pickwick aveignait ses +lunettes de dessous son traversin, et les mettait sur son nez pour lire +la carte. Namby, Bell Aley, Coleman Street.» + +En cet endroit, Sam qui avait eu jusque-là les yeux fixés sur le chapeau +luisant de M. Namby, l'interrompit: + +«Êtes-vous quaker[12]?» lui demanda-t-il. + +[Footnote 12: Les _quakers_ gardent leur chapeau en certaines occasions +où d'autres se croient tenus de l'ôter.] + +«Je vous ferai connaître ce que je suis, avant de vous quitter, répondit +l'officier indigné. Je vous apprendrai la politesse, mon garçon, un de +ces beaux matins. + +--Merci, répliqua Sam. J'en ferai autant pour vous, tout de suite. Ôtez +vot' chapeau.» En parlant ainsi, Sam envoyait, d'un revers de main, le +chapeau de M. Namby à l'autre bout de la chambre, et cela avec tant de +violence, que peu s'en fallut qu'il n'y fit voler le cure-dents d'or +par-dessus le marché. + +«Observez cela, M. Pickwick, s'écria l'officier déconcerté, en reprenant +haleine. J'ai été attaqué dans votre chambre, par votre domestique, dans +l'exercice de mes fonctions. J'ai des craintes personnelles, je vous +prends à témoin. + +--Ne soyez témoin de rien, monsieur, interrompit Sam, fermez vos yeux +solidement, monsieur! Je le jetterais volontiers par la fenêtre; +seulement il ne tomberait pas assez loin, à cause du plomb. + +--Sam! s'écria M. Pickwick d'une voix mécontente, pendant que son +domestique faisait diverses démonstrations d'hostilités, si vous dites +une autre parole, si vous causez le moindre trouble à cette personne, je +vous renvoie sur-le-champ. + +--Mais, monsieur.... + +--Taisez-vous et ramassez ce chapeau.» + +Malgré la sévère réprimande de son maître, Sam refusa positivement de +relever le chapeau; et comme l'officier du _shérif_ était pressé, il +condescendit à le ramasser lui-même. Ce ne fut pas, toutefois, sans +lancer contre Sam un déluge de menaces, que celui-ci recevait avec la +plus grande tranquillité, se contentant de faire observer que si M. +Namby voulait avoir la bonté de remettre son chapeau sur sa tête, il le +lui enverrait aux grandes Indes. M. Namby, pensant qu'une telle +opération produirait peut-être quelques inconvénients pour lui-même, ne +voulut pas exposer son adversaire à une trop forte tentation, et bientôt +après appela Smouch. L'ayant informé que la capture était faite, et +qu'il n'avait plus qu'à attendre jusqu'à ce que le prisonnier eût fini +de s'habiller, Namby s'en fut en se pavanant et remonta dans son +véhicule. Smouch ayant prié M. Pickwick de _ne pas s'endormir_, tira une +chaise auprès de la porte et y resta assis jusqu'à ce que notre héros +eût fini de s'habiller. Sam fut alors dépêché pour amener une voiture de +place, dans laquelle le triumvirat se rendit à Coleman-Street. Le trajet +n'était pas long, heureusement; car, outre que M. Smouch n'était pas +doué d'une conversation fort enchanteresse, sa société était rendue +décidément désagréable, dans un espace limité, par la faiblesse physique +à laquelle nous avons fait allusion plus haut. + +La voiture ayant tourné dans une rue très-sombre et très-étroite, +s'arrêta devant une maison dont toutes les fenêtres étaient grillées. La +muraille en était décorée du nom et du titre de _Namby, officier des +shérifs de Londres_. La porte intérieure ayant été ouverte, au moyen +d'une énorme clef, par un gentleman qui pouvait passer pour un frère +jumeau négligé de M. Smouch, M. Pickwick fut introduit dans la salle du +café. + +Cette salle du café était principalement remarquable par du sable frais, +qui jonchait le plancher, et par une odeur de tabac qui parfumait l'air. +M. Pickwick salua en entrant, trois personnes qui s'y trouvaient, et +ayant envoyé Sam pour chercher M. Perker, se retira dans un coin obscur, +et de là regarda avec quelque curiosité ses nouveaux compagnons. + +Un de ceux-ci était un jeune garçon de dix-neuf ou vingt ans, qui, +quoiqu'il fût à peine dix heures du matin, buvait de l'eau et du +genièvre, et fumait un cigare, amusements auxquels il devait avoir +dévoué presque constamment les deux ou trois dernières années de sa vie, +à en juger par sa contenance enflammée. En face de lui, et s'occupant à +attiser le feu avec le bout de sa botte droite, se trouvait un jeune +homme, d'environ trente ans, épais, vulgaire, au visage jaune, à la voix +dure, et possédant évidemment cette connaissance du monde et cette +séduisante liberté de manières qui s'acquiert dans les salles de +billards et les estaminets de bas étage. Le troisième prisonnier était +un homme d'un certain âge, vêtu d'un très-vieil habit noir. Son visage +était pâle et hagard, et il parcourait incessamment la chambre, +s'arrêtant de temps en temps pour regarder par la fenêtre avec beaucoup +d'inquiétude, comme s'il eût attendu quelqu'un. Après quoi il +recommençait à marcher. + +«Vous feriez mieux d'accepter mon rasoir ce matin, M. Ayresleigh,» dit +l'homme qui attisait le feu, en clignant de l'oeil à son ami, le jeune +garçon. + +--Non, je vous remercie, je n'en aurai pas besoin. Je compte bien être +dehors avant une heure ou deux,» répliqua l'autre avec précipitation; +puis allant, une fois de plus, à la fenêtre, et revenant encore +désappointé, il soupira profondément et quitta la chambre. Les deux +autres poussèrent des éclats de rire bruyants. + +«Eh bien, je n'ai jamais vu une farce comme cela! dit le gentleman qui +avait offert le rasoir, et dont le nom paraissait être Price. Jamais!» +Il confirma cette assertion par un juron, et recommença à rire; en quoi +il fut imité par le jeune garçon qui le regardait évidemment comme un +modèle accompli. + +«Croiriez-vous, continua Price en se tournant vers M. Pickwick, que ce +bonhomme-là, qui est ici depuis huit jours, ne s'est point encore rasé +une fois? Il se croit si sûr de sortir avant une demi-heure, qu'il aime +autant attendre qu'il soit rentré chez lui. + +--Pauvre homme! dit M. Pickwick. A-t-il réellement quelques chances de +se tirer d'affaire? + +--Des chances? il n'en a pas la queue d'une. Je ne donnerais pas ça +pour la chance qu'il a de marcher dans la rue d'ici à dix ans.» En +parlant ainsi, M. Price secouait contemptueusement ses doigts. Un +instant après il tira la sonnette. + +«Apportez-moi une feuille de papier, Crookey, dit-il au domestique, qui, +par sa mise et par sa tournure, avait l'air de tenir le milieu entre un +nourrisseur banqueroutier et un bouvier en état d'insolvabilité. Un +verre de grog avec, Crookey, entendez-vous? Je vais écrire à mon père, +et il me faut du stimulant, autrement je ne serais pas capable +d'entortiller le vieux.» + +Il est inutile de dire que le jeune homme se pâma, en entendant ce +discours facétieux. + +«Voilà la chose, continua M. Price. Faut pas se laisser abattre; c'est +amusant, hein? + +--Fameux! dit le jeune gentleman. + +--Vous avez de l'aplomb, reprit M. Price, approbativement. Vous avez vu +le monde? + +--Un peu!» répliqua le jeune homme. Il l'avait regardé à travers les +vitres malpropres d'un estaminet. + +M. Pickwick n'était pas médiocrement dégoûté par ce dialogue, aussi bien +que par l'air et les manières des deux êtres qui l'échangeaient. Il +allait demander s'il n'était pas possible d'avoir une chambre +particulière, lorsqu'il vit entrer deux ou trois étrangers, d'une +apparence assez respectable. En les apercevant, le jeune homme jeta son +cigare dans le feu, et dit tout bas à M. Price qu'ils étaient venus pour +le tirer d'affaire, puis il se retira avec eux, auprès d'une table, à +l'autre bout de la chambre. + +Il paraîtrait cependant qu'on ne tirait pas le jeune homme _d'affaire_ +aussi promptement qu'il l'avait imaginé; car il s'en suivit une +très-longue conversation, dont M. Pickwick ne put s'empêcher d'entendre +certains passages, concernant une conduite dissolue et des pardons +répétés. À la fin, le plus vieux des trois étrangers fit des allusions +fort distinctes à une certaine rue Whitecross[13], au nom de laquelle le +jeune gentleman, malgré son aplomb et sa connaissance du monde, appuya +sa tête sur la table, et se mit à sangloter cruellement. + +[Footnote 13: Rue où se trouve la prison pour dettes.] + +Très-satisfait d'avoir vu si soudainement rabaisser le ton et abattre la +valeur du jeune homme, M. Pickwick tira la sonnette, et fut conduit, sur +sa requête, dans une chambre particulière, garnie d'un tapis, d'une +table, de plusieurs chaises, d'un buffet, d'un sofa, et ornée d'une +glace et de plusieurs vieilles gravures. Là, tandis que son déjeuner +s'apprêtait, il eut l'avantage d'entendre Mme Namby toucher au piano, +au-dessus de sa tête, et quand le déjeuner arriva, M. Perker arriva +aussi. + +«Ah! ah! mon cher monsieur, dit le petit avoué; coffré à la fin, eh? +Allons, allons! je n'en suis pas très-fâché, parce que vous allez voir +l'absurdité de cette conduite. J'ai noté le montant des frais taxés et +des dommages, et nous ferons bien de régler cela, sans perdre de temps. +Namby doit-être revenu à l'heure qu'il est. Qu'en dites-vous, mon cher +monsieur? Voulez-vous écrire un mandat, ou bien aimez-vous mieux m'en +charger?» En disant ceci, Perker se frottait les mains, avec une gaieté +affectée; mais, ayant observé la contenance de M. Pickwick, il ne put +s'empêcher de jeter vers Sam un regard découragé. + +«Perker, dit M. Pickwick, je vous prie de ne plus me parler de cela. Je +ne vois aucun avantage à rester ici; ainsi j'irai à la prison ce soir. + +--Vous ne pouvez pas aller à Whitecross, mon cher monsieur, s'écria le +petit homme; impossible! Il y a soixante lits par dortoir, et les +grilles sont fermées seize heures sur vingt-quatre. + +--J'aimerais mieux aller dans quelque autre prison, si je le puis, +répondit M. Pickwick. Si non, je m'arrangerai le mieux que je pourrai de +celle-là. + +--Vous pouvez aller à la prison de Fleet-Street, mon cher monsieur; si +vous êtes déterminé à aller quelque part. + +--C'est cela. J'irai aussitôt que j'aurai fini mon déjeuner. + +--Doucement, doucement, mon cher monsieur, dit le brave homme de petit +avoué. Il n'est pas besoin d'aller si vite dans un endroit dont tous les +autres hommes sont si empressés de sortir. Il faut d'abord que nous +ayons un _habeas corpus_. Il n'y aura pas de juges aux chambres avant +quatre heures de l'après-midi; il faudra que vous attendiez jusque-là. + +--Très-bien, dit M. Pickwick, avec une patience inébranlable. Alors nous +mangerons une côtelette ici, à deux heures. Occupez-vous-en, Sam, et +dites qu'on soit ponctuel.» + +M. Pickwick demeurant immuable, malgré les remontrances et les arguments +de Perker, les côtelettes parurent, et disparurent en temps utile. +Ensuite on attendit pendant une heure ou deux M. Namby, qui avait des +personnes distinguées à dîner, et ne pouvait se déranger, sous aucun +prétexte. Enfin notre philosophe monta avec lui et M. Perker dans une +voiture qui les transporta à _Chancery-lane_. + +Il y avait deux juges de service à _Serjeants' Inn_, l'un du banc du +roi, l'autre des _common pleas_; et s'il fallait en croire la foule de +clercs qui allaient et venaient avec des paquets de papiers, il devait +passer par leurs mains une immense quantité d'affaires. Lorsque M. +Pickwick et ses acolytes eurent atteint la basse arcade qui forme +l'entrée de _Serjeants' Inn_, Perker fut retenu, pendant quelques +moments, pour parlementer avec le cocher, concernant le prix de la +course et la monnaie, et M. Pickwick, se mettant de côté pour être hors +du courant d'individus qui entraient, regarda autour de lui avec +curiosité. + +Les personnages qui attiraient le plus son attention, étaient trois ou +quatre hommes d'une tournure à la fois prétentieuse et misérable. Ils +touchaient leur chapeau devant la plupart des avoués qui passaient, et +semblaient être là pour quelque affaire, dont M. Pickwick ne pouvait +deviner la nature. C'étaient des individus fort curieux à observer. L'un +était grand et boiteux, avec un habit noir râpé et une cravate blanche; +un autre était un gros courtaud, également vêtu de noir, mais dont la +cravate, jadis noire, avait une teinte rougeâtre; un troisième était un +drôle de corps, à la tournure avinée, à la face bourgeonnée. Ils se +promenaient aux alentours, les mains derrière le dos, et quelquefois, +d'un air empressé, ils murmuraient deux ou trois mots à l'oreille des +personnes qui passaient auprès d'eux avec des paquets de papiers. M. +Pickwick se souvint de les avoir souvent remarqués sous l'arcade, +lorsqu'il se promenait par-là, et il éprouva une vive curiosité de +savoir à quelle branche de la chicane appartenaient ces flâneurs peu +distingués. + +Il allait le demander à Namby, qui était resté auprès de lui, et qui +s'occupait à sucer un large anneau d'or, dont son petit doigt était +décoré, lorsque Perker revint avec empressement leur dire qu'il n'y +avait pas de temps à perdre, et se dirigea vers l'intérieur de la +maison. M. Pickwick se disposait à le suivre, lorsque le boiteux +s'approcha de lui, toucha poliment son chapeau, et lui tendit une carte +écrite à la main. Notre excellent ami, ne voulant pas contrister cet +inconnu par un refus, accepta gracieusement sa carte, et la déposa dans +la poche de son gilet. + +«Nous y voilà, dit Perker, en se retournant, pour voir si ses +compagnons étaient auprès de lui, avant d'entrer dans les bureaux. Par +ici, mon cher monsieur. Eh! qu'est-ce que vous voulez?» + +Cette dernière question était adressée au boiteux, qui s'était joint à +leur société, sans que M. Pickwick l'eût remarqué. Pour toute réponse le +boiteux toucha de nouveau son chapeau, avec la plus grande politesse, et +montra le philosophe. + +«Non, non, dit Perker avec un sourire; nous n'avons pas besoin de vous, +mon cher ami. + +--Je vous demande pardon, monsieur, dit le boiteux. Le gentleman a pris +ma carte. J'espère que vous m'emploierez, monsieur. Le gentleman m'a +fait un signe. Je consens à être jugé par le gentleman lui-même. Vous +m'avez fait un signe, monsieur. + +--Bah, bah! folie. Vous n'avez fait de signe à personne, Pickwick? C'est +une erreur, c'est une erreur. + +--Ce monsieur m'a tendu sa carte, répliqua M. Pickwick, en la sortant de +la poche de son gilet. Je l'ai acceptée, comme il paraissait le désirer. +Au fait j'avais quelque curiosité de la regarder quand j'en aurais le +loisir. Je....» + +Le petit avoué éclata de rire, et rendant la carte au boiteux l'informa +que c'était une erreur. Ensuite, pendant que cet homme s'en allait, de +mauvaise humeur, il dit à demi-voix à M. Pickwick que c'était simplement +une caution. + +«Une quoi? s'écria M. Pickwick. + +--Une caution. + +--Une caution! + +--Oui, mon cher monsieur, il y en à une demi-douzaine ici. Ils vous +servent de caution, n'importe pour quelle somme, et ne prennent pour +cela qu'une demi-couronne. Un curieux métier, hein? dit Perker, en se +régalant d'une prise de tabac. + +--Quoi! s'écria M. Pickwick, renversé par cette découverte, dois-je +entendre que ces hommes se font un revenu en se parjurant devant les +juges du pays, au taux d'une demi-couronne par crime! + +--Hé! hé! Quant au parjure, je n'en sais trop rien, mon cher monsieur; +c'est un mot sévère, mon cher monsieur; très-sévère. Il y a là une +notion légale, rien de plus.» + +Ayant dit ceci, l'avoué sourit, haussa les épaules, prit une seconde +pincée de tabac, et entra dans le bureau du clerc du juge. + +C'était une chambre d'une apparence essentiellement malpropre, dont le +plafond était bas et les murs couverts de vieilles boiseries. Elle était +si mal éclairée que, quoiqu'il fît grand jour au dehors, des chandelles +de suif brûlaient sur les bureaux. À l'une des extrémités ouvrait une +porte qui conduisait dans le cabinet du juge, et autour de laquelle se +trouvaient réunis une nuée d'avoués et de clercs, qui y étaient +introduits par ordre. Chaque fois que cette porte s'ouvrait pour laisser +sortir un groupe, un autre groupe se précipitait pour entrer. Et comme +ceux qui avaient vu le juge mêlaient des discussions assez intimes aux +bruyants dialogues de ceux qui ne l'avaient point encore vu, il en +résultait un tapage aussi immense qu'il est possible de l'imaginer dans +un espace aussi rétréci. + +Cependant ces conversations n'étaient point le seul bruit qui fatiguât +les oreilles. Debout sur une boîte, derrière une barre de bois, à +l'autre bout de la chambre, était un clerc armé de lunettes, qui +recevait les attestations; et de temps en temps un autre clerc en +emportait de gros paquets dans le cabinet du juge, pour les lui faire +signer. Il y avait un très-grand nombre de clercs d'avoués qui devaient +prêter serment; et, comme il était moralement impossible de le leur +faire prêter à tous en même temps, les efforts de ces gentlemen pour se +rapprocher du clerc aux lunettes étaient semblables à ceux de la foule +qui assiége la porte du parterre d'un théâtre, lorsque sa très-gracieuse +Majesté l'honore de sa présence. Un autre fonctionnaire exerçait de +temps en temps la force de ses poumons à appeler le nom de ceux qui +avaient prêté serment, afin de leur rendre leurs attestations lorsque +celles-ci avaient été signées par le juge, ce qui occasionnait de +nouvelles luttes; et, toutes ces choses, se passant en même temps, +donnaient naissance à autant de hourvari qu'en puisse désirer la +personne la plus active. Il y avait encore une autre classe d'individus +qui n'étaient pas moins bruyants, c'étaient ceux qui venaient pour +assister à des conférences demandées par leurs patrons. L'avoué de la +partie adverse pouvait ou non s'y rendre, à son choix; et les clercs en +question n'avaient pas d'autre affaire que de crier de temps en temps le +nom de l'avoué adverse, afin de s'assurer qu'il ne se trouvait pas là. + +Par exemple, tout auprès du siége où s'était assis M. Pickwick, se +tenaient appuyés contre la muraille deux clercs, dont l'un avait une +voix de basse-taille, tandis que l'autre en avait une de ténor. + +Un clerc entra avec un paquet de papiers et se mit à regarder tout +autour de lui. + +«Sniggle et Blink, miaula le ténor. + +--Porkin et Snob, mugit la basse. + +--Stumpy et Deacon, hurla le nouveau venu.» + +Personne ne répondit, et le premier individu qui entra après cela fut +salué par tous les trois à la fois, et à son tour cria d'autres noms. +Puis un nouveau personnage en vociféra d'autres encore, et ainsi de +suite. + +Pendant tout ce temps, l'homme aux lunettes travaillait sans répit à +faire jurer les clercs. Leur serment était toujours administré sans +aucune espèce de ponctuation, et ordinairement dans les termes suivants: + +«Prenez le livre dans votre main droite ceci est votre nom et votre +écriture au nom de Dieu vous jurez que le contenu de votre présente +attestation est véritable un shilling il faut vous procurer de la +monnaie je n'en ai pas.» + +«Eh bien! Sam, dit M. Pickwick, je suppose qu'on prépare l'_Habeas +corpus_? + +--Oui, répondit Sam, je voudrais bien qu'ils l'amènent leur _ayez sa +carcasse_. C'est pas délicat de nous faire attendre comme ça. Dans ce +temps-là moi j'aurais arrangé une douzaine d'_ayez sa carcasse_ tout +emballés et tout ficelés.» + +Sam paraissait s'imaginer qu'un _habeas corpus_ est une espèce de +machine encombrante; mais nous ne saurions dire au juste de quelle +sorte, car en ce moment M. Perker revint et emmena M. Pickwick. + +Les formalités ordinaires ayant été accomplies, le corpus de Samuel +Pickwick fut confié à la garde d'un huissier, pour être, par lui, +conduit au gouverneur de la prison de la Flotte, et pour être là détenu +jusqu'à ce que le montant des dommages et des frais résultant de +l'action de Bardell contre Pickwick fût entièrement payé et soldé. + +«Et ce ne sera pas de sitôt, dit M. Pickwick en riant. Sam--appelez une +autre voiture. Perker, mon cher ami, adieu. + +--Je vais aller avec vous pour vous voir établi en sûreté. + +--En vérité, je préférerais être seul avec Sam. Aussitôt que je serai +organisé, je vous écrirai pour vous le dire, et je vous attendrai +immédiatement. Jusque-là, adieu.» + +Cela dit, M. Pickwick monta dans la voiture qui venait d'arriver; +l'huissier le suivit et Sam se plaça sur le siége. + +«Voilà un homme comme il n'y en a guère! dit Perker en s'arrêtant pour +mettre ses gants. + +--Quel banqueroutier il aurait fait, monsieur! suggéra Lowten, qui se +trouvait auprès de lui. Comme il aurait fait aller les commissaires! +S'ils avaient parlé de le coffrer, il les aurait mis au défi, monsieur.» + +L'avoué ne fut apparemment pas fort touché de la manière toute +professionnelle dont son clerc estimait le caractère de M. Pickwick, car +il s'éloigna sans daigner lui répondre. + +La voiture de M. Pickwick se traîna en cahotant le long de +_Fleet-Street_, comme les voitures de place ont coutume de le faire. Les +chevaux allaient mieux, dit le cocher, quand ils avaient une autre +voiture devant eux (il fallait qu'ils allassent à un pas bien +extraordinaire quand ils n'en avaient pas); en conséquence, il les avait +mis derrière une charrette. Quand la charrette s'arrêtait, la voiture +s'arrêtait, et quand la charrette repartait, la voiture repartait aussi. +M. Pickwick était assis en face de l'huissier, et l'huissier était assis +avec son chapeau entre ses genoux, sifflant un air et regardant par la +portière. + +Le temps fait des miracles, et avec l'aide de ce puissant vieillard, une +voiture de place elle-même peut accomplir un mille de distance. Celle-ci +arriva enfin, et M. Pickwick descendit à la porte de la prison. + +L'huissier, regardant par-dessus son épaule pour voir si M. Pickwick le +suivait, précéda le philosophe dans le bâtiment. Tournant immédiatement +à gauche, ils entrèrent par une porte ouverte sous un vestibule, de +l'autre côté duquel était une autre porte qui conduisait dans +l'intérieur de la prison: celle-ci était gardée par un vigoureux +guichetier tenant des clefs dans sa main. + +Le trio s'arrêta sous ce vestibule pendant que l'huissier délivrait ses +papiers, et M. Pickwick apprit qu'il devait y rester jusqu'à ce qu'il +eût subi la cérémonie connue des initiés sous le nom de _poser pour son +portrait_. + +«Poser pour mon portrait! s'écria M. Pickwick. + +--Pour prendre votre ressemblance, monsieur, dit le vigoureux +guichetier. Nous sommes très-forts sur les ressemblances ici. Nous les +prenons en un rien de temps et toujours exactes. Entrez, monsieur, et +mettez-vous à votre aise.» + +M. Pickwick se rendit à l'invitation du guichetier; et, lorsqu'il se fut +assis, Sam s'appuya sur le dos de sa chaise et lui dit tout bas que, +_poser pour son portrait_, voulait tout bonnement dire subir une +inspection des différents geôliers, afin qu'ils pussent distinguer les +prisonniers de ceux qui venaient les visiter. + +«Eh bien! alors, Sam, dit M. Pickwick, je désire que les artistes +arrivent promptement. Ceci est un endroit un peu trop public pour mon +goût. + +--Ils ne seront pas longs, monsieur, soyez tranquille. Voilà une horloge +à poids, monsieur. + +--Je la vois. + +--Et une cage d'oiseaux, une prison dans une prison, monsieur. C'est-il +pas vrai?» + +Pendant que Sam donnait cours à ces réflexions philosophiques, M. +Pickwick s'apercevait que la séance était commencée. Le vigoureux +guichetier s'était assis non loin de notre héros et le regardait +négligemment de temps en temps, tandis qu'un grand homme mince, planté +vis-à-vis de lui, avec ses mains sous les pans de son habit, l'examinait +longuement. Un troisième gentleman, qui avait l'air de mauvaise humeur +et qui venait sans doute d'être dérangé de son thé, car il mangeait +encore un reste de tartine de beurre, s'était placé près du philosophe, +et, appuyant ses mains sur ses hanches, l'inspectait minutieusement; +enfin deux autres individus groupés ensemble étudiaient ses traits avec +des visages pensifs et pleins d'attention. M. Pickwick tressaillit +plusieurs fois pendant cette opération, durant laquelle il semblait fort +mal à l'aise sur son siége; mais il ne fit de remarque à personne, pas +même à Sam, qui, incliné sur le dos de sa chaise, réfléchissait partie +sur la situation de son maître et partie sur la satisfaction qu'il +aurait éprouvée à attaquer, l'un après l'autre, tous les geôliers +présents, si cela avait été légal et conforme à la paix publique. + +Quand le portrait fut terminé, on informa M. Pickwick qu'il pouvait +entrer dans la prison. + +«Où coucherai-je cette nuit? demanda-t-il. + +--Ma foi, répondit le vigoureux guichetier, je ne sais pas trop, pour +cette nuit. Demain matin, vous serez accouplé avec quelqu'un, et alors +vous serez tout à l'aise et confortable. La première nuit, on est +ordinairement un peu en l'air; mais tout s'arrange le lendemain.» + +Après quelques discussions, on découvrit qu'un des geôliers avait un lit +à louer pour la nuit, et M. Pickwick s'en accommoda avec empressement. + +«Si vous voulez venir avec moi, je vais vous le montrer sur-le-champ, +dit l'homme. Il n'est pas bien grand, mais on y dort comme une douzaine +de marmottes. Par ici, monsieur.» + +Ils traversèrent la porte intérieure et descendirent un court escalier; +la serrure fut refermée derrière eux, et M. Pickwick se trouva, pour la +première fois de sa vie, dans une prison pour dettes. + + + + +CHAPITRE XII. + +Ce qui arriva à M. Pickwick dans la prison pour dettes; quelle espèce de +débiteurs il y vit, et comment il passa la nuit. + + +Le gentleman qui accompagnait notre philosophe et qui avait nom Tom +Roker, tourna à droite au bas de l'escalier, traversa une grille qui +était ouverte, et, remontant quelques marches, entra dans une galerie +longue et étroite, basse et malpropre, pavée de pierres et très-mal +éclairée par deux fenêtres placées à ses deux extrémités. + +«Ceci, dit le gentleman en fourrant ses mains dans ses poches et en +regardant négligemment M. Pickwick par-dessus son épaule, ceci est +l'escalier de la salle. + +--Oh! répliqua M. Pickwick en abaissant les yeux pour regarder un +escalier sombre et humide, qui semblait mener à une rangée de voûtes de +pierres au-dessous du niveau de la terre. Là, je suppose, sont les +caveaux où les prisonniers tiennent leur petite provision de charbon de +terre? Ce sont de vilains endroits quand il faut y descendre, mais je +parie qu'ils sont fort commodes. + +--Oui, je crois bien qu'ils sont commodes, vu qu'il y a quelques +personnes qui s'arrangent pour y vivre et joliment bien! + +--Mon ami, reprit M. Pickwick, vous ne voulez pas dire que des êtres +humains vivent réellement dans ces misérables cachots? + +--Je ne veux pas dire! s'écria M. Roker avec un étonnement plein +d'indignation, et pourquoi pas? + +--Qui vivent! qui vivent là? + +--Qui vivent là, oui, et qui meurent là aussi fort souvent. Et pourquoi +pas? Qu'est-ce qui a quelque chose à dire là contre? Qui vivent là! oui, +certainement. Est-ce que ce n'est pas une très-bonne place pour y +vivre?» + +Comme M. Roker, en disant cela, se tourna vers M. Pickwick d'une manière +assez farouche, et murmura en outre, d'un air excité, certaines +expressions mal sonnantes, notre philosophe jugea convenable de ne point +poursuivre davantage ce discours. M. Roker commença alors à monter un +autre escalier aussi malpropre que le précédent, et fut suivi, dans +cette ascension, par M. Pickwick et par Sam. + +Quand ils eurent atteint une autre galerie de la même dimension que +celle du bas, M. Roker s'arrêta pour respirer, et dit à M. Pickwick: +«Voici l'étage du café; celui d'au-dessus est le troisième, et celui +d'au-dessus est le grenier: la chambre où vous allez coucher cette nuit +s'appelle la salle du gardien, et voilà le chemin, venez.» + +Lorsqu'il eut débité tout cela d'une haleine, M. Roker monta un autre +escalier, M. Pickwick et Sam le suivant toujours sur ses talons. + +Cet escalier recevait la lumière par plusieurs petites fenêtres, placées +à peu de distance du plancher et ouvrant sur une cour sablée, bornée par +un grand mur de briques, au sommet duquel régnaient dans toute la +longueur des chevaux de frise en fer. Cette cour, d'après le témoignage +de M. Roker, était le jeu de paume; et il paraissait, en outre, toujours +d'après la même autorité, qu'il y avait une autre cour plus petite, du +côté de _Farringdon-Street_, laquelle était appelée la cour _peinte_, +parce que ses murs avaient été autrefois décorés de certaines +représentations de vaisseaux de guerre, voguant à toutes voiles, et de +divers autres sujets artistiques, exécutés jadis aux heures de loisir de +quelque dessinateur emprisonné. + +Ayant communiqué cette information, plus en apparence pour décharger sa +conscience d'un fait important que dans le dessein particulier +d'instruire M. Pickwick, le guide entra dans une autre galerie, pénétra +dans un petit corridor qui se trouvait à l'extrémité, ouvrit une porte, +et découvrit aux yeux des nouveaux venus une chambre d'un aspect fort +peu engageant, qui contenait huit ou neuf lits en fer. + +«Voilà, dit M. Roker en tenant la porte ouverte et en regardant M. +Pickwick d'un air triomphant, voilà une chambre.» + +Cependant la physionomie de M. Pickwick exprimait une si légère dose de +satisfaction à l'apparence de son logement, que M. Roker reporta ses +regards vers Samuel Weller, qui jusqu'alors avait gardé un silence plein +de dignité, espérant apparemment trouver plus de sympathie sur son +visage. + +«Voilà une chambre! jeune homme, répéta-t-il. + +--Oui, je la vois, répondit Sam, avec un signe de tête pacifique. + +--Vous ne vous attendiez pas à trouver une chambre comme ça dans l'hôtel +de Farringdon, hein?» dit M. Roker avec un sourire plein de +complaisance. + +Sam répondit à ceci en fermant d'une manière aisée et naturelle un de +ses yeux, ce qui pouvait signifier ou qu'il l'aurait pensé, ou qu'il n'y +avait jamais pensé du tout, au gré de l'imagination de l'observateur. +Ayant exécuté ce tour de force, Sam rouvrit son oeil et demanda à M. +Roker quel était le lit particulier qu'il avait désigné d'une façon si +flatteuse en disant qu'on y dormait comme une douzaine de marmottes. + +«Le voilà, dit M. Roker en montrant dans un coin un vieux lit de fer +rouillé. Ça ferait dormir quelqu'un, qu'il le veuille ou non. + +--Ça me fait c't effet-là, répondit Sam en examinant le meuble en +question avec un air de dégoût excessif. J'imagine que l'eau d'ânon +n'est rien auprès. + +--Rien du tout, fit M. Roker. + +--Et je suppose, poursuivit Sam, en regardant son maître du coin de +l'oeil, dans l'espérance de découvrir sur son visage quelque symptôme +que sa résolution était ébranlée par tout ce qui s'était passé, je +suppose que les autres gentlemen qui dorment ici sont de vrais +_gentlemen_? + +--Rien que de ça. I'y en a un qui pompe ses douze pintes d'ale par jour, +et qui n'arrête pas de fumer, même à ses repas. + +--Ce doit être un fier homme, fit observer Sam. + +--Numéro 1!» répliqua M. Roker. + +Nullement dompté par cet éloge, M. Pickwick annonça, en souriant, qu'il +était déterminé à essayer pour cette nuit le pouvoir du lit narcotique. +M. Roker l'informa qu'il pouvait se retirer pour dormir à l'heure qui +lui conviendrait, sans autre formalité, et le laissa ensuite avec Sam +dans la galerie. + +Il commençait à faire sombre; c'est-à-dire que, dans cet endroit où il +ne faisait jamais clair, on venait d'allumer quelques becs de gaz en +manière de compliment pour la nuit qui s'avançait au dehors. Comme il +faisait assez chaud, quelques-uns des habitants des nombreuses petites +chambres qui ouvraient à droite et à gauche sur la galerie avaient +entre-baillé leurs portes. M. Pickwick y jetait un coup d'oeil, en +passant, avec beaucoup d'intérêt et de curiosité. Ici, quatre ou cinq +grands lourdauds, qu'on apercevait à peine à travers un nuage de fumée +de tabac, criaient et se disputaient, au milieu de verres de bière à +moitié vides, ou jouaient à l'impériale avec des cartes remarquablement +grasses. Là, un pauvre vieillard solitaire, courbé sur des papiers +jaunis et déchirés, écrivait à la lueur d'une faible chandelle, et pour +la cinquième fois, peut-être, le long récit de ses griefs, dans l'espoir +de le faire parvenir à quelque grand personnage dont ces papiers ne +devaient jamais arrêter les yeux, ni toucher le coeur. Dans une +troisième chambre, on pouvait voir un homme occupé avec sa femme à +arranger par terre un mauvais grabat, pour y coucher le plus jeune de +ses nombreux enfants. Enfin, dans une quatrième et dans une cinquième, +et dans une sixième et dans une septième, le bruit et la bière et les +cartes et la fumée de tabac reparaissaient de plus en plus fort. + +Dans la galerie même, et principalement dans les escaliers, flânaient un +grand nombre de gens qui venaient là, les uns parce que leur chambre +était vide et solitaire, les autres parce que la leur était pleine et +étouffante; le plus grand nombre parce qu'ils étaient inquiets, mal à +leur aise, et ne savaient que faire d'eux-mêmes. + +Il y avait là toutes sortes de gens, depuis l'ouvrier avec sa veste de +gros drap jusqu'à l'élégant prodigue, en robe de chambre de cachemire +fort convenablement percée au coude. Mais ils se ressemblaient tous en +un point, ils avaient tous un certain air négligent, inquiet, effaré, de +gibier de prison; une physionomie impudente et fanfaronne, qu'il est +impossible de décrire par des paroles, mais que chacun peut connaître +quand il le désirera, car il suffit pour cela de mettre le pied dans la +prison pour dettes la plus voisine, et de contempler le premier groupe +de prisonniers qui se présentera, avec le même intérêt que révélait la +figure intelligente de M. Pickwick. + +«Ce qui me frappe, Sam, dit le philosophe, en s'appuyant sur la rampe de +fer de l'escalier, ce qui me frappe, c'est que l'emprisonnement pour +dettes est à peine une punition. + +--Vous croyez, monsieur? + +--Vous voyez comme ces gaillards là boivent, fument et braillent. Il +n'est pas possible que la prison les affecte beaucoup. + +--Ah! voilà justement la chose, monsieur. Ils ne s'affectent pas, +ceux-là. C'est tous les jours fête pour eux, tout _porter_ et jeux de +quilles. C'est les autres qui s'affectent de ça: les pauvres diables qui +ont le coeur tendre, et qui ne peuvent pas pomper la bière, ni jouer aux +quilles; ceux qui prieraient, s'ils pouvaient, et qui se rongent le +coeur quand ils sont enfermés. Je vais vous dire ce qui en est, +monsieur; ceux qui sont toujours à flâner dans les tavernes, ça ne les +punit pas du tout; et ceux qui sont toujours à travailler quand ils +peuvent, ça les abîme trop. C'est inégal, comme disait mon père quand il +n'y avait pas une bonne moitié d'eau-de-vie dans son grog; c'est inégal, +et voilà pourquoi ça ne vaut rien. + +--Je crois que vous avez raison, Sam, dit M. Pickwick, après quelques +moments de réflexion; tout à fait raison. + +--Peut-être qu'il y a par-ci par-là quelques honnêtes gens qui s'y +plaisent, poursuivit Sam, en ruminant; mais je ne peux pas m'en rappeler +beaucoup, excepté le petit homme crasseux, en habit brun, et c'était la +force de l'habitude. + +--Qui était-ce donc? + +--Voilà précisément ce que personne n'a jamais su. + +--Mais qu'est-ce qu'il faisait? + +--Ah! il avait fait comme beaucoup d'autres qui sont bien plus connus. +Il avait trop de crédit sur la place et il s'en était servi. + +--En d'autres termes, il avait des dettes, je suppose. + +--Juste la chose, monsieur; et, au bout d'un certain temps, il est venu +ici, en conséquence. Ce n'était pas pour beaucoup: exécution pour neuf +livres sterling, multipliées par cinq, pour les frais. Mais c'est égal, +il est resté ici, sans en bouger, pendant dix-sept ans. S'il avait gagné +quelques rides sur la face, elles étaient effacées par la crasse, car +son visage malpropre et son habit brun étaient juste les mêmes à la fin +du temps qu'ils étaient au commencement. C'était une petite créature +paisible et inoffensive, courant toujours pour celui-ci ou celui-là, ou +jouant à la paume et ne gagnant jamais; si bien qu'à la fin les geôliers +étaient devenus tout à fait amoureux de lui, et il était dans la loge +tous les soirs à bavarder avec eux, et à leur compter des histoires et +tout ça. Un soir qu'il était, comme d'habitude, tout seul avec un de ses +vieux amis, qui était de garde, il dit tout d'un coup: «Je n'ai pourtant +pas vu le marché, Bill, qu'il dit (le marché de Fleet-Street était +encore là à cette époque); je n'ai pourtant pas vu le marché depuis +dix-sept ans.--Je sais ça, dit le geôlier en fumant sa pipe.--J'aimerais +bien à le voir une minute, Bill, qu'il dit.--Je n'en doute pas, dit le +geôlier en fumant sa pipe fort et ferme, pour ne pas avoir l'air +d'entendre ce que parler voulait dire.--Bill, dit le petit homme brun +brusquement, c'est une fantaisie que j'ai mis dans ma tête. Laissez-moi +voir la rue encore une fois avant que je meure, et, si je ne suis pas +frappé d'apoplexie, je serai revenu dans cinq minutes, à l'horloge.--Et +qu'est-ce que je deviendrais, moi, si vous êtes frappé d'apoplexie, dit +le geôlier.--Eh bien! dit la petite créature, ceux-là qui me trouveront +me ramèneront à la maison, car j'ai ma carte dans ma poche: nº 20, +_escalier du café_, dit-il.--Et c'était vrai, car, quand il avait envie +de faire connaissance avec quelque nouveau voisin, il avait l'habitude +de tirer de sa poche un petit morceau de carte chiffonnée avec ces +mots-là dessus, et pas autre chose; en considération de quoi on +l'appelait toujours Numéro Vingt. Le geôlier le regarda fisquement, puis +à la fin, il dit d'un air solennel: Numéro Vingt, qu'il dit, je me fie à +vous. Vous ne voudriez pas mettre un vieil ami dans l'embarras?--Non, +mon garçon; j'espère que j'ai quelque chose de meilleur là-dessous,» dit +le petit homme en cognant de toutes ses forces sur son gilet, et en +laissant dégringoler une larme de chaque oeil, ce qui était fort +extraordinaire, car jamais auparavant une goutte d'eau n'avait touché +son visage. Il secoua la main du geôlier et le voilà parti. + +--Et il n'est jamais revenu, dit M. Pickwick. + +--Enfoncé pour cette fois-ci, monsieur! car il revint deux minutes avant +le temps, tout bouillant de rage, et disant qu'il avait manqué d'être +écrasé par une voiture de place, qu'il n'y était plus habitué, et qu'il +voulait être pendu, s'il n'en écrivait pas au lord maire. À la fin, on +finit par le pacifier, et pendant cinq ans après ça, il ne mit pas +seulement le nez à la grille. + +--À l'expiration de ce temps, il mourut, je suppose, dit M. Pickwick. + +--Non, monsieur; il lui vint la fantaisie de goûter la bière, dans une +nouvelle taverne, tout à côté de la prison, et il y avait un si joli +parloir, qu'il se mit dans la tête d'y aller tous les soirs, et il n'y +manqua pas, monsieur, pendant longtemps, revenant toujours +régulièrement, un quart d'heure avant la fermeture des grilles. Ça +allait bien et confortablement; mais fin finale, il commença à se mettre +si joliment en train, qu'il oubliait que le temps marchait, ou qu'il ne +s'en souciait pas, et il arrivait de plus en plus tard, jusqu'à ce +qu'une nuit son vieil ami allait justement fermer la porte. Il avait +déjà tourné la clef quand l'autre rentra. «Un moment, Bill, qu'il +dit.--Comment, Numéro Vingt, dit le guichetier, vous n'étiez pas encore +rentré?--Non, fit le petit homme avec un sourire.--Eh bien! alors, je +vous dirai ce qui en est, mon ami, dit le guichetier en ouvrant la porte +lentement et d'un air bourru. C'est mon opinion que vous avez fait de +mauvaises connaissances dernièrement, et que vous vous dérangez; j'en +suis très-fâché. Voyez-vous, je ne veux pas vous désobliger, qu'il dit; +mais si vous ne vous bornez pas à voir des gens comme il faut, et si +vous ne revenez pas à des heures régulières, aussi sûr comme vous êtes +là, je vous laisserai à la porte tout à fait.» Le petit homme fut saisi +d'un tremblement, et jamais il n'a mis le pied hors de la prison +depuis.» + +Pendant ce discours, M. Pickwick avait lentement redescendu les +escaliers. Après avoir fait quelques tours dans la cour peinte, qui +était presque déserte à cause de l'obscurité, il engagea Sam à se +retirer pour la nuit et à chercher un lit dans quelque auberge voisine, +afin de revenir le lendemain de bonne heure pour faire apporter ses +effets du _George et Vautour_. Sam se prépara à obéir à cette requête +d'aussi bonne grâce qu'il lui fut possible, mais néanmoins avec une +expression de mécontentement fort notable. Il alla même jusqu'à essayer +diverses insinuations sur la convenance de se coucher dans une des cours +de la prison pour cette nuit; mais, trouvant que M. Pickwick était +obstinément sourd à de telles suggestions, il se retira définitivement. + +On ne saurait dissimuler que M. Pickwick se trouvait fort peu +confortable et fort mélancolique. En effet, quoique la prison fût pleine +de monde et qu'une bouteille de vin lui eût immédiatement procuré la +société de quelques esprits choisis, sans aucun embarras de présentation +formelle, il se sentait absolument seul dans cette foule grossière. Il +ne pouvait donc résister à l'abattement inspiré par la perspective d'une +prison perpétuelle; car, pour ce qui est de se libérer en satisfaisant +la friponnerie et la rapacité de Dodson et Fogg, sa pensée ne s'y arrêta +pas un seul instant. + +Dans cette disposition d'esprit, il rentra dans la galerie du café et +s'y promena lentement. L'endroit était intolérablement malpropre, et +l'odeur du tabac y devenait absolument suffocante; on y entendait un +perpétuel tapage de portes ouvertes et fermées, et le bruit des voix et +des pas y retentissait constamment. Une jeune femme, qui tenait dans ses +bras un enfant, et qui semblait à peine capable de se traîner, tant elle +était maigre et avait l'air misérable, marchait le long du corridor en +causant avec son mari, qui n'avait pas d'autre asile pour la recevoir. +Lorsque cette femme passait auprès de M. Pickwick, il l'entendait +sangloter amèrement, et, une fois, elle se laissa aller à un tel +transport de douleur, qu'elle fut obligée de s'appuyer contre le mur +pour se soutenir, tandis que le mari prenait l'enfant dans ses bras, et +s'efforçait vainement de la consoler. + +Le coeur de notre excellent ami était trop plein pour pouvoir supporter +ce spectacle; il monta les escaliers et rentra dans sa chambre. + +Or, quoique la salle des gardiens fût extrêmement incommode, étant, pour +le bien-être aussi bien que pour la décoration, à plusieurs centaines de +degrés au-dessous de la plus mauvaise infirmerie d'une prison de +province; elle avait, pour le présent, le mérite d'être tout à fait +déserte. M. Pickwick s'assit donc au pied de son petit lit de fer, et +entreprit de calculer combien d'argent on pouvait tirer de cette pièce +dégoûtante. S'étant convaincu, par une opération mathématique, qu'elle +rapportait autant de revenu qu'une petite rue des faubourgs de Londres, +il en vint à se demander, avec étonnement, quelle tentation pouvait +avoir une petite mouche noirâtre, qui rampait sur son pantalon, à venir +dans une prison mal aérée, quand elle avait le choix de tant d'endroits +agréables. Ses réflexions sur ce sujet l'amenèrent, par une suite de +déductions rigoureuses, à cette conclusion, que l'insecte était fou. +Après avoir décidé cela, il commença à s'apercevoir qu'il +s'assoupissait; il tira donc de sa poche son bonnet de nuit, qu'il avait +eu la précaution d'y insérer le matin, et s'étant déshabillé tout +doucement, il se glissa dans son lit et s'endormit profondément. + +«Bravo, zéphyre! Bien détaché! En voilà un d'entrechat! Je veux être +damné si l'opéra n'est pas votre sphère! Allons, hurrah!...» + +Ces exclamations, plusieurs fois répétées du ton le plus bruyant, et +accompagnées d'éclats de rire retentissants, tirèrent M. Pickwick d'un +de ces sommeils léthargiques qui, ne durant en réalité qu'une +demi-heure, semblent au dormeur avoir été prolongés pendant trois +semaines ou un mois. + +Le bruit des voix avait à peine cessé, quand le plancher de la chambre +fut ébranlé avec tant de violence que les vitres en vibrèrent dans leurs +châssis, et que tout le lit en trembla. M. Pickwick tressaillit, se leva +sur son séant et resta abruti pendant quelques minutes par la scène qui +se passait devant lui. + +Au milieu de la chambre, un homme en habit vert, avec une culotte de +velours et des bas de coton gris, exécutait le pas le plus populaire +d'une cornemuse, avec une exagération burlesque de grâce et de légèreté, +qui, jointe à la nature de son costume, en faisait la chose la plus +absurde du monde. Un autre individu, évidemment fort gris, et qui +probablement avait été apporté dans son lit par ses compagnons, était +assis, enveloppé dans ses draps, et fredonnait d'une manière +prodigieusement lugubre tous les passages qu'il pouvait se rappeler +d'une chanson comique. Un troisième enfin, assis sur un autre lit, +applaudissait les exécutants de l'air d'un profond connaisseur, et les +encourageait par des transports d'enthousiasme tels que celui qui avait +réveillé M. Pickwick. + +Ce dernier personnage était un magnifique spécimen d'une classe de gens +qui ne peuvent jamais être vus dans toute leur perfection, excepté dans +de semblables endroits. On les rencontre parfois, dans un état +imparfait, autour des écuries et des tavernes; mais ils n'atteignent +leur entier développement que dans ces admirables serres chaudes, qui +semblent sagement établies par le législateur dans le dessein de les +propager. + +C'était un grand gaillard au teint olivâtre, aux cheveux longs et noirs, +aux favoris épais et réunis sous le menton. Le collet de sa chemise +était ouvert, et il n'avait pas de cravate, car il avait joué à la paume +toute la journée. Il portait sur la tête une calotte grecque, qui avait +bien coûté dix-huit pence et dont le gland de soie éclatant se balançait +sur un habit de gros drap. Ses jambes, qui étaient fort longues et +grêles, embellissaient un pantalon collant, destiné à en faire ressortir +la symétrie, mais qui, étant mis négligemment, et n'étant +qu'imparfaitement boutonné, tombait par une succession de plis peu +gracieux sur une paire de souliers assez éculés pour laisser voir des +bas blancs extrêmement sales. Enfin il y avait dans tout ce personnage +une sorte de recherche grossière et de friponnerie impudente, qui +valaient un monceau d'or. + +Ce fut lui qui le premier aperçut M. Pickwick. Il cligna de l'oeil au +zéphyre, et l'engagea avec une gravité moqueuse, à ne point réveiller le +gentleman. + +«Comment, dit le zéphyre en se retournant, et en affectant la plus +grande surprise; est-ce que le gentleman est réveillé! _Mais oui, il est +réveillé_!... Heim!... Cette citation est de Shakspeare!... Comment vous +portez-vous, monsieur? Comment vont Mary et Sarah, monsieur? Et la chère +vieille dame qu'est à la maison, monsieur? Eh! monsieur, Voudriez-vous +avoir la bonté de leur transmettre mes compliments dans le premier petit +paquet que vous enverrez par là, monsieur, en ajoutant que je les aurais +envoyés auparavant si je n'avais pas eu peur qu'ils soient cassés dans +la charrette, monsieur. + +--N'ennuyez donc pas le gentleman de civilités banales, quand vous voyez +qu'il meurt d'envie de boire quelque chose, reprit d'un air jovial le +gentleman aux favoris. Pourquoi ne lui demandez-vous pas ce qu'il veut +prendre? + +--Nom d'un tonnerre! je l'avais oublié, s'écria l'autre. Qu'est-ce que +vous voulez prendre, monsieur? Voulez-vous prendre du vin de Porto, +monsieur? ou du Xérès? Je puis vous recommander l'ale, monsieur. Ou +peut-être que vous voudriez tâter du Porter? Permettez-moi d'avoir le +plaisir d'accrocher votre casque à mèche, monsieur.» + +En disant ceci, l'orateur enleva la coiffure de M. Pickwick, et la fixa +en un clin d'oeil sur celle de l'homme ivre, qui continuait à bourdonner +ses chansons comiques, de la manière la plus lugubre qu'on puisse +imaginer, mais avec la ferme persuasion qu'il enchantait une société +nombreuse et choisie. + +Malgré tout le sel qu'il y a à enlever violemment le bonnet de nuit d'un +homme, et à l'ajuster sur la tête d'un gentleman inconnu, dont +l'extérieur est notoirement malpropre, c'est là certainement une +plaisanterie assez hasardée. Considérant la chose précisément à ce point +de vue, M. Pickwick, sans avoir donné le moindre avertissement préalable +de son dessein, s'élança vigoureusement hors de son lit, donna au +zéphyre dans l'estomac, un coup de poing assez vigoureux pour le priver +d'une portion considérable du souffle que la nature a jugé nécessaire +aux organes respiratoires, puis, ayant récupéré son bonnet, se plaça +hardiment dans une posture de défense. + +«Maintenant, s'écria-t-il en haletant, non moins par excitation que par +la dépense de tant d'énergie, maintenant, avancez tous les deux, tous +les deux ensemble!» et, tout en faisant cette libérale invitation, le +digne gentleman imprimait à ses poings fermés un mouvement de rotation, +afin d'épouvanter ses antagonistes par cette démonstration scientifique. + +Était-ce la manière compliquée dont M. Pickwick était sorti de son lit +pour tomber tout d'une masse sur le danseur? était-ce la preuve +inattendue de courage donnée par lui, qui avait touché ses adversaires? +Il est certain qu'ils étaient touchés: car au lieu d'essayer de +commettre un meurtre, comme le philosophe s'y attendait fermement, ils +s'arrêtèrent, se regardèrent l'un l'autre pendant quelque temps, et +finalement éclatèrent de rire. + +«Allons, vous êtes un bon zig, dit le zéphyre. Rentrez dans votre lit, +ou bien vous attraperez des rhumatismes. Pas de rancune, j'espère? +continua-t-il en tendant vers M. Pickwick une main capable de remplir +ces gants d'étain rouge qui se balancent habituellement au-dessus de la +porte des gantiers. + +--Non certainement, répondit M. Pickwick avec empressement; car +maintenant que l'excitation du moment était passée, il commençait à +sentir le froid sur ses jambes. + +--Permettez-moi, monsieur, d'avoir le même _honneur_, dit le gentleman +aux favoris en présentant sa main droite, et en aspirant le _h_. + +--Avec beaucoup de plaisir, monsieur, répliqua M. Pickwick qui remonta +dans son lit, après avoir échangé une poignée de main très-longue et +très-solennelle. + +--Je m'appelle Smangle, monsieur, dit l'homme aux favoris. + +--Oh! fit M. Pickwick. + +--Et moi, Mivins, dit l'homme aux bas gris. + +--Je suis charmé de le savoir, monsieur,» répondit M. Pickwick. + +M. Smangle toussa: hem! + +«Vous me parliez, monsieur? demanda M. Pickwick. + +--Non, monsieur, répliqua M. Smangle. + +--Je l'avais cru, monsieur, dit M. Pickwick.» + +Tout ceci était fort poli et fort agréable, et pour augmenter encore la +bonne harmonie, M. Smangle assura nombre de fois M. Pickwick qu'il +entretenait le plus grand respect, pour les sentiments d'un gentleman. +Or, on devait assurément lui en savoir un gré infini, car il était +impossible de supposer qu'il pût les comprendre. + +«Vous allez vous faire déclarer insolvable, monsieur? demanda M. +Smangle. + +--Me faire quoi? dit M. Pickwick. + +--Déclarer insolvable par la cour de la rue de Portugal[14]. La cour +pour le soulagement des banqueroutiers, vous savez? + +[Footnote 14: Tribunal.] + +--Oh! non, du tout. + +--Vous allez sortir peut-être? suggéra M. Mivins. + +--J'ai peur que non. Je refuse de payer quelques dommages-intérêts, et +je suis ici en conséquence. + +--Ah! fit observer M. Smangle, le papier a été ma ruine. + +--Vous étiez papetier, monsieur? dit M. Pickwick innocemment. + +--Non, non, Dieu me damne, je ne suis jamais tombé si bas que cela; pas +de boutique. Quand je dis le papier, je veux dire les lettres de change. + +--Ah! vous employiez le mot dans ce sens? + +--Par le diable! un gentleman doit s'attendre à des revers. Mais quoi? +je suis ici dans la prison de Fleet Street? Bon! est-ce que j'en suis +plus pauvre pour cela? + +--Au contraire, répliqua M. Mivins;» et il avait raison: bien loin que +M. Smangle fût plus pauvre pour cela, le fait est qu'il était plus +riche; car ce qui l'avait amené dans la prison, c'est qu'au moyen de son +papier, il avait acquis gratuitement la possession de certains articles +de joaillerie qui, depuis lors, avaient été placés par lui chez un +prêteur sur gages. + +«Allons! allons! reprit M. Smangle. Tout cela c'est bien sec. Il faut +nous rincer la bouche avec une goutte de Xérès brûlé. Le dernier venu le +payera; Mivins l'ira chercher, et moi j'aiderai à le boire. C'est ce que +j'appelle une impartiale division du travail, Dieu me damne!» + +Ne voulant pas risquer une autre querelle, M. Pickwick consentit à cette +proposition. Il donna de l'argent à M. Mivins, qui ne perdit pas un +instant pour se rendre au café, car il était près de onze heures. + +«Dites-donc, demanda tout bas M. Smangle, aussitôt que son ami eut +quitté la chambre. + +--Combien lui avez-vous donné? + +--Un demi-souverain. + +--C'est un gentleman des plus aimables; spirituel en diable... je ne +connais personne qui le soit plus, mais....» Ici M. Smangle s'arrêta +court en hochant la tête d'un air dubitatif. + +«Vous ne regardez pas comme probable qu'il approprie cet argent à ses +besoins personnels? demanda M. Pickwick. + +--Oh! non! je ne dis pas cela. J'ai dit en toutes lettres que c'était un +gentleman des plus aimables. Mais je pense qu'il n'y aurait pas de mal à +ce que quelqu'un descendit par hasard pour voir s'il ne trempe pas son +bec dans le bol, ou s'il ne perd pas la monnaie le long du chemin. «Ici, +hé! monsieur! dégringolez en bas, s'il vous plaît, et voyez un peu ce +que fait le gentleman qui vient de descendre.» + +Cette requête était adressée à un jeune homme à l'air timide, modeste, +dont l'extérieur annonçait une grande pauvreté, et qui, pendant tout ce +temps, était resté aplati sur son lit, pétrifié, en apparence, par la +nouveauté de sa situation. + +«Vous savez où est le café, n'est-ce pas? Descendez seulement et dites +au gentleman que vous êtes venu l'aider à monter le bol... ou bien... +attendez... je vais vous dire ce que... je vais vous dire comment nous +l'attraperons, dit Smangle d'un air malin. + +--Comment cela? demanda M. Pickwick. + +--Faites-lui dire qu'il emploie le reste en cigares. Fameuse idée! +Courez vite lui dire cela, entendez-vous? Ils ne seront pas perdus, +continua Smangle, en se tournant vers M. Pickwick, je les fumerai au +besoin.» + +Cette manoeuvre était si ingénieuse, et elle avait été accomplie avec un +aplomb si admirable, que M. Pickwick n'aurait pas voulu y mettre +d'obstacle, quand même il l'aurait pu. Au bout de peu de temps, M. +Mivins revint apportant le Xérès, que M. Smangle distribua dans deux +petites tasses fêlées, faisant observer judicieusement par rapport à +lui-même, qu'un gentleman ne doit pas être difficile, dans de semblables +circonstances, et que, quant à lui, il n'était pas trop fier pour boire +à même dans le bol. En même temps pour montrer sa sincérité, il porta un +toast à la compagnie, et vida le vase presque en entier. + +Une touchante harmonie ayant été établie de cette manière, M. Smangle +commença à raconter diverses anecdotes romanesques de sa vie privée, +concernant, entre autres choses, un cheval pur sang, et une magnifique +juive, l'un et l'autre d'une beauté surprenante, et singulièrement +convoités par la noblesse des trois royaumes. + +Longtemps avant la conclusion de ces élégants extraits de la biographie +d'un gentleman, M. Mivins s'était mis au lit et avait commencé à +ronfler, laissant M. Pickwick et le timide étranger profiter seuls de +l'expérience de M. Smangle. + +Cependant ces deux auditeurs eux-mêmes ne furent pas apparemment aussi +édifiés qu'ils auraient dû l'être par les récits touchants qui leur +furent faits. Depuis quelque temps, M. Pickwick se trouvait dans un état +de somnolence, lorsqu'il eut une indistincte perception que l'homme ivre +avait recommencé à psalmodier ses chansons comiques, et que M. Smangle +lui avait fait doucement comprendre que son auditoire n'était pas +disposé musicalement, en lui versant le pot à l'eau sur la tête. Notre +héros retomba alors dans le sommeil avec le sentiment confus que M. +Smangle était encore occupé à raconter une longue histoire, dont le +point principal paraissait être que dans une certaine occasion spécifiée +avec détails, il avait _fait_ une lettre de change et _refait_ un +gentleman. + + + + +CHAPITRE XIII. + +Démontrant, comme le précédent, la vérité de ce vieux proverbe, que +l'adversité vous fait faire connaissance avec d'étranges camarades de +lit; et contenant, en outre, l'incroyable déclaration que M. Pickwick +fit à Sam. + + +Quand M. Pickwick ouvrit les yeux, le lendemain matin, le premier objet +qu'il aperçut fut Samuel Weller assis sur un petit porte-manteau noir, +et regardant d'un air de profonde abstraction la majestueuse figure de +l'éblouissant M. Smangle, tandis que celui-ci, à moitié habillé et assis +sur son lit, s'occupait de l'entreprise tout à fait désespérée de faire +baisser les yeux dudit Sam. Nous disons tout à fait désespérée, parce +que Sam, d'un regard qui embrassait tout à la fois la culotte, les +pieds, la tête, le visage, les jambes et les favoris de M. Smangle, +continuait de l'examiner avec un air de vive satisfaction et sans plus +s'inquiéter des sentiments du sujet, que s'il avait inspecté une statue +ou le corps empaillé d'une effigie de Guy Faux. + +«Eh bien! me reconnaîtrez-vous? dit M. Smangle en fronçant le sourcil. + +--Je prêterai serment de le faire, n'importe où, monsieur, répondit Sam +d'un air de bonne humeur. + +--Ne dites pas d'impertinences à un gentleman, monsieur. + +--Non, assurément; si vous voulez me dire quand il s'éveillera, je lui +ferai des politesses extra-superfines.» + +Cette observation ayant une tendance indirecte à impliquer que M. +Smangle n'était pas un gentleman, excita quelque peu son courroux. + +«Mivins, dit-il d'un air colérique. + +--Qu'y a-t-il? répliqua M. Mivins de sa couche. + +--Qui diable est donc ce gaillard-là? + +--Ma foi, dit M. Mivins en regardant languissamment de dessous ses +draps, je devrais plutôt vous le demander. A-t-il quelque chose à faire +ici? + +--Non, répliqua Smangle. + +--Alors jetez-le en bas des escaliers, et dites-lui de ne pas se +permettre de se relever jusqu'à ce que j'aille le trouver,» répondit M. +Mivins. Puis ayant donné cet avis, l'excellent gentleman se remit à +dormir. + +La conversation montrant ces symptômes peu équivoques de devenir +personnelle, M. Pickwick jugea qu'il était temps d'intervenir. + +«Sam, dit-il. + +--Monsieur? + +--Il n'y a rien de nouveau depuis hier? + +--Rien d'important, monsieur, répliqua Sam, en lorgnant les favoris de +M. Smangle. L'humidité et la chaleur de l'atmosphère paraît favorable à +la croissance de certaines mauvaises herbes terribles et rougeâtres; +mais à ça près, tout boulotte assez raisonnablement. + +--Je vais me lever, interrompit M. Pickwick. Donnez-moi du linge blanc.» + +Quelque hostiles qu'eussent pu être les intentions de M. Smangle, elles +furent immédiatement radoucies par le porte-manteau dont le contenu +parut lui donner tout à coup la plus favorable opinion, non-seulement de +M. Pickwick, mais aussi de Sam. En conséquence, il saisit promptement +une occasion de déclarer d'un ton assez élevé pour que cet excentrique +personnage pût l'entendre, qu'il le reconnaissait pour un original pur +sang et partant pour l'homme suivant son coeur. Quant à M. Pickwick, +l'affection qu'il conçut pour lui en ce moment ne connut plus de bornes. + +«Y a-t-il quelque chose que je puisse faire pour vous, mon cher +monsieur? lui dit-il. + +--Rien que je sache; je vous suis obligé, répondit le philosophe. + +--Vous n'avez pas de linge à envoyer à la blanchisseuse? Je connais une +admirable blanchisseuse dans le voisinage. Elle vient pour moi deux fois +par semaine.... Par Jupiter! comme c'est heureux! c'est justement son +jour! Mettrai-je quelques-unes de vos petites affaires avec les miennes? +Ne parlez pas de l'embarras: au diable l'embarras! À quoi servirait +l'humanité, si un gentleman dans la malheur ne se dérangeait pas un peu +pour assister un autre gentleman qui se trouve dans le même cas?» + +Ainsi parlait M. Smangle en s'approchant en même temps du porte-manteau +aussi près que possible, et laissant voir dans ses regards toute la +ferveur de l'amitié la plus désintéressée. + +«Est-ce que vous n'avez rien à faire brosser au garçon, mon cher ami? +continua-t-il. + +--Rien du tout mon fiston, dit Sam en se chargeant de la réplique. +Peut-être que si l'un de nous avait la bonne idée de décamper sans +attendre le garçon, ça serait plus agréable pour tout le monde, comme +disait le maître d'école au jeune gentleman qui refusait de se laisser +fouetter par le domestique. + +--Et il n'y a rien que je puisse envoyer dans ma petite boîte à la +blanchisseuse? ajouta M. Smangle en se tournant de nouveau vers M. +Pickwick avec un air quelque peu déconfit. + +--Pas l'ombre d'une camisole, monsieur, rétorqua Sam. J'ai peur que la +petite boîte ne soit déjà comble de vos effets.» + +Ce discours fut accompagné d'un coup d'oeil expressif jeté sur cette +partie du costume de M. Smangle qui atteste ordinairement la science de +la blanchisseuse; aussi ce gentleman se crut-il obligé de tourner sur +ses talons et d'abandonner, pour le présent du moins, toutes prétentions +sur la bourse et sur la garde-robe de M. Pickwick. Il se retira donc +d'assez mauvaise humeur au jeu de paume, où il déjeuna légèrement et +sainement d'une couple des cigares qui avaient été achetés le soir +précédent. + +M. Mivins qui n'était pas fumeur, dont le compte en petits articles +d'épicerie avait déjà atteint le bas de l'ardoise, et pour lequel on +refusait de retourner ce grand livre primitif, demeura dans son lit, et +suivant sa propre expression demanda à déjeuner à Morphée. + +M. Pickwick déjeuna dans un petit cabinet, décoré du nom de boudoir, +dont les habitants temporaires avaient l'inexprimable avantage +d'entendre tout ce qui se disait dans le café voisin; ensuite il dépêcha +Sam pour faire quelques commissions nécessaires; puis il se rendit à la +loge, afin d'interroger M. Roker concernant son établissement futur. + +«Ah! ah! M. Pickwick, dit ce gentleman en consultant un énorme livre. +Nous ne manquons pas de place. Votre billet de _copin_ sera pour le 27, +au troisième. + +--Mon quoi? demanda M. Pickwick. + +--Votre billet de copin. Vous n'y êtes pas? + +--Pas tout à fait, dit M. Pickwick en souriant. + +--Vraiment, c'est aussi clair que le jour. Vous aurez un billet de copin +pour le 27, au troisième, et ceux qui habitent la même chambre seront +vos copins. + +--Sont-ils nombreux? demanda M. Pickwick d'un air intrigué. + +--Trois....» + +M. Pickwick toussa. + +«L'un deux est un ministre, continua M. Roker en écrivant sur un petit +morceau de papier; l'autre est un boucher. + +--Hein! fit M. Pickwick. + +--Un boucher, répéta M. Roker en appuyant le bec de sa plume sur son +bureau pour la décider à marquer. Neddy, vous rappelez-vous Tom Martin, +quel noceur ça faisait? dit M. Roker à un autre habitant de la loge, +lequel s'amusait à ôter la boue de ses souliers, avec un canif à +vingt-cinq lames. + +--Je crois bien, répondit l'individu interrogé. + +--Dieu nous bénisse! continua M. Roker en branlant doucement la tête, et +en regardant d'un air distrait par les barreaux de la fenêtre comme +quelqu'un qui prend plaisir à se rappeler les scènes paisibles de son +enfance; il me semble que c'est hier qu'il donnait une roulée aux +charretiers, là bas à _Fox-under-the-Hill_, près de l'endroit où on +débarque le charbon. Je le vois encore le long du _Strand_, entre deux +Watchmen, un peu dégrisé par ses meurtrissures, avec un emplâtre de +vinaigre et de papier gris sur l'oeil droit; et sur ses talons, son joli +boule-dogue, qui a dévoré le petit garçon ensuite. Quelle drôle de +chose que le temps, hein, Neddy?» + +Le gentleman à qui ses observations étaient adressées et qui paraissait +d'une disposition pensive et taciturne, se contenta de répéter la même +phrase, et M. Roker secouant les idées sombres et poétiques qui +s'étaient emparées de lui, redescendit aux affaires communes de la vie, +et reprit sa plume. + +«Savez-vous quel est le troisième gentleman? demanda M. Pickwick, fort +peu enchanté par cette description de ses futurs associés. + +--Neddy, qu'est-ce que c'est que Simpson? dit M. Roker, en se tournant +vers son compagnon. + +--Quel Simpson? + +--Celui qui est au 27, au troisième, avec qui ce gentleman va être +copin. + +--Oh! lui? répliqua Neddy, il n'est rien du tout; autrefois c'était le +compère d'un maquignon; aujourd'hui il est floueur. + +--C'est ce que je pensais, répliqua M. Roker en fermant son livre, et en +pinçant le petit morceau de papier dans la main de M. Pickwick. Voilà le +billet, monsieur.» + +Très-embarrassé par cette manière sommaire de disposer de sa personne, +M. Pickwick rentra dans la prison, en réfléchissant à ce qu'il avait de +mieux à faire. + +Convaincu toutefois qu'avant de tenter une autre démarche, il était +utile de voir les trois gentlemen avec qui on voulait le colloquer, il +se dirigea le mieux qu'il put vers le troisième étage. + +Après avoir erré quelque temps dans la galerie en essayant de +déchiffrer, malgré l'obscurité, les numéros qui se trouvaient sur les +différentes portes, il s'adressa à la fin à un garçon de taverne qui +poursuivait son occupation matinale de glaner les pots d'étain. + +«Où est le nº 27, mon ami? demanda M. Pickwick. + +--Cinq portes plus loin, répliqua le garçon. Il y a sur la porte en +dehors le portrait à la craie d'un gentleman pendu qui fume sa pipe.» + +Guidé par ces instructions, M. Pickwick s'avança lentement le long de la +galerie jusqu'au moment où il rencontra le portrait du gentleman +ci-dessus décrit. Il frappa à la porte avec le revers de son index, +doucement d'abord, puis ensuite plus fortement. Après avoir inutilement +répété cette opération, il se hasarda à ouvrir et à regarder dans +l'intérieur. + +Il y avait dans la chambre un seul homme qui se penchait par la fenêtre +aussi loin qu'il le pouvait sans perdre l'équilibre, et qui s'efforçait +avec grande persévérance de cracher sur le chapeau d'un de ses amis +intimes qui se trouvait en bas dans la cour. M. Pickwick n'ayant pu lui +indiquer sa présence ni en parlant, ni en toussant, ni en éternuant, ni +en frappant, ni par aucun autre moyen d'attirer l'attention, se +détermina enfin à s'approcher de la fenêtre et à tirer doucement la +basque de l'habit de cet individu. Celui-ci rentra vivement la tête et +les épaules, et demanda à M. Pickwick, d'un ton bourru, ce qu'il lui +voulait. + +«Je crois, dit M. Pickwick en consultant son billet, je crois que c'est +ici le nº 27, au troisième? + +--Eh bien? + +--C'est en vertu de ce morceau de papier que je suis venu ici. + +--Voyons un peu ça.» + +M. Pickwick obéit. + +«M. Roker aurait bien pu vous fourrer ailleurs,» dit d'un air mécontent +M. Simpson (car c'était ce chevalier d'industrie). + +M. Pickwick le pensait aussi, mais, dans de telles circonstances, il +jugea prudent de garder le silence. + +M. Simpson réfléchit pendant quelques instants, puis mettant la tête à +la fenêtre, il donna un coup de sifflet aigu et prononça à haute voix +certaines paroles. M. Pickwick ne put pas les distinguer, mais il +imagina que c'était quelque sobriquet qui distinguait M. Martin, car +immédiatement après, un grand nombre de gentlemen qui se trouvaient en +bas se mirent à crier: «Le boucher! le boucher!» en imitant le cri par +lequel les membres de cette utile classe de la société ont coutume de +faire connaître quotidiennement leur présence, aux grilles des sous-sols +des maisons de Londres. + +Les événements subséquents confirmèrent l'exactitude de cette hypothèse, +car au bout de quelques secondes un gentleman prématurément gros pour +son âge, habillé du bourgeron bleu professionnel et avec des bottes à +revers, et à bouts ronds, entra presque hors d'haleine dans la chambre: +il fut suivi de près par un autre gentleman en habit noir très-râpé, et +en bonnet de peau de loutre. Celui-ci s'occupait tout le long du chemin +à rattacher son habit jusqu'au menton, au moyen de boutons et +d'épingles. Il avait un visage très-rouge et très-commun, et faisait +l'effet d'un chapelain ivre, ce qu'il était effectivement. + +Ces deux gentlemen ayant à leur tour parcouru le billet de M. Pickwick, +l'un exprima son opinion que c'était embêtant, et l'autre, sa conviction +que c'était une scie. Ayant manifesté leurs sentiments en ces termes +intelligibles, ils se regardèrent entre eux et regardèrent M. Pickwick, +au milieu d'un silence fort embarrassant. + +«Quel ennui! Et il faut que ça arrive au moment où nous formons une +petite société si agréable,» reprit le chapelain en regardant trois +matelas malpropres, roulés chacun dans une couverture, et qui occupaient +durant le jour un coin de la chambre, formant une toilette d'un nouveau +genre, sur laquelle étaient placés une vieille cuvette fêlée, une boîte +et un pot à eau de faïence à fleurs bleues. «Quel ennui!» + +M. Martin exprima la même opinion en termes plus énergiques, et M. +Simpson, après avoir lancé dans le monde une quantité d'adjectifs sans +aucun substantif pour les accompagner, releva le bas de ses manches et +commença à laver des choux pour le dîner. + +Pendant que cela se passait, M. Pickwick s'occupait à considérer la +chambre, qui était outrageusement sale et sentait le renfermé d'une +manière intolérable. Il n'y avait point de vestige de tapis, de rideaux, +ni de jalousies; il n'y avait pas même un cabinet. À la vérité, s'il y +en avait en un, il ne se trouvait pas grand'chose à y mettre; mais, +quoique peu nombreux et peu considérables, individuellement, cependant +des morceaux de fromage, des croûtons de pain, des torchons mouillés, +des restes de viande, des objets de vêtements, de la vaisselle mutilée, +des soufflets sans bout, des fourchettes sans manche, présentent quelque +chose d'assez peu confortable, en apparence, quand ils sont répandus sur +le carreau d'une petite salle qui représente à la fois le salon et la +chambre à coucher de trois individus désoeuvrés. + +«Je suppose pourtant que cela peut s'arranger, dit le boucher, après un +assez long silence. Que prendriez-vous pour vous en aller? + +--Je vous demande pardon, répliqua M. Pickwick: qu'est-ce que vous +disiez? je n'ai pas bien entendu. + +--Combien demandez-vous pour vous en aller? D'ordinaire c'est trois +francs, mais on vous en donnera quatre; ça vous va-t-il? + +--Au besoin, nous nous fendrons d'une roue de cabriolet, suggéra M. +Simpson. + +--Va pour la roue de cabriolet; ça ne nous fait que quelques sous de +plus par personne, ajouta M. Martin. Qu'en dites-vous. Nous vous offrons +quatre shillings par semaine pour vous en aller. Eh bien? + +--On fera monter un _gallon_ de bière par-dessus le marché, intercala M. +Simpson. Là! + +--Et nous le boirons sur-le-champ, ajouta le chapelain Allons! + +--Je suis réellement si ignorant des règles de cet endroit, répondit M. +Pickwick, que je ne vous comprends pas encore parfaitement. Est-ce que +je puis loger ailleurs? Je ne le croyais pas.» + +En entendant cette question, M. Martin regarda ses deux amis avec une +excessive surprise, et alors chacun des trois gentlemen étendit son +pouce droit par-dessus son épaule gauche. Ce geste, que les paroles: +_as-tu fini!_ ne sauraient rendre que d'une façon fort imparfaite, +produit un effet fort gracieux et fort aérien quand il est exécuté par +un certain nombre de ladies et de gentlemen, habitués à agir de concert. +Il exprime un léger sarcasme plein d'atticisme et de bonne humeur. + +«Vous ne le croyiez pas? répéta M. Martin avec un sourire de pitié. + +--Eh bien! dit l'ecclésiastique, si je connaissais la vie aussi peu que +cela, je mangerais mon chapeau et sa boucle avec! + +--Et moi, _item_, ajouta le boucher solennellement.» + +Après cette courte préface, les trois copins informèrent M. Pickwick, +tout d'une haleine, que l'argent avait dans la prison la même vertu que +dehors; qu'il lui procurerait instantanément presque tout ce qu'on peut +désirer, et que, si M. Pickwick en possédait et voulait bien le +dépenser, il n'avait qu'à signifier son désir d'avoir une chambre à lui +seul, et qu'il la trouverait toute meublée et garnie en moins d'une +demi-heure de temps. + +Nos gens se séparèrent alors avec une satisfaction mutuelle: M. Pickwick +retournant sur nouveaux frais à la loge, et les trois copins se rendant +au café pour y dépenser les cinq shillings que le ministre, avec une +admirable prévoyance, avait empruntés dans ce dessein au candide +philosophe. + +Lorsque M. Pickwick eut déclaré à M. Roker pourquoi il revenait: + +«Je le savais bien, s'écria celui-ci avec un gras rire, ne l'ai-je pas +dit, Neddy?» + +Le sage possesseur du couteau universel fit entendre un grognement +affirmatif. + +«Parbleu! je savais qu'il vous fallait une chambre à vous seul. Voyons! +Il vous faudra des meubles; c'est moi qui vous les louerai, je suppose, +suivant l'usage. + +--Avec grand plaisir, répliqua M. Pickwick. + +--Il y a dans l'escalier du café une chambre magnifique qui appartient à +un prisonnier de la chancellerie: elle vous coûtera une livre sterling +par semaine. Je suppose que vous ne regardez pas à cela? + +--Pas le moins du monde. + +--Venez avec moi, cria M. Roker en prenant son chapeau avec une grande +vivacité. L'affaire sera faite en cinq minutes. Que diable! pourquoi +n'avez-vous pas commencé par dire que vous consentiez à bien faire les +choses?» + +Comme le guichetier l'avait prédit, l'affaire fut promptement arrangée. +Le prisonnier de la Chancellerie était là depuis assez longtemps pour +avoir perdu amis, fortune, habitudes, bonheur, et pour avoir acquis en +échange le droit d'avoir une chambre à lui tout seul. Cependant, comme +il éprouvait le léger inconvénient de manquer souvent d'un morceau de +pain, il consentit, avec empressement à céder cette chambre à M. +Pickwick, moyennant la somme hebdomadaire de vingt shillings, sur +laquelle il s'engageait, en outre, à payer l'expulsion de toute personne +qui pourrait être envoyée comme copin dans cet appartement. + +Pendant que ce marché se concluait, M. Pickwick examinait le prisonnier +avec un intérêt pénible. C'était un grand homme décharné, cadavéreux, +enveloppé d'une vieille redingote, et dont les pieds sortaient à moitié +de ses pantoufles éculées. Son regard était inquiet, ses joues +pendantes, ses lèvres pâles, ses os minces et aigus. Le malheureux! on +voyait que la dent de fer de l'isolement et du besoin l'avait lentement +rongé depuis vingt années! + +«Et vous, monsieur, où allez-vous demeurer maintenant? lui demanda M. +Pickwick en déposant d'avance, sur la table chancelante, la première +semaine de son loyer.» + +L'homme ramassa l'argent d'une main agitée et répliqua qu'il n'en savait +rien encore, mais qu'il allait voir où il pourrait transporter son lit. + +«J'ai peur, monsieur, reprit M. Pickwick en posant doucement sa main +sur le bras du prisonnier; j'ai peur que vous ne soyez obligé de loger +dans quelque endroit bruyant et encombré de monde. Mais, je vous en +prie, continuez à considérer cette chambre comme la vôtre, quand vous +aurez besoin d'un peu de tranquillité, ou lorsque vos amis viendront +vous voir. + +--Mes amis! interrompit le prisonnier d'une voix qui râlait dans son +gosier. Si j'étais cloué dans mon cercueil, enfoncé dans la bourbe du +fossé infect qui croupit sous les fondations de cette prison, je ne +pourrais pas être plus oublié, plus abandonné que je ne le suis ici. Je +suis un homme mort, mort à la société, sans avoir obtenu la pitié qu'on +accorde à ceux dont les âmes sont allées comparaître devant leur juge. +Des amis pour me voir, mon Dieu! Ma jeunesse s'est consumée dans ce +donjon, et il n'y aura personne pour lever sa main au-dessus de mon lit, +quand je serai mort, et pour dire: Dieu soit loué, il ne souffre plus!» + +Le feu inaccoutumé que l'excitation du vieillard avait jeté sur ses +traits s'éteignit aussitôt qu'il eut fini de parler; il pressa l'une +contre l'autre ses mains décharnées et sortit brusquement de la chambre. + +«Eh! eh! il se cabre encore quelquefois! dit M. Roker avec un sourire. +C'est comme les éléphants; ils sentent la pointe de temps en temps, et +ça les rend furieux.» + +Ayant fait cette remarque, pleine de sympathie, M. Roker s'occupa avec +tant d'activité des arrangements nécessaires au confort de M. Pickwick, +qu'en peu de temps la chambre fut garnie d'un tapis, de six chaises, +d'une table, d'un lit sofa, des ustensiles nécessaires pour le thé, et +de divers autres, etc. Le tout ne devait coûter à M. Pickwick que le +prix fort raisonnable de vingt-sept shillings et six pence par semaine. + +«Y a-t-il encore quelque chose que nous puissions faire pour vous? +demanda M. Roker en regardant autour de lui avec grande satisfaction et +en faisant sonner dans sa main la première semaine de son loyer. + +«Mais, oui, répondit M. Pickwick, qui, depuis quelques minutes, +réfléchissait profondément. Trouve-t-on ici des gens qui font des +commissions? + +--Vous voulez dire au dehors? + +--Oui, des gens qui puissent aller au dehors, pas des prisonniers. + +--Nous avons votre affaire. Il y a un pauvre diable qui a un ami dans +le quartier des pauvres et qui est bien content quand on l'emploie. +Voilà deux mois qu'il fait des courses et des commissions pour gagner sa +vie. Faut-il que je vous l'envoie? + +--S'il vous plaît... attendez... non.... Le quartier des pauvres, +dites-vous? Je suis curieux de voir cela; je vais y aller moi-même.» + +Le quartier des pauvres, dans une prison pour dettes, est, comme son nom +l'indique, la demeure des débiteurs les plus misérables. Un prisonnier +qui se déclare pour le quartier des pauvres ne paye ni rente, ni taxe de +copie. Le droit qu'il doit acquitter, en entrant dans la prison et en en +sortant, est extrêmement réduit, et il reçoit une petite quantité de +nourriture, achetée sur le revenu des faibles legs laissés de temps en +temps pour cet objet par des personnes charitables. Il y a quelques +années seulement, on voyait encore extérieurement, dans le mur de la +prison de la Flotte, une espèce de cage de fer où se postait un homme à +la physionomie affamée, qui secouait de temps en temps une tirelire en +s'écriant d'une voix lugubre: «N'oubliez pas les pauvres débiteurs, s'il +vous plaît!» La recette de cette quête, lorsqu'il y avait recette, était +partagée entre les pauvres prisonniers, qui se relevaient tour à tour +dans cet emploi dégradant. + +Quoique cette coutume ait été abolie et que la cage ait disparu +maintenant, la condition misérable de ces pauvres gens est encore la +même. On ne souffre plus qu'ils fassent appel à la compassion des +passants, mais, pour l'admiration des âges futurs, on a laissé subsister +les lois justes et bienfaisantes qui déclarent que le criminel vigoureux +sera nourri et habillé, tandis que le débiteur sans argent se verra +condamné à mourir de faim et de nudité. Et ceci n'est pas une fiction: +il ne se passe pas une semaine dans laquelle quelques-uns des +prisonniers pour dette ne dussent inévitablement périr dans les lentes +agonies de la faim, s'ils n'étaient pas secourus par leurs camarades de +prison. + +Repassant ces choses dans son esprit, tout en montant l'étroit escalier, +au pied duquel il avait été laissé par le guichetier, M. Pickwick +s'échauffa graduellement jusqu'au plus haut degré d'indignation; et il +avait été tellement excité par ses réflexions sur ce sujet, qu'il était +entré dans la chambre qu'on lui avait indiquée dans le quartier des +pauvres, sans avoir aucun sentiment distinct ni de l'endroit où il +était, ni de l'objet de sa visite. + +L'aspect de la chambre le rappela tout à coup à lui-même, mais lorsque +ses regards se portèrent sur un homme languissamment assis près d'un +mauvais feu, il laissa tomber son chapeau de surprise et resta immobile +et comme pétrifié. + +Oui, cet homme sans habit, sans gilet, dont le pantalon était déchiré, +dont la chemise de calicot était jaunie et déchirée, dont les grands +cheveux pendaient en désordre, dont les traits étaient creusés par la +souffrance et par la famine, c'était M. Alfred Jingle! Il se tenait la +tête appuyée sur la main: ses yeux étaient fixés sur le feu et tout son +extérieur dénotait la misère et l'abattement. + +Auprès de lui, négligemment accoté contre le mur, se trouvait un +vigoureux campagnard, caressant avec un vieux fouet de chasse-la-botte +qui ornait son pied droit, le pied gauche étant fourré dans une +pantoufle. Les chevaux, les chiens, la boisson avaient causé sa ruine. +Il y avait encore à cette botte solitaire un éperon rouillé, qu'il +enfonçait quelquefois dans l'air en faisant vigoureusement claquer son +fouet et en murmurant quelques-unes de ces interjections par lesquelles +un cavalier encourage son cheval: il exécutait, évidemment, en +imagination, quelque furieuse course au clocher. Pauvre diable! le +meilleur cheval de son écurie ne lui avait jamais fait faire une course +aussi rapide que celle qui s'était terminée à la Flotte. + +De l'autre côté de la chambre, un vieillard, assis sur une caisse de +bois, tenait ses yeux attachés au plancher. Un profond désespoir +immobilisait son visage. Un enfant, son arrière-petite-fille, se pendait +après lui et s'efforçait d'attirer son attention par mille inventions +enfantines; mais le vieillard ne la voyait ni ne l'entendait. La voix +qui lui avait paru si musicale, les yeux qui avaient été sa lumière, ne +produisaient plus d'impression sur ses sens; la maladie faisait trembler +ses genoux et la paralysie avait glacé son esprit. + +Dans un autre coin de la salle, deux ou trois individus formaient un +petit groupe et parlaient bruyamment entre eux. Plus loin, une femme au +visage maigre et hagard, la femme d'un prisonnier, s'occupait à arroser +les misérables restes d'une plante desséchée, qui ne devait jamais +reverdir: emblème trop vrai, peut-être, du devoir qu'elle venait remplir +dans la prison. + +Tels étaient les misérables prisonniers qui se présentèrent aux yeux de +M. Pickwick, tandis qu'il regardait autour de lui avec étonnement. +Entendant le pas précipité de quelqu'un qui entrait dans la chambre, il +tourna les yeux vers la porte, et, dans le nouveau venu, à travers ses +haillons, sa malpropreté, sa misère, il reconnut les traits familiers de +M. Job Trotter. + +«Monsieur Pickwick! s'écria Job à haute voix. + +--Eh! fit Jingle en tressaillant et en se levant de son siége, +monsieur.... C'est vrai; drôle d'endroit, étrange chose! Je le méritais; +c'est bien fait.» + +En disant ces mots, M. Jingle fourra ses mains à la place où les poches +de son pantalon avaient coutume d'être; et, laissant tomber son menton +sur sa poitrine, s'affaissa de nouveau sur sa chaise. + +M. Pickwick fut affecté; ces deux hommes avaient l'air si misérable! Le +coup d'oeil affamé, involontaire que Jingle avait jeté sur un petit +morceau de mouton cru, apporté par Job, expliquait plus clairement que +ne l'aurait pu faire un récit de deux heures l'état de dénûment auquel +il avait été réduit. M. Pickwick regarda Jingle d'un air doux et lui +dit: + +«Je désirerais vous parler en particulier. Voulez-vous sortir avec moi +pour un instant. + +--Certainement, répondit Jingle en se levant avec empressement. Ne peux +pas aller bien loin. Pas de danger de trop marcher ici. Parc clos d'un +mur à chevaux de frise. Joli terrain, pittoresque, mais peu étendu. +L'entrée ouverte au public. La famille toujours en ville. La femme de +charge terriblement soigneuse. + +--Vous avez oublié votre habit, dit M. Pickwick en descendant +l'escalier. + +--Ah! oui.... il est au clou.... accroché chez une de mes bonnes +parentes, ma tante du côté maternel. Pouvais pas faire autrement. Faut +manger, vous savez; besoins de nature, et tout cela. + +--Qu'est ce que vous voulez dire? + +--Mon vêtement a signé un engagement volontaire, mon cher monsieur, +dernier habit. Bah! ce qui est fait est fait. J'ai vécu d'une paire de +bottes toute une quinzaine; d'un parapluie de soie, poignée d'ivoire, +toute une semaine; c'est vrai ma parole d'honneur. Demandez à Job; il le +sait bien. + +--Vous avez vécu pendant trois semaines d'une paire de bottes et d'un +parapluie de soie avec une poignée d'ivoire! s'écria M. Pickwick, frappé +d'horreur, et qui n'avait entendu parler de choses semblables que dans +l'histoire des naufrages. + +--Vrai, rétorqua Jingle en secouant la tête. Les reconnaissances sont +là. Prêteurs sur gages, tous voleurs: ne donnent presque rien.... + +--Oh! dit M. Pickwick grandement soulagé par cette explication. Je +comprends; vous avez mis vos effets en gage? + +--Tout. Job aussi; toutes ses chemises en plus. Bah! ça économise le +blanchissage. Plus rien bientôt. On reste couché; on meurt de faim. +L'enquête se fait. Pauvre prisonnier. Misère! Étouffer cela! Les +gentlemen du jury, fournisseurs de la prison; pas d'éclat, mort +naturelle. Convoi des pauvres, bien mérité. Tout est fini: tirez le +rideau.» + +Jingle débita ce singulier sommaire de son avenir avec sa volubilité +accoutumée et en s'efforçant par différentes grimaces de contrefaire un +sourire. Cependant M. Pickwick s'aperçut aisément que cette insouciance +était jouée; et, le regardant en face, mais non pas sévèrement, il vit +que ses yeux étaient mouillés de larmes. + +«Bon enfant, reprit Jingle en pressant la main du philosophe et en +détournant la tête. Chien d'ingrat! Bête de pleurer; impossible de faire +autrement. Mauvaise fièvre; faible, malade, affamé; mérité tout cela, +mais souffert beaucoup! ah! beaucoup!» + +Incapable de se contenir, et peut-être plus énervé par les efforts qu'il +avait déjà faits pour y parvenir, l'histrion abattu s'assit sur +l'escalier; et, couvrant son visage de ses mains, se prit à sangloter +comme un enfant. + +«Allons! allons! dit M. Pickwick avec beaucoup d'émotion. Je verrai ce +qu'on peut faire quand je connaîtrai mieux votre histoire. Ici Job; où +est-il donc? + +--Voilà, monsieur,» répondit Job en se montrant sur l'escalier. + +Nous l'avons représenté quelque part comme ayant, dans son bon temps, +des yeux fort creux. Dans son état présent de besoin et de détresse, il +avait l'air de n'en plus avoir du tout. + +«Voilà, monsieur, dit Job. + +--Venez ici, monsieur, reprit M. Pickwick en essayant d'avoir l'air +sévère, avec quatre grosses larmes qui coulaient sur son gilet. Prenez +cela.» + +Prenez quoi? Suivant les habitudes du monde, ce devait être un coup de +poing solidement appliqué, car M. Pickwick avait été dupé, bafoué par +le pauvre diable qui se trouvait maintenant en son pouvoir. Faut-il dire +la vérité? C'était quelque chose qui sortait du gousset de M. Pickwick +et qui sonna dans la main de Job; et, lorsque notre excellent ami +s'éloigna précipitamment, une étincelle humide brillait dans son oeil et +son coeur était gonflé. + +En rentrant dans sa chambre, M. Pickwick y trouva Sam, qui contemplait +ces nouveaux arrangements avec une sombre satisfaction, fort curieuse à +voir. Décidément opposé à ce que son maître demeurât là, en aucune +manière, il considérait comme un devoir moral de ne paraître content +d'aucune chose qui y serait faite, dite, suggérée ou proposée. + +«Eh bien! Sam? + +--Eh bien! monsieur? + +--Assez confortable, maintenant, n'est-ce pas? + +--Oui, pas mal, monsieur, répondit Sam en regardant autour de lui d'une +manière méprisante. + +--Avez-vous vu M. Tupman et nos autres amis? + +--Oui, monsieur. Ils viendront demain; et ils ont été bien surpris +d'apprendre qu'ils ne devaient pas venir aujourd'hui. + +--Vous m'avez apporté les choses dont j'avais besoin?» + +Pour toute réponse, Sam montra du doigt différents paquets qui étaient +arrangés aussi proprement que possible dans un coin de la chambre. + +«Très-bien, dit M. Pickwick; et, après un peu d'hésitation, il ajouta: +Écoutez ce que j'ai à vous dire, Sam. + +--Certainement, monsieur; faites feu, monsieur. + +--Sam, poursuivit M. Pickwick avec beaucoup de solennité, j'ai senti, +dès le commencement, que ce n'est pas ici un endroit convenable pour un +jeune homme. + +--Ni pour un vieux, non plus, monsieur. + +--Vous avez tout à fait raison, Sam. Mais les vieillards peuvent venir +ici à cause de leur imprudente confiance, et les jeunes gens peuvent y +être amenés par l'égoïsme de ceux qu'ils servent. Il vaut mieux, pour +ces jeunes gens, sous tous les rapports, qu'ils ne restent point ici. Me +comprenez-vous, Sam? + +--Ma foi! non, monsieur; non, répondit Sam d'un ton obstiné. + +--Essayez, Sam. + +--Eh bien! monsieur, répliqua Sam après une courte pause je crois voir +où vous voulez en venir; et, si je vois où vous voulez en venir, c'est +mon opinion que c'est un peu trop fort, comme disait le cocher de la +malle lorsqu'il fut pris dans un tourbillon de neige. + +--Je vois que vous me comprenez, Sam. Comme je vous l'ai dit, je désire +d'abord que vous ne demeuriez pas à perdre votre temps dans un endroit +comme celui-ci; mais, en outre, je sens que c'est une monstreuse +absurdité qu'un prisonnier pour dettes ait un domestique avec lui. Il +faut que vous me quittiez pour quelque temps, Sam. + +--Oh! pour quelque temps, monsieur? répéta Sam, avec un léger accent de +sarcasme. + +--Oui, pour le temps que je demeurerai ici. Je continuerai à payer vos +gages, et l'un de mes trois amis sera heureux de vous prendre avec lui, +ne fût-ce que par respect pour moi. Si jamais je quitte cet endroit, +Sam, poursuivit M. Pickwick avec une gaieté affectée, je vous donne ma +parole que vous reviendrez aussitôt avec moi. + +--Maintenant, je vas vous dire ce qui en est, monsieur; répliqua Sam +d'une voix grave et solennelle. Ça ne peut pas aller comme ça: ainsi, +n'en parlons plus. + +--Sam, je vous parle sérieusement: j'y suis résolu. + +--Vous êtes résolu, monsieur? Très-bien, monsieur. Eh bien! moi aussi +alors.» + +En prononçant ces mots d'une voix ferme, Sam fixa son chapeau sur sa +tête avec une grande précision, et quitta brusquement la chambre. + +«Sam! lui cria M. Pickwick, Sam, venez ici!» + +Mais la longue galerie avait déjà cessé de répéter l'écho de ses pas. +Sam était parti. + + + + +CHAPITRE XIV. + +Comment M. Samuel Weller se mit mal dans ses affaires. + + +Dans une grande salle mal éclairée et plus mal aérée, située dans +_Portugal Street, Lincoln's Inn fields_, siégent durant presque toute +l'année un, deux, trois ou quatre gentlemen en perruque, qui ont devant +eux de petits pupitres mal vernis. Des stalles d'avocats sont à leur +main droite; à leur main gauche, une enceinte pour les débiteurs +insolvables; et en face, un plan incliné de figures spécialement +malpropres. Ces gentlemen en perruque sont les commissaires de la Cour +des insolvables, et l'endroit où ils siégent est la Cour des insolvables +elle-même. + +Depuis un temps immémorial, c'est le remarquable destin de cette cour +d'être regardée, par le consentement universel de tous les gens râpés de +Londres, comme leur lieu de refuge habituel pendant le jour. La salle +est toujours pleine; les vapeurs de la bière et des spiritueux montent +constamment vers le plafond, s'y condensent par le froid et redescendent +comme une pluie le long des murs. Là, se trouvent à la fois plus de +vieux habits que n'en mettent en vente durant tout un an les juifs du +quartier de _Houndsditch_, et plus de peaux crasseuses, plus de barbes +longues, que toutes les pompes et les boutiques de barbiers situées +entre _Tyburn_ et _Whitechapel_ n'en pourraient nettoyer entre le lever +et le coucher du soleil. + +Il ne faut pas supposer que quelques-uns de ces individus aient l'ombre +d'une affaire dans l'endroit où ils se rendent si assidûment; s'ils en +avaient, leur présence ne serait plus surprenante, et la singularité de +la chose cesserait immédiatement. Quelques-uns dorment pendant la plus +grande partie de la séance; d'autres apportant leur dîner dans leur +mouchoir, ou dans leur poche déchirée, et mangent tout en écoutant, avec +un double délice: mais jamais un seul d'entre eux ne fut connu pour +avoir le plus léger intérêt personnel dans aucune des affaires traitées +par la cour. Quelle que soit la manière dont ils occupent leur temps, +ils restent là, tous, depuis le commencement jusqu'à la fin de la +séance. Quand il pleut, ils arrivent tout trempés, et alors, les vapeurs +qui s'élèvent de l'audience ressemblent à celles d'un marais. + +Un observateur qui se trouverait là par hasard pourrait imaginer que +c'est un temple élevé au génie de la pauvreté râpée. Il n'y a pas un +seul messager, pas un huissier qui porte un habit fait pour lui; il n'y +a pas dans tout l'établissement un seul homme passablement frais et bien +portant, si ce n'est un petit huissier aux cheveux blancs, à la figure +rougeaude; et encore, comme une cerise à l'eau-de-vie mal conservée, il +semble avoir été desséché par un procédé artificiel dont il n'a pas le +droit de tirer vanité. Enfin les perruques des avocats eux-mêmes sont +mal poudrées et mal frisées. + +Mais, après tout, les avoués qui siégent derrière une vaste table toute +nue, au-dessous des commissaires, sont encore la plus grande curiosité +de cet endroit. L'établissement professionnel du plus opulent de ces +gentlemen consiste en un sac bleu,[15] et un jeune clerc ordinairement +juif. Ils n'ont point de cabinet, mais ils traitent leurs affaires +légales dans les tavernes, ou dans la cour des prisons où ils se rendent +en foule et se disputent les chalands, à la manière des conducteurs +d'omnibus. Ils ont une physionomie bouffie et moisie, et si on peut les +soupçonner de quelques vices, c'est principalement d'ivrognerie et de +friponnerie. Leur résidence se trouve ordinairement dans un rayon d'un +mille, autour de l'obélisque de _Saint George's Fields_. Leur tournure +n'est pas engageante, et leurs manières sont _sui generis_. + +[Footnote 15: Les avocats anglais portent leurs dossiers dans un sac de +serge bleue.] + +M. Salomon Pell, l'un des membres de cet illustre corps, était un homme +gras, flasque et pâle. Son habit semblait tantôt vert, tantôt brun, +suivant les reflets du jour, et était orné d'un collet de velours, qui +offrait la même particularité. Son front était étroit, sa face large, sa +tête grosse, et, son nez tourné tout d'un côté, comme si la nature, +indignée des mauvais penchants qu'elle découvrait en lui à sa naissance, +lui avait donné, de colère, une secousse dont il ne s'était jamais +relevé. Au reste, comme M. Pell était replet et asthmatique, il +respirait principalement par cet organe qui, de la sorte, rachetait +peut-être en utilité ce qui lui manquait en beauté. + +«Je suis sûr de le tirer d'affaire, disait M. Pell. + +--Bien sûr? demanda la personne à qui cette assurance était donnée. + +--Sûr et certain, répliqua M. Pell. Mais, voyez-vous, s'il avait +rencontré quelque praticien irrégulier je n'aurais pas répondu des +conséquences. + +--Ah! fit l'autre avec une bouche toute grande ouverte. + +--Non, je n'en aurais pas répondu,» répéta M. Pell; et il pinça ses +lèvres, fronça ses sourcils, et secoua sa tête mystérieusement. + +Or, l'endroit où se tenait ce discours était la taverne qui se trouve +juste en face de la Cour des insolvables; et la personne à qui il était +adressé n'était autre que M. Weller, _senior_. Il était venu là pour +réconforter un de ses amis dont la pétition, pour être renvoyé en +qualité de débiteur honnêtement insolvable, devait être présentée ce +jour-là même; et c'était à ce sujet que l'avoué exposait son opinion de +la manière sus-énoncée. + +«Et George, où est-il?» demanda M. Weller. + +M. Pell ayant incliné la tête dans la direction d'un arrière-parloir, M. +Weller s'y rendit immédiatement, et fut salué de la manière la plus +chaleureuse et la plus flatteuse par une demi douzaine de ses confrères. +Le gentleman insolvable, qui avait contracté une passion spéculative, +mais imprudente, pour établir des relais de poste, avait l'air fort bien +portant, et s'efforçait de calmer l'excitation de ses esprits avec des +omettes et du _porter_. + +Le salut échangé entre M. Weller et ses amis se borna strictement à la +franc-maçonnerie du métier, c'est-à-dire au renversement du poignet +droit, en agitant en même temps le petit doigt en l'air. Nous avons +connu autrefois deux fameux cochers (pauvres garçons, ils sont morts +maintenant!) qui étaient jumeaux, et entre lesquels existait +l'attachement le plus sincère, le plus dévouée. Ils se croisaient, +chaque jour, sur la route de Douvres, sans échanger jamais d'autre salut +que celui que nous venons de décrire; et cependant, quand l'un des deux +mourut, l'autre tomba en langueur, et le suivit bientôt après. + +«Eh ben! George? dit M. Weller, en ôtant sa redingote et en s'asseyant +avec sa gravité accoutumée. «Comment ça marche-t-i'. Tout va-t-i' ben +sur l'impériale; tout est-i' plein dans le coupé? + +--Tout va bien, vieux camarade, repartit le gentleman qui avait fait de +mauvaises affaires. + +--La jument grise est-elle passée à quelqu'un?» demanda M. Weller avec +anxiété. Georges fit un signe affirmatif. + +--Bon! c'est bien. On a eu soin des voitures aussi? + +--Consignées dans un endroit sûr, répliqua Georges, en arrachant la tête +d'une demi-douzaine de crevettes, et en les avalant sans plus de +cérémonie. + +--Très-bien, très-bien; dit M. Weller. Faites toujours attention à la +mécanique quand vous descendez un coteau. La feuille de route est-elle +bien dressée?» + +M. Pell devinant la pensée de M. Weller, prit la parole et dit: +«L'inventaire de l'actif et du passif est aussi clair et aussi +satisfaisant que la plume et l'encre peuvent le rendre.» + +M. Weller fit un signe de tête qui impliquait son approbation de ces +arrangements, et ensuite se tournant vers M. Pell, il lui dit, en +montrant son ami Georges: + +«Quand est-ce que vous y ôtez sa couverture? + +--Eh?... Il est le troisième sur la liste des débiteurs dont les +créanciers refusent de reconnaître l'insolvabilité, et je pense que son +tour arrivera dans une demi-heure. J'ai dit à mon clerc de venir me +prévenir quand il y aurait une chance.» + +M. Weller considéra l'avoué des pieds à la tête avec grande» admiration, +et dit emphatiquement: + +«Qu'est-ce que vous voulez prendre, mossieu? + +--Mais, en vérité, vous êtes bien.... Ma parole d'honneur, je n'ai pas +l'habitude de.... Il est réellement de si bonne heure que.... Eh bien! +Vous pouvez m'apporter pour trois pence de rhum, ma chère.» + +La demoiselle servante, qui avait anticipé la conclusion de ce discours, +posa un verre devant Pell et se retira. + +«Gentlemen, dit M. Pell en regardant toute la compagnie, bonne chance à +votre ami! Je n'aime pas à me vanter, gentlemen, ce n'est pas dans mes +habitudes; pourtant je ne puis pas m'empêcher de dire que, si votre ami +n'avait pas été assez heureux pour tomber dans des mains qui.... Mais je +ne veux pas dire ce que j'allais dire.... Gentlemen, à vos santés!» + +Ayant vidé son verre en un clin d'oeil, M. Pell fit claquer ses lèvres +et regarda avec complaisance le cercle des cochers, aux yeux desquels il +passait évidemment pour une espèce d'oracle. + +«Voyons, reprit-il, qu'est-ce que je disais, gentlemen? + +--Vous observiez que vous n'en refuseriez pas un second verre, dit M. +Weller avec une gravité facétieuse. + +--Ha! ha! Pas mauvais, pas mauvais.... Un bon... bon.... À cette +époque-ci de la matinée, ce serait un peu.... Eh bien! vous attendez, ma +chère.... Vous pouvez m'apporter la seconde édition, s'il vous plaît.... +Hem!» + +Ce dernier mot représente une toux solennelle et pleine de dignité, que +M. Pell avait cru se devoir à lui-même, en remarquant parmi ses +auditeurs une indécente disposition à la gaieté. + +«Gentlemen, reprit M. Pell, le défunt lord chancelier m'aimait beaucoup. + +--Et c'était fort honorable pour lui, interrompit M. Weller. + +--Écoutez, écoutez! cria le client de l'homme d'affaires. Pourquoi pas? + +--Ah! oui; pourquoi pas, en vérité? répéta un homme au visage +très-rouge, qui n'avait encore rien dit jusqu'alors, et qui avait tout à +fait l'air de n'avoir rien à dire de plus. Pourquoi pas?» + +Un murmure d'assentiment circula dans la compagnie. + +«Je me rappelle, gentlemen, que, dînant avec lui un certain jour... nous +n'étions que nous deux, mais tout était aussi splendide que si l'on +avait attendu vingt personnes.... Le grand sceau était sur une étagère, +à sa droite, et à sa gauche un homme en grande perruque et couvert d'une +armure gardait la masse, avec un sabre nu et des bas de soie.... Ce qui +se fait perpétuellement, gentlemen, la nuit et le jour. Il me dit tout à +coup: «Pell, dit-il, pas de fausse délicatesse. Pell, vous êtes un homme +de talent; vous pouvez faire passer qui vous voulez à la Cour des +insolvables. Votre pays doit être fier de vous, Pell.» Ce sont là ses +propres paroles, «Mylord, lui dis-je, vous me flattez.--Pell, dit-il, si +je vous flatte, je veux être damné!...» + +--A-t-il dit ça? interrompit M. Weller. + +--Il l'a dit. + +--Eh bien! alors je dis que le parlement aurait dû le mettre à l'amende +pour avoir juré, et si le chancelier avait été un pauv' diable, on l'y +aurait mis. + +--Mais, mon cher monsieur, il connaissait ma discrétion.... Il me disait +cela en toute confiance. + +--Et quoi? + +--En toute confiance. + +--Ah! très-bien, répartit M. Weller après un petit moment de réflexion. +S'il se damnait en toute confiance, ça change la question. + +--Nécessairement la distinction est évidente. + +--Ça change la question entièrement. Continuez, monsieur. + +--Non, je ne continuerai pas, reprit M. Pell d'une voix basse et +sérieuse. Vous m'avez rappelé, monsieur, que c'était une conversation +privée.... privée et confidentielle, gentlemen. Gentlemen, je suis un +homme de loi.... Il est possible que je sois fort estimé dans ma +profession; il est possible que je ne le sois pas. Chacun peut le +savoir; je n'en dis rien. On a déjà fait dans cette chambre des +observations injurieuses à la mémoire de mon noble ami. Vous +m'excuserez, gentlemen, j'avais été imprudent.... Je sens que je n'ai +pas le droit de parler de cette matière sans son consentement. Je vous +remercie, monsieur, de m'en avoir fait souvenir.» + +M. Pell, ainsi dégagé, fourra ses mains dans ses poches, fit résonner +avec une détermination terrible trois demi-pence qui s'y trouvaient, et +fronça le sourcil en regardant autour de lui. + +Il venait à peine d'exprimer sa vertueuse résolution, lorsque le galopin +et le sac bleu, deux inséparables compagnons, se précipitèrent dans la +chambre et dirent (ou du moins le galopin _dit_, car le sac bleu ne prit +aucune part à cette annonce) que la cause allait passer à l'instant. +Toute la compagnie se hâta aussitôt de traverser la rue et de faire le +coup de poing pour pénétrer dans la salle, cérémonie préparatoire qui, +dans les cas ordinaires, a été calculée durer de vingt-cinq à trente +minutes. + +M. Weller, qui était puissant, se jeta tout d'abord au milieu de la +foule dans l'espérance d'arriver, à la fin, dans quelque endroit qui lui +conviendrait; mais le succès ne répondit pas entièrement à son attente, +et son chapeau, qu'il avait négligé d'ôter, fut tout à coup enfoncé sur +ses yeux par une personne invisible, dont il avait pesamment froissé les +orteils. Cet individu regretta apparemment son impétuosité, car +l'instant d'après, murmurant une indistincte exclamation de surprise, il +entraîna le gros homme dans la salle, et, avec de violents efforts, le +débarrassa de son chapeau. + +«Samivel!» s'écria M. Weller, quand il lui fut possible de voir la +lumière. + +Sam fit un signe de tête. + +«Tu es un fils bien affectionné, bien soumis? Coiffer com' ça ton père +dans sa vieillesse! + +--Comment pouvais-je savoir que c'était vous? Est-ce que vous croyez que +je peux vous reconnaître au poids de votre pied? + +--Ha! c'est vrai, Samivel, repartit M. Weller immédiatement amolli. Mais +qu'est-ce que tu fais ici? Ton gouverneur ne peut rien gagner ici, +Sammy. I' ne passeront pas le verdict, Sammy; i' ne l' passeront pas. Et +M. Weller secouait la tête avec une gravité toute judiciaire. + +--Quelle vieille caboche obstinée! s'écria Sam. Toujours avec les +verdicts et les allébis, et tout ça. Qu'est-ce qui vous parle de +verdicts?» + +M. Weller ne fit point de réponse, mais il secoua encore la tête avec +une solennité officielle. + +«Ne dandinez pas votre coloquinte comme ça, si vous ne voulez pas la +démancher tout à fait, poursuivit Sam avec impatience. Comportez-vous +raisonnablement. J'ai été vous chercher hier soir au marquis de Granby. + +--As-tu vu la marquise de Granby? dit M. Weller avec un soupir. + +--Oui. + +--Quelle mine avait la pauvre femme? + +--Fort drôle. J'imagine qu'elle se détériore graduellement avec le rhum +et les autres médecines de même nature qu'elle s'administre. + +--Tu crois, Sammy? s'écria M. Weller avec un vif intérêt. + +--Oui, bien sûr.» + +M. Weller saisit la main de son fils, la serra, puis la laissa retomber; +et durant cette action, sa contenance ne révélait pas la crainte ni la +douleur, mais reflétait plutôt la douce expression de l'espérance. Un +rayon de résignation et même de contentement passa sur son visage, +pendant qu'il disait: + +«Je ne suis pas tout à fait sûr et certain de la chose, Sammy; je ne +veux pas trop y compter de peur d'un désappointement subséquent; mais il +me semble, mon garçon, il me semble que le berger a gagné une maladie de +foie. + +--A-t-il mauvaise mine? + +--Étonnamment pâle, excepté son nez qu'est plus rouge que jamais. Son +appétit est médiocre; mais il imbibe prodigieusement.» + +Pendant que M. Weller prononçait ces dernières paroles, quelques idées +associées avec le rhum passaient probablement dans son esprit, car son +air devint triste et pensif; mais il se remit presque aussitôt, ce qui +fut attesté par tout un alphabet de clignements d'yeux, auxquels il +n'avait coutume de se livrer que quand il était particulièrement +satisfait. + +«Allons, maintenant, arrivons à mon affaire, reprit Sam. Ouvrez-moi vos +oreilles, et ne soufflez mot jusqu'à ce que j'aie fini.» + +Après ce court exorde, Sam rapporta aussi succinctement qu'il le put la +dernière et mémorable conversation qu'il avait eue avec M. Pickwick. + +«Pauvre créature! s'écria M. Weller. Rester là tout seul sans personne +pour prendre son parti! Ça ne se peut pas, Samivel; ça ne se peut pas. + +--Parbleu! je savais ça avant que de venir. + +--Ils le mangeraient tout cru, Sammy.» Sam témoigna par un signe qu'il +était de la même opinion. + +«Et s'ils ne le dévorent pas, il en sortira si bien plumé que ses +propres amis ne le connaîtront pas. Un pigeon bardé n'es rien auprès, +Sammy.» + +Sam répéta le même signe. + +«Ça ne se doit pas, Samivel, continua M. Weller gravement. + +--Ça ne sera pas, dit Sam. + +--Certainement non, poursuivit M. Weller. + +--Eh bien! reprit Sam, vous prophétisez comme un véritable Bât-l'âne, +qui a un visage si rougeaud dans le livre à six pence. + +--Qu'est-ce qu'il était, Sammy? + +--Ça ne vous fait rien; c'était pas un cocher; ça doit vous suffire. + +--J'ai connu un palefrenier de ce nom là, dit M. Weller en +réfléchissant. + +--C'est pas lui; le mien était un prophète. + +--Qu'est-ce que c'est qu'un prophète? demanda M. Weller en regardant son +fils d'un air sévère. + +--Eh bien! c'est un homme qui dit ce qui doit arriver. + +--Je voudrais bien le connaître, Sammy. Peut-être qui pourrait me jeter +un petit brin de lumière sur cette maladie de foie dont je te parlais +tout à l'heure. Quoiqu'i' n'en soit, s'il est mort, et s'il n'a laissé +sa boutique à personne, voilà qu'est fini. Continue, Sammy, dit M. +Weller avec un soupir. + +--Eh bien! reprit Sam, vous avez prophétisé ce qui arrivera au +gouverneur s'il reste tout seul. Voyez-vous quelques moyens d'avoir soin +de lui? + +--Non, Sammy, non, répondit M. Weller d'un air pensif. + +--Pas de moyens du tout? + +--Non, pas un seul. À moins.... Un rayon d'intelligence éclaira la +contenance de M. Weller. Il réduisit sa voix au plus faible +chuchottement, et, appliquant la bouche à l'oreille de sa progéniture: À +moins de le faire sortir dans un matelas roulé, à l'insu du guichetier, +ou de le déguiser en vieille femme avec un voile vert.» + +Sam reçut ces deux suggestions avec un dédain inattendu, et répéta sur +nouveaux frais sa question. + +«Non, dit le vieux gentleman. S'il ne veut pas que vous y restez, je ne +vois pas de moyens du tout. C'est pas une grand' route, Sammy; c'est pas +une grand' route. + +--Eh bien! alors, je vas vous dire ce qui en est. Je vous prierai de me +prêter vingt-cinq livres sterling. + +--Quel bien ça fera-t-i ça? + +--Vous inquiétez pas. Peut-être que vous me les redemanderez cinq +minutes après; peut-être que je dirai que je ne veux pas les rendre, et +que je ferai l'insolent. Et vous, vous êtes capable de faire arrêter +votre propre fils pour un peu d'argent. Vous êtes capable de l'envoyer +en prison, père dénaturé!» + +À ces mots, le père et le fils échangèrent un code complet de signes et +de gestes télégraphiques, après quoi M. Weller s'assit sur une pierre et +se mit à rire si violemment qu'il en devint pourpre. + +«Quelle vieille face d'image! s'écria Sam, indigné de cette perte de +temps. Qu'est-ce que vous avez besoin de vous asseoir là et de faire des +grimaces comme le marteau d'une porte cochère. Est-ce que nous n'avons +pas autre chose à faire? Où est la monnaie? + +--Dans le coffre, Sam, dans le coffre, dit M. Weller, en rendant à ses +traits leur expression accoutumée. Tiens mon chapeau, Sam.» + +Débarrassé de cet ornement, M. Weller tordit son corps tout d'un coté, +et, par un mouvement habile, parvint à insinuer sa main droite dans une +poche immense, d'où il vint à bout d'extraire, après bien des efforts et +des soupirs, un portefeuille grand in-octavo, fermé par une énorme +courroie de cuir. Il tira de ce portefeuille une couple de mèches de +fouet, trois ou quatre boucles, un petit sac d'échantillon d'avoine, et +enfin un rouleau de bank-notes fort malpropres, parmi lesquelles il +choisit la somme requise, qu'il tendit à Sam. + +«Et maintenant, Sammy, dit-il après avoir réintégré dans le portefeuille +les mèches, les boucles et le sac d'avoine, et après avoir de nouveau +déposé le portefeuille dans le fond de sa grande poche; maintenant, +Sammy, je connais un gentleman qui va faire pour nous le reste de la +besogne en moins de rien. C'est un suppôt de la loi, Sammy, qu'a de la +cervelle, jusqu'au bout des doigts comme les grenouilles; un ami de lord +chancelier, celui qui n'aurait qu'un signe à faire pour te faire +enfermer toute ta vie si i'voulait. + +--Halte-là, interrompit Sam, pas de ça. + +--Pas de quoi? + +--Pas de ces moyens inconstitutionnels. Après le mouvement perpétuel, +les _ayez sa carcasse_ est une des plus excellentes choses qu'on ait +jamais inventées. J'ai lu ça dans les journaux très-souvent. + +--Eh bien! qu'est-ce que ça a affaire ici? + +--Voila; c'est que je veux favoriser l'invention et me faire mettre +dedans de cette manière là. Pas de manigances avec le chancelier; je +n'aime pas ça. Ce n'est peut-être pas bien sain, pour ce qui est d'en +ressortir.» + +Déférant sur ce point au sentiment de son fils, M. Weller alla retrouver +M. Salomon Pell et lui communiqua son désir d'obtenir sur-le-champ une +prise de corps pour la somme de vingt-cinq livres sterling et les frais, +contre un certain Samuel Weller; la dépense à ce nécessaire devant être +payée d'avance à Salomon. + +L'homme d'affaires était de fort bonne humeur, car son client venait de +recevoir sa décharge. Il approuva hautement l'attachement de Sam pour +son maître, déclara que cela lui rappelait fortement ses propres +sentiments de dévouement pour son ami, le chancelier, et mena sans délai +M. Weller au Temple, pour y prêter serment au sujet de la dette dont +l'attestation venait d'être dressée sur place, par le petit clerc, +assisté du sac bleu. + +Pendant ce temps Sam ayant été formellement présenté au gentleman, qui +venait d'être libéré du poids de ses dettes, et à ses amis, comme le +rejeton de M. Weller, de la Belle Sauvage, fut traité avec une +distinction marquée, et invité à se régaler avec eux en l'honneur de la +circonstance, invitation qu'il accepta sans aucune espèce de difficulté. + +La gaieté des gentlemen de cette classe est ordinairement d'un caractère +grave et tranquille; mais il s'agissait là d'une réjouissance toute +particulière, et ils se relâchèrent, en proportion, de leur gravité +accoutumée. Après quelques toasts assez tumultueux, en l'honneur du chef +des commissaires et de M. Salomon Pell, qui venait de déployer une +habileté si transcendante, un gentleman, au teint marbré de rouge, qui +avait pour cravate un châle bleu, proposa de chanter. La réplique +naturelle était que le gentleman au teint marbré, qui désirait une +chanson, la chantât lui-même; mais il s'y refusa fermement, et même d'un +air légèrement offensé: il s'ensuivit comme cela arrive assez souvent en +pareil cas, un colloque aigre doux. + +«Gentlemen, dit le client de M. Pell, plutôt que de détruire l'harmonie +de cette délicieuse réunion, peut-être que M. Samuel Weller voudra bien +obliger la société. + +--Réellement, gentlemen, dit Sam, je ne suis pas trop dans l'habitude de +chanter sans instrument; mais faut tout faire pour une vie tranquille, +comme dit le marin, quand il accepta la place de gardien du phare.» + +Après ce léger prélude, M. Samuel Weller se lança tout à coup dans +l'admirable légende que nous prenons la liberté d'imprimer ci-dessous, +car nous pensons qu'elle n'est pas généralement connue. Nous prions les +lecteurs de vouloir bien remarquer les dissyllabes qui terminent le +premier et le quatrième vers, et qui, non-seulement permettent au +chanteur de reprendre haleine un cet endroit, mais en outre favorisant +singulièrement le mètre. + + ROMANCE. + + _1er Couplet._ + + Un beau jour le hardi Turpin, ohé! + Galoppait grand train sur sa jument noire. + V'là qu'un bel évêque, en robe de moire, + Se prom'nait sur le grand chemin, ohé! + V'là Turpin qui court après le carosse, + Et qui met sa têt' tout entièr' dedans; + Et l'évêqu' qui dit: «L' diable emport' ma crosse, + Si c' n'est pas Turpin qui m'fait voir ses dents!» + + _Le choeur._ + + Et l'évequ' qui dit: «L' diable emport' ma crosse, + Si c' n'est pas Turpin qui m' fait voir ses dents!» + + _2e Couplet._ + + Turpin dit: «Vous mang'rez c'mot là, ohé! + Avec un' sauce, mon cher, d'balles de plomb.» + Alors i' tire un pistolet d'arçon + Et lui fait entrer dans la gorge, ohé! + Le cocher, qui n'aimait pas cett' rasade, + Fouett' ses ch'vaux et part au triple galop; + Mais Turpin lui met quatre ball' dans l' dos, + Et de s'arrêter ainsi le persuade. + + _Le choeur, d'un ton sarcastique._ + + Mais Turpin lui met quatre ball' dans l' dos, + Et de s'arrêter ainsi le persuade. + +«Je maintiens que cette chanson est personnelle à la profession, dit le +gentleman au teint marbré, en l'interrompant en cet endroit. Je demande +le nom de ce cocher. + +--On n'a jamais pu le savoir, répliqua Sam; vu qu'il n'avait pas sa +carte dans sa poche. + +--Je m'oppose à l'introduction de la politique, reprit le cocher au +teint marbré. Je remarque que dans la présente compagnie cette chanson +est politique, et, ce qu'est à peu près la même chose, qu'elle n'est pas +vraie. Je dis que ce cocher ne s'est pas sauvé, mais qu'il est mort +bravement comme un des plus grands z'héros, et je ne veux pas entendre +dire le contraire.» + +Comme l'orateur parlait avec beaucoup d'énergie et de décision, et comme +les opinions de la compagnie paraissaient divisées à ce sujet, on était +menacé de nouvelles altercations, lorsque M. Weller et M. Pell +arrivèrent, fort à propos. + +«Tout va bien, Sammy, dit M. Weller. + +--L'officier sera ici à quatre heures, ajouta M. Pell. Je suppose que +vous ne vous enfuirez pas en attendant! ha! ha! ha! + +--Peut-être que mon cruel papa se repentira d'ici là? balbutia Sam, avec +une grimace comique. + +--Non, ma foi, dit M. Weller. + +--Je vous en prie, continua Sam. + +--Pour rien au monde, rétorqua l'inexorable créancier. + +--Je vous ferai des billets pour vous payer six pence par mois. + +--Je n'en veux pas. + +--Ha! ha! ha! très-bon, très-bon! s'écria M. Salomon Pell, qui +s'occupait de faire sa petite note des frais. C'est un incident fort +amusant, en vérité.--Benjamin, copiez cela; et M. Pell recommença à +sourire, en faisant remarquer le total à M. Weller. + +--Merci, merci, dit l'homme de loi en prenant les grasses bank-notes que +le vieux cocher tirait de son portefeuille. Trois livres dix shillings +et une livre dix shillings font cinq livres sterling. Bien obligé, +monsieur Weller.... Votre fils est un jeune homme fort intéressant. Tout +à fait, monsieur, c'est un trait fort honorable de la part d'un jeune +homme, tout à fait, ajouta M. Pell, en souriant fort gracieusement à la +ronde, et en empochant son argent». + +--Une fameuse farce, dit M. Weller, avec un gros rire, un véritable +enfant prodige. + +--Prodigue, monsieur, enfant prodigue, suggéra doucement M. Pell. + +--Ne vous tourmentez pas, monsieur, répliqua M. Weller, avec dignité. Je +sais l'heure qu'il est, monsieur. Quand je ne la saurai pas, je vous la +demanderai, monsieur.» + +Lorsque l'officier arriva, Sam s'était rendu si populaire, que les +gentlemen réunis à la taverne se déterminèrent à le conduire, en corps, +à la prison. Ils se mirent donc en route; le demandeur et le défendeur +marchaient bras dessus bras dessous: l'officier en tête et huit +puissants cochers formaient l'arrière-garde. Après s'être arrêtés au +café de _Sergeant's Inn_ pour se rafraîchir et pour terminer tous les +arrangements légaux, la procession se remit en marche. + +Une légère commotion fut excitée dans Fleet-Street par l'humeur +plaisante des huit gentlemen de l'arrière-garde, qui persistaient à +marcher quatre de front. On décida qu'il était nécessaire de laisser en +arrière le gentleman grêlé pour boxer avec un commissionnaire, et il fut +convenu que ses amis le prendraient au retour. Au reste ces légers +incidents furent les seuls qui arrivèrent pendant la route. Quand on fut +parvenu devant la prison, la cavalcade sous la direction du demandeur, +poussa trois effroyables acclamations pour le défendeur, et ne le quitta +que lorsqu'il eut plusieurs fois secoué la main de chacun de ses +membres. + +Sam ayant été formellement remis entre les mains du gouverneur de la +flotte, à l'immense surprise de Roker et du flegmatique Neddy lui-même, +entra sur-le-champ dans la prison, marcha droit à la chambre de son +maître, et frappa à la porte. + +«Entrez, dit M. Pickwick.» + +Sam parut, ôta son chapeau, et sourit. + +«Ah! Sam, mon bon garçon! dit M. Pickwick, évidemment charmé de revoir +son humble ami; je n'avais pas l'intention de vous blesser hier par ce +que je vous ai dit, mon fidèle serviteur. Posez votre chapeau, Sam, et +laissez-moi vous expliquer un peu plus longuement mes idées. + +--Ça ne peut-il pas attendre à tout à l'heure, monsieur? + +--Oui, certainement. Mais pourquoi pas maintenant? + +--J'aimerais mieux tout à l'heure, monsieur. + +--Pourquoi donc? + +--Parce que..., dit Sam en hésitant. + +--Parce que quoi? reprit M. Pickwick, alarmé par les manières de son +domestiqua. Parlez clairement, Sam. + +--Parce que... j'ai une petite affaire qu'il faut que je fasse. + +--Quelle affaire? demanda M. Pickwick, surpris de l'air confus de Sam. + +--Rien de bien conséquent, monsieur. + +--Ah! dans ce cas, dit M. Pickwick en souriant, vous pouvez m'entendre +d'abord. + +--J'imagine que je terminerai d'abord mon affaire,» répliqua Sam, en +hésitant encore. + +M. Pickwick eut l'air surpris, mais ne répondit pas. + +«Le fait est, dit Sam, en s'arrêtant court. + +--Eh bien? reprit M. Pickwick, parlez donc. + +--Eh bien! le fait est, répliqua Sam avec un effort désespéré, le fait +est que je ferais peut-être mieux de voir après mon lit. + +--Votre lit! s'écria M. Pickwick, plein d'étonnement. + +--Oui, mon lit, monsieur; je suis prisonnier; j'ai été arrêté cette +après-midi, pour dettes. + +--Arrêté pour dettes! s'écria M. Pickwick, en se laissant tomber sur une +chaise. + +--Oui, monsieur, pour dettes, et l'homme qui m'a mis ici ne m'en +laissera jamais sortir, tant que vous y serez vous-même. + +--Que me dites vous donc là!» + +--Ce que je dis, monsieur, je suis prisonnier, quand ça devrait durer +quarante ans! et j'en suis fort content encore; et si vous aviez été +dans Sewgate, ç'aurait été la même chose! maintenant le gros mot est +lâché, sapristi! c'est une affaire finie!» + +En prononçant ces mots, qu'il répéta plusieurs fois avec grande +violence, Sam aplatit son chapeau sur la terre, dans un état +d'excitation fort extraordinaire chez lui; puis ensuite, croisant ses +bras, il regarda son maître en face et avec fermeté. + + + + +CHAPITRE XV. + +Où l'on apprend diverses petites aventures arrivées dans la prison, +ainsi que la conduite mystérieuse de M. Winkle; et où l'on voit comment +le pauvre prisonnier de la chancellerie fut enfin relâché. + + +M. Pickwick était trop vivement touché par l'inébranlable attachement de +son domestique, pour pouvoir lui témoigner quelque mécontentement de la +précipitation avec laquelle il s'était fait incarcérer, pour une période +indéfinie. La seule chose sur laquelle il persista à demander une +explication, c'était le nom du créancier de Sam; mais celui-ci persévéra +également à ne point le dire. + +«Ça ne servirait de rien, monsieur, répétait-il constamment. C'est une +créature malicieuse, rancunière, avaricieuse, vindicative, avec un coeur +qu'il n'y a pas moyen de toucher, comme observait le vertueux vicaire au +gentleman hydropique, qui aimait mieux laisser son bien à sa femme, que +de bâtir une chapelle avec. + +--En vérité, Sam, la somme est si petite qu'il serait fort aisé de la +payer; et puisque je me suis décidé à vous garder avec moi, vous devriez +faire attention que vous me seriez beaucoup plus utile si vous pouviez +aller au dehors. + +--Je vous suis bien obligé, monsieur, mais je ne voudrais pas. + +--Qu'est-ce que vous ne voudriez pas, Sam? + +--Je ne voudrais pas m'abaisser à demander une faveur à cet ennemi sans +pitié. + +--Mais ce n'est pas lui demander une faveur que de lui offrir son +argent. + +--Je vous demande pardon, monsieur, ce serait une grande faveur de le +payer, et il n'en mérite pas. Voilà l'histoire, monsieur.» + +En cet endroit, M. Pickwick frottant son nez avec un air de vexation, +Sam jugea qu'il était prudent de changer de thème. «Monsieur, dit-il, je +prends ma détermination par principe, comme vous prenez la vôtre, ce qui +me rappelle l'histoire de l'homme qui s'est tué par principe. Vous le +savez nécessairement, monsieur!» Ici Sam s'arrêta de parler, et du coin +de l'oeil gauche jeta à son maître un regard comique. + +«Il n'y a pas de nécessité là-dedans, Sam, dit M. Pickwick, en se +laissant aller graduellement à sourire, malgré le déplaisir que lui +avait causé l'obstination de Sam. La renommée du gentleman en question +n'est jamais venue à mes oreilles. + +--Jamais, monsieur? Vous m'étonnez, monsieur; il était employé dans les +bureaux du gouvernement. + +--Ah! vraiment? + +--Oui, monsieur; et c'était un gentleman fort agréable encore; un de +l'espèce soigneuse et méthodique, qui fourrent leurs pieds dans leurs +claques, quand il fait humide, et qui n'ont jamais d'autre ami près de +leur coeur qu'une peau de lièvre. Il faisait des économies par principe; +mettait une chemise blanche tous les jours, par principe; ne parlait +jamais à aucun de ses parents, par principe, de peur qu'ils ne lui +empruntassent de l'argent; enfin c'était réellement un caractère tout à +fait agréable. Il faisait couper ses cheveux tous les quinze jours, par +principe, et s'abonnait chez son tailleur, suivant le principe +économique: trois vêtements par an, et renvoyer les anciens. Comme +c'était un gentleman très régulier, il dînait tous les jours au même +endroit, à trente-trois pence par tête, et il en prenait joliment pour +ses trente-trois pence. L'hôte le disait bien ensuite, en versant de +grosses larmes, sans parler de la manière dont il attisait le feu dans +l'hiver, ce qui était une perte sèche de quatre pence et demi par jour, +outre la vexation de le voir faire. Avec ça il était si long à lire les +journaux: «Le _Morning-Post_ après le gentleman,» disait-il tous les +jours en arrivant. «Voyez pour le _Times_, Thomas. Apportez-moi le +_Morning-Herald_, quand il sera libre. «N'oubliez pas de demander le +_Chronicle_, et donnez-moi l'_Advertiser_.» Alors il appliquait ses yeux +sur l'horloge, et il sortait un quart de minute, juste avant le temps, +pour enlever le papier du soir au gamin qui l'apportait, et puis il se +mettait à le lire avec tant d'intérêt et de persévérance, qu'il +réduisait les autres habitués au désespoir et à la rage, surtout un +petit vieux très colère, que le garçon était toujours obligé de +surveiller de près, dans ces moments-là, de peur qu'il ne se porta à +quelque excès avec le couteau à découper. Eh bien! monsieur, il restait +là, occupant la meilleure place, pendant trois heures, et ne prenant +jamais rien après son dîner qu'un petit somme; et ensuite, il s'en +allait au café à côté, et il avalait une petite tasse de café et quatre +_crumpets_[16]; après quoi il rentrait à Kensington et se mettait au +lit. Une nuit il se trouve mal. Le docteur vient dans un coupé vert, +avec une espèce de marchepied à la Robinson Crusoé, qu'il pouvait +baisser et relever après lui quand il voulait, pour que le cocher ne +soit pas obligé de descendre, et ne laisse pas voir au public qu'il n'a +qu'un habit de livrée et pas de culottes pareilles. Bien. «Qu'est-ce que +vous avez? dit le docteur.--Ça va très-mal, dit le patient.--Qu'est-ce +que vous avez mangé? dit le docteur.--Du veau rôti, dit le +patient.--Quelle est la dernière chose que vous avez dévoré? dit le +docteur.--Des _crumpets_, dit le patient.--C'est ça, dit le docteur. Je +vas vous envoyer une boîte de pilules sur-le-champ, et n'en prenez plus, +dit-il.--Plus de quoi, dit le patient? des pilules?--Non pas, des +_crumpets_, dit le docteur.--Pourquoi? dit le patient en se levant sur +son séant. J'en mange quatre tous les soirs depuis quinze ans, par +principe.--Vous ferez bien d'y renoncer, par principe, dit le +docteur.--C'est un gâteau très-sain, monsieur dit le patient.--C'est un +gâteau très-malsain, dit le docteur avec colère.--Mais ça revient si bon +marché, dit le patient en baissant un peu la voix, et ça remplit si bien +l'estomac pour le prix.--C'est trop cher pour vous, n'importe à quel +prix, dit le docteur. Trop cher, quand on vous payerait pour en manger. +Quatre crumpets par soirée! dit-il: ça ferait votre affaire en six +mois.» Le patient le regarda en face, pendant quelque temps, et à la +fin, il lui dit, après avoir bien ruminé: «Êtes-vous sûr de ça, +monsieur?--J'en mettrais ma réputation au feu, dit le docteur.--Combien +pensez-vous qu'il en faudrait pour me tuer, en une fois? dit le +patient.--Je ne sais pas, dit le docteur.--Pensez-vous que si j'en +mangeais pour trois francs, ça me tuerait? dit le patient.--C'est +possible, dit le docteur.--Pour trois francs soixante-quinze, ça ne me +manquerait pas, je suppose? dit le patient.--Certainement, dit le +docteur.--Très-bien, dit le patient. Bonsoir.» Le lendemain il se lève, +fait allumer son feu, envoie chercher pour trois francs soixante-quinze +de _crumpets_, les fait rôtir toutes, les mange et se brûle la cervelle. + +[Footnote 16: Gâteau anglais.] + +--Eh pourquoi fit-il cela? demanda brusquement M. Pickwick, affecté au +plus haut point, par le dénoûment tragique de la narration. + +--Pourquoi, monsieur? pour prouver son grand principe, que les +_crumpets_ sont une nourriture saine, et pour faire voir qu'il ne +voulait se laisser mener par personne.» + +C'est par de tels artifices oratoires que Sam éluda les questions de son +maître, pendant le premier soir de sa résidence à la flotte. À la fin, +voyant que toute remontrance était inutile M. Pickwick consentit, +quoiqu'avec regret, à ce qu'il se logeât, à tant la semaine, chez un +savetier chauve qui occupait une petite chambre dans l'une des galeries +supérieures. Sam porta dans cet humble appartement, un matelas, une +couverture et des draps loués à M. Roker, et lorsqu'il s'étendit sur ce +lit improvisé, il y était aussi à son aise que s'il avait été élevé dans +la prison, et que toute sa famille y eût végété depuis trois +générations. + +«Fumez-vous toujours après que vous êtes couché, vieux coq? demanda Sam +à son hôte, lorsque l'un et l'autre se furent placés horizontalement +pour la nuit. + +--Oui, toujours, jeune cochinchinois, répondit le savetier. + +--Voulez-vous me permettre de vous demander pourquoi vous faites votre +lit sous la table? + +--Parce que j'ai toujours été z'habitué à un baldaquin, avant de venir +ici, et je trouve que la table fait juste le même effet. + +--Vous avez un fameux caractère, monsieur[17], dit Sam. + +[Footnote 17: Jeu de mots: _caractère_, en anglais, veut dire à la fois +_un original_, et un certificat de bonne conduite. + +(_Note du traducteur._)] + +--Je n'en sais rien, répondit le savetier, en secouant la tête; mais si +vous voulez en trouver un bon, je crains que vous n'ayez de la peine +dans cet établissement ici.» + +Pendant ce dialogue, Sam était étendu sur son matelas, à une extrémité +de la chambre, et le savetier sur le sien, à l'autre extrémité. +L'appartement était illuminé par la lumière d'une chandelle, et par la +pipe du savetier qui luisait sous la table comme un charbon ardent. +Toute courte qu'eût été cette conversation, elle avait singulièrement +prédisposé Sam en faveur de son hôte. En conséquence il se souleva sur +son coude, et se mit à l'examiner plus soigneusement qu'il n'avait eu +jusqu'alors le temps, ou l'envie de le faire. + +C'était un homme blême, tous les savetiers le sont. Il avait une barbe +rude et hérissée, tous les savetiers l'ont ainsi; son visage était un +drôle de chef-d'oeuvre, tout contourné, tout raboteux, mais où régnait +un air de bonne humeur, et dont les yeux devaient avoir eu une fort +joyeuse expression, car ils jetaient encore des étincelles. Le savetier +avait soixante ans d'âge, et Dieu sait combien de prison, de sorte qu'il +était assez singulier de découvrir encore en lui quelque chose qui +approchât de la gaieté. C'était un petit homme; et comme il était replié +dans son lit, il paraissait à peu près aussi long qu'il aurait dû +l'être, s'il n'avait point eu de jambes. Il tenait dans sa bouche une +grosse pipe rouge, et, tout en fumant, il envisageait la chandelle avec +une béatitude véritablement digne d'envie. + +«Y a-t-il longtemps que vous êtes ici? lui demanda Sam, après un silence +de quelques minutes. + +--Douze ans, répondit le savetier en mordant, pour parler, le bout de sa +pipe. + +--Pour mépris envers la cour de chancellerie?» demanda Sam. + +Le savetier fit un signe affirmatif. + +«Eh bien! alors, reprit Sam avec mécontentement, pourquoi vous +embourbez-vous dans votre obstination, à user votre précieuse vie ici, +dans cette grande fondrière? Pourquoi ne cédez-vous pas, et ne +dites-vous pas au chancelier que vous êtes fâché d'avoir manqué de +respect à la cour, et que vous ne le ferez plus?» + +Le savetier mit sa pipe dans le coin de sa bouche, pour sourire, et la +ramena ensuite à sa place, mais ne répondit rien. + +«Pourquoi? reprit Sam avec plus de force. + +--Ah! dit le savetier, vous n'entendez pas bien ces affaires-là. Voyons, +qu'est-ce que vous supposez qui m'a ruiné? + +--Eh!... fit Sam, en mouchant la chandelle, je suppose que vous avez +fait des dettes pour commencer? + +--Je n'ai jamais dû un liard; devinez encore. + +--Eh bien! peut-être que vous avez acheté des maisons, ce qui veut dire +devenir fou en langage poli; ou bien que vous vous êtes mis à bâtir, ce +qu'on appelle être incurable, en langage médical.» + +Le savetier secoua la tête et dit: «Essayez encore. + +--J'espère que vous ne vous êtes pas amusé à plaider? poursuivit Sam, +d'un air soupçonneux. + +--C'est pas dans mes moeurs. Le fait est que j'ai été ruiné pour avoir +fait un héritage. + +--Allons! allons! ça ne prendra pas. Je voudrais bien avoir un riche +ennemi qui tramerait ma destruction de cette manière-là. Je me +laisserais faire. + +--Ah! j'étais sûr que vous ne me croiriez pas, dit le savetier, en +fumant sa pipe avec une résignation philosophique. J'en ferais autant à +votre place. C'est pourtant vrai malgré ça. + +--Comment ça se peut-il? demanda Sam, déjà à moitié convaincu par l'air +tranquille du savetier. + +--Voilà comment. Un vieux gentleman, pour qui je travaillais dans la +province, et dont j'avais épousé une parente (elle est morte, grâce à +Dieu! puisse-t-il la bénir!) eut une attaque et s'en alla. + +--Où? demanda Sam qui, après les nombreux événements de la soirée, était +un peu endormi. + +--Est-ce que je puis savoir ça? répondit le savetier, en parlant à +travers son nez, pour mieux jouir de sa pipe. Il mourut. + +--Ah! bien! Et ensuite? + +--Ensuite, il laissa cinq mille livres sterling. + +--C'était bien distingué de sa part. + +--Il me laissa mille livres à moi, parce que j'avais épousé une de ses +parentes, voyez-vous. + +--Très-bien, murmura Sam. + +--Et étant entouré d'un grand nombre de nièces et de neveux, qui étaient +toujours à se disputer, il me fit son exécuteur et me chargea de diviser +le reste entre eux, comme fidéi-commissaire. + +--Qu'est-ce que vous entendez par-là, demanda Sam, en se réveillant un +peu. Si ce n'est pas de l'argent comptant, à quoi ça sert-il? + +--C'est un terme de loi qui veut dire qu'il avait confiance en moi. + +--Je ne crois pas ça, répartit Sam en hochant la tête; il n'y a guère de +confiance dans cette boutique-là. Mais c'est égal; marchez. + +--Pour lors, dit le savetier; comme j'allais faire enregistrer le +testament, les nièces et les neveux, qui étaient furieux de ne pas avoir +tout l'argent, s'y opposent par un _caveat_. + +--Qu'est-ce que c'est que ça? + +--Un instrument légal. Comme qui dirait: halte-là! + +--Je vois; un parent du _ayez sa carcasse_. Ensuite? + +--Ensuite, voyant qu'ils ne pouvaient pas s'entendre entre eux sur +l'exécution du testament, ils retirent le _caveat_ et je paye tous les +legs. À peine si j'avais fait tout cela, quand voilà un neveu qui +demande l'annulation du testament. L'affaire se plaide quelques mois +après devant un vieux gentleman sourd, dans une petite chambre à côté du +cimetière de Saint-Paul; et après que quatre avocats ont passé chacun +une journée à embrouiller l'affaire, il passe une semaine ou deux à +réfléchir sur les pièces qui faisaient six gros volumes, et il donne son +jugement comme quoi le testateur n'avait pas le cerveau bien solide, et +comme quoi je dois payer de nouveau tout l'argent, avec tous les frais. +J'en appelle. L'affaire vient devant trois ou quatre gentlemen +très-endormis, qui l'avaient déjà entendue dans l'autre cour, où ils +sont des avocats sans cause. La seule différence, c'est que dans l'autre +cour on les appelait les délégués, et que dans cette cour-ci, on les +appelle docteurs: tâchez de comprendre ça. Bien: ils confirment +très-respectueusement la décision du vieux gentleman sourd. Mon homme de +loi avait eu depuis longtemps tout mon argent, tellement qu'entre le +principal, comme ils appellent ça, et les frais, je suis ici pour dix +mille livres sterling, et j'y resterai à raccommoder des souliers +jusqu'à ce que je meure. Quelques gentlemen ont parlé de porter la +question devant le parlement, et je crois bien qu'ils l'auraient fait; +seulement ils n'avaient pas le temps de venir me voir, et je ne pouvais +pas aller leur parler, et ils se sont ennuyés de mes longues lettres, et +ils ont abandonné l'affaire, et tout ceci, c'est la vérité devant Dieu, +sans un mot de suppression ni d'exagération, comme le savent très-bien +cinquante personnes tant ici que dehors.» + +Le savetier s'arrêta pour voir quel effet son histoire avait produit sur +Sam. Il s'était endormi. Le savetier secoua la cendre de sa pipe, la +posa par terre à côté de lui, soupira, tira sa couverture sur sa tête, +et s'endormit aussi. + +Le lendemain matin, Sam étant activement engagé à polir les souliers de +son maître et à brosser ses guêtres noires, dans la chambre du savetier, +M. Pickwick se trouvait seul, à déjeûner, lorsqu'un léger coup fut +frappé à sa porte. Avant qu'il eût eu le temps de crier _entrez!_ il vit +apparaître une tête chevelue et une calotte de velours de coton, +articles d'habillement qu'il n'eut pas de peine à reconnaître comme la +propriété personnelle de M. Smangle. + +«Comment ça va-t-il? demanda ce vertueux personnage, en accompagnant +cette question de deux ou trois signes de tête. Attendez-vous quelqu'un +ce matin? Il y a trois gentlemen, des gaillards diablement élégants, qui +demandent après vous, en bas, et qui frappent à toutes les portes. Aussi +ils sont joliment rembarrés par les pensionnaires qui prennent la peine +de leur ouvrir. + +--Mais à quoi pensent-ils donc! dit M. Pickwick, en se levant. Oui, ce +sont sans doute quelques amis que j'attendais plutôt hier. + +--Des amis à vous! s'écria Smangle, en saisissant M. Pickwick par la +main. En voilà assez, Dieu me damne! dès ce moment ils sont mes amis, et +ceux de Mivins aussi: «Diablement agréable et distingué, cet animal de +Mivins, hein?» dit M. Smangle avec grande sensibilité. + +--Véritablement, répondit M. Pickwick avec hésitation, je connais si peu +ce gentleman que.... + +--Je le sais, interrompit Smangle, en lui frappant sur l'épaule. Vous le +connaîtrez mieux quelque jour; vous en serez charmé. Cet homme-là, +monsieur, poursuivit Smangle, avec une contenance solennelle, a des +talents comiques qui feraient honneur au théâtre de Drury-Lane. + +--En vérité? + +--Oui, de par Jupiter! Si vous l'entendiez quand il fait les quatre +chats dans un tonneau! Ce sont bien quatre chats distincts, je vous en +donne ma parole d'honneur. Vous voyez comme c'est spirituel? Dieu me +damne! on ne peut pas s'empêcher d'aimer un homme qui a un talent +pareil. Il n'a qu'un seul défaut, cette petite faiblesse dont je vous ai +prévenu, vous savez?» + +Comme, en cet endroit, M. Smangle dandina sa tête d'une manière +confidentielle et sympathisante, M. Pickwick sentit qu'il devait dire +quelque chose: «Ah! fit-il, en conséquence, et il regarda avec +impatience vers la porte. + +--Ah! répéta M. Smangle, avec un profond soupir; cet homme-là, monsieur, +c'est une délicieuse compagnie; je ne connais pas de meilleure +compagnie. Il n'a que ce petit défaut; si l'ombre de son grand-père lui +apparaissait, il ferait une lettre de change sur papier timbré, et le +prierait de l'endosser. + +--Pas possible! s'écria M. Pickwick + +--Oui, ajouta M. Smangle; et s'il avait le pouvoir de l'évoquer une +seconde fois, il l'évoquerait au bout de deux mois et trois jours, pour +renouveler son billet. + +--Ce sont-là des traits fort remarquables, dit M. Pickwick; mais pendant +que nous causons ici, j'ai peur que mes amis ne soient fort embarrassés +pour me trouver. + +--Je vais les amener, répondit Smangle en se dirigeant vers la porte. +Adieu, je ne vous dérangerai point pendant qu'ils seront ici.... À +propos....» + +En prononçant ces deux derniers mots, Smangle s'arrêta tout à coup, +referma la porte, qu'il avait à moitié ouverte, et et retournant sur la +pointe du pied près de M. Pickwick, lui dit tout bas à l'oreille: + +«Vous ne pourriez pas, sans vous gêner, me prêter une demi-couronne +jusqu'à la fin de la semaine prochaine?» + +M. Pickwick put à peine s'empêcher de sourire; cependant il parvint à +conserver sa gravité, tira une demi-couronne, et la plaça dans la main +de M. Smangle. Celui-ci, après un grand nombre de clignements d'oeil, +qui impliquaient un profond mystère, disparut pour chercher les trois +étrangers, avec lesquels il revint bientôt après. Alors ayant toussé +trois fois, et fait à M. Pickwick autant de signes de tête, comme une +assurance qu'il n'oublierait pas sa dette, il donna des poignées de main +à toute la compagnie, d'une manière fort engageante, et se retira. + +«Mes chers amis, dit M. Pickwick en pressant alternativement les mains +de M. Tupman, de M. Winkle et de M. Snodgrass, qui étaient les trois +visiteurs en question; je suis enchanté de vous voir.» + +Le triumvirat était fort affecté. M. Tupman branla la tête d'un air +éploré; M. Snodgrass tira son mouchoir, avec une émotion visible; M. +Winkle se retira à la fenêtre, et renifla tout haut. + +«Bonjour gentlemen, dit Sam, qui entrait en ce moment avec les souliers +et les guêtres. Plus de mérancolie, comme disait l'écolier quand la +maîtresse de pension mourut. Soyez les bienvenus à la prison, gentlemen. + +--Ce fou de Sam, dit M. Pickwick en lui tapant sur la tête, pendant +qu'il s'agenouillait pour boutonner les guêtres de son maître, ce fou de +Sam, qui s'est fait arrêter pour rester avec moi! + +--Quoi! s'écrièrent les trois amis. + +--Oui, gentlemen, dit Sam, je suis.... Tenez-vous tranquille, monsieur, +s'il vous plaît.... Je suis prisonnier, gentlemen. Me voilà confiné[18], +comme disait la petite dame. + +[Footnote 18: Jeu de mots: _to be confined_ signifie être en couches et +être prisonnier.] + +--Prisonnier, s'écria M. Winkle avec une véhémence inconcevable. + +--Ohé, monsieur? reprit Sam, en levant la tête; qu'est-ce qu'il y a, +monsieur? + +--J'avais espéré Sam, que.... C'est-à-dire.... Rien, rien,» répondit M. +Winkle précipitamment. + +Il y avait quelque chose de si brusque et de si égaré dans les manières +de M. Winkle, que M. Pickwick regarda involontairement ses deux amis, +comme pour leur demander une explication. + +«Nous n'en savons rien, dit M. Tupman, en réponse à ce muet appel. Il a +été fort agité ces deux jours-ci, et tout à fait différent de ce qu'il +est ordinairement. Nous craignions qu'il n'eût quelque chose, mais il le +nie résolument. + +--Non, non, dit M. Winkle en rougissant sous le regard de M. Pickwick, +je n'ai vraiment rien, je vous assure que je n'ai rien, mon cher +monsieur; seulement je serai obligé de quitter la ville, pendant quelque +temps, pour une affaire privée, et j'avais espéré que vous me +permettriez d'emmener Sam.» + +La physionomie de M. Pickwick exprima encore plus d'étonnement. + +«Je pense, balbutia M. Winkle, que Sam ne s'y serait pas refusé; mais +évidemment cela devient impossible, puisqu'il est prisonnier ici. Je +serai donc obligé d'aller tout seul.» + +Pendant que M. Winkle disait ceci, M. Pickwick sentit, avec quelque +étonnement, que les doigts de Sam tremblaient en attachant ses guêtres, +comme s'il avait été surpris ou ému. Quand M. Winkle eut cessé de +parler, Sam leva la tête pour le regarder, et quoique le coup d'oeil +qu'ils échangèrent ne dura qu'un instant, ils eurent l'air de +s'entendre. + +«Sam, dit vivement M. Pickwick, savez-vous quelque chose de ceci? + +--Non monsieur, répliqua Sam, en recommençant à boutonner avec une +assiduité extraordinaire. + +--En êtes-vous sûr, Sam? + +--Eh! mais, monsieur, je suis bien sûr que je n'ai jamais rien entendu +sur ce sujet, jusqu'à présent. Si je fais quelques conjectures +là-dessus, ajouta Sam, en regardant M. Winkle, je n'ai pas le droit de +dire ce que c'est, de peur de me tromper. + +--Et moi je n'ai pas le droit de m'ingérer davantage dans les affaires +d'un ami, quelque intime qu'il soit, reprit M. Pickwick, après un court +silence. À présent je dirai seulement que je n'y comprends rien du tout. +Mais en voilà assez là-dessus.» + +M. Pickwick s'étant ainsi exprimé, amena la conversation sur un autre +sujet, et M. Winkle parut graduellement plus à son aise, quoiqu'il fût +encore loin de l'être tout à fait. Cependant nos amis avaient tant de +choses à se dire, que la matinée s'écoula rapidement. Vers trois heures, +Sam posa sur une petite table un gigot de mouton et un énorme pâté, sans +parler de plusieurs plats de légumes et de force pots de _porter_, qui +se promenaient sur les chaises et sur les canapés. Quoique ce repas eût +été acheté et dressé dans une cuisine voisine de la prison, chacun se +montra disposé à y faire honneur. + +Au _porter_ succédèrent une bouteille ou deux d'excellent vin, pour +lequel M. Pickwick avait dépêché un exprès au café de la _Corne_, dans +_Doctors' Common_. Pour dire la vérité, _la bouteille ou deux_ +pourraient être plus convenablement énoncées comme une bouteille ou +_six_, car avant qu'elles fussent bues et le thé achevé, la cloche +commença à sonner pour le départ des étrangers. + +Si la conduite de M. Winkle avait été inexplicable dans la matinée, elle +devint tout à fait surnaturelle, lorsqu'il se prépara à prendre congé de +son ami, sous l'influence des bouteilles vidées. Il resta en arrière +jusqu'à ce que MM. Tupman et Snodgrass eussent disparu, et alors, +saisissant la main de M. Pickwick, avec une physionomie où le calme +d'une résolution désespérée se mêlait effroyablement avec la +quintessence de la tristesse: + +«Bonsoir, mon cher monsieur, lui dit-il entre ses dents jointes. + +--Dieu vous bénisse, mon cher garçon! répliqua M. Pickwick, en serrant +avec chaleur la main de son jeune ami. + +--Allons donc! cria M. Tupman de la galerie. + +--Oui, oui, sur-le-champ, répondit M. Winkle. Bonsoir! + +--Bonsoir,» dit M. Pickwick. + +Un autre bonsoir fut échangé, puis un autre, puis une demi-douzaine +d'autres, et cependant M. Winkle tenait encore solidement la main du +philosophe, et considérait son visage avec la même expression +extraordinaire. + +«Vous serait-il arrivé quelque chose? lui demanda à la fin M. Pickwick, +lorsqu'il eut le bras fatigué de secousses. + +--Non, non. + +--Eh bien! alors, bonsoir, reprit-il en essayant de dégager sa main. + +--Mon ami, mon bienfaiteur, mon respectable mentor, murmura M. Winkle en +le saisissant par le poignet; ne me jugez pas sévèrement, et lorsque +vous apprendrez à quelles extrémités des obstacles insurmontables.... + +--Allons donc! dit M. Tupman, en reparaissant à la porte. Si vous ne +venez pas, nous allons être enfermés ici! + +--Oui, oui; je suis prêt,» répliqua M. Winkle, et par un violent +effort il s'arracha de la chambre de M. Pickwick. + +Notre philosophe le suivait des yeux le long du corridor, dans un muet +étonnement, lorsque Sam parut au haut de l'escalier, et chuchota un +instant à l'oreille de M. Winkle. + +«Oh! certainement, comptez sur moi, répondit tout haut celui-ci. + +--Merci, monsieur. Vous ne l'oublierez pas, monsieur? + +--Non, assurément. + +--Bonne chance, monsieur, dit Sam, en touchant son chapeau. J'aurais +beaucoup aimé aller avec vous, monsieur; mais naturellement le +gouverneur avant tout. + +--Vous avez raison, cela vous fait honneur, dit M. Winkle;» et en +parlant ainsi, les interlocuteurs descendaient l'escalier et +disparaissaient. + +«C'est très-extraordinaire! pensa M. Pickwick, en rentrant dans sa +chambre et en s'asseyant près de sa table dans une attitude réfléchie. +Qu'est-ce que ce jeune homme peut aller faire?» + +Il y avait quelque temps qu'il ruminait sur cette idée, lorsque la voix +de Roker, le guichetier, demanda s'il pouvait entrer. + +«Certainement, dit M. Pickwick. + +--Je vous ai apporté un traversin plus doux, monsieur, en place du +provisoire que vous aviez la nuit dernière. + +--Je vous remercie. Voulez-vous prendre un verre de vin? + +--Vous êtes bien bon, monsieur, répliqua M. Roker en acceptant le verre. +À la vôtre, monsieur. + +--Bien obligé. + +--Je suis fâché de vous apprendre que votre propriétaire n'est pas +très-bien portant ce soir, monsieur, dit le guichetier, en inspectant +la bordure de son chapeau, avant de le remettre sur sa tête. + +--Quoi! le prisonnier de la chancellerie? s'écria M. Pickwick. + +--Il ne sera pas longtemps prisonnier de la chancellerie, monsieur, +répliqua Roker, en tournant son chapeau, de manière à pouvoir lire le +nom du chapelier. + +--Vous me faites frissonner, reprit M. Pickwick. Qu'est-ce que vous +voulez dire! + +--Il y a longtemps qu'il est poitrinaire, et il avait bien de la peine à +respirer cette nuit. Depuis plus de six mois, le docteur nous dit que le +changement d'air pourrait seul le sauver. + +--Grand Dieu! s'écria M. Pickwick, cet homme a-t-il été lentement +assassiné par la loi, durant six mois? + +--Je ne sais pas ça, monsieur, repartit Roker, en pesant son chapeau par +les bords dans ses deux mains; je suppose qu'il serait mort de même +partout ailleurs. Il est allé à l'infirmerie ce matin. Le docteur dit +qu'il faut soutenir ses forces autant que possible, et le gouverneur lui +envoie du vin et du bouillon de sa maison. Ce n'est pas la faute du +gouverneur, monsieur. + +--Non, sans doute, répliqua promptement M. Pickwick. + +--Malgré cela, reprit Roker en hochant la tête, j'ai peur que tout ne +soit fini pour lui. J'ai offert à Neddy, tout à l'heure, de lui parier +une pièce de vingt sous contre une de dix, qu'il n'en reviendrait pas, +mais il n'a pas voulu tenir le pari, et il a bien fait. Je vous +remercie, monsieur. Bonne nuit, monsieur. + +--Attendez, dit M. Pickwick avec chaleur, où est l'infirmerie? + +--Juste au-dessous de votre chambre, monsieur, je vais vous la montrer +si vous voulez.» + +M. Pickwick saisit son chapeau sans parler et suivit immédiatement le +guichetier. + +Celui-ci le conduisit en silence, et levant doucement le loquet de la +porte de l'infirmerie, lui fit signe d'entrer. C'était une grande +chambre nue, désolée, où il y avait plusieurs lits de fer; l'un d'eux +contenait l'ombre d'un homme maigre, pâle, cadavéreux. Sa respiration +était courte et oppressée: à chaque minute il gémissait péniblement. Au +chevet du lit était assis un petit vieux, portant un tablier de +savetier, et qui, à l'aide d'une paire de lunettes à monture de corne, +lisait tout haut un passage de la bible. C'était l'heureux légataire. + +Le malade posa sa main sur le bras du vieillard et lui fit signe de +s'arrêter. Celui-ci ferma le livre et le plaça sur le lit. + +«Ouvrez la fenêtre,» dit le malade. + +Elle fut ouverte, et le roulement des charrettes et des carrosses, les +cris des hommes et des enfants, tous les bruits affairés d'une puissante +multitude, pleine de vie et d'occupations, pénétrèrent aussitôt dans la +chambre, confondus en un profond murmure. Par-dessus, s'élevaient de +temps en temps quelques éclats de rire joyeux ou quelques lambeaux de +chansons comiques, qui se perdaient ensuite parmi le tumulte des voix et +des pas, sourds mugissements des flots agités de la vie, qui roulaient +pesamment au dehors. + +Dans toutes les situations, ces sons confus et lointains paraissent +mélancoliques à celui qui les écoute de sang-froid, mais combien plus à +celui qui veille auprès d'un lit de mort! + +«Il n'y a pas d'air ici, dit le malade d'une voix faible. Ces murs le +corrompent. Il était frais à l'entour quand je m'y promenais, il y a +bien des années, mais en entrant dans la prison il devient chaud et +brûlant.... Je ne puis plus le respirer. + +--Nous l'avons respiré ensemble pendant longtemps, dit le savetier. +Allons, allons, patience!» + +Il se fit un court silence pendant lequel les deux spectateurs +s'approchèrent du lit. Le malade attira sur son lit la main de son vieux +camarade de prison et la retint serrée avec affection, dans les siennes. + +«J'espère, bégaya-t-il ensuite d'une voix entrecoupée et si faible que +ses auditeurs se penchèrent sur son lit pour recueillir les sons à demi +formés qui s'échappaient de ses lèvres livides; j'espère que mon juge +plein de clémence n'oubliera pas la punition que j'ai soufferte sur +terre. Vingt années, mon ami, vingt années dans cette hideuse tombe! Mon +coeur s'est brisé, quand mon enfant est morte, et je n'ai pas même pu +l'embrasser dans sa petite bière! Depuis lors, au milieu de tous ces +bruits et de ces débauches, ma solitude a été terrible. Que Dieu me +pardonne! il a vu mon agonie solitaire et prolongée!» + +Après ces mots, le vieillard joignit les mains et murmura encore quelque +chose, mais si bas qu'on ne pouvait l'entendre, puis il s'endormit. Il +ne fit que s'endormir d'abord, car les assistants le virent sourire. + +Pendant quelques minutes ils parlèrent entre eux, à voix basse, mais le +guichetier s'étant courbé sur le traversin se releva précipitamment. +«Ma foi! dit-il, le voilà libéré à la fin.» + +Cela était vrai. Mais durant sa vie il était devenu si semblable à un +mort, qu'on ne sut point dans quel instant il avait expiré. + + + + +CHAPITRE XVI. + +Où l'on décrit une entrevue touchante entre M. Samuel Weller et sa +famille. M. Pickwick fait le tour du petit monde qu'il habite, et prend +la résolution de ne s'y mêler, à l'avenir, que le moins possible. + + +Quelques matinées après son incarcération, Sam ayant arrangé la chambre +de son maître avec tout le soin possible, et ayant laissé le philosophe +confortablement assis près de ses livres et de ses papiers, se retira +pour employer une heure ou deux le mieux qu'il pourrait. Comme la +journée était belle, il pensa qu'une pinte de _porter_, en plein air, +pourrait embellir son existence, aussi bien qu'aucun autre petit +amusement dont il lui serait possible de se régaler. + +Étant arrivé à cette conclusion, il se dirigea vers la buvette, acheta +sa bière, obtint en outre un journal de l'avant-veille, se rendit à la +cour du jeu de quilles, et, s'asseyant sur un banc, commença à s'amuser +d'une manière très-méthodique. + +D'abord il but un bon coup de bière, et levant les yeux vers une +croisée, lança un coup d'oeil platonique à une jeune lady qui y était +occupée à peler des pommes de terre; ensuite il ouvrit le journal et le +plia de manière à mettre au-dessus le compte rendu des tribunaux; mais +comme ceci est une oeuvre difficile, surtout quand il fait du vent, il +prit un autre coup de bière aussitôt qu'il en fut venu à bout. Alors il +lut deux lignes du journal, et s'arrêta pour contempler deux individus +qui finissaient une partie de paume. Lorsqu'elle fut terminée, il leur +cria: _Très-bien_, d'une manière encourageante, puis regarda tout autour +de lui pour savoir si le sentiment des spectateurs coincidait avec le +sien. Ceci entraînait la nécessité de regarder aussi aux fenêtres; et +comme la jeune lady était encore à la sienne, ce n'était qu'un acte de +pure politesse de cligner de l'oeil de nouveau et de boire à sa santé, +en pantomime, un autre coup de bière. Sam n'y manqua pas; puis ayant +hideusement froncé ses sourcils à un petit garçon qui l'avait regardé +faire avec des yeux tout grands ouverts, il se croisa les jambes, et, +tenant le journal à deux mains, commença à lire sérieusement. + +À peine s'était-il recueilli dans l'état d'abstraction nécessaire, quand +il crut entendre qu'on l'appelait dans le lointain. Il ne s'était pas +trompé, car son nom passait rapidement de bouche en bouche, et peu de +secondes après l'air retentissait des cris de: _Weller! Weller!_ + +«Ici, beugla Sam, d'une voix de Stentor. Qu'est-ce qu'il y a? Qu'est-ce +qu'a besoin de lui? Est-ce qu'il est venu un exprès pour lui dire que sa +maison de campagne est brûlée? + +--On vous demande au parloir, dit un homme en s'approchant. + +--Merci, mon vieux, répondit Sam. Faites un brin attention à mon journal +et à mon pot ici, s'il vous plaît. Je reviens tout de suite. Dieu me +pardonne! si on m'appelait à la barre du tribunal, on ne pourrait pas +faire plus de bruit que cela.» + +Sam accompagna ces mots d'une légère tape sur la tête du jeune gentleman +ci-devant cité, lequel, ne croyant pas être si près de la personne +demandée, criait _Weller!_ de tous ses poumons; puis il traversa la +cour, et, montant les marches quatre à quatre, se dirigea vers le +parloir. Comme il y arrivait, la première personne qui frappa ses +regards fut son cher père, assis au bout de l'escalier, tenant son +chapeau dans sa main et vociférant _Weller!_ de toutes ses forces, de +demi-minute en demi-minute. + +«Qu'est-ce que vous avez à rugir? demanda Sam impétueusement, quand le +vieux gentleman se fut déchargé d'un autre cri. Vous voilà d'un si beau +rouge que vous avez l'air d'un souffleur de bouteilles en colère; +qu'est-ce qu'il y a? + +--Ah! répliqua M. Weller. Je commençais à craindre que tu n'aies été +faire un tour au parc, Sammy. + +--Allons! reprit Sam, n'insultez pas comme cela la victime de votre +avarice. Otez-vous de cette marche. Pourquoi êtes-vous assis là? Ce +n'est pas mon appartement. + +--Tu vas voir une fameuse farce, Sammy, dit M. Weller en se levant. + +--Attendez une minute, dit Sam. Vous êtes tout blanc par derrière. + +--Tu as raison, Sammy: ôte cela, répliqua M. Weller pendant que son fils +l'époussetait. Ça pourrait passer pour une personnalité de se montrer +ici avec un habit blanchi à la chaux[19].» + +[Footnote 19: En argot, _être blanchi à la chaux_, veut dire avoir +obtenu un certificat d'insolvabilité.] + +Comme M. Weller montrait, en parlant ainsi, des symptômes non équivoques +d'un prochain accès de rire, Sam se hâta de l'arrêter. + +«Tenez-vous tranquille, lui dit-il. Je n'ai jamais vu un grimacier comme +ça. Qu'est-ce que vous avez à vous crever maintenant? + +--Sammy, dit M. Weller en essuyant son front, j'ai peur qu'un de ces +jours, à force de rire, je ne gagne une attaque d'apoplexie, mon garçon. + +--Eh bien! alors, pourquoi riez-vous, demanda Sam. Voyons, qu'est-ce que +vous avez à me dire maintenant? + +--Devine qui est venu ici avec moi, Samivel? dit M. Weller en se +reculant d'un pas ou deux, en pinçant ses lèvres et en relevant ses +sourcils. + +--M. Pell?» + +M. Weller secoua la tête, et ses joues roses se gonflèrent de tous les +rires qu'il s'efforçait de comprimer. + +«L'homme au teint marbré peut-être? + +M. Weller secoua la tête de nouveau. + +«Et qui donc, alors? + +--Ta belle-mère, Sammy, s'écria le gros cocher, fort heureusement pour +lui, car autrement ses joues auraient nécessairement crevé, tant elles +étaient distendues. Ta belle-mère, Sammy, et l'homme au nez rouge, mon +garçon; et l'homme au nez rouge. Ho! ho! ho!» + +En disant cela, M. Weller se laissa aller à de joyeuses convulsions, +tandis que Sam le regardait avec un plaisant sourire, qui se répandait +graduellement sur toute sa physionomie. + +«Ils sont venus pour avoir une petite conversation sérieuse avec toi, +Samivel, reprit M. Weller en essuyant ses yeux. Ne leur laisse rien +suspecter sur ce créancier dénaturé. + +--Comment, ils ne savent pas qui c'est? + +--Pas un brin. + +--Où sont-ils? reprit Sam, dont le visage répétait toutes les grimaces +du vieux gentleman. + +--Dans le divan, près du café. Attrape l'homme au nez rouge où ce qu'il +n'y a pas de liqueurs, et tu seras malin, Samivel. Nous avons eu une +agréable promenade en voiture ce matin pour venir du marché ici, +poursuivit M. Weller quand il se sentit capable de parler d'une manière +plus distincte. Je conduisais la vieille pie dans le petit char à bancs +qu'a appartenu au premier essai de ta belle-mère. On y avait mis un +fauteuil pour le berger, et je veux être pendu, Samivel, continua M. +Weller avec un air de profond mépris, si on n'a pas apporté sur la +route, devant not' porte un marchepied pour le faire monter! + +--Bah!... C'est pas possible? + +--C'est la vérité, Sammy; et je voudrais que tu l'aies vu se tenir aux +côtés en montant, comme s'il avait eu peur de tomber de six pieds de +haut et d'être broyé en un million de morceaux. Malgré ça, il est monté +à la fin, et nous voilà partis; mais j'ai peur.... j'ai bien peur, Sam, +qu'il a été un peu cahoté quand nous tournions les coins. + +--Ah! je suppose que vous aurez accroché une borne ou deux? + +--Je le crains, Sammy; je crains d'en avoir accroché quelques-unes, +repartit M. Weller en multipliant les clins d'oeil. J'en ai peur, Sammy. +Il s'envolait hors du fauteuil tout le long de la route.» + +Ici M. Weller roula sa tête d'une épaule à l'autre en faisant entendre +une sorte de râlement enroué, accompagné d'un gonflement soudain de tous +ses traits, symptômes qui n'alarmèrent pas légèrement son fils. + +«Ne t'effraye pas, Sammy; ne t'effraye pas, dit-il quand, à force de se +tortiller et de frapper du pied, il eut recouvré la voix. C'est +seulement une espèce de rire tranquille que j'essaye. + +--Eh bien! si ce n'est que ça, vous ferez bien de ne pas essayer trop +souvent; vous trouveriez que c'est une invention un peu dangereuse. + +--Tu ne l'admires pas, Sammy? + +--Pas du tout. + +--Ah! dit M. Weller avec des larmes qui coulaient encore le long de ses +joues, ç'aurait été un bien grand avantage pour moi, si j'avais pu m'y +habituer; ça m'aurait sauvé bien des mauvaises paroles avec ta +belle-mère. Mais tu as raison: c'est trop dans le genre de l'apoplexie, +beaucoup trop, Samivel.» + +Cette conversation amena nos deux personnages à la porte du divan. Sam +s'y arrêta un instant, jeta par-dessus son épaule un coup d'oeil malin à +son respectable auteur, qui ricanait derrière lui, puis il tourna le +bouton et entra. + +«Belle-mère, dit-il en embrassant poliment la dame, je vous suis +très-obligé pour cette visite ici. Berger, comment ça vous va-t-il? + +--Ah! Samuel, dit Mme Weller, ceci est épouvantable. + +--Pas du tout, madame. N'est-ce pas, Berger?» répondit Sam. + +M. Stiggins leva ses mains et tourna les yeux vers le ciel, de manière à +n'en plus laisser voir que le blanc, ou plutôt que le jaune; mais il ne +fit point de réponse vocale. + +«Est-ce que ce gentilhomme se trouve mal? demanda Sam à sa belle-mère. + +--L'excellent homme est peiné de vous voir ici, répliqua Mme Weller. + +--Oh! c'est-il tout? En le voyant j'avais peur qu'il n'eût oublié de +prendre du poivre avec les dernières concombres qu'il a mangées. +Asseyez-vous, monsieur, les chaises ne se payent point, comme le roi +remarqua à ses ministres, le jour où il voulait leur flanquer une +semonce. + +--Jeune homme, dit M. Stiggins avec ostentation, j'ai peur que vous ne +soyez pas amendé par l'emprisonnement. + +--Pardon, monsieur, qu'est-ce que vous aviez la bonté d'observer? + +--Je crains, jeune homme, que ce châtiment ne vous ait pas adouci, +répéta M. Stiggins d'une voix sonore. + +--Ah! monsieur, vous êtes bien bon; j'espère bien que je ne suis pas +trop doux[20]; je vous suis bien obligé, monsieur pour vot' bonne +opinion.» + +[Footnote 20: _Soft_, veut dire _doux_ ou _sot_.] + +À cet endroit de la conversation, un son, qui approchait indécemment +d'un éclat de rire, se fit entendre du côté où était assis M. Weller, et +sa moitié, ayant rapidement considéré le cas, crut devoir se payer +graduellement une attaque de nerfs. + +«Weller, s'écria-t-elle, venez ici! (Le vieux gentleman était assis dans +un coin.) + +--Bien obligé, ma chère; je suis tout à fait bien où je suis.» + +À cette réponse Mme Weller fondit en larmes. + +«Qu'est-ce qu'il y a, maman? lui demanda Sam. + +--Oh! Samuel, répliqua-t-elle, votre père me rend bien malheureuse! il +n'est donc sensible à rien? + +--Entendez-vous cela? dit Sam. Madame demande si vous n'êtes sensible à +rien. + +--Bien obligé de sa politesse, Sammy. Je pense que je serais +très-sensible au don d'une pipe de sa part. Puis-je en avoir une, mon +garçon?» + +En entendant ces mots, Mme Weller redoubla ses pleurs, et M. Stiggins +poussa un gémissement. + +«Ohé! voilà l'infortuné gentleman qui est retombé, dit Sam en se +retournant. Où ça vous fait-il mal, monsieur? + +--Au même endroit, jeune homme, au même endroit. + +--Où cela peut-il être, monsieur? demanda Sam, avec une grande +simplicité extérieure. + +«Dans mon sein, jeune homme,» répondit M. Stiggins, en appuyant son +parapluie sur son gilet. + +À cette réponse touchante, Mme Weller incapable de contenir son émotion, +sanglota encore plus bruyamment, en affirmant que l'homme au nez rouge +était un saint. + +«Maman, dit Sam, j'ai peur que ce gentleman, avec le tic dans sa +physolomie, ne soit un peu altéré par le mélancolique spectacle qu'il a +sous les yeux. C'est-il le cas, maman?» + +La digne lady regarda M. Stiggins pour avoir une réponse, et celui-ci, +avec de nombreux roulements d'yeux, serra son gosier de sa main droite, +et imita l'acte d'avaler, pour exprimer qu'il avait soif. + +«Samuel, dit Mme Weller d'une voix dolente, je crains en vérité que ces +émotions ne l'aient altéré. + +--Qu'est-ce que vous buvez ordinairement, monsieur? demanda Sam. + +--Oh! mon cher jeune ami, toutes les boissons ne sont que vanités! + +--Ce n'est que trop vrai, ce n'est que trop vrai! murmura Mme Weller, +avec un gémissement et un signe de tête approbatif. + +--Eh bien! je le crois, dit Sam; mais quelle est votre vanité +particulière, monsieur? Quelle vanité aimez-vous le mieux? + +--Oh, mon cher jeune ami, je les méprise toutes. Pourtant, s'il en est +une moins odieuse que les autres, c'est la liqueur que l'on appelle +rhum; chaude, mon cher jeune ami avec trois morceaux de sucre par verre. + +--J'en suis très-fâché, monsieur; mais on ne permet pas de vendre cette +vanité-là dans l'établissement. + +--Oh! les coeurs endurcis, les coeurs endurcis! s'écria M. Stiggins. Oh! +la cruauté maudite de ces persécuteurs inhumains!» + +Ayant dit ces mots, l'homme de Dieu recommença à tourner ses yeux, en +frappant sa poitrine de son parapluie; et pour lui rendre justice, nous +devons dire que son indignation ne paraissait ni feinte, ni légère. + +Lorsque Mme Weller et le révérend gentleman eurent vigoureusement +déblatéré contre cette règle barbare, et lancé contre ses auteurs un +grand nombre de pieuses exécrations, M. Stiggins recommanda une +bouteille de vin de Porto, mêlée avec un peu d'eau chaude, d'épices et +de sucre, comme étant un mélange agréable à l'estomac et moins rempli de +vanité que beaucoup d'autres compositions. + +Pendant qu'on préparait cette célèbre mixture, l'homme au nez rouge et +Mme Weller s'occupaient à contempler M. Weller, tout en poussant des +gémissements. + +«Eh bien! Sammy, dit celui-ci; j'espère que tu te trouveras ragaillardi +par cette aimable visite? Une conversation très-gaie et +très-instructive, n'est-ce pas? + +--Vous êtes un réprouvé, dit Sam; et je vous prie de ne plus m'adresser +vos observations impies.» + +Bien loin d'être édifié par cette réplique, pleine de convenance, M. +Weller retomba sur nouveaux frais dans ses ricanements, et cette +conduite impénitente ayant induit la vertueuse dame et M. Stiggins à +fermer les yeux et à se balancer sur leur chaise comme s'ils avaient eu +la colique, le jovial cocher se permit, en outre, divers actes de +pantomime, indiquant le désir de ramollir la tête et de tirer le nez du +révérend personnage. Mais il s'en fallut de peu qu'il ne fût découvert, +car M. Stiggins ayant tressailli à l'arrivée du vin chaud, amena sa tête +en violent contact avec le poing fermé de M. Weller, qui depuis quelques +minutes décrivait autour des oreilles de révérend homme un feu +d'artifice imaginaire. + +«Vous aviez bien besoin d'avancer la main, comme un sauvage pour prendre +le verre? s'écria Sam, avec une grande présence d'esprit. Ne voyez-vous +pas que vous avez attrapé le gentleman? + +--Je ne l'ai pas fait exprès, Sammy, répondit M. Weller, un peu démonté +par cet incident inattendu. + +--Monsieur, dit Sam au révérend Stiggins, qui frottait sa tête d'un air +dolent, essayez une application intérieure. Comment trouvez-vous cela +pour une vanité, monsieur?» + +M. Stiggins ne fit pas de réponse verbale, mais ses manières étaient +expressives: il goûta le contenu du verre que Sam avait placé devant +lui, posa son parapluie par terre, sirota de nouveau un peu de liqueur, +en passant doucement la main sur son estomac; puis enfin, avala tout le +reste, d'un seul trait, et faisant claquer ses lèvres, tendit son verre +pour en avoir une nouvelle dose. + +Mme Weller se tarda pas non plus à rendre justice au vin chaud. La bonne +dame avait commencé par protester qu'elle ne pouvait pas en prendre une +goutte; ensuite elle avait accepté une petite goutte; puis une grosse +goutte; puis un grand nombre de gouttes; et comme sa sensibilité était, +apparemment, de la nature de ces substances qui se dissolvent dans +l'esprit de vin, à chaque goutte de liqueur elle versait une larme; si +bien qu'à la fin elle arriva à un degré de misère tout à fait +pathétique. + +M. Weller manifestait un profond dégoût, en observant ces symptômes, et +quand, après un second bol, M. Stiggins commença à soupirer d'une +terrible manière, l'illustre cocher ne put s'empêcher d'exprimer sa +désapprobation, en murmurant des phrases incohérentes, parmi lesquelles +une colérique répétition du mot _blague_ était seule perceptible à +l'oreille. + +«Samivel, mon garçon, chuchota-t-il enfin à son fils, après une longue +contemplation de sa femme, et de l'homme au nez rouge, je vas te dire ce +qui en est: faut qu'il y ait quelque chose de décroché dans l'intérieur +de ta belle-mère et dans celui de M. Stiggins. + +--Qu'est-ce que vous voulez dire? + +--Je veux dire que tout ce qu'ils boivent, n'a pas l'air de les nourrir. +Ça se change en eau chaude tout de suite, et ça vient couler par les +yeux. Crois-moi, Sammy, c'est une infirmité constitutionnaire.» + +M. Weller confirma cette opinion scientifique par un grand nombre de +clins d'oeil, et de signes de tête qui furent malheureusement remarqués +par Mme Weller. Cette aimable dame, concluant qu'ils devaient renfermer +quelque signification outrageante, soit pour M. Stiggins, soit pour +elle-même, soit pour tous les deux, allait se trouver infiniment plus +mal, lorsque le révérend, se mettant sur ses pieds aussi bien qu'il put, +commença à débiter un touchant discours pour le bénéfice de la +compagnie, et principalement de Samuel Weller. Il l'adjura, en termes +édifiants, de se tenir sur ses gardes, dans ce puits d'iniquités où il +était tombé. Il le conjura de s'abstenir de toute hypocrisie et de tout +orgueil, et, pour cela, de prendre exactement modèle sur lui-même (M. +Stiggins). Bientôt alors, il arriverait à l'agréable conclusion qu'il +serait, comme lui, essentiellement estimable et vertueux, tandis que +toutes ses connaissances et amis ne seraient que de misérables débauchés +abandonnés de Dieu, et sans nulle espérance de salut; ce qui, ajouta M. +Stiggins, est une grande consolation. + +Il le supplia en outre d'éviter par-dessus toutes choses le vice +d'ivrognerie, qu'il comparait aux dégoûtantes habitudes des pourceaux, +ou bien à ces drogues malfaisantes qui détruisent la mémoire de celui +qui les mâche. Malheureusement, à cet endroit de son discours, le +révérend gentleman devint singulièrement incohérent; et comme il était +près de perdre l'équilibre à cause des grands mouvements de son +éloquence, il fut obligé de se rattraper au dos d'une chaise, afin de +maintenir sa perpendiculaire. + +M. Stiggins n'engagea pas ses auditeurs à se défier de ces faux +prophètes, de ces hypocrites marchands de religion, qui n'ayant pas le +sens nécessaire pour en exposer les plus simples doctrines, ni le coeur +assez bien fait pour en sentir les premiers principes, sont, pour la +société, bien plus dangereux que les criminels ordinaires: car ils +entraînent dans l'erreur ses membres les plus ignorants et les plus +faibles, appellent le mépris surtout ce qui devrait être le plus sacré, +et font rejaillir, jusqu'à un certain point, la défiance et le dédain +sur plus d'une secte vertueuse et honorable. Cependant comme M. Stiggins +resta pendant fort longtemps appuyé sur le dos de sa chaise, tenant un +de ses yeux fermé et clignant perpétuellement de l'autre, il est +présumable qu'il pensa tout cela, mais qu'il le garda pour lui. + +Mme Weller pleurait à chaudes larmes, pendant le débit de cette oraison, +et sanglotait à la fin de chaque paragraphe. Sam s'étant mis à cheval +sur une chaise, les bras appuyés sur le dossier, regardait le +prédicateur avec une physionomie pleine de douceur et de componction, se +contentant de jeter de temps en temps vers son père un regard +d'intelligence. Enfin le vieux gentleman, qui avait paru enchanté au +commencement, se mit à dormir vers le milieu. + +«Bravo! Bravo! très-joli! dit Sam lorsque M. Stiggins, ayant cessé de +méditer, commença à mettre ses gants percés par le bout, et à les tirer +si bien qu'ils laissaient passer à peu près la moitié de chaque doigt. + +--J'espère que cela vous fera du bien, Samuel, dit mistress Weller +solennellement. + +--Je l'espère, maman, répondit Sam. + +--Je désirerais bien que cela en fît aussi à votre père. + +--Merci, ma chère, dit M. Weller. Comment vous trouvez-vous à présent, +mon amour? + +--Impie! + +--Homme égaré, dit le révérend. + +--Ma digne créature, répondit M. Weller; si je ne trouve pas de +meilleure lumière que votre petit clair de lune, il est probable que je +continuerai à voyager dans la nuit, jusqu'à ce que je sois mis à pied +tout à fait. Mais voyez-vous, madame Weller, si la pie, ma chère jument, +demeure plus longtemps à l'écurie, elle ne restera pas tranquille quand +nous retournerons, et elle pourrait bien envoyer le fauteuil dans +quelque haie avec le berger dedans.» + +En entendant cette supposition, le révérend M. Stiggins, avec une +consternation évidente, ramassa son chapeau et son parapluie, et proposa +de partir sur-le-champ. Mme Weller y consentit, et Sam les ayant +accompagnés jusqu'à la porte, prit un congé respectueux. + +«_Adiou_, Sam, dit le vieux cocher. + +--Qu'est-ce que c'est ça, _adiou_ demanda Sam. + +--Bonsoir, alors. + +--Ah! très-bien, j'y suis, répliqua Sam. Bonsoir, vieux réprouvé. + +--Sammy, reprit tout bas M. Weller, en regardant soigneusement autour de +lui, mes devoirs à ton gouverneur, et dis-y que s'il fait des réflexions +sur cette affaire ici, qu'il me le fasse savoir. Moi, et un ébéniste, +j'ai fait un plan pour le tirer de là. Un piano, Sammy, un piano, dit M. +Weller, en frappant de sa main la poitrine de son fils, et en se +reculant d'un pas ou deux, pour mieux juger l'effet de sa communication. + +--Qu'est-ce que vous voulez dire? + +--Un piano forcé, Samivel, répliqua M. Weller d'une manière encore plus +mystérieuse. Un qu'il peut louer, mais qui ne jouera pas. + +--Et à quoi servira-t-il, alors? + +--Il fera dire à mon ami, l'ébéniste, de le remporter; y es-tu? + +--Non. + +--Y n'y a pas de machine dedans; il y tiendra aisément avec son chapeau +et ses souliers, et il respirera par les pieds, qui sont creux. Vous +avez un passage tout prêt pour la Mérique... Le gouvernement des +Méricains ne le livrera jamais, tant qu'il aura de l'argent à dépenser. +Le gouverneur n'a qu'à rester là jusqu'à ce que Mme Bardell soit morte, +ou que MM. Dodson et Fogg soient pendus, ce qu'est le plus probable des +deux événements, et ensuite il revient et écrit un livre sur les +Méricains, qui payera toutes ses dépenses, et plus, s'il les mécanise +suffisamment.» + +M. Weller débita ce rapide sommaire de son complot, avec une grande +véhémence de chuchotements, et ensuite, comme s'il avait peur +d'affaiblir par d'autres discours l'effet de cette prodigieuse annonce, +il fit le salut du cocher et s'enfuit. + +Sam avait à peine recouvré sa gravité ordinaire, grandement troublée par +la communication secrète de son respectable parent, lorsque M. Pickwick +l'accosta. + +«Sam, lui dit-il. + +--Monsieur? + +--Je vais faire le tour de la prison, et je désire que vous me suiviez. +Sam, ajouta l'excellent homme en souriant, voilà un prisonnier de votre +connaissance qui vient par là. + +--Lequel, monsieur? Le gentleman velu, où bien l'intéressant captif avec +les bas bleus? + +--Ni l'un ni l'autre. C'est un de vos plus anciens amis. + +--De mes amis! + +--Je suis sûr que vous vous le rappelez très-bien; ou vous auriez moins +de mémoire pour vos vieilles connaissances que je ne vous en croyais. +Chut! pas un mot, pas une syllabe, Sam! Le voici.» + +Pendant ce colloque M. Jingle s'approchait. Il n'avait plus l'air aussi +misérable, et portait des vêtements à demi usés, retirés, grâce à M. +Pickwick, des griffes du prêteur sur gages. Ses cheveux avaient été +coupés, il portait du linge blanc; mais il était encore très-pâle et +très-maigre. Il se traînait lentement, en s'appuyant sur un bâton, et +l'on voyait sans peine qu'il avait été rudement éprouvé par la maladie +et par le besoin. Il ôta son chapeau lorsque M. Pickwick le salua, et +parut fort troublé et tout honteux en apercevant Sam. + +Derrière lui, presque sur ses talons, venait M. Job Trotter, qui, du +moins, ne comptait pas dans le catalogue de ses vices le manque +d'attachement à son compagnon. Il était encore déguenillé et malpropre, +mais son visage n'était plus tout à fait aussi creux que lors de sa +première rencontre avec M. Pickwick. En ôtant son chapeau à notre +bienveillant ami, il murmura quelques expressions entrecoupées de +reconnaissance, ajoutant que sans M. Pickwick ils seraient morts de +faim. + +«Bien, bien! dit M. Pickwick en l'interrompant avec impatience. Restez +derrière avec Sam. Je veux vous parler, monsieur Jingle. Pouvez-vous +marcher sans son bras? + +--Certainement, monsieur, à vos ordres. Pas trop vite, jambes +vacillantes, tête ahurie, sorte de tremblement de terre. + +--Allons, donnez-moi votre bras, dit M. Pickwick. + +--Non, non, je ne veux pas, j'aime mieux marcher seul. + +--Folie! Appuyez-vous sur moi, je le veux.» + +Voyant que Jingle était confus, agité, et ne savait que faire, M. +Pickwick coupa court à ses incertitudes, en tirant sous son bras celui +de l'ex-comédien, et en l'emmenant avec lui, sans ajouter une autre +parole. + +Durant tout ce temps la contenance de M. Samuel Weller exprimait +l'étonnement le plus monstrueux, le plus stupéfiant qu'il soit possible +d'imaginer. Après avoir promené ses yeux de Job à Jingle, et de Jingle à +Job, dans un profond silence, il murmura entre ses dents: Pas possible! +pas possible! et répéta ces mots une douzaine de fois; après quoi il +parut complètement privé de la parole, et recommença à contempler tantôt +l'un, tantôt l'autre, dans une muette perplexité. + +«Allons, Sam, dit M. Pickwick en regardant derrière lui. + +--Voilà, monsieur,» répliqua Sam en suivant machinalement son maître, +mais sans ôter ses yeux de dessus M. Job Trotter, qui trottait à côté de +lui. + +Pendant quelque temps Job tint ses regards fixés sur la terre, tandis +que Sam, les yeux rivés sur lui, se heurtait contre les passants, +tombait sur les petits enfants, s'accrochait aux marches et aux +barrières sans paraître s'en apercevoir, lorsque Job, le regardant à la +dérobée, lui dit: + +«Comment vous portez-vous, monsieur Weller? + +--C'est lui! s'écria Sam, et ayant établi avec certitude l'identité de +Job, il frappa ses mains, sur ses cuisses, et exhala son émotion en une +sorte de sifflement long et aigu. + +--Les choses ont bien changé pour moi, monsieur Weller. + +--Ça m'en a l'air, répondit Sam en examinant avec une évidente surprise +les haillons de son compagnon. Mais c'est un changement en mal, comme +dit le gentleman, quand il reçut de la mauvaise monnaie pour une bonne +demi-couronne. + +--Vous avez bien raison, répliqua Job en secouant la tête; il n'y a pas +de déception maintenant, monsieur Weller. Les larmes, ajouta-t-il avec +une expression de malice momentanée, les larmes ne sont pas les seules +preuves de l'infortune, ni les meilleures. + +--C'est vrai, répliqua Sam, d'un ton expressif. + +--Elles peuvent être commandées, monsieur Weller. + +--Je le sais. Il y a des personnes qui les ont toujours toutes prêtes, +et qui lâchent la bonde quand elles veulent. + +--Oui, mais voici des choses qui ne sont pas aisément contrefaites, +monsieur Weller; et pour y arriver, le procédé est long et pénible.» + +En parlant ainsi, Job montrait ses joues creuses, et, relevant la manche +de son habit, découvrait son bras si frêle et si décharné, qu'il +semblait pouvoir être brisé par le moindre choc. + +«Qu'est-ce que vous avez donc fait? s'écria Sam en reculant. + +--Rien. + +--Rien? + +--Il y a plusieurs semaines que je ne fais rien, et que je ne mange +guère davantage.» + +Sam embrassa d'un coup d'oeil la figure maigre de M. Trotter et son +costume misérable, puis, le saisissant par le bras, il commença à +l'entraîner de vive force. + +«Où allez-vous, monsieur Weller? s'écria Job en se débattant vainement +sous la main puissante de son ancien ennemi. + +--Venez, venez! répondit Sam sans daigner lui donner d'autre +explication, jusqu'au moment où ils atteignirent la buvette, et où il +demanda un pot de _porter_, qui fut promptement apporté. + +--Maintenant, dit Sam, buvez-moi ça jusqu'à la dernière goutte, et +ensuite retournez le pot sens dessus dessous, pour me faire voir que +vous avez pris la médecine tout entière. + +--Mais, mon cher monsieur Weller.... + +--Avalez-moi ça,» reprit Sam d'un ton péremptoire. + +Ainsi admonesté, M. Trotter porta le pot à ses lèvres et en éleva le +fond lentement, et d'une manière presque imperceptible. Une fois, +seulement, il s'arrêta pour respirer longuement, mais sans retirer son +visage du vase; et quelques moments après, lorsqu'il le tint à bras +tendus, avec le fond en haut, rien ne tomba à terre, si ce n'est trois +ou quatre flocons de mousse, qui se détachèrent lentement du bord. + +«Bien opéré, dit Sam. Comment vous trouvez-vous, après ça? + +--Mieux, monsieur, beaucoup mieux, je pense. + +--Nécessairement; c'est comme quand on met du gaz dans un ballon. Vous +devenez plus gros à vue d'oeil. Qu'est-ce que vous dites d'un autre +verre de la même tisane? + +--J'en ai suffisamment, monsieur; je vous remercie bien, mais j'en ai +assez. + +--Eh bien! alors, qu'est-ce que vous dites, de quelque chose de plus +solide? + +--Grâce à votre digne gouverneur, nous avons, à trois heures, un +demi-gigot cuit au four, et garni de pommes de terre. + +--Quoi! c'est lui qui vous donne des provisions? s'écria Sam avec un +accent emphatique. + +--Oui, monsieur. Et plus que cela, monsieur Weller, comme mon maître +était fort malade, il a loué une chambre pour nous. Nous étions dans un +chenil auparavant. Il est venu nous y voir la nuit, quand personne ne +pouvait s'en douter. Monsieur Weller, continua Job, avec des larmes +réelles cette fois, je serais capable de servir cet homme-là, jusqu'à ce +que je tombe mort à ses pieds. + +--Dites donc, mon ami, pas de ça, s'il vous plaît!» s'écria Sam. + +Job Trotter le regarda d'un air étonné. + +«Je vous dis que je n'entends pas cela, mon garçon, poursuivit Sam, avec +fermeté. Personne ne le servira, excepté moi; et puisque nous en sommes +là-dessus, continua-t-il, en payant sa bière, je vas vous apprendre un +autre secret. Je n'ai jamais entendu dire, ni lu dans aucun livre +d'histoire, ni vu dans aucun tableau, un ange avec une culotte et des +guêtres; non, pas même au spectacle, quoique ça ait pu se faire; mais +voyez-vous, Job, malgré ça, je vous dis que c'est un véritable ange, pur +sang; et montrez-moi l'homme qui osera me soutenir le contraire!» + +Ayant proféré cette provocation, qu'il confirma par de nombreux gestes +et signes de tête, Sam empocha sa monnaie et se mit en quête de l'objet +de son panégyrique. + +M. Pickwick était encore avec Jingle, et lui parlait vivement, sans +jeter un coup d'oeil sur les groupes variés et curieux qui +l'entouraient. + +«Bien, disait-il, lorsque Sam et son compagnon s'approchèrent: vous +verrez comment vous irez, et en attendant, vous réfléchirez à cela. +Quand vous vous trouverez assez fort, vous me le direz, et nous en +causerons. Maintenant, retournez dans votre chambre, vous avez l'air +fatigué, et vous n'êtes pas assez vigoureux pour demeurer longtemps +dehors.» + +M. Alfred Jingle, à qui il ne restait plus une étincelle de son ancienne +vivacité, ni même de la sombre gaieté qu'il avait feinte, le premier +jour où M. Pickwick l'avait rencontré dans sa misère, salua fort bas, +sans parler, et s'éloigna avec lenteur, après avoir fait signe à Job de +ne pas le suivre immédiatement. + +«Sam, dit M. Pickwick en regardant autour de lui avec bonne humeur. Ne +voilà-t-il pas une curieuse scène? + +--Tout à fait, monsieur, répondit Sam; et il ajouta, en se partant à +lui-même: «Les miracles ne sont pas finis. Voilà-t-il pas ce Jingle qui +se met aussi à faire jouer les pompes!» + +Dans la partie de la prison où se trouvait alors M. Pickwick, l'espace +circonscrit par les murs, était assez étendu pour former un bon jeu de +paume; un des côtés de la cour était fermé, cela va sans dire, par le +mur même, et l'autre par cette partie de la prison qui avait vue sur +Saint-Paul; ou, plutôt, qui _aurait eu_ vue sur cette cathédrale si on +avait pu voir à travers la muraille. Là se montraient un grand nombre de +débiteurs, en mouvement ou en repos dans toutes les attitudes possibles +d'une inquiète fainéantise. La plupart attendaient le moment de +comparaître devant la cour des insolvables; les autres étaient renvoyés +en prison pour un certain temps, qu'ils s'efforçaient de passer de leur +mieux. Quelques-uns avaient l'air misérable, d'autres ne manquaient +point de recherche; le plus grand nombre étaient crasseux; le petit +nombre moins malpropres. Mais tous en flânant, en se traînant, en +baguenaudant, semblaient y mettre aussi peu d'intérêt, aussi peu +d'animation, que les animaux qui vont et viennent derrière les barreaux +d'une ménagerie. + +D'autres prisonniers passaient leur temps aux fenêtres qui donnaient sur +les promenades; et, parmi ceux-ci, les uns conversaient bruyamment avec +les individus de leur connaissance qui se trouvaient en bas; les autres +jouaient à la balle avec quelques aventureux personnages, qui les +_servaient_ du dehors; d'autres enfin regardaient les joueurs de paume, +ou écoutaient les garçons qui criaient le jeu. + +Des femmes malpropres passaient et repassaient avec des savates pour se +rendre à la cuisine, qui était dans un coin de la cour. Dans un autre +coin, des enfants criaient, jouaient, et se battaient. Le fracas des +quilles et les cris des joueurs se mêlaient perpétuellement à ces mille +bruits divers; tout était mouvement et tumulte, excepté à quelques pas +de là, dans un misérable petit hangar où gisait, pâle et immobile, le +corps du prisonnier de la chancellerie, décédé la nuit précédente, et +attendant la comédie d'une enquête. Le corps! c'est le terme légal pour +exprimer cette masse turbulente de soins, d'anxiétés, d'affections, +d'espérances, de douleurs, qui composent l'homme vivant. La loi +possédait le corps du prisonnier; il était là, témoin effrayant des +tendres soins de cette bonne mère. + +«Voulez-vous voir une boutique sifflante[21], monsieur? demanda Job à M. +Pickwick. + +[Footnote 21: Étymologie: _s'humecter le sifflet_ (boire).] + +--Qu'est-ce que vous voulez dire? répondit celui-ci. + +--Une boutique chifflante, monsieur, fit observer Sam. + +--Qu'est-ce que c'est que cela, Sam? Une boutique d'oiseleur? + +--Du tout! monsieur, reprit Job; c'est où l'on vend des liqueurs. Il +expliqua alors brièvement, qu'il était défendu d'introduire dans la +prison des débiteurs des boissons spiritueuses; mais que cet article y +étant singulièrement apprécié, quelques geôliers spéculateurs, +déterminés par certaines considérations lucratives, s'étaient avisés de +permettre à deux ou trois prisonniers de débiter, dans leurs chambres, +le régal favori des ladies et des gentlemen confinés dans la prison. Cet +usage, continua Job, a été introduit graduellement dans toutes les +prisons pour dettes. + +--Et il est fort avantageux, interrompit Sam; car les guichetiers ont +bien soin de faire saisir tous ceux qui font la fraude, et qui ne les +payent point; et quand ça arrive, ils sont loués dans les journaux pour +leur vigilance; de manière que ça fait d'une pierre deux coups; ça +empêche les autres de faire le commerce, et ça relève leur réputation. + +--Voilà la chose, ajouta Job. + +--Mais, dit M. Pickwick, est-ce qu'on ne visite jamais ces chambres pour +savoir si elles contiennent des spiritueux? + +--Si, certainement, monsieur; mais les guichetiers le savent d'avance; +ils préviennent les siffleurs, et alors va-t'en voir s'ils viennent, +Jean! L'inspecteur ne trouve rien.» + +Tandis que Sam achevait ces explications, Job frappait à une porte qui +fut immédiatement ouverte par un gentleman mal peigné, puis +soigneusement refermée au verrou, quand la compagnie fut entrée; après +quoi le gentleman siffleur regarda les nouveaux venus en riant; +là-dessus Job se mit aussi à rire, autant en fit Sam; et M. Pickwick, +pensant qu'on en attendait sans doute autant de lui, prit un visage +souriant, jusqu'à la fin de l'entrevue. + +Le gentleman mal peigné parut comprendre parfaitement cette silencieuse +manière d'entrer en affaires. Il aveignit de dessous son lit une +bouteille de grès plate, qui pouvait contenir environ une couple de +pintes, et remplit de genièvre trois verres, que Job et Sam dépêchèrent +habilement. + +«En voulez-vous encore, dit le gentleman siffleur. + +--Non, merci, dit Job Trotter.» + +M. Pickwick paya, la porte fut déverrouillée, et comme M. Roker passait +en ce moment, le gentleman mal peigné lui fit un signe de tête amical. + +En sortant de là, M. Pickwick erra dans les escaliers et le long des +galeries, puis il fit encore une fois le tour de la maison. + +À chaque pas, dans chaque personne, il lui semblait voir Mivins et +Smangle, et le vicaire, et le boucher, car toute la population +paraissait composée d'individus d'une seule espèce. C'était la même +malpropreté, le même tumulte, le même remue-ménage, les mêmes symptômes +caractéristiques dans tous les coins, dans les meilleurs comme dans les +pires. Il y avait partout quelque chose de turbulent et d'inquiet, et +l'on voyait toutes sortes de gens se rassembler et se séparer, comme on +voit passer des ombres dans les rêves d'une nuit agitée. + +«J'en ai vu assez, dit M. Pickwick en se jetant sur une chaise dans sa +petite chambre. Ma tête est fatiguée de ces scènes bruyantes, et mon +coeur aussi. Dorénavant je serai prisonnier dans ma propre chambre.» + +M. Pickwick se tînt parole. Durant trois longs mois il resta enfermé +tout le jour, ne sortant qu'à la nuit pour respirer l'air, quand la plus +grande partie des autres prisonniers étaient dans leur lit, ou se +régalaient dans leur chambre. Sa santé commençait évidemment à souffrir +de la rigueur de cette réclusion, mais ni les fréquentes supplications +de ses amis et de M. Perker, ni les avertissements encore plus fréquents +de Sam, ne pouvaient le décider à changer un _iota_ à son inflexible +résolution. + + + + +CHAPITRE XVII. + +Où l'on rapporte un acte touchant de délicatesse accompli par MM. Dodson +et Fogg, non sans une certaine dose de plaisanterie. + + +Vers la fin du mois du juillet, un cabriolet de place dont le numéro +n'est point spécifié, s'avançait d'un pas rapide vers _Goswell-Street_, +trois personnes y étaient entassées, outre le conducteur, placé, comme à +l'ordinaire, dans son petit siége de coté. Sur le tablier pendaient deux +châles, appartenant, selon toute apparence, à deux dames à l'air +revêche, assises sous ledit tablier. Enfin un gentleman, d'une tournure +épaisse et soumise, était soigneusement comprimé entre les deux ladies, +par l'une ou par l'autre desquelles il était immédiatement rabroué +lorsqu'il s'aventurait à faire quelque légère observation. Ces trois +personnages donnaient en même temps au cocher des instructions +contradictoires, tendant toutes au même but, qui était d'arrêter à la +porte de Mme Bardell; mais tandis que l'épais gentleman prétendait que +cette porte était verte, les deux ladies revêches soutenaient qu'elle +était jaune. + +«Cocher, disait le gentleman, arrêtez à la porte verte. + +--Quel être insupportable! s'écria l'une des dames. Cocher, arrêtez à la +maison qui a la porte jaune.» + +Pour arrêter à la porte verte, le cocher avait retenu son cheval si +brusquement qu'il l'avait presque fait reculer dans le cabriolet; mais à +cette nouvelle indication, il le laissa retomber sur ses jambes de +devant, en disant: «Arrangez ça entre vous. Moi ça m'est égal.» + +La dispute recommença alors avec une nouvelle violence; et comme le +cheval était tourmenté par une mouche qui lui piquait le nez, le cocher +employa humainement son loisir à lui donner des coups de fouet sur les +oreilles, suivant le système médical des révulsions. + +«C'est la majorité qui l'emporte, dit à la fin l'une des dames revêches. +Cocher, la porte jaune.» Mais lorsque le cabriolet fut arrivé d'une +manière brillante devant la porte jaune, faisant réellement plus de +bruit qu'un carrosse bourgeois (comme le fit remarquer l'une des +ladies), et lorsque le cocher fut descendu pour assister les dames, la +petite tête ronde de Master Bardell se fit voir à la fenêtre d'une +maison qui avait une porte rouge, quelques numéros plus loin. + +«Être assommant! s'écria la dame ci-dessus mentionnée, en lançant à +l'épais gentleman un regard capable de le réduire en poudre. + +--Mais ma chère, ce n'est pas ma faute. + +--Taisez-vous imbécile! La maison à la porte rouge, cocher. Oh! Si +jamais pauvre femme a été z'unie avec une créature qui prend plaisir à +la tourner en ridicule devant les étrangers, je puis me vanter d'être +cette femme! + +--Vous devriez mourir de honte, Raddle, dit la seconde petite femme qui +n'était autre que Mme Cluppins. + +--Dites-moi donc au moins ce que j'ai fait? + +--Taisez-vous, brute, de peur de me faire oublier de quelle école je +suis, et que je ne m'abaisse à vous gifler!» + +Pendant ce petit dialogue matrimonial, le cocher conduisait +ignominieusement le cheval par la bride, et s'arrêtait devant la porte +rouge que Master Bardell avait déjà ouverte. Quelle manière plate et +commune de se présenter devant la porte d'une amie! au lieu d'arriver +avec tout le feu, toute la furie du noble coursier; au lieu de faire +frapper à la porte par le cocher; au lieu d'ouvrir le tablier avec +bruit, et juste au dernier moment, de peur de rester dans un courant +d'air, au lieu de se faire tendre son châle comme si on avait un +domestique à soi! Tout le zeste de la chose était perdu; c'était plus +vulgaire que de venir à pied. + +«Eh ben! Tommy, dit Mme Cluppins; comment va c'te pauv' chère femme de +mère? + +--Oh! elle va très-bien. Elle est dans le parloir de devant, toute +prête. Je suis tout prêt aussi, moi. En parlant ainsi, Master Bardell +fourrait ses mains dans ses poches et s'amusait à sauter de la première +marche du perron sur le trottoir, et _vice versa_. + +--Y a-t-il encore quelqu'un qui vient avec nous? reprit Mme Cluppins, en +arrangeant sa pèlerine. + +--Mme Sanders y va aussi; et moi aussi, j'y vas aussi, moi. + +--Peste soit du moutard, il ne pense qu'à lui seul. Dites donc, Tommy, +mon petit homme? + +--Hein? + +--Qu'est-ce qui vient encore, mon amour? continua Mme Cluppins d'une +manière insinuante. + +--Oh! Mme Rogers, elle vient aussi, elle, répondit Master Bardell, en +ouvrant ses yeux de toutes ses forces. + +--Quoi! la dame qui a loué le logement?» s'écria Mme Cluppins. + +Master Bardell enfonça ses mains plus profondément dans ses poches, et +baissa la tête trente-cinq fois, ni plus ni moins, pour exprimer qu'il +s'agissait bien de la dame du logement. + +«Ah ça! continua Mme Cluppins; c'est une vraie noce. + +--Qu'est-ce que vous diriez donc, si vous saviez ce qu'il y a dans le +buffet? ajouta Master Bardell. + +--Qu'est-ce qu'il y a donc, Tommy? reprit Mme Cluppins d'un air +séduisant. Je suis sûre que vous allez me le dire. + +--Non, je ne veux pas; rétorqua l'intéressant héritier, en secouant sa +tête un nombre indéterminé de fois, et en recommençant à sauter sur +l'escalier. + +--Quel petit mâtin embêtant murmura Mme Cluppins. Allons, Tommy, contez +la chose à votre chère Cluppy. + +--Maman ne veut pas. Si je ne dis rien, j'en aurai, moi, j'en aurai, +moi!» Réjoui par cette agréable perspective, le jeune prodige s'appliqua +avec une nouvelle vigueur à son manège enfantin. + +Cette espèce d'interrogatoire avait lieu tandis que M. Raddle, Mme +Raddle et le cocher se disputaient sur le prix de la course. +L'altercation s'étant terminée à l'avantage de l'automédon, Mme Raddle +entra dans la maison, affreusement agitée. + +«Ciel qu'avez-vous donc, Mary-Ann? demanda Mme Cluppins. + +--Ah! Betsy! j'en suis encore toute tremblante! Raddle n'est pas un +homme; il me laisse tout sur le dos.» + +Cette attaque contre la virilité de pauvre Raddle, était à peine loyale: +car, dès le commencement de la dispute, il avait été mis de coté par son +aimable épouse, et avait reçu l'ordre péremptoire de tenir son bec. Quoi +qu'il en soit, il n'eut pas le loisir de se défendre, car il devenait +évident que Mme Raddle allait s'évanouir. Dès qu'on s'en aperçut, de la +fenêtre du parloir, Mme Bardell, mistress Sanders, la locataire et la +servante de la locataire, sortirent précipitamment, et portèrent +l'intéressante lady dans l'appartement, parlant toutes à la fois, et +l'accablant d'expressions de condoléances et de pitié, comme si elle +était la personne la plus malheureuse de la terre. Elle fut déposée sur +un sofa du parloir, et la dame du premier étage ayant couru chercher un +flacon de sel volatil, prit Mme Raddle par le cou, et le lui appliqua +sous le nez, avec toute la sollicitude compatissante du beau sexe. Après +de nombreux plongeons, après s'être bien débattue, la dame évanouie fut +enfin obligée de déclarer qu'elle se trouvait mieux. + +«Ah! pauvre créature! s'écria Mme Rogers; je conçois ce qu'elle éprouve, +hélas! je le sais trop bien. + +--Ah! pauvre créature! Et moi aussi je le sais, répéta Mme Sanders, et +alors toutes les dames commencèrent à gémir à l'unisson, en disant +qu'elles aussi savaient ce qu'il en était, et la plaignaient de tout +leur coeur. La petite servante elle-même, haute de trois pieds, et âgée +de treize ans, manifestait sa profonde sympathie. + +--Mais qu'est-ce qui est arrivé? demanda Mme Bardell. + +--Oui, ajouta Mme Rogers, qu'est-ce qui vous a mis dans cet état, +madame? + +--J'ai été contrariée, répondit Mme Raddle d'un ton de reproche. Toutes +les dames jetèrent aussitôt à M. Raddle des regards pleins +d'indignation. + +--Le fait est, dit ce malheureux gentleman, en s'avançant, le fait est +que, quand nous sommes descendus à la porte, nous avons eu une dispute +avec le conducteur du cabriolet.» Un cri aigu de sa femme, à la mention +de ce nom, rendit toute autre explication impossible. + +«Raddle, dit Mme Cluppins, vous feriez bien de nous laisser seules avec +elle, pour la faire revenir. Elle ne se remettra jamais tant que vous +serez là.» + +Toutes les dames étant de la même opinion, M. Raddle fut poussé hors de +la chambre, et engagé à prendre l'air dans la cour. Il s'y promenait +depuis environ un quart d'heure, lorsque Mme Bardell vint lui annoncer, +avec un visage solennel, qu'il pouvait rentrer maintenant; mais qu'il +devait faire bien attention à la manière dont il se conduirait avec sa +femme. Mme Bardell savait bien qu'il n'avait pas de mauvaises +intentions, mais Mary-Ann n'était pas forte, et s'il n'y prenait pas +garde, il pourrait la perdre au moment où il s'y attendrait le moins; ce +qui serait pour lui un terrible sujet de remords, dans la suite. + +M. Raddle entendit tout cela et bien d'autres choses encore, avec grande +soumission, et entra enfin dans le parloir, doux comme un agneau. + +«Mon Dieu, madame Rogers, dit Mme Bardell, personne ne vous a été +présenté!--M. Raddle, madame; Mme Cluppins, madame; Mme Raddle, +madame.... + +--Soeur de Mme Cluppins, fit observer Mme Sanders. + +--Ah! vraiment? dit mistress Rogers gracieusement; car elle était +locataire, et c'est sa servante qui devait servir, et, en vertu de sa +position, elle devait être plus gracieuse qu'intime. Ah! vraiment!» + +Mme Raddle sourit agréablement, M. Raddle salua, et Mme Cluppins déclara +qu'elle se trouvait bien heureuse d'avoir l'honneur de faire la +connaissance d'une personne dont elle avait entendu dire autant de +choses avantageuses. Ce compliment bien tourné fut reçu par la lady du +premier étage avec une condescendance parfaite. + +«Savez-vous, monsieur Raddle, dit Mme Bardell, que vous devez vous +trouver fort honoré de ce que vous et Tommy, vous êtes les seuls +gentlemen chargés d'escorter tant de dames au Jardin Espagnol à +Hampstead. N'est-ce pas votre avis, madame Rogers? + +--Oh! certainement, madame, répondit Mme Rogers; après quoi les autres +dames répétèrent: Oh certainement! + +--Sans aucun doute, madame, je sens cela, dit M. Raddle en se frottant +les mains, et en laissant apercevoir une légère tendance à la gaieté. Et +même, je disais à Mme Raddle, pendant que nous venions dans le +cabriolet...» + +En entendant ce mot, qui réveillait tant de souvenirs pénibles, Mme +Raddle appliqua de nouveau son mouchoir à ses yeux, et ne put s'empêcher +de pousser un cri étouffé; Mme Bardell fronça le sourcil, en regardant +M. Raddle, pour lui faire comprendre qu'il ferait beaucoup mieux de se +taire; puis, avec un air de dignité, elle pria la domestique de Mme +Rogers de mettre le vin sur la table. + +À ce signal, les trésors cachés du buffet furent apportés, en l'honneur +de la locataire, et donnèrent à tous les assistants une satisfaction +sans limite. C'étaient plusieurs plats d'oranges et de biscuits, une +bouteille de vieux porto, à trente-quatre pence, puis une autre +bouteille du célèbre xérès des Indes orientales, à quatorze pence. Mais +alors, à la grande consternation de Mme Cluppins, Tommy parut sur le +point de raconter comment il avait été interrogé par elle, concernant le +contenu du buffet. Heureusement que, tout en parlant, il avala de +travers un verre de porto, ce qui mit sa vie en danger pendant quelques +minutes, et étouffa son récit dans son germe. + +Après ce petit incident, la compagnie alla chercher la voiture de +Hampstead, et au bout de deux heures elle était arrivée, saine et sauve, +au Jardin Espagnol. Mais là le premier acte du malheureux M. Raddle +faillit occasionner une rechute de sa tendre épouse; car n'alla-t-il pas +s'aviser de demander du thé pour sept, tandis que, comme toutes les +dames le firent remarquer à la fois, rien n'était plus facile que de +faire boire Tommy dans la tasse de quelqu'un, ou dans celle de tout le +monde, quand le garçon aurait eu le dos tourné, ce qui aurait épargné du +thé pour un, sans qu'il en fût moins bon pour cela? + +Quoi qu'il en soit, il n'y avait plus de ressources, et le thé arriva +avec sept tasses, sept soucoupes, et du pain et du beurre sur la même +échelle. Mme Bardell fut élevée au fauteuil à l'unanimité; Mme Rogers se +plaça à sa droite, Mme Raddle à sa gauche, et la collation chemina avec +beaucoup de gaieté et de succès. + +«Que la campagne est jolie, soupira mistress Rogers; je souhaiterais +vraiment y vivre toujours! + +--Oh! vous ne l'aimeriez pas longtemps, madame, répliqua Mme Bardell +avec précipitation; car il n'était pas à propos d'encourager de +semblables idées chez sa locataire. + +--Je suis sûre, madame, reprit la petite Mme Cluppins, que vous ne vous +en contenteriez pas quinze jours; vous êtes trop gaie et trop recherchée +à la ville. + +--Cela se peut, madame.... cela se peut, murmura doucement la locataire +du premier étage. + +--La campagne, fit observer M. Raddle, en retrouvant un peu d'assurance +et de gaieté, la campagne est très-bonne pour les personnes seules, qui +n'ont personne qui se soucisse d'elles, ou pour les personnes qui ont eu +des peines de coeur, et toutes ces sortes de choses. La campagne pour +une âme blessée, dit le poëte....» + +Or, de toutes les paroles que pouvait proférer le malheureux gentleman, +celles-ci étaient indubitablement les plus mal trouvées. En effet, à +cette citation, Mme Bardell ne manqua pas de fondre en larmes, et voulut +quitter la table sur-le-champ; ce que voyant, son tendre fils se mit à +pousser des cris affreux. + +«Est-il possible, s'écria Mme Raddle, en se tournant avec fureur vers la +locataire du premier étage, est-il possible qu'une femme soit mariée à +un être aussi insupportable, qui se fait un jeu de blesser sa +sensibilité à chaque instant de la journée. + +--Ma chère, dit M. Raddle d'une voix plaintive, je n'avais pas la +moindre pensée.... + +--Vous n'aviez pas la moindre pensée, répéta Mme Raddle avec un noble +dédain. Allez-vous-en; je ne puis plus vous voir; vous êtes une brute. + +--Ne vous tourmentez pas, Mary-Ann, interrompit mistress Cluppins. Il +faut vraiment faire attention à votre santé ma chère, vous n'y songez +pas assez. Allez-vous-en, Raddle, comme une bonne âme. Elle est toujours +plus mal quand elle vous Voit. + +--Oui, oui, dit Mme Rogers, en appliquant sur nouveaux frais son flacon, +vous ferez bien de prendre votre thé tout seul, monsieur.» + +Mme Sanders qui, suivant sa coutume, était fort occupée du pain et du +beurre, exprima la même opinion, et Raddle se retira sans souffler mot. + +Après cela, les dames s'empressèrent d'élever Master Bardell dans les +bras de sa mère, mais comme il était un peu grand pour cette manoeuvre +enfantine, ses bottines s'embarrassèrent dans la table à thé, et +occasionnèrent quelque confusion parmi les tasses et les soucoupes. +Heureusement que cette espèce d'attaque, qui est contagieuse chez les +dames, dure rarement longtemps: aussi, après avoir bien embrassé son +bambin, après avoir pleuré sur ses cheveux, Mme Bardell revint à elle, +le remit par terre, s'étonna d'avoir été si peu raisonnable, et se versa +une autre tasse de thé. + +En ce moment, on entendit le roulement d'un carrosse qui s'approchait, +et les dames, en levant les yeux, virent une voiture de place s'arrêter +à la porte du jardin. + +«Encore du monde, dit Mme Sanders. + +--C'est un gentleman, reprit Mme Raddle. + +--Eh mais! s'écria Mme Bardell, c'est M. Jackson, le jeune homme de chez +Dodson et Fogg. Est-ce que M. Pickwick aurait payé les dommages? + +--Ou offert le mariage, suggéra Mme Cluppins. + +--Comme le gentleman est long à venir! dit Mme Rogers. Pourquoi donc ne +se dépêche-t-il pas?» + +Cependant, M. Jackson, après avoir adressé quelques observations à un +homme en habit noir râpé, qui venait de descendre du fiacre, et qui +tenait un gros bâton de frêne, se dirigea vers l'endroit où les dames +étaient assises, tout en tortillant ses cheveux autour du bord de son +chapeau. + +«Qu'est-ce qu'il y a de nouveau, monsieur Jackson? demanda Mme Bardell +avec anxiété. + +--Rien du tout, madame, répondit Jackson. Comment ça va-t-il, madame? Je +vous demande pardon, madame, de vous déranger, mais la loi, madame, la +loi....» En proférant cette apologie, M. Jackson sourit, fit un salut +commun à toutes les dames, et donna à ses cheveux un autre tour. Mme +Rogers chuchota à Mme Raddle que c'était réellement un jeune homme bien +élégant. + +«Je suis allé chez vous, reprit Jackson, et en apprenant que vous étiez +ici, j'ai pris une voiture et je suis venu. Nous avons besoin de vous +sur-le-champ, madame Bardell. + +--Besoin de moi! s'écria la dame, que la soudaineté de cette +communication avait fait tressaillir. + +--Oui, dit Jackson en se mordant les lèvres, c'est une affaire +très-importante, très-pressante, et qui ne peut pas être remise. Dodson +me l'a dit expressément et Fogg aussi. Tellement que j'ai gardé la +voiture pour vous remmener. + +--Quelle drôle de chose!» s'écria Mme Bardell. + +Toutes les dames convinrent que c'était fort drôle, mais elles furent +unanimement d'avis que ce devait être fort important; sans quoi Dodson +et Fogg n'auraient pas envoyé à Hampstead. Enfin elles ajoutèrent que, +puisque l'affaire était importante, Mme Bardell ferait bien de se rendre +sur-le-champ à l'étude. + +Lorsqu'on est demandé avec une hâte si monstrueuse par son homme +d'affaires, cela donne un certain degré de relief, qui n'était +nullement désagréable à Mme Bardell. En effet, elle pouvait +raisonnablement espérer que cela la rehausserait dans l'opinion de sa +locataire, elle fit quelques minauderies, affecta beaucoup de vexation +et d'hésitation, mais elle conclut, à la fin, qu'elle ferait bien de +s'en aller. Ensuite elle ajouta d'une voix persuasive: «Vous vous +rafraîchirez bien un peu après votre course, monsieur Jackson? + +--Réellement, il n'y a pas beaucoup de temps à perdre; et puis j'ai là +un ami, répondit Jackson en montrant l'homme au bâton de frêne. + +--Oh! mais, monsieur, faites entrer votre ami. + +--Mais.... je vous remercie, répliqua Jackson avec quelque embarras. Il +n'est pas habitué à la société des dames, et cela le rend tout timide. +Si vous voulez ordonner au garçon de lui porter quelque chose, je ne +suis pas bien sûr qu'il le boive, mais vous pouvez essayer.» Vers la fin +de ce discours, les doigts de M. Jackson se jouaient plaisamment autour +de son nez, pour avertir ses auditeurs qu'il parlait ironiquement. + +Le garçon fut immédiatement dépêché vers le gentleman timide, qui +consentit à prendre quelque chose. M. Jackson prit aussi quelque chose, +et les dames en firent autant, par pur esprit d'hospitalité. M. Jackson +ayant alors déclaré qu'il était temps de partir, Mme Sanders, Mme +Cluppins et Tommy grimpèrent dans la voiture, laissant les autres dames +sous la protection de M. Raddle. Mme Bardell monta la dernière. + +«Isaac, dit alors Jackson, en regardant son ami qui était assis sur le +siége, et fumait un cigare. + +--Eh bien? + +--Voilà madame Bardell. + +--Oh! il y a longtemps que je le savais.» + +Mme Bardell étant entrée dans le carrosse, M. Jackson s'y plaça après +elle, et les chevaux partirent. Chemin faisant, Mme Bardell admirait la +perspicacité de l'ami de M. Jackson, «Que ces hommes de loi sont malins! +pensait-elle; comme ils reconnaissent les gens!» + +Au bout de peu de temps Mme Cluppins et Mme Sanders s'étant endormies, +M. Jackson dit à la veuve du douanier: «Savez-vous que les frais de +votre affaire sont bien lourds? + +--Je suis fâchée que vous ne puissiez pas les faire payer, répondit +celle-ci. Mais dame! puisque vous entreprenez les choses par +spéculation, il faut bien que vous buviez un bouillon de temps en temps. + +--On m'a dit qu'après le procès, vous aviez donné à Dodson et Fogg un +_cognovit_ pour le montant des frais. + +--Oui, simple affaire de forme. + +--Sans doute, répliqua Jackson d'un ton sec. Simple affaire de forme, +comme vous dites.» + +On continuait à rouler, et Mme Bardell s'endormit. Elle se réveilla au +bout de quelque temps, lorsque la voiture s'arrêta. + +«Comment! s'écria-t-elle. Sommes-nous déjà à _Freeman's Court_? + +--Nous n'allons pas tout à fait jusque-là, repartit Jackson. Voulez-vous +avoir la bonté de descendre?» + +Mme Bardell obéit machinalement, car elle n'était pas encore +complètement réveillée. Elle se trouvait dans un drôle d'endroit: un +grand mur avec une grille au milieu; et, à l'intérieur d'un vestibule, +un bec de gaz qui brûlait. + +--Allons, mesdames! dit l'homme au bâton de frêne en regardant dans la +voiture et en secouant Mme Sanders pour la réveiller, descendons.» + +Mme Sanders ayant poussé son amie, elles descendirent, et Mme Bardell, +appuyée sur le bras de M. Jackson et conduisant Tommy par la main, était +déjà entrée sous le porche. + +La chambre où les trois dames pénétrèrent ensuite était encore plus +singulière que l'entrée du bâtiment. Il s'y trouvait tant d'hommes +debout, et ils regardaient si fixement les ladies! + +«Qu'est-ce que c'est donc que cet endroit? demanda Mme Bardell, en +s'arrêtant. + +--C'est une de nos administrations publiques, répondit Jackson, en lui +faisant passer une porte. Puis se retournant pour voir si les autres +femmes le suivaient: Attention, Isaac! s'écria-t-il. + +--N'ayez pas peur, répondit l'homme au bâton de frêne. La porte se +referma pesamment sur eux, et ils descendirent un escalier de quelques +marches. + +--Enfin, nous y voilà! s'écria Jackson en regardant d'un air triomphant +autour de lui, sains et saufs, hein! madame Bardell? + +--Qu'est-ce que vous voulez dire? demanda la dame dont le coeur +palpitait sans qu'elle sût pourquoi. + +--Voilà, répondit Jackson en la tirant un peu de côté. Ne vous effrayez +pas, madame Bardell. Il n'y a jamais eu d'homme plus délicat que Dodson, +madame, ni plus humain que Fogg. C'était leur devoir, comme hommes +d'affaires, de vous faire mettre à l'ombre pour ces frais; mais ils +tenaient beaucoup à ménager votre sensibilité, autant que possible. +Quelle consolation pour vous de penser comment cela s'est fait! Vous +êtes dans la prison pour dettes, madame. Je vous souhaite une bonne +nuit, madame Bardell. Bonsoir, Tommy.» + +Ayant dit ces mots, Jackson s'éloigna rapidement avec l'homme au bâton +de frêne. Un autre individu, qui se trouvait là avec des clefs à la +main, emmena Mme Bardell, tout éperdue, à un corridor du second étage. +La malheureuse veuve poussa un cri de désespoir, Tommy l'accompagna d'un +grognement, Mme Cluppins resta pétrifiée; quant à Mme Sanders, elle +s'enfuit, sans plus de façon, car M. Pickwick, l'homme innocent et +opprimé, était là, prenant sa pitance d'air quotidienne, et près de lui +se tenait Sam Weller qui, en apercevant Mme Bardell, ôta son chapeau +avec une politesse moqueuse, tandis que son maître indigné faisait une +pirouette sur le talon. + +«Ne la tracassez pas, cette pauvre femme, dit le guichetier à Sam +Weller, elle ne fait que d'arriver. + +--Prisonnière! s'écria Sam en remettant son chapeau avec vivacité. À la +requête de qui? Pourquoi? Parlez donc, vieux! + +--Dodson et Fogg, répondit l'homme. En vertu d'un _cognovit_ pour des +frais. + +--Ici, Job! Job! vociféra Sam en se précipitant le long du corridor, +courez chez M. Perker, Job; j'ai besoin de lui sur-le-champ. Voilà une +bonne affaire pour nous, j'espère. Ah! la bonne farce! Hourra! Où est le +gouverneur?» + +Mais personne ne répondit à ces questions, car aussitôt que Job avait +appris de quoi il s'agissait, il était parti comme un furieux, et Mme +Bardell s'était évanouie pour tout de bon. + + + + +CHAPITRE XVIII. + +Principalement dévoué à des affaires d'intérêt et à l'avantage temporel +de Dodson et Fogg. Réapparition de M. Winkle dans des circonstances +extraordinaires. La bienveillance de M. Pickwick se montre plus forte +que son obstination. + + +Job Trotter, sans rien diminuer de sa rapidité, courut tout le long +d'_Holborn_. Il s'ouvrait un passage tantôt au milieu de la rue, tantôt +sur le trottoir, tantôt dans le ruisseau, suivant l'endroit où il voyait +le plus de chances d'avancer à travers la foule de voitures, d'hommes, +de femmes et d'enfants qui encombraient cette longue rue, et sans se +soucier d'aucune espèce d'obstacle. Il ne s'arrêta pas une seule +seconde, tant qu'il n'eut pas atteint la porte de _Gray's Inn_. +Cependant, malgré toute sa diligence, il y avait une bonne demi-heure +qu'elle était fermée; lorsqu'il y arriva, et avant qu'il eût découvert +la femme de ménage de M. Perker, laquelle vivait avec une de ses filles, +mariée à un garçon de bureau, non résident, qui demeurait à un certain +numéro, dans une certaine rue, tout auprès d'une certaine brasserie, +quelque part derrière _Gray's Inn Lane_, il ne s'en fallait plus que de +quinze minutes que la prison fût fermée pour la nuit. Il était encore +nécessaire de déterrer M. Lowten dans l'arrière-parloir de la _Pie et la +Souche_, et Job lui avait à peine communiqué le message de Sam, lorsque +l'horloge sonna dix heures. + +«Ah! ah! dit Lowten; vous ne pourrez pas rentrer cette nuit, il est trop +tard. Vous avez pris la clef des champs, mon ami. + +--Ne vous occupez pas de moi, répliqua Job. Je puis dormir n'importe où; +mais ne serait-il pas bon de voir M. Perker ce soir pour qu'il puisse +faire notre affaire demain, dès le matin. + +--Voyez-vous, répondit Lowten après avoir réfléchi pendant quelques +instants; si c'était pour tout autre personne, Perker ne serait pas bien +charmé que j'allasse le relancer chez lui; mais comme c'est pour M. +Pickwick, je pense que je puis me permettre le cabriolet aux frais de +l'étude, pour l'aller trouver.» + +S'étant décidé à suivre cette marche, M. Lowten prit son chapeau, pria +la compagnie de faire occuper le fauteuil par un vice-président, durant +son absence temporaire, conduisit Job à la place de voitures la plus +voisine, et choisissant la plus rapide en apparence, donna au cocher +cette adresse: _Montague-Place, Russell-Square_. + +M. Perker avait eu du monde à dîner, comme le témoignaient les lumières +qu'on apercevait aux fenêtres, le son d'un piano carré _perfectionné_ et +d'une voix de salon _perfectionnable_, qui s'échappaient des mêmes +fenêtres, et l'odeur, un peu trop forte de victuaille, qui remplissait +les escaliers. Le fait est qu'une couple d'excellents agents d'affaires +de province, étant venus à Londres, en même temps, M. Perker avait +réuni, pour les recevoir, une agréable société. C'étaient M. Snicks, le +secrétaire du bureau d'assurances sur la vie; M. Prosant, le célèbre +avocat; trois avoués, un commissaire des banqueroutes, un avocat spécial +du Temple, et son élève, petit jeune homme à l'air décidé, qui avait +écrit sur les lois mortuaires un livre fort amusant, embelli d'un grand +nombre de notes marginales; enfin, divers autres personnages aussi +aimables et aussi distingués. Telle était la réunion que quitta le petit +Perker, lorsqu'on lui eut annoncé à voix basse que son clerc demandait à +lui parler. Arrivé dans la salle à manger, il y trouva M. Lowten avec +Job. Une chandelle de cuisine, posée sur la table, éclairait +médiocrement les deux visiteurs, car le gentleman qui, pour un salaire +trimestriel, consentait à porter une culotte de peluche, entretenait +pour le clerc et pour toute la boutique un mépris bien naturel, et +n'avait pas daigné leur donner d'autres luminaires. + +«Eh bien! Lowten, dit le petit Perker en fermant la porte, qu'est-ce +qu'il y a de nouveau? Quelque lettre importante arrivée dans un paquet? + +--Non, monsieur; mais voilà un messager de M. Pickwick. + +--De Pickwick, eh? dit le petit homme, et se tournant vivement vers Job. +Eh bien! qu'est-ce qu'il y a? + +--Dodson et Fogg ont fait coffrer Mme Bardell pour les frais de son +affaire, monsieur. + +--Pas possible! s'écria Perker, en mettant ses mains dans ses poches et +en s'appuyant sur le buffet. + +--Il paraît qu'ils se sont fait donner par elle un _cognovit_ aussitôt +après le jugement. + +--Par Jupiter! s'écria Perker en retirant ses mains de ses poches et en +frappant emphatiquement le dos de la droite dans la paume de la gauche: +Par Jupiter! ce sont les gaillards les plus habiles que j'aie jamais +rencontrés. + +--Et les plus rusés que j'aie jamais connus, monsieur, ajouta Lowten. + +--Je le crois bien, fit Perker; on ne sait par où les prendre. + +--C'est très-vrai, monsieur, répondit Lowten. Et tous les deux, alors, +clerc et avoué, demeurèrent silencieux, pendant quelques minutes, avec +une physionomie animée, comme s'ils avaient été occupés à réfléchir sur +l'une des plus belles découvertes qui aient jamais enorgueilli l'esprit +humain. Lorsqu'ils furent revenus de ce transport d'admiration, Job +Trotter se déchargea du reste de sa commission. Perker hocha la tête +d'un air pensif, et tirant sa montre: + +«Demain à dix heures précises, j'y serai, dit-il, Sam a tout à fait +raison: dites-le-lui de ma part. Voulez-vous prendre un verre de vin, +Lowten? + +--Non, monsieur, je vous remercie. + +--Vous voulez dire oui, je pense? a reprit le petit homme en prenant une +bouteille et des verres. + +Comme effectivement Lowten voulait dire oui, il n'ajouta rien sur le +même sujet, mais, s'adressant à Job, il lui demanda à voix basse, assez +haut cependant pour être entendu de Perker, si son portrait, qui était +pendu à côté de la cheminée, n'était pas étonnant de ressemblance? +Nécessairement Job répondit que oui; puis, le vin étant versé, Lowten +but à la santé de mistress Perker et des enfants, et Job à celle de M. +Perker. Cependant le gentleman aux culottes de peluche, ne regardant pas +comme une partie de son devoir de reconduire les gens de l'étude, et ne +daignant pas répondre à la sonnette, nos deux messagers se +reconduisirent eux-mêmes. L'avoué rentra dans son salon, le clerc dans +sa taverne et Job dans le marché de _Covent-Garden_, pour y passer la +nuit, dans un panier à légumes. + +Le lendemain matin, ponctuel à l'heure dite, le brave petit avoué frappa +à la porte de M. Pickwick. Sam l'ouvrit avec empressement. «Monsieur +Perker, dit-il à M. Pickwick, qui était assis près de la fenêtre, dans +une attitude pensive; puis il ajouta: Je suis bien content, monsieur, +que vous soyez venu par hasard. J'imagine que le gouverneur a quelque +chose à vous dire.» + +Perker fit comprendre à Sam, par un coup d'oeil d'intelligence, qu'il ne +parlerait pas de son message, et lui ayant fait signe de s'approcher, il +lui chuchota quelques mots à l'oreille. + +«Vraiment, monsieur? c'est-il possible!» s'écria Sam en reculant de +surprise. + +Perker sourit et fit un geste affirmatif. Sam regarda le petit avoué, +puis M. Pickwick, puis le plafond, puis le petit avoué sur nouveaux +frais; il sourit, il éclata de rire tout à fait, et finalement, +ramassant son chapeau, il disparut sans autre explication. + +«Qu'est-ce que tout cela signifie? demanda M. Pickwick en regardant +Perker avec étonnement. Qu'est-ce qui a mis Sam dans un état aussi +extraordinaire? + +--Oh! rien, rien, répliqua le petit homme; mais, mon cher monsieur, +approchez votre chaise de la table, je vous prie, car j'ai beaucoup de +choses à vous dire. + +--Quels sont ces papiers? demanda M. Pickwick en voyant l'avoué déposer +sur la table une liasse attachée avec de la ficelle rouge. + +--Les papiers de Bardell et Pickwick,» répliqua Perker en dénouant la +ficelle avec ses dents. + +Le philosophe fit grincer les pieds de sa chaise sur le carreau, se +renversa sur le dossier, croisa ses bras et regarda son avoué avec un +air sévère, si tant est que M. Pickwick pût prendre un air sévère. + +«Vous n'aimez pas à entendre parler de cette affaire? poursuivit le +petit homme, toujours occupé de son noeud. + +--Non, en vérité. + +--J'en suis fâché, car ce sera le sujet de notre conversation, et.... + +--Perker, interrompit précipitamment M. Pickwick, j'aimerais beaucoup +mieux que ce sujet ne fût jamais mentionné entre nous. + +--Bah! bah! mon cher monsieur, répliqua l'avoué en défaisant sa liasse +et en regardant son client du coin de l'oeil; il est nécessaire que nous +en parlions. Je suis venu ici exprès pour cela. Êtes-vous prêt à +entendre ce que j'ai à vous dire, mon cher monsieur? Ne vous pressez +pas: si vous n'êtes pas encore disposé, je puis attendre. J'ai apporté +un journal, je serai à vos ordres quand vous voudrez. Voilà. En parlant +ainsi, le petit homme croisa ses jambes, et parut commencer à lire _le +Times_ avec beaucoup de tranquillité et d'application. + +--Allons, dit M. Pickwick avec un soupir, qui pourtant se termina en un +sourire; dites tout ce que vous voudrez. C'est encore la vieille +rengaine, je suppose? + +--Avec une différence, mon cher monsieur, répliqua Perker en fermant +soigneusement le journal et en le remettant dans sa poche. Mme Bardell, +la demanderesse, est dans ces murs, monsieur. + +--Je le sais. + +--Très-bien, et vous savez comment elle est venue, je suppose? Je veux +dire pour quelle cause et à la requête de qui? + +--Oui!... c'est-à-dire que j'ai entendu la version de Sam à ce sujet, +répondit M. Pickwick avec une indifférence affectée. + +--Je suis persuadé que la version de Sam était parfaitement correcte Eh +bien! maintenant, mon cher monsieur, voici la première question que +j'aie à vous adresser. Cette femme doit-elle rester ici? + +--Rester ici! répéta M. Pickwick. + +--Rester ici, mon cher monsieur, répliqua Perker en s'appuyant sur le +dos de la chaise et en regardant fixement son client. + +--Pourquoi me demander cela à moi? Cela dépend de Dodson et Fogg, vous +le savez très-bien. + +--Je ne le sais pas du tout, rétorqua M. Perker avec fermeté. Cela ne +dépend pas de Dodson ni de Fogg; vous connaissez les personnages aussi +bien que moi, mon cher monsieur. Cela dépend entièrement et uniquement +de vous. + +--De moi! s'écria M. Pickwick en se levant par un mouvement nerveux, et +en se rasseyant à l'instant même. + +Le petit homme frappa deux fois sur le couvercle de sa tabatière, +l'ouvrit, prit une grosse pincée de tabac, referma la boîte et articula +ces paroles: «de vous seul.» + +«Je dis, mon cher monsieur, poursuivit l'avoué, à qui sa prise semblait +donner, plus de confiance, je dis que sa libération prochaine, ou son +éternelle réclusion, dépendent de vous, et de vous seul. Écoutez-moi +jusqu'au bout, s'il vous plaît, mon cher monsieur; et ne dépensez pas +tant d'énergie, car cela n'est bon à rien du tout, qu'à vous mettre en +transpiration. Je dis, continua le petit homme, en établissant chaque +proposition sur chacun de ses doigts; je dis qu'il n'y a que vous qui +puissiez la retirer de cet abîme de misère, et que vous ne pouvez faire +cela qu'en payant les frais du procès, ceux de la demanderesse et ceux +du défendeur, entre les mains de ces requins de _Freeman's Court_. +Allons, mon cher monsieur, soyez calme, je vous en prie.» + +Pendant ce discours, le visage de M. Pickwick avait subi les changements +les plus extraordinaires, et il était évidemment sur le point de laisser +éclater sa foudroyante indignation. Cependant il calma sa rage comme il +put, et Perker, renforçant son argumentation par une autre prise de +tabac, poursuivit ainsi qu'il suit: + +«J'ai vu cette femme ce matin. En payant les frais, vous pouvez obtenir +une décharge pleine et entière des dommages, et ce qui sera pour vous, +j'en suis sûr, un motif beaucoup plus puissant, une confession +volontaire, écrite par elle, sous la forme d'une lettre à moi adressée, +et déclarant que, dès le commencement, cette affaire a été imaginée, +fomentée, et poursuivie par ces individus, Dodson et Fogg; qu'elle +regrette profondément d'avoir servi d'instrument pour vous tourmenter, +et qu'elle me prie d'intercéder auprès de vous pour obtenir que vous +lui pardonniez. + +--.... Si je paye les frais pour elle, s'écria M. Pickwick avec +indignation. Un merveilleux document, en vérité! + +--Il n'y a point de _si_ dans l'affaire, mon cher monsieur, reprit +Perker d'un air triomphant. Voici la lettre même dont je parle. Elle a +été apportée à mon étude ce matin, à neuf heures, par une autre femme, +avant que j'eusse mis le pied dans la prison; avant que j'eusse eu +aucune communication avec Mme Bardell; sur mon honneur! Le petit avoué +choisit alors dans ses papiers la lettre en question, la posa devant M. +Pickwick, et se bourra le nez de tabac, durant deux minutes +consécutives. + +--Est-ce là tout ce que vous avez à me dire, demanda doucement M. +Pickwick. + +--Pas tout à fait. Je ne puis pas dire encore si la contexture du +_cognovit_, et les preuves que nous pourrons réunir sur la conduite de +toute l'affaire, seront suffisantes pour justifier une accusation de +captation contre les deux avoués. Je ne l'espère pas, mon cher monsieur; +ils sont sans doute trop habiles pour cela; mais je dirai du moins que +ces faits, pris ensemble, seront suffisants pour vous justifier aux yeux +de tout homme raisonnable. Et maintenant, mon cher monsieur, voilà mon +raisonnement: ces cent cinquante livres sterling en nombre rond, ne sont +rien pour vous. Les jurés ont décidé contre vous.... Oui, leur verdict +est erroné, je le sais; mais cependant ils ont décidé, selon leur +conscience et contre vous. Or, il se présente une occasion de vous +placer dans une position bien plus avantageuse que vous ne le pourriez +faire en restent ici. Car, croyez-moi, mon cher monsieur, pour les gens +qui ne vous connaissent pas, votre fermeté ne serait qu'une obstination +brutale, qu'un entêtement criminel. Pouvez-vous donc hésiter à profiter +d'une circonstance qui vous rend votre liberté, votre santé, vos amis, +vos occupations, vos amusements; qui délivre votre fidèle serviteur +d'une réclusion égale à la durée de votre vie, et par-dessus tout qui +vous permet de vous venger d'une manière magnanime, et tout à fait selon +votre coeur, en faisant sortir cette femme d'un réceptacle de misère et +de débauche, où jamais aucun homme ne serait renfermé, si j'en avais le +pouvoir, mais où l'on ne peut confiner une femme sans une effroyable +barbarie. Eh bien! mon cher monsieur, je vous le demande non pas comme +votre homme d'affaires, mais comme votre véritable ami, laisserez-vous +échapper l'occasion de faire tant de bien, pour cette misérable +considération que quelques livres sterling passeront dans la poche d'une +couple de fripons, pour qui cela ne fait aucune sorte de différence, si +ce n'est que plus ils en auront gagné de cette manière, plus ils +chercheront à en gagner encore, et par conséquent plus tôt ils seront +entraînés dans quelque coquinerie, qui finira par une culbute. Je vous +ai soumis ces observations, mon cher monsieur, très-faiblement, +très-imparfaitement, mais je vous prie d'y réfléchir. Retournez-les dans +votre esprit aussi longtemps qu'il vous plaira, j'attendrai patiemment +votre réponse.» + +Avant que M. Pickwick eût pu répliquer, avant que Perker eût pris la +vingtième partie de tabac qu'exigeait impérativement un si long +discours, ils entendirent dans le corridor un léger chuchotement, suivi +d'un coup frappé avec hésitation à la porte. + +«Quel ennui! quel tourment! s'écria M. Pickwick, qui avait été +évidemment ému par le discours de son ami. Qui est là?... + +«Moi, monsieur, répondit Sam, en faisant voir sa tête. + +--Je ne puis pas vous parler dans ce moment, Sam; je suis en affaire. + +--Je vous demande pardon, monsieur, mais il y a ici une dame qui prétend +qu'elle a quelque chose de très-urgent à vous dire. + +--Je ne puis pas la voir, répliqua M. Pickwick, dont l'esprit était +rempli de visions de Mme Bardell. + +--Je ne crois pas ça, reprit Sam en secouant la tête. Si vous saviez +qu'est-ce qu'est là, j'imagine que vous changeriez de note, comme disait +le milan en entendant le rouge-gorge chanter dans la haie. + +--Qui est-ce donc? demanda M. Pickwick. + +--Voulez-vous la voir, monsieur? rétorqua Sam, en tenant la porte +entr'ouverte, comme s'il avait amené de l'autre côté quelque animal +curieux. + +--Il le faut bien, je suppose, dit le philosophe en regardant, Perker. + +--Eh bien! alors, ça va commencer! s'écria Sam. En avant la grosse +caisse, tirez le rideau. Entrez les deux conspirateurs.» + +En parlant ainsi, Sam ouvrit entièrement la porte, et l'on vit +apparaître M. Nathaniel Winkle conduisant par la main la jeune lady qui, +à Dingley-Dell, avait porté les brodequins fourrés, et qui maintenant +formait un séduisant composé de confusion, de dentelles, de rougeur, et +de soie lilas. + +«Miss Arabelle Allen! s'écria M. Pickwick en se levant de sa chaise. + +--Non, mon cher ami, madame Winkle, répondit le jeune homme, en tombant +sur ses genoux. Pardonnez-nous, mon respectable ami, pardonnez-nous.» + +M. Pickwick pouvait à peine en croire l'évidence de ses sens, et +peut-être ne s'en serait-il pas contenté, si leur témoignage n'avait pas +été corroboré par la physionomie souriante de M. Perker et par la +présence corporelle de Sam et de la jolie femme de chambre qui, dans le +fond du tableau, paraissaient contempler avec la plus vive satisfaction +la scène du premier plan. + +«O monsieur Pickwick, dit Arabelle d'une voix tremblante, et comme +alarmée de son silence. Pouvez-vous me pardonner mon imprudence?» + +M. Pickwick ne fit pas de réponse verbale à cette demande, mais il ôta +précipitamment ses lunettes, et saisissant les deux mains de la jeune +lady dans les siennes, il l'embrassa un grand nombre de fois (un plus +grand nombre de fois peut-être qu'il n'était absolument nécessaire); +ensuite, retenant toujours ses deux mains, il dit à M. Winkle qu'il +était un coquin bien audacieux, et lui ordonna de se lever. M. Winkle, +qui depuis quelques minutes grattait son nez avec le bord de son +chapeau, d'une manière très-repentante, se remit alors sur les pieds; et +M. Pickwick, après lui avoir tapé plusieurs fois sur le dos, donna une +poignée de main pleine de chaleur au petit avoué. De son côté, pour ne +pas rester en arrière dans les compliments qu'exigeait la circonstance, +le petit homme embrassa de fort bon coeur la mariée et la jolie femme de +chambre, puis après avoir secoué cordialement la main de M. Winkle, +compléta sa démonstration de joie en prenant une quantité de tabac +suffisante pour faire éternuer, durant le reste de leur vie, une +demi-douzaine de nez ordinaires. + +«Eh bien, ma chère enfant, dit M. Pickwick, comment tout cela s'est-il +passé? Allons, asseyez-vous et racontez-moi votre histoire. Comme elle +est jolie, Perker! continua l'excellent homme, en examinant le visage +d'Arabelle, avec autant de plaisir et d'orgueil que si elle avait été sa +propre fille. + +--Délicieuse, mon cher monsieur! Si je n'étais pas marié moi-même, je +vous porterais envie, heureux coquin, dit Perker en bourrant dans les +côtes de M. Winkle un coup de poing, que ce gentleman lui rendit +immédiatement. Après quoi l'un et l'autre se mirent à rire aux éclats, +mais non pas aussi fort que Sam Weller, car il venait de calmer son +émotion en embrassant la jolie femme de chambre, derrière la porte d'une +armoire. + +--Sam, dit Arabelle avec le plus doux sourire imaginable, je ne pourrai +jamais assez vous témoigner ma reconnaissance. Je me souviendrai +toujours de vos bons services dans le jardin de Clifton. + +--Faut pas parler de ça, madame, répondit Sam; je n'ai fait qu'aider la +nature, comme dit le docteur à la mère de l'enfant qui était mort d'une +saignée. + +--Mary, ma chère, asseyez-vous, dit M. Pickwick en coupant court à ces +compliments. Et maintenant, combien y a-t-il de temps que vous êtes +mariés, hein?» + +Arabelle regarda d'un air confus son seigneur et maître qui répondit: +«Seulement trois jours. + +--Seulement trois jours! Et qu'est-ce que vous avez donc fait pendant +ces trois mois-ci? + +--Ah, oui! voilà la question! interrompit M. Perker. Comment pouvez-vous +excuser tant de lenteur? Vous voyez bien que le seul étonnement de +Pickwick c'est que cela ne se soit pas fait plus tôt. + +--Le fait est, répliqua M. Winkle en regardant la jeune femme qui +rougissait; le fait est que j'ai été longtemps avant de pouvoir +persuader à Bella de s'enfuir avec moi; et lorsque je suis parvenu à la +persuader, il s'est passé longtemps avant que nous pussions trouver une +occasion. D'ailleurs, Mary était obligée de prévenir un mois d'avance, +avant de quitter sa place, et nous ne pouvions guère nous passer de son +assistance. + +--Sur ma parole, s'écria M. Pickwick, qui avait remis ses lunettes et +qui contemplait tour à tour Arabelle et M. Winkle, avec l'air le plus +épanoui que puissent donner à une physionomie humaine la bienveillance +et le contentement; sur ma parole, vous avez agi d'une manière +très-systématique. Et votre frère est-il instruit de tout ceci, ma +chère? + +--Oh! non, non! répondit Arabelle en changeant de couleur. Cher monsieur +Pickwick, c'est de vous seul qu'il doit l'apprendre. Il est si violent, +si prévenu, et il a été si.... si partial pour son ami M. Sawyer, que je +redoute affreusement les conséquences. + +--Ah! sans aucun doute, ajouta Perker gravement. Il faut que vous vous +chargiez de cette affaire-là, mon cher monsieur. Ces jeunes gens vous +respecteront, mais ils n'écouteraient nulle autre personne. Vous seul +pouvez prévenir un malheur. Des têtes chaudes! des têtes chaudes!» Et le +petit homme prit une prise de tabac menaçante, en faisant une grimace +pleine de doute et d'anxiété. + +«Mais, mon ange, dit M. Pickwick d'une voix douce, vous oubliez que je +suis prisonnier? + +--Oh! non, en vérité, je ne l'oublie pas! je ne l'ai jamais oublié; je +n'ai jamais cessé de penser combien vos souffrances devaient être +grandes, en cet horrible séjour. Mais j'espérais que vous consentiriez à +faire, pour notre bonheur, ce que vous ne vouliez pas faire pour +vous-même. Si mon frère apprend cette nouvelle de votre bouche, je suis +sûre que nous serons réconciliés. C'est le seul parent que j'aie au +monde, monsieur Pickwick, et si vous ne plaidez pas ma cause, je crains +bien de perdre même ce dernier parent. J'ai eu tort, très-grand tort, je +le sais....» Ici la pauvre Arabelle cacha son visage dans son mouchoir, +et se prit à pleurer amèrement. + +Le bon naturel de M. Pickwick avait bien de la peine à résister à ces +larmes; mais quand Mme Winkle, séchant ses yeux, se mit à le câliner, à +le supplier, avec les accents les plus doux de sa douce voix, il devint +tout à fait indécis et mal à son aise, comme il le laissait voir +suffisamment en frottant avec un mouvement nerveux les verres de ses +lunettes, son nez, ses guêtres, sa tête et sa culotte. + +Prenant avantage de ces symptômes d'indécision, M. Perker, chez qui le +jeune couple était débarqué dans la matinée, rappela, avec l'habileté +d'un homme d'affaires, que M. Winkle _senior_ n'avait pas encore appris +l'importante démarche que son fils avait faite; que le bien-être futur +dudit fils dépendait entièrement de l'affection que continuerait à lui +porter ledit M. Winkle _senior_; et que cette affection serait fort +probablement endommagée si on lui cachait davantage ce grand événement; +que M. Pickwick, en se rendant à Bristol pour voir M. Allen, pourrait +également aller à Birmingham pour voir M. Winkle _senior_; enfin que M. +Winkle _senior_ pouvant à juste titre regarder M. Pickwick comme le +mentor et pour ainsi dire le tuteur de son fils, M. Pickwick se devait à +lui-même de l'informer personnellement de toutes les circonstances de +l'affaire, et de la part qu'il y avait prise. + +M. Tupman et M. Snodgrass arrivèrent fort à propos dans cet endroit de +la plaidoirie; car comme il fallait bien leur apprendre ce qui était +arrivé, avec les diverses raisons, pour et contre, la totalité des +arguments fut passée en revue sur nouveaux frais; après quoi chaque +personne présente répéta à son tour, à sa manière et à son aise, tous +les raisonnements qu'elle put imaginer. À la fin M. Pickwick supplié, +raisonné, de manière à renverser ses résolutions, et presque à troubler +sa raison, prit Arabelle dans ses bras, déclara qu'elle était une +charmante créature, que dès qu'il l'avait vue il avait eu de l'affection +pour elle, et ajouta enfin qu'il n'avait pas le courage de s'opposer au +bonheur de deux jeunes gens, et qu'ils pouvaient faire de lui tout ce +qu'ils voudraient. + +Aussitôt que Sam eut entendu cette concession, il s'empressa de dépêcher +Job Trotter à l'illustre M. Pell, pour lui demander la décharge dont M. +Weller avait eu soin de le munir dans la prévision que quelque +circonstance inattendue pourrait la rendre immédiatement nécessaire. Sam +échangea ensuite tout ce qu'il avait d'argent comptant contre vingt-cinq +gallons de porter, qu'il distribua lui-même dans le jeu de paume, à tous +ceux qui en voulurent tâter; puis enfin il parcourut la prison en +poussant des hourras, jusqu'à ce qu'il en eût perdu la voix, après quoi +il retomba dans ses habitudes calmes et philosophiques. + +À trois heures de l'après-midi, M. Pickwick quitta pour toujours sa +petite chambre, et traversa avec quelque peine la foule des débiteurs +qui se pressaient autour de lui, pour lui donner des poignées de main. +Quand il fut arrivé aux marches de la loge, il se retourna et ses yeux +brillèrent d'un éclat céleste, car dans cette foule de visages hâves et +amaigris, il n'en voyait pas un seul qui n'eût été plus malheureux +encore, sans sa sympathie et sa charité. + +«Perker, dit-il au petit avoué, en faisant signe à un jeune homme de +s'approcher: voici M. Jingle dont je vous ai parlé. + +--Très-bien, mon cher monsieur, répondit l'homme d'affaires en regardant +Jingle d'un oeil scrutateur. Vous me reverrez demain, jeune homme, et +j'espère que vous vous rappellerez, durant toute votre vie, ce que je +vous communiquerai.» + +L'ex-comédien salua respectueusement, prit d'une main tremblante la main +que lui offrait M. Pickwick, et se retira. + +«Vous connaissez Job? je pense, reprit notre philosophe en le présentant +à M. Perker. + +--Oui, je connais le coquin, répondit celui-ci d'un ton de bonne +humeur. Allez voir votre ami, et trouvez-vous ici demain à une heure, +entendez-vous. Vous n'avez plus rien à me dire, Pickwick? + +--Rien du tout. Sam, vous avez donné à votre hôte le petit paquet que je +vous ai remis pour lui? + +--Oui, monsieur, il s'est mis à pleurer, et il a dit que vous étiez bien +bon et bien généreux, mais qu'il souhaiterait plutôt que vous puissiez +lui faire inoculer une bonne apoplexie, vu que son vieil ami, avec qui +il avait vécu si longtemps, est mort, et qu'il n'en trouvera plus jamais +d'autre. + +--Pauvre homme! dit M. Pickwick: pauvre homme! Que Dieu vous bénisse, +mes amis!» + +Lorsque l'excellent homme eut ainsi fait ses adieux, la foule poussa une +acclamation bruyante, et beaucoup d'individus se précipitaient vers lui +pour serrer de nouveau ses mains; mais il passa son bras sous celui de +Perker et s'empressa de sortir de la maison, infiniment plus triste en +cet instant que lorsqu'il y était entré. Hélas! combien d'êtres +infortunés restaient là après lui; et combien y sont encore enchaînés! + +Ce fut une heureuse soirée, du moins pour la compagnie qui s'était +rassemblée à l'hôtel de _George et Vautour_; et le lendemain matin il +sortit de cette demeure hospitalière deux coeurs légers et joyeux, dont +les propriétaires étaient M. Pickwick et Sam Weller. Le premier fut +bientôt après déposé dans l'intérieur d'une bonne chaise de poste, et le +second monta légèrement sur le petit siége de derrière. + +«Monsieur, cria le valet à son maître. + +--Eh! bien, Sam? répondit M. Pickwick en mettant la tête à la portière. + +--Je voudrais bien que ces chevaux-là soient restés trois mois en +prison, monsieur. + +--Et pourquoi cela, Sam? + +--Ma foi, monsieur, s'écria Sam en se frottant les mains c'est qu'ils +détaleraient d'un fameux train!» + + + + +CHAPITRE XIX. + +Où l'on raconte comment M. Pickwick, avec l'assistance de Sam, essaya +d'amollir le coeur de M. Benjamin Allen, et d'adoucir la rage de M. +Robert Sawyer. + + +M. Ben Allen et M. Bob Sawyer, assis en tête à tête dans leur +arrière-boutique, s'occupaient activement à dévorer un hachis de veau et +à faire des projets d'avenir, lorsque le discours tomba, assez +naturellement, sur la clientèle acquise par le susdit Bob, et sur ses +chances actuelles d'obtenir un revenu suffisant au moyen de l'honorable +profession à laquelle il s'était dévoué. + +«Je les crois légèrement douteuses, dit l'estimable jeune homme, en +suivant le fil de la conversation. + +--Légèrement douteuses? répéta M. Ben Allen; et, après avoir aiguisé son +intelligence au moyen d'un verre de bière, il ajouta: Qu'est-ce donc que +vous trouvez légèrement douteux? + +--Les chances que j'ai de faire fortune. + +--Je l'avais oublié, Bob. La bière vient de me faire souvenir que je +l'avais oublié! C'est vrai, elles sont douteuses. + +--C'est étonnant comme les pauvres gens me patronnent, reprit Bob d'un +ton réfléchi. Ils frappent à ma porte à toutes les heures de la nuit, +prennent une quantité fabuleuse de médecines, mettent des vésicatoires +et des sangsues, avec une persévérance digne d'un meilleur sort, et +augmentent leur famille d'une manière véritablement hyperbolique. Six de +ces petites lettres de change, échéant toutes le même jour, et toutes +confiées à mes soins, Ben! + +--C'est une chose fort consolante, répondit M. Ben Allen en approchant +son assiette du plat de hachis. + +--Oh! certainement. Seulement j'aimerais autant avoir la confiance de +patients qui pourraient se priver d'un ou deux shillings. Cette +clientèle-ci était parfaitement décrite dans l'annonce; c'est une +_clientèle_..., une clientèle très étendue, et rien de plus! + +--Bob, dit M. Ben Allen en posant son couteau et sa fourchette, et en +fixant ses yeux sur le visage de son ami; Bob, je vais vous dire ce +qu'il faut faire. + +--Voyons. + +--Il faut vous rendre maître, aussi vite que possible, des mille livres +sterling (25 000 fr.) d'Arabelle. + +--Trois pour cent consolidés, actuellement inscrits, en son nom, sur le +livre du gouverneur et de la compagnie de la banque d'Angleterre, ajouta +Bob Sawyer avec la phraséologie légale. + +--Exactement. Elle en jouira à sa majorité, ou lorsqu'elle sera mariée. +Il s'en faut d'un an qu'elle ne soit majeure; et si vous aviez du +toupet, il ne s'en faudrait pas d'un mois qu'elle ne fût mariée. + +--C'est une créature charmante, délicieuse, Ben, et elle n'a qu'un seul +et unique défaut, mais malheureusement cette légère tache est un manque +de goût. Elle ne m'aime pas. + +--Je crois qu'elle ne sait pas qui elle aime, répliqua M. Ben Allen d'un +ton dédaigneux. + +--C'est possible: mais je crois qu'elle sait qui elle n'aime pas, et +cela est encore plus grave. + +--Je voudrais, s'écria M. Ben Allen en serrant ses dents, et en parlant +comme un guerrier sauvage qui dévore la chair crue d'un loup, après +l'avoir déchiré avec ses ongles, plutôt que comme un jeune gentleman +civilisé, qui mange un hachis de veau avec un couteau et une fourchette; +je voudrais savoir s'il y a réellement quelque misérable qui ait essayé +de gagner ses affections. Je crois que je l'assassinerais, Bob. + +--Si je le rencontrais, répondit M. Sawyer en s'arrêtant au milieu d'une +longue gorgée de _porter_, et en regardant d'un air farouche par-dessus +le pot; si je le rencontrais, je lui mettrais une balle de plomb dans le +ventre; et si cela ne suffisait pas, je le tuerais en l'en extrayant.» + +Benjamin regarda pensivement et silencieusement son ami, pendant +quelques minutes, puis il lui dit: + +«Vous ne lui avez jamais fait de propositions directes, Bob? + +--Non, parce que je savais que cela ne servirait à rien. + +--Vous lui en ferez avant qu'il se passe vingt-quatre heures; reprit +Ben, avec le calme du désespoir. Elle vous épousera ou.... elle dira +pourquoi. J'emploierai toute mon autorité. + +--Eh bien! nous verrons. + +--Oui, mon ami, nous verrons! répéta Ben Allen d'un ton féroce. Il se +tut pendant quelques secondes, et ajouta d'une voix saccadée par +l'émotion: Vous l'avez aimée dès son enfance, mon ami; vous l'aimiez +quand nous étions à l'école ensemble, et dès lors elle faisait la +bégueule et dédaignait votre jeune tendresse. Vous rappelez-vous qu'un +jour, avec toute la chaleur d'un amour enfantin, vous la pressiez +d'accepter une pomme et deux petits biscuits anisés, proprement +enveloppés dans le titre d'un de vos cahiers d'écriture? + +--Oui, je me le rappelle. + +--Elle vous refusa, n'est-ce pas? + +--Oui, elle me dit que j'avais gardé le paquet dans la poche de mon +pantalon, pendant si longtemps, que la pomme avait acquis une chaleur +désagréable. + +--Je m'en souviens, reprit M. Allen d'un air sombre. Et là dessus, nous +la mangeâmes nous-mêmes, en y mordant alternativement.» + +Bob Sawyer indiqua par le mélancolique froncement de ses sourcils qu'il +se rappelait encore cette dernière circonstance; et les deux amis +restèrent, durant quelques minutes, absorbés dans leurs méditations. + +Tandis que ces réflexions étaient échangées entre M. Bob Sawyer et M. +Benjamin Allen, et tandis que le jeune garçon en livrée grise, +s'étonnant de la longueur inaccoutumée du dîner, et ressentant de +tristes pressentiments, relativement à la quantité de veau haché qui lui +resterait, jetait de temps en temps vers la porte vitrée un regard plein +d'anxiété, une voiture bourgeoise roulait pacifiquement à travers les +rues de Bristol. C'était une espèce de coupé, peint d'une triste couleur +verte, tiré par une espèce de cheval fourbu et conduit par un homme à +l'air rechigné, dont les jambes étaient couvertes comme celles d'un +groom, pendant que son corps était revêtu d'un habit de cocher. Ces +apparences sont communes à beaucoup de voitures entretenues par de +vieilles dames économes; et en effet, dans cette voiture, était assise +une vieille dame, qui se vantait d'en être propriétaire. + +«Martin? dit la vieille dame en appelant l'homme rechigné par la glace +de devant. + +--Eh bien? répondit l'homme rechigné en touchant son chapeau. + +--Chez M. Sawyer. + +--J'y allais.» + +La vieille dame fit un signe de satisfaction à cette preuve +d'intelligence de son domestique; et l'homme rechigné, donnant un bon +coup de fouet au cheval fourbu, ils arrivèrent, tous ensemble, devant la +maison de M. Bob Sawyer. + +«Martin, dit la vieille dame quand la voiture fut arrêtée à la porte de +M. Bob Sawyer, successeur de Nockemorf. + +--De de quoi? + +--Dites au garçon de faire attention au cheval. + +--J'y ferai ben attention moi-même, répondit le cocher-groom en posant +son fouet sur l'impériale du coupé. + +--Non, cela ne se peut pas: votre témoignage sera très-important, et je +vous emmènerai avec moi dans la maison. Vous ne bougerez pas de mon côté +pendant toute l'entrevue, entendez-vous? + +--J'entends. + +--Eh bien! qu'est-ce qui vous arrête? + +--Rien.» + +En proférant ce monosyllabe, l'homme rechigné descendit posément de la +roue, où il se balançait sur le gros orteil de son pied droit, appela le +garçon en livrée grise, ouvrit la portière, abaissa le marchepied, et, +étendant sa main enveloppée d'un gant de daim de couleur sombre, +aveignit la vieille dame, d'un air aussi peu attentif que s'il s'était +agi d'un paquet de linge. + +«Hélas! s'écria-t-elle; maintenant que me voilà ici, je suis si agitée, +que j'en suis toute tremblante.» + +M. Martin toussa derrière son gant de daim, mais ne donna pas d'autres +signes de sympathie. En conséquence, la vieille dame se calma, et, +suivie de son domestique, monta les marches de M. Bob Sawyer. Aussitôt +qu'elle fut entrée dans l'officine, MM. Ben Allen et Bob Sawyer, qui +s'étaient empressés de faire disparaître les liqueurs et de répandre des +drogues nauséabondes, pour dissimuler l'odeur du tabac, sortirent +au-devant d'elle, avec des transports de plaisir et d'affection. + +«Ma chère tante, s'écria Benjamin; que vous êtes bonne d'être venue nous +voir! Monsieur Sawyer, ma tante.... Mon ami, monsieur Bob Sawyer, dont +je vous ai parlé.... ici, M. Ben Allen, qui n'était pas tout à fait à +jeun, ajouta le mot _Arabelle_, d'un ton de voix qu'il croyait être un +murmure, mais qui, en réalité, était si distinct et si élevé que +personne n'aurait pu s'empêcher de l'entendre, même en y mettant toute +la bonne volonté du monde. + +--Mon cher Benjamin, dit la vieille dame qui s'efforçait de reprendre +haleine, et qui tremblait de la tête aux pieds, ne vous alarmez pas, mon +cher enfant.... Mais je crois que je ferai mieux de parler à monsieur +Sawyer en particulier, pour un instant, pour un seul instant. + +--Bob, dit M. Allen, voulez-vous emmener ma tante dans le laboratoire? + +--Certainement, répondit Bob d'une voix professionnelle. Passez par ici, +ma chère dame. N'ayez pas peur, madame, je suis persuadé que nous +remédierons à tout cela, en fort peu de temps. Ici, ma chère dame, je +vous écoute.» + +En parlant ainsi, M. Bob Sawyer conduisait la vieille lady vers son +fauteuil, fermait la porte, tirait une chaise auprès d'elle et attendait +qu'il lui plût de détailler les symptômes de quelque maladie, dont il +calculait déjà les profits probables. + +La première chose que fit la vieille dame fut de branler la tête un +grand nombre de fois et de se mettre à pleurer. + +«Les nerfs agités, dit le chirurgien avec complaisance. Julep de +camphre, trois fois par jour, et, le soir, potion calmante. + +--Je ne sais par où commencer, monsieur Sawyer. C'est si pénible, si +désolant.... + +--Ne vous tourmentez pas, madame; je devine tout ce que vous voudriez +dire. La tête est malade. + +--Je serais bien désespérée de croire que c'est le coeur, répondit la +dame avec un profond soupir. + +--Il n'y a pas le plus petit danger, madame. L'estomac est la cause +primitive. + +--Monsieur Sawyer! s'écria la vieille dame en tressaillant. + +--Ce n'est pas douteux, madame; poursuivit Bob, d'un air prodigieusement +savant. Une médecine, en temps utile, aurait prévenu tout cela. + +--Monsieur Sawyer! s'écria la vieille dame plus agitée qu'auparavant; +cette conduite est une impertinence, à moins qu'elle ne provienne de ce +que vous ne comprenez pas l'objet de ma visite. S'il avait été au +pouvoir de la médecine, ou de la prudence humaine, de prévenir ce qui +est arrivé, je ne l'aurais pas souffert, assurément. Mais je ferais +mieux de parler à mon neveu, ajouta la vieille dame, en tortillant avec +indignation son ridicule, et en se levant tout d'une pièce. + +--Attendez un moment, madame; j'ai peur de ne vous avoir pas bien +comprise. De quoi s'agit-il? madame. + +--Ma nièce, monsieur Sawyer, la soeur de votre ami.... + +--Oui, madame, interrompit Bob plein d'impatience; car la vieille lady, +quoique extrêmement agitée, parlait avec la lenteur la plus +tantalisante, comme le font volontiers les vieilles ladies. Oui madame. + +--A quitté ma maison, monsieur Sawyer, il y a quatre jours, sous +prétexte d'aller faire une visite à ma soeur, qui est aussi sa tante, et +qui tient une grande pension de demoiselles, près de la borne du +troisième mille, où il y a un grand ébénier et une porte de chêne. En +cet endroit, la vieille dame s'arrêta pour essuyer ses yeux. + +--Eh! que le diable emporte l'ébénier, s'écria Bob, à qui son anxiété +faisait oublier sa dignité médicale. Allez un peu plus vite, je vous en +supplie. + +--Ce matin, continua la vieille dame avec lenteur, ce matin elle.... + +--Elle est revenue, je suppose, interrompit Bob vivement. Est-elle +revenue? + +--Non, elle n'est pas revenue; elle a écrit. + +--Et que dit-elle? demanda Bob avec impatience. + +--Elle dit, monsieur Sawyer, et c'est à cela que je vous prie de +préparer l'esprit de Benjamin, lentement et par degrés, monsieur Sawyer. +Elle dit qu'elle est.... J'ai la lettre dans ma poche, mais j'ai laissé +mes lunettes dans la voiture, et sans elles je ne ferais que perdre du +temps, en essayant de vous montrer le passage. En un mot, elle dit +qu'elle est mariée. + +--Quoi? dit ou plutôt beugla M. Bob Sawyer. + +--Mariée!» répéta la vieille dame. + +Bob n'en écouta pas davantage, mais, s'élançant du laboratoire dans la +boutique, il s'écria d'une voix de stentor: «Ben, mon garçon, elle a +décampé.» + +M. Ben Allen, dont les genoux s'élevaient à un demi-pied environ plus +haut que la tête, était en train de sommeiller derrière le comptoir. +Aussitôt qu'il eut entendu cette effrayante communication, il se +précipita sur Martin, et entortillant sa main dans la cravate de ce +taciturne serviteur, il exprima l'intention obligeante de l'étrangler +sur place; ce qu'il commençait, effectivement, à exécuter avec cette +promptitude que produit souvent le désespoir, et qui dénotait beaucoup +de vigueur et d'adresse chirurgicale. + +M. Martin, qui n'était pas un homme verbeux, et qui comptait peu sur ses +talents oratoires, se soumit durant quelques secondes à cette opération, +avec une physionomie très-calme et très-agréable. Cependant, +s'apercevant qu'elle devait en peu de temps le mettre hors d'état de +jamais réclamer ses gages, il murmura quelques représentations +inarticulées, et, d'un coup de poing, il étendit M. Benjamin Allen sur +la terre; mais il fut immédiatement obligé de l'y suivre, car le +tempérant jeune homme n'avait pas lâché sa cravate. Ils étaient donc là, +tous les deux, en train de se débattre, lorsque la porte de la boutique +s'ouvrit et laissa entrer deux personnages inattendus, M. Pickwick et +Sam Weller. + +En voyant ce spectacle, la première impression produite sur l'esprit de +Sam, fut que Martin était payé par l'établissement de Sawyer, successeur +de Nockemorf, pour prendre quelque violent remède; ou pour avoir des +attaques et se soumettre à des expériences, ou pour avaler de temps en +temps du poison, afin d'attester l'efficacité de quelque nouvel +antidote, ou pour faire n'importe quoi, dans l'intérêt de la science +médicale, et pour satisfaire l'ardent désir d'instruction qui brûlait +dans le sein des deux jeunes professeurs. Ainsi, sans se permettre la +moindre intervention, Sam resta parfaitement calme, attendant, avec +l'air du plus profond intérêt, le résultat de l'expérience; mais il n'en +fut pas de même de M. Pickwick: il se précipita, avec son énergie +accoutumée, entre les combattants étonnés et engagea à grands cris les +assistante à les séparer. + +Ceci réveilla M. Sawyer qui, jusque-là, était resté comme paralysé par +la frénésie de son compagnon. Avec son assistance, M. Pickwick remit Ben +Allen sur ses pieds: quant à Martin, se trouvant tout seul sur le +plancher, il se releva, et regarda autour de lui. + +«Monsieur Allen, dit M. Pickwick, qu'est-il donc arrivé? + +--Cela me regarde, monsieur, répliqua Benjamin, avec une hauteur +provoquante. + +--Qu'est-ce qu'il y a, demanda M. Pickwick en se tournant vers Bob. +Est-ce qu'il serait indisposé?» + +Avant que le pharmacien eût pu répliquer, Ben Allen saisit M. Pickwick +par la main et murmura d'une voix dolente: «Ma soeur! mon cher monsieur, +ma soeur! + +--Oh! est-ce là tout? répondit M. Pickwick. Nous arrangerons aisément +cette affaire, à ce que j'espère. Votre soeur est en sûreté et bien +portante, mon cher monsieur, je suis ici pour.... + +--Demande pardon, monsieur, interrompit Sam, qui venait de regarder par +la porte vitrée, fâché de faire quelque chose qui puisse déranger ces +agréables opérations, comme dit le roi en mettant le parlement à la +porte, mais il y a une autre expérience qui se fait là-dedans, une +vénérable vieille qui est étendue sur le tapis, et qui attend pour être +disséquée, ou galvanisée, ou quelque autre invention ressuscitante et +scientifique. + +--Je l'avais oubliée! s'écria M. Allen; c'est ma tante. + +--Bonté divine! dit M. Pickwick. Pauvre dame! Doucement, Sam, doucement. + +--Une drôle de situation pour un membre de la famille, fit observer Sam, +en hissant la tante sur une chaise. Maintenant apprenti carabin, +apportez les volatils.» + +Cette dernière phrase était adressée au garçon en livrée grise, qui +avait confié le coupé à un watchman, et était rentré pour voir ce que +signifiait tant de bruit. Grâce à ses soins, à ceux de M. Bob Sawyer, et +à ceux de M. Ben Allen, qui étant cause par sa violence de +l'évanouissement de sa tante, se montrait plein d'une tendre sollicitude +pour la faire revenir, la vieille dame fut à la fin rendue à la vie, et +alors l'affectionné neveu se tournant vers M. Pickwick avec une +physionomie tout ahurie, lui demanda ce qu'il allait dire lorsqu'il +avait été interrompu d'une manière si alarmante. + +«Il n'y a ici que des amis, je présume?» dit M. Pickwick en toussant +pour éclaircir sa voix et en regardant l'homme au visage rechigné. + +Ceci rappela à Bob Sawyer que le garçon en livrée grise était là, +ouvrant de grands yeux, et des oreilles encore plus grandes. Il l'enleva +par le collet de son habit, et l'ayant jeté de l'autre côté, il engagea +M. Pickwick à parler sans réserve. + +«Votre soeur, mon cher monsieur, dit le philosophe, en se retournant +vers Ben Allen, est à Londres, bien portante et heureuse. + +--Son bonheur n'est pas le but que je me propose, monsieur, répondit +l'aimable frère, en faisant un geste dédaigneux de la main. + +--Son mari sera un but pour moi, monsieur! s'écria Bob; il sera un but +pour moi, à douze pas, et j'en ferai un crible de ce lâche coquin!» + +C'était là un joli défi et fort magnanime; mais le pharmacien en +affaiblit légèrement l'effet, en y ajoutant quelques observations +générales sur les têtes ramollies, et sur les yeux au beurre noir, +lesquelles n'étaient que des lieux communs en comparaison. + +--Arrêtez, monsieur! interrompit M. Pickwick; et avant d'appliquer ces +épithètes au gentleman en question, considérez de sang-froid l'étendue +de sa faute, et surtout rappelez-vous qu'il est mon ami. + +--Quoi! s'écria M. Bob Sawyer. + +--Son nom? vociféra Ben Allen, son nom? + +--M. Nathaniel Winkle,» répliqua M. Pickwick avec fermeté. + +À ce nom, Benjamin écrasa soigneusement ses lunettes sous le talon de sa +botte, en releva les morceaux qu'il plaça dans trois poches différentes, +se croisa les bras, se mordit les lèvres, et lança des regards menaçants +sur la physionomie calme et douce de M. Pickwick. À la fin rompant le +silence: + +«C'est donc vous, monsieur, qui avez encouragé et fabriqué ce mariage? + +--Et je suppose, interrompit la vieille dame, je suppose que c'est le +domestique de monsieur qu'on a vu rôder autour de ma maison, pour +essayer de corrompre mes gens. Martin? + +--De de quoi? dit l'homme rechigné en s'avançant. + +--Est-ce là le jeune homme que vous avez vu dans la ruelle, et dont vous +m'avez parlé ce matin?» + +M. Martin, qui était un homme laconique, comme on l'a déjà vu, +s'approcha de Sam, fit un signe de tête et grommela: «C'est l'homme.» +Sam, qui n'était jamais fier, lui adressa un sourire de connaissance et +confessa, en termes polis, qu'il avait déjà vu cette boule-là quelque +part. + +«Et moi, s'écria Benjamin, moi qui ai manqué d'étrangler ce fidèle +serviteur! Monsieur Pickwick, comment avez-vous osé permettre à cet +individu de participer à l'enlèvement de ma soeur? Je vous prie de +m'expliquer cela, monsieur. + +--Oui, monsieur, ajouta Bob avec violence, expliquez cela! + +--C'est une conspiration! reprit Ben. + +--Une véritable souricière, continua Bob. + +--C'est une honteuse ruse, poursuivit la vieille dame. + +--On vous a mis dedans, fit observer M. Martin. + +--Écoutez-moi, je vous en prie, dit M. Pickwick, tandis que M. Ben +Allen, humectant copieusement son mouchoir, se laissait tomber dans le +fauteuil où l'on saignait les malades. Je ne suis pour rien dans tout +ceci, si ce n'est que j'ai voulu être présent à une entrevue des deux +jeunes gens, que je ne pouvais pas empêcher, et dont je pensais écarter +ainsi tout reproche d'inconvenance. C'est là toute la part que j'ai eue +dans cette affaire, et même à cette époque, je ne me doutais pas que +l'on pensât à un mariage immédiat. Cependant remarquez bien, ajouta M. +Pickwick sur-le-champ, remarquez bien que je ne dis point que je +l'eusse empêché si je l'avais su. + +--Vous entendez cela? reprit M. Benjamin Allen; vous l'entendez tous? + +--J'y compte bien, poursuivit paisiblement le philosophe, en regardant +autour de lui; et j'espère qu'ils entendront ce qui me reste à dire, +ajouta-t-il, d'une voix plus élevée et avec un visage plus coloré: c'est +que vous aviez grand tort de vouloir forcer les inclinations de votre +soeur, et que vous auriez dû plutôt, par votre tendresse et par votre +complaisance, lui tenir lieu des parents qu'elle a perdus dès son +enfance. Quant à ce qui regarde mon jeune ami, je dirai seulement que, +sous le rapport de la fortune, il est dans une position au moins égale à +la vôtre, si ce n'est supérieure, et que je refuse positivement de rien +entendre davantage sur ce point, à moins que l'on ne s'exprime avec la +modération convenable. + +--Je désirerais ajouter quelques observations à ce qui a été dit par le +gentleman qui vient de quitter la tribune, dit alors Sam, en s'avançant. +Voici ce que c'est: une personne de l'honorable société m'a appelé +individu.... + +--Cela n'a aucun rapport à la question, Sam, interrompit M. Pickwick. +Retenez votre langue, s'il vous plaît. + +--Je ne veux rien dire sur ce sujet, monsieur. Mais voilà la chose: +Peut-être que l'autre gentleman pense qu'il y avait un attachement +antérieur; mais il n'y a rien de cette espèce-là, car la jeune lady a +déclaré, dès le commencement, qu'elle ne pouvait pas le souffrir. Ainsi +personne ne lui a fait du tort, et il ne serait pas plus avancé si la +jeune lady n'avait jamais vu M. Winkle. Voilà ce que je désirais +observer, monsieur, et maintenant j'espère que j'ai tranquillisé le +gentleman.» + +Une courte pause suivit cette consolante remarque, après quoi M. Ben +Allen se levant de son fauteuil protesta qu'il ne reverrait jamais le +visage d'Arabelle, tandis que M. Bob, en dépit des assurances flatteuses +de Sam, continuait à jurer qu'il tirerait une affreuse vengeance de +l'heureux marié. + +Mais précisément à l'instant où les affaires avaient pris cette tournure +menaçante, M. Pickwick trouva un allié inattendu et puissant, dans la +vieille dame qui avait été vivement frappée de la manière dont il avait +plaidé la cause de sa nièce. Elle s'approcha donc de Ben Allen, et se +hasarda à lui adresser quelques réflexions consolantes, dont les +principales étaient, qu'après tout il était heureux que la chose ne fût +pas encore pire; que moins on parlerait, mieux cela vaudrait; qu'au +bout du compte, il n'était pas prouvé que ce fût un si grand malheur; +que ce qui est fait est fait, et qu'il faut savoir souffrir ce qu'on ne +peut empêcher, avec différents autres apophthegmes aussi nouveaux et +aussi réconfortants. + +À tout cela, M. Benjamin Allen répliquait qu'il n'entendait pas manquer +de respect à sa tante, ni à aucune personne présente, mais que, si cela +leur était égal, et si on voulait lui permettre d'agir à sa fantaisie, +il préférerait avoir le plaisir de haïr sa soeur jusqu'à la mort, et par +de là. + +À la fin, quand cette détermination eut été annoncée une cinquantaine de +fois, la vieille dame se redressant tout à coup, et prenant un air fort +majestueux, demanda ce qu'elle avait fait pour n'obtenir aucun respect à +son âge, et pour être obligée de supplier ainsi son propre neveu, dont +elle pouvait raconter l'histoire environ vingt-cinq ans avant sa +naissance, et qu'elle avait connu personnellement avant qu'il eût une +seule dent dans la bouche; sans parler de ce qu'elle avait été présente +la première fois qu'on lui avait coupé les cheveux, et avait également +assisté à nombre d'autres cérémonies de son enfance, toutes suffisamment +importantes pour mériter à jamais son affection, son obéissance, sa +vénération. + +Tandis que la bonne dame exorcisait ainsi M. Ben Allen, M. Pickwick +s'était retiré dans le laboratoire avec M. Bob Sawyer; et celui-ci, +durant leur conversation, avait appliqué plusieurs fois à sa bouche une +certaine bouteille noire, sous l'influence de laquelle ses traits +avaient pris graduellement une expression tranquille et même joviale. À +la fin, il sortit de la pièce, bouteille en main, et faisant observer +qu'il était très-fâché de s'être conduit comme un fou, il proposa de +boire à la santé et au bonheur de M. et de Mme Winkle, dont il voyait la +félicité avec si peu d'envie, qu'il serait le premier à les congratuler. +En entendant ceci, M. Ben Allen se leva soudainement de son fauteuil, +saisit la bouteille noire, et but le toast de si bon coeur, que son +visage en devint presque aussi noir que la bouteille elle-même, car la +liqueur était forte. Finalement la bouteille noire fut passée à la ronde +jusqu'à ce qu'elle se trouva vide, et il y eut tant de poignées de main +données, tant de compliments échangés, que le visage glacé de M. Martin +lui-même condescendit à sourire. + +«Et maintenant, dit Bob en se frottant les mains, nous allons terminer +joyeusement la soirée. + +--Je suis bien fâché d'être obligé de retourner à mon hôtel, répondit +M. Pickwick; mais depuis quelque temps je ne suis plus accoutumé au +mouvement, et mon voyage m'a excessivement fatigué. + +--Vous prendrez au moins un peu de thé, monsieur Pickwick, dit la +vieille lady avec une douceur indescriptible. + +--Je vous suis bien obligé, madame, cela me serait impossible.» + +Le fait est que l'admiration visiblement croissante de la vieille dame +était la principale raison qui engageait M. Pickwick à se retirer; il +pensait à Mme Bardell, et chaque regard de l'aimable tante lui donnait +une sueur froide. + +M. Pickwick ayant absolument refusé de rester, il fut convenu, sur sa +proposition, que M. Ben Allen l'accompagnerait dans son voyage auprès du +père de M. Winkle, et que la voiture serait à la porte le lendemain +matin, à neuf heures. Il prit alors congé, et suivi de Sam, il se rendit +à l'hôtel du _Buisson_. C'est une chose digne de remarque que le visage +de M. Martin éprouva d'horribles convulsions lorsqu'il secoua la main de +Sam en le quittant, et qu'il lâcha à la fois un juron et un sourire. Les +personnes les mieux instruites des manières de ce gentleman ont conclu +de ces symptômes, qu'il était enchanté de la société de Sam, et qu'il +exprimait le désir de faire connaissance avec lui. + +«Voulez-vous un salon particulier, monsieur? demanda Sam à son maître, +lorsqu'ils furent arrivés à l'hôtel. + +--Ma foi, répondit celui-ci, comme j'ai dîné dans la salle du café et +que je me coucherai bientôt, ce n'en est guère la peine. Voyez quelles +sont les personnes qui se trouvent dans la salle des voyageurs?» + +Sam revint bientôt dire qu'il n'y avait qu'un gentleman borgne, qui +buvait un bol de bishop avec l'hôte. + +«C'est bon, je vais les aller trouver. + +--C'est un drôle de gaillard, monsieur, que ce borgne, dit Sam en +conduisant M. Pickwick. Il en fait avaler de toutes les couleurs au +maître de l'hôtel, si bien que le pauvre homme ne sait plus s'il se +tient sur la semelle de ses souliers ou sur la forme de son chapeau.» + +Lorsque M. Pickwick entra dans la salle, l'individu à qui s'appliquait +cette observation était en train de fumer une énorme pipe hollandaise, +et tenait son oeil unique constamment fixé sur le visage arrondi de +l'aubergiste. Il venait apparemment de raconter au jovial vieillard +quelque histoire étonnante, car celui-ci laissait encore échapper de ses +lèvres des exclamations de surprise. «Eh bien, je n'aurais pas cru ça! +c'est la plus étrange chose que j'aie jamais entendu dire! Je ne pensais +pas que ce fut possible!» + +«Serviteur, monsieur, dit le borgne à M. Pickwick; une jolie soirée, +monsieur. + +--Très-belle,» répondit le philosophe; et il s'occupa à mélanger +l'eau-de-vie et l'eau chaude que le garçon avait placées devant lui. Le +borgne le regardait avec attention et lui dit enfin: + +«Je crois que je vous ai déjà rencontré. + +--Je ne m'en souviens pas. + +--Cela ne m'étonne pas, vous ne me connaissiez pas. Mais moi je +connaissais deux de vos amis qui restaient au _Paon d'argent_ à +Eatanswill, à l'époque des élections. + +--Oh! en vérité. + +--Oui; Je leur ai raconté une petite aventure qui était arrivée à un de +mes amis nommé Tom Smart. Peut-être que vous leur en aurez entendu +parler? + +--Souvent, dit M. Pickwick en souriant. Il était votre oncle, je pense. + +--Non, non, seulement un ami de mon oncle. + +--Malgré ça, c'était un homme bien étonnant que votre oncle, dit +l'aubergiste en branlant la tête. + +--Eh! eh! je le crois bien, répliqua le borgne. Je pourrais vous +rapporter une histoire de ce même oncle, qui vous étonnerait peut-être +un peu, gentlemen. + +--Racontez-la nous, je vous en supplie, dit M. Pickwick avec +empressement.» + +Le borgne tira du bol un verre de vin chaud et le but; prit une bonne +bouffée de fumée dans la pipe hollandaise, et voyant que Sam lanternait +autour de la porte, lui dit qu'il pouvait rester s'il voulait, et qu'il +n'y avait rien de secret dans son histoire. Enfin, fixant son oeil +unique sur l'aubergiste, il commença dans les termes du chapitre +suivant. + + + + +CHAPITRE XX. + +Contenant l'histoire de l'oncle du commis-voyageur. + + +Mon oncle, gentlemen, dit le commis-voyageur, était le gaillard le plus +jovial, le plus plaisant, le plus malin qui ait jamais existé. Je +voudrais que vous l'eussiez connu, gentlemen.... Mais non, en y +réfléchissant, je ne le voudrais point; car, suivant le cours de la +nature, si vous l'aviez connu, vous seriez ou morts ou si près de +l'être, que vous auriez renoncé à courir le monde, ce qui me priverait +de l'inestimable plaisir de vous parler en ce moment. Gentlemen, je +voudrais que vos pères et vos mères eussent connu mon oncle, il leur +aurait plu étonnamment, principalement à vos respectables mères. J'en +suis sûr et certain. Si parmi ses nombreuses vertus il y en avait deux +qui prédominaient, j'oserais dire que c'était son punch et ses chansons +à boire. Pardonnez-moi de me laisser aller ainsi au mélancolique +souvenir du mérite qui n'est plus; vous ne verrez pas tous les jours de +la semaine un homme comme mon oncle, gentlemen. + +J'ai toujours regardé comme fort honorable pour mon oncle d'avoir été +compagnon et ami intime de Tom Smart, de la grande maison de Bilson et +Slum, _Cateaton-Street, City_. Mon oncle voyageait pour Tiggin et Welps; +mais, pendant longtemps, il fit à peu près la même tournée que Tom. Le +premier soir où ils se rencontrèrent, mon oncle se prit d'une fantaisie +pour Tom, et Tom se prit d'une fantaisie pour mon oncle. Ils ne se +connaissaient pas depuis une demi-heure, lorsqu'ils parièrent à qui +ferait le meilleur bol de punch, et le boirait le plus vite. On jugea +que mon oncle avait gagné, pour la façon; mais pour ce qui est de boire, +Tom l'emporta environ d'une demi-cuiller à sel. Ils prirent alors un +autre bol chacun, pour boire mutuellement à leur santé, et furent +toujours amis dévoués, depuis lors. Il y a une destinée dans ces sorte +de choses, gentlemen; c'est plus fort que nous. + +En apparence personnelle, mon oncle était une idée plus court que la +taille moyenne, il était aussi une idée plus gros; et peut-être que son +visage était une idée plus rouge que les visages ordinaires. Il avait la +face la plus joviale que vous ayez jamais vue, gentlemen. Quelque chose +qui tenait de polichinelle, avec un nez et un menton beaucoup plus +avantageux. Ses yeux étincelaient toujours de gaieté, et sur sa figure +s'épanouissait perpétuellement un sourire; non pas un de vos ricanements +insignifiants, bêtes, vulgaires, mais un vrai sourire, joyeux, +satisfait, malin. Une fois il fut lancé hors de son cab, et se cogna la +tête contre une borne. Il resta là, étourdi, et le visage si abîmé par +le sable, que, pour me servir de son expression énergique, si sa pauvre +mère avait pu revenir sur la terre, elle ne l'aurait pas reconnu. En y +réfléchissant, gentlemen, je puis vous en donner ma parole d'honneur, +car lorsqu'elle mourut, mon oncle n'avait que deux ans et sept mois; et, +sans parler des écorchures, ses bottes à revers auraient sans doute +singulièrement embarrassé la bonne dame, pour ne rien dire non plus de +son nez et de sa face rubiconde. N'importe: il était là, étendu, et j'ai +souvent entendu dire qu'il souriait aussi agréablement que s'il était +tombé par partie de plaisir, et qu'après avoir été saigné, aussitôt +qu'il s'était senti revivre, il avait commencé par se dresser dans son +lit, éclater de rire, embrasser la jeune fille qui tenait la palette, +après quoi il avait demandé sur-le-champ une côtelette de mouton et des +noix marinées. Il était fort amateur de noix marinées, gentlemen; il +disait que, prises sans vinaigre, elles faisaient trouver la bière +meilleure. + +La grande tournée de mon oncle avait lieu à la chute des feuilles. C'est +alors qu'il faisait rentrer les fonds, et prenait les commissions dans +le Nord. Il allait de Londres à Édimbourg, d'Édimbourg à Glascow; de +Glascow il revenait à Édimbourg, et enfin à Londres, par le paquebot. Il +faut que vous sachiez que cette seconde visite à Édimbourg était pour +son propre plaisir; il avait l'habitude d'y revenir pour une semaine, +juste le temps de voir ses vieux amis; et comme il déjeunait avec +celui-ci, goûtait avec celui-là, dînait avec un troisième et soupait +avec un autre, il passait une jolie petite semaine, pas mal occupée. Je +ne sais pas si quelqu'un de vous, gentlemen, a jamais tâté d'un solide +déjeuner écossais, substantiel, abondant, puis est allé ensuite faire un +petit goûter d'un baril d'huîtres et d'une douzaine de bouteilles d'ale, +avec un ou deux flacons de whiskey, pour terminer. Si cela vous est +arrivé, vous conviendrez avec moi qu'il faut avoir la tête un peu +solide pour faire honneur, après cela, au dîner et au souper. + +Mais que Dieu vous bénisse tant cela n'était rien pour mon oncle. Il y +était si bien fait, que ce n'était pour lui qu'un jeu d'enfant. Je lui +ai entendu dire qu'il pouvait tenir tête aux gens de Dundee, et revenir +chez lui sans trébucher; et cependant, gentlemen, les gens de Dundee ont +des têtes et du punch aussi forts que vous pouvez en rencontrer entre +les deux pôles. J'ai entendu parler d'un homme de Dundee et d'un autre +de Glasgow, qui burent ensemble pendant quinze heures consécutives. +Autant qu'on put s'en assurer, ils furent suffoqués à peu près au même +instant: mais à cela près, gentlemen, ils ne s'en trouvèrent pas plus +mal. + +Un soir, vingt-quatre heures avant l'époque qu'il avait fixée pour son +embarquement, mon oncle soupa chez un de ses plus anciens amis, qui +restait dans la vieille ville d'Édimbourg. Un Mac quelque chose, avec +quatre syllabes après. Il y avait la femme du bailli, et les trois +filles du bailli, et le grand-fils du bailli, et trois ou quatre gros +Écossais madrés, à sourcils épais, que le bailli avait rassemblés pour +faire honneur à mon oncle, et pour aider à chasser la mélancolie. Ce fut +un glorieux souper. On y mangea du saumon mariné, des merluches fumées, +une tête d'agneau, et un boudin, un haggis, célèbre plat écossais, qui +faisait toujours à mon oncle l'effet de l'estomac d'un petit amour. Il y +avait bien d'autres choses encore, dont j'ai oublié les noms, mais de +bonnes choses néanmoins. Les jeunes filles étaient agréables, la femme +du bailli paraissait une des meilleures créatures qui aient jamais +existé, et mon oncle se montra d'une humeur charmante. Aussi, pendant +toute la soirée, fallait-il voir les jeunes filles sourire en dessous, +et la vieille dame éclater de rire, et les joyeux compagnons pouffer si +joliment que leur large face en devenait écarlate. Je ne me rappelle +pas, au juste, combien de verres de grog au _whiskey_ chacun d'eux but, +après souper; mais ce que je sais, c'est que, vers une heure du matin, +le grand fils du bailli perdit connaissance au moment où il entamait +pour la vingtième fois un couplet de la chanson de Burns: _Oh! Wilie +brassa un picotin d'orge_. Comme depuis une demi-heure environ c'était +le seul convive que mon oncle pût voir au-dessus de la table, il s'avisa +qu'il était bientôt temps de s'en aller, afin qu'il pût rentrer chez lui +à une heure décente, d'autant plus qu'on avait commencé à boire à sept +heures du soir. Croyant néanmoins qu'il ne serait pas poli de partir +sans dire gare, mon oncle se vota au fauteuil, mélangea un autre verre +de grog, se leva pour proposer sa santé, s'adressa un discours bien +tourné et très flatteur, et but le toast avec enthousiasme. Cependant +personne ne se réveillait. Mon oncle but encore une petite goutte pure, +cette fois, de peur que le punch ne lui fît mal, et finalement, +empoignant son chapeau, sortit dans la rue. + +Il faisait beaucoup de vent, lorsque mon oncle ferma la porte du bailli. +Il enfonça solidement son chapeau sur sa tête, fourra ses mains dans ses +poches, et regardant en l'air, passa rapidement en revue l'état de +l'atmosphère. Des nuages passaient sur la lune avec la plus folle +vitesse, tantôt l'obscurcissant tout à fait, tantôt lui permettant de +répandre toute sa splendeur sur les objets environnants, puis passant de +nouveau sur elle avec une rapidité incroyable. «Réellement, dit mon +oncle en s'adressant au temps comme s'il s'était senti personnellement +offensé, ça ne peut pas aller comme cela. Ce n'est pas là du tout le +temps qu'il me faut pour mon voyage. Je n'en veux pas à aucun prix» dit +mon oncle d'une voix imposante. Après avoir répété cela plusieurs fois, +et après avoir recouvré son équilibre, car il était un peu étourdi +d'avoir regardé si longtemps en l'air, il se remit gaiement en marche. + +La maison du bailli était dans _Canongate_, et mon oncle allait à +l'autre bout du _Leithwalk_; un peu plus d'un mille de distance. À sa +droite et à sa gauche, s'élevaient vers les cieux de grandes maisons +isolées, hautes, décharnées, dont les façades étaient noircies par +l'âge, dont les fenêtres, comme les yeux des vieillards, semblaient être +ternes et creusées par les années. Six, sept, huit étages, s'empilaient +comme des châteaux de cartes, les uns au-dessus des autres, jetant leur +ombre épaisse sur la route pavée de pierres raboteuses, en rendant la +nuit encore plus noire. Un petit nombre de lanternes étaient éparpillées +à de grandes distances; mais elles servaient seulement à marquer +l'entrée malpropre de quelques étroits culs-de-sac, ou de quelques +escaliers conduisant par des méandres roides et compliqués aux divers +étages supérieurs. Regardant toutes ces choses de l'air de quelqu'un qui +les a vues trop souvent pour s'en soucier beaucoup, mon oncle marchait +au milieu de la rue, avec son pouce dans chacune des poches de son +gilet, modulant de temps en temps la chansonnette avec tant de chaleur +que les honnêtes habitants du voisinage, réveillés en sursaut de leur +premier sommeil, restaient tremblante dans leur lit, jusqu'à ce que le +son s'éteignit en s'éloignant, et convaincus alors que c'était quelque +propret à rien d'ivrogne qui regagnait sa maison, ce recouvraient +chaudement et s'endormaient de nouveau. + +Gentlemen, je vous raconte minutieusement comment mon oncle marchait au +milieu de la rue, avec ses pouces dans les poches de son gilet, parce +que, comme il le disait souvent et avec raison, il n'y a rien du tout +d'extraordinaire dans cette histoire, si vous ne voyez pas bien +distinctement, dès le commencement, qu'il n'avait pas du tout l'esprit +tourné au merveilleux, ni au romantique. + +Mon oncle marchait donc, avec ses pouces dans les poches de son gilet, +occupant le milieu de la rue à lui tout seul, et chantant tantôt un +refrain d'amour, tantôt un refrain bachique; puis, quand il était +fatigué de l'amour et du Bacchus, sifflant mélodieusement; lorsqu'il +atteignit le pont du Nord, qui, en cet endroit, réunit la vieille ville +d'Édimbourg à la ville nouvelle. Il s'y arrêta, pendant une minute, à +considérer l'amas étrange et irrégulier de lumières, empilées si haut +dans les airs, qu'on croirait voir des étoiles briller, d'un côté, sur +les mures de la forteresse, et de l'autre sur Calton-Hill, pour +illuminer des châteaux aériens. À leur pied, l'antique et pittoresque +cité dormait pesamment dans son obscurité majestueuse, tandis que le +vieux trône d'Arthur, qui s'élevait imposant et sombre, comme un +puissant génie, semblait garder et protéger le château et la chapelle +d'Holyrood. Je dis, gentlemen, que mon oncle s'arrête là une minute ou +deux, pour regarder autour de lui. Ensuite faisant un doigt de +compliment au temps qui s'était un peu éclairci, quoique la lune fut sur +son déclin, il se remit à marcher aussi royalement qu'auparavant, +occupant le milieu de la route, avec une grande dignité, et comme +quelqu'un qui voudrait bien voir qu'on lui en disputât la possession. +Pourtant, comme il ne se trouvait là personne qui fût disposé à ouvrir +une contestation à ce sujet, il continua de marcher, avec les pouces +dans les poches de son gilet, aussi paisible qu'un agneau. Quand mon +oncle eut atteint la fin de Leith-Walk, il lui fallut traverser un grand +terrain vague, au bout duquel, en ce temps-là, se trouvait un enclos, +appartenant à un charron, qui rachetait à l'administration des postes +les voitures hors de service. Mon oncle était grand amateur de voitures, +vieilles, jeunes ou d'âge moyen, et il lui prit fantaisie de se déranger +de sa route, sans autre but que d'aller lorgner, entre les palissades, +une douzaine d'antiques malles-postes, qu'il se rappelait avoir vues la, +en fort mauvais état et toutes démantibulées. Mon oncle, gentlemen, +était d'un caractère décidé, et avait la tête chaude: ne pouvant pas +voir à son aise à travers les pieux, il grimpa par-dessus, et, +s'asseyant tranquillement sur un vieux timon, il commença à considérer +les débris des carrosses avec une gravité remarquable. + +Il y en avait peut-être une douzaine, ou même davantage; mon oncle +n'était pas bien sûr de cela, et comme c'était un homme fort scrupuleux +à propos de chiffres, il n'aimait point à en citer à la légère. Enfin +ils étaient là tous, pêle-mêle, dans un état de désolation inimaginable. +Les portières avaient été arrachées de leurs gonds, les garnitures +enlevées; seulement de distance en distance, une loque pendait encore à +un clou rouillé. Les lanternes étaient parties, les timons évanouis +depuis longtemps, les ressorts brisés, les boiseries dépouillées de +peinture. Le vent sifflait à travers les crevasses, et la pluie, qui +s'était amassée sur les impériales, tombait goutte à goutte dans +l'intérieur, avec un son lugubre et sourd: c'étaient enfin les +squelettes des malles-postes décédées; et dans cette place solitaire, à +cette heure de la mort, elles avaient quelque chose de lugubre et +d'horrible. + +Mon oncle appuya sa tête sur ses mains, et se mit à penser aux gens +actifs, affairés, qui avaient roulé autrefois dans ces vieilles +voitures, et qui maintenant étaient aussi silencieux et aussi changés +qu'elles-mêmes. Il pensa aux nombreux individus à qui ces carcasses +vermoulues avaient apporté, pendant des années, à travers toutes les +saisons, tant de nouvelles, impatiemment attendues: nouvelles d'heureux +voyage et de bonne santé; envoi de lettres de change et d'argent. Le +marchand, l'amant, l'épouse, la veuve, la mère, l'écolier, le bambin +même qui se traînait à la porte, en entendant frapper le facteur; avec +quelle anxiété chacun d'eux avait attendu l'arrivée de cette vieille +malle-poste! Et maintenant, qu'étaient-ils tous devenus? Gentlemen, mon +oncle disait qu'il avait pensé à tout cela; mais je soupçonne plutôt +qu'il l'avait lu depuis dans quelque livre, car il déclarait +positivement que, tout en regardant ces squelettes de voitures, il était +tombé dans une espèce d'assoupissement, dont il avait été réveillé +soudain par une cloche voisine qui sonnait deux heures. Or, mon oncle +n'a jamais été distingué pour penser vite, et s'il avait réellement +songé à toutes ces choses, je suis convaincu que cela l'aurait tenu, +pour le moins, jusqu'à deux heures et demie. Je crois donc pouvoir +affirmer que mon oncle tomba dans cette espèce d'assoupissement, sans +avoir pensé à rien du tout. + +Quoi qu'il en soit, l'horloge de l'église sonna deux heures. Mon oncle +s'éveilla, frotta ses yeux, et sauta sur ses pieds, d'étonnement. + +En un instant, dès que l'horloge eut sonné deux heures, cet endroit +désert et abandonné devint plein de vie et d'activité. Les portières +furent remises sur leurs gonds, les garnitures restaurées, les boiseries +repeintes, les lampes allumées. Dos coussins, des houppelandes étaient +placés sur chaque siége; les porteurs fourraient des paquets dans chaque +coffre; les gardes rangeaient les sacs de lettres; les palefreniers +jetaient des seaux d'eau sur les roues renouvelées; une quantité +d'hommes se précipitaient de toutes parts, fixant des timons à chaque +voiture. Les passagers arrivaient; les porte manteaux étaient emballés; +les chevaux attelés; enfin il devenait évident que chaque malle allait +partir sans retard. Gentlemen, mon oncle ouvrait de si grands yeux, en +voyant tout cela, que jusqu'au dernier moment de sa vie, il ne pouvait +s'expliquer comment il avait jamais été capable de les refermer. + +«Allons, allons! dit une voix à côté de mon oncle, en même temps qu'il +sentait une main se poser sur son épaule; vous êtes inscrit pour un +intérieur, il est temps de monter. + +--Moi inscrit! s'écria mon oncle en se retournant. + +--Oui, certainement.» + +Mon oncle, gentlemen ne put rien dire, tant il était étonné. La plus +drôle de chose était que, quoiqu'il y eût là un si grand nombre de +personnes, et quoique de nouveaux visages arrivassent à chaque instant, +on ne pouvait pas dire d'où ils venaient; ils semblaient sortir +mystérieusement de sous terre ou de l'air, et disparaître de la même +manière. Dès qu'un commissionnaire avait mis son bagage dans la voiture +et reçu son pourboire, il se retournait, et crac, il avait disparu! +Avant que mon oncle eût eu le temps de s'inquiéter de ce qu'il était +devenu, une demi-douzaine d'autres apparaissaient, chancelant sous le +poids de paquets qui paraissaient assez gros pour les écraser. Une autre +singularité, c'est que les voyageurs étaient tous habillés d'une manière +étrange. Ils avaient de grands habits brodés, avec de larges basques, +d'énormes parements, et pas de collets: enfin ils portaient de vastes +perruques, avec un sac par derrière. Mon oncle n'y pouvait rien +comprendre. + +«Eh bien! allons-nous monter?» dit l'individu qui s'était déjà adressé +à mon oncle. + +Il était habillé comme un courrier de malle-poste, mais il avait une +perruque sur la tête, et de prodigieux parements à ses manches. D'une +main il tenait une lanterne, et de l'autre une grosse espingole. + +«En finirez-vous de monter, Jack Martin? répéta le garde en approchant +sa lanterne du visage de mon oncle. + +--Par exemple! s'écria mon oncle en reculant d'un pas ou deux, voilà qui +est familier. + +--C'est comme cela sur la feuille de route, répliqua le courrier. + +--Est-ce qu'il n'y a pas un _monsieur_ devant? demanda mon oncle; car il +trouvait qu'un conducteur, qu'il ne connaissait pas, et qui l'appelait +_Jack Martin_, tout court, prenait une liberté que l'administration de +la poste n'aurait pas approuvée, si elle en avait été instruite. + +--Non, il n'y en a pas, rétorqua le conducteur froidement. + +--La place est-elle payée? demanda mon oncle. + +--Bien entendu. + +--Ah! ah! Eh bien, allons. Quelle voiture? + +--Celle-ci, répondit le garde en montrant une malle-poste gothique, dont +la portière était ouverte, le marchepied abaissé, et qui faisait le +service d'Édimbourg à Londres. + +--Attendez, voici d'autres voyageurs: laissez-les monter d'abord.» + +Tandis qu'il parlait, mon oncle vit tout à coup apparaître en face de +lui un jeune gentilhomme, avec une perruque poudrée et un habit bleu, +brodé d'argent, dont les basques doublées de bougran étaient étonnamment +carrées. Tiggin et Welps étaient dans les nouveautés, gentlemen, si bien +que mon oncle reconnut du premier coup d'oeil ces étoffes. L'étranger +avait, en outre, une culotte de soie, des bas de soie et des souliers à +boucles. Il portait à ses poignets des manchettes, sur sa tête un +chapeau à trois cornes, et à son côté une épée très-mince. Les pans de +son gilet couvraient à moitié ses cuisses, et les bouts de sa cravate +descendaient jusqu'à sa ceinture. Il s'avança gravement vers la portière +de la voiture, ôta son chapeau et le tint à bras tendu au-dessus de sa +tête, arrondissant en même temps son petit doigt, comme le font quelques +personnes maniérées, en prenant une tasse de thé. Puis il plaça ses +pieds à la troisième position, fit un profond salut, et enfin tendit sa +main gauche. Mon oncle allait s'avancer et la secouer cordialement, +quand il s'aperçût que ces civilités n'étaient pas pour lui, mais pour +une jeune lady, qui parut en ce moment au bas du marchepied. Elle avait +une robe de velours vert, d'une coupe antique, avec une longue taille et +un corsage lacé. Elle était coiffée en cheveux, et portait sur la tête +un capuchon de soie noire. Elle se retourna un instant, et découvrit à +mon oncle le plus beau visage qu'il eût jamais vu, même en peinture. +Quand elle monta dans la voiture, elle releva sa robe d'une main, et, +comme le disait mon oncle, avec un juron, chaque fois qu'il racontait +cette histoire, il n'aurait jamais cru que des pieds et des jambes +pussent atteindre cette perfection, s'il ne l'avait pas vu de ses +propres yeux. + +Cependant mon oncle s'était aperçu que la jeune dame paraissait +épouvantée, et qu'elle avait jeté vers lui un regard suppliant. Il +remarqua aussi que le jeune homme à la perruque poudrée, malgré toutes +ses apparences de respect et de galanterie, lui avait étroitement serré +le poignet, pour la faire monter, et l'avait suivie immédiatement. Un +autre individu, de fort mauvaise mine, était avec eux. Il avait une +petite perruque brune, un habit raisin de Corinthe, une énorme rapière à +large coquille, et des bottes qui lui montaient jusqu'aux hanches. Quand +il s'assit auprès de la charmante lady, elle se renfonça d'un air +craintif, dans son coin, et mon oncle fut confirmé dans son idée +première, qu'il allait se passer quelque drame sombre et mystérieux; ou, +comme il le disait lui-même, qu'il y avait quelque chose qui clochait. +En un clin d'oeil, il se décida à secourir la jeune dame, si elle avait +besoin d'assistance. + +«Sang et tonnerre!» s'écria le jeune gentilhomme en mettant la main sur +son épée lorsque mon oncle entra dans la voiture. + +--«Mort et enfer!» vociféra l'autre individu en tirant sa rapière et en +se fendant sur mon oncle, sans plus de cérémonies. + +Mon oncle n'avait pas d'armes; mais, avec une grande dextérité, il +enleva le chapeau à trois cornes de son adversaire, et recevant la +pointe de l'épée juste au milieu de la forme, serra les deux cotés et +empoigna solidement la lame. + +--Piquez-le par derrière, s'écria l'homme de mauvaise mine à son +compagnon, tout en s'efforçant de rattraper son épée. + +--Qu'il ne s'en avise pas, s'écria mon oncle en relevant d'une manière +menaçante le talon d'un de ses souliers ferrés, je lui ferais sauter la +cervelle, s'il en a, ou s'il n'en a pas je lui briserais le crâne! +Employant en même temps toute sa vigueur, il arracha l'épée de son +adversaire et la jeta bravement par la portière. + +--Sang et tonnerre!» cria sur nouveaux frais le jeune gentilhomme en +mettant encore la main sur le pommeau de son épée, mais sans la tirer. +Peut-être, comme le disait mon oncle avec un sourire, peut-être avait-il +peur d'effrayer la jeune dame. + +«Maintenant, gentlemen, dit mon oncle en prenant tranquillement sa +place, il est inutile de parler de mort avec ou sans enfer, devant une +dame, et nous avons eu assez de sang et de tonnerre pour notre voyage. +Ainsi, s'il vous plaît, nous nous assiérons pacifiquement à nos places +comme de paisibles voyageurs. Ici, conducteur! ramassez le couteau à +découper de ce gentleman.» + +«Mon oncle n'avait pas achevé ces mots, lorsque le conducteur parut à la +portière avec l'épée. En la passant dans l'intérieur, il leva sa +lanterne et regarda fixement mon oncle, qui, à sa grande surprise, +aperçut autour de la voiture une fourmilière de conducteurs ayant tous +les yeux rivés sur lui. Jamais, dans toute sa vie, il n'avait vu un si +grand nombre de visages pâles, d'habits rouges et de regards fixes. + +«Voilà la chose la plus étrange qui me soit arrivée jusqu'à ce jour, +pensa mon oncle. Permettez-moi de vous rendre votre chapeau, monsieur.» + +L'individu de mauvaise mine reçut en silence le chapeau à trois cornes, +regarda attentivement le trou qui se trouvait au milieu, et, finalement, +le plaça sur le sommet de sa perruque, avec une solennité dont l'effet +fut cependant légèrement diminué par un violent éternuement qui fit +retomber son tricorne sur ses genoux. + +«En route!» cria la conducteur armé de la lanterne, en montant par +derrière sur son petit siége. La voiture partit. Mon oncle, en sortant +de la cour, regarda à travers les glaces, et vit que les autres malles, +avec les cochers, les gardes, les chevaux et les voyageurs, tournaient +en rond, au petit trot, avec une vitesse d'environ cinq milles à +l'heure. Mon oncle bouillait d'indignation, gentlemen. Comme négociant +il trouvait qu'on ne devait pas badiner avec les dépêches, et il résolut +d'en écrire à la direction des postes aussitôt après son retour à +Londres. + +Bientôt cependant toutes ses pensées se concentrèrent sur la jeune dame, +qui était assise à l'autre coin de l'intérieur, le visage soigneusement +enveloppé dans son capuchon. Le gentilhomme à l'habit bleu se trouvait +en face d'elle, et à côté d'elle, l'autre individu en habit raisin de +Corinthe. Tous les deux la surveillaient attentivement. Si elle faisait +frôler les plis de son capuchon, mon oncle entendait l'homme de mauvaise +mine mettre la main sur sa rapière, et il était sûr, par la respiration +du jeune matamore (car la nuit était trop noire pour distinguer les +visages), qu'il lui faisait une moue et des yeux comme s'il avait voulu +l'avaler. Ce manège irrita mon oncle de plus en plus, et il résolut d'en +voir la fin à tout prix. Il avait une grande admiration pour les yeux +brillants et pour les jolis visages, pour les pieds mignons et pour les +jolies jambes; en un mot, il était passionné pour le sexe tout entier. +Cela court dans le sang de la famille, gentlemen, je suis comme lui. + +Mon oncle employa bien des subterfuges pour attirer l'attention de la +jeune dame, ou tout au moins pour engager la conversation avec ses +mystérieux compagnons, mais ce fut en vain. Les gentlemen ne voulaient +pas parler, et la jeune dame ne l'osait pas. De temps en temps mon oncle +mettait la tête à la portière et demandait à haute voix pourquoi on +n'allait pas plus vite; mais il avait beau s'enrouer à crier, personne +ne faisait attention à lui. Il se renfonçait alors dans son coin et +pensait au joli visage, au pied mignon, à la jambe fine de sa compagne +de voyage; ceci réussissait à lui faire passer le temps, et l'empêchait +de s'inquiéter de l'étrange situation où il se trouvait, allant toujours +sans savoir où. Il est vrai que cela ne l'aurait pas beaucoup tourmenté +de toute manière; car mon oncle, gentlemen, était un gaillard +entreprenant, nomade, sans peur et sans souci. + +Tout d'un coup la voiture s'arrêta: + +«Ohé! cria mon onde, qu'est-ce qui nous arrive maintenant; + +--Descendez ici, dit le conducteur en abattant le marchepied. + +--Ici! fit mon oncle. + +--Ici répéta le garde. + +--Je n'en ferai rien. + +--À la bonne heure, alors, restez où vous êtes. + +--C'est mon intention. + +--C'est bien.» + +Les autres voyageurs avaient écouté ce colloque fort attentivement. +Voyant que mon onde était déterminé à rester, le jeune gentilhomme passa +devant lui, pour faire descendre la dame. Dans ce moment, l'homme de +mauvaise mine inspectait minutieusement le trou qui déshonorait le fond +de son tricorne. La jeune dame, en passant, laissa tomber son gant dans +la main de mon oncle, et, approchant les lèvres de son visage, si près +qu'il sentit sur son nez une tiède haleine, lui murmura tout bas ces +deux mots:«Secourez-moi monsieur.» Mon oncle s'élança à bas de la +voiture avec tant de violence qu'il la fit bondir sur ses ressorts. + +«Ah! vous vous ravisez?» a dit le conducteur, quand il vit mon oncle sur +ses jambes. + +Mon oncle le regarda pendant quelques secondes, incertain s'il devait +lui arracher son espingole, la tirer au visage du matamore, casser la +tête du reste de la compagnie avec la crosse, saisir la jeune dame et +disparaître au milieu de la fumée. En y réfléchissant, toutefois, il +abandonna ce plan, comme d'une exécution un peu mélodramatique, et il se +contenta de suivre les deux hommes mystérieux dans une vieille maison +devant laquelle la voiture s'était arrêtée. Conduisant entre eux la +jeune dame, ils tournèrent dans le corridor, et mon oncle s'y enfonça à +leur suite. + +De tous les endroits ruinés et désolés que mon oncle avait rencontrés +dans sa vie, celui-ci était le plus désolé et le plus ruiné. On voyait +que ç'avait été autrefois un vaste hôtel, mais le toit était ouvert dans +plusieurs endroits, et les escaliers étaient raboteux et défoncés. Dans +la chambre où les voyageurs entrèrent, il y avait une vaste cheminée, +toute noire de fumée, quoiqu'elle ne fût égayée par aucun feu. La cendre +blanchâtre du bois brûlé était encore répandue sur l'âtre, mais le foyer +était froid, et tout paraissait sombre et triste. + +«Voilà du joli, dit mon oncle en regardant autour de lui; une malle qui +fait six milles et demi à l'heure, et qui s'arrête indéfiniment dans un +trou comme celui-ci! C'est un peu fort! mais ça sera connu; j'en écrirai +aux journaux.» + +Mon oncle dit cela d'une voix assez élevée et d'une manière ouverte et +sans réserve, pour tâcher d'engager la conversation avec les deux +étrangers; mais ils se contentèrent de chuchoter entre eux, en lui +lançant des regards farouches. La dame était à l'autre bout de la +chambre, et elle s'aventura, une fois, à agiter sa main, comme pour +demander l'assistance de mon oncle. + +À la fin les deux étrangers s'avancèrent un peu, et la conversation +commença. + +«Mon brave homme, dit le gentilhomme en habit bleu, vous ne savez pas, +je suppose, que ceci est une chambre particulière. + +--Non, mon brave homme; je n'en sais rien, rétorqua mon oncle. +Seulement si ceci est une chambre particulière, préparée exprès, +j'imagine que la salle publique doit être joliment confortable!» + +En disant cela, mon oncle s'établit dans un grand fauteuil et mesura de +l'oeil les deux gentlemen, si exactement, que Tiggin et Welps auraient +pu leur fournir l'étoffe d'un habit, sans y mettre un pouce de plus ni +de moins. + +«Quittez cette chambre! dirent les deux hommes ensemble, en saisissant +leurs épées. + +--Hein? fit mon oncle, sans avoir l'air de comprendre ce qu'ils +voulaient dire. + +--Quittez cette chambre, ou vous êtes mort! dit l'homme de mauvaise +mine, en mettant sa grande flamberge au vent, et en la faisant voltiger +au-dessus de sa tête. + +--Tue! tue! s'écria l'homme à l'habit bleu, en dégainant aussi son épée +et en reculant deux ou trois pas. Tue! tue!» + +La dame jeta un grand cri. Mon oncle, gentlemen, était remarquable pour +sa hardiesse et pour sa présence d'esprit. Pendant tout le temps qu'il +avait paru si indifférent à ce qui se passait, il était occupé à +chercher, sans en faire semblant, quelques projectiles ou quelque arme +défensive; et au moment même où les épées furent tirées, il aperçut, +dans le coin de la cheminée, une vieille rapière à coquille, avec un +fourreau rouillé. D'un seul bond, mon oncle l'atteignit, la tira, la fit +tourner rapidement au-dessus de sa tête, cria à la jeune dame de se +retirer dans un coin, lança le fourreau à l'homme de mauvaise mine, jeta +une chaise au gentilhomme en habit bleu, et prenant avantage de leur +confusion, tomba sur tous les deux, pêle-mêle. + +Il y a une vieille histoire, qui n'en est pas moins bonne pour être +vieille, concernant un jeune gentleman irlandais, à qui l'on demandait +s'il jouait du violon: «Je n'en sais rien, répondit-il; car je n'ai +jamais essayé.» Ceci pourrait fort bien s'appliquer à mon oncle et à son +escrime. Il n'avait jamais tenu une épée dans sa main, si ce n'est une +fois, en jouant Richard III sur un théâtre d'amateurs; et encore, dans +cette occasion, il avait été convenu que Richmond le tuerait par +derrière, sans faire le simulacre du combat; mais ici, voilà qu'il +faisait assaut avec deux habiles tireurs, poussant de tierce et de +quarte, parant, se fendant, et combattant enfin de la manière la plus +courageuse et la plus adroite, quoique jusqu'à ce moment il ne se fût +pas douté qu'il eût la plus légère notion de la science de l'escrime. +Cela montra la vérité de ce vieux proverbe, qu'un homme ne sait pas ce +qu'il peut faire tant qu'il ne l'a pas essayé. + +Le bruit du combat était terrible. Les trois champions juraient comme +des troupiers, et leurs épées faisaient un cliquetis plus bruyant que ne +pourraient faire tous les couteaux et toutes les mécaniques à affiler du +marché de Newport, s'entrechoquant en mesure. Au moment le plus animé, +la jeune dame, sans doute pour encourager mon oncle, retira entièrement +son chaperon, et lui fit voir une si éblouissante beauté qu'il aurait +combattu contre cinquante démons pour obtenir d'elle un sourire, et +mourir au même instant. Il avait fait des merveilles jusque-là, mais il +commença alors à se détacher comme un géant enragé. + +Le gentilhomme en habit bleu aperçut en se retournant que la jeune dame +avait découvert son visage; il poussa une exclamation de rage et de +jalousie, et, tournant son épée vers elle, il lui lança un coup de +pointe, qui fit pousser à mon oncle un rugissement d'appréhension. Mais +la jeune dame sauta légèrement de côté, et saisissant l'épée du jeune +homme avant qu'il se fût redressé, la lui arracha, le poussa vers le +mur, et lui passant l'épée en travers du corps, jusqu'à la garde, le +cloua solidement dans la boiserie. C'était d'un magnifique exemple. Mon +oncle, avec un cri de triomphe et une vigueur irrésistible, fit reculer +son adversaire dans la même direction, et plongeant la vieille rapière +juste au centre d'une des fleurs de son gilet, le cloua à côté de son +ami. Ils étaient là tous les deux gentlemen, gigotant des bras et des +jambes dans leur agonie, comme les pantins de carton que les enfants +font mouvoir avec un fil. Mon oncle répétait souvent, dans la suite, que +c'était là la manière la plus sûre de se débarrasser d'un ennemi, et +qu'elle ne présentait qu'un seul inconvénient, c'était la dépense +qu'elle entraînait, puisqu'il fallait perdre une épée pour chaque homme +mis hors de combat. + +«La malle! la malle! cria la jeune dame, en se précipitant vers mon +oncle, et en lui jetant ses beaux bras autour du cou; nous pouvons +encore nous sauver! + +--Vraiment, ma chère, dit mon oncle, cala ne me paraît guère douteux. Il +me semble qu'il n'y a plus personne à tuer.» + +Mon oncle était un peu désappointé, gentlemen; car il pensait qu'un +petit intermède d'amour eût été fort agréable après ce massacre, quand +ce n'eût été qu'à cause du contraste. + +«Nous n'avons pas un instant à perdre ici, reprit la jeune lady. +Celui-ci (montrant le gentilhomme en habit bleu) est le fils du puissant +marquis de Filleteville. + +--Eh bien! ma chère, j'ai peur qu'il n'en porte jamais le titre, +répondit mon oncle, en regardant froidement le jeune homme, qui était +piqué contre le mur comme un papillon. Vous avez éteint le majorat, mon +amour. + +--J'ai été enlevée à ma famille, à mes amis, par ce scélérat, s'écria la +jeune dame, dont le regard brillait d'indignation. Ce misérable m'aurait +épousée de force avant une heure. + +--L'impudent coquin! dit mon oncle en jetant un coup d'oeil méprisant à +l'héritier moribond des Filleteville. + +--Comme vous pouvez en juger par ce que vous avez vu, leurs complices +sont prêts à m'assassiner, si vous invoquez l'assistance de quelqu'un. +S'ils nous trouvent ici, nous sommes perdus! Dans deux minutes il sera +peut-être trop tard pour fuir. La malle! la malle!» + +En prononçant ces mots, la jeune dame, épuisée par son émotion et par +l'effort qu'elle avait fait en embrochant le marquis de Filleteville, se +laissa tomber dans les bras de mon oncle, qui l'emporta aussitôt devant +la porte de la maison. La malle était là, attelée de quatre chevaux +noirs à tout crin, mais sans cocher, sans conducteur, et même sans +palefrenier à la tête des chevaux. + +Gentlemen, j'espère que ne je fais pas tort à la mémoire de mon oncle en +disant que, quoique garçon, il avait tenu, avant ce moment-là, quelques +dames dans ses bras. Je crois même qu'il avait l'habitude d'embrasser +les filles d'auberge, et je sais que deux ou trois fois il a été vu par +des témoins dignes de foi déposant un baiser sur le cou d'une maîtresse +d'hôtel d'une manière très perceptible. Je mentionne ces circonstances +afin que vous jugiez combien la beauté de cette jeune lady devait être +incomparable pour affecter mon oncle comme elle le fit: il disait +souvent qu'en voyant ses longs cheveux noirs flotter sur son bras et ses +beaux yeux noirs se tourner vers lui, lorsqu'elle revint à elle, il +s'était senti si agité, si drôle, que ses jambes en tremblaient sous +lui. Mais qui peut regarder une paire de jolis yeux noirs sans se sentir +tout drôle? Pour moi, je ne le puis, gentlemen, et je connais certains +yeux que je n'oserais pas regarder, parole d'honneur! + +«Vous ne me quitterez jamais, murmura la jeune dame. + +--Jamais! répondit mon oncle. Et il le pensait comme il le disait. + +--Mon brave libérateur, mon excellent, mon cher libérateur! + +--Ne me dites donc pas de ces choses-là! + +--Pourquoi pas? + +--Parce que votre bouche est si séduisante quand vous parlez que j'ai +peur d'être assez impertinent pour la baiser.» + +La jeune femme leva sa main comme pour avertir mon oncle de n'en rien +faire et dit... non, elle ne dit rien, elle sourit. Quand vous regardez +une paire de lèvres les plus délicieuses du monde, et quand elles +s'épanouissent doucement en un sourire fripon, si vous êtes assez près +d'elles et sans témoin, vous ne pouvez mieux témoigner votre admiration +de leur forme et de leur couleur charmante qu'en les baisant: c'est ce +que fit mon oncle, et je l'honore pour cela. + +«Écoutez, s'écria la jeune dame en tressaillant, entendez-vous le bruit +des roues et des chevaux? + +--C'est vrai,» dit mon oncle en se baissant. + +Il avait l'oreille fine et était habitué à reconnaître le roulement des +voitures; mais celles qui s'approchaient vers eux paraissaient si +nombreuses et faisaient tant de fracas qu'il lui fut impossible d'en +deviner le nombre. Il semblait qu'il y eût cinquante carrosses emportés +chacun par six chevaux. + +«Nous sommes poursuivis! s'écria la jeune dame en tordant ses mains. +Nous sommes poursuivis! Je n'ai plus d'espoir qu'en vous seul!» + +Il y avait une telle expression de terreur sur son charmant visage que +mon oncle se décida tout d'un coup. Il la porta dans la voiture, lui dit +de ne pas s'effrayer, pressa encore uns fois ses lèvres sur les siennes, +et l'ayant engagée à lever les glaces pour sa préserver du froid, monta +sur le siége. + +«Attendez, mon sauveur, dit la jeune lady. + +--Qu'est-ce qu'il y a? demanda mon oncle de son siége. + +--Je voudrais vous parler. Un mot, un seul mot, mon chéri! + +--Faut-il que je descende?» demanda mon oncle. + +La jeune dame ne fit pas de réponse, mais elle sourit encore, et d'un si +joli sourire, gentlemen, qu'il enfonçait l'autre complétement. Mon oncle +fut par terre en un clin d'oeil. + +«Qu'est-ce qu'il y a ma chère?» dit-il en mettant la tête à la portière. + +La dame s'y penchait en même temps par hasard, et elle lui parut plus +belle que jamais. Il était fort près d'elle dans ce moment-là; ainsi il +ne pouvait pas se tromper. + +«Qu'est-ce qu'il y a, ma chère? demanda mon oncle. + +--Vous n'aimerez jamais d'autre femme que moi? Vous n'en épouserez +jamais d'autre?» + +Mon oncle jura ses grands dieux qu'il n'épouserait jamais une autre +femme, et la jeune lady retira sa tête et releva la glace. Mon oncle +s'élança de nouveau sur le siége, équarrit ses coudes, ajusta les rênes, +prit le fouet sur l'impériale, le fit claquer savamment, et en route! +Les quatre chevaux noirs à tout crin s'élancèrent avec la vieille malle +derrière eux, dévorant quinze bons milles en une heure. Brrr! brrrr! +comme ils galopaient! + +Pourtant le bruit des voitures devenait plus fort par derrière. Le vieux +carrosse avait beau aller vite, ceux qui le poursuivaient allaient plus +vite encore. Les hommes, les chevaux, les chiens, semblaient ligués pour +l'atteindre; le fracas était épouvantable, mais par-dessus tout +s'élevait la voix de la jeune dame, excitant mon oncle, et lui criant: +«Plus vite! plus vite! plus vite!» + +Ils volaient comme l'éclair. Les arbres sombres, les meules de foin, les +maisons, les églises, tous les objets fuyaient à droite et à gauche, +comme des brins de paille emportés par un ouragan. Leurs roues +retentissaient comme un torrent qui déchire ses digues, et pourtant le +bruit de la poursuite devenait plus fort, et mon oncle entendait encore +la jeune lady crier d'une voix déchirante: «Plus vite! plus vite! plus +vite!» + +Mon oncle employait le fouet et les rênes, et les chevaux détalaient +avec tant de rapidité, qu'ils étaient tout blancs d'écume, et cependant +la jeune dame criait encore: «Plus vite! plus vite!» Dans l'excitation +du moment, mon oncle donna un violent coup sur le marchepied avec le +talon de sa botte... et il s'aperçut que l'aube blanchissait, et qu'il +était assis sur le siége d'une vieille malle d'Édimbourg, dans l'enclos +du carrossier, grelottant de froid et d'humidité, et frappant ses pieds +pour les réchauffer. Il descendit avec empressement, et chercha la +charmante jeune lady dans l'intérieur.... Hélas! il n'y avait ni +portière, ni coussin à la voiture, c'était une simple carcasse. + + +Mon oncle vit bien qu'il y avait là-dessous quelque mystère, et que tout +s'était passé exactement comme il avait coutume de le raconter. Il resta +fidèle au serment qu'il avait fait à la jeune dame, refusa, pour l'amour +d'elle, plusieurs maîtresses d'auberge, fort désirables, et mourut +garçon à la fin. Il faisait souvent remarquer quelle drôle de chose +c'était qu'il eût découvert, en montant tout bonnement par-dessus cette +palissade, que les ombres des malles, des chevaux, des gardes, des +cochers et des voyageurs, eussent l'habitude de faire des voyages +régulièrement chaque nuit. Il ajoutait qu'il croyait être le seul +individu vivant qu'on eût jamais pris comme passager dans une de ces +excursions. Je crois effectivement qu'il avait raison, gentlemen, ou du +moins je n'ai jamais entendu parler d'aucun autre. + +«Je ne comprends pas ce que ces ombres de malles-postes peuvent porter +dans leurs sacs?... dit l'hôte, qui avait écouté l'histoire avec une +profonde attention. + +--Parbleu, les lettres mortes. [22] + +[Footnote 22: En anglais, _dead letters_, lettres mises au rebut. (_Note +du traducteur._)] + +--Oh! ah! c'est juste. Je n'y avais pas pensé.» + + + + +CHAPITRE XXI. + + +Comment M. Pickwick exécuta sa mission et comment il fut renforcé, dès +le début, par un auxiliaire tout à fait imprévu. + + +Les chevaux furent ponctuellement amenés le lendemain matin à neuf +heures moins un quart, et M. Pickwick ayant occupa sa place, ainsi que +Sam, l'un à l'intérieur, l'autre à l'extérieur, le postillon reçut ordre +de se rendre à la maison de M. Sawyer, afin d'y prendre M. Benjamin +Allen. + +La voiture arriva bientôt devant la boutique où se lisait cette +inscription: _Sawyer, successeur de Nockemorf_; et M. Pickwick, en +mettant la tête à la portière, vit, avec une surprise extrême, le jeune +garçon en livrée grise, activement occupé à fermer les volets. À cette +heure de la matinée c'était une occupation hors du train ordinaire des +affaires, et cela fit penser d'abord à notre philosophe que quelque ami +ou patient de M. Sawyer était mort, ou bien peut-être que M. Bob Sawyer +lui-même avait fait banqueroute. + +«Qu'est-il donc arrivé? demanda-t-il au garçon. + +--Rien du tout, monsieur, répondit celui-ci en fendant sa bouche jusqu'à +ses oreilles. + +--Tout va bien, tout va bien cria Bob en paraissant soudainement sur le +pas de sa porte, avec un petit havresac de cuir, vieux et malpropre, +dans une main, et dans l'autre une grosse redingote et un châle. Je +m'embarque, vieux. + +--Vous? + +--Oui, et nous allons faire une véritable expédition. Hé! Sam, à vous! +Ayant ainsi brièvement éveillé l'attention de Sam Welter, dont la +physionomie exprimait beaucoup d'admiration pour ce procédé expéditif, +Bob lui lança son havresac, qui fut immédiatement logé dans le siége. +Cela fait, ledit Bob, avec l'assistance du gamin, s'introduisit de force +dans la redingote, beaucoup trop petite pour lui, et, s'approchant de la +portière du carrosse, y fourra sa tête, et se prit à rire bruyamment. + +«Quelle bonne farce! dit-il en essuyant avec son parement les larmes qui +tombaient de ses yeux. + +--Mon cher monsieur, répliqua M. Pickwick, avec quelque embarras, je +n'avais pas la moindre idée que vous nous accompagneriez. + +--Justement; voilà le bon de la chose. + +--Ah! voila le bon de la chose? répéta M. Pickwick, dubitativement. + +--Sans doute: outre le plaisir de laisser la pharmacie se tirer +d'affaire toute seule, puisqu'elle parait bien décidée à ne pas se tirer +d'affaire avec moi.» + +Ayant ainsi expliqué le phénomène des volets, M. Sawyer retomba dans une +extase de joie. + +«Quoi vous seriez assez fou pour laisser vos malades sans médecin? dit +M. Pickwick d'un ton sérieux. + +--Pourquoi pas? répliqua Bob. J'y gagnerai encore; il n'y en a pas un +qui me paye. Et puis, ajoute-t-il en baissant la voix jusqu'à un +chuchotement confidentiel, ils y gagneront, aussi; car, n'ayant presque +plus de médicaments, et ne pouvant pas les remplacer dans ce moment-ci, +j'aurais été obligé de leur donner à tous du calomel; ce qui aurait pu +mal réussir à quelques-uns. Ainsi, tout est pour le mieux.» + +Il y avait dans cette réponse une force de raisonnement et de +philosophie à laquelle M. Pickwick ne s'attendait point. Il réfléchit +pendant quelques instants, et dit ensuite, d'une manière moins ferme +toutefois: + +«Mais cette chaise, mon jeune ami, cette chaise ne peut contenir que +deux personnes, et je l'ai promise à M. Allen. + +--Ne vous occupez pas de moi un seul instant, j'ai arrangé tout cela, +Sam me fera de la place sur le siége de derrière, à côté de lui. +Regardez ceci; ce petit écriteau va être collé sur la porte: _Sawyer, +successeur de Nockemorf. S'adresser en face, chez Mme Cripps_. Mme +Cripps est la mère de mon groom. M. Sawyer est très fâché, dira Mme +Cripps, il n'a pas pu faire autrement. On est venu le chercher ce matin +pour une consultation, avec les premiers chirurgiens du pays. On ne +pouvait pas se passer de lui; on voulait l'avoir à tout prix. Une +opération terrible. Le fait est, ajouta Bob, pour conclure, que cela me +fera, j'espère, plus de bien que de mal. Si on pouvait annoncer mon +déport dans la journal de la localité, ma fortune est faite. Mais voila +Ben.... Allons, montez!» + +Tout en proférant ces paroles précipitées, Bob poussait de coté le +postillon, jetait son ami dans la voiture, fermait la portière, relevait +le marchepied, collait l'écriteau sur sa porte, la fermait, mettait la +clef dans sa poche, s'élançait à coté de Sam, ordonnait au postillon de +partir, et tout cela avec une rapidité si extraordinaire, que la voiture +roulait déjà, et que M. Bob Sawyer était complètement établi comme +partie intégrante de l'équipage, avant que M. Pickwick eût eu le temps +de peser en lui-même s'il devait l'emmener ou non. + +Tant que la voiture se trouva dans les rues de Bristol, le facétieux Bob +conserva ses lunettes vertes, et se comporta avec une gravité +convenable, se contentant de chuchoter diverses plaisanteries pour +l'amusement spécial de Samuel Weller; mais, une fois arrivé sur la +grand'route, il se dépouilla à la fois de ses lunettes et de sa gravité +professionnelle, et se régala de diverses charges qui pouvaient jusqu'à +un certain point attirer l'attention des passante sur la voiture, et +rendre ceux qu'elle contenait l'objet d'une curiosité plus qu'ordinaire. +Le moins remarquable de ces exploits était l'imitation bruyante d'un +cornet à piston et le déploiement ambitieux d'un mouchoir de soie rouge +attaché au bout d'une canne, en guise de pavillon, et agité de temps en +temps d'un air de suprématie et de provocation. + +«Je ne comprends pas, dit M. Pickwick en s'arrêtant au milieu d'une +grave conversation avec M. Ben Allen, sur les bonnes qualités de M. +Winkle et de sa jeune épouse, je ne comprends pas ce que tons les +passants trouvent en nous de si extraordinaire pour nous examiner ainsi. + +--La bonne tournure de la voiture, répondit Béa avec un léger sentiment +d'orgueil. Je parierais qu'ils n'en voient pas tous les jours de +semblables. + +--Cela n'est pas impossible... cela ne peut... cela doit être» reprit M. +Pickwick, qui se savait sans doute persuadé que cela _était_ si, +regardant en ce moment par la portière, il n'avait pas remarqué que la +contenance des passants n'indiquait aucunement un étonnement +respectueux, et que diverses communications télégraphiques paraissaient +s'échanger entre eux et les habitants extérieurs de la voiture. M. +Pickwick, comprenant instinctivement que cela pouvait avoir quelques +rapports éloignés avec l'humeur plaisante de M. Bob Sawyer: «J'espère, +dit-il, que notre facétieux ami ne commet pas d'absurdités là derrière. + +--Oh que non! répliqua Ben Allen; excepté quand il est un peu lancé, Bob +est la plus paisible créature de la terre.» + +Ici l'on entendit l'imitation prolongée d'un cornet à piston, +immédiatement suivie par des cris, par des hourras, qui sortaient +évidemment du gosier et des poumons de _la plus paisible créature du +monde_, ou, en termes plus clairs, de M. Bob Sawyer lui-même. + +M. Pickwick et M. Ben Allen échangèrent un regard expressif, et le +premier de ces gentlemen, ôtant son chapeau et se penchant par la +portière, de façon que presque tout son gilet était en dehors, parvint +enfin à apercevoir le jovial pharmacien. + +M. Bob Sawyer était assis, non pas sur le siége de derrière, mais sur le +haut de la voiture, les jambes aussi écartées que possible; il portait +sur le coin de l'oreille le chapeau de Sam, et tenait d'une main une +énorme sandwich, tandis que, de l'autre, il soulevait un immense flacon. +D'un air de suave jouissance, il caressait tour à tour l'un et l'antre, +variant toutefois la monotonie de cette occupation en poussant de temps +en temps quelques cris, ou en échangeant avec les passants quelques +spirituels badinages. Le pavillon sanguinaire était soigneusement +attaché au siége de la voiture, dans une position verticale, et M. +Samuel Weller, décoré du chapeau de Bob, était en train d'expédier une +double sandwich avec une contenance animée et satisfaite, qui annonçait +son entière approbation de tous ces procédés. + +Cela était bien suffisant pour irriter un gentleman ayant, autant que M. +Pickwick, le sentiment des convenances; mais ce n'était pas encore là +tout le mal, car la chaise de poste croisait, en ce moment-là même, une +voiture publique, chargée à l'extérieur comme à l'intérieur de +voyageurs, dont l'étonnement était exprimé d'une manière fort +significative. Les congratulations d'une famille irlandaise qui courait +à côté de la chaise en demandant l'aumône, étaient aussi passablement +bruyantes, surtout celles du chef de la famille, car il paraissait +croire que cet étalage faisait partie de quelque démonstration politique +et triomphale. + +«Monsieur Sawyer! cria M. Pickwick dans un état de grande excitation. +Monsieur Sawyer, monsieur! + +--Ohé! répondit l'aimable jeune homme en se penchant sur un côté de la +voiture avec toute la tranquillité imaginable. + +--Êtes-vous fou, monsieur? + +--Pas le moins du monde! Je ne suis que gai. + +--Gai! Otez-moi ce scandaleux mouchoir rouge, monsieur! J'exige que vous +l'abattiez, monsieur! Sam, ôtez-le sur-le-champ!» + +Avant que Sam eût pu intervenir, M. Bob Sawyer amena gracieusement son +pavillon, le plaça dans sa poche, fit un signe de tête poli à M. +Pickwick, essuya le goulot de la bouteille et l'appliqua à sa bouche, +lui faisant comprendre par là, sans perte de paroles, qu'il lui +souhaitait toutes sortes de bonheur et de prospérité. Ayant exécuté +cette pantomime, Bob replaça soigneusement le bouchon, et, regardant M. +Pickwick d'un air bénin, mordit une bonne bouchée dans sa sandwich, et +sourit. + +«Allons! dit M. Pickwick, dont la colère momentanée n'était pas à +l'épreuve de l'aimable aplomb de Bob; allons, monsieur, ne faites plus +de semblables absurdités, s'il vous plaît. + +--Non, non, répliqua le disciple d'Esculape en changeant de chapeau avec +Sam. Je ne l'ai pas fait exprès; le grand air m'avait si fort animé que +je n'ai pas pu m'en empêcher. + +--Pensez à l'effet que cela produit, reprit M Pickwick d'une voix +persuasive. Ayez quelques égards pour les convenances. + +--Oh! certainement, répliqua Bob. Cela n'était pas du tout convenable. +C'est fini, gouverneur.» + +Satisfait de cette assurance, M. Pickwick rentra la tête dans la +voiture; mais à peine avait-il repris la conversation interrompue, qu'il +fut étonné par l'apparition d'un petit corps opaque qui vint donner +plusieurs tapes sur là glace, comme pour témoigner son impatience d'être +admis dans l'intérieur. + +«Qu'est-ce que cela? s'écria M. Pickwick. + +--Ça ressemble à un flacon, répondit Ben Allen en regardant l'objet en +question à travers ses lunettes et avec beaucoup d'intérêt. Je pense +qu'il appartient à Bob.» + +Cette opinion était parfaitement exacte. M. Bob Sawyer ayant attaché le +flacon au bout de sa canne, le faisait battre contre la fenêtre, pour +engager ses amis de l'intérieur à en partager le contenu, en bonne +harmonie et en bonne intelligence. + +«Que faut-il faire? demanda M. Pickwick en regardant le flacon. Cette +idée-là est encore plus absurde que l'autre. + +--Je pense qu'il vaudrait mieux le prendre et le garder opina Ben Allen. +Il le mérite bien. + +--Certainement. Le prendrai-je? + +--Je crois que c'est ce que nous pouvons faire de mieux.» + +Cet avis coïncidant complètement avec l'opinion de M. Pickwick, il +abaissa doucement la glace et détacha la bouteille du bâton. Celui-ci +fut alors retiré, et l'on entendit M. Bob Sawyer rire de tout son coeur. + +«Quel joyeux gaillard! dit M. Pickwick, le flacon à la main. + +--C'est vrai, répondit Ben. + +--On ne saurait rester fâché contre lui. + +--Tout à fait impossible.» + +Pendant cette courte communication de sentiments, M. Pickwick avait +machinalement débouché la bouteille. «Qu'est-ce que c'est? demanda +nonchalamment M. Allen. + +--Je n'en sais rien, répliqua M. Pickwick avec une égale nonchalance. +Cela sent, je crois, le punch. + +--Vraiment? dit Benjamin. + +--Je le suppose du moins, reprit M. Pickwick, qui n'aurait pas voulu +s'exposer à dire une fausseté. Je le suppose, car il me serait +impossible d'en parler avec certitude sans y goûter. + +--Vous ne feriez pas mal d'essayer. Autant vaut savoir ce que c'est. + +--Est-ce votre avis? Eh bien! ci cela vous fait plaisir, je ne veux pas +m'y refuser.» + +Toujours disposé à sacrifier ses propres sentiments aux désirs de ses +amis, M. Pickwick s'occupa assez longuement à déguster le contenu de la +bouteille. + +«Qu'est-ce que c'est? demanda M. Allen, en l'interrompant avec quelque +impatience. + +--C'est extraordinaire! répondit le philosophe en léchant ses lèvres; je +n'en suis pas bien sur. Oh! oui, ajouta-t-il, après avoir goûté une +seconde fois, c'est du punch.» + +M. Ben Allen regarda M. Pickwick, et M. Pickwick regarda M. Ben Allen. +M. Ben Allen sourit, mais M. Pickwick garda son sérieux. + +«Il mériterait, dit ce dernier avec sévérité, il mériterait que nous +buvions tout, jusqu'à la dernière goutte. + +--C'est précisément ce que je pensais. + +--En vérité! Eh bien alors, à sa santé!» + +Ayant ainsi parlé, notre excellent ami donna un tendre et long baiser à +la bouteille, et la passa à Benjamin. Celui-ci ne se fit pas prier pour +suivre son exemple: les sourires devinrent réciproques, et le punch +disparut graduellement et joyeusement. + +«Après tout, dit M. Pickwick en savourant la dernière goutte, ses idées +sont réellement très-plaisantes, très-amusantes en vérité! + +--Sans aucun doute,» répliqua Ben. Et, pour prouver que M. Bob était un +des plus joyeux compères existants, il raconta lentement et en détail, +comment son ami avait tant bu une fois, qu'il y avait gagné une fièvre +chaude, et qu'on avait été obligé de le raser. La relation de cet +agréable incident durait encore, lorsque la chaise arrêta devant l'hôtel +de _la Cloche_, à Berkeby-Heath, pour changer de chevaux. + +«Nous allons dîner ici, n'est-ce pas? dit Bob en fourrant sa tête à la +portière. + +--Dîner! s'écria M. Pickwick. Nous n'avons encore fait que dix-neuf +milles, et nous en avons quatre-vingt-sept et demi à faire. + +--C'est précisément pour cela qu'il faut prendre quelque chose qui nous +aide à supporter la fatigue, répliqua Bob. + +--Oh! reprit M. Pickwick en regardant sa montre, il est tout à fait +impossible de dîner à onze heures et demie du matin. + +--C'est juste, c'est un déjeuner qu'il nous faut.--Ohé! monsieur! un +déjeuner pour trois, sur-le-champ, et n'attelez les chevaux que dans un +quart d'heure. Faites mettre sur la table tout ce que vous avez de +froid, avec quelques bouteilles d'ale, et votre meilleur madère.» Ayant +donné ces ordres avec un empressement et une importance prodigieuse, M. +Bob Sawyer entra immédiatement dans la maison pour en surveiller +l'exécution. Il revint, en moins de cinq minutes, déclarer que tout +était prêt et excellent. + +La qualité du déjeuner justifia complétement les assertions du +pharmacien, et ses compagnons de voyage y firent autant d'honneur que +lui. Grâce à leurs efforts réunis, les bouteilles d'ale et le vin de +Madère disparurent promptement. Le flacon fut ensuite rempli du meilleur +équivalent possible pour le punch, et quand nos amis eurent repris leurs +places dans la voiture, le cornet sonna et le pavillon rouge flotta, +sans la plus légère opposition de la part de M. Pickwick. + +À Tewkesbury, on arrêta pour dîner, et on y expédia encore de l'ale, une +bouteille de madère et du porto par-dessus le marché; enfin le flacon y +fut rempli, pour la quatrième fois. Sous l'influence combinée de ces +liquides, M. Pickwick et M. Allen restèrent endormis pendant trente +milles, tandis que Bob et Sam Weller chantaient des duos sur leur siége. + +Il faisait tout à fait sombre, quand M. Pickwick se secoua et s'éveilla +suffisamment pour regarder par la portière. Des chaumières éparses sur +le bord de la route, la teinte enfumée de tous les objets visibles, +l'atmosphère nébuleuse, les chemins couverts de cendre et de poussière +de brique, la lueur ardente des fournaises embrasées, à droite et à +gauche, les nuages de fumée qui sortaient pesamment des hautes cheminées +pyramidales et qui noircissaient tous les environs, l'éclat des lumières +lointaines, les pesants chariots qui rampaient sur la route, chargés de +barres de fer retentissantes ou d'autres lourdes marchandises, tout +enfin indiquait qu'on approchait de la grande cité industrielle de +Birmingham. + +Le mouvement et le tapage d'un travail sérieux devenaient de plus en +plus sensibles, à mesure que la voiture avançait dans les étroites rues +qui conduisent au centre des affaires, une foule active circulait +partout; des lumières brillaient, jusque sous les toits, aux longues +files de fenêtres; le bourdonnement du travail sortait de chaque maison; +le mouvement des roues et des balanciers faisait trembler les murailles. +Les feux dont les reflets rougeâtres étaient visibles depuis plusieurs +milles, flambaient furieusement dans les grands ateliers. Le bruit des +outils, les coups mesurés des marteaux, le sifflement de la vapeur, le +lourd cliquetis des machines, retentissaient de tous les côtés, comme +une rude harmonie. + +La voiture était arrivée dans les larges rues et devant les boutiques +brillantes qui entourent le vieil hôtel _Royal_, avant que M. Pickwick +eût commencé à considérer la nature délicate et difficile de la +commission qui l'avait amené là. + +La délicatesse de la commission et la difficulté de l'exécuter +convenablement n'étaient nullement amoindries par la présence volontaire +de M. Bob Sawyer. Pour dire la vérité, M. Pickwick n'était nullement +enchanté de l'avantage qu'il avait de jouir de sa société, quelque +agréable et quelque honorable qu'elle fût d'ailleurs. Il aurait même +donné joyeusement une somme raisonnable, pour pouvoir le faire +transporter, temporairement, à cinquante milles de distance. + +M. Pickwick n'avait jamais eu de communications personnelles avec M. +Winkle père, quoiqu'il eût deux ou trois fois correspondu par lettre +avec lui, et lui eût fait des réponses satisfaisantes concernant la +conduite et le caractère de M. Winkle junior. Il sentait donc, avec un +frémissement nerveux, que ce n'était pas un moyen fort ingénieux de le +prédisposer en sa faveur, que de lui faire sa première visite, +accompagné de Ben Allen et de Bob Sawyer, tous deux légèrement gris. + +«Quoi qu'il en soit, pensait M. Pickwick en cherchant à se rassurer +lui-même, il faut que je fasse de mon mieux. Je suis obligé de le voir +ce soir, car je l'ai positivement promis à son fils; et si les deux +jeunes gens persistent à vouloir m'accompagner, il faudra que je rende +l'entrevue aussi courte que possible, me contentant d'espérer que, pour +leur propre honneur, ils ne feront pas d'extravagances.» + +Comme M. Pickwick se consolait par ces réflexions, la chaise s'arrêta à +la porte du vieil hôtel _Royal_. Ben Allen, à moitié réveillé, en fut +tiré par Sam, et M. Pickwick put descendre à son tour. Ayant été +introduit, avec ses compagnons, dans un appartement confortable, il +interrogea immédiatement le garçon concernant la résidence de M. Winkle. + +«Tout près d'ici, monsieur, répondit le garçon. M. Winkle a un entrepôt +sur le quai, mais sa maison n'est pas à cinq cents pas d'ici, monsieur.» + +Ici le garçon éteignit une chandelle et la ralluma le plus lentement +possible, afin de laisser à M. Pickwick le temps de lui adresser +d'autres questions, s'il y était disposé. + +«Désirez-vous quelque chose, monsieur? dit-il, en désespoir de cause. Un +dîner, monsieur? du thé ou du café? + +--Rien, pour le moment. + +--Très-bien, monsieur. Vous ne voulez pas commander votre souper, +monsieur? + +--Non, pas à présent. + +--Très-bien, monsieur.» + +Le garçon marche doucement vers la porte, et s'arrêtant court, se +retourna et dit avec une grande suavité: + +«Vous enverrai-je la fille de chambre, messieurs? + +--Oui, s'il vous plaît, répondit M. Pickwick. + +--Et puis vous apporterez une bouteille de soda-water ajouta Bob. + +--Soda-water? Oui, monsieur.» Avec ces mots, le garçon, dont l'esprit +paraissait soulagé d'un poids accablant en ayant à la fin obtenu l'ordre +de servir quelque chose, s'évanouit imperceptiblement. En effet, les +garçons d'hôtel ne marchent ni ne courent; ils ont une manière +mystérieuse de glisser, qui n'est pas donnée aux autres hommes. + +Quelques légers symptômes de vitalité ayant été éveillés chez M. Ben +Allen par un verre de soda-water, il consentit enfin à laver son visage +et ses mains, et à se laisser brosser par Sam. M. Pickwick et Bob Sawyer +ayant également réparé les désordres que le voyage avait produits dans +leur costume, les trois amis partirent, bras dessus, bras dessous, pour +se rendre chez M. Winkle. Le long du chemin, Bob imprégnait l'atmosphère +d'une violente odeur de tabac. + +À un quart de mille environ, dans une rue tranquille et propre, +s'élevait une vieille maison de briques rouges. La porte, à laquelle on +montait par trois marches, portait sur une plaque de cuivre ces mots: M. +WINKLE. Les marches étaient fort blanches, les briques très-rouges, et +la maison très-propre. + +L'horloge sonnait dix heures quand MM. Pickwick, Ben Allen et Bob Sawyer +frappèrent à la porte. Une servante proprette vint l'ouvrir, et +tressaillit en voyant trois étrangers. + +«M. Winkle est-il chez lui, ma chère? demanda M. Pickwick. + +--Il va souper, monsieur, répondit la jeune fille. + +--Donnez-lui cette carte, s'il vous plaît, et dites-lui que je suis +fâché de le déranger si tard, mais que je viens d'arriver, et que je +dois absolument le voir ce soir.» + +La jeune fille regarda timidement M. Sawyer, qui exprimait par une +étonnante variété de grimaces l'admiration que lui inspiraient ses +charmes; ensuite, jetant un coup d'oeil aux chapeaux et aux redingotes +accrochés dans le corridor, elle appela une autre servante, pour garder +la porte pendant qu'elle montait. La sentinelle fut rapidement relevée, +car la jeune fille revint immédiatement, demanda pardon aux trois amis +de les avoir laissés dans la rue, et les introduisit dans un +arrière-parloir, moitié bureau, moitié cabinet de toilette, dont les +principaux meubles étaient un bureau, un lavabo, un miroir à barbe, un +tire-botte et des crochets, un tabouret, quatre chaises, une table et +une vieille horloge. + +Sur le manteau de la cheminée se trouvait un coffre-fort en fer fixé +dans le mur; enfin un almanach et une couple de tablettes chargées de +livres et de papiers poudreux décoraient les murs. + +«Je suis bien fâché de vous avoir fait attendre à la porte, monsieur, +dit la jeune fille en allumant une lampe et en s'adressant à M. Pickwick +avec un gracieux sourire; mais je ne vous connaissais pas du tout, et il +y a tant d'aventuriers qui viennent pour voir s'ils peuvent mettre la +main sur quelque chose que réellement.... + +--Il n'y a pas le moindre besoin d'apologie, ma chère enfant, répliqua +M. Pickwick avec bonne humeur. + +--Pas le plus léger, mon amour,» ajouta Bob en étendant plaisamment les +bras, et sautant d'un côté de la chambre à l'autre, comme pour empêcher +la jeune fille de s'éloigner immédiatement. Mais elle ne fut nullement +attendrie par ces gracieusetés, car elle exprima tout haut son opinion +que M. Bob Sawyer était un polisson, et lorsqu'il voulut l'amadouer par +des moyens encore plus pressants, elle lui imprima ses jolis doigts sur +le visage, et bondit hors de la chambre, avec force expressions +d'aversion et de mépris. + +Privé de la société de la jeune bonne, M. Bob Sawyer chercha à se +divertir en regardant dans le bureau, en ouvrant les tiroirs de la +table, en feignant de crocheter la serrure du coffre-fort, en retournant +l'almanach, en essayant, par-dessus ses bottes, celles de M. Winkle +senior, et en faisant sur les meubles et ornements diverses autres +expériences amusantes, qui causaient à M. Pickwick une horreur et une +agonie inexprimables, mais qui donnaient à M. Bob Sawyer un délice +proportionnel. + +À la fin, la porte s'ouvrit, et un petit vieillard, en habit couleur de +tabac, dont le visage et le crâne étaient exactement la contre-partie du +crâne et du visage appartenant à M. Winkle _junior_ (si ce n'est que le +petit vieillard était un peu chauve), entra, en trottant, dans la +chambre, tenant d'une main la carte de M Pickwick, de l'autre un +chandelier d'argent. + +«Monsieur Pickwick, comment vous portez-vous, monsieur? dit le petit +vieillard en posant son chandelier et tendant sa main. J'espère que +vous allez bien, monsieur? Charmé de vous voir, asseyez-vous, monsieur +Pickwick, je vous en prie Ce gentleman est?... + +--Mon ami monsieur Sawyer, répondit M. Pickwick, un ami de votre fils. + +--Oh! fit M. Winkle en regardant Bob d'un air un peu refrogné. J'espère +que vous allez bien, monsieur? + +--Comme un charme, répliqua Bob. + +--Cet autre gentleman, dit M. Pickwick, cet autre gentleman, comme vous +le verrez quand vous aurez lu la lettre dont je suis chargé, est un +parent très-proche.... ou plutôt devrais-je dire, un intime ami de votre +fils. Son nom est Allen. + +--Ce gentleman?» demanda M. Winkle, en montrant avec la carte M. +Benjamin Allen, qui s'était endormi dans une attitude telle qu'on +n'apercevait de lui que son épine dorsale, et le collet de son habit. + +M. Pickwick était sur le point de répondre à cette question, et de +réciter tout au long les noms et honorables qualités de M. Benjamin +Allen, quand le spirituel Bob, afin de faire comprendre à son ami la +situation où il se trouvait, lui fit dans la partie charnue du bras un +violent pinçon. Ben se dressa sur ses pieds, avec un grand cri; mais +s'apercevant aussitôt qu'il était en présence d'un étranger, il s'avança +vers M. Winkle et lui secouant tendrement les deux mains pendant environ +cinq minutes, murmura quelques mots sans suite, à moitié intelligibles, +sur le plaisir qu'il éprouvait à le voir; lui demandant, d'une manière +très-hospitalière, s'il était disposé à prendre quelque chose après sa +promenade, ou s'il préférait attendre jusqu'au dîner; après quoi il +s'assit, et se mit à regarder autour de lui, d'un air hébété, comme s'il +n'avait pas eu la moindre idée du lieu où il se trouvait; ce qui était +vrai, effectivement. + +Tout ceci était fort embarrassant pour M. Pickwick, et d'autant plus que +M. Winkle _senior_ témoignait un étonnement palpable à la conduite +excentrique, pour ne pas dire plus, de ses deux compagnons. Afin de +mettre un terme à cette situation, il tira une lettre de sa poche, et la +présentant à M. Winkle, lui dit: + +«Cette lettre, monsieur, est de votre fils. Vous verrez par ce qu'elle +contient que son bien-être et son bonheur futur dépendent de la manière +bienveillante et paternelle dont vous l'accueillerez. Vous m'obligerez +beaucoup en la lisant avec calme, et en en discutant ensuite le sujet +avec moi, d'une manière grave et convenable. Vous pouvez juger de quelle +importance votre décision est pour votre fils, et quelle est son extrême +anxiété, à ce sujet, puisqu'elle m'a engagé à me présenter chez vous, à +une heure si avancée, et, ajouta M. Pickwick en regardant légèrement ses +deux compagnons, et dans des circonstances si défavorables.» + +Après ce prélude, M. Pickwick plaça entre les mains du vieillard étonné, +quatre pages serrées de repentir superfin; puis, s'étant assis, il +examina sa figure et son maintien, avec inquiétude il est vrai, mais +avec l'air ouvert et assuré d'un homme qui a accepté un rôle dont il n'a +pas à rougir ni à se défendre. + +Le vieux négociant tourna et retourna la lettre avant de l'ouvrir; +examina l'adresse, le dos, les côtés; fit des observations +microscopiques sur le petit garçon grassouillet imprimé sur la cire; +leva ses yeux sur le visage de M. Pickwick; et enfin, s'asseyant sur le +tabouret de son bureau et rapprochant la lampe, brisa le cachot, ouvrit +l'épître, et, l'élevant près de la lumière, se prépara à lire. + +Juste dans ce moment, M. Bob Sawyer, dont l'esprit était demeuré inactif +depuis quelques minutes, plaça ses mains sur ses genoux et se composa un +visage de clown, d'après les portraits de feu M. Grimaldi. +Malheureusement il arriva que M. Winkle, au lieu d'être profondément +occupé à lire sa lettre, comme Bob l'imaginait, s'avisa de regarder +par-dessus, et, conjecturant avec raison que le visage en question était +fabriqué en dérision de sa propre personne, fixa ses yeux sur le +coupable avec tant de sévérité, que les traits de feu M. Grimaldi se +résolurent, graduellement, en une contenance fort humble et fort +confuse. + +«Vous m'avez parlé, monsieur? demanda M. Winkle après un silence +menaçant. + +--Non, monsieur, répliqua Bob qui n'avait plus rien d'un clown, excepté +l'extrême rougeur de ses joues. + +--En êtes-vous bien sûr, monsieur? + +--Oh! certainement; oui, monsieur, tout à fait. + +--Je l'avais cru, monsieur, rétorqua le vieux gentleman avec une emphase +pleine d'indignation. Peut-être que vous m'avez regardé, monsieur? + +--Oh! non, monsieur, pas du tout, répliqua Bob de la manière la plus +civile. + +--Je suis charmé de l'apprendre, monsieur, reprit le vieillard en +fronçant ses sourcils d'un air majestueux; puis il rapprocha la lettre +de la lumière et commença à lire sérieusement. + +M. Pickwick le considérait avec attention, tandis qu'il tournait de la +dernière ligne de la première page à la première ligne de la seconde; et +de la dernière ligne de la seconde page à la première ligne de la +troisième; et de la dernière ligne de la troisième page à la première +ligne de la quatrième; mais quoique le mariage de son fils lui fût +annoncé dans les douze premières lignes, comme le savait très bien M. +Pickwick, aucune altération de sa physionomie n'indiqua avec quels +sentiments il prenait une si importante nouvelle. + +M. Winkle lut la lettre jusqu'au dernier mot, la replia avec la +précision d'un homme d'affaires, et juste au moment où M. Pickwick +attendait quelque grande expansion de sensibilité, il trempa une plume +dans l'encrier, et dit aussi tranquillement que s'il avait parlé de +l'affaire commerciale la plus ordinaire: Quelle est l'adresse de +Nathaniel, monsieur Pickwick? + + +«À l'hôtel _George et Vautour_, pour le présent. + +--George et Vautour, où est cela? + +--George Yard, Lombard street. + +--Dans la cité? + +--Oui.» + +Le vieux gentleman écrivit méthodiquement l'adresse sur le dos de la +lettre, et l'ayant placée dans son bureau, qu'il ferma, dit en rangeant +le tabouret et en mettant la clef dans sa poche: «Je suppose que nous +n'avons plus rien à nous dire, monsieur Pickwick?» + +--Rien à nous dire, mon cher monsieur? s'écria l'excellent homme avec +une chaleur pleine d'indignation. Rien à nous dire! N'avez-vous pas +d'opinion à exprimer sur un événement si considérable dans la vie de mon +jeune ami? Pas d'assurance à lui faire transmettre par moi, de la +continuation de votre affection et de votre protection? Rien à dire qui +puisse le rassurer, rien qui puisse consoler la jeune femme inquiète, +dont le bonheur dépend de lui? Mon cher monsieur, réfléchissez. + +--Précisément, je réfléchirai. Je ne puis rien dire maintenant. Je suis +un homme méthodique, monsieur Pickwick, je ne m'embarque jamais +précipitamment dans aucune affaire et d'après ce que je vois de +celle-ci, je n'en aime nullement les apparences. Mille livres sterling +ne sont pas grand chose, monsieur Pickwick. + +--Vous avez bien raison, monsieur, dit Ben Allen, justement assez +éveillé pour savoir qu'il avait dépensé ses mille livres sans la plus +petite difficulté. Vous êtes un homme intelligent. Bob, c'est un +gaillard intelligent. + +--Je suis enchanté que vous me rendiez cette justice, dit M. Winkle, en +jetant un regard méprisant à M. Ben Allen, qui hochait la tête d'un air +profond. Le fait est, monsieur Pickwick, qu'en permettant à mon fils de +voyager sous vos auspices pendant un an ou deux, pour apprendre à +connaître les hommes et les choses, et afin qu'il n'entrât pas dans la +vie comme un écolier, qui se laisse attraper par le premier venu, je +n'avais nullement compté sur ceci. Il le sait très bien, et si je +cessais de le soutenir, il n'aurait pas lieu d'être surpris. Au reste il +apprendra ma décision, monsieur Pickwick. En attendant, je vous souhaite +le bonsoir. Margaret, ouvrez la porte.» + +Pendant tout ce temps M. Bob Sawyer avait fait des signes à son ami pour +l'engager à dire quelque chose qui fût frappé au bon coin; aussi Ben +improvisa-t-il, sans aucun avertissement préalable, une petite oraison +brève, mais pleine de chaleur. «Monsieur, dit-il en regardant le vieux +gentleman avec des yeux ternes et fixes et en balançant furieusement son +bras de bas en haut: Vous.... vous devriez rougir de votre conduite. + +--En effet, répliqua M. Winkle; comme frère de la jeune personne, vous +êtes un excellent juge de la question. Allons! en voilà assez. Je vous +en prie, monsieur Pickwick, n'ajoutez plus rien. Bonne nuit, messieurs.» + +Ayant dit ces mots, le vieux négociant prit le chandelier et ouvrit la +porte de la chambre, en montrant poliment le corridor. + +«Vous regretterez votre conduite, monsieur, dit M. Pickwick en serrant +étroitement ses dents, pour contenir sa colère, car il sentait combien +cela était important pour son jeune ami. + +--Je suis pour le moment d'une opinion différente, répondit M. Winkle +avec calme. Allons, messieurs, je vous souhaite encore un bonne nuit.» + +M. Pickwick regagna la rue d'un pas irrité; Bob Sawyer, complètement +maté par les manières décidées du vieux gentleman, prit le même parti; +le chapeau de M. Ben Allen roula après eux sur les marches, et la +personne de M. Ben Allen le suivit immédiatement; puis les trois +compagnons allèrent se coucher en silence, et sans songer. Mais avant de +s'endormir, M. Pickwick pense que s'il avait su quel homme méthodique +était M. Winkle _senior_, il ne serait assurément pas chargé d'une telle +commission pour lui. + + + + +CHAPITRE XXII. + +Dans lequel M. Pickwick rencontre une vieille connaissance, circonstance +fortuite à la quelle la lenteur est principalement redevable des détails +brûlants d'intérêt ci-dessous consignés, concernant deux hommes +politiques. + + +Lorsque M. Pickwick se réveilla à huit heures du matin, l'état de +l'atmosphère n'était nullement propre à égayer son esprit, ni à diminuer +l'abattement que lui avait inspiré le résultat inattendu de son +ambassade. Le ciel était triste et sombre, l' air humide et froid, les +rues mouillées et fangeuses. La fumée restait paresseusement suspendue +au sommet des cheminées, comme si elle avait manqué d'énergie pour +s'élever, et la brume descendait lentement, comme si elle n'avait pas eu +même le coeur à tomber. Un coq de combat, privé de toute son animation +habituelle, se balançait tristement sur une patte, dans la cour, tandis +qu'une bourrique, sous un étroit appentis, tenait sa tête baissée, et, +s'il fallait en croire sa contenance misérable, devait méditer un +suicide. Dans les rues, on ne voyait que des parapluies, et l'on +n'entendait que le cliquetis des casques et le clapotement de l'eau, qui +dégouttait des toits. + +Pendant le déjeuner, la conversation demeura singulièrement traînante. +M. Bob Sawyer lui-même ressentait l'influence du temps, et la réaction +de l'excitation du jour précédent. Suivant son propre et expressif +langage, il était _aplati_. M. Ben Allen l'était aussi; et pareillement +M. Pickwick. + +Dans l'attente prolongée d'une éclaircie, le dernier journal de Londres +fut lu et relu, avec une intensité d'intérêt qui ne s'observe jamais que +dans des cas d'extrême misère. Les trois compagnons d'infortunes ne +mirent pas moins de persévérances à arpenter chaque fleur du tapis; ils +regardèrent par la fenêtre assez souvent pour justifier l'imposition +d'une double taxe; ils entamèrent, sans résultat, toutes sortes de +sujets de conversation, et à la fin, lorsque midi fut arrivé sans amener +aucun changement favorable, M. Pickwick tira résolument la sonnette et +demanda sa voiture. + +La route était boueuse, il bruinait plus fort que jamais, et la boue +était lancée dans la chaise ouverte en si grande quantité, qu'elle +incommodait les habitants de l'intérieur presque autant que ceux de +l'extérieur. Pourtant, dans le mouvement même, dans le sentiment d'un +changement, d'une action, il y avait quelque chose de bien préférable à +l'ennui de rester enfermé dans une chambre sombre, et de voir pour toute +distraction la pluie tomber tristement dans une triste rue. Aussi nos +voyageurs s'étonnèrent-ils d'abord d'avoir été si longtemps à prendre +leur parti. + +Quand ils arrêtèrent à Coventry pour relayer, la vapeur qui sortait des +chevaux formait un nuage si épais, qu'elle éclipsait complétement le +palefrenier; seulement on l'entendit s'écrier au milieu du brouillard, +qu'il espérait bien obtenir la première médaille d'or de la société +d'humanité, pour avoir ôté le chapeau du postillon, attendu que celui-ci +aurait été infailliblement noyé par l'eau qui découlait des bords, si +l'invisible gentleman n'avait pas eu la présence d'esprit de l'enlever +vivement, et d'essuyer avec un bouchon de paille le visage du naufragé. + +«Ceci est agréable, dit Bob en arrangeant le collet de son habit, et en +tirant son châle sur sa bouche pour concentrer la fumée d'un verre +d'eau-de-vie qu'il venait d'avaler. + +--Tout à fait, répondit Sam d'un air tranquille. + +--Vous n'avez pas l'air d'y faire attention. + +--Dame! monsieur, je ne vois pas trop quel bien ça me ferait. + +--Voilà une excellente réponse, ma foi! + +--Certainement, monsieur. Tout ce qui arrive est bien, comme remarqua +doucement le jeune seigneur quand il reçut une pension, parce que le +grand-père de la femme de l'oncle de sa mère avait une fois allumé la +pipe du roi avec son briquet phosphorique. + +--Ce n'est pas une mauvaise idée cela, répliqua Bob d'un air approbatif. + +--Juste ce que le jeune courtisan disait ensuite tous les jours +d'échéance pendant le reste de sa vie.» + +Après un court silence, Sam jeta un coup d'oeil au postillon, et +baissant la voix de manière à ne produire qu'un chuchotement mystérieux: +«Avez-vous jamais été appelé, quand vous étiez apprenti carabin, pour +visiter un postillon?... + +--Non, je ne le crois pas. + +--Vous n'avez jamais vu un postillon dans un hôpital n'est-ce pas? + +--Non, je ne pense pas en avoir vu. + +--Vous n'avez jamais connu un cimetière où y avait un postillon +d'enterré? vous n'avez jamais vu un postillon mort, n'est-ce pas? +demanda Sam, en poursuivant son catéchisme. + +--Non, répliqua Bob. + +--Ah! reprit Sam d'un air triomphant, et vous n'en verrez jamais, et il +y a une autre chose qu'on ne verra jamais, c'est un âne mort. Personne +n'a jamais vu un âne mort, excepté le gentleman[23] en culotte de soie +noire, qui connaissait la jeune femme qui gardait une chèvre, et encore +c'était un âne français; ainsi il n'était pas de pur sang, après tout. + +[Footnote 23: _Yorick_. Voy. le voyage sentimental de Sterne. _(Note du +traducteur.)_] + +--Eh bien! quel rapport tout cela a-t-il avec le postillon? demanda Bob. + +--Voilà. Je ne veux pas assurer, comme quelques personnes très-sensées, +que les postillons et les ânes sont un être immortel, tous les deux; +mais voilà ce que je dis: C'est que, quand ils se sentent trop roides +pour travailler, ils s'en vont, l'un portant l'autre: un postillon pour +deux ânes, c'est la règle. Ce qu'ils deviennent ensuite, personne n'en +sait rien; mais il est très-probable qu'ils vont pour s'amuser dans un +monde meilleur, car il n'y a pas un homme vivant qui ait jamais vu un +postillon ni un âne s'amuser dans ce monde ici.» + +Développant compendieusement cette remarquable théorie, et citant à +l'appui divers faits statistiques, Sam Weller égaya le trajet jusqu'à +Dunchurch. Là on obtint un postillon sec et des chevaux frais. Daventry +était le relais suivant, Towcester celui d'après, et à la fin de chaque +relais, il pleuvait plus fort qu'au commencement. + +«Savez-vous, dit Bob d'un ton de remontrance en mettant le nez à la +portière de la chaise, lorsqu'elle arrêta devant la tête du sarrasin, à +Towcester, savez-vous que ça ne peut pas aller comme ça? + +--Ah ça! dit M. Pickwick, qui venait de sommeiller un peu: J'ai peur +que vous n'attrapiez de l'humidité. + +--Oh vraiment! en effet, je crois que je suis légèrement humide! dit +Bob, et personne ne pouvait le nier, car la pluie coulait de son cou, de +ses coudes, de ses parements, de ses casques et de ses genoux. Tout son +costume était si luisant d'eau, qu'on aurait pu croire qu'il était +imprégné d'huile. + +--Je crois que je suis légèrement humide, répéta Bob, en se secouant et +en jetant autour de lui une petite pluie fine, comme font les chiens de +Terre-Neuve, en sortant de l'eau. + +--Je pense vraiment qu'il n'est pas possible d'aller plus loin ce soir, +fit observer Ben Allen. + +--Tout à fait hors de question, monsieur, ajouta Sam en s'approchant +pour assister à la conférence? C'est de la cruauté envers les animaux +que de les faire sortir d'un temps pareil. Il y a des lits ici, +monsieur. Tout est propre et confortable. Un très-bon petit dîner, qui +peut être prêt en une demi-heure; des poulets et des côtelettes, du +veau, des haricots verts, une tarte et de la propreté. Vous ferez bien +de rester ici, monsieur, si j'ose donner mon avis gratis. Consultez les +gens de l'art, comme disait le docteur.» + +L'hôte de la _Tête de Sarrasin_ arriva fort à propos, en ce moment, pour +confirmer les éloges de Sam, relativement aux mérites de son +établissement et pour appuyer ses supplications par une quantité de +conjonctures effrayantes concernant l'état des routes, l'improbabilité +d'avoir des chevaux frais aux relais suivant la certitude infaillible +qu'il pleuvrait toute la nuit, et la certitude, également infaillible, +que le temps s'éclaircirait le matin; avec divers autres raisonnements +séducteurs familiers à tous les aubergistes. + +«C'est bien! dit M. Pickwick; mais alors il faut que j'envoie une +lettre à Londres, de manière à ce que qu'elle soit remise demain, dès le +matin. Autrement je serais obligé de continuer ma route, à tout hasard.» + +L'hôte fit une grimace de plaisir. Rien n'était plus facile que +d'envoyer une lettre empaquetée dans une feuille de papier gris, soit +par la malle, soit par la voiture de nuit de Birmingham. Si le gentleman +tenait particulièrement à ce que qu'elle fût remise de suite, il pouvait +écrire sur l'enveloppe _très-pressée_, moyennant quoi il serait certain +qu'elle serait portée immédiatement, ou bien _une demi-couronne au +porteur si ce paquet est remis de suite_, ce qui serait encore plus sûr. + +«Très-bien! dit M. Pickwick. Alors nous allons rester ici. + +--John, cria l'aubergiste; des lumières dans le _soleil_; faites vite du +feu, les gentlemen sont mouillés. Par ici, messieurs. Ne vous tourmentez +pas du postillon, monsieur, je vous l'enverrai quand vous le sonnerez. +Maintenant, John, les chandelles.» + +Les chandelles furent apportées, le feu fut attisé et une nouvelle bûche +y fut jetée. En dix minutes de temps un garçon mettait la nappe pour le +dîner, les rideaux étaient tirés, le feu flambait, et, comme il arrive +toujours dans une auberge anglaise un peu décente, on aurait cru, à voir +l'arrangement de toutes choses, que les voyageurs étaient attendus +depuis huit jours au moins. + +M. Pickwick s'assit à une petite table et écrivit rapidement, pour M. +Winkle, un billet dans lequel il l'informait simplement qu'il était +arrêté par le mauvais temps, mais qu'il arriverait certainement à +Londres, le jour suivant; remettant d'ailleurs, à cette époque, le +détail de ses opérations. Ce billet, arrangé de manière à avoir l'air +d'un paquet, fut immédiatement porté à l'aubergiste, par Sam. + +Après s'être séché au feu de la cuisine, Sam revenait pour ôter les +bottes de son maître, quand, en regardant par une porte entr'ouverte, il +aperçut un grand homme, dont les cheveux étaient roux. Devant lui, sur +une table, était étalé un paquet de journaux, et il lisait l'article +politique de l'un d'eux, avec un air de sarcasme continuel, qui donnait +à ses narines et à tous ses traits une expression de mépris superbe et +majestueux. + +«Hé! dit Sam, il me semble que je connais cette boule-là, et le lorgnon +d'or, et la tuile à grands rebords. J'ai vu tout cela à Eatanswill, ou +bien je suis un crétin!» + +À l'instant même, afin d'attirer l'attention du gentleman, Sam fut saisi +d'une toux fort incommode. Celui-ci tressaillit, en entendant du bruit, +leva sa tête et son lorgnon, et laissa apercevoir les traits profonds et +pensifs de M. Pott, l'éditeur de _la Gazette d'Eatanswill_. + +«Pardon, monsieur, dit Sam en s'approchant avec un salut. Mon maître est +ici, monsieur Pott. + +--Chut! chut! cria Pott, en entraînant Sam, dans la chambre et en +fermant la porte, avec une expression de physionomie pleine de mystère +et d'appréhension. + +--Qu'est-ce qu'il y a? monsieur, dit Sam en regardant avec étonnement +autour de lui. + +--Gardez-vous bien de murmurer mon nom. Nous sommes dans un pays jaune: +si la population irritable savait que je suis ici, elle me déchirerait +en lambeaux. + +--En vérité, monsieur? + +--Oui; je serais la victime de leur furie. Mais maintenant jeune homme, +qu'est-ce que vous disiez de votre maître? + +--Qu'il passe la nuit dans cette auberge, avec un couple d'amis. + +--M. Winkle en est-il? demanda M. Pott en fronçant légèrement le +sourcil. + +--Non, monsieur, il reste chez lui maintenant. Il est marié. + +--Marié! s'écria Pott avec une véhémence effrayante. Il s'arrêta, sourit +d'un air sombre, et ajouta à voix basse et d'un ton vindicatif: C'est +bien fait, il n'a que ce qu'il mérite.» + +Ayant ainsi exhalé, avec un sauvage triomphe, sa mortelle malice envers +un ennemi abattu, M. Pott demanda si les amis de M. Pickwick étaient +bleus, et l'intelligent valet, qui en savait à peu près autant que +l'éditeur lui-même, ayant fait une réponse très-satisfaisante, M. Pott +consentit à l'accompagner dans la chambre de M. Pickwick. Il y fut reçu +avec beaucoup de cordialité, et l'on convint de dîner en commun. + +Lorsque M. Pott eut pris son siége près du feu, et lorsque nos trois +voyageurs eurent ôté leurs bottes mouillées et mis des pantoufles: +«Comment vont les affaires à Eatanswill? demanda M. Pickwick. +_L'Indépendant_ existe-t-il toujours? + +--_L'Indépendant_, monsieur, répliqua Pott, traîne encore sa misérable +et languissante carrière, abhorré et méprisé par le petit nombre de ceux +qui connaissent sa honteuse et méprisable existence; suffoqué lui-même +par les ordures qu'il répand en si grande profusion, assourdi et aveuglé +par les exhalaisons de sa propre fange, l'obscène journal, sans avoir la +conscience de son état dégradé, s'enfonce rapidement sous la vase +trompeuse qui semble lui offrir un point d'appui solide auprès des +classes les plus basses de la société, mais qui, s'élevant par degré +au-dessus de sa tête détestée, l'engloutira bientôt pour toujours.» + +Ayant débité avec véhémence ce manifeste, tiré de son dernier article +politique, l'éditeur s'arrêta pour prendre haleine, puis regardant +majestueusement Bob: «Vous êtes jeune, monsieur,» lui dit-il. + +M. Sawyer inclina la tête. + +«Et vous aussi, monsieur,» ajouta Pott en s'adressant à M. Ben Allen. + +Celui-ci reconnut l'agréable imputation. + +--Et vous êtes tous les deux profondément imbus de ces principes bleus, +que j'ai promis aux peuples de ce royaume de défendre et de maintenir +tant que je vivrai? + +--Hé! hé! quant à cela, je n'en sais trop rien, répliqua Bob, je +suis.... + +--Pas un jaune, n'est-ce pas? monsieur Pickwick, interrompit l'éditeur +en reculant sa chaise. Votre ami n'est pas un jaune, monsieur. + +--Non, non, répliqua Bob. Je suis une espèce de tartan écossais, à +présent; un composé de toutes les couleurs. + +--Un vacillateur, dit Pott d'une voix solennelle; un vacillateur! Ah! +monsieur, si vous pouviez lire une série de huit articles, qui ont paru +dans _la Gazette d'Eatanswill_, j'ose dire que vous ne seriez pas +longtemps sans asseoir vos opinions sur une base ferme et solide. + +--Et moi, j'ose dire que je deviendrais tout bleu, avant d'être arrivé à +la fin,» rétorqua Bob. + +M. Pott le regarda d'un air soupçonneux, pendant quelques minutes, puis +se tournant vers M. Pickwick: «Vous avez lu, sans doute, les articles +littéraires qui ont paru par intervalles, depuis trois mois, dans _la +Gazette d'Eatanswill_, et qui ont excité une attention si générale +et.... et je puis le dire, une admiration si universelle. + +--Eh! mais, répliqua M. Pickwick, légèrement embarrassé par cette +question, le fait est que j'ai été tellement occupé, d'une autre +manière, que je n'ai réellement pas eu la possibilité de les parcourir. + +--Il faut les lire, monsieur, dit l'éditeur d'un air sévère. + +--Oui, certainement. + +--Ils ont paru sous la forme d'une critique très-détaillée d'un ouvrage +sur la métaphysique chinoise. + +--Ah! très-bien.... Ces articles sont de vous? j'espère. + +--Ils sont de mon critique, monsieur, répliqua Pott avec grande dignité. + +--Un sujet bien abstrait, à ce qu'il semble? + +--Tout à fait, répondit Pott, avec l'air profond d'un sage. Il a fait, +sous ma direction, des études préparatoires. D'après mon avis, il s'est +aidé, pour cela, de l'_Encyclopédie britannique_. + +--En vérité? Je ne savais pas que cet excellent ouvrage contînt quelque +chose sur la métaphysique chinoise. + +--Monsieur, continua Pott, en posant sa main sur le genou de M. +Pickwick et en regardant autour de lui avec un sourire de supériorité +intellectuelle, il a lu, pour la métaphysique, à la lettre M; et pour la +Chine, à la lettre C; et il a amalgamé les fruits de cette double +lecture, monsieur!» + +Les traits de M. Pott rayonnèrent de tant de grandeur additionnelle, au +souvenir de la puissance de génie et des trésors de science déployés +dans le docte travail en question, qu'il s'écoula quelques minutes avant +que M. Pickwick eût la hardiesse de recommencer la conversation. +Pourtant la contenance de l'éditeur étant retombée graduellement dans +son expression ordinaire de suprématie morale, notre philosophe se +hasarda à lui dire: «Me sera-t-il permis de demander quel grand objet +vous a amené si loin de votre maison? + +--L'objet qui me guide et qui m'anime toujours, dans mes gigantesques +travaux, répliqua Pott avec un sourire; le bien de mon pays. + +--Je supposais, effectivement, que c'était quelque mission politique. + +--Oui, monsieur, vous aviez raison, répondit Pott. Puis, se courbant +vers M. Pickwick, il lui murmura à l'oreille d'une voix creuse et lente: +Il doit y avoir demain soir un bal jaune à Birmingham. + +--En vérité! s'écria M. Pickwick. + +--Oui, monsieur; et un souper jaune! + +--Est-il possible?» + +Pott affirma le fait par un signe majestueux. + +Quoique M. Pickwick fit semblant d'être atterré par cette communication, +il était si peu versé dans la politique locale, qu'il ne pouvait pas +comprendre suffisamment l'importance de l'affreuse conspiration dont il +était question. M. Pott s'en aperçut, et tirant le dernier numéro de _la +Gazette d'Eatanswill_, lui lut avec solemnité le paragraphe suivant: + +RÉUNION CLANDESTINE DES JAUNES. + +«Un reptile contemporain a récemment vomi son noir venin dans le vain +espoir de souiller la pure renommée de notre illustre représentant, +l'honorable Samuel Slumkey; ce Slumkey dont nous avons prédit, longtemps +avant qu'il eût atteint sa position actuelle, si noble et si chérie, +qu'il serait un jour l'honneur et le triomphe de sa patrie, et le hardi +défenseur de nos droits. Un reptile contemporain, disons-nous, a fait +d'ignobles plaisanteries au sujet d'un panier à charbon, en plaqué, +superbement ciselé, offert à cet admirable citoyen par ses mandataires +enchantés. Ce misérable et obscur écrivain insinue que l'honorable +Samuel Slumkey a, lui-même, contribué, par le moyen d'un ami intime de +son sommelier, pour plus des trois quarts de la somme totale de la +souscription. Eh! quoi? cette créature rampante ne voit-elle pas que, si +ce fait était vrai, il ne servirait qu'à placer l'honorable M. Slumkey +dans une auréole encore plus brillante, s'il est possible. Sa cervelle +obtuse ne comprend-elle pas que cet aimable et touchant désir d'exaucer +les voeux des électeurs doit le rendre cher à jamais à ceux de ses +compatriotes qui ne sont pas pires que des pourceaux, ou, en d'autres +termes, qui ne sont pas tombés aussi bas que notre contemporain? Mais +telles sont les misérables équivoques des jaunes jésuitiques. Et ce ne +sont pas là leurs seuls artifices! La trahison couve sous la cendre. +Nous déclarons hardiment, maintenant que nous sommes provoqué à tout +dire, et nous nous plaçons en conséquence sous la sauvegarde de notre +pays et de ses constables, nous déclarons hardiment qu'on fait, en ce +moment même, des préparatifs pour un bal _jaune_, qui sera donné dans +une ville _jaune_, au centre même d'une population _jaune_, qui sera +dirigé par un maître des cérémonies _jaune_, où assisteront quatre +membres du parlement _ultra-jaunes_, et où l'on ne sera admis qu'avec +des billets _jaunes_! Notre infernal contemporain frissonne-t-il? Qu'il +se torde vainement dans son impuissante malice, en lisant ces mots: +_Nous serons là_.» + +Après avoir débité cette tirade, le journaliste, tout à fait épuisé, +referma la gazette, en disant: «Voilà monsieur, voilà l'état de la +question.» + +L'aubergiste et le garçon entrant en ce moment avec le dîner, M. Pott +posa son doigt sur ses lèvres, pour indiquer qu'il comptait sur la +discrétion de M. Pickwick, et qu'il le regardait comme maître de sa vie. +M. Bob Sawyer et Benjamin Allen, qui s'étaient irrévéremment endormis +pendant la lecture de la Gazette, furent réveillés par la prononciation +à voix basse de ce mot cabalistique: _dîner_, et se mirent à table, avec +bon appétit. + +Pendant le repas et la séance qui lui succéda, M. Pott, descendant pour +quelques instants à des sujets domestiques, informa M. Pickwick que +l'air d'Eatanswill ne convenant pas à son épouse, elle était allée +visiter différents établissements fashionables d'eaux thermales, afin de +recouvrer sa bonne humeur, et sa santé accoutumée. C'était là une +manière délicate de voiler le fait, que Mme Pott, exécutant sa menace de +séparation souvent répétée, et en vertu d'un arrangement arraché à M. +Pott par son frère le lieutenant, s'était retirée pour vivre, avec son +fidèle garde du corps, de la moitié des profits annuels provenant de la +vente de la gazette d'Eatanswill. + +Tandis que l'illustre journaliste, quels que fussent les différents +sujets qu'il traitât, embellissait la conversation par des passages +extraits de ses propres élucubrations, un majestueux étranger, mettant +la tête à la portière d'une diligence qui se rendait à Birmingham, et +qui s'était arrêtée devant l'auberge pour y laisser quelques paquets, +demanda s'il pouvait trouver dans l'hôtel un bon lit. + +«Certainement, monsieur, répliqua l'hôte. + +--En êtes-vous sûr? puis-je y compter? reprit l'étranger, dont les +regards et les manières avaient quelque chose de soupçonneux. + +--Sans aucun doute, monsieur. + +--Bien. Cocher, je reste ici. Conducteur, mon sac de nuit.» + +Puis ayant dit bonsoir aux autres passagers, d'un air d'assez mauvaise +humeur, l'étranger descendit. C'était un petit gentleman, dont les +cheveux noirs et roides étaient taillés en hérisson, ou si l'on aime +mieux en brosse, et se tenaient tout droits sur sa tête. Son aspect +était pompeux et menaçant; ses manières péremptoires, ses yeux perçants +et inquiets; toute sa tournure, enfin, annonçait le sentiment d'une +grande confiance en soi-même, et la conscience d'une incommensurable +supériorité sur tout le reste du monde. + +Ce gentleman fut introduit dans la chambre, originairement assignée au +patriote M. Pott, et le garçon remarqua, avec un muet étonnement, que la +chandelle était à peine allumée quand l'étranger, plongeant la main dans +son chapeau, en tira un journal, et commença à le lire avec la morne +expression d'indignation et de mépris, qui avait jailli une heure +auparavant du regard majestueux de M. Pott. Il se rappela aussi que +l'indignation de M. Pott avait été allumée par un journal nommé +l'_Indépendant d'Eatanswill_, tandis que le profond mépris du nouveau +gentleman était excité par une feuille intitulée: _La gazette +d'Eatanswill_. + +«Envoyez-moi le maître de l'hôtel, dit l'étranger. + +--Oui, monsieur.» + +L'hôte arriva bientôt après. + +«Êtes-vous le maître de l'hôtel? demanda l'étranger. + +--Oui, monsieur. + +--Me connaissez-vous? + +--Je n'ai pas ce plaisir-là, monsieur. + +--Mon nom est _Slurk_.» + +L'hôte inclina légèrement la tête. + +«Slurk, monsieur! répéta le gentleman d'un air hautain. Me +connaissez-vous, maintenant, aubergiste?» + +L'hôte se gratta la tête, regarda le plafond, puis l'étranger, et sourit +faiblement. + +«Me connaissez-vous?» + +L'hôte parut faire un grand effort, et répondit à la fin: + +«Non monsieur, je ne vous connais pas. + +--Grand Dieu! s'écria l'étranger en frappant la table de son poing; +voilà donc ce que c'est que la popularité!» + +L'hôte recula d'un pas ou deux vers la porte, et l'étranger poursuivit, +en le suivant des yeux: + +«Voilà donc la reconnaissance que l'on accorde à des années d'étude et +de travail, sacrifiées en faveur des masses! Je descends de voiture, +mouillé, fatigué, et les habitants ne s'empressent point pour féliciter +leur champion; leurs cloches sont silencieuses; mon nom même ne réveille +aucune gratitude dans leur esprit plein de torpeur. N'est-ce pas assez, +continua M. Slurk en se promenant avec agitation, n'est-ce pas assez +pour faire bouillonner l'encre d'un homme dans sa plume, et pour le +décider à abandonner leur cause à jamais! + +--Monsieur demande un grog à l'eau-de-vie? dit l'hôte en hasardant une +insinuation. + +--Au rhum! répondit Slurk en se tournant vers lui d'un air farouche. +Avez-vous du feu quelque part? + +--Nous pouvons en allumer sur-le-champ, monsieur. + +--Oui! et qu'il donne de la chaleur à l'instant de me coucher. Y a-t-il +quelqu'un dans la cuisine? + +--Pas une âme, monsieur. Il y a un feu superbe; tout le monde s'est +retiré et la porte est fermée pour la nuit. + +--C'est bien! je boirai mon grog près du feu de la cuisine.» + +Et là-dessus, reprenant majestueusement son chapeau et son journal, +l'étranger marcha d'un pas solennel derrière l'hôte. Arrivé dans la +cuisine, il se jeta sur un siége, au coin du feu, reprit sa physionomie +méprisante, et commença à lire et à boire, avec une dignité silencieuse. + +Or, un démon de discorde, volant en ce moment au-dessus de la tête du +Sarrazin, et jetant les yeux en bas, par pure curiosité, aperçut Slurk, +confortablement établi au coin du feu de la cuisine et, dans une autre +chambre, Pott, légèrement exalté par le vin. Aussitôt le malicieux +démon, s'abattant dans ladite chambre avec une inconcevable rapidité, et +s'introduisant du même temps dans la tête de Bob Sawyer, lui souffla le +discours suivant. + +«Dites donc, nous avons laissé éteindre le feu; cette pluie a joliment +refroidi l'air. + +--C'est vrai, répondit M. Pickwick en frissonnant. + +--Ça ne serait pas une mauvaise idée de fumer un cigare au feu de la +cuisine, hein! qu'en dites-vous? reprit Bob, toujours excité par le +démon susdit. + +--Je crois que cela serait tout à fait confortable, répliqua M. +Pickwick; qu'en pensez-vous, monsieur Pott?» + +M. Pott donna facilement son assentiment à la mesure proposée, et les +quatre voyageurs se rendirent immédiatement à la cuisine, chacun d'eux +tenant son verre à la main, et Sam Weller marchant à la tête de la +procession, afin de montrer le chemin. + +L'étranger lisait encore. Il leva les yeux et tressaillit. M. Pott +recula d'un pas. + +«Qu'est-ce qu'il y a? chuchota M. Pickwick. + +--Ce reptile! répliqua Pott. + +--Quel reptile? s'écria M. Pickwick en regardant autour de lui, de peur +de marcher sur une limace gigantesque ou sur une araignée hydropique. + +--Ce reptile! murmura Pott en prenant M. Pickwick par le bras, et lui +montrant l'étranger; ce reptile, Slurk, de _l'Indépendant_. + +--Nous ferions peut-être mieux de nous retirer? demanda M. Pickwick. + +--Jamais, monsieur, jamais!» répliqua Pott; et prenant position à +l'autre coin de la cheminée, il choisit un journal dans son paquet et +commença à lire en face de son ennemi. + +M. Pott naturellement lisait l'_Indépendant_, et M. Slurk lisait _la +Gazette_, et chaque gentleman exprimait son mépris pour les compositions +de l'autre par des ricanements amers et par des reniflements +sarcastiques. Ensuite ils passèrent à des manifestations plus ouvertes, +telles que: Absurde! misérable! atrocité! blague! coquinerie! boue! +fange! ordure! et autres remarques critiques d'une nature semblable. + +MM. Bob Sawyer et Ben Allen avaient tous les deux observé ces symptômes +de rivalité avec un plaisir intime, qui ajoutait beaucoup de goût au +cigare, dont ils tiraient de vigoureuses bouffées. Lorsque le feu +roulant d'observations commença à s'apaiser, le malicieux Bob, +s'adressant à Slurk avec une grande politesse, lui dit: «Voudriez-vous +me permettre de jeter les yeux sur ce journal, quand vous l'aurez fini, +monsieur? + +--Vous trouverez peu de chose qui mérite d'être lu dans ces méprisables +gasconnades, répondit Slurk en lançant à son rival un regard satanique. + +--Je vais vous donner celui-ci sur-le-champ, dit Pott en levant sa +figure, pâle de rage, et avec une voix que la même cause rendait +tremblante: vous serez amusé par l'ignorance de cet écrivassier.» + +Une terrible emphase fut mise sur ces mots: _méprisables_ et +_écrivassier_, et le visage des deux éditeurs commença à prendre une +expression provocatrice. + +«La galimatias et l'infamie de ce misérable sont par trop dégoûtants,» +poursuivit Pott en affectant de s'adresser à M. Bob Sawyer, tout en +jetant un regard menaçant à M. Slurk. + +M. Slurk se mit à rire de tout son coeur, et, repliant le papier de +manière à passer à la lecture d'une nouvelle colonne, déclara que, +malgré tout, il ne pouvait s'empêcher de rire des absurdités de cet +imbécile. + +«Quelle ignorance crasse! s'écria Pott en passant du rouge au cramoisi. + +--Avez-vous jamais lu les sottises de cet homme? demanda Slurk à Bob +Sawyer. + +--Jamais. C'est donc bien mauvais? + +--Détestable! + +--Réellement! s'écria Pott, feignant d'être absorbé dans sa lecture; +ceci est par trop infâme!» + +Slurk tendit son journal à Bob Sawyer en lui disant: «Si vous avez le +courage de parcourir cet amas de méchancetés, de bassesses, de +faussetés, de parjures, de trahisons, d'hypocrisies, vous aurez +peut-être quelque plaisir à rire du style peu grammatical de ce cuistre +ignorant. + +--Qu'est-ce que vous dites, monsieur? s'écria Pott en relevant sa tête, +toute tremblante de fureur. + +--Cela ne vous regarde pas, monsieur. + +--Ne disiez-vous pas, style peu grammatical, cuistre ignorant, monsieur? + +--Oui, monsieur, répliqua Slurk; je dirai même _style de haut +embêtement_, si cela peut vous faire plaisir.» + +M. Pott ne répliqua rien, mais ayant soigneusement replié son +indépendant, il le jeta par terre, l'écrasa sous sa botte, cracha +dessus, en grande cérémonie, et le lança dans le feu. + +«Voilà, dit-il en reculant sa chaise, voilà comme je traiterais le +serpent qui a vomi ce venin, si je n'étais pas retenu, heureusement pour +lui, par les lois de ma patrie. Oui, sans cette considération, je le +traiterais de même. + +--Traitez-le donc de même, monsieur! cria Slurk en se levant. Il n'en +appellera jamais aux lois dans un cas semblable. Traitez-le donc de +même, monsieur! + +--Écoutez, écoutez! dit Bob Sawyer. + +--Rien ne saurait être plus loyal, fit observer Ben Allen. + +--Traitez-le donc de même, monsieur, répéta Slurk d'un ton élevé.» + +M. Pott lui darda un regard de mépris qui aurait glacé une fournaise. + +«Traitez-le donc de même! continua l'autre, d'une voix encore plus +stridente. + +--Je ne le veux pas, monsieur, répondit Pott. + +--Oh! vous ne le voulez pas? Vraiment vous ne le voulez pas? reprit +Slurk d'un air provoquant. Vous entendez cela, messieurs, il ne le veut +pas! Ce n'est pas qu'il ait peur, au moins; oh! non, il ne le veut pas, +ah! ah! ah! + +--Monsieur, rétorqua Pott ému par ce sarcasme; je vous regarde comme une +vipère. Je vous considère comme un homme qui s'est mis en dehors de la +société, par sa conduite impudente, dégoûtante, abominable. Vous n'êtes +plus pour moi, personnellement ou politiquement, qu'une vipère, une pure +et simple vipère!» + +L'Indépendant indigné n'attendit pas la fin de cette déclaration, mais +saisissant son sac de nuit, qui était raisonnablement garni de biens +meubles, il le fit tourner en l'air pendant que Pott s'éloignait, et le +laissant retomber avec un grand fracas, sur la tête du gazetier, +l'étendit tout de son long sur le carreau. + +«Messieurs! s'écria M. Pickwick, pendant que Pott se relevait et +saisissait la pelle; messieurs, réfléchissez, au nom du ciel! Du +secours! Sam! ici. Je vous en supplie, messieurs... Aidez-moi donc à les +séparer!» + +Tout en prononçant ces exclamations incohérentes, M. Pickwick s'était +précipité entre les deux combattants, juste à temps pour recevoir, sur +ses épaules, le sac de nuit d'un côté et la pelle de l'autre. Soit que +les organes de l'opinion publique d'Eatanswill fussent aveuglés par leur +animosité, soit qu'étant tous deux de subtils raisonneurs, ils eussent +vu l'avantage d'avoir entre eux un tiers parti pour recevoir les coups, +il est certain qu'ils ne firent pas la plus légère attention au +philosophe, mais que, se défiant mutuellement avec audace, ils +continuèrent à employer la pelle et le sac de nuit. M. Pickwick aurait +sans doute cruellement souffert de son trop d'humanité, si Sam, attiré +par les cris de son maître, n'était pas accouru en cet instant, et, +saisissant un sac à farine, n'avait pas efficacement arrêté le conflit +en l'enfonçant sur la tête et sur les épaules du puissant Pott, et en le +serrant au-dessous des coudes. + +«Ôtez le sac de nuit à l'autre enragé! cria-t-il en même temps, à MM. +Ben Allen et Bob Sawyer qui jusqu'alors s'étaient contentés de voltiger +autour des combattants, une lancette à la main, prêts à saigner le +premier individu étourdi. Lâchez votre sac, misérable petite créature, +ou je vous étouffe là dedans!» + +Intimidé par cette menace, et d'ailleurs tout à fait hors d'haleine, +l'Indépendant consentit à se laisser désarmer. Sam ôta alors l'éteignoir +qu'il tenait sur Pott, et le laissa libre en lui disant: «Allez vous +coucher tranquillement, ou bien je vous mettrai tous les deux dans le +sac, je le fermerai, et je vous laisserai battre dedans à votre aise. Et +quand vous seriez douze, je vous en ferais autant, pour vous apprendre à +vous conduire de la sorte! + +--Vous, monsieur, continua-t-il en s'adressant à son maître, ayez la +bonté de venir par ici, s'il vous plaît.» + +En parlant ainsi il prit M. Pickwick par le bras et l'emmena, tandis que +les éditeurs rivaux étaient conduits vers leurs lits par l'aubergiste, +sous l'inspection de MM. Ben Allen et Bob Sawyer. Chemin faisant, les +deux combattants exhalaient encore leur courroux en menaces +sanguinaires, et se donnaient de vagues et féroces rendez-vous pour le +lendemain. Toutefois, quand ils y eurent mieux pensé, ils trouvèrent que +la presse était l'arme la plus redoutable: ils recommencèrent donc sans +délai leurs sanglantes hostilités, et tout Eatanswill fut effrayé de +leur valeur... sur le papier. + +Le jour suivant nos amis apprirent que les éditeurs étaient partis, dès +le matin, par des voitures différentes, et comme le temps s'était +éclairci, ils se mirent en route pour Londres. + + + + +CHAPITRE XXIII. + +Annonçant un changement sérieux dans la famille Weller, et la chute +prématurée de l'homme au nez rouge. + + +Croyant que la délicatesse ne lui permettait point de présenter, sans +préparation, MM. Bob Sawyer et Ben Allen au nouveau ménage, et désirant +ménager, autant que possible, la sensibilité d'Arabelle, M. Pickwick +proposa à ses compagnons de descendre, pour le moment, quelque part et +de le laisser aller seul, avec Sam, à l'hôtel de _George et Vautour_. +Ils y consentirent facilement et prirent, en conséquence, leurs +quartiers dans une taverne située sur les confins du _Borough_. Ils s'y +trouvaient en pays de connaissance, car, en d'autre temps, leurs noms y +avaient souvent brillé en tête de certains calculs longs et complexes +enregistrés à la craie derrière la porte. + +«Tiens, c'est vous? Bonjour, monsieur Weller, dit la jolie femme de +chambre, lorsqu'elle rencontra Sam à la porte. + +--C'est toujours un bon jour quand je vous vois, ma chère, répondit Sam +en restant en arrière, de manière à n'être pas entendu de son maître. +Quelle jolie créature vous faites, Mary! + +--Allons! monsieur Weller, quelles folies vous dites! Oh! finissez donc, +monsieur Weller. + +--Finissez quoi, ma chère? + +--Eh! mais ce que vous faites.... Laissez-moi donc monsieur Weller, dit +la jolie bonne en souriant et en poussant Sam contre le mur. Vous avez +chiffonné mon bonnet, défrisé mes cheveux, et vous m'empêchez de vous +dire qu'il y a ici une lettre qui vous attend depuis trois jours. Vous +ne faisiez que de partir quand elle est arrivée, et il y a _pressée_ +dessus. + +--Où est-elle, mon amour? + +--J'en ai pris soin à cause de vous; autrement je suis bien sûre +qu'elle aurait été perdue depuis longtemps. En vérité, c'est plus que +vous ne méritez.» + +Tout en parlant ainsi et en exprimant avec une petite coquetterie +charmante des doutes, des craintes, de l'espoir, sur la conservation de +la lettre, Mary la tira de la plus jolie petite guimpe qu'on puisse +imaginer, et la tendit à Sam, qui la baisa aussitôt avec beaucoup de +galanterie et de dévotion. + +«Tiens, tiens, dit Mary en ajustant sa collerette avec une feinte +ignorance; vous avez l'air d'être devenu bien amoureux de cette +écriture-là tout d'un coup?» + +Sam ne répondit que par une oeillade, dont l'expression brûlante ne +pourrait être rendue par aucune description; puis s'asseyant auprès de +Mary, sur l'appui de la fenêtre, il ouvrit la lettre et en examina le +contenu. + +«Ohé! s'écria-t-il, qu'est-ce que ça veut dire? + +--Pas de malheur, j'espère? dit Mary en regardant par-dessus son épaule. + +--Que Dieu bénisse vos jolis yeux! s'écria Sam en se retournant. + +--Ne vous occupez pas de mes yeux et pensez à votre lettre,» rétorqua la +charmant bonne. + +Mais en parlant ainsi, elle lui décochait un regard où brillait tant de +malice et de vivacité qu'il était absolument irrésistible. + +Sam se rafraîchit donc d'un baiser, et lut ensuite ce qui suit: + +«Markis Gran by Dorken, mekerdi. + +«Mon cher Saumule, + +«Je suis très fâché davoir le plésir de vous anonser des môvèses +nouvelles. Votre Belmaire a atrappé un rumhe en conséquance quelle a u +limprudanse de rester trop lontems assise sur le gason humid a la pluie +pour antendre un berger qui navet pas pu tenir son bec que tré tar dent +la nui parce qui sétait si bien monté avec du grogue qui na pas pu +sarrêter aveng deitre un peu dégrisé ce ka pris plusieurres heurres le +docteur dit que si elle avait pris du grogue chaux aprais au lieur de le +prandre avent elle naurait pas été endommajait. Ses roues a été +immédiatement graisé et on a fai tout ce quel on a pu pour la faire +rouler Votre père espérait quel pourait marché comme à lordinairre mais +juste comme elle tournais le coin mon garson elle a pris le mauves +chemin et elle a dégring aulet la montagne avec une vellocité comme on +nen na jamès veu et malgré que le médecin a voulu lenrayer ça na servi +de rien du tout car elle a fait son dernier relai ière souarre à si +zeurre moins vin minnutes ayant fait le voilliage en baucoup moins de +temsp qu'à lordinaire peut hêtre parce quelle avait pris trô peu de +bagaje en route. Votre père dit que si vous voulez venir me voir samy il +en sera bien satisfèz car je suis for sollitaire sammivel. N.B. il veut +que ça soit hortografhié comme cela que je dis qui naît pas bien et +comme il y a beaucoup de chose à arrranger il hait sûr que votre +gouvernur ne si refusera pas bien sûr qu'il ne si refuserra pas samy car +je le connais bien ainsil vous envoie ses devoirs auquels je me joint et +suis pour la vie infernalement dévoué, + +_Votre père_ TONY VELLER» + +«Quelle drôle de lettre, dit Sam. Y a-t-il moyen de comprendre ce qu'il +veut dire avec ses _il_ et ses _je_. Ce n'est pas l'écriture de mon +père, excepté cette signature ici en lettres moulées. Ça c'est sa +griphe. + +--Peut-être qu'il l'a fait écrire par quelqu'un et qu'il a signé +ensuite, dit la jolie femme de chambre. + +--Attendez un peu, reprit Sam en parcourant la lettre de nouveau et en +s'arrêtant ça et là pour réfléchir. Vous avez raison. Le gentleman qui +l'a écrite racontait le malheur qui est arrivé d'une manière convenable, +et alors v'là le père qui vient regarder par-dessus son épaule et qui +complique l'histoire en y fourrant son nez. C'est précisément comme ça +qu'il fait toujours. Vous avez raison, Mary, ma chère.» + +S'étant mis l'esprit en repos sur ce point, Sam relut encore la lettre, +et paraissant, pour la première fois, se faire une idée nette de son +contenu, il la referma d'un air pensif en disant: + +«Ainsi la pauvre créature est morte. J'en suis fâché: elle n'aurait pas +eu un mauvais caractère, si ces bergers l'avaient laissée tranquille. +J'en suis très-fâché.» + +Sam murmura ces paroles d'un air si sérieux que la jolie bonne baissa +les yeux et prit une physionomie grave. + +«Quoi qu'il en soit, poursuivit Sam en mettant la lettre dans sa poche +avec léger soupir, ça devait arriver comme ça, et il n'y a plus de +remède maintenant, comme dit la vieille lady, après avoir épousé son +domestique. C'est-il pas vrai, Mary?» + +Mary secoua la tête et soupira aussi. + +«Il faut que je demande un congé à l'empereur, maintenant.» + +Mary soupira encore; la lettre était si touchante. + +«Adieu, dit Sam. + +--Adieu, répondit la jolie bonne en détournant la tête. + +--Une poignée de mains. Est-ce que vous ne voulez pas?» + +La jolie bonne tendit une main qui était fort petite, quoique ce fut la +main d'une bonne. Puis elle se leva pour s'en aller. + +«Je ne serai pas bien longtemps, dit Sam. + +--Vous êtes toujours absent, répliqua Mary en donnant à sa tête la plus +légère secousse possible. Vous n'êtes pas plus tôt revenu que vous voilà +reparti, monsieur Weller.» + +Sam attira plus près de lui la beauté domestique et commença à lui +parler à voix basse. Bientôt elle retourna son visage et consentit à le +regarder de nouveau, de sorte que, quand ils se séparèrent, elle fut +obligée d'aller dans sa chambre pour rarranger son bonnet et ses +cheveux, avant de se rendre auprès de sa maîtresse. Tout en montant +légèrement les escaliers, elle faisait encore à Sam, par-dessus la +rampe, un grand nombre de signes et de sourires. + +«Je ne serai pas plus d'un jour ou deux, monsieur, dit Sam à M. +Pickwick. + +--Aussi longtemps qu'il sera nécessaire, Sam; vous avez toute permission +de rester.» + +Sam salua. + +«Vous direz à votre père que si je puis lui être de quelque utilité, je +suis prêt à faire pour lui tout ce qui sera en mon pouvoir. + +--Je vous remercie bien, monsieur; je le lui dirai.» + +Ayant échangé ces expressions de bonne volonté et d'intérêt mutuel, le +maître et le valet se séparèrent. + +Il était sept heures du soir quand Samuel Weller descendit du siége +d'une voiture publique, qui passait par Dorking, à quelques cents pas du +marquis de Granby. La soirée était triste et froide, la petite rue, +noire et déserte, et le visage d'acajou du noble marquis, poussé à +droite et à gauche par le vent qui le faisait craquer d'une manière +lugubre, semblait plus mélancolique qu'à l'ordinaire; les jalousies +étaient baissées, les volets fermés en partie; il n'y avait pas un seul +flâneur devant la porte; la scène était silencieuse et désolée. + +Voyant qu'il ne se trouvait là personne pour répondre à des questions +préliminaires, Sam entra doucement et aperçut bientôt le respectable +auteur de ses jours. + +Le veuf était assis près d'une petite table dans le cabinet situé +derrière le comptoir. Il fumait sa pipe et ses yeux étaient +attentivement fixés sur le feu. Les funérailles avaient évidemment eu +lieu le jour même, car une grande bande de crêpe noir d'environ une aune +et demie était encore attachée à son chapeau qu'il avait gardé sur sa +tête, et, passant par-dessus le dossier de sa chaise, descendait +négligemment jusqu'à terre. M. Weller était dans une disposition si +contemplative que Sam l'appela vainement plusieurs fois par son nom; il +continua de fumer avec la même physionomie calme et immobile jusqu'au +moment où son fils le réveilla définitivement en posant la main sur son +épaule. + +«Sammy, dit M. Weller, tu es le bienvenu. + +--Je vous ai appelé une demi-douzaine de fois, répondit Sam en +accrochant son chapeau à une patère; mais vous ne m'entendiez pas. + +--C'est vrai, répliqua M. Weller en regardant encore le feu d'une +manière pensive; j'étais dans une _réverri_, Sammy. + +--Qu'est-ce que ça? demanda Sam, en tirant une chaise près du foyer. + +--Je pensais à elle.» En disant ces mots, le veuf inclina sa tête du +côté du cimetière de Dorking, pour indiquer que ses paroles se +rapportaient à la défunte Mme Weller. «Je pensais, poursuivit-il en +regardant fixement son fils par-dessus sa pipe, comme pour l'assurer que +la déclaration qu'il allait entendre, tout extraordinaire, tout +incroyable qu'elle fût, était proférée avec calme et réflexion, je +pensais qu'après tout, je suis très-fâché qu'elle est partie. + +--Eh bien! vous devez l'être.» + +M. Weller fit un signe d'assentiment, et fixant de nouveau ses yeux sur +le feu, s'enveloppa dans un nuage de fumée et de réflexions. + +Après un long silence, il reprit, en chassant la fumée avec sa main: + +«C'est des observations très-raisonnables qu'elle m'a fait, Sammy. + +--Quelles observations? + +--Celles qu'elle m'a faites quand elle a été malade. + +--Qu'est-ce que c'était? + +--Quelque chose comme ceci: «Weller, qu'elle dit, j'ai peur que je n'ai +pas z'été avec vous comme j'aurais dû être. Vous étiez un brave homme, +avec un bon coeur, et j'aurais pu vous rendre votre maison plus +confortable. Maintenant qu'il est trop tard, dit-elle, je m'aperçois que +si une femme mariée veut s'montrer dévote, il faut qu'elle commence par +remplir ses devoirs dans sa maison, et qu'elle rende ceux qui sont +autour d'elle confortables et heureux. Pourvu qu'elle aille à l'église +ou à la chapelle en temps convenable, il ne faut pas qu'elle se serve de +ces sortes de choses pour excuser sa paresse ou sa gourmandise, ou bien +pire. J'ai fait tout ça, dit-elle, et j'ai dépensé mon temps et mon +argent pour des gens qui employaient leur temps encore plus mal que moi. +Mais quand je serai partie, Weller, j'espère que vous vous rappellerez +de moi, telle que j'étais réellement par mon naturel avant d'avoir connu +ces gens-là.»--Suzanne, que je lui ai dit--j'avais été pris un peu court +par cette remarque-là, Samivel, je ne veux pas le nier, mon garçon--. +«Suzanne, que je lui ai dit, vous avez été une très-bonne femme pour moi +au total; ainsi ne parlons plus de cela. Reprenez bon courage, ma chère, +et vous vivrez encore assez longtemps pour me voir ramollir la tête de +ce Stiggins.» Ça l'a fait sourire, Samivel, dit le vieux gentleman en +étouffant un soupir avec sa pipe. Mais elle est morte tout de même!» + +Au bout de trois ou quatre minutes consumées par l'honnête cocher à +balancer lentement sa tête d'une épaule à l'autre, en fumant +solennellement, Sam crut devoir se hasarder à lui offrir quelques lieux +communs de consolation: + +«Allons, gouverneur, dit-il, faut bien que nous en passions tous par là +un jour ou l'autre. + +--C'est vrai, Sammy. + +--Il y a une providence dans tout ça. + +--Certainement, répondit le père avec un signe d'approbation réfléchie; +sans cela, que deviendraient les entrepreneurs des pompes funèbres?» + +Perdu dans le champ immense de conjectures ouvert par cette réflexion, +M. Weller posa sa pipe sur la table et attisa le feu d'un air pensif. + +Tandis qu'il était ainsi occupé, une cuisinière grassouillette, vêtue de +deuil, et qui, depuis quelques instants, avait l'air ranger le comptoir, +se glissa dans la chambre, et, accordant à Sam plusieurs sourires de +reconnaissance, se plaça silencieusement derrière la chaise de M. +Weller, auquel elle annonça sa présence par une légère toux, répétée +bientôt après sur un ton beaucoup plus élevé. + +«Ohé! dit M. Weller en reculant précipitamment sa chaise et en se +retournant si vite qu'il laissa tomber le fourgon, qu'est-ce qu'il y a +maintenant? + +--Prenez une petite tasse de thé, mon bon monsieur Weller dit d'une voix +câline la cuisinière grassouillette. + +--Je n'en veux pas, répliqua brusquement le cocher. Allez vous-en à +tous.... Allez vous promener, dit-il en sa reprenant et d'un ton plus +bas. + +--Voyez donc comme le malheur change le monde! s'écria la dame en levant +les yeux au ciel. + +--Ça ne me fera pas changer d'état au moins, murmura M. Weller. + +--Réellement, je n'ai jamais vu un homme de si mauvaise humeur! + +--Ne vous inquiétez pas; c'est pour mon bien, comme disait l'écolier +pour se consoler quand on lui donnait le fouet.» + +La dame potelée hocha la tête d'un air plein de sympathie, et +s'adressant à Sam, lui demanda s'il ne pensait pas que son père devrait +faire un effort pour se remonter et ne pas céder à son abattement. + +«Voyez-vous, monsieur Samuel, poursuivit-elle, c'est ce que je lui +disais avant z'hier. I'sentira qu'il est bien seul. Ça ne se peut pas +autrement, monsieur; mais il devrait tâcher de prendre courage, car je +suis sûre que nous le plaignons bien et que nous sommes prêtes à faire +ce que nous pourrons pour le consoler. Il n'y a point dans la vie de +situation si malheureuse qu'on ne puisse l'amender, et c'est ce qu'une +personne très-digne me disait quand mon mari est mort.» + +Ici l'orateur potelé, mettant sa main devant sa bouche, toussa encore et +regarda affectueusement M. Weller. + +«Comme je n'ai pas besoin de vot'conversation dans ce moment, ma'm, +voulez-vous avoir l'obligeance de vous retirer, lui dit le cocher d'une +voix grave et ferme. + +--Bien, bien, monsieur Weller! Je ne vous ai parlé que par bonté d'âme +pour sûr. + +--C'est très-probable, ma'm. Samivel, reconduisez madame, et fermez la +porte après elle.» + +Cette insinuation ne fut pas perdue pour la cuisinière grassouillette, +car elle quitta la chambre sans délai, et jeta violemment la porte +derrière elle. + +Alors M. Weller retombant sur sa chaise, dans une violente +transpiration: + +«Sammy, dit-il, si je restais ici tout seul une semaine, rien qu'une +semaine, mon garçon, je suis sûr que cette femme-là m'épouserait de +force. + +--Elle vous aime donc furieusement? + +--Je le crois bon qu'elle m'aime; je ne puis pas la faire tenir. Si +j'étais enfermé dans un coffre-fort de fer, avec une serrure brevetée, +elle trouverait moyen d'arriver jusqu'à moi. + +--C'est terrible d'être recherché comme cela! fit observer Sam en +souriant. + +--Je n'en tire pas d'orgueil, Sammy, répliqua M. Weller en attisant le +feu avec véhémence. C'est une horrible situation! Je suis positivement +chassé de ma maison à cause de cela. À peine si les yeux de vot' pauvre +belle-mère étaient fermés, que v'là une vieille qui m'envoie un pot de +confitures; une autre, un bocal de cornichons; une autre qui m'apporte +elle-même une grande cruche de tisane de camomille.» M. Weller s'arrêta +avec un air de profond dégoût, et, regardant autour de lui, ajouta à +voix basse: «C'étaient toutes des veuves, Sammy; toutes, excepté celle à +la camomille, qu'était une jeune demoiselle de cinquante-trois ans.» + +Sam répondit à son père par un regard comique, et le vieux gentleman se +mit à briser un gros morceau de charbon de terre, avec une physionomie +aussi vindicative et aussi féroce que si ç'avait été la tête de l'une +des veuves ci-mentionnées. + +«Enfin, Sam, poursuivit-il, je ne me sens pas en sûreté ailleurs que sur +mon siége. + +--Comment y êtes-vous plus en sûreté qu'ailleurs? interrompit Sam. + +--Parce qu'un cocher est un être privilégié, répliqua M. Weller en +regardant son fils fixement. Parce qu'un cocher peut faire, sans être +soupçonné, ce qu'un autre homme ne peut pas faire; parce qu'un cocher +peut être sur le pied le plus amicable avec quatre-vingt mille +voyageuses du beau sexe, sans que personne pense jamais qu'il ait envie +d'en épouser une seule. Y a-t-il un autre mortel qui puisse en dire +autant, Sammy? + +--Vraiment, y a quelque chose là dedans, répondit Sam d'un air +méditatif. + +--Si ton gouverneur avait été un cocher, crois-tu que les jurys +l'auraient condamné? En supposant que les choses en seraient venues à +ces extrêmités-là, ils n'auraient pas osé, mon garçon. + +--Pourquoi pas? demanda Sam dubitativement. + +--Pourquoi pas? Parce que ça aurait été contre leur conscience. Un +véritable cocher est une sorte de trait-d'union entre le célibat et le +mariage; tous les hommes pratiques savent cela. + +--Vous voulez dire qu'ils sont les favoris de tout le monde, et que +personne ne veut abuser de leur innocence.» + +Le père Weller fit un signe de tête affirmatif, puis il ajouta: + +«Comment ça en est venu là, je ne peux pas le dire. Pourquoi le cocher +de diligence possède tant d'insinuation et est toujours lorgné, +recherché, adoré par toutes les jeunes femmes dans chaque ville où il +travaille, je n'en sais rien; je sais seulement que c'est comme ça. +C'est une règle de la nature, un dispensaire de la providence, comme +votre pauvre belle-mère avait l'habitude de dire. + +--Une dispensation, fit observer Sam, en corrigeant le vieux gentleman. + +--Très-bien, Samivel, une dispensation si ça te plaît; moi je l'appelle +un dispensaire, et c'est toujours écrit comme ça dans les endroits où on +vous donne des médecines pour rien, pourvu que vous apportiez une fiole: +voila tout.» + +En prononçant ces mots, M. Weller bourra et ralluma sa pipe; puis, +reprenant encore une expression de physionomie réfléchie, il continua +ainsi qu'il suit: + +«C'est pourquoi, mon garçon, comme je ne vois pas l'utilité de rester +ici pour être marié de force, et comme je ne veux pas me séparer des +plus aimables membres de la sociliété, j'ai résolu de conduire encore +l'_inversable_, et de me remiser à la _Belle-Sauvage_, ce qu'est mon +élément naturel, Sammy. + +--Et qu'est-ce que la boutique deviendra? + +--La boutique, mon garçon, fonds, crientèle et ameublement, sera vendue +par un bon contrat, et comme ta belle-mère m'en a montré le désir avant +de mourir, sur le prix de la vente on relèvera deux cents livres +sterling, qui seront placées en ton nom dans les.... Comment appelles-tu +ces machines-là? + +--Quelles machines? + +--Ces histoires qui sont toujours à monter et à descendre dans la cité. + +--Les omnibus? + +--Non, ces histoires qui sont toujours en fluctuation, et qui +s'entremêlent continuellement, d'une manière ou d'une autre, avec la +dette nationale, les bons du trésor et tout ça? + +--Ah! les fonds publics. + +--Oui, les fontes publiques. Deux cents livres sterling, qui seront +placées pour toi dans les fontes, quatre et demi pour cent, Sammy. + +--C'est très-aimable de la part de la vieille lady, d'avoir pensé à moi, +et je lui en suis fort obligé. + +--La reste sera plaça en mon nom, et quand je recevrai ma feuille de +route, ça te reviendra. Ainsi prends garde de ne pas tout dépenser d'un +coup, mon garçon, et fais attention qu'il n'y ait pas quelque veuve qui +se doute de ta fortune, ou bien te voilà enfoncé!» + +Ayant proféré cet avertissement paternel, M. Weller reprit sa pipe avec +une contenance plus sereine, son esprit étant en apparence +considérablement soulagé par la révélation qu'il venait de faire à son +fils. + +«On frappe, dit Sam au bout d'un moment. + +--Laisse-les frapper,» répondit son père avec dignité. + +Sam demeurant donc immobile, un autre coup se fit entendre, puis un +autre, puis une longue succession de coups, et Sam demandant pourquoi la +personne qui tapait n'était pas admise: + +«Chut! murmura M. Weller avec un air d'appréhension; n'y fais pas +attention, Sammy, c'est une veuve peut-être.» + +Au bout de quelque temps l'invisible tapeur, remarquant qu'on ne +s'occupait pas de lui, s'aventura à entr'ouvrir la porte pour jeter un +coup d'oeil dans la chambre, et l'on aperçut alors par l'ouverture, non +pas une tête féminine, mais les longs cheveux noirs et la face rougeaude +de M. Stiggins. + +La pipe du vieux cocher lui tomba des mains. + +Le révérend gentleman entre-bâilla la porte par un mouvement presque +imperceptible, jusqu'à ce que l'ouverture fût assez large pour permettre +le passage de son corps décharné, puis il se glissa dans la chambre et +referma la porte avec soin et sans faire de bruit. Se tournant alors +vers Sam il leva ses yeux et ses mains vers le plafond, en témoignage du +chagrin inexprimable que lui avait causé la calamité tombée sur la +famille; puis il porta le grand fauteuil dans un coin, auprès du feu, et +s'asseyant sur le bord du siége, tira de sa poche un mouchoir brun, et +l'appliqua à ses yeux. + +Tandis que ceci se passait, M. Weller était demeuré sur sa chaise, les +yeux démesurément ouverts, les mains plantées sur ses genoux, et toute +sa contenance exprimant la stupéfaction la plus accablante. Sam placé +vis-à-vis de lui attendait en silence et avec une inquiète curiosité, la +fin de cette scène. + +M. Stiggins tint, pendant quelques minutes, le mouchoir brun devant ses +yeux, tout en gémissant d'une manière décente. Ensuite, ayant surmonté +sa tristesse par un violent effort, il remit son mouchoir dans sa poche +et l'y boutonna; après quoi il attisa le feu, frotta ses mains, et +regarda Sam. + +«Oh! mon jeune ami, dit-il en rompant le silence, mais d'une voix +très-basse; voilà une terrible affliction pour moi.» + +Sam baissa légèrement la tête. + +«Et pour l'impie également! Cela fait saigner le coeur.» + +Sam crut entendre son père murmurer quelque chose sur un nez qui +pourrait bien aussi saigner; mais M. Stiggins ne l'entendit point. + +Le révérend rapprocha sa chaise de Sam. + +«Savez-vous, jeune homme, lui dit-il, si elle a légué quelque chose à +Emmanuel? + +--Qui c'est-il? demanda Sam. + +--La chapelle..., notre chapelle..., notre troupeau, monsieur Samuel. + +--Elle n'a rien laissé pour le troupeau, rien pour le berger, rien pour +les animaux, ni pour les chiens non plus,» répondit Sam d'un ton +décisif. + +M. Stiggins regarda Sam finement, jeta un coup d'oeil au vieux gentleman +qui avait fermé les yeux, comme s'il s'était endormi, et rapprochant +encore sa chaise de Sam, lui dit: + +«Rien pour moi, monsieur Samuel?» + +Sam secoua la tête. + +«Il me semble qu'il doit y avoir quelque chose, dit Stiggins en devenant +aussi pâle que cela lui était possible. Rappelez-vous bien, monsieur +Samuel, pas un petit souvenir? + +--Pas seulement la valeur de votre vieux parapluie. + +--Peut-être, reprit avec hésitation M. Stiggins, après quelques minutes +de réflexion profonde; peut-être qu'elle m'a recommandé aux soins de +l'impie? + +--C'est fort probable, d'après ce qu'il m'a dit. Il me parlait de vous +tout à l'heure. + +--Vraiment! s'écria M. Stiggins en se rassérénant. Ah! il est changé, je +l'espère? Nous pourrons vivre très-confortablement ensemble maintenant, +monsieur Samuel. Je pourrai prendre soin de son bien, quand vous serez +partis; bien du soin, croyez-moi.» + +Tirant du fond de sa poitrine un long soupir, M. Stiggins s'arrêta pour +attendre une réponse; Sam baissa la tête, et M. Weller laissa exhaler un +son extraordinaire qui n'était ni un gémissement, ni un grognement, ni +un râlement, mais qui paraissait participer, en quelque degré, du +caractère de tous les trois. + +M. Stiggins, encouragé par ce son, qu'il expliqua comme un signe de +repentir, regarda autour de lui, frotta ses mains, pleura, sourit, +pleura sur nouveaux frais; et ensuite, traversant doucement la chambre, +prit un verre sur une tablette bien connue, et y mit gravement quatre +morceaux de sucre. Ce premier acte accompli, il regarda de nouveau +autour de lui, et soupira lugubrement, puis il entra à pas de loup dans +le comptoir, et revenant avec son verre à moitié plein de rhum, il +s'approcha de la bouilloire qui chantait gaiement sur le foyer, mélangea +son grog, le remua, le goûta, s'assit, but une longue gorgée, et +s'arrêta pour reprendre haleine. + +M. Weller, qui avait continué à faire d'effrayants efforts pour paraître +endormi, ne hasarda pas la plus légère remarque pendant ces opérations, +mais quand M. Stiggins s'arrêta pour reprendre haleine, il se précipita +sur lui, arracha le verre de ses mains, lui jeta au visage le restant du +grog, lança le verre dans la cheminée, et saisissant par le collet le +révérend gentleman, lui détacha soudainement des coups de pied par +derrière, en accompagnant chaque application de sa botte de violents et +incohérents anathèmes, sur toute la personne du berger étourdi. + +«Sammy, dit-il en s'arrêtant un moment, enfonce-moi solidement mon +chapeau.» + +En fils soumis, Sam enfonça le chapeau paternel orné de la longue bande +de crêpe, et le brave cocher, reprenant ses occupations plus activement +que jamais, roula avec M. Stiggins à travers le comptoir, à travers le +passage, à travers la porte de la rue, et arriva dans la rue même, les +coups de pied continuant tout le long du chemin, et leur violence, loin +de diminuer, paraissant s'augmenter encore, chaque fois que la botte se +levait. + +C'était un superbe et réjouissant spectacle, de voir l'homme au nez +rouge, dont le corps tremblait d'angoisse, se tordre dans les serres de +M. Weller tandis que les coups de pied se succédaient furieusement. +Mais l'intérêt redoubla, lorsque le puissant cocher, après une lutte +gigantesque, plongea la tête de M. Stiggins dans une auge pleine d'eau, +et l'y tint enfoncée jusqu'à ce qu'il fût presque suffoqué. + +«Voilà! dit-il enfin en permettant au révérend de retirer sa tête de +l'auge, et en mettant toute son énergie dans un dernier coup de pied. +Envoyez-moi ici quelques-uns de vos paresseux de bergers, et je les +réduirai en gelée, puis je les délayerai ensuite. Sammy, donne-moi le +bras, et verse-moi un verre d'eau-de-vie, je suis tout hors d'haleine, +mon garçon.» + + + + +CHAPITRE XXIV. + +Comprenant la sortie finale de MM. Jingle et Job Trotter, avec une +grande matinée d'affaires dans _Gray's Inn square_, terminée par un +double coup frappé à la porte de M. Perker. + + +Lorsque M. Pickwick, après de prudentes préparations et de nombreuses +assurances qu'il n'y avait pas la plus petite raison d'être découragé, +eut appris à Arabelle le résultat peu satisfaisant de sa visite à +Birmingham, elle fondit en larmes et se plaignit en termes touchants, +d'être un malheureux sujet de discorde entre le père et le fils. + +«Ma chère enfant, dit M. Pickwick avec bonté, ce n'est pas du tout votre +faute. Il était impossible de prévoir que le vieux Winkle serait si +fortement prévenu contre le mariage de son fils. Je suis sûr, +ajouta-t-il en regardant son joli visage, qu'il ne se doute pas de tout +le plaisir qu'il se refuse. + +--Oh! mon cher monsieur Pickwick, reprit Arabelle, que ferons-nous s'il +continue à être en colère contre nous? + +--Nous attendrons patiemment qu'il se ravise, ma chère enfant, répliqua +l'excellent homme d'un air conciliant. + +--Mais, mon cher monsieur Pickwick, qu'est-ce que Nathaniel deviendra si +son père lui retire son assistance. + +--En ce cas-là, ma chère petite, je parierais bien qu'il trouvera +quelque autre ami pour l'aider à faire son chemin dans le monde.» + +La signification de cette réponse s'était pas assez voilée pour +qu'Arabelle ne la comprît point: aussi jetant ses bras autour du cou de +M. Pickwick, elle l'embrassa tendrement, et sanglota encore plus fort. + +«Allons, allons! dit-il en prenant ses mains nous attendrons encore +quelques jours, et nous verrons s'il écrit ou s'il fait quelque autre +réponse à la communication de votre mari. Si nous ne recevons pas de +nouvelles, j'ai dans la tête une douzaine de plans, dont un seul +suffirait pour vous rendre heureux sur-le-champ. Voilà, ma chère, +voilà.» + +En disant ces mots, M. Pickwick pressa doucement la main d'Arabelle, et +l'invita à sécher ses larmes, pour ne point tourmenter son mari. +Aussitôt, la jeune femme, qui était la meilleure petite créature du +monde, mit son mouchoir dans son sac, et lorsque M. Winkle arriva, il +trouva sur sa physionomie le même gracieux sourire et les mêmes regards +étincelants qui l'avaient originairement captivé. + +«Voilà une situation affligeante pour ces deux jeunes gens, pensa M. +Pickwick, en s'habillant le lendemain matin. Je vais aller jusque chez +Perker, et le consulter là-dessus.» Comme il était en outre invité à se +rendre chez le bon petit avoué par un vif désir de régler son compte +avec lui, il déjeuna à la hâte, et exécuta ses intentions si rapidement, +qu'il s'en fallait encore de dix minutes que l'horloge eût sonné dix +heures quand il atteignit _Gray's Inn_. + +Lorsqu'il se trouva sur le carré où s'ouvrait l'étude de Perker, les +clercs n'étaient pas arrivés et il se mit à la fenêtre pour passer le +temps. + +Le soleil, tant célébré, d'une belle matinée d'octobre, semblait égayer +un peu les vieilles maisons elles-mêmes, et quelques-unes des fenêtres +vermoulues paraissaient presque joyeuses, grâce à l'influence de ses +rayons. Les clercs, arrivant par les diverses portes, se précipitaient +l'un après l'autre dans le square, et regardant la grande horloge, +diminuaient ou augmentaient leur vitesse, suivant l'heure à laquelle +leur bureau devait s'ouvrir; les gens de neuf heures et demie, devenant +tout à coup fort empressés, et les gentlemen de dix heures retombant +dans une lenteur aristocratique. L'horloge sonna dix heures, et le flot +des clercs se répandit plus vite que jamais, chacun d'eux arrivant en +plus grande transpiration que son prédécesseur. Le bruit des portes +ouvertes et fermées retentissait de tous les côtés; des têtes +apparaissaient, comme par enchantement, à chaque fenêtre; les +commissionnaires prenaient leur place pour la journée; les femmes de +ménage, en savates, se retiraient précipitamment; le facteur courait de +maison en maison, et toute la ruche légale se montrait pleine +d'agitation. + +«Vous voilà de bien bonne heure, monsieur Pickwick, dit une voix +derrière notre savant ami. + +--Ah! ah! monsieur Lowten! répliqua M. Pickwick en se retournant. + +--Il fait joliment chaud à marcher, reprit Lowten en tirant de sa poche +une clef Bramah, garnie d'un petit fausset, pour empêcher l'entrée de la +poussière. + +--Il paraît que vous vous en êtes aperçu, dit M. Pickwick au clerc qui +était rouge comme une écrevisse. + +--Je suis venu un peu vite. Il était neuf heures et demie quand j'ai +traversé le _Polygone_; mais comme je suis arrivé avant lui, ça m'est +égal!» + +Consolé par cette réflexion, M. Lowten ôta la cheville de sa clef, +ouvrit la porte, rechevilla et rempocha son bramah, recueillit les +lettres que le facteur avait mises dans la boîte, et introduisit M. +Pickwick dans son cabinet. Là, en un clin d'oeil, il se dépouilla de son +habit, tira d'un pupitre et endossa un vêtement râpé jusqu'à la corde, +accrocha son chapeau, tira quelques feuilles de papier-cartouche, +disposées par lits alternatifs avec des feuillets de papier buvard, et +posant sa plume sur son oreille, frotta ses mains avec un air de grande +satisfaction. + +«Vous voyez, monsieur Pickwick, me voilà au grand complet! J'ai mis mon +habit de bureau, ma boutique est ouverte; il peut venir maintenant aussi +vite qu'il voudra. Est-ce que vous n'avez pas une prise de tabac à me +donner? + +--Je n'en ai pas, malheureusement. + +--Tant pis! mais c'est égal, je vais courir chercher une bouteille de +soda-water. N'ai-je pas quelque chose de drôle dans les yeux, monsieur +Pickwick?» + +Le philosophe consulté examina d'une certaine distance les yeux de M. +Lowten, et exprima son opinion qu'ils n'avaient rien de plus drôle qu'à +l'ordinaire. + +«J'en suis bien aise, reprit leur possesseur. Nous ne nous en sommes pas +mal donné, la nuit passée, à la _Souche_, et je me sens tout farce, ce +matin.--À propos, Perker s'occupe de votre affaire. + +--Quelle affaire? Les frais pour mistress Bardell? + +--Non, l'affaire du débiteur pour qui nous avons racheté les dettes, +par votre ordre, à un rabais de cinquante pour cent. Perker va le tirer +de prison et l'envoyer à Demerary. + +--Ha! M. Jingle, dit vivement M. Pickwick. Eh bien! + +--Eh bien! tout est arrangé, répondit Lowten, en surcoupant sa plume. +L'agent de Liverpool a dit qu'il avait été obligé par vous bien des +fois, quand vous étiez dans les affaires, et qu'il le prendrait avec +plaisir, sur votre recommandation. + +--C'est très-bien, répondit M. Pickwick; j'en suis charmé. + +--Mais, reprit Lowten en grattant une autre plume avec le dos de son +canif avant de la tailler; l'autre est-il bonasse! + +--Quel autre? + +--Eh! mais, le domestique, ou l'ami,... vous savez bien,... Trotter. + +--Bah! fit M. Pickwick, avec un sourire, j'ai toujours pensé de lui tout +le contraire. + +--Eh bien! moi aussi, d'après le peu que j'en avais vu. Cela montre +seulement comment on est trompé. Qu'est-ce que vous diriez s'il s'en +allait à Demerary aussi? + +--Quoi? il renoncerait à ce qu'on lui offre ici? + +--Il a reçu comme rien l'offre que lui faisait Perker de dix-huit +shillings par semaine, avec de l'avancement s'il se comportait bien. Il +dit qu'il ne peut pas quitter l'autre. Il a persuadé à Perker d'écrire +sur nouveaux frais, et on lui a trouvé quelque chose sur la même +propriété... d'un peu moins avantageux que ce qu'obtiendrait un +_convict_ dans la Nouvelle-Galles au sud, s'il paraissait devant le +tribunal avec des habits neufs. + +--Quelle folie! s'écria M. Pickwick avec des yeux brillants, quelle +folie! + +--Oh! c'est pire que de la folie, c'est de la véritable bassesse, comme +vous voyez, répliqua Lowten en coupant sa plume d'un air méprisant. Il +dit que c'est le seul ami qu'il ait jamais eu, et qu'il lui est attaché, +et tout ça. L'amitié est certainement une très-bonne chose, dans son +genre. Par exemple, après notre grog, nous sommes tous très-bons amis, à +_la Souche_, où chacun paye son écot. Mais le diable emporte celui qui +se sacrifierait pour un autre, n'est-ce pas? Un homme ne doit avoir que +deux attachements: l'un pour le premier des pronoms personnels, l'autre +pour les dames en général; voilà mon système, ha! ha! ha!» + +M. Lowten termina cette profession du foi par un bruyant éclat de rire, +moitié joyeux, moitié dérisoire, mais qui fut coupé court par le bruit +des pas de Perker sur l'escalier. En l'entendant approcher, le clerc +s'élança sur son tabouret avec une agilité remarquable, et se mit à +écrire furieusement. + +Les salutations entre M. Pickwick et son conseiller légal furent +cordiales et chaudes, mais le client était à peine étendu dans le +fauteuil de l'avoué, quand un coup se fit entendre à la porte, et une +voix demanda si M. Perker était là. + +«Écoutez, dit le petit homme, c'est un de nos vagabonds; Jingle +lui-même, mon cher monsieur. Voulez-vous le voir?... + +--Qu'en pensez-vous? demanda M. Pickwick en hésitant. + +--Je pense que vous ferez bien. Allons, monsieur... chose... entrez.» + +Obéissant à cette invitation familière, Jingle et Job entrèrent dans la +chambre; mais, apercevant M. Pickwick, ils s'arrêtèrent avec confusion. + +«Eh bien, dit Perker, reconnaissez-vous ce gentleman? + +--Bonnes raisons pour cela, répliqua Jingle en s'avançant. Monsieur +Pickwick, les plus grandes obligations, sauvé la vie, remis à flot. Vous +ne vous en repentirez jamais, monsieur. + +--Je suis charmé de vous l'entendre dire, répondit M. Pickwick. Vous +avez bien meilleure mine. + +--Grâces à vous, monsieur. Grand changement. La prison de Sa Majesté, +malsaine, très-malsaine,» dit Jingle en hochant la tête. + +Il était proprement et décemment vêtu, ainsi que Job, qui se tenait +debout derrière lui, regardant fixement M. Pickwick avec un visage +d'airain. + +«Quand partent-ils pour Liverpool? demanda M. Pickwick à son avoué. + +--Ce soir, monsieur, à sept heures, dit Job en avançant d'un pas; par la +grande diligence de la cité, monsieur. + +--Les places sont retenues? + +--Oui, monsieur. + +--Et vous êtes tout à fait décidé à partir? + +--Tout à fait, monsieur. + +--Quant à l'équipement de Jingle, dit Perker en s'adressant tout haut à +M. Pickwick, j'ai pris sur moi de faire un arrangement pour déduire, +tous les trois mois, de son salaire, une petite somme, et pour nous +rembourser ainsi de l'argent qu'il a fallu avancer. Je désapprouve +entièrement que vous fassiez pour lui quelque chose qu'il ne +reconnaîtrait pas par ses propres efforts et par sa bonne conduite. + +--Certainement, interrompit Jingle avec fermeté. Esprit juste, homme du +monde, il a raison, parfaitement raison. + +--En désintéressant ses créanciers, en retirant ses habits mis en gage, +en le nourrissant dans la prison, en payant le prix de son passage, +continua Perker sans s'occuper de l'observation de Jingle, vous avez +déjà perdu plus de cinquante livres sterling.... + +--Pas perdus! s'écria Jingle précipitamment, tout sera remboursé. Je +travaillerai comme un cheval jusqu'au dernier liard. La fièvre jaune, +peut-être... ça ne peut pas s'empêcher... sinon....» + +Jingle s'arrêta, et, frappant le fond de son chapeau avec violence, +passa sa main sur ses yeux et s'assit. + +«Il veut dire, ajouta Job en s'avançant de quelques pas, il veut dire +que s'il n'est pas emporté par la fièvre jaune, il remboursera tout +l'argent. S'il vit, il le fera, monsieur Pickwick; j'y tiendrai la main. +Je suis sûr qu'il le fera, monsieur, répéta Job avec beaucoup d'énergie; +j'en ferais volontiers serment. + +--Bien, bien,» dit M. Pickwick, qui, pour arrêter l'énumération de ses +bienfaits, avait fait au petit avoué une douzaine de signes que celui-ci +s'était obstiné à ne point remarquer. «Je vous engage seulement à jouer +plus modérément à la crosse, monsieur Jingle, et à ne point renouer +connaissance avec sir Thomas Blazo. Moyennant cela, je ne doute pas que +vous ne conserviez votre santé.» + +M. Jingle sourit à cette saillie, mais en même temps il avait l'air +embarrassé, aussi M. Pickwick changea-t-il de sujet en disant: +«Savez-vous ce qu'est devenu un de vos amis, un pauvre diable, que j'ai +vu à Rochester? + +--Jemmy le lugubre? demanda Jingle. + +--Oui. + +--Gaillard malin, reprit Jingle en branlant la tête, drôle de corps, +génie mystificateur, frère de Job. + +--Frère de Job! s'écria M. Pickwick. Eh bien, maintenant que j'y regarde +de plus prés, je trouve de la ressemblance. + +--On en a toujours trouvé entre nous, dit Job avec un grain de malice +dans le coin de ses yeux; seulement, j'étais réellement d'une nature +sérieuse, et lui tout le contraire. Il a émigré en Amérique, monsieur, +parce qu'on s'occupait trop de lui dans ce pays-ci. Nous n'en avons plus +entendu parler depuis. + +--Cela m'explique pourquoi je n'ai pas reçu _la page du roman de la vie +réelle_ qu'il m'avait promise un matin sur le pont de Rochester, où il +paraissait méditer un suicide. Je puis apparemment me dispenser de +demander si sa conduite lugubre était naturelle ou affectée? continua M. +Pickwick en souriant. + +--Il savait jouer tous les rôles, monsieur, et vous devez vous regarder +comme très-heureux de lui avoir échappé si aisément. Ç'aurait été pour +vous une connaissance encore plus dangereuse que....» + +Job regarda Jingle, hésita et ajouta finalement: + +«Que..., que moi-même. + +--Savez-vous que votre famille donnait beaucoup d'espérances, monsieur +Trotter? dit le petit avoué en cachetant une lettre qu'il venait +d'écrire. + +--C'est vrai, monsieur, beaucoup. + +--J'espère que vous allez la déshonorer, reprit Perker en riant. Donnez +cette lettre à l'agent, quand vous arriverez à Liverpool, et +permettez-moi de vous engager, gentlemen, à ne pas être trop habiles en +Amérique. Si vous manquiez cette occasion de vous réhabiliter, vous +mériteriez richement d'être pendus tous les deux, comme j'espère +dévotement que vous le seriez. Maintenant, vous pouvez me laisser seul +avec M. Pickwick, car nous avons des affaires à terminer, et le temps +est précieux.» + +En disant cela, Perker regarda la porte, avec le désir évident de rendre +les adieux aussi brefs que possible. + +Ils furent assez brefs, en effet, de la part de Jingle. Il remercia par +quelques paroles précipitées le petit avoué de la bonté et de la +promptitude qu'il avait déployées pour le secourir; puis, se tournant +vers son bienfaiteur, il resta immobile pendant quelques secondes, comme +incertain de ce qu'il devait faire ou dire. Job Trotter termina sa +perplexité, car, ayant fait à M. Pickwick un salut humble et +reconnaissant, il prit doucement son ami par le bras, et l'emmena hors +de la chambre. + +«Un digne couple! dit Perker lorsque la porte se fut refermée derrière +eux. + +--J'espère qu'ils le deviendront, répliqua M. Pickwick. Qu'en +pensez-vous? Y a-t-il quelques chances pour qu'ils s'amendent?» + +Perker haussa les épaules, mais observant l'air désappointé de M. +Pickwick, il répondit: + +«Nécessairement il y a une chance; j'espère qu'elle sera bonne. Ils +sont évidemment repentants, maintenant; mais, comme vous le savez, ils +ont encore le souvenir tout frais de leurs souffrances récentes. Ce +qu'ils feront quand ce souvenir se sera effacé, c'est un problème que ni +vous ni moi ne pouvons résoudre. Cependant, mon cher monsieur, +ajouta-t-il en posant sa main sur l'épaule de M. Pickwick, votre action +est également honorable, quel qu'en soit le résultat. Je laisse à des +têtes plus habiles que la mienne le soin de décider si cette espèce de +bienveillance, si clairvoyante, qu'elle s'exerce rarement, de peur de +s'exercer mal à propos, est une charité réelle ou bien une contrefaçon +mondaine de la charité. Mais, quand ces deux gaillards-ci commettraient +un Vol qualifié dès demain, mon opinion sur votre conduite n'en serait +pas moins toujours la même.» + +Ayant débité ce discours d'une manière plus animée que ce n'est +l'habitude des gens d'affaires, il approcha sa chaise de son bureau et +écouta le récit que lui fit M. Pickwick de l'obstination du vieux M. +Winkle. + +«Donnez-lui une semaine, dit-il en hochant la tête d'une manière +prophétique. + +--Pensez-vous qu'il se rendra? + +--Mais, oui; autrement, il faudrait essayer les moyens de persuasion de +la jeune dame, et c'est même par où tout autre que vous aurait +commencé.» + +M. Perker prenait une prise de tabac avec diverses contractions +grotesques de sa physionomie, en honneur du pouvoir persuasif des jeunes +ladies, lorsqu'on entendit dans le premier bureau un murmure de demandes +et de réponses; après quoi, Lowten frappa à la porte du cabinet. + +«Entrez!» cria le petit homme. + +Le clerc entra et ferma la porte après lui d'un air mystérieux. + +«Qu'est-ce qu'il y a? lui dit Perker. + +--On vous demande, monsieur. + +--Qui donc?» + +Lowten regarda M. Pickwick et fit entendre une légère toux. + +«Qui est-ce qui me demande? Est-ce que vous ne pouvez pas parler, +monsieur Lowten? + +--Eh! mais, monsieur, MM. Dodson et Fogg. + +--Parbleu! s'écria le petit homme en regardant à sa montre, je leur ai +donné rendez-vous ce matin à onze heures et demie pour terminer votre +affaire, Pickwick. C'est fort embarrassant; que ferez-vous, mon cher +monsieur? Voudriez-vous passer dans la chambre à côté?» + +La chambre à côté étant précisément celle dans laquelle se trouvaient +Dodson et Fogg, M. Pickwick répliqua avec une contenance animée et +beaucoup de marques d'indignation qu'il voulait rester où il était, +attendu que MM. Dodson et Fogg devaient être honteux de paraître devant +lui, mais que lui pouvait les regarder en face sans rougir, circonstance +qu'il priait instamment M. Perker de noter. + +«Très-bien, mon cher monsieur, répliqua M. Perker. Je vous dirai +seulement que, si vous vous attendez à ce que Dodson ou Fogg montrent +quelques symptômes de honte ou de confusion en vous regardant ou en +regardant qui que ce soit en face, vous êtes l'homme le plus jeune que +j'aie jamais rencontré. Faites-les entrer, monsieur Lowten.» + +M. Lowten disparut en riant tout bas; et, revenant bientôt après, +introduisit formellement les associés, Dodson d'abord, et Fogg ensuite. + +«Vous avez déjà vu M. Pickwick, je pense, dit Perker en inclinant sa +plume dans la direction où le philosophe était assis. + +--Comment vous portez-vous, monsieur Pickwick? cria Dodson d'une voix +bruyante. + +--Eh! eh! comment vous portez-vous, monsieur Pickwick? reprit Fogg en +approchant sa chaise et en regardant autour de lui avec un sourire. +J'espère que vous n'allez pas mal ce soir? Je savais bien que je +connaissais votre figure.» + +M. Pickwick inclina fort légèrement la tête en réponse à ces +salutations, puis, voyant que Fogg tirait un paquet de sa poche, il se +leva et se retira dans l'embrasure de la croisée. + +«Il n'y a pas besoin que M. Pickwick se dérange, monsieur Perker, dit +Fogg en détachant le cordon rouge qui entourait le petit paquet et en +souriant encore plus agréablement. M. Pickwick connaît déjà cette +affaire-là. Il n'y a point de secret entre nous, j'espère. Hé! hé! hé! + +--Non; il n'y en a guère, ajouta Dodson; ha! ha! ha!» et les deux +partenaires se mirent à rire joyeusement, comme on fait d'ordinaire +quand on va recevoir de l'argent. + +--M. Pickwick a bien acheté le droit de tout voir, reprit Fogg d'un air +notablement spirituel. Le montant des sommes taxées est de cent +trente-trois livres sterling six shillings et quatre pence, monsieur +Perker.» + +Perker et Fogg s'occupèrent alors attentivement à comparer des papiers, +à tourner des feuillets, et, pendant ce temps, Dodson dit à M. Pickwick +d'une manière affable: + +«Vous ne m'avez pas l'air tout à fait aussi solide que la dernière fois +où j'ai eu le plaisir de vous voir, monsieur Pickwick. + +--C'est possible, monsieur, répliqua notre héros, qui avait lancé sur +les deux habiles praticiens mille regards d'indignation, sans produire +sur eux le plus léger effet. C'est très-probable, monsieur. J'ai été +dernièrement tourmenté et persécuté par des fripons, monsieur.» + +Perker toussa violemment et demanda à M. Pickwick s'il ne voulait pas +jeter un coup d'oeil sur le journal; mais celui-ci répondit par la +négative la plus décidée. + +«Effectivement, reprit Dodson, je parierais que vous avez été tourmenté +dans la prison. Il y a là de drôles de gens. Où était votre appartement, +monsieur Pickwick? + +--Mon unique chambre était à l'étage du café. + +--Oh! en vérité! C'est, je pense, la partie la plus agréable de +l'établissement. + +--Très-agréable,» répliqua sèchement M. Pickwick. + +Le sang-froid de ce misérable était bien fait pour exaspérer une +personne d'un tempérament irritable. M. Pickwick restreignit sa colère +par des efforts gigantesques; mais quand Perker eut écrit un mandat pour +le montant de la somme, et lorsque Fogg le déposa dans son portefeuille +avec un sourire triomphant, qui se communiqua également à la contenance +de Dodson, il sentit que son sang montait dans ses joues en bouillonnant +d'indignation. + +«Allons, monsieur Dodson, dit Fogg en empochant son portefeuille et en +mettant ses gants, je suis à vos ordres. + +--Très-bien, répondit Dodson en se levant; je suis aux vôtres. + +--Je me trouve très-heureux, reprit Fogg, adouci par le mandat qu'il +avait empoché, je me trouve très-heureux d'avoir eu le plaisir de faire +la connaissance de monsieur Pickwick. J'espère, monsieur, que vous +n'avez plus aussi mauvaise opinion de nous, que la première fois où nous +avons eu le plaisir de vous rencontrer. + +--J'espère que non, ajoute Dodson avec le ton d'élévation d'une vertu +calomniée. Vous nous connaissez mieux maintenant monsieur Pickwick; mais +quelle que puisse être votre opinion des gentlemen de notre profession, +je vous prie de croire, monsieur, que je ne conserve pas de rancune +contre vous, pour les sentiments qu'il vous a plu d'exprimer dans notre +bureau de _Freeman's Court Cornhill_, lors de la circonstance à laquelle +mon associé vient de faire allusion. + +--Oh! non, nous dit Fogg avec une charité toute chrétienne. + +--Notre conduite, monsieur, poursuivit l'autre associé, parlera pour +elle-même et se justifiera d'elle-même, en toutes occasions. Nous avons +été dans la profession pas mal d'années, monsieur Pickwick, et nous +avons mérité la confiance de beaucoup d'honorables clients. Je vous +souhaite le bonjour, monsieur. + +--Bonjour, monsieur Pickwick, dit Fogg; en parlant ainsi, il mit son +parapluie sous son bras, ôta son gant droit, et tendit une main +conciliatrice au philosophe indigné. Celui-ci fourra aussitôt ses +poignets sous les pans de son habit, et lança à l'avoué des regards +pleins d'une surprise méprisante. + +--Lowten! s'écria au même instant M. Perker, ouvrez la porte! + +--Attendez un instant, dit M. Pickwick. Je veux parler, Perker. + +--Mon cher monsieur, interrompit le petit avoué, qui, pendant toute +cette entrevue, avait été dans un état d'appréhension nerveuse, mon cher +monsieur, en voilà assez sur ce sujet. Restons-en là, je vous supplie, +monsieur Pickwick. + +--Monsieur, reprit M. Pickwick avec vivacité, je ne veux pas qu'on me +fasse taire!--Monsieur Dodson, vous m'avez adressé quelques +observations....» + +Dodson se retourna, pencha doucement la tête et sourit. + +«Vous m'avez adressé quelques observations, répéta M. Pickwick, presque +hors d'haleine, et votre associé m'a tendu la main, et tous les deux +vous avez pris avec moi un ton de générosité et de magnanimité! C'est là +un excès d'impudence auquel je ne m'attendais pas, même de votre part. + +--Quoi, monsieur? s'écria Dodson. + +--Quoi, monsieur? répéta Fogg. + +--Savez-vous bien que j'ai été victime de vos perfides complots? +Savez-vous que je suis l'homme que vous avez emprisonné et volé? +Savez-vous que vous êtes les avoués de la plaignante, dans Bardell et +Pickwick. + +--Oui, monsieur, nous savons cela, repartit Dodson. + +--Nécessairement, nous le savons, ajouta Fogg en frappant sur sa poche, +peut-être par hasard. + +--Je vois que vous vous en souvenez avec satisfaction, reprit M. +Pickwick en essayant, pour la première fois de sa vie, de produire un +rire amer, et en l'essayant tout à fait en vain. Quoique j'aie longtemps +désiré de vous dire, en termes clairs et nets, quelle est mon opinion de +votre conduite, j'aurais laissé passer cette occasion, par déférence +pour les désirs de mon ami Perker, sans le ton inexcusable que vous avez +pris et sans votre insolente familiarité. Je dis insolente familiarité, +monsieur! répéta M. Pickwick en se retournant vers Fogg, avec une +vivacité qui fit battre l'autre en retraite jusqu'à la porte. + +--Prenez garde, monsieur! s'écria Dodson, qui, quoique le plus grand et +le plus gros des deux, s'était prudemment retranché derrière Fogg, et +qui parlait par-dessus la tête de son associé avec un visage très-pâle. +Laissez-vous maltraiter, monsieur Fogg; ne lui rendez point ses coups +sous aucun prétexte. + +--Non, non, je ne les lui rendrai pas, dit Fogg en se reculant un peu +plus, au soulagement évident de son associé, qui se trouvait ainsi +arrivé au bureau extérieur. + +--Vous êtes, continua M. Pickwick en reprenant le fil de son discours, +vous êtes une paire bien assortie de vils chicaneurs, de fripons, de +voleurs.... + +--Allons, interrompit Perker, est-ce là tout? + +--Tout se résume là dedans, reprit M. Pickwick. Ce sont de vils +chicaneurs, des fripons, des voleurs! + +--Bien, bien, reprit Perker d'un ton conciliant. Mes chers messieurs, il +a dit tout ce qu'il avait à dire. Maintenant, je vous en prie, +allez-vous-en. Lowten, la porte est-elle ouverte?» + +M. Lowten qui riait dans le lointain, répondit affirmativement. + +--Allons, allons; adieu, adieu; allons, mes chers messieurs; monsieur +Lowten, la porte, cria le petit homme en poussant Dodson et Fogg hors de +son bureau. Par ici, mes chers messieurs. Terminons cela, je vous en +prie. Que diable, monsieur Lowten, la porte! Pourquoi ne +reconduisez-vous pas, monsieur? + +--S'il y a quelque justice en Angleterre, dit Dodson en mettant son +chapeau et en regardant M. Pickwick, vous nous payerez cela, monsieur! + +--Vous êtes une paire de voleurs! + +--Souvenez-vous que vous nous le payerez bien! cria Fogg en agitant son +poing. + +--Chicaneurs! fripons! voleurs! continua M. Pickwick sans s'embarrasser +des menaces qui lui étaient adressées. + +--Voleurs! cria-t-il en courant sur le carré pendant que les deux avoués +descendaient. + +--Voleurs!» vociféra-t-il en s'échappant des mains de Lowten et de +Perker et en mettant sa tête à la fenêtre de l'escalier. + +Quand M. Pickwick retira sa tête de la fenêtre, sa physionomie était +radieuse, souriante et tranquille, et en rentrant dans le bureau, il +déclara que son esprit était soulagé d'un grand poids, et qu'il se +trouvait maintenant tout à fait heureux. + +Perker ne dit rien du tout jusqu'à ce qu'il eut vidé sa tabatière et +renvoyé Lowten pour la remplir; mais alors il fut saisi d'un accès de +fou rire, qui dura cinq minutes, à l'expiration desquelles il fit +observer qu'il devrait se mettre en colère, mais qu'il ne pouvait pas +encore penser sérieusement à cette affaire, et qu'il se fâcherait dès +qu'il le pourrait. + +«Maintenant, dit M. Pickwick, je voudrais bien régler mon compte avec +vous. + +--Est-ce de la même manière que vous avez réglé l'autre? demanda Perker +en recommençant à rire. + +--Non, pas exactement, répondit le philosophe, en tirant son +portefeuille, et en secouant cordialement la main du petit avoué. Je +veux parler seulement de notre compte pécuniaire. Vous m'avez donné +plusieurs preuves d'amitié dont je ne pourrai jamais m'acquitter, ce que +d'ailleurs je ne désire pas, car je préfère continuer à rester votre +obligé.» + +Après cette préface, les deux amis s'enfoncèrent dans des comptes fort +compliqués, qui furent régulièrement exposés par Perker, et +immédiatement soldés par M. Pickwick, avec beaucoup d'expressions +d'affection et d'estime. + +À peine cette opération était-elle terminée, qu'on entendit frapper à la +porte du carré, de la manière la plus violente et la plus épouvantable. +Ce n'était pas un double coup ordinaire, mais une succession constante +et non interrompue de coups formidables, comme si le marteau avait été +doué du mouvement perpétuel, ou comme si la personne qui l'agitait avait +oublié de s'arrêter. + +«Ah çà! qu'est-ce que cela? s'écria Perker en tressaillant. + +--Je pense qu'on frappe à la porte, répondit M. Pickwick, comme s'il y +avait pu avoir le moindre doute à cet égard.» + +Le marteau fit une réponse plus énergique que n'auraient pu faire des +paroles, car il continua à battre, sans un moment de relâche, et avec +une force et un tapage surprenants. + +«Si cela continue, dit Perker en faisant retentir sa sonnette, nous +allons ameuter tout le quartier! Monsieur Lowten, n'entendez-vous pas +qu'on frappe? + +--J'y vais à l'instant, monsieur, répliqua le clerc.» + +La marteau parut entendre la réponse, et pour assurer qu'il lui était +impossible d'attendre plus longtemps, il fit un effroyable vacarme. + +«C'est épouvantable! dit Perker en se bouchant les oreilles.» + +M. Lowten, qui était en train de se laver les mains dans le cabinet +noir, se précipita vers la porte, et tournant le bouton se trouva en +présence d'une apparition, qui va être décrite dans le chapitre suivant. + + + + +CHAPITRE XXV. + +Contenant quelques détails relatifs aux coups de marteau, ainsi que +diverses autres particularités, parmi lesquelles figurent, notablement, +certaines découvertes concernant M. Snodgrass et une jeune lady. + + +L'objet qui se présenta aux yeux du clerc, était un jeune garçon +prodigieusement gras, revêtu d'une livrée de domestique, et se tenant +debout sur le paillasson, mais avec les yeux fermés comme pour dormir. +Lowten n'avait jamais vu un jeune garçon aussi gras, et sa corpulence +extraordinaire, jointe au repos complet de sa physionomie, si différente +de celle qu'on aurait dû raisonnablement attendre d'un si intrépide +frappeur, le remplirent d'étonnement. + +«Que voulez-vous? demanda le clerc.» + +L'enfant extraordinaire ne répondit point un seul mot, mais il baissa la +tête, et Lowten s'imagina l'entendre ronfler faiblement. + +«D'où venez-vous?» reprit le clerc. Le gros garçon respira profondément, +mais il ne bougea point. + +Le clerc répéta trois fois ses questions, et ne recevant aucune +réponse, il se préparait à fermer la porte, quand tout à coup le jeune +garçon ouvrit les yeux, les cligna plusieurs fois, éternua et étendit la +main, comme pour recommencer à frapper. S'apercevant que la porte était +ouverte, il regarda autour de lui avec stupéfaction, et, à la fin, fixa +ses gros yeux ronds sur le visage de Lowten. + +«Pourquoi diable frappez-vous comme cela? lui demanda le clerc avec +colère. + +--Comme quoi? répondit le gros garçon d'une voix endormie. + +--Comme quarante cochers de place. + +--Parce que mon maître m'a dit de ne pas arrêter de frapper jusqu'à ce +qu'on ouvre la porte, de peur que je m'endorme. + +--Eh bien! quel message apportez-vous? + +--Il est en bas. + +--Qui? + +--Mon maître; il veut savoir si vous êtes à la maison.» + +En ce moment, M. Lowten imagina de mettre la tête à la fenêtre. Voyant +dans son carrosse ouvert un vieux gentleman qui regardait en l'air avec +anxiété, il lui fit signe, et le vieux gentleman descendit +immédiatement. + +--C'est votre maître qui est dans la voiture, je suppose, dit Lowten.» + +Le gros garçon baissa la tête d'une manière affirmative. + +Toute autre question fut rendue inutile par l'apparition du vieux +Wardle, qui, ayant monté lestement l'escalier et reconnu Lowten, passa +immédiatement dans la chambre de Perker. + +«Pickwick! s'écria-t-il, votre main, mon garçon. C'est d'hier seulement +que j'ai appris que vous vous étiez laissé mettre en cage. Comment +avez-vous souffert cela, Perker? + +--Je n'ai pas pu l'empêcher, mon cher monsieur, répliqua le petit avoué +avec un sourire et une prise de tabac. Vous savez comme il est obstiné. + +--Certainement, je le sais, mais je suis enchanté de le voir malgré +cela. Ce n'est pas de sitôt que je le perdrai de vue.» + +Ayant ainsi parlé, Wardle serra de nouveau la main de M. Pickwick, puis +celle de Perker, et se jeta dans un fauteuil, son joyeux visage brillant +plus que jamais de bonne humeur et de santé. + +«Eh bien! dit-il, voilà de jolies histoires! Une prise de tabac, Perker +mon garçon. Avez-vous jamais rien vu de pareil, hein? + +--Que voulez-vous dire? demanda M. Pickwick. + +--Ma foi! je pense que toutes les filles ont perdu la tête. Vous direz +peut-être que cela n'est pas bien nouveau, mais c'est vrai néanmoins. + +--Eh! mon cher monsieur, dit Perker, est-ce que vous êtes venu à Londres +tout exprès pour nous apprendre cela? + +--Non, non, pas tout à fait; quoique ce soit la principale cause de mon +voyage. Comment va Arabelle? + +--Très-bien, répondit M. Pickwick; et elle sera charmée de vous voir, +j'en suis sûr. + +--La petite coquette aux yeux noirs! J'avais grandement idée de +l'épouser moi-même un de ces beaux jours, mais néanmoins je suis charmé +de cela, véritablement. + +--Comment l'avez-vous appris? demanda M. Pickwick. + +--Oh! par mes filles naturellement. Arabelle leur a écrit avant-hier +qu'elle s'était mariée sans le consentement du père de son mari, et que +vous étiez allé pour le lui demander, quand son refus ne pourrait plus +empêcher le mariage, et tout cela. J'ai pensé que c'était un bon moment +pour donner une petite leçon à mes filles, pour leur faire remarquer +quelle chose terrible c'était quand les enfants se mariaient sans le +consentement de leurs parents, et le reste. Mais baste! je n'ai pas pu +faire la plus légère impression sur elles. Elles trouvaient mille fois +plus terrible qu'il y eût eu un mariage sans demoiselles d'honneur, et +j'aurais aussi bien fait de prêcher Joe lui-même.» + +Ici le vieux gentleman s'arrêta pour rire, et quand il s'en fut donné +tout son content, il reprit en ces termes: + +«Mais ce n'est pas tout, à ce qu'il paraît. Ce n'est là que la moitié +des complots et des amourettes qui se sont machinés. Depuis six mois +nous marchons sur des mines, et elles ont éclaté à la fin. + +--Qu'est-ce que vous voulez dire, s'écria M. Pickwick, en pâlissant. Pas +d'autre mariage secret, j'espère. + +--Non! non! pas tout à fait aussi mauvais que cela; non. + +--Quoi donc alors! suis-je intéressé dans l'affaire? + +--Dois-je répondre à cette question, Perker? + +--Si vous ne vous compromettez pas, en y répondant, mon cher monsieur. + +--Eh bien! alors, dit M. Wardle en se tournant vers M. Pickwick; eh bien +alors, oui, vous y êtes intéressé. + +--Comment cela, demanda celui-ci avec anxiété. En quelle manière? + +--Réellement, vous êtes un jeune gaillard si emporté, que j'ai presque +peur de vous le dire. Néanmoins, si Perker veut s'asseoir entre nous, +pour prévenir un malheur, je m'y hasarderai.» + +Ayant fermé la porte de la chambre, et s'étant fortifié par une autre +descente dans la tabatière de Perker, le vieux gentleman commença sa +grande révélation en ces termes: + +«Le fait est que ma fille Bella... Bella qui a épousé le jeune Trundle, +vous savez? + +--Oui, oui, nous savons, dit M. Pickwick avec impatience. + +--Ne m'intimidez pas dès le commencement. Ma fille Bella, l'autre soir, +s'assit à côté de moi lorsque Émily fut allée se coucher, avec un mal de +tête, après m'avoir lu la lettre d'Arabelle; et commença à me parler de +ce mariage. «Eh bien! papa, dit-elle, qu'est-ce que vous en pensez.--Ma +foi, ma chère, répondis-je, j'aime à croire que tout ira bien.» Il faut +vous dire que j'étais assis devant un bon feu, buvant mon grog +paisiblement, et que je comptais bien, en jetant de temps en temps un +mot indécis, l'engager à continuer son charmant petit babil. Mes deux +filles sont tout le portrait de leur pauvre chère mère et plus je +deviens vieux, plus j'ai de plaisir à rester assis en tête à tête avec +elles. Dans ces moments-là, leur voix, leur physionomie, me reportent au +temps le plus agréable de ma vie, me rendent encore aussi jeune que je +l'étais alors, quoique pas tout à fait aussi heureux. «C'est un +véritable mariage d'inclination, dit Bella après un moment de +silence.--Oui, ma chère, répondis-je; mais ce ne sont pas toujours ceux +qui réussissent le mieux....» + +--Je soutiens le contraire! interrompit M. Pickwick avec chaleur. + +--Très-bien; soutenez ce que vous voudrez, quand ce sera votre tour à +parler, mais ne m'interrompez pas. + +--Je vous demande pardon. + +--Accordé. «Papa, dit Bella en rougissant un peu, je suis fâchée de vous +entendre parler contre les mariages d'inclination.--J'ai eu tort, ma +chère, répondis-je en tapant ses joues aussi doucement que peut le faire +un vieux gaillard comme moi. J'ai eu tort de parler ainsi, car votre +mère a fait un mariage d'inclination, et vous aussi.--Ce n'est pas là +ce que je voulais dire, papa, reprit Bella; le fait est que je voulais +vous parler d'Émily.» + +M. Pickwick tressaillit. + +«Qu'est-ce qu'il y a maintenant? lui demanda M. Wardle en s'arrêtant +dans sa narration. + +--Rien, répondit le philosophe; continuez, je vous en prie. + +--Ma foi! Je n'ai jamais su filer une histoire, reprit le vieux +gentleman brusquement. Il faut que cela vienne tôt ou tard, et ça nous +épargnera beaucoup de temps, si ça vient tout de suite. Le fait est qu'à +la fin Bella se décida à me dire qu'Émily était fort malheureuse; que +depuis les dernières fêtes de Noël elle avait été en correspondance +constante avec notre jeune ami Snodgrass; qu'elle s'était fort sagement +décidée à s'enfuir avec lui, pour imiter la louable conduite de son +amie; mais qu'ayant senti quelques retours de componction, à ce sujet, +attendu que j'avais toujours été passablement bien disposé pour tous les +deux, elle avait pensé qu'il valait mieux commencer par me faire +l'honneur de me demander si je m'opposerais à ce qu'ils fussent mariés +de la manière ordinaire et vulgaire. Voilà la chose; et maintenant, +Pickwick, si vous voulez bien réduire vos yeux à leur grandeur +habituelle, et me conseiller, je vous serai fort obligé.» + +Cette dernière phrase, proférée d'une manière bourrue par l'honnête +vieillard, n'était pas tout à fait sans motifs, car les traits de M. +Pickwick avaient pris une expression de surprise et de perplexité tout à +fait curieuse à voir. + +«Snodgrass!... Depuis Noël....» murmura-t-il enfin, tout confondu. + +--Depuis Noël, répliqua Wardle. Cela est clair, et il faut que nous +ayons eu de bien mauvaises bésicles, pour ne pas le découvrir plus tôt. + +--Je n'y comprends rien, reprit M. Pickwick en ruminant. Je n'y +comprends rien. + +--C'est pourtant assez facile à comprendre, rétorqua le colérique +vieillard. Si vous aviez été plus jeune, vous auriez été dans le secret +depuis longtemps. Et de plus, ajouta-t-il après un peu d'hésitation, je +dois dire que ne sachant rien de cela, j'avais un peu pressé Émily, +depuis quatre ou cinq mois, afin qu'elle reçût favorablement un jeune +gentleman du voisinage; si elle le pouvait, toutefois, car je n'ai +jamais voulu forcer son inclination. Je suis bien convaincu qu'en +véritable jeune fille, pour rehausser sa valeur et pour augmenter +l'ardeur de M. Snodgrass, elle lui aura représenté cela avec des +couleurs très-sombres, et qu'ils auront tous deux fini par conclure +qu'ils sont un couple bien persécuté, et qu'ils n'ont pas d'autre +ressource qu'un mariage clandestin, ou un fourneau de charbon. +Maintenant voilà la question: Qu'est-ce qu'il faut faire? + +--Qu'est-ce que vous avez fait, demanda M. Pickwick? + +--Moi? + +--Je veux dire qu'est-ce que vous avez fait, quand vous avez appris cela +de votre fille aînée? + +--Oh! J'ai fait des sottises, naturellement. + +--C'est juste, interrompit Perker, qui avait écouté ce dialogue en +tortillant sa chaîne, en grattant son nez et en donnant divers autres +signes d'impatience. Cela est très-naturel. Mais quelle espèce de +sottises? + +--Je me suis mis dans une grande colère, et j'ai si bien effrayé ma mère +qu'elle s'en est trouvée mal. + +--C'était judicieux, fit remarquer Perker. Et quoi encore, mon cher +monsieur? + +--J'ai grondé et crié toute la journée suivante; mais à la fin, lassé de +rendre tout le monde, et moi-même, misérable, j'ai loué une voiture à +Muggleton, et je suis venu ici sous prétexte d'amener Émily pour voir +Arabelle. + +--Miss Wardle est avec vous, alors? dit M. Pickwick. + +--Certainement, elle est en ce moment à l'hôtel d'Osborne à moins que +votre entreprenant ami ne l'ait enlevée depuis que je suis sorti. + +--Vous êtes donc réconciliés? demanda Perker. + +--Pas du tout; elle n'a fait que languir et pleurer depuis ce temps-là, +excepté hier soir; entre le thé et le souper; car alors elle a fait +grande parade d'écrire une lettre, ce dont j'ai fait semblant de ne +point m'apercevoir. + +--Vous voulez avoir mon avis dans cette affaire, à ce que je suppose? +dit Perker en regardant successivement la physionomie réfléchie de M. +Pickwick, et la contenance inquiète de Wardle, et en prenant plusieurs +prises consécutives de son stimulant favori. + +--Je le suppose, répondit Wardle, en regardant M. Pickwick. + +--Certainement, répliqua celui-ci. + +--Eh bien! alors, dit Perker en se levant et en repoussant sa chaise, +mon avis est que vous vous en alliez tous les deux vous promener, à pied +ou en voiture, comme vous voudrez; car vous m'ennuyez; vous causerez de +cette affaire-là ensemble. Et si vous n'avez pas tout arrangé la +première fois que je vous verrai, je vous dirai ce que vous avez à +faire. + +--Voilà quelque chose de satisfaisant, dit Wardle, qui ne savait pas +trop s'il devait rire ou s'offenser. + +--Bah! bah! mon cher monsieur, je vous connais tous les deux, beaucoup +mieux que vous ne vous connaissez vous-mêmes. Vous avez déjà arrangé +tout cela dans votre esprit.» + +En parlant ainsi, le petit avoué bourra sa tabatière dans la poitrine de +M. Pickwick et dans le gilet de M. Wardle; puis tous les trois se mirent +à rire ensemble, mais surtout les deux derniers gentlemen, qui se +prirent et se secouèrent la main sans aucune raison apparente. + +«Vous dînez avec moi aujourd'hui? dit M. Wardle à Perker, pendant que +celui-ci le reconduisait. + +--Je ne peux pas vous le promettre, mon cher monsieur; je ne peux pas +vous le promettre. En tout cas, je passerai chez vous ce soir. + +--Je vous attendrai à cinq heures. + +--Allons, Joe!» Et Joe ayant été éveillé, à grand'peine, les deux amis +partirent dans le carrosse de M. Wardle. Joe monta derrière et s'établit +sur le siége que son maître y avait fait placer par humanité; car s'il +avait dû rester debout, il aurait roulé en bas et se serait tué, dès son +premier somme. + +Nos amis se firent conduire d'abord au _George et Vautour_. Là ils +apprirent qu'Arabelle était partie avec sa femme de chambre, dans une +voiture de place, pour aller voir Émily; dont elle avait reçu un petit +billet. Alors, comme Wardle avait quelques affaires à arranger dans la +cité, il renvoya la voiture et le gros bouffi à l'hôtel, afin de +prévenir qu'il reviendrait à cinq heures avec M. Pickwick pour dîner. + +Chargé de ce message, le gros bouffi s'en retourna, dormant sur son +siége aussi paisiblement que s'il avait été sur un lit soutenu par des +ressorts de montre. Par une espèce de miracle, il se réveilla de +lui-même lorsque la voiture s'arrêta, et se secouant vigoureusement, +pour aiguiser ses facultés, il monta l'escalier, afin d'exécuter sa +commission. + +Mais, soit que les secousses que s'était données le gros joufflu eussent +embrouillé ses facultés, au lieu de les remettre sur un bon pied; soit +qu'elles eussent éveillé en lui une quantité d'idées nouvelles, +suffisantes pour lui faire oublier les cérémonies et les formalités +ordinaires; soit (ce qui est encore possible) qu'elles n'eussent pas +été suffisantes pour l'empêcher de se rendormir en montant l'escalier, +le fait est qu'il entra dans le salon, sans avoir préalablement frappa à +la porte, et aperçut ainsi un gentleman, assis amoureusement sur le +sofa, auprès de miss Émily, en tenant un bras passé autour de sa taille, +tandis qu'Arabelle et la jolie femme de chambre feignaient de regarder +attentivement par une fenêtre, à l'autre bout de la chambre. À cette vue +le gros joufflu laissa échapper une exclamation, les femmes jetèrent un +cri, et le gentleman lâcha un juron, presque simultanément. + +«Qui venez-vous chercher ici, petit misérable?» s'écria le gentleman, +qui n'était autre que M. Snodgrass. + +Le gros joufflu, prodigieusement épouvanté, répondit brièvement: +«Maîtresse.» + +«Que me voulez-vous, stupide créature? lui demanda Émily, en détournant +la tête. + +--Mon maître et M. Pickwick viennent dîner ici à cinq heures. + +--Quittez cette chambre! reprit M. Snodgrass, dont les yeux lançaient +des flammes sur le jeune homme stupéfié. + +--Non! non! non! s'écria précipitamment Émily. Arabelle, ma chère, +conseillez-moi.» + +Émily et M. Snodgrass, Arabelle et Mary tinrent conseil dans un coin, et +se mirent à parler vivement, à voix basse, pendant quelques minutes, +durant lesquelles le gros joufflu sommeilla. + +«Joe, dit à la fin Arabelle, en se retournant avec le plus séduisant +sourire; comment vous portez-vous, Joe? + +--Joe, reprit Émily, vous êtes un bon garçon. Je ne vous oublierai pas, +Joe. + +--Joe, poursuivit M. Snodgrass, en s'avançant vers l'enfant étonné, et +en lui prenant la main, je ne vous avais pas reconnu. Voilà cinq +shillings pour vous, Joe. + +--Je vous en devrai cinq aussi, ajouta Arabelle, parce que nous sommes +de vieilles connaissances, vous savez,» et elle accorda un second +sourire, encore plus enchanteur, au corpulent intrus. + +Les perceptions du gros bouffi étant peu rapides, il parut d'abord +singulièrement intrigué par cette soudaine révolution qui s'opérait en +sa faveur, et regarda même autour de lui, d'un air très-alarmé. À la +fin, cependant, son large visage commença à montrer quelques symptômes +d'un sourire proportionnellement large, puis, fourrant une +demi-couronne dans chacun de ses goussets, et, ses mains et ses poignets +par-dessus, il laissa échapper un éclat de rire enroué. C'est la +première et ce fut la seule fois de sa vie qu'on l'entendit rire. + +«Je vois qu'il nous comprend, dit Arabelle. + +--Il faudrait lui faire manger quelque chose sur-le-champ,» fit observer +Émily. + +Il s'en fallut de peu que le gros bouffi ne rit encore en entendant +cette proposition. Après quelques autres chuchotements, Mary sortit +lestement du groupe et dit: + +«Je vais dîner avec vous aujourd'hui, monsieur, si vous voulez bien? + +--Par ici, répondit le jeune garçon avec empressement. Il y a un fameux +pâté de viande en bas!» + +À ces mots, le gros joufflu descendit l'escalier pour conduire Mary à +l'office, et le long du chemin sa jolie compagne captivait l'attention +de tous les garçons, et mettait de mauvaise humeur toutes les femmes de +chambre. + +Le pâté, dont le gros joufflu avait parlé avec tant de tendresse, se +trouvait effectivement, encore dans l'office; on y ajouta un bifteck, un +plat de pommes de terre, et un pot de porter. + +«Asseyez-vous, dit Joe. Quelle chance! Le bon dîner! Comme j'ai faim!» + +Ayant répété cinq ou six fois ces exclamations avec une sorte de +ravissement, le jeune garçon s'assit au haut bout de la petite table, et +Mary se plaça au bas bout. + +«Voulez-vous un peu de cela? dit le gros joufflu, en plongeant dans le +pâté son couteau et sa fourchette jusqu'au manche. + +--Un peu, s'il vous plaît.» + +Joe ayant servi à Mary un peu du pâté, et s'en étant servi beaucoup à +lui-même, allait commencer à manger, quand, tout à coup il se pencha en +avant sur sa chaise, en laissant ses mains, avec le couteau et la +fourchette, tomber sur ses genoux, et dit très-lentement. + +«Vous êtes gentille à croquer, savez-vous?» + +Ceci était dit d'un air d'admiration très-flatteur, mais cependant il y +avait encore, dans les yeux du jeune gentleman, quelque chose qui +sentait le cannibale plus que l'amour passionné. + +--Eh! mais, Joseph, s'écria Mary, en affectant de rougir, qu'est-ce que +vous voulez dire?» + +Le gros joufflu, reprenant graduellement sa première position, répliqua +seulement par un profond soupir, resta pensif pendant quelques minutes, +et but une longue gorgée de _porter_. Après quoi, il soupira encore, et +s'appliqua très-solidement au pâté. + +«Quelle aimable personne que miss Émily! dit Mary, après un long +silence. + +--J'en connais une plus aimable. + +--En vérité? + +--Oui, en vérité, répliqua le gros joufflu, avec une vivacité +inaccoutumée. + +--Comment s'appelle-t-elle? + +--Comment vous appelez-vous?» + +--Mary. + +--C'est son nom. C'est vous.» + +Le gros garçon, pour rendre ce compliment plus incisif, y joignit une +grimace, et donna à ses deux prunelles une combinaison de loucherie, +croyant ainsi, selon toute apparence, lancer une oeillade meurtrière. + +«Il ne faut pas me parler comme cela, dit Mary. Vous ne me parlez pas +sérieusement. + +--Bah! que si, je dis. + +--Eh bien? + +--Allez-vous venir ici régulièrement? + +--Non, je m'en vais demain soir. + +--Oh! reprit le gros joufflu, d'un ton prodigieusement sentimental, +comme nous aurions eu du plaisir à manger ensemble, si vous étiez +restée! + +--Je pourrais peut-être venir quelquefois, ici, pour vous voir, si vous +vouliez me rendre un service,» répondit Mary, en roulant la nappe pour +jouer l'embarras. + +Le gros joufflu regarda alternativement le pâté et la grillade, comme +s'il avait pensé qu'un service devait être lié en quelque sorte avec des +comestibles; puis, tirant de sa poche une de ses demi-couronnes, il la +considéra avec inquiétude. + +«Vous ne me comprenez pas?» poursuivit Mary, en regardant finement son +large visage. + +Il considéra sur nouveaux frais la demi-couronne, et répondit +faiblement: non. + +«Les ladies voudraient bien que vous ne parliez pas au vieux gentleman +du jeune gentleman qui était là-haut; et moi je le voudrais bien aussi. + +--C'est-il là tout? répondit le gros garçon, évidemment soulagé d'un +grand poids, et rempochant sa demi-couronne. Je n'en dirai rien, bien +sûr. + +--Voyez-vous, M. Snodgrass aime beaucoup miss Émily; et miss Émily aime +beaucoup M. Snodgrass; et si vous racontiez cela, le vieux gentleman +vous emmènerait bien loin à la campagne, où vous ne pourriez plus voir +personne. + +--Non, non, je n'en dirai rien, répéta le gros joufflu, résolument. + +--Vous serez bien gentil. Mais, à présent, il faut que je monte en haut, +et que j'habille ma maîtresse pour le dîner. + +--Ne vous en allez pas encore. + +--Il le faut bien. Adieu, pour à présent.» + +Le gros joufflu, avec la galanterie d'un jeune éléphant, étendit ses +bras pour ravir un baiser; mais comme il ne fallait pas grande agilité +pour lui échapper, son aimable vainqueur disparut, avant qu'il les eût +refermés. Ainsi désappointé, l'apathique jeune homme mangea une livre ou +deux de bifteck, avec une contenance sentimentale, et s'endormit +profondément. + +On avait tant de choses à se dire dans le salon, tant de plans à +concerter pour le cas où la cruauté de M. Wardle rendrait nécessaires un +enlèvement et un mariage secret, qu'il était quatre heures et demie +quand M. Snodgrass fit ses derniers adieux. Les dames coururent pour +s'habiller dans la chambre d'Émily, et le gentleman, ayant pris son +chapeau, sortit du salon; mais à peine était-il sur le carré, qu'il +entendit la voix de M. Wardle. Il regarda par-dessus la rampe et le vit +monter, suivi de plusieurs autres personnes. Dans sa confusion, et ne +connaissant point les êtres de l'hôtel, M. Snodgrass rentra +précipitamment dans la chambre qu'il venait de quitter, puis passant de +là dans une autre pièce, qui était la chambre à coucher de M. Wardle, il +en ferma la porte doucement, juste comme les personnes qu'il avait +aperçues entraient dans le salon. Il reconnut facilement leurs voix: +c'étaient M. Wardle et M. Pickwick, M. Nathaniel Winkle et M. Benjamin +Allen. + +«C'est très-heureux que j'aie eu la présence d'esprit de les éviter, +pensa M. Snodgrass avec un sourire, en marchant, sur la pointe du pied, +vers une autre porte, située auprès du lit. Cette porte-ci ouvre sur le +même corridor, et je puis m'en aller par là tranquillement et +commodément.» + +Il n'y avait qu'un seul obstacle à ce qu'il s'en allât tranquillement +et commodément, c'est que la porte était fermée à double tour et la clef +absente. + +«Garçon! dit le vieux Wardle, en se frottant les mains; donnez-nous de +votre meilleur vin, aujourd'hui. + +--Oui, monsieur. + +--Faites savoir à ces dames que nous sommes rentrés. + +--Oui, monsieur.» + +M. Snodgrass aussi désirait bien ardemment faire savoir à ces dames +qu'il était rentré. Une fois même il se hasarda à chuchoter à travers le +trou de la serrure: «Garçon!» Mais pensant qu'il pourrait évoquer +quelque autre personne, et se rappelant avoir lu le matin, dans son +journal, sous la rubrique _Cours et Tribunaux_, les infortunes d'un +gentleman, arrêté dans un hôtel voisin, pour s'être trouvé dans une +situation semblable à la sienne, il s'assit sur un porte-manteau, en +tremblant violemment. + +«Nous n'attendrons pas Perker une seule minute, dit Wardle en regardant +sa montre. Il est toujours exact, il sera ici à l'heure juste s'il a +l'intention de venir; sinon il est inutile de nous en occuper. Ah! +Arabelle. + +--Ma soeur! s'écria Benjamin Allen, en l'enveloppant de ses bras d'une +manière fort dramatique. + +--Oh! Ben, mon cher, comme tu sens le tabac! s'écria Arabelle, +apparemment suffoquée par cette marque d'affection. + +--Tu trouves? C'est possible... (C'était possible en effet, car il +venait de quitter une charmante réunion de dix ou douze étudiants en +médecine, entassés dans un arrière-parloir devant un énorme feu.) +Combien je suis charmé de te voir! Dieu te bénisse, Arabelle. + +--Là, dit Arabelle, en se penchant en avant et en tendant son visage à +son frère; mais, mon cher Ben, ne me prends pas comme cela, tu me +chiffonnes.» + +En cet endroit de la réconciliation, M. Ben Allen se laissant vaincre +par sa sensibilité, par les cigares et le _porter_, promena ses yeux sur +tous les assistants à travers des lunettes humides. + +«Est-ce qu'on ne me dira rien à moi? demanda M. Wardle en ouvrant ses +bras. + +--Au contraire, dit tout bas Arabelle, en recevant l'accolade et les +cordiales félicitations du vieux gentlemen; vous êtes un méchant, un +cruel, un monstre! + +--Vous êtes une petite rebelle, répliqua Wardle du même ton; et je me +verrai obligé de vous interdire ma maison. Les personnes comme vous, qui +se sont mariées en dépit de tout le monde, devraient être séquestrées de +la société. Mais, allons! ajouta-t-il tout haut, voici le dîner; vous +vous mettrez à côté de moi.--Joe, damné garçon, comme il est éveillé!» + +Au grand désespoir de son maître, le gros joufflu était effectivement +dans un état de vigilance remarquable. Ses yeux se tenaient tout grands +ouverts et ne paraissaient point avoir envie de se fermer. Il y avait +aussi dans ses manières une vivacité également inexplicable! Chaque fois +que ses regards rencontraient ceux d'Émily ou d'Arabelle, il souriait en +grimaçant; et une fois Wardle aurait pu jurer qu'il l'avait vu cligner +de l'oeil. + +Cette altération dans les manières du gros joufflu naissait du sentiment +de sa nouvelle importance, et de la dignité qu'il avait acquise en se +trouvant le confident des jeunes ladies. Ces sourires et ces clins +d'oeil étaient autant d'assurances condescendantes qu'elles pouvaient +compter sur sa fidélité. Cependant comme ces signes étaient plus propres +à inspirer les soupçons qu'à les apaiser, et comme ils étaient, en +outre, légèrement embarrassants, Arabelle y répondait de temps en temps +par un froncement de sourcils, par un geste de réprimande; mais le gros +garçon ne voyant là qu'une invitation à se tenir sur ses gardes, +recommençait à cligner de l'oeil et à sourire avec encore plus +d'assiduité, afin de prouver qu'il comprenait parfaitement. + +«Joe, dit M. Wardle, après une recherche infructueuse dans toutes ses +poches, ma tabatière est-elle sur le sofa? + +--Non, monsieur. + +--Oh! je m'en souviens; je l'ai laissée sur la toilette ce matin. Allez +la chercher dans ma chambre.» + +Le gros garçon alla dans la chambre voisine, et après quelques minutes +d'absence revint avec la tabatière, mais aussi avec la figure la plus +pâle qu'ait jamais portée un gros garçon. + +«Qu'est-ce qui lui est donc arrivé? s'écria M. Wardle. + +--Il ne m'est rien arrivé, répondit Joe avec inquiétude. + +--Est-ce que vous avez vu des esprits? demanda le vieux gentleman. + +--Ou bien est-ce que vous en avez bu? suggéra Ben Allen. + +--Je pense que vous avez raison, chuchota Wardle à travers la table; il +s'est grisé, j'en suis sûr.» + +Ben Allen répondit qu'il le croyait; et comme il avait observé beaucoup +de cas semblables, Wardle fut confirmé dans la pensée qui cherchait à +s'insinuer dans son cerveau depuis une demi-heure, et arriva à la +conclusion que le gros joufflu était tout à fait gris. + +«Ayez l'oeil sur lui pendant quelques minutes, murmura-t-il; nous +verrons bientôt s'il a réellement bu.» + +Le fait est que l'infortuné jeune homme avait seulement échangé une +douzaine de paroles avec M. Snodgrass; que celui-ci l'avait supplié de +s'adresser à quelque ami pour le faire mettre en liberté, puis l'avait +poussé dehors avec la tabatière de peur qu'une absence trop prolongée +n'éveillât des soupçons. Rentré dans la salle à manger, Joe était resté +quelques instants à ruminer, avec une physionomie renversée, puis il +avait quitté la chambre pour aller chercher Mary. + +Mais Mary était retournée au _Georges et Vautour_, après avoir habillé +sa maîtresse, et le gros joufflu était revenu, plus démonté +qu'auparavant. + +M. Wardle et Ben Allen échangèrent plusieurs coups d'oeil. + +«Joe, dit M. Wardle. + +--Oui, monsieur. + +--Pourquoi êtes-vous sorti?» + +Le gros joufflu regarda d'un air troublé chacun des convives, et bégaya +qu'il n'en savait rien. + +«Oh! dit Wardle, vous n'en savez rien. Portez ce fromage à M. Pickwick.» + +Or, M. Pickwick, se trouvant en parfaite santé et en parfaite humeur, +s'était rendu universellement délicieux pendant tout le temps du dîner, +et paraissait en ce moment, engagé dans une intéressante conversation +avec Émily et M. Winkle. Courbant gracieusement sa tête du côté de ses +auditeurs, et tout rayonnant de paisibles sourires, il agitait doucement +sa main droite, pour donner plus de force à ses observations. Il prit un +morceau de fromage sur l'assiette et allait se retourner pour continuer +sa conversation, quand le gros garçon se baissant de manière à amener sa +tête au même niveau que celle de M. Pickwick, dirigea son pouce +par-dessus son épaule comme pour lui montrer quelque chose, et fit en +même temps la grimace la plus hideuse qu'on ait jamais vue. + +«Eh mais! s'écria M. Pickwick en tressaillant, voilà qui est... Eh...?» +il s'arrêta court, car Joe venait de se redresser, et était ou +prétendait être profondément endormi. + +«Qu'est-ce qu'il y a? demanda M. Wardle. + +--Votre jeune homme est si singulier, continua M. Pickwick en regardant +Joe d'un air inquiet. Cela vous étonnera peut-être, mais sur ma parole, +j'ai peur qu'il n'ait quelquefois l'esprit un peu dérangé. + +--Oh! monsieur Pickwick ne dites point cela, s'écrièrent ensemble Émily +et Arabelle. + +--Je n'en répondrais pas, bien entendu, reprit le philosophe, au milieu +d'un profond silence et d'une épouvante générale; mais ses manières avec +moi, en ce moment, étaient vraiment alarmantes! Oh là là! cria M. +Pickwick en sautant sur sa chaise. Je vous demande pardon, mesdames; +mais il vient de m'enfoncer quelque chose de pointu dans la jambe.... +Réellement, il est très-dangereux. + +--Il est soûl! vociféra le vieux Wardle avec colère. Tirez la sonnette, +appelez les garçons! il est soûl!... + +--Je ne suis pas soûl! s'écria le gros bouffi en tombant à genoux, +pendant que son maître le saisissait par le collet, je ne suis pas soûl! + +--Alors vous êtes fou, ce qui est encore pis; appelez les garçons! + +--Je ne suis pas fou, je suis très-raisonnable, répliqua Joe en +commençant à pleurer. + +--Alors pourquoi diable piquez-vous la jambe de M. Pickwick? + +--Il ne voulait pas me regarder, j'avais quelque chose à lui dire. + +--Que vouliez-vous lui dire?» demandèrent une demi-douzaine de voix à la +fois. + +Joe soupira, regarda la porte de la chambre à coucher, soupira encore, +et essuya ses larmes avec les jointures de ses deux index. + +«Qu'est-ce que vous vouliez lui dire? demanda M. Wardle en le secouant. + +--Arrêtez! dit M. Pickwick, laissez-moi lui parler. Qu'est-ce que vous +désiriez me communiquer, mon pauvre garçon? + +--Je voulais vous parler tout bas. + +--Vous vouliez lui mordre l'oreille, je suppose, interrompit M. Wardle; +ne l'approchez pas, Pickwick, il est enragé. Tirez la sonnette pour +qu'on l'emmène en bas.» + +À l'instant où M. Winkle prenait le cordon de la sonnette, il fut arrêté +par d'universelles exclamations de surprise. L'amant captif, avec un +visage pourpre de confusion, était soudainement sorti de la chambre à +coucher, et faisait un salut général à toute le compagnie. + +«Oh! ah! s'écria M. Wardle en lâchant le collet du gros joufflu et en +reculant d'un pas, qu'est-ce que cela signifie? + +--Monsieur, répliqua M. Snodgrass, je suis caché dans la chambre voisine +depuis votre retour. + +--Émily, ma fille, dit M. Wardle d'un ton de reproche, vous savez +pourtant bien que je déteste les cachoteries et les mensonges. Ceci est +tout à fait indélicat et inexcusable. Je ne méritais pas cela de votre +part, Émily, en vérité. + +--Cher papa, dit Émily, j'ignorais qu'il était là. Arabelle peut vous le +dire, et Joe aussi, et tout le monde. Auguste, au nom du ciel, +expliquez-vous!» + +M. Snodgrass, qui avait attendu seulement qu'on voulût bien l'entendre, +raconta immédiatement comment il avait été placé dans cette position +embarrassante; comment la crainte d'exciter des dissensions domestiques +l'avait seule engagé à éviter la rencontre de M. Wardle; comment il +voulait simplement s'en aller par une autre porte, et comment, la +trouvant fermée, il avait été forcé de rester, contre sa volonté. Il +termina en disant qu'il se trouvait placé dans une situation pénible; +mais qu'il le regrettait moins maintenant, puisque c'était une occasion +de déclarer devant leurs amis communs qu'il aimait profondément et +sincèrement la fille de M. Wardle; qu'il était orgueilleux d'avouer que +leur penchant était mutuel, et que, quand même il serait séparé d'elle +par des milliers de lieues, quand même l'Océan roulerait entre eux ses +ondes infinies, il n'oublierait jamais un seul instant cet heureux jour +où, pour la première fois, etc., etc., etc. + +Ayant péroré de cette manière, M. Snodgrass salua encore, regarda dans +son chapeau, et se dirigea vers la porte. + +«Arrêtez! s'écria M. Wardle. Pourquoi, au nom de tout ce qui est.... + +--Inflammable, suggéra doucement M. Pickwick, pensant qu'il allait venir +quelque chose de pis. + +--Eh bien! au nom de tout ce qui est inflammable, dit M. Wardle en +adoptant cette variante, pourquoi ne m'avez-vous pas dit cela, à moi, en +premier lieu? + +--Ou pourquoi ne vous êtes-vous pas confié à moi? ajouta M. Pickwick. + +--Voyons, dit Arabelle, en se chargeant de la défense, à quoi sert de +faire tant de questions; maintenant surtout, quand vous savez que vous +aviez choisi, dans des vues intéressées, un beau-fils beaucoup plus +riche, et que vous êtes si méchant et si emporté, que tout le monde a +peur de vous, excepté moi? Donnez-lui une poignée de mains, et +faites-lui servir quelque chose à manger, pour l'amour du ciel! Vous +voyez bien son air affamé! et, je vous en prie, faites apporter votre +vin tout de suite, car vous ne serez pas supportable jusqu'à ce que vous +ayez bu vos deux bouteilles, au moins.» + +Le digne vieillard tira Arabelle par l'oreille, l'embrassa sans le plus +léger scrupule, embrassa également sa fille avec une grande affection, +et secoua cordialement la main de M. Snodgrass. + +«Elle a raison sur un point, tout au moins, dit-il joyeusement; sonnez +pour le vin.» + +Le vin arriva, et Perker entra en même temps. M. Snodgrass fut servi sur +une petite table, et quand il eut dépêché son dîner, il tira sa chaise +auprès d'Émily, sans la plus légère opposition de la part du vieux +gentleman. + +La soirée fut charmante. Le petit Perker était tout à fait en train. Il +raconta plusieurs histoires comiques, et chanta une chanson sérieuse qui +parut presque aussi comique que ses anecdotes. Arabelle fut ravissante, +M. Wardle jovial, M. Pickwick harmonieux, M. Ben Allen bruyant, les +amants silencieux, M. Winkle bavard, et toute la société fort heureuse. + + + + +CHAPITRE XXVI. + +M. Salomon Pell, assisté par un comité choisi de cochers, arrange les +affaires de M. Weller senior. + + +«Samivel, dit M. Weller en accostant son fils, le lendemain des +funérailles, je l'ai trouvé; je pensais bien qu'il était ici. + +--Qu'est-ce que vous avez trouvé? + +--Le testament de ta belle-mère, Sammy, qui fait ces arrangements dont +je t'ai parlé, pour les fontes. + +«Quoi! elle ne vous avait pas dit où il était? + +--Pas un brin, Sammy. Nous étions en train d'ajuster nos petits +différents, et je la remontais, et je l'engageais à se remettre sur +pieds, si bien que j'ai oublié de lui parler de cela. Ensuite, je ne +sais pas trop si j'en aurais parlé, quand même je m'en serais souvenu, +car c'est une drôle de chose, Sammy, de tourmenter quelqu'un pour sa +propriété, quand vous l'assistez dans une maladie. C'est comme si vous +mettiez la main dans la poche d'un voyageur de l'impériale, qui a été +jeté par terre, pendant que vous l'aidez à se relever, et que vous lui +demandez, avec un soupir, comment il se porte.» + +Après avoir donné cette illustration figurée de sa pensée, M. Weller +ouvrit son portefeuille, et en tira une feuille de papier à lettre, +passablement malpropre, et sur laquelle étaient inscrits divers +caractères, amoncelés dans une remarquable confusion. + +«Voilà ici le document, Sammy; je l'ai trouvé dans la petite théière +noire, sur la planche de l'armoire du comptoir. C'est là qu'elle mettait +ses bank-notes avant d'être mariée, Sammy; j'y en ai vu prendre bien des +fois. Pauvre créature! elle aurait pu remplir de testaments toutes les +théières de la maison, sans se gêner beaucoup, car elle ne prenait guère +de cette boisson-là dans les derniers temps, excepté dans les soirées de +tempérance, ous-ce qu'elle mettait une fondation de thé pour poser les +esprits par-dessus. + +--Qu'est-ce qu'il dit? demanda Sam. + +--Juste ce que je t'ai raconté, mon garçon: deux cents livres sterling +dans les fontes, à mon beau-fils Samivel, et tout le reste de mes +propriétés de toute sorte à mon mari, M. Tony Veller, que je nomme mon +seul équateur. + +--Est-ce tout? + +--C'est tout. Et comme c'est clair et satisfaisant pour vous et pour +moi, qui sont les seules parties intéressées, je suppose que nous +pourrons aussi bien mettre ce morceau de papier ici dans le feu. + +--Qu'est-ce que vous allez faire, lunatique? s'écria Sam en saisissant +le testament, tandis que son père attisait innocemment le feu avant de +l'y jeter. Vous êtes un joli exécuteur, véritablement. + +--Pourquoi pas? demanda M. Weller en se retournant d'un air sévère, avec +le fourgon dans sa main. + +--Pourquoi pas! Parce qu'il faut qu'il soit égalisé, et falziflé, et +juré, et toutes sortes de manières de formalités. + +--C'est-y sérieux tout ça? demanda M. Weller en déposant le fourgon.» + +Sam boutonna soigneusement le testament dans sa poche, en intimant, par +un geste, qu'il parlait fort sérieusement. + +«Alors je vas te dire la chose, reprit M. Weller après une courte +méditation; voilà une affaire qui regarde l'ami intime du chancelier. I +faut que Pell mette son nez là dedans. C'est un fameux gaillard dans une +question de loi difficile. Nous allons faire produire ça sur-le-champ +devant la Cour des insolvables, Sammy. + +--Je n'ai jamais vu une vieille créature aussi écervelée! s'écria Sam +colériquement. _Old Baileys_, et la Cour des insolvables, et les +_alébis_, et toute sorte de fariboles qui se brouillent dans sa +cervelle. Vous feriez mieux de mettre votre habit du dimanche et de +venir avec moi à la ville, pour arranger cette affaire ici, que de +rester là à prêcher sur ce que vous n'entendez pas. + +--Très-bien, Sammy, je suis tout à fait concordant à ce qui pourra +expédier les affaires. Mais fais attention à ceci, mon garçon, il n'y a +que Pell, il n'y a que Pell, dans une affaire législative. + +--Je n'en demande pas un autre; mais êtes-vous prêt à venir? + +--Attends une minute, Sammy, répliqua M. Weller en attachant son châle à +l'aide d'une petite glace accrochée à la fenêtre; attends une minute, +Sammy, poursuivit-il en s'efforçant d'entrer dans son habit au moyen des +plus étonnantes contorsions; quand tu seras devenu aussi vieux que ton +père, tu n'entreras pas dans ta veste aussi aisément qu'à présent, mon +garçon. + +--Si je ne pouvais pas y entrer plus aisément que cela, je veux être +pendu si j'en mettais jamais une. + +--Tu penses comme ça, maintenant, répliqua M. Weller avec la gravité de +l'âge; mais tu t'apercevras que tu deviendras plus sage quand tu +deviendras plus gros. La grosseur et la sagesse vont toujours ensemble, +Sammy.» + +Ayant débité cette infaillible maxime, résultat de beaucoup d'années et +d'observations personnelles, M. Weller parvint, par une habile inflexion +de son corps, à boutonner le premier bouton de sa lourde redingote. +Ensuite, s'étant reposé quelques secondes pour reprendre haleine, il +brossa son chapeau avec son coude, et déclara qu'il était prêt. + +«Comme quatre têtes valent mieux que deux, Sammy, dit M. Weller en +conduisant sa carriole sur la route de Londres, et comme cette propriété +ici est une tentation pour un gentleman de la justice, nous prendrons +deux de mes amis avec nous qui seront bientôt sur ses talons, s'il veut +faire qué'que chose d'inconvenant: deux de ceux que tu as vus à la +prison l'autre jour. C'est les meilleurs connaisseurs en chevaux que tu +aies jamais rencontrés. + +--Et en hommes d'affaires aussi? + +--L'homme qui sait former un jugement judiciaire d'un cheval peut former +un jugement judiciaire de n'importe quoi,» répondit M. Weller si +dogmatiquement, que Sam n'osa point contester cet aphorisme. + +En conséquence de cette notable résolution, M. Weller mit en réquisition +les services du gentleman au teint marbré et ceux de deux autres +très-gros cochers, choisis apparemment à cause de leur ampleur et de +leur sagesse proportionnelle. Le quintette se rendit alors à la taverne +du _Portugal-Street_, d'où un messager fut dépêché à la Cour des +insolvables, pour requérir la présence immédiate de M. Salomon Pell. + +Le messager le trouva dans la salle, occupé à prendre une petite +collation froide, composée d'un biscuit et d'un cervelas. Les affaires +étaient un peu languissantes en ce moment; aussi à peine le message lui +eut-il été soufflé dans l'oreille qu'il fourra les restes de son +déjeuner dans sa poche parmi plusieurs autres documents professionnels, +et se dirigea vers ses clients avec tant de vivacité qu'il avait atteint +le parloir de la taverne avant que le messager se fût dégagé de la salle +d'audience. + +«Gentlemen, dit M. Pell en touchant son chapeau, je vous offre mes +services. Je ne dis pas cela pour vous flatter, gentlemen, mais il n'y a +pas dans le monde cinq autres personnes pour qui je fusse sorti de la +cour aujourd'hui. + +--Fort occupé? dit Sam. + +--Occupé par-dessus les épaules, comme mon ami le défunt lord chancelier +me disait souvent, quand il venait d'entendre des appels dans la chambre +des Lords. Il n'était pas bien robuste, et il se ressentait beaucoup de +ces appels. J'ai pensé bien des fois qu'il ne pourrait pas y résister, +en vérité.» + +En achevant ces paroles, M. Pell branla la tête et s'arrêta. Aussitôt M. +Weller, poussant du coude son voisin pour lui faire remarquer les +connaissances distinguées de l'homme d'affaires, demanda à celui-ci si +les fatigues en question avaient produit quelques mauvais effets +permanents sur la constitution de son noble ami. + +«Je ne pense pas qu'il s'en soit jamais remis, répliqua Pell. En fait, +je suis sûr que non. «Pell, me disait-il souvent, comment diable +pouvez-vous soutenir tout le travail que vous faites? C'est un mystère +pour moi.--Ma foi, répondais-je, sur ma vie, je ne le sais pas +moi-même.--Pell, ajoutait-il en soupirant et en me regardant avec un peu +d'envie.... une envie amicale, comme vous voyez, gentlemen, pure envie +amicale.... je n'y faisais pas attention; Pell, disait-il, vous êtes +étonnant, vraiment étonnant.» Ah! vous l'auriez beaucoup, aimé si vous +l'aviez connu, gentlemen. Apportez-moi pour trois pence de rhum, ma +chère.» + +Ayant adressé cette dernière phrase à la servante d'un ton de douleur +comprimée, M. Pell soupira, regarda ses souliers, puis le plafond, but +son rhum et tirant sa chaise plus près de la table: «Quoi qu'il en soit, +un homme de ma profession n'a pas le droit de penser à ses amitiés +privées, quand son assistance légale est requise. Par parenthèse, +gentlemen, depuis la dernière fois que je vous ai vus, nous avons eu à +pleurer sur une mélancolique circonstance. (M. Pell tira son mouchoir en +prononçant le mot _pleurer_, mais il n'en fit pas d'autre usage que +d'essuyer une légère goutte de rhum qui teignait sa lèvre supérieure.) +J'ai vu cela dans l'_Advertiser_, monsieur Weller, poursuivit-il. Et +dire qu'elle n'avait pas plus de cinquante-deux ans!» + +Ces exclamations d'un esprit pensif étaient adressées à l'homme au teint +marbré, dont M. Pell avait fortuitement rencontré le regard. +Malheureusement, la conception de celui-ci était, en général, d'une +nature fort nuageuse. Il s'agita d'un air inquiet sur sa chaise en +déclarant qu'en vérité.... quant à cela.... il n'y avait pas moyen de +dire comment les choses en étaient venues là: proposition subtile, +difficile à détruire par des arguments, et qui, en conséquence, ne fut +controversée par personne. + +«J'ai entendu dire que c'était une bien belle femme, monsieur Weller, +ajouta-t-il d'un air de sympathie. + +--Oui, monsieur, c'est vrai, répliqua le cocher, quoiqu'il n'aimât pas +trop cette manière d'entamer le sujet; mais il pensait que l'homme +d'affaires, vu sa longue intimité avec le défunt lord chancelier, +devait se connaître mieux que lui en politesse et en bonnes manières. +Elle était fort belle femme quand je l'ai connue, monsieur; elle était +veuve alors. + +--Voilà qui est curieux, dit Pell, en regardant les assistants avec un +douloureux sourire; Mme Pell, aussi, était une veuve. + +--C'est un fait fort extraordinaire, fit observer l'homme au teint +marbré. + +--Oui, c'est une singulière coïncidence, reprit Pell. + +--Pas du tout reprit M. Weller d'un ton bourru, il a y plus de veuves +que de filles qui se marient. + +--Très-bien, très-bien, répondit Pell, vous avez tout à fait raison, +monsieur Weller. Mme Pell était une femme élégante et accomplie; ses +manières faisaient l'admiration générale du voisinage. J'étais +orgueilleux quand je la voyais danser. Il y avait quelque chose de si +ferme, de si noble, et cependant de si naturel dans son maintien! Sa +tournure, gentlemen, était la simplicité même.... Ah! +hélas!--Permettez-moi cette question, monsieur Samuel, poursuivit +l'avoué d'une voix plus basse, votre belle-mère était-elle grande? + +--Pas trop. + +--Mme Pell était grande; c'était une femme superbe, d'une magnifique +figure, et dont le nez, gentlemen, avait été fait pour commander. Elle +m'était fort attachée, fort! Elle avait de plus une famille distinguée: +le frère de sa mère, gentlemen, avait fait une faillite de huit cents +livres sterling comme _Law stationer_[24]. + +[Footnote 24: Papetier qui se charge de faire faire des copies d'actes +et vend des quittances de loyer, etc. etc.] + +--Maintenant, interrompit M. Weller, qui s'était montré inquiet et agité +pendant cette discussion, maintenant, pour parler d'affaires....» + +Ces paroles furent une délicieuse musique aux oreilles de M. Pell. Il +cherchait depuis longtemps à deviner s'il y avait quelque affaire à +traiter, ou s'il avait été simplement invité pour prendre sa part d'un +bol de punch ou de grog; et le doute se trouvait résolu sans qu'il eût +témoigné aucun empressement capable de le compromettre. Il posa son +chapeau sur la table et ses yeux brillaient en disant: + +«Quelle est l'affaire sur laquelle.... hum?--Y a-t-il un de ces +gentlemen qui désire passer devant la cour? Nous avons besoin d'une +arrestation: une arrestation amicale fera l'affaire. Nous sommes tous +amis ici, je suppose? + +--Donne-moi le document Sammy, dit M. Weller à son fils, qui paraissait +jouir étonnamment de cette scène. Ce que nous désirons, mossieu, c'est +vétrification de ceci. + +--Une vérification, mon cher monsieur; vérification, fit observer Pell. + +--C'est bien, mossieu, reprit M. Weller aigrement; vérification, ou +vétrification, c'est toujours la même chose. Si vous ne me comprenez +pas, j'espère que je trouverai quelqu'un qui me comprendra. + +--Il n'y a pas d'offense, monsieur Weller, répondit Pell d'un ton doux. +Vous êtes l'exécuteur à ce que je vois, ajouta-t-il en jetant les yeux +sur le papier. + +--Oui, mossieu. + +--Ces autres gentlemen sont légataires, à ce que je présume? demanda +Pell avec un sourire congratulatoire. + +--Sammy est locataire, répliqua M. Weller. Ces autres gentlemen sont de +mes amis, venus avec moi pour voir que tout se passe comme il faut, des +espèces d'arbitres. + +--Oh! très-bien; je n'ai aucune raison pour m'opposer à cela, +assurément. Je vous demanderai la légère somme de cinq livres +sterling[25] avant de commencer, ha! ha! ha!» + +[Footnote 25: 125 francs.] + +Le comité ayant décidé que les cinq livres sterling pouvaient être +avancées, M. Weller produisit cette somme. Ensuite on tint, à propos de +rien, une longue consultation, dans laquelle M. Pell démontra, à la +parfaite satisfaction des arbitres, que si le soin de cette affaire +avait été confié à tout autre qu'à lui, elle aurait tourné de travers +pour des raisons qu'il n'expliquait pas clairement, mais qui étaient, +sans aucun doute, satisfaisantes. Ce point important dépêché, l'homme de +loi prit pour se restaurer trois côtelettes, arrosées de bière et +d'eau-de-vie, puis ensuite toute la troupe se dirigea vers _Doctor's +Commons_. + +Le lendemain, on fit une autre visite à _Doctors' Commons_, mais les +attestations nécessaires furent un peu enrayées par un palfrenier ivre, +qui se refusait obstinément à jurer autre chose que des jurons profanes, +au grand scandale d'un procureur et d'un délégué du lord chancelier. La +semaine suivante, il fallut faire encore d'autres visites à _Doctor's +Commons_, puis au bureau des droits d'héritage; puis il fallut rédiger +au contrat pour la vente de l'auberge, ratifier ledit contrat, dresser +des inventaires, accumuler des masses de papier, expédier des déjeuners, +avaler des dîners, et faire enfin une foule d'autres choses également +nécessaires et profitables. Aussi M. Salomon Pell, et son garçon, et son +sac bleu par-dessus le marché, se remplumèrent-ils si bien qu'on aurait +eu infiniment de peine à les reconnaître pour le même homme, le même +garçon et le même sac, qui flânaient à vide, quelques jours auparavant, +dans _Portugal-Street_. + +À la fin, toutes ces importantes affaires ayant été arrangées, un jour +fut fixé pour la vente et le transfert en rentes qui devais être fait +par les soins de Wilkins Flasher, esquire[26], agent de change, +demeurant aux environs de la Banque, lequel avait été recommandé par M. +Salomon Pell. + +[Footnote 26: En Angleterre tout le monde peut s'établir agent de +change.] + +C'était une sorte de jour de fête, et nos amis n'avaient pas manqué de +se costumer en conséquence. Les bottes de M. Weller étaient fraîchement +cirées et ses vêtements arrangés avec un soin particulier. Le gentleman +au teint marbré portait à la boutonnière de son habit un énorme dalhia +garni de quelques feuilles, et les habits de ses deux amis étaient ornés +de bouquets de laurier et d'autres arbres verts. Tous les trois avaient +mis leur costume de fête, c'est-à-dire qu'ils étaient enveloppés +jusqu'au menton, et portaient la plus grande quantité possible de +vêtements; ce qui a toujours été le nec-plus-ultra de la toilette pour +les cochers de voitures publiques, depuis que les voitures publiques ont +été inventées. + +M. Pell les attendait à l'heure désignée, dans le lieu de réunion +ordinaire. Lui aussi avait mis une paire de gants et une chemise +blanche, malheureusement éraillée au col et aux poignets par de trop +fréquents lavages. + +«Deux heures moins un quart, dit-il en regardant l'horloge de la salle. +Le meilleur moment pour aller chez M. Flasher c'est deux heures un +quart. + +--Que pensez-vous d'une goutte de bière, gentlemen? suggéra l'homme au +teint marbré. + +--Et d'un petit morceau de boeuf froid? dit le second cocher. + +--Écoutez! écoutez! cria Pell. + +--Ou bien d'une huître? ajouta le troisième cocher, qui était un +gentleman enroué, supporté par des piliers énormes. + +--Afin de féliciter monsieur Weller sur sa nouvelle propriété, continua +l'habile homme d'affaires. Eh! ha! hi! hi! hi! + +--J'y suis tout à fait consentant, gentlemen, répondit M. Weller. Sammy, +tirez la sonnette.» + +Sam obéit, et le _porter_, le boeuf froid et les huîtres ayant été +promptement apportés, furent aussi promptement dépêchés. Dans une +opération où chacun prit une part si active, il serait peut-être +inconvenant de signaler quelque distinction; pourtant, si un individu +montra plus de capacités qu'un autre, ce fut le cocher à la voix +enrouée, car il prit une pinte de vinaigre avec ses huîtres sans trahir +la moindre émotion. + +Lorsque les coquilles d'huîtres eurent été emportées, un verre d'eau et +d'eau-de-vie fut placé devant chacun des gentlemen. + +«Monsieur Pell, dit M. Weller en remuant son grog, c'était mon intention +de proposer un toast en l'honneur des _fontes_ dans cette occasion; mais +Samivel m'a soufflé tout bas (ici M. Samuel Weller qui, jusqu'alors +avait mangé ses huîtres avec de tranquilles sourires, cria tout à coup +d'une voix sonore: Écoutez!) m'a soufflé tout bas qu'il vaudrait mieux +dévouer la liqueur à vous souhaiter toutes sortes de succès et de +prospérité, et à vous remercier de la manière dont vous avez conduit mon +affaire. À vot'santé, mossieu. + +--Arrêtez un instant, s'écria le gentleman au teint marbré avec une +énergie soudaine; regardez-moi, gentlemen!» + +En parlant ainsi, le gentleman au teint marbré se leva, et ses +compagnons en firent autant. Il promena ses regards sur toute la +compagnie, puis il leva lentement sa main, et en même temps chaque +gentleman présent prit une longue haleine et porta son verre à sa +bouche. Au bout d'un instant, le coryphée abaissa la main, et chaque +verre fut déposé sur la table complétement vide. Il est impossible de +décrire l'effet électrique de cette imposante cérémonie. À la fois +simple, frappante et pleine de dignité, elle combinait tous les éléments +de grandeur. + +«Eh bien! gentlemen, fit alors M. Pell, tout ce que je puis dire, c'est +que de telles marques de confiance sont bien honorables pour un homme +d'affaires. Je ne voudrais point avoir l'air d'un égoïste, gentlemen; +mais je suis charmé, dans votre propre intérêt, que vous vous soyez +adressés à moi: voilà tout. Si vous étiez tombés entre les griffes de +quelques membres infimes de la profession, vous vous seriez trouvés +depuis longtemps dans la rue des enfoncés. Plût à Dieu que mon noble +ami eût été vivant pour voir comment j'ai conduit cette affaire! Je ne +dis pas cela par amour-propre, mais je pense... mais non, gentlemen, je +ne vous fatiguerai pas de mon opinion à cet égard. On me trouve +généralement ici, gentlemen; mais si je ne suis pas ici, au bien de +l'autre côté de la rue, voilà mon adresse. Vous trouverez mes prix fort +modérés et fort raisonnables. Il n'y a pas d'homme qui s'occupe plus que +moi de ses clients, et je me flatte, en outre, de connaître suffisamment +ma profession. Si vous pouvez me recommander à vos amis, gentlemen, je +vous en serai très-obligé, et ils vous seront obligés aussi quand ils me +connaîtront. À votre santé, gentlemen.» + +Ayant ainsi exprimé ses sentiments, M. Salomon Pell plaça trois petites +cartes devant les amis de M. Weller, et regardant de nouveau l'horloge, +manifesta la crainte qu'il ne fût temps de partir. Comprenant cette +insinuation, M. Weller paya les frais; puis l'exécuteur, le légataire, +l'homme d'affaires et les arbitres, dirigèrent leurs pas vers la cité. + +Le bureau de Wilkins Flasher, esquire, agent de change, était au premier +étage, dans une cour, derrière la Banque d'Angleterre; la maison de +Wilkins Flasher, esquire, était à _Brixton, Surrey_; le cheval et le +_stanhope_ de Wilkins Flasher, esquire, étaient dans une écurie et une +remise adjacente; le groom de Wilkins Flasher, esquire, était en route +vers le _West-End_ pour y porter du gibier; le clerc de Wilkins Flasher, +esquire, était allé dîner; et ainsi ce fut Wilkins Flasher lui-même qui +cria: Entrez! lorsque M. Pell et ses compagnons frappèrent à la porte de +son bureau. + +«Bonjour, monsieur, dit Pell en saluant obséquieusement. Nous +désirerions faire un petit transfert, s'il vous plaît. + +--Bien, bien, entrez, répondit M. Flasher. Asseyez-vous une minute, je +suis à vous sur-le-champ. + +--Merci, monsieur, reprit Pell; il n'y a pas de presse.--Prenez une +chaise, monsieur Weller.» + +M. Weller prit une chaise, et Sam prit une boîte, et les arbitres +prirent ce qu'ils purent trouver, et se mirent à contempler un almanach +et deux ou trois papiers, collés sur le mur, avec d'aussi grands yeux et +autant de révérence que si ç'avaient été les plus belles productions des +anciens maîtres. + +«Eh bien! voulez-vous parier une demi-douzaine de vin de Bordeaux,» dit +Wilkins Flasher, esquire, en reprenant la conversation que l'entrée de +M. Pell et de ses compagnons, avait interrompue un instant. + +Ceci s'adressait à un jeune gentleman fort élégant, qui portait son +chapeau sur son favori droit, et qui, nonchalamment appuyé sur un +bureau, s'occupait à tuer des mouches avec une règle. Wilkins Flasher, +esquire, se balançait sur deux des pieds d'un tabouret fort élevé, +frappant avec grande dextérité, de la pointe d'un canif, le contre d'un +petit pain à cacheter rouge, collé sur une boîte de carton. Les deux +gentlemen avaient des gilets très-ouverts et des collets très-rabattus, +de très-petites bottes et de très-gros anneaux, de très-petites montres +et de très-grosses chaînes, des pantalons très-symétriques et des +mouchoirs parfumés. + +«Je ne parie jamais une demi-douzaine. Une douzaine, si vous voulez? + +--Tenu. Simmery, tenu! + +--Première qualité. + +--Naturellement, répliqua Wilkins Flasher, esquire; et il inscrivit le +pari sur un petit carnet, avec un porte crayon d'or. L'autre gentleman +l'inscrivit également, sur un autre petit carnet, avec un autre porte +crayon d'or. + +--J'ai lu ce matin un avis concernant Boffer, dit ensuite M. Simmery. +Pauvre diable! il est exécuté. + +--Je vous parie dix guinées contre cinq, qu'il se coupe la gorge. + +--Tenu. + +--Attendez! Je me ravise, reprit Wilkins Flasher d'un air pensif. Il se +pendra peut-être. + +--Très-bien! répliqua M. Simmery, en tirant le porte crayon d'or. Je +consens à cela. Disons qu'il se détruira. + +--Qu'il se suicidera. + +--Précisément. Flasher, dix guinées contre cinq; Boffer se suicidera. +Dans quel espace de temps dirons-nous? + +--Une quinzaine. + +--Non pas! répliqua M. Simmery, en s'arrêtant un instant pour tuer une +mouche. Disons une semaine. + +--Partageons la différence; mettons dix jours. + +--Bien dix jours.» + +Ainsi il fut enregistré sur le petit carnet, que Boffer devait se +suicider dans l'espace de dix jours; sans quoi Wilkins Flasher, esquire, +payerait à Frank Simmery, esquire, la somme de dix guinées; mais que si +Boffer se suicidait dans cet intervalle, Frank Simmery, esquire, +payerait cinq guinées à Wilkins Flasher, esquire. + +«Je suis très-fâché qu'il ait sauté, reprit Wilkins Flasher, esquire. +Quels fameux dîners il donnait. + +--Quel bon porter il avait! J'envoie demain notre maître d'hôtel à la +vente, pour acheter quelques bouteilles de son soixante-quatre. + +--Diantre! mon homme doit y aller aussi. Cinq guinées que mon homme +couvre l'enchère du votre. + +--Tenu.» + +Une autre inscription fut faite sur les petits carnets, et M. Simmery, +ayant tués toutes les mouches et tenu tous les paris, se dandina jusqu'à +la Bourse, pour voir ce qui s'y passait. + +Wilkins Flasher, esquire, condescendit alors à recevoir les instructions +de M. Salomon Pell, et, ayant rempli quelques imprimés, engagea la +société à le suivre à la Banque. Durant le chemin, M. Weller et ses amis +ouvraient de grands yeux, pleins d'étonnement, à tout ce qu'ils +voyaient, tandis que Sam examinait toutes choses avec un sang froid que +rien ne pouvait troubler. + +Ayant traversé une cour remplie de mouvement et de bruit, et passé près +de deux portiers qui paraissaient habillés pour rivaliser avec la pompe +à incendie peinte en rouge et reléguée dans un coin, nos personnages +arrivèrent dans le bureau où leur affaire devait être expédiée, et où +Pell et Flasher les laissèrent quelques instants, pour monter au bureau +des testaments. + +«Qu'est-ce que c'est donc que cet endroit-ci? murmura l'homme au teint +marbré à l'oreille de M. Weller _senior_. + +--Le bureau des consolidés, répliqua tout bas l'exécuteur testamentaire. + +--Qu'est-ce que c'est que ces gentlemen qui s'tiennent derrière les +comptoirs? demanda le cocher enroué. + +--Des consolidés réduits, je suppose, répondit M. Weller. C'est-t'il pas +des consolidés réduits, Samivel? + +--Comment? vous ne supposez pas que les consolidés sont vivants? dit Sam +avec quelque dédain. + +--Est-ce que je sais, moi, reprit M. Weller. Qu'est-ce que c'est alors? + +--Des employés, répondit Sam. + +--Pourquoi donc qu'ils mangent tous des _sandwiches_ au jambon? + +--Parce que c'est dans leur devoir, je suppose. C'est une partie du +système. Ils ne font que ça toute la journée.» + +M. Weller et ses amis eurent à peine un moment pour réfléchir sur cette +singulière particularité du système financier de l'Angleterre, car ils +furent rejoints aussitôt par Pell et par Wilkins Flasher, esquire, qui +les conduisirent vers la partie du comptoir au-dessus de laquelle un +gros W était inscrit sur son écriteau noir. + +«Pourquoi c'est-il, cela? demanda M. Weller à M. Pell, en dirigeant son +attention vers l'écriteau en question. + +--La première lettre du nom de la défunte, répliqua l'homme d'affaires. + +--Ça ne peut pas marcher comme ça, dit M. Weller en se tournant vers les +arbitres. Il y a quelque chose qui ne va pas bien. V est notre lettre. +Ça ne peut pas aller comme ça.» + +Les arbitres, interpellés, donnèrent immédiatement leur opinion que +l'affaire ne pouvait pas être légalement terminée sous la lettre W; et, +suivant toutes les probabilités, elle aurait été retardée d'un jour, au +moins, si Sam n'avait pas pris sur-le-champ un parti peu respectueux, en +apparence, mais décisif. Saisissant son père par le collet de son habit, +il le tira vers le comptoir et l'y tint cloué jusqu'à ce qu'il eût +apposé sa signature sur une couple d'instruments; ce qui n'était pas une +petite affaire, vu l'habitude qu'avait M. Weller de n'écrire qu'en +lettres moulées. Aussi, pendant cette opération, l'employé eut-il le +temps de couper et de peler trois pommes de reinette. + +Comme M. Weller insistait pour vendre sa portion, sur-le-champ, toute la +bande se rendit de la Banque à la porte de la Bourse. + +Après une courte absence, Wilkins Flasher, esquire, revint vers nos +amis, apportant, sur _Smith Payne et Smith_, un mandat de cinq cent +trente livres sterling, lesquelles cinq cent trente livres sterling +représentaient, au cours du jour, la portion des rentes de la seconde +madame Weller, afférente à M. Weller _senior_. + +Les deux cents livres sterling de Sam restèrent inscrites en son nom, et +Wilkins Flasher, esquire, ayant reçu sa commission, la laissa tomber +nonchalamment dans sa poche et se dandina vers son bureau. + +M. Weller était d'abord obstinément décidé à ne toucher son mandat qu'en +souverains; mais les arbitres lui ayant représenté qu'il serait obligé +de faire la dépense d'un sac, pour les emporter, il consentit à +recevoir la somme en billets de cinq livres sterling. + +«Mon fils et moi, dit-il en sortant de chez le banquier, mon fils et moi +nous avons un engagement très-particulier pour cette après-dîner, et je +voudrais bien enfoncer cette affaire ici complètement. Ainsi, +allons-nous-en tout droit quelque part pour finir nos comptes.» + +Une salle tranquille ayant été trouvée dans le voisinage, les comptes +furent produits et examinés. Le mémoire de M. Pell fut taxé par Sam, et +quelques-uns des articles ne furent pas alloués par les arbitres; mais +quoique M. Pell leur eût déclaré, avec de solennelles assurances, qu'ils +étaient trop durs pour lui, ce fut certainement l'opération la plus +profitable qu'il eût jamais faite, et elle servit à défrayer pendant +plus de six mois son logement, sa nourriture et son blanchissage. + +Les arbitres ayant pris la goutte, donnèrent des poignées de main et +partirent, car ils devaient conduire le soir même. M. Salomon voyant +qu'il n'y avait plus rien à boire ni à manger, prit congé de la manière +la plus amicale, et Sam fut laissé seul avec son père. + +«Mon garçon, dit M. Weller, en mettant son portefeuille dans sa poche de +côté, il y a là onze cent quatre-vingts livres sterling, y compris les +billets pour la cession du bail et le reste. Maintenant Samivel, tournez +la tête du cheval du côté du _George et Vautour_.» + + + + +CHAPITRE XXVII. + +M. Weller assiste à une importante conférence entre M. Pickwick et +Samuel. Un vieux gentleman, en habit couleur de tabac, arrive +inopinément. + + +M. Pickwick était seul, rêvant à beaucoup de choses, et pensant +principalement à ce qu'il y avait de mieux à faire pour le jeune couple, +dont la condition incertaine était pour lui un sujet constant de regrets +et d'anxiété, lorsque Mary entra légèrement dans la chambre, et, +s'avançant vers la table, lui dit d'une manière un peu précipitée: + +«Oh! monsieur, s'il vous plaît, Samuel est en bas, et il demande si son +père peut vous voir! + +--Certainement. + +--Merci, monsieur, dit Mary, en retournant vers la porte. + +--Est-ce qu'il y a longtemps que Sam est ici? + +--Oh! non, monsieur. Il ne fait que de revenir, et il ne vous demandera +plus de congé, à ce qu'il dit.» + +Mary n'aperçut sans doute, qu'elle avait communiqué cette dernière +nouvelle avec plus de chaleur qu'il n'était absolument nécessaire; ou +peut-être remarque-t-elle le sourire de bonne humour avec lequel M. +Pickwick la regarda, quand elle eut fini de parler. Le fait est qu'elle +baissa la tête et examina le coin de son joli petit tablier, avec une +attention qui ne paraissait pas indispensable. + +«Dites-leur qu'ils viennent sur-le-champ.» + +Mary, apparemment fort soulagée, s'en alla rapidement avec son message. + +M. Pickwick fit deux ou trois tours dans la chambre, et frottant son +menton avec sa main gauche, parut plongé dans de profondes réflexions. + +«Allons, allons! dit-il à la fin, d'un ton doux, mais mélancolique, +c'est la meilleure manière dont je puisse récompenser sa fidélité. Il +faut que cela soit ainsi. C'est le destin d'un vieux garçon de voir ceux +qui l'entourent former de nouveaux attachements et l'abandonner. Je n'ai +pas le droit d'attendre qu'il en soit autrement pour moi. Non, non, +ajouta-t-il plus gaiement, ce serait de l'égoïsme et de l'ingratitude. +Je dois m'estimer heureux d'avoir une si bonne occasion de l'établir. +J'en suis heureux, nécessairement j'en suis heureux.» + +M. Pickwick était si absorbé dans ces réflexions, qu'on avait frappé +trois ou quatre fois à la porte avant qu'il l'entendit. S'asseyant +rapidement et reprenant l'air aimable qui lui était ordinaire, il cria: + +«Entrez!» Et Sam Weller parut, suivi par son père. + +«Je suis charmé de vous voir revenu, Sam. Comment vous portez-vous, +monsieur Weller? + +--Très-bien, mossieu, grand merci, répliqua le veuf. J'espère que vous +allez bien, mossieu? + +--Tout à fait, je vous remercie. + +--Je désirerais avoir un petit brin de conversation avec vous, mossieu, +si vous pouvez m'accorder cinq minutes. + +--Certainement. Sam, donnez une chaise à votre père. + +--Merci, Samivel, j'en ai attrapé une ici. Un bon joli temps mossieu, +dit M. Weller en s'asseyant et en posant son chapeau par terre. + +--Fort beau pour la saison, répliqua M. Pickwick, fort beau. + +--Le plus joli temps que j'aie jamais vu,» reprit M. Weller. Mais, +arrivé là, il fut saisi d'un violent accès de toux, et sa toux terminée, +il se mit à faire des signes de tête, des clins d'oeil, des gestes +suppliants et menaçants à son fils, qui s'obstinait méchamment à n'en +rien voir. + +M. Pickwick s'apercevant que le vieux gentleman était embarrassé, +feignit de s'occuper à couper les feuillets d'un livre, et attendit +ainsi que M. Weller expliquât l'objet de sa visite. + +«Je n'ai jamais vu un garçon aussi contrariant que toi, Samivel, dit à +la fin le vieux cocher, en regardant son fils d'un air indigné. Jamais, +de ma vie ni de mes jours. + +--Qu'a-t-il donc fait, M. Weller? demanda M. Pickwick. + +--Il ne veut pas commencer, mossieu; il sait que je ne suis pas capable +de m'exprimer moi-même, quand il y a quelque chose de particulier à +dire, et il reste là, comme une ferme, plutôt que de m'aider d'une +syllabe. Il me laisse embourber dans l'chemin pour que je vous fasse +perdre votre temps, et que je me donne moi-même en spectacle. Ce n'est +pas une conduite filiale, Samivel, poursuivit M. Weller en essuyant son +front; bien loin de là! + +--Vous disiez que vous vouliez parler, répliqua Sam; comment pouvais-je +savoir que vous étiez embourbé dès le commencement? + +--Tu as bien vu que je n'étais pas capable de démarrer, que j'étais sur +le mauvais côté de la route, et que je reculais dans les palissades, et +toutes sortes d'autres désagréments. Et malgré ça, tu ne veux pas me +donner un coup de main. Je suis honteux de toi, Samivel. + +--Le fait est, monsieur, reprit Sam avec un léger salut; le fait est que +le gouverneur vient de retirer son argent des fontes... + +--Très-bien, Samivel, très-bien, interrompit M. Weller, en remuant la +tête d'un air satisfait. Je n'avais pas l'intention d'être dur envers +toi, Sammy. Très-bien, voilà comme il faut commencer; arrivons au fait +tout de suite. Très-bien, Samivel, en vérité.» + +Dans l'excès de son contentement M. Weller fit une quantité +extraordinaires de signes de tête, et attendit d'un air attentif que +Sam continuât son discours. + +--Sam, dit M. Pickwick, en s'apercevant que l'entrevue promettait d'être +plus longue qu'il ne l'avait imaginé, vous pouvez vous asseoir.» + +Sam salua encore, puis il s'assit; et son père lui ayant lancé un coup +d'oeil expressif, il continua. + +«Le gouverneur a touché cinq cent trente livres sterling.... + +--Toutes consolidées, interpella M. Weller, à demi-voix. + +--Ça ne fait pas grand choses, que ce soit des fontes consolidées ou +non, reprit Sam. N'est-ce pas cinq cent trente livres sterling? + +--Justement, Samivel. + +--À quoi il a ajouté pour la vente de l'auberge.... + +--Pour le bail, les meubles et la clientèle, expliqua M. Weller. + +--De quoi faire en tout onze cent quatre-vingts livres sterling. + +--En vérité, fit M. Pickwick, je vous félicite, monsieur Weller, d'avoir +fait de si bonnes affaires. + +--Attendez une minute, mossieu dit le sage cocher, en levant la main +d'une manière suppliante. Marche toujours, Samivel. + +--Il désire beaucoup, reprit Sam, avec un peu d'hésitation, et je désire +beaucoup aussi voir mettre cette monnaie-là dans un endroit où elle sera +en sûreté; car, s'il la garde, il va la prêter au premier venu, ou la +dépenser en chevaux, ou laisser tomber son portefeuille de sa poche sur +la route, ou faire une momie égyptienne de son corps, d'une manière où +d'une autre. + +--Très-bien, Samivel, interrompit M. Weller, d'un air aussi complaisant +que si son fils avait fait le plus grand éloge de sa prudence et de sa +prévoyance. + +--C'est pourquoi, continua Sam, en tortillant avec inquiétude le bord de +son chapeau; c'est pourquoi il l'a ramassée aujourd'hui, et est venu ici +avec moi, pour dire... c'est-à-dire pour offrir... ou en d'autres termes +pour.... + +--Pour dire ceci, continua M. Weller avec impatience, c'est que la +monnaie ne me servira de rien, à moi, vu que je vas conduire une voiture +régulièrement; et comme je n'ai pas d'endroit pour la mettre, à moins +que je ne paye le conducteur pour en prendre soin, ou que je la mette +dans une des poches de la voiture, ce qui serait une tentation pour les +voyageurs du coupé; de sorte que si vous voulez en prendre soin pour +moi, mossieu, je vous serai bien obligé. Peut-être, ajouta M. Weller, en +se levant et en venant parler à l'oreille de M. Pickwick, peut-être +qu'elle pourra servir à payer une partie de cette condamnation.... Tout +ce que j'ai à dire, c'est que vous la gardiez, jusqu'à ce que je vous la +redemande.» + +En disant ces mots, M. Weller posa son portefeuille sur les genoux de M. +Pickwick, saisit son chapeau, et se sauva hors de la chambre, avec une +célérité qu'on aurait eu bien de la peine à attendre d'un sujet aussi +corpulent. + +«Sam, arrêtez-le! s'écria M. Pickwick d'un ton sérieux. Rattrapez-le! +ramenez-le moi sur-le-champ, Monsieur Weller, arrêtez, arrêtez!» + +Sam vit qu'il ne fallait pas badiner avec les injonctions de son maître. +Il saisit son père par le bras, comme il descendait l'escalier, et le +ramena de vive force. + +«Mon ami, dit M. Pickwick en le prenant par la main, votre honnête +confiance me confond. + +--Il n'y a pas de quoi, monsieur, repartit le cocher, d'un ton obstiné. + +--Je vous assure, mon ami, que j'ai plus d'argent qu'il ne m'en faut; +bien plus qu'un homme de mon âge ne pourra jamais en dépenser. + +--On ne sait pas ce qu'on peut dépenser tant qu'on n'a pas essayé. + +--C'est possible; mais comme je ne veux pas faire cette expérience-là, +il n'est guère probable que je tombe dans le besoin. Je dois donc vous +prier de reprendre ceci, monsieur Weller. + +--Très-bien, répliqua le vieux cocher d'un ton mécontent. Faites +attention à ceci, Samivel; je ferai un acte de désespéré avec cette +propriété; un acte de désespéré! + +--Je ne vous y engage pas,» répondit Sam. + +M. Weller réfléchit pendant quelque temps, puis, boutonnant son habit +d'un air déterminé, il dit: je tiendrai un _turnpike_[27]. + +[Footnote 27: Un _Turnpike_, barrière pour le péage des voitures sur les +routes anglaises. + +(_Note du traducteur._)] + +«Quoi? s'écria Sam. + +--Un _turnpike_ rétorqua M. Weller entre ses dents serrées. Dites adieu +à votre père, Samivel; je dévoue le reste de ma carrière à tenir un +_turnpike_!» + +Cette menace était si terrible, M. Weller semblait si déterminé à +l'exécuter, et si profondément mortifié par le refus de M. Pickwick, que +l'excellent homme, après quelques instants de réflexion, lui dit: + +«Allons, allons, monsieur Weller, je garderai votre argent. Il est +possible effectivement que je puisse faire plus de bien que vous avec +cette somme. + +--Parbleu, répondit M. Weller en se rassérénant, certainement, que vous +pourrez en faire plus que moi, mossieu. + +--Ne parlons plus de cela, dit M. Pickwick, en enfermant le portefeuille +dans son bureau. Je vous suis sincèrement obligé, mon ami. Et maintenant +rasseyez-vous, j'ai un avis à vous demander.» + +Le rire comprimé de triomphe qui avait bouleversé, non seulement le +visage de M. Weller, mais ses bras, ses jambes et tout son corps, +pendant que le portefeuille était enfermé, fut remplacé par la gravité +la plus majestueuse, aussitôt qu'il eut entendu ces paroles. + +«Laissez-nous un instant, Sam,» dit M. Pickwick. + +Sam se retira immédiatement. + +Le corpulent cocher avait l'air singulièrement profond, mais +prodigieusement étonné, lorsque M. Pickwick ouvrit le discours en +disant: + +«Vous n'êtes pas, je pense, un avocat du mariage, monsieur Weller?» + +Le père de Sam secoua la tête, mais il n'eut point la force de parler; +il était pétrifié par la pensée que quelque méchante veuve avait réussi +à enchevêtrer M. Pickwick. + +«Tout à l'heure, en montant l'escalier avec votre fils, avez-vous, par +hasard, remarqué une jeune fille? + +--J'ai vu une jeunesse, répliqua M. Weller brièvement. + +--Comment l'avez-vous trouvée, monsieur Weller? Dites-moi candidement +comment vous l'avez trouvée?» + +--J'ai trouvé qu'elle était dodue, et les membres bien attachés, +répondit le cocher d'un air de connaisseur. + +«C'est vrai, vous avez raison. Mais qu'avez-vous pensé de ses manières? + +--Eh! eh! très-agréables, mossieu, et très-conformables.» + +Rien ne déterminait le sens précis que M. Weller attachait à ce dernier +adjectif; mais comme le ton dont il l'avait prononcé indiquait +évidemment que c'était une expression favorable, M. Pickwick en fut +aussi satisfait que s'il l'avait compris distinctement. + +«Elle m'inspire beaucoup d'intérêt, monsieur Weller,» reprit M. +Pickwick. + +Le cocher toussa. + +«Je veux dire que je prends intérêt à son bien-être, à ce qu'elle soit +heureuse et confortable, vous me comprenez? + +--Très-clairement, répliqua M. Weller, qui ne comprenait rien du tout. + +--Cette jeune personne est attachée à votre fils. + +--À Samivel Weller! s'écria le père. + +--Précisément. + +--C'est naturel, dit M. Weller, après quelques instants de réflexion; +c'est naturel, mais c'est un peu alarmant; il faut que Samivel prenne +bien garde. + +--Qu'entendez-vous par là? + +--Prenne bien garde de ne rien lui dire dans un moment d'innocence, qui +puisse servir à une conviction pour violation de promesse de mariage. +Faut pas jouer avec ces choses-là, monsieur Pickwick. Quand une fois +elles ont des desseins sur vous, on ne sait comment s'en dépêtrer, et +pendant qu'on y réfléchit, elles vous empoignent. J'ai été marié comme +ça moi-même la première fois, mossieu; et Samivel est la conséquence de +la manoeuvre. + +--Vous ne me donnez pas grand encouragement pour conclure ce que j'avais +à vous dire; mais je crois, pourtant, qu'il vaut mieux en finir tout +d'un coup. Non-seulement, cette jeune personne est attachée à votre +fils, mais votre fils lui est attaché, monsieur Weller. + +--Eh ben! voilà de jolies choses pour revenir aux oreilles d'un père! +Voilà de jolies choses! + +--Je les ai observés dans diverses occasions, poursuivit M. Pickwick, +sans faire de commentaires sur l'exclamation du gros cocher; et je n'en +doute aucunement. Supposez que je désirasse les établir, comme mari et +femme, dans une situation où ils puissent vivre confortablement; qu'en +penseriez-vous, monsieur Weller?» + +D'abord, M. Weller reçut avec de violentes grimaces une proposition +impliquant mariage, pour une personne à laquelle il prenait intérêt: +mais comme M. Pickwick, en raisonnant avec lui, insistait fortement sur +ce que Mary n'était point une veuve, il devint graduellement plus +traitable. M. Pickwick avait beaucoup d'influence sur son esprit, le +cocher d'ailleurs avait été singulièrement frappé par les charmes de la +jeune fille, à qui il avait déjà lancé plusieurs oeillades très-peu +paternelles. À la fin, il déclara que ce n'était pas à lui de s'opposer +aux désirs de M. Pickwick, et qu'il suivrait toujours ses avis avec +grand plaisir. Notre excellent ami le prit au mot avec empressement, et +sans lui donner le temps de la réflexion, fit comparaître son +domestique. + +«Sam, dit M. Pickwick en toussant un peu, car il avait quelque chose +dans la gorge, votre père et moi, avons eu une conversation à votre +sujet. + +--À ton sujet, Samivel, répéta M. Weller, d'un ton protecteur et calculé +pour faire de l'effet. + +--Je ne suis pas assez aveugle, Sam, pour ne pas m'être aperçu, depuis +longtemps, que vous avez pour la femme de chambre de madame Winkle, plus +que de l'amitié. + +--Tu entends, Samivel, ajouta M. Weller du même air magistral. + +--J'espère, monsieur, dit Sam en s'adressant à son maître; j'espère +qu'il n'y a pas de mal à ce qu'un jeune homme remarque une jeune femme +qui est certainement agréable, et d'une bonne conduite. + +--Aucun, dit M. Pickwick. + +--Pas le moins du monde, ajouta M. Weller, d'une voix affable mais +magistrale. + +--Loin de penser qu'il y ait du mal dans une chose si naturelle, reprit +M. Pickwick, je suis tout disposé à favoriser vos désirs. C'est pour +cela que j'ai eu une petite conversation avec votre père; et comme il +est de mon opinion.... + +--La personne n'étant pas une veuve, fit remarquer M. Weller. + +--La personne n'étant pas une veuve, répéta M. Pickwick en souriant, je +désire vous délivrer de la contrainte que vous impose votre présente +condition auprès de moi, et vous témoigner ma reconnaissance pour votre +fidélité, en vous mettant à même d'épouser cette jeune fille, +sur-le-champ, et de soutenir, d'une manière indépendante, votre famille +et vous-même. Je serai fier, poursuivit M. Pickwick, dont la voix +jusque-là tremblante, avait repris son élasticité ordinaire, je serai +fier et heureux de prendre soin moi-même de votre bien-être à venir.» + +Il y eut pendant quelques instants un profond silence, après lequel, Sam +dit d'une voix basse et entrecoupée, mais ferme néanmoins: + +«Je vous suis très-obligé pour votre bonté, monsieur, qui est tout à +fait digne de vous, mais ça ne peut pas se faire. + +--Cela ne peut pas se faire! s'écria M. Pickwick, avec étonnement. + +--Samivel! dit M. Weller avec dignité. + +--Je dis que ça ne peut pas se faire, répéta Sam d'un ton plus élevé. +Qu'est-ce que vous deviendriez, monsieur? + +--Mon cher garçon, répondit Pickwick, les derniers événements qui ont eu +lieu parmi mes amis changeront complètement ma manière de vivre à +l'avenir. En outre, je deviens vieux, j'ai besoin de repos et de +tranquillité; mes promenades sont finies, Sam. + +--Comment puis-je savoir ça, monsieur? Vous le croyez comme ça, +maintenant; mais supposez que vous veniez à changer d'avis, ça n'est pas +impossible, car vous avez encore le feu d'un jeune homme de vingt-cinq +ans; qu'est-ce que vous deviendriez sans moi? Ça ne peut pas se faire, +monsieur, ça ne peut pas se faire. + +--Très-bien, Samivel. Il y a beaucoup de raison là-dedans, fit observer +M. Weller, d'une voix encourageante. + +--Je parle après de longues réflexions, Sam, reprit M. Pickwick en +secouant la tête. Les scènes nouvelles ne me conviennent plus; mes +voyages sont finis. + +--Très-bien, monsieur. Alors raison de plus pour que vous ayez toujours +avec vous quelqu'un qui vous connaisse, pour vous rendre confortable. Si +vous voulez avoir un gaillard plus élégant, c'est bel et bon, prenez-le; +mais avec ou sans gages, avec congé ou sans congé, nourri ou non nourri, +logé ou non logé, Sam Weller, que vous avez pris dans la vieille auberge +du _Borough_, s'attache à vous, arrive qui plante; et tout le monde aura +beau faire et beau dire, rien ne l'en empêchera!» + +À la fin de cette déclaration, que Sam fit avec grande émotion, son père +se leva de sa chaise, et oubliant toute considération de lieu et de +convenance, agita son chapeau au-dessus de sa tête, en poussant trois +véhémentes acclamations. + +«Mon garçon, dit M. Pickwick, lorsque M. Weller se fut rassis, un peu +honteux de son propre enthousiasme, mon garçon, vous devez considérer +aussi la jeune fille. + +--Je considère la jeune fille, monsieur; j'ai considéré la jeune fille, +je lui ai dit ma position, et elle consent à attendre, jusqu'à ce que je +sois prêt. Je crois qu'elle tiendra sa promesse, monsieur: si elle ne +la tenait pas, elle ne serait pas la jeune fille pour qui je l'ai prise, +et j'y renonce volontiers. Vous me connaissez bien, monsieur; mon parti +est arrêté, et rien ne pourra m'en faire changer.» + +Qui aurait eu le coeur de combattre cette résolution? Ce n'était pas M. +Pickwick. L'attachement désintéressé de ses humbles amis lui inspirait, +en ce moment, plus d'orgueil et de jouissances de sentiments que +n'auraient pu lui en causer dix mille protestations des plus grands +personnages de la terre. + +Tandis que cette conversation avait lieu dans la chambre de M. Pickwick, +un petit vieillard en habit couleur de tabac, suivi d'un porteur et +d'une valise, se présentait à la porte de l'hôtel. Après s'être assuré +d'une chambre pour la nuit, il demanda au garçon s'il n'y avait pas dans +la maison une certaine Mme Winkle; et sur sa réponse affirmative: + +«Est-elle seule? demanda le petit vieillard. + +--Je crois que oui, monsieur. Je puis appeler sa femme de chambre, si +vous.... + +--Non, je n'en ai pas besoin; interrompit vivement le petit homme. +Conduisez-moi à sa chambre sans m'annoncer. + +--Mais, monsieur! fit le garçon. + +--Êtes-vous sourd? + +--Non, monsieur. + +--Alors écoutez-moi, s'il vous plaît. Pouvez-vous m'entendre maintenant? + +--Oui, monsieur. + +--C'est bien. Conduisez-moi à la chambre de mistress Winkle sans +m'annoncer.» + +En proférant cet ordre, le petit vieillard glissa cinq shillings dans la +main du garçon et le regarda fixement. + +«Réellement, monsieur, je ne sais pas si.... + +--Eh! vous finirez par le faire, je le vois bien; ainsi autant vaut le +faire tout de suite; cela nous épargnera du temps.» + +Il y avait quelque chose de si tranquille et de si décidé dans les +manières du petit vieillard, que le garçon mit les cinq shillings dans +sa poche et le conduisit sans ajouter un seul mot. + +«C'est là? dit l'étranger. Bien, vous pouvez vous retirer.» + +La garçon obéit, tout en se demandant qui le gentleman pouvait être et +ce qu'il voulait. Celui-ci attendit qu'il fut disparu et frappa à la +porte. + +«Entrez, fit Arabelle. + +--Hum! une jolie voix toujours; mais cela n'est rien.» + +En disant ceci, il ouvrit la porte et entra dans la chambre. Arabelle, +qui était en train de travailler, se leva en voyant un étranger, un peu +confuse, mais d'une confusion pleine de grâce. + +«Ne vous dérangez pas, madame, je vous prie, dit l'inconnu en fermant la +porte derrière lui. Mme Winkle, je présume?» + +Arabelle inclina la tête. + +«Mme Nathaniel Winkle, qui a épousé le fils du vieux marchand de +Birmingham?» poursuivit l'étranger en examinant Arabelle avec une +curiosité visible. + +Arabelle inclina encore la tête et regarda autour d'elle avec une sorte +d'inquiétude, comme si elle avait songé à appeler quelqu'un. + +«Ma visite vous surprend, à ce que je vois, madame? dit le vieux +gentleman. + +--Un peu, je le confesse, répondit Arabelle en s'étonnant de plus en +plus. + +--Je prendrai une chaise, si vous me le permettez, madame, dit +l'étranger en s'asseyant et en tirant tranquillement de sa poche une +paire de lunettes qu'il ajusta sur son nez. Vous ne me connaissez pas, +madame? dit-il en regardant Arabelle si attentivement qu'elle commença à +s'alarmer. + +--Non, monsieur, répliqua-t-elle timidement. + +--Non, répéta l'étranger en balançant sa jambe droite; je ne vois pas +comment vous me connaîtriez. Vous savez mon nom cependant, madame. + +--Vous croyez? dit Arabelle toute tremblante, sans trop savoir pourquoi. +Puis-je vous prier de me le rappeler? + +--Tout à l'heure, madame, tout à l'heure, répondit l'inconnu qui n'avait +pas encore détourné les yeux de son visage. Vous êtes mariée depuis peu, +madame? + +--Oui, monsieur, répliqua Arabelle d'une voix à peine perceptible et en +mettant de côté son ouvrage; car une pensée, qui l'avait déjà frappée +auparavant, l'agitait de plus en plus. + +--Sans avoir représenté à votre mari la convenance de consulter d'abord +son père, dont il dépend entièrement, à ce que je crois?» + +Arabelle mit son mouchoir sur ses yeux. + +«Sans même vous efforcer d'apprendre par quelque moyen indirect quels +étaient les sentiments du vieillard sur un point qui l'intéressait +autant que celui-là. + +--Je ne puis le nier, monsieur, balbutia Arabelle. + +--Et sans avoir assez de bien, de votre côté, pour assurer à votre époux +un dédommagement des avantages auxquels il renonçait en ne se mariant +pas selon les désirs de son père? C'est là ce que les jeunes gens +appellent une affection désintéressée, jusqu'à ce qu'ils aient des +enfants à leur tour et qu'ils viennent alors à penser différemment.» + +Les larmes d'Arabelle coulaient abondamment, tandis qu'elle s'excusait +en disant qu'elle était jeune et inexpérimentée, que son attachement +seul l'avait entraînée, et qu'elle avait été privée des soins et des +conseils de ses parents presque depuis son enfance. + +C'était mal, dit le vieux gentleman d'un ton plus doux, c'était fort +mal. C'était romanesque, mal calculé, absurde. + +--C'est ma faute, monsieur, ma faute à moi seule, réplique la pauvre +Arabelle en pleurant. + +--Bah! Ce n'est pas votre faute, je suppose, s'il est devenu amoureux de +vous.... Mais si pourtant, ajouta l'inconnu en regardant Arabelle d'un +air malin, si, c'est bien votre faute; il ne pouvait pas s'en empêcher. + +Ce petit compliment, ou l'étrange façon dont le vieux gentleman l'avait +fait, ou le changement de ses manières qui étaient devenues beaucoup +plus douces, ou ces trois causes réunies, arrachèrent à Arabelle un +sourire au milieu de ses larmes. + +«Où est votre mari? demanda brusquement l'inconnu pour dissimuler un +sourire qui avait éclairci son propre visage. + +--Je l'attends à chaque instant, monsieur. Je lui ai persuadé de se +promener un peu ce matin; il est très malheureux, très-abattu, de +n'avoir pas reçu de nouvelles de son père. + +--Ah! ah! c'est bien fait, il le mérite. + +--Il en souffre pour moi, monsieur; et, en vérité, je souffre beaucoup +pour lui, car c'est moi qui suis la cause de son chagrin. + +--Ne vous tourmentez pas à cause de lui, ma chère; il le mérite bien. +J'en suis charmé, tout à fait charmé, pour ce qui est de lui. + +Ces mots étaient à peine sortis de la bouche du vieux gentleman, lorsque +des pas se firent entendre sur l'escalier. Arabelle et l'étranger +parurent les reconnaître au même instant. Le petit vieillard devint +pâle, et, faisant un violent effort pour paraître tranquille, il se leva +comme M. Winkle entrait dans la chambre. + +«Mon père! s'écria celui-ci en reculant d'étonnement. + +--Oui, monsieur, répondit le petit vieillard. Eh bien! monsieur, +qu'est-ce que vous avez à me dire?» + +M. Winkle garda le silence. + +«Vous rougissez de votre conduite, j'espère?» + +M. Winkle ne dit rien encore. + +«Rougissez-vous de votre conduite, monsieur, oui ou non? + +--Non, monsieur, répliqua M. Winkle, en passant le bras d'Arabelle sous +le sien; je ne rougis ni de ma conduite ni de ma femme. + +--Vraiment? dit le petit gentleman ironiquement. + +--Je suis bien fâché d'avoir fait quelque chose qui ait diminué votre +affection pour moi, monsieur; mais je dois dire en même temps que je +n'ai aucune raison de rougir de mon choix, pas plus que vous ne devez +rougir de l'avoir pour belle-fille. + +--Donne-moi la main, Nathaniel, dit le vieillard d'une voix émue. +Embrassez-moi, mon ange; vous êtes une charmante belle-fille, après +tout.» + +Au bout de quelques minutes, M. Winkle alla chercher M. Pickwick et le +présenta à son père qui échangea avec lui des poignées de main pendant +cinq minutes consécutives. + +«Monsieur Pickwick, dit le petit vieillard d'un ton ouvert et sans +façon, je vous remercie sincèrement de toutes vos bontés pour mon fils. +Je suis un peu vif, et la dernière fois que je vous ai vu j'étais +surpris et vexé. J'ai jugé par moi-même maintenant, et je suis plus que +satisfait. Dois-je vous faire d'autres excuses? + +--Pas l'ombre d'une, répondit M. Pickwick.... Vous avez fait la seule +chose qui manquait pour compléter mon bonheur.» + +Là-dessus il y eut un autre échange de poignées de mains, pendant cinq +autres minutes, avec accompagnement de compliments qui avaient le mérite +très-grand et très-nouveau d'être sincères. + +Sam avait respectueusement reconduit son père à la _Belle Sauvage_, +quand, à son retour, il rencontra dans la cour le gros joufflu qui +venait d'apporter un billet d'Émily Wardle. + +«Dites donc, lui cria le jeune phénomène, qui paraissait singulièrement +en train de parler, dites donc, Mary est-elle assez gentille, hein? Je +l'aime joliment, allez!» + +Sam ne fit point de réponse verbale, mais, complétement pétrifié par la +présomption du gros garçon, il le regarda fixement pendant une minute, +le conduisit par le collet jusqu'au coin de la rue et le renvoya avec un +coup de pied innocent mais cérémonieux, après quoi il rentra à l'hôtel +en sifflant. + + + + +CHAPITRE XXVIII. + +Dans lequel le club des pickwickiens est définitivement dissous, et +toutes choses terminées, à la satisfaction de tout le monde. + + +Durant une semaine, après l'arrivée de M. Winkle de Birmingham, M. +Pickwick et Sam Weller s'absentèrent de l'hôtel toute la journée, +rentrant seulement à l'heure du dîner et ayant l'un et l'autre un air de +mystère et d'importance tout à fait étranger à leur caractère. Il était +évident qu'il se préparait quelque événement notable, mais on se perdait +en conjectures sur ce que ce pouvait être. Quelques-uns (parmi lesquels +se trouvait M. Tupman) étaient disposés à penser que M. Pickwick +projetait une alliance matrimoniale, mais les dames repoussaient +fortement cette idée. D'autres inclinaient à croire qu'il avait projeté +quelque expédition lointaine, dont il faisait les arrangements +préliminaires. Mais cela avait été vigoureusement nié par Sam lui-même +qui, pressé de questions par Mary, avait solennellement assuré qu'il ne +s'agissait point de nouveaux voyages. À la fin, lorsque les cerveaux de +toute la société se furent mis inutilement à la torture, pendant six +jours entiers, il fut unanimement décidé que M. Pickwick serait invité à +expliquer sa conduite, et à déclarer nettement pourquoi il privait ainsi +de sa société ses amis, remplis d'admiration pour sa personne. + +Dans ce but, M. Wardle invita tout le monde à dîner à l'_Adelphi-Hôtel_, +et, lorsque le vin de Bordeaux eut fait deux fois le tour de la table, +il entama l'affaire en ces termes: + +«Mon cher Pickwick, nous sommes inquiets de savoir en quoi nous avons +pu vous offenser, pour que vous nous abandonniez ainsi, consacrant tout +votre temps à ces promenades solitaires. + +--Chose singulière! répondit M. Pickwick, j'avais justement l'intention +de vous donner aujourd'hui même une explication complète. Ainsi, si vous +voulez me verser encore un verre de vin, je vais satisfaire votre +curiosité.» + +La bouteille passa de main en main avec une vivacité inaccoutumée, et M. +Pickwick, regardant avec un joyeux sourire ses nombreux amis: + +«Tous les changements qui sont arrivés parmi nous, dit-il, je veux dire +le mariage qui s'est fait et le mariage qui doit se faire, avec les +conséquences qu'ils entraînent, rendaient nécessaire pour moi de penser +sérieusement et d'avance à mes plans pour l'avenir. Je me suis déterminé +à me retirer aux environs de Londres, dans quelque endroit joli et +tranquille. J'ai vu une maison qui me convenait, je l'ai achetée et +meublée. Elle est tout à fait prête à me recevoir et je compte m'y +établir sur-le-champ. J'espère que je pourrai encore passer bien des +années heureuses dans cette paisible retraite, réjoui, pendant le reste +de mes jours, par la société de mes amis, et suivi, après ma mort, de +leurs regrets affectueux.» + +Ici M. Pickwick s'arrêta et l'on entendit autour de la table un murmure +doux et triste. + +«La maison que j'ai choisie, poursuivit-il, est à Dulwich, dans une des +situations les plus agréables qu'on puisse trouver auprès de Londres. Il +y a un grand jardin, et l'habitation est arrangée de manière à ce qu'on +n'y manque d'aucun confort. Peut-être même n'est-elle pas dépourvue +d'une certaine élégance. Vous en jugerez vous-même. Sam m'y +accompagnera. J'ai engagé, sur les représentations de Perker, une femme +de charge, une très-vieille femme de charge, et les autres domestiques +qu'il a jugés nécessaires. Je me propose de consacrer cette petite +retraite en y faisant accomplir une cérémonie à laquelle je prends +beaucoup d'intérêt. Je désire, si mon ami Wardle ne s'y oppose point, +que les noces de sa fille soient célébrées dans cette nouvelle demeure, +le jour où j'en prendrai possession. Le bonheur des jeunes gens, +poursuivit M. Pickwick un peu ému, a toujours été le plus grand plaisir +de ma vie; mon coeur se rajeunira lorsque je verrai, sous mon propre +toit, s'accomplir le bonheur des amis qui me sont les plus chers.» + +M. Pickwick s'arrêta encore; Arabelle et Émily sanglotaient. + +«J'ai communiqué, personnellement et par écrit, avec le club, reprit le +philosophe. Je lui ai appris mon intention. Durant notre longue absence, +il avait été divisé par des dissensions intestines. Ma retraite, jointe +à diverses autres circonstances, a décidé sa dissolution. +_Pickwick-Club_ n'existe plus. Toutes frivoles que mes recherches aient +pu paraître à certaines gens, continua M. Pickwick d'une voix plus +grave, je ne regretterai jamais d'avoir dévoué près de deux années à +étudier les différentes variétés de caractère de l'espèce humaine. +Presque toute ma vie ayant été consacrée à des affaires positives, et à +la poursuite de la fortune, j'ai vu s'ouvrir devant moi de nombreux +points de vue dont je n'avais aucune idée, et qui, je l'espère, ont +élargi mon intelligence et perfectionné mon esprit. Si je n'ai fait que +peu de bien, je me flatte d'avoir fait encore moins de mal. Aussi, +j'espère qu'au déclin de ma vie chacune de mes aventures ne m'apportera +que des souvenirs consolants et agréables. Et maintenant, mes chers +amis, que Dieu vous bénisse tous!» + +À ces mots, M. Pickwick remplit son verre et le porta à ses lèvres d'une +main tremblante. Ses yeux se mouillèrent de larmes lorsque ses amis se +levèrent simultanément pour lui faire raison, du fond du coeur. + +Il y avait peu d'arrangements à faire pour le mariage de M. Snodgrass. +Comme il n'avait ni père ni mère, et qu'il avait été, dans sa minorité, +pupille de M. Pickwick, celui-ci connaissait parfaitement l'état de sa +fortune. Le compte qu'il en rendit à M. Wardle le satisfit complétement, +comme, en vérité, l'aurait satisfait tout autre compte; car le bon +vieillard avait le coeur plein de tendresse et de contentement. Il donna +à Émily une belle dot, et le mariage étant fixé pour la quatrième jour, +le peu de temps accordé pour les préparatifs faillit faire perdre la +tête à trois couturières et à un tailleur. + +Le lendemain, ayant fait mettre des chevaux de poste à sa voiture, M. +Wardle partit pour aller chercher sa mère à Dingley-Dell. La vieille +lady à qui il communiqua cette nouvelle avec son impétuosité ordinaire, +s'évanouit à l'instant; mais, ayant été promptement ranimée, elle +ordonna d'empaqueter sur-le-champ sa robe de brocard, et se mit à +raconter quelques circonstances analogues, qui avaient eu lieu au +mariage de la fille aînée de feu lady Tollimglower. Ce récit dura trois +heures, et, au bout de ce temps, il n'était encore qu'à moitié. + +Il était nécessaire d'informer Mme Trundle des prodigieux préparatifs +qui se faisaient à Londres; et, comme sa situation était alors +très-intéressante, cette nouvelle lui fut communiquée par M. Trundle, de +peur qu'elle n'en fût bouleversée. Mais elle ne fut pas bouleversée le +moins du monde, car elle écrivit sur-le-champ à Muggleton pour se faire +faire un nouveau bonnet et une robe de satin noire, et elle déclara, de +plus, sa détermination d'être présente à la cérémonie. M. Trundle, à ces +mots, envoya immédiatement chercher le docteur. Le docteur décida que +Mme Trundle devait savoir, mieux que personne, comment elle se sentait; +à quoi Mme Trundle répondit qu'elle se sentit assez forte pour aller à +Londres et qu'elle y irait. Or, le docteur était un docteur habile et +prudent. Il savait ce qui était bon pour lui-même aussi bien que pour +ses malades; son avis fut donc que si Mme Trundle restait chez elle, +elle se tourmenterait peut-être de manière à se faire plus de mal que ne +lui en ferait le voyage, et que, par conséquent, il valait mieux la +laisser partir. Elle partit en effet, et le docteur eut l'attention de +lui envoyer une douzaine de potions, pour boire le long de la route. + +En addition à tous ses embarras, M. Wardle avait été chargé de deux +petites lettres, pour deux petites demoiselles, qui devaient officier +comme demoiselles d'honneur. En apprenant cette importante nouvelle, les +deux demoiselles faillirent se désespérer de n'avoir rien à mettre dans +une occasion aussi importante, et pas même le temps de rien faire faire, +circonstance qui ne parut pas affecter aussi tristement les dignes papas +desdites demoiselles. Cependant, de vieilles robes furent rajustées, on +fabriqua à la hâte des chapeaux neufs, et les deux demoiselles furent +aussi belles qu'il était possible de l'espérer. D'ailleurs, comme elles +pleurèrent aux endroits convenables, le jour de la cérémonie, et comme +elles tremblèrent à propos, tous les assistants convinrent qu'elles +s'étaient admirablement acquittées de leurs fonctions. + +Comment les deux parents pauvres atteignirent Londres; s'ils y allèrent +à pied, ou montèrent derrière des voitures, ou grimpèrent dans des +charrettes, ou se portèrent mutuellement, c'est ce que nous ne saurions +dire; mais ils y étaient arrivés avant M. Wardle, et ce furent eux qui, +les premiers, frappèrent à la porte de M. Pickwick, le jour du mariage. +Leur visage n'était que sourires et cols de chemise. + +Ils furent reçus cordialement, car la pauvreté ou la richesse n'avaient +aucune influence sur le philosophe. Les nouveaux domestiques étaient +tout empressement, toute vivacité; Sam, dans un état sans pareil de +bonne humeur et d'exaltation; Mary, éblouissante de beauté et de jolis +rubans. + +Le marié qui demeurait dans la maison de M. Pickwick depuis deux ou +trois jours, en sortit galamment pour rejoindre la mariée à l'église de +Dulwich. Il était accompagné de MM. Pickwick, Ben Allen, Sawyer et +Tupman. Sam était à l'extérieur de la voiture, vêtu d'une brillante +livrée, inventée expressément pour cette occasion; il portait à sa +boutonnière une faveur blanche, gage d'amour de la dame de ses pensées. +Cette troupe joyeuse rejoignait les Wardle et les Winkle, et la mariée, +et les demoiselles d'honneur, et les Trundle; et lorsque la cérémonie +fut terminée, tous les carrosses roulèrent vers la maison de M. +Pickwick. Le déjeuner et le petit Perker les y attendaient. + +Là s'effacèrent les légers nuages de mélancolie engendrés par la +solennité de la cérémonie. Tous les visages brillaient de la joie la +plus pure, et l'on n'entendait que des compliments et des +congratulations. Le gazon sur le devant de la maison, le jardin par +derrière, la serre mignonne, la salle à manger, le salon, les chambres à +coucher, le fumoir, et, par-dessus tout, le cabinet d'étude avec ses +tableaux, ses gouaches, ses bahuts gothiques, ses tables étranges, ses +livres sans nombre, ses grandes fenêtres, ouvrant sur une jolie pelouse +et sur une belle perspective; puis, enfin, les rideaux et les tapis, et +les chaises, et les sofas; tout était si beau, si solide, si propre et +d'un goût si exquis, à ce que disait chacun, qu'il n'y avait réellement +pas moyen de décider ce qu'on devait admirer le plus. + +Au milieu de toutes ces belles choses, M. Pickwick se tenait debout, et +sa physionomie était radieuse de sourires auxquels n'aurait pu résister +aucun coeur d'homme, ni de femme, ni d'enfant. Il semblait le plus +heureux de tous les assistants; il serrait, de minute en minute, les +mains des mêmes personnes, et quand ses mains n'étaient pas ainsi +occupées, il les frottait avec un indicible plaisir. Il se retournait de +tous côtés à chaque expression nouvelle de curiosité ou d'admiration, et +charmait tout le monde par son air de contentement et de bonhomie. + +Le déjeuner est annoncé. M. Pickwick conduit au sommet d'une longue +table la vieille lady, fort éloquente, comme d'ordinaire, sur le +chapitre de Tollimglower; Wardle se met au fin bout; les amis +s'arrangent comme ils l'entendent, des deux côtés, et Sam prend sa place +derrière la chaise de son maître. Les rires et les causeries cessant +pour une minute, M. Pickwick ayant dit le bénédicité, s'arrête un moment +et regarde autour de lui; des larmes de joie coulent de ses yeux en +contemplant cette heureuse réunion. + +Nous allons prendre congé de notre ami dans un de ces moments de bonheur +sans mélange qui viennent de temps en temps embellir notre passagère +existence. Il y a de sombres nuits sur la terre, mais l'aurore joyeuse +n'en semble que plus brillante par le contraste. Certaines personnes, +pareilles aux hiboux et aux chauves-souris, ont de meilleure yeux pour +les ténèbres que pour la lumière; nous, qui ne leur ressemblons point, +nous éprouvons plus de plaisir à jeter un dernier regard aux compagnons +imaginaires de bien des heures de solitude, dans un moment où le rapide +éclat du bonheur les illumine de ses passagères clartés. + +C'est le destin de la plupart des hommes, même de ceux qui n'arrivent +qu'à l'été de la vie, d'acquérir dans le monde quelques amis sincères et +de les perdre, suivant le cours de la nature. C'est le destin de tous +les romanciers, de se créer des amis fantastiques et de les perdre, +suivant le cours de l'art. Mais ce n'est pas là toute leur infortune; +ils sont encore obligés d'en rendre compte. + +Pour nous soumettre à cette coutume, évidemment détestable, nous +ajouterons ici une courte notice biographique sur la société réunie chez +M. Pickwick. + +M. et Mme Winkle, complétement rentrés en grâce auprès de M. Winkle +senior, furent, bientôt après, installés dans une maison nouvellement +bâtie, à moins d'un mille de celle de M. Pickwick. M. Winkle étant +engagé comme correspondant de son père dans la Cité, changea son ancien +costume contre l'habit ordinaire des Anglais, et conserva toujours dans +la suite l'extérieur d'un chrétien civilisé. + +M. et Mme Snodgrass s'établirent à Dingley-Dell, où ils achetèrent et +cultivèrent une petite ferme, pour s'occuper plutôt que pour en tirer +profit. M. Snodgrass se montrant encore quelquefois distrait et +mélancolique, est, jusqu'à ce jour, réputé grand poëte parmi ses amis et +connaissances, quoique nous ne sachions pas qu'il ait jamais rien écrit +pour encourager cette croyance. Nous connaissons beaucoup de +personnages célèbres dans la littérature, la philosophie et les autres +facultés, dont la haute réputation n'est pas basée sur de meilleurs +fondements. + +Lorsque M. Pickwick fut établi à poste fixe et ses amis mariés, M. +Tupman prit un logement à Richmond, où il a toujours résidé depuis. +Pendant les jours d'été, il se promène constamment sur la rive d'un air +juvénile et coquet, grâce auquel il fait l'admiration des nombreuses +ladies d'un certain âge qui habitent ces parages dans une vertueuse +solitude. Cependant il n'a jamais risqué de nouvelles propositions. + +MM. Bob Sawyer et Ben Allen, après avoir fait banqueroute, passèrent +ensemble au Bengale comme chirurgiens de la compagnie des Indes. Ils ont +eu, tous les deux, la fièvre jaune jusqu'à quatorze fois, et se sont +résolus enfin à essayer d'un peu d'abstinence. Depuis cette époque, ils +se portent bien. + +Mme Bardell continua à louer ses logements à plusieurs gentlemen, +garçons et agréables. Elle en tira de bons profits, mais elle n'attaqua +plus personne pour violation de promesse de mariage. Ses alliés, MM. +Dodson et Fogg, sont encore dans les affaires; ils se font toujours un +riche revenu, et sont considérés comme les plus habiles entre les +habiles. + +Sam Weller tint sa parole et resta deux ans sans se marier. Mais, au +bout de ce temps, la vieille femme de charge de M. Pickwick étant morte, +M. Pickwick éleva Mary à cette dignité, sous la condition d'épouser Sam +sur-le-champ, ce qu'elle fit sans murmurer. Nous avons lieu de supposer +que cette union ne fut pas stérile, car on a vu plusieurs fois deux +petits garçons bouffis à la grille du jardin. + +M. Weller senior conduisit sa voiture pendant un an; mais, étant attaqué +de la goutte, il fut obligé de prendre sa retraite. Fort heureusement, +le contenu de son portefeuille avait été si bien placé par M. Pickwick, +qu'il peut vivre à son aise dans une excellente auberge, près de +Shooter's Hill. Il y est révéré comme un oracle, se vante de son +intimité avec M. Pickwick, et a conservé pour les veuves une aversion +insurmontable. + +M. Pickwick lui-même continua de résider dans sa nouvelle maison, +employant ses heures de loisir, soit à mettre en ordre les souvenirs +dont il fit présent ensuite au ci-devant secrétaire du célèbre club; +soit à se faire faire la lecture par Sam, dont les remarques ne manquent +jamais de lui procurer beaucoup d'amusement. Il fut d'abord fréquemment +dérangé par les nombreuses prières que lui firent M. Snodgrass, M. +Winkle et M. Trundle, de servir de parrain à leurs enfants; mais il y +est habitué maintenant et remplit ces fonctions comme une chose toute +simple. Il n'a jamais eu de raison de regretter ses bontés pour Jingle +et pour Job Trotter; car ces deux personnages sont devenus, avec le +temps, de respectables membres de la société. Cependant, ils ont +toujours refusé de revenir sur le théâtre de leurs anciennes tentations +et de leurs premières chutes. M. Pickwick est un peu infirme maintenant; +mais son esprit est toujours aussi jeune. On peut le voir souvent occupé +à contempler les tableaux de la galerie de Dulwich, ou, dans les beaux +jours, à faire une agréable promenade dans le voisinage. Il est connu de +tous les pauvres gens d'alentour, qui ne manquent jamais d'ôter leur +chapeau avec respect lorsqu'il passe. Les enfants l'idolâtrent, et, pour +bien dire, tous les voisins en font autant. Chaque année, il se rend à +une grande réunion de famille, chez M. Wardle, et, dans cette occasion, +comme dans toutes les autres, il est invariablement accompagné de son +fidèle Sam; car il existe entre le maître et le serviteur un attachement +réciproque et solide que la mort seule pourra briser. + + + +FIN DU DEUXIÈME ET DERNIER VOLUME. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + +CONTENUES DANS LE SECOND VOLUME + +I. Comment les pickwickiens firent et cultivèrent la connaissance d'une +couple d'agréables jeunes gens, appartenant à une des professions +libérales; comment ils folâtrèrent sur la glace; et comment se termina +leur visite. + +II. Consacré tout entier à la loi et à ses savants interprètes + +III. Où l'on décrit plus compendieusement que ne l'a jamais fait aucun +journal de la cour une soirée de garçon, donnée par M. Bob Sawyer en son +domicile, dans le Borough. + +IV. M. Weller senior profère quelques opinions critiques concernant les +compositions littéraires; puis avec l'assistance de son fils Samuel, il +s'acquitte d'une partie de sa dette envers le révérend gentleman au nez +rouge. + +V. Entièrement consacré au compte rendu complet et fidèle du mémorable +procès de Bardell contre Pickwick. + +VI. Dans lequel M. Pickwick pense que ce qu'il a de mieux à faire est +d'aller à Bath, et y va en conséquence. + +VII. Occupé principalement par une authentique version de la légende du +prince Bladud, et par une calamité fort extraordinaire dont M. Winkle +fut la victime. + +VIII. Qui explique honorablement l'absence de Sam Weller, en rendant +compte d'une soirée où il fut invité et assista; et qui raconte, en +outre, comment ledit Sam Weller fut chargé par M. Pickwick d'une mission +particulière, pleine de délicatesse et d'importance. + +IX. Comment M. Winkle, voulant sortir de la poêle à frire, se jeta +tranquillement et confortablement dans le feu. + +X. Sam Weller, honoré d'une mission d'amour, s'occupe de l'exécuter. On +verra plus loin avec quel succès. + +XI. Où l'on voit M. Pickwick sur une nouvelle scène du grand drame de la +vie. + +XII. Ce qui arriva à M. Pickwick dans la prison pour dettes; quelle +espèce de débiteurs il y vit, et comment il passa la nuit. + +XIII. Démontrant, comme le précédent, la vérité de ce vieux proverbe, +que l'adversité vous fait faire connaissance avec d'étranges camarades +de lit; et contenant, en outre, l'incroyable déclaration que M. Pickwick +fit à Sam. + +XIV. Comment M. Samuel Weller se mit mal dans ses affaires. + +XV. Où l'on apprend diverses petites aventures arrivées dans la prison, +ainsi que la conduite mystérieuse de M. Winkle; et où l'on voit comment +le pauvre prisonnier de la chancellerie fut enfin relâché. + +XVI. Où l'on décrit une entrevue touchante entre M. Samuel Weller et sa +famille. M. Pickwick fait le tour du petit monde qu'il habite, et prend +la résolution de ne s'y mêler, à l'avenir, que le moins possible. + +XVII. Où l'on rapporte un acte touchant de délicatesse accompli par MM. +Dodson et Fogg, non sans une certaine dose de plaisanterie. + +XVIII. Principalement dévoué à des affaires d'intérêt et à l'avantage +temporel de Dodson et Fogg. Réapparition de M. Winkle dans des +circonstances extraordinaires. La bienveillance de M. Pickwick se montre +plus forte que son obstination. + +XIX. Où l'on raconte comment M. Pickwick, avec l'assistance de Sam, +essaya d'amollir le coeur de M. Benjamin Allen, et d'adoucir la rage de +M. Robert Sawyer. + +XX. Contenant l'histoire de l'oncle du commis-voyageur + +XXI. Comment M. Pickwick exécuta sa mission et comment il fut renforcé, +dès le début, par un auxiliaire tout à fait imprévu. + +XXII. Dans lequel M. Pickwick rencontre une vieille connaissance, +circonstance fortunée à laquelle le lecteur est principalement redevable +des détails brûlants d'intérêt ci-dessous consignés, concernant deux +grands hommes politiques. + +XXIII. Annonçant un changement sérieux dans la famille Weller, et la +chute prématurée de l'homme au nez rouge. + +XXIV. Comprenant la sortie finale de MM. Jingle et Job Trotter, avec une +grande matinée d'affaires dans Gray's Inn square, terminée par un double +coup frappé à la porte de M. Perker. + +XXV. Contenant quelques détails relatifs aux coups de marteau, ainsi +que diverses autres particularités, parmi lesquelles figurent, +notablement, certaines découvertes concernant M. Snodgrass et une jeune +lady. + +XXVI. M. Salomon Pell, assisté par un comité choisi de cochers, arrange +les affaires de M. Weller senior. + +XXVII. M. Weller assiste à une importante conférence entre M. Pickwick +et Samuel. Un vieux gentleman, en habit couleur de tabac, arrive +inopinément. + +XXVIII. Dans lequel le club des pickwickiens est définitivement dissous, +et toutes choses terminées à la satisfaction de tout le monde. + + +FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Aventures de Monsieur Pickwick, Vol. II +by Charles Dickens + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AVENTURES DE MONSIEUR PICKWICK *** + +***** This file should be named 14789-8.txt or 14789-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/4/7/8/14789/ + +Produced by Robert Connal, Wilelmina Mallière and the Online +Distributed Proofreading Team. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Aventures de Monsieur Pickwick, Vol. II + +Author: Charles Dickens + +Release Date: January 24, 2005 [EBook #14789] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AVENTURES DE MONSIEUR PICKWICK *** + + + + +Produced by Robert Connal, Wilelmina Mallière and the Online +Distributed Proofreading Team. + + + + + + +</pre> + +<h1><br/> +</h1> +<h1>AVENTURES</h1> +<h1>DE MONSIEUR</h1> +<h1>PICKWICK</h1> +<h2><br/> +</h2> +<h2>CHARLES DICKENS</h2> +<br/> +<br/> +<br/> +<hr style="width: 35%; height: 2px;"/> +<h1>AVENTURES DE MONSIEUR PICKWICK</h1> +<h1>ROMAN ANGLAIS</h1> +<h3>TRADUIT AVEC L'AUTORISATION DE L'AUTEUR SOUS LA DIRECTION DE P. +LORAIN</h3> +<h3>PAR P. GROLIER</h3> +<br/> + +<h2>TOME SECOND</h2> +<h4><br/> +</h4> +<br/> + +<h4>PARIS</h4> +<h4>LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie</h4> +<h4>79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79</h4> +<h4>1893</h4> +<hr style="width: 65%;"/> +<h2><a name="CHAPITRE_PREMIER" id="CHAPITRE_PREMIER">CHAPITRE PREMIER.</a></h2> +<h3>Comment les pickwickiens firent et cultivèrent la +connaissance d'une +couple d'agréables jeunes gens, appartenant à une des +professions +libérales; comment ils folâtrèrent sur la glace; et +comment se termina +leur visite.</h3> +<p>«Eh bien! Sam, il gèle toujours?» dit M. Pickwick +à son domestique +favori, comme celui-ci entrait dans sa chambre le matin du jour de +Noël, +pour lui apprêter l'eau chaude nécessaire.</p> +<p>«L'eau du pot à eau n'est plus qu'un masque de glace, +monsieur.</p> +<p>—Une rude saison, Sam!</p> +<p>—Beau temps pour ceux qui sont bien vêtus, monsieur, comme +disait +l'ours blanc en s'exerçant à patiner.</p> +<p>—Je descendrai dans un quart d'heure, Sam, reprit M. Pickwick, en +dénouant son bonnet de nuit.</p> +<p>—Très-bien, monsieur, vous trouverez en bas une couple de +carabins.</p> +<p>—Une couple de quoi? s'écria M. Pickwick en s'asseyant sur +son lit.</p> +<p>—Une couple de carabins, monsieur.</p> +<p>—Qu'est-ce que c'est qu'un carabin? demanda M. Pickwick, incertain +si +c'était un animal vivant ou quelque comestible.</p> +<p>—Comment! vous ne savez pas ce que c'est qu'un carabin, monsieur. +Mais +tout le monde sait que c'est un chirurgien.</p> +<p>—Oh! un chirurgien?</p> +<p>—Justement, monsieur. Quoique ça, ceux-là ne sont que +des chirurgiens +en herbe; ce sont seulement des apprentis.</p> +<p>—En d'autres termes, ce sont, je suppose, des étudiants en +médecine?»</p> +<p>Sam Weller fit un signe affirmatif.</p> +<p>«J'en suis charmé, dit M. Pickwick, en jetant +énergiquement son bonnet +sur son couvre-pieds. Ce sont d'aimables jeunes gens, dont le jugement +est mûri par l'habitude d'observer et de réfléchir; +dont les goûts sont +épurés par l'étude et par la lecture: je serai +charmé de les voir.</p> +<p>—Ils fument des cigares au coin du feu dans la cuisine, dit Sam.</p> +<p>—Ah! fit M. Pickwick en se frottant les mains, justement ce que +j'aime: +surabondance d'esprits animaux et de socialité.</p> +<p>—Et il y en a un, poursuivit Sam, sans remarquer l'interruption de +son +maître; il y en a un qui a ses pieds sur la table, et qui pompe +ferme de +l'eau-de-vie; pendant que l'autre qui parait amateur de mollusques, a +pris un baril d'huîtres entre ses genoux, il les ouvre à +la vapeur, et +les avale de même, et avec les coquilles il vise not' jeune +popotame qui +est endormi dans le coin de la cheminée.</p> +<p>—Excentricités du génie, Sam. Vous pouvez vous +retirer.»</p> +<p>Sam se retira, en conséquence, et M. Pickwick, au bout d'un +quart +d'heure, descendit pour déjeuner.</p> +<p>«Le voici à la fin, s'écria le vieux Wardle. +Pickwick, je vous présente +le frère de miss Allen, M. Benjamin Allen. Nous l'appelons Ben, +et vous +pouvez en faire autant, si vous voulez. Ce gentleman est son ami +intime, +monsieur....</p> +<p>—M. Bob Sawyer,» dit M. Benjamin Allen. Et là-dessus, +M. Bob Sawyer et +M. Benjamin Allen éclatèrent de rire en duo.</p> +<p>M. Pickwick salua Bob Sawyer, et Bob Sawyer salua M. Pickwick; +après +quoi Ben et son ami intime s'occupèrent +très-assidûment des comestibles, +ce qui donna au philosophe la facilité de les examiner.</p> +<p>M. Benjamin Allen était un jeune homme épais, +ramassé, dont les cheveux +noirs avaient été taillés trop courts, dont la +face blanche était +taillée trop longue. Il s'était embelli d'une paire de +lunettes, et +portait une cravate blanche. Au-dessous de son habit noir, qui +était +boutonné jusqu'au menton, apparaissait le nombre ordinaire de +jambes, +revêtues d'un pantalon couleur de poivre, terminé par une +paire de +bottes imparfaitement cirées. Quoique les manches de son habit +fussent +courtes, elles ne laissaient voir aucun vestige de manchettes; et +quoique son visage fût assez large pour admettre l'encadrement +d'un col +de chemise, il n'était orné d'aucun appendice de ce +genre. Au total, son +costume avait l'air un peu moisi, et il répandait autour de lui +une +pénétrante odeur de cigares à bon marché.</p> +<p>M. Bob Sawyer, couvert d'un gras vêtement bleu moitié +paletot, moitié +redingote, d'un large pantalon écossais, d'un grossier gilet +à doubles +revers, avait cet air de prétention mal propre, cette tournure +fanfaronne, particulière aux jeunes gentlemen qui fument dans la +rue +durant le jour, y chantent et y crient durant la nuit, appellent les +garçons des tavernes par leur nom de baptême, et +accomplissent dans la +rue divers autres exploits non moins facétieux; il portait un +gros +bâton, orné d'une grosse pomme, se gardait de mettre des +gants, et +ressemblait en somme à un Robinson Crusoé, tombé +dans la débauche.</p> +<p>Telles étaient les deux notabilités auxquelles M. +Pickwick fut présenté, +dans la matinée du jour de Noël.</p> +<p>«Superbe matinée, messieurs,» dit-il. M. Bob +Sawyer fit un léger signe +d'assentiment à cette proposition, et demanda la moutarde +à M. Benjamin +Allen.</p> +<p>—Êtes-vous venus de loin ce matin, messieurs? poursuivit M. +Pickwick.</p> +<p>—De l'auberge du <i>Lion-Bleu</i>, à Muggleton, +répondit brièvement M. +Allen.</p> +<p>—Vous auriez dû arriver hier au soir, continua M. Pickwick.</p> +<p>—Et c'est ce que nous aurions fait, répliqua Bob Sawyer, mais +l'eau-de-vie du <i>Lion-Bleu</i> était trop bonne pour la +quitter si vite; +pas vrai, Ben?</p> +<p>—Certainement, répondit celui-ci, et les cigares +n'étaient pas mauvais, +ni les côtelettes de porc frais non plus, hein Bob?</p> +<p>—Assurément, repartit Bob;» et les amis intimes +recommencèrent plus +vigoureusement leur attaque sur le déjeuner, comme si le +souvenir du +souper de la veille leur avait donné un nouvel appétit.</p> +<p>«Mastique, Bob, dit Allen à son compagnon, d'un air +encourageant.</p> +<p>—C'est ce que je fais, répondit M. Bob; et, pour lui rendre +justice, +il faut convenir qu'il s'en acquittait joliment.</p> +<p>—Vive la dissection pour donner de l'appétit, reprit M. Bob +Sawyer, en +regardant autour de la table.»</p> +<p>M. Pickwick frissonna légèrement.</p> +<p>«À propos, Bob, dit M. Allen, avez-vous fini cette +jambe?</p> +<p>—À peu près, répondit M. Sawyer, en +s'administrant la moitié d'une +volaille. Elle est fort musculeuse pour une jambe d'enfant.</p> +<p>—Vraiment? dit négligemment M. Allen.</p> +<p>—Mais oui, répliqua Bob Sawyer, la bouche pleine.</p> +<p>—Je me suis inscrit pour un bras à notre école, reprit +M. Allen. Nous +nous cotisons pour un sujet, et la liste est presque pleine; mais nous +ne trouvons pas d'amateur pour la tête. Vous devriez bien la +prendre.</p> +<p>—Merci, repartit Bob Sawyer; c'est trop de luxe pour moi.</p> +<p>—Bah! bah!</p> +<p>—Impossible! une cervelle, je ne dis pas.... Mais une tête +tout +entière, c'est au-dessus de mes moyens.</p> +<p>—Chut! chut! messieurs! s'écria M. Pickwick; j'entends les +dames.»</p> +<p>M. Pickwick parlait encore lorsque les dames rentrèrent de +leur +promenade matinale. Elles avaient été galamment +escortées par MM. +Snodgrass, Winkle et Tupman.</p> +<p>«Comment, c'est toi, Ben? dit Arabelle, d'un ton qui exprimait +plus de +surprise que de plaisir, à la vue de son frère.</p> +<p>—Je te ramène demain à la maison, Arabelle, +répondit Benjamin.»</p> +<p>M. Winkle devint pâle.</p> +<p>«Tu ne vois donc pas Bob Sawyer?» poursuivit +l'étudiant, d'un ton de +reproche.</p> +<p>Arabelle tendit gracieusement la main; et, comme M. Sawyer la +serrait +d'une manière visible, M. Winkle sentit dans son cœur un +frémissement +de haine.</p> +<p>«Mon cher Ben, dit Arabelle en rougissant, as-tu... as-tu +été présenté à +M. Winkle?</p> +<p>—Non, mais ce sera avec plaisir,» répondit son +frère gravement; puis il +salua d'un air roide M. Winkle, tandis que celui-ci et M. Bob Sawyer se +dévisageaient du coin de l'œil avec une méfiance mutuelle.</p> +<p>L'arrivée de deux nouveaux visages, et la contrainte qui en +résultait +pour Arabelle et pour M. Winkle, auraient, suivant toute apparence, +modifié d'une manière déplaisante l'entrain de la +compagnie, si +l'amabilité de M. Pickwick et la bonne humeur de leur hôte +ne s'étaient +pas déployées au plus haut degré pour le bonheur +commun. M. Winkle +s'insinua graduellement dans les bonnes grâces de M. Benjamin +Allen, et +entama même une conversation amicale avec M. Bob Sawyer, qui, +grâce à +l'eau-de-vie, au déjeuner et à la causerie, se trouvait +dans une +situation d'esprit des plus facétieuses. Il raconta avec +beaucoup de +verve comment il avait enlevé une tumeur sur la tête d'un +vieux +gentleman, illustrant cette agréable anecdote en faisant, avec +son +couteau, des incisions sur un pain d'une demi-livre, à la grande +édification de son auditoire.</p> +<p>Après le déjeuner, on se rendit à +l'église, où M. Benjamin Allen +s'endormit profondément, tandis que M. Bob Sawyer +détachait ses pensées +des choses terrestres par un ingénieux procédé, +qui consistait à graver +son nom sur le devant de son banc en lettres corpulentes de quatre +pouces de hauteur environ.</p> +<p>Après un goûter substantiel, arrosé de forte +bière et de cerises à +l'eau-de-vie, le vieux Wardle dit à ses hôtes:</p> +<p>«Que pensez-vous d'une heure passée sur la glace? Nous +avons du temps à +revendre.</p> +<p>—Admirable! s'écria Benjamin Allen.</p> +<p>—Fameux! acclama Bob Sawyer.</p> +<p>—Winkle! reprit M. Wardle. Vous patinez, nécessairement?</p> +<p>—Eh!... oui, oh! oui, répliqua M. Winkle. Mais... mais je +suis un peu +rouillé.</p> +<p>—Oh! monsieur Winkle, dit Arabelle, patinez, je vous en prie; j'aime +tant à voir patiner!</p> +<p>—C'est si gracieux!» continua une autre jeune demoiselle.</p> +<p>Une troisième jeune demoiselle ajouta que c'était +élégant; une +quatrième, que c'était aérien.</p> +<p>«J'en serais enchanté, répliqua M. Winkle en +rougissant; mais je n'ai +pas de patins.»</p> +<p>Cette objection fut aisément surmontée: M. Trundle +avait deux paires de +patins, et le gros joufflu annonça qu'il y en avait en bas une +demi-douzaine d'autres. En apprenant cette bonne nouvelle, M. Winkle +déclara qu'il était ravi; mais, en disant cela, il avait +l'air +parfaitement misérable.</p> +<p>M. Wardle conduisit donc ses hôtes vers une large nappe de +glace. Sam +Weller et le gros joufflu balayèrent la neige qui était +tombée la nuit +précédente, et M. Bob Sawyer ajusta ses patins avec une +dextérité qui, +aux yeux de M. Winkle, était absolument merveilleuse. Ensuite il +se mit +à tracer des cercles, à écrire des huit, à +inscrire sur la glace, sans +s'arrêter un seul instant, une collection d'agréables +emblèmes, à +l'excessive satisfaction de M. Pickwick, de M. Tupman et de toutes les +dames. Mais ce fut bien mieux encore, ce fut un véritable +enthousiasme, +quand le vieux Wardle et Benjamin Allen, assistés par ledit Bob, +accomplirent nombre de figures et d'évolutions mystiques.</p> +<p>Pendant tout ce temps, M. Winkle, dont le visage et les mains +étaient +bleus de froid, s'occupait à mettre ses patins avec la pointe +par +derrière et à emmêler les courroies de la +manière la plus compliquée. Il +avait été aidé dans cette opération par M. +Snodgrass, qui se connaissait +en patins à peu près aussi bien qu'un Hindou; +néanmoins, grâce à +l'assistance de Sam, les malheureux patins furent serrés assez +solidement pour engourdir les pieds du patient, et il fut enfin +levé sur +ses jambes.</p> +<p>«Voila, monsieur, lui dit Sam, d'un ton encourageant; en +route, à cette +heure, et montrez-leur comme il faut s'y prendre.</p> +<p>—Attendez, attendez! cria M. Winkle, qui tremblait violemment et qui +avait saisi Sam avec la vigueur convulsive d'un noyé. Comme +c'est +glissant, Sam!</p> +<p>—La glace est presque toujours comme ça. Tenez-vous donc, +monsieur.»</p> +<p>Cette dernière exhortation était inspirée +à Sam par un brusque mouvement +du patineur, qui semblait avoir un désir +frénétique de lever ses pieds +vers le ciel et de briser la glace avec le derrière de sa +tête.</p> +<p>«Voilà... voilà des patins bien peu solides; +n'est-ce pas, Sam? balbutia +M. Winkle, en trébuchant.</p> +<p>—Je crois plutôt, répliqua l'autre, que c'est le +gentleman qui est +dedans qui n'est pas solide.</p> +<p>—Eh bien! Winkle! cria M. Pickwick, tout à fait ignorant de +ce qui se +passait, venez donc; ces dames vous attendent avec impatience.</p> +<p>—Oui, oui, répondit l'infortuné jeune homme, avec un +sourire qui +faisait mal à voir; oui, oui, j'y vais à l'instant.</p> +<p>—Voilà que ça va commencer! dit Sam en cherchant +à se dégager. Allons, +monsieur, en route!</p> +<p>—Attendez un moment, Sam, murmura M. Winkle, en s'attachant à +son +soutien avec l'affection du lierre pour l'ormeau. Je me rappelle +maintenant que j'ai à la maison deux habits qui ne me servent +plus; je +vous les donnerai, Sam.</p> +<p>—Merci, monsieur.</p> +<p>—Inutile de toucher votre chapeau, Sam, reprit vivement M. Winkle; +ne +me lâchez pas!... Je voulais vous donner cinq shillings, ce +matin, pour +vos étrennes de Noël, mais vous les aurez cette +après-midi, Sam.</p> +<p>—Vous êtes bien bon, monsieur.</p> +<p>—Tenez-moi d'abord un peu, Sam. Voulez-vous? Là... c'est +cela. Je m'y +habituerai promptement. Pas trop vite! pas trop vite! Sam!»</p> +<p>M. Winkle, penché en avant, et le corps presque en deux, +était soutenu +par Sam, et s'avançait sur la glace d'une manière +singulière, mais +très-peu aérienne, lorsque M. Pickwick cria, fort +innocemment, du bord +opposé:</p> +<p>«Sam!</p> +<p>—Monsieur!</p> +<p>—Venez ici, j'ai besoin de vous.</p> +<p>—Lâchez-moi, monsieur! Est-ce que vous n'entendez pas mon +maître, qui +m'appelle? Lâchez-moi donc, monsieur!»</p> +<p>En parlant ainsi, Sam se dégagea par un violent effort, des +mains du +malheureux M. Winkle et lui communiqua en même temps une vitesse +considérable. Aussi, avec une précision qu'aucune +habileté n'aurait pu +surpasser, l'infortuné patineur arriva-t-il rapidement au milieu +de ses +trois confrères, au moment même où M. Bob Sawyer +accomplissait une +figure d'une beauté sans pareille; M. Winkle se heurta +violemment contre +lui, et tous les deux tombèrent sur la glace avec un grand +fracas. M. +Pickwick accourut. Quand il arriva sur la place, Bob Sawyer +était déjà +relevé, mais M. Winkle était trop prudent pour en faire +autant, avec des +patins aux pieds. Il était assis sur la glace et faisait des +efforts +convulsifs pour sourire, tandis que chaque trait de son visage +exprimait +l'angoisse la plus profonde.</p> +<p>«Êtes-vous blessé? demanda anxieusement Ben Allen.</p> +<p>—Pas beaucoup, répondit M. Winkle, en frottant son dos.</p> +<p>—Voulez-vous que je vous saigne? reprit Benjamin, avec un +empressement +généreux.</p> +<p>—Non! non! merci, répliqua vivement le pickwickien +désarçonné.</p> +<p>—Qu'en pensez-vous, M. Pickwick? dit Bob Sawyer.»</p> +<p>Le philosophe était indigné! Il fit un signe à +Sam Weller, en disant +d'une voix sévère:</p> +<p>«Otez-lui ses patins.</p> +<p>—Les ôter? mais je ne fais que commencer, représente M. +Winkle, d'un +ton de remontrance.</p> +<p>—Otez-lui ses patins, répéta M. Pickwick avec +fermeté.»</p> +<p>On ne pouvait résister à un ordre donné de +cette manière. M. Winkle +permit silencieusement à Sam de l'exécuter.</p> +<p>«Levez-le,» dit M. Pickwick.</p> +<p>Sam aida M. Winkle à se relever.</p> +<p>M. Pickwick s'éloigna de quelques pas, et ayant fait signe +à son jeune +ami de s'approcher, fixa sur lui un regard pénétrant et +prononça d'un +ton peu élevé, mais distinct et emphatique, ces paroles +remarquables:</p> +<p>«Vous êtes un imposteur, monsieur.</p> +<p>—Un quoi? demanda M. Winkle en tressaillant.</p> +<p>—Un imposteur, monsieur. Et je parlerai plus clairement si vous le +désirez: un blagueur, monsieur.»</p> +<p>Ayant laissé tomber ces mots d'une lèvre +dédaigneuse, le philosophe +tourna lentement sur ses talons, et rejoignit la société.</p> +<p>Pendant que M. Pickwick exprimait l'opinion ci-dessus +rapportée, Sam et +le gros joufflu avaient réuni leurs efforts pour établir +une glissade, +et s'exerçaient d'une manière très-brillante. Sam, +en particulier, +exécutait cette admirable et romantique figure que l'on appelle +vulgairement <i>cogner à la porte du savetier</i>, et qui +consiste à glisser +sur un pied, tandis que de l'autre on frappe de temps en temps la glace +d'un coup redoublé.</p> +<p>La glissade était longue et luisante, et comme M. Pickwick se +sentait à +moitié gelé d'être resté si longtemps +tranquille, il y avait dans ce +mouvement quelque chose qui semblait l'attirer.</p> +<p>«Voilà un joli exercice, et qui doit bien +réchauffer, n'est-ce pas? +dit-il à M. Wardle.</p> +<p>—Oui, ma foi! répondit celui-ci, qui était tout +essouffle d'avoir +converti ses jambes en une paire de compas infatigable pour tracer sur +la glace mille figures géométriques. Glissez-vous?</p> +<p>—Je glissais autrefois, quand j'étais enfant; sur les +ruisseaux.</p> +<p>—Essayez maintenant.</p> +<p>—Oh! oui, monsieur Pickwick, s'il vous plaît! +s'écrièrent toutes les +dames.</p> +<p>—Je serais enchanté de vous procurer quelque amusement, +repartit le +philosophe, mais il y a plus de trente ans que je n'ai glissé!</p> +<p>—Bah! bah! enfantillage, reprit M. Wardle, en ôtant ses patins +avec +l'impétuosité qui le caractérisait. Allons! je +vous tiendrai compagnie; +venez!»</p> +<p>Et en effet le joyeux vieillard s'élança sur la +glissade avec une +rapidité digne de Sam Weller, et qui enfonçait +complètement le gros +joufflu.</p> +<p>M. Pickwick le contempla un instant d'un air réfléchi, +ôta ses gants, +les mit dans son chapeau, prit son élan deux ou trois fois sans +pouvoir +partir, et à la fin, après avoir couru sur la glace la +longueur d'une +centaine de pas, se lança sur la glissade et la parcourut +lentement et +gravement, avec ses jambes écartées de deux ou trois +pieds. L'air +retentissait au loin des applaudissements des spectateurs.</p> +<p>«Il ne faut pas laisser à la marmite le temps de se +refroidir, +monsieur,» cria Sam; et le vieux Wardle s'élança de +nouveau sur la +glissade, suivi de M. Pickwick, puis de Sam, puis de M. Winkle, et puis +de M. Bob Sawyer, puis du gros joufflu, et enfin de M. Snodgrass; +chacun +glissant sur les talons de son prédécesseur, tous courant +l'un après +l'autre avec autant d'ardeur que si le bonheur de toute leur vie avait +dépendu de leur vélocité.</p> +<p>La manière dont M. Pickwick exécutait son rôle +dans cette cérémonie, +offrait un spectacle du plus haut intérêt. Avec quelle +anxiété, avec +quelle torture, il s'apercevait que son successeur gagnait sur lui, au +risque imminent de le renverser! Arrivé à la fin de la +glissade, avec +quelle satisfaction il se relâchait graduellement de la +crispation +pénible qu'il avait déployée d'abord, et, tournant +sur lui-même, +dirigeait son visage vers le point d'où il était parti! +Quel jovial +sourire se jouait sur ses lèvres quand il avait accompli sa +distance, +quel empressement pour reprendre son rang et pour courir après +son +prédécesseur! Ses guêtres noires trottaient +gaiement à travers la neige; +ses yeux rayonnaient de gaieté derrière ses lunettes, et +quand il était +renversé (ce qui arrivait en moyenne une fois sur trois tours), +quel +plaisir de lui voir ramasser vivement son chapeau, ses gants, son +mouchoir, et reprendre sa place avec une physionomie enflammée, +avec une +ardeur, un enthousiasme que rien ne pouvait abattre!</p> +<p>Le jeu s'échauffait de plus en plus; on glissait de plus en +plus vite; +on riait de plus en plus fort, quand un violent craquement se fit +entendre. On se précipite vers le bord; les dames jettent un cri +d'horreur; M. Tupman y répond par un gémissement; un +vaste morceau de +glace avait disparu; l'eau bouillonnait par-dessus; le chapeau, les +gants, le mouchoir de M. Pickwick flottaient sur la surface: +c'était +tout ce qui restait de ce grand homme.</p> +<p>La crainte, le désespoir étaient gravés sur +tous les visages. Les hommes +pâlissaient, les femmes se trouvaient mal; M. Snodgrass et M. +Winkle +s'étaient saisis convulsivement par la main, et contemplaient +d'un œil +effaré la place où avait disparu leur maître; +tandis que M. Tupman, +emporté par le désir de secourir efficacement son ami, et +de faire +connaître, aussi clairement que possible, aux personnes qui +pourraient +se trouver aux environs, la nature de la catastrophe, courait à +travers +champs comme un possédé, en criant de toute la force de +ses poumons: «Au +feu! au feu! au feu!»</p> +<p>Cependant le vieux Wardle et Sam Weller s'approchaient avec prudence +de +l'ouverture; M. Benjamin Allen et M. Bob Sawyer se consultaient sur la +convenance qu'il y aurait à saigner généralement +toute la compagnie, +afin de s'exercer la main, lorsqu'une tête et des épaules +sortirent de +dessous les flots et offrirent aux regards enchantés des +assistants les +traits et les lunettes de M. Pickwick.</p> +<p>«Soutenez-vous sur l'eau un instant, un seul instant, +vociféra M. +Snodgrass.</p> +<p>—Oui! hurla M. Winkle, profondément ému; je vous en +supplie, +soutenez-vous sur l'eau, pour l'amour de moi!»</p> +<p>Cette adjuration n'était peut-être pas fort +nécessaire; car, suivant +toutes les apparences, si M. Pickwick avait pu se soutenir sur l'eau, +il +n'aurait pas manqué de le faire pour l'amour de lui-même.</p> +<p>«Eh! vieux camarade, dit M. Wardle, sentez-vous le fond?</p> +<p>—Oui, certainement, répondit M. Pickwick, en respirant +longuement et en +pressant ses cheveux pour en faire découler l'eau; je suis +tombé sur le +dos, et je n'ai pas pu me remettre tout de suite sur mes jambes.»</p> +<p>La vérité de cette assertion était +corroborée par la cuirasse d'argile +qui recouvrait la partie visible de l'habit de M. Pickwick; et, comme +le +gros joufflu se rappela soudainement que l'eau n'avait nulle part plus +de quatre pieds de profondeur, des prodiges de valeur furent accomplis +pour délivrer le philosophe embourbé. Après bien +des craquements, des +éclaboussures, des plongeons, M. Pickwick fut, à la fin, +tiré de sa +désagréable situation et se retrouva sur la terre ferme.</p> +<p>«Oh, mon Dieu! il va attraper un rhume épouvantable, +s'écria Émily.</p> +<p>—Pauvre chère âme! dit Arabelle. Enveloppez-vous dans +mon châle, M. +Pickwick.</p> +<p>—C'est ce qu'il y a de mieux à faire, ajouta M. Wardle. +Ensuite, courez +à la maison, aussi vite que vous pourrez, et fourrez-vous dans +votre lit +sur-le-champ.»</p> +<p>Une douzaine de châles furent offerts à l'instant, et +M. Pickwick, ayant +été emmailloté dans trois ou quatre des plus +chauds, s'élança vers la +maison, sous la conduite de Sam, offrant à ceux qui le +rencontraient le +singulier phénomène d'un homme âgé, +ruisselant d'eau, la tête nue, les +bras attachés au corps par un châle féminin et +trottant sans aucun but +apparent avec une vitesse de six bons milles à l'heure.</p> +<p>Mais, dans une circonstance aussi grave, M. Pickwick ne se souciait +guère des apparences. Soutenu par Sam, il continua à +courir de toutes +ses forces jusqu'à la porte de Manoir-Ferme, où M. +Tupman, arrivé +quelques minutes avant lui, avait déjà répandu la +terreur. La vieille +lady, saisie de palpitations violentes, se désolait, dans +l'inébranlable +conviction que le feu avait pris à la cheminée de la +cuisine: genre de +calamité qui se présentait toujours à son esprit +sous les plus affreuses +couleurs, lorsqu'elle voyait autour d'elle la moindre agitation.</p> +<p>M. Pickwick, sans perdre un instant, se coucha bien chaudement dans +son +lit. Sam alluma dans sa chambre un feu d'enfer et lui apporta son +dîner. +Bientôt après, on monta un bol de punch, et il y eut des +réjouissances +générales en l'honneur de son heureux sauvetage. Le vieux +Wardle ne +voulut pas lui permettre de se lever; mais son lit fut promu aux +fonctions de <i>fauteuil</i> de la présidence, et M. Pickwick, +nommé +président de la table. Un second, un troisième bol furent +apportés, et +le lendemain matin, quand le président s'éveilla, il ne +ressentait aucun +symptôme de rhumatisme. Ce qui prouve, comme le fit +très-bien remarquer +M. Bob Sawyer, qu'il n'y a rien de tel que le punch chaud dans des cas +semblables, et que, si quelquefois le punch n'a pas produit l'effet +désiré, c'est simplement parce que le patient +était tombé dans l'erreur +vulgaire de n'en pas prendre suffisamment.</p> +<p>Le lendemain matin fut dissoute la joyeuse association que les +fêtes de +Noël avaient formée. Les collégiens qui se quittent +en sent enchantés; +mais plus tard, dans la vie du monde, ces séparations deviennent +pénibles. La mort, l'intérêt, les changements de +fortune divisent chaque +jour d'heureux groupes, dont les membres, dispersés au loin, ne +se +rejoignent jamais. Nous ne voulons pas faire entendre que cela soit +exactement le cas dans cette circonstance; nous désirons +seulement +informer nos lecteurs que les hôtes de M. Wardle se +séparèrent pour le +moment et s'en furent chacun chez soi. M. Pickwick et ses amis prirent +de nouveau leur place à l'extérieur de la voiture de +Muggleton, pendant +que miss Arabelle Allen, sous la conduite de son frère Benjamin +et de +l'ami intime dudit frère, se rendait à sa destination. +Nous sommes +obligé de confesser que nous ne pourrions pas dire quelle +était cette +destination; mais nous avons quelques raisons de croire que M. Winkle +ne +l'ignorait pas.</p> +<p>Quoi qu'il en soit, avant de quitter M. Pickwick, les jeunes +étudiants +le prirent à part d'un air mystérieux.</p> +<p>«Dites donc, vieux, où se trouve votre perchoir?» +lui demanda M. Bob +Sawyer, en introduisant son index entre deux des côtes du +philosophe, +démontrant à la fois, par cette action, sa gaieté +naturelle et ses +connaissances ostéologiques.</p> +<p>M. Pickwick répondit qu'il perchait, pour le moment, à +l'hôtel du +<i>George et Vautour</i>.</p> +<p>«Vous devriez bien venir me voir, reprit M. Bob Sawyer.</p> +<p>—Avec le plus grand plaisir, reprit M. Pickwick.</p> +<p>—Voici mon adresse, dit Bob, en tirant une carte. <i>Lant-street, +Borough</i>. C'est commode pour moi, comme vous voyez, tout +auprès de +<i>Guy's hospital</i>. Quand vous avez passé l'église +Saint-George, vous +tournez à droite.</p> +<p>—Je vois cela d'ici.</p> +<p>—Venez de jeudi en quinze, et amenez ces autres individus avec nous. +J'aurai quelques étudiants en médecine ce soir-là; +Ben y sera, et nous +n'engendrerons pas de mélancolie.»</p> +<p>M. Pickwick exprima la satisfaction qu'il éprouverait +à rencontrer les +étudiants en médecine; et, des poignées de main +ayant été échangées, nos +nouveaux amis se séparèrent.</p> +<p>Nous sentons qu'en cet endroit nous sommes exposé à ce +qu'on nous +demande si M. Winkle chuchotait, pendant ce temps, avec Arabelle Allen, +et, dans ce cas, ce qu'il lui disait; et, en outre, si M. Snodgrass +causait à part avec Émily Wardle, et, dans ce cas, quel +était le sujet +de leur conversation. Nous répondrons à ceci que, quoi +qu'ils aient pu +dire aux jeunes demoiselles en question, ils ne dirent rien du tout +à M. +Pickwick, ni à M. Tupman, pendant vingt-quatre milles, et que, +durant +tout ce temps, ils soupirèrent toutes les trois minutes et +refusèrent +d'un air ténébreux l'ale et l'eau-de-vie qui leur +étaient offertes. Si +nos judicieuses lectrices peuvent tirer de ces faits quelques +conclusions satisfaisantes, nous ne nous y opposons nullement.<br/> +<br/> +</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;"/> +<h2><br/> +</h2> +<h2><a name="CHAPITRE_II" id="CHAPITRE_II">CHAPITRE II.</a></h2> +<h3>Consacré tout entier à la loi et à ses savants +interprètes.</h3> +<p>Dans divers coins et recoins du Temple, se trouvent certaines +chambres +sombres et malpropres, vers lesquelles se dirigent sans cesse pendant +toute la matinée, dans le temps des vacances, et, en outre, +durant la +moitié de la soirée, dans le temps des sessions, une +armée de clercs +d'avoués portant d'énormes paquets de papiers sous leurs +bras et dans +leurs poches. Il y a plusieurs grades parmi les clercs: d'abord le +premier clerc, qui a payé une pension, qui est avoué en +perspective, +possède un compte courant chez son tailleur, reçoit des +invitations de +soirées, connaît une famille dans Gower-street et une +autre dans +Tavistock-Square, quitte la ville aux vacances pour aller voir son +père, +entretient d'innombrables chevaux vivants, et est enfin l'aristocrate +des clercs. Il y a le clerc salarié, externe ou interne, suivant +les +cas: il consacre la majeure partie de ses trente shillings +hebdomadaires +à orner sa personne et à la divertir. Trois fois par +semaine, au moins, +il assiste à moitié prix<a name="FNanchor_1_1" + id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor"><sup>[1]</sup></a> +aux représentations du théâtre d'<i>Adelphi</i>, +et fait majestueusement la débauche dans les tavernes qui +restent +ouvertes après la fermeture des spectacles; il est enfin une +caricature +malpropre de la mode d'il y a six mois. Vient ensuite +l'expéditionnaire, +homme d'un certain âge, père d'une nombreuse famille: il +est toujours +râpé et souvent gris. Puis ce sont les saute-ruisseaux +dans leur premier +habit; ils éprouvent un mépris convenable pour les +enfants à l'école, se +cotisent en retournant à la maison, le soir, pour l'achat de +saucissons +et de <i>porter</i>, et pensent qu'il n'y a rien de tel que de faire +la vie. +Il y a, en un mot, des variétés de clercs trop nombreuses +pour que nous +puissions les énumérer, mais tout innombrables qu'elles +soient, on les +voit toutes, à certaines heures réglées, +s'engouffrer dans les lieux +sombres que nous venons de mentionner, ou en ressortir comme un torrent.</p> +<p>Ces antres, isolés du reste du monde, nous +représentent les bureaux +publics de la justice. Là sont lancées les assignations; +là les +jugements sont signés; là les déclarations sont +remplies; là une +multitude d'autres petites machines sont ingénieusement mises en +mouvement pour la torture des fidèles sujets de Sa +Majesté, et pour le +profit des hommes de loi. Ce sont, pour la plupart, des salles basses, +sentant le renfermé, où d'innombrables feuilles de +parchemin qui y +transpirent en secret depuis un siècle, émettent un +agréable parfum, +auquel vient se mêler, pendant la journée, une odeur de +moisissure, et +pendant la nuit, les exhalaisons de manteaux, de parapluies humides et +de chandelles rances.</p> +<p>Une quinzaine de jours après le retour de M. Pickwick +à Londres, on vit +entrer dans un de ces bureaux, vers 7 heures et demie du soir, un +individu dont les longs cheveux étaient scrupuleusement +roulés autour +des bords de son chapeau, privé de poil. Il avait un habit brun, +avec +des boutons de cuivre, et son pantalon malpropre était si bien +tiré sur +ses bottes à la Blücher, que ses genoux menaçaient +à chaque instant de +sortir de leur retraite. Il aveignit de sa poche un morceau de +parchemin, long et étroit, sur lequel le fonctionnaire officier +imprima +un timbre noir et illisible. Ledit individu tira ensuite, d'une autre +poche, quatre morceaux de papier de dimension semblable, contenant, +avec +des blancs pour les noms, une copie imprimée du parchemin. Il +remplit +les blancs, remit les cinq documents dans sa poche et s'éloigna +d'un pas +précipité.</p> +<p>L'homme à l'habit brun, qui emportait ces documents +cabalistiques, +n'était autre que notre vieille connaissance M. Jackson de la +maison +Dodson et Fogg, Freeman's Court, Cornhill. Mais au lieu de retourner +vers l'étude d'où il venait, il dirigea ses pas vers Sun +Court, et +entrant tout droit dans l'hôtel du <i>George et Vautour</i>, il +demanda si un +certain M. Pickwick ne s'y trouvait pas.</p> +<p>«Tom, dit la demoiselle de comptoir, appelez le domestique de +M. +Pickwick.»</p> +<p>«Ce n'est pas la peine, reprit M. Jackson, je viens pour +affaire. Si +vous voulez m'indiquer la chambre de M. Pickwick, je monterai +moi-même.»</p> +<p>«Votre nom, monsieur? demanda le garçon.</p> +<p>—Jackson,» répondit le clerc.</p> +<p>Le garçon monta pour annoncer M. Jackson, mais M. Jackson lui +épargna la +peine de l'annoncer, en marchant sur ses talons, et en entrant dans la +chambre avant qu'il eût pu articuler une syllabe.</p> +<p>Ce jour-là, M. Pickwick avait invité ses trois amis +à dîner, et ils +étaient tous assis autour du feu, en train de boire leur vin, +lorsque M. +Jackson se présenta de la manière qui vient d'être +indiquée.</p> +<p>«Comment vous portez-vous, monsieur,» dit-il, en faisant +un signe de +tête à M. Pickwick.</p> +<p>Le philosophe salua d'un air légèrement surpris, car +la physionomie de +M. Jackson ne s'était pas logée dans sa mémoire.</p> +<p>«Je viens de chez Dodson et Fogg,» dit M. Jackson d'un +ton explicatif.</p> +<p>Notre héros s'échauffa à ce nom. +«Monsieur, dit-il, adressez vous à mon +homme d'affaire, Perker, de <i>Gray's-Inn</i>.—Garçon: +reconduisez ce +gentleman.</p> +<p>—Je vous demande pardon, monsieur Pickwick, rétorqua Jackson +en posant +son chapeau par terre, d'un air délibéré, et en +tirant de sa poche le +morceau de parchemin. Vous savez, monsieur Pickwick, la citation doit +être signifiée par un clerc ou un agent, parlant à +sa personne, etc., +etc. Il faut de la prudence dans toutes les formalités +légales, eh! eh!»</p> +<p>M. Jackson appuya alors ses deux mains sur la table, et regardant +à +l'entour avec un sourire engageant et persuasif il continua ainsi: +«Allons, n'ayons pas de discussions pour si peu de chose,—qui de +vous, +messieurs, s'appelle Snodgrass?»</p> +<p>À cette demande, M. Snodgrass tressaillit si visiblement +qu'il n'eut +pas besoin de faire une autre réponse.</p> +<p>«Ah! je m'en doutais, dit Jackson d'une manière plus +affable +qu'auparavant. J'ai un petit papier à vous remettre, monsieur.</p> +<p>—À moi? s'écria M. Snodgrass.</p> +<p>—C'est seulement une citation, un <i>sub poena</i> dans l'affaire +Bardell et +Pickwick, à la requête de la plaignante, répliqua +le clerc, en +choisissant un de ses morceaux de papier, et tirant un shilling de se +poche. Nous pensons que ce sera pour le 14 février, bien que la +citation +porte la date du dix, et nous avons demandé un jury +spécial. Voilà pour +vous, monsieur Snodgrass;» et en parlant ainsi, M. Jackson +présenta le +parchemin devant les yeux de M. Snodgrass, et glissa dans sa main le +papier et le shilling.</p> +<p>M. Tupman avait considéré cette opération avec +un étonnement silencieux. +Soudain le clerc lui dit, en se tournant vers lui à l'improviste:</p> +<p>«Je ne me trompe pas en disant que votre nom est Tupman, +monsieur?»</p> +<p>M. Tupman jeta un coup d'œil à M. Pickwick; mais n'apercevant +dans ses +yeux tout grands ouverts aucun encouragement à nier son +identité, il +répliqua:</p> +<p>«Oui, monsieur, mon nom est Tupman.</p> +<p>—Et cet autre gentleman est M. Winkle, j'imagine?»</p> +<p>M. Winkle balbutia une réponse affirmative, et tous les deux +furent +alors approvisionnés d'un morceau de papier et d'un shilling par +l'adroit M. Jackson.</p> +<p>«Maintenant, dit-il, j'ai peur que vous ne me trouviez +importun, mais +j'ai encore besoin de quelqu'un, si vous le permettez. J'ai ici le nom +de Samuel Weller, monsieur Pickwick.</p> +<p>—Garçon, dit M. Pickwick, envoyez mon domestique.»</p> +<p>Le garçon se retira fort étonné, et M. Pickwick +fit signe à Jackson de +s'asseoir.</p> +<p>Il y eut un silence pénible, qui fut à la fin rompu +par l'innocent +défendeur.</p> +<p>«Monsieur, dit-il, et son indignation s'accroissait en +parlant, je +suppose que l'intention de vos patrons est de chercher à +m'incriminer +par le témoignage de mes propres amis?»</p> +<p>M. Jackson frappa plusieurs fois son index sur le côté +gauche de son +nez, afin d'intimer qu'il n'était pas là pour divulguer +les secrets de +la boutique, puis il répondit d'un air jovial:</p> +<p>«Peux pas dire.... Sais pas.</p> +<p>—Pour quelle autre raison, monsieur, ces citations leur +auraient-elles +été remises?</p> +<p>—Votre souricière est très-bonne, monsieur Pickwick, +répliqua Jackson +en secouant la tête; mais je ne donne pas dans le panneau. Il n'y +a pas +de mal à essayer, mais il n'y a pas grand'chose à tirer +de moi.»</p> +<p>En parlant ainsi, M. Jackson accorda un nouveau sourire à la +compagnie; +et, appliquant son pouce gauche au bout de son nez, fit tourner avec sa +main droite un moulin à café imaginaire, accomplissant +ainsi une +gracieuse pantomime, fort en vogue à cette époque, mais +par malheur +presque oubliée maintenant, et que l'on appelait <i>faire le +moulin</i>.</p> +<p>«Non, non, monsieur Pickwick, dit-il comme conclusion. Les +gens de +Perker prendront la peine de deviner pourquoi nous avons lancé +ces +citations; s'ils ne le peuvent pas, ils n'ont qu'à attendre +jusqu'à ce +que l'action arrive, et ils le sauront alors.»</p> +<p>M. Pickwick jeta un regard de dégoût excessif à +son malencontreux +visiteur, et aurait probablement accumulé d'effroyables +anathèmes sur la +tête de MM. Dodson et Fogg, s'il n'en avait pas été +empêché par +l'arrivée de Sam.</p> +<p>«Samuel Weller? dit M. Jackson interrogativement.</p> +<p>—Une des plus grandes vérités que vous ayez dites +depuis bien +longtemps, répondit Sam d'un air fort tranquille.</p> +<p>—Voici un <i>sub poena</i> pour vous, monsieur Weller?</p> +<p>—Qu'est-ce que c'est que ça, en anglais?</p> +<p>—Voici l'original, poursuivit Jackson, sans vouloir donner d'autre +explication.</p> +<p>—Lequel?</p> +<p>—Ceci, répliqua Jackson en secouant le parchemin.</p> +<p>—Ah! c'est ça l'original? Eh bien! je suis charmé +d'avoir vu +l'original; c'est un spectacle bien agréable et qui me +réjouit beaucoup +l'esprit.</p> +<p>—Et voici le shilling: c'est de la part de Dodson et Fogg.</p> +<p>—Et c'est bien gentil de la part de Dodson et Fogg, qui me +connaissent +si peu, de m'envoyer un cadeau. Voilà ce que j'appelle une +fière +politesse, monsieur. C'est très-honorable pour eux de +récompenser comme +ça le mérite où il se trouve; m'en voilà +tout ému.»</p> +<p>En parlant ainsi, Sam fit avec sa manche une petite friction sur sa +paupière gauche, à l'instar des meilleurs acteurs quand +ils exécutent du +pathétique bourgeois.</p> +<p>M. Jackson paraissait quelque peu intrigué par les +manières de Sam; +mais, comme il avait remis les citations et n'avait plus rien à +dire, il +fit la feinte de mettre le gant unique qu'il portait ordinairement dans +sa main, pour sauver les apparences, et retourna à son +étude rendre +compte de sa mission.</p> +<p>M. Pickwick dormit peu cette nuit-là. Sa mémoire avait +été +désagréablement rafraîchie au sujet de l'action +Bardell. Il déjeuna de +bonne heure le lendemain, et ordonnant à Sam de l'accompagner, +se mit en +route pour <i>Gray's Inn Square</i>.</p> +<p>Au bout de Cheapside, M. Pickwick, dit en regardant derrière +lui:</p> +<p>«Sam!</p> +<p>—Monsieur, fit Sam en s'avançant auprès de son +maître.</p> +<p>—De quel côté?</p> +<p>—Par Newgate-Street, monsieur.»</p> +<p>M. Pickwick ne se remit pas immédiatement en route, mais +pendant +quelques secondes il regarda d'un air distrait le visage de Sam et +poussa un profond soupir.</p> +<p>«Qu'est-ce qu'il y a, monsieur?</p> +<p>—Ce procès, Sam; il doit arriver le 14 du mois prochain.</p> +<p>—Remarquable coïncidence, monsieur.</p> +<p>—Quoi de remarquable, Sam?</p> +<p>—Le jour de la saint Valentin<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><sup><a + href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a></sup>, monsieur. Fameux +jour +pour juger une +violation de promesse de mariage.»</p> +<p>Le sourire de Sam Weller n'éveilla aucun rayon de +gaieté sur le visage +de son maître, qui se détourna vivement et continua son +chemin en +silence.</p> +<p>Depuis quelque temps, M. Pickwick, plongé dans une profonde +méditation, +trottait en avant et Sam suivait par derrière, avec une +physionomie qui +exprimait la plus heureuse et la plus enviable insouciance de chacun et +de chaque chose; tout à coup, Sam, qui était toujours +empressé de +communiquer à son maître les connaissances +spéciales qu'il possédait, +hâta le pas jusqu'à ce qu'il fût sur les talons de +M. Pickwick, et, lui +montrant une maison devant laquelle ils passaient, lui dit:</p> +<p>«Une jolie boutique de charcuterie, ici, monsieur.</p> +<p>—Oui; elle en a l'air.</p> +<p>—Une fameuse fabrique de saucisses.</p> +<p>—Vraiment?</p> +<p>—Vraiment? répéta Sam avec une sorte d'indignation, un +peu! Mais vous +ne savez donc rien de rien, monsieur? C'est là qu'un respectable +industriel a disparu mystérieusement il y a quatre ans.»</p> +<p>M. Pickwick se retourna brusquement.</p> +<p>«Est-ce que vous voulez dire qu'il a été +assassiné?</p> +<p>—Non, monsieur; mais je voudrais pouvoir le dire! C'est pire que +ça, +monsieur. Il était le maître de cette boutique et +l'inventeur d'une +nouvelle mécanique à vapeur, patentée, pour +fabriquer des saucisses sans +fin. Sa machine aurait avalé un pavé, si vous l'aviez mis +auprès, et +l'aurait broyé en saucisses aussi aisément qu'un tendre +bébé. Il était +joliment fier de sa mécanique, comme vous pensez; et, quand elle +était +en mouvement, il restait dans la cave pendant plusieurs heures, +jusqu'à +ce qu'il devint tout mélancolique de joie. Il aurait +été heureux comme +un roi dans la possession de cette mécanique-là et de +deux jolis enfants +par-dessus le marché, s'il n'avait pas eu une femme qui +était la plus +mauvaise des mauvaises. Elle était toujours autour de lui +à le +tarabuster et à lui corner dans les oreilles, tant qu'il n'y +pouvait +plus tenir. «Voyez-vous, ma chère, qu'il lui dit un jour, +si vous +persévérez dans cette sorte d'amusement, je veux +être pendu si je ne +pars pas pour l'Amérique. Et voilà, qu'il dit.—Vous +êtes un grand +feignant, qu'elle dit; et cela leur fera une belle jambe aux +Américains, +si vous y allez.» Alors elle continue à l'agoniser pendant +une +demi-heure, et puis elle court dans le petit parloir, derrière +la +boutique, et elle tombe dans des attaques, et elle crie qu'il la fera +périr, et tout ça avec des coups de pied et des coups de +poing, que ça +dure trois heures. Pour lors, voilà que le lendemain matin, le +mari ne +se trouve pas. Il n'avait rien pris dans la caisse; il n'avait +même pas +mis son paletot; ainsi, il était clair qu'il ne s'était +pas payé +l'Amérique. Cependant il ne revient pas le jour d'après, +ni la semaine +d'après non plus. La bourgeoise fait imprimer des affiches, pour +dire +que, s'il revenait, elle lui pardonnerait tout. Ce qui était +fort +libéral de sa part, puisqu'il ne lui avait rien fait au monde. +Alors, +tous les canaux sont visités; et, pendant deux mois +après, toutes les +fois qu'on trouvait un corps mort, on le portait tout de go à la +boutique des saucisses; mais pas un ne répondait au signalement. +Elle +fit courir le bruit que son mari s'était sauvé, et elle +continua son +commerce. Un samedi soir, un vieux petit gentleman, très-maigre, +vient +dans la boutique, en grande colère. «Êtes-vous la +maîtresse de cette +boutique ici? dit-il.—Oui, qu'elle dit.—Eh bien! madame, je suis venu +pour vous avertir que ma famille et moi nous ne voulons pas être +étranglés à cause de vous. Et plus que ça; +permettez-moi de vous +observer, madame, que, comme vous ne mettez pas de la viande de premier +choix dans vos saucisses, vous pourriez bien trouver du bœuf aussi bon +marché que des boutons.—Des boutons? monsieur, dit-elle.—Des +boutons, +madame, dit l'autre en déployant un morceau de papier et lui +montrant +vingt ou trente moitiés de boutons. Voilà un joli +assaisonnement pour +des saucisses, madame; des boutons de culotte.—Saperlote! +s'écrie la +veuve en se trouvant mal, c'est les boutons de mon mari!» +Là-dessus, +voila le vieux petit gentleman qui devient blanc comme du saindoux. +«Je +vois ce que c'est, dit la veuve; dans un moment d'impatience, il s'est +bêtement converti en saucisses!» Et c'était vrai, +monsieur, poursuivit +Sam en regardant en face le visage plein d'horreur de M. Pickwick, +c'était vrai. Ou bien, peut-être qu'il avait +été pris dans la machine. +Mais, en tout cas, le petit vieux gentleman, qui avait toujours +adoré +les saucisses, se sauva de la boutique comme un fou, et on n'en a +jamais +plus entendu parler depuis!»</p> +<p>La relation de cette touchante tragédie domestique amena le +maître et le +valet au cabinet de M. Perker. M. Lowten, tenant la porte à +moitié +ouverte, était en conversation avec un homme dont l'air et les +vêtements +paraissaient également misérables. Ses bottes +étaient sans talons, et +ses gants sans doigts. On voyait des traces de souffrances, de +privations, presque de désespoir sur sa figure maigre et +creusée par les +soucis. Il avait la conscience de sa pauvreté, car il se rangea +sur le +côté obscur de l'escalier, lorsque M. Pickwick approcha.</p> +<p>«C'est bien malheureux, disait l'étranger avec un +soupir.</p> +<p>—Effectivement, répondit Lowten, en griffonnant son nom sur +la porte, +et en l'effaçant avec la barbe de sa plume. Voulez-vous lui +faire dire +quelque chose?</p> +<p>—Quand pensez-vous qu'il reviendra?</p> +<p>—Je n'en sais rien du tout, répliqua Lowten, en clignant de +l'œil à M. +Pickwick, pendant que l'étranger abaissait ses regards vers le +plancher.</p> +<p>—Ce n'est donc pas la peine de l'attendre? demanda le pauvre homme, +en +regardant d'un air d'envie dans le bureau.</p> +<p>—Oh! non, rétorqua le clerc en se plaçant plus +exactement au centre de +la porte. Il est bien certain qu'il ne reviendra pas cette semaine... +et +c'est bien du hasard si nous le voyons la semaine d'après. Quand +une +fois Perker est hors de la ville, il ne se presse pas d'y revenir.</p> +<p>—Hors de la ville! s'écria M. Pickwick, juste ciel! que c'est +malheureux!</p> +<p>—Ne vous en allez pas, monsieur Pickwick, dit Lowten; J'ai une +lettre +pour vous.»</p> +<p>L'étranger parut hésiter. Il contempla de nouveau le +plancher; et le +clerc fit un signe du coin de l'œil à M. Pickwick, comme pour +lui faire +entendre qu'il y avait sous jeu une excellente plaisanterie: mais, ce +que c'était, le philosophe n'aurait pas pu le deviner, quand il +se +serait agi de sa vie.</p> +<p>«Entrez, monsieur Pickwick, dit Lowten. Eh bien! monsieur +Watty, +voulez-vous me donner un message, ou bien revenir?</p> +<p>—Priez-le de laisser un mot pour m'apprendre où en est mon +affaire, +répondit le malheureux Watty. Pour l'amour de Dieu! ne l'oubliez +pas, +monsieur Lowten.</p> +<p>—Non, non, je ne l'oublierai pas, répliqua le clerc.—Entrez, +monsieur +Pickwick.—Bonjour, monsieur Watty... un joli temps pour se promener, +n'est-ce pas?» Ayant ainsi parlé, et voyant que +l'étranger hésitait +encore, il fit signe à Sam de suivre son maître dans +l'appartement, et +ferma la porte au nez du pauvre diable.</p> +<p>«Je crois qu'on n'a jamais vu un si insupportable +banqueroutier depuis +le commencement du monde! s'écria Lowten, en jetant sa plume sur +la +table, avec toute la mauvaise humeur d'un homme outragé. Il n'y +a pas +encore quatre ans que son affaire est devant la cour de la +chancellerie, +et je veux être damné s'il ne vient pas nous ennuyer deux +fois par +semaine. Il fait un peu froid, pourtant, pour perdre son temps debout, +à +la porte, avec de misérables râpés comme +cela.»</p> +<p>En proférant ces expressions de dépit, Lowten attisait +un feu +remarquablement grand avec un tisonnier remarquablement petit; puis il +ajouta: «Entrez par ici, monsieur Pickwick. Perker <i>y est</i>: +je sais +qu'il vous recevra volontiers.»</p> +<p>«Ah! mon cher monsieur, dit le petit avoué en +s'empressant de se lever, +lorsque M. Pickwick lui fut annoncé. Et bien! mon cher monsieur, +quelles nouvelles de votre affaire? Eh! vous avez entendu parler de nos +amis de Freeman's Court? Ils ne se sont pas endormis; je sais cela. Ah! +ce sont des gaillards bien madrés, bien madrés, en +vérité.»</p> +<p>En concluant cet éloge, M. Perker prit une prise de tabac +emphatique, +comme un tribut à la madrerie de MM. Dodson et Fogg.</p> +<p>«Ce sont de fameux coquins! dit M. Pickwick.</p> +<p>—Oui, oui, reprit le petit homme. C'est une affaire d'opinion, comme +vous savez, et nous ne disputerons pas sur des mots. Il est tout simple +que vous ne considériez pas ces choses là d'un point de +vue +professionnel. Du reste, nous avons fait tout ce qui était +nécessaire. +J'ai retenu maître Snubbin.</p> +<p>—Est-ce un habile avocat? demanda M. Pickwick.</p> +<p>—Habile! Bon Dieu, quelle question m'adressez-vous là, mon +cher +monsieur; mais maître Snubbin est à la tête de sa +profession. Il a trois +fois plus d'affaires que les meilleurs avocats: il est engagé +dans tous +les procès de ce genre. Il ne faut pas répéter +cela au dehors, mais nous +disons, entre nous, qu'il mène le tribunal par le bout du +nez.»</p> +<p>Le petit homme prit une autre prise de tabac, en faisant cette +communication à M. Pickwick, et l'accompagna d'un geste +mystérieux.</p> +<p>«Ils ont envoyé des citations à mes trois amis, +dit le philosophe.</p> +<p>—Ah! naturellement; ce sont des témoins importants: ils vous +ont vu +dans une situation délicate.</p> +<p>—Mais ce n'est pas ma faute s'il lui a plu de se trouver mal! Elle +s'est jetée elle-même dans mes bras.</p> +<p>—C'est très-probable, mon cher monsieur; très-probable +et très-naturel. +Rien n'est plus naturel, mon cher monsieur; mais qu'est-ce qui le +prouvera?»</p> +<p>M. Pickwick passa à un autre sujet, car la question de M. +Perker l'avait +un peu démonté. «Ils ont également +cité mon domestique, dit-il.</p> +<p>—Sam?»</p> +<p>M. Pickwick répliqua affirmativement:</p> +<p>«Naturellement, mon cher monsieur; naturellement. Je le savais +d'avance; +j'aurais pu vous le dire, il y a un mois. Voyez-vous, mon cher +monsieur, +si vous voulez faire vos affaires vous-même, après les +avoir confiées à +votre avoué, il faut en subir les conséquences.»</p> +<p>Ici M. Perker se redressa avec un air de dignité, et fit +tomber +quelques grains de tabac, égarés sur son jabot.</p> +<p>«Que veulent-ils donc prouver par son témoignage? +demanda M. Pickwick, +après deux ou trois minutes de silence.</p> +<p>—Que vous l'avez envoyé à la plaignante pour faire +quelques affaires de +compromis, je suppose. Au reste, il n'y a pas beaucoup +d'inconvénient, +car je ne crois pas que nos adversaires puissent tirer grand'chose de +lui.</p> +<p>—Je ne le crois pas, dit M. Pickwick, et malgré sa vexation, +il ne put +s'empêcher de sourire à la pensée de voir Sam +paraître comme témoin. +Quelle conduite tiendrons-nous? ajouta-t-il.</p> +<p>—Nous n'en avons qu'une seule à adopter, mon cher monsieur; +c'est de +contre-examiner les témoins, de nous fier à +l'éloquence de Snubbin, de +jeter de la poudre aux yeux des juges, et de nous en rapporter au jury.</p> +<p>—Et si le verdict est contre moi?»</p> +<p>M. Perker sourit, prit une très-longue prise de tabac, attisa +le feu, +leva les épaules, et garda un silence expressif.</p> +<p>«Vous voulez dire que dans ce cas il faudra que je paye les +dommages-intérêts?» reprit M. Pickwick, qui avait +examiné avec un +maintien sévère cette réponse +télégraphique.</p> +<p>Perker donna au feu une autre secousse fort peu nécessaire, +en disant: +«J'en ai peur.</p> +<p>—Et moi, reprit M. Pickwick avec énergie, je vous annonce ici +ma +résolution inaltérable de ne payer aucun dommage +quelconque, aucun, +Perker. Pas une guinée, pas un penny de mon argent ne +s'engouffrera dans +les poches de Dodson et Fogg. Telle est ma détermination +réfléchie, +irrévocable. Et en parlant ainsi, M. Pickwick déchargea +sur la table qui +était auprès de lui un violent coup de poing, pour +confirmer +l'irrévocabilité de ses intentions.</p> +<p>—Très-bien, mon cher monsieur; très-bien: vous savez +mieux que personne +ce que vous avez à faire.</p> +<p>—Sans aucun doute, reprit notre héros avec vivacité. +Où demeure maître +Snubbin?</p> +<p>—Dans <i>Old-Square, Lincoln's Inn</i>.</p> +<p>—Je désirerais le voir.</p> +<p>—Voir maître Snubbin! mon cher monsieur, s'écria M. +Perker, dans le +plus grand étonnement. Poh! Poh! impossible! Voir maître +Snubbin! Dieu +vous bénisse, mon cher monsieur, on n'a jamais entendu parler +d'une +chose semblable. Cela ne peut absolument pas se faire, à moins +d'avoir +payé d'avance des honoraires de consultation, et d'avoir obtenu +un +rendez-vous.</p> +<p>Malgré tout cela, M. Pickwick avait décidé, +non-seulement que cela +pouvait se faire, mais que cela se ferait; et, en conséquence, +dix +minutes après avoir reçu l'assurance que la chose +était impossible, il +fut conduit par son avoué dans le cabinet extérieur de +l'illustre maître +Snubbin.</p> +<p>C'était une pièce assez grande, mais sans tapis. +Auprès du feu était une +table couverte d'une serge, qui depuis longtemps avait perdu toute +prétention à son ancienne couleur verte, et qui, +grâces à l'âge et à la +poussière, était graduellement devenue grise, +excepté dans les endroits +nombreux où elle était noircie d'encre. On voyait sur la +table une +énorme quantité de petits paquets de papier, +attachés avec de la ficelle +rouge; et, derrière la table, un clerc assez âgé, +dont l'apparence +soignée et la pesante chaîne d'or accusaient clairement la +clientèle +étendue et lucrative de maître Snubbin.</p> +<p>«Le patron est-il dans son cabinet, monsieur Mallard, demanda +Perker au +vieux clerc, en lui offrant sa tabatière, avec toute la +courtoisie +imaginable.</p> +<p>—Oui, mais il est trop occupé. Voyez-vous toutes ces +affaires? Il n'a +pu encore donner d'opinion sur aucune d'elles, et cependant les +honoraires d'expédition sont payés pour toutes.»</p> +<p>Le clerc sourit en disant ceci, et respira sa prise de tabac avec +une +sensualité qui semblait être composée de goût +pour le tabac et d'amour +pour les honoraires.</p> +<p>«Ça ressemble à de la clientèle, cela, +dit Perker.</p> +<p>—Oui, répondit le clerc, en offrant à son tour sa +boîte, avec la plus +grande cordialité; et le meilleur de l'affaire c'est que +personne au +monde, excepté moi, ne peut lire l'écriture du patron. Si +bien que, +quand il a donné son opinion, on est obligé d'attendre +que je l'aie +copiée, hé! hé! hé!</p> +<p>—Ce qui profite à quelqu'un aussi bien qu'à +maître Snubbin, et +contribue à vider la bourse du client, ha! ha! ha!»</p> +<p>À cette observation, le clerc recommença à +rire; non pas d'un rire +bruyant et ouvert, mais d'un ricanement silencieux, intérieur, +qui +faisait mal à M. Pickwick. Quand un homme saigne +intérieurement, c'est +une chose fort dangereuse pour lui; mais quand il rit +intérieurement, +cela ne présage rien de bon pour les autres.</p> +<p>«Est-ce que vous n'avez pas fait la petite note des honoraires +que je +vous dois? reprit Perker.</p> +<p>—Non; pas encore.</p> +<p>—Faites-la donc, je vous en prie. Je vous enverrai un mandat. Mais +vous +êtes trop occupé à empocher l'argent comptant pour +penser à vos +débiteurs, hé! hé! hé!»</p> +<p>Cette plaisanterie parut chatouiller agréablement le clerc, +et il se +régala sur nouveaux frais de son ricanement égoïste.</p> +<p>«Maintenant M. Mallard, mon cher ami, dit M. Perker en +recouvrant tout +d'un coup sa gravité, et en tirant par le revers de son habit le +grand +clerc du grand avocat, dans un coin de la chambre, il faut que vous +persuadiez au patron de me recevoir avec mon client que voilà.</p> +<p>—Allons! allons! en voilà une bonne! voir maître +Snubbin? C'est par +trop absurde!»</p> +<p>Malgré l'absurdité de la proposition, le clerc se +laissa doucement +emmener hors de l'ouïe de M. Pickwick, puis après quelques +chuchotements, il disparut dans le sanctuaire du luminaire de la +justice. Il en revint bientôt sur la pointe du pied et informa M. +Perker +et M. Pickwick qu'il avait décidé maître Snubbin +à les admettre +sur-le-champ, en violation de toutes les règles établies.</p> +<p>Maître Snubbin, suivant la phrase reçue, pouvait avoir +une cinquantaine +d'années. C'était un de ces individus pâles, +maigres, desséchés, dont la +figure ressemble à une lanterne de corne. Il avait des yeux +ronds, +saillants, ternes comme on en rencontre ordinairement dans la +tête des +gens qui se sont appliqués pendant de longues années +à de laborieuses et +monotones études; des yeux qui l'auraient fait reconnaître +pour myope +quand même on n'aurait pas vu le lorgnon qui se dandinait sur sa +poitrine, au bout d'un large ruban noir. Ses cheveux étaient +rares et +grêles, ce qu'on pouvait attribuer en partie à ce qu'il +n'avait jamais +sacrifié beaucoup de temps à leur arrangement, mais +surtout à ce qu'il +avait porté pendant vingt-cinq ans la perruque légale, +que l'on voyait +derrière lui, sur une tête à perruque. Les traces +de poudre qui +souillaient son collet, la cravate de batiste mal blanchie et plus mal +attachée, qui entourait son cou, indiquaient que, depuis qu'il +avait +quitté la cour, il n'avait pas eu le temps de faire le moindre +changement dans sa toilette; et l'air malpropre du reste de son +costume, +donnait lieu de croire qu'il aurait pu avoir tout le temps +désirable, +sans que sa tournure en fût améliorée. Des livres +de droit, des +monceaux de papiers, des lettres ouvertes, étaient +répandus sur la +table, sans aucune apparence d'ordre. L'ameublement était vieux +et +délabré, les portes de la bibliothèque semblaient +vermoulues; à chaque +pas la poussière s'élevait en petits nuages du tapis +râpé; les rideaux +étaient jaunis par l'âge et par la fumée, et +l'état de toutes choses, +dans le cabinet, prouvait, clair comme le jour, que maître +Snubbin était +trop absorbé par sa profession pour faire attention à ses +aises.</p> +<p>L'illustre avocat s'occupait à écrire, lorsque ses +clients entrèrent; il +salua d'un air distrait, quand M. Pickwick lui fut +présenté par son +avoué, fit signe à ses visiteurs de s'asseoir, +plaça soigneusement sa +plume dans son encrier, croisa sa jambe gauche sur sa jambe droite, et +attendit qu'on lui adressât la parole.</p> +<p>«Maître Snubbin, dit M. Perker, M. Pickwick est le +défendeur dans +Bardell et Pickwick.</p> +<p>—Est-ce que je suis retenu pour cette affaire-là?</p> +<p>—Oui, monsieur.»</p> +<p>L'avocat inclina la tête, et attendit une autre communication.</p> +<p>«Maître Snubbin, reprit le petit avoué, M. +Pickwick avait le plus vif +désir de vous voir, avant que vous entrepreniez sa cause, pour +vous +assurer qu'il n'y a aucun fondement, aucun prétexte à +l'action intentée +contre lui, et pour vous affirmer qu'il ne paraîtrait pas devant +la +cour, si sa conscience n'était pas complètement +tranquille en résistant +aux demandes de la plaignante.—Ai-je bien exprimé votre +pensée, mon +cher monsieur? continua le petit homme en se tournant vers M. Pickwick.</p> +<p>—Parfaitement.»</p> +<p>Maître Snubbin développa son lorgnon, l'éleva +à la hauteur de ses yeux, +et après avoir considéré notre héros +pendant quelques secondes, avec une +grande curiosité, se tourna vers M. Perker, et lui dit en +souriant +légèrement:</p> +<p>«La cause de M. Pickwick est-elle bonne?»</p> +<p>L'avoué leva les épaules.</p> +<p>«Vous proposez-vous d'appeler des témoins?</p> +<p>—Non, monsieur.»</p> +<p>Le sourire de l'avocat se dessina de plus en plus; il dandina sa +jambe +avec une violence redoublée, et se rejetant en arrière +dans son +fauteuil, il toussa dubitativement.</p> +<p>Tout légers qu'étaient ces indices des sentiments de +l'avocat, ils ne +furent pas perdus pour M. Pickwick. Il fixa plus solidement sur son nez +les bésicles à travers lesquelles il avait attentivement +contemplé les +démonstrations que l'homme de loi avait laissé +échapper, puis il lui +dit, avec une grande énergie, et en dépit des clins d'œil +et des +froncements de sourcils de l'avoué:</p> +<p>«Mon désir de vous être présenté +dans un semblable but, monsieur, paraît +sans doute fort extraordinaire à une personne qui voit tant +d'affaires +du même genre?»</p> +<p>L'avocat essaya de regarder gravement son feu, mais il eut beau +faire, +le sourire revint encore sur ses lèvres. M. Pickwick continua:</p> +<p>«Les gentlemen de votre profession, monsieur, voient toujours +le plus +mauvais côté de la nature humaine. Toutes les discussions, +toutes les +rancunes, toutes les haines, se produisent devant vous. Vous savez par +expérience jusqu'à quel point les jurés se +laissent prendre par la mise +en scène, et naturellement vous attribuez aux autres le +désir +d'employer, dans un but d'intérêt et de déception, +le moyen dont vous +connaissez si bien la valeur, parce que vous l'employez constamment +dans +l'intention louable et honorable de faire tout ce qui est possible en +faveur de vos clients. Je crois qu'il faut attribuer à cette +cause +l'opinion vulgaire mais générale, que vous êtes, +comme corps, froids, +soupçonneux, égoïstes. Je sais donc fort bien, +monsieur, tout le +désavantage qu'il y a à vous faire une semblable +déclaration, dans la +circonstance où je me trouve. Néanmoins, comme vous l'a +dit mon ami, M. +Perker, je suis venu ici pour vous déclarer positivement que je +suis +innocent de l'action qu'on m'impute; et quoique je connaisse +parfaitement l'inestimable valeur de votre assistance, je vous demande +la permission d'ajouter que je renoncerais à me servir de votre +talent, +si vous n'étiez pas absolument convaincu de ma +sincérité.»</p> +<p>Longtemps avant la fin de ce discours (qui, nous devons le dire, +était +d'une nature fort prolixe pour M. Pickwick), l'avocat était +retombé dans +ses distractions. Cependant, au bout de quelques minutes de silence et +après avoir repris sa plume, il parut se ressouvenir de la +présence de +son client, et levant les yeux de dessus son papier, il dit d'un ton +assez brusque:</p> +<p>«Qui est-ce qui est avec moi dans cette cause?</p> +<p>—M. Phunky, répliqua l'avoué.</p> +<p>—Phunky? Phunky? Je n'ai jamais entendu ce nom-là. C'est donc +un jeune +homme?</p> +<p>—Oui, c'est un très-jeune homme. Il n'y a que quelques +semaines qu'il a +plaidé sa première cause, il n'y a pas encore huit ans +qu'il est au +barreau.</p> +<p>—Oh! c'est ce que je pensais, reprit maître Snubbin, avec cet +accent de +commisération que l'on emploie dans le monde pour parler d'un +pauvre +petit enfant sans appui.—M. Mallard, envoyez chez monsieur... +monsieur....</p> +<p>—Phunky, Holborn-Court, suppléa M. Perker</p> +<p>—Très-bien. Faites-lui dire, je vous prie, de venir ici un +instant.»</p> +<p>M. Mallard partit pour exécuter sa commission, et +maître Snubbin retomba +dans son abstraction, jusqu'au moment où M. Phunky fut introduit.</p> +<p>M. Phunky était un homme d'un âge mûr, quoique un +avocat en bourgeon. Il +avait des manières timides, embarrassées, et en parlant, +il hésitait +péniblement. Cependant ce défaut ne semblait pas lui +être naturel, mais +paraissait provenir de la conscience qu'il avait des obstacles que lui +opposait son manque de fortune ou de protections, ou peut-être +bien de +savoir faire. Il était intimidé par l'avocat, et se +montrait +obséquieusement poli pour l'avoué.</p> +<p>«Je n'ai pas encore eu le plaisir de vous voir, M. +Phunky,» dit maître +Snubbin avec une condescendance hautaine.</p> +<p>M. Phunky salua. Il avait eu, pendant huit ans et plus, le plaisir +de +voir maître Snubbin, et de l'envier aussi, avec toute l'envie +d'un homme +pauvre.</p> +<p>«Vous êtes avec moi dans cette cause, à ce que +j'apprends? poursuivit +l'avocat.»</p> +<p>Si M. Phunky avait été riche, il aurait +immédiatement envoyé chercher +son clerc, pour savoir ce qui en était; s'il avait +été habile, il aurait +appliqué son index à son front et aurait +tâché de se rappeler si, dans +la multitude de ses engagements, il s'en trouvait un pour cette +affaire: +mais, comme il n'était ni riche ni habile (dans ce sens, du +moins), il +devint rouge et salua.</p> +<p>«Avez-vous lu les pièces, M. Phunky? continua le grand +avocat.»</p> +<p>Ici encore, M. Phunky aurait dû déclarer qu'il n'en +avait aucun +souvenir; mais comme il avait examiné tous les papiers qui lui +avaient +été remis, et comme, le jour ou la nuit, il n'avait pas +pensé à autre +chose depuis deux mois qu'il avait été retenu comme +junior de maître +Snubbin, il devint encore plus rouge, et salua sur nouveaux frais.</p> +<p>«Voici M. Pickwick, reprit l'avocat en agitant sa plume dans +la +direction de l'endroit où notre philosophe se tenait debout.</p> +<p>M. Phunky salua M. Pickwick avec toute la révérence +qu'inspire un +premier client, et ensuite inclina la tête du côté +de son chef.</p> +<p>«Vous pourriez emmener M. Pickwick, dit maître Snubbin, +et... et... et +écouter tout ce que M. Pickwick voudra vous communiquer. +Après cela, +nous aurons une consultation, naturellement.»</p> +<p>Ayant ainsi donné à entendre qu'il avait +été dérangé suffisamment, +maître Snubbin qui était devenu de plus en plus distrait, +appliqua son +lorgnon à ses yeux, pendant un instant, salua +légèrement, et s'enfonça +plus profondément dans l'affaire qu'il avait devant lui. +C'était une +prodigieuse affaire; une interminable procédure +occasionnée par le fait +d'un individu, décédé depuis environ un +siècle, et qui avait envahi un +sentier conduisant d'un endroit d'où personne n'était +jamais venu, à un +autre endroit où personne n'était jamais allé!</p> +<p>M. Phunky ne voulant jamais consentir à passer une porte +avant M. +Pickwick et son avoué, il leur fallut quelque temps avant +d'arriver dans +le square. Ils s'y promenèrent longtemps en long et en large, et +le +résultat de leur conférence fut qu'il était fort +difficile de prévoir si +le verdict serait favorable ou non; que personne ne pouvait avoir la +prétention de prédire le résultat de l'affaire; +enfin qu'on était fort +heureux d'avoir prévenu l'autre partie, en retenant maître +Snubbin.</p> +<p>Après avoir entendu différents autres topiques de +doute et de +consolation, également bien appropriés à son +affaire, M. Pickwick tira +Sam du profond sommeil où il était tombé depuis +une heure, et ayant dit +adieu à Lowten, retourna dans la Cité, suivi de son +fidèle domestique.</p> +<div class="footnotes"> +<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span + class="label">[1]</span></a> À une certaine heure, les places +des théâtres anglais ne se +payent plus que moitié prix.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span + class="label">[2]</span></a> Jour où un grand nombre d'amoureux +et d'amoureuses +s'adressent, sous le voile de l'anonyme, des déclarations +sérieuses ou +ironiques.<br/> +<br/> +</p> +</div> +</div> +<hr style="width: 35%; height: 2px;"/> +<h2><a name="CHAPITRE_III" id="CHAPITRE_III">CHAPITRE III.</a></h2> +<h3>Où l'on décrit plus compendieusement que ne l'a +jamais fait aucun +journal de la cour une soirée de garçon, donnée +par M. Bob Sawyer en son +domicile, dans le <i>Borough</i>.</h3> +<p>Le repos et le silence qui caractérisent Lant-street, dans le +<i>Borough</i><a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><sup><a + href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a></sup>, font couler +jusqu'au +fond de l'âme les trésors d'une douce +mélancolie. C'est une rue de traverse dont la monotonie est +consolante +et où l'on voit toujours beaucoup d'écriteaux aux +croisées. Une maison, +dans Lant-street, ne pourrait guère recevoir la +dénomination d'<i>hôtel</i>, +dans la stricte acception du mot; mais, cependant, c'est un domicile +fort souhaitable. Si quelqu'un désire se retirer du monde, se +soustraire +à toutes les tentations, se précautionner contre tout ce +qui pourrait +l'engager à regarder par la fenêtre, nous lui recommandons +Lant-street +par-dessus toute autre rue.</p> +<p>Dans cette heureuse retraite sont colonisées quelques +blanchisseuses de +fin, une poignée d'ouvriers relieurs, un ou deux recors, +plusieurs +petits employés des Docks, une pincée de +couturières et un +assaisonnement d'ouvriers tailleurs. La majorité des +aborigènes dirige +ses facultés vers la location d'appartements garnis, ou se +dévoue à la +saine et libérale profession de la calandre. Ce qu'il y a de +plus +remarquable dans la nature morte de cette région, ce sont les +volets +verts, les écriteaux de location, les plaques de cuivre sur les +portes +et les poignées de sonnettes du même métal. Les +principaux spécimens du +règne animal sont les garçons de taverne, les marchands +de petits +gâteaux et les marchands de pommes de terre cuites. La population +est +nomade; elle disparaît habituellement à l'approche du +terme, et +généralement pendant la nuit. Les revenus de S.M. sont +rarement +recueillis dans cette vallée fortunée. Les loyers sont +hypothétiques, et +la distribution de l'eau est souvent interrompue faute du payement de +la +rente.</p> +<p>Au commencement de la soirée à laquelle M. Pickwick +avait été invité +par M. Bob Sawyer, ce jeune praticien et son ami, M. Ben Allen, +s'étalaient aux deux coins de la cheminée, au premier +étage d'une des +maisons de la rue que nous venons de décrire. Les +préparatifs de +réception paraissaient complets. Les parapluies avaient +été retirés du +passage et entassés derrière la porte de +l'arrière-parloir; la servante +de la propriétaire avait ôté son bonnet et son +châle de dessus la rampe +de l'escalier, où ils étaient habituellement +déposés. Il ne restait que +deux paires de socques sur le paillasson, derrière la porte de +la rue; +enfin, une chandelle de cuisine, dont la mèche était fort +longue, +brûlait gaiement sur le bord de la fenêtre de l'escalier. +M. Bob Sawyer +avait acheté lui-même les spiritueux dans un caveau de +High-street, et +avait précédé jusqu'à son domicile celui +qui les portait, pour empêcher +la possibilité d'une erreur. Le punch était +déjà préparé dans une +casserole de cuivre. Une petite table, couverte d'une vieille serge +verte, avait été amenée du parloir pour jouer aux +cartes, et les verres +de l'établissement, avec ceux qu'on avait empruntés +à la taverne +voisine, garnissaient un plateau, sur le carré.</p> +<p>Nonobstant la nature singulièrement satisfaisante de tous ces +arrangements, un nuage obscurcissait la physionomie de M. Bob Sawyer. +Assis à côté de lui, Ben Allen regardait +attentivement les charbons avec +une expression de sympathie qui vibra mélancoliquement dans sa +voix +lorsqu'il se prit à dire, après un long silence:</p> +<p>«C'est damnant qu'elle ait tourné à l'aigre +justement aujourd'hui! Elle +aurait bien dû attendre jusqu'à demain.</p> +<p>—C'est pure méchanceté, pure méchanceté! +rétorqua M. Bob Sawyer avec +véhémence. Elle dit que, si j'ai assez d'argent pour +donner une soirée, +je dois en avoir assez pour payer son petit mémoire.</p> +<p>—Depuis combien de temps court-il? demanda M. Ben Allen (par +parenthèse +un mémoire est l'engin locomotif le plus extraordinaire que le +génie de +l'homme ait jamais inventé: une fois en mouvement, il continue +à courir +de soi-même, sans jamais s'arrêter, durant la vie la plus +longue).</p> +<p>—Il n'y a guère que trois ou quatre mois», +répliqua l'autre.</p> +<p>Ben Allen toussa d'un air désespéré en +contemplant fixement les barres +de la grille. À la fin, il ajouta:</p> +<p>«Ça sera diablement désagréable si elle +se met dans la tête de faire son +sabbat quand les amis seront arrivés, hein?</p> +<p>—Horrible! murmura Bob Sawyer, horrible!»</p> +<p>En ce moment un léger coup se fit entendre à la porte. +M. Bob Sawyer +jeta un regard expressif à son ami; et, lorsqu'il eut dit: +«Entrez!» on +vit apparaître dans l'ouverture de la porte la tête mal +peignée d'une +servante, dont l'apparence aurait fait peu d'honneur à la fille +d'un +balayeur retraité.</p> +<p>«Sauf votre respect, monsieur Sawyer, Mme Raddle désire +vous parler.»</p> +<p>M. Bob Sawyer n'avait pas encore médité sa +réponse, lorsque la jeune +fille disparut subitement, comme quelqu'un qui est violemment +tiré par +derrière, et en même temps un autre coup fut frappé +à la porte, un coup +sec et décidé, qui semblait dire: me voici; c'est moi.</p> +<p>M. Bob Sawyer regarda son ami avec un air de mortelle +appréhension, et +cria de nouveau: «Entrez.»</p> +<p>La permission n'était nullement nécessaire, car, avant +qu'elle fût +articulée, une petite femme, pâle et tremblante de +colère, s'était +élancée dans la chambre.</p> +<p>«M. Sawyer, dit-elle en s'efforçant de paraître +calme, voulez-vous avoir +la bonté de régler mon petit mémoire? Je vous +serai bien obligée, parce +que j'ai mon loyer à payer ce soir, et que mon +propriétaire est en bas +qui attend.»</p> +<p>Ici la petite femme se frotta les mains et fixa fièrement ses +regards +sur la muraille, par-dessus la tête de M. Bob Sawyer.</p> +<p>«Je suis excessivement fâché de vous incommoder, +madame Raddle, répondit +Bob avec déférence, mais....</p> +<p>—Oh! cela ne m'incommode pas, interrompit la petite femme, d'une +voix +aigre. Je n'en avais pas absolument besoin avant le jour d'aujourd'hui; +mais, comme cet argent-là va directement dans la poche du +propriétaire, +autant valait que vous le gardissiez pour moi. Vous me l'avez promis +pour aujourd'hui, monsieur Sawyer, et tous les gentlemen qui ont +vécu +ici ont toujours tenu leur parole, comme doit le faire +nécessairement +quiconque est véritablement un gentleman.»</p> +<p>Ayant ainsi parlé, mistress Raddle secoua sa tête, +mordit ses lèvres, se +frotta les mains encore plus fort, et regarda le mur plus fixement que +jamais. Il était clair que la vapeur s'amassait, comme le dit +plus tard +M. Bob lui-même, dans un style d'allégorie orientale.</p> +<p>«Je suis bien fâché, madame Raddle, +répondit-il avec toute l'humilité +imaginable; mais le fait est que j'ai été +désappointé dans la cité +aujourd'hui.»</p> +<p>C'est un endroit bien extraordinaire que cette cité; nous +connaissons un +nombre étonnant de gens qui y sont journellement +désappointés.</p> +<p>«Eh bien! monsieur Sawyer, dit mistress Raddle en se plantant +solidement +sur une des rosaces du tapis de Kidderminster, qu'est-ce que cela me +fait à moi?</p> +<p>—Je... je suis certain, madame Raddle, répondit Bob en +éludant la +dernière question; je suis certain qu'avant le milieu de la +semaine +prochaine nous pourrons tout ajuster, et qu'ensuite nous marcherons +plus +régulièrement.»</p> +<p>C'était là tout ce que voulait Mme Raddle. Elle avait +escaladé +l'appartement de l'infortuné Bob avec tant d'envie de faire une +scène, +qu'elle aurait été probablement contrariée si elle +avait reçu son +argent. En effet, elle était singulièrement bien +disposée pour une +récréation de ce genre, car elle venait +d'échanger, dans la cuisine, +avec M. Raddle, quelques compliments préparatoires.</p> +<p>«Supposez-vous, monsieur Sawyer, s'écria-t-elle en +élevant la voix pour +l'édification des voisins, supposez-vous que je garderai +éternellement +dans ma maison un individu qui ne pense jamais à payer son +loyer, et qui +ne donne pas même un rouge liard pour le beurre et pour le sucre +de son +déjeuner, ni pour le lait qu'on lui achète à la +porte? Supposez-vous +qu'une femme honnête et laborieuse, qui a vécu vingt ans +dans cette rue +(dix ans sur le pavé et neuf ans et neuf mois dans cette +maison), n'a +rien autre chose à faire que de s'éreinter pour loger et +nourrir un tas +de paresseux qui sont toujours à fumer, à boire et +à flâner, au lieu de +travailler pour payer leur mémoire? Supposez-vous....</p> +<p>—Ma bonne dame, dit M. Ben Allen d'une voix conciliante....</p> +<p>—Ayez la bonté, monsieur, de garder vos observations pour +vous-même, +dit mistress Raddle en comprimant soudain le rapide torrent de son +éloquence, et en s'adressant à l'interrupteur avec une +lenteur et une +solennité imposante. Je ne pense pas, monsieur, que vous ayez +aucun +droit de m'adresser votre conversation? Je ne pense pas vous avoir +loué +cet appartement?</p> +<p>—Non, certainement, répondit Benjamin.</p> +<p>—Parfaitement, monsieur, rétorqua mistress Raddle avec une +politesse +hautaine; parfaitement, monsieur; et vous voudrez bien alors vous +contenter de briser les bras et les jambes du pauvre monde, dans les +hôpitaux, et vous tenir à votre place. Autrement il y aura +peut-être ici +quelque personne qui vous y fera tenir, monsieur.</p> +<p>—Mais vous êtes une femme si peu raisonnable..., dit Benjamin.</p> +<p>—Je vous demande excuse, jeune homme, s'écria mistress +Raddle, que la +colère inondait d'une sueur froide. Voulez-vous avoir la +bonté de +répéter un peu ce mot-là?</p> +<p>—Madame, répondit Benjamin, qui commençait à +devenir inquiet pour son +propre compte, je n'attachais pas d'offense à cette expression.</p> +<p>—Je vous demande excuse, jeune homme, reprit mistress Raddle d'un +ton +encore plus impératif et plus élevé. Qui avez-vous +appelé une femme? +Est-ce à moi que vous adressez cette remarque-là, +monsieur?</p> +<p>—Eh! mon Dieu!... fit Benjamin.</p> +<p>—Je vous demande, oui ou non, si c'est à moi que vous +appliquez ce +nom-là, monsieur? interrompit mistress Raddle avec fureur, en +ouvrant la +porte toute grande.</p> +<p>—Eh!... oui!... parbleu! confessa le pauvre étudiant.</p> +<p>—Oui, parbleu! reprit mistress Raddle en reculant graduellement +jusqu'à +la porte, et en élevant la voix à sa plus haute clef, +pour le bénéfice +spécial de M. Raddle, qui était dans la cuisine. En +effet, chacun sait +qu'on peut m'insulter dans ma propre maison, pendant que mon mari +roupille en bas, sans faire plus d'attention à moi qu'à +un caniche. Il +devrait rougir (ici mistress Raddle commença à +sangloter); il devrait +rougir de laisser traiter sa femme comme la dernière des +dernières, par +des bouchers de chair humaine qui déshonorent le logement +(autres +sanglots). Le poltron! le sans cœur! qui laisse sa femme exposée +à +toutes sortes d'avanies! Voyez-vous, le capon; il a peur de monter pour +corriger ces bandits-là! Il a peur de monter! Il a peur de +monter!»</p> +<p>Ici mistress Raddle s'arrêta pour écouter si la +répétition de ce défi +avait réveillé sa meilleure moitié. Voyant qu'elle +n'y pouvait réussir, +elle commençait à descendre l'escalier en poussant +d'innombrables +sanglots, lorsqu'un double coup de marteau retentit violemment à +la +porte de la rue. Elle y répondit par des gémissements qui +duraient +encore au sixième coup frappé par le visiteur; puis, +à la fin, dans un +accès irrésistible d'agonie mentale, elle renversa tous +les parapluies +et se précipita dans l'arrière-parloir en fermant la +porte après elle +avec un fracas épouvantable.</p> +<p>«N'est-ce pas ici que demeure M. Sawyer? demanda M. Pickwick +à la +servante qui lui ouvrit la porte.</p> +<p>—Au premier, la porte en face de l'escalier, répondit la +jeune fille en +rentrant dans la cuisine avec sa chandelle, parfaitement convaincue +qu'elle avait fait tout ce qu'exigeaient les circonstances.»</p> +<p>M. Snodgrass, qui était entré le dernier, parvint, +après bien des +efforts, à fermer la porto de la rue; et les pickwickiens, ayant +grimpé +l'escalier en trébuchant, furent reçus par Bob, qui +n'avait pas osé +descendre au-devant d'eux, de peur d'être assailli par Mme Raddle.</p> +<p>«Comment vous portez-vous? leur dit l'étudiant +déconfit, charmé de vous +voir. Prenez garde aux verres!»</p> +<p>Cet avertissement s'adressait à M. Pickwick, qui avait +posé son chapeau +sur le plateau.</p> +<p>«Pardon! s'écria celui-ci; je vous demande pardon.</p> +<p>—Il n'y a pas de mal; il n'y a pas de mal, reprit l'amphitryon. Je +suis +un peu à l'étroit ici; mais il faut en prendre son parti +quand on vient +voir un garçon. Entrez donc.... Vous avez déjà vu +ce gentleman, je +pense?»</p> +<p>M. Pickwick secoua la main de M. Benjamin Allen, et ses amis +suivirent +son exemple. Ils étaient à peine assis lorsqu'on entendit +frapper de +nouveau un double coup à la porte.</p> +<p>«J'espère que c'est Jack Hopkins, dit Bob. Chut!... +Oui, c'est lui. +Montez, Jack, montez.»</p> +<p>Des pas lourds retentirent sur l'escalier, et Jack Hopkins se +présenta +sous un gilet de velours noir, orné de boutons flamboyants. Il +portait, +en outre, une chemise bleue rayée, surmontée d'un +faux-col blanc.</p> +<p>«Vous arrivez bien tard, lui dit Ben.</p> +<p>—J'ai été retenu à l'hôpital.</p> +<p>—Y a-t-il quelque chose de nouveau!</p> +<p>—Non, rien d'extraordinaire. Un assez bon accident, toutefois.</p> +<p>—Qu'est-ce que c'est, monsieur? demanda M. Pickwick.</p> +<p>—Un homme qui est tombé d'un quatrième étage, +voilà tout. Mais c'est un +cas superbe.</p> +<p>—Voulez-vous dire que le patient guérira probablement?</p> +<p>—Non, répondit le nouveau venu d'un air +d'indifférence, j'imagine +plutôt qu'il en mourra; mais il y aura une belle opération +demain; quel +spectacle magnifique si c'est Slasher qui opère!</p> +<p>—Vous regardez donc M. Slasher comme un bon opérateur?</p> +<p>—Le meilleur qui existe assurément. La semaine +dernière, il a +désarticulé la jambe d'un enfant, qui a mangé cinq +pommes et un morceau +de pain d'épice pendant l'opération. Mais ce n'est pas +tout; deux +minutes après, le moutard a déclaré qu'il ne +voulait pas rester là pour +le roi de Prusse, et qu'il le dirait à sa mère si on ne +commençait pas.</p> +<p>—Vous m'étonnez, s'écria M. Pickwick.</p> +<p>—Bah! cela n'est rien; n'est-il pas vrai, Bob?</p> +<p>—Rien du tout, répliqua M. Sawyer.</p> +<p>—À propos, Bob, reprit Hopkins en jetant vers le visage +attentif de M. +Pickwick un coup d'œil à peine perceptible, nous avons eu un +curieux +accident la nuit dernière. On nous a amené un enfant qui +avait avalé un +collier.</p> +<p>—Avalé quoi, monsieur? interrompit M. Pickwick.</p> +<p>—Un collier. Non pas tout à la fois, cela serait trop fort; +vous ne +pourriez pas avaler cela, n'est-ce pas? Hein! monsieur Pickwick. Ha! +ha! +ha!»</p> +<p>Ici M. Hopkins éclata de rire, enchanté de sa propre +plaisanterie, puis +il continua:</p> +<p>«Non, mais voici la chose. Les parents du bambin sont +très-pauvres; la +sœur aînée achète un collier, un collier commun, +des grosses boules de +bois noir. L'enfant, qui aime beaucoup les joujoux, escamote le +collier, +le cache, joue avec coupe le fil et avale une boule. Il trouve que +c'est +une fameuse farce; il recommence le lendemain et avale une autre +boule....</p> +<p>—Juste ciel! interrompit M. Pickwick, quelle épouvantable +chose! Mais +je vous demande pardon, monsieur; continuez.</p> +<p>—Le lendemain, l'enfant avale deux boules. Le surlendemain, il se +régale de trois, et ainsi de suite, si bien qu'en une semaine il +avait +expédié tout le collier, vingt-cinq boules en tout. La +sœur, qui est +une jeune fille économe, et qui ne dépense guère +d'argent en parure, se +dessèche les lacrymales à force de pleurer son collier; +elle le cherche +partout, mais je n'ai pas besoin de vous dire qu'elle ne le trouve +nulle +part. Quelques jours après, la famille était à +dîner... une épaule de +mouton cuite au four avec des pommes de terre... l'enfant, qui n'avait +pas faim, jouait dans la chambra. Voilà que l'on entend un bruit +du +diable, comme s'il était tombé de la grêle. +«Ne fais pas ce bruit là, +mon garçon, dit le père.—Ce n'est pas moi, répond +le moutard.—C'est +bon, dit le père; ne le fais plus alors.» Il y eut un +court silence, et +le bruit recommença de plus belle. «Mon garçon, dit +le père, si tu ne +m'écoutes pas, tu te trouveras dans ton lit en moins de +rien.» En même +temps, il secoue l'enfant, pour lui faire mieux comprendre la chose, et +voilà qu'il entend un cliquetis terrible. «Dieu me damne! +s'écrie-t-il, +c'est dans le corps de mon fils! Il a le croup dans le ventre!—- Non, +non, papa» dit le moucheron en se mettant à pleurer. C'est +le collier de +ma sœur; je l'ai avalé, papa.» Le père prend +l'enfant dans ses bras et +court avec lui à l'hôpital; et, tout le long du chemin, +les boules de +bois retentissaient dans son estomac à chaque secousse; et les +boutiquiers cherchaient de tous les côtes d'où venait un +si drôle de +bruit. L'enfant est à l'hôpital maintenant; et il fait +tant de tapage en +marchant, qu'on a été obligé de l'entortiller dans +une houppelande de +watchman, de peur qu'il n'éveille les autres malades.</p> +<p>«Voilà l'accident le plus extraordinaire dont j'aie +jamais entendu +parler! s'écria M. Pickwick, en donnant sur la table un coup de +poing +emphatique.</p> +<p>—Oh! cela n'est rien encore, rétorqua Jack Hopkins. N'est-ce +pas, Bob?</p> +<p>—Non, certainement.</p> +<p>—Je vous assure, monsieur, reprit Hopkins, qu'il arrive des choses +singulières dans notre profession.</p> +<p>—Je le crois facilement, répondit M. Pickwick.»</p> +<p>Un nouveau coup de marteau frappé à la porte +annonça un gros jeune +homme, dont l'énorme tête était ombragée +d'une perruque noire. Il +amenait avec lui un jouvenceau engaîné dans une +étroite redingote, et +qui avait une physionomie scorbutique. Ensuite arriva un gentleman dont +la chemise était semée de petites ancres rouges. Celui-ci +fut suivi de +près par un pâle garçon, décoré d'une +lourde chaîne en chrysocale. +L'entrée d'un individu maniéré, au linge +parfaitement blanc, aux +bottines de lasting, compléta la réunion. La petite table +à la serge +verte fut amenée; le premier service de punch fut apporté +dans un pot +blanc, et les trois heures suivantes furent dévouées au +vingt et un, à +un demi penny la fiche. Une fois seulement cet agréable jeu fut +interrompu par une légère difficulté qui +s'éleva entre le jeune nomma +scorbutique et le gentleman aux ancres rouges. À cette occasion +le +premier exprima un brûlant désir de tirer le nez du +second, et celui qui +portait les emblèmes de l'espérance déclara qu'il +n'entendait accepter, +à titre gratuit, aucune insolence, ni de l'irascible jeune homme +à la +contenance scorbutique, ni de tout autre individu, orné d'une +tête +humaine.</p> +<p>Quand la dernière banque fut terminée, et lorsque le +compte des fiches +et des pence fut ajusté à la satisfaction de toutes les +parties, M. Bob +Sawyer sonna pour le souper, et ces convives se comprimèrent +dans les +coins, pendant qu'on servait le festin.</p> +<p>Ce n'était pas une opération aussi facile qu'on +pourrait l'imaginer. +D'abord il fut nécessaire d'éveiller la fille qui +était tombée endormie +sur la table de la cuisine. Cela prit un peu de temps, et même +lorsqu'elle eut répondu à la sonnette, un autre +quart-d'heure s'écoula +avant qu'on pût exciter chez elle une faible étincelle de +raison. +D'autre part, l'homme à qui on avait demandé des +huîtres, n'avait pas +reçu l'ordre de les ouvrir; or il est très-difficile +d'ouvrir une huître +avec un couteau de table, ou avec une fourchette à deux pointes; +aussi +n'en put-on pas tirer grand parti. Le bœuf n'offrit guère plus +de +ressources, car il n'était pas assez cuit, et l'on en pouvait +dire +autant du jambon, quoiqu'il fût de la boutique allemande du coin +de la +rue. En revanche l'on possédait abondance de <i>porter</i> dans +un broc +d'étain, et il y avait assez de fromage pour contenter tout le +monde, +car il était très-fort. Au total le souper fut aussi bon +qu'il l'est en +général dans une réunion de ce genre.</p> +<p>Après souper, un autre bol de punch fut placé sur la +table, avec un +paquet de cigares et deux bouteilles d'eau-de-vie. Mais alors il y eut +une pause pénible, occasionnée par une circonstance fort +commune en +pareille occasion et qui pourtant n'en est pas moins embarrassante.</p> +<p>Le fait est que la fille était occupée à laver +les verres. +L'établissement s'enorgueillissait d'en posséder quatre; +ce que nous ne +rapportons nullement comme étant injurieux à Mme Raddle, +car il n'y a +jamais eu, jusqu'à présent, d'appartement garni où +l'on ne fût pas à +court de verres. Ceux de l'hôtesse étaient des petits +goblets, étroits +et minces; ceux qu'on avait empruntés l'auberge voisine +étaient de +grands vases soufflés, hydropiques, portés, chacun, sur +un gros pied +goutteux. Ceci, de soi, aurait été suffisant pour avertir +la compagnie +de l'état réel des affaires; mais la jeune servante <i>factotum</i>, +pour +empêcher la possibilité du doute à cet +égard, s'était emparée violemment +de tous les verres, longtemps avant que la bière fût +finie, en déclarant +hautement, malgré les clins d'œil et les interruptions de +l'amphytrion, +qu'elle allait les porter en bas pour les rincer.</p> +<p>C'est, dit le proverbe, un bien mauvais vent que celui qui ne +souffle +rien de bon pour personne. L'homme maniéré, aux bottines +d'étoffe, +s'était inutilement efforcé d'accoucher d'une +plaisanterie durant la +partie. Il remarqua l'occasion et la saisit aux cheveux. À +l'instant où +les verres disparurent, il commença une longue histoire, au +sujet d'une +réponse singulièrement heureuse, faite par un grand +personnage +politique, dont il avait oublié le nom, à un autre +individu également +noble et illustre, dont il n'avait jamais pu vérifier +l'identité. Il +s'étendit soigneusement et avec détail sur diverses +circonstances +accessoires, mais il ne put jamais venir à bout, dans ce moment, +de se +rappeler la réponse même, quoiqu'il eût l'habitude +de raconter cette +anecdote, avec grand succès, depuis dix années.</p> +<p>«Voilà qui est drôle! s'écria l'homme +maniéré, est-ce extraordinaire +d'oublier ainsi!</p> +<p>—J'en suis fâché, dit Bob, en regardant avec +anxiété vers la porte, car +il croyait avoir entendu un froissement de verres, j'en suis +très-fâché!</p> +<p>—Et moi aussi, répliqua le narrateur, parce que je suis +sûr que cela +vous aurait bien amusé. Mais ne vous chagrinez pas, d'ici +à une +demi-heure, ou environ, j'espère bien parvenir à m'en +souvenir.»</p> +<p>L'homme maniéré en était là, lorsque les +verres revinrent; et M. Bob +Sawyer qui jusqu'alors était resté comme absorbé +lui dit en souriant +gracieusement, qu'il serait enchanté d'entendre la fin de son +histoire, +et que, telle qu'elle était, c'était la meilleure qu'il +eût jamais oui +raconter.</p> +<p>En effet, la vue des verres avait replacé notre ami Bob dans +un état +d'équanimité qu'il n'avait pas connu depuis son entrevue +avec l'hôtesse. +Son visage s'était éclairci, et il commençait +à se sentir tout à fait à +son aise.</p> +<p>«Maintenant, Betsy, dit-il avec une grande suavité, en +dispersant le +petit rassemblement de verres que la jeune fille avait concentré +au +milieu de la table; maintenant, Betsy de l'eau chaude, et +dépêchez-vous, +comme une brave fille.»</p> +<p>—Vous ne pouvez pas avoir d'eau chaude, répliqua Betsy.</p> +<p>—Pas d'eau chaude! s'écria Bob.</p> +<p>—Non, reprit la servante avec un hochement de tête plus +négatif que +n'aurait pu l'être le langage le plus verbeux, madame a dit que +vous +c'en auriez point.»</p> +<p>La surprise qui se peignait sur le visage des invités inspira +un nouveau +courage à l'amphitryon.</p> +<p>«Apportez de l'eau chaude sur-le-champ, sur-le-champ! dit-il +avec le +calme du désespoir.</p> +<p>—Mais je ne peux pas! Mme Raddle a éteint le feu et +enfermé la +bouilloire avant d'aller se coucher.</p> +<p>—Oh! c'est égal, c'est égal, ne vous tourmentez pas +pour si peu, dit M. +Pickwick, en remarquant le tumulte des passions qui agitaient la +physionomie de Bob Sawyer, de l'eau froide sera tout aussi bonne.</p> +<p>—Oui, certainement, ajouta Benjamin Allen.</p> +<p>—Mon hôtesse est sujette à de légères +attaques de dérangement mental, +dit Bob avec un sourire glacé. Je crains d'être +obligé de lui donner +congé.</p> +<p>—Non, non, fit Benjamin.</p> +<p>—Je crains d'y être obligé, poursuivit Bob, avec une +fermeté héroïque. +Je lui payerai ce que je lui dois, et je lui donnerai congé ce +matin.»</p> +<p>Pauvre garçon! avec quelle dévotion il souhaitait de +pouvoir le faire!</p> +<p>Les lamentables efforts de Bob pour se relever de ce dernier coup, +communiquèrent leur influence décourageante à la +compagnie. La plupart +de ses hôtes, pour ranimer leurs esprits, s'attachèrent +avec un surcroît +de cordialité au grog froid, dont les premiers effets se firent +sentir +par un renouvellement d'hostilités entre le jeune homme +scorbutique et +le propriétaire de la chemise pleine d'espoir. Les +belligérants +signalèrent pendant quelque temps leur mépris mutuel par +une variété de +froncements de sourcil et de reniflements; mais à la fin, le +jeune +scorbutique sentit qu'il était nécessaire de provoquer un +éclaircissement. On va voir comment il s'y prit pour cela.</p> +<p>«Sawyer, dit-il d'une voix retentissante.</p> +<p>—Eh bien, Noddy, répondit l'amphitryon.</p> +<p>—Je serais très-fâché, Sawyer, d'occasionner le +moindre désagrément à +la table d'un ami, et surtout à la vôtre, mon cher; mais +je me crois +obligé de saisir cette occasion d'informer M. Gunter qu'il n'est +pas un +gentleman.</p> +<p>—Et moi, Sawyer, reprit M. Gunter, je serais +très-fâché d'occasionner +le moindre vacarme dans la rue que vous habitez, mais j'ai peur +d'être +obligé d'alarmer les voisins, en jetant par la fenêtre la +personne qui +vient de parler.</p> +<p>—Qu'est-ce que vous entendez par là, monsieur, demanda M. +Noddy?</p> +<p>—J'entends ce que j'ai dit, monsieur.</p> +<p>—Je voudrais bien voir cela, monsieur!</p> +<p>—Vous allez le sentir dans une minute, monsieur.</p> +<p>—Je vous serai obligé de me donner votre carte, monsieur.</p> +<p>—Je n'en ferai rien, monsieur.</p> +<p>—Pourquoi pas, monsieur?</p> +<p>—Parce que vous la placeriez à votre glace, pour faire croire +que vous +avez reçu la visite d'un gentleman.</p> +<p>—Monsieur, un de mes amis ira vous parler demain matin.</p> +<p>—Je vous suis très-obligé de m'en prévenir, +monsieur; j'aurai soin de +dire au domestique d'enfermer l'argenterie.»</p> +<p>En cet endroit du dialogue, les assistants s'interposèrent et +représentèrent aux deux parties l'inconvenance de leur +conduite. En +conséquence, M. Noddy déclara que son père +était aussi respectable que +le père de M. Gunter. À quoi M. Gunter rétorqua +que son père était tout +aussi respectable que le père de M. Noddy, et que, tous les +jours de la +semaine, le fils de son père valait bien M. Noddy. Comme cette +déclaration semblait préluder au renouvellement de la +dispute, il y eut +une autre intervention de la part de la compagnie; il s'en suivit une +vaste quantité de paroles et de cris, pendant lesquels M. Noddy +se +laissa vaincre graduellement par son émotion, et protesta qu'il +avait +toujours professé pour M. Gunter un attachement et un +dévouement sans +bornes. À cela, M. Gunter répliqua, qu'au total, il +préférait peut-être +M. Noddy à son propre frère. En entendant cette +déclaration, M. Noddy se +leva avec magnanimité, et tendit la main à M. Gunter; M. +Gunter la +secoua avec une ferveur touchante, et chacun convint que toute cette +discussion avait été conduite d'une manière +grandement honorable pour +les deux parties belligérantes.</p> +<p>«Maintenant, Bob, pour vous remettre à flot, dit M. +Jack Hopkins, je ne +demande pas mieux que de chanter une chanson.» Cette proposition +ayant +été accueillie par des applaudissements tumultueux, +Hopkins se plongea +immédiatement dans <i>God save the King</i>, qu'il chanta de +toutes ses +forces sur un nouvel air composé de la <i>Baie de Biscaye</i> +et de <i>Une +grenouille volait</i>. Le refrain était l'essence de la chanson, +et comme +chaque gentleman le chantait en chœur, sur l'air qu'il savait le mieux, +l'effet en était réellement saisissant.</p> +<p>À la fin du chœur du premier couplet, M. Pickwick leva la +main pour +réclamer l'attention des assistants, et dit, aussitôt que +la +tranquillité fut rétablie:</p> +<p>«Chut! je vous demande pardon, mais il me semble que j'entends +appeler +là-haut.»</p> +<p>Un profond silence se fit, et l'on remarqua que M. Bob Sawyer +pâlissait.</p> +<p>«Je crois que j'entends encore le même bruit, poursuivit +M. Pickwick. +Ayez la bonté d'ouvrir la porte.»</p> +<p>À peine la porte fut-elle ouverte que toute espèce de +doute se trouva +dissipé.</p> +<p>«M. Sawyer! M. Sawyer! criait une voix au second étage.</p> +<p>—C'est mon hôtesse, dit Bob en regardant ses invités +avec angoisse. +Oui, Mme Raddle.</p> +<p>—Qu'est-ce que cela signifie, M. Sawyer? répéta la +voix avec une aigre +rapidité. C'est donc pas assez de m'escroquer mon loyer et +l'argent que +j'ai payé pour vous de ma poche, et de me faire insulter par vos +amis, +qui ont le front de s'appeler des hommes, il faut encore que vous +fassiez un sabbat capable d'attirer les pompiers et de faire tomber la +maison par les fenêtres, et ça à deux heures du +matin. Renvoyez-moi ces +gens-là!</p> +<p>—Vous devriez mourir de honte, ajouta la voix de M. Raddle, laquelle +paraissait sortir de dessous quelques couvertures lointaines.</p> +<p>—Mourir de honte, certainement, répéta sa douce +moitié. Mais vous, +poule mouillée que vous êtes, pourquoi n'allez vous pas +les rouler en +bas des escaliers? Voilà ce que vous feriez si vous étiez +un homme.</p> +<p>—Voilà ce que je ferais, si j'étais une douzaine +d'hommes, ma chère, +répliqua pacifiquement le mari. Dans ce moment ici, ils ont un +peu trop +l'avantage du nombre sur moi.</p> +<p>—Hou! le poltron, rétorqua Mme Raddle avec un mépris +suprême. M. +Sawyer, voulez-vous renvoyer ces gens, oui ou non?</p> +<p>—Ils s'en vont, Mme Raddle, ils s'en vont, dit le misérable +Bob. Je +crois que vous feriez mieux de vous en aller, ajouta-t-il à ses +amis, je +pensais effectivement que vous faisiez trop de bruit.</p> +<p>—C'est bien malheureux, fit observer l'homme maniéré, +juste au moment +où nous devenions si confortables! (Le fait est qu'il venait de +retrouver un souvenir confus de son histoire.) C'est difficile à +digérer, continua-t-il en regardant autour de lui, c'est +difficile à +digérer, hein!</p> +<p>—Il ne faut pas endurer cela, répliqua Hopkins. Chantons +l'autre +couplet, Bob, allons!</p> +<p>—Non, non, Jack, ne chantez pas! s'empressa de dire le triste +amphitryon. C'est une superbe chanson, mais je crois que nous ferons +mieux d'en rester là. Les gens de cette maison sont +très-violents, +excessivement violents.</p> +<p>—Voulez-vous que je monte en haut et que j'entreprenne le +propriétaire? +dit Hopkins, ou que je carillonne à la sonnette, ou que j'aille +aboyer +sur l'escalier? Disposez de moi, Bob.</p> +<p>—Je suis bien obligé à votre amitié et à +votre bon naturel, répondit le +malheureux Bob, mais je crois que le meilleur plan, pour éviter +toute +dispute, est de nous séparer sur-le-champ.</p> +<p>—Eh bien! M. Sawyer, cria la voix aigüe de Mme Raddle, s'en +vont-ils, +ces brigands?</p> +<p>—Ils cherchent leurs chapeaux, Mme Raddle; ils s'en vont à la +minute.</p> +<p>—C'est heureux! s'écria Mme Raddle en allongeant son bonnet +de nuit +par-dessus la rampe, juste au moment où M. Pickwick, suivi de M. +Tupman, +sortait de la chambre. C'est heureux! Ils auraient pu se dispenser de +venir.</p> +<p>—Ma chère dame, dit M. Pickwick en levant la tête....</p> +<p>—Allez-vous-en, vieux farceur! rétorqua Mme Raddle, en +ôtant +précipitamment son bonnet de nuit. Assez vieux pour être +son grand-père, +le débauché! Vous êtes le pire de tous.»</p> +<p>M. Pickwick reconnut qu'il était inutile de protester de son +innocence. +Il descendit donc rapidement l'escalier, et fut rejoint dans la rue par +MM. Tupman, Winkle et Snodgrass. M. Ben Allen, qui était +affreusement +contristé par l'eau-de-vie et par l'agitation de cette +scène, les +accompagna jusqu'au pont de Londres, et le long du chemin confia +à M. +Winkle, comme à une personne singulièrement digne de sa +confidence, +qu'il était décidé à couper la gorge de +tout gentleman, autre que M. Bob +Sawyer, qui oserait aspirer à l'affection de sa sœur Arabelle. +Ayant +exprimé sa détermination d'exécuter avec une +fermeté convenable ce +pénible devoir fraternel, il fondit en larmes, enfonça +son chapeau sur +ses yeux, et reprenant son chemin le mieux possible, il s'arrêta +devant +la porte du marché du Borough. Là, jusqu'au point du +jour, il s'occupa à +frapper à coups redoublés et à faire +alternativement de petits sommes +sur les marches de pierre, dans la ferme persuasion qu'il était +devant +sa porte, et qu'il en avait oublié la clef.</p> +<p>Les invités étant ainsi partis, grâce à +la requête assez pressante de +Mme Raddle, l'infortuné Bob se trouva libre de méditer +sur les +événements probables du lendemain et sur les plaisirs de +la soirée.</p> +<div class="footnotes"> +<p style="font-weight: bold;"><br/> +NOTES:</p> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span + class="label">[3]</span></a> Faubourg méridional de Londres.<br/> +<br/> +</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;"/> +<p><span style="font-weight: bold;"><br/> +</span></p> +</div> +</div> +<h2><a name="CHAPITRE_IV" id="CHAPITRE_IV">CHAPITRE IV.</a></h2> +<h3>M. Weller <i>senior</i> profère quelques opinions critiques +concernant les +compositions littéraires; puis avec l'assistance de son fils +Samuel, il +s'acquitte d'une partie de sa dette envers le révérend +gentleman au nez +rouge.</h3> +<p>Le 13 février, comme le savent aussi bien que nous les +lecteurs de cette +authentique narration, était la veille du jour +désigné pour le jugement +de l'action intentée par Mme Bardell. Ce fut une journée +fatigante pour +Samuel Weller, qui fut occupé sans interruption, depuis 9 heures +du +matin jusqu'à 2 heures de l'après-midi, inclusivement, +à voyager de +l'hôtel de M. Pickwick au cabinet de M. Perker, et +réciproquement; non +pas qu'il y eût la moindre chose à faire, car les +consultations avaient +eu lieu, et l'on avait définitivement arrêté la +marche qui devait être +suivie, mais M. Pickwick se trouvant dans un état d'excitation +excessive, persistait à envoyer constamment à son +avoué de petites notes +contenant seulement cette demande: <i>Cher Perker, tout marche-t-il +bien?</i>—À quoi M. Perker répondait invariablement: <i>Cher +Pickwick, aussi +bien que possible</i>. Le fait est, comme nous l'avons +déjà fait entendre, +que rien ne pouvait marcher, soit bien, soit mal, jusqu'à +l'audience du +jour subséquent. Mais on doit passer aux gens qui vont +volontairement +devant un tribunal, ou qui y sont traînés forcément +pour la première +fois, l'irritation temporaire et l'anxiété dont ils sont +atteints. Sam +n'ignorait pas cela, il savait se prêter philosophiquement aux +faiblesses de la nature humaine; aussi exécuta-t-il toutes les +fantaisies de son maître, avec cette bonne humeur imperturbable +qui +formait l'un des traits les plus frappants et les plus aimables de son +caractère.</p> +<p>Il s'était réconforté avec un petit dîner +fort agréable, et attendait à +la buvette la chaude mixture que M. Pickwick l'avait engagé +à prendre +pour noyer les fatigues de ses promenades matinales, lorsqu'un jeune +garçon, dont la casquette à poil, la jaquette de flanelle +et toute la +tournure, annonçaient qu'il avait la louable ambition +d'atteindre un +jour la dignité de palefrenier, entra dans le passage du <i>George +et +Vautour</i>, et regarda d'abord sur l'escalier, ensuite le long du +corridor +puis enfin dans la buvette, comme s'il avait cherché quelqu'un +pour qui +il aurait eu une commission.</p> +<p>La demoiselle de comptoir ne considérant pas comme improbable +que ladite +commission eût pour objet l'argenterie de l'établissement, +accosta en +ces termes l'indiscret personnage:</p> +<p>«Eh bien! jeune nomme, qu'est-ce que vous voulez?</p> +<p>—Y a-t-il ici quettes un appelé Sam? répondit le gamin +d'une voix de +fausset.</p> +<p>—Et l'aut' nom? demanda Sam en se retournant.</p> +<p>—Est-ce que j'sais, moi, rétorqua vivement le jeune gentleman +à la +casquette velue.</p> +<p>—Vous avez l'air joliment fin, mon p'tit, mais à vot' place, +je ne +ferais pas trop voir ma finesse ici, on pourrait vouloir vous +l'émousser. Qu'est-ce que ça veut dire de venir dans un +hôtel, demander +après Sam, avec autant de politesse qu'un sauvage indien?</p> +<p>—Parce qu' i' y a un vieux qui me l'a dit.</p> +<p>—Quel vieux? demanda Sam avec un profond dédain.</p> +<p>—Celui-là qui conduit la voiture d'Ipswick et qui remise +à not' +auberge. Il m'a dit hier matin de venir c't' après-midi au <i>George +et +Vautour</i>, et de demander Sam.</p> +<p>—C'est mon auteur, ma chère, dit Sam, en se tournant d'un air +explicatif vers la demoiselle de comptoir. Dieu me bénisse s'il +sait mon +autre nom! Eh bien! jeune chou frisé qu'est-ce qu'il y a encore?</p> +<p>—Y a qu'i' dit que vous veniez chez nous à six heures, parce +qu'i' veut +vous voir, à <i>l'Ours Bleu</i>, près du marché +de Leadenhall. J'y dirai-t-i' +que vous viendrez?</p> +<p>—Oui, monsieur, répliqua Sam avec une exquise politesse; vous +pouvez +vous aventurer à dire cela.»</p> +<p>Ayant reçu ces pleins pouvoirs, le jeune gentleman +s'éloigna, éveillant +en chemin tous les échos de George Yard, par des imitations +singulièrement sonores et correctes du sifflet d'un bouvier.</p> +<p>Sam obtint facilement un congé de M. Pickwick, car dans +l'état +d'excitation et de mécontentement où se trouvait notre +philosophe, il +n'était pas fâché de demeurer seul. Sam se mit donc +en route, longtemps +avant l'heure indiquée, et ayant du temps à revendre, +s'en alla tout en +flânant jusqu'à Mansion-House<a name="FNanchor_4_4" + id="FNanchor_4_4"></a><sup><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a></sup>. +Là, il s'arrêta et s'occupa à +contempler, avec un calme philosophique, les nombreux cabriolets et les +innombrables voitures de toute espèce qui stationnent aux +environs, à la +grande terreur et confusion des vieilles femmes du royaume uni de +Grande-Bretagne et d'Irlande. Ayant musé dans cet endroit +pendant une +demi-heure, Sam se remit en route, et se dirigea vers le marché +de +Leadenhall, à travers une multitude de ruelles et de cours. +Comme il +travaillait à perdre son temps, et s'arrêtait devant +presque tous les +objets qui frappaient sa vue, on ne doit nullement s'étonner de +ce qu'il +fit une pose devant la demeure d'un petit papetier; mais ce qui sans +autre explication paraîtrait surprenant, c'est qu'à peine +ses yeux +s'étaient-ils arrêtés sur certaines peintures +exposées aux vitres de la +boutique, qu'il tressaillit violemment, frappa énergiquement de +sa main +droite sur sa cuisse, et s'écria avec grande +véhémence: «Ma foi, +j'aurais oublié de lui en envoyer un! Je ne me serais pas +rappelé que +c'est demain la Saint-Valentin!<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><sup><a + href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a></sup>.»</p> +<p>Le dessin colorié sur lequel s'étaient +arrêtés les yeux de Sam, tandis +qu'il parlait ainsi, représentait deux cœurs humains, hauts en +couleur, +fixés ensemble par une flèche, et qui cuisaient devant un +feu ardent. Un +couple de cannibales, mâle et femelle, en costume moderne (le +gentleman +vêtu d'un habit bleu et d'un pantalon blanc, la dame d'une +pelisse rouge +avec un parasol pareil), s'avançaient vers ce rôti, d'un +air affamé et +par un sentier couvert d'un sable fin. Un petit garçon fort +immodeste +(car il n'avait pour tout vêtement qu'une paire d'ailes), +surveillait la +cuisine. Dans le fond on distinguait le clocher de l'église de +Langham; +bref, cela représentait une de ces lettres d'amour qu'on nomme +un +<i>Valentin</i><a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><sup><a + href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a></sup>. Il s'en trouvait +dans +la boutique un vaste assortiment, +comme l'annonçait une inscription manuscrite collée au +carreau, et le +papetier s'engageait à les livrer à ses concitoyens au +prix modéré d'un +shilling six pence.</p> +<p>«Eh bien! je n'aurais jamais songé à lui en +envoyer un,» répéta Sam; et +en parlant ainsi, il entra tout droit dans la boutique, et demanda une +feuille du plus beau papier à lettre doré sur tranche, +ainsi qu'une +plume taillée dur et garantie pour ne pas cracher. Ayant obtenu +promptement ces objets, il se remit en route d'un bon pas, fort +différent de l'allure nonchalante qu'il avait auparavant. +Arrivé près du +marché de Leadenhall, il regarda autour de lui, et vit une +enseigne sur +laquelle le peintre avait dessiné quelque chose qui ressemblait +à un +éléphant bleu de ciel, avec un nez aquilin au lieu de +trompe. +Conjecturant judicieusement que c'était l'<i>Ours Bleu</i> en +personne, Sam +entra dans la maison, et demanda l'auteur de ses jours.</p> +<p>«Il ne sera pas ici avant trois quarts d'heure, au plus +tôt, répondit la +jeune lady qui dirigeait les arrangements domestiques de l'<i>Ours Bleu</i>.</p> +<p>—Très-bien, ma chère, répliqua Sam. Faites-moi +donner pour neuf pence +d'eau-de-vie, avec de l'eau chaude, et l'encrier s'il vous plaît, +miss.»</p> +<p>L'eau-de-vie et l'eau chaude avec l'encrier ayant été +apportés dans le +petit parloir, la jeune lady aplatit soigneusement le charbon de terre +pour l'empêcher de flamber, et emporta le fourgon pour ôter +toute +possibilité d'attiser le feu, sans avoir obtenu +préalablement le +consentement et la participation de l'<i>Ours Bleu</i>. Pendant ce +temps, +Sam, assis dans une stalle, près du poële, tirait de sa +poche la feuille +de papier doré et la plume au bec dur, examinait soigneusement +la fente +de celle-ci, pour voir s'il ne s'y trouvait point de poil, +époussetait +la table, de peur qu'il n'y eût des miettes de pain sous son +papier, +relevait les parements de son habit, étalait ses coudes, et se +préparait +à écrire.</p> +<p>Écrire une lettre n'est pas la chose du monde la plus facile, +pour les +ladies et les gentlemen qui ne se dévouent pas habituellement +à la +science de la calligraphie. Dans des cas semblables, l'écrivain +a +toujours considéré comme nécessaire d'incliner sa +tête sur son bras +gauche, de manière à placer ses yeux, autant que +possible, au même +niveau que son papier, et, tout en considérant de +côté les lettres qu'il +construit, de former avec sa langue des caractères imaginaires +pour y +correspondre. Or, quoique ces mouvements favorisent incontestablement +la +composition, ils retardent quelque peu les progrès de +l'écrivain. Aussi +y avait-il plus d'une heure et demie que Sam s'appliquait à +écrire, en +caractères menus, effaçant avec son petit doigt les +mauvaises lettres, +pour en mettre d'autres à la place, et repassant plusieurs fois +sur +celles-ci, afin de les rendre lisibles, lorsqu'il fut rappelé +à +lui-même, par l'entrée du respectable M. Weller.</p> +<p>«Eh ben! Sammy, dit le père.</p> +<p>—Eh bien! Bleu de Prusse, répondit le fils, en +déposant sa plume. Que +dit le dernier bulletin de la santé de belle-mère?</p> +<p>—Mme Weller a passé une bonne nuit; mais elle est d'une +humeur joliment +massacrante ce matin. Signé z'avec serment Tony Weller, squire. +Voilà le +dernier bulletin, Sammy, répliqua M. Weller en dénouant +son châle.</p> +<p>—Ça ne va donc pas mieux?</p> +<p>—Tous les symptômes agravés, dit le père en +hochant la tête. Mais +qu'est-ce que vous faites donc là Sammy? Instruction primaire, +hein?</p> +<p>—J'ai fini maintenant, répondit Sam avec un léger +embarras; 'étais en +train d'écrire.</p> +<p>—Je le vois bien, pas à une jeune femme, j'espère?</p> +<p>—Ma foi, ça ne sert à rien de dissimuler, c'est un +Valentin.</p> +<p>—Un quoi? s'écria le père, que le son de ces mots +semblait frapper +d'horreur.</p> +<p>—Un Valentin.</p> +<p>—Samivel, Samivel! reprit le père d'un ton plein de +reproches, je +n'aurais pas cru cela de toi, après l'exemple que tu as eu des +penchants +vicieux de ton père, après tout ce que je t'ai +raisonné sur ce sujet +ici, après avoir vécu toi-même avec ta +belle-mère, qu'est une leçon +morale qu'un homme ne doit pas oublier, jusqu'à la fin de ses +jours; je +ne pensais pas que tu aurais fait cela, Samivel, non, je ne l'aurais +pas +cru!»</p> +<p>Ces réflexions étaient trop pénibles pour +l'infortuné père; il porta le +verre de Sam à ses lèvres, et en but le contenu, tout +d'un trait.</p> +<p>«Comment ça va-t-il maintenant? lui demanda son fils.</p> +<p>—Ah! Sammy, ça sera une furieuse épreuve de voir +ça à mon âge! +Heureusement que je suis passablement coriace, et c'est une +consolation, +comme disait le vieux dindon, quand le fermier l'avertit qu'il +était +obligé de le tuer pour le porter au marché.</p> +<p>—Qu'est-ce qui sera une épreuve?</p> +<p>—De te voir marié, Sammy; de te voir comme une victime +abusée, qui +s'imagine que tout est rose. C'est une épreuve effroyable pour +les +sentiments d'un père, Sammy!</p> +<p>—Bêtises! je ne suis pas pour me marier; ne vous vexez pas +pour cela. +Demandez plutôt votre pipe, je m'en vas vous lire ma lettre; +là!»</p> +<p>Nous ne saurions dire positivement si le chagrin de M. Weller fut +calmé +par la perspective de sa pipe ou par la pensée qu'il y avait +dans sa +famille une propension fatale au mariage, contre laquelle il +était +inutile de vouloir lutter. Nous sommes porté à croire que +cet heureux +résultat fut atteint à la fois par ces deux sources +combinées de +consolation, car il répéta fréquemment la seconde +à voix basse, pendant +qu'il sonnait pour se faire apporter la première. Ensuite il se +débarrassa de sa houppelande, alluma sa pipe, et se plaça +le dos au feu, +de manière à en recevoir toute la chaleur et à +s'appuyer en même temps +sur le manteau de la cheminée; puis il tourna vers Sam son +visage +notablement adouci par la bénigne influence du tabac, et +l'engagea à +démarrer.</p> +<p>Sam plongea sa plume dans l'encre pour être prêt +à faire des +corrections, et commença d'un air théâtral.</p> +<p>«Aimable....»</p> +<p>«Halte! dit M. Weller en tirant la sonnette. Un double verre +de +l'invariable, ma chère.</p> +<p>—Très-bien, monsieur, répondit la jeune fille; et avec +une singulière +prestesse elle disparut, revint et redisparut.</p> +<p>—Ils ont l'air de connaître vos idées, ici, fit +observer Sam.</p> +<p>—Oui, répondit son père; j'y ai z'été +qué'que fois dans ma vie. Allons +Sam.»</p> +<p>«Aimable créature....»</p> +<p>«Est-ce que c'est des verses?</p> +<p>—Non, non.</p> +<p>—Tant mieux. Les verses, ce n'est pas naturel. I' n'y a pas un homme +qui parle en verses, excepté la circulaire du bedeau, le jour +des +étrennes, les annonces du cirage de Warren, ou l'huile de +Macassar, ou +qué'que gens de ce poil là. Ne te laisse jamais aller +à parler en +verses, mon garçon, c'est trop commun! Recommence-moi un peu +ça, Sammy.»</p> +<p>Cela dit, M. Weller reprit sa pipe avec une solennité +d'Aristarque, et +Sam, recommençant pour la troisième fois, lut ainsi qu'il +suit:</p> +<p>«Aimable créature, je sens que mon cœur est +bigrement....»</p> +<p>«Cela n'est pas convenable, interrompit M. Weller, en +ôtant sa pipe de +sa bouche.</p> +<p>—Non, ça n'est pas bigrement, dit Sam, en tournant la lettre +plus au +jour. C'est joliment; il y a un pâté là. Je sens +que mon cœur est +joliment tonteux.</p> +<p>—Très-bien, marchez.</p> +<p>—Est joliment tonteux et sir.... J'ai oublié le mot qu'il y a +là, dit +Sam, en se grattant l'oreille avec sa plume.</p> +<p>—Pourquoi ne le regardes-tu pas alors?</p> +<p>—C'est ce que je fais, mais il y a un autre pâté. Il y +a un s et un i +et un r.</p> +<p>—Circonscrit, peut-être? suggéra M. Weller.</p> +<p>—Non ce n'est pas cela. Sirconvenu voilà.</p> +<p>—Ça n'est pas un aussi beau mot que circonscrit, dit M. +Weller +gravement.</p> +<p>—Vous croyez?</p> +<p>—Sûr et certain.</p> +<p>—Vous ne trouvez pas que ça dit plus de choses?</p> +<p>—Eh! Eh! fit M. Weller après un moment de réflexion. +C'est peut-être un +mot plus tendre. Va toujours, Sammy.»</p> +<p>«—Mon cœur est joliment tonteux et sirconvenu quant je me rat +pelle de +vous, car vous ête un joli brain de fille, et je voudrais bien +qu'on +vint me dire le contraire....»</p> +<p>«Voilà une belle pensée, dit M. Weller, en +ôtant sa pipe, pour laisser +sortir cette remarque.</p> +<p>—Oui, je crois qu'elle n'est pas mauvaise, répondit son fils, +singulièrement flatté.</p> +<p>—Ce que j'aime dans ton style, c'est que tu ne donnes pas un tas de +noms aux gens; tu n'y mets pas de Vénus, ni d'autres machines de +ce +genre-là. À quoi sert d'appeler une jeune femme une +Vénus ou un ange, +Sammy?</p> +<p>—Ah! oui, à quoi bon!</p> +<p>—Pourquoi ne pas l'appeler tout de suite <i>griffon</i> ou <i>licorne</i>, +qu'est +bien connu pour être des animaux métaphysiques.</p> +<p>—Ça vaudrait tout autant.</p> +<p>—Roulez toujours, Sammy.»</p> +<p>Sam obéit, et continua à lire, tandis que son +père continuait à fumer, +avec une physionomie de sagesse et de contentement tout à fait +édifiante.</p> +<p>«—Avent de vous havoir vu je pansais que toute les fames +fucent +pareils....»</p> +<p>«Elles le sont,» fit observer M. Weller, entre +parenthèses.</p> +<p>«Mai maintenant je vois quel fichu bêtte de corps nid +chond j'ai zété, +car il nid a pas dent tout le monde une pèrresone come vous quoi +que je +vous ême come tout!»</p> +<p>«J'ai pensé que je ferais bien de mettre cela un peu +fort,» dit Sam en +levant la tête.</p> +<p>M. Weller fit un signe approbatif, et son fils poursuivit:</p> +<p>«In scie je prrends le privilaije du jour, ma chair Mary, come +dit le +genman dent l'embarrat, qui ne sortais que la nuit pour vous dire que +la +1e et leunnuque foie que je vous et vu vot porterait et aimprimé +dent +mont cueur en couleur ben pus vive et ben pus vitte qu'y ni a jamet eu +dé portret fait par la machinne à porfil (don vous avet +peu taître +entendu parler ma chair Mary) qui fabrique le porttrait et met le +quadre +avec un annot ô boue pour la crocher en 2 minutes un cart.»</p> +<p>«J'ai peur que ça ne frise le poétique, fit +observer M. Weller d'un air +dubitatif.</p> +<p>—Pas du tout,» répondit Sam, en recommençant +promptement à lire pour +éviter toute discussion.</p> +<p>«Acceptez moi Mary ma chair pour votre Valentin et panset a se +que je +vous et dit. Ma chair Mary je vais conclure maintenan.—Voilà +tout.»</p> +<p>«Ça s'arrête un peu court, il me semble, Sammy</p> +<p>—Pas du tout. Elle souhaitera qu'il y en ait plus long; et +voilà le +grand art d'écrire des lettres!</p> +<p>—Eh! ben, i' y a qué'que chose là dedans. Je voudrais +seulement que te +belle-mère conduise sa conversation sur ce principe ici. Est-ce +que vous +n'allez pas signer.</p> +<p>—C'est la difficulté, ça. Je ne sais pas ce que je vas +signer.</p> +<p>—Signe: <i>Weller</i>, dit le vieux propriétaire de ce nom.</p> +<p>—Ça n'ira pas: il ne faut jamais signer un Valentin avec son +propre +nom.</p> +<p>—Signe: <i>Pickwick</i> alors, c'est un très-bon nom et +facile à épeler.</p> +<p>—Voilà l'affaire. Si je finissais par des verses, hein?</p> +<p>—Je n'aime pas ça, mon garçon; je n'ai jamais connu un +respectable +cocher qu'a écrit de la poésie, excepté un qu'a +fait un morceau de +verses attendrissant, le jour avant qu'il a été pendu, +pour un vol de +grand chemin, et encore c'était seulement un homme de +Cambervell. Ainsi +ça ne compte pas.»</p> +<p>Cependant Sam ne put être dissuadé de l'idée +poétique qui lui était +survenue, il signa donc sa lettre ainsi qu'il suit:</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"><span>L'amour me pique,<br/> +</span><span>Piquewique.<br/> +</span></div> +</div> +<p>Ayant ensuite fermé son épître d'une +manière très-compliquée, il y mit +obliquement l'adresse:</p> +<p><i>Miss Mary fam de chambre ché monsieur Nupkins mère +à Ipswick Suffolk.</i> +Puis après l'avoir cachetée il la fourra dans sa poche, +toute prête pour +la poste.</p> +<p>Cette importante affaire étant terminée, M. Weller <i>senior</i> +commença à +développer celle pour laquelle il avait convoqué son +héritier.</p> +<p>«La première histoire regarde ton gouverneur, Sammy, +lui dit-il. Il va +être jugé demain, n'est-il pas vrai?</p> +<p>—Sûr comme ache.</p> +<p>—Eh bien! je suppose qu'il aura besoin de qué'ques +témoins pour jurer +ses mœurs, ou bien peut-être pour prouver un allébi. J'ai +retourné tout +cela dans ma tête, et y peut se tranquilliser, Sammy. J'ai +ramassé +qué'ques amis qui feront son affaire, pour les deux choses. Mais +voilà +mon avis à moi. Vous inquiétez pas des mœurs, et +raccrochez vous à +l'allébi. Rien comme un allébi, Sammy, rien.»</p> +<p>Ayant délivré cette opinion légale d'un air +singulièrement profond, M. +Weller ensevelit son nez dans son verre, et fit par-dessus le bord de +rapides clins d'œil à son fils étonné.</p> +<p>«Qu'est-ce que vous voulez dire? demanda celui-ci. Est-ce que +vous vous +imaginez qu'il va passer en cour d'assises?</p> +<p>—Ça ne fait rien à l'affaire, Sammy. N'importe +où ce qui sera jugé, mon +garçon; un allébi voilà la chose. Nous avons +sauvé Tom Wildspark d'un +meurtre, avec un allébi, quand toutes les grosses perruques +disaient +que rien ne pouvait le tirer d'affaire. Et vois-tu, Sammy, mon opinion +est que si ton gouverneur ne prouve pas un allébi, il se +trouvera +couronné des deux jambes.»</p> +<p>Comme M. Weller entretenait la conviction ferme et +inaltérable que le +<i>Old Bailey</i> était la cour suprême de judicature de +l'Angleterre, et que +ses formes de procédure réglaient toutes les autres cours +de justice +sans exception, il n'écouta en aucune manière les +assurances et les +arguments de son fils pour lui prouver que l'alibi était +inadmissible; +mais il continua à protester avec véhémence que M. +Pickwick allait être +<i>victimisé</i>. Trouvant qu'il était inutile de +discuter davantage cette +matière, Sam changea de sujet, et demanda quel était le +second topique, +sur lequel son vénérable parent désirait le +consulter.</p> +<p>«C'est un point de politique domestique, Sammy, +répondit celui-ci. Tu +sais bien ce Stiggins?</p> +<p>—L'homme au nez rouge?</p> +<p>—Le même. Cet homme au nez rouge, Sammy, visite ta +belle-mère avec une +bonté et une constance comme je n'en ai jamais vu. Il aime tant +notre +famille que, quand il s'en va, il ne peut pas être confortable, +à moins +qu'il n'emporte qué'que chose pour se souvenir de nous.</p> +<p>—Et si j'étais que de vous, interrompit Sam, je lui donnerais +qué'que +chose qu'il s'en souviendrait pendant dix ans.</p> +<p>—Une minute: j'allais te dire qu'à présent il apporte +toujours une +bouteille plate, qui tient à peu près une pinte et demie, +et qu'avant de +s'en aller il la remplit soigneusement avec notre rhum.</p> +<p>—Et il la vide toujours avant de revenir, je suppose?</p> +<p>—Juste, il n'y laisse rien que le bouchon et l'odeur. Fie-toi +à lui +pour cela, Sammy. Maintenant, mon garçon, ces gaillards ici vont +tenir +ce soir l'assemblée mensuelle de la branche de <i>Brick-Lane</i> +de la grande +union <i>Ebenezer</i>, à l'association de Tempérance. Ta +belle-mère était +pour y aller Sammy, mais elle a attrapé le rhumatique, et elle +ne peut +pas; et moi j'ai attrapé les deux billets qu'on y avait +envoyés.»</p> +<p>M. Weller communiqua ce secret avec une immense jouissance, et +ensuite +se mit à cligner de l'œil, si infatigablement que Sam +commença à penser +qu'il avait le tic douloureux dans la paupière droite.</p> +<p>«Eh bien! dit le jeune gentleman.</p> +<p>—Eh bien! continua son père en regardant avec +précaution autour de +lui, nous irons ensemble, ponctuels à l'heure, Sammy. Le +substitut du +berger ne le sera pas! Le substitut du berger ne le sera pas!»</p> +<p>Ici M. Weller fut saisi d'un paroxysme de ricanement qui s'approcha +graduellement de la suffocation, autant que cela se peut chez un vieux +gentleman, sans amener d'accident. Pendant ce temps, Sam frottait le +dos +de son père, assez vivement pour l'enflammer par la friction, +s'il eût +été un peu plus sec.</p> +<p>«Vraiment, dit-il, je n'ai jamais vu un vieux revenant comme +ça de mes +jours, ni de ma vie. Qu'est-ce que vous avez donc à rire, +corpulence?</p> +<p>—Chut! Sammy, répondit M. Weller, en regardant autour de lui, +avec +encore plus de défiance, et en parlant à voix basse. Deux +de mes amis, +qui travaillent sur la route d'Oxford, et qu'est fameux pour toutes +sortes de farces, ont pris le substitut du berger à la remorque, +et +quand il viendra à la grande union Ebenezer (ce qu'il est bien +sûr de +faire, car ils le reconduiront jusqu'à la porte, et ils le +feront +monter, bon gré malgré, si c'est nécessaire), il +sera embourbé dans le +rhum aussi fort qu'il l'a jamais été au marquis de +Granby, et c'est pas +peu dire.»</p> +<p>Ici, M. Weller recommença à rire +immodérément, et en conséquence retomba +sur nouveaux frais dans un état de suffocation partielle.</p> +<p>Rien ne pouvait mieux s'accorder avec les idées de Sam que le +projet de +démasquer les penchants et les qualités réelles de +l'homme au nez rouge. +L'heure désignée pour la réunion approchant, le +père et le fils se +dirigèrent immédiatement vers Brick-Lane, et pendant le +chemin Sam +n'oublia pas de jeter sa lettre à la poste.</p> +<p>L'assemblée mensuelle de la branche de l'Association de +Tempérance de +<i>Brick-Lane</i>, embranchement de la grande union <i>Ebenezer</i>, +se tenait +dans une vaste chambre, située d'une manière +agréable et aérée au sommet +d'une échelle sûre et commode. Le président +était le juste M. Anthony +Humm, pompier converti, maintenant maître d'école, et +occasionnellement +prédicant-voyageur. Le secrétaire était M. Jonas +Mudge, garçon +chandelier, vase d'enthousiasme et de désintéressement, +qui vendait du +thé aux membres de l'association. Préalablement au +commencement des +opérations, les dames étaient assises sur des tabourets +et buvaient du +thé, aussi longtemps qu'elles croyaient pouvoir le faire, tandis +qu'une +large tirelire de bois était placée en évidence +sur le tapis vert du +bureau, derrière lequel le secrétaire se tenait debout, +reconnaissant +par un gracieux sourire, chaque addition à la riche veine de +cuivre que +la botte renfermait dans ses flancs.</p> +<p>Dans la présente occasion, les dames commencèrent par +boire une quantité +de thé presque alarmante, à la grande horreur de M. +Weller qui, +méprisant les signes de Sam, promenait autour de lui des regards +où +pouvaient se lire, avec facilité, son étonnement et son +mépris.</p> +<p>«Sammy, murmura-t-il à son fils, si qué'ques uns +de ces gens ici n'ont +pas besoin d'être opérés pour l'hydropisie, demain +matin, je ne suis pas +ton père! Vois-tu cette vieille lady, assise auprès de +moi? elle se noie +avec du thé.</p> +<p>—Est-ce que vous ne pouvez pas vous tenir tranquille? chuchota Sam.</p> +<p>—Sammy, reprit M. Weller au bout d'un moment et avec un accent +d'agitation profonde, fais attention à ce que je te dis, mon +garçon; si +ce secrétaire continue encore cinq minutes, il va crever +à force +d'avaler des rôties et de l'eau chaude.</p> +<p>—Eh bien! laissez-le, si ça lui fait plaisir. Ce n'est pas +votre +affaire.</p> +<p>—Si ça dure plus longtemps, Sammy, poursuivit M. Weller +à voix basse, +je sens que c'est mon devoir comme homme et comme chrétien, de +me lever +et d'adresser qué'ques paroles au président. Il y a +là une jeune femme, +au troisième tabouret, qui a bu neuf tasses et demie; je la vois +qui +gonfle visiblement à l'œil nu.»</p> +<p>Il n'y a nul doute que M. Weller eût exécuté ses +bienveillantes +intentions, si un grand bruit, occasionné par le choc des +tasses, +n'avait pas heureusement annoncé que le thé était +terminé. La faïence +ayant été enlevée et la table à la serge +verte apportée au centre de la +chambre, les opérations de la soirée furent +entamées par un petit homme +chauve, en culotte de velours de coton, qui grimpa soudainement +à +l'échelle, au hasard imminent de briser ses jambes maigrelettes.</p> +<p>«Ladies et gentlemen, dit le petit homme chauve, je porte au +fauteuil +notre excellent frère, M. Anthony Humm.»</p> +<p>À cette proposition les dames agitèrent une +élégante collection de +mouchoirs, et l'impétueux petit homme porta littéralement +au fauteuil +M. Humm, en le prenant par les épaules et le poussant vers un +ustensile +d'acajou, qui avait autrefois représenté cette +pièce d'ameublement. +L'agitation des mouchoirs fut renouvelée, et M. Humm, qui avait +un +visage blafard et luisant, en état de transpiration +perpétuelle, salua +gracieusement l'assemblée, à la grande admiration des +femelles, et prit +gravement son siége. Le silence fut alors réclamé +par le petit homme, +puis M. Humm se leva, et dit qu'avec la permission des frères et +des +sœurs de la branche de <i>Brick-Lane</i>, alors présents, le +secrétaire +lirait le rapport du comité de la branche de <i>Brick-Lane</i>, +proposition +qui fut encore accueillie par un trépignement de mouchoirs.</p> +<p>Le secrétaire ayant éternué d'une +manière très-expressive, et la toux +qui saisit toujours une assemblée, quand il va se passer quelque +chose +d'intéressant, ayant eu son cours régulier, on entendit +la lecture du +document suivant:</p> +<p style="text-align: center;"><i>Rapport du Comité de la +Branche de Brick-Lane de la Grande Union +Ebenezer de l'Association de Tempérance.</i></p> +<p>«Votre comité a poursuivi ses agréables travaux, +durant le mois passé, +et a l'inexprimable plaisir de vous rapporter les cas suivants de +nouveaux convertis à la tempérance.</p> +<p>«M. Walker, tailleur, sa femme et ses deux enfants. Quand il +était plus +à son aise, il confesse qu'il avait l'habitude de boire de l'ale +et de +la bière. Il dit qu'il n'est pas certain s'il n'a pas +siroté pendant +vingt ans, deux fois par semaines, du <i>nez de chien</i>, que votre +comité +trouve, sur enquête, être composé de porter chaud, +de cassonade, de +genièvre et de muscade. (Ici une femme âgée pousse +un gémissement en +s'écriant: c'est vrai!) Il est maintenant sans ouvrage et sans +argent; +il pense que ce doit être la faute du porter (applaudissements) +ou la +perte de l'usage de sa main droite; il ne peut pas dire lequel des +deux, +mais il regarde comme très-probable que s'il n'avait bu que de +l'eau +toute sa vie, son camarade ne l'aurait pas piqué avec une +aiguille +rouillée, ce qui a occasionné son accident (immenses +applaudissements). +Il n'a plus rien à boire que de l'eau claire, et ne se sent +jamais +altéré (grands applaudissements).</p> +<p>«Betzy Martin, veuve, n'a qu'un enfant et qu'un œil, va en +journée +comme femme de ménage et blanchisseuse: n'a jamais et qu'un œil, +mais +sait que sa mère buvait solidement, ne serait pas +étonnée si cela en +était la cause (terribles applaudissements). Ne regarde pas +comme +impossible qu'elle eût deux yeux maintenant, si elle +s'était toujours +abstenue de spiritueux (applaudissements formidables). Était +habituée à +recevoir par jour <i>1 shilling et 6 pence</i>, une pinte de porter et +un +verre d'eau-de-vie, mais depuis qu'elle est devenue membre de la +branche +de <i>Brick-Lane</i> elle demande toujours à la place <i>3 +shillings et 6 +pence</i> (l'annonce de ce fait intéressant est reçue +avec le plus +étourdissant enthousiasme).</p> +<p>«Henry Beller a été pendant nombre +d'années maître d'hôtel pour +différents dîners de corporations. En ce temps-là +il buvait une grande +quantité de vins étrangers. Il en a peut-être +emporté quelque fois une +bouteille ou deux chez lui. Il n'est pas tout à fait certain de +cela, +mais il est sûr que s'il les a emportées, il en a bu le +contenu. Il se +trouve très-mal disposé et mélancolique, est +agité la nuit et éprouve +une soif continuelle. Il pense que ce doit être le vin qu'il +avait +l'habitude de boire (applaudissements). Il est sans emploi maintenant, +et ne tâte jamais une seule goutte de vins étrangers +(applaudissements +épouvantables).</p> +<p>«Thomas Burten, marchand de mou du lord maire, des +schérifs et de +plusieurs membres du Common council (le nom de ce gentleman est entendu +avec un intérêt saisissant). Il a une jambe de bois: il +trouve qu'une +jambe de bois coûte bien cher quand on marche sur le pavé. +Il avait +l'habitude d'acheter des jambes de bois d'occasion, et buvait +régulièrement chaque soir un verre d'eau et de +genièvre chaud; +quelquefois deux (profonds soupirs). Il s'est aperçu que les +jambes +d'occasion se fendaient et se pourrissaient très-promptement; il +est +fermement persuadé que leur constitution était +minée par l'eau et le +genièvre (applaudissements prolongés). Il achète +maintenant des jambes +de bois neuves, et ne boit rien que de l'eau et du thé +léger. Les +nouvelles jambes de bois durent deux fois aussi longtemps que les +anciennes, et il attribue cela uniquement à ses habitudes de +tempérance +(applaudissements triomphants).»</p> +<p>Après cette lecture, Anthony Humm proposa à +l'assemblée de se régaler +d'une chanson. Il l'invita à se joindre à lui pour +chanter les paroles +du joyeux batelier, adaptées à l'air du centième +psaume par le frère +Mordlin, en vue de favoriser les jouissances morales et rationnelles de +la société (grands applaudissements). M. Anthony Humm +saisit cette +opportunité d'exprimer sa ferme persuasion que feu M. Dibdin<a + name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><sup><a href="#Footnote_7_7" + class="fnanchor">[7]</a></sup>, +reconnaissant les erreurs de sa jeunesse, avait écrit cette +chanson +pour montrer les avantages de l'abstinence. «C'est une chanson de +tempérance (tourbillon d'applaudissements). La propreté +du costume de +l'intéressant jeune homme, son habileté, comme rameur, la +désirable +disposition d'esprit qui lui permettait, suivant la belle expression du +poëte, de ramer tout le jour en ne pensant à rien; tout se +réunit pour +prouver qu'il devait être buveur d'eau (applaudissements). Oh! +quel état +de vertueuses jouissances (applaudissements enthousiastes)! et quelle +fut la récompense du jeune homme! que tous les jeunes gens +présents +remarquent ceci:</p> +<p>«Les jeunes filles s'empressaient d'entrer dans son bateau +(bruyants +applaudissements, surtout parmi les dames). Quel brillant exemple! Les +jeunes filles se pressant autour du jeune batelier et l'escortant dans +le sentier du devoir et de la tempérance. Mais étaient-ce +seulement les +jeunes filles de bas étage, qui le soignaient, qui le +consolaient, qui +le soutenaient? Non!</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"><span>Il était le rameur chéri<br/> +</span><span>Des plus belles dames du monde.<br/> +</span></div> +</div> +<p>(immenses applaudissements). Le doux sexe se ralliait comme un seul +homme.... Mille pardons, comme une seule femme... autour du jeune +batelier, et se détournait avec dégoût des buveurs +de spiritueux +(applaudissements). Les frères de la <i>Branche de Brick-Lane</i> +sont des +bateliers d'eau douce (applaudissements et rires). Cette chambre est +leur bateau; cette audience représente les jeunes filles, et +l'orateur, +quoique indigne, est leur rameur chéri (applaudissements +frénétiques et +interminables).»</p> +<p>«Sammy, qu'est-ce qui veut dire par le <i>doux sexe</i>? +demanda M. Weller à +voix basse.</p> +<p>—La femme, répondit Sam du même ton.</p> +<p>—Pour ça, il n'a pas tort; faut qu'elle soit joliment <i>douce</i> +pour se +laisser plumer par des olibrius comme ça.»</p> +<p>Les observations mordantes du vieux gentleman furent interrompues +par le +commencement de la chanson que M. Anthony Humm psalmodiait, deux lignes +par deux lignes, pour l'instruction de ceux de ses auditeurs qui ne +connaissaient point la légende. Pendant qu'on chantait, le petit +homme +chauve disparut, mais il revint aussitôt que la chanson fut +terminée, +et parla bas à M. Anthony Humm avec un visage plein d'importance.</p> +<p>«Mes amis, dit M. Humm en levant la main d'un air suppliant, +pour faire +taire quelques vieilles ladies qui étaient en arrière +d'un vers ou deux; +mes amis, un délégué de la branche de Dorking, de +notre société, le +frère Stiggins, est en bas.»</p> +<p>Les mouchoirs s'agitèrent de nouveau et plus fort que jamais, +car M. +Stiggins était extrêmement populaire parmi les dames de <i>Brick-Lane</i>.</p> +<p>«Il peut entrer, je pense, dit M. Humm en regardant autour de +lui avec +un sourire fixe. Frère Tadger, il peut venir auprès de +nous et remplir +sa mission.»</p> +<p>Le petit homme chauve, qui répondait au nom de frère +Tadger, dégringola +l'échelle avec grande rapidité, puis immédiatement +après, on l'entendit +remonter avec le révérend M. Stiggins.</p> +<p>«Le voilà qui vient, Sammy, chuchota M. Weller, dont le +visage était +pourpre d'une envie de rire supprimée.</p> +<p>—Ne lui dites rien, répartit Sam, je ne pourrais pas me +retenir. Il est +près de la porte; je l'entends qui se cogne la tête contre +la cloison.»</p> +<p>Pendant que Sam parlait, la porte s'ouvrit et le frère Tadger +parut, +immédiatement suivi par le révérend M. Stiggins. +L'entrée de celui-ci +fut accueillie par des bravos, par des trépignements, par des +agitations +de mouchoirs. Mais, à toutes ces manifestations de +délices, le frère +Stiggins ne répondit pas un mot, se contentant de regarder avec +un +sourire hébété la chandelle qui fumait sur la +table, et balançant en +même temps son corps d'une manière +irrégulière et alarmante.</p> +<p>«Est-ce que vous n'allez pas bien, frère Stiggins? lui +dit tout bas M. +Anthony Humm.</p> +<p>—Je vais très-bien, monsieur, répliqua M. Stiggins +d'une voix aussi +féroce que le permettait l'épaisseur de sa langue. Je +vais parfaitement, +monsieur.</p> +<p>—Tant mieux, tant mieux, reprit M. Anthony Humm, en reculant de +quelques pas.</p> +<p>—J'espère que personne ici ne se permet de dire que je ne +suis pas +bien?</p> +<p>—Oh! certainement non.</p> +<p>—Je les engage à ne pas le dire, monsieur, je les y +engage.»</p> +<p>Tendant ce colloque, l'assemblée était restée +parfaitement silencieuse, +attendant avec une certaine anxiété la reprise de ses +travaux +ordinaires.</p> +<p>«Frère, dit M. Humm avec un sourire engageant, +voulez-vous édifier +l'assemblée?</p> +<p>—Non,» répliqua M. Stiggins.</p> +<p>L'assemblée leva les yeux au ciel et un murmure +d'étonnement parcourut +la salle.</p> +<p>«Monsieur, dit M. Stiggins, en déboutonnant son habit, +et en parlant +très-haut; j'ai dans l'opinion que cette assemblée s'est +honteusement +soûlée.—Frère Tadger, continua-t-il avec une +férocité croissante, et en +se tournant brusquement vers le petit homme chauve; vous êtes +soûl, +monsieur.»</p> +<p>En disant ces mots, M. Stiggins dans le louable dessein d'encourager +la +sobriété de rassemblée, et d'en exclure toute +personne indigne, lança +sur le nez de frère Tadger un coup de poing, si bien +appliqué, que le +petit secrétaire disparut en un clin d'œil. Il avait +été précipité la +tête première en bas de l'échelle.</p> +<p>À ce mouvement oratoire, tes femmes poussèrent des +cris déchirants, et +se précipitant par petits groupes autour de leurs frères +favoris, les +entourèrent de leurs bras pour les préserver du danger. +Cette preuve +d'affection touchante devint presque fatale au frère Humm, car +il était +extrêmement populaire, et il s'en fallut de peu qu'il ne +fût étouffé par +la foule des séïdes femelles qui se pendirent à son +cou, et +l'accablèrent de leurs caresses. La plus grande partie des +lumières +furent promptement éteintes, et l'on n'entendit plus, de toutes +parts, +qu'un tumulte épouvantable.</p> +<p>«Maintenant, Sammy, dit M. Weller en ôtant sa redingote +d'un air +délibéré, allez-vous-en me chercher un watchman.</p> +<p>—Et qu'est-ce donc que vous allez faire, en attendant?</p> +<p>—Ne vous inquiétez pas de moi, Sammy; je vas m'occuper +à régler un +petit compte avec ce Stiggins ici.»</p> +<p>Ayant ainsi parlé, et avant que Sam pût le retenir, +l'héroïque vieillard +pénétra dans le coin de la chambre où se trouvait +le révérend M. +Stiggins, et l'attaqua avec une admirable dextérité.</p> +<p>«Venez-vous-en, dit Sam.</p> +<p>—Avancez donc!» s'écria M. Weller, et sans autre +avertissement, il +administra au révérend M. Stiggins une tape sur la +tête, puis se mit à +danser autour de lui, avec une légèreté +parfaitement admirable chez un +gentleman de cet âge.»</p> +<p>Voyant que ses remontrances étaient inutiles, Sam +enfonça solidement +son chapeau, jeta sur son bras l'habit de son père, et +saisissant le +gros cocher par la ceinture, l'entraîna de force le long de +l'échelle, +et de là dans la rue, sans le lâcher, et sans lui +permettre de +s'arrêter. Comme ils arrivaient au carrefour, ils entendirent le +tumulte +occasionné par la dispersion, dans différentes +directions, des membres +la branche de <i>Brick-Lane</i> de la grande union d'<i>Ebenezer</i> +à +l'association de Tempérance, et virent bientôt +après passer le révérend +M. Stiggins, que l'on emmenait parmi les huées de la populace, +afin de +lui faire passer la nuit dans un logement fourni par la cité.</p> +<div class="footnotes"> +<p><br/> +<span style="font-weight: bold;">NOTES:</span></p> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span + class="label">[4]</span></a> Hôtel du maire de Londres ou +hôtel de ville.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span + class="label">[5]</span></a> Tous les papetiers exposent pendant une +quinzaine de jours +avant la Saint-Valentin des déclarations enjolivées dont +le prix varie +de deux sols à trois ou quatre francs, lesquelles sont +destinées aux +amoureux et amoureuses qui n'ont pas assez d'imagination pour composer +eux-mêmes une des épîtres qu'on expédie par +centaines de milliers en +cette saison.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span + class="label">[6]</span></a> Parce qu'elles se terminent presque +toujours par ces mots: +<i>Voulez-vous de moi pour votre Valentin?</i></p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span + class="label">[7]</span></a> Auteur de chansons célèbres.<br/> +<br/> +</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;"/> +<p><br/> +</p> +</div> +</div> +<h2><a name="CHAPITRE_V" id="CHAPITRE_V">CHAPITRE V.</a></h2> +<h3>Entièrement consacré au compte-rendu complet et +fidèle du mémorable +procès de Bardell contre Pickwick.</h3> +<p>«Je voudrais bien savoir ce que le chef du jury peut avoir +mangé ce +matin à son déjeuner, dit M. Snodgrass par manière +de conversation, dans +la mémorable matinée du 14 février.</p> +<p>—Ah! répondit M. Perker, j'espère qu'il a fait un bon +déjeuner.</p> +<p>—Pourquoi cela? demanda M. Pickwick.</p> +<p>—C'est fort important, extrêmement important, mon cher +monsieur. Un bon +jury satisfait, qui a bien déjeûné, est une chose +capitale pour nous. +Des jurés mécontents ou affamés, sont toujours +pour le plaignant.</p> +<p>—Au nom du ciel, dit M. Pickwick, d'un air de complète +stupéfaction, +quelle est la cause de tout cela?</p> +<p>—Ma foi, je n'en sais rien, répondit froidement le petit +homme, c'est +pour aller plus vite, je suppose.» Quand le jury s'est +retiré dans la +chambre des délibérations, si l'heure du dîner est +proche, le chef des +jurés tire sa montre, et dit:</p> +<p>«Juste ciel! gentlemen, déjà cinq heures moins +dix, et je dîné à cinq +heures!—Moi aussi,» disent tous les autres, excepté deux +individus qui +auraient dû dîner à trois heures, et qui en +conséquence sont encore plus +pressés de sortir. Le chef des jurés sourit et remet sa +montre. «Eh +bien! gentlemen, qu'est-ce que nous disons? Le plaignant ou le +défendant, gentlemen! Je suis disposé à croire, +quant à moi.... Mais que +cela ne vous influence pas.... Je suis assez disposé à +croire que +plaignant a raison.» Là-dessus deux ou trois autres +jurés ne manquent +pas de dire qu'ils le croient aussi, comme c'est naturel; et alors ils +font leur affaire unanimement et confortablement. «Neuf heures +dix +minutes, continua le petit homme en regardant à sa montre, il +est +grandement temps de partir, mon cher monsieur. La cour est +ordinairement +pleine quand il s'agit d'une violation de promesse de mariage. Vous +ferez bien de demander une voiture, mon cher monsieur, ou nous +arriverons trop tard.»</p> +<p>M. Pickwick tira immédiatement la sonnette; une voiture fut +amenée, et +les quatre Pickwickiens y étant montés, avec M. Perker, +se firent +conduire à Guildball. Sam Weller, M. Lowten et le sac bleu, +contenant la +procédure, suivaient dans un cabriolet.</p> +<p>«Lowten, dit Perker, quand ils eurent atteint la salle des pas +perdus, +mettez les amis de M. Pickwick dans la tribune des stagiaires; M. +Pickwick lui-même sera mieux auprès de moi.</p> +<p>—Par ici, mon cher monsieur, par ici.» En parlant de la sorte, +le petit +homme prit M. Pickwick par la manche et le conduisit vers un +siége peu +élevé, situé au-dessous du bureau du conseil du +roi. De là, les avoués +peuvent commodément chuchoter, dans l'oreille des avocats, les +instructions que la marche du procès rend nécessaires. +Ils y sont +d'ailleurs invisibles au plus grand nombre des spectateurs, car ils +sont +assis beaucoup plus bas que les avocats et que les jurés, dont +les +siéges dominent le parquet. Naturellement ils leur tournent le +dos, et +regardent le juge.</p> +<p>«Voici la tribune des témoins, je suppose? dit M. +Pickwick, en montrant, +à sa gauche, une espèce de chaire, entourée d'une +balustrade de cuivre.</p> +<p>—Oui, mon cher monsieur, répliqua Perker en extrayant une +quantité de +papiers du sac bleu que Lowten venait de déposer à ses +pieds.</p> +<p>—Et là, dit M. Pickwick en indiquant, sur sa droite, une +couple de +bancs, enfermés d'une balustrade, là siégent les +jurés, n'est-il pas +vrai?</p> +<p>—Précisément,» répondit Perker, en tapant +sur le couvercle de sa +tabatière.</p> +<p>Ainsi renseigné, M. Pickwick se tint debout dans un +état de grande +agitation, et promena ses regarda sur la salle.</p> +<p>Il y avait déjà, dans la galerie, un flot assez +épais de spectateurs, et +sur le siége des avocats, une nombreuse collection de gentlemen +en +perruque, dont la réunion présentait cette +étonnante et agréable variété +de nez et de favoris, pour laquelle le barreau anglais est si justement +célèbre. Parmi ces gentlemen, ceux qui possédaient +un dossier le +tenaient de la manière la plus visible possible, et de temps en +temps +s'en frottaient le menton, pour convaincre davantage les spectateurs de +la réalité de ce fait. Quelques-uns de ceux qui n'avaient +aucun dossier +à montrer, portaient sous leurs bras de bons gros in-octavo, +reliés en +basane fauve à titres rouges. D'autres qui n'avaient ni +diplômes ni +livres, fourraient leurs mains dans leurs poches et prenaient un air +aussi important qu'ils le pouvaient, sans s'incommoder; tandis que +d'autres encore, allaient et venaient avec une mine suffisante et +affairée, satisfaits d'éveiller, de la sorte, +l'admiration des étrangers +non initiés. Enfin, au grand étonnement de M. Pickwick, +ils étaient tous +divisés en petits groupes, et causaient des nouvelles du jour, +avec la +tranquillité la plus parfaite, comme s'il n'avait jamais +été question de +jugement.</p> +<p>Un salut de M. Phunky, lorsqu'il entra pour prendre sa place, +derrière +le banc réservé au conseil du roi, attira l'attention de +M. Pickwick. À +peine lui avait-il rendu sa politesse, lorsque M<sup>e</sup> Snubbin +parut, suivi +par M. Mallard, qui déposa sur la table un immense sac cramoisi, +donna +une poignée de main à M. Perker, et se retira. Ensuite +entrèrent deux ou +trois autres avocats, et parmi eux un homme au teint rubicond, qui fit +un signe de tête amical à M<sup>e</sup> Snubbin, et lui +dit que la +matinée était +belle.</p> +<p>«Quel est cet homme rubicond, qui vient de saluer notre +conseil, et de +lui dire que la matinée est belle? demanda tout bas M. Pickwick +à son +avoué.</p> +<p>—C'est M<sup>e</sup> Buzfuz, l'avocat de notre adversaire. Ce +gentleman +placé +derrière lui, est M. Skimpin, son junior.»</p> +<p>M. Pickwick, rempli d'horreur, en apprenant la froide +scélératesse de +cet homme, allait demander comment M<sup>e</sup> Buzfuz, qui +était l'avocat +de son +adverse partie, osait se permettre de dire, à son propre avocat, +qu'il +faisait une belle matinée, quand il fut interrompu par un long +cri de: +<i>silence!</i> que poussèrent les officiers de la cour, et au +bruit duquel +se levèrent tous les avocats. M. Pickwick se retourna, et +s'aperçut que +ce tumulte était causé par l'entrée du juge.</p> +<p>M. le juge Stareleigh (qui siégeait en l'absence du +chef-justice, +empêché par indisposition), était un homme +remarquablement court, et si +gros qu'il semblait tout visage et tout gilet. Il roula dans la salle +sur deux petites jambes cagneuses, et ayant salué gravement le +barreau, +qui le salua gravement à son tour, il mit ses deux petites +jambes sous +la table, et son petit chapeau à trois cornes, dessus. Lorsque +M. le +juge Stareleigh eut fait cela, tout ce qu'on pouvait voir de lui +c'étaient deux petits yeux fort drôles, une large face +écarlate, et +environ la moitié d'une grande perruque très-comique.</p> +<p>Aussitôt que le juge eut pris son siége, l'huissier qui +se tenait debout +sur le parquet de la cour, cria: <i>silence!</i> d'un ton de +commandement, un +autre huissier dans la galerie répéta +immédiatement: <i>silence!</i> d'une +voix colérique, et trois ou quatre autres huissiers lui +répondirent avec +indignation: <i>silence!</i> Ceci étant accompli, un gentleman +en noir, assis +au-dessous du juge, appela les noms des jurés. Après +beaucoup de +hurlements, on découvrit qu'il n'y avait que dix jurés +spéciaux qui +fussent présents. M<sup>e</sup> Buzfuz ayant alors +demandé que le +jury spécial fût +complété par des <i>tales quales</i>, le gentleman en +noir s'empara +immédiatement de deux jurés ordinaires, à savoir +un apothicaire et un +épicier.</p> +<p>«Gentlemen, dit l'homme en noir, répondez à +votre nom pour prêter le +serment. Richard Upwitch?</p> +<p>—Voilà, répondit l'épicier.</p> +<p>—Thomas Groffin?</p> +<p>—Présent, dit l'apothicaire.</p> +<p>—Prenez le livre, gentlemen. Vous jugerez fidèlement et +loyalement....</p> +<p>—Je demande pardon à la cour, interrompit l'apothicaire, qui +était +grand, maigre et jaune, mais j'espère que la cour ne m'obligera +pas à +siéger.</p> +<p>—Et pourquoi cela, monsieur? dit le juge Stareleigh.</p> +<p>—Je n'ai pas de garçon, milord, répondit l'apothicaire.</p> +<p>—Je n'y peux rien, monsieur. Vous devriez en avoir un.</p> +<p>—Je n'en ai pas le moyen, milord.</p> +<p>—Eh bien! monsieur, vous devriez en avoir le moyen, rétorqua +le juge en +devenant rouge, car son tempérament frisait l'irritable et ne +supportait +point la contradiction.</p> +<p>—Je sais que je devrais en avoir le moyen, si je prospérais +comme je +le mérite; mais je ne l'ai pas, milord.</p> +<p>—Faites prêter serment au gentleman, reprit le juge d'un ton +péremptoire.»</p> +<p>L'officier n'avait pas été plus loin que le <i>vous +jugerez fidèlement et +loyalement</i>, quand il fut encore interrompu par l'apothicaire.</p> +<p>«Est-ce qu'il faut que je prête serment, milord? +demanda-t-il.</p> +<p>—Certainement, monsieur, répliqua l'entêté petit +juge.</p> +<p>—Très-bien, milord, fit l'apothicaire d'un air +résigné. Il y aura mort +d'homme avant que le jugement soit rendu, voilà tout. Faites-moi +prêter +serment si vous voulez, monsieur.»</p> +<p>Et l'apothicaire prêta serment avant que le juge eût pu +trouver une +parole à prononcer.</p> +<p>«Milord, reprit l'apothicaire en s'asseyant fort +tranquillement, je +voulais seulement vous faire observer que je n'ai laissé qu'un +galopin +dans ma boutique. C'est un charmant bonhomme, milord, mais qui se +connaît fort peu en drogues; et je sais que, dans son +idée, <i>sel +d'Epsom</i> veut dire <i>acide prussique</i>, et <i>sirop +d'Ipécacuanha, +laudanum</i>. Voilà tout, milord.»</p> +<p>Ayant proféré ces mots, l'apothicaire s'arrangea +commodément sur son +siége, prit un visage aimable et parut préparé +à tout événement.</p> +<p>M. Pickwick le considérait avec le sentiment de la plus +profonde +horreur, lorsqu'une légère sensation se fit remarquer +dans la cour. Mme +Bardell, supportée par Mme Cluppins, fut amenée et +placée, dans un état +d'accablement pitoyable, à l'autre bout du banc qu'occupait M. +Pickwick. +Un énorme parapluie fut alors apporté par M. Dodson, et +une paire de +socques, par M. Fogg, qui, tous les deux, avaient préparé +pour cette +occasion leurs visages les plus sympathiques et les plus compatissants. +Mme Sanders parut ensuite, conduisant master Bardell. À la vue +de son +enfant, la tendre mère tressaillit, revint à elle et +l'embrassa avec des +transports frénétiques; puis, retombant dans un +état d'imbécillité +hystérique, la bonne dame demanda à ses amies où +elle était. En +répliquant à cette question, Mme Cluppins et Mme Sanders +détournèrent la +tête et se prirent à pleurer, tandis que MM. Dodson et +Fogg suppliaient +la plaignante de se tranquilliser. M<sup>e</sup> Buzfuz frotta ses yeux +de toutes +ses forces avec un mouchoir blanc et jeta vers le jury un regard qui +semblait faire appel à son humanité. Le juge était +visiblement affecté, +et plusieurs des spectateurs toussèrent pour cacher leur +émotion.</p> +<p>«Une très bonne idée, murmura Perker à M. +Pickwick. Dodson et Fogg sont +d'habiles gens. Voilà une scène d'un excellent effet, mon +cher monsieur, +d'un excellent effet.»</p> +<p>Pendant que Perker parlait, Mme Bardell revenait lentement à +elle, et +Mme Cluppins, après avoir soigneusement examiné les +boutons de monter +Bardell et leurs boutonnières respectives, le plaçait sur +le parquet de +la cour, devant sa mère: position avantageuse où il ne +pouvait manquer +d'éveiller la commisération des jurés et du juge. +Cependant cela ne +s'était pas fait sans une opposition considérable de la +part du jeune +gentleman lui-même; car il n'était pas +éloigné de croire que ce fût là +une formalité légale, après laquelle on le +condamnerait à une exécution +immédiate ou à la transportation au delà des mers +pour le reste de ses +jours, tout au moins.</p> +<p>«Bardell et Pickwick! cria le gentleman en noir, appelant la +cause qui +se trouvait la première sur la liste.</p> +<p>—Milord, dit M<sup>e</sup> Buzfuz, je suis pour la plaignante.</p> +<p>—Avec qui êtes-vous, M<sup>e</sup> Buzfuz? demanda le +juge.»</p> +<p>M. Skimpin salua pour exprimer que c'était avec lui.</p> +<p>«Je parais pour le défendeur, milord, dit à son +tour M<sup>e</sup> Snubbin.</p> +<p>—Il y a quelqu'un avec vous, M<sup>e</sup> Snubbin? reprit le juge.</p> +<p>—M. Phunky, milord.</p> +<p>—M<sup>e</sup> Buzfuz et M<sup>e</sup> Skimpin, pour la plaignante, +dit le juge en +écrivant +les noms sur son livre de notes et en articulant ce qu'il +écrivait. Pour +le défendeur, M<sup>e</sup> Snubbin et M. Tronquet.</p> +<p>—Je demande pardon à votre seigneurie: Phunky.</p> +<p>—Oh! très-bien, dit le juge. Je n'avais jamais eu le plaisir +d'entendre +le nom de monsieur.»</p> +<p>Ici M. Phunky salua et sourit, et le juge salua et sourit aussi; et +alors M. Phunky, rougissant jusqu'au blanc des yeux, s'efforça +d'avoir +l'air d'ignorer que tout le monde le regardait, chose qui n'a jamais +réussi jusqu'à présent à personne, et qui +suivant toutes probabilités, +ne réussira en aucun temps.</p> +<p>«Procédons,» dit le juge.</p> +<p>Les huissiers, crièrent de nouveau: <i>silence!</i> et M. +Skimpin exposa +l'affaire; mais, lorsqu'elle fut exposée, l'audience n'en fut +guère plus +avancée, car l'avocat avait soigneusement gardé pour +lui-même les +particularités qu'il savait; et, quand il se rassit, au bout de +trois +minutes, la religion du jury était précisément +aussi éclairée +qu'auparavant.</p> +<p>M<sup>e</sup> Buzfuz se leva alors, avec toute la dignité +qu'exigeait la +nature de +sa cause, chuchota avec Dodson, conféra brièvement avec +Fogg, tira sa +robe sur ses épaules, arrangea sa perruque, et s'adressa au jury.</p> +<p>Il commença par dire que jamais, dans le cours de sa +carrière, jamais +depuis le premier moment où il s'était appliqué +à l'étude des lois, il +ne s'était approché d'une cause avec des sentiments +d'émotion aussi +profonde, avec la conscience d'une aussi pesante responsabilité; +responsabilité, pouvait-il dire, qu'il n'aurait jamais voulu +assumer +s'il n'avait pas été soutenu par la conviction, assez +forte pour +équivaloir à une certitude, par la conviction que la +cause de la +justice, ou, en d'autres termes, la cause de sa cliente, de sa cliente +abusée, innocente et persécutée, devait +prévaloir auprès des douze +gentlemen intelligents, nobles et généreux, qu'il voyait +assis en face +de lui.</p> +<p>Les avocats commencent toujours de cette manière, parce que +cela rend +les jurés contents d'eux-mêmes en leur faisant croire +qu'ils doivent +être des personnages bien difficiles à tromper. Un effet +visible fut +produit immédiatement et plusieurs jurés +commencèrent à prendre avec +activité de volumineuses notes.</p> +<p>«Gentlemen, vous avez appris de mon savant ami, poursuivit M<sup>e</sup> +Buzfuz, +quoiqu'il sût très-bien que les gentlemen du jury +n'avaient rien appris +du tout du savant ami en question; vous avez appris de mon savant ami +que ceci est une action pour violation de promesse de mariage, dans +laquelle les dommages demandés sont de 1500 livres sterling; +mais vous +n'avez pas appris de mon savant ami, attendu que cela n'entrait pas +dans +les attributions de mon savant ami, quels sont les faits et les +circonstances de la cause. Ces faits et ces circonstances, gentlemen, +vous allez les entendre détaillés par moi et +prouvés par les véridiques +dames que je placerai devant vous dans cette tribune.»</p> +<p>Ici M<sup>e</sup> Buzfuz, avec une terrible emphase sur le mot <i>tribune</i>, +frappa sa +table d'un poing majestueux en regardant Dodson et Fogg. Ceux-ci firent +un signe d'admiration pour l'avocat, d'indignation et de défi +pour le +défendeur.</p> +<p>«La plaignante, gentlemen, continua M<sup>e</sup> Buzfuz d'une +voix douce +et +mélancolique, la plaignante est une veuve. Oui, gentlemen, une +veuve. +Feu M. Bardell, après avoir joui, pendant beaucoup +d'années, de l'estime +et de la confiance de son souverain, comme l'un des gardiens de ses +revenus royaux, s'éloigna presque imperceptiblement de ce monde, +pour +aller chercher ailleurs le repos et la paix, que la douane ne peut +jamais accorder.»</p> +<p>À cette poétique description du décès de +M. Bardell (qui avait eu la +tête cassée d'un coup de pinte dans une rixe de taverne), +la voix du +savant avocat trembla et s'éteignit un instant. Il continua avec +grande +émotion.</p> +<p>«Quelque temps avant sa mort, il avait imprimé sa +ressemblance sur le +front d'un petit garçon. Avec ce petit garçon, seul gage +de l'amour du +défunt douanier, Mme Bardell se cacha au monde et rechercha la +tranquillité de la rue Goswell. Là elle plaça +à la croisée de son +parloir un écriteau manuscrit portant cette inscription: <i>Appartement +de +garçon à louer en garni; s'adresser au +rez-de-chaussée.</i>»</p> +<p>Ici M<sup>e</sup> Buzfuz fit une pause, tandis que plusieurs +gentlemen du jury +prenaient note de ce document.</p> +<p>«Est-ce qu'il n'y a point de date à cette pièce? +demanda un juré.</p> +<p>—Non, monsieur, il n'y a point de date, répondit l'avocat. +Mais je suis +autorisé à déclarer que cet écriteau fut +mis à la fenêtre de la +plaignante il y a justement trois années. J'appelle l'attention +du jury +sur les termes de ce document: <i>Appartement de garçon +à louer en garni</i>. +Messieurs, l'opinion que Mme Bardell s'était formée de +l'autre sexe +était dérivée d'une longue contemplation des +qualités inestimables de +l'époux qu'elle avait perdu. Elle n'avait pas de crainte; elle +n'avait +pas de méfiance; elle n'avait pas de soupçons; elle +était tout abandon +et toute confiance. M. Bardell, disait la veuve, M. Bardell +était +autrefois garçon; c'est à un garçon que je +demanderai protection, +assistance, consolation. C'est dans un garçon que je verrai +éternellement quelque chose qui me rappellera ce qu'était +M. Bardell, +quand il gagna mes jeunes et vierges affections; c'est à un +garçon que +je louerai mon appartement. Entraînée par cette belle et +touchante +inspiration (l'une des plus belles inspirations de notre imparfaite +nature, gentlemen), la veuve solitaire et désolée +sécha ses lames, +meubla son premier étage, serra son innocente progéniture +sur son sein +maternel, et mit à la fenêtre de son parloir +l'écriteau que vous +connaissez. Y resta-t-il longtemps? Non. Le serpent était aux +aguets, +la mèche était allumée, la mine était +préparée, le sapeur et le mineur +étaient à l'ouvrage. L'écriteau n'avait pas +été trois jours à la fenêtre +du parloir... trois jours, gentlemen! quand un être qui marchait +sur +deux jambes et qui ressemblait extérieurement à un homme +et non point à +un monstre, frappa à la porte de Mme Bardell. Il s'adressa au +rez-de-chaussée; il loua le logement, et le lendemain il s'y +installa. +Cet être était Pickwick; Pickwick le +défendeur.»</p> +<p>M<sup>e</sup> Buzfuz avait parlé avec tant de +volubilité que son +visage en était +devenu absolument cramoisi. Il s'arrêta ici pour reprendre +haleine. Le +silence réveilla M. le juge Stareleigh qui, +immédiatement, écrivit +quelque chose avec une plume où il n'y avait pas d'encre, et +prit un air +extraordinairement réfléchi, afin de faire croire au jury +qu'il pensait +toujours plus profondément quand il avait les yeux fermés.</p> +<p>M<sup>e</sup> Buzfuz continua.</p> +<p>«Je dirai peu de choses de cet homme. Le sujet présente +peu de charmes, +et je n'aurais pas plus de plaisir que vous, gentlemen, à +m'étendre +complaisamment sur son égoïsme révoltant, sur sa +scélératesse +systématique.»</p> +<p>En entendant ces derniers mots, M. Pickwick qui, depuis quelques +instants écrivait en silence, tressaillit violemment, comme si +quelque +vague idée d'attaquer M<sup>e</sup> Buzfuz sous les yeux +mêmes de la +justice, +s'était présentée à son esprit. Un geste +monitoire de M. Perker le +retint, et il écouta le reste du discours du savant gentleman +avec un +air d'indignation qui contrastait complètement avec le visage +admirateur +de Mmes Cluppins et Sanders.</p> +<p>«Je dis scélératesse systématique, +gentlemen, continua l'avocat en +regardant M. Pickwick, et en s'adressant directement à lui; et, +quand je +dis scélératesse systématique, permettez-moi +d'avertir le défendeur, +s'il est dans cette salle, comme je suis informé qu'il y est, +qu'il +aurait agi plus décemment, plus convenablement, avec plus de +jugement et +de bon goût, s'il s'était abstenu d'y paraître. +Laissez-moi l'avertir, +messieurs, que s'il se permettait quelque geste de +désapprobation dans +cette enceinte, vous sauriez les apprécier et lui en tenir un +compte +rigoureux; et laissez-moi lui dire, en outre, comme milord vous le +dira, +gentlemen, qu'un Avocat qui remplit son devoir envers ses clients, ne +doit être ni intimidé, ni menacé, ni +maltraité, et que toute tentative +pour commettre l'un ou l'autre de ces actes retombera sur la tête +du +machinateur, qu'il soit demandeur ou défendeur, que son nom soit +Pickwick ou Noakes, ou Stonkes, ou Stiles, ou Brown, ou Thompson.»</p> +<p>Cette petite digression du sujet principal amena +nécessairement le +résultat désiré, de tourner tous les yeux sur M. +Pickwick. M<sup>e</sup> Buzfuz, +s'étant partiellement remis de l'état +d'élévation morale où il s'était +fouetté, continua plus posément.</p> +<p>«Je vous prouverai, gentlemen, que, pendant deux +années, Pickwick +continua de rester constamment et sans interruption, sans intermission, +dans la maison de la dame Bardell; je vous prouverai que, durant tout +ce +temps, la dame Bardell le servit, s'occupa de ses besoins, fit cuire +ses +repas, donna son linge à la blanchisseuse, le reçut, le +raccommoda, et +jouit enfin de toute la confiance de son locataire. Je vous prouverai +que, dans beaucoup d'occasions, il donna à son petit +garçon des +demi-pence, et même, dans, quelques occasions, des pièces +de six pence; +je vous prouverai aussi, par la déposition d'un témoin +qu'il aéra +impossible à mon savant ami de récuser ou d'infirmer; je +vous prouverai, +dis-je, qu'une fois il caressa le petit bonhomme sur la tête, et, +après +lui avoir demandé s'il avait gagné récemment +beaucoup de billes et de +calots, se servit de ces expressions remarquables: <i>Seriez-vous bien +content d'avoir un autre père?</i> Je vous prouverai, en outre, +gentlemen, +qu'il y a environ un an, Pickwick commença tout à coup +à s'absenter de +la maison, durant de longs intervalles, comme s'il avait eu l'intention +de se séparer graduellement de ma cliente; mais je vous ferai +voir aussi +qu'à cette époque sa résolution n'était pas +assez forte ou que ses bons +sentiments prirent le dessus, s'il a de bons sentiments; ou que les +charmes et les accomplissements de ma cliente l'emportèrent sur +ses +intentions inhumaines; car je vous prouverai qu'en revenant d'un +voyage, +il lui fit positivement des offres de mariage, après avoir pris +soin +toutefois qu'il ne put y avoir aucun témoin de leur contrat +solennel. +Cependant je suis en état de vous prouver, d'après le +témoignage de +trois de ses amis, qui déposeront bien malgré eux, +gentlemen, que, dans +cette même matinée, il fut découvert par eux, +tenant la plaignante dans +ses bras et calmant son agitation par des douceurs et des +caresses.»</p> +<p>Une impression visible fut produite sur les auditeurs par cette +partie +du discours du savant avocat. Tirant de son sac deux petits chiffons de +papier, il continua:</p> +<p>«Et maintenant, gentlemen, un seul mot de plus. Nous avons +heureusement +retrouvé deux lettres, que le défendeur confesse +être de lui, et qui +disent des volumes. Ces lettres dévoilent le caractère de +l'homme. Elles +ne sont point écrites dans un langage ouvert, éloquent, +fervent, +respirant le parfum d'une tendresse passionnée; non, elles sont +pleines +de précautions, de ruses, de mots couverts, mais qui +heureusement sont +bien plus concluantes que si elles contenaient les expressions les plus +brûlantes, les plus poétiques images: lettres qui doivent +être examinées +avec un œil soupçonneux; lettres qui étaient +destinées, par Pickwick, à +dérouter les tiers entre les mains desquels elles pourraient +tomber. Je +vais vous lire la première, gentlemen. «Garraway, midi. +Chère mistress +B. Côtelettes de mouton et sauce aux tomates! Tout à vous. +Pickwick.» +Côttelettes de mouton! Juste ciel! et sauce aux tomates! +Gentlemen, le +bonheur d'une femme sensible et confiante devra-t-il être +à jamais +détruit par ces vils artifices? La lettre suivante n'a point de +date, ce +qui, par soi-même, est déjà suspect. +«Chère madame B. Je n'arriverai à +la maison que demain matin: la voiture est en retard.» Et ensuite +viennent ces expressions très-remarquables: «Ne vous +tourmentez point +pour la bassinoire.» La bassinoire! Eh! messieurs, qui donc se +tourmente +pour une bassinoire? Quand est-ce que la paix d'un homme ou d'une femme +a été troublée par une bassinoire? par une +bassinoire, qui est en +elle-même un meuble domestique innocent, utile, et j'ajouterai +même, +commode. Pourquoi Mme Bardell est-elle si chaleureusement +suppliée de ne +point d'affliger pour la bassinoire? À moins (comme il n'y a pas +l'ombre +d'un doute) que ce mot ne serve de couvercle à un feu +caché, qu'il ne +soit l'équivalent de quelque expression caressante, de quelque +promesse +flatteuse, le tout déguisé par un système de +correspondance énigmatique, +artificieusement imaginé par Pickwick, dans le dessein de +préparer sa +lâche trahison, et qui, effectivement, est resté +indéchiffrable pour +tout le monde. Ensuite, que signifient ces paroles: <i>La voiture est +en +retard?</i> Je ne serais point étonné qu'elles +s'appliquassent à Pickwick +lui-même qui, incontestablement, a été bien +criminellement en retard +durant toute cette affaire; mais dont la vitesse sera +inopinément +accélérée, et dont les roues, comme il s'en +apercevra à son dam, seront +incessamment graissées par vous-mêmes, gentlemen!»</p> +<p>M<sup>e</sup> Buzfuz s'arrêta en cet endroit, pour voir si le +jury +souriait à +cette plaisanterie; mais personne ne l'ayant comprise, excepté +l'épicier, dont l'intelligence sur ce sujet provenait +probablement de ce +qu'il avait soumis, dans la matinée même, son chariot au +procédé en +question, le savant avocat jugea convenable, pour finir, de retomber +encore dans le lugubre.</p> +<p>«Assez de ceci, gentlemen; il est difficile de sourire avec un +cœur +déchiré; il est mal de plaisanter, quand nos plus +profondes sympathies +sont éveillées. L'avenir de ma cliente est perdu; et ce +n'est pas une +figure de rhétorique de dire que sa maison est vide. +L'écriteau n'est +pas mis, et pourtant il n'y a point de locataire. Des +célibataires +estimables passent et repassent dans la rue Goswell, mais il n'y a pas +pour eux d'invitation à s'adresser au rez-de-chaussée. +Tout est sombre +et silencieux dans la demeure de madame Bardell; la voix même de +l'enfant ne s'y fait plus entendre; ses jeux innocents sont +abandonnés, +car sa mère gémit et se désespère; ses +agates et ses billes sont +négligées; il n'entend plus le cri familier de ses +camarades: pas de +tricherie! Il a perdu l'habileté dont il faisait preuve au jeu +de pair +ou impair. Cependant, gentlemen, Pickwick, l'infâme destructeur +de cette +oasis domestique qui verdoyait dans le désert de Goswell Street, +Pickwick qui se présente devant vous au jourd'hui, avec son +infernale +<i>sauce aux tomates</i> et son ignoble <i>bassinoire</i>, Pickwick +lève encore +devant vous son front d'airain, et contemple avec +férocité la ruine dont +il est l'auteur. Des dommages, gentlemen, de forts dommages sont la +seule punition que vous puissiez lui infliger, la seule consolation que +vous puissiez offrir à ma cliente; et c'est dans cet espoir +qu'elle +fait, en ce moment, un appel à l'intelligence, à l'esprit +élevé, à la +sympathie, à la conscience, à la justice, à la +grandeur d'âme d'un jury +composé de ses plus honorables concitoyens.»</p> +<p>Après cette belle péroraison, M<sup>e</sup> Buzfuz +s'assit, et M. +le juge +Stareleigh s'éveilla.</p> +<p>«Appelez Élisabeth Cluppins,» dit l'avocat en se +relevant au bout d'une +minute, avec une nouvelle vigueur.</p> +<p>L'huissier le plus proche appela: «Élisabeth +Tuppins!» un autre, à une +petite distance, demanda: «Élisabeth Supkins!» et un +troisième enfin se +précipita dans King-Street et beugla: «Élisabeth +Fnuffin!» jusqu'à ce +qu'il en fût enroué.</p> +<p>Pendant ce temps, Madame Cluppins avec l'assistance combinée +de Mmes +Bardell et Sanders, de M. Dodson et de M. Fogg, était conduite +vers la +tribune des témoins. Lorsqu'elle fut heureusement juchée +sur la marche +d'en haut, Mme Bardell se plaça debout sur celle d'en bas, +tenant d'une +main le mouchoir et les socques de son amie, de l'autre une bouteille +de +verre, qui pouvait contenir environ un quart de pinte de sel de +vinaigre, afin d'être prête à tout +événement. Mme Sanders, dont les yeux +étaient attentivement fixés sur le visage du juge, se +planta près de Mme +Bardell, tenant de la main gauche le grand parapluie, et appuyant d'un +air déterminé son pouce droit sur le ressort, comme pour +faire voir +qu'elle était prête à l'ouvrir, au plus +léger signal.</p> +<p>«Madame Cluppins, dit M<sup>e</sup> Buzfuz, je vous en prie, +madame, +tranquillisez-vous.»</p> +<p>Bien entendu qu'à cette invitation, Mme Cluppins se prit +à sangloter +avec une nouvelle violence, et donna des marques si alarmantes de +sensibilité, qu'elle semblait à chaque instant +prête à s'évanouir.</p> +<p>Cependant, après quelques questions peu importantes, M<sup>e</sup> +Buzfuz lui dit: +«Vous rappelez-vous, madame Cluppins, vous être +trouvée dans la chambre +du fond, au premier étage, chez Mme Bardell, dans une certaine +matinée +de juillet, tandis qu'elle époussetait l'appartement de M. +Pickwick?</p> +<p>—Oui milord, et messieurs du jury, répondit Mme Cluppins.</p> +<p>—La chambre de M. Pickwick était au premier, sur le devant, +je pense?</p> +<p>—Oui, Monsieur.</p> +<p>—Que faisiez-vous dans la chambre de derrière, madame? +demanda le petit +juge.</p> +<p>—Milord et messieurs! s'écria Mme Cluppins, avec une +agitation +intéressante, je ne veux pas vous tromper....</p> +<p>—Vous ferez bien, madame, lui dit-le petit juge.</p> +<p>—Je me trouvais là à l'insu de Mme Bardell. +J'étais sortie avec un +petit panier, messieurs, pour acheter trois livres de vitelottes, qui +m'ont bien coûté deux pence et demi, quand je vois la +porte de la rue de +Mme Bardell entre-bâillée....</p> +<p>—Entre quoi? s'écria le petit juge.</p> +<p>—À moitié ouverte, milord, dit M<sup>e</sup> Snubbin.</p> +<p>—Elle a dit entre-bâillée, fit observer le petit juge +d'un air +plaisant.</p> +<p>—C'est la même chose, milord,» reprit l'illustre avocat.</p> +<p>Le petit juge le regarda dubitativement, et dit qu'il en tiendrait +note. +Mme Cluppins continua.</p> +<p>«Je suis entrée, gentlemen, juste pour dire bonjour, et +je suis montée +les escaliers, d'une manière pacifique, et je suis +pénétrée dans la +chambre de derrière et... et....</p> +<p>—Et vous avez écouté, je pense, madame Cluppins? dit +M<sup>e</sup> Buzfuz.</p> +<p>—Je vous demande excuse, monsieur, répliqua Mme Cluppins, +d'un air +majestueux, j'en mépriserais l'action, les voix étaient +très-élevées, +monsieur, et se forcèrent sur mon oreille.</p> +<p>—Très bien, vous n'écoutiez pas, mais vous entendiez +les voix. Une de +ces voix était-elle celle de M. Pickwick?</p> +<p>—Oui, monsieur.»</p> +<p>Mme Cluppins, après avoir déclaré distinctement +que M. Pickwick +s'adressait à Mme Bardell, répéta lentement et en +réponse à de +nombreuses questions, la conversation que nos lecteurs connaissent +déjà. +M<sup>e</sup> Buzfuz sourit, en s'asseyant, et les jurés prirent +un air +soupçonneux; mais leur physionomie devint absolument +menaçante, lorsque +M<sup>e</sup> Snubbin déclara qu'il ne contre-examinerait pas le +témoin, parce que +M. Pickwick croyait devoir convenir que son récit était +exact en +substance.</p> +<p>Mme Cluppins ayant une fois brisé la glace, jugea que +l'occasion était +favorable pour faire une courte dissertation sur ses propres affaires +domestiques. Elle commença donc par informer la cour qu'elle +était au +moment actuel mère de huit enfants, et qu'elle entretenait +l'espérance +d'en présenter un neuvième à M. Cluppins dans +environ six mois. +Malheureusement dans cet endroit instructif, le petit juge +l'interrompit +très-colériquement, et par suite de cette interruption la +vertueuse dame +et Mme Sanders furent poliment conduites hors de la salle, sous +l'escorte de M. Jackson, sans autre forme de procès.</p> +<p>«Nathaniel Winkle! dit M. Skimpin.</p> +<p>—Présent, répondit M. Winkle, d'une voix faible; puis +il entra dans la +tribune des témoins, et après avoir prêté +serment, salua le juge avec +une grande déférence.</p> +<p>—Ne vous tournez pas vers moi, monsieur, lui dit aigrement le juge, +en +réponse à son salut. Regardez le jury.»</p> +<p>M. Winkle obéit, avec empressement, à cet ordre, et se +tourna vers la +place où il supposait que le jury devait être, car dans +l'état de +confusion où il se trouvait, il était tout à fait +incapable de voir +quelque chose.</p> +<p>M. Skimpin s'occupa alors de l'examiner. C'était un jeune +homme de 42 +ou 43 ans, qui promettait beaucoup, et qui était +nécessairement fort +désireux de confondre, autant qu'il le pourrait, un +témoin notoirement +prédisposé en faveur de l'autre partie.</p> +<p>«Maintenant, monsieur, aurez-vous la bonté de faire +connaître votre nom +à Sa Seigneurie et au jury? dit M. Skimpin, en inclinant de +côté pour +écouter la réponse, et pour jeter en même temps aux +jurés un coup d'œil +qui semblait indiquer que le goût naturel de M. Winkle pour le +parjure +pourrait bien l'induire à déclarer un autre nom que le +sien.</p> +<p>—Winkle, répondit le témoin.</p> +<p>—Quel est votre nom de baptême, monsieur? demanda le petit +juge d'un +ton courroucé.</p> +<p>—Nathaniel, monsieur.</p> +<p>—Daniel? Vous n'avez pas d'autre prénom?</p> +<p>—Nathaniel, monsieur... milord, je veux dire.</p> +<p>—Nathaniel, Daniel? ou Daniel Nathaniel?</p> +<p>—Non, milord; seulement Nathaniel; point Daniel.</p> +<p>—Alors, monsieur, pourquoi donc m'avez-vous dit Daniel?</p> +<p>—Je ne l'ai pas dit, milord.</p> +<p>—Vous l'avez dit, monsieur, rétorqua le juge, avec un +austère +froncement de sourcils. Pourquoi aurais-je écrit: <i>Daniel</i>, +dans mes +notes, si vous ne me l'aviez pas dit, monsieur?»</p> +<p>Cet argument était évidemment sans réplique.</p> +<p>«M. Winkle a la mémoire assez courte, milord, +interrompit M. Skimpin, en +jetant un autre coup d'œil au jury; mais j'espère que nous +trouverons +moyen de la lui rafraîchir.</p> +<p>—Je vous conseille de faire attention, monsieur,» dit le petit +juge au +témoin, en le regardant d'un air sinistre.</p> +<p>Le pauvre M. Winkle salua, et s'efforça de feindre une +tranquillité dont +il était bien loin; ce qui, dans son état de +perplexité, lui donnait +précisément l'air d'un filou pris sur le fait.</p> +<p>«Maintenant, monsieur Winkle, reprit M. Skimpin, +écoutez moi avec +attention, s'il vous plaît, et laissez-moi vous recommander, dans +votre +propre intérêt, de ne point oublier les injonctions de +milord. +N'êtes-vous pas ami intime de M. Pickwick, le défendeur?</p> +<p>—Autant que je puisse me le rappeler, en ce moment, je connais M. +Pickwick depuis près de....</p> +<p>—Monsieur, n'éludez pas la question. Êtes-vous oui ou +non ami intime +du défendeur?</p> +<p>—J'allais justement vous dire que....</p> +<p>—Voulez-vous, oui ou non, répondre à ma question, +monsieur?</p> +<p>—Si vous ne répondez pas à la question, je vous ferai +incarcérer, +monsieur, s'écria le petit juge en regardant par-dessus ses +notes.</p> +<p>—Allons! monsieur, oui ou non, s'il vous plaît, +répéta M. Skimpin.</p> +<p>—Oui, je le suis, dit enfin M. Winkle.</p> +<p>—Ah! vous l'êtes! Et pourquoi n'avez-vous pas voulu le dire du +premier +coup, monsieur? Vous connaissez peut-être aussi la plaignante? +n'est-ce +pas, monsieur Winkle?</p> +<p>—Je ne la connais pas, mais je l'ai vue.</p> +<p>—Oh! vous ne la connaissez pas, mais vous l'avez vue! Maintenant +ayez +la bonté de dire à MM. les jurés, ce que vous +entendez par cette +distinction, monsieur Winkle?</p> +<p>—J'entends que je ne suis pas intime avec elle, mais que je l'ai vue +quand j'allais chez monsieur Pickwick, dans Goswell-Street.</p> +<p>—Combien de fois l'avez-vous vue, monsieur?</p> +<p>—Combien de fois?</p> +<p>—Oui, monsieur, combien de fois? Je vous répéterai +cette question tant +que vous le désirerez, monsieur.» Et le savant gentleman, +après avoir +froncé sévèrement les sourcils, plaça ses +mains sur ses hanches, et +sourit aux jurés, d'un air soupçonneux.</p> +<p>Sur cette question, s'éleva l'édifiante controverse, +ordinaire en pareil +cas. D'abord M. Winkle déclara qu'il lui était absolument +impossible de +préciser combien de fois il avait vu Mme Bardell. Alors on lui +demanda +s'il l'avait vue vingt fois? à quoi il répondit: +«Certainement plus que +cela.»—S'il l'avait vue cent fois?—S'il pouvait jurer de l'avoir +vue +plus de cinquante fois?—S'il n'était pas certain de l'avoir vue, +au +moins soixante et quinze fois, et ainsi de suite. À la fin on +arriva à +cette conclusion satisfaisante qu'il ferait bien de prendre garde +à lui +et à ses réponses. Le témoin ayant +été réduit de la sorte à l'état +désiré de susceptibilité nerveuse, +l'interrogatoire fut continué ainsi +qu'il suit:</p> +<p>«Monsieur Winkle, vous rappelez-vous avoir été +chez le défendeur +Pickwick dans l'appartement de la plaignante, rue Goswell, une certaine +matinée de juillet?</p> +<p>—Oui, je me le rappelle.</p> +<p>—Étiez-vous accompagné dans cette occasion par un ami +du nom de Tupman, +et par un autre du nom de Snodgrass.</p> +<p>—Oui, monsieur.</p> +<p>—Sont-ils ici?</p> +<p>—Oui, ils y sont, répondit M. Winkle en regardant avec +inquiétude +l'endroit où étaient placés ses amis.</p> +<p>—Je vous en prie, monsieur Winkle, occupez-vous de moi et ne pensez +pas +à vos amis, reprit M. Skimpin, en jetant au jury un autre coup +d'œil +expressif. Il faudra qu'ils racontent leur histoire sans avoir de +consultation préalable avec vous, s'ils n'en ont pas eu +déjà (autre +regard au jury). Maintenant, monsieur, dites à MM. les +jurés ce que vous +vîtes en entrant dans la chambre du défendeur, le jour en +question. +Allons! monsieur, accouchez donc; il faut que nous le sachions +tôt ou +tard.</p> +<p>—Le défendeur, M. Pickwick, tenait la plaignante dans ses +bras, ayant +ses mains autour de sa taille, répliqua M. Winkle, avec une +hésitation +bien naturelle; et la plaignante paraissait être évanouie.</p> +<p>—Avez-vous entendu le défendeur dire quelque chose?</p> +<p>—Je l'ai entendu appeler Mme Bardell une bonne âme, et +l'engager à se +calmer, en lui représentant dans quelle situation on les +trouverait s'il +survenait quelqu'un, ou quelque chose comme cela.</p> +<p>—Maintenant, monsieur Winkle, je n'ai plus qu'une question à +vous +faire, et je vous prie de vous rappeler l'avertissement de milord. +Voulez-vous affirmer, sous serment, que Pickwick, le défendeur, +n'a pas +dit dans l'occasion en question: «Ma chère madame Bardell, +vous êtes une +bonne âme; habituez-vous à cette situation: un jour vous y +viendrez, +même devant quelqu'un;» ou quelque chose comme cela.</p> +<p>—Je... je ne l'ai certainement pas compris ainsi, dit M. Winkle +étonné +de l'ingénieuse explication donnée au petit nombre de +paroles qu'il +avait entendues. J'étais sur l'escalier, et je n'ai pas pu +entendre +distinctement. L'impression qui m'est restée est que....</p> +<p>—Ah! interrompit M. Skimpin, les gentlemen du jury n'ont pas besoin +de +vos impressions qui, je le crains, ne satisferaient guère des +personnes +honnêtes et franches: vous étiez sur l'escalier et vous +n'avez pas +entendu distinctement; mais vous ne voulez pas jurer que M. Pickwick ne +se soit pas servi des expressions que je viens de citer. Vous ai-je +bien compris?</p> +<p>—Non, je ne le peux pas jurer,» répliqua M. Winkle; et +M. Skimpin +s'assit d'un air triomphant.</p> +<p>Jusque-là, la cause de M. Pickwick n'avait pas marché +d'une manière +tellement heureuse qu'elle fût en état de supporter le +poids de nouveaux +soupçons, mais comme on pouvait désirer de la placer sous +un meilleur +jour, s'il était possible, M. Phunky se leva, afin de tirer +quelque +chose d'important de M. Winkle dans un contre-examen. On va voir tout +à +l'heure s'il en tira en effet quelque chose d'important.</p> +<p>«Je crois, monsieur Winkle, lui dit-il, que M. Pickwick n'est +plus un +jeune homme?</p> +<p>—Oh non! répondit M. Winkle, il est assez âgé +pour être mon père.</p> +<p>—Vous avez dit à mon savant ami que vous connaissiez M. +Pickwick depuis +longtemps. Avez-vous jamais eu quelques raisons de supposer qu'il +était +sur le point de se marier?</p> +<p>—Oh non! certainement, non! répliqua M. Winkle avec tant +d'empressement +que M. Phunky aurait dû le tirer de la tribune le plus +promptement +possible. Les praticiens tiennent qu'il y a deux espèces de +témoins +particulièrement dangereux: le témoin qui rechigne, et le +témoin qui a +trop de bonne volonté. Ce fut la destinée de M. Winkle de +figurer de ces +deux manières, dans la cause de son ami.</p> +<p>—J'irai même plus loin que ceci, continua M. Phunky, de l'air +le pins +satisfait et le plus confiant. Avez-vous jamais vu dans les +manières de +M. Pickwick envers l'autre sexe, quelque chose qui ait pu vous induire +à +croire qu'il ne serait pas éloigné de renoncer à +la vie d'un vieux +garçon?</p> +<p>—Oh non! certainement, non!</p> +<p>—Dans ses rapports avec les dames, sa conduite n'a-t-elle pas +toujours +été celle d'un homme qui, ayant atteint un âge +assez avancé, satisfait +de ses propres amusements et de ses occupations, les traite toujours +comme un père traite ses filles?</p> +<p>—Il n'y a pas le moindre doute à cela, répliqua M. +Winkle dans la +plénitude de son cœur. C'est-à-dire... oui... oh! oui +certainement.</p> +<p>—Vous n'avez jamais remarqué dans sa conduite envers Mme +Bardell, ou +envers toute autre femme, rien qui fût le moins du monde suspect? +ajouta +M. Phunky, en se préparant à s'asseoir, car M<sup>e</sup> +Snubbin +lui faisait +signe du coin de l'œil.</p> +<p>—Mais... n... n... non, répondit M. Winkle, excepté... +dans une légère +circonstance, qui, j'en suis sûr, pourrait être facilement +expliquée.»</p> +<p>Cette déplorable confession n'aurait pas été +arrachée au témoin, sans +aucun doute, si le malheureux M. Phunky s'était assis quand M<sup>e</sup> +Snubbin +lui avait fait signe, ou si M<sup>e</sup> Buzfuz avait +arrêté +dès le début ce +contre-examen irrégulier. Mais il s'était bien +gardé de le faire, car il +avait remarqué l'anxiété de M. Winkle, et avait +habilement conclu que sa +cliente en tirerait quelque profit. Au moment où ces paroles +malencontreuses tombèrent des lèvres du témoin, M. +Phunky s'assit à la +fin, et M<sup>e</sup> Snubbin s'empressa, peut-être un peu trop, +de dire au +témoin +de quitter la tribune. M. Winkle s'y préparait avec grande +satisfaction, +quand M<sup>e</sup> Buzfuz l'arrêta.</p> +<p>«Attendez monsieur Winkle, attendez, lui dit-il. Puis +s'adressant au +petit juge: Votre Seigneurie veut-elle avoir la bonté de +demander au +témoin en quelle circonstance ce gentleman, qui est assez vieux +pour +être son père, s'est comporté d'une manière +suspecte envers des femmes?</p> +<p>—Monsieur, dit le juge, en se tournant vers le misérable et +désespéré +témoin, vous entendez la question du savant avocat. +Décrivez la +circonstance à laquelle vous avez fait allusion.</p> +<p>—Milord, répondit M. Winkle d'une voix tremblante +d'anxiété, je... je +désirerais me taire à cet égard.</p> +<p>—C'est possible, rétorqua le petit juge, mais il faut +parler.»</p> +<p>Parmi le profond silence de toute l'assemblée, M. Winkle +balbutia que la +légère circonstance suspecte était que M. Pickwick +avait été trouvé, à +minuit, dans la chambre à coucher d'une dame, ce qui +s'était terminé, à +ce que croyait M. Winkle, par la rupture du mariage projeté de +la dame +en question, et ce qui avait amené, comme il le savait fort +bien, la +comparution forcée des pickwickiens devant Georges Nupkins, +esquire, +magistrat et juge de paix du bourg d'Ipswich.</p> +<p>«Vous pouvez quitter la tribune,» monsieur, dit alors M<sup>e</sup> +Snubbin. M. +Winkle la quitta en effet, et se précipita, en courant comme un +fou, +vers son hôtel où il fût découvert par le +garçon, au bout de quelques +heures, la tête ensevelie sous les coussins d'un sofa, et +poussant des +gémissements qui fendaient le cœur.</p> +<p>Tracy Tupman et Augustus Snodgrass furent successivement +appelés à la +tribune. L'un et l'autre corroborèrent la déposition de +leur malheureux +ami, et chacun d'eux fût presque réduit au +désespoir par d'insidieuses +questions.</p> +<p>Susannah Sanders fut ensuite appelée, examinée par M<sup>e</sup> +Buzfuz, et +contre-examinée par M<sup>e</sup> Subbin. Elle avait toujours +dit et cru +que M. +Pickwick épouserait Mme Bardell. Elle savait qu'après +l'évanouissement +de juillet, le futur mariage de M. Pickwick et de mistress Bardell +avait +été le sujet ordinaire des conversations du voisinage. +Elle l'avait +entendu dire à mistress Mudberry, la revendeuse, et à la +repasseuse, +mistress Bunkin; mais elle ne voyait dans la salle ni mistress Mudberry +ni mistress Bunkin. Elle avait entendu M. Pickwick demander au petit +garçon s'il aimerait à avoir un autre père. Elle +ne savait pas si Mme +Bardell faisait société avec le boulanger, mais elle +savait que le +boulanger était alors garçon, et est maintenant +marié. Elle ne pouvait +pas jurer que Mme Bardell ne fût pas très-éprise du +boulanger, mais elle +imaginait que le boulanger n'était pas très-épris +de Mme Bardell, car +dans ce cas il n'aurait pas épousé une autre personne. +Elle pensait que +Mme Bardell s'était évanouie dans la matinée du +mois de juillet parce +que M. Pickwick lui avait demandé de fixer le jour; elle savait +qu'elle-même avait tout à fait perdu connaissance, quand +M. Sanders lui +avait demandé de fixer le jour, et elle pensait que toute +personne qui +peut s'appeler une lady en ferait autant, en semblable circonstance. +Enfin elle avait entendu la question adressée par M. Pickwick au +petit +Bardell, relativement aux billes et aux calots, mais sur sa foi de +chrétienne, elle ne savait pas quelle différence il y +avait entre une +bille et un calot.</p> +<p>Interrogée par M. le juge Stareleigh, mistress Sanders +répondit que, +pendant que M. Sanders lui faisait la cour, elle avait reçu de +lui des +lettres d'amour comme font les autres ladies; que dans le cours de leur +correspondance M. Sanders l'avait appelée très-souvent +mon <i>canard</i>, +mais jamais <i>ma côtelette</i> ou <i>ma sauce aux tomates</i>. +M. Sanders aimait +passionnément le canard; peut-être que s'il avait autant +aimé la +côtelette et la sauce aux tomates, il en aurait employé le +nom comme un +terme d'affection.</p> +<p>Après cette déposition capitale, M<sup>e</sup> Buzfuz +se leva +avec plus +d'importance qu'il n'en avait déjà montré, et dit +d'une voix forte: +«Appelez Samuel Weller.»</p> +<p>Il était tout à fait inutile d'appeler Samuel Weller, +car Samuel Weller +monta lentement dans la tribune au moment où son nom fut +prononcé. Il +posa son chapeau sur le plancher, ses bras sur la balustrade, et +examina +la cour, à vol d'oiseau, avec un air remarquablement gracieux et +jovial.</p> +<p>«Quel est votre nom, monsieur? demanda le juge.</p> +<p>—Sam Weller, milord, répliqua ce gentleman.</p> +<p>—L'écrivez-vous avec un V ou un W?</p> +<p>—Ça dépend du goût et de la fantaisie de celui +qui écrit, milord. Je +n'ai eu cette occasion qu'une fois ou deux dans ma vie, mais je +l'écris +avec un V.»</p> +<p>Ici on entendit dans la galerie une voix qui criait: «C'est +bien ça, +Samivel; c'est bien ça. Mettez un V, milord.</p> +<p>—Qui est-ce qui se permet d'apostropher la cour, s'écria le +petit juge +en levant les jeux. Huissier!</p> +<p>—Oui, milord.</p> +<p>—Amenez cette personne ici, sur-le-champ.</p> +<p>—Oui, milord.»</p> +<p>Mais comme l'huissier ne put trouver la personne, il ne l'amena pas, +et +après une grande commotion, tous les assistants, qui +s'étaient levés +pour regarder le coupable, se rassirent.</p> +<p>Aussitôt que l'indignation du petit juge lui permit de parler, +il se +tourna vers le témoin et lui dit:</p> +<p>«Savez-vous qui c'était, monsieur?</p> +<p>—Je suspecte un brin que c'était mon père, milord.</p> +<p>—Le voyez-vous maintenant?</p> +<p>—Non, je ne le vois pas, milord, répliqua Sam, en attachant +ses yeux à +la lanterne par laquelle la salle était éclairée.</p> +<p>—Si vous aviez pu me le montrer, je l'aurais fait empoigner +sur-le-champ, reprit l'irascible petit juge.»</p> +<p>Sam fit un salut plein de reconnaissance et se retourna vers M<sup>e</sup> +Buzfuz, +avec son air de bonne humeur imperturbable.</p> +<p>«Maintenant monsieur Weller, dit M<sup>e</sup> Buzfuz.</p> +<p>—Voilà, monsieur, répliqua Sam.</p> +<p>—Vous êtes, je crois, au service de M. Pickwick, le +défendeur en cette +cause? Parlez s'il vous plaît, monsieur Weller.</p> +<p>—Oui, monsieur, je vas parler. Je suis au service de ce gentleman +ici, +et c'est un très-bon service.</p> +<p>—Pas grand'chose à faire, et beaucoup à gagner, je +suppose? dit +l'avocat, d'un air farceur.</p> +<p>—Ah! oui, suffisamment à gagner, monsieur, comme disait le +soldat, +quand on le condamna à cent cinquante coups de fouet.</p> +<p>—Nous n'avons pas besoin de ce qu'a dit le soldat, monsieur, ni +toute +autre personne, interrompit le juge.</p> +<p>—Très-bien, milord.</p> +<p>—Vous rappelez-vous, dit M<sup>e</sup> Buzfuz, en reprenant la +parole, vous +rappelez-vous quelque chose de remarquable qui arriva dans la +matinée où +vous fûtes engagé par le défendeur? voyons! +monsieur Weller?</p> +<p>—Oui, monsieur.</p> +<p>—Ayez la bonté de dire au jury ce que c'était.</p> +<p>—J'ai eu un habillement complet tout neuf, ce matin-là, +messieurs du +jury, et c'était une circonstance très-remarquable pour +moi, dans ce +temps-là.»</p> +<p>Ces mots excitèrent un éclat de rire +général, mais le petit juge, +regardant avec colère par-dessus son bureau: «Monsieur, +dit-il, je vous +engage à prendre garde.</p> +<p>—C'est ce que M. Pickwick m'a dit dans le temps, milord; et j'ai +pris +bien garde à conserver ces habits-là, +véritablement, milord.»</p> +<p>Pendant deux grandes minutes, le juge regarda +sévèrement le visage de +Sam, mais voyant que ses traits étaient complètement +calmes et sereins, +il ne dit rien, et fit signe à l'avocat de continuer.</p> +<p>«Est-ce que vous prétendez me dire, monsieur Weller, +reprit M<sup>e</sup> Buzfuz en +croisant ses bras emphatiquement et en se tournant à demi vers +le jury, +comme pour l'assurer silencieusement qu'il viendrait à bout du +témoin, +est-ce que vous prétendez me dire, monsieur Weller, que vous +n'avez pas +vu la plaignante évanouie dans les bras du défendeur, +comme vous venez +de l'entendre décrire par les témoins?</p> +<p>—Non certainement: j'étais dans le corridor jusqu'à ce +qu'ils m'ont +appelé, et la vieille lady était partie alors.</p> +<p>—Maintenant faites attention, monsieur Weller, continua M<sup>e</sup> +Buzfuz, +en +trempant une énorme plume dans son encrier, afin d'effrayer Sam, +en lui +faisant voir qu'il allait noter sa réponse. Vous étiez +dans le corridor +et vous n'avez rien vu de ce qui se passait. Avez-vous des yeux, +monsieur Weller?</p> +<p>—Oui, j'en ai des yeux, et c'est justement pour ça. Si +c'étaient des +microscopes au gaz, brevetés pour grossir cent mille millions de +fois, +j'aurais peut-être pu voir à travers les escaliers et la +porte de +chêne; mais comme je n'ai que des yeux vous comprenez, ma vision +est +limitée.»</p> +<p>À cette réponse qui fut délivrée de la +manière la plus simple et sans la +plus légère apparence d'irritation, les spectateurs +ricanèrent, le petit +juge sourit, et M<sup>e</sup> Buzfuz eut l'air singulièrement +déconfit. Après une +courte consultation avec Dodson et Fogg, le savant avocat se tourna de +nouveau vers Sam, et lui dit avec un pénible effort pour cacher +sa +vexation.</p> +<p>«Maintenant, monsieur Weller, je vous ferai encore une +question sur un +autre point, s'il vous plaît.</p> +<p>—Je suis à vos ordres, monsieur, répondit Sam avec une +admirable bonne +humeur.</p> +<p>—Vous rappelez-vous être allé chez Mme Bardell un soir +de novembre?</p> +<p>—Oh! oui, très bien.</p> +<p>—Ah! ah! vous vous rappelez cela, monsieur Weller? dit l'avocat, en +recouvrant son équanimité. Je pensais bien que nous +arriverions à +quelque chose à la fin.</p> +<p>—Je le pensais bien aussi, monsieur, répliqua Sam; et les +spectateurs +rirent encore.</p> +<p>—Bien. Je suppose que vous y êtes allé pour causer un +peu du procès, +eh! monsieur Weller? reprit l'avocat, en lançant un coup d'œil +malin au +jury.</p> +<p>—J'y suis allé pour payer le terme; mais nous avons +causé un brin du +procès.</p> +<p>—Ah! vous en avez causé? répéta M<sup>e</sup> +Buzfuz dont +le visage devint +radieux, par l'anticipation de quelque importante découverte. +Voulez-vous avoir la bonté de nous raconter ce qui s'est dit +à ce +propos, monsieur Weller?</p> +<p>—Avec le plus grand plaisir du monde, monsieur. Après +quelques +observations guère importantes des deux respectables dames qui +ont +déposé ici aujourd'hui, elles se sont quasi +pâmées d'admiration sur la +vertueuse conduite de MM. Dodson et Fogg, ces deux gentlemen qui sont +assis à côté de vous maintenant.»</p> +<p>Ceci, bien entendu, attira l'attention générale sur +Dodson et Fogg qui +prirent un air aussi vertueux que possible.</p> +<p>«Ah! dit M<sup>e</sup> Buzfuz, ces dames parlèrent donc +avec +éloge de l'honorable +conduite de MM. Dodson et Fogg, les avoués de la plaignante, +hein?</p> +<p>—Oui, monsieur. Elles dirent que c'était une bien +généreuse chose de +leur part de prendre cette affaire-là par spéculation, et +de ne rien +demander pour les frais, s'ils ne les faisaient pas payer à M. +Pickwick.»</p> +<p>À cette réplique inattendue, les spectateurs +ricanèrent encore, et +Dodson et Fogg, qui étaient devenus tout rouges, se +penchèrent vers M<sup>e</sup> +Buzfuz, et d'un air très-empressé lui chuchotèrent +quelque chose dans +l'oreille.</p> +<p>«Vous avez complètement raison, répondit tout +haut l'avocat, avec une +tranquillité affectée. Il est parfaitement impossible de +tirer quelque +éclaircissement de l'impénétrable stupidité +du témoin. Je n'abuserai +point des moments de la cour en lui adressant d'autres questions. Vous +pouvez descendre, monsieur.</p> +<p>—Il n'y a pas quelque autre gentleman qui désire m'adresser +une +question? demanda Sam, en prenant son chapeau et en regardant autour de +lui d'un air délibéré.</p> +<p>—Non pas moi, monsieur Weller. Je vous remercie, dit M<sup>e</sup> +Snubbin, en +riant.</p> +<p>—Vous pouvez descendre, monsieur,» répéta M<sup>e</sup> +Buzfuz, en agitant la main +d'un air impatient.</p> +<p>Sam descendit en conséquence, après avoir fait +à la cause de MM. Dodson +et Fogg, autant de mal qu'il le pouvait, sans inconvénient, et +après +avoir parlé le moins possible de l'affaire de M. Pickwick, ce +qui était +précisément le but qu'il s'était proposé.</p> +<p>«Milord, dit M<sup>e</sup> Snubbin, si cela peut +épargner +l'interrogatoire d'autres +témoins, je n'ai pas d'objections à admettre que M. +Pickwick s'est +retiré des affaires et possède une fortune +indépendante et considérable.</p> +<p>—Très-bien,» répliqua M<sup>e</sup> Buzfuz, en +passant au +clerc les deux lettres +de M. Pickwick.</p> +<p>M<sup>e</sup> Snubbin s'adressa alors au jury en faveur du +défendeur, et +débita un +très-long et très-emphatique discours, dans lequel il +donna à la +conduite et aux mœurs de M. Pickwick les plus magnifiques +éloges. Mais +comme nos lecteurs doivent s'être formé relativement au +mérite de ce +gentleman une opinion beaucoup plus nette que celle de M<sup>e</sup> +Snubbin, nous +ne croyons pas devoir rapporter longuement ses observations. Il +s'efforça de démontrer que les lettres qui avaient +été produites se +rapportaient simplement au dîner de M. Pickwick et aux +préparations à +faire dans son appartement, pour le recevoir à son retour de +quelque +excursion. Enfin il parla le mieux qu'il put, en faveur de notre +héros, +et comme tout le monde le sait, sur la foi d'un vieil adage, il est +impossible de faire plus.</p> +<p>M. le juge Starleigh fit son résumé, suivant les +formes et de la manière +la plus approuvée. Il lut au jury autant de ses notes qu'il lui +fut +possible d'en déchiffrer en si peu de temps, et fit en passant +des +commentaires sur chaque témoignage. Si mistress Bardell avait +raison, il +était parfaitement évident que M. Pickwick avait tort. Si +les jurés +pensaient que le témoignage de mistress Cluppins était +digne de +croyance, c'était leur devoir de le croire: mais sinon, non. +S'ils +étaient convaincus qu'il y avait eu violation de promesse de +mariage, +ils devaient attribuer à la plaignante les +dommages-intérêts qu'ils +jugeraient convenables; mais d'un autre côté s'il leur +paraissait qu'il +n'y eût jamais eu de promesse de mariage, alors ils devaient +renvoyer le +défenseur sans aucun dommage. Après cette harangue, les +jurés se +retirèrent dans leur salle pour délibérer, et le +juge se retira dans son +cabinet pour se rafraîchir avec une côtelette de mouton et +un verre de +xérès.</p> +<p>Un quart d'heure plein d'anxiété s'écoula. Le +jury revint; on alla +quérir le juge. M. Pickwick mit ses lunettes et contempla le +chef du +jury, avec un cœur palpitant et une contenance agitée.</p> +<p>«Gentlemen, dit l'individu en noir, êtes-vous tous +d'accord sur votre +verdict?</p> +<p>—Oui, nous sommes d'accord, répondit le chef du jury.</p> +<p>—Décidez-vous en faveur de la plaignante ou du +défendeur, gentlemen?</p> +<p>—En faveur de la plaignante.</p> +<p>—Avec quels dommages, gentlemen?</p> +<p>—Sept cent cinquante livres sterling.»</p> +<p>M. Pickwick ôta ses lunettes, en essuya soigneusement les +verres, les +renferma dans leur étui, et les introduisit dans sa poche. +Ensuite ayant +mis ses gants avec exactitude, tout en continuant de considérer +le chef +du jury, il suivit machinalement hors de la salle M. Perker et le sac +bleu.</p> +<p>M. Perker s'arrêta dans une salle voisine pour payer les +honoraires de +la cour. Là, M. Pickwick fut rejoint par ses amis, et là +aussi il +rencontra MM. Dodson et Fogg, se frottant les mains avec tous les +signes +extérieurs d'une vive satisfaction.</p> +<p>«Eh! bien? gentlemen, dit M. Pickwick.</p> +<p>—Eh! bien, monsieur, dit Dodson pour lui et son partenaire.</p> +<p>—Vous vous imaginez que vous allez empocher vos frais, n'est-ce pas, +gentlemen?»</p> +<p>Fogg répondit qu'il regardait cela comme assez probable, et +Dodson +sourit en disant qu'ils essayeraient.</p> +<p>«Vous pouvez essayer, et essayer, et essayer encore, messieurs +Dodson et +Fogg, s'écria M. Pickwick avec véhémence, mais +vous ne tirerez jamais de +moi un penny de dommages, ni de frais, quand je devrais passer le reste +de mon existence dans une prison pour dettes.</p> +<p>—Ah! ah! dit Dodson, vous y repenserez avant le prochain terme, +monsieur Pickwick.</p> +<p>—Hi! hi! hi! nous verrons cela incessament, monsieur Pickwick, +ricana +M. Fogg.»</p> +<p>Muet d'indignation, M. Pickwick se laissa entraîner par son +avoué et par +ses amis qui le firent monter dans une voiture, amenée en un +clin d'œil +par l'attentif Sam Weller.</p> +<p>Sam avait relevé le marchepied, et se préparait +à sauter sur le siége, +quand il sentit toucher légèrement son épaule. Il +se retourna et vit son +père, debout devant lui. Le visage du vieux gentleman avait une +expression lugubre. Il secoua gravement la tête, et dit d'un ton +de +remontrance:</p> +<p>«Je savais ce qu'arriverait de cette manière-là +de conduire l'affaire. O +Sammy, Sammy, pourquoi qu'i' ne se sont pas servis d'un +alébi.»<br/> +</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;"/> +<p><br/> +</p> +<h2><a name="CHAPITRE_VI" id="CHAPITRE_VI">CHAPITRE VI.</a></h2> +<h3>Dans lequel M. Pickwick pense +que ce qu'il a de mieux à faire est +d'aller à Bath, et y va en conséquence.</h3> +<p>«Mais, mon cher +monsieur, dit le petit Perker à M. Pickwick, qu'il était +allé voir dans la matinée qui suivit le jugement, vous +n'entendez pas, +en réalité et sérieusement, et toute irritation +à part, que vous ne +payerez pas ces frais et ces dommages?</p> +<p>—Pas un demi-penny, +répéta M. Pickwick avec fermeté, pas un demi-penny.</p> +<p>—Hourra! vivent les +principes! comme disait l'usurier en refusant de +renouveler le billet, s'écria Sam, qui enlevait le couvert du +déjeuner.</p> +<p>—Sam, dit M. Pickwick, ayez +la bonté de descendre en bas.</p> +<p>—Certainement, monsieur, +répliqua Sam en obéissant à l'aimable +insinuation de son maître.</p> +<p>—Non, Perker, reprit M. +Pickwick d'un air très-sérieux. Mes amis ici +présents se sont vainement efforcés de me dissuader de +cette +détermination. Je m'occuperai comme à l'ordinaire. Mes +adversaires ont +le pouvoir de poursuivre mon incarcération, et, s'ils sont assez +vifs +pour s'en servir et pour arrêter une personne, je me soumettrai +aux lois +avec une parfaite tranquillité. Quand peuvent-ils faire cela?</p> +<p>—Ils peuvent lancer une +exécution pour le montant des dommages et des +frais taxés, le terme prochain, juste dans deux mois d'ici, mon +cher +monsieur.</p> +<p>—Très-bien. D'ici +là, mon ami, ne me reparlez plus de cette affaire. Et +maintenant, continua M. Pickwick en regardant ses amis avec un sourire +bénévole et un regard brillant que nulles lunettes ne +pouvaient +obscurcir, voici la seule question à résoudre: Où +dirigerons-nous notre +prochaine excursion?»</p> +<p>M. Tupman et M. Snodgrass +étaient trop affectés par l'héroïsme de leur +ami pour pouvoir faire une réponse. Quant à M. Winkle, il +n'avait pas +encore suffisamment perdu le souvenir de sa déposition en +justice, pour +oser élever la voix sur aucun sujet. C'est donc en vain que M. +Pickwick +attendit.</p> +<p>«Eh bien! reprit-il, si +vous me permettez de choisir notre destination, +je dirai Bath. Je pense que personne parmi vous n'y a jamais +été?»</p> +<p>M. Perker, regardant comme +très-probable que le changement de scène et +la gaieté du séjour engageraient M. Pickwick à +mieux apprécier sa +détermination, et à moins estimer une prison pour dettes, +appuya +chaudement cette proposition. Elle fut adoptée à +l'unanimité, et Sam +immédiatement dépêché au <i>Cheval-Blanc</i>, +pour retenir cinq places dans +la voiture qui partait le lendemain matin, à sept heures et +demie.</p> +<p>Il restait justement deux +places à l'intérieur et trois places à +l'extérieur. Sam les arrêta, échangea quelques +compliments avec le +commis, qui lui avait glissé mal à propos une +demi-couronne en étain, en +lui rendant sa monnaie, retourna au <i>Georges et Vautour</i>, et s'y +occupa +activement, jusqu'au moment de se mettre au lit, à comprimer des +habits +et du linge dans la plus petit espace possible, et à inventer +d'ingénieux moyens mécaniques pour faire tenir des +couvercles sur des +boîtes qui n'avaient ni charnières ni serrure.</p> +<p>Le lendemain matin se leva +fort déplaisant pour un voyage, sombre, +humide et crotté. Les chevaux des diligences qui passaient +fumaient si +fort que les passagers de l'extérieur étaient invisibles. +Les crieurs de +journaux paraissaient noyés et sentaient le moisi; la pluie +dégouttait +des chapeaux des marchandes d'oranges; et, lorsqu'elles fourraient leur +tête par la portière des voitures, elles en arrosaient +l'intérieur d'une +manière très rafraîchissante. Les juifs fermaient +de désespoir leurs +canifs à cinquante lames; les vendeurs d'agendas de poche en +faisaient +véritablement des agendas de poche; les chaînes de montres +et les +fourchettes à faire des rôties se livraient à +porte; les porte-crayons +et les éponges étaient pour rien sur le marché.</p> +<p>Laissant Sam Weller disputer +les bagages à sept ou huit porteurs qui +s'en étaient violemment emparés aussitôt que la +voiture de place s'était +arrêtée, et voyant qu'il y avait encore vingt minutes +à attendre avant +le départ de la diligence, M. Pickwick et ses amis +allèrent chercher un +abri dans la salle des voyageurs, dernière ressource de +l'humaine +misère.</p> +<p>La salle des voyageurs, au <i>Cheval-Blanc</i>, +est comme on le pense bien, +peu confortable; autrement ce ne serait pas une salle de voyageurs. +C'est le parloir qui se trouve à main droite, et dans lequel une +ambitieuse cheminée de cuisine semble s'être +impatronisée, avec +l'accompagnement d'un poker rebelle, d'une pelle et de pincettes +réfractaires. Le pourtour de la salle est divisé en +stalles pour la +séquestration des voyageurs, et la salle elle-même est +garnie d'une +pendule, d'un miroir et d'un garçon vivant; ce dernier article +étant +habituellement renfermé dans une espèce de chenil +où se lavent les +verres, à l'un des coins de la chambre.</p> +<p>Le jour en question, une des +stalles était occupée par un homme +d'environ quarante-cinq ans, dont le crâne chauve et luisant sur +le +devant de la tête, était garni sur les côtés +et par derrière d'épais +cheveux noirs qui se mêlaient avec ses larges favoris. Son habit +brun +était boutonné jusqu'au menton; il avait une vaste +casquette de veau +marin et une redingote avec un manteau étaient étendus +sur le siége, à +côté de lui. Lorsque M. Pickwick entra, il leva les yeux +de dessus son +déjeûner avec un air fier et péremptoire tout +à fait plein de dignité; +puis, après avoir scruté notre philosophe et ses +compagnons, il se mit +à chantonner de manière à faire entendre que, s'il +y avait des gens qui +se flattaient de le mettre dedans, cela ne prendrait point.</p> +<p>«Garçon! dit le +gentleman aux favoris noirs.</p> +<p>—Monsieur! répliqua, +en sortant du chenil ci-dessus mentionné, un homme +qui avait un teint malpropre et un torchon idem.</p> +<p>—Encore quelques rôties!</p> +<p>—Oui, monsieur.</p> +<p>—Faites attention qu'elles +soient beurrées, ajouta le gentleman d'un +ton dur.</p> +<p>—Tout de suite, +monsieur,» repartit le garçon.</p> +<p>Le gentleman aux favoris +noirs recommença à chantonner le même air; +puis, en attendant l'arrivée des rôties, il vint se placer +le dos au +feu, releva sous ses bras les pans de son habit, et contempla ses +bottes +en ruminant.</p> +<p>«Vous ne savez pas +où la voiture arrête à Bath? dit M. Pickwick d'un +ton +doux en s'adressant à M. Winkle.</p> +<p>—Hum! Eh! qu'est-ce! dit +l'étranger.</p> +<p>—Je faisais une observation +à mon ami, dit M. Pickwick, toujours prêt à +entrer en conversation. Je demandais où la voiture arrête +à Bath. Vous +pouvez peut-être m'en informer, monsieur?</p> +<p>—Est-ce que vous allez +à Bath?</p> +<p>—Oui, monsieur.</p> +<p>«Et ces autres +gentlemen?</p> +<p>—Ils y vont aussi.</p> +<p>—Pas dans l'intérieur! +Je veux être damné si vous allez dans +l'intérieur!</p> +<p>—Non, pas tous.</p> +<p>—Non certes, pas tous, reprit +l'étranger avec énergie. J'ai retenu deux +places, et, s'ils veulent empiler six personnes dans une boîte +infernale +qui n'en peut tenir que quatre, je louerai une chaise de poste à +leurs +frais. Cela ne prendra pas. J'ai dit au commis, en payant mes places, +que cela ne prendrait pas. Je sais que cela s'est fait; je sais que +cela +se fait tous les jours; mais on ne m'a jamais mis dedans, et on ne m'y +mettra pas. Ceux qui me connaissent le savent, Dieu me damne!»</p> +<p>Ici le féroce +gentleman tira la sonnette avec grande violence et déclara +au garçon que si on ne lui apportait pas ses rôties avant +cinq secondes, +il irait lui-même en savoir la raison.</p> +<p>«Mon cher monsieur, dit +M. Pickwick, permettez-moi de vous faire +observer que vous vous agitez bien inutilement. Je n'ai retenu de +places +à l'intérieur que pour deux.</p> +<p>—Je suis charmé de le +savoir, répondit l'homme féroce. Je retire mes +expressions; acceptez mes excuses. Voici ma carte; faisons connaissance.</p> +<p>—Avec grand plaisir, +répliqua M. Pickwick. Nous devons être compagnons +de voyage, et j'espère que nous trouverons mutuellement notre +société +agréable.</p> +<p>—Je l'espère. J'en +suis persuadé. J'aime votre air; il me plaît. +Gentlemen, vos mains et vos noms. Faisons connaissance.»</p> +<p>Nécessairement un +échange de salutations amicales suivit ce gracieux +discours. Le fier gentleman informa alors nos amis avec le même +système +de phrases courtes, abruptes, sautillantes, que son nom était +Dowler, +qu'il allait à Bath pour son plaisir, qu'il était +autrefois dans +l'armée, que maintenant il s'était mis dans les affaires, +comme un +gentleman; qu'il vivait des profits qu'il en tirait, et que la personne +pour qui la seconde place avait été retenue par lui, +n'était pas une +personne moins illustre que Mme Dowler, son épouse.</p> +<p>«C'est une jolie femme, +poursuivit-il. J'en suis orgueilleux. J'ai +raison de l'être.</p> +<p>—J'espère que nous +aurons le plaisir d'en juger, dit M. Pickwick avec +un sourire.</p> +<p>—Vous en jugerez. Elle vous +connaîtra. Elle vous estimera. Je lui ai +fait la cour d'une singulière manière. Je l'ai +gagnée par un vœu +téméraire. Voilà. Je la vis; je l'aimai; je la +demandai; elle me refusa. +«Vous en aimez un autre?—Épargnez ma pudeur.—Je le +connais.—Vraiment?—Certes; s'il reste ici, je l'écorcherai +vif.»</p> +<p>—Diable! s'écria M. +Pickwick involontairement.</p> +<p>—Et... l'avez-vous +écorché, monsieur? demanda M. Winkle en pâlissant.</p> +<p>—Je lui écrivis un +mot. Je lui dis que c'était une chose pénible. +C'était vrai.</p> +<p>—Certainement, murmura M. +Winkle.</p> +<p>—Je dis que j'avais +donné ma parole de l'écorcher vif, que mon honneur +était engagé, et que, comme officier de Sa +Majesté, je n'avais pas +d'autre alternative. J'en regrettais la nécessité, mais +il fallait que +cela se fit. Il se laissa convaincre; il vit que les règles de +service +étaient impératives. Il s'enfuit. J'épousai la +jeune personne. Voici la +voiture. C'est sa tête que vous voyez à la +portière.»</p> +<p>En achevant ces mots, M. +Dowler montrait une voiture qui venait de +s'arrêter. On voyait effectivement à la portière +une figure assez jolie, +coiffée d'un chapeau bleu, et qui, regardant parmi la foule, +cherchait +probablement l'homme violent lui-même. M. Dowler paya sa +dépense et +sortit promptement avec sa casquette, sa redingote et son manteau: M. +Pickwick et ses amis le suivirent pour s'assurer de leurs places.</p> +<p>M. Tupman et M. Snodgrass +s'étaient huchés derrière la voiture; M. +Winkle était monté dans l'intérieur et M. Pickwick +se préparait à le +suivre, quand Sam Weller s'approcha d'un air de profond mystère, +et, +chuchotant dans l'oreille de son maître, lui demanda la +permission de +lui parler.</p> +<p>«Eh bien! Sam, dit M. +Pickwick, qu'est-ce qu'il y a maintenant?</p> +<p>—En voilà une de +sévère, monsieur!</p> +<p>—Une quoi?</p> +<p>—Une histoire, monsieur. J'ai +bien peur que le propriétaire de cette +voiture-ci ne nous fasse quelque impertinence.</p> +<p>—Comment cela, Sam? Est-ce +que nos noms ne sont point sur la feuille de +route?</p> +<p>—Certainement qu'ils y sont, +monsieur; mais ce qui est plus fort, c'est +qu'il y en a un qui est sur la porte de la voiture.»</p> +<p>En parlant ainsi, Sam +montrait à son maître cette partie de la portière +où se trouve ordinairement le nom du propriétaire; et +là, en effet, se +lisait en lettres dorées, d'une raisonnable grandeur, le nom +magique de +<i>Pickwick</i>.</p> +<p>«Voilà qui est +curieux! s'écria M. Pickwick, tout à fait étourdi +de +cette coïncidence; quelle chose extraordinaire!</p> +<p>—Oui; mais ce n'est pas tout, +reprit Sam en dirigeant de nouveau +l'attention de son maître vers la portière. Non contents +d'écrire +<i>Pickwick</i>, ils mettent <i>Moïse</i> devant. Voilà ce +que j'appelle ajouter +l'injure à l'insulte, comme disait le perroquet quand on lui a +appris à +parler anglais, après l'avoir emporté de son pays natal.</p> +<p>—Cela est certainement assez +singulier, Sam; mais si nous restons là, +debout, nous perdrons nos places.</p> +<p>—Comment! est-ce qu'il n'y a +rien à faire en conséquence, monsieur? +s'écria Sam tout à fait démonté par la +tranquillité avec laquelle M. +Pickwick se préparait à s'enfoncer dans +l'intérieur.</p> +<p>—À faire? dit le +philosophe; qu'est-ce qu'on pourrait faire?</p> +<p>—Est-ce qu'il n'y aura +personne de rossé pour avoir pris cette liberté, +monsieur? demanda Sam, qui s'était attendu, pour le moins, +à recevoir la +commission de défier le cocher et le conducteur en combat +singulier.</p> +<p>—Non, certainement, +répliqua M. Pickwick avec vivacité. Sous aucun +prétexte! Montez à votre place, sur-le-champ.</p> +<p>—Ah! murmura Sam en grimpant +sur son banc, faut que le gouverneur ait +quelque chose; autrement il n'aurait pas pris ça aussi +tranquillement. +J'espère que ce jugement-ici ne l'aura pas affecté; mais +ça va mal, ça +va très-mal,» continua-t-il en secouant gravement la +tête.</p> +<p>Et, ce qui est digne de +remarque, car cela fait voir combien il prit +cette circonstance à cœur, il ne prononça plus une seule +parole +jusqu'au moment où la voiture atteignit le turnpike de +Kensington. +C'était pour lui un effort de taciturnité tellement +extraordinaire, +qu'il peut être considéré comme tout à fait +sans précédent.</p> +<p>Il n'arriva rien durant le +voyage qui mérite une mention spéciale. M. +Dowler rapporta plusieurs anecdotes, toutes illustratives de ses +prouesses personnelles; et, à chacune d'elles il en appelait au +témoignage de Mme Dowler. Alors cette aimable dame racontait, +sous la +forme d'appendice, quelques circonstances remarquables que M. Dowler +avait oubliées, ou peut-être que sa modestie avait omises; +car ces +additions tendaient toujours à montrer que M. Dowler +était un homme +encore plus étonnant qu'il ne le disait lui-même. M. +Pickwick et M. +Winkle l'écoutaient avec la plus grande admiration: par +intervalles, +cependant, ils conversaient avec Mme Dowler, qui était une +personne tout +à fait séduisante. Ainsi, grâces aux histoires de +M. Dowler et aux +charmes de son autre moitié, grâces à +l'amabilité de M. Pickwick et à +l'attention imperturbable de M. Winkle, les habitants de +l'intérieur de +la diligence exécutèrent leur voyage en bonne harmonie et +en parfaite +humeur.</p> +<p>Les voyageurs de +l'extérieur se conduisirent comme leurs places le +comportaient. Ils étaient gais et causeurs au commencement de +tous les +relais, tristes et endormis au milieu, et de nouveau brillants et +éveillés vers la fin. Il y avait un jeune gentleman en +manteau de +caoutchouc, qui fumait des cigares tout le long du chemin; et il y +avait +un autre jeune gentleman dont la redingote avait l'air de la parodie +d'un paletot, qui en allumait un grand nombre; mais, se sentant +évidemment étourdi, après la seconde +bouffée, il les jetait par terre, +quand il croyait que personne ne pouvait s'en apercevoir. Il y avait +sur +le siége un troisième jeune homme qui désirait se +connaître en chevaux, +et par derrière, un vieillard qui semblait très-fort en +agriculture. On +rencontrait sur la route une constante succession de noms de +baptême, en +blouses ou en redingotes grises, qui étaient invités par +le garde à +monter un bout de chemin, et qui connaissaient chaque cheval et chaque +aubergiste de la contrée. Enfin on fit un dîner, qui +aurait été bon +marché à une demi-couronne par tête, si on avait eu +le temps d'en manger +quelque chose. Quoi qu'il en soit, à sept heures du soir, M. +Pickwick et +ses amis, et M. Dowler ainsi que son épouse se retirèrent +respectivement +dans leur salon particulier à l'hôtel du <i>Blanc-Cerf</i>, +en face de la +grande salle des bains de Bath; hôtel illustre dans lequel les +garçons, +grâces à leur costume, pourraient être pris pour des +étudiants de +Westminster, s'ils ne détruisaient pas l'illusion par leur +sagesse et +leur bonne tenue.</p> +<p>Le lendemain matin, le +déjeuner des pickwickiens avait à peine été +enlevé, lorsqu'un garçon apporta la carte de M. Dowler, +qui demandait la +permission de présenter un de ses amis. M. Dowler lui-même +suivit +immédiatement sa carte, amenant aussi son ami.</p> +<p>L'ami était un +charmant jeune homme d'une cinquantaine d'années tout au +plus. Il avait un habit bleu très-clair, avec des boutons +resplendissants; un pantalon noir et la paire de bottes la plus fine et +la plus luisante qu'on puisse imaginer. Un lorgnon d'or était +suspendu à +son cou par un ruban noir, large et court. Une tabatière d'or +tournait +élégamment entre l'index et le pouce de sa main gauche; +des bagues +innombrables brillaient à ses doigts; un énorme +solitaire, monté en or, +étincelait sur son jabot. Il avait, en outre, une montre d'or et +une +chaîne d'or, avec de massifs cachets d'or. Sa +légère canne d'ébène +portait une lourde pomme d'or; son linge était le plus fin, le +plus +blanc, le plus roide possible; son faux toupet le mieux huilé, +le plus +noir, le plus bouclé des faux toupets. Son tabac était du +tabac du +régent, son parfum, <i>bouquet du roi</i>. Ses traits +s'embellissaient d'un +perpétuel sourire, et ses dents étaient si parfaitement +rangées qu'à une +petite distance il était difficile de distinguer les fausses des +véritables.</p> +<p>«Monsieur Pickwick, dit +Dowler, mon ami Angelo-Cyrus Bantam, esquire, +<i>magister ceremoniorum</i>.—Bantam, monsieur Pickwick. Faites +connaissance.</p> +<p>—Soyez le bienvenu à +Ba-ath, monsieur. Voici en vérité une +acquisition.... Très-bien venu à Ba-ath, monsieur.... Il +y a longtemps, +très-longtemps, monsieur Pickwick, que vous n'avez pris les +eaux. Il y a +un siècle, monsieur Pickwick. Re-marquable.»</p> +<p>En parlant ainsi, M. +Angelo-Cyrus Bantam, esq., m.c. prit la main de M. +Pickwick; et, tout en disloquant ses épaules par une constante +succession de saluts, il garda la main du philosophe dans les siennes, +comme s'il n'avait pas pu prendre sur lui de la lâcher.</p> +<p>—Il y a certainement +très-longtemps que je n'ai bu les eaux, répondit +M. Pickwick, car, à ma connaissance, je ne suis jamais venu ici +jusqu'à +présent.</p> +<p>—Jamais venu à Ba-ath, +monsieur Pickwick! s'écria le grand maître en +laissant tomber d'étonnement la main savante. Jamais venu +à Ba-ath! ha! +ha! ha! Monsieur Pickwick, vous aimez à plaisanter! Pas mauvais, +pas +mauvais! Joli, joli! Hi! hi! hi! re-marquable.</p> +<p>—Je dois dire, à ma +honte, que je parle tout à fait sérieusement. Je ne +suis jamais venu ici.</p> +<p>—Oh! je vois, s'écria +le grand maître d'un air extrêmement satisfait. +Oui, oui. Bon, bon. De mieux en mieux. Vous êtes le gentleman +dont nous +avons entendu parler. Nous vous connaissons, monsieur Pickwick, nous +vous connaissons.»</p> +<p>Ils ont lu, dans ces maudits +journaux, les détails de mon procès, pensa +M. Pickwick. Ils savent toute mon histoire.</p> +<p>«Oui, reprit Bantam, +vous êtes le gentleman résidant à Clapham-Green, +qui a perdu l'usage de ses membres pour s'être imprudemment +refroidi +après avoir pris du vin de Porto; qui, à cause de ses +souffrances +aiguës, ne pouvait plus bouger de place, et qui fit prendre des +bouteilles de la source des bains du roi à 103°, se les fit +apporter par +un chariot dans sa chambre à coucher à Londres, se +baigna, éternua et +fut rétabli le même jour. Très-remarquable.»</p> +<p>M. Pickwick reconnut le +compliment que renfermait cette supposition, et +cependant il eut l'abnégation de la repousser. Ensuite, prenant +avantage +d'un moment où le maître des cérémonies +demeurait silencieux, il demanda +la permission de présenter ses amis, M. Tupman, M. Winkle et M. +Snodgrass; présentation qui, comme on se l'imagine, accabla le +maître +des cérémonies de délices et d'honneur.</p> +<p>«Bantam, dit M. Dowler, +M. Pickwick et ses amis sont étrangers; il faut +qu'ils inscrivent leurs noms. Où est le livre?</p> +<p>—La registre des visiteurs +distingués de Ba-ath sera à la salle de la +Pompe aujourd'hui à deux heures. Voulez-vous guider nos amis +vers ce +splendide bâtiment et me procurer l'avantage d'obtenir leurs +autographes.</p> +<p>—Je le ferai, répliqua +Dowler. Voilà une longue visite. Il est temps de +partir. Je reviendrai dans une heure. Allons.</p> +<p>—Il y a bal ce soir, +monsieur, dit le maître des cérémonies en prenant +la main de M. Pickwick, au moment de s'en aller. Les nuits de bal, dans +Ba-ath, sont des instants dérobés au paradis, des +instants que rendent +enchanteurs la musique, la beauté, l'élégance, la +mode, l'étiquette, +etc..., et par-dessus tout, l'absence des boutiquiers, gens tout +à fait +incompatibles avec le paradis. Ces gens-là ont, entre eux, tous +les +quinze jours, au Guidhall, une espèce d'amalgame qui est, pour +ne rien +dire de plus, re-marquable. Adieu, adieu.»</p> +<p>Cela dit, et ayant +protesté tout le long de l'escalier qu'il était fort +satisfait, entièrement charmé, complètement +enchanté, immensément +flatté, on ne peut pas plus honoré, Angelo-Cyrus Bantam, +esq., m.c. +monta dans un équipage très-élégant qui +l'attendait à la porte et +disparut au grand trot.</p> +<p>À l'heure +désignée, M. Pickwick et ses amis, escortés par +Dowler, se +rendirent aux salles d'assemblée et écrivirent leur nom +sur le livre, +preuve de condescendance dont Angélo Bantam se montra encore +plus confus +et plus charmé qu'auparavant. Des billets d'admission devaient +être +préparés pour les quatre amis; mais, comme ils ne se +trouvaient pas +prêts, M. Pickwick s'engagea, malgré toutes les +protestations d'Angelo +Bantam, à envoyer Sam les chercher, à quatre heures, chez +le M.C., dans +Queen-Square.</p> +<p>Après avoir fait une +courte promenade dans la ville et être arrivés à la +conclusion unanime que Park-Street ressemble beaucoup aux rues +perpendiculaires qu'on voit dans les rêves, et qu'on ne peut pas +venir à +bout de gravir, les pickwickiens retournèrent au <i>Blanc-Cerf</i> +et +dépêchèrent Sam pour chercher les billets.</p> +<p>Sam Weller posa son chapeau +sur sa tête d'une manière chalante et +gracieuse, enfonça ses mains dans les poches de son gilet, et se +dirigea, d'un pas délibéré, vers Queen-Square, en +sifflant le long du +chemin plusieurs airs populaires de l'époque, arrangés +sur un mouvement +entièrement nouveau pour les instruments à vent. +Arrivé dans +Queen-Square, au numéro qui lui avait été +désigné, il cessa de siffler +et frappa solidement à une porte, que vint ouvrir +immédiatement un +laquais à la tête poudrée, à la +livrée magnifique, à la stature carrée.</p> +<p>«C'est-il ici M. +Bantam, vieux? demanda Sam sans se laisser le moins du +monde intimider par le rayon de splendeur qui lui donna dans l'œil +à +l'apparition du laquais poudré, à la livrée +magnifique, etc.</p> +<p>—Pourquoi cela, jeune homme? +répondit celui-ci d'un air hautain.</p> +<p>—Parce que, si c'est ici chez +lui, portez-lui ça, et dites-lui que M. +Weller attend la réponse. Voulez-vous m'obliger, six +pieds?»</p> +<p>Ainsi parla Sam; et, +étant entré froidement dans la salle, il s'y assit.</p> +<p>Le laquais poudré +poussa violemment la porte et fronça les sourcils avec +dignité; mais tout cela ne fit nulle impression sur Sam, qui +s'occupait +à regarder, avec un air de connaisseur satisfait, un +élégant +porte-parapluie en acajou.</p> +<p>La manière dont M. +Bantam reçut la carte disposa apparemment le laquais +poudré en faveur de Sam, car, lorsqu'il revint, il lui sourit +amicalement et lui dit que la réponse allait être +prête sur-le-champ.</p> +<p>«Très-bien, +répliqua Sam; vous pouvez dire au vieux gentleman de ne pas +se mettre en transpiration. Il n'y a pas de presse, six pieds. J'ai +dîné.</p> +<p>—Vous dînez de bien +bonne heure, monsieur.</p> +<p>—C'est pour mieux travailler +au souper.</p> +<p>—Y a-t-il longtemps que vous +restez à Bath, monsieur? Je n'ai pas eu le +plaisir d'entendre parler de vous.</p> +<p>—Je n'ai pas encore +causé ici une sensation étonnamment surprenante, +répondit Sam tranquillement. Moi et les autres personnages +distingués +que j'accompagne, nous ne sommes arrivés que d'hier au soir.</p> +<p>—Un joli endroit, monsieur.</p> +<p>—Ça m'en a l'air.</p> +<p>—Bonne société, +monsieur. Des domestiques fort agréables, monsieur.</p> +<p>—Ça me fait cet +effet-là, des gaillards affables, sans affectation, +qui ont l'air de vous dire: Allez vous promener; je ne vous connais pas!</p> +<p>—Oh! c'est bien vrai, +monsieur, répliqua le laquais poudré, croyant +évidemment que le discours de Sam renfermait un superbe +compliment. En +prenez-vous, monsieur? ajouta-t-il en produisant une petite +tabatière.</p> +<p>—Pas sans éternuer.</p> +<p>—Oh! c'est difficile, +monsieur; je le confesse; mais cela s'apprend par +degrés. Le café est ce qu'il y a de mieux pour cela. J'ai +longtemps +porté du café, monsieur; cela ressemble beaucoup à +du tabac.»</p> +<p>Ici un violent coup de +sonnette réduisit le laquais poudré à +l'ignominieuse nécessité de remettre la tabatière +dans sa poche et de se +rendre, avec une humble contenance, dans le cabinet de M. Bantam. +Observons, par parenthèse, que tous les individus qui ne lisent +et +n'écrivent jamais, ont toujours quelque petit +arrière-parloir qu'ils +appellent leur <i>cabinet</i>.</p> +<p>«Voici la +réponse, monsieur, dit à Sam le laquais poudré. +J'ai peur que +vous ne la trouviez incommode par sa grandeur.</p> +<p>—Ne vous tourmentez pas, +répondit Sam en recevant la lettre, qui était +enfermée dans une petite enveloppe. Je crois que la nature peut +supporter cela sans tomber en défaillance.</p> +<p>—J'espère que nous +nous reverrons, monsieur, dit le laquais poudré en +se frottant les mains et en reconduisant Sam jusqu'à la porte.</p> +<p>—Vous êtes bien +obligeant, monsieur, répliqua Sam; mais, je vous en +prie, n'éreintez pas outre mesure une personne aussi aimable. +Considérez +ce que vous devez à la société, et ne vous laissez +pas écraser par +l'ouvrage. Pour l'amour de vos semblables, tenez-vous aussi tranquille +que vous pourrez; songez quelle perte ce serait pour le monde!»</p> +<p>Sam s'éloigna sur ces +mots pathétiques.</p> +<p>«Un jeune homme fort +singulier,» dit en lui-même le laquais poudré, avec +une physionomie tout ébahie.</p> +<p>Sam ne dit rien, mais il +cligna de l'œil, hocha la tête, sourit, cligna +de l'œil sur nouveaux frais, et s'en alla légèrement, +avec une +physionomie qui semblait dénoter qu'il était +singulièrement amusé, par +une chose ou par une autre.</p> +<p>Le même soir, juste +à huit heures moins vingt minutes, Angelo-Cyrus +Bantam esq. m.c. descendit de sa voiture à la porte des salons +d'assemblée, avec le même toupet, les mêmes dents, +le même lorgnon, la +même chaîne et les mêmes cachets, les mêmes +bagues, les mêmes épingles +et la même canne, que celles ou ceux dont il était +affublé le matin. Le +seul changement remarquable dans son costume était qu'il portait +un +habit d'un bleu plus clair, doublé de soie blanche, un pantalon +collant +noir, des bas de soie noire, des escarpins et un gilet blanc, et qu'il +était, si cela est possible, encore un peu plus parfumé.</p> +<p>Ainsi accoutré, le +maître des cérémonies se planta dans la +première +salle, pour recevoir la compagnie, et remplir les importants devoirs de +son indispensable office.</p> +<p>Bath était comble. La +compagnie et les pièces de 6 pence pour le thé, +arrivaient en foule. Dans la salle de bal, dans les salles de jeu, dans +les escaliers, dans les passages, le murmure des voix et le bruit des +pieds étaient absolument étourdissants. Les +vêtements de soie +bruissaient, les plumes se balançaient, les lumières +brillaient, et les +joyaux étincelaient. On entendait la musique, non pas des +contredanses, +car elles n'étaient pas encore commencées, mais la +musique toujours +agréable à entendre, soit à Bath, soit ailleurs, +des pieds mignons et +délicats qui glissent sur le parquet, des rires clairs et joyeux +de +jeunes filles, des voix de femmes retenues et voilées. De toutes +parts +scintillaient des yeux brillants, éclairés par l'attente +du plaisir; et +de quelque coté qu'on regardât, on voyait glisser +gracieusement, à +travers la foule, quelque figure élégante, qui, à +peine perdue, était +remplacée par une autre, aussi séduisante et aussi +parée.</p> +<p>Dans la salle où l'on +prenait le thé, et tout autour des tables de jeu, +s'entassaient une foule innombrable d'étranges vieilles ladies +et de +gentlemen décrépits, discutant tous les petits scandales +du jour avec +une vivacité qui montrait suffisamment quel plaisir ils y +trouvaient. +Parmi ces groupes, se trouvaient quelques mères de famille, +absorbées, +en apparence, par la conversation à laquelle elles prenaient +part, mais +jetant de temps à autre un regard inquiet du côté +de leurs filles. +Celles-ci, se rappelant les injonctions maternelles de profiter de +l'occasion, étaient en plein exercice de coquetterie, +égarant leurs +écharpes, mettant leurs gants, déposant leurs tasses +à thé, et ainsi de +suite, toutes choses légères en apparence, mais qui +peuvent être fort +avantageusement exploitées par d'habiles praticiennes.</p> +<p>Auprès des portes et +dans les recoins, divers groupes de jeunes gens, +étalant toutes les variétés du dandysme et de la +stupidité, amusaient +les gens raisonnables par leur folie et leur prétention, tout en +se +croyant, heureusement, les objets de l'admiration +générale. Sage et +prévoyante dispensation de la Providence, qu'un esprit +charitable ne +saurait assez louer.</p> +<p>Sur les bancs de +derrière, où elles avaient déjà pris leur +position pour +la soirée, étaient assises certaines ladies non +mariées, qui avaient +passé leur grande année climatérique, et qui, ne +dansant pas, parce +qu'elles n'avaient point de partenaires, ne jouant pas, de peur +d'être +regardées comme irrévocablement vieilles filles, +étaient dans la +situation favorable de pouvoir dire du mal de tout le monde, sans qu'il +retombât sur elles-mêmes. Tout le monde, en effet, se +trouvait-là. +C'était une scène de gaieté, de luxe et de +toilettes, de glaces +magnifiques, de parquets blanchis à la craie, de girandoles, de +bougies, +et sur tous les plans du tableau, glissant de place en place, avec une +souplesse silencieuse, saluant obséquieusement telle +société, faisant un +signe familier à telle autre, et souriant complaisamment +à toutes, se +faisait remarquer la personne tirée à quatre +épingles, d'Angelo-Cyrus +Bantam esquire, <i>le maître des cérémonies</i>.</p> +<p>«Arrêtez-vous +dans la salle du thé. Prenez-en pour vos 6 pence. Ils +distribuent de l'eau chaude et appellent cela du thé. +Buvez,» dit tout +haut M. Dowler à M. Pickwick, qui s'avançait en +tête de leur société, +donnant le bras à Mme Dowler. M. Pickwick tourna donc vers la +salle du +thé, et M. Bantam, en l'apercevant, se glissa à travers +la foule, et le +salua avec extase.</p> +<p>«Mon cher monsieur, je +suis prodigieusement honoré.... Ba-ath est +favorisé.... Madame Dowler, vous embellissez cette salle. Je +vous +félicite vos plumes re-marquables!</p> +<p>—Y a-t-il quelqu'un ici? +demanda M. Dowler d'un air dédaigneux.</p> +<p>—Quelqu'un? l'élite de +Ba-ath! Monsieur Pickwick, voyez vous cette dame +en turban de gaze?</p> +<p>—Cette grosse vieille dame? +demanda M. Pickwick innocemment.</p> +<p>—Chut! mon cher monsieur, +chut! Personne n'est gros ni vieux, dans +Ba-ath. C'est la lady douairière Snuphanuph.<a + name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><sup><a href="#Footnote_8_8" + class="fnanchor">[8]</a></sup></p> +<p>—En vérité! fit M. Pickwick.</p> +<p>—Ni plus ni moins. Chut! approchez un peu par ici, monsieur +Pickwick. +Voyez-vous ce jeune homme, richement vêtu, qui vient de notre +côté?</p> +<p>—Celui qui a des cheveux longs, et le front singulièrement +étroit?</p> +<p>—Précisément. C'est le plus riche jeune homme de +Ba-ath, en ce moment. +Le jeune lord Mutanhed<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><sup><a + href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a></sup>.</p> +<p>—Quoi, vraiment?</p> +<p>—Oui. Vous entendrez sa voix dans un moment, monsieur Pickwick. Il +me +parlera. Le gentleman qui est avec lui et qui a un dessous de gilet +rouge et des moustaches noires, est l'honorable M. Crushton, son ami +intime.—Comment vous portez-vous, mylord?</p> +<p>—Très-saudement, Bantam, répondit Sa Seigneurie.</p> +<p>—En effet, il fait très-chaud, milord, reprit le M.C.</p> +<p>—Diablement,» ajouta l'honorable M. Crushton.</p> +<p>Après une pause durant laquelle le jeune lord s'était +efforcé de +décontenancer M. Pickwick en le lorgnant, tandis que son acolyte +réfléchissait sur quel sujet lord Mutanhed pouvait parler +le plus +avantageusement, M. Crushton, dit:</p> +<p>«Bantam, avez-vous vu la malle-poste de milord?</p> +<p>—Mon Dieu non. Une malle-poste? Quelle excellente idée. +Re-marquable!</p> +<p>—Vaiment, je coyais que tout le monde l'avait vue! C'est la plus +zolie, +la plus lézère, la plus gacieuse chose qui ait zamais +été sur des roues. +Peinte en rouge, avec des gevaux café au lait.</p> +<p>—Et avec une véritable malle pour les lettres; tout à +fait complète, +ajouta l'honorable M. Crushton.</p> +<p>—Et un petit siége devant, entouré d'une tringle de +fer pour le cozer, +continua Sa Seigneurie. Ze l'ai conduite à Bristol l'aut'matin, +avec un +habit écalate et deux domestiques courant un quart de mille en +arrière, +et Dieu me damne si les paysans ne sortaient pas de leurs cabanes, pour +m'arrêter et me demander si je n'étais pas la poste! +Glo'ieux! +Glo'ieux!»</p> +<p>Le jeune lord rit de tout son cœur de cette anecdote, et les +auditeurs +en firent autant, bien entendu.</p> +<p>«Charmant jeune homme! dit le maître des +cérémonies à M. Pickwick.</p> +<p>—Il en a l'air,» répliqua sèchement le +philosophe.</p> +<p>La danse ayant commencé, les présentations +nécessaires ayant été faites, +et tous les préliminaires étant arrangés, Angelo +Bantam rejoignit M. +Pickwick et le conduisit dans les salons de jeux.</p> +<p>Au moment de leur entrée, lady Snuphanuph et deux autres +ladies, d'une +apparence antique, et qui sentait le whist, erraient tristement autour +d'une table inoccupée. Aussitôt qu'elles aperçurent +M. Pickwick, sous la +conduite d'Angelo Bantam, elles échangèrent entre elles +des regards qui +voulaient dire que c'était là justement la personne qu'il +leur fallait +pour faire un rob.</p> +<p>«Mon cher Bantam, dit la lady douairière Snuphanuph, +d'un air engageant, +trouvez-nous donc quelque aimable personne pour faire un whist, comme +une bonne âme que vous êtes.»</p> +<p>Dans ce moment M. Pickwick regardait d'un autre côté, +de sorte que +milady fit un signe de tête expressif en l'indiquant.</p> +<p>Le maître des cérémonies comprit ce geste muet.</p> +<p>«Milady, répondit-il, mon ami M. Pickwick s'estimera, +j'en suis sûr, +très-heureux, re-marquablement.—M. Pickwick, lady Snuphanuph, +Mme la +colonel Wugsby, miss Bolo.»</p> +<p>M. Pickwick salua et voyant qu'il était impossible de +s'échapper, se +résigna. On tira les places, et M. Pickwick se trouva avec miss +Bolo, +contre lady Snuphanuph et Mme Wugsby.</p> +<p>À la seconde donne, au moment où la retourne venait +à être vue, deux +jeunes ladies accoururent dans la salle et se placèrent de +chaque côté +de Mme Wugsby, où elles attendirent patiemment et +silencieusement que le +coup fût fini.</p> +<p>«Eh bien! dit Mme Wugsby en se retournant vers l'une de ses +filles, +qu'est-ce qu'il y a?</p> +<p>—M'man, répondit à voix basse la plus jeune et la plus +jolie des deux, +je venais vous demander si je puis danser avec le plus jeune M. Crawley.</p> +<p>—Mais à quoi donc pensez-vous, Jane? répondit la maman +avec +indignation. N'avez-vous pas entendu dire cent fois, que son +père n'a +que huit cents livres sterling de revenu, et qui meurent avec lui +encore! Vous me faites rougir de honte! Non, sous aucun prétexte.</p> +<p>—M'man, chuchota l'autre demoiselle qui était beaucoup plus +vieille que +sa sœur, et avait l'air insipide et artificiel; lord Mutanhed m'a +été +présenté. J'ai dit que je croyais n'être pas +engagée, m'man.</p> +<p>—Vous êtes une bonne fille, mon enfant, et on peut se fier +à vous, +répondit Mme Wugsby, en tapant de son éventail la joue de +sa fille. Il +est immensément riche, ma chérie.» En parlant +ainsi, Mme Wugsby baisa sa +fille aînée fort tendrement, admonesta la cadette par un +froncement de +sourcil, et mêla les cartes.</p> +<p>Pauvre M. Pickwick! il n'avait jamais joué jusqu'alors avec +trois +vieilles femmes aussi complètement joueuses. Elles +étaient d'une +habileté qui l'effrayait. S'il jouait mal, miss Bolo le +poignardait du +regard; s'il s'arrêtait pour réfléchir, lady +Snuphanuph se renversait +sur sa chaise et souriait, en jetant à Mme Wugsby un coup d'œil +mêlé +d'impatience et de pitié. À quoi celle-ci +répondait en haussant les +épaules et en toussant, comme pour demander s'il se +déciderait jamais à +jouer. À la fin de chaque coup, miss Bolo demandait avec une +contenance +sombre et un soupir plein de reproche, pourquoi M. Pickwick n'avait pas +rendu atout, attaqué trèfle, coupé pique, +finassé la dame, fait échec à +l'honneur, invité au roi ou quelque autre chose de semblable; et +M. +Pickwick était tout à fait incapable de se disculper de +ces graves +accusations, car il avait déjà oublié le coup. Ce +n'est pas tout; il y +avait des gens qui venaient regarder et qui intimidaient M. Pickwick; +enfin, près de la table, s'échangeait une conversation +fort active et +fort distrayante, entre Angelo Bantam et les deux miss Matinters, qui, +étant filles et un peu mûres, faisaient une cour assidue +au maître des +cérémonies, dans l'espoir d'attraper, de temps en temps, +un danseur de +rencontre. Toutes ces choses combinées avec le bruit et les +constantes +interruptions des allants et des venants, firent que M. Pickwick joua +véritablement assez mal; de plus, les cartes étaient +contre lui, de +sorte que quand il quitta la table, à onze heures dix minutes, +miss Bolo +se leva dans une agitation effroyable et partit dans les larmes et dans +une chaise à porteurs.</p> +<p>M. Pickwick fut rejoint bientôt après par ses amis, qui +protestèrent +unanimement avoir rarement passé une soirée aussi +agréable. Ils +retournèrent tous ensemble au <i>Blanc-Cerf</i>, et le +philosophe s'étant +consolé de ses infortunes, en avalant quelque chose de chaud, se +coucha +et s'endormit presque simultanément.<br/> +<br/> +</p> +<div class="footnotes"> +<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span + class="label">[8]</span></a> Prise assez.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span + class="label">[9]</span></a> Tête de mouton.<br/> +</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;"/> +<p><br/> +</p> +</div> +</div> +<h2><a name="CHAPITRE_VII" id="CHAPITRE_VII">CHAPITRE VII.</a></h2> +<h3>Occupé +principalement par une authentique version de la légende du +prince Bladud, et par une calamité fort extraordinaire dont M. +Winkle +fut la victime.</h3> +<p>M. Pickwick, en proposant +de rester au moins deux mois à Bath, jugea +convenable de prendre pour lui et pour ses amis un appartement +particulier. Il eut la bonne fortune d'obtenir, pour un prix +modéré, la +partie supérieure d'une des maisons sur la Royal-Crescent; et +comme il +s'y trouvait plus de logement qu'il n'en fallait pour les pickwickiens, +M. et Mme Dowler lui offrirent de reprendre une chambre à +coucher et un +salon. Cette proposition fut acceptée avec un empressement, et +des le +troisième jour les deux sociétés furent +établies dans leur nouveau +domicile. M. Pickwick commença alors à prendre les eaux +avec la plus +grande assiduité. Il les prenait systématiquement, buvant +un quart de +pinte avant le déjeuner, et montant un coteau; un autre quart de +pinte +après le déjeuner, et descendant un coteau; et +après chaque nouveau +quart de pinte, M. Pickwick déclarait, dans les termes les plus +solennels, qu'il se sentait infiniment mieux: ce dont ses amis se +réjouissaient vivement, quoiqu'ils ne se fussent pas +doutés, jusque-là, +qu'il eût à se plaindre de la moindre chose.</p> +<p>La grande buvette est un +salon spacieux, orné de piliers corinthiens, +d'une galerie pour la musique, d'une pendule de Tompion, d'une statue +de +Nash, et d'une inscription en lettres d'or, à laquelle tous les +buveurs +d'eau devraient faire attention, car elle fait un touchant appel +à leur +charité. Il s'y trouve, en outre, un vase de marbre où le +garçon plonge +sans cesse de grands verres, qui ont l'air d'avoir la jaunisse, et +c'est +un spectacle prodigieusement édifiant et satisfaisant, que de +voir avec +quelle gravité et quelle persévérance les buveurs +d'eau engloutissent le +contenu de ces verres. Tout auprès on a disposé des +baignoires, dans +lesquelles se lavent une partie des malades; après quoi la +musique joue +des fanfares pour les congratuler d'en être sortis. Il existe +encore une +seconde buvette, où les ladies et les gentlemen infirmes sont +roulés +dans une quantité de chaises et de fauteuils, si +étonnante et si variée, +qu'un individu aventureux, qui s'y rend avec le nombre ordinaire +d'orteils, doit s'estimer heureux s'il les possède encore quand +il en +sort.</p> +<p>Enfin il y a une +troisième buvette où se réunissent les gens +tranquilles, parce qu'elle est moins bruyante que les autres. Il se +fait +d'ailleurs aux environs une infinité de promenades avec +béquilles ou +sans béquilles, avec canne ou sans canne, et une infinité +de +conversations et de plaisanteries, avec esprit ou sans esprit.</p> +<p>Chaque matin les buveurs +d'eau consciencieux, parmi lesquels se trouvait +M. Pickwick, se réunissaient dans les buvettes, avalaient leur +quart de +pinte, et marchaient suivant l'ordonnance. À la promenade de +l'après-midi, lord Mutanhed et l'honorable M. Crushton, lady +Snuphanuph, +mistress Wugsby, et tout le beau monde, et tous les buveurs d'eau du +matin, se réunissaient en grande compagnie. Après cela, +ils se +promenaient à pied, ou en voiture, ou dans les chaises à +porteurs, et se +rencontraient sur nouveaux frais. Après cela, les gentlemen +allaient au +cabinet de lecture, et y rencontraient une portion de la +société; après +quoi, ils s'en retournaient chacun chez soi. Ensuite, si c'était +jour de +théâtre, on se rencontrait au théâtre; si +c'était jour d'assemblée, on +se rencontrait au salon, et si ce n'était ni l'un ni l'autre, on +se +rencontrait le jour suivant: agréable routine à laquelle +on pourrait +peut-être reprocher uniquement une légère teinte de +monotonie.</p> +<p>Après une +journée dépensée de cette manière, M. +Pickwick, dont les amis +s'étaient allés coucher, s'occupait à +compléter son journal, lorsqu'il +entendit frapper doucement à sa porte.</p> +<p>—Je vous demande pardon, +monsieur, dit la maîtresse de la maison, Mme +Craddock, en insinuant sa tête dans la chambre, vous n'avez plus +besoin +de rien?</p> +<p>—De rien du tout, madame, +répondit M. Pickwick.</p> +<p>—Ma jeune fille est +allée se coucher, monsieur, et M. Dowler a la bonté +de rester debout pour attendre Mme Dowler, qui ne doit rentrer que fort +tard. Ainsi, monsieur Pickwick, je pensais que si vous n'aviez plus +besoin de rien, j'irais me coucher aussi.</p> +<p>—Vous ferez +très-bien, madame.</p> +<p>—Je vous souhaite une bonne +nuit, monsieur.</p> +<p>—Bonne nuit, madame.»</p> +<p>Mistress Craddock ferma la +porte et M. Pickwick continua d'écrire.</p> +<p>En une demi-heure de temps +ses notes furent mises à jour. Il appuya +soigneusement la dernière page sur le papier buvard, ferma le +livre, +essuya sa plume au pan de son habit, et ouvrit le tiroir de l'encrier +pour l'y serrer. Il y avait dans ce tiroir quelques feuilles de papier +à +lettres, écrites serrées et pliées de telle sorte +que le titre, moulé en +ronde, sautait aux yeux. Voyant par là que ce n'était +point un document +privé, qu'il paraissait se rapporter à Bath, et qu'il +était fort court, +M. Pickwick déplia le papier, et tirant sa chaise auprès +du feu, lut ce +qui suit:</p> +<p style="text-align: center;">«LA VÉRITABLE +LÉGENDE DU PRINCE BLADUD.</p> +<p>«Il n'y a pas encore +deux cents ans qu'on voyait sur l'un des bains +publies de cette ville, une inscription en honneur de son puissant +fondateur, le renommé prince Bladud. Cette inscription est +maintenant +effacée, mais une vieille légende, transmise d'âge +en âge, nous apprend +que plusieurs siècles auparavant cet illustre prince, +affligé de la +lèpre depuis son retour d'Athènes, où il +était allé recueillir une ample +moisson de science, évitait la cour de son royal père, et +faisait +tristement société avec ses bergers et ses cochons. Dans +le troupeau, +dit la légende, se trouvait un porc d'une contenance grave et +solennelle, pour qui le prince éprouvait une certaine sympathie; +car ce +porc était un sage, un personnage aux manières pensives +et réservées, un +animal supérieur à ses semblables, dont le grognement +était terrible, +dont la morsure était fatale. Le jeune prince soupirait +profondément en +regardant la physionomie majestueuse du quadrupède. Il songeait +à son +royal père, et ses yeux se noyaient de larmes.</p> +<p>«Ce porc intelligent +aimait beaucoup à se baigner dans une fange molle +et verdâtre, non pas au cœur de l'été, comme font +maintenant les porcs +vulgaires, pour se rafraîchir, et comme ils faisaient même +dans ces +temps reculés (ce qui prouve que la lumière de la +civilisation avait +déjà commencé à briller, quoique +faiblement); mais au milieu des froids +les plus piquants de l'hiver. La robe du pachyderme était +toujours si +lisse et sa complexion si claire, que le prince résolut +d'essayer les +qualités purifiantes de l'eau, qui réussissait si bien +à son ami. Un +beau jour il le suivit au bain. Sous la fange verdâtre, +sourdissaient +les sources chaudes de Bath; le prince s'y lava et fut guéri. +S'étant +rendu aussitôt à la cour du roi son père, il lui +présenta ses respects +les plus tendres, mais il s'empressa de revenir ici, pour y fonder +cette +ville et ces bains fameux.</p> +<p>«D'abord il chercha +le porc avec toute l'ardeur d'une ancienne amitié; +mais, hélas! ces eaux célèbres avaient +été cause de sa perte. Il avait +pris un bain à une température trop élevée +et le philosophe sans le +savoir n'était plus. Pline qui lui succéda dans la +philosophie, périt +également victime de son ardeur pour la science.</p> +<p>«Telle était +la légende: Écoutez l'histoire véritable.</p> +<p>«Le fameux Lud +Hudibras, roi de la Grande-Bretagne, florissait il y a +bien des siècles. C'était un redoutable monarque: la +terre tremblait +sous ses pas, tant il était gros; ses peuples avaient peine +à soutenir +l'éclat de sa face, tant elle était rouge et luisante. Il +était roi +depuis les pieds jusqu'à la tête, et c'était +beaucoup dire, car, s'il +n'était pas très-haut, il était +très-puissant, et son immense ampleur +compensait et au delà, ce qui pouvait manquer à sa +taille. Si quelque +prince dégénéré de ces temps modernes +pouvait lui être comparé, ce +serait le vénérable roi Cole, qui seul mériterait +cette gloire.</p> +<p>«Ce bon roi avait une +reine qui, dix-huit ans auparavant, avait eu un +fils, lequel avait nom Bladud. On l'avait placé dans une +école +préparatoire des États de son père, jusqu'à +l'âge de dix ans, mais alors +il avait été dépêché, sous la +conduite d'un fidèle messager, pour finir +ses classes à Athènes. Comme il n'y avait point de +supplément à payer +pour rester à l'école les jours de fête, et pas +d'avertissement +préalable à donner pour la sortie des +élèves, il y demeura huit années, +à l'expiration desquelles le roi son père envoya le lord +chambellan pour +solder sa dépense, et pour le ramener au logis. Le lord +chambellan +exécuta habilement cette mission difficile, fut reçu avec +applaudissements, et pensionné sans délai.</p> +<p>«Quand le roi Lud vit +le prince son fils, et remarqua qu'il était devenu +un superbe jeune homme, il s'aperçut du premier coup d'œil que +ce +serait une grande chose de le marier immédiatement, afin que ses +enfants +pussent servir à perpétuer la glorieuse race de Lud, +jusqu'aux derniers +âges du monde. Dans cette vue il composa une ambassade +extraordinaire de +nobles seigneurs qui n'avaient pas grand'chose à faire, et qui +désiraient obtenir des emplois lucratifs; puis il les envoya +à un roi +voisin, pour lui demander en mariage sa charmante fille, et pour lui +déclarer, en même temps, que, comme roi chrétien, +il souhaitait +vivement conserver les relations les plus amicales avec le roi son +frère +et son ami; mais que si le mariage ne s'arrangeait pas, il serait dans +la pénible nécessité de lui aller rendre visite, +avec une armée +nombreuse, et de lui faire crever les yeux. L'autre roi qui +était le +plus faible, répondit à cette déclaration, qu'il +était fort obligé au +roi son frère, de sa bonté et de sa magnanimité, +et que sa fille était +toute prête à se marier, aussitôt qu'il plairait au +prince Bladud de +venir et de l'emmener.</p> +<p>«Dès que cette +réponse parvint en Angleterre, toute la nation fut +transportée de joie, on n'entendait plus que le bruit des +réjouissances +et des fêtes, comme aussi celui de l'argent qui sonnait dans la +sacoche +des collecteurs, chargés de lever sur le peuple l'impôt +nécessaire pour +défrayer la dépense de cette heureuse +cérémonie.</p> +<p>«C'est dans cette +occasion que le roi Lud, assis au sommet de son trône, +en plein conseil, se leva, dans la joie de son âme, et commanda +au lord +chef de la justice de faire venir les ménestrels, et de faire +apporter +les meilleurs vins. L'ignorance des historiens légendaires +attribue cet +acte de gracieuseté au roi Cole, comme on le voit dans ces vers +célèbres:</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"><span>«Il +fit venir sa pipe, et ses trois violons,<br/> +</span><span>Pour boire un +pot, au doux bruit des flonflons.»<br/> +</span></div> +</div> +<p>«Mais c'est une +injustice évidente envers la mémoire du roi Lud, et une +malhonnête exaltation des vertus du roi Cole.</p> +<p>«Cependant, au milieu +de ces fêtes et de ces réjouissances, il y avait +un individu qui ne buvait point, quand les vins généreux +pétillaient +dans les verres, et qui ne dansait point, quand les instruments des +ménestrels s'éveillaient sous leurs doigts. +C'était le prince Bladud +lui-même, pour le bonheur duquel tout un peuple vidait ses +poches, et +remplissait son gosier. Hélas! c'est que le prince, oubliant que +le +ministre des affaires étrangères avait le droit +incontestable de devenir +amoureux pour lui, était déjà devenu amoureux pour +son propre compte, +contrairement à tous les précédents de la +diplomatie, et s'était marié, +dans son cœur, avec la fille d'un noble Athénien.</p> +<p>«Ici nous trouvons un +frappant exemple de l'un des nombreux avantages de +la civilisation. Si le prince avait vécu de nos jours, il aurait +épousé +sans scrupule la princesse choisie par son père, et se serait +immédiatement et sérieusement mis à l'ouvrage pour +se débarrasser +d'elle, en la faisant mourir de chagrin par un enchaînement +systématique +de mépris et d'insultes; puis si la tranquille fierté de +son sexe, et +la conscience de son innocence, lui avaient donné la force de +résister à +ces mauvais traitements, il aurait pu chercher quelque autre +manière de +lui ôter la vie et de s'en délivrer sans scandale. Mais ni +l'un ni +l'autre de ces moyens ne s'offrit à l'imagination du prince +Bladud; il +se borna donc à solliciter une audience privée de son +père, et à lui +tout avouer.</p> +<p>«C'est une ancienne +prérogative des souverains de gouverner toutes +choses, excepté leurs passions. En conséquence le roi Lud +se mit dans +une colère abominable; jeta sa couronne au plafond (car dans ce +temps-là +les rois gardaient leur couronne sur leur tête et non pas dans la +Tour); +trépigna sur le plancher, se frappa le front; demanda au ciel +pourquoi +son propre sang se révoltait contre lui, et finalement, appelant +ses +gardes, leur ordonna d'enfermer son fils dans un donjon: sorte de +traitement que les rois d'autrefois employaient +généralement envers +leurs enfants, quand les inclinations matrimoniales de ceux-ci ne +s'accordaient pas avec leurs propres vues.</p> +<p>«Après avoir +été enfermé dans son donjon, pendant près +d'une année, sans +que ses yeux eussent d'autre point de vue qu'un mur de pierre, et son +esprit d'autre perspective qu'un perpétuel emprisonnement, le +prince +Bladud commença naturellement à ruminer un plan +d'évasion, grâce auquel, +au bout de plusieurs mois de préparatifs, il parvint à +s'échapper, +laissant avec humanité son couteau de table dans le cœur de son +geôlier, de peur que ce pauvre diable, qui avait de la famille, +ne fût +soupçonné d'avoir favorisé sa fuite, et ne +fût puni en conséquence par +le roi irrité.</p> +<p>«Le monarque devint +presque enragé quand il apprit l'escapade de son +fils. Il ne savait sur qui faire tomber son courroux, lorsque +heureusement il vint à penser au lord chambellan, qui l'avait +ramené +d'Athènes. Il lui fit donc retrancher en même temps sa +pension et sa +tête.</p> +<p>«Cependant le jeune +prince, habilement déguisé, errait à pied dans les +domaines de son père, soutenu et réjoui dans toutes ses +privations par +le doux souvenir de la jeune Athénienne, cause innocente de ses +malheurs. Un jour, il s'arrêta pour se reposer dans un bourg. On +dansait +gaiement sur la place, et le plaisir brillait sur tous les visages. Le +prince se hasarda à demander quelle était la cause de ces +réjouissances.</p> +<p>«O étranger, +lui répliqua-t-on, ne connaissez-vous pas la récente +proclamation de notre gracieux souverain?</p> +<p>—La proclamation? Non. +Quelle proclamation? repartit le prince, car il +n'avait voyagé que par les chemins de traverse, et ne savait +rien de ce +qui se passait sur les grandes routes, telles qu'elles étaient +alors.</p> +<p>—En bien! dit le paysan, la +demoiselle étrangère que le prince désirait +épouser, s'est mariée à un noble étranger +de son pays, et le roi +proclame le fait et ordonne de grandes réjouissances publiques, +car +maintenant, sans nul doute, le prince Bladud va revenir, pour +épouser la +princesse que son père a choisie, et qui, dit-on, est aussi +belle que le +soleil de midi. À votre santé, monsieur, Dieu sauve le +roi!»</p> +<p>«Le prince n'en +voulut pas entendre davantage. Il s'enfuit et s'enfonça +dans les lieux les plus déserts d'un bois voisin. Il errait, il +errait +sans cesse, la jour et la nuit, sous le soleil dévorant, sous +les pâles +rayons de la lune, malgré la chaleur de midi, malgré les +nocturnes +brouillards; à la lueur grisâtre du matin, à la +rouge clarté du soir: si +désolé, si peu attentif à toute la nature, que, +voulant aller à Athènes, +il se trouva un matin à Bath, c'est-à-dire qu'il se +trouva dans +l'endroit où la ville existe maintenant, car il n'y avait point +alors de +vestige d'habitation, pas de trace d'hommes, pas même de fontaine +thermale. En revanche, c'étaient le même paysage charmant, +la même +richesse de cotaux et de vallées, le même ruisseau qui +coulait avec un +doux murmure, les mêmes montagnes orgueilleuses qui, semblables +aux +peines de la vie quand elles sont vues à distance et +partiellement +obscurcies par la brume argentée du matin, perdent leur +sauvagerie et +leur rudesse, et ne présentent aux yeux que de doux et gracieux +contours. Ému par la beauté de cette scène, le +prince se laissa tomber +sur le gazon, et baigna de ses larmes ses pieds enflés par la +fatigue.</p> +<p>«Oh! +s'écria-t-il en tordant ses mains, et en levant tristement sas +yeux +au ciel; oh! si ma course fatigante pouvait se terminer ici! Oh! si ces +douces larmes, que m'arrache un amour mal placé, pouvaient +couler en +paix pour toujours!»</p> +<p>«Son vœu fut entendu. +C'était le temps des divinités païennes, qui +prenaient parfois les gens au mot, avec un empressement fort +gênant. Le +sol s'ouvrit sous les pieds du prince, il tomba dans un gouffre, qui se +referma immédiatement au-dessus de sa tête; mais ses +larmes brûlantes +continuèrent à couler, et continueront pour toujours +à sourdre +abondamment de la terre.</p> +<p>«Il est remarquable +que, depuis lors, un grand nombre de ladies et de +gentlemen, parvenus à un certain âge sans avoir pu se +procurer de +partenaire, et presque, tout autant de jeunes gens, qui sont +pressés +d'en obtenir, se rendent annuellement à Bath, pour boire les +eaux, et +prétendent en tirer beaucoup de force et de consolation. Cela +fait +honneur aux larmes du prince Bladud, et la véracité de +cette légende en +est singulièrement corroborée.»</p> +<p>M. Pickwick bailla +plusieurs fois en arrivant à la fin de ce petit +manuscrit, puis il le replia soigneusement, et le remit dans le tiroir +de l'encrier. Ensuite, avec une contenance qui exprimait le plus +profond +ennui, il alluma sa chandelle, et monta l'escalier pour s'aller coucher.</p> +<p>Il s'arrêta, suivant +sa coutume, à la porte de M. Dowler, et y frappa +pour lui dire bonsoir.</p> +<p>«Ah! dit M. Dowler, +vous allez vous coucher? je voudrais bien en pouvoir +faire autant. Quel temps affreux! Entendez-vous le vent?</p> +<p>—Terrible! répondit +M. Pickwick; bonne nuit!</p> +<p>—Bonne nuit!»</p> +<p>M. Pickwick monta dans sa +chambre à coucher, et M. Dowler reprit son +siége, devant le feu, pour accomplir son imprudente promesse de +rester +sur pied jusqu'au retour de sa femme.</p> +<p>Il y a peu de choses plus +contrariantes que de veiller pour attendre +quelqu'un, principalement quand ce quelqu'un est en partie de plaisir. +Vous ne pouvez vous empêcher de penser combien le temps, qui +passe si +lentement pour vous, passe vite pour la personne que vous attendez; et +plus vous pensez à cela plus vous sentez décliner votre +espoir de la +voir arriver promptement. Le tic tac des horloges paraît alors +plus lent +et plus lourd, et il vous semble que vous avez sur le corps comme une +tunique de toiles d'araignées. D'abord c'est quelque chose qui +démange +votre genou droit, ensuite la même sensation vient irriter votre +genou +gauche. Aussitôt que vous changez de position, cela vous prend +dans les +bras; vous contractez vos membres de mille manières +fantastiques, mais +tout à coup vous avez une rechute dans le nez, et vous vous +mettez à le +gratter comme si vous vouliez l'arracher, ce que vous feriez +infailliblement, si vous pouviez le faire. Les yeux sont encore de bien +grands inconvénients, dans ce cas, et l'on voit souvent la +mèche d'une +chandelle s'allonger de deux pouces tandis que l'on mouche sa voisine. +Toutes ces petites vexations nerveuses, et beaucoup d'autres du +même +genre, rendent fort problématique le plaisir de veiller, lorsque +tout le +monde, dans la maison, est allé se coucher.</p> +<p>Telle était +précisément l'opinion de M. Dowler, tandis qu'il veillait +seul au coin du feu, et il ressentait une vertueuse indignation contre +les danseurs inhumains qui le forçaient à rester debout. +D'ailleurs sa +bonne humeur n'était pas augmentée par la +réflexion que c'était lui-même +qui avait imaginé d'avoir mal à la tête et de +garder la maison. À la +fin, après s'être endormi plusieurs fois, après +être tombé en avant vers +la grille, et s'être redressé juste à temps pour ne +pas avoir le visage +brûlé, M. Dowler se décida à s'aller jeter +un instant sur son lit, dans +la chambre de derrière, non pas pour dormir, bien entendu, mais +pour +penser.</p> +<p>—J'ai le sommeil +très-dur, se dit à lui-même M. Dowler, en +s'étendant +sur le lit; il faut que je me tienne éveillé. Je suppose +que d'ici +j'entendrai frapper à la porte. Oui, je le pensais bien, +j'entends le +watchman; le voilà qui s'en va; je l'entends moins fort +maintenant.... +Encore un peu moins fort... il tourne le coin,... Ah! ah!...»</p> +<p>Arrivé à +cette conclusion, M. Dowler tourna le coin autour duquel il +avait si longtemps hésité, et s'endormit +profondément.</p> +<p>Juste au moment où +l'horloge sonnait trois heures, une chaise à +porteurs, contenant mistress Dowler, déboucha sur la demi-lune, +balancée +par le vent et par deux porteurs, l'un gros et court, l'autre long et +mince. Tous les deux (pour ne pas parler de la chaise) avaient bien de +la peine à se maintenir perpendiculaires; mais sur la place, +où la +tempête soufflait avec une furie capable de déraciner les +pavés, ce fut +bien pis, et ils s'estimèrent fort heureux, lorsqu'ils eurent +déposé +leur fardeau, et donné un bon double coup à la porte de +la rue.</p> +<p>Ils attendirent quelque +temps, mais personne ne vint.</p> +<p>«Le domestique est +dans les bras de lord fée, dit le petit porteur en se +chauffant les mains à la torche du galopin qui les +éclairait.</p> +<p>—Il devrait bien le pincer +et le réveiller, ajouta le grand porteur.</p> +<p>—Frappez encore, s'il vous +plaît, cria mistress Dowler de sa chaise. +Frappez deux ou trois fois, s'il vous plaît.»</p> +<p>Le petit homme était +fort disposé à en finir, il monta donc ses les +marches, et donna huit ou dix doubles coups effrayants, tandis que le +grand homme s'éloignait de la maison et regardait aux +fenêtres s'il y +avait de la lumière.</p> +<p>Personne ne vint; tout +était sombre et silencieux.</p> +<p>«Ah mon Dieu! fit +mistress Dowler. Voulez-vous frapper encore, s'il vous +plaît.</p> +<p>—N'y a-t-il pas de +sonnette, madame? demanda le petit porteur.</p> +<p>—Oui, il y en a une, +interrompit le gamin à la torche. Voilà je ne sais +combien de temps que je la tire.</p> +<p>—Il n'y a que la +poignée, dit mistress Dowler, le ressort est brisé.</p> +<p>—Je voudrais bien pouvoir +en dire autant de la tête des domestiques, +grommela le grand porteur.</p> +<p>—Je vous prierai de frapper +encore, s'il vous plaît,» recommença +mistress Dowler, avec la plus exquise politesse.</p> +<p>Le petit homme heurta sur +nouveaux frais, et à plusieurs reprises, sans +produire aucun effet. Le grand homme, qui s'impatientait, le releva et +se mit à frapper perpétuellement des doubles coups, comme +un facteur +enragé.</p> +<p>À la fin, M. Winkle +commença à rêver qu'il se trouvait dans un club, et +que les membres étant fort indisciplinés, le +président était obligé de +cogner continuellement sur la table, pour maintenir l'ordre. Ensuite il +eut l'idée confuse d'une vente à l'encan, où il +n'y avait pas +d'enchérisseurs, et où le crieur achetait toutes choses. +Enfin, en +dernier lieu, il lui vint dans l'esprit qu'il n'était pas tout +à fait +impossible que quelqu'un frappât à la porte de la rue. +Afin de s'en +assurer, en écoutant mieux, il resta tranquille dans son lit, +pendant +environ dix minutes, et lorsqu'il eut compté trente et quelques +coups, +il se trouva suffisamment convaincu, et s'applaudit beaucoup +d'être si +vigilant.</p> +<p>Panpan, panpan, panpan. +Pan, pan, pan, pan, pan; le marteau n'arrêtait +plus.</p> +<p>M. Winkle sautant hors de +son lit, se demanda ce que ce pouvait être; +puis ayant mis rapidement ses bas et ses pantoufles, il passa sa robe +de +chambre, alluma une chandelle à la veilleuse qui brûlait +dans la +cheminée, et descendit les escaliers.</p> +<p>«À la fin vla +quéqu'sun qui vient, madame, dit le petit porteur.</p> +<p>—Je voudrais ben être +derrière lui avec un poinçon, murmura son grand +compagnon.</p> +<p>—Qui va là? cria M. +Winkle, en défaisant la chaîne de la porte.</p> +<p>—Ne vous amusez pas +à faire des questions, tête de buse, répondit avec +dédain la grand homme, s'imaginant avoir affaire à un +laquais. Ouvrez la +porte.</p> +<p>—Allons +dépêchez, l'endormi,» ajouta l'autre d'un ton +encourageant.</p> +<p>M. Winkle, qui +n'était qu'à moitié éveillé, +obéit machinalement à cette +invitation, ouvra la poste et regarda dans la rue. La première +chose +qu'il aperçoit c'est la lueur rouge du falot. +Épouvanté par la crainte +soudaine que le feu ne soit à la maison, il ouvre la porte toute +grande, +élève sa chandelle au-dessus de sa tête, et regarde +d'un air effaré +devant lui, ne sachant pas trop si ce qu'il voit est une chaise +à +porteurs, ou une pompe à incendie. Dans ce moment un tourbillon +de vent +arrive; la chandelle s'éteint; M. Winkle se sent poussé +par derrière, +d'une manière irrésistible, et la porte se ferme avec un +violent +craquement.</p> +<p>«Bien, jeune homme! +c'est habile!» dit le petit porteur.</p> +<p>M. Winkle, apercevant un +visage de femme à la portière de la chaise, se +retourne rapidement et se met à frapper le marteau de toute la +force de +son bras, en suppliant en même temps les porteurs d'emmener la +dame.</p> +<p>«Emportez-la! +s'écriait-il, emportez-la! Bien! voilà quelqu'un qui sort +d'une autre maison! Cachez-moi, cachez-moi n'importe où, dans +cette +chaise.»</p> +<p>En prononçant ces +phrases incohérentes, il frissonnait de froid, car +chaque fois qu'il levait le bras et le marteau, le vent s'engouffrait +sous sa robe de chambre et la soulevait d'une manière +très-inquiétante.</p> +<p>«Voilà, une +société qui arrive sur la place... il y a des dames! +Couvrez-moi avec quelque chose! mettez-vous devant moi!» criait +M. +Winkle avec angoisses. Mais les porteurs étaient trop +occupés de rire +pour lui donner la moindre assistance, et cependant les dames +s'approchaient de minute en minute.</p> +<p>M. Winkle donna un dernier +coup de marteau désespéré... les dames +n'étaient plus éloignées que de quelques maisons. +Il jeta au loin la +chandelle éteinte, que durant tout ce temps il avait tenue +au-dessus de +sa tête, et s'élança vers la chaise à +porteurs, dans laquelle se +trouvait toujours mistress Dowler.</p> +<p>Or, mistress Craddock +avait, à la fin, entendu les voix et les coups de +marteau. Elle avait pris tout juste le temps de mettre sur sa +tête +quelque chose de plus élégant que son bonnet de nuit, +était descendue au +parloir pour s'assurer que c'était bien mistress Dowler, et +venait +précisément de lever le châssis de la +fenêtre, lorsqu'elle aperçut M. +Winkle qui s'élançait vers la chaise. À ce +spectacle elle se mit à +pousser des cris affreux, suppliant M. Dowler de se lever sur-le-champ, +pour empêcher sa femme de s'enfuir avec un autre gentleman.</p> +<p>À ces cris, à +ce terrible avertissement, M. Dowler bondit hors de son +lit, aussi vivement qu'une balle élastique, et, se +précipitant dans la +chambre de devant, arriva à une des fenêtres comme M. +Pickwick ouvrait +l'autre. Le premier objet qui frappa leurs regards fut M. Winkle +entrant +dans la chaise à porteurs.</p> +<p>«Watchman, +s'écria Dowler d'un ton féroce, arrêtez-le, +empoignez-le, +enchaînez-le, enfermez-le, jusqu'à ce que j'arrive! Je +veux lui couper +la gorge! donnez-moi un couteau! De l'une à l'autre oreille, +mistress +Craddock! Je veux lui couper la gorge! «Tout en hurlant ces +menaces, +l'époux indigné s'arracha des mains de l'hôtesse et +de M. Pickwick, +saisit un petit couteau de dessert, et s'élança dans la +rue.</p> +<p>Mais M. Winkle ne +l'attendit pas. À peine avait-il entendu l'horrible +menace du valeureux Dowler, qu'il se précipita hors de la +chaise, aussi +vite qu'il s'y était introduit, et, jetant ses pantoufles dans +la rue, +pour mieux prendre ses jambes à son cou, fit le tour de la +demi-lune, +chaudement poursuivi par Dowler et par le watchman. Néanmoins il +avait +conservé son avantage quand il revint devant la maison. La porte +était +ouverte, il la franchit, la cingla au nez de Dowler, monta dans sa +chambre à coucher, ferma la porte, empila par derrière un +coffre, une +table, un lavabo, et s'occupa à faire un paquet de ses effets +les plus +indispensables, afin de s'enfuir aux premiers rayons du jour.</p> +<p>Cependant Dowler +tempêtait de l'autre côté de la porte du malheureux +Winkle, et lui déclarait, à travers le trou de la +serrure, son intention +irrévocable de lui couper la gorge, le lendemain matin. À +la fin, après +un grand tumulte de voix, parmi lesquelles on entendait distinctement +celle de M. Pickwick qui s'efforçait de rétablir la paix, +les habitants +de la maison se dispersèrent dans leurs chambres à +coucher respectives, +et la tranquillité fut momentanément rétablie.</p> +<p>Et pendant tout ce +temps-là, dira peut-être quelque lecteur sagace, où +donc était Samuel Weller? Nous allons dire où il +était, dans le chapitre +suivant.<br/> +</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;"/> +<p><br/> +</p> +<h2><a name="CHAPITRE_VIII" id="CHAPITRE_VIII">CHAPITRE VIII.</a></h2> +<h3>Qui explique +honorablement l'absence de Sam Weller, en rendant compte +d'une soirée où il fut invité et assista; et qui +raconte, en outre, +comment ledit Sam Weller fut chargé par M. Pickwick d'une +mission +particulière, pleine de délicatesse et d'importance.</h3> +<p>«Monsieur Weller, +dit mistress Craddock, dans la matinée du jour +mémorable dont nous venons d'esquisser les aventures; voici une +lettre +pour vous.</p> +<p>—C'est bien drôle, +répondit Sam. J'ai peur qu'il n'y ait quelque chose, +car je ne me rappelle pas un seul gentleman dans mes connaissances qui +soit capable d'en écrire une.</p> +<p>—Peut-être est-il +arrivé quelque chose d'extraordinaire, fit observer +mistress Craddock.</p> +<p>—Faut que ça soit +quelque chose de bien extraordinaire pour produire +une lettre d'un de mes amis, répliqua Sam, en secouant +dubitativement la +tête. Ni plus ni moins qu'un tremblement de terre, comme le jeune +gentleman observa, quand il fut pris d'une attaque. Ça ne peut +pas être +de mon papa poursuivit Sam, en regardant l'adresse, il fait toujours +des +lettres moulées parce qu'il a appris à écrire dans +les affiches. C'est +bien extraordinaire! D'où cette lettre-là peut-elle me +venir?»</p> +<p>Tout en parlant ainsi, +Sam faisait ce que font beaucoup de personnes +lorsqu'elles ignorent de qui leur vient une lettre: il regarda le +cachet, puis l'adresse, puis les côtés, puis le dos de la +lettre, et +enfin, comme dernière ressource, il pensa qu'il ferait +peut-être aussi +bien de regarder l'intérieur, et d'essayer d'en tirer quelques +éclaircissements.</p> +<p>«C'est écrit +sur du papier doré, dit Sam en dépliant la lettre, et +cacheté de cire verte, avec le bout d'une clef; faut +voir!» et avec une +physionomie très-grave, il commença à lire ce qui +suit:</p> +<p>«Une compagnie +choisie de domestiques de Bath présentent leurs +compliments à M. Weller et réclament le plaisir de sa +compagnie pour un +rat-houtte amical, composé d'une épaule de mouton +bouillie avec +l'assaisonnement ordinaire. Le rat-houtte sera servi sur table à +neuf +heures et demie, heure militaire.»</p> +<p>Cette invitation +était incluse dans un autre billet ainsi conçu:</p> +<p>«M. John Smauker, +le gentleman qui a eu le plaisir de rencontrer M. +Weller chez leur mutuelle connaissance M. Bantam, il y a quelques +jours, +a l'honneur de transmettre à M. Weller la présente +invitation. Si M. +Weller veut passer chez M. John Smauker à 9 heures, M. John +Smauker aura +le plaisir de présenter M. Weller.</p> +<p style="text-align: right;">«<i>Signé</i>: +JOHN SMAUKER.»</p> +<p>La suscription portait: <i>à +M. Weller esquire, chez M. Pickwick</i>; et, +entre parenthèses, dans le coin gauche de l'adresse +étaient écrits ces +mots, comme une instruction au porteur: <i>Tiré la sonnette de +la rue</i>.</p> +<p>«Eh bien! dit Sam, +en voilà une drôle! Je n'avais jamais auparavant +entendu appeler une épaule de mouton bouillie un rat-houtte; +comment +donc qu'il l'appellerait si elle était rôtie?»</p> +<p>Cependant, sans perdre +plus de temps à débattre ce point, Sam se rendit +immédiatement chez M. Pickwick, et lui demanda, pour le soir, un +congé +qui lui fut facilement accordé. Avec cette permission, et la +clef de la +porte de la rue dans sa poche, Sam sortit un peu avant l'heure +désignée, +et se dirigea d'un pas tranquille vers Queen-Square. Là il eut +la +satisfaction d'apercevoir M. John Smauker, dont la tête +poudrée, appuyée +contre un poteau de réverbère, fumait une cigarette +à travers un tube +d'ambre.</p> +<p>«Comment vous +portez-vous, monsieur Weller? dit M. John Smauker, en +soulevant gracieusement son chapeau d'une main, tandis qu'il agitait +l'autre d'un air de condescendance. Comment vous portez-vous, monsieur?</p> +<p>—Eh! eh! la convalescence +n'est pas mauvaise, repartit Sam; et vous, +mon cher, comment vous va?</p> +<p>—Là, là.</p> +<p>—Ah! vous aurez trop +travaillé. J'en avais terriblement peur, ça ne +réussit pas à tout le monde, voyez-vous. Faut pas vous +laisser emporter +comme ça par votre ardeur.</p> +<p>—Ce n'est pas tant cela, +monsieur Weller; c'est plutôt le mauvais vin. +Je mène une vie trop dissipée, je le crains.</p> +<p>—Oh! c'est-il cela? c'est +une mauvaise maladie, ça.</p> +<p>—Et pourtant, les +tentations, monsieur Weller?</p> +<p>—Ah! bien sûr.</p> +<p>—Plongé dans le +tourbillon de la société, comme vous savez monsieur +Weller, ajouta M. John Smauker avec un soupir.</p> +<p>—Ah! c'est terrible, en +vérité!</p> +<p>—Mais c'est toujours +comme cela quand la destiné vous pousse dans une +carrière publique, monsieur Weller. On est soumis à des +tentations dont +les autres individus sont exempts.</p> +<p>—Précisément +ce que mon oncle disait quand il ouvrit une auberge, +répondit Sam; et il avait bien raison, le pauvre vieux; car il a +bu sa +mort en moins d'un terme.»</p> +<p>M. Smauker parut +profondément indigné du parallèle établi +entre lui et +le défunt aubergiste; mais comme le visage de Sam conservait le +calme le +plus immuable, M. Smauker y réfléchit mieux, et reprit +son air affable.</p> +<p>«Nous ferions +peut-être bien de nous mettre en route, dit-il, en +consultant une montre de cuivre qui habitait au fond d'un immense +gousset, et qui était élevée à la surface +au moyen d'un cordon noir, +garni à l'autre bout d'une clef de chrysocale.</p> +<p>—C'est possible, +répondit Sam; autrement on pourrait laisser brûler le +rat-houtte et ça le gâterait.</p> +<p>—Avez-vous bu les eaux, +M. Weller? demanda son compagnon, tout en +marchant vers High-Street.</p> +<p>—Une seule fois.</p> +<p>—Comment les trouvez-vous?</p> +<p>—Considérablement +mauvaises.</p> +<p>—Ah! vous n'aimez pas le +goût vérugineux, peut-être?</p> +<p>—Je ne connais pas +beaucoup ça; j'ai trouvé qu'elles sentaient la tôle +rouge.</p> +<p>—C'est le +vérugineux, monsieur Weller; rétorqua M. John Smauker +d'un +ton contemptueux.</p> +<p>—Eh bien, c'est un mot +qui ne signifie pas grand'chose, voilà tout. Au +reste, je ne suis pas beaucoup chimique, ainsi peux pas dire.»</p> +<p>En achevant ces mots, et +à la grande horreur de M. John Smauker, Sam +commença à siffler.</p> +<p>«Je vous demande +pardon, monsieur Weller, dit M. Smauker, torturé par +ce bruit inélégant; voulez-vous prendre mon bras?</p> +<p>—Merci, vous êtes +bien bon, je ne veux pas vous en priver; j'ai +l'habitude de mettre mes mains dans mes poches, si ça vous est +superficiel.»</p> +<p>En disant ceci, Sam +joignit le geste aux paroles et recommença à siffler +plus fort que jamais.</p> +<p>«Par ici, dit son +nouvel ami qui paraissait fort soulagé en entrant dans +une petite rue. Nous y serons bientôt.</p> +<p>—Ah! ah! fit Sam», +sans être le moindrement ému, en apprenant qu'il +était si proche de la fleur des domestiques de Bath.</p> +<p>—Oui, reprit M. John +Smauker, ne soyez pas intimidé, monsieur Weller.</p> +<p>—Oh! que non.</p> +<p>—Vous verrez quelques +uniformes très-brillants, et peut-être +trouverez-vous que les gentlemen seront un peu roides d'abord. C'est +naturel, vous savez: mais ils se relâcheront bientôt.</p> +<p>—Ça sera +très-obligeant de leur part.</p> +<p>—Vous savez? reprit M. +Smauker avec un air de sublime protection, comme +vous êtes un étranger, ils se mettront peut-être un +peu après vous, +d'abord.</p> +<p>—Ils ne seront pas trop +cruels, n'est-ce pas? demanda Sam.</p> +<p>—Non, non, repartit M. +Smauker en tirant sa tabatière, qui représentait +une tête de renard, et en prenant une prise distinguée. Il +y a parmi +nous quelques gais coquins, et ils aiment à s'amuser... vous +savez... +mais il ne faut pas y faire attention. Il ne faut pas y faire attention.</p> +<p>—Je tâcherai, dit +Sam, de supporter le débordement des talents et de +l'esprit.</p> +<p>—À la bonne heure, +répliqua M. John Smauker en remettant dans sa poche +la tête de renard et en relevant la sienne. D'ailleurs, je vous +soutiendrai.»</p> +<p>En causant ainsi, ils +étaient arrivés devant une petite boutique de +fruitier. M. John Smauker y entra, et Sam, qui le suivait, laissa alors +s'épanouir sur sa figure un muet ricanement et divers autres +symptômes +énergiques d'un état fort désirable de +satisfaction intime.</p> +<p>Après avoir +traversé la boutique du fruitier, et déposé leurs +chapeaux +sur les marches de l'escalier qui se trouvait derrière, ils +entrèrent +dans un petit parloir, et c'est alors que toute la splendeur de la +scène +se dévoila aux regards de Sam Weller.</p> +<p>Deux tables, +d'inégale hauteur, accouplées au milieu de la chambre, +étaient couvertes de trois ou quatre nappes de différents +âges, +arrangées, autant que possible, pour faire l'effet d'une seule. +Sur ces +nappes, on voyait des contenus et des fourchettes pour sept ou huit +personnes. Or les manches de ces couteaux étaient verts, rouges +et +jaunes, tandis que ceux de toutes les fourchettes étaient noirs, +ce qui +produisait une gamme de couleurs des plus pittoresques. Des assiettes, +pour un nombre égal de convives, chauffaient derrière le +garde-cendres. +Les convives eux-mêmes se chauffaient devant. Parmi eux, le plus +remarquable comme le plus important, était un grand et vigoureux +gentleman, dont la calotte et l'habit à longs pans, +resplendissaient +d'une éclatante couleur d'écarlate. Il se tenait debout, +le dos au feu, +et venait apparemment d'entrer; car, outre qu'il avait encore sur la +tête son chapeau retroussé, il gardait à la main +une très-longue canne, +telle que les gentlemen de sa profession ont l'habitude d'en porter +derrière les carrosses.</p> +<p>«Smauker, mon +garçon, votre nageoire,» dit le gentleman au chapeau +à +cornes.</p> +<p>M. Smauker insinua le +bout du petit doigt de sa main droite dans la main +du gentleman au chapeau à cornes, en lui disant qu'il +était charmé de le +voir si bien portant.</p> +<p>«C'est vrai: on dit +que j'ai l'air assez rosé; et c'est étonnant! Depuis +une quinzaine, je suis toujours notre vieille femme pendant deux +heures, +et rien que de contempler si longtemps la façon dont elle agrafe +sa +vieille robe de soie lilas, s'il n'y a pas de quoi vous rendre +hippofondre pour le reste de votre vie, je consens à perdre mon +traitement.»</p> +<p>À ces mots, la +compagnie choisie se mit à rire de tout son cœur, et +l'un des gentlemen, qui avait un gilet jaune, murmura à son +voisin, qui +avait une culotte verte, que Tuckle était en train ce +soir-là.</p> +<p>«À propos, +reprit M. Tuckle, Smauker mon garçon, vous....»</p> +<p>Le reste de la sentence +fut déposé dans le tuyau de l'oreille de M. +Smauker.</p> +<p>«Ah! tiens! je +l'avais oublié! répondit celui-ci. Gentlemen, mon ami, M. +Weller.</p> +<p>—Fâché de +vous boucher le feu, Weller, dit M. Tuckle avec un signe de +tête familier. J'espère que vous n'avez pas froid, Weller?</p> +<p>—Pas le moins du monde, +Flambant, répliqua Sam. Faudrait un sujet bien +glacé pour avoir froid vis-à-vis de vous. Vous +économiseriez la houille +si on vous mettait sur la grille, dans une salle publique; vrai!»</p> +<p>Comme cette +répliqua paraissait faire une allusion personnelle à la +livrée écarlate de M. Tuckle, il prit un air majestueux +durant quelques +secondes. Pourtant il s'éloigna graduellement du feu, et dit +avec un +sourire forcé:</p> +<p>«Pas mauvais, pas +mauvais.</p> +<p>—Je vous suis bien +obligé pour votre bonne opinion, monsieur, reprit +Sam. Nous arriverons peu à peu, j'espère. Plus tard, nous +en essayerons +un meilleur.»</p> +<p>En cet endroit la +conversation fut interrompue par l'arrivée d'un +gentleman vêtu de peluche orange. Il était +accompagné d'un autre +personnage en drap pourpre, avec un remarquable développement de +bas. +Les nouveaux venus ayant été congratulés par les +anciens, M. Tuckle +proposa de faire apporter le souper, et cette proposition fut +adoptée +unanimement.</p> +<p>Le fruitier et sa femme +déposèrent alors sur la table un plat de mouton +bouilli, avec une sauce chaude aux câpres, des navets et des +pommes de +terre. M. Tuckle prit le fauteuil, et eut pour vice-président le +gentleman en peluche orange. Le fruitier mit une paire de gants de +castor pour donner les assiettes et se plaça derrière la +chaise de M. +Tuckle.</p> +<p>«Harris! dit +celui-ci d'un ton de commandement.</p> +<p>—Monsieur?</p> +<p>—Avez-vous mis vos gants?</p> +<p>—Oui, monsieur.</p> +<p>—Alors ôtez le +couvercle.</p> +<p>—Oui, monsieur.»</p> +<p>Le fruitier, avec de +grandes démonstrations d'humilité, fit ce qui lui +était ordonné, et tendit obséquieusement à +M. Tuckle le couteau à +découper; mais, en faisant cela, il vint par hasard à +bâiller.</p> +<p>«Qu'est-ce que cela +veut dire, monsieur? lui dit M. Tuckle avec une +grande aspérité.</p> +<p>—Je vous demande pardon, +monsieur, répondit le fruitier, décontenancé. +Je ne l'ai pas fait exprès, monsieur. J'ai veillé tard la +nuit dernière.</p> +<p>—Je vais vous dire mon +opinion sur votre compte, Harris, poursuivit M. +Tuckle avec un air plein de grandeur. Vous êtes une brute mal +élevée.</p> +<p>—J'espère, +gentlemen, dit Harris, que vous ne serez pas trop sévères +envers moi. Je vous suis certainement très-obligé, +gentlemen, pour votre +patronage et aussi pour vos recommandations, gentlemen, quand on a +besoin quelque part de quelqu'un de plus pour servir. J'espère, +gentlemen, que vous êtes satisfaits de moi.</p> +<p>—Non, monsieur, dit M. +Tuckle. Bien loin de là, monsieur.</p> +<p>—Vous êtes un +drôle sans soin, grommela le gentleman en peluche orange.</p> +<p>—Et un fichu chenapan, +ajouta le gentleman en culotte verte.</p> +<p>—Et un mauvais gueux, +continua le gentleman de couleur pourpre.»</p> +<p>Le pauvre fruitier +saluait de plus en plus humblement, tandis qu'on le +gratifiait de ces petites épithètes, selon le +véritable esprit de la +plus basse tyrannie. Lorsque tout le monde eut dit son mot, pour +prouver +sa supériorité, M. Tuckle commença à +découper l'épaule de mouton et à +servir la compagnie.</p> +<p>Cette importante affaire +était à peine entamée, quand la porte s'ouvrit +brusquement et laissa apparaître un autre gentleman en habit bleu +clair, +avec des boutons d'étain.</p> +<p>«Contre les +règles, dit M. Tuckle. Trop tard, trop tard.</p> +<p>—Non, non; impossible de +faire autrement, répondit le gentleman bleu. +J'en appelle à la compagnie. Une affaire de galanterie, un +rendez-vous +au théâtre.</p> +<p>—Oh! dans ce +cas-là! s'écria le gentleman en peluche orange.</p> +<p>—Oui, riellement, parole +d'honneur. J'avais promis de conduire notre +plus jeune demoiselle à dix heures et demie, et c'est une si +jolie +fille, riellement, que je n'ai pas eu le cœur de la désobliger. +Pas +d'offense à la compagnie présente, monsieur; mais un +cottillon, +monsieur, riellement, c'est irrévocable.</p> +<p>—Je commence à +soupçonner qu'il y a quelque chose là-dessous, dit +Tuckle, pendant que le nouveau venu s'asseyait à +côté de Sam. J'ai +remarqué, une ou deux fois, qu'elle s'appuie beaucoup sur votre +épaule +quand elle descend de voiture.</p> +<p>—Oh! riellement, +riellement, Tuckle, i' ne faut pas.... C'est pas +bien.... J'ai pu dire à qué'ques amis que c'était +une divine criature et +qu'elle avait refusé deux ou trois mariages sans motif, mais... +non, +non, riellement, Tuckle.... Devant des étrangers encore! C'est +pas bien; +vous avez tort.... La délicatesse, mon cher ami, la +délicatesse!»</p> +<p>Ayant ainsi parlé, +l'homme à la livrée bleue releva sa cravate, ajusta +ses parements, grimaça et fronça les sourcils, comme s'il +avait pu en +dire infiniment plus long, mais qu'il se crût, en honneur, +obligé de se +taire. C'était une sorte de petit valet de pied, à l'air +libre et +dégagé, aux cheveux blonds, au cou empesé, et qui +avait attiré dès +l'abord, l'attention de Sam; mais quand il eut débuté de +cette manière, +M. Weller se sentit plus que jamais disposé à cultiver sa +connaissance; +aussi s'immisça-t-il, tout d'un coup, dans la conversation, avec +l'indépendance qui le caractérisait.</p> +<p>«À votre +santé, monsieur, dit-il; j'aime beaucoup votre conversation; je +la trouve vraiment jolie.»</p> +<p>En entendant ce discours, +l'homme bleu sourit comme une personne +accoutumée aux compliments, mais en même temps il regarda +Sam d'un air +approbatif et répondit qu'il espérait cultiver davantage +sa +connaissance, car, sans flatterie, il y avait en lui l'étoffe +d'un joli +garçon, et tout à fait selon son cœur.</p> +<p>«Vous êtes +bien bon, monsieur, rétorqua Sam. Quel heureux gaillard vous +êtes!</p> +<p>—Qu'est-ce que vous +voulez dire? demanda l'homme bleu avec une modeste +confusion.</p> +<p>—Cette jeune demoiselle +ici, elle sait ce que vous valez, j'en suis +sûr. Ah! je comprends les choses; et Sam ferma un œil en roulant +sa +tête d'une épaule à l'autre, d'une manière +fort satisfaisante pour la +vanité personnelle du gentleman azuré.</p> +<p>«Vous êtes +trop malin, répliqua-t-il.</p> +<p>—Non, non, c'est bon pour +vous, reprit Sam; ça ne me regarde pas, comme +dit le gentleman qu'était en dedans du mur à celui +qu'était dans la rue, +quand le taureau courait comme un enragé.</p> +<p>—Eh bien! monsieur +Weller, nullement, je crois qu'elle a remarqué mon +air et me manières.</p> +<p>—J'imagine que ça +ne peut guère être autrement.</p> +<p>—Avez-vous qué'que +amourette de ce genre en train, monsieur? demanda à +Sam l'heureux gentleman en tirant un cure-dents de la poche de son +gilet.</p> +<p>—Pas exactement, +répondit Sam; il n'y a pas de demoiselle à la maison, +autrement j'aurais fait la cour à l'une d'elles, +nécessairement. Mais, +voyez-vous, je ne voudrais pas me compromettre avec une femme +au-dessous +d'une marquise; je pourrais prendra une richarde, si elle devenait +folle +de moi, mais pas autrement, non ma foi!</p> +<p>—Certainement, non, +monsieur Weller. Il ne faut pas se laisser +déprécier. Nous, qui sommes des hommes du monde, nous +savons que, tôt ou +tard, un bel uniforme écorne toujours le cœur d'une dame. Au +fait, +c'est la seule chose, entre nous, qui fait qu'on peut entrer au service.</p> +<p>—Justement, dit Sam; +c'est ça, rien que ça.»</p> +<p>Après ce dialogue +confidentiel, des verres furent distribués à la ronde; +et, avant que la taverne fût fermée, chaque gentleman +demanda ce qu'il +aimait le mieux. Le gentleman en bleu et l'homme en orange, qui +étaient +les beaux fils de la société, ordonnèrent du grog +froid; mais le +breuvage favori des autres paraissait être le genièvre et +l'eau sucrée. +Sam appela le fruitier: <i>Satané coquin!</i> et ordonna un bol +de punch, +deux circonstances qui semblèrent l'élever beaucoup dans +l'opinion des +domestiques choisis.</p> +<p>«Gentlemen, dit +l'homme bleu avec le ton du plus consommé dandy, allons! +à la santé des dames!</p> +<p>—Écoutez! +écoutez! s'écria Sam, aux jeunes maîtresses.»</p> +<p>À ce mot, de +toutes parts on entendit crier: <i>à l'ordre!</i> Et M. John +Smauker, étant le gentleman qui avait introduit Sam dans la +société, +l'informa que ce mot n'était pas parlementaire.</p> +<p>«Quel mot, +monsieur? demanda Sam.</p> +<p>—Maîtresse, +monsieur, répondit M. Smauker avec un froncement de +sourcils effrayant. Ici nous ne reconnaissons pas de distinctions +semblables.</p> +<p>—Oh! très-bien +alors; j'amenderai mon observation, et je les appellerai +les chères criatures, si Flambant veut bien le permettre.»</p> +<p>Quelques doutes parurent +s'élever dans l'esprit du gentleman en culotte +verte, sur la question de savoir si le président pouvait +être légalement +interpellé par le nom de Flambant; toutefois, comme les +assistants +semblaient moins soigneux de ses droits que des leurs, l'observation +n'eut point de suite. L'homme au chapeau à cornes fit entendre +une +petite toux courte et regarda longuement Sam; mais il pensa apparemment +qu'il ferait aussi bien de ne rien dire, de peur de s'en trouver plus +mal.</p> +<p>Après un instant +de silence, un gentleman, dont l'habit brodé descendait +jusqu'à ses talons, et dont le gilet, également +brodé, tenait au chaud +la moitié de ses jambes, remua son genièvre et son eau +avec une grande +énergie; et, se levant tout d'un coup sur ses pieds, par un +violent +effort, annonça qu'il désirait adresser quelques +observations à la +compagnie. L'homme au chapeau retroussé s'étant +hâté de l'assurer que la +compagnie serait très-heureuse d'entendre toutes les +observations qu'il +pourrait avoir à faire, le gentleman au grand habit +commença en ces +termes:</p> +<p>«Je sens une grande +délicatesse à me mettre en avant, gentlemen, ayant +l'infortune de n'être qu'un cocher et n'étant admis que +comme membre +honoraire dans ces agréables soirées; mais je me sens +poussé, gentlemen, +l'éperon dans le ventre, si je puis employer cette expression, +à vous +faire connaître une circonstance affligeante qui est venue +à ma +connaissance et qui est arrivée, je puis dire, à la +portée de mon fouet. +Gentlemen, notre ami, M. Whiffers (tout le monde regarda l'individu +orange); notre ami, M. Whiffers a donné sa +démission.»</p> +<p>Un étonnement +universel s'empara des auditeurs. Chaque gentleman +regardait son voisin et reportait ensuite son œil inquiet sur le +cocher, qui continuait à se tenir debout.</p> +<p>«Vous avez bien +raison d'être surpris, gentlemen, poursuivit celui-ci. +Je ne me permettrai pas de vous frelater les motifs de cette +irréparable +perte pour le service; mais je prierai M. Whiffers de les +énoncer +lui-même, pour l'instruction et l'imitation de ses amis.»</p> +<p>Cette suggestion ayant +été hautement applaudie, M. Whiffers s'expliqua. +Il dit qu'il aurait certainement désiré de continuer +à remplir l'emploi +qu'il venait de résigner. L'uniforme était +extrêmement riche et coûteux, +les dames de la famille très-agréables, et les devoirs de +sa place, il +était obligé d'en convenir, n'étaient pas trop +lourds. Le principal +service qu'on exigeait de lui était de passer le plus de temps +possible +à regarder par la fenêtre, en compagnie d'un autre +gentleman, qui avait +également donné sa démission. Il aurait +désiré épargner à la compagnie +les pénibles et dégoûtants détails dans +lesquels il allait être obligé +d'entrer; mais, comme une explication lui avait été +demandée, il n'avait +pas d'autre alternative que de déclarer hardiment et +distinctement qu'on +avait voulu lui faire manger de la viande froide.</p> +<p>Impossible de concevoir +le dégoût qu'éveilla cet aveu dans le sein des +auditeurs. Pendant un quart d'heure, au moins, on n'entendit que de +violents cris de: <i>Honteux! Ignoble!</i> mêlés de +sifflets et de +grognements.</p> +<p>M. Whiffers ajouta alors +qu'il craignait qu'une partie de cet outrage ne +pût être justement attribué à ses +dispositions obligeantes et +accommodantes. Il se souvenait parfaitement d'avoir consenti une fois +à +manger du beurre salé; et, dans une occasion où il y +avait eu subitement +plusieurs malades dans la maison, il s'était oublié au +point de monter +lui-même un panier de charbon de terre jusqu'au second +étage. Il +espérait qu'il ne s'était pas abaissé dans la +bonne opinion de ses amis +par cette franche confession de sa faute; mais s'il avait eu ce +malheur, +il se flattait d'y être remonté par la promptitude avec +laquelle il +avait repoussé le dernier et flétrissant outrage qu'on +avait voulu faire +subir à ses sentiments d'homme et d'Anglais.</p> +<p>Le discours de M. +Whiffers fut accueilli par des cris d'admiration, et +l'on but à la santé de l'intéressant martyr, de la +manière la plus +enthousiaste. Le martyr fit ses remercîments à la +société et proposa la +santé de leur visiteur, M. Weller, gentleman qu'il n'avait pas +le +plaisir de connaître intimement, mais qui était l'ami de +M. John +Smauker, ce qui devait être, partout et toujours, une lettre de +recommandation suffisante pour toute société de +gentlemen. Par ces +considérations, il aurait été disposé +à voter la santé de M. Weller avec +tous les <i>honneurs</i>, si ses amis avaient bu du vin; mais comme +ils +prenaient des spiritueux et qu'il pourrait être dangereux de +vider un +verre à chaque toast, il proposait que les honneurs fussent +sous-entendus.</p> +<p>À la conclusion de +ce discours, tous les assistants burent une partie de +leur verre en l'honneur de Sam; et celui-ci, ayant puisé dans le +bol et +avalé deux verres en l'honneur de lui-même, offrit ses +remercîments à +l'assemblée dans un élégant discours.</p> +<p>«Bien +obligé, mes vieux, dit-il en retournant au bol avec la plus +grande +désinvolture. Venant d'où ce que ça vient, c'est +prodigieusement +flatteur. J'avais beaucoup entendu parler de vous; mais je n'imaginais +pas, je dois le dire, que vous eussiez été d'aussi +étonnamment jolis +hommes que vous êtes. J'espère seulement que vous ferez +attention à vous +et que vous ne compromettrez en rien votre dignité, qui est une +charmante chose à voir, quand on vous rencontre en promenade, et +qui m'a +toujours fait grand plaisir depuis que je n'étais qu'un moutard, +moitié +si haut que la canne à pomme de cuivre de mon +très-respectable ami +Flambant, ici présent. Quant à la victime de l'oppression +en habit +jaune, tout ce que je puis dire de lui, c'est que j'espère qu'il +trouvera une occupation aussi bonne qu'il le mérite, moyennant +quoi il +sera très-rarement affligé avec des rat-houttes +froids.»</p> +<p>Cela dit, Sam se rassit +avec un agréable sourire, et son oraison ayant +été bruyamment applaudie, la société se +sépara bientôt après.</p> +<p>«Par exemple, +vieux, vous n'avez pas envie de vous en aller, dit Sam à +son ami M. John Smauker?</p> +<p>—Il le faut, en +vérité, répondit celui-ci. J'ai promis à +Bantam.</p> +<p>—Oh! c'est +très-bien, reprit Sam, c'est une autre affaire. Peut-être +qu'il donnerait sa démission si vous le désappointiez. +Mais vous, +Flambant, vous ne vous en allez pas?</p> +<p>—Mon Dieu, si, +répliqua l'homme au chapeau à cornes.</p> +<p>—Quoi! et laisser +derrière vous les trois-quarts d'un bol de punch? +Cette bêtise! rasseyez-vous donc!»</p> +<p>M. Tuckle ne put +résister à une invitation si pressante; il déposa +son +chapeau et sa canne et répondit qu'il boirait encore un verre +pour faire +plaisir à M. Weller.</p> +<p>Comme le gentleman en +bleu demeurait du même côté que M. Tuckle, il +consentit également à rester. Lorsque le punch fut +à moitié bu, Sam fit +venir des huîtres de la boutique du fruitier, et leur effet, +joint à +celui du punch, fut si prodigieux, que M. Tuckle, coiffé de son +chapeau +à cornes et armé de sa canne à grosse pomme, se +mit à danser un pas de +matelot sur la table, au milieu des coquilles, tandis que le gentleman +en bleu l'accompagnait sur un ingénieux instrument musical, +formé d'un +peigne et d'un papier à papillotes. À la fin quand le +punch fut terminé +et que la nuit fut également fort avancée, ils sortirent +tous les trois +pour chercher leur maison. À peine M. Tuckle se trouva-t-il au +grand air +qu'il fut saisi d'un soudain désir de se coucher sur le +pavé. Sam +pensant que ce serait une pitié de le contredire, lui laissa +prendre son +plaisir où il la trouvait; mais, de peur que le chapeau à +cornes de +Flambant ne s'abîmât, dans ces conjonctures, il l'aplatit +bravement sur +la tête du gentleman en livrée bleue, lui mit la grande +canne à la main, +l'appuya contre la porte de sa maison, tira pour lui la sonnette et +s'en +alla tranquillement à son hôtel.</p> +<p>Dans la matinée +suivante, M. Pickwick descendit, complètement habillé, +beaucoup plus tôt qu'il n'avait l'habitude de le faire, et sonna +son +fidèle domestique.</p> +<p>Sam ayant répondu +exactement à cet appel, le philosophe commença par lui +faire fermer soigneusement la porte, et dit ensuite:</p> +<p>«Sam, il est +arrivé ici, la nuit dernière, un malheureux accident qui +a +donné à M. Winkle quelques raisons de redouter la +violence de M. Dowler.</p> +<p>—Oui, monsieur, j'ai +entendu dire cela à la vieille dame de la maison.</p> +<p>—Et je suis +fâché d'ajouter, continua M. Pickwick d'un air +intrigué et +contrarié, je suis fâché d'ajouter que, dans la +crainte de cette +violence, M. Winkle est parti.</p> +<p>—Parti!</p> +<p>—Il a quitté la +maison ce matin, sans la plus légère communication avec +moi, et il est allé je ne sais pas où.</p> +<p>—Il aurait dû +rester et se battre, monsieur, dit Sam d'un ton +contempteur. Il ne faudrait pas grand'chose pour redresser ce Dowler.</p> +<p>—C'est possible, Sam; +j'ai peut-être aussi quelques doutes sur sa +grande valeur, mais, quoi qu'il en soit, M. Winkle est parti. Il faut +le +trouver, Sam, le trouver et me le ramener.</p> +<p>—Et si il ne veut pas +venir, monsieur?</p> +<p>—Il faudra le lui faire +vouloir, Sam.</p> +<p>—Et qui le fera, +monsieur? demanda Sam avec un sourire.</p> +<p>—Vous.</p> +<p>—Très-bien, +monsieur.»</p> +<p>À ces mots, Sam +quitta la chambre, et bientôt après M. Pickwick +l'entendit fermer la porte de la rue. Au bout de deux heures, il revint +d'un air aussi calme que s'il avait été +dépêché pour le message le plus +ordinaire, et rapporta qu'un individu, ressemblant en tous points +à M. +Winkle, était parti le matin pour Bristol, par la voiture de +l'Hôtel +royal.</p> +<p>«Sam, dit M. +Pickwick en lui serrant la main, vous êtes un garçon +précieux, inestimable. Vous allez le poursuivre, Sam.</p> +<p>—Certainement, monsieur.</p> +<p>—Aussitôt que vous +le découvrirez, écrivez-moi. S'il essaye de vous +échapper, empoignez-le, terrassez-le, enfermez-le. Je vous +délègue toute +mon autorité, Sam.</p> +<p>—Je ne l'oublierai pas, +monsieur.</p> +<p>«Vous lui direz que +je suis fort irrité, excessivement indigné de la +démarche extraordinaire qu'il lui a plu de faire.</p> +<p>—Oui, monsieur.</p> +<p>—Vous lui direz que, s'il +ne revient pas dans cette maison, avec vous, +il y reviendra avec moi, car j'irai le chercher.</p> +<p>—Je lui en glisserai deux +mots, monsieur.</p> +<p>—Vous pensez pouvoir le +trouver? poursuivit M. Pickwick en regardant +Sam d'un air inquiet.</p> +<p>—Je le trouverai s'il est +quelque part, répliqua Sam avec confiance.</p> +<p>—Très-bien. Alors +plus tôt vous partirez, mieux ce sera.»</p> +<p>M. Pickwick ayant +ajouté une somme d'argent à ses instructions, Sam mit +quelques objets nécessaires dans un sac de nuit et +s'éloigna pour son +expédition. Pourtant il s'arrêta au bout du corridor, et, +revenant +doucement sur ses pas, il entr'ouvrit la porte du parloir, et, ne +laissant voir que sa tête:</p> +<p>«Monsieur? +murmura-t-il.</p> +<p>—Eh bien! Sam.</p> +<p>—J'entends-t-il +parfaitement mes instructions, monsieur?</p> +<p>—Je l'espère.</p> +<p>—C'est-il convenu pour le +terrassement, monsieur</p> +<p>—Parfaitement. Faites ce +que vous jugerez nécessaire. Vous aurez mon +approbation.»</p> +<p>Sam fit un signe +d'intelligence; et, retirant sa tête de la porte +entre-bâillée, se mit en route pour son pèlerinage +le cœur tout à fait +léger.<br/> +</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;"/> +<p><br/> +</p> +<h2><a name="CHAPITRE_IX" id="CHAPITRE_IX">CHAPITRE IX.</a></h2> +<h3>Comment M. Winkle, voulant +sortir de la poêle à frire, se jeta +tranquillement et confortablement dans le feu.</h3> +<p>L'infortuné gentleman, +cause innocente du tumulte qui avait alarmé les +habitants du <i>Royal-Crescent</i>, dans les circonstances ci-devant +décrites, après avoir passé une nuit pleine de +trouble et d'anxiété, +quitta le toit sous lequel ses amis dormaient encore, sans savoir +où il +dirigerait ses pas. On ne saurait jamais apprécier trop +hautement, ni +trop chaudement louer les sentiments réfléchis et +philanthropiques qui +déterminèrent M. Winkle à adopter cette conduite. +«Si ce Dowler, +raisonnait-il en lui-même, si ce Dowler essaye (comme je n'en +doute pas) +d'exécuter ses menaces, je serai obligé de l'appeler sur +le terrain. Il +a une femme; cette femme lui est attachée et a besoin de lui. +Ciel! si +j'allais l'immoler à mon aveugle rage, quels seraient ensuite +mes +remords!» Cette réflexion pénible affectait si +puissamment l'excellent +jeune homme que ses joues pâlissaient, que ses genoux +s'entre-choquaient. Déterminé par ces motifs, il saisit +son sac de nuit, +et descendant l'escalier à pas de loups, ferma, avec le moins de +bruit +possible, la détestable porte de la rue, et s'éloigna +rapidement. Il +trouva à l'Hôtel royal une voiture sur le point de partir +pour Bristol. +«Autant vaut, pensa-t-il, autant vaut Bristol que tout autre +endroit!» +Il monta donc sur l'impériale, et atteignit le lieu de sa +destination en +aussi peu de temps qu'on pouvait raisonnablement l'espérer de +deux +chevaux obligés de franchir quatre fois par jour la distance qui +sépare +les deux villes.</p> +<p>M. Winkle établit ses +quartiers à l'hôtel du <i>Buisson</i>. Il était +résolu +à s'abstenir de toute communication épistolaire avec M. +Pickwick jusqu'à +ce que la frénésie de M. Dowler eût eu le temps de +s'évaporer, et trouva +que dans ces circonstances il n'avait rien de mieux à faire que +de +visiter la ville. Il sortit donc et fut, tout d'abord, frappé de +ce fait +qu'il n'avait jamais vu d'endroit aussi sale. Ayant inspecté les +docks +ainsi que le port, et admiré la cathédrale, il demanda le +chemin de +Clifton, et suivit la route qui lui fut indiquée; mais, de +même que les +pavés de Bristol ne sont pas les plus larges ni les plus propres +de tous +les pavés, de même ses rues ne sont pas absolument les +plus droites ni +les moins entrelacées. M. Winkle se trouva bientôt +complètement +embrouillé dans leur labyrinthe, et chercha autour de lui une +boutique +décente, où il pût demander de nouvelles +instructions.</p> +<p>Ses yeux tombèrent sur +un rez-de-chaussée nouvellement peint qui avait +été converti en quelque chose qui tenait le milieu entre +une boutique et +un appartement. Une lampe rouge qui s'avançait au-dessus de la +porte +l'aurait suffisamment annoncé comme la demeure d'un suppôt +d'Esculape +quand même le mot: <i>chirurgie</i><a name="FNanchor_10_10" + id="FNanchor_10_10"></a><sup><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a></sup> +n'aurait pas été inscrit, en lettres +d'or, au-dessus de la fenêtre, qui avait autrefois +été celle du parloir +au devant. Pensant que c'était là un endroit convenable +pour demander +son chemin, M. Winkle entra dans la petite boutique garnie de tiroirs +et +de flacons, aux inscriptions dorés. N'y apercevant aucun +être vivant, il +frappa sur le comptoir avec une demi couronne, afin d'attirer +l'attention des personnes qui pourraient être dans +l'arrière-parloir, +espèce de <i>sanctum sanctorum</i> de l'établissement, +car le mot: +<i>chirurgie</i> était répété sur la porte, +en lettres blanches, cette fois, +pour éviter la monotonie.</p> +<p>Au premier coup, un bruit très-sensible jusqu'alors, et +semblable à +celui d'un assaut exécuté avec des pelles et des +pincettes, cessa +soudainement. Au second coup un jeune gentleman, à l'air +studieux, +portant sur son nez de larges bésicles vertes et dans ses mains +un +énorme livre, entra d'un pas grave dans la boutique, et, passant +derrière le comptoir, demanda à M. Winkle ce qu'il +désirait.</p> +<p>«Je suis fâché de vous déranger, monsieur, +répondit celui-ci. +Voulez-vous avoir la bonté de m'indiquer....</p> +<p>—Ha! ha! ha! se mit à beugler le studieux gentleman, en +jetant en l'air +son énorme livre et en le rattrapant avec grande +dextérité, au moment où +il menaçait de réduire en atomes toutes les fioles qui +garnissaient le +comptoir. En voilà une bonne!»</p> +<p>Si l'inconnu entendit par là une bonne secousse, il n'avait +pas tort, +car M. Winkle avait été si étonné de la +conduite extraordinaire du +jeune docteur, qu'il avait précipitamment battu en retraite +jusqu'à la +porte, et paraissait fort troublé par cette étrange +réception.</p> +<p>«Comment! Est-ce que vous ne me reconnaissez pas?» +s'écria le +chirurgien-apothicaire.</p> +<p>M. Winkle balbutia qu'il n'avait pas ce plaisir.</p> +<p>«Ah! bien alors, il y a encore de l'espoir pour moi! Je puis +soigner la +moitié des vieilles femmes de Bristol, si j'ai un peu de chance. +Maintenant, au diable, vieux bouquin moisi!» Cette adjuration +s'adressait au gros volume, que le studieux pharmacien lança, +avec une +vigueur remarquable, à l'autre bout de la boutique; puis, +retirant ses +lunettes vertes, il découvrit aux regards stupéfaits de +M. Winkle, le +ricanement identique de Robert Sawyer, esquire, ci-devant +étudiant à +l'hôpital de Guy, dans le <i>Borough</i>, et possesseur d'une +résidence +privée dans <i>Lant-Street</i>.</p> +<p>«Vous veniez pour me voir, n'est-ce pas? vous ne direz pas le +contraire? +s'écria M. Bob Sawyer en secouant amicalement la main de M. +Winkle.</p> +<p>—Non, sur ma parole! répliqua celui-ci en serrant la main de +M. Sawyer.</p> +<p>—Quoi! vous n'avez pas remarqué mon nom? demanda Bob en +appelant +l'attention de son ami sur la porte extérieure, au-dessus de +laquelle +étaient tracés ces mots: <i>Sawyer successeur de +Nockemorf</i>.</p> +<p>—Mes yeux ne sont pas tombés dessus, dit M. Winkle.</p> +<p>—Ma foi! si j'avais su que c'était vous, reprit Bob, je me +serais +précipité et je vous aurais reçu dans mes bras. +Mais, sur mon honneur, +je croyais que vous étiez le percepteur des contributions.<a + name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><sup><a + href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a></sup></p> +<p>—Pas possible!</p> +<p>—Vrai. J'allais vous dire que je n'étais pas à la +maison, et que si +vous vouliez me laisser un message, je ne manquerais pas de me le +remettre; car le collecteur des taxes ne me connaît point, pas +plus que +celui de l'éclairage, ni du pavé. Je crois que le +collecteur de l'église +soupçonne qui je suis, et je sais que celui des eaux ne l'ignore +pas, +parce que je lui ai tiré une dent le premier jour que je suis +venu ici. +Mais entrez, entrez donc!»</p> +<p>Tout en bavardant de la sorte, Bob poussait M. Winkle dans +l'arrière-parloir, où s'était assis un personnage +qui n'était pas moins +que M. Benjamin Allen. Il s'amusait gravement à faire de petites +cavernes circulaires dans le manteau de la cheminée, au moyen +d'un +fourgon rougi.</p> +<p>«En vérité, dit M. Winkle, voilà un +plaisir que je n'avais pas espéré. +Quelle jolie retraite vous avez là!</p> +<p>—Pas mal, pas mal, repartit Bob. J'ai été reçu +peu de temps après cette +fameuse soirée; et mes amis se sont saignés pour m'aider +à acheter cet +établissement. Ainsi j'ai endossé un habit noir et une +paire de +lunettes, et je suis venu ici pour avoir l'air aussi solennel que +possible.</p> +<p>—Et vous avez sans doute une jolie clientèle? demanda M. +Winkle d'un +air fin.</p> +<p>—Oh! si mignonne, qu'à la fin de l'année vous pourriez +mettre tous les +profits dans un verre à liqueur, et les couvrir avec une feuille +de +groseille.</p> +<p>—Vous voulez rire. Rien que les marchandises....</p> +<p>—Pure charge, mon cher garçon. La moitié des tiroirs +est vide, et +l'autre moitié n'ouvre point.</p> +<p>—Vous plaisantez?</p> +<p>—C'est un fait, rétorqua Bob en allant dans la boutique et +démontrant +la véracité de son assertion par de violentes secousses +données aux +petits boutons dorés des tiroirs imaginaires.</p> +<p>—Du diable s'il y a une seule chose réelle dans la boutique, +exceptés +les sangsues; et encore elles ont déjà servi.</p> +<p>—Je n'aurais jamais cru cela! s'écria M. Winkle plein de +surprise.</p> +<p>—Je m'en flatte un peu, reprit Bob; autrement à quoi +serviraient les +apparences, hein? Mais, que voulez-vous prendre! Comme nous? C'est bon. +Ben, mon garçon, fourrez la main dans le buffet, et amenez-nous +le +digestif breveté.»</p> +<p>M. Benjamin Allen sourit pour indiquer son consentement, et tira du +buffet une bouteille noire, à moitié pleine d'eau-de-vie.</p> +<p>«Vous n'y mettez pas d'eau, n'est-ce pas? dit Bob à M. +Winkle.</p> +<p>—Pardonnez-moi, repartit celui-ci. Il est de bonne heure et +j'aimerais +mieux mélanger, si vous ne vous y opposez point.</p> +<p>—Pas le moins du monde, si votre conscience vous le permet, +répliqua +Bob en avec sensualité un verre du liquide bienfaisant. Ben, +passe-nous +l'eau.»</p> +<p>M. Benjamin Allen tira de la même place une petite cocote de +cuivre, +dont M. Bob déclara qu'il était très-fier à +cause de sa physionomie +médicale. Lorsqu'on eut fait bouillir l'eau contenue dans la +cocote, au +moyen de plusieurs pelletées de charbon de terre que Bob puisa +dans une +caisse qui portait pour inscription: <i>eau de selz</i>, M. Winkle +baptisa +son eau-de-vie, et la conversation commençait à devenir +générale, +lorsqu'elle fut interrompue par l'entrée d'un jeune +garçon, vêtu d'une +sévère livrée grise, ayant un galon d'or à +son chapeau, et tenant sur +son bras un petit panier couvert.</p> +<p>M. Bob l'apostropha immédiatement.</p> +<p>«Tom, vagabond! venez-ici! (L'enfant s'approcha en +conséquence.) Vous +vous êtes arrêté à toutes les bornes de +Bristol, vilain fainéant!</p> +<p>—Non, monsieur, répondit l'enfant.</p> +<p>—Prenez-y garde, reprit Bob avec un visage menaçant. +Pensez-vous que +quelqu'un voudrait employer un chirurgien, si on voyait son +garçon jouer +aux billes dans tous les ruisseaux, ou enlever un cerf-volant sur la +grande route? Ayez soin, monsieur, de conserver toujours le respect de +votre profession. Avez-vous porté tous les médicaments, +paresseux?</p> +<p>—Oui, monsieur.</p> +<p>—La poudre pour les enfants, dans la grande maison habitée +par la +famille nouvellement arrivée? Et les pilules digestives chez le +vieux +gentleman grognon et goutteux?</p> +<p>—Oui, monsieur.</p> +<p>—Alors fermez la porte et faites attention à la boutique.</p> +<p>—Allons! dit M. Winkle quand le jeune garçon se fut +retiré, les choses +ne vont pas tout à fait aussi mal que vous voudriez me le faire +croire. +Vous avez toujours quelques médicaments à fournir.»</p> +<p>Bob Sawyer regarda dans la boutique pour s'assurer qu'il n'y avait +pas +d'oreilles étrangères, puis se penchant vers M. Winkle, +il lui dit à +voix basse: «Il se trompe toujours de maison.»</p> +<p>La physionomie de M. Winkle exprima qu'il n'y était plus du +tout, tandis +que Bob et son ami riaient à qui mieux mieux.</p> +<p>«Vous ne me comprenez pas? dit Bob. Il va dans une maison, +tire la +sonnette, fourre un paquet de médicaments sans adresse dans la +main, +d'un domestique et s'en va. Le domestique porte le paquet dans la salle +à manger; le maître l'ouvre, et lit la suscription: <i>Potion +à prendre +le soir; pilules selon la formule; lotion idem; Sawyer, successeur de +Nockemorf, prépare avec soin les ordonnances, etc., etc.</i> Le +gentleman +montre le paquet à sa femme; elle lit l'inscription, elle le +renvoie aux +domestiques; ils lisent l'inscription. Le lendemain le garçon +revient: +Très-fâché. Il s'est trompé. Tant +d'affaires, tant de paquets à porter. +M. Sawyer, successeur de Nockemorf, offre ses compliments. Le nom reste +dans la mémoire, et voilà l'affaire, mon garçon; +cela vaut mieux que +toutes les annonces du monde. Nous avons une bouteille de quatre onces +qui a couru dans la moitié des maisons de Bristol, et qui n'a +point +encore fini sa ronde.</p> +<p>—Tiens, tiens! je comprends, répondit M. Winkle, un fameux +plan.</p> +<p>—Oh! Ben et moi, nous en avons trouvé une douzaine comme +cela; continua +l'habile pharmacien, avec une grande satisfaction. L'allumeur de +réverbères reçoit dix-huit pence par semaines pour +tirer ma sonnette de +nuit, pendant dix minutes, chaque fois qu'il passe devant la maison; et +tous les dimanches, mon garçon court dans l'église, juste +au moment des +psaumes, quand personne n'a rien à faire que de regarder autour +de soi, +et il m'appelle avec un air effaré. «Bon! disent les +assistants, +quelqu'un est tombé malade tout à coup; on envoie +chercher Sawyer, +successeur de Nockemorf; comme ce jeune homme est occupé!»</p> +<p>Ayant ainsi divulgué les arcanes de l'art médical, M. +Bob Sawyer et son +ami Ben Allen se renversèrent sur leurs chaises, et +éclatèrent de rire +bruyamment. Quand ils s'en furent donné à cœur joie, la +conversation +recommença, et vint toucher un sujet qui intéressait plus +immédiatement +M. Winkle.</p> +<p>Nous pensons avoir dit ailleurs que M. Benjamin Allen devenait +habituellement fort sentimental, après boire. Le cas n'est pas +unique, +comme nous pouvons l'attester nous-même, ayant eu affaire +quelquefois à +des patients affectés de la même manière. Dans +cette période de son +existence, M. Allen avait plus que jamais une prédisposition +à la +sentimentalité. Cette maladie provenait de ce qu'il demeurait +depuis +plus de trois semaines avec M. Sawyer; car l'amphitryon n'était +pas +remarquable par la tempérance, et l'invité ne pouvait +nullement se +vanter d'avoir la tête forte. Pendant tout cet espace de temps, +Benjamin +avait toujours flotté entre l'ivresse partielle et l'ivresse +complète.</p> +<p>«Mon bon ami, dit-il à M. Winkle, en profitant de +l'absence temporaire +de M. Bob Sawyer, qui était allé administrer à un +chaland quelques-unes +de ses sangsues d'occasion: mon bon ami, je suis bien malheureux!»</p> +<p>M. Winkle exprima tous ses regrets, en apprenant cette nouvelle et +demanda s'il ne pouvait rien faire pour alléger les chagrins de +l'infortuné étudiant.</p> +<p>«Rien, mon cher, rien. Vous rappelez-vous Arabelle? ma sœur +Arabelle? +Une petite fille qui a des yeux noirs. Je ne sais pas si vous l'avez +remarquée cher M. Winkle? Une jolie petite fille, Winkle. +Peut-être que +mes traits pourront vous rappeler sa physionomie.»</p> +<p>M. Winkle n'avait pas besoin de procédés artificiels +pour se souvenir de +la charmante Arabelle, et c'était fort heureux, car certainement +les +traits du frère lui auraient difficilement rappelé ceux +de la sœur. Il +répondit, avec autant de calme qu'il lui fut possible d'en +feindre, +qu'il se rappelait parfaitement avoir vu la jeune personne en question, +et qu'il se flattait qu'elle était en bonne santé.</p> +<p>Pour toute réponse, M. Ben Allen, lui dit: «Notre ami +Bob est un +charmant garçon, Winkle.</p> +<p>—C'est vrai, répliqua laconiquement M. Winkle, qui n'aimait +pas +beaucoup le rapprochement de ces deux noms.</p> +<p>—Je les ai toujours destinés l'un à l'autre; ils ont +été crées l'un +pour l'autre; ils sont venus au monde l'un pour l'autre; ils ont +été +élevés l'un pour l'autre, dit M. Ben Allen, en posant son +verre avec +emphase. Il y a un coup du sort dans cette affaire, mon cher +garçon; il +n'y a entre eux qu'une différence de cinq ans, et tous les deux +sont nés +dans le mois d'août.»</p> +<p>M. Winkle était trop impatient d'entendre le reste, pour +exprimer +beaucoup d'étonnement de cette coïncidence, toute +merveilleuse qu'elle +fût. Ainsi, après une larme ou deux, Ben continua à +dire que malgré +toute son estime et son respect, et sa vénération pour +son ami, sa sœur +Arabelle avait toujours, ingratement et sans raison, montré la +plus vive +antipathie pour sa personne. Et je pense, conclua-t-il, je pense qu'il +y +a un attachement antérieur.</p> +<p>—Avez-vous quelque idée sur la personne?» demanda en +tremblant M. +Winkle.</p> +<p>M. Ben Allen saisit le fourgon, le fit tourner d'une manière +martiale +au-dessus de sa tête, infligea un coup mortel sur un crâne +imaginaire, +et termina en disant, d'une façon très-expressive: +«Je voudrais le +connaître, voilà tout. Je lui montrerais ce que j'en +pense!» et pendant +ce temps le fourgon tournoyait avec plus de férocité que +jamais.</p> +<p>Tout cela, comme on le suppose, était fort consolant pour M. +Winkle. Il +resta silencieux durant quelques minutes, mais à la fin, il +rassembla +tout son courage, et demanda si miss Allen était dans le +comté de Kent.</p> +<p>«Non, non, répondit Ben, en déposant le fourgon +et en prenant un air +fort rusé. Je n'ai pas pensé que la maison du vieux +Wardle fût +exactement ce qui convenait pour une jeune fille entêtée. +Aussi, comme +je suis son protecteur naturel et son tuteur, puisque nos parents sont +défunts, je l'ai amenée dans ce pays-ci pour passer +quelques mois chez +une vieille tante, dans une jolie maison bien ennuyeuse et bien +fermée. +J'espère que cela la guérira. Si ça ne +réussit pas, je l'emmènerai à +l'étranger pendant quelque temps, et nous verrons alors.</p> +<p>—Et... et... la tante demeure à Bristol? balbutia M. Winkle.</p> +<p>—Non, non; pas dans Bristol, répondit Ben, en passant son +pouce +par-dessus son épaule droite. Par-là bas; mais chut! +voici Bob. Pas un +mot, mon cher ami, pas un mot.»</p> +<p>Toute courte qu'avait été cette conversation, elle +produisit chez M. +Winkle l'anxiété la plus vive. L'attachement +antérieur, que soupçonnait +Ben, agitait son cœur. Pouvait-il en être l'objet? +Était-ce pour lui +que la séduisante Arabelle avait dédaigné le +spirituel Bob Sawyer? ou +bien avait-il un rival préféré? Il se +détermina à la voir, quoi qu'il +pût en arriver. Mais ici se présentait une objection +insurmontable; car +si l'explication donnée par Ben avec ces mots: <i>par +là-bas</i>, voulait +dire trois milles, ou trente milles, ou trois cents milles, M. Winkle +ne +pouvait en aucune façon le conjecturer. Au reste il n'eut pas, +pour le +moment, le loisir de penser à ses amours, l'arrivée de +Bob ayant été +immédiatement suivie par celle d'un pâté, dont M. +Winkle fut instamment +prié de prendre sa part. La nappe fut mise par une femme de +ménage, qui +officiait comme femme de charge de M. Bob Sawyer. La mère du +jeune +garçon en livrée grise apporta un troisième +couteau et une troisième +fourchette (car l'établissement domestique de M. Sawyer +était monté sur +une échelle assez limitée), et les trois amis +commencèrent à dîner. La +bière était servie, comme le fit observer M. Sawyer, dans +son étain +natif.</p> +<p>Après le dîner, Bob fit apporter le plus grand mortier +de sa boutique, +et y brassa un mélange fumant de punch au rhum, remuant et +amalgamant +les matériaux avec un pilon, d'une manière fort +convenable pour un +pharmacien. Comme beaucoup de célibataires, il ne +possédait qu'un seul +verre, qui fut assigné par honneur à M. Winkle. Ben Allen +fut accommodé +d'un entonnoir de verre, dont l'extrémité +inférieure était garnie d'un +bouchon; quant à Bob lui-même, il se contenta d'un de ces +vases de +cristal cylindriques, incrustés d'une quantité de +caractères +cabalistiques, et dans lesquels les apothicaires mesurent +habituellement +les drogues liquides qui doivent composer leurs potions. Ces +préliminaires ajustés, le punch fut goûté et +déclaré excellent. On +convint que Bob Sawyer et Ben Allen seraient libres de remplir leur +vase +deux fois, pour chaque verre de M. Winkle, et l'on commença les +libations sur ce pied d'égalité avec bonne humeur et de +fort bonne +amitié. On ne chanta point, parce que Bob déclara que +cela n'aurait pas +l'air professionnel; mais, en revanche, on parla et l'on rit, si bien +et +si fort, que les passants à l'autre bout de la rue pouvaient +entendre et +entendirent sans aucun doute le bruit confus qui sortait de l'officine +du successeur de Nockemorf. Quoi qu'il en soit, la conversation des +trois amis charmait apparemment les ennuis et aiguisait l'esprit du +jeune garçon pharmacien, car au lieu de dévouer sa +soirée, comme il le +faisait ordinairement, à écrire son nom sur le comptoir +et à l'effacer +ensuite, il se colla contre la porte vitrée, et de la sorte put +écouter +et voir en même temps ce qui se passait chez son patron.</p> +<p>La gaieté de M. Bob Sawyer se tournait peu à peu en +fureur, M. Ben Allen +retombait dans le sentimental, et le punch était presque +entièrement +disparu, quand le jeune garçon entra rapidement pour annoncer +qu'une +jeune femme venait demander M. Sawyer, successeur de Nockemorf, qu'on +attendait impatiemment. Ceci termina la fête. Lorsque le +garçon eut +répété pour la vingtième fois son message, +M. Bob Sawyer commençant à le +comprendre, attacha autour de sa tête une serviette +mouillée, afin de se +dégriser; et, y ayant réussi en partie, mit ses lunettes +vertes et +sortit. Ensuite de quoi, M. Winkle voyant qu'il était impossible +d'engager M. Ben Allen dans une conversation tant soit peu intelligible +sur le sujet qui l'intéressait le plus, refusa de rester +jusqu'au retour +du chirurgien, et s'en retourna à son hôtel.</p> +<p>L'inquiétude qui l'agitait et les nombreuses +méditations qu'avait +éveillées dans son esprit le nom d'Arabelle, +empêchèrent la part qu'il +avait prise dans le mortier de produire sur lui l'effet qu'on en aurait +pu attendre dans d'autres circonstances. Ainsi, après avoir pris +à la +buvette de son hôtel un verre d'eau de Seltz et d'eau-de-vie, il +entra +dans le café, plutôt découragé +qu'animé par les aventures de la soirée.</p> +<p>Un grand gentleman, vêtu d'une longue redingote, se trouvait +seul dans +le café, assis devant le feu, et tournant le dos à M. +Winkle. Comme la +soirée était assez froide pour la saison, le gentleman +rangea sa chaise +de côté pour laisser approcher le nouvel arrivant, mais +quelle fut +l'émotion de M. Winkle, quand ce mouvement lui découvrit +le visage du +vindicatif et sanguinaire Dowler!</p> +<p>Sa première pensée fut de tirer violemment le cordon +de sonnette le plus +proche. Malheureusement, ce cordon se trouvait derrière la +chaise de son +adversaire. Machinalement le brave jeune homme fit un pas pour en +saisir +la poignée, mais M. Dowler se reculant avec promptitude: +«Monsieur +Winkle, dit-il, soyez calme. Ne me frappez pas, monsieur, je ne le +supporterais point. Un soufflet? Jamais!»</p> +<p>Tout en parlant ainsi, M Dowler avait l'air beaucoup plus doux que +M. +Winkle ne l'aurait attendu d'une personne aussi emportée.</p> +<p>«Un soufflet, monsieur? balbutia M. Winkle.</p> +<p>—Un soufflet, monsieur, répliqua Dowler. Maîtrisez vos +premiers +mouvements, asseyez-vous, écoutez-moi.</p> +<p>—Monsieur, dit M. Winkle, en tremblant des pieds à la +tête, avant que +je consente à m'asseoir auprès ou en face de vous, sans +la présence d'un +garçon, il me faut d'autres assurances de +sécurité. Vous m'avez fait des +menaces la nuit dernière, monsieur, d'affreuses menaces! Ici M. +Winkle +s'arrêta et devint encore plus pâle.</p> +<p>—C'est la vérité, repartit M. Dowler avec un visage +presque aussi blanc +que celui de son antagoniste. Les circonstances étaient +suspectes. Elles +ont été expliquées. Je respecte votre courage. +Vous avez raison. C'est +l'assurance de l'innocence. Voilà ma main, serrez-la.</p> +<p>—Réellement, monsieur, répondit M. Winkle, +hésitant à donner sa main, +dans la pensée que M. Dowler pourrait bien vouloir le prendre en +traître, réellement, monsieur, je....</p> +<p>—Je sais ce que vous voulez dire, interrompit l'autre. Vous vous +sentez offensé. C'est naturel, j'en ferais autant à votre +place. J'ai eu +tort, je vous demande pardon. Soyons amis, pardonnez-moi....» Et +en même +temps Dowler s'empara de la main de M. Winkle, et la secouant avec la +plus grande véhémence, déclara qu'il le regardait +comme un garçon plein +de courage, et qu'il avait de lui meilleure opinion que jamais.</p> +<p>«Maintenant, poursuivit-il, asseyez-vous, racontez-moi tout. +Comment +m'avez-vous découvert? Quand est-ce que vous êtes parti +pour me suivre? +Soyez franc, dites tout.</p> +<p>—C'est entièrement par hasard, répliqua M. Winkle +grandement intrigué +par la tournure singulière et inattendue de leur entrevue, +entièrement.</p> +<p>—J'en suis charmé. Je me suis éveillé ce matin. +J'avais oublié mes +menaces. Le souvenir de votre aventure me fit rire. Je me sentais des +dispositions amicales: je le dis.</p> +<p>—À qui?</p> +<p>—À mistress Dowler.—«Vous avez fait un vœu, me +dit-elle.—C'est vrai, +répondis-je.—C'était un vœu +téméraire.—C'est encore vrai. J'offrirai +des excuses. Où est-il?»</p> +<p>—Qui? demanda M. Winkle.</p> +<p>—Vous. Je descendis l'escalier, mais je ne vous trouvai pas. +Pickwick +avait l'air sombre. Il secoua la tête, il dit qu'il +espérait qu'on ne +commettrait point de violences. Je compris tout. Vous vous sentiez +insulté. Vous étiez sorti pour chercher un ami, +peut-être des pistolets. +Un noble courage, me dis-je, je l'admire.»</p> +<p>M. Winkle toussa, et commençant à voir où +gîtait le lièvre, prit un air +d'importance.</p> +<p>«Je laissai une note pour vous, poursuivit Dowler. Je dis que +j'étais +fâché. C'était vrai. Des affaires pressantes +m'appelaient ici. Vous +n'avez pas été satisfait; vous m'avez suivi. Vous avez +demandé une +explication verbale. Vous avez eu raison. Tout est fini maintenant. Mes +affaires sont terminées. Je m'en retourne demain, venez avec +moi.»</p> +<p>À mesure que Dowler avançait dans son récit, la +contenance de M. Winkle +devenait de plus en plus digne. La mystérieuse nature du +commencement de +leur conversation était expliquée; M. Dowler était +aussi éloigné de se +battre, que lui-même. En un mot, ce vantard personnage +était un des plus +admirables poltrons qui eussent jamais existé. Il avait +interprété selon +ses craintes l'absence de M. Winkle, et prenant le même parti que +lui +il c'était décidé à s'absenter, +jusqu'à ce que toute irritation fût +passée.</p> +<p>Quand l'état réel des affaires se fut +dévoilé à l'esprit de M. Winkle, +sa physionomie devint terrible. Il déclara qu'il était +parfaitement +satisfait, mais il le déclara d'un air capable de persuader M. +Dowler +que, s'il n'avait pas été satisfait, il s'en serait suivi +une horrible +destruction. Enfin M. Dowler parut convenablement reconnaissant de sa +magnanimité, et les deux belligérants se +séparèrent, pour la nuit, avec +mille protestations d'amitié éternelle.</p> +<p>Il était minuit, et depuis vingt minutes environ M. Winkle +jouissait des +douceurs de son premier sommeil, lorsqu'il fut tout à coup +réveillé par +un coup violent frappé à sa porte, et +répété immédiatement après, avec +tant de véhémence, qu'il en tressaillit dans son lit, et +demanda avec +inquiétude qui était là, et ce qu'on lui voulait.</p> +<p>«S'il vous plaît, monsieur, répondit une +servante, c'est un jeune homme +qui désire vous voir, sur-le-champ.</p> +<p>—Un jeune homme! s'écria M. Winkle.</p> +<p>—Il n'y a pas d'erreur, ici, monsieur, répondit une autre +voix à +travers le trou de la serrure; et si ce même intéressant +jeune garçon +n'est pas introduit, sans délai, vous ne vous étonnerez +pas que ses +jambes entrent chez vous avant sa phylosomie.» En achevant ces +mots, +l'étranger ébranla légèrement avec son pied +le panneau inférieur de la +porte, comme pour donner plus de force à son insinuation.</p> +<p>—C'est vous, Sam? demanda M. Winkle, en sautant à bas du lit.</p> +<p>—Pas possible de reconnaître un gentleman sans regardes son +visage,» +répondit la voix d'un ton dogmatique.</p> +<p>M. Winkle n'ayant plus guère de doutes sur l'identité +du jeune homme, +tira les verrous et ouvrit. Aussitôt Sam entra +précipitamment, referma +la porte à double tour, mit gravement la clef dans sa poche, et, +après +avoir examiné M. Winkle des pieds à la tête, lui +dit: «Eh bien, vous +vous conduisez gentiment, monsieur.</p> +<p>—Qu'est-ce que signifie cette conduite? demanda M. Winkle avec +indignation, sortez sur-le-champ, qu'est-ce que cela signifie?</p> +<p>—Ce que ça signifie! Eh bien, en voilà une +sévère, comme dit la jeune +lady au pâtissier qui lui avait vendu un pâté +où il n'y avait que de la +graisse dedans. Ce que ça signifie! Eh bien, en voilà une +bonne!</p> +<p>—Ouvrez cette porte, et quittez cette chambre sur-le-champ.</p> +<p>—Je quitterai cette chambre, monsieur, juste +précisément au moment même +où vous la quitterez, monsieur, répondit Sam d'une voix +imposante, et en +s'asseyant avec gravité. Seulement si je suis obligé de +vous emporter +sur mon dos, je m'en irai un brin avant vous, nécessairement. +Mais +permettez-moi d'espérer que vous ne me réduirez pas +à des extrémités, +monsieur, comme disait le gentleman au colimaçon obstiné, +qui ne voulait +pas sortir de sa coquille, malgré les coups d'épingle +qu'on lui +administrait, et qu'il avait peur d'être obligé de +l'écraser entre le +chambranle et la porte.»</p> +<p>À la fin de ce discours, singulièrement prolixe pour +lui, Sam planta ses +mains sur ses genoux, et regarda M. Winkle en face, avec une expression +de visage où l'on pouvait lire facilement qu'il n'avait pas du +tout +envie de plaisanter.</p> +<p>«Vous êtes vraiment un jeune homme bien aimable, +monsieur, poursuivit-il +d'un ton de reproche, un aimable jeune homme, d'entortiller notre +précieux gouverneur dans toutes sortes de fantasmagories, quand +il s'est +déterminé à tout faire pour les principes. Vous +êtes pire que Dodson, +monsieur, et pire que Fogg. Je les regarde comme des anges +auprès de +vous.»</p> +<p>Sam ayant accompagné cette dernière sentence d'une +tape emphatique sur +chaque genou, croisa ses bras d'un air dédaigneux, et se +renversa sur sa +chaise, comme pour attendre la défense du criminel.</p> +<p>«Mon brave Sam, dit M. Winkle, en lui tendant la main, je +respecte votre +attachement pour mon excellent ami, et je suis vraiment +très-chagrin +d'avoir augmenté ses sujets d'inquiétude. Allons, Sam, +allons! Et tout +en parlant, ses dents claquaient de froid, car il était +resté debout, +dans son costume de nuit, durant toute la leçon de M. Weller.</p> +<p>—C'est heureux, répondit Sam d'un ton bourru, en secouant +cependant +d'une manière respectueuse la main qui lui était offerte; +c'est heureux, +quand on s'amende à la fin. Mais si je puis, je ne le laisserai +tourmenter par personne, et voilà la chose.</p> +<p>—Certainement, Sam, certainement. Et maintenant allez vous coucher, +nous parlerons de tout cela demain matin.</p> +<p>—J'en suis bien fâché, monsieur; je ne peux pas m'aller +coucher.</p> +<p>—Vous ne pouvez pas vous aller coucher?</p> +<p>—Non, répondit Sam, en secouant la tête, pas possible.</p> +<p>—Vous n'allez pas repartir cette nuit? s'écria M. Winkle, +grandement +surpris.</p> +<p>—Non, monsieur, à moins que vous ne le désiriez +absolument, mais je ne +dois pas quitter cette chambre. Les ordres du gouverneur sont +péremptoires.</p> +<p>—Allons donc, Sam, allons donc! il faut que je reste ici deux ou +trois +jours, et qui plus est, il faudra que vous restiez aussi, pour m'aider +à +avoir une entrevue avec une jeune lady... miss Allen, Sam. Vous vous en +souvenez? Il faut que je la voie, et je la verrai avant de quitter +Bristol.»</p> +<p>Mais en réplique à toutes ces instances, Sam continua +à secouer la tête +énergiquement, en répondant avec fermeté: +«Pas possible, pas possible!»</p> +<p>Cependant, après beaucoup d'arguments et de +représentations de la part +de M. Winkle; après une exposition complète de tout ce +qui s'était passé +dans l'entrevue avec Dowler, le fidèle domestique +commença à hésiter. À +la fin les deux parties en vinrent à un compromis, dont voici +les +principales clauses:</p> +<p>Que Sam se retirerait et laisserait à M. Winkle la libre +possession de +son appartement, à condition qu'il aurait la permission de +fermer la +porte en dehors et d'emporter la clef; pourvu toutefois qu'il ne +manquât +pas d'ouvrir, sur-le-champ, la porte en cas de feu ou d'autre danger +contingent; que M. Winkle écrirait le lendemain à M. +Pickwick une lettre +qui lui serait portée par Dowler, et dans laquelle il lui +demanderait, +pour Sam et pour lui-même, la permission de rester à +Bristol, afin de +poursuivre le but déjà indiqué; que si la +réponse était favorable, les +susdites parties contractantes demeureraient en conséquence +à Bristol; +que sinon, elles retourneraient à Bath immédiatement; et +enfin que M. +Winkle s'engageait positivement à ne pas chercher à +s'échapper, en +attendant, ni par les fenêtres, ni par la cheminée, ni par +tout autre +moyen évasif. Ce traité ayant été +dûment ratifié, Sam ferma la porte et +s'en alla.</p> +<p>Il était arrivé au bas de l'escalier, quand il +s'arrêta court.</p> +<p>«Tiens! dit-il, en tirant la clef de sa poche et en faisant un +quart de +conversion, j'avais entièrement oublié le terrassement. +Le gouverneur me +l'avait pourtant bien recommandé.... Bah! c'est égal, +poursuivit-il en +remettant la clef dans sa poche, ça peut toujours se faire +demain matin, +comme aujourd'hui.»</p> +<p>Apparemment consolé par cette réflexion, Sam descendit +le reste de +l'escalier, sans autre retour de conscience, et fut bientôt +enseveli +dans un profond sommeil, ainsi que les autres habitants de la maison.<span + style="font-weight: bold;"><br/> +<br/> +</span></p> +<div class="footnotes"> +<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a + href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> En +Angleterre, surtout dans les petites villes, les gens +qui vendent des médicaments donnent en même temps des +consultations, et +prennent le titre de <i>chirurgiens</i>.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a + href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> Le +gouvernement anglais a l'obligeance de faire toucher +les taxes chez les contribuables.<br/> +</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;"/> +<p><br/> +</p> +</div> +<h2><a name="CHAPITRE_X"></a>CHAPITRE X.</h2> +<h3>Sam Weller, honoré d'une mission d'amour, s'occupe de +l'exécuter. On +verra plus loin avec quel succès.</h3> +<p>Durant toute la journée subséquente, Sam tint ses yeux +constamment fixés +sur M. Winkle, déterminé à ne point le perdre de +vue avant d'avoir reçu +de nouvelles instructions. Quelque désagréable que +fût pour le +prisonnier cette grande vigilance, il pensa qu'il valait mieux la +supporter que de s'exposer à être emporté de vive +force; car le fidèle +serviteur lui avait plus d'une fois fait entendre que le strict +sentiment de ses devoirs le forcerait à adopter cette ligne de +conduite. +Il est même probable que Sam aurait fini par assoupir tous ses +scrupules, en ramenant à Bath M. Winkle, pieds et poings +liés, si la +prompte attention donnée par M. Pickwick au billet remis par +Dowler, +n'avait point rendu inutile, cette manière de procéder. +En un mot, à +huit heures du soir, M. Pickwick, lui-même entra dans le +café de l'hôtel +du Buisson, et avec un sourire dit à Sam enchanté, qu'il +s'était +très-bien comporté et n'avait pas besoin de monter la +garde davantage.</p> +<p>«J'ai pensé, continua M. Pickwick, en s'adressant +à M. Winkle, pendant +que Sam le débarrassait de sa redingote et de son cache-nez, +j'ai pensé +que je ferais mieux de venir moi-même, m'assurer que vos vues sur +cette +jeune personne sont honorables et sérieuses, avant de consentir +à ce que +Sam soit employé dans cette affaire.</p> +<p>—Tout à fait honorables et sérieuses, répliqua +M. Winkle avec grande +énergie, je vous l'assure du fond de mon cœur, de toute mon +âme.</p> +<p>—Rappelez-vous, reprit M. Pickwick, avec un regard humide, +rappelez-vous que nous l'avons rencontrée chez notre excellent +ami +Wardle. Ce serait bien mal reconnaître son hospitalité, +que de traiter +avec légèreté les affections de sa jeune amie. Je +ne le permettrais pas, +monsieur; je ne le permettrais pas.</p> +<p>—Je n'ai certainement pas cette idée-là, +s'écria chaleureusement M. +Winkle. J'ai réfléchi pendant longtemps, et je sens que +mon bonheur est +tout entier en elle.</p> +<p>—Voilà ce que j'appelle mettre tous ses œufs dans le +même panier,» +interrompit Sam avec un agréable sourire.</p> +<p>M. Winkle prit un air sérieux à cette observation, et +M. Pickwick irrité +engagea son serviteur à ne pas badiner avec un des meilleurs +sentiments +de notre nature.</p> +<p>«Certainement, monsieur, répondit Sam, mais il y en a +tant de ces +meilleurs-là, que je ne m'y reconnais jamais, quand on m'en +parle.»</p> +<p>Cet incident terminé, M. Winkle raconta ce qui s'était +passé entre lui +et M. Ben Allen, relativement à Arabelle. Il dit que son but +actuel +était d'avoir une entrevue avec la jeune personne, et de lui +faire un +aveu formel de sa passion. Enfin il déclara que le lieu de sa +détention +lui paraissait être quelque part aux environs des Dunes, ce qui +semblait +résulter de certaines insinuations obscures dudit Ben Allen; +mais +c'était tout ce qu'il avait pu apprendre ou soupçonner.</p> +<p>Malgré l'inanité de ces renseignements il fut +décidé que Sam partirait +le lendemain, pour une expédition de découverte. Il fut +convenu aussi +que M. Pickwick et M. Winkle, qui avaient moins de confiance dans leur +habileté, se promèneraient pendant ce temps dans la ville +et entreraient +<i>par hasard</i>, chez M. Bob Sawyer, dans l'espérance +d'apprendre quelque +chose sur la jeune lady.</p> +<p>En conséquence, Sam se mit en quête le lendemain matin, +sans être +aucunement découragé par les difficultés qui +l'attendaient. Il marcha de +rue en rue, nous allions presque dire de coteau en coteau, mais c'est +toute montée jusqu'à Clifton. Durant tout ce temps il ne +vit rien, il ne +rencontra personne qui pût jeter la moindre lumière sur +son entreprise. +Il eut de nombreux colloques avec des grooms qui faisaient prendre +l'air +à des chevaux sur la route, avec des nourrices qui faisaient +prendre +l'air à des enfants sur le pas de la porte: mais il ne put rien +tirer ni +des uns ni des autres qui eût le rapport le plus +éloigné avec l'objet de +son habile enquête. Il y avait dans force maisons, force jeunes +ladies, +dont le plus grand nombre étaient violemment +soupçonnées par les +domestiques mâles ou femelles d'être profondément +attachées à +quelqu'un, ou parfaitement disposées à s'attacher au +premier venu, si +l'occasion s'en présentait; mais comme aucune de ces jeunes +ladies +n'était miss Arabelle Allen, ces renseignements laissaient Sam +précisément aussi instruit qu'il l'était +auparavant.</p> +<p>Il poursuivit sa route à travers les Dunes, en luttant contre +un vent +violent, et, chemin faisant, il se demandait si, dans ce pays, il +était +toujours nécessaire de tenir son chapeau des deux mains. Enfin +il arriva +dans un endroit ombragé, où se trouvaient +répandues plusieurs petites +villas, d'une apparence tranquille et retirée. Au fond d'une +longue +impasse, devant une porte d'écurie, un groom, en veste du matin, +s'occupait à flâner, en société d'une pelle +et d'une brouette; moyennant +quoi, il se persuadait apparemment à lui-même qu'il +faisait quelque +chose d'utile. Nous ferons remarquer, en passant, que nous avons +rarement vu un groom auprès d'une écurie, qui, dans ses +moments de +laisser aller, ne fût pas plus ou moins victime de cette +singulière +illusion.</p> +<p>Sam pensa qu'il pourrait parler avec ce groom, aussi bien qu'avec +tout +autre, et cela d'autant plus, qu'il était fatigué de +marcher, et qu'il y +avait une bonne grosse pierre, juste en face de la porte. Il se dandina +donc jusqu'au fond de la ruelle, et, s'asseyant sur la pierre, ouvrit +la +conversation avec l'admirable aisance qui le caractérisait.</p> +<p>«Bonsoir, vieux, dit-il.</p> +<p>—Vous voulez dire bonjour? répliqua le groom, en jetant +à Sam un regard +rechigné.</p> +<p>—Vous avez raison, vieux, je voulais dire bonjour. Comment vous va?</p> +<p>—Eh! je ne me sens guère mieux, depuis que vous êtes +là.</p> +<p>—C'est drôle, vous paraissez pourtant de bien bonne humeur, +vous avez +la mine si guillerette que ça réjouit le cœur de vous +voir.»</p> +<p>À cette plaisanterie, le groom rechigné parut plus +rechigné encore, mais +non pas suffisamment pour produire quelque impression sur Sam. Celui-ci +lui demanda immédiatement, et avec un air de grand +intérêt, si le nom de +son maître n'était pas un certain M. Walker.</p> +<p>«Non, répondit le groom.</p> +<p>—Ni Brown, je suppose.</p> +<p>—Non.</p> +<p>—Ni Wilson.</p> +<p>—Non.</p> +<p>—Eh! bien alors, je me suis trompé et il n'a pas l'honneur de +ma +connaissance, comme je me l'étais d'abord figuré.»</p> +<p>Cependant le groom, ayant rentré sa brouette, +s'apprêtait à fermer la +porte.</p> +<p>«Ne restez pas à l'air pour moi, lui cria Sam. +Où il y a de la gêne, il +n'y a pas de plaisir. Je vous excuserai, mon vieux.</p> +<p>—Je vous casserais bien la tête pour un liard, dit le groom +rechigné en +fermant une moitié de la porte.</p> +<p>—Peux pas la céder pour si peu, rétorqua Sam, +ça vaudrait au moins tous +vos gages jusqu'à la fin de vos jours, et encore ça +serait trop bon +marché. Mes compliments chez vous. Dites qu'on ne m'attende pas +pour +dîner, et qu'on ne mette rien de côté pour moi, +parce que ce serait +froid avant que je revienne.»</p> +<p>En réponse à ces compliments, le groom dont la bile +s'échauffait, +grommela un désir indistinct d'endommager le crâne de +quelqu'un. +Néanmoins il disparut sans exécuter sa menace, poussant +la porte +derrière lui avec colère et sans faire attention à +la tendre requête de +M. Weller, qui le suppliait de lui laisser une mèche de ses +cheveux.</p> +<p>Sam était resté assis sur la pierre et continuait de +méditer sur ce +qu'il avait à faire. Déjà il avait arrangé +dans son esprit un plan, qui +consistait à frapper à toutes les portes, dans un rayon +de cinq milles +autour de Bristol, les mettant l'une dans l'autre à cent +cinquante ou +deux cents par jour, et comptant de cette manière arriver +à découvrir +miss Arabelle Allen dans un temps donné, lorsque tout à +coup le hasard +jeta entre ses mains, ce qu'il aurait pu chercher pendant toute une +année, sans le rencontrer.</p> +<p>Dans l'impasse où s'était installé Sam, +ouvraient trois ou quatre +grilles appartenant à autant de maisons, qui, quoique +détachées les unes +des autres, n'étaient cependant séparées que par +leur jardin. Comme +ceux-ci étaient grands et bien plantés, non-seulement les +maisons se +trouvaient écartées, mais la plupart étaient +cachées par les arbres. Sam +était assis les yeux fixés sur la porte voisine de celle +où avait +disparu le groom rechigné; il retournait profondément +dans son esprit +les difficultés de sa présente entreprise, lorsqu'il vit +la porte qu'il +regardait machinalement, s'ouvrir et laisser passer une servante qui +venait secouer dans la ruelle des descentes de lit.</p> +<p>M. Weller était si préoccupé de ses +pensées, que très-probablement il +se serait contenté de lever la tête et de remarquer que la +jeune +servante avait l'air très-gentille, si ses sentiments de +galanterie +n'avaient pas été fortement remués, en voyant +qu'il ne se trouvait là +personne pour aider la pauvrette, et que les tapis paraissaient bien +pesants pour ses mains délicates. Sam était un gentleman +fort galant à +sa manière. Aussitôt qu'il eut remarqué cette +circonstance, il quitta +brusquement sa pierre, et s'avançant vers la jeune fille: +«Ma chère, +dit-il d'un ton respectueux, vous gâterez vos jolies proportions, +si +vous secouez ces tapis là toute seule. Laissez-moi vous +aider.»</p> +<p>La jeune bonne, qui avait modestement affecté de ne pas +savoir qu'un +gentleman était si prêt d'elle, se retourna au discours de +Sam, dans +l'intention (comme elle le dit plus tard elle-même) de refuser +l'offre +d'un étranger, quand, au lieu de répondre, elle +tressaillit, recula et +poussa un léger cri, qu'elle s'efforça vainement de +retenir. Sam n'était +guère moins bouleversé: car dans la physionomie de la +servante, à la +jolie tournure, il avait reconnu les traits de sa bien-aimée, la +gentille bonne de M. Nupkins.</p> +<p>«Ah! Mary, ma chère!</p> +<p>—Seigneur! M. Weller! comme vous effrayez les gens!»</p> +<p>Sam ne fit pas de réponse verbale à cette plainte, et +nous ne pouvons +même pas dire précisément quelle réponse il +fit. Seulement nous savons +qu'après un court silence, Mary s'écria: «Finissez +donc, M. Weller!» et +que le chapeau de Sam était tombé quelques instants +auparavant, d'après +quoi nous sommes disposés à imaginer qu'un baiser, ou +même plusieurs, +avaient été échangés entre les deux parties.</p> +<p>«Pourquoi donc êtes-vous venu ici? demanda Mary quand la +conversation, +ainsi interrompue, fut reprise.</p> +<p>—Vous voyez bien que je suis venu ici pour vous chercher ma +chère, +répondit Sam, permettant pour une fois à sa passion de +l'emporter sur sa +véracité.</p> +<p>—Et comment avez-vous su que j'étais ici? Qui peut vous avoir +dit que +j'étais entrée chez d'autres maîtres à +Ipswich, et qu'ensuite ils +étaient venus dans ce pays-ci? Qui donc a pu vous dire +ça, M. Weller?</p> +<p>—Ah, oui! reprit Sam avec un regard malin, voilà la question: +qui peut +me l'avoir dit?</p> +<p>—Ce n'est pas M. Muzzle, n'est-ce pas?</p> +<p>—Oh! non, répliqua Sam avec un branlement de tête +solennel, ce n'est +pas lui.</p> +<p>—Il faut que ce soit la cuisinière?</p> +<p>—Nécessairement.</p> +<p>—Eh bien! qui est-ce qui se serait douté de ça!</p> +<p>—Pas moi, toujours, dit M. Weller. Mais Mary, ma chère (ici +les +manières de Sam devinrent extrêmement tendres), Mary, ma +chère, j'ai sur +les bras une autre affaire très-pressante. Il y a un ami de mon +gouverneur.... M. Winkle, vous vous en souvenez?</p> +<p>—Celui qui avait un habit vert? Oh, oui, je m'en souviens.</p> +<p>—Bon! Il est dans un horrible état d'amour, absolument +confusionné, et +tout sens dessus dessous.</p> +<p>—Bah! s'écria Mary.</p> +<p>—Oui, poursuivit Sam; mais ça ne serait rien, si nous +pouvions +seulement trouver la jeune lady.»</p> +<p>Ici, avec beaucoup de digressions sur la beauté personnelle +de Mary, et +sur les indicibles tortures qu'il avait éprouvées pour +son propre compte +depuis qu'il ne l'avait vue, Sam fit un récit fidèle de +la situation +présente de M. Winkle.</p> +<p>«Par exemple, dit Mary, voilà qui est drôle!</p> +<p>—Bien sûr, reprit Sam; et moi, me voilà ici, marchant +toujours comme le +juif errant (un personnage bien connu autrefois sur le <i>turf</i>, et +que +vous connaissez peut-être, Mary, ma chère? qui avait fait +la gageure de +marcher aussi longtemps que le temps et qui ne dort jamais), pour +chercher cette miss Arabelle Allen.</p> +<p>—Miss qui? demanda Mary avec grand étonnement.</p> +<p>—Miss Arabelle Allen.</p> +<p>—Bonté du ciel! s'écria Mary en montrant la porte que +le groom rechigné +avait fermée après lui. Elle est là, dans cette +maison. Voilà six +semaines qu'elle y reste. Leur femme de chambre m'a raconté tout +cela +devant la buanderie un matin que toute la famille dormait encore.</p> +<p>—Quoi! la porte à côté de vous?</p> +<p>—Précisément.»</p> +<p>Sam se sentit tellement étourdi en apprenant cette nouvelle, +qu'il se +trouva obligé de prendre la taille de la jolie bonne pour se +soutenir, +et que plusieurs petits témoignages d'amour +s'échangèrent entre eux, +avant qu'il fût suffisamment remis pour retourner au sujet de ses +recherches.</p> +<p>«Eh bien! reprit-il à la fin, si ça n'enfonce +pas les combats de coq, +rien ne les enfoncera jamais, comme dit le lord maire quand le premier +secrétaire d'état proposa la santé de madame la +mairesse après dîner. +Juste la porte après! Moi, qui ai reçu un message pour +elle, et qui ai +déjà passé toute une journée, sans trouver +moyen de le lui remettre!</p> +<p>—Ah! dit Mary, vous ne pouvez pas le lui donner maintenant. Elle ne +se +promène dans le jardin que le soir, et seulement pendant +quelques +minutes. Elle ne sort jamais sans la vieille lady.</p> +<p>Sam rumina durant quelques instants, et à la fin +s'arrêta au plan +d'opérations que voici: il résolut de revenir à la +brune, époque à +laquelle Arabelle faisait invariablement sa promenade, étant +admis par +Mary dans le jardin de sa maison, il trouverait moyen d'escalader le +mur, au-dessous des branches pendantes d'un énorme poirier qui +l'empêcherait d'être aperçu de loin, puis, une fois +là, il délivrerait +son message et tâcherait d'obtenir, en faveur de M. Winkle, une +entrevue +pour le lendemain à la même heure. Ayant conclu ces +arrangements fort +rapidement, il aida Mary à secouer ses tapis durant si longtemps +négligés.</p> +<p>Ce n'est pas une chose aussi innocente qu'on se l'imagine, que de +secouer ces petits tapis; ou du moins, s'il n'y a pas grand mal +à les +secouer, il est fort dangereux de les plier. Tant qu'on ne fait que +secouer, tant que les deux parties sont séparées par +toute la longueur +du tapis, c'est un amusement aussi moral qu'il soit possible d'en +inventer. Mais quand on commence à plier, et quand la distance +diminue +d'une moitié à un quart, puis à un +huitième, puis à un seizième, puis à +un trente-deuxième, si le tapis est assez long, cela devient +extrêmement +périlleux. Nous ne savons pas au juste combien de tapis furent +repliés +dans cette occasion, mais nous pouvons nous permettre d'assurer +qu'à +chaque tapis Sam embrassa la jolie femme de chambre.</p> +<p>Les adieux terminés, M. Weller alla se régaler, avec +modération, à la +taverne la plus voisine. Il ne revint dans l'impasse qu'à la +brune, fut +introduit dans le jardin par Mary, et, ayant reçu d'elle +plusieurs +admonestations concernant la sûreté de ses membres et de +son cou, il +monta dans le poirier et attendit l'arrivée d'Arabelle.</p> +<p>Il attendit si longtemps, sans la voir venir, qu'il +commençait à +craindre de ne rien voir du tout, lorsqu'il entendit sur le sable un +léger bruit de pas, et, immédiatement après, +aperçut Arabelle elle-même, +qui marchait d'un air pensif dans le jardin. Lorsqu'elle fut +arrivée +presque au-dessous du poirier, Sam, qui désirait lui indiquer +doucement +sa présence, commença à faire diverses rumeurs +diaboliques, semblables à +celles qui seraient sans doute, naturelles à une personne +attaquée à la +fois, dès son enfance, d'une esquinancie, du croup et de la +coqueluche.</p> +<p>La jeune lady jeta un regard effrayé vers le lieu d'où +partaient ces +horribles sons, et ses alarmes n'étant nullement +diminuées en voyant un +homme parmi les branches, elle se serait certainement enfuie et aurait +alarmé la maison, si, fort heureusement, la peur ne l'avait pas +privée +de tous mouvements et ne l'avait pas forcée à s'asseoir +sur un banc, qui +par bonheur se trouvait là.</p> +<p>«La voilà qui s'en va, se disait Sam tout perplexe. +Quelle vexation que +ces jeunes créatures veulent toujours s'évanouir mal +à propos! Eh! jeune +lady.... miss carabin.... Mme Winkle, tranquillisez-vous!»</p> +<p>Était-ce le nom magique de M. Winkle? ou la fraîcheur +de l'air? ou +quelque souvenir de la voix de Sam, qui ranima Arabelle? cela est peu +important à savoir. Elle releva la tête et demanda d'une +voix +languissante:</p> +<p>«Qui est là? que me voulez-vous?</p> +<p>—Chut! répondit Sam en se hissant sur le mur et en s'y +blottissant dans +le moindre espace possible; ça n'est que moi, miss, ça +n'est que moi.</p> +<p>—Le domestique de M. Pickwick? s'écria Arabelle avec +vivacité.</p> +<p>—Lui-même, miss. Voilà M. Winkle qu'est tout à +fait estomaqué de +désespoir.</p> +<p>—Ah! fit Arabelle en s'approchant plus près du mur.</p> +<p>—Hélas! oui, poursuivit Sam. Nous avons cru qu'il faudrait +lui mettre +la camisole de force la nuit dernière. Il n'a fait que +rêver toute la +journée, et il jure que, s'il ne vous voit pas demain soir, il +veut +être.... il veut qu'il lui arrive quelque chose de +désagréable!</p> +<p>—Oh non! non, M. Weller! s'écria Arabelle en joignant les +mains.</p> +<p>—C'est là ce qu'il dit, miss, répliqua Sam froidement. +C'est un homme +d'honneur, miss, et, dans mon opinion, il le fera comme il dit. Il a +tout appris du vilain magot en lunettes.</p> +<p>—Mon frère! s'écria Arabelle à qui la +description de Sam rappelait des +souvenirs de famille.</p> +<p>—Je ne sais pas trop lequel est votre frère, miss. Est-ce le +plus +malpropre des deux?</p> +<p>—Oui, oui, M. Weller! Continuez, dépêchez-vous, je vous +prie.</p> +<p>—Eh bien! miss, il a tout appris par lui, et c'est l'opinion du +gouverneur que, si vous ne le voyez pas très-promptement, le +carabin +dont nous venons de parler recevra assez de plomb dans la tête, +pour la +détériorer, si on veut jamais la conserver dans de +l'esprit de vin.</p> +<p>—Oh! ciel! que puis-je faire pour prévenir ces +épouvantables querelles?</p> +<p>—C'est la supposition d'un attachement antérieur qui est la +cause de +tout, miss. Vous feriez mieux de le voir.</p> +<p>—Mais où? comment? s'écria Arabelle. Je ne puis +quitter la maison toute +seule, mon frère est si peu raisonnable, si injuste! Je sais +combien il +peut paraître étrange que je vous parle ainsi, M. Weller, +mais je suis +malheureuse, bien malheureuse!...»</p> +<p>Ici la pauvre Arabelle se mit à pleurer amèrement, et +Sam devint +chevaleresque.</p> +<p>«C'est possible que ça ait l'air étrange, +reprit-il avec une grande +véhémence, mais tout ce que je puis dire, c'est que je +suis disposé à +faire l'impossible pour arranger les affaires, et si ça peut +être utile +de jeter soit l'un soit l'autre des carabins par la fenêtre, je +suis +votre homme.» En disant ceci, et pour intimer son empressement de +se +mettre à l'ouvrage, Sam releva ses parements d'habit, au hasard +imminent +de tomber du haut en bas du mur, pendant cette manifestation.</p> +<p>Quelque flatteuse que fût cette profession de +dévouement, Arabelle +refusa obstinément d'y avoir recours, au grand étonnement +de l'héroïque +valet. Pendant quelque temps elle refusa, tout aussi courageusement, +d'accorder à M. Winkle l'entrevue demandée par Sam d'une +manière si +pathétique; mais à la fin, et lorsque la conversation +menaçait d'être +interrompue par l'arrivée intempestive d'un tiers, elle lui +donna +rapidement à entendre, avec beaucoup d'expressions de gratitude, +qu'il +ne serait pas impossible qu'elle se trouvât dans le jardin le +lendemain, +une heure plus tard. Sam comprit parfaitement la chose; et Arabelle, +lui +ayant accordé un de ses plus doux sourires, s'éloigna +d'un pas leste et +gracieux, laissant M. Weller dans une vive admiration de ses charmes, +tant spirituels que corporels.</p> +<p>Descendu sans encombre de sa muraille, Sam n'oublia pas de +dévouer +quelques minutes à ses propres affaires, dans le même +département; puis +il retourna directement à l'hôtel du Buisson, où +son absence prolongée +avait occasionné beaucoup de suppositions et quelques alarmes.</p> +<p>«Il faudra que nous soyons très-prudents, dit M. +Pickwick après avoir +écouté attentivement le récit de Sam: non dans +notre propre intérêt, +mais dans celui de la jeune lady. Il faudra que nous soyons +très-prudents.</p> +<p>—Nous? s'écria M. Winkle avec une emphase +marquée.»</p> +<p>Le ton de cette observation arracha à M. Pickwick un coup +d'œil +d'indignation momentanée, mais qui fut remplacé presque +aussitôt par son +expression de bienveillance accoutumée, lorsqu'il +répondit: «Oui, +<i>nous</i>, monsieur! Je vous accompagnerai.</p> +<p>—Vous? s'écria M. Winkle.</p> +<p>—Moi, reprit M. Pickwick d'un ton doux. En vous accordant cette +entrevue, la jeune lady a fait une démarche naturelle, +peut-être, mais +très-imprudente. Si je m'y trouve présent, moi qui suis +un ami commun, +et assez vieux pour être le père de l'un et de l'autre, la +voix de la +calomnie ne pourra jamais s'élever contre elle, par la +suite.»</p> +<p>En parlant ainsi, la contenance de M. Pickwick s'illumina d'une +honnête +satisfaction de sa propre prévoyance.</p> +<p>M. Winkle fut touché de cette preuve délicate de +respect donnée par M. +Pickwick à sa jeune protégée. Il saisit la main du +philosophe avec un +sentiment qui tenait de la vénération.</p> +<p>«Vous y viendrez? lui dit-il.</p> +<p>—Oui, répliqua M. Pickwick. Sam, vous préparerez mon +paletot et mon +châle, et vous aurez soin de faire venir une voiture à la +porte, demain +soir un peu avant l'heure nécessaire, afin que nous soyons +sûrs +d'arriver à temps.»</p> +<p>Sam toucha son chapeau en signe d'obéissance et se retira +pour faire les +préparatifs de l'expédition.</p> +<p>La voiture fut ponctuelle à l'heure désignée, +et après avoir installé M. +Pickwick et M. Winkle dans l'intérieur, Sam se plaça sur +le siége à côté +du cocher. Ils descendirent comme ils étaient convenus, à +environ un +quart de mille du lieu du rendez-vous, et, ordonnant au cocher +d'attendre leur retour, firent le reste du chemin à pied.</p> +<p>C'est dans cette période de leur entreprise que M. Pickwick, +avec +plusieurs sourires et divers autres signes d'un grand contentement +intérieur, tira d'une de ses poches une lanterne sourde dont il +s'était +pourvu spécialement pour cette occasion. Tout en marchant, il en +expliquait à M. Winkle la grande beauté mécanique, +à l'immense surprise +du peu de passants qu'ils rencontraient.</p> +<p>«Je m'en serais mieux trouvé si j'avais eu quelque +chose de la sorte +dans ma dernière expédition nocturne, au jardin de la +pension, eh! eh! +Sam? dit-il en se tournant avec bonne humeur vers son domestique qui +marchait derrière lui.</p> +<p>—Très-jolies choses quand on connaît la manière +de s'en servir, +monsieur. Mais si on ne veut pas être vu, je crois qu'elles sont +plus +utiles quand la chandelle est éteinte.»</p> +<p>M. Pickwick fut apparemment frappé de la remarque de Sam, car +il mit la +lanterne dans sa poche, et ils continuèrent à marcher en +silence.</p> +<p>«Par ici, monsieur, murmura Sam. Laissez-moi vous conduire. +Voici la +ruelle, monsieur.»</p> +<p>Ils entrèrent dans la ruelle, et comme elle était +passablement noire, M. +Pickwick, pour voir le chemin, tira deux ou trois fois sa lanterne, et +jeta devant eux une petite échappée de lumière +fort brillante d'environ +un pied de diamètre. C'était extrêmement joli +à regarder; mais cela ne +semblait avoir d'autre effet que de rendre plus obscures les +ténèbres +environnantes.</p> +<p>À la fin, ils arrivèrent à la grosse pierre, +sur laquelle Sam fit +asseoir son maître et M. Winkle, tandis qu'il allait faire une +reconnaissance, et s'assurer que Mary les attendait.</p> +<p>Après une absence de huit ou dix minutes, Sam revint dire que +la porte +était ouverte et que tout paraissait tranquille. M. Pickwick et +M. +Winkle, le suivant d'un pas léger, se trouvèrent +bientôt dans le jardin, +et là tout le monde se prit à dire: Chut! chut! un assez +grand nombre de +fois; mais cela étant fait, personne ne sembla plus avoir une +idée +distincte de ce qu'il fallait faire ensuite.</p> +<p>«Miss Allen est-elle déjà dans le jardin, Mary? +demanda M. Winkle fort +agité.</p> +<p>—Je n'en sais rien, monsieur, répondit la jolie bonne. La +meilleure +chose à faire, c'est que M. Weller vous donne un coup +d'épaule dans +l'arbre, et peut-être que monsieur Pickwick aura la bonté +de voir si +personne ne vient dans la ruelle pendant que je monterai la garde +à +l'autre bout du jardin. Seigneur! qu'est-ce que cela?</p> +<p>—Cette satanée lanterne causera notre malheur à tous! +s'écria Sam +aigrement. Prenez garde à ce que vous faites, monsieur; vous +envoyez un +tremblement de lumière, droit dans la fenêtre du parloir.</p> +<p>—Pas possible!... dit M. Pickwick, en détournant brusquement +sa +lanterne. Je ne l'ai pas fait exprès.</p> +<p>—Maintenant, vous illuminez la maison voisine, monsieur.</p> +<p>—Bonté divine!... s'écria M. Pickwick en se +détournant encore.</p> +<p>—Voilà que vous éclairez l'écurie, et l'on +croira que le feu y est. +Fermez la cloison, monsieur; est-ce que vous ne pouvez pas?</p> +<p>—C'est la lanterne la plus extraordinaire que j'aie jamais +rencontrez +dans toute ma vie! s'écria M. Pickwick, grandement abasourdi par +les +effets pyrotechniques qu'il avait produits sans le vouloir. Je n'ai +jamais vu de réflecteur si puissant.</p> +<p>—Il sera trop puissant pour nous, si vous le tenez flambant de cette +manière ici, monsieur, répliqua Sam, comme M. Pickwick, +après d'autres +efforts inutiles, parvenait à fermer la coulisse. J'entends les +pas de +la jeune lady, monsieur Winkle, monsieur, oup là!</p> +<p>—Arrêtez, arrêtez!... dit M. Pickwick. Je veux lui +parler d'abord; +aidez-moi, Sam.</p> +<p>—Doucement, monsieur, répondit Sam en plantant sa tête +contre le mur et +faisant une plate-forme de son dos. Montez sur ce pot de fleur ici, +monsieur. Allons maintenant, oup!</p> +<p>—J'ai peur de vous blesser, Sam.</p> +<p>—Ne vous inquiétez pas, monsieur. Aidez-le à monter, +monsieur Winkle. +Allons, monsieur, allons! voilà le moment.»</p> +<p>Sam parlait encore, et déjà M. Pickwick était +parvenu à lui grimper sur +le dos, par des efforts presque surnaturels chez un gentleman de son +âge +et de son poids. Ensuite Sam se redressa doucement, et M. Pickwick, +s'accrochant au sommet du mur, tandis que M. Winkle le poussait par les +jambes, ils parvinrent de cette façon à amener ses +lunettes juste au +niveau du chaperon.</p> +<p>«Ma chère, dit M. Pickwick, en regardant par-dessus le +mur et en +apercevant de l'autre côté Arabelle, n'ayez pas peur ma +chère, c'est +seulement moi.</p> +<p>—Oh! je vous en supplie, monsieur Pickwick, allez-vous-en! +Dites-leur +de s'en aller; je suis si effrayée! Cher monsieur Pickwick, ne +restez +pas là; vous allez tomber et vous tuer, j'en suis sûre.</p> +<p>—Allons, ma chère enfant, ne vous alarmez pas, reprit M. +Pickwick d'un +ton encourageant. Il n'y a pas le plus petit danger, je vous assure. +Tenez-vous ferme, Sam, continua-t-il en regardant en bas.</p> +<p>—Tout va bien, monsieur, répliqua Sam. Cependant ne soyez pas +plus long +qu'il ne faut, si ça vous est égal; vous êtes un +brin pesant, monsieur.</p> +<p>—Encore un seul instant, Sam. Je désirais seulement vous +apprendre, ma +chère, que je n'aurais pas permis à mon jeune ami de vous +voir de cette +manière clandestine, si la situation dans laquelle vous +êtes placée lui +avait laissé une autre alternative. Mais, de peur que +l'inconvenance de +cette démarche ne vous causât quelque déplaisir, +j'ai voulu vous faire +savoir que je suis présent. Voila tout, ma chère.</p> +<p>—En vérité, monsieur Pickwick, je vous suis +très-obligée pour votre +bonté et votre prévoyance, répondit Arabelle en +essuyant ses larmes avec +son mouchoir.»</p> +<p>Elle en aurait dit bien davantage, sans doute, si la tête de +M. Pickwick +n'avait pas soudainement disparu, en conséquence d'un faux pas +qu'il +avait fait sur l'épaule de Sam, et grâce auquel il se +trouva tout à coup +sur la terre. Cependant il fut remis sur ses pieds en un moment, et, +disant à M. Winkle de se hâter de terminer son entrevue, +il courut au +bout de la ruelle pour monter la garde avec tout le courage et l'ardeur +d'un jeune homme. M. Winkle, inspiré par l'occasion, fut sur le +mur en +un clin d'œil; il s'y arrêta néanmoins pour engager Sam +à prendre soin +de son maître.</p> +<p>«Soyez tranquille, monsieur, je m'en charge.</p> +<p>—Où est-il, que fait-il, Sam?</p> +<p>—Dieu bénisse ses vieilles guêtres! répliqua Sam +en regardant vers la +porte du jardin. Il monte la garde dans la ruelle avec sa lanterne +sourde, comme un aimable Mandrin. Je n'ai jamais vu une si charmante +créature de mes jours. Dieu me sauve! si je n'imagine pas que +son cœur +doit être venu au monde vingt-cinq ans après son corps, +pour le moins.»</p> +<p>M. Winkle n'était pas resté pour entendre +l'éloge de son ami; il s'était +précipité à bas du mur, il s'était +jeté aux pieds d'Arabelle, et +plaidait la sincérité de sa passion avec une +éloquence digne de M. +Pickwick lui-même.</p> +<p>Pendant que ces choses se passaient en plein air, un gentleman d'un +certain âge, et fort distingué dans les sciences, +était assis dans sa +bibliothèque, deux ou trois maisons plus loin et s'occupait +à écrire un +traité philosophique, adoucissant de temps en temps son gosier +et son +travail avec un verre de Bordeaux, qui résidait à +côté de lui dans une +bouteille vénérable. Pendant les agonies de la +composition, le savant +gentleman regardait quelquefois le tapis, quelquefois le plafond, +quelquefois la muraille; et quand ni le tapis, ni le plafond, ni la +muraille ne lui donnaient le degré nécessaire +d'inspiration, il +regardait par la fenêtre.</p> +<p>Dans une de ces défaillances de l'invention, notre savant +observait avec +abstraction les ténèbres extérieures, lorsqu'il +fut étrangement surpris +en remarquant une lumière très-brillante qui glissait +dans les airs, à +une petite distance du sol, et qui s'évanouit presque +instantanément. Au +bout de quelques secondes, le phénomène s'était +répété, non pas une +fois, ni deux, mais plusieurs.</p> +<p>À la fin, le savant déposa sa plume, et +commença à chercher quelle +pouvait être la cause naturelle de ces apparences.</p> +<p>Ce m'étaient point des météores, elles +luisaient trop bas; ce n'étaient +pas des vers luisants, elles brillaient trop haut. Ce n'étaient +point +des feux follets, ce n'étaient point des mouches phosphoriques, +ce +n'étaient point des feux d'artifice; que pouvait-ce donc +être? Quelque +jeu de la nature, étonnant, extraordinaire, qu'aucun philosophe +n'avait +jamais vu auparavant; quelque chose que lui seul était +destiné à +découvrir, et qui, recueilli par lui pour le +bénéfice de la postérité, +devait immortaliser son nom. Plein de ces idées, le savant +saisit de +nouveau sa plume, et confia au papier la description exacte et +minutieuse de ces apparitions sans exemple, avec la date, le jour, +l'heure, la minute, la seconde précise où elles avaient +été visibles. +C'étaient les premiers matériaux d'un volumineux +traité, plein de +grandes recherches et de science profonde, qui devait étonner +toutes les +sociétés météorologiques des +contrées civilisées.</p> +<p>Enivré par la contemplation de sa future grandeur, le savant +se renversa +dans son fauteuil. La mystérieuse lumière reparut, plus +brillante que +jamais, dansant, en apparence, du haut en bas de la ruelle, passant +d'un +côté à l'autre, et se mouvant dans une orbite aussi +excentrique que +celle des comètes elles-mêmes.</p> +<p>Le savant était garçon: ne pouvant appeler sa femme +pour l'étonner, il +tira la sonnette et fit venir son domestique. «Pruffie, lui +dit-il, il y +a cette nuit dans l'air quelque chose de bien extraordinaire. Avez-vous +vu cela? Et il montrait, par la fenêtre, les rayons lumineux qui +venaient de reparaître.</p> +<p>—Oui, monsieur.</p> +<p>—Et qu'en pensez-vous, Pruffie?</p> +<p>—Ce que j'en pense, monsieur?</p> +<p>—Oui. Vous avez été élevé à la +campagne; savez-vous quelle est la cause +de ces lumières?»</p> +<p>La savant attendait en souriant une réponse négative.</p> +<p>«Monsieur, dit-il à la fin, j'imagine que ce sont des +voleurs.</p> +<p>—Vous êtes un sot! Vous pouvez retourner en bas.</p> +<p>—Merci, monsieur, répondit Pruffie; et il s'en alla.»</p> +<p>Cependant le savant était cruellement tourmenté par +l'idée que son +profond traité serait infailliblement perdu pour le monde, si +l'hypothèse de l'ingénieux M. Pruffie n'était pas +étouffée dès sa +naissance. Il mit donc son chapeau et descendit doucement dans son +jardin, déterminé à étudier à fond +le météore.</p> +<p>Or, quelque temps avant que le savant fût descendu dans son +jardin, M. +Pickwick, croyant entendre venir quelqu'un, avait couru jusqu'au fond +de +la ruelle, le plus vite qu'il avait pu, pour communiquer une fausse +alerte, et, dans sa course rapide, avait de temps en temps tiré +la +coulisse de sa lanterne sourde pour éviter de tomber dans le +fossé. +Aussitôt que cette alerte eut été donnée, M. +Winkle regrimpa sur son +mur, Arabelle courut dans sa maison, la porte du jardin fut +fermée, et +nos trois aventuriers s'en revenaient, de leur mieux, le long de la +ruelle, quand ils furent effrayés par le bruit que faisait le +savant en +ouvrant la porte de son jardin.</p> +<p>«Halte! murmura Sam, qui marchait en avant, bien entendu. +Montrez la +lumière juste une seconde, monsieur.»</p> +<p>M. Pickwick fit ce qui lui était demandé, et Sam +voyant une tête d'homme +qui s'avançait avec précaution, à environ deux +pieds de la sienne, lui +donna de son poing fermé une légère tape qui lui +fit sonner le creux +contre la grille; puis, ayant accompli cet exploit avec grande +promptitude et dextérité, il prit M. Pickwick sur son dos +et suivit M. +Winkle le long de la ruelle, avec une rapidité +véritablement étonnante, +vu le poids dont il était chargé.</p> +<p>«Monsieur, demanda-t-il à son maître, quand il +fut arrivé au bout, +avez-vous repris votre respire?</p> +<p>—Tout à fait... tout à fait maintenant, +répliqua M. Pickwick.</p> +<p>—Allons! pour lors, reprit Sam en remettant le philosophe sur ses +pieds, venez entre nous, monsieur; pas plus d'un demi-mille à +courir. +Imaginez que vous gagnez un prix, et en route!»</p> +<p>Ainsi encouragé, M. Pickwick fit le meilleur usage possible +de ses +jambes, et l'on peut assurer avec confiance que jamais une paire de +guêtres noires n'arpenta le terrain plus lestement que ne le +firent les +guêtres de M. Pickwick dans cette occasion mémorable.</p> +<p>La voiture attendait, les chevaux étaient frais, la route +bonne et le +cocher bien disposé. Toute la troupe arriva saine et sauve +à l'hôtel +avant que M. Pickwick eût eu le temps de reprendre haleine.</p> +<p>«Entrez tout de suite, monsieur, dit Sam en aidant son +maître à +descendre. Ne restez pas une seconde dans la rue après cet +exercice ici. +Je vous demande pardon, monsieur, continua-t-il, en touchant son +chapeau, à M. Winkle qui descendait de la voiture. +J'espère qui n'y a +pas d'attachement antérieur?»</p> +<p>M. Winkle serra la main de son humble ami, et lui dit à +l'oreille: «Tout +va bien, Sam; parfaitement bien!»</p> +<p>À cette annonce, M. Weller, en signe d'intelligence, frappa +trois coups +distincts sur son nez, sourit, cligna de l'œil, et monta l'escalier, +avec une physionomie qui exprimait la satisfaction la plus vive.</p> +<p>Quant au savant gentleman de la ruelle, il démontra, dans un +admirable +traité, que ces étonnantes lumières étaient +des effets de l'électricité, +et il le prouva clairement, en détaillant comment un +éclair éblouissant +avait dansé devant ses yeux, lorsqu'il avait mis la tête +hors de sa +porte, et comment il avait reçu un choc qui l'avait +étourdi pendant un +grand quart d'heure. Grâce à cette démonstration, +qui charma toutes les +sociétés savantes de l'univers, il fut toujours +considéré, depuis lors, +comme une des lumières de la science.<br/> +</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;"/> +<p><br/> +</p> +</div> +<h2><a name="CHAPITRE_XI" id="CHAPITRE_XI">CHAPITRE XI.</a></h2> +<h3>Où l'on voit M. +Pickwick sur une nouvelle scène du grand drame de la +vie.</h3> +<p>Le reste du temps que M. +Pickwick avait destiné à son séjour à Bath +s'écoula sans rien amener de remarquable. Le terme de la +Trinité +commençait, et avant que sa première semaine fût +achevée, M. Pickwick, +revenu à Londres, avec ses amis, était allé +s'établir dans ses anciens +quartiers, à l'hôtel de <i>George-et-Vautour</i>.</p> +<p>Trois jours après leur +arrivée, juste au moment où les horloges de la +cité sonnaient individuellement neuf heures du matin, et +collectivement +environ neuf cents heures, Sam était en train de prendre l'air +dans la +cour, lorsqu'il vit s'arrêter devant la porte de l'hôtel +une étrange +sorte de véhicule, fraîchement peint, hors duquel sauta +légèrement une +étrange sorte de gentleman, qui semblait fait pour le +véhicule, comme le +véhicule semblait fait pour lui, et qui donna les rênes +à un gros homme +assis auprès de lui.</p> +<p>Ce véhicule +n'était pas exactement un tilbury, et n'était pas non +plus +un phaéton. Ce n'était pas ce qu'on appelle vulgairement +un dog-cart, ni +une carriole, ni un cabriolet; et cependant il participait du +caractère +de chacune de ces machines. La caisse était peinte en jaune +clair, sur +lequel se détachaient, en noir, les rayons et les jantes des +roues. Le +conducteur était assis, suivant le style classique, sur des +coussins +empilés environ deux pieds au-dessus du dossier. Le cheval +était un +animal bai, d'assez bonne tournure, mais ayant néanmoins un air +de +mauvais ton et de mauvais sujet à la fois, qui s'accordait +admirablement +avec le véhicule et avec son maître.</p> +<p>Le maître +lui-même était un homme d'une quarantaine d'années, +ayant des +cheveux et des favoris noirs, soigneusement peignés. Il +était vêtu d'une +manière singulièrement recherchée, et couvert +d'une quantité de bijoux, +tous environ trois fois plus grands que ceux qui sont portés +ordinairement par un gentleman. Pour couronner le tout, il était +enveloppé d'une grosse redingote à long poils.</p> +<p>Aussitôt qu'il fut +descendu, il fourra sa main gauche dans l'une des +poches de sa redingote, tandis qu'avec sa main droite, il tirait d'une +autre poche un foulard très-brillant, dont il se servit pour +épousseter +trois grains de poussière sur ses bottes, et qu'il garda +ensuite, en le +froissant dans sa main, pour traverser la cour d'un air fendant.</p> +<p>Pendant que ce personnage +descendait de voiture, Sam remarqua qu'un +autre homme, vêtu d'une vieille redingote brune, veuve de +plusieurs +boutons, et qui, jusque là, était resté à +flâner de l'autre côté de la +rue, la traversa et se tint immobile non loin de la porte. Ayant plus +d'un soupçon sur le but de la visite du premier gentleman, Sam +le +précéda à l'entrée de l'hôtel, et, se +retournant brusquement, se planta +au centre de la porte.</p> +<p>«Allons! mon +garçon,» dit le gentleman d'un ton impérieux, en +essayant +en même temps de pousser Sam.</p> +<p>«Allons! monsieur. +Qu'est-ce que c'est?» répliqua Sam, en lui rendant sa +bousculade avec les intérêts composés.</p> +<p>«Allons, allons! mon +garçon, ça ne prend pas avec moi, rétorqua +l'étranger, en élevant la voix et en devenant tout blanc. +Ici, Smouch.</p> +<p>—Ben! quoi qui gnia,» +grommela l'homme à la redingote brune, qui +pendant ce court dialogue s'était graduellement avancé +dans la cour.</p> +<p>«C'est ce jeune homme +qui fait l'insolent,» dit le principal, en +poussant Sam de nouveau.</p> +<p>«Ohé, pas de +bêtises!» gronda Smouch, en bourrant Sam beaucoup plus +fort.</p> +<p>Ce compliment eut le +résultat qu'en attendait l'habile M. Smouch: car +tandis que Sam, empressé d'y répondre, le froissait +contre la porte, le +principal se faufilait, et pénétrait jusqu'au bureau. Sam +l'y suivit +immédiatement, après avoir échangé avec M. +Smouch quelques arguments, +composés principalement d'épithètes.</p> +<p>«Bonjour, ma +chère, dit le principal, en s'adressant à la jeune +personne +du bureau, avec une aisance de détenu libéré. +Où est la chambre de M. +Pickwick, ma chère?</p> +<p>—Conduisez-le,» dit la +jeune lady au garçon, sans daigner jeter un +second coup d'œil au fashionable.</p> +<p>Le garçon se mit en +route, suivi du personnage; Sam venait derrière, et +tant le long de l'escalier se soulageait par d'innombrables gestes de +défi et de mépris suprême, à la grande +satisfaction des domestiques et +des autres spectateurs de cette scène. M. Smouch, qui +était troublé par +une grosse toux, resta en bas, et expectora dans le passage.</p> +<p>M. Pickwick était +profondément endormi dans son lit, quand ce visiteur +matinal entra dans sa chambre, toujours suivi par Sam. Le bruit de +cette +intrusion le réveilla.</p> +<p>«De l'eau pour ma +barbe, Sam,» dit-il sans ouvrir les yeux.</p> +<p>«Oui, oui, nous allons +vous faire la barbe, M. Pickwick, dit l'étranger, +en tirant un des rideaux du lit. J'ai un mandat d'arrêt contre +vous, à +la requête de Bardell. Voici le <i>warrant</i>, lancé par +la cour des <i>common +pleas</i>; et voilà ma carte. Je suppose que vous viendrez chez +moi?»</p> +<p>En parlant ainsi, l'officier +du shériff, car tel était son titre, donna +une tape amicale sur l'épaule de M. Pickwick, puis il jeta sa +carte sur +la courte-pointe, et tira de la poche de son gilet un cure-dents, en or.</p> +<p>«Namby est mon nom, +poursuivit-il, pendant que M. Pickwick aveignait ses +lunettes de dessous son traversin, et les mettait sur son nez pour lire +la carte. Namby, Bell Aley, Coleman Street.»</p> +<p>En cet endroit, Sam qui avait +eu jusque-là les yeux fixés sur le chapeau +luisant de M. Namby, l'interrompit:</p> +<p>«Êtes-vous quaker<a name="FNanchor_12_12" + id="FNanchor_12_12"></a><sup><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a></sup>?» +lui demanda-t-il.</p> +<p>«Je vous ferai connaître ce que je suis, avant de vous +quitter, répondit +l'officier indigné. Je vous apprendrai la politesse, mon +garçon, un de +ces beaux matins.</p> +<p>—Merci, répliqua Sam. J'en ferai autant pour vous, tout de +suite. Ôtez +vot' chapeau.» En parlant ainsi, Sam envoyait, d'un revers de +main, le +chapeau de M. Namby à l'autre bout de la chambre, et cela avec +tant de +violence, que peu s'en fallut qu'il n'y fit voler le cure-dents d'or +par-dessus le marché.</p> +<p>«Observez cela, M. Pickwick, s'écria l'officier +déconcerté, en reprenant +haleine. J'ai été attaqué dans votre chambre, par +votre domestique, dans +l'exercice de mes fonctions. J'ai des craintes personnelles, je vous +prends à témoin.</p> +<p>—Ne soyez témoin de rien, monsieur, interrompit Sam, fermez +vos yeux +solidement, monsieur! Je le jetterais volontiers par la fenêtre; +seulement il ne tomberait pas assez loin, à cause du plomb.</p> +<p>—Sam! s'écria M. Pickwick d'une voix mécontente, +pendant que son +domestique faisait diverses démonstrations d'hostilités, +si vous dites +une autre parole, si vous causez le moindre trouble à cette +personne, je +vous renvoie sur-le-champ.</p> +<p>—Mais, monsieur....</p> +<p>—Taisez-vous et ramassez ce chapeau.»</p> +<p>Malgré la sévère réprimande de son +maître, Sam refusa positivement de +relever le chapeau; et comme l'officier du <i>shérif</i> +était pressé, il +condescendit à le ramasser lui-même. Ce ne fut pas, +toutefois, sans +lancer contre Sam un déluge de menaces, que celui-ci recevait +avec la +plus grande tranquillité, se contentant de faire observer que si +M. +Namby voulait avoir la bonté de remettre son chapeau sur sa +tête, il le +lui enverrait aux grandes Indes. M. Namby, pensant qu'une telle +opération produirait peut-être quelques +inconvénients pour lui-même, ne +voulut pas exposer son adversaire à une trop forte tentation, et +bientôt +après appela Smouch. L'ayant informé que la capture +était faite, et +qu'il n'avait plus qu'à attendre jusqu'à ce que le +prisonnier eût fini +de s'habiller, Namby s'en fut en se pavanant et remonta dans son +véhicule. Smouch ayant prié M. Pickwick de <i>ne pas +s'endormir</i>, tira une +chaise auprès de la porte et y resta assis jusqu'à ce que +notre héros +eût fini de s'habiller. Sam fut alors dépêché +pour amener une voiture de +place, dans laquelle le triumvirat se rendit à Coleman-Street. +Le trajet +n'était pas long, heureusement; car, outre que M. Smouch +n'était pas +doué d'une conversation fort enchanteresse, sa +société était rendue +décidément désagréable, dans un espace +limité, par la faiblesse physique +à laquelle nous avons fait allusion plus haut.</p> +<p>La voiture ayant tourné dans une rue très-sombre et +très-étroite, +s'arrêta devant une maison dont toutes les fenêtres +étaient grillées. La +muraille en était décorée du nom et du titre de <i>Namby, +officier des +shérifs de Londres</i>. La porte intérieure ayant +été ouverte, au moyen +d'une énorme clef, par un gentleman qui pouvait passer pour un +frère +jumeau négligé de M. Smouch, M. Pickwick fut introduit +dans la salle du +café.</p> +<p>Cette salle du café était principalement remarquable +par du sable frais, +qui jonchait le plancher, et par une odeur de tabac qui parfumait +l'air. +M. Pickwick salua en entrant, trois personnes qui s'y trouvaient, et +ayant envoyé Sam pour chercher M. Perker, se retira dans un coin +obscur, +et de là regarda avec quelque curiosité ses nouveaux +compagnons.</p> +<p>Un de ceux-ci était un jeune garçon de dix-neuf ou +vingt ans, qui, +quoiqu'il fût à peine dix heures du matin, buvait de l'eau +et du +genièvre, et fumait un cigare, amusements auxquels il devait +avoir +dévoué presque constamment les deux ou trois +dernières années de sa vie, +à en juger par sa contenance enflammée. En face de lui, +et s'occupant à +attiser le feu avec le bout de sa botte droite, se trouvait un jeune +homme, d'environ trente ans, épais, vulgaire, au visage jaune, +à la voix +dure, et possédant évidemment cette connaissance du monde +et cette +séduisante liberté de manières qui s'acquiert dans +les salles de +billards et les estaminets de bas étage. Le troisième +prisonnier était +un homme d'un certain âge, vêtu d'un très-vieil +habit noir. Son visage +était pâle et hagard, et il parcourait incessamment la +chambre, +s'arrêtant de temps en temps pour regarder par la fenêtre +avec beaucoup +d'inquiétude, comme s'il eût attendu quelqu'un. +Après quoi il +recommençait à marcher.</p> +<p>«Vous feriez mieux d'accepter mon rasoir ce matin, M. +Ayresleigh,» dit +l'homme qui attisait le feu, en clignant de l'œil à son ami, le +jeune +garçon.</p> +<p>—Non, je vous remercie, je n'en aurai pas besoin. Je compte bien +être +dehors avant une heure ou deux,» répliqua l'autre avec +précipitation; +puis allant, une fois de plus, à la fenêtre, et revenant +encore +désappointé, il soupira profondément et quitta la +chambre. Les deux +autres poussèrent des éclats de rire bruyants.</p> +<p>«Eh bien, je n'ai jamais vu une farce comme cela! dit le +gentleman qui +avait offert le rasoir, et dont le nom paraissait être Price. +Jamais!» +Il confirma cette assertion par un juron, et recommença à +rire; en quoi +il fut imité par le jeune garçon qui le regardait +évidemment comme un +modèle accompli.</p> +<p>«Croiriez-vous, continua Price en se tournant vers M. +Pickwick, que ce +bonhomme-là, qui est ici depuis huit jours, ne s'est point +encore rasé +une fois? Il se croit si sûr de sortir avant une demi-heure, +qu'il aime +autant attendre qu'il soit rentré chez lui.</p> +<p>—Pauvre homme! dit M. Pickwick. A-t-il réellement quelques +chances de +se tirer d'affaire?</p> +<p>—Des chances? il n'en a pas la queue d'une. Je ne donnerais pas +ça +pour la chance qu'il a de marcher dans la rue d'ici à dix +ans.» En +parlant ainsi, M. Price secouait contemptueusement ses doigts. Un +instant après il tira la sonnette.</p> +<p>«Apportez-moi une feuille de papier, Crookey, dit-il au +domestique, qui, +par sa mise et par sa tournure, avait l'air de tenir le milieu entre un +nourrisseur banqueroutier et un bouvier en état +d'insolvabilité. Un +verre de grog avec, Crookey, entendez-vous? Je vais écrire +à mon père, +et il me faut du stimulant, autrement je ne serais pas capable +d'entortiller le vieux.»</p> +<p>Il est inutile de dire que le jeune homme se pâma, en +entendant ce +discours facétieux.</p> +<p>«Voilà la chose, continua M. Price. Faut pas se laisser +abattre; c'est +amusant, hein?</p> +<p>—Fameux! dit le jeune gentleman.</p> +<p>—Vous avez de l'aplomb, reprit M. Price, approbativement. Vous avez +vu +le monde?</p> +<p>—Un peu!» répliqua le jeune homme. Il l'avait +regardé à travers les +vitres malpropres d'un estaminet.</p> +<p>M. Pickwick n'était pas médiocrement +dégoûté par ce dialogue, aussi bien +que par l'air et les manières des deux êtres qui +l'échangeaient. Il +allait demander s'il n'était pas possible d'avoir une chambre +particulière, lorsqu'il vit entrer deux ou trois +étrangers, d'une +apparence assez respectable. En les apercevant, le jeune homme jeta son +cigare dans le feu, et dit tout bas à M. Price qu'ils +étaient venus pour +le tirer d'affaire, puis il se retira avec eux, auprès d'une +table, à +l'autre bout de la chambre.</p> +<p>Il paraîtrait cependant qu'on ne tirait pas le jeune homme <i>d'affaire</i> +aussi promptement qu'il l'avait imaginé; car il s'en suivit une +très-longue conversation, dont M. Pickwick ne put +s'empêcher d'entendre +certains passages, concernant une conduite dissolue et des pardons +répétés. À la fin, le plus vieux des trois +étrangers fit des allusions +fort distinctes à une certaine rue Whitecross<a + name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><sup><a + href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a></sup>, au nom de +laquelle le +jeune gentleman, malgré son aplomb et sa connaissance du monde, +appuya +sa tête sur la table, et se mit à sangloter cruellement.</p> +<p>Très-satisfait d'avoir vu si soudainement rabaisser le ton et +abattre la +valeur du jeune homme, M. Pickwick tira la sonnette, et fut conduit, +sur +sa requête, dans une chambre particulière, garnie d'un +tapis, d'une +table, de plusieurs chaises, d'un buffet, d'un sofa, et ornée +d'une +glace et de plusieurs vieilles gravures. Là, tandis que son +déjeuner +s'apprêtait, il eut l'avantage d'entendre Mme Namby toucher au +piano, +au-dessus de sa tête, et quand le déjeuner arriva, M. +Perker arriva +aussi.</p> +<p>«Ah! ah! mon cher monsieur, dit le petit avoué; +coffré à la fin, eh? +Allons, allons! je n'en suis pas très-fâché, parce +que vous allez voir +l'absurdité de cette conduite. J'ai noté le montant des +frais taxés et +des dommages, et nous ferons bien de régler cela, sans perdre de +temps. +Namby doit-être revenu à l'heure qu'il est. Qu'en +dites-vous, mon cher +monsieur? Voulez-vous écrire un mandat, ou bien aimez-vous mieux +m'en +charger?» En disant ceci, Perker se frottait les mains, avec une +gaieté +affectée; mais, ayant observé la contenance de M. +Pickwick, il ne put +s'empêcher de jeter vers Sam un regard découragé.</p> +<p>«Perker, dit M. Pickwick, je vous prie de ne plus me parler de +cela. Je +ne vois aucun avantage à rester ici; ainsi j'irai à la +prison ce soir.</p> +<p>—Vous ne pouvez pas aller à Whitecross, mon cher monsieur, +s'écria le +petit homme; impossible! Il y a soixante lits par dortoir, et les +grilles sont fermées seize heures sur vingt-quatre.</p> +<p>—J'aimerais mieux aller dans quelque autre prison, si je le puis, +répondit M. Pickwick. Si non, je m'arrangerai le mieux que je +pourrai de +celle-là.</p> +<p>—Vous pouvez aller à la prison de Fleet-Street, mon cher +monsieur; si +vous êtes déterminé à aller quelque part.</p> +<p>—C'est cela. J'irai aussitôt que j'aurai fini mon +déjeuner.</p> +<p>—Doucement, doucement, mon cher monsieur, dit le brave homme de +petit +avoué. Il n'est pas besoin d'aller si vite dans un endroit dont +tous les +autres hommes sont si empressés de sortir. Il faut d'abord que +nous +ayons un <i>habeas corpus</i>. Il n'y aura pas de juges aux chambres +avant +quatre heures de l'après-midi; il faudra que vous attendiez +jusque-là.</p> +<p>—Très-bien, dit M. Pickwick, avec une patience +inébranlable. Alors nous +mangerons une côtelette ici, à deux heures. +Occupez-vous-en, Sam, et +dites qu'on soit ponctuel.»</p> +<p>M. Pickwick demeurant immuable, malgré les remontrances et +les arguments +de Perker, les côtelettes parurent, et disparurent en temps +utile. +Ensuite on attendit pendant une heure ou deux M. Namby, qui avait des +personnes distinguées à dîner, et ne pouvait se +déranger, sous aucun +prétexte. Enfin notre philosophe monta avec lui et M. Perker +dans une +voiture qui les transporta à <i>Chancery-lane</i>.</p> +<p>Il y avait deux juges de service à <i>Serjeants' Inn</i>, +l'un du banc du +roi, l'autre des <i>common pleas</i>; et s'il fallait en croire la +foule de +clercs qui allaient et venaient avec des paquets de papiers, il devait +passer par leurs mains une immense quantité d'affaires. Lorsque +M. +Pickwick et ses acolytes eurent atteint la basse arcade qui forme +l'entrée de <i>Serjeants' Inn</i>, Perker fut retenu, pendant +quelques +moments, pour parlementer avec le cocher, concernant le prix de la +course et la monnaie, et M. Pickwick, se mettant de côté +pour être hors +du courant d'individus qui entraient, regarda autour de lui avec +curiosité.</p> +<p>Les personnages qui attiraient le plus son attention, étaient +trois ou +quatre hommes d'une tournure à la fois prétentieuse et +misérable. Ils +touchaient leur chapeau devant la plupart des avoués qui +passaient, et +semblaient être là pour quelque affaire, dont M. Pickwick +ne pouvait +deviner la nature. C'étaient des individus fort curieux à +observer. L'un +était grand et boiteux, avec un habit noir râpé et +une cravate blanche; +un autre était un gros courtaud, également vêtu de +noir, mais dont la +cravate, jadis noire, avait une teinte rougeâtre; un +troisième était un +drôle de corps, à la tournure avinée, à la +face bourgeonnée. Ils se +promenaient aux alentours, les mains derrière le dos, et +quelquefois, +d'un air empressé, ils murmuraient deux ou trois mots à +l'oreille des +personnes qui passaient auprès d'eux avec des paquets de +papiers. M. +Pickwick se souvint de les avoir souvent remarqués sous +l'arcade, +lorsqu'il se promenait par-là, et il éprouva une vive +curiosité de +savoir à quelle branche de la chicane appartenaient ces +flâneurs peu +distingués.</p> +<p>Il allait le demander à Namby, qui était resté +auprès de lui, et qui +s'occupait à sucer un large anneau d'or, dont son petit doigt +était +décoré, lorsque Perker revint avec empressement leur dire +qu'il n'y +avait pas de temps à perdre, et se dirigea vers +l'intérieur de la +maison. M. Pickwick se disposait à le suivre, lorsque le boiteux +s'approcha de lui, toucha poliment son chapeau, et lui tendit une carte +écrite à la main. Notre excellent ami, ne voulant pas +contrister cet +inconnu par un refus, accepta gracieusement sa carte, et la +déposa dans +la poche de son gilet.</p> +<p>«Nous y voilà, dit Perker, en se retournant, pour voir +si ses +compagnons étaient auprès de lui, avant d'entrer dans les +bureaux. Par +ici, mon cher monsieur. Eh! qu'est-ce que vous voulez?»</p> +<p>Cette dernière question était adressée au +boiteux, qui s'était joint à +leur société, sans que M. Pickwick l'eût +remarqué. Pour toute réponse le +boiteux toucha de nouveau son chapeau, avec la plus grande politesse, +et +montra le philosophe.</p> +<p>«Non, non, dit Perker avec un sourire; nous n'avons pas besoin +de vous, +mon cher ami.</p> +<p>—Je vous demande pardon, monsieur, dit le boiteux. Le gentleman a +pris +ma carte. J'espère que vous m'emploierez, monsieur. Le gentleman +m'a +fait un signe. Je consens à être jugé par le +gentleman lui-même. Vous +m'avez fait un signe, monsieur.</p> +<p>—Bah, bah! folie. Vous n'avez fait de signe à personne, +Pickwick? C'est +une erreur, c'est une erreur.</p> +<p>—Ce monsieur m'a tendu sa carte, répliqua M. Pickwick, en la +sortant de +la poche de son gilet. Je l'ai acceptée, comme il paraissait le +désirer. +Au fait j'avais quelque curiosité de la regarder quand j'en +aurais le +loisir. Je....»</p> +<p>Le petit avoué éclata de rire, et rendant la carte au +boiteux l'informa +que c'était une erreur. Ensuite, pendant que cet homme s'en +allait, de +mauvaise humeur, il dit à demi-voix à M. Pickwick que +c'était simplement +une caution.</p> +<p>«Une quoi? s'écria M. Pickwick.</p> +<p>—Une caution.</p> +<p>—Une caution!</p> +<p>—Oui, mon cher monsieur, il y en à une demi-douzaine ici. Ils +vous +servent de caution, n'importe pour quelle somme, et ne prennent pour +cela qu'une demi-couronne. Un curieux métier, hein? dit Perker, +en se +régalant d'une prise de tabac.</p> +<p>—Quoi! s'écria M. Pickwick, renversé par cette +découverte, dois-je +entendre que ces hommes se font un revenu en se parjurant devant les +juges du pays, au taux d'une demi-couronne par crime!</p> +<p>—Hé! hé! Quant au parjure, je n'en sais trop rien, mon +cher monsieur; +c'est un mot sévère, mon cher monsieur; +très-sévère. Il y a là une +notion légale, rien de plus.»</p> +<p>Ayant dit ceci, l'avoué sourit, haussa les épaules, +prit une seconde +pincée de tabac, et entra dans le bureau du clerc du juge.</p> +<p>C'était une chambre d'une apparence essentiellement +malpropre, dont le +plafond était bas et les murs couverts de vieilles boiseries. +Elle était +si mal éclairée que, quoiqu'il fît grand jour au +dehors, des chandelles +de suif brûlaient sur les bureaux. À l'une des +extrémités ouvrait une +porte qui conduisait dans le cabinet du juge, et autour de laquelle se +trouvaient réunis une nuée d'avoués et de clercs, +qui y étaient +introduits par ordre. Chaque fois que cette porte s'ouvrait pour +laisser +sortir un groupe, un autre groupe se précipitait pour entrer. Et +comme +ceux qui avaient vu le juge mêlaient des discussions assez +intimes aux +bruyants dialogues de ceux qui ne l'avaient point encore vu, il en +résultait un tapage aussi immense qu'il est possible de +l'imaginer dans +un espace aussi rétréci.</p> +<p>Cependant ces conversations n'étaient point le seul bruit qui +fatiguât +les oreilles. Debout sur une boîte, derrière une barre de +bois, à +l'autre bout de la chambre, était un clerc armé de +lunettes, qui +recevait les attestations; et de temps en temps un autre clerc en +emportait de gros paquets dans le cabinet du juge, pour les lui faire +signer. Il y avait un très-grand nombre de clercs +d'avoués qui devaient +prêter serment; et, comme il était moralement impossible +de le leur +faire prêter à tous en même temps, les efforts de +ces gentlemen pour se +rapprocher du clerc aux lunettes étaient semblables à +ceux de la foule +qui assiége la porte du parterre d'un théâtre, +lorsque sa très-gracieuse +Majesté l'honore de sa présence. Un autre fonctionnaire +exerçait de +temps en temps la force de ses poumons à appeler le nom de ceux +qui +avaient prêté serment, afin de leur rendre leurs +attestations lorsque +celles-ci avaient été signées par le juge, ce qui +occasionnait de +nouvelles luttes; et, toutes ces choses, se passant en même +temps, +donnaient naissance à autant de hourvari qu'en puisse +désirer la +personne la plus active. Il y avait encore une autre classe d'individus +qui n'étaient pas moins bruyants, c'étaient ceux qui +venaient pour +assister à des conférences demandées par leurs +patrons. L'avoué de la +partie adverse pouvait ou non s'y rendre, à son choix; et les +clercs en +question n'avaient pas d'autre affaire que de crier de temps en temps +le +nom de l'avoué adverse, afin de s'assurer qu'il ne se trouvait +pas là.</p> +<p>Par exemple, tout auprès du siége où +s'était assis M. Pickwick, se +tenaient appuyés contre la muraille deux clercs, dont l'un avait +une +voix de basse-taille, tandis que l'autre en avait une de ténor.</p> +<p>Un clerc entra avec un paquet de papiers et se mit à regarder +tout +autour de lui.</p> +<p>«Sniggle et Blink, miaula le ténor.</p> +<p>—Porkin et Snob, mugit la basse.</p> +<p>—Stumpy et Deacon, hurla le nouveau venu.»</p> +<p>Personne ne répondit, et le premier individu qui entra +après cela fut +salué par tous les trois à la fois, et à son tour +cria d'autres noms. +Puis un nouveau personnage en vociféra d'autres encore, et ainsi +de +suite.</p> +<p>Pendant tout ce temps, l'homme aux lunettes travaillait sans +répit à +faire jurer les clercs. Leur serment était toujours +administré sans +aucune espèce de ponctuation, et ordinairement dans les termes +suivants:</p> +<p>«Prenez le livre dans votre main droite ceci est votre nom et +votre +écriture au nom de Dieu vous jurez que le contenu de votre +présente +attestation est véritable un shilling il faut vous procurer de +la +monnaie je n'en ai pas.»</p> +<p>«Eh bien! Sam, dit M. Pickwick, je suppose qu'on +prépare l'<i>Habeas +corpus</i>?</p> +<p>—Oui, répondit Sam, je voudrais bien qu'ils l'amènent +leur <i>ayez sa +carcasse</i>. C'est pas délicat de nous faire attendre comme +ça. Dans ce +temps-là moi j'aurais arrangé une douzaine d'<i>ayez sa +carcasse</i> tout +emballés et tout ficelés.»</p> +<p>Sam paraissait s'imaginer qu'un <i>habeas corpus</i> est une +espèce de +machine encombrante; mais nous ne saurions dire au juste de quelle +sorte, car en ce moment M. Perker revint et emmena M. Pickwick.</p> +<p>Les formalités ordinaires ayant été accomplies, +le corpus de Samuel +Pickwick fut confié à la garde d'un huissier, pour +être, par lui, +conduit au gouverneur de la prison de la Flotte, et pour être +là détenu +jusqu'à ce que le montant des dommages et des frais +résultant de +l'action de Bardell contre Pickwick fût entièrement +payé et soldé.</p> +<p>«Et ce ne sera pas de sitôt, dit M. Pickwick en riant. +Sam—appelez une +autre voiture. Perker, mon cher ami, adieu.</p> +<p>—Je vais aller avec vous pour vous voir établi en +sûreté.</p> +<p>—En vérité, je préférerais être +seul avec Sam. Aussitôt que je serai +organisé, je vous écrirai pour vous le dire, et je vous +attendrai +immédiatement. Jusque-là, adieu.»</p> +<p>Cela dit, M. Pickwick monta dans la voiture qui venait d'arriver; +l'huissier le suivit et Sam se plaça sur le siége.</p> +<p>«Voilà un homme comme il n'y en a guère! dit +Perker en s'arrêtant pour +mettre ses gants.</p> +<p>—Quel banqueroutier il aurait fait, monsieur! suggéra Lowten, +qui se +trouvait auprès de lui. Comme il aurait fait aller les +commissaires! +S'ils avaient parlé de le coffrer, il les aurait mis au +défi, monsieur.»</p> +<p>L'avoué ne fut apparemment pas fort touché de la +manière toute +professionnelle dont son clerc estimait le caractère de M. +Pickwick, car +il s'éloigna sans daigner lui répondre.</p> +<p>La voiture de M. Pickwick se traîna en cahotant le long de +<i>Fleet-Street</i>, comme les voitures de place ont coutume de le +faire. Les +chevaux allaient mieux, dit le cocher, quand ils avaient une autre +voiture devant eux (il fallait qu'ils allassent à un pas bien +extraordinaire quand ils n'en avaient pas); en conséquence, il +les avait +mis derrière une charrette. Quand la charrette s'arrêtait, +la voiture +s'arrêtait, et quand la charrette repartait, la voiture repartait +aussi. +M. Pickwick était assis en face de l'huissier, et l'huissier +était assis +avec son chapeau entre ses genoux, sifflant un air et regardant par la +portière.</p> +<p>Le temps fait des miracles, et avec l'aide de ce puissant vieillard, +une +voiture de place elle-même peut accomplir un mille de distance. +Celle-ci +arriva enfin, et M. Pickwick descendit à la porte de la prison.</p> +<p>L'huissier, regardant par-dessus son épaule pour voir si M. +Pickwick le +suivait, précéda le philosophe dans le bâtiment. +Tournant immédiatement +à gauche, ils entrèrent par une porte ouverte sous un +vestibule, de +l'autre côté duquel était une autre porte qui +conduisait dans +l'intérieur de la prison: celle-ci était gardée +par un vigoureux +guichetier tenant des clefs dans sa main.</p> +<p>Le trio s'arrêta sous ce vestibule pendant que l'huissier +délivrait ses +papiers, et M. Pickwick apprit qu'il devait y rester jusqu'à ce +qu'il +eût subi la cérémonie connue des initiés +sous le nom de <i>poser pour son +portrait</i>.</p> +<p>«Poser pour mon portrait! s'écria M. Pickwick.</p> +<p>—Pour prendre votre ressemblance, monsieur, dit le vigoureux +guichetier. Nous sommes très-forts sur les ressemblances ici. +Nous les +prenons en un rien de temps et toujours exactes. Entrez, monsieur, et +mettez-vous à votre aise.»</p> +<p>M. Pickwick se rendit à l'invitation du guichetier; et, +lorsqu'il se fut +assis, Sam s'appuya sur le dos de sa chaise et lui dit tout bas que, +<i>poser pour son portrait</i>, voulait tout bonnement dire subir une +inspection des différents geôliers, afin qu'ils pussent +distinguer les +prisonniers de ceux qui venaient les visiter.</p> +<p>«Eh bien! alors, Sam, dit M. Pickwick, je désire que +les artistes +arrivent promptement. Ceci est un endroit un peu trop public pour mon +goût.</p> +<p>—Ils ne seront pas longs, monsieur, soyez tranquille. Voilà +une horloge +à poids, monsieur.</p> +<p>—Je la vois.</p> +<p>—Et une cage d'oiseaux, une prison dans une prison, monsieur. +C'est-il +pas vrai?»</p> +<p>Pendant que Sam donnait cours à ces réflexions +philosophiques, M. +Pickwick s'apercevait que la séance était +commencée. Le vigoureux +guichetier s'était assis non loin de notre héros et le +regardait +négligemment de temps en temps, tandis qu'un grand homme mince, +planté +vis-à-vis de lui, avec ses mains sous les pans de son habit, +l'examinait +longuement. Un troisième gentleman, qui avait l'air de mauvaise +humeur +et qui venait sans doute d'être dérangé de son +thé, car il mangeait +encore un reste de tartine de beurre, s'était placé +près du philosophe, +et, appuyant ses mains sur ses hanches, l'inspectait minutieusement; +enfin deux autres individus groupés ensemble étudiaient +ses traits avec +des visages pensifs et pleins d'attention. M. Pickwick tressaillit +plusieurs fois pendant cette opération, durant laquelle il +semblait fort +mal à l'aise sur son siége; mais il ne fit de remarque +à personne, pas +même à Sam, qui, incliné sur le dos de sa chaise, +réfléchissait partie +sur la situation de son maître et partie sur la satisfaction +qu'il +aurait éprouvée à attaquer, l'un après +l'autre, tous les geôliers +présents, si cela avait été légal et +conforme à la paix publique.</p> +<p>Quand le portrait fut terminé, on informa M. Pickwick qu'il +pouvait +entrer dans la prison.</p> +<p>«Où coucherai-je cette nuit? demanda-t-il.</p> +<p>—Ma foi, répondit le vigoureux guichetier, je ne sais pas +trop, pour +cette nuit. Demain matin, vous serez accouplé avec quelqu'un, et +alors +vous serez tout à l'aise et confortable. La première +nuit, on est +ordinairement un peu en l'air; mais tout s'arrange le lendemain.»</p> +<p>Après quelques discussions, on découvrit qu'un des +geôliers avait un lit +à louer pour la nuit, et M. Pickwick s'en accommoda avec +empressement.</p> +<p>«Si vous voulez venir avec moi, je vais vous le montrer +sur-le-champ, +dit l'homme. Il n'est pas bien grand, mais on y dort comme une douzaine +de marmottes. Par ici, monsieur.»</p> +<p>Ils traversèrent la porte intérieure et descendirent +un court escalier; +la serrure fut refermée derrière eux, et M. Pickwick se +trouva, pour la +première fois de sa vie, dans une prison pour dettes.</p> +<div class="footnotes"> +<p><br/> +<span style="font-weight: bold;">NOTES:</span></p> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a + href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> Les <i>quakers</i> +gardent leur chapeau en certaines occasions +où d'autres se croient tenus de l'ôter.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a + href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> Rue +où se trouve la prison pour dettes.<span + style="font-weight: bold;"><br/> +</span></p> +<p><span style="font-weight: bold;"><br/> +</span></p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;"/> +<p><span style="font-weight: bold;"><br/> +</span></p> +</div> +</div> +<h2><a name="CHAPITRE_XII" id="CHAPITRE_XII">CHAPITRE XII.</a></h2> +<h3>Ce qui arriva à M. +Pickwick dans la prison pour dettes; quelle espèce de +débiteurs il y vit, et comment il passa la nuit.</h3> +<p>Le gentleman qui +accompagnait notre philosophe et qui avait nom Tom +Roker, tourna à droite au bas de l'escalier, traversa une grille +qui +était ouverte, et, remontant quelques marches, entra dans une +galerie +longue et étroite, basse et malpropre, pavée de pierres +et très-mal +éclairée par deux fenêtres placées à +ses deux extrémités.</p> +<p>«Ceci, dit le +gentleman en fourrant ses mains dans ses poches et en +regardant négligemment M. Pickwick par-dessus son épaule, +ceci est +l'escalier de la salle.</p> +<p>—Oh! répliqua M. +Pickwick en abaissant les yeux pour regarder un +escalier sombre et humide, qui semblait mener à une +rangée de voûtes de +pierres au-dessous du niveau de la terre. Là, je suppose, sont +les +caveaux où les prisonniers tiennent leur petite provision de +charbon de +terre? Ce sont de vilains endroits quand il faut y descendre, mais je +parie qu'ils sont fort commodes.</p> +<p>—Oui, je crois bien qu'ils +sont commodes, vu qu'il y a quelques +personnes qui s'arrangent pour y vivre et joliment bien!</p> +<p>—Mon ami, reprit M. +Pickwick, vous ne voulez pas dire que des êtres +humains vivent réellement dans ces misérables cachots?</p> +<p>—Je ne veux pas dire! +s'écria M. Roker avec un étonnement plein +d'indignation, et pourquoi pas?</p> +<p>—Qui vivent! qui vivent +là?</p> +<p>—Qui vivent là, oui, +et qui meurent là aussi fort souvent. Et pourquoi +pas? Qu'est-ce qui a quelque chose à dire là contre? Qui +vivent là! oui, +certainement. Est-ce que ce n'est pas une très-bonne place pour +y +vivre?»</p> +<p>Comme M. Roker, en disant +cela, se tourna vers M. Pickwick d'une manière +assez farouche, et murmura en outre, d'un air excité, certaines +expressions mal sonnantes, notre philosophe jugea convenable de ne +point +poursuivre davantage ce discours. M. Roker commença alors +à monter un +autre escalier aussi malpropre que le précédent, et fut +suivi, dans +cette ascension, par M. Pickwick et par Sam.</p> +<p>Quand ils eurent atteint +une autre galerie de la même dimension que +celle du bas, M. Roker s'arrêta pour respirer, et dit à M. +Pickwick: +«Voici l'étage du café; celui d'au-dessus est le +troisième, et celui +d'au-dessus est le grenier: la chambre où vous allez coucher +cette nuit +s'appelle la salle du gardien, et voilà le chemin, venez.»</p> +<p>Lorsqu'il eut +débité tout cela d'une haleine, M. Roker monta un autre +escalier, M. Pickwick et Sam le suivant toujours sur ses talons.</p> +<p>Cet escalier recevait la +lumière par plusieurs petites fenêtres, placées +à peu de distance du plancher et ouvrant sur une cour +sablée, bornée par +un grand mur de briques, au sommet duquel régnaient dans toute +la +longueur des chevaux de frise en fer. Cette cour, d'après le +témoignage +de M. Roker, était le jeu de paume; et il paraissait, en outre, +toujours +d'après la même autorité, qu'il y avait une autre +cour plus petite, du +côté de <i>Farringdon-Street</i>, laquelle était +appelée la cour <i>peinte</i>, +parce que ses murs avaient été autrefois +décorés de certaines +représentations de vaisseaux de guerre, voguant à toutes +voiles, et de +divers autres sujets artistiques, exécutés jadis aux +heures de loisir de +quelque dessinateur emprisonné.</p> +<p>Ayant communiqué +cette information, plus en apparence pour décharger sa +conscience d'un fait important que dans le dessein particulier +d'instruire M. Pickwick, le guide entra dans une autre galerie, +pénétra +dans un petit corridor qui se trouvait à +l'extrémité, ouvrit une porte, +et découvrit aux yeux des nouveaux venus une chambre d'un aspect +fort +peu engageant, qui contenait huit ou neuf lits en fer.</p> +<p>«Voilà, dit M. +Roker en tenant la porte ouverte et en regardant M. +Pickwick d'un air triomphant, voilà une chambre.»</p> +<p>Cependant la physionomie de +M. Pickwick exprimait une si légère dose de +satisfaction à l'apparence de son logement, que M. Roker reporta +ses +regards vers Samuel Weller, qui jusqu'alors avait gardé un +silence plein +de dignité, espérant apparemment trouver plus de +sympathie sur son +visage.</p> +<p>«Voilà une +chambre! jeune homme, répéta-t-il.</p> +<p>—Oui, je la vois, +répondit Sam, avec un signe de tête pacifique.</p> +<p>—Vous ne vous attendiez pas +à trouver une chambre comme ça dans l'hôtel +de Farringdon, hein?» dit M. Roker avec un sourire plein de +complaisance.</p> +<p>Sam répondit +à ceci en fermant d'une manière aisée et naturelle +un de +ses yeux, ce qui pouvait signifier ou qu'il l'aurait pensé, ou +qu'il n'y +avait jamais pensé du tout, au gré de l'imagination de +l'observateur. +Ayant exécuté ce tour de force, Sam rouvrit son œil et +demanda à M. +Roker quel était le lit particulier qu'il avait +désigné d'une façon si +flatteuse en disant qu'on y dormait comme une douzaine de marmottes.</p> +<p>«Le voilà, dit +M. Roker en montrant dans un coin un vieux lit de fer +rouillé. Ça ferait dormir quelqu'un, qu'il le veuille ou +non.</p> +<p>—Ça me fait c't +effet-là, répondit Sam en examinant le meuble en +question avec un air de dégoût excessif. J'imagine que +l'eau d'ânon +n'est rien auprès.</p> +<p>—Rien du tout, fit M. Roker.</p> +<p>—Et je suppose, poursuivit +Sam, en regardant son maître du coin de +l'œil, dans l'espérance de découvrir sur son visage +quelque symptôme +que sa résolution était ébranlée par tout +ce qui s'était passé, je +suppose que les autres gentlemen qui dorment ici sont de vrais +<i>gentlemen</i>?</p> +<p>—Rien que de ça. I'y +en a un qui pompe ses douze pintes d'ale par jour, +et qui n'arrête pas de fumer, même à ses repas.</p> +<p>—Ce doit être un fier +homme, fit observer Sam.</p> +<p>—Numéro 1!» +répliqua M. Roker.</p> +<p>Nullement dompté par +cet éloge, M. Pickwick annonça, en souriant, qu'il +était déterminé à essayer pour cette nuit +le pouvoir du lit narcotique. +M. Roker l'informa qu'il pouvait se retirer pour dormir à +l'heure qui +lui conviendrait, sans autre formalité, et le laissa ensuite +avec Sam +dans la galerie.</p> +<p>Il commençait +à faire sombre; c'est-à-dire que, dans cet endroit +où il +ne faisait jamais clair, on venait d'allumer quelques becs de gaz en +manière de compliment pour la nuit qui s'avançait au +dehors. Comme il +faisait assez chaud, quelques-uns des habitants des nombreuses petites +chambres qui ouvraient à droite et à gauche sur la +galerie avaient +entre-baillé leurs portes. M. Pickwick y jetait un coup d'œil, +en +passant, avec beaucoup d'intérêt et de curiosité. +Ici, quatre ou cinq +grands lourdauds, qu'on apercevait à peine à travers un +nuage de fumée +de tabac, criaient et se disputaient, au milieu de verres de +bière à +moitié vides, ou jouaient à l'impériale avec des +cartes remarquablement +grasses. Là, un pauvre vieillard solitaire, courbé sur +des papiers +jaunis et déchirés, écrivait à la lueur +d'une faible chandelle, et pour +la cinquième fois, peut-être, le long récit de ses +griefs, dans l'espoir +de le faire parvenir à quelque grand personnage dont ces papiers +ne +devaient jamais arrêter les yeux, ni toucher le cœur. Dans une +troisième chambre, on pouvait voir un homme occupé avec +sa femme à +arranger par terre un mauvais grabat, pour y coucher le plus jeune de +ses nombreux enfants. Enfin, dans une quatrième et dans une +cinquième, +et dans une sixième et dans une septième, le bruit et la +bière et les +cartes et la fumée de tabac reparaissaient de plus en plus fort.</p> +<p>Dans la galerie même, +et principalement dans les escaliers, flânaient un +grand nombre de gens qui venaient là, les uns parce que leur +chambre +était vide et solitaire, les autres parce que la leur +était pleine et +étouffante; le plus grand nombre parce qu'ils étaient +inquiets, mal à +leur aise, et ne savaient que faire d'eux-mêmes.</p> +<p>Il y avait là toutes +sortes de gens, depuis l'ouvrier avec sa veste de +gros drap jusqu'à l'élégant prodigue, en robe de +chambre de cachemire +fort convenablement percée au coude. Mais ils se ressemblaient +tous en +un point, ils avaient tous un certain air négligent, inquiet, +effaré, de +gibier de prison; une physionomie impudente et fanfaronne, qu'il est +impossible de décrire par des paroles, mais que chacun peut +connaître +quand il le désirera, car il suffit pour cela de mettre le pied +dans la +prison pour dettes la plus voisine, et de contempler le premier groupe +de prisonniers qui se présentera, avec le même +intérêt que révélait la +figure intelligente de M. Pickwick.</p> +<p>«Ce qui me frappe, +Sam, dit le philosophe, en s'appuyant sur la rampe de +fer de l'escalier, ce qui me frappe, c'est que l'emprisonnement pour +dettes est à peine une punition.</p> +<p>—Vous croyez, monsieur?</p> +<p>—Vous voyez comme ces +gaillards là boivent, fument et braillent. Il +n'est pas possible que la prison les affecte beaucoup.</p> +<p>—Ah! voilà justement +la chose, monsieur. Ils ne s'affectent pas, +ceux-là. C'est tous les jours fête pour eux, tout <i>porter</i> +et jeux de +quilles. C'est les autres qui s'affectent de ça: les pauvres +diables qui +ont le cœur tendre, et qui ne peuvent pas pomper la bière, ni +jouer aux +quilles; ceux qui prieraient, s'ils pouvaient, et qui se rongent le +cœur quand ils sont enfermés. Je vais vous dire ce qui en est, +monsieur; ceux qui sont toujours à flâner dans les +tavernes, ça ne les +punit pas du tout; et ceux qui sont toujours à travailler quand +ils +peuvent, ça les abîme trop. C'est inégal, comme +disait mon père quand il +n'y avait pas une bonne moitié d'eau-de-vie dans son grog; c'est +inégal, +et voilà pourquoi ça ne vaut rien.</p> +<p>—Je crois que vous avez +raison, Sam, dit M. Pickwick, après quelques +moments de réflexion; tout à fait raison.</p> +<p>—Peut-être qu'il y a +par-ci par-là quelques honnêtes gens qui s'y +plaisent, poursuivit Sam, en ruminant; mais je ne peux pas m'en +rappeler +beaucoup, excepté le petit homme crasseux, en habit brun, et +c'était la +force de l'habitude.</p> +<p>—Qui était-ce donc?</p> +<p>—Voilà +précisément ce que personne n'a jamais su.</p> +<p>—Mais qu'est-ce qu'il +faisait?</p> +<p>—Ah! il avait fait comme +beaucoup d'autres qui sont bien plus connus. +Il avait trop de crédit sur la place et il s'en était +servi.</p> +<p>—En d'autres termes, il +avait des dettes, je suppose.</p> +<p>—Juste la chose, monsieur; +et, au bout d'un certain temps, il est venu +ici, en conséquence. Ce n'était pas pour beaucoup: +exécution pour neuf +livres sterling, multipliées par cinq, pour les frais. Mais +c'est égal, +il est resté ici, sans en bouger, pendant dix-sept ans. S'il +avait gagné +quelques rides sur la face, elles étaient effacées par la +crasse, car +son visage malpropre et son habit brun étaient juste les +mêmes à la fin +du temps qu'ils étaient au commencement. C'était une +petite créature +paisible et inoffensive, courant toujours pour celui-ci ou +celui-là, ou +jouant à la paume et ne gagnant jamais; si bien qu'à la +fin les geôliers +étaient devenus tout à fait amoureux de lui, et il +était dans la loge +tous les soirs à bavarder avec eux, et à leur compter des +histoires et +tout ça. Un soir qu'il était, comme d'habitude, tout seul +avec un de ses +vieux amis, qui était de garde, il dit tout d'un coup: «Je +n'ai pourtant +pas vu le marché, Bill, qu'il dit (le marché de +Fleet-Street était +encore là à cette époque); je n'ai pourtant pas vu +le marché depuis +dix-sept ans.—Je sais ça, dit le geôlier en fumant sa +pipe.—J'aimerais +bien à le voir une minute, Bill, qu'il dit.—Je n'en doute pas, +dit le +geôlier en fumant sa pipe fort et ferme, pour ne pas avoir l'air +d'entendre ce que parler voulait dire.—Bill, dit le petit homme brun +brusquement, c'est une fantaisie que j'ai mis dans ma tête. +Laissez-moi +voir la rue encore une fois avant que je meure, et, si je ne suis pas +frappé d'apoplexie, je serai revenu dans cinq minutes, à +l'horloge.—Et +qu'est-ce que je deviendrais, moi, si vous êtes frappé +d'apoplexie, dit +le geôlier.—Eh bien! dit la petite créature, +ceux-là qui me trouveront +me ramèneront à la maison, car j'ai ma carte dans ma +poche: nº 20, +<i>escalier du café</i>, dit-il.—Et c'était vrai, car, +quand il avait envie +de faire connaissance avec quelque nouveau voisin, il avait l'habitude +de tirer de sa poche un petit morceau de carte chiffonnée avec +ces +mots-là dessus, et pas autre chose; en considération de +quoi on +l'appelait toujours Numéro Vingt. Le geôlier le regarda +fisquement, puis +à la fin, il dit d'un air solennel: Numéro Vingt, qu'il +dit, je me fie à +vous. Vous ne voudriez pas mettre un vieil ami dans l'embarras?—Non, +mon garçon; j'espère que j'ai quelque chose de meilleur +là-dessous,» dit +le petit homme en cognant de toutes ses forces sur son gilet, et en +laissant dégringoler une larme de chaque œil, ce qui +était fort +extraordinaire, car jamais auparavant une goutte d'eau n'avait +touché +son visage. Il secoua la main du geôlier et le voilà parti.</p> +<p>—Et il n'est jamais revenu, +dit M. Pickwick.</p> +<p>—Enfoncé pour cette +fois-ci, monsieur! car il revint deux minutes avant +le temps, tout bouillant de rage, et disant qu'il avait manqué +d'être +écrasé par une voiture de place, qu'il n'y était +plus habitué, et qu'il +voulait être pendu, s'il n'en écrivait pas au lord maire. +À la fin, on +finit par le pacifier, et pendant cinq ans après ça, il +ne mit pas +seulement le nez à la grille.</p> +<p>—À l'expiration de +ce temps, il mourut, je suppose, dit M. Pickwick.</p> +<p>—Non, monsieur; il lui vint +la fantaisie de goûter la bière, dans une +nouvelle taverne, tout à côté de la prison, et il y +avait un si joli +parloir, qu'il se mit dans la tête d'y aller tous les soirs, et +il n'y +manqua pas, monsieur, pendant longtemps, revenant toujours +régulièrement, un quart d'heure avant la fermeture des +grilles. Ça +allait bien et confortablement; mais fin finale, il commença +à se mettre +si joliment en train, qu'il oubliait que le temps marchait, ou qu'il ne +s'en souciait pas, et il arrivait de plus en plus tard, jusqu'à +ce +qu'une nuit son vieil ami allait justement fermer la porte. Il avait +déjà tourné la clef quand l'autre rentra. +«Un moment, Bill, qu'il +dit.—Comment, Numéro Vingt, dit le guichetier, vous +n'étiez pas encore +rentré?—Non, fit le petit homme avec un sourire.—Eh bien! alors, +je +vous dirai ce qui en est, mon ami, dit le guichetier en ouvrant la +porte +lentement et d'un air bourru. C'est mon opinion que vous avez fait de +mauvaises connaissances dernièrement, et que vous vous +dérangez; j'en +suis très-fâché. Voyez-vous, je ne veux pas vous +désobliger, qu'il dit; +mais si vous ne vous bornez pas à voir des gens comme il faut, +et si +vous ne revenez pas à des heures régulières, aussi +sûr comme vous êtes +là, je vous laisserai à la porte tout à +fait.» Le petit homme fut saisi +d'un tremblement, et jamais il n'a mis le pied hors de la prison +depuis.»</p> +<p>Pendant ce discours, M. +Pickwick avait lentement redescendu les +escaliers. Après avoir fait quelques tours dans la cour peinte, +qui +était presque déserte à cause de +l'obscurité, il engagea Sam à se +retirer pour la nuit et à chercher un lit dans quelque auberge +voisine, +afin de revenir le lendemain de bonne heure pour faire apporter ses +effets du <i>George et Vautour</i>. Sam se prépara à +obéir à cette requête +d'aussi bonne grâce qu'il lui fut possible, mais néanmoins +avec une +expression de mécontentement fort notable. Il alla même +jusqu'à essayer +diverses insinuations sur la convenance de se coucher dans une des +cours +de la prison pour cette nuit; mais, trouvant que M. Pickwick +était +obstinément sourd à de telles suggestions, il se retira +définitivement.</p> +<p>On ne saurait dissimuler +que M. Pickwick se trouvait fort peu +confortable et fort mélancolique. En effet, quoique la prison +fût pleine +de monde et qu'une bouteille de vin lui eût immédiatement +procuré la +société de quelques esprits choisis, sans aucun embarras +de présentation +formelle, il se sentait absolument seul dans cette foule +grossière. Il +ne pouvait donc résister à l'abattement inspiré +par la perspective d'une +prison perpétuelle; car, pour ce qui est de se libérer en +satisfaisant +la friponnerie et la rapacité de Dodson et Fogg, sa +pensée ne s'y arrêta +pas un seul instant.</p> +<p>Dans cette disposition +d'esprit, il rentra dans la galerie du café et +s'y promena lentement. L'endroit était intolérablement +malpropre, et +l'odeur du tabac y devenait absolument suffocante; on y entendait un +perpétuel tapage de portes ouvertes et fermées, et le +bruit des voix et +des pas y retentissait constamment. Une jeune femme, qui tenait dans +ses +bras un enfant, et qui semblait à peine capable de se +traîner, tant elle +était maigre et avait l'air misérable, marchait le long +du corridor en +causant avec son mari, qui n'avait pas d'autre asile pour la recevoir. +Lorsque cette femme passait auprès de M. Pickwick, il +l'entendait +sangloter amèrement, et, une fois, elle se laissa aller à +un tel +transport de douleur, qu'elle fut obligée de s'appuyer contre le +mur +pour se soutenir, tandis que le mari prenait l'enfant dans ses bras, et +s'efforçait vainement de la consoler.</p> +<p>Le cœur de notre excellent +ami était trop plein pour pouvoir supporter +ce spectacle; il monta les escaliers et rentra dans sa chambre.</p> +<p>Or, quoique la salle des +gardiens fût extrêmement incommode, étant, pour +le bien-être aussi bien que pour la décoration, à +plusieurs centaines de +degrés au-dessous de la plus mauvaise infirmerie d'une prison de +province; elle avait, pour le présent, le mérite +d'être tout à fait +déserte. M. Pickwick s'assit donc au pied de son petit lit de +fer, et +entreprit de calculer combien d'argent on pouvait tirer de cette +pièce +dégoûtante. S'étant convaincu, par une +opération mathématique, qu'elle +rapportait autant de revenu qu'une petite rue des faubourgs de Londres, +il en vint à se demander, avec étonnement, quelle +tentation pouvait +avoir une petite mouche noirâtre, qui rampait sur son pantalon, +à venir +dans une prison mal aérée, quand elle avait le choix de +tant d'endroits +agréables. Ses réflexions sur ce sujet +l'amenèrent, par une suite de +déductions rigoureuses, à cette conclusion, que l'insecte +était fou. +Après avoir décidé cela, il commença +à s'apercevoir qu'il +s'assoupissait; il tira donc de sa poche son bonnet de nuit, qu'il +avait +eu la précaution d'y insérer le matin, et s'étant +déshabillé tout +doucement, il se glissa dans son lit et s'endormit profondément.</p> +<p>«Bravo, +zéphyre! Bien détaché! En voilà un +d'entrechat! Je veux être +damné si l'opéra n'est pas votre sphère! Allons, +hurrah!...»</p> +<p>Ces exclamations, plusieurs +fois répétées du ton le plus bruyant, et +accompagnées d'éclats de rire retentissants, +tirèrent M. Pickwick d'un +de ces sommeils léthargiques qui, ne durant en +réalité qu'une +demi-heure, semblent au dormeur avoir été +prolongés pendant trois +semaines ou un mois.</p> +<p>Le bruit des voix avait +à peine cessé, quand le plancher de la chambre +fut ébranlé avec tant de violence que les vitres en +vibrèrent dans leurs +châssis, et que tout le lit en trembla. M. Pickwick tressaillit, +se leva +sur son séant et resta abruti pendant quelques minutes par la +scène qui +se passait devant lui.</p> +<p>Au milieu de la chambre, un +homme en habit vert, avec une culotte de +velours et des bas de coton gris, exécutait le pas le plus +populaire +d'une cornemuse, avec une exagération burlesque de grâce +et de légèreté, +qui, jointe à la nature de son costume, en faisait la chose la +plus +absurde du monde. Un autre individu, évidemment fort gris, et +qui +probablement avait été apporté dans son lit par +ses compagnons, était +assis, enveloppé dans ses draps, et fredonnait d'une +manière +prodigieusement lugubre tous les passages qu'il pouvait se rappeler +d'une chanson comique. Un troisième enfin, assis sur un autre +lit, +applaudissait les exécutants de l'air d'un profond connaisseur, +et les +encourageait par des transports d'enthousiasme tels que celui qui avait +réveillé M. Pickwick.</p> +<p>Ce dernier personnage +était un magnifique spécimen d'une classe de gens +qui ne peuvent jamais être vus dans toute leur perfection, +excepté dans +de semblables endroits. On les rencontre parfois, dans un état +imparfait, autour des écuries et des tavernes; mais ils +n'atteignent +leur entier développement que dans ces admirables serres +chaudes, qui +semblent sagement établies par le législateur dans le +dessein de les +propager.</p> +<p>C'était un grand +gaillard au teint olivâtre, aux cheveux longs et noirs, +aux favoris épais et réunis sous le menton. Le collet de +sa chemise +était ouvert, et il n'avait pas de cravate, car il avait +joué à la paume +toute la journée. Il portait sur la tête une calotte +grecque, qui avait +bien coûté dix-huit pence et dont le gland de soie +éclatant se balançait +sur un habit de gros drap. Ses jambes, qui étaient fort longues +et +grêles, embellissaient un pantalon collant, destiné +à en faire ressortir +la symétrie, mais qui, étant mis négligemment, et +n'étant +qu'imparfaitement boutonné, tombait par une succession de plis +peu +gracieux sur une paire de souliers assez éculés pour +laisser voir des +bas blancs extrêmement sales. Enfin il y avait dans tout ce +personnage +une sorte de recherche grossière et de friponnerie impudente, +qui +valaient un monceau d'or.</p> +<p>Ce fut lui qui le premier +aperçut M. Pickwick. Il cligna de l'œil au +zéphyre, et l'engagea avec une gravité moqueuse, à +ne point réveiller le +gentleman.</p> +<p>«Comment, dit le +zéphyre en se retournant, et en affectant la plus +grande surprise; est-ce que le gentleman est réveillé! <i>Mais +oui, il est +réveillé</i>!... Heim!... Cette citation est de +Shakspeare!... Comment vous +portez-vous, monsieur? Comment vont Mary et Sarah, monsieur? Et la +chère +vieille dame qu'est à la maison, monsieur? Eh! monsieur, +Voudriez-vous +avoir la bonté de leur transmettre mes compliments dans le +premier petit +paquet que vous enverrez par là, monsieur, en ajoutant que je +les aurais +envoyés auparavant si je n'avais pas eu peur qu'ils soient +cassés dans +la charrette, monsieur.</p> +<p>—N'ennuyez donc pas le +gentleman de civilités banales, quand vous voyez +qu'il meurt d'envie de boire quelque chose, reprit d'un air jovial le +gentleman aux favoris. Pourquoi ne lui demandez-vous pas ce qu'il veut +prendre?</p> +<p>—Nom d'un tonnerre! je +l'avais oublié, s'écria l'autre. Qu'est-ce que +vous voulez prendre, monsieur? Voulez-vous prendre du vin de Porto, +monsieur? ou du Xérès? Je puis vous recommander l'ale, +monsieur. Ou +peut-être que vous voudriez tâter du Porter? Permettez-moi +d'avoir le +plaisir d'accrocher votre casque à mèche, monsieur.»</p> +<p>En disant ceci, l'orateur +enleva la coiffure de M. Pickwick, et la fixa +en un clin d'œil sur celle de l'homme ivre, qui continuait à +bourdonner +ses chansons comiques, de la manière la plus lugubre qu'on +puisse +imaginer, mais avec la ferme persuasion qu'il enchantait une +société +nombreuse et choisie.</p> +<p>Malgré tout le sel +qu'il y a à enlever violemment le bonnet de nuit d'un +homme, et à l'ajuster sur la tête d'un gentleman inconnu, +dont +l'extérieur est notoirement malpropre, c'est là +certainement une +plaisanterie assez hasardée. Considérant la chose +précisément à ce point +de vue, M. Pickwick, sans avoir donné le moindre avertissement +préalable +de son dessein, s'élança vigoureusement hors de son lit, +donna au +zéphyre dans l'estomac, un coup de poing assez vigoureux pour le +priver +d'une portion considérable du souffle que la nature a +jugé nécessaire +aux organes respiratoires, puis, ayant récupéré +son bonnet, se plaça +hardiment dans une posture de défense.</p> +<p>«Maintenant, +s'écria-t-il en haletant, non moins par excitation que par +la dépense de tant d'énergie, maintenant, avancez tous +les deux, tous +les deux ensemble!» et, tout en faisant cette libérale +invitation, le +digne gentleman imprimait à ses poings fermés un +mouvement de rotation, +afin d'épouvanter ses antagonistes par cette +démonstration scientifique.</p> +<p>Était-ce la +manière compliquée dont M. Pickwick était sorti de +son lit +pour tomber tout d'une masse sur le danseur? était-ce la preuve +inattendue de courage donnée par lui, qui avait touché +ses adversaires? +Il est certain qu'ils étaient touchés: car au lieu +d'essayer de +commettre un meurtre, comme le philosophe s'y attendait fermement, ils +s'arrêtèrent, se regardèrent l'un l'autre pendant +quelque temps, et +finalement éclatèrent de rire.</p> +<p>«Allons, vous +êtes un bon zig, dit le zéphyre. Rentrez dans votre lit, +ou bien vous attraperez des rhumatismes. Pas de rancune, +j'espère? +continua-t-il en tendant vers M. Pickwick une main capable de remplir +ces gants d'étain rouge qui se balancent habituellement +au-dessus de la +porte des gantiers.</p> +<p>—Non certainement, +répondit M. Pickwick avec empressement; car +maintenant que l'excitation du moment était passée, il +commençait à +sentir le froid sur ses jambes.</p> +<p>—Permettez-moi, monsieur, +d'avoir le même <i>honneur</i>, dit le gentleman +aux favoris en présentant sa main droite, et en aspirant le <i>h</i>.</p> +<p>—Avec beaucoup de plaisir, +monsieur, répliqua M. Pickwick qui remonta +dans son lit, après avoir échangé une +poignée de main très-longue et +très-solennelle.</p> +<p>—Je m'appelle Smangle, +monsieur, dit l'homme aux favoris.</p> +<p>—Oh! fit M. Pickwick.</p> +<p>—Et moi, Mivins, dit +l'homme aux bas gris.</p> +<p>—Je suis charmé de +le savoir, monsieur,» répondit M. Pickwick.</p> +<p>M. Smangle toussa: hem!</p> +<p>«Vous me parliez, +monsieur? demanda M. Pickwick.</p> +<p>—Non, monsieur, +répliqua M. Smangle.</p> +<p>—Je l'avais cru, monsieur, +dit M. Pickwick.»</p> +<p>Tout ceci était fort +poli et fort agréable, et pour augmenter encore la +bonne harmonie, M. Smangle assura nombre de fois M. Pickwick qu'il +entretenait le plus grand respect, pour les sentiments d'un gentleman. +Or, on devait assurément lui en savoir un gré infini, car +il était +impossible de supposer qu'il pût les comprendre.</p> +<p>«Vous allez vous +faire déclarer insolvable, monsieur? demanda M. +Smangle.</p> +<p>—Me faire quoi? dit M. +Pickwick.</p> +<p>—Déclarer insolvable +par la cour de la rue de Portugal<a name="FNanchor_14_14" + id="FNanchor_14_14"></a><sup><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a></sup>. +La cour +pour le soulagement des banqueroutiers, vous savez?</p> +<p>—Oh! non, du tout.</p> +<p>—Vous allez sortir peut-être? suggéra M. Mivins.</p> +<p>—J'ai peur que non. Je refuse de payer quelques +dommages-intérêts, et +je suis ici en conséquence.</p> +<p>—Ah! fit observer M. Smangle, le papier a été ma ruine.</p> +<p>—Vous étiez papetier, monsieur? dit M. Pickwick innocemment.</p> +<p>—Non, non, Dieu me damne, je ne suis jamais tombé si bas que +cela; pas +de boutique. Quand je dis le papier, je veux dire les lettres de change.</p> +<p>—Ah! vous employiez le mot dans ce sens?</p> +<p>—Par le diable! un gentleman doit s'attendre à des revers. +Mais quoi? +je suis ici dans la prison de Fleet Street? Bon! est-ce que j'en suis +plus pauvre pour cela?</p> +<p>—Au contraire, répliqua M. Mivins;» et il avait raison: +bien loin que +M. Smangle fût plus pauvre pour cela, le fait est qu'il +était plus +riche; car ce qui l'avait amené dans la prison, c'est qu'au +moyen de son +papier, il avait acquis gratuitement la possession de certains articles +de joaillerie qui, depuis lors, avaient été placés +par lui chez un +prêteur sur gages.</p> +<p>«Allons! allons! reprit M. Smangle. Tout cela c'est bien sec. +Il faut +nous rincer la bouche avec une goutte de Xérès +brûlé. Le dernier venu le +payera; Mivins l'ira chercher, et moi j'aiderai à le boire. +C'est ce que +j'appelle une impartiale division du travail, Dieu me damne!»</p> +<p>Ne voulant pas risquer une autre querelle, M. Pickwick consentit +à cette +proposition. Il donna de l'argent à M. Mivins, qui ne perdit pas +un +instant pour se rendre au café, car il était près +de onze heures.</p> +<p>«Dites-donc, demanda tout bas M. Smangle, aussitôt que +son ami eut +quitté la chambre.</p> +<p>—Combien lui avez-vous donné?</p> +<p>—Un demi-souverain.</p> +<p>—C'est un gentleman des plus aimables; spirituel en diable... je ne +connais personne qui le soit plus, mais....» Ici M. Smangle +s'arrêta +court en hochant la tête d'un air dubitatif.</p> +<p>«Vous ne regardez pas comme probable qu'il approprie cet +argent à ses +besoins personnels? demanda M. Pickwick.</p> +<p>—Oh! non! je ne dis pas cela. J'ai dit en toutes lettres que +c'était un +gentleman des plus aimables. Mais je pense qu'il n'y aurait pas de mal +à +ce que quelqu'un descendit par hasard pour voir s'il ne trempe pas son +bec dans le bol, ou s'il ne perd pas la monnaie le long du chemin. +«Ici, +hé! monsieur! dégringolez en bas, s'il vous plaît, +et voyez un peu ce +que fait le gentleman qui vient de descendre.»</p> +<p>Cette requête était adressée à un jeune +homme à l'air timide, modeste, +dont l'extérieur annonçait une grande pauvreté, et +qui, pendant tout ce +temps, était resté aplati sur son lit, +pétrifié, en apparence, par la +nouveauté de sa situation.</p> +<p>«Vous savez où est le café, n'est-ce pas? +Descendez seulement et dites +au gentleman que vous êtes venu l'aider à monter le bol... +ou bien... +attendez... je vais vous dire ce que... je vais vous dire comment nous +l'attraperons, dit Smangle d'un air malin.</p> +<p>—Comment cela? demanda M. Pickwick.</p> +<p>—Faites-lui dire qu'il emploie le reste en cigares. Fameuse +idée! +Courez vite lui dire cela, entendez-vous? Ils ne seront pas perdus, +continua Smangle, en se tournant vers M. Pickwick, je les fumerai au +besoin.»</p> +<p>Cette manœuvre était si ingénieuse, et elle avait +été accomplie avec un +aplomb si admirable, que M. Pickwick n'aurait pas voulu y mettre +d'obstacle, quand même il l'aurait pu. Au bout de peu de temps, +M. +Mivins revint apportant le Xérès, que M. Smangle +distribua dans deux +petites tasses fêlées, faisant observer judicieusement par +rapport à +lui-même, qu'un gentleman ne doit pas être difficile, dans +de semblables +circonstances, et que, quant à lui, il n'était pas trop +fier pour boire +à même dans le bol. En même temps pour montrer sa +sincérité, il porta un +toast à la compagnie, et vida le vase presque en entier.</p> +<p>Une touchante harmonie ayant été établie de +cette manière, M. Smangle +commença à raconter diverses anecdotes romanesques de sa +vie privée, +concernant, entre autres choses, un cheval pur sang, et une magnifique +juive, l'un et l'autre d'une beauté surprenante, et +singulièrement +convoités par la noblesse des trois royaumes.</p> +<p>Longtemps avant la conclusion de ces élégants extraits +de la biographie +d'un gentleman, M. Mivins s'était mis au lit et avait +commencé à +ronfler, laissant M. Pickwick et le timide étranger profiter +seuls de +l'expérience de M. Smangle.</p> +<p>Cependant ces deux auditeurs eux-mêmes ne furent pas +apparemment aussi +édifiés qu'ils auraient dû l'être par les +récits touchants qui leur +furent faits. Depuis quelque temps, M. Pickwick se trouvait dans un +état +de somnolence, lorsqu'il eut une indistincte perception que l'homme +ivre +avait recommencé à psalmodier ses chansons comiques, et +que M. Smangle +lui avait fait doucement comprendre que son auditoire n'était +pas +disposé musicalement, en lui versant le pot à l'eau sur +la tête. Notre +héros retomba alors dans le sommeil avec le sentiment confus que +M. +Smangle était encore occupé à raconter une longue +histoire, dont le +point principal paraissait être que dans une certaine occasion +spécifiée +avec détails, il avait <i>fait</i> une lettre de change et <i>refait</i> +un +gentleman.</p> +<div class="footnotes"> +<p><br/> +<span style="font-weight: bold;">NOTES:</span></p> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a + href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Tribunal.</p> +</div> +</div> + +<hr style="width: 35%; height: 2px;"/> +<h2><br/> +</h2> +<h2><a name="CHAPITRE_XIII" id="CHAPITRE_XIII">CHAPITRE XIII.</a></h2> +<h3>Démontrant, comme +le précédent, la vérité de ce vieux +proverbe, que +l'adversité vous fait faire connaissance avec d'étranges +camarades de +lit; et contenant, en outre, l'incroyable déclaration que M. +Pickwick +fit à Sam.</h3> +<p>Quand M. Pickwick ouvrit +les yeux, le lendemain matin, le premier objet +qu'il aperçut fut Samuel Weller assis sur un petit porte-manteau +noir, +et regardant d'un air de profonde abstraction la majestueuse figure de +l'éblouissant M. Smangle, tandis que celui-ci, à +moitié habillé et assis +sur son lit, s'occupait de l'entreprise tout à fait +désespérée de faire +baisser les yeux dudit Sam. Nous disons tout à fait +désespérée, parce +que Sam, d'un regard qui embrassait tout à la fois la culotte, +les +pieds, la tête, le visage, les jambes et les favoris de M. +Smangle, +continuait de l'examiner avec un air de vive satisfaction et sans plus +s'inquiéter des sentiments du sujet, que s'il avait +inspecté une statue +ou le corps empaillé d'une effigie de Guy Faux.</p> +<p>«Eh bien! me +reconnaîtrez-vous? dit M. Smangle en fronçant le sourcil.</p> +<p>—Je prêterai +serment de le faire, n'importe où, monsieur, répondit Sam +d'un air de bonne humeur.</p> +<p>—Ne dites pas +d'impertinences à un gentleman, monsieur.</p> +<p>—Non, assurément; +si vous voulez me dire quand il s'éveillera, je lui +ferai des politesses extra-superfines.»</p> +<p>Cette observation ayant +une tendance indirecte à impliquer que M. +Smangle n'était pas un gentleman, excita quelque peu son +courroux.</p> +<p>«Mivins, dit-il +d'un air colérique.</p> +<p>—Qu'y a-t-il? +répliqua M. Mivins de sa couche.</p> +<p>—Qui diable est donc ce +gaillard-là?</p> +<p>—Ma foi, dit M. Mivins en +regardant languissamment de dessous ses +draps, je devrais plutôt vous le demander. A-t-il quelque chose +à faire +ici?</p> +<p>—Non, répliqua +Smangle.</p> +<p>—Alors jetez-le en bas +des escaliers, et dites-lui de ne pas se +permettre de se relever jusqu'à ce que j'aille le +trouver,» répondit M. +Mivins. Puis ayant donné cet avis, l'excellent gentleman se +remit à +dormir.</p> +<p>La conversation montrant +ces symptômes peu équivoques de devenir +personnelle, M. Pickwick jugea qu'il était temps d'intervenir.</p> +<p>«Sam, dit-il.</p> +<p>—Monsieur?</p> +<p>—Il n'y a rien de nouveau +depuis hier?</p> +<p>—Rien d'important, +monsieur, répliqua Sam, en lorgnant les favoris de +M. Smangle. L'humidité et la chaleur de l'atmosphère +paraît favorable à +la croissance de certaines mauvaises herbes terribles et +rougeâtres; +mais à ça près, tout boulotte assez +raisonnablement.</p> +<p>—Je vais me lever, +interrompit M. Pickwick. Donnez-moi du linge blanc.»</p> +<p>Quelque hostiles +qu'eussent pu être les intentions de M. Smangle, elles +furent immédiatement radoucies par le porte-manteau dont le +contenu +parut lui donner tout à coup la plus favorable opinion, +non-seulement de +M. Pickwick, mais aussi de Sam. En conséquence, il saisit +promptement +une occasion de déclarer d'un ton assez élevé pour +que cet excentrique +personnage pût l'entendre, qu'il le reconnaissait pour un +original pur +sang et partant pour l'homme suivant son cœur. Quant à M. +Pickwick, +l'affection qu'il conçut pour lui en ce moment ne connut plus de +bornes.</p> +<p>«Y a-t-il quelque +chose que je puisse faire pour vous, mon cher +monsieur? lui dit-il.</p> +<p>—Rien que je sache; je +vous suis obligé, répondit le philosophe.</p> +<p>—Vous n'avez pas de linge +à envoyer à la blanchisseuse? Je connais une +admirable blanchisseuse dans le voisinage. Elle vient pour moi deux +fois +par semaine.... Par Jupiter! comme c'est heureux! c'est justement son +jour! Mettrai-je quelques-unes de vos petites affaires avec les +miennes? +Ne parlez pas de l'embarras: au diable l'embarras! À quoi +servirait +l'humanité, si un gentleman dans la malheur ne se +dérangeait pas un peu +pour assister un autre gentleman qui se trouve dans le même +cas?»</p> +<p>Ainsi parlait M. Smangle +en s'approchant en même temps du porte-manteau +aussi près que possible, et laissant voir dans ses regards toute +la +ferveur de l'amitié la plus désintéressée.</p> +<p>«Est-ce que vous +n'avez rien à faire brosser au garçon, mon cher ami? +continua-t-il.</p> +<p>—Rien du tout mon fiston, +dit Sam en se chargeant de la réplique. +Peut-être que si l'un de nous avait la bonne idée de +décamper sans +attendre le garçon, ça serait plus agréable pour +tout le monde, comme +disait le maître d'école au jeune gentleman qui refusait +de se laisser +fouetter par le domestique.</p> +<p>—Et il n'y a rien que je +puisse envoyer dans ma petite boîte à la +blanchisseuse? ajouta M. Smangle en se tournant de nouveau vers M. +Pickwick avec un air quelque peu déconfit.</p> +<p>—Pas l'ombre d'une +camisole, monsieur, rétorqua Sam. J'ai peur que la +petite boîte ne soit déjà comble de vos +effets.»</p> +<p>Ce discours fut +accompagné d'un coup d'œil expressif jeté sur cette +partie du costume de M. Smangle qui atteste ordinairement la science de +la blanchisseuse; aussi ce gentleman se crut-il obligé de +tourner sur +ses talons et d'abandonner, pour le présent du moins, toutes +prétentions +sur la bourse et sur la garde-robe de M. Pickwick. Il se retira donc +d'assez mauvaise humeur au jeu de paume, où il déjeuna +légèrement et +sainement d'une couple des cigares qui avaient été +achetés le soir +précédent.</p> +<p>M. Mivins qui +n'était pas fumeur, dont le compte en petits articles +d'épicerie avait déjà atteint le bas de l'ardoise, +et pour lequel on +refusait de retourner ce grand livre primitif, demeura dans son lit, et +suivant sa propre expression demanda à déjeuner à +Morphée.</p> +<p>M. Pickwick +déjeuna dans un petit cabinet, décoré du nom de +boudoir, +dont les habitants temporaires avaient l'inexprimable avantage +d'entendre tout ce qui se disait dans le café voisin; ensuite il +dépêcha +Sam pour faire quelques commissions nécessaires; puis il se +rendit à la +loge, afin d'interroger M. Roker concernant son établissement +futur.</p> +<p>«Ah! ah! M. +Pickwick, dit ce gentleman en consultant un énorme livre. +Nous ne manquons pas de place. Votre billet de <i>copin</i> sera pour +le 27, +au troisième.</p> +<p>—Mon quoi? demanda M. +Pickwick.</p> +<p>—Votre billet de copin. +Vous n'y êtes pas?</p> +<p>—Pas tout à fait, +dit M. Pickwick en souriant.</p> +<p>—Vraiment, c'est aussi +clair que le jour. Vous aurez un billet de copin +pour le 27, au troisième, et ceux qui habitent la même +chambre seront +vos copins.</p> +<p>—Sont-ils nombreux? +demanda M. Pickwick d'un air intrigué.</p> +<p>—Trois....»</p> +<p>M. Pickwick toussa.</p> +<p>«L'un deux est un +ministre, continua M. Roker en écrivant sur un petit +morceau de papier; l'autre est un boucher.</p> +<p>—Hein! fit M. Pickwick.</p> +<p>—Un boucher, +répéta M. Roker en appuyant le bec de sa plume sur son +bureau pour la décider à marquer. Neddy, vous +rappelez-vous Tom Martin, +quel noceur ça faisait? dit M. Roker à un autre habitant +de la loge, +lequel s'amusait à ôter la boue de ses souliers, avec un +canif à +vingt-cinq lames.</p> +<p>—Je crois bien, +répondit l'individu interrogé.</p> +<p>—Dieu nous +bénisse! continua M. Roker en branlant doucement la tête, +et +en regardant d'un air distrait par les barreaux de la fenêtre +comme +quelqu'un qui prend plaisir à se rappeler les scènes +paisibles de son +enfance; il me semble que c'est hier qu'il donnait une roulée +aux +charretiers, là bas à <i>Fox-under-the-Hill</i>, +près de l'endroit où on +débarque le charbon. Je le vois encore le long du <i>Strand</i>, +entre deux +Watchmen, un peu dégrisé par ses meurtrissures, avec un +emplâtre de +vinaigre et de papier gris sur l'œil droit; et sur ses talons, son joli +boule-dogue, qui a dévoré le petit garçon ensuite. +Quelle drôle de +chose que le temps, hein, Neddy?»</p> +<p>Le gentleman à qui +ses observations étaient adressées et qui paraissait +d'une disposition pensive et taciturne, se contenta de +répéter la même +phrase, et M. Roker secouant les idées sombres et +poétiques qui +s'étaient emparées de lui, redescendit aux affaires +communes de la vie, +et reprit sa plume.</p> +<p>«Savez-vous quel +est le troisième gentleman? demanda M. Pickwick, fort +peu enchanté par cette description de ses futurs associés.</p> +<p>—Neddy, qu'est-ce que +c'est que Simpson? dit M. Roker, en se tournant +vers son compagnon.</p> +<p>—Quel Simpson?</p> +<p>—Celui qui est au 27, au +troisième, avec qui ce gentleman va être +copin.</p> +<p>—Oh! lui? répliqua +Neddy, il n'est rien du tout; autrefois c'était le +compère d'un maquignon; aujourd'hui il est floueur.</p> +<p>—C'est ce que je pensais, +répliqua M. Roker en fermant son livre, et en +pinçant le petit morceau de papier dans la main de M. Pickwick. +Voilà le +billet, monsieur.»</p> +<p>Très-embarrassé +par cette manière sommaire de disposer de sa personne, +M. Pickwick rentra dans la prison, en réfléchissant +à ce qu'il avait de +mieux à faire.</p> +<p>Convaincu toutefois +qu'avant de tenter une autre démarche, il était +utile de voir les trois gentlemen avec qui on voulait le colloquer, il +se dirigea le mieux qu'il put vers le troisième étage.</p> +<p>Après avoir +erré quelque temps dans la galerie en essayant de +déchiffrer, malgré l'obscurité, les numéros +qui se trouvaient sur les +différentes portes, il s'adressa à la fin à un +garçon de taverne qui +poursuivait son occupation matinale de glaner les pots d'étain.</p> +<p>«Où est le +nº 27, mon ami? demanda M. Pickwick.</p> +<p>—Cinq portes plus loin, +répliqua le garçon. Il y a sur la porte en +dehors le portrait à la craie d'un gentleman pendu qui fume sa +pipe.»</p> +<p>Guidé par ces +instructions, M. Pickwick s'avança lentement le long de la +galerie jusqu'au moment où il rencontra le portrait du gentleman +ci-dessus décrit. Il frappa à la porte avec le revers de +son index, +doucement d'abord, puis ensuite plus fortement. Après avoir +inutilement +répété cette opération, il se hasarda +à ouvrir et à regarder dans +l'intérieur.</p> +<p>Il y avait dans la +chambre un seul homme qui se penchait par la fenêtre +aussi loin qu'il le pouvait sans perdre l'équilibre, et qui +s'efforçait +avec grande persévérance de cracher sur le chapeau d'un +de ses amis +intimes qui se trouvait en bas dans la cour. M. Pickwick n'ayant pu lui +indiquer sa présence ni en parlant, ni en toussant, ni en +éternuant, ni +en frappant, ni par aucun autre moyen d'attirer l'attention, se +détermina enfin à s'approcher de la fenêtre et +à tirer doucement la +basque de l'habit de cet individu. Celui-ci rentra vivement la +tête et +les épaules, et demanda à M. Pickwick, d'un ton bourru, +ce qu'il lui +voulait.</p> +<p>«Je crois, dit M. +Pickwick en consultant son billet, je crois que c'est +ici le nº 27, au troisième?</p> +<p>—Eh bien?</p> +<p>—C'est en vertu de ce +morceau de papier que je suis venu ici.</p> +<p>—Voyons un peu +ça.»</p> +<p>M. Pickwick obéit.</p> +<p>«M. Roker aurait +bien pu vous fourrer ailleurs,» dit d'un air mécontent +M. Simpson (car c'était ce chevalier d'industrie).</p> +<p>M. Pickwick le pensait +aussi, mais, dans de telles circonstances, il +jugea prudent de garder le silence.</p> +<p>M. Simpson +réfléchit pendant quelques instants, puis mettant la +tête à +la fenêtre, il donna un coup de sifflet aigu et prononça +à haute voix +certaines paroles. M. Pickwick ne put pas les distinguer, mais il +imagina que c'était quelque sobriquet qui distinguait M. Martin, +car +immédiatement après, un grand nombre de gentlemen qui se +trouvaient en +bas se mirent à crier: «Le boucher! le boucher!» en +imitant le cri par +lequel les membres de cette utile classe de la société +ont coutume de +faire connaître quotidiennement leur présence, aux grilles +des sous-sols +des maisons de Londres.</p> +<p>Les +événements subséquents confirmèrent +l'exactitude de cette hypothèse, +car au bout de quelques secondes un gentleman +prématurément gros pour +son âge, habillé du bourgeron bleu professionnel et avec +des bottes à +revers, et à bouts ronds, entra presque hors d'haleine dans la +chambre: +il fut suivi de près par un autre gentleman en habit noir +très-râpé, et +en bonnet de peau de loutre. Celui-ci s'occupait tout le long du chemin +à rattacher son habit jusqu'au menton, au moyen de boutons et +d'épingles. Il avait un visage très-rouge et +très-commun, et faisait +l'effet d'un chapelain ivre, ce qu'il était effectivement.</p> +<p>Ces deux gentlemen ayant +à leur tour parcouru le billet de M. Pickwick, +l'un exprima son opinion que c'était embêtant, et l'autre, +sa conviction +que c'était une scie. Ayant manifesté leurs sentiments en +ces termes +intelligibles, ils se regardèrent entre eux et +regardèrent M. Pickwick, +au milieu d'un silence fort embarrassant.</p> +<p>«Quel ennui! Et il +faut que ça arrive au moment où nous formons une +petite société si agréable,» reprit le +chapelain en regardant trois +matelas malpropres, roulés chacun dans une couverture, et qui +occupaient +durant le jour un coin de la chambre, formant une toilette d'un nouveau +genre, sur laquelle étaient placés une vieille cuvette +fêlée, une boîte +et un pot à eau de faïence à fleurs bleues. +«Quel ennui!»</p> +<p>M. Martin exprima la +même opinion en termes plus énergiques, et M. +Simpson, après avoir lancé dans le monde une +quantité d'adjectifs sans +aucun substantif pour les accompagner, releva le bas de ses manches et +commença à laver des choux pour le dîner.</p> +<p>Pendant que cela se +passait, M. Pickwick s'occupait à considérer la +chambre, qui était outrageusement sale et sentait le +renfermé d'une +manière intolérable. Il n'y avait point de vestige de +tapis, de rideaux, +ni de jalousies; il n'y avait pas même un cabinet. À la +vérité, s'il y +en avait en un, il ne se trouvait pas grand'chose à y mettre; +mais, +quoique peu nombreux et peu considérables, individuellement, +cependant +des morceaux de fromage, des croûtons de pain, des torchons +mouillés, +des restes de viande, des objets de vêtements, de la vaisselle +mutilée, +des soufflets sans bout, des fourchettes sans manche, présentent +quelque +chose d'assez peu confortable, en apparence, quand ils sont +répandus sur +le carreau d'une petite salle qui représente à la fois le +salon et la +chambre à coucher de trois individus désœuvrés.</p> +<p>«Je suppose +pourtant que cela peut s'arranger, dit le boucher, après un +assez long silence. Que prendriez-vous pour vous en aller?</p> +<p>—Je vous demande pardon, +répliqua M. Pickwick: qu'est-ce que vous +disiez? je n'ai pas bien entendu.</p> +<p>—Combien demandez-vous +pour vous en aller? D'ordinaire c'est trois +francs, mais on vous en donnera quatre; ça vous va-t-il?</p> +<p>—Au besoin, nous nous +fendrons d'une roue de cabriolet, suggéra M. +Simpson.</p> +<p>—Va pour la roue de +cabriolet; ça ne nous fait que quelques sous de +plus par personne, ajouta M. Martin. Qu'en dites-vous. Nous vous +offrons +quatre shillings par semaine pour vous en aller. Eh bien?</p> +<p>—On fera monter un <i>gallon</i> +de bière par-dessus le marché, intercala M. +Simpson. Là!</p> +<p>—Et nous le boirons +sur-le-champ, ajouta le chapelain Allons!</p> +<p>—Je suis +réellement si ignorant des règles de cet endroit, +répondit M. +Pickwick, que je ne vous comprends pas encore parfaitement. Est-ce que +je puis loger ailleurs? Je ne le croyais pas.»</p> +<p>En entendant cette +question, M. Martin regarda ses deux amis avec une +excessive surprise, et alors chacun des trois gentlemen étendit +son +pouce droit par-dessus son épaule gauche. Ce geste, que les +paroles: +<i>as-tu fini!</i> ne sauraient rendre que d'une façon fort +imparfaite, +produit un effet fort gracieux et fort aérien quand il est +exécuté par +un certain nombre de ladies et de gentlemen, habitués à +agir de concert. +Il exprime un léger sarcasme plein d'atticisme et de bonne +humeur.</p> +<p>«Vous ne le croyiez +pas? répéta M. Martin avec un sourire de pitié.</p> +<p>—Eh bien! dit +l'ecclésiastique, si je connaissais la vie aussi peu que +cela, je mangerais mon chapeau et sa boucle avec!</p> +<p>—Et moi, <i>item</i>, +ajouta le boucher solennellement.»</p> +<p>Après cette courte +préface, les trois copins informèrent M. Pickwick, +tout d'une haleine, que l'argent avait dans la prison la même +vertu que +dehors; qu'il lui procurerait instantanément presque tout ce +qu'on peut +désirer, et que, si M. Pickwick en possédait et voulait +bien le +dépenser, il n'avait qu'à signifier son désir +d'avoir une chambre à lui +seul, et qu'il la trouverait toute meublée et garnie en moins +d'une +demi-heure de temps.</p> +<p>Nos gens se +séparèrent alors avec une satisfaction mutuelle: M. +Pickwick +retournant sur nouveaux frais à la loge, et les trois copins se +rendant +au café pour y dépenser les cinq shillings que le +ministre, avec une +admirable prévoyance, avait empruntés dans ce dessein au +candide +philosophe.</p> +<p>Lorsque M. Pickwick eut +déclaré à M. Roker pourquoi il revenait:</p> +<p>«Je le savais bien, +s'écria celui-ci avec un gras rire, ne l'ai-je pas +dit, Neddy?»</p> +<p>Le sage possesseur du +couteau universel fit entendre un grognement +affirmatif.</p> +<p>«Parbleu! je savais +qu'il vous fallait une chambre à vous seul. Voyons! +Il vous faudra des meubles; c'est moi qui vous les louerai, je suppose, +suivant l'usage.</p> +<p>—Avec grand plaisir, +répliqua M. Pickwick.</p> +<p>—Il y a dans l'escalier +du café une chambre magnifique qui appartient à +un prisonnier de la chancellerie: elle vous coûtera une livre +sterling +par semaine. Je suppose que vous ne regardez pas à cela?</p> +<p>—Pas le moins du monde.</p> +<p>—Venez avec moi, cria M. +Roker en prenant son chapeau avec une grande +vivacité. L'affaire sera faite en cinq minutes. Que diable! +pourquoi +n'avez-vous pas commencé par dire que vous consentiez à +bien faire les +choses?»</p> +<p>Comme le guichetier +l'avait prédit, l'affaire fut promptement arrangée. +Le prisonnier de la Chancellerie était là depuis assez +longtemps pour +avoir perdu amis, fortune, habitudes, bonheur, et pour avoir acquis en +échange le droit d'avoir une chambre à lui tout seul. +Cependant, comme +il éprouvait le léger inconvénient de manquer +souvent d'un morceau de +pain, il consentit, avec empressement à céder cette +chambre à M. +Pickwick, moyennant la somme hebdomadaire de vingt shillings, sur +laquelle il s'engageait, en outre, à payer l'expulsion de toute +personne +qui pourrait être envoyée comme copin dans cet appartement.</p> +<p>Pendant que ce +marché se concluait, M. Pickwick examinait le prisonnier +avec un intérêt pénible. C'était un grand +homme décharné, cadavéreux, +enveloppé d'une vieille redingote, et dont les pieds sortaient +à moitié +de ses pantoufles éculées. Son regard était +inquiet, ses joues +pendantes, ses lèvres pâles, ses os minces et aigus. Le +malheureux! on +voyait que la dent de fer de l'isolement et du besoin l'avait lentement +rongé depuis vingt années!</p> +<p>«Et vous, monsieur, +où allez-vous demeurer maintenant? lui demanda M. +Pickwick en déposant d'avance, sur la table chancelante, la +première +semaine de son loyer.»</p> +<p>L'homme ramassa l'argent +d'une main agitée et répliqua qu'il n'en savait +rien encore, mais qu'il allait voir où il pourrait transporter +son lit.</p> +<p>«J'ai peur, +monsieur, reprit M. Pickwick en posant doucement sa main +sur le bras du prisonnier; j'ai peur que vous ne soyez obligé de +loger +dans quelque endroit bruyant et encombré de monde. Mais, je vous +en +prie, continuez à considérer cette chambre comme la +vôtre, quand vous +aurez besoin d'un peu de tranquillité, ou lorsque vos amis +viendront +vous voir.</p> +<p>—Mes amis! interrompit le +prisonnier d'une voix qui râlait dans son +gosier. Si j'étais cloué dans mon cercueil, +enfoncé dans la bourbe du +fossé infect qui croupit sous les fondations de cette prison, je +ne +pourrais pas être plus oublié, plus abandonné que +je ne le suis ici. Je +suis un homme mort, mort à la société, sans avoir +obtenu la pitié qu'on +accorde à ceux dont les âmes sont allées +comparaître devant leur juge. +Des amis pour me voir, mon Dieu! Ma jeunesse s'est consumée dans +ce +donjon, et il n'y aura personne pour lever sa main au-dessus de mon +lit, +quand je serai mort, et pour dire: Dieu soit loué, il ne souffre +plus!»</p> +<p>Le feu inaccoutumé +que l'excitation du vieillard avait jeté sur ses +traits s'éteignit aussitôt qu'il eut fini de parler; il +pressa l'une +contre l'autre ses mains décharnées et sortit brusquement +de la chambre.</p> +<p>«Eh! eh! il se +cabre encore quelquefois! dit M. Roker avec un sourire. +C'est comme les éléphants; ils sentent la pointe de temps +en temps, et +ça les rend furieux.»</p> +<p>Ayant fait cette +remarque, pleine de sympathie, M. Roker s'occupa avec +tant d'activité des arrangements nécessaires au confort +de M. Pickwick, +qu'en peu de temps la chambre fut garnie d'un tapis, de six chaises, +d'une table, d'un lit sofa, des ustensiles nécessaires pour le +thé, et +de divers autres, etc. Le tout ne devait coûter à M. +Pickwick que le +prix fort raisonnable de vingt-sept shillings et six pence par semaine.</p> +<p>«Y a-t-il encore +quelque chose que nous puissions faire pour vous? +demanda M. Roker en regardant autour de lui avec grande satisfaction et +en faisant sonner dans sa main la première semaine de son loyer.</p> +<p>«Mais, oui, +répondit M. Pickwick, qui, depuis quelques minutes, +réfléchissait profondément. Trouve-t-on ici des +gens qui font des +commissions?</p> +<p>—Vous voulez dire au +dehors?</p> +<p>—Oui, des gens qui +puissent aller au dehors, pas des prisonniers.</p> +<p>—Nous avons votre +affaire. Il y a un pauvre diable qui a un ami dans +le quartier des pauvres et qui est bien content quand on l'emploie. +Voilà deux mois qu'il fait des courses et des commissions pour +gagner sa +vie. Faut-il que je vous l'envoie?</p> +<p>—S'il vous plaît... +attendez... non.... Le quartier des pauvres, +dites-vous? Je suis curieux de voir cela; je vais y aller +moi-même.»</p> +<p>Le quartier des pauvres, +dans une prison pour dettes, est, comme son nom +l'indique, la demeure des débiteurs les plus misérables. +Un prisonnier +qui se déclare pour le quartier des pauvres ne paye ni rente, ni +taxe de +copie. Le droit qu'il doit acquitter, en entrant dans la prison et en +en +sortant, est extrêmement réduit, et il reçoit une +petite quantité de +nourriture, achetée sur le revenu des faibles legs +laissés de temps en +temps pour cet objet par des personnes charitables. Il y a quelques +années seulement, on voyait encore extérieurement, dans +le mur de la +prison de la Flotte, une espèce de cage de fer où se +postait un homme à +la physionomie affamée, qui secouait de temps en temps une +tirelire en +s'écriant d'une voix lugubre: «N'oubliez pas les pauvres +débiteurs, s'il +vous plaît!» La recette de cette quête, lorsqu'il y +avait recette, était +partagée entre les pauvres prisonniers, qui se relevaient tour +à tour +dans cet emploi dégradant.</p> +<p>Quoique cette coutume ait +été abolie et que la cage ait disparu +maintenant, la condition misérable de ces pauvres gens est +encore la +même. On ne souffre plus qu'ils fassent appel à la +compassion des +passants, mais, pour l'admiration des âges futurs, on a +laissé subsister +les lois justes et bienfaisantes qui déclarent que le criminel +vigoureux +sera nourri et habillé, tandis que le débiteur sans +argent se verra +condamné à mourir de faim et de nudité. Et ceci +n'est pas une fiction: +il ne se passe pas une semaine dans laquelle quelques-uns des +prisonniers pour dette ne dussent inévitablement périr +dans les lentes +agonies de la faim, s'ils n'étaient pas secourus par leurs +camarades de +prison.</p> +<p>Repassant ces choses dans +son esprit, tout en montant l'étroit escalier, +au pied duquel il avait été laissé par le +guichetier, M. Pickwick +s'échauffa graduellement jusqu'au plus haut degré +d'indignation; et il +avait été tellement excité par ses +réflexions sur ce sujet, qu'il était +entré dans la chambre qu'on lui avait indiquée dans le +quartier des +pauvres, sans avoir aucun sentiment distinct ni de l'endroit où +il +était, ni de l'objet de sa visite.</p> +<p>L'aspect de la chambre le +rappela tout à coup à lui-même, mais lorsque +ses regards se portèrent sur un homme languissamment assis +près d'un +mauvais feu, il laissa tomber son chapeau de surprise et resta immobile +et comme pétrifié.</p> +<p>Oui, cet homme sans +habit, sans gilet, dont le pantalon était déchiré, +dont la chemise de calicot était jaunie et +déchirée, dont les grands +cheveux pendaient en désordre, dont les traits étaient +creusés par la +souffrance et par la famine, c'était M. Alfred Jingle! Il se +tenait la +tête appuyée sur la main: ses yeux étaient +fixés sur le feu et tout son +extérieur dénotait la misère et l'abattement.</p> +<p>Auprès de lui, +négligemment accoté contre le mur, se trouvait un +vigoureux campagnard, caressant avec un vieux fouet de chasse-la-botte +qui ornait son pied droit, le pied gauche étant fourré +dans une +pantoufle. Les chevaux, les chiens, la boisson avaient causé sa +ruine. +Il y avait encore à cette botte solitaire un éperon +rouillé, qu'il +enfonçait quelquefois dans l'air en faisant vigoureusement +claquer son +fouet et en murmurant quelques-unes de ces interjections par lesquelles +un cavalier encourage son cheval: il exécutait, +évidemment, en +imagination, quelque furieuse course au clocher. Pauvre diable! le +meilleur cheval de son écurie ne lui avait jamais fait faire une +course +aussi rapide que celle qui s'était terminée à la +Flotte.</p> +<p>De l'autre +côté de la chambre, un vieillard, assis sur une caisse de +bois, tenait ses yeux attachés au plancher. Un profond +désespoir +immobilisait son visage. Un enfant, son arrière-petite-fille, se +pendait +après lui et s'efforçait d'attirer son attention par +mille inventions +enfantines; mais le vieillard ne la voyait ni ne l'entendait. La voix +qui lui avait paru si musicale, les yeux qui avaient été +sa lumière, ne +produisaient plus d'impression sur ses sens; la maladie faisait +trembler +ses genoux et la paralysie avait glacé son esprit.</p> +<p>Dans un autre coin de la +salle, deux ou trois individus formaient un +petit groupe et parlaient bruyamment entre eux. Plus loin, une femme au +visage maigre et hagard, la femme d'un prisonnier, s'occupait à +arroser +les misérables restes d'une plante desséchée, qui +ne devait jamais +reverdir: emblème trop vrai, peut-être, du devoir qu'elle +venait remplir +dans la prison.</p> +<p>Tels étaient les +misérables prisonniers qui se présentèrent aux +yeux de +M. Pickwick, tandis qu'il regardait autour de lui avec +étonnement. +Entendant le pas précipité de quelqu'un qui entrait dans +la chambre, il +tourna les yeux vers la porte, et, dans le nouveau venu, à +travers ses +haillons, sa malpropreté, sa misère, il reconnut les +traits familiers de +M. Job Trotter.</p> +<p>«Monsieur Pickwick! +s'écria Job à haute voix.</p> +<p>—Eh! fit Jingle en +tressaillant et en se levant de son siége, +monsieur.... C'est vrai; drôle d'endroit, étrange chose! +Je le méritais; +c'est bien fait.»</p> +<p>En disant ces mots, M. +Jingle fourra ses mains à la place où les poches +de son pantalon avaient coutume d'être; et, laissant tomber son +menton +sur sa poitrine, s'affaissa de nouveau sur sa chaise.</p> +<p>M. Pickwick fut +affecté; ces deux hommes avaient l'air si misérable! Le +coup d'œil affamé, involontaire que Jingle avait jeté sur +un petit +morceau de mouton cru, apporté par Job, expliquait plus +clairement que +ne l'aurait pu faire un récit de deux heures l'état de +dénûment auquel +il avait été réduit. M. Pickwick regarda Jingle +d'un air doux et lui +dit:</p> +<p>«Je +désirerais vous parler en particulier. Voulez-vous sortir avec +moi +pour un instant.</p> +<p>—Certainement, +répondit Jingle en se levant avec empressement. Ne peux +pas aller bien loin. Pas de danger de trop marcher ici. Parc clos d'un +mur à chevaux de frise. Joli terrain, pittoresque, mais peu +étendu. +L'entrée ouverte au public. La famille toujours en ville. La +femme de +charge terriblement soigneuse.</p> +<p>—Vous avez oublié +votre habit, dit M. Pickwick en descendant +l'escalier.</p> +<p>—Ah! oui.... il est au +clou.... accroché chez une de mes bonnes +parentes, ma tante du côté maternel. Pouvais pas faire +autrement. Faut +manger, vous savez; besoins de nature, et tout cela.</p> +<p>—Qu'est ce que vous +voulez dire?</p> +<p>—Mon vêtement a +signé un engagement volontaire, mon cher monsieur, +dernier habit. Bah! ce qui est fait est fait. J'ai vécu d'une +paire de +bottes toute une quinzaine; d'un parapluie de soie, poignée +d'ivoire, +toute une semaine; c'est vrai ma parole d'honneur. Demandez à +Job; il le +sait bien.</p> +<p>—Vous avez vécu +pendant trois semaines d'une paire de bottes et d'un +parapluie de soie avec une poignée d'ivoire! s'écria M. +Pickwick, frappé +d'horreur, et qui n'avait entendu parler de choses semblables que dans +l'histoire des naufrages.</p> +<p>—Vrai, rétorqua +Jingle en secouant la tête. Les reconnaissances sont +là. Prêteurs sur gages, tous voleurs: ne donnent presque +rien....</p> +<p>—Oh! dit M. Pickwick +grandement soulagé par cette explication. Je +comprends; vous avez mis vos effets en gage?</p> +<p>—Tout. Job aussi; toutes +ses chemises en plus. Bah! ça économise le +blanchissage. Plus rien bientôt. On reste couché; on meurt +de faim. +L'enquête se fait. Pauvre prisonnier. Misère! +Étouffer cela! Les +gentlemen du jury, fournisseurs de la prison; pas d'éclat, mort +naturelle. Convoi des pauvres, bien mérité. Tout est +fini: tirez le +rideau.»</p> +<p>Jingle débita ce +singulier sommaire de son avenir avec sa volubilité +accoutumée et en s'efforçant par différentes +grimaces de contrefaire un +sourire. Cependant M. Pickwick s'aperçut aisément que +cette insouciance +était jouée; et, le regardant en face, mais non pas +sévèrement, il vit +que ses yeux étaient mouillés de larmes.</p> +<p>«Bon enfant, reprit +Jingle en pressant la main du philosophe et en +détournant la tête. Chien d'ingrat! Bête de pleurer; +impossible de faire +autrement. Mauvaise fièvre; faible, malade, affamé; +mérité tout cela, +mais souffert beaucoup! ah! beaucoup!»</p> +<p>Incapable de se contenir, +et peut-être plus énervé par les efforts qu'il +avait déjà faits pour y parvenir, l'histrion abattu +s'assit sur +l'escalier; et, couvrant son visage de ses mains, se prit à +sangloter +comme un enfant.</p> +<p>«Allons! allons! +dit M. Pickwick avec beaucoup d'émotion. Je verrai ce +qu'on peut faire quand je connaîtrai mieux votre histoire. Ici +Job; où +est-il donc?</p> +<p>—Voilà, +monsieur,» répondit Job en se montrant sur l'escalier.</p> +<p>Nous l'avons +représenté quelque part comme ayant, dans son bon temps, +des yeux fort creux. Dans son état présent de besoin et +de détresse, il +avait l'air de n'en plus avoir du tout.</p> +<p>«Voilà, +monsieur, dit Job.</p> +<p>—Venez ici, monsieur, +reprit M. Pickwick en essayant d'avoir l'air +sévère, avec quatre grosses larmes qui coulaient sur son +gilet. Prenez +cela.»</p> +<p>Prenez quoi? Suivant les +habitudes du monde, ce devait être un coup de +poing solidement appliqué, car M. Pickwick avait +été dupé, bafoué par +le pauvre diable qui se trouvait maintenant en son pouvoir. Faut-il +dire +la vérité? C'était quelque chose qui sortait du +gousset de M. Pickwick +et qui sonna dans la main de Job; et, lorsque notre excellent ami +s'éloigna précipitamment, une étincelle humide +brillait dans son œil et +son cœur était gonflé.</p> +<p>En rentrant dans sa +chambre, M. Pickwick y trouva Sam, qui contemplait +ces nouveaux arrangements avec une sombre satisfaction, fort curieuse +à +voir. Décidément opposé à ce que son +maître demeurât là, en aucune +manière, il considérait comme un devoir moral de ne +paraître content +d'aucune chose qui y serait faite, dite, suggérée ou +proposée.</p> +<p>«Eh bien! Sam?</p> +<p>—Eh bien! monsieur?</p> +<p>—Assez confortable, +maintenant, n'est-ce pas?</p> +<p>—Oui, pas mal, monsieur, +répondit Sam en regardant autour de lui d'une +manière méprisante.</p> +<p>—Avez-vous vu M. Tupman +et nos autres amis?</p> +<p>—Oui, monsieur. Ils +viendront demain; et ils ont été bien surpris +d'apprendre qu'ils ne devaient pas venir aujourd'hui.</p> +<p>—Vous m'avez +apporté les choses dont j'avais besoin?»</p> +<p>Pour toute +réponse, Sam montra du doigt différents paquets qui +étaient +arrangés aussi proprement que possible dans un coin de la +chambre.</p> +<p>«Très-bien, +dit M. Pickwick; et, après un peu d'hésitation, il +ajouta: +Écoutez ce que j'ai à vous dire, Sam.</p> +<p>—Certainement, monsieur; +faites feu, monsieur.</p> +<p>—Sam, poursuivit M. +Pickwick avec beaucoup de solennité, j'ai senti, +dès le commencement, que ce n'est pas ici un endroit convenable +pour un +jeune homme.</p> +<p>—Ni pour un vieux, non +plus, monsieur.</p> +<p>—Vous avez tout à +fait raison, Sam. Mais les vieillards peuvent venir +ici à cause de leur imprudente confiance, et les jeunes gens +peuvent y +être amenés par l'égoïsme de ceux qu'ils +servent. Il vaut mieux, pour +ces jeunes gens, sous tous les rapports, qu'ils ne restent point ici. +Me +comprenez-vous, Sam?</p> +<p>—Ma foi! non, monsieur; +non, répondit Sam d'un ton obstiné.</p> +<p>—Essayez, Sam.</p> +<p>—Eh bien! monsieur, +répliqua Sam après une courte pause je crois voir +où vous voulez en venir; et, si je vois où vous voulez en +venir, c'est +mon opinion que c'est un peu trop fort, comme disait le cocher de la +malle lorsqu'il fut pris dans un tourbillon de neige.</p> +<p>—Je vois que vous me +comprenez, Sam. Comme je vous l'ai dit, je désire +d'abord que vous ne demeuriez pas à perdre votre temps dans un +endroit +comme celui-ci; mais, en outre, je sens que c'est une monstreuse +absurdité qu'un prisonnier pour dettes ait un domestique avec +lui. Il +faut que vous me quittiez pour quelque temps, Sam.</p> +<p>—Oh! pour quelque temps, +monsieur? répéta Sam, avec un léger accent de +sarcasme.</p> +<p>—Oui, pour le temps que +je demeurerai ici. Je continuerai à payer vos +gages, et l'un de mes trois amis sera heureux de vous prendre avec lui, +ne fût-ce que par respect pour moi. Si jamais je quitte cet +endroit, +Sam, poursuivit M. Pickwick avec une gaieté affectée, je +vous donne ma +parole que vous reviendrez aussitôt avec moi.</p> +<p>—Maintenant, je vas vous +dire ce qui en est, monsieur; répliqua Sam +d'une voix grave et solennelle. Ça ne peut pas aller comme +ça: ainsi, +n'en parlons plus.</p> +<p>—Sam, je vous parle +sérieusement: j'y suis résolu.</p> +<p>—Vous êtes +résolu, monsieur? Très-bien, monsieur. Eh bien! moi aussi +alors.»</p> +<p>En prononçant ces +mots d'une voix ferme, Sam fixa son chapeau sur sa +tête avec une grande précision, et quitta brusquement la +chambre.</p> +<p>«Sam! lui cria M. +Pickwick, Sam, venez ici!»</p> +<p>Mais la longue galerie +avait déjà cessé de répéter +l'écho de ses pas. +Sam était parti.<br/> +</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;"/> +<p><br/> +</p> +<h2><a name="CHAPITRE_XIV" id="CHAPITRE_XIV">CHAPITRE XIV.</a></h2> +<h3>Comment M. Samuel Weller se +mit mal dans ses affaires.</h3> +<p>Dans une grande salle mal +éclairée et plus mal aérée, située +dans +<i>Portugal Street, Lincoln's Inn fields</i>, siégent durant +presque toute +l'année un, deux, trois ou quatre gentlemen en perruque, qui ont +devant +eux de petits pupitres mal vernis. Des stalles d'avocats sont à +leur +main droite; à leur main gauche, une enceinte pour les +débiteurs +insolvables; et en face, un plan incliné de figures +spécialement +malpropres. Ces gentlemen en perruque sont les commissaires de la Cour +des insolvables, et l'endroit où ils siégent est la Cour +des insolvables +elle-même.</p> +<p>Depuis un temps +immémorial, c'est le remarquable destin de cette cour +d'être regardée, par le consentement universel de tous les +gens râpés de +Londres, comme leur lieu de refuge habituel pendant le jour. La salle +est toujours pleine; les vapeurs de la bière et des spiritueux +montent +constamment vers le plafond, s'y condensent par le froid et +redescendent +comme une pluie le long des murs. Là, se trouvent à la +fois plus de +vieux habits que n'en mettent en vente durant tout un an les juifs du +quartier de <i>Houndsditch</i>, et plus de peaux crasseuses, plus de +barbes +longues, que toutes les pompes et les boutiques de barbiers +situées +entre <i>Tyburn</i> et <i>Whitechapel</i> n'en pourraient nettoyer +entre le lever +et le coucher du soleil.</p> +<p>Il ne faut pas supposer que +quelques-uns de ces individus aient l'ombre +d'une affaire dans l'endroit où ils se rendent si +assidûment; s'ils en +avaient, leur présence ne serait plus surprenante, et la +singularité de +la chose cesserait immédiatement. Quelques-uns dorment pendant +la plus +grande partie de la séance; d'autres apportant leur dîner +dans leur +mouchoir, ou dans leur poche déchirée, et mangent tout en +écoutant, avec +un double délice: mais jamais un seul d'entre eux ne fut connu +pour +avoir le plus léger intérêt personnel dans aucune +des affaires traitées +par la cour. Quelle que soit la manière dont ils occupent leur +temps, +ils restent là, tous, depuis le commencement jusqu'à la +fin de la +séance. Quand il pleut, ils arrivent tout trempés, et +alors, les vapeurs +qui s'élèvent de l'audience ressemblent à celles +d'un marais.</p> +<p>Un observateur qui se +trouverait là par hasard pourrait imaginer que +c'est un temple élevé au génie de la +pauvreté râpée. Il n'y a pas un +seul messager, pas un huissier qui porte un habit fait pour lui; il n'y +a pas dans tout l'établissement un seul homme passablement frais +et bien +portant, si ce n'est un petit huissier aux cheveux blancs, à la +figure +rougeaude; et encore, comme une cerise à l'eau-de-vie mal +conservée, il +semble avoir été desséché par un +procédé artificiel dont il n'a pas le +droit de tirer vanité. Enfin les perruques des avocats +eux-mêmes sont +mal poudrées et mal frisées.</p> +<p>Mais, après tout, +les avoués qui siégent derrière une vaste table +toute +nue, au-dessous des commissaires, sont encore la plus grande +curiosité +de cet endroit. L'établissement professionnel du plus opulent de +ces +gentlemen consiste en un sac bleu,<a name="FNanchor_15_15" + id="FNanchor_15_15"></a><sup><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a></sup> +et un jeune clerc ordinairement +juif. Ils n'ont point de cabinet, mais ils traitent leurs affaires +légales dans les tavernes, ou dans la cour des prisons où +ils se rendent +en foule et se disputent les chalands, à la manière des +conducteurs +d'omnibus. Ils ont une physionomie bouffie et moisie, et si on peut les +soupçonner de quelques vices, c'est principalement d'ivrognerie +et de +friponnerie. Leur résidence se trouve ordinairement dans un +rayon d'un +mille, autour de l'obélisque de <i>Saint George's Fields</i>. +Leur tournure +n'est pas engageante, et leurs manières sont <i>sui generis</i>.</p> +<p>M. Salomon Pell, l'un des membres de cet illustre corps, +était un homme +gras, flasque et pâle. Son habit semblait tantôt vert, +tantôt brun, +suivant les reflets du jour, et était orné d'un collet de +velours, qui +offrait la même particularité. Son front était +étroit, sa face large, sa +tête grosse, et, son nez tourné tout d'un +côté, comme si la nature, +indignée des mauvais penchants qu'elle découvrait en lui +à sa naissance, +lui avait donné, de colère, une secousse dont il ne +s'était jamais +relevé. Au reste, comme M. Pell était replet et +asthmatique, il +respirait principalement par cet organe qui, de la sorte, rachetait +peut-être en utilité ce qui lui manquait en beauté.</p> +<p>«Je suis sûr de le tirer d'affaire, disait M. Pell.</p> +<p>—Bien sûr? demanda la personne à qui cette assurance +était donnée.</p> +<p>—Sûr et certain, répliqua M. Pell. Mais, voyez-vous, +s'il avait +rencontré quelque praticien irrégulier je n'aurais pas +répondu des +conséquences.</p> +<p>—Ah! fit l'autre avec une bouche toute grande ouverte.</p> +<p>—Non, je n'en aurais pas répondu,» répéta +M. Pell; et il pinça ses +lèvres, fronça ses sourcils, et secoua sa tête +mystérieusement.</p> +<p>Or, l'endroit où se tenait ce discours était la +taverne qui se trouve +juste en face de la Cour des insolvables; et la personne à qui +il était +adressé n'était autre que M. Weller, <i>senior</i>. Il +était venu là pour +réconforter un de ses amis dont la pétition, pour +être renvoyé en +qualité de débiteur honnêtement insolvable, devait +être présentée ce +jour-là même; et c'était à ce sujet que +l'avoué exposait son opinion de +la manière sus-énoncée.</p> +<p>«Et George, où est-il?» demanda M. Weller.</p> +<p>M. Pell ayant incliné la tête dans la direction d'un +arrière-parloir, M. +Weller s'y rendit immédiatement, et fut salué de la +manière la plus +chaleureuse et la plus flatteuse par une demi douzaine de ses +confrères. +Le gentleman insolvable, qui avait contracté une passion +spéculative, +mais imprudente, pour établir des relais de poste, avait l'air +fort bien +portant, et s'efforçait de calmer l'excitation de ses esprits +avec des +omettes et du <i>porter</i>.</p> +<p>Le salut échangé entre M. Weller et ses amis se borna +strictement à la +franc-maçonnerie du métier, c'est-à-dire au +renversement du poignet +droit, en agitant en même temps le petit doigt en l'air. Nous +avons +connu autrefois deux fameux cochers (pauvres garçons, ils sont +morts +maintenant!) qui étaient jumeaux, et entre lesquels existait +l'attachement le plus sincère, le plus dévouée. +Ils se croisaient, +chaque jour, sur la route de Douvres, sans échanger jamais +d'autre salut +que celui que nous venons de décrire; et cependant, quand l'un +des deux +mourut, l'autre tomba en langueur, et le suivit bientôt +après.</p> +<p>«Eh ben! George? dit M. Weller, en ôtant sa redingote et +en s'asseyant +avec sa gravité accoutumée. «Comment ça +marche-t-i'. Tout va-t-i' ben +sur l'impériale; tout est-i' plein dans le coupé?</p> +<p>—Tout va bien, vieux camarade, repartit le gentleman qui avait fait +de +mauvaises affaires.</p> +<p>—La jument grise est-elle passée à quelqu'un?» +demanda M. Weller avec +anxiété. Georges fit un signe affirmatif.</p> +<p>—Bon! c'est bien. On a eu soin des voitures aussi?</p> +<p>—Consignées dans un endroit sûr, répliqua +Georges, en arrachant la tête +d'une demi-douzaine de crevettes, et en les avalant sans plus de +cérémonie.</p> +<p>—Très-bien, très-bien; dit M. Weller. Faites toujours +attention à la +mécanique quand vous descendez un coteau. La feuille de route +est-elle +bien dressée?»</p> +<p>M. Pell devinant la pensée de M. Weller, prit la parole et +dit: +«L'inventaire de l'actif et du passif est aussi clair et aussi +satisfaisant que la plume et l'encre peuvent le rendre.»</p> +<p>M. Weller fit un signe de tête qui impliquait son approbation +de ces +arrangements, et ensuite se tournant vers M. Pell, il lui dit, en +montrant son ami Georges:</p> +<p>«Quand est-ce que vous y ôtez sa couverture?</p> +<p>—Eh?... Il est le troisième sur la liste des débiteurs +dont les +créanciers refusent de reconnaître l'insolvabilité, +et je pense que son +tour arrivera dans une demi-heure. J'ai dit à mon clerc de venir +me +prévenir quand il y aurait une chance.»</p> +<p>M. Weller considéra l'avoué des pieds à la +tête avec grande» admiration, +et dit emphatiquement:</p> +<p>«Qu'est-ce que vous voulez prendre, mossieu?</p> +<p>—Mais, en vérité, vous êtes bien.... Ma parole +d'honneur, je n'ai pas +l'habitude de.... Il est réellement de si bonne heure que.... Eh +bien! +Vous pouvez m'apporter pour trois pence de rhum, ma chère.»</p> +<p>La demoiselle servante, qui avait anticipé la conclusion de +ce discours, +posa un verre devant Pell et se retira.</p> +<p>«Gentlemen, dit M. Pell en regardant toute la compagnie, bonne +chance à +votre ami! Je n'aime pas à me vanter, gentlemen, ce n'est pas +dans mes +habitudes; pourtant je ne puis pas m'empêcher de dire que, si +votre ami +n'avait pas été assez heureux pour tomber dans des mains +qui.... Mais je +ne veux pas dire ce que j'allais dire.... Gentlemen, à vos +santés!»</p> +<p>Ayant vidé son verre en un clin d'œil, M. Pell fit claquer +ses lèvres +et regarda avec complaisance le cercle des cochers, aux yeux desquels +il +passait évidemment pour une espèce d'oracle.</p> +<p>«Voyons, reprit-il, qu'est-ce que je disais, gentlemen?</p> +<p>—Vous observiez que vous n'en refuseriez pas un second verre, dit M. +Weller avec une gravité facétieuse.</p> +<p>—Ha! ha! Pas mauvais, pas mauvais.... Un bon... bon.... À +cette +époque-ci de la matinée, ce serait un peu.... Eh bien! +vous attendez, ma +chère.... Vous pouvez m'apporter la seconde édition, s'il +vous plaît.... +Hem!»</p> +<p>Ce dernier mot représente une toux solennelle et pleine de +dignité, que +M. Pell avait cru se devoir à lui-même, en remarquant +parmi ses +auditeurs une indécente disposition à la gaieté.</p> +<p>«Gentlemen, reprit M. Pell, le défunt lord chancelier +m'aimait beaucoup.</p> +<p>—Et c'était fort honorable pour lui, interrompit M. Weller.</p> +<p>—Écoutez, écoutez! cria le client de l'homme +d'affaires. Pourquoi pas?</p> +<p>—Ah! oui; pourquoi pas, en vérité? +répéta un homme au visage +très-rouge, qui n'avait encore rien dit jusqu'alors, et qui +avait tout à +fait l'air de n'avoir rien à dire de plus. Pourquoi pas?»</p> +<p>Un murmure d'assentiment circula dans la compagnie.</p> +<p>«Je me rappelle, gentlemen, que, dînant avec lui un +certain jour... nous +n'étions que nous deux, mais tout était aussi splendide +que si l'on +avait attendu vingt personnes.... Le grand sceau était sur une +étagère, +à sa droite, et à sa gauche un homme en grande perruque +et couvert d'une +armure gardait la masse, avec un sabre nu et des bas de soie.... Ce qui +se fait perpétuellement, gentlemen, la nuit et le jour. Il me +dit tout à +coup: «Pell, dit-il, pas de fausse délicatesse. Pell, vous +êtes un homme +de talent; vous pouvez faire passer qui vous voulez à la Cour +des +insolvables. Votre pays doit être fier de vous, Pell.» Ce +sont là ses +propres paroles, «Mylord, lui dis-je, vous me flattez.—Pell, +dit-il, si +je vous flatte, je veux être damné!...»</p> +<p>—A-t-il dit ça? interrompit M. Weller.</p> +<p>—Il l'a dit.</p> +<p>—Eh bien! alors je dis que le parlement aurait dû le mettre +à l'amende +pour avoir juré, et si le chancelier avait été un +pauv' diable, on l'y +aurait mis.</p> +<p>—Mais, mon cher monsieur, il connaissait ma discrétion.... Il +me disait +cela en toute confiance.</p> +<p>—Et quoi?</p> +<p>—En toute confiance.</p> +<p>—Ah! très-bien, répartit M. Weller après un +petit moment de réflexion. +S'il se damnait en toute confiance, ça change la question.</p> +<p>—Nécessairement la distinction est évidente.</p> +<p>—Ça change la question entièrement. Continuez, +monsieur.</p> +<p>—Non, je ne continuerai pas, reprit M. Pell d'une voix basse et +sérieuse. Vous m'avez rappelé, monsieur, que +c'était une conversation +privée.... privée et confidentielle, gentlemen. +Gentlemen, je suis un +homme de loi.... Il est possible que je sois fort estimé dans ma +profession; il est possible que je ne le sois pas. Chacun peut le +savoir; je n'en dis rien. On a déjà fait dans cette +chambre des +observations injurieuses à la mémoire de mon noble ami. +Vous +m'excuserez, gentlemen, j'avais été imprudent.... Je sens +que je n'ai +pas le droit de parler de cette matière sans son consentement. +Je vous +remercie, monsieur, de m'en avoir fait souvenir.»</p> +<p>M. Pell, ainsi dégagé, fourra ses mains dans ses +poches, fit résonner +avec une détermination terrible trois demi-pence qui s'y +trouvaient, et +fronça le sourcil en regardant autour de lui.</p> +<p>Il venait à peine d'exprimer sa vertueuse résolution, +lorsque le galopin +et le sac bleu, deux inséparables compagnons, se +précipitèrent dans la +chambre et dirent (ou du moins le galopin <i>dit</i>, car le sac bleu +ne prit +aucune part à cette annonce) que la cause allait passer à +l'instant. +Toute la compagnie se hâta aussitôt de traverser la rue et +de faire le +coup de poing pour pénétrer dans la salle, +cérémonie préparatoire qui, +dans les cas ordinaires, a été calculée durer de +vingt-cinq à trente +minutes.</p> +<p>M. Weller, qui était puissant, se jeta tout d'abord au milieu +de la +foule dans l'espérance d'arriver, à la fin, dans quelque +endroit qui lui +conviendrait; mais le succès ne répondit pas +entièrement à son attente, +et son chapeau, qu'il avait négligé d'ôter, fut +tout à coup enfoncé sur +ses yeux par une personne invisible, dont il avait pesamment +froissé les +orteils. Cet individu regretta apparemment son +impétuosité, car +l'instant d'après, murmurant une indistincte exclamation de +surprise, il +entraîna le gros homme dans la salle, et, avec de violents +efforts, le +débarrassa de son chapeau.</p> +<p>«Samivel!» s'écria M. Weller, quand il lui fut +possible de voir la +lumière.</p> +<p>Sam fit un signe de tête.</p> +<p>«Tu es un fils bien affectionné, bien soumis? Coiffer +com' ça ton père +dans sa vieillesse!</p> +<p>—Comment pouvais-je savoir que c'était vous? Est-ce que vous +croyez que +je peux vous reconnaître au poids de votre pied?</p> +<p>—Ha! c'est vrai, Samivel, repartit M. Weller immédiatement +amolli. Mais +qu'est-ce que tu fais ici? Ton gouverneur ne peut rien gagner ici, +Sammy. I' ne passeront pas le verdict, Sammy; i' ne l' passeront pas. +Et +M. Weller secouait la tête avec une gravité toute +judiciaire.</p> +<p>—Quelle vieille caboche obstinée! s'écria Sam. +Toujours avec les +verdicts et les allébis, et tout ça. Qu'est-ce qui vous +parle de +verdicts?»</p> +<p>M. Weller ne fit point de réponse, mais il secoua encore la +tête avec +une solennité officielle.</p> +<p>«Ne dandinez pas votre coloquinte comme ça, si vous ne +voulez pas la +démancher tout à fait, poursuivit Sam avec impatience. +Comportez-vous +raisonnablement. J'ai été vous chercher hier soir au +marquis de Granby.</p> +<p>—As-tu vu la marquise de Granby? dit M. Weller avec un soupir.</p> +<p>—Oui.</p> +<p>—Quelle mine avait la pauvre femme?</p> +<p>—Fort drôle. J'imagine qu'elle se détériore +graduellement avec le rhum +et les autres médecines de même nature qu'elle +s'administre.</p> +<p>—Tu crois, Sammy? s'écria M. Weller avec un vif +intérêt.</p> +<p>—Oui, bien sûr.»</p> +<p>M. Weller saisit la main de son fils, la serra, puis la laissa +retomber; +et durant cette action, sa contenance ne révélait pas la +crainte ni la +douleur, mais reflétait plutôt la douce expression de +l'espérance. Un +rayon de résignation et même de contentement passa sur son +visage, +pendant qu'il disait:</p> +<p>«Je ne suis pas tout à fait sûr et certain de la +chose, Sammy; je ne +veux pas trop y compter de peur d'un désappointement +subséquent; mais il +me semble, mon garçon, il me semble que le berger a gagné +une maladie de +foie.</p> +<p>—A-t-il mauvaise mine?</p> +<p>—Étonnamment pâle, excepté son nez qu'est plus +rouge que jamais. Son +appétit est médiocre; mais il imbibe +prodigieusement.»</p> +<p>Pendant que M. Weller prononçait ces dernières +paroles, quelques idées +associées avec le rhum passaient probablement dans son esprit, +car son +air devint triste et pensif; mais il se remit presque aussitôt, +ce qui +fut attesté par tout un alphabet de clignements d'yeux, auxquels +il +n'avait coutume de se livrer que quand il était +particulièrement +satisfait.</p> +<p>«Allons, maintenant, arrivons à mon affaire, reprit +Sam. Ouvrez-moi vos +oreilles, et ne soufflez mot jusqu'à ce que j'aie fini.»</p> +<p>Après ce court exorde, Sam rapporta aussi succinctement qu'il +le put la +dernière et mémorable conversation qu'il avait eue avec +M. Pickwick.</p> +<p>«Pauvre créature! s'écria M. Weller. Rester +là tout seul sans personne +pour prendre son parti! Ça ne se peut pas, Samivel; ça ne +se peut pas.</p> +<p>—Parbleu! je savais ça avant que de venir.</p> +<p>—Ils le mangeraient tout cru, Sammy.» Sam témoigna par +un signe qu'il +était de la même opinion.</p> +<p>«Et s'ils ne le dévorent pas, il en sortira si bien +plumé que ses +propres amis ne le connaîtront pas. Un pigeon bardé n'es +rien auprès, +Sammy.»</p> +<p>Sam répéta le même signe.</p> +<p>«Ça ne se doit pas, Samivel, continua M. Weller +gravement.</p> +<p>—Ça ne sera pas, dit Sam.</p> +<p>—Certainement non, poursuivit M. Weller.</p> +<p>—Eh bien! reprit Sam, vous prophétisez comme un +véritable Bât-l'âne, +qui a un visage si rougeaud dans le livre à six pence.</p> +<p>—Qu'est-ce qu'il était, Sammy?</p> +<p>—Ça ne vous fait rien; c'était pas un cocher; +ça doit vous suffire.</p> +<p>—J'ai connu un palefrenier de ce nom là, dit M. Weller en +réfléchissant.</p> +<p>—C'est pas lui; le mien était un prophète.</p> +<p>—Qu'est-ce que c'est qu'un prophète? demanda M. Weller en +regardant son +fils d'un air sévère.</p> +<p>—Eh bien! c'est un homme qui dit ce qui doit arriver.</p> +<p>—Je voudrais bien le connaître, Sammy. Peut-être qui +pourrait me jeter +un petit brin de lumière sur cette maladie de foie dont je te +parlais +tout à l'heure. Quoiqu'i' n'en soit, s'il est mort, et s'il n'a +laissé +sa boutique à personne, voilà qu'est fini. Continue, +Sammy, dit M. +Weller avec un soupir.</p> +<p>—Eh bien! reprit Sam, vous avez prophétisé ce qui +arrivera au +gouverneur s'il reste tout seul. Voyez-vous quelques moyens d'avoir +soin +de lui?</p> +<p>—Non, Sammy, non, répondit M. Weller d'un air pensif.</p> +<p>—Pas de moyens du tout?</p> +<p>—Non, pas un seul. À moins.... Un rayon d'intelligence +éclaira la +contenance de M. Weller. Il réduisit sa voix au plus faible +chuchottement, et, appliquant la bouche à l'oreille de sa +progéniture: À +moins de le faire sortir dans un matelas roulé, à l'insu +du guichetier, +ou de le déguiser en vieille femme avec un voile vert.»</p> +<p>Sam reçut ces deux suggestions avec un dédain +inattendu, et répéta sur +nouveaux frais sa question.</p> +<p>«Non, dit le vieux gentleman. S'il ne veut pas que vous y +restez, je ne +vois pas de moyens du tout. C'est pas une grand' route, Sammy; c'est +pas +une grand' route.</p> +<p>—Eh bien! alors, je vas vous dire ce qui en est. Je vous prierai de +me +prêter vingt-cinq livres sterling.</p> +<p>—Quel bien ça fera-t-i ça?</p> +<p>—Vous inquiétez pas. Peut-être que vous me les +redemanderez cinq +minutes après; peut-être que je dirai que je ne veux pas +les rendre, et +que je ferai l'insolent. Et vous, vous êtes capable de faire +arrêter +votre propre fils pour un peu d'argent. Vous êtes capable de +l'envoyer +en prison, père dénaturé!»</p> +<p>À ces mots, le père et le fils +échangèrent un code complet de signes et +de gestes télégraphiques, après quoi M. Weller +s'assit sur une pierre et +se mit à rire si violemment qu'il en devint pourpre.</p> +<p>«Quelle vieille face d'image! s'écria Sam, +indigné de cette perte de +temps. Qu'est-ce que vous avez besoin de vous asseoir là et de +faire des +grimaces comme le marteau d'une porte cochère. Est-ce que nous +n'avons +pas autre chose à faire? Où est la monnaie?</p> +<p>—Dans le coffre, Sam, dans le coffre, dit M. Weller, en rendant +à ses +traits leur expression accoutumée. Tiens mon chapeau, Sam.»</p> +<p>Débarrassé de cet ornement, M. Weller tordit son corps +tout d'un coté, +et, par un mouvement habile, parvint à insinuer sa main droite +dans une +poche immense, d'où il vint à bout d'extraire, +après bien des efforts et +des soupirs, un portefeuille grand in-octavo, fermé par une +énorme +courroie de cuir. Il tira de ce portefeuille une couple de +mèches de +fouet, trois ou quatre boucles, un petit sac d'échantillon +d'avoine, et +enfin un rouleau de bank-notes fort malpropres, parmi lesquelles il +choisit la somme requise, qu'il tendit à Sam.</p> +<p>«Et maintenant, Sammy, dit-il après avoir +réintégré dans le portefeuille +les mèches, les boucles et le sac d'avoine, et après +avoir de nouveau +déposé le portefeuille dans le fond de sa grande poche; +maintenant, +Sammy, je connais un gentleman qui va faire pour nous le reste de la +besogne en moins de rien. C'est un suppôt de la loi, Sammy, qu'a +de la +cervelle, jusqu'au bout des doigts comme les grenouilles; un ami de +lord +chancelier, celui qui n'aurait qu'un signe à faire pour te faire +enfermer toute ta vie si i'voulait.</p> +<p>—Halte-là, interrompit Sam, pas de ça.</p> +<p>—Pas de quoi?</p> +<p>—Pas de ces moyens inconstitutionnels. Après le mouvement +perpétuel, +les <i>ayez sa carcasse</i> est une des plus excellentes choses qu'on +ait +jamais inventées. J'ai lu ça dans les journaux +très-souvent.</p> +<p>—Eh bien! qu'est-ce que ça a affaire ici?</p> +<p>—Voila; c'est que je veux favoriser l'invention et me faire mettre +dedans de cette manière là. Pas de manigances avec le +chancelier; je +n'aime pas ça. Ce n'est peut-être pas bien sain, pour ce +qui est d'en +ressortir.»</p> +<p>Déférant sur ce point au sentiment de son fils, M. +Weller alla retrouver +M. Salomon Pell et lui communiqua son désir d'obtenir +sur-le-champ une +prise de corps pour la somme de vingt-cinq livres sterling et les +frais, +contre un certain Samuel Weller; la dépense à ce +nécessaire devant être +payée d'avance à Salomon.</p> +<p>L'homme d'affaires était de fort bonne humeur, car son client +venait de +recevoir sa décharge. Il approuva hautement l'attachement de Sam +pour +son maître, déclara que cela lui rappelait fortement ses +propres +sentiments de dévouement pour son ami, le chancelier, et mena +sans délai +M. Weller au Temple, pour y prêter serment au sujet de la dette +dont +l'attestation venait d'être dressée sur place, par le +petit clerc, +assisté du sac bleu.</p> +<p>Pendant ce temps Sam ayant été formellement +présenté au gentleman, qui +venait d'être libéré du poids de ses dettes, et +à ses amis, comme le +rejeton de M. Weller, de la Belle Sauvage, fut traité avec une +distinction marquée, et invité à se régaler +avec eux en l'honneur de la +circonstance, invitation qu'il accepta sans aucune espèce de +difficulté.</p> +<p>La gaieté des gentlemen de cette classe est ordinairement +d'un caractère +grave et tranquille; mais il s'agissait là d'une +réjouissance toute +particulière, et ils se relâchèrent, en proportion, +de leur gravité +accoutumée. Après quelques toasts assez tumultueux, en +l'honneur du chef +des commissaires et de M. Salomon Pell, qui venait de déployer +une +habileté si transcendante, un gentleman, au teint marbré +de rouge, qui +avait pour cravate un châle bleu, proposa de chanter. La +réplique +naturelle était que le gentleman au teint marbré, qui +désirait une +chanson, la chantât lui-même; mais il s'y refusa fermement, +et même d'un +air légèrement offensé: il s'ensuivît comme +cela arrive assez souvent en +pareil cas, un colloque aigre doux.</p> +<p>«Gentlemen, dit le client de M. Pell, plutôt que de +détruire l'harmonie +de cette délicieuse réunion, peut-être que M. +Samuel Weller voudra bien +obliger la société.</p> +<p>—Réellement, gentlemen, dit Sam, je ne suis pas trop dans +l'habitude de +chanter sans instrument; mais faut tout faire pour une vie tranquille, +comme dit le marin, quand il accepta la place de gardien du +phare.»</p> +<p>Après ce léger prélude, M. Samuel Weller se +lança tout à coup dans +l'admirable légende que nous prenons la liberté +d'imprimer ci-dessous, +car nous pensons qu'elle n'est pas généralement connue. +Nous prions les +lecteurs de vouloir bien remarquer les dissyllabes qui terminent le +premier et le quatrième vers, et qui, non-seulement permettent +au +chanteur de reprendre haleine un cet endroit, mais en outre favorisant +singulièrement le mètre.</p> +<div class="poem"> +<div style="text-align: center;"></div> +<div style="font-weight: bold; text-align: center;" class="stanza"><span>ROMANCE.<br/> +</span></div> +<div class="stanza"><span><i>1er Couplet.</i><br/> +</span></div> +<div class="stanza"><span>Un beau jour le hardi Turpin, ohé!<br/> +</span><span>Galoppait grand train sur sa jument noire.<br/> +</span><span>V'là qu'un bel évêque, en robe de +moire,<br/> +</span><span>Se prom'nait sur le grand chemin, ohé!<br/> +</span><span>V'là Turpin qui court après le carosse,<br/> +</span><span>Et qui met sa têt' tout entièr' dedans;<br/> +</span><span>Et l'évêqu' qui dit: «L' diable emport' +ma crosse,<br/> +</span><span>Si c' n'est pas Turpin qui m'fait voir ses dents!»<br/> +</span></div> +<div class="stanza"><span><i>Le chœur.</i><br/> +</span></div> +<div class="stanza"><span>Et l'évequ' qui dit: «L' diable +emport' ma crosse,<br/> +</span><span>Si c' n'est pas Turpin qui m' fait voir ses dents!»<br/> +</span></div> +<div class="stanza"><span><i>2e Couplet.</i><br/> +</span></div> +<div class="stanza"><span>Turpin dit: «Vous mang'rez c'mot +là, ohé!<br/> +</span><span>Avec un' sauce, mon cher, d'balles de plomb.»<br/> +</span><span>Alors i' tire un pistolet d'arçon<br/> +</span><span>Et lui fait entrer dans la gorge, ohé!<br/> +</span><span>Le cocher, qui n'aimait pas cett' rasade,<br/> +</span><span>Fouett' ses ch'vaux et part au triple galop;<br/> +</span><span>Mais Turpin lui met quatre ball' dans l' dos,<br/> +</span><span>Et de s'arrêter ainsi le persuade.<br/> +</span></div> +<div class="stanza"><span><i>Le chœur, d'un ton sarcastique.</i><br/> +</span></div> +<div class="stanza"><span>Mais Turpin lui met quatre ball' dans l' dos,<br/> +</span><span>Et de s'arrêter ainsi le persuade.<br/> +</span></div> +</div> +<p>«Je maintiens que cette chanson est personnelle à la +profession, dit le +gentleman au teint marbré, en l'interrompant en cet endroit. Je +demande +le nom de ce cocher.</p> +<p>—On n'a jamais pu le savoir, répliqua Sam; vu qu'il n'avait +pas sa +carte dans sa poche.</p> +<p>—Je m'oppose à l'introduction de la politique, reprit le +cocher au +teint marbré. Je remarque que dans la présente compagnie +cette chanson +est politique, et, ce qu'est à peu près la même +chose, qu'elle n'est pas +vraie. Je dis que ce cocher ne s'est pas sauvé, mais qu'il est +mort +bravement comme un des plus grands z'héros, et je ne veux pas +entendre +dire le contraire.»</p> +<p>Comme l'orateur parlait avec beaucoup d'énergie et de +décision, et comme +les opinions de la compagnie paraissaient divisées à ce +sujet, on était +menacé de nouvelles altercations, lorsque M. Weller et M. Pell +arrivèrent, fort à propos.</p> +<p>«Tout va bien, Sammy, dit M. Weller.</p> +<p>—L'officier sera ici à quatre heures, ajouta M. Pell. Je +suppose que +vous ne vous enfuirez pas en attendant! ha! ha! ha!</p> +<p>—Peut-être que mon cruel papa se repentira d'ici là? +balbutia Sam, avec +une grimace comique.</p> +<p>—Non, ma foi, dit M. Weller.</p> +<p>—Je vous en prie, continua Sam.</p> +<p>—Pour rien au monde, rétorqua l'inexorable créancier.</p> +<p>—Je vous ferai des billets pour vous payer six pence par mois.</p> +<p>—Je n'en veux pas.</p> +<p>—Ha! ha! ha! très-bon, très-bon! s'écria M. +Salomon Pell, qui +s'occupait de faire sa petite note des frais. C'est un incident fort +amusant, en vérité.—Benjamin, copiez cela; et M. Pell +recommença à +sourire, en faisant remarquer le total à M. Weller.</p> +<p>—Merci, merci, dit l'homme de loi en prenant les grasses bank-notes +que +le vieux cocher tirait de son portefeuille. Trois livres dix shillings +et une livre dix shillings font cinq livres sterling. Bien +obligé, +monsieur Weller.... Votre fils est un jeune homme fort +intéressant. Tout +à fait, monsieur, c'est un trait fort honorable de la part d'un +jeune +homme, tout à fait, ajouta M. Pell, en souriant fort +gracieusement à la +ronde, et en empochant son argent».</p> +<p>—Une fameuse farce, dit M. Weller, avec un gros rire, un +véritable +enfant prodige.</p> +<p>—Prodigue, monsieur, enfant prodigue, suggéra doucement M. +Pell.</p> +<p>—Ne vous tourmentez pas, monsieur, répliqua M. Weller, avec +dignité. Je +sais l'heure qu'il est, monsieur. Quand je ne la saurai pas, je vous la +demanderai, monsieur.»</p> +<p>Lorsque l'officier arriva, Sam s'était rendu si populaire, +que les +gentlemen réunis à la taverne se +déterminèrent à le conduire, en corps, +à la prison. Ils se mirent donc en route; le demandeur et le +défendeur +marchaient bras dessus bras dessous: l'officier en tête et huit +puissants cochers formaient l'arrière-garde. Après +s'être arrêtés au +café de <i>Sergeant's Inn</i> pour se rafraîchir et pour +terminer tous les +arrangements légaux, la procession se remit en marche.</p> +<p>Une légère commotion fut excitée dans +Fleet-Street par l'humeur +plaisante des huit gentlemen de l'arrière-garde, qui +persistaient à +marcher quatre de front. On décida qu'il était +nécessaire de laisser en +arrière le gentleman grêlé pour boxer avec un +commissionnaire, et il fut +convenu que ses amis le prendraient au retour. Au reste ces +légers +incidents furent les seuls qui arrivèrent pendant la route. +Quand on fut +parvenu devant la prison, la cavalcade sous la direction du demandeur, +poussa trois effroyables acclamations pour le défendeur, et ne +le quitta +que lorsqu'il eut plusieurs fois secoué la main de chacun de ses +membres.</p> +<p>Sam ayant été formellement remis entre les mains du +gouverneur de la +flotte, à l'immense surprise de Roker et du flegmatique Neddy +lui-même, +entra sur-le-champ dans la prison, marcha droit à la chambre de +son +maître, et frappa à la porte.</p> +<p>«Entrez, dit M. Pickwick.»</p> +<p>Sam parut, ôta son chapeau, et sourit.</p> +<p>«Ah! Sam, mon bon garçon! dit M. Pickwick, +évidemment charmé de revoir +son humble ami; je n'avais pas l'intention de vous blesser hier par ce +que je vous ai dit, mon fidèle serviteur. Posez votre chapeau, +Sam, et +laissez-moi vous expliquer un peu plus longuement mes idées.</p> +<p>—Ça ne peut-il pas attendre à tout à l'heure, +monsieur?</p> +<p>—Oui, certainement. Mais pourquoi pas maintenant?</p> +<p>—J'aimerais mieux tout à l'heure, monsieur.</p> +<p>—Pourquoi donc?</p> +<p>—Parce que..., dit Sam en hésitant.</p> +<p>—Parce que quoi? reprit M. Pickwick, alarmé par les +manières de son +domestiqua. Parlez clairement, Sam.</p> +<p>—Parce que... j'ai une petite affaire qu'il faut que je fasse.</p> +<p>—Quelle affaire? demanda M. Pickwick, surpris de l'air confus de Sam.</p> +<p>—Rien de bien conséquent, monsieur.</p> +<p>—Ah! dans ce cas, dit M. Pickwick en souriant, vous pouvez +m'entendre +d'abord.</p> +<p>—J'imagine que je terminerai d'abord mon affaire,» +répliqua Sam, en +hésitant encore.</p> +<p>M. Pickwick eut l'air surpris, mais ne répondit pas.</p> +<p>«Le fait est, dit Sam, en s'arrêtant court.</p> +<p>—Eh bien? reprit M. Pickwick, parlez donc.</p> +<p>—Eh bien! le fait est, répliqua Sam avec un effort +désespéré, le fait +est que je ferais peut-être mieux de voir après mon lit.</p> +<p>—Votre lit! s'écria M. Pickwick, plein d'étonnement.</p> +<p>—Oui, mon lit, monsieur; je suis prisonnier; j'ai été +arrêté cette +après-midi, pour dettes.</p> +<p>—Arrêté pour dettes! s'écria M. Pickwick, en se +laissant tomber sur une +chaise.</p> +<p>—Oui, monsieur, pour dettes, et l'homme qui m'a mis ici ne m'en +laissera jamais sortir, tant que vous y serez vous-même.</p> +<p>—Que me dites vous donc là!»</p> +<p>—Ce que je dis, monsieur, je suis prisonnier, quand ça +devrait durer +quarante ans! et j'en suis fort content encore; et si vous aviez +été +dans Sewgate, ç'aurait été la même chose! +maintenant le gros mot est +lâché, sapristi! c'est une affaire finie!»</p> +<p>En prononçant ces mots, qu'il répéta plusieurs +fois avec grande +violence, Sam aplatit son chapeau sur la terre, dans un état +d'excitation fort extraordinaire chez lui; puis ensuite, croisant ses +bras, il regarda son maître en face et avec fermeté.</p> +<div class="footnotes"> +<p><br/> +<span style="font-weight: bold;">NOTES:</span></p> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a + href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> Les avocats +anglais portent leurs dossiers dans un sac de +serge bleue.<br/> +</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;"/> +<p><br/> +</p> +</div> +</div> +<h2><a name="CHAPITRE_XV" id="CHAPITRE_XV">CHAPITRE XV.</a></h2> +<h3>Où l'on apprend +diverses petites aventures arrivées dans la prison, +ainsi que la conduite mystérieuse de M. Winkle; et où +l'on voit comment +le pauvre prisonnier de la chancellerie fut enfin relâché.</h3> +<p>M. Pickwick était trop +vivement touché par l'inébranlable attachement de +son domestique, pour pouvoir lui témoigner quelque +mécontentement de la +précipitation avec laquelle il s'était fait +incarcérer, pour une période +indéfinie. La seule chose sur laquelle il persista à +demander une +explication, c'était le nom du créancier de Sam; mais +celui-ci persévéra +également à ne point le dire.</p> +<p>«Ça ne servirait +de rien, monsieur, répétait-il constamment. C'est une +créature malicieuse, rancunière, avaricieuse, +vindicative, avec un cœur +qu'il n'y a pas moyen de toucher, comme observait le vertueux vicaire +au +gentleman hydropique, qui aimait mieux laisser son bien à sa +femme, que +de bâtir une chapelle avec.</p> +<p>—En vérité, +Sam, la somme est si petite qu'il serait fort aisé de la +payer; et puisque je me suis décidé à vous garder +avec moi, vous devriez +faire attention que vous me seriez beaucoup plus utile si vous pouviez +aller au dehors.</p> +<p>—Je vous suis bien +obligé, monsieur, mais je ne voudrais pas.</p> +<p>—Qu'est-ce que vous ne +voudriez pas, Sam?</p> +<p>—Je ne voudrais pas +m'abaisser à demander une faveur à cet ennemi sans +pitié.</p> +<p>—Mais ce n'est pas lui +demander une faveur que de lui offrir son +argent.</p> +<p>—Je vous demande pardon, +monsieur, ce serait une grande faveur de le +payer, et il n'en mérite pas. Voilà l'histoire, +monsieur.»</p> +<p>En cet endroit, M. Pickwick +frottant son nez avec un air de vexation, +Sam jugea qu'il était prudent de changer de thème. +«Monsieur, dit-il, je +prends ma détermination par principe, comme vous prenez la +vôtre, ce qui +me rappelle l'histoire de l'homme qui s'est tué par principe. +Vous le +savez nécessairement, monsieur!» Ici Sam s'arrêta de +parler, et du coin +de l'œil gauche jeta à son maître un regard comique.</p> +<p>«Il n'y a pas de +nécessité là-dedans, Sam, dit M. Pickwick, en se +laissant aller graduellement à sourire, malgré le +déplaisir que lui +avait causé l'obstination de Sam. La renommée du +gentleman en question +n'est jamais venue à mes oreilles.</p> +<p>—Jamais, monsieur? Vous +m'étonnez, monsieur; il était employé dans les +bureaux du gouvernement.</p> +<p>—Ah! vraiment?</p> +<p>—Oui, monsieur; et +c'était un gentleman fort agréable encore; un de +l'espèce soigneuse et méthodique, qui fourrent leurs +pieds dans leurs +claques, quand il fait humide, et qui n'ont jamais d'autre ami +près de +leur cœur qu'une peau de lièvre. Il faisait des économies +par principe; +mettait une chemise blanche tous les jours, par principe; ne parlait +jamais à aucun de ses parents, par principe, de peur qu'ils ne +lui +empruntassent de l'argent; enfin c'était réellement un +caractère tout à +fait agréable. Il faisait couper ses cheveux tous les quinze +jours, par +principe, et s'abonnait chez son tailleur, suivant le principe +économique: trois vêtements par an, et renvoyer les +anciens. Comme +c'était un gentleman très régulier, il +dînait tous les jours au même +endroit, à trente-trois pence par tête, et il en prenait +joliment pour +ses trente-trois pence. L'hôte le disait bien ensuite, en versant +de +grosses larmes, sans parler de la manière dont il attisait le +feu dans +l'hiver, ce qui était une perte sèche de quatre pence et +demi par jour, +outre la vexation de le voir faire. Avec ça il était si +long à lire les +journaux: «Le <i>Morning-Post</i> après le +gentleman,» disait-il tous les +jours en arrivant. «Voyez pour le <i>Times</i>, Thomas. +Apportez-moi le +<i>Morning-Herald</i>, quand il sera libre. «N'oubliez pas de +demander le +<i>Chronicle</i>, et donnez-moi l'<i>Advertiser</i>.» Alors il +appliquait ses yeux +sur l'horloge, et il sortait un quart de minute, juste avant le temps, +pour enlever le papier du soir au gamin qui l'apportait, et puis il se +mettait à le lire avec tant d'intérêt et de +persévérance, qu'il +réduisait les autres habitués au désespoir et +à la rage, surtout un +petit vieux très colère, que le garçon +était toujours obligé de +surveiller de près, dans ces moments-là, de peur qu'il ne +se porta à +quelque excès avec le couteau à découper. Eh bien! +monsieur, il restait +là, occupant la meilleure place, pendant trois heures, et ne +prenant +jamais rien après son dîner qu'un petit somme; et ensuite, +il s'en +allait au café à côté, et il avalait une +petite tasse de café et quatre +<i>crumpets</i><a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><sup><a + href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a></sup>; après +quoi il +rentrait à Kensington et se mettait au +lit. Une nuit il se trouve mal. Le docteur vient dans un coupé +vert, +avec une espèce de marchepied à la Robinson +Crusoé, qu'il pouvait +baisser et relever après lui quand il voulait, pour que le +cocher ne +soit pas obligé de descendre, et ne laisse pas voir au public +qu'il n'a +qu'un habit de livrée et pas de culottes pareilles. Bien. +«Qu'est-ce que +vous avez? dit le docteur.—Ça va très-mal, dit le +patient.—Qu'est-ce +que vous avez mangé? dit le docteur.—Du veau rôti, dit le +patient.—Quelle est la dernière chose que vous avez +dévoré? dit le +docteur.—Des <i>crumpets</i>, dit le patient.—C'est ça, dit le +docteur. Je +vas vous envoyer une boîte de pilules sur-le-champ, et n'en +prenez plus, +dit-il.—Plus de quoi, dit le patient? des pilules?—Non pas, des +<i>crumpets</i>, dit le docteur.—Pourquoi? dit le patient en se levant +sur +son séant. J'en mange quatre tous les soirs depuis quinze ans, +par +principe.—Vous ferez bien d'y renoncer, par principe, dit le +docteur.—C'est un gâteau très-sain, monsieur dit le +patient.—C'est un +gâteau très-malsain, dit le docteur avec +colère.—Mais ça revient si bon +marché, dit le patient en baissant un peu la voix, et ça +remplit si bien +l'estomac pour le prix.—C'est trop cher pour vous, n'importe à +quel +prix, dit le docteur. Trop cher, quand on vous payerait pour en manger. +Quatre crumpets par soirée! dit-il: ça ferait votre +affaire en six +mois.» Le patient le regarda en face, pendant quelque temps, et +à la +fin, il lui dit, après avoir bien ruminé: +«Êtes-vous sûr de ça, +monsieur?—J'en mettrais ma réputation au feu, dit le +docteur.—Combien +pensez-vous qu'il en faudrait pour me tuer, en une fois? dit le +patient.—Je ne sais pas, dit le docteur.—Pensez-vous que si j'en +mangeais pour trois francs, ça me tuerait? dit le patient.—C'est +possible, dit le docteur.—Pour trois francs soixante-quinze, ça +ne me +manquerait pas, je suppose? dit le patient.—Certainement, dit le +docteur.—Très-bien, dit le patient. Bonsoir.» Le lendemain +il se lève, +fait allumer son feu, envoie chercher pour trois francs soixante-quinze +de <i>crumpets</i>, les fait rôtir toutes, les mange et se +brûle la cervelle.</p> +<p>—Eh pourquoi fit-il cela? demanda brusquement M. Pickwick, +affecté au +plus haut point, par le dénoûment tragique de la narration.</p> +<p>—Pourquoi, monsieur? pour prouver son grand principe, que les +<i>crumpets</i> sont une nourriture saine, et pour faire voir qu'il ne +voulait se laisser mener par personne.»</p> +<p>C'est par de tels artifices oratoires que Sam éluda les +questions de son +maître, pendant le premier soir de sa résidence à +la flotte. À la fin, +voyant que toute remontrance était inutile M. Pickwick +consentit, +quoiqu'avec regret, à ce qu'il se logeât, à tant la +semaine, chez un +savetier chauve qui occupait une petite chambre dans l'une des galeries +supérieures. Sam porta dans cet humble appartement, un matelas, +une +couverture et des draps loués à M. Roker, et lorsqu'il +s'étendit sur ce +lit improvisé, il y était aussi à son aise que +s'il avait été élevé dans +la prison, et que toute sa famille y eût +végété depuis trois +générations.</p> +<p>«Fumez-vous toujours après que vous êtes +couché, vieux coq? demanda Sam +à son hôte, lorsque l'un et l'autre se furent +placés horizontalement +pour la nuit.</p> +<p>—Oui, toujours, jeune cochinchinois, répondit le savetier.</p> +<p>—Voulez-vous me permettre de vous demander pourquoi vous faites +votre +lit sous la table?</p> +<p>—Parce que j'ai toujours été z'habitué à +un baldaquin, avant de venir +ici, et je trouve que la table fait juste le même effet.</p> +<p>—Vous avez un fameux caractère, monsieur<a + name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><sup><a + href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a></sup>, dit Sam.</p> +<p>—Je n'en sais rien, répondit le savetier, en secouant la +tête; mais si +vous voulez en trouver un bon, je crains que vous n'ayez de la peine +dans cet établissement ici.»</p> +<p>Pendant ce dialogue, Sam était étendu sur son matelas, +à une extrémité +de la chambre, et le savetier sur le sien, à l'autre +extrémité. +L'appartement était illuminé par la lumière d'une +chandelle, et par la +pipe du savetier qui luisait sous la table comme un charbon ardent. +Toute courte qu'eût été cette conversation, elle +avait singulièrement +prédisposé Sam en faveur de son hôte. En +conséquence il se souleva sur +son coude, et se mit à l'examiner plus soigneusement qu'il +n'avait eu +jusqu'alors le temps, ou l'envie de le faire.</p> +<p>C'était un homme blême, tous les savetiers le sont. Il +avait une barbe +rude et hérissée, tous les savetiers l'ont ainsi; son +visage était un +drôle de chef-d'œuvre, tout contourné, tout raboteux, mais +où régnait +un air de bonne humeur, et dont les yeux devaient avoir eu une fort +joyeuse expression, car ils jetaient encore des étincelles. Le +savetier +avait soixante ans d'âge, et Dieu sait combien de prison, de +sorte qu'il +était assez singulier de découvrir encore en lui quelque +chose qui +approchât de la gaieté. C'était un petit homme; et +comme il était replié +dans son lit, il paraissait à peu près aussi long qu'il +aurait dû +l'être, s'il n'avait point eu de jambes. Il tenait dans sa bouche +une +grosse pipe rouge, et, tout en fumant, il envisageait la chandelle avec +une béatitude véritablement digne d'envie.</p> +<p>«Y a-t-il longtemps que vous êtes ici? lui demanda Sam, +après un silence +de quelques minutes.</p> +<p>—Douze ans, répondit le savetier en mordant, pour parler, le +bout de sa +pipe.</p> +<p>—Pour mépris envers la cour de chancellerie?» demanda +Sam.</p> +<p>Le savetier fit un signe affirmatif.</p> +<p>«Eh bien! alors, reprit Sam avec mécontentement, +pourquoi vous +embourbez-vous dans votre obstination, à user votre +précieuse vie ici, +dans cette grande fondrière? Pourquoi ne cédez-vous pas, +et ne +dites-vous pas au chancelier que vous êtes fâché +d'avoir manqué de +respect à la cour, et que vous ne le ferez plus?»</p> +<p>Le savetier mit sa pipe dans le coin de sa bouche, pour sourire, et +la +ramena ensuite à sa place, mais ne répondit rien.</p> +<p>«Pourquoi? reprit Sam avec plus de force.</p> +<p>—Ah! dit le savetier, vous n'entendez pas bien ces +affaires-là. Voyons, +qu'est-ce que vous supposez qui m'a ruiné?</p> +<p>—Eh!... fit Sam, en mouchant la chandelle, je suppose que vous avez +fait des dettes pour commencer?</p> +<p>—Je n'ai jamais dû un liard; devinez encore.</p> +<p>—Eh bien! peut-être que vous avez acheté des maisons, +ce qui veut dire +devenir fou en langage poli; ou bien que vous vous êtes mis +à bâtir, ce +qu'on appelle être incurable, en langage médical.»</p> +<p>Le savetier secoua la tête et dit: «Essayez encore.</p> +<p>—J'espère que vous ne vous êtes pas amusé +à plaider? poursuivit Sam, +d'un air soupçonneux.</p> +<p>—C'est pas dans mes mœurs. Le fait est que j'ai été +ruiné pour avoir +fait un héritage.</p> +<p>—Allons! allons! ça ne prendra pas. Je voudrais bien avoir un +riche +ennemi qui tramerait ma destruction de cette manière-là. +Je me +laisserais faire.</p> +<p>—Ah! j'étais sûr que vous ne me croiriez pas, dit le +savetier, en +fumant sa pipe avec une résignation philosophique. J'en ferais +autant à +votre place. C'est pourtant vrai malgré ça.</p> +<p>—Comment ça se peut-il? demanda Sam, déjà +à moitié convaincu par l'air +tranquille du savetier.</p> +<p>—Voilà comment. Un vieux gentleman, pour qui je travaillais +dans la +province, et dont j'avais épousé une parente (elle est +morte, grâce à +Dieu! puisse-t-il la bénir!) eut une attaque et s'en alla.</p> +<p>—Où? demanda Sam qui, après les nombreux +événements de la soirée, était +un peu endormi.</p> +<p>—Est-ce que je puis savoir ça? répondit le savetier, +en parlant à +travers son nez, pour mieux jouir de sa pipe. Il mourut.</p> +<p>—Ah! bien! Et ensuite?</p> +<p>—Ensuite, il laissa cinq mille livres sterling.</p> +<p>—C'était bien distingué de sa part.</p> +<p>—Il me laissa mille livres à moi, parce que j'avais +épousé une de ses +parentes, voyez-vous.</p> +<p>—Très-bien, murmura Sam.</p> +<p>—Et étant entouré d'un grand nombre de nièces +et de neveux, qui étaient +toujours à se disputer, il me fit son exécuteur et me +chargea de diviser +le reste entre eux, comme fidéi-commissaire.</p> +<p>—Qu'est-ce que vous entendez par-là, demanda Sam, en se +réveillant un +peu. Si ce n'est pas de l'argent comptant, à quoi ça +sert-il?</p> +<p>—C'est un terme de loi qui veut dire qu'il avait confiance en moi.</p> +<p>—Je ne crois pas ça, répartit Sam en hochant la +tête; il n'y a guère de +confiance dans cette boutique-là. Mais c'est égal; +marchez.</p> +<p>—Pour lors, dit le savetier; comme j'allais faire enregistrer le +testament, les nièces et les neveux, qui étaient furieux +de ne pas avoir +tout l'argent, s'y opposent par un <i>caveat</i>.</p> +<p>—Qu'est-ce que c'est que ça?</p> +<p>—Un instrument légal. Comme qui dirait: halte-là!</p> +<p>—Je vois; un parent du <i>ayez sa carcasse</i>. Ensuite?</p> +<p>—Ensuite, voyant qu'ils ne pouvaient pas s'entendre entre eux sur +l'exécution du testament, ils retirent le <i>caveat</i> et je +paye tous les +legs. À peine si j'avais fait tout cela, quand voilà un +neveu qui +demande l'annulation du testament. L'affaire se plaide quelques mois +après devant un vieux gentleman sourd, dans une petite chambre +à côté du +cimetière de Saint-Paul; et après que quatre avocats ont +passé chacun +une journée à embrouiller l'affaire, il passe une semaine +ou deux à +réfléchir sur les pièces qui faisaient six gros +volumes, et il donne son +jugement comme quoi le testateur n'avait pas le cerveau bien solide, et +comme quoi je dois payer de nouveau tout l'argent, avec tous les frais. +J'en appelle. L'affaire vient devant trois ou quatre gentlemen +très-endormis, qui l'avaient déjà entendue dans +l'autre cour, où ils +sont des avocats sans cause. La seule différence, c'est que dans +l'autre +cour on les appelait les délégués, et que dans +cette cour-ci, on les +appelle docteurs: tâchez de comprendre ça. Bien: ils +confirment +très-respectueusement la décision du vieux gentleman +sourd. Mon homme de +loi avait eu depuis longtemps tout mon argent, tellement qu'entre le +principal, comme ils appellent ça, et les frais, je suis ici +pour dix +mille livres sterling, et j'y resterai à raccommoder des +souliers +jusqu'à ce que je meure. Quelques gentlemen ont parlé de +porter la +question devant le parlement, et je crois bien qu'ils l'auraient fait; +seulement ils n'avaient pas le temps de venir me voir, et je ne pouvais +pas aller leur parler, et ils se sont ennuyés de mes longues +lettres, et +ils ont abandonné l'affaire, et tout ceci, c'est la +vérité devant Dieu, +sans un mot de suppression ni d'exagération, comme le savent +très-bien +cinquante personnes tant ici que dehors.»</p> +<p>Le savetier s'arrêta pour voir quel effet son histoire avait +produit sur +Sam. Il s'était endormi. Le savetier secoua la cendre de sa +pipe, la +posa par terre à côté de lui, soupira, tira sa +couverture sur sa tête, +et s'endormit aussi.</p> +<p>Le lendemain matin, Sam étant activement engagé +à polir les souliers de +son maître et à brosser ses guêtres noires, dans la +chambre du savetier, +M. Pickwick se trouvait seul, à déjeûner, lorsqu'un +léger coup fut +frappé à sa porte. Avant qu'il eût eu le temps de +crier <i>entrez!</i> il vit +apparaître une tête chevelue et une calotte de velours de +coton, +articles d'habillement qu'il n'eut pas de peine à +reconnaître comme la +propriété personnelle de M. Smangle.</p> +<p>«Comment ça va-t-il? demanda ce vertueux personnage, en +accompagnant +cette question de deux ou trois signes de tête. Attendez-vous +quelqu'un +ce matin? Il y a trois gentlemen, des gaillards diablement +élégants, qui +demandent après vous, en bas, et qui frappent à toutes +les portes. Aussi +ils sont joliment rembarrés par les pensionnaires qui prennent +la peine +de leur ouvrir.</p> +<p>—Mais à quoi pensent-ils donc! dit M. Pickwick, en se levant. +Oui, ce +sont sans doute quelques amis que j'attendais plutôt hier.</p> +<p>—Des amis à vous! s'écria Smangle, en saisissant M. +Pickwick par la +main. En voilà assez, Dieu me damne! dès ce moment ils +sont mes amis, et +ceux de Mivins aussi: «Diablement agréable et +distingué, cet animal de +Mivins, hein?» dit M. Smangle avec grande sensibilité.</p> +<p>—Véritablement, répondit M. Pickwick avec +hésitation, je connais si peu +ce gentleman que....</p> +<p>—Je le sais, interrompit Smangle, en lui frappant sur +l'épaule. Vous le +connaîtrez mieux quelque jour; vous en serez charmé. Cet +homme-là, +monsieur, poursuivit Smangle, avec une contenance solennelle, a des +talents comiques qui feraient honneur au théâtre de +Drury-Lane.</p> +<p>—En vérité?</p> +<p>—Oui, de par Jupiter! Si vous l'entendiez quand il fait les quatre +chats dans un tonneau! Ce sont bien quatre chats distincts, je vous en +donne ma parole d'honneur. Vous voyez comme c'est spirituel? Dieu me +damne! on ne peut pas s'empêcher d'aimer un homme qui a un talent +pareil. Il n'a qu'un seul défaut, cette petite faiblesse dont je +vous ai +prévenu, vous savez?»</p> +<p>Comme, en cet endroit, M. Smangle dandina sa tête d'une +manière +confidentielle et sympathisante, M. Pickwick sentit qu'il devait dire +quelque chose: «Ah! fit-il, en conséquence, et il regarda +avec +impatience vers la porte.</p> +<p>—Ah! répéta M. Smangle, avec un profond soupir; cet +homme-là, monsieur, +c'est une délicieuse compagnie; je ne connais pas de meilleure +compagnie. Il n'a que ce petit défaut; si l'ombre de son +grand-père lui +apparaissait, il ferait une lettre de change sur papier timbré, +et le +prierait de l'endosser.</p> +<p>—Pas possible! s'écria M. Pickwick</p> +<p>—Oui, ajouta M. Smangle; et s'il avait le pouvoir de +l'évoquer une +seconde fois, il l'évoquerait au bout de deux mois et trois +jours, pour +renouveler son billet.</p> +<p>—Ce sont-là des traits fort remarquables, dit M. Pickwick; +mais pendant +que nous causons ici, j'ai peur que mes amis ne soient fort +embarrassés +pour me trouver.</p> +<p>—Je vais les amener, répondit Smangle en se dirigeant vers la +porte. +Adieu, je ne vous dérangerai point pendant qu'ils seront ici.... +À +propos....»</p> +<p>En prononçant ces deux derniers mots, Smangle s'arrêta +tout à coup, +referma la porte, qu'il avait à moitié ouverte, et et +retournant sur la +pointe du pied près de M. Pickwick, lui dit tout bas à +l'oreille:</p> +<p>«Vous ne pourriez pas, sans vous gêner, me prêter +une demi-couronne +jusqu'à la fin de la semaine prochaine?»</p> +<p>M. Pickwick put à peine s'empêcher de sourire; +cependant il parvint à +conserver sa gravité, tira une demi-couronne, et la plaça +dans la main +de M. Smangle. Celui-ci, après un grand nombre de clignements +d'œil, +qui impliquaient un profond mystère, disparut pour chercher les +trois +étrangers, avec lesquels il revint bientôt après. +Alors ayant toussé +trois fois, et fait à M. Pickwick autant de signes de +tête, comme une +assurance qu'il n'oublierait pas sa dette, il donna des poignées +de main +à toute la compagnie, d'une manière fort engageante, et +se retira.</p> +<p>«Mes chers amis, dit M. Pickwick en pressant alternativement +les mains +de M. Tupman, de M. Winkle et de M. Snodgrass, qui étaient les +trois +visiteurs en question; je suis enchanté de vous voir.»</p> +<p>Le triumvirat était fort affecté. M. Tupman branla la +tête d'un air +éploré; M. Snodgrass tira son mouchoir, avec une +émotion visible; M. +Winkle se retira à la fenêtre, et renifla tout haut.</p> +<p>«Bonjour gentlemen, dit Sam, qui entrait en ce moment avec les +souliers +et les guêtres. Plus de mérancolie, comme disait +l'écolier quand la +maîtresse de pension mourut. Soyez les bienvenus à la +prison, gentlemen.</p> +<p>—Ce fou de Sam, dit M. Pickwick en lui tapant sur la tête, +pendant +qu'il s'agenouillait pour boutonner les guêtres de son +maître, ce fou de +Sam, qui s'est fait arrêter pour rester avec moi!</p> +<p>—Quoi! s'écrièrent les trois amis.</p> +<p>—Oui, gentlemen, dit Sam, je suis.... Tenez-vous tranquille, +monsieur, +s'il vous plaît.... Je suis prisonnier, gentlemen. Me +voilà confiné<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><sup><a + href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a></sup>, +comme disait la petite dame.</p> +<p>—Prisonnier, s'écria M. Winkle avec une +véhémence inconcevable.</p> +<p>—Ohé, monsieur? reprit Sam, en levant la tête; +qu'est-ce qu'il y a, +monsieur?</p> +<p>—J'avais espéré Sam, que.... C'est-à-dire.... +Rien, rien,» répondit M. +Winkle précipitamment.</p> +<p>Il y avait quelque chose de si brusque et de si égaré +dans les manières +de M. Winkle, que M. Pickwick regarda involontairement ses deux amis, +comme pour leur demander une explication.</p> +<p>«Nous n'en savons rien, dit M. Tupman, en réponse +à ce muet appel. Il a +été fort agité ces deux jours-ci, et tout à +fait différent de ce qu'il +est ordinairement. Nous craignions qu'il n'eût quelque chose, +mais il le +nie résolûment.</p> +<p>—Non, non, dit M. Winkle en rougissant sous le regard de M. +Pickwick, +je n'ai vraiment rien, je vous assure que je n'ai rien, mon cher +monsieur; seulement je serai obligé de quitter la ville, pendant +quelque +temps, pour une affaire privée, et j'avais espéré +que vous me +permettriez d'emmener Sam.»</p> +<p>La physionomie de M. Pickwick exprima encore plus +d'étonnement.</p> +<p>«Je pense, balbutia M. Winkle, que Sam ne s'y serait pas +refusé; mais +évidemment cela devient impossible, puisqu'il est prisonnier +ici. Je +serai donc obligé d'aller tout seul.»</p> +<p>Pendant que M. Winkle disait ceci, M. Pickwick sentit, avec quelque +étonnement, que les doigts de Sam tremblaient en attachant ses +guêtres, +comme s'il avait été surpris ou ému. Quand M. +Winkle eut cessé de +parler, Sam leva la tête pour le regarder, et quoique le coup +d'œil +qu'ils échangèrent ne dura qu'un instant, ils eurent +l'air de +s'entendre.</p> +<p>«Sam, dit vivement M. Pickwick, savez-vous quelque chose de +ceci?</p> +<p>—Non monsieur, répliqua Sam, en recommençant à +boutonner avec une +assiduité extraordinaire.</p> +<p>—En êtes-vous sûr, Sam?</p> +<p>—Eh! mais, monsieur, je suis bien sûr que je n'ai jamais rien +entendu +sur ce sujet, jusqu'à présent. Si je fais quelques +conjectures +là-dessus, ajouta Sam, en regardant M. Winkle, je n'ai pas le +droit de +dire ce que c'est, de peur de me tromper.</p> +<p>—Et moi je n'ai pas le droit de m'ingérer davantage dans les +affaires +d'un ami, quelque intime qu'il soit, reprit M. Pickwick, après +un court +silence. À présent je dirai seulement que je n'y +comprends rien du tout. +Mais en voilà assez là-dessus.»</p> +<p>M. Pickwick s'étant ainsi exprimé, amena la +conversation sur un autre +sujet, et M. Winkle parut graduellement plus à son aise, +quoiqu'il fût +encore loin de l'être tout à fait. Cependant nos amis +avaient tant de +choses à se dire, que la matinée s'écoula +rapidement. Vers trois heures, +Sam posa sur une petite table un gigot de mouton et un énorme +pâté, sans +parler de plusieurs plats de légumes et de force pots de <i>porter</i>, +qui +se promenaient sur les chaises et sur les canapés. Quoique ce +repas eût +été acheté et dressé dans une cuisine +voisine de la prison, chacun se +montra disposé à y faire honneur.</p> +<p>Au <i>porter</i> succédèrent une bouteille ou deux +d'excellent vin, pour +lequel M. Pickwick avait dépêché un exprès +au café de la <i>Corne</i>, dans +<i>Doctors' Common</i>. Pour dire la vérité, <i>la +bouteille ou deux</i> +pourraient être plus convenablement énoncées comme +une bouteille ou +<i>six</i>, car avant qu'elles fussent bues et le thé +achevé, la cloche +commença à sonner pour le départ des +étrangers.</p> +<p>Si la conduite de M. Winkle avait été inexplicable +dans la matinée, elle +devint tout à fait surnaturelle, lorsqu'il se prépara +à prendre congé de +son ami, sous l'influence des bouteilles vidées. Il resta en +arrière +jusqu'à ce que MM. Tupman et Snodgrass eussent disparu, et +alors, +saisissant la main de M. Pickwick, avec une physionomie où le +calme +d'une résolution désespérée se mêlait +effroyablement avec la +quintessence de la tristesse:</p> +<p>«Bonsoir, mon cher monsieur, lui dit-il entre ses dents +jointes.</p> +<p>—Dieu vous bénisse, mon cher garçon! répliqua +M. Pickwick, en serrant +avec chaleur la main de son jeune ami.</p> +<p>—Allons donc! cria M. Tupman de la galerie.</p> +<p>—Oui, oui, sur-le-champ, répondit M. Winkle. Bonsoir!</p> +<p>—Bonsoir,» dit M. Pickwick.</p> +<p>Un autre bonsoir fut échangé, puis un autre, puis une +demi-douzaine +d'autres, et cependant M. Winkle tenait encore solidement la main du +philosophe, et considérait son visage avec la même +expression +extraordinaire.</p> +<p>«Vous serait-il arrivé quelque chose? lui demanda +à la fin M. Pickwick, +lorsqu'il eut le bras fatigué de secousses.</p> +<p>—Non, non.</p> +<p>—Eh bien! alors, bonsoir, reprit-il en essayant de dégager sa +main.</p> +<p>—Mon ami, mon bienfaiteur, mon respectable mentor, murmura M. Winkle +en +le saisissant par le poignet; ne me jugez pas sévèrement, +et lorsque +vous apprendrez à quelles extrémités des obstacles +insurmontables....</p> +<p>—Allons donc! dit M. Tupman, en reparaissant à la porte. Si +vous ne +venez pas, nous allons être enfermés ici!</p> +<p>--Oui, oui; je suis prêt,» répliqua M. Winkle, +et par un violent +effort il s'arracha de la chambre de M. Pickwick.</p> +<p>Notre philosophe le suivait des yeux le long du corridor, dans un +muet +étonnement, lorsque Sam parut au haut de l'escalier, et chuchota +un +instant à l'oreille de M. Winkle.</p> +<p>«Oh! certainement, comptez sur moi, répondit tout haut +celui-ci.</p> +<p>—Merci, monsieur. Vous ne l'oublierez pas, monsieur?</p> +<p>—Non, assurément.</p> +<p>—Bonne chance, monsieur, dit Sam, en touchant son chapeau. J'aurais +beaucoup aimé aller avec vous, monsieur; mais naturellement le +gouverneur avant tout.</p> +<p>—Vous avez raison, cela vous fait honneur, dit M. Winkle;» et +en +parlant ainsi, les interlocuteurs descendaient l'escalier et +disparaissaient.</p> +<p>«C'est très-extraordinaire! pensa M. Pickwick, en +rentrant dans sa +chambre et en s'asseyant près de sa table dans une attitude +réfléchie. +Qu'est-ce que ce jeune homme peut aller faire?»</p> +<p>Il y avait quelque temps qu'il ruminait sur cette idée, +lorsque la voix +de Roker, le guichetier, demanda s'il pouvait entrer.</p> +<p>«Certainement, dit M. Pickwick.</p> +<p>—Je vous ai apporté un traversin plus doux, monsieur, en +place du +provisoire que vous aviez la nuit dernière.</p> +<p>—Je vous remercie. Voulez-vous prendre un verre de vin?</p> +<p>—Vous êtes bien bon, monsieur, répliqua M. Roker en +acceptant le verre. +À la vôtre, monsieur.</p> +<p>—Bien obligé.</p> +<p>—Je suis fâché de vous apprendre que votre +propriétaire n'est pas +très-bien portant ce soir, monsieur, dit le guichetier, en +inspectant +la bordure de son chapeau, avant de le remettre sur sa tête.</p> +<p>—Quoi! le prisonnier de la chancellerie? s'écria M. Pickwick.</p> +<p>—Il ne sera pas longtemps prisonnier de la chancellerie, monsieur, +répliqua Roker, en tournant son chapeau, de manière +à pouvoir lire le +nom du chapelier.</p> +<p>—Vous me faites frissonner, reprit M. Pickwick. Qu'est-ce que vous +voulez dire!</p> +<p>—Il y a longtemps qu'il est poitrinaire, et il avait bien de la +peine à +respirer cette nuit. Depuis plus de six mois, le docteur nous dit que +le +changement d'air pourrait seul le sauver.</p> +<p>—Grand Dieu! s'écria M. Pickwick, cet homme a-t-il +été lentement +assassiné par la loi, durant six mois?</p> +<p>—Je ne sais pas ça, monsieur, repartit Roker, en pesant son +chapeau par +les bords dans ses deux mains; je suppose qu'il serait mort de +même +partout ailleurs. Il est allé à l'infirmerie ce matin. Le +docteur dit +qu'il faut soutenir ses forces autant que possible, et le gouverneur +lui +envoie du vin et du bouillon de sa maison. Ce n'est pas la faute du +gouverneur, monsieur.</p> +<p>—Non, sans doute, répliqua promptement M. Pickwick.</p> +<p>—Malgré cela, reprit Roker en hochant la tête, j'ai +peur que tout ne +soit fini pour lui. J'ai offert à Neddy, tout à l'heure, +de lui parier +une pièce de vingt sous contre une de dix, qu'il n'en +reviendrait pas, +mais il n'a pas voulu tenir le pari, et il a bien fait. Je vous +remercie, monsieur. Bonne nuit, monsieur.</p> +<p>—Attendez, dit M. Pickwick avec chaleur, où est l'infirmerie?</p> +<p>—Juste au-dessous de votre chambre, monsieur, je vais vous la +montrer +si vous voulez.»</p> +<p>M. Pickwick saisit son chapeau sans parler et suivit +immédiatement le +guichetier.</p> +<p>Celui-ci le conduisit en silence, et levant doucement le loquet de +la +porte de l'infirmerie, lui fit signe d'entrer. C'était une +grande +chambre nue, désolée, où il y avait plusieurs lits +de fer; l'un d'eux +contenait l'ombre d'un homme maigre, pâle, cadavéreux. Sa +respiration +était courte et oppressée: à chaque minute il +gémissait péniblement. Au +chevet du lit était assis un petit vieux, portant un tablier de +savetier, et qui, à l'aide d'une paire de lunettes à +monture de corne, +lisait tout haut un passage de la bible. C'était l'heureux +légataire.</p> +<p>Le malade posa sa main sur le bras du vieillard et lui fit signe de +s'arrêter. Celui-ci ferma le livre et le plaça sur le lit.</p> +<p>«Ouvrez la fenêtre,» dit le malade.</p> +<p>Elle fut ouverte, et le roulement des charrettes et des carrosses, +les +cris des hommes et des enfants, tous les bruits affairés d'une +puissante +multitude, pleine de vie et d'occupations, +pénétrèrent aussitôt dans la +chambre, confondus en un profond murmure. Par-dessus, +s'élevaient de +temps en temps quelques éclats de rire joyeux ou quelques +lambeaux de +chansons comiques, qui se perdaient ensuite parmi le tumulte des voix +et +des pas, sourds mugissements des flots agités de la vie, qui +roulaient +pesamment au dehors.</p> +<p>Dans toutes les situations, ces sons confus et lointains paraissent +mélancoliques à celui qui les écoute de +sang-froid, mais combien plus à +celui qui veille auprès d'un lit de mort!</p> +<p>«Il n'y a pas d'air ici, dit le malade d'une voix faible. Ces +murs le +corrompent. Il était frais à l'entour quand je m'y +promenais, il y a +bien des années, mais en entrant dans la prison il devient chaud +et +brûlant.... Je ne puis plus le respirer.</p> +<p>—Nous l'avons respiré ensemble pendant longtemps, dit le +savetier. +Allons, allons, patience!»</p> +<p>Il se fit un court silence pendant lequel les deux spectateurs +s'approchèrent du lit. Le malade attira sur son lit la main de +son vieux +camarade de prison et la retint serrée avec affection, dans les +siennes.</p> +<p>«J'espère, bégaya-t-il ensuite d'une voix +entrecoupée et si faible que +ses auditeurs se penchèrent sur son lit pour recueillir les sons +à demi +formés qui s'échappaient de ses lèvres livides; +j'espère que mon juge +plein de clémence n'oubliera pas la punition que j'ai soufferte +sur +terre. Vingt années, mon ami, vingt années dans cette +hideuse tombe! Mon +cœur s'est brisé, quand mon enfant est morte, et je n'ai pas +même pu +l'embrasser dans sa petite bière! Depuis lors, au milieu de tous +ces +bruits et de ces débauches, ma solitude a été +terrible. Que Dieu me +pardonne! il a vu mon agonie solitaire et prolongée!»</p> +<p>Après ces mots, le vieillard joignit les mains et murmura +encore quelque +chose, mais si bas qu'on ne pouvait l'entendre, puis il s'endormit. Il +ne fit que s'endormir d'abord, car les assistants le virent sourire.</p> +<p>Pendant quelques minutes ils parlèrent entre eux, à +voix basse, mais le +guichetier s'étant courbé sur le traversin se releva +précipitamment. +«Ma foi! dit-il, le voilà libéré à la +fin.»</p> +<p>Cela était vrai. Mais durant sa vie il était devenu si +semblable à un +mort, qu'on ne sut point dans quel instant il avait expiré.</p> +<div class="footnotes"> +<p><br/> +<span style="font-weight: bold;">NOTES:</span></p> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a + href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> +Gâteau anglais.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a + href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> Jeu de +mots: <i>caractère</i>, en anglais, veut dire à la fois +<i>un original</i>, et un certificat de bonne conduite. +</p> +<p>(<i>Note du traducteur.</i>)</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a + href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> Jeu de +mots: <i>to be confined</i> signifie être en couches et +être prisonnier.<br/> +</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;"/> +<p><br/> +</p> +</div> +</div> +<h2><a name="CHAPITRE_XVI" id="CHAPITRE_XVI">CHAPITRE XVI.</a></h2> +<h3>Où l'on +décrit une entrevue touchante entre M. Samuel Weller et sa +famille. M. Pickwick fait le tour du petit monde qu'il habite, et prend +la résolution de ne s'y mêler, à l'avenir, que le +moins possible.</h3> +<p>Quelques matinées +après son incarcération, Sam ayant arrangé la +chambre +de son maître avec tout le soin possible, et ayant laissé +le philosophe +confortablement assis près de ses livres et de ses papiers, se +retira +pour employer une heure ou deux le mieux qu'il pourrait. Comme la +journée était belle, il pensa qu'une pinte de <i>porter</i>, +en plein air, +pourrait embellir son existence, aussi bien qu'aucun autre petit +amusement dont il lui serait possible de se régaler.</p> +<p>Étant arrivé +à cette conclusion, il se dirigea vers la buvette, acheta +sa bière, obtint en outre un journal de l'avant-veille, se +rendit à la +cour du jeu de quilles, et, s'asseyant sur un banc, commença +à s'amuser +d'une manière très-méthodique.</p> +<p>D'abord il but un bon coup +de bière, et levant les yeux vers une +croisée, lança un coup d'œil platonique à une +jeune lady qui y était +occupée à peler des pommes de terre; ensuite il ouvrit le +journal et le +plia de manière à mettre au-dessus le compte rendu des +tribunaux; mais +comme ceci est une œuvre difficile, surtout quand il fait du vent, il +prit un autre coup de bière aussitôt qu'il en fut venu +à bout. Alors il +lut deux lignes du journal, et s'arrêta pour contempler deux +individus +qui finissaient une partie de paume. Lorsqu'elle fut terminée, +il leur +cria: <i>Très-bien</i>, d'une manière encourageante, +puis regarda tout autour +de lui pour savoir si le sentiment des spectateurs coincidait avec le +sien. Ceci entraînait la nécessité de regarder +aussi aux fenêtres; et +comme la jeune lady était encore à la sienne, ce +n'était qu'un acte de +pure politesse de cligner de l'œil de nouveau et de boire à sa +santé, +en pantomime, un autre coup de bière. Sam n'y manqua pas; puis +ayant +hideusement froncé ses sourcils à un petit garçon +qui l'avait regardé +faire avec des yeux tout grands ouverts, il se croisa les jambes, et, +tenant le journal à deux mains, commença à lire +sérieusement.</p> +<p>À peine +s'était-il recueilli dans l'état d'abstraction +nécessaire, quand +il crut entendre qu'on l'appelait dans le lointain. Il ne +s'était pas +trompé, car son nom passait rapidement de bouche en bouche, et +peu de +secondes après l'air retentissait des cris de: <i>Weller! +Weller!</i></p> +<p>«Ici, beugla Sam, +d'une voix de Stentor. Qu'est-ce qu'il y a? Qu'est-ce +qu'a besoin de lui? Est-ce qu'il est venu un exprès pour lui +dire que sa +maison de campagne est brûlée?</p> +<p>—On vous demande au +parloir, dit un homme en s'approchant.</p> +<p>—Merci, mon vieux, +répondit Sam. Faites un brin attention à mon journal +et à mon pot ici, s'il vous plaît. Je reviens tout de +suite. Dieu me +pardonne! si on m'appelait à la barre du tribunal, on ne +pourrait pas +faire plus de bruit que cela.»</p> +<p>Sam accompagna ces mots +d'une légère tape sur la tête du jeune gentleman +ci-devant cité, lequel, ne croyant pas être si près +de la personne +demandée, criait <i>Weller!</i> de tous ses poumons; puis il +traversa la +cour, et, montant les marches quatre à quatre, se dirigea vers +le +parloir. Comme il y arrivait, la première personne qui frappa +ses +regards fut son cher père, assis au bout de l'escalier, tenant +son +chapeau dans sa main et vociférant <i>Weller!</i> de toutes ses +forces, de +demi-minute en demi-minute.</p> +<p>«Qu'est-ce que vous +avez à rugir? demanda Sam impétueusement, quand le +vieux gentleman se fut déchargé d'un autre cri. Vous +voilà d'un si beau +rouge que vous avez l'air d'un souffleur de bouteilles en +colère; +qu'est-ce qu'il y a?</p> +<p>—Ah! répliqua M. +Weller. Je commençais à craindre que tu n'aies +été +faire un tour au parc, Sammy.</p> +<p>—Allons! reprit Sam, +n'insultez pas comme cela la victime de votre +avarice. Otez-vous de cette marche. Pourquoi êtes-vous assis +là? Ce +n'est pas mon appartement.</p> +<p>—Tu vas voir une fameuse +farce, Sammy, dit M. Weller en se levant.</p> +<p>—Attendez une minute, dit +Sam. Vous êtes tout blanc par derrière.</p> +<p>—Tu as raison, Sammy: +ôte cela, répliqua M. Weller pendant que son fils +l'époussetait. Ça pourrait passer pour une +personnalité de se montrer +ici avec un habit blanchi à la chaux<a name="FNanchor_19_19" + id="FNanchor_19_19"></a><sup><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a></sup>.»</p> +<p>Comme M. Weller montrait, en parlant ainsi, des symptômes non +équivoques +d'un prochain accès de rire, Sam se hâta de +l'arrêter.</p> +<p>«Tenez-vous tranquille, lui dit-il. Je n'ai jamais vu un +grimacier comme +ça. Qu'est-ce que vous avez à vous crever maintenant?</p> +<p>—Sammy, dit M. Weller en essuyant son front, j'ai peur qu'un de ces +jours, à force de rire, je ne gagne une attaque d'apoplexie, mon +garçon.</p> +<p>—Eh bien! alors, pourquoi riez-vous, demanda Sam. Voyons, qu'est-ce +que +vous avez à me dire maintenant?</p> +<p>—Devine qui est venu ici avec moi, Samivel? dit M. Weller en se +reculant d'un pas ou deux, en pinçant ses lèvres et en +relevant ses +sourcils.</p> +<p>—M. Pell?»</p> +<p>M. Weller secoua la tête, et ses joues roses se +gonflèrent de tous les +rires qu'il s'efforçait de comprimer.</p> +<p>«L'homme au teint marbré peut-être?</p> +<p>M. Weller secoua la tête de nouveau.</p> +<p>«Et qui donc, alors?</p> +<p>—Ta belle-mère, Sammy, s'écria le gros cocher, fort +heureusement pour +lui, car autrement ses joues auraient nécessairement +crevé, tant elles +étaient distendues. Ta belle-mère, Sammy, et l'homme au +nez rouge, mon +garçon; et l'homme au nez rouge. Ho! ho! ho!»</p> +<p>En disant cela, M. Weller se laissa aller à de joyeuses +convulsions, +tandis que Sam le regardait avec un plaisant sourire, qui se +répandait +graduellement sur toute sa physionomie.</p> +<p>«Ils sont venus pour avoir une petite conversation +sérieuse avec toi, +Samivel, reprit M. Weller en essuyant ses yeux. Ne leur laisse rien +suspecter sur ce créancier dénaturé.</p> +<p>—Comment, ils ne savent pas qui c'est?</p> +<p>—Pas un brin.</p> +<p>—Où sont-ils? reprit Sam, dont le visage +répétait toutes les grimaces +du vieux gentleman.</p> +<p>—Dans le divan, près du café. Attrape l'homme au nez +rouge où ce qu'il +n'y a pas de liqueurs, et tu seras malin, Samivel. Nous avons eu une +agréable promenade en voiture ce matin pour venir du +marché ici, +poursuivit M. Weller quand il se sentit capable de parler d'une +manière +plus distincte. Je conduisais la vieille pie dans le petit char +à bancs +qu'a appartenu au premier essai de ta belle-mère. On y avait mis +un +fauteuil pour le berger, et je veux être pendu, Samivel, continua +M. +Weller avec un air de profond mépris, si on n'a pas +apporté sur la +route, devant not' porte un marchepied pour le faire monter!</p> +<p>—Bah!... C'est pas possible?</p> +<p>—C'est la vérité, Sammy; et je voudrais que tu l'aies +vu se tenir aux +côtés en montant, comme s'il avait eu peur de tomber de +six pieds de +haut et d'être broyé en un million de morceaux. +Malgré ça, il est monté +à la fin, et nous voilà partis; mais j'ai peur.... j'ai +bien peur, Sam, +qu'il a été un peu cahoté quand nous tournions les +coins.</p> +<p>—Ah! je suppose que vous aurez accroché une borne ou deux?</p> +<p>—Je le crains, Sammy; je crains d'en avoir accroché +quelques-unes, +repartit M. Weller en multipliant les clins d'œil. J'en ai peur, Sammy. +Il s'envolait hors du fauteuil tout le long de la route.»</p> +<p>Ici M. Weller roula sa tête d'une épaule à +l'autre en faisant entendre +une sorte de râlement enroué, accompagné d'un +gonflement soudain de tous +ses traits, symptômes qui n'alarmèrent pas +légèrement son fils.</p> +<p>«Ne t'effraye pas, Sammy; ne t'effraye pas, dit-il quand, +à force de se +tortiller et de frapper du pied, il eut recouvré la voix. C'est +seulement une espèce de rire tranquille que j'essaye.</p> +<p>—Eh bien! si ce n'est que ça, vous ferez bien de ne pas +essayer trop +souvent; vous trouveriez que c'est une invention un peu dangereuse.</p> +<p>—Tu ne l'admires pas, Sammy?</p> +<p>—Pas du tout.</p> +<p>—Ah! dit M. Weller avec des larmes qui coulaient encore le long de +ses +joues, ç'aurait été un bien grand avantage pour +moi, si j'avais pu m'y +habituer; ça m'aurait sauvé bien des mauvaises paroles +avec ta +belle-mère. Mais tu as raison: c'est trop dans le genre de +l'apoplexie, +beaucoup trop, Samivel.»</p> +<p>Cette conversation amena nos deux personnages à la porte du +divan. Sam +s'y arrêta un instant, jeta par-dessus son épaule un coup +d'œil malin à +son respectable auteur, qui ricanait derrière lui, puis il +tourna le +bouton et entra.</p> +<p>«Belle-mère, dit-il en embrassant poliment la dame, je +vous suis +très-obligé pour cette visite ici. Berger, comment +ça vous va-t-il?</p> +<p>—Ah! Samuel, dit Mme Weller, ceci est épouvantable.</p> +<p>—Pas du tout, madame. N'est-ce pas, Berger?» répondit +Sam.</p> +<p>M. Stiggins leva ses mains et tourna les yeux vers le ciel, de +manière à +n'en plus laisser voir que le blanc, ou plutôt que le jaune; mais +il ne +fit point de réponse vocale.</p> +<p>«Est-ce que ce gentilhomme se trouve mal? demanda Sam à +sa belle-mère.</p> +<p>—L'excellent homme est peiné de vous voir ici, +répliqua Mme Weller.</p> +<p>—Oh! c'est-il tout? En le voyant j'avais peur qu'il n'eût +oublié de +prendre du poivre avec les dernières concombres qu'il a +mangées. +Asseyez-vous, monsieur, les chaises ne se payent point, comme le roi +remarqua à ses ministres, le jour où il voulait leur +flanquer une +semonce.</p> +<p>—Jeune homme, dit M. Stiggins avec ostentation, j'ai peur que vous +ne +soyez pas amendé par l'emprisonnement.</p> +<p>—Pardon, monsieur, qu'est-ce que vous aviez la bonté +d'observer?</p> +<p>—Je crains, jeune homme, que ce châtiment ne vous ait pas +adouci, +répéta M. Stiggins d'une voix sonore.</p> +<p>—Ah! monsieur, vous êtes bien bon; j'espère bien que je +ne suis pas +trop doux<a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><sup><a + href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a></sup>; je vous suis +bien +obligé, monsieur pour vot' bonne +opinion.»</p> +<p>À cet endroit de la conversation, un son, qui approchait +indécemment +d'un éclat de rire, se fit entendre du côté +où était assis M. Weller, et +sa moitié, ayant rapidement considéré le cas, crut +devoir se payer +graduellement une attaque de nerfs.</p> +<p>«Weller, s'écria-t-elle, venez ici! (Le vieux gentleman +était assis dans +un coin.)</p> +<p>—Bien obligé, ma chère; je suis tout à fait +bien où je suis.»</p> +<p>À cette réponse Mme Weller fondit en larmes.</p> +<p>«Qu'est-ce qu'il y a, maman? lui demanda Sam.</p> +<p>—Oh! Samuel, répliqua-t-elle, votre père me rend bien +malheureuse! il +n'est donc sensible à rien?</p> +<p>—Entendez-vous cela? dit Sam. Madame demande si vous n'êtes +sensible à +rien.</p> +<p>—Bien obligé de sa politesse, Sammy. Je pense que je serais +très-sensible au don d'une pipe de sa part. Puis-je en avoir +une, mon +garçon?»</p> +<p>En entendant ces mots, Mme Weller redoubla ses pleurs, et M. +Stiggins +poussa un gémissement.</p> +<p>«Ohé! voilà l'infortuné gentleman qui est +retombé, dit Sam en se +retournant. Où ça vous fait-il mal, monsieur?</p> +<p>—Au même endroit, jeune homme, au même endroit.</p> +<p>—Où cela peut-il être, monsieur? demanda Sam, avec une +grande +simplicité extérieure.</p> +<p>«Dans mon sein, jeune homme,» répondit M. +Stiggins, en appuyant son +parapluie sur son gilet.</p> +<p>À cette réponse touchante, Mme Weller incapable de +contenir son émotion, +sanglota encore plus bruyamment, en affirmant que l'homme au nez rouge +était un saint.</p> +<p>«Maman, dit Sam, j'ai peur que ce gentleman, avec le tic dans +sa +physolomie, ne soit un peu altéré par le +mélancolique spectacle qu'il a +sous les yeux. C'est-il le cas, maman?»</p> +<p>La digne lady regarda M. Stiggins pour avoir une réponse, et +celui-ci, +avec de nombreux roulements d'yeux, serra son gosier de sa main droite, +et imita l'acte d'avaler, pour exprimer qu'il avait soif.</p> +<p>«Samuel, dit Mme Weller d'une voix dolente, je crains en +vérité que ces +émotions ne l'aient altéré.</p> +<p>—Qu'est-ce que vous buvez ordinairement, monsieur? demanda Sam.</p> +<p>—Oh! mon cher jeune ami, toutes les boissons ne sont que +vanités!</p> +<p>—Ce n'est que trop vrai, ce n'est que trop vrai! murmura Mme Weller, +avec un gémissement et un signe de tête approbatif.</p> +<p>—Eh bien! je le crois, dit Sam; mais quelle est votre vanité +particulière, monsieur? Quelle vanité aimez-vous le mieux?</p> +<p>—Oh, mon cher jeune ami, je les méprise toutes. Pourtant, +s'il en est +une moins odieuse que les autres, c'est la liqueur que l'on appelle +rhum; chaude, mon cher jeune ami avec trois morceaux de sucre par verre.</p> +<p>—J'en suis très-fâché, monsieur; mais on ne +permet pas de vendre cette +vanité-là dans l'établissement.</p> +<p>—Oh! les cœurs endurcis, les cœurs endurcis! s'écria M. +Stiggins. Oh! +la cruauté maudite de ces persécuteurs inhumains!»</p> +<p>Ayant dit ces mots, l'homme de Dieu recommença à +tourner ses yeux, en +frappant sa poitrine de son parapluie; et pour lui rendre justice, nous +devons dire que son indignation ne paraissait ni feinte, ni +légère.</p> +<p>Lorsque Mme Weller et le révérend gentleman eurent +vigoureusement +déblatéré contre cette règle barbare, et +lancé contre ses auteurs un +grand nombre de pieuses exécrations, M. Stiggins recommanda une +bouteille de vin de Porto, mêlée avec un peu d'eau chaude, +d'épices et +de sucre, comme étant un mélange agréable à +l'estomac et moins rempli de +vanité que beaucoup d'autres compositions.</p> +<p>Pendant qu'on préparait cette célèbre mixture, +l'homme au nez rouge et +Mme Weller s'occupaient à contempler M. Weller, tout en poussant +des +gémissements.</p> +<p>«Eh bien! Sammy, dit celui-ci; j'espère que tu te +trouveras ragaillardi +par cette aimable visite? Une conversation très-gaie et +très-instructive, n'est-ce pas?</p> +<p>—Vous êtes un réprouvé, dit Sam; et je vous prie +de ne plus m'adresser +vos observations impies.»</p> +<p>Bien loin d'être édifié par cette +réplique, pleine de convenance, M. +Weller retomba sur nouveaux frais dans ses ricanements, et cette +conduite impénitente ayant induit la vertueuse dame et M. +Stiggins à +fermer les yeux et à se balancer sur leur chaise comme s'ils +avaient eu +la colique, le jovial cocher se permit, en outre, divers actes de +pantomime, indiquant le désir de ramollir la tête et de +tirer le nez du +révérend personnage. Mais il s'en fallut de peu qu'il ne +fût découvert, +car M. Stiggins ayant tressailli à l'arrivée du vin +chaud, amena sa tête +en violent contact avec le poing fermé de M. Weller, qui depuis +quelques +minutes décrivait autour des oreilles de révérend +homme un feu +d'artifice imaginaire.</p> +<p>«Vous aviez bien besoin d'avancer la main, comme un sauvage +pour prendre +le verre? s'écria Sam, avec une grande présence d'esprit. +Ne voyez-vous +pas que vous avez attrapé 1e gentleman?</p> +<p>—Je ne l'ai pas fait exprès, Sammy, répondit M. +Weller, un peu démonté +par cet incident inattendu.</p> +<p>—Monsieur, dit Sam au révérend Stiggins, qui frottait +sa tête d'un air +dolent, essayez une application intérieure. Comment trouvez-vous +cela +pour une vanité, monsieur?»</p> +<p>M. Stiggins ne fit pas de réponse verbale, mais ses +manières étaient +expressives: il goûta le contenu du verre que Sam avait +placé devant +lui, posa son parapluie par terre, sirota de nouveau un peu de liqueur, +en passant doucement la main sur son estomac; puis enfin, avala tout le +reste, d'un seul trait, et faisant claquer ses lèvres, tendit +son verre +pour en avoir une nouvelle dose.</p> +<p>Mme Weller se tarda pas non plus à rendre justice au vin +chaud. La bonne +dame avait commencé par protester qu'elle ne pouvait pas en +prendre une +goutte; ensuite elle avait accepté une petite goutte; puis une +grosse +goutte; puis un grand nombre de gouttes; et comme sa sensibilité +était, +apparemment, de la nature de ces substances qui se dissolvent dans +l'esprit de vin, à chaque goutte de liqueur elle versait une +larme; si +bien qu'à la fin elle arriva à un degré de +misère tout à fait +pathétique.</p> +<p>M. Weller manifestait un profond dégoût, en observant +ces symptômes, et +quand, après un second bol, M. Stiggins commença à +soupirer d'une +terrible manière, l'illustre cocher ne put s'empêcher +d'exprimer sa +désapprobation, en murmurant des phrases incohérentes, +parmi lesquelles +une colérique répétition du mot <i>blague</i> +était seule perceptible à +l'oreille.</p> +<p>«Samivel, mon garçon, chuchota-t-il enfin à son +fils, après une longue +contemplation de sa femme, et de l'homme au nez rouge, je vas te dire +ce +qui en est: faut qu'il y ait quelque chose de décroché +dans l'intérieur +de ta belle-mère et dans celui de M. Stiggins.</p> +<p>—Qu'est-ce que vous voulez dire?</p> +<p>—Je veux dire que tout ce qu'ils boivent, n'a pas l'air de les +nourrir. +Ça se change en eau chaude tout de suite, et ça vient +couler par les +yeux. Crois-moi, Sammy, c'est une infirmité +constitutionnaire.»</p> +<p>M. Weller confirma cette opinion scientifique par un grand nombre de +clins d'œil, et de signes de tête qui furent malheureusement +remarqués +par Mme Weller. Cette aimable dame, concluant qu'ils devaient renfermer +quelque signification outrageante, soit pour M. Stiggins, soit pour +elle-même, soit pour tous les deux, allait se trouver infiniment +plus +mal, lorsque le révérend, se mettant sur ses pieds aussi +bien qu'il put, +commença à débiter un touchant discours pour le +bénéfice de la +compagnie, et principalement de Samuel Weller. Il l'adjura, en termes +édifiants, de se tenir sur ses gardes, dans ce puits +d'iniquités où il +était tombé. Il le conjura de s'abstenir de toute +hypocrisie et de tout +orgueil, et, pour cela, de prendre exactement modèle sur +lui-même (M. +Stiggins). Bientôt alors, il arriverait à +l'agréable conclusion qu'il +serait, comme lui, essentiellement estimable et vertueux, tandis que +toutes ses connaissances et amis ne seraient que de misérables +débauchés +abandonnés de Dieu, et sans nulle espérance de salut; ce +qui, ajouta M. +Stiggins, est une grande consolation.</p> +<p>Il le supplia en outre d'éviter par-dessus toutes choses le +vice +d'ivrognerie, qu'il comparait aux dégoûtantes habitudes +des pourceaux, +ou bien à ces drogues malfaisantes qui détruisent la +mémoire de celui +qui les mâche. Malheureusement, à cet endroit de son +discours, le +révérend gentleman devint singulièrement +incohérent; et comme il était +près de perdre l'équilibre à cause des grands +mouvements de son +éloquence, il fut obligé de se rattraper au dos d'une +chaise, afin de +maintenir sa perpendiculaire.</p> +<p>M. Stiggins n'engagea pas ses auditeurs à se défier de +ces faux +prophètes, de ces hypocrites marchands de religion, qui n'ayant +pas le +sens nécessaire pour en exposer les plus simples doctrines, ni +le cœur +assez bien fait pour en sentir les premiers principes, sont, pour la +société, bien plus dangereux que les criminels +ordinaires: car ils +entraînent dans l'erreur ses membres les plus ignorants et les +plus +faibles, appellent le mépris surtout ce qui devrait être +le plus sacré, +et font rejaillir, jusqu'à un certain point, la défiance +et le dédain +sur plus d'une secte vertueuse et honorable. Cependant comme M. +Stiggins +resta pendant fort longtemps appuyé sur le dos de sa chaise, +tenant un +de ses yeux fermé et clignant perpétuellement de l'autre, +il est +présumable qu'il pensa tout cela, mais qu'il le garda pour lui.</p> +<p>Mme Weller pleurait à chaudes larmes, pendant le débit +de cette oraison, +et sanglotait à la fin de chaque paragraphe. Sam s'étant +mis à cheval +sur une chaise, les bras appuyés sur le dossier, regardait le +prédicateur avec une physionomie pleine de douceur et de +componction, se +contentant de jeter de temps en temps vers son père un regard +d'intelligence. Enfin le vieux gentleman, qui avait paru +enchanté au +commencement, se mit à dormir vers le milieu.</p> +<p>«Bravo! Bravo! très-joli! dit Sam lorsque M. Stiggins, +ayant cessé de +méditer, commença à mettre ses gants percés +par le bout, et à les tirer +si bien qu'ils laissaient passer à peu près la +moitié de chaque doigt.</p> +<p>—J'espère que cela vous fera du bien, Samuel, dit mistress +Weller +solennellement.</p> +<p>—Je l'espère, maman, répondit Sam.</p> +<p>—Je désirerais bien que cela en fît aussi à +votre père.</p> +<p>—Merci, ma chère, dit M. Weller. Comment vous trouvez-vous +à présent, +mon amour?</p> +<p>—Impie!</p> +<p>—Homme égaré, dit le révérend.</p> +<p>—Ma digne créature, répondit M. Weller; si je ne +trouve pas de +meilleure lumière que votre petit clair de lune, il est probable +que je +continuerai à voyager dans la nuit, jusqu'à ce que je +sois mis à pied +tout à fait. Mais voyez-vous, madame Weller, si la pie, ma +chère jument, +demeure plus longtemps à l'écurie, elle ne restera pas +tranquille quand +nous retournerons, et elle pourrait bien envoyer le fauteuil dans +quelque haie avec le berger dedans.»</p> +<p>En entendant cette supposition, le révérend M. +Stiggins, avec une +consternation évidente, ramassa son chapeau et son parapluie, et +proposa +de partir sur-le-champ. Mme Weller y consentit, et Sam les ayant +accompagnés jusqu'à la porte, prit un congé +respectueux.</p> +<p>«<i>Adiou</i>, Sam, dit le vieux cocher.</p> +<p>—Qu'est-ce que c'est ça, <i>adiou</i> demanda Sam.</p> +<p>—Bonsoir, alors.</p> +<p>—Ah! très-bien, j'y suis, répliqua Sam. Bonsoir, vieux +réprouvé.</p> +<p>—Sammy, reprit tout bas M. Weller, en regardant soigneusement autour +de +lui, mes devoirs à ton gouverneur, et dis-y que s'il fait des +réflexions +sur cette affaire ici, qu'il me le fasse savoir. Moi, et un +ébéniste, +j'ai fait un plan pour le tirer de là. Un piano, Sammy, un +piano, dit M. +Weller, en frappant de sa main la poitrine de son fils, et en se +reculant d'un pas ou deux, pour mieux juger l'effet de sa communication.</p> +<p>—Qu'est-ce que vous voulez dire?</p> +<p>—Un piano forcé, Samivel, répliqua M. Weller d'une +manière encore plus +mystérieuse. Un qu'il peut louer, mais qui ne jouera pas.</p> +<p>—Et à quoi servira-t-il, alors?</p> +<p>—Il fera dire à mon ami, l'ébéniste, de le +remporter; y es-tu?</p> +<p>—Non.</p> +<p>—Y n'y a pas de machine dedans; il y tiendra aisément avec +son chapeau +et ses souliers, et il respirera par les pieds, qui sont creux. Vous +avez un passage tout prêt pour la Mérique... Le +gouvernement des +Méricains ne le livrera jamais, tant qu'il aura de l'argent +à dépenser. +Le gouverneur n'a qu'à rester là jusqu'à ce que +Mme Bardell soit morte, +ou que MM. Dodson et Fogg soient pendus, ce qu'est le plus probable des +deux événements, et ensuite il revient et écrit un +livre sur les +Méricains, qui payera toutes ses dépenses, et plus, s'il +les mécanise +suffisamment.»</p> +<p>M. Weller débita ce rapide sommaire de son complot, avec une +grande +véhémence de chuchotements, et ensuite, comme s'il avait +peur +d'affaiblir par d'autres discours l'effet de cette prodigieuse annonce, +il fit le salut du cocher et s'enfuit.</p> +<p>Sam avait à peine recouvré sa gravité +ordinaire, grandement troublée par +la communication secrète de son respectable parent, lorsque M. +Pickwick +l'accosta.</p> +<p>«Sam, lui dit-il.</p> +<p>—Monsieur?</p> +<p>—Je vais faire le tour de la prison, et je désire que vous me +suiviez. +Sam, ajouta l'excellent homme en souriant, voilà un prisonnier +de votre +connaissance qui vient par là.</p> +<p>—Lequel, monsieur? Le gentleman velu, où bien +l'intéressant captif avec +les bas bleus?</p> +<p>—Ni l'un ni l'autre. C'est un de vos plus anciens amis.</p> +<p>—De mes amis!</p> +<p>—Je suis sûr que vous vous le rappelez très-bien; ou +vous auriez moins +de mémoire pour vos vieilles connaissances que je ne vous en +croyais. +Chut! pas un mot, pas une syllabe, Sam! Le voici.»</p> +<p>Pendant ce colloque M. Jingle s'approchait. Il n'avait plus l'air +aussi +misérable, et portait des vêtements à demi +usés, retirés, grâce à M. +Pickwick, des griffes du prêteur sur gages. Ses cheveux avaient +été +coupés, il portait du linge blanc; mais il était encore +très-pâle et +très-maigre. Il se traînait lentement, en s'appuyant sur +un bâton, et +l'on voyait sans peine qu'il avait été rudement +éprouvé par la maladie +et par le besoin. Il ôta son chapeau lorsque M. Pickwick le +salua, et +parut fort troublé et tout honteux en apercevant Sam.</p> +<p>Derrière lui, presque sur ses talons, venait M. Job Trotter, +qui, du +moins, ne comptait pas dans le catalogue de ses vices le manque +d'attachement à son compagnon. Il était encore +déguenillé et malpropre, +mais son visage n'était plus tout à fait aussi creux que +lors de sa +première rencontre avec M. Pickwick. En ôtant son chapeau +à notre +bienveillant ami, il murmura quelques expressions entrecoupées +de +reconnaissance, ajoutant que sans M. Pickwick ils seraient morts de +faim.</p> +<p>«Bien, bien! dit M. Pickwick en l'interrompant avec +impatience. Restez +derrière avec Sam. Je veux vous parler, monsieur Jingle. +Pouvez-vous +marcher sans son bras?</p> +<p>—Certainement, monsieur, à vos ordres. Pas trop vite, jambes +vacillantes, tête ahurie, sorte de tremblement de terre.</p> +<p>—Allons, donnez-moi votre bras, dit M. Pickwick.</p> +<p>—Non, non, je ne veux pas, j'aime mieux marcher seul.</p> +<p>—Folie! Appuyez-vous sur moi, je le veux.»</p> +<p>Voyant que Jingle était confus, agité, et ne savait +que faire, M. +Pickwick coupa court à ses incertitudes, en tirant sous son bras +celui +de l'ex-comédien, et en l'emmenant avec lui, sans ajouter une +autre +parole.</p> +<p>Durant tout ce temps la contenance de M. Samuel Weller exprimait +l'étonnement le plus monstrueux, le plus stupéfiant qu'il +soit possible +d'imaginer. Après avoir promené ses yeux de Job à +Jingle, et de Jingle à +Job, dans un profond silence, il murmura entre ses dents: Pas possible! +pas possible! et répéta ces mots une douzaine de fois; +après quoi il +parut complètement privé de la parole, et +recommença à contempler tantôt +l'un, tantôt l'autre, dans une muette perplexité.</p> +<p>«Allons, Sam, dit M. Pickwick en regardant derrière lui.</p> +<p>—Voilà, monsieur,» répliqua Sam en suivant +machinalement son maître, +mais sans ôter ses yeux de dessus M. Job Trotter, qui trottait +à côté de +lui.</p> +<p>Pendant quelque temps Job tint ses regards fixés sur la +terre, tandis +que Sam, les yeux rivés sur lui, se heurtait contre les +passants, +tombait sur les petits enfants, s'accrochait aux marches et aux +barrières sans paraître s'en apercevoir, lorsque Job, le +regardant à la +dérobée, lui dit:</p> +<p>«Comment vous portez-vous, monsieur Weller?</p> +<p>—C'est lui! s'écria Sam, et ayant établi avec +certitude l'identité de +Job, il frappa ses mains, sur ses cuisses, et exhala son émotion +en une +sorte de sifflement long et aigu.</p> +<p>—Les choses ont bien changé pour moi, monsieur Weller.</p> +<p>—Ça m'en a l'air, répondit Sam en examinant avec une +évidente surprise +les haillons de son compagnon. Mais c'est un changement en mal, comme +dit le gentleman, quand il reçut de la mauvaise monnaie pour une +bonne +demi-couronne.</p> +<p>—Vous avez bien raison, répliqua Job en secouant la +tête; il n'y a pas +de déception maintenant, monsieur Weller. Les larmes, +ajouta-t-il avec +une expression de malice momentanée, les larmes ne sont pas les +seules +preuves de l'infortune, ni les meilleures.</p> +<p>—C'est vrai, répliqua Sam, d'un ton expressif.</p> +<p>—Elles peuvent être commandées, monsieur Weller.</p> +<p>—Je le sais. Il y a des personnes qui les ont toujours toutes +prêtes, +et qui lâchent la bonde quand elles veulent.</p> +<p>—Oui, mais voici des choses qui ne sont pas aisément +contrefaites, +monsieur Weller; et pour y arriver, le procédé est long +et pénible.»</p> +<p>En parlant ainsi, Job montrait ses joues creuses, et, relevant la +manche +de son habit, découvrait son bras si frêle et si +décharné, qu'il +semblait pouvoir être brisé par le moindre choc.</p> +<p>«Qu'est-ce que vous avez donc fait? s'écria Sam en +reculant.</p> +<p>—Rien.</p> +<p>—Rien?</p> +<p>—Il y a plusieurs semaines que je ne fais rien, et que je ne mange +guère davantage.»</p> +<p>Sam embrassa d'un coup d'œil la figure maigre de M. Trotter et son +costume misérable, puis, le saisissant par le bras, il +commença à +l'entraîner de vive force.</p> +<p>«Où allez-vous, monsieur Weller? s'écria Job en +se débattant vainement +sous la main puissante de son ancien ennemi.</p> +<p>—Venez, venez! répondit Sam sans daigner lui donner d'autre +explication, jusqu'au moment où ils atteignirent la buvette, et +où il +demanda un pot de <i>porter</i>, qui fut promptement apporté.</p> +<p>—Maintenant, dit Sam, buvez-moi ça jusqu'à la +dernière goutte, et +ensuite retournez le pot sens dessus dessous, pour me faire voir que +vous avez pris la médecine tout entière.</p> +<p>—Mais, mon cher monsieur Weller....</p> +<p>—Avalez-moi ça,» reprit Sam d'un ton péremptoire.</p> +<p>Ainsi admonesté, M. Trotter porta le pot à ses +lèvres et en éleva le +fond lentement, et d'une manière presque imperceptible. Une +fois, +seulement, il s'arrêta pour respirer longuement, mais sans +retirer son +visage du vase; et quelques moments après, lorsqu'il le tint +à bras +tendus, avec le fond en haut, rien ne tomba à terre, si ce n'est +trois +ou quatre flocons de mousse, qui se détachèrent lentement +du bord.</p> +<p>«Bien opéré, dit Sam. Comment vous trouvez-vous, +après ça?</p> +<p>—Mieux, monsieur, beaucoup mieux, je pense.</p> +<p>—Nécessairement; c'est comme quand on met du gaz dans un +ballon. Vous +devenez plus gros à vue d'œil. Qu'est-ce que vous dites d'un +autre +verre de la même tisane?</p> +<p>—J'en ai suffisamment, monsieur; je vous remercie bien, mais j'en ai +assez.</p> +<p>—Eh bien! alors, qu'est-ce que vous dites, de quelque chose de plus +solide?</p> +<p>—Grâce à votre digne gouverneur, nous avons, à +trois heures, un +demi-gigot cuit au four, et garni de pommes de terre.</p> +<p>—Quoi! c'est lui qui vous donne des provisions? s'écria Sam +avec un +accent emphatique.</p> +<p>—Oui, monsieur. Et plus que cela, monsieur Weller, comme mon +maître +était fort malade, il a loué une chambre pour nous. Nous +étions dans un +chenil auparavant. Il est venu nous y voir la nuit, quand personne ne +pouvait s'en douter. Monsieur Weller, continua Job, avec des larmes +réelles cette fois, je serais capable de servir cet +homme-là, jusqu'à ce +que je tombe mort à ses pieds.</p> +<p>—Dites donc, mon ami, pas de ça, s'il vous +plaît!» s'écria Sam.</p> +<p>Job Trotter le regarda d'un air étonné.</p> +<p>«Je vous dis que je n'entends pas cela, mon garçon, +poursuivit Sam, avec +fermeté. Personne ne le servira, excepté moi; et puisque +nous en sommes +là-dessus, continua-t-il, en payant sa bière, je vas vous +apprendre un +autre secret. Je n'ai jamais entendu dire, ni lu dans aucun livre +d'histoire, ni vu dans aucun tableau, un ange avec une culotte et des +guêtres; non, pas même au spectacle, quoique ça ait +pu se faire; mais +voyez-vous, Job, malgré ça, je vous dis que c'est un +véritable ange, pur +sang; et montrez-moi l'homme qui osera me soutenir le contraire!»</p> +<p>Ayant proféré cette provocation, qu'il confirma par de +nombreux gestes +et signes de tête, Sam empocha sa monnaie et se mit en +quête de l'objet +de son panégyrique.</p> +<p>M. Pickwick était encore avec Jingle, et lui parlait +vivement, sans +jeter un coup d'œil sur les groupes variés et curieux qui +l'entouraient.</p> +<p>«Bien, disait-il, lorsque Sam et son compagnon +s'approchèrent: vous +verrez comment vous irez, et en attendant, vous +réfléchirez à cela. +Quand vous vous trouverez assez fort, vous me le direz, et nous en +causerons. Maintenant, retournez dans votre chambre, vous avez l'air +fatigué, et vous n'êtes pas assez vigoureux pour demeurer +longtemps +dehors.»</p> +<p>M. Alfred Jingle, à qui il ne restait plus une +étincelle de son ancienne +vivacité, ni même de la sombre gaieté qu'il avait +feinte, le premier +jour où M. Pickwick l'avait rencontré dans sa +misère, salua fort bas, +sans parler, et s'éloigna avec lenteur, après avoir fait +signe à Job de +ne pas le suivre immédiatement.</p> +<p>«Sam, dit M. Pickwick en regardant autour de lui avec bonne +humeur. Ne +voilà-t-il pas une curieuse scène?</p> +<p>—Tout à fait, monsieur, répondit Sam; et il ajouta, en +se partant à +lui-même: «Les miracles ne sont pas finis. +Voilà-t-il pas ce Jingle qui +se met aussi à faire jouer les pompes!»</p> +<p>Dans la partie de la prison où se trouvait alors M. Pickwick, +l'espace +circonscrit par les murs, était assez étendu pour former +un bon jeu de +paume; un des côtés de la cour était fermé, +cela va sans dire, par le +mur même, et l'autre par cette partie de la prison qui avait vue +sur +Saint-Paul; ou, plutôt, qui <i>aurait eu</i> vue sur cette +cathédrale si on +avait pu voir à travers la muraille. Là se montraient un +grand nombre de +débiteurs, en mouvement ou en repos dans toutes les attitudes +possibles +d'une inquiète fainéantise. La plupart attendaient le +moment de +comparaître devant la cour des insolvables; les autres +étaient renvoyés +en prison pour un certain temps, qu'ils s'efforçaient de passer +de leur +mieux. Quelques-uns avaient l'air misérable, d'autres ne +manquaient +point de recherche; le plus grand nombre étaient crasseux; le +petit +nombre moins malpropres. Mais tous en flânant, en se +traînant, en +baguenaudant, semblaient y mettre aussi peu d'intérêt, +aussi peu +d'animation, que les animaux qui vont et viennent derrière les +barreaux +d'une ménagerie.</p> +<p>D'autres prisonniers passaient leur temps aux fenêtres qui +donnaient sur +les promenades; et, parmi ceux-ci, les uns conversaient bruyamment avec +les individus de leur connaissance qui se trouvaient en bas; les autres +jouaient à la balle avec quelques aventureux personnages, qui +les +<i>servaient</i> du dehors; d'autres enfin regardaient les joueurs de +paume, +ou écoutaient les garçons qui criaient le jeu.</p> +<p>Des femmes malpropres passaient et repassaient avec des savates pour +se +rendre à la cuisine, qui était dans un coin de la cour. +Dans un autre +coin, des enfants criaient, jouaient, et se battaient. Le fracas des +quilles et les cris des joueurs se mêlaient +perpétuellement à ces mille +bruits divers; tout était mouvement et tumulte, excepté +à quelques pas +de là, dans un misérable petit hangar où gisait, +pâle et immobile, le +corps du prisonnier de la chancellerie, décédé la +nuit précédente, et +attendant la comédie d'une enquête. Le corps! c'est le +terme légal pour +exprimer cette masse turbulente de soins, d'anxiétés, +d'affections, +d'espérances, de douleurs, qui composent l'homme vivant. La loi +possédait le corps du prisonnier; il était là, +témoin effrayant des +tendres soins de cette bonne mère.</p> +<p>«Voulez-vous voir une boutique sifflante<a + name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><sup><a + href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a></sup>, monsieur? +demanda Job à M. +Pickwick.</p> +<p>—Qu'est-ce que vous voulez dire? répondit celui-ci.</p> +<p>—Une boutique chifflante, monsieur, fit observer Sam.</p> +<p>—Qu'est-ce que c'est que cela, Sam? Une boutique d'oiseleur?</p> +<p>—Du tout! monsieur, reprit Job; c'est où l'on vend des +liqueurs. Il +expliqua alors brièvement, qu'il était défendu +d'introduire dans la +prison des débiteurs des boissons spiritueuses; mais que cet +article y +étant singulièrement apprécié, quelques +geôliers spéculateurs, +déterminés par certaines considérations +lucratives, s'étaient avisés de +permettre à deux ou trois prisonniers de débiter, dans +leurs chambres, +le régal favori des ladies et des gentlemen confinés dans +la prison. Cet +usage, continua Job, a été introduit graduellement dans +toutes les +prisons pour dettes.</p> +<p>—Et il est fort avantageux, interrompit Sam; car les guichetiers ont +bien soin de faire saisir tous ceux qui font la fraude, et qui ne les +payent point; et quand ça arrive, ils sont loués dans les +journaux pour +leur vigilance; de manière que ça fait d'une pierre deux +coups; ça +empêche les autres de faire le commerce, et ça +relève leur réputation.</p> +<p>—Voilà la chose, ajouta Job.</p> +<p>—Mais, dit M. Pickwick, est-ce qu'on ne visite jamais ces chambres +pour +savoir si elles contiennent des spiritueux?</p> +<p>—Si, certainement, monsieur; mais les guichetiers le savent +d'avance; +ils préviennent les siffleurs, et alors va-t'en voir s'ils +viennent, +Jean! L'inspecteur ne trouve rien.»</p> +<p>Tandis que Sam achevait ces explications, Job frappait à une +porte qui +fut immédiatement ouverte par un gentleman mal peigné, +puis +soigneusement refermée au verrou, quand la compagnie fut +entrée; après +quoi le gentleman siffleur regarda les nouveaux venus en riant; +là-dessus Job se mit aussi à rire, autant en fit Sam; et +M. Pickwick, +pensant qu'on en attendait sans doute autant de lui, prit un visage +souriant, jusqu'à la fin de l'entrevue.</p> +<p>Le gentleman mal peigné parut comprendre parfaitement cette +silencieuse +manière d'entrer en affaires. Il aveignit de dessous son lit une +bouteille de grès plate, qui pouvait contenir environ une couple +de +pintes, et remplit de genièvre trois verres, que Job et Sam +dépêchèrent +habilement.</p> +<p>«En voulez-vous encore, dit le gentleman siffleur.</p> +<p>—Non, merci, dit Job Trotter.»</p> +<p>M. Pickwick paya, la porte fut déverrouillée, et comme +M. Roker passait +en ce moment, le gentleman mal peigné lui fit un signe de +tête amical.</p> +<p>En sortant de là, M. Pickwick erra dans les escaliers et le +long des +galeries, puis il fit encore une fois le tour de la maison.</p> +<p>À chaque pas, dans chaque personne, il lui semblait voir +Mivins et +Smangle, et le vicaire, et le boucher, car toute la population +paraissait composée d'individus d'une seule espèce. +C'était la même +malpropreté, le même tumulte, le même +remue-ménage, les mêmes symptômes +caractéristiques dans tous les coins, dans les meilleurs comme +dans les +pires. Il y avait partout quelque chose de turbulent et d'inquiet, et +l'on voyait toutes sortes de gens se rassembler et se séparer, +comme on +voit passer des ombres dans les rêves d'une nuit agitée.</p> +<p>«J'en ai vu assez, dit M. Pickwick en se jetant sur une chaise +dans sa +petite chambre. Ma tête est fatiguée de ces scènes +bruyantes, et mon +cœur aussi. Dorénavant je serai prisonnier dans ma propre +chambre.»</p> +<p>M. Pickwick se tînt parole. Durant trois longs mois il resta +enfermé +tout le jour, ne sortant qu'à la nuit pour respirer l'air, quand +la plus +grande partie des autres prisonniers étaient dans leur lit, ou +se +régalaient dans leur chambre. Sa santé commençait +évidemment à souffrir +de la rigueur de cette réclusion, mais ni les fréquentes +supplications +de ses amis et de M. Perker, ni les avertissements encore plus +fréquents +de Sam, ne pouvaient le décider à changer un <i>iota</i> +à son inflexible +résolution.</p> +<div class="footnotes"> +<p style="font-weight: bold;"><br/> +NOTES:</p> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a + href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> En argot, <i>être +blanchi à la chaux</i>, veut dire avoir +obtenu un certificat d'insolvabilité.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a + href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> <i>Soft</i>, +veut dire <i>doux</i> ou <i>sot</i>.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a + href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> +Étymologie: <i>s'humecter le sifflet</i> (boire).<br/> +</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;"/> +<p><br/> +</p> +</div> +</div> +<h2><a name="CHAPITRE_XVII" id="CHAPITRE_XVII">CHAPITRE XVII</a></h2> +<h3>Où l'on rapporte +un acte touchant de délicatesse accompli par MM. Dodson +et Fogg, non sans une certaine dose de plaisanterie.</h3> +<p>Vers la fin du mois du +juillet, un cabriolet de place dont le numéro +n'est point spécifié, s'avançait d'un pas rapide +vers <i>Goswell-Street</i>, +trois personnes y étaient entassées, outre le conducteur, +placé, comme à +l'ordinaire, dans son petit siége de coté. Sur le tablier +pendaient deux +châles, appartenant, selon toute apparence, à deux dames +à l'air +revêche, assises sous ledit tablier. Enfin un gentleman, d'une +tournure +épaisse et soumise, était soigneusement comprimé +entre les deux ladies, +par l'une ou par l'autre desquelles il était +immédiatement rabroué +lorsqu'il s'aventurait à faire quelque légère +observation. Ces trois +personnages donnaient en même temps au cocher des instructions +contradictoires, tendant toutes au même but, qui était +d'arrêter à la +porte de Mme Bardell; mais tandis que l'épais gentleman +prétendait que +cette porte était verte, les deux ladies revêches +soutenaient qu'elle +était jaune.</p> +<p>«Cocher, disait le +gentleman, arrêtez à la porte verte.</p> +<p>—Quel être +insupportable! s'écria l'une des dames. Cocher, arrêtez +à la +maison qui a la porte jaune.»</p> +<p>Pour arrêter +à la porte verte, le cocher avait retenu son cheval si +brusquement qu'il l'avait presque fait reculer dans le cabriolet; mais +à +cette nouvelle indication, il le laissa retomber sur ses jambes de +devant, en disant: «Arrangez ça entre vous. Moi ça +m'est égal.»</p> +<p>La dispute +recommença alors avec une nouvelle violence; et comme le +cheval était tourmenté par une mouche qui lui piquait le +nez, le cocher +employa humainement son loisir à lui donner des coups de fouet +sur les +oreilles, suivant le système médical des +révulsions.</p> +<p>«C'est la +majorité qui l'emporte, dit à la fin l'une des dames +revêches. +Cocher, la porte jaune.» Mais lorsque le cabriolet fut +arrivé d'une +manière brillante devant la porte jaune, faisant +réellement plus de +bruit qu'un carrosse bourgeois (comme le fit remarquer l'une des +ladies), et lorsque le cocher fut descendu pour assister les dames, la +petite tête ronde de Master Bardell se fit voir à la +fenêtre d'une +maison qui avait une porte rouge, quelques numéros plus loin.</p> +<p>«Être +assommant! s'écria la dame ci-dessus mentionnée, en +lançant à +l'épais gentleman un regard capable de le réduire en +poudre.</p> +<p>—Mais ma chère, ce +n'est pas ma faute.</p> +<p>—Taisez-vous +imbécile! La maison à la porte rouge, cocher. Oh! Si +jamais pauvre femme a été z'unie avec une créature +qui prend plaisir à +la tourner en ridicule devant les étrangers, je puis me vanter +d'être +cette femme!</p> +<p>—Vous devriez mourir de +honte, Raddle, dit la seconde petite femme qui +n'était autre que Mme Cluppins.</p> +<p>—Dites-moi donc au moins +ce que j'ai fait?</p> +<p>—Taisez-vous, brute, de +peur de me faire oublier de quelle école je +suis, et que je ne m'abaisse à vous gifler!»</p> +<p>Pendant ce petit dialogue +matrimonial, le cocher conduisait +ignominieusement le cheval par la bride, et s'arrêtait devant la +porte +rouge que Master Bardell avait déjà ouverte. Quelle +manière plate et +commune de se présenter devant la porte d'une amie! au lieu +d'arriver +avec tout le feu, toute la furie du noble coursier; au lieu de faire +frapper à la porte par le cocher; au lieu d'ouvrir le tablier +avec +bruit, et juste au dernier moment, de peur de rester dans un courant +d'air, au lieu de se faire tendre son châle comme si on avait un +domestique à soi! Tout le zeste de la chose était perdu; +c'était plus +vulgaire que de venir à pied.</p> +<p>«Eh ben! Tommy, dit +Mme Cluppins; comment va c'te pauv' chère femme de +mère?</p> +<p>—Oh! elle va +très-bien. Elle est dans le parloir de devant, toute +prête. Je suis tout prêt aussi, moi. En parlant ainsi, +Master Bardell +fourrait ses mains dans ses poches et s'amusait à sauter de la +première +marche du perron sur le trottoir, et <i>vice versa</i>.</p> +<p>—Y a-t-il encore +quelqu'un qui vient avec nous? reprit Mme Cluppins, en +arrangeant sa pèlerine.</p> +<p>—Mme Sanders y va aussi; +et moi aussi, j'y vas aussi, moi.</p> +<p>—Peste soit du moutard, +il ne pense qu'à lui seul. Dites donc, Tommy, +mon petit homme?</p> +<p>—Hein?</p> +<p>—Qu'est-ce qui vient +encore, mon amour? continua Mme Cluppins d'une +manière insinuante.</p> +<p>—Oh! Mme Rogers, elle +vient aussi, elle, répondit Master Bardell, en +ouvrant ses yeux de toutes ses forces.</p> +<p>—Quoi! la dame qui a +loué le logement?» s'écria Mme Cluppins.</p> +<p>Master Bardell +enfonça ses mains plus profondément dans ses poches, et +baissa la tête trente-cinq fois, ni plus ni moins, pour exprimer +qu'il +s'agissait bien de la dame du logement.</p> +<p>«Ah ça! +continua Mme Cluppins; c'est une vraie noce.</p> +<p>—Qu'est-ce que vous +diriez donc, si vous saviez ce qu'il y a dans le +buffet? ajouta Master Bardell.</p> +<p>—Qu'est-ce qu'il y a +donc, Tommy? reprit Mme Cluppins d'un air +séduisant. Je suis sûre que vous allez me le dire.</p> +<p>—Non, je ne veux pas; +rétorqua l'intéressant héritier, en secouant sa +tête un nombre indéterminé de fois, et en +recommençant à sauter sur +l'escalier.</p> +<p>—Quel petit mâtin +embêtant murmura Mme Cluppins. Allons, Tommy, contez +la chose à votre chère Cluppy.</p> +<p>—Maman ne veut pas. Si je +ne dis rien, j'en aurai, moi, j'en aurai, +moi!» Réjoui par cette agréable perspective, le +jeune prodige s'appliqua +avec une nouvelle vigueur à son manège enfantin.</p> +<p>Cette espèce +d'interrogatoire avait lieu tandis que M. Raddle, Mme +Raddle et le cocher se disputaient sur le prix de la course. +L'altercation s'étant terminée à l'avantage de +l'automédon, Mme Raddle +entra dans la maison, affreusement agitée.</p> +<p>«Ciel qu'avez-vous +donc, Mary-Ann? demanda Mme Cluppins.</p> +<p>—Ah! Betsy! j'en suis +encore toute tremblante! Raddle n'est pas un +homme; il me laisse tout sur le dos.»</p> +<p>Cette attaque contre la +virilité de pauvre Raddle, était à peine loyale: +car, dès le commencement de la dispute, il avait +été mis de coté par son +aimable épouse, et avait reçu l'ordre péremptoire +de tenir son bec. Quoi +qu'il en soit, il n'eut pas le loisir de se défendre, car il +devenait +évident que Mme Raddle allait s'évanouir. Dès +qu'on s'en aperçut, de la +fenêtre du parloir, Mme Bardell, mistress Sanders, la locataire +et la +servante de la locataire, sortirent précipitamment, et +portèrent +l'intéressante lady dans l'appartement, parlant toutes à +la fois, et +l'accablant d'expressions de condoléances et de pitié, +comme si elle +était la personne la plus malheureuse de la terre. Elle fut +déposée sur +un sofa du parloir, et la dame du premier étage ayant couru +chercher un +flacon de sel volatil, prit Mme Raddle par le cou, et le lui appliqua +sous le nez, avec toute la sollicitude compatissante du beau sexe. +Après +de nombreux plongeons, après s'être bien débattue, +la dame évanouie fut +enfin obligée de déclarer qu'elle se trouvait mieux.</p> +<p>«Ah! pauvre +créature! s'écria Mme Rogers; je conçois ce +qu'elle éprouve, +hélas! je le sais trop bien.</p> +<p>—Ah! pauvre +créature! Et moi aussi je le sais, répéta Mme +Sanders, et +alors toutes les dames commencèrent à gémir +à l'unisson, en disant +qu'elles aussi savaient ce qu'il en était, et la plaignaient de +tout +leur cœur. La petite servante elle-même, haute de trois pieds, et +âgée +de treize ans, manifestait sa profonde sympathie.</p> +<p>—Mais qu'est-ce qui est +arrivé? demanda Mme Bardell.</p> +<p>—Oui, ajouta Mme Rogers, +qu'est-ce qui vous a mis dans cet état, +madame?</p> +<p>—J'ai été +contrariée, répondit Mme Raddle d'un ton de reproche. +Toutes +les dames jetèrent aussitôt à M. Raddle des regards +pleins +d'indignation.</p> +<p>—Le fait est, dit ce +malheureux gentleman, en s'avançant, le fait est +que, quand nous sommes descendus à la porte, nous avons eu une +dispute +avec le conducteur du cabriolet.» Un cri aigu de sa femme, +à la mention +de ce nom, rendit toute autre explication impossible.</p> +<p>«Raddle, dit Mme +Cluppins, vous feriez bien de nous laisser seules avec +elle, pour la faire revenir. Elle ne se remettra jamais tant que vous +serez là.»</p> +<p>Toutes les dames +étant de la même opinion, M. Raddle fut poussé hors +de +la chambre, et engagé à prendre l'air dans la cour. Il +s'y promenait +depuis environ un quart d'heure, lorsque Mme Bardell vint lui annoncer, +avec un visage solennel, qu'il pouvait rentrer maintenant; mais qu'il +devait faire bien attention à la manière dont il se +conduirait avec sa +femme. Mme Bardell savait bien qu'il n'avait pas de mauvaises +intentions, mais Mary-Ann n'était pas forte, et s'il n'y prenait +pas +garde, il pourrait la perdre au moment où il s'y attendrait le +moins; ce +qui serait pour lui un terrible sujet de remords, dans la suite.</p> +<p>M. Raddle entendit tout +cela et bien d'autres choses encore, avec grande +soumission, et entra enfin dans le parloir, doux comme un agneau.</p> +<p>«Mon Dieu, madame +Rogers, dit Mme Bardell, personne ne vous a été +présenté!—M. Raddle, madame; Mme Cluppins, madame; Mme +Raddle, +madame....</p> +<p>—Sœur de Mme Cluppins, +fit observer Mme Sanders.</p> +<p>—Ah! vraiment? dit +mistress Rogers gracieusement; car elle était +locataire, et c'est sa servante qui devait servir, et, en vertu de sa +position, elle devait être plus gracieuse qu'intime. Ah! +vraiment!»</p> +<p>Mme Raddle sourit +agréablement, M. Raddle salua, et Mme Cluppins déclara +qu'elle se trouvait bien heureuse d'avoir l'honneur de faire la +connaissance d'une personne dont elle avait entendu dire autant de +choses avantageuses. Ce compliment bien tourné fut reçu +par la lady du +premier étage avec une condescendance parfaite.</p> +<p>«Savez-vous, +monsieur Raddle, dit Mme Bardell, que vous devez vous +trouver fort honoré de ce que vous et Tommy, vous êtes les +seuls +gentlemen chargés d'escorter tant de dames au Jardin Espagnol +à +Hampstead. N'est-ce pas votre avis, madame Rogers?</p> +<p>—Oh! certainement, +madame, répondit Mme Rogers; après quoi les autres +dames répétèrent: Oh certainement!</p> +<p>—Sans aucun doute, +madame, je sens cela, dit M. Raddle en se frottant +les mains, et en laissant apercevoir une légère tendance +à la gaieté. Et +même, je disais à Mme Raddle, pendant que nous venions +dans le +cabriolet...»</p> +<p>En entendant ce mot, qui +réveillait tant de souvenirs pénibles, Mme +Raddle appliqua de nouveau son mouchoir à ses yeux, et ne put +s'empêcher +de pousser un cri étouffé; Mme Bardell fronça le +sourcil, en regardant +M. Raddle, pour lui faire comprendre qu'il ferait beaucoup mieux de se +taire; puis, avec un air de dignité, elle pria la domestique de +Mme +Rogers de mettre le vin sur la table.</p> +<p>À ce signal, les +trésors cachés du buffet furent apportés, en +l'honneur +de la locataire, et donnèrent à tous les assistants une +satisfaction +sans limite. C'étaient plusieurs plats d'oranges et de biscuits, +une +bouteille de vieux porto, à trente-quatre pence, puis une autre +bouteille du célèbre xérès des Indes +orientales, à quatorze pence. Mais +alors, à la grande consternation de Mme Cluppins, Tommy parut +sur le +point de raconter comment il avait été interrogé +par elle, concernant le +contenu du buffet. Heureusement que, tout en parlant, il avala de +travers un verre de porto, ce qui mit sa vie en danger pendant quelques +minutes, et étouffa son récit dans son germe.</p> +<p>Après ce petit +incident, la compagnie alla chercher la voiture de +Hampstead, et au bout de deux heures elle était arrivée, +saine et sauve, +au Jardin Espagnol. Mais là le premier acte du malheureux M. +Raddle +faillit occasionner une rechute de sa tendre épouse; car +n'alla-t-il pas +s'aviser de demander du thé pour sept, tandis que, comme toutes +les +dames le firent remarquer à la fois, rien n'était plus +facile que de +faire boire Tommy dans la tasse de quelqu'un, ou dans celle de tout le +monde, quand le garçon aurait eu le dos tourné, ce qui +aurait épargné du +thé pour un, sans qu'il en fût moins bon pour cela?</p> +<p>Quoi qu'il en soit, il +n'y avait plus de ressources, et le thé arriva +avec sept tasses, sept soucoupes, et du pain et du beurre sur la +même +échelle. Mme Bardell fut élevée au fauteuil +à l'unanimité; Mme Rogers se +plaça à sa droite, Mme Raddle à sa gauche, et la +collation chemina avec +beaucoup de gaieté et de succès.</p> +<p>«Que la campagne +est jolie, soupira mistress Rogers; je souhaiterais +vraiment y vivre toujours!</p> +<p>—Oh! vous ne l'aimeriez +pas longtemps, madame, répliqua Mme Bardell +avec précipitation; car il n'était pas à propos +d'encourager de +semblables idées chez sa locataire.</p> +<p>—Je suis sûre, +madame, reprit la petite Mme Cluppins, que vous ne vous +en contenteriez pas quinze jours; vous êtes trop gaie et trop +recherchée +à la ville.</p> +<p>—Cela se peut, madame.... +cela se peut, murmura doucement la locataire +du premier étage.</p> +<p>—La campagne, fit +observer M. Raddle, en retrouvant un peu d'assurance +et de gaieté, la campagne est très-bonne pour les +personnes seules, qui +n'ont personne qui se soucisse d'elles, ou pour les personnes qui ont +eu +des peines de cœur, et toutes ces sortes de choses. La campagne pour +une âme blessée, dit le poëte....»</p> +<p>Or, de toutes les paroles +que pouvait proférer le malheureux gentleman, +celles-ci étaient indubitablement les plus mal trouvées. +En effet, à +cette citation, Mme Bardell ne manqua pas de fondre en larmes, et +voulut +quitter la table sur-le-champ; ce que voyant, son tendre fils se mit +à +pousser des cris affreux.</p> +<p>«Est-il possible, +s'écria Mme Raddle, en se tournant avec fureur vers la +locataire du premier étage, est-il possible qu'une femme soit +mariée à +un être aussi insupportable, qui se fait un jeu de blesser sa +sensibilité à chaque instant de la journée.</p> +<p>—Ma chère, dit M. +Raddle d'une voix plaintive, je n'avais pas la +moindre pensée....</p> +<p>—Vous n'aviez pas la +moindre pensée, répéta Mme Raddle avec un noble +dédain. Allez-vous-en; je ne puis plus vous voir; vous +êtes une brute.</p> +<p>—Ne vous tourmentez pas, +Mary-Ann, interrompit mistress Cluppins. Il +faut vraiment faire attention à votre santé ma +chère, vous n'y songez +pas assez. Allez-vous-en, Raddle, comme une bonne âme. Elle est +toujours +plus mal quand elle vous Voit.</p> +<p>—Oui, oui, dit Mme +Rogers, en appliquant sur nouveaux frais son flacon, +vous ferez bien de prendre votre thé tout seul, monsieur.»</p> +<p>Mme Sanders qui, suivant +sa coutume, était fort occupée du pain et du +beurre, exprima la même opinion, et Raddle se retira sans +souffler mot.</p> +<p>Après cela, les +dames s'empressèrent d'élever Master Bardell dans les +bras de sa mère, mais comme il était un peu grand pour +cette manœuvre +enfantine, ses bottines s'embarrassèrent dans la table à +thé, et +occasionnèrent quelque confusion parmi les tasses et les +soucoupes. +Heureusement que cette espèce d'attaque, qui est contagieuse +chez les +dames, dure rarement longtemps: aussi, après avoir bien +embrassé son +bambin, après avoir pleuré sur ses cheveux, Mme Bardell +revint à elle, +le remit par terre, s'étonna d'avoir été si peu +raisonnable, et se versa +une autre tasse de thé.</p> +<p>En ce moment, on entendit +le roulement d'un carrosse qui s'approchait, +et les dames, en levant les yeux, virent une voiture de place +s'arrêter +à la porte du jardin.</p> +<p>«Encore du monde, +dit Mme Sanders.</p> +<p>—C'est un gentleman, +reprit Mme Raddle.</p> +<p>—Eh mais! s'écria +Mme Bardell, c'est M. Jackson, le jeune homme de chez +Dodson et Fogg. Est-ce que M. Pickwick aurait payé les dommages?</p> +<p>—Ou offert le mariage, +suggéra Mme Cluppins.</p> +<p>—Comme le gentleman est +long à venir! dit Mme Rogers. Pourquoi donc ne +se dépêche-t-il pas?»</p> +<p>Cependant, M. Jackson, +après avoir adressé quelques observations à un +homme en habit noir râpé, qui venait de descendre du +fiacre, et qui +tenait un gros bâton de frêne, se dirigea vers l'endroit +où les dames +étaient assises, tout en tortillant ses cheveux autour du bord +de son +chapeau.</p> +<p>«Qu'est-ce qu'il y +a de nouveau, monsieur Jackson? demanda Mme Bardell +avec anxiété.</p> +<p>—Rien du tout, madame, +répondit Jackson. Comment ça va-t-il, madame? Je +vous demande pardon, madame, de vous déranger, mais la loi, +madame, la +loi....» En proférant cette apologie, M. Jackson sourit, +fit un salut +commun à toutes les dames, et donna à ses cheveux un +autre tour. Mme +Rogers chuchota à Mme Raddle que c'était +réellement un jeune homme bien +élégant.</p> +<p>«Je suis +allé chez vous, reprit Jakson, et en apprenant que vous +étiez +ici, j'ai pris une voiture et je suis venu. Nous avons besoin de vous +sur-le-champ, madame Bardell.</p> +<p>—Besoin de moi! +s'écria la dame, que la soudaineté de cette +communication avait fait tressaillir.</p> +<p>—Oui, dit Jackson en se +mordant les lèvres, c'est une affaire +très-importante, très-pressante, et qui ne peut pas +être remise. Dodson +me l'a dit expressément et Fogg aussi. Tellement que j'ai +gardé la +voiture pour vous remmener.</p> +<p>—Quelle drôle de +chose!» s'écria Mme Bardell.</p> +<p>Toutes les dames +convinrent que c'était fort drôle, mais elles furent +unanimement d'avis que ce devait être fort important; sans quoi +Dodson +et Fogg n'auraient pas envoyé à Hampstead. Enfin elles +ajoutèrent que, +puisque l'affaire était importante, Mme Bardell ferait bien de +se rendre +sur-le-champ à l'étude.</p> +<p>Lorsqu'on est +demandé avec une hâte si monstrueuse par son homme +d'affaires, cela donne un certain degré de relief, qui +n'était +nullement désagréable à Mme Bardell. En effet, +elle pouvait +raisonnablement espérer que cela la rehausserait dans l'opinion +de sa +locataire, elle fit quelques minauderies, affecta beaucoup de vexation +et d'hésitation, mais elle conclut, à la fin, qu'elle +ferait bien de +s'en aller. Ensuite elle ajouta d'une voix persuasive: «Vous vous +rafraîchirez bien un peu après votre course, monsieur +Jackson?</p> +<p>—Réellement, il +n'y a pas beaucoup de temps à perdre; et puis j'ai là +un ami, répondit Jackson en montrant l'homme au bâton de +frêne.</p> +<p>—Oh! mais, monsieur, +faites entrer votre ami.</p> +<p>—Mais.... je vous +remercie, répliqua Jackson avec quelque embarras. Il +n'est pas habitué à la société des dames, +et cela le rend tout timide. +Si vous voulez ordonner au garçon de lui porter quelque chose, +je ne +suis pas bien sûr qu'il le boive, mais vous pouvez +essayer.» Vers la fin +de ce discours, les doigts de M. Jackson se jouaient plaisamment autour +de son nez, pour avertir ses auditeurs qu'il parlait ironiquement.</p> +<p>Le garçon fut +immédiatement dépêché vers le gentleman +timide, qui +consentit à prendre quelque chose. M. Jackson prit aussi quelque +chose, +et les dames en firent autant, par pur esprit d'hospitalité. M. +Jackson +ayant alors déclaré qu'il était temps de partir, +Mme Sanders, Mme +Cluppins et Tommy grimpèrent dans la voiture, laissant les +autres dames +sous la protection de M. Raddle. Mme Bardell monta la dernière.</p> +<p>«Isaac, dit alors +Jackson, en regardant son ami qui était assis sur le +siége, et fumait un cigare.</p> +<p>—Eh bien?</p> +<p>—Voilà madame +Bardell.</p> +<p>—Oh! il y a longtemps que +je le savais.»</p> +<p>Mme Bardell étant +entrée dans le carrosse, M. Jackson s'y plaça +après +elle, et les chevaux partirent. Chemin faisant, Mme Bardell admirait la +perspicacité de l'ami de M. Jackson, «Que ces hommes de +loi sont malins! +pensait-elle; comme ils reconnaissent les gens!»</p> +<p>Au bout de peu de temps +Mme Cluppins et Mme Sanders s'étant endormies, +M. Jackson dit à la veuve du douanier: «Savez-vous que les +frais de +votre affaire sont bien lourds?</p> +<p>—Je suis +fâchée que vous ne puissiez pas les faire payer, +répondit +celle-ci. Mais dame! puisque vous entreprenez les choses par +spéculation, il faut bien que vous buviez un bouillon de temps +en temps.</p> +<p>—On m'a dit +qu'après le procès, vous aviez donné à +Dodson et Fogg un +<i>cognovit</i> pour le montant des frais.</p> +<p>—Oui, simple affaire de +forme.</p> +<p>—Sans doute, +répliqua Jackson d'un ton sec. Simple affaire de forme, +comme vous dites.»</p> +<p>On continuait à +rouler, et Mme Bardell s'endormit. Elle se réveilla au +bout de quelque temps, lorsque la voiture s'arrêta.</p> +<p>«Comment! +s'écria-t-elle. Sommes-nous déjà à <i>Freeman's +Court</i>?</p> +<p>—Nous n'allons pas tout +à fait jusque-là, repartit Jackson. Voulez-vous +avoir la bonté de descendre?»</p> +<p>Mme Bardell obéit +machinalement, car elle n'était pas encore +complètement réveillée. Elle se trouvait dans un +drôle d'endroit: un +grand mur avec une grille au milieu; et, à l'intérieur +d'un vestibule, +un bec de gaz qui brûlait.</p> +<p>—Allons, mesdames! dit +l'homme au bâton de frêne en regardant dans la +voiture et en secouant Mme Sanders pour la réveiller, +descendons.»</p> +<p>Mme Sanders ayant +poussé son amie, elles descendirent, et Mme Bardell, +appuyée sur le bras de M. Jackson et conduisant Tommy par la +main, était +déjà entrée sous le porche.</p> +<p>La chambre où les +trois dames pénétrèrent ensuite était +encore plus +singulière que l'entrée du bâtiment. Il s'y +trouvait tant d'hommes +debout, et ils regardaient si fixement les ladies!</p> +<p>«Qu'est-ce que +c'est donc que cet endroit? demanda Mme Bardell, en +s'arrêtant.</p> +<p>—C'est une de nos +administrations publiques, répondit Jackson, en lui +faisant passer une porte. Puis se retournant pour voir si les autres +femmes le suivaient: Attention, Isaac! s'écria-t-il.</p> +<p>—N'ayez pas peur, +répondit l'homme au bâton de frêne. La porte se +referma pesamment sur eux, et ils descendirent un escalier de quelques +marches.</p> +<p>—Enfin, nous y +voilà! s'écria Jackson en regardant d'un air triomphant +autour de lui, sains et saufs, hein! madame Bardell?</p> +<p>—Qu'est-ce que vous +voulez dire? demanda la dame dont le cœur +palpitait sans qu'elle sût pourquoi.</p> +<p>—Voilà, +répondit Jackson en la tirant un peu de côté. Ne +vous effrayez +pas, madame Bardell. Il n'y a jamais eu d'homme plus délicat que +Dodson, +madame, ni plus humain que Fogg. C'était leur devoir, comme +hommes +d'affaires, de vous faire mettre à l'ombre pour ces frais; mais +ils +tenaient beaucoup à ménager votre sensibilité, +autant que possible. +Quelle consolation pour vous de penser comment cela s'est fait! Vous +êtes dans la prison pour dettes, madame. Je vous souhaite une +bonne +nuit, madame Bardell. Bonsoir, Tommy.»</p> +<p>Ayant dit ces mots, +Jackson s'éloigna rapidement avec l'homme au bâton +de frêne. Un autre individu, qui se trouvait là avec des +clefs à la +main, emmena Mme Bardell, tout éperdue, à un corridor du +second étage. +La malheureuse veuve poussa un cri de désespoir, Tommy +l'accompagna d'un +grognement, Mme Cluppins resta pétrifiée; quant à +Mme Sanders, elle +s'enfuit, sans plus de façon, car M. Pickwick, l'homme innocent +et +opprimé, était là, prenant sa pitance d'air +quotidienne, et près de lui +se tenait Sam Weller qui, en apercevant Mme Bardell, ôta son +chapeau +avec une politesse moqueuse, tandis que son maître indigné +faisait une +pirouette sur le talon.</p> +<p>«Ne la tracassez +pas, cette pauvre femme, dit le guichetier à Sam +Weller, elle ne fait que d'arriver.</p> +<p>—Prisonnière! +s'écria Sam en remettant son chapeau avec vivacité. +À la +requête de qui? Pourquoi? Parlez donc, vieux!</p> +<p>—Dodson et Fogg, +répondit l'homme. En vertu d'un <i>cognovit</i> pour des +frais.</p> +<p>—Ici, Job! Job! +vociféra Sam en se précipitant le long du corridor, +courez chez M. Perker, Job; j'ai besoin de lui sur-le-champ. +Voilà une +bonne affaire pour nous, j'espère. Ah! la bonne farce! Hourra! +Où est le +gouverneur?»</p> +<p>Mais personne ne +répondit à ces questions, car aussitôt que Job +avait +appris de quoi il s'agissait, il était parti comme un furieux, +et Mme +Bardell s'était évanouie pour tout de bon.<br/> +</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;"/> +<p><br/> +</p> +<h2><a name="CHAPITRE_XVIII" id="CHAPITRE_XVIII">CHAPITRE XVIII.</a></h2> +<h3>Principalement +dévoué à des affaires d'intérêt et +à l'avantage temporel +de Dodson et Fogg. Réapparition de M. Winkle dans des +circonstances +extraordinaires. La bienveillance de M. Pickwick se montre plus forte +que son obstination.</h3> +<p>Job Trotter, sans rien +diminuer de sa rapidité, courut tout le long +d'<i>Holborn</i>. Il s'ouvrait un passage tantôt au milieu de la +rue, tantôt +sur le trottoir, tantôt dans le ruisseau, suivant l'endroit +où il voyait +le plus de chances d'avancer à travers la foule de voitures, +d'hommes, +de femmes et d'enfants qui encombraient cette longue rue, et sans se +soucier d'aucune espèce d'obstacle. Il ne s'arrêta pas une +seule +seconde, tant qu'il n'eut pas atteint la porte de <i>Gray's Inn</i>. +Cependant, malgré toute sa diligence, il y avait une bonne +demi-heure +qu'elle était fermée; lorsqu'il y arriva, et avant qu'il +eût découvert +la femme de ménage de M. Perker, laquelle vivait avec une de ses +filles, +mariée à un garçon de bureau, non résident, +qui demeurait à un certain +numéro, dans une certaine rue, tout auprès d'une certaine +brasserie, +quelque part derrière <i>Gray's Inn Lane</i>, il ne s'en +fallait plus que de +quinze minutes que la prison fût fermée pour la nuit. Il +était encore +nécessaire de déterrer M. Lowten dans +l'arrière-parloir de la <i>Pie et la +Souche</i>, et Job lui avait à peine communiqué le +message de Sam, lorsque +l'horloge sonna dix heures.</p> +<p>«Ah! ah! dit +Lowten; vous ne pourrez pas rentrer cette nuit, il est trop +tard. Vous avez pris la clef des champs, mon ami.</p> +<p>—Ne vous occupez pas de +moi, répliqua Job. Je puis dormir n'importe où; +mais ne serait-il pas bon de voir M. Perker ce soir pour qu'il puisse +faire notre affaire demain, dès le matin.</p> +<p>—Voyez-vous, +répondit Lowten après avoir réfléchi +pendant quelques +instants; si c'était pour tout autre personne, Perker ne serait +pas bien +charmé que j'allasse le relancer chez lui; mais comme c'est pour +M. +Pickwick, je pense que je puis me permettre le cabriolet aux frais de +l'étude, pour l'aller trouver.»</p> +<p>S'étant +décidé à suivre cette marche, M. Lowten prit son +chapeau, pria +la compagnie de faire occuper le fauteuil par un vice-président, +durant +son absence temporaire, conduisit Job à la place de voitures la +plus +voisine, et choisissant la plus rapide en apparence, donna au cocher +cette adresse: <i>Montague-Place, Russell-Square</i>.</p> +<p>M. Perker avait eu du +monde à dîner, comme le témoignaient les +lumières +qu'on apercevait aux fenêtres, le son d'un piano carré <i>perfectionné</i> +et +d'une voix de salon <i>perfectionnable</i>, qui s'échappaient +des mêmes +fenêtres, et l'odeur, un peu trop forte de victuaille, qui +remplissait +les escaliers. Le fait est qu'une couple d'excellents agents d'affaires +de province, étant venus à Londres, en même temps, +M. Perker avait +réuni, pour les recevoir, une agréable +société. C'étaient M. Snicks, le +secrétaire du bureau d'assurances sur la vie; M. Prosant, le +célèbre +avocat; trois avoués, un commissaire des banqueroutes, un avocat +spécial +du Temple, et son élève, petit jeune homme à l'air +décidé, qui avait +écrit sur les lois mortuaires un livre fort amusant, embelli +d'un grand +nombre de notes marginales; enfin, divers autres personnages aussi +aimables et aussi distingués. Telle était la +réunion que quitta le petit +Perker, lorsqu'on lui eut annoncé à voix basse que son +clerc demandait à +lui parler. Arrivé dans la salle à manger, il y trouva M. +Lowten avec +Job. Une chandelle de cuisine, posée sur la table, +éclairait +médiocrement les deux visiteurs, car le gentleman qui, pour un +salaire +trimestriel, consentait à porter une culotte de peluche, +entretenait +pour le clerc et pour toute la boutique un mépris bien naturel, +et +n'avait pas daigné leur donner d'autres luminaires.</p> +<p>«Eh bien! Lowten, +dit le petit Perker en fermant la porte, qu'est-ce +qu'il y a de nouveau? Quelque lettre importante arrivée dans un +paquet?</p> +<p>—Non, monsieur; mais +voilà un messager de M. Pickwick.</p> +<p>—De Pickwick, eh? dit +le petit homme, et se tournant vivement vers Job. +Eh bien! qu'est-ce qu'il y a?</p> +<p>—Dodson et Fogg ont +fait coffrer Mme Bardell pour les frais de son +affaire, monsieur.</p> +<p>—Pas possible! +s'écria Perker, en mettant ses mains dans ses poches et +en s'appuyant sur le buffet.</p> +<p>—Il paraît qu'ils +se sont fait donner par elle un <i>cognovit</i> aussitôt +après le jugement.</p> +<p>—Par Jupiter! +s'écria Perker en retirant ses mains de ses poches et en +frappant emphatiquement le dos de la droite dans la paume de la gauche: +Par Jupiter! ce sont les gaillards les plus habiles que j'aie jamais +rencontrés.</p> +<p>—Et les plus +rusés que j'aie jamais connus, monsieur, ajouta Lowten.</p> +<p>—Je le crois bien, fit +Perker; on ne sait par où les prendre.</p> +<p>—C'est +très-vrai, monsieur, répondit Lowten. Et tous les deux, +alors, +clerc et avoué, demeurèrent silencieux, pendant quelques +minutes, avec +une physionomie animée, comme s'ils avaient été +occupés à réfléchir sur +l'une des plus belles découvertes qui aient jamais enorgueilli +l'esprit +humain. Lorsqu'ils furent revenus de ce transport d'admiration, Job +Trotter se déchargea du reste de sa commission. Perker hocha la +tête +d'un air pensif, et tirant sa montre:</p> +<p>«Demain à +dix heures précises, j'y serai, dit-il, Sam a tout à fait +raison: dites-le-lui de ma part. Voulez-vous prendre un verre de vin, +Lowten?</p> +<p>—Non, monsieur, je vous +remercie.</p> +<p>—Vous voulez dire oui, +je pense? a reprit le petit homme en prenant une +bouteille et des verres.</p> +<p>Comme effectivement +Lowten voulait dire oui, il n'ajouta rien sur le +même sujet, mais, s'adressant à Job, il lui demanda +à voix basse, assez +haut cependant pour être entendu de Perker, si son portrait, qui +était +pendu à côté de la cheminée, n'était +pas étonnant de ressemblance? +Nécessairement Job répondit que oui; puis, le vin +étant versé, Lowten +but à la santé de mistress Perker et des enfants, et Job +à celle de M. +Perker. Cependant le gentleman aux culottes de peluche, ne regardant +pas +comme une partie de son devoir de reconduire les gens de +l'étude, et ne +daignant pas répondre à la sonnette, nos deux messagers +se +reconduisirent eux-mêmes. L'avoué rentra dans son salon, +le clerc dans +sa taverne et Job dans le marché de <i>Covent-Garden</i>, pour +y passer la +nuit, dans un panier à légumes.</p> +<p>Le lendemain matin, +ponctuel à l'heure dite, le brave petit avoué frappa +à la porte de M. Pickwick. Sam l'ouvrit avec empressement. +«Monsieur +Perker, dit-il à M. Pickwick, qui était assis près +de la fenêtre, dans +une attitude pensive; puis il ajouta: Je suis bien content, monsieur, +que vous soyez venu par hasard. J'imagine que le gouverneur a quelque +chose à vous dire.»</p> +<p>Perker fit comprendre +à Sam, par un coup d'œil d'intelligence, qu'il ne +parlerait pas de son message, et lui ayant fait signe de s'approcher, +il +lui chuchota quelques mots à l'oreille.</p> +<p>«Vraiment, +monsieur? c'est-il possible!» s'écria Sam en reculant de +surprise.</p> +<p>Perker sourit et fit un +geste affirmatif. Sam regarda le petit avoué, +puis M. Pickwick, puis le plafond, puis le petit avoué sur +nouveaux +frais; il sourit, il éclata de rire tout à fait, et +finalement, +ramassant son chapeau, il disparut sans autre explication.</p> +<p>«Qu'est-ce que +tout cela signifie? demanda M. Pickwick en regardant +Perker avec étonnement. Qu'est-ce qui a mis Sam dans un +état aussi +extraordinaire?</p> +<p>—Oh! rien, rien, +répliqua le petit homme; mais, mon cher monsieur, +approchez votre chaise de la table, je vous prie, car j'ai beaucoup de +choses à vous dire.</p> +<p>—Quels sont ces +papiers? demanda M. Pickwick en voyant l'avoué déposer +sur la table une liasse attachée avec de la ficelle rouge.</p> +<p>—Les papiers de Bardell +et Pickwick,» répliqua Perker en dénouant la +ficelle avec ses dents.</p> +<p>Le philosophe fit +grincer les pieds de sa chaise sur le carreau, se +renversa sur le dossier, croisa ses bras et regarda son avoué +avec un +air sévère, si tant est que M. Pickwick pût prendre +un air sévère.</p> +<p>«Vous n'aimez pas +à entendre parler de cette affaire? poursuivit le +petit homme, toujours occupé de son nœud.</p> +<p>—Non, en +vérité.</p> +<p>—J'en suis +fâché, car ce sera le sujet de notre conversation, et....</p> +<p>—Perker, interrompit +précipitamment M. Pickwick, j'aimerais beaucoup +mieux que ce sujet ne fût jamais mentionné entre nous.</p> +<p>—Bah! bah! mon cher +monsieur, répliqua l'avoué en défaisant sa liasse +et en regardant son client du coin de l'œil; il est nécessaire +que nous +en parlions. Je suis venu ici exprès pour cela. Êtes-vous +prêt à +entendre ce que j'ai à vous dire, mon cher monsieur? Ne vous +pressez +pas: si vous n'êtes pas encore disposé, je puis attendre. +J'ai apporté +un journal, je serai à vos ordres quand vous voudrez. +Voilà. En parlant +ainsi, le petit homme croisa ses jambes, et parut commencer à +lire <i>le +Times</i> avec beaucoup de tranquillité et d'application.</p> +<p>—Allons, dit M. +Pickwick avec un soupir, qui pourtant se termina en un +sourire; dites tout ce que vous voudrez. C'est encore la vieille +rengaine, je suppose?</p> +<p>—Avec une +différence, mon cher monsieur, répliqua Perker en fermant +soigneusement le journal et en le remettant dans sa poche. Mme Bardell, +la demanderesse, est dans ces murs, monsieur.</p> +<p>—Je le sais.</p> +<p>—Très-bien, et +vous savez comment elle est venue, je suppose? Je veux +dire pour quelle cause et à la requête de qui?</p> +<p>—Oui!... +c'est-à-dire que j'ai entendu la version de Sam à ce +sujet, +répondit M. Pickwick avec une indifférence +affectée.</p> +<p>—Je suis +persuadé que la version de Sam était parfaitement +correcte Eh +bien! maintenant, mon cher monsieur, voici la première question +que +j'aie à vous adresser. Cette femme doit-elle rester ici?</p> +<p>—Rester ici! +répéta M. Pickwick.</p> +<p>—Rester ici, mon cher +monsieur, répliqua Perker en s'appuyant sur le +dos de la chaise et en regardant fixement son client.</p> +<p>—Pourquoi me demander +cela à moi? Cela dépend de Dodson et Fogg, vous +le savez très-bien.</p> +<p>—Je ne le sais pas du +tout, rétorqua M. Perker avec fermeté. Cela ne +dépend pas de Dodson ni de Fogg; vous connaissez les personnages +aussi +bien que moi, mon cher monsieur. Cela dépend entièrement +et uniquement +de vous.</p> +<p>—De moi! s'écria +M. Pickwick en se levant par un mouvement nerveux, et +en se rasseyant à l'instant même.</p> +<p>Le petit homme frappa +deux fois sur le couvercle de sa tabatière, +l'ouvrit, prit une grosse pincée de tabac, referma la +boîte et articula +ces paroles: «de vous seul.»</p> +<p>«Je dis, mon cher +monsieur, poursuivit l'avoué, à qui sa prise semblait +donner, plus de confiance, je dis que sa libération prochaine, +ou son +éternelle réclusion, dépendent de vous, et de vous +seul. Écoutez-moi +jusqu'au bout, s'il vous plaît, mon cher monsieur; et ne +dépensez pas +tant d'énergie, car cela n'est bon à rien du tout, +qu'à vous mettre en +transpiration. Je dis, continua le petit homme, en établissant +chaque +proposition sur chacun de ses doigts; je dis qu'il n'y a que vous qui +puissiez la retirer de cet abîme de misère, et que vous ne +pouvez faire +cela qu'en payant les frais du procès, ceux de la demanderesse +et ceux +du défendeur, entre les mains de ces requins de <i>Freeman's +Court</i>. +Allons, mon cher monsieur, soyez calme, je vous en prie.»</p> +<p>Pendant ce discours, le +visage de M. Pickwick avait subi les changements +les plus extraordinaires, et il était évidemment sur le +point de laisser +éclater sa foudroyante indignation. Cependant il calma sa rage +comme il +put, et Perker, renforçant son argumentation par une autre prise +de +tabac, poursuivit ainsi qu'il suit:</p> +<p>«J'ai vu cette +femme ce matin. En payant les frais, vous pouvez obtenir +une décharge pleine et entière des dommages, et ce qui +sera pour vous, +j'en suis sûr, un motif beaucoup plus puissant, une confession +volontaire, écrite par elle, sous la forme d'une lettre à +moi adressée, +et déclarant que, dès le commencement, cette affaire a +été imaginée, +fomentée, et poursuivie par ces individus, Dodson et Fogg; +qu'elle +regrette profondément d'avoir servi d'instrument pour vous +tourmenter, +et qu'elle me prie d'intercéder auprès de vous pour +obtenir que vous +lui pardonniez.</p> +<p>—.... Si je paye les +frais pour elle, s'écria M. Pickwick avec +indignation. Un merveilleux document, en vérité!</p> +<p>—Il n'y a point de <i>si</i> +dans l'affaire, mon cher monsieur, reprit +Perker d'un air triomphant. Voici la lettre même dont je parle. +Elle a +été apportée à mon étude ce matin, +à neuf heures, par une autre femme, +avant que j'eusse mis le pied dans la prison; avant que j'eusse eu +aucune communication avec Mme Bardell; sur mon honneur! Le petit +avoué +choisit alors dans ses papiers la lettre en question, la posa devant M. +Pickwick, et se bourra le nez de tabac, durant deux minutes +consécutives.</p> +<p>—Est-ce là tout +ce que vous avez à me dire, demanda doucement M. +Pickwick.</p> +<p>—Pas tout à +fait. Je ne puis pas dire encore si la contexture du +<i>cognovit</i>, et les preuves que nous pourrons réunir sur la +conduite de +toute l'affaire, seront suffisantes pour justifier une accusation de +captation contre les deux avoués. Je ne l'espère pas, mon +cher monsieur; +ils sont sans doute trop habiles pour cela; mais je dirai du moins que +ces faits, pris ensemble, seront suffisants pour vous justifier aux +yeux +de tout homme raisonnable. Et maintenant, mon cher monsieur, +voilà mon +raisonnement: ces cent cinquante livres sterling en nombre rond, ne +sont +rien pour vous. Les jurés ont décidé contre +vous.... Oui, leur verdict +est erroné, je le sais; mais cependant ils ont +décidé, selon leur +conscience et contre vous. Or, il se présente une occasion de +vous +placer dans une position bien plus avantageuse que vous ne le pourriez +faire en restent ici. Car, croyez-moi, mon cher monsieur, pour les gens +qui ne vous connaissent pas, votre fermeté ne serait qu'une +obstination +brutale, qu'un entêtement criminel. Pouvez-vous donc +hésiter à profiter +d'une circonstance qui vous rend votre liberté, votre +santé, vos amis, +vos occupations, vos amusements; qui délivre votre fidèle +serviteur +d'une réclusion égale à la durée de votre +vie, et par-dessus tout qui +vous permet de vous venger d'une manière magnanime, et tout +à fait selon +votre cœur, en faisant sortir cette femme d'un réceptacle de +misère et +de débauche, où jamais aucun homme ne serait +renfermé, si j'en avais le +pouvoir, mais où l'on ne peut confiner une femme sans une +effroyable +barbarie. Eh bien! mon cher monsieur, je vous le demande non pas comme +votre homme d'affaires, mais comme votre véritable ami, +laisserez-vous +échapper l'occasion de faire tant de bien, pour cette +misérable +considération que quelques livres sterling passeront dans la +poche d'une +couple de fripons, pour qui cela ne fait aucune sorte de +différence, si +ce n'est que plus ils en auront gagné de cette manière, +plus ils +chercheront à en gagner encore, et par conséquent plus +tôt ils seront +entraînés dans quelque coquinerie, qui finira par une +culbute. Je vous +ai soumis ces observations, mon cher monsieur, très-faiblement, +très-imparfaitement, mais je vous prie d'y +réfléchir. Retournez-les dans +votre esprit aussi longtemps qu'il vous plaira, j'attendrai patiemment +votre réponse.»</p> +<p>Avant que M. Pickwick +eût pu répliquer, avant que Perker eût pris la +vingtième partie de tabac qu'exigeait impérativement un +si long +discours, ils entendirent dans le corridor un léger +chuchotement, suivi +d'un coup frappé avec hésitation à la porte.</p> +<p>«Quel ennui! quel +tourment! s'écria M. Pickwick, qui avait été +évidemment ému par le discours de son ami. Qui est +là?...</p> +<p>«Moi, monsieur, +répondit Sam, en faisant voir sa tête.</p> +<p>—Je ne puis pas vous +parler dans ce moment, Sam; je suis en affaire.</p> +<p>—Je vous demande +pardon, monsieur, mais il y a ici une dame qui prétend +qu'elle a quelque chose de très-urgent à vous dire.</p> +<p>—Je ne puis pas la +voir, répliqua M. Pickwick, dont l'esprit était +rempli de visions de Mme Bardell.</p> +<p>—Je ne crois pas +ça, reprit Sam en secouant la tête. Si vous saviez +qu'est-ce qu'est là, j'imagine que vous changeriez de note, +comme disait +le milan en entendant le rouge-gorge chanter dans la haie.</p> +<p>—Qui est-ce donc? +demanda M. Pickwick.</p> +<p>—Voulez-vous la voir, +monsieur? rétorqua Sam, en tenant la porte +entr'ouverte, comme s'il avait amené de l'autre +côté quelque animal +curieux.</p> +<p>—Il le faut bien, je +suppose, dit le philosophe en regardant, Perker.</p> +<p>—Eh bien! alors, +ça va commencer! s'écria Sam. En avant la grosse +caisse, tirez le rideau. Entrez les deux conspirateurs.»</p> +<p>En parlant ainsi, Sam +ouvrit entièrement la porte, et l'on vit +apparaître M. Nathaniel Winkle conduisant par la main la jeune +lady qui, +à Dingley-Dell, avait porté les brodequins +fourrés, et qui maintenant +formait un séduisant composé de confusion, de dentelles, +de rougeur, et +de soie lilas.</p> +<p>«Miss Arabelle +Allen! s'écria M. Pickwick en se levant de sa chaise.</p> +<p>—Non, mon cher ami, +madame Winkle, répondit le jeune homme, en tombant +sur ses genoux. Pardonnez-nous, mon respectable ami, +pardonnez-nous.»</p> +<p>M. Pickwick pouvait +à peine en croire l'évidence de ses sens, et +peut-être ne s'en serait-il pas contenté, si leur +témoignage n'avait pas +été corroboré par la physionomie souriante de M. +Perker et par la +présence corporelle de Sam et de la jolie femme de chambre qui, +dans le +fond du tableau, paraissaient contempler avec la plus vive satisfaction +la scène du premier plan.</p> +<p>«O monsieur +Pickwick, dit Arabelle d'une voix tremblante, et comme +alarmée de son silence. Pouvez-vous me pardonner mon +imprudence?»</p> +<p>M. Pickwick ne fit pas +de réponse verbale à cette demande, mais il ôta +précipitamment ses lunettes, et saisissant les deux mains de la +jeune +lady dans les siennes, il l'embrassa un grand nombre de fois (un plus +grand nombre de fois peut-être qu'il n'était absolument +nécessaire); +ensuite, retenant toujours ses deux mains, il dit à M. Winkle +qu'il +était un coquin bien audacieux, et lui ordonna de se lever. M. +Winkle, +qui depuis quelques minutes grattait son nez avec le bord de son +chapeau, d'une manière très-repentante, se remit alors +sur les pieds; et +M. Pickwick, après lui avoir tapé plusieurs fois sur le +dos, donna une +poignée de main pleine de chaleur au petit avoué. De son +côté, pour ne +pas rester en arrière dans les compliments qu'exigeait la +circonstance, +le petit homme embrassa de fort bon cœur la mariée et la jolie +femme de +chambre, puis après avoir secoué cordialement la main de +M. Winkle, +compléta sa démonstration de joie en prenant une +quantité de tabac +suffisante pour faire éternuer, durant le reste de leur vie, une +demi-douzaine de nez ordinaires.</p> +<p>«Eh bien, ma +chère enfant, dit M. Pickwick, comment tout cela s'est-il +passé? Allons, asseyez-vous et racontez-moi votre histoire. +Comme elle +est jolie, Perker! continua l'excellent homme, en examinant le visage +d'Arabelle, avec autant de plaisir et d'orgueil que si elle avait +été sa +propre fille.</p> +<p>—Délicieuse, mon +cher monsieur! Si je n'étais pas marié moi-même, je +vous porterais envie, heureux coquin, dit Perker en bourrant dans les +côtes de M. Winkle un coup de poing, que ce gentleman lui rendit +immédiatement. Après quoi l'un et l'autre se mirent +à rire aux éclats, +mais non pas aussi fort que Sam Weller, car il venait de calmer son +émotion en embrassant la jolie femme de chambre, derrière +la porte d'une +armoire.</p> +<p>—Sam, dit Arabelle avec +le plus doux sourire imaginable, je ne pourrai +jamais assez vous témoigner ma reconnaissance. Je me souviendrai +toujours de vos bons services dans le jardin de Clifton.</p> +<p>—Faut pas parler de +ça, madame, répondit Sam; je n'ai fait qu'aider la +nature, comme dit le docteur à la mère de l'enfant qui +était mort d'une +saignée.</p> +<p>—Mary, ma chère, +asseyez-vous, dit M. Pickwick en coupant court à ces +compliments. Et maintenant, combien y a-t-il de temps que vous +êtes +mariés, hein?»</p> +<p>Arabelle regarda d'un +air confus son seigneur et maître qui répondit: +«Seulement trois jours.</p> +<p>—Seulement trois jours! +Et qu'est-ce que vous avez donc fait pendant +ces trois mois-ci?</p> +<p>—Ah, oui! voilà +la question! interrompit M. Perker. Comment pouvez-vous +excuser tant de lenteur? Vous voyez bien que le seul étonnement +de +Pickwick c'est que cela ne se soit pas fait plus tôt.</p> +<p>—Le fait est, +répliqua M. Winkle en regardant la jeune femme qui +rougissait; le fait est que j'ai été longtemps avant de +pouvoir +persuader à Bella de s'enfuir avec moi; et lorsque je suis +parvenu à la +persuader, il s'est passé longtemps avant que nous pussions +trouver une +occasion. D'ailleurs, Mary était obligée de +prévenir un mois d'avance, +avant de quitter sa place, et nous ne pouvions guère nous passer +de son +assistance.</p> +<p>—Sur ma parole, +s'écria M. Pickwick, qui avait remis ses lunettes et +qui contemplait tour à tour Arabelle et M. Winkle, avec l'air le +plus +épanoui que puissent donner à une physionomie humaine la +bienveillance +et le contentement; sur ma parole, vous avez agi d'une manière +très-systématique. Et votre frère est-il instruit +de tout ceci, ma +chère?</p> +<p>—Oh! non, non! +répondit Arabelle en changeant de couleur. Cher monsieur +Pickwick, c'est de vous seul qu'il doit l'apprendre. Il est si violent, +si prévenu, et il a été si.... si partial pour son +ami M. Sawyer, que je +redoute affreusement les conséquences.</p> +<p>—Ah! sans aucun doute, +ajouta Perker gravement. Il faut que vous vous +chargiez de cette affaire-là, mon cher monsieur. Ces jeunes gens +vous +respecteront, mais ils n'écouteraient nulle autre personne. Vous +seul +pouvez prévenir un malheur. Des têtes chaudes! des +têtes chaudes!» Et le +petit homme prit une prise de tabac menaçante, en faisant une +grimace +pleine de doute et d'anxiété.</p> +<p>«Mais, mon ange, +dit M. Pickwick d'une voix douce, vous oubliez que je +suis prisonnier?</p> +<p>—Oh! non, en +vérité, je ne l'oublie pas! je ne l'ai jamais +oublié; je +n'ai jamais cessé de penser combien vos souffrances devaient +être +grandes, en cet horrible séjour. Mais j'espérais que vous +consentiriez à +faire, pour notre bonheur, ce que vous ne vouliez pas faire pour +vous-même. Si mon frère apprend cette nouvelle de votre +bouche, je suis +sûre que nous serons réconciliés. C'est le seul +parent que j'aie au +monde, monsieur Pickwick, et si vous ne plaidez pas ma cause, je crains +bien de perdre même ce dernier parent. J'ai eu tort, +très-grand tort, je +le sais....» Ici la pauvre Arabelle cacha son visage dans son +mouchoir, +et se prit à pleurer amèrement.</p> +<p>Le bon naturel de M. +Pickwick avait bien de la peine à résister à ces +larmes; mais quand Mme Winkle, séchant ses yeux, se mit à +le câliner, à +le supplier, avec les accents les plus doux de sa douce voix, il devint +tout à fait indécis et mal à son aise, comme il le +laissait voir +suffisamment en frottant avec un mouvement nerveux les verres de ses +lunettes, son nez, ses guêtres, sa tête et sa culotte.</p> +<p>Prenant avantage de ces +symptômes d'indécision, M. Perker, chez qui le +jeune couple était débarqué dans la +matinée, rappela, avec l'habileté +d'un homme d'affaires, que M. Winkle <i>senior</i> n'avait pas encore +appris +l'importante démarche que son fils avait faite; que le +bien-être futur +dudit fils dépendait entièrement de l'affection que +continuerait à lui +porter ledit M. Winkle <i>senior</i>; et que cette affection serait +fort +probablement endommagée si on lui cachait davantage ce grand +événement; +que M. Pickwick, en se rendant à Bristol pour voir M. Allen, +pourrait +également aller à Birmingham pour voir M. Winkle <i>senior</i>; +enfin que M. +Winkle <i>senior</i> pouvant à juste titre regarder M. Pickwick +comme le +mentor et pour ainsi dire le tuteur de son fils, M. Pickwick se devait +à +lui-même de l'informer personnellement de toutes les +circonstances de +l'affaire, et de la part qu'il y avait prise.</p> +<p>M. Tupman et M. +Snodgrass arrivèrent fort à propos dans cet endroit de +la plaidoirie; car comme il fallait bien leur apprendre ce qui +était +arrivé, avec les diverses raisons, pour et contre, la +totalité des +arguments fut passée en revue sur nouveaux frais; après +quoi chaque +personne présente répéta à son tour, +à sa manière et à son aise, tous +les raisonnements qu'elle put imaginer. À la fin M. Pickwick +supplié, +raisonné, de manière à renverser ses +résolutions, et presque à troubler +sa raison, prit Arabelle dans ses bras, déclara qu'elle +était une +charmante créature, que dès qu'il l'avait vue il avait eu +de l'affection +pour elle, et ajouta enfin qu'il n'avait pas le courage de s'opposer au +bonheur de deux jeunes gens, et qu'ils pouvaient faire de lui tout ce +qu'ils voudraient.</p> +<p>Aussitôt que Sam +eut entendu cette concession, il s'empressa de dépêcher +Job Trotter à l'illustre M. Pell, pour lui demander la +décharge dont M. +Weller avait eu soin de le munir dans la prévision que quelque +circonstance inattendue pourrait la rendre immédiatement +nécessaire. Sam +échangea ensuite tout ce qu'il avait d'argent comptant contre +vingt-cinq +gallons de porter, qu'il distribua lui-même dans le jeu de paume, +à tous +ceux qui en voulurent tâter; puis enfin il parcourut la prison en +poussant des hourras, jusqu'à ce qu'il en eût perdu la +voix, après quoi +il retomba dans ses habitudes calmes et philosophiques.</p> +<p>À trois heures +de l'après-midi, M. Pickwick quitta pour toujours sa +petite chambre, et traversa avec quelque peine la foule des +débiteurs +qui se pressaient autour de lui, pour lui donner des poignées de +main. +Quand il fut arrivé aux marches de la loge, il se retourna et +ses yeux +brillèrent d'un éclat céleste, car dans cette +foule de visages hâves et +amaigris, il n'en voyait pas un seul qui n'eût été +plus malheureux +encore, sans sa sympathie et sa charité.</p> +<p>«Perker, dit-il +au petit avoué, en faisant signe à un jeune homme de +s'approcher: voici M. Jingle dont je vous ai parlé.</p> +<p>—Très-bien, mon +cher monsieur, répondit l'homme d'affaires en regardant +Jingle d'un œil scrutateur. Vous me reverrez demain, jeune homme, et +j'espère que vous vous rappellerez, durant toute votre vie, ce +que je +vous communiquerai.»</p> +<p>L'ex-comédien +salua respectueusement, prit d'une main tremblante la main +que lui offrait M. Pickwick, et se retira.</p> +<p>«Vous connaissez +Job? je pense, reprit notre philosophe en le présentant +à M. Perker.</p> +<p>—Oui, je connais le +coquin, répondit celui-ci d'un ton de bonne +humeur. Allez voir votre ami, et trouvez-vous ici demain à une +heure, +entendez-vous. Vous n'avez plus rien à me dire, Pickwick?</p> +<p>—Rien du tout. Sam, +vous avez donné à votre hôte le petit paquet que je +vous ai remis pour lui?</p> +<p>—Oui, monsieur, il +s'est mis à pleurer, et il a dit que vous étiez bien +bon et bien généreux, mais qu'il souhaiterait +plutôt que vous puissiez +lui faire inoculer une bonne apoplexie, vu que son vieil ami, avec qui +il avait vécu si longtemps, est mort, et qu'il n'en trouvera +plus jamais +d'autre.</p> +<p>—Pauvre homme! dit M. +Pickwick: pauvre homme! Que Dieu vous bénisse, +mes amis!»</p> +<p>Lorsque l'excellent +homme eut ainsi fait ses adieux, la foule poussa une +acclamation bruyante, et beaucoup d'individus se précipitaient +vers lui +pour serrer de nouveau ses mains; mais il passa son bras sous celui de +Perker et s'empressa de sortir de la maison, infiniment plus triste en +cet instant que lorsqu'il y était entré. Hélas! +combien d'êtres +infortunés restaient là après lui; et combien y +sont encore enchaînés!</p> +<p>Ce fut une heureuse +soirée, du moins pour la compagnie qui s'était +rassemblée à l'hôtel de <i>George et Vautour</i>; +et le lendemain matin il +sortit de cette demeure hospitalière deux cœurs légers et +joyeux, dont +les propriétaires étaient M. Pickwick et Sam Weller. Le +premier fut +bientôt après déposé dans l'intérieur +d'une bonne chaise de poste, et le +second monta légèrement sur le petit siége de +derrière.</p> +<p>«Monsieur, cria +le valet à son maître.</p> +<p>—Eh! bien, Sam? +répondit M. Pickwick en mettant la tête à la +portière.</p> +<p>—Je voudrais bien que +ces chevaux-là soient restés trois mois en +prison, monsieur.</p> +<p>—Et pourquoi cela, Sam?</p> +<p>—Ma foi, monsieur, +s'écria Sam en se frottant les mains c'est qu'ils +détaleraient d'un fameux train!»<br/> +</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;"/> +<p><br/> +</p> +<h2><a name="CHAPITRE_XIX_"></a>CHAPITRE XIX.</h2> +<h3>Où l'on raconte +comment M. Pickwick, avec l'assistance de Sam, essaya +d'amollir le cœur de M. Benjamin Allen, et d'adoucir la rage de M. +Robert Sawyer.</h3> +<p>M. Ben Allen et M. Bob +Sawyer, assis en tête à tête dans leur +arrière-boutique, s'occupaient activement à +dévorer un hachis de veau et +à faire des projets d'avenir, lorsque le discours tomba, assez +naturellement, sur la clientèle acquise par le susdit Bob, et +sur ses +chances actuelles d'obtenir un revenu suffisant au moyen de l'honorable +profession à laquelle il s'était dévoué.</p> +<p>«Je les crois +légèrement douteuses, dit l'estimable jeune homme, en +suivant le fil de la conversation.</p> +<p>—Légèrement +douteuses? répéta M. Ben Allen; et, après avoir +aiguisé son +intelligence au moyen d'un verre de bière, il ajouta: Qu'est-ce +donc que +vous trouvez légèrement douteux?</p> +<p>—Les chances que j'ai de +faire fortune.</p> +<p>—Je l'avais oublié, +Bob. La bière vient de me faire souvenir que je +l'avais oublié! C'est vrai, elles sont douteuses.</p> +<p>—C'est étonnant +comme les pauvres gens me patronnent, reprit Bob d'un +ton réfléchi. Ils frappent à ma porte à +toutes les heures de la nuit, +prennent une quantité fabuleuse de médecines, mettent des +vésicatoires +et des sangsues, avec une persévérance digne d'un +meilleur sort, et +augmentent leur famille d'une manière véritablement +hyperbolique. Six de +ces petites lettres de change, échéant toutes le +même jour, et toutes +confiées à mes soins, Ben!</p> +<p>—C'est une chose fort +consolante, répondit M. Ben Allen en approchant +son assiette du plat de hachis.</p> +<p>—Oh! certainement. +Seulement j'aimerais autant avoir la confiance de +patients qui pourraient se priver d'un ou deux shillings. Cette +clientèle-ci était parfaitement décrite dans +l'annonce; c'est une +<i>clientèle</i>..., une clientèle très +étendue, et rien de plus!</p> +<p>—Bob, dit M. Ben Allen en +posant son couteau et sa fourchette, et en +fixant ses yeux sur le visage de son ami; Bob, je vais vous dire ce +qu'il faut faire.</p> +<p>—Voyons.</p> +<p>—Il faut vous rendre +maître, aussi vite que possible, des mille livres +sterling (25 000 fr.) d'Arabelle.</p> +<p>—Trois pour cent +consolidés, actuellement inscrits, en son nom, sur le +livre du gouverneur et de la compagnie de la banque d'Angleterre, +ajouta +Bob Sawyer avec la phraséologie légale.</p> +<p>—Exactement. Elle en jouira +à sa majorité, ou lorsqu'elle sera mariée. +Il s'en faut d'un an qu'elle ne soit majeure; et si vous aviez du +toupet, il ne s'en faudrait pas d'un mois qu'elle ne fût +mariée.</p> +<p>—C'est une créature +charmante, délicieuse, Ben, et elle n'a qu'un seul +et unique défaut, mais malheureusement cette +légère tache est un manque +de goût. Elle ne m'aime pas.</p> +<p>—Je crois qu'elle ne sait +pas qui elle aime, répliqua M. Ben Allen d'un +ton dédaigneux.</p> +<p>—C'est possible: mais je +crois qu'elle sait qui elle n'aime pas, et +cela est encore plus grave.</p> +<p>—Je voudrais, +s'écria M. Ben Allen en serrant ses dents, et en parlant +comme un guerrier sauvage qui dévore la chair crue d'un loup, +après +l'avoir déchiré avec ses ongles, plutôt que comme +un jeune gentleman +civilisé, qui mange un hachis de veau avec un couteau et une +fourchette; +je voudrais savoir s'il y a réellement quelque misérable +qui ait essayé +de gagner ses affections. Je crois que je l'assassinerais, Bob.</p> +<p>—Si je le rencontrais, +répondit M. Sawyer en s'arrêtant au milieu d'une +longue gorgée de <i>porter</i>, et en regardant d'un air +farouche par-dessus +le pot; si je le rencontrais, je lui mettrais une balle de plomb dans +le +ventre; et si cela ne suffisait pas, je le tuerais en l'en +extrayant.»</p> +<p>Benjamin regarda +pensivement et silencieusement son ami, pendant +quelques minutes, puis il lui dit:</p> +<p>«Vous ne lui avez +jamais fait de propositions directes, Bob?</p> +<p>—Non, parce que je savais +que cela ne servirait à rien.</p> +<p>—Vous lui en ferez avant +qu'il se passe vingt-quatre heures; reprit +Ben, avec le calme du désespoir. Elle vous épousera +ou.... elle dira +pourquoi. J'emploierai toute mon autorité.</p> +<p>—Eh bien! nous verrons.</p> +<p>—Oui, mon ami, nous +verrons! répéta Ben Allen d'un ton féroce. Il se +tut pendant quelques secondes, et ajouta d'une voix saccadée par +l'émotion: Vous l'avez aimée dès son enfance, mon +ami; vous l'aimiez +quand nous étions à l'école ensemble, et +dès lors elle faisait la +bégueule et dédaignait votre jeune tendresse. Vous +rappelez-vous qu'un +jour, avec toute la chaleur d'un amour enfantin, vous la pressiez +d'accepter une pomme et deux petits biscuits anisés, proprement +enveloppés dans le titre d'un de vos cahiers d'écriture?</p> +<p>—Oui, je me le rappelle.</p> +<p>—Elle vous refusa, n'est-ce +pas?</p> +<p>—Oui, elle me dit que +j'avais gardé le paquet dans la poche de mon +pantalon, pendant si longtemps, que la pomme avait acquis une chaleur +désagréable.</p> +<p>—Je m'en souviens, reprit +M. Allen d'un air sombre. Et là dessus, nous +la mangeâmes nous-mêmes, en y mordant +alternativement.»</p> +<p>Bob Sawyer indiqua par le +mélancolique froncement de ses sourcils qu'il +se rappelait encore cette dernière circonstance; et les deux +amis +restèrent, durant quelques minutes, absorbés dans leurs +méditations.</p> +<p>Tandis que ces +réflexions étaient échangées entre M. Bob +Sawyer et M. +Benjamin Allen, et tandis que le jeune garçon en livrée +grise, +s'étonnant de la longueur inaccoutumée du dîner, et +ressentant de +tristes pressentiments, relativement à la quantité de +veau haché qui lui +resterait, jetait de temps en temps vers la porte vitrée un +regard plein +d'anxiété, une voiture bourgeoise roulait pacifiquement +à travers les +rues de Bristol. C'était une espèce de coupé, +peint d'une triste couleur +verte, tiré par une espèce de cheval fourbu et conduit +par un homme à +l'air rechigné, dont les jambes étaient couvertes comme +celles d'un +groom, pendant que son corps était revêtu d'un habit de +cocher. Ces +apparences sont communes à beaucoup de voitures entretenues par +de +vieilles dames économes; et en effet, dans cette voiture, +était assise +une vieille dame, qui se vantait d'en être propriétaire.</p> +<p>«Martin? dit la +vieille dame en appelant l'homme rechigné par la glace +de devant.</p> +<p>—Eh bien? répondit +l'homme rechigné en touchant son chapeau.</p> +<p>—Chez M. Sawyer.</p> +<p>—J'y allais.»</p> +<p>La vieille dame fit un +signe de satisfaction à cette preuve +d'intelligence de son domestique; et l'homme rechigné, donnant +un bon +coup de fouet au cheval fourbu, ils arrivèrent, tous ensemble, +devant la +maison de M. Bob Sawyer.</p> +<p>«Martin, dit la +vieille dame quand la voiture fut arrêtée à la +porte de +M. Bob Sawyer, successeur de Nockemorf.</p> +<p>—De de quoi?</p> +<p>—Dites au garçon de +faire attention au cheval.</p> +<p>—J'y ferai ben attention +moi-même, répondit le cocher-groom en posant +son fouet sur l'impériale du coupé.</p> +<p>—Non, cela ne se peut pas: +votre témoignage sera très-important, et je +vous emmènerai avec moi dans la maison. Vous ne bougerez pas de +mon côté +pendant toute l'entrevue, entendez-vous?</p> +<p>—J'entends.</p> +<p>—Eh bien! qu'est-ce qui +vous arrête?</p> +<p>—Rien.»</p> +<p>En proférant ce +monosyllabe, l'homme rechigné descendit posément de la +roue, où il se balançait sur le gros orteil de son pied +droit, appela le +garçon en livrée grise, ouvrit la portière, +abaissa le marchepied, et, +étendant sa main enveloppée d'un gant de daim de couleur +sombre, +aveignit la vieille dame, d'un air aussi peu attentif que s'il +s'était +agi d'un paquet de linge.</p> +<p>«Hélas! +s'écria-t-elle; maintenant que me voilà ici, je suis si +agitée, +que j'en suis toute tremblante.»</p> +<p>M. Martin toussa +derrière son gant de daim, mais ne donna pas d'autres +signes de sympathie. En conséquence, la vieille dame se calma, +et, +suivie de son domestique, monta les marches de M. Bob Sawyer. +Aussitôt +qu'elle fut entrée dans l'officine, MM. Ben Allen et Bob Sawyer, +qui +s'étaient empressés de faire disparaître les +liqueurs et de répandre des +drogues nauséabondes, pour dissimuler l'odeur du tabac, +sortirent +au-devant d'elle, avec des transports de plaisir et d'affection.</p> +<p>«Ma chère +tante, s'écria Benjamin; que vous êtes bonne d'être +venue nous +voir! Monsieur Sawyer, ma tante.... Mon ami, monsieur Bob Sawyer, dont +je vous ai parlé.... ici, M. Ben Allen, qui n'était pas +tout à fait à +jeun, ajouta le mot <i>Arabelle</i>, d'un ton de voix qu'il croyait +être un +murmure, mais qui, en réalité, était si distinct +et si élevé que +personne n'aurait pu s'empêcher de l'entendre, même en y +mettant toute +la bonne volonté du monde.</p> +<p>—Mon cher Benjamin, dit la +vieille dame qui s'efforçait de reprendre +haleine, et qui tremblait de la tête aux pieds, ne vous alarmez +pas, mon +cher enfant.... Mais je crois que je ferai mieux de parler à +monsieur +Sawyer en particulier, pour un instant, pour un seul instant.</p> +<p>—Bob, dit M. Allen, +voulez-vous emmener ma tante dans le laboratoire?</p> +<p>—Certainement, +répondit Bob d'une voix professionnelle. Passez par ici, +ma chère dame. N'ayez pas peur, madame, je suis persuadé +que nous +remédierons à tout cela, en fort peu de temps. Ici, ma +chère dame, je +vous écoute.»</p> +<p>En parlant ainsi, M. Bob +Sawyer conduisait la vieille lady vers son +fauteuil, fermait la porte, tirait une chaise auprès d'elle et +attendait +qu'il lui plût de détailler les symptômes de quelque +maladie, dont il +calculait déjà les profits probables.</p> +<p>La première chose +que fit la vieille dame fut de branler la tête un +grand nombre de fois et de se mettre à pleurer.</p> +<p>«Les nerfs +agités, dit le chirurgien avec complaisance. Julep de +camphre, trois fois par jour, et, le soir, potion calmante.</p> +<p>—Je ne sais par où +commencer, monsieur Sawyer. C'est si pénible, si +désolant....</p> +<p>—Ne vous tourmentez pas, +madame; je devine tout ce que vous voudriez +dire. La tête est malade.</p> +<p>—Je serais bien +désespérée de croire que c'est le cœur, +répondit la +dame avec un profond soupir.</p> +<p>—Il n'y a pas le plus petit +danger, madame. L'estomac est la cause +primitive.</p> +<p>—Monsieur Sawyer! +s'écria la vieille dame en tressaillant.</p> +<p>—Ce n'est pas douteux, +madame; poursuivit Bob, d'un air prodigieusement +savant. Une médecine, en temps utile, aurait prévenu tout +cela.</p> +<p>—Monsieur Sawyer! +s'écria la vieille dame plus agitée qu'auparavant; +cette conduite est une impertinence, à moins qu'elle ne +provienne de ce +que vous ne comprenez pas l'objet de ma visite. S'il avait +été au +pouvoir de la médecine, ou de la prudence humaine, de +prévenir ce qui +est arrivé, je ne l'aurais pas souffert, assurément. Mais +je ferais +mieux de parler à mon neveu, ajouta la vieille dame, en +tortillant avec +indignation son ridicule, et en se levant tout d'une pièce.</p> +<p>—Attendez un moment, +madame; j'ai peur de ne vous avoir pas bien +comprise. De quoi s'agit-il? madame.</p> +<p>—Ma nièce, monsieur +Sawyer, la sœur de votre ami....</p> +<p>—Oui, madame, interrompit +Bob plein d'impatience; car la vieille lady, +quoique extrêmement agitée, parlait avec la lenteur la +plus +tantalisante, comme le font volontiers les vieilles ladies. Oui madame.</p> +<p>—A quitté ma maison, +monsieur Sawyer, il y a quatre jours, sous +prétexte d'aller faire une visite à ma sœur, qui est +aussi sa tante, et +qui tient une grande pension de demoiselles, près de la borne du +troisième mille, où il y a un grand ébénier +et une porte de chêne. En +cet endroit, la vieille dame s'arrêta pour essuyer ses yeux.</p> +<p>—Eh! que le diable emporte +l'ébénier, s'écria Bob, à qui son +anxiété +faisait oublier sa dignité médicale. Allez un peu plus +vite, je vous en +supplie.</p> +<p>—Ce matin, continua la +vieille dame avec lenteur, ce matin elle....</p> +<p>—Elle est revenue, je +suppose, interrompit Bob vivement. Est-elle +revenue?</p> +<p>—Non, elle n'est pas +revenue; elle a écrit.</p> +<p>—Et que dit-elle? demanda +Bob avec impatience.</p> +<p>—Elle dit, monsieur Sawyer, +et c'est à cela que je vous prie de +préparer l'esprit de Benjamin, lentement et par degrés, +monsieur Sawyer. +Elle dit qu'elle est.... J'ai la lettre dans ma poche, mais j'ai +laissé +mes lunettes dans la voiture, et sans elles je ne ferais que perdre du +temps, en essayant de vous montrer le passage. En un mot, elle dit +qu'elle est mariée.</p> +<p>—Quoi? dit ou plutôt +beugla M. Bob Sawyer.</p> +<p>—Mariée!» +répéta la vieille dame.</p> +<p>Bob n'en écouta pas +davantage, mais, s'élançant du laboratoire dans la +boutique, il s'écria d'une voix de stentor: «Ben, mon +garçon, elle a +décampé.»</p> +<p>M. Ben Allen, dont les +genoux s'élevaient à un demi-pied environ plus +haut que la tête, était en train de sommeiller +derrière le comptoir. +Aussitôt qu'il eut entendu cette effrayante communication, il se +précipita sur Martin, et entortillant sa main dans la cravate de +ce +taciturne serviteur, il exprima l'intention obligeante de +l'étrangler +sur place; ce qu'il commençait, effectivement, à +exécuter avec cette +promptitude que produit souvent le désespoir, et qui +dénotait beaucoup +de vigueur et d'adresse chirurgicale.</p> +<p>M. Martin, qui +n'était pas un homme verbeux, et qui comptait peu sur ses +talents oratoires, se soumit durant quelques secondes à cette +opération, +avec une physionomie très-calme et très-agréable. +Cependant, +s'apercevant qu'elle devait en peu de temps le mettre hors +d'état de +jamais réclamer ses gages, il murmura quelques +représentations +inarticulées, et, d'un coup de poing, il étendit M. +Benjamin Allen sur +la terre; mais il fut immédiatement obligé de l'y suivre, +car le +tempérant jeune homme n'avait pas lâché sa cravate. +Ils étaient donc là, +tous les deux, en train de se débattre, lorsque la porte de la +boutique +s'ouvrit et laissa entrer deux personnages inattendus, M. Pickwick et +Sam Weller.</p> +<p>En voyant ce spectacle, la +première impression produite sur l'esprit de +Sam, fut que Martin était payé par l'établissement +de Sawyer, successeur +de Nockemorf, pour prendre quelque violent remède; ou pour avoir +des +attaques et se soumettre à des expériences, ou pour +avaler de temps en +temps du poison, afin d'attester l'efficacité de quelque nouvel +antidote, ou pour faire n'importe quoi, dans l'intérêt de +la science +médicale, et pour satisfaire l'ardent désir d'instruction +qui brûlait +dans le sein des deux jeunes professeurs. Ainsi, sans se permettre la +moindre intervention, Sam resta parfaitement calme, attendant, avec +l'air du plus profond intérêt, le résultat de +l'expérience; mais il n'en +fut pas de même de M. Pickwick: il se précipita, avec son +énergie +accoutumée, entre les combattants étonnés et +engagea à grands cris les +assistante à les séparer.</p> +<p>Ceci réveilla M. +Sawyer qui, jusque-là, était resté comme +paralysé par +la frénésie de son compagnon. Avec son assistance, M. +Pickwick remit Ben +Allen sur ses pieds: quant à Martin, se trouvant tout seul sur +le +plancher, il se releva, et regarda autour de lui.</p> +<p>«Monsieur Allen, dit +M. Pickwick, qu'est-il donc arrivé?</p> +<p>—Cela me regarde, monsieur, +répliqua Benjamin, avec une hauteur +provoquante.</p> +<p>—Qu'est-ce qu'il y a, +demanda M. Pickwick en se tournant vers Bob. +Est-ce qu'il serait indisposé?»</p> +<p>Avant que le pharmacien +eût pu répliquer, Ben Allen saisit M. Pickwick +par la main et murmura d'une voix dolente: «Ma sœur! mon cher +monsieur, +ma sœur!</p> +<p>—Oh! est-ce là tout? +répondit M. Pickwick. Nous arrangerons aisément +cette affaire, à ce que j'espère. Votre sœur est en +sûreté et bien +portante, mon cher monsieur, je suis ici pour....</p> +<p>—Demande pardon, monsieur, +interrompit Sam, qui venait de regarder par +la porte vitrée, fâché de faire quelque chose qui +puisse déranger ces +agréables opérations, comme dit le roi en mettant le +parlement à la +porte, mais il y a une autre expérience qui se fait +là-dedans, une +vénérable vieille qui est étendue sur le tapis, et +qui attend pour être +disséquée, ou galvanisée, ou quelque autre +invention ressuscitante et +scientifique.</p> +<p>—Je l'avais oubliée! +s'écria M. Allen; c'est ma tante.</p> +<p>—Bonté divine! dit +M. Pickwick. Pauvre dame! Doucement, Sam, doucement.</p> +<p>—Une drôle de +situation pour un membre de la famille, fit observer Sam, +en hissant la tante sur une chaise. Maintenant apprenti carabin, +apportez les volatils.»</p> +<p>Cette dernière +phrase était adressée au garçon en livrée +grise, qui +avait confié le coupé à un watchman, et +était rentré pour voir ce que +signifiait tant de bruit. Grâce à ses soins, à ceux +de M. Bob Sawyer, et +à ceux de M. Ben Allen, qui étant cause par sa violence +de +l'évanouissement de sa tante, se montrait plein d'une tendre +sollicitude +pour la faire revenir, la vieille dame fut à la fin rendue +à la vie, et +alors l'affectionné neveu se tournant vers M. Pickwick avec une +physionomie tout ahurie, lui demanda ce qu'il allait dire lorsqu'il +avait été interrompu d'une manière si alarmante.</p> +<p>«Il n'y a ici que des +amis, je présume?» dit M. Pickwick en toussant +pour éclaircir sa voix et en regardant l'homme au visage +rechigné.</p> +<p>Ceci rappela à Bob +Sawyer que le garçon en livrée grise était +là, +ouvrant de grands yeux, et des oreilles encore plus grandes. Il +l'enleva +par le collet de son habit, et l'ayant jeté de l'autre +côté, il engagea +M. Pickwick à parler sans réserve.</p> +<p>«Votre sœur, mon cher +monsieur, dit le philosophe, en se retournant +vers Ben Allen, est à Londres, bien portante et heureuse.</p> +<p>—Son bonheur n'est pas le +but que je me propose, monsieur, répondit +l'aimable frère, en faisant un geste dédaigneux de la +main.</p> +<p>—Son mari sera un but pour +moi, monsieur! s'écria Bob; il sera un but +pour moi, à douze pas, et j'en ferai un crible de ce lâche +coquin!»</p> +<p>C'était là un +joli défi et fort magnanime; mais le pharmacien en +affaiblit légèrement l'effet, en y ajoutant quelques +observations +générales sur les têtes ramollies, et sur les yeux +au beurre noir, +lesquelles n'étaient que des lieux communs en comparaison.</p> +<p>—Arrêtez, monsieur! +interrompit M. Pickwick; et avant d'appliquer ces +épithètes au gentleman en question, considérez de +sang-froid l'étendue +de sa faute, et surtout rappelez-vous qu'il est mon ami.</p> +<p>—Quoi! s'écria M. +Bob Sawyer.</p> +<p>—Son nom? vociféra +Ben Allen, son nom?</p> +<p>—M. Nathaniel +Winkle,» répliqua M. Pickwick avec fermeté.</p> +<p>À ce nom, Benjamin +écrasa soigneusement ses lunettes sous le talon de sa +botte, en releva les morceaux qu'il plaça dans trois poches +différentes, +se croisa les bras, se mordit les lèvres, et lança des +regards menaçants +sur la physionomie calme et douce de M. Pickwick. À la fin +rompant le +silence:</p> +<p>«C'est donc vous, +monsieur, qui avez encouragé et fabriqué ce mariage?</p> +<p>—Et je suppose, interrompit +la vieille dame, je suppose que c'est le +domestique de monsieur qu'on a vu rôder autour de ma maison, pour +essayer de corrompre mes gens. Martin?</p> +<p>—De de quoi? dit l'homme +rechigné en s'avançant.</p> +<p>—Est-ce là le jeune +homme que vous avez vu dans la ruelle, et dont vous +m'avez parlé ce matin?»</p> +<p>M. Martin, qui était +un homme laconique, comme on l'a déjà vu, +s'approcha de Sam, fit un signe de tête et grommela: «C'est +l'homme.» +Sam, qui n'était jamais fier, lui adressa un sourire de +connaissance et +confessa, en termes polis, qu'il avait déjà vu cette +boule-là quelque +part.</p> +<p>«Et moi, +s'écria Benjamin, moi qui ai manqué d'étrangler ce +fidèle +serviteur! Monsieur Pickwick, comment avez-vous osé permettre +à cet +individu de participer à l'enlèvement de ma sœur? Je vous +prie de +m'expliquer cela, monsieur.</p> +<p>—Oui, monsieur, ajouta Bob +avec violence, expliquez cela!</p> +<p>—C'est une conspiration! +reprit Ben.</p> +<p>—Une véritable +souricière, continua Bob.</p> +<p>—C'est une honteuse ruse, +poursuivit la vieille dame.</p> +<p>—On vous a mis dedans, fit +observer M. Martin.</p> +<p>—Écoutez-moi, je +vous en prie, dit M. Pickwick, tandis que M. Ben +Allen, humectant copieusement son mouchoir, se laissait tomber dans le +fauteuil où l'on saignait les malades. Je ne suis pour rien dans +tout +ceci, si ce n'est que j'ai voulu être présent à une +entrevue des deux +jeunes gens, que je ne pouvais pas empêcher, et dont je pensais +écarter +ainsi tout reproche d'inconvenance. C'est là toute la part que +j'ai eue +dans cette affaire, et même à cette époque, je ne +me doutais pas que +l'on pensât à un mariage immédiat. Cependant +remarquez bien, ajouta M. +Pickwick sur-le-champ, remarquez bien que je ne dis point que je +l'eusse empêché si je l'avais su.</p> +<p>—Vous entendez cela? reprit +M. Benjamin Allen; vous l'entendez tous?</p> +<p>—J'y compte bien, +poursuivit paisiblement le philosophe, en regardant +autour de lui; et j'espère qu'ils entendront ce qui me reste +à dire, +ajouta-t-il, d'une voix plus élevée et avec un visage +plus coloré: c'est +que vous aviez grand tort de vouloir forcer les inclinations de votre +sœur, et que vous auriez dû plutôt, par votre tendresse et +par votre +complaisance, lui tenir lieu des parents qu'elle a perdus dès +son +enfance. Quant à ce qui regarde mon jeune ami, je dirai +seulement que, +sous le rapport de la fortune, il est dans une position au moins +égale à +la vôtre, si ce n'est supérieure, et que je refuse +positivement de rien +entendre davantage sur ce point, à moins que l'on ne s'exprime +avec la +modération convenable.</p> +<p>—Je désirerais +ajouter quelques observations à ce qui a été dit +par le +gentleman qui vient de quitter la tribune, dit alors Sam, en +s'avançant. +Voici ce que c'est: une personne de l'honorable société +m'a appelé +individu....</p> +<p>—Cela n'a aucun rapport +à la question, Sam, interrompit M. Pickwick. +Retenez votre langue, s'il vous plaît.</p> +<p>—Je ne veux rien dire sur +ce sujet, monsieur. Mais voilà la chose: +Peut-être que l'autre gentleman pense qu'il y avait un +attachement +antérieur; mais il n'y a rien de cette espèce-là, +car la jeune lady a +déclaré, dès le commencement, qu'elle ne pouvait +pas le souffrir. Ainsi +personne ne lui a fait du tort, et il ne serait pas plus avancé +si la +jeune lady n'avait jamais vu M. Winkle. Voilà ce que je +désirais +observer, monsieur, et maintenant j'espère que j'ai +tranquillisé le +gentleman.»</p> +<p>Une courte pause suivit +cette consolante remarque, après quoi M. Ben +Allen se levant de son fauteuil protesta qu'il ne reverrait jamais le +visage d'Arabelle, tandis que M. Bob, en dépit des assurances +flatteuses +de Sam, continuait à jurer qu'il tirerait une affreuse vengeance +de +l'heureux marié.</p> +<p>Mais +précisément à l'instant où les affaires +avaient pris cette tournure +menaçante, M. Pickwick trouva un allié inattendu et +puissant, dans la +vieille dame qui avait été vivement frappée de la +manière dont il avait +plaidé la cause de sa nièce. Elle s'approcha donc de Ben +Allen, et se +hasarda à lui adresser quelques réflexions consolantes, +dont les +principales étaient, qu'après tout il était +heureux que la chose ne fût +pas encore pire; que moins on parlerait, mieux cela vaudrait; qu'au +bout du compte, il n'était pas prouvé que ce fût un +si grand malheur; +que ce qui est fait est fait, et qu'il faut savoir souffrir ce qu'on ne +peut empêcher, avec différents autres apophthegmes aussi +nouveaux et +aussi réconfortants.</p> +<p>À tout cela, M. +Benjamin Allen répliquait qu'il n'entendait pas manquer +de respect à sa tante, ni à aucune personne +présente, mais que, si cela +leur était égal, et si on voulait lui permettre d'agir +à sa fantaisie, +il préférerait avoir le plaisir de haïr sa sœur +jusqu'à la mort, et par +de là.</p> +<p>À la fin, quand +cette détermination eut été annoncée une +cinquantaine de +fois, la vieille dame se redressant tout à coup, et prenant un +air fort +majestueux, demanda ce qu'elle avait fait pour n'obtenir aucun respect +à +son âge, et pour être obligée de supplier ainsi son +propre neveu, dont +elle pouvait raconter l'histoire environ vingt-cinq ans avant sa +naissance, et qu'elle avait connu personnellement avant qu'il eût +une +seule dent dans la bouche; sans parler de ce qu'elle avait +été présente +la première fois qu'on lui avait coupé les cheveux, et +avait également +assisté à nombre d'autres cérémonies de son +enfance, toutes suffisamment +importantes pour mériter à jamais son affection, son +obéissance, sa +vénération.</p> +<p>Tandis que la bonne dame +exorcisait ainsi M. Ben Allen, M. Pickwick +s'était retiré dans le laboratoire avec M. Bob Sawyer; et +celui-ci, +durant leur conversation, avait appliqué plusieurs fois à +sa bouche une +certaine bouteille noire, sous l'influence de laquelle ses traits +avaient pris graduellement une expression tranquille et même +joviale. À +la fin, il sortit de la pièce, bouteille en main, et faisant +observer +qu'il était très-fâché de s'être +conduit comme un fou, il proposa de +boire à la santé et au bonheur de M. et de Mme Winkle, +dont il voyait la +félicité avec si peu d'envie, qu'il serait le premier +à les congratuler. +En entendant ceci, M. Ben Allen se leva soudainement de son fauteuil, +saisit la bouteille noire, et but le toast de si bon cœur, que son +visage en devint presque aussi noir que la bouteille elle-même, +car la +liqueur était forte. Finalement la bouteille noire fut +passée à la ronde +jusqu'à ce qu'elle se trouva vide, et il y eut tant de +poignées de main +données, tant de compliments échangés, que le +visage glacé de M. Martin +lui-même condescendit à sourire.</p> +<p>«Et maintenant, dit +Bob en se frottant les mains, nous allons terminer +joyeusement la soirée.</p> +<p>—Je suis bien +fâché d'être obligé de retourner à mon +hôtel, répondit +M. Pickwick; mais depuis quelque temps je ne suis plus accoutumé +au +mouvement, et mon voyage m'a excessivement fatigué.</p> +<p>—Vous prendrez au moins un +peu de thé, monsieur Pickwick, dit la +vieille lady avec une douceur indescriptible.</p> +<p>—Je vous suis bien +obligé, madame, cela me serait impossible.»</p> +<p>Le fait est que +l'admiration visiblement croissante de la vieille dame +était la principale raison qui engageait M. Pickwick à se +retirer; il +pensait à Mme Bardell, et chaque regard de l'aimable tante lui +donnait +une sueur froide.</p> +<p>M. Pickwick ayant +absolument refusé de rester, il fut convenu, sur sa +proposition, que M. Ben Allen l'accompagnerait dans son voyage +auprès du +père de M. Winkle, et que la voiture serait à la porte le +lendemain +matin, à neuf heures. Il prit alors congé, et suivi de +Sam, il se rendit +à l'hôtel du <i>Buisson</i>. C'est une chose digne de +remarque que le visage +de M. Martin éprouva d'horribles convulsions lorsqu'il secoua la +main de +Sam en le quittant, et qu'il lâcha à la fois un juron et +un sourire. Les +personnes les mieux instruites des manières de ce gentleman ont +conclu +de ces symptômes, qu'il était enchanté de la +société de Sam, et qu'il +exprimait le désir de faire connaissance avec lui.</p> +<p>«Voulez-vous un salon +particulier, monsieur? demanda Sam à son maître, +lorsqu'ils furent arrivés à l'hôtel.</p> +<p>—Ma foi, répondit +celui-ci, comme j'ai dîné dans la salle du café et +que je me coucherai bientôt, ce n'en est guère la peine. +Voyez quelles +sont les personnes qui se trouvent dans la salle des voyageurs?»</p> +<p>Sam revint bientôt +dire qu'il n'y avait qu'un gentleman borgne, qui +buvait un bol de bishop avec l'hôte.</p> +<p>«C'est bon, je vais +les aller trouver.</p> +<p>—C'est un drôle de +gaillard, monsieur, que ce borgne, dit Sam en +conduisant M. Pickwick. Il en fait avaler de toutes les couleurs au +maître de l'hôtel, si bien que le pauvre homme ne sait plus +s'il se +tient sur la semelle de ses souliers ou sur la forme de son +chapeau.»</p> +<p>Lorsque M. Pickwick entra +dans la salle, l'individu à qui s'appliquait +cette observation était en train de fumer une énorme pipe +hollandaise, +et tenait son œil unique constamment fixé sur le visage arrondi +de +l'aubergiste. Il venait apparemment de raconter au jovial vieillard +quelque histoire étonnante, car celui-ci laissait encore +échapper de ses +lèvres des exclamations de surprise. «Eh bien, je n'aurais +pas cru ça! +c'est la plus étrange chose que j'aie jamais entendu dire! Je ne +pensais +pas que ce fut possible!»</p> +<p>«Serviteur, monsieur, +dit le borgne à M. Pickwick; une jolie soirée, +monsieur.</p> +<p>—Très-belle,» +répondit le philosophe; et il s'occupa à mélanger +l'eau-de-vie et l'eau chaude que le garçon avait placées +devant lui. Le +borgne le regardait avec attention et lui dit enfin:</p> +<p>«Je crois que je vous +ai déjà rencontré.</p> +<p>—Je ne m'en souviens pas.</p> +<p>—Cela ne m'étonne +pas, vous ne me connaissiez pas. Mais moi je +connaissais deux de vos amis qui restaient au <i>Paon d'argent</i> +à +Eatanswill, à l'époque des élections.</p> +<p>—Oh! en +vérité.</p> +<p>—Oui; Je leur ai +raconté une petite aventure qui était arrivée +à un de +mes amis nommé Tom Smart. Peut-être que vous leur en aurez +entendu +parler?</p> +<p>—Souvent, dit M. Pickwick +en souriant. Il était votre oncle, je pense.</p> +<p>—Non, non, seulement un ami +de mon oncle.</p> +<p>—Malgré ça, +c'était un homme bien étonnant que votre oncle, dit +l'aubergiste en branlant la tête.</p> +<p>—Eh! eh! je le crois bien, +répliqua le borgne. Je pourrais vous +rapporter une histoire de ce même oncle, qui vous +étonnerait peut-être +un peu, gentlemen.</p> +<p>—Racontez-la nous, je vous +en supplie, dit M. Pickwick avec +empressement.»</p> +<p>Le borgne tira du bol un +verre de vin chaud et le but; prit une bonne +bouffée de fumée dans la pipe hollandaise, et voyant que +Sam lanternait +autour de la porte, lui dit qu'il pouvait rester s'il voulait, et qu'il +n'y avait rien de secret dans son histoire. Enfin, fixant son œil +unique sur l'aubergiste, il commença dans les termes du chapitre +suivant.<br/> +</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;"/> +<p><br/> +</p> +<h2><a name="CHAPITRE_XX" id="CHAPITRE_XX">CHAPITRE XX</a></h2> +<h3>Contenant l'histoire de +l'oncle du commis-voyageur.</h3> +<p>Mon oncle, gentlemen, dit le +commis-voyageur, était le gaillard le plus +jovial, le plus plaisant, le plus malin qui ait jamais existé. +Je +voudrais que vous l'eussiez connu, gentlemen.... Mais non, en y +réfléchissant, je ne le voudrais point; car, suivant le +cours de la +nature, si vous l'aviez connu, vous seriez ou morts ou si près +de +l'être, que vous auriez renoncé à courir le monde, +ce qui me priverait +de l'inestimable plaisir de vous parler en ce moment. Gentlemen, je +voudrais que vos pères et vos mères eussent connu mon +oncle, il leur +aurait plu étonnamment, principalement à vos respectables +mères. J'en +suis sûr et certain. Si parmi ses nombreuses vertus il y en avait +deux +qui prédominaient, j'oserais dire que c'était son punch +et ses chansons +à boire. Pardonnez-moi de me laisser aller ainsi au +mélancolique +souvenir du mérite qui n'est plus; vous ne verrez pas tous les +jours de +la semaine un homme comme mon oncle, gentlemen.</p> +<p>J'ai toujours regardé +comme fort honorable pour mon oncle d'avoir été +compagnon et ami intime de Tom Smart, de la grande maison de Bilson et +Slum, <i>Cateaton-Street, City</i>. Mon oncle voyageait pour Tiggin et +Welps; +mais, pendant longtemps, il fit à peu près la même +tournée que Tom. Le +premier soir où ils se rencontrèrent, mon oncle se prit +d'une fantaisie +pour Tom, et Tom se prit d'une fantaisie pour mon oncle. Ils ne se +connaissaient pas depuis une demi-heure, lorsqu'ils parièrent +à qui +ferait le meilleur bol de punch, et le boirait le plus vite. On jugea +que mon oncle avait gagné, pour la façon; mais pour ce +qui est de boire, +Tom l'emporta environ d'une demi-cuiller à sel. Ils prirent +alors un +autre bol chacun, pour boire mutuellement à leur santé, +et furent +toujours amis dévoués, depuis lors. Il y a une +destinée dans ces sorte +de choses, gentlemen; c'est plus fort que nous.</p> +<p>En apparence personnelle, mon +oncle était une idée plus court que la +taille moyenne, il était aussi une idée plus gros; et +peut-être que son +visage était une idée plus rouge que les visages +ordinaires. Il avait la +face la plus joviale que vous ayez jamais vue, gentlemen. Quelque chose +qui tenait de polichinelle, avec un nez et un menton beaucoup plus +avantageux. Ses yeux étincelaient toujours de gaieté, et +sur sa figure +s'épanouissait perpétuellement un sourire; non pas un de +vos ricanements +insignifiants, bêtes, vulgaires, mais un vrai sourire, joyeux, +satisfait, malin. Une fois il fut lancé hors de son cab, et se +cogna la +tête contre une borne. Il resta là, étourdi, et le +visage si abîmé par +le sable, que, pour me servir de son expression énergique, si sa +pauvre +mère avait pu revenir sur la terre, elle ne l'aurait pas +reconnu. En y +réfléchissant, gentlemen, je puis vous en donner ma +parole d'honneur, +car lorsqu'elle mourut, mon oncle n'avait que deux ans et sept mois; +et, +sans parler des écorchures, ses bottes à revers auraient +sans doute +singulièrement embarrassé la bonne dame, pour ne rien +dire non plus de +son nez et de sa face rubiconde. N'importe: il était là, +étendu, et j'ai +souvent entendu dire qu'il souriait aussi agréablement que s'il +était +tombé par partie de plaisir, et qu'après avoir +été saigné, aussitôt +qu'il s'était senti revivre, il avait commencé par se +dresser dans son +lit, éclater de rire, embrasser la jeune fille qui tenait la +palette, +après quoi il avait demandé sur-le-champ une +côtelette de mouton et des +noix marinées. Il était fort amateur de noix +marinées, gentlemen; il +disait que, prises sans vinaigre, elles faisaient trouver la +bière +meilleure.</p> +<p>La grande tournée de +mon oncle avait lieu à la chute des feuilles. C'est +alors qu'il faisait rentrer les fonds, et prenait les commissions dans +le Nord. Il allait de Londres à Édimbourg, +d'Édimbourg à Glascow; de +Glascow il revenait à Édimbourg, et enfin à +Londres, par le paquebot. Il +faut que vous sachiez que cette seconde visite à +Édimbourg était pour +son propre plaisir; il avait l'habitude d'y revenir pour une semaine, +juste le temps de voir ses vieux amis; et comme il déjeunait +avec +celui-ci, goûtait avec celui-là, dînait avec un +troisième et soupait +avec un autre, il passait une jolie petite semaine, pas mal +occupée. Je +ne sais pas si quelqu'un de vous, gentlemen, a jamais tâté +d'un solide +déjeuner écossais, substantiel, abondant, puis est +allé ensuite faire un +petit goûter d'un baril d'huîtres et d'une douzaine de +bouteilles d'ale, +avec un ou deux flacons de whiskey, pour terminer. Si cela vous est +arrivé, vous conviendrez avec moi qu'il faut avoir la tête +un peu +solide pour faire honneur, après cela, au dîner et au +souper.</p> +<p>Mais que Dieu vous +bénisse tant cela n'était rien pour mon oncle. Il y +était si bien fait, que ce n'était pour lui qu'un jeu +d'enfant. Je lui +ai entendu dire qu'il pouvait tenir tête aux gens de Dundee, et +revenir +chez lui sans trébucher; et cependant, gentlemen, les gens de +Dundee ont +des têtes et du punch aussi forts que vous pouvez en rencontrer +entre +les deux pôles. J'ai entendu parler d'un homme de Dundee et d'un +autre +de Glasgow, qui burent ensemble pendant quinze heures +consécutives. +Autant qu'on put s'en assurer, ils furent suffoqués à peu +près au même +instant: mais à cela près, gentlemen, ils ne s'en +trouvèrent pas plus +mal.</p> +<p>Un soir, vingt-quatre heures +avant l'époque qu'il avait fixée pour son +embarquement, mon oncle soupa chez un de ses plus anciens amis, qui +restait dans la vieille ville d'Édimbourg. Un Mac quelque chose, +avec +quatre syllabes après. Il y avait la femme du bailli, et les +trois +filles du bailli, et le grand-fils du bailli, et trois ou quatre gros +Écossais madrés, à sourcils épais, que le +bailli avait rassemblés pour +faire honneur à mon oncle, et pour aider à chasser la +mélancolie. Ce fut +un glorieux souper. On y mangea du saumon mariné, des merluches +fumées, +une tête d'agneau, et un boudin, un haggis, célèbre +plat écossais, qui +faisait toujours à mon oncle l'effet de l'estomac d'un petit +amour. 11 y +avait bien d'autres choses encore, dont j'ai oublié les noms, +mais de +bonnes choses néanmoins. Les jeunes filles étaient +agréables, la femme +du bailli paraissait une des meilleures créatures qui aient +jamais +existé, et mon oncle se montra d'une humeur charmante. Aussi, +pendant +toute la soirée, fallait-il voir les jeunes filles sourire en +dessous, +et la vieille dame éclater de rire, et les joyeux compagnons +pouffer si +joliment que leur large face en devenait écarlate. Je ne me +rappelle +pas, au juste, combien de verres de grog au <i>whiskey</i> chacun +d'eux but, +après souper; mais ce que je sais, c'est que, vers une heure du +matin, +le grand fils du bailli perdit connaissance au moment où il +entamait +pour la vingtième fois un couplet de la chanson de Burns: <i>Oh! +Wilie +brassa un picotin d'orge</i>. Comme depuis une demi-heure environ +c'était +le seul convive que mon oncle pût voir au-dessus de la table, il +s'avisa +qu'il était bientôt temps de s'en aller, afin qu'il +pût rentrer chez lui +à une heure décente, d'autant plus qu'on avait +commencé à boire à sept +heures du soir. Croyant néanmoins qu'il ne serait pas poli de +partir +sans dire gare, mon oncle se vota au fauteuil, mélangea un autre +verre +de grog, se leva pour proposer sa santé, s'adressa un discours +bien +tourné et très flatteur, et but le toast avec +enthousiasme. Cependant +personne ne se réveillait. Mon oncle but encore une petite +goutte pure, +cette fois, de peur que le punch ne lui fît mal, et finalement, +empoignant son chapeau, sortit dans la rue.</p> +<p>Il faisait beaucoup de vent, +lorsque mon oncle ferma la porte du bailli. +Il enfonça solidement son chapeau sur sa tête, fourra ses +mains dans ses +poches, et regardant en l'air, passa rapidement en revue l'état +de +l'atmosphère. Des nuages passaient sur la lune avec la plus +folle +vitesse, tantôt l'obscurcissant tout à fait, tantôt +lui permettant de +répandre toute sa splendeur sur les objets environnants, puis +passant de +nouveau sur elle avec une rapidité incroyable. +«Réellement, dit mon +oncle en s'adressant au temps comme s'il s'était senti +personnellement +offensé, ça ne peut pas aller comme cela. Ce n'est pas +là du tout le +temps qu'il me faut pour mon voyage. Je n'en veux pas à aucun +prix» dit +mon oncle d'une voix imposante. Après avoir +répété cela plusieurs fois, +et après avoir recouvré son équilibre, car il +était un peu étourdi +d'avoir regardé si longtemps en l'air, il se remit gaiement en +marche.</p> +<p>La maison du bailli +était dans <i>Canongate</i>, et mon oncle allait à +l'autre bout du <i>Leithwalk</i>; un peu plus d'un mille de distance. +À sa +droite et à sa gauche, s'élevaient vers les cieux de +grandes maisons +isolées, hautes, décharnées, dont les +façades étaient noircies par +l'âge, dont les fenêtres, comme les yeux des vieillards, +semblaient être +ternes et creusées par les années. Six, sept, huit +étages, s'empilaient +comme des châteaux de cartes, les uns au-dessus des autres, +jetant leur +ombre épaisse sur la route pavée de pierres raboteuses, +en rendant la +nuit encore plus noire. Un petit nombre de lanternes étaient +éparpillées +à de grandes distances; mais elles servaient seulement à +marquer +l'entrée malpropre de quelques étroits culs-de-sac, ou de +quelques +escaliers conduisant par des méandres roides et +compliqués aux divers +étages supérieurs. Regardant toutes ces choses de l'air +de quelqu'un qui +les a vues trop souvent pour s'en soucier beaucoup, mon oncle marchait +au milieu de la rue, avec son pouce dans chacune des poches de son +gilet, modulant de temps en temps la chansonnette avec tant de chaleur +que les honnêtes habitants du voisinage, réveillés +en sursaut de leur +premier sommeil, restaient tremblante dans leur lit, jusqu'à ce +que le +son s'éteignit en s'éloignant, et convaincus alors que +c'était quelque +propret à rien d'ivrogne qui regagnait sa maison, ce +recouvraient +chaudement et s'endormaient de nouveau.</p> +<p>Gentlemen, je vous raconte +minutieusement comment mon oncle marchait au +milieu de la rue, avec ses pouces dans les poches de son gilet, parce +que, comme il le disait souvent et avec raison, il n'y a rien du tout +d'extraordinaire dans cette histoire, si vous ne voyez pas bien +distinctement, dès le commencement, qu'il n'avait pas du tout +l'esprit +tourné au merveilleux, ni au romantique.</p> +<p>Mon oncle marchait donc, avec +ses pouces dans les poches de son gilet, +occupant le milieu de la rue à lui tout seul, et chantant +tantôt un +refrain d'amour, tantôt un refrain bachique; puis, quand il +était +fatigué de l'amour et du Bacchus, sifflant +mélodieusement; lorsqu'il +atteignit le pont du Nord, qui, en cet endroit, réunit la +vieille ville +d'Édimbourg à la ville nouvelle. Il s'y arrêta, +pendant une minute, à +considérer l'amas étrange et irrégulier de +lumières, empilées si haut +dans les airs, qu'on croirait voir des étoiles briller, d'un +côté, sur +les mures de la forteresse, et de l'autre sur Calton-Hill, pour +illuminer des châteaux aériens. À leur pied, +l'antique et pittoresque +cité dormait pesamment dans son obscurité majestueuse, +tandis que le +vieux trône d'Arthur, qui s'élevait imposant et sombre, +comme un +puissant génie, semblait garder et protéger le +château et la chapelle +d'Holyrood. Je dis, gentlemen, que mon oncle s'arrête là +une minute ou +deux, pour regarder autour de lui. Ensuite faisant un doigt de +compliment au temps qui s'était un peu éclairci, quoique +la lune fut sur +son déclin, il se remit à marcher aussi royalement +qu'auparavant, +occupant le milieu de la route, avec une grande dignité, et +comme +quelqu'un qui voudrait bien voir qu'on lui en disputât la +possession. +Pourtant, comme il ne se trouvait là personne qui fût +disposé à ouvrir +une contestation à ce sujet, il continua de marcher, avec les +pouces +dans les poches de son gilet, aussi paisible qu'un agneau. Quand mon +oncle eut atteint la fin de Leith-Walk, il lui fallut traverser un +grand +terrain vague, au bout duquel, en ce temps-là, se trouvait un +enclos, +appartenant à un charron, qui rachetait à +l'administration des postes +les voitures hors de service. Mon oncle était grand amateur de +voitures, +vieilles, jeunes ou d'âge moyen, et il lui prit fantaisie de se +déranger +de sa route, sans autre but que d'aller lorgner, entre les palissades, +une douzaine d'antiques malles-postes, qu'il se rappelait avoir vues +la, +en fort mauvais état et toutes démantibulées. Mon +oncle, gentlemen, +était d'un caractère décidé, et avait la +tête chaude: ne pouvant pas +voir à son aise à travers les pieux, il grimpa +par-dessus, et, +s'asseyant tranquillement sur un vieux timon, il commença +à considérer +les débris des carrosses avec une gravité remarquable.</p> +<p>Il y en avait peut-être +une douzaine, ou même davantage; mon oncle +n'était pas bien sûr de cela, et comme c'était un +homme fort scrupuleux +à propos de chiffres, il n'aimait point à en citer +à la légère. Enfin +ils étaient là tous, pêle-mêle, dans un +état de désolation inimaginable. +Les portières avaient été arrachées de +leurs gonds, les garnitures +enlevées; seulement de distance en distance, une loque pendait +encore à +un clou rouillé. Les lanternes étaient parties, les +timons évanouis +depuis longtemps, les ressorts brisés, les boiseries +dépouillées de +peinture. Le vent sifflait à travers les crevasses, et la pluie, +qui +s'était amassée sur les impériales, tombait goutte +à goutte dans +l'intérieur, avec un son lugubre et sourd: c'étaient +enfin les +squelettes des malles-postes décédées; et dans +cette place solitaire, à +cette heure de la mort, elles avaient quelque chose de lugubre et +d'horrible.</p> +<p>Mon oncle appuya sa +tête sur ses mains, et se mit à penser aux gens +actifs, affairés, qui avaient roulé autrefois dans ces +vieilles +voitures, et qui maintenant étaient aussi silencieux et aussi +changés +qu'elles-mêmes. Il pensa aux nombreux individus à qui ces +carcasses +vermoulues avaient apporté, pendant des années, à +travers toutes les +saisons, tant de nouvelles, impatiemment attendues: nouvelles d'heureux +voyage et de bonne santé; envoi de lettres de change et +d'argent. Le +marchand, l'amant, l'épouse, la veuve, la mère, +l'écolier, le bambin +même qui se traînait à la porte, en entendant +frapper le facteur; avec +quelle anxiété chacun d'eux avait attendu +l'arrivée de cette vieille +malle-poste! Et maintenant, qu'étaient-ils tous devenus? +Gentlemen, mon +oncle disait qu'il avait pensé à tout cela; mais je +soupçonne plutôt +qu'il l'avait lu depuis dans quelque livre, car il déclarait +positivement que, tout en regardant ces squelettes de voitures, il +était +tombé dans une espèce d'assoupissement, dont il avait +été réveillé +soudain par une cloche voisine qui sonnait deux heures. Or, mon oncle +n'a jamais été distingué pour penser vite, et s'il +avait réellement +songé à toutes ces choses, je suis convaincu que cela +l'aurait tenu, +pour le moins, jusqu'à deux heures et demie. Je crois donc +pouvoir +affirmer que mon oncle tomba dans cette espèce d'assoupissement, +sans +avoir pensé à rien du tout.</p> +<p>Quoi qu'il en soit, l'horloge +de l'église sonna deux heures. Mon oncle +s'éveilla, frotta ses yeux, et sauta sur ses pieds, +d'étonnement.</p> +<p>En un instant, dès que +l'horloge eut sonné deux heures, cet endroit +désert et abandonné devint plein de vie et +d'activité. Les portières +furent remises sur leurs gonds, les garnitures restaurées, les +boiseries +repeintes, les lampes allumées. Dos coussins, des houppelandes +étaient +placés sur chaque siége; les porteurs fourraient des +paquets dans chaque +coffre; les gardes rangeaient les sacs de lettres; les palefreniers +jetaient des seaux d'eau sur les roues renouvelées; une +quantité +d'hommes se précipitaient de toutes parts, fixant des timons +à chaque +voiture. Les passagers arrivaient; les porte manteaux étaient +emballés; +les chevaux attelés; enfin il devenait évident que chaque +malle allait +partir sans retard. Gentlemen, mon oncle ouvrait de si grands yeux, en +voyant tout cela, que jusqu'au dernier moment de sa vie, il ne pouvait +s'expliquer comment il avait jamais été capable de les +refermer.</p> +<p>«Allons, allons! dit +une voix à côté de mon oncle, en même temps +qu'il +sentait une main se poser sur son épaule; vous êtes +inscrit pour un +intérieur, il est temps de monter.</p> +<p>—Moi inscrit! s'écria +mon oncle en se retournant.</p> +<p>—Oui, certainement.»</p> +<p>Mon oncle, gentlemen ne put +rien dire, tant il était étonné. La plus +drôle de chose était que, quoiqu'il y eût là +un si grand nombre de +personnes, et quoique de nouveaux visages arrivassent à chaque +instant, +on ne pouvait pas dire d'où ils venaient; ils semblaient sortir +mystérieusement de sous terre ou de l'air, et disparaître +de la même +manière. Dès qu'un commissionnaire avait mis son bagage +dans la voiture +et reçu son pourboire, il se retournait, et crac, il avait +disparu! +Avant que mon oncle eût eu le temps de s'inquiéter de ce +qu'il était +devenu, une demi-douzaine d'autres apparaissaient, chancelant sous le +poids de paquets qui paraissaient assez gros pour les écraser. +Une autre +singularité, c'est que les voyageurs étaient tous +habillés d'une manière +étrange. Ils avaient de grands habits brodés, avec de +larges basques, +d'énormes parements, et pas de collets: enfin ils portaient de +vastes +perruques, avec un sac par derrière. Mon oncle n'y pouvait rien +comprendre.</p> +<p>«Eh bien! allons-nous +monter?» dit l'individu qui s'était déjà +adressé +à mon oncle.</p> +<p>Il était +habillé comme un courrier de malle-poste, mais il avait une +perruque sur la tête, et de prodigieux parements à ses +manches. D'une +main il tenait une lanterne, et de l'autre une grosse espingole.</p> +<p>«En finirez-vous de +monter, Jack Martin? répéta le garde en approchant +sa lanterne du visage de mon oncle.</p> +<p>—Par exemple! s'écria +mon oncle en reculant d'un pas ou deux, voilà qui +est familier.</p> +<p>—C'est comme cela sur la +feuille de route, répliqua le courrier.</p> +<p>—Est-ce qu'il n'y a pas un <i>monsieur</i> +devant? demanda mon oncle; car il +trouvait qu'un conducteur, qu'il ne connaissait pas, et qui l'appelait +<i>Jack Martin</i>, tout court, prenait une liberté que +l'administration de +la poste n'aurait pas approuvée, si elle en avait +été instruite.</p> +<p>—Non, il n'y en a pas, +rétorqua le conducteur froidement.</p> +<p>—La place est-elle +payée? demanda mon oncle.</p> +<p>—Bien entendu.</p> +<p>—Ah! ah! Eh bien, allons. +Quelle voiture?</p> +<p>—Celle-ci, répondit le +garde en montrant une malle-poste gothique, dont +la portière était ouverte, le marchepied abaissé, +et qui faisait le +service d'Édimbourg à Londres.</p> +<p>—Attendez, voici d'autres +voyageurs: laissez-les monter d'abord.»</p> +<p>Tandis qu'il parlait, mon +oncle vit tout à coup apparaître en face de +lui un jeune gentilhomme, avec une perruque poudrée et un habit +bleu, +brodé d'argent, dont les basques doublées de bougran +étaient étonnamment +carrées. Tiggin et Welps étaient dans les +nouveautés, gentlemen, si bien +que mon oncle reconnut du premier coup d'œil ces étoffes. +L'étranger +avait, en outre, une culotte de soie, des bas de soie et des souliers +à +boucles. Il portait à ses poignets des manchettes, sur sa +tête un +chapeau à trois cornes, et à son côté une +épée très-mince. Les pans de +son gilet couvraient à moitié ses cuisses, et les bouts +de sa cravate +descendaient jusqu'à sa ceinture. Il s'avança gravement +vers la portière +de la voiture, ôta son chapeau et le tint à bras tendu +au-dessus de sa +tête, arrondissant en même temps son petit doigt, comme le +font quelques +personnes maniérées, en prenant une tasse de thé. +Puis il plaça ses +pieds à la troisième position, fit un profond salut, et +enfin tendit sa +main gauche. Mon oncle allait s'avancer et la secouer cordialement, +quand il s'aperçût que ces civilités +n'étaient pas pour lui, mais pour +une jeune lady, qui parut en ce moment au bas du marchepied. Elle avait +une robe de velours vert, d'une coupe antique, avec une longue taille +et +un corsage lacé. Elle était coiffée en cheveux, et +portait sur la tête +un capuchon de soie noire. Elle se retourna un instant, et +découvrit à +mon oncle le plus beau visage qu'il eût jamais vu, même en +peinture. +Quand elle monta dans la voiture, elle releva sa robe d'une main, et, +comme le disait mon oncle, avec un juron, chaque fois qu'il racontait +cette histoire, il n'aurait jamais cru que des pieds et des jambes +pussent atteindre cette perfection, s'il ne l'avait pas vu de ses +propres yeux.</p> +<p>Cependant mon oncle +s'était aperçu que la jeune dame paraissait +épouvantée, et qu'elle avait jeté vers lui un +regard suppliant. Il +remarqua aussi que le jeune homme à la perruque poudrée, +malgré toutes +ses apparences de respect et de galanterie, lui avait +étroitement serré +le poignet, pour la faire monter, et l'avait suivie +immédiatement. Un +autre individu, de fort mauvaise mine, était avec eux. Il avait +une +petite perruque brune, un habit raisin de Corinthe, une énorme +rapière à +large coquille, et des bottes qui lui montaient jusqu'aux hanches. +Quand +il s'assit auprès de la charmante lady, elle se renfonça +d'un air +craintif, dans son coin, et mon oncle fut confirmé dans son +idée +première, qu'il allait se passer quelque drame sombre et +mystérieux; ou, +comme il le disait lui-même, qu'il y avait quelque chose qui +clochait. +En un clin d'œil, il se décida à secourir la jeune dame, +si elle avait +besoin d'assistance.</p> +<p>«Sang et +tonnerre!» s'écria le jeune gentilhomme en mettant la main +sur +son épée lorsque mon oncle entra dans la voiture.</p> +<p>—«Mort et enfer!» +vociféra l'autre individu en tirant sa rapière et en +se fendant sur mon oncle, sans plus de cérémonies.</p> +<p>Mon oncle n'avait pas +d'armes; mais, avec une grande dextérité, il +enleva le chapeau à trois cornes de son adversaire, et recevant +la +pointe de l'épée juste au milieu de la forme, serra les +deux cotés et +empoigna solidement la lame.</p> +<p>—Piquez-le par +derrière, s'écria l'homme de mauvaise mine à son +compagnon, tout en s'efforçant de rattraper son +épée.</p> +<p>—Qu'il ne s'en avise pas, +s'écria mon oncle en relevant d'une manière +menaçante le talon d'un de ses souliers ferrés, je lui +ferais sauter la +cervelle, s'il en a, ou s'il n'en a pas je lui briserais le +crâne! +Employant en même temps toute sa vigueur, il arracha +l'épée de son +adversaire et la jeta bravement par la portière.</p> +<p>—Sang et tonnerre!» +cria sur nouveaux frais le jeune gentilhomme en +mettant encore la main sur le pommeau de son épée, mais +sans la tirer. +Peut-être, comme le disait mon oncle avec un sourire, +peut-être avait-il +peur d'effrayer la jeune dame.</p> +<p>«Maintenant, gentlemen, +dit mon oncle en prenant tranquillement sa +place, il est inutile de parler de mort avec ou sans enfer, devant une +dame, et nous avons eu assez de sang et de tonnerre pour notre voyage. +Ainsi, s'il vous plaît, nous nous assiérons pacifiquement +à nos places +comme de paisibles voyageurs. Ici, conducteur! ramassez le couteau +à +découper de ce gentleman.»</p> +<p>«Mon oncle n'avait pas +achevé ces mots, lorsque le conducteur parut à la +portière avec l'épée. En la passant dans +l'intérieur, il leva sa +lanterne et regarda fixement mon oncle, qui, à sa grande +surprise, +aperçut autour de la voiture une fourmilière de +conducteurs ayant tous +les yeux rivés sur lui. Jamais, dans toute sa vie, il n'avait vu +un si +grand nombre de visages pâles, d'habits rouges et de regards +fixes.</p> +<p>«Voilà la chose +la plus étrange qui me soit arrivée jusqu'à ce +jour, +pensa mon oncle. Permettez-moi de vous rendre votre chapeau, +monsieur.»</p> +<p>L'individu de mauvaise mine +reçut en silence le chapeau à trois cornes, +regarda attentivement le trou qui se trouvait au milieu, et, +finalement, +le plaça sur le sommet de sa perruque, avec une solennité +dont l'effet +fut cependant légèrement diminué par un violent +éternuement qui fit +retomber son tricorne sur ses genoux.</p> +<p>«En route!» cria +la conducteur armé de la lanterne, en montant par +derrière sur son petit siége. La voiture partit. Mon +oncle, en sortant +de la cour, regarda à travers les glaces, et vit que les autres +malles, +avec les cochers, les gardes, les chevaux et les voyageurs, tournaient +en rond, au petit trot, avec une vitesse d'environ cinq milles à +l'heure. Mon oncle bouillait d'indignation, gentlemen. Comme +négociant +il trouvait qu'on ne devait pas badiner avec les dépêches, +et il résolut +d'en écrire à la direction des postes aussitôt +après son retour à +Londres.</p> +<p>Bientôt cependant +toutes ses pensées se concentrèrent sur la jeune dame, +qui était assise à l'autre coin de l'intérieur, le +visage soigneusement +enveloppé dans son capuchon. Le gentilhomme à l'habit +bleu se trouvait +en face d'elle, et à côté d'elle, l'autre individu +en habit raisin de +Corinthe. Tous les deux la surveillaient attentivement. Si elle faisait +frôler les plis de son capuchon, mon oncle entendait l'homme de +mauvaise +mine mettre la main sur sa rapière, et il était +sûr, par la respiration +du jeune matamore (car la nuit était trop noire pour distinguer +les +visages), qu'il lui faisait une moue et des yeux comme s'il avait voulu +l'avaler. Ce manège irrita mon oncle de plus en plus, et il +résolut d'en +voir la fin à tout prix. Il avait une grande admiration pour les +yeux +brillants et pour les jolis visages, pour les pieds mignons et pour les +jolies jambes; en un mot, il était passionné pour le sexe +tout entier. +Cela court dans le sang de la famille, gentlemen, je suis comme lui.</p> +<p>Mon oncle employa bien des +subterfuges pour attirer l'attention de la +jeune dame, ou tout au moins pour engager la conversation avec ses +mystérieux compagnons, mais ce fut en vain. Les gentlemen ne +voulaient +pas parler, et la jeune dame ne l'osait pas. De temps en temps mon +oncle +mettait la tête à la portière et demandait à +haute voix pourquoi on +n'allait pas plus vite; mais il avait beau s'enrouer à crier, +personne +ne faisait attention à lui. Il se renfonçait alors dans +son coin et +pensait au joli visage, au pied mignon, à la jambe fine de sa +compagne +de voyage; ceci réussissait à lui faire passer le temps, +et l'empêchait +de s'inquiéter de l'étrange situation où il se +trouvait, allant toujours +sans savoir où. Il est vrai que cela ne l'aurait pas beaucoup +tourmenté +de toute manière; car mon oncle, gentlemen, était un +gaillard +entreprenant, nomade, sans peur et sans souci.</p> +<p>Tout d'un coup la voiture +s'arrêta:</p> +<p>«Ohé! cria mon +onde, qu'est-ce qui nous arrive maintenant;</p> +<p>—Descendez ici, dit le +conducteur en abattant le marchepied.</p> +<p>—Ici! fit mon oncle.</p> +<p>—Ici répéta le +garde.</p> +<p>—Je n'en ferai rien.</p> +<p>—À la bonne heure, +alors, restez où vous êtes.</p> +<p>—C'est mon intention.</p> +<p>—C'est bien.»</p> +<p>Les autres voyageurs avaient +écouté ce colloque fort attentivement. +Voyant que mon onde était déterminé à +rester, le jeune gentilhomme passa +devant lui, pour faire descendre la dame. Dans ce moment, l'homme de +mauvaise mine inspectait minutieusement le trou qui déshonorait +le fond +de son tricorne. La jeune dame, en passant, laissa tomber son gant dans +la main de mon oncle, et, approchant les lèvres de son visage, +si près +qu'il sentit sur son nez une tiède haleine, lui murmura tout bas +ces +deux mots:«Secourez-moi monsieur.» Mon oncle +s'élança à bas de la +voiture avec tant de violence qu'il la fit bondir sur ses ressorts.</p> +<p>«Ah! vous vous +ravisez?» a dit le conducteur, quand il vit mon oncle sur +ses jambes.</p> +<p>Mon oncle le regarda pendant +quelques secondes, incertain s'il devait +lui arracher son espingole, la tirer au visage du matamore, casser la +tête du reste de la compagnie avec la crosse, saisir la jeune +dame et +disparaître au milieu de la fumée. En y +réfléchissant, toutefois, il +abandonna ce plan, comme d'une exécution un peu +mélodramatique, et il se +contenta de suivre les deux hommes mystérieux dans une vieille +maison +devant laquelle la voiture s'était arrêtée. +Conduisant entre eux la +jeune dame, ils tournèrent dans le corridor, et mon oncle s'y +enfonça à +leur suite.</p> +<p>De tous les endroits +ruinés et désolés que mon oncle avait +rencontrés +dans sa vie, celui-ci était le plus désolé et le +plus ruiné. On voyait +que ç'avait été autrefois un vaste hôtel, +mais le toit était ouvert dans +plusieurs endroits, et les escaliers étaient raboteux et +défoncés. Dans +la chambre où les voyageurs entrèrent, il y avait une +vaste cheminée, +toute noire de fumée, quoiqu'elle ne fût +égayée par aucun feu. La cendre +blanchâtre du bois brûlé était encore +répandue sur l'âtre, mais le foyer +était froid, et tout paraissait sombre et triste.</p> +<p>«Voilà du joli, +dit mon oncle en regardant autour de lui; une malle qui +fait six milles et demi à l'heure, et qui s'arrête +indéfiniment dans un +trou comme celui-ci! C'est un peu fort! mais ça sera connu; j'en +écrirai +aux journaux.»</p> +<p>Mon oncle dit cela d'une voix +assez élevée et d'une manière ouverte et +sans réserve, pour tâcher d'engager la conversation avec +les deux +étrangers; mais ils se contentèrent de chuchoter entre +eux, en lui +lançant des regards farouches. La dame était à +l'autre bout de la +chambre, et elle s'aventura, une fois, à agiter sa main, comme +pour +demander l'assistance de mon oncle.</p> +<p>À la fin les deux +étrangers s'avancèrent un peu, et la conversation +commença.</p> +<p>«Mon brave homme, dit +le gentilhomme en habit bleu, vous ne savez pas, +je suppose, que ceci est une chambre particulière.</p> +<p>—Non, mon brave homme; je +n'en sais rien, rétorqua mon oncle. +Seulement si ceci est une chambre particulière, +préparée exprès, +j'imagine que la salle publique doit être joliment +confortable!»</p> +<p>En disant cela, mon oncle +s'établit dans un grand fauteuil et mesura de +l'œil les deux gentlemen, si exactement, que Tiggin et Welps auraient +pu leur fournir l'étoffe d'un habit, sans y mettre un pouce de +plus ni +de moins.</p> +<p>«Quittez cette chambre! +dirent les deux hommes ensemble, en saisissant +leurs épées.</p> +<p>—Hein? fit mon oncle, sans +avoir l'air de comprendre ce qu'ils +voulaient dire.</p> +<p>—Quittez cette chambre, ou +vous êtes mort! dit l'homme de mauvaise +mine, en mettant sa grande flamberge au vent, et en la faisant voltiger +au-dessus de sa tête.</p> +<p>—Tue! tue! s'écria +l'homme à l'habit bleu, en dégainant aussi son +épée +et en reculant deux ou trois pas. Tue! tue!»</p> +<p>La dame jeta un grand cri. +Mon oncle, gentlemen, était remarquable pour +sa hardiesse et pour sa présence d'esprit. Pendant tout le temps +qu'il +avait paru si indifférent à ce qui se passait, il +était occupé à +chercher, sans en faire semblant, quelques projectiles ou quelque arme +défensive; et au moment même où les +épées furent tirées, il aperçut, +dans le coin de la cheminée, une vieille rapière à +coquille, avec un +fourreau rouillé. D'un seul bond, mon oncle l'atteignit, la +tira, la fit +tourner rapidement au-dessus de sa tête, cria à la jeune +dame de se +retirer dans un coin, lança le fourreau à l'homme de +mauvaise mine, jeta +une chaise au gentilhomme en habit bleu, et prenant avantage de leur +confusion, tomba sur tous les deux, pêle-mêle.</p> +<p>Il y a une vieille histoire, +qui n'en est pas moins bonne pour être +vieille, concernant un jeune gentleman irlandais, à qui l'on +demandait +s'il jouait du violon: «Je n'en sais rien, répondit-il; +car je n'ai +jamais essayé.» Ceci pourrait fort bien s'appliquer +à mon oncle et à son +escrime. Il n'avait jamais tenu une épée dans sa main, si +ce n'est une +fois, en jouant Richard III sur un théâtre d'amateurs; et +encore, dans +cette occasion, il avait été convenu que Richmond le +tuerait par +derrière, sans faire le simulacre du combat; mais ici, +voilà qu'il +faisait assaut avec deux habiles tireurs, poussant de tierce et de +quarte, parant, se fendant, et combattant enfin de la manière la +plus +courageuse et la plus adroite, quoique jusqu'à ce moment il ne +se fût +pas douté qu'il eût la plus légère notion de +la science de l'escrime. +Cela montra la vérité de ce vieux proverbe, qu'un homme +ne sait pas ce +qu'il peut faire tant qu'il ne l'a pas essayé.</p> +<p>Le bruit du combat +était terrible. Les trois champions juraient comme +des troupiers, et leurs épées faisaient un cliquetis plus +bruyant que ne +pourraient faire tous les couteaux et toutes les mécaniques +à affiler du +marché de Newport, s'entrechoquant en mesure. Au moment le plus +animé, +la jeune dame, sans doute pour encourager mon oncle, retira +entièrement +son chaperon, et lui fit voir une si éblouissante beauté +qu'il aurait +combattu contre cinquante démons pour obtenir d'elle un sourire, +et +mourir au même instant. Il avait fait des merveilles +jusque-là, mais il +commença alors à se détacher comme un géant +enragé.</p> +<p>Le gentilhomme en habit bleu +aperçut en se retournant que la jeune dame +avait découvert son visage; il poussa une exclamation de rage et +de +jalousie, et, tournant son épée vers elle, il lui +lança un coup de +pointe, qui fit pousser à mon oncle un rugissement +d'appréhension. Mais +la jeune dame sauta légèrement de côté, et +saisissant l'épée du jeune +homme avant qu'il se fût redressé, la lui arracha, le +poussa vers le +mur, et lui passant l'épée en travers du corps, +jusqu'à la garde, le +cloua solidement dans la boiserie. C'était d'un magnifique +exemple. Mon +oncle, avec un cri de triomphe et une vigueur irrésistible, fit +reculer +son adversaire dans la même direction, et plongeant la vieille +rapière +juste au centre d'une des fleurs de son gilet, le cloua à +côté de son +ami. Ils étaient là tous les deux gentlemen, gigotant des +bras et des +jambes dans leur agonie, comme les pantins de carton que les enfants +font mouvoir avec un fil. Mon oncle répétait souvent, +dans la suite, que +c'était là la manière la plus sûre de se +débarrasser d'un ennemi, et +qu'elle ne présentait qu'un seul inconvénient, +c'était la dépense +qu'elle entraînait, puisqu'il fallait perdre une +épée pour chaque homme +mis hors de combat.</p> +<p>«La malle! la malle! +cria la jeune dame, en se précipitant vers mon +oncle, et en lui jetant ses beaux bras autour du cou; nous pouvons +encore nous sauver!</p> +<p>—Vraiment, ma chère, +dit mon oncle, cala ne me paraît guère douteux. Il +me semble qu'il n'y a plus personne à tuer.»</p> +<p>Mon oncle était un peu +désappointé, gentlemen; car il pensait qu'un +petit intermède d'amour eût été fort +agréable après ce massacre, quand +ce n'eût été qu'à cause du contraste.</p> +<p>«Nous n'avons pas un +instant à perdre ici, reprit la jeune lady. +Celui-ci (montrant le gentilhomme en habit bleu) est le fils du +puissant +marquis de Filleteville.</p> +<p>—Eh bien! ma chère, +j'ai peur qu'il n'en porte jamais le titre, +répondit mon oncle, en regardant froidement le jeune homme, qui +était +piqué contre le mur comme un papillon. Vous avez éteint +le majorat, mon +amour.</p> +<p>—J'ai été +enlevée à ma famille, à mes amis, par ce +scélérat, s'écria la +jeune dame, dont le regard brillait d'indignation. Ce misérable +m'aurait +épousée de force avant une heure.</p> +<p>—L'impudent coquin! dit mon +oncle en jetant un coup d'œil méprisant à +l'héritier moribond des Filleteville.</p> +<p>—Comme vous pouvez en juger +par ce que vous avez vu, leurs complices +sont prêts à m'assassiner, si vous invoquez l'assistance +de quelqu'un. +S'ils nous trouvent ici, nous sommes perdus! Dans deux minutes il sera +peut-être trop tard pour fuir. La malle! la malle!»</p> +<p>En prononçant ces +mots, la jeune dame, épuisée par son émotion et +par +l'effort qu'elle avait fait en embrochant le marquis de Filleteville, +se +laissa tomber dans les bras de mon oncle, qui l'emporta aussitôt +devant +la porte de la maison. La malle était là, attelée +de quatre chevaux +noirs à tout crin, mais sans cocher, sans conducteur, et +même sans +palefrenier à la tête des chevaux.</p> +<p>Gentlemen, j'espère +que ne je fais pas tort à la mémoire de mon oncle en +disant que, quoique garçon, il avait tenu, avant ce +moment-là, quelques +dames dans ses bras. Je crois même qu'il avait l'habitude +d'embrasser +les filles d'auberge, et je sais que deux ou trois fois il a +été vu par +des témoins dignes de foi déposant un baiser sur le cou +d'une maîtresse +d'hôtel d'une manière très perceptible. Je +mentionne ces circonstances +afin que vous jugiez combien la beauté de cette jeune lady +devait être +incomparable pour affecter mon oncle comme elle le fit: il disait +souvent qu'en voyant ses longs cheveux noirs flotter sur son bras et +ses +beaux yeux noirs se tourner vers lui, lorsqu'elle revint à elle, +il +s'était senti si agité, si drôle, que ses jambes en +tremblaient sous +lui. Mais qui peut regarder une paire de jolis yeux noirs sans se +sentir +tout drôle? Pour moi, je ne le puis, gentlemen, et je connais +certains +yeux que je n'oserais pas regarder, parole d'honneur!</p> +<p>«Vous ne me quitterez +jamais, murmura la jeune dame.</p> +<p>—Jamais! répondit mon +oncle. Et il le pensait comme il le disait.</p> +<p>—Mon brave libérateur, +mon excellent, mon cher libérateur!</p> +<p>—Ne me dites donc pas de ces +choses-là!</p> +<p>—Pourquoi pas?</p> +<p>—Parce que votre bouche est +si séduisante quand vous parlez que j'ai +peur d'être assez impertinent pour la baiser.»</p> +<p>La jeune femme leva sa main +comme pour avertir mon oncle de n'en rien +faire et dit... non, elle ne dit rien, elle sourit. Quand vous regardez +une paire de lèvres les plus délicieuses du monde, et +quand elles +s'épanouissent doucement en un sourire fripon, si vous +êtes assez près +d'elles et sans témoin, vous ne pouvez mieux témoigner +votre admiration +de leur forme et de leur couleur charmante qu'en les baisant: c'est ce +que fit mon oncle, et je l'honore pour cela.</p> +<p>«Écoutez, +s'écria la jeune dame en tressaillant, entendez-vous le bruit +des roues et des chevaux?</p> +<p>—C'est vrai,» dit mon +oncle en se baissant.</p> +<p>Il avait l'oreille fine et +était habitué à reconnaître le roulement des +voitures; mais celles qui s'approchaient vers eux paraissaient si +nombreuses et faisaient tant de fracas qu'il lui fut impossible d'en +deviner le nombre. Il semblait qu'il y eût cinquante carrosses +emportés +chacun par six chevaux.</p> +<p>«Nous sommes +poursuivis! s'écria la jeune dame en tordant ses mains. +Nous sommes poursuivis! Je n'ai plus d'espoir qu'en vous seul!»</p> +<p>Il y avait une telle +expression de terreur sur son charmant visage que +mon oncle se décida tout d'un coup. Il la porta dans la voiture, +lui dit +de ne pas s'effrayer, pressa encore uns fois ses lèvres sur les +siennes, +et l'ayant engagée à lever les glaces pour sa +préserver du froid, monta +sur le siége.</p> +<p>«Attendez, mon sauveur, +dit la jeune lady.</p> +<p>—Qu'est-ce qu'il y a? demanda +mon oncle de son siége.</p> +<p>—Je voudrais vous parler. Un +mot, un seul mot, mon chéri!</p> +<p>—Faut-il que je +descende?» demanda mon oncle.</p> +<p>La jeune dame ne fit pas de +réponse, mais elle sourit encore, et d'un si +joli sourire, gentlemen, qu'il enfonçait l'autre +complétement. Mon oncle +fut par terre en un clin d'œil.</p> +<p>«Qu'est-ce qu'il y a ma +chère?» dit-il en mettant la tête à la +portière.</p> +<p>La dame s'y penchait en +même temps par hasard, et elle lui parut plus +belle que jamais. Il était fort près d'elle dans ce +moment-là; ainsi il +ne pouvait pas se tromper.</p> +<p>«Qu'est-ce qu'il y a, +ma chère? demanda mon oncle.</p> +<p>—Vous n'aimerez jamais +d'autre femme que moi? Vous n'en épouserez +jamais d'autre?»</p> +<p>Mon oncle jura ses grands +dieux qu'il n'épouserait jamais une autre +femme, et la jeune lady retira sa tête et releva la glace. Mon +oncle +s'élança de nouveau sur le siége, équarrit +ses coudes, ajusta les rênes, +prit le fouet sur l'impériale, le fit claquer savamment, et en +route! +Les quatre chevaux noirs à tout crin s'élancèrent +avec la vieille malle +derrière eux, dévorant quinze bons milles en une heure. +Brrr! brrrr! +comme ils galopaient!</p> +<p>Pourtant le bruit des +voitures devenait plus fort par derrière. Le vieux +carrosse avait beau aller vite, ceux qui le poursuivaient allaient plus +vite encore. Les hommes, les chevaux, les chiens, semblaient +ligués pour +l'atteindre; le fracas était épouvantable, mais +par-dessus tout +s'élevait la voix de la jeune dame, excitant mon oncle, et lui +criant: +«Plus vite! plus vite! plus vite!»</p> +<p>Ils volaient comme +l'éclair. Les arbres sombres, les meules de foin, les +maisons, les églises, tous les objets fuyaient à droite +et à gauche, +comme des brins de paille emportés par un ouragan. Leurs roues +retentissaient comme un torrent qui déchire ses digues, et +pourtant le +bruit de la poursuite devenait plus fort, et mon oncle entendait encore +la jeune lady crier d'une voix déchirante: «Plus vite! +plus vite! plus +vite!»</p> +<p>Mon oncle employait le fouet +et les rênes, et les chevaux détalaient +avec tant de rapidité, qu'ils étaient tout blancs +d'écume, et cependant +la jeune dame criait encore: «Plus vite! plus vite!» Dans +l'excitation +du moment, mon oncle donna un violent coup sur le marchepied avec le +talon de sa botte... et il s'aperçut que l'aube blanchissait, et +qu'il +était assis sur le siége d'une vieille malle +d'Édimbourg, dans l'enclos +du carrossier, grelottant de froid et d'humidité, et frappant +ses pieds +pour les réchauffer. Il descendit avec empressement, et chercha +la +charmante jeune lady dans l'intérieur.... Hélas! il n'y +avait ni +portière, ni coussin à la voiture, c'était une +simple carcasse.</p> +<p>Mon oncle vit bien qu'il y +avait là-dessous quelque mystère, et que tout +s'était passé exactement comme il avait coutume de le +raconter. Il resta +fidèle au serment qu'il avait fait à la jeune dame, +refusa, pour l'amour +d'elle, plusieurs maîtresses d'auberge, fort désirables, +et mourut +garçon à la fin. Il faisait souvent remarquer quelle +drôle de chose +c'était qu'il eût découvert, en montant tout +bonnement par-dessus cette +palissade, que les ombres des malles, des chevaux, des gardes, des +cochers et des voyageurs, eussent l'habitude de faire des voyages +régulièrement chaque nuit. Il ajoutait qu'il croyait +être le seul +individu vivant qu'on eût jamais pris comme passager dans une de +ces +excursions. Je crois effectivement qu'il avait raison, gentlemen, ou du +moins je n'ai jamais entendu parler d'aucun autre.</p> +<p>«Je ne comprends pas ce +que ces ombres de malles-postes peuvent porter +dans leurs sacs?... dit l'hôte, qui avait écouté +l'histoire avec une +profonde attention.</p> +<p>—Parbleu, les lettres mortes.<a name="FNanchor_22_22" + id="FNanchor_22_22"></a><sup><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a></sup></p> +<p>—Oh! ah! c'est juste. Je n'y avais pas pensé.»</p> +<div class="footnotes"> +<p><br/> +<span style="font-weight: bold;">NOTES:</span></p> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a + href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> En anglais, +<i>dead letters</i>, lettres mises au rebut. (<i>Note +du traducteur.</i>)<br/> +</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;"/> +<p><br/> +</p> +</div> +</div> +<h2><a name="CHAPITRE_XXI" id="CHAPITRE_XXI">CHAPITRE XXI.</a></h2> +<h3>Comment M. Pickwick +exécuta sa mission et comment il fut renforcé, dès +le début, par un auxiliaire tout à fait imprévu.</h3> +<p>Les chevaux furent +ponctuellement amenés le lendemain matin à neuf +heures moins un quart, et M. Pickwick ayant occupa sa place, ainsi que +Sam, l'un à l'intérieur, l'autre à +l'extérieur, le postillon reçut ordre +de se rendre à la maison de M. Sawyer, afin d'y prendre M. +Benjamin +Allen.</p> +<p>La voiture arriva +bientôt devant la boutique où se lisait cette +inscription: <i>Sawyer, successeur de Nockemorf</i>; et M. Pickwick, +en +mettant la tête à la portière, vit, avec une +surprise extrême, le jeune +garçon en livrée grise, activement occupé à +fermer les volets. À cette +heure de la matinée c'était une occupation hors du train +ordinaire des +affaires, et cela fit penser d'abord à notre philosophe que +quelque ami +ou patient de M. Sawyer était mort, ou bien peut-être que +M. Bob Sawyer +lui-même avait fait banqueroute.</p> +<p>«Qu'est-il donc +arrivé? demanda-t-il au garçon.</p> +<p>—Rien du tout, monsieur, +répondit celui-ci en fendant sa bouche jusqu'à +ses oreilles.</p> +<p>—Tout va bien, tout va bien +cria Bob en paraissant soudainement sur le +pas de sa porte, avec un petit havresac de cuir, vieux et malpropre, +dans une main, et dans l'autre une grosse redingote et un châle. +Je +m'embarque, vieux.</p> +<p>—Vous?</p> +<p>—Oui, et nous allons faire +une véritable expédition. Hé! Sam, à vous! +Ayant ainsi brièvement éveillé l'attention de Sam +Welter, dont la +physionomie exprimait beaucoup d'admiration pour ce +procédé expéditif, +Bob lui lança son havresac, qui fut immédiatement +logé dans le siége. +Cela fait, ledit Bob, avec l'assistance du gamin, s'introduisit de +force +dans la redingote, beaucoup trop petite pour lui, et, s'approchant de +la +portière du carrosse, y fourra sa tête, et se prit +à rire bruyamment.</p> +<p>«Quelle bonne farce! +dit-il en essuyant avec son parement les larmes qui +tombaient de ses yeux.</p> +<p>—Mon cher monsieur, +répliqua M. Pickwick, avec quelque embarras, je +n'avais pas la moindre idée que vous nous accompagneriez.</p> +<p>—Justement; voilà le +bon de la chose.</p> +<p>—Ah! voila le bon de la +chose? répéta M. Pickwick, dubitativement.</p> +<p>—Sans doute: outre le +plaisir de laisser la pharmacie se tirer +d'affaire toute seule, puisqu'elle parait bien décidée +à ne pas se tirer +d'affaire avec moi.»</p> +<p>Ayant ainsi expliqué +le phénomène des volets, M. Sawyer retomba dans une +extase de joie.</p> +<p>«Quoi vous seriez +assez fou pour laisser vos malades sans médecin? dit +M. Pickwick d'un ton sérieux.</p> +<p>—Pourquoi pas? +répliqua Bob. J'y gagnerai encore; il n'y en a pas un +qui me paye. Et puis, ajoute-t-il en baissant la voix jusqu'à un +chuchotement confidentiel, ils y gagneront, aussi; car, n'ayant presque +plus de médicaments, et ne pouvant pas les remplacer dans ce +moment-ci, +j'aurais été obligé de leur donner à tous +du calomel; ce qui aurait pu +mal réussir à quelques-uns. Ainsi, tout est pour le +mieux.»</p> +<p>Il y avait dans cette +réponse une force de raisonnement et de +philosophie à laquelle M. Pickwick ne s'attendait point. Il +réfléchit +pendant quelques instants, et dit ensuite, d'une manière moins +ferme +toutefois:</p> +<p>«Mais cette chaise, +mon jeune ami, cette chaise ne peut contenir que +deux personnes, et je l'ai promise à M. Allen.</p> +<p>—Ne vous occupez pas de moi +un seul instant, j'ai arrangé tout cela, +Sam me fera de la place sur le siége de derrière, +à côté de lui. +Regardez ceci; ce petit écriteau va être collé sur +la porte: <i>Sawyer, +successeur de Nockemorf. S'adresser en face, chez Mme Cripps</i>. Mme +Cripps est la mère de mon groom. M. Sawyer est très +fâché, dira Mme +Cripps, il n'a pas pu faire autrement. On est venu le chercher ce matin +pour une consultation, avec les premiers chirurgiens du pays. On ne +pouvait pas se passer de lui; on voulait l'avoir à tout prix. +Une +opération terrible. Le fait est, ajouta Bob, pour conclure, que +cela me +fera, j'espère, plus de bien que de mal. Si on pouvait annoncer +mon +déport dans la journal de la localité, ma fortune est +faite. Mais voila +Ben.... Allons, montez!»</p> +<p>Tout en proférant +ces paroles précipitées, Bob poussait de coté le +postillon, jetait son ami dans la voiture, fermait la portière, +relevait +le marchepied, collait l'écriteau sur sa porte, la fermait, +mettait la +clef dans sa poche, s'élançait à coté de +Sam, ordonnait au postillon de +partir, et tout cela avec une rapidité si extraordinaire, que la +voiture +roulait déjà, et que M. Bob Sawyer était +complètement établi comme +partie intégrante de l'équipage, avant que M. Pickwick +eût eu le temps +de peser en lui-même s'il devait l'emmener ou non.</p> +<p>Tant que la voiture se +trouva dans les rues de Bristol, le facétieux Bob +conserva ses lunettes vertes, et se comporta avec une gravité +convenable, se contentant de chuchoter diverses plaisanteries pour +l'amusement spécial de Samuel Weller; mais, une fois +arrivé sur la +grand'route, il se dépouilla à la fois de ses lunettes et +de sa gravité +professionnelle, et se régala de diverses charges qui pouvaient +jusqu'à +un certain point attirer l'attention des passante sur la voiture, et +rendre ceux qu'elle contenait l'objet d'une curiosité plus +qu'ordinaire. +Le moins remarquable de ces exploits était l'imitation bruyante +d'un +cornet à piston et le déploiement ambitieux d'un mouchoir +de soie rouge +attaché au bout d'une canne, en guise de pavillon, et +agité de temps en +temps d'un air de suprématie et de provocation.</p> +<p>«Je ne comprends pas, +dit M. Pickwick en s'arrêtant au milieu d'une +grave conversation avec M. Ben Allen, sur les bonnes qualités de +M. +Winkle et de sa jeune épouse, je ne comprends pas ce que tons +les +passants trouvent en nous de si extraordinaire pour nous examiner ainsi.</p> +<p>—La bonne tournure de la +voiture, répondit Béa avec un léger sentiment +d'orgueil. Je parierais qu'ils n'en voient pas tous les jours de +semblables.</p> +<p>—Cela n'est pas +impossible... cela ne peut... cela doit être» reprit M. +Pickwick, qui se savait sans doute persuadé que cela <i>était</i> +si, +regardant en ce moment par la portière, il n'avait pas +remarqué que la +contenance des passants n'indiquait aucunement un étonnement +respectueux, et que diverses communications +télégraphiques paraissaient +s'échanger entre eux et les habitants extérieurs de la +voiture. M. +Pickwick, comprenant instinctivement que cela pouvait avoir quelques +rapports éloignés avec l'humeur plaisante de M. Bob +Sawyer: «J'espère, +dit-il, que notre facétieux ami ne commet pas +d'absurdités là derrière.</p> +<p>—Oh que non! +répliqua Ben Allen; excepté quand il est un peu +lancé, Bob +est la plus paisible créature de la terre.»</p> +<p>Ici l'on entendit +l'imitation prolongée d'un cornet à piston, +immédiatement suivie par des cris, par des hourras, qui +sortaient +évidemment du gosier et des poumons de <i>la plus paisible +créature du +monde</i>, ou, en termes plus clairs, de M. Bob Sawyer lui-même.</p> +<p>M. Pickwick et M. Ben Allen +échangèrent un regard expressif, et le +premier de ces gentlemen, ôtant son chapeau et se penchant par la +portière, de façon que presque tout son gilet +était en dehors, parvint +enfin à apercevoir le jovial pharmacien.</p> +<p>M. Bob Sawyer était +assis, non pas sur le siége de derrière, mais sur le +haut de la voiture, les jambes aussi écartées que +possible; il portait +sur le coin de l'oreille le chapeau de Sam, et tenait d'une main une +énorme sandwich, tandis que, de l'autre, il soulevait un immense +flacon. +D'un air de suave jouissance, il caressait tour à tour l'un et +l'antre, +variant toutefois la monotonie de cette occupation en poussant de temps +en temps quelques cris, ou en échangeant avec les passants +quelques +spirituels badinages. Le pavillon sanguinaire était +soigneusement +attaché au siége de la voiture, dans une position +verticale, et M. +Samuel Weller, décoré du chapeau de Bob, était en +train d'expédier une +double sandwich avec une contenance animée et satisfaite, qui +annonçait +son entière approbation de tous ces procédés.</p> +<p>Cela était bien +suffisant pour irriter un gentleman ayant, autant que M. +Pickwick, le sentiment des convenances; mais ce n'était pas +encore là +tout le mal, car la chaise de poste croisait, en ce moment-là +même, une +voiture publique, chargée à l'extérieur comme +à l'intérieur de +voyageurs, dont l'étonnement était exprimé d'une +manière fort +significative. Les congratulations d'une famille irlandaise qui courait +à côté de la chaise en demandant l'aumône, +étaient aussi passablement +bruyantes, surtout celles du chef de la famille, car il paraissait +croire que cet étalage faisait partie de quelque +démonstration politique +et triomphale.</p> +<p>«Monsieur Sawyer! +cria M. Pickwick dans un état de grande excitation. +Monsieur Sawyer, monsieur!</p> +<p>—Ohé! +répondit l'aimable jeune homme en se penchant sur un +côté de la +voiture avec toute la tranquillité imaginable.</p> +<p>—Êtes-vous fou, +monsieur?</p> +<p>—Pas le moins du monde! Je +ne suis que gai.</p> +<p>—Gai! Otez-moi ce +scandaleux mouchoir rouge, monsieur! J'exige que vous +l'abattiez, monsieur! Sam, ôtez-le sur-le-champ!»</p> +<p>Avant que Sam eût pu +intervenir, M. Bob Sawyer amena gracieusement son +pavillon, le plaça dans sa poche, fit un signe de tête +poli à M. +Pickwick, essuya le goulot de la bouteille et l'appliqua à sa +bouche, +lui faisant comprendre par là, sans perte de paroles, qu'il lui +souhaitait toutes sortes de bonheur et de prospérité. +Ayant exécuté +cette pantomime, Bob replaça soigneusement le bouchon, et, +regardant M. +Pickwick d'un air bénin, mordit une bonne bouchée dans sa +sandwich, et +sourit.</p> +<p>«Allons! dit M. +Pickwick, dont la colère momentanée n'était pas +à +l'épreuve de l'aimable aplomb de Bob; allons, monsieur, ne +faites plus +de semblables absurdités, s'il vous plaît.</p> +<p>—Non, non, répliqua +le disciple d'Esculape en changeant de chapeau avec +Sam. Je ne l'ai pas fait exprès; le grand air m'avait si fort +animé que +je n'ai pas pu m'en empêcher.</p> +<p>—Pensez à l'effet +que cela produit, reprit M Pickwick d'une voix +persuasive. Ayez quelques égards pour les convenances.</p> +<p>—Oh! certainement, +répliqua Bob. Cela n'était pas du tout convenable. +C'est fini, gouverneur.»</p> +<p>Satisfait de cette +assurance, M. Pickwick rentra la tête dans la +voiture; mais à peine avait-il repris la conversation +interrompue, qu'il +fut étonné par l'apparition d'un petit corps opaque qui +vint donner +plusieurs tapes sur là glace, comme pour témoigner son +impatience d'être +admis dans l'intérieur.</p> +<p>«Qu'est-ce que cela? +s'écria M. Pickwick.</p> +<p>—Ça ressemble +à un flacon, répondit Ben Allen en regardant l'objet en +question à travers ses lunettes et avec beaucoup +d'intérêt. Je pense +qu'il appartient à Bob.»</p> +<p>Cette opinion était +parfaitement exacte. M. Bob Sawyer ayant attaché le +flacon au bout de sa canne, le faisait battre contre la fenêtre, +pour +engager ses amis de l'intérieur à en partager le contenu, +en bonne +harmonie et en bonne intelligence.</p> +<p>«Que faut-il faire? +demanda M. Pickwick en regardant le flacon. Cette +idée-là est encore plus absurde que l'autre.</p> +<p>—Je pense qu'il vaudrait +mieux le prendre et le garder opina Ben Allen. +Il le mérite bien.</p> +<p>—Certainement. Le +prendrai-je?</p> +<p>—Je crois que c'est ce que +nous pouvons faire de mieux.»</p> +<p>Cet avis coïncidant +complètement avec l'opinion de M. Pickwick, il +abaissa doucement la glace et détacha la bouteille du +bâton. Celui-ci +fut alors retiré, et l'on entendit M. Bob Sawyer rire de tout +son cœur.</p> +<p>«Quel joyeux +gaillard! dit M. Pickwick, le flacon à la main.</p> +<p>—C'est vrai, +répondit Ben.</p> +<p>—On ne saurait rester +fâché contre lui.</p> +<p>—Tout à fait +impossible.»</p> +<p>Pendant cette courte +communication de sentiments, M. Pickwick avait +machinalement débouché la bouteille. «Qu'est-ce que +c'est? demanda +nonchalamment M. Allen.</p> +<p>—Je n'en sais rien, +répliqua M. Pickwick avec une égale nonchalance. +Cela sent, je crois, le punch.</p> +<p>—Vraiment? dit Benjamin.</p> +<p>—Je le suppose du moins, +reprit M. Pickwick, qui n'aurait pas voulu +s'exposer à dire une fausseté. Je le suppose, car il me +serait +impossible d'en parler avec certitude sans y goûter.</p> +<p>—Vous ne feriez pas mal +d'essayer. Autant vaut savoir ce que c'est.</p> +<p>—Est-ce votre avis? Eh +bien! ci cela vous fait plaisir, je ne veux pas +m'y refuser.»</p> +<p>Toujours disposé +à sacrifier ses propres sentiments aux désirs de ses +amis, M. Pickwick s'occupa assez longuement à déguster le +contenu de la +bouteille.</p> +<p>«Qu'est-ce que c'est? +demanda M. Allen, en l'interrompant avec quelque +impatience.</p> +<p>—C'est extraordinaire! +répondit le philosophe en léchant ses lèvres; je +n'en suis pas bien sur. Oh! oui, ajouta-t-il, après avoir +goûté une +seconde fois, c'est du punch.»</p> +<p>M. Ben Allen regarda M. +Pickwick, et M. Pickwick regarda M. Ben Allen. +M. Ben Allen sourit, mais M. Pickwick garda son sérieux.</p> +<p>«Il +mériterait, dit ce dernier avec sévérité, +il mériterait que nous +buvions tout, jusqu'à la dernière goutte.</p> +<p>—C'est +précisément ce que je pensais.</p> +<p>—En vérité! +Eh bien alors, à sa santé!»</p> +<p>Ayant ainsi parlé, +notre excellent ami donna un tendre et long baiser à +la bouteille, et la passa à Benjamin. Celui-ci ne se fit pas +prier pour +suivre son exemple: les sourires devinrent réciproques, et le +punch +disparut graduellement et joyeusement.</p> +<p>«Après tout, +dit M. Pickwick en savourant la dernière goutte, ses +idées +sont réellement très-plaisantes, très-amusantes en +vérité!</p> +<p>—Sans aucun doute,» +répliqua Ben. Et, pour prouver que M. Bob était un +des plus joyeux compères existants, il raconta lentement et en +détail, +comment son ami avait tant bu une fois, qu'il y avait gagné une +fièvre +chaude, et qu'on avait été obligé de le raser. La +relation de cet +agréable incident durait encore, lorsque la chaise arrêta +devant l'hôtel +de <i>la Cloche</i>, à Berkeby-Heath, pour changer de chevaux.</p> +<p>«Nous allons +dîner ici, n'est-ce pas? dit Bob en fourrant sa tête +à la +portière.</p> +<p>—Dîner! +s'écria M. Pickwick. Nous n'avons encore fait que dix-neuf +milles, et nous en avons quatre-vingt-sept et demi à faire.</p> +<p>—C'est +précisément pour cela qu'il faut prendre quelque chose +qui nous +aide à supporter la fatigue, répliqua Bob.</p> +<p>—Oh! reprit M. Pickwick en +regardant sa montre, il est tout à fait +impossible de dîner à onze heures et demie du matin.</p> +<p>—C'est juste, c'est un +déjeuner qu'il nous faut.—Ohé! monsieur! un +déjeuner pour trois, sur-le-champ, et n'attelez les chevaux que +dans un +quart d'heure. Faites mettre sur la table tout ce que vous avez de +froid, avec quelques bouteilles d'ale, et votre meilleur +madère.» Ayant +donné ces ordres avec un empressement et une importance +prodigieuse, M. +Bob Sawyer entra immédiatement dans la maison pour en surveiller +l'exécution. Il revint, en moins de cinq minutes, +déclarer que tout +était prêt et excellent.</p> +<p>La qualité du +déjeuner justifia complétement les assertions du +pharmacien, et ses compagnons de voyage y firent autant d'honneur que +lui. Grâce à leurs efforts réunis, les bouteilles +d'ale et le vin de +Madère disparurent promptement. Le flacon fut ensuite rempli du +meilleur +équivalent possible pour le punch, et quand nos amis eurent +repris leurs +places dans la voiture, le cornet sonna et le pavillon rouge flotta, +sans la plus légère opposition de la part de M. Pickwick.</p> +<p>À Tewkesbury, on +arrêta pour dîner, et on y expédia encore de l'ale, +une +bouteille de madère et du porto par-dessus le marché; +enfin le flacon y +fut rempli, pour la quatrième fois. Sous l'influence +combinée de ces +liquides, M. Pickwick et M. Allen restèrent endormis pendant +trente +milles, tandis que Bob et Sam Weller chantaient des duos sur leur +siége.</p> +<p>Il faisait tout à +fait sombre, quand M. Pickwick se secoua et s'éveilla +suffisamment pour regarder par la portière. Des +chaumières éparses sur +le bord de la route, la teinte enfumée de tous les objets +visibles, +l'atmosphère nébuleuse, les chemins couverts de cendre et +de poussière +de brique, la lueur ardente des fournaises embrasées, à +droite et à +gauche, les nuages de fumée qui sortaient pesamment des hautes +cheminées +pyramidales et qui noircissaient tous les environs, l'éclat des +lumières +lointaines, les pesants chariots qui rampaient sur la route, +chargés de +barres de fer retentissantes ou d'autres lourdes marchandises, tout +enfin indiquait qu'on approchait de la grande cité industrielle +de +Birmingham.</p> +<p>Le mouvement et le tapage +d'un travail sérieux devenaient de plus en +plus sensibles, à mesure que la voiture avançait dans les +étroites rues +qui conduisent au centre des affaires, une foule active circulait +partout; des lumières brillaient, jusque sous les toits, aux +longues +files de fenêtres; le bourdonnement du travail sortait de chaque +maison; +le mouvement des roues et des balanciers faisait trembler les +murailles. +Les feux dont les reflets rougeâtres étaient visibles +depuis plusieurs +milles, flambaient furieusement dans les grands ateliers. Le bruit des +outils, les coups mesurés des marteaux, le sifflement de la +vapeur, le +lourd cliquetis des machines, retentissaient de tous les +côtés, comme +une rude harmonie.</p> +<p>La voiture était +arrivée dans les larges rues et devant les boutiques +brillantes qui entourent le vieil hôtel <i>Royal</i>, avant que +M. Pickwick +eût commencé à considérer la nature +délicate et difficile de la +commission qui l'avait amené là.</p> +<p>La délicatesse de la +commission et la difficulté de l'exécuter +convenablement n'étaient nullement amoindries par la +présence volontaire +de M. Bob Sawyer. Pour dire la vérité, M. Pickwick +n'était nullement +enchanté de l'avantage qu'il avait de jouir de sa +société, quelque +agréable et quelque honorable qu'elle fût d'ailleurs. Il +aurait même +donné joyeusement une somme raisonnable, pour pouvoir le faire +transporter, temporairement, à cinquante milles de distance.</p> +<p>M. Pickwick n'avait jamais +eu de communications personnelles avec M. +Winkle père, quoiqu'il eût deux ou trois fois correspondu +par lettre +avec lui, et lui eût fait des réponses satisfaisantes +concernant la +conduite et le caractère de M. Winkle junior. Il sentait donc, +avec un +frémissement nerveux, que ce n'était pas un moyen fort +ingénieux de le +prédisposer en sa faveur, que de lui faire sa première +visite, +accompagné de Ben Allen et de Bob Sawyer, tous deux +légèrement gris.</p> +<p>«Quoi qu'il en soit, +pensait M. Pickwick en cherchant à se rassurer +lui-même, il faut que je fasse de mon mieux. Je suis +obligé de le voir +ce soir, car je l'ai positivement promis à son fils; et si les +deux +jeunes gens persistent à vouloir m'accompagner, il faudra que je +rende +l'entrevue aussi courte que possible, me contentant d'espérer +que, pour +leur propre honneur, ils ne feront pas d'extravagances.»</p> +<p>Comme M. Pickwick se +consolait par ces réflexions, la chaise s'arrêta à +la porte du vieil hôtel <i>Royal</i>. Ben Allen, à +moitié réveillé, en fut +tiré par Sam, et M. Pickwick put descendre à son tour. +Ayant été +introduit, avec ses compagnons, dans un appartement confortable, il +interrogea immédiatement le garçon concernant la +résidence de M. Winkle.</p> +<p>«Tout près +d'ici, monsieur, répondit le garçon. M. Winkle a un +entrepôt +sur le quai, mais sa maison n'est pas à cinq cents pas d'ici, +monsieur.»</p> +<p>Ici le garçon +éteignit une chandelle et la ralluma le plus lentement +possible, afin de laisser à M. Pickwick le temps de lui adresser +d'autres questions, s'il y était disposé.</p> +<p>«Désirez-vous +quelque chose, monsieur? dit-il, en désespoir de cause. Un +dîner, monsieur? du thé ou du café?</p> +<p>—Rien, pour le moment.</p> +<p>—Très-bien, +monsieur. Vous ne voulez pas commander votre souper, +monsieur?</p> +<p>—Non, pas à +présent.</p> +<p>—Très-bien, +monsieur.»</p> +<p>Le garçon marche +doucement vers la porte, et s'arrêtant court, se +retourna et dit avec une grande suavité:</p> +<p>«Vous enverrai-je la +fille de chambre, messieurs?</p> +<p>—Oui, s'il vous +plaît, répondit M. Pickwick.</p> +<p>—Et puis vous apporterez +une bouteille de soda-water ajouta Bob.</p> +<p>—Soda-water? Oui, +monsieur.» Avec ces mots, le garçon, dont l'esprit +paraissait soulagé d'un poids accablant en ayant à la fin +obtenu l'ordre +de servir quelque chose, s'évanouit imperceptiblement. En effet, +les +garçons d'hôtel ne marchent ni ne courent; ils ont une +manière +mystérieuse de glisser, qui n'est pas donnée aux autres +hommes.</p> +<p>Quelques légers +symptômes de vitalité ayant été +éveillés chez M. Ben +Allen par un verre de soda-water, il consentit enfin à laver son +visage +et ses mains, et à se laisser brosser par Sam. M. Pickwick et +Bob Sawyer +ayant également réparé les désordres que le +voyage avait produits dans +leur costume, les trois amis partirent, bras dessus, bras dessous, pour +se rendre chez M. Winkle. Le long du chemin, Bob imprégnait +l'atmosphère +d'une violente odeur de tabac.</p> +<p>À un quart de mille +environ, dans une rue tranquille et propre, +s'élevait une vieille maison de briques rouges. La porte, +à laquelle on +montait par trois marches, portait sur une plaque de cuivre ces mots: +M. +WINKLE. Les marches étaient fort blanches, les briques +très-rouges, et +la maison très-propre.</p> +<p>L'horloge sonnait dix +heures quand MM. Pickwick, Ben Allen et Bob Sawyer +frappèrent à la porte. Une servante proprette vint +l'ouvrir, et +tressaillit en voyant trois étrangers.</p> +<p>«M. Winkle est-il +chez lui, ma chère? demanda M. Pickwick.</p> +<p>—Il va souper, monsieur, +répondit la jeune fille.</p> +<p>—Donnez-lui cette carte, +s'il vous plaît, et dites-lui que je suis +fâché de le déranger si tard, mais que je viens +d'arriver, et que je +dois absolument le voir ce soir.»</p> +<p>La jeune fille regarda +timidement M. Sawyer, qui exprimait par une +étonnante variété de grimaces l'admiration que lui +inspiraient ses +charmes; ensuite, jetant un coup d'œil aux chapeaux et aux redingotes +accrochés dans le corridor, elle appela une autre servante, pour +garder +la porte pendant qu'elle montait. La sentinelle fut rapidement +relevée, +car la jeune fille revint immédiatement, demanda pardon aux +trois amis +de les avoir laissés dans la rue, et les introduisit dans un +arrière-parloir, moitié bureau, moitié cabinet de +toilette, dont les +principaux meubles étaient un bureau, un lavabo, un miroir +à barbe, un +tire-botte et des crochets, un tabouret, quatre chaises, une table et +une vieille horloge.</p> +<p>Sur le manteau de la +cheminée se trouvait un coffre-fort en fer fixé +dans le mur; enfin un almanach et une couple de tablettes +chargées de +livres et de papiers poudreux décoraient les murs.</p> +<p>«Je suis bien +fâché de vous avoir fait attendre à la porte, +monsieur, +dit la jeune fille en allumant une lampe et en s'adressant à m. +Pickwick +avec un gracieux sourire; mais je ne vous connaissais pas du tout, et +il +y a tant d'aventuriers qui viennent pour voir s'ils peuvent mettre la +main sur quelque chose que réellement....</p> +<p>—Il n'y a pas le moindre +besoin d'apologie, ma chère enfant, répliqua +M. Pickwick avec bonne humeur.</p> +<p>—Pas le plus léger, +mon amour,» ajouta Bob en étendant plaisamment les +bras, et sautant d'un côté de la chambre à l'autre, +comme pour empêcher +la jeune fille de s'éloigner immédiatement. Mais elle ne +fut nullement +attendrie par ces gracieusetés, car elle exprima tout haut son +opinion +que M. Bob Sawyer était un polisson, et lorsqu'il voulut +l'amadouer par +des moyens encore plus pressants, elle lui imprima ses jolis doigts sur +le visage, et bondit hors de la chambre, avec force expressions +d'aversion et de mépris.</p> +<p>Privé de la +société de la jeune bonne, M. Bob Sawyer chercha à +se +divertir en regardant dans le bureau, en ouvrant les tiroirs de la +table, en feignant de crocheter la serrure du coffre-fort, en +retournant +l'almanach, en essayant, par-dessus ses bottes, celles de M. Winkle +senior, et en faisant sur les meubles et ornements diverses autres +expériences amusantes, qui causaient à M. Pickwick une +horreur et une +agonie inexprimables, mais qui donnaient à M. Bob Sawyer un +délice +proportionnel.</p> +<p>À la fin, la porte +s'ouvrit, et un petit vieillard, en habit couleur de +tabac, dont le visage et le crâne étaient exactement la +contre-partie du +crâne et du visage appartenant à M. Winkle <i>junior</i> +(si ce n'est que le +petit vieillard était un peu chauve), entra, en trottant, dans +la +chambre, tenant d'une main la carte de M Pickwick, de l'autre un +chandelier d'argent.</p> +<p>«Monsieur Pickwick, +comment vous portez-vous, monsieur? dit le petit +vieillard en posant son chandelier et tendant sa main. J'espère +que +vous allez bien, monsieur? Charmé de vous voir, asseyez-vous, +monsieur +Pickwick, je vous en prie Ce gentleman est?...</p> +<p>—Mon ami monsieur Sawyer, +répondit M. Pickwick, un ami de votre fils.</p> +<p>—Oh! fit M. Winkle en +regardant Bob d'un air un peu refrogné. J'espère +que vous allez bien, monsieur?</p> +<p>—Comme un charme, +répliqua Bob.</p> +<p>—Cet autre gentleman, dit +M. Pickwick, cet autre gentleman, comme vous +le verrez quand vous aurez lu la lettre dont je suis chargé, est +un +parent très-proche.... ou plutôt devrais-je dire, un +intime ami de votre +fils. Son nom est Allen.</p> +<p>—Ce gentleman?» +demanda M. Winkle, en montrant avec la carte M. +Benjamin Allen, qui s'était endormi dans une attitude telle +qu'on +n'apercevait de lui que son épine dorsale, et le collet de son +habit.</p> +<p>M. Pickwick était +sur le point de répondre à cette question, et de +réciter tout au long les noms et honorables qualités de +M. Benjamin +Allen, quand le spirituel Bob, afin de faire comprendre à son +ami la +situation où il se trouvait, lui fit dans la partie charnue du +bras un +violent pinçon. Ben se dressa sur ses pieds, avec un grand cri; +mais +s'apercevant aussitôt qu'il était en présence d'un +étranger, il s'avança +vers M. Winkle et lui secouant tendrement les deux mains pendant +environ +cinq minutes, murmura quelques mots sans suite, à moitié +intelligibles, +sur le plaisir qu'il éprouvait à le voir; lui demandant, +d'une manière +très-hospitalière, s'il était disposé +à prendre quelque chose après sa +promenade, ou s'il préférait attendre jusqu'au +dîner; après quoi il +s'assit, et se mit à regarder autour de lui, d'un air +hébété, comme s'il +n'avait pas eu la moindre idée du lieu où il se trouvait; +ce qui était +vrai, effectivement.</p> +<p>Tout ceci était fort +embarrassant pour M. Pickwick, et d'autant plus que +M. Winkle <i>senior</i> témoignait un étonnement +palpable à la conduite +excentrique, pour ne pas dire plus, de ses deux compagnons. Afin de +mettre un terme à cette situation, il tira une lettre de sa +poche, et la +présentant à M. Winkle, lui dit:</p> +<p>«Cette lettre, +monsieur, est de votre fils. Vous verrez par ce qu'elle +contient que son bien-être et son bonheur futur dépendent +de la manière +bienveillante et paternelle dont vous l'accueillerez. Vous m'obligerez +beaucoup en la lisant avec calme, et en en discutant ensuite le sujet +avec moi, d'une manière grave et convenable. Vous pouvez juger +de quelle +importance votre décision est pour votre fils, et quelle est son +extrême +anxiété, à ce sujet, puisqu'elle m'a engagé +à me présenter chez vous, à +une heure si avancée, et, ajouta M. Pickwick en regardant +légèrement ses +deux compagnons, et dans des circonstances si +défavorables.»</p> +<p>Après ce +prélude, M. Pickwick plaça entre les mains du vieillard +étonné, +quatre pages serrées de repentir superfin; puis, s'étant +assis, il +examina sa figure et son maintien, avec inquiétude il est vrai, +mais +avec l'air ouvert et assuré d'un homme qui a accepté un +rôle dont il n'a +pas à rougir ni à se défendre.</p> +<p>Le vieux négociant +tourna et retourna la lettre avant de l'ouvrir; +examina l'adresse, le dos, les côtés; fit des observations +microscopiques sur le petit garçon grassouillet imprimé +sur la cire; +leva ses yeux sur le visage de M. Pickwick; et enfin, s'asseyant sur le +tabouret de son bureau et rapprochant la lampe, brisa le cachot, ouvrit +l'épître, et, l'élevant près de la +lumière, se prépara à lire.</p> +<p>Juste dans ce moment, M. +Bob Sawyer, dont l'esprit était demeuré inactif +depuis quelques minutes, plaça ses mains sur ses genoux et se +composa un +visage de clown, d'après les portraits de feu M. Grimaldi. +Malheureusement il arriva que M. Winkle, au lieu d'être +profondément +occupé à lire sa lettre, comme Bob l'imaginait, s'avisa +de regarder +par-dessus, et, conjecturant avec raison que le visage en question +était +fabriqué en dérision de sa propre personne, fixa ses yeux +sur le +coupable avec tant de sévérité, que les traits de +feu M. Grimaldi se +résolurent, graduellement, en une contenance fort humble et fort +confuse.</p> +<p>«Vous m'avez +parlé, monsieur? demanda M. Winkle après un silence +menaçant.</p> +<p>—Non, monsieur, +répliqua Bob qui n'avait plus rien d'un clown, excepté +l'extrême rougeur de ses joues.</p> +<p>—En êtes-vous bien +sûr, monsieur?</p> +<p>—Oh! certainement; oui, +monsieur, tout à fait.</p> +<p>—Je l'avais cru, monsieur, +rétorqua le vieux gentleman avec une emphase +pleine d'indignation. Peut-être que vous m'avez regardé, +monsieur?</p> +<p>—Oh! non, monsieur, pas du +tout, répliqua Bob de la manière la plus +civile.</p> +<p>—Je suis charmé de +l'apprendre, monsieur, reprit le vieillard en +fronçant ses sourcils d'un air majestueux; puis il rapprocha la +lettre +de la lumière et commença à lire +sérieusement.</p> +<p>M. Pickwick le +considérait avec attention, tandis qu'il tournait de la +dernière ligne de la première page à la +première ligne de la seconde; et +de la dernière ligne de la seconde page à la +première ligne de la +troisième; et de la dernière ligne de la troisième +page à la première +ligne de la quatrième; mais quoique le mariage de son fils lui +fût +annoncé dans les douze premières lignes, comme le savait +très bien M. +Pickwick, aucune altération de sa physionomie n'indiqua avec +quels +sentiments il prenait une si importante nouvelle.</p> +<p>M. Winkle lut la lettre +jusqu'au dernier mot, la replia avec la +précision d'un homme d'affaires, et juste au moment où M. +Pickwick +attendait quelque grande expansion de sensibilité, il trempa une +plume +dans l'encrier, et dit aussi tranquillement que s'il avait parlé +de +l'affaire commerciale la plus ordinaire: Quelle est l'adresse de +Nathaniel, monsieur Pickwick?</p> +<p>«À +l'hôtel <i>George et Vautour</i>, pour le présent.</p> +<p>—George et Vautour, +où est cela?</p> +<p>—George Yard, Lombard +street.</p> +<p>—Dans la cité?</p> +<p>—Oui.»</p> +<p>Le vieux gentleman +écrivit méthodiquement l'adresse sur le dos de la +lettre, et l'ayant placée dans son bureau, qu'il ferma, dit en +rangeant +le tabouret et en mettant la clef dans sa poche: «Je suppose que +nous +n'avons plus rien à nous dire, monsieur Pickwick?»</p> +<p>—Rien à nous dire, +mon cher monsieur? s'écria l'excellent homme avec +une chaleur pleine d'indignation. Rien à nous dire! N'avez-vous +pas +d'opinion à exprimer sur un événement si +considérable dans la vie de mon +jeune ami? Pas d'assurance à lui faire transmettre par moi, de +la +continuation de votre affection et de votre protection? Rien à +dire qui +puisse le rassurer, rien qui puisse consoler la jeune femme +inquiète, +dont le bonheur dépend de lui? Mon cher monsieur, +réfléchissez.</p> +<p>—Précisément, +je réfléchirai. Je ne puis rien dire maintenant. Je suis +un homme méthodique, monsieur Pickwick, je ne m'embarque jamais +précipitamment dans aucune affaire et d'après ce que je +vois de +celle-ci, je n'en aime nullement les apparences. Mille livres sterling +ne sont pas grand chose, monsieur Pickwick.</p> +<p>—Vous avez bien raison, +monsieur, dit Ben Allen, justement assez +éveillé pour savoir qu'il avait dépensé ses +mille livres sans la plus +petite difficulté. Vous êtes un homme intelligent. Bob, +c'est un +gaillard intelligent.</p> +<p>—Je suis enchanté +que vous me rendiez cette justice, dit M. Winkle, en +jetant un regard méprisant à M. Ben Allen, qui hochait la +tête d'un air +profond. Le fait est, monsieur Pickwick, qu'en permettant à mon +fils de +voyager sous vos auspices pendant un an ou deux, pour apprendre +à +connaître les hommes et les choses, et afin qu'il n'entrât +pas dans la +vie comme un écolier, qui se laisse attraper par le premier +venu, je +n'avais nullement compté sur ceci. Il le sait très bien, +et si je +cessais de le soutenir, il n'aurait pas lieu d'être surpris. Au +reste il +apprendra ma décision, monsieur Pickwick. En attendant, je vous +souhaite +le bonsoir. Margaret, ouvrez la porte.»</p> +<p>Pendant tout ce temps M. +Bob Sawyer avait fait des signes à son ami pour +l'engager à dire quelque chose qui fût frappé au +bon coin; aussi Ben +improvisa-t-il, sans aucun avertissement préalable, une petite +oraison +brève, mais pleine de chaleur. «Monsieur, dit-il en +regardant le vieux +gentleman avec des yeux ternes et fixes et en balançant +furieusement son +bras de bas en haut: Vous.... vous devriez rougir de votre conduite.</p> +<p>—En effet, répliqua +M. Winkle; comme frère de la jeune personne, vous +êtes un excellent juge de la question. Allons! en voilà +assez. Je vous +en prie, monsieur Pickwick, n'ajoutez plus rien. Bonne nuit, +messieurs.»</p> +<p>Ayant dit ces mots, le +vieux négociant prit le chandelier et ouvrit la +porte de la chambre, en montrant poliment le corridor.</p> +<p>«Vous regretterez +votre conduite, monsieur, dit M. Pickwick en serrant +étroitement ses dents, pour contenir sa colère, car il +sentait combien +cela était important pour son jeune ami.</p> +<p>—Je suis pour le moment +d'une opinion différente, répondit M. Winkle +avec calme. Allons, messieurs, je vous souhaite encore un bonne +nuit.»</p> +<p>M. Pickwick regagna la rue +d'un pas irrité; Bob Sawyer, complètement +maté par les manières décidées du vieux +gentleman, prit le même parti; +le chapeau de M. Ben Allen roula après eux sur les marches, et +la +personne de M. Ben Allen le suivit immédiatement; puis les trois +compagnons allèrent se coucher en silence, et sans songer. Mais +avant de +s'endormir, M. Pickwick pense que s'il avait su quel homme +méthodique +était M. Winkle <i>senior</i>, il ne serait assurément +pas chargé d'une telle +commission pour lui.<br/> +</p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;"/> +<p><br/> +</p> +<h2><a name="CHAPITRE_XXII" id="CHAPITRE_XXII">CHAPITRE XXII</a></h2> +<h3>Dans lequel M. Pickwick +rencontre une vieille connaissance, circonstance +fortuite à la quelle la lenteur est principalement redevable des +détails +brûlants d'intérêt ci-dessous consignés, +concernant deux hommes +politiques.</h3> +<p>Lorsque M. Pickwick se +réveilla à huit heures du matin, l'état de +l'atmosphère n'était nullement propre à +égayer son esprit, ni à diminuer +l'abattement que lui avait inspiré le résultat inattendu +de son +ambassade. Le ciel était triste et sombre, l' air humide et +froid, les +rues mouillées et fangeuses. La fumée restait +paresseusement suspendue +au sommet des cheminées, comme si elle avait manqué +d'énergie pour +s'élever, et la brume descendait lentement, comme si elle +n'avait pas eu +même le cœur à tomber. Un coq de combat, privé de +toute son animation +habituelle, se balançait tristement sur une patte, dans la cour, +tandis +qu'une bourrique, sous un étroit appentis, tenait sa tête +baissée, et, +s'il fallait en croire sa contenance misérable, devait +méditer un +suicide. Dans les rues, on ne voyait que des parapluies, et l'on +n'entendait que le cliquetis des casques et le clapotement de l'eau, +qui +dégouttait des toits.</p> +<p>Pendant le +déjeuner, la conversation demeura singulièrement +traînante. +M. Bob Sawyer lui-même ressentait l'influence du temps, et la +réaction +de l'excitation du jour précédent. Suivant son propre et +expressif +langage, il était <i>aplati</i>. M. Ben Allen l'était +aussi; et pareillement +M. Pickwick.</p> +<p>Dans l'attente +prolongée d'une éclaircie, le dernier journal de Londres +fut lu et relu, avec une intensité d'intérêt qui ne +s'observe jamais que +dans des cas d'extrême misère. Les trois compagnons +d'infortunes ne +mirent pas moins de persévérances à arpenter +chaque fleur du tapis; ils +regardèrent par la fenêtre assez souvent pour justifier +l'imposition +d'une double taxe; ils entamèrent, sans résultat, toutes +sortes de +sujets de conversation, et à la fin, lorsque midi fut +arrivé sans amener +aucun changement favorable, M. Pickwick tira résolument la +sonnette et +demanda sa voiture.</p> +<p>La route était +boueuse, il bruinait plus fort que jamais, et la boue +était lancée dans la chaise ouverte en si grande +quantité, qu'elle +incommodait les habitants de l'intérieur presque autant que ceux +de +l'extérieur. Pourtant, dans le mouvement même, dans le +sentiment d'un +changement, d'une action, il y avait quelque chose de bien +préférable à +l'ennui de rester enfermé dans une chambre sombre, et de voir +pour toute +distraction la pluie tomber tristement dans une triste rue. Aussi nos +voyageurs s'étonnèrent-ils d'abord d'avoir +été si longtemps à prendre +leur parti.</p> +<p>Quand ils +arrêtèrent à Coventry pour relayer, la vapeur qui +sortait des +chevaux formait un nuage si épais, qu'elle éclipsait +complétement le +palefrenier; seulement on l'entendit s'écrier au milieu du +brouillard, +qu'il espérait bien obtenir la première médaille +d'or de la société +d'humanité, pour avoir ôté le chapeau du postillon, +attendu que celui-ci +aurait été infailliblement noyé par l'eau qui +découlait des bords, si +l'invisible gentleman n'avait pas eu la présence d'esprit de +l'enlever +vivement, et d'essuyer avec un bouchon de paille le visage du +naufragé.</p> +<p>«Ceci est +agréable, dit Bob en arrangeant le collet de son habit, et en +tirant son châle sur sa bouche pour concentrer la fumée +d'un verre +d'eau-de-vie qu'il venait d'avaler.</p> +<p>—Tout à fait, +répondit Sam d'un air tranquille.</p> +<p>—Vous n'avez pas l'air +d'y faire attention.</p> +<p>—Dame! monsieur, je ne +vois pas trop quel bien ça me ferait.</p> +<p>—Voilà une +excellente réponse, ma foi!</p> +<p>—Certainement, monsieur. +Tout ce qui arrive est bien, comme remarqua +doucement le jeune seigneur quand il reçut une pension, parce +que le +grand-père de la femme de l'oncle de sa mère avait une +fois allumé la +pipe du roi avec son briquet phosphorique.</p> +<p>—Ce n'est pas une +mauvaise idée cela, répliqua Bob d'un air approbatif.</p> +<p>—Juste ce que le jeune +courtisan disait ensuite tous les jours +d'échéance pendant le reste de sa vie.»</p> +<p>Après un court +silence, Sam jeta un coup d'œil au postillon, et +baissant la voix de manière à ne produire qu'un +chuchotement mystérieux: +«Avez-vous jamais été appelé, quand vous +étiez apprenti carabin, pour +visiter un postillon?...</p> +<p>—Non, je ne le crois pas.</p> +<p>—Vous n'avez jamais vu un +postillon dans un hôpital n'est-ce pas?</p> +<p>—Non, je ne pense pas en +avoir vu.</p> +<p>—Vous n'avez jamais connu +un cimetière où y avait un postillon +d'enterré? vous n'avez jamais vu un postillon mort, n'est-ce +pas? +demanda Sam, en poursuivant son catéchisme.</p> +<p>—Non, répliqua Bob.</p> +<p>—Ah! reprit Sam d'un air +triomphant, et vous n'en verrez jamais, et il +y a une autre chose qu'on ne verra jamais, c'est un âne mort. +Personne +n'a jamais vu un âne mort, excepté le gentleman<a + name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><sup><a + href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a></sup> en culotte de +soie +noire, qui connaissait la jeune femme qui gardait une chèvre, et +encore +c'était un âne français; ainsi il n'était +pas de pur sang, après tout.</p> +<p>—Eh bien! quel rapport tout cela a-t-il avec le postillon? demanda +Bob.</p> +<p>—Voilà. Je ne veux pas assurer, comme quelques personnes +très-sensées, +que les postillons et les ânes sont un être immortel, tous +les deux; +mais voilà ce que je dis: C'est que, quand ils se sentent trop +roides +pour travailler, ils s'en vont, l'un portant l'autre: un postillon pour +deux ânes, c'est la règle. Ce qu'ils deviennent ensuite, +personne n'en +sait rien; mais il est très-probable qu'ils vont pour s'amuser +dans un +monde meilleur, car il n'y a pas un homme vivant qui ait jamais vu un +postillon ni un âne s'amuser dans ce monde ici.»</p> +<p>Développant compendieusement cette remarquable +théorie, et citant à +l'appui divers faits statistiques, Sam Weller égaya le trajet +jusqu'à +Dunchurch. Là on obtint un postillon sec et des chevaux frais. +Daventry +était le relais suivant, Towcester celui d'après, et +à la fin de chaque +relais, il pleuvait plus fort qu'au commencement.</p> +<p>«Savez-vous, dit Bob d'un ton de remontrance en mettant le nez +à la +portière de la chaise, lorsqu'elle arrêta devant la +tête du sarrasin, à +Towcester, savez-vous que ça ne peut pas aller comme ça?</p> +<p>—Ah ça! dit M. Pickwick, qui venait de sommeiller un peu: +J'ai peur +que vous n'attrapiez de l'humidité.</p> +<p>—Oh vraiment! en effet, je crois que je suis +légèrement humide! dit +Bob, et personne ne pouvait le nier, car la pluie coulait de son cou, +de +ses coudes, de ses parements, de ses casques et de ses genoux. Tout son +costume était si luisant d'eau, qu'on aurait pu croire qu'il +était +imprégné d'huile.</p> +<p>—Je crois que je suis légèrement humide, +répéta Bob, en se secouant et +en jetant autour de lui une petite pluie fine, comme font les chiens de +Terre-Neuve, en sortant de l'eau.</p> +<p>—Je pense vraiment qu'il n'est pas possible d'aller plus loin ce +soir, +fit observer Ben Allen.</p> +<p>—Tout à fait hors de question, monsieur, ajouta Sam en +s'approchant +pour assister à la conférence? C'est de la cruauté +envers les animaux +que de les faire sortir d'un temps pareil. Il y a des lits ici, +monsieur. Tout est propre et confortable. Un très-bon petit +dîner, qui +peut être prêt en une demi-heure; des poulets et des +côtelettes, du +veau, des haricots verts, une tarte et de la propreté. Vous +ferez bien +de rester ici, monsieur, si j'ose donner mon avis gratis. Consultez les +gens de l'art, comme disait le docteur.»</p> +<p>L'hôte de la <i>Tête de Sarrasin</i> arriva fort +à propos, en ce moment, pour +confirmer les éloges de Sam, relativement aux mérites de +son +établissement et pour appuyer ses supplications par une +quantité de +conjonctures effrayantes concernant l'état des routes, +l'improbabilité +d'avoir des chevaux frais aux relais suivant la certitude infaillible +qu'il pleuvrait toute la nuit, et la certitude, également +infaillible, +que le temps s'éclaircirait le matin; avec divers autres +raisonnements +séducteurs familiers à tous les aubergistes.</p> +<p>«C'est bien! dit M. Pickwick; mais alors il faut que j'envoie +une +lettre à Londres, de manière à ce que qu'elle soit +remise demain, dès le +matin. Autrement je serais obligé de continuer ma route, +à tout hasard.»</p> +<p>L'hôte fit une grimace de plaisir. Rien n'était plus +facile que +d'envoyer une lettre empaquetée dans une feuille de papier gris, +soit +par la malle, soit par la voiture de nuit de Birmingham. Si le +gentleman +tenait particulièrement à ce que qu'elle fût remise +de suite, il pouvait +écrire sur l'enveloppe <i>très-pressée</i>, +moyennant quoi il serait certain +qu'elle serait portée immédiatement, ou bien <i>une +demi-couronne au +porteur si ce paquet est remis de suite</i>, ce qui serait encore plus +sûr.</p> +<p>«Très-bien! dit M. Pickwick. Alors nous allons rester +ici.</p> +<p>—John, cria l'aubergiste; des lumières dans le <i>soleil</i>; +faites vite du +feu, les gentlemen sont mouillés. Par ici, messieurs. Ne vous +tourmentez +pas du postillon, monsieur, je vous l'enverrai quand vous le sonnerez. +Maintenant, John, les chandelles.»</p> +<p>Les chandelles furent apportées, le feu fut attisé et +une nouvelle bûche +y fut jetée. En dix minutes de temps un garçon mettait la +nappe pour le +dîner, les rideaux étaient tirés, le feu flambait, +et, comme il arrive +toujours dans une auberge anglaise un peu décente, on aurait +cru, à voir +l'arrangement de toutes choses, que les voyageurs étaient +attendus +depuis huit jours au moins.</p> +<p>M. Pickwick s'assit à une petite table et écrivit +rapidement, pour M. +Winkle, un billet dans lequel il l'informait simplement qu'il +était +arrêté par le mauvais temps, mais qu'il arriverait +certainement à +Londres, le jour suivant; remettant d'ailleurs, à cette +époque, le +détail de ses opérations. Ce billet, arrangé de +manière à avoir l'air +d'un paquet, fut immédiatement porté à +l'aubergiste, par Sam.</p> +<p>Après s'être séché au feu de la cuisine, +Sam revenait pour ôter les +bottes de son maître, quand, en regardant par une porte +entr'ouverte, il +aperçut un grand homme, dont les cheveux étaient roux. +Devant lui, sur +une table, était étalé un paquet de journaux, et +il lisait l'article +politique de l'un d'eux, avec un air de sarcasme continuel, qui donnait +à ses narines et à tous ses traits une expression de +mépris superbe et +majestueux.</p> +<p>«Hé! dit Sam, il me semble que je connais cette +boule-là, et le lorgnon +d'or, et la tuile à grands rebords. J'ai vu tout cela à +Eatanswill, ou +bien je suis un crétin!»</p> +<p>À l'instant même, afin d'attirer l'attention du +gentleman, Sam fut saisi +d'une toux fort incommode. Celui-ci tressaillit, en entendant du bruit, +leva sa tête et son lorgnon, et laissa apercevoir les traits +profonds et +pensifs de M. Pott, l'éditeur de <i>la Gazette d'Eatanswill</i>.</p> +<p>«Pardon, monsieur, dit Sam en s'approchant avec un salut. Mon +maître est +ici, monsieur Pott.</p> +<p>—Chut! chut! cria Pott, en entraînant Sam, dans la chambre et +en +fermant la porte, avec une expression de physionomie pleine de +mystère +et d'appréhension.</p> +<p>—Qu'est-ce qu'il y a? monsieur, dit Sam en regardant avec +étonnement +autour de lui.</p> +<p>—Gardez-vous bien de murmurer mon nom. Nous sommes dans un pays +jaune: +si la population irritable savait que je suis ici, elle me +déchirerait +en lambeaux.</p> +<p>—En vérité, monsieur?</p> +<p>—Oui; je serais la victime de leur furie. Mais maintenant jeune +homme, +qu'est-ce que vous disiez de votre maître?</p> +<p>—Qu'il passe la nuit dans cette auberge, avec un couple d'amis.</p> +<p>—M. Winkle en est-il? demanda M. Pott en fronçant +légèrement le +sourcil.</p> +<p>—Non, monsieur, il reste chez lui maintenant. Il est marié.</p> +<p>—Marié! s'écria Pott avec une véhémence +effrayante. Il s'arrêta, sourit +d'un air sombre, et ajouta à voix basse et d'un ton vindicatif: +C'est +bien fait, il n'a que ce qu'il mérite.»</p> +<p>Ayant ainsi exhalé, avec un sauvage triomphe, sa mortelle +malice envers +un ennemi abattu, M. Pott demanda si les amis de M. Pickwick +étaient +bleus, et l'intelligent valet, qui en savait à peu près +autant que +l'éditeur lui-même, ayant fait une réponse +très-satisfaisante, M. Pott +consentit à l'accompagner dans la chambre de M. Pickwick. Il y +fut reçu +avec beaucoup de cordialité, et l'on convint de dîner en +commun.</p> +<p>Lorsque M. Pott eut pris son siége près du feu, et +lorsque nos trois +voyageurs eurent ôté leurs bottes mouillées et mis +des pantoufles: +«Comment vont les affaires à Eatanswill? demanda M. +Pickwick. +<i>L'Indépendant</i> existe-t-il toujours?</p> +<p>—<i>L'Indépendant</i>, monsieur, répliqua Pott, +traîne encore sa misérable +et languissante carrière, abhorré et +méprisé par le petit nombre de ceux +qui connaissent sa honteuse et méprisable existence; +suffoqué lui-même +par les ordures qu'il répand en si grande profusion, assourdi et +aveuglé +par les exhalaisons de sa propre fange, l'obscène journal, sans +avoir la +conscience de son état dégradé, s'enfonce +rapidement sous la vase +trompeuse qui semble lui offrir un point d'appui solide auprès +des +classes les plus basses de la société, mais qui, +s'élevant par degré +au-dessus de sa tête détestée, l'engloutira +bientôt pour toujours.»</p> +<p>Ayant débité avec véhémence ce +manifeste, tiré de son dernier article +politique, l'éditeur s'arrêta pour prendre haleine, puis +regardant +majestueusement Bob: «Vous êtes jeune, monsieur,» lui +dit-il.</p> +<p>M. Sawyer inclina la tête.</p> +<p>«Et vous aussi, monsieur,» ajouta Pott en s'adressant +à M. Ben Allen.</p> +<p>Celui-ci reconnut l'agréable imputation.</p> +<p>—Et vous êtes tous les deux profondément imbus de ces +principes bleus, +que j'ai promis aux peuples de ce royaume de défendre et de +maintenir +tant que je vivrai?</p> +<p>—Hé! hé! quant à cela, je n'en sais trop rien, +répliqua Bob, je +suis....</p> +<p>—Pas un jaune, n'est-ce pas? monsieur Pickwick, interrompit +l'éditeur +en reculant sa chaise. Votre ami n'est pas un jaune, monsieur.</p> +<p>—Non, non, répliqua Bob. Je suis une espèce de tartan +écossais, à +présent; un composé de toutes les couleurs.</p> +<p>—Un vacillateur, dit Pott d'une voix solennelle; un vacillateur! Ah! +monsieur, si vous pouviez lire une série de huit articles, qui +ont paru +dans <i>la Gazette d'Eatanswill</i>, j'ose dire que vous ne seriez pas +longtemps sans asseoir vos opinions sur une base ferme et solide.</p> +<p>—Et moi, j'ose dire que je deviendrais tout bleu, avant d'être +arrivé à +la fin,» rétorqua Bob.</p> +<p>M. Pott le regarda d'un air soupçonneux, pendant quelques +minutes, puis +se tournant vers M. Pickwick: «Vous avez lu, sans doute, les +articles +littéraires qui ont paru par intervalles, depuis trois mois, +dans <i>la +Gazette d'Eatanswill</i>, et qui ont excité une attention si +générale +et.... et je puis le dire, une admiration si universelle.</p> +<p>—Eh! mais, répliqua M. Pickwick, légèrement +embarrassé par cette +question, le fait est que j'ai été tellement +occupé, d'une autre +manière, que je n'ai réellement pas eu la +possibilité de les parcourir.</p> +<p>—Il faut les lire, monsieur, dit l'éditeur d'un air +sévère.</p> +<p>—Oui, certainement.</p> +<p>—Ils ont paru sous la forme d'une critique +très-détaillée d'un ouvrage +sur la métaphysique chinoise.</p> +<p>—Ah! très-bien.... Ces articles sont de vous? j'espère.</p> +<p>—Ils sont de mon critique, monsieur, répliqua Pott avec +grande dignité.</p> +<p>—Un sujet bien abstrait, à ce qu'il semble?</p> +<p>—Tout à fait, répondit Pott, avec l'air profond d'un +sage. Il a fait, +sous ma direction, des études préparatoires. +D'après mon avis, il s'est +aidé, pour cela, de l'<i>Encyclopédie britannique</i>.</p> +<p>—En vérité? Je ne savais pas que cet excellent ouvrage +contînt quelque +chose sur la métaphysique chinoise.</p> +<p>—Monsieur, continua Pott, en posant sa main sur le genou de M. +Pickwick et en regardant autour de lui avec un sourire de +supériorité +intellectuelle, il a lu, pour la métaphysique, à la +lettre M; et pour la +Chine, à la lettre C; et il a amalgamé les fruits de +cette double +lecture, monsieur!»</p> +<p>Les traits de M. Pott rayonnèrent de tant de grandeur +additionnelle, au +souvenir de la puissance de génie et des trésors de +science déployés +dans le docte travail en question, qu'il s'écoula quelques +minutes avant +que M. Pickwick eût la hardiesse de recommencer la conversation. +Pourtant la contenance de l'éditeur étant retombée +graduellement dans +son expression ordinaire de suprématie morale, notre philosophe +se +hasarda à lui dire: «Me sera-t-il permis de +demander quel +grand objet +vous a amené si loin de votre maison?</p> +<p>—L'objet qui me guide et qui m'anime toujours, dans mes gigantesques +travaux, répliqua Pott avec un sourire; le bien de mon pays.</p> +<p>—Je supposais, effectivement, que c'était quelque mission +politique.</p> +<p>—Oui, monsieur, vous aviez raison, répondit Pott. Puis, se +courbant +vers M. Pickwick, il lui murmura à l'oreille d'une voix creuse +et lente: +Il doit y avoir demain soir un bal jaune à Birmingham.</p> +<p>—En vérité! s'écria M. Pickwick.</p> +<p>—Oui, monsieur; et un souper jaune!</p> +<p>—Est-il possible?»</p> +<p>Pott affirma le fait par un signe majestueux.</p> +<p>Quoique M. Pickwick fit semblant d'être atterré par +cette communication, +il était si peu versé dans la politique locale, qu'il ne +pouvait pas +comprendre suffisamment l'importance de l'affreuse conspiration dont il +était question. M. Pott s'en aperçut, et tirant le +dernier numéro de <i>la +Gazette d'Eatanswill</i>, lui lut avec solemnité le paragraphe +suivant:</p> +<p style="font-weight: bold; text-align: center;">RÉUNION +CLANDESTINE DES JAUNES.</p> +<p>«Un reptile contemporain a récemment vomi son noir +venin dans le vain +espoir de souiller la pure renommée de notre illustre +représentant, +l'honorable Samuel Slumkey; ce Slumkey dont nous avons prédit, +longtemps +avant qu'il eût atteint sa position actuelle, si noble et si +chérie, +qu'il serait un jour l'honneur et le triomphe de sa patrie, et le hardi +défenseur de nos droits. Un reptile contemporain, disons-nous, a +fait +d'ignobles plaisanteries au sujet d'un panier à charbon, en +plaqué, +superbement ciselé, offert à cet admirable citoyen par +ses mandataires +enchantés. Ce misérable et obscur écrivain insinue +que l'honorable +Samuel Slumkey a, lui-même, contribué, par le moyen d'un +ami intime de +son sommelier, pour plus des trois quarts de la somme totale de la +souscription. Eh! quoi? cette créature rampante ne voit-elle pas +que, si +ce fait était vrai, il ne servirait qu'à placer +l'honorable M. Slumkey +dans une auréole encore plus brillante, s'il est possible. Sa +cervelle +obtuse ne comprend-elle pas que cet aimable et touchant désir +d'exaucer +les vœux des électeurs doit le rendre cher à jamais +à ceux de ses +compatriotes qui ne sont pas pires que des pourceaux, ou, en d'autres +termes, qui ne sont pas tombés aussi bas que notre contemporain? +Mais +telles sont les misérables équivoques des jaunes +jésuitiques. Et ce ne +sont pas là leurs seuls artifices! La trahison couve sous la +cendre. +Nous déclarons hardiment, maintenant que nous sommes +provoqué à tout +dire, et nous nous plaçons en conséquence sous la +sauvegarde de notre +pays et de ses constables, nous déclarons hardiment qu'on fait, +en ce +moment même, des préparatifs pour un bal <i>jaune</i>, +qui sera donné dans +une ville <i>jaune</i>, au centre même d'une population <i>jaune</i>, +qui sera +dirigé par un maître des cérémonies <i>jaune</i>, +où assisteront quatre +membres du parlement <i>ultra-jaunes</i>, et où l'on ne sera +admis qu'avec +des billets <i>jaunes</i>! Notre infernal contemporain frissonne-t-il? +Qu'il +se torde vainement dans son impuissante malice, en lisant ces mots: +<i>Nous serons là</i>.»</p> +<p>Après avoir débité cette tirade, le +journaliste, tout à fait épuisé, +referma la gazette, en disant: «Voilà monsieur, +voilà l'état de la +question.»</p> +<p>L'aubergiste et le garçon entrant en ce moment avec le +dîner, M. Pott +posa son doigt sur ses lèvres, pour indiquer qu'il comptait sur +la +discrétion de M. Pickwick, et qu'il le regardait comme +maître de sa vie. +M. Bob Sawyer et Benjamin Allen, qui s'étaient +irrévéremment endormis +pendant la lecture de la Gazette, furent réveillés par la +prononciation +à voix basse de ce mot cabalistique: <i>dîner</i>, et se +mirent à table, avec +bon appétit.</p> +<p>Pendant le repas et la séance qui lui succéda, M. +Pott, descendant pour +quelques instants à des sujets domestiques, informa M. Pickwick +que +l'air d'Eatanswill ne convenant pas à son épouse, elle +était allée +visiter différents établissements fashionables d'eaux +thermales, afin de +recouvrer sa bonne humeur, et sa santé accoutumée. +C'était là une +manière délicate de voiler le fait, que Mme Pott, +exécutant sa menace de +séparation souvent répétée, et en vertu +d'un arrangement arraché à M. +Pott par son frère le lieutenant, s'était retirée +pour vivre, avec son +fidèle garde du corps, de la moitié des profits annuels +provenant de la +vente de la gazette d'Eatanswill.</p> +<p>Tandis que l'illustre journaliste, quels que fussent les +différents +sujets qu'il traitât, embellissait la conversation par des +passages +extraits de ses propres élucubrations, un majestueux +étranger, mettant +la tête à la portière d'une diligence qui se +rendait à Birmingham, et +qui s'était arrêtée devant l'auberge pour y laisser +quelques paquets, +demanda s'il pouvait trouver dans l'hôtel un bon lit.</p> +<p>«Certainement, monsieur, répliqua l'hôte.</p> +<p>—En êtes-vous sûr? puis-je y compter? reprit +l'étranger, dont les +regards et les manières avaient quelque chose de +soupçonneux.</p> +<p>—Sans aucun doute, monsieur.</p> +<p>—Bien. Cocher, je reste ici. Conducteur, mon sac de nuit.»</p> +<p>Puis ayant dit bonsoir aux autres passagers, d'un air d'assez +mauvaise +humeur, l'étranger descendit. C'était un petit gentleman, +dont les +cheveux noirs et roides étaient taillés en +hérisson, ou si l'on aime +mieux en brosse, et se tenaient tout droits sur sa tête. Son +aspect +était pompeux et menaçant; ses manières +péremptoires, ses yeux perçants +et inquiets; toute sa tournure, enfin, annonçait le sentiment +d'une +grande confiance en soi-même, et la conscience d'une +incommensurable +supériorité sur tout le reste du monde.</p> +<p>Ce gentleman fut introduit dans la chambre, originairement +assignée au +patriote M. Pott, et le garçon remarqua, avec un muet +étonnement, que la +chandelle était à peine allumée quand +l'étranger, plongeant la main dans +son chapeau, en tira un journal, et commença à le lire +avec la morne +expression d'indignation et de mépris, qui avait jailli une +heure +auparavant du regard majestueux de M. Pott. Il se rappela aussi que +l'indignation de M. Pott avait été allumée par un +journal nommé +l'<i>Indépendant d'Eatanswill</i>, tandis que le profond +mépris du nouveau +gentleman était excité par une feuille intitulée: <i>La +gazette +d'Eatanswill</i>.</p> +<p>«Envoyez-moi le maître de l'hôtel, dit +l'étranger.</p> +<p>—Oui, monsieur.»</p> +<p>L'hôte arriva bientôt après.</p> +<p>«Êtes-vous le maître de l'hôtel? demanda +l'étranger.</p> +<p>—Oui, monsieur.</p> +<p>—Me connaissez-vous?</p> +<p>—Je n'ai pas ce plaisir-là, monsieur.</p> +<p>—Mon nom est <i>Slurk</i>.»</p> +<p>L'hôte inclina légèrement la tête.</p> +<p>«Slurk, monsieur! répéta le gentleman d'un air +hautain. Me +connaissez-vous, maintenant, aubergiste?»</p> +<p>L'hôte se gratta la tête, regarda le plafond, puis +l'étranger, et sourit +faiblement.</p> +<p>«Me connaissez-vous?»</p> +<p>L'hôte parut faire un grand effort, et répondit +à la fin:</p> +<p>«Non monsieur, je ne vous connais pas.</p> +<p>—Grand Dieu! s'écria l'étranger en frappant la table +de son poing; +voilà donc ce que c'est que la popularité!»</p> +<p>L'hôte recula d'un pas ou deux vers la porte, et +l'étranger poursuivit, +en le suivant des yeux:</p> +<p>«Voilà donc la reconnaissance que l'on accorde à +des années d'étude et +de travail, sacrifiées en faveur des masses! Je descends de +voiture, +mouillé, fatigué, et les habitants ne s'empressent point +pour féliciter +leur champion; leurs cloches sont silencieuses; mon nom même ne +réveille +aucune gratitude dans leur esprit plein de torpeur. N'est-ce pas assez, +continua M. Slurk en se promenant avec agitation, n'est-ce pas assez +pour faire bouillonner l'encre d'un homme dans sa plume, et pour le +décider à abandonner leur cause à jamais!</p> +<p>—Monsieur demande un grog à l'eau-de-vie? dit l'hôte en +hasardant une +insinuation.</p> +<p>—Au rhum! répondit Slurk en se tournant vers lui d'un air +farouche. +Avez-vous du feu quelque part?</p> +<p>—Nous pouvons en allumer sur-le-champ, monsieur.</p> +<p>—Oui! et qu'il donne de la chaleur à l'instant de me coucher. +Y a-t-il +quelqu'un dans la cuisine?</p> +<p>—Pas une âme, monsieur. Il y a un feu superbe; tout le monde +s'est +retiré et la porte est fermée pour la nuit.</p> +<p>—C'est bien! je boirai mon grog près du feu de la +cuisine.»</p> +<p>Et là-dessus, reprenant majestueusement son chapeau et son +journal, +l'étranger marcha d'un pas solennel derrière +l'hôte. Arrivé dans la +cuisine, il se jeta sur un siége, au coin du feu, reprit sa +physionomie +méprisante, et commença à lire et à boire, +avec une dignité silencieuse.</p> +<p>Or, un démon de discorde, volant en ce moment au-dessus de la +tête du +Sarrazin, et jetant les yeux en bas, par pure curiosité, +aperçut Slurk, +confortablement établi au coin du feu de la cuisine et, dans une +autre +chambre, Pott, légèrement exalté par le vin. +Aussitôt le malicieux +démon, s'abattant dans ladite chambre avec une inconcevable +rapidité, et +s'introduisant du même temps dans la tête de Bob Sawyer, +lui souffla le +discours suivant.</p> +<p>«Dites donc, nous avons laissé éteindre le feu; +cette pluie a joliment +refroidi l'air.</p> +<p>—C'est vrai, répondit M. Pickwick en frissonnant.</p> +<p>—Ça ne serait pas une mauvaise idée de fumer un cigare +au feu de la +cuisine, hein! qu'en dites-vous? reprit Bob, toujours excité par +le +démon susdit.</p> +<p>—Je crois que cela serait tout à fait confortable, +répliqua M. +Pickwick; qu'en pensez-vous, monsieur Pott?»</p> +<p>M. Pott donna facilement son assentiment à la mesure +proposée, et les +quatre voyageurs se rendirent immédiatement à la cuisine, +chacun d'eux +tenant son verre à la main, et Sam Weller marchant à la +tête de la +procession, afin de montrer le chemin.</p> +<p>L'étranger lisait encore. Il leva les yeux et tressaillit. M. +Pott +recula d'un pas.</p> +<p>«Qu'est-ce qu'il y a? chuchota M. Pickwick.</p> +<p>—Ce reptile! répliqua Pott.</p> +<p>—Quel reptile? s'écria M. Pickwick en regardant autour de +lui, de peur +de marcher sur une limace gigantesque ou sur une araignée +hydropique.</p> +<p>—Ce reptile! murmura Pott en prenant M. Pickwick par le bras, et lui +montrant l'étranger; ce reptile, Slurk, de <i>l'Indépendant</i>.</p> +<p>—Nous ferions peut-être mieux de nous retirer? demanda M. +Pickwick.</p> +<p>—Jamais, monsieur, jamais!» répliqua Pott; et prenant +position à +l'autre coin de la cheminée, il choisit un journal dans son +paquet et +commença à lire en face de son ennemi.</p> +<p>M. Pott naturellement lisait l'<i>Indépendant</i>, et M. +Slurk lisait <i>la +Gazette</i>, et chaque gentleman exprimait son mépris pour les +compositions +de l'autre par des ricanements amers et par des reniflements +sarcastiques. Ensuite ils passèrent à des manifestations +plus ouvertes, +telles que: Absurde! misérable! atrocité! blague! +coquinerie! boue! +fange! ordure! et autres remarques critiques d'une nature semblable.</p> +<p>MM. Bob Sawyer et Ben Allen avaient tous les deux observé ces +symptômes +de rivalité avec un plaisir intime, qui ajoutait beaucoup de +goût au +cigare, dont ils tiraient de vigoureuses bouffées. Lorsque le +feu +roulant d'observations commença à s'apaiser, le malicieux +Bob, +s'adressant à Slurk avec une grande politesse, lui dit: +«Voudriez-vous +me permettre de jeter les yeux sur ce journal, quand vous l'aurez fini, +monsieur?</p> +<p>—Vous trouverez peu de chose qui mérite d'être lu dans +ces méprisables +gasconnades, répondit Slurk en lançant à son rival +un regard satanique.</p> +<p>—Je vais vous donner celui-ci sur-le-champ, dit Pott en levant sa +figure, pâle de rage, et avec une voix que la même cause +rendait +tremblante: vous serez amusé par l'ignorance de cet +écrivassier.»</p> +<p>Une terrible emphase fut mise sur ces mots: <i>méprisables</i> +et +<i>écrivassier</i>, et le visage des deux éditeurs +commença à prendre une +expression provocatrice.</p> +<p>«La galimatias et l'infamie de ce misérable sont par +trop dégoûtants,» +poursuivit Pott en affectant de s'adresser à M. Bob Sawyer, tout +en +jetant un regard menaçant à M. Slurk.</p> +<p>M. Slurk se mit à rire de tout son cœur, et, repliant le +papier de +manière à passer à la lecture d'une nouvelle +colonne, déclara que, +malgré tout, il ne pouvait s'empêcher de rire des +absurdités de cet +imbécile.</p> +<p>«Quelle ignorance crasse! s'écria Pott en passant du +rouge au cramoisi.</p> +<p>—Avez-vous jamais lu les sottises de cet homme? demanda Slurk +à Bob +Sawyer.</p> +<p>—Jamais. C'est donc bien mauvais?</p> +<p>—Détestable!</p> +<p>—Réellement! s'écria Pott, feignant d'être +absorbé dans sa lecture; +ceci est par trop infâme!»</p> +<p>Slurk tendit son journal à Bob Sawyer en lui disant: +«Si vous avez le +courage de parcourir cet amas de méchancetés, de +bassesses, de +faussetés, de parjures, de trahisons, d'hypocrisies, vous aurez +peut-être quelque plaisir à rire du style peu grammatical +de ce cuistre +ignorant.</p> +<p>—Qu'est-ce que vous dites, monsieur? s'écria Pott en relevant +sa tête, +toute tremblante de fureur.</p> +<p>—Cela ne vous regarde pas, monsieur.</p> +<p>—Ne disiez-vous pas, style peu grammatical, cuistre ignorant, +monsieur?</p> +<p>—Oui, monsieur, répliqua Slurk; je dirai même <i>style +de haut +embêtement</i>, si cela peut vous faire plaisir.»</p> +<p>M. Pott ne répliqua rien, mais ayant soigneusement +replié son +indépendant, il le jeta par terre, l'écrasa sous sa +botte, cracha +dessus, en grande cérémonie, et le lança dans le +feu.</p> +<p>«Voilà, dit-il en reculant sa chaise, voilà +comme je traiterais le +serpent qui a vomi ce venin, si je n'étais pas retenu, +heureusement pour +lui, par les lois de ma patrie. Oui, sans cette considération, +je le +traiterais de même.</p> +<p>—Traitez-le donc de même, monsieur! cria Slurk en se levant. +Il n'en +appellera jamais aux lois dans un cas semblable. Traitez-le donc de +même, monsieur!</p> +<p>—Écoutez, écoutez! dit Bob Sawyer.</p> +<p>—Rien ne saurait être plus loyal, fit observer Ben Allen.</p> +<p>—Traitez-le donc de même, monsieur, répéta Slurk +d'un ton élevé.»</p> +<p>M. Pott lui darda un regard de mépris qui aurait glacé +une fournaise.</p> +<p>«Traitez-le donc de même! continua l'autre, d'une voix +encore plus +stridente.</p> +<p>—Je ne le veux pas, monsieur, répondit Pott.</p> +<p>—Oh! vous ne le voulez pas? Vraiment vous ne le voulez pas? reprit +Slurk d'un air provoquant. Vous entendez cela, messieurs, il ne le veut +pas! Ce n'est pas qu'il ait peur, au moins; oh! non, il ne le veut pas, +ah! ah! ah!</p> +<p>—Monsieur, rétorqua Pott ému par ce sarcasme; je vous +regarde comme une +vipère. Je vous considère comme un homme qui s'est mis en +dehors de la +société, par sa conduite impudente, +dégoûtante, abominable. Vous n'êtes +plus pour moi, personnellement ou politiquement, qu'une vipère, +une pure +et simple vipère!»</p> +<p>L'Indépendant indigné n'attendit pas la fin de cette +déclaration, mais +saisissant son sac de nuit, qui était raisonnablement garni de +biens +meubles, il le fit tourner en l'air pendant que Pott +s'éloignait, et le +laissant retomber avec un grand fracas, sur la tête du gazetier, +l'étendit tout de son long sur le carreau.</p> +<p>«Messieurs! s'écria M. Pickwick, pendant que Pott se +relevait et +saisissait la pelle; messieurs, réfléchissez, au nom du +ciel! Du +secours! Sam! ici. Je vous en supplie, messieurs... Aidez-moi donc +à les +séparer!»</p> +<p>Tout en prononçant ces exclamations incohérentes, M. +Pickwick s'était +précipité entre les deux combattants, juste à +temps pour recevoir, sur +ses épaules, le sac de nuit d'un côté et la pelle +de l'autre. Soit que +les organes de l'opinion publique d'Eatanswill fussent aveuglés +par leur +animosité, soit qu'étant tous deux de subtils +raisonneurs, ils eussent +vu l'avantage d'avoir entre eux un tiers parti pour recevoir les coups, +il est certain qu'ils ne firent pas la plus légère +attention au +philosophe, mais que, se défiant mutuellement avec audace, ils +continuèrent à employer la pelle et le sac de nuit. M. +Pickwick aurait +sans doute cruellement souffert de son trop d'humanité, si Sam, +attiré +par les cris de son maître, n'était pas accouru en cet +instant, et, +saisissant un sac à farine, n'avait pas efficacement +arrêté le conflit +en l'enfonçant sur la tête et sur les épaules du +puissant Pott, et en le +serrant au-dessous des coudes.</p> +<p>«Ôtez le sac de nuit à l'autre enragé! +cria-t-il en même temps, à MM. +Ben Allen et Bob Sawyer qui jusqu'alors s'étaient +contentés de voltiger +autour des combattants, une lancette à la main, prêts +à saigner le +premier individu étourdi. Lâchez votre sac, +misérable petite créature, +ou je vous étouffe là dedans!»</p> +<p>Intimidé par cette menace, et d'ailleurs tout à fait +hors d'haleine, +l'Indépendant consentit à se laisser désarmer. Sam +ôta alors l'éteignoir +qu'il tenait sur Pott, et le laissa libre en lui disant: «Allez +vous +coucher tranquillement, ou bien je vous mettrai tous les deux dans le +sac, je le fermerai, et je vous laisserai battre dedans à votre +aise. Et +quand vous seriez douze, je vous en ferais autant, pour vous apprendre +à +vous conduire de la sorte!</p> +<p>—Vous, monsieur, continua-t-il en s'adressant à son +maître, ayez la +bonté de venir par ici, s'il vous plaît.»</p> +<p>En parlant ainsi il prit M. Pickwick par le bras et l'emmena, tandis +que +les éditeurs rivaux étaient conduits vers leurs lits par +l'aubergiste, +sous l'inspection de MM. Ben Allen et Bob Sawyer. Chemin faisant, les +deux combattants exhalaient encore leur courroux en menaces +sanguinaires, et se donnaient de vagues et féroces rendez-vous +pour le +lendemain. Toutefois, quand ils y eurent mieux pensé, ils +trouvèrent que +la presse était l'arme la plus redoutable: ils +recommencèrent donc sans +délai leurs sanglantes hostilités, et tout Eatanswill fut +effrayé de +leur valeur... sur le papier.</p> +<p>Le jour suivant nos amis apprirent que les éditeurs +étaient partis, dès +le matin, par des voitures différentes, et comme le temps +s'était +éclairci, ils se mirent en route pour Londres.</p> +<div class="footnotes"> +<p><br/> +<span style="font-weight: bold;">NOTES:</span></p> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a + href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> <i>Yorick</i>. +Voy. le voyage sentimental de Sterne. <i>(Note du +traducteur.)<span style="font-weight: bold;"><br/> +</span></i></p> +<p><i><span style="font-weight: bold;"><br/> +</span></i></p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;"/> +<p><i><span style="font-weight: bold;"><br/> +</span></i></p> +</div> +</div> +<h2><a name="CHAPITRE_XXIII" id="CHAPITRE_XXIII">CHAPITRE XXIII.</a></h2> +<h3>Annonçant un +changement sérieux dans la famille Weller, et la chute +prématurée de l'homme au nez rouge.</h3> +<p>Croyant que la +délicatesse ne lui permettait point de présenter, sans +préparation, MM. Bob Sawyer et Ben Allen au nouveau +ménage, et désirant +ménager, autant que possible, la sensibilité d'Arabelle, +M. Pickwick +proposa à ses compagnons de descendre, pour le moment, quelque +part et +de le laisser aller seul, avec Sam, à l'hôtel de <i>George +et Vautour</i>. +Ils y consentirent facilement et prirent, en conséquence, leurs +quartiers dans une taverne située sur les confins du <i>Borough</i>. +Ils s'y +trouvaient en pays de connaissance, car, en d'autre temps, leurs noms y +avaient souvent brillé en tête de certains calculs longs +et complexes +enregistrés à la craie derrière la porte.</p> +<p>«Tiens, c'est +vous? Bonjour, monsieur Weller, dit la jolie femme de +chambre, lorsqu'elle rencontra Sam à la porte.</p> +<p>—C'est toujours un bon +jour quand je vous vois, ma chère, répondit Sam +en restant en arrière, de manière à n'être +pas entendu de son maître. +Quelle jolie créature vous faites, Mary!</p> +<p>—Allons! monsieur +Weller, quelles folies vous dites! Oh! finissez donc, +monsieur Weller.</p> +<p>—Finissez quoi, ma +chère?</p> +<p>—Eh! mais ce que vous +faites.... Laissez-moi donc monsieur Weller, dit +la jolie bonne en souriant et en poussant Sam contre le mur. Vous avez +chiffonné mon bonnet, défrisé mes cheveux, et vous +m'empêchez de vous +dire qu'il y a ici une lettre qui vous attend depuis trois jours. Vous +ne faisiez que de partir quand elle est arrivée, et il y a <i>pressée</i> +dessus.</p> +<p>—Où est-elle, +mon amour?</p> +<p>—J'en ai pris soin +à cause de vous; autrement je suis bien sûre +qu'elle aurait été perdue depuis longtemps. En +vérité, c'est plus que +vous ne méritez.»</p> +<p>Tout en parlant ainsi +et en exprimant avec une petite coquetterie +charmante des doutes, des craintes, de l'espoir, sur la conservation de +la lettre, Mary la tira de la plus jolie petite guimpe qu'on puisse +imaginer, et la tendit à Sam, qui la baisa aussitôt avec +beaucoup de +galanterie et de dévotion.</p> +<p>«Tiens, tiens, +dit Mary en ajustant sa collerette avec une feinte +ignorance; vous avez l'air d'être devenu bien amoureux de cette +écriture-là tout d'un coup?»</p> +<p>Sam ne répondit +que par une œillade, dont l'expression brûlante ne +pourrait être rendue par aucune description; puis s'asseyant +auprès de +Mary, sur l'appui de la fenêtre, il ouvrit la lettre et en +examina le +contenu.</p> +<p>«Ohé! +s'écria-t-il, qu'est-ce que ça veut dire?</p> +<p>—Pas de malheur, +j'espère? dit Mary en regardant par-dessus son épaule.</p> +<p>—Que Dieu +bénisse vos jolis yeux! s'écria Sam en se retournant.</p> +<p>—Ne vous occupez pas de +mes yeux et pensez à votre lettre,» rétorqua la +charmant bonne.</p> +<p>Mais en parlant ainsi, +elle lui décochait un regard où brillait tant de +malice et de vivacité qu'il était absolument +irrésistible.</p> +<p>Sam se rafraîchit +donc d'un baiser, et lut ensuite ce qui suit:</p> +<p style="margin-left: 80px;"> +«Markis Gran by +Dorken, mekerdi.<br/> +<br/> +«Mon cher Saumule,<br/> +</p> +<p>«Je suis +très fâché davoir le plésir de vous anonser +des môvèses +nouvelles. Votre Belmaire a atrappé un rumhe en +conséquance quelle a u +limprudanse de rester trop lontems assise sur le gason humid a la pluie +pour antendre un berger qui navet pas pu tenir son bec que tré +tar dent +la nui parce qui sétait si bien monté avec du grogue qui +na pas pu +sarrêter aveng deitre un peu dégrisé ce ka pris +plusieurres heurres le +docteur dit que si elle avait pris du grogue chaux aprais au lieur de +le +prandre avent elle naurait pas été endommajait. Ses roues +a été +immédiatement graisé et on a fai tout ce quel on a pu +pour la faire +rouler Votre père espérait quel pourait marché +comme à lordinairre mais +juste comme elle tournais le coin mon garson elle a pris le mauves +chemin et elle a dégring aulet la montagne avec une +vellocité comme on +nen na jamès veu et malgré que le médecin a voulu +lenrayer ça na servi +de rien du tout car elle a fait son dernier relai ière souarre +à si +zeurre moins vin minnutes ayant fait le voilliage en baucoup moins de +temsp qu'à lordinaire peut hêtre parce quelle avait pris +trô peu de +bagaje en route. Votre père dit que si vous voulez venir me voir +samy il +en sera bien satisfèz car je suis for sollitaire sammivel. N.B. +il veut +que ça soit hortografhié comme cela que je dis qui +naît pas bien et +comme il y a beaucoup de chose à arrranger il hait sûr que +votre +gouvernur ne si refusera pas bien sûr qu'il ne si refuserra pas +samy car +je le connais bien ainsil vous envoie ses devoirs auquels je me joint +et +suis pour la vie infernalement dévoué,</p> +<p style="text-align: right;"> +<i>Votre père</i> +TONY VELLER»<br/> +</p> +<p>«Quelle +drôle de lettre, dit Sam. Y a-t-il moyen de comprendre ce qu'il +veut dire avec ses <i>il</i> et ses <i>je</i>. Ce n'est pas +l'écriture de mon +père, excepté cette signature ici en lettres +moulées. Ça c'est sa +griphe.</p> +<p>—Peut-être qu'il +l'a fait écrire par quelqu'un et qu'il a signé +ensuite, dit la jolie femme de chambre.</p> +<p>—Attendez un peu, +reprit Sam en parcourant la lettre de nouveau et en +s'arrêtant ça et là pour réfléchir. +Vous avez raison. Le gentleman qui +l'a écrite racontait le malheur qui est arrivé d'une +manière convenable, +et alors v'là le père qui vient regarder par-dessus son +épaule et qui +complique l'histoire en y fourrant son nez. C'est +précisément comme ça +qu'il fait toujours. Vous avez raison, Mary, ma chère.»</p> +<p>S'étant mis +l'esprit en repos sur ce point, Sam relut encore la lettre, +et paraissant, pour la première fois, se faire une idée +nette de son +contenu, il la referma d'un air pensif en disant:</p> +<p>«Ainsi la pauvre +créature est morte. J'en suis fâché: elle n'aurait +pas +eu un mauvais caractère, si ces bergers l'avaient laissée +tranquille. +J'en suis très-fâché.»</p> +<p>Sam murmura ces paroles +d'un air si sérieux que la jolie bonne baissa +les yeux et prit une physionomie grave.</p> +<p>«Quoi qu'il en +soit, poursuivit Sam en mettant la lettre dans sa poche +avec léger soupir, ça devait arriver comme ça, et +il n'y a plus de +remède maintenant, comme dit la vieille lady, après avoir +épousé son +domestique. C'est-il pas vrai, Mary?»</p> +<p>Mary secoua la +tête et soupira aussi.</p> +<p>«Il faut que je +demande un congé à l'empereur, maintenant.»</p> +<p>Mary soupira encore; la +lettre était si touchante.</p> +<p>«Adieu, dit Sam.</p> +<p>—Adieu, répondit +la jolie bonne en détournant la tête.</p> +<p>—Une poignée de +mains. Est-ce que vous ne voulez pas?»</p> +<p>La jolie bonne tendit +une main qui était fort petite, quoique ce fut la +main d'une bonne. Puis elle se leva pour s'en aller.</p> +<p>«Je ne serai pas +bien longtemps, dit Sam.</p> +<p>—Vous êtes +toujours absent, répliqua Mary en donnant à sa tête +la plus +légère secousse possible. Vous n'êtes pas plus +tôt revenu que vous voilà +reparti, monsieur Weller.»</p> +<p>Sam attira plus +près de lui la beauté domestique et commença +à lui +parler à voix basse. Bientôt elle retourna son visage et +consentit à le +regarder de nouveau, de sorte que, quand ils se +séparèrent, elle fut +obligée d'aller dans sa chambre pour rarranger son bonnet et ses +cheveux, avant de se rendre auprès de sa maîtresse. Tout +en montant +légèrement les escaliers, elle faisait encore à +Sam, par-dessus la +rampe, un grand nombre de signes et de sourires.</p> +<p>«Je ne serai pas +plus d'un jour ou deux, monsieur, dit Sam à M. +Pickwick.</p> +<p>—Aussi longtemps qu'il +sera nécessaire, Sam; vous avez toute permission +de rester.»</p> +<p>Sam salua.</p> +<p>«Vous direz +à votre père que si je puis lui être de quelque +utilité, je +suis prêt à faire pour lui tout ce qui sera en mon pouvoir.</p> +<p>—Je vous remercie bien, +monsieur; je le lui dirai.»</p> +<p>Ayant +échangé ces expressions de bonne volonté et +d'intérêt mutuel, le +maître et le valet se séparèrent.</p> +<p>Il était sept +heures du soir quand Samuel Weller descendit du siége +d'une voiture publique, qui passait par Dorking, à quelques +cents pas du +marquis de Granby. La soirée était triste et froide, la +petite rue, +noire et déserte, et le visage d'acajou du noble marquis, +poussé à +droite et à gauche par le vent qui le faisait craquer d'une +manière +lugubre, semblait plus mélancolique qu'à l'ordinaire; les +jalousies +étaient baissées, les volets fermés en partie; il +n'y avait pas un seul +flâneur devant la porte; la scène était silencieuse +et désolée.</p> +<p>Voyant qu'il ne se +trouvait là personne pour répondre à des questions +préliminaires, Sam entra doucement et aperçut +bientôt le respectable +auteur de ses jours.</p> +<p>Le veuf était +assis près d'une petite table dans le cabinet situé +derrière le comptoir. Il fumait sa pipe et ses yeux +étaient +attentivement fixés sur le feu. Les funérailles avaient +évidemment eu +lieu le jour même, car une grande bande de crêpe noir +d'environ une aune +et demie était encore attachée à son chapeau qu'il +avait gardé sur sa +tête, et, passant par-dessus le dossier de sa chaise, descendait +négligemment jusqu'à terre. M. Weller était dans +une disposition si +contemplative que Sam l'appela vainement plusieurs fois par son nom; il +continua de fumer avec la même physionomie calme et immobile +jusqu'au +moment où son fils le réveilla définitivement en +posant la main sur son +épaule.</p> +<p>«Sammy, dit M. +Weller, tu es le bienvenu.</p> +<p>—Je vous ai +appelé une demi-douzaine de fois, répondit Sam en +accrochant son chapeau à une patère; mais vous ne +m'entendiez pas.</p> +<p>—C'est vrai, +répliqua M. Weller en regardant encore le feu d'une +manière pensive; j'étais dans une <i>réverri</i>, +Sammy.</p> +<p>—Qu'est-ce que +ça? demanda Sam, en tirant une chaise près du foyer.</p> +<p>—Je pensais à +elle.» En disant ces mots, le veuf inclina sa tête du +côté du cimetière de Dorking, pour indiquer que ses +paroles se +rapportaient à la défunte Mme Weller. «Je pensais, +poursuivit-il en +regardant fixement son fils par-dessus sa pipe, comme pour l'assurer +que +la déclaration qu'il allait entendre, tout extraordinaire, tout +incroyable qu'elle fût, était proférée avec +calme et réflexion, je +pensais qu'après tout, je suis très-fâché +qu'elle est partie.</p> +<p>—Eh bien! vous devez +l'être.»</p> +<p>M. Weller fit un signe +d'assentiment, et fixant de nouveau ses yeux sur +le feu, s'enveloppa dans un nuage de fumée et de +réflexions.</p> +<p>Après un long +silence, il reprit, en chassant la fumée avec sa main:</p> +<p>«C'est des +observations très-raisonnables qu'elle m'a fait, Sammy.</p> +<p>—Quelles observations?</p> +<p>—Celles qu'elle m'a +faites quand elle a été malade.</p> +<p>—Qu'est-ce que +c'était?</p> +<p>—Quelque chose comme +ceci: «Weller, qu'elle dit, j'ai peur que je n'ai +pas z'été avec vous comme j'aurais dû être. +Vous étiez un brave homme, +avec un bon cœur, et j'aurais pu vous rendre votre maison plus +confortable. Maintenant qu'il est trop tard, dit-elle, je +m'aperçois que +si une femme mariée veut s'montrer dévote, il faut +qu'elle commence par +remplir ses devoirs dans sa maison, et qu'elle rende ceux qui sont +autour d'elle confortables et heureux. Pourvu qu'elle aille à +l'église +ou à la chapelle en temps convenable, il ne faut pas qu'elle se +serve de +ces sortes de choses pour excuser sa paresse ou sa gourmandise, ou bien +pire. J'ai fait tout ça, dit-elle, et j'ai dépensé +mon temps et mon +argent pour des gens qui employaient leur temps encore plus mal que +moi. +Mais quand je serai partie, Weller, j'espère que vous vous +rappellerez +de moi, telle que j'étais réellement par mon naturel +avant d'avoir connu +ces gens-là.»—Suzanne, que je lui ai dit—j'avais +été pris un peu court +par cette remarque-là, Samivel, je ne veux pas le nier, mon +garçon—. +«Suzanne, que je lui ai dit, vous avez été une +très-bonne femme pour moi +au total; ainsi ne parlons plus de cela. Reprenez bon courage, ma +chère, +et vous vivrez encore assez longtemps pour me voir ramollir la +tête de +ce Stiggins.» Ça l'a fait sourire, Samivel, dit le vieux +gentleman en +étouffant un soupir avec sa pipe. Mais elle est morte tout de +même!»</p> +<p>Au bout de trois ou +quatre minutes consumées par l'honnête cocher à +balancer lentement sa tête d'une épaule à l'autre, +en fumant +solennellement, Sam crut devoir se hasarder à lui offrir +quelques lieux +communs de consolation:</p> +<p>«Allons, +gouverneur, dit-il, faut bien que nous en passions tous par là +un jour ou l'autre.</p> +<p>—C'est vrai, Sammy.</p> +<p>—Il y a une providence +dans tout ça.</p> +<p>—Certainement, +répondit le père avec un signe d'approbation +réfléchie; +sans cela, que deviendraient les entrepreneurs des pompes +funèbres?»</p> +<p>Perdu dans le champ +immense de conjectures ouvert par cette réflexion, +M. Weller posa sa pipe sur la table et attisa le feu d'un air pensif.</p> +<p>Tandis qu'il +était ainsi occupé, une cuisinière grassouillette, +vêtue de +deuil, et qui, depuis quelques instants, avait l'air ranger le +comptoir, +se glissa dans la chambre, et, accordant à Sam plusieurs +sourires de +reconnaissance, se plaça silencieusement derrière la +chaise de M. +Weller, auquel elle annonça sa présence par une +légère toux, répétée +bientôt après sur un ton beaucoup plus élevé.</p> +<p>«Ohé! dit +M. Weller en reculant précipitamment sa chaise et en se +retournant si vite qu'il laissa tomber le fourgon, qu'est-ce qu'il y a +maintenant?</p> +<p>—Prenez une petite +tasse de thé, mon bon monsieur Weller dit d'une voix +câline la cuisinière grassouillette.</p> +<p>—Je n'en veux pas, +répliqua brusquement le cocher. Allez vous-en à +tous.... Allez vous promener, dit-il en sa reprenant et d'un ton plus +bas.</p> +<p>—Voyez donc comme le +malheur change le monde! s'écria la dame en levant +les yeux au ciel.</p> +<p>—Ça ne me fera +pas changer d'état au moins, murmura M. Weller.</p> +<p>—Réellement, je +n'ai jamais vu un homme de si mauvaise humeur!</p> +<p>—Ne vous +inquiétez pas; c'est pour mon bien, comme disait +l'écolier +pour se consoler quand on lui donnait le fouet.»</p> +<p>La dame potelée +hocha la tête d'un air plein de sympathie, et +s'adressant à Sam, lui demanda s'il ne pensait pas que son +père devrait +faire un effort pour se remonter et ne pas céder à son +abattement.</p> +<p>«Voyez-vous, +monsieur Samuel, poursuivit-elle, c'est ce que je lui +disais avant z'hier. I'sentira qu'il est bien seul. Ça ne se +peut pas +autrement, monsieur; mais il devrait tâcher de prendre courage, +car je +suis sûre que nous le plaignons bien et que nous sommes +prêtes à faire +ce que nous pourrons pour le consoler. Il n'y a point dans la vie de +situation si malheureuse qu'on ne puisse l'amender, et c'est ce qu'une +personne très-digne me disait quand mon mari est mort.»</p> +<p>Ici l'orateur +potelé, mettant sa main devant sa bouche, toussa encore et +regarda affectueusement M. Weller.</p> +<p>«Comme je n'ai +pas besoin de vot'conversation dans ce moment, ma'm, +voulez-vous avoir l'obligeance de vous retirer, lui dit le cocher d'une +voix grave et ferme.</p> +<p>—Bien, bien, monsieur +Weller! Je ne vous ai parlé que par bonté d'âme +pour sûr.</p> +<p>—C'est +très-probable, ma'm. Samivel, reconduisez madame, et fermez la +porte après elle.»</p> +<p>Cette insinuation ne +fut pas perdue pour la cuisinière grassouillette, +car elle quitta la chambre sans délai, et jeta violemment la +porte +derrière elle.</p> +<p>Alors M. Weller +retombant sur sa chaise, dans une violente +transpiration:</p> +<p>«Sammy, dit-il, +si je restais ici tout seul une semaine, rien qu'une +semaine, mon garçon, je suis sûr que cette femme-là +m'épouserait de +force.</p> +<p>—Elle vous aime donc +furieusement?</p> +<p>—Je le crois bon +qu'elle m'aime; je ne puis pas la faire tenir. Si +j'étais enfermé dans un coffre-fort de fer, avec une +serrure brevetée, +elle trouverait moyen d'arriver jusqu'à moi.</p> +<p>—C'est terrible +d'être recherché comme cela! fit observer Sam en +souriant.</p> +<p>—Je n'en tire pas +d'orgueil, Sammy, répliqua M. Weller en attisant le +feu avec véhémence. C'est une horrible situation! Je suis +positivement +chassé de ma maison à cause de cela. À peine si +les yeux de vot' pauvre +belle-mère étaient fermés, que v'là une +vieille qui m'envoie un pot de +confitures; une autre, un bocal de cornichons; une autre qui m'apporte +elle-même une grande cruche de tisane de camomille.» M. +Weller s'arrêta +avec un air de profond dégoût, et, regardant autour de +lui, ajouta à +voix basse: «C'étaient toutes des veuves, Sammy; toutes, +excepté celle à +la camomille, qu'était une jeune demoiselle de cinquante-trois +ans.»</p> +<p>Sam répondit +à son père par un regard comique, et le vieux gentleman +se +mit à briser un gros morceau de charbon de terre, avec une +physionomie +aussi vindicative et aussi féroce que si ç'avait +été la tête de l'une +des veuves ci-mentionnées.</p> +<p>«Enfin, Sam, +poursuivit-il, je ne me sens pas en sûreté ailleurs que +sur +mon siége.</p> +<p>—Comment y +êtes-vous plus en sûreté qu'ailleurs? interrompit +Sam.</p> +<p>—Parce qu'un cocher est +un être privilégié, répliqua M. Weller en +regardant son fils fixement. Parce qu'un cocher peut faire, sans +être +soupçonné, ce qu'un autre homme ne peut pas faire; parce +qu'un cocher +peut être sur le pied le plus amicable avec quatre-vingt mille +voyageuses du beau sexe, sans que personne pense jamais qu'il ait envie +d'en épouser une seule. Y a-t-il un autre mortel qui puisse en +dire +autant, Sammy?</p> +<p>—Vraiment, y a quelque +chose là dedans, répondit Sam d'un air +méditatif.</p> +<p>—Si ton gouverneur +avait été un cocher, crois-tu que les jurys +l'auraient condamné? En supposant que les choses en seraient +venues à +ces extrêmités-là, ils n'auraient pas osé, +mon garçon.</p> +<p>—Pourquoi pas? demanda +Sam dubitativement.</p> +<p>—Pourquoi pas? Parce +que ça aurait été contre leur conscience. Un +véritable cocher est une sorte de trait-d'union entre le +célibat et le +mariage; tous les hommes pratiques savent cela.</p> +<p>—Vous voulez dire +qu'ils sont les favoris de tout le monde, et que +personne ne veut abuser de leur innocence.»</p> +<p>Le père Weller +fit un signe de tête affirmatif, puis il ajouta:</p> +<p>«Comment +ça en est venu là, je ne peux pas le dire. Pourquoi le +cocher +de diligence possède tant d'insinuation et est toujours +lorgné, +recherché, adoré par toutes les jeunes femmes dans chaque +ville où il +travaille, je n'en sais rien; je sais seulement que c'est comme +ça. +C'est une règle de la nature, un dispensaire de la providence, +comme +votre pauvre belle-mère avait l'habitude de dire.</p> +<p>—Une dispensation, fit +observer Sam, en corrigeant le vieux gentleman.</p> +<p>—Très-bien, +Samivel, une dispensation si ça te plaît; moi je l'appelle +un dispensaire, et c'est toujours écrit comme ça dans les +endroits où on +vous donne des médecines pour rien, pourvu que vous apportiez +une fiole: +voila tout.»</p> +<p>En prononçant +ces mots, M. Weller bourra et ralluma sa pipe; puis, +reprenant encore une expression de physionomie réfléchie, +il continua +ainsi qu'il suit:</p> +<p>«C'est pourquoi, +mon garçon, comme je ne vois pas l'utilité de rester +ici pour être marié de force, et comme je ne veux pas me +séparer des +plus aimables membres de la sociliété, j'ai résolu +de conduire encore +l'<i>inversable</i>, et de me remiser à la <i>Belle-Sauvage</i>, +ce qu'est mon +élément naturel, Sammy.</p> +<p>—Et qu'est-ce que la +boutique deviendra?</p> +<p>—La boutique, mon +garçon, fonds, crientèle et ameublement, sera vendue +par un bon contrat, et comme ta belle-mère m'en a montré +le désir avant +de mourir, sur le prix de la vente on relèvera deux cents livres +sterling, qui seront placées en ton nom dans les.... Comment +appelles-tu +ces machines-là?</p> +<p>—Quelles machines?</p> +<p>—Ces histoires qui sont +toujours à monter et à descendre dans la cité.</p> +<p>—Les omnibus?</p> +<p>—Non, ces histoires qui +sont toujours en fluctuation, et qui +s'entremêlent continuellement, d'une manière ou d'une +autre, avec la +dette nationale, les bons du trésor et tout ça?</p> +<p>—Ah! les fonds publics.</p> +<p>—Oui, les fontes +publiques. Deux cents livres sterling, qui seront +placées pour toi dans les fontes, quatre et demi pour cent, +Sammy.</p> +<p>—C'est +très-aimable de la part de la vieille lady, d'avoir pensé +à moi, +et je lui en suis fort obligé.</p> +<p>—La reste sera +plaça en mon nom, et quand je recevrai ma feuille de +route, ça te reviendra. Ainsi prends garde de ne pas tout +dépenser d'un +coup, mon garçon, et fais attention qu'il n'y ait pas quelque +veuve qui +se doute de ta fortune, ou bien te voilà enfoncé!»</p> +<p>Ayant +proféré cet avertissement paternel, M. Weller reprit sa +pipe avec +une contenance plus sereine, son esprit étant en apparence +considérablement soulagé par la révélation +qu'il venait de faire à son +fils.</p> +<p>«On frappe, dit +Sam au bout d'un moment.</p> +<p>—Laisse-les +frapper,» répondit son père avec dignité.</p> +<p>Sam demeurant donc +immobile, un autre coup se fit entendre, puis un +autre, puis une longue succession de coups, et Sam demandant pourquoi +la +personne qui tapait n'était pas admise:</p> +<p>«Chut! murmura M. +Weller avec un air d'appréhension; n'y fais pas +attention, Sammy, c'est une veuve peut-être.»</p> +<p>Au bout de quelque +temps l'invisible tapeur, remarquant qu'on ne +s'occupait pas de lui, s'aventura à entr'ouvrir la porte pour +jeter un +coup d'œil dans la chambre, et l'on aperçut alors par +l'ouverture, non +pas une tête féminine, mais les longs cheveux noirs et la +face rougeaude +de M. Stiggins.</p> +<p>La pipe du vieux cocher +lui tomba des mains.</p> +<p>Le +révérend gentleman entre-bâilla la porte par un +mouvement presque +imperceptible, jusqu'à ce que l'ouverture fût assez large +pour permettre +le passage de son corps décharné, puis il se glissa dans +la chambre et +referma la porte avec soin et sans faire de bruit. Se tournant alors +vers Sam il leva ses yeux et ses mains vers le plafond, en +témoignage du +chagrin inexprimable que lui avait causé la calamité +tombée sur la +famille; puis il porta le grand fauteuil dans un coin, auprès du +feu, et +s'asseyant sur le bord du siége, tira de sa poche un mouchoir +brun, et +l'appliqua à ses yeux.</p> +<p>Tandis que ceci se +passait, M. Weller était demeuré sur sa chaise, les +yeux démesurément ouverts, les mains plantées sur +ses genoux, et toute +sa contenance exprimant la stupéfaction la plus accablante. Sam +placé +vis-à-vis de lui attendait en silence et avec une +inquiète curiosité, la +fin de cette scène.</p> +<p>M. Stiggins tint, +pendant quelques minutes, le mouchoir brun devant ses +yeux, tout en gémissant d'une manière décente. +Ensuite, ayant surmonté +sa tristesse par un violent effort, il remit son mouchoir dans sa poche +et l'y boutonna; après quoi il attisa le feu, frotta ses mains, +et +regarda Sam.</p> +<p>«Oh! mon jeune +ami, dit-il en rompant le silence, mais d'une voix +très-basse; voilà une terrible affliction pour moi.»</p> +<p>Sam baissa +légèrement la tête.</p> +<p>«Et pour l'impie +également! Cela fait saigner le cœur.»</p> +<p>Sam crut entendre son +père murmurer quelque chose sur un nez qui +pourrait bien aussi saigner; mais M. Stiggins ne l'entendit point.</p> +<p>Le +révérend rapprocha sa chaise de Sam.</p> +<p>«Savez-vous, +jeune homme, lui dit-il, si elle a légué quelque chose +à +Emmanuel?</p> +<p>—Qui c'est-il? demanda +Sam.</p> +<p>—La chapelle..., notre +chapelle..., notre troupeau, monsieur Samuel.</p> +<p>—Elle n'a rien +laissé pour le troupeau, rien pour le berger, rien pour +les animaux, ni pour les chiens non plus,» répondit Sam +d'un ton +décisif.</p> +<p>M. Stiggins regarda Sam +finement, jeta un coup d'œil au vieux gentleman +qui avait fermé les yeux, comme s'il s'était endormi, et +rapprochant +encore sa chaise de Sam, lui dit:</p> +<p>«Rien pour moi, +monsieur Samuel?»</p> +<p>Sam secoua la +tête.</p> +<p>«Il me semble +qu'il doit y avoir quelque chose, dit Stiggins en devenant +aussi pâle que cela lui était possible. Rappelez-vous +bien, monsieur +Samuel, pas un petit souvenir?</p> +<p>—Pas seulement la +valeur de votre vieux parapluie.</p> +<p>—Peut-être, +reprit avec hésitation M. Stiggins, après quelques +minutes +de réflexion profonde; peut-être qu'elle m'a +recommandé aux soins de +l'impie?</p> +<p>—C'est fort probable, +d'après ce qu'il m'a dit. Il me parlait de vous +tout à l'heure.</p> +<p>—Vraiment! +s'écria M. Stiggins en se rassérénant. Ah! il est +changé, je +l'espère? Nous pourrons vivre très-confortablement +ensemble maintenant, +monsieur Samuel. Je pourrai prendre soin de son bien, quand vous serez +partis; bien du soin, croyez-moi.»</p> +<p>Tirant du fond de sa +poitrine un long soupir, M. Stiggins s'arrêta pour +attendre une réponse; Sam baissa la tête, et M. Weller +laissa exhaler un +son extraordinaire qui n'était ni un gémissement, ni un +grognement, ni +un râlement, mais qui paraissait participer, en quelque +degré, du +caractère de tous les trois.</p> +<p>M. Stiggins, +encouragé par ce son, qu'il expliqua comme un signe de +repentir, regarda autour de lui, frotta ses mains, pleura, sourit, +pleura sur nouveaux frais; et ensuite, traversant doucement la chambre, +prit un verre sur une tablette bien connue, et y mit gravement quatre +morceaux de sucre. Ce premier acte accompli, il regarda de nouveau +autour de lui, et soupira lugubrement, puis il entra à pas de +loup dans +le comptoir, et revenant avec son verre à moitié plein de +rhum, il +s'approcha de la bouilloire qui chantait gaiement sur le foyer, +mélangea +son grog, le remua, le goûta, s'assit, but une longue +gorgée, et +s'arrêta pour reprendre haleine.</p> +<p>M. Weller, qui avait +continué à faire d'effrayants efforts pour paraître +endormi, ne hasarda pas la plus légère remarque pendant +ces opérations, +mais quand M. Stiggins s'arrêta pour reprendre haleine, il se +précipita +sur lui, arracha le verre de ses mains, lui jeta au visage le restant +du +grog, lança le verre dans la cheminée, et saisissant par +le collet le +révérend gentleman, lui détacha soudainement des +coups de pied par +derrière, en accompagnant chaque application de sa botte de +violents et +incohérents anathèmes, sur toute la personne du berger +étourdi.</p> +<p>«Sammy, dit-il en +s'arrêtant un moment, enfonce-moi solidement mon +chapeau.»</p> +<p>En fils soumis, Sam +enfonça le chapeau paternel orné de la longue bande +de crêpe, et le brave cocher, reprenant ses occupations plus +activement +que jamais, roula avec M. Stiggins à travers le comptoir, +à travers le +passage, à travers la porte de la rue, et arriva dans la rue +même, les +coups de pied continuant tout le long du chemin, et leur violence, loin +de diminuer, paraissant s'augmenter encore, chaque fois que la botte se +levait.</p> +<p>C'était un +superbe et réjouissant spectacle, de voir l'homme au nez +rouge, dont le corps tremblait d'angoisse, se tordre dans les serres de +M. Weller tandis que les coups de pied se succédaient +furieusement. +Mais l'intérêt redoubla, lorsque le puissant cocher, +après une lutte +gigantesque, plongea la tête de M. Stiggins dans une auge pleine +d'eau, +et l'y tint enfoncée jusqu'à ce qu'il fût presque +suffoqué.</p> +<p>«Voilà! +dit-il enfin en permettant au révérend de retirer sa +tête de +l'auge, et en mettant toute son énergie dans un dernier coup de +pied. +Envoyez-moi ici quelques-uns de vos paresseux de bergers, et je les +réduirai en gelée, puis je les délayerai ensuite. +Sammy, donne-moi le +bras, et verse-moi un verre d'eau-de-vie, je suis tout hors d'haleine, +mon garçon.»<span style="font-weight: bold;"><br/> +</span></p> +<p><span style="font-weight: bold;"><br/> +</span></p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;"/> +<p><span style="font-weight: bold;"><br/> +</span></p> +<h2><a name="CHAPITRE_XXIV" id="CHAPITRE_XXIV">CHAPITRE XXIV.</a></h2> +<h3>Comprenant la sortie +finale de MM. Jingle et Job Trotter, avec une +grande matinée d'affaires dans <i>Gray's Inn square</i>, +terminée par un +double coup frappé à la porte de M. Perker.</h3> +<p>Lorsque M. Pickwick, +après de prudentes préparations et de nombreuses +assurances qu'il n'y avait pas la plus petite raison d'être +découragé, +eut appris à Arabelle le résultat peu satisfaisant de sa +visite à +Birmingham, elle fondit en larmes et se plaignit en termes touchants, +d'être un malheureux sujet de discorde entre le père et le +fils.</p> +<p>«Ma chère +enfant, dit M. Pickwick avec bonté, ce n'est pas du tout votre +faute. Il était impossible de prévoir que le vieux Winkle +serait si +fortement prévenu contre le mariage de son fils. Je suis +sûr, +ajouta-t-il en regardant son joli visage, qu'il ne se doute pas de tout +le plaisir qu'il se refuse.</p> +<p>—Oh! mon cher monsieur +Pickwick, reprit Arabelle, que ferons-nous s'il +continue à être en colère contre nous?</p> +<p>—Nous attendrons +patiemment qu'il se ravise, ma chère enfant, répliqua +l'excellent homme d'un air conciliant.</p> +<p>—Mais, mon cher monsieur +Pickwick, qu'est-ce que Nathaniel deviendra si +son père lui retire son assistance.</p> +<p>—En ce cas-là, ma +chère petite, je parierais bien qu'il trouvera +quelque autre ami pour l'aider à faire son chemin dans le +monde.»</p> +<p>La signification de cette +réponse s'était pas assez voilée pour +qu'Arabelle ne la comprît point: aussi jetant ses bras autour du +cou de +M. Pickwick, elle l'embrassa tendrement, et sanglota encore plus fort.</p> +<p>«Allons, allons! +dit-il en prenant ses mains nous attendrons encore +quelques jours, et nous verrons s'il écrit ou s'il fait quelque +autre +réponse à la communication de votre mari. Si nous ne +recevons pas de +nouvelles, j'ai dans la tête une douzaine de plans, dont un seul +suffirait pour vous rendre heureux sur-le-champ. Voilà, ma +chère, +voilà.»</p> +<p>En disant ces mots, M. +Pickwick pressa doucement la main d'Arabelle, et +l'invita à sécher ses larmes, pour ne point tourmenter +son mari. +Aussitôt, la jeune femme, qui était la meilleure petite +créature du +monde, mit son mouchoir dans son sac, et lorsque M. Winkle arriva, il +trouva sur sa physionomie le même gracieux sourire et les +mêmes regards +étincelants qui l'avaient originairement captivé.</p> +<p>«Voilà une +situation affligeante pour ces deux jeunes gens, pensa M. +Pickwick, en s'habillant le lendemain matin. Je vais aller jusque chez +Perker, et le consulter là-dessus.» Comme il était +en outre invité à se +rendre chez le bon petit avoué par un vif désir de +régler son compte +avec lui, il déjeuna à la hâte, et exécuta +ses intentions si rapidement, +qu'il s'en fallait encore de dix minutes que l'horloge eût +sonné dix +heures quand il atteignit <i>Gray's Inn</i>.</p> +<p>Lorsqu'il se trouva sur +le carré où s'ouvrait l'étude de Perker, les +clercs n'étaient pas arrivés et il se mit à la +fenêtre pour passer le +temps.</p> +<p>Le soleil, tant +célébré, d'une belle matinée d'octobre, +semblait égayer +un peu les vieilles maisons elles-mêmes, et quelques-unes des +fenêtres +vermoulues paraissaient presque joyeuses, grâce à +l'influence de ses +rayons. Les clercs, arrivant par les diverses portes, se +précipitaient +l'un après l'autre dans le square, et regardant la grande +horloge, +diminuaient ou augmentaient leur vitesse, suivant l'heure à +laquelle +leur bureau devait s'ouvrir; les gens de neuf heures et demie, devenant +tout à coup fort empressés, et les gentlemen de dix +heures retombant +dans une lenteur aristocratique. L'horloge sonna dix heures, et le flot +des clercs se répandit plus vite que jamais, chacun d'eux +arrivant en +plus grande transpiration que son prédécesseur. Le bruit +des portes +ouvertes et fermées retentissait de tous les côtés; +des têtes +apparaissaient, comme par enchantement, à chaque fenêtre; +les +commissionnaires prenaient leur place pour la journée; les +femmes de +ménage, en savates, se retiraient précipitamment; le +facteur courait de +maison en maison, et toute la ruche légale se montrait pleine +d'agitation.</p> +<p>«Vous voilà +de bien bonne heure, monsieur Pickwick, dit une voix +derrière notre savant ami.</p> +<p>—Ah! ah! monsieur Lowten! +répliqua M. Pickwick en se retournant.</p> +<p>—Il fait joliment chaud +à marcher, reprit Lowten en tirant de sa poche +une clef Bramah, garnie d'un petit fausset, pour empêcher +l'entrée de la +poussière.</p> +<p>—Il paraît que vous +vous en êtes aperçu, dit M. Pickwick au clerc qui +était rouge comme une écrevisse.</p> +<p>—Je suis venu un peu +vite. Il était neuf heures et demie quand j'ai +traversé le <i>Polygone</i>; mais comme je suis arrivé +avant lui, ça m'est +égal!»</p> +<p>Consolé par cette +réflexion, M. Lowten ôta la cheville de sa clef, +ouvrit la porte, rechevilla et rempocha son bramah, recueillit les +lettres que le facteur avait mises dans la boîte, et introduisit +M. +Pickwick dans son cabinet. Là, en un clin d'œil, il se +dépouilla de son +habit, tira d'un pupitre et endossa un vêtement râpé +jusqu'à la corde, +accrocha son chapeau, tira quelques feuilles de papier-cartouche, +disposées par lits alternatifs avec des feuillets de papier +buvard, et +posant sa plume sur son oreille, frotta ses mains avec un air de grande +satisfaction.</p> +<p>«Vous voyez, +monsieur Pickwick, me voilà au grand complet! J'ai mis mon +habit de bureau, ma boutique est ouverte; il peut venir maintenant +aussi +vite qu'il voudra. Est-ce que vous n'avez pas une prise de tabac +à me +donner?</p> +<p>—Je n'en ai pas, +malheureusement.</p> +<p>—Tant pis! mais c'est +égal, je vais courir chercher une bouteille de +soda-water. N'ai-je pas quelque chose de drôle dans les yeux, +monsieur +Pickwick?»</p> +<p>Le philosophe +consulté examina d'une certaine distance les yeux de M. +Lowten, et exprima son opinion qu'ils n'avaient rien de plus +drôle qu'à +l'ordinaire.</p> +<p>«J'en suis bien +aise, reprit leur possesseur. Nous ne nous en sommes pas +mal donné, la nuit passée, à la <i>Souche</i>, et +je me sens tout farce, ce +matin.—À propos, Perker s'occupe de votre affaire.</p> +<p>--Quelle affaire? Les +frais pour mistress Bardell?</p> +<p>—Non, l'affaire du +débiteur pour qui nous avons racheté les dettes, +par votre ordre, à un rabais de cinquante pour cent. Perker va +le tirer +de prison et l'envoyer à Demerary.</p> +<p>—Ha! M. Jingle, dit +vivement M. Pickwick. Eh bien!</p> +<p>—Eh bien! tout est +arrangé, répondit Lowten, en surcoupant sa plume. +L'agent de Liverpool a dit qu'il avait été obligé +par vous bien des +fois, quand vous étiez dans les affaires, et qu'il le prendrait +avec +plaisir, sur votre recommandation.</p> +<p>—C'est très-bien, +répondit M. Pickwick; j'en suis charmé.</p> +<p>—Mais, reprit Lowten en +grattant une autre plume avec le dos de son +canif avant de la tailler; l'autre est-il bonasse!</p> +<p>—Quel autre?</p> +<p>—Eh! mais, le domestique, +ou l'ami,... vous savez bien,... Trotter.</p> +<p>—Bah! fit M. Pickwick, +avec un sourire, j'ai toujours pensé de lui tout +le contraire.</p> +<p>—Eh bien! moi aussi, +d'après le peu que j'en avais vu. Cela montre +seulement comment on est trompé. Qu'est-ce que vous diriez s'il +s'en +allait à Demerary aussi?</p> +<p>—Quoi? il renoncerait +à ce qu'on lui offre ici?</p> +<p>—Il a reçu comme +rien l'offre que lui faisait Perker de dix-huit +shillings par semaine, avec de l'avancement s'il se comportait bien. Il +dit qu'il ne peut pas quitter l'autre. Il a persuadé à +Perker d'écrire +sur nouveaux frais, et on lui a trouvé quelque chose sur la +même +propriété... d'un peu moins avantageux que ce +qu'obtiendrait un +<i>convict</i> dans la Nouvelle-Galles au sud, s'il paraissait devant +le +tribunal avec des habits neufs.</p> +<p>—Quelle folie! +s'écria M. Pickwick avec des yeux brillants, quelle +folie!</p> +<p>—Oh! c'est pire que de la +folie, c'est de la véritable bassesse, comme +vous voyez, répliqua Lowten en coupant sa plume d'un air +méprisant. Il +dit que c'est le seul ami qu'il ait jamais eu, et qu'il lui est +attaché, +et tout ça. L'amitié est certainement une +très-bonne chose, dans son +genre. Par exemple, après notre grog, nous sommes tous +très-bons amis, à +<i>la Souche</i>, où chacun paye son écot. Mais le diable +emporte celui qui +se sacrifierait pour un autre, n'est-ce pas? Un homme ne doit avoir que +deux attachements: l'un pour le premier des pronoms personnels, l'autre +pour les dames en général; voilà mon +système, ha! ha! ha!»</p> +<p>M. Lowten termina cette +profession du foi par un bruyant éclat de rire, +moitié joyeux, moitié dérisoire, mais qui fut +coupé court par le bruit +des pas de Perker sur l'escalier. En l'entendant approcher, le clerc +s'élança sur son tabouret avec une agilité +remarquable, et se mit à +écrire furieusement.</p> +<p>Les salutations entre M. +Pickwick et son conseiller légal furent +cordiales et chaudes, mais le client était à peine +étendu dans le +fauteuil de l'avoué, quand un coup se fit entendre à la +porte, et une +voix demanda si M. Perker était là.</p> +<p>«Écoutez, +dit le petit homme, c'est un de nos vagabonds; Jingle +lui-même, mon cher monsieur. Voulez-vous le voir?...</p> +<p>—Qu'en pensez-vous? +demanda M. Pickwick en hésitant.</p> +<p>—Je pense que vous ferez +bien. Allons, monsieur... chose... entrez.»</p> +<p>Obéissant à +cette invitation familière, Jingle et Job entrèrent dans +la +chambre; mais, apercevant M. Pickwick, ils s'arrêtèrent +avec confusion.</p> +<p>«Eh bien, dit +Perker, reconnaissez-vous ce gentleman?</p> +<p>—Bonnes raisons pour +cela, répliqua Jingle en s'avançant. Monsieur +Pickwick, les plus grandes obligations, sauvé la vie, remis +à flot. Vous +ne vous en repentirez jamais, monsieur.</p> +<p>—Je suis charmé de +vous l'entendre dire, répondit M. Pickwick. Vous +avez bien meilleure mine.</p> +<p>—Grâces à +vous, monsieur. Grand changement. La prison de Sa Majesté, +malsaine, très-malsaine,» dit Jingle en hochant la +tête.</p> +<p>Il était +proprement et décemment vêtu, ainsi que Job, qui se tenait +debout derrière lui, regardant fixement M. Pickwick avec un +visage +d'airain.</p> +<p>«Quand partent-ils +pour Liverpool? demanda M. Pickwick à son avoué.</p> +<p>—Ce soir, monsieur, +à sept heures, dit Job en avançant d'un pas; par la +grande diligence de la cité, monsieur.</p> +<p>—Les places sont retenues?</p> +<p>—Oui, monsieur.</p> +<p>—Et vous êtes tout +à fait décidé à partir?</p> +<p>—Tout à fait, +monsieur.</p> +<p>—Quant à +l'équipement de Jingle, dit Perker en s'adressant tout haut +à +M. Pickwick, j'ai pris sur moi de faire un arrangement pour +déduire, +tous les trois mois, de son salaire, une petite somme, et pour nous +rembourser ainsi de l'argent qu'il a fallu avancer. Je +désapprouve +entièrement que vous fassiez pour lui quelque chose qu'il ne +reconnaîtrait pas par ses propres efforts et par sa bonne +conduite.</p> +<p>—Certainement, +interrompit Jingle avec fermeté. Esprit juste, homme du +monde, il a raison, parfaitement raison.</p> +<p>—En +désintéressant ses créanciers, en retirant ses +habits mis en gage, +en le nourrissant dans la prison, en payant le prix de son passage, +continua Perker sans s'occuper de l'observation de Jingle, vous avez +déjà perdu plus de cinquante livres sterling....</p> +<p>—Pas perdus! +s'écria Jingle précipitamment, tout sera +remboursé. Je +travaillerai comme un cheval jusqu'au dernier liard. La fièvre +jaune, +peut-être... ça ne peut pas s'empêcher... +sinon....»</p> +<p>Jingle s'arrêta, +et, frappant le fond de son chapeau avec violence, +passa sa main sur ses yeux et s'assit.</p> +<p>«Il veut dire, +ajouta Job en s'avançant de quelques pas, il veut dire +que s'il n'est pas emporté par la fièvre jaune, il +remboursera tout +l'argent. S'il vit, il le fera, monsieur Pickwick; j'y tiendrai la +main. +Je suis sûr qu'il le fera, monsieur, répéta Job +avec beaucoup d'énergie; +j'en ferais volontiers serment.</p> +<p>—Bien, bien,» dit +M. Pickwick, qui, pour arrêter l'énumération de ses +bienfaits, avait fait au petit avoué une douzaine de signes que +celui-ci +s'était obstiné à ne point remarquer. «Je +vous engage seulement à jouer +plus modérément à la crosse, monsieur Jingle, et +à ne point renouer +connaissance avec sir Thomas Blazo. Moyennant cela, je ne doute pas que +vous ne conserviez votre santé.»</p> +<p>M. Jingle sourit à +cette saillie, mais en même temps il avait l'air +embarrassé, aussi M. Pickwick changea-t-il de sujet en disant: +«Savez-vous ce qu'est devenu un de vos amis, un pauvre diable, +que j'ai +vu à Rochester?</p> +<p>—Jemmy le lugubre? +demanda Jingle.</p> +<p>—Oui.</p> +<p>—Gaillard malin, reprit +Jingle en branlant la tête, drôle de corps, +génie mystificateur, frère de Job.</p> +<p>—Frère de Job! +s'écria M. Pickwick. Eh bien, maintenant que j'y regarde +de plus prés, je trouve de la ressemblance.</p> +<p>—On en a toujours +trouvé entre nous, dit Job avec un grain de malice +dans le coin de ses yeux; seulement, j'étais réellement +d'une nature +sérieuse, et lui tout le contraire. Il a émigré en +Amérique, monsieur, +parce qu'on s'occupait trop de lui dans ce pays-ci. Nous n'en avons +plus +entendu parler depuis.</p> +<p>—Cela m'explique pourquoi +je n'ai pas reçu <i>la page du roman de la vie +réelle</i> qu'il m'avait promise un matin sur le pont de +Rochester, où il +paraissait méditer un suicide. Je puis apparemment me dispenser +de +demander si sa conduite lugubre était naturelle ou +affectée? continua M. +Pickwick en souriant.</p> +<p>—Il savait jouer tous les +rôles, monsieur, et vous devez vous regarder +comme très-heureux de lui avoir échappé si +aisément. Ç'aurait été pour +vous une connaissance encore plus dangereuse que....»</p> +<p>Job regarda Jingle, +hésita et ajouta finalement:</p> +<p>«Que..., que +moi-même.</p> +<p>—Savez-vous que votre +famille donnait beaucoup d'espérances, monsieur +Trotter? dit le petit avoué en cachetant une lettre qu'il venait +d'écrire.</p> +<p>—C'est vrai, monsieur, +beaucoup.</p> +<p>—J'espère que vous +allez la déshonorer, reprit Perker en riant. Donnez +cette lettre à l'agent, quand vous arriverez à Liverpool, +et +permettez-moi de vous engager, gentlemen, à ne pas être +trop habiles en +Amérique. Si vous manquiez cette occasion de vous +réhabiliter, vous +mériteriez richement d'être pendus tous les deux, comme +j'espère +dévotement que vous le seriez. Maintenant, vous pouvez me +laisser seul +avec M. Pickwick, car nous avons des affaires à terminer, et le +temps +est précieux.»</p> +<p>En disant cela, Perker +regarda la porte, avec le désir évident de rendre +les adieux aussi brefs que possible.</p> +<p>Ils furent assez brefs, +en effet, de la part de Jingle. Il remercia par +quelques paroles précipitées le petit avoué de la +bonté et de la +promptitude qu'il avait déployées pour le secourir; puis, +se tournant +vers son bienfaiteur, il resta immobile pendant quelques secondes, +comme +incertain de ce qu'il devait faire ou dire. Job Trotter termina sa +perplexité, car, ayant fait à M. Pickwick un salut humble +et +reconnaissant, il prit doucement son ami par le bras, et l'emmena hors +de la chambre.</p> +<p>«Un digne couple! +dit Perker lorsque la porte se fut refermée derrière +eux.</p> +<p>—J'espère qu'ils +le deviendront, répliqua M. Pickwick. Qu'en +pensez-vous? Y a-t-il quelques chances pour qu'ils s'amendent?»</p> +<p>Perker haussa les +épaules, mais observant l'air désappointé de M. +Pickwick, il répondit:</p> +<p>«Nécessairement +il y a une chance; j'espère qu'elle sera bonne. Ils +sont évidemment repentants, maintenant; mais, comme vous le +savez, ils +ont encore le souvenir tout frais de leurs souffrances récentes. +Ce +qu'ils feront quand ce souvenir se sera effacé, c'est un +problème que ni +vous ni moi ne pouvons résoudre. Cependant, mon cher monsieur, +ajouta-t-il en posant sa main sur l'épaule de M. Pickwick, votre +action +est également honorable, quel qu'en soit le résultat. Je +laisse à des +têtes plus habiles que la mienne le soin de décider si +cette espèce de +bienveillance, si clairvoyante, qu'elle s'exerce rarement, de peur de +s'exercer mal à propos, est une charité réelle ou +bien une contrefaçon +mondaine de la charité. Mais, quand ces deux gaillards-ci +commettraient +un Vol qualifié dès demain, mon opinion sur votre +conduite n'en serait +pas moins toujours la même.»</p> +<p>Ayant +débité ce discours d'une manière plus +animée que ce n'est +l'habitude des gens d'affaires, il approcha sa chaise de son bureau et +écouta le récit que lui fit M. Pickwick de l'obstination +du vieux M. +Winkle.</p> +<p>«Donnez-lui une +semaine, dit-il en hochant la tête d'une manière +prophétique.</p> +<p>—Pensez-vous qu'il se +rendra?</p> +<p>—Mais, oui; autrement, il +faudrait essayer les moyens de persuasion de +la jeune dame, et c'est même par où tout autre que vous +aurait +commencé.»</p> +<p>M. Perker prenait une +prise de tabac avec diverses contractions +grotesques de sa physionomie, en honneur du pouvoir persuasif des +jeunes +ladies, lorsqu'on entendit dans le premier bureau un murmure de +demandes +et de réponses; après quoi, Lowten frappa à la +porte du cabinet.</p> +<p>«Entrez!» +cria le petit homme.</p> +<p>Le clerc entra et ferma +la porte après lui d'un air mystérieux.</p> +<p>«Qu'est-ce qu'il y +a? lui dit Perker.</p> +<p>—On vous demande, +monsieur.</p> +<p>—Qui donc?»</p> +<p>Lowten regarda M. +Pickwick et fit entendre une légère toux.</p> +<p>«Qui est-ce qui me +demande? Est-ce que vous ne pouvez pas parler, +monsieur Lowten?</p> +<p>—Eh! mais, monsieur, MM. +Dodson et Fogg.</p> +<p>—Parbleu! s'écria +le petit homme en regardant à sa montre, je leur ai +donné rendez-vous ce matin à onze heures et demie pour +terminer votre +affaire, Pickwick. C'est fort embarrassant; que ferez-vous, mon cher +monsieur? Voudriez-vous passer dans la chambre à +côté?»</p> +<p>La chambre à +côté étant précisément celle dans +laquelle se trouvaient +Dodson et Fogg, M. Pickwick répliqua avec une contenance +animée et +beaucoup de marques d'indignation qu'il voulait rester où il +était, +attendu que MM. Dodson et Fogg devaient être honteux de +paraître devant +lui, mais que lui pouvait les regarder en face sans rougir, +circonstance +qu'il priait instamment M. Perker de noter.</p> +<p>«Très-bien, +mon cher monsieur, répliqua M. Perker. Je vous dirai +seulement que, si vous vous attendez à ce que Dodson ou Fogg +montrent +quelques symptômes de honte ou de confusion en vous regardant ou +en +regardant qui que ce soit en face, vous êtes l'homme le plus +jeune que +j'aie jamais rencontré. Faites-les entrer, monsieur +Lowten.»</p> +<p>M. Lowten disparut en +riant tout bas; et, revenant bientôt après, +introduisit formellement les associés, Dodson d'abord, et Fogg +ensuite.</p> +<p>«Vous avez +déjà vu M. Pickwick, je pense, dit Perker en inclinant sa +plume dans la direction où le philosophe était assis.</p> +<p>—Comment vous +portez-vous, monsieur Pickwick? cria Dodson d'une voix +bruyante.</p> +<p>—Eh! eh! comment vous +portez-vous, monsieur Pickwick? reprit Fogg en +approchant sa chaise et en regardant autour de lui avec un sourire. +J'espère que vous n'allez pas mal ce soir? Je savais bien que je +connaissais votre figure.»</p> +<p>M. Pickwick inclina fort +légèrement la tête en réponse à ces +salutations, puis, voyant que Fogg tirait un paquet de sa poche, il se +leva et se retira dans l'embrasure de la croisée.</p> +<p>«Il n'y a pas +besoin que M. Pickwick se dérange, monsieur Perker, dit +Fogg en détachant le cordon rouge qui entourait le petit paquet +et en +souriant encore plus agréablement. M. Pickwick connaît +déjà cette +affaire-là. Il n'y a point de secret entre nous, +j'espère. Hé! hé! hé!</p> +<p>—Non; il n'y en a +guère, ajouta Dodson; ha! ha! ha!» et les deux +partenaires se mirent à rire joyeusement, comme on fait +d'ordinaire +quand on va recevoir de l'argent.</p> +<p>—M. Pickwick a bien +acheté le droit de tout voir, reprit Fogg d'un air +notablement spirituel. Le montant des sommes taxées est de cent +trente-trois livres sterling six shillings et quatre pence, monsieur +Perker.»</p> +<p>Perker et Fogg +s'occupèrent alors attentivement à comparer des papiers, +à tourner des feuillets, et, pendant ce temps, Dodson dit +à M. Pickwick +d'une manière affable:</p> +<p>«Vous ne m'avez pas +l'air tout à fait aussi solide que la dernière fois +où j'ai eu le plaisir de vous voir, monsieur Pickwick.</p> +<p>—C'est possible, +monsieur, répliqua notre héros, qui avait lancé +sur +les deux habiles praticiens mille regards d'indignation, sans produire +sur eux le plus léger effet. C'est très-probable, +monsieur. J'ai été +dernièrement tourmenté et persécuté par des +fripons, monsieur.»</p> +<p>Perker toussa violemment +et demanda à M. Pickwick s'il ne voulait pas +jeter un coup d'œil sur le journal; mais celui-ci répondit par +la +négative la plus décidée.</p> +<p>«Effectivement, +reprit Dodson, je parierais que vous avez été +tourmenté +dans la prison. Il y a là de drôles de gens. Où +était votre appartement, +monsieur Pickwick?</p> +<p>—Mon unique chambre +était à l'étage du café.</p> +<p>—Oh! en +vérité! C'est, je pense, la partie la plus +agréable de +l'établissement.</p> +<p>—Très-agréable,» +répliqua sèchement M. Pickwick.</p> +<p>Le sang-froid de ce +misérable était bien fait pour exaspérer une +personne d'un tempérament irritable. M. Pickwick restreignit sa +colère +par des efforts gigantesques; mais quand Perker eut écrit un +mandat pour +le montant de la somme, et lorsque Fogg le déposa dans son +portefeuille +avec un sourire triomphant, qui se communiqua également à +la contenance +de Dodson, il sentit que son sang montait dans ses joues en +bouillonnant +d'indignation.</p> +<p>«Allons, monsieur +Dodson, dit Fogg en empochant son portefeuille et en +mettant ses gants, je suis à vos ordres.</p> +<p>—Très-bien, +répondit Dodson en se levant; je suis aux vôtres.</p> +<p>—Je me trouve +très-heureux, reprit Fogg, adouci par le mandat qu'il +avait empoché, je me trouve très-heureux d'avoir eu le +plaisir de faire +la connaissance de monsieur Pickwick. J'espère, monsieur, que +vous +n'avez plus aussi mauvaise opinion de nous, que la première fois +où nous +avons eu le plaisir de vous rencontrer.</p> +<p>—J'espère que non, +ajoute Dodson avec le ton d'élévation d'une vertu +calomniée. Vous nous connaissez mieux maintenant monsieur +Pickwick; mais +quelle que puisse être votre opinion des gentlemen de notre +profession, +je vous prie de croire, monsieur, que je ne conserve pas de rancune +contre vous, pour les sentiments qu'il vous a plu d'exprimer dans notre +bureau de <i>Freeman's Court Cornhill</i>, lors de la circonstance +à laquelle +mon associé vient de faire allusion.</p> +<p>—Oh! non, nous dit Fogg +avec une charité toute chrétienne.</p> +<p>—Notre conduite, +monsieur, poursuivit l'autre associé, parlera pour +elle-même et se justifiera d'elle-même, en toutes +occasions. Nous avons +été dans la profession pas mal d'années, monsieur +Pickwick, et nous +avons mérité la confiance de beaucoup d'honorables +clients. Je vous +souhaite le bonjour, monsieur.</p> +<p>—Bonjour, monsieur +Pickwick, dit Fogg; en parlant ainsi, il mit son +parapluie sous son bras, ôta son gant droit, et tendit une main +conciliatrice au philosophe indigné. Celui-ci fourra +aussitôt ses +poignets sous les pans de son habit, et lança à +l'avoué des regards +pleins d'une surprise méprisante.</p> +<p>—Lowten! s'écria +au même instant M. Perker, ouvrez la porte!</p> +<p>—Attendez un instant, dit +M. Pickwick. Je veux parler, Perker.</p> +<p>—Mon cher monsieur, +interrompit le petit avoué, qui, pendant toute +cette entrevue, avait été dans un état +d'appréhension nerveuse, mon cher +monsieur, en voilà assez sur ce sujet. Restons-en là, je +vous supplie, +monsieur Pickwick.</p> +<p>—Monsieur, reprit M. +Pickwick avec vivacité, je ne veux pas qu'on me +fasse taire!—Monsieur Dodson, vous m'avez adressé quelques +observations....»</p> +<p>Dodson se retourna, +pencha doucement la tête et sourit.</p> +<p>«Vous m'avez +adressé quelques observations, répéta M. Pickwick, +presque +hors d'haleine, et votre associé m'a tendu la main, et tous les +deux +vous avez pris avec moi un ton de générosité et de +magnanimité! C'est là +un excès d'impudence auquel je ne m'attendais pas, même de +votre part.</p> +<p>—Quoi, monsieur? +s'écria Dodson.</p> +<p>—Quoi, monsieur? +répéta Fogg.</p> +<p>—Savez-vous bien que j'ai +été victime de vos perfides complots? +Savez-vous que je suis l'homme que vous avez emprisonné et +volé? +Savez-vous que vous êtes les avoués de la plaignante, dans +Bardell et +Pickwick.</p> +<p>—Oui, monsieur, nous +savons cela, repartit Dodson.</p> +<p>—Nécessairement, +nous le savons, ajouta Fogg en frappant sur sa poche, +peut-être par hasard.</p> +<p>—Je vois que vous vous en +souvenez avec satisfaction, reprit M. +Pickwick en essayant, pour la première fois de sa vie, de +produire un +rire amer, et en l'essayant tout à fait en vain. Quoique j'aie +longtemps +désiré de vous dire, en termes clairs et nets, quelle est +mon opinion de +votre conduite, j'aurais laissé passer cette occasion, par +déférence +pour les désirs de mon ami Perker, sans le ton inexcusable que +vous avez +pris et sans votre insolente familiarité. Je dis insolente +familiarité, +monsieur! répéta M. Pickwick en se retournant vers Fogg, +avec une +vivacité qui fit battre l'autre en retraite jusqu'à la +porte.</p> +<p>—Prenez garde, monsieur! +s'écria Dodson, qui, quoique le plus grand et +le plus gros des deux, s'était prudemment retranché +derrière Fogg, et +qui parlait par-dessus la tête de son associé avec un +visage très-pâle. +Laissez-vous maltraiter, monsieur Fogg; ne lui rendez point ses coups +sous aucun prétexte.</p> +<p>—Non, non, je ne les lui +rendrai pas, dit Fogg en se reculant un peu +plus, au soulagement évident de son associé, qui se +trouvait ainsi +arrivé au bureau extérieur.</p> +<p>—Vous êtes, +continua M. Pickwick en reprenant le fil de son discours, +vous êtes une paire bien assortie de vils chicaneurs, de fripons, +de +voleurs....</p> +<p>—Allons, interrompit +Perker, est-ce là tout?</p> +<p>—Tout se résume +là dedans, reprit M. Pickwick. Ce sont de vils +chicaneurs, des fripons, des voleurs!</p> +<p>—Bien, bien, reprit +Perker d'un ton conciliant. Mes chers messieurs, il +a dit tout ce qu'il avait à dire. Maintenant, je vous en prie, +allez-vous-en. Lowten, la porte est-elle ouverte?»</p> +<p>M. Lowten qui riait dans +le lointain, répondit affirmativement.</p> +<p>—Allons, allons; adieu, +adieu; allons, mes chers messieurs; monsieur +Lowten, la porte, cria le petit homme en poussant Dodson et Fogg hors +de +son bureau. Par ici, mes chers messieurs. Terminons cela, je vous en +prie. Que diable, monsieur Lowten, la porte! Pourquoi ne +reconduisez-vous pas, monsieur?</p> +<p>—S'il y a quelque justice +en Angleterre, dit Dodson en mettant son +chapeau et en regardant M. Pickwick, vous nous payerez cela, monsieur!</p> +<p>—Vous êtes une +paire de voleurs!</p> +<p>—Souvenez-vous que vous +nous le payerez bien! cria Fogg en agitant son +poing.</p> +<p>—Chicaneurs! fripons! +voleurs! continua M. Pickwick sans s'embarrasser +des menaces qui lui étaient adressées.</p> +<p>—Voleurs! cria-t-il en +courant sur le carré pendant que les deux avoués +descendaient.</p> +<p>—Voleurs!» +vociféra-t-il en s'échappant des mains de Lowten et de +Perker et en mettant sa tête à la fenêtre de +l'escalier.</p> +<p>Quand M. Pickwick retira +sa tête de la fenêtre, sa physionomie était +radieuse, souriante et tranquille, et en rentrant dans le bureau, il +déclara que son esprit était soulagé d'un grand +poids, et qu'il se +trouvait maintenant tout à fait heureux.</p> +<p>Perker ne dit rien du +tout jusqu'à ce qu'il eut vidé sa tabatière et +renvoyé Lowten pour la remplir; mais alors il fut saisi d'un +accès de +fou rire, qui dura cinq minutes, à l'expiration desquelles il +fit +observer qu'il devrait se mettre en colère, mais qu'il ne +pouvait pas +encore penser sérieusement à cette affaire, et qu'il se +fâcherait dès +qu'il le pourrait.</p> +<p>«Maintenant, dit M. +Pickwick, je voudrais bien régler mon compte avec +vous.</p> +<p>—Est-ce de la même +manière que vous avez réglé l'autre? demanda +Perker +en recommençant à rire.</p> +<p>—Non, pas exactement, +répondit le philosophe, en tirant son +portefeuille, et en secouant cordialement la main du petit +avoué. Je +veux parler seulement de notre compte pécuniaire. Vous m'avez +donné +plusieurs preuves d'amitié dont je ne pourrai jamais +m'acquitter, ce que +d'ailleurs je ne désire pas, car je préfère +continuer à rester votre +obligé.»</p> +<p>Après cette +préface, les deux amis s'enfoncèrent dans des comptes +fort +compliqués, qui furent régulièrement +exposés par Perker, et +immédiatement soldés par M. Pickwick, avec beaucoup +d'expressions +d'affection et d'estime.</p> +<p>À peine cette +opération était-elle terminée, qu'on entendit +frapper à la +porte du carré, de la manière la plus violente et la plus +épouvantable. +Ce n'était pas un double coup ordinaire, mais une succession +constante +et non interrompue de coups formidables, comme si le marteau avait +été +doué du mouvement perpétuel, ou comme si la personne qui +l'agitait avait +oublié de s'arrêter.</p> +<p>«Ah +çà! qu'est-ce que cela? s'écria Perker en +tressaillant.</p> +<p>—Je pense qu'on frappe +à la porte, répondit M. Pickwick, comme s'il y +avait pu avoir le moindre doute à cet égard.»</p> +<p>Le marteau fit une +réponse plus énergique que n'auraient pu faire des +paroles, car il continua à battre, sans un moment de +relâche, et avec +une force et un tapage surprenants.</p> +<p>«Si cela continue, +dit Perker en faisant retentir sa sonnette, nous +allons ameuter tout le quartier! Monsieur Lowten, n'entendez-vous pas +qu'on frappe?</p> +<p>—J'y vais à +l'instant, monsieur, répliqua le clerc.»</p> +<p>La marteau parut entendre +la réponse, et pour assurer qu'il lui était +impossible d'attendre plus longtemps, il fit un effroyable vacarme.</p> +<p>«C'est +épouvantable! dit Perker en se bouchant les oreilles.»</p> +<p>M. Lowten, qui +était en train de se laver les mains dans le cabinet +noir, se précipita vers la porte, et tournant le bouton se +trouva en +présence d'une apparition, qui va être décrite dans +le chapitre suivant.<span style="font-weight: bold;"><br/> +</span></p> +<p><span style="font-weight: bold;"><br/> +</span></p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;"/> +<p><span style="font-weight: bold;"><br/> +</span></p> +<h2><a name="CHAPITRE_XXV" id="CHAPITRE_XXV">CHAPITRE XXV.</a></h2> +<h3>Contenant quelques +détails relatifs aux coups de marteau, ainsi que +diverses autres particularités, parmi lesquelles figurent, +notablement, +certaines découvertes concernant M. Snodgrass et une jeune lady.</h3> +<p>L'objet qui se +présenta aux yeux du clerc, était un jeune garçon +prodigieusement gras, revêtu d'une livrée de domestique, +et se tenant +debout sur le paillasson, mais avec les yeux fermés comme pour +dormir. +Lowten n'avait jamais vu un jeune garçon aussi gras, et sa +corpulence +extraordinaire, jointe au repos complet de sa physionomie, si +différente +de celle qu'on aurait dû raisonnablement attendre d'un si +intrépide +frappeur, le remplirent d'étonnement.</p> +<p>«Que voulez-vous? +demanda le clerc.»</p> +<p>L'enfant extraordinaire ne +répondit point un seul mot, mais il baissa la +tête, et Lowten s'imagina l'entendre ronfler faiblement.</p> +<p>«D'où +venez-vous?» reprit le clerc. Le gros garçon respira +profondément, +mais il ne bougea point.</p> +<p>Le clerc +répéta trois fois ses questions, et ne recevant aucune +réponse, il se préparait à fermer la porte, quand +tout à coup le jeune +garçon ouvrit les yeux, les cligna plusieurs fois, +éternua et étendit la +main, comme pour recommencer à frapper. S'apercevant que la +porte était +ouverte, il regarda autour de lui avec stupéfaction, et, +à la fin, fixa +ses gros yeux ronds sur le visage de Lowten.</p> +<p>«Pourquoi diable +frappez-vous comme cela? lui demanda le clerc avec +colère.</p> +<p>—Comme quoi? +répondit le gros garçon d'une voix endormie.</p> +<p>—Comme quarante cochers de +place.</p> +<p>—Parce que mon maître +m'a dit de ne pas arrêter de frapper jusqu'à ce +qu'on ouvre la porte, de peur que je m'endorme.</p> +<p>—Eh bien! quel message +apportez-vous?</p> +<p>—Il est en bas.</p> +<p>—Qui?</p> +<p>—Mon maître; il veut +savoir si vous êtes à la maison.»</p> +<p>En ce moment, M. Lowten +imagina de mettre la tête à la fenêtre. Voyant +dans son carrosse ouvert un vieux gentleman qui regardait en l'air avec +anxiété, il lui fit signe, et le vieux gentleman +descendit +immédiatement.</p> +<p>—C'est votre maître +qui est dans la voiture, je suppose, dit Lowten.»</p> +<p>Le gros garçon +baissa la tête d'une manière affirmative.</p> +<p>Toute autre question fut +rendue inutile par l'apparition du vieux +Wardle, qui, ayant monté lestement l'escalier et reconnu Lowten, +passa +immédiatement dans la chambre de Perker.</p> +<p>«Pickwick! +s'écria-t-il, votre main, mon garçon. C'est d'hier +seulement +que j'ai appris que vous vous étiez laissé mettre en +cage. Comment +avez-vous souffert cela, Perker?</p> +<p>—Je n'ai pas pu +l'empêcher, mon cher monsieur, répliqua le petit +avoué +avec un sourire et une prise de tabac. Vous savez comme il est +obstiné.</p> +<p>—Certainement, je le sais, +mais je suis enchanté de le voir malgré +cela. Ce n'est pas de sitôt que je le perdrai de vue.»</p> +<p>Ayant ainsi parlé, +Wardle serra de nouveau la main de M. Pickwick, puis +celle de Perker, et se jeta dans un fauteuil, son joyeux visage +brillant +plus que jamais de bonne humeur et de santé.</p> +<p>«Eh bien! dit-il, +voilà de jolies histoires! Une prise de tabac, Perker +mon garçon. Avez-vous jamais rien vu de pareil, hein?</p> +<p>—Que voulez-vous dire? +demanda M. Pickwick.</p> +<p>—Ma foi! je pense que +toutes les filles ont perdu la tête. Vous direz +peut-être que cela n'est pas bien nouveau, mais c'est vrai +néanmoins.</p> +<p>—Eh! mon cher monsieur, dit +Perker, est-ce que vous êtes venu à Londres +tout exprès pour nous apprendre cela?</p> +<p>—Non, non, pas tout +à fait; quoique ce soit la principale cause de mon +voyage. Comment va Arabelle?</p> +<p>—Très-bien, +répondit M. Pickwick; et elle sera charmée de vous voir, +j'en suis sûr.</p> +<p>—La petite coquette aux +yeux noirs! J'avais grandement idée de +l'épouser moi-même un de ces beaux jours, mais +néanmoins je suis charmé +de cela, véritablement.</p> +<p>—Comment l'avez-vous +appris? demanda M. Pickwick.</p> +<p>—Oh! par mes filles +naturellement. Arabelle leur a écrit avant-hier +qu'elle s'était mariée sans le consentement du +père de son mari, et que +vous étiez allé pour le lui demander, quand son refus ne +pourrait plus +empêcher le mariage, et tout cela. J'ai pensé que +c'était un bon moment +pour donner une petite leçon à mes filles, pour leur +faire remarquer +quelle chose terrible c'était quand les enfants se mariaient +sans le +consentement de leurs parents, et le reste. Mais baste! je n'ai pas pu +faire la plus légère impression sur elles. Elles +trouvaient mille fois +plus terrible qu'il y eût eu un mariage sans demoiselles +d'honneur, et +j'aurais aussi bien fait de prêcher Joe lui-même.»</p> +<p>Ici le vieux gentleman +s'arrêta pour rire, et quand il s'en fut donné +tout son content, il reprit en ces termes:</p> +<p>«Mais ce n'est pas +tout, à ce qu'il paraît. Ce n'est là que la +moitié +des complots et des amourettes qui se sont machinés. Depuis six +mois +nous marchons sur des mines, et elles ont éclaté à +la fin.</p> +<p>—Qu'est-ce que vous voulez +dire, s'écria M. Pickwick, en pâlissant. Pas +d'autre mariage secret, j'espère.</p> +<p>—Non! non! pas tout +à fait aussi mauvais que cela; non.</p> +<p>—Quoi donc alors! suis-je +intéressé dans l'affaire?</p> +<p>—Dois-je répondre +à cette question, Perker?</p> +<p>—Si vous ne vous +compromettez pas, en y répondant, mon cher monsieur.</p> +<p>—Eh bien! alors, dit M. +Wardle en se tournant vers M. Pickwick; eh bien +alors, oui, vous y êtes intéressé.</p> +<p>—Comment cela, demanda +celui-ci avec anxiété. En quelle manière?</p> +<p>—Réellement, vous +êtes un jeune gaillard si emporté, que j'ai presque +peur de vous le dire. Néanmoins, si Perker veut s'asseoir entre +nous, +pour prévenir un malheur, je m'y hasarderai.»</p> +<p>Ayant fermé la porte +de la chambre, et s'étant fortifié par une autre +descente dans la tabatière de Perker, le vieux gentleman +commença sa +grande révélation en ces termes:</p> +<p>«Le fait est que ma +fille Bella... Bella qui a épousé le jeune Trundle, +vous savez?</p> +<p>—Oui, oui, nous savons, dit +M. Pickwick avec impatience.</p> +<p>—Ne m'intimidez pas +dès le commencement. Ma fille Bella, l'autre soir, +s'assit à côté de moi lorsque Émily fut +allée se coucher, avec un mal de +tête, après m'avoir lu la lettre d'Arabelle; et +commença à me parler de +ce mariage. «Eh bien! papa, dit-elle, qu'est-ce que vous en +pensez.—Ma +foi, ma chère, répondis-je, j'aime à croire que +tout ira bien.» Il faut +vous dire que j'étais assis devant un bon feu, buvant mon grog +paisiblement, et que je comptais bien, en jetant de temps en temps un +mot indécis, l'engager à continuer son charmant petit +babil. Mes deux +filles sont tout le portrait de leur pauvre chère mère et +plus je +deviens vieux, plus j'ai de plaisir à rester assis en tête +à tête avec +elles. Dans ces moments-là, leur voix, leur physionomie, me +reportent au +temps le plus agréable de ma vie, me rendent encore aussi jeune +que je +l'étais alors, quoique pas tout à fait aussi heureux. +«C'est un +véritable mariage d'inclination, dit Bella après un +moment de +silence.—Oui, ma chère, répondis-je; mais ce ne sont pas +toujours ceux +qui réussissent le mieux....»</p> +<p>—Je soutiens le contraire! +interrompit M. Pickwick avec chaleur.</p> +<p>—Très-bien; soutenez +ce que vous voudrez, quand ce sera votre tour à +parler, mais ne m'interrompez pas.</p> +<p>—Je vous demande pardon.</p> +<p>—Accordé. +«Papa, dit Bella en rougissant un peu, je suis +fâchée de vous +entendre parler contre les mariages d'inclination.—J'ai eu tort, ma +chère, répondis-je en tapant ses joues aussi doucement +que peut le faire +un vieux gaillard comme moi. J'ai eu tort de parler ainsi, car votre +mère a fait un mariage d'inclination, et vous aussi.—Ce n'est +pas là +ce que je voulais dire, papa, reprit Bella; le fait est que je voulais +vous parler d'Émily.»</p> +<p>M. Pickwick tressaillit.</p> +<p>«Qu'est-ce qu'il y a +maintenant? lui demanda M. Wardle en s'arrêtant +dans sa narration.</p> +<p>—Rien, répondit le +philosophe; continuez, je vous en prie.</p> +<p>—Ma foi! Je n'ai jamais su +filer une histoire, reprit le vieux +gentleman brusquement. Il faut que cela vienne tôt ou tard, et +ça nous +épargnera beaucoup de temps, si ça vient tout de suite. +Le fait est qu'à +la fin Bella se décida à me dire qu'Émily +était fort malheureuse; que +depuis les dernières fêtes de Noël elle avait +été en correspondance +constante avec notre jeune ami Snodgrass; qu'elle s'était fort +sagement +décidée à s'enfuir avec lui, pour imiter la +louable conduite de son +amie; mais qu'ayant senti quelques retours de componction, à ce +sujet, +attendu que j'avais toujours été passablement bien +disposé pour tous les +deux, elle avait pensé qu'il valait mieux commencer par me faire +l'honneur de me demander si je m'opposerais à ce qu'ils fussent +mariés +de la manière ordinaire et vulgaire. Voilà la chose; et +maintenant, +Pickwick, si vous voulez bien réduire vos yeux à leur +grandeur +habituelle, et me conseiller, je vous serai fort obligé.»</p> +<p>Cette dernière +phrase, proférée d'une manière bourrue par +l'honnête +vieillard, n'était pas tout à fait sans motifs, car les +traits de M. +Pickwick avaient pris une expression de surprise et de +perplexité tout à +fait curieuse à voir.</p> +<p>«Snodgrass!... Depuis +Noël....» murmura-t-il enfin, tout confondu.</p> +<p>—Depuis Noël, +répliqua Wardle. Cela est clair, et il faut que nous +ayons eu de bien mauvaises bésicles, pour ne pas le +découvrir plus tôt.</p> +<p>—Je n'y comprends rien, +reprit M. Pickwick en ruminant. Je n'y +comprends rien.</p> +<p>—C'est pourtant assez +facile à comprendre, rétorqua le colérique +vieillard. Si vous aviez été plus jeune, vous auriez +été dans le secret +depuis longtemps. Et de plus, ajouta-t-il après un peu +d'hésitation, je +dois dire que ne sachant rien de cela, j'avais un peu pressé +Émily, +depuis quatre ou cinq mois, afin qu'elle reçût +favorablement un jeune +gentleman du voisinage; si elle le pouvait, toutefois, car je n'ai +jamais voulu forcer son inclination. Je suis bien convaincu qu'en +véritable jeune fille, pour rehausser sa valeur et pour +augmenter +l'ardeur de M. Snodgrass, elle lui aura représenté cela +avec des +couleurs très-sombres, et qu'ils auront tous deux fini par +conclure +qu'ils sont un couple bien persécuté, et qu'ils n'ont pas +d'autre +ressource qu'un mariage clandestin, ou un fourneau de charbon. +Maintenant voilà la question: Qu'est-ce qu'il faut faire?</p> +<p>—Qu'est-ce que vous avez +fait, demanda M. Pickwick?</p> +<p>—Moi?</p> +<p>—Je veux dire qu'est-ce que +vous avez fait, quand vous avez appris cela +de votre fille aînée?</p> +<p>—Oh! J'ai fait des +sottises, naturellement.</p> +<p>—C'est juste, interrompit +Perker, qui avait écouté ce dialogue en +tortillant sa chaîne, en grattant son nez et en donnant divers +autres +signes d'impatience. Cela est très-naturel. Mais quelle +espèce de +sottises?</p> +<p>—Je me suis mis dans une +grande colère, et j'ai si bien effrayé ma mère +qu'elle s'en est trouvée mal.</p> +<p>—C'était judicieux, +fit remarquer Perker. Et quoi encore, mon cher +monsieur?</p> +<p>—J'ai grondé et +crié toute la journée suivante; mais à la fin, +lassé de +rendre tout le monde, et moi-même, misérable, j'ai +loué une voiture à +Muggleton, et je suis venu ici sous prétexte d'amener +Émily pour voir +Arabelle.</p> +<p>—Miss Wardle est avec vous, +alors? dit M. Pickwick.</p> +<p>—Certainement, elle est en +ce moment à l'hôtel d'Osborne à moins que +votre entreprenant ami ne l'ait enlevée depuis que je suis sorti.</p> +<p>—Vous êtes donc +réconciliés? demanda Perker.</p> +<p>—Pas du tout; elle n'a fait +que languir et pleurer depuis ce temps-là, +excepté hier soir; entre le thé et le souper; car alors +elle a fait +grande parade d'écrire une lettre, ce dont j'ai fait semblant de +ne +point m'apercevoir.</p> +<p>—Vous voulez avoir mon avis +dans cette affaire, à ce que je suppose? +dit Perker en regardant successivement la physionomie +réfléchie de M. +Pickwick, et la contenance inquiète de Wardle, et en prenant +plusieurs +prises consécutives de son stimulant favori.</p> +<p>—Je le suppose, +répondit Wardle, en regardant M. Pickwick.</p> +<p>—Certainement, +répliqua celui-ci.</p> +<p>—Eh bien! alors, dit Perker +en se levant et en repoussant sa chaise, +mon avis est que vous vous en alliez tous les deux vous promener, +à pied +ou en voiture, comme vous voudrez; car vous m'ennuyez; vous causerez de +cette affaire-là ensemble. Et si vous n'avez pas tout +arrangé la +première fois que je vous verrai, je vous dirai ce que vous avez +à +faire.</p> +<p>—Voilà quelque chose +de satisfaisant, dit Wardle, qui ne savait pas +trop s'il devait rire ou s'offenser.</p> +<p>—Bah! bah! mon cher +monsieur, je vous connais tous les deux, beaucoup +mieux que vous ne vous connaissez vous-mêmes. Vous avez +déjà arrangé +tout cela dans votre esprit.»</p> +<p>En parlant ainsi, le petit +avoué bourra sa tabatière dans la poitrine de +M. Pickwick et dans le gilet de M. Wardle; puis tous les trois se +mirent +à rire ensemble, mais surtout les deux derniers gentlemen, qui +se +prirent et se secouèrent la main sans aucune raison apparente.</p> +<p>«Vous dînez +avec moi aujourd'hui? dit M. Wardle à Perker, pendant que +celui-ci le reconduisait.</p> +<p>—Je ne peux pas vous le +promettre, mon cher monsieur; je ne peux pas +vous le promettre. En tout cas, je passerai chez vous ce soir.</p> +<p>—Je vous attendrai à +cinq heures.</p> +<p>—Allons, Joe!» Et Joe +ayant été éveillé, à grand'peine, +les deux amis +partirent dans le carrosse de M. Wardle. Joe monta derrière et +s'établit +sur le siége que son maître y avait fait placer par +humanité; car s'il +avait dû rester debout, il aurait roulé en bas et se +serait tué, dès son +premier somme.</p> +<p>Nos amis se firent conduire +d'abord au <i>George et Vautour</i>. Là ils +apprirent qu'Arabelle était partie avec sa femme de chambre, +dans une +voiture de place, pour aller voir Émily; dont elle avait +reçu un petit +billet. Alors, comme Wardle avait quelques affaires à arranger +dans la +cité, il renvoya la voiture et le gros bouffi à +l'hôtel, afin de +prévenir qu'il reviendrait à cinq heures avec M. Pickwick +pour dîner.</p> +<p>Chargé de ce +message, le gros bouffi s'en retourna, dormant sur son +siége aussi paisiblement que s'il avait été sur un +lit soutenu par des +ressorts de montre. Par une espèce de miracle, il se +réveilla de +lui-même lorsque la voiture s'arrêta, et se secouant +vigoureusement, +pour aiguiser ses facultés, il monta l'escalier, afin +d'exécuter sa +commission.</p> +<p>Mais, soit que les +secousses que s'était données le gros joufflu eussent +embrouillé ses facultés, au lieu de les remettre sur un +bon pied; soit +qu'elles eussent éveillé en lui une quantité +d'idées nouvelles, +suffisantes pour lui faire oublier les cérémonies et les +formalités +ordinaires; soit (ce qui est encore possible) qu'elles n'eussent pas +été suffisantes pour l'empêcher de se rendormir en +montant l'escalier, +le fait est qu'il entra dans le salon, sans avoir préalablement +frappa à +la porte, et aperçut ainsi un gentleman, assis amoureusement sur +le +sofa, auprès de miss Émily, en tenant un bras +passé autour de sa taille, +tandis qu'Arabelle et la jolie femme de chambre feignaient de regarder +attentivement par une fenêtre, à l'autre bout de la +chambre. À cette vue +le gros joufflu laissa échapper une exclamation, les femmes +jetèrent un +cri, et le gentleman lâcha un juron, presque simultanément.</p> +<p>«Qui venez-vous +chercher ici, petit misérable?» s'écria le +gentleman, +qui n'était autre que M. Snodgrass.</p> +<p>Le gros joufflu, +prodigieusement épouvanté, répondit +brièvement: +«Maîtresse.»</p> +<p>«Que me voulez-vous, +stupide créature? lui demanda Émily, en détournant +la tête.</p> +<p>—Mon maître et M. +Pickwick viennent dîner ici à cinq heures.</p> +<p>—Quittez cette chambre! +reprit M. Snodgrass, dont les yeux lançaient +des flammes sur le jeune homme stupéfié.</p> +<p>—Non! non! non! +s'écria précipitamment Émily. Arabelle, ma +chère, +conseillez-moi.»</p> +<p>Émily et M. +Snodgrass, Arabelle et Mary tinrent conseil dans un coin, et +se mirent à parler vivement, à voix basse, pendant +quelques minutes, +durant lesquelles le gros joufflu sommeilla.</p> +<p>«Joe, dit à la +fin Arabelle, en se retournant avec le plus séduisant +sourire; comment vous portez-vous, Joe?</p> +<p>—Joe, reprit Émily, +vous êtes un bon garçon. Je ne vous oublierai pas, +Joe.</p> +<p>--Joe, poursuivit M. +Snodgrass, en s'avançant vers l'enfant étonné, et +en lui prenant la main, je ne vous avais pas reconnu. Voilà cinq +shillings pour vous, Joe.</p> +<p>—Je vous en devrai cinq +aussi, ajouta Arabelle, parce que nous sommes +de vieilles connaissances, vous savez,» et elle accorda un second +sourire, encore plus enchanteur, au corpulent intrus.</p> +<p>Les perceptions du gros +bouffi étant peu rapides, il parut d'abord +singulièrement intrigué par cette soudaine +révolution qui s'opérait en +sa faveur, et regarda même autour de lui, d'un air +très-alarmé. À la +fin, cependant, son large visage commença à montrer +quelques symptômes +d'un sourire proportionnellement large, puis, fourrant une +demi-couronne dans chacun de ses goussets, et, ses mains et ses +poignets +par-dessus, il laissa échapper un éclat de rire +enroué. C'est la +première et ce fut la seule fois de sa vie qu'on l'entendit rire.</p> +<p>«Je vois qu'il nous +comprend, dit Arabelle.</p> +<p>—Il faudrait lui faire +manger quelque chose sur-le-champ,» fit observer +Émily.</p> +<p>Il s'en fallut de peu que +le gros bouffi ne rit encore en entendant +cette proposition. Après quelques autres chuchotements, Mary +sortit +lestement du groupe et dit:</p> +<p>«Je vais dîner +avec vous aujourd'hui, monsieur, si vous voulez bien?</p> +<p>—Par ici, répondit +le jeune garçon avec empressement. Il y a un fameux +pâté de viande en bas!»</p> +<p>À ces mots, le gros +joufflu descendit l'escalier pour conduire Mary à +l'office, et le long du chemin sa jolie compagne captivait l'attention +de tous les garçons, et mettait de mauvaise humeur toutes les +femmes de +chambre.</p> +<p>Le pâté, dont +le gros joufflu avait parlé avec tant de tendresse, se +trouvait effectivement, encore dans l'office; on y ajouta un bifteck, +un +plat de pommes de terre, et un pot de porter.</p> +<p>«Asseyez-vous, dit +Joe. Quelle chance! Le bon dîner! Comme j'ai faim!»</p> +<p>Ayant +répété cinq ou six fois ces exclamations avec une +sorte de +ravissement, le jeune garçon s'assit au haut bout de la petite +table, et +Mary se plaça au bas bout.</p> +<p>«Voulez-vous un peu +de cela? dit le gros joufflu, en plongeant dans le +pâté son couteau et sa fourchette jusqu'au manche.</p> +<p>—Un peu, s'il vous +plaît.»</p> +<p>Joe ayant servi à +Mary un peu du pâté, et s'en étant servi beaucoup +à +lui-même, allait commencer à manger, quand, tout à +coup il se pencha en +avant sur sa chaise, en laissant ses mains, avec le couteau et la +fourchette, tomber sur ses genoux, et dit très-lentement.</p> +<p>«Vous êtes +gentille à croquer, savez-vous?»</p> +<p>Ceci était dit d'un +air d'admiration très-flatteur, mais cependant il y +avait encore, dans les yeux du jeune gentleman, quelque chose qui +sentait le cannibale plus que l'amour passionné.</p> +<p>—Eh! mais, Joseph, +s'écria Mary, en affectant de rougir, qu'est-ce que +vous voulez dire?»</p> +<p>Le gros joufflu, reprenant +graduellement sa première position, répliqua +seulement par un profond soupir, resta pensif pendant quelques minutes, +et but une longue gorgée de <i>porter</i>. Après quoi, +il soupira encore, et +s'appliqua très-solidement au pâté.</p> +<p>«Quelle aimable +personne que miss Émily! dit Mary, après un long +silence.</p> +<p>—J'en connais une plus +aimable.</p> +<p>—En vérité?</p> +<p>—Oui, en +vérité, répliqua le gros joufflu, avec une +vivacité +inaccoutumée.</p> +<p>—Comment s'appelle-t-elle?</p> +<p>—Comment vous +appelez-vous?»</p> +<p>—Mary.</p> +<p>—C'est son nom. C'est +vous.»</p> +<p>Le gros garçon, pour +rendre ce compliment plus incisif, y joignit une +grimace, et donna à ses deux prunelles une combinaison de +loucherie, +croyant ainsi, selon toute apparence, lancer une œillade +meurtrière.</p> +<p>«Il ne faut pas me +parler comme cela, dit Mary. Vous ne me parlez pas +sérieusement.</p> +<p>—Bah! que si, je dis.</p> +<p>—Eh bien?</p> +<p>—Allez-vous venir ici +régulièrement?</p> +<p>—Non, je m'en vais demain +soir.</p> +<p>—Oh! reprit le gros +joufflu, d'un ton prodigieusement sentimental, +comme nous aurions eu du plaisir à manger ensemble, si vous +étiez +restée!</p> +<p>—Je pourrais +peut-être venir quelquefois, ici, pour vous voir, si vous +vouliez me rendre un service,» répondit Mary, en roulant +la nappe pour +jouer l'embarras.</p> +<p>Le gros joufflu regarda +alternativement le pâté et la grillade, comme +s'il avait pensé qu'un service devait être lié en +quelque sorte avec des +comestibles; puis, tirant de sa poche une de ses demi-couronnes, il la +considéra avec inquiétude.</p> +<p>«Vous ne me comprenez +pas?» poursuivit Mary, en regardant finement son +large visage.</p> +<p>Il considéra sur +nouveaux frais la demi-couronne, et répondit +faiblement: non.</p> +<p>«Les ladies +voudraient bien que vous ne parliez pas au vieux gentleman +du jeune gentleman qui était là-haut; et moi je le +voudrais bien aussi.</p> +<p>—C'est-il là tout? +répondit le gros garçon, évidemment soulagé +d'un +grand poids, et rempochant sa demi-couronne. Je n'en dirai rien, bien +sûr.</p> +<p>—Voyez-vous, M. Snodgrass +aime beaucoup miss Émily; et miss Émily aime +beaucoup M. Snodgrass; et si vous racontiez cela, le vieux gentleman +vous emmènerait bien loin à la campagne, où vous +ne pourriez plus voir +personne.</p> +<p>—Non, non, je n'en dirai +rien, répéta le gros joufflu, résolument.</p> +<p>—Vous serez bien gentil. +Mais, à présent, il faut que je monte en haut, +et que j'habille ma maîtresse pour le dîner.</p> +<p>—Ne vous en allez pas +encore.</p> +<p>—Il le faut bien. Adieu, +pour à présent.»</p> +<p>Le gros joufflu, avec la +galanterie d'un jeune éléphant, étendit ses +bras pour ravir un baiser; mais comme il ne fallait pas grande +agilité +pour lui échapper, son aimable vainqueur disparut, avant qu'il +les eût +refermés. Ainsi désappointé, l'apathique jeune +homme mangea une livre ou +deux de bifteck, avec une contenance sentimentale, et s'endormit +profondément.</p> +<p>On avait tant de choses +à se dire dans le salon, tant de plans à +concerter pour le cas où la cruauté de M. Wardle rendrait +nécessaires un +enlèvement et un mariage secret, qu'il était quatre +heures et demie +quand M. Snodgrass fit ses derniers adieux. Les dames coururent pour +s'habiller dans la chambre d'Émily, et le gentleman, ayant pris +son +chapeau, sortit du salon; mais à peine était-il sur le +carré, qu'il +entendit la voix de M. Wardle. Il regarda par-dessus la rampe et le vit +monter, suivi de plusieurs autres personnes. Dans sa confusion, et ne +connaissant point les êtres de l'hôtel, M. Snodgrass rentra +précipitamment dans la chambre qu'il venait de quitter, puis +passant de +là dans une autre pièce, qui était la chambre +à coucher de M. Wardle, il +en ferma la porte doucement, juste comme les personnes qu'il avait +aperçues entraient dans le salon. Il reconnut facilement leurs +voix: +c'étaient M. Wardle et M. Pickwick, M. Nathaniel Winkle et M. +Benjamin +Allen.</p> +<p>«C'est +très-heureux que j'aie eu la présence d'esprit de les +éviter, +pensa M. Snodgrass avec un sourire, en marchant, sur la pointe du pied, +vers une autre porte, située auprès du lit. Cette +porte-ci ouvre sur le +même corridor, et je puis m'en aller par là tranquillement +et +commodément.»</p> +<p>Il n'y avait qu'un seul +obstacle à ce qu'il s'en allât tranquillement +et commodément, c'est que la porte était fermée +à double tour et la clef +absente.</p> +<p>«Garçon! dit +le vieux Wardle, en se frottant les mains; donnez-nous de +votre meilleur vin, aujourd'hui.</p> +<p>—Oui, monsieur.</p> +<p>—Faites savoir à ces +dames que nous sommes rentrés.</p> +<p>—Oui, monsieur.»</p> +<p>M. Snodgrass aussi +désirait bien ardemment faire savoir à ces dames +qu'il était rentré. Une fois même il se hasarda +à chuchoter à travers le +trou de la serrure: «Garçon!» Mais pensant qu'il +pourrait évoquer +quelque autre personne, et se rappelant avoir lu le matin, dans son +journal, sous la rubrique <i>Cours et Tribunaux</i>, les infortunes +d'un +gentleman, arrêté dans un hôtel voisin, pour +s'être trouvé dans une +situation semblable à la sienne, il s'assit sur un +porte-manteau, en +tremblant violemment.</p> +<p>«Nous n'attendrons +pas Perker une seule minute, dit Wardle en regardant +sa montre. Il est toujours exact, il sera ici à l'heure juste +s'il a +l'intention de venir; sinon il est inutile de nous en occuper. Ah! +Arabelle.</p> +<p>—Ma sœur! s'écria +Benjamin Allen, en l'enveloppant de ses bras d'une +manière fort dramatique.</p> +<p>—Oh! Ben, mon cher, comme +tu sens le tabac! s'écria Arabelle, +apparemment suffoquée par cette marque d'affection.</p> +<p>—Tu trouves? C'est +possible... (C'était possible en effet, car il +venait de quitter une charmante réunion de dix ou douze +étudiants en +médecine, entassés dans un arrière-parloir devant +un énorme feu.) +Combien je suis charmé de te voir! Dieu te bénisse, +Arabelle.</p> +<p>—Là, dit Arabelle, +en se penchant en avant et en tendant son visage à +son frère; mais, mon cher Ben, ne me prends pas comme cela, tu +me +chiffonnes.»</p> +<p>En cet endroit de la +réconciliation, M. Ben Allen se laissant vaincre +par sa sensibilité, par les cigares et le <i>porter</i>, +promena ses yeux sur +tous les assistants à travers des lunettes humides.</p> +<p>«Est-ce qu'on ne me +dira rien à moi? demanda M. Wardle en ouvrant ses +bras.</p> +<p>—Au contraire, dit tout bas +Arabelle, en recevant l'accolade et les +cordiales félicitations du vieux gentlemen; vous êtes un +méchant, un +cruel, un monstre!</p> +<p>—Vous êtes une petite +rebelle, répliqua Wardle du même ton; et je me +verrai obligé de vous interdire ma maison. Les personnes comme +vous, qui +se sont mariées en dépit de tout le monde, devraient +être séquestrées de +la société. Mais, allons! ajouta-t-il tout haut, voici le +dîner; vous +vous mettrez à côté de moi.—Joe, damné +garçon, comme il est éveillé!»</p> +<p>Au grand désespoir +de son maître, le gros joufflu était effectivement +dans un état de vigilance remarquable. Ses yeux se tenaient tout +grands +ouverts et ne paraissaient point avoir envie de se fermer. Il y avait +aussi dans ses manières une vivacité également +inexplicable! Chaque fois +que ses regards rencontraient ceux d'Émily ou d'Arabelle, il +souriait en +grimaçant; et une fois Wardle aurait pu jurer qu'il l'avait vu +cligner +de l'œil.</p> +<p>Cette altération +dans les manières du gros joufflu naissait du sentiment +de sa nouvelle importance, et de la dignité qu'il avait acquise +en se +trouvant le confident des jeunes ladies. Ces sourires et ces clins +d'œil étaient autant d'assurances condescendantes qu'elles +pouvaient +compter sur sa fidélité. Cependant comme ces signes +étaient plus propres +à inspirer les soupçons qu'à les apaiser, et comme +ils étaient, en +outre, légèrement embarrassants, Arabelle y +répondait de temps en temps +par un froncement de sourcils, par un geste de réprimande; mais +le gros +garçon ne voyant là qu'une invitation à se tenir +sur ses gardes, +recommençait à cligner de l'œil et à sourire avec +encore plus +d'assiduité, afin de prouver qu'il comprenait parfaitement.</p> +<p>«Joe, dit M. Wardle, +après une recherche infructueuse dans toutes ses +poches, ma tabatière est-elle sur le sofa?</p> +<p>—Non, monsieur.</p> +<p>—Oh! je m'en souviens; je +l'ai laissée sur la toilette ce matin. Allez +la chercher dans ma chambre.»</p> +<p>Le gros garçon alla +dans la chambre voisine, et après quelques minutes +d'absence revint avec la tabatière, mais aussi avec la figure la +plus +pâle qu'ait jamais portée un gros garçon.</p> +<p>«Qu'est-ce qui lui +est donc arrivé? s'écria M. Wardle.</p> +<p>—Il ne m'est rien +arrivé, répondit Joe avec inquiétude.</p> +<p>—Est-ce que vous avez vu +des esprits? demanda le vieux gentleman.</p> +<p>—Ou bien est-ce que vous en +avez bu? suggéra Ben Allen.</p> +<p>—Je pense que vous avez +raison, chuchota Wardle à travers la table; il +s'est grisé, j'en suis sûr.»</p> +<p>Ben Allen répondit +qu'il le croyait; et comme il avait observé beaucoup +de cas semblables, Wardle fut confirmé dans la pensée qui +cherchait à +s'insinuer dans son cerveau depuis une demi-heure, et arriva à +la +conclusion que le gros joufflu était tout à fait gris.</p> +<p>«Ayez l'œil sur lui +pendant quelques minutes, murmura-t-il; nous +verrons bientôt s'il a réellement bu.»</p> +<p>Le fait est que +l'infortuné jeune homme avait seulement échangé +une +douzaine de paroles avec M. Snodgrass; que celui-ci l'avait +supplié de +s'adresser à quelque ami pour le faire mettre en liberté, +puis l'avait +poussé dehors avec la tabatière de peur qu'une absence +trop prolongée +n'éveillât des soupçons. Rentré dans la +salle à manger, Joe était resté +quelques instants à ruminer, avec une physionomie +renversée, puis il +avait quitté la chambre pour aller chercher Mary.</p> +<p>Mais Mary était +retournée au <i>Georges et Vautour</i>, après avoir +habillé +sa maîtresse, et le gros joufflu était revenu, plus +démonté +qu'auparavant.</p> +<p>M. Wardle et Ben Allen +échangèrent plusieurs coups d'œil.</p> +<p>«Joe, dit M. Wardle.</p> +<p>—Oui, monsieur.</p> +<p>—Pourquoi êtes-vous +sorti?»</p> +<p>Le gros joufflu regarda +d'un air troublé chacun des convives, et bégaya +qu'il n'en savait rien.</p> +<p>«Oh! dit Wardle, vous +n'en savez rien. Portez ce fromage à M. Pickwick.»</p> +<p>Or, M. Pickwick, se +trouvant en parfaite santé et en parfaite humeur, +s'était rendu universellement délicieux pendant tout le +temps du dîner, +et paraissait en ce moment, engagé dans une intéressante +conversation +avec Émily et M. Winkle. Courbant gracieusement sa tête du +côté de ses +auditeurs, et tout rayonnant de paisibles sourires, il agitait +doucement +sa main droite, pour donner plus de force à ses observations. Il +prit un +morceau de fromage sur l'assiette et allait se retourner pour continuer +sa conversation, quand le gros garçon se baissant de +manière à amener sa +tête au même niveau que celle de M. Pickwick, dirigea son +pouce +par-dessus son épaule comme pour lui montrer quelque chose, et +fit en +même temps la grimace la plus hideuse qu'on ait jamais vue.</p> +<p>«Eh mais! +s'écria M. Pickwick en tressaillant, voilà qui est... +Eh...?» +il s'arrêta court, car Joe venait de se redresser, et +était ou +prétendait être profondément endormi.</p> +<p>«Qu'est-ce qu'il y a? +demanda M. Wardle.</p> +<p>—Votre jeune homme est si +singulier, continua M. Pickwick en regardant +Joe d'un air inquiet. Cela vous étonnera peut-être, mais +sur ma parole, +j'ai peur qu'il n'ait quelquefois l'esprit un peu dérangé.</p> +<p>—Oh! monsieur Pickwick ne +dites point cela, s'écrièrent ensemble Émily +et Arabelle.</p> +<p>—Je n'en répondrais +pas, bien entendu, reprit le philosophe, au milieu +d'un profond silence et d'une épouvante générale; +mais ses manières avec +moi, en ce moment, étaient vraiment alarmantes! Oh là +là! cria M. +Pickwick en sautant sur sa chaise. Je vous demande pardon, mesdames; +mais il vient de m'enfoncer quelque chose de pointu dans la jambe.... +Réellement, il est très-dangereux.</p> +<p>—Il est soûl! +vociféra le vieux Wardle avec colère. Tirez la sonnette, +appelez les garçons! il est soûl!...</p> +<p>—Je ne suis pas soûl! +s'écria le gros bouffi en tombant à genoux, +pendant que son maître le saisissait par le collet, je ne suis +pas soûl!</p> +<p>—Alors vous êtes fou, +ce qui est encore pis; appelez les garçons!</p> +<p>—Je ne suis pas fou, je +suis très-raisonnable, répliqua Joe en +commençant à pleurer.</p> +<p>—Alors pourquoi diable +piquez-vous la jambe de M. Pickwick?</p> +<p>—Il ne voulait pas me +regarder, j'avais quelque chose à lui dire.</p> +<p>—Que vouliez-vous lui +dire?» demandèrent une demi-douzaine de voix à la +fois.</p> +<p>Joe soupira, regarda la +porte de la chambre à coucher, soupira encore, +et essuya ses larmes avec les jointures de ses deux index.</p> +<p>«Qu'est-ce que vous +vouliez lui dire? demanda M. Wardle en le secouant.</p> +<p>—Arrêtez! dit M. +Pickwick, laissez-moi lui parler. Qu'est-ce que vous +désiriez me communiquer, mon pauvre garçon?</p> +<p>—Je voulais vous parler +tout bas.</p> +<p>—Vous vouliez lui mordre +l'oreille, je suppose, interrompit M. Wardle; +ne l'approchez pas, Pickwick, il est enragé. Tirez la sonnette +pour +qu'on l'emmène en bas.»</p> +<p>À l'instant +où M. Winkle prenait le cordon de la sonnette, il fut +arrêté +par d'universelles exclamations de surprise. L'amant captif, avec un +visage pourpre de confusion, était soudainement sorti de la +chambre à +coucher, et faisait un salut général à toute le +compagnie.</p> +<p>«Oh! ah! +s'écria M. Wardle en lâchant le collet du gros joufflu et +en +reculant d'un pas, qu'est-ce que cela signifie?</p> +<p>—Monsieur, répliqua +M. Snodgrass, je suis caché dans la chambre voisine +depuis votre retour.</p> +<p>—Émily, ma fille, +dit M. Wardle d'un ton de reproche, vous savez +pourtant bien que je déteste les cachoteries et les mensonges. +Ceci est +tout à fait indélicat et inexcusable. Je ne +méritais pas cela de votre +part, Émily, en vérité.</p> +<p>—Cher papa, dit +Émily, j'ignorais qu'il était là. Arabelle peut +vous le +dire, et Joe aussi, et tout le monde. Auguste, au nom du ciel, +expliquez-vous!»</p> +<p>M. Snodgrass, qui avait +attendu seulement qu'on voulût bien l'entendre, +raconta immédiatement comment il avait été +placé dans cette position +embarrassante; comment la crainte d'exciter des dissensions domestiques +l'avait seule engagé à éviter la rencontre de M. +Wardle; comment il +voulait simplement s'en aller par une autre porte, et comment, la +trouvant fermée, il avait été forcé de +rester, contre sa volonté. Il +termina en disant qu'il se trouvait placé dans une situation +pénible; +mais qu'il le regrettait moins maintenant, puisque c'était une +occasion +de déclarer devant leurs amis communs qu'il aimait +profondément et +sincèrement la fille de M. Wardle; qu'il était +orgueilleux d'avouer que +leur penchant était mutuel, et que, quand même il serait +séparé d'elle +par des milliers de lieues, quand même l'Océan roulerait +entre eux ses +ondes infinies, il n'oublierait jamais un seul instant cet heureux jour +où, pour la première fois, etc., etc., etc.</p> +<p>Ayant péroré +de cette manière, M. Snodgrass salua encore, regarda dans +son chapeau, et se dirigea vers la porte.</p> +<p>«Arrêtez! +s'écria M. Wardle. Pourquoi, au nom de tout ce qui est....</p> +<p>—Inflammable, +suggéra doucement M. Pickwick, pensant qu'il allait venir +quelque chose de pis.</p> +<p>—Eh bien! au nom de tout ce +qui est inflammable, dit M. Wardle en +adoptant cette variante, pourquoi ne m'avez-vous pas dit cela, à +moi, en +premier lieu?</p> +<p>—Ou pourquoi ne vous +êtes-vous pas confié à moi? ajouta M. Pickwick.</p> +<p>—Voyons, dit Arabelle, en +se chargeant de la défense, à quoi sert de +faire tant de questions; maintenant surtout, quand vous savez que vous +aviez choisi, dans des vues intéressées, un beau-fils +beaucoup plus +riche, et que vous êtes si méchant et si emporté, +que tout le monde a +peur de vous, excepté moi? Donnez-lui une poignée de +mains, et +faites-lui servir quelque chose à manger, pour l'amour du ciel! +Vous +voyez bien son air affamé! et, je vous en prie, faites apporter +votre +vin tout de suite, car vous ne serez pas supportable jusqu'à ce +que vous +ayez bu vos deux bouteilles, au moins.»</p> +<p>Le digne vieillard tira +Arabelle par l'oreille, l'embrassa sans le plus +léger scrupule, embrassa également sa fille avec une +grande affection, +et secoua cordialement la main de M. Snodgrass.</p> +<p>«Elle a raison sur un +point, tout au moins, dit-il joyeusement; sonnez +pour le vin.»</p> +<p>Le vin arriva, et Perker +entra en même temps. M. Snodgrass fut servi sur +une petite table, et quand il eut dépêché son +dîner, il tira sa chaise +auprès d'Émily, sans la plus légère +opposition de la part du vieux +gentleman.</p> +<p>La soirée fut +charmante. Le petit Perker était tout à fait en train. Il +raconta plusieurs histoires comiques, et chanta une chanson +sérieuse qui +parut presque aussi comique que ses anecdotes. Arabelle fut ravissante, +M. Wardle jovial, M. Pickwick harmonieux, M. Ben Allen bruyant, les +amants silencieux, M. Winkle bavard, et toute la société +fort heureuse.<span style="font-weight: bold;"><br/> +</span></p> +<p><span style="font-weight: bold;"><br/> +</span></p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;"/> +<p><span style="font-weight: bold;"><br/> +</span></p> +<h2><a name="CHAPITRE_XXVI" id="CHAPITRE_XXVI">CHAPITRE XXVI.</a></h2> +<h3>M. Salomon Pell, +assisté par un comité choisi de cochers, arrange les +affaires de M. Weller senior.</h3> +<p>«Samivel, dit M. +Weller en accostant son fils, le lendemain des +funérailles, je l'ai trouvé; je pensais bien qu'il +était ici.</p> +<p>—Qu'est-ce que vous avez +trouvé?</p> +<p>—Le testament de ta +belle-mère, Sammy, qui fait ces arrangements dont +je t'ai parlé, pour les fontes.</p> +<p>«Quoi! elle ne vous +avait pas dit où il était?</p> +<p>—Pas un brin, Sammy. Nous +étions en train d'ajuster nos petits +différents, et je la remontais, et je l'engageais à se +remettre sur +pieds, si bien que j'ai oublié de lui parler de cela. Ensuite, +je ne +sais pas trop si j'en aurais parlé, quand même je m'en +serais souvenu, +car c'est une drôle de chose, Sammy, de tourmenter quelqu'un pour +sa +propriété, quand vous l'assistez dans une maladie. C'est +comme si vous +mettiez la main dans la poche d'un voyageur de l'impériale, qui +a été +jeté par terre, pendant que vous l'aidez à se relever, et +que vous lui +demandez, avec un soupir, comment il se porte.»</p> +<p>Après avoir +donné cette illustration figurée de sa pensée, M. +Weller +ouvrit son portefeuille, et en tira une feuille de papier à +lettre, +passablement malpropre, et sur laquelle étaient inscrits divers +caractères, amoncelés dans une remarquable confusion.</p> +<p>«Voilà ici +le document, Sammy; je l'ai trouvé dans la petite +théière +noire, sur la planche de l'armoire du comptoir. C'est là qu'elle +mettait +ses bank-notes avant d'être mariée, Sammy; j'y en ai vu +prendre bien des +fois. Pauvre créature! elle aurait pu remplir de testaments +toutes les +théières de la maison, sans se gêner beaucoup, car +elle ne prenait guère +de cette boisson-là dans les derniers temps, excepté dans +les soirées de +tempérance, ous-ce qu'elle mettait une fondation de thé +pour poser les +esprits par-dessus.</p> +<p>—Qu'est-ce qu'il dit? +demanda Sam.</p> +<p>—Juste ce que je t'ai +raconté, mon garçon: deux cents livres sterling +dans les fontes, à mon beau-fils Samivel, et tout le reste de +mes +propriétés de toute sorte à mon mari, M. Tony +Veller, que je nomme mon +seul équateur.</p> +<p>—Est-ce tout?</p> +<p>—C'est tout. Et comme +c'est clair et satisfaisant pour vous et pour +moi, qui sont les seules parties intéressées, je suppose +que nous +pourrons aussi bien mettre ce morceau de papier ici dans le feu.</p> +<p>—Qu'est-ce que vous allez +faire, lunatique? s'écria Sam en saisissant +le testament, tandis que son père attisait innocemment le feu +avant de +l'y jeter. Vous êtes un joli exécuteur, +véritablement.</p> +<p>—Pourquoi pas? demanda M. +Weller en se retournant d'un air sévère, avec +le fourgon dans sa main.</p> +<p>—Pourquoi pas! Parce +qu'il faut qu'il soit égalisé, et falziflé, et +juré, et toutes sortes de manières de formalités.</p> +<p>—C'est-y sérieux +tout ça? demanda M. Weller en déposant le fourgon.»</p> +<p>Sam boutonna +soigneusement le testament dans sa poche, en intimant, par +un geste, qu'il parlait fort sérieusement.</p> +<p>«Alors je vas te +dire la chose, reprit M. Weller après une courte +méditation; voilà une affaire qui regarde l'ami intime du +chancelier. I +faut que Pell mette son nez là dedans. C'est un fameux gaillard +dans une +question de loi difficile. Nous allons faire produire ça +sur-le-champ +devant la Cour des insolvables, Sammy.</p> +<p>—Je n'ai jamais vu une +vieille créature aussi écervelée! s'écria +Sam +colériquement. <i>Old Baileys</i>, et la Cour des insolvables, +et les +<i>alébis</i>, et toute sorte de fariboles qui se brouillent +dans sa +cervelle. Vous feriez mieux de mettre votre habit du dimanche et de +venir avec moi à la ville, pour arranger cette affaire ici, que +de +rester là à prêcher sur ce que vous n'entendez pas.</p> +<p>—Très-bien, Sammy, +je suis tout à fait concordant à ce qui pourra +expédier les affaires. Mais fais attention à ceci, mon +garçon, il n'y a +que Pell, il n'y a que Pell, dans une affaire législative.</p> +<p>—Je n'en demande pas un +autre; mais êtes-vous prêt à venir?</p> +<p>—Attends une minute, +Sammy, répliqua M. Weller en attachant son châle à +l'aide d'une petite glace accrochée à la fenêtre; +attends une minute, +Sammy, poursuivit-il en s'efforçant d'entrer dans son habit au +moyen des +plus étonnantes contorsions; quand tu seras devenu aussi vieux +que ton +père, tu n'entreras pas dans ta veste aussi aisément +qu'à présent, mon +garçon.</p> +<p>—Si je ne pouvais pas y +entrer plus aisément que cela, je veux être +pendu si j'en mettais jamais une.</p> +<p>—Tu penses comme +ça, maintenant, répliqua M. Weller avec la gravité +de +l'âge; mais tu t'apercevras que tu deviendras plus sage quand tu +deviendras plus gros. La grosseur et la sagesse vont toujours ensemble, +Sammy.»</p> +<p>Ayant +débité cette infaillible maxime, résultat de +beaucoup d'années et +d'observations personnelles, M. Weller parvint, par une habile +inflexion +de son corps, à boutonner le premier bouton de sa lourde +redingote. +Ensuite, s'étant reposé quelques secondes pour reprendre +haleine, il +brossa son chapeau avec son coude, et déclara qu'il était +prêt.</p> +<p>«Comme quatre +têtes valent mieux que deux, Sammy, dit M. Weller en +conduisant sa carriole sur la route de Londres, et comme cette +propriété +ici est une tentation pour un gentleman de la justice, nous prendrons +deux de mes amis avec nous qui seront bientôt sur ses talons, +s'il veut +faire qué'que chose d'inconvenant: deux de ceux que tu as vus +à la +prison l'autre jour. C'est les meilleurs connaisseurs en chevaux que tu +aies jamais rencontrés.</p> +<p>—Et en hommes d'affaires +aussi?</p> +<p>—L'homme qui sait former +un jugement judiciaire d'un cheval peut former +un jugement judiciaire de n'importe quoi,» répondit M. +Weller si +dogmatiquement, que Sam n'osa point contester cet aphorisme.</p> +<p>En conséquence de +cette notable résolution, M. Weller mit en réquisition +les services du gentleman au teint marbré et ceux de deux autres +très-gros cochers, choisis apparemment à cause de leur +ampleur et de +leur sagesse proportionnelle. Le quintette se rendit alors à la +taverne +du <i>Portugal-Street</i>, d'où un messager fut +dépêché à la Cour des +insolvables, pour requérir la présence immédiate +de M. Salomon Pell.</p> +<p>Le messager le trouva +dans la salle, occupé à prendre une petite +collation froide, composée d'un biscuit et d'un cervelas. Les +affaires +étaient un peu languissantes en ce moment; aussi à peine +le message lui +eut-il été soufflé dans l'oreille qu'il fourra les +restes de son +déjeuner dans sa poche parmi plusieurs autres documents +professionnels, +et se dirigea vers ses clients avec tant de vivacité qu'il avait +atteint +le parloir de la taverne avant que le messager se fût +dégagé de la salle +d'audience.</p> +<p>«Gentlemen, dit M. +Pell en touchant son chapeau, je vous offre mes +services. Je ne dis pas cela pour vous flatter, gentlemen, mais il n'y +a +pas dans le monde cinq autres personnes pour qui je fusse sorti de la +cour aujourd'hui.</p> +<p>—Fort occupé? dit +Sam.</p> +<p>—Occupé par-dessus +les épaules, comme mon ami le défunt lord chancelier +me disait souvent, quand il venait d'entendre des appels dans la +chambre +des Lords. Il n'était pas bien robuste, et il se ressentait +beaucoup de +ces appels. J'ai pensé bien des fois qu'il ne pourrait pas y +résister, +en vérité.»</p> +<p>En achevant ces paroles, +M. Pell branla la tête et s'arrêta. Aussitôt M. +Weller, poussant du coude son voisin pour lui faire remarquer les +connaissances distinguées de l'homme d'affaires, demanda +à celui-ci si +les fatigues en question avaient produit quelques mauvais effets +permanents sur la constitution de son noble ami.</p> +<p>«Je ne pense pas +qu'il s'en soit jamais remis, répliqua Pell. En fait, +je suis sûr que non. «Pell, me disait-il souvent, comment +diable +pouvez-vous soutenir tout le travail que vous faites? C'est un +mystère +pour moi.—Ma foi, répondais-je, sur ma vie, je ne le sais pas +moi-même.—Pell, ajoutait-il en soupirant et en me regardant avec +un peu +d'envie.... une envie amicale, comme vous voyez, gentlemen, pure envie +amicale.... je n'y faisais pas attention; Pell, disait-il, vous +êtes +étonnant, vraiment étonnant.» Ah! vous l'auriez +beaucoup, aimé si vous +l'aviez connu, gentlemen. Apportez-moi pour trois pence de rhum, ma +chère.»</p> +<p>Ayant adressé +cette dernière phrase à la servante d'un ton de douleur +comprimée, M. Pell soupira, regarda ses souliers, puis le +plafond, but +son rhum et tirant sa chaise plus près de la table: «Quoi +qu'il en soit, +un homme de ma profession n'a pas le droit de penser à ses +amitiés +privées, quand son assistance légale est requise. Par +parenthèse, +gentlemen, depuis la dernière fois que je vous ai vus, nous +avons eu à +pleurer sur une mélancolique circonstance. (M. Pell tira son +mouchoir en +prononçant le mot <i>pleurer</i>, mais il n'en fit pas d'autre +usage que +d'essuyer une légère goutte de rhum qui teignait sa +lèvre supérieure.) +J'ai vu cela dans l'<i>Advertiser</i>, monsieur Weller, poursuivit-il. +Et +dire qu'elle n'avait pas plus de cinquante-deux ans!»</p> +<p>Ces exclamations d'un +esprit pensif étaient adressées à l'homme au teint +marbré, dont M. Pell avait fortuitement rencontré le +regard. +Malheureusement, la conception de celui-ci était, en +général, d'une +nature fort nuageuse. Il s'agita d'un air inquiet sur sa chaise en +déclarant qu'en vérité.... quant à cela.... +il n'y avait pas moyen de +dire comment les choses en étaient venues là: proposition +subtile, +difficile à détruire par des arguments, et qui, en +conséquence, ne fut +controversée par personne.</p> +<p>«J'ai entendu dire +que c'était une bien belle femme, monsieur Weller, +ajouta-t-il d'un air de sympathie.</p> +<p>—Oui, monsieur, c'est +vrai, répliqua le cocher, quoiqu'il n'aimât pas +trop cette manière d'entamer le sujet; mais il pensait que +l'homme +d'affaires, vu sa longue intimité avec le défunt lord +chancelier, +devait se connaître mieux que lui en politesse et en bonnes +manières. +Elle était fort belle femme quand je l'ai connue, monsieur; elle +était +veuve alors.</p> +<p>—Voilà qui est +curieux, dit Pell, en regardant les assistants avec un +douloureux sourire; Mme Pell, aussi, était une veuve.</p> +<p>—C'est un fait fort +extraordinaire, fit observer l'homme au teint +marbré.</p> +<p>—Oui, c'est une +singulière coïncidence, reprit Pell.</p> +<p>—Pas du tout reprit M. +Weller d'un ton bourru, il a y plus de veuves +que de filles qui se marient.</p> +<p>—Très-bien, +très-bien, répondit Pell, vous avez tout à fait +raison, +monsieur Weller. Mme Pell était une femme élégante +et accomplie; ses +manières faisaient l'admiration générale du +voisinage. J'étais +orgueilleux quand je la voyais danser. Il y avait quelque chose de si +ferme, de si noble, et cependant de si naturel dans son maintien! Sa +tournure, gentlemen, était la simplicité même.... +Ah! +hélas!—Permettez-moi cette question, monsieur Samuel, poursuivit +l'avoué d'une voix plus basse, votre belle-mère +était-elle grande?</p> +<p>—Pas trop.</p> +<p>—Mme Pell était +grande; c'était une femme superbe, d'une magnifique +figure, et dont le nez, gentlemen, avait été fait pour +commander. Elle +m'était fort attachée, fort! Elle avait de plus une +famille distinguée: +le frère de sa mère, gentlemen, avait fait une faillite +de huit cents +livres sterling comme <i>Law stationer</i><sup><a name="FNanchor_24_24" + id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a></sup>.</p> +<p>—Maintenant, interrompit M. Weller, qui s'était montré +inquiet et agité +pendant cette discussion, maintenant, pour parler d'affaires....»</p> +<p>Ces paroles furent une délicieuse musique aux oreilles de M. +Pell. Il +cherchait depuis longtemps à deviner s'il y avait quelque +affaire à +traiter, ou s'il avait été simplement invité pour +prendre sa part d'un +bol de punch ou de grog; et le doute se trouvait résolu sans +qu'il eût +témoigné aucun empressement capable de le compromettre. +Il posa son +chapeau sur la table et ses yeux brillaient en disant:</p> +<p>«Quelle est l'affaire sur laquelle.... hum?—Y a-t-il un de ces +gentlemen qui désire passer devant la cour? Nous avons besoin +d'une +arrestation: une arrestation amicale fera l'affaire. Nous sommes tous +amis ici, je suppose?</p> +<p>—Donne-moi le document Sammy, dit M. Weller à son fils, qui +paraissait +jouir étonnamment de cette scène. Ce que nous +désirons, mossieu, c'est +vétrification de ceci.</p> +<p>—Une vérification, mon cher monsieur; vérification, +fit observer Pell.</p> +<p>—C'est bien, mossieu, reprit M. Weller aigrement; +vérification, ou +vétrification, c'est toujours la même chose. Si vous ne me +comprenez +pas, j'espère que je trouverai quelqu'un qui me comprendra.</p> +<p>—Il n'y a pas d'offense, monsieur Weller, répondit Pell d'un +ton doux. +Vous êtes l'exécuteur à ce que je vois, ajouta-t-il +en jetant les yeux +sur le papier.</p> +<p>—Oui, mossieu.</p> +<p>—Ces autres gentlemen sont légataires, à ce que je +présume? demanda +Pell avec un sourire congratulatoire.</p> +<p>—Sammy est locataire, répliqua M. Weller. Ces autres +gentlemen sont de +mes amis, venus avec moi pour voir que tout se passe comme il faut, des +espèces d'arbitres.</p> +<p>—Oh! très-bien; je n'ai aucune raison pour m'opposer à +cela, +assurément. Je vous demanderai la légère somme de +cinq livres +sterling<a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><sup><a + href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a> </sup>avant de +commencer, +ha! ha! ha!»</p> +<p>Le comité ayant décidé que les cinq livres +sterling pouvaient être +avancées, M. Weller produisit cette somme. Ensuite on tint, +à propos de +rien, une longue consultation, dans laquelle M. Pell démontra, +à la +parfaite satisfaction des arbitres, que si le soin de cette affaire +avait été confié à tout autre qu'à +lui, elle aurait tourné de travers +pour des raisons qu'il n'expliquait pas clairement, mais qui +étaient, +sans aucun doute, satisfaisantes. Ce point important +dépêché, l'homme de +loi prit pour se restaurer trois côtelettes, arrosées de +bière et +d'eau-de-vie, puis ensuite toute la troupe se dirigea vers <i>Doctor's +Commons</i>.</p> +<p>Le lendemain, on fit une autre visite à <i>Doctors' Commons</i>, +mais les +attestations nécessaires furent un peu enrayées par un +palfrenier ivre, +qui se refusait obstinément à jurer autre chose que des +jurons profanes, +au grand scandale d'un procureur et d'un délégué +du lord chancelier. La +semaine suivante, il fallut faire encore d'autres visites à <i>Doctor's +Commons</i>, puis au bureau des droits d'héritage; puis il +fallut rédiger +au contrat pour la vente de l'auberge, ratifier ledit contrat, dresser +des inventaires, accumuler des masses de papier, expédier des +déjeuners, +avaler des dîners, et faire enfin une foule d'autres choses +également +nécessaires et profitables. Aussi M. Salomon Pell, et son +garçon, et son +sac bleu par-dessus le marché, se remplumèrent-ils si +bien qu'on aurait +eu infiniment de peine à les reconnaître pour le +même homme, le même +garçon et le même sac, qui flânaient à vide, +quelques jours auparavant, +dans <i>Portugal-Street</i>.</p> +<p>À la fin, toutes ces importantes affaires ayant +été arrangées, un jour +fut fixé pour la vente et le transfert en rentes qui devais +être fait +par les soins de Wilkins Flasher, esquire<a name="FNanchor_26_26" + id="FNanchor_26_26"></a><sup><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a></sup>, +agent de change, +demeurant aux environs de la Banque, lequel avait été +recommandé par M. +Salomon Pell.</p> +<p>C'était une sorte de jour de fête, et nos amis +n'avaient pas manqué de +se costumer en conséquence. Les bottes de M. Weller +étaient fraîchement +cirées et ses vêtements arrangés avec un soin +particulier. Le gentleman +au teint marbré portait à la boutonnière de son +habit un énorme dalhia +garni de quelques feuilles, et les habits de ses deux amis +étaient ornés +de bouquets de laurier et d'autres arbres verts. Tous les trois avaient +mis leur costume de fête, c'est-à-dire qu'ils +étaient enveloppés +jusqu'au menton, et portaient la plus grande quantité possible +de +vêtements; ce qui a toujours été le nec-plus-ultra +de la toilette pour +les cochers de voitures publiques, depuis que les voitures publiques +ont +été inventées.</p> +<p>M. Pell les attendait à l'heure désignée, dans +le lieu de réunion +ordinaire. Lui aussi avait mis une paire de gants et une chemise +blanche, malheureusement éraillée au col et aux poignets +par de trop +fréquents lavages.</p> +<p>«Deux heures moins un quart, dit-il en regardant l'horloge de +la salle. +Le meilleur moment pour aller chez M. Flasher c'est deux heures un +quart.</p> +<p>—Que pensez-vous d'une goutte de bière, gentlemen? +suggéra l'homme au +teint marbré.</p> +<p>—Et d'un petit morceau de bœuf froid? dit le second cocher.</p> +<p>—Écoutez! écoutez! cria Pell.</p> +<p>—Ou bien d'une huître? ajouta le troisième cocher, qui +était un +gentleman enroué, supporté par des piliers énormes.</p> +<p>—Afin de féliciter monsieur Weller sur sa nouvelle +propriété, continua +l'habile homme d'affaires. Eh! ha! hi! hi! hi!</p> +<p>—J'y suis tout à fait consentant, gentlemen, répondit +M. Weller. Sammy, +tirez la sonnette.»</p> +<p>Sam obéit, et le <i>porter</i>, le bœuf froid et les +huîtres ayant été +promptement apportés, furent aussi promptement +dépêchés. Dans une +opération où chacun prit une part si active, il serait +peut-être +inconvenant de signaler quelque distinction; pourtant, si un individu +montra plus de capacités qu'un autre, ce fut le cocher à +la voix +enrouée, car il prit une pinte de vinaigre avec ses +huîtres sans trahir +la moindre émotion.</p> +<p>Lorsque les coquilles d'huîtres eurent été +emportées, un verre d'eau et +d'eau-de-vie fut placé devant chacun des gentlemen.</p> +<p>«Monsieur Pell, dit M. Weller en remuant son grog, +c'était mon intention +de proposer un toast en l'honneur des <i>fontes</i> dans cette +occasion; mais +Samivel m'a soufflé tout bas (ici M. Samuel Weller qui, +jusqu'alors +avait mangé ses huîtres avec de tranquilles sourires, cria +tout à coup +d'une voix sonore: Écoutez!) m'a soufflé tout bas qu'il +vaudrait mieux +dévouer la liqueur à vous souhaiter toutes sortes de +succès et de +prospérité, et à vous remercier de la +manière dont vous avez conduit mon +affaire. À vot'santé, mossieu.</p> +<p>—Arrêtez un instant, s'écria le gentleman au teint +marbré avec une +énergie soudaine; regardez-moi, gentlemen!»</p> +<p>En parlant ainsi, le gentleman au teint marbré se leva, et +ses +compagnons en firent autant. Il promena ses regards sur toute la +compagnie, puis il leva lentement sa main, et en même temps +chaque +gentleman présent prit une longue haleine et porta son verre +à sa +bouche. Au bout d'un instant, le coryphée abaissa la main, et +chaque +verre fut déposé sur la table complétement vide. +Il est impossible de +décrire l'effet électrique de cette imposante +cérémonie. À la fois +simple, frappante et pleine de dignité, elle combinait tous les +éléments +de grandeur.</p> +<p>«Eh bien! gentlemen, fit alors M. Pell, tout ce que je puis +dire, c'est +que de telles marques de confiance sont bien honorables pour un homme +d'affaires. Je ne voudrais point avoir l'air d'un égoïste, +gentlemen; +mais je suis charmé, dans votre propre intérêt, que +vous vous soyez +adressés à moi: voilà tout. Si vous étiez +tombés entre les griffes de +quelques membres infimes de la profession, vous vous seriez +trouvés +depuis longtemps dans la rue des enfoncés. Plût à +Dieu que mon noble +ami eût été vivant pour voir comment j'ai conduit +cette affaire! Je ne +dis pas cela par amour-propre, mais je pense... mais non, gentlemen, je +ne vous fatiguerai pas de mon opinion à cet égard. On me +trouve +généralement ici, gentlemen; mais si je ne suis pas ici, +au bien de +l'autre côté de la rue, voilà mon adresse. Vous +trouverez mes prix fort +modérés et fort raisonnables. Il n'y a pas d'homme qui +s'occupe plus que +moi de ses clients, et je me flatte, en outre, de connaître +suffisamment +ma profession. Si vous pouvez me recommander à vos amis, +gentlemen, je +vous en serai très-obligé, et ils vous seront +obligés aussi quand ils me +connaîtront. À votre santé, gentlemen.»</p> +<p>Ayant ainsi exprimé ses sentiments, M. Salomon Pell +plaça trois petites +cartes devant les amis de M. Weller, et regardant de nouveau l'horloge, +manifesta la crainte qu'il ne fût temps de partir. Comprenant +cette +insinuation, M. Weller paya les frais; puis l'exécuteur, le +légataire, +l'homme d'affaires et les arbitres, dirigèrent leurs pas vers la +cité.</p> +<p>Le bureau de Wilkins Flasher, esquire, agent de change, était +au premier +étage, dans une cour, derrière la Banque d'Angleterre; la +maison de +Wilkins Flasher, esquire, était à <i>Brixton, Surrey</i>; +le cheval et le +<i>stanhope</i> de Wilkins Flasher, esquire, étaient dans une +écurie et une +remise adjacente; le groom de Wilkins Flasher, esquire, était en +route +vers le <i>West-End</i> pour y porter du gibier; le clerc de Wilkins +Flasher, +esquire, était allé dîner; et ainsi ce fut Wilkins +Flasher lui-même qui +cria: Entrez! lorsque M. Pell et ses compagnons frappèrent +à la porte de +son bureau.</p> +<p>«Bonjour, monsieur, dit Pell en saluant +obséquieusement. Nous +désirerions faire un petit transfert, s'il vous plaît.</p> +<p>—Bien, bien, entrez, répondit M. Flasher. Asseyez-vous une +minute, je +suis à vous sur-le-champ.</p> +<p>—Merci, monsieur, reprit Pell; il n'y a pas de presse.—Prenez une +chaise, monsieur Weller.»</p> +<p>M. Weller prit une chaise, et Sam prit une boîte, et les +arbitres +prirent ce qu'ils purent trouver, et se mirent à contempler un +almanach +et deux ou trois papiers, collés sur le mur, avec d'aussi grands +yeux et +autant de révérence que si ç'avaient +été les plus belles productions des +anciens maîtres.</p> +<p>«Eh bien! voulez-vous parier une demi-douzaine de vin de +Bordeaux,» dit +Wilkins Flasher, esquire, en reprenant la conversation que +l'entrée de +M. Pell et de ses compagnons, avait interrompue un instant.</p> +<p>Ceci s'adressait à un jeune gentleman fort +élégant, qui portait son +chapeau sur son favori droit, et qui, nonchalamment appuyé sur +un +bureau, s'occupait à tuer des mouches avec une règle. +Wilkins Flasher, +esquire, se balançait sur deux des pieds d'un tabouret fort +élevé, +frappant avec grande dextérité, de la pointe d'un canif, +le contre d'un +petit pain à cacheter rouge, collé sur une boîte de +carton. Les deux +gentlemen avaient des gilets très-ouverts et des collets +très-rabattus, +de très-petites bottes et de très-gros anneaux, de +très-petites montres +et de très-grosses chaînes, des pantalons +très-symétriques et des +mouchoirs parfumés.</p> +<p>«Je ne parie jamais une demi-douzaine. Une douzaine, si vous +voulez?</p> +<p>—Tenu. Simmery, tenu!</p> +<p>—Première qualité.</p> +<p>—Naturellement, répliqua Wilkins Flasher, esquire; et il +inscrivit le +pari sur un petit carnet, avec un porte crayon d'or. L'autre gentleman +l'inscrivit également, sur un autre petit carnet, avec un autre +porte +crayon d'or.</p> +<p>—J'ai lu ce matin un avis concernant Boffer, dit ensuite M. Simmery. +Pauvre diable! il est exécuté.</p> +<p>—Je vous parie dix guinées contre cinq, qu'il se coupe la +gorge.</p> +<p>—Tenu.</p> +<p>—Attendez! Je me ravise, reprit Wilkins Flasher d'un air pensif. Il +se +pendra peut-être.</p> +<p>—Très-bien! répliqua M. Simmery, en tirant le porte +crayon d'or. Je +consens à cela. Disons qu'il se détruira.</p> +<p>—Qu'il se suicidera.</p> +<p>—Précisément. Flasher, dix guinées contre cinq; +Boffer se suicidera. +Dans quel espace de temps dirons-nous?</p> +<p>—Une quinzaine.</p> +<p>—Non pas! répliqua M. Simmery, en s'arrêtant un instant +pour tuer une +mouche. Disons une semaine.</p> +<p>—Partageons la différence; mettons dix jours.</p> +<p>—Bien dix jours.»</p> +<p>Ainsi il fut enregistré sur le petit carnet, que Boffer +devait se +suicider dans l'espace de dix jours; sans quoi Wilkins Flasher, +esquire, +payerait à Frank Simmery, esquire, la somme de dix +guinées; mais que si +Boffer se suicidait dans cet intervalle, Frank Simmery, esquire, +payerait cinq guinées à Wilkins Flasher, esquire.</p> +<p>«Je suis très-fâché qu'il ait +sauté, reprit Wilkins Flasher, esquire. +Quels fameux dîners il donnait.</p> +<p>—Quel bon porter il avait! J'envoie demain notre maître +d'hôtel à la +vente, pour acheter quelques bouteilles de son soixante-quatre.</p> +<p>—Diantre! mon homme doit y aller aussi. Cinq guinées que mon +homme +couvre l'enchère du votre.</p> +<p>—Tenu.»</p> +<p>Une autre inscription fut faite sur les petits carnets, et M. +Simmery, +ayant tués toutes les mouches et tenu tous les paris, se dandina +jusqu'à +la Bourse, pour voir ce qui s'y passait.</p> +<p>Wilkins Flasher, esquire, condescendit alors à recevoir les +instructions +de M. Salomon Pell, et, ayant rempli quelques imprimés, engagea +la +société à le suivre à la Banque. Durant le +chemin, M. Weller et ses amis +ouvraient de grands yeux, pleins d'étonnement, à tout ce +qu'ils +voyaient, tandis que Sam examinait toutes choses avec un sang froid que +rien ne pouvait troubler.</p> +<p>Ayant traversé une cour remplie de mouvement et de bruit, et +passé près +de deux portiers qui paraissaient habillés pour rivaliser avec +la pompe +à incendie peinte en rouge et reléguée dans un +coin, nos personnages +arrivèrent dans le bureau où leur affaire devait +être expédiée, et où +Pell et Flasher les laissèrent quelques instants, pour monter au +bureau +des testaments.</p> +<p>«Qu'est-ce que c'est donc que cet endroit-ci? murmura l'homme +au teint +marbré à l'oreille de M. Weller <i>senior</i>.</p> +<p>—Le bureau des consolidés, répliqua tout bas +l'exécuteur testamentaire.</p> +<p>—Qu'est-ce que c'est que ces gentlemen qui s'tiennent +derrière les +comptoirs? demanda le cocher enroué.</p> +<p>—Des consolidés réduits, je suppose, répondit +M. Weller. C'est-t'il pas +des consolidés réduits, Samivel?</p> +<p>—Comment? vous ne supposez pas que les consolidés sont +vivants? dit Sam +avec quelque dédain.</p> +<p>—Est-ce que je sais, moi, reprit M. Weller. Qu'est-ce que c'est +alors?</p> +<p>—Des employés, répondit Sam.</p> +<p>—Pourquoi donc qu'ils mangent tous des <i>sandwiches</i> au jambon?</p> +<p>—Parce que c'est dans leur devoir, je suppose. C'est une partie du +système. Ils ne font que ça toute la +journée.»</p> +<p>M. Weller et ses amis eurent à peine un moment pour +réfléchir sur cette +singulière particularité du système financier de +l'Angleterre, car ils +furent rejoints aussitôt par Pell et par Wilkins Flasher, +esquire, qui +les conduisirent vers la partie du comptoir au-dessus de laquelle un +gros W était inscrit sur son écriteau noir.</p> +<p>«Pourquoi c'est-il, cela? demanda M. Weller à M. Pell, +en dirigeant son +attention vers l'écriteau en question.</p> +<p>—La première lettre du nom de la défunte, +répliqua l'homme d'affaires.</p> +<p>—Ça ne peut pas marcher comme ça, dit M. Weller en se +tournant vers les +arbitres. Il y a quelque chose qui ne va pas bien. V est notre lettre. +Ça ne peut pas aller comme ça.»</p> +<p>Les arbitres, interpellés, donnèrent +immédiatement leur opinion que +l'affaire ne pouvait pas être légalement terminée +sous la lettre W; et, +suivant toutes les probabilités, elle aurait été +retardée d'un jour, au +moins, si Sam n'avait pas pris sur-le-champ un parti peu respectueux, +en +apparence, mais décisif. Saisissant son père par le +collet de son habit, +il le tira vers le comptoir et l'y tint cloué jusqu'à ce +qu'il eût +apposé sa signature sur une couple d'instruments; ce qui +n'était pas une +petite affaire, vu l'habitude qu'avait M. Weller de n'écrire +qu'en +lettres moulées. Aussi, pendant cette opération, +l'employé eut-il le +temps de couper et de peler trois pommes de reinette.</p> +<p>Comme M. Weller insistait pour vendre sa portion, sur-le-champ, +toute la +bande se rendit de la Banque à la porte de la Bourse.</p> +<p>Après une courte absence, Wilkins Flasher, esquire, revint +vers nos +amis, apportant, sur <i>Smith Payne et Smith</i>, un mandat de cinq +cent +trente livres sterling, lesquelles cinq cent trente livres sterling +représentaient, au cours du jour, la portion des rentes de la +seconde +madame Weller, afférente à M. Weller <i>senior</i>.</p> +<p>Les deux cents livres sterling de Sam restèrent inscrites en +son nom, et +Wilkins Flasher, esquire, ayant reçu sa commission, la laissa +tomber +nonchalamment dans sa poche et se dandina vers son bureau.</p> +<p>M. Weller était d'abord obstinément +décidé à ne toucher son mandat qu'en +souverains; mais les arbitres lui ayant représenté qu'il +serait obligé +de faire la dépense d'un sac, pour les emporter, il consentit +à +recevoir la somme en billets de cinq livres sterling.</p> +<p>«Mon fils et moi, dit-il en sortant de chez le banquier, mon +fils et moi +nous avons un engagement très-particulier pour cette +après-dîner, et je +voudrais bien enfoncer cette affaire ici complètement. Ainsi, +allons-nous-en tout droit quelque part pour finir nos comptes.»</p> +<p>Une salle tranquille ayant été trouvée dans le +voisinage, les comptes +furent produits et examinés. Le mémoire de M. Pell fut +taxé par Sam, et +quelques-uns des articles ne furent pas alloués par les +arbitres; mais +quoique M. Pell leur eût déclaré, avec de +solennelles assurances, qu'ils +étaient trop durs pour lui, ce fut certainement +l'opération la plus +profitable qu'il eût jamais faite, et elle servit à +défrayer pendant +plus de six mois son logement, sa nourriture et son blanchissage.</p> +<p>Les arbitres ayant pris la goutte, donnèrent des +poignées de main et +partirent, car ils devaient conduire le soir même. M. Salomon +voyant +qu'il n'y avait plus rien à boire ni à manger, prit +congé de la manière +la plus amicale, et Sam fut laissé seul avec son père.</p> +<p>«Mon garçon, dit M. Weller, en mettant son portefeuille +dans sa poche de +côté, il y a là onze cent quatre-vingts livres +sterling, y compris les +billets pour la cession du bail et le reste. Maintenant Samivel, +tournez +la tête du cheval du côté du <i>George et Vautour</i>.»</p> +<div class="footnotes"> +<p><br/> +<span style="font-weight: bold;">NOTES:</span></p> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a + href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> Papetier +qui se charge de faire faire des copies d'actes +et vend des quittances de loyer, etc. etc.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a + href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> 125 francs.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a + href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> En +Angleterre tout le monde peut s'établir agent de +change.<span style="font-weight: bold;"><br/> +</span></p> +<p><span style="font-weight: bold;"><br/> +</span></p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;"/> +<p><span style="font-weight: bold;"><br/> +</span></p> +</div> +</div> +<h2><a name="CHAPITRE_XXVII" id="CHAPITRE_XXVII">CHAPITRE XXVII.</a></h2> +<h3>M. Weller assiste +à une importante conférence entre M. Pickwick et +Samuel. Un vieux gentleman, en habit couleur de tabac, arrive +inopinément.</h3> +<p>M. Pickwick +était seul, rêvant à beaucoup de choses, et pensant +principalement à ce qu'il y avait de mieux à faire pour +le jeune couple, +dont la condition incertaine était pour lui un sujet constant de +regrets +et d'anxiété, lorsque Mary entra légèrement +dans la chambre, et, +s'avançant vers la table, lui dit d'une manière un peu +précipitée:</p> +<p>«Oh! monsieur, +s'il vous plaît, Samuel est en bas, et il demande si son +père peut vous voir!</p> +<p>—Certainement.</p> +<p>—Merci, monsieur, dit +Mary, en retournant vers la porte.</p> +<p>—Est-ce qu'il y a +longtemps que Sam est ici?</p> +<p>—Oh! non, monsieur. Il +ne fait que de revenir, et il ne vous demandera +plus de congé, à ce qu'il dit.»</p> +<p>Mary n'aperçut +sans doute, qu'elle avait communiqué cette dernière +nouvelle avec plus de chaleur qu'il n'était absolument +nécessaire; ou +peut-être remarque-t-elle le sourire de bonne humour avec lequel +M. +Pickwick la regarda, quand elle eut fini de parler. Le fait est qu'elle +baissa la tête et examina le coin de son joli petit tablier, avec +une +attention qui ne paraissait pas indispensable.</p> +<p>«Dites-leur +qu'ils viennent sur-le-champ.»</p> +<p>Mary, apparemment fort +soulagée, s'en alla rapidement avec son message.</p> +<p>M. Pickwick fit deux ou +trois tours dans la chambre, et frottant son +menton avec sa main gauche, parut plongé dans de profondes +réflexions.</p> +<p>«Allons, allons! +dit-il à la fin, d'un ton doux, mais mélancolique, +c'est la meilleure manière dont je puisse récompenser sa +fidélité. Il +faut que cela soit ainsi. C'est le destin d'un vieux garçon de +voir ceux +qui l'entourent former de nouveaux attachements et l'abandonner. Je +n'ai +pas le droit d'attendre qu'il en soit autrement pour moi. Non, non, +ajouta-t-il plus gaiement, ce serait de l'égoïsme et de +l'ingratitude. +Je dois m'estimer heureux d'avoir une si bonne occasion de +l'établir. +J'en suis heureux, nécessairement j'en suis heureux.»</p> +<p>M. Pickwick +était si absorbé dans ces réflexions, qu'on avait +frappé +trois ou quatre fois à la porte avant qu'il l'entendit. +S'asseyant +rapidement et reprenant l'air aimable qui lui était ordinaire, +il cria:</p> +<p>«Entrez!» +Et Sam Weller parut, suivi par son père.</p> +<p>«Je suis +charmé de vous voir revenu, Sam. Comment vous portez-vous, +monsieur Weller?</p> +<p>—Très-bien, +mossieu, grand merci, répliqua le veuf. J'espère que vous +allez bien, mossieu?</p> +<p>—Tout à fait, je +vous remercie.</p> +<p>—Je désirerais +avoir un petit brin de conversation avec vous, mossieu, +si vous pouvez m'accorder cinq minutes.</p> +<p>—Certainement. Sam, +donnez une chaise à votre père.</p> +<p>—Merci, Samivel, j'en +ai attrapé une ici. Un bon joli temps mossieu, +dit M. Weller en s'asseyant et en posant son chapeau par terre.</p> +<p>—Fort beau pour la +saison, répliqua M. Pickwick, fort beau.</p> +<p>—Le plus joli temps que +j'aie jamais vu,» reprit M. Weller. Mais, +arrivé là, il fut saisi d'un violent accès de +toux, et sa toux terminée, +il se mit à faire des signes de tête, des clins d'œil, des +gestes +suppliants et menaçants à son fils, qui s'obstinait +méchamment à n'en +rien voir.</p> +<p>M. Pickwick +s'apercevant que le vieux gentleman était embarrassé, +feignit de s'occuper à couper les feuillets d'un livre, et +attendit +ainsi que M. Weller expliquât l'objet de sa visite.</p> +<p>«Je n'ai jamais +vu un garçon aussi contrariant que toi, Samivel, dit à +la fin le vieux cocher, en regardant son fils d'un air indigné. +Jamais, +de ma vie ni de mes jours.</p> +<p>—Qu'a-t-il donc fait, +M. Weller? demanda M. Pickwick.</p> +<p>—Il ne veut pas +commencer, mossieu; il sait que je ne suis pas capable +de m'exprimer moi-même, quand il y a quelque chose de particulier +à +dire, et il reste là, comme une ferme, plutôt que de +m'aider d'une +syllabe. Il me laisse embourber dans l'chemin pour que je vous fasse +perdre votre temps, et que je me donne moi-même en spectacle. Ce +n'est +pas une conduite filiale, Samivel, poursuivit M. Weller en essuyant son +front; bien loin de là!</p> +<p>—Vous disiez que vous +vouliez parler, répliqua Sam; comment pouvais-je +savoir que vous étiez embourbé dès le commencement?</p> +<p>—Tu as bien vu que je +n'étais pas capable de démarrer, que j'étais sur +le mauvais côté de la route, et que je reculais dans les +palissades, et +toutes sortes d'autres désagréments. Et malgré +ça, tu ne veux pas me +donner un coup de main. Je suis honteux de toi, Samivel.</p> +<p>—Le fait est, monsieur, +reprit Sam avec un léger salut; le fait est que +le gouverneur vient de retirer son argent des fontes...</p> +<p>—Très-bien, +Samivel, très-bien, interrompit M. Weller, en remuant la +tête d'un air satisfait. Je n'avais pas l'intention d'être +dur envers +toi, Sammy. Très-bien, voilà comme il faut commencer; +arrivons au fait +tout de suite. Très-bien, Samivel, en +vérité.»</p> +<p>Dans l'excès de +son contentement M. Weller fit une quantité +extraordinaires de signes de tête, et attendit d'un air attentif +que +Sam continuât son discours.</p> +<p>—Sam, dit M. Pickwick, +en s'apercevant que l'entrevue promettait d'être +plus longue qu'il ne l'avait imaginé, vous pouvez vous +asseoir.»</p> +<p>Sam salua encore, puis +il s'assit; et son père lui ayant lancé un coup +d'œil expressif, il continua.</p> +<p>«Le gouverneur a +touché cinq cent trente livres sterling....</p> +<p>—Toutes +consolidées, interpella M. Weller, à demi-voix.</p> +<p>—Ça ne fait pas +grand choses, que ce soit des fontes consolidées ou +non, reprit Sam. N'est-ce pas cinq cent trente livres sterling?</p> +<p>—Justement, Samivel.</p> +<p>—À quoi il a +ajouté pour la vente de l'auberge....</p> +<p>—Pour le bail, les +meubles et la clientèle, expliqua M. Weller.</p> +<p>—De quoi faire en tout +onze cent quatre-vingts livres sterling.</p> +<p>—En +vérité, fit M. Pickwick, je vous félicite, +monsieur Weller, d'avoir +fait de si bonnes affaires.</p> +<p>—Attendez une minute, +mossieu dit le sage cocher, en levant la main +d'une manière suppliante. Marche toujours, Samivel.</p> +<p>—Il désire +beaucoup, reprit Sam, avec un peu d'hésitation, et je +désire +beaucoup aussi voir mettre cette monnaie-là dans un endroit +où elle sera +en sûreté; car, s'il la garde, il va la prêter au +premier venu, ou la +dépenser en chevaux, ou laisser tomber son portefeuille de sa +poche sur +la route, ou faire une momie égyptienne de son corps, d'une +manière où +d'une autre.</p> +<p>—Très-bien, +Samivel, interrompit M. Weller, d'un air aussi complaisant +que si son fils avait fait le plus grand éloge de sa prudence et +de sa +prévoyance.</p> +<p>—C'est pourquoi, +continua Sam, en tortillant avec inquiétude le bord de +son chapeau; c'est pourquoi il l'a ramassée aujourd'hui, et est +venu ici +avec moi, pour dire... c'est-à-dire pour offrir... ou en +d'autres termes +pour....</p> +<p>—Pour dire ceci, +continua M. Weller avec impatience, c'est que la +monnaie ne me servira de rien, à moi, vu que je vas conduire une +voiture +régulièrement; et comme je n'ai pas d'endroit pour la +mettre, à moins +que je ne paye le conducteur pour en prendre soin, ou que je la mette +dans une des poches de la voiture, ce qui serait une tentation pour les +voyageurs du coupé; de sorte que si vous voulez en prendre soin +pour +moi, mossieu, je vous serai bien obligé. Peut-être, ajouta +M. Weller, en +se levant et en venant parler à l'oreille de M. Pickwick, +peut-être +qu'elle pourra servir à payer une partie de cette +condamnation.... Tout +ce que j'ai à dire, c'est que vous la gardiez, jusqu'à ce +que je vous la +redemande.»</p> +<p>En disant ces mots, M. +Weller posa son portefeuille sur les genoux de M. +Pickwick, saisit son chapeau, et se sauva hors de la chambre, avec une +célérité qu'on aurait eu bien de la peine à +attendre d'un sujet aussi +corpulent.</p> +<p>«Sam, +arrêtez-le! s'écria M. Pickwick d'un ton sérieux. +Rattrapez-le! +ramenez-le moi sur-le-champ, Monsieur Weller, arrêtez, +arrêtez!»</p> +<p>Sam vit qu'il ne +fallait pas badiner avec les injonctions de son maître. +Il saisit son père par le bras, comme il descendait l'escalier, +et le +ramena de vive force.</p> +<p>«Mon ami, dit M. +Pickwick en le prenant par la main, votre honnête +confiance me confond.</p> +<p>—Il n'y a pas de quoi, +monsieur, repartit le cocher, d'un ton obstiné.</p> +<p>—Je vous assure, mon +ami, que j'ai plus d'argent qu'il ne m'en faut; +bien plus qu'un homme de mon âge ne pourra jamais en +dépenser.</p> +<p>—On ne sait pas ce +qu'on peut dépenser tant qu'on n'a pas essayé.</p> +<p>—C'est possible; mais +comme je ne veux pas faire cette expérience-là, +il n'est guère probable que je tombe dans le besoin. Je dois +donc vous +prier de reprendre ceci, monsieur Weller.</p> +<p>—Très-bien, +répliqua le vieux cocher d'un ton mécontent. Faites +attention à ceci, Samivel; je ferai un acte de +désespéré avec cette +propriété; un acte de désespéré!</p> +<p>—Je ne vous y engage +pas,» répondit Sam.</p> +<p>M. Weller +réfléchit pendant quelque temps, puis, boutonnant son +habit +d'un air déterminé, il dit: je tiendrai un <i>turnpike</i><a + name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><sup><a + href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a></sup>.</p> +<p>«Quoi? s'écria Sam.</p> +<p>—Un <i>turnpike</i> rétorqua M. Weller entre ses dents +serrées. Dites adieu +à votre père, Samivel; je dévoue le reste de ma +carrière à tenir un +<i>turnpike</i>!»</p> +<p>Cette menace était si terrible, M. Weller semblait si +déterminé à +l'exécuter, et si profondément mortifié par le +refus de M. Pickwick, que +l'excellent homme, après quelques instants de réflexion, +lui dit:</p> +<p>«Allons, allons, monsieur Weller, je garderai votre argent. Il +est +possible effectivement que je puisse faire plus de bien que vous avec +cette somme.</p> +<p>—Parbleu, répondit M. Weller en se rassérénant, +certainement, que vous +pourrez en faire plus que moi, mossieu.</p> +<p>—Ne parlons plus de cela, dit M. Pickwick, en enfermant le +portefeuille +dans son bureau. Je vous suis sincèrement obligé, mon +ami. Et maintenant +rasseyez-vous, j'ai un avis à vous demander.»</p> +<p>Le rire comprimé de triomphe qui avait bouleversé, non +seulement le +visage de M. Weller, mais ses bras, ses jambes et tout son corps, +pendant que le portefeuille était enfermé, fut +remplacé par la gravité +la plus majestueuse, aussitôt qu'il eut entendu ces paroles.</p> +<p>«Laissez-nous un instant, Sam,» dit M. Pickwick.</p> +<p>Sam se retira immédiatement.</p> +<p>Le corpulent cocher avait l'air singulièrement profond, mais +prodigieusement étonné, lorsque M. Pickwick ouvrit le +discours en +disant:</p> +<p>«Vous n'êtes pas, je pense, un avocat du mariage, +monsieur Weller?»</p> +<p>Le père de Sam secoua la tête, mais il n'eut point la +force de parler; +il était pétrifié par la pensée que quelque +méchante veuve avait réussi +à enchevêtrer M. Pickwick.</p> +<p>«Tout à l'heure, en montant l'escalier avec votre fils, +avez-vous, par +hasard, remarqué une jeune fille?</p> +<p>—J'ai vu une jeunesse, répliqua M. Weller brièvement.</p> +<p>—Comment l'avez-vous trouvée, monsieur Weller? Dites-moi +candidement +comment vous l'avez trouvée?»</p> +<p>—J'ai trouvé qu'elle était dodue, et les membres bien +attachés, +répondit le cocher d'un air de connaisseur.</p> +<p>«C'est vrai, vous avez raison. Mais qu'avez-vous pensé +de ses manières?</p> +<p>—Eh! eh! très-agréables, mossieu, et +très-conformables.»</p> +<p>Rien ne déterminait le sens précis que M. Weller +attachait à ce dernier +adjectif; mais comme le ton dont il l'avait prononcé indiquait +évidemment que c'était une expression favorable, M. +Pickwick en fut +aussi satisfait que s'il l'avait compris distinctement.</p> +<p>«Elle m'inspire beaucoup d'intérêt, monsieur +Weller,» reprit M. +Pickwick.</p> +<p>Le cocher toussa.</p> +<p>«Je veux dire que je prends intérêt à son +bien-être, à ce qu'elle soit +heureuse et confortable, vous me comprenez?</p> +<p>—Très-clairement, répliqua M. Weller, qui ne +comprenait rien du tout.</p> +<p>—Cette jeune personne est attachée à votre fils.</p> +<p>—À Samivel Weller! s'écria le père.</p> +<p>—Précisément.</p> +<p>—C'est naturel, dit M. Weller, après quelques instants de +réflexion; +c'est naturel, mais c'est un peu alarmant; il faut que Samivel prenne +bien garde.</p> +<p>—Qu'entendez-vous par là?</p> +<p>—Prenne bien garde de ne rien lui dire dans un moment d'innocence, +qui +puisse servir à une conviction pour violation de promesse de +mariage. +Faut pas jouer avec ces choses-là, monsieur Pickwick. Quand une +fois +elles ont des desseins sur vous, on ne sait comment s'en +dépêtrer, et +pendant qu'on y réfléchit, elles vous empoignent. J'ai +été marié comme +ça moi-même la première fois, mossieu; et Samivel +est la conséquence de +la manœuvre.</p> +<p>—Vous ne me donnez pas grand encouragement pour conclure ce que +j'avais +à vous dire; mais je crois, pourtant, qu'il vaut mieux en finir +tout +d'un coup. Non-seulement, cette jeune personne est attachée +à votre +fils, mais votre fils lui est attaché, monsieur Weller.</p> +<p>—Eh ben! voilà de jolies choses pour revenir aux oreilles +d'un père! +Voilà de jolies choses!</p> +<p>—Je les ai observés dans diverses occasions, poursuivit M. +Pickwick, +sans faire de commentaires sur l'exclamation du gros cocher; et je n'en +doute aucunement. Supposez que je désirasse les établir, +comme mari et +femme, dans une situation où ils puissent vivre confortablement; +qu'en +penseriez-vous, monsieur Weller?»</p> +<p>D'abord, M. Weller reçut avec de violentes grimaces une +proposition +impliquant mariage, pour une personne à laquelle il prenait +intérêt: +mais comme M. Pickwick, en raisonnant avec lui, insistait fortement sur +ce que Mary n'était point une veuve, il devint graduellement +plus +traitable. M. Pickwick avait beaucoup d'influence sur son esprit, le +cocher d'ailleurs avait été singulièrement +frappé par les charmes de la +jeune fille, à qui il avait déjà lancé +plusieurs œillades très-peu +paternelles. À la fin, il déclara que ce n'était +pas à lui de s'opposer +aux désirs de M. Pickwick, et qu'il suivrait toujours ses avis +avec +grand plaisir. Notre excellent ami le prit au mot avec empressement, et +sans lui donner le temps de la réflexion, fit comparaître +son +domestique.</p> +<p>«Sam, dit M. Pickwick en toussant un peu, car il avait quelque +chose +dans la gorge, votre père et moi, avons eu une conversation +à votre +sujet.</p> +<p>—À ton sujet, Samivel, répéta M. Weller, d'un +ton protecteur et calculé +pour faire de l'effet.</p> +<p>—Je ne suis pas assez aveugle, Sam, pour ne pas m'être +aperçu, depuis +longtemps, que vous avez pour la femme de chambre de madame Winkle, +plus +que de l'amitié.</p> +<p>—Tu entends, Samivel, ajouta M. Weller du même air magistral.</p> +<p>—J'espère, monsieur, dit Sam en s'adressant à son +maître; j'espère +qu'il n'y a pas de mal à ce qu'un jeune homme remarque une jeune +femme +qui est certainement agréable, et d'une bonne conduite.</p> +<p>—Aucun, dit M. Pickwick.</p> +<p>—Pas le moins du monde, ajouta M. Weller, d'une voix affable mais +magistrale.</p> +<p>—Loin de penser qu'il y ait du mal dans une chose si naturelle, +reprit +M. Pickwick, je suis tout disposé à favoriser vos +désirs. C'est pour +cela que j'ai eu une petite conversation avec votre père; et +comme il +est de mon opinion....</p> +<p>—La personne n'étant pas une veuve, fit remarquer M. Weller.</p> +<p>—La personne n'étant pas une veuve, répéta M. +Pickwick en souriant, je +désire vous délivrer de la contrainte que vous impose +votre présente +condition auprès de moi, et vous témoigner ma +reconnaissance pour votre +fidélité, en vous mettant à même +d'épouser cette jeune fille, +sur-le-champ, et de soutenir, d'une manière indépendante, +votre famille +et vous-même. Je serai fier, poursuivit M. Pickwick, dont la voix +jusque-là tremblante, avait repris son élasticité +ordinaire, je serai +fier et heureux de prendre soin moi-même de votre bien-être +à venir.»</p> +<p>Il y eut pendant quelques instants un profond silence, après +lequel, Sam +dit d'une voix basse et entrecoupée, mais ferme néanmoins:</p> +<p>«Je vous suis très-obligé pour votre +bonté, monsieur, qui est tout à +fait digne de vous, mais ça ne peut pas se faire.</p> +<p>—Cela ne peut pas se faire! s'écria M. Pickwick, avec +étonnement.</p> +<p>—Samivel! dit M. Weller avec dignité.</p> +<p>—Je dis que ça ne peut pas se faire, répéta Sam +d'un ton plus élevé. +Qu'est-ce que vous deviendriez, monsieur?</p> +<p>—Mon cher garçon, répondit Pickwick, les derniers +événements qui ont eu +lieu parmi mes amis changeront complètement ma manière de +vivre à +l'avenir. En outre, je deviens vieux, j'ai besoin de repos et de +tranquillité; mes promenades sont finies, Sam.</p> +<p>—Comment puis-je savoir ça, monsieur? Vous le croyez comme +ça, +maintenant; mais supposez que vous veniez à changer d'avis, +ça n'est pas +impossible, car vous avez encore le feu d'un jeune homme de vingt-cinq +ans; qu'est-ce que vous deviendriez sans moi? Ça ne peut pas se +faire, +monsieur, ça ne peut pas se faire.</p> +<p>—Très-bien, Samivel. Il y a beaucoup de raison +là-dedans, fit observer +M. Weller, d'une voix encourageante.</p> +<p>—Je parle après de longues réflexions, Sam, reprit M. +Pickwick en +secouant la tête. Les scènes nouvelles ne me conviennent +plus; mes +voyages sont finis.</p> +<p>—Très-bien, monsieur. Alors raison de plus pour que vous ayez +toujours +avec vous quelqu'un qui vous connaisse, pour vous rendre confortable. +Si +vous voulez avoir un gaillard plus élégant, c'est bel et +bon, prenez-le; +mais avec ou sans gages, avec congé ou sans congé, nourri +ou non nourri, +logé ou non logé, Sam Weller, que vous avez pris dans la +vieille auberge +du <i>Borough</i>, s'attache à vous, arrive qui plante; et tout +le monde aura +beau faire et beau dire, rien ne l'en empêchera!»</p> +<p>À la fin de cette déclaration, que Sam fit avec grande +émotion, son père +se leva de sa chaise, et oubliant toute considération de lieu et +de +convenance, agita son chapeau au-dessus de sa tête, en poussant +trois +véhémentes acclamations.</p> +<p>«Mon garçon, dit M. Pickwick, lorsque M. Weller se fut +rassis, un peu +honteux de son propre enthousiasme, mon garçon, vous devez +considérer +aussi la jeune fille.</p> +<p>—Je considère la jeune fille, monsieur; j'ai +considéré la jeune fille, +je lui ai dit ma position, et elle consent à attendre, +jusqu'à ce que je +sois prêt. Je crois qu'elle tiendra sa promesse, monsieur: si +elle ne +la tenait pas, elle ne serait pas la jeune fille pour qui je l'ai +prise, +et j'y renonce volontiers. Vous me connaissez bien, monsieur; mon parti +est arrêté, et rien ne pourra m'en faire changer.»</p> +<p>Qui aurait eu le cœur de combattre cette résolution? Ce +n'était pas M. +Pickwick. L'attachement désintéressé de ses +humbles amis lui inspirait, +en ce moment, plus d'orgueil et de jouissances de sentiments que +n'auraient pu lui en causer dix mille protestations des plus grands +personnages de la terre.</p> +<p>Tandis que cette conversation avait lieu dans la chambre de M. +Pickwick, +un petit vieillard en habit couleur de tabac, suivi d'un porteur et +d'une valise, se présentait à la porte de l'hôtel. +Après s'être assuré +d'une chambre pour la nuit, il demanda au garçon s'il n'y avait +pas dans +la maison une certaine Mme Winkle; et sur sa réponse affirmative:</p> +<p>«Est-elle seule? demanda le petit vieillard.</p> +<p>—Je crois que oui, monsieur. Je puis appeler sa femme de chambre, si +vous....</p> +<p>—Non, je n'en ai pas besoin; interrompit vivement le petit homme. +Conduisez-moi à sa chambre sans m'annoncer.</p> +<p>—Mais, monsieur! fit le garçon.</p> +<p>—Êtes-vous sourd?</p> +<p>—Non, monsieur.</p> +<p>—Alors écoutez-moi, s'il vous plaît. Pouvez-vous +m'entendre maintenant?</p> +<p>—Oui, monsieur.</p> +<p>—C'est bien. Conduisez-moi à la chambre de mistress Winkle +sans +m'annoncer.»</p> +<p>En proférant cet ordre, le petit vieillard glissa cinq +shillings dans la +main du garçon et le regarda fixement.</p> +<p>«Réellement, monsieur, je ne sais pas si....</p> +<p>—Eh! vous finirez par le faire, je le vois bien; ainsi autant vaut +le +faire tout de suite; cela nous épargnera du temps.»</p> +<p>Il y avait quelque chose de si tranquille et de si +décidé dans les +manières du petit vieillard, que le garçon mit les cinq +shillings dans +sa poche et le conduisit sans ajouter un seul mot.</p> +<p>«C'est là? dit l'étranger. Bien, vous pouvez +vous retirer.»</p> +<p>La garçon obéit, tout en se demandant qui le gentleman +pouvait être et +ce qu'il voulait. Celui-ci attendit qu'il fut disparu et frappa +à la +porte.</p> +<p>«Entrez, fit Arabelle.</p> +<p>—Hum! une jolie voix toujours; mais cela n'est rien.»</p> +<p>En disant ceci, il ouvrit la porte et entra dans la chambre. +Arabelle, +qui était en train de travailler, se leva en voyant un +étranger, un peu +confuse, mais d'une confusion pleine de grâce.</p> +<p>«Ne vous dérangez pas, madame, je vous prie, dit +l'inconnu en fermant la +porte derrière lui. Mme Winkle, je présume?»</p> +<p>Arabelle inclina la tête.</p> +<p>«Mme Nathaniel Winkle, qui a épousé le fils du +vieux marchand de +Birmingham?» poursuivit l'étranger en examinant Arabelle +avec une +curiosité visible.</p> +<p>Arabelle inclina encore la tête et regarda autour d'elle avec +une sorte +d'inquiétude, comme si elle avait songé à appeler +quelqu'un.</p> +<p>«Ma visite vous surprend, à ce que je vois, madame? dit +le vieux +gentleman.</p> +<p>—Un peu, je le confesse, répondit Arabelle en +s'étonnant de plus en +plus.</p> +<p>—Je prendrai une chaise, si vous me le permettez, madame, dit +l'étranger en s'asseyant et en tirant tranquillement de sa poche +une +paire de lunettes qu'il ajusta sur son nez. Vous ne me connaissez pas, +madame? dit-il en regardant Arabelle si attentivement qu'elle +commença à +s'alarmer.</p> +<p>—Non, monsieur, répliqua-t-elle timidement.</p> +<p>—Non, répéta l'étranger en balançant sa +jambe droite; je ne vois pas +comment vous me connaîtriez. Vous savez mon nom cependant, madame.</p> +<p>—Vous croyez? dit Arabelle toute tremblante, sans trop savoir +pourquoi. +Puis-je vous prier de me le rappeler?</p> +<p>—Tout à l'heure, madame, tout à l'heure, +répondit l'inconnu qui n'avait +pas encore détourné les yeux de son visage. Vous +êtes mariée depuis peu, +madame?</p> +<p>—Oui, monsieur, répliqua Arabelle d'une voix à peine +perceptible et en +mettant de côté son ouvrage; car une pensée, qui +l'avait déjà frappée +auparavant, l'agitait de plus en plus.</p> +<p>—Sans avoir représenté à votre mari la +convenance de consulter d'abord +son père, dont il dépend entièrement, à ce +que je crois?»</p> +<p>Arabelle mit son mouchoir sur ses yeux.</p> +<p>«Sans même vous efforcer d'apprendre par quelque moyen +indirect quels +étaient les sentiments du vieillard sur un point qui +l'intéressait +autant que celui-là.</p> +<p>—Je ne puis le nier, monsieur, balbutia Arabelle.</p> +<p>—Et sans avoir assez de bien, de votre côté, pour +assurer à votre époux +un dédommagement des avantages auxquels il renonçait en +ne se mariant +pas selon les désirs de son père? C'est là ce que +les jeunes gens +appellent une affection désintéressée, +jusqu'à ce qu'ils aient des +enfants à leur tour et qu'ils viennent alors à penser +différemment.»</p> +<p>Les larmes d'Arabelle coulaient abondamment, tandis qu'elle +s'excusait +en disant qu'elle était jeune et inexpérimentée, +que son attachement +seul l'avait entraînée, et qu'elle avait été +privée des soins et des +conseils de ses parents presque depuis son enfance.</p> +<p>C'était mal, dit le vieux gentleman d'un ton plus doux, +c'était fort +mal. C'était romanesque, mal calculé, absurde.</p> +<p>—C'est ma faute, monsieur, ma faute à moi seule, +réplique la pauvre +Arabelle en pleurant.</p> +<p>—Bah! Ce n'est pas votre faute, je suppose, s'il est devenu amoureux +de +vous.... Mais si pourtant, ajouta l'inconnu en regardant Arabelle d'un +air malin, si, c'est bien votre faute; il ne pouvait pas s'en +empêcher.</p> +<p>Ce petit compliment, ou l'étrange façon dont le vieux +gentleman l'avait +fait, ou le changement de ses manières qui étaient +devenues beaucoup +plus douces, ou ces trois causes réunies, arrachèrent +à Arabelle un +sourire au milieu de ses larmes.</p> +<p>«Où est votre mari? demanda brusquement l'inconnu pour +dissimuler un +sourire qui avait éclairci son propre visage.</p> +<p>—Je l'attends à chaque instant, monsieur. Je lui ai +persuadé de se +promener un peu ce matin; il est très malheureux, +très-abattu, de +n'avoir pas reçu de nouvelles de son père.</p> +<p>—Ah! ah! c'est bien fait, il le mérite.</p> +<p>—Il en souffre pour moi, monsieur; et, en vérité, je +souffre beaucoup +pour lui, car c'est moi qui suis la cause de son chagrin.</p> +<p>—Ne vous tourmentez pas à cause de lui, ma chère; il +le mérite bien. +J'en suis charmé, tout à fait charmé, pour ce qui +est de lui.</p> +<p>Ces mots étaient à peine sortis de la bouche du vieux +gentleman, lorsque +des pas se firent entendre sur l'escalier. Arabelle et +l'étranger +parurent les reconnaître au même instant. Le petit +vieillard devint +pâle, et, faisant un violent effort pour paraître +tranquille, il se leva +comme M. Winkle entrait dans la chambre.</p> +<p>«Mon père! s'écria celui-ci en reculant +d'étonnement.</p> +<p>—Oui, monsieur, répondit le petit vieillard. Eh bien! +monsieur, +qu'est-ce que vous avez à me dire?»</p> +<p>M. Winkle garda le silence.</p> +<p>«Vous rougissez de votre conduite, j'espère?»</p> +<p>M. Winkle ne dit rien encore.</p> +<p>«Rougissez-vous de votre conduite, monsieur, oui ou non?</p> +<p>—Non, monsieur, répliqua M. Winkle, en passant le bras +d'Arabelle sous +le sien; je ne rougis ni de ma conduite ni de ma femme.</p> +<p>—Vraiment? dit le petit gentleman ironiquement.</p> +<p>—Je suis bien fâché d'avoir fait quelque chose qui ait +diminué votre +affection pour moi, monsieur; mais je dois dire en même temps que +je +n'ai aucune raison de rougir de mon choix, pas plus que vous ne devez +rougir de l'avoir pour belle-fille.</p> +<p>—Donne-moi la main, Nathaniel, dit le vieillard d'une voix +émue. +Embrassez-moi, mon ange; vous êtes une charmante belle-fille, +après +tout.»</p> +<p>Au bout de quelques minutes, M. Winkle alla chercher M. Pickwick et +le +présenta à son père qui échangea avec lui +des poignées de main pendant +cinq minutes consécutives.</p> +<p>«Monsieur Pickwick, dit le petit vieillard d'un ton ouvert et +sans +façon, je vous remercie sincèrement de toutes vos +bontés pour mon fils. +Je suis un peu vif, et la dernière fois que je vous ai vu +j'étais +surpris et vexé. J'ai jugé par moi-même maintenant, +et je suis plus que +satisfait. Dois-je vous faire d'autres excuses?</p> +<p>—Pas l'ombre d'une, répondit M. Pickwick.... Vous avez fait +la seule +chose qui manquait pour compléter mon bonheur.»</p> +<p>Là-dessus il y eut un autre échange de poignées +de mains, pendant cinq +autres minutes, avec accompagnement de compliments qui avaient le +mérite +très-grand et très-nouveau d'être sincères.</p> +<p>Sam avait respectueusement reconduit son père à la <i>Belle +Sauvage</i>, +quand, à son retour, il rencontra dans la cour le gros joufflu +qui +venait d'apporter un billet d'Émily Wardle.</p> +<p>«Dites donc, lui cria le jeune phénomène, qui +paraissait singulièrement +en train de parler, dites donc, Mary est-elle assez gentille, hein? Je +l'aime joliment, allez!»</p> +<p>Sam ne fit point de réponse verbale, mais, +complétement pétrifié par la +présomption du gros garçon, il le regarda fixement +pendant une minute, +le conduisit par le collet jusqu'au coin de la rue et le renvoya avec +un +coup de pied innocent mais cérémonieux, après quoi +il rentra à l'hôtel +en sifflant.</p> +<div class="footnotes"> +<p><br/> +<span style="font-weight: bold;">NOTES:</span></p> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a + href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> Un <i>Turnpike</i>, +barrière pour le péage des voitures sur les +routes anglaises. +</p> +<p>(<i>Note du traducteur.</i>)<span style="font-weight: bold;"><br/> +</span></p> +<p><span style="font-weight: bold;"><br/> +</span></p> +<hr style="width: 35%; height: 2px;"/> +<p><span style="font-weight: bold;"><br/> +</span></p> +</div> +</div> +<h2><a name="CHAPITRE_XXVIII" id="CHAPITRE_XXVIII">CHAPITRE XXVIII.</a></h2> +<h3>Dans lequel le club +des pickwickiens est définitivement dissous, et +toutes choses terminées, à la satisfaction de tout le +monde.</h3> +<p>Durant une semaine, +après l'arrivée de M. Winkle de Birmingham, M. +Pickwick et Sam Weller s'absentèrent de l'hôtel toute la +journée, +rentrant seulement à l'heure du dîner et ayant l'un et +l'autre un air de +mystère et d'importance tout à fait étranger +à leur caractère. Il était +évident qu'il se préparait quelque +événement notable, mais on se perdait +en conjectures sur ce que ce pouvait être. Quelques-uns (parmi +lesquels +se trouvait M. Tupman) étaient disposés à penser +que M. Pickwick +projetait une alliance matrimoniale, mais les dames repoussaient +fortement cette idée. D'autres inclinaient à croire qu'il +avait projeté +quelque expédition lointaine, dont il faisait les arrangements +préliminaires. Mais cela avait été vigoureusement +nié par Sam lui-même +qui, pressé de questions par Mary, avait solennellement +assuré qu'il ne +s'agissait point de nouveaux voyages. À la fin, lorsque les +cerveaux de +toute la société se furent mis inutilement à la +torture, pendant six +jours entiers, il fut unanimement décidé que M. Pickwick +serait invité à +expliquer sa conduite, et à déclarer nettement pourquoi +il privait ainsi +de sa société ses amis, remplis d'admiration pour sa +personne.</p> +<p>Dans ce but, M. +Wardle invita tout le monde à dîner à l'<i>Adelphi-Hôtel</i>, +et, lorsque le vin de Bordeaux eut fait deux fois le tour de la table, +il entama l'affaire en ces termes:</p> +<p>«Mon cher +Pickwick, nous sommes inquiets de savoir en quoi nous avons +pu vous offenser, pour que vous nous abandonniez ainsi, consacrant tout +votre temps à ces promenades solitaires.</p> +<p>—Chose +singulière! répondit M. Pickwick, j'avais justement +l'intention +de vous donner aujourd'hui même une explication complète. +Ainsi, si vous +voulez me verser encore un verre de vin, je vais satisfaire votre +curiosité.»</p> +<p>La bouteille passa de +main en main avec une vivacité inaccoutumée, et M. +Pickwick, regardant avec un joyeux sourire ses nombreux amis:</p> +<p>«Tous les +changements qui sont arrivés parmi nous, dit-il, je veux dire +le mariage qui s'est fait et le mariage qui doit se faire, avec les +conséquences qu'ils entraînent, rendaient +nécessaire pour moi de penser +sérieusement et d'avance à mes plans pour l'avenir. Je me +suis déterminé +à me retirer aux environs de Londres, dans quelque endroit joli +et +tranquille. J'ai vu une maison qui me convenait, je l'ai achetée +et +meublée. Elle est tout à fait prête à me +recevoir et je compte m'y +établir sur-le-champ. J'espère que je pourrai encore +passer bien des +années heureuses dans cette paisible retraite, réjoui, +pendant le reste +de mes jours, par la société de mes amis, et suivi, +après ma mort, de +leurs regrets affectueux.»</p> +<p>Ici M. Pickwick +s'arrêta et l'on entendit autour de la table un murmure +doux et triste.</p> +<p>«La maison que +j'ai choisie, poursuivit-il, est à Dulwich, dans une des +situations les plus agréables qu'on puisse trouver auprès +de Londres. Il +y a un grand jardin, et l'habitation est arrangée de +manière à ce qu'on +n'y manque d'aucun confort. Peut-être même n'est-elle pas +dépourvue +d'une certaine élégance. Vous en jugerez vous-même. +Sam m'y +accompagnera. J'ai engagé, sur les représentations de +Perker, une femme +de charge, une très-vieille femme de charge, et les autres +domestiques +qu'il a jugés nécessaires. Je me propose de consacrer +cette petite +retraite en y faisant accomplir une cérémonie à +laquelle je prends +beaucoup d'intérêt. Je désire, si mon ami Wardle ne +s'y oppose point, +que les noces de sa fille soient célébrées dans +cette nouvelle demeure, +le jour où j'en prendrai possession. Le bonheur des jeunes gens, +poursuivit M. Pickwick un peu ému, a toujours été +le plus grand plaisir +de ma vie; mon cœur se rajeunira lorsque je verrai, sous mon propre +toit, s'accomplir le bonheur des amis qui me sont les plus chers.»</p> +<p>M. Pickwick +s'arrêta encore; Arabelle et Émily sanglotaient.</p> +<p>«J'ai +communiqué, personnellement et par écrit, avec le club, +reprit le +philosophe. Je lui ai appris mon intention. Durant notre longue +absence, +il avait été divisé par des dissensions +intestines. Ma retraite, jointe +à diverses autres circonstances, a décidé sa +dissolution. +<i>Pickwick-Club</i> n'existe plus. Toutes frivoles que mes recherches +aient +pu paraître à certaines gens, continua M. Pickwick d'une +voix plus +grave, je ne regretterai jamais d'avoir dévoué +près de deux années à +étudier les différentes variétés de +caractère de l'espèce humaine. +Presque toute ma vie ayant été consacrée à +des affaires positives, et à +la poursuite de la fortune, j'ai vu s'ouvrir devant moi de nombreux +points de vue dont je n'avais aucune idée, et qui, je +l'espère, ont +élargi mon intelligence et perfectionné mon esprit. Si je +n'ai fait que +peu de bien, je me flatte d'avoir fait encore moins de mal. Aussi, +j'espère qu'au déclin de ma vie chacune de mes aventures +ne m'apportera +que des souvenirs consolants et agréables. Et maintenant, mes +chers +amis, que Dieu vous bénisse tous!»</p> +<p>À ces mots, M. +Pickwick remplit son verre et le porta à ses lèvres d'une +main tremblante. Ses yeux se mouillèrent de larmes lorsque ses +amis se +levèrent simultanément pour lui faire raison, du fond du +cœur.</p> +<p>Il y avait peu +d'arrangements à faire pour le mariage de M. Snodgrass. +Comme il n'avait ni père ni mère, et qu'il avait +été, dans sa minorité, +pupille de M. Pickwick, celui-ci connaissait parfaitement l'état +de sa +fortune. Le compte qu'il en rendit à M. Wardle le satisfit +complétement, +comme, en vérité, l'aurait satisfait tout autre compte; +car le bon +vieillard avait le cœur plein de tendresse et de contentement. Il donna +à Émily une belle dot, et le mariage étant +fixé pour la quatrième jour, +le peu de temps accordé pour les préparatifs faillit +faire perdre la +tête à trois couturières et à un tailleur.</p> +<p>Le lendemain, ayant +fait mettre des chevaux de poste à sa voiture, M. +Wardle partit pour aller chercher sa mère à Dingley-Dell. +La vieille +lady à qui il communiqua cette nouvelle avec son +impétuosité ordinaire, +s'évanouit à l'instant; mais, ayant été +promptement ranimée, elle +ordonna d'empaqueter sur-le-champ sa robe de brocard, et se mit +à +raconter quelques circonstances analogues, qui avaient eu lieu au +mariage de la fille aînée de feu lady Tollimglower. Ce +récit dura trois +heures, et, au bout de ce temps, il n'était encore qu'à +moitié.</p> +<p>Il était +nécessaire d'informer Mme Trundle des prodigieux +préparatifs +qui se faisaient à Londres; et, comme sa situation était +alors +très-intéressante, cette nouvelle lui fut +communiquée par M. Trundle, de +peur qu'elle n'en fût bouleversée. Mais elle ne fut pas +bouleversée le +moins du monde, car elle écrivit sur-le-champ à Muggleton +pour se faire +faire un nouveau bonnet et une robe de satin noire, et elle +déclara, de +plus, sa détermination d'être présente à la +cérémonie. M. Trundle, à ces +mots, envoya immédiatement chercher le docteur. Le docteur +décida que +Mme Trundle devait savoir, mieux que personne, comment elle se sentait; +à quoi Mme Trundle répondit qu'elle se sentit assez forte +pour aller à +Londres et qu'elle y irait. Or, le docteur était un docteur +habile et +prudent. Il savait ce qui était bon pour lui-même aussi +bien que pour +ses malades; son avis fut donc que si Mme Trundle restait chez elle, +elle se tourmenterait peut-être de manière à se +faire plus de mal que ne +lui en ferait le voyage, et que, par conséquent, il valait mieux +la +laisser partir. Elle partit en effet, et le docteur eut l'attention de +lui envoyer une douzaine de potions, pour boire le long de la route.</p> +<p>En addition à +tous ses embarras, M. Wardle avait été chargé de +deux +petites lettres, pour deux petites demoiselles, qui devaient officier +comme demoiselles d'honneur. En apprenant cette importante nouvelle, +les +deux demoiselles faillirent se désespérer de n'avoir rien +à mettre dans +une occasion aussi importante, et pas même le temps de rien faire +faire, +circonstance qui ne parut pas affecter aussi tristement les dignes +papas +desdites demoiselles. Cependant, de vieilles robes furent +rajustées, on +fabriqua à la hâte des chapeaux neufs, et les deux +demoiselles furent +aussi belles qu'il était possible de l'espérer. +D'ailleurs, comme elles +pleurèrent aux endroits convenables, le jour de la +cérémonie, et comme +elles tremblèrent à propos, tous les assistants +convinrent qu'elles +s'étaient admirablement acquittées de leurs fonctions.</p> +<p>Comment les deux +parents pauvres atteignirent Londres; s'ils y allèrent +à pied, ou montèrent derrière des voitures, ou +grimpèrent dans des +charrettes, ou se portèrent mutuellement, c'est ce que nous ne +saurions +dire; mais ils y étaient arrivés avant M. Wardle, et ce +furent eux qui, +les premiers, frappèrent à la porte de M. Pickwick, le +jour du mariage. +Leur visage n'était que sourires et cols de chemise.</p> +<p>Ils furent +reçus cordialement, car la pauvreté ou la richesse +n'avaient +aucune influence sur le philosophe. Les nouveaux domestiques +étaient +tout empressement, toute vivacité; Sam, dans un état sans +pareil de +bonne humeur et d'exaltation; Mary, éblouissante de +beauté et de jolis +rubans.</p> +<p>Le marié qui +demeurait dans la maison de M. Pickwick depuis deux ou +trois jours, en sortit galamment pour rejoindre la mariée +à l'église de +Dulwich. Il était accompagné de MM. Pickwick, Ben Allen, +Sawyer et +Tupman. Sam était à l'extérieur de la voiture, +vêtu d'une brillante +livrée, inventée expressément pour cette occasion; +il portait à sa +boutonnière une faveur blanche, gage d'amour de la dame de ses +pensées. +Cette troupe joyeuse rejoignait les Wardle et les Winkle, et la +mariée, +et les demoiselles d'honneur, et les Trundle; et lorsque la +cérémonie +fut terminée, tous les carrosses roulèrent vers la maison +de M. +Pickwick. Le déjeuner et le petit Perker les y attendaient.</p> +<p>Là +s'effacèrent les légers nuages de mélancolie +engendrés par la +solennité de la cérémonie. Tous les visages +brillaient de la joie la +plus pure, et l'on n'entendait que des compliments et des +congratulations. Le gazon sur le devant de la maison, le jardin par +derrière, la serre mignonne, la salle à manger, le salon, +les chambres à +coucher, le fumoir, et, par-dessus tout, le cabinet d'étude avec +ses +tableaux, ses gouaches, ses bahuts gothiques, ses tables +étranges, ses +livres sans nombre, ses grandes fenêtres, ouvrant sur une jolie +pelouse +et sur une belle perspective; puis, enfin, les rideaux et les tapis, et +les chaises, et les sofas; tout était si beau, si solide, si +propre et +d'un goût si exquis, à ce que disait chacun, qu'il n'y +avait réellement +pas moyen de décider ce qu'on devait admirer le plus.</p> +<p>Au milieu de toutes +ces belles choses, M. Pickwick se tenait debout, et +sa physionomie était radieuse de sourires auxquels n'aurait pu +résister +aucun cœur d'homme, ni de femme, ni d'enfant. Il semblait le plus +heureux de tous les assistants; il serrait, de minute en minute, les +mains des mêmes personnes, et quand ses mains n'étaient +pas ainsi +occupées, il les frottait avec un indicible plaisir. Il se +retournait de +tous côtés à chaque expression nouvelle de +curiosité ou d'admiration, et +charmait tout le monde par son air de contentement et de bonhomie.</p> +<p>Le déjeuner +est annoncé. M. Pickwick conduit au sommet d'une longue +table la vieille lady, fort éloquente, comme d'ordinaire, sur le +chapitre de Tollimglower; Wardle se met au fin bout; les amis +s'arrangent comme ils l'entendent, des deux côtés, et Sam +prend sa place +derrière la chaise de son maître. Les rires et les +causeries cessant +pour une minute, M. Pickwick ayant dit le +bénédicité, s'arrête un moment +et regarde autour de lui; des larmes de joie coulent de ses yeux en +contemplant cette heureuse réunion.</p> +<p>Nous allons prendre +congé de notre ami dans un de ces moments de bonheur +sans mélange qui viennent de temps en temps embellir notre +passagère +existence. Il y a de sombres nuits sur la terre, mais l'aurore joyeuse +n'en semble que plus brillante par le contraste. Certaines personnes, +pareilles aux hiboux et aux chauves-souris, ont de meilleure yeux pour +les ténèbres que pour la lumière; nous, qui ne +leur ressemblons point, +nous éprouvons plus de plaisir à jeter un dernier regard +aux compagnons +imaginaires de bien des heures de solitude, dans un moment où le +rapide +éclat du bonheur les illumine de ses passagères +clartés.</p> +<p>C'est le destin de la +plupart des hommes, même de ceux qui n'arrivent +qu'à l'été de la vie, d'acquérir dans le +monde quelques amis sincères et +de les perdre, suivant le cours de la nature. C'est le destin de tous +les romanciers, de se créer des amis fantastiques et de les +perdre, +suivant le cours de l'art. Mais ce n'est pas là toute leur +infortune; +ils sont encore obligés d'en rendre compte.</p> +<p>Pour nous soumettre +à cette coutume, évidemment détestable, nous +ajouterons ici une courte notice biographique sur la +société réunie chez +M. Pickwick.</p> +<p>M. et Mme Winkle, +complétement rentrés en grâce auprès de M. +Winkle +senior, furent, bientôt après, installés dans une +maison nouvellement +bâtie, à moins d'un mille de celle de M. Pickwick. M. +Winkle étant +engagé comme correspondant de son père dans la +Cité, changea son ancien +costume contre l'habit ordinaire des Anglais, et conserva toujours dans +la suite l'extérieur d'un chrétien civilisé.</p> +<p>M. et Mme Snodgrass +s'établirent à Dingley-Dell, où ils +achetèrent et +cultivèrent une petite ferme, pour s'occuper plutôt que +pour en tirer +profit. M. Snodgrass se montrant encore quelquefois distrait et +mélancolique, est, jusqu'à ce jour, réputé +grand poëte parmi ses amis et +connaissances, quoique nous ne sachions pas qu'il ait jamais rien +écrit +pour encourager cette croyance. Nous connaissons beaucoup de +personnages célèbres dans la littérature, la +philosophie et les autres +facultés, dont la haute réputation n'est pas basée +sur de meilleurs +fondements.</p> +<p>Lorsque M. Pickwick +fut établi à poste fixe et ses amis mariés, M. +Tupman prit un logement à Richmond, où il a toujours +résidé depuis. +Pendant les jours d'été, il se promène constamment +sur la rive d'un air +juvénile et coquet, grâce auquel il fait l'admiration des +nombreuses +ladies d'un certain âge qui habitent ces parages dans une +vertueuse +solitude. Cependant il n'a jamais risqué de nouvelles +propositions.</p> +<p>MM. Bob Sawyer et Ben +Allen, après avoir fait banqueroute, passèrent +ensemble au Bengale comme chirurgiens de la compagnie des Indes. Ils +ont +eu, tous les deux, la fièvre jaune jusqu'à quatorze fois, +et se sont +résolus enfin à essayer d'un peu d'abstinence. Depuis +cette époque, ils +se portent bien.</p> +<p>Mme Bardell continua +à louer ses logements à plusieurs gentlemen, +garçons et agréables. Elle en tira de bons profits, mais +elle n'attaqua +plus personne pour violation de promesse de mariage. Ses alliés, +MM. +Dodson et Fogg, sont encore dans les affaires; ils se font toujours un +riche revenu, et sont considérés comme les plus habiles +entre les +habiles.</p> +<p>Sam Weller tint sa +parole et resta deux ans sans se marier. Mais, au +bout de ce temps, la vieille femme de charge de M. Pickwick +étant morte, +M. Pickwick éleva Mary à cette dignité, sous la +condition d'épouser Sam +sur-le-champ, ce qu'elle fit sans murmurer. Nous avons lieu de supposer +que cette union ne fut pas stérile, car on a vu plusieurs fois +deux +petits garçons bouffis à la grille du jardin.</p> +<p>M. Weller senior +conduisit sa voiture pendant un an; mais, étant attaqué +de la goutte, il fut obligé de prendre sa retraite. Fort +heureusement, +le contenu de son portefeuille avait été si bien +placé par M. Pickwick, +qu'il peut vivre à son aise dans une excellente auberge, +près de +Shooter's Hill. Il y est révéré comme un oracle, +se vante de son +intimité avec M. Pickwick, et a conservé pour les veuves +une aversion +insurmontable.</p> +<p>M. Pickwick +lui-même continua de résider dans sa nouvelle maison, +employant ses heures de loisir, soit à mettre en ordre les +souvenirs +dont il fit présent ensuite au ci-devant secrétaire du +célèbre club; +soit à se faire faire la lecture par Sam, dont les remarques ne +manquent +jamais de lui procurer beaucoup d'amusement. Il fut d'abord +fréquemment +dérangé par les nombreuses prières que lui firent +M. Snodgrass, M. +Winkle et M. Trundle, de servir de parrain à leurs enfants; mais +il y +est habitué maintenant et remplit ces fonctions comme une chose +toute +simple. Il n'a jamais eu de raison de regretter ses bontés pour +Jingle +et pour Job Trotter; car ces deux personnages sont devenus, avec le +temps, de respectables membres de la société. Cependant, +ils ont +toujours refusé de revenir sur le théâtre de leurs +anciennes tentations +et de leurs premières chutes. M. Pickwick est un peu infirme +maintenant; +mais son esprit est toujours aussi jeune. On peut le voir souvent +occupé +à contempler les tableaux de la galerie de Dulwich, ou, dans les +beaux +jours, à faire une agréable promenade dans le voisinage. +Il est connu de +tous les pauvres gens d'alentour, qui ne manquent jamais d'ôter +leur +chapeau avec respect lorsqu'il passe. Les enfants l'idolâtrent, +et, pour +bien dire, tous les voisins en font autant. Chaque année, il se +rend à +une grande réunion de famille, chez M. Wardle, et, dans cette +occasion, +comme dans toutes les autres, il est invariablement accompagné +de son +fidèle Sam; car il existe entre le maître et le serviteur +un attachement +réciproque et solide que la mort seule pourra briser.</p> +<p style="font-weight: bold; text-align: center;">FIN DU +DEUXIÈME ET DERNIER VOLUME.</p> +<hr style="width: 65%;"/> +<h3>TABLE DES +MATIÈRES</h3> +<h3>CONTENUES DANS +LE SECOND VOLUME</h3> +<p><a href="#CHAPITRE_PREMIER">I.</a> Comment les +pickwickiens firent et cultivèrent la connaissance d'une +couple d'agréables jeunes gens, appartenant à une des +professions +libérales; comment ils folâtrèrent sur la glace; et +comment se termina +leur visite.</p> +<p><a href="#CHAPITRE_II">II.</a> +Consacré tout entier à la loi et à ses savants +interprètes.</p> +<p><a href="#CHAPITRE_III">III.</a> Où +l'on décrit plus compendieusement que ne l'a jamais fait aucun +journal de la cour une soirée de garçon, donnée +par M. Bob Sawyer en son +domicile, dans le Borough.</p> +<p><a href="#CHAPITRE_IV">IV.</a> M. Weller +senior profère quelques opinions critiques concernant les +compositions littéraires; puis avec l'assistance de son fils +Samuel, il +s'acquitte d'une partie de sa dette envers le révérend +gentleman au nez +rouge.</p> +<p><a href="#CHAPITRE_V">V.</a> +Entièrement consacré au compte rendu complet et +fidèle du mémorable +procès de Bardell contre Pickwick.</p> +<p><a href="#CHAPITRE_VI">VI.</a> Dans lequel +M. Pickwick pense que ce qu'il a de mieux à faire est +d'aller à Bath, et y va en conséquence.</p> +<p><a href="#CHAPITRE_VII">VII.</a> +Occupé principalement par une authentique version de la +légende du +prince Bladud, et par une calamité fort extraordinaire dont M. +Winkle +fut la victime.</p> +<p><a href="#CHAPITRE_VIII">VIII.</a> Qui +explique honorablement l'absence de Sam Weller, en rendant +compte d'une soirée où il fut invité et assista; +et qui raconte, en +outre, comment ledit Sam Weller fut chargé par M. Pickwick d'une +mission +particulière, pleine de délicatesse et d'importance.</p> +<p><a href="#CHAPITRE_IX">IX.</a> Comment M. +Winkle, voulant sortir de la poêle à frire, se jeta +tranquillement et confortablement dans le feu.</p> +<p><a href="#CHAPITRE_X">X.</a> Sam Weller, +honoré d'une mission d'amour, s'occupe de l'exécuter. On +verra plus loin avec quel succès.</p> +<p><a href="#CHAPITRE_XI">XI.</a> Où +l'on voit M. Pickwick sur une nouvelle scène du grand drame de +la +vie.</p> +<p><a href="#CHAPITRE_XII">XII.</a> Ce qui +arriva à M. Pickwick dans la prison pour dettes; quelle +espèce de débiteurs il y vit, et comment il passa la nuit.</p> +<p><a href="#CHAPITRE_XIII">XIII.</a> +Démontrant, comme le précédent, la +vérité de ce vieux proverbe, +que l'adversité vous fait faire connaissance avec +d'étranges camarades +de lit; et contenant, en outre, l'incroyable déclaration que M. +Pickwick +fit à Sam.</p> +<p><a href="#CHAPITRE_XIV">XIV.</a> Comment M. +Samuel Weller se mit mal dans ses affaires.</p> +<p><a href="#CHAPITRE_XV">XV.</a> Où +l'on apprend diverses petites aventures arrivées dans la prison, +ainsi que la conduite mystérieuse de M. Winkle; et où +l'on voit comment +le pauvre prisonnier de la chancellerie fut enfin relâché.</p> +<p><a href="#CHAPITRE_XVI">XVI.</a> Où +l'on décrit une entrevue touchante entre M. Samuel Weller et sa +famille. M. Pickwick fait le tour du petit monde qu'il habite, et prend +la résolution de ne s'y mêler, à l'avenir, que le +moins possible.</p> +<p><a href="#CHAPITRE_XVII">XVII.</a> Où +l'on rapporte un acte touchant de délicatesse accompli par MM. +Dodson et Fogg, non sans une certaine dose de plaisanterie.</p> +<p><a href="#CHAPITRE_XVIII">XVIII.</a> +Principalement dévoué à des affaires +d'intérêt et à l'avantage +temporel de Dodson et Fogg. Réapparition de M. Winkle dans des +circonstances extraordinaires. La bienveillance de M. Pickwick se +montre +plus forte que son obstination.</p> +<p><a href="#CHAPITRE_XIX_">XIX.</a> Où +l'on raconte comment M. Pickwick, avec l'assistance de Sam, +essaya d'amollir le cœur de M. Benjamin Allen, et d'adoucir la rage de +M. Robert Sawyer.</p> +<p><a href="#CHAPITRE_XX">XX.</a> Contenant +l'histoire de l'oncle du commis-voyageur.</p> +<p><a href="#CHAPITRE_XXI">XXI.</a> Comment M. +Pickwick exécuta sa mission et comment il fut renforcé, +dès le début, par un auxiliaire tout à fait +imprévu.</p> +<p><a href="#CHAPITRE_XXII">XXII.</a> Dans +lequel M. Pickwick rencontre une vieille connaissance, +circonstance fortunée à laquelle le lecteur est +principalement redevable +des détails brûlants d'intérêt ci-dessous +consignés, concernant deux +grands hommes politiques.</p> +<p><a href="#CHAPITRE_XXIII">XXIII.</a> +Annonçant un changement sérieux dans la famille Weller, +et la +chute prématurée de l'homme au nez rouge.</p> +<p><a href="#CHAPITRE_XXIV">XXIV.</a> +Comprenant la sortie finale de MM. Jingle et Job Trotter, avec une +grande matinée d'affaires dans Gray's Inn square, +terminée par un double +coup frappé à la porte de M. Perker.</p> +<p><a href="#CHAPITRE_XXV">XXV.</a> Contenant +quelques détails relatifs aux coups de marteau, ainsi +que diverses autres particularités, parmi lesquelles figurent, +notablement, certaines découvertes concernant M. Snodgrass et +une jeune +lady.</p> +<p><a href="#CHAPITRE_XXVI">XXVI.</a> M. +Salomon Pell, assisté par un comité choisi de cochers, +arrange +les affaires de M. Weller senior.</p> +<p><a href="#CHAPITRE_XXVII">XXVII.</a> M. +Weller assiste à une importante conférence entre M. +Pickwick +et Samuel. Un vieux gentleman, en habit couleur de tabac, arrive +inopinément.</p> +<p><a href="#CHAPITRE_XXVIII">XXVIII.</a> Dans +lequel le club des pickwickiens est définitivement dissous, +et toutes choses terminées à la satisfaction de tout le +monde.</p> +<p style="font-weight: bold; text-align: center;">FIN DE LA TABLE +DES MATIÈRES</p> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Aventures de Monsieur Pickwick, Vol. II +by Charles Dickens + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AVENTURES DE MONSIEUR PICKWICK *** + +***** This file should be named 14789-h.htm or 14789-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/4/7/8/14789/ + +Produced by Robert Connal, Wilelmina Mallière and the Online +Distributed Proofreading Team. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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