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+<head>
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+ <title>The Project Gutenberg eBook of Aventures de Monsieur Pickwick,
+by Charles Dickens.</title>
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+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14789 ***</div>
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+<h1><br/>
+</h1>
+<h1>AVENTURES</h1>
+<h1>DE MONSIEUR</h1>
+<h1>PICKWICK</h1>
+<h2><br/>
+</h2>
+<h2>CHARLES DICKENS</h2>
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+<hr style="width: 35%; height: 2px;"/>
+<h1>AVENTURES DE MONSIEUR PICKWICK</h1>
+<h1>ROMAN ANGLAIS</h1>
+<h3>TRADUIT AVEC L'AUTORISATION DE L'AUTEUR SOUS LA DIRECTION DE P.
+LORAIN</h3>
+<h3>PAR P. GROLIER</h3>
+<br/>
+
+<h2>TOME SECOND</h2>
+<h4><br/>
+</h4>
+<br/>
+
+<h4>PARIS</h4>
+<h4>LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie</h4>
+<h4>79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79</h4>
+<h4>1893</h4>
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+<h2><a name="CHAPITRE_PREMIER" id="CHAPITRE_PREMIER">CHAPITRE PREMIER.</a></h2>
+<h3>Comment les pickwickiens firent et cultiv&egrave;rent la
+connaissance d'une
+couple d'agr&eacute;ables jeunes gens, appartenant &agrave; une des
+professions
+lib&eacute;rales; comment ils fol&acirc;tr&egrave;rent sur la glace; et
+comment se termina
+leur visite.</h3>
+<p>&laquo;Eh bien! Sam, il g&egrave;le toujours?&raquo; dit M. Pickwick
+&agrave; son domestique
+favori, comme celui-ci entrait dans sa chambre le matin du jour de
+No&euml;l,
+pour lui appr&ecirc;ter l'eau chaude n&eacute;cessaire.</p>
+<p>&laquo;L'eau du pot &agrave; eau n'est plus qu'un masque de glace,
+monsieur.</p>
+<p>&#8212;Une rude saison, Sam!</p>
+<p>&#8212;Beau temps pour ceux qui sont bien v&ecirc;tus, monsieur, comme
+disait
+l'ours blanc en s'exer&ccedil;ant &agrave; patiner.</p>
+<p>&#8212;Je descendrai dans un quart d'heure, Sam, reprit M. Pickwick, en
+d&eacute;nouant son bonnet de nuit.</p>
+<p>&#8212;Tr&egrave;s-bien, monsieur, vous trouverez en bas une couple de
+carabins.</p>
+<p>&#8212;Une couple de quoi? s'&eacute;cria M. Pickwick en s'asseyant sur
+son lit.</p>
+<p>&#8212;Une couple de carabins, monsieur.</p>
+<p>&#8212;Qu'est-ce que c'est qu'un carabin? demanda M. Pickwick, incertain
+si
+c'&eacute;tait un animal vivant ou quelque comestible.</p>
+<p>&#8212;Comment! vous ne savez pas ce que c'est qu'un carabin, monsieur.
+Mais
+tout le monde sait que c'est un chirurgien.</p>
+<p>&#8212;Oh! un chirurgien?</p>
+<p>&#8212;Justement, monsieur. Quoique &ccedil;a, ceux-l&agrave; ne sont que
+des chirurgiens
+en herbe; ce sont seulement des apprentis.</p>
+<p>&#8212;En d'autres termes, ce sont, je suppose, des &eacute;tudiants en
+m&eacute;decine?&raquo;</p>
+<p>Sam Weller fit un signe affirmatif.</p>
+<p>&laquo;J'en suis charm&eacute;, dit M. Pickwick, en jetant
+&eacute;nergiquement son bonnet
+sur son couvre-pieds. Ce sont d'aimables jeunes gens, dont le jugement
+est m&ucirc;ri par l'habitude d'observer et de r&eacute;fl&eacute;chir;
+dont les go&ucirc;ts sont
+&eacute;pur&eacute;s par l'&eacute;tude et par la lecture: je serai
+charm&eacute; de les voir.</p>
+<p>&#8212;Ils fument des cigares au coin du feu dans la cuisine, dit Sam.</p>
+<p>&#8212;Ah! fit M. Pickwick en se frottant les mains, justement ce que
+j'aime:
+surabondance d'esprits animaux et de socialit&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Et il y en a un, poursuivit Sam, sans remarquer l'interruption de
+son
+ma&icirc;tre; il y en a un qui a ses pieds sur la table, et qui pompe
+ferme de
+l'eau-de-vie; pendant que l'autre qui parait amateur de mollusques, a
+pris un baril d'hu&icirc;tres entre ses genoux, il les ouvre &agrave;
+la vapeur, et
+les avale de m&ecirc;me, et avec les coquilles il vise not' jeune
+popotame qui
+est endormi dans le coin de la chemin&eacute;e.</p>
+<p>&#8212;Excentricit&eacute;s du g&eacute;nie, Sam. Vous pouvez vous
+retirer.&raquo;</p>
+<p>Sam se retira, en cons&eacute;quence, et M. Pickwick, au bout d'un
+quart
+d'heure, descendit pour d&eacute;jeuner.</p>
+<p>&laquo;Le voici &agrave; la fin, s'&eacute;cria le vieux Wardle.
+Pickwick, je vous pr&eacute;sente
+le fr&egrave;re de miss Allen, M. Benjamin Allen. Nous l'appelons Ben,
+et vous
+pouvez en faire autant, si vous voulez. Ce gentleman est son ami
+intime,
+monsieur....</p>
+<p>&#8212;M. Bob Sawyer,&raquo; dit M. Benjamin Allen. Et l&agrave;-dessus,
+M. Bob Sawyer et
+M. Benjamin Allen &eacute;clat&egrave;rent de rire en duo.</p>
+<p>M. Pickwick salua Bob Sawyer, et Bob Sawyer salua M. Pickwick;
+apr&egrave;s
+quoi Ben et son ami intime s'occup&egrave;rent
+tr&egrave;s-assid&ucirc;ment des comestibles,
+ce qui donna au philosophe la facilit&eacute; de les examiner.</p>
+<p>M. Benjamin Allen &eacute;tait un jeune homme &eacute;pais,
+ramass&eacute;, dont les cheveux
+noirs avaient &eacute;t&eacute; taill&eacute;s trop courts, dont la
+face blanche &eacute;tait
+taill&eacute;e trop longue. Il s'&eacute;tait embelli d'une paire de
+lunettes, et
+portait une cravate blanche. Au-dessous de son habit noir, qui
+&eacute;tait
+boutonn&eacute; jusqu'au menton, apparaissait le nombre ordinaire de
+jambes,
+rev&ecirc;tues d'un pantalon couleur de poivre, termin&eacute; par une
+paire de
+bottes imparfaitement cir&eacute;es. Quoique les manches de son habit
+fussent
+courtes, elles ne laissaient voir aucun vestige de manchettes; et
+quoique son visage f&ucirc;t assez large pour admettre l'encadrement
+d'un col
+de chemise, il n'&eacute;tait orn&eacute; d'aucun appendice de ce
+genre. Au total, son
+costume avait l'air un peu moisi, et il r&eacute;pandait autour de lui
+une
+p&eacute;n&eacute;trante odeur de cigares &agrave; bon march&eacute;.</p>
+<p>M. Bob Sawyer, couvert d'un gras v&ecirc;tement bleu moiti&eacute;
+paletot, moiti&eacute;
+redingote, d'un large pantalon &eacute;cossais, d'un grossier gilet
+&agrave; doubles
+revers, avait cet air de pr&eacute;tention mal propre, cette tournure
+fanfaronne, particuli&egrave;re aux jeunes gentlemen qui fument dans la
+rue
+durant le jour, y chantent et y crient durant la nuit, appellent les
+gar&ccedil;ons des tavernes par leur nom de bapt&ecirc;me, et
+accomplissent dans la
+rue divers autres exploits non moins fac&eacute;tieux; il portait un
+gros
+b&acirc;ton, orn&eacute; d'une grosse pomme, se gardait de mettre des
+gants, et
+ressemblait en somme &agrave; un Robinson Cruso&eacute;, tomb&eacute;
+dans la d&eacute;bauche.</p>
+<p>Telles &eacute;taient les deux notabilit&eacute;s auxquelles M.
+Pickwick fut pr&eacute;sent&eacute;,
+dans la matin&eacute;e du jour de No&euml;l.</p>
+<p>&laquo;Superbe matin&eacute;e, messieurs,&raquo; dit-il. M. Bob
+Sawyer fit un l&eacute;ger signe
+d'assentiment &agrave; cette proposition, et demanda la moutarde
+&agrave; M. Benjamin
+Allen.</p>
+<p>&#8212;&Ecirc;tes-vous venus de loin ce matin, messieurs? poursuivit M.
+Pickwick.</p>
+<p>&#8212;De l'auberge du <i>Lion-Bleu</i>, &agrave; Muggleton,
+r&eacute;pondit bri&egrave;vement M.
+Allen.</p>
+<p>&#8212;Vous auriez d&ucirc; arriver hier au soir, continua M. Pickwick.</p>
+<p>&#8212;Et c'est ce que nous aurions fait, r&eacute;pliqua Bob Sawyer, mais
+l'eau-de-vie du <i>Lion-Bleu</i> &eacute;tait trop bonne pour la
+quitter si vite;
+pas vrai, Ben?</p>
+<p>&#8212;Certainement, r&eacute;pondit celui-ci, et les cigares
+n'&eacute;taient pas mauvais,
+ni les c&ocirc;telettes de porc frais non plus, hein Bob?</p>
+<p>&#8212;Assur&eacute;ment, repartit Bob;&raquo; et les amis intimes
+recommenc&egrave;rent plus
+vigoureusement leur attaque sur le d&eacute;jeuner, comme si le
+souvenir du
+souper de la veille leur avait donn&eacute; un nouvel app&eacute;tit.</p>
+<p>&laquo;Mastique, Bob, dit Allen &agrave; son compagnon, d'un air
+encourageant.</p>
+<p>&#8212;C'est ce que je fais, r&eacute;pondit M. Bob; et, pour lui rendre
+justice,
+il faut convenir qu'il s'en acquittait joliment.</p>
+<p>&#8212;Vive la dissection pour donner de l'app&eacute;tit, reprit M. Bob
+Sawyer, en
+regardant autour de la table.&raquo;</p>
+<p>M. Pickwick frissonna l&eacute;g&egrave;rement.</p>
+<p>&laquo;&Agrave; propos, Bob, dit M. Allen, avez-vous fini cette
+jambe?</p>
+<p>&#8212;&Agrave; peu pr&egrave;s, r&eacute;pondit M. Sawyer, en
+s'administrant la moiti&eacute; d'une
+volaille. Elle est fort musculeuse pour une jambe d'enfant.</p>
+<p>&#8212;Vraiment? dit n&eacute;gligemment M. Allen.</p>
+<p>&#8212;Mais oui, r&eacute;pliqua Bob Sawyer, la bouche pleine.</p>
+<p>&#8212;Je me suis inscrit pour un bras &agrave; notre &eacute;cole, reprit
+M. Allen. Nous
+nous cotisons pour un sujet, et la liste est presque pleine; mais nous
+ne trouvons pas d'amateur pour la t&ecirc;te. Vous devriez bien la
+prendre.</p>
+<p>&#8212;Merci, repartit Bob Sawyer; c'est trop de luxe pour moi.</p>
+<p>&#8212;Bah! bah!</p>
+<p>&#8212;Impossible! une cervelle, je ne dis pas.... Mais une t&ecirc;te
+tout
+enti&egrave;re, c'est au-dessus de mes moyens.</p>
+<p>&#8212;Chut! chut! messieurs! s'&eacute;cria M. Pickwick; j'entends les
+dames.&raquo;</p>
+<p>M. Pickwick parlait encore lorsque les dames rentr&egrave;rent de
+leur
+promenade matinale. Elles avaient &eacute;t&eacute; galamment
+escort&eacute;es par MM.
+Snodgrass, Winkle et Tupman.</p>
+<p>&laquo;Comment, c'est toi, Ben? dit Arabelle, d'un ton qui exprimait
+plus de
+surprise que de plaisir, &agrave; la vue de son fr&egrave;re.</p>
+<p>&#8212;Je te ram&egrave;ne demain &agrave; la maison, Arabelle,
+r&eacute;pondit Benjamin.&raquo;</p>
+<p>M. Winkle devint p&acirc;le.</p>
+<p>&laquo;Tu ne vois donc pas Bob Sawyer?&raquo; poursuivit
+l'&eacute;tudiant, d'un ton de
+reproche.</p>
+<p>Arabelle tendit gracieusement la main; et, comme M. Sawyer la
+serrait
+d'une mani&egrave;re visible, M. Winkle sentit dans son c&#339;ur un
+fr&eacute;missement
+de haine.</p>
+<p>&laquo;Mon cher Ben, dit Arabelle en rougissant, as-tu... as-tu
+&eacute;t&eacute; pr&eacute;sent&eacute; &agrave;
+M. Winkle?</p>
+<p>&#8212;Non, mais ce sera avec plaisir,&raquo; r&eacute;pondit son
+fr&egrave;re gravement; puis il
+salua d'un air roide M. Winkle, tandis que celui-ci et M. Bob Sawyer se
+d&eacute;visageaient du coin de l'&#339;il avec une m&eacute;fiance mutuelle.</p>
+<p>L'arriv&eacute;e de deux nouveaux visages, et la contrainte qui en
+r&eacute;sultait
+pour Arabelle et pour M. Winkle, auraient, suivant toute apparence,
+modifi&eacute; d'une mani&egrave;re d&eacute;plaisante l'entrain de la
+compagnie, si
+l'amabilit&eacute; de M. Pickwick et la bonne humeur de leur h&ocirc;te
+ne s'&eacute;taient
+pas d&eacute;ploy&eacute;es au plus haut degr&eacute; pour le bonheur
+commun. M. Winkle
+s'insinua graduellement dans les bonnes gr&acirc;ces de M. Benjamin
+Allen, et
+entama m&ecirc;me une conversation amicale avec M. Bob Sawyer, qui,
+gr&acirc;ce &agrave;
+l'eau-de-vie, au d&eacute;jeuner et &agrave; la causerie, se trouvait
+dans une
+situation d'esprit des plus fac&eacute;tieuses. Il raconta avec
+beaucoup de
+verve comment il avait enlev&eacute; une tumeur sur la t&ecirc;te d'un
+vieux
+gentleman, illustrant cette agr&eacute;able anecdote en faisant, avec
+son
+couteau, des incisions sur un pain d'une demi-livre, &agrave; la grande
+&eacute;dification de son auditoire.</p>
+<p>Apr&egrave;s le d&eacute;jeuner, on se rendit &agrave;
+l'&eacute;glise, o&ugrave; M. Benjamin Allen
+s'endormit profond&eacute;ment, tandis que M. Bob Sawyer
+d&eacute;tachait ses pens&eacute;es
+des choses terrestres par un ing&eacute;nieux proc&eacute;d&eacute;,
+qui consistait &agrave; graver
+son nom sur le devant de son banc en lettres corpulentes de quatre
+pouces de hauteur environ.</p>
+<p>Apr&egrave;s un go&ucirc;ter substantiel, arros&eacute; de forte
+bi&egrave;re et de cerises &agrave;
+l'eau-de-vie, le vieux Wardle dit &agrave; ses h&ocirc;tes:</p>
+<p>&laquo;Que pensez-vous d'une heure pass&eacute;e sur la glace? Nous
+avons du temps &agrave;
+revendre.</p>
+<p>&#8212;Admirable! s'&eacute;cria Benjamin Allen.</p>
+<p>&#8212;Fameux! acclama Bob Sawyer.</p>
+<p>&#8212;Winkle! reprit M. Wardle. Vous patinez, n&eacute;cessairement?</p>
+<p>&#8212;Eh!... oui, oh! oui, r&eacute;pliqua M. Winkle. Mais... mais je
+suis un peu
+rouill&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Oh! monsieur Winkle, dit Arabelle, patinez, je vous en prie; j'aime
+tant &agrave; voir patiner!</p>
+<p>&#8212;C'est si gracieux!&raquo; continua une autre jeune demoiselle.</p>
+<p>Une troisi&egrave;me jeune demoiselle ajouta que c'&eacute;tait
+&eacute;l&eacute;gant; une
+quatri&egrave;me, que c'&eacute;tait a&eacute;rien.</p>
+<p>&laquo;J'en serais enchant&eacute;, r&eacute;pliqua M. Winkle en
+rougissant; mais je n'ai
+pas de patins.&raquo;</p>
+<p>Cette objection fut ais&eacute;ment surmont&eacute;e: M. Trundle
+avait deux paires de
+patins, et le gros joufflu annon&ccedil;a qu'il y en avait en bas une
+demi-douzaine d'autres. En apprenant cette bonne nouvelle, M. Winkle
+d&eacute;clara qu'il &eacute;tait ravi; mais, en disant cela, il avait
+l'air
+parfaitement mis&eacute;rable.</p>
+<p>M. Wardle conduisit donc ses h&ocirc;tes vers une large nappe de
+glace. Sam
+Weller et le gros joufflu balay&egrave;rent la neige qui &eacute;tait
+tomb&eacute;e la nuit
+pr&eacute;c&eacute;dente, et M. Bob Sawyer ajusta ses patins avec une
+dext&eacute;rit&eacute; qui,
+aux yeux de M. Winkle, &eacute;tait absolument merveilleuse. Ensuite il
+se mit
+&agrave; tracer des cercles, &agrave; &eacute;crire des huit, &agrave;
+inscrire sur la glace, sans
+s'arr&ecirc;ter un seul instant, une collection d'agr&eacute;ables
+embl&egrave;mes, &agrave;
+l'excessive satisfaction de M. Pickwick, de M. Tupman et de toutes les
+dames. Mais ce fut bien mieux encore, ce fut un v&eacute;ritable
+enthousiasme,
+quand le vieux Wardle et Benjamin Allen, assist&eacute;s par ledit Bob,
+accomplirent nombre de figures et d'&eacute;volutions mystiques.</p>
+<p>Pendant tout ce temps, M. Winkle, dont le visage et les mains
+&eacute;taient
+bleus de froid, s'occupait &agrave; mettre ses patins avec la pointe
+par
+derri&egrave;re et &agrave; emm&ecirc;ler les courroies de la
+mani&egrave;re la plus compliqu&eacute;e. Il
+avait &eacute;t&eacute; aid&eacute; dans cette op&eacute;ration par M.
+Snodgrass, qui se connaissait
+en patins &agrave; peu pr&egrave;s aussi bien qu'un Hindou;
+n&eacute;anmoins, gr&acirc;ce &agrave;
+l'assistance de Sam, les malheureux patins furent serr&eacute;s assez
+solidement pour engourdir les pieds du patient, et il fut enfin
+lev&eacute; sur
+ses jambes.</p>
+<p>&laquo;Voila, monsieur, lui dit Sam, d'un ton encourageant; en
+route, &agrave; cette
+heure, et montrez-leur comme il faut s'y prendre.</p>
+<p>&#8212;Attendez, attendez! cria M. Winkle, qui tremblait violemment et qui
+avait saisi Sam avec la vigueur convulsive d'un noy&eacute;. Comme
+c'est
+glissant, Sam!</p>
+<p>&#8212;La glace est presque toujours comme &ccedil;a. Tenez-vous donc,
+monsieur.&raquo;</p>
+<p>Cette derni&egrave;re exhortation &eacute;tait inspir&eacute;e
+&agrave; Sam par un brusque mouvement
+du patineur, qui semblait avoir un d&eacute;sir
+fr&eacute;n&eacute;tique de lever ses pieds
+vers le ciel et de briser la glace avec le derri&egrave;re de sa
+t&ecirc;te.</p>
+<p>&laquo;Voil&agrave;... voil&agrave; des patins bien peu solides;
+n'est-ce pas, Sam? balbutia
+M. Winkle, en tr&eacute;buchant.</p>
+<p>&#8212;Je crois plut&ocirc;t, r&eacute;pliqua l'autre, que c'est le
+gentleman qui est
+dedans qui n'est pas solide.</p>
+<p>&#8212;Eh bien! Winkle! cria M. Pickwick, tout &agrave; fait ignorant de
+ce qui se
+passait, venez donc; ces dames vous attendent avec impatience.</p>
+<p>&#8212;Oui, oui, r&eacute;pondit l'infortun&eacute; jeune homme, avec un
+sourire qui
+faisait mal &agrave; voir; oui, oui, j'y vais &agrave; l'instant.</p>
+<p>&#8212;Voil&agrave; que &ccedil;a va commencer! dit Sam en cherchant
+&agrave; se d&eacute;gager. Allons,
+monsieur, en route!</p>
+<p>&#8212;Attendez un moment, Sam, murmura M. Winkle, en s'attachant &agrave;
+son
+soutien avec l'affection du lierre pour l'ormeau. Je me rappelle
+maintenant que j'ai &agrave; la maison deux habits qui ne me servent
+plus; je
+vous les donnerai, Sam.</p>
+<p>&#8212;Merci, monsieur.</p>
+<p>&#8212;Inutile de toucher votre chapeau, Sam, reprit vivement M. Winkle;
+ne
+me l&acirc;chez pas!... Je voulais vous donner cinq shillings, ce
+matin, pour
+vos &eacute;trennes de No&euml;l, mais vous les aurez cette
+apr&egrave;s-midi, Sam.</p>
+<p>&#8212;Vous &ecirc;tes bien bon, monsieur.</p>
+<p>&#8212;Tenez-moi d'abord un peu, Sam. Voulez-vous? L&agrave;... c'est
+cela. Je m'y
+habituerai promptement. Pas trop vite! pas trop vite! Sam!&raquo;</p>
+<p>M. Winkle, pench&eacute; en avant, et le corps presque en deux,
+&eacute;tait soutenu
+par Sam, et s'avan&ccedil;ait sur la glace d'une mani&egrave;re
+singuli&egrave;re, mais
+tr&egrave;s-peu a&eacute;rienne, lorsque M. Pickwick cria, fort
+innocemment, du bord
+oppos&eacute;:</p>
+<p>&laquo;Sam!</p>
+<p>&#8212;Monsieur!</p>
+<p>&#8212;Venez ici, j'ai besoin de vous.</p>
+<p>&#8212;L&acirc;chez-moi, monsieur! Est-ce que vous n'entendez pas mon
+ma&icirc;tre, qui
+m'appelle? L&acirc;chez-moi donc, monsieur!&raquo;</p>
+<p>En parlant ainsi, Sam se d&eacute;gagea par un violent effort, des
+mains du
+malheureux M. Winkle et lui communiqua en m&ecirc;me temps une vitesse
+consid&eacute;rable. Aussi, avec une pr&eacute;cision qu'aucune
+habilet&eacute; n'aurait pu
+surpasser, l'infortun&eacute; patineur arriva-t-il rapidement au milieu
+de ses
+trois confr&egrave;res, au moment m&ecirc;me o&ugrave; M. Bob Sawyer
+accomplissait une
+figure d'une beaut&eacute; sans pareille; M. Winkle se heurta
+violemment contre
+lui, et tous les deux tomb&egrave;rent sur la glace avec un grand
+fracas. M.
+Pickwick accourut. Quand il arriva sur la place, Bob Sawyer
+&eacute;tait d&eacute;j&agrave;
+relev&eacute;, mais M. Winkle &eacute;tait trop prudent pour en faire
+autant, avec des
+patins aux pieds. Il &eacute;tait assis sur la glace et faisait des
+efforts
+convulsifs pour sourire, tandis que chaque trait de son visage
+exprimait
+l'angoisse la plus profonde.</p>
+<p>&laquo;&Ecirc;tes-vous bless&eacute;? demanda anxieusement Ben Allen.</p>
+<p>&#8212;Pas beaucoup, r&eacute;pondit M. Winkle, en frottant son dos.</p>
+<p>&#8212;Voulez-vous que je vous saigne? reprit Benjamin, avec un
+empressement
+g&eacute;n&eacute;reux.</p>
+<p>&#8212;Non! non! merci, r&eacute;pliqua vivement le pickwickien
+d&eacute;sar&ccedil;onn&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Qu'en pensez-vous, M. Pickwick? dit Bob Sawyer.&raquo;</p>
+<p>Le philosophe &eacute;tait indign&eacute;! Il fit un signe &agrave;
+Sam Weller, en disant
+d'une voix s&eacute;v&egrave;re:</p>
+<p>&laquo;Otez-lui ses patins.</p>
+<p>&#8212;Les &ocirc;ter? mais je ne fais que commencer, repr&eacute;sente M.
+Winkle, d'un
+ton de remontrance.</p>
+<p>&#8212;Otez-lui ses patins, r&eacute;p&eacute;ta M. Pickwick avec
+fermet&eacute;.&raquo;</p>
+<p>On ne pouvait r&eacute;sister &agrave; un ordre donn&eacute; de
+cette mani&egrave;re. M. Winkle
+permit silencieusement &agrave; Sam de l'ex&eacute;cuter.</p>
+<p>&laquo;Levez-le,&raquo; dit M. Pickwick.</p>
+<p>Sam aida M. Winkle &agrave; se relever.</p>
+<p>M. Pickwick s'&eacute;loigna de quelques pas, et ayant fait signe
+&agrave; son jeune
+ami de s'approcher, fixa sur lui un regard p&eacute;n&eacute;trant et
+pronon&ccedil;a d'un
+ton peu &eacute;lev&eacute;, mais distinct et emphatique, ces paroles
+remarquables:</p>
+<p>&laquo;Vous &ecirc;tes un imposteur, monsieur.</p>
+<p>&#8212;Un quoi? demanda M. Winkle en tressaillant.</p>
+<p>&#8212;Un imposteur, monsieur. Et je parlerai plus clairement si vous le
+d&eacute;sirez: un blagueur, monsieur.&raquo;</p>
+<p>Ayant laiss&eacute; tomber ces mots d'une l&egrave;vre
+d&eacute;daigneuse, le philosophe
+tourna lentement sur ses talons, et rejoignit la soci&eacute;t&eacute;.</p>
+<p>Pendant que M. Pickwick exprimait l'opinion ci-dessus
+rapport&eacute;e, Sam et
+le gros joufflu avaient r&eacute;uni leurs efforts pour &eacute;tablir
+une glissade,
+et s'exer&ccedil;aient d'une mani&egrave;re tr&egrave;s-brillante. Sam,
+en particulier,
+ex&eacute;cutait cette admirable et romantique figure que l'on appelle
+vulgairement <i>cogner &agrave; la porte du savetier</i>, et qui
+consiste &agrave; glisser
+sur un pied, tandis que de l'autre on frappe de temps en temps la glace
+d'un coup redoubl&eacute;.</p>
+<p>La glissade &eacute;tait longue et luisante, et comme M. Pickwick se
+sentait &agrave;
+moiti&eacute; gel&eacute; d'&ecirc;tre rest&eacute; si longtemps
+tranquille, il y avait dans ce
+mouvement quelque chose qui semblait l'attirer.</p>
+<p>&laquo;Voil&agrave; un joli exercice, et qui doit bien
+r&eacute;chauffer, n'est-ce pas?
+dit-il &agrave; M. Wardle.</p>
+<p>&#8212;Oui, ma foi! r&eacute;pondit celui-ci, qui &eacute;tait tout
+essouffle d'avoir
+converti ses jambes en une paire de compas infatigable pour tracer sur
+la glace mille figures g&eacute;om&eacute;triques. Glissez-vous?</p>
+<p>&#8212;Je glissais autrefois, quand j'&eacute;tais enfant; sur les
+ruisseaux.</p>
+<p>&#8212;Essayez maintenant.</p>
+<p>&#8212;Oh! oui, monsieur Pickwick, s'il vous pla&icirc;t!
+s'&eacute;cri&egrave;rent toutes les
+dames.</p>
+<p>&#8212;Je serais enchant&eacute; de vous procurer quelque amusement,
+repartit le
+philosophe, mais il y a plus de trente ans que je n'ai gliss&eacute;!</p>
+<p>&#8212;Bah! bah! enfantillage, reprit M. Wardle, en &ocirc;tant ses patins
+avec
+l'imp&eacute;tuosit&eacute; qui le caract&eacute;risait. Allons! je
+vous tiendrai compagnie;
+venez!&raquo;</p>
+<p>Et en effet le joyeux vieillard s'&eacute;lan&ccedil;a sur la
+glissade avec une
+rapidit&eacute; digne de Sam Weller, et qui enfon&ccedil;ait
+compl&egrave;tement le gros
+joufflu.</p>
+<p>M. Pickwick le contempla un instant d'un air r&eacute;fl&eacute;chi,
+&ocirc;ta ses gants,
+les mit dans son chapeau, prit son &eacute;lan deux ou trois fois sans
+pouvoir
+partir, et &agrave; la fin, apr&egrave;s avoir couru sur la glace la
+longueur d'une
+centaine de pas, se lan&ccedil;a sur la glissade et la parcourut
+lentement et
+gravement, avec ses jambes &eacute;cart&eacute;es de deux ou trois
+pieds. L'air
+retentissait au loin des applaudissements des spectateurs.</p>
+<p>&laquo;Il ne faut pas laisser &agrave; la marmite le temps de se
+refroidir,
+monsieur,&raquo; cria Sam; et le vieux Wardle s'&eacute;lan&ccedil;a de
+nouveau sur la
+glissade, suivi de M. Pickwick, puis de Sam, puis de M. Winkle, et puis
+de M. Bob Sawyer, puis du gros joufflu, et enfin de M. Snodgrass;
+chacun
+glissant sur les talons de son pr&eacute;d&eacute;cesseur, tous courant
+l'un apr&egrave;s
+l'autre avec autant d'ardeur que si le bonheur de toute leur vie avait
+d&eacute;pendu de leur v&eacute;locit&eacute;.</p>
+<p>La mani&egrave;re dont M. Pickwick ex&eacute;cutait son r&ocirc;le
+dans cette c&eacute;r&eacute;monie,
+offrait un spectacle du plus haut int&eacute;r&ecirc;t. Avec quelle
+anxi&eacute;t&eacute;, avec
+quelle torture, il s'apercevait que son successeur gagnait sur lui, au
+risque imminent de le renverser! Arriv&eacute; &agrave; la fin de la
+glissade, avec
+quelle satisfaction il se rel&acirc;chait graduellement de la
+crispation
+p&eacute;nible qu'il avait d&eacute;ploy&eacute;e d'abord, et, tournant
+sur lui-m&ecirc;me,
+dirigeait son visage vers le point d'o&ugrave; il &eacute;tait parti!
+Quel jovial
+sourire se jouait sur ses l&egrave;vres quand il avait accompli sa
+distance,
+quel empressement pour reprendre son rang et pour courir apr&egrave;s
+son
+pr&eacute;d&eacute;cesseur! Ses gu&ecirc;tres noires trottaient
+gaiement &agrave; travers la neige;
+ses yeux rayonnaient de gaiet&eacute; derri&egrave;re ses lunettes, et
+quand il &eacute;tait
+renvers&eacute; (ce qui arrivait en moyenne une fois sur trois tours),
+quel
+plaisir de lui voir ramasser vivement son chapeau, ses gants, son
+mouchoir, et reprendre sa place avec une physionomie enflamm&eacute;e,
+avec une
+ardeur, un enthousiasme que rien ne pouvait abattre!</p>
+<p>Le jeu s'&eacute;chauffait de plus en plus; on glissait de plus en
+plus vite;
+on riait de plus en plus fort, quand un violent craquement se fit
+entendre. On se pr&eacute;cipite vers le bord; les dames jettent un cri
+d'horreur; M. Tupman y r&eacute;pond par un g&eacute;missement; un
+vaste morceau de
+glace avait disparu; l'eau bouillonnait par-dessus; le chapeau, les
+gants, le mouchoir de M. Pickwick flottaient sur la surface:
+c'&eacute;tait
+tout ce qui restait de ce grand homme.</p>
+<p>La crainte, le d&eacute;sespoir &eacute;taient grav&eacute;s sur
+tous les visages. Les hommes
+p&acirc;lissaient, les femmes se trouvaient mal; M. Snodgrass et M.
+Winkle
+s'&eacute;taient saisis convulsivement par la main, et contemplaient
+d'un &#339;il
+effar&eacute; la place o&ugrave; avait disparu leur ma&icirc;tre;
+tandis que M. Tupman,
+emport&eacute; par le d&eacute;sir de secourir efficacement son ami, et
+de faire
+conna&icirc;tre, aussi clairement que possible, aux personnes qui
+pourraient
+se trouver aux environs, la nature de la catastrophe, courait &agrave;
+travers
+champs comme un poss&eacute;d&eacute;, en criant de toute la force de
+ses poumons: &laquo;Au
+feu! au feu! au feu!&raquo;</p>
+<p>Cependant le vieux Wardle et Sam Weller s'approchaient avec prudence
+de
+l'ouverture; M. Benjamin Allen et M. Bob Sawyer se consultaient sur la
+convenance qu'il y aurait &agrave; saigner g&eacute;n&eacute;ralement
+toute la compagnie,
+afin de s'exercer la main, lorsqu'une t&ecirc;te et des &eacute;paules
+sortirent de
+dessous les flots et offrirent aux regards enchant&eacute;s des
+assistants les
+traits et les lunettes de M. Pickwick.</p>
+<p>&laquo;Soutenez-vous sur l'eau un instant, un seul instant,
+vocif&eacute;ra M.
+Snodgrass.</p>
+<p>&#8212;Oui! hurla M. Winkle, profond&eacute;ment &eacute;mu; je vous en
+supplie,
+soutenez-vous sur l'eau, pour l'amour de moi!&raquo;</p>
+<p>Cette adjuration n'&eacute;tait peut-&ecirc;tre pas fort
+n&eacute;cessaire; car, suivant
+toutes les apparences, si M. Pickwick avait pu se soutenir sur l'eau,
+il
+n'aurait pas manqu&eacute; de le faire pour l'amour de lui-m&ecirc;me.</p>
+<p>&laquo;Eh! vieux camarade, dit M. Wardle, sentez-vous le fond?</p>
+<p>&#8212;Oui, certainement, r&eacute;pondit M. Pickwick, en respirant
+longuement et en
+pressant ses cheveux pour en faire d&eacute;couler l'eau; je suis
+tomb&eacute; sur le
+dos, et je n'ai pas pu me remettre tout de suite sur mes jambes.&raquo;</p>
+<p>La v&eacute;rit&eacute; de cette assertion &eacute;tait
+corrobor&eacute;e par la cuirasse d'argile
+qui recouvrait la partie visible de l'habit de M. Pickwick; et, comme
+le
+gros joufflu se rappela soudainement que l'eau n'avait nulle part plus
+de quatre pieds de profondeur, des prodiges de valeur furent accomplis
+pour d&eacute;livrer le philosophe embourb&eacute;. Apr&egrave;s bien
+des craquements, des
+&eacute;claboussures, des plongeons, M. Pickwick fut, &agrave; la fin,
+tir&eacute; de sa
+d&eacute;sagr&eacute;able situation et se retrouva sur la terre ferme.</p>
+<p>&laquo;Oh, mon Dieu! il va attraper un rhume &eacute;pouvantable,
+s'&eacute;cria &Eacute;mily.</p>
+<p>&#8212;Pauvre ch&egrave;re &acirc;me! dit Arabelle. Enveloppez-vous dans
+mon ch&acirc;le, M.
+Pickwick.</p>
+<p>&#8212;C'est ce qu'il y a de mieux &agrave; faire, ajouta M. Wardle.
+Ensuite, courez
+&agrave; la maison, aussi vite que vous pourrez, et fourrez-vous dans
+votre lit
+sur-le-champ.&raquo;</p>
+<p>Une douzaine de ch&acirc;les furent offerts &agrave; l'instant, et
+M. Pickwick, ayant
+&eacute;t&eacute; emmaillot&eacute; dans trois ou quatre des plus
+chauds, s'&eacute;lan&ccedil;a vers la
+maison, sous la conduite de Sam, offrant &agrave; ceux qui le
+rencontraient le
+singulier ph&eacute;nom&egrave;ne d'un homme &acirc;g&eacute;,
+ruisselant d'eau, la t&ecirc;te nue, les
+bras attach&eacute;s au corps par un ch&acirc;le f&eacute;minin et
+trottant sans aucun but
+apparent avec une vitesse de six bons milles &agrave; l'heure.</p>
+<p>Mais, dans une circonstance aussi grave, M. Pickwick ne se souciait
+gu&egrave;re des apparences. Soutenu par Sam, il continua &agrave;
+courir de toutes
+ses forces jusqu'&agrave; la porte de Manoir-Ferme, o&ugrave; M.
+Tupman, arriv&eacute;
+quelques minutes avant lui, avait d&eacute;j&agrave; r&eacute;pandu la
+terreur. La vieille
+lady, saisie de palpitations violentes, se d&eacute;solait, dans
+l'in&eacute;branlable
+conviction que le feu avait pris &agrave; la chemin&eacute;e de la
+cuisine: genre de
+calamit&eacute; qui se pr&eacute;sentait toujours &agrave; son esprit
+sous les plus affreuses
+couleurs, lorsqu'elle voyait autour d'elle la moindre agitation.</p>
+<p>M. Pickwick, sans perdre un instant, se coucha bien chaudement dans
+son
+lit. Sam alluma dans sa chambre un feu d'enfer et lui apporta son
+d&icirc;ner.
+Bient&ocirc;t apr&egrave;s, on monta un bol de punch, et il y eut des
+r&eacute;jouissances
+g&eacute;n&eacute;rales en l'honneur de son heureux sauvetage. Le vieux
+Wardle ne
+voulut pas lui permettre de se lever; mais son lit fut promu aux
+fonctions de <i>fauteuil</i> de la pr&eacute;sidence, et M. Pickwick,
+nomm&eacute;
+pr&eacute;sident de la table. Un second, un troisi&egrave;me bol furent
+apport&eacute;s, et
+le lendemain matin, quand le pr&eacute;sident s'&eacute;veilla, il ne
+ressentait aucun
+sympt&ocirc;me de rhumatisme. Ce qui prouve, comme le fit
+tr&egrave;s-bien remarquer
+M. Bob Sawyer, qu'il n'y a rien de tel que le punch chaud dans des cas
+semblables, et que, si quelquefois le punch n'a pas produit l'effet
+d&eacute;sir&eacute;, c'est simplement parce que le patient
+&eacute;tait tomb&eacute; dans l'erreur
+vulgaire de n'en pas prendre suffisamment.</p>
+<p>Le lendemain matin fut dissoute la joyeuse association que les
+f&ecirc;tes de
+No&euml;l avaient form&eacute;e. Les coll&eacute;giens qui se quittent
+en sent enchant&eacute;s;
+mais plus tard, dans la vie du monde, ces s&eacute;parations deviennent
+p&eacute;nibles. La mort, l'int&eacute;r&ecirc;t, les changements de
+fortune divisent chaque
+jour d'heureux groupes, dont les membres, dispers&eacute;s au loin, ne
+se
+rejoignent jamais. Nous ne voulons pas faire entendre que cela soit
+exactement le cas dans cette circonstance; nous d&eacute;sirons
+seulement
+informer nos lecteurs que les h&ocirc;tes de M. Wardle se
+s&eacute;par&egrave;rent pour le
+moment et s'en furent chacun chez soi. M. Pickwick et ses amis prirent
+de nouveau leur place &agrave; l'ext&eacute;rieur de la voiture de
+Muggleton, pendant
+que miss Arabelle Allen, sous la conduite de son fr&egrave;re Benjamin
+et de
+l'ami intime dudit fr&egrave;re, se rendait &agrave; sa destination.
+Nous sommes
+oblig&eacute; de confesser que nous ne pourrions pas dire quelle
+&eacute;tait cette
+destination; mais nous avons quelques raisons de croire que M. Winkle
+ne
+l'ignorait pas.</p>
+<p>Quoi qu'il en soit, avant de quitter M. Pickwick, les jeunes
+&eacute;tudiants
+le prirent &agrave; part d'un air myst&eacute;rieux.</p>
+<p>&laquo;Dites donc, vieux, o&ugrave; se trouve votre perchoir?&raquo;
+lui demanda M. Bob
+Sawyer, en introduisant son index entre deux des c&ocirc;tes du
+philosophe,
+d&eacute;montrant &agrave; la fois, par cette action, sa gaiet&eacute;
+naturelle et ses
+connaissances ost&eacute;ologiques.</p>
+<p>M. Pickwick r&eacute;pondit qu'il perchait, pour le moment, &agrave;
+l'h&ocirc;tel du
+<i>George et Vautour</i>.</p>
+<p>&laquo;Vous devriez bien venir me voir, reprit M. Bob Sawyer.</p>
+<p>&#8212;Avec le plus grand plaisir, reprit M. Pickwick.</p>
+<p>&#8212;Voici mon adresse, dit Bob, en tirant une carte. <i>Lant-street,
+Borough</i>. C'est commode pour moi, comme vous voyez, tout
+aupr&egrave;s de
+<i>Guy's hospital</i>. Quand vous avez pass&eacute; l'&eacute;glise
+Saint-George, vous
+tournez &agrave; droite.</p>
+<p>&#8212;Je vois cela d'ici.</p>
+<p>&#8212;Venez de jeudi en quinze, et amenez ces autres individus avec nous.
+J'aurai quelques &eacute;tudiants en m&eacute;decine ce soir-l&agrave;;
+Ben y sera, et nous
+n'engendrerons pas de m&eacute;lancolie.&raquo;</p>
+<p>M. Pickwick exprima la satisfaction qu'il &eacute;prouverait
+&agrave; rencontrer les
+&eacute;tudiants en m&eacute;decine; et, des poign&eacute;es de main
+ayant &eacute;t&eacute; &eacute;chang&eacute;es, nos
+nouveaux amis se s&eacute;par&egrave;rent.</p>
+<p>Nous sentons qu'en cet endroit nous sommes expos&eacute; &agrave; ce
+qu'on nous
+demande si M. Winkle chuchotait, pendant ce temps, avec Arabelle Allen,
+et, dans ce cas, ce qu'il lui disait; et, en outre, si M. Snodgrass
+causait &agrave; part avec &Eacute;mily Wardle, et, dans ce cas, quel
+&eacute;tait le sujet
+de leur conversation. Nous r&eacute;pondrons &agrave; ceci que, quoi
+qu'ils aient pu
+dire aux jeunes demoiselles en question, ils ne dirent rien du tout
+&agrave; M.
+Pickwick, ni &agrave; M. Tupman, pendant vingt-quatre milles, et que,
+durant
+tout ce temps, ils soupir&egrave;rent toutes les trois minutes et
+refus&egrave;rent
+d'un air t&eacute;n&eacute;breux l'ale et l'eau-de-vie qui leur
+&eacute;taient offertes. Si
+nos judicieuses lectrices peuvent tirer de ces faits quelques
+conclusions satisfaisantes, nous ne nous y opposons nullement.<br/>
+<br/>
+</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;"/>
+<h2><br/>
+</h2>
+<h2><a name="CHAPITRE_II" id="CHAPITRE_II">CHAPITRE II.</a></h2>
+<h3>Consacr&eacute; tout entier &agrave; la loi et &agrave; ses savants
+interpr&egrave;tes.</h3>
+<p>Dans divers coins et recoins du Temple, se trouvent certaines
+chambres
+sombres et malpropres, vers lesquelles se dirigent sans cesse pendant
+toute la matin&eacute;e, dans le temps des vacances, et, en outre,
+durant la
+moiti&eacute; de la soir&eacute;e, dans le temps des sessions, une
+arm&eacute;e de clercs
+d'avou&eacute;s portant d'&eacute;normes paquets de papiers sous leurs
+bras et dans
+leurs poches. Il y a plusieurs grades parmi les clercs: d'abord le
+premier clerc, qui a pay&eacute; une pension, qui est avou&eacute; en
+perspective,
+poss&egrave;de un compte courant chez son tailleur, re&ccedil;oit des
+invitations de
+soir&eacute;es, conna&icirc;t une famille dans Gower-street et une
+autre dans
+Tavistock-Square, quitte la ville aux vacances pour aller voir son
+p&egrave;re,
+entretient d'innombrables chevaux vivants, et est enfin l'aristocrate
+des clercs. Il y a le clerc salari&eacute;, externe ou interne, suivant
+les
+cas: il consacre la majeure partie de ses trente shillings
+hebdomadaires
+&agrave; orner sa personne et &agrave; la divertir. Trois fois par
+semaine, au moins,
+il assiste &agrave; moiti&eacute; prix<a name="FNanchor_1_1"
+ id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor"><sup>[1]</sup></a>
+aux repr&eacute;sentations du th&eacute;&acirc;tre d'<i>Adelphi</i>,
+et fait majestueusement la d&eacute;bauche dans les tavernes qui
+restent
+ouvertes apr&egrave;s la fermeture des spectacles; il est enfin une
+caricature
+malpropre de la mode d'il y a six mois. Vient ensuite
+l'exp&eacute;ditionnaire,
+homme d'un certain &acirc;ge, p&egrave;re d'une nombreuse famille: il
+est toujours
+r&acirc;p&eacute; et souvent gris. Puis ce sont les saute-ruisseaux
+dans leur premier
+habit; ils &eacute;prouvent un m&eacute;pris convenable pour les
+enfants &agrave; l'&eacute;cole, se
+cotisent en retournant &agrave; la maison, le soir, pour l'achat de
+saucissons
+et de <i>porter</i>, et pensent qu'il n'y a rien de tel que de faire
+la vie.
+Il y a, en un mot, des vari&eacute;t&eacute;s de clercs trop nombreuses
+pour que nous
+puissions les &eacute;num&eacute;rer, mais tout innombrables qu'elles
+soient, on les
+voit toutes, &agrave; certaines heures r&eacute;gl&eacute;es,
+s'engouffrer dans les lieux
+sombres que nous venons de mentionner, ou en ressortir comme un torrent.</p>
+<p>Ces antres, isol&eacute;s du reste du monde, nous
+repr&eacute;sentent les bureaux
+publics de la justice. L&agrave; sont lanc&eacute;es les assignations;
+l&agrave; les
+jugements sont sign&eacute;s; l&agrave; les d&eacute;clarations sont
+remplies; l&agrave; une
+multitude d'autres petites machines sont ing&eacute;nieusement mises en
+mouvement pour la torture des fid&egrave;les sujets de Sa
+Majest&eacute;, et pour le
+profit des hommes de loi. Ce sont, pour la plupart, des salles basses,
+sentant le renferm&eacute;, o&ugrave; d'innombrables feuilles de
+parchemin qui y
+transpirent en secret depuis un si&egrave;cle, &eacute;mettent un
+agr&eacute;able parfum,
+auquel vient se m&ecirc;ler, pendant la journ&eacute;e, une odeur de
+moisissure, et
+pendant la nuit, les exhalaisons de manteaux, de parapluies humides et
+de chandelles rances.</p>
+<p>Une quinzaine de jours apr&egrave;s le retour de M. Pickwick
+&agrave; Londres, on vit
+entrer dans un de ces bureaux, vers 7 heures et demie du soir, un
+individu dont les longs cheveux &eacute;taient scrupuleusement
+roul&eacute;s autour
+des bords de son chapeau, priv&eacute; de poil. Il avait un habit brun,
+avec
+des boutons de cuivre, et son pantalon malpropre &eacute;tait si bien
+tir&eacute; sur
+ses bottes &agrave; la Bl&uuml;cher, que ses genoux mena&ccedil;aient
+&agrave; chaque instant de
+sortir de leur retraite. Il aveignit de sa poche un morceau de
+parchemin, long et &eacute;troit, sur lequel le fonctionnaire officier
+imprima
+un timbre noir et illisible. Ledit individu tira ensuite, d'une autre
+poche, quatre morceaux de papier de dimension semblable, contenant,
+avec
+des blancs pour les noms, une copie imprim&eacute;e du parchemin. Il
+remplit
+les blancs, remit les cinq documents dans sa poche et s'&eacute;loigna
+d'un pas
+pr&eacute;cipit&eacute;.</p>
+<p>L'homme &agrave; l'habit brun, qui emportait ces documents
+cabalistiques,
+n'&eacute;tait autre que notre vieille connaissance M. Jackson de la
+maison
+Dodson et Fogg, Freeman's Court, Cornhill. Mais au lieu de retourner
+vers l'&eacute;tude d'o&ugrave; il venait, il dirigea ses pas vers Sun
+Court, et
+entrant tout droit dans l'h&ocirc;tel du <i>George et Vautour</i>, il
+demanda si un
+certain M. Pickwick ne s'y trouvait pas.</p>
+<p>&laquo;Tom, dit la demoiselle de comptoir, appelez le domestique de
+M.
+Pickwick.&raquo;</p>
+<p>&laquo;Ce n'est pas la peine, reprit M. Jackson, je viens pour
+affaire. Si
+vous voulez m'indiquer la chambre de M. Pickwick, je monterai
+moi-m&ecirc;me.&raquo;</p>
+<p>&laquo;Votre nom, monsieur? demanda le gar&ccedil;on.</p>
+<p>&#8212;Jackson,&raquo; r&eacute;pondit le clerc.</p>
+<p>Le gar&ccedil;on monta pour annoncer M. Jackson, mais M. Jackson lui
+&eacute;pargna la
+peine de l'annoncer, en marchant sur ses talons, et en entrant dans la
+chambre avant qu'il e&ucirc;t pu articuler une syllabe.</p>
+<p>Ce jour-l&agrave;, M. Pickwick avait invit&eacute; ses trois amis
+&agrave; d&icirc;ner, et ils
+&eacute;taient tous assis autour du feu, en train de boire leur vin,
+lorsque M.
+Jackson se pr&eacute;senta de la mani&egrave;re qui vient d'&ecirc;tre
+indiqu&eacute;e.</p>
+<p>&laquo;Comment vous portez-vous, monsieur,&raquo; dit-il, en faisant
+un signe de
+t&ecirc;te &agrave; M. Pickwick.</p>
+<p>Le philosophe salua d'un air l&eacute;g&egrave;rement surpris, car
+la physionomie de
+M. Jackson ne s'&eacute;tait pas log&eacute;e dans sa m&eacute;moire.</p>
+<p>&laquo;Je viens de chez Dodson et Fogg,&raquo; dit M. Jackson d'un
+ton explicatif.</p>
+<p>Notre h&eacute;ros s'&eacute;chauffa &agrave; ce nom.
+&laquo;Monsieur, dit-il, adressez vous &agrave; mon
+homme d'affaire, Perker, de <i>Gray's-Inn</i>.&#8212;Gar&ccedil;on:
+reconduisez ce
+gentleman.</p>
+<p>&#8212;Je vous demande pardon, monsieur Pickwick, r&eacute;torqua Jackson
+en posant
+son chapeau par terre, d'un air d&eacute;lib&eacute;r&eacute;, et en
+tirant de sa poche le
+morceau de parchemin. Vous savez, monsieur Pickwick, la citation doit
+&ecirc;tre signifi&eacute;e par un clerc ou un agent, parlant &agrave;
+sa personne, etc.,
+etc. Il faut de la prudence dans toutes les formalit&eacute;s
+l&eacute;gales, eh! eh!&raquo;</p>
+<p>M. Jackson appuya alors ses deux mains sur la table, et regardant
+&agrave;
+l'entour avec un sourire engageant et persuasif il continua ainsi:
+&laquo;Allons, n'ayons pas de discussions pour si peu de chose,&#8212;qui de
+vous,
+messieurs, s'appelle Snodgrass?&raquo;</p>
+<p>&Agrave; cette demande, M. Snodgrass tressaillit si visiblement
+qu'il n'eut
+pas besoin de faire une autre r&eacute;ponse.</p>
+<p>&laquo;Ah! je m'en doutais, dit Jackson d'une mani&egrave;re plus
+affable
+qu'auparavant. J'ai un petit papier &agrave; vous remettre, monsieur.</p>
+<p>&#8212;&Agrave; moi? s'&eacute;cria M. Snodgrass.</p>
+<p>&#8212;C'est seulement une citation, un <i>sub poena</i> dans l'affaire
+Bardell et
+Pickwick, &agrave; la requ&ecirc;te de la plaignante, r&eacute;pliqua
+le clerc, en
+choisissant un de ses morceaux de papier, et tirant un shilling de se
+poche. Nous pensons que ce sera pour le 14 f&eacute;vrier, bien que la
+citation
+porte la date du dix, et nous avons demand&eacute; un jury
+sp&eacute;cial. Voil&agrave; pour
+vous, monsieur Snodgrass;&raquo; et en parlant ainsi, M. Jackson
+pr&eacute;senta le
+parchemin devant les yeux de M. Snodgrass, et glissa dans sa main le
+papier et le shilling.</p>
+<p>M. Tupman avait consid&eacute;r&eacute; cette op&eacute;ration avec
+un &eacute;tonnement silencieux.
+Soudain le clerc lui dit, en se tournant vers lui &agrave; l'improviste:</p>
+<p>&laquo;Je ne me trompe pas en disant que votre nom est Tupman,
+monsieur?&raquo;</p>
+<p>M. Tupman jeta un coup d'&#339;il &agrave; M. Pickwick; mais n'apercevant
+dans ses
+yeux tout grands ouverts aucun encouragement &agrave; nier son
+identit&eacute;, il
+r&eacute;pliqua:</p>
+<p>&laquo;Oui, monsieur, mon nom est Tupman.</p>
+<p>&#8212;Et cet autre gentleman est M. Winkle, j'imagine?&raquo;</p>
+<p>M. Winkle balbutia une r&eacute;ponse affirmative, et tous les deux
+furent
+alors approvisionn&eacute;s d'un morceau de papier et d'un shilling par
+l'adroit M. Jackson.</p>
+<p>&laquo;Maintenant, dit-il, j'ai peur que vous ne me trouviez
+importun, mais
+j'ai encore besoin de quelqu'un, si vous le permettez. J'ai ici le nom
+de Samuel Weller, monsieur Pickwick.</p>
+<p>&#8212;Gar&ccedil;on, dit M. Pickwick, envoyez mon domestique.&raquo;</p>
+<p>Le gar&ccedil;on se retira fort &eacute;tonn&eacute;, et M. Pickwick
+fit signe &agrave; Jackson de
+s'asseoir.</p>
+<p>Il y eut un silence p&eacute;nible, qui fut &agrave; la fin rompu
+par l'innocent
+d&eacute;fendeur.</p>
+<p>&laquo;Monsieur, dit-il, et son indignation s'accroissait en
+parlant, je
+suppose que l'intention de vos patrons est de chercher &agrave;
+m'incriminer
+par le t&eacute;moignage de mes propres amis?&raquo;</p>
+<p>M. Jackson frappa plusieurs fois son index sur le c&ocirc;t&eacute;
+gauche de son
+nez, afin d'intimer qu'il n'&eacute;tait pas l&agrave; pour divulguer
+les secrets de
+la boutique, puis il r&eacute;pondit d'un air jovial:</p>
+<p>&laquo;Peux pas dire.... Sais pas.</p>
+<p>&#8212;Pour quelle autre raison, monsieur, ces citations leur
+auraient-elles
+&eacute;t&eacute; remises?</p>
+<p>&#8212;Votre sourici&egrave;re est tr&egrave;s-bonne, monsieur Pickwick,
+r&eacute;pliqua Jackson
+en secouant la t&ecirc;te; mais je ne donne pas dans le panneau. Il n'y
+a pas
+de mal &agrave; essayer, mais il n'y a pas grand'chose &agrave; tirer
+de moi.&raquo;</p>
+<p>En parlant ainsi, M. Jackson accorda un nouveau sourire &agrave; la
+compagnie;
+et, appliquant son pouce gauche au bout de son nez, fit tourner avec sa
+main droite un moulin &agrave; caf&eacute; imaginaire, accomplissant
+ainsi une
+gracieuse pantomime, fort en vogue &agrave; cette &eacute;poque, mais
+par malheur
+presque oubli&eacute;e maintenant, et que l'on appelait <i>faire le
+moulin</i>.</p>
+<p>&laquo;Non, non, monsieur Pickwick, dit-il comme conclusion. Les
+gens de
+Perker prendront la peine de deviner pourquoi nous avons lanc&eacute;
+ces
+citations; s'ils ne le peuvent pas, ils n'ont qu'&agrave; attendre
+jusqu'&agrave; ce
+que l'action arrive, et ils le sauront alors.&raquo;</p>
+<p>M. Pickwick jeta un regard de d&eacute;go&ucirc;t excessif &agrave;
+son malencontreux
+visiteur, et aurait probablement accumul&eacute; d'effroyables
+anath&egrave;mes sur la
+t&ecirc;te de MM. Dodson et Fogg, s'il n'en avait pas &eacute;t&eacute;
+emp&ecirc;ch&eacute; par
+l'arriv&eacute;e de Sam.</p>
+<p>&laquo;Samuel Weller? dit M. Jackson interrogativement.</p>
+<p>&#8212;Une des plus grandes v&eacute;rit&eacute;s que vous ayez dites
+depuis bien
+longtemps, r&eacute;pondit Sam d'un air fort tranquille.</p>
+<p>&#8212;Voici un <i>sub poena</i> pour vous, monsieur Weller?</p>
+<p>&#8212;Qu'est-ce que c'est que &ccedil;a, en anglais?</p>
+<p>&#8212;Voici l'original, poursuivit Jackson, sans vouloir donner d'autre
+explication.</p>
+<p>&#8212;Lequel?</p>
+<p>&#8212;Ceci, r&eacute;pliqua Jackson en secouant le parchemin.</p>
+<p>&#8212;Ah! c'est &ccedil;a l'original? Eh bien! je suis charm&eacute;
+d'avoir vu
+l'original; c'est un spectacle bien agr&eacute;able et qui me
+r&eacute;jouit beaucoup
+l'esprit.</p>
+<p>&#8212;Et voici le shilling: c'est de la part de Dodson et Fogg.</p>
+<p>&#8212;Et c'est bien gentil de la part de Dodson et Fogg, qui me
+connaissent
+si peu, de m'envoyer un cadeau. Voil&agrave; ce que j'appelle une
+fi&egrave;re
+politesse, monsieur. C'est tr&egrave;s-honorable pour eux de
+r&eacute;compenser comme
+&ccedil;a le m&eacute;rite o&ugrave; il se trouve; m'en voil&agrave;
+tout &eacute;mu.&raquo;</p>
+<p>En parlant ainsi, Sam fit avec sa manche une petite friction sur sa
+paupi&egrave;re gauche, &agrave; l'instar des meilleurs acteurs quand
+ils ex&eacute;cutent du
+path&eacute;tique bourgeois.</p>
+<p>M. Jackson paraissait quelque peu intrigu&eacute; par les
+mani&egrave;res de Sam;
+mais, comme il avait remis les citations et n'avait plus rien &agrave;
+dire, il
+fit la feinte de mettre le gant unique qu'il portait ordinairement dans
+sa main, pour sauver les apparences, et retourna &agrave; son
+&eacute;tude rendre
+compte de sa mission.</p>
+<p>M. Pickwick dormit peu cette nuit-l&agrave;. Sa m&eacute;moire avait
+&eacute;t&eacute;
+d&eacute;sagr&eacute;ablement rafra&icirc;chie au sujet de l'action
+Bardell. Il d&eacute;jeuna de
+bonne heure le lendemain, et ordonnant &agrave; Sam de l'accompagner,
+se mit en
+route pour <i>Gray's Inn Square</i>.</p>
+<p>Au bout de Cheapside, M. Pickwick, dit en regardant derri&egrave;re
+lui:</p>
+<p>&laquo;Sam!</p>
+<p>&#8212;Monsieur, fit Sam en s'avan&ccedil;ant aupr&egrave;s de son
+ma&icirc;tre.</p>
+<p>&#8212;De quel c&ocirc;t&eacute;?</p>
+<p>&#8212;Par Newgate-Street, monsieur.&raquo;</p>
+<p>M. Pickwick ne se remit pas imm&eacute;diatement en route, mais
+pendant
+quelques secondes il regarda d'un air distrait le visage de Sam et
+poussa un profond soupir.</p>
+<p>&laquo;Qu'est-ce qu'il y a, monsieur?</p>
+<p>&#8212;Ce proc&egrave;s, Sam; il doit arriver le 14 du mois prochain.</p>
+<p>&#8212;Remarquable co&iuml;ncidence, monsieur.</p>
+<p>&#8212;Quoi de remarquable, Sam?</p>
+<p>&#8212;Le jour de la saint Valentin<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><sup><a
+ href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a></sup>, monsieur. Fameux
+jour
+pour juger une
+violation de promesse de mariage.&raquo;</p>
+<p>Le sourire de Sam Weller n'&eacute;veilla aucun rayon de
+gaiet&eacute; sur le visage
+de son ma&icirc;tre, qui se d&eacute;tourna vivement et continua son
+chemin en
+silence.</p>
+<p>Depuis quelque temps, M. Pickwick, plong&eacute; dans une profonde
+m&eacute;ditation,
+trottait en avant et Sam suivait par derri&egrave;re, avec une
+physionomie qui
+exprimait la plus heureuse et la plus enviable insouciance de chacun et
+de chaque chose; tout &agrave; coup, Sam, qui &eacute;tait toujours
+empress&eacute; de
+communiquer &agrave; son ma&icirc;tre les connaissances
+sp&eacute;ciales qu'il poss&eacute;dait,
+h&acirc;ta le pas jusqu'&agrave; ce qu'il f&ucirc;t sur les talons de
+M. Pickwick, et, lui
+montrant une maison devant laquelle ils passaient, lui dit:</p>
+<p>&laquo;Une jolie boutique de charcuterie, ici, monsieur.</p>
+<p>&#8212;Oui; elle en a l'air.</p>
+<p>&#8212;Une fameuse fabrique de saucisses.</p>
+<p>&#8212;Vraiment?</p>
+<p>&#8212;Vraiment? r&eacute;p&eacute;ta Sam avec une sorte d'indignation, un
+peu! Mais vous
+ne savez donc rien de rien, monsieur? C'est l&agrave; qu'un respectable
+industriel a disparu myst&eacute;rieusement il y a quatre ans.&raquo;</p>
+<p>M. Pickwick se retourna brusquement.</p>
+<p>&laquo;Est-ce que vous voulez dire qu'il a &eacute;t&eacute;
+assassin&eacute;?</p>
+<p>&#8212;Non, monsieur; mais je voudrais pouvoir le dire! C'est pire que
+&ccedil;a,
+monsieur. Il &eacute;tait le ma&icirc;tre de cette boutique et
+l'inventeur d'une
+nouvelle m&eacute;canique &agrave; vapeur, patent&eacute;e, pour
+fabriquer des saucisses sans
+fin. Sa machine aurait aval&eacute; un pav&eacute;, si vous l'aviez mis
+aupr&egrave;s, et
+l'aurait broy&eacute; en saucisses aussi ais&eacute;ment qu'un tendre
+b&eacute;b&eacute;. Il &eacute;tait
+joliment fier de sa m&eacute;canique, comme vous pensez; et, quand elle
+&eacute;tait
+en mouvement, il restait dans la cave pendant plusieurs heures,
+jusqu'&agrave;
+ce qu'il devint tout m&eacute;lancolique de joie. Il aurait
+&eacute;t&eacute; heureux comme
+un roi dans la possession de cette m&eacute;canique-l&agrave; et de
+deux jolis enfants
+par-dessus le march&eacute;, s'il n'avait pas eu une femme qui
+&eacute;tait la plus
+mauvaise des mauvaises. Elle &eacute;tait toujours autour de lui
+&agrave; le
+tarabuster et &agrave; lui corner dans les oreilles, tant qu'il n'y
+pouvait
+plus tenir. &laquo;Voyez-vous, ma ch&egrave;re, qu'il lui dit un jour,
+si vous
+pers&eacute;v&eacute;rez dans cette sorte d'amusement, je veux
+&ecirc;tre pendu si je ne
+pars pas pour l'Am&eacute;rique. Et voil&agrave;, qu'il dit.&#8212;Vous
+&ecirc;tes un grand
+feignant, qu'elle dit; et cela leur fera une belle jambe aux
+Am&eacute;ricains,
+si vous y allez.&raquo; Alors elle continue &agrave; l'agoniser pendant
+une
+demi-heure, et puis elle court dans le petit parloir, derri&egrave;re
+la
+boutique, et elle tombe dans des attaques, et elle crie qu'il la fera
+p&eacute;rir, et tout &ccedil;a avec des coups de pied et des coups de
+poing, que &ccedil;a
+dure trois heures. Pour lors, voil&agrave; que le lendemain matin, le
+mari ne
+se trouve pas. Il n'avait rien pris dans la caisse; il n'avait
+m&ecirc;me pas
+mis son paletot; ainsi, il &eacute;tait clair qu'il ne s'&eacute;tait
+pas pay&eacute;
+l'Am&eacute;rique. Cependant il ne revient pas le jour d'apr&egrave;s,
+ni la semaine
+d'apr&egrave;s non plus. La bourgeoise fait imprimer des affiches, pour
+dire
+que, s'il revenait, elle lui pardonnerait tout. Ce qui &eacute;tait
+fort
+lib&eacute;ral de sa part, puisqu'il ne lui avait rien fait au monde.
+Alors,
+tous les canaux sont visit&eacute;s; et, pendant deux mois
+apr&egrave;s, toutes les
+fois qu'on trouvait un corps mort, on le portait tout de go &agrave; la
+boutique des saucisses; mais pas un ne r&eacute;pondait au signalement.
+Elle
+fit courir le bruit que son mari s'&eacute;tait sauv&eacute;, et elle
+continua son
+commerce. Un samedi soir, un vieux petit gentleman, tr&egrave;s-maigre,
+vient
+dans la boutique, en grande col&egrave;re. &laquo;&Ecirc;tes-vous la
+ma&icirc;tresse de cette
+boutique ici? dit-il.&#8212;Oui, qu'elle dit.&#8212;Eh bien! madame, je suis venu
+pour vous avertir que ma famille et moi nous ne voulons pas &ecirc;tre
+&eacute;trangl&eacute;s &agrave; cause de vous. Et plus que &ccedil;a;
+permettez-moi de vous
+observer, madame, que, comme vous ne mettez pas de la viande de premier
+choix dans vos saucisses, vous pourriez bien trouver du b&#339;uf aussi bon
+march&eacute; que des boutons.&#8212;Des boutons? monsieur, dit-elle.&#8212;Des
+boutons,
+madame, dit l'autre en d&eacute;ployant un morceau de papier et lui
+montrant
+vingt ou trente moiti&eacute;s de boutons. Voil&agrave; un joli
+assaisonnement pour
+des saucisses, madame; des boutons de culotte.&#8212;Saperlote!
+s'&eacute;crie la
+veuve en se trouvant mal, c'est les boutons de mon mari!&raquo;
+L&agrave;-dessus,
+voila le vieux petit gentleman qui devient blanc comme du saindoux.
+&laquo;Je
+vois ce que c'est, dit la veuve; dans un moment d'impatience, il s'est
+b&ecirc;tement converti en saucisses!&raquo; Et c'&eacute;tait vrai,
+monsieur, poursuivit
+Sam en regardant en face le visage plein d'horreur de M. Pickwick,
+c'&eacute;tait vrai. Ou bien, peut-&ecirc;tre qu'il avait
+&eacute;t&eacute; pris dans la machine.
+Mais, en tout cas, le petit vieux gentleman, qui avait toujours
+ador&eacute;
+les saucisses, se sauva de la boutique comme un fou, et on n'en a
+jamais
+plus entendu parler depuis!&raquo;</p>
+<p>La relation de cette touchante trag&eacute;die domestique amena le
+ma&icirc;tre et le
+valet au cabinet de M. Perker. M. Lowten, tenant la porte &agrave;
+moiti&eacute;
+ouverte, &eacute;tait en conversation avec un homme dont l'air et les
+v&ecirc;tements
+paraissaient &eacute;galement mis&eacute;rables. Ses bottes
+&eacute;taient sans talons, et
+ses gants sans doigts. On voyait des traces de souffrances, de
+privations, presque de d&eacute;sespoir sur sa figure maigre et
+creus&eacute;e par les
+soucis. Il avait la conscience de sa pauvret&eacute;, car il se rangea
+sur le
+c&ocirc;t&eacute; obscur de l'escalier, lorsque M. Pickwick approcha.</p>
+<p>&laquo;C'est bien malheureux, disait l'&eacute;tranger avec un
+soupir.</p>
+<p>&#8212;Effectivement, r&eacute;pondit Lowten, en griffonnant son nom sur
+la porte,
+et en l'effa&ccedil;ant avec la barbe de sa plume. Voulez-vous lui
+faire dire
+quelque chose?</p>
+<p>&#8212;Quand pensez-vous qu'il reviendra?</p>
+<p>&#8212;Je n'en sais rien du tout, r&eacute;pliqua Lowten, en clignant de
+l'&#339;il &agrave; M.
+Pickwick, pendant que l'&eacute;tranger abaissait ses regards vers le
+plancher.</p>
+<p>&#8212;Ce n'est donc pas la peine de l'attendre? demanda le pauvre homme,
+en
+regardant d'un air d'envie dans le bureau.</p>
+<p>&#8212;Oh! non, r&eacute;torqua le clerc en se pla&ccedil;ant plus
+exactement au centre de
+la porte. Il est bien certain qu'il ne reviendra pas cette semaine...
+et
+c'est bien du hasard si nous le voyons la semaine d'apr&egrave;s. Quand
+une
+fois Perker est hors de la ville, il ne se presse pas d'y revenir.</p>
+<p>&#8212;Hors de la ville! s'&eacute;cria M. Pickwick, juste ciel! que c'est
+malheureux!</p>
+<p>&#8212;Ne vous en allez pas, monsieur Pickwick, dit Lowten; J'ai une
+lettre
+pour vous.&raquo;</p>
+<p>L'&eacute;tranger parut h&eacute;siter. Il contempla de nouveau le
+plancher; et le
+clerc fit un signe du coin de l'&#339;il &agrave; M. Pickwick, comme pour
+lui faire
+entendre qu'il y avait sous jeu une excellente plaisanterie: mais, ce
+que c'&eacute;tait, le philosophe n'aurait pas pu le deviner, quand il
+se
+serait agi de sa vie.</p>
+<p>&laquo;Entrez, monsieur Pickwick, dit Lowten. Eh bien! monsieur
+Watty,
+voulez-vous me donner un message, ou bien revenir?</p>
+<p>&#8212;Priez-le de laisser un mot pour m'apprendre o&ugrave; en est mon
+affaire,
+r&eacute;pondit le malheureux Watty. Pour l'amour de Dieu! ne l'oubliez
+pas,
+monsieur Lowten.</p>
+<p>&#8212;Non, non, je ne l'oublierai pas, r&eacute;pliqua le clerc.&#8212;Entrez,
+monsieur
+Pickwick.&#8212;Bonjour, monsieur Watty... un joli temps pour se promener,
+n'est-ce pas?&raquo; Ayant ainsi parl&eacute;, et voyant que
+l'&eacute;tranger h&eacute;sitait
+encore, il fit signe &agrave; Sam de suivre son ma&icirc;tre dans
+l'appartement, et
+ferma la porte au nez du pauvre diable.</p>
+<p>&laquo;Je crois qu'on n'a jamais vu un si insupportable
+banqueroutier depuis
+le commencement du monde! s'&eacute;cria Lowten, en jetant sa plume sur
+la
+table, avec toute la mauvaise humeur d'un homme outrag&eacute;. Il n'y
+a pas
+encore quatre ans que son affaire est devant la cour de la
+chancellerie,
+et je veux &ecirc;tre damn&eacute; s'il ne vient pas nous ennuyer deux
+fois par
+semaine. Il fait un peu froid, pourtant, pour perdre son temps debout,
+&agrave;
+la porte, avec de mis&eacute;rables r&acirc;p&eacute;s comme
+cela.&raquo;</p>
+<p>En prof&eacute;rant ces expressions de d&eacute;pit, Lowten attisait
+un feu
+remarquablement grand avec un tisonnier remarquablement petit; puis il
+ajouta: &laquo;Entrez par ici, monsieur Pickwick. Perker <i>y est</i>:
+je sais
+qu'il vous recevra volontiers.&raquo;</p>
+<p>&laquo;Ah! mon cher monsieur, dit le petit avou&eacute; en
+s'empressant de se lever,
+lorsque M. Pickwick lui fut annonc&eacute;. Et bien! mon cher monsieur,
+quelles nouvelles de votre affaire? Eh! vous avez entendu parler de nos
+amis de Freeman's Court? Ils ne se sont pas endormis; je sais cela. Ah!
+ce sont des gaillards bien madr&eacute;s, bien madr&eacute;s, en
+v&eacute;rit&eacute;.&raquo;</p>
+<p>En concluant cet &eacute;loge, M. Perker prit une prise de tabac
+emphatique,
+comme un tribut &agrave; la madrerie de MM. Dodson et Fogg.</p>
+<p>&laquo;Ce sont de fameux coquins! dit M. Pickwick.</p>
+<p>&#8212;Oui, oui, reprit le petit homme. C'est une affaire d'opinion, comme
+vous savez, et nous ne disputerons pas sur des mots. Il est tout simple
+que vous ne consid&eacute;riez pas ces choses l&agrave; d'un point de
+vue
+professionnel. Du reste, nous avons fait tout ce qui &eacute;tait
+n&eacute;cessaire.
+J'ai retenu ma&icirc;tre Snubbin.</p>
+<p>&#8212;Est-ce un habile avocat? demanda M. Pickwick.</p>
+<p>&#8212;Habile! Bon Dieu, quelle question m'adressez-vous l&agrave;, mon
+cher
+monsieur; mais ma&icirc;tre Snubbin est &agrave; la t&ecirc;te de sa
+profession. Il a trois
+fois plus d'affaires que les meilleurs avocats: il est engag&eacute;
+dans tous
+les proc&egrave;s de ce genre. Il ne faut pas r&eacute;p&eacute;ter
+cela au dehors, mais nous
+disons, entre nous, qu'il m&egrave;ne le tribunal par le bout du
+nez.&raquo;</p>
+<p>Le petit homme prit une autre prise de tabac, en faisant cette
+communication &agrave; M. Pickwick, et l'accompagna d'un geste
+myst&eacute;rieux.</p>
+<p>&laquo;Ils ont envoy&eacute; des citations &agrave; mes trois amis,
+dit le philosophe.</p>
+<p>&#8212;Ah! naturellement; ce sont des t&eacute;moins importants: ils vous
+ont vu
+dans une situation d&eacute;licate.</p>
+<p>&#8212;Mais ce n'est pas ma faute s'il lui a plu de se trouver mal! Elle
+s'est jet&eacute;e elle-m&ecirc;me dans mes bras.</p>
+<p>&#8212;C'est tr&egrave;s-probable, mon cher monsieur; tr&egrave;s-probable
+et tr&egrave;s-naturel.
+Rien n'est plus naturel, mon cher monsieur; mais qu'est-ce qui le
+prouvera?&raquo;</p>
+<p>M. Pickwick passa &agrave; un autre sujet, car la question de M.
+Perker l'avait
+un peu d&eacute;mont&eacute;. &laquo;Ils ont &eacute;galement
+cit&eacute; mon domestique, dit-il.</p>
+<p>&#8212;Sam?&raquo;</p>
+<p>M. Pickwick r&eacute;pliqua affirmativement:</p>
+<p>&laquo;Naturellement, mon cher monsieur; naturellement. Je le savais
+d'avance;
+j'aurais pu vous le dire, il y a un mois. Voyez-vous, mon cher
+monsieur,
+si vous voulez faire vos affaires vous-m&ecirc;me, apr&egrave;s les
+avoir confi&eacute;es &agrave;
+votre avou&eacute;, il faut en subir les cons&eacute;quences.&raquo;</p>
+<p>Ici M. Perker se redressa avec un air de dignit&eacute;, et fit
+tomber
+quelques grains de tabac, &eacute;gar&eacute;s sur son jabot.</p>
+<p>&laquo;Que veulent-ils donc prouver par son t&eacute;moignage?
+demanda M. Pickwick,
+apr&egrave;s deux ou trois minutes de silence.</p>
+<p>&#8212;Que vous l'avez envoy&eacute; &agrave; la plaignante pour faire
+quelques affaires de
+compromis, je suppose. Au reste, il n'y a pas beaucoup
+d'inconv&eacute;nient,
+car je ne crois pas que nos adversaires puissent tirer grand'chose de
+lui.</p>
+<p>&#8212;Je ne le crois pas, dit M. Pickwick, et malgr&eacute; sa vexation,
+il ne put
+s'emp&ecirc;cher de sourire &agrave; la pens&eacute;e de voir Sam
+para&icirc;tre comme t&eacute;moin.
+Quelle conduite tiendrons-nous? ajouta-t-il.</p>
+<p>&#8212;Nous n'en avons qu'une seule &agrave; adopter, mon cher monsieur;
+c'est de
+contre-examiner les t&eacute;moins, de nous fier &agrave;
+l'&eacute;loquence de Snubbin, de
+jeter de la poudre aux yeux des juges, et de nous en rapporter au jury.</p>
+<p>&#8212;Et si le verdict est contre moi?&raquo;</p>
+<p>M. Perker sourit, prit une tr&egrave;s-longue prise de tabac, attisa
+le feu,
+leva les &eacute;paules, et garda un silence expressif.</p>
+<p>&laquo;Vous voulez dire que dans ce cas il faudra que je paye les
+dommages-int&eacute;r&ecirc;ts?&raquo; reprit M. Pickwick, qui avait
+examin&eacute; avec un
+maintien s&eacute;v&egrave;re cette r&eacute;ponse
+t&eacute;l&eacute;graphique.</p>
+<p>Perker donna au feu une autre secousse fort peu n&eacute;cessaire,
+en disant:
+&laquo;J'en ai peur.</p>
+<p>&#8212;Et moi, reprit M. Pickwick avec &eacute;nergie, je vous annonce ici
+ma
+r&eacute;solution inalt&eacute;rable de ne payer aucun dommage
+quelconque, aucun,
+Perker. Pas une guin&eacute;e, pas un penny de mon argent ne
+s'engouffrera dans
+les poches de Dodson et Fogg. Telle est ma d&eacute;termination
+r&eacute;fl&eacute;chie,
+irr&eacute;vocable. Et en parlant ainsi, M. Pickwick d&eacute;chargea
+sur la table qui
+&eacute;tait aupr&egrave;s de lui un violent coup de poing, pour
+confirmer
+l'irr&eacute;vocabilit&eacute; de ses intentions.</p>
+<p>&#8212;Tr&egrave;s-bien, mon cher monsieur; tr&egrave;s-bien: vous savez
+mieux que personne
+ce que vous avez &agrave; faire.</p>
+<p>&#8212;Sans aucun doute, reprit notre h&eacute;ros avec vivacit&eacute;.
+O&ugrave; demeure ma&icirc;tre
+Snubbin?</p>
+<p>&#8212;Dans <i>Old-Square, Lincoln's Inn</i>.</p>
+<p>&#8212;Je d&eacute;sirerais le voir.</p>
+<p>&#8212;Voir ma&icirc;tre Snubbin! mon cher monsieur, s'&eacute;cria M.
+Perker, dans le
+plus grand &eacute;tonnement. Poh! Poh! impossible! Voir ma&icirc;tre
+Snubbin! Dieu
+vous b&eacute;nisse, mon cher monsieur, on n'a jamais entendu parler
+d'une
+chose semblable. Cela ne peut absolument pas se faire, &agrave; moins
+d'avoir
+pay&eacute; d'avance des honoraires de consultation, et d'avoir obtenu
+un
+rendez-vous.</p>
+<p>Malgr&eacute; tout cela, M. Pickwick avait d&eacute;cid&eacute;,
+non-seulement que cela
+pouvait se faire, mais que cela se ferait; et, en cons&eacute;quence,
+dix
+minutes apr&egrave;s avoir re&ccedil;u l'assurance que la chose
+&eacute;tait impossible, il
+fut conduit par son avou&eacute; dans le cabinet ext&eacute;rieur de
+l'illustre ma&icirc;tre
+Snubbin.</p>
+<p>C'&eacute;tait une pi&egrave;ce assez grande, mais sans tapis.
+Aupr&egrave;s du feu &eacute;tait une
+table couverte d'une serge, qui depuis longtemps avait perdu toute
+pr&eacute;tention &agrave; son ancienne couleur verte, et qui,
+gr&acirc;ces &agrave; l'&acirc;ge et &agrave; la
+poussi&egrave;re, &eacute;tait graduellement devenue grise,
+except&eacute; dans les endroits
+nombreux o&ugrave; elle &eacute;tait noircie d'encre. On voyait sur la
+table une
+&eacute;norme quantit&eacute; de petits paquets de papier,
+attach&eacute;s avec de la ficelle
+rouge; et, derri&egrave;re la table, un clerc assez &acirc;g&eacute;,
+dont l'apparence
+soign&eacute;e et la pesante cha&icirc;ne d'or accusaient clairement la
+client&egrave;le
+&eacute;tendue et lucrative de ma&icirc;tre Snubbin.</p>
+<p>&laquo;Le patron est-il dans son cabinet, monsieur Mallard, demanda
+Perker au
+vieux clerc, en lui offrant sa tabati&egrave;re, avec toute la
+courtoisie
+imaginable.</p>
+<p>&#8212;Oui, mais il est trop occup&eacute;. Voyez-vous toutes ces
+affaires? Il n'a
+pu encore donner d'opinion sur aucune d'elles, et cependant les
+honoraires d'exp&eacute;dition sont pay&eacute;s pour toutes.&raquo;</p>
+<p>Le clerc sourit en disant ceci, et respira sa prise de tabac avec
+une
+sensualit&eacute; qui semblait &ecirc;tre compos&eacute;e de go&ucirc;t
+pour le tabac et d'amour
+pour les honoraires.</p>
+<p>&laquo;&Ccedil;a ressemble &agrave; de la client&egrave;le, cela,
+dit Perker.</p>
+<p>&#8212;Oui, r&eacute;pondit le clerc, en offrant &agrave; son tour sa
+bo&icirc;te, avec la plus
+grande cordialit&eacute;; et le meilleur de l'affaire c'est que
+personne au
+monde, except&eacute; moi, ne peut lire l'&eacute;criture du patron. Si
+bien que,
+quand il a donn&eacute; son opinion, on est oblig&eacute; d'attendre
+que je l'aie
+copi&eacute;e, h&eacute;! h&eacute;! h&eacute;!</p>
+<p>&#8212;Ce qui profite &agrave; quelqu'un aussi bien qu'&agrave;
+ma&icirc;tre Snubbin, et
+contribue &agrave; vider la bourse du client, ha! ha! ha!&raquo;</p>
+<p>&Agrave; cette observation, le clerc recommen&ccedil;a &agrave;
+rire; non pas d'un rire
+bruyant et ouvert, mais d'un ricanement silencieux, int&eacute;rieur,
+qui
+faisait mal &agrave; M. Pickwick. Quand un homme saigne
+int&eacute;rieurement, c'est
+une chose fort dangereuse pour lui; mais quand il rit
+int&eacute;rieurement,
+cela ne pr&eacute;sage rien de bon pour les autres.</p>
+<p>&laquo;Est-ce que vous n'avez pas fait la petite note des honoraires
+que je
+vous dois? reprit Perker.</p>
+<p>&#8212;Non; pas encore.</p>
+<p>&#8212;Faites-la donc, je vous en prie. Je vous enverrai un mandat. Mais
+vous
+&ecirc;tes trop occup&eacute; &agrave; empocher l'argent comptant pour
+penser &agrave; vos
+d&eacute;biteurs, h&eacute;! h&eacute;! h&eacute;!&raquo;</p>
+<p>Cette plaisanterie parut chatouiller agr&eacute;ablement le clerc,
+et il se
+r&eacute;gala sur nouveaux frais de son ricanement &eacute;go&iuml;ste.</p>
+<p>&laquo;Maintenant M. Mallard, mon cher ami, dit M. Perker en
+recouvrant tout
+d'un coup sa gravit&eacute;, et en tirant par le revers de son habit le
+grand
+clerc du grand avocat, dans un coin de la chambre, il faut que vous
+persuadiez au patron de me recevoir avec mon client que voil&agrave;.</p>
+<p>&#8212;Allons! allons! en voil&agrave; une bonne! voir ma&icirc;tre
+Snubbin? C'est par
+trop absurde!&raquo;</p>
+<p>Malgr&eacute; l'absurdit&eacute; de la proposition, le clerc se
+laissa doucement
+emmener hors de l'ou&iuml;e de M. Pickwick, puis apr&egrave;s quelques
+chuchotements, il disparut dans le sanctuaire du luminaire de la
+justice. Il en revint bient&ocirc;t sur la pointe du pied et informa M.
+Perker
+et M. Pickwick qu'il avait d&eacute;cid&eacute; ma&icirc;tre Snubbin
+&agrave; les admettre
+sur-le-champ, en violation de toutes les r&egrave;gles &eacute;tablies.</p>
+<p>Ma&icirc;tre Snubbin, suivant la phrase re&ccedil;ue, pouvait avoir
+une cinquantaine
+d'ann&eacute;es. C'&eacute;tait un de ces individus p&acirc;les,
+maigres, dess&eacute;ch&eacute;s, dont la
+figure ressemble &agrave; une lanterne de corne. Il avait des yeux
+ronds,
+saillants, ternes comme on en rencontre ordinairement dans la
+t&ecirc;te des
+gens qui se sont appliqu&eacute;s pendant de longues ann&eacute;es
+&agrave; de laborieuses et
+monotones &eacute;tudes; des yeux qui l'auraient fait reconna&icirc;tre
+pour myope
+quand m&ecirc;me on n'aurait pas vu le lorgnon qui se dandinait sur sa
+poitrine, au bout d'un large ruban noir. Ses cheveux &eacute;taient
+rares et
+gr&ecirc;les, ce qu'on pouvait attribuer en partie &agrave; ce qu'il
+n'avait jamais
+sacrifi&eacute; beaucoup de temps &agrave; leur arrangement, mais
+surtout &agrave; ce qu'il
+avait port&eacute; pendant vingt-cinq ans la perruque l&eacute;gale,
+que l'on voyait
+derri&egrave;re lui, sur une t&ecirc;te &agrave; perruque. Les traces
+de poudre qui
+souillaient son collet, la cravate de batiste mal blanchie et plus mal
+attach&eacute;e, qui entourait son cou, indiquaient que, depuis qu'il
+avait
+quitt&eacute; la cour, il n'avait pas eu le temps de faire le moindre
+changement dans sa toilette; et l'air malpropre du reste de son
+costume,
+donnait lieu de croire qu'il aurait pu avoir tout le temps
+d&eacute;sirable,
+sans que sa tournure en f&ucirc;t am&eacute;lior&eacute;e. Des livres
+de droit, des
+monceaux de papiers, des lettres ouvertes, &eacute;taient
+r&eacute;pandus sur la
+table, sans aucune apparence d'ordre. L'ameublement &eacute;tait vieux
+et
+d&eacute;labr&eacute;, les portes de la biblioth&egrave;que semblaient
+vermoulues; &agrave; chaque
+pas la poussi&egrave;re s'&eacute;levait en petits nuages du tapis
+r&acirc;p&eacute;; les rideaux
+&eacute;taient jaunis par l'&acirc;ge et par la fum&eacute;e, et
+l'&eacute;tat de toutes choses,
+dans le cabinet, prouvait, clair comme le jour, que ma&icirc;tre
+Snubbin &eacute;tait
+trop absorb&eacute; par sa profession pour faire attention &agrave; ses
+aises.</p>
+<p>L'illustre avocat s'occupait &agrave; &eacute;crire, lorsque ses
+clients entr&egrave;rent; il
+salua d'un air distrait, quand M. Pickwick lui fut
+pr&eacute;sent&eacute; par son
+avou&eacute;, fit signe &agrave; ses visiteurs de s'asseoir,
+pla&ccedil;a soigneusement sa
+plume dans son encrier, croisa sa jambe gauche sur sa jambe droite, et
+attendit qu'on lui adress&acirc;t la parole.</p>
+<p>&laquo;Ma&icirc;tre Snubbin, dit M. Perker, M. Pickwick est le
+d&eacute;fendeur dans
+Bardell et Pickwick.</p>
+<p>&#8212;Est-ce que je suis retenu pour cette affaire-l&agrave;?</p>
+<p>&#8212;Oui, monsieur.&raquo;</p>
+<p>L'avocat inclina la t&ecirc;te, et attendit une autre communication.</p>
+<p>&laquo;Ma&icirc;tre Snubbin, reprit le petit avou&eacute;, M.
+Pickwick avait le plus vif
+d&eacute;sir de vous voir, avant que vous entrepreniez sa cause, pour
+vous
+assurer qu'il n'y a aucun fondement, aucun pr&eacute;texte &agrave;
+l'action intent&eacute;e
+contre lui, et pour vous affirmer qu'il ne para&icirc;trait pas devant
+la
+cour, si sa conscience n'&eacute;tait pas compl&egrave;tement
+tranquille en r&eacute;sistant
+aux demandes de la plaignante.&#8212;Ai-je bien exprim&eacute; votre
+pens&eacute;e, mon
+cher monsieur? continua le petit homme en se tournant vers M. Pickwick.</p>
+<p>&#8212;Parfaitement.&raquo;</p>
+<p>Ma&icirc;tre Snubbin d&eacute;veloppa son lorgnon, l'&eacute;leva
+&agrave; la hauteur de ses yeux,
+et apr&egrave;s avoir consid&eacute;r&eacute; notre h&eacute;ros
+pendant quelques secondes, avec une
+grande curiosit&eacute;, se tourna vers M. Perker, et lui dit en
+souriant
+l&eacute;g&egrave;rement:</p>
+<p>&laquo;La cause de M. Pickwick est-elle bonne?&raquo;</p>
+<p>L'avou&eacute; leva les &eacute;paules.</p>
+<p>&laquo;Vous proposez-vous d'appeler des t&eacute;moins?</p>
+<p>&#8212;Non, monsieur.&raquo;</p>
+<p>Le sourire de l'avocat se dessina de plus en plus; il dandina sa
+jambe
+avec une violence redoubl&eacute;e, et se rejetant en arri&egrave;re
+dans son
+fauteuil, il toussa dubitativement.</p>
+<p>Tout l&eacute;gers qu'&eacute;taient ces indices des sentiments de
+l'avocat, ils ne
+furent pas perdus pour M. Pickwick. Il fixa plus solidement sur son nez
+les b&eacute;sicles &agrave; travers lesquelles il avait attentivement
+contempl&eacute; les
+d&eacute;monstrations que l'homme de loi avait laiss&eacute;
+&eacute;chapper, puis il lui
+dit, avec une grande &eacute;nergie, et en d&eacute;pit des clins d'&#339;il
+et des
+froncements de sourcils de l'avou&eacute;:</p>
+<p>&laquo;Mon d&eacute;sir de vous &ecirc;tre pr&eacute;sent&eacute;
+dans un semblable but, monsieur, para&icirc;t
+sans doute fort extraordinaire &agrave; une personne qui voit tant
+d'affaires
+du m&ecirc;me genre?&raquo;</p>
+<p>L'avocat essaya de regarder gravement son feu, mais il eut beau
+faire,
+le sourire revint encore sur ses l&egrave;vres. M. Pickwick continua:</p>
+<p>&laquo;Les gentlemen de votre profession, monsieur, voient toujours
+le plus
+mauvais c&ocirc;t&eacute; de la nature humaine. Toutes les discussions,
+toutes les
+rancunes, toutes les haines, se produisent devant vous. Vous savez par
+exp&eacute;rience jusqu'&agrave; quel point les jur&eacute;s se
+laissent prendre par la mise
+en sc&egrave;ne, et naturellement vous attribuez aux autres le
+d&eacute;sir
+d'employer, dans un but d'int&eacute;r&ecirc;t et de d&eacute;ception,
+le moyen dont vous
+connaissez si bien la valeur, parce que vous l'employez constamment
+dans
+l'intention louable et honorable de faire tout ce qui est possible en
+faveur de vos clients. Je crois qu'il faut attribuer &agrave; cette
+cause
+l'opinion vulgaire mais g&eacute;n&eacute;rale, que vous &ecirc;tes,
+comme corps, froids,
+soup&ccedil;onneux, &eacute;go&iuml;stes. Je sais donc fort bien,
+monsieur, tout le
+d&eacute;savantage qu'il y a &agrave; vous faire une semblable
+d&eacute;claration, dans la
+circonstance o&ugrave; je me trouve. N&eacute;anmoins, comme vous l'a
+dit mon ami, M.
+Perker, je suis venu ici pour vous d&eacute;clarer positivement que je
+suis
+innocent de l'action qu'on m'impute; et quoique je connaisse
+parfaitement l'inestimable valeur de votre assistance, je vous demande
+la permission d'ajouter que je renoncerais &agrave; me servir de votre
+talent,
+si vous n'&eacute;tiez pas absolument convaincu de ma
+sinc&eacute;rit&eacute;.&raquo;</p>
+<p>Longtemps avant la fin de ce discours (qui, nous devons le dire,
+&eacute;tait
+d'une nature fort prolixe pour M. Pickwick), l'avocat &eacute;tait
+retomb&eacute; dans
+ses distractions. Cependant, au bout de quelques minutes de silence et
+apr&egrave;s avoir repris sa plume, il parut se ressouvenir de la
+pr&eacute;sence de
+son client, et levant les yeux de dessus son papier, il dit d'un ton
+assez brusque:</p>
+<p>&laquo;Qui est-ce qui est avec moi dans cette cause?</p>
+<p>&#8212;M. Phunky, r&eacute;pliqua l'avou&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Phunky? Phunky? Je n'ai jamais entendu ce nom-l&agrave;. C'est donc
+un jeune
+homme?</p>
+<p>&#8212;Oui, c'est un tr&egrave;s-jeune homme. Il n'y a que quelques
+semaines qu'il a
+plaid&eacute; sa premi&egrave;re cause, il n'y a pas encore huit ans
+qu'il est au
+barreau.</p>
+<p>&#8212;Oh! c'est ce que je pensais, reprit ma&icirc;tre Snubbin, avec cet
+accent de
+commis&eacute;ration que l'on emploie dans le monde pour parler d'un
+pauvre
+petit enfant sans appui.&#8212;M. Mallard, envoyez chez monsieur...
+monsieur....</p>
+<p>&#8212;Phunky, Holborn-Court, suppl&eacute;a M. Perker</p>
+<p>&#8212;Tr&egrave;s-bien. Faites-lui dire, je vous prie, de venir ici un
+instant.&raquo;</p>
+<p>M. Mallard partit pour ex&eacute;cuter sa commission, et
+ma&icirc;tre Snubbin retomba
+dans son abstraction, jusqu'au moment o&ugrave; M. Phunky fut introduit.</p>
+<p>M. Phunky &eacute;tait un homme d'un &acirc;ge m&ucirc;r, quoique un
+avocat en bourgeon. Il
+avait des mani&egrave;res timides, embarrass&eacute;es, et en parlant,
+il h&eacute;sitait
+p&eacute;niblement. Cependant ce d&eacute;faut ne semblait pas lui
+&ecirc;tre naturel, mais
+paraissait provenir de la conscience qu'il avait des obstacles que lui
+opposait son manque de fortune ou de protections, ou peut-&ecirc;tre
+bien de
+savoir faire. Il &eacute;tait intimid&eacute; par l'avocat, et se
+montrait
+obs&eacute;quieusement poli pour l'avou&eacute;.</p>
+<p>&laquo;Je n'ai pas encore eu le plaisir de vous voir, M.
+Phunky,&raquo; dit ma&icirc;tre
+Snubbin avec une condescendance hautaine.</p>
+<p>M. Phunky salua. Il avait eu, pendant huit ans et plus, le plaisir
+de
+voir ma&icirc;tre Snubbin, et de l'envier aussi, avec toute l'envie
+d'un homme
+pauvre.</p>
+<p>&laquo;Vous &ecirc;tes avec moi dans cette cause, &agrave; ce que
+j'apprends? poursuivit
+l'avocat.&raquo;</p>
+<p>Si M. Phunky avait &eacute;t&eacute; riche, il aurait
+imm&eacute;diatement envoy&eacute; chercher
+son clerc, pour savoir ce qui en &eacute;tait; s'il avait
+&eacute;t&eacute; habile, il aurait
+appliqu&eacute; son index &agrave; son front et aurait
+t&acirc;ch&eacute; de se rappeler si, dans
+la multitude de ses engagements, il s'en trouvait un pour cette
+affaire:
+mais, comme il n'&eacute;tait ni riche ni habile (dans ce sens, du
+moins), il
+devint rouge et salua.</p>
+<p>&laquo;Avez-vous lu les pi&egrave;ces, M. Phunky? continua le grand
+avocat.&raquo;</p>
+<p>Ici encore, M. Phunky aurait d&ucirc; d&eacute;clarer qu'il n'en
+avait aucun
+souvenir; mais comme il avait examin&eacute; tous les papiers qui lui
+avaient
+&eacute;t&eacute; remis, et comme, le jour ou la nuit, il n'avait pas
+pens&eacute; &agrave; autre
+chose depuis deux mois qu'il avait &eacute;t&eacute; retenu comme
+junior de ma&icirc;tre
+Snubbin, il devint encore plus rouge, et salua sur nouveaux frais.</p>
+<p>&laquo;Voici M. Pickwick, reprit l'avocat en agitant sa plume dans
+la
+direction de l'endroit o&ugrave; notre philosophe se tenait debout.</p>
+<p>M. Phunky salua M. Pickwick avec toute la r&eacute;v&eacute;rence
+qu'inspire un
+premier client, et ensuite inclina la t&ecirc;te du c&ocirc;t&eacute;
+de son chef.</p>
+<p>&laquo;Vous pourriez emmener M. Pickwick, dit ma&icirc;tre Snubbin,
+et... et... et
+&eacute;couter tout ce que M. Pickwick voudra vous communiquer.
+Apr&egrave;s cela,
+nous aurons une consultation, naturellement.&raquo;</p>
+<p>Ayant ainsi donn&eacute; &agrave; entendre qu'il avait
+&eacute;t&eacute; d&eacute;rang&eacute; suffisamment,
+ma&icirc;tre Snubbin qui &eacute;tait devenu de plus en plus distrait,
+appliqua son
+lorgnon &agrave; ses yeux, pendant un instant, salua
+l&eacute;g&egrave;rement, et s'enfon&ccedil;a
+plus profond&eacute;ment dans l'affaire qu'il avait devant lui.
+C'&eacute;tait une
+prodigieuse affaire; une interminable proc&eacute;dure
+occasionn&eacute;e par le fait
+d'un individu, d&eacute;c&eacute;d&eacute; depuis environ un
+si&egrave;cle, et qui avait envahi un
+sentier conduisant d'un endroit d'o&ugrave; personne n'&eacute;tait
+jamais venu, &agrave; un
+autre endroit o&ugrave; personne n'&eacute;tait jamais all&eacute;!</p>
+<p>M. Phunky ne voulant jamais consentir &agrave; passer une porte
+avant M.
+Pickwick et son avou&eacute;, il leur fallut quelque temps avant
+d'arriver dans
+le square. Ils s'y promen&egrave;rent longtemps en long et en large, et
+le
+r&eacute;sultat de leur conf&eacute;rence fut qu'il &eacute;tait fort
+difficile de pr&eacute;voir si
+le verdict serait favorable ou non; que personne ne pouvait avoir la
+pr&eacute;tention de pr&eacute;dire le r&eacute;sultat de l'affaire;
+enfin qu'on &eacute;tait fort
+heureux d'avoir pr&eacute;venu l'autre partie, en retenant ma&icirc;tre
+Snubbin.</p>
+<p>Apr&egrave;s avoir entendu diff&eacute;rents autres topiques de
+doute et de
+consolation, &eacute;galement bien appropri&eacute;s &agrave; son
+affaire, M. Pickwick tira
+Sam du profond sommeil o&ugrave; il &eacute;tait tomb&eacute; depuis
+une heure, et ayant dit
+adieu &agrave; Lowten, retourna dans la Cit&eacute;, suivi de son
+fid&egrave;le domestique.</p>
+<div class="footnotes">
+<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span
+ class="label">[1]</span></a> &Agrave; une certaine heure, les places
+des th&eacute;&acirc;tres anglais ne se
+payent plus que moiti&eacute; prix.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span
+ class="label">[2]</span></a> Jour o&ugrave; un grand nombre d'amoureux
+et d'amoureuses
+s'adressent, sous le voile de l'anonyme, des d&eacute;clarations
+s&eacute;rieuses ou
+ironiques.<br/>
+<br/>
+</p>
+</div>
+</div>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;"/>
+<h2><a name="CHAPITRE_III" id="CHAPITRE_III">CHAPITRE III.</a></h2>
+<h3>O&ugrave; l'on d&eacute;crit plus compendieusement que ne l'a
+jamais fait aucun
+journal de la cour une soir&eacute;e de gar&ccedil;on, donn&eacute;e
+par M. Bob Sawyer en son
+domicile, dans le <i>Borough</i>.</h3>
+<p>Le repos et le silence qui caract&eacute;risent Lant-street, dans le
+<i>Borough</i><a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><sup><a
+ href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a></sup>, font couler
+jusqu'au
+fond de l'&acirc;me les tr&eacute;sors d'une douce
+m&eacute;lancolie. C'est une rue de traverse dont la monotonie est
+consolante
+et o&ugrave; l'on voit toujours beaucoup d'&eacute;criteaux aux
+crois&eacute;es. Une maison,
+dans Lant-street, ne pourrait gu&egrave;re recevoir la
+d&eacute;nomination d'<i>h&ocirc;tel</i>,
+dans la stricte acception du mot; mais, cependant, c'est un domicile
+fort souhaitable. Si quelqu'un d&eacute;sire se retirer du monde, se
+soustraire
+&agrave; toutes les tentations, se pr&eacute;cautionner contre tout ce
+qui pourrait
+l'engager &agrave; regarder par la fen&ecirc;tre, nous lui recommandons
+Lant-street
+par-dessus toute autre rue.</p>
+<p>Dans cette heureuse retraite sont colonis&eacute;es quelques
+blanchisseuses de
+fin, une poign&eacute;e d'ouvriers relieurs, un ou deux recors,
+plusieurs
+petits employ&eacute;s des Docks, une pinc&eacute;e de
+couturi&egrave;res et un
+assaisonnement d'ouvriers tailleurs. La majorit&eacute; des
+aborig&egrave;nes dirige
+ses facult&eacute;s vers la location d'appartements garnis, ou se
+d&eacute;voue &agrave; la
+saine et lib&eacute;rale profession de la calandre. Ce qu'il y a de
+plus
+remarquable dans la nature morte de cette r&eacute;gion, ce sont les
+volets
+verts, les &eacute;criteaux de location, les plaques de cuivre sur les
+portes
+et les poign&eacute;es de sonnettes du m&ecirc;me m&eacute;tal. Les
+principaux sp&eacute;cimens du
+r&egrave;gne animal sont les gar&ccedil;ons de taverne, les marchands
+de petits
+g&acirc;teaux et les marchands de pommes de terre cuites. La population
+est
+nomade; elle dispara&icirc;t habituellement &agrave; l'approche du
+terme, et
+g&eacute;n&eacute;ralement pendant la nuit. Les revenus de S.M. sont
+rarement
+recueillis dans cette vall&eacute;e fortun&eacute;e. Les loyers sont
+hypoth&eacute;tiques, et
+la distribution de l'eau est souvent interrompue faute du payement de
+la
+rente.</p>
+<p>Au commencement de la soir&eacute;e &agrave; laquelle M. Pickwick
+avait &eacute;t&eacute; invit&eacute;
+par M. Bob Sawyer, ce jeune praticien et son ami, M. Ben Allen,
+s'&eacute;talaient aux deux coins de la chemin&eacute;e, au premier
+&eacute;tage d'une des
+maisons de la rue que nous venons de d&eacute;crire. Les
+pr&eacute;paratifs de
+r&eacute;ception paraissaient complets. Les parapluies avaient
+&eacute;t&eacute; retir&eacute;s du
+passage et entass&eacute;s derri&egrave;re la porte de
+l'arri&egrave;re-parloir; la servante
+de la propri&eacute;taire avait &ocirc;t&eacute; son bonnet et son
+ch&acirc;le de dessus la rampe
+de l'escalier, o&ugrave; ils &eacute;taient habituellement
+d&eacute;pos&eacute;s. Il ne restait que
+deux paires de socques sur le paillasson, derri&egrave;re la porte de
+la rue;
+enfin, une chandelle de cuisine, dont la m&egrave;che &eacute;tait fort
+longue,
+br&ucirc;lait gaiement sur le bord de la fen&ecirc;tre de l'escalier.
+M. Bob Sawyer
+avait achet&eacute; lui-m&ecirc;me les spiritueux dans un caveau de
+High-street, et
+avait pr&eacute;c&eacute;d&eacute; jusqu'&agrave; son domicile celui
+qui les portait, pour emp&ecirc;cher
+la possibilit&eacute; d'une erreur. Le punch &eacute;tait
+d&eacute;j&agrave; pr&eacute;par&eacute; dans une
+casserole de cuivre. Une petite table, couverte d'une vieille serge
+verte, avait &eacute;t&eacute; amen&eacute;e du parloir pour jouer aux
+cartes, et les verres
+de l'&eacute;tablissement, avec ceux qu'on avait emprunt&eacute;s
+&agrave; la taverne
+voisine, garnissaient un plateau, sur le carr&eacute;.</p>
+<p>Nonobstant la nature singuli&egrave;rement satisfaisante de tous ces
+arrangements, un nuage obscurcissait la physionomie de M. Bob Sawyer.
+Assis &agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui, Ben Allen regardait
+attentivement les charbons avec
+une expression de sympathie qui vibra m&eacute;lancoliquement dans sa
+voix
+lorsqu'il se prit &agrave; dire, apr&egrave;s un long silence:</p>
+<p>&laquo;C'est damnant qu'elle ait tourn&eacute; &agrave; l'aigre
+justement aujourd'hui! Elle
+aurait bien d&ucirc; attendre jusqu'&agrave; demain.</p>
+<p>&#8212;C'est pure m&eacute;chancet&eacute;, pure m&eacute;chancet&eacute;!
+r&eacute;torqua M. Bob Sawyer avec
+v&eacute;h&eacute;mence. Elle dit que, si j'ai assez d'argent pour
+donner une soir&eacute;e,
+je dois en avoir assez pour payer son petit m&eacute;moire.</p>
+<p>&#8212;Depuis combien de temps court-il? demanda M. Ben Allen (par
+parenth&egrave;se
+un m&eacute;moire est l'engin locomotif le plus extraordinaire que le
+g&eacute;nie de
+l'homme ait jamais invent&eacute;: une fois en mouvement, il continue
+&agrave; courir
+de soi-m&ecirc;me, sans jamais s'arr&ecirc;ter, durant la vie la plus
+longue).</p>
+<p>&#8212;Il n'y a gu&egrave;re que trois ou quatre mois&raquo;,
+r&eacute;pliqua l'autre.</p>
+<p>Ben Allen toussa d'un air d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; en
+contemplant fixement les barres
+de la grille. &Agrave; la fin, il ajouta:</p>
+<p>&laquo;&Ccedil;a sera diablement d&eacute;sagr&eacute;able si elle
+se met dans la t&ecirc;te de faire son
+sabbat quand les amis seront arriv&eacute;s, hein?</p>
+<p>&#8212;Horrible! murmura Bob Sawyer, horrible!&raquo;</p>
+<p>En ce moment un l&eacute;ger coup se fit entendre &agrave; la porte.
+M. Bob Sawyer
+jeta un regard expressif &agrave; son ami; et, lorsqu'il eut dit:
+&laquo;Entrez!&raquo; on
+vit appara&icirc;tre dans l'ouverture de la porte la t&ecirc;te mal
+peign&eacute;e d'une
+servante, dont l'apparence aurait fait peu d'honneur &agrave; la fille
+d'un
+balayeur retrait&eacute;.</p>
+<p>&laquo;Sauf votre respect, monsieur Sawyer, Mme Raddle d&eacute;sire
+vous parler.&raquo;</p>
+<p>M. Bob Sawyer n'avait pas encore m&eacute;dit&eacute; sa
+r&eacute;ponse, lorsque la jeune
+fille disparut subitement, comme quelqu'un qui est violemment
+tir&eacute; par
+derri&egrave;re, et en m&ecirc;me temps un autre coup fut frapp&eacute;
+&agrave; la porte, un coup
+sec et d&eacute;cid&eacute;, qui semblait dire: me voici; c'est moi.</p>
+<p>M. Bob Sawyer regarda son ami avec un air de mortelle
+appr&eacute;hension, et
+cria de nouveau: &laquo;Entrez.&raquo;</p>
+<p>La permission n'&eacute;tait nullement n&eacute;cessaire, car, avant
+qu'elle f&ucirc;t
+articul&eacute;e, une petite femme, p&acirc;le et tremblante de
+col&egrave;re, s'&eacute;tait
+&eacute;lanc&eacute;e dans la chambre.</p>
+<p>&laquo;M. Sawyer, dit-elle en s'effor&ccedil;ant de para&icirc;tre
+calme, voulez-vous avoir
+la bont&eacute; de r&eacute;gler mon petit m&eacute;moire? Je vous
+serai bien oblig&eacute;e, parce
+que j'ai mon loyer &agrave; payer ce soir, et que mon
+propri&eacute;taire est en bas
+qui attend.&raquo;</p>
+<p>Ici la petite femme se frotta les mains et fixa fi&egrave;rement ses
+regards
+sur la muraille, par-dessus la t&ecirc;te de M. Bob Sawyer.</p>
+<p>&laquo;Je suis excessivement f&acirc;ch&eacute; de vous incommoder,
+madame Raddle, r&eacute;pondit
+Bob avec d&eacute;f&eacute;rence, mais....</p>
+<p>&#8212;Oh! cela ne m'incommode pas, interrompit la petite femme, d'une
+voix
+aigre. Je n'en avais pas absolument besoin avant le jour d'aujourd'hui;
+mais, comme cet argent-l&agrave; va directement dans la poche du
+propri&eacute;taire,
+autant valait que vous le gardissiez pour moi. Vous me l'avez promis
+pour aujourd'hui, monsieur Sawyer, et tous les gentlemen qui ont
+v&eacute;cu
+ici ont toujours tenu leur parole, comme doit le faire
+n&eacute;cessairement
+quiconque est v&eacute;ritablement un gentleman.&raquo;</p>
+<p>Ayant ainsi parl&eacute;, mistress Raddle secoua sa t&ecirc;te,
+mordit ses l&egrave;vres, se
+frotta les mains encore plus fort, et regarda le mur plus fixement que
+jamais. Il &eacute;tait clair que la vapeur s'amassait, comme le dit
+plus tard
+M. Bob lui-m&ecirc;me, dans un style d'all&eacute;gorie orientale.</p>
+<p>&laquo;Je suis bien f&acirc;ch&eacute;, madame Raddle,
+r&eacute;pondit-il avec toute l'humilit&eacute;
+imaginable; mais le fait est que j'ai &eacute;t&eacute;
+d&eacute;sappoint&eacute; dans la cit&eacute;
+aujourd'hui.&raquo;</p>
+<p>C'est un endroit bien extraordinaire que cette cit&eacute;; nous
+connaissons un
+nombre &eacute;tonnant de gens qui y sont journellement
+d&eacute;sappoint&eacute;s.</p>
+<p>&laquo;Eh bien! monsieur Sawyer, dit mistress Raddle en se plantant
+solidement
+sur une des rosaces du tapis de Kidderminster, qu'est-ce que cela me
+fait &agrave; moi?</p>
+<p>&#8212;Je... je suis certain, madame Raddle, r&eacute;pondit Bob en
+&eacute;ludant la
+derni&egrave;re question; je suis certain qu'avant le milieu de la
+semaine
+prochaine nous pourrons tout ajuster, et qu'ensuite nous marcherons
+plus
+r&eacute;guli&egrave;rement.&raquo;</p>
+<p>C'&eacute;tait l&agrave; tout ce que voulait Mme Raddle. Elle avait
+escalad&eacute;
+l'appartement de l'infortun&eacute; Bob avec tant d'envie de faire une
+sc&egrave;ne,
+qu'elle aurait &eacute;t&eacute; probablement contrari&eacute;e si elle
+avait re&ccedil;u son
+argent. En effet, elle &eacute;tait singuli&egrave;rement bien
+dispos&eacute;e pour une
+r&eacute;cr&eacute;ation de ce genre, car elle venait
+d'&eacute;changer, dans la cuisine,
+avec M. Raddle, quelques compliments pr&eacute;paratoires.</p>
+<p>&laquo;Supposez-vous, monsieur Sawyer, s'&eacute;cria-t-elle en
+&eacute;levant la voix pour
+l'&eacute;dification des voisins, supposez-vous que je garderai
+&eacute;ternellement
+dans ma maison un individu qui ne pense jamais &agrave; payer son
+loyer, et qui
+ne donne pas m&ecirc;me un rouge liard pour le beurre et pour le sucre
+de son
+d&eacute;jeuner, ni pour le lait qu'on lui ach&egrave;te &agrave; la
+porte? Supposez-vous
+qu'une femme honn&ecirc;te et laborieuse, qui a v&eacute;cu vingt ans
+dans cette rue
+(dix ans sur le pav&eacute; et neuf ans et neuf mois dans cette
+maison), n'a
+rien autre chose &agrave; faire que de s'&eacute;reinter pour loger et
+nourrir un tas
+de paresseux qui sont toujours &agrave; fumer, &agrave; boire et
+&agrave; fl&acirc;ner, au lieu de
+travailler pour payer leur m&eacute;moire? Supposez-vous....</p>
+<p>&#8212;Ma bonne dame, dit M. Ben Allen d'une voix conciliante....</p>
+<p>&#8212;Ayez la bont&eacute;, monsieur, de garder vos observations pour
+vous-m&ecirc;me,
+dit mistress Raddle en comprimant soudain le rapide torrent de son
+&eacute;loquence, et en s'adressant &agrave; l'interrupteur avec une
+lenteur et une
+solennit&eacute; imposante. Je ne pense pas, monsieur, que vous ayez
+aucun
+droit de m'adresser votre conversation? Je ne pense pas vous avoir
+lou&eacute;
+cet appartement?</p>
+<p>&#8212;Non, certainement, r&eacute;pondit Benjamin.</p>
+<p>&#8212;Parfaitement, monsieur, r&eacute;torqua mistress Raddle avec une
+politesse
+hautaine; parfaitement, monsieur; et vous voudrez bien alors vous
+contenter de briser les bras et les jambes du pauvre monde, dans les
+h&ocirc;pitaux, et vous tenir &agrave; votre place. Autrement il y aura
+peut-&ecirc;tre ici
+quelque personne qui vous y fera tenir, monsieur.</p>
+<p>&#8212;Mais vous &ecirc;tes une femme si peu raisonnable..., dit Benjamin.</p>
+<p>&#8212;Je vous demande excuse, jeune homme, s'&eacute;cria mistress
+Raddle, que la
+col&egrave;re inondait d'une sueur froide. Voulez-vous avoir la
+bont&eacute; de
+r&eacute;p&eacute;ter un peu ce mot-l&agrave;?</p>
+<p>&#8212;Madame, r&eacute;pondit Benjamin, qui commen&ccedil;ait &agrave;
+devenir inquiet pour son
+propre compte, je n'attachais pas d'offense &agrave; cette expression.</p>
+<p>&#8212;Je vous demande excuse, jeune homme, reprit mistress Raddle d'un
+ton
+encore plus imp&eacute;ratif et plus &eacute;lev&eacute;. Qui avez-vous
+appel&eacute; une femme?
+Est-ce &agrave; moi que vous adressez cette remarque-l&agrave;,
+monsieur?</p>
+<p>&#8212;Eh! mon Dieu!... fit Benjamin.</p>
+<p>&#8212;Je vous demande, oui ou non, si c'est &agrave; moi que vous
+appliquez ce
+nom-l&agrave;, monsieur? interrompit mistress Raddle avec fureur, en
+ouvrant la
+porte toute grande.</p>
+<p>&#8212;Eh!... oui!... parbleu! confessa le pauvre &eacute;tudiant.</p>
+<p>&#8212;Oui, parbleu! reprit mistress Raddle en reculant graduellement
+jusqu'&agrave;
+la porte, et en &eacute;levant la voix &agrave; sa plus haute clef,
+pour le b&eacute;n&eacute;fice
+sp&eacute;cial de M. Raddle, qui &eacute;tait dans la cuisine. En
+effet, chacun sait
+qu'on peut m'insulter dans ma propre maison, pendant que mon mari
+roupille en bas, sans faire plus d'attention &agrave; moi qu'&agrave;
+un caniche. Il
+devrait rougir (ici mistress Raddle commen&ccedil;a &agrave;
+sangloter); il devrait
+rougir de laisser traiter sa femme comme la derni&egrave;re des
+derni&egrave;res, par
+des bouchers de chair humaine qui d&eacute;shonorent le logement
+(autres
+sanglots). Le poltron! le sans c&#339;ur! qui laisse sa femme expos&eacute;e
+&agrave;
+toutes sortes d'avanies! Voyez-vous, le capon; il a peur de monter pour
+corriger ces bandits-l&agrave;! Il a peur de monter! Il a peur de
+monter!&raquo;</p>
+<p>Ici mistress Raddle s'arr&ecirc;ta pour &eacute;couter si la
+r&eacute;p&eacute;tition de ce d&eacute;fi
+avait r&eacute;veill&eacute; sa meilleure moiti&eacute;. Voyant qu'elle
+n'y pouvait r&eacute;ussir,
+elle commen&ccedil;ait &agrave; descendre l'escalier en poussant
+d'innombrables
+sanglots, lorsqu'un double coup de marteau retentit violemment &agrave;
+la
+porte de la rue. Elle y r&eacute;pondit par des g&eacute;missements qui
+duraient
+encore au sixi&egrave;me coup frapp&eacute; par le visiteur; puis,
+&agrave; la fin, dans un
+acc&egrave;s irr&eacute;sistible d'agonie mentale, elle renversa tous
+les parapluies
+et se pr&eacute;cipita dans l'arri&egrave;re-parloir en fermant la
+porte apr&egrave;s elle
+avec un fracas &eacute;pouvantable.</p>
+<p>&laquo;N'est-ce pas ici que demeure M. Sawyer? demanda M. Pickwick
+&agrave; la
+servante qui lui ouvrit la porte.</p>
+<p>&#8212;Au premier, la porte en face de l'escalier, r&eacute;pondit la
+jeune fille en
+rentrant dans la cuisine avec sa chandelle, parfaitement convaincue
+qu'elle avait fait tout ce qu'exigeaient les circonstances.&raquo;</p>
+<p>M. Snodgrass, qui &eacute;tait entr&eacute; le dernier, parvint,
+apr&egrave;s bien des
+efforts, &agrave; fermer la porto de la rue; et les pickwickiens, ayant
+grimp&eacute;
+l'escalier en tr&eacute;buchant, furent re&ccedil;us par Bob, qui
+n'avait pas os&eacute;
+descendre au-devant d'eux, de peur d'&ecirc;tre assailli par Mme Raddle.</p>
+<p>&laquo;Comment vous portez-vous? leur dit l'&eacute;tudiant
+d&eacute;confit, charm&eacute; de vous
+voir. Prenez garde aux verres!&raquo;</p>
+<p>Cet avertissement s'adressait &agrave; M. Pickwick, qui avait
+pos&eacute; son chapeau
+sur le plateau.</p>
+<p>&laquo;Pardon! s'&eacute;cria celui-ci; je vous demande pardon.</p>
+<p>&#8212;Il n'y a pas de mal; il n'y a pas de mal, reprit l'amphitryon. Je
+suis
+un peu &agrave; l'&eacute;troit ici; mais il faut en prendre son parti
+quand on vient
+voir un gar&ccedil;on. Entrez donc.... Vous avez d&eacute;j&agrave; vu
+ce gentleman, je
+pense?&raquo;</p>
+<p>M. Pickwick secoua la main de M. Benjamin Allen, et ses amis
+suivirent
+son exemple. Ils &eacute;taient &agrave; peine assis lorsqu'on entendit
+frapper de
+nouveau un double coup &agrave; la porte.</p>
+<p>&laquo;J'esp&egrave;re que c'est Jack Hopkins, dit Bob. Chut!...
+Oui, c'est lui.
+Montez, Jack, montez.&raquo;</p>
+<p>Des pas lourds retentirent sur l'escalier, et Jack Hopkins se
+pr&eacute;senta
+sous un gilet de velours noir, orn&eacute; de boutons flamboyants. Il
+portait,
+en outre, une chemise bleue ray&eacute;e, surmont&eacute;e d'un
+faux-col blanc.</p>
+<p>&laquo;Vous arrivez bien tard, lui dit Ben.</p>
+<p>&#8212;J'ai &eacute;t&eacute; retenu &agrave; l'h&ocirc;pital.</p>
+<p>&#8212;Y a-t-il quelque chose de nouveau!</p>
+<p>&#8212;Non, rien d'extraordinaire. Un assez bon accident, toutefois.</p>
+<p>&#8212;Qu'est-ce que c'est, monsieur? demanda M. Pickwick.</p>
+<p>&#8212;Un homme qui est tomb&eacute; d'un quatri&egrave;me &eacute;tage,
+voil&agrave; tout. Mais c'est un
+cas superbe.</p>
+<p>&#8212;Voulez-vous dire que le patient gu&eacute;rira probablement?</p>
+<p>&#8212;Non, r&eacute;pondit le nouveau venu d'un air
+d'indiff&eacute;rence, j'imagine
+plut&ocirc;t qu'il en mourra; mais il y aura une belle op&eacute;ration
+demain; quel
+spectacle magnifique si c'est Slasher qui op&egrave;re!</p>
+<p>&#8212;Vous regardez donc M. Slasher comme un bon op&eacute;rateur?</p>
+<p>&#8212;Le meilleur qui existe assur&eacute;ment. La semaine
+derni&egrave;re, il a
+d&eacute;sarticul&eacute; la jambe d'un enfant, qui a mang&eacute; cinq
+pommes et un morceau
+de pain d'&eacute;pice pendant l'op&eacute;ration. Mais ce n'est pas
+tout; deux
+minutes apr&egrave;s, le moutard a d&eacute;clar&eacute; qu'il ne
+voulait pas rester l&agrave; pour
+le roi de Prusse, et qu'il le dirait &agrave; sa m&egrave;re si on ne
+commen&ccedil;ait pas.</p>
+<p>&#8212;Vous m'&eacute;tonnez, s'&eacute;cria M. Pickwick.</p>
+<p>&#8212;Bah! cela n'est rien; n'est-il pas vrai, Bob?</p>
+<p>&#8212;Rien du tout, r&eacute;pliqua M. Sawyer.</p>
+<p>&#8212;&Agrave; propos, Bob, reprit Hopkins en jetant vers le visage
+attentif de M.
+Pickwick un coup d'&#339;il &agrave; peine perceptible, nous avons eu un
+curieux
+accident la nuit derni&egrave;re. On nous a amen&eacute; un enfant qui
+avait aval&eacute; un
+collier.</p>
+<p>&#8212;Aval&eacute; quoi, monsieur? interrompit M. Pickwick.</p>
+<p>&#8212;Un collier. Non pas tout &agrave; la fois, cela serait trop fort;
+vous ne
+pourriez pas avaler cela, n'est-ce pas? Hein! monsieur Pickwick. Ha!
+ha!
+ha!&raquo;</p>
+<p>Ici M. Hopkins &eacute;clata de rire, enchant&eacute; de sa propre
+plaisanterie, puis
+il continua:</p>
+<p>&laquo;Non, mais voici la chose. Les parents du bambin sont
+tr&egrave;s-pauvres; la
+s&#339;ur a&icirc;n&eacute;e ach&egrave;te un collier, un collier commun,
+des grosses boules de
+bois noir. L'enfant, qui aime beaucoup les joujoux, escamote le
+collier,
+le cache, joue avec coupe le fil et avale une boule. Il trouve que
+c'est
+une fameuse farce; il recommence le lendemain et avale une autre
+boule....</p>
+<p>&#8212;Juste ciel! interrompit M. Pickwick, quelle &eacute;pouvantable
+chose! Mais
+je vous demande pardon, monsieur; continuez.</p>
+<p>&#8212;Le lendemain, l'enfant avale deux boules. Le surlendemain, il se
+r&eacute;gale de trois, et ainsi de suite, si bien qu'en une semaine il
+avait
+exp&eacute;di&eacute; tout le collier, vingt-cinq boules en tout. La
+s&#339;ur, qui est
+une jeune fille &eacute;conome, et qui ne d&eacute;pense gu&egrave;re
+d'argent en parure, se
+dess&egrave;che les lacrymales &agrave; force de pleurer son collier;
+elle le cherche
+partout, mais je n'ai pas besoin de vous dire qu'elle ne le trouve
+nulle
+part. Quelques jours apr&egrave;s, la famille &eacute;tait &agrave;
+d&icirc;ner... une &eacute;paule de
+mouton cuite au four avec des pommes de terre... l'enfant, qui n'avait
+pas faim, jouait dans la chambra. Voil&agrave; que l'on entend un bruit
+du
+diable, comme s'il &eacute;tait tomb&eacute; de la gr&ecirc;le.
+&laquo;Ne fais pas ce bruit l&agrave;,
+mon gar&ccedil;on, dit le p&egrave;re.&#8212;Ce n'est pas moi, r&eacute;pond
+le moutard.&#8212;C'est
+bon, dit le p&egrave;re; ne le fais plus alors.&raquo; Il y eut un
+court silence, et
+le bruit recommen&ccedil;a de plus belle. &laquo;Mon gar&ccedil;on, dit
+le p&egrave;re, si tu ne
+m'&eacute;coutes pas, tu te trouveras dans ton lit en moins de
+rien.&raquo; En m&ecirc;me
+temps, il secoue l'enfant, pour lui faire mieux comprendre la chose, et
+voil&agrave; qu'il entend un cliquetis terrible. &laquo;Dieu me damne!
+s'&eacute;crie-t-il,
+c'est dans le corps de mon fils! Il a le croup dans le ventre!&#8212;- Non,
+non, papa&raquo; dit le moucheron en se mettant &agrave; pleurer. C'est
+le collier de
+ma s&#339;ur; je l'ai aval&eacute;, papa.&raquo; Le p&egrave;re prend
+l'enfant dans ses bras et
+court avec lui &agrave; l'h&ocirc;pital; et, tout le long du chemin,
+les boules de
+bois retentissaient dans son estomac &agrave; chaque secousse; et les
+boutiquiers cherchaient de tous les c&ocirc;tes d'o&ugrave; venait un
+si dr&ocirc;le de
+bruit. L'enfant est &agrave; l'h&ocirc;pital maintenant; et il fait
+tant de tapage en
+marchant, qu'on a &eacute;t&eacute; oblig&eacute; de l'entortiller dans
+une houppelande de
+watchman, de peur qu'il n'&eacute;veille les autres malades.</p>
+<p>&laquo;Voil&agrave; l'accident le plus extraordinaire dont j'aie
+jamais entendu
+parler! s'&eacute;cria M. Pickwick, en donnant sur la table un coup de
+poing
+emphatique.</p>
+<p>&#8212;Oh! cela n'est rien encore, r&eacute;torqua Jack Hopkins. N'est-ce
+pas, Bob?</p>
+<p>&#8212;Non, certainement.</p>
+<p>&#8212;Je vous assure, monsieur, reprit Hopkins, qu'il arrive des choses
+singuli&egrave;res dans notre profession.</p>
+<p>&#8212;Je le crois facilement, r&eacute;pondit M. Pickwick.&raquo;</p>
+<p>Un nouveau coup de marteau frapp&eacute; &agrave; la porte
+annon&ccedil;a un gros jeune
+homme, dont l'&eacute;norme t&ecirc;te &eacute;tait ombrag&eacute;e
+d'une perruque noire. Il
+amenait avec lui un jouvenceau enga&icirc;n&eacute; dans une
+&eacute;troite redingote, et
+qui avait une physionomie scorbutique. Ensuite arriva un gentleman dont
+la chemise &eacute;tait sem&eacute;e de petites ancres rouges. Celui-ci
+fut suivi de
+pr&egrave;s par un p&acirc;le gar&ccedil;on, d&eacute;cor&eacute; d'une
+lourde cha&icirc;ne en chrysocale.
+L'entr&eacute;e d'un individu mani&eacute;r&eacute;, au linge
+parfaitement blanc, aux
+bottines de lasting, compl&eacute;ta la r&eacute;union. La petite table
+&agrave; la serge
+verte fut amen&eacute;e; le premier service de punch fut apport&eacute;
+dans un pot
+blanc, et les trois heures suivantes furent d&eacute;vou&eacute;es au
+vingt et un, &agrave;
+un demi penny la fiche. Une fois seulement cet agr&eacute;able jeu fut
+interrompu par une l&eacute;g&egrave;re difficult&eacute; qui
+s'&eacute;leva entre le jeune nomma
+scorbutique et le gentleman aux ancres rouges. &Agrave; cette occasion
+le
+premier exprima un br&ucirc;lant d&eacute;sir de tirer le nez du
+second, et celui qui
+portait les embl&egrave;mes de l'esp&eacute;rance d&eacute;clara qu'il
+n'entendait accepter,
+&agrave; titre gratuit, aucune insolence, ni de l'irascible jeune homme
+&agrave; la
+contenance scorbutique, ni de tout autre individu, orn&eacute; d'une
+t&ecirc;te
+humaine.</p>
+<p>Quand la derni&egrave;re banque fut termin&eacute;e, et lorsque le
+compte des fiches
+et des pence fut ajust&eacute; &agrave; la satisfaction de toutes les
+parties, M. Bob
+Sawyer sonna pour le souper, et ces convives se comprim&egrave;rent
+dans les
+coins, pendant qu'on servait le festin.</p>
+<p>Ce n'&eacute;tait pas une op&eacute;ration aussi facile qu'on
+pourrait l'imaginer.
+D'abord il fut n&eacute;cessaire d'&eacute;veiller la fille qui
+&eacute;tait tomb&eacute;e endormie
+sur la table de la cuisine. Cela prit un peu de temps, et m&ecirc;me
+lorsqu'elle eut r&eacute;pondu &agrave; la sonnette, un autre
+quart-d'heure s'&eacute;coula
+avant qu'on p&ucirc;t exciter chez elle une faible &eacute;tincelle de
+raison.
+D'autre part, l'homme &agrave; qui on avait demand&eacute; des
+hu&icirc;tres, n'avait pas
+re&ccedil;u l'ordre de les ouvrir; or il est tr&egrave;s-difficile
+d'ouvrir une hu&icirc;tre
+avec un couteau de table, ou avec une fourchette &agrave; deux pointes;
+aussi
+n'en put-on pas tirer grand parti. Le b&#339;uf n'offrit gu&egrave;re plus
+de
+ressources, car il n'&eacute;tait pas assez cuit, et l'on en pouvait
+dire
+autant du jambon, quoiqu'il f&ucirc;t de la boutique allemande du coin
+de la
+rue. En revanche l'on poss&eacute;dait abondance de <i>porter</i> dans
+un broc
+d'&eacute;tain, et il y avait assez de fromage pour contenter tout le
+monde,
+car il &eacute;tait tr&egrave;s-fort. Au total le souper fut aussi bon
+qu'il l'est en
+g&eacute;n&eacute;ral dans une r&eacute;union de ce genre.</p>
+<p>Apr&egrave;s souper, un autre bol de punch fut plac&eacute; sur la
+table, avec un
+paquet de cigares et deux bouteilles d'eau-de-vie. Mais alors il y eut
+une pause p&eacute;nible, occasionn&eacute;e par une circonstance fort
+commune en
+pareille occasion et qui pourtant n'en est pas moins embarrassante.</p>
+<p>Le fait est que la fille &eacute;tait occup&eacute;e &agrave; laver
+les verres.
+L'&eacute;tablissement s'enorgueillissait d'en poss&eacute;der quatre;
+ce que nous ne
+rapportons nullement comme &eacute;tant injurieux &agrave; Mme Raddle,
+car il n'y a
+jamais eu, jusqu'&agrave; pr&eacute;sent, d'appartement garni o&ugrave;
+l'on ne f&ucirc;t pas &agrave;
+court de verres. Ceux de l'h&ocirc;tesse &eacute;taient des petits
+goblets, &eacute;troits
+et minces; ceux qu'on avait emprunt&eacute;s l'auberge voisine
+&eacute;taient de
+grands vases souffl&eacute;s, hydropiques, port&eacute;s, chacun, sur
+un gros pied
+goutteux. Ceci, de soi, aurait &eacute;t&eacute; suffisant pour avertir
+la compagnie
+de l'&eacute;tat r&eacute;el des affaires; mais la jeune servante <i>factotum</i>,
+pour
+emp&ecirc;cher la possibilit&eacute; du doute &agrave; cet
+&eacute;gard, s'&eacute;tait empar&eacute;e violemment
+de tous les verres, longtemps avant que la bi&egrave;re f&ucirc;t
+finie, en d&eacute;clarant
+hautement, malgr&eacute; les clins d'&#339;il et les interruptions de
+l'amphytrion,
+qu'elle allait les porter en bas pour les rincer.</p>
+<p>C'est, dit le proverbe, un bien mauvais vent que celui qui ne
+souffle
+rien de bon pour personne. L'homme mani&eacute;r&eacute;, aux bottines
+d'&eacute;toffe,
+s'&eacute;tait inutilement efforc&eacute; d'accoucher d'une
+plaisanterie durant la
+partie. Il remarqua l'occasion et la saisit aux cheveux. &Agrave;
+l'instant o&ugrave;
+les verres disparurent, il commen&ccedil;a une longue histoire, au
+sujet d'une
+r&eacute;ponse singuli&egrave;rement heureuse, faite par un grand
+personnage
+politique, dont il avait oubli&eacute; le nom, &agrave; un autre
+individu &eacute;galement
+noble et illustre, dont il n'avait jamais pu v&eacute;rifier
+l'identit&eacute;. Il
+s'&eacute;tendit soigneusement et avec d&eacute;tail sur diverses
+circonstances
+accessoires, mais il ne put jamais venir &agrave; bout, dans ce moment,
+de se
+rappeler la r&eacute;ponse m&ecirc;me, quoiqu'il e&ucirc;t l'habitude
+de raconter cette
+anecdote, avec grand succ&egrave;s, depuis dix ann&eacute;es.</p>
+<p>&laquo;Voil&agrave; qui est dr&ocirc;le! s'&eacute;cria l'homme
+mani&eacute;r&eacute;, est-ce extraordinaire
+d'oublier ainsi!</p>
+<p>&#8212;J'en suis f&acirc;ch&eacute;, dit Bob, en regardant avec
+anxi&eacute;t&eacute; vers la porte, car
+il croyait avoir entendu un froissement de verres, j'en suis
+tr&egrave;s-f&acirc;ch&eacute;!</p>
+<p>&#8212;Et moi aussi, r&eacute;pliqua le narrateur, parce que je suis
+s&ucirc;r que cela
+vous aurait bien amus&eacute;. Mais ne vous chagrinez pas, d'ici
+&agrave; une
+demi-heure, ou environ, j'esp&egrave;re bien parvenir &agrave; m'en
+souvenir.&raquo;</p>
+<p>L'homme mani&eacute;r&eacute; en &eacute;tait l&agrave;, lorsque les
+verres revinrent; et M. Bob
+Sawyer qui jusqu'alors &eacute;tait rest&eacute; comme absorb&eacute;
+lui dit en souriant
+gracieusement, qu'il serait enchant&eacute; d'entendre la fin de son
+histoire,
+et que, telle qu'elle &eacute;tait, c'&eacute;tait la meilleure qu'il
+e&ucirc;t jamais oui
+raconter.</p>
+<p>En effet, la vue des verres avait replac&eacute; notre ami Bob dans
+un &eacute;tat
+d'&eacute;quanimit&eacute; qu'il n'avait pas connu depuis son entrevue
+avec l'h&ocirc;tesse.
+Son visage s'&eacute;tait &eacute;clairci, et il commen&ccedil;ait
+&agrave; se sentir tout &agrave; fait &agrave;
+son aise.</p>
+<p>&laquo;Maintenant, Betsy, dit-il avec une grande suavit&eacute;, en
+dispersant le
+petit rassemblement de verres que la jeune fille avait concentr&eacute;
+au
+milieu de la table; maintenant, Betsy de l'eau chaude, et
+d&eacute;p&ecirc;chez-vous,
+comme une brave fille.&raquo;</p>
+<p>&#8212;Vous ne pouvez pas avoir d'eau chaude, r&eacute;pliqua Betsy.</p>
+<p>&#8212;Pas d'eau chaude! s'&eacute;cria Bob.</p>
+<p>&#8212;Non, reprit la servante avec un hochement de t&ecirc;te plus
+n&eacute;gatif que
+n'aurait pu l'&ecirc;tre le langage le plus verbeux, madame a dit que
+vous
+c'en auriez point.&raquo;</p>
+<p>La surprise qui se peignait sur le visage des invit&eacute;s inspira
+un nouveau
+courage &agrave; l'amphitryon.</p>
+<p>&laquo;Apportez de l'eau chaude sur-le-champ, sur-le-champ! dit-il
+avec le
+calme du d&eacute;sespoir.</p>
+<p>&#8212;Mais je ne peux pas! Mme Raddle a &eacute;teint le feu et
+enferm&eacute; la
+bouilloire avant d'aller se coucher.</p>
+<p>&#8212;Oh! c'est &eacute;gal, c'est &eacute;gal, ne vous tourmentez pas
+pour si peu, dit M.
+Pickwick, en remarquant le tumulte des passions qui agitaient la
+physionomie de Bob Sawyer, de l'eau froide sera tout aussi bonne.</p>
+<p>&#8212;Oui, certainement, ajouta Benjamin Allen.</p>
+<p>&#8212;Mon h&ocirc;tesse est sujette &agrave; de l&eacute;g&egrave;res
+attaques de d&eacute;rangement mental,
+dit Bob avec un sourire glac&eacute;. Je crains d'&ecirc;tre
+oblig&eacute; de lui donner
+cong&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Non, non, fit Benjamin.</p>
+<p>&#8212;Je crains d'y &ecirc;tre oblig&eacute;, poursuivit Bob, avec une
+fermet&eacute; h&eacute;ro&iuml;que.
+Je lui payerai ce que je lui dois, et je lui donnerai cong&eacute; ce
+matin.&raquo;</p>
+<p>Pauvre gar&ccedil;on! avec quelle d&eacute;votion il souhaitait de
+pouvoir le faire!</p>
+<p>Les lamentables efforts de Bob pour se relever de ce dernier coup,
+communiqu&egrave;rent leur influence d&eacute;courageante &agrave; la
+compagnie. La plupart
+de ses h&ocirc;tes, pour ranimer leurs esprits, s'attach&egrave;rent
+avec un surcro&icirc;t
+de cordialit&eacute; au grog froid, dont les premiers effets se firent
+sentir
+par un renouvellement d'hostilit&eacute;s entre le jeune homme
+scorbutique et
+le propri&eacute;taire de la chemise pleine d'espoir. Les
+bellig&eacute;rants
+signal&egrave;rent pendant quelque temps leur m&eacute;pris mutuel par
+une vari&eacute;t&eacute; de
+froncements de sourcil et de reniflements; mais &agrave; la fin, le
+jeune
+scorbutique sentit qu'il &eacute;tait n&eacute;cessaire de provoquer un
+&eacute;claircissement. On va voir comment il s'y prit pour cela.</p>
+<p>&laquo;Sawyer, dit-il d'une voix retentissante.</p>
+<p>&#8212;Eh bien, Noddy, r&eacute;pondit l'amphitryon.</p>
+<p>&#8212;Je serais tr&egrave;s-f&acirc;ch&eacute;, Sawyer, d'occasionner le
+moindre d&eacute;sagr&eacute;ment &agrave;
+la table d'un ami, et surtout &agrave; la v&ocirc;tre, mon cher; mais
+je me crois
+oblig&eacute; de saisir cette occasion d'informer M. Gunter qu'il n'est
+pas un
+gentleman.</p>
+<p>&#8212;Et moi, Sawyer, reprit M. Gunter, je serais
+tr&egrave;s-f&acirc;ch&eacute; d'occasionner
+le moindre vacarme dans la rue que vous habitez, mais j'ai peur
+d'&ecirc;tre
+oblig&eacute; d'alarmer les voisins, en jetant par la fen&ecirc;tre la
+personne qui
+vient de parler.</p>
+<p>&#8212;Qu'est-ce que vous entendez par l&agrave;, monsieur, demanda M.
+Noddy?</p>
+<p>&#8212;J'entends ce que j'ai dit, monsieur.</p>
+<p>&#8212;Je voudrais bien voir cela, monsieur!</p>
+<p>&#8212;Vous allez le sentir dans une minute, monsieur.</p>
+<p>&#8212;Je vous serai oblig&eacute; de me donner votre carte, monsieur.</p>
+<p>&#8212;Je n'en ferai rien, monsieur.</p>
+<p>&#8212;Pourquoi pas, monsieur?</p>
+<p>&#8212;Parce que vous la placeriez &agrave; votre glace, pour faire croire
+que vous
+avez re&ccedil;u la visite d'un gentleman.</p>
+<p>&#8212;Monsieur, un de mes amis ira vous parler demain matin.</p>
+<p>&#8212;Je vous suis tr&egrave;s-oblig&eacute; de m'en pr&eacute;venir,
+monsieur; j'aurai soin de
+dire au domestique d'enfermer l'argenterie.&raquo;</p>
+<p>En cet endroit du dialogue, les assistants s'interpos&egrave;rent et
+repr&eacute;sent&egrave;rent aux deux parties l'inconvenance de leur
+conduite. En
+cons&eacute;quence, M. Noddy d&eacute;clara que son p&egrave;re
+&eacute;tait aussi respectable que
+le p&egrave;re de M. Gunter. &Agrave; quoi M. Gunter r&eacute;torqua
+que son p&egrave;re &eacute;tait tout
+aussi respectable que le p&egrave;re de M. Noddy, et que, tous les
+jours de la
+semaine, le fils de son p&egrave;re valait bien M. Noddy. Comme cette
+d&eacute;claration semblait pr&eacute;luder au renouvellement de la
+dispute, il y eut
+une autre intervention de la part de la compagnie; il s'en suivit une
+vaste quantit&eacute; de paroles et de cris, pendant lesquels M. Noddy
+se
+laissa vaincre graduellement par son &eacute;motion, et protesta qu'il
+avait
+toujours profess&eacute; pour M. Gunter un attachement et un
+d&eacute;vouement sans
+bornes. &Agrave; cela, M. Gunter r&eacute;pliqua, qu'au total, il
+pr&eacute;f&eacute;rait peut-&ecirc;tre
+M. Noddy &agrave; son propre fr&egrave;re. En entendant cette
+d&eacute;claration, M. Noddy se
+leva avec magnanimit&eacute;, et tendit la main &agrave; M. Gunter; M.
+Gunter la
+secoua avec une ferveur touchante, et chacun convint que toute cette
+discussion avait &eacute;t&eacute; conduite d'une mani&egrave;re
+grandement honorable pour
+les deux parties bellig&eacute;rantes.</p>
+<p>&laquo;Maintenant, Bob, pour vous remettre &agrave; flot, dit M.
+Jack Hopkins, je ne
+demande pas mieux que de chanter une chanson.&raquo; Cette proposition
+ayant
+&eacute;t&eacute; accueillie par des applaudissements tumultueux,
+Hopkins se plongea
+imm&eacute;diatement dans <i>God save the King</i>, qu'il chanta de
+toutes ses
+forces sur un nouvel air compos&eacute; de la <i>Baie de Biscaye</i>
+et de <i>Une
+grenouille volait</i>. Le refrain &eacute;tait l'essence de la chanson,
+et comme
+chaque gentleman le chantait en ch&#339;ur, sur l'air qu'il savait le mieux,
+l'effet en &eacute;tait r&eacute;ellement saisissant.</p>
+<p>&Agrave; la fin du ch&#339;ur du premier couplet, M. Pickwick leva la
+main pour
+r&eacute;clamer l'attention des assistants, et dit, aussit&ocirc;t que
+la
+tranquillit&eacute; fut r&eacute;tablie:</p>
+<p>&laquo;Chut! je vous demande pardon, mais il me semble que j'entends
+appeler
+l&agrave;-haut.&raquo;</p>
+<p>Un profond silence se fit, et l'on remarqua que M. Bob Sawyer
+p&acirc;lissait.</p>
+<p>&laquo;Je crois que j'entends encore le m&ecirc;me bruit, poursuivit
+M. Pickwick.
+Ayez la bont&eacute; d'ouvrir la porte.&raquo;</p>
+<p>&Agrave; peine la porte fut-elle ouverte que toute esp&egrave;ce de
+doute se trouva
+dissip&eacute;.</p>
+<p>&laquo;M. Sawyer! M. Sawyer! criait une voix au second &eacute;tage.</p>
+<p>&#8212;C'est mon h&ocirc;tesse, dit Bob en regardant ses invit&eacute;s
+avec angoisse.
+Oui, Mme Raddle.</p>
+<p>&#8212;Qu'est-ce que cela signifie, M. Sawyer? r&eacute;p&eacute;ta la
+voix avec une aigre
+rapidit&eacute;. C'est donc pas assez de m'escroquer mon loyer et
+l'argent que
+j'ai pay&eacute; pour vous de ma poche, et de me faire insulter par vos
+amis,
+qui ont le front de s'appeler des hommes, il faut encore que vous
+fassiez un sabbat capable d'attirer les pompiers et de faire tomber la
+maison par les fen&ecirc;tres, et &ccedil;a &agrave; deux heures du
+matin. Renvoyez-moi ces
+gens-l&agrave;!</p>
+<p>&#8212;Vous devriez mourir de honte, ajouta la voix de M. Raddle, laquelle
+paraissait sortir de dessous quelques couvertures lointaines.</p>
+<p>&#8212;Mourir de honte, certainement, r&eacute;p&eacute;ta sa douce
+moiti&eacute;. Mais vous,
+poule mouill&eacute;e que vous &ecirc;tes, pourquoi n'allez vous pas
+les rouler en
+bas des escaliers? Voil&agrave; ce que vous feriez si vous &eacute;tiez
+un homme.</p>
+<p>&#8212;Voil&agrave; ce que je ferais, si j'&eacute;tais une douzaine
+d'hommes, ma ch&egrave;re,
+r&eacute;pliqua pacifiquement le mari. Dans ce moment ici, ils ont un
+peu trop
+l'avantage du nombre sur moi.</p>
+<p>&#8212;Hou! le poltron, r&eacute;torqua Mme Raddle avec un m&eacute;pris
+supr&ecirc;me. M.
+Sawyer, voulez-vous renvoyer ces gens, oui ou non?</p>
+<p>&#8212;Ils s'en vont, Mme Raddle, ils s'en vont, dit le mis&eacute;rable
+Bob. Je
+crois que vous feriez mieux de vous en aller, ajouta-t-il &agrave; ses
+amis, je
+pensais effectivement que vous faisiez trop de bruit.</p>
+<p>&#8212;C'est bien malheureux, fit observer l'homme mani&eacute;r&eacute;,
+juste au moment
+o&ugrave; nous devenions si confortables! (Le fait est qu'il venait de
+retrouver un souvenir confus de son histoire.) C'est difficile &agrave;
+dig&eacute;rer, continua-t-il en regardant autour de lui, c'est
+difficile &agrave;
+dig&eacute;rer, hein!</p>
+<p>&#8212;Il ne faut pas endurer cela, r&eacute;pliqua Hopkins. Chantons
+l'autre
+couplet, Bob, allons!</p>
+<p>&#8212;Non, non, Jack, ne chantez pas! s'empressa de dire le triste
+amphitryon. C'est une superbe chanson, mais je crois que nous ferons
+mieux d'en rester l&agrave;. Les gens de cette maison sont
+tr&egrave;s-violents,
+excessivement violents.</p>
+<p>&#8212;Voulez-vous que je monte en haut et que j'entreprenne le
+propri&eacute;taire?
+dit Hopkins, ou que je carillonne &agrave; la sonnette, ou que j'aille
+aboyer
+sur l'escalier? Disposez de moi, Bob.</p>
+<p>&#8212;Je suis bien oblig&eacute; &agrave; votre amiti&eacute; et &agrave;
+votre bon naturel, r&eacute;pondit le
+malheureux Bob, mais je crois que le meilleur plan, pour &eacute;viter
+toute
+dispute, est de nous s&eacute;parer sur-le-champ.</p>
+<p>&#8212;Eh bien! M. Sawyer, cria la voix aig&uuml;e de Mme Raddle, s'en
+vont-ils,
+ces brigands?</p>
+<p>&#8212;Ils cherchent leurs chapeaux, Mme Raddle; ils s'en vont &agrave; la
+minute.</p>
+<p>&#8212;C'est heureux! s'&eacute;cria Mme Raddle en allongeant son bonnet
+de nuit
+par-dessus la rampe, juste au moment o&ugrave; M. Pickwick, suivi de M.
+Tupman,
+sortait de la chambre. C'est heureux! Ils auraient pu se dispenser de
+venir.</p>
+<p>&#8212;Ma ch&egrave;re dame, dit M. Pickwick en levant la t&ecirc;te....</p>
+<p>&#8212;Allez-vous-en, vieux farceur! r&eacute;torqua Mme Raddle, en
+&ocirc;tant
+pr&eacute;cipitamment son bonnet de nuit. Assez vieux pour &ecirc;tre
+son grand-p&egrave;re,
+le d&eacute;bauch&eacute;! Vous &ecirc;tes le pire de tous.&raquo;</p>
+<p>M. Pickwick reconnut qu'il &eacute;tait inutile de protester de son
+innocence.
+Il descendit donc rapidement l'escalier, et fut rejoint dans la rue par
+MM. Tupman, Winkle et Snodgrass. M. Ben Allen, qui &eacute;tait
+affreusement
+contrist&eacute; par l'eau-de-vie et par l'agitation de cette
+sc&egrave;ne, les
+accompagna jusqu'au pont de Londres, et le long du chemin confia
+&agrave; M.
+Winkle, comme &agrave; une personne singuli&egrave;rement digne de sa
+confidence,
+qu'il &eacute;tait d&eacute;cid&eacute; &agrave; couper la gorge de
+tout gentleman, autre que M. Bob
+Sawyer, qui oserait aspirer &agrave; l'affection de sa s&#339;ur Arabelle.
+Ayant
+exprim&eacute; sa d&eacute;termination d'ex&eacute;cuter avec une
+fermet&eacute; convenable ce
+p&eacute;nible devoir fraternel, il fondit en larmes, enfon&ccedil;a
+son chapeau sur
+ses yeux, et reprenant son chemin le mieux possible, il s'arr&ecirc;ta
+devant
+la porte du march&eacute; du Borough. L&agrave;, jusqu'au point du
+jour, il s'occupa &agrave;
+frapper &agrave; coups redoubl&eacute;s et &agrave; faire
+alternativement de petits sommes
+sur les marches de pierre, dans la ferme persuasion qu'il &eacute;tait
+devant
+sa porte, et qu'il en avait oubli&eacute; la clef.</p>
+<p>Les invit&eacute;s &eacute;tant ainsi partis, gr&acirc;ce &agrave;
+la requ&ecirc;te assez pressante de
+Mme Raddle, l'infortun&eacute; Bob se trouva libre de m&eacute;diter
+sur les
+&eacute;v&eacute;nements probables du lendemain et sur les plaisirs de
+la soir&eacute;e.</p>
+<div class="footnotes">
+<p style="font-weight: bold;"><br/>
+NOTES:</p>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span
+ class="label">[3]</span></a> Faubourg m&eacute;ridional de Londres.<br/>
+<br/>
+</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;"/>
+<p><span style="font-weight: bold;"><br/>
+</span></p>
+</div>
+</div>
+<h2><a name="CHAPITRE_IV" id="CHAPITRE_IV">CHAPITRE IV.</a></h2>
+<h3>M. Weller <i>senior</i> prof&egrave;re quelques opinions critiques
+concernant les
+compositions litt&eacute;raires; puis avec l'assistance de son fils
+Samuel, il
+s'acquitte d'une partie de sa dette envers le r&eacute;v&eacute;rend
+gentleman au nez
+rouge.</h3>
+<p>Le 13 f&eacute;vrier, comme le savent aussi bien que nous les
+lecteurs de cette
+authentique narration, &eacute;tait la veille du jour
+d&eacute;sign&eacute; pour le jugement
+de l'action intent&eacute;e par Mme Bardell. Ce fut une journ&eacute;e
+fatigante pour
+Samuel Weller, qui fut occup&eacute; sans interruption, depuis 9 heures
+du
+matin jusqu'&agrave; 2 heures de l'apr&egrave;s-midi, inclusivement,
+&agrave; voyager de
+l'h&ocirc;tel de M. Pickwick au cabinet de M. Perker, et
+r&eacute;ciproquement; non
+pas qu'il y e&ucirc;t la moindre chose &agrave; faire, car les
+consultations avaient
+eu lieu, et l'on avait d&eacute;finitivement arr&ecirc;t&eacute; la
+marche qui devait &ecirc;tre
+suivie, mais M. Pickwick se trouvant dans un &eacute;tat d'excitation
+excessive, persistait &agrave; envoyer constamment &agrave; son
+avou&eacute; de petites notes
+contenant seulement cette demande: <i>Cher Perker, tout marche-t-il
+bien?</i>&#8212;&Agrave; quoi M. Perker r&eacute;pondait invariablement: <i>Cher
+Pickwick, aussi
+bien que possible</i>. Le fait est, comme nous l'avons
+d&eacute;j&agrave; fait entendre,
+que rien ne pouvait marcher, soit bien, soit mal, jusqu'&agrave;
+l'audience du
+jour subs&eacute;quent. Mais on doit passer aux gens qui vont
+volontairement
+devant un tribunal, ou qui y sont tra&icirc;n&eacute;s forc&eacute;ment
+pour la premi&egrave;re
+fois, l'irritation temporaire et l'anxi&eacute;t&eacute; dont ils sont
+atteints. Sam
+n'ignorait pas cela, il savait se pr&ecirc;ter philosophiquement aux
+faiblesses de la nature humaine; aussi ex&eacute;cuta-t-il toutes les
+fantaisies de son ma&icirc;tre, avec cette bonne humeur imperturbable
+qui
+formait l'un des traits les plus frappants et les plus aimables de son
+caract&egrave;re.</p>
+<p>Il s'&eacute;tait r&eacute;confort&eacute; avec un petit d&icirc;ner
+fort agr&eacute;able, et attendait &agrave;
+la buvette la chaude mixture que M. Pickwick l'avait engag&eacute;
+&agrave; prendre
+pour noyer les fatigues de ses promenades matinales, lorsqu'un jeune
+gar&ccedil;on, dont la casquette &agrave; poil, la jaquette de flanelle
+et toute la
+tournure, annon&ccedil;aient qu'il avait la louable ambition
+d'atteindre un
+jour la dignit&eacute; de palefrenier, entra dans le passage du <i>George
+et
+Vautour</i>, et regarda d'abord sur l'escalier, ensuite le long du
+corridor
+puis enfin dans la buvette, comme s'il avait cherch&eacute; quelqu'un
+pour qui
+il aurait eu une commission.</p>
+<p>La demoiselle de comptoir ne consid&eacute;rant pas comme improbable
+que ladite
+commission e&ucirc;t pour objet l'argenterie de l'&eacute;tablissement,
+accosta en
+ces termes l'indiscret personnage:</p>
+<p>&laquo;Eh bien! jeune nomme, qu'est-ce que vous voulez?</p>
+<p>&#8212;Y a-t-il ici quettes un appel&eacute; Sam? r&eacute;pondit le gamin
+d'une voix de
+fausset.</p>
+<p>&#8212;Et l'aut' nom? demanda Sam en se retournant.</p>
+<p>&#8212;Est-ce que j'sais, moi, r&eacute;torqua vivement le jeune gentleman
+&agrave; la
+casquette velue.</p>
+<p>&#8212;Vous avez l'air joliment fin, mon p'tit, mais &agrave; vot' place,
+je ne
+ferais pas trop voir ma finesse ici, on pourrait vouloir vous
+l'&eacute;mousser. Qu'est-ce que &ccedil;a veut dire de venir dans un
+h&ocirc;tel, demander
+apr&egrave;s Sam, avec autant de politesse qu'un sauvage indien?</p>
+<p>&#8212;Parce qu' i' y a un vieux qui me l'a dit.</p>
+<p>&#8212;Quel vieux? demanda Sam avec un profond d&eacute;dain.</p>
+<p>&#8212;Celui-l&agrave; qui conduit la voiture d'Ipswick et qui remise
+&agrave; not'
+auberge. Il m'a dit hier matin de venir c't' apr&egrave;s-midi au <i>George
+et
+Vautour</i>, et de demander Sam.</p>
+<p>&#8212;C'est mon auteur, ma ch&egrave;re, dit Sam, en se tournant d'un air
+explicatif vers la demoiselle de comptoir. Dieu me b&eacute;nisse s'il
+sait mon
+autre nom! Eh bien! jeune chou fris&eacute; qu'est-ce qu'il y a encore?</p>
+<p>&#8212;Y a qu'i' dit que vous veniez chez nous &agrave; six heures, parce
+qu'i' veut
+vous voir, &agrave; <i>l'Ours Bleu</i>, pr&egrave;s du march&eacute;
+de Leadenhall. J'y dirai-t-i'
+que vous viendrez?</p>
+<p>&#8212;Oui, monsieur, r&eacute;pliqua Sam avec une exquise politesse; vous
+pouvez
+vous aventurer &agrave; dire cela.&raquo;</p>
+<p>Ayant re&ccedil;u ces pleins pouvoirs, le jeune gentleman
+s'&eacute;loigna, &eacute;veillant
+en chemin tous les &eacute;chos de George Yard, par des imitations
+singuli&egrave;rement sonores et correctes du sifflet d'un bouvier.</p>
+<p>Sam obtint facilement un cong&eacute; de M. Pickwick, car dans
+l'&eacute;tat
+d'excitation et de m&eacute;contentement o&ugrave; se trouvait notre
+philosophe, il
+n'&eacute;tait pas f&acirc;ch&eacute; de demeurer seul. Sam se mit donc
+en route, longtemps
+avant l'heure indiqu&eacute;e, et ayant du temps &agrave; revendre,
+s'en alla tout en
+fl&acirc;nant jusqu'&agrave; Mansion-House<a name="FNanchor_4_4"
+ id="FNanchor_4_4"></a><sup><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a></sup>.
+L&agrave;, il s'arr&ecirc;ta et s'occupa &agrave;
+contempler, avec un calme philosophique, les nombreux cabriolets et les
+innombrables voitures de toute esp&egrave;ce qui stationnent aux
+environs, &agrave; la
+grande terreur et confusion des vieilles femmes du royaume uni de
+Grande-Bretagne et d'Irlande. Ayant mus&eacute; dans cet endroit
+pendant une
+demi-heure, Sam se remit en route, et se dirigea vers le march&eacute;
+de
+Leadenhall, &agrave; travers une multitude de ruelles et de cours.
+Comme il
+travaillait &agrave; perdre son temps, et s'arr&ecirc;tait devant
+presque tous les
+objets qui frappaient sa vue, on ne doit nullement s'&eacute;tonner de
+ce qu'il
+fit une pose devant la demeure d'un petit papetier; mais ce qui sans
+autre explication para&icirc;trait surprenant, c'est qu'&agrave; peine
+ses yeux
+s'&eacute;taient-ils arr&ecirc;t&eacute;s sur certaines peintures
+expos&eacute;es aux vitres de la
+boutique, qu'il tressaillit violemment, frappa &eacute;nergiquement de
+sa main
+droite sur sa cuisse, et s'&eacute;cria avec grande
+v&eacute;h&eacute;mence: &laquo;Ma foi,
+j'aurais oubli&eacute; de lui en envoyer un! Je ne me serais pas
+rappel&eacute; que
+c'est demain la Saint-Valentin!<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><sup><a
+ href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a></sup>.&raquo;</p>
+<p>Le dessin colori&eacute; sur lequel s'&eacute;taient
+arr&ecirc;t&eacute;s les yeux de Sam, tandis
+qu'il parlait ainsi, repr&eacute;sentait deux c&#339;urs humains, hauts en
+couleur,
+fix&eacute;s ensemble par une fl&egrave;che, et qui cuisaient devant un
+feu ardent. Un
+couple de cannibales, m&acirc;le et femelle, en costume moderne (le
+gentleman
+v&ecirc;tu d'un habit bleu et d'un pantalon blanc, la dame d'une
+pelisse rouge
+avec un parasol pareil), s'avan&ccedil;aient vers ce r&ocirc;ti, d'un
+air affam&eacute; et
+par un sentier couvert d'un sable fin. Un petit gar&ccedil;on fort
+immodeste
+(car il n'avait pour tout v&ecirc;tement qu'une paire d'ailes),
+surveillait la
+cuisine. Dans le fond on distinguait le clocher de l'&eacute;glise de
+Langham;
+bref, cela repr&eacute;sentait une de ces lettres d'amour qu'on nomme
+un
+<i>Valentin</i><a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><sup><a
+ href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a></sup>. Il s'en trouvait
+dans
+la boutique un vaste assortiment,
+comme l'annon&ccedil;ait une inscription manuscrite coll&eacute;e au
+carreau, et le
+papetier s'engageait &agrave; les livrer &agrave; ses concitoyens au
+prix mod&eacute;r&eacute; d'un
+shilling six pence.</p>
+<p>&laquo;Eh bien! je n'aurais jamais song&eacute; &agrave; lui en
+envoyer un,&raquo; r&eacute;p&eacute;ta Sam; et
+en parlant ainsi, il entra tout droit dans la boutique, et demanda une
+feuille du plus beau papier &agrave; lettre dor&eacute; sur tranche,
+ainsi qu'une
+plume taill&eacute;e dur et garantie pour ne pas cracher. Ayant obtenu
+promptement ces objets, il se remit en route d'un bon pas, fort
+diff&eacute;rent de l'allure nonchalante qu'il avait auparavant.
+Arriv&eacute; pr&egrave;s du
+march&eacute; de Leadenhall, il regarda autour de lui, et vit une
+enseigne sur
+laquelle le peintre avait dessin&eacute; quelque chose qui ressemblait
+&agrave; un
+&eacute;l&eacute;phant bleu de ciel, avec un nez aquilin au lieu de
+trompe.
+Conjecturant judicieusement que c'&eacute;tait l'<i>Ours Bleu</i> en
+personne, Sam
+entra dans la maison, et demanda l'auteur de ses jours.</p>
+<p>&laquo;Il ne sera pas ici avant trois quarts d'heure, au plus
+t&ocirc;t, r&eacute;pondit la
+jeune lady qui dirigeait les arrangements domestiques de l'<i>Ours Bleu</i>.</p>
+<p>&#8212;Tr&egrave;s-bien, ma ch&egrave;re, r&eacute;pliqua Sam. Faites-moi
+donner pour neuf pence
+d'eau-de-vie, avec de l'eau chaude, et l'encrier s'il vous pla&icirc;t,
+miss.&raquo;</p>
+<p>L'eau-de-vie et l'eau chaude avec l'encrier ayant &eacute;t&eacute;
+apport&eacute;s dans le
+petit parloir, la jeune lady aplatit soigneusement le charbon de terre
+pour l'emp&ecirc;cher de flamber, et emporta le fourgon pour &ocirc;ter
+toute
+possibilit&eacute; d'attiser le feu, sans avoir obtenu
+pr&eacute;alablement le
+consentement et la participation de l'<i>Ours Bleu</i>. Pendant ce
+temps,
+Sam, assis dans une stalle, pr&egrave;s du po&euml;le, tirait de sa
+poche la feuille
+de papier dor&eacute; et la plume au bec dur, examinait soigneusement
+la fente
+de celle-ci, pour voir s'il ne s'y trouvait point de poil,
+&eacute;poussetait
+la table, de peur qu'il n'y e&ucirc;t des miettes de pain sous son
+papier,
+relevait les parements de son habit, &eacute;talait ses coudes, et se
+pr&eacute;parait
+&agrave; &eacute;crire.</p>
+<p>&Eacute;crire une lettre n'est pas la chose du monde la plus facile,
+pour les
+ladies et les gentlemen qui ne se d&eacute;vouent pas habituellement
+&agrave; la
+science de la calligraphie. Dans des cas semblables, l'&eacute;crivain
+a
+toujours consid&eacute;r&eacute; comme n&eacute;cessaire d'incliner sa
+t&ecirc;te sur son bras
+gauche, de mani&egrave;re &agrave; placer ses yeux, autant que
+possible, au m&ecirc;me
+niveau que son papier, et, tout en consid&eacute;rant de
+c&ocirc;t&eacute; les lettres qu'il
+construit, de former avec sa langue des caract&egrave;res imaginaires
+pour y
+correspondre. Or, quoique ces mouvements favorisent incontestablement
+la
+composition, ils retardent quelque peu les progr&egrave;s de
+l'&eacute;crivain. Aussi
+y avait-il plus d'une heure et demie que Sam s'appliquait &agrave;
+&eacute;crire, en
+caract&egrave;res menus, effa&ccedil;ant avec son petit doigt les
+mauvaises lettres,
+pour en mettre d'autres &agrave; la place, et repassant plusieurs fois
+sur
+celles-ci, afin de les rendre lisibles, lorsqu'il fut rappel&eacute;
+&agrave;
+lui-m&ecirc;me, par l'entr&eacute;e du respectable M. Weller.</p>
+<p>&laquo;Eh ben! Sammy, dit le p&egrave;re.</p>
+<p>&#8212;Eh bien! Bleu de Prusse, r&eacute;pondit le fils, en
+d&eacute;posant sa plume. Que
+dit le dernier bulletin de la sant&eacute; de belle-m&egrave;re?</p>
+<p>&#8212;Mme Weller a pass&eacute; une bonne nuit; mais elle est d'une
+humeur joliment
+massacrante ce matin. Sign&eacute; z'avec serment Tony Weller, squire.
+Voil&agrave; le
+dernier bulletin, Sammy, r&eacute;pliqua M. Weller en d&eacute;nouant
+son ch&acirc;le.</p>
+<p>&#8212;&Ccedil;a ne va donc pas mieux?</p>
+<p>&#8212;Tous les sympt&ocirc;mes agrav&eacute;s, dit le p&egrave;re en
+hochant la t&ecirc;te. Mais
+qu'est-ce que vous faites donc l&agrave; Sammy? Instruction primaire,
+hein?</p>
+<p>&#8212;J'ai fini maintenant, r&eacute;pondit Sam avec un l&eacute;ger
+embarras; '&eacute;tais en
+train d'&eacute;crire.</p>
+<p>&#8212;Je le vois bien, pas &agrave; une jeune femme, j'esp&egrave;re?</p>
+<p>&#8212;Ma foi, &ccedil;a ne sert &agrave; rien de dissimuler, c'est un
+Valentin.</p>
+<p>&#8212;Un quoi? s'&eacute;cria le p&egrave;re, que le son de ces mots
+semblait frapper
+d'horreur.</p>
+<p>&#8212;Un Valentin.</p>
+<p>&#8212;Samivel, Samivel! reprit le p&egrave;re d'un ton plein de
+reproches, je
+n'aurais pas cru cela de toi, apr&egrave;s l'exemple que tu as eu des
+penchants
+vicieux de ton p&egrave;re, apr&egrave;s tout ce que je t'ai
+raisonn&eacute; sur ce sujet
+ici, apr&egrave;s avoir v&eacute;cu toi-m&ecirc;me avec ta
+belle-m&egrave;re, qu'est une le&ccedil;on
+morale qu'un homme ne doit pas oublier, jusqu'&agrave; la fin de ses
+jours; je
+ne pensais pas que tu aurais fait cela, Samivel, non, je ne l'aurais
+pas
+cru!&raquo;</p>
+<p>Ces r&eacute;flexions &eacute;taient trop p&eacute;nibles pour
+l'infortun&eacute; p&egrave;re; il porta le
+verre de Sam &agrave; ses l&egrave;vres, et en but le contenu, tout
+d'un trait.</p>
+<p>&laquo;Comment &ccedil;a va-t-il maintenant? lui demanda son fils.</p>
+<p>&#8212;Ah! Sammy, &ccedil;a sera une furieuse &eacute;preuve de voir
+&ccedil;a &agrave; mon &acirc;ge!
+Heureusement que je suis passablement coriace, et c'est une
+consolation,
+comme disait le vieux dindon, quand le fermier l'avertit qu'il
+&eacute;tait
+oblig&eacute; de le tuer pour le porter au march&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Qu'est-ce qui sera une &eacute;preuve?</p>
+<p>&#8212;De te voir mari&eacute;, Sammy; de te voir comme une victime
+abus&eacute;e, qui
+s'imagine que tout est rose. C'est une &eacute;preuve effroyable pour
+les
+sentiments d'un p&egrave;re, Sammy!</p>
+<p>&#8212;B&ecirc;tises! je ne suis pas pour me marier; ne vous vexez pas
+pour cela.
+Demandez plut&ocirc;t votre pipe, je m'en vas vous lire ma lettre;
+l&agrave;!&raquo;</p>
+<p>Nous ne saurions dire positivement si le chagrin de M. Weller fut
+calm&eacute;
+par la perspective de sa pipe ou par la pens&eacute;e qu'il y avait
+dans sa
+famille une propension fatale au mariage, contre laquelle il
+&eacute;tait
+inutile de vouloir lutter. Nous sommes port&eacute; &agrave; croire que
+cet heureux
+r&eacute;sultat fut atteint &agrave; la fois par ces deux sources
+combin&eacute;es de
+consolation, car il r&eacute;p&eacute;ta fr&eacute;quemment la seconde
+&agrave; voix basse, pendant
+qu'il sonnait pour se faire apporter la premi&egrave;re. Ensuite il se
+d&eacute;barrassa de sa houppelande, alluma sa pipe, et se pla&ccedil;a
+le dos au feu,
+de mani&egrave;re &agrave; en recevoir toute la chaleur et &agrave;
+s'appuyer en m&ecirc;me temps
+sur le manteau de la chemin&eacute;e; puis il tourna vers Sam son
+visage
+notablement adouci par la b&eacute;nigne influence du tabac, et
+l'engagea &agrave;
+d&eacute;marrer.</p>
+<p>Sam plongea sa plume dans l'encre pour &ecirc;tre pr&ecirc;t
+&agrave; faire des
+corrections, et commen&ccedil;a d'un air th&eacute;&acirc;tral.</p>
+<p>&laquo;Aimable....&raquo;</p>
+<p>&laquo;Halte! dit M. Weller en tirant la sonnette. Un double verre
+de
+l'invariable, ma ch&egrave;re.</p>
+<p>&#8212;Tr&egrave;s-bien, monsieur, r&eacute;pondit la jeune fille; et avec
+une singuli&egrave;re
+prestesse elle disparut, revint et redisparut.</p>
+<p>&#8212;Ils ont l'air de conna&icirc;tre vos id&eacute;es, ici, fit
+observer Sam.</p>
+<p>&#8212;Oui, r&eacute;pondit son p&egrave;re; j'y ai z'&eacute;t&eacute;
+qu&eacute;'que fois dans ma vie. Allons
+Sam.&raquo;</p>
+<p>&laquo;Aimable cr&eacute;ature....&raquo;</p>
+<p>&laquo;Est-ce que c'est des verses?</p>
+<p>&#8212;Non, non.</p>
+<p>&#8212;Tant mieux. Les verses, ce n'est pas naturel. I' n'y a pas un homme
+qui parle en verses, except&eacute; la circulaire du bedeau, le jour
+des
+&eacute;trennes, les annonces du cirage de Warren, ou l'huile de
+Macassar, ou
+qu&eacute;'que gens de ce poil l&agrave;. Ne te laisse jamais aller
+&agrave; parler en
+verses, mon gar&ccedil;on, c'est trop commun! Recommence-moi un peu
+&ccedil;a, Sammy.&raquo;</p>
+<p>Cela dit, M. Weller reprit sa pipe avec une solennit&eacute;
+d'Aristarque, et
+Sam, recommen&ccedil;ant pour la troisi&egrave;me fois, lut ainsi qu'il
+suit:</p>
+<p>&laquo;Aimable cr&eacute;ature, je sens que mon c&#339;ur est
+bigrement....&raquo;</p>
+<p>&laquo;Cela n'est pas convenable, interrompit M. Weller, en
+&ocirc;tant sa pipe de
+sa bouche.</p>
+<p>&#8212;Non, &ccedil;a n'est pas bigrement, dit Sam, en tournant la lettre
+plus au
+jour. C'est joliment; il y a un p&acirc;t&eacute; l&agrave;. Je sens
+que mon c&#339;ur est
+joliment tonteux.</p>
+<p>&#8212;Tr&egrave;s-bien, marchez.</p>
+<p>&#8212;Est joliment tonteux et sir.... J'ai oubli&eacute; le mot qu'il y a
+l&agrave;, dit
+Sam, en se grattant l'oreille avec sa plume.</p>
+<p>&#8212;Pourquoi ne le regardes-tu pas alors?</p>
+<p>&#8212;C'est ce que je fais, mais il y a un autre p&acirc;t&eacute;. Il y
+a un s et un i
+et un r.</p>
+<p>&#8212;Circonscrit, peut-&ecirc;tre? sugg&eacute;ra M. Weller.</p>
+<p>&#8212;Non ce n'est pas cela. Sirconvenu voil&agrave;.</p>
+<p>&#8212;&Ccedil;a n'est pas un aussi beau mot que circonscrit, dit M.
+Weller
+gravement.</p>
+<p>&#8212;Vous croyez?</p>
+<p>&#8212;S&ucirc;r et certain.</p>
+<p>&#8212;Vous ne trouvez pas que &ccedil;a dit plus de choses?</p>
+<p>&#8212;Eh! Eh! fit M. Weller apr&egrave;s un moment de r&eacute;flexion.
+C'est peut-&ecirc;tre un
+mot plus tendre. Va toujours, Sammy.&raquo;</p>
+<p>&laquo;&#8212;Mon c&#339;ur est joliment tonteux et sirconvenu quant je me rat
+pelle de
+vous, car vous &ecirc;te un joli brain de fille, et je voudrais bien
+qu'on
+vint me dire le contraire....&raquo;</p>
+<p>&laquo;Voil&agrave; une belle pens&eacute;e, dit M. Weller, en
+&ocirc;tant sa pipe, pour laisser
+sortir cette remarque.</p>
+<p>&#8212;Oui, je crois qu'elle n'est pas mauvaise, r&eacute;pondit son fils,
+singuli&egrave;rement flatt&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Ce que j'aime dans ton style, c'est que tu ne donnes pas un tas de
+noms aux gens; tu n'y mets pas de V&eacute;nus, ni d'autres machines de
+ce
+genre-l&agrave;. &Agrave; quoi sert d'appeler une jeune femme une
+V&eacute;nus ou un ange,
+Sammy?</p>
+<p>&#8212;Ah! oui, &agrave; quoi bon!</p>
+<p>&#8212;Pourquoi ne pas l'appeler tout de suite <i>griffon</i> ou <i>licorne</i>,
+qu'est
+bien connu pour &ecirc;tre des animaux m&eacute;taphysiques.</p>
+<p>&#8212;&Ccedil;a vaudrait tout autant.</p>
+<p>&#8212;Roulez toujours, Sammy.&raquo;</p>
+<p>Sam ob&eacute;it, et continua &agrave; lire, tandis que son
+p&egrave;re continuait &agrave; fumer,
+avec une physionomie de sagesse et de contentement tout &agrave; fait
+&eacute;difiante.</p>
+<p>&laquo;&#8212;Avent de vous havoir vu je pansais que toute les fames
+fucent
+pareils....&raquo;</p>
+<p>&laquo;Elles le sont,&raquo; fit observer M. Weller, entre
+parenth&egrave;ses.</p>
+<p>&laquo;Mai maintenant je vois quel fichu b&ecirc;tte de corps nid
+chond j'ai z&eacute;t&eacute;,
+car il nid a pas dent tout le monde une p&egrave;rresone come vous quoi
+que je
+vous &ecirc;me come tout!&raquo;</p>
+<p>&laquo;J'ai pens&eacute; que je ferais bien de mettre cela un peu
+fort,&raquo; dit Sam en
+levant la t&ecirc;te.</p>
+<p>M. Weller fit un signe approbatif, et son fils poursuivit:</p>
+<p>&laquo;In scie je prrends le privilaije du jour, ma chair Mary, come
+dit le
+genman dent l'embarrat, qui ne sortais que la nuit pour vous dire que
+la
+1e et leunnuque foie que je vous et vu vot porterait et aimprim&eacute;
+dent
+mont cueur en couleur ben pus vive et ben pus vitte qu'y ni a jamet eu
+d&eacute; portret fait par la machinne &agrave; porfil (don vous avet
+peu ta&icirc;tre
+entendu parler ma chair Mary) qui fabrique le porttrait et met le
+quadre
+avec un annot &ocirc; boue pour la crocher en 2 minutes un cart.&raquo;</p>
+<p>&laquo;J'ai peur que &ccedil;a ne frise le po&eacute;tique, fit
+observer M. Weller d'un air
+dubitatif.</p>
+<p>&#8212;Pas du tout,&raquo; r&eacute;pondit Sam, en recommen&ccedil;ant
+promptement &agrave; lire pour
+&eacute;viter toute discussion.</p>
+<p>&laquo;Acceptez moi Mary ma chair pour votre Valentin et panset a se
+que je
+vous et dit. Ma chair Mary je vais conclure maintenan.&#8212;Voil&agrave;
+tout.&raquo;</p>
+<p>&laquo;&Ccedil;a s'arr&ecirc;te un peu court, il me semble, Sammy</p>
+<p>&#8212;Pas du tout. Elle souhaitera qu'il y en ait plus long; et
+voil&agrave; le
+grand art d'&eacute;crire des lettres!</p>
+<p>&#8212;Eh! ben, i' y a qu&eacute;'que chose l&agrave; dedans. Je voudrais
+seulement que te
+belle-m&egrave;re conduise sa conversation sur ce principe ici. Est-ce
+que vous
+n'allez pas signer.</p>
+<p>&#8212;C'est la difficult&eacute;, &ccedil;a. Je ne sais pas ce que je vas
+signer.</p>
+<p>&#8212;Signe: <i>Weller</i>, dit le vieux propri&eacute;taire de ce nom.</p>
+<p>&#8212;&Ccedil;a n'ira pas: il ne faut jamais signer un Valentin avec son
+propre
+nom.</p>
+<p>&#8212;Signe: <i>Pickwick</i> alors, c'est un tr&egrave;s-bon nom et
+facile &agrave; &eacute;peler.</p>
+<p>&#8212;Voil&agrave; l'affaire. Si je finissais par des verses, hein?</p>
+<p>&#8212;Je n'aime pas &ccedil;a, mon gar&ccedil;on; je n'ai jamais connu un
+respectable
+cocher qu'a &eacute;crit de la po&eacute;sie, except&eacute; un qu'a
+fait un morceau de
+verses attendrissant, le jour avant qu'il a &eacute;t&eacute; pendu,
+pour un vol de
+grand chemin, et encore c'&eacute;tait seulement un homme de
+Cambervell. Ainsi
+&ccedil;a ne compte pas.&raquo;</p>
+<p>Cependant Sam ne put &ecirc;tre dissuad&eacute; de l'id&eacute;e
+po&eacute;tique qui lui &eacute;tait
+survenue, il signa donc sa lettre ainsi qu'il suit:</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza"><span>L'amour me pique,<br/>
+</span><span>Piquewique.<br/>
+</span></div>
+</div>
+<p>Ayant ensuite ferm&eacute; son &eacute;p&icirc;tre d'une
+mani&egrave;re tr&egrave;s-compliqu&eacute;e, il y mit
+obliquement l'adresse:</p>
+<p><i>Miss Mary fam de chambre ch&eacute; monsieur Nupkins m&egrave;re
+&agrave; Ipswick Suffolk.</i>
+Puis apr&egrave;s l'avoir cachet&eacute;e il la fourra dans sa poche,
+toute pr&ecirc;te pour
+la poste.</p>
+<p>Cette importante affaire &eacute;tant termin&eacute;e, M. Weller <i>senior</i>
+commen&ccedil;a &agrave;
+d&eacute;velopper celle pour laquelle il avait convoqu&eacute; son
+h&eacute;ritier.</p>
+<p>&laquo;La premi&egrave;re histoire regarde ton gouverneur, Sammy,
+lui dit-il. Il va
+&ecirc;tre jug&eacute; demain, n'est-il pas vrai?</p>
+<p>&#8212;S&ucirc;r comme ache.</p>
+<p>&#8212;Eh bien! je suppose qu'il aura besoin de qu&eacute;'ques
+t&eacute;moins pour jurer
+ses m&#339;urs, ou bien peut-&ecirc;tre pour prouver un all&eacute;bi. J'ai
+retourn&eacute; tout
+cela dans ma t&ecirc;te, et y peut se tranquilliser, Sammy. J'ai
+ramass&eacute;
+qu&eacute;'ques amis qui feront son affaire, pour les deux choses. Mais
+voil&agrave;
+mon avis &agrave; moi. Vous inqui&eacute;tez pas des m&#339;urs, et
+raccrochez vous &agrave;
+l'all&eacute;bi. Rien comme un all&eacute;bi, Sammy, rien.&raquo;</p>
+<p>Ayant d&eacute;livr&eacute; cette opinion l&eacute;gale d'un air
+singuli&egrave;rement profond, M.
+Weller ensevelit son nez dans son verre, et fit par-dessus le bord de
+rapides clins d'&#339;il &agrave; son fils &eacute;tonn&eacute;.</p>
+<p>&laquo;Qu'est-ce que vous voulez dire? demanda celui-ci. Est-ce que
+vous vous
+imaginez qu'il va passer en cour d'assises?</p>
+<p>&#8212;&Ccedil;a ne fait rien &agrave; l'affaire, Sammy. N'importe
+o&ugrave; ce qui sera jug&eacute;, mon
+gar&ccedil;on; un all&eacute;bi voil&agrave; la chose. Nous avons
+sauv&eacute; Tom Wildspark d'un
+meurtre, avec un all&eacute;bi, quand toutes les grosses perruques
+disaient
+que rien ne pouvait le tirer d'affaire. Et vois-tu, Sammy, mon opinion
+est que si ton gouverneur ne prouve pas un all&eacute;bi, il se
+trouvera
+couronn&eacute; des deux jambes.&raquo;</p>
+<p>Comme M. Weller entretenait la conviction ferme et
+inalt&eacute;rable que le
+<i>Old Bailey</i> &eacute;tait la cour supr&ecirc;me de judicature de
+l'Angleterre, et que
+ses formes de proc&eacute;dure r&eacute;glaient toutes les autres cours
+de justice
+sans exception, il n'&eacute;couta en aucune mani&egrave;re les
+assurances et les
+arguments de son fils pour lui prouver que l'alibi &eacute;tait
+inadmissible;
+mais il continua &agrave; protester avec v&eacute;h&eacute;mence que M.
+Pickwick allait &ecirc;tre
+<i>victimis&eacute;</i>. Trouvant qu'il &eacute;tait inutile de
+discuter davantage cette
+mati&egrave;re, Sam changea de sujet, et demanda quel &eacute;tait le
+second topique,
+sur lequel son v&eacute;n&eacute;rable parent d&eacute;sirait le
+consulter.</p>
+<p>&laquo;C'est un point de politique domestique, Sammy,
+r&eacute;pondit celui-ci. Tu
+sais bien ce Stiggins?</p>
+<p>&#8212;L'homme au nez rouge?</p>
+<p>&#8212;Le m&ecirc;me. Cet homme au nez rouge, Sammy, visite ta
+belle-m&egrave;re avec une
+bont&eacute; et une constance comme je n'en ai jamais vu. Il aime tant
+notre
+famille que, quand il s'en va, il ne peut pas &ecirc;tre confortable,
+&agrave; moins
+qu'il n'emporte qu&eacute;'que chose pour se souvenir de nous.</p>
+<p>&#8212;Et si j'&eacute;tais que de vous, interrompit Sam, je lui donnerais
+qu&eacute;'que
+chose qu'il s'en souviendrait pendant dix ans.</p>
+<p>&#8212;Une minute: j'allais te dire qu'&agrave; pr&eacute;sent il apporte
+toujours une
+bouteille plate, qui tient &agrave; peu pr&egrave;s une pinte et demie,
+et qu'avant de
+s'en aller il la remplit soigneusement avec notre rhum.</p>
+<p>&#8212;Et il la vide toujours avant de revenir, je suppose?</p>
+<p>&#8212;Juste, il n'y laisse rien que le bouchon et l'odeur. Fie-toi
+&agrave; lui
+pour cela, Sammy. Maintenant, mon gar&ccedil;on, ces gaillards ici vont
+tenir
+ce soir l'assembl&eacute;e mensuelle de la branche de <i>Brick-Lane</i>
+de la grande
+union <i>Ebenezer</i>, &agrave; l'association de Temp&eacute;rance. Ta
+belle-m&egrave;re &eacute;tait
+pour y aller Sammy, mais elle a attrap&eacute; le rhumatique, et elle
+ne peut
+pas; et moi j'ai attrap&eacute; les deux billets qu'on y avait
+envoy&eacute;s.&raquo;</p>
+<p>M. Weller communiqua ce secret avec une immense jouissance, et
+ensuite
+se mit &agrave; cligner de l'&#339;il, si infatigablement que Sam
+commen&ccedil;a &agrave; penser
+qu'il avait le tic douloureux dans la paupi&egrave;re droite.</p>
+<p>&laquo;Eh bien! dit le jeune gentleman.</p>
+<p>&#8212;Eh bien! continua son p&egrave;re en regardant avec
+pr&eacute;caution autour de
+lui, nous irons ensemble, ponctuels &agrave; l'heure, Sammy. Le
+substitut du
+berger ne le sera pas! Le substitut du berger ne le sera pas!&raquo;</p>
+<p>Ici M. Weller fut saisi d'un paroxysme de ricanement qui s'approcha
+graduellement de la suffocation, autant que cela se peut chez un vieux
+gentleman, sans amener d'accident. Pendant ce temps, Sam frottait le
+dos
+de son p&egrave;re, assez vivement pour l'enflammer par la friction,
+s'il e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; un peu plus sec.</p>
+<p>&laquo;Vraiment, dit-il, je n'ai jamais vu un vieux revenant comme
+&ccedil;a de mes
+jours, ni de ma vie. Qu'est-ce que vous avez donc &agrave; rire,
+corpulence?</p>
+<p>&#8212;Chut! Sammy, r&eacute;pondit M. Weller, en regardant autour de lui,
+avec
+encore plus de d&eacute;fiance, et en parlant &agrave; voix basse. Deux
+de mes amis,
+qui travaillent sur la route d'Oxford, et qu'est fameux pour toutes
+sortes de farces, ont pris le substitut du berger &agrave; la remorque,
+et
+quand il viendra &agrave; la grande union Ebenezer (ce qu'il est bien
+s&ucirc;r de
+faire, car ils le reconduiront jusqu'&agrave; la porte, et ils le
+feront
+monter, bon gr&eacute; malgr&eacute;, si c'est n&eacute;cessaire), il
+sera embourb&eacute; dans le
+rhum aussi fort qu'il l'a jamais &eacute;t&eacute; au marquis de
+Granby, et c'est pas
+peu dire.&raquo;</p>
+<p>Ici, M. Weller recommen&ccedil;a &agrave; rire
+immod&eacute;r&eacute;ment, et en cons&eacute;quence retomba
+sur nouveaux frais dans un &eacute;tat de suffocation partielle.</p>
+<p>Rien ne pouvait mieux s'accorder avec les id&eacute;es de Sam que le
+projet de
+d&eacute;masquer les penchants et les qualit&eacute;s r&eacute;elles de
+l'homme au nez rouge.
+L'heure d&eacute;sign&eacute;e pour la r&eacute;union approchant, le
+p&egrave;re et le fils se
+dirig&egrave;rent imm&eacute;diatement vers Brick-Lane, et pendant le
+chemin Sam
+n'oublia pas de jeter sa lettre &agrave; la poste.</p>
+<p>L'assembl&eacute;e mensuelle de la branche de l'Association de
+Temp&eacute;rance de
+<i>Brick-Lane</i>, embranchement de la grande union <i>Ebenezer</i>,
+se tenait
+dans une vaste chambre, situ&eacute;e d'une mani&egrave;re
+agr&eacute;able et a&eacute;r&eacute;e au sommet
+d'une &eacute;chelle s&ucirc;re et commode. Le pr&eacute;sident
+&eacute;tait le juste M. Anthony
+Humm, pompier converti, maintenant ma&icirc;tre d'&eacute;cole, et
+occasionnellement
+pr&eacute;dicant-voyageur. Le secr&eacute;taire &eacute;tait M. Jonas
+Mudge, gar&ccedil;on
+chandelier, vase d'enthousiasme et de d&eacute;sint&eacute;ressement,
+qui vendait du
+th&eacute; aux membres de l'association. Pr&eacute;alablement au
+commencement des
+op&eacute;rations, les dames &eacute;taient assises sur des tabourets
+et buvaient du
+th&eacute;, aussi longtemps qu'elles croyaient pouvoir le faire, tandis
+qu'une
+large tirelire de bois &eacute;tait plac&eacute;e en &eacute;vidence
+sur le tapis vert du
+bureau, derri&egrave;re lequel le secr&eacute;taire se tenait debout,
+reconnaissant
+par un gracieux sourire, chaque addition &agrave; la riche veine de
+cuivre que
+la botte renfermait dans ses flancs.</p>
+<p>Dans la pr&eacute;sente occasion, les dames commenc&egrave;rent par
+boire une quantit&eacute;
+de th&eacute; presque alarmante, &agrave; la grande horreur de M.
+Weller qui,
+m&eacute;prisant les signes de Sam, promenait autour de lui des regards
+o&ugrave;
+pouvaient se lire, avec facilit&eacute;, son &eacute;tonnement et son
+m&eacute;pris.</p>
+<p>&laquo;Sammy, murmura-t-il &agrave; son fils, si qu&eacute;'ques uns
+de ces gens ici n'ont
+pas besoin d'&ecirc;tre op&eacute;r&eacute;s pour l'hydropisie, demain
+matin, je ne suis pas
+ton p&egrave;re! Vois-tu cette vieille lady, assise aupr&egrave;s de
+moi? elle se noie
+avec du th&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Est-ce que vous ne pouvez pas vous tenir tranquille? chuchota Sam.</p>
+<p>&#8212;Sammy, reprit M. Weller au bout d'un moment et avec un accent
+d'agitation profonde, fais attention &agrave; ce que je te dis, mon
+gar&ccedil;on; si
+ce secr&eacute;taire continue encore cinq minutes, il va crever
+&agrave; force
+d'avaler des r&ocirc;ties et de l'eau chaude.</p>
+<p>&#8212;Eh bien! laissez-le, si &ccedil;a lui fait plaisir. Ce n'est pas
+votre
+affaire.</p>
+<p>&#8212;Si &ccedil;a dure plus longtemps, Sammy, poursuivit M. Weller
+&agrave; voix basse,
+je sens que c'est mon devoir comme homme et comme chr&eacute;tien, de
+me lever
+et d'adresser qu&eacute;'ques paroles au pr&eacute;sident. Il y a
+l&agrave; une jeune femme,
+au troisi&egrave;me tabouret, qui a bu neuf tasses et demie; je la vois
+qui
+gonfle visiblement &agrave; l'&#339;il nu.&raquo;</p>
+<p>Il n'y a nul doute que M. Weller e&ucirc;t ex&eacute;cut&eacute; ses
+bienveillantes
+intentions, si un grand bruit, occasionn&eacute; par le choc des
+tasses,
+n'avait pas heureusement annonc&eacute; que le th&eacute; &eacute;tait
+termin&eacute;. La fa&iuml;ence
+ayant &eacute;t&eacute; enlev&eacute;e et la table &agrave; la serge
+verte apport&eacute;e au centre de la
+chambre, les op&eacute;rations de la soir&eacute;e furent
+entam&eacute;es par un petit homme
+chauve, en culotte de velours de coton, qui grimpa soudainement
+&agrave;
+l'&eacute;chelle, au hasard imminent de briser ses jambes maigrelettes.</p>
+<p>&laquo;Ladies et gentlemen, dit le petit homme chauve, je porte au
+fauteuil
+notre excellent fr&egrave;re, M. Anthony Humm.&raquo;</p>
+<p>&Agrave; cette proposition les dames agit&egrave;rent une
+&eacute;l&eacute;gante collection de
+mouchoirs, et l'imp&eacute;tueux petit homme porta litt&eacute;ralement
+au fauteuil
+M. Humm, en le prenant par les &eacute;paules et le poussant vers un
+ustensile
+d'acajou, qui avait autrefois repr&eacute;sent&eacute; cette
+pi&egrave;ce d'ameublement.
+L'agitation des mouchoirs fut renouvel&eacute;e, et M. Humm, qui avait
+un
+visage blafard et luisant, en &eacute;tat de transpiration
+perp&eacute;tuelle, salua
+gracieusement l'assembl&eacute;e, &agrave; la grande admiration des
+femelles, et prit
+gravement son si&eacute;ge. Le silence fut alors r&eacute;clam&eacute;
+par le petit homme,
+puis M. Humm se leva, et dit qu'avec la permission des fr&egrave;res et
+des
+s&#339;urs de la branche de <i>Brick-Lane</i>, alors pr&eacute;sents, le
+secr&eacute;taire
+lirait le rapport du comit&eacute; de la branche de <i>Brick-Lane</i>,
+proposition
+qui fut encore accueillie par un tr&eacute;pignement de mouchoirs.</p>
+<p>Le secr&eacute;taire ayant &eacute;ternu&eacute; d'une
+mani&egrave;re tr&egrave;s-expressive, et la toux
+qui saisit toujours une assembl&eacute;e, quand il va se passer quelque
+chose
+d'int&eacute;ressant, ayant eu son cours r&eacute;gulier, on entendit
+la lecture du
+document suivant:</p>
+<p style="text-align: center;"><i>Rapport du Comit&eacute; de la
+Branche de Brick-Lane de la Grande Union
+Ebenezer de l'Association de Temp&eacute;rance.</i></p>
+<p>&laquo;Votre comit&eacute; a poursuivi ses agr&eacute;ables travaux,
+durant le mois pass&eacute;,
+et a l'inexprimable plaisir de vous rapporter les cas suivants de
+nouveaux convertis &agrave; la temp&eacute;rance.</p>
+<p>&laquo;M. Walker, tailleur, sa femme et ses deux enfants. Quand il
+&eacute;tait plus
+&agrave; son aise, il confesse qu'il avait l'habitude de boire de l'ale
+et de
+la bi&egrave;re. Il dit qu'il n'est pas certain s'il n'a pas
+sirot&eacute; pendant
+vingt ans, deux fois par semaines, du <i>nez de chien</i>, que votre
+comit&eacute;
+trouve, sur enqu&ecirc;te, &ecirc;tre compos&eacute; de porter chaud,
+de cassonade, de
+geni&egrave;vre et de muscade. (Ici une femme &acirc;g&eacute;e pousse
+un g&eacute;missement en
+s'&eacute;criant: c'est vrai!) Il est maintenant sans ouvrage et sans
+argent;
+il pense que ce doit &ecirc;tre la faute du porter (applaudissements)
+ou la
+perte de l'usage de sa main droite; il ne peut pas dire lequel des
+deux,
+mais il regarde comme tr&egrave;s-probable que s'il n'avait bu que de
+l'eau
+toute sa vie, son camarade ne l'aurait pas piqu&eacute; avec une
+aiguille
+rouill&eacute;e, ce qui a occasionn&eacute; son accident (immenses
+applaudissements).
+Il n'a plus rien &agrave; boire que de l'eau claire, et ne se sent
+jamais
+alt&eacute;r&eacute; (grands applaudissements).</p>
+<p>&laquo;Betzy Martin, veuve, n'a qu'un enfant et qu'un &#339;il, va en
+journ&eacute;e
+comme femme de m&eacute;nage et blanchisseuse: n'a jamais et qu'un &#339;il,
+mais
+sait que sa m&egrave;re buvait solidement, ne serait pas
+&eacute;tonn&eacute;e si cela en
+&eacute;tait la cause (terribles applaudissements). Ne regarde pas
+comme
+impossible qu'elle e&ucirc;t deux yeux maintenant, si elle
+s'&eacute;tait toujours
+abstenue de spiritueux (applaudissements formidables). &Eacute;tait
+habitu&eacute;e &agrave;
+recevoir par jour <i>1 shilling et 6 pence</i>, une pinte de porter et
+un
+verre d'eau-de-vie, mais depuis qu'elle est devenue membre de la
+branche
+de <i>Brick-Lane</i> elle demande toujours &agrave; la place <i>3
+shillings et 6
+pence</i> (l'annonce de ce fait int&eacute;ressant est re&ccedil;ue
+avec le plus
+&eacute;tourdissant enthousiasme).</p>
+<p>&laquo;Henry Beller a &eacute;t&eacute; pendant nombre
+d'ann&eacute;es ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel pour
+diff&eacute;rents d&icirc;ners de corporations. En ce temps-l&agrave;
+il buvait une grande
+quantit&eacute; de vins &eacute;trangers. Il en a peut-&ecirc;tre
+emport&eacute; quelque fois une
+bouteille ou deux chez lui. Il n'est pas tout &agrave; fait certain de
+cela,
+mais il est s&ucirc;r que s'il les a emport&eacute;es, il en a bu le
+contenu. Il se
+trouve tr&egrave;s-mal dispos&eacute; et m&eacute;lancolique, est
+agit&eacute; la nuit et &eacute;prouve
+une soif continuelle. Il pense que ce doit &ecirc;tre le vin qu'il
+avait
+l'habitude de boire (applaudissements). Il est sans emploi maintenant,
+et ne t&acirc;te jamais une seule goutte de vins &eacute;trangers
+(applaudissements
+&eacute;pouvantables).</p>
+<p>&laquo;Thomas Burten, marchand de mou du lord maire, des
+sch&eacute;rifs et de
+plusieurs membres du Common council (le nom de ce gentleman est entendu
+avec un int&eacute;r&ecirc;t saisissant). Il a une jambe de bois: il
+trouve qu'une
+jambe de bois co&ucirc;te bien cher quand on marche sur le pav&eacute;.
+Il avait
+l'habitude d'acheter des jambes de bois d'occasion, et buvait
+r&eacute;guli&egrave;rement chaque soir un verre d'eau et de
+geni&egrave;vre chaud;
+quelquefois deux (profonds soupirs). Il s'est aper&ccedil;u que les
+jambes
+d'occasion se fendaient et se pourrissaient tr&egrave;s-promptement; il
+est
+fermement persuad&eacute; que leur constitution &eacute;tait
+min&eacute;e par l'eau et le
+geni&egrave;vre (applaudissements prolong&eacute;s). Il ach&egrave;te
+maintenant des jambes
+de bois neuves, et ne boit rien que de l'eau et du th&eacute;
+l&eacute;ger. Les
+nouvelles jambes de bois durent deux fois aussi longtemps que les
+anciennes, et il attribue cela uniquement &agrave; ses habitudes de
+temp&eacute;rance
+(applaudissements triomphants).&raquo;</p>
+<p>Apr&egrave;s cette lecture, Anthony Humm proposa &agrave;
+l'assembl&eacute;e de se r&eacute;galer
+d'une chanson. Il l'invita &agrave; se joindre &agrave; lui pour
+chanter les paroles
+du joyeux batelier, adapt&eacute;es &agrave; l'air du centi&egrave;me
+psaume par le fr&egrave;re
+Mordlin, en vue de favoriser les jouissances morales et rationnelles de
+la soci&eacute;t&eacute; (grands applaudissements). M. Anthony Humm
+saisit cette
+opportunit&eacute; d'exprimer sa ferme persuasion que feu M. Dibdin<a
+ name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><sup><a href="#Footnote_7_7"
+ class="fnanchor">[7]</a></sup>,
+reconnaissant les erreurs de sa jeunesse, avait &eacute;crit cette
+chanson
+pour montrer les avantages de l'abstinence. &laquo;C'est une chanson de
+temp&eacute;rance (tourbillon d'applaudissements). La propret&eacute;
+du costume de
+l'int&eacute;ressant jeune homme, son habilet&eacute;, comme rameur, la
+d&eacute;sirable
+disposition d'esprit qui lui permettait, suivant la belle expression du
+po&euml;te, de ramer tout le jour en ne pensant &agrave; rien; tout se
+r&eacute;unit pour
+prouver qu'il devait &ecirc;tre buveur d'eau (applaudissements). Oh!
+quel &eacute;tat
+de vertueuses jouissances (applaudissements enthousiastes)! et quelle
+fut la r&eacute;compense du jeune homme! que tous les jeunes gens
+pr&eacute;sents
+remarquent ceci:</p>
+<p>&laquo;Les jeunes filles s'empressaient d'entrer dans son bateau
+(bruyants
+applaudissements, surtout parmi les dames). Quel brillant exemple! Les
+jeunes filles se pressant autour du jeune batelier et l'escortant dans
+le sentier du devoir et de la temp&eacute;rance. Mais &eacute;taient-ce
+seulement les
+jeunes filles de bas &eacute;tage, qui le soignaient, qui le
+consolaient, qui
+le soutenaient? Non!</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza"><span>Il &eacute;tait le rameur ch&eacute;ri<br/>
+</span><span>Des plus belles dames du monde.<br/>
+</span></div>
+</div>
+<p>(immenses applaudissements). Le doux sexe se ralliait comme un seul
+homme.... Mille pardons, comme une seule femme... autour du jeune
+batelier, et se d&eacute;tournait avec d&eacute;go&ucirc;t des buveurs
+de spiritueux
+(applaudissements). Les fr&egrave;res de la <i>Branche de Brick-Lane</i>
+sont des
+bateliers d'eau douce (applaudissements et rires). Cette chambre est
+leur bateau; cette audience repr&eacute;sente les jeunes filles, et
+l'orateur,
+quoique indigne, est leur rameur ch&eacute;ri (applaudissements
+fr&eacute;n&eacute;tiques et
+interminables).&raquo;</p>
+<p>&laquo;Sammy, qu'est-ce qui veut dire par le <i>doux sexe</i>?
+demanda M. Weller &agrave;
+voix basse.</p>
+<p>&#8212;La femme, r&eacute;pondit Sam du m&ecirc;me ton.</p>
+<p>&#8212;Pour &ccedil;a, il n'a pas tort; faut qu'elle soit joliment <i>douce</i>
+pour se
+laisser plumer par des olibrius comme &ccedil;a.&raquo;</p>
+<p>Les observations mordantes du vieux gentleman furent interrompues
+par le
+commencement de la chanson que M. Anthony Humm psalmodiait, deux lignes
+par deux lignes, pour l'instruction de ceux de ses auditeurs qui ne
+connaissaient point la l&eacute;gende. Pendant qu'on chantait, le petit
+homme
+chauve disparut, mais il revint aussit&ocirc;t que la chanson fut
+termin&eacute;e,
+et parla bas &agrave; M. Anthony Humm avec un visage plein d'importance.</p>
+<p>&laquo;Mes amis, dit M. Humm en levant la main d'un air suppliant,
+pour faire
+taire quelques vieilles ladies qui &eacute;taient en arri&egrave;re
+d'un vers ou deux;
+mes amis, un d&eacute;l&eacute;gu&eacute; de la branche de Dorking, de
+notre soci&eacute;t&eacute;, le
+fr&egrave;re Stiggins, est en bas.&raquo;</p>
+<p>Les mouchoirs s'agit&egrave;rent de nouveau et plus fort que jamais,
+car M.
+Stiggins &eacute;tait extr&ecirc;mement populaire parmi les dames de <i>Brick-Lane</i>.</p>
+<p>&laquo;Il peut entrer, je pense, dit M. Humm en regardant autour de
+lui avec
+un sourire fixe. Fr&egrave;re Tadger, il peut venir aupr&egrave;s de
+nous et remplir
+sa mission.&raquo;</p>
+<p>Le petit homme chauve, qui r&eacute;pondait au nom de fr&egrave;re
+Tadger, d&eacute;gringola
+l'&eacute;chelle avec grande rapidit&eacute;, puis imm&eacute;diatement
+apr&egrave;s, on l'entendit
+remonter avec le r&eacute;v&eacute;rend M. Stiggins.</p>
+<p>&laquo;Le voil&agrave; qui vient, Sammy, chuchota M. Weller, dont le
+visage &eacute;tait
+pourpre d'une envie de rire supprim&eacute;e.</p>
+<p>&#8212;Ne lui dites rien, r&eacute;partit Sam, je ne pourrais pas me
+retenir. Il est
+pr&egrave;s de la porte; je l'entends qui se cogne la t&ecirc;te contre
+la cloison.&raquo;</p>
+<p>Pendant que Sam parlait, la porte s'ouvrit et le fr&egrave;re Tadger
+parut,
+imm&eacute;diatement suivi par le r&eacute;v&eacute;rend M. Stiggins.
+L'entr&eacute;e de celui-ci
+fut accueillie par des bravos, par des tr&eacute;pignements, par des
+agitations
+de mouchoirs. Mais, &agrave; toutes ces manifestations de
+d&eacute;lices, le fr&egrave;re
+Stiggins ne r&eacute;pondit pas un mot, se contentant de regarder avec
+un
+sourire h&eacute;b&eacute;t&eacute; la chandelle qui fumait sur la
+table, et balan&ccedil;ant en
+m&ecirc;me temps son corps d'une mani&egrave;re
+irr&eacute;guli&egrave;re et alarmante.</p>
+<p>&laquo;Est-ce que vous n'allez pas bien, fr&egrave;re Stiggins? lui
+dit tout bas M.
+Anthony Humm.</p>
+<p>&#8212;Je vais tr&egrave;s-bien, monsieur, r&eacute;pliqua M. Stiggins
+d'une voix aussi
+f&eacute;roce que le permettait l'&eacute;paisseur de sa langue. Je
+vais parfaitement,
+monsieur.</p>
+<p>&#8212;Tant mieux, tant mieux, reprit M. Anthony Humm, en reculant de
+quelques pas.</p>
+<p>&#8212;J'esp&egrave;re que personne ici ne se permet de dire que je ne
+suis pas
+bien?</p>
+<p>&#8212;Oh! certainement non.</p>
+<p>&#8212;Je les engage &agrave; ne pas le dire, monsieur, je les y
+engage.&raquo;</p>
+<p>Tendant ce colloque, l'assembl&eacute;e &eacute;tait rest&eacute;e
+parfaitement silencieuse,
+attendant avec une certaine anxi&eacute;t&eacute; la reprise de ses
+travaux
+ordinaires.</p>
+<p>&laquo;Fr&egrave;re, dit M. Humm avec un sourire engageant,
+voulez-vous &eacute;difier
+l'assembl&eacute;e?</p>
+<p>&#8212;Non,&raquo; r&eacute;pliqua M. Stiggins.</p>
+<p>L'assembl&eacute;e leva les yeux au ciel et un murmure
+d'&eacute;tonnement parcourut
+la salle.</p>
+<p>&laquo;Monsieur, dit M. Stiggins, en d&eacute;boutonnant son habit,
+et en parlant
+tr&egrave;s-haut; j'ai dans l'opinion que cette assembl&eacute;e s'est
+honteusement
+so&ucirc;l&eacute;e.&#8212;Fr&egrave;re Tadger, continua-t-il avec une
+f&eacute;rocit&eacute; croissante, et en
+se tournant brusquement vers le petit homme chauve; vous &ecirc;tes
+so&ucirc;l,
+monsieur.&raquo;</p>
+<p>En disant ces mots, M. Stiggins dans le louable dessein d'encourager
+la
+sobri&eacute;t&eacute; de rassembl&eacute;e, et d'en exclure toute
+personne indigne, lan&ccedil;a
+sur le nez de fr&egrave;re Tadger un coup de poing, si bien
+appliqu&eacute;, que le
+petit secr&eacute;taire disparut en un clin d'&#339;il. Il avait
+&eacute;t&eacute; pr&eacute;cipit&eacute; la
+t&ecirc;te premi&egrave;re en bas de l'&eacute;chelle.</p>
+<p>&Agrave; ce mouvement oratoire, tes femmes pouss&egrave;rent des
+cris d&eacute;chirants, et
+se pr&eacute;cipitant par petits groupes autour de leurs fr&egrave;res
+favoris, les
+entour&egrave;rent de leurs bras pour les pr&eacute;server du danger.
+Cette preuve
+d'affection touchante devint presque fatale au fr&egrave;re Humm, car
+il &eacute;tait
+extr&ecirc;mement populaire, et il s'en fallut de peu qu'il ne
+f&ucirc;t &eacute;touff&eacute; par
+la foule des s&eacute;&iuml;des femelles qui se pendirent &agrave; son
+cou, et
+l'accabl&egrave;rent de leurs caresses. La plus grande partie des
+lumi&egrave;res
+furent promptement &eacute;teintes, et l'on n'entendit plus, de toutes
+parts,
+qu'un tumulte &eacute;pouvantable.</p>
+<p>&laquo;Maintenant, Sammy, dit M. Weller en &ocirc;tant sa redingote
+d'un air
+d&eacute;lib&eacute;r&eacute;, allez-vous-en me chercher un watchman.</p>
+<p>&#8212;Et qu'est-ce donc que vous allez faire, en attendant?</p>
+<p>&#8212;Ne vous inqui&eacute;tez pas de moi, Sammy; je vas m'occuper
+&agrave; r&eacute;gler un
+petit compte avec ce Stiggins ici.&raquo;</p>
+<p>Ayant ainsi parl&eacute;, et avant que Sam p&ucirc;t le retenir,
+l'h&eacute;ro&iuml;que vieillard
+p&eacute;n&eacute;tra dans le coin de la chambre o&ugrave; se trouvait
+le r&eacute;v&eacute;rend M.
+Stiggins, et l'attaqua avec une admirable dext&eacute;rit&eacute;.</p>
+<p>&laquo;Venez-vous-en, dit Sam.</p>
+<p>&#8212;Avancez donc!&raquo; s'&eacute;cria M. Weller, et sans autre
+avertissement, il
+administra au r&eacute;v&eacute;rend M. Stiggins une tape sur la
+t&ecirc;te, puis se mit &agrave;
+danser autour de lui, avec une l&eacute;g&egrave;ret&eacute;
+parfaitement admirable chez un
+gentleman de cet &acirc;ge.&raquo;</p>
+<p>Voyant que ses remontrances &eacute;taient inutiles, Sam
+enfon&ccedil;a solidement
+son chapeau, jeta sur son bras l'habit de son p&egrave;re, et
+saisissant le
+gros cocher par la ceinture, l'entra&icirc;na de force le long de
+l'&eacute;chelle,
+et de l&agrave; dans la rue, sans le l&acirc;cher, et sans lui
+permettre de
+s'arr&ecirc;ter. Comme ils arrivaient au carrefour, ils entendirent le
+tumulte
+occasionn&eacute; par la dispersion, dans diff&eacute;rentes
+directions, des membres
+la branche de <i>Brick-Lane</i> de la grande union d'<i>Ebenezer</i>
+&agrave;
+l'association de Temp&eacute;rance, et virent bient&ocirc;t
+apr&egrave;s passer le r&eacute;v&eacute;rend
+M. Stiggins, que l'on emmenait parmi les hu&eacute;es de la populace,
+afin de
+lui faire passer la nuit dans un logement fourni par la cit&eacute;.</p>
+<div class="footnotes">
+<p><br/>
+<span style="font-weight: bold;">NOTES:</span></p>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span
+ class="label">[4]</span></a> H&ocirc;tel du maire de Londres ou
+h&ocirc;tel de ville.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span
+ class="label">[5]</span></a> Tous les papetiers exposent pendant une
+quinzaine de jours
+avant la Saint-Valentin des d&eacute;clarations enjoliv&eacute;es dont
+le prix varie
+de deux sols &agrave; trois ou quatre francs, lesquelles sont
+destin&eacute;es aux
+amoureux et amoureuses qui n'ont pas assez d'imagination pour composer
+eux-m&ecirc;mes une des &eacute;p&icirc;tres qu'on exp&eacute;die par
+centaines de milliers en
+cette saison.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span
+ class="label">[6]</span></a> Parce qu'elles se terminent presque
+toujours par ces mots:
+<i>Voulez-vous de moi pour votre Valentin?</i></p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span
+ class="label">[7]</span></a> Auteur de chansons c&eacute;l&egrave;bres.<br/>
+<br/>
+</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;"/>
+<p><br/>
+</p>
+</div>
+</div>
+<h2><a name="CHAPITRE_V" id="CHAPITRE_V">CHAPITRE V.</a></h2>
+<h3>Enti&egrave;rement consacr&eacute; au compte-rendu complet et
+fid&egrave;le du m&eacute;morable
+proc&egrave;s de Bardell contre Pickwick.</h3>
+<p>&laquo;Je voudrais bien savoir ce que le chef du jury peut avoir
+mang&eacute; ce
+matin &agrave; son d&eacute;jeuner, dit M. Snodgrass par mani&egrave;re
+de conversation, dans
+la m&eacute;morable matin&eacute;e du 14 f&eacute;vrier.</p>
+<p>&#8212;Ah! r&eacute;pondit M. Perker, j'esp&egrave;re qu'il a fait un bon
+d&eacute;jeuner.</p>
+<p>&#8212;Pourquoi cela? demanda M. Pickwick.</p>
+<p>&#8212;C'est fort important, extr&ecirc;mement important, mon cher
+monsieur. Un bon
+jury satisfait, qui a bien d&eacute;je&ucirc;n&eacute;, est une chose
+capitale pour nous.
+Des jur&eacute;s m&eacute;contents ou affam&eacute;s, sont toujours
+pour le plaignant.</p>
+<p>&#8212;Au nom du ciel, dit M. Pickwick, d'un air de compl&egrave;te
+stup&eacute;faction,
+quelle est la cause de tout cela?</p>
+<p>&#8212;Ma foi, je n'en sais rien, r&eacute;pondit froidement le petit
+homme, c'est
+pour aller plus vite, je suppose.&raquo; Quand le jury s'est
+retir&eacute; dans la
+chambre des d&eacute;lib&eacute;rations, si l'heure du d&icirc;ner est
+proche, le chef des
+jur&eacute;s tire sa montre, et dit:</p>
+<p>&laquo;Juste ciel! gentlemen, d&eacute;j&agrave; cinq heures moins
+dix, et je d&icirc;n&eacute; &agrave; cinq
+heures!&#8212;Moi aussi,&raquo; disent tous les autres, except&eacute; deux
+individus qui
+auraient d&ucirc; d&icirc;ner &agrave; trois heures, et qui en
+cons&eacute;quence sont encore plus
+press&eacute;s de sortir. Le chef des jur&eacute;s sourit et remet sa
+montre. &laquo;Eh
+bien! gentlemen, qu'est-ce que nous disons? Le plaignant ou le
+d&eacute;fendant, gentlemen! Je suis dispos&eacute; &agrave; croire,
+quant &agrave; moi.... Mais que
+cela ne vous influence pas.... Je suis assez dispos&eacute; &agrave;
+croire que
+plaignant a raison.&raquo; L&agrave;-dessus deux ou trois autres
+jur&eacute;s ne manquent
+pas de dire qu'ils le croient aussi, comme c'est naturel; et alors ils
+font leur affaire unanimement et confortablement. &laquo;Neuf heures
+dix
+minutes, continua le petit homme en regardant &agrave; sa montre, il
+est
+grandement temps de partir, mon cher monsieur. La cour est
+ordinairement
+pleine quand il s'agit d'une violation de promesse de mariage. Vous
+ferez bien de demander une voiture, mon cher monsieur, ou nous
+arriverons trop tard.&raquo;</p>
+<p>M. Pickwick tira imm&eacute;diatement la sonnette; une voiture fut
+amen&eacute;e, et
+les quatre Pickwickiens y &eacute;tant mont&eacute;s, avec M. Perker,
+se firent
+conduire &agrave; Guildball. Sam Weller, M. Lowten et le sac bleu,
+contenant la
+proc&eacute;dure, suivaient dans un cabriolet.</p>
+<p>&laquo;Lowten, dit Perker, quand ils eurent atteint la salle des pas
+perdus,
+mettez les amis de M. Pickwick dans la tribune des stagiaires; M.
+Pickwick lui-m&ecirc;me sera mieux aupr&egrave;s de moi.</p>
+<p>&#8212;Par ici, mon cher monsieur, par ici.&raquo; En parlant de la sorte,
+le petit
+homme prit M. Pickwick par la manche et le conduisit vers un
+si&eacute;ge peu
+&eacute;lev&eacute;, situ&eacute; au-dessous du bureau du conseil du
+roi. De l&agrave;, les avou&eacute;s
+peuvent commod&eacute;ment chuchoter, dans l'oreille des avocats, les
+instructions que la marche du proc&egrave;s rend n&eacute;cessaires.
+Ils y sont
+d'ailleurs invisibles au plus grand nombre des spectateurs, car ils
+sont
+assis beaucoup plus bas que les avocats et que les jur&eacute;s, dont
+les
+si&eacute;ges dominent le parquet. Naturellement ils leur tournent le
+dos, et
+regardent le juge.</p>
+<p>&laquo;Voici la tribune des t&eacute;moins, je suppose? dit M.
+Pickwick, en montrant,
+&agrave; sa gauche, une esp&egrave;ce de chaire, entour&eacute;e d'une
+balustrade de cuivre.</p>
+<p>&#8212;Oui, mon cher monsieur, r&eacute;pliqua Perker en extrayant une
+quantit&eacute; de
+papiers du sac bleu que Lowten venait de d&eacute;poser &agrave; ses
+pieds.</p>
+<p>&#8212;Et l&agrave;, dit M. Pickwick en indiquant, sur sa droite, une
+couple de
+bancs, enferm&eacute;s d'une balustrade, l&agrave; si&eacute;gent les
+jur&eacute;s, n'est-il pas
+vrai?</p>
+<p>&#8212;Pr&eacute;cis&eacute;ment,&raquo; r&eacute;pondit Perker, en tapant
+sur le couvercle de sa
+tabati&egrave;re.</p>
+<p>Ainsi renseign&eacute;, M. Pickwick se tint debout dans un
+&eacute;tat de grande
+agitation, et promena ses regarda sur la salle.</p>
+<p>Il y avait d&eacute;j&agrave;, dans la galerie, un flot assez
+&eacute;pais de spectateurs, et
+sur le si&eacute;ge des avocats, une nombreuse collection de gentlemen
+en
+perruque, dont la r&eacute;union pr&eacute;sentait cette
+&eacute;tonnante et agr&eacute;able vari&eacute;t&eacute;
+de nez et de favoris, pour laquelle le barreau anglais est si justement
+c&eacute;l&egrave;bre. Parmi ces gentlemen, ceux qui poss&eacute;daient
+un dossier le
+tenaient de la mani&egrave;re la plus visible possible, et de temps en
+temps
+s'en frottaient le menton, pour convaincre davantage les spectateurs de
+la r&eacute;alit&eacute; de ce fait. Quelques-uns de ceux qui n'avaient
+aucun dossier
+&agrave; montrer, portaient sous leurs bras de bons gros in-octavo,
+reli&eacute;s en
+basane fauve &agrave; titres rouges. D'autres qui n'avaient ni
+dipl&ocirc;mes ni
+livres, fourraient leurs mains dans leurs poches et prenaient un air
+aussi important qu'ils le pouvaient, sans s'incommoder; tandis que
+d'autres encore, allaient et venaient avec une mine suffisante et
+affair&eacute;e, satisfaits d'&eacute;veiller, de la sorte,
+l'admiration des &eacute;trangers
+non initi&eacute;s. Enfin, au grand &eacute;tonnement de M. Pickwick,
+ils &eacute;taient tous
+divis&eacute;s en petits groupes, et causaient des nouvelles du jour,
+avec la
+tranquillit&eacute; la plus parfaite, comme s'il n'avait jamais
+&eacute;t&eacute; question de
+jugement.</p>
+<p>Un salut de M. Phunky, lorsqu'il entra pour prendre sa place,
+derri&egrave;re
+le banc r&eacute;serv&eacute; au conseil du roi, attira l'attention de
+M. Pickwick. &Agrave;
+peine lui avait-il rendu sa politesse, lorsque M<sup>e</sup> Snubbin
+parut, suivi
+par M. Mallard, qui d&eacute;posa sur la table un immense sac cramoisi,
+donna
+une poign&eacute;e de main &agrave; M. Perker, et se retira. Ensuite
+entr&egrave;rent deux ou
+trois autres avocats, et parmi eux un homme au teint rubicond, qui fit
+un signe de t&ecirc;te amical &agrave; M<sup>e</sup> Snubbin, et lui
+dit que la
+matin&eacute;e &eacute;tait
+belle.</p>
+<p>&laquo;Quel est cet homme rubicond, qui vient de saluer notre
+conseil, et de
+lui dire que la matin&eacute;e est belle? demanda tout bas M. Pickwick
+&agrave; son
+avou&eacute;.</p>
+<p>&#8212;C'est M<sup>e</sup> Buzfuz, l'avocat de notre adversaire. Ce
+gentleman
+plac&eacute;
+derri&egrave;re lui, est M. Skimpin, son junior.&raquo;</p>
+<p>M. Pickwick, rempli d'horreur, en apprenant la froide
+sc&eacute;l&eacute;ratesse de
+cet homme, allait demander comment M<sup>e</sup> Buzfuz, qui
+&eacute;tait l'avocat
+de son
+adverse partie, osait se permettre de dire, &agrave; son propre avocat,
+qu'il
+faisait une belle matin&eacute;e, quand il fut interrompu par un long
+cri de:
+<i>silence!</i> que pouss&egrave;rent les officiers de la cour, et au
+bruit duquel
+se lev&egrave;rent tous les avocats. M. Pickwick se retourna, et
+s'aper&ccedil;ut que
+ce tumulte &eacute;tait caus&eacute; par l'entr&eacute;e du juge.</p>
+<p>M. le juge Stareleigh (qui si&eacute;geait en l'absence du
+chef-justice,
+emp&ecirc;ch&eacute; par indisposition), &eacute;tait un homme
+remarquablement court, et si
+gros qu'il semblait tout visage et tout gilet. Il roula dans la salle
+sur deux petites jambes cagneuses, et ayant salu&eacute; gravement le
+barreau,
+qui le salua gravement &agrave; son tour, il mit ses deux petites
+jambes sous
+la table, et son petit chapeau &agrave; trois cornes, dessus. Lorsque
+M. le
+juge Stareleigh eut fait cela, tout ce qu'on pouvait voir de lui
+c'&eacute;taient deux petits yeux fort dr&ocirc;les, une large face
+&eacute;carlate, et
+environ la moiti&eacute; d'une grande perruque tr&egrave;s-comique.</p>
+<p>Aussit&ocirc;t que le juge eut pris son si&eacute;ge, l'huissier qui
+se tenait debout
+sur le parquet de la cour, cria: <i>silence!</i> d'un ton de
+commandement, un
+autre huissier dans la galerie r&eacute;p&eacute;ta
+imm&eacute;diatement: <i>silence!</i> d'une
+voix col&eacute;rique, et trois ou quatre autres huissiers lui
+r&eacute;pondirent avec
+indignation: <i>silence!</i> Ceci &eacute;tant accompli, un gentleman
+en noir, assis
+au-dessous du juge, appela les noms des jur&eacute;s. Apr&egrave;s
+beaucoup de
+hurlements, on d&eacute;couvrit qu'il n'y avait que dix jur&eacute;s
+sp&eacute;ciaux qui
+fussent pr&eacute;sents. M<sup>e</sup> Buzfuz ayant alors
+demand&eacute; que le
+jury sp&eacute;cial f&ucirc;t
+compl&eacute;t&eacute; par des <i>tales quales</i>, le gentleman en
+noir s'empara
+imm&eacute;diatement de deux jur&eacute;s ordinaires, &agrave; savoir
+un apothicaire et un
+&eacute;picier.</p>
+<p>&laquo;Gentlemen, dit l'homme en noir, r&eacute;pondez &agrave;
+votre nom pour pr&ecirc;ter le
+serment. Richard Upwitch?</p>
+<p>&#8212;Voil&agrave;, r&eacute;pondit l'&eacute;picier.</p>
+<p>&#8212;Thomas Groffin?</p>
+<p>&#8212;Pr&eacute;sent, dit l'apothicaire.</p>
+<p>&#8212;Prenez le livre, gentlemen. Vous jugerez fid&egrave;lement et
+loyalement....</p>
+<p>&#8212;Je demande pardon &agrave; la cour, interrompit l'apothicaire, qui
+&eacute;tait
+grand, maigre et jaune, mais j'esp&egrave;re que la cour ne m'obligera
+pas &agrave;
+si&eacute;ger.</p>
+<p>&#8212;Et pourquoi cela, monsieur? dit le juge Stareleigh.</p>
+<p>&#8212;Je n'ai pas de gar&ccedil;on, milord, r&eacute;pondit l'apothicaire.</p>
+<p>&#8212;Je n'y peux rien, monsieur. Vous devriez en avoir un.</p>
+<p>&#8212;Je n'en ai pas le moyen, milord.</p>
+<p>&#8212;Eh bien! monsieur, vous devriez en avoir le moyen, r&eacute;torqua
+le juge en
+devenant rouge, car son temp&eacute;rament frisait l'irritable et ne
+supportait
+point la contradiction.</p>
+<p>&#8212;Je sais que je devrais en avoir le moyen, si je prosp&eacute;rais
+comme je
+le m&eacute;rite; mais je ne l'ai pas, milord.</p>
+<p>&#8212;Faites pr&ecirc;ter serment au gentleman, reprit le juge d'un ton
+p&eacute;remptoire.&raquo;</p>
+<p>L'officier n'avait pas &eacute;t&eacute; plus loin que le <i>vous
+jugerez fid&egrave;lement et
+loyalement</i>, quand il fut encore interrompu par l'apothicaire.</p>
+<p>&laquo;Est-ce qu'il faut que je pr&ecirc;te serment, milord?
+demanda-t-il.</p>
+<p>&#8212;Certainement, monsieur, r&eacute;pliqua l'ent&ecirc;t&eacute; petit
+juge.</p>
+<p>&#8212;Tr&egrave;s-bien, milord, fit l'apothicaire d'un air
+r&eacute;sign&eacute;. Il y aura mort
+d'homme avant que le jugement soit rendu, voil&agrave; tout. Faites-moi
+pr&ecirc;ter
+serment si vous voulez, monsieur.&raquo;</p>
+<p>Et l'apothicaire pr&ecirc;ta serment avant que le juge e&ucirc;t pu
+trouver une
+parole &agrave; prononcer.</p>
+<p>&laquo;Milord, reprit l'apothicaire en s'asseyant fort
+tranquillement, je
+voulais seulement vous faire observer que je n'ai laiss&eacute; qu'un
+galopin
+dans ma boutique. C'est un charmant bonhomme, milord, mais qui se
+conna&icirc;t fort peu en drogues; et je sais que, dans son
+id&eacute;e, <i>sel
+d'Epsom</i> veut dire <i>acide prussique</i>, et <i>sirop
+d'Ip&eacute;cacuanha,
+laudanum</i>. Voil&agrave; tout, milord.&raquo;</p>
+<p>Ayant prof&eacute;r&eacute; ces mots, l'apothicaire s'arrangea
+commod&eacute;ment sur son
+si&eacute;ge, prit un visage aimable et parut pr&eacute;par&eacute;
+&agrave; tout &eacute;v&eacute;nement.</p>
+<p>M. Pickwick le consid&eacute;rait avec le sentiment de la plus
+profonde
+horreur, lorsqu'une l&eacute;g&egrave;re sensation se fit remarquer
+dans la cour. Mme
+Bardell, support&eacute;e par Mme Cluppins, fut amen&eacute;e et
+plac&eacute;e, dans un &eacute;tat
+d'accablement pitoyable, &agrave; l'autre bout du banc qu'occupait M.
+Pickwick.
+Un &eacute;norme parapluie fut alors apport&eacute; par M. Dodson, et
+une paire de
+socques, par M. Fogg, qui, tous les deux, avaient pr&eacute;par&eacute;
+pour cette
+occasion leurs visages les plus sympathiques et les plus compatissants.
+Mme Sanders parut ensuite, conduisant master Bardell. &Agrave; la vue
+de son
+enfant, la tendre m&egrave;re tressaillit, revint &agrave; elle et
+l'embrassa avec des
+transports fr&eacute;n&eacute;tiques; puis, retombant dans un
+&eacute;tat d'imb&eacute;cillit&eacute;
+hyst&eacute;rique, la bonne dame demanda &agrave; ses amies o&ugrave;
+elle &eacute;tait. En
+r&eacute;pliquant &agrave; cette question, Mme Cluppins et Mme Sanders
+d&eacute;tourn&egrave;rent la
+t&ecirc;te et se prirent &agrave; pleurer, tandis que MM. Dodson et
+Fogg suppliaient
+la plaignante de se tranquilliser. M<sup>e</sup> Buzfuz frotta ses yeux
+de toutes
+ses forces avec un mouchoir blanc et jeta vers le jury un regard qui
+semblait faire appel &agrave; son humanit&eacute;. Le juge &eacute;tait
+visiblement affect&eacute;,
+et plusieurs des spectateurs touss&egrave;rent pour cacher leur
+&eacute;motion.</p>
+<p>&laquo;Une tr&egrave;s bonne id&eacute;e, murmura Perker &agrave; M.
+Pickwick. Dodson et Fogg sont
+d'habiles gens. Voil&agrave; une sc&egrave;ne d'un excellent effet, mon
+cher monsieur,
+d'un excellent effet.&raquo;</p>
+<p>Pendant que Perker parlait, Mme Bardell revenait lentement &agrave;
+elle, et
+Mme Cluppins, apr&egrave;s avoir soigneusement examin&eacute; les
+boutons de monter
+Bardell et leurs boutonni&egrave;res respectives, le pla&ccedil;ait sur
+le parquet de
+la cour, devant sa m&egrave;re: position avantageuse o&ugrave; il ne
+pouvait manquer
+d'&eacute;veiller la commis&eacute;ration des jur&eacute;s et du juge.
+Cependant cela ne
+s'&eacute;tait pas fait sans une opposition consid&eacute;rable de la
+part du jeune
+gentleman lui-m&ecirc;me; car il n'&eacute;tait pas
+&eacute;loign&eacute; de croire que ce f&ucirc;t l&agrave;
+une formalit&eacute; l&eacute;gale, apr&egrave;s laquelle on le
+condamnerait &agrave; une ex&eacute;cution
+imm&eacute;diate ou &agrave; la transportation au del&agrave; des mers
+pour le reste de ses
+jours, tout au moins.</p>
+<p>&laquo;Bardell et Pickwick! cria le gentleman en noir, appelant la
+cause qui
+se trouvait la premi&egrave;re sur la liste.</p>
+<p>&#8212;Milord, dit M<sup>e</sup> Buzfuz, je suis pour la plaignante.</p>
+<p>&#8212;Avec qui &ecirc;tes-vous, M<sup>e</sup> Buzfuz? demanda le
+juge.&raquo;</p>
+<p>M. Skimpin salua pour exprimer que c'&eacute;tait avec lui.</p>
+<p>&laquo;Je parais pour le d&eacute;fendeur, milord, dit &agrave; son
+tour M<sup>e</sup> Snubbin.</p>
+<p>&#8212;Il y a quelqu'un avec vous, M<sup>e</sup> Snubbin? reprit le juge.</p>
+<p>&#8212;M. Phunky, milord.</p>
+<p>&#8212;M<sup>e</sup> Buzfuz et M<sup>e</sup> Skimpin, pour la plaignante,
+dit le juge en
+&eacute;crivant
+les noms sur son livre de notes et en articulant ce qu'il
+&eacute;crivait. Pour
+le d&eacute;fendeur, M<sup>e</sup> Snubbin et M. Tronquet.</p>
+<p>&#8212;Je demande pardon &agrave; votre seigneurie: Phunky.</p>
+<p>&#8212;Oh! tr&egrave;s-bien, dit le juge. Je n'avais jamais eu le plaisir
+d'entendre
+le nom de monsieur.&raquo;</p>
+<p>Ici M. Phunky salua et sourit, et le juge salua et sourit aussi; et
+alors M. Phunky, rougissant jusqu'au blanc des yeux, s'effor&ccedil;a
+d'avoir
+l'air d'ignorer que tout le monde le regardait, chose qui n'a jamais
+r&eacute;ussi jusqu'&agrave; pr&eacute;sent &agrave; personne, et qui
+suivant toutes probabilit&eacute;s,
+ne r&eacute;ussira en aucun temps.</p>
+<p>&laquo;Proc&eacute;dons,&raquo; dit le juge.</p>
+<p>Les huissiers, cri&egrave;rent de nouveau: <i>silence!</i> et M.
+Skimpin exposa
+l'affaire; mais, lorsqu'elle fut expos&eacute;e, l'audience n'en fut
+gu&egrave;re plus
+avanc&eacute;e, car l'avocat avait soigneusement gard&eacute; pour
+lui-m&ecirc;me les
+particularit&eacute;s qu'il savait; et, quand il se rassit, au bout de
+trois
+minutes, la religion du jury &eacute;tait pr&eacute;cis&eacute;ment
+aussi &eacute;clair&eacute;e
+qu'auparavant.</p>
+<p>M<sup>e</sup> Buzfuz se leva alors, avec toute la dignit&eacute;
+qu'exigeait la
+nature de
+sa cause, chuchota avec Dodson, conf&eacute;ra bri&egrave;vement avec
+Fogg, tira sa
+robe sur ses &eacute;paules, arrangea sa perruque, et s'adressa au jury.</p>
+<p>Il commen&ccedil;a par dire que jamais, dans le cours de sa
+carri&egrave;re, jamais
+depuis le premier moment o&ugrave; il s'&eacute;tait appliqu&eacute;
+&agrave; l'&eacute;tude des lois, il
+ne s'&eacute;tait approch&eacute; d'une cause avec des sentiments
+d'&eacute;motion aussi
+profonde, avec la conscience d'une aussi pesante responsabilit&eacute;;
+responsabilit&eacute;, pouvait-il dire, qu'il n'aurait jamais voulu
+assumer
+s'il n'avait pas &eacute;t&eacute; soutenu par la conviction, assez
+forte pour
+&eacute;quivaloir &agrave; une certitude, par la conviction que la
+cause de la
+justice, ou, en d'autres termes, la cause de sa cliente, de sa cliente
+abus&eacute;e, innocente et pers&eacute;cut&eacute;e, devait
+pr&eacute;valoir aupr&egrave;s des douze
+gentlemen intelligents, nobles et g&eacute;n&eacute;reux, qu'il voyait
+assis en face
+de lui.</p>
+<p>Les avocats commencent toujours de cette mani&egrave;re, parce que
+cela rend
+les jur&eacute;s contents d'eux-m&ecirc;mes en leur faisant croire
+qu'ils doivent
+&ecirc;tre des personnages bien difficiles &agrave; tromper. Un effet
+visible fut
+produit imm&eacute;diatement et plusieurs jur&eacute;s
+commenc&egrave;rent &agrave; prendre avec
+activit&eacute; de volumineuses notes.</p>
+<p>&laquo;Gentlemen, vous avez appris de mon savant ami, poursuivit M<sup>e</sup>
+Buzfuz,
+quoiqu'il s&ucirc;t tr&egrave;s-bien que les gentlemen du jury
+n'avaient rien appris
+du tout du savant ami en question; vous avez appris de mon savant ami
+que ceci est une action pour violation de promesse de mariage, dans
+laquelle les dommages demand&eacute;s sont de 1500 livres sterling;
+mais vous
+n'avez pas appris de mon savant ami, attendu que cela n'entrait pas
+dans
+les attributions de mon savant ami, quels sont les faits et les
+circonstances de la cause. Ces faits et ces circonstances, gentlemen,
+vous allez les entendre d&eacute;taill&eacute;s par moi et
+prouv&eacute;s par les v&eacute;ridiques
+dames que je placerai devant vous dans cette tribune.&raquo;</p>
+<p>Ici M<sup>e</sup> Buzfuz, avec une terrible emphase sur le mot <i>tribune</i>,
+frappa sa
+table d'un poing majestueux en regardant Dodson et Fogg. Ceux-ci firent
+un signe d'admiration pour l'avocat, d'indignation et de d&eacute;fi
+pour le
+d&eacute;fendeur.</p>
+<p>&laquo;La plaignante, gentlemen, continua M<sup>e</sup> Buzfuz d'une
+voix douce
+et
+m&eacute;lancolique, la plaignante est une veuve. Oui, gentlemen, une
+veuve.
+Feu M. Bardell, apr&egrave;s avoir joui, pendant beaucoup
+d'ann&eacute;es, de l'estime
+et de la confiance de son souverain, comme l'un des gardiens de ses
+revenus royaux, s'&eacute;loigna presque imperceptiblement de ce monde,
+pour
+aller chercher ailleurs le repos et la paix, que la douane ne peut
+jamais accorder.&raquo;</p>
+<p>&Agrave; cette po&eacute;tique description du d&eacute;c&egrave;s de
+M. Bardell (qui avait eu la
+t&ecirc;te cass&eacute;e d'un coup de pinte dans une rixe de taverne),
+la voix du
+savant avocat trembla et s'&eacute;teignit un instant. Il continua avec
+grande
+&eacute;motion.</p>
+<p>&laquo;Quelque temps avant sa mort, il avait imprim&eacute; sa
+ressemblance sur le
+front d'un petit gar&ccedil;on. Avec ce petit gar&ccedil;on, seul gage
+de l'amour du
+d&eacute;funt douanier, Mme Bardell se cacha au monde et rechercha la
+tranquillit&eacute; de la rue Goswell. L&agrave; elle pla&ccedil;a
+&agrave; la crois&eacute;e de son
+parloir un &eacute;criteau manuscrit portant cette inscription: <i>Appartement
+de
+gar&ccedil;on &agrave; louer en garni; s'adresser au
+rez-de-chauss&eacute;e.</i>&raquo;</p>
+<p>Ici M<sup>e</sup> Buzfuz fit une pause, tandis que plusieurs
+gentlemen du jury
+prenaient note de ce document.</p>
+<p>&laquo;Est-ce qu'il n'y a point de date &agrave; cette pi&egrave;ce?
+demanda un jur&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Non, monsieur, il n'y a point de date, r&eacute;pondit l'avocat.
+Mais je suis
+autoris&eacute; &agrave; d&eacute;clarer que cet &eacute;criteau fut
+mis &agrave; la fen&ecirc;tre de la
+plaignante il y a justement trois ann&eacute;es. J'appelle l'attention
+du jury
+sur les termes de ce document: <i>Appartement de gar&ccedil;on
+&agrave; louer en garni</i>.
+Messieurs, l'opinion que Mme Bardell s'&eacute;tait form&eacute;e de
+l'autre sexe
+&eacute;tait d&eacute;riv&eacute;e d'une longue contemplation des
+qualit&eacute;s inestimables de
+l'&eacute;poux qu'elle avait perdu. Elle n'avait pas de crainte; elle
+n'avait
+pas de m&eacute;fiance; elle n'avait pas de soup&ccedil;ons; elle
+&eacute;tait tout abandon
+et toute confiance. M. Bardell, disait la veuve, M. Bardell
+&eacute;tait
+autrefois gar&ccedil;on; c'est &agrave; un gar&ccedil;on que je
+demanderai protection,
+assistance, consolation. C'est dans un gar&ccedil;on que je verrai
+&eacute;ternellement quelque chose qui me rappellera ce qu'&eacute;tait
+M. Bardell,
+quand il gagna mes jeunes et vierges affections; c'est &agrave; un
+gar&ccedil;on que
+je louerai mon appartement. Entra&icirc;n&eacute;e par cette belle et
+touchante
+inspiration (l'une des plus belles inspirations de notre imparfaite
+nature, gentlemen), la veuve solitaire et d&eacute;sol&eacute;e
+s&eacute;cha ses lames,
+meubla son premier &eacute;tage, serra son innocente prog&eacute;niture
+sur son sein
+maternel, et mit &agrave; la fen&ecirc;tre de son parloir
+l'&eacute;criteau que vous
+connaissez. Y resta-t-il longtemps? Non. Le serpent &eacute;tait aux
+aguets,
+la m&egrave;che &eacute;tait allum&eacute;e, la mine &eacute;tait
+pr&eacute;par&eacute;e, le sapeur et le mineur
+&eacute;taient &agrave; l'ouvrage. L'&eacute;criteau n'avait pas
+&eacute;t&eacute; trois jours &agrave; la fen&ecirc;tre
+du parloir... trois jours, gentlemen! quand un &ecirc;tre qui marchait
+sur
+deux jambes et qui ressemblait ext&eacute;rieurement &agrave; un homme
+et non point &agrave;
+un monstre, frappa &agrave; la porte de Mme Bardell. Il s'adressa au
+rez-de-chauss&eacute;e; il loua le logement, et le lendemain il s'y
+installa.
+Cet &ecirc;tre &eacute;tait Pickwick; Pickwick le
+d&eacute;fendeur.&raquo;</p>
+<p>M<sup>e</sup> Buzfuz avait parl&eacute; avec tant de
+volubilit&eacute; que son
+visage en &eacute;tait
+devenu absolument cramoisi. Il s'arr&ecirc;ta ici pour reprendre
+haleine. Le
+silence r&eacute;veilla M. le juge Stareleigh qui,
+imm&eacute;diatement, &eacute;crivit
+quelque chose avec une plume o&ugrave; il n'y avait pas d'encre, et
+prit un air
+extraordinairement r&eacute;fl&eacute;chi, afin de faire croire au jury
+qu'il pensait
+toujours plus profond&eacute;ment quand il avait les yeux ferm&eacute;s.</p>
+<p>M<sup>e</sup> Buzfuz continua.</p>
+<p>&laquo;Je dirai peu de choses de cet homme. Le sujet pr&eacute;sente
+peu de charmes,
+et je n'aurais pas plus de plaisir que vous, gentlemen, &agrave;
+m'&eacute;tendre
+complaisamment sur son &eacute;go&iuml;sme r&eacute;voltant, sur sa
+sc&eacute;l&eacute;ratesse
+syst&eacute;matique.&raquo;</p>
+<p>En entendant ces derniers mots, M. Pickwick qui, depuis quelques
+instants &eacute;crivait en silence, tressaillit violemment, comme si
+quelque
+vague id&eacute;e d'attaquer M<sup>e</sup> Buzfuz sous les yeux
+m&ecirc;mes de la
+justice,
+s'&eacute;tait pr&eacute;sent&eacute;e &agrave; son esprit. Un geste
+monitoire de M. Perker le
+retint, et il &eacute;couta le reste du discours du savant gentleman
+avec un
+air d'indignation qui contrastait compl&egrave;tement avec le visage
+admirateur
+de Mmes Cluppins et Sanders.</p>
+<p>&laquo;Je dis sc&eacute;l&eacute;ratesse syst&eacute;matique,
+gentlemen, continua l'avocat en
+regardant M. Pickwick, et en s'adressant directement &agrave; lui; et,
+quand je
+dis sc&eacute;l&eacute;ratesse syst&eacute;matique, permettez-moi
+d'avertir le d&eacute;fendeur,
+s'il est dans cette salle, comme je suis inform&eacute; qu'il y est,
+qu'il
+aurait agi plus d&eacute;cemment, plus convenablement, avec plus de
+jugement et
+de bon go&ucirc;t, s'il s'&eacute;tait abstenu d'y para&icirc;tre.
+Laissez-moi l'avertir,
+messieurs, que s'il se permettait quelque geste de
+d&eacute;sapprobation dans
+cette enceinte, vous sauriez les appr&eacute;cier et lui en tenir un
+compte
+rigoureux; et laissez-moi lui dire, en outre, comme milord vous le
+dira,
+gentlemen, qu'un Avocat qui remplit son devoir envers ses clients, ne
+doit &ecirc;tre ni intimid&eacute;, ni menac&eacute;, ni
+maltrait&eacute;, et que toute tentative
+pour commettre l'un ou l'autre de ces actes retombera sur la t&ecirc;te
+du
+machinateur, qu'il soit demandeur ou d&eacute;fendeur, que son nom soit
+Pickwick ou Noakes, ou Stonkes, ou Stiles, ou Brown, ou Thompson.&raquo;</p>
+<p>Cette petite digression du sujet principal amena
+n&eacute;cessairement le
+r&eacute;sultat d&eacute;sir&eacute;, de tourner tous les yeux sur M.
+Pickwick. M<sup>e</sup> Buzfuz,
+s'&eacute;tant partiellement remis de l'&eacute;tat
+d'&eacute;l&eacute;vation morale o&ugrave; il s'&eacute;tait
+fouett&eacute;, continua plus pos&eacute;ment.</p>
+<p>&laquo;Je vous prouverai, gentlemen, que, pendant deux
+ann&eacute;es, Pickwick
+continua de rester constamment et sans interruption, sans intermission,
+dans la maison de la dame Bardell; je vous prouverai que, durant tout
+ce
+temps, la dame Bardell le servit, s'occupa de ses besoins, fit cuire
+ses
+repas, donna son linge &agrave; la blanchisseuse, le re&ccedil;ut, le
+raccommoda, et
+jouit enfin de toute la confiance de son locataire. Je vous prouverai
+que, dans beaucoup d'occasions, il donna &agrave; son petit
+gar&ccedil;on des
+demi-pence, et m&ecirc;me, dans, quelques occasions, des pi&egrave;ces
+de six pence;
+je vous prouverai aussi, par la d&eacute;position d'un t&eacute;moin
+qu'il a&eacute;ra
+impossible &agrave; mon savant ami de r&eacute;cuser ou d'infirmer; je
+vous prouverai,
+dis-je, qu'une fois il caressa le petit bonhomme sur la t&ecirc;te, et,
+apr&egrave;s
+lui avoir demand&eacute; s'il avait gagn&eacute; r&eacute;cemment
+beaucoup de billes et de
+calots, se servit de ces expressions remarquables: <i>Seriez-vous bien
+content d'avoir un autre p&egrave;re?</i> Je vous prouverai, en outre,
+gentlemen,
+qu'il y a environ un an, Pickwick commen&ccedil;a tout &agrave; coup
+&agrave; s'absenter de
+la maison, durant de longs intervalles, comme s'il avait eu l'intention
+de se s&eacute;parer graduellement de ma cliente; mais je vous ferai
+voir aussi
+qu'&agrave; cette &eacute;poque sa r&eacute;solution n'&eacute;tait pas
+assez forte ou que ses bons
+sentiments prirent le dessus, s'il a de bons sentiments; ou que les
+charmes et les accomplissements de ma cliente l'emport&egrave;rent sur
+ses
+intentions inhumaines; car je vous prouverai qu'en revenant d'un
+voyage,
+il lui fit positivement des offres de mariage, apr&egrave;s avoir pris
+soin
+toutefois qu'il ne put y avoir aucun t&eacute;moin de leur contrat
+solennel.
+Cependant je suis en &eacute;tat de vous prouver, d'apr&egrave;s le
+t&eacute;moignage de
+trois de ses amis, qui d&eacute;poseront bien malgr&eacute; eux,
+gentlemen, que, dans
+cette m&ecirc;me matin&eacute;e, il fut d&eacute;couvert par eux,
+tenant la plaignante dans
+ses bras et calmant son agitation par des douceurs et des
+caresses.&raquo;</p>
+<p>Une impression visible fut produite sur les auditeurs par cette
+partie
+du discours du savant avocat. Tirant de son sac deux petits chiffons de
+papier, il continua:</p>
+<p>&laquo;Et maintenant, gentlemen, un seul mot de plus. Nous avons
+heureusement
+retrouv&eacute; deux lettres, que le d&eacute;fendeur confesse
+&ecirc;tre de lui, et qui
+disent des volumes. Ces lettres d&eacute;voilent le caract&egrave;re de
+l'homme. Elles
+ne sont point &eacute;crites dans un langage ouvert, &eacute;loquent,
+fervent,
+respirant le parfum d'une tendresse passionn&eacute;e; non, elles sont
+pleines
+de pr&eacute;cautions, de ruses, de mots couverts, mais qui
+heureusement sont
+bien plus concluantes que si elles contenaient les expressions les plus
+br&ucirc;lantes, les plus po&eacute;tiques images: lettres qui doivent
+&ecirc;tre examin&eacute;es
+avec un &#339;il soup&ccedil;onneux; lettres qui &eacute;taient
+destin&eacute;es, par Pickwick, &agrave;
+d&eacute;router les tiers entre les mains desquels elles pourraient
+tomber. Je
+vais vous lire la premi&egrave;re, gentlemen. &laquo;Garraway, midi.
+Ch&egrave;re mistress
+B. C&ocirc;telettes de mouton et sauce aux tomates! Tout &agrave; vous.
+Pickwick.&raquo;
+C&ocirc;ttelettes de mouton! Juste ciel! et sauce aux tomates!
+Gentlemen, le
+bonheur d'une femme sensible et confiante devra-t-il &ecirc;tre
+&agrave; jamais
+d&eacute;truit par ces vils artifices? La lettre suivante n'a point de
+date, ce
+qui, par soi-m&ecirc;me, est d&eacute;j&agrave; suspect.
+&laquo;Ch&egrave;re madame B. Je n'arriverai &agrave;
+la maison que demain matin: la voiture est en retard.&raquo; Et ensuite
+viennent ces expressions tr&egrave;s-remarquables: &laquo;Ne vous
+tourmentez point
+pour la bassinoire.&raquo; La bassinoire! Eh! messieurs, qui donc se
+tourmente
+pour une bassinoire? Quand est-ce que la paix d'un homme ou d'une femme
+a &eacute;t&eacute; troubl&eacute;e par une bassinoire? par une
+bassinoire, qui est en
+elle-m&ecirc;me un meuble domestique innocent, utile, et j'ajouterai
+m&ecirc;me,
+commode. Pourquoi Mme Bardell est-elle si chaleureusement
+suppli&eacute;e de ne
+point d'affliger pour la bassinoire? &Agrave; moins (comme il n'y a pas
+l'ombre
+d'un doute) que ce mot ne serve de couvercle &agrave; un feu
+cach&eacute;, qu'il ne
+soit l'&eacute;quivalent de quelque expression caressante, de quelque
+promesse
+flatteuse, le tout d&eacute;guis&eacute; par un syst&egrave;me de
+correspondance &eacute;nigmatique,
+artificieusement imagin&eacute; par Pickwick, dans le dessein de
+pr&eacute;parer sa
+l&acirc;che trahison, et qui, effectivement, est rest&eacute;
+ind&eacute;chiffrable pour
+tout le monde. Ensuite, que signifient ces paroles: <i>La voiture est
+en
+retard?</i> Je ne serais point &eacute;tonn&eacute; qu'elles
+s'appliquassent &agrave; Pickwick
+lui-m&ecirc;me qui, incontestablement, a &eacute;t&eacute; bien
+criminellement en retard
+durant toute cette affaire; mais dont la vitesse sera
+inopin&eacute;ment
+acc&eacute;l&eacute;r&eacute;e, et dont les roues, comme il s'en
+apercevra &agrave; son dam, seront
+incessamment graiss&eacute;es par vous-m&ecirc;mes, gentlemen!&raquo;</p>
+<p>M<sup>e</sup> Buzfuz s'arr&ecirc;ta en cet endroit, pour voir si le
+jury
+souriait &agrave;
+cette plaisanterie; mais personne ne l'ayant comprise, except&eacute;
+l'&eacute;picier, dont l'intelligence sur ce sujet provenait
+probablement de ce
+qu'il avait soumis, dans la matin&eacute;e m&ecirc;me, son chariot au
+proc&eacute;d&eacute; en
+question, le savant avocat jugea convenable, pour finir, de retomber
+encore dans le lugubre.</p>
+<p>&laquo;Assez de ceci, gentlemen; il est difficile de sourire avec un
+c&#339;ur
+d&eacute;chir&eacute;; il est mal de plaisanter, quand nos plus
+profondes sympathies
+sont &eacute;veill&eacute;es. L'avenir de ma cliente est perdu; et ce
+n'est pas une
+figure de rh&eacute;torique de dire que sa maison est vide.
+L'&eacute;criteau n'est
+pas mis, et pourtant il n'y a point de locataire. Des
+c&eacute;libataires
+estimables passent et repassent dans la rue Goswell, mais il n'y a pas
+pour eux d'invitation &agrave; s'adresser au rez-de-chauss&eacute;e.
+Tout est sombre
+et silencieux dans la demeure de madame Bardell; la voix m&ecirc;me de
+l'enfant ne s'y fait plus entendre; ses jeux innocents sont
+abandonn&eacute;s,
+car sa m&egrave;re g&eacute;mit et se d&eacute;sesp&egrave;re; ses
+agates et ses billes sont
+n&eacute;glig&eacute;es; il n'entend plus le cri familier de ses
+camarades: pas de
+tricherie! Il a perdu l'habilet&eacute; dont il faisait preuve au jeu
+de pair
+ou impair. Cependant, gentlemen, Pickwick, l'inf&acirc;me destructeur
+de cette
+oasis domestique qui verdoyait dans le d&eacute;sert de Goswell Street,
+Pickwick qui se pr&eacute;sente devant vous au jourd'hui, avec son
+infernale
+<i>sauce aux tomates</i> et son ignoble <i>bassinoire</i>, Pickwick
+l&egrave;ve encore
+devant vous son front d'airain, et contemple avec
+f&eacute;rocit&eacute; la ruine dont
+il est l'auteur. Des dommages, gentlemen, de forts dommages sont la
+seule punition que vous puissiez lui infliger, la seule consolation que
+vous puissiez offrir &agrave; ma cliente; et c'est dans cet espoir
+qu'elle
+fait, en ce moment, un appel &agrave; l'intelligence, &agrave; l'esprit
+&eacute;lev&eacute;, &agrave; la
+sympathie, &agrave; la conscience, &agrave; la justice, &agrave; la
+grandeur d'&acirc;me d'un jury
+compos&eacute; de ses plus honorables concitoyens.&raquo;</p>
+<p>Apr&egrave;s cette belle p&eacute;roraison, M<sup>e</sup> Buzfuz
+s'assit, et M.
+le juge
+Stareleigh s'&eacute;veilla.</p>
+<p>&laquo;Appelez &Eacute;lisabeth Cluppins,&raquo; dit l'avocat en se
+relevant au bout d'une
+minute, avec une nouvelle vigueur.</p>
+<p>L'huissier le plus proche appela: &laquo;&Eacute;lisabeth
+Tuppins!&raquo; un autre, &agrave; une
+petite distance, demanda: &laquo;&Eacute;lisabeth Supkins!&raquo; et un
+troisi&egrave;me enfin se
+pr&eacute;cipita dans King-Street et beugla: &laquo;&Eacute;lisabeth
+Fnuffin!&raquo; jusqu'&agrave; ce
+qu'il en f&ucirc;t enrou&eacute;.</p>
+<p>Pendant ce temps, Madame Cluppins avec l'assistance combin&eacute;e
+de Mmes
+Bardell et Sanders, de M. Dodson et de M. Fogg, &eacute;tait conduite
+vers la
+tribune des t&eacute;moins. Lorsqu'elle fut heureusement juch&eacute;e
+sur la marche
+d'en haut, Mme Bardell se pla&ccedil;a debout sur celle d'en bas,
+tenant d'une
+main le mouchoir et les socques de son amie, de l'autre une bouteille
+de
+verre, qui pouvait contenir environ un quart de pinte de sel de
+vinaigre, afin d'&ecirc;tre pr&ecirc;te &agrave; tout
+&eacute;v&eacute;nement. Mme Sanders, dont les yeux
+&eacute;taient attentivement fix&eacute;s sur le visage du juge, se
+planta pr&egrave;s de Mme
+Bardell, tenant de la main gauche le grand parapluie, et appuyant d'un
+air d&eacute;termin&eacute; son pouce droit sur le ressort, comme pour
+faire voir
+qu'elle &eacute;tait pr&ecirc;te &agrave; l'ouvrir, au plus
+l&eacute;ger signal.</p>
+<p>&laquo;Madame Cluppins, dit M<sup>e</sup> Buzfuz, je vous en prie,
+madame,
+tranquillisez-vous.&raquo;</p>
+<p>Bien entendu qu'&agrave; cette invitation, Mme Cluppins se prit
+&agrave; sangloter
+avec une nouvelle violence, et donna des marques si alarmantes de
+sensibilit&eacute;, qu'elle semblait &agrave; chaque instant
+pr&ecirc;te &agrave; s'&eacute;vanouir.</p>
+<p>Cependant, apr&egrave;s quelques questions peu importantes, M<sup>e</sup>
+Buzfuz lui dit:
+&laquo;Vous rappelez-vous, madame Cluppins, vous &ecirc;tre
+trouv&eacute;e dans la chambre
+du fond, au premier &eacute;tage, chez Mme Bardell, dans une certaine
+matin&eacute;e
+de juillet, tandis qu'elle &eacute;poussetait l'appartement de M.
+Pickwick?</p>
+<p>&#8212;Oui milord, et messieurs du jury, r&eacute;pondit Mme Cluppins.</p>
+<p>&#8212;La chambre de M. Pickwick &eacute;tait au premier, sur le devant,
+je pense?</p>
+<p>&#8212;Oui, Monsieur.</p>
+<p>&#8212;Que faisiez-vous dans la chambre de derri&egrave;re, madame?
+demanda le petit
+juge.</p>
+<p>&#8212;Milord et messieurs! s'&eacute;cria Mme Cluppins, avec une
+agitation
+int&eacute;ressante, je ne veux pas vous tromper....</p>
+<p>&#8212;Vous ferez bien, madame, lui dit-le petit juge.</p>
+<p>&#8212;Je me trouvais l&agrave; &agrave; l'insu de Mme Bardell.
+J'&eacute;tais sortie avec un
+petit panier, messieurs, pour acheter trois livres de vitelottes, qui
+m'ont bien co&ucirc;t&eacute; deux pence et demi, quand je vois la
+porte de la rue de
+Mme Bardell entre-b&acirc;ill&eacute;e....</p>
+<p>&#8212;Entre quoi? s'&eacute;cria le petit juge.</p>
+<p>&#8212;&Agrave; moiti&eacute; ouverte, milord, dit M<sup>e</sup> Snubbin.</p>
+<p>&#8212;Elle a dit entre-b&acirc;ill&eacute;e, fit observer le petit juge
+d'un air
+plaisant.</p>
+<p>&#8212;C'est la m&ecirc;me chose, milord,&raquo; reprit l'illustre avocat.</p>
+<p>Le petit juge le regarda dubitativement, et dit qu'il en tiendrait
+note.
+Mme Cluppins continua.</p>
+<p>&laquo;Je suis entr&eacute;e, gentlemen, juste pour dire bonjour, et
+je suis mont&eacute;e
+les escaliers, d'une mani&egrave;re pacifique, et je suis
+p&eacute;n&eacute;tr&eacute;e dans la
+chambre de derri&egrave;re et... et....</p>
+<p>&#8212;Et vous avez &eacute;cout&eacute;, je pense, madame Cluppins? dit
+M<sup>e</sup> Buzfuz.</p>
+<p>&#8212;Je vous demande excuse, monsieur, r&eacute;pliqua Mme Cluppins,
+d'un air
+majestueux, j'en m&eacute;priserais l'action, les voix &eacute;taient
+tr&egrave;s-&eacute;lev&eacute;es,
+monsieur, et se forc&egrave;rent sur mon oreille.</p>
+<p>&#8212;Tr&egrave;s bien, vous n'&eacute;coutiez pas, mais vous entendiez
+les voix. Une de
+ces voix &eacute;tait-elle celle de M. Pickwick?</p>
+<p>&#8212;Oui, monsieur.&raquo;</p>
+<p>Mme Cluppins, apr&egrave;s avoir d&eacute;clar&eacute; distinctement
+que M. Pickwick
+s'adressait &agrave; Mme Bardell, r&eacute;p&eacute;ta lentement et en
+r&eacute;ponse &agrave; de
+nombreuses questions, la conversation que nos lecteurs connaissent
+d&eacute;j&agrave;.
+M<sup>e</sup> Buzfuz sourit, en s'asseyant, et les jur&eacute;s prirent
+un air
+soup&ccedil;onneux; mais leur physionomie devint absolument
+mena&ccedil;ante, lorsque
+M<sup>e</sup> Snubbin d&eacute;clara qu'il ne contre-examinerait pas le
+t&eacute;moin, parce que
+M. Pickwick croyait devoir convenir que son r&eacute;cit &eacute;tait
+exact en
+substance.</p>
+<p>Mme Cluppins ayant une fois bris&eacute; la glace, jugea que
+l'occasion &eacute;tait
+favorable pour faire une courte dissertation sur ses propres affaires
+domestiques. Elle commen&ccedil;a donc par informer la cour qu'elle
+&eacute;tait au
+moment actuel m&egrave;re de huit enfants, et qu'elle entretenait
+l'esp&eacute;rance
+d'en pr&eacute;senter un neuvi&egrave;me &agrave; M. Cluppins dans
+environ six mois.
+Malheureusement dans cet endroit instructif, le petit juge
+l'interrompit
+tr&egrave;s-col&eacute;riquement, et par suite de cette interruption la
+vertueuse dame
+et Mme Sanders furent poliment conduites hors de la salle, sous
+l'escorte de M. Jackson, sans autre forme de proc&egrave;s.</p>
+<p>&laquo;Nathaniel Winkle! dit M. Skimpin.</p>
+<p>&#8212;Pr&eacute;sent, r&eacute;pondit M. Winkle, d'une voix faible; puis
+il entra dans la
+tribune des t&eacute;moins, et apr&egrave;s avoir pr&ecirc;t&eacute;
+serment, salua le juge avec
+une grande d&eacute;f&eacute;rence.</p>
+<p>&#8212;Ne vous tournez pas vers moi, monsieur, lui dit aigrement le juge,
+en
+r&eacute;ponse &agrave; son salut. Regardez le jury.&raquo;</p>
+<p>M. Winkle ob&eacute;it, avec empressement, &agrave; cet ordre, et se
+tourna vers la
+place o&ugrave; il supposait que le jury devait &ecirc;tre, car dans
+l'&eacute;tat de
+confusion o&ugrave; il se trouvait, il &eacute;tait tout &agrave; fait
+incapable de voir
+quelque chose.</p>
+<p>M. Skimpin s'occupa alors de l'examiner. C'&eacute;tait un jeune
+homme de 42
+ou 43 ans, qui promettait beaucoup, et qui &eacute;tait
+n&eacute;cessairement fort
+d&eacute;sireux de confondre, autant qu'il le pourrait, un
+t&eacute;moin notoirement
+pr&eacute;dispos&eacute; en faveur de l'autre partie.</p>
+<p>&laquo;Maintenant, monsieur, aurez-vous la bont&eacute; de faire
+conna&icirc;tre votre nom
+&agrave; Sa Seigneurie et au jury? dit M. Skimpin, en inclinant de
+c&ocirc;t&eacute; pour
+&eacute;couter la r&eacute;ponse, et pour jeter en m&ecirc;me temps aux
+jur&eacute;s un coup d'&#339;il
+qui semblait indiquer que le go&ucirc;t naturel de M. Winkle pour le
+parjure
+pourrait bien l'induire &agrave; d&eacute;clarer un autre nom que le
+sien.</p>
+<p>&#8212;Winkle, r&eacute;pondit le t&eacute;moin.</p>
+<p>&#8212;Quel est votre nom de bapt&ecirc;me, monsieur? demanda le petit
+juge d'un
+ton courrouc&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Nathaniel, monsieur.</p>
+<p>&#8212;Daniel? Vous n'avez pas d'autre pr&eacute;nom?</p>
+<p>&#8212;Nathaniel, monsieur... milord, je veux dire.</p>
+<p>&#8212;Nathaniel, Daniel? ou Daniel Nathaniel?</p>
+<p>&#8212;Non, milord; seulement Nathaniel; point Daniel.</p>
+<p>&#8212;Alors, monsieur, pourquoi donc m'avez-vous dit Daniel?</p>
+<p>&#8212;Je ne l'ai pas dit, milord.</p>
+<p>&#8212;Vous l'avez dit, monsieur, r&eacute;torqua le juge, avec un
+aust&egrave;re
+froncement de sourcils. Pourquoi aurais-je &eacute;crit: <i>Daniel</i>,
+dans mes
+notes, si vous ne me l'aviez pas dit, monsieur?&raquo;</p>
+<p>Cet argument &eacute;tait &eacute;videmment sans r&eacute;plique.</p>
+<p>&laquo;M. Winkle a la m&eacute;moire assez courte, milord,
+interrompit M. Skimpin, en
+jetant un autre coup d'&#339;il au jury; mais j'esp&egrave;re que nous
+trouverons
+moyen de la lui rafra&icirc;chir.</p>
+<p>&#8212;Je vous conseille de faire attention, monsieur,&raquo; dit le petit
+juge au
+t&eacute;moin, en le regardant d'un air sinistre.</p>
+<p>Le pauvre M. Winkle salua, et s'effor&ccedil;a de feindre une
+tranquillit&eacute; dont
+il &eacute;tait bien loin; ce qui, dans son &eacute;tat de
+perplexit&eacute;, lui donnait
+pr&eacute;cis&eacute;ment l'air d'un filou pris sur le fait.</p>
+<p>&laquo;Maintenant, monsieur Winkle, reprit M. Skimpin,
+&eacute;coutez moi avec
+attention, s'il vous pla&icirc;t, et laissez-moi vous recommander, dans
+votre
+propre int&eacute;r&ecirc;t, de ne point oublier les injonctions de
+milord.
+N'&ecirc;tes-vous pas ami intime de M. Pickwick, le d&eacute;fendeur?</p>
+<p>&#8212;Autant que je puisse me le rappeler, en ce moment, je connais M.
+Pickwick depuis pr&egrave;s de....</p>
+<p>&#8212;Monsieur, n'&eacute;ludez pas la question. &Ecirc;tes-vous oui ou
+non ami intime
+du d&eacute;fendeur?</p>
+<p>&#8212;J'allais justement vous dire que....</p>
+<p>&#8212;Voulez-vous, oui ou non, r&eacute;pondre &agrave; ma question,
+monsieur?</p>
+<p>&#8212;Si vous ne r&eacute;pondez pas &agrave; la question, je vous ferai
+incarc&eacute;rer,
+monsieur, s'&eacute;cria le petit juge en regardant par-dessus ses
+notes.</p>
+<p>&#8212;Allons! monsieur, oui ou non, s'il vous pla&icirc;t,
+r&eacute;p&eacute;ta M. Skimpin.</p>
+<p>&#8212;Oui, je le suis, dit enfin M. Winkle.</p>
+<p>&#8212;Ah! vous l'&ecirc;tes! Et pourquoi n'avez-vous pas voulu le dire du
+premier
+coup, monsieur? Vous connaissez peut-&ecirc;tre aussi la plaignante?
+n'est-ce
+pas, monsieur Winkle?</p>
+<p>&#8212;Je ne la connais pas, mais je l'ai vue.</p>
+<p>&#8212;Oh! vous ne la connaissez pas, mais vous l'avez vue! Maintenant
+ayez
+la bont&eacute; de dire &agrave; MM. les jur&eacute;s, ce que vous
+entendez par cette
+distinction, monsieur Winkle?</p>
+<p>&#8212;J'entends que je ne suis pas intime avec elle, mais que je l'ai vue
+quand j'allais chez monsieur Pickwick, dans Goswell-Street.</p>
+<p>&#8212;Combien de fois l'avez-vous vue, monsieur?</p>
+<p>&#8212;Combien de fois?</p>
+<p>&#8212;Oui, monsieur, combien de fois? Je vous r&eacute;p&eacute;terai
+cette question tant
+que vous le d&eacute;sirerez, monsieur.&raquo; Et le savant gentleman,
+apr&egrave;s avoir
+fronc&eacute; s&eacute;v&egrave;rement les sourcils, pla&ccedil;a ses
+mains sur ses hanches, et
+sourit aux jur&eacute;s, d'un air soup&ccedil;onneux.</p>
+<p>Sur cette question, s'&eacute;leva l'&eacute;difiante controverse,
+ordinaire en pareil
+cas. D'abord M. Winkle d&eacute;clara qu'il lui &eacute;tait absolument
+impossible de
+pr&eacute;ciser combien de fois il avait vu Mme Bardell. Alors on lui
+demanda
+s'il l'avait vue vingt fois? &agrave; quoi il r&eacute;pondit:
+&laquo;Certainement plus que
+cela.&raquo;&#8212;S'il l'avait vue cent fois?&#8212;S'il pouvait jurer de l'avoir
+vue
+plus de cinquante fois?&#8212;S'il n'&eacute;tait pas certain de l'avoir vue,
+au
+moins soixante et quinze fois, et ainsi de suite. &Agrave; la fin on
+arriva &agrave;
+cette conclusion satisfaisante qu'il ferait bien de prendre garde
+&agrave; lui
+et &agrave; ses r&eacute;ponses. Le t&eacute;moin ayant
+&eacute;t&eacute; r&eacute;duit de la sorte &agrave; l'&eacute;tat
+d&eacute;sir&eacute; de susceptibilit&eacute; nerveuse,
+l'interrogatoire fut continu&eacute; ainsi
+qu'il suit:</p>
+<p>&laquo;Monsieur Winkle, vous rappelez-vous avoir &eacute;t&eacute;
+chez le d&eacute;fendeur
+Pickwick dans l'appartement de la plaignante, rue Goswell, une certaine
+matin&eacute;e de juillet?</p>
+<p>&#8212;Oui, je me le rappelle.</p>
+<p>&#8212;&Eacute;tiez-vous accompagn&eacute; dans cette occasion par un ami
+du nom de Tupman,
+et par un autre du nom de Snodgrass.</p>
+<p>&#8212;Oui, monsieur.</p>
+<p>&#8212;Sont-ils ici?</p>
+<p>&#8212;Oui, ils y sont, r&eacute;pondit M. Winkle en regardant avec
+inqui&eacute;tude
+l'endroit o&ugrave; &eacute;taient plac&eacute;s ses amis.</p>
+<p>&#8212;Je vous en prie, monsieur Winkle, occupez-vous de moi et ne pensez
+pas
+&agrave; vos amis, reprit M. Skimpin, en jetant au jury un autre coup
+d'&#339;il
+expressif. Il faudra qu'ils racontent leur histoire sans avoir de
+consultation pr&eacute;alable avec vous, s'ils n'en ont pas eu
+d&eacute;j&agrave; (autre
+regard au jury). Maintenant, monsieur, dites &agrave; MM. les
+jur&eacute;s ce que vous
+v&icirc;tes en entrant dans la chambre du d&eacute;fendeur, le jour en
+question.
+Allons! monsieur, accouchez donc; il faut que nous le sachions
+t&ocirc;t ou
+tard.</p>
+<p>&#8212;Le d&eacute;fendeur, M. Pickwick, tenait la plaignante dans ses
+bras, ayant
+ses mains autour de sa taille, r&eacute;pliqua M. Winkle, avec une
+h&eacute;sitation
+bien naturelle; et la plaignante paraissait &ecirc;tre &eacute;vanouie.</p>
+<p>&#8212;Avez-vous entendu le d&eacute;fendeur dire quelque chose?</p>
+<p>&#8212;Je l'ai entendu appeler Mme Bardell une bonne &acirc;me, et
+l'engager &agrave; se
+calmer, en lui repr&eacute;sentant dans quelle situation on les
+trouverait s'il
+survenait quelqu'un, ou quelque chose comme cela.</p>
+<p>&#8212;Maintenant, monsieur Winkle, je n'ai plus qu'une question &agrave;
+vous
+faire, et je vous prie de vous rappeler l'avertissement de milord.
+Voulez-vous affirmer, sous serment, que Pickwick, le d&eacute;fendeur,
+n'a pas
+dit dans l'occasion en question: &laquo;Ma ch&egrave;re madame Bardell,
+vous &ecirc;tes une
+bonne &acirc;me; habituez-vous &agrave; cette situation: un jour vous y
+viendrez,
+m&ecirc;me devant quelqu'un;&raquo; ou quelque chose comme cela.</p>
+<p>&#8212;Je... je ne l'ai certainement pas compris ainsi, dit M. Winkle
+&eacute;tonn&eacute;
+de l'ing&eacute;nieuse explication donn&eacute;e au petit nombre de
+paroles qu'il
+avait entendues. J'&eacute;tais sur l'escalier, et je n'ai pas pu
+entendre
+distinctement. L'impression qui m'est rest&eacute;e est que....</p>
+<p>&#8212;Ah! interrompit M. Skimpin, les gentlemen du jury n'ont pas besoin
+de
+vos impressions qui, je le crains, ne satisferaient gu&egrave;re des
+personnes
+honn&ecirc;tes et franches: vous &eacute;tiez sur l'escalier et vous
+n'avez pas
+entendu distinctement; mais vous ne voulez pas jurer que M. Pickwick ne
+se soit pas servi des expressions que je viens de citer. Vous ai-je
+bien compris?</p>
+<p>&#8212;Non, je ne le peux pas jurer,&raquo; r&eacute;pliqua M. Winkle; et
+M. Skimpin
+s'assit d'un air triomphant.</p>
+<p>Jusque-l&agrave;, la cause de M. Pickwick n'avait pas march&eacute;
+d'une mani&egrave;re
+tellement heureuse qu'elle f&ucirc;t en &eacute;tat de supporter le
+poids de nouveaux
+soup&ccedil;ons, mais comme on pouvait d&eacute;sirer de la placer sous
+un meilleur
+jour, s'il &eacute;tait possible, M. Phunky se leva, afin de tirer
+quelque
+chose d'important de M. Winkle dans un contre-examen. On va voir tout
+&agrave;
+l'heure s'il en tira en effet quelque chose d'important.</p>
+<p>&laquo;Je crois, monsieur Winkle, lui dit-il, que M. Pickwick n'est
+plus un
+jeune homme?</p>
+<p>&#8212;Oh non! r&eacute;pondit M. Winkle, il est assez &acirc;g&eacute;
+pour &ecirc;tre mon p&egrave;re.</p>
+<p>&#8212;Vous avez dit &agrave; mon savant ami que vous connaissiez M.
+Pickwick depuis
+longtemps. Avez-vous jamais eu quelques raisons de supposer qu'il
+&eacute;tait
+sur le point de se marier?</p>
+<p>&#8212;Oh non! certainement, non! r&eacute;pliqua M. Winkle avec tant
+d'empressement
+que M. Phunky aurait d&ucirc; le tirer de la tribune le plus
+promptement
+possible. Les praticiens tiennent qu'il y a deux esp&egrave;ces de
+t&eacute;moins
+particuli&egrave;rement dangereux: le t&eacute;moin qui rechigne, et le
+t&eacute;moin qui a
+trop de bonne volont&eacute;. Ce fut la destin&eacute;e de M. Winkle de
+figurer de ces
+deux mani&egrave;res, dans la cause de son ami.</p>
+<p>&#8212;J'irai m&ecirc;me plus loin que ceci, continua M. Phunky, de l'air
+le pins
+satisfait et le plus confiant. Avez-vous jamais vu dans les
+mani&egrave;res de
+M. Pickwick envers l'autre sexe, quelque chose qui ait pu vous induire
+&agrave;
+croire qu'il ne serait pas &eacute;loign&eacute; de renoncer &agrave;
+la vie d'un vieux
+gar&ccedil;on?</p>
+<p>&#8212;Oh non! certainement, non!</p>
+<p>&#8212;Dans ses rapports avec les dames, sa conduite n'a-t-elle pas
+toujours
+&eacute;t&eacute; celle d'un homme qui, ayant atteint un &acirc;ge
+assez avanc&eacute;, satisfait
+de ses propres amusements et de ses occupations, les traite toujours
+comme un p&egrave;re traite ses filles?</p>
+<p>&#8212;Il n'y a pas le moindre doute &agrave; cela, r&eacute;pliqua M.
+Winkle dans la
+pl&eacute;nitude de son c&#339;ur. C'est-&agrave;-dire... oui... oh! oui
+certainement.</p>
+<p>&#8212;Vous n'avez jamais remarqu&eacute; dans sa conduite envers Mme
+Bardell, ou
+envers toute autre femme, rien qui f&ucirc;t le moins du monde suspect?
+ajouta
+M. Phunky, en se pr&eacute;parant &agrave; s'asseoir, car M<sup>e</sup>
+Snubbin
+lui faisait
+signe du coin de l'&#339;il.</p>
+<p>&#8212;Mais... n... n... non, r&eacute;pondit M. Winkle, except&eacute;...
+dans une l&eacute;g&egrave;re
+circonstance, qui, j'en suis s&ucirc;r, pourrait &ecirc;tre facilement
+expliqu&eacute;e.&raquo;</p>
+<p>Cette d&eacute;plorable confession n'aurait pas &eacute;t&eacute;
+arrach&eacute;e au t&eacute;moin, sans
+aucun doute, si le malheureux M. Phunky s'&eacute;tait assis quand M<sup>e</sup>
+Snubbin
+lui avait fait signe, ou si M<sup>e</sup> Buzfuz avait
+arr&ecirc;t&eacute;
+d&egrave;s le d&eacute;but ce
+contre-examen irr&eacute;gulier. Mais il s'&eacute;tait bien
+gard&eacute; de le faire, car il
+avait remarqu&eacute; l'anxi&eacute;t&eacute; de M. Winkle, et avait
+habilement conclu que sa
+cliente en tirerait quelque profit. Au moment o&ugrave; ces paroles
+malencontreuses tomb&egrave;rent des l&egrave;vres du t&eacute;moin, M.
+Phunky s'assit &agrave; la
+fin, et M<sup>e</sup> Snubbin s'empressa, peut-&ecirc;tre un peu trop,
+de dire au
+t&eacute;moin
+de quitter la tribune. M. Winkle s'y pr&eacute;parait avec grande
+satisfaction,
+quand M<sup>e</sup> Buzfuz l'arr&ecirc;ta.</p>
+<p>&laquo;Attendez monsieur Winkle, attendez, lui dit-il. Puis
+s'adressant au
+petit juge: Votre Seigneurie veut-elle avoir la bont&eacute; de
+demander au
+t&eacute;moin en quelle circonstance ce gentleman, qui est assez vieux
+pour
+&ecirc;tre son p&egrave;re, s'est comport&eacute; d'une mani&egrave;re
+suspecte envers des femmes?</p>
+<p>&#8212;Monsieur, dit le juge, en se tournant vers le mis&eacute;rable et
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;
+t&eacute;moin, vous entendez la question du savant avocat.
+D&eacute;crivez la
+circonstance &agrave; laquelle vous avez fait allusion.</p>
+<p>&#8212;Milord, r&eacute;pondit M. Winkle d'une voix tremblante
+d'anxi&eacute;t&eacute;, je... je
+d&eacute;sirerais me taire &agrave; cet &eacute;gard.</p>
+<p>&#8212;C'est possible, r&eacute;torqua le petit juge, mais il faut
+parler.&raquo;</p>
+<p>Parmi le profond silence de toute l'assembl&eacute;e, M. Winkle
+balbutia que la
+l&eacute;g&egrave;re circonstance suspecte &eacute;tait que M. Pickwick
+avait &eacute;t&eacute; trouv&eacute;, &agrave;
+minuit, dans la chambre &agrave; coucher d'une dame, ce qui
+s'&eacute;tait termin&eacute;, &agrave;
+ce que croyait M. Winkle, par la rupture du mariage projet&eacute; de
+la dame
+en question, et ce qui avait amen&eacute;, comme il le savait fort
+bien, la
+comparution forc&eacute;e des pickwickiens devant Georges Nupkins,
+esquire,
+magistrat et juge de paix du bourg d'Ipswich.</p>
+<p>&laquo;Vous pouvez quitter la tribune,&raquo; monsieur, dit alors M<sup>e</sup>
+Snubbin. M.
+Winkle la quitta en effet, et se pr&eacute;cipita, en courant comme un
+fou,
+vers son h&ocirc;tel o&ugrave; il f&ucirc;t d&eacute;couvert par le
+gar&ccedil;on, au bout de quelques
+heures, la t&ecirc;te ensevelie sous les coussins d'un sofa, et
+poussant des
+g&eacute;missements qui fendaient le c&#339;ur.</p>
+<p>Tracy Tupman et Augustus Snodgrass furent successivement
+appel&eacute;s &agrave; la
+tribune. L'un et l'autre corrobor&egrave;rent la d&eacute;position de
+leur malheureux
+ami, et chacun d'eux f&ucirc;t presque r&eacute;duit au
+d&eacute;sespoir par d'insidieuses
+questions.</p>
+<p>Susannah Sanders fut ensuite appel&eacute;e, examin&eacute;e par M<sup>e</sup>
+Buzfuz, et
+contre-examin&eacute;e par M<sup>e</sup> Subbin. Elle avait toujours
+dit et cru
+que M.
+Pickwick &eacute;pouserait Mme Bardell. Elle savait qu'apr&egrave;s
+l'&eacute;vanouissement
+de juillet, le futur mariage de M. Pickwick et de mistress Bardell
+avait
+&eacute;t&eacute; le sujet ordinaire des conversations du voisinage.
+Elle l'avait
+entendu dire &agrave; mistress Mudberry, la revendeuse, et &agrave; la
+repasseuse,
+mistress Bunkin; mais elle ne voyait dans la salle ni mistress Mudberry
+ni mistress Bunkin. Elle avait entendu M. Pickwick demander au petit
+gar&ccedil;on s'il aimerait &agrave; avoir un autre p&egrave;re. Elle
+ne savait pas si Mme
+Bardell faisait soci&eacute;t&eacute; avec le boulanger, mais elle
+savait que le
+boulanger &eacute;tait alors gar&ccedil;on, et est maintenant
+mari&eacute;. Elle ne pouvait
+pas jurer que Mme Bardell ne f&ucirc;t pas tr&egrave;s-&eacute;prise du
+boulanger, mais elle
+imaginait que le boulanger n'&eacute;tait pas tr&egrave;s-&eacute;pris
+de Mme Bardell, car
+dans ce cas il n'aurait pas &eacute;pous&eacute; une autre personne.
+Elle pensait que
+Mme Bardell s'&eacute;tait &eacute;vanouie dans la matin&eacute;e du
+mois de juillet parce
+que M. Pickwick lui avait demand&eacute; de fixer le jour; elle savait
+qu'elle-m&ecirc;me avait tout &agrave; fait perdu connaissance, quand
+M. Sanders lui
+avait demand&eacute; de fixer le jour, et elle pensait que toute
+personne qui
+peut s'appeler une lady en ferait autant, en semblable circonstance.
+Enfin elle avait entendu la question adress&eacute;e par M. Pickwick au
+petit
+Bardell, relativement aux billes et aux calots, mais sur sa foi de
+chr&eacute;tienne, elle ne savait pas quelle diff&eacute;rence il y
+avait entre une
+bille et un calot.</p>
+<p>Interrog&eacute;e par M. le juge Stareleigh, mistress Sanders
+r&eacute;pondit que,
+pendant que M. Sanders lui faisait la cour, elle avait re&ccedil;u de
+lui des
+lettres d'amour comme font les autres ladies; que dans le cours de leur
+correspondance M. Sanders l'avait appel&eacute;e tr&egrave;s-souvent
+mon <i>canard</i>,
+mais jamais <i>ma c&ocirc;telette</i> ou <i>ma sauce aux tomates</i>.
+M. Sanders aimait
+passionn&eacute;ment le canard; peut-&ecirc;tre que s'il avait autant
+aim&eacute; la
+c&ocirc;telette et la sauce aux tomates, il en aurait employ&eacute; le
+nom comme un
+terme d'affection.</p>
+<p>Apr&egrave;s cette d&eacute;position capitale, M<sup>e</sup> Buzfuz
+se leva
+avec plus
+d'importance qu'il n'en avait d&eacute;j&agrave; montr&eacute;, et dit
+d'une voix forte:
+&laquo;Appelez Samuel Weller.&raquo;</p>
+<p>Il &eacute;tait tout &agrave; fait inutile d'appeler Samuel Weller,
+car Samuel Weller
+monta lentement dans la tribune au moment o&ugrave; son nom fut
+prononc&eacute;. Il
+posa son chapeau sur le plancher, ses bras sur la balustrade, et
+examina
+la cour, &agrave; vol d'oiseau, avec un air remarquablement gracieux et
+jovial.</p>
+<p>&laquo;Quel est votre nom, monsieur? demanda le juge.</p>
+<p>&#8212;Sam Weller, milord, r&eacute;pliqua ce gentleman.</p>
+<p>&#8212;L'&eacute;crivez-vous avec un V ou un W?</p>
+<p>&#8212;&Ccedil;a d&eacute;pend du go&ucirc;t et de la fantaisie de celui
+qui &eacute;crit, milord. Je
+n'ai eu cette occasion qu'une fois ou deux dans ma vie, mais je
+l'&eacute;cris
+avec un V.&raquo;</p>
+<p>Ici on entendit dans la galerie une voix qui criait: &laquo;C'est
+bien &ccedil;a,
+Samivel; c'est bien &ccedil;a. Mettez un V, milord.</p>
+<p>&#8212;Qui est-ce qui se permet d'apostropher la cour, s'&eacute;cria le
+petit juge
+en levant les jeux. Huissier!</p>
+<p>&#8212;Oui, milord.</p>
+<p>&#8212;Amenez cette personne ici, sur-le-champ.</p>
+<p>&#8212;Oui, milord.&raquo;</p>
+<p>Mais comme l'huissier ne put trouver la personne, il ne l'amena pas,
+et
+apr&egrave;s une grande commotion, tous les assistants, qui
+s'&eacute;taient lev&eacute;s
+pour regarder le coupable, se rassirent.</p>
+<p>Aussit&ocirc;t que l'indignation du petit juge lui permit de parler,
+il se
+tourna vers le t&eacute;moin et lui dit:</p>
+<p>&laquo;Savez-vous qui c'&eacute;tait, monsieur?</p>
+<p>&#8212;Je suspecte un brin que c'&eacute;tait mon p&egrave;re, milord.</p>
+<p>&#8212;Le voyez-vous maintenant?</p>
+<p>&#8212;Non, je ne le vois pas, milord, r&eacute;pliqua Sam, en attachant
+ses yeux &agrave;
+la lanterne par laquelle la salle &eacute;tait &eacute;clair&eacute;e.</p>
+<p>&#8212;Si vous aviez pu me le montrer, je l'aurais fait empoigner
+sur-le-champ, reprit l'irascible petit juge.&raquo;</p>
+<p>Sam fit un salut plein de reconnaissance et se retourna vers M<sup>e</sup>
+Buzfuz,
+avec son air de bonne humeur imperturbable.</p>
+<p>&laquo;Maintenant monsieur Weller, dit M<sup>e</sup> Buzfuz.</p>
+<p>&#8212;Voil&agrave;, monsieur, r&eacute;pliqua Sam.</p>
+<p>&#8212;Vous &ecirc;tes, je crois, au service de M. Pickwick, le
+d&eacute;fendeur en cette
+cause? Parlez s'il vous pla&icirc;t, monsieur Weller.</p>
+<p>&#8212;Oui, monsieur, je vas parler. Je suis au service de ce gentleman
+ici,
+et c'est un tr&egrave;s-bon service.</p>
+<p>&#8212;Pas grand'chose &agrave; faire, et beaucoup &agrave; gagner, je
+suppose? dit
+l'avocat, d'un air farceur.</p>
+<p>&#8212;Ah! oui, suffisamment &agrave; gagner, monsieur, comme disait le
+soldat,
+quand on le condamna &agrave; cent cinquante coups de fouet.</p>
+<p>&#8212;Nous n'avons pas besoin de ce qu'a dit le soldat, monsieur, ni
+toute
+autre personne, interrompit le juge.</p>
+<p>&#8212;Tr&egrave;s-bien, milord.</p>
+<p>&#8212;Vous rappelez-vous, dit M<sup>e</sup> Buzfuz, en reprenant la
+parole, vous
+rappelez-vous quelque chose de remarquable qui arriva dans la
+matin&eacute;e o&ugrave;
+vous f&ucirc;tes engag&eacute; par le d&eacute;fendeur? voyons!
+monsieur Weller?</p>
+<p>&#8212;Oui, monsieur.</p>
+<p>&#8212;Ayez la bont&eacute; de dire au jury ce que c'&eacute;tait.</p>
+<p>&#8212;J'ai eu un habillement complet tout neuf, ce matin-l&agrave;,
+messieurs du
+jury, et c'&eacute;tait une circonstance tr&egrave;s-remarquable pour
+moi, dans ce
+temps-l&agrave;.&raquo;</p>
+<p>Ces mots excit&egrave;rent un &eacute;clat de rire
+g&eacute;n&eacute;ral, mais le petit juge,
+regardant avec col&egrave;re par-dessus son bureau: &laquo;Monsieur,
+dit-il, je vous
+engage &agrave; prendre garde.</p>
+<p>&#8212;C'est ce que M. Pickwick m'a dit dans le temps, milord; et j'ai
+pris
+bien garde &agrave; conserver ces habits-l&agrave;,
+v&eacute;ritablement, milord.&raquo;</p>
+<p>Pendant deux grandes minutes, le juge regarda
+s&eacute;v&egrave;rement le visage de
+Sam, mais voyant que ses traits &eacute;taient compl&egrave;tement
+calmes et sereins,
+il ne dit rien, et fit signe &agrave; l'avocat de continuer.</p>
+<p>&laquo;Est-ce que vous pr&eacute;tendez me dire, monsieur Weller,
+reprit M<sup>e</sup> Buzfuz en
+croisant ses bras emphatiquement et en se tournant &agrave; demi vers
+le jury,
+comme pour l'assurer silencieusement qu'il viendrait &agrave; bout du
+t&eacute;moin,
+est-ce que vous pr&eacute;tendez me dire, monsieur Weller, que vous
+n'avez pas
+vu la plaignante &eacute;vanouie dans les bras du d&eacute;fendeur,
+comme vous venez
+de l'entendre d&eacute;crire par les t&eacute;moins?</p>
+<p>&#8212;Non certainement: j'&eacute;tais dans le corridor jusqu'&agrave; ce
+qu'ils m'ont
+appel&eacute;, et la vieille lady &eacute;tait partie alors.</p>
+<p>&#8212;Maintenant faites attention, monsieur Weller, continua M<sup>e</sup>
+Buzfuz,
+en
+trempant une &eacute;norme plume dans son encrier, afin d'effrayer Sam,
+en lui
+faisant voir qu'il allait noter sa r&eacute;ponse. Vous &eacute;tiez
+dans le corridor
+et vous n'avez rien vu de ce qui se passait. Avez-vous des yeux,
+monsieur Weller?</p>
+<p>&#8212;Oui, j'en ai des yeux, et c'est justement pour &ccedil;a. Si
+c'&eacute;taient des
+microscopes au gaz, brevet&eacute;s pour grossir cent mille millions de
+fois,
+j'aurais peut-&ecirc;tre pu voir &agrave; travers les escaliers et la
+porte de
+ch&ecirc;ne; mais comme je n'ai que des yeux vous comprenez, ma vision
+est
+limit&eacute;e.&raquo;</p>
+<p>&Agrave; cette r&eacute;ponse qui fut d&eacute;livr&eacute;e de la
+mani&egrave;re la plus simple et sans la
+plus l&eacute;g&egrave;re apparence d'irritation, les spectateurs
+rican&egrave;rent, le petit
+juge sourit, et M<sup>e</sup> Buzfuz eut l'air singuli&egrave;rement
+d&eacute;confit. Apr&egrave;s une
+courte consultation avec Dodson et Fogg, le savant avocat se tourna de
+nouveau vers Sam, et lui dit avec un p&eacute;nible effort pour cacher
+sa
+vexation.</p>
+<p>&laquo;Maintenant, monsieur Weller, je vous ferai encore une
+question sur un
+autre point, s'il vous pla&icirc;t.</p>
+<p>&#8212;Je suis &agrave; vos ordres, monsieur, r&eacute;pondit Sam avec une
+admirable bonne
+humeur.</p>
+<p>&#8212;Vous rappelez-vous &ecirc;tre all&eacute; chez Mme Bardell un soir
+de novembre?</p>
+<p>&#8212;Oh! oui, tr&egrave;s bien.</p>
+<p>&#8212;Ah! ah! vous vous rappelez cela, monsieur Weller? dit l'avocat, en
+recouvrant son &eacute;quanimit&eacute;. Je pensais bien que nous
+arriverions &agrave;
+quelque chose &agrave; la fin.</p>
+<p>&#8212;Je le pensais bien aussi, monsieur, r&eacute;pliqua Sam; et les
+spectateurs
+rirent encore.</p>
+<p>&#8212;Bien. Je suppose que vous y &ecirc;tes all&eacute; pour causer un
+peu du proc&egrave;s,
+eh! monsieur Weller? reprit l'avocat, en lan&ccedil;ant un coup d'&#339;il
+malin au
+jury.</p>
+<p>&#8212;J'y suis all&eacute; pour payer le terme; mais nous avons
+caus&eacute; un brin du
+proc&egrave;s.</p>
+<p>&#8212;Ah! vous en avez caus&eacute;? r&eacute;p&eacute;ta M<sup>e</sup>
+Buzfuz dont
+le visage devint
+radieux, par l'anticipation de quelque importante d&eacute;couverte.
+Voulez-vous avoir la bont&eacute; de nous raconter ce qui s'est dit
+&agrave; ce
+propos, monsieur Weller?</p>
+<p>&#8212;Avec le plus grand plaisir du monde, monsieur. Apr&egrave;s
+quelques
+observations gu&egrave;re importantes des deux respectables dames qui
+ont
+d&eacute;pos&eacute; ici aujourd'hui, elles se sont quasi
+p&acirc;m&eacute;es d'admiration sur la
+vertueuse conduite de MM. Dodson et Fogg, ces deux gentlemen qui sont
+assis &agrave; c&ocirc;t&eacute; de vous maintenant.&raquo;</p>
+<p>Ceci, bien entendu, attira l'attention g&eacute;n&eacute;rale sur
+Dodson et Fogg qui
+prirent un air aussi vertueux que possible.</p>
+<p>&laquo;Ah! dit M<sup>e</sup> Buzfuz, ces dames parl&egrave;rent donc
+avec
+&eacute;loge de l'honorable
+conduite de MM. Dodson et Fogg, les avou&eacute;s de la plaignante,
+hein?</p>
+<p>&#8212;Oui, monsieur. Elles dirent que c'&eacute;tait une bien
+g&eacute;n&eacute;reuse chose de
+leur part de prendre cette affaire-l&agrave; par sp&eacute;culation, et
+de ne rien
+demander pour les frais, s'ils ne les faisaient pas payer &agrave; M.
+Pickwick.&raquo;</p>
+<p>&Agrave; cette r&eacute;plique inattendue, les spectateurs
+rican&egrave;rent encore, et
+Dodson et Fogg, qui &eacute;taient devenus tout rouges, se
+pench&egrave;rent vers M<sup>e</sup>
+Buzfuz, et d'un air tr&egrave;s-empress&eacute; lui chuchot&egrave;rent
+quelque chose dans
+l'oreille.</p>
+<p>&laquo;Vous avez compl&egrave;tement raison, r&eacute;pondit tout
+haut l'avocat, avec une
+tranquillit&eacute; affect&eacute;e. Il est parfaitement impossible de
+tirer quelque
+&eacute;claircissement de l'imp&eacute;n&eacute;trable stupidit&eacute;
+du t&eacute;moin. Je n'abuserai
+point des moments de la cour en lui adressant d'autres questions. Vous
+pouvez descendre, monsieur.</p>
+<p>&#8212;Il n'y a pas quelque autre gentleman qui d&eacute;sire m'adresser
+une
+question? demanda Sam, en prenant son chapeau et en regardant autour de
+lui d'un air d&eacute;lib&eacute;r&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Non pas moi, monsieur Weller. Je vous remercie, dit M<sup>e</sup>
+Snubbin, en
+riant.</p>
+<p>&#8212;Vous pouvez descendre, monsieur,&raquo; r&eacute;p&eacute;ta M<sup>e</sup>
+Buzfuz, en agitant la main
+d'un air impatient.</p>
+<p>Sam descendit en cons&eacute;quence, apr&egrave;s avoir fait
+&agrave; la cause de MM. Dodson
+et Fogg, autant de mal qu'il le pouvait, sans inconv&eacute;nient, et
+apr&egrave;s
+avoir parl&eacute; le moins possible de l'affaire de M. Pickwick, ce
+qui &eacute;tait
+pr&eacute;cis&eacute;ment le but qu'il s'&eacute;tait propos&eacute;.</p>
+<p>&laquo;Milord, dit M<sup>e</sup> Snubbin, si cela peut
+&eacute;pargner
+l'interrogatoire d'autres
+t&eacute;moins, je n'ai pas d'objections &agrave; admettre que M.
+Pickwick s'est
+retir&eacute; des affaires et poss&egrave;de une fortune
+ind&eacute;pendante et consid&eacute;rable.</p>
+<p>&#8212;Tr&egrave;s-bien,&raquo; r&eacute;pliqua M<sup>e</sup> Buzfuz, en
+passant au
+clerc les deux lettres
+de M. Pickwick.</p>
+<p>M<sup>e</sup> Snubbin s'adressa alors au jury en faveur du
+d&eacute;fendeur, et
+d&eacute;bita un
+tr&egrave;s-long et tr&egrave;s-emphatique discours, dans lequel il
+donna &agrave; la
+conduite et aux m&#339;urs de M. Pickwick les plus magnifiques
+&eacute;loges. Mais
+comme nos lecteurs doivent s'&ecirc;tre form&eacute; relativement au
+m&eacute;rite de ce
+gentleman une opinion beaucoup plus nette que celle de M<sup>e</sup>
+Snubbin, nous
+ne croyons pas devoir rapporter longuement ses observations. Il
+s'effor&ccedil;a de d&eacute;montrer que les lettres qui avaient
+&eacute;t&eacute; produites se
+rapportaient simplement au d&icirc;ner de M. Pickwick et aux
+pr&eacute;parations &agrave;
+faire dans son appartement, pour le recevoir &agrave; son retour de
+quelque
+excursion. Enfin il parla le mieux qu'il put, en faveur de notre
+h&eacute;ros,
+et comme tout le monde le sait, sur la foi d'un vieil adage, il est
+impossible de faire plus.</p>
+<p>M. le juge Starleigh fit son r&eacute;sum&eacute;, suivant les
+formes et de la mani&egrave;re
+la plus approuv&eacute;e. Il lut au jury autant de ses notes qu'il lui
+fut
+possible d'en d&eacute;chiffrer en si peu de temps, et fit en passant
+des
+commentaires sur chaque t&eacute;moignage. Si mistress Bardell avait
+raison, il
+&eacute;tait parfaitement &eacute;vident que M. Pickwick avait tort. Si
+les jur&eacute;s
+pensaient que le t&eacute;moignage de mistress Cluppins &eacute;tait
+digne de
+croyance, c'&eacute;tait leur devoir de le croire: mais sinon, non.
+S'ils
+&eacute;taient convaincus qu'il y avait eu violation de promesse de
+mariage,
+ils devaient attribuer &agrave; la plaignante les
+dommages-int&eacute;r&ecirc;ts qu'ils
+jugeraient convenables; mais d'un autre c&ocirc;t&eacute; s'il leur
+paraissait qu'il
+n'y e&ucirc;t jamais eu de promesse de mariage, alors ils devaient
+renvoyer le
+d&eacute;fenseur sans aucun dommage. Apr&egrave;s cette harangue, les
+jur&eacute;s se
+retir&egrave;rent dans leur salle pour d&eacute;lib&eacute;rer, et le
+juge se retira dans son
+cabinet pour se rafra&icirc;chir avec une c&ocirc;telette de mouton et
+un verre de
+x&eacute;r&egrave;s.</p>
+<p>Un quart d'heure plein d'anxi&eacute;t&eacute; s'&eacute;coula. Le
+jury revint; on alla
+qu&eacute;rir le juge. M. Pickwick mit ses lunettes et contempla le
+chef du
+jury, avec un c&#339;ur palpitant et une contenance agit&eacute;e.</p>
+<p>&laquo;Gentlemen, dit l'individu en noir, &ecirc;tes-vous tous
+d'accord sur votre
+verdict?</p>
+<p>&#8212;Oui, nous sommes d'accord, r&eacute;pondit le chef du jury.</p>
+<p>&#8212;D&eacute;cidez-vous en faveur de la plaignante ou du
+d&eacute;fendeur, gentlemen?</p>
+<p>&#8212;En faveur de la plaignante.</p>
+<p>&#8212;Avec quels dommages, gentlemen?</p>
+<p>&#8212;Sept cent cinquante livres sterling.&raquo;</p>
+<p>M. Pickwick &ocirc;ta ses lunettes, en essuya soigneusement les
+verres, les
+renferma dans leur &eacute;tui, et les introduisit dans sa poche.
+Ensuite ayant
+mis ses gants avec exactitude, tout en continuant de consid&eacute;rer
+le chef
+du jury, il suivit machinalement hors de la salle M. Perker et le sac
+bleu.</p>
+<p>M. Perker s'arr&ecirc;ta dans une salle voisine pour payer les
+honoraires de
+la cour. L&agrave;, M. Pickwick fut rejoint par ses amis, et l&agrave;
+aussi il
+rencontra MM. Dodson et Fogg, se frottant les mains avec tous les
+signes
+ext&eacute;rieurs d'une vive satisfaction.</p>
+<p>&laquo;Eh! bien? gentlemen, dit M. Pickwick.</p>
+<p>&#8212;Eh! bien, monsieur, dit Dodson pour lui et son partenaire.</p>
+<p>&#8212;Vous vous imaginez que vous allez empocher vos frais, n'est-ce pas,
+gentlemen?&raquo;</p>
+<p>Fogg r&eacute;pondit qu'il regardait cela comme assez probable, et
+Dodson
+sourit en disant qu'ils essayeraient.</p>
+<p>&laquo;Vous pouvez essayer, et essayer, et essayer encore, messieurs
+Dodson et
+Fogg, s'&eacute;cria M. Pickwick avec v&eacute;h&eacute;mence, mais
+vous ne tirerez jamais de
+moi un penny de dommages, ni de frais, quand je devrais passer le reste
+de mon existence dans une prison pour dettes.</p>
+<p>&#8212;Ah! ah! dit Dodson, vous y repenserez avant le prochain terme,
+monsieur Pickwick.</p>
+<p>&#8212;Hi! hi! hi! nous verrons cela incessament, monsieur Pickwick,
+ricana
+M. Fogg.&raquo;</p>
+<p>Muet d'indignation, M. Pickwick se laissa entra&icirc;ner par son
+avou&eacute; et par
+ses amis qui le firent monter dans une voiture, amen&eacute;e en un
+clin d'&#339;il
+par l'attentif Sam Weller.</p>
+<p>Sam avait relev&eacute; le marchepied, et se pr&eacute;parait
+&agrave; sauter sur le si&eacute;ge,
+quand il sentit toucher l&eacute;g&egrave;rement son &eacute;paule. Il
+se retourna et vit son
+p&egrave;re, debout devant lui. Le visage du vieux gentleman avait une
+expression lugubre. Il secoua gravement la t&ecirc;te, et dit d'un ton
+de
+remontrance:</p>
+<p>&laquo;Je savais ce qu'arriverait de cette mani&egrave;re-l&agrave;
+de conduire l'affaire. O
+Sammy, Sammy, pourquoi qu'i' ne se sont pas servis d'un
+al&eacute;bi.&raquo;<br/>
+</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;"/>
+<p><br/>
+</p>
+<h2><a name="CHAPITRE_VI" id="CHAPITRE_VI">CHAPITRE VI.</a></h2>
+<h3>Dans lequel M. Pickwick pense
+que ce qu'il a de mieux &agrave; faire est
+d'aller &agrave; Bath, et y va en cons&eacute;quence.</h3>
+<p>&laquo;Mais, mon cher
+monsieur, dit le petit Perker &agrave; M. Pickwick, qu'il &eacute;tait
+all&eacute; voir dans la matin&eacute;e qui suivit le jugement, vous
+n'entendez pas,
+en r&eacute;alit&eacute; et s&eacute;rieusement, et toute irritation
+&agrave; part, que vous ne
+payerez pas ces frais et ces dommages?</p>
+<p>&#8212;Pas un demi-penny,
+r&eacute;p&eacute;ta M. Pickwick avec fermet&eacute;, pas un demi-penny.</p>
+<p>&#8212;Hourra! vivent les
+principes! comme disait l'usurier en refusant de
+renouveler le billet, s'&eacute;cria Sam, qui enlevait le couvert du
+d&eacute;jeuner.</p>
+<p>&#8212;Sam, dit M. Pickwick, ayez
+la bont&eacute; de descendre en bas.</p>
+<p>&#8212;Certainement, monsieur,
+r&eacute;pliqua Sam en ob&eacute;issant &agrave; l'aimable
+insinuation de son ma&icirc;tre.</p>
+<p>&#8212;Non, Perker, reprit M.
+Pickwick d'un air tr&egrave;s-s&eacute;rieux. Mes amis ici
+pr&eacute;sents se sont vainement efforc&eacute;s de me dissuader de
+cette
+d&eacute;termination. Je m'occuperai comme &agrave; l'ordinaire. Mes
+adversaires ont
+le pouvoir de poursuivre mon incarc&eacute;ration, et, s'ils sont assez
+vifs
+pour s'en servir et pour arr&ecirc;ter une personne, je me soumettrai
+aux lois
+avec une parfaite tranquillit&eacute;. Quand peuvent-ils faire cela?</p>
+<p>&#8212;Ils peuvent lancer une
+ex&eacute;cution pour le montant des dommages et des
+frais tax&eacute;s, le terme prochain, juste dans deux mois d'ici, mon
+cher
+monsieur.</p>
+<p>&#8212;Tr&egrave;s-bien. D'ici
+l&agrave;, mon ami, ne me reparlez plus de cette affaire. Et
+maintenant, continua M. Pickwick en regardant ses amis avec un sourire
+b&eacute;n&eacute;vole et un regard brillant que nulles lunettes ne
+pouvaient
+obscurcir, voici la seule question &agrave; r&eacute;soudre: O&ugrave;
+dirigerons-nous notre
+prochaine excursion?&raquo;</p>
+<p>M. Tupman et M. Snodgrass
+&eacute;taient trop affect&eacute;s par l'h&eacute;ro&iuml;sme de leur
+ami pour pouvoir faire une r&eacute;ponse. Quant &agrave; M. Winkle, il
+n'avait pas
+encore suffisamment perdu le souvenir de sa d&eacute;position en
+justice, pour
+oser &eacute;lever la voix sur aucun sujet. C'est donc en vain que M.
+Pickwick
+attendit.</p>
+<p>&laquo;Eh bien! reprit-il, si
+vous me permettez de choisir notre destination,
+je dirai Bath. Je pense que personne parmi vous n'y a jamais
+&eacute;t&eacute;?&raquo;</p>
+<p>M. Perker, regardant comme
+tr&egrave;s-probable que le changement de sc&egrave;ne et
+la gaiet&eacute; du s&eacute;jour engageraient M. Pickwick &agrave;
+mieux appr&eacute;cier sa
+d&eacute;termination, et &agrave; moins estimer une prison pour dettes,
+appuya
+chaudement cette proposition. Elle fut adopt&eacute;e &agrave;
+l'unanimit&eacute;, et Sam
+imm&eacute;diatement d&eacute;p&ecirc;ch&eacute; au <i>Cheval-Blanc</i>,
+pour retenir cinq places dans
+la voiture qui partait le lendemain matin, &agrave; sept heures et
+demie.</p>
+<p>Il restait justement deux
+places &agrave; l'int&eacute;rieur et trois places &agrave;
+l'ext&eacute;rieur. Sam les arr&ecirc;ta, &eacute;changea quelques
+compliments avec le
+commis, qui lui avait gliss&eacute; mal &agrave; propos une
+demi-couronne en &eacute;tain, en
+lui rendant sa monnaie, retourna au <i>Georges et Vautour</i>, et s'y
+occupa
+activement, jusqu'au moment de se mettre au lit, &agrave; comprimer des
+habits
+et du linge dans la plus petit espace possible, et &agrave; inventer
+d'ing&eacute;nieux moyens m&eacute;caniques pour faire tenir des
+couvercles sur des
+bo&icirc;tes qui n'avaient ni charni&egrave;res ni serrure.</p>
+<p>Le lendemain matin se leva
+fort d&eacute;plaisant pour un voyage, sombre,
+humide et crott&eacute;. Les chevaux des diligences qui passaient
+fumaient si
+fort que les passagers de l'ext&eacute;rieur &eacute;taient invisibles.
+Les crieurs de
+journaux paraissaient noy&eacute;s et sentaient le moisi; la pluie
+d&eacute;gouttait
+des chapeaux des marchandes d'oranges; et, lorsqu'elles fourraient leur
+t&ecirc;te par la porti&egrave;re des voitures, elles en arrosaient
+l'int&eacute;rieur d'une
+mani&egrave;re tr&egrave;s rafra&icirc;chissante. Les juifs fermaient
+de d&eacute;sespoir leurs
+canifs &agrave; cinquante lames; les vendeurs d'agendas de poche en
+faisaient
+v&eacute;ritablement des agendas de poche; les cha&icirc;nes de montres
+et les
+fourchettes &agrave; faire des r&ocirc;ties se livraient &agrave;
+porte; les porte-crayons
+et les &eacute;ponges &eacute;taient pour rien sur le march&eacute;.</p>
+<p>Laissant Sam Weller disputer
+les bagages &agrave; sept ou huit porteurs qui
+s'en &eacute;taient violemment empar&eacute;s aussit&ocirc;t que la
+voiture de place s'&eacute;tait
+arr&ecirc;t&eacute;e, et voyant qu'il y avait encore vingt minutes
+&agrave; attendre avant
+le d&eacute;part de la diligence, M. Pickwick et ses amis
+all&egrave;rent chercher un
+abri dans la salle des voyageurs, derni&egrave;re ressource de
+l'humaine
+mis&egrave;re.</p>
+<p>La salle des voyageurs, au <i>Cheval-Blanc</i>,
+est comme on le pense bien,
+peu confortable; autrement ce ne serait pas une salle de voyageurs.
+C'est le parloir qui se trouve &agrave; main droite, et dans lequel une
+ambitieuse chemin&eacute;e de cuisine semble s'&ecirc;tre
+impatronis&eacute;e, avec
+l'accompagnement d'un poker rebelle, d'une pelle et de pincettes
+r&eacute;fractaires. Le pourtour de la salle est divis&eacute; en
+stalles pour la
+s&eacute;questration des voyageurs, et la salle elle-m&ecirc;me est
+garnie d'une
+pendule, d'un miroir et d'un gar&ccedil;on vivant; ce dernier article
+&eacute;tant
+habituellement renferm&eacute; dans une esp&egrave;ce de chenil
+o&ugrave; se lavent les
+verres, &agrave; l'un des coins de la chambre.</p>
+<p>Le jour en question, une des
+stalles &eacute;tait occup&eacute;e par un homme
+d'environ quarante-cinq ans, dont le cr&acirc;ne chauve et luisant sur
+le
+devant de la t&ecirc;te, &eacute;tait garni sur les c&ocirc;t&eacute;s
+et par derri&egrave;re d'&eacute;pais
+cheveux noirs qui se m&ecirc;laient avec ses larges favoris. Son habit
+brun
+&eacute;tait boutonn&eacute; jusqu'au menton; il avait une vaste
+casquette de veau
+marin et une redingote avec un manteau &eacute;taient &eacute;tendus
+sur le si&eacute;ge, &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; de lui. Lorsque M. Pickwick entra, il leva les yeux
+de dessus son
+d&eacute;je&ucirc;ner avec un air fier et p&eacute;remptoire tout
+&agrave; fait plein de dignit&eacute;;
+puis, apr&egrave;s avoir scrut&eacute; notre philosophe et ses
+compagnons, il se mit
+&agrave; chantonner de mani&egrave;re &agrave; faire entendre que, s'il
+y avait des gens qui
+se flattaient de le mettre dedans, cela ne prendrait point.</p>
+<p>&laquo;Gar&ccedil;on! dit le
+gentleman aux favoris noirs.</p>
+<p>&#8212;Monsieur! r&eacute;pliqua,
+en sortant du chenil ci-dessus mentionn&eacute;, un homme
+qui avait un teint malpropre et un torchon idem.</p>
+<p>&#8212;Encore quelques r&ocirc;ties!</p>
+<p>&#8212;Oui, monsieur.</p>
+<p>&#8212;Faites attention qu'elles
+soient beurr&eacute;es, ajouta le gentleman d'un
+ton dur.</p>
+<p>&#8212;Tout de suite,
+monsieur,&raquo; repartit le gar&ccedil;on.</p>
+<p>Le gentleman aux favoris
+noirs recommen&ccedil;a &agrave; chantonner le m&ecirc;me air;
+puis, en attendant l'arriv&eacute;e des r&ocirc;ties, il vint se placer
+le dos au
+feu, releva sous ses bras les pans de son habit, et contempla ses
+bottes
+en ruminant.</p>
+<p>&laquo;Vous ne savez pas
+o&ugrave; la voiture arr&ecirc;te &agrave; Bath? dit M. Pickwick d'un
+ton
+doux en s'adressant &agrave; M. Winkle.</p>
+<p>&#8212;Hum! Eh! qu'est-ce! dit
+l'&eacute;tranger.</p>
+<p>&#8212;Je faisais une observation
+&agrave; mon ami, dit M. Pickwick, toujours pr&ecirc;t &agrave;
+entrer en conversation. Je demandais o&ugrave; la voiture arr&ecirc;te
+&agrave; Bath. Vous
+pouvez peut-&ecirc;tre m'en informer, monsieur?</p>
+<p>&#8212;Est-ce que vous allez
+&agrave; Bath?</p>
+<p>&#8212;Oui, monsieur.</p>
+<p>&laquo;Et ces autres
+gentlemen?</p>
+<p>&#8212;Ils y vont aussi.</p>
+<p>&#8212;Pas dans l'int&eacute;rieur!
+Je veux &ecirc;tre damn&eacute; si vous allez dans
+l'int&eacute;rieur!</p>
+<p>&#8212;Non, pas tous.</p>
+<p>&#8212;Non certes, pas tous, reprit
+l'&eacute;tranger avec &eacute;nergie. J'ai retenu deux
+places, et, s'ils veulent empiler six personnes dans une bo&icirc;te
+infernale
+qui n'en peut tenir que quatre, je louerai une chaise de poste &agrave;
+leurs
+frais. Cela ne prendra pas. J'ai dit au commis, en payant mes places,
+que cela ne prendrait pas. Je sais que cela s'est fait; je sais que
+cela
+se fait tous les jours; mais on ne m'a jamais mis dedans, et on ne m'y
+mettra pas. Ceux qui me connaissent le savent, Dieu me damne!&raquo;</p>
+<p>Ici le f&eacute;roce
+gentleman tira la sonnette avec grande violence et d&eacute;clara
+au gar&ccedil;on que si on ne lui apportait pas ses r&ocirc;ties avant
+cinq secondes,
+il irait lui-m&ecirc;me en savoir la raison.</p>
+<p>&laquo;Mon cher monsieur, dit
+M. Pickwick, permettez-moi de vous faire
+observer que vous vous agitez bien inutilement. Je n'ai retenu de
+places
+&agrave; l'int&eacute;rieur que pour deux.</p>
+<p>&#8212;Je suis charm&eacute; de le
+savoir, r&eacute;pondit l'homme f&eacute;roce. Je retire mes
+expressions; acceptez mes excuses. Voici ma carte; faisons connaissance.</p>
+<p>&#8212;Avec grand plaisir,
+r&eacute;pliqua M. Pickwick. Nous devons &ecirc;tre compagnons
+de voyage, et j'esp&egrave;re que nous trouverons mutuellement notre
+soci&eacute;t&eacute;
+agr&eacute;able.</p>
+<p>&#8212;Je l'esp&egrave;re. J'en
+suis persuad&eacute;. J'aime votre air; il me pla&icirc;t.
+Gentlemen, vos mains et vos noms. Faisons connaissance.&raquo;</p>
+<p>N&eacute;cessairement un
+&eacute;change de salutations amicales suivit ce gracieux
+discours. Le fier gentleman informa alors nos amis avec le m&ecirc;me
+syst&egrave;me
+de phrases courtes, abruptes, sautillantes, que son nom &eacute;tait
+Dowler,
+qu'il allait &agrave; Bath pour son plaisir, qu'il &eacute;tait
+autrefois dans
+l'arm&eacute;e, que maintenant il s'&eacute;tait mis dans les affaires,
+comme un
+gentleman; qu'il vivait des profits qu'il en tirait, et que la personne
+pour qui la seconde place avait &eacute;t&eacute; retenue par lui,
+n'&eacute;tait pas une
+personne moins illustre que Mme Dowler, son &eacute;pouse.</p>
+<p>&laquo;C'est une jolie femme,
+poursuivit-il. J'en suis orgueilleux. J'ai
+raison de l'&ecirc;tre.</p>
+<p>&#8212;J'esp&egrave;re que nous
+aurons le plaisir d'en juger, dit M. Pickwick avec
+un sourire.</p>
+<p>&#8212;Vous en jugerez. Elle vous
+conna&icirc;tra. Elle vous estimera. Je lui ai
+fait la cour d'une singuli&egrave;re mani&egrave;re. Je l'ai
+gagn&eacute;e par un v&#339;u
+t&eacute;m&eacute;raire. Voil&agrave;. Je la vis; je l'aimai; je la
+demandai; elle me refusa.
+&laquo;Vous en aimez un autre?&#8212;&Eacute;pargnez ma pudeur.&#8212;Je le
+connais.&#8212;Vraiment?&#8212;Certes; s'il reste ici, je l'&eacute;corcherai
+vif.&raquo;</p>
+<p>&#8212;Diable! s'&eacute;cria M.
+Pickwick involontairement.</p>
+<p>&#8212;Et... l'avez-vous
+&eacute;corch&eacute;, monsieur? demanda M. Winkle en p&acirc;lissant.</p>
+<p>&#8212;Je lui &eacute;crivis un
+mot. Je lui dis que c'&eacute;tait une chose p&eacute;nible.
+C'&eacute;tait vrai.</p>
+<p>&#8212;Certainement, murmura M.
+Winkle.</p>
+<p>&#8212;Je dis que j'avais
+donn&eacute; ma parole de l'&eacute;corcher vif, que mon honneur
+&eacute;tait engag&eacute;, et que, comme officier de Sa
+Majest&eacute;, je n'avais pas
+d'autre alternative. J'en regrettais la n&eacute;cessit&eacute;, mais
+il fallait que
+cela se fit. Il se laissa convaincre; il vit que les r&egrave;gles de
+service
+&eacute;taient imp&eacute;ratives. Il s'enfuit. J'&eacute;pousai la
+jeune personne. Voici la
+voiture. C'est sa t&ecirc;te que vous voyez &agrave; la
+porti&egrave;re.&raquo;</p>
+<p>En achevant ces mots, M.
+Dowler montrait une voiture qui venait de
+s'arr&ecirc;ter. On voyait effectivement &agrave; la porti&egrave;re
+une figure assez jolie,
+coiff&eacute;e d'un chapeau bleu, et qui, regardant parmi la foule,
+cherchait
+probablement l'homme violent lui-m&ecirc;me. M. Dowler paya sa
+d&eacute;pense et
+sortit promptement avec sa casquette, sa redingote et son manteau: M.
+Pickwick et ses amis le suivirent pour s'assurer de leurs places.</p>
+<p>M. Tupman et M. Snodgrass
+s'&eacute;taient huch&eacute;s derri&egrave;re la voiture; M.
+Winkle &eacute;tait mont&eacute; dans l'int&eacute;rieur et M. Pickwick
+se pr&eacute;parait &agrave; le
+suivre, quand Sam Weller s'approcha d'un air de profond myst&egrave;re,
+et,
+chuchotant dans l'oreille de son ma&icirc;tre, lui demanda la
+permission de
+lui parler.</p>
+<p>&laquo;Eh bien! Sam, dit M.
+Pickwick, qu'est-ce qu'il y a maintenant?</p>
+<p>&#8212;En voil&agrave; une de
+s&eacute;v&egrave;re, monsieur!</p>
+<p>&#8212;Une quoi?</p>
+<p>&#8212;Une histoire, monsieur. J'ai
+bien peur que le propri&eacute;taire de cette
+voiture-ci ne nous fasse quelque impertinence.</p>
+<p>&#8212;Comment cela, Sam? Est-ce
+que nos noms ne sont point sur la feuille de
+route?</p>
+<p>&#8212;Certainement qu'ils y sont,
+monsieur; mais ce qui est plus fort, c'est
+qu'il y en a un qui est sur la porte de la voiture.&raquo;</p>
+<p>En parlant ainsi, Sam
+montrait &agrave; son ma&icirc;tre cette partie de la porti&egrave;re
+o&ugrave; se trouve ordinairement le nom du propri&eacute;taire; et
+l&agrave;, en effet, se
+lisait en lettres dor&eacute;es, d'une raisonnable grandeur, le nom
+magique de
+<i>Pickwick</i>.</p>
+<p>&laquo;Voil&agrave; qui est
+curieux! s'&eacute;cria M. Pickwick, tout &agrave; fait &eacute;tourdi
+de
+cette co&iuml;ncidence; quelle chose extraordinaire!</p>
+<p>&#8212;Oui; mais ce n'est pas tout,
+reprit Sam en dirigeant de nouveau
+l'attention de son ma&icirc;tre vers la porti&egrave;re. Non contents
+d'&eacute;crire
+<i>Pickwick</i>, ils mettent <i>Mo&iuml;se</i> devant. Voil&agrave; ce
+que j'appelle ajouter
+l'injure &agrave; l'insulte, comme disait le perroquet quand on lui a
+appris &agrave;
+parler anglais, apr&egrave;s l'avoir emport&eacute; de son pays natal.</p>
+<p>&#8212;Cela est certainement assez
+singulier, Sam; mais si nous restons l&agrave;,
+debout, nous perdrons nos places.</p>
+<p>&#8212;Comment! est-ce qu'il n'y a
+rien &agrave; faire en cons&eacute;quence, monsieur?
+s'&eacute;cria Sam tout &agrave; fait d&eacute;mont&eacute; par la
+tranquillit&eacute; avec laquelle M.
+Pickwick se pr&eacute;parait &agrave; s'enfoncer dans
+l'int&eacute;rieur.</p>
+<p>&#8212;&Agrave; faire? dit le
+philosophe; qu'est-ce qu'on pourrait faire?</p>
+<p>&#8212;Est-ce qu'il n'y aura
+personne de ross&eacute; pour avoir pris cette libert&eacute;,
+monsieur? demanda Sam, qui s'&eacute;tait attendu, pour le moins,
+&agrave; recevoir la
+commission de d&eacute;fier le cocher et le conducteur en combat
+singulier.</p>
+<p>&#8212;Non, certainement,
+r&eacute;pliqua M. Pickwick avec vivacit&eacute;. Sous aucun
+pr&eacute;texte! Montez &agrave; votre place, sur-le-champ.</p>
+<p>&#8212;Ah! murmura Sam en grimpant
+sur son banc, faut que le gouverneur ait
+quelque chose; autrement il n'aurait pas pris &ccedil;a aussi
+tranquillement.
+J'esp&egrave;re que ce jugement-ici ne l'aura pas affect&eacute;; mais
+&ccedil;a va mal, &ccedil;a
+va tr&egrave;s-mal,&raquo; continua-t-il en secouant gravement la
+t&ecirc;te.</p>
+<p>Et, ce qui est digne de
+remarque, car cela fait voir combien il prit
+cette circonstance &agrave; c&#339;ur, il ne pronon&ccedil;a plus une seule
+parole
+jusqu'au moment o&ugrave; la voiture atteignit le turnpike de
+Kensington.
+C'&eacute;tait pour lui un effort de taciturnit&eacute; tellement
+extraordinaire,
+qu'il peut &ecirc;tre consid&eacute;r&eacute; comme tout &agrave; fait
+sans pr&eacute;c&eacute;dent.</p>
+<p>Il n'arriva rien durant le
+voyage qui m&eacute;rite une mention sp&eacute;ciale. M.
+Dowler rapporta plusieurs anecdotes, toutes illustratives de ses
+prouesses personnelles; et, &agrave; chacune d'elles il en appelait au
+t&eacute;moignage de Mme Dowler. Alors cette aimable dame racontait,
+sous la
+forme d'appendice, quelques circonstances remarquables que M. Dowler
+avait oubli&eacute;es, ou peut-&ecirc;tre que sa modestie avait omises;
+car ces
+additions tendaient toujours &agrave; montrer que M. Dowler
+&eacute;tait un homme
+encore plus &eacute;tonnant qu'il ne le disait lui-m&ecirc;me. M.
+Pickwick et M.
+Winkle l'&eacute;coutaient avec la plus grande admiration: par
+intervalles,
+cependant, ils conversaient avec Mme Dowler, qui &eacute;tait une
+personne tout
+&agrave; fait s&eacute;duisante. Ainsi, gr&acirc;ces aux histoires de
+M. Dowler et aux
+charmes de son autre moiti&eacute;, gr&acirc;ces &agrave;
+l'amabilit&eacute; de M. Pickwick et &agrave;
+l'attention imperturbable de M. Winkle, les habitants de
+l'int&eacute;rieur de
+la diligence ex&eacute;cut&egrave;rent leur voyage en bonne harmonie et
+en parfaite
+humeur.</p>
+<p>Les voyageurs de
+l'ext&eacute;rieur se conduisirent comme leurs places le
+comportaient. Ils &eacute;taient gais et causeurs au commencement de
+tous les
+relais, tristes et endormis au milieu, et de nouveau brillants et
+&eacute;veill&eacute;s vers la fin. Il y avait un jeune gentleman en
+manteau de
+caoutchouc, qui fumait des cigares tout le long du chemin; et il y
+avait
+un autre jeune gentleman dont la redingote avait l'air de la parodie
+d'un paletot, qui en allumait un grand nombre; mais, se sentant
+&eacute;videmment &eacute;tourdi, apr&egrave;s la seconde
+bouff&eacute;e, il les jetait par terre,
+quand il croyait que personne ne pouvait s'en apercevoir. Il y avait
+sur
+le si&eacute;ge un troisi&egrave;me jeune homme qui d&eacute;sirait se
+conna&icirc;tre en chevaux,
+et par derri&egrave;re, un vieillard qui semblait tr&egrave;s-fort en
+agriculture. On
+rencontrait sur la route une constante succession de noms de
+bapt&ecirc;me, en
+blouses ou en redingotes grises, qui &eacute;taient invit&eacute;s par
+le garde &agrave;
+monter un bout de chemin, et qui connaissaient chaque cheval et chaque
+aubergiste de la contr&eacute;e. Enfin on fit un d&icirc;ner, qui
+aurait &eacute;t&eacute; bon
+march&eacute; &agrave; une demi-couronne par t&ecirc;te, si on avait eu
+le temps d'en manger
+quelque chose. Quoi qu'il en soit, &agrave; sept heures du soir, M.
+Pickwick et
+ses amis, et M. Dowler ainsi que son &eacute;pouse se retir&egrave;rent
+respectivement
+dans leur salon particulier &agrave; l'h&ocirc;tel du <i>Blanc-Cerf</i>,
+en face de la
+grande salle des bains de Bath; h&ocirc;tel illustre dans lequel les
+gar&ccedil;ons,
+gr&acirc;ces &agrave; leur costume, pourraient &ecirc;tre pris pour des
+&eacute;tudiants de
+Westminster, s'ils ne d&eacute;truisaient pas l'illusion par leur
+sagesse et
+leur bonne tenue.</p>
+<p>Le lendemain matin, le
+d&eacute;jeuner des pickwickiens avait &agrave; peine &eacute;t&eacute;
+enlev&eacute;, lorsqu'un gar&ccedil;on apporta la carte de M. Dowler,
+qui demandait la
+permission de pr&eacute;senter un de ses amis. M. Dowler lui-m&ecirc;me
+suivit
+imm&eacute;diatement sa carte, amenant aussi son ami.</p>
+<p>L'ami &eacute;tait un
+charmant jeune homme d'une cinquantaine d'ann&eacute;es tout au
+plus. Il avait un habit bleu tr&egrave;s-clair, avec des boutons
+resplendissants; un pantalon noir et la paire de bottes la plus fine et
+la plus luisante qu'on puisse imaginer. Un lorgnon d'or &eacute;tait
+suspendu &agrave;
+son cou par un ruban noir, large et court. Une tabati&egrave;re d'or
+tournait
+&eacute;l&eacute;gamment entre l'index et le pouce de sa main gauche;
+des bagues
+innombrables brillaient &agrave; ses doigts; un &eacute;norme
+solitaire, mont&eacute; en or,
+&eacute;tincelait sur son jabot. Il avait, en outre, une montre d'or et
+une
+cha&icirc;ne d'or, avec de massifs cachets d'or. Sa
+l&eacute;g&egrave;re canne d'&eacute;b&egrave;ne
+portait une lourde pomme d'or; son linge &eacute;tait le plus fin, le
+plus
+blanc, le plus roide possible; son faux toupet le mieux huil&eacute;,
+le plus
+noir, le plus boucl&eacute; des faux toupets. Son tabac &eacute;tait du
+tabac du
+r&eacute;gent, son parfum, <i>bouquet du roi</i>. Ses traits
+s'embellissaient d'un
+perp&eacute;tuel sourire, et ses dents &eacute;taient si parfaitement
+rang&eacute;es qu'&agrave; une
+petite distance il &eacute;tait difficile de distinguer les fausses des
+v&eacute;ritables.</p>
+<p>&laquo;Monsieur Pickwick, dit
+Dowler, mon ami Angelo-Cyrus Bantam, esquire,
+<i>magister ceremoniorum</i>.&#8212;Bantam, monsieur Pickwick. Faites
+connaissance.</p>
+<p>&#8212;Soyez le bienvenu &agrave;
+Ba-ath, monsieur. Voici en v&eacute;rit&eacute; une
+acquisition.... Tr&egrave;s-bien venu &agrave; Ba-ath, monsieur.... Il
+y a longtemps,
+tr&egrave;s-longtemps, monsieur Pickwick, que vous n'avez pris les
+eaux. Il y a
+un si&egrave;cle, monsieur Pickwick. Re-marquable.&raquo;</p>
+<p>En parlant ainsi, M.
+Angelo-Cyrus Bantam, esq., m.c. prit la main de M.
+Pickwick; et, tout en disloquant ses &eacute;paules par une constante
+succession de saluts, il garda la main du philosophe dans les siennes,
+comme s'il n'avait pas pu prendre sur lui de la l&acirc;cher.</p>
+<p>&#8212;Il y a certainement
+tr&egrave;s-longtemps que je n'ai bu les eaux, r&eacute;pondit
+M. Pickwick, car, &agrave; ma connaissance, je ne suis jamais venu ici
+jusqu'&agrave;
+pr&eacute;sent.</p>
+<p>&#8212;Jamais venu &agrave; Ba-ath,
+monsieur Pickwick! s'&eacute;cria le grand ma&icirc;tre en
+laissant tomber d'&eacute;tonnement la main savante. Jamais venu
+&agrave; Ba-ath! ha!
+ha! ha! Monsieur Pickwick, vous aimez &agrave; plaisanter! Pas mauvais,
+pas
+mauvais! Joli, joli! Hi! hi! hi! re-marquable.</p>
+<p>&#8212;Je dois dire, &agrave; ma
+honte, que je parle tout &agrave; fait s&eacute;rieusement. Je ne
+suis jamais venu ici.</p>
+<p>&#8212;Oh! je vois, s'&eacute;cria
+le grand ma&icirc;tre d'un air extr&ecirc;mement satisfait.
+Oui, oui. Bon, bon. De mieux en mieux. Vous &ecirc;tes le gentleman
+dont nous
+avons entendu parler. Nous vous connaissons, monsieur Pickwick, nous
+vous connaissons.&raquo;</p>
+<p>Ils ont lu, dans ces maudits
+journaux, les d&eacute;tails de mon proc&egrave;s, pensa
+M. Pickwick. Ils savent toute mon histoire.</p>
+<p>&laquo;Oui, reprit Bantam,
+vous &ecirc;tes le gentleman r&eacute;sidant &agrave; Clapham-Green,
+qui a perdu l'usage de ses membres pour s'&ecirc;tre imprudemment
+refroidi
+apr&egrave;s avoir pris du vin de Porto; qui, &agrave; cause de ses
+souffrances
+aigu&euml;s, ne pouvait plus bouger de place, et qui fit prendre des
+bouteilles de la source des bains du roi &agrave; 103&deg;, se les fit
+apporter par
+un chariot dans sa chambre &agrave; coucher &agrave; Londres, se
+baigna, &eacute;ternua et
+fut r&eacute;tabli le m&ecirc;me jour. Tr&egrave;s-remarquable.&raquo;</p>
+<p>M. Pickwick reconnut le
+compliment que renfermait cette supposition, et
+cependant il eut l'abn&eacute;gation de la repousser. Ensuite, prenant
+avantage
+d'un moment o&ugrave; le ma&icirc;tre des c&eacute;r&eacute;monies
+demeurait silencieux, il demanda
+la permission de pr&eacute;senter ses amis, M. Tupman, M. Winkle et M.
+Snodgrass; pr&eacute;sentation qui, comme on se l'imagine, accabla le
+ma&icirc;tre
+des c&eacute;r&eacute;monies de d&eacute;lices et d'honneur.</p>
+<p>&laquo;Bantam, dit M. Dowler,
+M. Pickwick et ses amis sont &eacute;trangers; il faut
+qu'ils inscrivent leurs noms. O&ugrave; est le livre?</p>
+<p>&#8212;La registre des visiteurs
+distingu&eacute;s de Ba-ath sera &agrave; la salle de la
+Pompe aujourd'hui &agrave; deux heures. Voulez-vous guider nos amis
+vers ce
+splendide b&acirc;timent et me procurer l'avantage d'obtenir leurs
+autographes.</p>
+<p>&#8212;Je le ferai, r&eacute;pliqua
+Dowler. Voil&agrave; une longue visite. Il est temps de
+partir. Je reviendrai dans une heure. Allons.</p>
+<p>&#8212;Il y a bal ce soir,
+monsieur, dit le ma&icirc;tre des c&eacute;r&eacute;monies en prenant
+la main de M. Pickwick, au moment de s'en aller. Les nuits de bal, dans
+Ba-ath, sont des instants d&eacute;rob&eacute;s au paradis, des
+instants que rendent
+enchanteurs la musique, la beaut&eacute;, l'&eacute;l&eacute;gance, la
+mode, l'&eacute;tiquette,
+etc..., et par-dessus tout, l'absence des boutiquiers, gens tout
+&agrave; fait
+incompatibles avec le paradis. Ces gens-l&agrave; ont, entre eux, tous
+les
+quinze jours, au Guidhall, une esp&egrave;ce d'amalgame qui est, pour
+ne rien
+dire de plus, re-marquable. Adieu, adieu.&raquo;</p>
+<p>Cela dit, et ayant
+protest&eacute; tout le long de l'escalier qu'il &eacute;tait fort
+satisfait, enti&egrave;rement charm&eacute;, compl&egrave;tement
+enchant&eacute;, immens&eacute;ment
+flatt&eacute;, on ne peut pas plus honor&eacute;, Angelo-Cyrus Bantam,
+esq., m.c.
+monta dans un &eacute;quipage tr&egrave;s-&eacute;l&eacute;gant qui
+l'attendait &agrave; la porte et
+disparut au grand trot.</p>
+<p>&Agrave; l'heure
+d&eacute;sign&eacute;e, M. Pickwick et ses amis, escort&eacute;s par
+Dowler, se
+rendirent aux salles d'assembl&eacute;e et &eacute;crivirent leur nom
+sur le livre,
+preuve de condescendance dont Ang&eacute;lo Bantam se montra encore
+plus confus
+et plus charm&eacute; qu'auparavant. Des billets d'admission devaient
+&ecirc;tre
+pr&eacute;par&eacute;s pour les quatre amis; mais, comme ils ne se
+trouvaient pas
+pr&ecirc;ts, M. Pickwick s'engagea, malgr&eacute; toutes les
+protestations d'Angelo
+Bantam, &agrave; envoyer Sam les chercher, &agrave; quatre heures, chez
+le M.C., dans
+Queen-Square.</p>
+<p>Apr&egrave;s avoir fait une
+courte promenade dans la ville et &ecirc;tre arriv&eacute;s &agrave; la
+conclusion unanime que Park-Street ressemble beaucoup aux rues
+perpendiculaires qu'on voit dans les r&ecirc;ves, et qu'on ne peut pas
+venir &agrave;
+bout de gravir, les pickwickiens retourn&egrave;rent au <i>Blanc-Cerf</i>
+et
+d&eacute;p&ecirc;ch&egrave;rent Sam pour chercher les billets.</p>
+<p>Sam Weller posa son chapeau
+sur sa t&ecirc;te d'une mani&egrave;re chalante et
+gracieuse, enfon&ccedil;a ses mains dans les poches de son gilet, et se
+dirigea, d'un pas d&eacute;lib&eacute;r&eacute;, vers Queen-Square, en
+sifflant le long du
+chemin plusieurs airs populaires de l'&eacute;poque, arrang&eacute;s
+sur un mouvement
+enti&egrave;rement nouveau pour les instruments &agrave; vent.
+Arriv&eacute; dans
+Queen-Square, au num&eacute;ro qui lui avait &eacute;t&eacute;
+d&eacute;sign&eacute;, il cessa de siffler
+et frappa solidement &agrave; une porte, que vint ouvrir
+imm&eacute;diatement un
+laquais &agrave; la t&ecirc;te poudr&eacute;e, &agrave; la
+livr&eacute;e magnifique, &agrave; la stature carr&eacute;e.</p>
+<p>&laquo;C'est-il ici M.
+Bantam, vieux? demanda Sam sans se laisser le moins du
+monde intimider par le rayon de splendeur qui lui donna dans l'&#339;il
+&agrave;
+l'apparition du laquais poudr&eacute;, &agrave; la livr&eacute;e
+magnifique, etc.</p>
+<p>&#8212;Pourquoi cela, jeune homme?
+r&eacute;pondit celui-ci d'un air hautain.</p>
+<p>&#8212;Parce que, si c'est ici chez
+lui, portez-lui &ccedil;a, et dites-lui que M.
+Weller attend la r&eacute;ponse. Voulez-vous m'obliger, six
+pieds?&raquo;</p>
+<p>Ainsi parla Sam; et,
+&eacute;tant entr&eacute; froidement dans la salle, il s'y assit.</p>
+<p>Le laquais poudr&eacute;
+poussa violemment la porte et fron&ccedil;a les sourcils avec
+dignit&eacute;; mais tout cela ne fit nulle impression sur Sam, qui
+s'occupait
+&agrave; regarder, avec un air de connaisseur satisfait, un
+&eacute;l&eacute;gant
+porte-parapluie en acajou.</p>
+<p>La mani&egrave;re dont M.
+Bantam re&ccedil;ut la carte disposa apparemment le laquais
+poudr&eacute; en faveur de Sam, car, lorsqu'il revint, il lui sourit
+amicalement et lui dit que la r&eacute;ponse allait &ecirc;tre
+pr&ecirc;te sur-le-champ.</p>
+<p>&laquo;Tr&egrave;s-bien,
+r&eacute;pliqua Sam; vous pouvez dire au vieux gentleman de ne pas
+se mettre en transpiration. Il n'y a pas de presse, six pieds. J'ai
+d&icirc;n&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Vous d&icirc;nez de bien
+bonne heure, monsieur.</p>
+<p>&#8212;C'est pour mieux travailler
+au souper.</p>
+<p>&#8212;Y a-t-il longtemps que vous
+restez &agrave; Bath, monsieur? Je n'ai pas eu le
+plaisir d'entendre parler de vous.</p>
+<p>&#8212;Je n'ai pas encore
+caus&eacute; ici une sensation &eacute;tonnamment surprenante,
+r&eacute;pondit Sam tranquillement. Moi et les autres personnages
+distingu&eacute;s
+que j'accompagne, nous ne sommes arriv&eacute;s que d'hier au soir.</p>
+<p>&#8212;Un joli endroit, monsieur.</p>
+<p>&#8212;&Ccedil;a m'en a l'air.</p>
+<p>&#8212;Bonne soci&eacute;t&eacute;,
+monsieur. Des domestiques fort agr&eacute;ables, monsieur.</p>
+<p>&#8212;&Ccedil;a me fait cet
+effet-l&agrave;, des gaillards affables, sans affectation,
+qui ont l'air de vous dire: Allez vous promener; je ne vous connais pas!</p>
+<p>&#8212;Oh! c'est bien vrai,
+monsieur, r&eacute;pliqua le laquais poudr&eacute;, croyant
+&eacute;videmment que le discours de Sam renfermait un superbe
+compliment. En
+prenez-vous, monsieur? ajouta-t-il en produisant une petite
+tabati&egrave;re.</p>
+<p>&#8212;Pas sans &eacute;ternuer.</p>
+<p>&#8212;Oh! c'est difficile,
+monsieur; je le confesse; mais cela s'apprend par
+degr&eacute;s. Le caf&eacute; est ce qu'il y a de mieux pour cela. J'ai
+longtemps
+port&eacute; du caf&eacute;, monsieur; cela ressemble beaucoup &agrave;
+du tabac.&raquo;</p>
+<p>Ici un violent coup de
+sonnette r&eacute;duisit le laquais poudr&eacute; &agrave;
+l'ignominieuse n&eacute;cessit&eacute; de remettre la tabati&egrave;re
+dans sa poche et de se
+rendre, avec une humble contenance, dans le cabinet de M. Bantam.
+Observons, par parenth&egrave;se, que tous les individus qui ne lisent
+et
+n'&eacute;crivent jamais, ont toujours quelque petit
+arri&egrave;re-parloir qu'ils
+appellent leur <i>cabinet</i>.</p>
+<p>&laquo;Voici la
+r&eacute;ponse, monsieur, dit &agrave; Sam le laquais poudr&eacute;.
+J'ai peur que
+vous ne la trouviez incommode par sa grandeur.</p>
+<p>&#8212;Ne vous tourmentez pas,
+r&eacute;pondit Sam en recevant la lettre, qui &eacute;tait
+enferm&eacute;e dans une petite enveloppe. Je crois que la nature peut
+supporter cela sans tomber en d&eacute;faillance.</p>
+<p>&#8212;J'esp&egrave;re que nous
+nous reverrons, monsieur, dit le laquais poudr&eacute; en
+se frottant les mains et en reconduisant Sam jusqu'&agrave; la porte.</p>
+<p>&#8212;Vous &ecirc;tes bien
+obligeant, monsieur, r&eacute;pliqua Sam; mais, je vous en
+prie, n'&eacute;reintez pas outre mesure une personne aussi aimable.
+Consid&eacute;rez
+ce que vous devez &agrave; la soci&eacute;t&eacute;, et ne vous laissez
+pas &eacute;craser par
+l'ouvrage. Pour l'amour de vos semblables, tenez-vous aussi tranquille
+que vous pourrez; songez quelle perte ce serait pour le monde!&raquo;</p>
+<p>Sam s'&eacute;loigna sur ces
+mots path&eacute;tiques.</p>
+<p>&laquo;Un jeune homme fort
+singulier,&raquo; dit en lui-m&ecirc;me le laquais poudr&eacute;, avec
+une physionomie tout &eacute;bahie.</p>
+<p>Sam ne dit rien, mais il
+cligna de l'&#339;il, hocha la t&ecirc;te, sourit, cligna
+de l'&#339;il sur nouveaux frais, et s'en alla l&eacute;g&egrave;rement,
+avec une
+physionomie qui semblait d&eacute;noter qu'il &eacute;tait
+singuli&egrave;rement amus&eacute;, par
+une chose ou par une autre.</p>
+<p>Le m&ecirc;me soir, juste
+&agrave; huit heures moins vingt minutes, Angelo-Cyrus
+Bantam esq. m.c. descendit de sa voiture &agrave; la porte des salons
+d'assembl&eacute;e, avec le m&ecirc;me toupet, les m&ecirc;mes dents,
+le m&ecirc;me lorgnon, la
+m&ecirc;me cha&icirc;ne et les m&ecirc;mes cachets, les m&ecirc;mes
+bagues, les m&ecirc;mes &eacute;pingles
+et la m&ecirc;me canne, que celles ou ceux dont il &eacute;tait
+affubl&eacute; le matin. Le
+seul changement remarquable dans son costume &eacute;tait qu'il portait
+un
+habit d'un bleu plus clair, doubl&eacute; de soie blanche, un pantalon
+collant
+noir, des bas de soie noire, des escarpins et un gilet blanc, et qu'il
+&eacute;tait, si cela est possible, encore un peu plus parfum&eacute;.</p>
+<p>Ainsi accoutr&eacute;, le
+ma&icirc;tre des c&eacute;r&eacute;monies se planta dans la
+premi&egrave;re
+salle, pour recevoir la compagnie, et remplir les importants devoirs de
+son indispensable office.</p>
+<p>Bath &eacute;tait comble. La
+compagnie et les pi&egrave;ces de 6 pence pour le th&eacute;,
+arrivaient en foule. Dans la salle de bal, dans les salles de jeu, dans
+les escaliers, dans les passages, le murmure des voix et le bruit des
+pieds &eacute;taient absolument &eacute;tourdissants. Les
+v&ecirc;tements de soie
+bruissaient, les plumes se balan&ccedil;aient, les lumi&egrave;res
+brillaient, et les
+joyaux &eacute;tincelaient. On entendait la musique, non pas des
+contredanses,
+car elles n'&eacute;taient pas encore commenc&eacute;es, mais la
+musique toujours
+agr&eacute;able &agrave; entendre, soit &agrave; Bath, soit ailleurs,
+des pieds mignons et
+d&eacute;licats qui glissent sur le parquet, des rires clairs et joyeux
+de
+jeunes filles, des voix de femmes retenues et voil&eacute;es. De toutes
+parts
+scintillaient des yeux brillants, &eacute;clair&eacute;s par l'attente
+du plaisir; et
+de quelque cot&eacute; qu'on regard&acirc;t, on voyait glisser
+gracieusement, &agrave;
+travers la foule, quelque figure &eacute;l&eacute;gante, qui, &agrave;
+peine perdue, &eacute;tait
+remplac&eacute;e par une autre, aussi s&eacute;duisante et aussi
+par&eacute;e.</p>
+<p>Dans la salle o&ugrave; l'on
+prenait le th&eacute;, et tout autour des tables de jeu,
+s'entassaient une foule innombrable d'&eacute;tranges vieilles ladies
+et de
+gentlemen d&eacute;cr&eacute;pits, discutant tous les petits scandales
+du jour avec
+une vivacit&eacute; qui montrait suffisamment quel plaisir ils y
+trouvaient.
+Parmi ces groupes, se trouvaient quelques m&egrave;res de famille,
+absorb&eacute;es,
+en apparence, par la conversation &agrave; laquelle elles prenaient
+part, mais
+jetant de temps &agrave; autre un regard inquiet du c&ocirc;t&eacute;
+de leurs filles.
+Celles-ci, se rappelant les injonctions maternelles de profiter de
+l'occasion, &eacute;taient en plein exercice de coquetterie,
+&eacute;garant leurs
+&eacute;charpes, mettant leurs gants, d&eacute;posant leurs tasses
+&agrave; th&eacute;, et ainsi de
+suite, toutes choses l&eacute;g&egrave;res en apparence, mais qui
+peuvent &ecirc;tre fort
+avantageusement exploit&eacute;es par d'habiles praticiennes.</p>
+<p>Aupr&egrave;s des portes et
+dans les recoins, divers groupes de jeunes gens,
+&eacute;talant toutes les vari&eacute;t&eacute;s du dandysme et de la
+stupidit&eacute;, amusaient
+les gens raisonnables par leur folie et leur pr&eacute;tention, tout en
+se
+croyant, heureusement, les objets de l'admiration
+g&eacute;n&eacute;rale. Sage et
+pr&eacute;voyante dispensation de la Providence, qu'un esprit
+charitable ne
+saurait assez louer.</p>
+<p>Sur les bancs de
+derri&egrave;re, o&ugrave; elles avaient d&eacute;j&agrave; pris leur
+position pour
+la soir&eacute;e, &eacute;taient assises certaines ladies non
+mari&eacute;es, qui avaient
+pass&eacute; leur grande ann&eacute;e climat&eacute;rique, et qui, ne
+dansant pas, parce
+qu'elles n'avaient point de partenaires, ne jouant pas, de peur
+d'&ecirc;tre
+regard&eacute;es comme irr&eacute;vocablement vieilles filles,
+&eacute;taient dans la
+situation favorable de pouvoir dire du mal de tout le monde, sans qu'il
+retomb&acirc;t sur elles-m&ecirc;mes. Tout le monde, en effet, se
+trouvait-l&agrave;.
+C'&eacute;tait une sc&egrave;ne de gaiet&eacute;, de luxe et de
+toilettes, de glaces
+magnifiques, de parquets blanchis &agrave; la craie, de girandoles, de
+bougies,
+et sur tous les plans du tableau, glissant de place en place, avec une
+souplesse silencieuse, saluant obs&eacute;quieusement telle
+soci&eacute;t&eacute;, faisant un
+signe familier &agrave; telle autre, et souriant complaisamment
+&agrave; toutes, se
+faisait remarquer la personne tir&eacute;e &agrave; quatre
+&eacute;pingles, d'Angelo-Cyrus
+Bantam esquire, <i>le ma&icirc;tre des c&eacute;r&eacute;monies</i>.</p>
+<p>&laquo;Arr&ecirc;tez-vous
+dans la salle du th&eacute;. Prenez-en pour vos 6 pence. Ils
+distribuent de l'eau chaude et appellent cela du th&eacute;.
+Buvez,&raquo; dit tout
+haut M. Dowler &agrave; M. Pickwick, qui s'avan&ccedil;ait en
+t&ecirc;te de leur soci&eacute;t&eacute;,
+donnant le bras &agrave; Mme Dowler. M. Pickwick tourna donc vers la
+salle du
+th&eacute;, et M. Bantam, en l'apercevant, se glissa &agrave; travers
+la foule, et le
+salua avec extase.</p>
+<p>&laquo;Mon cher monsieur, je
+suis prodigieusement honor&eacute;.... Ba-ath est
+favoris&eacute;.... Madame Dowler, vous embellissez cette salle. Je
+vous
+f&eacute;licite vos plumes re-marquables!</p>
+<p>&#8212;Y a-t-il quelqu'un ici?
+demanda M. Dowler d'un air d&eacute;daigneux.</p>
+<p>&#8212;Quelqu'un? l'&eacute;lite de
+Ba-ath! Monsieur Pickwick, voyez vous cette dame
+en turban de gaze?</p>
+<p>&#8212;Cette grosse vieille dame?
+demanda M. Pickwick innocemment.</p>
+<p>&#8212;Chut! mon cher monsieur,
+chut! Personne n'est gros ni vieux, dans
+Ba-ath. C'est la lady douairi&egrave;re Snuphanuph.<a
+ name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><sup><a href="#Footnote_8_8"
+ class="fnanchor">[8]</a></sup></p>
+<p>&#8212;En v&eacute;rit&eacute;! fit M. Pickwick.</p>
+<p>&#8212;Ni plus ni moins. Chut! approchez un peu par ici, monsieur
+Pickwick.
+Voyez-vous ce jeune homme, richement v&ecirc;tu, qui vient de notre
+c&ocirc;t&eacute;?</p>
+<p>&#8212;Celui qui a des cheveux longs, et le front singuli&egrave;rement
+&eacute;troit?</p>
+<p>&#8212;Pr&eacute;cis&eacute;ment. C'est le plus riche jeune homme de
+Ba-ath, en ce moment.
+Le jeune lord Mutanhed<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><sup><a
+ href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a></sup>.</p>
+<p>&#8212;Quoi, vraiment?</p>
+<p>&#8212;Oui. Vous entendrez sa voix dans un moment, monsieur Pickwick. Il
+me
+parlera. Le gentleman qui est avec lui et qui a un dessous de gilet
+rouge et des moustaches noires, est l'honorable M. Crushton, son ami
+intime.&#8212;Comment vous portez-vous, mylord?</p>
+<p>&#8212;Tr&egrave;s-saudement, Bantam, r&eacute;pondit Sa Seigneurie.</p>
+<p>&#8212;En effet, il fait tr&egrave;s-chaud, milord, reprit le M.C.</p>
+<p>&#8212;Diablement,&raquo; ajouta l'honorable M. Crushton.</p>
+<p>Apr&egrave;s une pause durant laquelle le jeune lord s'&eacute;tait
+efforc&eacute; de
+d&eacute;contenancer M. Pickwick en le lorgnant, tandis que son acolyte
+r&eacute;fl&eacute;chissait sur quel sujet lord Mutanhed pouvait parler
+le plus
+avantageusement, M. Crushton, dit:</p>
+<p>&laquo;Bantam, avez-vous vu la malle-poste de milord?</p>
+<p>&#8212;Mon Dieu non. Une malle-poste? Quelle excellente id&eacute;e.
+Re-marquable!</p>
+<p>&#8212;Vaiment, je coyais que tout le monde l'avait vue! C'est la plus
+zolie,
+la plus l&eacute;z&egrave;re, la plus gacieuse chose qui ait zamais
+&eacute;t&eacute; sur des roues.
+Peinte en rouge, avec des gevaux caf&eacute; au lait.</p>
+<p>&#8212;Et avec une v&eacute;ritable malle pour les lettres; tout &agrave;
+fait compl&egrave;te,
+ajouta l'honorable M. Crushton.</p>
+<p>&#8212;Et un petit si&eacute;ge devant, entour&eacute; d'une tringle de
+fer pour le cozer,
+continua Sa Seigneurie. Ze l'ai conduite &agrave; Bristol l'aut'matin,
+avec un
+habit &eacute;calate et deux domestiques courant un quart de mille en
+arri&egrave;re,
+et Dieu me damne si les paysans ne sortaient pas de leurs cabanes, pour
+m'arr&ecirc;ter et me demander si je n'&eacute;tais pas la poste!
+Glo'ieux!
+Glo'ieux!&raquo;</p>
+<p>Le jeune lord rit de tout son c&#339;ur de cette anecdote, et les
+auditeurs
+en firent autant, bien entendu.</p>
+<p>&laquo;Charmant jeune homme! dit le ma&icirc;tre des
+c&eacute;r&eacute;monies &agrave; M. Pickwick.</p>
+<p>&#8212;Il en a l'air,&raquo; r&eacute;pliqua s&egrave;chement le
+philosophe.</p>
+<p>La danse ayant commenc&eacute;, les pr&eacute;sentations
+n&eacute;cessaires ayant &eacute;t&eacute; faites,
+et tous les pr&eacute;liminaires &eacute;tant arrang&eacute;s, Angelo
+Bantam rejoignit M.
+Pickwick et le conduisit dans les salons de jeux.</p>
+<p>Au moment de leur entr&eacute;e, lady Snuphanuph et deux autres
+ladies, d'une
+apparence antique, et qui sentait le whist, erraient tristement autour
+d'une table inoccup&eacute;e. Aussit&ocirc;t qu'elles aper&ccedil;urent
+M. Pickwick, sous la
+conduite d'Angelo Bantam, elles &eacute;chang&egrave;rent entre elles
+des regards qui
+voulaient dire que c'&eacute;tait l&agrave; justement la personne qu'il
+leur fallait
+pour faire un rob.</p>
+<p>&laquo;Mon cher Bantam, dit la lady douairi&egrave;re Snuphanuph,
+d'un air engageant,
+trouvez-nous donc quelque aimable personne pour faire un whist, comme
+une bonne &acirc;me que vous &ecirc;tes.&raquo;</p>
+<p>Dans ce moment M. Pickwick regardait d'un autre c&ocirc;t&eacute;,
+de sorte que
+milady fit un signe de t&ecirc;te expressif en l'indiquant.</p>
+<p>Le ma&icirc;tre des c&eacute;r&eacute;monies comprit ce geste muet.</p>
+<p>&laquo;Milady, r&eacute;pondit-il, mon ami M. Pickwick s'estimera,
+j'en suis s&ucirc;r,
+tr&egrave;s-heureux, re-marquablement.&#8212;M. Pickwick, lady Snuphanuph,
+Mme la
+colonel Wugsby, miss Bolo.&raquo;</p>
+<p>M. Pickwick salua et voyant qu'il &eacute;tait impossible de
+s'&eacute;chapper, se
+r&eacute;signa. On tira les places, et M. Pickwick se trouva avec miss
+Bolo,
+contre lady Snuphanuph et Mme Wugsby.</p>
+<p>&Agrave; la seconde donne, au moment o&ugrave; la retourne venait
+&agrave; &ecirc;tre vue, deux
+jeunes ladies accoururent dans la salle et se plac&egrave;rent de
+chaque c&ocirc;t&eacute;
+de Mme Wugsby, o&ugrave; elles attendirent patiemment et
+silencieusement que le
+coup f&ucirc;t fini.</p>
+<p>&laquo;Eh bien! dit Mme Wugsby en se retournant vers l'une de ses
+filles,
+qu'est-ce qu'il y a?</p>
+<p>&#8212;M'man, r&eacute;pondit &agrave; voix basse la plus jeune et la plus
+jolie des deux,
+je venais vous demander si je puis danser avec le plus jeune M. Crawley.</p>
+<p>&#8212;Mais &agrave; quoi donc pensez-vous, Jane? r&eacute;pondit la maman
+avec
+indignation. N'avez-vous pas entendu dire cent fois, que son
+p&egrave;re n'a
+que huit cents livres sterling de revenu, et qui meurent avec lui
+encore! Vous me faites rougir de honte! Non, sous aucun pr&eacute;texte.</p>
+<p>&#8212;M'man, chuchota l'autre demoiselle qui &eacute;tait beaucoup plus
+vieille que
+sa s&#339;ur, et avait l'air insipide et artificiel; lord Mutanhed m'a
+&eacute;t&eacute;
+pr&eacute;sent&eacute;. J'ai dit que je croyais n'&ecirc;tre pas
+engag&eacute;e, m'man.</p>
+<p>&#8212;Vous &ecirc;tes une bonne fille, mon enfant, et on peut se fier
+&agrave; vous,
+r&eacute;pondit Mme Wugsby, en tapant de son &eacute;ventail la joue de
+sa fille. Il
+est immens&eacute;ment riche, ma ch&eacute;rie.&raquo; En parlant
+ainsi, Mme Wugsby baisa sa
+fille a&icirc;n&eacute;e fort tendrement, admonesta la cadette par un
+froncement de
+sourcil, et m&ecirc;la les cartes.</p>
+<p>Pauvre M. Pickwick! il n'avait jamais jou&eacute; jusqu'alors avec
+trois
+vieilles femmes aussi compl&egrave;tement joueuses. Elles
+&eacute;taient d'une
+habilet&eacute; qui l'effrayait. S'il jouait mal, miss Bolo le
+poignardait du
+regard; s'il s'arr&ecirc;tait pour r&eacute;fl&eacute;chir, lady
+Snuphanuph se renversait
+sur sa chaise et souriait, en jetant &agrave; Mme Wugsby un coup d'&#339;il
+m&ecirc;l&eacute;
+d'impatience et de piti&eacute;. &Agrave; quoi celle-ci
+r&eacute;pondait en haussant les
+&eacute;paules et en toussant, comme pour demander s'il se
+d&eacute;ciderait jamais &agrave;
+jouer. &Agrave; la fin de chaque coup, miss Bolo demandait avec une
+contenance
+sombre et un soupir plein de reproche, pourquoi M. Pickwick n'avait pas
+rendu atout, attaqu&eacute; tr&egrave;fle, coup&eacute; pique,
+finass&eacute; la dame, fait &eacute;chec &agrave;
+l'honneur, invit&eacute; au roi ou quelque autre chose de semblable; et
+M.
+Pickwick &eacute;tait tout &agrave; fait incapable de se disculper de
+ces graves
+accusations, car il avait d&eacute;j&agrave; oubli&eacute; le coup. Ce
+n'est pas tout; il y
+avait des gens qui venaient regarder et qui intimidaient M. Pickwick;
+enfin, pr&egrave;s de la table, s'&eacute;changeait une conversation
+fort active et
+fort distrayante, entre Angelo Bantam et les deux miss Matinters, qui,
+&eacute;tant filles et un peu m&ucirc;res, faisaient une cour assidue
+au ma&icirc;tre des
+c&eacute;r&eacute;monies, dans l'espoir d'attraper, de temps en temps,
+un danseur de
+rencontre. Toutes ces choses combin&eacute;es avec le bruit et les
+constantes
+interruptions des allants et des venants, firent que M. Pickwick joua
+v&eacute;ritablement assez mal; de plus, les cartes &eacute;taient
+contre lui, de
+sorte que quand il quitta la table, &agrave; onze heures dix minutes,
+miss Bolo
+se leva dans une agitation effroyable et partit dans les larmes et dans
+une chaise &agrave; porteurs.</p>
+<p>M. Pickwick fut rejoint bient&ocirc;t apr&egrave;s par ses amis, qui
+protest&egrave;rent
+unanimement avoir rarement pass&eacute; une soir&eacute;e aussi
+agr&eacute;able. Ils
+retourn&egrave;rent tous ensemble au <i>Blanc-Cerf</i>, et le
+philosophe s'&eacute;tant
+consol&eacute; de ses infortunes, en avalant quelque chose de chaud, se
+coucha
+et s'endormit presque simultan&eacute;ment.<br/>
+<br/>
+</p>
+<div class="footnotes">
+<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span
+ class="label">[8]</span></a> Prise assez.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span
+ class="label">[9]</span></a> T&ecirc;te de mouton.<br/>
+</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;"/>
+<p><br/>
+</p>
+</div>
+</div>
+<h2><a name="CHAPITRE_VII" id="CHAPITRE_VII">CHAPITRE VII.</a></h2>
+<h3>Occup&eacute;
+principalement par une authentique version de la l&eacute;gende du
+prince Bladud, et par une calamit&eacute; fort extraordinaire dont M.
+Winkle
+fut la victime.</h3>
+<p>M. Pickwick, en proposant
+de rester au moins deux mois &agrave; Bath, jugea
+convenable de prendre pour lui et pour ses amis un appartement
+particulier. Il eut la bonne fortune d'obtenir, pour un prix
+mod&eacute;r&eacute;, la
+partie sup&eacute;rieure d'une des maisons sur la Royal-Crescent; et
+comme il
+s'y trouvait plus de logement qu'il n'en fallait pour les pickwickiens,
+M. et Mme Dowler lui offrirent de reprendre une chambre &agrave;
+coucher et un
+salon. Cette proposition fut accept&eacute;e avec un empressement, et
+des le
+troisi&egrave;me jour les deux soci&eacute;t&eacute;s furent
+&eacute;tablies dans leur nouveau
+domicile. M. Pickwick commen&ccedil;a alors &agrave; prendre les eaux
+avec la plus
+grande assiduit&eacute;. Il les prenait syst&eacute;matiquement, buvant
+un quart de
+pinte avant le d&eacute;jeuner, et montant un coteau; un autre quart de
+pinte
+apr&egrave;s le d&eacute;jeuner, et descendant un coteau; et
+apr&egrave;s chaque nouveau
+quart de pinte, M. Pickwick d&eacute;clarait, dans les termes les plus
+solennels, qu'il se sentait infiniment mieux: ce dont ses amis se
+r&eacute;jouissaient vivement, quoiqu'ils ne se fussent pas
+dout&eacute;s, jusque-l&agrave;,
+qu'il e&ucirc;t &agrave; se plaindre de la moindre chose.</p>
+<p>La grande buvette est un
+salon spacieux, orn&eacute; de piliers corinthiens,
+d'une galerie pour la musique, d'une pendule de Tompion, d'une statue
+de
+Nash, et d'une inscription en lettres d'or, &agrave; laquelle tous les
+buveurs
+d'eau devraient faire attention, car elle fait un touchant appel
+&agrave; leur
+charit&eacute;. Il s'y trouve, en outre, un vase de marbre o&ugrave; le
+gar&ccedil;on plonge
+sans cesse de grands verres, qui ont l'air d'avoir la jaunisse, et
+c'est
+un spectacle prodigieusement &eacute;difiant et satisfaisant, que de
+voir avec
+quelle gravit&eacute; et quelle pers&eacute;v&eacute;rance les buveurs
+d'eau engloutissent le
+contenu de ces verres. Tout aupr&egrave;s on a dispos&eacute; des
+baignoires, dans
+lesquelles se lavent une partie des malades; apr&egrave;s quoi la
+musique joue
+des fanfares pour les congratuler d'en &ecirc;tre sortis. Il existe
+encore une
+seconde buvette, o&ugrave; les ladies et les gentlemen infirmes sont
+roul&eacute;s
+dans une quantit&eacute; de chaises et de fauteuils, si
+&eacute;tonnante et si vari&eacute;e,
+qu'un individu aventureux, qui s'y rend avec le nombre ordinaire
+d'orteils, doit s'estimer heureux s'il les poss&egrave;de encore quand
+il en
+sort.</p>
+<p>Enfin il y a une
+troisi&egrave;me buvette o&ugrave; se r&eacute;unissent les gens
+tranquilles, parce qu'elle est moins bruyante que les autres. Il se
+fait
+d'ailleurs aux environs une infinit&eacute; de promenades avec
+b&eacute;quilles ou
+sans b&eacute;quilles, avec canne ou sans canne, et une infinit&eacute;
+de
+conversations et de plaisanteries, avec esprit ou sans esprit.</p>
+<p>Chaque matin les buveurs
+d'eau consciencieux, parmi lesquels se trouvait
+M. Pickwick, se r&eacute;unissaient dans les buvettes, avalaient leur
+quart de
+pinte, et marchaient suivant l'ordonnance. &Agrave; la promenade de
+l'apr&egrave;s-midi, lord Mutanhed et l'honorable M. Crushton, lady
+Snuphanuph,
+mistress Wugsby, et tout le beau monde, et tous les buveurs d'eau du
+matin, se r&eacute;unissaient en grande compagnie. Apr&egrave;s cela,
+ils se
+promenaient &agrave; pied, ou en voiture, ou dans les chaises &agrave;
+porteurs, et se
+rencontraient sur nouveaux frais. Apr&egrave;s cela, les gentlemen
+allaient au
+cabinet de lecture, et y rencontraient une portion de la
+soci&eacute;t&eacute;; apr&egrave;s
+quoi, ils s'en retournaient chacun chez soi. Ensuite, si c'&eacute;tait
+jour de
+th&eacute;&acirc;tre, on se rencontrait au th&eacute;&acirc;tre; si
+c'&eacute;tait jour d'assembl&eacute;e, on
+se rencontrait au salon, et si ce n'&eacute;tait ni l'un ni l'autre, on
+se
+rencontrait le jour suivant: agr&eacute;able routine &agrave; laquelle
+on pourrait
+peut-&ecirc;tre reprocher uniquement une l&eacute;g&egrave;re teinte de
+monotonie.</p>
+<p>Apr&egrave;s une
+journ&eacute;e d&eacute;pens&eacute;e de cette mani&egrave;re, M.
+Pickwick, dont les amis
+s'&eacute;taient all&eacute;s coucher, s'occupait &agrave;
+compl&eacute;ter son journal, lorsqu'il
+entendit frapper doucement &agrave; sa porte.</p>
+<p>&#8212;Je vous demande pardon,
+monsieur, dit la ma&icirc;tresse de la maison, Mme
+Craddock, en insinuant sa t&ecirc;te dans la chambre, vous n'avez plus
+besoin
+de rien?</p>
+<p>&#8212;De rien du tout, madame,
+r&eacute;pondit M. Pickwick.</p>
+<p>&#8212;Ma jeune fille est
+all&eacute;e se coucher, monsieur, et M. Dowler a la bont&eacute;
+de rester debout pour attendre Mme Dowler, qui ne doit rentrer que fort
+tard. Ainsi, monsieur Pickwick, je pensais que si vous n'aviez plus
+besoin de rien, j'irais me coucher aussi.</p>
+<p>&#8212;Vous ferez
+tr&egrave;s-bien, madame.</p>
+<p>&#8212;Je vous souhaite une bonne
+nuit, monsieur.</p>
+<p>&#8212;Bonne nuit, madame.&raquo;</p>
+<p>Mistress Craddock ferma la
+porte et M. Pickwick continua d'&eacute;crire.</p>
+<p>En une demi-heure de temps
+ses notes furent mises &agrave; jour. Il appuya
+soigneusement la derni&egrave;re page sur le papier buvard, ferma le
+livre,
+essuya sa plume au pan de son habit, et ouvrit le tiroir de l'encrier
+pour l'y serrer. Il y avait dans ce tiroir quelques feuilles de papier
+&agrave;
+lettres, &eacute;crites serr&eacute;es et pli&eacute;es de telle sorte
+que le titre, moul&eacute; en
+ronde, sautait aux yeux. Voyant par l&agrave; que ce n'&eacute;tait
+point un document
+priv&eacute;, qu'il paraissait se rapporter &agrave; Bath, et qu'il
+&eacute;tait fort court,
+M. Pickwick d&eacute;plia le papier, et tirant sa chaise aupr&egrave;s
+du feu, lut ce
+qui suit:</p>
+<p style="text-align: center;">&laquo;LA V&Eacute;RITABLE
+L&Eacute;GENDE DU PRINCE BLADUD.</p>
+<p>&laquo;Il n'y a pas encore
+deux cents ans qu'on voyait sur l'un des bains
+publies de cette ville, une inscription en honneur de son puissant
+fondateur, le renomm&eacute; prince Bladud. Cette inscription est
+maintenant
+effac&eacute;e, mais une vieille l&eacute;gende, transmise d'&acirc;ge
+en &acirc;ge, nous apprend
+que plusieurs si&egrave;cles auparavant cet illustre prince,
+afflig&eacute; de la
+l&egrave;pre depuis son retour d'Ath&egrave;nes, o&ugrave; il
+&eacute;tait all&eacute; recueillir une ample
+moisson de science, &eacute;vitait la cour de son royal p&egrave;re, et
+faisait
+tristement soci&eacute;t&eacute; avec ses bergers et ses cochons. Dans
+le troupeau,
+dit la l&eacute;gende, se trouvait un porc d'une contenance grave et
+solennelle, pour qui le prince &eacute;prouvait une certaine sympathie;
+car ce
+porc &eacute;tait un sage, un personnage aux mani&egrave;res pensives
+et r&eacute;serv&eacute;es, un
+animal sup&eacute;rieur &agrave; ses semblables, dont le grognement
+&eacute;tait terrible,
+dont la morsure &eacute;tait fatale. Le jeune prince soupirait
+profond&eacute;ment en
+regardant la physionomie majestueuse du quadrup&egrave;de. Il songeait
+&agrave; son
+royal p&egrave;re, et ses yeux se noyaient de larmes.</p>
+<p>&laquo;Ce porc intelligent
+aimait beaucoup &agrave; se baigner dans une fange molle
+et verd&acirc;tre, non pas au c&#339;ur de l'&eacute;t&eacute;, comme font
+maintenant les porcs
+vulgaires, pour se rafra&icirc;chir, et comme ils faisaient m&ecirc;me
+dans ces
+temps recul&eacute;s (ce qui prouve que la lumi&egrave;re de la
+civilisation avait
+d&eacute;j&agrave; commenc&eacute; &agrave; briller, quoique
+faiblement); mais au milieu des froids
+les plus piquants de l'hiver. La robe du pachyderme &eacute;tait
+toujours si
+lisse et sa complexion si claire, que le prince r&eacute;solut
+d'essayer les
+qualit&eacute;s purifiantes de l'eau, qui r&eacute;ussissait si bien
+&agrave; son ami. Un
+beau jour il le suivit au bain. Sous la fange verd&acirc;tre,
+sourdissaient
+les sources chaudes de Bath; le prince s'y lava et fut gu&eacute;ri.
+S'&eacute;tant
+rendu aussit&ocirc;t &agrave; la cour du roi son p&egrave;re, il lui
+pr&eacute;senta ses respects
+les plus tendres, mais il s'empressa de revenir ici, pour y fonder
+cette
+ville et ces bains fameux.</p>
+<p>&laquo;D'abord il chercha
+le porc avec toute l'ardeur d'une ancienne amiti&eacute;;
+mais, h&eacute;las! ces eaux c&eacute;l&egrave;bres avaient
+&eacute;t&eacute; cause de sa perte. Il avait
+pris un bain &agrave; une temp&eacute;rature trop &eacute;lev&eacute;e
+et le philosophe sans le
+savoir n'&eacute;tait plus. Pline qui lui succ&eacute;da dans la
+philosophie, p&eacute;rit
+&eacute;galement victime de son ardeur pour la science.</p>
+<p>&laquo;Telle &eacute;tait
+la l&eacute;gende: &Eacute;coutez l'histoire v&eacute;ritable.</p>
+<p>&laquo;Le fameux Lud
+Hudibras, roi de la Grande-Bretagne, florissait il y a
+bien des si&egrave;cles. C'&eacute;tait un redoutable monarque: la
+terre tremblait
+sous ses pas, tant il &eacute;tait gros; ses peuples avaient peine
+&agrave; soutenir
+l'&eacute;clat de sa face, tant elle &eacute;tait rouge et luisante. Il
+&eacute;tait roi
+depuis les pieds jusqu'&agrave; la t&ecirc;te, et c'&eacute;tait
+beaucoup dire, car, s'il
+n'&eacute;tait pas tr&egrave;s-haut, il &eacute;tait
+tr&egrave;s-puissant, et son immense ampleur
+compensait et au del&agrave;, ce qui pouvait manquer &agrave; sa
+taille. Si quelque
+prince d&eacute;g&eacute;n&eacute;r&eacute; de ces temps modernes
+pouvait lui &ecirc;tre compar&eacute;, ce
+serait le v&eacute;n&eacute;rable roi Cole, qui seul m&eacute;riterait
+cette gloire.</p>
+<p>&laquo;Ce bon roi avait une
+reine qui, dix-huit ans auparavant, avait eu un
+fils, lequel avait nom Bladud. On l'avait plac&eacute; dans une
+&eacute;cole
+pr&eacute;paratoire des &Eacute;tats de son p&egrave;re, jusqu'&agrave;
+l'&acirc;ge de dix ans, mais alors
+il avait &eacute;t&eacute; d&eacute;p&ecirc;ch&eacute;, sous la
+conduite d'un fid&egrave;le messager, pour finir
+ses classes &agrave; Ath&egrave;nes. Comme il n'y avait point de
+suppl&eacute;ment &agrave; payer
+pour rester &agrave; l'&eacute;cole les jours de f&ecirc;te, et pas
+d'avertissement
+pr&eacute;alable &agrave; donner pour la sortie des
+&eacute;l&egrave;ves, il y demeura huit ann&eacute;es,
+&agrave; l'expiration desquelles le roi son p&egrave;re envoya le lord
+chambellan pour
+solder sa d&eacute;pense, et pour le ramener au logis. Le lord
+chambellan
+ex&eacute;cuta habilement cette mission difficile, fut re&ccedil;u avec
+applaudissements, et pensionn&eacute; sans d&eacute;lai.</p>
+<p>&laquo;Quand le roi Lud vit
+le prince son fils, et remarqua qu'il &eacute;tait devenu
+un superbe jeune homme, il s'aper&ccedil;ut du premier coup d'&#339;il que
+ce
+serait une grande chose de le marier imm&eacute;diatement, afin que ses
+enfants
+pussent servir &agrave; perp&eacute;tuer la glorieuse race de Lud,
+jusqu'aux derniers
+&acirc;ges du monde. Dans cette vue il composa une ambassade
+extraordinaire de
+nobles seigneurs qui n'avaient pas grand'chose &agrave; faire, et qui
+d&eacute;siraient obtenir des emplois lucratifs; puis il les envoya
+&agrave; un roi
+voisin, pour lui demander en mariage sa charmante fille, et pour lui
+d&eacute;clarer, en m&ecirc;me temps, que, comme roi chr&eacute;tien,
+il souhaitait
+vivement conserver les relations les plus amicales avec le roi son
+fr&egrave;re
+et son ami; mais que si le mariage ne s'arrangeait pas, il serait dans
+la p&eacute;nible n&eacute;cessit&eacute; de lui aller rendre visite,
+avec une arm&eacute;e
+nombreuse, et de lui faire crever les yeux. L'autre roi qui
+&eacute;tait le
+plus faible, r&eacute;pondit &agrave; cette d&eacute;claration, qu'il
+&eacute;tait fort oblig&eacute; au
+roi son fr&egrave;re, de sa bont&eacute; et de sa magnanimit&eacute;,
+et que sa fille &eacute;tait
+toute pr&ecirc;te &agrave; se marier, aussit&ocirc;t qu'il plairait au
+prince Bladud de
+venir et de l'emmener.</p>
+<p>&laquo;D&egrave;s que cette
+r&eacute;ponse parvint en Angleterre, toute la nation fut
+transport&eacute;e de joie, on n'entendait plus que le bruit des
+r&eacute;jouissances
+et des f&ecirc;tes, comme aussi celui de l'argent qui sonnait dans la
+sacoche
+des collecteurs, charg&eacute;s de lever sur le peuple l'imp&ocirc;t
+n&eacute;cessaire pour
+d&eacute;frayer la d&eacute;pense de cette heureuse
+c&eacute;r&eacute;monie.</p>
+<p>&laquo;C'est dans cette
+occasion que le roi Lud, assis au sommet de son tr&ocirc;ne,
+en plein conseil, se leva, dans la joie de son &acirc;me, et commanda
+au lord
+chef de la justice de faire venir les m&eacute;nestrels, et de faire
+apporter
+les meilleurs vins. L'ignorance des historiens l&eacute;gendaires
+attribue cet
+acte de gracieuset&eacute; au roi Cole, comme on le voit dans ces vers
+c&eacute;l&egrave;bres:</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza"><span>&laquo;Il
+fit venir sa pipe, et ses trois violons,<br/>
+</span><span>Pour boire un
+pot, au doux bruit des flonflons.&raquo;<br/>
+</span></div>
+</div>
+<p>&laquo;Mais c'est une
+injustice &eacute;vidente envers la m&eacute;moire du roi Lud, et une
+malhonn&ecirc;te exaltation des vertus du roi Cole.</p>
+<p>&laquo;Cependant, au milieu
+de ces f&ecirc;tes et de ces r&eacute;jouissances, il y avait
+un individu qui ne buvait point, quand les vins g&eacute;n&eacute;reux
+p&eacute;tillaient
+dans les verres, et qui ne dansait point, quand les instruments des
+m&eacute;nestrels s'&eacute;veillaient sous leurs doigts.
+C'&eacute;tait le prince Bladud
+lui-m&ecirc;me, pour le bonheur duquel tout un peuple vidait ses
+poches, et
+remplissait son gosier. H&eacute;las! c'est que le prince, oubliant que
+le
+ministre des affaires &eacute;trang&egrave;res avait le droit
+incontestable de devenir
+amoureux pour lui, &eacute;tait d&eacute;j&agrave; devenu amoureux pour
+son propre compte,
+contrairement &agrave; tous les pr&eacute;c&eacute;dents de la
+diplomatie, et s'&eacute;tait mari&eacute;,
+dans son c&#339;ur, avec la fille d'un noble Ath&eacute;nien.</p>
+<p>&laquo;Ici nous trouvons un
+frappant exemple de l'un des nombreux avantages de
+la civilisation. Si le prince avait v&eacute;cu de nos jours, il aurait
+&eacute;pous&eacute;
+sans scrupule la princesse choisie par son p&egrave;re, et se serait
+imm&eacute;diatement et s&eacute;rieusement mis &agrave; l'ouvrage pour
+se d&eacute;barrasser
+d'elle, en la faisant mourir de chagrin par un encha&icirc;nement
+syst&eacute;matique
+de m&eacute;pris et d'insultes; puis si la tranquille fiert&eacute; de
+son sexe, et
+la conscience de son innocence, lui avaient donn&eacute; la force de
+r&eacute;sister &agrave;
+ces mauvais traitements, il aurait pu chercher quelque autre
+mani&egrave;re de
+lui &ocirc;ter la vie et de s'en d&eacute;livrer sans scandale. Mais ni
+l'un ni
+l'autre de ces moyens ne s'offrit &agrave; l'imagination du prince
+Bladud; il
+se borna donc &agrave; solliciter une audience priv&eacute;e de son
+p&egrave;re, et &agrave; lui
+tout avouer.</p>
+<p>&laquo;C'est une ancienne
+pr&eacute;rogative des souverains de gouverner toutes
+choses, except&eacute; leurs passions. En cons&eacute;quence le roi Lud
+se mit dans
+une col&egrave;re abominable; jeta sa couronne au plafond (car dans ce
+temps-l&agrave;
+les rois gardaient leur couronne sur leur t&ecirc;te et non pas dans la
+Tour);
+tr&eacute;pigna sur le plancher, se frappa le front; demanda au ciel
+pourquoi
+son propre sang se r&eacute;voltait contre lui, et finalement, appelant
+ses
+gardes, leur ordonna d'enfermer son fils dans un donjon: sorte de
+traitement que les rois d'autrefois employaient
+g&eacute;n&eacute;ralement envers
+leurs enfants, quand les inclinations matrimoniales de ceux-ci ne
+s'accordaient pas avec leurs propres vues.</p>
+<p>&laquo;Apr&egrave;s avoir
+&eacute;t&eacute; enferm&eacute; dans son donjon, pendant pr&egrave;s
+d'une ann&eacute;e, sans
+que ses yeux eussent d'autre point de vue qu'un mur de pierre, et son
+esprit d'autre perspective qu'un perp&eacute;tuel emprisonnement, le
+prince
+Bladud commen&ccedil;a naturellement &agrave; ruminer un plan
+d'&eacute;vasion, gr&acirc;ce auquel,
+au bout de plusieurs mois de pr&eacute;paratifs, il parvint &agrave;
+s'&eacute;chapper,
+laissant avec humanit&eacute; son couteau de table dans le c&#339;ur de son
+ge&ocirc;lier, de peur que ce pauvre diable, qui avait de la famille,
+ne f&ucirc;t
+soup&ccedil;onn&eacute; d'avoir favoris&eacute; sa fuite, et ne
+f&ucirc;t puni en cons&eacute;quence par
+le roi irrit&eacute;.</p>
+<p>&laquo;Le monarque devint
+presque enrag&eacute; quand il apprit l'escapade de son
+fils. Il ne savait sur qui faire tomber son courroux, lorsque
+heureusement il vint &agrave; penser au lord chambellan, qui l'avait
+ramen&eacute;
+d'Ath&egrave;nes. Il lui fit donc retrancher en m&ecirc;me temps sa
+pension et sa
+t&ecirc;te.</p>
+<p>&laquo;Cependant le jeune
+prince, habilement d&eacute;guis&eacute;, errait &agrave; pied dans les
+domaines de son p&egrave;re, soutenu et r&eacute;joui dans toutes ses
+privations par
+le doux souvenir de la jeune Ath&eacute;nienne, cause innocente de ses
+malheurs. Un jour, il s'arr&ecirc;ta pour se reposer dans un bourg. On
+dansait
+gaiement sur la place, et le plaisir brillait sur tous les visages. Le
+prince se hasarda &agrave; demander quelle &eacute;tait la cause de ces
+r&eacute;jouissances.</p>
+<p>&laquo;O &eacute;tranger,
+lui r&eacute;pliqua-t-on, ne connaissez-vous pas la r&eacute;cente
+proclamation de notre gracieux souverain?</p>
+<p>&#8212;La proclamation? Non.
+Quelle proclamation? repartit le prince, car il
+n'avait voyag&eacute; que par les chemins de traverse, et ne savait
+rien de ce
+qui se passait sur les grandes routes, telles qu'elles &eacute;taient
+alors.</p>
+<p>&#8212;En bien! dit le paysan, la
+demoiselle &eacute;trang&egrave;re que le prince d&eacute;sirait
+&eacute;pouser, s'est mari&eacute;e &agrave; un noble &eacute;tranger
+de son pays, et le roi
+proclame le fait et ordonne de grandes r&eacute;jouissances publiques,
+car
+maintenant, sans nul doute, le prince Bladud va revenir, pour
+&eacute;pouser la
+princesse que son p&egrave;re a choisie, et qui, dit-on, est aussi
+belle que le
+soleil de midi. &Agrave; votre sant&eacute;, monsieur, Dieu sauve le
+roi!&raquo;</p>
+<p>&laquo;Le prince n'en
+voulut pas entendre davantage. Il s'enfuit et s'enfon&ccedil;a
+dans les lieux les plus d&eacute;serts d'un bois voisin. Il errait, il
+errait
+sans cesse, la jour et la nuit, sous le soleil d&eacute;vorant, sous
+les p&acirc;les
+rayons de la lune, malgr&eacute; la chaleur de midi, malgr&eacute; les
+nocturnes
+brouillards; &agrave; la lueur gris&acirc;tre du matin, &agrave; la
+rouge clart&eacute; du soir: si
+d&eacute;sol&eacute;, si peu attentif &agrave; toute la nature, que,
+voulant aller &agrave; Ath&egrave;nes,
+il se trouva un matin &agrave; Bath, c'est-&agrave;-dire qu'il se
+trouva dans
+l'endroit o&ugrave; la ville existe maintenant, car il n'y avait point
+alors de
+vestige d'habitation, pas de trace d'hommes, pas m&ecirc;me de fontaine
+thermale. En revanche, c'&eacute;taient le m&ecirc;me paysage charmant,
+la m&ecirc;me
+richesse de cotaux et de vall&eacute;es, le m&ecirc;me ruisseau qui
+coulait avec un
+doux murmure, les m&ecirc;mes montagnes orgueilleuses qui, semblables
+aux
+peines de la vie quand elles sont vues &agrave; distance et
+partiellement
+obscurcies par la brume argent&eacute;e du matin, perdent leur
+sauvagerie et
+leur rudesse, et ne pr&eacute;sentent aux yeux que de doux et gracieux
+contours. &Eacute;mu par la beaut&eacute; de cette sc&egrave;ne, le
+prince se laissa tomber
+sur le gazon, et baigna de ses larmes ses pieds enfl&eacute;s par la
+fatigue.</p>
+<p>&laquo;Oh!
+s'&eacute;cria-t-il en tordant ses mains, et en levant tristement sas
+yeux
+au ciel; oh! si ma course fatigante pouvait se terminer ici! Oh! si ces
+douces larmes, que m'arrache un amour mal plac&eacute;, pouvaient
+couler en
+paix pour toujours!&raquo;</p>
+<p>&laquo;Son v&#339;u fut entendu.
+C'&eacute;tait le temps des divinit&eacute;s pa&iuml;ennes, qui
+prenaient parfois les gens au mot, avec un empressement fort
+g&ecirc;nant. Le
+sol s'ouvrit sous les pieds du prince, il tomba dans un gouffre, qui se
+referma imm&eacute;diatement au-dessus de sa t&ecirc;te; mais ses
+larmes br&ucirc;lantes
+continu&egrave;rent &agrave; couler, et continueront pour toujours
+&agrave; sourdre
+abondamment de la terre.</p>
+<p>&laquo;Il est remarquable
+que, depuis lors, un grand nombre de ladies et de
+gentlemen, parvenus &agrave; un certain &acirc;ge sans avoir pu se
+procurer de
+partenaire, et presque, tout autant de jeunes gens, qui sont
+press&eacute;s
+d'en obtenir, se rendent annuellement &agrave; Bath, pour boire les
+eaux, et
+pr&eacute;tendent en tirer beaucoup de force et de consolation. Cela
+fait
+honneur aux larmes du prince Bladud, et la v&eacute;racit&eacute; de
+cette l&eacute;gende en
+est singuli&egrave;rement corrobor&eacute;e.&raquo;</p>
+<p>M. Pickwick bailla
+plusieurs fois en arrivant &agrave; la fin de ce petit
+manuscrit, puis il le replia soigneusement, et le remit dans le tiroir
+de l'encrier. Ensuite, avec une contenance qui exprimait le plus
+profond
+ennui, il alluma sa chandelle, et monta l'escalier pour s'aller coucher.</p>
+<p>Il s'arr&ecirc;ta, suivant
+sa coutume, &agrave; la porte de M. Dowler, et y frappa
+pour lui dire bonsoir.</p>
+<p>&laquo;Ah! dit M. Dowler,
+vous allez vous coucher? je voudrais bien en pouvoir
+faire autant. Quel temps affreux! Entendez-vous le vent?</p>
+<p>&#8212;Terrible! r&eacute;pondit
+M. Pickwick; bonne nuit!</p>
+<p>&#8212;Bonne nuit!&raquo;</p>
+<p>M. Pickwick monta dans sa
+chambre &agrave; coucher, et M. Dowler reprit son
+si&eacute;ge, devant le feu, pour accomplir son imprudente promesse de
+rester
+sur pied jusqu'au retour de sa femme.</p>
+<p>Il y a peu de choses plus
+contrariantes que de veiller pour attendre
+quelqu'un, principalement quand ce quelqu'un est en partie de plaisir.
+Vous ne pouvez vous emp&ecirc;cher de penser combien le temps, qui
+passe si
+lentement pour vous, passe vite pour la personne que vous attendez; et
+plus vous pensez &agrave; cela plus vous sentez d&eacute;cliner votre
+espoir de la
+voir arriver promptement. Le tic tac des horloges para&icirc;t alors
+plus lent
+et plus lourd, et il vous semble que vous avez sur le corps comme une
+tunique de toiles d'araign&eacute;es. D'abord c'est quelque chose qui
+d&eacute;mange
+votre genou droit, ensuite la m&ecirc;me sensation vient irriter votre
+genou
+gauche. Aussit&ocirc;t que vous changez de position, cela vous prend
+dans les
+bras; vous contractez vos membres de mille mani&egrave;res
+fantastiques, mais
+tout &agrave; coup vous avez une rechute dans le nez, et vous vous
+mettez &agrave; le
+gratter comme si vous vouliez l'arracher, ce que vous feriez
+infailliblement, si vous pouviez le faire. Les yeux sont encore de bien
+grands inconv&eacute;nients, dans ce cas, et l'on voit souvent la
+m&egrave;che d'une
+chandelle s'allonger de deux pouces tandis que l'on mouche sa voisine.
+Toutes ces petites vexations nerveuses, et beaucoup d'autres du
+m&ecirc;me
+genre, rendent fort probl&eacute;matique le plaisir de veiller, lorsque
+tout le
+monde, dans la maison, est all&eacute; se coucher.</p>
+<p>Telle &eacute;tait
+pr&eacute;cis&eacute;ment l'opinion de M. Dowler, tandis qu'il veillait
+seul au coin du feu, et il ressentait une vertueuse indignation contre
+les danseurs inhumains qui le for&ccedil;aient &agrave; rester debout.
+D'ailleurs sa
+bonne humeur n'&eacute;tait pas augment&eacute;e par la
+r&eacute;flexion que c'&eacute;tait lui-m&ecirc;me
+qui avait imagin&eacute; d'avoir mal &agrave; la t&ecirc;te et de
+garder la maison. &Agrave; la
+fin, apr&egrave;s s'&ecirc;tre endormi plusieurs fois, apr&egrave;s
+&ecirc;tre tomb&eacute; en avant vers
+la grille, et s'&ecirc;tre redress&eacute; juste &agrave; temps pour ne
+pas avoir le visage
+br&ucirc;l&eacute;, M. Dowler se d&eacute;cida &agrave; s'aller jeter
+un instant sur son lit, dans
+la chambre de derri&egrave;re, non pas pour dormir, bien entendu, mais
+pour
+penser.</p>
+<p>&#8212;J'ai le sommeil
+tr&egrave;s-dur, se dit &agrave; lui-m&ecirc;me M. Dowler, en
+s'&eacute;tendant
+sur le lit; il faut que je me tienne &eacute;veill&eacute;. Je suppose
+que d'ici
+j'entendrai frapper &agrave; la porte. Oui, je le pensais bien,
+j'entends le
+watchman; le voil&agrave; qui s'en va; je l'entends moins fort
+maintenant....
+Encore un peu moins fort... il tourne le coin,... Ah! ah!...&raquo;</p>
+<p>Arriv&eacute; &agrave;
+cette conclusion, M. Dowler tourna le coin autour duquel il
+avait si longtemps h&eacute;sit&eacute;, et s'endormit
+profond&eacute;ment.</p>
+<p>Juste au moment o&ugrave;
+l'horloge sonnait trois heures, une chaise &agrave;
+porteurs, contenant mistress Dowler, d&eacute;boucha sur la demi-lune,
+balanc&eacute;e
+par le vent et par deux porteurs, l'un gros et court, l'autre long et
+mince. Tous les deux (pour ne pas parler de la chaise) avaient bien de
+la peine &agrave; se maintenir perpendiculaires; mais sur la place,
+o&ugrave; la
+temp&ecirc;te soufflait avec une furie capable de d&eacute;raciner les
+pav&eacute;s, ce fut
+bien pis, et ils s'estim&egrave;rent fort heureux, lorsqu'ils eurent
+d&eacute;pos&eacute;
+leur fardeau, et donn&eacute; un bon double coup &agrave; la porte de
+la rue.</p>
+<p>Ils attendirent quelque
+temps, mais personne ne vint.</p>
+<p>&laquo;Le domestique est
+dans les bras de lord f&eacute;e, dit le petit porteur en se
+chauffant les mains &agrave; la torche du galopin qui les
+&eacute;clairait.</p>
+<p>&#8212;Il devrait bien le pincer
+et le r&eacute;veiller, ajouta le grand porteur.</p>
+<p>&#8212;Frappez encore, s'il vous
+pla&icirc;t, cria mistress Dowler de sa chaise.
+Frappez deux ou trois fois, s'il vous pla&icirc;t.&raquo;</p>
+<p>Le petit homme &eacute;tait
+fort dispos&eacute; &agrave; en finir, il monta donc ses les
+marches, et donna huit ou dix doubles coups effrayants, tandis que le
+grand homme s'&eacute;loignait de la maison et regardait aux
+fen&ecirc;tres s'il y
+avait de la lumi&egrave;re.</p>
+<p>Personne ne vint; tout
+&eacute;tait sombre et silencieux.</p>
+<p>&laquo;Ah mon Dieu! fit
+mistress Dowler. Voulez-vous frapper encore, s'il vous
+pla&icirc;t.</p>
+<p>&#8212;N'y a-t-il pas de
+sonnette, madame? demanda le petit porteur.</p>
+<p>&#8212;Oui, il y en a une,
+interrompit le gamin &agrave; la torche. Voil&agrave; je ne sais
+combien de temps que je la tire.</p>
+<p>&#8212;Il n'y a que la
+poign&eacute;e, dit mistress Dowler, le ressort est bris&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Je voudrais bien pouvoir
+en dire autant de la t&ecirc;te des domestiques,
+grommela le grand porteur.</p>
+<p>&#8212;Je vous prierai de frapper
+encore, s'il vous pla&icirc;t,&raquo; recommen&ccedil;a
+mistress Dowler, avec la plus exquise politesse.</p>
+<p>Le petit homme heurta sur
+nouveaux frais, et &agrave; plusieurs reprises, sans
+produire aucun effet. Le grand homme, qui s'impatientait, le releva et
+se mit &agrave; frapper perp&eacute;tuellement des doubles coups, comme
+un facteur
+enrag&eacute;.</p>
+<p>&Agrave; la fin, M. Winkle
+commen&ccedil;a &agrave; r&ecirc;ver qu'il se trouvait dans un club, et
+que les membres &eacute;tant fort indisciplin&eacute;s, le
+pr&eacute;sident &eacute;tait oblig&eacute; de
+cogner continuellement sur la table, pour maintenir l'ordre. Ensuite il
+eut l'id&eacute;e confuse d'une vente &agrave; l'encan, o&ugrave; il
+n'y avait pas
+d'ench&eacute;risseurs, et o&ugrave; le crieur achetait toutes choses.
+Enfin, en
+dernier lieu, il lui vint dans l'esprit qu'il n'&eacute;tait pas tout
+&agrave; fait
+impossible que quelqu'un frapp&acirc;t &agrave; la porte de la rue.
+Afin de s'en
+assurer, en &eacute;coutant mieux, il resta tranquille dans son lit,
+pendant
+environ dix minutes, et lorsqu'il eut compt&eacute; trente et quelques
+coups,
+il se trouva suffisamment convaincu, et s'applaudit beaucoup
+d'&ecirc;tre si
+vigilant.</p>
+<p>Panpan, panpan, panpan.
+Pan, pan, pan, pan, pan; le marteau n'arr&ecirc;tait
+plus.</p>
+<p>M. Winkle sautant hors de
+son lit, se demanda ce que ce pouvait &ecirc;tre;
+puis ayant mis rapidement ses bas et ses pantoufles, il passa sa robe
+de
+chambre, alluma une chandelle &agrave; la veilleuse qui br&ucirc;lait
+dans la
+chemin&eacute;e, et descendit les escaliers.</p>
+<p>&laquo;&Agrave; la fin vla
+qu&eacute;qu'sun qui vient, madame, dit le petit porteur.</p>
+<p>&#8212;Je voudrais ben &ecirc;tre
+derri&egrave;re lui avec un poin&ccedil;on, murmura son grand
+compagnon.</p>
+<p>&#8212;Qui va l&agrave;? cria M.
+Winkle, en d&eacute;faisant la cha&icirc;ne de la porte.</p>
+<p>&#8212;Ne vous amusez pas
+&agrave; faire des questions, t&ecirc;te de buse, r&eacute;pondit avec
+d&eacute;dain la grand homme, s'imaginant avoir affaire &agrave; un
+laquais. Ouvrez la
+porte.</p>
+<p>&#8212;Allons
+d&eacute;p&ecirc;chez, l'endormi,&raquo; ajouta l'autre d'un ton
+encourageant.</p>
+<p>M. Winkle, qui
+n'&eacute;tait qu'&agrave; moiti&eacute; &eacute;veill&eacute;,
+ob&eacute;it machinalement &agrave; cette
+invitation, ouvra la poste et regarda dans la rue. La premi&egrave;re
+chose
+qu'il aper&ccedil;oit c'est la lueur rouge du falot.
+&Eacute;pouvant&eacute; par la crainte
+soudaine que le feu ne soit &agrave; la maison, il ouvre la porte toute
+grande,
+&eacute;l&egrave;ve sa chandelle au-dessus de sa t&ecirc;te, et regarde
+d'un air effar&eacute;
+devant lui, ne sachant pas trop si ce qu'il voit est une chaise
+&agrave;
+porteurs, ou une pompe &agrave; incendie. Dans ce moment un tourbillon
+de vent
+arrive; la chandelle s'&eacute;teint; M. Winkle se sent pouss&eacute;
+par derri&egrave;re,
+d'une mani&egrave;re irr&eacute;sistible, et la porte se ferme avec un
+violent
+craquement.</p>
+<p>&laquo;Bien, jeune homme!
+c'est habile!&raquo; dit le petit porteur.</p>
+<p>M. Winkle, apercevant un
+visage de femme &agrave; la porti&egrave;re de la chaise, se
+retourne rapidement et se met &agrave; frapper le marteau de toute la
+force de
+son bras, en suppliant en m&ecirc;me temps les porteurs d'emmener la
+dame.</p>
+<p>&laquo;Emportez-la!
+s'&eacute;criait-il, emportez-la! Bien! voil&agrave; quelqu'un qui sort
+d'une autre maison! Cachez-moi, cachez-moi n'importe o&ugrave;, dans
+cette
+chaise.&raquo;</p>
+<p>En pronon&ccedil;ant ces
+phrases incoh&eacute;rentes, il frissonnait de froid, car
+chaque fois qu'il levait le bras et le marteau, le vent s'engouffrait
+sous sa robe de chambre et la soulevait d'une mani&egrave;re
+tr&egrave;s-inqui&eacute;tante.</p>
+<p>&laquo;Voil&agrave;, une
+soci&eacute;t&eacute; qui arrive sur la place... il y a des dames!
+Couvrez-moi avec quelque chose! mettez-vous devant moi!&raquo; criait
+M.
+Winkle avec angoisses. Mais les porteurs &eacute;taient trop
+occup&eacute;s de rire
+pour lui donner la moindre assistance, et cependant les dames
+s'approchaient de minute en minute.</p>
+<p>M. Winkle donna un dernier
+coup de marteau d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;... les dames
+n'&eacute;taient plus &eacute;loign&eacute;es que de quelques maisons.
+Il jeta au loin la
+chandelle &eacute;teinte, que durant tout ce temps il avait tenue
+au-dessus de
+sa t&ecirc;te, et s'&eacute;lan&ccedil;a vers la chaise &agrave;
+porteurs, dans laquelle se
+trouvait toujours mistress Dowler.</p>
+<p>Or, mistress Craddock
+avait, &agrave; la fin, entendu les voix et les coups de
+marteau. Elle avait pris tout juste le temps de mettre sur sa
+t&ecirc;te
+quelque chose de plus &eacute;l&eacute;gant que son bonnet de nuit,
+&eacute;tait descendue au
+parloir pour s'assurer que c'&eacute;tait bien mistress Dowler, et
+venait
+pr&eacute;cis&eacute;ment de lever le ch&acirc;ssis de la
+fen&ecirc;tre, lorsqu'elle aper&ccedil;ut M.
+Winkle qui s'&eacute;lan&ccedil;ait vers la chaise. &Agrave; ce
+spectacle elle se mit &agrave;
+pousser des cris affreux, suppliant M. Dowler de se lever sur-le-champ,
+pour emp&ecirc;cher sa femme de s'enfuir avec un autre gentleman.</p>
+<p>&Agrave; ces cris, &agrave;
+ce terrible avertissement, M. Dowler bondit hors de son
+lit, aussi vivement qu'une balle &eacute;lastique, et, se
+pr&eacute;cipitant dans la
+chambre de devant, arriva &agrave; une des fen&ecirc;tres comme M.
+Pickwick ouvrait
+l'autre. Le premier objet qui frappa leurs regards fut M. Winkle
+entrant
+dans la chaise &agrave; porteurs.</p>
+<p>&laquo;Watchman,
+s'&eacute;cria Dowler d'un ton f&eacute;roce, arr&ecirc;tez-le,
+empoignez-le,
+encha&icirc;nez-le, enfermez-le, jusqu'&agrave; ce que j'arrive! Je
+veux lui couper
+la gorge! donnez-moi un couteau! De l'une &agrave; l'autre oreille,
+mistress
+Craddock! Je veux lui couper la gorge! &laquo;Tout en hurlant ces
+menaces,
+l'&eacute;poux indign&eacute; s'arracha des mains de l'h&ocirc;tesse et
+de M. Pickwick,
+saisit un petit couteau de dessert, et s'&eacute;lan&ccedil;a dans la
+rue.</p>
+<p>Mais M. Winkle ne
+l'attendit pas. &Agrave; peine avait-il entendu l'horrible
+menace du valeureux Dowler, qu'il se pr&eacute;cipita hors de la
+chaise, aussi
+vite qu'il s'y &eacute;tait introduit, et, jetant ses pantoufles dans
+la rue,
+pour mieux prendre ses jambes &agrave; son cou, fit le tour de la
+demi-lune,
+chaudement poursuivi par Dowler et par le watchman. N&eacute;anmoins il
+avait
+conserv&eacute; son avantage quand il revint devant la maison. La porte
+&eacute;tait
+ouverte, il la franchit, la cingla au nez de Dowler, monta dans sa
+chambre &agrave; coucher, ferma la porte, empila par derri&egrave;re un
+coffre, une
+table, un lavabo, et s'occupa &agrave; faire un paquet de ses effets
+les plus
+indispensables, afin de s'enfuir aux premiers rayons du jour.</p>
+<p>Cependant Dowler
+temp&ecirc;tait de l'autre c&ocirc;t&eacute; de la porte du malheureux
+Winkle, et lui d&eacute;clarait, &agrave; travers le trou de la
+serrure, son intention
+irr&eacute;vocable de lui couper la gorge, le lendemain matin. &Agrave;
+la fin, apr&egrave;s
+un grand tumulte de voix, parmi lesquelles on entendait distinctement
+celle de M. Pickwick qui s'effor&ccedil;ait de r&eacute;tablir la paix,
+les habitants
+de la maison se dispers&egrave;rent dans leurs chambres &agrave;
+coucher respectives,
+et la tranquillit&eacute; fut momentan&eacute;ment r&eacute;tablie.</p>
+<p>Et pendant tout ce
+temps-l&agrave;, dira peut-&ecirc;tre quelque lecteur sagace, o&ugrave;
+donc &eacute;tait Samuel Weller? Nous allons dire o&ugrave; il
+&eacute;tait, dans le chapitre
+suivant.<br/>
+</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;"/>
+<p><br/>
+</p>
+<h2><a name="CHAPITRE_VIII" id="CHAPITRE_VIII">CHAPITRE VIII.</a></h2>
+<h3>Qui explique
+honorablement l'absence de Sam Weller, en rendant compte
+d'une soir&eacute;e o&ugrave; il fut invit&eacute; et assista; et qui
+raconte, en outre,
+comment ledit Sam Weller fut charg&eacute; par M. Pickwick d'une
+mission
+particuli&egrave;re, pleine de d&eacute;licatesse et d'importance.</h3>
+<p>&laquo;Monsieur Weller,
+dit mistress Craddock, dans la matin&eacute;e du jour
+m&eacute;morable dont nous venons d'esquisser les aventures; voici une
+lettre
+pour vous.</p>
+<p>&#8212;C'est bien dr&ocirc;le,
+r&eacute;pondit Sam. J'ai peur qu'il n'y ait quelque chose,
+car je ne me rappelle pas un seul gentleman dans mes connaissances qui
+soit capable d'en &eacute;crire une.</p>
+<p>&#8212;Peut-&ecirc;tre est-il
+arriv&eacute; quelque chose d'extraordinaire, fit observer
+mistress Craddock.</p>
+<p>&#8212;Faut que &ccedil;a soit
+quelque chose de bien extraordinaire pour produire
+une lettre d'un de mes amis, r&eacute;pliqua Sam, en secouant
+dubitativement la
+t&ecirc;te. Ni plus ni moins qu'un tremblement de terre, comme le jeune
+gentleman observa, quand il fut pris d'une attaque. &Ccedil;a ne peut
+pas &ecirc;tre
+de mon papa poursuivit Sam, en regardant l'adresse, il fait toujours
+des
+lettres moul&eacute;es parce qu'il a appris &agrave; &eacute;crire dans
+les affiches. C'est
+bien extraordinaire! D'o&ugrave; cette lettre-l&agrave; peut-elle me
+venir?&raquo;</p>
+<p>Tout en parlant ainsi,
+Sam faisait ce que font beaucoup de personnes
+lorsqu'elles ignorent de qui leur vient une lettre: il regarda le
+cachet, puis l'adresse, puis les c&ocirc;t&eacute;s, puis le dos de la
+lettre, et
+enfin, comme derni&egrave;re ressource, il pensa qu'il ferait
+peut-&ecirc;tre aussi
+bien de regarder l'int&eacute;rieur, et d'essayer d'en tirer quelques
+&eacute;claircissements.</p>
+<p>&laquo;C'est &eacute;crit
+sur du papier dor&eacute;, dit Sam en d&eacute;pliant la lettre, et
+cachet&eacute; de cire verte, avec le bout d'une clef; faut
+voir!&raquo; et avec une
+physionomie tr&egrave;s-grave, il commen&ccedil;a &agrave; lire ce qui
+suit:</p>
+<p>&laquo;Une compagnie
+choisie de domestiques de Bath pr&eacute;sentent leurs
+compliments &agrave; M. Weller et r&eacute;clament le plaisir de sa
+compagnie pour un
+rat-houtte amical, compos&eacute; d'une &eacute;paule de mouton
+bouillie avec
+l'assaisonnement ordinaire. Le rat-houtte sera servi sur table &agrave;
+neuf
+heures et demie, heure militaire.&raquo;</p>
+<p>Cette invitation
+&eacute;tait incluse dans un autre billet ainsi con&ccedil;u:</p>
+<p>&laquo;M. John Smauker,
+le gentleman qui a eu le plaisir de rencontrer M.
+Weller chez leur mutuelle connaissance M. Bantam, il y a quelques
+jours,
+a l'honneur de transmettre &agrave; M. Weller la pr&eacute;sente
+invitation. Si M.
+Weller veut passer chez M. John Smauker &agrave; 9 heures, M. John
+Smauker aura
+le plaisir de pr&eacute;senter M. Weller.</p>
+<p style="text-align: right;">&laquo;<i>Sign&eacute;</i>:
+JOHN SMAUKER.&raquo;</p>
+<p>La suscription portait: <i>&agrave;
+M. Weller esquire, chez M. Pickwick</i>; et,
+entre parenth&egrave;ses, dans le coin gauche de l'adresse
+&eacute;taient &eacute;crits ces
+mots, comme une instruction au porteur: <i>Tir&eacute; la sonnette de
+la rue</i>.</p>
+<p>&laquo;Eh bien! dit Sam,
+en voil&agrave; une dr&ocirc;le! Je n'avais jamais auparavant
+entendu appeler une &eacute;paule de mouton bouillie un rat-houtte;
+comment
+donc qu'il l'appellerait si elle &eacute;tait r&ocirc;tie?&raquo;</p>
+<p>Cependant, sans perdre
+plus de temps &agrave; d&eacute;battre ce point, Sam se rendit
+imm&eacute;diatement chez M. Pickwick, et lui demanda, pour le soir, un
+cong&eacute;
+qui lui fut facilement accord&eacute;. Avec cette permission, et la
+clef de la
+porte de la rue dans sa poche, Sam sortit un peu avant l'heure
+d&eacute;sign&eacute;e,
+et se dirigea d'un pas tranquille vers Queen-Square. L&agrave; il eut
+la
+satisfaction d'apercevoir M. John Smauker, dont la t&ecirc;te
+poudr&eacute;e, appuy&eacute;e
+contre un poteau de r&eacute;verb&egrave;re, fumait une cigarette
+&agrave; travers un tube
+d'ambre.</p>
+<p>&laquo;Comment vous
+portez-vous, monsieur Weller? dit M. John Smauker, en
+soulevant gracieusement son chapeau d'une main, tandis qu'il agitait
+l'autre d'un air de condescendance. Comment vous portez-vous, monsieur?</p>
+<p>&#8212;Eh! eh! la convalescence
+n'est pas mauvaise, repartit Sam; et vous,
+mon cher, comment vous va?</p>
+<p>&#8212;L&agrave;, l&agrave;.</p>
+<p>&#8212;Ah! vous aurez trop
+travaill&eacute;. J'en avais terriblement peur, &ccedil;a ne
+r&eacute;ussit pas &agrave; tout le monde, voyez-vous. Faut pas vous
+laisser emporter
+comme &ccedil;a par votre ardeur.</p>
+<p>&#8212;Ce n'est pas tant cela,
+monsieur Weller; c'est plut&ocirc;t le mauvais vin.
+Je m&egrave;ne une vie trop dissip&eacute;e, je le crains.</p>
+<p>&#8212;Oh! c'est-il cela? c'est
+une mauvaise maladie, &ccedil;a.</p>
+<p>&#8212;Et pourtant, les
+tentations, monsieur Weller?</p>
+<p>&#8212;Ah! bien s&ucirc;r.</p>
+<p>&#8212;Plong&eacute; dans le
+tourbillon de la soci&eacute;t&eacute;, comme vous savez monsieur
+Weller, ajouta M. John Smauker avec un soupir.</p>
+<p>&#8212;Ah! c'est terrible, en
+v&eacute;rit&eacute;!</p>
+<p>&#8212;Mais c'est toujours
+comme cela quand la destin&eacute; vous pousse dans une
+carri&egrave;re publique, monsieur Weller. On est soumis &agrave; des
+tentations dont
+les autres individus sont exempts.</p>
+<p>&#8212;Pr&eacute;cis&eacute;ment
+ce que mon oncle disait quand il ouvrit une auberge,
+r&eacute;pondit Sam; et il avait bien raison, le pauvre vieux; car il a
+bu sa
+mort en moins d'un terme.&raquo;</p>
+<p>M. Smauker parut
+profond&eacute;ment indign&eacute; du parall&egrave;le &eacute;tabli
+entre lui et
+le d&eacute;funt aubergiste; mais comme le visage de Sam conservait le
+calme le
+plus immuable, M. Smauker y r&eacute;fl&eacute;chit mieux, et reprit
+son air affable.</p>
+<p>&laquo;Nous ferions
+peut-&ecirc;tre bien de nous mettre en route, dit-il, en
+consultant une montre de cuivre qui habitait au fond d'un immense
+gousset, et qui &eacute;tait &eacute;lev&eacute;e &agrave; la surface
+au moyen d'un cordon noir,
+garni &agrave; l'autre bout d'une clef de chrysocale.</p>
+<p>&#8212;C'est possible,
+r&eacute;pondit Sam; autrement on pourrait laisser br&ucirc;ler le
+rat-houtte et &ccedil;a le g&acirc;terait.</p>
+<p>&#8212;Avez-vous bu les eaux,
+M. Weller? demanda son compagnon, tout en
+marchant vers High-Street.</p>
+<p>&#8212;Une seule fois.</p>
+<p>&#8212;Comment les trouvez-vous?</p>
+<p>&#8212;Consid&eacute;rablement
+mauvaises.</p>
+<p>&#8212;Ah! vous n'aimez pas le
+go&ucirc;t v&eacute;rugineux, peut-&ecirc;tre?</p>
+<p>&#8212;Je ne connais pas
+beaucoup &ccedil;a; j'ai trouv&eacute; qu'elles sentaient la t&ocirc;le
+rouge.</p>
+<p>&#8212;C'est le
+v&eacute;rugineux, monsieur Weller; r&eacute;torqua M. John Smauker
+d'un
+ton contemptueux.</p>
+<p>&#8212;Eh bien, c'est un mot
+qui ne signifie pas grand'chose, voil&agrave; tout. Au
+reste, je ne suis pas beaucoup chimique, ainsi peux pas dire.&raquo;</p>
+<p>En achevant ces mots, et
+&agrave; la grande horreur de M. John Smauker, Sam
+commen&ccedil;a &agrave; siffler.</p>
+<p>&laquo;Je vous demande
+pardon, monsieur Weller, dit M. Smauker, tortur&eacute; par
+ce bruit in&eacute;l&eacute;gant; voulez-vous prendre mon bras?</p>
+<p>&#8212;Merci, vous &ecirc;tes
+bien bon, je ne veux pas vous en priver; j'ai
+l'habitude de mettre mes mains dans mes poches, si &ccedil;a vous est
+superficiel.&raquo;</p>
+<p>En disant ceci, Sam
+joignit le geste aux paroles et recommen&ccedil;a &agrave; siffler
+plus fort que jamais.</p>
+<p>&laquo;Par ici, dit son
+nouvel ami qui paraissait fort soulag&eacute; en entrant dans
+une petite rue. Nous y serons bient&ocirc;t.</p>
+<p>&#8212;Ah! ah! fit Sam&raquo;,
+sans &ecirc;tre le moindrement &eacute;mu, en apprenant qu'il
+&eacute;tait si proche de la fleur des domestiques de Bath.</p>
+<p>&#8212;Oui, reprit M. John
+Smauker, ne soyez pas intimid&eacute;, monsieur Weller.</p>
+<p>&#8212;Oh! que non.</p>
+<p>&#8212;Vous verrez quelques
+uniformes tr&egrave;s-brillants, et peut-&ecirc;tre
+trouverez-vous que les gentlemen seront un peu roides d'abord. C'est
+naturel, vous savez: mais ils se rel&acirc;cheront bient&ocirc;t.</p>
+<p>&#8212;&Ccedil;a sera
+tr&egrave;s-obligeant de leur part.</p>
+<p>&#8212;Vous savez? reprit M.
+Smauker avec un air de sublime protection, comme
+vous &ecirc;tes un &eacute;tranger, ils se mettront peut-&ecirc;tre un
+peu apr&egrave;s vous,
+d'abord.</p>
+<p>&#8212;Ils ne seront pas trop
+cruels, n'est-ce pas? demanda Sam.</p>
+<p>&#8212;Non, non, repartit M.
+Smauker en tirant sa tabati&egrave;re, qui repr&eacute;sentait
+une t&ecirc;te de renard, et en prenant une prise distingu&eacute;e. Il
+y a parmi
+nous quelques gais coquins, et ils aiment &agrave; s'amuser... vous
+savez...
+mais il ne faut pas y faire attention. Il ne faut pas y faire attention.</p>
+<p>&#8212;Je t&acirc;cherai, dit
+Sam, de supporter le d&eacute;bordement des talents et de
+l'esprit.</p>
+<p>&#8212;&Agrave; la bonne heure,
+r&eacute;pliqua M. John Smauker en remettant dans sa poche
+la t&ecirc;te de renard et en relevant la sienne. D'ailleurs, je vous
+soutiendrai.&raquo;</p>
+<p>En causant ainsi, ils
+&eacute;taient arriv&eacute;s devant une petite boutique de
+fruitier. M. John Smauker y entra, et Sam, qui le suivait, laissa alors
+s'&eacute;panouir sur sa figure un muet ricanement et divers autres
+sympt&ocirc;mes
+&eacute;nergiques d'un &eacute;tat fort d&eacute;sirable de
+satisfaction intime.</p>
+<p>Apr&egrave;s avoir
+travers&eacute; la boutique du fruitier, et d&eacute;pos&eacute; leurs
+chapeaux
+sur les marches de l'escalier qui se trouvait derri&egrave;re, ils
+entr&egrave;rent
+dans un petit parloir, et c'est alors que toute la splendeur de la
+sc&egrave;ne
+se d&eacute;voila aux regards de Sam Weller.</p>
+<p>Deux tables,
+d'in&eacute;gale hauteur, accoupl&eacute;es au milieu de la chambre,
+&eacute;taient couvertes de trois ou quatre nappes de diff&eacute;rents
+&acirc;ges,
+arrang&eacute;es, autant que possible, pour faire l'effet d'une seule.
+Sur ces
+nappes, on voyait des contenus et des fourchettes pour sept ou huit
+personnes. Or les manches de ces couteaux &eacute;taient verts, rouges
+et
+jaunes, tandis que ceux de toutes les fourchettes &eacute;taient noirs,
+ce qui
+produisait une gamme de couleurs des plus pittoresques. Des assiettes,
+pour un nombre &eacute;gal de convives, chauffaient derri&egrave;re le
+garde-cendres.
+Les convives eux-m&ecirc;mes se chauffaient devant. Parmi eux, le plus
+remarquable comme le plus important, &eacute;tait un grand et vigoureux
+gentleman, dont la calotte et l'habit &agrave; longs pans,
+resplendissaient
+d'une &eacute;clatante couleur d'&eacute;carlate. Il se tenait debout,
+le dos au feu,
+et venait apparemment d'entrer; car, outre qu'il avait encore sur la
+t&ecirc;te son chapeau retrouss&eacute;, il gardait &agrave; la main
+une tr&egrave;s-longue canne,
+telle que les gentlemen de sa profession ont l'habitude d'en porter
+derri&egrave;re les carrosses.</p>
+<p>&laquo;Smauker, mon
+gar&ccedil;on, votre nageoire,&raquo; dit le gentleman au chapeau
+&agrave;
+cornes.</p>
+<p>M. Smauker insinua le
+bout du petit doigt de sa main droite dans la main
+du gentleman au chapeau &agrave; cornes, en lui disant qu'il
+&eacute;tait charm&eacute; de le
+voir si bien portant.</p>
+<p>&laquo;C'est vrai: on dit
+que j'ai l'air assez ros&eacute;; et c'est &eacute;tonnant! Depuis
+une quinzaine, je suis toujours notre vieille femme pendant deux
+heures,
+et rien que de contempler si longtemps la fa&ccedil;on dont elle agrafe
+sa
+vieille robe de soie lilas, s'il n'y a pas de quoi vous rendre
+hippofondre pour le reste de votre vie, je consens &agrave; perdre mon
+traitement.&raquo;</p>
+<p>&Agrave; ces mots, la
+compagnie choisie se mit &agrave; rire de tout son c&#339;ur, et
+l'un des gentlemen, qui avait un gilet jaune, murmura &agrave; son
+voisin, qui
+avait une culotte verte, que Tuckle &eacute;tait en train ce
+soir-l&agrave;.</p>
+<p>&laquo;&Agrave; propos,
+reprit M. Tuckle, Smauker mon gar&ccedil;on, vous....&raquo;</p>
+<p>Le reste de la sentence
+fut d&eacute;pos&eacute; dans le tuyau de l'oreille de M.
+Smauker.</p>
+<p>&laquo;Ah! tiens! je
+l'avais oubli&eacute;! r&eacute;pondit celui-ci. Gentlemen, mon ami, M.
+Weller.</p>
+<p>&#8212;F&acirc;ch&eacute; de
+vous boucher le feu, Weller, dit M. Tuckle avec un signe de
+t&ecirc;te familier. J'esp&egrave;re que vous n'avez pas froid, Weller?</p>
+<p>&#8212;Pas le moins du monde,
+Flambant, r&eacute;pliqua Sam. Faudrait un sujet bien
+glac&eacute; pour avoir froid vis-&agrave;-vis de vous. Vous
+&eacute;conomiseriez la houille
+si on vous mettait sur la grille, dans une salle publique; vrai!&raquo;</p>
+<p>Comme cette
+r&eacute;pliqua paraissait faire une allusion personnelle &agrave; la
+livr&eacute;e &eacute;carlate de M. Tuckle, il prit un air majestueux
+durant quelques
+secondes. Pourtant il s'&eacute;loigna graduellement du feu, et dit
+avec un
+sourire forc&eacute;:</p>
+<p>&laquo;Pas mauvais, pas
+mauvais.</p>
+<p>&#8212;Je vous suis bien
+oblig&eacute; pour votre bonne opinion, monsieur, reprit
+Sam. Nous arriverons peu &agrave; peu, j'esp&egrave;re. Plus tard, nous
+en essayerons
+un meilleur.&raquo;</p>
+<p>En cet endroit la
+conversation fut interrompue par l'arriv&eacute;e d'un
+gentleman v&ecirc;tu de peluche orange. Il &eacute;tait
+accompagn&eacute; d'un autre
+personnage en drap pourpre, avec un remarquable d&eacute;veloppement de
+bas.
+Les nouveaux venus ayant &eacute;t&eacute; congratul&eacute;s par les
+anciens, M. Tuckle
+proposa de faire apporter le souper, et cette proposition fut
+adopt&eacute;e
+unanimement.</p>
+<p>Le fruitier et sa femme
+d&eacute;pos&egrave;rent alors sur la table un plat de mouton
+bouilli, avec une sauce chaude aux c&acirc;pres, des navets et des
+pommes de
+terre. M. Tuckle prit le fauteuil, et eut pour vice-pr&eacute;sident le
+gentleman en peluche orange. Le fruitier mit une paire de gants de
+castor pour donner les assiettes et se pla&ccedil;a derri&egrave;re la
+chaise de M.
+Tuckle.</p>
+<p>&laquo;Harris! dit
+celui-ci d'un ton de commandement.</p>
+<p>&#8212;Monsieur?</p>
+<p>&#8212;Avez-vous mis vos gants?</p>
+<p>&#8212;Oui, monsieur.</p>
+<p>&#8212;Alors &ocirc;tez le
+couvercle.</p>
+<p>&#8212;Oui, monsieur.&raquo;</p>
+<p>Le fruitier, avec de
+grandes d&eacute;monstrations d'humilit&eacute;, fit ce qui lui
+&eacute;tait ordonn&eacute;, et tendit obs&eacute;quieusement &agrave;
+M. Tuckle le couteau &agrave;
+d&eacute;couper; mais, en faisant cela, il vint par hasard &agrave;
+b&acirc;iller.</p>
+<p>&laquo;Qu'est-ce que cela
+veut dire, monsieur? lui dit M. Tuckle avec une
+grande asp&eacute;rit&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Je vous demande pardon,
+monsieur, r&eacute;pondit le fruitier, d&eacute;contenanc&eacute;.
+Je ne l'ai pas fait expr&egrave;s, monsieur. J'ai veill&eacute; tard la
+nuit derni&egrave;re.</p>
+<p>&#8212;Je vais vous dire mon
+opinion sur votre compte, Harris, poursuivit M.
+Tuckle avec un air plein de grandeur. Vous &ecirc;tes une brute mal
+&eacute;lev&eacute;e.</p>
+<p>&#8212;J'esp&egrave;re,
+gentlemen, dit Harris, que vous ne serez pas trop s&eacute;v&egrave;res
+envers moi. Je vous suis certainement tr&egrave;s-oblig&eacute;,
+gentlemen, pour votre
+patronage et aussi pour vos recommandations, gentlemen, quand on a
+besoin quelque part de quelqu'un de plus pour servir. J'esp&egrave;re,
+gentlemen, que vous &ecirc;tes satisfaits de moi.</p>
+<p>&#8212;Non, monsieur, dit M.
+Tuckle. Bien loin de l&agrave;, monsieur.</p>
+<p>&#8212;Vous &ecirc;tes un
+dr&ocirc;le sans soin, grommela le gentleman en peluche orange.</p>
+<p>&#8212;Et un fichu chenapan,
+ajouta le gentleman en culotte verte.</p>
+<p>&#8212;Et un mauvais gueux,
+continua le gentleman de couleur pourpre.&raquo;</p>
+<p>Le pauvre fruitier
+saluait de plus en plus humblement, tandis qu'on le
+gratifiait de ces petites &eacute;pith&egrave;tes, selon le
+v&eacute;ritable esprit de la
+plus basse tyrannie. Lorsque tout le monde eut dit son mot, pour
+prouver
+sa sup&eacute;riorit&eacute;, M. Tuckle commen&ccedil;a &agrave;
+d&eacute;couper l'&eacute;paule de mouton et &agrave;
+servir la compagnie.</p>
+<p>Cette importante affaire
+&eacute;tait &agrave; peine entam&eacute;e, quand la porte s'ouvrit
+brusquement et laissa appara&icirc;tre un autre gentleman en habit bleu
+clair,
+avec des boutons d'&eacute;tain.</p>
+<p>&laquo;Contre les
+r&egrave;gles, dit M. Tuckle. Trop tard, trop tard.</p>
+<p>&#8212;Non, non; impossible de
+faire autrement, r&eacute;pondit le gentleman bleu.
+J'en appelle &agrave; la compagnie. Une affaire de galanterie, un
+rendez-vous
+au th&eacute;&acirc;tre.</p>
+<p>&#8212;Oh! dans ce
+cas-l&agrave;! s'&eacute;cria le gentleman en peluche orange.</p>
+<p>&#8212;Oui, riellement, parole
+d'honneur. J'avais promis de conduire notre
+plus jeune demoiselle &agrave; dix heures et demie, et c'est une si
+jolie
+fille, riellement, que je n'ai pas eu le c&#339;ur de la d&eacute;sobliger.
+Pas
+d'offense &agrave; la compagnie pr&eacute;sente, monsieur; mais un
+cottillon,
+monsieur, riellement, c'est irr&eacute;vocable.</p>
+<p>&#8212;Je commence &agrave;
+soup&ccedil;onner qu'il y a quelque chose l&agrave;-dessous, dit
+Tuckle, pendant que le nouveau venu s'asseyait &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; de Sam. J'ai
+remarqu&eacute;, une ou deux fois, qu'elle s'appuie beaucoup sur votre
+&eacute;paule
+quand elle descend de voiture.</p>
+<p>&#8212;Oh! riellement,
+riellement, Tuckle, i' ne faut pas.... C'est pas
+bien.... J'ai pu dire &agrave; qu&eacute;'ques amis que c'&eacute;tait
+une divine criature et
+qu'elle avait refus&eacute; deux ou trois mariages sans motif, mais...
+non,
+non, riellement, Tuckle.... Devant des &eacute;trangers encore! C'est
+pas bien;
+vous avez tort.... La d&eacute;licatesse, mon cher ami, la
+d&eacute;licatesse!&raquo;</p>
+<p>Ayant ainsi parl&eacute;,
+l'homme &agrave; la livr&eacute;e bleue releva sa cravate, ajusta
+ses parements, grima&ccedil;a et fron&ccedil;a les sourcils, comme s'il
+avait pu en
+dire infiniment plus long, mais qu'il se cr&ucirc;t, en honneur,
+oblig&eacute; de se
+taire. C'&eacute;tait une sorte de petit valet de pied, &agrave; l'air
+libre et
+d&eacute;gag&eacute;, aux cheveux blonds, au cou empes&eacute;, et qui
+avait attir&eacute; d&egrave;s
+l'abord, l'attention de Sam; mais quand il eut d&eacute;but&eacute; de
+cette mani&egrave;re,
+M. Weller se sentit plus que jamais dispos&eacute; &agrave; cultiver sa
+connaissance;
+aussi s'immis&ccedil;a-t-il, tout d'un coup, dans la conversation, avec
+l'ind&eacute;pendance qui le caract&eacute;risait.</p>
+<p>&laquo;&Agrave; votre
+sant&eacute;, monsieur, dit-il; j'aime beaucoup votre conversation; je
+la trouve vraiment jolie.&raquo;</p>
+<p>En entendant ce discours,
+l'homme bleu sourit comme une personne
+accoutum&eacute;e aux compliments, mais en m&ecirc;me temps il regarda
+Sam d'un air
+approbatif et r&eacute;pondit qu'il esp&eacute;rait cultiver davantage
+sa
+connaissance, car, sans flatterie, il y avait en lui l'&eacute;toffe
+d'un joli
+gar&ccedil;on, et tout &agrave; fait selon son c&#339;ur.</p>
+<p>&laquo;Vous &ecirc;tes
+bien bon, monsieur, r&eacute;torqua Sam. Quel heureux gaillard vous
+&ecirc;tes!</p>
+<p>&#8212;Qu'est-ce que vous
+voulez dire? demanda l'homme bleu avec une modeste
+confusion.</p>
+<p>&#8212;Cette jeune demoiselle
+ici, elle sait ce que vous valez, j'en suis
+s&ucirc;r. Ah! je comprends les choses; et Sam ferma un &#339;il en roulant
+sa
+t&ecirc;te d'une &eacute;paule &agrave; l'autre, d'une mani&egrave;re
+fort satisfaisante pour la
+vanit&eacute; personnelle du gentleman azur&eacute;.</p>
+<p>&laquo;Vous &ecirc;tes
+trop malin, r&eacute;pliqua-t-il.</p>
+<p>&#8212;Non, non, c'est bon pour
+vous, reprit Sam; &ccedil;a ne me regarde pas, comme
+dit le gentleman qu'&eacute;tait en dedans du mur &agrave; celui
+qu'&eacute;tait dans la rue,
+quand le taureau courait comme un enrag&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Eh bien! monsieur
+Weller, nullement, je crois qu'elle a remarqu&eacute; mon
+air et me mani&egrave;res.</p>
+<p>&#8212;J'imagine que &ccedil;a
+ne peut gu&egrave;re &ecirc;tre autrement.</p>
+<p>&#8212;Avez-vous qu&eacute;'que
+amourette de ce genre en train, monsieur? demanda &agrave;
+Sam l'heureux gentleman en tirant un cure-dents de la poche de son
+gilet.</p>
+<p>&#8212;Pas exactement,
+r&eacute;pondit Sam; il n'y a pas de demoiselle &agrave; la maison,
+autrement j'aurais fait la cour &agrave; l'une d'elles,
+n&eacute;cessairement. Mais,
+voyez-vous, je ne voudrais pas me compromettre avec une femme
+au-dessous
+d'une marquise; je pourrais prendra une richarde, si elle devenait
+folle
+de moi, mais pas autrement, non ma foi!</p>
+<p>&#8212;Certainement, non,
+monsieur Weller. Il ne faut pas se laisser
+d&eacute;pr&eacute;cier. Nous, qui sommes des hommes du monde, nous
+savons que, t&ocirc;t ou
+tard, un bel uniforme &eacute;corne toujours le c&#339;ur d'une dame. Au
+fait,
+c'est la seule chose, entre nous, qui fait qu'on peut entrer au service.</p>
+<p>&#8212;Justement, dit Sam;
+c'est &ccedil;a, rien que &ccedil;a.&raquo;</p>
+<p>Apr&egrave;s ce dialogue
+confidentiel, des verres furent distribu&eacute;s &agrave; la ronde;
+et, avant que la taverne f&ucirc;t ferm&eacute;e, chaque gentleman
+demanda ce qu'il
+aimait le mieux. Le gentleman en bleu et l'homme en orange, qui
+&eacute;taient
+les beaux fils de la soci&eacute;t&eacute;, ordonn&egrave;rent du grog
+froid; mais le
+breuvage favori des autres paraissait &ecirc;tre le geni&egrave;vre et
+l'eau sucr&eacute;e.
+Sam appela le fruitier: <i>Satan&eacute; coquin!</i> et ordonna un bol
+de punch,
+deux circonstances qui sembl&egrave;rent l'&eacute;lever beaucoup dans
+l'opinion des
+domestiques choisis.</p>
+<p>&laquo;Gentlemen, dit
+l'homme bleu avec le ton du plus consomm&eacute; dandy, allons!
+&agrave; la sant&eacute; des dames!</p>
+<p>&#8212;&Eacute;coutez!
+&eacute;coutez! s'&eacute;cria Sam, aux jeunes ma&icirc;tresses.&raquo;</p>
+<p>&Agrave; ce mot, de
+toutes parts on entendit crier: <i>&agrave; l'ordre!</i> Et M. John
+Smauker, &eacute;tant le gentleman qui avait introduit Sam dans la
+soci&eacute;t&eacute;,
+l'informa que ce mot n'&eacute;tait pas parlementaire.</p>
+<p>&laquo;Quel mot,
+monsieur? demanda Sam.</p>
+<p>&#8212;Ma&icirc;tresse,
+monsieur, r&eacute;pondit M. Smauker avec un froncement de
+sourcils effrayant. Ici nous ne reconnaissons pas de distinctions
+semblables.</p>
+<p>&#8212;Oh! tr&egrave;s-bien
+alors; j'amenderai mon observation, et je les appellerai
+les ch&egrave;res criatures, si Flambant veut bien le permettre.&raquo;</p>
+<p>Quelques doutes parurent
+s'&eacute;lever dans l'esprit du gentleman en culotte
+verte, sur la question de savoir si le pr&eacute;sident pouvait
+&ecirc;tre l&eacute;galement
+interpell&eacute; par le nom de Flambant; toutefois, comme les
+assistants
+semblaient moins soigneux de ses droits que des leurs, l'observation
+n'eut point de suite. L'homme au chapeau &agrave; cornes fit entendre
+une
+petite toux courte et regarda longuement Sam; mais il pensa apparemment
+qu'il ferait aussi bien de ne rien dire, de peur de s'en trouver plus
+mal.</p>
+<p>Apr&egrave;s un instant
+de silence, un gentleman, dont l'habit brod&eacute; descendait
+jusqu'&agrave; ses talons, et dont le gilet, &eacute;galement
+brod&eacute;, tenait au chaud
+la moiti&eacute; de ses jambes, remua son geni&egrave;vre et son eau
+avec une grande
+&eacute;nergie; et, se levant tout d'un coup sur ses pieds, par un
+violent
+effort, annon&ccedil;a qu'il d&eacute;sirait adresser quelques
+observations &agrave; la
+compagnie. L'homme au chapeau retrouss&eacute; s'&eacute;tant
+h&acirc;t&eacute; de l'assurer que la
+compagnie serait tr&egrave;s-heureuse d'entendre toutes les
+observations qu'il
+pourrait avoir &agrave; faire, le gentleman au grand habit
+commen&ccedil;a en ces
+termes:</p>
+<p>&laquo;Je sens une grande
+d&eacute;licatesse &agrave; me mettre en avant, gentlemen, ayant
+l'infortune de n'&ecirc;tre qu'un cocher et n'&eacute;tant admis que
+comme membre
+honoraire dans ces agr&eacute;ables soir&eacute;es; mais je me sens
+pouss&eacute;, gentlemen,
+l'&eacute;peron dans le ventre, si je puis employer cette expression,
+&agrave; vous
+faire conna&icirc;tre une circonstance affligeante qui est venue
+&agrave; ma
+connaissance et qui est arriv&eacute;e, je puis dire, &agrave; la
+port&eacute;e de mon fouet.
+Gentlemen, notre ami, M. Whiffers (tout le monde regarda l'individu
+orange); notre ami, M. Whiffers a donn&eacute; sa
+d&eacute;mission.&raquo;</p>
+<p>Un &eacute;tonnement
+universel s'empara des auditeurs. Chaque gentleman
+regardait son voisin et reportait ensuite son &#339;il inquiet sur le
+cocher, qui continuait &agrave; se tenir debout.</p>
+<p>&laquo;Vous avez bien
+raison d'&ecirc;tre surpris, gentlemen, poursuivit celui-ci.
+Je ne me permettrai pas de vous frelater les motifs de cette
+irr&eacute;parable
+perte pour le service; mais je prierai M. Whiffers de les
+&eacute;noncer
+lui-m&ecirc;me, pour l'instruction et l'imitation de ses amis.&raquo;</p>
+<p>Cette suggestion ayant
+&eacute;t&eacute; hautement applaudie, M. Whiffers s'expliqua.
+Il dit qu'il aurait certainement d&eacute;sir&eacute; de continuer
+&agrave; remplir l'emploi
+qu'il venait de r&eacute;signer. L'uniforme &eacute;tait
+extr&ecirc;mement riche et co&ucirc;teux,
+les dames de la famille tr&egrave;s-agr&eacute;ables, et les devoirs de
+sa place, il
+&eacute;tait oblig&eacute; d'en convenir, n'&eacute;taient pas trop
+lourds. Le principal
+service qu'on exigeait de lui &eacute;tait de passer le plus de temps
+possible
+&agrave; regarder par la fen&ecirc;tre, en compagnie d'un autre
+gentleman, qui avait
+&eacute;galement donn&eacute; sa d&eacute;mission. Il aurait
+d&eacute;sir&eacute; &eacute;pargner &agrave; la compagnie
+les p&eacute;nibles et d&eacute;go&ucirc;tants d&eacute;tails dans
+lesquels il allait &ecirc;tre oblig&eacute;
+d'entrer; mais, comme une explication lui avait &eacute;t&eacute;
+demand&eacute;e, il n'avait
+pas d'autre alternative que de d&eacute;clarer hardiment et
+distinctement qu'on
+avait voulu lui faire manger de la viande froide.</p>
+<p>Impossible de concevoir
+le d&eacute;go&ucirc;t qu'&eacute;veilla cet aveu dans le sein des
+auditeurs. Pendant un quart d'heure, au moins, on n'entendit que de
+violents cris de: <i>Honteux! Ignoble!</i> m&ecirc;l&eacute;s de
+sifflets et de
+grognements.</p>
+<p>M. Whiffers ajouta alors
+qu'il craignait qu'une partie de cet outrage ne
+p&ucirc;t &ecirc;tre justement attribu&eacute; &agrave; ses
+dispositions obligeantes et
+accommodantes. Il se souvenait parfaitement d'avoir consenti une fois
+&agrave;
+manger du beurre sal&eacute;; et, dans une occasion o&ugrave; il y
+avait eu subitement
+plusieurs malades dans la maison, il s'&eacute;tait oubli&eacute; au
+point de monter
+lui-m&ecirc;me un panier de charbon de terre jusqu'au second
+&eacute;tage. Il
+esp&eacute;rait qu'il ne s'&eacute;tait pas abaiss&eacute; dans la
+bonne opinion de ses amis
+par cette franche confession de sa faute; mais s'il avait eu ce
+malheur,
+il se flattait d'y &ecirc;tre remont&eacute; par la promptitude avec
+laquelle il
+avait repouss&eacute; le dernier et fl&eacute;trissant outrage qu'on
+avait voulu faire
+subir &agrave; ses sentiments d'homme et d'Anglais.</p>
+<p>Le discours de M.
+Whiffers fut accueilli par des cris d'admiration, et
+l'on but &agrave; la sant&eacute; de l'int&eacute;ressant martyr, de la
+mani&egrave;re la plus
+enthousiaste. Le martyr fit ses remerc&icirc;ments &agrave; la
+soci&eacute;t&eacute; et proposa la
+sant&eacute; de leur visiteur, M. Weller, gentleman qu'il n'avait pas
+le
+plaisir de conna&icirc;tre intimement, mais qui &eacute;tait l'ami de
+M. John
+Smauker, ce qui devait &ecirc;tre, partout et toujours, une lettre de
+recommandation suffisante pour toute soci&eacute;t&eacute; de
+gentlemen. Par ces
+consid&eacute;rations, il aurait &eacute;t&eacute; dispos&eacute;
+&agrave; voter la sant&eacute; de M. Weller avec
+tous les <i>honneurs</i>, si ses amis avaient bu du vin; mais comme
+ils
+prenaient des spiritueux et qu'il pourrait &ecirc;tre dangereux de
+vider un
+verre &agrave; chaque toast, il proposait que les honneurs fussent
+sous-entendus.</p>
+<p>&Agrave; la conclusion de
+ce discours, tous les assistants burent une partie de
+leur verre en l'honneur de Sam; et celui-ci, ayant puis&eacute; dans le
+bol et
+aval&eacute; deux verres en l'honneur de lui-m&ecirc;me, offrit ses
+remerc&icirc;ments &agrave;
+l'assembl&eacute;e dans un &eacute;l&eacute;gant discours.</p>
+<p>&laquo;Bien
+oblig&eacute;, mes vieux, dit-il en retournant au bol avec la plus
+grande
+d&eacute;sinvolture. Venant d'o&ugrave; ce que &ccedil;a vient, c'est
+prodigieusement
+flatteur. J'avais beaucoup entendu parler de vous; mais je n'imaginais
+pas, je dois le dire, que vous eussiez &eacute;t&eacute; d'aussi
+&eacute;tonnamment jolis
+hommes que vous &ecirc;tes. J'esp&egrave;re seulement que vous ferez
+attention &agrave; vous
+et que vous ne compromettrez en rien votre dignit&eacute;, qui est une
+charmante chose &agrave; voir, quand on vous rencontre en promenade, et
+qui m'a
+toujours fait grand plaisir depuis que je n'&eacute;tais qu'un moutard,
+moiti&eacute;
+si haut que la canne &agrave; pomme de cuivre de mon
+tr&egrave;s-respectable ami
+Flambant, ici pr&eacute;sent. Quant &agrave; la victime de l'oppression
+en habit
+jaune, tout ce que je puis dire de lui, c'est que j'esp&egrave;re qu'il
+trouvera une occupation aussi bonne qu'il le m&eacute;rite, moyennant
+quoi il
+sera tr&egrave;s-rarement afflig&eacute; avec des rat-houttes
+froids.&raquo;</p>
+<p>Cela dit, Sam se rassit
+avec un agr&eacute;able sourire, et son oraison ayant
+&eacute;t&eacute; bruyamment applaudie, la soci&eacute;t&eacute; se
+s&eacute;para bient&ocirc;t apr&egrave;s.</p>
+<p>&laquo;Par exemple,
+vieux, vous n'avez pas envie de vous en aller, dit Sam &agrave;
+son ami M. John Smauker?</p>
+<p>&#8212;Il le faut, en
+v&eacute;rit&eacute;, r&eacute;pondit celui-ci. J'ai promis &agrave;
+Bantam.</p>
+<p>&#8212;Oh! c'est
+tr&egrave;s-bien, reprit Sam, c'est une autre affaire. Peut-&ecirc;tre
+qu'il donnerait sa d&eacute;mission si vous le d&eacute;sappointiez.
+Mais vous,
+Flambant, vous ne vous en allez pas?</p>
+<p>&#8212;Mon Dieu, si,
+r&eacute;pliqua l'homme au chapeau &agrave; cornes.</p>
+<p>&#8212;Quoi! et laisser
+derri&egrave;re vous les trois-quarts d'un bol de punch?
+Cette b&ecirc;tise! rasseyez-vous donc!&raquo;</p>
+<p>M. Tuckle ne put
+r&eacute;sister &agrave; une invitation si pressante; il d&eacute;posa
+son
+chapeau et sa canne et r&eacute;pondit qu'il boirait encore un verre
+pour faire
+plaisir &agrave; M. Weller.</p>
+<p>Comme le gentleman en
+bleu demeurait du m&ecirc;me c&ocirc;t&eacute; que M. Tuckle, il
+consentit &eacute;galement &agrave; rester. Lorsque le punch fut
+&agrave; moiti&eacute; bu, Sam fit
+venir des hu&icirc;tres de la boutique du fruitier, et leur effet,
+joint &agrave;
+celui du punch, fut si prodigieux, que M. Tuckle, coiff&eacute; de son
+chapeau
+&agrave; cornes et arm&eacute; de sa canne &agrave; grosse pomme, se
+mit &agrave; danser un pas de
+matelot sur la table, au milieu des coquilles, tandis que le gentleman
+en bleu l'accompagnait sur un ing&eacute;nieux instrument musical,
+form&eacute; d'un
+peigne et d'un papier &agrave; papillotes. &Agrave; la fin quand le
+punch fut termin&eacute;
+et que la nuit fut &eacute;galement fort avanc&eacute;e, ils sortirent
+tous les trois
+pour chercher leur maison. &Agrave; peine M. Tuckle se trouva-t-il au
+grand air
+qu'il fut saisi d'un soudain d&eacute;sir de se coucher sur le
+pav&eacute;. Sam
+pensant que ce serait une piti&eacute; de le contredire, lui laissa
+prendre son
+plaisir o&ugrave; il la trouvait; mais, de peur que le chapeau &agrave;
+cornes de
+Flambant ne s'ab&icirc;m&acirc;t, dans ces conjonctures, il l'aplatit
+bravement sur
+la t&ecirc;te du gentleman en livr&eacute;e bleue, lui mit la grande
+canne &agrave; la main,
+l'appuya contre la porte de sa maison, tira pour lui la sonnette et
+s'en
+alla tranquillement &agrave; son h&ocirc;tel.</p>
+<p>Dans la matin&eacute;e
+suivante, M. Pickwick descendit, compl&egrave;tement habill&eacute;,
+beaucoup plus t&ocirc;t qu'il n'avait l'habitude de le faire, et sonna
+son
+fid&egrave;le domestique.</p>
+<p>Sam ayant r&eacute;pondu
+exactement &agrave; cet appel, le philosophe commen&ccedil;a par lui
+faire fermer soigneusement la porte, et dit ensuite:</p>
+<p>&laquo;Sam, il est
+arriv&eacute; ici, la nuit derni&egrave;re, un malheureux accident qui
+a
+donn&eacute; &agrave; M. Winkle quelques raisons de redouter la
+violence de M. Dowler.</p>
+<p>&#8212;Oui, monsieur, j'ai
+entendu dire cela &agrave; la vieille dame de la maison.</p>
+<p>&#8212;Et je suis
+f&acirc;ch&eacute; d'ajouter, continua M. Pickwick d'un air
+intrigu&eacute; et
+contrari&eacute;, je suis f&acirc;ch&eacute; d'ajouter que, dans la
+crainte de cette
+violence, M. Winkle est parti.</p>
+<p>&#8212;Parti!</p>
+<p>&#8212;Il a quitt&eacute; la
+maison ce matin, sans la plus l&eacute;g&egrave;re communication avec
+moi, et il est all&eacute; je ne sais pas o&ugrave;.</p>
+<p>&#8212;Il aurait d&ucirc;
+rester et se battre, monsieur, dit Sam d'un ton
+contempteur. Il ne faudrait pas grand'chose pour redresser ce Dowler.</p>
+<p>&#8212;C'est possible, Sam;
+j'ai peut-&ecirc;tre aussi quelques doutes sur sa
+grande valeur, mais, quoi qu'il en soit, M. Winkle est parti. Il faut
+le
+trouver, Sam, le trouver et me le ramener.</p>
+<p>&#8212;Et si il ne veut pas
+venir, monsieur?</p>
+<p>&#8212;Il faudra le lui faire
+vouloir, Sam.</p>
+<p>&#8212;Et qui le fera,
+monsieur? demanda Sam avec un sourire.</p>
+<p>&#8212;Vous.</p>
+<p>&#8212;Tr&egrave;s-bien,
+monsieur.&raquo;</p>
+<p>&Agrave; ces mots, Sam
+quitta la chambre, et bient&ocirc;t apr&egrave;s M. Pickwick
+l'entendit fermer la porte de la rue. Au bout de deux heures, il revint
+d'un air aussi calme que s'il avait &eacute;t&eacute;
+d&eacute;p&ecirc;ch&eacute; pour le message le plus
+ordinaire, et rapporta qu'un individu, ressemblant en tous points
+&agrave; M.
+Winkle, &eacute;tait parti le matin pour Bristol, par la voiture de
+l'H&ocirc;tel
+royal.</p>
+<p>&laquo;Sam, dit M.
+Pickwick en lui serrant la main, vous &ecirc;tes un gar&ccedil;on
+pr&eacute;cieux, inestimable. Vous allez le poursuivre, Sam.</p>
+<p>&#8212;Certainement, monsieur.</p>
+<p>&#8212;Aussit&ocirc;t que vous
+le d&eacute;couvrirez, &eacute;crivez-moi. S'il essaye de vous
+&eacute;chapper, empoignez-le, terrassez-le, enfermez-le. Je vous
+d&eacute;l&egrave;gue toute
+mon autorit&eacute;, Sam.</p>
+<p>&#8212;Je ne l'oublierai pas,
+monsieur.</p>
+<p>&laquo;Vous lui direz que
+je suis fort irrit&eacute;, excessivement indign&eacute; de la
+d&eacute;marche extraordinaire qu'il lui a plu de faire.</p>
+<p>&#8212;Oui, monsieur.</p>
+<p>&#8212;Vous lui direz que, s'il
+ne revient pas dans cette maison, avec vous,
+il y reviendra avec moi, car j'irai le chercher.</p>
+<p>&#8212;Je lui en glisserai deux
+mots, monsieur.</p>
+<p>&#8212;Vous pensez pouvoir le
+trouver? poursuivit M. Pickwick en regardant
+Sam d'un air inquiet.</p>
+<p>&#8212;Je le trouverai s'il est
+quelque part, r&eacute;pliqua Sam avec confiance.</p>
+<p>&#8212;Tr&egrave;s-bien. Alors
+plus t&ocirc;t vous partirez, mieux ce sera.&raquo;</p>
+<p>M. Pickwick ayant
+ajout&eacute; une somme d'argent &agrave; ses instructions, Sam mit
+quelques objets n&eacute;cessaires dans un sac de nuit et
+s'&eacute;loigna pour son
+exp&eacute;dition. Pourtant il s'arr&ecirc;ta au bout du corridor, et,
+revenant
+doucement sur ses pas, il entr'ouvrit la porte du parloir, et, ne
+laissant voir que sa t&ecirc;te:</p>
+<p>&laquo;Monsieur?
+murmura-t-il.</p>
+<p>&#8212;Eh bien! Sam.</p>
+<p>&#8212;J'entends-t-il
+parfaitement mes instructions, monsieur?</p>
+<p>&#8212;Je l'esp&egrave;re.</p>
+<p>&#8212;C'est-il convenu pour le
+terrassement, monsieur</p>
+<p>&#8212;Parfaitement. Faites ce
+que vous jugerez n&eacute;cessaire. Vous aurez mon
+approbation.&raquo;</p>
+<p>Sam fit un signe
+d'intelligence; et, retirant sa t&ecirc;te de la porte
+entre-b&acirc;ill&eacute;e, se mit en route pour son p&egrave;lerinage
+le c&#339;ur tout &agrave; fait
+l&eacute;ger.<br/>
+</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;"/>
+<p><br/>
+</p>
+<h2><a name="CHAPITRE_IX" id="CHAPITRE_IX">CHAPITRE IX.</a></h2>
+<h3>Comment M. Winkle, voulant
+sortir de la po&ecirc;le &agrave; frire, se jeta
+tranquillement et confortablement dans le feu.</h3>
+<p>L'infortun&eacute; gentleman,
+cause innocente du tumulte qui avait alarm&eacute; les
+habitants du <i>Royal-Crescent</i>, dans les circonstances ci-devant
+d&eacute;crites, apr&egrave;s avoir pass&eacute; une nuit pleine de
+trouble et d'anxi&eacute;t&eacute;,
+quitta le toit sous lequel ses amis dormaient encore, sans savoir
+o&ugrave; il
+dirigerait ses pas. On ne saurait jamais appr&eacute;cier trop
+hautement, ni
+trop chaudement louer les sentiments r&eacute;fl&eacute;chis et
+philanthropiques qui
+d&eacute;termin&egrave;rent M. Winkle &agrave; adopter cette conduite.
+&laquo;Si ce Dowler,
+raisonnait-il en lui-m&ecirc;me, si ce Dowler essaye (comme je n'en
+doute pas)
+d'ex&eacute;cuter ses menaces, je serai oblig&eacute; de l'appeler sur
+le terrain. Il
+a une femme; cette femme lui est attach&eacute;e et a besoin de lui.
+Ciel! si
+j'allais l'immoler &agrave; mon aveugle rage, quels seraient ensuite
+mes
+remords!&raquo; Cette r&eacute;flexion p&eacute;nible affectait si
+puissamment l'excellent
+jeune homme que ses joues p&acirc;lissaient, que ses genoux
+s'entre-choquaient. D&eacute;termin&eacute; par ces motifs, il saisit
+son sac de nuit,
+et descendant l'escalier &agrave; pas de loups, ferma, avec le moins de
+bruit
+possible, la d&eacute;testable porte de la rue, et s'&eacute;loigna
+rapidement. Il
+trouva &agrave; l'H&ocirc;tel royal une voiture sur le point de partir
+pour Bristol.
+&laquo;Autant vaut, pensa-t-il, autant vaut Bristol que tout autre
+endroit!&raquo;
+Il monta donc sur l'imp&eacute;riale, et atteignit le lieu de sa
+destination en
+aussi peu de temps qu'on pouvait raisonnablement l'esp&eacute;rer de
+deux
+chevaux oblig&eacute;s de franchir quatre fois par jour la distance qui
+s&eacute;pare
+les deux villes.</p>
+<p>M. Winkle &eacute;tablit ses
+quartiers &agrave; l'h&ocirc;tel du <i>Buisson</i>. Il &eacute;tait
+r&eacute;solu
+&agrave; s'abstenir de toute communication &eacute;pistolaire avec M.
+Pickwick jusqu'&agrave;
+ce que la fr&eacute;n&eacute;sie de M. Dowler e&ucirc;t eu le temps de
+s'&eacute;vaporer, et trouva
+que dans ces circonstances il n'avait rien de mieux &agrave; faire que
+de
+visiter la ville. Il sortit donc et fut, tout d'abord, frapp&eacute; de
+ce fait
+qu'il n'avait jamais vu d'endroit aussi sale. Ayant inspect&eacute; les
+docks
+ainsi que le port, et admir&eacute; la cath&eacute;drale, il demanda le
+chemin de
+Clifton, et suivit la route qui lui fut indiqu&eacute;e; mais, de
+m&ecirc;me que les
+pav&eacute;s de Bristol ne sont pas les plus larges ni les plus propres
+de tous
+les pav&eacute;s, de m&ecirc;me ses rues ne sont pas absolument les
+plus droites ni
+les moins entrelac&eacute;es. M. Winkle se trouva bient&ocirc;t
+compl&egrave;tement
+embrouill&eacute; dans leur labyrinthe, et chercha autour de lui une
+boutique
+d&eacute;cente, o&ugrave; il p&ucirc;t demander de nouvelles
+instructions.</p>
+<p>Ses yeux tomb&egrave;rent sur
+un rez-de-chauss&eacute;e nouvellement peint qui avait
+&eacute;t&eacute; converti en quelque chose qui tenait le milieu entre
+une boutique et
+un appartement. Une lampe rouge qui s'avan&ccedil;ait au-dessus de la
+porte
+l'aurait suffisamment annonc&eacute; comme la demeure d'un supp&ocirc;t
+d'Esculape
+quand m&ecirc;me le mot: <i>chirurgie</i><a name="FNanchor_10_10"
+ id="FNanchor_10_10"></a><sup><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a></sup>
+n'aurait pas &eacute;t&eacute; inscrit, en lettres
+d'or, au-dessus de la fen&ecirc;tre, qui avait autrefois
+&eacute;t&eacute; celle du parloir
+au devant. Pensant que c'&eacute;tait l&agrave; un endroit convenable
+pour demander
+son chemin, M. Winkle entra dans la petite boutique garnie de tiroirs
+et
+de flacons, aux inscriptions dor&eacute;s. N'y apercevant aucun
+&ecirc;tre vivant, il
+frappa sur le comptoir avec une demi couronne, afin d'attirer
+l'attention des personnes qui pourraient &ecirc;tre dans
+l'arri&egrave;re-parloir,
+esp&egrave;ce de <i>sanctum sanctorum</i> de l'&eacute;tablissement,
+car le mot:
+<i>chirurgie</i> &eacute;tait r&eacute;p&eacute;t&eacute; sur la porte,
+en lettres blanches, cette fois,
+pour &eacute;viter la monotonie.</p>
+<p>Au premier coup, un bruit tr&egrave;s-sensible jusqu'alors, et
+semblable &agrave;
+celui d'un assaut ex&eacute;cut&eacute; avec des pelles et des
+pincettes, cessa
+soudainement. Au second coup un jeune gentleman, &agrave; l'air
+studieux,
+portant sur son nez de larges b&eacute;sicles vertes et dans ses mains
+un
+&eacute;norme livre, entra d'un pas grave dans la boutique, et, passant
+derri&egrave;re le comptoir, demanda &agrave; M. Winkle ce qu'il
+d&eacute;sirait.</p>
+<p>&laquo;Je suis f&acirc;ch&eacute; de vous d&eacute;ranger, monsieur,
+r&eacute;pondit celui-ci.
+Voulez-vous avoir la bont&eacute; de m'indiquer....</p>
+<p>&#8212;Ha! ha! ha! se mit &agrave; beugler le studieux gentleman, en
+jetant en l'air
+son &eacute;norme livre et en le rattrapant avec grande
+dext&eacute;rit&eacute;, au moment o&ugrave;
+il mena&ccedil;ait de r&eacute;duire en atomes toutes les fioles qui
+garnissaient le
+comptoir. En voil&agrave; une bonne!&raquo;</p>
+<p>Si l'inconnu entendit par l&agrave; une bonne secousse, il n'avait
+pas tort,
+car M. Winkle avait &eacute;t&eacute; si &eacute;tonn&eacute; de la
+conduite extraordinaire du
+jeune docteur, qu'il avait pr&eacute;cipitamment battu en retraite
+jusqu'&agrave; la
+porte, et paraissait fort troubl&eacute; par cette &eacute;trange
+r&eacute;ception.</p>
+<p>&laquo;Comment! Est-ce que vous ne me reconnaissez pas?&raquo;
+s'&eacute;cria le
+chirurgien-apothicaire.</p>
+<p>M. Winkle balbutia qu'il n'avait pas ce plaisir.</p>
+<p>&laquo;Ah! bien alors, il y a encore de l'espoir pour moi! Je puis
+soigner la
+moiti&eacute; des vieilles femmes de Bristol, si j'ai un peu de chance.
+Maintenant, au diable, vieux bouquin moisi!&raquo; Cette adjuration
+s'adressait au gros volume, que le studieux pharmacien lan&ccedil;a,
+avec une
+vigueur remarquable, &agrave; l'autre bout de la boutique; puis,
+retirant ses
+lunettes vertes, il d&eacute;couvrit aux regards stup&eacute;faits de
+M. Winkle, le
+ricanement identique de Robert Sawyer, esquire, ci-devant
+&eacute;tudiant &agrave;
+l'h&ocirc;pital de Guy, dans le <i>Borough</i>, et possesseur d'une
+r&eacute;sidence
+priv&eacute;e dans <i>Lant-Street</i>.</p>
+<p>&laquo;Vous veniez pour me voir, n'est-ce pas? vous ne direz pas le
+contraire?
+s'&eacute;cria M. Bob Sawyer en secouant amicalement la main de M.
+Winkle.</p>
+<p>&#8212;Non, sur ma parole! r&eacute;pliqua celui-ci en serrant la main de
+M. Sawyer.</p>
+<p>&#8212;Quoi! vous n'avez pas remarqu&eacute; mon nom? demanda Bob en
+appelant
+l'attention de son ami sur la porte ext&eacute;rieure, au-dessus de
+laquelle
+&eacute;taient trac&eacute;s ces mots: <i>Sawyer successeur de
+Nockemorf</i>.</p>
+<p>&#8212;Mes yeux ne sont pas tomb&eacute;s dessus, dit M. Winkle.</p>
+<p>&#8212;Ma foi! si j'avais su que c'&eacute;tait vous, reprit Bob, je me
+serais
+pr&eacute;cipit&eacute; et je vous aurais re&ccedil;u dans mes bras.
+Mais, sur mon honneur,
+je croyais que vous &eacute;tiez le percepteur des contributions.<a
+ name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><sup><a
+ href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a></sup></p>
+<p>&#8212;Pas possible!</p>
+<p>&#8212;Vrai. J'allais vous dire que je n'&eacute;tais pas &agrave; la
+maison, et que si
+vous vouliez me laisser un message, je ne manquerais pas de me le
+remettre; car le collecteur des taxes ne me conna&icirc;t point, pas
+plus que
+celui de l'&eacute;clairage, ni du pav&eacute;. Je crois que le
+collecteur de l'&eacute;glise
+soup&ccedil;onne qui je suis, et je sais que celui des eaux ne l'ignore
+pas,
+parce que je lui ai tir&eacute; une dent le premier jour que je suis
+venu ici.
+Mais entrez, entrez donc!&raquo;</p>
+<p>Tout en bavardant de la sorte, Bob poussait M. Winkle dans
+l'arri&egrave;re-parloir, o&ugrave; s'&eacute;tait assis un personnage
+qui n'&eacute;tait pas moins
+que M. Benjamin Allen. Il s'amusait gravement &agrave; faire de petites
+cavernes circulaires dans le manteau de la chemin&eacute;e, au moyen
+d'un
+fourgon rougi.</p>
+<p>&laquo;En v&eacute;rit&eacute;, dit M. Winkle, voil&agrave; un
+plaisir que je n'avais pas esp&eacute;r&eacute;.
+Quelle jolie retraite vous avez l&agrave;!</p>
+<p>&#8212;Pas mal, pas mal, repartit Bob. J'ai &eacute;t&eacute; re&ccedil;u
+peu de temps apr&egrave;s cette
+fameuse soir&eacute;e; et mes amis se sont saign&eacute;s pour m'aider
+&agrave; acheter cet
+&eacute;tablissement. Ainsi j'ai endoss&eacute; un habit noir et une
+paire de
+lunettes, et je suis venu ici pour avoir l'air aussi solennel que
+possible.</p>
+<p>&#8212;Et vous avez sans doute une jolie client&egrave;le? demanda M.
+Winkle d'un
+air fin.</p>
+<p>&#8212;Oh! si mignonne, qu'&agrave; la fin de l'ann&eacute;e vous pourriez
+mettre tous les
+profits dans un verre &agrave; liqueur, et les couvrir avec une feuille
+de
+groseille.</p>
+<p>&#8212;Vous voulez rire. Rien que les marchandises....</p>
+<p>&#8212;Pure charge, mon cher gar&ccedil;on. La moiti&eacute; des tiroirs
+est vide, et
+l'autre moiti&eacute; n'ouvre point.</p>
+<p>&#8212;Vous plaisantez?</p>
+<p>&#8212;C'est un fait, r&eacute;torqua Bob en allant dans la boutique et
+d&eacute;montrant
+la v&eacute;racit&eacute; de son assertion par de violentes secousses
+donn&eacute;es aux
+petits boutons dor&eacute;s des tiroirs imaginaires.</p>
+<p>&#8212;Du diable s'il y a une seule chose r&eacute;elle dans la boutique,
+except&eacute;s
+les sangsues; et encore elles ont d&eacute;j&agrave; servi.</p>
+<p>&#8212;Je n'aurais jamais cru cela! s'&eacute;cria M. Winkle plein de
+surprise.</p>
+<p>&#8212;Je m'en flatte un peu, reprit Bob; autrement &agrave; quoi
+serviraient les
+apparences, hein? Mais, que voulez-vous prendre! Comme nous? C'est bon.
+Ben, mon gar&ccedil;on, fourrez la main dans le buffet, et amenez-nous
+le
+digestif brevet&eacute;.&raquo;</p>
+<p>M. Benjamin Allen sourit pour indiquer son consentement, et tira du
+buffet une bouteille noire, &agrave; moiti&eacute; pleine d'eau-de-vie.</p>
+<p>&laquo;Vous n'y mettez pas d'eau, n'est-ce pas? dit Bob &agrave; M.
+Winkle.</p>
+<p>&#8212;Pardonnez-moi, repartit celui-ci. Il est de bonne heure et
+j'aimerais
+mieux m&eacute;langer, si vous ne vous y opposez point.</p>
+<p>&#8212;Pas le moins du monde, si votre conscience vous le permet,
+r&eacute;pliqua
+Bob en avec sensualit&eacute; un verre du liquide bienfaisant. Ben,
+passe-nous
+l'eau.&raquo;</p>
+<p>M. Benjamin Allen tira de la m&ecirc;me place une petite cocote de
+cuivre,
+dont M. Bob d&eacute;clara qu'il &eacute;tait tr&egrave;s-fier &agrave;
+cause de sa physionomie
+m&eacute;dicale. Lorsqu'on eut fait bouillir l'eau contenue dans la
+cocote, au
+moyen de plusieurs pellet&eacute;es de charbon de terre que Bob puisa
+dans une
+caisse qui portait pour inscription: <i>eau de selz</i>, M. Winkle
+baptisa
+son eau-de-vie, et la conversation commen&ccedil;ait &agrave; devenir
+g&eacute;n&eacute;rale,
+lorsqu'elle fut interrompue par l'entr&eacute;e d'un jeune
+gar&ccedil;on, v&ecirc;tu d'une
+s&eacute;v&egrave;re livr&eacute;e grise, ayant un galon d'or &agrave;
+son chapeau, et tenant sur
+son bras un petit panier couvert.</p>
+<p>M. Bob l'apostropha imm&eacute;diatement.</p>
+<p>&laquo;Tom, vagabond! venez-ici! (L'enfant s'approcha en
+cons&eacute;quence.) Vous
+vous &ecirc;tes arr&ecirc;t&eacute; &agrave; toutes les bornes de
+Bristol, vilain fain&eacute;ant!</p>
+<p>&#8212;Non, monsieur, r&eacute;pondit l'enfant.</p>
+<p>&#8212;Prenez-y garde, reprit Bob avec un visage mena&ccedil;ant.
+Pensez-vous que
+quelqu'un voudrait employer un chirurgien, si on voyait son
+gar&ccedil;on jouer
+aux billes dans tous les ruisseaux, ou enlever un cerf-volant sur la
+grande route? Ayez soin, monsieur, de conserver toujours le respect de
+votre profession. Avez-vous port&eacute; tous les m&eacute;dicaments,
+paresseux?</p>
+<p>&#8212;Oui, monsieur.</p>
+<p>&#8212;La poudre pour les enfants, dans la grande maison habit&eacute;e
+par la
+famille nouvellement arriv&eacute;e? Et les pilules digestives chez le
+vieux
+gentleman grognon et goutteux?</p>
+<p>&#8212;Oui, monsieur.</p>
+<p>&#8212;Alors fermez la porte et faites attention &agrave; la boutique.</p>
+<p>&#8212;Allons! dit M. Winkle quand le jeune gar&ccedil;on se fut
+retir&eacute;, les choses
+ne vont pas tout &agrave; fait aussi mal que vous voudriez me le faire
+croire.
+Vous avez toujours quelques m&eacute;dicaments &agrave; fournir.&raquo;</p>
+<p>Bob Sawyer regarda dans la boutique pour s'assurer qu'il n'y avait
+pas
+d'oreilles &eacute;trang&egrave;res, puis se penchant vers M. Winkle,
+il lui dit &agrave;
+voix basse: &laquo;Il se trompe toujours de maison.&raquo;</p>
+<p>La physionomie de M. Winkle exprima qu'il n'y &eacute;tait plus du
+tout, tandis
+que Bob et son ami riaient &agrave; qui mieux mieux.</p>
+<p>&laquo;Vous ne me comprenez pas? dit Bob. Il va dans une maison,
+tire la
+sonnette, fourre un paquet de m&eacute;dicaments sans adresse dans la
+main,
+d'un domestique et s'en va. Le domestique porte le paquet dans la salle
+&agrave; manger; le ma&icirc;tre l'ouvre, et lit la suscription: <i>Potion
+&agrave; prendre
+le soir; pilules selon la formule; lotion idem; Sawyer, successeur de
+Nockemorf, pr&eacute;pare avec soin les ordonnances, etc., etc.</i> Le
+gentleman
+montre le paquet &agrave; sa femme; elle lit l'inscription, elle le
+renvoie aux
+domestiques; ils lisent l'inscription. Le lendemain le gar&ccedil;on
+revient:
+Tr&egrave;s-f&acirc;ch&eacute;. Il s'est tromp&eacute;. Tant
+d'affaires, tant de paquets &agrave; porter.
+M. Sawyer, successeur de Nockemorf, offre ses compliments. Le nom reste
+dans la m&eacute;moire, et voil&agrave; l'affaire, mon gar&ccedil;on;
+cela vaut mieux que
+toutes les annonces du monde. Nous avons une bouteille de quatre onces
+qui a couru dans la moiti&eacute; des maisons de Bristol, et qui n'a
+point
+encore fini sa ronde.</p>
+<p>&#8212;Tiens, tiens! je comprends, r&eacute;pondit M. Winkle, un fameux
+plan.</p>
+<p>&#8212;Oh! Ben et moi, nous en avons trouv&eacute; une douzaine comme
+cela; continua
+l'habile pharmacien, avec une grande satisfaction. L'allumeur de
+r&eacute;verb&egrave;res re&ccedil;oit dix-huit pence par semaines pour
+tirer ma sonnette de
+nuit, pendant dix minutes, chaque fois qu'il passe devant la maison; et
+tous les dimanches, mon gar&ccedil;on court dans l'&eacute;glise, juste
+au moment des
+psaumes, quand personne n'a rien &agrave; faire que de regarder autour
+de soi,
+et il m'appelle avec un air effar&eacute;. &laquo;Bon! disent les
+assistants,
+quelqu'un est tomb&eacute; malade tout &agrave; coup; on envoie
+chercher Sawyer,
+successeur de Nockemorf; comme ce jeune homme est occup&eacute;!&raquo;</p>
+<p>Ayant ainsi divulgu&eacute; les arcanes de l'art m&eacute;dical, M.
+Bob Sawyer et son
+ami Ben Allen se renvers&egrave;rent sur leurs chaises, et
+&eacute;clat&egrave;rent de rire
+bruyamment. Quand ils s'en furent donn&eacute; &agrave; c&#339;ur joie, la
+conversation
+recommen&ccedil;a, et vint toucher un sujet qui int&eacute;ressait plus
+imm&eacute;diatement
+M. Winkle.</p>
+<p>Nous pensons avoir dit ailleurs que M. Benjamin Allen devenait
+habituellement fort sentimental, apr&egrave;s boire. Le cas n'est pas
+unique,
+comme nous pouvons l'attester nous-m&ecirc;me, ayant eu affaire
+quelquefois &agrave;
+des patients affect&eacute;s de la m&ecirc;me mani&egrave;re. Dans
+cette p&eacute;riode de son
+existence, M. Allen avait plus que jamais une pr&eacute;disposition
+&agrave; la
+sentimentalit&eacute;. Cette maladie provenait de ce qu'il demeurait
+depuis
+plus de trois semaines avec M. Sawyer; car l'amphitryon n'&eacute;tait
+pas
+remarquable par la temp&eacute;rance, et l'invit&eacute; ne pouvait
+nullement se
+vanter d'avoir la t&ecirc;te forte. Pendant tout cet espace de temps,
+Benjamin
+avait toujours flott&eacute; entre l'ivresse partielle et l'ivresse
+compl&egrave;te.</p>
+<p>&laquo;Mon bon ami, dit-il &agrave; M. Winkle, en profitant de
+l'absence temporaire
+de M. Bob Sawyer, qui &eacute;tait all&eacute; administrer &agrave; un
+chaland quelques-unes
+de ses sangsues d'occasion: mon bon ami, je suis bien malheureux!&raquo;</p>
+<p>M. Winkle exprima tous ses regrets, en apprenant cette nouvelle et
+demanda s'il ne pouvait rien faire pour all&eacute;ger les chagrins de
+l'infortun&eacute; &eacute;tudiant.</p>
+<p>&laquo;Rien, mon cher, rien. Vous rappelez-vous Arabelle? ma s&#339;ur
+Arabelle?
+Une petite fille qui a des yeux noirs. Je ne sais pas si vous l'avez
+remarqu&eacute;e cher M. Winkle? Une jolie petite fille, Winkle.
+Peut-&ecirc;tre que
+mes traits pourront vous rappeler sa physionomie.&raquo;</p>
+<p>M. Winkle n'avait pas besoin de proc&eacute;d&eacute;s artificiels
+pour se souvenir de
+la charmante Arabelle, et c'&eacute;tait fort heureux, car certainement
+les
+traits du fr&egrave;re lui auraient difficilement rappel&eacute; ceux
+de la s&#339;ur. Il
+r&eacute;pondit, avec autant de calme qu'il lui fut possible d'en
+feindre,
+qu'il se rappelait parfaitement avoir vu la jeune personne en question,
+et qu'il se flattait qu'elle &eacute;tait en bonne sant&eacute;.</p>
+<p>Pour toute r&eacute;ponse, M. Ben Allen, lui dit: &laquo;Notre ami
+Bob est un
+charmant gar&ccedil;on, Winkle.</p>
+<p>&#8212;C'est vrai, r&eacute;pliqua laconiquement M. Winkle, qui n'aimait
+pas
+beaucoup le rapprochement de ces deux noms.</p>
+<p>&#8212;Je les ai toujours destin&eacute;s l'un &agrave; l'autre; ils ont
+&eacute;t&eacute; cr&eacute;es l'un
+pour l'autre; ils sont venus au monde l'un pour l'autre; ils ont
+&eacute;t&eacute;
+&eacute;lev&eacute;s l'un pour l'autre, dit M. Ben Allen, en posant son
+verre avec
+emphase. Il y a un coup du sort dans cette affaire, mon cher
+gar&ccedil;on; il
+n'y a entre eux qu'une diff&eacute;rence de cinq ans, et tous les deux
+sont n&eacute;s
+dans le mois d'ao&ucirc;t.&raquo;</p>
+<p>M. Winkle &eacute;tait trop impatient d'entendre le reste, pour
+exprimer
+beaucoup d'&eacute;tonnement de cette co&iuml;ncidence, toute
+merveilleuse qu'elle
+f&ucirc;t. Ainsi, apr&egrave;s une larme ou deux, Ben continua &agrave;
+dire que malgr&eacute;
+toute son estime et son respect, et sa v&eacute;n&eacute;ration pour
+son ami, sa s&#339;ur
+Arabelle avait toujours, ingratement et sans raison, montr&eacute; la
+plus vive
+antipathie pour sa personne. Et je pense, conclua-t-il, je pense qu'il
+y
+a un attachement ant&eacute;rieur.</p>
+<p>&#8212;Avez-vous quelque id&eacute;e sur la personne?&raquo; demanda en
+tremblant M.
+Winkle.</p>
+<p>M. Ben Allen saisit le fourgon, le fit tourner d'une mani&egrave;re
+martiale
+au-dessus de sa t&ecirc;te, infligea un coup mortel sur un cr&acirc;ne
+imaginaire,
+et termina en disant, d'une fa&ccedil;on tr&egrave;s-expressive:
+&laquo;Je voudrais le
+conna&icirc;tre, voil&agrave; tout. Je lui montrerais ce que j'en
+pense!&raquo; et pendant
+ce temps le fourgon tournoyait avec plus de f&eacute;rocit&eacute; que
+jamais.</p>
+<p>Tout cela, comme on le suppose, &eacute;tait fort consolant pour M.
+Winkle. Il
+resta silencieux durant quelques minutes, mais &agrave; la fin, il
+rassembla
+tout son courage, et demanda si miss Allen &eacute;tait dans le
+comt&eacute; de Kent.</p>
+<p>&laquo;Non, non, r&eacute;pondit Ben, en d&eacute;posant le fourgon
+et en prenant un air
+fort rus&eacute;. Je n'ai pas pens&eacute; que la maison du vieux
+Wardle f&ucirc;t
+exactement ce qui convenait pour une jeune fille ent&ecirc;t&eacute;e.
+Aussi, comme
+je suis son protecteur naturel et son tuteur, puisque nos parents sont
+d&eacute;funts, je l'ai amen&eacute;e dans ce pays-ci pour passer
+quelques mois chez
+une vieille tante, dans une jolie maison bien ennuyeuse et bien
+ferm&eacute;e.
+J'esp&egrave;re que cela la gu&eacute;rira. Si &ccedil;a ne
+r&eacute;ussit pas, je l'emm&egrave;nerai &agrave;
+l'&eacute;tranger pendant quelque temps, et nous verrons alors.</p>
+<p>&#8212;Et... et... la tante demeure &agrave; Bristol? balbutia M. Winkle.</p>
+<p>&#8212;Non, non; pas dans Bristol, r&eacute;pondit Ben, en passant son
+pouce
+par-dessus son &eacute;paule droite. Par-l&agrave; bas; mais chut!
+voici Bob. Pas un
+mot, mon cher ami, pas un mot.&raquo;</p>
+<p>Toute courte qu'avait &eacute;t&eacute; cette conversation, elle
+produisit chez M.
+Winkle l'anxi&eacute;t&eacute; la plus vive. L'attachement
+ant&eacute;rieur, que soup&ccedil;onnait
+Ben, agitait son c&#339;ur. Pouvait-il en &ecirc;tre l'objet?
+&Eacute;tait-ce pour lui
+que la s&eacute;duisante Arabelle avait d&eacute;daign&eacute; le
+spirituel Bob Sawyer? ou
+bien avait-il un rival pr&eacute;f&eacute;r&eacute;? Il se
+d&eacute;termina &agrave; la voir, quoi qu'il
+p&ucirc;t en arriver. Mais ici se pr&eacute;sentait une objection
+insurmontable; car
+si l'explication donn&eacute;e par Ben avec ces mots: <i>par
+l&agrave;-bas</i>, voulait
+dire trois milles, ou trente milles, ou trois cents milles, M. Winkle
+ne
+pouvait en aucune fa&ccedil;on le conjecturer. Au reste il n'eut pas,
+pour le
+moment, le loisir de penser &agrave; ses amours, l'arriv&eacute;e de
+Bob ayant &eacute;t&eacute;
+imm&eacute;diatement suivie par celle d'un p&acirc;t&eacute;, dont M.
+Winkle fut instamment
+pri&eacute; de prendre sa part. La nappe fut mise par une femme de
+m&eacute;nage, qui
+officiait comme femme de charge de M. Bob Sawyer. La m&egrave;re du
+jeune
+gar&ccedil;on en livr&eacute;e grise apporta un troisi&egrave;me
+couteau et une troisi&egrave;me
+fourchette (car l'&eacute;tablissement domestique de M. Sawyer
+&eacute;tait mont&eacute; sur
+une &eacute;chelle assez limit&eacute;e), et les trois amis
+commenc&egrave;rent &agrave; d&icirc;ner. La
+bi&egrave;re &eacute;tait servie, comme le fit observer M. Sawyer, dans
+son &eacute;tain
+natif.</p>
+<p>Apr&egrave;s le d&icirc;ner, Bob fit apporter le plus grand mortier
+de sa boutique,
+et y brassa un m&eacute;lange fumant de punch au rhum, remuant et
+amalgamant
+les mat&eacute;riaux avec un pilon, d'une mani&egrave;re fort
+convenable pour un
+pharmacien. Comme beaucoup de c&eacute;libataires, il ne
+poss&eacute;dait qu'un seul
+verre, qui fut assign&eacute; par honneur &agrave; M. Winkle. Ben Allen
+fut accommod&eacute;
+d'un entonnoir de verre, dont l'extr&eacute;mit&eacute;
+inf&eacute;rieure &eacute;tait garnie d'un
+bouchon; quant &agrave; Bob lui-m&ecirc;me, il se contenta d'un de ces
+vases de
+cristal cylindriques, incrust&eacute;s d'une quantit&eacute; de
+caract&egrave;res
+cabalistiques, et dans lesquels les apothicaires mesurent
+habituellement
+les drogues liquides qui doivent composer leurs potions. Ces
+pr&eacute;liminaires ajust&eacute;s, le punch fut go&ucirc;t&eacute; et
+d&eacute;clar&eacute; excellent. On
+convint que Bob Sawyer et Ben Allen seraient libres de remplir leur
+vase
+deux fois, pour chaque verre de M. Winkle, et l'on commen&ccedil;a les
+libations sur ce pied d'&eacute;galit&eacute; avec bonne humeur et de
+fort bonne
+amiti&eacute;. On ne chanta point, parce que Bob d&eacute;clara que
+cela n'aurait pas
+l'air professionnel; mais, en revanche, on parla et l'on rit, si bien
+et
+si fort, que les passants &agrave; l'autre bout de la rue pouvaient
+entendre et
+entendirent sans aucun doute le bruit confus qui sortait de l'officine
+du successeur de Nockemorf. Quoi qu'il en soit, la conversation des
+trois amis charmait apparemment les ennuis et aiguisait l'esprit du
+jeune gar&ccedil;on pharmacien, car au lieu de d&eacute;vouer sa
+soir&eacute;e, comme il le
+faisait ordinairement, &agrave; &eacute;crire son nom sur le comptoir
+et &agrave; l'effacer
+ensuite, il se colla contre la porte vitr&eacute;e, et de la sorte put
+&eacute;couter
+et voir en m&ecirc;me temps ce qui se passait chez son patron.</p>
+<p>La gaiet&eacute; de M. Bob Sawyer se tournait peu &agrave; peu en
+fureur, M. Ben Allen
+retombait dans le sentimental, et le punch &eacute;tait presque
+enti&egrave;rement
+disparu, quand le jeune gar&ccedil;on entra rapidement pour annoncer
+qu'une
+jeune femme venait demander M. Sawyer, successeur de Nockemorf, qu'on
+attendait impatiemment. Ceci termina la f&ecirc;te. Lorsque le
+gar&ccedil;on eut
+r&eacute;p&eacute;t&eacute; pour la vingti&egrave;me fois son message,
+M. Bob Sawyer commen&ccedil;ant &agrave; le
+comprendre, attacha autour de sa t&ecirc;te une serviette
+mouill&eacute;e, afin de se
+d&eacute;griser; et, y ayant r&eacute;ussi en partie, mit ses lunettes
+vertes et
+sortit. Ensuite de quoi, M. Winkle voyant qu'il &eacute;tait impossible
+d'engager M. Ben Allen dans une conversation tant soit peu intelligible
+sur le sujet qui l'int&eacute;ressait le plus, refusa de rester
+jusqu'au retour
+du chirurgien, et s'en retourna &agrave; son h&ocirc;tel.</p>
+<p>L'inqui&eacute;tude qui l'agitait et les nombreuses
+m&eacute;ditations qu'avait
+&eacute;veill&eacute;es dans son esprit le nom d'Arabelle,
+emp&ecirc;ch&egrave;rent la part qu'il
+avait prise dans le mortier de produire sur lui l'effet qu'on en aurait
+pu attendre dans d'autres circonstances. Ainsi, apr&egrave;s avoir pris
+&agrave; la
+buvette de son h&ocirc;tel un verre d'eau de Seltz et d'eau-de-vie, il
+entra
+dans le caf&eacute;, plut&ocirc;t d&eacute;courag&eacute;
+qu'anim&eacute; par les aventures de la soir&eacute;e.</p>
+<p>Un grand gentleman, v&ecirc;tu d'une longue redingote, se trouvait
+seul dans
+le caf&eacute;, assis devant le feu, et tournant le dos &agrave; M.
+Winkle. Comme la
+soir&eacute;e &eacute;tait assez froide pour la saison, le gentleman
+rangea sa chaise
+de c&ocirc;t&eacute; pour laisser approcher le nouvel arrivant, mais
+quelle fut
+l'&eacute;motion de M. Winkle, quand ce mouvement lui d&eacute;couvrit
+le visage du
+vindicatif et sanguinaire Dowler!</p>
+<p>Sa premi&egrave;re pens&eacute;e fut de tirer violemment le cordon
+de sonnette le plus
+proche. Malheureusement, ce cordon se trouvait derri&egrave;re la
+chaise de son
+adversaire. Machinalement le brave jeune homme fit un pas pour en
+saisir
+la poign&eacute;e, mais M. Dowler se reculant avec promptitude:
+&laquo;Monsieur
+Winkle, dit-il, soyez calme. Ne me frappez pas, monsieur, je ne le
+supporterais point. Un soufflet? Jamais!&raquo;</p>
+<p>Tout en parlant ainsi, M Dowler avait l'air beaucoup plus doux que
+M.
+Winkle ne l'aurait attendu d'une personne aussi emport&eacute;e.</p>
+<p>&laquo;Un soufflet, monsieur? balbutia M. Winkle.</p>
+<p>&#8212;Un soufflet, monsieur, r&eacute;pliqua Dowler. Ma&icirc;trisez vos
+premiers
+mouvements, asseyez-vous, &eacute;coutez-moi.</p>
+<p>&#8212;Monsieur, dit M. Winkle, en tremblant des pieds &agrave; la
+t&ecirc;te, avant que
+je consente &agrave; m'asseoir aupr&egrave;s ou en face de vous, sans
+la pr&eacute;sence d'un
+gar&ccedil;on, il me faut d'autres assurances de
+s&eacute;curit&eacute;. Vous m'avez fait des
+menaces la nuit derni&egrave;re, monsieur, d'affreuses menaces! Ici M.
+Winkle
+s'arr&ecirc;ta et devint encore plus p&acirc;le.</p>
+<p>&#8212;C'est la v&eacute;rit&eacute;, repartit M. Dowler avec un visage
+presque aussi blanc
+que celui de son antagoniste. Les circonstances &eacute;taient
+suspectes. Elles
+ont &eacute;t&eacute; expliqu&eacute;es. Je respecte votre courage.
+Vous avez raison. C'est
+l'assurance de l'innocence. Voil&agrave; ma main, serrez-la.</p>
+<p>&#8212;R&eacute;ellement, monsieur, r&eacute;pondit M. Winkle,
+h&eacute;sitant &agrave; donner sa main,
+dans la pens&eacute;e que M. Dowler pourrait bien vouloir le prendre en
+tra&icirc;tre, r&eacute;ellement, monsieur, je....</p>
+<p>&#8212;Je sais ce que vous voulez dire, interrompit l'autre. Vous vous
+sentez offens&eacute;. C'est naturel, j'en ferais autant &agrave; votre
+place. J'ai eu
+tort, je vous demande pardon. Soyons amis, pardonnez-moi....&raquo; Et
+en m&ecirc;me
+temps Dowler s'empara de la main de M. Winkle, et la secouant avec la
+plus grande v&eacute;h&eacute;mence, d&eacute;clara qu'il le regardait
+comme un gar&ccedil;on plein
+de courage, et qu'il avait de lui meilleure opinion que jamais.</p>
+<p>&laquo;Maintenant, poursuivit-il, asseyez-vous, racontez-moi tout.
+Comment
+m'avez-vous d&eacute;couvert? Quand est-ce que vous &ecirc;tes parti
+pour me suivre?
+Soyez franc, dites tout.</p>
+<p>&#8212;C'est enti&egrave;rement par hasard, r&eacute;pliqua M. Winkle
+grandement intrigu&eacute;
+par la tournure singuli&egrave;re et inattendue de leur entrevue,
+enti&egrave;rement.</p>
+<p>&#8212;J'en suis charm&eacute;. Je me suis &eacute;veill&eacute; ce matin.
+J'avais oubli&eacute; mes
+menaces. Le souvenir de votre aventure me fit rire. Je me sentais des
+dispositions amicales: je le dis.</p>
+<p>&#8212;&Agrave; qui?</p>
+<p>&#8212;&Agrave; mistress Dowler.&#8212;&laquo;Vous avez fait un v&#339;u, me
+dit-elle.&#8212;C'est vrai,
+r&eacute;pondis-je.&#8212;C'&eacute;tait un v&#339;u
+t&eacute;m&eacute;raire.&#8212;C'est encore vrai. J'offrirai
+des excuses. O&ugrave; est-il?&raquo;</p>
+<p>&#8212;Qui? demanda M. Winkle.</p>
+<p>&#8212;Vous. Je descendis l'escalier, mais je ne vous trouvai pas.
+Pickwick
+avait l'air sombre. Il secoua la t&ecirc;te, il dit qu'il
+esp&eacute;rait qu'on ne
+commettrait point de violences. Je compris tout. Vous vous sentiez
+insult&eacute;. Vous &eacute;tiez sorti pour chercher un ami,
+peut-&ecirc;tre des pistolets.
+Un noble courage, me dis-je, je l'admire.&raquo;</p>
+<p>M. Winkle toussa, et commen&ccedil;ant &agrave; voir o&ugrave;
+g&icirc;tait le li&egrave;vre, prit un air
+d'importance.</p>
+<p>&laquo;Je laissai une note pour vous, poursuivit Dowler. Je dis que
+j'&eacute;tais
+f&acirc;ch&eacute;. C'&eacute;tait vrai. Des affaires pressantes
+m'appelaient ici. Vous
+n'avez pas &eacute;t&eacute; satisfait; vous m'avez suivi. Vous avez
+demand&eacute; une
+explication verbale. Vous avez eu raison. Tout est fini maintenant. Mes
+affaires sont termin&eacute;es. Je m'en retourne demain, venez avec
+moi.&raquo;</p>
+<p>&Agrave; mesure que Dowler avan&ccedil;ait dans son r&eacute;cit, la
+contenance de M. Winkle
+devenait de plus en plus digne. La myst&eacute;rieuse nature du
+commencement de
+leur conversation &eacute;tait expliqu&eacute;e; M. Dowler &eacute;tait
+aussi &eacute;loign&eacute; de se
+battre, que lui-m&ecirc;me. En un mot, ce vantard personnage
+&eacute;tait un des plus
+admirables poltrons qui eussent jamais exist&eacute;. Il avait
+interpr&eacute;t&eacute; selon
+ses craintes l'absence de M. Winkle, et prenant le m&ecirc;me parti que
+lui
+il c'&eacute;tait d&eacute;cid&eacute; &agrave; s'absenter,
+jusqu'&agrave; ce que toute irritation f&ucirc;t
+pass&eacute;e.</p>
+<p>Quand l'&eacute;tat r&eacute;el des affaires se fut
+d&eacute;voil&eacute; &agrave; l'esprit de M. Winkle,
+sa physionomie devint terrible. Il d&eacute;clara qu'il &eacute;tait
+parfaitement
+satisfait, mais il le d&eacute;clara d'un air capable de persuader M.
+Dowler
+que, s'il n'avait pas &eacute;t&eacute; satisfait, il s'en serait suivi
+une horrible
+destruction. Enfin M. Dowler parut convenablement reconnaissant de sa
+magnanimit&eacute;, et les deux bellig&eacute;rants se
+s&eacute;par&egrave;rent, pour la nuit, avec
+mille protestations d'amiti&eacute; &eacute;ternelle.</p>
+<p>Il &eacute;tait minuit, et depuis vingt minutes environ M. Winkle
+jouissait des
+douceurs de son premier sommeil, lorsqu'il fut tout &agrave; coup
+r&eacute;veill&eacute; par
+un coup violent frapp&eacute; &agrave; sa porte, et
+r&eacute;p&eacute;t&eacute; imm&eacute;diatement apr&egrave;s, avec
+tant de v&eacute;h&eacute;mence, qu'il en tressaillit dans son lit, et
+demanda avec
+inqui&eacute;tude qui &eacute;tait l&agrave;, et ce qu'on lui voulait.</p>
+<p>&laquo;S'il vous pla&icirc;t, monsieur, r&eacute;pondit une
+servante, c'est un jeune homme
+qui d&eacute;sire vous voir, sur-le-champ.</p>
+<p>&#8212;Un jeune homme! s'&eacute;cria M. Winkle.</p>
+<p>&#8212;Il n'y a pas d'erreur, ici, monsieur, r&eacute;pondit une autre
+voix &agrave;
+travers le trou de la serrure; et si ce m&ecirc;me int&eacute;ressant
+jeune gar&ccedil;on
+n'est pas introduit, sans d&eacute;lai, vous ne vous &eacute;tonnerez
+pas que ses
+jambes entrent chez vous avant sa phylosomie.&raquo; En achevant ces
+mots,
+l'&eacute;tranger &eacute;branla l&eacute;g&egrave;rement avec son pied
+le panneau inf&eacute;rieur de la
+porte, comme pour donner plus de force &agrave; son insinuation.</p>
+<p>&#8212;C'est vous, Sam? demanda M. Winkle, en sautant &agrave; bas du lit.</p>
+<p>&#8212;Pas possible de reconna&icirc;tre un gentleman sans regardes son
+visage,&raquo;
+r&eacute;pondit la voix d'un ton dogmatique.</p>
+<p>M. Winkle n'ayant plus gu&egrave;re de doutes sur l'identit&eacute;
+du jeune homme,
+tira les verrous et ouvrit. Aussit&ocirc;t Sam entra
+pr&eacute;cipitamment, referma
+la porte &agrave; double tour, mit gravement la clef dans sa poche, et,
+apr&egrave;s
+avoir examin&eacute; M. Winkle des pieds &agrave; la t&ecirc;te, lui
+dit: &laquo;Eh bien, vous
+vous conduisez gentiment, monsieur.</p>
+<p>&#8212;Qu'est-ce que signifie cette conduite? demanda M. Winkle avec
+indignation, sortez sur-le-champ, qu'est-ce que cela signifie?</p>
+<p>&#8212;Ce que &ccedil;a signifie! Eh bien, en voil&agrave; une
+s&eacute;v&egrave;re, comme dit la jeune
+lady au p&acirc;tissier qui lui avait vendu un p&acirc;t&eacute;
+o&ugrave; il n'y avait que de la
+graisse dedans. Ce que &ccedil;a signifie! Eh bien, en voil&agrave; une
+bonne!</p>
+<p>&#8212;Ouvrez cette porte, et quittez cette chambre sur-le-champ.</p>
+<p>&#8212;Je quitterai cette chambre, monsieur, juste
+pr&eacute;cis&eacute;ment au moment m&ecirc;me
+o&ugrave; vous la quitterez, monsieur, r&eacute;pondit Sam d'une voix
+imposante, et en
+s'asseyant avec gravit&eacute;. Seulement si je suis oblig&eacute; de
+vous emporter
+sur mon dos, je m'en irai un brin avant vous, n&eacute;cessairement.
+Mais
+permettez-moi d'esp&eacute;rer que vous ne me r&eacute;duirez pas
+&agrave; des extr&eacute;mit&eacute;s,
+monsieur, comme disait le gentleman au colima&ccedil;on obstin&eacute;,
+qui ne voulait
+pas sortir de sa coquille, malgr&eacute; les coups d'&eacute;pingle
+qu'on lui
+administrait, et qu'il avait peur d'&ecirc;tre oblig&eacute; de
+l'&eacute;craser entre le
+chambranle et la porte.&raquo;</p>
+<p>&Agrave; la fin de ce discours, singuli&egrave;rement prolixe pour
+lui, Sam planta ses
+mains sur ses genoux, et regarda M. Winkle en face, avec une expression
+de visage o&ugrave; l'on pouvait lire facilement qu'il n'avait pas du
+tout
+envie de plaisanter.</p>
+<p>&laquo;Vous &ecirc;tes vraiment un jeune homme bien aimable,
+monsieur, poursuivit-il
+d'un ton de reproche, un aimable jeune homme, d'entortiller notre
+pr&eacute;cieux gouverneur dans toutes sortes de fantasmagories, quand
+il s'est
+d&eacute;termin&eacute; &agrave; tout faire pour les principes. Vous
+&ecirc;tes pire que Dodson,
+monsieur, et pire que Fogg. Je les regarde comme des anges
+aupr&egrave;s de
+vous.&raquo;</p>
+<p>Sam ayant accompagn&eacute; cette derni&egrave;re sentence d'une
+tape emphatique sur
+chaque genou, croisa ses bras d'un air d&eacute;daigneux, et se
+renversa sur sa
+chaise, comme pour attendre la d&eacute;fense du criminel.</p>
+<p>&laquo;Mon brave Sam, dit M. Winkle, en lui tendant la main, je
+respecte votre
+attachement pour mon excellent ami, et je suis vraiment
+tr&egrave;s-chagrin
+d'avoir augment&eacute; ses sujets d'inqui&eacute;tude. Allons, Sam,
+allons! Et tout
+en parlant, ses dents claquaient de froid, car il &eacute;tait
+rest&eacute; debout,
+dans son costume de nuit, durant toute la le&ccedil;on de M. Weller.</p>
+<p>&#8212;C'est heureux, r&eacute;pondit Sam d'un ton bourru, en secouant
+cependant
+d'une mani&egrave;re respectueuse la main qui lui &eacute;tait offerte;
+c'est heureux,
+quand on s'amende &agrave; la fin. Mais si je puis, je ne le laisserai
+tourmenter par personne, et voil&agrave; la chose.</p>
+<p>&#8212;Certainement, Sam, certainement. Et maintenant allez vous coucher,
+nous parlerons de tout cela demain matin.</p>
+<p>&#8212;J'en suis bien f&acirc;ch&eacute;, monsieur; je ne peux pas m'aller
+coucher.</p>
+<p>&#8212;Vous ne pouvez pas vous aller coucher?</p>
+<p>&#8212;Non, r&eacute;pondit Sam, en secouant la t&ecirc;te, pas possible.</p>
+<p>&#8212;Vous n'allez pas repartir cette nuit? s'&eacute;cria M. Winkle,
+grandement
+surpris.</p>
+<p>&#8212;Non, monsieur, &agrave; moins que vous ne le d&eacute;siriez
+absolument, mais je ne
+dois pas quitter cette chambre. Les ordres du gouverneur sont
+p&eacute;remptoires.</p>
+<p>&#8212;Allons donc, Sam, allons donc! il faut que je reste ici deux ou
+trois
+jours, et qui plus est, il faudra que vous restiez aussi, pour m'aider
+&agrave;
+avoir une entrevue avec une jeune lady... miss Allen, Sam. Vous vous en
+souvenez? Il faut que je la voie, et je la verrai avant de quitter
+Bristol.&raquo;</p>
+<p>Mais en r&eacute;plique &agrave; toutes ces instances, Sam continua
+&agrave; secouer la t&ecirc;te
+&eacute;nergiquement, en r&eacute;pondant avec fermet&eacute;:
+&laquo;Pas possible, pas possible!&raquo;</p>
+<p>Cependant, apr&egrave;s beaucoup d'arguments et de
+repr&eacute;sentations de la part
+de M. Winkle; apr&egrave;s une exposition compl&egrave;te de tout ce
+qui s'&eacute;tait pass&eacute;
+dans l'entrevue avec Dowler, le fid&egrave;le domestique
+commen&ccedil;a &agrave; h&eacute;siter. &Agrave;
+la fin les deux parties en vinrent &agrave; un compromis, dont voici
+les
+principales clauses:</p>
+<p>Que Sam se retirerait et laisserait &agrave; M. Winkle la libre
+possession de
+son appartement, &agrave; condition qu'il aurait la permission de
+fermer la
+porte en dehors et d'emporter la clef; pourvu toutefois qu'il ne
+manqu&acirc;t
+pas d'ouvrir, sur-le-champ, la porte en cas de feu ou d'autre danger
+contingent; que M. Winkle &eacute;crirait le lendemain &agrave; M.
+Pickwick une lettre
+qui lui serait port&eacute;e par Dowler, et dans laquelle il lui
+demanderait,
+pour Sam et pour lui-m&ecirc;me, la permission de rester &agrave;
+Bristol, afin de
+poursuivre le but d&eacute;j&agrave; indiqu&eacute;; que si la
+r&eacute;ponse &eacute;tait favorable, les
+susdites parties contractantes demeureraient en cons&eacute;quence
+&agrave; Bristol;
+que sinon, elles retourneraient &agrave; Bath imm&eacute;diatement; et
+enfin que M.
+Winkle s'engageait positivement &agrave; ne pas chercher &agrave;
+s'&eacute;chapper, en
+attendant, ni par les fen&ecirc;tres, ni par la chemin&eacute;e, ni par
+tout autre
+moyen &eacute;vasif. Ce trait&eacute; ayant &eacute;t&eacute;
+d&ucirc;ment ratifi&eacute;, Sam ferma la porte et
+s'en alla.</p>
+<p>Il &eacute;tait arriv&eacute; au bas de l'escalier, quand il
+s'arr&ecirc;ta court.</p>
+<p>&laquo;Tiens! dit-il, en tirant la clef de sa poche et en faisant un
+quart de
+conversion, j'avais enti&egrave;rement oubli&eacute; le terrassement.
+Le gouverneur me
+l'avait pourtant bien recommand&eacute;.... Bah! c'est &eacute;gal,
+poursuivit-il en
+remettant la clef dans sa poche, &ccedil;a peut toujours se faire
+demain matin,
+comme aujourd'hui.&raquo;</p>
+<p>Apparemment consol&eacute; par cette r&eacute;flexion, Sam descendit
+le reste de
+l'escalier, sans autre retour de conscience, et fut bient&ocirc;t
+enseveli
+dans un profond sommeil, ainsi que les autres habitants de la maison.<span
+ style="font-weight: bold;"><br/>
+<br/>
+</span></p>
+<div class="footnotes">
+<p style="font-weight: bold;">NOTES:</p>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a
+ href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> En
+Angleterre, surtout dans les petites villes, les gens
+qui vendent des m&eacute;dicaments donnent en m&ecirc;me temps des
+consultations, et
+prennent le titre de <i>chirurgiens</i>.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a
+ href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> Le
+gouvernement anglais a l'obligeance de faire toucher
+les taxes chez les contribuables.<br/>
+</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;"/>
+<p><br/>
+</p>
+</div>
+<h2><a name="CHAPITRE_X"></a>CHAPITRE X.</h2>
+<h3>Sam Weller, honor&eacute; d'une mission d'amour, s'occupe de
+l'ex&eacute;cuter. On
+verra plus loin avec quel succ&egrave;s.</h3>
+<p>Durant toute la journ&eacute;e subs&eacute;quente, Sam tint ses yeux
+constamment fix&eacute;s
+sur M. Winkle, d&eacute;termin&eacute; &agrave; ne point le perdre de
+vue avant d'avoir re&ccedil;u
+de nouvelles instructions. Quelque d&eacute;sagr&eacute;able que
+f&ucirc;t pour le
+prisonnier cette grande vigilance, il pensa qu'il valait mieux la
+supporter que de s'exposer &agrave; &ecirc;tre emport&eacute; de vive
+force; car le fid&egrave;le
+serviteur lui avait plus d'une fois fait entendre que le strict
+sentiment de ses devoirs le forcerait &agrave; adopter cette ligne de
+conduite.
+Il est m&ecirc;me probable que Sam aurait fini par assoupir tous ses
+scrupules, en ramenant &agrave; Bath M. Winkle, pieds et poings
+li&eacute;s, si la
+prompte attention donn&eacute;e par M. Pickwick au billet remis par
+Dowler,
+n'avait point rendu inutile, cette mani&egrave;re de proc&eacute;der.
+En un mot, &agrave;
+huit heures du soir, M. Pickwick, lui-m&ecirc;me entra dans le
+caf&eacute; de l'h&ocirc;tel
+du Buisson, et avec un sourire dit &agrave; Sam enchant&eacute;, qu'il
+s'&eacute;tait
+tr&egrave;s-bien comport&eacute; et n'avait pas besoin de monter la
+garde davantage.</p>
+<p>&laquo;J'ai pens&eacute;, continua M. Pickwick, en s'adressant
+&agrave; M. Winkle, pendant
+que Sam le d&eacute;barrassait de sa redingote et de son cache-nez,
+j'ai pens&eacute;
+que je ferais mieux de venir moi-m&ecirc;me, m'assurer que vos vues sur
+cette
+jeune personne sont honorables et s&eacute;rieuses, avant de consentir
+&agrave; ce que
+Sam soit employ&eacute; dans cette affaire.</p>
+<p>&#8212;Tout &agrave; fait honorables et s&eacute;rieuses, r&eacute;pliqua
+M. Winkle avec grande
+&eacute;nergie, je vous l'assure du fond de mon c&#339;ur, de toute mon
+&acirc;me.</p>
+<p>&#8212;Rappelez-vous, reprit M. Pickwick, avec un regard humide,
+rappelez-vous que nous l'avons rencontr&eacute;e chez notre excellent
+ami
+Wardle. Ce serait bien mal reconna&icirc;tre son hospitalit&eacute;,
+que de traiter
+avec l&eacute;g&egrave;ret&eacute; les affections de sa jeune amie. Je
+ne le permettrais pas,
+monsieur; je ne le permettrais pas.</p>
+<p>&#8212;Je n'ai certainement pas cette id&eacute;e-l&agrave;,
+s'&eacute;cria chaleureusement M.
+Winkle. J'ai r&eacute;fl&eacute;chi pendant longtemps, et je sens que
+mon bonheur est
+tout entier en elle.</p>
+<p>&#8212;Voil&agrave; ce que j'appelle mettre tous ses &#339;ufs dans le
+m&ecirc;me panier,&raquo;
+interrompit Sam avec un agr&eacute;able sourire.</p>
+<p>M. Winkle prit un air s&eacute;rieux &agrave; cette observation, et
+M. Pickwick irrit&eacute;
+engagea son serviteur &agrave; ne pas badiner avec un des meilleurs
+sentiments
+de notre nature.</p>
+<p>&laquo;Certainement, monsieur, r&eacute;pondit Sam, mais il y en a
+tant de ces
+meilleurs-l&agrave;, que je ne m'y reconnais jamais, quand on m'en
+parle.&raquo;</p>
+<p>Cet incident termin&eacute;, M. Winkle raconta ce qui s'&eacute;tait
+pass&eacute; entre lui
+et M. Ben Allen, relativement &agrave; Arabelle. Il dit que son but
+actuel
+&eacute;tait d'avoir une entrevue avec la jeune personne, et de lui
+faire un
+aveu formel de sa passion. Enfin il d&eacute;clara que le lieu de sa
+d&eacute;tention
+lui paraissait &ecirc;tre quelque part aux environs des Dunes, ce qui
+semblait
+r&eacute;sulter de certaines insinuations obscures dudit Ben Allen;
+mais
+c'&eacute;tait tout ce qu'il avait pu apprendre ou soup&ccedil;onner.</p>
+<p>Malgr&eacute; l'inanit&eacute; de ces renseignements il fut
+d&eacute;cid&eacute; que Sam partirait
+le lendemain, pour une exp&eacute;dition de d&eacute;couverte. Il fut
+convenu aussi
+que M. Pickwick et M. Winkle, qui avaient moins de confiance dans leur
+habilet&eacute;, se prom&egrave;neraient pendant ce temps dans la ville
+et entreraient
+<i>par hasard</i>, chez M. Bob Sawyer, dans l'esp&eacute;rance
+d'apprendre quelque
+chose sur la jeune lady.</p>
+<p>En cons&eacute;quence, Sam se mit en qu&ecirc;te le lendemain matin,
+sans &ecirc;tre
+aucunement d&eacute;courag&eacute; par les difficult&eacute;s qui
+l'attendaient. Il marcha de
+rue en rue, nous allions presque dire de coteau en coteau, mais c'est
+toute mont&eacute;e jusqu'&agrave; Clifton. Durant tout ce temps il ne
+vit rien, il ne
+rencontra personne qui p&ucirc;t jeter la moindre lumi&egrave;re sur
+son entreprise.
+Il eut de nombreux colloques avec des grooms qui faisaient prendre
+l'air
+&agrave; des chevaux sur la route, avec des nourrices qui faisaient
+prendre
+l'air &agrave; des enfants sur le pas de la porte: mais il ne put rien
+tirer ni
+des uns ni des autres qui e&ucirc;t le rapport le plus
+&eacute;loign&eacute; avec l'objet de
+son habile enqu&ecirc;te. Il y avait dans force maisons, force jeunes
+ladies,
+dont le plus grand nombre &eacute;taient violemment
+soup&ccedil;onn&eacute;es par les
+domestiques m&acirc;les ou femelles d'&ecirc;tre profond&eacute;ment
+attach&eacute;es &agrave;
+quelqu'un, ou parfaitement dispos&eacute;es &agrave; s'attacher au
+premier venu, si
+l'occasion s'en pr&eacute;sentait; mais comme aucune de ces jeunes
+ladies
+n'&eacute;tait miss Arabelle Allen, ces renseignements laissaient Sam
+pr&eacute;cis&eacute;ment aussi instruit qu'il l'&eacute;tait
+auparavant.</p>
+<p>Il poursuivit sa route &agrave; travers les Dunes, en luttant contre
+un vent
+violent, et, chemin faisant, il se demandait si, dans ce pays, il
+&eacute;tait
+toujours n&eacute;cessaire de tenir son chapeau des deux mains. Enfin
+il arriva
+dans un endroit ombrag&eacute;, o&ugrave; se trouvaient
+r&eacute;pandues plusieurs petites
+villas, d'une apparence tranquille et retir&eacute;e. Au fond d'une
+longue
+impasse, devant une porte d'&eacute;curie, un groom, en veste du matin,
+s'occupait &agrave; fl&acirc;ner, en soci&eacute;t&eacute; d'une pelle
+et d'une brouette; moyennant
+quoi, il se persuadait apparemment &agrave; lui-m&ecirc;me qu'il
+faisait quelque
+chose d'utile. Nous ferons remarquer, en passant, que nous avons
+rarement vu un groom aupr&egrave;s d'une &eacute;curie, qui, dans ses
+moments de
+laisser aller, ne f&ucirc;t pas plus ou moins victime de cette
+singuli&egrave;re
+illusion.</p>
+<p>Sam pensa qu'il pourrait parler avec ce groom, aussi bien qu'avec
+tout
+autre, et cela d'autant plus, qu'il &eacute;tait fatigu&eacute; de
+marcher, et qu'il y
+avait une bonne grosse pierre, juste en face de la porte. Il se dandina
+donc jusqu'au fond de la ruelle, et, s'asseyant sur la pierre, ouvrit
+la
+conversation avec l'admirable aisance qui le caract&eacute;risait.</p>
+<p>&laquo;Bonsoir, vieux, dit-il.</p>
+<p>&#8212;Vous voulez dire bonjour? r&eacute;pliqua le groom, en jetant
+&agrave; Sam un regard
+rechign&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Vous avez raison, vieux, je voulais dire bonjour. Comment vous va?</p>
+<p>&#8212;Eh! je ne me sens gu&egrave;re mieux, depuis que vous &ecirc;tes
+l&agrave;.</p>
+<p>&#8212;C'est dr&ocirc;le, vous paraissez pourtant de bien bonne humeur,
+vous avez
+la mine si guillerette que &ccedil;a r&eacute;jouit le c&#339;ur de vous
+voir.&raquo;</p>
+<p>&Agrave; cette plaisanterie, le groom rechign&eacute; parut plus
+rechign&eacute; encore, mais
+non pas suffisamment pour produire quelque impression sur Sam. Celui-ci
+lui demanda imm&eacute;diatement, et avec un air de grand
+int&eacute;r&ecirc;t, si le nom de
+son ma&icirc;tre n'&eacute;tait pas un certain M. Walker.</p>
+<p>&laquo;Non, r&eacute;pondit le groom.</p>
+<p>&#8212;Ni Brown, je suppose.</p>
+<p>&#8212;Non.</p>
+<p>&#8212;Ni Wilson.</p>
+<p>&#8212;Non.</p>
+<p>&#8212;Eh! bien alors, je me suis tromp&eacute; et il n'a pas l'honneur de
+ma
+connaissance, comme je me l'&eacute;tais d'abord figur&eacute;.&raquo;</p>
+<p>Cependant le groom, ayant rentr&eacute; sa brouette,
+s'appr&ecirc;tait &agrave; fermer la
+porte.</p>
+<p>&laquo;Ne restez pas &agrave; l'air pour moi, lui cria Sam.
+O&ugrave; il y a de la g&ecirc;ne, il
+n'y a pas de plaisir. Je vous excuserai, mon vieux.</p>
+<p>&#8212;Je vous casserais bien la t&ecirc;te pour un liard, dit le groom
+rechign&eacute; en
+fermant une moiti&eacute; de la porte.</p>
+<p>&#8212;Peux pas la c&eacute;der pour si peu, r&eacute;torqua Sam,
+&ccedil;a vaudrait au moins tous
+vos gages jusqu'&agrave; la fin de vos jours, et encore &ccedil;a
+serait trop bon
+march&eacute;. Mes compliments chez vous. Dites qu'on ne m'attende pas
+pour
+d&icirc;ner, et qu'on ne mette rien de c&ocirc;t&eacute; pour moi,
+parce que ce serait
+froid avant que je revienne.&raquo;</p>
+<p>En r&eacute;ponse &agrave; ces compliments, le groom dont la bile
+s'&eacute;chauffait,
+grommela un d&eacute;sir indistinct d'endommager le cr&acirc;ne de
+quelqu'un.
+N&eacute;anmoins il disparut sans ex&eacute;cuter sa menace, poussant
+la porte
+derri&egrave;re lui avec col&egrave;re et sans faire attention &agrave;
+la tendre requ&ecirc;te de
+M. Weller, qui le suppliait de lui laisser une m&egrave;che de ses
+cheveux.</p>
+<p>Sam &eacute;tait rest&eacute; assis sur la pierre et continuait de
+m&eacute;diter sur ce
+qu'il avait &agrave; faire. D&eacute;j&agrave; il avait arrang&eacute;
+dans son esprit un plan, qui
+consistait &agrave; frapper &agrave; toutes les portes, dans un rayon
+de cinq milles
+autour de Bristol, les mettant l'une dans l'autre &agrave; cent
+cinquante ou
+deux cents par jour, et comptant de cette mani&egrave;re arriver
+&agrave; d&eacute;couvrir
+miss Arabelle Allen dans un temps donn&eacute;, lorsque tout &agrave;
+coup le hasard
+jeta entre ses mains, ce qu'il aurait pu chercher pendant toute une
+ann&eacute;e, sans le rencontrer.</p>
+<p>Dans l'impasse o&ugrave; s'&eacute;tait install&eacute; Sam,
+ouvraient trois ou quatre
+grilles appartenant &agrave; autant de maisons, qui, quoique
+d&eacute;tach&eacute;es les unes
+des autres, n'&eacute;taient cependant s&eacute;par&eacute;es que par
+leur jardin. Comme
+ceux-ci &eacute;taient grands et bien plant&eacute;s, non-seulement les
+maisons se
+trouvaient &eacute;cart&eacute;es, mais la plupart &eacute;taient
+cach&eacute;es par les arbres. Sam
+&eacute;tait assis les yeux fix&eacute;s sur la porte voisine de celle
+o&ugrave; avait
+disparu le groom rechign&eacute;; il retournait profond&eacute;ment
+dans son esprit
+les difficult&eacute;s de sa pr&eacute;sente entreprise, lorsqu'il vit
+la porte qu'il
+regardait machinalement, s'ouvrir et laisser passer une servante qui
+venait secouer dans la ruelle des descentes de lit.</p>
+<p>M. Weller &eacute;tait si pr&eacute;occup&eacute; de ses
+pens&eacute;es, que tr&egrave;s-probablement il
+se serait content&eacute; de lever la t&ecirc;te et de remarquer que la
+jeune
+servante avait l'air tr&egrave;s-gentille, si ses sentiments de
+galanterie
+n'avaient pas &eacute;t&eacute; fortement remu&eacute;s, en voyant
+qu'il ne se trouvait l&agrave;
+personne pour aider la pauvrette, et que les tapis paraissaient bien
+pesants pour ses mains d&eacute;licates. Sam &eacute;tait un gentleman
+fort galant &agrave;
+sa mani&egrave;re. Aussit&ocirc;t qu'il eut remarqu&eacute; cette
+circonstance, il quitta
+brusquement sa pierre, et s'avan&ccedil;ant vers la jeune fille:
+&laquo;Ma ch&egrave;re,
+dit-il d'un ton respectueux, vous g&acirc;terez vos jolies proportions,
+si
+vous secouez ces tapis l&agrave; toute seule. Laissez-moi vous
+aider.&raquo;</p>
+<p>La jeune bonne, qui avait modestement affect&eacute; de ne pas
+savoir qu'un
+gentleman &eacute;tait si pr&ecirc;t d'elle, se retourna au discours de
+Sam, dans
+l'intention (comme elle le dit plus tard elle-m&ecirc;me) de refuser
+l'offre
+d'un &eacute;tranger, quand, au lieu de r&eacute;pondre, elle
+tressaillit, recula et
+poussa un l&eacute;ger cri, qu'elle s'effor&ccedil;a vainement de
+retenir. Sam n'&eacute;tait
+gu&egrave;re moins boulevers&eacute;: car dans la physionomie de la
+servante, &agrave; la
+jolie tournure, il avait reconnu les traits de sa bien-aim&eacute;e, la
+gentille bonne de M. Nupkins.</p>
+<p>&laquo;Ah! Mary, ma ch&egrave;re!</p>
+<p>&#8212;Seigneur! M. Weller! comme vous effrayez les gens!&raquo;</p>
+<p>Sam ne fit pas de r&eacute;ponse verbale &agrave; cette plainte, et
+nous ne pouvons
+m&ecirc;me pas dire pr&eacute;cis&eacute;ment quelle r&eacute;ponse il
+fit. Seulement nous savons
+qu'apr&egrave;s un court silence, Mary s'&eacute;cria: &laquo;Finissez
+donc, M. Weller!&raquo; et
+que le chapeau de Sam &eacute;tait tomb&eacute; quelques instants
+auparavant, d'apr&egrave;s
+quoi nous sommes dispos&eacute;s &agrave; imaginer qu'un baiser, ou
+m&ecirc;me plusieurs,
+avaient &eacute;t&eacute; &eacute;chang&eacute;s entre les deux parties.</p>
+<p>&laquo;Pourquoi donc &ecirc;tes-vous venu ici? demanda Mary quand la
+conversation,
+ainsi interrompue, fut reprise.</p>
+<p>&#8212;Vous voyez bien que je suis venu ici pour vous chercher ma
+ch&egrave;re,
+r&eacute;pondit Sam, permettant pour une fois &agrave; sa passion de
+l'emporter sur sa
+v&eacute;racit&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Et comment avez-vous su que j'&eacute;tais ici? Qui peut vous avoir
+dit que
+j'&eacute;tais entr&eacute;e chez d'autres ma&icirc;tres &agrave;
+Ipswich, et qu'ensuite ils
+&eacute;taient venus dans ce pays-ci? Qui donc a pu vous dire
+&ccedil;a, M. Weller?</p>
+<p>&#8212;Ah, oui! reprit Sam avec un regard malin, voil&agrave; la question:
+qui peut
+me l'avoir dit?</p>
+<p>&#8212;Ce n'est pas M. Muzzle, n'est-ce pas?</p>
+<p>&#8212;Oh! non, r&eacute;pliqua Sam avec un branlement de t&ecirc;te
+solennel, ce n'est
+pas lui.</p>
+<p>&#8212;Il faut que ce soit la cuisini&egrave;re?</p>
+<p>&#8212;N&eacute;cessairement.</p>
+<p>&#8212;Eh bien! qui est-ce qui se serait dout&eacute; de &ccedil;a!</p>
+<p>&#8212;Pas moi, toujours, dit M. Weller. Mais Mary, ma ch&egrave;re (ici
+les
+mani&egrave;res de Sam devinrent extr&ecirc;mement tendres), Mary, ma
+ch&egrave;re, j'ai sur
+les bras une autre affaire tr&egrave;s-pressante. Il y a un ami de mon
+gouverneur.... M. Winkle, vous vous en souvenez?</p>
+<p>&#8212;Celui qui avait un habit vert? Oh, oui, je m'en souviens.</p>
+<p>&#8212;Bon! Il est dans un horrible &eacute;tat d'amour, absolument
+confusionn&eacute;, et
+tout sens dessus dessous.</p>
+<p>&#8212;Bah! s'&eacute;cria Mary.</p>
+<p>&#8212;Oui, poursuivit Sam; mais &ccedil;a ne serait rien, si nous
+pouvions
+seulement trouver la jeune lady.&raquo;</p>
+<p>Ici, avec beaucoup de digressions sur la beaut&eacute; personnelle
+de Mary, et
+sur les indicibles tortures qu'il avait &eacute;prouv&eacute;es pour
+son propre compte
+depuis qu'il ne l'avait vue, Sam fit un r&eacute;cit fid&egrave;le de
+la situation
+pr&eacute;sente de M. Winkle.</p>
+<p>&laquo;Par exemple, dit Mary, voil&agrave; qui est dr&ocirc;le!</p>
+<p>&#8212;Bien s&ucirc;r, reprit Sam; et moi, me voil&agrave; ici, marchant
+toujours comme le
+juif errant (un personnage bien connu autrefois sur le <i>turf</i>, et
+que
+vous connaissez peut-&ecirc;tre, Mary, ma ch&egrave;re? qui avait fait
+la gageure de
+marcher aussi longtemps que le temps et qui ne dort jamais), pour
+chercher cette miss Arabelle Allen.</p>
+<p>&#8212;Miss qui? demanda Mary avec grand &eacute;tonnement.</p>
+<p>&#8212;Miss Arabelle Allen.</p>
+<p>&#8212;Bont&eacute; du ciel! s'&eacute;cria Mary en montrant la porte que
+le groom rechign&eacute;
+avait ferm&eacute;e apr&egrave;s lui. Elle est l&agrave;, dans cette
+maison. Voil&agrave; six
+semaines qu'elle y reste. Leur femme de chambre m'a racont&eacute; tout
+cela
+devant la buanderie un matin que toute la famille dormait encore.</p>
+<p>&#8212;Quoi! la porte &agrave; c&ocirc;t&eacute; de vous?</p>
+<p>&#8212;Pr&eacute;cis&eacute;ment.&raquo;</p>
+<p>Sam se sentit tellement &eacute;tourdi en apprenant cette nouvelle,
+qu'il se
+trouva oblig&eacute; de prendre la taille de la jolie bonne pour se
+soutenir,
+et que plusieurs petits t&eacute;moignages d'amour
+s'&eacute;chang&egrave;rent entre eux,
+avant qu'il f&ucirc;t suffisamment remis pour retourner au sujet de ses
+recherches.</p>
+<p>&laquo;Eh bien! reprit-il &agrave; la fin, si &ccedil;a n'enfonce
+pas les combats de coq,
+rien ne les enfoncera jamais, comme dit le lord maire quand le premier
+secr&eacute;taire d'&eacute;tat proposa la sant&eacute; de madame la
+mairesse apr&egrave;s d&icirc;ner.
+Juste la porte apr&egrave;s! Moi, qui ai re&ccedil;u un message pour
+elle, et qui ai
+d&eacute;j&agrave; pass&eacute; toute une journ&eacute;e, sans trouver
+moyen de le lui remettre!</p>
+<p>&#8212;Ah! dit Mary, vous ne pouvez pas le lui donner maintenant. Elle ne
+se
+prom&egrave;ne dans le jardin que le soir, et seulement pendant
+quelques
+minutes. Elle ne sort jamais sans la vieille lady.</p>
+<p>Sam rumina durant quelques instants, et &agrave; la fin
+s'arr&ecirc;ta au plan
+d'op&eacute;rations que voici: il r&eacute;solut de revenir &agrave; la
+brune, &eacute;poque &agrave;
+laquelle Arabelle faisait invariablement sa promenade, &eacute;tant
+admis par
+Mary dans le jardin de sa maison, il trouverait moyen d'escalader le
+mur, au-dessous des branches pendantes d'un &eacute;norme poirier qui
+l'emp&ecirc;cherait d'&ecirc;tre aper&ccedil;u de loin, puis, une fois
+l&agrave;, il d&eacute;livrerait
+son message et t&acirc;cherait d'obtenir, en faveur de M. Winkle, une
+entrevue
+pour le lendemain &agrave; la m&ecirc;me heure. Ayant conclu ces
+arrangements fort
+rapidement, il aida Mary &agrave; secouer ses tapis durant si longtemps
+n&eacute;glig&eacute;s.</p>
+<p>Ce n'est pas une chose aussi innocente qu'on se l'imagine, que de
+secouer ces petits tapis; ou du moins, s'il n'y a pas grand mal
+&agrave; les
+secouer, il est fort dangereux de les plier. Tant qu'on ne fait que
+secouer, tant que les deux parties sont s&eacute;par&eacute;es par
+toute la longueur
+du tapis, c'est un amusement aussi moral qu'il soit possible d'en
+inventer. Mais quand on commence &agrave; plier, et quand la distance
+diminue
+d'une moiti&eacute; &agrave; un quart, puis &agrave; un
+huiti&egrave;me, puis &agrave; un seizi&egrave;me, puis &agrave;
+un trente-deuxi&egrave;me, si le tapis est assez long, cela devient
+extr&ecirc;mement
+p&eacute;rilleux. Nous ne savons pas au juste combien de tapis furent
+repli&eacute;s
+dans cette occasion, mais nous pouvons nous permettre d'assurer
+qu'&agrave;
+chaque tapis Sam embrassa la jolie femme de chambre.</p>
+<p>Les adieux termin&eacute;s, M. Weller alla se r&eacute;galer, avec
+mod&eacute;ration, &agrave; la
+taverne la plus voisine. Il ne revint dans l'impasse qu'&agrave; la
+brune, fut
+introduit dans le jardin par Mary, et, ayant re&ccedil;u d'elle
+plusieurs
+admonestations concernant la s&ucirc;ret&eacute; de ses membres et de
+son cou, il
+monta dans le poirier et attendit l'arriv&eacute;e d'Arabelle.</p>
+<p>Il attendit si longtemps, sans la voir venir, qu'il
+commen&ccedil;ait &agrave;
+craindre de ne rien voir du tout, lorsqu'il entendit sur le sable un
+l&eacute;ger bruit de pas, et, imm&eacute;diatement apr&egrave;s,
+aper&ccedil;ut Arabelle elle-m&ecirc;me,
+qui marchait d'un air pensif dans le jardin. Lorsqu'elle fut
+arriv&eacute;e
+presque au-dessous du poirier, Sam, qui d&eacute;sirait lui indiquer
+doucement
+sa pr&eacute;sence, commen&ccedil;a &agrave; faire diverses rumeurs
+diaboliques, semblables &agrave;
+celles qui seraient sans doute, naturelles &agrave; une personne
+attaqu&eacute;e &agrave; la
+fois, d&egrave;s son enfance, d'une esquinancie, du croup et de la
+coqueluche.</p>
+<p>La jeune lady jeta un regard effray&eacute; vers le lieu d'o&ugrave;
+partaient ces
+horribles sons, et ses alarmes n'&eacute;tant nullement
+diminu&eacute;es en voyant un
+homme parmi les branches, elle se serait certainement enfuie et aurait
+alarm&eacute; la maison, si, fort heureusement, la peur ne l'avait pas
+priv&eacute;e
+de tous mouvements et ne l'avait pas forc&eacute;e &agrave; s'asseoir
+sur un banc, qui
+par bonheur se trouvait l&agrave;.</p>
+<p>&laquo;La voil&agrave; qui s'en va, se disait Sam tout perplexe.
+Quelle vexation que
+ces jeunes cr&eacute;atures veulent toujours s'&eacute;vanouir mal
+&agrave; propos! Eh! jeune
+lady.... miss carabin.... Mme Winkle, tranquillisez-vous!&raquo;</p>
+<p>&Eacute;tait-ce le nom magique de M. Winkle? ou la fra&icirc;cheur
+de l'air? ou
+quelque souvenir de la voix de Sam, qui ranima Arabelle? cela est peu
+important &agrave; savoir. Elle releva la t&ecirc;te et demanda d'une
+voix
+languissante:</p>
+<p>&laquo;Qui est l&agrave;? que me voulez-vous?</p>
+<p>&#8212;Chut! r&eacute;pondit Sam en se hissant sur le mur et en s'y
+blottissant dans
+le moindre espace possible; &ccedil;a n'est que moi, miss, &ccedil;a
+n'est que moi.</p>
+<p>&#8212;Le domestique de M. Pickwick? s'&eacute;cria Arabelle avec
+vivacit&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Lui-m&ecirc;me, miss. Voil&agrave; M. Winkle qu'est tout &agrave;
+fait estomaqu&eacute; de
+d&eacute;sespoir.</p>
+<p>&#8212;Ah! fit Arabelle en s'approchant plus pr&egrave;s du mur.</p>
+<p>&#8212;H&eacute;las! oui, poursuivit Sam. Nous avons cru qu'il faudrait
+lui mettre
+la camisole de force la nuit derni&egrave;re. Il n'a fait que
+r&ecirc;ver toute la
+journ&eacute;e, et il jure que, s'il ne vous voit pas demain soir, il
+veut
+&ecirc;tre.... il veut qu'il lui arrive quelque chose de
+d&eacute;sagr&eacute;able!</p>
+<p>&#8212;Oh non! non, M. Weller! s'&eacute;cria Arabelle en joignant les
+mains.</p>
+<p>&#8212;C'est l&agrave; ce qu'il dit, miss, r&eacute;pliqua Sam froidement.
+C'est un homme
+d'honneur, miss, et, dans mon opinion, il le fera comme il dit. Il a
+tout appris du vilain magot en lunettes.</p>
+<p>&#8212;Mon fr&egrave;re! s'&eacute;cria Arabelle &agrave; qui la
+description de Sam rappelait des
+souvenirs de famille.</p>
+<p>&#8212;Je ne sais pas trop lequel est votre fr&egrave;re, miss. Est-ce le
+plus
+malpropre des deux?</p>
+<p>&#8212;Oui, oui, M. Weller! Continuez, d&eacute;p&ecirc;chez-vous, je vous
+prie.</p>
+<p>&#8212;Eh bien! miss, il a tout appris par lui, et c'est l'opinion du
+gouverneur que, si vous ne le voyez pas tr&egrave;s-promptement, le
+carabin
+dont nous venons de parler recevra assez de plomb dans la t&ecirc;te,
+pour la
+d&eacute;t&eacute;riorer, si on veut jamais la conserver dans de
+l'esprit de vin.</p>
+<p>&#8212;Oh! ciel! que puis-je faire pour pr&eacute;venir ces
+&eacute;pouvantables querelles?</p>
+<p>&#8212;C'est la supposition d'un attachement ant&eacute;rieur qui est la
+cause de
+tout, miss. Vous feriez mieux de le voir.</p>
+<p>&#8212;Mais o&ugrave;? comment? s'&eacute;cria Arabelle. Je ne puis
+quitter la maison toute
+seule, mon fr&egrave;re est si peu raisonnable, si injuste! Je sais
+combien il
+peut para&icirc;tre &eacute;trange que je vous parle ainsi, M. Weller,
+mais je suis
+malheureuse, bien malheureuse!...&raquo;</p>
+<p>Ici la pauvre Arabelle se mit &agrave; pleurer am&egrave;rement, et
+Sam devint
+chevaleresque.</p>
+<p>&laquo;C'est possible que &ccedil;a ait l'air &eacute;trange,
+reprit-il avec une grande
+v&eacute;h&eacute;mence, mais tout ce que je puis dire, c'est que je
+suis dispos&eacute; &agrave;
+faire l'impossible pour arranger les affaires, et si &ccedil;a peut
+&ecirc;tre utile
+de jeter soit l'un soit l'autre des carabins par la fen&ecirc;tre, je
+suis
+votre homme.&raquo; En disant ceci, et pour intimer son empressement de
+se
+mettre &agrave; l'ouvrage, Sam releva ses parements d'habit, au hasard
+imminent
+de tomber du haut en bas du mur, pendant cette manifestation.</p>
+<p>Quelque flatteuse que f&ucirc;t cette profession de
+d&eacute;vouement, Arabelle
+refusa obstin&eacute;ment d'y avoir recours, au grand &eacute;tonnement
+de l'h&eacute;ro&iuml;que
+valet. Pendant quelque temps elle refusa, tout aussi courageusement,
+d'accorder &agrave; M. Winkle l'entrevue demand&eacute;e par Sam d'une
+mani&egrave;re si
+path&eacute;tique; mais &agrave; la fin, et lorsque la conversation
+mena&ccedil;ait d'&ecirc;tre
+interrompue par l'arriv&eacute;e intempestive d'un tiers, elle lui
+donna
+rapidement &agrave; entendre, avec beaucoup d'expressions de gratitude,
+qu'il
+ne serait pas impossible qu'elle se trouv&acirc;t dans le jardin le
+lendemain,
+une heure plus tard. Sam comprit parfaitement la chose; et Arabelle,
+lui
+ayant accord&eacute; un de ses plus doux sourires, s'&eacute;loigna
+d'un pas leste et
+gracieux, laissant M. Weller dans une vive admiration de ses charmes,
+tant spirituels que corporels.</p>
+<p>Descendu sans encombre de sa muraille, Sam n'oublia pas de
+d&eacute;vouer
+quelques minutes &agrave; ses propres affaires, dans le m&ecirc;me
+d&eacute;partement; puis
+il retourna directement &agrave; l'h&ocirc;tel du Buisson, o&ugrave;
+son absence prolong&eacute;e
+avait occasionn&eacute; beaucoup de suppositions et quelques alarmes.</p>
+<p>&laquo;Il faudra que nous soyons tr&egrave;s-prudents, dit M.
+Pickwick apr&egrave;s avoir
+&eacute;cout&eacute; attentivement le r&eacute;cit de Sam: non dans
+notre propre int&eacute;r&ecirc;t,
+mais dans celui de la jeune lady. Il faudra que nous soyons
+tr&egrave;s-prudents.</p>
+<p>&#8212;Nous? s'&eacute;cria M. Winkle avec une emphase
+marqu&eacute;e.&raquo;</p>
+<p>Le ton de cette observation arracha &agrave; M. Pickwick un coup
+d'&#339;il
+d'indignation momentan&eacute;e, mais qui fut remplac&eacute; presque
+aussit&ocirc;t par son
+expression de bienveillance accoutum&eacute;e, lorsqu'il
+r&eacute;pondit: &laquo;Oui,
+<i>nous</i>, monsieur! Je vous accompagnerai.</p>
+<p>&#8212;Vous? s'&eacute;cria M. Winkle.</p>
+<p>&#8212;Moi, reprit M. Pickwick d'un ton doux. En vous accordant cette
+entrevue, la jeune lady a fait une d&eacute;marche naturelle,
+peut-&ecirc;tre, mais
+tr&egrave;s-imprudente. Si je m'y trouve pr&eacute;sent, moi qui suis
+un ami commun,
+et assez vieux pour &ecirc;tre le p&egrave;re de l'un et de l'autre, la
+voix de la
+calomnie ne pourra jamais s'&eacute;lever contre elle, par la
+suite.&raquo;</p>
+<p>En parlant ainsi, la contenance de M. Pickwick s'illumina d'une
+honn&ecirc;te
+satisfaction de sa propre pr&eacute;voyance.</p>
+<p>M. Winkle fut touch&eacute; de cette preuve d&eacute;licate de
+respect donn&eacute;e par M.
+Pickwick &agrave; sa jeune prot&eacute;g&eacute;e. Il saisit la main du
+philosophe avec un
+sentiment qui tenait de la v&eacute;n&eacute;ration.</p>
+<p>&laquo;Vous y viendrez? lui dit-il.</p>
+<p>&#8212;Oui, r&eacute;pliqua M. Pickwick. Sam, vous pr&eacute;parerez mon
+paletot et mon
+ch&acirc;le, et vous aurez soin de faire venir une voiture &agrave; la
+porte, demain
+soir un peu avant l'heure n&eacute;cessaire, afin que nous soyons
+s&ucirc;rs
+d'arriver &agrave; temps.&raquo;</p>
+<p>Sam toucha son chapeau en signe d'ob&eacute;issance et se retira
+pour faire les
+pr&eacute;paratifs de l'exp&eacute;dition.</p>
+<p>La voiture fut ponctuelle &agrave; l'heure d&eacute;sign&eacute;e,
+et apr&egrave;s avoir install&eacute; M.
+Pickwick et M. Winkle dans l'int&eacute;rieur, Sam se pla&ccedil;a sur
+le si&eacute;ge &agrave; c&ocirc;t&eacute;
+du cocher. Ils descendirent comme ils &eacute;taient convenus, &agrave;
+environ un
+quart de mille du lieu du rendez-vous, et, ordonnant au cocher
+d'attendre leur retour, firent le reste du chemin &agrave; pied.</p>
+<p>C'est dans cette p&eacute;riode de leur entreprise que M. Pickwick,
+avec
+plusieurs sourires et divers autres signes d'un grand contentement
+int&eacute;rieur, tira d'une de ses poches une lanterne sourde dont il
+s'&eacute;tait
+pourvu sp&eacute;cialement pour cette occasion. Tout en marchant, il en
+expliquait &agrave; M. Winkle la grande beaut&eacute; m&eacute;canique,
+&agrave; l'immense surprise
+du peu de passants qu'ils rencontraient.</p>
+<p>&laquo;Je m'en serais mieux trouv&eacute; si j'avais eu quelque
+chose de la sorte
+dans ma derni&egrave;re exp&eacute;dition nocturne, au jardin de la
+pension, eh! eh!
+Sam? dit-il en se tournant avec bonne humeur vers son domestique qui
+marchait derri&egrave;re lui.</p>
+<p>&#8212;Tr&egrave;s-jolies choses quand on conna&icirc;t la mani&egrave;re
+de s'en servir,
+monsieur. Mais si on ne veut pas &ecirc;tre vu, je crois qu'elles sont
+plus
+utiles quand la chandelle est &eacute;teinte.&raquo;</p>
+<p>M. Pickwick fut apparemment frapp&eacute; de la remarque de Sam, car
+il mit la
+lanterne dans sa poche, et ils continu&egrave;rent &agrave; marcher en
+silence.</p>
+<p>&laquo;Par ici, monsieur, murmura Sam. Laissez-moi vous conduire.
+Voici la
+ruelle, monsieur.&raquo;</p>
+<p>Ils entr&egrave;rent dans la ruelle, et comme elle &eacute;tait
+passablement noire, M.
+Pickwick, pour voir le chemin, tira deux ou trois fois sa lanterne, et
+jeta devant eux une petite &eacute;chapp&eacute;e de lumi&egrave;re
+fort brillante d'environ
+un pied de diam&egrave;tre. C'&eacute;tait extr&ecirc;mement joli
+&agrave; regarder; mais cela ne
+semblait avoir d'autre effet que de rendre plus obscures les
+t&eacute;n&egrave;bres
+environnantes.</p>
+<p>&Agrave; la fin, ils arriv&egrave;rent &agrave; la grosse pierre,
+sur laquelle Sam fit
+asseoir son ma&icirc;tre et M. Winkle, tandis qu'il allait faire une
+reconnaissance, et s'assurer que Mary les attendait.</p>
+<p>Apr&egrave;s une absence de huit ou dix minutes, Sam revint dire que
+la porte
+&eacute;tait ouverte et que tout paraissait tranquille. M. Pickwick et
+M.
+Winkle, le suivant d'un pas l&eacute;ger, se trouv&egrave;rent
+bient&ocirc;t dans le jardin,
+et l&agrave; tout le monde se prit &agrave; dire: Chut! chut! un assez
+grand nombre de
+fois; mais cela &eacute;tant fait, personne ne sembla plus avoir une
+id&eacute;e
+distincte de ce qu'il fallait faire ensuite.</p>
+<p>&laquo;Miss Allen est-elle d&eacute;j&agrave; dans le jardin, Mary?
+demanda M. Winkle fort
+agit&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Je n'en sais rien, monsieur, r&eacute;pondit la jolie bonne. La
+meilleure
+chose &agrave; faire, c'est que M. Weller vous donne un coup
+d'&eacute;paule dans
+l'arbre, et peut-&ecirc;tre que monsieur Pickwick aura la bont&eacute;
+de voir si
+personne ne vient dans la ruelle pendant que je monterai la garde
+&agrave;
+l'autre bout du jardin. Seigneur! qu'est-ce que cela?</p>
+<p>&#8212;Cette satan&eacute;e lanterne causera notre malheur &agrave; tous!
+s'&eacute;cria Sam
+aigrement. Prenez garde &agrave; ce que vous faites, monsieur; vous
+envoyez un
+tremblement de lumi&egrave;re, droit dans la fen&ecirc;tre du parloir.</p>
+<p>&#8212;Pas possible!... dit M. Pickwick, en d&eacute;tournant brusquement
+sa
+lanterne. Je ne l'ai pas fait expr&egrave;s.</p>
+<p>&#8212;Maintenant, vous illuminez la maison voisine, monsieur.</p>
+<p>&#8212;Bont&eacute; divine!... s'&eacute;cria M. Pickwick en se
+d&eacute;tournant encore.</p>
+<p>&#8212;Voil&agrave; que vous &eacute;clairez l'&eacute;curie, et l'on
+croira que le feu y est.
+Fermez la cloison, monsieur; est-ce que vous ne pouvez pas?</p>
+<p>&#8212;C'est la lanterne la plus extraordinaire que j'aie jamais
+rencontrez
+dans toute ma vie! s'&eacute;cria M. Pickwick, grandement abasourdi par
+les
+effets pyrotechniques qu'il avait produits sans le vouloir. Je n'ai
+jamais vu de r&eacute;flecteur si puissant.</p>
+<p>&#8212;Il sera trop puissant pour nous, si vous le tenez flambant de cette
+mani&egrave;re ici, monsieur, r&eacute;pliqua Sam, comme M. Pickwick,
+apr&egrave;s d'autres
+efforts inutiles, parvenait &agrave; fermer la coulisse. J'entends les
+pas de
+la jeune lady, monsieur Winkle, monsieur, oup l&agrave;!</p>
+<p>&#8212;Arr&ecirc;tez, arr&ecirc;tez!... dit M. Pickwick. Je veux lui
+parler d'abord;
+aidez-moi, Sam.</p>
+<p>&#8212;Doucement, monsieur, r&eacute;pondit Sam en plantant sa t&ecirc;te
+contre le mur et
+faisant une plate-forme de son dos. Montez sur ce pot de fleur ici,
+monsieur. Allons maintenant, oup!</p>
+<p>&#8212;J'ai peur de vous blesser, Sam.</p>
+<p>&#8212;Ne vous inqui&eacute;tez pas, monsieur. Aidez-le &agrave; monter,
+monsieur Winkle.
+Allons, monsieur, allons! voil&agrave; le moment.&raquo;</p>
+<p>Sam parlait encore, et d&eacute;j&agrave; M. Pickwick &eacute;tait
+parvenu &agrave; lui grimper sur
+le dos, par des efforts presque surnaturels chez un gentleman de son
+&acirc;ge
+et de son poids. Ensuite Sam se redressa doucement, et M. Pickwick,
+s'accrochant au sommet du mur, tandis que M. Winkle le poussait par les
+jambes, ils parvinrent de cette fa&ccedil;on &agrave; amener ses
+lunettes juste au
+niveau du chaperon.</p>
+<p>&laquo;Ma ch&egrave;re, dit M. Pickwick, en regardant par-dessus le
+mur et en
+apercevant de l'autre c&ocirc;t&eacute; Arabelle, n'ayez pas peur ma
+ch&egrave;re, c'est
+seulement moi.</p>
+<p>&#8212;Oh! je vous en supplie, monsieur Pickwick, allez-vous-en!
+Dites-leur
+de s'en aller; je suis si effray&eacute;e! Cher monsieur Pickwick, ne
+restez
+pas l&agrave;; vous allez tomber et vous tuer, j'en suis s&ucirc;re.</p>
+<p>&#8212;Allons, ma ch&egrave;re enfant, ne vous alarmez pas, reprit M.
+Pickwick d'un
+ton encourageant. Il n'y a pas le plus petit danger, je vous assure.
+Tenez-vous ferme, Sam, continua-t-il en regardant en bas.</p>
+<p>&#8212;Tout va bien, monsieur, r&eacute;pliqua Sam. Cependant ne soyez pas
+plus long
+qu'il ne faut, si &ccedil;a vous est &eacute;gal; vous &ecirc;tes un
+brin pesant, monsieur.</p>
+<p>&#8212;Encore un seul instant, Sam. Je d&eacute;sirais seulement vous
+apprendre, ma
+ch&egrave;re, que je n'aurais pas permis &agrave; mon jeune ami de vous
+voir de cette
+mani&egrave;re clandestine, si la situation dans laquelle vous
+&ecirc;tes plac&eacute;e lui
+avait laiss&eacute; une autre alternative. Mais, de peur que
+l'inconvenance de
+cette d&eacute;marche ne vous caus&acirc;t quelque d&eacute;plaisir,
+j'ai voulu vous faire
+savoir que je suis pr&eacute;sent. Voila tout, ma ch&egrave;re.</p>
+<p>&#8212;En v&eacute;rit&eacute;, monsieur Pickwick, je vous suis
+tr&egrave;s-oblig&eacute;e pour votre
+bont&eacute; et votre pr&eacute;voyance, r&eacute;pondit Arabelle en
+essuyant ses larmes avec
+son mouchoir.&raquo;</p>
+<p>Elle en aurait dit bien davantage, sans doute, si la t&ecirc;te de
+M. Pickwick
+n'avait pas soudainement disparu, en cons&eacute;quence d'un faux pas
+qu'il
+avait fait sur l'&eacute;paule de Sam, et gr&acirc;ce auquel il se
+trouva tout &agrave; coup
+sur la terre. Cependant il fut remis sur ses pieds en un moment, et,
+disant &agrave; M. Winkle de se h&acirc;ter de terminer son entrevue,
+il courut au
+bout de la ruelle pour monter la garde avec tout le courage et l'ardeur
+d'un jeune homme. M. Winkle, inspir&eacute; par l'occasion, fut sur le
+mur en
+un clin d'&#339;il; il s'y arr&ecirc;ta n&eacute;anmoins pour engager Sam
+&agrave; prendre soin
+de son ma&icirc;tre.</p>
+<p>&laquo;Soyez tranquille, monsieur, je m'en charge.</p>
+<p>&#8212;O&ugrave; est-il, que fait-il, Sam?</p>
+<p>&#8212;Dieu b&eacute;nisse ses vieilles gu&ecirc;tres! r&eacute;pliqua Sam
+en regardant vers la
+porte du jardin. Il monte la garde dans la ruelle avec sa lanterne
+sourde, comme un aimable Mandrin. Je n'ai jamais vu une si charmante
+cr&eacute;ature de mes jours. Dieu me sauve! si je n'imagine pas que
+son c&#339;ur
+doit &ecirc;tre venu au monde vingt-cinq ans apr&egrave;s son corps,
+pour le moins.&raquo;</p>
+<p>M. Winkle n'&eacute;tait pas rest&eacute; pour entendre
+l'&eacute;loge de son ami; il s'&eacute;tait
+pr&eacute;cipit&eacute; &agrave; bas du mur, il s'&eacute;tait
+jet&eacute; aux pieds d'Arabelle, et
+plaidait la sinc&eacute;rit&eacute; de sa passion avec une
+&eacute;loquence digne de M.
+Pickwick lui-m&ecirc;me.</p>
+<p>Pendant que ces choses se passaient en plein air, un gentleman d'un
+certain &acirc;ge, et fort distingu&eacute; dans les sciences,
+&eacute;tait assis dans sa
+biblioth&egrave;que, deux ou trois maisons plus loin et s'occupait
+&agrave; &eacute;crire un
+trait&eacute; philosophique, adoucissant de temps en temps son gosier
+et son
+travail avec un verre de Bordeaux, qui r&eacute;sidait &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; de lui dans une
+bouteille v&eacute;n&eacute;rable. Pendant les agonies de la
+composition, le savant
+gentleman regardait quelquefois le tapis, quelquefois le plafond,
+quelquefois la muraille; et quand ni le tapis, ni le plafond, ni la
+muraille ne lui donnaient le degr&eacute; n&eacute;cessaire
+d'inspiration, il
+regardait par la fen&ecirc;tre.</p>
+<p>Dans une de ces d&eacute;faillances de l'invention, notre savant
+observait avec
+abstraction les t&eacute;n&egrave;bres ext&eacute;rieures, lorsqu'il
+fut &eacute;trangement surpris
+en remarquant une lumi&egrave;re tr&egrave;s-brillante qui glissait
+dans les airs, &agrave;
+une petite distance du sol, et qui s'&eacute;vanouit presque
+instantan&eacute;ment. Au
+bout de quelques secondes, le ph&eacute;nom&egrave;ne s'&eacute;tait
+r&eacute;p&eacute;t&eacute;, non pas une
+fois, ni deux, mais plusieurs.</p>
+<p>&Agrave; la fin, le savant d&eacute;posa sa plume, et
+commen&ccedil;a &agrave; chercher quelle
+pouvait &ecirc;tre la cause naturelle de ces apparences.</p>
+<p>Ce m'&eacute;taient point des m&eacute;t&eacute;ores, elles
+luisaient trop bas; ce n'&eacute;taient
+pas des vers luisants, elles brillaient trop haut. Ce n'&eacute;taient
+point
+des feux follets, ce n'&eacute;taient point des mouches phosphoriques,
+ce
+n'&eacute;taient point des feux d'artifice; que pouvait-ce donc
+&ecirc;tre? Quelque
+jeu de la nature, &eacute;tonnant, extraordinaire, qu'aucun philosophe
+n'avait
+jamais vu auparavant; quelque chose que lui seul &eacute;tait
+destin&eacute; &agrave;
+d&eacute;couvrir, et qui, recueilli par lui pour le
+b&eacute;n&eacute;fice de la post&eacute;rit&eacute;,
+devait immortaliser son nom. Plein de ces id&eacute;es, le savant
+saisit de
+nouveau sa plume, et confia au papier la description exacte et
+minutieuse de ces apparitions sans exemple, avec la date, le jour,
+l'heure, la minute, la seconde pr&eacute;cise o&ugrave; elles avaient
+&eacute;t&eacute; visibles.
+C'&eacute;taient les premiers mat&eacute;riaux d'un volumineux
+trait&eacute;, plein de
+grandes recherches et de science profonde, qui devait &eacute;tonner
+toutes les
+soci&eacute;t&eacute;s m&eacute;t&eacute;orologiques des
+contr&eacute;es civilis&eacute;es.</p>
+<p>Enivr&eacute; par la contemplation de sa future grandeur, le savant
+se renversa
+dans son fauteuil. La myst&eacute;rieuse lumi&egrave;re reparut, plus
+brillante que
+jamais, dansant, en apparence, du haut en bas de la ruelle, passant
+d'un
+c&ocirc;t&eacute; &agrave; l'autre, et se mouvant dans une orbite aussi
+excentrique que
+celle des com&egrave;tes elles-m&ecirc;mes.</p>
+<p>Le savant &eacute;tait gar&ccedil;on: ne pouvant appeler sa femme
+pour l'&eacute;tonner, il
+tira la sonnette et fit venir son domestique. &laquo;Pruffie, lui
+dit-il, il y
+a cette nuit dans l'air quelque chose de bien extraordinaire. Avez-vous
+vu cela? Et il montrait, par la fen&ecirc;tre, les rayons lumineux qui
+venaient de repara&icirc;tre.</p>
+<p>&#8212;Oui, monsieur.</p>
+<p>&#8212;Et qu'en pensez-vous, Pruffie?</p>
+<p>&#8212;Ce que j'en pense, monsieur?</p>
+<p>&#8212;Oui. Vous avez &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute; &agrave; la
+campagne; savez-vous quelle est la cause
+de ces lumi&egrave;res?&raquo;</p>
+<p>La savant attendait en souriant une r&eacute;ponse n&eacute;gative.</p>
+<p>&laquo;Monsieur, dit-il &agrave; la fin, j'imagine que ce sont des
+voleurs.</p>
+<p>&#8212;Vous &ecirc;tes un sot! Vous pouvez retourner en bas.</p>
+<p>&#8212;Merci, monsieur, r&eacute;pondit Pruffie; et il s'en alla.&raquo;</p>
+<p>Cependant le savant &eacute;tait cruellement tourment&eacute; par
+l'id&eacute;e que son
+profond trait&eacute; serait infailliblement perdu pour le monde, si
+l'hypoth&egrave;se de l'ing&eacute;nieux M. Pruffie n'&eacute;tait pas
+&eacute;touff&eacute;e d&egrave;s sa
+naissance. Il mit donc son chapeau et descendit doucement dans son
+jardin, d&eacute;termin&eacute; &agrave; &eacute;tudier &agrave; fond
+le m&eacute;t&eacute;ore.</p>
+<p>Or, quelque temps avant que le savant f&ucirc;t descendu dans son
+jardin, M.
+Pickwick, croyant entendre venir quelqu'un, avait couru jusqu'au fond
+de
+la ruelle, le plus vite qu'il avait pu, pour communiquer une fausse
+alerte, et, dans sa course rapide, avait de temps en temps tir&eacute;
+la
+coulisse de sa lanterne sourde pour &eacute;viter de tomber dans le
+foss&eacute;.
+Aussit&ocirc;t que cette alerte eut &eacute;t&eacute; donn&eacute;e, M.
+Winkle regrimpa sur son
+mur, Arabelle courut dans sa maison, la porte du jardin fut
+ferm&eacute;e, et
+nos trois aventuriers s'en revenaient, de leur mieux, le long de la
+ruelle, quand ils furent effray&eacute;s par le bruit que faisait le
+savant en
+ouvrant la porte de son jardin.</p>
+<p>&laquo;Halte! murmura Sam, qui marchait en avant, bien entendu.
+Montrez la
+lumi&egrave;re juste une seconde, monsieur.&raquo;</p>
+<p>M. Pickwick fit ce qui lui &eacute;tait demand&eacute;, et Sam
+voyant une t&ecirc;te d'homme
+qui s'avan&ccedil;ait avec pr&eacute;caution, &agrave; environ deux
+pieds de la sienne, lui
+donna de son poing ferm&eacute; une l&eacute;g&egrave;re tape qui lui
+fit sonner le creux
+contre la grille; puis, ayant accompli cet exploit avec grande
+promptitude et dext&eacute;rit&eacute;, il prit M. Pickwick sur son dos
+et suivit M.
+Winkle le long de la ruelle, avec une rapidit&eacute;
+v&eacute;ritablement &eacute;tonnante,
+vu le poids dont il &eacute;tait charg&eacute;.</p>
+<p>&laquo;Monsieur, demanda-t-il &agrave; son ma&icirc;tre, quand il
+fut arriv&eacute; au bout,
+avez-vous repris votre respire?</p>
+<p>&#8212;Tout &agrave; fait... tout &agrave; fait maintenant,
+r&eacute;pliqua M. Pickwick.</p>
+<p>&#8212;Allons! pour lors, reprit Sam en remettant le philosophe sur ses
+pieds, venez entre nous, monsieur; pas plus d'un demi-mille &agrave;
+courir.
+Imaginez que vous gagnez un prix, et en route!&raquo;</p>
+<p>Ainsi encourag&eacute;, M. Pickwick fit le meilleur usage possible
+de ses
+jambes, et l'on peut assurer avec confiance que jamais une paire de
+gu&ecirc;tres noires n'arpenta le terrain plus lestement que ne le
+firent les
+gu&ecirc;tres de M. Pickwick dans cette occasion m&eacute;morable.</p>
+<p>La voiture attendait, les chevaux &eacute;taient frais, la route
+bonne et le
+cocher bien dispos&eacute;. Toute la troupe arriva saine et sauve
+&agrave; l'h&ocirc;tel
+avant que M. Pickwick e&ucirc;t eu le temps de reprendre haleine.</p>
+<p>&laquo;Entrez tout de suite, monsieur, dit Sam en aidant son
+ma&icirc;tre &agrave;
+descendre. Ne restez pas une seconde dans la rue apr&egrave;s cet
+exercice ici.
+Je vous demande pardon, monsieur, continua-t-il, en touchant son
+chapeau, &agrave; M. Winkle qui descendait de la voiture.
+J'esp&egrave;re qui n'y a
+pas d'attachement ant&eacute;rieur?&raquo;</p>
+<p>M. Winkle serra la main de son humble ami, et lui dit &agrave;
+l'oreille: &laquo;Tout
+va bien, Sam; parfaitement bien!&raquo;</p>
+<p>&Agrave; cette annonce, M. Weller, en signe d'intelligence, frappa
+trois coups
+distincts sur son nez, sourit, cligna de l'&#339;il, et monta l'escalier,
+avec une physionomie qui exprimait la satisfaction la plus vive.</p>
+<p>Quant au savant gentleman de la ruelle, il d&eacute;montra, dans un
+admirable
+trait&eacute;, que ces &eacute;tonnantes lumi&egrave;res &eacute;taient
+des effets de l'&eacute;lectricit&eacute;,
+et il le prouva clairement, en d&eacute;taillant comment un
+&eacute;clair &eacute;blouissant
+avait dans&eacute; devant ses yeux, lorsqu'il avait mis la t&ecirc;te
+hors de sa
+porte, et comment il avait re&ccedil;u un choc qui l'avait
+&eacute;tourdi pendant un
+grand quart d'heure. Gr&acirc;ce &agrave; cette d&eacute;monstration,
+qui charma toutes les
+soci&eacute;t&eacute;s savantes de l'univers, il fut toujours
+consid&eacute;r&eacute;, depuis lors,
+comme une des lumi&egrave;res de la science.<br/>
+</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;"/>
+<p><br/>
+</p>
+</div>
+<h2><a name="CHAPITRE_XI" id="CHAPITRE_XI">CHAPITRE XI.</a></h2>
+<h3>O&ugrave; l'on voit M.
+Pickwick sur une nouvelle sc&egrave;ne du grand drame de la
+vie.</h3>
+<p>Le reste du temps que M.
+Pickwick avait destin&eacute; &agrave; son s&eacute;jour &agrave; Bath
+s'&eacute;coula sans rien amener de remarquable. Le terme de la
+Trinit&eacute;
+commen&ccedil;ait, et avant que sa premi&egrave;re semaine f&ucirc;t
+achev&eacute;e, M. Pickwick,
+revenu &agrave; Londres, avec ses amis, &eacute;tait all&eacute;
+s'&eacute;tablir dans ses anciens
+quartiers, &agrave; l'h&ocirc;tel de <i>George-et-Vautour</i>.</p>
+<p>Trois jours apr&egrave;s leur
+arriv&eacute;e, juste au moment o&ugrave; les horloges de la
+cit&eacute; sonnaient individuellement neuf heures du matin, et
+collectivement
+environ neuf cents heures, Sam &eacute;tait en train de prendre l'air
+dans la
+cour, lorsqu'il vit s'arr&ecirc;ter devant la porte de l'h&ocirc;tel
+une &eacute;trange
+sorte de v&eacute;hicule, fra&icirc;chement peint, hors duquel sauta
+l&eacute;g&egrave;rement une
+&eacute;trange sorte de gentleman, qui semblait fait pour le
+v&eacute;hicule, comme le
+v&eacute;hicule semblait fait pour lui, et qui donna les r&ecirc;nes
+&agrave; un gros homme
+assis aupr&egrave;s de lui.</p>
+<p>Ce v&eacute;hicule
+n'&eacute;tait pas exactement un tilbury, et n'&eacute;tait pas non
+plus
+un pha&eacute;ton. Ce n'&eacute;tait pas ce qu'on appelle vulgairement
+un dog-cart, ni
+une carriole, ni un cabriolet; et cependant il participait du
+caract&egrave;re
+de chacune de ces machines. La caisse &eacute;tait peinte en jaune
+clair, sur
+lequel se d&eacute;tachaient, en noir, les rayons et les jantes des
+roues. Le
+conducteur &eacute;tait assis, suivant le style classique, sur des
+coussins
+empil&eacute;s environ deux pieds au-dessus du dossier. Le cheval
+&eacute;tait un
+animal bai, d'assez bonne tournure, mais ayant n&eacute;anmoins un air
+de
+mauvais ton et de mauvais sujet &agrave; la fois, qui s'accordait
+admirablement
+avec le v&eacute;hicule et avec son ma&icirc;tre.</p>
+<p>Le ma&icirc;tre
+lui-m&ecirc;me &eacute;tait un homme d'une quarantaine d'ann&eacute;es,
+ayant des
+cheveux et des favoris noirs, soigneusement peign&eacute;s. Il
+&eacute;tait v&ecirc;tu d'une
+mani&egrave;re singuli&egrave;rement recherch&eacute;e, et couvert
+d'une quantit&eacute; de bijoux,
+tous environ trois fois plus grands que ceux qui sont port&eacute;s
+ordinairement par un gentleman. Pour couronner le tout, il &eacute;tait
+envelopp&eacute; d'une grosse redingote &agrave; long poils.</p>
+<p>Aussit&ocirc;t qu'il fut
+descendu, il fourra sa main gauche dans l'une des
+poches de sa redingote, tandis qu'avec sa main droite, il tirait d'une
+autre poche un foulard tr&egrave;s-brillant, dont il se servit pour
+&eacute;pousseter
+trois grains de poussi&egrave;re sur ses bottes, et qu'il garda
+ensuite, en le
+froissant dans sa main, pour traverser la cour d'un air fendant.</p>
+<p>Pendant que ce personnage
+descendait de voiture, Sam remarqua qu'un
+autre homme, v&ecirc;tu d'une vieille redingote brune, veuve de
+plusieurs
+boutons, et qui, jusque l&agrave;, &eacute;tait rest&eacute; &agrave;
+fl&acirc;ner de l'autre c&ocirc;t&eacute; de la
+rue, la traversa et se tint immobile non loin de la porte. Ayant plus
+d'un soup&ccedil;on sur le but de la visite du premier gentleman, Sam
+le
+pr&eacute;c&eacute;da &agrave; l'entr&eacute;e de l'h&ocirc;tel, et, se
+retournant brusquement, se planta
+au centre de la porte.</p>
+<p>&laquo;Allons! mon
+gar&ccedil;on,&raquo; dit le gentleman d'un ton imp&eacute;rieux, en
+essayant
+en m&ecirc;me temps de pousser Sam.</p>
+<p>&laquo;Allons! monsieur.
+Qu'est-ce que c'est?&raquo; r&eacute;pliqua Sam, en lui rendant sa
+bousculade avec les int&eacute;r&ecirc;ts compos&eacute;s.</p>
+<p>&laquo;Allons, allons! mon
+gar&ccedil;on, &ccedil;a ne prend pas avec moi, r&eacute;torqua
+l'&eacute;tranger, en &eacute;levant la voix et en devenant tout blanc.
+Ici, Smouch.</p>
+<p>&#8212;Ben! quoi qui gnia,&raquo;
+grommela l'homme &agrave; la redingote brune, qui
+pendant ce court dialogue s'&eacute;tait graduellement avanc&eacute;
+dans la cour.</p>
+<p>&laquo;C'est ce jeune homme
+qui fait l'insolent,&raquo; dit le principal, en
+poussant Sam de nouveau.</p>
+<p>&laquo;Oh&eacute;, pas de
+b&ecirc;tises!&raquo; gronda Smouch, en bourrant Sam beaucoup plus
+fort.</p>
+<p>Ce compliment eut le
+r&eacute;sultat qu'en attendait l'habile M. Smouch: car
+tandis que Sam, empress&eacute; d'y r&eacute;pondre, le froissait
+contre la porte, le
+principal se faufilait, et p&eacute;n&eacute;trait jusqu'au bureau. Sam
+l'y suivit
+imm&eacute;diatement, apr&egrave;s avoir &eacute;chang&eacute; avec M.
+Smouch quelques arguments,
+compos&eacute;s principalement d'&eacute;pith&egrave;tes.</p>
+<p>&laquo;Bonjour, ma
+ch&egrave;re, dit le principal, en s'adressant &agrave; la jeune
+personne
+du bureau, avec une aisance de d&eacute;tenu lib&eacute;r&eacute;.
+O&ugrave; est la chambre de M.
+Pickwick, ma ch&egrave;re?</p>
+<p>&#8212;Conduisez-le,&raquo; dit la
+jeune lady au gar&ccedil;on, sans daigner jeter un
+second coup d'&#339;il au fashionable.</p>
+<p>Le gar&ccedil;on se mit en
+route, suivi du personnage; Sam venait derri&egrave;re, et
+tant le long de l'escalier se soulageait par d'innombrables gestes de
+d&eacute;fi et de m&eacute;pris supr&ecirc;me, &agrave; la grande
+satisfaction des domestiques et
+des autres spectateurs de cette sc&egrave;ne. M. Smouch, qui
+&eacute;tait troubl&eacute; par
+une grosse toux, resta en bas, et expectora dans le passage.</p>
+<p>M. Pickwick &eacute;tait
+profond&eacute;ment endormi dans son lit, quand ce visiteur
+matinal entra dans sa chambre, toujours suivi par Sam. Le bruit de
+cette
+intrusion le r&eacute;veilla.</p>
+<p>&laquo;De l'eau pour ma
+barbe, Sam,&raquo; dit-il sans ouvrir les yeux.</p>
+<p>&laquo;Oui, oui, nous allons
+vous faire la barbe, M. Pickwick, dit l'&eacute;tranger,
+en tirant un des rideaux du lit. J'ai un mandat d'arr&ecirc;t contre
+vous, &agrave;
+la requ&ecirc;te de Bardell. Voici le <i>warrant</i>, lanc&eacute; par
+la cour des <i>common
+pleas</i>; et voil&agrave; ma carte. Je suppose que vous viendrez chez
+moi?&raquo;</p>
+<p>En parlant ainsi, l'officier
+du sh&eacute;riff, car tel &eacute;tait son titre, donna
+une tape amicale sur l'&eacute;paule de M. Pickwick, puis il jeta sa
+carte sur
+la courte-pointe, et tira de la poche de son gilet un cure-dents, en or.</p>
+<p>&laquo;Namby est mon nom,
+poursuivit-il, pendant que M. Pickwick aveignait ses
+lunettes de dessous son traversin, et les mettait sur son nez pour lire
+la carte. Namby, Bell Aley, Coleman Street.&raquo;</p>
+<p>En cet endroit, Sam qui avait
+eu jusque-l&agrave; les yeux fix&eacute;s sur le chapeau
+luisant de M. Namby, l'interrompit:</p>
+<p>&laquo;&Ecirc;tes-vous quaker<a name="FNanchor_12_12"
+ id="FNanchor_12_12"></a><sup><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a></sup>?&raquo;
+lui demanda-t-il.</p>
+<p>&laquo;Je vous ferai conna&icirc;tre ce que je suis, avant de vous
+quitter, r&eacute;pondit
+l'officier indign&eacute;. Je vous apprendrai la politesse, mon
+gar&ccedil;on, un de
+ces beaux matins.</p>
+<p>&#8212;Merci, r&eacute;pliqua Sam. J'en ferai autant pour vous, tout de
+suite. &Ocirc;tez
+vot' chapeau.&raquo; En parlant ainsi, Sam envoyait, d'un revers de
+main, le
+chapeau de M. Namby &agrave; l'autre bout de la chambre, et cela avec
+tant de
+violence, que peu s'en fallut qu'il n'y fit voler le cure-dents d'or
+par-dessus le march&eacute;.</p>
+<p>&laquo;Observez cela, M. Pickwick, s'&eacute;cria l'officier
+d&eacute;concert&eacute;, en reprenant
+haleine. J'ai &eacute;t&eacute; attaqu&eacute; dans votre chambre, par
+votre domestique, dans
+l'exercice de mes fonctions. J'ai des craintes personnelles, je vous
+prends &agrave; t&eacute;moin.</p>
+<p>&#8212;Ne soyez t&eacute;moin de rien, monsieur, interrompit Sam, fermez
+vos yeux
+solidement, monsieur! Je le jetterais volontiers par la fen&ecirc;tre;
+seulement il ne tomberait pas assez loin, &agrave; cause du plomb.</p>
+<p>&#8212;Sam! s'&eacute;cria M. Pickwick d'une voix m&eacute;contente,
+pendant que son
+domestique faisait diverses d&eacute;monstrations d'hostilit&eacute;s,
+si vous dites
+une autre parole, si vous causez le moindre trouble &agrave; cette
+personne, je
+vous renvoie sur-le-champ.</p>
+<p>&#8212;Mais, monsieur....</p>
+<p>&#8212;Taisez-vous et ramassez ce chapeau.&raquo;</p>
+<p>Malgr&eacute; la s&eacute;v&egrave;re r&eacute;primande de son
+ma&icirc;tre, Sam refusa positivement de
+relever le chapeau; et comme l'officier du <i>sh&eacute;rif</i>
+&eacute;tait press&eacute;, il
+condescendit &agrave; le ramasser lui-m&ecirc;me. Ce ne fut pas,
+toutefois, sans
+lancer contre Sam un d&eacute;luge de menaces, que celui-ci recevait
+avec la
+plus grande tranquillit&eacute;, se contentant de faire observer que si
+M.
+Namby voulait avoir la bont&eacute; de remettre son chapeau sur sa
+t&ecirc;te, il le
+lui enverrait aux grandes Indes. M. Namby, pensant qu'une telle
+op&eacute;ration produirait peut-&ecirc;tre quelques
+inconv&eacute;nients pour lui-m&ecirc;me, ne
+voulut pas exposer son adversaire &agrave; une trop forte tentation, et
+bient&ocirc;t
+apr&egrave;s appela Smouch. L'ayant inform&eacute; que la capture
+&eacute;tait faite, et
+qu'il n'avait plus qu'&agrave; attendre jusqu'&agrave; ce que le
+prisonnier e&ucirc;t fini
+de s'habiller, Namby s'en fut en se pavanant et remonta dans son
+v&eacute;hicule. Smouch ayant pri&eacute; M. Pickwick de <i>ne pas
+s'endormir</i>, tira une
+chaise aupr&egrave;s de la porte et y resta assis jusqu'&agrave; ce que
+notre h&eacute;ros
+e&ucirc;t fini de s'habiller. Sam fut alors d&eacute;p&ecirc;ch&eacute;
+pour amener une voiture de
+place, dans laquelle le triumvirat se rendit &agrave; Coleman-Street.
+Le trajet
+n'&eacute;tait pas long, heureusement; car, outre que M. Smouch
+n'&eacute;tait pas
+dou&eacute; d'une conversation fort enchanteresse, sa
+soci&eacute;t&eacute; &eacute;tait rendue
+d&eacute;cid&eacute;ment d&eacute;sagr&eacute;able, dans un espace
+limit&eacute;, par la faiblesse physique
+&agrave; laquelle nous avons fait allusion plus haut.</p>
+<p>La voiture ayant tourn&eacute; dans une rue tr&egrave;s-sombre et
+tr&egrave;s-&eacute;troite,
+s'arr&ecirc;ta devant une maison dont toutes les fen&ecirc;tres
+&eacute;taient grill&eacute;es. La
+muraille en &eacute;tait d&eacute;cor&eacute;e du nom et du titre de <i>Namby,
+officier des
+sh&eacute;rifs de Londres</i>. La porte int&eacute;rieure ayant
+&eacute;t&eacute; ouverte, au moyen
+d'une &eacute;norme clef, par un gentleman qui pouvait passer pour un
+fr&egrave;re
+jumeau n&eacute;glig&eacute; de M. Smouch, M. Pickwick fut introduit
+dans la salle du
+caf&eacute;.</p>
+<p>Cette salle du caf&eacute; &eacute;tait principalement remarquable
+par du sable frais,
+qui jonchait le plancher, et par une odeur de tabac qui parfumait
+l'air.
+M. Pickwick salua en entrant, trois personnes qui s'y trouvaient, et
+ayant envoy&eacute; Sam pour chercher M. Perker, se retira dans un coin
+obscur,
+et de l&agrave; regarda avec quelque curiosit&eacute; ses nouveaux
+compagnons.</p>
+<p>Un de ceux-ci &eacute;tait un jeune gar&ccedil;on de dix-neuf ou
+vingt ans, qui,
+quoiqu'il f&ucirc;t &agrave; peine dix heures du matin, buvait de l'eau
+et du
+geni&egrave;vre, et fumait un cigare, amusements auxquels il devait
+avoir
+d&eacute;vou&eacute; presque constamment les deux ou trois
+derni&egrave;res ann&eacute;es de sa vie,
+&agrave; en juger par sa contenance enflamm&eacute;e. En face de lui,
+et s'occupant &agrave;
+attiser le feu avec le bout de sa botte droite, se trouvait un jeune
+homme, d'environ trente ans, &eacute;pais, vulgaire, au visage jaune,
+&agrave; la voix
+dure, et poss&eacute;dant &eacute;videmment cette connaissance du monde
+et cette
+s&eacute;duisante libert&eacute; de mani&egrave;res qui s'acquiert dans
+les salles de
+billards et les estaminets de bas &eacute;tage. Le troisi&egrave;me
+prisonnier &eacute;tait
+un homme d'un certain &acirc;ge, v&ecirc;tu d'un tr&egrave;s-vieil
+habit noir. Son visage
+&eacute;tait p&acirc;le et hagard, et il parcourait incessamment la
+chambre,
+s'arr&ecirc;tant de temps en temps pour regarder par la fen&ecirc;tre
+avec beaucoup
+d'inqui&eacute;tude, comme s'il e&ucirc;t attendu quelqu'un.
+Apr&egrave;s quoi il
+recommen&ccedil;ait &agrave; marcher.</p>
+<p>&laquo;Vous feriez mieux d'accepter mon rasoir ce matin, M.
+Ayresleigh,&raquo; dit
+l'homme qui attisait le feu, en clignant de l'&#339;il &agrave; son ami, le
+jeune
+gar&ccedil;on.</p>
+<p>&#8212;Non, je vous remercie, je n'en aurai pas besoin. Je compte bien
+&ecirc;tre
+dehors avant une heure ou deux,&raquo; r&eacute;pliqua l'autre avec
+pr&eacute;cipitation;
+puis allant, une fois de plus, &agrave; la fen&ecirc;tre, et revenant
+encore
+d&eacute;sappoint&eacute;, il soupira profond&eacute;ment et quitta la
+chambre. Les deux
+autres pouss&egrave;rent des &eacute;clats de rire bruyants.</p>
+<p>&laquo;Eh bien, je n'ai jamais vu une farce comme cela! dit le
+gentleman qui
+avait offert le rasoir, et dont le nom paraissait &ecirc;tre Price.
+Jamais!&raquo;
+Il confirma cette assertion par un juron, et recommen&ccedil;a &agrave;
+rire; en quoi
+il fut imit&eacute; par le jeune gar&ccedil;on qui le regardait
+&eacute;videmment comme un
+mod&egrave;le accompli.</p>
+<p>&laquo;Croiriez-vous, continua Price en se tournant vers M.
+Pickwick, que ce
+bonhomme-l&agrave;, qui est ici depuis huit jours, ne s'est point
+encore ras&eacute;
+une fois? Il se croit si s&ucirc;r de sortir avant une demi-heure,
+qu'il aime
+autant attendre qu'il soit rentr&eacute; chez lui.</p>
+<p>&#8212;Pauvre homme! dit M. Pickwick. A-t-il r&eacute;ellement quelques
+chances de
+se tirer d'affaire?</p>
+<p>&#8212;Des chances? il n'en a pas la queue d'une. Je ne donnerais pas
+&ccedil;a
+pour la chance qu'il a de marcher dans la rue d'ici &agrave; dix
+ans.&raquo; En
+parlant ainsi, M. Price secouait contemptueusement ses doigts. Un
+instant apr&egrave;s il tira la sonnette.</p>
+<p>&laquo;Apportez-moi une feuille de papier, Crookey, dit-il au
+domestique, qui,
+par sa mise et par sa tournure, avait l'air de tenir le milieu entre un
+nourrisseur banqueroutier et un bouvier en &eacute;tat
+d'insolvabilit&eacute;. Un
+verre de grog avec, Crookey, entendez-vous? Je vais &eacute;crire
+&agrave; mon p&egrave;re,
+et il me faut du stimulant, autrement je ne serais pas capable
+d'entortiller le vieux.&raquo;</p>
+<p>Il est inutile de dire que le jeune homme se p&acirc;ma, en
+entendant ce
+discours fac&eacute;tieux.</p>
+<p>&laquo;Voil&agrave; la chose, continua M. Price. Faut pas se laisser
+abattre; c'est
+amusant, hein?</p>
+<p>&#8212;Fameux! dit le jeune gentleman.</p>
+<p>&#8212;Vous avez de l'aplomb, reprit M. Price, approbativement. Vous avez
+vu
+le monde?</p>
+<p>&#8212;Un peu!&raquo; r&eacute;pliqua le jeune homme. Il l'avait
+regard&eacute; &agrave; travers les
+vitres malpropres d'un estaminet.</p>
+<p>M. Pickwick n'&eacute;tait pas m&eacute;diocrement
+d&eacute;go&ucirc;t&eacute; par ce dialogue, aussi bien
+que par l'air et les mani&egrave;res des deux &ecirc;tres qui
+l'&eacute;changeaient. Il
+allait demander s'il n'&eacute;tait pas possible d'avoir une chambre
+particuli&egrave;re, lorsqu'il vit entrer deux ou trois
+&eacute;trangers, d'une
+apparence assez respectable. En les apercevant, le jeune homme jeta son
+cigare dans le feu, et dit tout bas &agrave; M. Price qu'ils
+&eacute;taient venus pour
+le tirer d'affaire, puis il se retira avec eux, aupr&egrave;s d'une
+table, &agrave;
+l'autre bout de la chambre.</p>
+<p>Il para&icirc;trait cependant qu'on ne tirait pas le jeune homme <i>d'affaire</i>
+aussi promptement qu'il l'avait imagin&eacute;; car il s'en suivit une
+tr&egrave;s-longue conversation, dont M. Pickwick ne put
+s'emp&ecirc;cher d'entendre
+certains passages, concernant une conduite dissolue et des pardons
+r&eacute;p&eacute;t&eacute;s. &Agrave; la fin, le plus vieux des trois
+&eacute;trangers fit des allusions
+fort distinctes &agrave; une certaine rue Whitecross<a
+ name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><sup><a
+ href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a></sup>, au nom de
+laquelle le
+jeune gentleman, malgr&eacute; son aplomb et sa connaissance du monde,
+appuya
+sa t&ecirc;te sur la table, et se mit &agrave; sangloter cruellement.</p>
+<p>Tr&egrave;s-satisfait d'avoir vu si soudainement rabaisser le ton et
+abattre la
+valeur du jeune homme, M. Pickwick tira la sonnette, et fut conduit,
+sur
+sa requ&ecirc;te, dans une chambre particuli&egrave;re, garnie d'un
+tapis, d'une
+table, de plusieurs chaises, d'un buffet, d'un sofa, et orn&eacute;e
+d'une
+glace et de plusieurs vieilles gravures. L&agrave;, tandis que son
+d&eacute;jeuner
+s'appr&ecirc;tait, il eut l'avantage d'entendre Mme Namby toucher au
+piano,
+au-dessus de sa t&ecirc;te, et quand le d&eacute;jeuner arriva, M.
+Perker arriva
+aussi.</p>
+<p>&laquo;Ah! ah! mon cher monsieur, dit le petit avou&eacute;;
+coffr&eacute; &agrave; la fin, eh?
+Allons, allons! je n'en suis pas tr&egrave;s-f&acirc;ch&eacute;, parce
+que vous allez voir
+l'absurdit&eacute; de cette conduite. J'ai not&eacute; le montant des
+frais tax&eacute;s et
+des dommages, et nous ferons bien de r&eacute;gler cela, sans perdre de
+temps.
+Namby doit-&ecirc;tre revenu &agrave; l'heure qu'il est. Qu'en
+dites-vous, mon cher
+monsieur? Voulez-vous &eacute;crire un mandat, ou bien aimez-vous mieux
+m'en
+charger?&raquo; En disant ceci, Perker se frottait les mains, avec une
+gaiet&eacute;
+affect&eacute;e; mais, ayant observ&eacute; la contenance de M.
+Pickwick, il ne put
+s'emp&ecirc;cher de jeter vers Sam un regard d&eacute;courag&eacute;.</p>
+<p>&laquo;Perker, dit M. Pickwick, je vous prie de ne plus me parler de
+cela. Je
+ne vois aucun avantage &agrave; rester ici; ainsi j'irai &agrave; la
+prison ce soir.</p>
+<p>&#8212;Vous ne pouvez pas aller &agrave; Whitecross, mon cher monsieur,
+s'&eacute;cria le
+petit homme; impossible! Il y a soixante lits par dortoir, et les
+grilles sont ferm&eacute;es seize heures sur vingt-quatre.</p>
+<p>&#8212;J'aimerais mieux aller dans quelque autre prison, si je le puis,
+r&eacute;pondit M. Pickwick. Si non, je m'arrangerai le mieux que je
+pourrai de
+celle-l&agrave;.</p>
+<p>&#8212;Vous pouvez aller &agrave; la prison de Fleet-Street, mon cher
+monsieur; si
+vous &ecirc;tes d&eacute;termin&eacute; &agrave; aller quelque part.</p>
+<p>&#8212;C'est cela. J'irai aussit&ocirc;t que j'aurai fini mon
+d&eacute;jeuner.</p>
+<p>&#8212;Doucement, doucement, mon cher monsieur, dit le brave homme de
+petit
+avou&eacute;. Il n'est pas besoin d'aller si vite dans un endroit dont
+tous les
+autres hommes sont si empress&eacute;s de sortir. Il faut d'abord que
+nous
+ayons un <i>habeas corpus</i>. Il n'y aura pas de juges aux chambres
+avant
+quatre heures de l'apr&egrave;s-midi; il faudra que vous attendiez
+jusque-l&agrave;.</p>
+<p>&#8212;Tr&egrave;s-bien, dit M. Pickwick, avec une patience
+in&eacute;branlable. Alors nous
+mangerons une c&ocirc;telette ici, &agrave; deux heures.
+Occupez-vous-en, Sam, et
+dites qu'on soit ponctuel.&raquo;</p>
+<p>M. Pickwick demeurant immuable, malgr&eacute; les remontrances et
+les arguments
+de Perker, les c&ocirc;telettes parurent, et disparurent en temps
+utile.
+Ensuite on attendit pendant une heure ou deux M. Namby, qui avait des
+personnes distingu&eacute;es &agrave; d&icirc;ner, et ne pouvait se
+d&eacute;ranger, sous aucun
+pr&eacute;texte. Enfin notre philosophe monta avec lui et M. Perker
+dans une
+voiture qui les transporta &agrave; <i>Chancery-lane</i>.</p>
+<p>Il y avait deux juges de service &agrave; <i>Serjeants' Inn</i>,
+l'un du banc du
+roi, l'autre des <i>common pleas</i>; et s'il fallait en croire la
+foule de
+clercs qui allaient et venaient avec des paquets de papiers, il devait
+passer par leurs mains une immense quantit&eacute; d'affaires. Lorsque
+M.
+Pickwick et ses acolytes eurent atteint la basse arcade qui forme
+l'entr&eacute;e de <i>Serjeants' Inn</i>, Perker fut retenu, pendant
+quelques
+moments, pour parlementer avec le cocher, concernant le prix de la
+course et la monnaie, et M. Pickwick, se mettant de c&ocirc;t&eacute;
+pour &ecirc;tre hors
+du courant d'individus qui entraient, regarda autour de lui avec
+curiosit&eacute;.</p>
+<p>Les personnages qui attiraient le plus son attention, &eacute;taient
+trois ou
+quatre hommes d'une tournure &agrave; la fois pr&eacute;tentieuse et
+mis&eacute;rable. Ils
+touchaient leur chapeau devant la plupart des avou&eacute;s qui
+passaient, et
+semblaient &ecirc;tre l&agrave; pour quelque affaire, dont M. Pickwick
+ne pouvait
+deviner la nature. C'&eacute;taient des individus fort curieux &agrave;
+observer. L'un
+&eacute;tait grand et boiteux, avec un habit noir r&acirc;p&eacute; et
+une cravate blanche;
+un autre &eacute;tait un gros courtaud, &eacute;galement v&ecirc;tu de
+noir, mais dont la
+cravate, jadis noire, avait une teinte rouge&acirc;tre; un
+troisi&egrave;me &eacute;tait un
+dr&ocirc;le de corps, &agrave; la tournure avin&eacute;e, &agrave; la
+face bourgeonn&eacute;e. Ils se
+promenaient aux alentours, les mains derri&egrave;re le dos, et
+quelquefois,
+d'un air empress&eacute;, ils murmuraient deux ou trois mots &agrave;
+l'oreille des
+personnes qui passaient aupr&egrave;s d'eux avec des paquets de
+papiers. M.
+Pickwick se souvint de les avoir souvent remarqu&eacute;s sous
+l'arcade,
+lorsqu'il se promenait par-l&agrave;, et il &eacute;prouva une vive
+curiosit&eacute; de
+savoir &agrave; quelle branche de la chicane appartenaient ces
+fl&acirc;neurs peu
+distingu&eacute;s.</p>
+<p>Il allait le demander &agrave; Namby, qui &eacute;tait rest&eacute;
+aupr&egrave;s de lui, et qui
+s'occupait &agrave; sucer un large anneau d'or, dont son petit doigt
+&eacute;tait
+d&eacute;cor&eacute;, lorsque Perker revint avec empressement leur dire
+qu'il n'y
+avait pas de temps &agrave; perdre, et se dirigea vers
+l'int&eacute;rieur de la
+maison. M. Pickwick se disposait &agrave; le suivre, lorsque le boiteux
+s'approcha de lui, toucha poliment son chapeau, et lui tendit une carte
+&eacute;crite &agrave; la main. Notre excellent ami, ne voulant pas
+contrister cet
+inconnu par un refus, accepta gracieusement sa carte, et la
+d&eacute;posa dans
+la poche de son gilet.</p>
+<p>&laquo;Nous y voil&agrave;, dit Perker, en se retournant, pour voir
+si ses
+compagnons &eacute;taient aupr&egrave;s de lui, avant d'entrer dans les
+bureaux. Par
+ici, mon cher monsieur. Eh! qu'est-ce que vous voulez?&raquo;</p>
+<p>Cette derni&egrave;re question &eacute;tait adress&eacute;e au
+boiteux, qui s'&eacute;tait joint &agrave;
+leur soci&eacute;t&eacute;, sans que M. Pickwick l'e&ucirc;t
+remarqu&eacute;. Pour toute r&eacute;ponse le
+boiteux toucha de nouveau son chapeau, avec la plus grande politesse,
+et
+montra le philosophe.</p>
+<p>&laquo;Non, non, dit Perker avec un sourire; nous n'avons pas besoin
+de vous,
+mon cher ami.</p>
+<p>&#8212;Je vous demande pardon, monsieur, dit le boiteux. Le gentleman a
+pris
+ma carte. J'esp&egrave;re que vous m'emploierez, monsieur. Le gentleman
+m'a
+fait un signe. Je consens &agrave; &ecirc;tre jug&eacute; par le
+gentleman lui-m&ecirc;me. Vous
+m'avez fait un signe, monsieur.</p>
+<p>&#8212;Bah, bah! folie. Vous n'avez fait de signe &agrave; personne,
+Pickwick? C'est
+une erreur, c'est une erreur.</p>
+<p>&#8212;Ce monsieur m'a tendu sa carte, r&eacute;pliqua M. Pickwick, en la
+sortant de
+la poche de son gilet. Je l'ai accept&eacute;e, comme il paraissait le
+d&eacute;sirer.
+Au fait j'avais quelque curiosit&eacute; de la regarder quand j'en
+aurais le
+loisir. Je....&raquo;</p>
+<p>Le petit avou&eacute; &eacute;clata de rire, et rendant la carte au
+boiteux l'informa
+que c'&eacute;tait une erreur. Ensuite, pendant que cet homme s'en
+allait, de
+mauvaise humeur, il dit &agrave; demi-voix &agrave; M. Pickwick que
+c'&eacute;tait simplement
+une caution.</p>
+<p>&laquo;Une quoi? s'&eacute;cria M. Pickwick.</p>
+<p>&#8212;Une caution.</p>
+<p>&#8212;Une caution!</p>
+<p>&#8212;Oui, mon cher monsieur, il y en &agrave; une demi-douzaine ici. Ils
+vous
+servent de caution, n'importe pour quelle somme, et ne prennent pour
+cela qu'une demi-couronne. Un curieux m&eacute;tier, hein? dit Perker,
+en se
+r&eacute;galant d'une prise de tabac.</p>
+<p>&#8212;Quoi! s'&eacute;cria M. Pickwick, renvers&eacute; par cette
+d&eacute;couverte, dois-je
+entendre que ces hommes se font un revenu en se parjurant devant les
+juges du pays, au taux d'une demi-couronne par crime!</p>
+<p>&#8212;H&eacute;! h&eacute;! Quant au parjure, je n'en sais trop rien, mon
+cher monsieur;
+c'est un mot s&eacute;v&egrave;re, mon cher monsieur;
+tr&egrave;s-s&eacute;v&egrave;re. Il y a l&agrave; une
+notion l&eacute;gale, rien de plus.&raquo;</p>
+<p>Ayant dit ceci, l'avou&eacute; sourit, haussa les &eacute;paules,
+prit une seconde
+pinc&eacute;e de tabac, et entra dans le bureau du clerc du juge.</p>
+<p>C'&eacute;tait une chambre d'une apparence essentiellement
+malpropre, dont le
+plafond &eacute;tait bas et les murs couverts de vieilles boiseries.
+Elle &eacute;tait
+si mal &eacute;clair&eacute;e que, quoiqu'il f&icirc;t grand jour au
+dehors, des chandelles
+de suif br&ucirc;laient sur les bureaux. &Agrave; l'une des
+extr&eacute;mit&eacute;s ouvrait une
+porte qui conduisait dans le cabinet du juge, et autour de laquelle se
+trouvaient r&eacute;unis une nu&eacute;e d'avou&eacute;s et de clercs,
+qui y &eacute;taient
+introduits par ordre. Chaque fois que cette porte s'ouvrait pour
+laisser
+sortir un groupe, un autre groupe se pr&eacute;cipitait pour entrer. Et
+comme
+ceux qui avaient vu le juge m&ecirc;laient des discussions assez
+intimes aux
+bruyants dialogues de ceux qui ne l'avaient point encore vu, il en
+r&eacute;sultait un tapage aussi immense qu'il est possible de
+l'imaginer dans
+un espace aussi r&eacute;tr&eacute;ci.</p>
+<p>Cependant ces conversations n'&eacute;taient point le seul bruit qui
+fatigu&acirc;t
+les oreilles. Debout sur une bo&icirc;te, derri&egrave;re une barre de
+bois, &agrave;
+l'autre bout de la chambre, &eacute;tait un clerc arm&eacute; de
+lunettes, qui
+recevait les attestations; et de temps en temps un autre clerc en
+emportait de gros paquets dans le cabinet du juge, pour les lui faire
+signer. Il y avait un tr&egrave;s-grand nombre de clercs
+d'avou&eacute;s qui devaient
+pr&ecirc;ter serment; et, comme il &eacute;tait moralement impossible
+de le leur
+faire pr&ecirc;ter &agrave; tous en m&ecirc;me temps, les efforts de
+ces gentlemen pour se
+rapprocher du clerc aux lunettes &eacute;taient semblables &agrave;
+ceux de la foule
+qui assi&eacute;ge la porte du parterre d'un th&eacute;&acirc;tre,
+lorsque sa tr&egrave;s-gracieuse
+Majest&eacute; l'honore de sa pr&eacute;sence. Un autre fonctionnaire
+exer&ccedil;ait de
+temps en temps la force de ses poumons &agrave; appeler le nom de ceux
+qui
+avaient pr&ecirc;t&eacute; serment, afin de leur rendre leurs
+attestations lorsque
+celles-ci avaient &eacute;t&eacute; sign&eacute;es par le juge, ce qui
+occasionnait de
+nouvelles luttes; et, toutes ces choses, se passant en m&ecirc;me
+temps,
+donnaient naissance &agrave; autant de hourvari qu'en puisse
+d&eacute;sirer la
+personne la plus active. Il y avait encore une autre classe d'individus
+qui n'&eacute;taient pas moins bruyants, c'&eacute;taient ceux qui
+venaient pour
+assister &agrave; des conf&eacute;rences demand&eacute;es par leurs
+patrons. L'avou&eacute; de la
+partie adverse pouvait ou non s'y rendre, &agrave; son choix; et les
+clercs en
+question n'avaient pas d'autre affaire que de crier de temps en temps
+le
+nom de l'avou&eacute; adverse, afin de s'assurer qu'il ne se trouvait
+pas l&agrave;.</p>
+<p>Par exemple, tout aupr&egrave;s du si&eacute;ge o&ugrave;
+s'&eacute;tait assis M. Pickwick, se
+tenaient appuy&eacute;s contre la muraille deux clercs, dont l'un avait
+une
+voix de basse-taille, tandis que l'autre en avait une de t&eacute;nor.</p>
+<p>Un clerc entra avec un paquet de papiers et se mit &agrave; regarder
+tout
+autour de lui.</p>
+<p>&laquo;Sniggle et Blink, miaula le t&eacute;nor.</p>
+<p>&#8212;Porkin et Snob, mugit la basse.</p>
+<p>&#8212;Stumpy et Deacon, hurla le nouveau venu.&raquo;</p>
+<p>Personne ne r&eacute;pondit, et le premier individu qui entra
+apr&egrave;s cela fut
+salu&eacute; par tous les trois &agrave; la fois, et &agrave; son tour
+cria d'autres noms.
+Puis un nouveau personnage en vocif&eacute;ra d'autres encore, et ainsi
+de
+suite.</p>
+<p>Pendant tout ce temps, l'homme aux lunettes travaillait sans
+r&eacute;pit &agrave;
+faire jurer les clercs. Leur serment &eacute;tait toujours
+administr&eacute; sans
+aucune esp&egrave;ce de ponctuation, et ordinairement dans les termes
+suivants:</p>
+<p>&laquo;Prenez le livre dans votre main droite ceci est votre nom et
+votre
+&eacute;criture au nom de Dieu vous jurez que le contenu de votre
+pr&eacute;sente
+attestation est v&eacute;ritable un shilling il faut vous procurer de
+la
+monnaie je n'en ai pas.&raquo;</p>
+<p>&laquo;Eh bien! Sam, dit M. Pickwick, je suppose qu'on
+pr&eacute;pare l'<i>Habeas
+corpus</i>?</p>
+<p>&#8212;Oui, r&eacute;pondit Sam, je voudrais bien qu'ils l'am&egrave;nent
+leur <i>ayez sa
+carcasse</i>. C'est pas d&eacute;licat de nous faire attendre comme
+&ccedil;a. Dans ce
+temps-l&agrave; moi j'aurais arrang&eacute; une douzaine d'<i>ayez sa
+carcasse</i> tout
+emball&eacute;s et tout ficel&eacute;s.&raquo;</p>
+<p>Sam paraissait s'imaginer qu'un <i>habeas corpus</i> est une
+esp&egrave;ce de
+machine encombrante; mais nous ne saurions dire au juste de quelle
+sorte, car en ce moment M. Perker revint et emmena M. Pickwick.</p>
+<p>Les formalit&eacute;s ordinaires ayant &eacute;t&eacute; accomplies,
+le corpus de Samuel
+Pickwick fut confi&eacute; &agrave; la garde d'un huissier, pour
+&ecirc;tre, par lui,
+conduit au gouverneur de la prison de la Flotte, et pour &ecirc;tre
+l&agrave; d&eacute;tenu
+jusqu'&agrave; ce que le montant des dommages et des frais
+r&eacute;sultant de
+l'action de Bardell contre Pickwick f&ucirc;t enti&egrave;rement
+pay&eacute; et sold&eacute;.</p>
+<p>&laquo;Et ce ne sera pas de sit&ocirc;t, dit M. Pickwick en riant.
+Sam&#8212;appelez une
+autre voiture. Perker, mon cher ami, adieu.</p>
+<p>&#8212;Je vais aller avec vous pour vous voir &eacute;tabli en
+s&ucirc;ret&eacute;.</p>
+<p>&#8212;En v&eacute;rit&eacute;, je pr&eacute;f&eacute;rerais &ecirc;tre
+seul avec Sam. Aussit&ocirc;t que je serai
+organis&eacute;, je vous &eacute;crirai pour vous le dire, et je vous
+attendrai
+imm&eacute;diatement. Jusque-l&agrave;, adieu.&raquo;</p>
+<p>Cela dit, M. Pickwick monta dans la voiture qui venait d'arriver;
+l'huissier le suivit et Sam se pla&ccedil;a sur le si&eacute;ge.</p>
+<p>&laquo;Voil&agrave; un homme comme il n'y en a gu&egrave;re! dit
+Perker en s'arr&ecirc;tant pour
+mettre ses gants.</p>
+<p>&#8212;Quel banqueroutier il aurait fait, monsieur! sugg&eacute;ra Lowten,
+qui se
+trouvait aupr&egrave;s de lui. Comme il aurait fait aller les
+commissaires!
+S'ils avaient parl&eacute; de le coffrer, il les aurait mis au
+d&eacute;fi, monsieur.&raquo;</p>
+<p>L'avou&eacute; ne fut apparemment pas fort touch&eacute; de la
+mani&egrave;re toute
+professionnelle dont son clerc estimait le caract&egrave;re de M.
+Pickwick, car
+il s'&eacute;loigna sans daigner lui r&eacute;pondre.</p>
+<p>La voiture de M. Pickwick se tra&icirc;na en cahotant le long de
+<i>Fleet-Street</i>, comme les voitures de place ont coutume de le
+faire. Les
+chevaux allaient mieux, dit le cocher, quand ils avaient une autre
+voiture devant eux (il fallait qu'ils allassent &agrave; un pas bien
+extraordinaire quand ils n'en avaient pas); en cons&eacute;quence, il
+les avait
+mis derri&egrave;re une charrette. Quand la charrette s'arr&ecirc;tait,
+la voiture
+s'arr&ecirc;tait, et quand la charrette repartait, la voiture repartait
+aussi.
+M. Pickwick &eacute;tait assis en face de l'huissier, et l'huissier
+&eacute;tait assis
+avec son chapeau entre ses genoux, sifflant un air et regardant par la
+porti&egrave;re.</p>
+<p>Le temps fait des miracles, et avec l'aide de ce puissant vieillard,
+une
+voiture de place elle-m&ecirc;me peut accomplir un mille de distance.
+Celle-ci
+arriva enfin, et M. Pickwick descendit &agrave; la porte de la prison.</p>
+<p>L'huissier, regardant par-dessus son &eacute;paule pour voir si M.
+Pickwick le
+suivait, pr&eacute;c&eacute;da le philosophe dans le b&acirc;timent.
+Tournant imm&eacute;diatement
+&agrave; gauche, ils entr&egrave;rent par une porte ouverte sous un
+vestibule, de
+l'autre c&ocirc;t&eacute; duquel &eacute;tait une autre porte qui
+conduisait dans
+l'int&eacute;rieur de la prison: celle-ci &eacute;tait gard&eacute;e
+par un vigoureux
+guichetier tenant des clefs dans sa main.</p>
+<p>Le trio s'arr&ecirc;ta sous ce vestibule pendant que l'huissier
+d&eacute;livrait ses
+papiers, et M. Pickwick apprit qu'il devait y rester jusqu'&agrave; ce
+qu'il
+e&ucirc;t subi la c&eacute;r&eacute;monie connue des initi&eacute;s
+sous le nom de <i>poser pour son
+portrait</i>.</p>
+<p>&laquo;Poser pour mon portrait! s'&eacute;cria M. Pickwick.</p>
+<p>&#8212;Pour prendre votre ressemblance, monsieur, dit le vigoureux
+guichetier. Nous sommes tr&egrave;s-forts sur les ressemblances ici.
+Nous les
+prenons en un rien de temps et toujours exactes. Entrez, monsieur, et
+mettez-vous &agrave; votre aise.&raquo;</p>
+<p>M. Pickwick se rendit &agrave; l'invitation du guichetier; et,
+lorsqu'il se fut
+assis, Sam s'appuya sur le dos de sa chaise et lui dit tout bas que,
+<i>poser pour son portrait</i>, voulait tout bonnement dire subir une
+inspection des diff&eacute;rents ge&ocirc;liers, afin qu'ils pussent
+distinguer les
+prisonniers de ceux qui venaient les visiter.</p>
+<p>&laquo;Eh bien! alors, Sam, dit M. Pickwick, je d&eacute;sire que
+les artistes
+arrivent promptement. Ceci est un endroit un peu trop public pour mon
+go&ucirc;t.</p>
+<p>&#8212;Ils ne seront pas longs, monsieur, soyez tranquille. Voil&agrave;
+une horloge
+&agrave; poids, monsieur.</p>
+<p>&#8212;Je la vois.</p>
+<p>&#8212;Et une cage d'oiseaux, une prison dans une prison, monsieur.
+C'est-il
+pas vrai?&raquo;</p>
+<p>Pendant que Sam donnait cours &agrave; ces r&eacute;flexions
+philosophiques, M.
+Pickwick s'apercevait que la s&eacute;ance &eacute;tait
+commenc&eacute;e. Le vigoureux
+guichetier s'&eacute;tait assis non loin de notre h&eacute;ros et le
+regardait
+n&eacute;gligemment de temps en temps, tandis qu'un grand homme mince,
+plant&eacute;
+vis-&agrave;-vis de lui, avec ses mains sous les pans de son habit,
+l'examinait
+longuement. Un troisi&egrave;me gentleman, qui avait l'air de mauvaise
+humeur
+et qui venait sans doute d'&ecirc;tre d&eacute;rang&eacute; de son
+th&eacute;, car il mangeait
+encore un reste de tartine de beurre, s'&eacute;tait plac&eacute;
+pr&egrave;s du philosophe,
+et, appuyant ses mains sur ses hanches, l'inspectait minutieusement;
+enfin deux autres individus group&eacute;s ensemble &eacute;tudiaient
+ses traits avec
+des visages pensifs et pleins d'attention. M. Pickwick tressaillit
+plusieurs fois pendant cette op&eacute;ration, durant laquelle il
+semblait fort
+mal &agrave; l'aise sur son si&eacute;ge; mais il ne fit de remarque
+&agrave; personne, pas
+m&ecirc;me &agrave; Sam, qui, inclin&eacute; sur le dos de sa chaise,
+r&eacute;fl&eacute;chissait partie
+sur la situation de son ma&icirc;tre et partie sur la satisfaction
+qu'il
+aurait &eacute;prouv&eacute;e &agrave; attaquer, l'un apr&egrave;s
+l'autre, tous les ge&ocirc;liers
+pr&eacute;sents, si cela avait &eacute;t&eacute; l&eacute;gal et
+conforme &agrave; la paix publique.</p>
+<p>Quand le portrait fut termin&eacute;, on informa M. Pickwick qu'il
+pouvait
+entrer dans la prison.</p>
+<p>&laquo;O&ugrave; coucherai-je cette nuit? demanda-t-il.</p>
+<p>&#8212;Ma foi, r&eacute;pondit le vigoureux guichetier, je ne sais pas
+trop, pour
+cette nuit. Demain matin, vous serez accoupl&eacute; avec quelqu'un, et
+alors
+vous serez tout &agrave; l'aise et confortable. La premi&egrave;re
+nuit, on est
+ordinairement un peu en l'air; mais tout s'arrange le lendemain.&raquo;</p>
+<p>Apr&egrave;s quelques discussions, on d&eacute;couvrit qu'un des
+ge&ocirc;liers avait un lit
+&agrave; louer pour la nuit, et M. Pickwick s'en accommoda avec
+empressement.</p>
+<p>&laquo;Si vous voulez venir avec moi, je vais vous le montrer
+sur-le-champ,
+dit l'homme. Il n'est pas bien grand, mais on y dort comme une douzaine
+de marmottes. Par ici, monsieur.&raquo;</p>
+<p>Ils travers&egrave;rent la porte int&eacute;rieure et descendirent
+un court escalier;
+la serrure fut referm&eacute;e derri&egrave;re eux, et M. Pickwick se
+trouva, pour la
+premi&egrave;re fois de sa vie, dans une prison pour dettes.</p>
+<div class="footnotes">
+<p><br/>
+<span style="font-weight: bold;">NOTES:</span></p>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a
+ href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> Les <i>quakers</i>
+gardent leur chapeau en certaines occasions
+o&ugrave; d'autres se croient tenus de l'&ocirc;ter.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a
+ href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> Rue
+o&ugrave; se trouve la prison pour dettes.<span
+ style="font-weight: bold;"><br/>
+</span></p>
+<p><span style="font-weight: bold;"><br/>
+</span></p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;"/>
+<p><span style="font-weight: bold;"><br/>
+</span></p>
+</div>
+</div>
+<h2><a name="CHAPITRE_XII" id="CHAPITRE_XII">CHAPITRE XII.</a></h2>
+<h3>Ce qui arriva &agrave; M.
+Pickwick dans la prison pour dettes; quelle esp&egrave;ce de
+d&eacute;biteurs il y vit, et comment il passa la nuit.</h3>
+<p>Le gentleman qui
+accompagnait notre philosophe et qui avait nom Tom
+Roker, tourna &agrave; droite au bas de l'escalier, traversa une grille
+qui
+&eacute;tait ouverte, et, remontant quelques marches, entra dans une
+galerie
+longue et &eacute;troite, basse et malpropre, pav&eacute;e de pierres
+et tr&egrave;s-mal
+&eacute;clair&eacute;e par deux fen&ecirc;tres plac&eacute;es &agrave;
+ses deux extr&eacute;mit&eacute;s.</p>
+<p>&laquo;Ceci, dit le
+gentleman en fourrant ses mains dans ses poches et en
+regardant n&eacute;gligemment M. Pickwick par-dessus son &eacute;paule,
+ceci est
+l'escalier de la salle.</p>
+<p>&#8212;Oh! r&eacute;pliqua M.
+Pickwick en abaissant les yeux pour regarder un
+escalier sombre et humide, qui semblait mener &agrave; une
+rang&eacute;e de vo&ucirc;tes de
+pierres au-dessous du niveau de la terre. L&agrave;, je suppose, sont
+les
+caveaux o&ugrave; les prisonniers tiennent leur petite provision de
+charbon de
+terre? Ce sont de vilains endroits quand il faut y descendre, mais je
+parie qu'ils sont fort commodes.</p>
+<p>&#8212;Oui, je crois bien qu'ils
+sont commodes, vu qu'il y a quelques
+personnes qui s'arrangent pour y vivre et joliment bien!</p>
+<p>&#8212;Mon ami, reprit M.
+Pickwick, vous ne voulez pas dire que des &ecirc;tres
+humains vivent r&eacute;ellement dans ces mis&eacute;rables cachots?</p>
+<p>&#8212;Je ne veux pas dire!
+s'&eacute;cria M. Roker avec un &eacute;tonnement plein
+d'indignation, et pourquoi pas?</p>
+<p>&#8212;Qui vivent! qui vivent
+l&agrave;?</p>
+<p>&#8212;Qui vivent l&agrave;, oui,
+et qui meurent l&agrave; aussi fort souvent. Et pourquoi
+pas? Qu'est-ce qui a quelque chose &agrave; dire l&agrave; contre? Qui
+vivent l&agrave;! oui,
+certainement. Est-ce que ce n'est pas une tr&egrave;s-bonne place pour
+y
+vivre?&raquo;</p>
+<p>Comme M. Roker, en disant
+cela, se tourna vers M. Pickwick d'une mani&egrave;re
+assez farouche, et murmura en outre, d'un air excit&eacute;, certaines
+expressions mal sonnantes, notre philosophe jugea convenable de ne
+point
+poursuivre davantage ce discours. M. Roker commen&ccedil;a alors
+&agrave; monter un
+autre escalier aussi malpropre que le pr&eacute;c&eacute;dent, et fut
+suivi, dans
+cette ascension, par M. Pickwick et par Sam.</p>
+<p>Quand ils eurent atteint
+une autre galerie de la m&ecirc;me dimension que
+celle du bas, M. Roker s'arr&ecirc;ta pour respirer, et dit &agrave; M.
+Pickwick:
+&laquo;Voici l'&eacute;tage du caf&eacute;; celui d'au-dessus est le
+troisi&egrave;me, et celui
+d'au-dessus est le grenier: la chambre o&ugrave; vous allez coucher
+cette nuit
+s'appelle la salle du gardien, et voil&agrave; le chemin, venez.&raquo;</p>
+<p>Lorsqu'il eut
+d&eacute;bit&eacute; tout cela d'une haleine, M. Roker monta un autre
+escalier, M. Pickwick et Sam le suivant toujours sur ses talons.</p>
+<p>Cet escalier recevait la
+lumi&egrave;re par plusieurs petites fen&ecirc;tres, plac&eacute;es
+&agrave; peu de distance du plancher et ouvrant sur une cour
+sabl&eacute;e, born&eacute;e par
+un grand mur de briques, au sommet duquel r&eacute;gnaient dans toute
+la
+longueur des chevaux de frise en fer. Cette cour, d'apr&egrave;s le
+t&eacute;moignage
+de M. Roker, &eacute;tait le jeu de paume; et il paraissait, en outre,
+toujours
+d'apr&egrave;s la m&ecirc;me autorit&eacute;, qu'il y avait une autre
+cour plus petite, du
+c&ocirc;t&eacute; de <i>Farringdon-Street</i>, laquelle &eacute;tait
+appel&eacute;e la cour <i>peinte</i>,
+parce que ses murs avaient &eacute;t&eacute; autrefois
+d&eacute;cor&eacute;s de certaines
+repr&eacute;sentations de vaisseaux de guerre, voguant &agrave; toutes
+voiles, et de
+divers autres sujets artistiques, ex&eacute;cut&eacute;s jadis aux
+heures de loisir de
+quelque dessinateur emprisonn&eacute;.</p>
+<p>Ayant communiqu&eacute;
+cette information, plus en apparence pour d&eacute;charger sa
+conscience d'un fait important que dans le dessein particulier
+d'instruire M. Pickwick, le guide entra dans une autre galerie,
+p&eacute;n&eacute;tra
+dans un petit corridor qui se trouvait &agrave;
+l'extr&eacute;mit&eacute;, ouvrit une porte,
+et d&eacute;couvrit aux yeux des nouveaux venus une chambre d'un aspect
+fort
+peu engageant, qui contenait huit ou neuf lits en fer.</p>
+<p>&laquo;Voil&agrave;, dit M.
+Roker en tenant la porte ouverte et en regardant M.
+Pickwick d'un air triomphant, voil&agrave; une chambre.&raquo;</p>
+<p>Cependant la physionomie de
+M. Pickwick exprimait une si l&eacute;g&egrave;re dose de
+satisfaction &agrave; l'apparence de son logement, que M. Roker reporta
+ses
+regards vers Samuel Weller, qui jusqu'alors avait gard&eacute; un
+silence plein
+de dignit&eacute;, esp&eacute;rant apparemment trouver plus de
+sympathie sur son
+visage.</p>
+<p>&laquo;Voil&agrave; une
+chambre! jeune homme, r&eacute;p&eacute;ta-t-il.</p>
+<p>&#8212;Oui, je la vois,
+r&eacute;pondit Sam, avec un signe de t&ecirc;te pacifique.</p>
+<p>&#8212;Vous ne vous attendiez pas
+&agrave; trouver une chambre comme &ccedil;a dans l'h&ocirc;tel
+de Farringdon, hein?&raquo; dit M. Roker avec un sourire plein de
+complaisance.</p>
+<p>Sam r&eacute;pondit
+&agrave; ceci en fermant d'une mani&egrave;re ais&eacute;e et naturelle
+un de
+ses yeux, ce qui pouvait signifier ou qu'il l'aurait pens&eacute;, ou
+qu'il n'y
+avait jamais pens&eacute; du tout, au gr&eacute; de l'imagination de
+l'observateur.
+Ayant ex&eacute;cut&eacute; ce tour de force, Sam rouvrit son &#339;il et
+demanda &agrave; M.
+Roker quel &eacute;tait le lit particulier qu'il avait
+d&eacute;sign&eacute; d'une fa&ccedil;on si
+flatteuse en disant qu'on y dormait comme une douzaine de marmottes.</p>
+<p>&laquo;Le voil&agrave;, dit
+M. Roker en montrant dans un coin un vieux lit de fer
+rouill&eacute;. &Ccedil;a ferait dormir quelqu'un, qu'il le veuille ou
+non.</p>
+<p>&#8212;&Ccedil;a me fait c't
+effet-l&agrave;, r&eacute;pondit Sam en examinant le meuble en
+question avec un air de d&eacute;go&ucirc;t excessif. J'imagine que
+l'eau d'&acirc;non
+n'est rien aupr&egrave;s.</p>
+<p>&#8212;Rien du tout, fit M. Roker.</p>
+<p>&#8212;Et je suppose, poursuivit
+Sam, en regardant son ma&icirc;tre du coin de
+l'&#339;il, dans l'esp&eacute;rance de d&eacute;couvrir sur son visage
+quelque sympt&ocirc;me
+que sa r&eacute;solution &eacute;tait &eacute;branl&eacute;e par tout
+ce qui s'&eacute;tait pass&eacute;, je
+suppose que les autres gentlemen qui dorment ici sont de vrais
+<i>gentlemen</i>?</p>
+<p>&#8212;Rien que de &ccedil;a. I'y
+en a un qui pompe ses douze pintes d'ale par jour,
+et qui n'arr&ecirc;te pas de fumer, m&ecirc;me &agrave; ses repas.</p>
+<p>&#8212;Ce doit &ecirc;tre un fier
+homme, fit observer Sam.</p>
+<p>&#8212;Num&eacute;ro 1!&raquo;
+r&eacute;pliqua M. Roker.</p>
+<p>Nullement dompt&eacute; par
+cet &eacute;loge, M. Pickwick annon&ccedil;a, en souriant, qu'il
+&eacute;tait d&eacute;termin&eacute; &agrave; essayer pour cette nuit
+le pouvoir du lit narcotique.
+M. Roker l'informa qu'il pouvait se retirer pour dormir &agrave;
+l'heure qui
+lui conviendrait, sans autre formalit&eacute;, et le laissa ensuite
+avec Sam
+dans la galerie.</p>
+<p>Il commen&ccedil;ait
+&agrave; faire sombre; c'est-&agrave;-dire que, dans cet endroit
+o&ugrave; il
+ne faisait jamais clair, on venait d'allumer quelques becs de gaz en
+mani&egrave;re de compliment pour la nuit qui s'avan&ccedil;ait au
+dehors. Comme il
+faisait assez chaud, quelques-uns des habitants des nombreuses petites
+chambres qui ouvraient &agrave; droite et &agrave; gauche sur la
+galerie avaient
+entre-baill&eacute; leurs portes. M. Pickwick y jetait un coup d'&#339;il,
+en
+passant, avec beaucoup d'int&eacute;r&ecirc;t et de curiosit&eacute;.
+Ici, quatre ou cinq
+grands lourdauds, qu'on apercevait &agrave; peine &agrave; travers un
+nuage de fum&eacute;e
+de tabac, criaient et se disputaient, au milieu de verres de
+bi&egrave;re &agrave;
+moiti&eacute; vides, ou jouaient &agrave; l'imp&eacute;riale avec des
+cartes remarquablement
+grasses. L&agrave;, un pauvre vieillard solitaire, courb&eacute; sur
+des papiers
+jaunis et d&eacute;chir&eacute;s, &eacute;crivait &agrave; la lueur
+d'une faible chandelle, et pour
+la cinqui&egrave;me fois, peut-&ecirc;tre, le long r&eacute;cit de ses
+griefs, dans l'espoir
+de le faire parvenir &agrave; quelque grand personnage dont ces papiers
+ne
+devaient jamais arr&ecirc;ter les yeux, ni toucher le c&#339;ur. Dans une
+troisi&egrave;me chambre, on pouvait voir un homme occup&eacute; avec
+sa femme &agrave;
+arranger par terre un mauvais grabat, pour y coucher le plus jeune de
+ses nombreux enfants. Enfin, dans une quatri&egrave;me et dans une
+cinqui&egrave;me,
+et dans une sixi&egrave;me et dans une septi&egrave;me, le bruit et la
+bi&egrave;re et les
+cartes et la fum&eacute;e de tabac reparaissaient de plus en plus fort.</p>
+<p>Dans la galerie m&ecirc;me,
+et principalement dans les escaliers, fl&acirc;naient un
+grand nombre de gens qui venaient l&agrave;, les uns parce que leur
+chambre
+&eacute;tait vide et solitaire, les autres parce que la leur
+&eacute;tait pleine et
+&eacute;touffante; le plus grand nombre parce qu'ils &eacute;taient
+inquiets, mal &agrave;
+leur aise, et ne savaient que faire d'eux-m&ecirc;mes.</p>
+<p>Il y avait l&agrave; toutes
+sortes de gens, depuis l'ouvrier avec sa veste de
+gros drap jusqu'&agrave; l'&eacute;l&eacute;gant prodigue, en robe de
+chambre de cachemire
+fort convenablement perc&eacute;e au coude. Mais ils se ressemblaient
+tous en
+un point, ils avaient tous un certain air n&eacute;gligent, inquiet,
+effar&eacute;, de
+gibier de prison; une physionomie impudente et fanfaronne, qu'il est
+impossible de d&eacute;crire par des paroles, mais que chacun peut
+conna&icirc;tre
+quand il le d&eacute;sirera, car il suffit pour cela de mettre le pied
+dans la
+prison pour dettes la plus voisine, et de contempler le premier groupe
+de prisonniers qui se pr&eacute;sentera, avec le m&ecirc;me
+int&eacute;r&ecirc;t que r&eacute;v&eacute;lait la
+figure intelligente de M. Pickwick.</p>
+<p>&laquo;Ce qui me frappe,
+Sam, dit le philosophe, en s'appuyant sur la rampe de
+fer de l'escalier, ce qui me frappe, c'est que l'emprisonnement pour
+dettes est &agrave; peine une punition.</p>
+<p>&#8212;Vous croyez, monsieur?</p>
+<p>&#8212;Vous voyez comme ces
+gaillards l&agrave; boivent, fument et braillent. Il
+n'est pas possible que la prison les affecte beaucoup.</p>
+<p>&#8212;Ah! voil&agrave; justement
+la chose, monsieur. Ils ne s'affectent pas,
+ceux-l&agrave;. C'est tous les jours f&ecirc;te pour eux, tout <i>porter</i>
+et jeux de
+quilles. C'est les autres qui s'affectent de &ccedil;a: les pauvres
+diables qui
+ont le c&#339;ur tendre, et qui ne peuvent pas pomper la bi&egrave;re, ni
+jouer aux
+quilles; ceux qui prieraient, s'ils pouvaient, et qui se rongent le
+c&#339;ur quand ils sont enferm&eacute;s. Je vais vous dire ce qui en est,
+monsieur; ceux qui sont toujours &agrave; fl&acirc;ner dans les
+tavernes, &ccedil;a ne les
+punit pas du tout; et ceux qui sont toujours &agrave; travailler quand
+ils
+peuvent, &ccedil;a les ab&icirc;me trop. C'est in&eacute;gal, comme
+disait mon p&egrave;re quand il
+n'y avait pas une bonne moiti&eacute; d'eau-de-vie dans son grog; c'est
+in&eacute;gal,
+et voil&agrave; pourquoi &ccedil;a ne vaut rien.</p>
+<p>&#8212;Je crois que vous avez
+raison, Sam, dit M. Pickwick, apr&egrave;s quelques
+moments de r&eacute;flexion; tout &agrave; fait raison.</p>
+<p>&#8212;Peut-&ecirc;tre qu'il y a
+par-ci par-l&agrave; quelques honn&ecirc;tes gens qui s'y
+plaisent, poursuivit Sam, en ruminant; mais je ne peux pas m'en
+rappeler
+beaucoup, except&eacute; le petit homme crasseux, en habit brun, et
+c'&eacute;tait la
+force de l'habitude.</p>
+<p>&#8212;Qui &eacute;tait-ce donc?</p>
+<p>&#8212;Voil&agrave;
+pr&eacute;cis&eacute;ment ce que personne n'a jamais su.</p>
+<p>&#8212;Mais qu'est-ce qu'il
+faisait?</p>
+<p>&#8212;Ah! il avait fait comme
+beaucoup d'autres qui sont bien plus connus.
+Il avait trop de cr&eacute;dit sur la place et il s'en &eacute;tait
+servi.</p>
+<p>&#8212;En d'autres termes, il
+avait des dettes, je suppose.</p>
+<p>&#8212;Juste la chose, monsieur;
+et, au bout d'un certain temps, il est venu
+ici, en cons&eacute;quence. Ce n'&eacute;tait pas pour beaucoup:
+ex&eacute;cution pour neuf
+livres sterling, multipli&eacute;es par cinq, pour les frais. Mais
+c'est &eacute;gal,
+il est rest&eacute; ici, sans en bouger, pendant dix-sept ans. S'il
+avait gagn&eacute;
+quelques rides sur la face, elles &eacute;taient effac&eacute;es par la
+crasse, car
+son visage malpropre et son habit brun &eacute;taient juste les
+m&ecirc;mes &agrave; la fin
+du temps qu'ils &eacute;taient au commencement. C'&eacute;tait une
+petite cr&eacute;ature
+paisible et inoffensive, courant toujours pour celui-ci ou
+celui-l&agrave;, ou
+jouant &agrave; la paume et ne gagnant jamais; si bien qu'&agrave; la
+fin les ge&ocirc;liers
+&eacute;taient devenus tout &agrave; fait amoureux de lui, et il
+&eacute;tait dans la loge
+tous les soirs &agrave; bavarder avec eux, et &agrave; leur compter des
+histoires et
+tout &ccedil;a. Un soir qu'il &eacute;tait, comme d'habitude, tout seul
+avec un de ses
+vieux amis, qui &eacute;tait de garde, il dit tout d'un coup: &laquo;Je
+n'ai pourtant
+pas vu le march&eacute;, Bill, qu'il dit (le march&eacute; de
+Fleet-Street &eacute;tait
+encore l&agrave; &agrave; cette &eacute;poque); je n'ai pourtant pas vu
+le march&eacute; depuis
+dix-sept ans.&#8212;Je sais &ccedil;a, dit le ge&ocirc;lier en fumant sa
+pipe.&#8212;J'aimerais
+bien &agrave; le voir une minute, Bill, qu'il dit.&#8212;Je n'en doute pas,
+dit le
+ge&ocirc;lier en fumant sa pipe fort et ferme, pour ne pas avoir l'air
+d'entendre ce que parler voulait dire.&#8212;Bill, dit le petit homme brun
+brusquement, c'est une fantaisie que j'ai mis dans ma t&ecirc;te.
+Laissez-moi
+voir la rue encore une fois avant que je meure, et, si je ne suis pas
+frapp&eacute; d'apoplexie, je serai revenu dans cinq minutes, &agrave;
+l'horloge.&#8212;Et
+qu'est-ce que je deviendrais, moi, si vous &ecirc;tes frapp&eacute;
+d'apoplexie, dit
+le ge&ocirc;lier.&#8212;Eh bien! dit la petite cr&eacute;ature,
+ceux-l&agrave; qui me trouveront
+me ram&egrave;neront &agrave; la maison, car j'ai ma carte dans ma
+poche: n&ordm; 20,
+<i>escalier du caf&eacute;</i>, dit-il.&#8212;Et c'&eacute;tait vrai, car,
+quand il avait envie
+de faire connaissance avec quelque nouveau voisin, il avait l'habitude
+de tirer de sa poche un petit morceau de carte chiffonn&eacute;e avec
+ces
+mots-l&agrave; dessus, et pas autre chose; en consid&eacute;ration de
+quoi on
+l'appelait toujours Num&eacute;ro Vingt. Le ge&ocirc;lier le regarda
+fisquement, puis
+&agrave; la fin, il dit d'un air solennel: Num&eacute;ro Vingt, qu'il
+dit, je me fie &agrave;
+vous. Vous ne voudriez pas mettre un vieil ami dans l'embarras?&#8212;Non,
+mon gar&ccedil;on; j'esp&egrave;re que j'ai quelque chose de meilleur
+l&agrave;-dessous,&raquo; dit
+le petit homme en cognant de toutes ses forces sur son gilet, et en
+laissant d&eacute;gringoler une larme de chaque &#339;il, ce qui
+&eacute;tait fort
+extraordinaire, car jamais auparavant une goutte d'eau n'avait
+touch&eacute;
+son visage. Il secoua la main du ge&ocirc;lier et le voil&agrave; parti.</p>
+<p>&#8212;Et il n'est jamais revenu,
+dit M. Pickwick.</p>
+<p>&#8212;Enfonc&eacute; pour cette
+fois-ci, monsieur! car il revint deux minutes avant
+le temps, tout bouillant de rage, et disant qu'il avait manqu&eacute;
+d'&ecirc;tre
+&eacute;cras&eacute; par une voiture de place, qu'il n'y &eacute;tait
+plus habitu&eacute;, et qu'il
+voulait &ecirc;tre pendu, s'il n'en &eacute;crivait pas au lord maire.
+&Agrave; la fin, on
+finit par le pacifier, et pendant cinq ans apr&egrave;s &ccedil;a, il
+ne mit pas
+seulement le nez &agrave; la grille.</p>
+<p>&#8212;&Agrave; l'expiration de
+ce temps, il mourut, je suppose, dit M. Pickwick.</p>
+<p>&#8212;Non, monsieur; il lui vint
+la fantaisie de go&ucirc;ter la bi&egrave;re, dans une
+nouvelle taverne, tout &agrave; c&ocirc;t&eacute; de la prison, et il y
+avait un si joli
+parloir, qu'il se mit dans la t&ecirc;te d'y aller tous les soirs, et
+il n'y
+manqua pas, monsieur, pendant longtemps, revenant toujours
+r&eacute;guli&egrave;rement, un quart d'heure avant la fermeture des
+grilles. &Ccedil;a
+allait bien et confortablement; mais fin finale, il commen&ccedil;a
+&agrave; se mettre
+si joliment en train, qu'il oubliait que le temps marchait, ou qu'il ne
+s'en souciait pas, et il arrivait de plus en plus tard, jusqu'&agrave;
+ce
+qu'une nuit son vieil ami allait justement fermer la porte. Il avait
+d&eacute;j&agrave; tourn&eacute; la clef quand l'autre rentra.
+&laquo;Un moment, Bill, qu'il
+dit.&#8212;Comment, Num&eacute;ro Vingt, dit le guichetier, vous
+n'&eacute;tiez pas encore
+rentr&eacute;?&#8212;Non, fit le petit homme avec un sourire.&#8212;Eh bien! alors,
+je
+vous dirai ce qui en est, mon ami, dit le guichetier en ouvrant la
+porte
+lentement et d'un air bourru. C'est mon opinion que vous avez fait de
+mauvaises connaissances derni&egrave;rement, et que vous vous
+d&eacute;rangez; j'en
+suis tr&egrave;s-f&acirc;ch&eacute;. Voyez-vous, je ne veux pas vous
+d&eacute;sobliger, qu'il dit;
+mais si vous ne vous bornez pas &agrave; voir des gens comme il faut,
+et si
+vous ne revenez pas &agrave; des heures r&eacute;guli&egrave;res, aussi
+s&ucirc;r comme vous &ecirc;tes
+l&agrave;, je vous laisserai &agrave; la porte tout &agrave;
+fait.&raquo; Le petit homme fut saisi
+d'un tremblement, et jamais il n'a mis le pied hors de la prison
+depuis.&raquo;</p>
+<p>Pendant ce discours, M.
+Pickwick avait lentement redescendu les
+escaliers. Apr&egrave;s avoir fait quelques tours dans la cour peinte,
+qui
+&eacute;tait presque d&eacute;serte &agrave; cause de
+l'obscurit&eacute;, il engagea Sam &agrave; se
+retirer pour la nuit et &agrave; chercher un lit dans quelque auberge
+voisine,
+afin de revenir le lendemain de bonne heure pour faire apporter ses
+effets du <i>George et Vautour</i>. Sam se pr&eacute;para &agrave;
+ob&eacute;ir &agrave; cette requ&ecirc;te
+d'aussi bonne gr&acirc;ce qu'il lui fut possible, mais n&eacute;anmoins
+avec une
+expression de m&eacute;contentement fort notable. Il alla m&ecirc;me
+jusqu'&agrave; essayer
+diverses insinuations sur la convenance de se coucher dans une des
+cours
+de la prison pour cette nuit; mais, trouvant que M. Pickwick
+&eacute;tait
+obstin&eacute;ment sourd &agrave; de telles suggestions, il se retira
+d&eacute;finitivement.</p>
+<p>On ne saurait dissimuler
+que M. Pickwick se trouvait fort peu
+confortable et fort m&eacute;lancolique. En effet, quoique la prison
+f&ucirc;t pleine
+de monde et qu'une bouteille de vin lui e&ucirc;t imm&eacute;diatement
+procur&eacute; la
+soci&eacute;t&eacute; de quelques esprits choisis, sans aucun embarras
+de pr&eacute;sentation
+formelle, il se sentait absolument seul dans cette foule
+grossi&egrave;re. Il
+ne pouvait donc r&eacute;sister &agrave; l'abattement inspir&eacute;
+par la perspective d'une
+prison perp&eacute;tuelle; car, pour ce qui est de se lib&eacute;rer en
+satisfaisant
+la friponnerie et la rapacit&eacute; de Dodson et Fogg, sa
+pens&eacute;e ne s'y arr&ecirc;ta
+pas un seul instant.</p>
+<p>Dans cette disposition
+d'esprit, il rentra dans la galerie du caf&eacute; et
+s'y promena lentement. L'endroit &eacute;tait intol&eacute;rablement
+malpropre, et
+l'odeur du tabac y devenait absolument suffocante; on y entendait un
+perp&eacute;tuel tapage de portes ouvertes et ferm&eacute;es, et le
+bruit des voix et
+des pas y retentissait constamment. Une jeune femme, qui tenait dans
+ses
+bras un enfant, et qui semblait &agrave; peine capable de se
+tra&icirc;ner, tant elle
+&eacute;tait maigre et avait l'air mis&eacute;rable, marchait le long
+du corridor en
+causant avec son mari, qui n'avait pas d'autre asile pour la recevoir.
+Lorsque cette femme passait aupr&egrave;s de M. Pickwick, il
+l'entendait
+sangloter am&egrave;rement, et, une fois, elle se laissa aller &agrave;
+un tel
+transport de douleur, qu'elle fut oblig&eacute;e de s'appuyer contre le
+mur
+pour se soutenir, tandis que le mari prenait l'enfant dans ses bras, et
+s'effor&ccedil;ait vainement de la consoler.</p>
+<p>Le c&#339;ur de notre excellent
+ami &eacute;tait trop plein pour pouvoir supporter
+ce spectacle; il monta les escaliers et rentra dans sa chambre.</p>
+<p>Or, quoique la salle des
+gardiens f&ucirc;t extr&ecirc;mement incommode, &eacute;tant, pour
+le bien-&ecirc;tre aussi bien que pour la d&eacute;coration, &agrave;
+plusieurs centaines de
+degr&eacute;s au-dessous de la plus mauvaise infirmerie d'une prison de
+province; elle avait, pour le pr&eacute;sent, le m&eacute;rite
+d'&ecirc;tre tout &agrave; fait
+d&eacute;serte. M. Pickwick s'assit donc au pied de son petit lit de
+fer, et
+entreprit de calculer combien d'argent on pouvait tirer de cette
+pi&egrave;ce
+d&eacute;go&ucirc;tante. S'&eacute;tant convaincu, par une
+op&eacute;ration math&eacute;matique, qu'elle
+rapportait autant de revenu qu'une petite rue des faubourgs de Londres,
+il en vint &agrave; se demander, avec &eacute;tonnement, quelle
+tentation pouvait
+avoir une petite mouche noir&acirc;tre, qui rampait sur son pantalon,
+&agrave; venir
+dans une prison mal a&eacute;r&eacute;e, quand elle avait le choix de
+tant d'endroits
+agr&eacute;ables. Ses r&eacute;flexions sur ce sujet
+l'amen&egrave;rent, par une suite de
+d&eacute;ductions rigoureuses, &agrave; cette conclusion, que l'insecte
+&eacute;tait fou.
+Apr&egrave;s avoir d&eacute;cid&eacute; cela, il commen&ccedil;a
+&agrave; s'apercevoir qu'il
+s'assoupissait; il tira donc de sa poche son bonnet de nuit, qu'il
+avait
+eu la pr&eacute;caution d'y ins&eacute;rer le matin, et s'&eacute;tant
+d&eacute;shabill&eacute; tout
+doucement, il se glissa dans son lit et s'endormit profond&eacute;ment.</p>
+<p>&laquo;Bravo,
+z&eacute;phyre! Bien d&eacute;tach&eacute;! En voil&agrave; un
+d'entrechat! Je veux &ecirc;tre
+damn&eacute; si l'op&eacute;ra n'est pas votre sph&egrave;re! Allons,
+hurrah!...&raquo;</p>
+<p>Ces exclamations, plusieurs
+fois r&eacute;p&eacute;t&eacute;es du ton le plus bruyant, et
+accompagn&eacute;es d'&eacute;clats de rire retentissants,
+tir&egrave;rent M. Pickwick d'un
+de ces sommeils l&eacute;thargiques qui, ne durant en
+r&eacute;alit&eacute; qu'une
+demi-heure, semblent au dormeur avoir &eacute;t&eacute;
+prolong&eacute;s pendant trois
+semaines ou un mois.</p>
+<p>Le bruit des voix avait
+&agrave; peine cess&eacute;, quand le plancher de la chambre
+fut &eacute;branl&eacute; avec tant de violence que les vitres en
+vibr&egrave;rent dans leurs
+ch&acirc;ssis, et que tout le lit en trembla. M. Pickwick tressaillit,
+se leva
+sur son s&eacute;ant et resta abruti pendant quelques minutes par la
+sc&egrave;ne qui
+se passait devant lui.</p>
+<p>Au milieu de la chambre, un
+homme en habit vert, avec une culotte de
+velours et des bas de coton gris, ex&eacute;cutait le pas le plus
+populaire
+d'une cornemuse, avec une exag&eacute;ration burlesque de gr&acirc;ce
+et de l&eacute;g&egrave;ret&eacute;,
+qui, jointe &agrave; la nature de son costume, en faisait la chose la
+plus
+absurde du monde. Un autre individu, &eacute;videmment fort gris, et
+qui
+probablement avait &eacute;t&eacute; apport&eacute; dans son lit par
+ses compagnons, &eacute;tait
+assis, envelopp&eacute; dans ses draps, et fredonnait d'une
+mani&egrave;re
+prodigieusement lugubre tous les passages qu'il pouvait se rappeler
+d'une chanson comique. Un troisi&egrave;me enfin, assis sur un autre
+lit,
+applaudissait les ex&eacute;cutants de l'air d'un profond connaisseur,
+et les
+encourageait par des transports d'enthousiasme tels que celui qui avait
+r&eacute;veill&eacute; M. Pickwick.</p>
+<p>Ce dernier personnage
+&eacute;tait un magnifique sp&eacute;cimen d'une classe de gens
+qui ne peuvent jamais &ecirc;tre vus dans toute leur perfection,
+except&eacute; dans
+de semblables endroits. On les rencontre parfois, dans un &eacute;tat
+imparfait, autour des &eacute;curies et des tavernes; mais ils
+n'atteignent
+leur entier d&eacute;veloppement que dans ces admirables serres
+chaudes, qui
+semblent sagement &eacute;tablies par le l&eacute;gislateur dans le
+dessein de les
+propager.</p>
+<p>C'&eacute;tait un grand
+gaillard au teint oliv&acirc;tre, aux cheveux longs et noirs,
+aux favoris &eacute;pais et r&eacute;unis sous le menton. Le collet de
+sa chemise
+&eacute;tait ouvert, et il n'avait pas de cravate, car il avait
+jou&eacute; &agrave; la paume
+toute la journ&eacute;e. Il portait sur la t&ecirc;te une calotte
+grecque, qui avait
+bien co&ucirc;t&eacute; dix-huit pence et dont le gland de soie
+&eacute;clatant se balan&ccedil;ait
+sur un habit de gros drap. Ses jambes, qui &eacute;taient fort longues
+et
+gr&ecirc;les, embellissaient un pantalon collant, destin&eacute;
+&agrave; en faire ressortir
+la sym&eacute;trie, mais qui, &eacute;tant mis n&eacute;gligemment, et
+n'&eacute;tant
+qu'imparfaitement boutonn&eacute;, tombait par une succession de plis
+peu
+gracieux sur une paire de souliers assez &eacute;cul&eacute;s pour
+laisser voir des
+bas blancs extr&ecirc;mement sales. Enfin il y avait dans tout ce
+personnage
+une sorte de recherche grossi&egrave;re et de friponnerie impudente,
+qui
+valaient un monceau d'or.</p>
+<p>Ce fut lui qui le premier
+aper&ccedil;ut M. Pickwick. Il cligna de l'&#339;il au
+z&eacute;phyre, et l'engagea avec une gravit&eacute; moqueuse, &agrave;
+ne point r&eacute;veiller le
+gentleman.</p>
+<p>&laquo;Comment, dit le
+z&eacute;phyre en se retournant, et en affectant la plus
+grande surprise; est-ce que le gentleman est r&eacute;veill&eacute;! <i>Mais
+oui, il est
+r&eacute;veill&eacute;</i>!... Heim!... Cette citation est de
+Shakspeare!... Comment vous
+portez-vous, monsieur? Comment vont Mary et Sarah, monsieur? Et la
+ch&egrave;re
+vieille dame qu'est &agrave; la maison, monsieur? Eh! monsieur,
+Voudriez-vous
+avoir la bont&eacute; de leur transmettre mes compliments dans le
+premier petit
+paquet que vous enverrez par l&agrave;, monsieur, en ajoutant que je
+les aurais
+envoy&eacute;s auparavant si je n'avais pas eu peur qu'ils soient
+cass&eacute;s dans
+la charrette, monsieur.</p>
+<p>&#8212;N'ennuyez donc pas le
+gentleman de civilit&eacute;s banales, quand vous voyez
+qu'il meurt d'envie de boire quelque chose, reprit d'un air jovial le
+gentleman aux favoris. Pourquoi ne lui demandez-vous pas ce qu'il veut
+prendre?</p>
+<p>&#8212;Nom d'un tonnerre! je
+l'avais oubli&eacute;, s'&eacute;cria l'autre. Qu'est-ce que
+vous voulez prendre, monsieur? Voulez-vous prendre du vin de Porto,
+monsieur? ou du X&eacute;r&egrave;s? Je puis vous recommander l'ale,
+monsieur. Ou
+peut-&ecirc;tre que vous voudriez t&acirc;ter du Porter? Permettez-moi
+d'avoir le
+plaisir d'accrocher votre casque &agrave; m&egrave;che, monsieur.&raquo;</p>
+<p>En disant ceci, l'orateur
+enleva la coiffure de M. Pickwick, et la fixa
+en un clin d'&#339;il sur celle de l'homme ivre, qui continuait &agrave;
+bourdonner
+ses chansons comiques, de la mani&egrave;re la plus lugubre qu'on
+puisse
+imaginer, mais avec la ferme persuasion qu'il enchantait une
+soci&eacute;t&eacute;
+nombreuse et choisie.</p>
+<p>Malgr&eacute; tout le sel
+qu'il y a &agrave; enlever violemment le bonnet de nuit d'un
+homme, et &agrave; l'ajuster sur la t&ecirc;te d'un gentleman inconnu,
+dont
+l'ext&eacute;rieur est notoirement malpropre, c'est l&agrave;
+certainement une
+plaisanterie assez hasard&eacute;e. Consid&eacute;rant la chose
+pr&eacute;cis&eacute;ment &agrave; ce point
+de vue, M. Pickwick, sans avoir donn&eacute; le moindre avertissement
+pr&eacute;alable
+de son dessein, s'&eacute;lan&ccedil;a vigoureusement hors de son lit,
+donna au
+z&eacute;phyre dans l'estomac, un coup de poing assez vigoureux pour le
+priver
+d'une portion consid&eacute;rable du souffle que la nature a
+jug&eacute; n&eacute;cessaire
+aux organes respiratoires, puis, ayant r&eacute;cup&eacute;r&eacute;
+son bonnet, se pla&ccedil;a
+hardiment dans une posture de d&eacute;fense.</p>
+<p>&laquo;Maintenant,
+s'&eacute;cria-t-il en haletant, non moins par excitation que par
+la d&eacute;pense de tant d'&eacute;nergie, maintenant, avancez tous
+les deux, tous
+les deux ensemble!&raquo; et, tout en faisant cette lib&eacute;rale
+invitation, le
+digne gentleman imprimait &agrave; ses poings ferm&eacute;s un
+mouvement de rotation,
+afin d'&eacute;pouvanter ses antagonistes par cette
+d&eacute;monstration scientifique.</p>
+<p>&Eacute;tait-ce la
+mani&egrave;re compliqu&eacute;e dont M. Pickwick &eacute;tait sorti de
+son lit
+pour tomber tout d'une masse sur le danseur? &eacute;tait-ce la preuve
+inattendue de courage donn&eacute;e par lui, qui avait touch&eacute;
+ses adversaires?
+Il est certain qu'ils &eacute;taient touch&eacute;s: car au lieu
+d'essayer de
+commettre un meurtre, comme le philosophe s'y attendait fermement, ils
+s'arr&ecirc;t&egrave;rent, se regard&egrave;rent l'un l'autre pendant
+quelque temps, et
+finalement &eacute;clat&egrave;rent de rire.</p>
+<p>&laquo;Allons, vous
+&ecirc;tes un bon zig, dit le z&eacute;phyre. Rentrez dans votre lit,
+ou bien vous attraperez des rhumatismes. Pas de rancune,
+j'esp&egrave;re?
+continua-t-il en tendant vers M. Pickwick une main capable de remplir
+ces gants d'&eacute;tain rouge qui se balancent habituellement
+au-dessus de la
+porte des gantiers.</p>
+<p>&#8212;Non certainement,
+r&eacute;pondit M. Pickwick avec empressement; car
+maintenant que l'excitation du moment &eacute;tait pass&eacute;e, il
+commen&ccedil;ait &agrave;
+sentir le froid sur ses jambes.</p>
+<p>&#8212;Permettez-moi, monsieur,
+d'avoir le m&ecirc;me <i>honneur</i>, dit le gentleman
+aux favoris en pr&eacute;sentant sa main droite, et en aspirant le <i>h</i>.</p>
+<p>&#8212;Avec beaucoup de plaisir,
+monsieur, r&eacute;pliqua M. Pickwick qui remonta
+dans son lit, apr&egrave;s avoir &eacute;chang&eacute; une
+poign&eacute;e de main tr&egrave;s-longue et
+tr&egrave;s-solennelle.</p>
+<p>&#8212;Je m'appelle Smangle,
+monsieur, dit l'homme aux favoris.</p>
+<p>&#8212;Oh! fit M. Pickwick.</p>
+<p>&#8212;Et moi, Mivins, dit
+l'homme aux bas gris.</p>
+<p>&#8212;Je suis charm&eacute; de
+le savoir, monsieur,&raquo; r&eacute;pondit M. Pickwick.</p>
+<p>M. Smangle toussa: hem!</p>
+<p>&laquo;Vous me parliez,
+monsieur? demanda M. Pickwick.</p>
+<p>&#8212;Non, monsieur,
+r&eacute;pliqua M. Smangle.</p>
+<p>&#8212;Je l'avais cru, monsieur,
+dit M. Pickwick.&raquo;</p>
+<p>Tout ceci &eacute;tait fort
+poli et fort agr&eacute;able, et pour augmenter encore la
+bonne harmonie, M. Smangle assura nombre de fois M. Pickwick qu'il
+entretenait le plus grand respect, pour les sentiments d'un gentleman.
+Or, on devait assur&eacute;ment lui en savoir un gr&eacute; infini, car
+il &eacute;tait
+impossible de supposer qu'il p&ucirc;t les comprendre.</p>
+<p>&laquo;Vous allez vous
+faire d&eacute;clarer insolvable, monsieur? demanda M.
+Smangle.</p>
+<p>&#8212;Me faire quoi? dit M.
+Pickwick.</p>
+<p>&#8212;D&eacute;clarer insolvable
+par la cour de la rue de Portugal<a name="FNanchor_14_14"
+ id="FNanchor_14_14"></a><sup><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a></sup>.
+La cour
+pour le soulagement des banqueroutiers, vous savez?</p>
+<p>&#8212;Oh! non, du tout.</p>
+<p>&#8212;Vous allez sortir peut-&ecirc;tre? sugg&eacute;ra M. Mivins.</p>
+<p>&#8212;J'ai peur que non. Je refuse de payer quelques
+dommages-int&eacute;r&ecirc;ts, et
+je suis ici en cons&eacute;quence.</p>
+<p>&#8212;Ah! fit observer M. Smangle, le papier a &eacute;t&eacute; ma ruine.</p>
+<p>&#8212;Vous &eacute;tiez papetier, monsieur? dit M. Pickwick innocemment.</p>
+<p>&#8212;Non, non, Dieu me damne, je ne suis jamais tomb&eacute; si bas que
+cela; pas
+de boutique. Quand je dis le papier, je veux dire les lettres de change.</p>
+<p>&#8212;Ah! vous employiez le mot dans ce sens?</p>
+<p>&#8212;Par le diable! un gentleman doit s'attendre &agrave; des revers.
+Mais quoi?
+je suis ici dans la prison de Fleet Street? Bon! est-ce que j'en suis
+plus pauvre pour cela?</p>
+<p>&#8212;Au contraire, r&eacute;pliqua M. Mivins;&raquo; et il avait raison:
+bien loin que
+M. Smangle f&ucirc;t plus pauvre pour cela, le fait est qu'il
+&eacute;tait plus
+riche; car ce qui l'avait amen&eacute; dans la prison, c'est qu'au
+moyen de son
+papier, il avait acquis gratuitement la possession de certains articles
+de joaillerie qui, depuis lors, avaient &eacute;t&eacute; plac&eacute;s
+par lui chez un
+pr&ecirc;teur sur gages.</p>
+<p>&laquo;Allons! allons! reprit M. Smangle. Tout cela c'est bien sec.
+Il faut
+nous rincer la bouche avec une goutte de X&eacute;r&egrave;s
+br&ucirc;l&eacute;. Le dernier venu le
+payera; Mivins l'ira chercher, et moi j'aiderai &agrave; le boire.
+C'est ce que
+j'appelle une impartiale division du travail, Dieu me damne!&raquo;</p>
+<p>Ne voulant pas risquer une autre querelle, M. Pickwick consentit
+&agrave; cette
+proposition. Il donna de l'argent &agrave; M. Mivins, qui ne perdit pas
+un
+instant pour se rendre au caf&eacute;, car il &eacute;tait pr&egrave;s
+de onze heures.</p>
+<p>&laquo;Dites-donc, demanda tout bas M. Smangle, aussit&ocirc;t que
+son ami eut
+quitt&eacute; la chambre.</p>
+<p>&#8212;Combien lui avez-vous donn&eacute;?</p>
+<p>&#8212;Un demi-souverain.</p>
+<p>&#8212;C'est un gentleman des plus aimables; spirituel en diable... je ne
+connais personne qui le soit plus, mais....&raquo; Ici M. Smangle
+s'arr&ecirc;ta
+court en hochant la t&ecirc;te d'un air dubitatif.</p>
+<p>&laquo;Vous ne regardez pas comme probable qu'il approprie cet
+argent &agrave; ses
+besoins personnels? demanda M. Pickwick.</p>
+<p>&#8212;Oh! non! je ne dis pas cela. J'ai dit en toutes lettres que
+c'&eacute;tait un
+gentleman des plus aimables. Mais je pense qu'il n'y aurait pas de mal
+&agrave;
+ce que quelqu'un descendit par hasard pour voir s'il ne trempe pas son
+bec dans le bol, ou s'il ne perd pas la monnaie le long du chemin.
+&laquo;Ici,
+h&eacute;! monsieur! d&eacute;gringolez en bas, s'il vous pla&icirc;t,
+et voyez un peu ce
+que fait le gentleman qui vient de descendre.&raquo;</p>
+<p>Cette requ&ecirc;te &eacute;tait adress&eacute;e &agrave; un jeune
+homme &agrave; l'air timide, modeste,
+dont l'ext&eacute;rieur annon&ccedil;ait une grande pauvret&eacute;, et
+qui, pendant tout ce
+temps, &eacute;tait rest&eacute; aplati sur son lit,
+p&eacute;trifi&eacute;, en apparence, par la
+nouveaut&eacute; de sa situation.</p>
+<p>&laquo;Vous savez o&ugrave; est le caf&eacute;, n'est-ce pas?
+Descendez seulement et dites
+au gentleman que vous &ecirc;tes venu l'aider &agrave; monter le bol...
+ou bien...
+attendez... je vais vous dire ce que... je vais vous dire comment nous
+l'attraperons, dit Smangle d'un air malin.</p>
+<p>&#8212;Comment cela? demanda M. Pickwick.</p>
+<p>&#8212;Faites-lui dire qu'il emploie le reste en cigares. Fameuse
+id&eacute;e!
+Courez vite lui dire cela, entendez-vous? Ils ne seront pas perdus,
+continua Smangle, en se tournant vers M. Pickwick, je les fumerai au
+besoin.&raquo;</p>
+<p>Cette man&#339;uvre &eacute;tait si ing&eacute;nieuse, et elle avait
+&eacute;t&eacute; accomplie avec un
+aplomb si admirable, que M. Pickwick n'aurait pas voulu y mettre
+d'obstacle, quand m&ecirc;me il l'aurait pu. Au bout de peu de temps,
+M.
+Mivins revint apportant le X&eacute;r&egrave;s, que M. Smangle
+distribua dans deux
+petites tasses f&ecirc;l&eacute;es, faisant observer judicieusement par
+rapport &agrave;
+lui-m&ecirc;me, qu'un gentleman ne doit pas &ecirc;tre difficile, dans
+de semblables
+circonstances, et que, quant &agrave; lui, il n'&eacute;tait pas trop
+fier pour boire
+&agrave; m&ecirc;me dans le bol. En m&ecirc;me temps pour montrer sa
+sinc&eacute;rit&eacute;, il porta un
+toast &agrave; la compagnie, et vida le vase presque en entier.</p>
+<p>Une touchante harmonie ayant &eacute;t&eacute; &eacute;tablie de
+cette mani&egrave;re, M. Smangle
+commen&ccedil;a &agrave; raconter diverses anecdotes romanesques de sa
+vie priv&eacute;e,
+concernant, entre autres choses, un cheval pur sang, et une magnifique
+juive, l'un et l'autre d'une beaut&eacute; surprenante, et
+singuli&egrave;rement
+convoit&eacute;s par la noblesse des trois royaumes.</p>
+<p>Longtemps avant la conclusion de ces &eacute;l&eacute;gants extraits
+de la biographie
+d'un gentleman, M. Mivins s'&eacute;tait mis au lit et avait
+commenc&eacute; &agrave;
+ronfler, laissant M. Pickwick et le timide &eacute;tranger profiter
+seuls de
+l'exp&eacute;rience de M. Smangle.</p>
+<p>Cependant ces deux auditeurs eux-m&ecirc;mes ne furent pas
+apparemment aussi
+&eacute;difi&eacute;s qu'ils auraient d&ucirc; l'&ecirc;tre par les
+r&eacute;cits touchants qui leur
+furent faits. Depuis quelque temps, M. Pickwick se trouvait dans un
+&eacute;tat
+de somnolence, lorsqu'il eut une indistincte perception que l'homme
+ivre
+avait recommenc&eacute; &agrave; psalmodier ses chansons comiques, et
+que M. Smangle
+lui avait fait doucement comprendre que son auditoire n'&eacute;tait
+pas
+dispos&eacute; musicalement, en lui versant le pot &agrave; l'eau sur
+la t&ecirc;te. Notre
+h&eacute;ros retomba alors dans le sommeil avec le sentiment confus que
+M.
+Smangle &eacute;tait encore occup&eacute; &agrave; raconter une longue
+histoire, dont le
+point principal paraissait &ecirc;tre que dans une certaine occasion
+sp&eacute;cifi&eacute;e
+avec d&eacute;tails, il avait <i>fait</i> une lettre de change et <i>refait</i>
+un
+gentleman.</p>
+<div class="footnotes">
+<p><br/>
+<span style="font-weight: bold;">NOTES:</span></p>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a
+ href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Tribunal.</p>
+</div>
+</div>
+
+<hr style="width: 35%; height: 2px;"/>
+<h2><br/>
+</h2>
+<h2><a name="CHAPITRE_XIII" id="CHAPITRE_XIII">CHAPITRE XIII.</a></h2>
+<h3>D&eacute;montrant, comme
+le pr&eacute;c&eacute;dent, la v&eacute;rit&eacute; de ce vieux
+proverbe, que
+l'adversit&eacute; vous fait faire connaissance avec d'&eacute;tranges
+camarades de
+lit; et contenant, en outre, l'incroyable d&eacute;claration que M.
+Pickwick
+fit &agrave; Sam.</h3>
+<p>Quand M. Pickwick ouvrit
+les yeux, le lendemain matin, le premier objet
+qu'il aper&ccedil;ut fut Samuel Weller assis sur un petit porte-manteau
+noir,
+et regardant d'un air de profonde abstraction la majestueuse figure de
+l'&eacute;blouissant M. Smangle, tandis que celui-ci, &agrave;
+moiti&eacute; habill&eacute; et assis
+sur son lit, s'occupait de l'entreprise tout &agrave; fait
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e de faire
+baisser les yeux dudit Sam. Nous disons tout &agrave; fait
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e, parce
+que Sam, d'un regard qui embrassait tout &agrave; la fois la culotte,
+les
+pieds, la t&ecirc;te, le visage, les jambes et les favoris de M.
+Smangle,
+continuait de l'examiner avec un air de vive satisfaction et sans plus
+s'inqui&eacute;ter des sentiments du sujet, que s'il avait
+inspect&eacute; une statue
+ou le corps empaill&eacute; d'une effigie de Guy Faux.</p>
+<p>&laquo;Eh bien! me
+reconna&icirc;trez-vous? dit M. Smangle en fron&ccedil;ant le sourcil.</p>
+<p>&#8212;Je pr&ecirc;terai
+serment de le faire, n'importe o&ugrave;, monsieur, r&eacute;pondit Sam
+d'un air de bonne humeur.</p>
+<p>&#8212;Ne dites pas
+d'impertinences &agrave; un gentleman, monsieur.</p>
+<p>&#8212;Non, assur&eacute;ment;
+si vous voulez me dire quand il s'&eacute;veillera, je lui
+ferai des politesses extra-superfines.&raquo;</p>
+<p>Cette observation ayant
+une tendance indirecte &agrave; impliquer que M.
+Smangle n'&eacute;tait pas un gentleman, excita quelque peu son
+courroux.</p>
+<p>&laquo;Mivins, dit-il
+d'un air col&eacute;rique.</p>
+<p>&#8212;Qu'y a-t-il?
+r&eacute;pliqua M. Mivins de sa couche.</p>
+<p>&#8212;Qui diable est donc ce
+gaillard-l&agrave;?</p>
+<p>&#8212;Ma foi, dit M. Mivins en
+regardant languissamment de dessous ses
+draps, je devrais plut&ocirc;t vous le demander. A-t-il quelque chose
+&agrave; faire
+ici?</p>
+<p>&#8212;Non, r&eacute;pliqua
+Smangle.</p>
+<p>&#8212;Alors jetez-le en bas
+des escaliers, et dites-lui de ne pas se
+permettre de se relever jusqu'&agrave; ce que j'aille le
+trouver,&raquo; r&eacute;pondit M.
+Mivins. Puis ayant donn&eacute; cet avis, l'excellent gentleman se
+remit &agrave;
+dormir.</p>
+<p>La conversation montrant
+ces sympt&ocirc;mes peu &eacute;quivoques de devenir
+personnelle, M. Pickwick jugea qu'il &eacute;tait temps d'intervenir.</p>
+<p>&laquo;Sam, dit-il.</p>
+<p>&#8212;Monsieur?</p>
+<p>&#8212;Il n'y a rien de nouveau
+depuis hier?</p>
+<p>&#8212;Rien d'important,
+monsieur, r&eacute;pliqua Sam, en lorgnant les favoris de
+M. Smangle. L'humidit&eacute; et la chaleur de l'atmosph&egrave;re
+para&icirc;t favorable &agrave;
+la croissance de certaines mauvaises herbes terribles et
+rouge&acirc;tres;
+mais &agrave; &ccedil;a pr&egrave;s, tout boulotte assez
+raisonnablement.</p>
+<p>&#8212;Je vais me lever,
+interrompit M. Pickwick. Donnez-moi du linge blanc.&raquo;</p>
+<p>Quelque hostiles
+qu'eussent pu &ecirc;tre les intentions de M. Smangle, elles
+furent imm&eacute;diatement radoucies par le porte-manteau dont le
+contenu
+parut lui donner tout &agrave; coup la plus favorable opinion,
+non-seulement de
+M. Pickwick, mais aussi de Sam. En cons&eacute;quence, il saisit
+promptement
+une occasion de d&eacute;clarer d'un ton assez &eacute;lev&eacute; pour
+que cet excentrique
+personnage p&ucirc;t l'entendre, qu'il le reconnaissait pour un
+original pur
+sang et partant pour l'homme suivant son c&#339;ur. Quant &agrave; M.
+Pickwick,
+l'affection qu'il con&ccedil;ut pour lui en ce moment ne connut plus de
+bornes.</p>
+<p>&laquo;Y a-t-il quelque
+chose que je puisse faire pour vous, mon cher
+monsieur? lui dit-il.</p>
+<p>&#8212;Rien que je sache; je
+vous suis oblig&eacute;, r&eacute;pondit le philosophe.</p>
+<p>&#8212;Vous n'avez pas de linge
+&agrave; envoyer &agrave; la blanchisseuse? Je connais une
+admirable blanchisseuse dans le voisinage. Elle vient pour moi deux
+fois
+par semaine.... Par Jupiter! comme c'est heureux! c'est justement son
+jour! Mettrai-je quelques-unes de vos petites affaires avec les
+miennes?
+Ne parlez pas de l'embarras: au diable l'embarras! &Agrave; quoi
+servirait
+l'humanit&eacute;, si un gentleman dans la malheur ne se
+d&eacute;rangeait pas un peu
+pour assister un autre gentleman qui se trouve dans le m&ecirc;me
+cas?&raquo;</p>
+<p>Ainsi parlait M. Smangle
+en s'approchant en m&ecirc;me temps du porte-manteau
+aussi pr&egrave;s que possible, et laissant voir dans ses regards toute
+la
+ferveur de l'amiti&eacute; la plus d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;e.</p>
+<p>&laquo;Est-ce que vous
+n'avez rien &agrave; faire brosser au gar&ccedil;on, mon cher ami?
+continua-t-il.</p>
+<p>&#8212;Rien du tout mon fiston,
+dit Sam en se chargeant de la r&eacute;plique.
+Peut-&ecirc;tre que si l'un de nous avait la bonne id&eacute;e de
+d&eacute;camper sans
+attendre le gar&ccedil;on, &ccedil;a serait plus agr&eacute;able pour
+tout le monde, comme
+disait le ma&icirc;tre d'&eacute;cole au jeune gentleman qui refusait
+de se laisser
+fouetter par le domestique.</p>
+<p>&#8212;Et il n'y a rien que je
+puisse envoyer dans ma petite bo&icirc;te &agrave; la
+blanchisseuse? ajouta M. Smangle en se tournant de nouveau vers M.
+Pickwick avec un air quelque peu d&eacute;confit.</p>
+<p>&#8212;Pas l'ombre d'une
+camisole, monsieur, r&eacute;torqua Sam. J'ai peur que la
+petite bo&icirc;te ne soit d&eacute;j&agrave; comble de vos
+effets.&raquo;</p>
+<p>Ce discours fut
+accompagn&eacute; d'un coup d'&#339;il expressif jet&eacute; sur cette
+partie du costume de M. Smangle qui atteste ordinairement la science de
+la blanchisseuse; aussi ce gentleman se crut-il oblig&eacute; de
+tourner sur
+ses talons et d'abandonner, pour le pr&eacute;sent du moins, toutes
+pr&eacute;tentions
+sur la bourse et sur la garde-robe de M. Pickwick. Il se retira donc
+d'assez mauvaise humeur au jeu de paume, o&ugrave; il d&eacute;jeuna
+l&eacute;g&egrave;rement et
+sainement d'une couple des cigares qui avaient &eacute;t&eacute;
+achet&eacute;s le soir
+pr&eacute;c&eacute;dent.</p>
+<p>M. Mivins qui
+n'&eacute;tait pas fumeur, dont le compte en petits articles
+d'&eacute;picerie avait d&eacute;j&agrave; atteint le bas de l'ardoise,
+et pour lequel on
+refusait de retourner ce grand livre primitif, demeura dans son lit, et
+suivant sa propre expression demanda &agrave; d&eacute;jeuner &agrave;
+Morph&eacute;e.</p>
+<p>M. Pickwick
+d&eacute;jeuna dans un petit cabinet, d&eacute;cor&eacute; du nom de
+boudoir,
+dont les habitants temporaires avaient l'inexprimable avantage
+d'entendre tout ce qui se disait dans le caf&eacute; voisin; ensuite il
+d&eacute;p&ecirc;cha
+Sam pour faire quelques commissions n&eacute;cessaires; puis il se
+rendit &agrave; la
+loge, afin d'interroger M. Roker concernant son &eacute;tablissement
+futur.</p>
+<p>&laquo;Ah! ah! M.
+Pickwick, dit ce gentleman en consultant un &eacute;norme livre.
+Nous ne manquons pas de place. Votre billet de <i>copin</i> sera pour
+le 27,
+au troisi&egrave;me.</p>
+<p>&#8212;Mon quoi? demanda M.
+Pickwick.</p>
+<p>&#8212;Votre billet de copin.
+Vous n'y &ecirc;tes pas?</p>
+<p>&#8212;Pas tout &agrave; fait,
+dit M. Pickwick en souriant.</p>
+<p>&#8212;Vraiment, c'est aussi
+clair que le jour. Vous aurez un billet de copin
+pour le 27, au troisi&egrave;me, et ceux qui habitent la m&ecirc;me
+chambre seront
+vos copins.</p>
+<p>&#8212;Sont-ils nombreux?
+demanda M. Pickwick d'un air intrigu&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Trois....&raquo;</p>
+<p>M. Pickwick toussa.</p>
+<p>&laquo;L'un deux est un
+ministre, continua M. Roker en &eacute;crivant sur un petit
+morceau de papier; l'autre est un boucher.</p>
+<p>&#8212;Hein! fit M. Pickwick.</p>
+<p>&#8212;Un boucher,
+r&eacute;p&eacute;ta M. Roker en appuyant le bec de sa plume sur son
+bureau pour la d&eacute;cider &agrave; marquer. Neddy, vous
+rappelez-vous Tom Martin,
+quel noceur &ccedil;a faisait? dit M. Roker &agrave; un autre habitant
+de la loge,
+lequel s'amusait &agrave; &ocirc;ter la boue de ses souliers, avec un
+canif &agrave;
+vingt-cinq lames.</p>
+<p>&#8212;Je crois bien,
+r&eacute;pondit l'individu interrog&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Dieu nous
+b&eacute;nisse! continua M. Roker en branlant doucement la t&ecirc;te,
+et
+en regardant d'un air distrait par les barreaux de la fen&ecirc;tre
+comme
+quelqu'un qui prend plaisir &agrave; se rappeler les sc&egrave;nes
+paisibles de son
+enfance; il me semble que c'est hier qu'il donnait une roul&eacute;e
+aux
+charretiers, l&agrave; bas &agrave; <i>Fox-under-the-Hill</i>,
+pr&egrave;s de l'endroit o&ugrave; on
+d&eacute;barque le charbon. Je le vois encore le long du <i>Strand</i>,
+entre deux
+Watchmen, un peu d&eacute;gris&eacute; par ses meurtrissures, avec un
+empl&acirc;tre de
+vinaigre et de papier gris sur l'&#339;il droit; et sur ses talons, son joli
+boule-dogue, qui a d&eacute;vor&eacute; le petit gar&ccedil;on ensuite.
+Quelle dr&ocirc;le de
+chose que le temps, hein, Neddy?&raquo;</p>
+<p>Le gentleman &agrave; qui
+ses observations &eacute;taient adress&eacute;es et qui paraissait
+d'une disposition pensive et taciturne, se contenta de
+r&eacute;p&eacute;ter la m&ecirc;me
+phrase, et M. Roker secouant les id&eacute;es sombres et
+po&eacute;tiques qui
+s'&eacute;taient empar&eacute;es de lui, redescendit aux affaires
+communes de la vie,
+et reprit sa plume.</p>
+<p>&laquo;Savez-vous quel
+est le troisi&egrave;me gentleman? demanda M. Pickwick, fort
+peu enchant&eacute; par cette description de ses futurs associ&eacute;s.</p>
+<p>&#8212;Neddy, qu'est-ce que
+c'est que Simpson? dit M. Roker, en se tournant
+vers son compagnon.</p>
+<p>&#8212;Quel Simpson?</p>
+<p>&#8212;Celui qui est au 27, au
+troisi&egrave;me, avec qui ce gentleman va &ecirc;tre
+copin.</p>
+<p>&#8212;Oh! lui? r&eacute;pliqua
+Neddy, il n'est rien du tout; autrefois c'&eacute;tait le
+comp&egrave;re d'un maquignon; aujourd'hui il est floueur.</p>
+<p>&#8212;C'est ce que je pensais,
+r&eacute;pliqua M. Roker en fermant son livre, et en
+pin&ccedil;ant le petit morceau de papier dans la main de M. Pickwick.
+Voil&agrave; le
+billet, monsieur.&raquo;</p>
+<p>Tr&egrave;s-embarrass&eacute;
+par cette mani&egrave;re sommaire de disposer de sa personne,
+M. Pickwick rentra dans la prison, en r&eacute;fl&eacute;chissant
+&agrave; ce qu'il avait de
+mieux &agrave; faire.</p>
+<p>Convaincu toutefois
+qu'avant de tenter une autre d&eacute;marche, il &eacute;tait
+utile de voir les trois gentlemen avec qui on voulait le colloquer, il
+se dirigea le mieux qu'il put vers le troisi&egrave;me &eacute;tage.</p>
+<p>Apr&egrave;s avoir
+err&eacute; quelque temps dans la galerie en essayant de
+d&eacute;chiffrer, malgr&eacute; l'obscurit&eacute;, les num&eacute;ros
+qui se trouvaient sur les
+diff&eacute;rentes portes, il s'adressa &agrave; la fin &agrave; un
+gar&ccedil;on de taverne qui
+poursuivait son occupation matinale de glaner les pots d'&eacute;tain.</p>
+<p>&laquo;O&ugrave; est le
+n&ordm; 27, mon ami? demanda M. Pickwick.</p>
+<p>&#8212;Cinq portes plus loin,
+r&eacute;pliqua le gar&ccedil;on. Il y a sur la porte en
+dehors le portrait &agrave; la craie d'un gentleman pendu qui fume sa
+pipe.&raquo;</p>
+<p>Guid&eacute; par ces
+instructions, M. Pickwick s'avan&ccedil;a lentement le long de la
+galerie jusqu'au moment o&ugrave; il rencontra le portrait du gentleman
+ci-dessus d&eacute;crit. Il frappa &agrave; la porte avec le revers de
+son index,
+doucement d'abord, puis ensuite plus fortement. Apr&egrave;s avoir
+inutilement
+r&eacute;p&eacute;t&eacute; cette op&eacute;ration, il se hasarda
+&agrave; ouvrir et &agrave; regarder dans
+l'int&eacute;rieur.</p>
+<p>Il y avait dans la
+chambre un seul homme qui se penchait par la fen&ecirc;tre
+aussi loin qu'il le pouvait sans perdre l'&eacute;quilibre, et qui
+s'effor&ccedil;ait
+avec grande pers&eacute;v&eacute;rance de cracher sur le chapeau d'un
+de ses amis
+intimes qui se trouvait en bas dans la cour. M. Pickwick n'ayant pu lui
+indiquer sa pr&eacute;sence ni en parlant, ni en toussant, ni en
+&eacute;ternuant, ni
+en frappant, ni par aucun autre moyen d'attirer l'attention, se
+d&eacute;termina enfin &agrave; s'approcher de la fen&ecirc;tre et
+&agrave; tirer doucement la
+basque de l'habit de cet individu. Celui-ci rentra vivement la
+t&ecirc;te et
+les &eacute;paules, et demanda &agrave; M. Pickwick, d'un ton bourru,
+ce qu'il lui
+voulait.</p>
+<p>&laquo;Je crois, dit M.
+Pickwick en consultant son billet, je crois que c'est
+ici le n&ordm; 27, au troisi&egrave;me?</p>
+<p>&#8212;Eh bien?</p>
+<p>&#8212;C'est en vertu de ce
+morceau de papier que je suis venu ici.</p>
+<p>&#8212;Voyons un peu
+&ccedil;a.&raquo;</p>
+<p>M. Pickwick ob&eacute;it.</p>
+<p>&laquo;M. Roker aurait
+bien pu vous fourrer ailleurs,&raquo; dit d'un air m&eacute;content
+M. Simpson (car c'&eacute;tait ce chevalier d'industrie).</p>
+<p>M. Pickwick le pensait
+aussi, mais, dans de telles circonstances, il
+jugea prudent de garder le silence.</p>
+<p>M. Simpson
+r&eacute;fl&eacute;chit pendant quelques instants, puis mettant la
+t&ecirc;te &agrave;
+la fen&ecirc;tre, il donna un coup de sifflet aigu et pronon&ccedil;a
+&agrave; haute voix
+certaines paroles. M. Pickwick ne put pas les distinguer, mais il
+imagina que c'&eacute;tait quelque sobriquet qui distinguait M. Martin,
+car
+imm&eacute;diatement apr&egrave;s, un grand nombre de gentlemen qui se
+trouvaient en
+bas se mirent &agrave; crier: &laquo;Le boucher! le boucher!&raquo; en
+imitant le cri par
+lequel les membres de cette utile classe de la soci&eacute;t&eacute;
+ont coutume de
+faire conna&icirc;tre quotidiennement leur pr&eacute;sence, aux grilles
+des sous-sols
+des maisons de Londres.</p>
+<p>Les
+&eacute;v&eacute;nements subs&eacute;quents confirm&egrave;rent
+l'exactitude de cette hypoth&egrave;se,
+car au bout de quelques secondes un gentleman
+pr&eacute;matur&eacute;ment gros pour
+son &acirc;ge, habill&eacute; du bourgeron bleu professionnel et avec
+des bottes &agrave;
+revers, et &agrave; bouts ronds, entra presque hors d'haleine dans la
+chambre:
+il fut suivi de pr&egrave;s par un autre gentleman en habit noir
+tr&egrave;s-r&acirc;p&eacute;, et
+en bonnet de peau de loutre. Celui-ci s'occupait tout le long du chemin
+&agrave; rattacher son habit jusqu'au menton, au moyen de boutons et
+d'&eacute;pingles. Il avait un visage tr&egrave;s-rouge et
+tr&egrave;s-commun, et faisait
+l'effet d'un chapelain ivre, ce qu'il &eacute;tait effectivement.</p>
+<p>Ces deux gentlemen ayant
+&agrave; leur tour parcouru le billet de M. Pickwick,
+l'un exprima son opinion que c'&eacute;tait emb&ecirc;tant, et l'autre,
+sa conviction
+que c'&eacute;tait une scie. Ayant manifest&eacute; leurs sentiments en
+ces termes
+intelligibles, ils se regard&egrave;rent entre eux et
+regard&egrave;rent M. Pickwick,
+au milieu d'un silence fort embarrassant.</p>
+<p>&laquo;Quel ennui! Et il
+faut que &ccedil;a arrive au moment o&ugrave; nous formons une
+petite soci&eacute;t&eacute; si agr&eacute;able,&raquo; reprit le
+chapelain en regardant trois
+matelas malpropres, roul&eacute;s chacun dans une couverture, et qui
+occupaient
+durant le jour un coin de la chambre, formant une toilette d'un nouveau
+genre, sur laquelle &eacute;taient plac&eacute;s une vieille cuvette
+f&ecirc;l&eacute;e, une bo&icirc;te
+et un pot &agrave; eau de fa&iuml;ence &agrave; fleurs bleues.
+&laquo;Quel ennui!&raquo;</p>
+<p>M. Martin exprima la
+m&ecirc;me opinion en termes plus &eacute;nergiques, et M.
+Simpson, apr&egrave;s avoir lanc&eacute; dans le monde une
+quantit&eacute; d'adjectifs sans
+aucun substantif pour les accompagner, releva le bas de ses manches et
+commen&ccedil;a &agrave; laver des choux pour le d&icirc;ner.</p>
+<p>Pendant que cela se
+passait, M. Pickwick s'occupait &agrave; consid&eacute;rer la
+chambre, qui &eacute;tait outrageusement sale et sentait le
+renferm&eacute; d'une
+mani&egrave;re intol&eacute;rable. Il n'y avait point de vestige de
+tapis, de rideaux,
+ni de jalousies; il n'y avait pas m&ecirc;me un cabinet. &Agrave; la
+v&eacute;rit&eacute;, s'il y
+en avait en un, il ne se trouvait pas grand'chose &agrave; y mettre;
+mais,
+quoique peu nombreux et peu consid&eacute;rables, individuellement,
+cependant
+des morceaux de fromage, des cro&ucirc;tons de pain, des torchons
+mouill&eacute;s,
+des restes de viande, des objets de v&ecirc;tements, de la vaisselle
+mutil&eacute;e,
+des soufflets sans bout, des fourchettes sans manche, pr&eacute;sentent
+quelque
+chose d'assez peu confortable, en apparence, quand ils sont
+r&eacute;pandus sur
+le carreau d'une petite salle qui repr&eacute;sente &agrave; la fois le
+salon et la
+chambre &agrave; coucher de trois individus d&eacute;s&#339;uvr&eacute;s.</p>
+<p>&laquo;Je suppose
+pourtant que cela peut s'arranger, dit le boucher, apr&egrave;s un
+assez long silence. Que prendriez-vous pour vous en aller?</p>
+<p>&#8212;Je vous demande pardon,
+r&eacute;pliqua M. Pickwick: qu'est-ce que vous
+disiez? je n'ai pas bien entendu.</p>
+<p>&#8212;Combien demandez-vous
+pour vous en aller? D'ordinaire c'est trois
+francs, mais on vous en donnera quatre; &ccedil;a vous va-t-il?</p>
+<p>&#8212;Au besoin, nous nous
+fendrons d'une roue de cabriolet, sugg&eacute;ra M.
+Simpson.</p>
+<p>&#8212;Va pour la roue de
+cabriolet; &ccedil;a ne nous fait que quelques sous de
+plus par personne, ajouta M. Martin. Qu'en dites-vous. Nous vous
+offrons
+quatre shillings par semaine pour vous en aller. Eh bien?</p>
+<p>&#8212;On fera monter un <i>gallon</i>
+de bi&egrave;re par-dessus le march&eacute;, intercala M.
+Simpson. L&agrave;!</p>
+<p>&#8212;Et nous le boirons
+sur-le-champ, ajouta le chapelain Allons!</p>
+<p>&#8212;Je suis
+r&eacute;ellement si ignorant des r&egrave;gles de cet endroit,
+r&eacute;pondit M.
+Pickwick, que je ne vous comprends pas encore parfaitement. Est-ce que
+je puis loger ailleurs? Je ne le croyais pas.&raquo;</p>
+<p>En entendant cette
+question, M. Martin regarda ses deux amis avec une
+excessive surprise, et alors chacun des trois gentlemen &eacute;tendit
+son
+pouce droit par-dessus son &eacute;paule gauche. Ce geste, que les
+paroles:
+<i>as-tu fini!</i> ne sauraient rendre que d'une fa&ccedil;on fort
+imparfaite,
+produit un effet fort gracieux et fort a&eacute;rien quand il est
+ex&eacute;cut&eacute; par
+un certain nombre de ladies et de gentlemen, habitu&eacute;s &agrave;
+agir de concert.
+Il exprime un l&eacute;ger sarcasme plein d'atticisme et de bonne
+humeur.</p>
+<p>&laquo;Vous ne le croyiez
+pas? r&eacute;p&eacute;ta M. Martin avec un sourire de piti&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Eh bien! dit
+l'eccl&eacute;siastique, si je connaissais la vie aussi peu que
+cela, je mangerais mon chapeau et sa boucle avec!</p>
+<p>&#8212;Et moi, <i>item</i>,
+ajouta le boucher solennellement.&raquo;</p>
+<p>Apr&egrave;s cette courte
+pr&eacute;face, les trois copins inform&egrave;rent M. Pickwick,
+tout d'une haleine, que l'argent avait dans la prison la m&ecirc;me
+vertu que
+dehors; qu'il lui procurerait instantan&eacute;ment presque tout ce
+qu'on peut
+d&eacute;sirer, et que, si M. Pickwick en poss&eacute;dait et voulait
+bien le
+d&eacute;penser, il n'avait qu'&agrave; signifier son d&eacute;sir
+d'avoir une chambre &agrave; lui
+seul, et qu'il la trouverait toute meubl&eacute;e et garnie en moins
+d'une
+demi-heure de temps.</p>
+<p>Nos gens se
+s&eacute;par&egrave;rent alors avec une satisfaction mutuelle: M.
+Pickwick
+retournant sur nouveaux frais &agrave; la loge, et les trois copins se
+rendant
+au caf&eacute; pour y d&eacute;penser les cinq shillings que le
+ministre, avec une
+admirable pr&eacute;voyance, avait emprunt&eacute;s dans ce dessein au
+candide
+philosophe.</p>
+<p>Lorsque M. Pickwick eut
+d&eacute;clar&eacute; &agrave; M. Roker pourquoi il revenait:</p>
+<p>&laquo;Je le savais bien,
+s'&eacute;cria celui-ci avec un gras rire, ne l'ai-je pas
+dit, Neddy?&raquo;</p>
+<p>Le sage possesseur du
+couteau universel fit entendre un grognement
+affirmatif.</p>
+<p>&laquo;Parbleu! je savais
+qu'il vous fallait une chambre &agrave; vous seul. Voyons!
+Il vous faudra des meubles; c'est moi qui vous les louerai, je suppose,
+suivant l'usage.</p>
+<p>&#8212;Avec grand plaisir,
+r&eacute;pliqua M. Pickwick.</p>
+<p>&#8212;Il y a dans l'escalier
+du caf&eacute; une chambre magnifique qui appartient &agrave;
+un prisonnier de la chancellerie: elle vous co&ucirc;tera une livre
+sterling
+par semaine. Je suppose que vous ne regardez pas &agrave; cela?</p>
+<p>&#8212;Pas le moins du monde.</p>
+<p>&#8212;Venez avec moi, cria M.
+Roker en prenant son chapeau avec une grande
+vivacit&eacute;. L'affaire sera faite en cinq minutes. Que diable!
+pourquoi
+n'avez-vous pas commenc&eacute; par dire que vous consentiez &agrave;
+bien faire les
+choses?&raquo;</p>
+<p>Comme le guichetier
+l'avait pr&eacute;dit, l'affaire fut promptement arrang&eacute;e.
+Le prisonnier de la Chancellerie &eacute;tait l&agrave; depuis assez
+longtemps pour
+avoir perdu amis, fortune, habitudes, bonheur, et pour avoir acquis en
+&eacute;change le droit d'avoir une chambre &agrave; lui tout seul.
+Cependant, comme
+il &eacute;prouvait le l&eacute;ger inconv&eacute;nient de manquer
+souvent d'un morceau de
+pain, il consentit, avec empressement &agrave; c&eacute;der cette
+chambre &agrave; M.
+Pickwick, moyennant la somme hebdomadaire de vingt shillings, sur
+laquelle il s'engageait, en outre, &agrave; payer l'expulsion de toute
+personne
+qui pourrait &ecirc;tre envoy&eacute;e comme copin dans cet appartement.</p>
+<p>Pendant que ce
+march&eacute; se concluait, M. Pickwick examinait le prisonnier
+avec un int&eacute;r&ecirc;t p&eacute;nible. C'&eacute;tait un grand
+homme d&eacute;charn&eacute;, cadav&eacute;reux,
+envelopp&eacute; d'une vieille redingote, et dont les pieds sortaient
+&agrave; moiti&eacute;
+de ses pantoufles &eacute;cul&eacute;es. Son regard &eacute;tait
+inquiet, ses joues
+pendantes, ses l&egrave;vres p&acirc;les, ses os minces et aigus. Le
+malheureux! on
+voyait que la dent de fer de l'isolement et du besoin l'avait lentement
+rong&eacute; depuis vingt ann&eacute;es!</p>
+<p>&laquo;Et vous, monsieur,
+o&ugrave; allez-vous demeurer maintenant? lui demanda M.
+Pickwick en d&eacute;posant d'avance, sur la table chancelante, la
+premi&egrave;re
+semaine de son loyer.&raquo;</p>
+<p>L'homme ramassa l'argent
+d'une main agit&eacute;e et r&eacute;pliqua qu'il n'en savait
+rien encore, mais qu'il allait voir o&ugrave; il pourrait transporter
+son lit.</p>
+<p>&laquo;J'ai peur,
+monsieur, reprit M. Pickwick en posant doucement sa main
+sur le bras du prisonnier; j'ai peur que vous ne soyez oblig&eacute; de
+loger
+dans quelque endroit bruyant et encombr&eacute; de monde. Mais, je vous
+en
+prie, continuez &agrave; consid&eacute;rer cette chambre comme la
+v&ocirc;tre, quand vous
+aurez besoin d'un peu de tranquillit&eacute;, ou lorsque vos amis
+viendront
+vous voir.</p>
+<p>&#8212;Mes amis! interrompit le
+prisonnier d'une voix qui r&acirc;lait dans son
+gosier. Si j'&eacute;tais clou&eacute; dans mon cercueil,
+enfonc&eacute; dans la bourbe du
+foss&eacute; infect qui croupit sous les fondations de cette prison, je
+ne
+pourrais pas &ecirc;tre plus oubli&eacute;, plus abandonn&eacute; que
+je ne le suis ici. Je
+suis un homme mort, mort &agrave; la soci&eacute;t&eacute;, sans avoir
+obtenu la piti&eacute; qu'on
+accorde &agrave; ceux dont les &acirc;mes sont all&eacute;es
+compara&icirc;tre devant leur juge.
+Des amis pour me voir, mon Dieu! Ma jeunesse s'est consum&eacute;e dans
+ce
+donjon, et il n'y aura personne pour lever sa main au-dessus de mon
+lit,
+quand je serai mort, et pour dire: Dieu soit lou&eacute;, il ne souffre
+plus!&raquo;</p>
+<p>Le feu inaccoutum&eacute;
+que l'excitation du vieillard avait jet&eacute; sur ses
+traits s'&eacute;teignit aussit&ocirc;t qu'il eut fini de parler; il
+pressa l'une
+contre l'autre ses mains d&eacute;charn&eacute;es et sortit brusquement
+de la chambre.</p>
+<p>&laquo;Eh! eh! il se
+cabre encore quelquefois! dit M. Roker avec un sourire.
+C'est comme les &eacute;l&eacute;phants; ils sentent la pointe de temps
+en temps, et
+&ccedil;a les rend furieux.&raquo;</p>
+<p>Ayant fait cette
+remarque, pleine de sympathie, M. Roker s'occupa avec
+tant d'activit&eacute; des arrangements n&eacute;cessaires au confort
+de M. Pickwick,
+qu'en peu de temps la chambre fut garnie d'un tapis, de six chaises,
+d'une table, d'un lit sofa, des ustensiles n&eacute;cessaires pour le
+th&eacute;, et
+de divers autres, etc. Le tout ne devait co&ucirc;ter &agrave; M.
+Pickwick que le
+prix fort raisonnable de vingt-sept shillings et six pence par semaine.</p>
+<p>&laquo;Y a-t-il encore
+quelque chose que nous puissions faire pour vous?
+demanda M. Roker en regardant autour de lui avec grande satisfaction et
+en faisant sonner dans sa main la premi&egrave;re semaine de son loyer.</p>
+<p>&laquo;Mais, oui,
+r&eacute;pondit M. Pickwick, qui, depuis quelques minutes,
+r&eacute;fl&eacute;chissait profond&eacute;ment. Trouve-t-on ici des
+gens qui font des
+commissions?</p>
+<p>&#8212;Vous voulez dire au
+dehors?</p>
+<p>&#8212;Oui, des gens qui
+puissent aller au dehors, pas des prisonniers.</p>
+<p>&#8212;Nous avons votre
+affaire. Il y a un pauvre diable qui a un ami dans
+le quartier des pauvres et qui est bien content quand on l'emploie.
+Voil&agrave; deux mois qu'il fait des courses et des commissions pour
+gagner sa
+vie. Faut-il que je vous l'envoie?</p>
+<p>&#8212;S'il vous pla&icirc;t...
+attendez... non.... Le quartier des pauvres,
+dites-vous? Je suis curieux de voir cela; je vais y aller
+moi-m&ecirc;me.&raquo;</p>
+<p>Le quartier des pauvres,
+dans une prison pour dettes, est, comme son nom
+l'indique, la demeure des d&eacute;biteurs les plus mis&eacute;rables.
+Un prisonnier
+qui se d&eacute;clare pour le quartier des pauvres ne paye ni rente, ni
+taxe de
+copie. Le droit qu'il doit acquitter, en entrant dans la prison et en
+en
+sortant, est extr&ecirc;mement r&eacute;duit, et il re&ccedil;oit une
+petite quantit&eacute; de
+nourriture, achet&eacute;e sur le revenu des faibles legs
+laiss&eacute;s de temps en
+temps pour cet objet par des personnes charitables. Il y a quelques
+ann&eacute;es seulement, on voyait encore ext&eacute;rieurement, dans
+le mur de la
+prison de la Flotte, une esp&egrave;ce de cage de fer o&ugrave; se
+postait un homme &agrave;
+la physionomie affam&eacute;e, qui secouait de temps en temps une
+tirelire en
+s'&eacute;criant d'une voix lugubre: &laquo;N'oubliez pas les pauvres
+d&eacute;biteurs, s'il
+vous pla&icirc;t!&raquo; La recette de cette qu&ecirc;te, lorsqu'il y
+avait recette, &eacute;tait
+partag&eacute;e entre les pauvres prisonniers, qui se relevaient tour
+&agrave; tour
+dans cet emploi d&eacute;gradant.</p>
+<p>Quoique cette coutume ait
+&eacute;t&eacute; abolie et que la cage ait disparu
+maintenant, la condition mis&eacute;rable de ces pauvres gens est
+encore la
+m&ecirc;me. On ne souffre plus qu'ils fassent appel &agrave; la
+compassion des
+passants, mais, pour l'admiration des &acirc;ges futurs, on a
+laiss&eacute; subsister
+les lois justes et bienfaisantes qui d&eacute;clarent que le criminel
+vigoureux
+sera nourri et habill&eacute;, tandis que le d&eacute;biteur sans
+argent se verra
+condamn&eacute; &agrave; mourir de faim et de nudit&eacute;. Et ceci
+n'est pas une fiction:
+il ne se passe pas une semaine dans laquelle quelques-uns des
+prisonniers pour dette ne dussent in&eacute;vitablement p&eacute;rir
+dans les lentes
+agonies de la faim, s'ils n'&eacute;taient pas secourus par leurs
+camarades de
+prison.</p>
+<p>Repassant ces choses dans
+son esprit, tout en montant l'&eacute;troit escalier,
+au pied duquel il avait &eacute;t&eacute; laiss&eacute; par le
+guichetier, M. Pickwick
+s'&eacute;chauffa graduellement jusqu'au plus haut degr&eacute;
+d'indignation; et il
+avait &eacute;t&eacute; tellement excit&eacute; par ses
+r&eacute;flexions sur ce sujet, qu'il &eacute;tait
+entr&eacute; dans la chambre qu'on lui avait indiqu&eacute;e dans le
+quartier des
+pauvres, sans avoir aucun sentiment distinct ni de l'endroit o&ugrave;
+il
+&eacute;tait, ni de l'objet de sa visite.</p>
+<p>L'aspect de la chambre le
+rappela tout &agrave; coup &agrave; lui-m&ecirc;me, mais lorsque
+ses regards se port&egrave;rent sur un homme languissamment assis
+pr&egrave;s d'un
+mauvais feu, il laissa tomber son chapeau de surprise et resta immobile
+et comme p&eacute;trifi&eacute;.</p>
+<p>Oui, cet homme sans
+habit, sans gilet, dont le pantalon &eacute;tait d&eacute;chir&eacute;,
+dont la chemise de calicot &eacute;tait jaunie et
+d&eacute;chir&eacute;e, dont les grands
+cheveux pendaient en d&eacute;sordre, dont les traits &eacute;taient
+creus&eacute;s par la
+souffrance et par la famine, c'&eacute;tait M. Alfred Jingle! Il se
+tenait la
+t&ecirc;te appuy&eacute;e sur la main: ses yeux &eacute;taient
+fix&eacute;s sur le feu et tout son
+ext&eacute;rieur d&eacute;notait la mis&egrave;re et l'abattement.</p>
+<p>Aupr&egrave;s de lui,
+n&eacute;gligemment accot&eacute; contre le mur, se trouvait un
+vigoureux campagnard, caressant avec un vieux fouet de chasse-la-botte
+qui ornait son pied droit, le pied gauche &eacute;tant fourr&eacute;
+dans une
+pantoufle. Les chevaux, les chiens, la boisson avaient caus&eacute; sa
+ruine.
+Il y avait encore &agrave; cette botte solitaire un &eacute;peron
+rouill&eacute;, qu'il
+enfon&ccedil;ait quelquefois dans l'air en faisant vigoureusement
+claquer son
+fouet et en murmurant quelques-unes de ces interjections par lesquelles
+un cavalier encourage son cheval: il ex&eacute;cutait,
+&eacute;videmment, en
+imagination, quelque furieuse course au clocher. Pauvre diable! le
+meilleur cheval de son &eacute;curie ne lui avait jamais fait faire une
+course
+aussi rapide que celle qui s'&eacute;tait termin&eacute;e &agrave; la
+Flotte.</p>
+<p>De l'autre
+c&ocirc;t&eacute; de la chambre, un vieillard, assis sur une caisse de
+bois, tenait ses yeux attach&eacute;s au plancher. Un profond
+d&eacute;sespoir
+immobilisait son visage. Un enfant, son arri&egrave;re-petite-fille, se
+pendait
+apr&egrave;s lui et s'effor&ccedil;ait d'attirer son attention par
+mille inventions
+enfantines; mais le vieillard ne la voyait ni ne l'entendait. La voix
+qui lui avait paru si musicale, les yeux qui avaient &eacute;t&eacute;
+sa lumi&egrave;re, ne
+produisaient plus d'impression sur ses sens; la maladie faisait
+trembler
+ses genoux et la paralysie avait glac&eacute; son esprit.</p>
+<p>Dans un autre coin de la
+salle, deux ou trois individus formaient un
+petit groupe et parlaient bruyamment entre eux. Plus loin, une femme au
+visage maigre et hagard, la femme d'un prisonnier, s'occupait &agrave;
+arroser
+les mis&eacute;rables restes d'une plante dess&eacute;ch&eacute;e, qui
+ne devait jamais
+reverdir: embl&egrave;me trop vrai, peut-&ecirc;tre, du devoir qu'elle
+venait remplir
+dans la prison.</p>
+<p>Tels &eacute;taient les
+mis&eacute;rables prisonniers qui se pr&eacute;sent&egrave;rent aux
+yeux de
+M. Pickwick, tandis qu'il regardait autour de lui avec
+&eacute;tonnement.
+Entendant le pas pr&eacute;cipit&eacute; de quelqu'un qui entrait dans
+la chambre, il
+tourna les yeux vers la porte, et, dans le nouveau venu, &agrave;
+travers ses
+haillons, sa malpropret&eacute;, sa mis&egrave;re, il reconnut les
+traits familiers de
+M. Job Trotter.</p>
+<p>&laquo;Monsieur Pickwick!
+s'&eacute;cria Job &agrave; haute voix.</p>
+<p>&#8212;Eh! fit Jingle en
+tressaillant et en se levant de son si&eacute;ge,
+monsieur.... C'est vrai; dr&ocirc;le d'endroit, &eacute;trange chose!
+Je le m&eacute;ritais;
+c'est bien fait.&raquo;</p>
+<p>En disant ces mots, M.
+Jingle fourra ses mains &agrave; la place o&ugrave; les poches
+de son pantalon avaient coutume d'&ecirc;tre; et, laissant tomber son
+menton
+sur sa poitrine, s'affaissa de nouveau sur sa chaise.</p>
+<p>M. Pickwick fut
+affect&eacute;; ces deux hommes avaient l'air si mis&eacute;rable! Le
+coup d'&#339;il affam&eacute;, involontaire que Jingle avait jet&eacute; sur
+un petit
+morceau de mouton cru, apport&eacute; par Job, expliquait plus
+clairement que
+ne l'aurait pu faire un r&eacute;cit de deux heures l'&eacute;tat de
+d&eacute;n&ucirc;ment auquel
+il avait &eacute;t&eacute; r&eacute;duit. M. Pickwick regarda Jingle
+d'un air doux et lui
+dit:</p>
+<p>&laquo;Je
+d&eacute;sirerais vous parler en particulier. Voulez-vous sortir avec
+moi
+pour un instant.</p>
+<p>&#8212;Certainement,
+r&eacute;pondit Jingle en se levant avec empressement. Ne peux
+pas aller bien loin. Pas de danger de trop marcher ici. Parc clos d'un
+mur &agrave; chevaux de frise. Joli terrain, pittoresque, mais peu
+&eacute;tendu.
+L'entr&eacute;e ouverte au public. La famille toujours en ville. La
+femme de
+charge terriblement soigneuse.</p>
+<p>&#8212;Vous avez oubli&eacute;
+votre habit, dit M. Pickwick en descendant
+l'escalier.</p>
+<p>&#8212;Ah! oui.... il est au
+clou.... accroch&eacute; chez une de mes bonnes
+parentes, ma tante du c&ocirc;t&eacute; maternel. Pouvais pas faire
+autrement. Faut
+manger, vous savez; besoins de nature, et tout cela.</p>
+<p>&#8212;Qu'est ce que vous
+voulez dire?</p>
+<p>&#8212;Mon v&ecirc;tement a
+sign&eacute; un engagement volontaire, mon cher monsieur,
+dernier habit. Bah! ce qui est fait est fait. J'ai v&eacute;cu d'une
+paire de
+bottes toute une quinzaine; d'un parapluie de soie, poign&eacute;e
+d'ivoire,
+toute une semaine; c'est vrai ma parole d'honneur. Demandez &agrave;
+Job; il le
+sait bien.</p>
+<p>&#8212;Vous avez v&eacute;cu
+pendant trois semaines d'une paire de bottes et d'un
+parapluie de soie avec une poign&eacute;e d'ivoire! s'&eacute;cria M.
+Pickwick, frapp&eacute;
+d'horreur, et qui n'avait entendu parler de choses semblables que dans
+l'histoire des naufrages.</p>
+<p>&#8212;Vrai, r&eacute;torqua
+Jingle en secouant la t&ecirc;te. Les reconnaissances sont
+l&agrave;. Pr&ecirc;teurs sur gages, tous voleurs: ne donnent presque
+rien....</p>
+<p>&#8212;Oh! dit M. Pickwick
+grandement soulag&eacute; par cette explication. Je
+comprends; vous avez mis vos effets en gage?</p>
+<p>&#8212;Tout. Job aussi; toutes
+ses chemises en plus. Bah! &ccedil;a &eacute;conomise le
+blanchissage. Plus rien bient&ocirc;t. On reste couch&eacute;; on meurt
+de faim.
+L'enqu&ecirc;te se fait. Pauvre prisonnier. Mis&egrave;re!
+&Eacute;touffer cela! Les
+gentlemen du jury, fournisseurs de la prison; pas d'&eacute;clat, mort
+naturelle. Convoi des pauvres, bien m&eacute;rit&eacute;. Tout est
+fini: tirez le
+rideau.&raquo;</p>
+<p>Jingle d&eacute;bita ce
+singulier sommaire de son avenir avec sa volubilit&eacute;
+accoutum&eacute;e et en s'effor&ccedil;ant par diff&eacute;rentes
+grimaces de contrefaire un
+sourire. Cependant M. Pickwick s'aper&ccedil;ut ais&eacute;ment que
+cette insouciance
+&eacute;tait jou&eacute;e; et, le regardant en face, mais non pas
+s&eacute;v&egrave;rement, il vit
+que ses yeux &eacute;taient mouill&eacute;s de larmes.</p>
+<p>&laquo;Bon enfant, reprit
+Jingle en pressant la main du philosophe et en
+d&eacute;tournant la t&ecirc;te. Chien d'ingrat! B&ecirc;te de pleurer;
+impossible de faire
+autrement. Mauvaise fi&egrave;vre; faible, malade, affam&eacute;;
+m&eacute;rit&eacute; tout cela,
+mais souffert beaucoup! ah! beaucoup!&raquo;</p>
+<p>Incapable de se contenir,
+et peut-&ecirc;tre plus &eacute;nerv&eacute; par les efforts qu'il
+avait d&eacute;j&agrave; faits pour y parvenir, l'histrion abattu
+s'assit sur
+l'escalier; et, couvrant son visage de ses mains, se prit &agrave;
+sangloter
+comme un enfant.</p>
+<p>&laquo;Allons! allons!
+dit M. Pickwick avec beaucoup d'&eacute;motion. Je verrai ce
+qu'on peut faire quand je conna&icirc;trai mieux votre histoire. Ici
+Job; o&ugrave;
+est-il donc?</p>
+<p>&#8212;Voil&agrave;,
+monsieur,&raquo; r&eacute;pondit Job en se montrant sur l'escalier.</p>
+<p>Nous l'avons
+repr&eacute;sent&eacute; quelque part comme ayant, dans son bon temps,
+des yeux fort creux. Dans son &eacute;tat pr&eacute;sent de besoin et
+de d&eacute;tresse, il
+avait l'air de n'en plus avoir du tout.</p>
+<p>&laquo;Voil&agrave;,
+monsieur, dit Job.</p>
+<p>&#8212;Venez ici, monsieur,
+reprit M. Pickwick en essayant d'avoir l'air
+s&eacute;v&egrave;re, avec quatre grosses larmes qui coulaient sur son
+gilet. Prenez
+cela.&raquo;</p>
+<p>Prenez quoi? Suivant les
+habitudes du monde, ce devait &ecirc;tre un coup de
+poing solidement appliqu&eacute;, car M. Pickwick avait
+&eacute;t&eacute; dup&eacute;, bafou&eacute; par
+le pauvre diable qui se trouvait maintenant en son pouvoir. Faut-il
+dire
+la v&eacute;rit&eacute;? C'&eacute;tait quelque chose qui sortait du
+gousset de M. Pickwick
+et qui sonna dans la main de Job; et, lorsque notre excellent ami
+s'&eacute;loigna pr&eacute;cipitamment, une &eacute;tincelle humide
+brillait dans son &#339;il et
+son c&#339;ur &eacute;tait gonfl&eacute;.</p>
+<p>En rentrant dans sa
+chambre, M. Pickwick y trouva Sam, qui contemplait
+ces nouveaux arrangements avec une sombre satisfaction, fort curieuse
+&agrave;
+voir. D&eacute;cid&eacute;ment oppos&eacute; &agrave; ce que son
+ma&icirc;tre demeur&acirc;t l&agrave;, en aucune
+mani&egrave;re, il consid&eacute;rait comme un devoir moral de ne
+para&icirc;tre content
+d'aucune chose qui y serait faite, dite, sugg&eacute;r&eacute;e ou
+propos&eacute;e.</p>
+<p>&laquo;Eh bien! Sam?</p>
+<p>&#8212;Eh bien! monsieur?</p>
+<p>&#8212;Assez confortable,
+maintenant, n'est-ce pas?</p>
+<p>&#8212;Oui, pas mal, monsieur,
+r&eacute;pondit Sam en regardant autour de lui d'une
+mani&egrave;re m&eacute;prisante.</p>
+<p>&#8212;Avez-vous vu M. Tupman
+et nos autres amis?</p>
+<p>&#8212;Oui, monsieur. Ils
+viendront demain; et ils ont &eacute;t&eacute; bien surpris
+d'apprendre qu'ils ne devaient pas venir aujourd'hui.</p>
+<p>&#8212;Vous m'avez
+apport&eacute; les choses dont j'avais besoin?&raquo;</p>
+<p>Pour toute
+r&eacute;ponse, Sam montra du doigt diff&eacute;rents paquets qui
+&eacute;taient
+arrang&eacute;s aussi proprement que possible dans un coin de la
+chambre.</p>
+<p>&laquo;Tr&egrave;s-bien,
+dit M. Pickwick; et, apr&egrave;s un peu d'h&eacute;sitation, il
+ajouta:
+&Eacute;coutez ce que j'ai &agrave; vous dire, Sam.</p>
+<p>&#8212;Certainement, monsieur;
+faites feu, monsieur.</p>
+<p>&#8212;Sam, poursuivit M.
+Pickwick avec beaucoup de solennit&eacute;, j'ai senti,
+d&egrave;s le commencement, que ce n'est pas ici un endroit convenable
+pour un
+jeune homme.</p>
+<p>&#8212;Ni pour un vieux, non
+plus, monsieur.</p>
+<p>&#8212;Vous avez tout &agrave;
+fait raison, Sam. Mais les vieillards peuvent venir
+ici &agrave; cause de leur imprudente confiance, et les jeunes gens
+peuvent y
+&ecirc;tre amen&eacute;s par l'&eacute;go&iuml;sme de ceux qu'ils
+servent. Il vaut mieux, pour
+ces jeunes gens, sous tous les rapports, qu'ils ne restent point ici.
+Me
+comprenez-vous, Sam?</p>
+<p>&#8212;Ma foi! non, monsieur;
+non, r&eacute;pondit Sam d'un ton obstin&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Essayez, Sam.</p>
+<p>&#8212;Eh bien! monsieur,
+r&eacute;pliqua Sam apr&egrave;s une courte pause je crois voir
+o&ugrave; vous voulez en venir; et, si je vois o&ugrave; vous voulez en
+venir, c'est
+mon opinion que c'est un peu trop fort, comme disait le cocher de la
+malle lorsqu'il fut pris dans un tourbillon de neige.</p>
+<p>&#8212;Je vois que vous me
+comprenez, Sam. Comme je vous l'ai dit, je d&eacute;sire
+d'abord que vous ne demeuriez pas &agrave; perdre votre temps dans un
+endroit
+comme celui-ci; mais, en outre, je sens que c'est une monstreuse
+absurdit&eacute; qu'un prisonnier pour dettes ait un domestique avec
+lui. Il
+faut que vous me quittiez pour quelque temps, Sam.</p>
+<p>&#8212;Oh! pour quelque temps,
+monsieur? r&eacute;p&eacute;ta Sam, avec un l&eacute;ger accent de
+sarcasme.</p>
+<p>&#8212;Oui, pour le temps que
+je demeurerai ici. Je continuerai &agrave; payer vos
+gages, et l'un de mes trois amis sera heureux de vous prendre avec lui,
+ne f&ucirc;t-ce que par respect pour moi. Si jamais je quitte cet
+endroit,
+Sam, poursuivit M. Pickwick avec une gaiet&eacute; affect&eacute;e, je
+vous donne ma
+parole que vous reviendrez aussit&ocirc;t avec moi.</p>
+<p>&#8212;Maintenant, je vas vous
+dire ce qui en est, monsieur; r&eacute;pliqua Sam
+d'une voix grave et solennelle. &Ccedil;a ne peut pas aller comme
+&ccedil;a: ainsi,
+n'en parlons plus.</p>
+<p>&#8212;Sam, je vous parle
+s&eacute;rieusement: j'y suis r&eacute;solu.</p>
+<p>&#8212;Vous &ecirc;tes
+r&eacute;solu, monsieur? Tr&egrave;s-bien, monsieur. Eh bien! moi aussi
+alors.&raquo;</p>
+<p>En pronon&ccedil;ant ces
+mots d'une voix ferme, Sam fixa son chapeau sur sa
+t&ecirc;te avec une grande pr&eacute;cision, et quitta brusquement la
+chambre.</p>
+<p>&laquo;Sam! lui cria M.
+Pickwick, Sam, venez ici!&raquo;</p>
+<p>Mais la longue galerie
+avait d&eacute;j&agrave; cess&eacute; de r&eacute;p&eacute;ter
+l'&eacute;cho de ses pas.
+Sam &eacute;tait parti.<br/>
+</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;"/>
+<p><br/>
+</p>
+<h2><a name="CHAPITRE_XIV" id="CHAPITRE_XIV">CHAPITRE XIV.</a></h2>
+<h3>Comment M. Samuel Weller se
+mit mal dans ses affaires.</h3>
+<p>Dans une grande salle mal
+&eacute;clair&eacute;e et plus mal a&eacute;r&eacute;e, situ&eacute;e
+dans
+<i>Portugal Street, Lincoln's Inn fields</i>, si&eacute;gent durant
+presque toute
+l'ann&eacute;e un, deux, trois ou quatre gentlemen en perruque, qui ont
+devant
+eux de petits pupitres mal vernis. Des stalles d'avocats sont &agrave;
+leur
+main droite; &agrave; leur main gauche, une enceinte pour les
+d&eacute;biteurs
+insolvables; et en face, un plan inclin&eacute; de figures
+sp&eacute;cialement
+malpropres. Ces gentlemen en perruque sont les commissaires de la Cour
+des insolvables, et l'endroit o&ugrave; ils si&eacute;gent est la Cour
+des insolvables
+elle-m&ecirc;me.</p>
+<p>Depuis un temps
+imm&eacute;morial, c'est le remarquable destin de cette cour
+d'&ecirc;tre regard&eacute;e, par le consentement universel de tous les
+gens r&acirc;p&eacute;s de
+Londres, comme leur lieu de refuge habituel pendant le jour. La salle
+est toujours pleine; les vapeurs de la bi&egrave;re et des spiritueux
+montent
+constamment vers le plafond, s'y condensent par le froid et
+redescendent
+comme une pluie le long des murs. L&agrave;, se trouvent &agrave; la
+fois plus de
+vieux habits que n'en mettent en vente durant tout un an les juifs du
+quartier de <i>Houndsditch</i>, et plus de peaux crasseuses, plus de
+barbes
+longues, que toutes les pompes et les boutiques de barbiers
+situ&eacute;es
+entre <i>Tyburn</i> et <i>Whitechapel</i> n'en pourraient nettoyer
+entre le lever
+et le coucher du soleil.</p>
+<p>Il ne faut pas supposer que
+quelques-uns de ces individus aient l'ombre
+d'une affaire dans l'endroit o&ugrave; ils se rendent si
+assid&ucirc;ment; s'ils en
+avaient, leur pr&eacute;sence ne serait plus surprenante, et la
+singularit&eacute; de
+la chose cesserait imm&eacute;diatement. Quelques-uns dorment pendant
+la plus
+grande partie de la s&eacute;ance; d'autres apportant leur d&icirc;ner
+dans leur
+mouchoir, ou dans leur poche d&eacute;chir&eacute;e, et mangent tout en
+&eacute;coutant, avec
+un double d&eacute;lice: mais jamais un seul d'entre eux ne fut connu
+pour
+avoir le plus l&eacute;ger int&eacute;r&ecirc;t personnel dans aucune
+des affaires trait&eacute;es
+par la cour. Quelle que soit la mani&egrave;re dont ils occupent leur
+temps,
+ils restent l&agrave;, tous, depuis le commencement jusqu'&agrave; la
+fin de la
+s&eacute;ance. Quand il pleut, ils arrivent tout tremp&eacute;s, et
+alors, les vapeurs
+qui s'&eacute;l&egrave;vent de l'audience ressemblent &agrave; celles
+d'un marais.</p>
+<p>Un observateur qui se
+trouverait l&agrave; par hasard pourrait imaginer que
+c'est un temple &eacute;lev&eacute; au g&eacute;nie de la
+pauvret&eacute; r&acirc;p&eacute;e. Il n'y a pas un
+seul messager, pas un huissier qui porte un habit fait pour lui; il n'y
+a pas dans tout l'&eacute;tablissement un seul homme passablement frais
+et bien
+portant, si ce n'est un petit huissier aux cheveux blancs, &agrave; la
+figure
+rougeaude; et encore, comme une cerise &agrave; l'eau-de-vie mal
+conserv&eacute;e, il
+semble avoir &eacute;t&eacute; dess&eacute;ch&eacute; par un
+proc&eacute;d&eacute; artificiel dont il n'a pas le
+droit de tirer vanit&eacute;. Enfin les perruques des avocats
+eux-m&ecirc;mes sont
+mal poudr&eacute;es et mal fris&eacute;es.</p>
+<p>Mais, apr&egrave;s tout,
+les avou&eacute;s qui si&eacute;gent derri&egrave;re une vaste table
+toute
+nue, au-dessous des commissaires, sont encore la plus grande
+curiosit&eacute;
+de cet endroit. L'&eacute;tablissement professionnel du plus opulent de
+ces
+gentlemen consiste en un sac bleu,<a name="FNanchor_15_15"
+ id="FNanchor_15_15"></a><sup><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a></sup>
+et un jeune clerc ordinairement
+juif. Ils n'ont point de cabinet, mais ils traitent leurs affaires
+l&eacute;gales dans les tavernes, ou dans la cour des prisons o&ugrave;
+ils se rendent
+en foule et se disputent les chalands, &agrave; la mani&egrave;re des
+conducteurs
+d'omnibus. Ils ont une physionomie bouffie et moisie, et si on peut les
+soup&ccedil;onner de quelques vices, c'est principalement d'ivrognerie
+et de
+friponnerie. Leur r&eacute;sidence se trouve ordinairement dans un
+rayon d'un
+mille, autour de l'ob&eacute;lisque de <i>Saint George's Fields</i>.
+Leur tournure
+n'est pas engageante, et leurs mani&egrave;res sont <i>sui generis</i>.</p>
+<p>M. Salomon Pell, l'un des membres de cet illustre corps,
+&eacute;tait un homme
+gras, flasque et p&acirc;le. Son habit semblait tant&ocirc;t vert,
+tant&ocirc;t brun,
+suivant les reflets du jour, et &eacute;tait orn&eacute; d'un collet de
+velours, qui
+offrait la m&ecirc;me particularit&eacute;. Son front &eacute;tait
+&eacute;troit, sa face large, sa
+t&ecirc;te grosse, et, son nez tourn&eacute; tout d'un
+c&ocirc;t&eacute;, comme si la nature,
+indign&eacute;e des mauvais penchants qu'elle d&eacute;couvrait en lui
+&agrave; sa naissance,
+lui avait donn&eacute;, de col&egrave;re, une secousse dont il ne
+s'&eacute;tait jamais
+relev&eacute;. Au reste, comme M. Pell &eacute;tait replet et
+asthmatique, il
+respirait principalement par cet organe qui, de la sorte, rachetait
+peut-&ecirc;tre en utilit&eacute; ce qui lui manquait en beaut&eacute;.</p>
+<p>&laquo;Je suis s&ucirc;r de le tirer d'affaire, disait M. Pell.</p>
+<p>&#8212;Bien s&ucirc;r? demanda la personne &agrave; qui cette assurance
+&eacute;tait donn&eacute;e.</p>
+<p>&#8212;S&ucirc;r et certain, r&eacute;pliqua M. Pell. Mais, voyez-vous,
+s'il avait
+rencontr&eacute; quelque praticien irr&eacute;gulier je n'aurais pas
+r&eacute;pondu des
+cons&eacute;quences.</p>
+<p>&#8212;Ah! fit l'autre avec une bouche toute grande ouverte.</p>
+<p>&#8212;Non, je n'en aurais pas r&eacute;pondu,&raquo; r&eacute;p&eacute;ta
+M. Pell; et il pin&ccedil;a ses
+l&egrave;vres, fron&ccedil;a ses sourcils, et secoua sa t&ecirc;te
+myst&eacute;rieusement.</p>
+<p>Or, l'endroit o&ugrave; se tenait ce discours &eacute;tait la
+taverne qui se trouve
+juste en face de la Cour des insolvables; et la personne &agrave; qui
+il &eacute;tait
+adress&eacute; n'&eacute;tait autre que M. Weller, <i>senior</i>. Il
+&eacute;tait venu l&agrave; pour
+r&eacute;conforter un de ses amis dont la p&eacute;tition, pour
+&ecirc;tre renvoy&eacute; en
+qualit&eacute; de d&eacute;biteur honn&ecirc;tement insolvable, devait
+&ecirc;tre pr&eacute;sent&eacute;e ce
+jour-l&agrave; m&ecirc;me; et c'&eacute;tait &agrave; ce sujet que
+l'avou&eacute; exposait son opinion de
+la mani&egrave;re sus-&eacute;nonc&eacute;e.</p>
+<p>&laquo;Et George, o&ugrave; est-il?&raquo; demanda M. Weller.</p>
+<p>M. Pell ayant inclin&eacute; la t&ecirc;te dans la direction d'un
+arri&egrave;re-parloir, M.
+Weller s'y rendit imm&eacute;diatement, et fut salu&eacute; de la
+mani&egrave;re la plus
+chaleureuse et la plus flatteuse par une demi douzaine de ses
+confr&egrave;res.
+Le gentleman insolvable, qui avait contract&eacute; une passion
+sp&eacute;culative,
+mais imprudente, pour &eacute;tablir des relais de poste, avait l'air
+fort bien
+portant, et s'effor&ccedil;ait de calmer l'excitation de ses esprits
+avec des
+omettes et du <i>porter</i>.</p>
+<p>Le salut &eacute;chang&eacute; entre M. Weller et ses amis se borna
+strictement &agrave; la
+franc-ma&ccedil;onnerie du m&eacute;tier, c'est-&agrave;-dire au
+renversement du poignet
+droit, en agitant en m&ecirc;me temps le petit doigt en l'air. Nous
+avons
+connu autrefois deux fameux cochers (pauvres gar&ccedil;ons, ils sont
+morts
+maintenant!) qui &eacute;taient jumeaux, et entre lesquels existait
+l'attachement le plus sinc&egrave;re, le plus d&eacute;vou&eacute;e.
+Ils se croisaient,
+chaque jour, sur la route de Douvres, sans &eacute;changer jamais
+d'autre salut
+que celui que nous venons de d&eacute;crire; et cependant, quand l'un
+des deux
+mourut, l'autre tomba en langueur, et le suivit bient&ocirc;t
+apr&egrave;s.</p>
+<p>&laquo;Eh ben! George? dit M. Weller, en &ocirc;tant sa redingote et
+en s'asseyant
+avec sa gravit&eacute; accoutum&eacute;e. &laquo;Comment &ccedil;a
+marche-t-i'. Tout va-t-i' ben
+sur l'imp&eacute;riale; tout est-i' plein dans le coup&eacute;?</p>
+<p>&#8212;Tout va bien, vieux camarade, repartit le gentleman qui avait fait
+de
+mauvaises affaires.</p>
+<p>&#8212;La jument grise est-elle pass&eacute;e &agrave; quelqu'un?&raquo;
+demanda M. Weller avec
+anxi&eacute;t&eacute;. Georges fit un signe affirmatif.</p>
+<p>&#8212;Bon! c'est bien. On a eu soin des voitures aussi?</p>
+<p>&#8212;Consign&eacute;es dans un endroit s&ucirc;r, r&eacute;pliqua
+Georges, en arrachant la t&ecirc;te
+d'une demi-douzaine de crevettes, et en les avalant sans plus de
+c&eacute;r&eacute;monie.</p>
+<p>&#8212;Tr&egrave;s-bien, tr&egrave;s-bien; dit M. Weller. Faites toujours
+attention &agrave; la
+m&eacute;canique quand vous descendez un coteau. La feuille de route
+est-elle
+bien dress&eacute;e?&raquo;</p>
+<p>M. Pell devinant la pens&eacute;e de M. Weller, prit la parole et
+dit:
+&laquo;L'inventaire de l'actif et du passif est aussi clair et aussi
+satisfaisant que la plume et l'encre peuvent le rendre.&raquo;</p>
+<p>M. Weller fit un signe de t&ecirc;te qui impliquait son approbation
+de ces
+arrangements, et ensuite se tournant vers M. Pell, il lui dit, en
+montrant son ami Georges:</p>
+<p>&laquo;Quand est-ce que vous y &ocirc;tez sa couverture?</p>
+<p>&#8212;Eh?... Il est le troisi&egrave;me sur la liste des d&eacute;biteurs
+dont les
+cr&eacute;anciers refusent de reconna&icirc;tre l'insolvabilit&eacute;,
+et je pense que son
+tour arrivera dans une demi-heure. J'ai dit &agrave; mon clerc de venir
+me
+pr&eacute;venir quand il y aurait une chance.&raquo;</p>
+<p>M. Weller consid&eacute;ra l'avou&eacute; des pieds &agrave; la
+t&ecirc;te avec grande&raquo; admiration,
+et dit emphatiquement:</p>
+<p>&laquo;Qu'est-ce que vous voulez prendre, mossieu?</p>
+<p>&#8212;Mais, en v&eacute;rit&eacute;, vous &ecirc;tes bien.... Ma parole
+d'honneur, je n'ai pas
+l'habitude de.... Il est r&eacute;ellement de si bonne heure que.... Eh
+bien!
+Vous pouvez m'apporter pour trois pence de rhum, ma ch&egrave;re.&raquo;</p>
+<p>La demoiselle servante, qui avait anticip&eacute; la conclusion de
+ce discours,
+posa un verre devant Pell et se retira.</p>
+<p>&laquo;Gentlemen, dit M. Pell en regardant toute la compagnie, bonne
+chance &agrave;
+votre ami! Je n'aime pas &agrave; me vanter, gentlemen, ce n'est pas
+dans mes
+habitudes; pourtant je ne puis pas m'emp&ecirc;cher de dire que, si
+votre ami
+n'avait pas &eacute;t&eacute; assez heureux pour tomber dans des mains
+qui.... Mais je
+ne veux pas dire ce que j'allais dire.... Gentlemen, &agrave; vos
+sant&eacute;s!&raquo;</p>
+<p>Ayant vid&eacute; son verre en un clin d'&#339;il, M. Pell fit claquer
+ses l&egrave;vres
+et regarda avec complaisance le cercle des cochers, aux yeux desquels
+il
+passait &eacute;videmment pour une esp&egrave;ce d'oracle.</p>
+<p>&laquo;Voyons, reprit-il, qu'est-ce que je disais, gentlemen?</p>
+<p>&#8212;Vous observiez que vous n'en refuseriez pas un second verre, dit M.
+Weller avec une gravit&eacute; fac&eacute;tieuse.</p>
+<p>&#8212;Ha! ha! Pas mauvais, pas mauvais.... Un bon... bon.... &Agrave;
+cette
+&eacute;poque-ci de la matin&eacute;e, ce serait un peu.... Eh bien!
+vous attendez, ma
+ch&egrave;re.... Vous pouvez m'apporter la seconde &eacute;dition, s'il
+vous pla&icirc;t....
+Hem!&raquo;</p>
+<p>Ce dernier mot repr&eacute;sente une toux solennelle et pleine de
+dignit&eacute;, que
+M. Pell avait cru se devoir &agrave; lui-m&ecirc;me, en remarquant
+parmi ses
+auditeurs une ind&eacute;cente disposition &agrave; la gaiet&eacute;.</p>
+<p>&laquo;Gentlemen, reprit M. Pell, le d&eacute;funt lord chancelier
+m'aimait beaucoup.</p>
+<p>&#8212;Et c'&eacute;tait fort honorable pour lui, interrompit M. Weller.</p>
+<p>&#8212;&Eacute;coutez, &eacute;coutez! cria le client de l'homme
+d'affaires. Pourquoi pas?</p>
+<p>&#8212;Ah! oui; pourquoi pas, en v&eacute;rit&eacute;?
+r&eacute;p&eacute;ta un homme au visage
+tr&egrave;s-rouge, qui n'avait encore rien dit jusqu'alors, et qui
+avait tout &agrave;
+fait l'air de n'avoir rien &agrave; dire de plus. Pourquoi pas?&raquo;</p>
+<p>Un murmure d'assentiment circula dans la compagnie.</p>
+<p>&laquo;Je me rappelle, gentlemen, que, d&icirc;nant avec lui un
+certain jour... nous
+n'&eacute;tions que nous deux, mais tout &eacute;tait aussi splendide
+que si l'on
+avait attendu vingt personnes.... Le grand sceau &eacute;tait sur une
+&eacute;tag&egrave;re,
+&agrave; sa droite, et &agrave; sa gauche un homme en grande perruque
+et couvert d'une
+armure gardait la masse, avec un sabre nu et des bas de soie.... Ce qui
+se fait perp&eacute;tuellement, gentlemen, la nuit et le jour. Il me
+dit tout &agrave;
+coup: &laquo;Pell, dit-il, pas de fausse d&eacute;licatesse. Pell, vous
+&ecirc;tes un homme
+de talent; vous pouvez faire passer qui vous voulez &agrave; la Cour
+des
+insolvables. Votre pays doit &ecirc;tre fier de vous, Pell.&raquo; Ce
+sont l&agrave; ses
+propres paroles, &laquo;Mylord, lui dis-je, vous me flattez.&#8212;Pell,
+dit-il, si
+je vous flatte, je veux &ecirc;tre damn&eacute;!...&raquo;</p>
+<p>&#8212;A-t-il dit &ccedil;a? interrompit M. Weller.</p>
+<p>&#8212;Il l'a dit.</p>
+<p>&#8212;Eh bien! alors je dis que le parlement aurait d&ucirc; le mettre
+&agrave; l'amende
+pour avoir jur&eacute;, et si le chancelier avait &eacute;t&eacute; un
+pauv' diable, on l'y
+aurait mis.</p>
+<p>&#8212;Mais, mon cher monsieur, il connaissait ma discr&eacute;tion.... Il
+me disait
+cela en toute confiance.</p>
+<p>&#8212;Et quoi?</p>
+<p>&#8212;En toute confiance.</p>
+<p>&#8212;Ah! tr&egrave;s-bien, r&eacute;partit M. Weller apr&egrave;s un
+petit moment de r&eacute;flexion.
+S'il se damnait en toute confiance, &ccedil;a change la question.</p>
+<p>&#8212;N&eacute;cessairement la distinction est &eacute;vidente.</p>
+<p>&#8212;&Ccedil;a change la question enti&egrave;rement. Continuez,
+monsieur.</p>
+<p>&#8212;Non, je ne continuerai pas, reprit M. Pell d'une voix basse et
+s&eacute;rieuse. Vous m'avez rappel&eacute;, monsieur, que
+c'&eacute;tait une conversation
+priv&eacute;e.... priv&eacute;e et confidentielle, gentlemen.
+Gentlemen, je suis un
+homme de loi.... Il est possible que je sois fort estim&eacute; dans ma
+profession; il est possible que je ne le sois pas. Chacun peut le
+savoir; je n'en dis rien. On a d&eacute;j&agrave; fait dans cette
+chambre des
+observations injurieuses &agrave; la m&eacute;moire de mon noble ami.
+Vous
+m'excuserez, gentlemen, j'avais &eacute;t&eacute; imprudent.... Je sens
+que je n'ai
+pas le droit de parler de cette mati&egrave;re sans son consentement.
+Je vous
+remercie, monsieur, de m'en avoir fait souvenir.&raquo;</p>
+<p>M. Pell, ainsi d&eacute;gag&eacute;, fourra ses mains dans ses
+poches, fit r&eacute;sonner
+avec une d&eacute;termination terrible trois demi-pence qui s'y
+trouvaient, et
+fron&ccedil;a le sourcil en regardant autour de lui.</p>
+<p>Il venait &agrave; peine d'exprimer sa vertueuse r&eacute;solution,
+lorsque le galopin
+et le sac bleu, deux ins&eacute;parables compagnons, se
+pr&eacute;cipit&egrave;rent dans la
+chambre et dirent (ou du moins le galopin <i>dit</i>, car le sac bleu
+ne prit
+aucune part &agrave; cette annonce) que la cause allait passer &agrave;
+l'instant.
+Toute la compagnie se h&acirc;ta aussit&ocirc;t de traverser la rue et
+de faire le
+coup de poing pour p&eacute;n&eacute;trer dans la salle,
+c&eacute;r&eacute;monie pr&eacute;paratoire qui,
+dans les cas ordinaires, a &eacute;t&eacute; calcul&eacute;e durer de
+vingt-cinq &agrave; trente
+minutes.</p>
+<p>M. Weller, qui &eacute;tait puissant, se jeta tout d'abord au milieu
+de la
+foule dans l'esp&eacute;rance d'arriver, &agrave; la fin, dans quelque
+endroit qui lui
+conviendrait; mais le succ&egrave;s ne r&eacute;pondit pas
+enti&egrave;rement &agrave; son attente,
+et son chapeau, qu'il avait n&eacute;glig&eacute; d'&ocirc;ter, fut
+tout &agrave; coup enfonc&eacute; sur
+ses yeux par une personne invisible, dont il avait pesamment
+froiss&eacute; les
+orteils. Cet individu regretta apparemment son
+imp&eacute;tuosit&eacute;, car
+l'instant d'apr&egrave;s, murmurant une indistincte exclamation de
+surprise, il
+entra&icirc;na le gros homme dans la salle, et, avec de violents
+efforts, le
+d&eacute;barrassa de son chapeau.</p>
+<p>&laquo;Samivel!&raquo; s'&eacute;cria M. Weller, quand il lui fut
+possible de voir la
+lumi&egrave;re.</p>
+<p>Sam fit un signe de t&ecirc;te.</p>
+<p>&laquo;Tu es un fils bien affectionn&eacute;, bien soumis? Coiffer
+com' &ccedil;a ton p&egrave;re
+dans sa vieillesse!</p>
+<p>&#8212;Comment pouvais-je savoir que c'&eacute;tait vous? Est-ce que vous
+croyez que
+je peux vous reconna&icirc;tre au poids de votre pied?</p>
+<p>&#8212;Ha! c'est vrai, Samivel, repartit M. Weller imm&eacute;diatement
+amolli. Mais
+qu'est-ce que tu fais ici? Ton gouverneur ne peut rien gagner ici,
+Sammy. I' ne passeront pas le verdict, Sammy; i' ne l' passeront pas.
+Et
+M. Weller secouait la t&ecirc;te avec une gravit&eacute; toute
+judiciaire.</p>
+<p>&#8212;Quelle vieille caboche obstin&eacute;e! s'&eacute;cria Sam.
+Toujours avec les
+verdicts et les all&eacute;bis, et tout &ccedil;a. Qu'est-ce qui vous
+parle de
+verdicts?&raquo;</p>
+<p>M. Weller ne fit point de r&eacute;ponse, mais il secoua encore la
+t&ecirc;te avec
+une solennit&eacute; officielle.</p>
+<p>&laquo;Ne dandinez pas votre coloquinte comme &ccedil;a, si vous ne
+voulez pas la
+d&eacute;mancher tout &agrave; fait, poursuivit Sam avec impatience.
+Comportez-vous
+raisonnablement. J'ai &eacute;t&eacute; vous chercher hier soir au
+marquis de Granby.</p>
+<p>&#8212;As-tu vu la marquise de Granby? dit M. Weller avec un soupir.</p>
+<p>&#8212;Oui.</p>
+<p>&#8212;Quelle mine avait la pauvre femme?</p>
+<p>&#8212;Fort dr&ocirc;le. J'imagine qu'elle se d&eacute;t&eacute;riore
+graduellement avec le rhum
+et les autres m&eacute;decines de m&ecirc;me nature qu'elle
+s'administre.</p>
+<p>&#8212;Tu crois, Sammy? s'&eacute;cria M. Weller avec un vif
+int&eacute;r&ecirc;t.</p>
+<p>&#8212;Oui, bien s&ucirc;r.&raquo;</p>
+<p>M. Weller saisit la main de son fils, la serra, puis la laissa
+retomber;
+et durant cette action, sa contenance ne r&eacute;v&eacute;lait pas la
+crainte ni la
+douleur, mais refl&eacute;tait plut&ocirc;t la douce expression de
+l'esp&eacute;rance. Un
+rayon de r&eacute;signation et m&ecirc;me de contentement passa sur son
+visage,
+pendant qu'il disait:</p>
+<p>&laquo;Je ne suis pas tout &agrave; fait s&ucirc;r et certain de la
+chose, Sammy; je ne
+veux pas trop y compter de peur d'un d&eacute;sappointement
+subs&eacute;quent; mais il
+me semble, mon gar&ccedil;on, il me semble que le berger a gagn&eacute;
+une maladie de
+foie.</p>
+<p>&#8212;A-t-il mauvaise mine?</p>
+<p>&#8212;&Eacute;tonnamment p&acirc;le, except&eacute; son nez qu'est plus
+rouge que jamais. Son
+app&eacute;tit est m&eacute;diocre; mais il imbibe
+prodigieusement.&raquo;</p>
+<p>Pendant que M. Weller pronon&ccedil;ait ces derni&egrave;res
+paroles, quelques id&eacute;es
+associ&eacute;es avec le rhum passaient probablement dans son esprit,
+car son
+air devint triste et pensif; mais il se remit presque aussit&ocirc;t,
+ce qui
+fut attest&eacute; par tout un alphabet de clignements d'yeux, auxquels
+il
+n'avait coutume de se livrer que quand il &eacute;tait
+particuli&egrave;rement
+satisfait.</p>
+<p>&laquo;Allons, maintenant, arrivons &agrave; mon affaire, reprit
+Sam. Ouvrez-moi vos
+oreilles, et ne soufflez mot jusqu'&agrave; ce que j'aie fini.&raquo;</p>
+<p>Apr&egrave;s ce court exorde, Sam rapporta aussi succinctement qu'il
+le put la
+derni&egrave;re et m&eacute;morable conversation qu'il avait eue avec
+M. Pickwick.</p>
+<p>&laquo;Pauvre cr&eacute;ature! s'&eacute;cria M. Weller. Rester
+l&agrave; tout seul sans personne
+pour prendre son parti! &Ccedil;a ne se peut pas, Samivel; &ccedil;a ne
+se peut pas.</p>
+<p>&#8212;Parbleu! je savais &ccedil;a avant que de venir.</p>
+<p>&#8212;Ils le mangeraient tout cru, Sammy.&raquo; Sam t&eacute;moigna par
+un signe qu'il
+&eacute;tait de la m&ecirc;me opinion.</p>
+<p>&laquo;Et s'ils ne le d&eacute;vorent pas, il en sortira si bien
+plum&eacute; que ses
+propres amis ne le conna&icirc;tront pas. Un pigeon bard&eacute; n'es
+rien aupr&egrave;s,
+Sammy.&raquo;</p>
+<p>Sam r&eacute;p&eacute;ta le m&ecirc;me signe.</p>
+<p>&laquo;&Ccedil;a ne se doit pas, Samivel, continua M. Weller
+gravement.</p>
+<p>&#8212;&Ccedil;a ne sera pas, dit Sam.</p>
+<p>&#8212;Certainement non, poursuivit M. Weller.</p>
+<p>&#8212;Eh bien! reprit Sam, vous proph&eacute;tisez comme un
+v&eacute;ritable B&acirc;t-l'&acirc;ne,
+qui a un visage si rougeaud dans le livre &agrave; six pence.</p>
+<p>&#8212;Qu'est-ce qu'il &eacute;tait, Sammy?</p>
+<p>&#8212;&Ccedil;a ne vous fait rien; c'&eacute;tait pas un cocher;
+&ccedil;a doit vous suffire.</p>
+<p>&#8212;J'ai connu un palefrenier de ce nom l&agrave;, dit M. Weller en
+r&eacute;fl&eacute;chissant.</p>
+<p>&#8212;C'est pas lui; le mien &eacute;tait un proph&egrave;te.</p>
+<p>&#8212;Qu'est-ce que c'est qu'un proph&egrave;te? demanda M. Weller en
+regardant son
+fils d'un air s&eacute;v&egrave;re.</p>
+<p>&#8212;Eh bien! c'est un homme qui dit ce qui doit arriver.</p>
+<p>&#8212;Je voudrais bien le conna&icirc;tre, Sammy. Peut-&ecirc;tre qui
+pourrait me jeter
+un petit brin de lumi&egrave;re sur cette maladie de foie dont je te
+parlais
+tout &agrave; l'heure. Quoiqu'i' n'en soit, s'il est mort, et s'il n'a
+laiss&eacute;
+sa boutique &agrave; personne, voil&agrave; qu'est fini. Continue,
+Sammy, dit M.
+Weller avec un soupir.</p>
+<p>&#8212;Eh bien! reprit Sam, vous avez proph&eacute;tis&eacute; ce qui
+arrivera au
+gouverneur s'il reste tout seul. Voyez-vous quelques moyens d'avoir
+soin
+de lui?</p>
+<p>&#8212;Non, Sammy, non, r&eacute;pondit M. Weller d'un air pensif.</p>
+<p>&#8212;Pas de moyens du tout?</p>
+<p>&#8212;Non, pas un seul. &Agrave; moins.... Un rayon d'intelligence
+&eacute;claira la
+contenance de M. Weller. Il r&eacute;duisit sa voix au plus faible
+chuchottement, et, appliquant la bouche &agrave; l'oreille de sa
+prog&eacute;niture: &Agrave;
+moins de le faire sortir dans un matelas roul&eacute;, &agrave; l'insu
+du guichetier,
+ou de le d&eacute;guiser en vieille femme avec un voile vert.&raquo;</p>
+<p>Sam re&ccedil;ut ces deux suggestions avec un d&eacute;dain
+inattendu, et r&eacute;p&eacute;ta sur
+nouveaux frais sa question.</p>
+<p>&laquo;Non, dit le vieux gentleman. S'il ne veut pas que vous y
+restez, je ne
+vois pas de moyens du tout. C'est pas une grand' route, Sammy; c'est
+pas
+une grand' route.</p>
+<p>&#8212;Eh bien! alors, je vas vous dire ce qui en est. Je vous prierai de
+me
+pr&ecirc;ter vingt-cinq livres sterling.</p>
+<p>&#8212;Quel bien &ccedil;a fera-t-i &ccedil;a?</p>
+<p>&#8212;Vous inqui&eacute;tez pas. Peut-&ecirc;tre que vous me les
+redemanderez cinq
+minutes apr&egrave;s; peut-&ecirc;tre que je dirai que je ne veux pas
+les rendre, et
+que je ferai l'insolent. Et vous, vous &ecirc;tes capable de faire
+arr&ecirc;ter
+votre propre fils pour un peu d'argent. Vous &ecirc;tes capable de
+l'envoyer
+en prison, p&egrave;re d&eacute;natur&eacute;!&raquo;</p>
+<p>&Agrave; ces mots, le p&egrave;re et le fils
+&eacute;chang&egrave;rent un code complet de signes et
+de gestes t&eacute;l&eacute;graphiques, apr&egrave;s quoi M. Weller
+s'assit sur une pierre et
+se mit &agrave; rire si violemment qu'il en devint pourpre.</p>
+<p>&laquo;Quelle vieille face d'image! s'&eacute;cria Sam,
+indign&eacute; de cette perte de
+temps. Qu'est-ce que vous avez besoin de vous asseoir l&agrave; et de
+faire des
+grimaces comme le marteau d'une porte coch&egrave;re. Est-ce que nous
+n'avons
+pas autre chose &agrave; faire? O&ugrave; est la monnaie?</p>
+<p>&#8212;Dans le coffre, Sam, dans le coffre, dit M. Weller, en rendant
+&agrave; ses
+traits leur expression accoutum&eacute;e. Tiens mon chapeau, Sam.&raquo;</p>
+<p>D&eacute;barrass&eacute; de cet ornement, M. Weller tordit son corps
+tout d'un cot&eacute;,
+et, par un mouvement habile, parvint &agrave; insinuer sa main droite
+dans une
+poche immense, d'o&ugrave; il vint &agrave; bout d'extraire,
+apr&egrave;s bien des efforts et
+des soupirs, un portefeuille grand in-octavo, ferm&eacute; par une
+&eacute;norme
+courroie de cuir. Il tira de ce portefeuille une couple de
+m&egrave;ches de
+fouet, trois ou quatre boucles, un petit sac d'&eacute;chantillon
+d'avoine, et
+enfin un rouleau de bank-notes fort malpropres, parmi lesquelles il
+choisit la somme requise, qu'il tendit &agrave; Sam.</p>
+<p>&laquo;Et maintenant, Sammy, dit-il apr&egrave;s avoir
+r&eacute;int&eacute;gr&eacute; dans le portefeuille
+les m&egrave;ches, les boucles et le sac d'avoine, et apr&egrave;s
+avoir de nouveau
+d&eacute;pos&eacute; le portefeuille dans le fond de sa grande poche;
+maintenant,
+Sammy, je connais un gentleman qui va faire pour nous le reste de la
+besogne en moins de rien. C'est un supp&ocirc;t de la loi, Sammy, qu'a
+de la
+cervelle, jusqu'au bout des doigts comme les grenouilles; un ami de
+lord
+chancelier, celui qui n'aurait qu'un signe &agrave; faire pour te faire
+enfermer toute ta vie si i'voulait.</p>
+<p>&#8212;Halte-l&agrave;, interrompit Sam, pas de &ccedil;a.</p>
+<p>&#8212;Pas de quoi?</p>
+<p>&#8212;Pas de ces moyens inconstitutionnels. Apr&egrave;s le mouvement
+perp&eacute;tuel,
+les <i>ayez sa carcasse</i> est une des plus excellentes choses qu'on
+ait
+jamais invent&eacute;es. J'ai lu &ccedil;a dans les journaux
+tr&egrave;s-souvent.</p>
+<p>&#8212;Eh bien! qu'est-ce que &ccedil;a a affaire ici?</p>
+<p>&#8212;Voila; c'est que je veux favoriser l'invention et me faire mettre
+dedans de cette mani&egrave;re l&agrave;. Pas de manigances avec le
+chancelier; je
+n'aime pas &ccedil;a. Ce n'est peut-&ecirc;tre pas bien sain, pour ce
+qui est d'en
+ressortir.&raquo;</p>
+<p>D&eacute;f&eacute;rant sur ce point au sentiment de son fils, M.
+Weller alla retrouver
+M. Salomon Pell et lui communiqua son d&eacute;sir d'obtenir
+sur-le-champ une
+prise de corps pour la somme de vingt-cinq livres sterling et les
+frais,
+contre un certain Samuel Weller; la d&eacute;pense &agrave; ce
+n&eacute;cessaire devant &ecirc;tre
+pay&eacute;e d'avance &agrave; Salomon.</p>
+<p>L'homme d'affaires &eacute;tait de fort bonne humeur, car son client
+venait de
+recevoir sa d&eacute;charge. Il approuva hautement l'attachement de Sam
+pour
+son ma&icirc;tre, d&eacute;clara que cela lui rappelait fortement ses
+propres
+sentiments de d&eacute;vouement pour son ami, le chancelier, et mena
+sans d&eacute;lai
+M. Weller au Temple, pour y pr&ecirc;ter serment au sujet de la dette
+dont
+l'attestation venait d'&ecirc;tre dress&eacute;e sur place, par le
+petit clerc,
+assist&eacute; du sac bleu.</p>
+<p>Pendant ce temps Sam ayant &eacute;t&eacute; formellement
+pr&eacute;sent&eacute; au gentleman, qui
+venait d'&ecirc;tre lib&eacute;r&eacute; du poids de ses dettes, et
+&agrave; ses amis, comme le
+rejeton de M. Weller, de la Belle Sauvage, fut trait&eacute; avec une
+distinction marqu&eacute;e, et invit&eacute; &agrave; se r&eacute;galer
+avec eux en l'honneur de la
+circonstance, invitation qu'il accepta sans aucune esp&egrave;ce de
+difficult&eacute;.</p>
+<p>La gaiet&eacute; des gentlemen de cette classe est ordinairement
+d'un caract&egrave;re
+grave et tranquille; mais il s'agissait l&agrave; d'une
+r&eacute;jouissance toute
+particuli&egrave;re, et ils se rel&acirc;ch&egrave;rent, en proportion,
+de leur gravit&eacute;
+accoutum&eacute;e. Apr&egrave;s quelques toasts assez tumultueux, en
+l'honneur du chef
+des commissaires et de M. Salomon Pell, qui venait de d&eacute;ployer
+une
+habilet&eacute; si transcendante, un gentleman, au teint marbr&eacute;
+de rouge, qui
+avait pour cravate un ch&acirc;le bleu, proposa de chanter. La
+r&eacute;plique
+naturelle &eacute;tait que le gentleman au teint marbr&eacute;, qui
+d&eacute;sirait une
+chanson, la chant&acirc;t lui-m&ecirc;me; mais il s'y refusa fermement,
+et m&ecirc;me d'un
+air l&eacute;g&egrave;rement offens&eacute;: il s'ensuiv&icirc;t comme
+cela arrive assez souvent en
+pareil cas, un colloque aigre doux.</p>
+<p>&laquo;Gentlemen, dit le client de M. Pell, plut&ocirc;t que de
+d&eacute;truire l'harmonie
+de cette d&eacute;licieuse r&eacute;union, peut-&ecirc;tre que M.
+Samuel Weller voudra bien
+obliger la soci&eacute;t&eacute;.</p>
+<p>&#8212;R&eacute;ellement, gentlemen, dit Sam, je ne suis pas trop dans
+l'habitude de
+chanter sans instrument; mais faut tout faire pour une vie tranquille,
+comme dit le marin, quand il accepta la place de gardien du
+phare.&raquo;</p>
+<p>Apr&egrave;s ce l&eacute;ger pr&eacute;lude, M. Samuel Weller se
+lan&ccedil;a tout &agrave; coup dans
+l'admirable l&eacute;gende que nous prenons la libert&eacute;
+d'imprimer ci-dessous,
+car nous pensons qu'elle n'est pas g&eacute;n&eacute;ralement connue.
+Nous prions les
+lecteurs de vouloir bien remarquer les dissyllabes qui terminent le
+premier et le quatri&egrave;me vers, et qui, non-seulement permettent
+au
+chanteur de reprendre haleine un cet endroit, mais en outre favorisant
+singuli&egrave;rement le m&egrave;tre.</p>
+<div class="poem">
+<div style="text-align: center;"></div>
+<div style="font-weight: bold; text-align: center;" class="stanza"><span>ROMANCE.<br/>
+</span></div>
+<div class="stanza"><span><i>1er Couplet.</i><br/>
+</span></div>
+<div class="stanza"><span>Un beau jour le hardi Turpin, oh&eacute;!<br/>
+</span><span>Galoppait grand train sur sa jument noire.<br/>
+</span><span>V'l&agrave; qu'un bel &eacute;v&ecirc;que, en robe de
+moire,<br/>
+</span><span>Se prom'nait sur le grand chemin, oh&eacute;!<br/>
+</span><span>V'l&agrave; Turpin qui court apr&egrave;s le carosse,<br/>
+</span><span>Et qui met sa t&ecirc;t' tout enti&egrave;r' dedans;<br/>
+</span><span>Et l'&eacute;v&ecirc;qu' qui dit: &laquo;L' diable emport'
+ma crosse,<br/>
+</span><span>Si c' n'est pas Turpin qui m'fait voir ses dents!&raquo;<br/>
+</span></div>
+<div class="stanza"><span><i>Le ch&#339;ur.</i><br/>
+</span></div>
+<div class="stanza"><span>Et l'&eacute;vequ' qui dit: &laquo;L' diable
+emport' ma crosse,<br/>
+</span><span>Si c' n'est pas Turpin qui m' fait voir ses dents!&raquo;<br/>
+</span></div>
+<div class="stanza"><span><i>2e Couplet.</i><br/>
+</span></div>
+<div class="stanza"><span>Turpin dit: &laquo;Vous mang'rez c'mot
+l&agrave;, oh&eacute;!<br/>
+</span><span>Avec un' sauce, mon cher, d'balles de plomb.&raquo;<br/>
+</span><span>Alors i' tire un pistolet d'ar&ccedil;on<br/>
+</span><span>Et lui fait entrer dans la gorge, oh&eacute;!<br/>
+</span><span>Le cocher, qui n'aimait pas cett' rasade,<br/>
+</span><span>Fouett' ses ch'vaux et part au triple galop;<br/>
+</span><span>Mais Turpin lui met quatre ball' dans l' dos,<br/>
+</span><span>Et de s'arr&ecirc;ter ainsi le persuade.<br/>
+</span></div>
+<div class="stanza"><span><i>Le ch&#339;ur, d'un ton sarcastique.</i><br/>
+</span></div>
+<div class="stanza"><span>Mais Turpin lui met quatre ball' dans l' dos,<br/>
+</span><span>Et de s'arr&ecirc;ter ainsi le persuade.<br/>
+</span></div>
+</div>
+<p>&laquo;Je maintiens que cette chanson est personnelle &agrave; la
+profession, dit le
+gentleman au teint marbr&eacute;, en l'interrompant en cet endroit. Je
+demande
+le nom de ce cocher.</p>
+<p>&#8212;On n'a jamais pu le savoir, r&eacute;pliqua Sam; vu qu'il n'avait
+pas sa
+carte dans sa poche.</p>
+<p>&#8212;Je m'oppose &agrave; l'introduction de la politique, reprit le
+cocher au
+teint marbr&eacute;. Je remarque que dans la pr&eacute;sente compagnie
+cette chanson
+est politique, et, ce qu'est &agrave; peu pr&egrave;s la m&ecirc;me
+chose, qu'elle n'est pas
+vraie. Je dis que ce cocher ne s'est pas sauv&eacute;, mais qu'il est
+mort
+bravement comme un des plus grands z'h&eacute;ros, et je ne veux pas
+entendre
+dire le contraire.&raquo;</p>
+<p>Comme l'orateur parlait avec beaucoup d'&eacute;nergie et de
+d&eacute;cision, et comme
+les opinions de la compagnie paraissaient divis&eacute;es &agrave; ce
+sujet, on &eacute;tait
+menac&eacute; de nouvelles altercations, lorsque M. Weller et M. Pell
+arriv&egrave;rent, fort &agrave; propos.</p>
+<p>&laquo;Tout va bien, Sammy, dit M. Weller.</p>
+<p>&#8212;L'officier sera ici &agrave; quatre heures, ajouta M. Pell. Je
+suppose que
+vous ne vous enfuirez pas en attendant! ha! ha! ha!</p>
+<p>&#8212;Peut-&ecirc;tre que mon cruel papa se repentira d'ici l&agrave;?
+balbutia Sam, avec
+une grimace comique.</p>
+<p>&#8212;Non, ma foi, dit M. Weller.</p>
+<p>&#8212;Je vous en prie, continua Sam.</p>
+<p>&#8212;Pour rien au monde, r&eacute;torqua l'inexorable cr&eacute;ancier.</p>
+<p>&#8212;Je vous ferai des billets pour vous payer six pence par mois.</p>
+<p>&#8212;Je n'en veux pas.</p>
+<p>&#8212;Ha! ha! ha! tr&egrave;s-bon, tr&egrave;s-bon! s'&eacute;cria M.
+Salomon Pell, qui
+s'occupait de faire sa petite note des frais. C'est un incident fort
+amusant, en v&eacute;rit&eacute;.&#8212;Benjamin, copiez cela; et M. Pell
+recommen&ccedil;a &agrave;
+sourire, en faisant remarquer le total &agrave; M. Weller.</p>
+<p>&#8212;Merci, merci, dit l'homme de loi en prenant les grasses bank-notes
+que
+le vieux cocher tirait de son portefeuille. Trois livres dix shillings
+et une livre dix shillings font cinq livres sterling. Bien
+oblig&eacute;,
+monsieur Weller.... Votre fils est un jeune homme fort
+int&eacute;ressant. Tout
+&agrave; fait, monsieur, c'est un trait fort honorable de la part d'un
+jeune
+homme, tout &agrave; fait, ajouta M. Pell, en souriant fort
+gracieusement &agrave; la
+ronde, et en empochant son argent&raquo;.</p>
+<p>&#8212;Une fameuse farce, dit M. Weller, avec un gros rire, un
+v&eacute;ritable
+enfant prodige.</p>
+<p>&#8212;Prodigue, monsieur, enfant prodigue, sugg&eacute;ra doucement M.
+Pell.</p>
+<p>&#8212;Ne vous tourmentez pas, monsieur, r&eacute;pliqua M. Weller, avec
+dignit&eacute;. Je
+sais l'heure qu'il est, monsieur. Quand je ne la saurai pas, je vous la
+demanderai, monsieur.&raquo;</p>
+<p>Lorsque l'officier arriva, Sam s'&eacute;tait rendu si populaire,
+que les
+gentlemen r&eacute;unis &agrave; la taverne se
+d&eacute;termin&egrave;rent &agrave; le conduire, en corps,
+&agrave; la prison. Ils se mirent donc en route; le demandeur et le
+d&eacute;fendeur
+marchaient bras dessus bras dessous: l'officier en t&ecirc;te et huit
+puissants cochers formaient l'arri&egrave;re-garde. Apr&egrave;s
+s'&ecirc;tre arr&ecirc;t&eacute;s au
+caf&eacute; de <i>Sergeant's Inn</i> pour se rafra&icirc;chir et pour
+terminer tous les
+arrangements l&eacute;gaux, la procession se remit en marche.</p>
+<p>Une l&eacute;g&egrave;re commotion fut excit&eacute;e dans
+Fleet-Street par l'humeur
+plaisante des huit gentlemen de l'arri&egrave;re-garde, qui
+persistaient &agrave;
+marcher quatre de front. On d&eacute;cida qu'il &eacute;tait
+n&eacute;cessaire de laisser en
+arri&egrave;re le gentleman gr&ecirc;l&eacute; pour boxer avec un
+commissionnaire, et il fut
+convenu que ses amis le prendraient au retour. Au reste ces
+l&eacute;gers
+incidents furent les seuls qui arriv&egrave;rent pendant la route.
+Quand on fut
+parvenu devant la prison, la cavalcade sous la direction du demandeur,
+poussa trois effroyables acclamations pour le d&eacute;fendeur, et ne
+le quitta
+que lorsqu'il eut plusieurs fois secou&eacute; la main de chacun de ses
+membres.</p>
+<p>Sam ayant &eacute;t&eacute; formellement remis entre les mains du
+gouverneur de la
+flotte, &agrave; l'immense surprise de Roker et du flegmatique Neddy
+lui-m&ecirc;me,
+entra sur-le-champ dans la prison, marcha droit &agrave; la chambre de
+son
+ma&icirc;tre, et frappa &agrave; la porte.</p>
+<p>&laquo;Entrez, dit M. Pickwick.&raquo;</p>
+<p>Sam parut, &ocirc;ta son chapeau, et sourit.</p>
+<p>&laquo;Ah! Sam, mon bon gar&ccedil;on! dit M. Pickwick,
+&eacute;videmment charm&eacute; de revoir
+son humble ami; je n'avais pas l'intention de vous blesser hier par ce
+que je vous ai dit, mon fid&egrave;le serviteur. Posez votre chapeau,
+Sam, et
+laissez-moi vous expliquer un peu plus longuement mes id&eacute;es.</p>
+<p>&#8212;&Ccedil;a ne peut-il pas attendre &agrave; tout &agrave; l'heure,
+monsieur?</p>
+<p>&#8212;Oui, certainement. Mais pourquoi pas maintenant?</p>
+<p>&#8212;J'aimerais mieux tout &agrave; l'heure, monsieur.</p>
+<p>&#8212;Pourquoi donc?</p>
+<p>&#8212;Parce que..., dit Sam en h&eacute;sitant.</p>
+<p>&#8212;Parce que quoi? reprit M. Pickwick, alarm&eacute; par les
+mani&egrave;res de son
+domestiqua. Parlez clairement, Sam.</p>
+<p>&#8212;Parce que... j'ai une petite affaire qu'il faut que je fasse.</p>
+<p>&#8212;Quelle affaire? demanda M. Pickwick, surpris de l'air confus de Sam.</p>
+<p>&#8212;Rien de bien cons&eacute;quent, monsieur.</p>
+<p>&#8212;Ah! dans ce cas, dit M. Pickwick en souriant, vous pouvez
+m'entendre
+d'abord.</p>
+<p>&#8212;J'imagine que je terminerai d'abord mon affaire,&raquo;
+r&eacute;pliqua Sam, en
+h&eacute;sitant encore.</p>
+<p>M. Pickwick eut l'air surpris, mais ne r&eacute;pondit pas.</p>
+<p>&laquo;Le fait est, dit Sam, en s'arr&ecirc;tant court.</p>
+<p>&#8212;Eh bien? reprit M. Pickwick, parlez donc.</p>
+<p>&#8212;Eh bien! le fait est, r&eacute;pliqua Sam avec un effort
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, le fait
+est que je ferais peut-&ecirc;tre mieux de voir apr&egrave;s mon lit.</p>
+<p>&#8212;Votre lit! s'&eacute;cria M. Pickwick, plein d'&eacute;tonnement.</p>
+<p>&#8212;Oui, mon lit, monsieur; je suis prisonnier; j'ai &eacute;t&eacute;
+arr&ecirc;t&eacute; cette
+apr&egrave;s-midi, pour dettes.</p>
+<p>&#8212;Arr&ecirc;t&eacute; pour dettes! s'&eacute;cria M. Pickwick, en se
+laissant tomber sur une
+chaise.</p>
+<p>&#8212;Oui, monsieur, pour dettes, et l'homme qui m'a mis ici ne m'en
+laissera jamais sortir, tant que vous y serez vous-m&ecirc;me.</p>
+<p>&#8212;Que me dites vous donc l&agrave;!&raquo;</p>
+<p>&#8212;Ce que je dis, monsieur, je suis prisonnier, quand &ccedil;a
+devrait durer
+quarante ans! et j'en suis fort content encore; et si vous aviez
+&eacute;t&eacute;
+dans Sewgate, &ccedil;'aurait &eacute;t&eacute; la m&ecirc;me chose!
+maintenant le gros mot est
+l&acirc;ch&eacute;, sapristi! c'est une affaire finie!&raquo;</p>
+<p>En pronon&ccedil;ant ces mots, qu'il r&eacute;p&eacute;ta plusieurs
+fois avec grande
+violence, Sam aplatit son chapeau sur la terre, dans un &eacute;tat
+d'excitation fort extraordinaire chez lui; puis ensuite, croisant ses
+bras, il regarda son ma&icirc;tre en face et avec fermet&eacute;.</p>
+<div class="footnotes">
+<p><br/>
+<span style="font-weight: bold;">NOTES:</span></p>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a
+ href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> Les avocats
+anglais portent leurs dossiers dans un sac de
+serge bleue.<br/>
+</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;"/>
+<p><br/>
+</p>
+</div>
+</div>
+<h2><a name="CHAPITRE_XV" id="CHAPITRE_XV">CHAPITRE XV.</a></h2>
+<h3>O&ugrave; l'on apprend
+diverses petites aventures arriv&eacute;es dans la prison,
+ainsi que la conduite myst&eacute;rieuse de M. Winkle; et o&ugrave;
+l'on voit comment
+le pauvre prisonnier de la chancellerie fut enfin rel&acirc;ch&eacute;.</h3>
+<p>M. Pickwick &eacute;tait trop
+vivement touch&eacute; par l'in&eacute;branlable attachement de
+son domestique, pour pouvoir lui t&eacute;moigner quelque
+m&eacute;contentement de la
+pr&eacute;cipitation avec laquelle il s'&eacute;tait fait
+incarc&eacute;rer, pour une p&eacute;riode
+ind&eacute;finie. La seule chose sur laquelle il persista &agrave;
+demander une
+explication, c'&eacute;tait le nom du cr&eacute;ancier de Sam; mais
+celui-ci pers&eacute;v&eacute;ra
+&eacute;galement &agrave; ne point le dire.</p>
+<p>&laquo;&Ccedil;a ne servirait
+de rien, monsieur, r&eacute;p&eacute;tait-il constamment. C'est une
+cr&eacute;ature malicieuse, rancuni&egrave;re, avaricieuse,
+vindicative, avec un c&#339;ur
+qu'il n'y a pas moyen de toucher, comme observait le vertueux vicaire
+au
+gentleman hydropique, qui aimait mieux laisser son bien &agrave; sa
+femme, que
+de b&acirc;tir une chapelle avec.</p>
+<p>&#8212;En v&eacute;rit&eacute;,
+Sam, la somme est si petite qu'il serait fort ais&eacute; de la
+payer; et puisque je me suis d&eacute;cid&eacute; &agrave; vous garder
+avec moi, vous devriez
+faire attention que vous me seriez beaucoup plus utile si vous pouviez
+aller au dehors.</p>
+<p>&#8212;Je vous suis bien
+oblig&eacute;, monsieur, mais je ne voudrais pas.</p>
+<p>&#8212;Qu'est-ce que vous ne
+voudriez pas, Sam?</p>
+<p>&#8212;Je ne voudrais pas
+m'abaisser &agrave; demander une faveur &agrave; cet ennemi sans
+piti&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Mais ce n'est pas lui
+demander une faveur que de lui offrir son
+argent.</p>
+<p>&#8212;Je vous demande pardon,
+monsieur, ce serait une grande faveur de le
+payer, et il n'en m&eacute;rite pas. Voil&agrave; l'histoire,
+monsieur.&raquo;</p>
+<p>En cet endroit, M. Pickwick
+frottant son nez avec un air de vexation,
+Sam jugea qu'il &eacute;tait prudent de changer de th&egrave;me.
+&laquo;Monsieur, dit-il, je
+prends ma d&eacute;termination par principe, comme vous prenez la
+v&ocirc;tre, ce qui
+me rappelle l'histoire de l'homme qui s'est tu&eacute; par principe.
+Vous le
+savez n&eacute;cessairement, monsieur!&raquo; Ici Sam s'arr&ecirc;ta de
+parler, et du coin
+de l'&#339;il gauche jeta &agrave; son ma&icirc;tre un regard comique.</p>
+<p>&laquo;Il n'y a pas de
+n&eacute;cessit&eacute; l&agrave;-dedans, Sam, dit M. Pickwick, en se
+laissant aller graduellement &agrave; sourire, malgr&eacute; le
+d&eacute;plaisir que lui
+avait caus&eacute; l'obstination de Sam. La renomm&eacute;e du
+gentleman en question
+n'est jamais venue &agrave; mes oreilles.</p>
+<p>&#8212;Jamais, monsieur? Vous
+m'&eacute;tonnez, monsieur; il &eacute;tait employ&eacute; dans les
+bureaux du gouvernement.</p>
+<p>&#8212;Ah! vraiment?</p>
+<p>&#8212;Oui, monsieur; et
+c'&eacute;tait un gentleman fort agr&eacute;able encore; un de
+l'esp&egrave;ce soigneuse et m&eacute;thodique, qui fourrent leurs
+pieds dans leurs
+claques, quand il fait humide, et qui n'ont jamais d'autre ami
+pr&egrave;s de
+leur c&#339;ur qu'une peau de li&egrave;vre. Il faisait des &eacute;conomies
+par principe;
+mettait une chemise blanche tous les jours, par principe; ne parlait
+jamais &agrave; aucun de ses parents, par principe, de peur qu'ils ne
+lui
+empruntassent de l'argent; enfin c'&eacute;tait r&eacute;ellement un
+caract&egrave;re tout &agrave;
+fait agr&eacute;able. Il faisait couper ses cheveux tous les quinze
+jours, par
+principe, et s'abonnait chez son tailleur, suivant le principe
+&eacute;conomique: trois v&ecirc;tements par an, et renvoyer les
+anciens. Comme
+c'&eacute;tait un gentleman tr&egrave;s r&eacute;gulier, il
+d&icirc;nait tous les jours au m&ecirc;me
+endroit, &agrave; trente-trois pence par t&ecirc;te, et il en prenait
+joliment pour
+ses trente-trois pence. L'h&ocirc;te le disait bien ensuite, en versant
+de
+grosses larmes, sans parler de la mani&egrave;re dont il attisait le
+feu dans
+l'hiver, ce qui &eacute;tait une perte s&egrave;che de quatre pence et
+demi par jour,
+outre la vexation de le voir faire. Avec &ccedil;a il &eacute;tait si
+long &agrave; lire les
+journaux: &laquo;Le <i>Morning-Post</i> apr&egrave;s le
+gentleman,&raquo; disait-il tous les
+jours en arrivant. &laquo;Voyez pour le <i>Times</i>, Thomas.
+Apportez-moi le
+<i>Morning-Herald</i>, quand il sera libre. &laquo;N'oubliez pas de
+demander le
+<i>Chronicle</i>, et donnez-moi l'<i>Advertiser</i>.&raquo; Alors il
+appliquait ses yeux
+sur l'horloge, et il sortait un quart de minute, juste avant le temps,
+pour enlever le papier du soir au gamin qui l'apportait, et puis il se
+mettait &agrave; le lire avec tant d'int&eacute;r&ecirc;t et de
+pers&eacute;v&eacute;rance, qu'il
+r&eacute;duisait les autres habitu&eacute;s au d&eacute;sespoir et
+&agrave; la rage, surtout un
+petit vieux tr&egrave;s col&egrave;re, que le gar&ccedil;on
+&eacute;tait toujours oblig&eacute; de
+surveiller de pr&egrave;s, dans ces moments-l&agrave;, de peur qu'il ne
+se porta &agrave;
+quelque exc&egrave;s avec le couteau &agrave; d&eacute;couper. Eh bien!
+monsieur, il restait
+l&agrave;, occupant la meilleure place, pendant trois heures, et ne
+prenant
+jamais rien apr&egrave;s son d&icirc;ner qu'un petit somme; et ensuite,
+il s'en
+allait au caf&eacute; &agrave; c&ocirc;t&eacute;, et il avalait une
+petite tasse de caf&eacute; et quatre
+<i>crumpets</i><a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><sup><a
+ href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a></sup>; apr&egrave;s
+quoi il
+rentrait &agrave; Kensington et se mettait au
+lit. Une nuit il se trouve mal. Le docteur vient dans un coup&eacute;
+vert,
+avec une esp&egrave;ce de marchepied &agrave; la Robinson
+Cruso&eacute;, qu'il pouvait
+baisser et relever apr&egrave;s lui quand il voulait, pour que le
+cocher ne
+soit pas oblig&eacute; de descendre, et ne laisse pas voir au public
+qu'il n'a
+qu'un habit de livr&eacute;e et pas de culottes pareilles. Bien.
+&laquo;Qu'est-ce que
+vous avez? dit le docteur.&#8212;&Ccedil;a va tr&egrave;s-mal, dit le
+patient.&#8212;Qu'est-ce
+que vous avez mang&eacute;? dit le docteur.&#8212;Du veau r&ocirc;ti, dit le
+patient.&#8212;Quelle est la derni&egrave;re chose que vous avez
+d&eacute;vor&eacute;? dit le
+docteur.&#8212;Des <i>crumpets</i>, dit le patient.&#8212;C'est &ccedil;a, dit le
+docteur. Je
+vas vous envoyer une bo&icirc;te de pilules sur-le-champ, et n'en
+prenez plus,
+dit-il.&#8212;Plus de quoi, dit le patient? des pilules?&#8212;Non pas, des
+<i>crumpets</i>, dit le docteur.&#8212;Pourquoi? dit le patient en se levant
+sur
+son s&eacute;ant. J'en mange quatre tous les soirs depuis quinze ans,
+par
+principe.&#8212;Vous ferez bien d'y renoncer, par principe, dit le
+docteur.&#8212;C'est un g&acirc;teau tr&egrave;s-sain, monsieur dit le
+patient.&#8212;C'est un
+g&acirc;teau tr&egrave;s-malsain, dit le docteur avec
+col&egrave;re.&#8212;Mais &ccedil;a revient si bon
+march&eacute;, dit le patient en baissant un peu la voix, et &ccedil;a
+remplit si bien
+l'estomac pour le prix.&#8212;C'est trop cher pour vous, n'importe &agrave;
+quel
+prix, dit le docteur. Trop cher, quand on vous payerait pour en manger.
+Quatre crumpets par soir&eacute;e! dit-il: &ccedil;a ferait votre
+affaire en six
+mois.&raquo; Le patient le regarda en face, pendant quelque temps, et
+&agrave; la
+fin, il lui dit, apr&egrave;s avoir bien rumin&eacute;:
+&laquo;&Ecirc;tes-vous s&ucirc;r de &ccedil;a,
+monsieur?&#8212;J'en mettrais ma r&eacute;putation au feu, dit le
+docteur.&#8212;Combien
+pensez-vous qu'il en faudrait pour me tuer, en une fois? dit le
+patient.&#8212;Je ne sais pas, dit le docteur.&#8212;Pensez-vous que si j'en
+mangeais pour trois francs, &ccedil;a me tuerait? dit le patient.&#8212;C'est
+possible, dit le docteur.&#8212;Pour trois francs soixante-quinze, &ccedil;a
+ne me
+manquerait pas, je suppose? dit le patient.&#8212;Certainement, dit le
+docteur.&#8212;Tr&egrave;s-bien, dit le patient. Bonsoir.&raquo; Le lendemain
+il se l&egrave;ve,
+fait allumer son feu, envoie chercher pour trois francs soixante-quinze
+de <i>crumpets</i>, les fait r&ocirc;tir toutes, les mange et se
+br&ucirc;le la cervelle.</p>
+<p>&#8212;Eh pourquoi fit-il cela? demanda brusquement M. Pickwick,
+affect&eacute; au
+plus haut point, par le d&eacute;no&ucirc;ment tragique de la narration.</p>
+<p>&#8212;Pourquoi, monsieur? pour prouver son grand principe, que les
+<i>crumpets</i> sont une nourriture saine, et pour faire voir qu'il ne
+voulait se laisser mener par personne.&raquo;</p>
+<p>C'est par de tels artifices oratoires que Sam &eacute;luda les
+questions de son
+ma&icirc;tre, pendant le premier soir de sa r&eacute;sidence &agrave;
+la flotte. &Agrave; la fin,
+voyant que toute remontrance &eacute;tait inutile M. Pickwick
+consentit,
+quoiqu'avec regret, &agrave; ce qu'il se loge&acirc;t, &agrave; tant la
+semaine, chez un
+savetier chauve qui occupait une petite chambre dans l'une des galeries
+sup&eacute;rieures. Sam porta dans cet humble appartement, un matelas,
+une
+couverture et des draps lou&eacute;s &agrave; M. Roker, et lorsqu'il
+s'&eacute;tendit sur ce
+lit improvis&eacute;, il y &eacute;tait aussi &agrave; son aise que
+s'il avait &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute; dans
+la prison, et que toute sa famille y e&ucirc;t
+v&eacute;g&eacute;t&eacute; depuis trois
+g&eacute;n&eacute;rations.</p>
+<p>&laquo;Fumez-vous toujours apr&egrave;s que vous &ecirc;tes
+couch&eacute;, vieux coq? demanda Sam
+&agrave; son h&ocirc;te, lorsque l'un et l'autre se furent
+plac&eacute;s horizontalement
+pour la nuit.</p>
+<p>&#8212;Oui, toujours, jeune cochinchinois, r&eacute;pondit le savetier.</p>
+<p>&#8212;Voulez-vous me permettre de vous demander pourquoi vous faites
+votre
+lit sous la table?</p>
+<p>&#8212;Parce que j'ai toujours &eacute;t&eacute; z'habitu&eacute; &agrave;
+un baldaquin, avant de venir
+ici, et je trouve que la table fait juste le m&ecirc;me effet.</p>
+<p>&#8212;Vous avez un fameux caract&egrave;re, monsieur<a
+ name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><sup><a
+ href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a></sup>, dit Sam.</p>
+<p>&#8212;Je n'en sais rien, r&eacute;pondit le savetier, en secouant la
+t&ecirc;te; mais si
+vous voulez en trouver un bon, je crains que vous n'ayez de la peine
+dans cet &eacute;tablissement ici.&raquo;</p>
+<p>Pendant ce dialogue, Sam &eacute;tait &eacute;tendu sur son matelas,
+&agrave; une extr&eacute;mit&eacute;
+de la chambre, et le savetier sur le sien, &agrave; l'autre
+extr&eacute;mit&eacute;.
+L'appartement &eacute;tait illumin&eacute; par la lumi&egrave;re d'une
+chandelle, et par la
+pipe du savetier qui luisait sous la table comme un charbon ardent.
+Toute courte qu'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; cette conversation, elle
+avait singuli&egrave;rement
+pr&eacute;dispos&eacute; Sam en faveur de son h&ocirc;te. En
+cons&eacute;quence il se souleva sur
+son coude, et se mit &agrave; l'examiner plus soigneusement qu'il
+n'avait eu
+jusqu'alors le temps, ou l'envie de le faire.</p>
+<p>C'&eacute;tait un homme bl&ecirc;me, tous les savetiers le sont. Il
+avait une barbe
+rude et h&eacute;riss&eacute;e, tous les savetiers l'ont ainsi; son
+visage &eacute;tait un
+dr&ocirc;le de chef-d'&#339;uvre, tout contourn&eacute;, tout raboteux, mais
+o&ugrave; r&eacute;gnait
+un air de bonne humeur, et dont les yeux devaient avoir eu une fort
+joyeuse expression, car ils jetaient encore des &eacute;tincelles. Le
+savetier
+avait soixante ans d'&acirc;ge, et Dieu sait combien de prison, de
+sorte qu'il
+&eacute;tait assez singulier de d&eacute;couvrir encore en lui quelque
+chose qui
+approch&acirc;t de la gaiet&eacute;. C'&eacute;tait un petit homme; et
+comme il &eacute;tait repli&eacute;
+dans son lit, il paraissait &agrave; peu pr&egrave;s aussi long qu'il
+aurait d&ucirc;
+l'&ecirc;tre, s'il n'avait point eu de jambes. Il tenait dans sa bouche
+une
+grosse pipe rouge, et, tout en fumant, il envisageait la chandelle avec
+une b&eacute;atitude v&eacute;ritablement digne d'envie.</p>
+<p>&laquo;Y a-t-il longtemps que vous &ecirc;tes ici? lui demanda Sam,
+apr&egrave;s un silence
+de quelques minutes.</p>
+<p>&#8212;Douze ans, r&eacute;pondit le savetier en mordant, pour parler, le
+bout de sa
+pipe.</p>
+<p>&#8212;Pour m&eacute;pris envers la cour de chancellerie?&raquo; demanda
+Sam.</p>
+<p>Le savetier fit un signe affirmatif.</p>
+<p>&laquo;Eh bien! alors, reprit Sam avec m&eacute;contentement,
+pourquoi vous
+embourbez-vous dans votre obstination, &agrave; user votre
+pr&eacute;cieuse vie ici,
+dans cette grande fondri&egrave;re? Pourquoi ne c&eacute;dez-vous pas,
+et ne
+dites-vous pas au chancelier que vous &ecirc;tes f&acirc;ch&eacute;
+d'avoir manqu&eacute; de
+respect &agrave; la cour, et que vous ne le ferez plus?&raquo;</p>
+<p>Le savetier mit sa pipe dans le coin de sa bouche, pour sourire, et
+la
+ramena ensuite &agrave; sa place, mais ne r&eacute;pondit rien.</p>
+<p>&laquo;Pourquoi? reprit Sam avec plus de force.</p>
+<p>&#8212;Ah! dit le savetier, vous n'entendez pas bien ces
+affaires-l&agrave;. Voyons,
+qu'est-ce que vous supposez qui m'a ruin&eacute;?</p>
+<p>&#8212;Eh!... fit Sam, en mouchant la chandelle, je suppose que vous avez
+fait des dettes pour commencer?</p>
+<p>&#8212;Je n'ai jamais d&ucirc; un liard; devinez encore.</p>
+<p>&#8212;Eh bien! peut-&ecirc;tre que vous avez achet&eacute; des maisons,
+ce qui veut dire
+devenir fou en langage poli; ou bien que vous vous &ecirc;tes mis
+&agrave; b&acirc;tir, ce
+qu'on appelle &ecirc;tre incurable, en langage m&eacute;dical.&raquo;</p>
+<p>Le savetier secoua la t&ecirc;te et dit: &laquo;Essayez encore.</p>
+<p>&#8212;J'esp&egrave;re que vous ne vous &ecirc;tes pas amus&eacute;
+&agrave; plaider? poursuivit Sam,
+d'un air soup&ccedil;onneux.</p>
+<p>&#8212;C'est pas dans mes m&#339;urs. Le fait est que j'ai &eacute;t&eacute;
+ruin&eacute; pour avoir
+fait un h&eacute;ritage.</p>
+<p>&#8212;Allons! allons! &ccedil;a ne prendra pas. Je voudrais bien avoir un
+riche
+ennemi qui tramerait ma destruction de cette mani&egrave;re-l&agrave;.
+Je me
+laisserais faire.</p>
+<p>&#8212;Ah! j'&eacute;tais s&ucirc;r que vous ne me croiriez pas, dit le
+savetier, en
+fumant sa pipe avec une r&eacute;signation philosophique. J'en ferais
+autant &agrave;
+votre place. C'est pourtant vrai malgr&eacute; &ccedil;a.</p>
+<p>&#8212;Comment &ccedil;a se peut-il? demanda Sam, d&eacute;j&agrave;
+&agrave; moiti&eacute; convaincu par l'air
+tranquille du savetier.</p>
+<p>&#8212;Voil&agrave; comment. Un vieux gentleman, pour qui je travaillais
+dans la
+province, et dont j'avais &eacute;pous&eacute; une parente (elle est
+morte, gr&acirc;ce &agrave;
+Dieu! puisse-t-il la b&eacute;nir!) eut une attaque et s'en alla.</p>
+<p>&#8212;O&ugrave;? demanda Sam qui, apr&egrave;s les nombreux
+&eacute;v&eacute;nements de la soir&eacute;e, &eacute;tait
+un peu endormi.</p>
+<p>&#8212;Est-ce que je puis savoir &ccedil;a? r&eacute;pondit le savetier,
+en parlant &agrave;
+travers son nez, pour mieux jouir de sa pipe. Il mourut.</p>
+<p>&#8212;Ah! bien! Et ensuite?</p>
+<p>&#8212;Ensuite, il laissa cinq mille livres sterling.</p>
+<p>&#8212;C'&eacute;tait bien distingu&eacute; de sa part.</p>
+<p>&#8212;Il me laissa mille livres &agrave; moi, parce que j'avais
+&eacute;pous&eacute; une de ses
+parentes, voyez-vous.</p>
+<p>&#8212;Tr&egrave;s-bien, murmura Sam.</p>
+<p>&#8212;Et &eacute;tant entour&eacute; d'un grand nombre de ni&egrave;ces
+et de neveux, qui &eacute;taient
+toujours &agrave; se disputer, il me fit son ex&eacute;cuteur et me
+chargea de diviser
+le reste entre eux, comme fid&eacute;i-commissaire.</p>
+<p>&#8212;Qu'est-ce que vous entendez par-l&agrave;, demanda Sam, en se
+r&eacute;veillant un
+peu. Si ce n'est pas de l'argent comptant, &agrave; quoi &ccedil;a
+sert-il?</p>
+<p>&#8212;C'est un terme de loi qui veut dire qu'il avait confiance en moi.</p>
+<p>&#8212;Je ne crois pas &ccedil;a, r&eacute;partit Sam en hochant la
+t&ecirc;te; il n'y a gu&egrave;re de
+confiance dans cette boutique-l&agrave;. Mais c'est &eacute;gal;
+marchez.</p>
+<p>&#8212;Pour lors, dit le savetier; comme j'allais faire enregistrer le
+testament, les ni&egrave;ces et les neveux, qui &eacute;taient furieux
+de ne pas avoir
+tout l'argent, s'y opposent par un <i>caveat</i>.</p>
+<p>&#8212;Qu'est-ce que c'est que &ccedil;a?</p>
+<p>&#8212;Un instrument l&eacute;gal. Comme qui dirait: halte-l&agrave;!</p>
+<p>&#8212;Je vois; un parent du <i>ayez sa carcasse</i>. Ensuite?</p>
+<p>&#8212;Ensuite, voyant qu'ils ne pouvaient pas s'entendre entre eux sur
+l'ex&eacute;cution du testament, ils retirent le <i>caveat</i> et je
+paye tous les
+legs. &Agrave; peine si j'avais fait tout cela, quand voil&agrave; un
+neveu qui
+demande l'annulation du testament. L'affaire se plaide quelques mois
+apr&egrave;s devant un vieux gentleman sourd, dans une petite chambre
+&agrave; c&ocirc;t&eacute; du
+cimeti&egrave;re de Saint-Paul; et apr&egrave;s que quatre avocats ont
+pass&eacute; chacun
+une journ&eacute;e &agrave; embrouiller l'affaire, il passe une semaine
+ou deux &agrave;
+r&eacute;fl&eacute;chir sur les pi&egrave;ces qui faisaient six gros
+volumes, et il donne son
+jugement comme quoi le testateur n'avait pas le cerveau bien solide, et
+comme quoi je dois payer de nouveau tout l'argent, avec tous les frais.
+J'en appelle. L'affaire vient devant trois ou quatre gentlemen
+tr&egrave;s-endormis, qui l'avaient d&eacute;j&agrave; entendue dans
+l'autre cour, o&ugrave; ils
+sont des avocats sans cause. La seule diff&eacute;rence, c'est que dans
+l'autre
+cour on les appelait les d&eacute;l&eacute;gu&eacute;s, et que dans
+cette cour-ci, on les
+appelle docteurs: t&acirc;chez de comprendre &ccedil;a. Bien: ils
+confirment
+tr&egrave;s-respectueusement la d&eacute;cision du vieux gentleman
+sourd. Mon homme de
+loi avait eu depuis longtemps tout mon argent, tellement qu'entre le
+principal, comme ils appellent &ccedil;a, et les frais, je suis ici
+pour dix
+mille livres sterling, et j'y resterai &agrave; raccommoder des
+souliers
+jusqu'&agrave; ce que je meure. Quelques gentlemen ont parl&eacute; de
+porter la
+question devant le parlement, et je crois bien qu'ils l'auraient fait;
+seulement ils n'avaient pas le temps de venir me voir, et je ne pouvais
+pas aller leur parler, et ils se sont ennuy&eacute;s de mes longues
+lettres, et
+ils ont abandonn&eacute; l'affaire, et tout ceci, c'est la
+v&eacute;rit&eacute; devant Dieu,
+sans un mot de suppression ni d'exag&eacute;ration, comme le savent
+tr&egrave;s-bien
+cinquante personnes tant ici que dehors.&raquo;</p>
+<p>Le savetier s'arr&ecirc;ta pour voir quel effet son histoire avait
+produit sur
+Sam. Il s'&eacute;tait endormi. Le savetier secoua la cendre de sa
+pipe, la
+posa par terre &agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui, soupira, tira sa
+couverture sur sa t&ecirc;te,
+et s'endormit aussi.</p>
+<p>Le lendemain matin, Sam &eacute;tant activement engag&eacute;
+&agrave; polir les souliers de
+son ma&icirc;tre et &agrave; brosser ses gu&ecirc;tres noires, dans la
+chambre du savetier,
+M. Pickwick se trouvait seul, &agrave; d&eacute;je&ucirc;ner, lorsqu'un
+l&eacute;ger coup fut
+frapp&eacute; &agrave; sa porte. Avant qu'il e&ucirc;t eu le temps de
+crier <i>entrez!</i> il vit
+appara&icirc;tre une t&ecirc;te chevelue et une calotte de velours de
+coton,
+articles d'habillement qu'il n'eut pas de peine &agrave;
+reconna&icirc;tre comme la
+propri&eacute;t&eacute; personnelle de M. Smangle.</p>
+<p>&laquo;Comment &ccedil;a va-t-il? demanda ce vertueux personnage, en
+accompagnant
+cette question de deux ou trois signes de t&ecirc;te. Attendez-vous
+quelqu'un
+ce matin? Il y a trois gentlemen, des gaillards diablement
+&eacute;l&eacute;gants, qui
+demandent apr&egrave;s vous, en bas, et qui frappent &agrave; toutes
+les portes. Aussi
+ils sont joliment rembarr&eacute;s par les pensionnaires qui prennent
+la peine
+de leur ouvrir.</p>
+<p>&#8212;Mais &agrave; quoi pensent-ils donc! dit M. Pickwick, en se levant.
+Oui, ce
+sont sans doute quelques amis que j'attendais plut&ocirc;t hier.</p>
+<p>&#8212;Des amis &agrave; vous! s'&eacute;cria Smangle, en saisissant M.
+Pickwick par la
+main. En voil&agrave; assez, Dieu me damne! d&egrave;s ce moment ils
+sont mes amis, et
+ceux de Mivins aussi: &laquo;Diablement agr&eacute;able et
+distingu&eacute;, cet animal de
+Mivins, hein?&raquo; dit M. Smangle avec grande sensibilit&eacute;.</p>
+<p>&#8212;V&eacute;ritablement, r&eacute;pondit M. Pickwick avec
+h&eacute;sitation, je connais si peu
+ce gentleman que....</p>
+<p>&#8212;Je le sais, interrompit Smangle, en lui frappant sur
+l'&eacute;paule. Vous le
+conna&icirc;trez mieux quelque jour; vous en serez charm&eacute;. Cet
+homme-l&agrave;,
+monsieur, poursuivit Smangle, avec une contenance solennelle, a des
+talents comiques qui feraient honneur au th&eacute;&acirc;tre de
+Drury-Lane.</p>
+<p>&#8212;En v&eacute;rit&eacute;?</p>
+<p>&#8212;Oui, de par Jupiter! Si vous l'entendiez quand il fait les quatre
+chats dans un tonneau! Ce sont bien quatre chats distincts, je vous en
+donne ma parole d'honneur. Vous voyez comme c'est spirituel? Dieu me
+damne! on ne peut pas s'emp&ecirc;cher d'aimer un homme qui a un talent
+pareil. Il n'a qu'un seul d&eacute;faut, cette petite faiblesse dont je
+vous ai
+pr&eacute;venu, vous savez?&raquo;</p>
+<p>Comme, en cet endroit, M. Smangle dandina sa t&ecirc;te d'une
+mani&egrave;re
+confidentielle et sympathisante, M. Pickwick sentit qu'il devait dire
+quelque chose: &laquo;Ah! fit-il, en cons&eacute;quence, et il regarda
+avec
+impatience vers la porte.</p>
+<p>&#8212;Ah! r&eacute;p&eacute;ta M. Smangle, avec un profond soupir; cet
+homme-l&agrave;, monsieur,
+c'est une d&eacute;licieuse compagnie; je ne connais pas de meilleure
+compagnie. Il n'a que ce petit d&eacute;faut; si l'ombre de son
+grand-p&egrave;re lui
+apparaissait, il ferait une lettre de change sur papier timbr&eacute;,
+et le
+prierait de l'endosser.</p>
+<p>&#8212;Pas possible! s'&eacute;cria M. Pickwick</p>
+<p>&#8212;Oui, ajouta M. Smangle; et s'il avait le pouvoir de
+l'&eacute;voquer une
+seconde fois, il l'&eacute;voquerait au bout de deux mois et trois
+jours, pour
+renouveler son billet.</p>
+<p>&#8212;Ce sont-l&agrave; des traits fort remarquables, dit M. Pickwick;
+mais pendant
+que nous causons ici, j'ai peur que mes amis ne soient fort
+embarrass&eacute;s
+pour me trouver.</p>
+<p>&#8212;Je vais les amener, r&eacute;pondit Smangle en se dirigeant vers la
+porte.
+Adieu, je ne vous d&eacute;rangerai point pendant qu'ils seront ici....
+&Agrave;
+propos....&raquo;</p>
+<p>En pronon&ccedil;ant ces deux derniers mots, Smangle s'arr&ecirc;ta
+tout &agrave; coup,
+referma la porte, qu'il avait &agrave; moiti&eacute; ouverte, et et
+retournant sur la
+pointe du pied pr&egrave;s de M. Pickwick, lui dit tout bas &agrave;
+l'oreille:</p>
+<p>&laquo;Vous ne pourriez pas, sans vous g&ecirc;ner, me pr&ecirc;ter
+une demi-couronne
+jusqu'&agrave; la fin de la semaine prochaine?&raquo;</p>
+<p>M. Pickwick put &agrave; peine s'emp&ecirc;cher de sourire;
+cependant il parvint &agrave;
+conserver sa gravit&eacute;, tira une demi-couronne, et la pla&ccedil;a
+dans la main
+de M. Smangle. Celui-ci, apr&egrave;s un grand nombre de clignements
+d'&#339;il,
+qui impliquaient un profond myst&egrave;re, disparut pour chercher les
+trois
+&eacute;trangers, avec lesquels il revint bient&ocirc;t apr&egrave;s.
+Alors ayant touss&eacute;
+trois fois, et fait &agrave; M. Pickwick autant de signes de
+t&ecirc;te, comme une
+assurance qu'il n'oublierait pas sa dette, il donna des poign&eacute;es
+de main
+&agrave; toute la compagnie, d'une mani&egrave;re fort engageante, et
+se retira.</p>
+<p>&laquo;Mes chers amis, dit M. Pickwick en pressant alternativement
+les mains
+de M. Tupman, de M. Winkle et de M. Snodgrass, qui &eacute;taient les
+trois
+visiteurs en question; je suis enchant&eacute; de vous voir.&raquo;</p>
+<p>Le triumvirat &eacute;tait fort affect&eacute;. M. Tupman branla la
+t&ecirc;te d'un air
+&eacute;plor&eacute;; M. Snodgrass tira son mouchoir, avec une
+&eacute;motion visible; M.
+Winkle se retira &agrave; la fen&ecirc;tre, et renifla tout haut.</p>
+<p>&laquo;Bonjour gentlemen, dit Sam, qui entrait en ce moment avec les
+souliers
+et les gu&ecirc;tres. Plus de m&eacute;rancolie, comme disait
+l'&eacute;colier quand la
+ma&icirc;tresse de pension mourut. Soyez les bienvenus &agrave; la
+prison, gentlemen.</p>
+<p>&#8212;Ce fou de Sam, dit M. Pickwick en lui tapant sur la t&ecirc;te,
+pendant
+qu'il s'agenouillait pour boutonner les gu&ecirc;tres de son
+ma&icirc;tre, ce fou de
+Sam, qui s'est fait arr&ecirc;ter pour rester avec moi!</p>
+<p>&#8212;Quoi! s'&eacute;cri&egrave;rent les trois amis.</p>
+<p>&#8212;Oui, gentlemen, dit Sam, je suis.... Tenez-vous tranquille,
+monsieur,
+s'il vous pla&icirc;t.... Je suis prisonnier, gentlemen. Me
+voil&agrave; confin&eacute;<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><sup><a
+ href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a></sup>,
+comme disait la petite dame.</p>
+<p>&#8212;Prisonnier, s'&eacute;cria M. Winkle avec une
+v&eacute;h&eacute;mence inconcevable.</p>
+<p>&#8212;Oh&eacute;, monsieur? reprit Sam, en levant la t&ecirc;te;
+qu'est-ce qu'il y a,
+monsieur?</p>
+<p>&#8212;J'avais esp&eacute;r&eacute; Sam, que.... C'est-&agrave;-dire....
+Rien, rien,&raquo; r&eacute;pondit M.
+Winkle pr&eacute;cipitamment.</p>
+<p>Il y avait quelque chose de si brusque et de si &eacute;gar&eacute;
+dans les mani&egrave;res
+de M. Winkle, que M. Pickwick regarda involontairement ses deux amis,
+comme pour leur demander une explication.</p>
+<p>&laquo;Nous n'en savons rien, dit M. Tupman, en r&eacute;ponse
+&agrave; ce muet appel. Il a
+&eacute;t&eacute; fort agit&eacute; ces deux jours-ci, et tout &agrave;
+fait diff&eacute;rent de ce qu'il
+est ordinairement. Nous craignions qu'il n'e&ucirc;t quelque chose,
+mais il le
+nie r&eacute;sol&ucirc;ment.</p>
+<p>&#8212;Non, non, dit M. Winkle en rougissant sous le regard de M.
+Pickwick,
+je n'ai vraiment rien, je vous assure que je n'ai rien, mon cher
+monsieur; seulement je serai oblig&eacute; de quitter la ville, pendant
+quelque
+temps, pour une affaire priv&eacute;e, et j'avais esp&eacute;r&eacute;
+que vous me
+permettriez d'emmener Sam.&raquo;</p>
+<p>La physionomie de M. Pickwick exprima encore plus
+d'&eacute;tonnement.</p>
+<p>&laquo;Je pense, balbutia M. Winkle, que Sam ne s'y serait pas
+refus&eacute;; mais
+&eacute;videmment cela devient impossible, puisqu'il est prisonnier
+ici. Je
+serai donc oblig&eacute; d'aller tout seul.&raquo;</p>
+<p>Pendant que M. Winkle disait ceci, M. Pickwick sentit, avec quelque
+&eacute;tonnement, que les doigts de Sam tremblaient en attachant ses
+gu&ecirc;tres,
+comme s'il avait &eacute;t&eacute; surpris ou &eacute;mu. Quand M.
+Winkle eut cess&eacute; de
+parler, Sam leva la t&ecirc;te pour le regarder, et quoique le coup
+d'&#339;il
+qu'ils &eacute;chang&egrave;rent ne dura qu'un instant, ils eurent
+l'air de
+s'entendre.</p>
+<p>&laquo;Sam, dit vivement M. Pickwick, savez-vous quelque chose de
+ceci?</p>
+<p>&#8212;Non monsieur, r&eacute;pliqua Sam, en recommen&ccedil;ant &agrave;
+boutonner avec une
+assiduit&eacute; extraordinaire.</p>
+<p>&#8212;En &ecirc;tes-vous s&ucirc;r, Sam?</p>
+<p>&#8212;Eh! mais, monsieur, je suis bien s&ucirc;r que je n'ai jamais rien
+entendu
+sur ce sujet, jusqu'&agrave; pr&eacute;sent. Si je fais quelques
+conjectures
+l&agrave;-dessus, ajouta Sam, en regardant M. Winkle, je n'ai pas le
+droit de
+dire ce que c'est, de peur de me tromper.</p>
+<p>&#8212;Et moi je n'ai pas le droit de m'ing&eacute;rer davantage dans les
+affaires
+d'un ami, quelque intime qu'il soit, reprit M. Pickwick, apr&egrave;s
+un court
+silence. &Agrave; pr&eacute;sent je dirai seulement que je n'y
+comprends rien du tout.
+Mais en voil&agrave; assez l&agrave;-dessus.&raquo;</p>
+<p>M. Pickwick s'&eacute;tant ainsi exprim&eacute;, amena la
+conversation sur un autre
+sujet, et M. Winkle parut graduellement plus &agrave; son aise,
+quoiqu'il f&ucirc;t
+encore loin de l'&ecirc;tre tout &agrave; fait. Cependant nos amis
+avaient tant de
+choses &agrave; se dire, que la matin&eacute;e s'&eacute;coula
+rapidement. Vers trois heures,
+Sam posa sur une petite table un gigot de mouton et un &eacute;norme
+p&acirc;t&eacute;, sans
+parler de plusieurs plats de l&eacute;gumes et de force pots de <i>porter</i>,
+qui
+se promenaient sur les chaises et sur les canap&eacute;s. Quoique ce
+repas e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; achet&eacute; et dress&eacute; dans une cuisine
+voisine de la prison, chacun se
+montra dispos&eacute; &agrave; y faire honneur.</p>
+<p>Au <i>porter</i> succ&eacute;d&egrave;rent une bouteille ou deux
+d'excellent vin, pour
+lequel M. Pickwick avait d&eacute;p&ecirc;ch&eacute; un expr&egrave;s
+au caf&eacute; de la <i>Corne</i>, dans
+<i>Doctors' Common</i>. Pour dire la v&eacute;rit&eacute;, <i>la
+bouteille ou deux</i>
+pourraient &ecirc;tre plus convenablement &eacute;nonc&eacute;es comme
+une bouteille ou
+<i>six</i>, car avant qu'elles fussent bues et le th&eacute;
+achev&eacute;, la cloche
+commen&ccedil;a &agrave; sonner pour le d&eacute;part des
+&eacute;trangers.</p>
+<p>Si la conduite de M. Winkle avait &eacute;t&eacute; inexplicable
+dans la matin&eacute;e, elle
+devint tout &agrave; fait surnaturelle, lorsqu'il se pr&eacute;para
+&agrave; prendre cong&eacute; de
+son ami, sous l'influence des bouteilles vid&eacute;es. Il resta en
+arri&egrave;re
+jusqu'&agrave; ce que MM. Tupman et Snodgrass eussent disparu, et
+alors,
+saisissant la main de M. Pickwick, avec une physionomie o&ugrave; le
+calme
+d'une r&eacute;solution d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e se m&ecirc;lait
+effroyablement avec la
+quintessence de la tristesse:</p>
+<p>&laquo;Bonsoir, mon cher monsieur, lui dit-il entre ses dents
+jointes.</p>
+<p>&#8212;Dieu vous b&eacute;nisse, mon cher gar&ccedil;on! r&eacute;pliqua
+M. Pickwick, en serrant
+avec chaleur la main de son jeune ami.</p>
+<p>&#8212;Allons donc! cria M. Tupman de la galerie.</p>
+<p>&#8212;Oui, oui, sur-le-champ, r&eacute;pondit M. Winkle. Bonsoir!</p>
+<p>&#8212;Bonsoir,&raquo; dit M. Pickwick.</p>
+<p>Un autre bonsoir fut &eacute;chang&eacute;, puis un autre, puis une
+demi-douzaine
+d'autres, et cependant M. Winkle tenait encore solidement la main du
+philosophe, et consid&eacute;rait son visage avec la m&ecirc;me
+expression
+extraordinaire.</p>
+<p>&laquo;Vous serait-il arriv&eacute; quelque chose? lui demanda
+&agrave; la fin M. Pickwick,
+lorsqu'il eut le bras fatigu&eacute; de secousses.</p>
+<p>&#8212;Non, non.</p>
+<p>&#8212;Eh bien! alors, bonsoir, reprit-il en essayant de d&eacute;gager sa
+main.</p>
+<p>&#8212;Mon ami, mon bienfaiteur, mon respectable mentor, murmura M. Winkle
+en
+le saisissant par le poignet; ne me jugez pas s&eacute;v&egrave;rement,
+et lorsque
+vous apprendrez &agrave; quelles extr&eacute;mit&eacute;s des obstacles
+insurmontables....</p>
+<p>&#8212;Allons donc! dit M. Tupman, en reparaissant &agrave; la porte. Si
+vous ne
+venez pas, nous allons &ecirc;tre enferm&eacute;s ici!</p>
+<p>--Oui, oui; je suis pr&ecirc;t,&raquo; r&eacute;pliqua M. Winkle,
+et par un violent
+effort il s'arracha de la chambre de M. Pickwick.</p>
+<p>Notre philosophe le suivait des yeux le long du corridor, dans un
+muet
+&eacute;tonnement, lorsque Sam parut au haut de l'escalier, et chuchota
+un
+instant &agrave; l'oreille de M. Winkle.</p>
+<p>&laquo;Oh! certainement, comptez sur moi, r&eacute;pondit tout haut
+celui-ci.</p>
+<p>&#8212;Merci, monsieur. Vous ne l'oublierez pas, monsieur?</p>
+<p>&#8212;Non, assur&eacute;ment.</p>
+<p>&#8212;Bonne chance, monsieur, dit Sam, en touchant son chapeau. J'aurais
+beaucoup aim&eacute; aller avec vous, monsieur; mais naturellement le
+gouverneur avant tout.</p>
+<p>&#8212;Vous avez raison, cela vous fait honneur, dit M. Winkle;&raquo; et
+en
+parlant ainsi, les interlocuteurs descendaient l'escalier et
+disparaissaient.</p>
+<p>&laquo;C'est tr&egrave;s-extraordinaire! pensa M. Pickwick, en
+rentrant dans sa
+chambre et en s'asseyant pr&egrave;s de sa table dans une attitude
+r&eacute;fl&eacute;chie.
+Qu'est-ce que ce jeune homme peut aller faire?&raquo;</p>
+<p>Il y avait quelque temps qu'il ruminait sur cette id&eacute;e,
+lorsque la voix
+de Roker, le guichetier, demanda s'il pouvait entrer.</p>
+<p>&laquo;Certainement, dit M. Pickwick.</p>
+<p>&#8212;Je vous ai apport&eacute; un traversin plus doux, monsieur, en
+place du
+provisoire que vous aviez la nuit derni&egrave;re.</p>
+<p>&#8212;Je vous remercie. Voulez-vous prendre un verre de vin?</p>
+<p>&#8212;Vous &ecirc;tes bien bon, monsieur, r&eacute;pliqua M. Roker en
+acceptant le verre.
+&Agrave; la v&ocirc;tre, monsieur.</p>
+<p>&#8212;Bien oblig&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Je suis f&acirc;ch&eacute; de vous apprendre que votre
+propri&eacute;taire n'est pas
+tr&egrave;s-bien portant ce soir, monsieur, dit le guichetier, en
+inspectant
+la bordure de son chapeau, avant de le remettre sur sa t&ecirc;te.</p>
+<p>&#8212;Quoi! le prisonnier de la chancellerie? s'&eacute;cria M. Pickwick.</p>
+<p>&#8212;Il ne sera pas longtemps prisonnier de la chancellerie, monsieur,
+r&eacute;pliqua Roker, en tournant son chapeau, de mani&egrave;re
+&agrave; pouvoir lire le
+nom du chapelier.</p>
+<p>&#8212;Vous me faites frissonner, reprit M. Pickwick. Qu'est-ce que vous
+voulez dire!</p>
+<p>&#8212;Il y a longtemps qu'il est poitrinaire, et il avait bien de la
+peine &agrave;
+respirer cette nuit. Depuis plus de six mois, le docteur nous dit que
+le
+changement d'air pourrait seul le sauver.</p>
+<p>&#8212;Grand Dieu! s'&eacute;cria M. Pickwick, cet homme a-t-il
+&eacute;t&eacute; lentement
+assassin&eacute; par la loi, durant six mois?</p>
+<p>&#8212;Je ne sais pas &ccedil;a, monsieur, repartit Roker, en pesant son
+chapeau par
+les bords dans ses deux mains; je suppose qu'il serait mort de
+m&ecirc;me
+partout ailleurs. Il est all&eacute; &agrave; l'infirmerie ce matin. Le
+docteur dit
+qu'il faut soutenir ses forces autant que possible, et le gouverneur
+lui
+envoie du vin et du bouillon de sa maison. Ce n'est pas la faute du
+gouverneur, monsieur.</p>
+<p>&#8212;Non, sans doute, r&eacute;pliqua promptement M. Pickwick.</p>
+<p>&#8212;Malgr&eacute; cela, reprit Roker en hochant la t&ecirc;te, j'ai
+peur que tout ne
+soit fini pour lui. J'ai offert &agrave; Neddy, tout &agrave; l'heure,
+de lui parier
+une pi&egrave;ce de vingt sous contre une de dix, qu'il n'en
+reviendrait pas,
+mais il n'a pas voulu tenir le pari, et il a bien fait. Je vous
+remercie, monsieur. Bonne nuit, monsieur.</p>
+<p>&#8212;Attendez, dit M. Pickwick avec chaleur, o&ugrave; est l'infirmerie?</p>
+<p>&#8212;Juste au-dessous de votre chambre, monsieur, je vais vous la
+montrer
+si vous voulez.&raquo;</p>
+<p>M. Pickwick saisit son chapeau sans parler et suivit
+imm&eacute;diatement le
+guichetier.</p>
+<p>Celui-ci le conduisit en silence, et levant doucement le loquet de
+la
+porte de l'infirmerie, lui fit signe d'entrer. C'&eacute;tait une
+grande
+chambre nue, d&eacute;sol&eacute;e, o&ugrave; il y avait plusieurs lits
+de fer; l'un d'eux
+contenait l'ombre d'un homme maigre, p&acirc;le, cadav&eacute;reux. Sa
+respiration
+&eacute;tait courte et oppress&eacute;e: &agrave; chaque minute il
+g&eacute;missait p&eacute;niblement. Au
+chevet du lit &eacute;tait assis un petit vieux, portant un tablier de
+savetier, et qui, &agrave; l'aide d'une paire de lunettes &agrave;
+monture de corne,
+lisait tout haut un passage de la bible. C'&eacute;tait l'heureux
+l&eacute;gataire.</p>
+<p>Le malade posa sa main sur le bras du vieillard et lui fit signe de
+s'arr&ecirc;ter. Celui-ci ferma le livre et le pla&ccedil;a sur le lit.</p>
+<p>&laquo;Ouvrez la fen&ecirc;tre,&raquo; dit le malade.</p>
+<p>Elle fut ouverte, et le roulement des charrettes et des carrosses,
+les
+cris des hommes et des enfants, tous les bruits affair&eacute;s d'une
+puissante
+multitude, pleine de vie et d'occupations,
+p&eacute;n&eacute;tr&egrave;rent aussit&ocirc;t dans la
+chambre, confondus en un profond murmure. Par-dessus,
+s'&eacute;levaient de
+temps en temps quelques &eacute;clats de rire joyeux ou quelques
+lambeaux de
+chansons comiques, qui se perdaient ensuite parmi le tumulte des voix
+et
+des pas, sourds mugissements des flots agit&eacute;s de la vie, qui
+roulaient
+pesamment au dehors.</p>
+<p>Dans toutes les situations, ces sons confus et lointains paraissent
+m&eacute;lancoliques &agrave; celui qui les &eacute;coute de
+sang-froid, mais combien plus &agrave;
+celui qui veille aupr&egrave;s d'un lit de mort!</p>
+<p>&laquo;Il n'y a pas d'air ici, dit le malade d'une voix faible. Ces
+murs le
+corrompent. Il &eacute;tait frais &agrave; l'entour quand je m'y
+promenais, il y a
+bien des ann&eacute;es, mais en entrant dans la prison il devient chaud
+et
+br&ucirc;lant.... Je ne puis plus le respirer.</p>
+<p>&#8212;Nous l'avons respir&eacute; ensemble pendant longtemps, dit le
+savetier.
+Allons, allons, patience!&raquo;</p>
+<p>Il se fit un court silence pendant lequel les deux spectateurs
+s'approch&egrave;rent du lit. Le malade attira sur son lit la main de
+son vieux
+camarade de prison et la retint serr&eacute;e avec affection, dans les
+siennes.</p>
+<p>&laquo;J'esp&egrave;re, b&eacute;gaya-t-il ensuite d'une voix
+entrecoup&eacute;e et si faible que
+ses auditeurs se pench&egrave;rent sur son lit pour recueillir les sons
+&agrave; demi
+form&eacute;s qui s'&eacute;chappaient de ses l&egrave;vres livides;
+j'esp&egrave;re que mon juge
+plein de cl&eacute;mence n'oubliera pas la punition que j'ai soufferte
+sur
+terre. Vingt ann&eacute;es, mon ami, vingt ann&eacute;es dans cette
+hideuse tombe! Mon
+c&#339;ur s'est bris&eacute;, quand mon enfant est morte, et je n'ai pas
+m&ecirc;me pu
+l'embrasser dans sa petite bi&egrave;re! Depuis lors, au milieu de tous
+ces
+bruits et de ces d&eacute;bauches, ma solitude a &eacute;t&eacute;
+terrible. Que Dieu me
+pardonne! il a vu mon agonie solitaire et prolong&eacute;e!&raquo;</p>
+<p>Apr&egrave;s ces mots, le vieillard joignit les mains et murmura
+encore quelque
+chose, mais si bas qu'on ne pouvait l'entendre, puis il s'endormit. Il
+ne fit que s'endormir d'abord, car les assistants le virent sourire.</p>
+<p>Pendant quelques minutes ils parl&egrave;rent entre eux, &agrave;
+voix basse, mais le
+guichetier s'&eacute;tant courb&eacute; sur le traversin se releva
+pr&eacute;cipitamment.
+&laquo;Ma foi! dit-il, le voil&agrave; lib&eacute;r&eacute; &agrave; la
+fin.&raquo;</p>
+<p>Cela &eacute;tait vrai. Mais durant sa vie il &eacute;tait devenu si
+semblable &agrave; un
+mort, qu'on ne sut point dans quel instant il avait expir&eacute;.</p>
+<div class="footnotes">
+<p><br/>
+<span style="font-weight: bold;">NOTES:</span></p>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a
+ href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a>
+G&acirc;teau anglais.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a
+ href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> Jeu de
+mots: <i>caract&egrave;re</i>, en anglais, veut dire &agrave; la fois
+<i>un original</i>, et un certificat de bonne conduite.
+</p>
+<p>(<i>Note du traducteur.</i>)</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a
+ href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> Jeu de
+mots: <i>to be confined</i> signifie &ecirc;tre en couches et
+&ecirc;tre prisonnier.<br/>
+</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;"/>
+<p><br/>
+</p>
+</div>
+</div>
+<h2><a name="CHAPITRE_XVI" id="CHAPITRE_XVI">CHAPITRE XVI.</a></h2>
+<h3>O&ugrave; l'on
+d&eacute;crit une entrevue touchante entre M. Samuel Weller et sa
+famille. M. Pickwick fait le tour du petit monde qu'il habite, et prend
+la r&eacute;solution de ne s'y m&ecirc;ler, &agrave; l'avenir, que le
+moins possible.</h3>
+<p>Quelques matin&eacute;es
+apr&egrave;s son incarc&eacute;ration, Sam ayant arrang&eacute; la
+chambre
+de son ma&icirc;tre avec tout le soin possible, et ayant laiss&eacute;
+le philosophe
+confortablement assis pr&egrave;s de ses livres et de ses papiers, se
+retira
+pour employer une heure ou deux le mieux qu'il pourrait. Comme la
+journ&eacute;e &eacute;tait belle, il pensa qu'une pinte de <i>porter</i>,
+en plein air,
+pourrait embellir son existence, aussi bien qu'aucun autre petit
+amusement dont il lui serait possible de se r&eacute;galer.</p>
+<p>&Eacute;tant arriv&eacute;
+&agrave; cette conclusion, il se dirigea vers la buvette, acheta
+sa bi&egrave;re, obtint en outre un journal de l'avant-veille, se
+rendit &agrave; la
+cour du jeu de quilles, et, s'asseyant sur un banc, commen&ccedil;a
+&agrave; s'amuser
+d'une mani&egrave;re tr&egrave;s-m&eacute;thodique.</p>
+<p>D'abord il but un bon coup
+de bi&egrave;re, et levant les yeux vers une
+crois&eacute;e, lan&ccedil;a un coup d'&#339;il platonique &agrave; une
+jeune lady qui y &eacute;tait
+occup&eacute;e &agrave; peler des pommes de terre; ensuite il ouvrit le
+journal et le
+plia de mani&egrave;re &agrave; mettre au-dessus le compte rendu des
+tribunaux; mais
+comme ceci est une &#339;uvre difficile, surtout quand il fait du vent, il
+prit un autre coup de bi&egrave;re aussit&ocirc;t qu'il en fut venu
+&agrave; bout. Alors il
+lut deux lignes du journal, et s'arr&ecirc;ta pour contempler deux
+individus
+qui finissaient une partie de paume. Lorsqu'elle fut termin&eacute;e,
+il leur
+cria: <i>Tr&egrave;s-bien</i>, d'une mani&egrave;re encourageante,
+puis regarda tout autour
+de lui pour savoir si le sentiment des spectateurs coincidait avec le
+sien. Ceci entra&icirc;nait la n&eacute;cessit&eacute; de regarder
+aussi aux fen&ecirc;tres; et
+comme la jeune lady &eacute;tait encore &agrave; la sienne, ce
+n'&eacute;tait qu'un acte de
+pure politesse de cligner de l'&#339;il de nouveau et de boire &agrave; sa
+sant&eacute;,
+en pantomime, un autre coup de bi&egrave;re. Sam n'y manqua pas; puis
+ayant
+hideusement fronc&eacute; ses sourcils &agrave; un petit gar&ccedil;on
+qui l'avait regard&eacute;
+faire avec des yeux tout grands ouverts, il se croisa les jambes, et,
+tenant le journal &agrave; deux mains, commen&ccedil;a &agrave; lire
+s&eacute;rieusement.</p>
+<p>&Agrave; peine
+s'&eacute;tait-il recueilli dans l'&eacute;tat d'abstraction
+n&eacute;cessaire, quand
+il crut entendre qu'on l'appelait dans le lointain. Il ne
+s'&eacute;tait pas
+tromp&eacute;, car son nom passait rapidement de bouche en bouche, et
+peu de
+secondes apr&egrave;s l'air retentissait des cris de: <i>Weller!
+Weller!</i></p>
+<p>&laquo;Ici, beugla Sam,
+d'une voix de Stentor. Qu'est-ce qu'il y a? Qu'est-ce
+qu'a besoin de lui? Est-ce qu'il est venu un expr&egrave;s pour lui
+dire que sa
+maison de campagne est br&ucirc;l&eacute;e?</p>
+<p>&#8212;On vous demande au
+parloir, dit un homme en s'approchant.</p>
+<p>&#8212;Merci, mon vieux,
+r&eacute;pondit Sam. Faites un brin attention &agrave; mon journal
+et &agrave; mon pot ici, s'il vous pla&icirc;t. Je reviens tout de
+suite. Dieu me
+pardonne! si on m'appelait &agrave; la barre du tribunal, on ne
+pourrait pas
+faire plus de bruit que cela.&raquo;</p>
+<p>Sam accompagna ces mots
+d'une l&eacute;g&egrave;re tape sur la t&ecirc;te du jeune gentleman
+ci-devant cit&eacute;, lequel, ne croyant pas &ecirc;tre si pr&egrave;s
+de la personne
+demand&eacute;e, criait <i>Weller!</i> de tous ses poumons; puis il
+traversa la
+cour, et, montant les marches quatre &agrave; quatre, se dirigea vers
+le
+parloir. Comme il y arrivait, la premi&egrave;re personne qui frappa
+ses
+regards fut son cher p&egrave;re, assis au bout de l'escalier, tenant
+son
+chapeau dans sa main et vocif&eacute;rant <i>Weller!</i> de toutes ses
+forces, de
+demi-minute en demi-minute.</p>
+<p>&laquo;Qu'est-ce que vous
+avez &agrave; rugir? demanda Sam imp&eacute;tueusement, quand le
+vieux gentleman se fut d&eacute;charg&eacute; d'un autre cri. Vous
+voil&agrave; d'un si beau
+rouge que vous avez l'air d'un souffleur de bouteilles en
+col&egrave;re;
+qu'est-ce qu'il y a?</p>
+<p>&#8212;Ah! r&eacute;pliqua M.
+Weller. Je commen&ccedil;ais &agrave; craindre que tu n'aies
+&eacute;t&eacute;
+faire un tour au parc, Sammy.</p>
+<p>&#8212;Allons! reprit Sam,
+n'insultez pas comme cela la victime de votre
+avarice. Otez-vous de cette marche. Pourquoi &ecirc;tes-vous assis
+l&agrave;? Ce
+n'est pas mon appartement.</p>
+<p>&#8212;Tu vas voir une fameuse
+farce, Sammy, dit M. Weller en se levant.</p>
+<p>&#8212;Attendez une minute, dit
+Sam. Vous &ecirc;tes tout blanc par derri&egrave;re.</p>
+<p>&#8212;Tu as raison, Sammy:
+&ocirc;te cela, r&eacute;pliqua M. Weller pendant que son fils
+l'&eacute;poussetait. &Ccedil;a pourrait passer pour une
+personnalit&eacute; de se montrer
+ici avec un habit blanchi &agrave; la chaux<a name="FNanchor_19_19"
+ id="FNanchor_19_19"></a><sup><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a></sup>.&raquo;</p>
+<p>Comme M. Weller montrait, en parlant ainsi, des sympt&ocirc;mes non
+&eacute;quivoques
+d'un prochain acc&egrave;s de rire, Sam se h&acirc;ta de
+l'arr&ecirc;ter.</p>
+<p>&laquo;Tenez-vous tranquille, lui dit-il. Je n'ai jamais vu un
+grimacier comme
+&ccedil;a. Qu'est-ce que vous avez &agrave; vous crever maintenant?</p>
+<p>&#8212;Sammy, dit M. Weller en essuyant son front, j'ai peur qu'un de ces
+jours, &agrave; force de rire, je ne gagne une attaque d'apoplexie, mon
+gar&ccedil;on.</p>
+<p>&#8212;Eh bien! alors, pourquoi riez-vous, demanda Sam. Voyons, qu'est-ce
+que
+vous avez &agrave; me dire maintenant?</p>
+<p>&#8212;Devine qui est venu ici avec moi, Samivel? dit M. Weller en se
+reculant d'un pas ou deux, en pin&ccedil;ant ses l&egrave;vres et en
+relevant ses
+sourcils.</p>
+<p>&#8212;M. Pell?&raquo;</p>
+<p>M. Weller secoua la t&ecirc;te, et ses joues roses se
+gonfl&egrave;rent de tous les
+rires qu'il s'effor&ccedil;ait de comprimer.</p>
+<p>&laquo;L'homme au teint marbr&eacute; peut-&ecirc;tre?</p>
+<p>M. Weller secoua la t&ecirc;te de nouveau.</p>
+<p>&laquo;Et qui donc, alors?</p>
+<p>&#8212;Ta belle-m&egrave;re, Sammy, s'&eacute;cria le gros cocher, fort
+heureusement pour
+lui, car autrement ses joues auraient n&eacute;cessairement
+crev&eacute;, tant elles
+&eacute;taient distendues. Ta belle-m&egrave;re, Sammy, et l'homme au
+nez rouge, mon
+gar&ccedil;on; et l'homme au nez rouge. Ho! ho! ho!&raquo;</p>
+<p>En disant cela, M. Weller se laissa aller &agrave; de joyeuses
+convulsions,
+tandis que Sam le regardait avec un plaisant sourire, qui se
+r&eacute;pandait
+graduellement sur toute sa physionomie.</p>
+<p>&laquo;Ils sont venus pour avoir une petite conversation
+s&eacute;rieuse avec toi,
+Samivel, reprit M. Weller en essuyant ses yeux. Ne leur laisse rien
+suspecter sur ce cr&eacute;ancier d&eacute;natur&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Comment, ils ne savent pas qui c'est?</p>
+<p>&#8212;Pas un brin.</p>
+<p>&#8212;O&ugrave; sont-ils? reprit Sam, dont le visage
+r&eacute;p&eacute;tait toutes les grimaces
+du vieux gentleman.</p>
+<p>&#8212;Dans le divan, pr&egrave;s du caf&eacute;. Attrape l'homme au nez
+rouge o&ugrave; ce qu'il
+n'y a pas de liqueurs, et tu seras malin, Samivel. Nous avons eu une
+agr&eacute;able promenade en voiture ce matin pour venir du
+march&eacute; ici,
+poursuivit M. Weller quand il se sentit capable de parler d'une
+mani&egrave;re
+plus distincte. Je conduisais la vieille pie dans le petit char
+&agrave; bancs
+qu'a appartenu au premier essai de ta belle-m&egrave;re. On y avait mis
+un
+fauteuil pour le berger, et je veux &ecirc;tre pendu, Samivel, continua
+M.
+Weller avec un air de profond m&eacute;pris, si on n'a pas
+apport&eacute; sur la
+route, devant not' porte un marchepied pour le faire monter!</p>
+<p>&#8212;Bah!... C'est pas possible?</p>
+<p>&#8212;C'est la v&eacute;rit&eacute;, Sammy; et je voudrais que tu l'aies
+vu se tenir aux
+c&ocirc;t&eacute;s en montant, comme s'il avait eu peur de tomber de
+six pieds de
+haut et d'&ecirc;tre broy&eacute; en un million de morceaux.
+Malgr&eacute; &ccedil;a, il est mont&eacute;
+&agrave; la fin, et nous voil&agrave; partis; mais j'ai peur.... j'ai
+bien peur, Sam,
+qu'il a &eacute;t&eacute; un peu cahot&eacute; quand nous tournions les
+coins.</p>
+<p>&#8212;Ah! je suppose que vous aurez accroch&eacute; une borne ou deux?</p>
+<p>&#8212;Je le crains, Sammy; je crains d'en avoir accroch&eacute;
+quelques-unes,
+repartit M. Weller en multipliant les clins d'&#339;il. J'en ai peur, Sammy.
+Il s'envolait hors du fauteuil tout le long de la route.&raquo;</p>
+<p>Ici M. Weller roula sa t&ecirc;te d'une &eacute;paule &agrave;
+l'autre en faisant entendre
+une sorte de r&acirc;lement enrou&eacute;, accompagn&eacute; d'un
+gonflement soudain de tous
+ses traits, sympt&ocirc;mes qui n'alarm&egrave;rent pas
+l&eacute;g&egrave;rement son fils.</p>
+<p>&laquo;Ne t'effraye pas, Sammy; ne t'effraye pas, dit-il quand,
+&agrave; force de se
+tortiller et de frapper du pied, il eut recouvr&eacute; la voix. C'est
+seulement une esp&egrave;ce de rire tranquille que j'essaye.</p>
+<p>&#8212;Eh bien! si ce n'est que &ccedil;a, vous ferez bien de ne pas
+essayer trop
+souvent; vous trouveriez que c'est une invention un peu dangereuse.</p>
+<p>&#8212;Tu ne l'admires pas, Sammy?</p>
+<p>&#8212;Pas du tout.</p>
+<p>&#8212;Ah! dit M. Weller avec des larmes qui coulaient encore le long de
+ses
+joues, &ccedil;'aurait &eacute;t&eacute; un bien grand avantage pour
+moi, si j'avais pu m'y
+habituer; &ccedil;a m'aurait sauv&eacute; bien des mauvaises paroles
+avec ta
+belle-m&egrave;re. Mais tu as raison: c'est trop dans le genre de
+l'apoplexie,
+beaucoup trop, Samivel.&raquo;</p>
+<p>Cette conversation amena nos deux personnages &agrave; la porte du
+divan. Sam
+s'y arr&ecirc;ta un instant, jeta par-dessus son &eacute;paule un coup
+d'&#339;il malin &agrave;
+son respectable auteur, qui ricanait derri&egrave;re lui, puis il
+tourna le
+bouton et entra.</p>
+<p>&laquo;Belle-m&egrave;re, dit-il en embrassant poliment la dame, je
+vous suis
+tr&egrave;s-oblig&eacute; pour cette visite ici. Berger, comment
+&ccedil;a vous va-t-il?</p>
+<p>&#8212;Ah! Samuel, dit Mme Weller, ceci est &eacute;pouvantable.</p>
+<p>&#8212;Pas du tout, madame. N'est-ce pas, Berger?&raquo; r&eacute;pondit
+Sam.</p>
+<p>M. Stiggins leva ses mains et tourna les yeux vers le ciel, de
+mani&egrave;re &agrave;
+n'en plus laisser voir que le blanc, ou plut&ocirc;t que le jaune; mais
+il ne
+fit point de r&eacute;ponse vocale.</p>
+<p>&laquo;Est-ce que ce gentilhomme se trouve mal? demanda Sam &agrave;
+sa belle-m&egrave;re.</p>
+<p>&#8212;L'excellent homme est pein&eacute; de vous voir ici,
+r&eacute;pliqua Mme Weller.</p>
+<p>&#8212;Oh! c'est-il tout? En le voyant j'avais peur qu'il n'e&ucirc;t
+oubli&eacute; de
+prendre du poivre avec les derni&egrave;res concombres qu'il a
+mang&eacute;es.
+Asseyez-vous, monsieur, les chaises ne se payent point, comme le roi
+remarqua &agrave; ses ministres, le jour o&ugrave; il voulait leur
+flanquer une
+semonce.</p>
+<p>&#8212;Jeune homme, dit M. Stiggins avec ostentation, j'ai peur que vous
+ne
+soyez pas amend&eacute; par l'emprisonnement.</p>
+<p>&#8212;Pardon, monsieur, qu'est-ce que vous aviez la bont&eacute;
+d'observer?</p>
+<p>&#8212;Je crains, jeune homme, que ce ch&acirc;timent ne vous ait pas
+adouci,
+r&eacute;p&eacute;ta M. Stiggins d'une voix sonore.</p>
+<p>&#8212;Ah! monsieur, vous &ecirc;tes bien bon; j'esp&egrave;re bien que je
+ne suis pas
+trop doux<a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><sup><a
+ href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a></sup>; je vous suis
+bien
+oblig&eacute;, monsieur pour vot' bonne
+opinion.&raquo;</p>
+<p>&Agrave; cet endroit de la conversation, un son, qui approchait
+ind&eacute;cemment
+d'un &eacute;clat de rire, se fit entendre du c&ocirc;t&eacute;
+o&ugrave; &eacute;tait assis M. Weller, et
+sa moiti&eacute;, ayant rapidement consid&eacute;r&eacute; le cas, crut
+devoir se payer
+graduellement une attaque de nerfs.</p>
+<p>&laquo;Weller, s'&eacute;cria-t-elle, venez ici! (Le vieux gentleman
+&eacute;tait assis dans
+un coin.)</p>
+<p>&#8212;Bien oblig&eacute;, ma ch&egrave;re; je suis tout &agrave; fait
+bien o&ugrave; je suis.&raquo;</p>
+<p>&Agrave; cette r&eacute;ponse Mme Weller fondit en larmes.</p>
+<p>&laquo;Qu'est-ce qu'il y a, maman? lui demanda Sam.</p>
+<p>&#8212;Oh! Samuel, r&eacute;pliqua-t-elle, votre p&egrave;re me rend bien
+malheureuse! il
+n'est donc sensible &agrave; rien?</p>
+<p>&#8212;Entendez-vous cela? dit Sam. Madame demande si vous n'&ecirc;tes
+sensible &agrave;
+rien.</p>
+<p>&#8212;Bien oblig&eacute; de sa politesse, Sammy. Je pense que je serais
+tr&egrave;s-sensible au don d'une pipe de sa part. Puis-je en avoir
+une, mon
+gar&ccedil;on?&raquo;</p>
+<p>En entendant ces mots, Mme Weller redoubla ses pleurs, et M.
+Stiggins
+poussa un g&eacute;missement.</p>
+<p>&laquo;Oh&eacute;! voil&agrave; l'infortun&eacute; gentleman qui est
+retomb&eacute;, dit Sam en se
+retournant. O&ugrave; &ccedil;a vous fait-il mal, monsieur?</p>
+<p>&#8212;Au m&ecirc;me endroit, jeune homme, au m&ecirc;me endroit.</p>
+<p>&#8212;O&ugrave; cela peut-il &ecirc;tre, monsieur? demanda Sam, avec une
+grande
+simplicit&eacute; ext&eacute;rieure.</p>
+<p>&laquo;Dans mon sein, jeune homme,&raquo; r&eacute;pondit M.
+Stiggins, en appuyant son
+parapluie sur son gilet.</p>
+<p>&Agrave; cette r&eacute;ponse touchante, Mme Weller incapable de
+contenir son &eacute;motion,
+sanglota encore plus bruyamment, en affirmant que l'homme au nez rouge
+&eacute;tait un saint.</p>
+<p>&laquo;Maman, dit Sam, j'ai peur que ce gentleman, avec le tic dans
+sa
+physolomie, ne soit un peu alt&eacute;r&eacute; par le
+m&eacute;lancolique spectacle qu'il a
+sous les yeux. C'est-il le cas, maman?&raquo;</p>
+<p>La digne lady regarda M. Stiggins pour avoir une r&eacute;ponse, et
+celui-ci,
+avec de nombreux roulements d'yeux, serra son gosier de sa main droite,
+et imita l'acte d'avaler, pour exprimer qu'il avait soif.</p>
+<p>&laquo;Samuel, dit Mme Weller d'une voix dolente, je crains en
+v&eacute;rit&eacute; que ces
+&eacute;motions ne l'aient alt&eacute;r&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Qu'est-ce que vous buvez ordinairement, monsieur? demanda Sam.</p>
+<p>&#8212;Oh! mon cher jeune ami, toutes les boissons ne sont que
+vanit&eacute;s!</p>
+<p>&#8212;Ce n'est que trop vrai, ce n'est que trop vrai! murmura Mme Weller,
+avec un g&eacute;missement et un signe de t&ecirc;te approbatif.</p>
+<p>&#8212;Eh bien! je le crois, dit Sam; mais quelle est votre vanit&eacute;
+particuli&egrave;re, monsieur? Quelle vanit&eacute; aimez-vous le mieux?</p>
+<p>&#8212;Oh, mon cher jeune ami, je les m&eacute;prise toutes. Pourtant,
+s'il en est
+une moins odieuse que les autres, c'est la liqueur que l'on appelle
+rhum; chaude, mon cher jeune ami avec trois morceaux de sucre par verre.</p>
+<p>&#8212;J'en suis tr&egrave;s-f&acirc;ch&eacute;, monsieur; mais on ne
+permet pas de vendre cette
+vanit&eacute;-l&agrave; dans l'&eacute;tablissement.</p>
+<p>&#8212;Oh! les c&#339;urs endurcis, les c&#339;urs endurcis! s'&eacute;cria M.
+Stiggins. Oh!
+la cruaut&eacute; maudite de ces pers&eacute;cuteurs inhumains!&raquo;</p>
+<p>Ayant dit ces mots, l'homme de Dieu recommen&ccedil;a &agrave;
+tourner ses yeux, en
+frappant sa poitrine de son parapluie; et pour lui rendre justice, nous
+devons dire que son indignation ne paraissait ni feinte, ni
+l&eacute;g&egrave;re.</p>
+<p>Lorsque Mme Weller et le r&eacute;v&eacute;rend gentleman eurent
+vigoureusement
+d&eacute;blat&eacute;r&eacute; contre cette r&egrave;gle barbare, et
+lanc&eacute; contre ses auteurs un
+grand nombre de pieuses ex&eacute;crations, M. Stiggins recommanda une
+bouteille de vin de Porto, m&ecirc;l&eacute;e avec un peu d'eau chaude,
+d'&eacute;pices et
+de sucre, comme &eacute;tant un m&eacute;lange agr&eacute;able &agrave;
+l'estomac et moins rempli de
+vanit&eacute; que beaucoup d'autres compositions.</p>
+<p>Pendant qu'on pr&eacute;parait cette c&eacute;l&egrave;bre mixture,
+l'homme au nez rouge et
+Mme Weller s'occupaient &agrave; contempler M. Weller, tout en poussant
+des
+g&eacute;missements.</p>
+<p>&laquo;Eh bien! Sammy, dit celui-ci; j'esp&egrave;re que tu te
+trouveras ragaillardi
+par cette aimable visite? Une conversation tr&egrave;s-gaie et
+tr&egrave;s-instructive, n'est-ce pas?</p>
+<p>&#8212;Vous &ecirc;tes un r&eacute;prouv&eacute;, dit Sam; et je vous prie
+de ne plus m'adresser
+vos observations impies.&raquo;</p>
+<p>Bien loin d'&ecirc;tre &eacute;difi&eacute; par cette
+r&eacute;plique, pleine de convenance, M.
+Weller retomba sur nouveaux frais dans ses ricanements, et cette
+conduite imp&eacute;nitente ayant induit la vertueuse dame et M.
+Stiggins &agrave;
+fermer les yeux et &agrave; se balancer sur leur chaise comme s'ils
+avaient eu
+la colique, le jovial cocher se permit, en outre, divers actes de
+pantomime, indiquant le d&eacute;sir de ramollir la t&ecirc;te et de
+tirer le nez du
+r&eacute;v&eacute;rend personnage. Mais il s'en fallut de peu qu'il ne
+f&ucirc;t d&eacute;couvert,
+car M. Stiggins ayant tressailli &agrave; l'arriv&eacute;e du vin
+chaud, amena sa t&ecirc;te
+en violent contact avec le poing ferm&eacute; de M. Weller, qui depuis
+quelques
+minutes d&eacute;crivait autour des oreilles de r&eacute;v&eacute;rend
+homme un feu
+d'artifice imaginaire.</p>
+<p>&laquo;Vous aviez bien besoin d'avancer la main, comme un sauvage
+pour prendre
+le verre? s'&eacute;cria Sam, avec une grande pr&eacute;sence d'esprit.
+Ne voyez-vous
+pas que vous avez attrap&eacute; 1e gentleman?</p>
+<p>&#8212;Je ne l'ai pas fait expr&egrave;s, Sammy, r&eacute;pondit M.
+Weller, un peu d&eacute;mont&eacute;
+par cet incident inattendu.</p>
+<p>&#8212;Monsieur, dit Sam au r&eacute;v&eacute;rend Stiggins, qui frottait
+sa t&ecirc;te d'un air
+dolent, essayez une application int&eacute;rieure. Comment trouvez-vous
+cela
+pour une vanit&eacute;, monsieur?&raquo;</p>
+<p>M. Stiggins ne fit pas de r&eacute;ponse verbale, mais ses
+mani&egrave;res &eacute;taient
+expressives: il go&ucirc;ta le contenu du verre que Sam avait
+plac&eacute; devant
+lui, posa son parapluie par terre, sirota de nouveau un peu de liqueur,
+en passant doucement la main sur son estomac; puis enfin, avala tout le
+reste, d'un seul trait, et faisant claquer ses l&egrave;vres, tendit
+son verre
+pour en avoir une nouvelle dose.</p>
+<p>Mme Weller se tarda pas non plus &agrave; rendre justice au vin
+chaud. La bonne
+dame avait commenc&eacute; par protester qu'elle ne pouvait pas en
+prendre une
+goutte; ensuite elle avait accept&eacute; une petite goutte; puis une
+grosse
+goutte; puis un grand nombre de gouttes; et comme sa sensibilit&eacute;
+&eacute;tait,
+apparemment, de la nature de ces substances qui se dissolvent dans
+l'esprit de vin, &agrave; chaque goutte de liqueur elle versait une
+larme; si
+bien qu'&agrave; la fin elle arriva &agrave; un degr&eacute; de
+mis&egrave;re tout &agrave; fait
+path&eacute;tique.</p>
+<p>M. Weller manifestait un profond d&eacute;go&ucirc;t, en observant
+ces sympt&ocirc;mes, et
+quand, apr&egrave;s un second bol, M. Stiggins commen&ccedil;a &agrave;
+soupirer d'une
+terrible mani&egrave;re, l'illustre cocher ne put s'emp&ecirc;cher
+d'exprimer sa
+d&eacute;sapprobation, en murmurant des phrases incoh&eacute;rentes,
+parmi lesquelles
+une col&eacute;rique r&eacute;p&eacute;tition du mot <i>blague</i>
+&eacute;tait seule perceptible &agrave;
+l'oreille.</p>
+<p>&laquo;Samivel, mon gar&ccedil;on, chuchota-t-il enfin &agrave; son
+fils, apr&egrave;s une longue
+contemplation de sa femme, et de l'homme au nez rouge, je vas te dire
+ce
+qui en est: faut qu'il y ait quelque chose de d&eacute;croch&eacute;
+dans l'int&eacute;rieur
+de ta belle-m&egrave;re et dans celui de M. Stiggins.</p>
+<p>&#8212;Qu'est-ce que vous voulez dire?</p>
+<p>&#8212;Je veux dire que tout ce qu'ils boivent, n'a pas l'air de les
+nourrir.
+&Ccedil;a se change en eau chaude tout de suite, et &ccedil;a vient
+couler par les
+yeux. Crois-moi, Sammy, c'est une infirmit&eacute;
+constitutionnaire.&raquo;</p>
+<p>M. Weller confirma cette opinion scientifique par un grand nombre de
+clins d'&#339;il, et de signes de t&ecirc;te qui furent malheureusement
+remarqu&eacute;s
+par Mme Weller. Cette aimable dame, concluant qu'ils devaient renfermer
+quelque signification outrageante, soit pour M. Stiggins, soit pour
+elle-m&ecirc;me, soit pour tous les deux, allait se trouver infiniment
+plus
+mal, lorsque le r&eacute;v&eacute;rend, se mettant sur ses pieds aussi
+bien qu'il put,
+commen&ccedil;a &agrave; d&eacute;biter un touchant discours pour le
+b&eacute;n&eacute;fice de la
+compagnie, et principalement de Samuel Weller. Il l'adjura, en termes
+&eacute;difiants, de se tenir sur ses gardes, dans ce puits
+d'iniquit&eacute;s o&ugrave; il
+&eacute;tait tomb&eacute;. Il le conjura de s'abstenir de toute
+hypocrisie et de tout
+orgueil, et, pour cela, de prendre exactement mod&egrave;le sur
+lui-m&ecirc;me (M.
+Stiggins). Bient&ocirc;t alors, il arriverait &agrave;
+l'agr&eacute;able conclusion qu'il
+serait, comme lui, essentiellement estimable et vertueux, tandis que
+toutes ses connaissances et amis ne seraient que de mis&eacute;rables
+d&eacute;bauch&eacute;s
+abandonn&eacute;s de Dieu, et sans nulle esp&eacute;rance de salut; ce
+qui, ajouta M.
+Stiggins, est une grande consolation.</p>
+<p>Il le supplia en outre d'&eacute;viter par-dessus toutes choses le
+vice
+d'ivrognerie, qu'il comparait aux d&eacute;go&ucirc;tantes habitudes
+des pourceaux,
+ou bien &agrave; ces drogues malfaisantes qui d&eacute;truisent la
+m&eacute;moire de celui
+qui les m&acirc;che. Malheureusement, &agrave; cet endroit de son
+discours, le
+r&eacute;v&eacute;rend gentleman devint singuli&egrave;rement
+incoh&eacute;rent; et comme il &eacute;tait
+pr&egrave;s de perdre l'&eacute;quilibre &agrave; cause des grands
+mouvements de son
+&eacute;loquence, il fut oblig&eacute; de se rattraper au dos d'une
+chaise, afin de
+maintenir sa perpendiculaire.</p>
+<p>M. Stiggins n'engagea pas ses auditeurs &agrave; se d&eacute;fier de
+ces faux
+proph&egrave;tes, de ces hypocrites marchands de religion, qui n'ayant
+pas le
+sens n&eacute;cessaire pour en exposer les plus simples doctrines, ni
+le c&#339;ur
+assez bien fait pour en sentir les premiers principes, sont, pour la
+soci&eacute;t&eacute;, bien plus dangereux que les criminels
+ordinaires: car ils
+entra&icirc;nent dans l'erreur ses membres les plus ignorants et les
+plus
+faibles, appellent le m&eacute;pris surtout ce qui devrait &ecirc;tre
+le plus sacr&eacute;,
+et font rejaillir, jusqu'&agrave; un certain point, la d&eacute;fiance
+et le d&eacute;dain
+sur plus d'une secte vertueuse et honorable. Cependant comme M.
+Stiggins
+resta pendant fort longtemps appuy&eacute; sur le dos de sa chaise,
+tenant un
+de ses yeux ferm&eacute; et clignant perp&eacute;tuellement de l'autre,
+il est
+pr&eacute;sumable qu'il pensa tout cela, mais qu'il le garda pour lui.</p>
+<p>Mme Weller pleurait &agrave; chaudes larmes, pendant le d&eacute;bit
+de cette oraison,
+et sanglotait &agrave; la fin de chaque paragraphe. Sam s'&eacute;tant
+mis &agrave; cheval
+sur une chaise, les bras appuy&eacute;s sur le dossier, regardait le
+pr&eacute;dicateur avec une physionomie pleine de douceur et de
+componction, se
+contentant de jeter de temps en temps vers son p&egrave;re un regard
+d'intelligence. Enfin le vieux gentleman, qui avait paru
+enchant&eacute; au
+commencement, se mit &agrave; dormir vers le milieu.</p>
+<p>&laquo;Bravo! Bravo! tr&egrave;s-joli! dit Sam lorsque M. Stiggins,
+ayant cess&eacute; de
+m&eacute;diter, commen&ccedil;a &agrave; mettre ses gants perc&eacute;s
+par le bout, et &agrave; les tirer
+si bien qu'ils laissaient passer &agrave; peu pr&egrave;s la
+moiti&eacute; de chaque doigt.</p>
+<p>&#8212;J'esp&egrave;re que cela vous fera du bien, Samuel, dit mistress
+Weller
+solennellement.</p>
+<p>&#8212;Je l'esp&egrave;re, maman, r&eacute;pondit Sam.</p>
+<p>&#8212;Je d&eacute;sirerais bien que cela en f&icirc;t aussi &agrave;
+votre p&egrave;re.</p>
+<p>&#8212;Merci, ma ch&egrave;re, dit M. Weller. Comment vous trouvez-vous
+&agrave; pr&eacute;sent,
+mon amour?</p>
+<p>&#8212;Impie!</p>
+<p>&#8212;Homme &eacute;gar&eacute;, dit le r&eacute;v&eacute;rend.</p>
+<p>&#8212;Ma digne cr&eacute;ature, r&eacute;pondit M. Weller; si je ne
+trouve pas de
+meilleure lumi&egrave;re que votre petit clair de lune, il est probable
+que je
+continuerai &agrave; voyager dans la nuit, jusqu'&agrave; ce que je
+sois mis &agrave; pied
+tout &agrave; fait. Mais voyez-vous, madame Weller, si la pie, ma
+ch&egrave;re jument,
+demeure plus longtemps &agrave; l'&eacute;curie, elle ne restera pas
+tranquille quand
+nous retournerons, et elle pourrait bien envoyer le fauteuil dans
+quelque haie avec le berger dedans.&raquo;</p>
+<p>En entendant cette supposition, le r&eacute;v&eacute;rend M.
+Stiggins, avec une
+consternation &eacute;vidente, ramassa son chapeau et son parapluie, et
+proposa
+de partir sur-le-champ. Mme Weller y consentit, et Sam les ayant
+accompagn&eacute;s jusqu'&agrave; la porte, prit un cong&eacute;
+respectueux.</p>
+<p>&laquo;<i>Adiou</i>, Sam, dit le vieux cocher.</p>
+<p>&#8212;Qu'est-ce que c'est &ccedil;a, <i>adiou</i> demanda Sam.</p>
+<p>&#8212;Bonsoir, alors.</p>
+<p>&#8212;Ah! tr&egrave;s-bien, j'y suis, r&eacute;pliqua Sam. Bonsoir, vieux
+r&eacute;prouv&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Sammy, reprit tout bas M. Weller, en regardant soigneusement autour
+de
+lui, mes devoirs &agrave; ton gouverneur, et dis-y que s'il fait des
+r&eacute;flexions
+sur cette affaire ici, qu'il me le fasse savoir. Moi, et un
+&eacute;b&eacute;niste,
+j'ai fait un plan pour le tirer de l&agrave;. Un piano, Sammy, un
+piano, dit M.
+Weller, en frappant de sa main la poitrine de son fils, et en se
+reculant d'un pas ou deux, pour mieux juger l'effet de sa communication.</p>
+<p>&#8212;Qu'est-ce que vous voulez dire?</p>
+<p>&#8212;Un piano forc&eacute;, Samivel, r&eacute;pliqua M. Weller d'une
+mani&egrave;re encore plus
+myst&eacute;rieuse. Un qu'il peut louer, mais qui ne jouera pas.</p>
+<p>&#8212;Et &agrave; quoi servira-t-il, alors?</p>
+<p>&#8212;Il fera dire &agrave; mon ami, l'&eacute;b&eacute;niste, de le
+remporter; y es-tu?</p>
+<p>&#8212;Non.</p>
+<p>&#8212;Y n'y a pas de machine dedans; il y tiendra ais&eacute;ment avec
+son chapeau
+et ses souliers, et il respirera par les pieds, qui sont creux. Vous
+avez un passage tout pr&ecirc;t pour la M&eacute;rique... Le
+gouvernement des
+M&eacute;ricains ne le livrera jamais, tant qu'il aura de l'argent
+&agrave; d&eacute;penser.
+Le gouverneur n'a qu'&agrave; rester l&agrave; jusqu'&agrave; ce que
+Mme Bardell soit morte,
+ou que MM. Dodson et Fogg soient pendus, ce qu'est le plus probable des
+deux &eacute;v&eacute;nements, et ensuite il revient et &eacute;crit un
+livre sur les
+M&eacute;ricains, qui payera toutes ses d&eacute;penses, et plus, s'il
+les m&eacute;canise
+suffisamment.&raquo;</p>
+<p>M. Weller d&eacute;bita ce rapide sommaire de son complot, avec une
+grande
+v&eacute;h&eacute;mence de chuchotements, et ensuite, comme s'il avait
+peur
+d'affaiblir par d'autres discours l'effet de cette prodigieuse annonce,
+il fit le salut du cocher et s'enfuit.</p>
+<p>Sam avait &agrave; peine recouvr&eacute; sa gravit&eacute;
+ordinaire, grandement troubl&eacute;e par
+la communication secr&egrave;te de son respectable parent, lorsque M.
+Pickwick
+l'accosta.</p>
+<p>&laquo;Sam, lui dit-il.</p>
+<p>&#8212;Monsieur?</p>
+<p>&#8212;Je vais faire le tour de la prison, et je d&eacute;sire que vous me
+suiviez.
+Sam, ajouta l'excellent homme en souriant, voil&agrave; un prisonnier
+de votre
+connaissance qui vient par l&agrave;.</p>
+<p>&#8212;Lequel, monsieur? Le gentleman velu, o&ugrave; bien
+l'int&eacute;ressant captif avec
+les bas bleus?</p>
+<p>&#8212;Ni l'un ni l'autre. C'est un de vos plus anciens amis.</p>
+<p>&#8212;De mes amis!</p>
+<p>&#8212;Je suis s&ucirc;r que vous vous le rappelez tr&egrave;s-bien; ou
+vous auriez moins
+de m&eacute;moire pour vos vieilles connaissances que je ne vous en
+croyais.
+Chut! pas un mot, pas une syllabe, Sam! Le voici.&raquo;</p>
+<p>Pendant ce colloque M. Jingle s'approchait. Il n'avait plus l'air
+aussi
+mis&eacute;rable, et portait des v&ecirc;tements &agrave; demi
+us&eacute;s, retir&eacute;s, gr&acirc;ce &agrave; M.
+Pickwick, des griffes du pr&ecirc;teur sur gages. Ses cheveux avaient
+&eacute;t&eacute;
+coup&eacute;s, il portait du linge blanc; mais il &eacute;tait encore
+tr&egrave;s-p&acirc;le et
+tr&egrave;s-maigre. Il se tra&icirc;nait lentement, en s'appuyant sur
+un b&acirc;ton, et
+l'on voyait sans peine qu'il avait &eacute;t&eacute; rudement
+&eacute;prouv&eacute; par la maladie
+et par le besoin. Il &ocirc;ta son chapeau lorsque M. Pickwick le
+salua, et
+parut fort troubl&eacute; et tout honteux en apercevant Sam.</p>
+<p>Derri&egrave;re lui, presque sur ses talons, venait M. Job Trotter,
+qui, du
+moins, ne comptait pas dans le catalogue de ses vices le manque
+d'attachement &agrave; son compagnon. Il &eacute;tait encore
+d&eacute;guenill&eacute; et malpropre,
+mais son visage n'&eacute;tait plus tout &agrave; fait aussi creux que
+lors de sa
+premi&egrave;re rencontre avec M. Pickwick. En &ocirc;tant son chapeau
+&agrave; notre
+bienveillant ami, il murmura quelques expressions entrecoup&eacute;es
+de
+reconnaissance, ajoutant que sans M. Pickwick ils seraient morts de
+faim.</p>
+<p>&laquo;Bien, bien! dit M. Pickwick en l'interrompant avec
+impatience. Restez
+derri&egrave;re avec Sam. Je veux vous parler, monsieur Jingle.
+Pouvez-vous
+marcher sans son bras?</p>
+<p>&#8212;Certainement, monsieur, &agrave; vos ordres. Pas trop vite, jambes
+vacillantes, t&ecirc;te ahurie, sorte de tremblement de terre.</p>
+<p>&#8212;Allons, donnez-moi votre bras, dit M. Pickwick.</p>
+<p>&#8212;Non, non, je ne veux pas, j'aime mieux marcher seul.</p>
+<p>&#8212;Folie! Appuyez-vous sur moi, je le veux.&raquo;</p>
+<p>Voyant que Jingle &eacute;tait confus, agit&eacute;, et ne savait
+que faire, M.
+Pickwick coupa court &agrave; ses incertitudes, en tirant sous son bras
+celui
+de l'ex-com&eacute;dien, et en l'emmenant avec lui, sans ajouter une
+autre
+parole.</p>
+<p>Durant tout ce temps la contenance de M. Samuel Weller exprimait
+l'&eacute;tonnement le plus monstrueux, le plus stup&eacute;fiant qu'il
+soit possible
+d'imaginer. Apr&egrave;s avoir promen&eacute; ses yeux de Job &agrave;
+Jingle, et de Jingle &agrave;
+Job, dans un profond silence, il murmura entre ses dents: Pas possible!
+pas possible! et r&eacute;p&eacute;ta ces mots une douzaine de fois;
+apr&egrave;s quoi il
+parut compl&egrave;tement priv&eacute; de la parole, et
+recommen&ccedil;a &agrave; contempler tant&ocirc;t
+l'un, tant&ocirc;t l'autre, dans une muette perplexit&eacute;.</p>
+<p>&laquo;Allons, Sam, dit M. Pickwick en regardant derri&egrave;re lui.</p>
+<p>&#8212;Voil&agrave;, monsieur,&raquo; r&eacute;pliqua Sam en suivant
+machinalement son ma&icirc;tre,
+mais sans &ocirc;ter ses yeux de dessus M. Job Trotter, qui trottait
+&agrave; c&ocirc;t&eacute; de
+lui.</p>
+<p>Pendant quelque temps Job tint ses regards fix&eacute;s sur la
+terre, tandis
+que Sam, les yeux riv&eacute;s sur lui, se heurtait contre les
+passants,
+tombait sur les petits enfants, s'accrochait aux marches et aux
+barri&egrave;res sans para&icirc;tre s'en apercevoir, lorsque Job, le
+regardant &agrave; la
+d&eacute;rob&eacute;e, lui dit:</p>
+<p>&laquo;Comment vous portez-vous, monsieur Weller?</p>
+<p>&#8212;C'est lui! s'&eacute;cria Sam, et ayant &eacute;tabli avec
+certitude l'identit&eacute; de
+Job, il frappa ses mains, sur ses cuisses, et exhala son &eacute;motion
+en une
+sorte de sifflement long et aigu.</p>
+<p>&#8212;Les choses ont bien chang&eacute; pour moi, monsieur Weller.</p>
+<p>&#8212;&Ccedil;a m'en a l'air, r&eacute;pondit Sam en examinant avec une
+&eacute;vidente surprise
+les haillons de son compagnon. Mais c'est un changement en mal, comme
+dit le gentleman, quand il re&ccedil;ut de la mauvaise monnaie pour une
+bonne
+demi-couronne.</p>
+<p>&#8212;Vous avez bien raison, r&eacute;pliqua Job en secouant la
+t&ecirc;te; il n'y a pas
+de d&eacute;ception maintenant, monsieur Weller. Les larmes,
+ajouta-t-il avec
+une expression de malice momentan&eacute;e, les larmes ne sont pas les
+seules
+preuves de l'infortune, ni les meilleures.</p>
+<p>&#8212;C'est vrai, r&eacute;pliqua Sam, d'un ton expressif.</p>
+<p>&#8212;Elles peuvent &ecirc;tre command&eacute;es, monsieur Weller.</p>
+<p>&#8212;Je le sais. Il y a des personnes qui les ont toujours toutes
+pr&ecirc;tes,
+et qui l&acirc;chent la bonde quand elles veulent.</p>
+<p>&#8212;Oui, mais voici des choses qui ne sont pas ais&eacute;ment
+contrefaites,
+monsieur Weller; et pour y arriver, le proc&eacute;d&eacute; est long
+et p&eacute;nible.&raquo;</p>
+<p>En parlant ainsi, Job montrait ses joues creuses, et, relevant la
+manche
+de son habit, d&eacute;couvrait son bras si fr&ecirc;le et si
+d&eacute;charn&eacute;, qu'il
+semblait pouvoir &ecirc;tre bris&eacute; par le moindre choc.</p>
+<p>&laquo;Qu'est-ce que vous avez donc fait? s'&eacute;cria Sam en
+reculant.</p>
+<p>&#8212;Rien.</p>
+<p>&#8212;Rien?</p>
+<p>&#8212;Il y a plusieurs semaines que je ne fais rien, et que je ne mange
+gu&egrave;re davantage.&raquo;</p>
+<p>Sam embrassa d'un coup d'&#339;il la figure maigre de M. Trotter et son
+costume mis&eacute;rable, puis, le saisissant par le bras, il
+commen&ccedil;a &agrave;
+l'entra&icirc;ner de vive force.</p>
+<p>&laquo;O&ugrave; allez-vous, monsieur Weller? s'&eacute;cria Job en
+se d&eacute;battant vainement
+sous la main puissante de son ancien ennemi.</p>
+<p>&#8212;Venez, venez! r&eacute;pondit Sam sans daigner lui donner d'autre
+explication, jusqu'au moment o&ugrave; ils atteignirent la buvette, et
+o&ugrave; il
+demanda un pot de <i>porter</i>, qui fut promptement apport&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Maintenant, dit Sam, buvez-moi &ccedil;a jusqu'&agrave; la
+derni&egrave;re goutte, et
+ensuite retournez le pot sens dessus dessous, pour me faire voir que
+vous avez pris la m&eacute;decine tout enti&egrave;re.</p>
+<p>&#8212;Mais, mon cher monsieur Weller....</p>
+<p>&#8212;Avalez-moi &ccedil;a,&raquo; reprit Sam d'un ton p&eacute;remptoire.</p>
+<p>Ainsi admonest&eacute;, M. Trotter porta le pot &agrave; ses
+l&egrave;vres et en &eacute;leva le
+fond lentement, et d'une mani&egrave;re presque imperceptible. Une
+fois,
+seulement, il s'arr&ecirc;ta pour respirer longuement, mais sans
+retirer son
+visage du vase; et quelques moments apr&egrave;s, lorsqu'il le tint
+&agrave; bras
+tendus, avec le fond en haut, rien ne tomba &agrave; terre, si ce n'est
+trois
+ou quatre flocons de mousse, qui se d&eacute;tach&egrave;rent lentement
+du bord.</p>
+<p>&laquo;Bien op&eacute;r&eacute;, dit Sam. Comment vous trouvez-vous,
+apr&egrave;s &ccedil;a?</p>
+<p>&#8212;Mieux, monsieur, beaucoup mieux, je pense.</p>
+<p>&#8212;N&eacute;cessairement; c'est comme quand on met du gaz dans un
+ballon. Vous
+devenez plus gros &agrave; vue d'&#339;il. Qu'est-ce que vous dites d'un
+autre
+verre de la m&ecirc;me tisane?</p>
+<p>&#8212;J'en ai suffisamment, monsieur; je vous remercie bien, mais j'en ai
+assez.</p>
+<p>&#8212;Eh bien! alors, qu'est-ce que vous dites, de quelque chose de plus
+solide?</p>
+<p>&#8212;Gr&acirc;ce &agrave; votre digne gouverneur, nous avons, &agrave;
+trois heures, un
+demi-gigot cuit au four, et garni de pommes de terre.</p>
+<p>&#8212;Quoi! c'est lui qui vous donne des provisions? s'&eacute;cria Sam
+avec un
+accent emphatique.</p>
+<p>&#8212;Oui, monsieur. Et plus que cela, monsieur Weller, comme mon
+ma&icirc;tre
+&eacute;tait fort malade, il a lou&eacute; une chambre pour nous. Nous
+&eacute;tions dans un
+chenil auparavant. Il est venu nous y voir la nuit, quand personne ne
+pouvait s'en douter. Monsieur Weller, continua Job, avec des larmes
+r&eacute;elles cette fois, je serais capable de servir cet
+homme-l&agrave;, jusqu'&agrave; ce
+que je tombe mort &agrave; ses pieds.</p>
+<p>&#8212;Dites donc, mon ami, pas de &ccedil;a, s'il vous
+pla&icirc;t!&raquo; s'&eacute;cria Sam.</p>
+<p>Job Trotter le regarda d'un air &eacute;tonn&eacute;.</p>
+<p>&laquo;Je vous dis que je n'entends pas cela, mon gar&ccedil;on,
+poursuivit Sam, avec
+fermet&eacute;. Personne ne le servira, except&eacute; moi; et puisque
+nous en sommes
+l&agrave;-dessus, continua-t-il, en payant sa bi&egrave;re, je vas vous
+apprendre un
+autre secret. Je n'ai jamais entendu dire, ni lu dans aucun livre
+d'histoire, ni vu dans aucun tableau, un ange avec une culotte et des
+gu&ecirc;tres; non, pas m&ecirc;me au spectacle, quoique &ccedil;a ait
+pu se faire; mais
+voyez-vous, Job, malgr&eacute; &ccedil;a, je vous dis que c'est un
+v&eacute;ritable ange, pur
+sang; et montrez-moi l'homme qui osera me soutenir le contraire!&raquo;</p>
+<p>Ayant prof&eacute;r&eacute; cette provocation, qu'il confirma par de
+nombreux gestes
+et signes de t&ecirc;te, Sam empocha sa monnaie et se mit en
+qu&ecirc;te de l'objet
+de son pan&eacute;gyrique.</p>
+<p>M. Pickwick &eacute;tait encore avec Jingle, et lui parlait
+vivement, sans
+jeter un coup d'&#339;il sur les groupes vari&eacute;s et curieux qui
+l'entouraient.</p>
+<p>&laquo;Bien, disait-il, lorsque Sam et son compagnon
+s'approch&egrave;rent: vous
+verrez comment vous irez, et en attendant, vous
+r&eacute;fl&eacute;chirez &agrave; cela.
+Quand vous vous trouverez assez fort, vous me le direz, et nous en
+causerons. Maintenant, retournez dans votre chambre, vous avez l'air
+fatigu&eacute;, et vous n'&ecirc;tes pas assez vigoureux pour demeurer
+longtemps
+dehors.&raquo;</p>
+<p>M. Alfred Jingle, &agrave; qui il ne restait plus une
+&eacute;tincelle de son ancienne
+vivacit&eacute;, ni m&ecirc;me de la sombre gaiet&eacute; qu'il avait
+feinte, le premier
+jour o&ugrave; M. Pickwick l'avait rencontr&eacute; dans sa
+mis&egrave;re, salua fort bas,
+sans parler, et s'&eacute;loigna avec lenteur, apr&egrave;s avoir fait
+signe &agrave; Job de
+ne pas le suivre imm&eacute;diatement.</p>
+<p>&laquo;Sam, dit M. Pickwick en regardant autour de lui avec bonne
+humeur. Ne
+voil&agrave;-t-il pas une curieuse sc&egrave;ne?</p>
+<p>&#8212;Tout &agrave; fait, monsieur, r&eacute;pondit Sam; et il ajouta, en
+se partant &agrave;
+lui-m&ecirc;me: &laquo;Les miracles ne sont pas finis.
+Voil&agrave;-t-il pas ce Jingle qui
+se met aussi &agrave; faire jouer les pompes!&raquo;</p>
+<p>Dans la partie de la prison o&ugrave; se trouvait alors M. Pickwick,
+l'espace
+circonscrit par les murs, &eacute;tait assez &eacute;tendu pour former
+un bon jeu de
+paume; un des c&ocirc;t&eacute;s de la cour &eacute;tait ferm&eacute;,
+cela va sans dire, par le
+mur m&ecirc;me, et l'autre par cette partie de la prison qui avait vue
+sur
+Saint-Paul; ou, plut&ocirc;t, qui <i>aurait eu</i> vue sur cette
+cath&eacute;drale si on
+avait pu voir &agrave; travers la muraille. L&agrave; se montraient un
+grand nombre de
+d&eacute;biteurs, en mouvement ou en repos dans toutes les attitudes
+possibles
+d'une inqui&egrave;te fain&eacute;antise. La plupart attendaient le
+moment de
+compara&icirc;tre devant la cour des insolvables; les autres
+&eacute;taient renvoy&eacute;s
+en prison pour un certain temps, qu'ils s'effor&ccedil;aient de passer
+de leur
+mieux. Quelques-uns avaient l'air mis&eacute;rable, d'autres ne
+manquaient
+point de recherche; le plus grand nombre &eacute;taient crasseux; le
+petit
+nombre moins malpropres. Mais tous en fl&acirc;nant, en se
+tra&icirc;nant, en
+baguenaudant, semblaient y mettre aussi peu d'int&eacute;r&ecirc;t,
+aussi peu
+d'animation, que les animaux qui vont et viennent derri&egrave;re les
+barreaux
+d'une m&eacute;nagerie.</p>
+<p>D'autres prisonniers passaient leur temps aux fen&ecirc;tres qui
+donnaient sur
+les promenades; et, parmi ceux-ci, les uns conversaient bruyamment avec
+les individus de leur connaissance qui se trouvaient en bas; les autres
+jouaient &agrave; la balle avec quelques aventureux personnages, qui
+les
+<i>servaient</i> du dehors; d'autres enfin regardaient les joueurs de
+paume,
+ou &eacute;coutaient les gar&ccedil;ons qui criaient le jeu.</p>
+<p>Des femmes malpropres passaient et repassaient avec des savates pour
+se
+rendre &agrave; la cuisine, qui &eacute;tait dans un coin de la cour.
+Dans un autre
+coin, des enfants criaient, jouaient, et se battaient. Le fracas des
+quilles et les cris des joueurs se m&ecirc;laient
+perp&eacute;tuellement &agrave; ces mille
+bruits divers; tout &eacute;tait mouvement et tumulte, except&eacute;
+&agrave; quelques pas
+de l&agrave;, dans un mis&eacute;rable petit hangar o&ugrave; gisait,
+p&acirc;le et immobile, le
+corps du prisonnier de la chancellerie, d&eacute;c&eacute;d&eacute; la
+nuit pr&eacute;c&eacute;dente, et
+attendant la com&eacute;die d'une enqu&ecirc;te. Le corps! c'est le
+terme l&eacute;gal pour
+exprimer cette masse turbulente de soins, d'anxi&eacute;t&eacute;s,
+d'affections,
+d'esp&eacute;rances, de douleurs, qui composent l'homme vivant. La loi
+poss&eacute;dait le corps du prisonnier; il &eacute;tait l&agrave;,
+t&eacute;moin effrayant des
+tendres soins de cette bonne m&egrave;re.</p>
+<p>&laquo;Voulez-vous voir une boutique sifflante<a
+ name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><sup><a
+ href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a></sup>, monsieur?
+demanda Job &agrave; M.
+Pickwick.</p>
+<p>&#8212;Qu'est-ce que vous voulez dire? r&eacute;pondit celui-ci.</p>
+<p>&#8212;Une boutique chifflante, monsieur, fit observer Sam.</p>
+<p>&#8212;Qu'est-ce que c'est que cela, Sam? Une boutique d'oiseleur?</p>
+<p>&#8212;Du tout! monsieur, reprit Job; c'est o&ugrave; l'on vend des
+liqueurs. Il
+expliqua alors bri&egrave;vement, qu'il &eacute;tait d&eacute;fendu
+d'introduire dans la
+prison des d&eacute;biteurs des boissons spiritueuses; mais que cet
+article y
+&eacute;tant singuli&egrave;rement appr&eacute;ci&eacute;, quelques
+ge&ocirc;liers sp&eacute;culateurs,
+d&eacute;termin&eacute;s par certaines consid&eacute;rations
+lucratives, s'&eacute;taient avis&eacute;s de
+permettre &agrave; deux ou trois prisonniers de d&eacute;biter, dans
+leurs chambres,
+le r&eacute;gal favori des ladies et des gentlemen confin&eacute;s dans
+la prison. Cet
+usage, continua Job, a &eacute;t&eacute; introduit graduellement dans
+toutes les
+prisons pour dettes.</p>
+<p>&#8212;Et il est fort avantageux, interrompit Sam; car les guichetiers ont
+bien soin de faire saisir tous ceux qui font la fraude, et qui ne les
+payent point; et quand &ccedil;a arrive, ils sont lou&eacute;s dans les
+journaux pour
+leur vigilance; de mani&egrave;re que &ccedil;a fait d'une pierre deux
+coups; &ccedil;a
+emp&ecirc;che les autres de faire le commerce, et &ccedil;a
+rel&egrave;ve leur r&eacute;putation.</p>
+<p>&#8212;Voil&agrave; la chose, ajouta Job.</p>
+<p>&#8212;Mais, dit M. Pickwick, est-ce qu'on ne visite jamais ces chambres
+pour
+savoir si elles contiennent des spiritueux?</p>
+<p>&#8212;Si, certainement, monsieur; mais les guichetiers le savent
+d'avance;
+ils pr&eacute;viennent les siffleurs, et alors va-t'en voir s'ils
+viennent,
+Jean! L'inspecteur ne trouve rien.&raquo;</p>
+<p>Tandis que Sam achevait ces explications, Job frappait &agrave; une
+porte qui
+fut imm&eacute;diatement ouverte par un gentleman mal peign&eacute;,
+puis
+soigneusement referm&eacute;e au verrou, quand la compagnie fut
+entr&eacute;e; apr&egrave;s
+quoi le gentleman siffleur regarda les nouveaux venus en riant;
+l&agrave;-dessus Job se mit aussi &agrave; rire, autant en fit Sam; et
+M. Pickwick,
+pensant qu'on en attendait sans doute autant de lui, prit un visage
+souriant, jusqu'&agrave; la fin de l'entrevue.</p>
+<p>Le gentleman mal peign&eacute; parut comprendre parfaitement cette
+silencieuse
+mani&egrave;re d'entrer en affaires. Il aveignit de dessous son lit une
+bouteille de gr&egrave;s plate, qui pouvait contenir environ une couple
+de
+pintes, et remplit de geni&egrave;vre trois verres, que Job et Sam
+d&eacute;p&ecirc;ch&egrave;rent
+habilement.</p>
+<p>&laquo;En voulez-vous encore, dit le gentleman siffleur.</p>
+<p>&#8212;Non, merci, dit Job Trotter.&raquo;</p>
+<p>M. Pickwick paya, la porte fut d&eacute;verrouill&eacute;e, et comme
+M. Roker passait
+en ce moment, le gentleman mal peign&eacute; lui fit un signe de
+t&ecirc;te amical.</p>
+<p>En sortant de l&agrave;, M. Pickwick erra dans les escaliers et le
+long des
+galeries, puis il fit encore une fois le tour de la maison.</p>
+<p>&Agrave; chaque pas, dans chaque personne, il lui semblait voir
+Mivins et
+Smangle, et le vicaire, et le boucher, car toute la population
+paraissait compos&eacute;e d'individus d'une seule esp&egrave;ce.
+C'&eacute;tait la m&ecirc;me
+malpropret&eacute;, le m&ecirc;me tumulte, le m&ecirc;me
+remue-m&eacute;nage, les m&ecirc;mes sympt&ocirc;mes
+caract&eacute;ristiques dans tous les coins, dans les meilleurs comme
+dans les
+pires. Il y avait partout quelque chose de turbulent et d'inquiet, et
+l'on voyait toutes sortes de gens se rassembler et se s&eacute;parer,
+comme on
+voit passer des ombres dans les r&ecirc;ves d'une nuit agit&eacute;e.</p>
+<p>&laquo;J'en ai vu assez, dit M. Pickwick en se jetant sur une chaise
+dans sa
+petite chambre. Ma t&ecirc;te est fatigu&eacute;e de ces sc&egrave;nes
+bruyantes, et mon
+c&#339;ur aussi. Dor&eacute;navant je serai prisonnier dans ma propre
+chambre.&raquo;</p>
+<p>M. Pickwick se t&icirc;nt parole. Durant trois longs mois il resta
+enferm&eacute;
+tout le jour, ne sortant qu'&agrave; la nuit pour respirer l'air, quand
+la plus
+grande partie des autres prisonniers &eacute;taient dans leur lit, ou
+se
+r&eacute;galaient dans leur chambre. Sa sant&eacute; commen&ccedil;ait
+&eacute;videmment &agrave; souffrir
+de la rigueur de cette r&eacute;clusion, mais ni les fr&eacute;quentes
+supplications
+de ses amis et de M. Perker, ni les avertissements encore plus
+fr&eacute;quents
+de Sam, ne pouvaient le d&eacute;cider &agrave; changer un <i>iota</i>
+&agrave; son inflexible
+r&eacute;solution.</p>
+<div class="footnotes">
+<p style="font-weight: bold;"><br/>
+NOTES:</p>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a
+ href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> En argot, <i>&ecirc;tre
+blanchi &agrave; la chaux</i>, veut dire avoir
+obtenu un certificat d'insolvabilit&eacute;.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a
+ href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> <i>Soft</i>,
+veut dire <i>doux</i> ou <i>sot</i>.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a
+ href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a>
+&Eacute;tymologie: <i>s'humecter le sifflet</i> (boire).<br/>
+</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;"/>
+<p><br/>
+</p>
+</div>
+</div>
+<h2><a name="CHAPITRE_XVII" id="CHAPITRE_XVII">CHAPITRE XVII</a></h2>
+<h3>O&ugrave; l'on rapporte
+un acte touchant de d&eacute;licatesse accompli par MM. Dodson
+et Fogg, non sans une certaine dose de plaisanterie.</h3>
+<p>Vers la fin du mois du
+juillet, un cabriolet de place dont le num&eacute;ro
+n'est point sp&eacute;cifi&eacute;, s'avan&ccedil;ait d'un pas rapide
+vers <i>Goswell-Street</i>,
+trois personnes y &eacute;taient entass&eacute;es, outre le conducteur,
+plac&eacute;, comme &agrave;
+l'ordinaire, dans son petit si&eacute;ge de cot&eacute;. Sur le tablier
+pendaient deux
+ch&acirc;les, appartenant, selon toute apparence, &agrave; deux dames
+&agrave; l'air
+rev&ecirc;che, assises sous ledit tablier. Enfin un gentleman, d'une
+tournure
+&eacute;paisse et soumise, &eacute;tait soigneusement comprim&eacute;
+entre les deux ladies,
+par l'une ou par l'autre desquelles il &eacute;tait
+imm&eacute;diatement rabrou&eacute;
+lorsqu'il s'aventurait &agrave; faire quelque l&eacute;g&egrave;re
+observation. Ces trois
+personnages donnaient en m&ecirc;me temps au cocher des instructions
+contradictoires, tendant toutes au m&ecirc;me but, qui &eacute;tait
+d'arr&ecirc;ter &agrave; la
+porte de Mme Bardell; mais tandis que l'&eacute;pais gentleman
+pr&eacute;tendait que
+cette porte &eacute;tait verte, les deux ladies rev&ecirc;ches
+soutenaient qu'elle
+&eacute;tait jaune.</p>
+<p>&laquo;Cocher, disait le
+gentleman, arr&ecirc;tez &agrave; la porte verte.</p>
+<p>&#8212;Quel &ecirc;tre
+insupportable! s'&eacute;cria l'une des dames. Cocher, arr&ecirc;tez
+&agrave; la
+maison qui a la porte jaune.&raquo;</p>
+<p>Pour arr&ecirc;ter
+&agrave; la porte verte, le cocher avait retenu son cheval si
+brusquement qu'il l'avait presque fait reculer dans le cabriolet; mais
+&agrave;
+cette nouvelle indication, il le laissa retomber sur ses jambes de
+devant, en disant: &laquo;Arrangez &ccedil;a entre vous. Moi &ccedil;a
+m'est &eacute;gal.&raquo;</p>
+<p>La dispute
+recommen&ccedil;a alors avec une nouvelle violence; et comme le
+cheval &eacute;tait tourment&eacute; par une mouche qui lui piquait le
+nez, le cocher
+employa humainement son loisir &agrave; lui donner des coups de fouet
+sur les
+oreilles, suivant le syst&egrave;me m&eacute;dical des
+r&eacute;vulsions.</p>
+<p>&laquo;C'est la
+majorit&eacute; qui l'emporte, dit &agrave; la fin l'une des dames
+rev&ecirc;ches.
+Cocher, la porte jaune.&raquo; Mais lorsque le cabriolet fut
+arriv&eacute; d'une
+mani&egrave;re brillante devant la porte jaune, faisant
+r&eacute;ellement plus de
+bruit qu'un carrosse bourgeois (comme le fit remarquer l'une des
+ladies), et lorsque le cocher fut descendu pour assister les dames, la
+petite t&ecirc;te ronde de Master Bardell se fit voir &agrave; la
+fen&ecirc;tre d'une
+maison qui avait une porte rouge, quelques num&eacute;ros plus loin.</p>
+<p>&laquo;&Ecirc;tre
+assommant! s'&eacute;cria la dame ci-dessus mentionn&eacute;e, en
+lan&ccedil;ant &agrave;
+l'&eacute;pais gentleman un regard capable de le r&eacute;duire en
+poudre.</p>
+<p>&#8212;Mais ma ch&egrave;re, ce
+n'est pas ma faute.</p>
+<p>&#8212;Taisez-vous
+imb&eacute;cile! La maison &agrave; la porte rouge, cocher. Oh! Si
+jamais pauvre femme a &eacute;t&eacute; z'unie avec une cr&eacute;ature
+qui prend plaisir &agrave;
+la tourner en ridicule devant les &eacute;trangers, je puis me vanter
+d'&ecirc;tre
+cette femme!</p>
+<p>&#8212;Vous devriez mourir de
+honte, Raddle, dit la seconde petite femme qui
+n'&eacute;tait autre que Mme Cluppins.</p>
+<p>&#8212;Dites-moi donc au moins
+ce que j'ai fait?</p>
+<p>&#8212;Taisez-vous, brute, de
+peur de me faire oublier de quelle &eacute;cole je
+suis, et que je ne m'abaisse &agrave; vous gifler!&raquo;</p>
+<p>Pendant ce petit dialogue
+matrimonial, le cocher conduisait
+ignominieusement le cheval par la bride, et s'arr&ecirc;tait devant la
+porte
+rouge que Master Bardell avait d&eacute;j&agrave; ouverte. Quelle
+mani&egrave;re plate et
+commune de se pr&eacute;senter devant la porte d'une amie! au lieu
+d'arriver
+avec tout le feu, toute la furie du noble coursier; au lieu de faire
+frapper &agrave; la porte par le cocher; au lieu d'ouvrir le tablier
+avec
+bruit, et juste au dernier moment, de peur de rester dans un courant
+d'air, au lieu de se faire tendre son ch&acirc;le comme si on avait un
+domestique &agrave; soi! Tout le zeste de la chose &eacute;tait perdu;
+c'&eacute;tait plus
+vulgaire que de venir &agrave; pied.</p>
+<p>&laquo;Eh ben! Tommy, dit
+Mme Cluppins; comment va c'te pauv' ch&egrave;re femme de
+m&egrave;re?</p>
+<p>&#8212;Oh! elle va
+tr&egrave;s-bien. Elle est dans le parloir de devant, toute
+pr&ecirc;te. Je suis tout pr&ecirc;t aussi, moi. En parlant ainsi,
+Master Bardell
+fourrait ses mains dans ses poches et s'amusait &agrave; sauter de la
+premi&egrave;re
+marche du perron sur le trottoir, et <i>vice versa</i>.</p>
+<p>&#8212;Y a-t-il encore
+quelqu'un qui vient avec nous? reprit Mme Cluppins, en
+arrangeant sa p&egrave;lerine.</p>
+<p>&#8212;Mme Sanders y va aussi;
+et moi aussi, j'y vas aussi, moi.</p>
+<p>&#8212;Peste soit du moutard,
+il ne pense qu'&agrave; lui seul. Dites donc, Tommy,
+mon petit homme?</p>
+<p>&#8212;Hein?</p>
+<p>&#8212;Qu'est-ce qui vient
+encore, mon amour? continua Mme Cluppins d'une
+mani&egrave;re insinuante.</p>
+<p>&#8212;Oh! Mme Rogers, elle
+vient aussi, elle, r&eacute;pondit Master Bardell, en
+ouvrant ses yeux de toutes ses forces.</p>
+<p>&#8212;Quoi! la dame qui a
+lou&eacute; le logement?&raquo; s'&eacute;cria Mme Cluppins.</p>
+<p>Master Bardell
+enfon&ccedil;a ses mains plus profond&eacute;ment dans ses poches, et
+baissa la t&ecirc;te trente-cinq fois, ni plus ni moins, pour exprimer
+qu'il
+s'agissait bien de la dame du logement.</p>
+<p>&laquo;Ah &ccedil;a!
+continua Mme Cluppins; c'est une vraie noce.</p>
+<p>&#8212;Qu'est-ce que vous
+diriez donc, si vous saviez ce qu'il y a dans le
+buffet? ajouta Master Bardell.</p>
+<p>&#8212;Qu'est-ce qu'il y a
+donc, Tommy? reprit Mme Cluppins d'un air
+s&eacute;duisant. Je suis s&ucirc;re que vous allez me le dire.</p>
+<p>&#8212;Non, je ne veux pas;
+r&eacute;torqua l'int&eacute;ressant h&eacute;ritier, en secouant sa
+t&ecirc;te un nombre ind&eacute;termin&eacute; de fois, et en
+recommen&ccedil;ant &agrave; sauter sur
+l'escalier.</p>
+<p>&#8212;Quel petit m&acirc;tin
+emb&ecirc;tant murmura Mme Cluppins. Allons, Tommy, contez
+la chose &agrave; votre ch&egrave;re Cluppy.</p>
+<p>&#8212;Maman ne veut pas. Si je
+ne dis rien, j'en aurai, moi, j'en aurai,
+moi!&raquo; R&eacute;joui par cette agr&eacute;able perspective, le
+jeune prodige s'appliqua
+avec une nouvelle vigueur &agrave; son man&egrave;ge enfantin.</p>
+<p>Cette esp&egrave;ce
+d'interrogatoire avait lieu tandis que M. Raddle, Mme
+Raddle et le cocher se disputaient sur le prix de la course.
+L'altercation s'&eacute;tant termin&eacute;e &agrave; l'avantage de
+l'autom&eacute;don, Mme Raddle
+entra dans la maison, affreusement agit&eacute;e.</p>
+<p>&laquo;Ciel qu'avez-vous
+donc, Mary-Ann? demanda Mme Cluppins.</p>
+<p>&#8212;Ah! Betsy! j'en suis
+encore toute tremblante! Raddle n'est pas un
+homme; il me laisse tout sur le dos.&raquo;</p>
+<p>Cette attaque contre la
+virilit&eacute; de pauvre Raddle, &eacute;tait &agrave; peine loyale:
+car, d&egrave;s le commencement de la dispute, il avait
+&eacute;t&eacute; mis de cot&eacute; par son
+aimable &eacute;pouse, et avait re&ccedil;u l'ordre p&eacute;remptoire
+de tenir son bec. Quoi
+qu'il en soit, il n'eut pas le loisir de se d&eacute;fendre, car il
+devenait
+&eacute;vident que Mme Raddle allait s'&eacute;vanouir. D&egrave;s
+qu'on s'en aper&ccedil;ut, de la
+fen&ecirc;tre du parloir, Mme Bardell, mistress Sanders, la locataire
+et la
+servante de la locataire, sortirent pr&eacute;cipitamment, et
+port&egrave;rent
+l'int&eacute;ressante lady dans l'appartement, parlant toutes &agrave;
+la fois, et
+l'accablant d'expressions de condol&eacute;ances et de piti&eacute;,
+comme si elle
+&eacute;tait la personne la plus malheureuse de la terre. Elle fut
+d&eacute;pos&eacute;e sur
+un sofa du parloir, et la dame du premier &eacute;tage ayant couru
+chercher un
+flacon de sel volatil, prit Mme Raddle par le cou, et le lui appliqua
+sous le nez, avec toute la sollicitude compatissante du beau sexe.
+Apr&egrave;s
+de nombreux plongeons, apr&egrave;s s'&ecirc;tre bien d&eacute;battue,
+la dame &eacute;vanouie fut
+enfin oblig&eacute;e de d&eacute;clarer qu'elle se trouvait mieux.</p>
+<p>&laquo;Ah! pauvre
+cr&eacute;ature! s'&eacute;cria Mme Rogers; je con&ccedil;ois ce
+qu'elle &eacute;prouve,
+h&eacute;las! je le sais trop bien.</p>
+<p>&#8212;Ah! pauvre
+cr&eacute;ature! Et moi aussi je le sais, r&eacute;p&eacute;ta Mme
+Sanders, et
+alors toutes les dames commenc&egrave;rent &agrave; g&eacute;mir
+&agrave; l'unisson, en disant
+qu'elles aussi savaient ce qu'il en &eacute;tait, et la plaignaient de
+tout
+leur c&#339;ur. La petite servante elle-m&ecirc;me, haute de trois pieds, et
+&acirc;g&eacute;e
+de treize ans, manifestait sa profonde sympathie.</p>
+<p>&#8212;Mais qu'est-ce qui est
+arriv&eacute;? demanda Mme Bardell.</p>
+<p>&#8212;Oui, ajouta Mme Rogers,
+qu'est-ce qui vous a mis dans cet &eacute;tat,
+madame?</p>
+<p>&#8212;J'ai &eacute;t&eacute;
+contrari&eacute;e, r&eacute;pondit Mme Raddle d'un ton de reproche.
+Toutes
+les dames jet&egrave;rent aussit&ocirc;t &agrave; M. Raddle des regards
+pleins
+d'indignation.</p>
+<p>&#8212;Le fait est, dit ce
+malheureux gentleman, en s'avan&ccedil;ant, le fait est
+que, quand nous sommes descendus &agrave; la porte, nous avons eu une
+dispute
+avec le conducteur du cabriolet.&raquo; Un cri aigu de sa femme,
+&agrave; la mention
+de ce nom, rendit toute autre explication impossible.</p>
+<p>&laquo;Raddle, dit Mme
+Cluppins, vous feriez bien de nous laisser seules avec
+elle, pour la faire revenir. Elle ne se remettra jamais tant que vous
+serez l&agrave;.&raquo;</p>
+<p>Toutes les dames
+&eacute;tant de la m&ecirc;me opinion, M. Raddle fut pouss&eacute; hors
+de
+la chambre, et engag&eacute; &agrave; prendre l'air dans la cour. Il
+s'y promenait
+depuis environ un quart d'heure, lorsque Mme Bardell vint lui annoncer,
+avec un visage solennel, qu'il pouvait rentrer maintenant; mais qu'il
+devait faire bien attention &agrave; la mani&egrave;re dont il se
+conduirait avec sa
+femme. Mme Bardell savait bien qu'il n'avait pas de mauvaises
+intentions, mais Mary-Ann n'&eacute;tait pas forte, et s'il n'y prenait
+pas
+garde, il pourrait la perdre au moment o&ugrave; il s'y attendrait le
+moins; ce
+qui serait pour lui un terrible sujet de remords, dans la suite.</p>
+<p>M. Raddle entendit tout
+cela et bien d'autres choses encore, avec grande
+soumission, et entra enfin dans le parloir, doux comme un agneau.</p>
+<p>&laquo;Mon Dieu, madame
+Rogers, dit Mme Bardell, personne ne vous a &eacute;t&eacute;
+pr&eacute;sent&eacute;!&#8212;M. Raddle, madame; Mme Cluppins, madame; Mme
+Raddle,
+madame....</p>
+<p>&#8212;S&#339;ur de Mme Cluppins,
+fit observer Mme Sanders.</p>
+<p>&#8212;Ah! vraiment? dit
+mistress Rogers gracieusement; car elle &eacute;tait
+locataire, et c'est sa servante qui devait servir, et, en vertu de sa
+position, elle devait &ecirc;tre plus gracieuse qu'intime. Ah!
+vraiment!&raquo;</p>
+<p>Mme Raddle sourit
+agr&eacute;ablement, M. Raddle salua, et Mme Cluppins d&eacute;clara
+qu'elle se trouvait bien heureuse d'avoir l'honneur de faire la
+connaissance d'une personne dont elle avait entendu dire autant de
+choses avantageuses. Ce compliment bien tourn&eacute; fut re&ccedil;u
+par la lady du
+premier &eacute;tage avec une condescendance parfaite.</p>
+<p>&laquo;Savez-vous,
+monsieur Raddle, dit Mme Bardell, que vous devez vous
+trouver fort honor&eacute; de ce que vous et Tommy, vous &ecirc;tes les
+seuls
+gentlemen charg&eacute;s d'escorter tant de dames au Jardin Espagnol
+&agrave;
+Hampstead. N'est-ce pas votre avis, madame Rogers?</p>
+<p>&#8212;Oh! certainement,
+madame, r&eacute;pondit Mme Rogers; apr&egrave;s quoi les autres
+dames r&eacute;p&eacute;t&egrave;rent: Oh certainement!</p>
+<p>&#8212;Sans aucun doute,
+madame, je sens cela, dit M. Raddle en se frottant
+les mains, et en laissant apercevoir une l&eacute;g&egrave;re tendance
+&agrave; la gaiet&eacute;. Et
+m&ecirc;me, je disais &agrave; Mme Raddle, pendant que nous venions
+dans le
+cabriolet...&raquo;</p>
+<p>En entendant ce mot, qui
+r&eacute;veillait tant de souvenirs p&eacute;nibles, Mme
+Raddle appliqua de nouveau son mouchoir &agrave; ses yeux, et ne put
+s'emp&ecirc;cher
+de pousser un cri &eacute;touff&eacute;; Mme Bardell fron&ccedil;a le
+sourcil, en regardant
+M. Raddle, pour lui faire comprendre qu'il ferait beaucoup mieux de se
+taire; puis, avec un air de dignit&eacute;, elle pria la domestique de
+Mme
+Rogers de mettre le vin sur la table.</p>
+<p>&Agrave; ce signal, les
+tr&eacute;sors cach&eacute;s du buffet furent apport&eacute;s, en
+l'honneur
+de la locataire, et donn&egrave;rent &agrave; tous les assistants une
+satisfaction
+sans limite. C'&eacute;taient plusieurs plats d'oranges et de biscuits,
+une
+bouteille de vieux porto, &agrave; trente-quatre pence, puis une autre
+bouteille du c&eacute;l&egrave;bre x&eacute;r&egrave;s des Indes
+orientales, &agrave; quatorze pence. Mais
+alors, &agrave; la grande consternation de Mme Cluppins, Tommy parut
+sur le
+point de raconter comment il avait &eacute;t&eacute; interrog&eacute;
+par elle, concernant le
+contenu du buffet. Heureusement que, tout en parlant, il avala de
+travers un verre de porto, ce qui mit sa vie en danger pendant quelques
+minutes, et &eacute;touffa son r&eacute;cit dans son germe.</p>
+<p>Apr&egrave;s ce petit
+incident, la compagnie alla chercher la voiture de
+Hampstead, et au bout de deux heures elle &eacute;tait arriv&eacute;e,
+saine et sauve,
+au Jardin Espagnol. Mais l&agrave; le premier acte du malheureux M.
+Raddle
+faillit occasionner une rechute de sa tendre &eacute;pouse; car
+n'alla-t-il pas
+s'aviser de demander du th&eacute; pour sept, tandis que, comme toutes
+les
+dames le firent remarquer &agrave; la fois, rien n'&eacute;tait plus
+facile que de
+faire boire Tommy dans la tasse de quelqu'un, ou dans celle de tout le
+monde, quand le gar&ccedil;on aurait eu le dos tourn&eacute;, ce qui
+aurait &eacute;pargn&eacute; du
+th&eacute; pour un, sans qu'il en f&ucirc;t moins bon pour cela?</p>
+<p>Quoi qu'il en soit, il
+n'y avait plus de ressources, et le th&eacute; arriva
+avec sept tasses, sept soucoupes, et du pain et du beurre sur la
+m&ecirc;me
+&eacute;chelle. Mme Bardell fut &eacute;lev&eacute;e au fauteuil
+&agrave; l'unanimit&eacute;; Mme Rogers se
+pla&ccedil;a &agrave; sa droite, Mme Raddle &agrave; sa gauche, et la
+collation chemina avec
+beaucoup de gaiet&eacute; et de succ&egrave;s.</p>
+<p>&laquo;Que la campagne
+est jolie, soupira mistress Rogers; je souhaiterais
+vraiment y vivre toujours!</p>
+<p>&#8212;Oh! vous ne l'aimeriez
+pas longtemps, madame, r&eacute;pliqua Mme Bardell
+avec pr&eacute;cipitation; car il n'&eacute;tait pas &agrave; propos
+d'encourager de
+semblables id&eacute;es chez sa locataire.</p>
+<p>&#8212;Je suis s&ucirc;re,
+madame, reprit la petite Mme Cluppins, que vous ne vous
+en contenteriez pas quinze jours; vous &ecirc;tes trop gaie et trop
+recherch&eacute;e
+&agrave; la ville.</p>
+<p>&#8212;Cela se peut, madame....
+cela se peut, murmura doucement la locataire
+du premier &eacute;tage.</p>
+<p>&#8212;La campagne, fit
+observer M. Raddle, en retrouvant un peu d'assurance
+et de gaiet&eacute;, la campagne est tr&egrave;s-bonne pour les
+personnes seules, qui
+n'ont personne qui se soucisse d'elles, ou pour les personnes qui ont
+eu
+des peines de c&#339;ur, et toutes ces sortes de choses. La campagne pour
+une &acirc;me bless&eacute;e, dit le po&euml;te....&raquo;</p>
+<p>Or, de toutes les paroles
+que pouvait prof&eacute;rer le malheureux gentleman,
+celles-ci &eacute;taient indubitablement les plus mal trouv&eacute;es.
+En effet, &agrave;
+cette citation, Mme Bardell ne manqua pas de fondre en larmes, et
+voulut
+quitter la table sur-le-champ; ce que voyant, son tendre fils se mit
+&agrave;
+pousser des cris affreux.</p>
+<p>&laquo;Est-il possible,
+s'&eacute;cria Mme Raddle, en se tournant avec fureur vers la
+locataire du premier &eacute;tage, est-il possible qu'une femme soit
+mari&eacute;e &agrave;
+un &ecirc;tre aussi insupportable, qui se fait un jeu de blesser sa
+sensibilit&eacute; &agrave; chaque instant de la journ&eacute;e.</p>
+<p>&#8212;Ma ch&egrave;re, dit M.
+Raddle d'une voix plaintive, je n'avais pas la
+moindre pens&eacute;e....</p>
+<p>&#8212;Vous n'aviez pas la
+moindre pens&eacute;e, r&eacute;p&eacute;ta Mme Raddle avec un noble
+d&eacute;dain. Allez-vous-en; je ne puis plus vous voir; vous
+&ecirc;tes une brute.</p>
+<p>&#8212;Ne vous tourmentez pas,
+Mary-Ann, interrompit mistress Cluppins. Il
+faut vraiment faire attention &agrave; votre sant&eacute; ma
+ch&egrave;re, vous n'y songez
+pas assez. Allez-vous-en, Raddle, comme une bonne &acirc;me. Elle est
+toujours
+plus mal quand elle vous Voit.</p>
+<p>&#8212;Oui, oui, dit Mme
+Rogers, en appliquant sur nouveaux frais son flacon,
+vous ferez bien de prendre votre th&eacute; tout seul, monsieur.&raquo;</p>
+<p>Mme Sanders qui, suivant
+sa coutume, &eacute;tait fort occup&eacute;e du pain et du
+beurre, exprima la m&ecirc;me opinion, et Raddle se retira sans
+souffler mot.</p>
+<p>Apr&egrave;s cela, les
+dames s'empress&egrave;rent d'&eacute;lever Master Bardell dans les
+bras de sa m&egrave;re, mais comme il &eacute;tait un peu grand pour
+cette man&#339;uvre
+enfantine, ses bottines s'embarrass&egrave;rent dans la table &agrave;
+th&eacute;, et
+occasionn&egrave;rent quelque confusion parmi les tasses et les
+soucoupes.
+Heureusement que cette esp&egrave;ce d'attaque, qui est contagieuse
+chez les
+dames, dure rarement longtemps: aussi, apr&egrave;s avoir bien
+embrass&eacute; son
+bambin, apr&egrave;s avoir pleur&eacute; sur ses cheveux, Mme Bardell
+revint &agrave; elle,
+le remit par terre, s'&eacute;tonna d'avoir &eacute;t&eacute; si peu
+raisonnable, et se versa
+une autre tasse de th&eacute;.</p>
+<p>En ce moment, on entendit
+le roulement d'un carrosse qui s'approchait,
+et les dames, en levant les yeux, virent une voiture de place
+s'arr&ecirc;ter
+&agrave; la porte du jardin.</p>
+<p>&laquo;Encore du monde,
+dit Mme Sanders.</p>
+<p>&#8212;C'est un gentleman,
+reprit Mme Raddle.</p>
+<p>&#8212;Eh mais! s'&eacute;cria
+Mme Bardell, c'est M. Jackson, le jeune homme de chez
+Dodson et Fogg. Est-ce que M. Pickwick aurait pay&eacute; les dommages?</p>
+<p>&#8212;Ou offert le mariage,
+sugg&eacute;ra Mme Cluppins.</p>
+<p>&#8212;Comme le gentleman est
+long &agrave; venir! dit Mme Rogers. Pourquoi donc ne
+se d&eacute;p&ecirc;che-t-il pas?&raquo;</p>
+<p>Cependant, M. Jackson,
+apr&egrave;s avoir adress&eacute; quelques observations &agrave; un
+homme en habit noir r&acirc;p&eacute;, qui venait de descendre du
+fiacre, et qui
+tenait un gros b&acirc;ton de fr&ecirc;ne, se dirigea vers l'endroit
+o&ugrave; les dames
+&eacute;taient assises, tout en tortillant ses cheveux autour du bord
+de son
+chapeau.</p>
+<p>&laquo;Qu'est-ce qu'il y
+a de nouveau, monsieur Jackson? demanda Mme Bardell
+avec anxi&eacute;t&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Rien du tout, madame,
+r&eacute;pondit Jackson. Comment &ccedil;a va-t-il, madame? Je
+vous demande pardon, madame, de vous d&eacute;ranger, mais la loi,
+madame, la
+loi....&raquo; En prof&eacute;rant cette apologie, M. Jackson sourit,
+fit un salut
+commun &agrave; toutes les dames, et donna &agrave; ses cheveux un
+autre tour. Mme
+Rogers chuchota &agrave; Mme Raddle que c'&eacute;tait
+r&eacute;ellement un jeune homme bien
+&eacute;l&eacute;gant.</p>
+<p>&laquo;Je suis
+all&eacute; chez vous, reprit Jakson, et en apprenant que vous
+&eacute;tiez
+ici, j'ai pris une voiture et je suis venu. Nous avons besoin de vous
+sur-le-champ, madame Bardell.</p>
+<p>&#8212;Besoin de moi!
+s'&eacute;cria la dame, que la soudainet&eacute; de cette
+communication avait fait tressaillir.</p>
+<p>&#8212;Oui, dit Jackson en se
+mordant les l&egrave;vres, c'est une affaire
+tr&egrave;s-importante, tr&egrave;s-pressante, et qui ne peut pas
+&ecirc;tre remise. Dodson
+me l'a dit express&eacute;ment et Fogg aussi. Tellement que j'ai
+gard&eacute; la
+voiture pour vous remmener.</p>
+<p>&#8212;Quelle dr&ocirc;le de
+chose!&raquo; s'&eacute;cria Mme Bardell.</p>
+<p>Toutes les dames
+convinrent que c'&eacute;tait fort dr&ocirc;le, mais elles furent
+unanimement d'avis que ce devait &ecirc;tre fort important; sans quoi
+Dodson
+et Fogg n'auraient pas envoy&eacute; &agrave; Hampstead. Enfin elles
+ajout&egrave;rent que,
+puisque l'affaire &eacute;tait importante, Mme Bardell ferait bien de
+se rendre
+sur-le-champ &agrave; l'&eacute;tude.</p>
+<p>Lorsqu'on est
+demand&eacute; avec une h&acirc;te si monstrueuse par son homme
+d'affaires, cela donne un certain degr&eacute; de relief, qui
+n'&eacute;tait
+nullement d&eacute;sagr&eacute;able &agrave; Mme Bardell. En effet,
+elle pouvait
+raisonnablement esp&eacute;rer que cela la rehausserait dans l'opinion
+de sa
+locataire, elle fit quelques minauderies, affecta beaucoup de vexation
+et d'h&eacute;sitation, mais elle conclut, &agrave; la fin, qu'elle
+ferait bien de
+s'en aller. Ensuite elle ajouta d'une voix persuasive: &laquo;Vous vous
+rafra&icirc;chirez bien un peu apr&egrave;s votre course, monsieur
+Jackson?</p>
+<p>&#8212;R&eacute;ellement, il
+n'y a pas beaucoup de temps &agrave; perdre; et puis j'ai l&agrave;
+un ami, r&eacute;pondit Jackson en montrant l'homme au b&acirc;ton de
+fr&ecirc;ne.</p>
+<p>&#8212;Oh! mais, monsieur,
+faites entrer votre ami.</p>
+<p>&#8212;Mais.... je vous
+remercie, r&eacute;pliqua Jackson avec quelque embarras. Il
+n'est pas habitu&eacute; &agrave; la soci&eacute;t&eacute; des dames,
+et cela le rend tout timide.
+Si vous voulez ordonner au gar&ccedil;on de lui porter quelque chose,
+je ne
+suis pas bien s&ucirc;r qu'il le boive, mais vous pouvez
+essayer.&raquo; Vers la fin
+de ce discours, les doigts de M. Jackson se jouaient plaisamment autour
+de son nez, pour avertir ses auditeurs qu'il parlait ironiquement.</p>
+<p>Le gar&ccedil;on fut
+imm&eacute;diatement d&eacute;p&ecirc;ch&eacute; vers le gentleman
+timide, qui
+consentit &agrave; prendre quelque chose. M. Jackson prit aussi quelque
+chose,
+et les dames en firent autant, par pur esprit d'hospitalit&eacute;. M.
+Jackson
+ayant alors d&eacute;clar&eacute; qu'il &eacute;tait temps de partir,
+Mme Sanders, Mme
+Cluppins et Tommy grimp&egrave;rent dans la voiture, laissant les
+autres dames
+sous la protection de M. Raddle. Mme Bardell monta la derni&egrave;re.</p>
+<p>&laquo;Isaac, dit alors
+Jackson, en regardant son ami qui &eacute;tait assis sur le
+si&eacute;ge, et fumait un cigare.</p>
+<p>&#8212;Eh bien?</p>
+<p>&#8212;Voil&agrave; madame
+Bardell.</p>
+<p>&#8212;Oh! il y a longtemps que
+je le savais.&raquo;</p>
+<p>Mme Bardell &eacute;tant
+entr&eacute;e dans le carrosse, M. Jackson s'y pla&ccedil;a
+apr&egrave;s
+elle, et les chevaux partirent. Chemin faisant, Mme Bardell admirait la
+perspicacit&eacute; de l'ami de M. Jackson, &laquo;Que ces hommes de
+loi sont malins!
+pensait-elle; comme ils reconnaissent les gens!&raquo;</p>
+<p>Au bout de peu de temps
+Mme Cluppins et Mme Sanders s'&eacute;tant endormies,
+M. Jackson dit &agrave; la veuve du douanier: &laquo;Savez-vous que les
+frais de
+votre affaire sont bien lourds?</p>
+<p>&#8212;Je suis
+f&acirc;ch&eacute;e que vous ne puissiez pas les faire payer,
+r&eacute;pondit
+celle-ci. Mais dame! puisque vous entreprenez les choses par
+sp&eacute;culation, il faut bien que vous buviez un bouillon de temps
+en temps.</p>
+<p>&#8212;On m'a dit
+qu'apr&egrave;s le proc&egrave;s, vous aviez donn&eacute; &agrave;
+Dodson et Fogg un
+<i>cognovit</i> pour le montant des frais.</p>
+<p>&#8212;Oui, simple affaire de
+forme.</p>
+<p>&#8212;Sans doute,
+r&eacute;pliqua Jackson d'un ton sec. Simple affaire de forme,
+comme vous dites.&raquo;</p>
+<p>On continuait &agrave;
+rouler, et Mme Bardell s'endormit. Elle se r&eacute;veilla au
+bout de quelque temps, lorsque la voiture s'arr&ecirc;ta.</p>
+<p>&laquo;Comment!
+s'&eacute;cria-t-elle. Sommes-nous d&eacute;j&agrave; &agrave; <i>Freeman's
+Court</i>?</p>
+<p>&#8212;Nous n'allons pas tout
+&agrave; fait jusque-l&agrave;, repartit Jackson. Voulez-vous
+avoir la bont&eacute; de descendre?&raquo;</p>
+<p>Mme Bardell ob&eacute;it
+machinalement, car elle n'&eacute;tait pas encore
+compl&egrave;tement r&eacute;veill&eacute;e. Elle se trouvait dans un
+dr&ocirc;le d'endroit: un
+grand mur avec une grille au milieu; et, &agrave; l'int&eacute;rieur
+d'un vestibule,
+un bec de gaz qui br&ucirc;lait.</p>
+<p>&#8212;Allons, mesdames! dit
+l'homme au b&acirc;ton de fr&ecirc;ne en regardant dans la
+voiture et en secouant Mme Sanders pour la r&eacute;veiller,
+descendons.&raquo;</p>
+<p>Mme Sanders ayant
+pouss&eacute; son amie, elles descendirent, et Mme Bardell,
+appuy&eacute;e sur le bras de M. Jackson et conduisant Tommy par la
+main, &eacute;tait
+d&eacute;j&agrave; entr&eacute;e sous le porche.</p>
+<p>La chambre o&ugrave; les
+trois dames p&eacute;n&eacute;tr&egrave;rent ensuite &eacute;tait
+encore plus
+singuli&egrave;re que l'entr&eacute;e du b&acirc;timent. Il s'y
+trouvait tant d'hommes
+debout, et ils regardaient si fixement les ladies!</p>
+<p>&laquo;Qu'est-ce que
+c'est donc que cet endroit? demanda Mme Bardell, en
+s'arr&ecirc;tant.</p>
+<p>&#8212;C'est une de nos
+administrations publiques, r&eacute;pondit Jackson, en lui
+faisant passer une porte. Puis se retournant pour voir si les autres
+femmes le suivaient: Attention, Isaac! s'&eacute;cria-t-il.</p>
+<p>&#8212;N'ayez pas peur,
+r&eacute;pondit l'homme au b&acirc;ton de fr&ecirc;ne. La porte se
+referma pesamment sur eux, et ils descendirent un escalier de quelques
+marches.</p>
+<p>&#8212;Enfin, nous y
+voil&agrave;! s'&eacute;cria Jackson en regardant d'un air triomphant
+autour de lui, sains et saufs, hein! madame Bardell?</p>
+<p>&#8212;Qu'est-ce que vous
+voulez dire? demanda la dame dont le c&#339;ur
+palpitait sans qu'elle s&ucirc;t pourquoi.</p>
+<p>&#8212;Voil&agrave;,
+r&eacute;pondit Jackson en la tirant un peu de c&ocirc;t&eacute;. Ne
+vous effrayez
+pas, madame Bardell. Il n'y a jamais eu d'homme plus d&eacute;licat que
+Dodson,
+madame, ni plus humain que Fogg. C'&eacute;tait leur devoir, comme
+hommes
+d'affaires, de vous faire mettre &agrave; l'ombre pour ces frais; mais
+ils
+tenaient beaucoup &agrave; m&eacute;nager votre sensibilit&eacute;,
+autant que possible.
+Quelle consolation pour vous de penser comment cela s'est fait! Vous
+&ecirc;tes dans la prison pour dettes, madame. Je vous souhaite une
+bonne
+nuit, madame Bardell. Bonsoir, Tommy.&raquo;</p>
+<p>Ayant dit ces mots,
+Jackson s'&eacute;loigna rapidement avec l'homme au b&acirc;ton
+de fr&ecirc;ne. Un autre individu, qui se trouvait l&agrave; avec des
+clefs &agrave; la
+main, emmena Mme Bardell, tout &eacute;perdue, &agrave; un corridor du
+second &eacute;tage.
+La malheureuse veuve poussa un cri de d&eacute;sespoir, Tommy
+l'accompagna d'un
+grognement, Mme Cluppins resta p&eacute;trifi&eacute;e; quant &agrave;
+Mme Sanders, elle
+s'enfuit, sans plus de fa&ccedil;on, car M. Pickwick, l'homme innocent
+et
+opprim&eacute;, &eacute;tait l&agrave;, prenant sa pitance d'air
+quotidienne, et pr&egrave;s de lui
+se tenait Sam Weller qui, en apercevant Mme Bardell, &ocirc;ta son
+chapeau
+avec une politesse moqueuse, tandis que son ma&icirc;tre indign&eacute;
+faisait une
+pirouette sur le talon.</p>
+<p>&laquo;Ne la tracassez
+pas, cette pauvre femme, dit le guichetier &agrave; Sam
+Weller, elle ne fait que d'arriver.</p>
+<p>&#8212;Prisonni&egrave;re!
+s'&eacute;cria Sam en remettant son chapeau avec vivacit&eacute;.
+&Agrave; la
+requ&ecirc;te de qui? Pourquoi? Parlez donc, vieux!</p>
+<p>&#8212;Dodson et Fogg,
+r&eacute;pondit l'homme. En vertu d'un <i>cognovit</i> pour des
+frais.</p>
+<p>&#8212;Ici, Job! Job!
+vocif&eacute;ra Sam en se pr&eacute;cipitant le long du corridor,
+courez chez M. Perker, Job; j'ai besoin de lui sur-le-champ.
+Voil&agrave; une
+bonne affaire pour nous, j'esp&egrave;re. Ah! la bonne farce! Hourra!
+O&ugrave; est le
+gouverneur?&raquo;</p>
+<p>Mais personne ne
+r&eacute;pondit &agrave; ces questions, car aussit&ocirc;t que Job
+avait
+appris de quoi il s'agissait, il &eacute;tait parti comme un furieux,
+et Mme
+Bardell s'&eacute;tait &eacute;vanouie pour tout de bon.<br/>
+</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;"/>
+<p><br/>
+</p>
+<h2><a name="CHAPITRE_XVIII" id="CHAPITRE_XVIII">CHAPITRE XVIII.</a></h2>
+<h3>Principalement
+d&eacute;vou&eacute; &agrave; des affaires d'int&eacute;r&ecirc;t et
+&agrave; l'avantage temporel
+de Dodson et Fogg. R&eacute;apparition de M. Winkle dans des
+circonstances
+extraordinaires. La bienveillance de M. Pickwick se montre plus forte
+que son obstination.</h3>
+<p>Job Trotter, sans rien
+diminuer de sa rapidit&eacute;, courut tout le long
+d'<i>Holborn</i>. Il s'ouvrait un passage tant&ocirc;t au milieu de la
+rue, tant&ocirc;t
+sur le trottoir, tant&ocirc;t dans le ruisseau, suivant l'endroit
+o&ugrave; il voyait
+le plus de chances d'avancer &agrave; travers la foule de voitures,
+d'hommes,
+de femmes et d'enfants qui encombraient cette longue rue, et sans se
+soucier d'aucune esp&egrave;ce d'obstacle. Il ne s'arr&ecirc;ta pas une
+seule
+seconde, tant qu'il n'eut pas atteint la porte de <i>Gray's Inn</i>.
+Cependant, malgr&eacute; toute sa diligence, il y avait une bonne
+demi-heure
+qu'elle &eacute;tait ferm&eacute;e; lorsqu'il y arriva, et avant qu'il
+e&ucirc;t d&eacute;couvert
+la femme de m&eacute;nage de M. Perker, laquelle vivait avec une de ses
+filles,
+mari&eacute;e &agrave; un gar&ccedil;on de bureau, non r&eacute;sident,
+qui demeurait &agrave; un certain
+num&eacute;ro, dans une certaine rue, tout aupr&egrave;s d'une certaine
+brasserie,
+quelque part derri&egrave;re <i>Gray's Inn Lane</i>, il ne s'en
+fallait plus que de
+quinze minutes que la prison f&ucirc;t ferm&eacute;e pour la nuit. Il
+&eacute;tait encore
+n&eacute;cessaire de d&eacute;terrer M. Lowten dans
+l'arri&egrave;re-parloir de la <i>Pie et la
+Souche</i>, et Job lui avait &agrave; peine communiqu&eacute; le
+message de Sam, lorsque
+l'horloge sonna dix heures.</p>
+<p>&laquo;Ah! ah! dit
+Lowten; vous ne pourrez pas rentrer cette nuit, il est trop
+tard. Vous avez pris la clef des champs, mon ami.</p>
+<p>&#8212;Ne vous occupez pas de
+moi, r&eacute;pliqua Job. Je puis dormir n'importe o&ugrave;;
+mais ne serait-il pas bon de voir M. Perker ce soir pour qu'il puisse
+faire notre affaire demain, d&egrave;s le matin.</p>
+<p>&#8212;Voyez-vous,
+r&eacute;pondit Lowten apr&egrave;s avoir r&eacute;fl&eacute;chi
+pendant quelques
+instants; si c'&eacute;tait pour tout autre personne, Perker ne serait
+pas bien
+charm&eacute; que j'allasse le relancer chez lui; mais comme c'est pour
+M.
+Pickwick, je pense que je puis me permettre le cabriolet aux frais de
+l'&eacute;tude, pour l'aller trouver.&raquo;</p>
+<p>S'&eacute;tant
+d&eacute;cid&eacute; &agrave; suivre cette marche, M. Lowten prit son
+chapeau, pria
+la compagnie de faire occuper le fauteuil par un vice-pr&eacute;sident,
+durant
+son absence temporaire, conduisit Job &agrave; la place de voitures la
+plus
+voisine, et choisissant la plus rapide en apparence, donna au cocher
+cette adresse: <i>Montague-Place, Russell-Square</i>.</p>
+<p>M. Perker avait eu du
+monde &agrave; d&icirc;ner, comme le t&eacute;moignaient les
+lumi&egrave;res
+qu'on apercevait aux fen&ecirc;tres, le son d'un piano carr&eacute; <i>perfectionn&eacute;</i>
+et
+d'une voix de salon <i>perfectionnable</i>, qui s'&eacute;chappaient
+des m&ecirc;mes
+fen&ecirc;tres, et l'odeur, un peu trop forte de victuaille, qui
+remplissait
+les escaliers. Le fait est qu'une couple d'excellents agents d'affaires
+de province, &eacute;tant venus &agrave; Londres, en m&ecirc;me temps,
+M. Perker avait
+r&eacute;uni, pour les recevoir, une agr&eacute;able
+soci&eacute;t&eacute;. C'&eacute;taient M. Snicks, le
+secr&eacute;taire du bureau d'assurances sur la vie; M. Prosant, le
+c&eacute;l&egrave;bre
+avocat; trois avou&eacute;s, un commissaire des banqueroutes, un avocat
+sp&eacute;cial
+du Temple, et son &eacute;l&egrave;ve, petit jeune homme &agrave; l'air
+d&eacute;cid&eacute;, qui avait
+&eacute;crit sur les lois mortuaires un livre fort amusant, embelli
+d'un grand
+nombre de notes marginales; enfin, divers autres personnages aussi
+aimables et aussi distingu&eacute;s. Telle &eacute;tait la
+r&eacute;union que quitta le petit
+Perker, lorsqu'on lui eut annonc&eacute; &agrave; voix basse que son
+clerc demandait &agrave;
+lui parler. Arriv&eacute; dans la salle &agrave; manger, il y trouva M.
+Lowten avec
+Job. Une chandelle de cuisine, pos&eacute;e sur la table,
+&eacute;clairait
+m&eacute;diocrement les deux visiteurs, car le gentleman qui, pour un
+salaire
+trimestriel, consentait &agrave; porter une culotte de peluche,
+entretenait
+pour le clerc et pour toute la boutique un m&eacute;pris bien naturel,
+et
+n'avait pas daign&eacute; leur donner d'autres luminaires.</p>
+<p>&laquo;Eh bien! Lowten,
+dit le petit Perker en fermant la porte, qu'est-ce
+qu'il y a de nouveau? Quelque lettre importante arriv&eacute;e dans un
+paquet?</p>
+<p>&#8212;Non, monsieur; mais
+voil&agrave; un messager de M. Pickwick.</p>
+<p>&#8212;De Pickwick, eh? dit
+le petit homme, et se tournant vivement vers Job.
+Eh bien! qu'est-ce qu'il y a?</p>
+<p>&#8212;Dodson et Fogg ont
+fait coffrer Mme Bardell pour les frais de son
+affaire, monsieur.</p>
+<p>&#8212;Pas possible!
+s'&eacute;cria Perker, en mettant ses mains dans ses poches et
+en s'appuyant sur le buffet.</p>
+<p>&#8212;Il para&icirc;t qu'ils
+se sont fait donner par elle un <i>cognovit</i> aussit&ocirc;t
+apr&egrave;s le jugement.</p>
+<p>&#8212;Par Jupiter!
+s'&eacute;cria Perker en retirant ses mains de ses poches et en
+frappant emphatiquement le dos de la droite dans la paume de la gauche:
+Par Jupiter! ce sont les gaillards les plus habiles que j'aie jamais
+rencontr&eacute;s.</p>
+<p>&#8212;Et les plus
+rus&eacute;s que j'aie jamais connus, monsieur, ajouta Lowten.</p>
+<p>&#8212;Je le crois bien, fit
+Perker; on ne sait par o&ugrave; les prendre.</p>
+<p>&#8212;C'est
+tr&egrave;s-vrai, monsieur, r&eacute;pondit Lowten. Et tous les deux,
+alors,
+clerc et avou&eacute;, demeur&egrave;rent silencieux, pendant quelques
+minutes, avec
+une physionomie anim&eacute;e, comme s'ils avaient &eacute;t&eacute;
+occup&eacute;s &agrave; r&eacute;fl&eacute;chir sur
+l'une des plus belles d&eacute;couvertes qui aient jamais enorgueilli
+l'esprit
+humain. Lorsqu'ils furent revenus de ce transport d'admiration, Job
+Trotter se d&eacute;chargea du reste de sa commission. Perker hocha la
+t&ecirc;te
+d'un air pensif, et tirant sa montre:</p>
+<p>&laquo;Demain &agrave;
+dix heures pr&eacute;cises, j'y serai, dit-il, Sam a tout &agrave; fait
+raison: dites-le-lui de ma part. Voulez-vous prendre un verre de vin,
+Lowten?</p>
+<p>&#8212;Non, monsieur, je vous
+remercie.</p>
+<p>&#8212;Vous voulez dire oui,
+je pense? a reprit le petit homme en prenant une
+bouteille et des verres.</p>
+<p>Comme effectivement
+Lowten voulait dire oui, il n'ajouta rien sur le
+m&ecirc;me sujet, mais, s'adressant &agrave; Job, il lui demanda
+&agrave; voix basse, assez
+haut cependant pour &ecirc;tre entendu de Perker, si son portrait, qui
+&eacute;tait
+pendu &agrave; c&ocirc;t&eacute; de la chemin&eacute;e, n'&eacute;tait
+pas &eacute;tonnant de ressemblance?
+N&eacute;cessairement Job r&eacute;pondit que oui; puis, le vin
+&eacute;tant vers&eacute;, Lowten
+but &agrave; la sant&eacute; de mistress Perker et des enfants, et Job
+&agrave; celle de M.
+Perker. Cependant le gentleman aux culottes de peluche, ne regardant
+pas
+comme une partie de son devoir de reconduire les gens de
+l'&eacute;tude, et ne
+daignant pas r&eacute;pondre &agrave; la sonnette, nos deux messagers
+se
+reconduisirent eux-m&ecirc;mes. L'avou&eacute; rentra dans son salon,
+le clerc dans
+sa taverne et Job dans le march&eacute; de <i>Covent-Garden</i>, pour
+y passer la
+nuit, dans un panier &agrave; l&eacute;gumes.</p>
+<p>Le lendemain matin,
+ponctuel &agrave; l'heure dite, le brave petit avou&eacute; frappa
+&agrave; la porte de M. Pickwick. Sam l'ouvrit avec empressement.
+&laquo;Monsieur
+Perker, dit-il &agrave; M. Pickwick, qui &eacute;tait assis pr&egrave;s
+de la fen&ecirc;tre, dans
+une attitude pensive; puis il ajouta: Je suis bien content, monsieur,
+que vous soyez venu par hasard. J'imagine que le gouverneur a quelque
+chose &agrave; vous dire.&raquo;</p>
+<p>Perker fit comprendre
+&agrave; Sam, par un coup d'&#339;il d'intelligence, qu'il ne
+parlerait pas de son message, et lui ayant fait signe de s'approcher,
+il
+lui chuchota quelques mots &agrave; l'oreille.</p>
+<p>&laquo;Vraiment,
+monsieur? c'est-il possible!&raquo; s'&eacute;cria Sam en reculant de
+surprise.</p>
+<p>Perker sourit et fit un
+geste affirmatif. Sam regarda le petit avou&eacute;,
+puis M. Pickwick, puis le plafond, puis le petit avou&eacute; sur
+nouveaux
+frais; il sourit, il &eacute;clata de rire tout &agrave; fait, et
+finalement,
+ramassant son chapeau, il disparut sans autre explication.</p>
+<p>&laquo;Qu'est-ce que
+tout cela signifie? demanda M. Pickwick en regardant
+Perker avec &eacute;tonnement. Qu'est-ce qui a mis Sam dans un
+&eacute;tat aussi
+extraordinaire?</p>
+<p>&#8212;Oh! rien, rien,
+r&eacute;pliqua le petit homme; mais, mon cher monsieur,
+approchez votre chaise de la table, je vous prie, car j'ai beaucoup de
+choses &agrave; vous dire.</p>
+<p>&#8212;Quels sont ces
+papiers? demanda M. Pickwick en voyant l'avou&eacute; d&eacute;poser
+sur la table une liasse attach&eacute;e avec de la ficelle rouge.</p>
+<p>&#8212;Les papiers de Bardell
+et Pickwick,&raquo; r&eacute;pliqua Perker en d&eacute;nouant la
+ficelle avec ses dents.</p>
+<p>Le philosophe fit
+grincer les pieds de sa chaise sur le carreau, se
+renversa sur le dossier, croisa ses bras et regarda son avou&eacute;
+avec un
+air s&eacute;v&egrave;re, si tant est que M. Pickwick p&ucirc;t prendre
+un air s&eacute;v&egrave;re.</p>
+<p>&laquo;Vous n'aimez pas
+&agrave; entendre parler de cette affaire? poursuivit le
+petit homme, toujours occup&eacute; de son n&#339;ud.</p>
+<p>&#8212;Non, en
+v&eacute;rit&eacute;.</p>
+<p>&#8212;J'en suis
+f&acirc;ch&eacute;, car ce sera le sujet de notre conversation, et....</p>
+<p>&#8212;Perker, interrompit
+pr&eacute;cipitamment M. Pickwick, j'aimerais beaucoup
+mieux que ce sujet ne f&ucirc;t jamais mentionn&eacute; entre nous.</p>
+<p>&#8212;Bah! bah! mon cher
+monsieur, r&eacute;pliqua l'avou&eacute; en d&eacute;faisant sa liasse
+et en regardant son client du coin de l'&#339;il; il est n&eacute;cessaire
+que nous
+en parlions. Je suis venu ici expr&egrave;s pour cela. &Ecirc;tes-vous
+pr&ecirc;t &agrave;
+entendre ce que j'ai &agrave; vous dire, mon cher monsieur? Ne vous
+pressez
+pas: si vous n'&ecirc;tes pas encore dispos&eacute;, je puis attendre.
+J'ai apport&eacute;
+un journal, je serai &agrave; vos ordres quand vous voudrez.
+Voil&agrave;. En parlant
+ainsi, le petit homme croisa ses jambes, et parut commencer &agrave;
+lire <i>le
+Times</i> avec beaucoup de tranquillit&eacute; et d'application.</p>
+<p>&#8212;Allons, dit M.
+Pickwick avec un soupir, qui pourtant se termina en un
+sourire; dites tout ce que vous voudrez. C'est encore la vieille
+rengaine, je suppose?</p>
+<p>&#8212;Avec une
+diff&eacute;rence, mon cher monsieur, r&eacute;pliqua Perker en fermant
+soigneusement le journal et en le remettant dans sa poche. Mme Bardell,
+la demanderesse, est dans ces murs, monsieur.</p>
+<p>&#8212;Je le sais.</p>
+<p>&#8212;Tr&egrave;s-bien, et
+vous savez comment elle est venue, je suppose? Je veux
+dire pour quelle cause et &agrave; la requ&ecirc;te de qui?</p>
+<p>&#8212;Oui!...
+c'est-&agrave;-dire que j'ai entendu la version de Sam &agrave; ce
+sujet,
+r&eacute;pondit M. Pickwick avec une indiff&eacute;rence
+affect&eacute;e.</p>
+<p>&#8212;Je suis
+persuad&eacute; que la version de Sam &eacute;tait parfaitement
+correcte Eh
+bien! maintenant, mon cher monsieur, voici la premi&egrave;re question
+que
+j'aie &agrave; vous adresser. Cette femme doit-elle rester ici?</p>
+<p>&#8212;Rester ici!
+r&eacute;p&eacute;ta M. Pickwick.</p>
+<p>&#8212;Rester ici, mon cher
+monsieur, r&eacute;pliqua Perker en s'appuyant sur le
+dos de la chaise et en regardant fixement son client.</p>
+<p>&#8212;Pourquoi me demander
+cela &agrave; moi? Cela d&eacute;pend de Dodson et Fogg, vous
+le savez tr&egrave;s-bien.</p>
+<p>&#8212;Je ne le sais pas du
+tout, r&eacute;torqua M. Perker avec fermet&eacute;. Cela ne
+d&eacute;pend pas de Dodson ni de Fogg; vous connaissez les personnages
+aussi
+bien que moi, mon cher monsieur. Cela d&eacute;pend enti&egrave;rement
+et uniquement
+de vous.</p>
+<p>&#8212;De moi! s'&eacute;cria
+M. Pickwick en se levant par un mouvement nerveux, et
+en se rasseyant &agrave; l'instant m&ecirc;me.</p>
+<p>Le petit homme frappa
+deux fois sur le couvercle de sa tabati&egrave;re,
+l'ouvrit, prit une grosse pinc&eacute;e de tabac, referma la
+bo&icirc;te et articula
+ces paroles: &laquo;de vous seul.&raquo;</p>
+<p>&laquo;Je dis, mon cher
+monsieur, poursuivit l'avou&eacute;, &agrave; qui sa prise semblait
+donner, plus de confiance, je dis que sa lib&eacute;ration prochaine,
+ou son
+&eacute;ternelle r&eacute;clusion, d&eacute;pendent de vous, et de vous
+seul. &Eacute;coutez-moi
+jusqu'au bout, s'il vous pla&icirc;t, mon cher monsieur; et ne
+d&eacute;pensez pas
+tant d'&eacute;nergie, car cela n'est bon &agrave; rien du tout,
+qu'&agrave; vous mettre en
+transpiration. Je dis, continua le petit homme, en &eacute;tablissant
+chaque
+proposition sur chacun de ses doigts; je dis qu'il n'y a que vous qui
+puissiez la retirer de cet ab&icirc;me de mis&egrave;re, et que vous ne
+pouvez faire
+cela qu'en payant les frais du proc&egrave;s, ceux de la demanderesse
+et ceux
+du d&eacute;fendeur, entre les mains de ces requins de <i>Freeman's
+Court</i>.
+Allons, mon cher monsieur, soyez calme, je vous en prie.&raquo;</p>
+<p>Pendant ce discours, le
+visage de M. Pickwick avait subi les changements
+les plus extraordinaires, et il &eacute;tait &eacute;videmment sur le
+point de laisser
+&eacute;clater sa foudroyante indignation. Cependant il calma sa rage
+comme il
+put, et Perker, renfor&ccedil;ant son argumentation par une autre prise
+de
+tabac, poursuivit ainsi qu'il suit:</p>
+<p>&laquo;J'ai vu cette
+femme ce matin. En payant les frais, vous pouvez obtenir
+une d&eacute;charge pleine et enti&egrave;re des dommages, et ce qui
+sera pour vous,
+j'en suis s&ucirc;r, un motif beaucoup plus puissant, une confession
+volontaire, &eacute;crite par elle, sous la forme d'une lettre &agrave;
+moi adress&eacute;e,
+et d&eacute;clarant que, d&egrave;s le commencement, cette affaire a
+&eacute;t&eacute; imagin&eacute;e,
+foment&eacute;e, et poursuivie par ces individus, Dodson et Fogg;
+qu'elle
+regrette profond&eacute;ment d'avoir servi d'instrument pour vous
+tourmenter,
+et qu'elle me prie d'interc&eacute;der aupr&egrave;s de vous pour
+obtenir que vous
+lui pardonniez.</p>
+<p>&#8212;.... Si je paye les
+frais pour elle, s'&eacute;cria M. Pickwick avec
+indignation. Un merveilleux document, en v&eacute;rit&eacute;!</p>
+<p>&#8212;Il n'y a point de <i>si</i>
+dans l'affaire, mon cher monsieur, reprit
+Perker d'un air triomphant. Voici la lettre m&ecirc;me dont je parle.
+Elle a
+&eacute;t&eacute; apport&eacute;e &agrave; mon &eacute;tude ce matin,
+&agrave; neuf heures, par une autre femme,
+avant que j'eusse mis le pied dans la prison; avant que j'eusse eu
+aucune communication avec Mme Bardell; sur mon honneur! Le petit
+avou&eacute;
+choisit alors dans ses papiers la lettre en question, la posa devant M.
+Pickwick, et se bourra le nez de tabac, durant deux minutes
+cons&eacute;cutives.</p>
+<p>&#8212;Est-ce l&agrave; tout
+ce que vous avez &agrave; me dire, demanda doucement M.
+Pickwick.</p>
+<p>&#8212;Pas tout &agrave;
+fait. Je ne puis pas dire encore si la contexture du
+<i>cognovit</i>, et les preuves que nous pourrons r&eacute;unir sur la
+conduite de
+toute l'affaire, seront suffisantes pour justifier une accusation de
+captation contre les deux avou&eacute;s. Je ne l'esp&egrave;re pas, mon
+cher monsieur;
+ils sont sans doute trop habiles pour cela; mais je dirai du moins que
+ces faits, pris ensemble, seront suffisants pour vous justifier aux
+yeux
+de tout homme raisonnable. Et maintenant, mon cher monsieur,
+voil&agrave; mon
+raisonnement: ces cent cinquante livres sterling en nombre rond, ne
+sont
+rien pour vous. Les jur&eacute;s ont d&eacute;cid&eacute; contre
+vous.... Oui, leur verdict
+est erron&eacute;, je le sais; mais cependant ils ont
+d&eacute;cid&eacute;, selon leur
+conscience et contre vous. Or, il se pr&eacute;sente une occasion de
+vous
+placer dans une position bien plus avantageuse que vous ne le pourriez
+faire en restent ici. Car, croyez-moi, mon cher monsieur, pour les gens
+qui ne vous connaissent pas, votre fermet&eacute; ne serait qu'une
+obstination
+brutale, qu'un ent&ecirc;tement criminel. Pouvez-vous donc
+h&eacute;siter &agrave; profiter
+d'une circonstance qui vous rend votre libert&eacute;, votre
+sant&eacute;, vos amis,
+vos occupations, vos amusements; qui d&eacute;livre votre fid&egrave;le
+serviteur
+d'une r&eacute;clusion &eacute;gale &agrave; la dur&eacute;e de votre
+vie, et par-dessus tout qui
+vous permet de vous venger d'une mani&egrave;re magnanime, et tout
+&agrave; fait selon
+votre c&#339;ur, en faisant sortir cette femme d'un r&eacute;ceptacle de
+mis&egrave;re et
+de d&eacute;bauche, o&ugrave; jamais aucun homme ne serait
+renferm&eacute;, si j'en avais le
+pouvoir, mais o&ugrave; l'on ne peut confiner une femme sans une
+effroyable
+barbarie. Eh bien! mon cher monsieur, je vous le demande non pas comme
+votre homme d'affaires, mais comme votre v&eacute;ritable ami,
+laisserez-vous
+&eacute;chapper l'occasion de faire tant de bien, pour cette
+mis&eacute;rable
+consid&eacute;ration que quelques livres sterling passeront dans la
+poche d'une
+couple de fripons, pour qui cela ne fait aucune sorte de
+diff&eacute;rence, si
+ce n'est que plus ils en auront gagn&eacute; de cette mani&egrave;re,
+plus ils
+chercheront &agrave; en gagner encore, et par cons&eacute;quent plus
+t&ocirc;t ils seront
+entra&icirc;n&eacute;s dans quelque coquinerie, qui finira par une
+culbute. Je vous
+ai soumis ces observations, mon cher monsieur, tr&egrave;s-faiblement,
+tr&egrave;s-imparfaitement, mais je vous prie d'y
+r&eacute;fl&eacute;chir. Retournez-les dans
+votre esprit aussi longtemps qu'il vous plaira, j'attendrai patiemment
+votre r&eacute;ponse.&raquo;</p>
+<p>Avant que M. Pickwick
+e&ucirc;t pu r&eacute;pliquer, avant que Perker e&ucirc;t pris la
+vingti&egrave;me partie de tabac qu'exigeait imp&eacute;rativement un
+si long
+discours, ils entendirent dans le corridor un l&eacute;ger
+chuchotement, suivi
+d'un coup frapp&eacute; avec h&eacute;sitation &agrave; la porte.</p>
+<p>&laquo;Quel ennui! quel
+tourment! s'&eacute;cria M. Pickwick, qui avait &eacute;t&eacute;
+&eacute;videmment &eacute;mu par le discours de son ami. Qui est
+l&agrave;?...</p>
+<p>&laquo;Moi, monsieur,
+r&eacute;pondit Sam, en faisant voir sa t&ecirc;te.</p>
+<p>&#8212;Je ne puis pas vous
+parler dans ce moment, Sam; je suis en affaire.</p>
+<p>&#8212;Je vous demande
+pardon, monsieur, mais il y a ici une dame qui pr&eacute;tend
+qu'elle a quelque chose de tr&egrave;s-urgent &agrave; vous dire.</p>
+<p>&#8212;Je ne puis pas la
+voir, r&eacute;pliqua M. Pickwick, dont l'esprit &eacute;tait
+rempli de visions de Mme Bardell.</p>
+<p>&#8212;Je ne crois pas
+&ccedil;a, reprit Sam en secouant la t&ecirc;te. Si vous saviez
+qu'est-ce qu'est l&agrave;, j'imagine que vous changeriez de note,
+comme disait
+le milan en entendant le rouge-gorge chanter dans la haie.</p>
+<p>&#8212;Qui est-ce donc?
+demanda M. Pickwick.</p>
+<p>&#8212;Voulez-vous la voir,
+monsieur? r&eacute;torqua Sam, en tenant la porte
+entr'ouverte, comme s'il avait amen&eacute; de l'autre
+c&ocirc;t&eacute; quelque animal
+curieux.</p>
+<p>&#8212;Il le faut bien, je
+suppose, dit le philosophe en regardant, Perker.</p>
+<p>&#8212;Eh bien! alors,
+&ccedil;a va commencer! s'&eacute;cria Sam. En avant la grosse
+caisse, tirez le rideau. Entrez les deux conspirateurs.&raquo;</p>
+<p>En parlant ainsi, Sam
+ouvrit enti&egrave;rement la porte, et l'on vit
+appara&icirc;tre M. Nathaniel Winkle conduisant par la main la jeune
+lady qui,
+&agrave; Dingley-Dell, avait port&eacute; les brodequins
+fourr&eacute;s, et qui maintenant
+formait un s&eacute;duisant compos&eacute; de confusion, de dentelles,
+de rougeur, et
+de soie lilas.</p>
+<p>&laquo;Miss Arabelle
+Allen! s'&eacute;cria M. Pickwick en se levant de sa chaise.</p>
+<p>&#8212;Non, mon cher ami,
+madame Winkle, r&eacute;pondit le jeune homme, en tombant
+sur ses genoux. Pardonnez-nous, mon respectable ami,
+pardonnez-nous.&raquo;</p>
+<p>M. Pickwick pouvait
+&agrave; peine en croire l'&eacute;vidence de ses sens, et
+peut-&ecirc;tre ne s'en serait-il pas content&eacute;, si leur
+t&eacute;moignage n'avait pas
+&eacute;t&eacute; corrobor&eacute; par la physionomie souriante de M.
+Perker et par la
+pr&eacute;sence corporelle de Sam et de la jolie femme de chambre qui,
+dans le
+fond du tableau, paraissaient contempler avec la plus vive satisfaction
+la sc&egrave;ne du premier plan.</p>
+<p>&laquo;O monsieur
+Pickwick, dit Arabelle d'une voix tremblante, et comme
+alarm&eacute;e de son silence. Pouvez-vous me pardonner mon
+imprudence?&raquo;</p>
+<p>M. Pickwick ne fit pas
+de r&eacute;ponse verbale &agrave; cette demande, mais il &ocirc;ta
+pr&eacute;cipitamment ses lunettes, et saisissant les deux mains de la
+jeune
+lady dans les siennes, il l'embrassa un grand nombre de fois (un plus
+grand nombre de fois peut-&ecirc;tre qu'il n'&eacute;tait absolument
+n&eacute;cessaire);
+ensuite, retenant toujours ses deux mains, il dit &agrave; M. Winkle
+qu'il
+&eacute;tait un coquin bien audacieux, et lui ordonna de se lever. M.
+Winkle,
+qui depuis quelques minutes grattait son nez avec le bord de son
+chapeau, d'une mani&egrave;re tr&egrave;s-repentante, se remit alors
+sur les pieds; et
+M. Pickwick, apr&egrave;s lui avoir tap&eacute; plusieurs fois sur le
+dos, donna une
+poign&eacute;e de main pleine de chaleur au petit avou&eacute;. De son
+c&ocirc;t&eacute;, pour ne
+pas rester en arri&egrave;re dans les compliments qu'exigeait la
+circonstance,
+le petit homme embrassa de fort bon c&#339;ur la mari&eacute;e et la jolie
+femme de
+chambre, puis apr&egrave;s avoir secou&eacute; cordialement la main de
+M. Winkle,
+compl&eacute;ta sa d&eacute;monstration de joie en prenant une
+quantit&eacute; de tabac
+suffisante pour faire &eacute;ternuer, durant le reste de leur vie, une
+demi-douzaine de nez ordinaires.</p>
+<p>&laquo;Eh bien, ma
+ch&egrave;re enfant, dit M. Pickwick, comment tout cela s'est-il
+pass&eacute;? Allons, asseyez-vous et racontez-moi votre histoire.
+Comme elle
+est jolie, Perker! continua l'excellent homme, en examinant le visage
+d'Arabelle, avec autant de plaisir et d'orgueil que si elle avait
+&eacute;t&eacute; sa
+propre fille.</p>
+<p>&#8212;D&eacute;licieuse, mon
+cher monsieur! Si je n'&eacute;tais pas mari&eacute; moi-m&ecirc;me, je
+vous porterais envie, heureux coquin, dit Perker en bourrant dans les
+c&ocirc;tes de M. Winkle un coup de poing, que ce gentleman lui rendit
+imm&eacute;diatement. Apr&egrave;s quoi l'un et l'autre se mirent
+&agrave; rire aux &eacute;clats,
+mais non pas aussi fort que Sam Weller, car il venait de calmer son
+&eacute;motion en embrassant la jolie femme de chambre, derri&egrave;re
+la porte d'une
+armoire.</p>
+<p>&#8212;Sam, dit Arabelle avec
+le plus doux sourire imaginable, je ne pourrai
+jamais assez vous t&eacute;moigner ma reconnaissance. Je me souviendrai
+toujours de vos bons services dans le jardin de Clifton.</p>
+<p>&#8212;Faut pas parler de
+&ccedil;a, madame, r&eacute;pondit Sam; je n'ai fait qu'aider la
+nature, comme dit le docteur &agrave; la m&egrave;re de l'enfant qui
+&eacute;tait mort d'une
+saign&eacute;e.</p>
+<p>&#8212;Mary, ma ch&egrave;re,
+asseyez-vous, dit M. Pickwick en coupant court &agrave; ces
+compliments. Et maintenant, combien y a-t-il de temps que vous
+&ecirc;tes
+mari&eacute;s, hein?&raquo;</p>
+<p>Arabelle regarda d'un
+air confus son seigneur et ma&icirc;tre qui r&eacute;pondit:
+&laquo;Seulement trois jours.</p>
+<p>&#8212;Seulement trois jours!
+Et qu'est-ce que vous avez donc fait pendant
+ces trois mois-ci?</p>
+<p>&#8212;Ah, oui! voil&agrave;
+la question! interrompit M. Perker. Comment pouvez-vous
+excuser tant de lenteur? Vous voyez bien que le seul &eacute;tonnement
+de
+Pickwick c'est que cela ne se soit pas fait plus t&ocirc;t.</p>
+<p>&#8212;Le fait est,
+r&eacute;pliqua M. Winkle en regardant la jeune femme qui
+rougissait; le fait est que j'ai &eacute;t&eacute; longtemps avant de
+pouvoir
+persuader &agrave; Bella de s'enfuir avec moi; et lorsque je suis
+parvenu &agrave; la
+persuader, il s'est pass&eacute; longtemps avant que nous pussions
+trouver une
+occasion. D'ailleurs, Mary &eacute;tait oblig&eacute;e de
+pr&eacute;venir un mois d'avance,
+avant de quitter sa place, et nous ne pouvions gu&egrave;re nous passer
+de son
+assistance.</p>
+<p>&#8212;Sur ma parole,
+s'&eacute;cria M. Pickwick, qui avait remis ses lunettes et
+qui contemplait tour &agrave; tour Arabelle et M. Winkle, avec l'air le
+plus
+&eacute;panoui que puissent donner &agrave; une physionomie humaine la
+bienveillance
+et le contentement; sur ma parole, vous avez agi d'une mani&egrave;re
+tr&egrave;s-syst&eacute;matique. Et votre fr&egrave;re est-il instruit
+de tout ceci, ma
+ch&egrave;re?</p>
+<p>&#8212;Oh! non, non!
+r&eacute;pondit Arabelle en changeant de couleur. Cher monsieur
+Pickwick, c'est de vous seul qu'il doit l'apprendre. Il est si violent,
+si pr&eacute;venu, et il a &eacute;t&eacute; si.... si partial pour son
+ami M. Sawyer, que je
+redoute affreusement les cons&eacute;quences.</p>
+<p>&#8212;Ah! sans aucun doute,
+ajouta Perker gravement. Il faut que vous vous
+chargiez de cette affaire-l&agrave;, mon cher monsieur. Ces jeunes gens
+vous
+respecteront, mais ils n'&eacute;couteraient nulle autre personne. Vous
+seul
+pouvez pr&eacute;venir un malheur. Des t&ecirc;tes chaudes! des
+t&ecirc;tes chaudes!&raquo; Et le
+petit homme prit une prise de tabac mena&ccedil;ante, en faisant une
+grimace
+pleine de doute et d'anxi&eacute;t&eacute;.</p>
+<p>&laquo;Mais, mon ange,
+dit M. Pickwick d'une voix douce, vous oubliez que je
+suis prisonnier?</p>
+<p>&#8212;Oh! non, en
+v&eacute;rit&eacute;, je ne l'oublie pas! je ne l'ai jamais
+oubli&eacute;; je
+n'ai jamais cess&eacute; de penser combien vos souffrances devaient
+&ecirc;tre
+grandes, en cet horrible s&eacute;jour. Mais j'esp&eacute;rais que vous
+consentiriez &agrave;
+faire, pour notre bonheur, ce que vous ne vouliez pas faire pour
+vous-m&ecirc;me. Si mon fr&egrave;re apprend cette nouvelle de votre
+bouche, je suis
+s&ucirc;re que nous serons r&eacute;concili&eacute;s. C'est le seul
+parent que j'aie au
+monde, monsieur Pickwick, et si vous ne plaidez pas ma cause, je crains
+bien de perdre m&ecirc;me ce dernier parent. J'ai eu tort,
+tr&egrave;s-grand tort, je
+le sais....&raquo; Ici la pauvre Arabelle cacha son visage dans son
+mouchoir,
+et se prit &agrave; pleurer am&egrave;rement.</p>
+<p>Le bon naturel de M.
+Pickwick avait bien de la peine &agrave; r&eacute;sister &agrave; ces
+larmes; mais quand Mme Winkle, s&eacute;chant ses yeux, se mit &agrave;
+le c&acirc;liner, &agrave;
+le supplier, avec les accents les plus doux de sa douce voix, il devint
+tout &agrave; fait ind&eacute;cis et mal &agrave; son aise, comme il le
+laissait voir
+suffisamment en frottant avec un mouvement nerveux les verres de ses
+lunettes, son nez, ses gu&ecirc;tres, sa t&ecirc;te et sa culotte.</p>
+<p>Prenant avantage de ces
+sympt&ocirc;mes d'ind&eacute;cision, M. Perker, chez qui le
+jeune couple &eacute;tait d&eacute;barqu&eacute; dans la
+matin&eacute;e, rappela, avec l'habilet&eacute;
+d'un homme d'affaires, que M. Winkle <i>senior</i> n'avait pas encore
+appris
+l'importante d&eacute;marche que son fils avait faite; que le
+bien-&ecirc;tre futur
+dudit fils d&eacute;pendait enti&egrave;rement de l'affection que
+continuerait &agrave; lui
+porter ledit M. Winkle <i>senior</i>; et que cette affection serait
+fort
+probablement endommag&eacute;e si on lui cachait davantage ce grand
+&eacute;v&eacute;nement;
+que M. Pickwick, en se rendant &agrave; Bristol pour voir M. Allen,
+pourrait
+&eacute;galement aller &agrave; Birmingham pour voir M. Winkle <i>senior</i>;
+enfin que M.
+Winkle <i>senior</i> pouvant &agrave; juste titre regarder M. Pickwick
+comme le
+mentor et pour ainsi dire le tuteur de son fils, M. Pickwick se devait
+&agrave;
+lui-m&ecirc;me de l'informer personnellement de toutes les
+circonstances de
+l'affaire, et de la part qu'il y avait prise.</p>
+<p>M. Tupman et M.
+Snodgrass arriv&egrave;rent fort &agrave; propos dans cet endroit de
+la plaidoirie; car comme il fallait bien leur apprendre ce qui
+&eacute;tait
+arriv&eacute;, avec les diverses raisons, pour et contre, la
+totalit&eacute; des
+arguments fut pass&eacute;e en revue sur nouveaux frais; apr&egrave;s
+quoi chaque
+personne pr&eacute;sente r&eacute;p&eacute;ta &agrave; son tour,
+&agrave; sa mani&egrave;re et &agrave; son aise, tous
+les raisonnements qu'elle put imaginer. &Agrave; la fin M. Pickwick
+suppli&eacute;,
+raisonn&eacute;, de mani&egrave;re &agrave; renverser ses
+r&eacute;solutions, et presque &agrave; troubler
+sa raison, prit Arabelle dans ses bras, d&eacute;clara qu'elle
+&eacute;tait une
+charmante cr&eacute;ature, que d&egrave;s qu'il l'avait vue il avait eu
+de l'affection
+pour elle, et ajouta enfin qu'il n'avait pas le courage de s'opposer au
+bonheur de deux jeunes gens, et qu'ils pouvaient faire de lui tout ce
+qu'ils voudraient.</p>
+<p>Aussit&ocirc;t que Sam
+eut entendu cette concession, il s'empressa de d&eacute;p&ecirc;cher
+Job Trotter &agrave; l'illustre M. Pell, pour lui demander la
+d&eacute;charge dont M.
+Weller avait eu soin de le munir dans la pr&eacute;vision que quelque
+circonstance inattendue pourrait la rendre imm&eacute;diatement
+n&eacute;cessaire. Sam
+&eacute;changea ensuite tout ce qu'il avait d'argent comptant contre
+vingt-cinq
+gallons de porter, qu'il distribua lui-m&ecirc;me dans le jeu de paume,
+&agrave; tous
+ceux qui en voulurent t&acirc;ter; puis enfin il parcourut la prison en
+poussant des hourras, jusqu'&agrave; ce qu'il en e&ucirc;t perdu la
+voix, apr&egrave;s quoi
+il retomba dans ses habitudes calmes et philosophiques.</p>
+<p>&Agrave; trois heures
+de l'apr&egrave;s-midi, M. Pickwick quitta pour toujours sa
+petite chambre, et traversa avec quelque peine la foule des
+d&eacute;biteurs
+qui se pressaient autour de lui, pour lui donner des poign&eacute;es de
+main.
+Quand il fut arriv&eacute; aux marches de la loge, il se retourna et
+ses yeux
+brill&egrave;rent d'un &eacute;clat c&eacute;leste, car dans cette
+foule de visages h&acirc;ves et
+amaigris, il n'en voyait pas un seul qui n'e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+plus malheureux
+encore, sans sa sympathie et sa charit&eacute;.</p>
+<p>&laquo;Perker, dit-il
+au petit avou&eacute;, en faisant signe &agrave; un jeune homme de
+s'approcher: voici M. Jingle dont je vous ai parl&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Tr&egrave;s-bien, mon
+cher monsieur, r&eacute;pondit l'homme d'affaires en regardant
+Jingle d'un &#339;il scrutateur. Vous me reverrez demain, jeune homme, et
+j'esp&egrave;re que vous vous rappellerez, durant toute votre vie, ce
+que je
+vous communiquerai.&raquo;</p>
+<p>L'ex-com&eacute;dien
+salua respectueusement, prit d'une main tremblante la main
+que lui offrait M. Pickwick, et se retira.</p>
+<p>&laquo;Vous connaissez
+Job? je pense, reprit notre philosophe en le pr&eacute;sentant
+&agrave; M. Perker.</p>
+<p>&#8212;Oui, je connais le
+coquin, r&eacute;pondit celui-ci d'un ton de bonne
+humeur. Allez voir votre ami, et trouvez-vous ici demain &agrave; une
+heure,
+entendez-vous. Vous n'avez plus rien &agrave; me dire, Pickwick?</p>
+<p>&#8212;Rien du tout. Sam,
+vous avez donn&eacute; &agrave; votre h&ocirc;te le petit paquet que je
+vous ai remis pour lui?</p>
+<p>&#8212;Oui, monsieur, il
+s'est mis &agrave; pleurer, et il a dit que vous &eacute;tiez bien
+bon et bien g&eacute;n&eacute;reux, mais qu'il souhaiterait
+plut&ocirc;t que vous puissiez
+lui faire inoculer une bonne apoplexie, vu que son vieil ami, avec qui
+il avait v&eacute;cu si longtemps, est mort, et qu'il n'en trouvera
+plus jamais
+d'autre.</p>
+<p>&#8212;Pauvre homme! dit M.
+Pickwick: pauvre homme! Que Dieu vous b&eacute;nisse,
+mes amis!&raquo;</p>
+<p>Lorsque l'excellent
+homme eut ainsi fait ses adieux, la foule poussa une
+acclamation bruyante, et beaucoup d'individus se pr&eacute;cipitaient
+vers lui
+pour serrer de nouveau ses mains; mais il passa son bras sous celui de
+Perker et s'empressa de sortir de la maison, infiniment plus triste en
+cet instant que lorsqu'il y &eacute;tait entr&eacute;. H&eacute;las!
+combien d'&ecirc;tres
+infortun&eacute;s restaient l&agrave; apr&egrave;s lui; et combien y
+sont encore encha&icirc;n&eacute;s!</p>
+<p>Ce fut une heureuse
+soir&eacute;e, du moins pour la compagnie qui s'&eacute;tait
+rassembl&eacute;e &agrave; l'h&ocirc;tel de <i>George et Vautour</i>;
+et le lendemain matin il
+sortit de cette demeure hospitali&egrave;re deux c&#339;urs l&eacute;gers et
+joyeux, dont
+les propri&eacute;taires &eacute;taient M. Pickwick et Sam Weller. Le
+premier fut
+bient&ocirc;t apr&egrave;s d&eacute;pos&eacute; dans l'int&eacute;rieur
+d'une bonne chaise de poste, et le
+second monta l&eacute;g&egrave;rement sur le petit si&eacute;ge de
+derri&egrave;re.</p>
+<p>&laquo;Monsieur, cria
+le valet &agrave; son ma&icirc;tre.</p>
+<p>&#8212;Eh! bien, Sam?
+r&eacute;pondit M. Pickwick en mettant la t&ecirc;te &agrave; la
+porti&egrave;re.</p>
+<p>&#8212;Je voudrais bien que
+ces chevaux-l&agrave; soient rest&eacute;s trois mois en
+prison, monsieur.</p>
+<p>&#8212;Et pourquoi cela, Sam?</p>
+<p>&#8212;Ma foi, monsieur,
+s'&eacute;cria Sam en se frottant les mains c'est qu'ils
+d&eacute;taleraient d'un fameux train!&raquo;<br/>
+</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;"/>
+<p><br/>
+</p>
+<h2><a name="CHAPITRE_XIX_"></a>CHAPITRE XIX.</h2>
+<h3>O&ugrave; l'on raconte
+comment M. Pickwick, avec l'assistance de Sam, essaya
+d'amollir le c&#339;ur de M. Benjamin Allen, et d'adoucir la rage de M.
+Robert Sawyer.</h3>
+<p>M. Ben Allen et M. Bob
+Sawyer, assis en t&ecirc;te &agrave; t&ecirc;te dans leur
+arri&egrave;re-boutique, s'occupaient activement &agrave;
+d&eacute;vorer un hachis de veau et
+&agrave; faire des projets d'avenir, lorsque le discours tomba, assez
+naturellement, sur la client&egrave;le acquise par le susdit Bob, et
+sur ses
+chances actuelles d'obtenir un revenu suffisant au moyen de l'honorable
+profession &agrave; laquelle il s'&eacute;tait d&eacute;vou&eacute;.</p>
+<p>&laquo;Je les crois
+l&eacute;g&egrave;rement douteuses, dit l'estimable jeune homme, en
+suivant le fil de la conversation.</p>
+<p>&#8212;L&eacute;g&egrave;rement
+douteuses? r&eacute;p&eacute;ta M. Ben Allen; et, apr&egrave;s avoir
+aiguis&eacute; son
+intelligence au moyen d'un verre de bi&egrave;re, il ajouta: Qu'est-ce
+donc que
+vous trouvez l&eacute;g&egrave;rement douteux?</p>
+<p>&#8212;Les chances que j'ai de
+faire fortune.</p>
+<p>&#8212;Je l'avais oubli&eacute;,
+Bob. La bi&egrave;re vient de me faire souvenir que je
+l'avais oubli&eacute;! C'est vrai, elles sont douteuses.</p>
+<p>&#8212;C'est &eacute;tonnant
+comme les pauvres gens me patronnent, reprit Bob d'un
+ton r&eacute;fl&eacute;chi. Ils frappent &agrave; ma porte &agrave;
+toutes les heures de la nuit,
+prennent une quantit&eacute; fabuleuse de m&eacute;decines, mettent des
+v&eacute;sicatoires
+et des sangsues, avec une pers&eacute;v&eacute;rance digne d'un
+meilleur sort, et
+augmentent leur famille d'une mani&egrave;re v&eacute;ritablement
+hyperbolique. Six de
+ces petites lettres de change, &eacute;ch&eacute;ant toutes le
+m&ecirc;me jour, et toutes
+confi&eacute;es &agrave; mes soins, Ben!</p>
+<p>&#8212;C'est une chose fort
+consolante, r&eacute;pondit M. Ben Allen en approchant
+son assiette du plat de hachis.</p>
+<p>&#8212;Oh! certainement.
+Seulement j'aimerais autant avoir la confiance de
+patients qui pourraient se priver d'un ou deux shillings. Cette
+client&egrave;le-ci &eacute;tait parfaitement d&eacute;crite dans
+l'annonce; c'est une
+<i>client&egrave;le</i>..., une client&egrave;le tr&egrave;s
+&eacute;tendue, et rien de plus!</p>
+<p>&#8212;Bob, dit M. Ben Allen en
+posant son couteau et sa fourchette, et en
+fixant ses yeux sur le visage de son ami; Bob, je vais vous dire ce
+qu'il faut faire.</p>
+<p>&#8212;Voyons.</p>
+<p>&#8212;Il faut vous rendre
+ma&icirc;tre, aussi vite que possible, des mille livres
+sterling (25 000 fr.) d'Arabelle.</p>
+<p>&#8212;Trois pour cent
+consolid&eacute;s, actuellement inscrits, en son nom, sur le
+livre du gouverneur et de la compagnie de la banque d'Angleterre,
+ajouta
+Bob Sawyer avec la phras&eacute;ologie l&eacute;gale.</p>
+<p>&#8212;Exactement. Elle en jouira
+&agrave; sa majorit&eacute;, ou lorsqu'elle sera mari&eacute;e.
+Il s'en faut d'un an qu'elle ne soit majeure; et si vous aviez du
+toupet, il ne s'en faudrait pas d'un mois qu'elle ne f&ucirc;t
+mari&eacute;e.</p>
+<p>&#8212;C'est une cr&eacute;ature
+charmante, d&eacute;licieuse, Ben, et elle n'a qu'un seul
+et unique d&eacute;faut, mais malheureusement cette
+l&eacute;g&egrave;re tache est un manque
+de go&ucirc;t. Elle ne m'aime pas.</p>
+<p>&#8212;Je crois qu'elle ne sait
+pas qui elle aime, r&eacute;pliqua M. Ben Allen d'un
+ton d&eacute;daigneux.</p>
+<p>&#8212;C'est possible: mais je
+crois qu'elle sait qui elle n'aime pas, et
+cela est encore plus grave.</p>
+<p>&#8212;Je voudrais,
+s'&eacute;cria M. Ben Allen en serrant ses dents, et en parlant
+comme un guerrier sauvage qui d&eacute;vore la chair crue d'un loup,
+apr&egrave;s
+l'avoir d&eacute;chir&eacute; avec ses ongles, plut&ocirc;t que comme
+un jeune gentleman
+civilis&eacute;, qui mange un hachis de veau avec un couteau et une
+fourchette;
+je voudrais savoir s'il y a r&eacute;ellement quelque mis&eacute;rable
+qui ait essay&eacute;
+de gagner ses affections. Je crois que je l'assassinerais, Bob.</p>
+<p>&#8212;Si je le rencontrais,
+r&eacute;pondit M. Sawyer en s'arr&ecirc;tant au milieu d'une
+longue gorg&eacute;e de <i>porter</i>, et en regardant d'un air
+farouche par-dessus
+le pot; si je le rencontrais, je lui mettrais une balle de plomb dans
+le
+ventre; et si cela ne suffisait pas, je le tuerais en l'en
+extrayant.&raquo;</p>
+<p>Benjamin regarda
+pensivement et silencieusement son ami, pendant
+quelques minutes, puis il lui dit:</p>
+<p>&laquo;Vous ne lui avez
+jamais fait de propositions directes, Bob?</p>
+<p>&#8212;Non, parce que je savais
+que cela ne servirait &agrave; rien.</p>
+<p>&#8212;Vous lui en ferez avant
+qu'il se passe vingt-quatre heures; reprit
+Ben, avec le calme du d&eacute;sespoir. Elle vous &eacute;pousera
+ou.... elle dira
+pourquoi. J'emploierai toute mon autorit&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Eh bien! nous verrons.</p>
+<p>&#8212;Oui, mon ami, nous
+verrons! r&eacute;p&eacute;ta Ben Allen d'un ton f&eacute;roce. Il se
+tut pendant quelques secondes, et ajouta d'une voix saccad&eacute;e par
+l'&eacute;motion: Vous l'avez aim&eacute;e d&egrave;s son enfance, mon
+ami; vous l'aimiez
+quand nous &eacute;tions &agrave; l'&eacute;cole ensemble, et
+d&egrave;s lors elle faisait la
+b&eacute;gueule et d&eacute;daignait votre jeune tendresse. Vous
+rappelez-vous qu'un
+jour, avec toute la chaleur d'un amour enfantin, vous la pressiez
+d'accepter une pomme et deux petits biscuits anis&eacute;s, proprement
+envelopp&eacute;s dans le titre d'un de vos cahiers d'&eacute;criture?</p>
+<p>&#8212;Oui, je me le rappelle.</p>
+<p>&#8212;Elle vous refusa, n'est-ce
+pas?</p>
+<p>&#8212;Oui, elle me dit que
+j'avais gard&eacute; le paquet dans la poche de mon
+pantalon, pendant si longtemps, que la pomme avait acquis une chaleur
+d&eacute;sagr&eacute;able.</p>
+<p>&#8212;Je m'en souviens, reprit
+M. Allen d'un air sombre. Et l&agrave; dessus, nous
+la mange&acirc;mes nous-m&ecirc;mes, en y mordant
+alternativement.&raquo;</p>
+<p>Bob Sawyer indiqua par le
+m&eacute;lancolique froncement de ses sourcils qu'il
+se rappelait encore cette derni&egrave;re circonstance; et les deux
+amis
+rest&egrave;rent, durant quelques minutes, absorb&eacute;s dans leurs
+m&eacute;ditations.</p>
+<p>Tandis que ces
+r&eacute;flexions &eacute;taient &eacute;chang&eacute;es entre M. Bob
+Sawyer et M.
+Benjamin Allen, et tandis que le jeune gar&ccedil;on en livr&eacute;e
+grise,
+s'&eacute;tonnant de la longueur inaccoutum&eacute;e du d&icirc;ner, et
+ressentant de
+tristes pressentiments, relativement &agrave; la quantit&eacute; de
+veau hach&eacute; qui lui
+resterait, jetait de temps en temps vers la porte vitr&eacute;e un
+regard plein
+d'anxi&eacute;t&eacute;, une voiture bourgeoise roulait pacifiquement
+&agrave; travers les
+rues de Bristol. C'&eacute;tait une esp&egrave;ce de coup&eacute;,
+peint d'une triste couleur
+verte, tir&eacute; par une esp&egrave;ce de cheval fourbu et conduit
+par un homme &agrave;
+l'air rechign&eacute;, dont les jambes &eacute;taient couvertes comme
+celles d'un
+groom, pendant que son corps &eacute;tait rev&ecirc;tu d'un habit de
+cocher. Ces
+apparences sont communes &agrave; beaucoup de voitures entretenues par
+de
+vieilles dames &eacute;conomes; et en effet, dans cette voiture,
+&eacute;tait assise
+une vieille dame, qui se vantait d'en &ecirc;tre propri&eacute;taire.</p>
+<p>&laquo;Martin? dit la
+vieille dame en appelant l'homme rechign&eacute; par la glace
+de devant.</p>
+<p>&#8212;Eh bien? r&eacute;pondit
+l'homme rechign&eacute; en touchant son chapeau.</p>
+<p>&#8212;Chez M. Sawyer.</p>
+<p>&#8212;J'y allais.&raquo;</p>
+<p>La vieille dame fit un
+signe de satisfaction &agrave; cette preuve
+d'intelligence de son domestique; et l'homme rechign&eacute;, donnant
+un bon
+coup de fouet au cheval fourbu, ils arriv&egrave;rent, tous ensemble,
+devant la
+maison de M. Bob Sawyer.</p>
+<p>&laquo;Martin, dit la
+vieille dame quand la voiture fut arr&ecirc;t&eacute;e &agrave; la
+porte de
+M. Bob Sawyer, successeur de Nockemorf.</p>
+<p>&#8212;De de quoi?</p>
+<p>&#8212;Dites au gar&ccedil;on de
+faire attention au cheval.</p>
+<p>&#8212;J'y ferai ben attention
+moi-m&ecirc;me, r&eacute;pondit le cocher-groom en posant
+son fouet sur l'imp&eacute;riale du coup&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Non, cela ne se peut pas:
+votre t&eacute;moignage sera tr&egrave;s-important, et je
+vous emm&egrave;nerai avec moi dans la maison. Vous ne bougerez pas de
+mon c&ocirc;t&eacute;
+pendant toute l'entrevue, entendez-vous?</p>
+<p>&#8212;J'entends.</p>
+<p>&#8212;Eh bien! qu'est-ce qui
+vous arr&ecirc;te?</p>
+<p>&#8212;Rien.&raquo;</p>
+<p>En prof&eacute;rant ce
+monosyllabe, l'homme rechign&eacute; descendit pos&eacute;ment de la
+roue, o&ugrave; il se balan&ccedil;ait sur le gros orteil de son pied
+droit, appela le
+gar&ccedil;on en livr&eacute;e grise, ouvrit la porti&egrave;re,
+abaissa le marchepied, et,
+&eacute;tendant sa main envelopp&eacute;e d'un gant de daim de couleur
+sombre,
+aveignit la vieille dame, d'un air aussi peu attentif que s'il
+s'&eacute;tait
+agi d'un paquet de linge.</p>
+<p>&laquo;H&eacute;las!
+s'&eacute;cria-t-elle; maintenant que me voil&agrave; ici, je suis si
+agit&eacute;e,
+que j'en suis toute tremblante.&raquo;</p>
+<p>M. Martin toussa
+derri&egrave;re son gant de daim, mais ne donna pas d'autres
+signes de sympathie. En cons&eacute;quence, la vieille dame se calma,
+et,
+suivie de son domestique, monta les marches de M. Bob Sawyer.
+Aussit&ocirc;t
+qu'elle fut entr&eacute;e dans l'officine, MM. Ben Allen et Bob Sawyer,
+qui
+s'&eacute;taient empress&eacute;s de faire dispara&icirc;tre les
+liqueurs et de r&eacute;pandre des
+drogues naus&eacute;abondes, pour dissimuler l'odeur du tabac,
+sortirent
+au-devant d'elle, avec des transports de plaisir et d'affection.</p>
+<p>&laquo;Ma ch&egrave;re
+tante, s'&eacute;cria Benjamin; que vous &ecirc;tes bonne d'&ecirc;tre
+venue nous
+voir! Monsieur Sawyer, ma tante.... Mon ami, monsieur Bob Sawyer, dont
+je vous ai parl&eacute;.... ici, M. Ben Allen, qui n'&eacute;tait pas
+tout &agrave; fait &agrave;
+jeun, ajouta le mot <i>Arabelle</i>, d'un ton de voix qu'il croyait
+&ecirc;tre un
+murmure, mais qui, en r&eacute;alit&eacute;, &eacute;tait si distinct
+et si &eacute;lev&eacute; que
+personne n'aurait pu s'emp&ecirc;cher de l'entendre, m&ecirc;me en y
+mettant toute
+la bonne volont&eacute; du monde.</p>
+<p>&#8212;Mon cher Benjamin, dit la
+vieille dame qui s'effor&ccedil;ait de reprendre
+haleine, et qui tremblait de la t&ecirc;te aux pieds, ne vous alarmez
+pas, mon
+cher enfant.... Mais je crois que je ferai mieux de parler &agrave;
+monsieur
+Sawyer en particulier, pour un instant, pour un seul instant.</p>
+<p>&#8212;Bob, dit M. Allen,
+voulez-vous emmener ma tante dans le laboratoire?</p>
+<p>&#8212;Certainement,
+r&eacute;pondit Bob d'une voix professionnelle. Passez par ici,
+ma ch&egrave;re dame. N'ayez pas peur, madame, je suis persuad&eacute;
+que nous
+rem&eacute;dierons &agrave; tout cela, en fort peu de temps. Ici, ma
+ch&egrave;re dame, je
+vous &eacute;coute.&raquo;</p>
+<p>En parlant ainsi, M. Bob
+Sawyer conduisait la vieille lady vers son
+fauteuil, fermait la porte, tirait une chaise aupr&egrave;s d'elle et
+attendait
+qu'il lui pl&ucirc;t de d&eacute;tailler les sympt&ocirc;mes de quelque
+maladie, dont il
+calculait d&eacute;j&agrave; les profits probables.</p>
+<p>La premi&egrave;re chose
+que fit la vieille dame fut de branler la t&ecirc;te un
+grand nombre de fois et de se mettre &agrave; pleurer.</p>
+<p>&laquo;Les nerfs
+agit&eacute;s, dit le chirurgien avec complaisance. Julep de
+camphre, trois fois par jour, et, le soir, potion calmante.</p>
+<p>&#8212;Je ne sais par o&ugrave;
+commencer, monsieur Sawyer. C'est si p&eacute;nible, si
+d&eacute;solant....</p>
+<p>&#8212;Ne vous tourmentez pas,
+madame; je devine tout ce que vous voudriez
+dire. La t&ecirc;te est malade.</p>
+<p>&#8212;Je serais bien
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e de croire que c'est le c&#339;ur,
+r&eacute;pondit la
+dame avec un profond soupir.</p>
+<p>&#8212;Il n'y a pas le plus petit
+danger, madame. L'estomac est la cause
+primitive.</p>
+<p>&#8212;Monsieur Sawyer!
+s'&eacute;cria la vieille dame en tressaillant.</p>
+<p>&#8212;Ce n'est pas douteux,
+madame; poursuivit Bob, d'un air prodigieusement
+savant. Une m&eacute;decine, en temps utile, aurait pr&eacute;venu tout
+cela.</p>
+<p>&#8212;Monsieur Sawyer!
+s'&eacute;cria la vieille dame plus agit&eacute;e qu'auparavant;
+cette conduite est une impertinence, &agrave; moins qu'elle ne
+provienne de ce
+que vous ne comprenez pas l'objet de ma visite. S'il avait
+&eacute;t&eacute; au
+pouvoir de la m&eacute;decine, ou de la prudence humaine, de
+pr&eacute;venir ce qui
+est arriv&eacute;, je ne l'aurais pas souffert, assur&eacute;ment. Mais
+je ferais
+mieux de parler &agrave; mon neveu, ajouta la vieille dame, en
+tortillant avec
+indignation son ridicule, et en se levant tout d'une pi&egrave;ce.</p>
+<p>&#8212;Attendez un moment,
+madame; j'ai peur de ne vous avoir pas bien
+comprise. De quoi s'agit-il? madame.</p>
+<p>&#8212;Ma ni&egrave;ce, monsieur
+Sawyer, la s&#339;ur de votre ami....</p>
+<p>&#8212;Oui, madame, interrompit
+Bob plein d'impatience; car la vieille lady,
+quoique extr&ecirc;mement agit&eacute;e, parlait avec la lenteur la
+plus
+tantalisante, comme le font volontiers les vieilles ladies. Oui madame.</p>
+<p>&#8212;A quitt&eacute; ma maison,
+monsieur Sawyer, il y a quatre jours, sous
+pr&eacute;texte d'aller faire une visite &agrave; ma s&#339;ur, qui est
+aussi sa tante, et
+qui tient une grande pension de demoiselles, pr&egrave;s de la borne du
+troisi&egrave;me mille, o&ugrave; il y a un grand &eacute;b&eacute;nier
+et une porte de ch&ecirc;ne. En
+cet endroit, la vieille dame s'arr&ecirc;ta pour essuyer ses yeux.</p>
+<p>&#8212;Eh! que le diable emporte
+l'&eacute;b&eacute;nier, s'&eacute;cria Bob, &agrave; qui son
+anxi&eacute;t&eacute;
+faisait oublier sa dignit&eacute; m&eacute;dicale. Allez un peu plus
+vite, je vous en
+supplie.</p>
+<p>&#8212;Ce matin, continua la
+vieille dame avec lenteur, ce matin elle....</p>
+<p>&#8212;Elle est revenue, je
+suppose, interrompit Bob vivement. Est-elle
+revenue?</p>
+<p>&#8212;Non, elle n'est pas
+revenue; elle a &eacute;crit.</p>
+<p>&#8212;Et que dit-elle? demanda
+Bob avec impatience.</p>
+<p>&#8212;Elle dit, monsieur Sawyer,
+et c'est &agrave; cela que je vous prie de
+pr&eacute;parer l'esprit de Benjamin, lentement et par degr&eacute;s,
+monsieur Sawyer.
+Elle dit qu'elle est.... J'ai la lettre dans ma poche, mais j'ai
+laiss&eacute;
+mes lunettes dans la voiture, et sans elles je ne ferais que perdre du
+temps, en essayant de vous montrer le passage. En un mot, elle dit
+qu'elle est mari&eacute;e.</p>
+<p>&#8212;Quoi? dit ou plut&ocirc;t
+beugla M. Bob Sawyer.</p>
+<p>&#8212;Mari&eacute;e!&raquo;
+r&eacute;p&eacute;ta la vieille dame.</p>
+<p>Bob n'en &eacute;couta pas
+davantage, mais, s'&eacute;lan&ccedil;ant du laboratoire dans la
+boutique, il s'&eacute;cria d'une voix de stentor: &laquo;Ben, mon
+gar&ccedil;on, elle a
+d&eacute;camp&eacute;.&raquo;</p>
+<p>M. Ben Allen, dont les
+genoux s'&eacute;levaient &agrave; un demi-pied environ plus
+haut que la t&ecirc;te, &eacute;tait en train de sommeiller
+derri&egrave;re le comptoir.
+Aussit&ocirc;t qu'il eut entendu cette effrayante communication, il se
+pr&eacute;cipita sur Martin, et entortillant sa main dans la cravate de
+ce
+taciturne serviteur, il exprima l'intention obligeante de
+l'&eacute;trangler
+sur place; ce qu'il commen&ccedil;ait, effectivement, &agrave;
+ex&eacute;cuter avec cette
+promptitude que produit souvent le d&eacute;sespoir, et qui
+d&eacute;notait beaucoup
+de vigueur et d'adresse chirurgicale.</p>
+<p>M. Martin, qui
+n'&eacute;tait pas un homme verbeux, et qui comptait peu sur ses
+talents oratoires, se soumit durant quelques secondes &agrave; cette
+op&eacute;ration,
+avec une physionomie tr&egrave;s-calme et tr&egrave;s-agr&eacute;able.
+Cependant,
+s'apercevant qu'elle devait en peu de temps le mettre hors
+d'&eacute;tat de
+jamais r&eacute;clamer ses gages, il murmura quelques
+repr&eacute;sentations
+inarticul&eacute;es, et, d'un coup de poing, il &eacute;tendit M.
+Benjamin Allen sur
+la terre; mais il fut imm&eacute;diatement oblig&eacute; de l'y suivre,
+car le
+temp&eacute;rant jeune homme n'avait pas l&acirc;ch&eacute; sa cravate.
+Ils &eacute;taient donc l&agrave;,
+tous les deux, en train de se d&eacute;battre, lorsque la porte de la
+boutique
+s'ouvrit et laissa entrer deux personnages inattendus, M. Pickwick et
+Sam Weller.</p>
+<p>En voyant ce spectacle, la
+premi&egrave;re impression produite sur l'esprit de
+Sam, fut que Martin &eacute;tait pay&eacute; par l'&eacute;tablissement
+de Sawyer, successeur
+de Nockemorf, pour prendre quelque violent rem&egrave;de; ou pour avoir
+des
+attaques et se soumettre &agrave; des exp&eacute;riences, ou pour
+avaler de temps en
+temps du poison, afin d'attester l'efficacit&eacute; de quelque nouvel
+antidote, ou pour faire n'importe quoi, dans l'int&eacute;r&ecirc;t de
+la science
+m&eacute;dicale, et pour satisfaire l'ardent d&eacute;sir d'instruction
+qui br&ucirc;lait
+dans le sein des deux jeunes professeurs. Ainsi, sans se permettre la
+moindre intervention, Sam resta parfaitement calme, attendant, avec
+l'air du plus profond int&eacute;r&ecirc;t, le r&eacute;sultat de
+l'exp&eacute;rience; mais il n'en
+fut pas de m&ecirc;me de M. Pickwick: il se pr&eacute;cipita, avec son
+&eacute;nergie
+accoutum&eacute;e, entre les combattants &eacute;tonn&eacute;s et
+engagea &agrave; grands cris les
+assistante &agrave; les s&eacute;parer.</p>
+<p>Ceci r&eacute;veilla M.
+Sawyer qui, jusque-l&agrave;, &eacute;tait rest&eacute; comme
+paralys&eacute; par
+la fr&eacute;n&eacute;sie de son compagnon. Avec son assistance, M.
+Pickwick remit Ben
+Allen sur ses pieds: quant &agrave; Martin, se trouvant tout seul sur
+le
+plancher, il se releva, et regarda autour de lui.</p>
+<p>&laquo;Monsieur Allen, dit
+M. Pickwick, qu'est-il donc arriv&eacute;?</p>
+<p>&#8212;Cela me regarde, monsieur,
+r&eacute;pliqua Benjamin, avec une hauteur
+provoquante.</p>
+<p>&#8212;Qu'est-ce qu'il y a,
+demanda M. Pickwick en se tournant vers Bob.
+Est-ce qu'il serait indispos&eacute;?&raquo;</p>
+<p>Avant que le pharmacien
+e&ucirc;t pu r&eacute;pliquer, Ben Allen saisit M. Pickwick
+par la main et murmura d'une voix dolente: &laquo;Ma s&#339;ur! mon cher
+monsieur,
+ma s&#339;ur!</p>
+<p>&#8212;Oh! est-ce l&agrave; tout?
+r&eacute;pondit M. Pickwick. Nous arrangerons ais&eacute;ment
+cette affaire, &agrave; ce que j'esp&egrave;re. Votre s&#339;ur est en
+s&ucirc;ret&eacute; et bien
+portante, mon cher monsieur, je suis ici pour....</p>
+<p>&#8212;Demande pardon, monsieur,
+interrompit Sam, qui venait de regarder par
+la porte vitr&eacute;e, f&acirc;ch&eacute; de faire quelque chose qui
+puisse d&eacute;ranger ces
+agr&eacute;ables op&eacute;rations, comme dit le roi en mettant le
+parlement &agrave; la
+porte, mais il y a une autre exp&eacute;rience qui se fait
+l&agrave;-dedans, une
+v&eacute;n&eacute;rable vieille qui est &eacute;tendue sur le tapis, et
+qui attend pour &ecirc;tre
+diss&eacute;qu&eacute;e, ou galvanis&eacute;e, ou quelque autre
+invention ressuscitante et
+scientifique.</p>
+<p>&#8212;Je l'avais oubli&eacute;e!
+s'&eacute;cria M. Allen; c'est ma tante.</p>
+<p>&#8212;Bont&eacute; divine! dit
+M. Pickwick. Pauvre dame! Doucement, Sam, doucement.</p>
+<p>&#8212;Une dr&ocirc;le de
+situation pour un membre de la famille, fit observer Sam,
+en hissant la tante sur une chaise. Maintenant apprenti carabin,
+apportez les volatils.&raquo;</p>
+<p>Cette derni&egrave;re
+phrase &eacute;tait adress&eacute;e au gar&ccedil;on en livr&eacute;e
+grise, qui
+avait confi&eacute; le coup&eacute; &agrave; un watchman, et
+&eacute;tait rentr&eacute; pour voir ce que
+signifiait tant de bruit. Gr&acirc;ce &agrave; ses soins, &agrave; ceux
+de M. Bob Sawyer, et
+&agrave; ceux de M. Ben Allen, qui &eacute;tant cause par sa violence
+de
+l'&eacute;vanouissement de sa tante, se montrait plein d'une tendre
+sollicitude
+pour la faire revenir, la vieille dame fut &agrave; la fin rendue
+&agrave; la vie, et
+alors l'affectionn&eacute; neveu se tournant vers M. Pickwick avec une
+physionomie tout ahurie, lui demanda ce qu'il allait dire lorsqu'il
+avait &eacute;t&eacute; interrompu d'une mani&egrave;re si alarmante.</p>
+<p>&laquo;Il n'y a ici que des
+amis, je pr&eacute;sume?&raquo; dit M. Pickwick en toussant
+pour &eacute;claircir sa voix et en regardant l'homme au visage
+rechign&eacute;.</p>
+<p>Ceci rappela &agrave; Bob
+Sawyer que le gar&ccedil;on en livr&eacute;e grise &eacute;tait
+l&agrave;,
+ouvrant de grands yeux, et des oreilles encore plus grandes. Il
+l'enleva
+par le collet de son habit, et l'ayant jet&eacute; de l'autre
+c&ocirc;t&eacute;, il engagea
+M. Pickwick &agrave; parler sans r&eacute;serve.</p>
+<p>&laquo;Votre s&#339;ur, mon cher
+monsieur, dit le philosophe, en se retournant
+vers Ben Allen, est &agrave; Londres, bien portante et heureuse.</p>
+<p>&#8212;Son bonheur n'est pas le
+but que je me propose, monsieur, r&eacute;pondit
+l'aimable fr&egrave;re, en faisant un geste d&eacute;daigneux de la
+main.</p>
+<p>&#8212;Son mari sera un but pour
+moi, monsieur! s'&eacute;cria Bob; il sera un but
+pour moi, &agrave; douze pas, et j'en ferai un crible de ce l&acirc;che
+coquin!&raquo;</p>
+<p>C'&eacute;tait l&agrave; un
+joli d&eacute;fi et fort magnanime; mais le pharmacien en
+affaiblit l&eacute;g&egrave;rement l'effet, en y ajoutant quelques
+observations
+g&eacute;n&eacute;rales sur les t&ecirc;tes ramollies, et sur les yeux
+au beurre noir,
+lesquelles n'&eacute;taient que des lieux communs en comparaison.</p>
+<p>&#8212;Arr&ecirc;tez, monsieur!
+interrompit M. Pickwick; et avant d'appliquer ces
+&eacute;pith&egrave;tes au gentleman en question, consid&eacute;rez de
+sang-froid l'&eacute;tendue
+de sa faute, et surtout rappelez-vous qu'il est mon ami.</p>
+<p>&#8212;Quoi! s'&eacute;cria M.
+Bob Sawyer.</p>
+<p>&#8212;Son nom? vocif&eacute;ra
+Ben Allen, son nom?</p>
+<p>&#8212;M. Nathaniel
+Winkle,&raquo; r&eacute;pliqua M. Pickwick avec fermet&eacute;.</p>
+<p>&Agrave; ce nom, Benjamin
+&eacute;crasa soigneusement ses lunettes sous le talon de sa
+botte, en releva les morceaux qu'il pla&ccedil;a dans trois poches
+diff&eacute;rentes,
+se croisa les bras, se mordit les l&egrave;vres, et lan&ccedil;a des
+regards mena&ccedil;ants
+sur la physionomie calme et douce de M. Pickwick. &Agrave; la fin
+rompant le
+silence:</p>
+<p>&laquo;C'est donc vous,
+monsieur, qui avez encourag&eacute; et fabriqu&eacute; ce mariage?</p>
+<p>&#8212;Et je suppose, interrompit
+la vieille dame, je suppose que c'est le
+domestique de monsieur qu'on a vu r&ocirc;der autour de ma maison, pour
+essayer de corrompre mes gens. Martin?</p>
+<p>&#8212;De de quoi? dit l'homme
+rechign&eacute; en s'avan&ccedil;ant.</p>
+<p>&#8212;Est-ce l&agrave; le jeune
+homme que vous avez vu dans la ruelle, et dont vous
+m'avez parl&eacute; ce matin?&raquo;</p>
+<p>M. Martin, qui &eacute;tait
+un homme laconique, comme on l'a d&eacute;j&agrave; vu,
+s'approcha de Sam, fit un signe de t&ecirc;te et grommela: &laquo;C'est
+l'homme.&raquo;
+Sam, qui n'&eacute;tait jamais fier, lui adressa un sourire de
+connaissance et
+confessa, en termes polis, qu'il avait d&eacute;j&agrave; vu cette
+boule-l&agrave; quelque
+part.</p>
+<p>&laquo;Et moi,
+s'&eacute;cria Benjamin, moi qui ai manqu&eacute; d'&eacute;trangler ce
+fid&egrave;le
+serviteur! Monsieur Pickwick, comment avez-vous os&eacute; permettre
+&agrave; cet
+individu de participer &agrave; l'enl&egrave;vement de ma s&#339;ur? Je vous
+prie de
+m'expliquer cela, monsieur.</p>
+<p>&#8212;Oui, monsieur, ajouta Bob
+avec violence, expliquez cela!</p>
+<p>&#8212;C'est une conspiration!
+reprit Ben.</p>
+<p>&#8212;Une v&eacute;ritable
+sourici&egrave;re, continua Bob.</p>
+<p>&#8212;C'est une honteuse ruse,
+poursuivit la vieille dame.</p>
+<p>&#8212;On vous a mis dedans, fit
+observer M. Martin.</p>
+<p>&#8212;&Eacute;coutez-moi, je
+vous en prie, dit M. Pickwick, tandis que M. Ben
+Allen, humectant copieusement son mouchoir, se laissait tomber dans le
+fauteuil o&ugrave; l'on saignait les malades. Je ne suis pour rien dans
+tout
+ceci, si ce n'est que j'ai voulu &ecirc;tre pr&eacute;sent &agrave; une
+entrevue des deux
+jeunes gens, que je ne pouvais pas emp&ecirc;cher, et dont je pensais
+&eacute;carter
+ainsi tout reproche d'inconvenance. C'est l&agrave; toute la part que
+j'ai eue
+dans cette affaire, et m&ecirc;me &agrave; cette &eacute;poque, je ne
+me doutais pas que
+l'on pens&acirc;t &agrave; un mariage imm&eacute;diat. Cependant
+remarquez bien, ajouta M.
+Pickwick sur-le-champ, remarquez bien que je ne dis point que je
+l'eusse emp&ecirc;ch&eacute; si je l'avais su.</p>
+<p>&#8212;Vous entendez cela? reprit
+M. Benjamin Allen; vous l'entendez tous?</p>
+<p>&#8212;J'y compte bien,
+poursuivit paisiblement le philosophe, en regardant
+autour de lui; et j'esp&egrave;re qu'ils entendront ce qui me reste
+&agrave; dire,
+ajouta-t-il, d'une voix plus &eacute;lev&eacute;e et avec un visage
+plus color&eacute;: c'est
+que vous aviez grand tort de vouloir forcer les inclinations de votre
+s&#339;ur, et que vous auriez d&ucirc; plut&ocirc;t, par votre tendresse et
+par votre
+complaisance, lui tenir lieu des parents qu'elle a perdus d&egrave;s
+son
+enfance. Quant &agrave; ce qui regarde mon jeune ami, je dirai
+seulement que,
+sous le rapport de la fortune, il est dans une position au moins
+&eacute;gale &agrave;
+la v&ocirc;tre, si ce n'est sup&eacute;rieure, et que je refuse
+positivement de rien
+entendre davantage sur ce point, &agrave; moins que l'on ne s'exprime
+avec la
+mod&eacute;ration convenable.</p>
+<p>&#8212;Je d&eacute;sirerais
+ajouter quelques observations &agrave; ce qui a &eacute;t&eacute; dit
+par le
+gentleman qui vient de quitter la tribune, dit alors Sam, en
+s'avan&ccedil;ant.
+Voici ce que c'est: une personne de l'honorable soci&eacute;t&eacute;
+m'a appel&eacute;
+individu....</p>
+<p>&#8212;Cela n'a aucun rapport
+&agrave; la question, Sam, interrompit M. Pickwick.
+Retenez votre langue, s'il vous pla&icirc;t.</p>
+<p>&#8212;Je ne veux rien dire sur
+ce sujet, monsieur. Mais voil&agrave; la chose:
+Peut-&ecirc;tre que l'autre gentleman pense qu'il y avait un
+attachement
+ant&eacute;rieur; mais il n'y a rien de cette esp&egrave;ce-l&agrave;,
+car la jeune lady a
+d&eacute;clar&eacute;, d&egrave;s le commencement, qu'elle ne pouvait
+pas le souffrir. Ainsi
+personne ne lui a fait du tort, et il ne serait pas plus avanc&eacute;
+si la
+jeune lady n'avait jamais vu M. Winkle. Voil&agrave; ce que je
+d&eacute;sirais
+observer, monsieur, et maintenant j'esp&egrave;re que j'ai
+tranquillis&eacute; le
+gentleman.&raquo;</p>
+<p>Une courte pause suivit
+cette consolante remarque, apr&egrave;s quoi M. Ben
+Allen se levant de son fauteuil protesta qu'il ne reverrait jamais le
+visage d'Arabelle, tandis que M. Bob, en d&eacute;pit des assurances
+flatteuses
+de Sam, continuait &agrave; jurer qu'il tirerait une affreuse vengeance
+de
+l'heureux mari&eacute;.</p>
+<p>Mais
+pr&eacute;cis&eacute;ment &agrave; l'instant o&ugrave; les affaires
+avaient pris cette tournure
+mena&ccedil;ante, M. Pickwick trouva un alli&eacute; inattendu et
+puissant, dans la
+vieille dame qui avait &eacute;t&eacute; vivement frapp&eacute;e de la
+mani&egrave;re dont il avait
+plaid&eacute; la cause de sa ni&egrave;ce. Elle s'approcha donc de Ben
+Allen, et se
+hasarda &agrave; lui adresser quelques r&eacute;flexions consolantes,
+dont les
+principales &eacute;taient, qu'apr&egrave;s tout il &eacute;tait
+heureux que la chose ne f&ucirc;t
+pas encore pire; que moins on parlerait, mieux cela vaudrait; qu'au
+bout du compte, il n'&eacute;tait pas prouv&eacute; que ce f&ucirc;t un
+si grand malheur;
+que ce qui est fait est fait, et qu'il faut savoir souffrir ce qu'on ne
+peut emp&ecirc;cher, avec diff&eacute;rents autres apophthegmes aussi
+nouveaux et
+aussi r&eacute;confortants.</p>
+<p>&Agrave; tout cela, M.
+Benjamin Allen r&eacute;pliquait qu'il n'entendait pas manquer
+de respect &agrave; sa tante, ni &agrave; aucune personne
+pr&eacute;sente, mais que, si cela
+leur &eacute;tait &eacute;gal, et si on voulait lui permettre d'agir
+&agrave; sa fantaisie,
+il pr&eacute;f&eacute;rerait avoir le plaisir de ha&iuml;r sa s&#339;ur
+jusqu'&agrave; la mort, et par
+de l&agrave;.</p>
+<p>&Agrave; la fin, quand
+cette d&eacute;termination eut &eacute;t&eacute; annonc&eacute;e une
+cinquantaine de
+fois, la vieille dame se redressant tout &agrave; coup, et prenant un
+air fort
+majestueux, demanda ce qu'elle avait fait pour n'obtenir aucun respect
+&agrave;
+son &acirc;ge, et pour &ecirc;tre oblig&eacute;e de supplier ainsi son
+propre neveu, dont
+elle pouvait raconter l'histoire environ vingt-cinq ans avant sa
+naissance, et qu'elle avait connu personnellement avant qu'il e&ucirc;t
+une
+seule dent dans la bouche; sans parler de ce qu'elle avait
+&eacute;t&eacute; pr&eacute;sente
+la premi&egrave;re fois qu'on lui avait coup&eacute; les cheveux, et
+avait &eacute;galement
+assist&eacute; &agrave; nombre d'autres c&eacute;r&eacute;monies de son
+enfance, toutes suffisamment
+importantes pour m&eacute;riter &agrave; jamais son affection, son
+ob&eacute;issance, sa
+v&eacute;n&eacute;ration.</p>
+<p>Tandis que la bonne dame
+exorcisait ainsi M. Ben Allen, M. Pickwick
+s'&eacute;tait retir&eacute; dans le laboratoire avec M. Bob Sawyer; et
+celui-ci,
+durant leur conversation, avait appliqu&eacute; plusieurs fois &agrave;
+sa bouche une
+certaine bouteille noire, sous l'influence de laquelle ses traits
+avaient pris graduellement une expression tranquille et m&ecirc;me
+joviale. &Agrave;
+la fin, il sortit de la pi&egrave;ce, bouteille en main, et faisant
+observer
+qu'il &eacute;tait tr&egrave;s-f&acirc;ch&eacute; de s'&ecirc;tre
+conduit comme un fou, il proposa de
+boire &agrave; la sant&eacute; et au bonheur de M. et de Mme Winkle,
+dont il voyait la
+f&eacute;licit&eacute; avec si peu d'envie, qu'il serait le premier
+&agrave; les congratuler.
+En entendant ceci, M. Ben Allen se leva soudainement de son fauteuil,
+saisit la bouteille noire, et but le toast de si bon c&#339;ur, que son
+visage en devint presque aussi noir que la bouteille elle-m&ecirc;me,
+car la
+liqueur &eacute;tait forte. Finalement la bouteille noire fut
+pass&eacute;e &agrave; la ronde
+jusqu'&agrave; ce qu'elle se trouva vide, et il y eut tant de
+poign&eacute;es de main
+donn&eacute;es, tant de compliments &eacute;chang&eacute;s, que le
+visage glac&eacute; de M. Martin
+lui-m&ecirc;me condescendit &agrave; sourire.</p>
+<p>&laquo;Et maintenant, dit
+Bob en se frottant les mains, nous allons terminer
+joyeusement la soir&eacute;e.</p>
+<p>&#8212;Je suis bien
+f&acirc;ch&eacute; d'&ecirc;tre oblig&eacute; de retourner &agrave; mon
+h&ocirc;tel, r&eacute;pondit
+M. Pickwick; mais depuis quelque temps je ne suis plus accoutum&eacute;
+au
+mouvement, et mon voyage m'a excessivement fatigu&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Vous prendrez au moins un
+peu de th&eacute;, monsieur Pickwick, dit la
+vieille lady avec une douceur indescriptible.</p>
+<p>&#8212;Je vous suis bien
+oblig&eacute;, madame, cela me serait impossible.&raquo;</p>
+<p>Le fait est que
+l'admiration visiblement croissante de la vieille dame
+&eacute;tait la principale raison qui engageait M. Pickwick &agrave; se
+retirer; il
+pensait &agrave; Mme Bardell, et chaque regard de l'aimable tante lui
+donnait
+une sueur froide.</p>
+<p>M. Pickwick ayant
+absolument refus&eacute; de rester, il fut convenu, sur sa
+proposition, que M. Ben Allen l'accompagnerait dans son voyage
+aupr&egrave;s du
+p&egrave;re de M. Winkle, et que la voiture serait &agrave; la porte le
+lendemain
+matin, &agrave; neuf heures. Il prit alors cong&eacute;, et suivi de
+Sam, il se rendit
+&agrave; l'h&ocirc;tel du <i>Buisson</i>. C'est une chose digne de
+remarque que le visage
+de M. Martin &eacute;prouva d'horribles convulsions lorsqu'il secoua la
+main de
+Sam en le quittant, et qu'il l&acirc;cha &agrave; la fois un juron et
+un sourire. Les
+personnes les mieux instruites des mani&egrave;res de ce gentleman ont
+conclu
+de ces sympt&ocirc;mes, qu'il &eacute;tait enchant&eacute; de la
+soci&eacute;t&eacute; de Sam, et qu'il
+exprimait le d&eacute;sir de faire connaissance avec lui.</p>
+<p>&laquo;Voulez-vous un salon
+particulier, monsieur? demanda Sam &agrave; son ma&icirc;tre,
+lorsqu'ils furent arriv&eacute;s &agrave; l'h&ocirc;tel.</p>
+<p>&#8212;Ma foi, r&eacute;pondit
+celui-ci, comme j'ai d&icirc;n&eacute; dans la salle du caf&eacute; et
+que je me coucherai bient&ocirc;t, ce n'en est gu&egrave;re la peine.
+Voyez quelles
+sont les personnes qui se trouvent dans la salle des voyageurs?&raquo;</p>
+<p>Sam revint bient&ocirc;t
+dire qu'il n'y avait qu'un gentleman borgne, qui
+buvait un bol de bishop avec l'h&ocirc;te.</p>
+<p>&laquo;C'est bon, je vais
+les aller trouver.</p>
+<p>&#8212;C'est un dr&ocirc;le de
+gaillard, monsieur, que ce borgne, dit Sam en
+conduisant M. Pickwick. Il en fait avaler de toutes les couleurs au
+ma&icirc;tre de l'h&ocirc;tel, si bien que le pauvre homme ne sait plus
+s'il se
+tient sur la semelle de ses souliers ou sur la forme de son
+chapeau.&raquo;</p>
+<p>Lorsque M. Pickwick entra
+dans la salle, l'individu &agrave; qui s'appliquait
+cette observation &eacute;tait en train de fumer une &eacute;norme pipe
+hollandaise,
+et tenait son &#339;il unique constamment fix&eacute; sur le visage arrondi
+de
+l'aubergiste. Il venait apparemment de raconter au jovial vieillard
+quelque histoire &eacute;tonnante, car celui-ci laissait encore
+&eacute;chapper de ses
+l&egrave;vres des exclamations de surprise. &laquo;Eh bien, je n'aurais
+pas cru &ccedil;a!
+c'est la plus &eacute;trange chose que j'aie jamais entendu dire! Je ne
+pensais
+pas que ce fut possible!&raquo;</p>
+<p>&laquo;Serviteur, monsieur,
+dit le borgne &agrave; M. Pickwick; une jolie soir&eacute;e,
+monsieur.</p>
+<p>&#8212;Tr&egrave;s-belle,&raquo;
+r&eacute;pondit le philosophe; et il s'occupa &agrave; m&eacute;langer
+l'eau-de-vie et l'eau chaude que le gar&ccedil;on avait plac&eacute;es
+devant lui. Le
+borgne le regardait avec attention et lui dit enfin:</p>
+<p>&laquo;Je crois que je vous
+ai d&eacute;j&agrave; rencontr&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Je ne m'en souviens pas.</p>
+<p>&#8212;Cela ne m'&eacute;tonne
+pas, vous ne me connaissiez pas. Mais moi je
+connaissais deux de vos amis qui restaient au <i>Paon d'argent</i>
+&agrave;
+Eatanswill, &agrave; l'&eacute;poque des &eacute;lections.</p>
+<p>&#8212;Oh! en
+v&eacute;rit&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Oui; Je leur ai
+racont&eacute; une petite aventure qui &eacute;tait arriv&eacute;e
+&agrave; un de
+mes amis nomm&eacute; Tom Smart. Peut-&ecirc;tre que vous leur en aurez
+entendu
+parler?</p>
+<p>&#8212;Souvent, dit M. Pickwick
+en souriant. Il &eacute;tait votre oncle, je pense.</p>
+<p>&#8212;Non, non, seulement un ami
+de mon oncle.</p>
+<p>&#8212;Malgr&eacute; &ccedil;a,
+c'&eacute;tait un homme bien &eacute;tonnant que votre oncle, dit
+l'aubergiste en branlant la t&ecirc;te.</p>
+<p>&#8212;Eh! eh! je le crois bien,
+r&eacute;pliqua le borgne. Je pourrais vous
+rapporter une histoire de ce m&ecirc;me oncle, qui vous
+&eacute;tonnerait peut-&ecirc;tre
+un peu, gentlemen.</p>
+<p>&#8212;Racontez-la nous, je vous
+en supplie, dit M. Pickwick avec
+empressement.&raquo;</p>
+<p>Le borgne tira du bol un
+verre de vin chaud et le but; prit une bonne
+bouff&eacute;e de fum&eacute;e dans la pipe hollandaise, et voyant que
+Sam lanternait
+autour de la porte, lui dit qu'il pouvait rester s'il voulait, et qu'il
+n'y avait rien de secret dans son histoire. Enfin, fixant son &#339;il
+unique sur l'aubergiste, il commen&ccedil;a dans les termes du chapitre
+suivant.<br/>
+</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;"/>
+<p><br/>
+</p>
+<h2><a name="CHAPITRE_XX" id="CHAPITRE_XX">CHAPITRE XX</a></h2>
+<h3>Contenant l'histoire de
+l'oncle du commis-voyageur.</h3>
+<p>Mon oncle, gentlemen, dit le
+commis-voyageur, &eacute;tait le gaillard le plus
+jovial, le plus plaisant, le plus malin qui ait jamais exist&eacute;.
+Je
+voudrais que vous l'eussiez connu, gentlemen.... Mais non, en y
+r&eacute;fl&eacute;chissant, je ne le voudrais point; car, suivant le
+cours de la
+nature, si vous l'aviez connu, vous seriez ou morts ou si pr&egrave;s
+de
+l'&ecirc;tre, que vous auriez renonc&eacute; &agrave; courir le monde,
+ce qui me priverait
+de l'inestimable plaisir de vous parler en ce moment. Gentlemen, je
+voudrais que vos p&egrave;res et vos m&egrave;res eussent connu mon
+oncle, il leur
+aurait plu &eacute;tonnamment, principalement &agrave; vos respectables
+m&egrave;res. J'en
+suis s&ucirc;r et certain. Si parmi ses nombreuses vertus il y en avait
+deux
+qui pr&eacute;dominaient, j'oserais dire que c'&eacute;tait son punch
+et ses chansons
+&agrave; boire. Pardonnez-moi de me laisser aller ainsi au
+m&eacute;lancolique
+souvenir du m&eacute;rite qui n'est plus; vous ne verrez pas tous les
+jours de
+la semaine un homme comme mon oncle, gentlemen.</p>
+<p>J'ai toujours regard&eacute;
+comme fort honorable pour mon oncle d'avoir &eacute;t&eacute;
+compagnon et ami intime de Tom Smart, de la grande maison de Bilson et
+Slum, <i>Cateaton-Street, City</i>. Mon oncle voyageait pour Tiggin et
+Welps;
+mais, pendant longtemps, il fit &agrave; peu pr&egrave;s la m&ecirc;me
+tourn&eacute;e que Tom. Le
+premier soir o&ugrave; ils se rencontr&egrave;rent, mon oncle se prit
+d'une fantaisie
+pour Tom, et Tom se prit d'une fantaisie pour mon oncle. Ils ne se
+connaissaient pas depuis une demi-heure, lorsqu'ils pari&egrave;rent
+&agrave; qui
+ferait le meilleur bol de punch, et le boirait le plus vite. On jugea
+que mon oncle avait gagn&eacute;, pour la fa&ccedil;on; mais pour ce
+qui est de boire,
+Tom l'emporta environ d'une demi-cuiller &agrave; sel. Ils prirent
+alors un
+autre bol chacun, pour boire mutuellement &agrave; leur sant&eacute;,
+et furent
+toujours amis d&eacute;vou&eacute;s, depuis lors. Il y a une
+destin&eacute;e dans ces sorte
+de choses, gentlemen; c'est plus fort que nous.</p>
+<p>En apparence personnelle, mon
+oncle &eacute;tait une id&eacute;e plus court que la
+taille moyenne, il &eacute;tait aussi une id&eacute;e plus gros; et
+peut-&ecirc;tre que son
+visage &eacute;tait une id&eacute;e plus rouge que les visages
+ordinaires. Il avait la
+face la plus joviale que vous ayez jamais vue, gentlemen. Quelque chose
+qui tenait de polichinelle, avec un nez et un menton beaucoup plus
+avantageux. Ses yeux &eacute;tincelaient toujours de gaiet&eacute;, et
+sur sa figure
+s'&eacute;panouissait perp&eacute;tuellement un sourire; non pas un de
+vos ricanements
+insignifiants, b&ecirc;tes, vulgaires, mais un vrai sourire, joyeux,
+satisfait, malin. Une fois il fut lanc&eacute; hors de son cab, et se
+cogna la
+t&ecirc;te contre une borne. Il resta l&agrave;, &eacute;tourdi, et le
+visage si ab&icirc;m&eacute; par
+le sable, que, pour me servir de son expression &eacute;nergique, si sa
+pauvre
+m&egrave;re avait pu revenir sur la terre, elle ne l'aurait pas
+reconnu. En y
+r&eacute;fl&eacute;chissant, gentlemen, je puis vous en donner ma
+parole d'honneur,
+car lorsqu'elle mourut, mon oncle n'avait que deux ans et sept mois;
+et,
+sans parler des &eacute;corchures, ses bottes &agrave; revers auraient
+sans doute
+singuli&egrave;rement embarrass&eacute; la bonne dame, pour ne rien
+dire non plus de
+son nez et de sa face rubiconde. N'importe: il &eacute;tait l&agrave;,
+&eacute;tendu, et j'ai
+souvent entendu dire qu'il souriait aussi agr&eacute;ablement que s'il
+&eacute;tait
+tomb&eacute; par partie de plaisir, et qu'apr&egrave;s avoir
+&eacute;t&eacute; saign&eacute;, aussit&ocirc;t
+qu'il s'&eacute;tait senti revivre, il avait commenc&eacute; par se
+dresser dans son
+lit, &eacute;clater de rire, embrasser la jeune fille qui tenait la
+palette,
+apr&egrave;s quoi il avait demand&eacute; sur-le-champ une
+c&ocirc;telette de mouton et des
+noix marin&eacute;es. Il &eacute;tait fort amateur de noix
+marin&eacute;es, gentlemen; il
+disait que, prises sans vinaigre, elles faisaient trouver la
+bi&egrave;re
+meilleure.</p>
+<p>La grande tourn&eacute;e de
+mon oncle avait lieu &agrave; la chute des feuilles. C'est
+alors qu'il faisait rentrer les fonds, et prenait les commissions dans
+le Nord. Il allait de Londres &agrave; &Eacute;dimbourg,
+d'&Eacute;dimbourg &agrave; Glascow; de
+Glascow il revenait &agrave; &Eacute;dimbourg, et enfin &agrave;
+Londres, par le paquebot. Il
+faut que vous sachiez que cette seconde visite &agrave;
+&Eacute;dimbourg &eacute;tait pour
+son propre plaisir; il avait l'habitude d'y revenir pour une semaine,
+juste le temps de voir ses vieux amis; et comme il d&eacute;jeunait
+avec
+celui-ci, go&ucirc;tait avec celui-l&agrave;, d&icirc;nait avec un
+troisi&egrave;me et soupait
+avec un autre, il passait une jolie petite semaine, pas mal
+occup&eacute;e. Je
+ne sais pas si quelqu'un de vous, gentlemen, a jamais t&acirc;t&eacute;
+d'un solide
+d&eacute;jeuner &eacute;cossais, substantiel, abondant, puis est
+all&eacute; ensuite faire un
+petit go&ucirc;ter d'un baril d'hu&icirc;tres et d'une douzaine de
+bouteilles d'ale,
+avec un ou deux flacons de whiskey, pour terminer. Si cela vous est
+arriv&eacute;, vous conviendrez avec moi qu'il faut avoir la t&ecirc;te
+un peu
+solide pour faire honneur, apr&egrave;s cela, au d&icirc;ner et au
+souper.</p>
+<p>Mais que Dieu vous
+b&eacute;nisse tant cela n'&eacute;tait rien pour mon oncle. Il y
+&eacute;tait si bien fait, que ce n'&eacute;tait pour lui qu'un jeu
+d'enfant. Je lui
+ai entendu dire qu'il pouvait tenir t&ecirc;te aux gens de Dundee, et
+revenir
+chez lui sans tr&eacute;bucher; et cependant, gentlemen, les gens de
+Dundee ont
+des t&ecirc;tes et du punch aussi forts que vous pouvez en rencontrer
+entre
+les deux p&ocirc;les. J'ai entendu parler d'un homme de Dundee et d'un
+autre
+de Glasgow, qui burent ensemble pendant quinze heures
+cons&eacute;cutives.
+Autant qu'on put s'en assurer, ils furent suffoqu&eacute;s &agrave; peu
+pr&egrave;s au m&ecirc;me
+instant: mais &agrave; cela pr&egrave;s, gentlemen, ils ne s'en
+trouv&egrave;rent pas plus
+mal.</p>
+<p>Un soir, vingt-quatre heures
+avant l'&eacute;poque qu'il avait fix&eacute;e pour son
+embarquement, mon oncle soupa chez un de ses plus anciens amis, qui
+restait dans la vieille ville d'&Eacute;dimbourg. Un Mac quelque chose,
+avec
+quatre syllabes apr&egrave;s. Il y avait la femme du bailli, et les
+trois
+filles du bailli, et le grand-fils du bailli, et trois ou quatre gros
+&Eacute;cossais madr&eacute;s, &agrave; sourcils &eacute;pais, que le
+bailli avait rassembl&eacute;s pour
+faire honneur &agrave; mon oncle, et pour aider &agrave; chasser la
+m&eacute;lancolie. Ce fut
+un glorieux souper. On y mangea du saumon marin&eacute;, des merluches
+fum&eacute;es,
+une t&ecirc;te d'agneau, et un boudin, un haggis, c&eacute;l&egrave;bre
+plat &eacute;cossais, qui
+faisait toujours &agrave; mon oncle l'effet de l'estomac d'un petit
+amour. 11 y
+avait bien d'autres choses encore, dont j'ai oubli&eacute; les noms,
+mais de
+bonnes choses n&eacute;anmoins. Les jeunes filles &eacute;taient
+agr&eacute;ables, la femme
+du bailli paraissait une des meilleures cr&eacute;atures qui aient
+jamais
+exist&eacute;, et mon oncle se montra d'une humeur charmante. Aussi,
+pendant
+toute la soir&eacute;e, fallait-il voir les jeunes filles sourire en
+dessous,
+et la vieille dame &eacute;clater de rire, et les joyeux compagnons
+pouffer si
+joliment que leur large face en devenait &eacute;carlate. Je ne me
+rappelle
+pas, au juste, combien de verres de grog au <i>whiskey</i> chacun
+d'eux but,
+apr&egrave;s souper; mais ce que je sais, c'est que, vers une heure du
+matin,
+le grand fils du bailli perdit connaissance au moment o&ugrave; il
+entamait
+pour la vingti&egrave;me fois un couplet de la chanson de Burns: <i>Oh!
+Wilie
+brassa un picotin d'orge</i>. Comme depuis une demi-heure environ
+c'&eacute;tait
+le seul convive que mon oncle p&ucirc;t voir au-dessus de la table, il
+s'avisa
+qu'il &eacute;tait bient&ocirc;t temps de s'en aller, afin qu'il
+p&ucirc;t rentrer chez lui
+&agrave; une heure d&eacute;cente, d'autant plus qu'on avait
+commenc&eacute; &agrave; boire &agrave; sept
+heures du soir. Croyant n&eacute;anmoins qu'il ne serait pas poli de
+partir
+sans dire gare, mon oncle se vota au fauteuil, m&eacute;langea un autre
+verre
+de grog, se leva pour proposer sa sant&eacute;, s'adressa un discours
+bien
+tourn&eacute; et tr&egrave;s flatteur, et but le toast avec
+enthousiasme. Cependant
+personne ne se r&eacute;veillait. Mon oncle but encore une petite
+goutte pure,
+cette fois, de peur que le punch ne lui f&icirc;t mal, et finalement,
+empoignant son chapeau, sortit dans la rue.</p>
+<p>Il faisait beaucoup de vent,
+lorsque mon oncle ferma la porte du bailli.
+Il enfon&ccedil;a solidement son chapeau sur sa t&ecirc;te, fourra ses
+mains dans ses
+poches, et regardant en l'air, passa rapidement en revue l'&eacute;tat
+de
+l'atmosph&egrave;re. Des nuages passaient sur la lune avec la plus
+folle
+vitesse, tant&ocirc;t l'obscurcissant tout &agrave; fait, tant&ocirc;t
+lui permettant de
+r&eacute;pandre toute sa splendeur sur les objets environnants, puis
+passant de
+nouveau sur elle avec une rapidit&eacute; incroyable.
+&laquo;R&eacute;ellement, dit mon
+oncle en s'adressant au temps comme s'il s'&eacute;tait senti
+personnellement
+offens&eacute;, &ccedil;a ne peut pas aller comme cela. Ce n'est pas
+l&agrave; du tout le
+temps qu'il me faut pour mon voyage. Je n'en veux pas &agrave; aucun
+prix&raquo; dit
+mon oncle d'une voix imposante. Apr&egrave;s avoir
+r&eacute;p&eacute;t&eacute; cela plusieurs fois,
+et apr&egrave;s avoir recouvr&eacute; son &eacute;quilibre, car il
+&eacute;tait un peu &eacute;tourdi
+d'avoir regard&eacute; si longtemps en l'air, il se remit gaiement en
+marche.</p>
+<p>La maison du bailli
+&eacute;tait dans <i>Canongate</i>, et mon oncle allait &agrave;
+l'autre bout du <i>Leithwalk</i>; un peu plus d'un mille de distance.
+&Agrave; sa
+droite et &agrave; sa gauche, s'&eacute;levaient vers les cieux de
+grandes maisons
+isol&eacute;es, hautes, d&eacute;charn&eacute;es, dont les
+fa&ccedil;ades &eacute;taient noircies par
+l'&acirc;ge, dont les fen&ecirc;tres, comme les yeux des vieillards,
+semblaient &ecirc;tre
+ternes et creus&eacute;es par les ann&eacute;es. Six, sept, huit
+&eacute;tages, s'empilaient
+comme des ch&acirc;teaux de cartes, les uns au-dessus des autres,
+jetant leur
+ombre &eacute;paisse sur la route pav&eacute;e de pierres raboteuses,
+en rendant la
+nuit encore plus noire. Un petit nombre de lanternes &eacute;taient
+&eacute;parpill&eacute;es
+&agrave; de grandes distances; mais elles servaient seulement &agrave;
+marquer
+l'entr&eacute;e malpropre de quelques &eacute;troits culs-de-sac, ou de
+quelques
+escaliers conduisant par des m&eacute;andres roides et
+compliqu&eacute;s aux divers
+&eacute;tages sup&eacute;rieurs. Regardant toutes ces choses de l'air
+de quelqu'un qui
+les a vues trop souvent pour s'en soucier beaucoup, mon oncle marchait
+au milieu de la rue, avec son pouce dans chacune des poches de son
+gilet, modulant de temps en temps la chansonnette avec tant de chaleur
+que les honn&ecirc;tes habitants du voisinage, r&eacute;veill&eacute;s
+en sursaut de leur
+premier sommeil, restaient tremblante dans leur lit, jusqu'&agrave; ce
+que le
+son s'&eacute;teignit en s'&eacute;loignant, et convaincus alors que
+c'&eacute;tait quelque
+propret &agrave; rien d'ivrogne qui regagnait sa maison, ce
+recouvraient
+chaudement et s'endormaient de nouveau.</p>
+<p>Gentlemen, je vous raconte
+minutieusement comment mon oncle marchait au
+milieu de la rue, avec ses pouces dans les poches de son gilet, parce
+que, comme il le disait souvent et avec raison, il n'y a rien du tout
+d'extraordinaire dans cette histoire, si vous ne voyez pas bien
+distinctement, d&egrave;s le commencement, qu'il n'avait pas du tout
+l'esprit
+tourn&eacute; au merveilleux, ni au romantique.</p>
+<p>Mon oncle marchait donc, avec
+ses pouces dans les poches de son gilet,
+occupant le milieu de la rue &agrave; lui tout seul, et chantant
+tant&ocirc;t un
+refrain d'amour, tant&ocirc;t un refrain bachique; puis, quand il
+&eacute;tait
+fatigu&eacute; de l'amour et du Bacchus, sifflant
+m&eacute;lodieusement; lorsqu'il
+atteignit le pont du Nord, qui, en cet endroit, r&eacute;unit la
+vieille ville
+d'&Eacute;dimbourg &agrave; la ville nouvelle. Il s'y arr&ecirc;ta,
+pendant une minute, &agrave;
+consid&eacute;rer l'amas &eacute;trange et irr&eacute;gulier de
+lumi&egrave;res, empil&eacute;es si haut
+dans les airs, qu'on croirait voir des &eacute;toiles briller, d'un
+c&ocirc;t&eacute;, sur
+les mures de la forteresse, et de l'autre sur Calton-Hill, pour
+illuminer des ch&acirc;teaux a&eacute;riens. &Agrave; leur pied,
+l'antique et pittoresque
+cit&eacute; dormait pesamment dans son obscurit&eacute; majestueuse,
+tandis que le
+vieux tr&ocirc;ne d'Arthur, qui s'&eacute;levait imposant et sombre,
+comme un
+puissant g&eacute;nie, semblait garder et prot&eacute;ger le
+ch&acirc;teau et la chapelle
+d'Holyrood. Je dis, gentlemen, que mon oncle s'arr&ecirc;te l&agrave;
+une minute ou
+deux, pour regarder autour de lui. Ensuite faisant un doigt de
+compliment au temps qui s'&eacute;tait un peu &eacute;clairci, quoique
+la lune fut sur
+son d&eacute;clin, il se remit &agrave; marcher aussi royalement
+qu'auparavant,
+occupant le milieu de la route, avec une grande dignit&eacute;, et
+comme
+quelqu'un qui voudrait bien voir qu'on lui en disput&acirc;t la
+possession.
+Pourtant, comme il ne se trouvait l&agrave; personne qui f&ucirc;t
+dispos&eacute; &agrave; ouvrir
+une contestation &agrave; ce sujet, il continua de marcher, avec les
+pouces
+dans les poches de son gilet, aussi paisible qu'un agneau. Quand mon
+oncle eut atteint la fin de Leith-Walk, il lui fallut traverser un
+grand
+terrain vague, au bout duquel, en ce temps-l&agrave;, se trouvait un
+enclos,
+appartenant &agrave; un charron, qui rachetait &agrave;
+l'administration des postes
+les voitures hors de service. Mon oncle &eacute;tait grand amateur de
+voitures,
+vieilles, jeunes ou d'&acirc;ge moyen, et il lui prit fantaisie de se
+d&eacute;ranger
+de sa route, sans autre but que d'aller lorgner, entre les palissades,
+une douzaine d'antiques malles-postes, qu'il se rappelait avoir vues
+la,
+en fort mauvais &eacute;tat et toutes d&eacute;mantibul&eacute;es. Mon
+oncle, gentlemen,
+&eacute;tait d'un caract&egrave;re d&eacute;cid&eacute;, et avait la
+t&ecirc;te chaude: ne pouvant pas
+voir &agrave; son aise &agrave; travers les pieux, il grimpa
+par-dessus, et,
+s'asseyant tranquillement sur un vieux timon, il commen&ccedil;a
+&agrave; consid&eacute;rer
+les d&eacute;bris des carrosses avec une gravit&eacute; remarquable.</p>
+<p>Il y en avait peut-&ecirc;tre
+une douzaine, ou m&ecirc;me davantage; mon oncle
+n'&eacute;tait pas bien s&ucirc;r de cela, et comme c'&eacute;tait un
+homme fort scrupuleux
+&agrave; propos de chiffres, il n'aimait point &agrave; en citer
+&agrave; la l&eacute;g&egrave;re. Enfin
+ils &eacute;taient l&agrave; tous, p&ecirc;le-m&ecirc;le, dans un
+&eacute;tat de d&eacute;solation inimaginable.
+Les porti&egrave;res avaient &eacute;t&eacute; arrach&eacute;es de
+leurs gonds, les garnitures
+enlev&eacute;es; seulement de distance en distance, une loque pendait
+encore &agrave;
+un clou rouill&eacute;. Les lanternes &eacute;taient parties, les
+timons &eacute;vanouis
+depuis longtemps, les ressorts bris&eacute;s, les boiseries
+d&eacute;pouill&eacute;es de
+peinture. Le vent sifflait &agrave; travers les crevasses, et la pluie,
+qui
+s'&eacute;tait amass&eacute;e sur les imp&eacute;riales, tombait goutte
+&agrave; goutte dans
+l'int&eacute;rieur, avec un son lugubre et sourd: c'&eacute;taient
+enfin les
+squelettes des malles-postes d&eacute;c&eacute;d&eacute;es; et dans
+cette place solitaire, &agrave;
+cette heure de la mort, elles avaient quelque chose de lugubre et
+d'horrible.</p>
+<p>Mon oncle appuya sa
+t&ecirc;te sur ses mains, et se mit &agrave; penser aux gens
+actifs, affair&eacute;s, qui avaient roul&eacute; autrefois dans ces
+vieilles
+voitures, et qui maintenant &eacute;taient aussi silencieux et aussi
+chang&eacute;s
+qu'elles-m&ecirc;mes. Il pensa aux nombreux individus &agrave; qui ces
+carcasses
+vermoulues avaient apport&eacute;, pendant des ann&eacute;es, &agrave;
+travers toutes les
+saisons, tant de nouvelles, impatiemment attendues: nouvelles d'heureux
+voyage et de bonne sant&eacute;; envoi de lettres de change et
+d'argent. Le
+marchand, l'amant, l'&eacute;pouse, la veuve, la m&egrave;re,
+l'&eacute;colier, le bambin
+m&ecirc;me qui se tra&icirc;nait &agrave; la porte, en entendant
+frapper le facteur; avec
+quelle anxi&eacute;t&eacute; chacun d'eux avait attendu
+l'arriv&eacute;e de cette vieille
+malle-poste! Et maintenant, qu'&eacute;taient-ils tous devenus?
+Gentlemen, mon
+oncle disait qu'il avait pens&eacute; &agrave; tout cela; mais je
+soup&ccedil;onne plut&ocirc;t
+qu'il l'avait lu depuis dans quelque livre, car il d&eacute;clarait
+positivement que, tout en regardant ces squelettes de voitures, il
+&eacute;tait
+tomb&eacute; dans une esp&egrave;ce d'assoupissement, dont il avait
+&eacute;t&eacute; r&eacute;veill&eacute;
+soudain par une cloche voisine qui sonnait deux heures. Or, mon oncle
+n'a jamais &eacute;t&eacute; distingu&eacute; pour penser vite, et s'il
+avait r&eacute;ellement
+song&eacute; &agrave; toutes ces choses, je suis convaincu que cela
+l'aurait tenu,
+pour le moins, jusqu'&agrave; deux heures et demie. Je crois donc
+pouvoir
+affirmer que mon oncle tomba dans cette esp&egrave;ce d'assoupissement,
+sans
+avoir pens&eacute; &agrave; rien du tout.</p>
+<p>Quoi qu'il en soit, l'horloge
+de l'&eacute;glise sonna deux heures. Mon oncle
+s'&eacute;veilla, frotta ses yeux, et sauta sur ses pieds,
+d'&eacute;tonnement.</p>
+<p>En un instant, d&egrave;s que
+l'horloge eut sonn&eacute; deux heures, cet endroit
+d&eacute;sert et abandonn&eacute; devint plein de vie et
+d'activit&eacute;. Les porti&egrave;res
+furent remises sur leurs gonds, les garnitures restaur&eacute;es, les
+boiseries
+repeintes, les lampes allum&eacute;es. Dos coussins, des houppelandes
+&eacute;taient
+plac&eacute;s sur chaque si&eacute;ge; les porteurs fourraient des
+paquets dans chaque
+coffre; les gardes rangeaient les sacs de lettres; les palefreniers
+jetaient des seaux d'eau sur les roues renouvel&eacute;es; une
+quantit&eacute;
+d'hommes se pr&eacute;cipitaient de toutes parts, fixant des timons
+&agrave; chaque
+voiture. Les passagers arrivaient; les porte manteaux &eacute;taient
+emball&eacute;s;
+les chevaux attel&eacute;s; enfin il devenait &eacute;vident que chaque
+malle allait
+partir sans retard. Gentlemen, mon oncle ouvrait de si grands yeux, en
+voyant tout cela, que jusqu'au dernier moment de sa vie, il ne pouvait
+s'expliquer comment il avait jamais &eacute;t&eacute; capable de les
+refermer.</p>
+<p>&laquo;Allons, allons! dit
+une voix &agrave; c&ocirc;t&eacute; de mon oncle, en m&ecirc;me temps
+qu'il
+sentait une main se poser sur son &eacute;paule; vous &ecirc;tes
+inscrit pour un
+int&eacute;rieur, il est temps de monter.</p>
+<p>&#8212;Moi inscrit! s'&eacute;cria
+mon oncle en se retournant.</p>
+<p>&#8212;Oui, certainement.&raquo;</p>
+<p>Mon oncle, gentlemen ne put
+rien dire, tant il &eacute;tait &eacute;tonn&eacute;. La plus
+dr&ocirc;le de chose &eacute;tait que, quoiqu'il y e&ucirc;t l&agrave;
+un si grand nombre de
+personnes, et quoique de nouveaux visages arrivassent &agrave; chaque
+instant,
+on ne pouvait pas dire d'o&ugrave; ils venaient; ils semblaient sortir
+myst&eacute;rieusement de sous terre ou de l'air, et dispara&icirc;tre
+de la m&ecirc;me
+mani&egrave;re. D&egrave;s qu'un commissionnaire avait mis son bagage
+dans la voiture
+et re&ccedil;u son pourboire, il se retournait, et crac, il avait
+disparu!
+Avant que mon oncle e&ucirc;t eu le temps de s'inqui&eacute;ter de ce
+qu'il &eacute;tait
+devenu, une demi-douzaine d'autres apparaissaient, chancelant sous le
+poids de paquets qui paraissaient assez gros pour les &eacute;craser.
+Une autre
+singularit&eacute;, c'est que les voyageurs &eacute;taient tous
+habill&eacute;s d'une mani&egrave;re
+&eacute;trange. Ils avaient de grands habits brod&eacute;s, avec de
+larges basques,
+d'&eacute;normes parements, et pas de collets: enfin ils portaient de
+vastes
+perruques, avec un sac par derri&egrave;re. Mon oncle n'y pouvait rien
+comprendre.</p>
+<p>&laquo;Eh bien! allons-nous
+monter?&raquo; dit l'individu qui s'&eacute;tait d&eacute;j&agrave;
+adress&eacute;
+&agrave; mon oncle.</p>
+<p>Il &eacute;tait
+habill&eacute; comme un courrier de malle-poste, mais il avait une
+perruque sur la t&ecirc;te, et de prodigieux parements &agrave; ses
+manches. D'une
+main il tenait une lanterne, et de l'autre une grosse espingole.</p>
+<p>&laquo;En finirez-vous de
+monter, Jack Martin? r&eacute;p&eacute;ta le garde en approchant
+sa lanterne du visage de mon oncle.</p>
+<p>&#8212;Par exemple! s'&eacute;cria
+mon oncle en reculant d'un pas ou deux, voil&agrave; qui
+est familier.</p>
+<p>&#8212;C'est comme cela sur la
+feuille de route, r&eacute;pliqua le courrier.</p>
+<p>&#8212;Est-ce qu'il n'y a pas un <i>monsieur</i>
+devant? demanda mon oncle; car il
+trouvait qu'un conducteur, qu'il ne connaissait pas, et qui l'appelait
+<i>Jack Martin</i>, tout court, prenait une libert&eacute; que
+l'administration de
+la poste n'aurait pas approuv&eacute;e, si elle en avait
+&eacute;t&eacute; instruite.</p>
+<p>&#8212;Non, il n'y en a pas,
+r&eacute;torqua le conducteur froidement.</p>
+<p>&#8212;La place est-elle
+pay&eacute;e? demanda mon oncle.</p>
+<p>&#8212;Bien entendu.</p>
+<p>&#8212;Ah! ah! Eh bien, allons.
+Quelle voiture?</p>
+<p>&#8212;Celle-ci, r&eacute;pondit le
+garde en montrant une malle-poste gothique, dont
+la porti&egrave;re &eacute;tait ouverte, le marchepied abaiss&eacute;,
+et qui faisait le
+service d'&Eacute;dimbourg &agrave; Londres.</p>
+<p>&#8212;Attendez, voici d'autres
+voyageurs: laissez-les monter d'abord.&raquo;</p>
+<p>Tandis qu'il parlait, mon
+oncle vit tout &agrave; coup appara&icirc;tre en face de
+lui un jeune gentilhomme, avec une perruque poudr&eacute;e et un habit
+bleu,
+brod&eacute; d'argent, dont les basques doubl&eacute;es de bougran
+&eacute;taient &eacute;tonnamment
+carr&eacute;es. Tiggin et Welps &eacute;taient dans les
+nouveaut&eacute;s, gentlemen, si bien
+que mon oncle reconnut du premier coup d'&#339;il ces &eacute;toffes.
+L'&eacute;tranger
+avait, en outre, une culotte de soie, des bas de soie et des souliers
+&agrave;
+boucles. Il portait &agrave; ses poignets des manchettes, sur sa
+t&ecirc;te un
+chapeau &agrave; trois cornes, et &agrave; son c&ocirc;t&eacute; une
+&eacute;p&eacute;e tr&egrave;s-mince. Les pans de
+son gilet couvraient &agrave; moiti&eacute; ses cuisses, et les bouts
+de sa cravate
+descendaient jusqu'&agrave; sa ceinture. Il s'avan&ccedil;a gravement
+vers la porti&egrave;re
+de la voiture, &ocirc;ta son chapeau et le tint &agrave; bras tendu
+au-dessus de sa
+t&ecirc;te, arrondissant en m&ecirc;me temps son petit doigt, comme le
+font quelques
+personnes mani&eacute;r&eacute;es, en prenant une tasse de th&eacute;.
+Puis il pla&ccedil;a ses
+pieds &agrave; la troisi&egrave;me position, fit un profond salut, et
+enfin tendit sa
+main gauche. Mon oncle allait s'avancer et la secouer cordialement,
+quand il s'aper&ccedil;&ucirc;t que ces civilit&eacute;s
+n'&eacute;taient pas pour lui, mais pour
+une jeune lady, qui parut en ce moment au bas du marchepied. Elle avait
+une robe de velours vert, d'une coupe antique, avec une longue taille
+et
+un corsage lac&eacute;. Elle &eacute;tait coiff&eacute;e en cheveux, et
+portait sur la t&ecirc;te
+un capuchon de soie noire. Elle se retourna un instant, et
+d&eacute;couvrit &agrave;
+mon oncle le plus beau visage qu'il e&ucirc;t jamais vu, m&ecirc;me en
+peinture.
+Quand elle monta dans la voiture, elle releva sa robe d'une main, et,
+comme le disait mon oncle, avec un juron, chaque fois qu'il racontait
+cette histoire, il n'aurait jamais cru que des pieds et des jambes
+pussent atteindre cette perfection, s'il ne l'avait pas vu de ses
+propres yeux.</p>
+<p>Cependant mon oncle
+s'&eacute;tait aper&ccedil;u que la jeune dame paraissait
+&eacute;pouvant&eacute;e, et qu'elle avait jet&eacute; vers lui un
+regard suppliant. Il
+remarqua aussi que le jeune homme &agrave; la perruque poudr&eacute;e,
+malgr&eacute; toutes
+ses apparences de respect et de galanterie, lui avait
+&eacute;troitement serr&eacute;
+le poignet, pour la faire monter, et l'avait suivie
+imm&eacute;diatement. Un
+autre individu, de fort mauvaise mine, &eacute;tait avec eux. Il avait
+une
+petite perruque brune, un habit raisin de Corinthe, une &eacute;norme
+rapi&egrave;re &agrave;
+large coquille, et des bottes qui lui montaient jusqu'aux hanches.
+Quand
+il s'assit aupr&egrave;s de la charmante lady, elle se renfon&ccedil;a
+d'un air
+craintif, dans son coin, et mon oncle fut confirm&eacute; dans son
+id&eacute;e
+premi&egrave;re, qu'il allait se passer quelque drame sombre et
+myst&eacute;rieux; ou,
+comme il le disait lui-m&ecirc;me, qu'il y avait quelque chose qui
+clochait.
+En un clin d'&#339;il, il se d&eacute;cida &agrave; secourir la jeune dame,
+si elle avait
+besoin d'assistance.</p>
+<p>&laquo;Sang et
+tonnerre!&raquo; s'&eacute;cria le jeune gentilhomme en mettant la main
+sur
+son &eacute;p&eacute;e lorsque mon oncle entra dans la voiture.</p>
+<p>&#8212;&laquo;Mort et enfer!&raquo;
+vocif&eacute;ra l'autre individu en tirant sa rapi&egrave;re et en
+se fendant sur mon oncle, sans plus de c&eacute;r&eacute;monies.</p>
+<p>Mon oncle n'avait pas
+d'armes; mais, avec une grande dext&eacute;rit&eacute;, il
+enleva le chapeau &agrave; trois cornes de son adversaire, et recevant
+la
+pointe de l'&eacute;p&eacute;e juste au milieu de la forme, serra les
+deux cot&eacute;s et
+empoigna solidement la lame.</p>
+<p>&#8212;Piquez-le par
+derri&egrave;re, s'&eacute;cria l'homme de mauvaise mine &agrave; son
+compagnon, tout en s'effor&ccedil;ant de rattraper son
+&eacute;p&eacute;e.</p>
+<p>&#8212;Qu'il ne s'en avise pas,
+s'&eacute;cria mon oncle en relevant d'une mani&egrave;re
+mena&ccedil;ante le talon d'un de ses souliers ferr&eacute;s, je lui
+ferais sauter la
+cervelle, s'il en a, ou s'il n'en a pas je lui briserais le
+cr&acirc;ne!
+Employant en m&ecirc;me temps toute sa vigueur, il arracha
+l'&eacute;p&eacute;e de son
+adversaire et la jeta bravement par la porti&egrave;re.</p>
+<p>&#8212;Sang et tonnerre!&raquo;
+cria sur nouveaux frais le jeune gentilhomme en
+mettant encore la main sur le pommeau de son &eacute;p&eacute;e, mais
+sans la tirer.
+Peut-&ecirc;tre, comme le disait mon oncle avec un sourire,
+peut-&ecirc;tre avait-il
+peur d'effrayer la jeune dame.</p>
+<p>&laquo;Maintenant, gentlemen,
+dit mon oncle en prenant tranquillement sa
+place, il est inutile de parler de mort avec ou sans enfer, devant une
+dame, et nous avons eu assez de sang et de tonnerre pour notre voyage.
+Ainsi, s'il vous pla&icirc;t, nous nous assi&eacute;rons pacifiquement
+&agrave; nos places
+comme de paisibles voyageurs. Ici, conducteur! ramassez le couteau
+&agrave;
+d&eacute;couper de ce gentleman.&raquo;</p>
+<p>&laquo;Mon oncle n'avait pas
+achev&eacute; ces mots, lorsque le conducteur parut &agrave; la
+porti&egrave;re avec l'&eacute;p&eacute;e. En la passant dans
+l'int&eacute;rieur, il leva sa
+lanterne et regarda fixement mon oncle, qui, &agrave; sa grande
+surprise,
+aper&ccedil;ut autour de la voiture une fourmili&egrave;re de
+conducteurs ayant tous
+les yeux riv&eacute;s sur lui. Jamais, dans toute sa vie, il n'avait vu
+un si
+grand nombre de visages p&acirc;les, d'habits rouges et de regards
+fixes.</p>
+<p>&laquo;Voil&agrave; la chose
+la plus &eacute;trange qui me soit arriv&eacute;e jusqu'&agrave; ce
+jour,
+pensa mon oncle. Permettez-moi de vous rendre votre chapeau,
+monsieur.&raquo;</p>
+<p>L'individu de mauvaise mine
+re&ccedil;ut en silence le chapeau &agrave; trois cornes,
+regarda attentivement le trou qui se trouvait au milieu, et,
+finalement,
+le pla&ccedil;a sur le sommet de sa perruque, avec une solennit&eacute;
+dont l'effet
+fut cependant l&eacute;g&egrave;rement diminu&eacute; par un violent
+&eacute;ternuement qui fit
+retomber son tricorne sur ses genoux.</p>
+<p>&laquo;En route!&raquo; cria
+la conducteur arm&eacute; de la lanterne, en montant par
+derri&egrave;re sur son petit si&eacute;ge. La voiture partit. Mon
+oncle, en sortant
+de la cour, regarda &agrave; travers les glaces, et vit que les autres
+malles,
+avec les cochers, les gardes, les chevaux et les voyageurs, tournaient
+en rond, au petit trot, avec une vitesse d'environ cinq milles &agrave;
+l'heure. Mon oncle bouillait d'indignation, gentlemen. Comme
+n&eacute;gociant
+il trouvait qu'on ne devait pas badiner avec les d&eacute;p&ecirc;ches,
+et il r&eacute;solut
+d'en &eacute;crire &agrave; la direction des postes aussit&ocirc;t
+apr&egrave;s son retour &agrave;
+Londres.</p>
+<p>Bient&ocirc;t cependant
+toutes ses pens&eacute;es se concentr&egrave;rent sur la jeune dame,
+qui &eacute;tait assise &agrave; l'autre coin de l'int&eacute;rieur, le
+visage soigneusement
+envelopp&eacute; dans son capuchon. Le gentilhomme &agrave; l'habit
+bleu se trouvait
+en face d'elle, et &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'elle, l'autre individu
+en habit raisin de
+Corinthe. Tous les deux la surveillaient attentivement. Si elle faisait
+fr&ocirc;ler les plis de son capuchon, mon oncle entendait l'homme de
+mauvaise
+mine mettre la main sur sa rapi&egrave;re, et il &eacute;tait
+s&ucirc;r, par la respiration
+du jeune matamore (car la nuit &eacute;tait trop noire pour distinguer
+les
+visages), qu'il lui faisait une moue et des yeux comme s'il avait voulu
+l'avaler. Ce man&egrave;ge irrita mon oncle de plus en plus, et il
+r&eacute;solut d'en
+voir la fin &agrave; tout prix. Il avait une grande admiration pour les
+yeux
+brillants et pour les jolis visages, pour les pieds mignons et pour les
+jolies jambes; en un mot, il &eacute;tait passionn&eacute; pour le sexe
+tout entier.
+Cela court dans le sang de la famille, gentlemen, je suis comme lui.</p>
+<p>Mon oncle employa bien des
+subterfuges pour attirer l'attention de la
+jeune dame, ou tout au moins pour engager la conversation avec ses
+myst&eacute;rieux compagnons, mais ce fut en vain. Les gentlemen ne
+voulaient
+pas parler, et la jeune dame ne l'osait pas. De temps en temps mon
+oncle
+mettait la t&ecirc;te &agrave; la porti&egrave;re et demandait &agrave;
+haute voix pourquoi on
+n'allait pas plus vite; mais il avait beau s'enrouer &agrave; crier,
+personne
+ne faisait attention &agrave; lui. Il se renfon&ccedil;ait alors dans
+son coin et
+pensait au joli visage, au pied mignon, &agrave; la jambe fine de sa
+compagne
+de voyage; ceci r&eacute;ussissait &agrave; lui faire passer le temps,
+et l'emp&ecirc;chait
+de s'inqui&eacute;ter de l'&eacute;trange situation o&ugrave; il se
+trouvait, allant toujours
+sans savoir o&ugrave;. Il est vrai que cela ne l'aurait pas beaucoup
+tourment&eacute;
+de toute mani&egrave;re; car mon oncle, gentlemen, &eacute;tait un
+gaillard
+entreprenant, nomade, sans peur et sans souci.</p>
+<p>Tout d'un coup la voiture
+s'arr&ecirc;ta:</p>
+<p>&laquo;Oh&eacute;! cria mon
+onde, qu'est-ce qui nous arrive maintenant;</p>
+<p>&#8212;Descendez ici, dit le
+conducteur en abattant le marchepied.</p>
+<p>&#8212;Ici! fit mon oncle.</p>
+<p>&#8212;Ici r&eacute;p&eacute;ta le
+garde.</p>
+<p>&#8212;Je n'en ferai rien.</p>
+<p>&#8212;&Agrave; la bonne heure,
+alors, restez o&ugrave; vous &ecirc;tes.</p>
+<p>&#8212;C'est mon intention.</p>
+<p>&#8212;C'est bien.&raquo;</p>
+<p>Les autres voyageurs avaient
+&eacute;cout&eacute; ce colloque fort attentivement.
+Voyant que mon onde &eacute;tait d&eacute;termin&eacute; &agrave;
+rester, le jeune gentilhomme passa
+devant lui, pour faire descendre la dame. Dans ce moment, l'homme de
+mauvaise mine inspectait minutieusement le trou qui d&eacute;shonorait
+le fond
+de son tricorne. La jeune dame, en passant, laissa tomber son gant dans
+la main de mon oncle, et, approchant les l&egrave;vres de son visage,
+si pr&egrave;s
+qu'il sentit sur son nez une ti&egrave;de haleine, lui murmura tout bas
+ces
+deux mots:&laquo;Secourez-moi monsieur.&raquo; Mon oncle
+s'&eacute;lan&ccedil;a &agrave; bas de la
+voiture avec tant de violence qu'il la fit bondir sur ses ressorts.</p>
+<p>&laquo;Ah! vous vous
+ravisez?&raquo; a dit le conducteur, quand il vit mon oncle sur
+ses jambes.</p>
+<p>Mon oncle le regarda pendant
+quelques secondes, incertain s'il devait
+lui arracher son espingole, la tirer au visage du matamore, casser la
+t&ecirc;te du reste de la compagnie avec la crosse, saisir la jeune
+dame et
+dispara&icirc;tre au milieu de la fum&eacute;e. En y
+r&eacute;fl&eacute;chissant, toutefois, il
+abandonna ce plan, comme d'une ex&eacute;cution un peu
+m&eacute;lodramatique, et il se
+contenta de suivre les deux hommes myst&eacute;rieux dans une vieille
+maison
+devant laquelle la voiture s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute;e.
+Conduisant entre eux la
+jeune dame, ils tourn&egrave;rent dans le corridor, et mon oncle s'y
+enfon&ccedil;a &agrave;
+leur suite.</p>
+<p>De tous les endroits
+ruin&eacute;s et d&eacute;sol&eacute;s que mon oncle avait
+rencontr&eacute;s
+dans sa vie, celui-ci &eacute;tait le plus d&eacute;sol&eacute; et le
+plus ruin&eacute;. On voyait
+que &ccedil;'avait &eacute;t&eacute; autrefois un vaste h&ocirc;tel,
+mais le toit &eacute;tait ouvert dans
+plusieurs endroits, et les escaliers &eacute;taient raboteux et
+d&eacute;fonc&eacute;s. Dans
+la chambre o&ugrave; les voyageurs entr&egrave;rent, il y avait une
+vaste chemin&eacute;e,
+toute noire de fum&eacute;e, quoiqu'elle ne f&ucirc;t
+&eacute;gay&eacute;e par aucun feu. La cendre
+blanch&acirc;tre du bois br&ucirc;l&eacute; &eacute;tait encore
+r&eacute;pandue sur l'&acirc;tre, mais le foyer
+&eacute;tait froid, et tout paraissait sombre et triste.</p>
+<p>&laquo;Voil&agrave; du joli,
+dit mon oncle en regardant autour de lui; une malle qui
+fait six milles et demi &agrave; l'heure, et qui s'arr&ecirc;te
+ind&eacute;finiment dans un
+trou comme celui-ci! C'est un peu fort! mais &ccedil;a sera connu; j'en
+&eacute;crirai
+aux journaux.&raquo;</p>
+<p>Mon oncle dit cela d'une voix
+assez &eacute;lev&eacute;e et d'une mani&egrave;re ouverte et
+sans r&eacute;serve, pour t&acirc;cher d'engager la conversation avec
+les deux
+&eacute;trangers; mais ils se content&egrave;rent de chuchoter entre
+eux, en lui
+lan&ccedil;ant des regards farouches. La dame &eacute;tait &agrave;
+l'autre bout de la
+chambre, et elle s'aventura, une fois, &agrave; agiter sa main, comme
+pour
+demander l'assistance de mon oncle.</p>
+<p>&Agrave; la fin les deux
+&eacute;trangers s'avanc&egrave;rent un peu, et la conversation
+commen&ccedil;a.</p>
+<p>&laquo;Mon brave homme, dit
+le gentilhomme en habit bleu, vous ne savez pas,
+je suppose, que ceci est une chambre particuli&egrave;re.</p>
+<p>&#8212;Non, mon brave homme; je
+n'en sais rien, r&eacute;torqua mon oncle.
+Seulement si ceci est une chambre particuli&egrave;re,
+pr&eacute;par&eacute;e expr&egrave;s,
+j'imagine que la salle publique doit &ecirc;tre joliment
+confortable!&raquo;</p>
+<p>En disant cela, mon oncle
+s'&eacute;tablit dans un grand fauteuil et mesura de
+l'&#339;il les deux gentlemen, si exactement, que Tiggin et Welps auraient
+pu leur fournir l'&eacute;toffe d'un habit, sans y mettre un pouce de
+plus ni
+de moins.</p>
+<p>&laquo;Quittez cette chambre!
+dirent les deux hommes ensemble, en saisissant
+leurs &eacute;p&eacute;es.</p>
+<p>&#8212;Hein? fit mon oncle, sans
+avoir l'air de comprendre ce qu'ils
+voulaient dire.</p>
+<p>&#8212;Quittez cette chambre, ou
+vous &ecirc;tes mort! dit l'homme de mauvaise
+mine, en mettant sa grande flamberge au vent, et en la faisant voltiger
+au-dessus de sa t&ecirc;te.</p>
+<p>&#8212;Tue! tue! s'&eacute;cria
+l'homme &agrave; l'habit bleu, en d&eacute;gainant aussi son
+&eacute;p&eacute;e
+et en reculant deux ou trois pas. Tue! tue!&raquo;</p>
+<p>La dame jeta un grand cri.
+Mon oncle, gentlemen, &eacute;tait remarquable pour
+sa hardiesse et pour sa pr&eacute;sence d'esprit. Pendant tout le temps
+qu'il
+avait paru si indiff&eacute;rent &agrave; ce qui se passait, il
+&eacute;tait occup&eacute; &agrave;
+chercher, sans en faire semblant, quelques projectiles ou quelque arme
+d&eacute;fensive; et au moment m&ecirc;me o&ugrave; les
+&eacute;p&eacute;es furent tir&eacute;es, il aper&ccedil;ut,
+dans le coin de la chemin&eacute;e, une vieille rapi&egrave;re &agrave;
+coquille, avec un
+fourreau rouill&eacute;. D'un seul bond, mon oncle l'atteignit, la
+tira, la fit
+tourner rapidement au-dessus de sa t&ecirc;te, cria &agrave; la jeune
+dame de se
+retirer dans un coin, lan&ccedil;a le fourreau &agrave; l'homme de
+mauvaise mine, jeta
+une chaise au gentilhomme en habit bleu, et prenant avantage de leur
+confusion, tomba sur tous les deux, p&ecirc;le-m&ecirc;le.</p>
+<p>Il y a une vieille histoire,
+qui n'en est pas moins bonne pour &ecirc;tre
+vieille, concernant un jeune gentleman irlandais, &agrave; qui l'on
+demandait
+s'il jouait du violon: &laquo;Je n'en sais rien, r&eacute;pondit-il;
+car je n'ai
+jamais essay&eacute;.&raquo; Ceci pourrait fort bien s'appliquer
+&agrave; mon oncle et &agrave; son
+escrime. Il n'avait jamais tenu une &eacute;p&eacute;e dans sa main, si
+ce n'est une
+fois, en jouant Richard III sur un th&eacute;&acirc;tre d'amateurs; et
+encore, dans
+cette occasion, il avait &eacute;t&eacute; convenu que Richmond le
+tuerait par
+derri&egrave;re, sans faire le simulacre du combat; mais ici,
+voil&agrave; qu'il
+faisait assaut avec deux habiles tireurs, poussant de tierce et de
+quarte, parant, se fendant, et combattant enfin de la mani&egrave;re la
+plus
+courageuse et la plus adroite, quoique jusqu'&agrave; ce moment il ne
+se f&ucirc;t
+pas dout&eacute; qu'il e&ucirc;t la plus l&eacute;g&egrave;re notion de
+la science de l'escrime.
+Cela montra la v&eacute;rit&eacute; de ce vieux proverbe, qu'un homme
+ne sait pas ce
+qu'il peut faire tant qu'il ne l'a pas essay&eacute;.</p>
+<p>Le bruit du combat
+&eacute;tait terrible. Les trois champions juraient comme
+des troupiers, et leurs &eacute;p&eacute;es faisaient un cliquetis plus
+bruyant que ne
+pourraient faire tous les couteaux et toutes les m&eacute;caniques
+&agrave; affiler du
+march&eacute; de Newport, s'entrechoquant en mesure. Au moment le plus
+anim&eacute;,
+la jeune dame, sans doute pour encourager mon oncle, retira
+enti&egrave;rement
+son chaperon, et lui fit voir une si &eacute;blouissante beaut&eacute;
+qu'il aurait
+combattu contre cinquante d&eacute;mons pour obtenir d'elle un sourire,
+et
+mourir au m&ecirc;me instant. Il avait fait des merveilles
+jusque-l&agrave;, mais il
+commen&ccedil;a alors &agrave; se d&eacute;tacher comme un g&eacute;ant
+enrag&eacute;.</p>
+<p>Le gentilhomme en habit bleu
+aper&ccedil;ut en se retournant que la jeune dame
+avait d&eacute;couvert son visage; il poussa une exclamation de rage et
+de
+jalousie, et, tournant son &eacute;p&eacute;e vers elle, il lui
+lan&ccedil;a un coup de
+pointe, qui fit pousser &agrave; mon oncle un rugissement
+d'appr&eacute;hension. Mais
+la jeune dame sauta l&eacute;g&egrave;rement de c&ocirc;t&eacute;, et
+saisissant l'&eacute;p&eacute;e du jeune
+homme avant qu'il se f&ucirc;t redress&eacute;, la lui arracha, le
+poussa vers le
+mur, et lui passant l'&eacute;p&eacute;e en travers du corps,
+jusqu'&agrave; la garde, le
+cloua solidement dans la boiserie. C'&eacute;tait d'un magnifique
+exemple. Mon
+oncle, avec un cri de triomphe et une vigueur irr&eacute;sistible, fit
+reculer
+son adversaire dans la m&ecirc;me direction, et plongeant la vieille
+rapi&egrave;re
+juste au centre d'une des fleurs de son gilet, le cloua &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; de son
+ami. Ils &eacute;taient l&agrave; tous les deux gentlemen, gigotant des
+bras et des
+jambes dans leur agonie, comme les pantins de carton que les enfants
+font mouvoir avec un fil. Mon oncle r&eacute;p&eacute;tait souvent,
+dans la suite, que
+c'&eacute;tait l&agrave; la mani&egrave;re la plus s&ucirc;re de se
+d&eacute;barrasser d'un ennemi, et
+qu'elle ne pr&eacute;sentait qu'un seul inconv&eacute;nient,
+c'&eacute;tait la d&eacute;pense
+qu'elle entra&icirc;nait, puisqu'il fallait perdre une
+&eacute;p&eacute;e pour chaque homme
+mis hors de combat.</p>
+<p>&laquo;La malle! la malle!
+cria la jeune dame, en se pr&eacute;cipitant vers mon
+oncle, et en lui jetant ses beaux bras autour du cou; nous pouvons
+encore nous sauver!</p>
+<p>&#8212;Vraiment, ma ch&egrave;re,
+dit mon oncle, cala ne me para&icirc;t gu&egrave;re douteux. Il
+me semble qu'il n'y a plus personne &agrave; tuer.&raquo;</p>
+<p>Mon oncle &eacute;tait un peu
+d&eacute;sappoint&eacute;, gentlemen; car il pensait qu'un
+petit interm&egrave;de d'amour e&ucirc;t &eacute;t&eacute; fort
+agr&eacute;able apr&egrave;s ce massacre, quand
+ce n'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; qu'&agrave; cause du contraste.</p>
+<p>&laquo;Nous n'avons pas un
+instant &agrave; perdre ici, reprit la jeune lady.
+Celui-ci (montrant le gentilhomme en habit bleu) est le fils du
+puissant
+marquis de Filleteville.</p>
+<p>&#8212;Eh bien! ma ch&egrave;re,
+j'ai peur qu'il n'en porte jamais le titre,
+r&eacute;pondit mon oncle, en regardant froidement le jeune homme, qui
+&eacute;tait
+piqu&eacute; contre le mur comme un papillon. Vous avez &eacute;teint
+le majorat, mon
+amour.</p>
+<p>&#8212;J'ai &eacute;t&eacute;
+enlev&eacute;e &agrave; ma famille, &agrave; mes amis, par ce
+sc&eacute;l&eacute;rat, s'&eacute;cria la
+jeune dame, dont le regard brillait d'indignation. Ce mis&eacute;rable
+m'aurait
+&eacute;pous&eacute;e de force avant une heure.</p>
+<p>&#8212;L'impudent coquin! dit mon
+oncle en jetant un coup d'&#339;il m&eacute;prisant &agrave;
+l'h&eacute;ritier moribond des Filleteville.</p>
+<p>&#8212;Comme vous pouvez en juger
+par ce que vous avez vu, leurs complices
+sont pr&ecirc;ts &agrave; m'assassiner, si vous invoquez l'assistance
+de quelqu'un.
+S'ils nous trouvent ici, nous sommes perdus! Dans deux minutes il sera
+peut-&ecirc;tre trop tard pour fuir. La malle! la malle!&raquo;</p>
+<p>En pronon&ccedil;ant ces
+mots, la jeune dame, &eacute;puis&eacute;e par son &eacute;motion et
+par
+l'effort qu'elle avait fait en embrochant le marquis de Filleteville,
+se
+laissa tomber dans les bras de mon oncle, qui l'emporta aussit&ocirc;t
+devant
+la porte de la maison. La malle &eacute;tait l&agrave;, attel&eacute;e
+de quatre chevaux
+noirs &agrave; tout crin, mais sans cocher, sans conducteur, et
+m&ecirc;me sans
+palefrenier &agrave; la t&ecirc;te des chevaux.</p>
+<p>Gentlemen, j'esp&egrave;re
+que ne je fais pas tort &agrave; la m&eacute;moire de mon oncle en
+disant que, quoique gar&ccedil;on, il avait tenu, avant ce
+moment-l&agrave;, quelques
+dames dans ses bras. Je crois m&ecirc;me qu'il avait l'habitude
+d'embrasser
+les filles d'auberge, et je sais que deux ou trois fois il a
+&eacute;t&eacute; vu par
+des t&eacute;moins dignes de foi d&eacute;posant un baiser sur le cou
+d'une ma&icirc;tresse
+d'h&ocirc;tel d'une mani&egrave;re tr&egrave;s perceptible. Je
+mentionne ces circonstances
+afin que vous jugiez combien la beaut&eacute; de cette jeune lady
+devait &ecirc;tre
+incomparable pour affecter mon oncle comme elle le fit: il disait
+souvent qu'en voyant ses longs cheveux noirs flotter sur son bras et
+ses
+beaux yeux noirs se tourner vers lui, lorsqu'elle revint &agrave; elle,
+il
+s'&eacute;tait senti si agit&eacute;, si dr&ocirc;le, que ses jambes en
+tremblaient sous
+lui. Mais qui peut regarder une paire de jolis yeux noirs sans se
+sentir
+tout dr&ocirc;le? Pour moi, je ne le puis, gentlemen, et je connais
+certains
+yeux que je n'oserais pas regarder, parole d'honneur!</p>
+<p>&laquo;Vous ne me quitterez
+jamais, murmura la jeune dame.</p>
+<p>&#8212;Jamais! r&eacute;pondit mon
+oncle. Et il le pensait comme il le disait.</p>
+<p>&#8212;Mon brave lib&eacute;rateur,
+mon excellent, mon cher lib&eacute;rateur!</p>
+<p>&#8212;Ne me dites donc pas de ces
+choses-l&agrave;!</p>
+<p>&#8212;Pourquoi pas?</p>
+<p>&#8212;Parce que votre bouche est
+si s&eacute;duisante quand vous parlez que j'ai
+peur d'&ecirc;tre assez impertinent pour la baiser.&raquo;</p>
+<p>La jeune femme leva sa main
+comme pour avertir mon oncle de n'en rien
+faire et dit... non, elle ne dit rien, elle sourit. Quand vous regardez
+une paire de l&egrave;vres les plus d&eacute;licieuses du monde, et
+quand elles
+s'&eacute;panouissent doucement en un sourire fripon, si vous
+&ecirc;tes assez pr&egrave;s
+d'elles et sans t&eacute;moin, vous ne pouvez mieux t&eacute;moigner
+votre admiration
+de leur forme et de leur couleur charmante qu'en les baisant: c'est ce
+que fit mon oncle, et je l'honore pour cela.</p>
+<p>&laquo;&Eacute;coutez,
+s'&eacute;cria la jeune dame en tressaillant, entendez-vous le bruit
+des roues et des chevaux?</p>
+<p>&#8212;C'est vrai,&raquo; dit mon
+oncle en se baissant.</p>
+<p>Il avait l'oreille fine et
+&eacute;tait habitu&eacute; &agrave; reconna&icirc;tre le roulement des
+voitures; mais celles qui s'approchaient vers eux paraissaient si
+nombreuses et faisaient tant de fracas qu'il lui fut impossible d'en
+deviner le nombre. Il semblait qu'il y e&ucirc;t cinquante carrosses
+emport&eacute;s
+chacun par six chevaux.</p>
+<p>&laquo;Nous sommes
+poursuivis! s'&eacute;cria la jeune dame en tordant ses mains.
+Nous sommes poursuivis! Je n'ai plus d'espoir qu'en vous seul!&raquo;</p>
+<p>Il y avait une telle
+expression de terreur sur son charmant visage que
+mon oncle se d&eacute;cida tout d'un coup. Il la porta dans la voiture,
+lui dit
+de ne pas s'effrayer, pressa encore uns fois ses l&egrave;vres sur les
+siennes,
+et l'ayant engag&eacute;e &agrave; lever les glaces pour sa
+pr&eacute;server du froid, monta
+sur le si&eacute;ge.</p>
+<p>&laquo;Attendez, mon sauveur,
+dit la jeune lady.</p>
+<p>&#8212;Qu'est-ce qu'il y a? demanda
+mon oncle de son si&eacute;ge.</p>
+<p>&#8212;Je voudrais vous parler. Un
+mot, un seul mot, mon ch&eacute;ri!</p>
+<p>&#8212;Faut-il que je
+descende?&raquo; demanda mon oncle.</p>
+<p>La jeune dame ne fit pas de
+r&eacute;ponse, mais elle sourit encore, et d'un si
+joli sourire, gentlemen, qu'il enfon&ccedil;ait l'autre
+compl&eacute;tement. Mon oncle
+fut par terre en un clin d'&#339;il.</p>
+<p>&laquo;Qu'est-ce qu'il y a ma
+ch&egrave;re?&raquo; dit-il en mettant la t&ecirc;te &agrave; la
+porti&egrave;re.</p>
+<p>La dame s'y penchait en
+m&ecirc;me temps par hasard, et elle lui parut plus
+belle que jamais. Il &eacute;tait fort pr&egrave;s d'elle dans ce
+moment-l&agrave;; ainsi il
+ne pouvait pas se tromper.</p>
+<p>&laquo;Qu'est-ce qu'il y a,
+ma ch&egrave;re? demanda mon oncle.</p>
+<p>&#8212;Vous n'aimerez jamais
+d'autre femme que moi? Vous n'en &eacute;pouserez
+jamais d'autre?&raquo;</p>
+<p>Mon oncle jura ses grands
+dieux qu'il n'&eacute;pouserait jamais une autre
+femme, et la jeune lady retira sa t&ecirc;te et releva la glace. Mon
+oncle
+s'&eacute;lan&ccedil;a de nouveau sur le si&eacute;ge, &eacute;quarrit
+ses coudes, ajusta les r&ecirc;nes,
+prit le fouet sur l'imp&eacute;riale, le fit claquer savamment, et en
+route!
+Les quatre chevaux noirs &agrave; tout crin s'&eacute;lanc&egrave;rent
+avec la vieille malle
+derri&egrave;re eux, d&eacute;vorant quinze bons milles en une heure.
+Brrr! brrrr!
+comme ils galopaient!</p>
+<p>Pourtant le bruit des
+voitures devenait plus fort par derri&egrave;re. Le vieux
+carrosse avait beau aller vite, ceux qui le poursuivaient allaient plus
+vite encore. Les hommes, les chevaux, les chiens, semblaient
+ligu&eacute;s pour
+l'atteindre; le fracas &eacute;tait &eacute;pouvantable, mais
+par-dessus tout
+s'&eacute;levait la voix de la jeune dame, excitant mon oncle, et lui
+criant:
+&laquo;Plus vite! plus vite! plus vite!&raquo;</p>
+<p>Ils volaient comme
+l'&eacute;clair. Les arbres sombres, les meules de foin, les
+maisons, les &eacute;glises, tous les objets fuyaient &agrave; droite
+et &agrave; gauche,
+comme des brins de paille emport&eacute;s par un ouragan. Leurs roues
+retentissaient comme un torrent qui d&eacute;chire ses digues, et
+pourtant le
+bruit de la poursuite devenait plus fort, et mon oncle entendait encore
+la jeune lady crier d'une voix d&eacute;chirante: &laquo;Plus vite!
+plus vite! plus
+vite!&raquo;</p>
+<p>Mon oncle employait le fouet
+et les r&ecirc;nes, et les chevaux d&eacute;talaient
+avec tant de rapidit&eacute;, qu'ils &eacute;taient tout blancs
+d'&eacute;cume, et cependant
+la jeune dame criait encore: &laquo;Plus vite! plus vite!&raquo; Dans
+l'excitation
+du moment, mon oncle donna un violent coup sur le marchepied avec le
+talon de sa botte... et il s'aper&ccedil;ut que l'aube blanchissait, et
+qu'il
+&eacute;tait assis sur le si&eacute;ge d'une vieille malle
+d'&Eacute;dimbourg, dans l'enclos
+du carrossier, grelottant de froid et d'humidit&eacute;, et frappant
+ses pieds
+pour les r&eacute;chauffer. Il descendit avec empressement, et chercha
+la
+charmante jeune lady dans l'int&eacute;rieur.... H&eacute;las! il n'y
+avait ni
+porti&egrave;re, ni coussin &agrave; la voiture, c'&eacute;tait une
+simple carcasse.</p>
+<p>Mon oncle vit bien qu'il y
+avait l&agrave;-dessous quelque myst&egrave;re, et que tout
+s'&eacute;tait pass&eacute; exactement comme il avait coutume de le
+raconter. Il resta
+fid&egrave;le au serment qu'il avait fait &agrave; la jeune dame,
+refusa, pour l'amour
+d'elle, plusieurs ma&icirc;tresses d'auberge, fort d&eacute;sirables,
+et mourut
+gar&ccedil;on &agrave; la fin. Il faisait souvent remarquer quelle
+dr&ocirc;le de chose
+c'&eacute;tait qu'il e&ucirc;t d&eacute;couvert, en montant tout
+bonnement par-dessus cette
+palissade, que les ombres des malles, des chevaux, des gardes, des
+cochers et des voyageurs, eussent l'habitude de faire des voyages
+r&eacute;guli&egrave;rement chaque nuit. Il ajoutait qu'il croyait
+&ecirc;tre le seul
+individu vivant qu'on e&ucirc;t jamais pris comme passager dans une de
+ces
+excursions. Je crois effectivement qu'il avait raison, gentlemen, ou du
+moins je n'ai jamais entendu parler d'aucun autre.</p>
+<p>&laquo;Je ne comprends pas ce
+que ces ombres de malles-postes peuvent porter
+dans leurs sacs?... dit l'h&ocirc;te, qui avait &eacute;cout&eacute;
+l'histoire avec une
+profonde attention.</p>
+<p>&#8212;Parbleu, les lettres mortes.<a name="FNanchor_22_22"
+ id="FNanchor_22_22"></a><sup><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a></sup></p>
+<p>&#8212;Oh! ah! c'est juste. Je n'y avais pas pens&eacute;.&raquo;</p>
+<div class="footnotes">
+<p><br/>
+<span style="font-weight: bold;">NOTES:</span></p>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a
+ href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> En anglais,
+<i>dead letters</i>, lettres mises au rebut. (<i>Note
+du traducteur.</i>)<br/>
+</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;"/>
+<p><br/>
+</p>
+</div>
+</div>
+<h2><a name="CHAPITRE_XXI" id="CHAPITRE_XXI">CHAPITRE XXI.</a></h2>
+<h3>Comment M. Pickwick
+ex&eacute;cuta sa mission et comment il fut renforc&eacute;, d&egrave;s
+le d&eacute;but, par un auxiliaire tout &agrave; fait impr&eacute;vu.</h3>
+<p>Les chevaux furent
+ponctuellement amen&eacute;s le lendemain matin &agrave; neuf
+heures moins un quart, et M. Pickwick ayant occupa sa place, ainsi que
+Sam, l'un &agrave; l'int&eacute;rieur, l'autre &agrave;
+l'ext&eacute;rieur, le postillon re&ccedil;ut ordre
+de se rendre &agrave; la maison de M. Sawyer, afin d'y prendre M.
+Benjamin
+Allen.</p>
+<p>La voiture arriva
+bient&ocirc;t devant la boutique o&ugrave; se lisait cette
+inscription: <i>Sawyer, successeur de Nockemorf</i>; et M. Pickwick,
+en
+mettant la t&ecirc;te &agrave; la porti&egrave;re, vit, avec une
+surprise extr&ecirc;me, le jeune
+gar&ccedil;on en livr&eacute;e grise, activement occup&eacute; &agrave;
+fermer les volets. &Agrave; cette
+heure de la matin&eacute;e c'&eacute;tait une occupation hors du train
+ordinaire des
+affaires, et cela fit penser d'abord &agrave; notre philosophe que
+quelque ami
+ou patient de M. Sawyer &eacute;tait mort, ou bien peut-&ecirc;tre que
+M. Bob Sawyer
+lui-m&ecirc;me avait fait banqueroute.</p>
+<p>&laquo;Qu'est-il donc
+arriv&eacute;? demanda-t-il au gar&ccedil;on.</p>
+<p>&#8212;Rien du tout, monsieur,
+r&eacute;pondit celui-ci en fendant sa bouche jusqu'&agrave;
+ses oreilles.</p>
+<p>&#8212;Tout va bien, tout va bien
+cria Bob en paraissant soudainement sur le
+pas de sa porte, avec un petit havresac de cuir, vieux et malpropre,
+dans une main, et dans l'autre une grosse redingote et un ch&acirc;le.
+Je
+m'embarque, vieux.</p>
+<p>&#8212;Vous?</p>
+<p>&#8212;Oui, et nous allons faire
+une v&eacute;ritable exp&eacute;dition. H&eacute;! Sam, &agrave; vous!
+Ayant ainsi bri&egrave;vement &eacute;veill&eacute; l'attention de Sam
+Welter, dont la
+physionomie exprimait beaucoup d'admiration pour ce
+proc&eacute;d&eacute; exp&eacute;ditif,
+Bob lui lan&ccedil;a son havresac, qui fut imm&eacute;diatement
+log&eacute; dans le si&eacute;ge.
+Cela fait, ledit Bob, avec l'assistance du gamin, s'introduisit de
+force
+dans la redingote, beaucoup trop petite pour lui, et, s'approchant de
+la
+porti&egrave;re du carrosse, y fourra sa t&ecirc;te, et se prit
+&agrave; rire bruyamment.</p>
+<p>&laquo;Quelle bonne farce!
+dit-il en essuyant avec son parement les larmes qui
+tombaient de ses yeux.</p>
+<p>&#8212;Mon cher monsieur,
+r&eacute;pliqua M. Pickwick, avec quelque embarras, je
+n'avais pas la moindre id&eacute;e que vous nous accompagneriez.</p>
+<p>&#8212;Justement; voil&agrave; le
+bon de la chose.</p>
+<p>&#8212;Ah! voila le bon de la
+chose? r&eacute;p&eacute;ta M. Pickwick, dubitativement.</p>
+<p>&#8212;Sans doute: outre le
+plaisir de laisser la pharmacie se tirer
+d'affaire toute seule, puisqu'elle parait bien d&eacute;cid&eacute;e
+&agrave; ne pas se tirer
+d'affaire avec moi.&raquo;</p>
+<p>Ayant ainsi expliqu&eacute;
+le ph&eacute;nom&egrave;ne des volets, M. Sawyer retomba dans une
+extase de joie.</p>
+<p>&laquo;Quoi vous seriez
+assez fou pour laisser vos malades sans m&eacute;decin? dit
+M. Pickwick d'un ton s&eacute;rieux.</p>
+<p>&#8212;Pourquoi pas?
+r&eacute;pliqua Bob. J'y gagnerai encore; il n'y en a pas un
+qui me paye. Et puis, ajoute-t-il en baissant la voix jusqu'&agrave; un
+chuchotement confidentiel, ils y gagneront, aussi; car, n'ayant presque
+plus de m&eacute;dicaments, et ne pouvant pas les remplacer dans ce
+moment-ci,
+j'aurais &eacute;t&eacute; oblig&eacute; de leur donner &agrave; tous
+du calomel; ce qui aurait pu
+mal r&eacute;ussir &agrave; quelques-uns. Ainsi, tout est pour le
+mieux.&raquo;</p>
+<p>Il y avait dans cette
+r&eacute;ponse une force de raisonnement et de
+philosophie &agrave; laquelle M. Pickwick ne s'attendait point. Il
+r&eacute;fl&eacute;chit
+pendant quelques instants, et dit ensuite, d'une mani&egrave;re moins
+ferme
+toutefois:</p>
+<p>&laquo;Mais cette chaise,
+mon jeune ami, cette chaise ne peut contenir que
+deux personnes, et je l'ai promise &agrave; M. Allen.</p>
+<p>&#8212;Ne vous occupez pas de moi
+un seul instant, j'ai arrang&eacute; tout cela,
+Sam me fera de la place sur le si&eacute;ge de derri&egrave;re,
+&agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui.
+Regardez ceci; ce petit &eacute;criteau va &ecirc;tre coll&eacute; sur
+la porte: <i>Sawyer,
+successeur de Nockemorf. S'adresser en face, chez Mme Cripps</i>. Mme
+Cripps est la m&egrave;re de mon groom. M. Sawyer est tr&egrave;s
+f&acirc;ch&eacute;, dira Mme
+Cripps, il n'a pas pu faire autrement. On est venu le chercher ce matin
+pour une consultation, avec les premiers chirurgiens du pays. On ne
+pouvait pas se passer de lui; on voulait l'avoir &agrave; tout prix.
+Une
+op&eacute;ration terrible. Le fait est, ajouta Bob, pour conclure, que
+cela me
+fera, j'esp&egrave;re, plus de bien que de mal. Si on pouvait annoncer
+mon
+d&eacute;port dans la journal de la localit&eacute;, ma fortune est
+faite. Mais voila
+Ben.... Allons, montez!&raquo;</p>
+<p>Tout en prof&eacute;rant
+ces paroles pr&eacute;cipit&eacute;es, Bob poussait de cot&eacute; le
+postillon, jetait son ami dans la voiture, fermait la porti&egrave;re,
+relevait
+le marchepied, collait l'&eacute;criteau sur sa porte, la fermait,
+mettait la
+clef dans sa poche, s'&eacute;lan&ccedil;ait &agrave; cot&eacute; de
+Sam, ordonnait au postillon de
+partir, et tout cela avec une rapidit&eacute; si extraordinaire, que la
+voiture
+roulait d&eacute;j&agrave;, et que M. Bob Sawyer &eacute;tait
+compl&egrave;tement &eacute;tabli comme
+partie int&eacute;grante de l'&eacute;quipage, avant que M. Pickwick
+e&ucirc;t eu le temps
+de peser en lui-m&ecirc;me s'il devait l'emmener ou non.</p>
+<p>Tant que la voiture se
+trouva dans les rues de Bristol, le fac&eacute;tieux Bob
+conserva ses lunettes vertes, et se comporta avec une gravit&eacute;
+convenable, se contentant de chuchoter diverses plaisanteries pour
+l'amusement sp&eacute;cial de Samuel Weller; mais, une fois
+arriv&eacute; sur la
+grand'route, il se d&eacute;pouilla &agrave; la fois de ses lunettes et
+de sa gravit&eacute;
+professionnelle, et se r&eacute;gala de diverses charges qui pouvaient
+jusqu'&agrave;
+un certain point attirer l'attention des passante sur la voiture, et
+rendre ceux qu'elle contenait l'objet d'une curiosit&eacute; plus
+qu'ordinaire.
+Le moins remarquable de ces exploits &eacute;tait l'imitation bruyante
+d'un
+cornet &agrave; piston et le d&eacute;ploiement ambitieux d'un mouchoir
+de soie rouge
+attach&eacute; au bout d'une canne, en guise de pavillon, et
+agit&eacute; de temps en
+temps d'un air de supr&eacute;matie et de provocation.</p>
+<p>&laquo;Je ne comprends pas,
+dit M. Pickwick en s'arr&ecirc;tant au milieu d'une
+grave conversation avec M. Ben Allen, sur les bonnes qualit&eacute;s de
+M.
+Winkle et de sa jeune &eacute;pouse, je ne comprends pas ce que tons
+les
+passants trouvent en nous de si extraordinaire pour nous examiner ainsi.</p>
+<p>&#8212;La bonne tournure de la
+voiture, r&eacute;pondit B&eacute;a avec un l&eacute;ger sentiment
+d'orgueil. Je parierais qu'ils n'en voient pas tous les jours de
+semblables.</p>
+<p>&#8212;Cela n'est pas
+impossible... cela ne peut... cela doit &ecirc;tre&raquo; reprit M.
+Pickwick, qui se savait sans doute persuad&eacute; que cela <i>&eacute;tait</i>
+si,
+regardant en ce moment par la porti&egrave;re, il n'avait pas
+remarqu&eacute; que la
+contenance des passants n'indiquait aucunement un &eacute;tonnement
+respectueux, et que diverses communications
+t&eacute;l&eacute;graphiques paraissaient
+s'&eacute;changer entre eux et les habitants ext&eacute;rieurs de la
+voiture. M.
+Pickwick, comprenant instinctivement que cela pouvait avoir quelques
+rapports &eacute;loign&eacute;s avec l'humeur plaisante de M. Bob
+Sawyer: &laquo;J'esp&egrave;re,
+dit-il, que notre fac&eacute;tieux ami ne commet pas
+d'absurdit&eacute;s l&agrave; derri&egrave;re.</p>
+<p>&#8212;Oh que non!
+r&eacute;pliqua Ben Allen; except&eacute; quand il est un peu
+lanc&eacute;, Bob
+est la plus paisible cr&eacute;ature de la terre.&raquo;</p>
+<p>Ici l'on entendit
+l'imitation prolong&eacute;e d'un cornet &agrave; piston,
+imm&eacute;diatement suivie par des cris, par des hourras, qui
+sortaient
+&eacute;videmment du gosier et des poumons de <i>la plus paisible
+cr&eacute;ature du
+monde</i>, ou, en termes plus clairs, de M. Bob Sawyer lui-m&ecirc;me.</p>
+<p>M. Pickwick et M. Ben Allen
+&eacute;chang&egrave;rent un regard expressif, et le
+premier de ces gentlemen, &ocirc;tant son chapeau et se penchant par la
+porti&egrave;re, de fa&ccedil;on que presque tout son gilet
+&eacute;tait en dehors, parvint
+enfin &agrave; apercevoir le jovial pharmacien.</p>
+<p>M. Bob Sawyer &eacute;tait
+assis, non pas sur le si&eacute;ge de derri&egrave;re, mais sur le
+haut de la voiture, les jambes aussi &eacute;cart&eacute;es que
+possible; il portait
+sur le coin de l'oreille le chapeau de Sam, et tenait d'une main une
+&eacute;norme sandwich, tandis que, de l'autre, il soulevait un immense
+flacon.
+D'un air de suave jouissance, il caressait tour &agrave; tour l'un et
+l'antre,
+variant toutefois la monotonie de cette occupation en poussant de temps
+en temps quelques cris, ou en &eacute;changeant avec les passants
+quelques
+spirituels badinages. Le pavillon sanguinaire &eacute;tait
+soigneusement
+attach&eacute; au si&eacute;ge de la voiture, dans une position
+verticale, et M.
+Samuel Weller, d&eacute;cor&eacute; du chapeau de Bob, &eacute;tait en
+train d'exp&eacute;dier une
+double sandwich avec une contenance anim&eacute;e et satisfaite, qui
+annon&ccedil;ait
+son enti&egrave;re approbation de tous ces proc&eacute;d&eacute;s.</p>
+<p>Cela &eacute;tait bien
+suffisant pour irriter un gentleman ayant, autant que M.
+Pickwick, le sentiment des convenances; mais ce n'&eacute;tait pas
+encore l&agrave;
+tout le mal, car la chaise de poste croisait, en ce moment-l&agrave;
+m&ecirc;me, une
+voiture publique, charg&eacute;e &agrave; l'ext&eacute;rieur comme
+&agrave; l'int&eacute;rieur de
+voyageurs, dont l'&eacute;tonnement &eacute;tait exprim&eacute; d'une
+mani&egrave;re fort
+significative. Les congratulations d'une famille irlandaise qui courait
+&agrave; c&ocirc;t&eacute; de la chaise en demandant l'aum&ocirc;ne,
+&eacute;taient aussi passablement
+bruyantes, surtout celles du chef de la famille, car il paraissait
+croire que cet &eacute;talage faisait partie de quelque
+d&eacute;monstration politique
+et triomphale.</p>
+<p>&laquo;Monsieur Sawyer!
+cria M. Pickwick dans un &eacute;tat de grande excitation.
+Monsieur Sawyer, monsieur!</p>
+<p>&#8212;Oh&eacute;!
+r&eacute;pondit l'aimable jeune homme en se penchant sur un
+c&ocirc;t&eacute; de la
+voiture avec toute la tranquillit&eacute; imaginable.</p>
+<p>&#8212;&Ecirc;tes-vous fou,
+monsieur?</p>
+<p>&#8212;Pas le moins du monde! Je
+ne suis que gai.</p>
+<p>&#8212;Gai! Otez-moi ce
+scandaleux mouchoir rouge, monsieur! J'exige que vous
+l'abattiez, monsieur! Sam, &ocirc;tez-le sur-le-champ!&raquo;</p>
+<p>Avant que Sam e&ucirc;t pu
+intervenir, M. Bob Sawyer amena gracieusement son
+pavillon, le pla&ccedil;a dans sa poche, fit un signe de t&ecirc;te
+poli &agrave; M.
+Pickwick, essuya le goulot de la bouteille et l'appliqua &agrave; sa
+bouche,
+lui faisant comprendre par l&agrave;, sans perte de paroles, qu'il lui
+souhaitait toutes sortes de bonheur et de prosp&eacute;rit&eacute;.
+Ayant ex&eacute;cut&eacute;
+cette pantomime, Bob repla&ccedil;a soigneusement le bouchon, et,
+regardant M.
+Pickwick d'un air b&eacute;nin, mordit une bonne bouch&eacute;e dans sa
+sandwich, et
+sourit.</p>
+<p>&laquo;Allons! dit M.
+Pickwick, dont la col&egrave;re momentan&eacute;e n'&eacute;tait pas
+&agrave;
+l'&eacute;preuve de l'aimable aplomb de Bob; allons, monsieur, ne
+faites plus
+de semblables absurdit&eacute;s, s'il vous pla&icirc;t.</p>
+<p>&#8212;Non, non, r&eacute;pliqua
+le disciple d'Esculape en changeant de chapeau avec
+Sam. Je ne l'ai pas fait expr&egrave;s; le grand air m'avait si fort
+anim&eacute; que
+je n'ai pas pu m'en emp&ecirc;cher.</p>
+<p>&#8212;Pensez &agrave; l'effet
+que cela produit, reprit M Pickwick d'une voix
+persuasive. Ayez quelques &eacute;gards pour les convenances.</p>
+<p>&#8212;Oh! certainement,
+r&eacute;pliqua Bob. Cela n'&eacute;tait pas du tout convenable.
+C'est fini, gouverneur.&raquo;</p>
+<p>Satisfait de cette
+assurance, M. Pickwick rentra la t&ecirc;te dans la
+voiture; mais &agrave; peine avait-il repris la conversation
+interrompue, qu'il
+fut &eacute;tonn&eacute; par l'apparition d'un petit corps opaque qui
+vint donner
+plusieurs tapes sur l&agrave; glace, comme pour t&eacute;moigner son
+impatience d'&ecirc;tre
+admis dans l'int&eacute;rieur.</p>
+<p>&laquo;Qu'est-ce que cela?
+s'&eacute;cria M. Pickwick.</p>
+<p>&#8212;&Ccedil;a ressemble
+&agrave; un flacon, r&eacute;pondit Ben Allen en regardant l'objet en
+question &agrave; travers ses lunettes et avec beaucoup
+d'int&eacute;r&ecirc;t. Je pense
+qu'il appartient &agrave; Bob.&raquo;</p>
+<p>Cette opinion &eacute;tait
+parfaitement exacte. M. Bob Sawyer ayant attach&eacute; le
+flacon au bout de sa canne, le faisait battre contre la fen&ecirc;tre,
+pour
+engager ses amis de l'int&eacute;rieur &agrave; en partager le contenu,
+en bonne
+harmonie et en bonne intelligence.</p>
+<p>&laquo;Que faut-il faire?
+demanda M. Pickwick en regardant le flacon. Cette
+id&eacute;e-l&agrave; est encore plus absurde que l'autre.</p>
+<p>&#8212;Je pense qu'il vaudrait
+mieux le prendre et le garder opina Ben Allen.
+Il le m&eacute;rite bien.</p>
+<p>&#8212;Certainement. Le
+prendrai-je?</p>
+<p>&#8212;Je crois que c'est ce que
+nous pouvons faire de mieux.&raquo;</p>
+<p>Cet avis co&iuml;ncidant
+compl&egrave;tement avec l'opinion de M. Pickwick, il
+abaissa doucement la glace et d&eacute;tacha la bouteille du
+b&acirc;ton. Celui-ci
+fut alors retir&eacute;, et l'on entendit M. Bob Sawyer rire de tout
+son c&#339;ur.</p>
+<p>&laquo;Quel joyeux
+gaillard! dit M. Pickwick, le flacon &agrave; la main.</p>
+<p>&#8212;C'est vrai,
+r&eacute;pondit Ben.</p>
+<p>&#8212;On ne saurait rester
+f&acirc;ch&eacute; contre lui.</p>
+<p>&#8212;Tout &agrave; fait
+impossible.&raquo;</p>
+<p>Pendant cette courte
+communication de sentiments, M. Pickwick avait
+machinalement d&eacute;bouch&eacute; la bouteille. &laquo;Qu'est-ce que
+c'est? demanda
+nonchalamment M. Allen.</p>
+<p>&#8212;Je n'en sais rien,
+r&eacute;pliqua M. Pickwick avec une &eacute;gale nonchalance.
+Cela sent, je crois, le punch.</p>
+<p>&#8212;Vraiment? dit Benjamin.</p>
+<p>&#8212;Je le suppose du moins,
+reprit M. Pickwick, qui n'aurait pas voulu
+s'exposer &agrave; dire une fausset&eacute;. Je le suppose, car il me
+serait
+impossible d'en parler avec certitude sans y go&ucirc;ter.</p>
+<p>&#8212;Vous ne feriez pas mal
+d'essayer. Autant vaut savoir ce que c'est.</p>
+<p>&#8212;Est-ce votre avis? Eh
+bien! ci cela vous fait plaisir, je ne veux pas
+m'y refuser.&raquo;</p>
+<p>Toujours dispos&eacute;
+&agrave; sacrifier ses propres sentiments aux d&eacute;sirs de ses
+amis, M. Pickwick s'occupa assez longuement &agrave; d&eacute;guster le
+contenu de la
+bouteille.</p>
+<p>&laquo;Qu'est-ce que c'est?
+demanda M. Allen, en l'interrompant avec quelque
+impatience.</p>
+<p>&#8212;C'est extraordinaire!
+r&eacute;pondit le philosophe en l&eacute;chant ses l&egrave;vres; je
+n'en suis pas bien sur. Oh! oui, ajouta-t-il, apr&egrave;s avoir
+go&ucirc;t&eacute; une
+seconde fois, c'est du punch.&raquo;</p>
+<p>M. Ben Allen regarda M.
+Pickwick, et M. Pickwick regarda M. Ben Allen.
+M. Ben Allen sourit, mais M. Pickwick garda son s&eacute;rieux.</p>
+<p>&laquo;Il
+m&eacute;riterait, dit ce dernier avec s&eacute;v&eacute;rit&eacute;,
+il m&eacute;riterait que nous
+buvions tout, jusqu'&agrave; la derni&egrave;re goutte.</p>
+<p>&#8212;C'est
+pr&eacute;cis&eacute;ment ce que je pensais.</p>
+<p>&#8212;En v&eacute;rit&eacute;!
+Eh bien alors, &agrave; sa sant&eacute;!&raquo;</p>
+<p>Ayant ainsi parl&eacute;,
+notre excellent ami donna un tendre et long baiser &agrave;
+la bouteille, et la passa &agrave; Benjamin. Celui-ci ne se fit pas
+prier pour
+suivre son exemple: les sourires devinrent r&eacute;ciproques, et le
+punch
+disparut graduellement et joyeusement.</p>
+<p>&laquo;Apr&egrave;s tout,
+dit M. Pickwick en savourant la derni&egrave;re goutte, ses
+id&eacute;es
+sont r&eacute;ellement tr&egrave;s-plaisantes, tr&egrave;s-amusantes en
+v&eacute;rit&eacute;!</p>
+<p>&#8212;Sans aucun doute,&raquo;
+r&eacute;pliqua Ben. Et, pour prouver que M. Bob &eacute;tait un
+des plus joyeux comp&egrave;res existants, il raconta lentement et en
+d&eacute;tail,
+comment son ami avait tant bu une fois, qu'il y avait gagn&eacute; une
+fi&egrave;vre
+chaude, et qu'on avait &eacute;t&eacute; oblig&eacute; de le raser. La
+relation de cet
+agr&eacute;able incident durait encore, lorsque la chaise arr&ecirc;ta
+devant l'h&ocirc;tel
+de <i>la Cloche</i>, &agrave; Berkeby-Heath, pour changer de chevaux.</p>
+<p>&laquo;Nous allons
+d&icirc;ner ici, n'est-ce pas? dit Bob en fourrant sa t&ecirc;te
+&agrave; la
+porti&egrave;re.</p>
+<p>&#8212;D&icirc;ner!
+s'&eacute;cria M. Pickwick. Nous n'avons encore fait que dix-neuf
+milles, et nous en avons quatre-vingt-sept et demi &agrave; faire.</p>
+<p>&#8212;C'est
+pr&eacute;cis&eacute;ment pour cela qu'il faut prendre quelque chose
+qui nous
+aide &agrave; supporter la fatigue, r&eacute;pliqua Bob.</p>
+<p>&#8212;Oh! reprit M. Pickwick en
+regardant sa montre, il est tout &agrave; fait
+impossible de d&icirc;ner &agrave; onze heures et demie du matin.</p>
+<p>&#8212;C'est juste, c'est un
+d&eacute;jeuner qu'il nous faut.&#8212;Oh&eacute;! monsieur! un
+d&eacute;jeuner pour trois, sur-le-champ, et n'attelez les chevaux que
+dans un
+quart d'heure. Faites mettre sur la table tout ce que vous avez de
+froid, avec quelques bouteilles d'ale, et votre meilleur
+mad&egrave;re.&raquo; Ayant
+donn&eacute; ces ordres avec un empressement et une importance
+prodigieuse, M.
+Bob Sawyer entra imm&eacute;diatement dans la maison pour en surveiller
+l'ex&eacute;cution. Il revint, en moins de cinq minutes,
+d&eacute;clarer que tout
+&eacute;tait pr&ecirc;t et excellent.</p>
+<p>La qualit&eacute; du
+d&eacute;jeuner justifia compl&eacute;tement les assertions du
+pharmacien, et ses compagnons de voyage y firent autant d'honneur que
+lui. Gr&acirc;ce &agrave; leurs efforts r&eacute;unis, les bouteilles
+d'ale et le vin de
+Mad&egrave;re disparurent promptement. Le flacon fut ensuite rempli du
+meilleur
+&eacute;quivalent possible pour le punch, et quand nos amis eurent
+repris leurs
+places dans la voiture, le cornet sonna et le pavillon rouge flotta,
+sans la plus l&eacute;g&egrave;re opposition de la part de M. Pickwick.</p>
+<p>&Agrave; Tewkesbury, on
+arr&ecirc;ta pour d&icirc;ner, et on y exp&eacute;dia encore de l'ale,
+une
+bouteille de mad&egrave;re et du porto par-dessus le march&eacute;;
+enfin le flacon y
+fut rempli, pour la quatri&egrave;me fois. Sous l'influence
+combin&eacute;e de ces
+liquides, M. Pickwick et M. Allen rest&egrave;rent endormis pendant
+trente
+milles, tandis que Bob et Sam Weller chantaient des duos sur leur
+si&eacute;ge.</p>
+<p>Il faisait tout &agrave;
+fait sombre, quand M. Pickwick se secoua et s'&eacute;veilla
+suffisamment pour regarder par la porti&egrave;re. Des
+chaumi&egrave;res &eacute;parses sur
+le bord de la route, la teinte enfum&eacute;e de tous les objets
+visibles,
+l'atmosph&egrave;re n&eacute;buleuse, les chemins couverts de cendre et
+de poussi&egrave;re
+de brique, la lueur ardente des fournaises embras&eacute;es, &agrave;
+droite et &agrave;
+gauche, les nuages de fum&eacute;e qui sortaient pesamment des hautes
+chemin&eacute;es
+pyramidales et qui noircissaient tous les environs, l'&eacute;clat des
+lumi&egrave;res
+lointaines, les pesants chariots qui rampaient sur la route,
+charg&eacute;s de
+barres de fer retentissantes ou d'autres lourdes marchandises, tout
+enfin indiquait qu'on approchait de la grande cit&eacute; industrielle
+de
+Birmingham.</p>
+<p>Le mouvement et le tapage
+d'un travail s&eacute;rieux devenaient de plus en
+plus sensibles, &agrave; mesure que la voiture avan&ccedil;ait dans les
+&eacute;troites rues
+qui conduisent au centre des affaires, une foule active circulait
+partout; des lumi&egrave;res brillaient, jusque sous les toits, aux
+longues
+files de fen&ecirc;tres; le bourdonnement du travail sortait de chaque
+maison;
+le mouvement des roues et des balanciers faisait trembler les
+murailles.
+Les feux dont les reflets rouge&acirc;tres &eacute;taient visibles
+depuis plusieurs
+milles, flambaient furieusement dans les grands ateliers. Le bruit des
+outils, les coups mesur&eacute;s des marteaux, le sifflement de la
+vapeur, le
+lourd cliquetis des machines, retentissaient de tous les
+c&ocirc;t&eacute;s, comme
+une rude harmonie.</p>
+<p>La voiture &eacute;tait
+arriv&eacute;e dans les larges rues et devant les boutiques
+brillantes qui entourent le vieil h&ocirc;tel <i>Royal</i>, avant que
+M. Pickwick
+e&ucirc;t commenc&eacute; &agrave; consid&eacute;rer la nature
+d&eacute;licate et difficile de la
+commission qui l'avait amen&eacute; l&agrave;.</p>
+<p>La d&eacute;licatesse de la
+commission et la difficult&eacute; de l'ex&eacute;cuter
+convenablement n'&eacute;taient nullement amoindries par la
+pr&eacute;sence volontaire
+de M. Bob Sawyer. Pour dire la v&eacute;rit&eacute;, M. Pickwick
+n'&eacute;tait nullement
+enchant&eacute; de l'avantage qu'il avait de jouir de sa
+soci&eacute;t&eacute;, quelque
+agr&eacute;able et quelque honorable qu'elle f&ucirc;t d'ailleurs. Il
+aurait m&ecirc;me
+donn&eacute; joyeusement une somme raisonnable, pour pouvoir le faire
+transporter, temporairement, &agrave; cinquante milles de distance.</p>
+<p>M. Pickwick n'avait jamais
+eu de communications personnelles avec M.
+Winkle p&egrave;re, quoiqu'il e&ucirc;t deux ou trois fois correspondu
+par lettre
+avec lui, et lui e&ucirc;t fait des r&eacute;ponses satisfaisantes
+concernant la
+conduite et le caract&egrave;re de M. Winkle junior. Il sentait donc,
+avec un
+fr&eacute;missement nerveux, que ce n'&eacute;tait pas un moyen fort
+ing&eacute;nieux de le
+pr&eacute;disposer en sa faveur, que de lui faire sa premi&egrave;re
+visite,
+accompagn&eacute; de Ben Allen et de Bob Sawyer, tous deux
+l&eacute;g&egrave;rement gris.</p>
+<p>&laquo;Quoi qu'il en soit,
+pensait M. Pickwick en cherchant &agrave; se rassurer
+lui-m&ecirc;me, il faut que je fasse de mon mieux. Je suis
+oblig&eacute; de le voir
+ce soir, car je l'ai positivement promis &agrave; son fils; et si les
+deux
+jeunes gens persistent &agrave; vouloir m'accompagner, il faudra que je
+rende
+l'entrevue aussi courte que possible, me contentant d'esp&eacute;rer
+que, pour
+leur propre honneur, ils ne feront pas d'extravagances.&raquo;</p>
+<p>Comme M. Pickwick se
+consolait par ces r&eacute;flexions, la chaise s'arr&ecirc;ta &agrave;
+la porte du vieil h&ocirc;tel <i>Royal</i>. Ben Allen, &agrave;
+moiti&eacute; r&eacute;veill&eacute;, en fut
+tir&eacute; par Sam, et M. Pickwick put descendre &agrave; son tour.
+Ayant &eacute;t&eacute;
+introduit, avec ses compagnons, dans un appartement confortable, il
+interrogea imm&eacute;diatement le gar&ccedil;on concernant la
+r&eacute;sidence de M. Winkle.</p>
+<p>&laquo;Tout pr&egrave;s
+d'ici, monsieur, r&eacute;pondit le gar&ccedil;on. M. Winkle a un
+entrep&ocirc;t
+sur le quai, mais sa maison n'est pas &agrave; cinq cents pas d'ici,
+monsieur.&raquo;</p>
+<p>Ici le gar&ccedil;on
+&eacute;teignit une chandelle et la ralluma le plus lentement
+possible, afin de laisser &agrave; M. Pickwick le temps de lui adresser
+d'autres questions, s'il y &eacute;tait dispos&eacute;.</p>
+<p>&laquo;D&eacute;sirez-vous
+quelque chose, monsieur? dit-il, en d&eacute;sespoir de cause. Un
+d&icirc;ner, monsieur? du th&eacute; ou du caf&eacute;?</p>
+<p>&#8212;Rien, pour le moment.</p>
+<p>&#8212;Tr&egrave;s-bien,
+monsieur. Vous ne voulez pas commander votre souper,
+monsieur?</p>
+<p>&#8212;Non, pas &agrave;
+pr&eacute;sent.</p>
+<p>&#8212;Tr&egrave;s-bien,
+monsieur.&raquo;</p>
+<p>Le gar&ccedil;on marche
+doucement vers la porte, et s'arr&ecirc;tant court, se
+retourna et dit avec une grande suavit&eacute;:</p>
+<p>&laquo;Vous enverrai-je la
+fille de chambre, messieurs?</p>
+<p>&#8212;Oui, s'il vous
+pla&icirc;t, r&eacute;pondit M. Pickwick.</p>
+<p>&#8212;Et puis vous apporterez
+une bouteille de soda-water ajouta Bob.</p>
+<p>&#8212;Soda-water? Oui,
+monsieur.&raquo; Avec ces mots, le gar&ccedil;on, dont l'esprit
+paraissait soulag&eacute; d'un poids accablant en ayant &agrave; la fin
+obtenu l'ordre
+de servir quelque chose, s'&eacute;vanouit imperceptiblement. En effet,
+les
+gar&ccedil;ons d'h&ocirc;tel ne marchent ni ne courent; ils ont une
+mani&egrave;re
+myst&eacute;rieuse de glisser, qui n'est pas donn&eacute;e aux autres
+hommes.</p>
+<p>Quelques l&eacute;gers
+sympt&ocirc;mes de vitalit&eacute; ayant &eacute;t&eacute;
+&eacute;veill&eacute;s chez M. Ben
+Allen par un verre de soda-water, il consentit enfin &agrave; laver son
+visage
+et ses mains, et &agrave; se laisser brosser par Sam. M. Pickwick et
+Bob Sawyer
+ayant &eacute;galement r&eacute;par&eacute; les d&eacute;sordres que le
+voyage avait produits dans
+leur costume, les trois amis partirent, bras dessus, bras dessous, pour
+se rendre chez M. Winkle. Le long du chemin, Bob impr&eacute;gnait
+l'atmosph&egrave;re
+d'une violente odeur de tabac.</p>
+<p>&Agrave; un quart de mille
+environ, dans une rue tranquille et propre,
+s'&eacute;levait une vieille maison de briques rouges. La porte,
+&agrave; laquelle on
+montait par trois marches, portait sur une plaque de cuivre ces mots:
+M.
+WINKLE. Les marches &eacute;taient fort blanches, les briques
+tr&egrave;s-rouges, et
+la maison tr&egrave;s-propre.</p>
+<p>L'horloge sonnait dix
+heures quand MM. Pickwick, Ben Allen et Bob Sawyer
+frapp&egrave;rent &agrave; la porte. Une servante proprette vint
+l'ouvrir, et
+tressaillit en voyant trois &eacute;trangers.</p>
+<p>&laquo;M. Winkle est-il
+chez lui, ma ch&egrave;re? demanda M. Pickwick.</p>
+<p>&#8212;Il va souper, monsieur,
+r&eacute;pondit la jeune fille.</p>
+<p>&#8212;Donnez-lui cette carte,
+s'il vous pla&icirc;t, et dites-lui que je suis
+f&acirc;ch&eacute; de le d&eacute;ranger si tard, mais que je viens
+d'arriver, et que je
+dois absolument le voir ce soir.&raquo;</p>
+<p>La jeune fille regarda
+timidement M. Sawyer, qui exprimait par une
+&eacute;tonnante vari&eacute;t&eacute; de grimaces l'admiration que lui
+inspiraient ses
+charmes; ensuite, jetant un coup d'&#339;il aux chapeaux et aux redingotes
+accroch&eacute;s dans le corridor, elle appela une autre servante, pour
+garder
+la porte pendant qu'elle montait. La sentinelle fut rapidement
+relev&eacute;e,
+car la jeune fille revint imm&eacute;diatement, demanda pardon aux
+trois amis
+de les avoir laiss&eacute;s dans la rue, et les introduisit dans un
+arri&egrave;re-parloir, moiti&eacute; bureau, moiti&eacute; cabinet de
+toilette, dont les
+principaux meubles &eacute;taient un bureau, un lavabo, un miroir
+&agrave; barbe, un
+tire-botte et des crochets, un tabouret, quatre chaises, une table et
+une vieille horloge.</p>
+<p>Sur le manteau de la
+chemin&eacute;e se trouvait un coffre-fort en fer fix&eacute;
+dans le mur; enfin un almanach et une couple de tablettes
+charg&eacute;es de
+livres et de papiers poudreux d&eacute;coraient les murs.</p>
+<p>&laquo;Je suis bien
+f&acirc;ch&eacute; de vous avoir fait attendre &agrave; la porte,
+monsieur,
+dit la jeune fille en allumant une lampe et en s'adressant &agrave; m.
+Pickwick
+avec un gracieux sourire; mais je ne vous connaissais pas du tout, et
+il
+y a tant d'aventuriers qui viennent pour voir s'ils peuvent mettre la
+main sur quelque chose que r&eacute;ellement....</p>
+<p>&#8212;Il n'y a pas le moindre
+besoin d'apologie, ma ch&egrave;re enfant, r&eacute;pliqua
+M. Pickwick avec bonne humeur.</p>
+<p>&#8212;Pas le plus l&eacute;ger,
+mon amour,&raquo; ajouta Bob en &eacute;tendant plaisamment les
+bras, et sautant d'un c&ocirc;t&eacute; de la chambre &agrave; l'autre,
+comme pour emp&ecirc;cher
+la jeune fille de s'&eacute;loigner imm&eacute;diatement. Mais elle ne
+fut nullement
+attendrie par ces gracieuset&eacute;s, car elle exprima tout haut son
+opinion
+que M. Bob Sawyer &eacute;tait un polisson, et lorsqu'il voulut
+l'amadouer par
+des moyens encore plus pressants, elle lui imprima ses jolis doigts sur
+le visage, et bondit hors de la chambre, avec force expressions
+d'aversion et de m&eacute;pris.</p>
+<p>Priv&eacute; de la
+soci&eacute;t&eacute; de la jeune bonne, M. Bob Sawyer chercha &agrave;
+se
+divertir en regardant dans le bureau, en ouvrant les tiroirs de la
+table, en feignant de crocheter la serrure du coffre-fort, en
+retournant
+l'almanach, en essayant, par-dessus ses bottes, celles de M. Winkle
+senior, et en faisant sur les meubles et ornements diverses autres
+exp&eacute;riences amusantes, qui causaient &agrave; M. Pickwick une
+horreur et une
+agonie inexprimables, mais qui donnaient &agrave; M. Bob Sawyer un
+d&eacute;lice
+proportionnel.</p>
+<p>&Agrave; la fin, la porte
+s'ouvrit, et un petit vieillard, en habit couleur de
+tabac, dont le visage et le cr&acirc;ne &eacute;taient exactement la
+contre-partie du
+cr&acirc;ne et du visage appartenant &agrave; M. Winkle <i>junior</i>
+(si ce n'est que le
+petit vieillard &eacute;tait un peu chauve), entra, en trottant, dans
+la
+chambre, tenant d'une main la carte de M Pickwick, de l'autre un
+chandelier d'argent.</p>
+<p>&laquo;Monsieur Pickwick,
+comment vous portez-vous, monsieur? dit le petit
+vieillard en posant son chandelier et tendant sa main. J'esp&egrave;re
+que
+vous allez bien, monsieur? Charm&eacute; de vous voir, asseyez-vous,
+monsieur
+Pickwick, je vous en prie Ce gentleman est?...</p>
+<p>&#8212;Mon ami monsieur Sawyer,
+r&eacute;pondit M. Pickwick, un ami de votre fils.</p>
+<p>&#8212;Oh! fit M. Winkle en
+regardant Bob d'un air un peu refrogn&eacute;. J'esp&egrave;re
+que vous allez bien, monsieur?</p>
+<p>&#8212;Comme un charme,
+r&eacute;pliqua Bob.</p>
+<p>&#8212;Cet autre gentleman, dit
+M. Pickwick, cet autre gentleman, comme vous
+le verrez quand vous aurez lu la lettre dont je suis charg&eacute;, est
+un
+parent tr&egrave;s-proche.... ou plut&ocirc;t devrais-je dire, un
+intime ami de votre
+fils. Son nom est Allen.</p>
+<p>&#8212;Ce gentleman?&raquo;
+demanda M. Winkle, en montrant avec la carte M.
+Benjamin Allen, qui s'&eacute;tait endormi dans une attitude telle
+qu'on
+n'apercevait de lui que son &eacute;pine dorsale, et le collet de son
+habit.</p>
+<p>M. Pickwick &eacute;tait
+sur le point de r&eacute;pondre &agrave; cette question, et de
+r&eacute;citer tout au long les noms et honorables qualit&eacute;s de
+M. Benjamin
+Allen, quand le spirituel Bob, afin de faire comprendre &agrave; son
+ami la
+situation o&ugrave; il se trouvait, lui fit dans la partie charnue du
+bras un
+violent pin&ccedil;on. Ben se dressa sur ses pieds, avec un grand cri;
+mais
+s'apercevant aussit&ocirc;t qu'il &eacute;tait en pr&eacute;sence d'un
+&eacute;tranger, il s'avan&ccedil;a
+vers M. Winkle et lui secouant tendrement les deux mains pendant
+environ
+cinq minutes, murmura quelques mots sans suite, &agrave; moiti&eacute;
+intelligibles,
+sur le plaisir qu'il &eacute;prouvait &agrave; le voir; lui demandant,
+d'une mani&egrave;re
+tr&egrave;s-hospitali&egrave;re, s'il &eacute;tait dispos&eacute;
+&agrave; prendre quelque chose apr&egrave;s sa
+promenade, ou s'il pr&eacute;f&eacute;rait attendre jusqu'au
+d&icirc;ner; apr&egrave;s quoi il
+s'assit, et se mit &agrave; regarder autour de lui, d'un air
+h&eacute;b&eacute;t&eacute;, comme s'il
+n'avait pas eu la moindre id&eacute;e du lieu o&ugrave; il se trouvait;
+ce qui &eacute;tait
+vrai, effectivement.</p>
+<p>Tout ceci &eacute;tait fort
+embarrassant pour M. Pickwick, et d'autant plus que
+M. Winkle <i>senior</i> t&eacute;moignait un &eacute;tonnement
+palpable &agrave; la conduite
+excentrique, pour ne pas dire plus, de ses deux compagnons. Afin de
+mettre un terme &agrave; cette situation, il tira une lettre de sa
+poche, et la
+pr&eacute;sentant &agrave; M. Winkle, lui dit:</p>
+<p>&laquo;Cette lettre,
+monsieur, est de votre fils. Vous verrez par ce qu'elle
+contient que son bien-&ecirc;tre et son bonheur futur d&eacute;pendent
+de la mani&egrave;re
+bienveillante et paternelle dont vous l'accueillerez. Vous m'obligerez
+beaucoup en la lisant avec calme, et en en discutant ensuite le sujet
+avec moi, d'une mani&egrave;re grave et convenable. Vous pouvez juger
+de quelle
+importance votre d&eacute;cision est pour votre fils, et quelle est son
+extr&ecirc;me
+anxi&eacute;t&eacute;, &agrave; ce sujet, puisqu'elle m'a engag&eacute;
+&agrave; me pr&eacute;senter chez vous, &agrave;
+une heure si avanc&eacute;e, et, ajouta M. Pickwick en regardant
+l&eacute;g&egrave;rement ses
+deux compagnons, et dans des circonstances si
+d&eacute;favorables.&raquo;</p>
+<p>Apr&egrave;s ce
+pr&eacute;lude, M. Pickwick pla&ccedil;a entre les mains du vieillard
+&eacute;tonn&eacute;,
+quatre pages serr&eacute;es de repentir superfin; puis, s'&eacute;tant
+assis, il
+examina sa figure et son maintien, avec inqui&eacute;tude il est vrai,
+mais
+avec l'air ouvert et assur&eacute; d'un homme qui a accept&eacute; un
+r&ocirc;le dont il n'a
+pas &agrave; rougir ni &agrave; se d&eacute;fendre.</p>
+<p>Le vieux n&eacute;gociant
+tourna et retourna la lettre avant de l'ouvrir;
+examina l'adresse, le dos, les c&ocirc;t&eacute;s; fit des observations
+microscopiques sur le petit gar&ccedil;on grassouillet imprim&eacute;
+sur la cire;
+leva ses yeux sur le visage de M. Pickwick; et enfin, s'asseyant sur le
+tabouret de son bureau et rapprochant la lampe, brisa le cachot, ouvrit
+l'&eacute;p&icirc;tre, et, l'&eacute;levant pr&egrave;s de la
+lumi&egrave;re, se pr&eacute;para &agrave; lire.</p>
+<p>Juste dans ce moment, M.
+Bob Sawyer, dont l'esprit &eacute;tait demeur&eacute; inactif
+depuis quelques minutes, pla&ccedil;a ses mains sur ses genoux et se
+composa un
+visage de clown, d'apr&egrave;s les portraits de feu M. Grimaldi.
+Malheureusement il arriva que M. Winkle, au lieu d'&ecirc;tre
+profond&eacute;ment
+occup&eacute; &agrave; lire sa lettre, comme Bob l'imaginait, s'avisa
+de regarder
+par-dessus, et, conjecturant avec raison que le visage en question
+&eacute;tait
+fabriqu&eacute; en d&eacute;rision de sa propre personne, fixa ses yeux
+sur le
+coupable avec tant de s&eacute;v&eacute;rit&eacute;, que les traits de
+feu M. Grimaldi se
+r&eacute;solurent, graduellement, en une contenance fort humble et fort
+confuse.</p>
+<p>&laquo;Vous m'avez
+parl&eacute;, monsieur? demanda M. Winkle apr&egrave;s un silence
+mena&ccedil;ant.</p>
+<p>&#8212;Non, monsieur,
+r&eacute;pliqua Bob qui n'avait plus rien d'un clown, except&eacute;
+l'extr&ecirc;me rougeur de ses joues.</p>
+<p>&#8212;En &ecirc;tes-vous bien
+s&ucirc;r, monsieur?</p>
+<p>&#8212;Oh! certainement; oui,
+monsieur, tout &agrave; fait.</p>
+<p>&#8212;Je l'avais cru, monsieur,
+r&eacute;torqua le vieux gentleman avec une emphase
+pleine d'indignation. Peut-&ecirc;tre que vous m'avez regard&eacute;,
+monsieur?</p>
+<p>&#8212;Oh! non, monsieur, pas du
+tout, r&eacute;pliqua Bob de la mani&egrave;re la plus
+civile.</p>
+<p>&#8212;Je suis charm&eacute; de
+l'apprendre, monsieur, reprit le vieillard en
+fron&ccedil;ant ses sourcils d'un air majestueux; puis il rapprocha la
+lettre
+de la lumi&egrave;re et commen&ccedil;a &agrave; lire
+s&eacute;rieusement.</p>
+<p>M. Pickwick le
+consid&eacute;rait avec attention, tandis qu'il tournait de la
+derni&egrave;re ligne de la premi&egrave;re page &agrave; la
+premi&egrave;re ligne de la seconde; et
+de la derni&egrave;re ligne de la seconde page &agrave; la
+premi&egrave;re ligne de la
+troisi&egrave;me; et de la derni&egrave;re ligne de la troisi&egrave;me
+page &agrave; la premi&egrave;re
+ligne de la quatri&egrave;me; mais quoique le mariage de son fils lui
+f&ucirc;t
+annonc&eacute; dans les douze premi&egrave;res lignes, comme le savait
+tr&egrave;s bien M.
+Pickwick, aucune alt&eacute;ration de sa physionomie n'indiqua avec
+quels
+sentiments il prenait une si importante nouvelle.</p>
+<p>M. Winkle lut la lettre
+jusqu'au dernier mot, la replia avec la
+pr&eacute;cision d'un homme d'affaires, et juste au moment o&ugrave; M.
+Pickwick
+attendait quelque grande expansion de sensibilit&eacute;, il trempa une
+plume
+dans l'encrier, et dit aussi tranquillement que s'il avait parl&eacute;
+de
+l'affaire commerciale la plus ordinaire: Quelle est l'adresse de
+Nathaniel, monsieur Pickwick?</p>
+<p>&laquo;&Agrave;
+l'h&ocirc;tel <i>George et Vautour</i>, pour le pr&eacute;sent.</p>
+<p>&#8212;George et Vautour,
+o&ugrave; est cela?</p>
+<p>&#8212;George Yard, Lombard
+street.</p>
+<p>&#8212;Dans la cit&eacute;?</p>
+<p>&#8212;Oui.&raquo;</p>
+<p>Le vieux gentleman
+&eacute;crivit m&eacute;thodiquement l'adresse sur le dos de la
+lettre, et l'ayant plac&eacute;e dans son bureau, qu'il ferma, dit en
+rangeant
+le tabouret et en mettant la clef dans sa poche: &laquo;Je suppose que
+nous
+n'avons plus rien &agrave; nous dire, monsieur Pickwick?&raquo;</p>
+<p>&#8212;Rien &agrave; nous dire,
+mon cher monsieur? s'&eacute;cria l'excellent homme avec
+une chaleur pleine d'indignation. Rien &agrave; nous dire! N'avez-vous
+pas
+d'opinion &agrave; exprimer sur un &eacute;v&eacute;nement si
+consid&eacute;rable dans la vie de mon
+jeune ami? Pas d'assurance &agrave; lui faire transmettre par moi, de
+la
+continuation de votre affection et de votre protection? Rien &agrave;
+dire qui
+puisse le rassurer, rien qui puisse consoler la jeune femme
+inqui&egrave;te,
+dont le bonheur d&eacute;pend de lui? Mon cher monsieur,
+r&eacute;fl&eacute;chissez.</p>
+<p>&#8212;Pr&eacute;cis&eacute;ment,
+je r&eacute;fl&eacute;chirai. Je ne puis rien dire maintenant. Je suis
+un homme m&eacute;thodique, monsieur Pickwick, je ne m'embarque jamais
+pr&eacute;cipitamment dans aucune affaire et d'apr&egrave;s ce que je
+vois de
+celle-ci, je n'en aime nullement les apparences. Mille livres sterling
+ne sont pas grand chose, monsieur Pickwick.</p>
+<p>&#8212;Vous avez bien raison,
+monsieur, dit Ben Allen, justement assez
+&eacute;veill&eacute; pour savoir qu'il avait d&eacute;pens&eacute; ses
+mille livres sans la plus
+petite difficult&eacute;. Vous &ecirc;tes un homme intelligent. Bob,
+c'est un
+gaillard intelligent.</p>
+<p>&#8212;Je suis enchant&eacute;
+que vous me rendiez cette justice, dit M. Winkle, en
+jetant un regard m&eacute;prisant &agrave; M. Ben Allen, qui hochait la
+t&ecirc;te d'un air
+profond. Le fait est, monsieur Pickwick, qu'en permettant &agrave; mon
+fils de
+voyager sous vos auspices pendant un an ou deux, pour apprendre
+&agrave;
+conna&icirc;tre les hommes et les choses, et afin qu'il n'entr&acirc;t
+pas dans la
+vie comme un &eacute;colier, qui se laisse attraper par le premier
+venu, je
+n'avais nullement compt&eacute; sur ceci. Il le sait tr&egrave;s bien,
+et si je
+cessais de le soutenir, il n'aurait pas lieu d'&ecirc;tre surpris. Au
+reste il
+apprendra ma d&eacute;cision, monsieur Pickwick. En attendant, je vous
+souhaite
+le bonsoir. Margaret, ouvrez la porte.&raquo;</p>
+<p>Pendant tout ce temps M.
+Bob Sawyer avait fait des signes &agrave; son ami pour
+l'engager &agrave; dire quelque chose qui f&ucirc;t frapp&eacute; au
+bon coin; aussi Ben
+improvisa-t-il, sans aucun avertissement pr&eacute;alable, une petite
+oraison
+br&egrave;ve, mais pleine de chaleur. &laquo;Monsieur, dit-il en
+regardant le vieux
+gentleman avec des yeux ternes et fixes et en balan&ccedil;ant
+furieusement son
+bras de bas en haut: Vous.... vous devriez rougir de votre conduite.</p>
+<p>&#8212;En effet, r&eacute;pliqua
+M. Winkle; comme fr&egrave;re de la jeune personne, vous
+&ecirc;tes un excellent juge de la question. Allons! en voil&agrave;
+assez. Je vous
+en prie, monsieur Pickwick, n'ajoutez plus rien. Bonne nuit,
+messieurs.&raquo;</p>
+<p>Ayant dit ces mots, le
+vieux n&eacute;gociant prit le chandelier et ouvrit la
+porte de la chambre, en montrant poliment le corridor.</p>
+<p>&laquo;Vous regretterez
+votre conduite, monsieur, dit M. Pickwick en serrant
+&eacute;troitement ses dents, pour contenir sa col&egrave;re, car il
+sentait combien
+cela &eacute;tait important pour son jeune ami.</p>
+<p>&#8212;Je suis pour le moment
+d'une opinion diff&eacute;rente, r&eacute;pondit M. Winkle
+avec calme. Allons, messieurs, je vous souhaite encore un bonne
+nuit.&raquo;</p>
+<p>M. Pickwick regagna la rue
+d'un pas irrit&eacute;; Bob Sawyer, compl&egrave;tement
+mat&eacute; par les mani&egrave;res d&eacute;cid&eacute;es du vieux
+gentleman, prit le m&ecirc;me parti;
+le chapeau de M. Ben Allen roula apr&egrave;s eux sur les marches, et
+la
+personne de M. Ben Allen le suivit imm&eacute;diatement; puis les trois
+compagnons all&egrave;rent se coucher en silence, et sans songer. Mais
+avant de
+s'endormir, M. Pickwick pense que s'il avait su quel homme
+m&eacute;thodique
+&eacute;tait M. Winkle <i>senior</i>, il ne serait assur&eacute;ment
+pas charg&eacute; d'une telle
+commission pour lui.<br/>
+</p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;"/>
+<p><br/>
+</p>
+<h2><a name="CHAPITRE_XXII" id="CHAPITRE_XXII">CHAPITRE XXII</a></h2>
+<h3>Dans lequel M. Pickwick
+rencontre une vieille connaissance, circonstance
+fortuite &agrave; la quelle la lenteur est principalement redevable des
+d&eacute;tails
+br&ucirc;lants d'int&eacute;r&ecirc;t ci-dessous consign&eacute;s,
+concernant deux hommes
+politiques.</h3>
+<p>Lorsque M. Pickwick se
+r&eacute;veilla &agrave; huit heures du matin, l'&eacute;tat de
+l'atmosph&egrave;re n'&eacute;tait nullement propre &agrave;
+&eacute;gayer son esprit, ni &agrave; diminuer
+l'abattement que lui avait inspir&eacute; le r&eacute;sultat inattendu
+de son
+ambassade. Le ciel &eacute;tait triste et sombre, l' air humide et
+froid, les
+rues mouill&eacute;es et fangeuses. La fum&eacute;e restait
+paresseusement suspendue
+au sommet des chemin&eacute;es, comme si elle avait manqu&eacute;
+d'&eacute;nergie pour
+s'&eacute;lever, et la brume descendait lentement, comme si elle
+n'avait pas eu
+m&ecirc;me le c&#339;ur &agrave; tomber. Un coq de combat, priv&eacute; de
+toute son animation
+habituelle, se balan&ccedil;ait tristement sur une patte, dans la cour,
+tandis
+qu'une bourrique, sous un &eacute;troit appentis, tenait sa t&ecirc;te
+baiss&eacute;e, et,
+s'il fallait en croire sa contenance mis&eacute;rable, devait
+m&eacute;diter un
+suicide. Dans les rues, on ne voyait que des parapluies, et l'on
+n'entendait que le cliquetis des casques et le clapotement de l'eau,
+qui
+d&eacute;gouttait des toits.</p>
+<p>Pendant le
+d&eacute;jeuner, la conversation demeura singuli&egrave;rement
+tra&icirc;nante.
+M. Bob Sawyer lui-m&ecirc;me ressentait l'influence du temps, et la
+r&eacute;action
+de l'excitation du jour pr&eacute;c&eacute;dent. Suivant son propre et
+expressif
+langage, il &eacute;tait <i>aplati</i>. M. Ben Allen l'&eacute;tait
+aussi; et pareillement
+M. Pickwick.</p>
+<p>Dans l'attente
+prolong&eacute;e d'une &eacute;claircie, le dernier journal de Londres
+fut lu et relu, avec une intensit&eacute; d'int&eacute;r&ecirc;t qui ne
+s'observe jamais que
+dans des cas d'extr&ecirc;me mis&egrave;re. Les trois compagnons
+d'infortunes ne
+mirent pas moins de pers&eacute;v&eacute;rances &agrave; arpenter
+chaque fleur du tapis; ils
+regard&egrave;rent par la fen&ecirc;tre assez souvent pour justifier
+l'imposition
+d'une double taxe; ils entam&egrave;rent, sans r&eacute;sultat, toutes
+sortes de
+sujets de conversation, et &agrave; la fin, lorsque midi fut
+arriv&eacute; sans amener
+aucun changement favorable, M. Pickwick tira r&eacute;solument la
+sonnette et
+demanda sa voiture.</p>
+<p>La route &eacute;tait
+boueuse, il bruinait plus fort que jamais, et la boue
+&eacute;tait lanc&eacute;e dans la chaise ouverte en si grande
+quantit&eacute;, qu'elle
+incommodait les habitants de l'int&eacute;rieur presque autant que ceux
+de
+l'ext&eacute;rieur. Pourtant, dans le mouvement m&ecirc;me, dans le
+sentiment d'un
+changement, d'une action, il y avait quelque chose de bien
+pr&eacute;f&eacute;rable &agrave;
+l'ennui de rester enferm&eacute; dans une chambre sombre, et de voir
+pour toute
+distraction la pluie tomber tristement dans une triste rue. Aussi nos
+voyageurs s'&eacute;tonn&egrave;rent-ils d'abord d'avoir
+&eacute;t&eacute; si longtemps &agrave; prendre
+leur parti.</p>
+<p>Quand ils
+arr&ecirc;t&egrave;rent &agrave; Coventry pour relayer, la vapeur qui
+sortait des
+chevaux formait un nuage si &eacute;pais, qu'elle &eacute;clipsait
+compl&eacute;tement le
+palefrenier; seulement on l'entendit s'&eacute;crier au milieu du
+brouillard,
+qu'il esp&eacute;rait bien obtenir la premi&egrave;re m&eacute;daille
+d'or de la soci&eacute;t&eacute;
+d'humanit&eacute;, pour avoir &ocirc;t&eacute; le chapeau du postillon,
+attendu que celui-ci
+aurait &eacute;t&eacute; infailliblement noy&eacute; par l'eau qui
+d&eacute;coulait des bords, si
+l'invisible gentleman n'avait pas eu la pr&eacute;sence d'esprit de
+l'enlever
+vivement, et d'essuyer avec un bouchon de paille le visage du
+naufrag&eacute;.</p>
+<p>&laquo;Ceci est
+agr&eacute;able, dit Bob en arrangeant le collet de son habit, et en
+tirant son ch&acirc;le sur sa bouche pour concentrer la fum&eacute;e
+d'un verre
+d'eau-de-vie qu'il venait d'avaler.</p>
+<p>&#8212;Tout &agrave; fait,
+r&eacute;pondit Sam d'un air tranquille.</p>
+<p>&#8212;Vous n'avez pas l'air
+d'y faire attention.</p>
+<p>&#8212;Dame! monsieur, je ne
+vois pas trop quel bien &ccedil;a me ferait.</p>
+<p>&#8212;Voil&agrave; une
+excellente r&eacute;ponse, ma foi!</p>
+<p>&#8212;Certainement, monsieur.
+Tout ce qui arrive est bien, comme remarqua
+doucement le jeune seigneur quand il re&ccedil;ut une pension, parce
+que le
+grand-p&egrave;re de la femme de l'oncle de sa m&egrave;re avait une
+fois allum&eacute; la
+pipe du roi avec son briquet phosphorique.</p>
+<p>&#8212;Ce n'est pas une
+mauvaise id&eacute;e cela, r&eacute;pliqua Bob d'un air approbatif.</p>
+<p>&#8212;Juste ce que le jeune
+courtisan disait ensuite tous les jours
+d'&eacute;ch&eacute;ance pendant le reste de sa vie.&raquo;</p>
+<p>Apr&egrave;s un court
+silence, Sam jeta un coup d'&#339;il au postillon, et
+baissant la voix de mani&egrave;re &agrave; ne produire qu'un
+chuchotement myst&eacute;rieux:
+&laquo;Avez-vous jamais &eacute;t&eacute; appel&eacute;, quand vous
+&eacute;tiez apprenti carabin, pour
+visiter un postillon?...</p>
+<p>&#8212;Non, je ne le crois pas.</p>
+<p>&#8212;Vous n'avez jamais vu un
+postillon dans un h&ocirc;pital n'est-ce pas?</p>
+<p>&#8212;Non, je ne pense pas en
+avoir vu.</p>
+<p>&#8212;Vous n'avez jamais connu
+un cimeti&egrave;re o&ugrave; y avait un postillon
+d'enterr&eacute;? vous n'avez jamais vu un postillon mort, n'est-ce
+pas?
+demanda Sam, en poursuivant son cat&eacute;chisme.</p>
+<p>&#8212;Non, r&eacute;pliqua Bob.</p>
+<p>&#8212;Ah! reprit Sam d'un air
+triomphant, et vous n'en verrez jamais, et il
+y a une autre chose qu'on ne verra jamais, c'est un &acirc;ne mort.
+Personne
+n'a jamais vu un &acirc;ne mort, except&eacute; le gentleman<a
+ name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><sup><a
+ href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a></sup> en culotte de
+soie
+noire, qui connaissait la jeune femme qui gardait une ch&egrave;vre, et
+encore
+c'&eacute;tait un &acirc;ne fran&ccedil;ais; ainsi il n'&eacute;tait
+pas de pur sang, apr&egrave;s tout.</p>
+<p>&#8212;Eh bien! quel rapport tout cela a-t-il avec le postillon? demanda
+Bob.</p>
+<p>&#8212;Voil&agrave;. Je ne veux pas assurer, comme quelques personnes
+tr&egrave;s-sens&eacute;es,
+que les postillons et les &acirc;nes sont un &ecirc;tre immortel, tous
+les deux;
+mais voil&agrave; ce que je dis: C'est que, quand ils se sentent trop
+roides
+pour travailler, ils s'en vont, l'un portant l'autre: un postillon pour
+deux &acirc;nes, c'est la r&egrave;gle. Ce qu'ils deviennent ensuite,
+personne n'en
+sait rien; mais il est tr&egrave;s-probable qu'ils vont pour s'amuser
+dans un
+monde meilleur, car il n'y a pas un homme vivant qui ait jamais vu un
+postillon ni un &acirc;ne s'amuser dans ce monde ici.&raquo;</p>
+<p>D&eacute;veloppant compendieusement cette remarquable
+th&eacute;orie, et citant &agrave;
+l'appui divers faits statistiques, Sam Weller &eacute;gaya le trajet
+jusqu'&agrave;
+Dunchurch. L&agrave; on obtint un postillon sec et des chevaux frais.
+Daventry
+&eacute;tait le relais suivant, Towcester celui d'apr&egrave;s, et
+&agrave; la fin de chaque
+relais, il pleuvait plus fort qu'au commencement.</p>
+<p>&laquo;Savez-vous, dit Bob d'un ton de remontrance en mettant le nez
+&agrave; la
+porti&egrave;re de la chaise, lorsqu'elle arr&ecirc;ta devant la
+t&ecirc;te du sarrasin, &agrave;
+Towcester, savez-vous que &ccedil;a ne peut pas aller comme &ccedil;a?</p>
+<p>&#8212;Ah &ccedil;a! dit M. Pickwick, qui venait de sommeiller un peu:
+J'ai peur
+que vous n'attrapiez de l'humidit&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Oh vraiment! en effet, je crois que je suis
+l&eacute;g&egrave;rement humide! dit
+Bob, et personne ne pouvait le nier, car la pluie coulait de son cou,
+de
+ses coudes, de ses parements, de ses casques et de ses genoux. Tout son
+costume &eacute;tait si luisant d'eau, qu'on aurait pu croire qu'il
+&eacute;tait
+impr&eacute;gn&eacute; d'huile.</p>
+<p>&#8212;Je crois que je suis l&eacute;g&egrave;rement humide,
+r&eacute;p&eacute;ta Bob, en se secouant et
+en jetant autour de lui une petite pluie fine, comme font les chiens de
+Terre-Neuve, en sortant de l'eau.</p>
+<p>&#8212;Je pense vraiment qu'il n'est pas possible d'aller plus loin ce
+soir,
+fit observer Ben Allen.</p>
+<p>&#8212;Tout &agrave; fait hors de question, monsieur, ajouta Sam en
+s'approchant
+pour assister &agrave; la conf&eacute;rence? C'est de la cruaut&eacute;
+envers les animaux
+que de les faire sortir d'un temps pareil. Il y a des lits ici,
+monsieur. Tout est propre et confortable. Un tr&egrave;s-bon petit
+d&icirc;ner, qui
+peut &ecirc;tre pr&ecirc;t en une demi-heure; des poulets et des
+c&ocirc;telettes, du
+veau, des haricots verts, une tarte et de la propret&eacute;. Vous
+ferez bien
+de rester ici, monsieur, si j'ose donner mon avis gratis. Consultez les
+gens de l'art, comme disait le docteur.&raquo;</p>
+<p>L'h&ocirc;te de la <i>T&ecirc;te de Sarrasin</i> arriva fort
+&agrave; propos, en ce moment, pour
+confirmer les &eacute;loges de Sam, relativement aux m&eacute;rites de
+son
+&eacute;tablissement et pour appuyer ses supplications par une
+quantit&eacute; de
+conjonctures effrayantes concernant l'&eacute;tat des routes,
+l'improbabilit&eacute;
+d'avoir des chevaux frais aux relais suivant la certitude infaillible
+qu'il pleuvrait toute la nuit, et la certitude, &eacute;galement
+infaillible,
+que le temps s'&eacute;claircirait le matin; avec divers autres
+raisonnements
+s&eacute;ducteurs familiers &agrave; tous les aubergistes.</p>
+<p>&laquo;C'est bien! dit M. Pickwick; mais alors il faut que j'envoie
+une
+lettre &agrave; Londres, de mani&egrave;re &agrave; ce que qu'elle soit
+remise demain, d&egrave;s le
+matin. Autrement je serais oblig&eacute; de continuer ma route,
+&agrave; tout hasard.&raquo;</p>
+<p>L'h&ocirc;te fit une grimace de plaisir. Rien n'&eacute;tait plus
+facile que
+d'envoyer une lettre empaquet&eacute;e dans une feuille de papier gris,
+soit
+par la malle, soit par la voiture de nuit de Birmingham. Si le
+gentleman
+tenait particuli&egrave;rement &agrave; ce que qu'elle f&ucirc;t remise
+de suite, il pouvait
+&eacute;crire sur l'enveloppe <i>tr&egrave;s-press&eacute;e</i>,
+moyennant quoi il serait certain
+qu'elle serait port&eacute;e imm&eacute;diatement, ou bien <i>une
+demi-couronne au
+porteur si ce paquet est remis de suite</i>, ce qui serait encore plus
+s&ucirc;r.</p>
+<p>&laquo;Tr&egrave;s-bien! dit M. Pickwick. Alors nous allons rester
+ici.</p>
+<p>&#8212;John, cria l'aubergiste; des lumi&egrave;res dans le <i>soleil</i>;
+faites vite du
+feu, les gentlemen sont mouill&eacute;s. Par ici, messieurs. Ne vous
+tourmentez
+pas du postillon, monsieur, je vous l'enverrai quand vous le sonnerez.
+Maintenant, John, les chandelles.&raquo;</p>
+<p>Les chandelles furent apport&eacute;es, le feu fut attis&eacute; et
+une nouvelle b&ucirc;che
+y fut jet&eacute;e. En dix minutes de temps un gar&ccedil;on mettait la
+nappe pour le
+d&icirc;ner, les rideaux &eacute;taient tir&eacute;s, le feu flambait,
+et, comme il arrive
+toujours dans une auberge anglaise un peu d&eacute;cente, on aurait
+cru, &agrave; voir
+l'arrangement de toutes choses, que les voyageurs &eacute;taient
+attendus
+depuis huit jours au moins.</p>
+<p>M. Pickwick s'assit &agrave; une petite table et &eacute;crivit
+rapidement, pour M.
+Winkle, un billet dans lequel il l'informait simplement qu'il
+&eacute;tait
+arr&ecirc;t&eacute; par le mauvais temps, mais qu'il arriverait
+certainement &agrave;
+Londres, le jour suivant; remettant d'ailleurs, &agrave; cette
+&eacute;poque, le
+d&eacute;tail de ses op&eacute;rations. Ce billet, arrang&eacute; de
+mani&egrave;re &agrave; avoir l'air
+d'un paquet, fut imm&eacute;diatement port&eacute; &agrave;
+l'aubergiste, par Sam.</p>
+<p>Apr&egrave;s s'&ecirc;tre s&eacute;ch&eacute; au feu de la cuisine,
+Sam revenait pour &ocirc;ter les
+bottes de son ma&icirc;tre, quand, en regardant par une porte
+entr'ouverte, il
+aper&ccedil;ut un grand homme, dont les cheveux &eacute;taient roux.
+Devant lui, sur
+une table, &eacute;tait &eacute;tal&eacute; un paquet de journaux, et
+il lisait l'article
+politique de l'un d'eux, avec un air de sarcasme continuel, qui donnait
+&agrave; ses narines et &agrave; tous ses traits une expression de
+m&eacute;pris superbe et
+majestueux.</p>
+<p>&laquo;H&eacute;! dit Sam, il me semble que je connais cette
+boule-l&agrave;, et le lorgnon
+d'or, et la tuile &agrave; grands rebords. J'ai vu tout cela &agrave;
+Eatanswill, ou
+bien je suis un cr&eacute;tin!&raquo;</p>
+<p>&Agrave; l'instant m&ecirc;me, afin d'attirer l'attention du
+gentleman, Sam fut saisi
+d'une toux fort incommode. Celui-ci tressaillit, en entendant du bruit,
+leva sa t&ecirc;te et son lorgnon, et laissa apercevoir les traits
+profonds et
+pensifs de M. Pott, l'&eacute;diteur de <i>la Gazette d'Eatanswill</i>.</p>
+<p>&laquo;Pardon, monsieur, dit Sam en s'approchant avec un salut. Mon
+ma&icirc;tre est
+ici, monsieur Pott.</p>
+<p>&#8212;Chut! chut! cria Pott, en entra&icirc;nant Sam, dans la chambre et
+en
+fermant la porte, avec une expression de physionomie pleine de
+myst&egrave;re
+et d'appr&eacute;hension.</p>
+<p>&#8212;Qu'est-ce qu'il y a? monsieur, dit Sam en regardant avec
+&eacute;tonnement
+autour de lui.</p>
+<p>&#8212;Gardez-vous bien de murmurer mon nom. Nous sommes dans un pays
+jaune:
+si la population irritable savait que je suis ici, elle me
+d&eacute;chirerait
+en lambeaux.</p>
+<p>&#8212;En v&eacute;rit&eacute;, monsieur?</p>
+<p>&#8212;Oui; je serais la victime de leur furie. Mais maintenant jeune
+homme,
+qu'est-ce que vous disiez de votre ma&icirc;tre?</p>
+<p>&#8212;Qu'il passe la nuit dans cette auberge, avec un couple d'amis.</p>
+<p>&#8212;M. Winkle en est-il? demanda M. Pott en fron&ccedil;ant
+l&eacute;g&egrave;rement le
+sourcil.</p>
+<p>&#8212;Non, monsieur, il reste chez lui maintenant. Il est mari&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Mari&eacute;! s'&eacute;cria Pott avec une v&eacute;h&eacute;mence
+effrayante. Il s'arr&ecirc;ta, sourit
+d'un air sombre, et ajouta &agrave; voix basse et d'un ton vindicatif:
+C'est
+bien fait, il n'a que ce qu'il m&eacute;rite.&raquo;</p>
+<p>Ayant ainsi exhal&eacute;, avec un sauvage triomphe, sa mortelle
+malice envers
+un ennemi abattu, M. Pott demanda si les amis de M. Pickwick
+&eacute;taient
+bleus, et l'intelligent valet, qui en savait &agrave; peu pr&egrave;s
+autant que
+l'&eacute;diteur lui-m&ecirc;me, ayant fait une r&eacute;ponse
+tr&egrave;s-satisfaisante, M. Pott
+consentit &agrave; l'accompagner dans la chambre de M. Pickwick. Il y
+fut re&ccedil;u
+avec beaucoup de cordialit&eacute;, et l'on convint de d&icirc;ner en
+commun.</p>
+<p>Lorsque M. Pott eut pris son si&eacute;ge pr&egrave;s du feu, et
+lorsque nos trois
+voyageurs eurent &ocirc;t&eacute; leurs bottes mouill&eacute;es et mis
+des pantoufles:
+&laquo;Comment vont les affaires &agrave; Eatanswill? demanda M.
+Pickwick.
+<i>L'Ind&eacute;pendant</i> existe-t-il toujours?</p>
+<p>&#8212;<i>L'Ind&eacute;pendant</i>, monsieur, r&eacute;pliqua Pott,
+tra&icirc;ne encore sa mis&eacute;rable
+et languissante carri&egrave;re, abhorr&eacute; et
+m&eacute;pris&eacute; par le petit nombre de ceux
+qui connaissent sa honteuse et m&eacute;prisable existence;
+suffoqu&eacute; lui-m&ecirc;me
+par les ordures qu'il r&eacute;pand en si grande profusion, assourdi et
+aveugl&eacute;
+par les exhalaisons de sa propre fange, l'obsc&egrave;ne journal, sans
+avoir la
+conscience de son &eacute;tat d&eacute;grad&eacute;, s'enfonce
+rapidement sous la vase
+trompeuse qui semble lui offrir un point d'appui solide aupr&egrave;s
+des
+classes les plus basses de la soci&eacute;t&eacute;, mais qui,
+s'&eacute;levant par degr&eacute;
+au-dessus de sa t&ecirc;te d&eacute;test&eacute;e, l'engloutira
+bient&ocirc;t pour toujours.&raquo;</p>
+<p>Ayant d&eacute;bit&eacute; avec v&eacute;h&eacute;mence ce
+manifeste, tir&eacute; de son dernier article
+politique, l'&eacute;diteur s'arr&ecirc;ta pour prendre haleine, puis
+regardant
+majestueusement Bob: &laquo;Vous &ecirc;tes jeune, monsieur,&raquo; lui
+dit-il.</p>
+<p>M. Sawyer inclina la t&ecirc;te.</p>
+<p>&laquo;Et vous aussi, monsieur,&raquo; ajouta Pott en s'adressant
+&agrave; M. Ben Allen.</p>
+<p>Celui-ci reconnut l'agr&eacute;able imputation.</p>
+<p>&#8212;Et vous &ecirc;tes tous les deux profond&eacute;ment imbus de ces
+principes bleus,
+que j'ai promis aux peuples de ce royaume de d&eacute;fendre et de
+maintenir
+tant que je vivrai?</p>
+<p>&#8212;H&eacute;! h&eacute;! quant &agrave; cela, je n'en sais trop rien,
+r&eacute;pliqua Bob, je
+suis....</p>
+<p>&#8212;Pas un jaune, n'est-ce pas? monsieur Pickwick, interrompit
+l'&eacute;diteur
+en reculant sa chaise. Votre ami n'est pas un jaune, monsieur.</p>
+<p>&#8212;Non, non, r&eacute;pliqua Bob. Je suis une esp&egrave;ce de tartan
+&eacute;cossais, &agrave;
+pr&eacute;sent; un compos&eacute; de toutes les couleurs.</p>
+<p>&#8212;Un vacillateur, dit Pott d'une voix solennelle; un vacillateur! Ah!
+monsieur, si vous pouviez lire une s&eacute;rie de huit articles, qui
+ont paru
+dans <i>la Gazette d'Eatanswill</i>, j'ose dire que vous ne seriez pas
+longtemps sans asseoir vos opinions sur une base ferme et solide.</p>
+<p>&#8212;Et moi, j'ose dire que je deviendrais tout bleu, avant d'&ecirc;tre
+arriv&eacute; &agrave;
+la fin,&raquo; r&eacute;torqua Bob.</p>
+<p>M. Pott le regarda d'un air soup&ccedil;onneux, pendant quelques
+minutes, puis
+se tournant vers M. Pickwick: &laquo;Vous avez lu, sans doute, les
+articles
+litt&eacute;raires qui ont paru par intervalles, depuis trois mois,
+dans <i>la
+Gazette d'Eatanswill</i>, et qui ont excit&eacute; une attention si
+g&eacute;n&eacute;rale
+et.... et je puis le dire, une admiration si universelle.</p>
+<p>&#8212;Eh! mais, r&eacute;pliqua M. Pickwick, l&eacute;g&egrave;rement
+embarrass&eacute; par cette
+question, le fait est que j'ai &eacute;t&eacute; tellement
+occup&eacute;, d'une autre
+mani&egrave;re, que je n'ai r&eacute;ellement pas eu la
+possibilit&eacute; de les parcourir.</p>
+<p>&#8212;Il faut les lire, monsieur, dit l'&eacute;diteur d'un air
+s&eacute;v&egrave;re.</p>
+<p>&#8212;Oui, certainement.</p>
+<p>&#8212;Ils ont paru sous la forme d'une critique
+tr&egrave;s-d&eacute;taill&eacute;e d'un ouvrage
+sur la m&eacute;taphysique chinoise.</p>
+<p>&#8212;Ah! tr&egrave;s-bien.... Ces articles sont de vous? j'esp&egrave;re.</p>
+<p>&#8212;Ils sont de mon critique, monsieur, r&eacute;pliqua Pott avec
+grande dignit&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Un sujet bien abstrait, &agrave; ce qu'il semble?</p>
+<p>&#8212;Tout &agrave; fait, r&eacute;pondit Pott, avec l'air profond d'un
+sage. Il a fait,
+sous ma direction, des &eacute;tudes pr&eacute;paratoires.
+D'apr&egrave;s mon avis, il s'est
+aid&eacute;, pour cela, de l'<i>Encyclop&eacute;die britannique</i>.</p>
+<p>&#8212;En v&eacute;rit&eacute;? Je ne savais pas que cet excellent ouvrage
+cont&icirc;nt quelque
+chose sur la m&eacute;taphysique chinoise.</p>
+<p>&#8212;Monsieur, continua Pott, en posant sa main sur le genou de M.
+Pickwick et en regardant autour de lui avec un sourire de
+sup&eacute;riorit&eacute;
+intellectuelle, il a lu, pour la m&eacute;taphysique, &agrave; la
+lettre M; et pour la
+Chine, &agrave; la lettre C; et il a amalgam&eacute; les fruits de
+cette double
+lecture, monsieur!&raquo;</p>
+<p>Les traits de M. Pott rayonn&egrave;rent de tant de grandeur
+additionnelle, au
+souvenir de la puissance de g&eacute;nie et des tr&eacute;sors de
+science d&eacute;ploy&eacute;s
+dans le docte travail en question, qu'il s'&eacute;coula quelques
+minutes avant
+que M. Pickwick e&ucirc;t la hardiesse de recommencer la conversation.
+Pourtant la contenance de l'&eacute;diteur &eacute;tant retomb&eacute;e
+graduellement dans
+son expression ordinaire de supr&eacute;matie morale, notre philosophe
+se
+hasarda &agrave; lui dire: &laquo;Me sera-t-il permis de
+demander quel
+grand objet
+vous a amen&eacute; si loin de votre maison?</p>
+<p>&#8212;L'objet qui me guide et qui m'anime toujours, dans mes gigantesques
+travaux, r&eacute;pliqua Pott avec un sourire; le bien de mon pays.</p>
+<p>&#8212;Je supposais, effectivement, que c'&eacute;tait quelque mission
+politique.</p>
+<p>&#8212;Oui, monsieur, vous aviez raison, r&eacute;pondit Pott. Puis, se
+courbant
+vers M. Pickwick, il lui murmura &agrave; l'oreille d'une voix creuse
+et lente:
+Il doit y avoir demain soir un bal jaune &agrave; Birmingham.</p>
+<p>&#8212;En v&eacute;rit&eacute;! s'&eacute;cria M. Pickwick.</p>
+<p>&#8212;Oui, monsieur; et un souper jaune!</p>
+<p>&#8212;Est-il possible?&raquo;</p>
+<p>Pott affirma le fait par un signe majestueux.</p>
+<p>Quoique M. Pickwick fit semblant d'&ecirc;tre atterr&eacute; par
+cette communication,
+il &eacute;tait si peu vers&eacute; dans la politique locale, qu'il ne
+pouvait pas
+comprendre suffisamment l'importance de l'affreuse conspiration dont il
+&eacute;tait question. M. Pott s'en aper&ccedil;ut, et tirant le
+dernier num&eacute;ro de <i>la
+Gazette d'Eatanswill</i>, lui lut avec solemnit&eacute; le paragraphe
+suivant:</p>
+<p style="font-weight: bold; text-align: center;">R&Eacute;UNION
+CLANDESTINE DES JAUNES.</p>
+<p>&laquo;Un reptile contemporain a r&eacute;cemment vomi son noir
+venin dans le vain
+espoir de souiller la pure renomm&eacute;e de notre illustre
+repr&eacute;sentant,
+l'honorable Samuel Slumkey; ce Slumkey dont nous avons pr&eacute;dit,
+longtemps
+avant qu'il e&ucirc;t atteint sa position actuelle, si noble et si
+ch&eacute;rie,
+qu'il serait un jour l'honneur et le triomphe de sa patrie, et le hardi
+d&eacute;fenseur de nos droits. Un reptile contemporain, disons-nous, a
+fait
+d'ignobles plaisanteries au sujet d'un panier &agrave; charbon, en
+plaqu&eacute;,
+superbement cisel&eacute;, offert &agrave; cet admirable citoyen par
+ses mandataires
+enchant&eacute;s. Ce mis&eacute;rable et obscur &eacute;crivain insinue
+que l'honorable
+Samuel Slumkey a, lui-m&ecirc;me, contribu&eacute;, par le moyen d'un
+ami intime de
+son sommelier, pour plus des trois quarts de la somme totale de la
+souscription. Eh! quoi? cette cr&eacute;ature rampante ne voit-elle pas
+que, si
+ce fait &eacute;tait vrai, il ne servirait qu'&agrave; placer
+l'honorable M. Slumkey
+dans une aur&eacute;ole encore plus brillante, s'il est possible. Sa
+cervelle
+obtuse ne comprend-elle pas que cet aimable et touchant d&eacute;sir
+d'exaucer
+les v&#339;ux des &eacute;lecteurs doit le rendre cher &agrave; jamais
+&agrave; ceux de ses
+compatriotes qui ne sont pas pires que des pourceaux, ou, en d'autres
+termes, qui ne sont pas tomb&eacute;s aussi bas que notre contemporain?
+Mais
+telles sont les mis&eacute;rables &eacute;quivoques des jaunes
+j&eacute;suitiques. Et ce ne
+sont pas l&agrave; leurs seuls artifices! La trahison couve sous la
+cendre.
+Nous d&eacute;clarons hardiment, maintenant que nous sommes
+provoqu&eacute; &agrave; tout
+dire, et nous nous pla&ccedil;ons en cons&eacute;quence sous la
+sauvegarde de notre
+pays et de ses constables, nous d&eacute;clarons hardiment qu'on fait,
+en ce
+moment m&ecirc;me, des pr&eacute;paratifs pour un bal <i>jaune</i>,
+qui sera donn&eacute; dans
+une ville <i>jaune</i>, au centre m&ecirc;me d'une population <i>jaune</i>,
+qui sera
+dirig&eacute; par un ma&icirc;tre des c&eacute;r&eacute;monies <i>jaune</i>,
+o&ugrave; assisteront quatre
+membres du parlement <i>ultra-jaunes</i>, et o&ugrave; l'on ne sera
+admis qu'avec
+des billets <i>jaunes</i>! Notre infernal contemporain frissonne-t-il?
+Qu'il
+se torde vainement dans son impuissante malice, en lisant ces mots:
+<i>Nous serons l&agrave;</i>.&raquo;</p>
+<p>Apr&egrave;s avoir d&eacute;bit&eacute; cette tirade, le
+journaliste, tout &agrave; fait &eacute;puis&eacute;,
+referma la gazette, en disant: &laquo;Voil&agrave; monsieur,
+voil&agrave; l'&eacute;tat de la
+question.&raquo;</p>
+<p>L'aubergiste et le gar&ccedil;on entrant en ce moment avec le
+d&icirc;ner, M. Pott
+posa son doigt sur ses l&egrave;vres, pour indiquer qu'il comptait sur
+la
+discr&eacute;tion de M. Pickwick, et qu'il le regardait comme
+ma&icirc;tre de sa vie.
+M. Bob Sawyer et Benjamin Allen, qui s'&eacute;taient
+irr&eacute;v&eacute;remment endormis
+pendant la lecture de la Gazette, furent r&eacute;veill&eacute;s par la
+prononciation
+&agrave; voix basse de ce mot cabalistique: <i>d&icirc;ner</i>, et se
+mirent &agrave; table, avec
+bon app&eacute;tit.</p>
+<p>Pendant le repas et la s&eacute;ance qui lui succ&eacute;da, M.
+Pott, descendant pour
+quelques instants &agrave; des sujets domestiques, informa M. Pickwick
+que
+l'air d'Eatanswill ne convenant pas &agrave; son &eacute;pouse, elle
+&eacute;tait all&eacute;e
+visiter diff&eacute;rents &eacute;tablissements fashionables d'eaux
+thermales, afin de
+recouvrer sa bonne humeur, et sa sant&eacute; accoutum&eacute;e.
+C'&eacute;tait l&agrave; une
+mani&egrave;re d&eacute;licate de voiler le fait, que Mme Pott,
+ex&eacute;cutant sa menace de
+s&eacute;paration souvent r&eacute;p&eacute;t&eacute;e, et en vertu
+d'un arrangement arrach&eacute; &agrave; M.
+Pott par son fr&egrave;re le lieutenant, s'&eacute;tait retir&eacute;e
+pour vivre, avec son
+fid&egrave;le garde du corps, de la moiti&eacute; des profits annuels
+provenant de la
+vente de la gazette d'Eatanswill.</p>
+<p>Tandis que l'illustre journaliste, quels que fussent les
+diff&eacute;rents
+sujets qu'il trait&acirc;t, embellissait la conversation par des
+passages
+extraits de ses propres &eacute;lucubrations, un majestueux
+&eacute;tranger, mettant
+la t&ecirc;te &agrave; la porti&egrave;re d'une diligence qui se
+rendait &agrave; Birmingham, et
+qui s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute;e devant l'auberge pour y laisser
+quelques paquets,
+demanda s'il pouvait trouver dans l'h&ocirc;tel un bon lit.</p>
+<p>&laquo;Certainement, monsieur, r&eacute;pliqua l'h&ocirc;te.</p>
+<p>&#8212;En &ecirc;tes-vous s&ucirc;r? puis-je y compter? reprit
+l'&eacute;tranger, dont les
+regards et les mani&egrave;res avaient quelque chose de
+soup&ccedil;onneux.</p>
+<p>&#8212;Sans aucun doute, monsieur.</p>
+<p>&#8212;Bien. Cocher, je reste ici. Conducteur, mon sac de nuit.&raquo;</p>
+<p>Puis ayant dit bonsoir aux autres passagers, d'un air d'assez
+mauvaise
+humeur, l'&eacute;tranger descendit. C'&eacute;tait un petit gentleman,
+dont les
+cheveux noirs et roides &eacute;taient taill&eacute;s en
+h&eacute;risson, ou si l'on aime
+mieux en brosse, et se tenaient tout droits sur sa t&ecirc;te. Son
+aspect
+&eacute;tait pompeux et mena&ccedil;ant; ses mani&egrave;res
+p&eacute;remptoires, ses yeux per&ccedil;ants
+et inquiets; toute sa tournure, enfin, annon&ccedil;ait le sentiment
+d'une
+grande confiance en soi-m&ecirc;me, et la conscience d'une
+incommensurable
+sup&eacute;riorit&eacute; sur tout le reste du monde.</p>
+<p>Ce gentleman fut introduit dans la chambre, originairement
+assign&eacute;e au
+patriote M. Pott, et le gar&ccedil;on remarqua, avec un muet
+&eacute;tonnement, que la
+chandelle &eacute;tait &agrave; peine allum&eacute;e quand
+l'&eacute;tranger, plongeant la main dans
+son chapeau, en tira un journal, et commen&ccedil;a &agrave; le lire
+avec la morne
+expression d'indignation et de m&eacute;pris, qui avait jailli une
+heure
+auparavant du regard majestueux de M. Pott. Il se rappela aussi que
+l'indignation de M. Pott avait &eacute;t&eacute; allum&eacute;e par un
+journal nomm&eacute;
+l'<i>Ind&eacute;pendant d'Eatanswill</i>, tandis que le profond
+m&eacute;pris du nouveau
+gentleman &eacute;tait excit&eacute; par une feuille intitul&eacute;e: <i>La
+gazette
+d'Eatanswill</i>.</p>
+<p>&laquo;Envoyez-moi le ma&icirc;tre de l'h&ocirc;tel, dit
+l'&eacute;tranger.</p>
+<p>&#8212;Oui, monsieur.&raquo;</p>
+<p>L'h&ocirc;te arriva bient&ocirc;t apr&egrave;s.</p>
+<p>&laquo;&Ecirc;tes-vous le ma&icirc;tre de l'h&ocirc;tel? demanda
+l'&eacute;tranger.</p>
+<p>&#8212;Oui, monsieur.</p>
+<p>&#8212;Me connaissez-vous?</p>
+<p>&#8212;Je n'ai pas ce plaisir-l&agrave;, monsieur.</p>
+<p>&#8212;Mon nom est <i>Slurk</i>.&raquo;</p>
+<p>L'h&ocirc;te inclina l&eacute;g&egrave;rement la t&ecirc;te.</p>
+<p>&laquo;Slurk, monsieur! r&eacute;p&eacute;ta le gentleman d'un air
+hautain. Me
+connaissez-vous, maintenant, aubergiste?&raquo;</p>
+<p>L'h&ocirc;te se gratta la t&ecirc;te, regarda le plafond, puis
+l'&eacute;tranger, et sourit
+faiblement.</p>
+<p>&laquo;Me connaissez-vous?&raquo;</p>
+<p>L'h&ocirc;te parut faire un grand effort, et r&eacute;pondit
+&agrave; la fin:</p>
+<p>&laquo;Non monsieur, je ne vous connais pas.</p>
+<p>&#8212;Grand Dieu! s'&eacute;cria l'&eacute;tranger en frappant la table
+de son poing;
+voil&agrave; donc ce que c'est que la popularit&eacute;!&raquo;</p>
+<p>L'h&ocirc;te recula d'un pas ou deux vers la porte, et
+l'&eacute;tranger poursuivit,
+en le suivant des yeux:</p>
+<p>&laquo;Voil&agrave; donc la reconnaissance que l'on accorde &agrave;
+des ann&eacute;es d'&eacute;tude et
+de travail, sacrifi&eacute;es en faveur des masses! Je descends de
+voiture,
+mouill&eacute;, fatigu&eacute;, et les habitants ne s'empressent point
+pour f&eacute;liciter
+leur champion; leurs cloches sont silencieuses; mon nom m&ecirc;me ne
+r&eacute;veille
+aucune gratitude dans leur esprit plein de torpeur. N'est-ce pas assez,
+continua M. Slurk en se promenant avec agitation, n'est-ce pas assez
+pour faire bouillonner l'encre d'un homme dans sa plume, et pour le
+d&eacute;cider &agrave; abandonner leur cause &agrave; jamais!</p>
+<p>&#8212;Monsieur demande un grog &agrave; l'eau-de-vie? dit l'h&ocirc;te en
+hasardant une
+insinuation.</p>
+<p>&#8212;Au rhum! r&eacute;pondit Slurk en se tournant vers lui d'un air
+farouche.
+Avez-vous du feu quelque part?</p>
+<p>&#8212;Nous pouvons en allumer sur-le-champ, monsieur.</p>
+<p>&#8212;Oui! et qu'il donne de la chaleur &agrave; l'instant de me coucher.
+Y a-t-il
+quelqu'un dans la cuisine?</p>
+<p>&#8212;Pas une &acirc;me, monsieur. Il y a un feu superbe; tout le monde
+s'est
+retir&eacute; et la porte est ferm&eacute;e pour la nuit.</p>
+<p>&#8212;C'est bien! je boirai mon grog pr&egrave;s du feu de la
+cuisine.&raquo;</p>
+<p>Et l&agrave;-dessus, reprenant majestueusement son chapeau et son
+journal,
+l'&eacute;tranger marcha d'un pas solennel derri&egrave;re
+l'h&ocirc;te. Arriv&eacute; dans la
+cuisine, il se jeta sur un si&eacute;ge, au coin du feu, reprit sa
+physionomie
+m&eacute;prisante, et commen&ccedil;a &agrave; lire et &agrave; boire,
+avec une dignit&eacute; silencieuse.</p>
+<p>Or, un d&eacute;mon de discorde, volant en ce moment au-dessus de la
+t&ecirc;te du
+Sarrazin, et jetant les yeux en bas, par pure curiosit&eacute;,
+aper&ccedil;ut Slurk,
+confortablement &eacute;tabli au coin du feu de la cuisine et, dans une
+autre
+chambre, Pott, l&eacute;g&egrave;rement exalt&eacute; par le vin.
+Aussit&ocirc;t le malicieux
+d&eacute;mon, s'abattant dans ladite chambre avec une inconcevable
+rapidit&eacute;, et
+s'introduisant du m&ecirc;me temps dans la t&ecirc;te de Bob Sawyer,
+lui souffla le
+discours suivant.</p>
+<p>&laquo;Dites donc, nous avons laiss&eacute; &eacute;teindre le feu;
+cette pluie a joliment
+refroidi l'air.</p>
+<p>&#8212;C'est vrai, r&eacute;pondit M. Pickwick en frissonnant.</p>
+<p>&#8212;&Ccedil;a ne serait pas une mauvaise id&eacute;e de fumer un cigare
+au feu de la
+cuisine, hein! qu'en dites-vous? reprit Bob, toujours excit&eacute; par
+le
+d&eacute;mon susdit.</p>
+<p>&#8212;Je crois que cela serait tout &agrave; fait confortable,
+r&eacute;pliqua M.
+Pickwick; qu'en pensez-vous, monsieur Pott?&raquo;</p>
+<p>M. Pott donna facilement son assentiment &agrave; la mesure
+propos&eacute;e, et les
+quatre voyageurs se rendirent imm&eacute;diatement &agrave; la cuisine,
+chacun d'eux
+tenant son verre &agrave; la main, et Sam Weller marchant &agrave; la
+t&ecirc;te de la
+procession, afin de montrer le chemin.</p>
+<p>L'&eacute;tranger lisait encore. Il leva les yeux et tressaillit. M.
+Pott
+recula d'un pas.</p>
+<p>&laquo;Qu'est-ce qu'il y a? chuchota M. Pickwick.</p>
+<p>&#8212;Ce reptile! r&eacute;pliqua Pott.</p>
+<p>&#8212;Quel reptile? s'&eacute;cria M. Pickwick en regardant autour de
+lui, de peur
+de marcher sur une limace gigantesque ou sur une araign&eacute;e
+hydropique.</p>
+<p>&#8212;Ce reptile! murmura Pott en prenant M. Pickwick par le bras, et lui
+montrant l'&eacute;tranger; ce reptile, Slurk, de <i>l'Ind&eacute;pendant</i>.</p>
+<p>&#8212;Nous ferions peut-&ecirc;tre mieux de nous retirer? demanda M.
+Pickwick.</p>
+<p>&#8212;Jamais, monsieur, jamais!&raquo; r&eacute;pliqua Pott; et prenant
+position &agrave;
+l'autre coin de la chemin&eacute;e, il choisit un journal dans son
+paquet et
+commen&ccedil;a &agrave; lire en face de son ennemi.</p>
+<p>M. Pott naturellement lisait l'<i>Ind&eacute;pendant</i>, et M.
+Slurk lisait <i>la
+Gazette</i>, et chaque gentleman exprimait son m&eacute;pris pour les
+compositions
+de l'autre par des ricanements amers et par des reniflements
+sarcastiques. Ensuite ils pass&egrave;rent &agrave; des manifestations
+plus ouvertes,
+telles que: Absurde! mis&eacute;rable! atrocit&eacute;! blague!
+coquinerie! boue!
+fange! ordure! et autres remarques critiques d'une nature semblable.</p>
+<p>MM. Bob Sawyer et Ben Allen avaient tous les deux observ&eacute; ces
+sympt&ocirc;mes
+de rivalit&eacute; avec un plaisir intime, qui ajoutait beaucoup de
+go&ucirc;t au
+cigare, dont ils tiraient de vigoureuses bouff&eacute;es. Lorsque le
+feu
+roulant d'observations commen&ccedil;a &agrave; s'apaiser, le malicieux
+Bob,
+s'adressant &agrave; Slurk avec une grande politesse, lui dit:
+&laquo;Voudriez-vous
+me permettre de jeter les yeux sur ce journal, quand vous l'aurez fini,
+monsieur?</p>
+<p>&#8212;Vous trouverez peu de chose qui m&eacute;rite d'&ecirc;tre lu dans
+ces m&eacute;prisables
+gasconnades, r&eacute;pondit Slurk en lan&ccedil;ant &agrave; son rival
+un regard satanique.</p>
+<p>&#8212;Je vais vous donner celui-ci sur-le-champ, dit Pott en levant sa
+figure, p&acirc;le de rage, et avec une voix que la m&ecirc;me cause
+rendait
+tremblante: vous serez amus&eacute; par l'ignorance de cet
+&eacute;crivassier.&raquo;</p>
+<p>Une terrible emphase fut mise sur ces mots: <i>m&eacute;prisables</i>
+et
+<i>&eacute;crivassier</i>, et le visage des deux &eacute;diteurs
+commen&ccedil;a &agrave; prendre une
+expression provocatrice.</p>
+<p>&laquo;La galimatias et l'infamie de ce mis&eacute;rable sont par
+trop d&eacute;go&ucirc;tants,&raquo;
+poursuivit Pott en affectant de s'adresser &agrave; M. Bob Sawyer, tout
+en
+jetant un regard mena&ccedil;ant &agrave; M. Slurk.</p>
+<p>M. Slurk se mit &agrave; rire de tout son c&#339;ur, et, repliant le
+papier de
+mani&egrave;re &agrave; passer &agrave; la lecture d'une nouvelle
+colonne, d&eacute;clara que,
+malgr&eacute; tout, il ne pouvait s'emp&ecirc;cher de rire des
+absurdit&eacute;s de cet
+imb&eacute;cile.</p>
+<p>&laquo;Quelle ignorance crasse! s'&eacute;cria Pott en passant du
+rouge au cramoisi.</p>
+<p>&#8212;Avez-vous jamais lu les sottises de cet homme? demanda Slurk
+&agrave; Bob
+Sawyer.</p>
+<p>&#8212;Jamais. C'est donc bien mauvais?</p>
+<p>&#8212;D&eacute;testable!</p>
+<p>&#8212;R&eacute;ellement! s'&eacute;cria Pott, feignant d'&ecirc;tre
+absorb&eacute; dans sa lecture;
+ceci est par trop inf&acirc;me!&raquo;</p>
+<p>Slurk tendit son journal &agrave; Bob Sawyer en lui disant:
+&laquo;Si vous avez le
+courage de parcourir cet amas de m&eacute;chancet&eacute;s, de
+bassesses, de
+fausset&eacute;s, de parjures, de trahisons, d'hypocrisies, vous aurez
+peut-&ecirc;tre quelque plaisir &agrave; rire du style peu grammatical
+de ce cuistre
+ignorant.</p>
+<p>&#8212;Qu'est-ce que vous dites, monsieur? s'&eacute;cria Pott en relevant
+sa t&ecirc;te,
+toute tremblante de fureur.</p>
+<p>&#8212;Cela ne vous regarde pas, monsieur.</p>
+<p>&#8212;Ne disiez-vous pas, style peu grammatical, cuistre ignorant,
+monsieur?</p>
+<p>&#8212;Oui, monsieur, r&eacute;pliqua Slurk; je dirai m&ecirc;me <i>style
+de haut
+emb&ecirc;tement</i>, si cela peut vous faire plaisir.&raquo;</p>
+<p>M. Pott ne r&eacute;pliqua rien, mais ayant soigneusement
+repli&eacute; son
+ind&eacute;pendant, il le jeta par terre, l'&eacute;crasa sous sa
+botte, cracha
+dessus, en grande c&eacute;r&eacute;monie, et le lan&ccedil;a dans le
+feu.</p>
+<p>&laquo;Voil&agrave;, dit-il en reculant sa chaise, voil&agrave;
+comme je traiterais le
+serpent qui a vomi ce venin, si je n'&eacute;tais pas retenu,
+heureusement pour
+lui, par les lois de ma patrie. Oui, sans cette consid&eacute;ration,
+je le
+traiterais de m&ecirc;me.</p>
+<p>&#8212;Traitez-le donc de m&ecirc;me, monsieur! cria Slurk en se levant.
+Il n'en
+appellera jamais aux lois dans un cas semblable. Traitez-le donc de
+m&ecirc;me, monsieur!</p>
+<p>&#8212;&Eacute;coutez, &eacute;coutez! dit Bob Sawyer.</p>
+<p>&#8212;Rien ne saurait &ecirc;tre plus loyal, fit observer Ben Allen.</p>
+<p>&#8212;Traitez-le donc de m&ecirc;me, monsieur, r&eacute;p&eacute;ta Slurk
+d'un ton &eacute;lev&eacute;.&raquo;</p>
+<p>M. Pott lui darda un regard de m&eacute;pris qui aurait glac&eacute;
+une fournaise.</p>
+<p>&laquo;Traitez-le donc de m&ecirc;me! continua l'autre, d'une voix
+encore plus
+stridente.</p>
+<p>&#8212;Je ne le veux pas, monsieur, r&eacute;pondit Pott.</p>
+<p>&#8212;Oh! vous ne le voulez pas? Vraiment vous ne le voulez pas? reprit
+Slurk d'un air provoquant. Vous entendez cela, messieurs, il ne le veut
+pas! Ce n'est pas qu'il ait peur, au moins; oh! non, il ne le veut pas,
+ah! ah! ah!</p>
+<p>&#8212;Monsieur, r&eacute;torqua Pott &eacute;mu par ce sarcasme; je vous
+regarde comme une
+vip&egrave;re. Je vous consid&egrave;re comme un homme qui s'est mis en
+dehors de la
+soci&eacute;t&eacute;, par sa conduite impudente,
+d&eacute;go&ucirc;tante, abominable. Vous n'&ecirc;tes
+plus pour moi, personnellement ou politiquement, qu'une vip&egrave;re,
+une pure
+et simple vip&egrave;re!&raquo;</p>
+<p>L'Ind&eacute;pendant indign&eacute; n'attendit pas la fin de cette
+d&eacute;claration, mais
+saisissant son sac de nuit, qui &eacute;tait raisonnablement garni de
+biens
+meubles, il le fit tourner en l'air pendant que Pott
+s'&eacute;loignait, et le
+laissant retomber avec un grand fracas, sur la t&ecirc;te du gazetier,
+l'&eacute;tendit tout de son long sur le carreau.</p>
+<p>&laquo;Messieurs! s'&eacute;cria M. Pickwick, pendant que Pott se
+relevait et
+saisissait la pelle; messieurs, r&eacute;fl&eacute;chissez, au nom du
+ciel! Du
+secours! Sam! ici. Je vous en supplie, messieurs... Aidez-moi donc
+&agrave; les
+s&eacute;parer!&raquo;</p>
+<p>Tout en pronon&ccedil;ant ces exclamations incoh&eacute;rentes, M.
+Pickwick s'&eacute;tait
+pr&eacute;cipit&eacute; entre les deux combattants, juste &agrave;
+temps pour recevoir, sur
+ses &eacute;paules, le sac de nuit d'un c&ocirc;t&eacute; et la pelle
+de l'autre. Soit que
+les organes de l'opinion publique d'Eatanswill fussent aveugl&eacute;s
+par leur
+animosit&eacute;, soit qu'&eacute;tant tous deux de subtils
+raisonneurs, ils eussent
+vu l'avantage d'avoir entre eux un tiers parti pour recevoir les coups,
+il est certain qu'ils ne firent pas la plus l&eacute;g&egrave;re
+attention au
+philosophe, mais que, se d&eacute;fiant mutuellement avec audace, ils
+continu&egrave;rent &agrave; employer la pelle et le sac de nuit. M.
+Pickwick aurait
+sans doute cruellement souffert de son trop d'humanit&eacute;, si Sam,
+attir&eacute;
+par les cris de son ma&icirc;tre, n'&eacute;tait pas accouru en cet
+instant, et,
+saisissant un sac &agrave; farine, n'avait pas efficacement
+arr&ecirc;t&eacute; le conflit
+en l'enfon&ccedil;ant sur la t&ecirc;te et sur les &eacute;paules du
+puissant Pott, et en le
+serrant au-dessous des coudes.</p>
+<p>&laquo;&Ocirc;tez le sac de nuit &agrave; l'autre enrag&eacute;!
+cria-t-il en m&ecirc;me temps, &agrave; MM.
+Ben Allen et Bob Sawyer qui jusqu'alors s'&eacute;taient
+content&eacute;s de voltiger
+autour des combattants, une lancette &agrave; la main, pr&ecirc;ts
+&agrave; saigner le
+premier individu &eacute;tourdi. L&acirc;chez votre sac,
+mis&eacute;rable petite cr&eacute;ature,
+ou je vous &eacute;touffe l&agrave; dedans!&raquo;</p>
+<p>Intimid&eacute; par cette menace, et d'ailleurs tout &agrave; fait
+hors d'haleine,
+l'Ind&eacute;pendant consentit &agrave; se laisser d&eacute;sarmer. Sam
+&ocirc;ta alors l'&eacute;teignoir
+qu'il tenait sur Pott, et le laissa libre en lui disant: &laquo;Allez
+vous
+coucher tranquillement, ou bien je vous mettrai tous les deux dans le
+sac, je le fermerai, et je vous laisserai battre dedans &agrave; votre
+aise. Et
+quand vous seriez douze, je vous en ferais autant, pour vous apprendre
+&agrave;
+vous conduire de la sorte!</p>
+<p>&#8212;Vous, monsieur, continua-t-il en s'adressant &agrave; son
+ma&icirc;tre, ayez la
+bont&eacute; de venir par ici, s'il vous pla&icirc;t.&raquo;</p>
+<p>En parlant ainsi il prit M. Pickwick par le bras et l'emmena, tandis
+que
+les &eacute;diteurs rivaux &eacute;taient conduits vers leurs lits par
+l'aubergiste,
+sous l'inspection de MM. Ben Allen et Bob Sawyer. Chemin faisant, les
+deux combattants exhalaient encore leur courroux en menaces
+sanguinaires, et se donnaient de vagues et f&eacute;roces rendez-vous
+pour le
+lendemain. Toutefois, quand ils y eurent mieux pens&eacute;, ils
+trouv&egrave;rent que
+la presse &eacute;tait l'arme la plus redoutable: ils
+recommenc&egrave;rent donc sans
+d&eacute;lai leurs sanglantes hostilit&eacute;s, et tout Eatanswill fut
+effray&eacute; de
+leur valeur... sur le papier.</p>
+<p>Le jour suivant nos amis apprirent que les &eacute;diteurs
+&eacute;taient partis, d&egrave;s
+le matin, par des voitures diff&eacute;rentes, et comme le temps
+s'&eacute;tait
+&eacute;clairci, ils se mirent en route pour Londres.</p>
+<div class="footnotes">
+<p><br/>
+<span style="font-weight: bold;">NOTES:</span></p>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a
+ href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> <i>Yorick</i>.
+Voy. le voyage sentimental de Sterne. <i>(Note du
+traducteur.)<span style="font-weight: bold;"><br/>
+</span></i></p>
+<p><i><span style="font-weight: bold;"><br/>
+</span></i></p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;"/>
+<p><i><span style="font-weight: bold;"><br/>
+</span></i></p>
+</div>
+</div>
+<h2><a name="CHAPITRE_XXIII" id="CHAPITRE_XXIII">CHAPITRE XXIII.</a></h2>
+<h3>Annon&ccedil;ant un
+changement s&eacute;rieux dans la famille Weller, et la chute
+pr&eacute;matur&eacute;e de l'homme au nez rouge.</h3>
+<p>Croyant que la
+d&eacute;licatesse ne lui permettait point de pr&eacute;senter, sans
+pr&eacute;paration, MM. Bob Sawyer et Ben Allen au nouveau
+m&eacute;nage, et d&eacute;sirant
+m&eacute;nager, autant que possible, la sensibilit&eacute; d'Arabelle,
+M. Pickwick
+proposa &agrave; ses compagnons de descendre, pour le moment, quelque
+part et
+de le laisser aller seul, avec Sam, &agrave; l'h&ocirc;tel de <i>George
+et Vautour</i>.
+Ils y consentirent facilement et prirent, en cons&eacute;quence, leurs
+quartiers dans une taverne situ&eacute;e sur les confins du <i>Borough</i>.
+Ils s'y
+trouvaient en pays de connaissance, car, en d'autre temps, leurs noms y
+avaient souvent brill&eacute; en t&ecirc;te de certains calculs longs
+et complexes
+enregistr&eacute;s &agrave; la craie derri&egrave;re la porte.</p>
+<p>&laquo;Tiens, c'est
+vous? Bonjour, monsieur Weller, dit la jolie femme de
+chambre, lorsqu'elle rencontra Sam &agrave; la porte.</p>
+<p>&#8212;C'est toujours un bon
+jour quand je vous vois, ma ch&egrave;re, r&eacute;pondit Sam
+en restant en arri&egrave;re, de mani&egrave;re &agrave; n'&ecirc;tre
+pas entendu de son ma&icirc;tre.
+Quelle jolie cr&eacute;ature vous faites, Mary!</p>
+<p>&#8212;Allons! monsieur
+Weller, quelles folies vous dites! Oh! finissez donc,
+monsieur Weller.</p>
+<p>&#8212;Finissez quoi, ma
+ch&egrave;re?</p>
+<p>&#8212;Eh! mais ce que vous
+faites.... Laissez-moi donc monsieur Weller, dit
+la jolie bonne en souriant et en poussant Sam contre le mur. Vous avez
+chiffonn&eacute; mon bonnet, d&eacute;fris&eacute; mes cheveux, et vous
+m'emp&ecirc;chez de vous
+dire qu'il y a ici une lettre qui vous attend depuis trois jours. Vous
+ne faisiez que de partir quand elle est arriv&eacute;e, et il y a <i>press&eacute;e</i>
+dessus.</p>
+<p>&#8212;O&ugrave; est-elle,
+mon amour?</p>
+<p>&#8212;J'en ai pris soin
+&agrave; cause de vous; autrement je suis bien s&ucirc;re
+qu'elle aurait &eacute;t&eacute; perdue depuis longtemps. En
+v&eacute;rit&eacute;, c'est plus que
+vous ne m&eacute;ritez.&raquo;</p>
+<p>Tout en parlant ainsi
+et en exprimant avec une petite coquetterie
+charmante des doutes, des craintes, de l'espoir, sur la conservation de
+la lettre, Mary la tira de la plus jolie petite guimpe qu'on puisse
+imaginer, et la tendit &agrave; Sam, qui la baisa aussit&ocirc;t avec
+beaucoup de
+galanterie et de d&eacute;votion.</p>
+<p>&laquo;Tiens, tiens,
+dit Mary en ajustant sa collerette avec une feinte
+ignorance; vous avez l'air d'&ecirc;tre devenu bien amoureux de cette
+&eacute;criture-l&agrave; tout d'un coup?&raquo;</p>
+<p>Sam ne r&eacute;pondit
+que par une &#339;illade, dont l'expression br&ucirc;lante ne
+pourrait &ecirc;tre rendue par aucune description; puis s'asseyant
+aupr&egrave;s de
+Mary, sur l'appui de la fen&ecirc;tre, il ouvrit la lettre et en
+examina le
+contenu.</p>
+<p>&laquo;Oh&eacute;!
+s'&eacute;cria-t-il, qu'est-ce que &ccedil;a veut dire?</p>
+<p>&#8212;Pas de malheur,
+j'esp&egrave;re? dit Mary en regardant par-dessus son &eacute;paule.</p>
+<p>&#8212;Que Dieu
+b&eacute;nisse vos jolis yeux! s'&eacute;cria Sam en se retournant.</p>
+<p>&#8212;Ne vous occupez pas de
+mes yeux et pensez &agrave; votre lettre,&raquo; r&eacute;torqua la
+charmant bonne.</p>
+<p>Mais en parlant ainsi,
+elle lui d&eacute;cochait un regard o&ugrave; brillait tant de
+malice et de vivacit&eacute; qu'il &eacute;tait absolument
+irr&eacute;sistible.</p>
+<p>Sam se rafra&icirc;chit
+donc d'un baiser, et lut ensuite ce qui suit:</p>
+<p style="margin-left: 80px;">
+&laquo;Markis Gran by
+Dorken, mekerdi.<br/>
+<br/>
+&laquo;Mon cher Saumule,<br/>
+</p>
+<p>&laquo;Je suis
+tr&egrave;s f&acirc;ch&eacute; davoir le pl&eacute;sir de vous anonser
+des m&ocirc;v&egrave;ses
+nouvelles. Votre Belmaire a atrapp&eacute; un rumhe en
+cons&eacute;quance quelle a u
+limprudanse de rester trop lontems assise sur le gason humid a la pluie
+pour antendre un berger qui navet pas pu tenir son bec que tr&eacute;
+tar dent
+la nui parce qui s&eacute;tait si bien mont&eacute; avec du grogue qui
+na pas pu
+sarr&ecirc;ter aveng deitre un peu d&eacute;gris&eacute; ce ka pris
+plusieurres heurres le
+docteur dit que si elle avait pris du grogue chaux aprais au lieur de
+le
+prandre avent elle naurait pas &eacute;t&eacute; endommajait. Ses roues
+a &eacute;t&eacute;
+imm&eacute;diatement grais&eacute; et on a fai tout ce quel on a pu
+pour la faire
+rouler Votre p&egrave;re esp&eacute;rait quel pourait march&eacute;
+comme &agrave; lordinairre mais
+juste comme elle tournais le coin mon garson elle a pris le mauves
+chemin et elle a d&eacute;gring aulet la montagne avec une
+vellocit&eacute; comme on
+nen na jam&egrave;s veu et malgr&eacute; que le m&eacute;decin a voulu
+lenrayer &ccedil;a na servi
+de rien du tout car elle a fait son dernier relai i&egrave;re souarre
+&agrave; si
+zeurre moins vin minnutes ayant fait le voilliage en baucoup moins de
+temsp qu'&agrave; lordinaire peut h&ecirc;tre parce quelle avait pris
+tr&ocirc; peu de
+bagaje en route. Votre p&egrave;re dit que si vous voulez venir me voir
+samy il
+en sera bien satisf&egrave;z car je suis for sollitaire sammivel. N.B.
+il veut
+que &ccedil;a soit hortografhi&eacute; comme cela que je dis qui
+na&icirc;t pas bien et
+comme il y a beaucoup de chose &agrave; arrranger il hait s&ucirc;r que
+votre
+gouvernur ne si refusera pas bien s&ucirc;r qu'il ne si refuserra pas
+samy car
+je le connais bien ainsil vous envoie ses devoirs auquels je me joint
+et
+suis pour la vie infernalement d&eacute;vou&eacute;,</p>
+<p style="text-align: right;">
+<i>Votre p&egrave;re</i>
+TONY VELLER&raquo;<br/>
+</p>
+<p>&laquo;Quelle
+dr&ocirc;le de lettre, dit Sam. Y a-t-il moyen de comprendre ce qu'il
+veut dire avec ses <i>il</i> et ses <i>je</i>. Ce n'est pas
+l'&eacute;criture de mon
+p&egrave;re, except&eacute; cette signature ici en lettres
+moul&eacute;es. &Ccedil;a c'est sa
+griphe.</p>
+<p>&#8212;Peut-&ecirc;tre qu'il
+l'a fait &eacute;crire par quelqu'un et qu'il a sign&eacute;
+ensuite, dit la jolie femme de chambre.</p>
+<p>&#8212;Attendez un peu,
+reprit Sam en parcourant la lettre de nouveau et en
+s'arr&ecirc;tant &ccedil;a et l&agrave; pour r&eacute;fl&eacute;chir.
+Vous avez raison. Le gentleman qui
+l'a &eacute;crite racontait le malheur qui est arriv&eacute; d'une
+mani&egrave;re convenable,
+et alors v'l&agrave; le p&egrave;re qui vient regarder par-dessus son
+&eacute;paule et qui
+complique l'histoire en y fourrant son nez. C'est
+pr&eacute;cis&eacute;ment comme &ccedil;a
+qu'il fait toujours. Vous avez raison, Mary, ma ch&egrave;re.&raquo;</p>
+<p>S'&eacute;tant mis
+l'esprit en repos sur ce point, Sam relut encore la lettre,
+et paraissant, pour la premi&egrave;re fois, se faire une id&eacute;e
+nette de son
+contenu, il la referma d'un air pensif en disant:</p>
+<p>&laquo;Ainsi la pauvre
+cr&eacute;ature est morte. J'en suis f&acirc;ch&eacute;: elle n'aurait
+pas
+eu un mauvais caract&egrave;re, si ces bergers l'avaient laiss&eacute;e
+tranquille.
+J'en suis tr&egrave;s-f&acirc;ch&eacute;.&raquo;</p>
+<p>Sam murmura ces paroles
+d'un air si s&eacute;rieux que la jolie bonne baissa
+les yeux et prit une physionomie grave.</p>
+<p>&laquo;Quoi qu'il en
+soit, poursuivit Sam en mettant la lettre dans sa poche
+avec l&eacute;ger soupir, &ccedil;a devait arriver comme &ccedil;a, et
+il n'y a plus de
+rem&egrave;de maintenant, comme dit la vieille lady, apr&egrave;s avoir
+&eacute;pous&eacute; son
+domestique. C'est-il pas vrai, Mary?&raquo;</p>
+<p>Mary secoua la
+t&ecirc;te et soupira aussi.</p>
+<p>&laquo;Il faut que je
+demande un cong&eacute; &agrave; l'empereur, maintenant.&raquo;</p>
+<p>Mary soupira encore; la
+lettre &eacute;tait si touchante.</p>
+<p>&laquo;Adieu, dit Sam.</p>
+<p>&#8212;Adieu, r&eacute;pondit
+la jolie bonne en d&eacute;tournant la t&ecirc;te.</p>
+<p>&#8212;Une poign&eacute;e de
+mains. Est-ce que vous ne voulez pas?&raquo;</p>
+<p>La jolie bonne tendit
+une main qui &eacute;tait fort petite, quoique ce fut la
+main d'une bonne. Puis elle se leva pour s'en aller.</p>
+<p>&laquo;Je ne serai pas
+bien longtemps, dit Sam.</p>
+<p>&#8212;Vous &ecirc;tes
+toujours absent, r&eacute;pliqua Mary en donnant &agrave; sa t&ecirc;te
+la plus
+l&eacute;g&egrave;re secousse possible. Vous n'&ecirc;tes pas plus
+t&ocirc;t revenu que vous voil&agrave;
+reparti, monsieur Weller.&raquo;</p>
+<p>Sam attira plus
+pr&egrave;s de lui la beaut&eacute; domestique et commen&ccedil;a
+&agrave; lui
+parler &agrave; voix basse. Bient&ocirc;t elle retourna son visage et
+consentit &agrave; le
+regarder de nouveau, de sorte que, quand ils se
+s&eacute;par&egrave;rent, elle fut
+oblig&eacute;e d'aller dans sa chambre pour rarranger son bonnet et ses
+cheveux, avant de se rendre aupr&egrave;s de sa ma&icirc;tresse. Tout
+en montant
+l&eacute;g&egrave;rement les escaliers, elle faisait encore &agrave;
+Sam, par-dessus la
+rampe, un grand nombre de signes et de sourires.</p>
+<p>&laquo;Je ne serai pas
+plus d'un jour ou deux, monsieur, dit Sam &agrave; M.
+Pickwick.</p>
+<p>&#8212;Aussi longtemps qu'il
+sera n&eacute;cessaire, Sam; vous avez toute permission
+de rester.&raquo;</p>
+<p>Sam salua.</p>
+<p>&laquo;Vous direz
+&agrave; votre p&egrave;re que si je puis lui &ecirc;tre de quelque
+utilit&eacute;, je
+suis pr&ecirc;t &agrave; faire pour lui tout ce qui sera en mon pouvoir.</p>
+<p>&#8212;Je vous remercie bien,
+monsieur; je le lui dirai.&raquo;</p>
+<p>Ayant
+&eacute;chang&eacute; ces expressions de bonne volont&eacute; et
+d'int&eacute;r&ecirc;t mutuel, le
+ma&icirc;tre et le valet se s&eacute;par&egrave;rent.</p>
+<p>Il &eacute;tait sept
+heures du soir quand Samuel Weller descendit du si&eacute;ge
+d'une voiture publique, qui passait par Dorking, &agrave; quelques
+cents pas du
+marquis de Granby. La soir&eacute;e &eacute;tait triste et froide, la
+petite rue,
+noire et d&eacute;serte, et le visage d'acajou du noble marquis,
+pouss&eacute; &agrave;
+droite et &agrave; gauche par le vent qui le faisait craquer d'une
+mani&egrave;re
+lugubre, semblait plus m&eacute;lancolique qu'&agrave; l'ordinaire; les
+jalousies
+&eacute;taient baiss&eacute;es, les volets ferm&eacute;s en partie; il
+n'y avait pas un seul
+fl&acirc;neur devant la porte; la sc&egrave;ne &eacute;tait silencieuse
+et d&eacute;sol&eacute;e.</p>
+<p>Voyant qu'il ne se
+trouvait l&agrave; personne pour r&eacute;pondre &agrave; des questions
+pr&eacute;liminaires, Sam entra doucement et aper&ccedil;ut
+bient&ocirc;t le respectable
+auteur de ses jours.</p>
+<p>Le veuf &eacute;tait
+assis pr&egrave;s d'une petite table dans le cabinet situ&eacute;
+derri&egrave;re le comptoir. Il fumait sa pipe et ses yeux
+&eacute;taient
+attentivement fix&eacute;s sur le feu. Les fun&eacute;railles avaient
+&eacute;videmment eu
+lieu le jour m&ecirc;me, car une grande bande de cr&ecirc;pe noir
+d'environ une aune
+et demie &eacute;tait encore attach&eacute;e &agrave; son chapeau qu'il
+avait gard&eacute; sur sa
+t&ecirc;te, et, passant par-dessus le dossier de sa chaise, descendait
+n&eacute;gligemment jusqu'&agrave; terre. M. Weller &eacute;tait dans
+une disposition si
+contemplative que Sam l'appela vainement plusieurs fois par son nom; il
+continua de fumer avec la m&ecirc;me physionomie calme et immobile
+jusqu'au
+moment o&ugrave; son fils le r&eacute;veilla d&eacute;finitivement en
+posant la main sur son
+&eacute;paule.</p>
+<p>&laquo;Sammy, dit M.
+Weller, tu es le bienvenu.</p>
+<p>&#8212;Je vous ai
+appel&eacute; une demi-douzaine de fois, r&eacute;pondit Sam en
+accrochant son chapeau &agrave; une pat&egrave;re; mais vous ne
+m'entendiez pas.</p>
+<p>&#8212;C'est vrai,
+r&eacute;pliqua M. Weller en regardant encore le feu d'une
+mani&egrave;re pensive; j'&eacute;tais dans une <i>r&eacute;verri</i>,
+Sammy.</p>
+<p>&#8212;Qu'est-ce que
+&ccedil;a? demanda Sam, en tirant une chaise pr&egrave;s du foyer.</p>
+<p>&#8212;Je pensais &agrave;
+elle.&raquo; En disant ces mots, le veuf inclina sa t&ecirc;te du
+c&ocirc;t&eacute; du cimeti&egrave;re de Dorking, pour indiquer que ses
+paroles se
+rapportaient &agrave; la d&eacute;funte Mme Weller. &laquo;Je pensais,
+poursuivit-il en
+regardant fixement son fils par-dessus sa pipe, comme pour l'assurer
+que
+la d&eacute;claration qu'il allait entendre, tout extraordinaire, tout
+incroyable qu'elle f&ucirc;t, &eacute;tait prof&eacute;r&eacute;e avec
+calme et r&eacute;flexion, je
+pensais qu'apr&egrave;s tout, je suis tr&egrave;s-f&acirc;ch&eacute;
+qu'elle est partie.</p>
+<p>&#8212;Eh bien! vous devez
+l'&ecirc;tre.&raquo;</p>
+<p>M. Weller fit un signe
+d'assentiment, et fixant de nouveau ses yeux sur
+le feu, s'enveloppa dans un nuage de fum&eacute;e et de
+r&eacute;flexions.</p>
+<p>Apr&egrave;s un long
+silence, il reprit, en chassant la fum&eacute;e avec sa main:</p>
+<p>&laquo;C'est des
+observations tr&egrave;s-raisonnables qu'elle m'a fait, Sammy.</p>
+<p>&#8212;Quelles observations?</p>
+<p>&#8212;Celles qu'elle m'a
+faites quand elle a &eacute;t&eacute; malade.</p>
+<p>&#8212;Qu'est-ce que
+c'&eacute;tait?</p>
+<p>&#8212;Quelque chose comme
+ceci: &laquo;Weller, qu'elle dit, j'ai peur que je n'ai
+pas z'&eacute;t&eacute; avec vous comme j'aurais d&ucirc; &ecirc;tre.
+Vous &eacute;tiez un brave homme,
+avec un bon c&#339;ur, et j'aurais pu vous rendre votre maison plus
+confortable. Maintenant qu'il est trop tard, dit-elle, je
+m'aper&ccedil;ois que
+si une femme mari&eacute;e veut s'montrer d&eacute;vote, il faut
+qu'elle commence par
+remplir ses devoirs dans sa maison, et qu'elle rende ceux qui sont
+autour d'elle confortables et heureux. Pourvu qu'elle aille &agrave;
+l'&eacute;glise
+ou &agrave; la chapelle en temps convenable, il ne faut pas qu'elle se
+serve de
+ces sortes de choses pour excuser sa paresse ou sa gourmandise, ou bien
+pire. J'ai fait tout &ccedil;a, dit-elle, et j'ai d&eacute;pens&eacute;
+mon temps et mon
+argent pour des gens qui employaient leur temps encore plus mal que
+moi.
+Mais quand je serai partie, Weller, j'esp&egrave;re que vous vous
+rappellerez
+de moi, telle que j'&eacute;tais r&eacute;ellement par mon naturel
+avant d'avoir connu
+ces gens-l&agrave;.&raquo;&#8212;Suzanne, que je lui ai dit&#8212;j'avais
+&eacute;t&eacute; pris un peu court
+par cette remarque-l&agrave;, Samivel, je ne veux pas le nier, mon
+gar&ccedil;on&#8212;.
+&laquo;Suzanne, que je lui ai dit, vous avez &eacute;t&eacute; une
+tr&egrave;s-bonne femme pour moi
+au total; ainsi ne parlons plus de cela. Reprenez bon courage, ma
+ch&egrave;re,
+et vous vivrez encore assez longtemps pour me voir ramollir la
+t&ecirc;te de
+ce Stiggins.&raquo; &Ccedil;a l'a fait sourire, Samivel, dit le vieux
+gentleman en
+&eacute;touffant un soupir avec sa pipe. Mais elle est morte tout de
+m&ecirc;me!&raquo;</p>
+<p>Au bout de trois ou
+quatre minutes consum&eacute;es par l'honn&ecirc;te cocher &agrave;
+balancer lentement sa t&ecirc;te d'une &eacute;paule &agrave; l'autre,
+en fumant
+solennellement, Sam crut devoir se hasarder &agrave; lui offrir
+quelques lieux
+communs de consolation:</p>
+<p>&laquo;Allons,
+gouverneur, dit-il, faut bien que nous en passions tous par l&agrave;
+un jour ou l'autre.</p>
+<p>&#8212;C'est vrai, Sammy.</p>
+<p>&#8212;Il y a une providence
+dans tout &ccedil;a.</p>
+<p>&#8212;Certainement,
+r&eacute;pondit le p&egrave;re avec un signe d'approbation
+r&eacute;fl&eacute;chie;
+sans cela, que deviendraient les entrepreneurs des pompes
+fun&egrave;bres?&raquo;</p>
+<p>Perdu dans le champ
+immense de conjectures ouvert par cette r&eacute;flexion,
+M. Weller posa sa pipe sur la table et attisa le feu d'un air pensif.</p>
+<p>Tandis qu'il
+&eacute;tait ainsi occup&eacute;, une cuisini&egrave;re grassouillette,
+v&ecirc;tue de
+deuil, et qui, depuis quelques instants, avait l'air ranger le
+comptoir,
+se glissa dans la chambre, et, accordant &agrave; Sam plusieurs
+sourires de
+reconnaissance, se pla&ccedil;a silencieusement derri&egrave;re la
+chaise de M.
+Weller, auquel elle annon&ccedil;a sa pr&eacute;sence par une
+l&eacute;g&egrave;re toux, r&eacute;p&eacute;t&eacute;e
+bient&ocirc;t apr&egrave;s sur un ton beaucoup plus &eacute;lev&eacute;.</p>
+<p>&laquo;Oh&eacute;! dit
+M. Weller en reculant pr&eacute;cipitamment sa chaise et en se
+retournant si vite qu'il laissa tomber le fourgon, qu'est-ce qu'il y a
+maintenant?</p>
+<p>&#8212;Prenez une petite
+tasse de th&eacute;, mon bon monsieur Weller dit d'une voix
+c&acirc;line la cuisini&egrave;re grassouillette.</p>
+<p>&#8212;Je n'en veux pas,
+r&eacute;pliqua brusquement le cocher. Allez vous-en &agrave;
+tous.... Allez vous promener, dit-il en sa reprenant et d'un ton plus
+bas.</p>
+<p>&#8212;Voyez donc comme le
+malheur change le monde! s'&eacute;cria la dame en levant
+les yeux au ciel.</p>
+<p>&#8212;&Ccedil;a ne me fera
+pas changer d'&eacute;tat au moins, murmura M. Weller.</p>
+<p>&#8212;R&eacute;ellement, je
+n'ai jamais vu un homme de si mauvaise humeur!</p>
+<p>&#8212;Ne vous
+inqui&eacute;tez pas; c'est pour mon bien, comme disait
+l'&eacute;colier
+pour se consoler quand on lui donnait le fouet.&raquo;</p>
+<p>La dame potel&eacute;e
+hocha la t&ecirc;te d'un air plein de sympathie, et
+s'adressant &agrave; Sam, lui demanda s'il ne pensait pas que son
+p&egrave;re devrait
+faire un effort pour se remonter et ne pas c&eacute;der &agrave; son
+abattement.</p>
+<p>&laquo;Voyez-vous,
+monsieur Samuel, poursuivit-elle, c'est ce que je lui
+disais avant z'hier. I'sentira qu'il est bien seul. &Ccedil;a ne se
+peut pas
+autrement, monsieur; mais il devrait t&acirc;cher de prendre courage,
+car je
+suis s&ucirc;re que nous le plaignons bien et que nous sommes
+pr&ecirc;tes &agrave; faire
+ce que nous pourrons pour le consoler. Il n'y a point dans la vie de
+situation si malheureuse qu'on ne puisse l'amender, et c'est ce qu'une
+personne tr&egrave;s-digne me disait quand mon mari est mort.&raquo;</p>
+<p>Ici l'orateur
+potel&eacute;, mettant sa main devant sa bouche, toussa encore et
+regarda affectueusement M. Weller.</p>
+<p>&laquo;Comme je n'ai
+pas besoin de vot'conversation dans ce moment, ma'm,
+voulez-vous avoir l'obligeance de vous retirer, lui dit le cocher d'une
+voix grave et ferme.</p>
+<p>&#8212;Bien, bien, monsieur
+Weller! Je ne vous ai parl&eacute; que par bont&eacute; d'&acirc;me
+pour s&ucirc;r.</p>
+<p>&#8212;C'est
+tr&egrave;s-probable, ma'm. Samivel, reconduisez madame, et fermez la
+porte apr&egrave;s elle.&raquo;</p>
+<p>Cette insinuation ne
+fut pas perdue pour la cuisini&egrave;re grassouillette,
+car elle quitta la chambre sans d&eacute;lai, et jeta violemment la
+porte
+derri&egrave;re elle.</p>
+<p>Alors M. Weller
+retombant sur sa chaise, dans une violente
+transpiration:</p>
+<p>&laquo;Sammy, dit-il,
+si je restais ici tout seul une semaine, rien qu'une
+semaine, mon gar&ccedil;on, je suis s&ucirc;r que cette femme-l&agrave;
+m'&eacute;pouserait de
+force.</p>
+<p>&#8212;Elle vous aime donc
+furieusement?</p>
+<p>&#8212;Je le crois bon
+qu'elle m'aime; je ne puis pas la faire tenir. Si
+j'&eacute;tais enferm&eacute; dans un coffre-fort de fer, avec une
+serrure brevet&eacute;e,
+elle trouverait moyen d'arriver jusqu'&agrave; moi.</p>
+<p>&#8212;C'est terrible
+d'&ecirc;tre recherch&eacute; comme cela! fit observer Sam en
+souriant.</p>
+<p>&#8212;Je n'en tire pas
+d'orgueil, Sammy, r&eacute;pliqua M. Weller en attisant le
+feu avec v&eacute;h&eacute;mence. C'est une horrible situation! Je suis
+positivement
+chass&eacute; de ma maison &agrave; cause de cela. &Agrave; peine si
+les yeux de vot' pauvre
+belle-m&egrave;re &eacute;taient ferm&eacute;s, que v'l&agrave; une
+vieille qui m'envoie un pot de
+confitures; une autre, un bocal de cornichons; une autre qui m'apporte
+elle-m&ecirc;me une grande cruche de tisane de camomille.&raquo; M.
+Weller s'arr&ecirc;ta
+avec un air de profond d&eacute;go&ucirc;t, et, regardant autour de
+lui, ajouta &agrave;
+voix basse: &laquo;C'&eacute;taient toutes des veuves, Sammy; toutes,
+except&eacute; celle &agrave;
+la camomille, qu'&eacute;tait une jeune demoiselle de cinquante-trois
+ans.&raquo;</p>
+<p>Sam r&eacute;pondit
+&agrave; son p&egrave;re par un regard comique, et le vieux gentleman
+se
+mit &agrave; briser un gros morceau de charbon de terre, avec une
+physionomie
+aussi vindicative et aussi f&eacute;roce que si &ccedil;'avait
+&eacute;t&eacute; la t&ecirc;te de l'une
+des veuves ci-mentionn&eacute;es.</p>
+<p>&laquo;Enfin, Sam,
+poursuivit-il, je ne me sens pas en s&ucirc;ret&eacute; ailleurs que
+sur
+mon si&eacute;ge.</p>
+<p>&#8212;Comment y
+&ecirc;tes-vous plus en s&ucirc;ret&eacute; qu'ailleurs? interrompit
+Sam.</p>
+<p>&#8212;Parce qu'un cocher est
+un &ecirc;tre privil&eacute;gi&eacute;, r&eacute;pliqua M. Weller en
+regardant son fils fixement. Parce qu'un cocher peut faire, sans
+&ecirc;tre
+soup&ccedil;onn&eacute;, ce qu'un autre homme ne peut pas faire; parce
+qu'un cocher
+peut &ecirc;tre sur le pied le plus amicable avec quatre-vingt mille
+voyageuses du beau sexe, sans que personne pense jamais qu'il ait envie
+d'en &eacute;pouser une seule. Y a-t-il un autre mortel qui puisse en
+dire
+autant, Sammy?</p>
+<p>&#8212;Vraiment, y a quelque
+chose l&agrave; dedans, r&eacute;pondit Sam d'un air
+m&eacute;ditatif.</p>
+<p>&#8212;Si ton gouverneur
+avait &eacute;t&eacute; un cocher, crois-tu que les jurys
+l'auraient condamn&eacute;? En supposant que les choses en seraient
+venues &agrave;
+ces extr&ecirc;mit&eacute;s-l&agrave;, ils n'auraient pas os&eacute;,
+mon gar&ccedil;on.</p>
+<p>&#8212;Pourquoi pas? demanda
+Sam dubitativement.</p>
+<p>&#8212;Pourquoi pas? Parce
+que &ccedil;a aurait &eacute;t&eacute; contre leur conscience. Un
+v&eacute;ritable cocher est une sorte de trait-d'union entre le
+c&eacute;libat et le
+mariage; tous les hommes pratiques savent cela.</p>
+<p>&#8212;Vous voulez dire
+qu'ils sont les favoris de tout le monde, et que
+personne ne veut abuser de leur innocence.&raquo;</p>
+<p>Le p&egrave;re Weller
+fit un signe de t&ecirc;te affirmatif, puis il ajouta:</p>
+<p>&laquo;Comment
+&ccedil;a en est venu l&agrave;, je ne peux pas le dire. Pourquoi le
+cocher
+de diligence poss&egrave;de tant d'insinuation et est toujours
+lorgn&eacute;,
+recherch&eacute;, ador&eacute; par toutes les jeunes femmes dans chaque
+ville o&ugrave; il
+travaille, je n'en sais rien; je sais seulement que c'est comme
+&ccedil;a.
+C'est une r&egrave;gle de la nature, un dispensaire de la providence,
+comme
+votre pauvre belle-m&egrave;re avait l'habitude de dire.</p>
+<p>&#8212;Une dispensation, fit
+observer Sam, en corrigeant le vieux gentleman.</p>
+<p>&#8212;Tr&egrave;s-bien,
+Samivel, une dispensation si &ccedil;a te pla&icirc;t; moi je l'appelle
+un dispensaire, et c'est toujours &eacute;crit comme &ccedil;a dans les
+endroits o&ugrave; on
+vous donne des m&eacute;decines pour rien, pourvu que vous apportiez
+une fiole:
+voila tout.&raquo;</p>
+<p>En pronon&ccedil;ant
+ces mots, M. Weller bourra et ralluma sa pipe; puis,
+reprenant encore une expression de physionomie r&eacute;fl&eacute;chie,
+il continua
+ainsi qu'il suit:</p>
+<p>&laquo;C'est pourquoi,
+mon gar&ccedil;on, comme je ne vois pas l'utilit&eacute; de rester
+ici pour &ecirc;tre mari&eacute; de force, et comme je ne veux pas me
+s&eacute;parer des
+plus aimables membres de la socili&eacute;t&eacute;, j'ai r&eacute;solu
+de conduire encore
+l'<i>inversable</i>, et de me remiser &agrave; la <i>Belle-Sauvage</i>,
+ce qu'est mon
+&eacute;l&eacute;ment naturel, Sammy.</p>
+<p>&#8212;Et qu'est-ce que la
+boutique deviendra?</p>
+<p>&#8212;La boutique, mon
+gar&ccedil;on, fonds, crient&egrave;le et ameublement, sera vendue
+par un bon contrat, et comme ta belle-m&egrave;re m'en a montr&eacute;
+le d&eacute;sir avant
+de mourir, sur le prix de la vente on rel&egrave;vera deux cents livres
+sterling, qui seront plac&eacute;es en ton nom dans les.... Comment
+appelles-tu
+ces machines-l&agrave;?</p>
+<p>&#8212;Quelles machines?</p>
+<p>&#8212;Ces histoires qui sont
+toujours &agrave; monter et &agrave; descendre dans la cit&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Les omnibus?</p>
+<p>&#8212;Non, ces histoires qui
+sont toujours en fluctuation, et qui
+s'entrem&ecirc;lent continuellement, d'une mani&egrave;re ou d'une
+autre, avec la
+dette nationale, les bons du tr&eacute;sor et tout &ccedil;a?</p>
+<p>&#8212;Ah! les fonds publics.</p>
+<p>&#8212;Oui, les fontes
+publiques. Deux cents livres sterling, qui seront
+plac&eacute;es pour toi dans les fontes, quatre et demi pour cent,
+Sammy.</p>
+<p>&#8212;C'est
+tr&egrave;s-aimable de la part de la vieille lady, d'avoir pens&eacute;
+&agrave; moi,
+et je lui en suis fort oblig&eacute;.</p>
+<p>&#8212;La reste sera
+pla&ccedil;a en mon nom, et quand je recevrai ma feuille de
+route, &ccedil;a te reviendra. Ainsi prends garde de ne pas tout
+d&eacute;penser d'un
+coup, mon gar&ccedil;on, et fais attention qu'il n'y ait pas quelque
+veuve qui
+se doute de ta fortune, ou bien te voil&agrave; enfonc&eacute;!&raquo;</p>
+<p>Ayant
+prof&eacute;r&eacute; cet avertissement paternel, M. Weller reprit sa
+pipe avec
+une contenance plus sereine, son esprit &eacute;tant en apparence
+consid&eacute;rablement soulag&eacute; par la r&eacute;v&eacute;lation
+qu'il venait de faire &agrave; son
+fils.</p>
+<p>&laquo;On frappe, dit
+Sam au bout d'un moment.</p>
+<p>&#8212;Laisse-les
+frapper,&raquo; r&eacute;pondit son p&egrave;re avec dignit&eacute;.</p>
+<p>Sam demeurant donc
+immobile, un autre coup se fit entendre, puis un
+autre, puis une longue succession de coups, et Sam demandant pourquoi
+la
+personne qui tapait n'&eacute;tait pas admise:</p>
+<p>&laquo;Chut! murmura M.
+Weller avec un air d'appr&eacute;hension; n'y fais pas
+attention, Sammy, c'est une veuve peut-&ecirc;tre.&raquo;</p>
+<p>Au bout de quelque
+temps l'invisible tapeur, remarquant qu'on ne
+s'occupait pas de lui, s'aventura &agrave; entr'ouvrir la porte pour
+jeter un
+coup d'&#339;il dans la chambre, et l'on aper&ccedil;ut alors par
+l'ouverture, non
+pas une t&ecirc;te f&eacute;minine, mais les longs cheveux noirs et la
+face rougeaude
+de M. Stiggins.</p>
+<p>La pipe du vieux cocher
+lui tomba des mains.</p>
+<p>Le
+r&eacute;v&eacute;rend gentleman entre-b&acirc;illa la porte par un
+mouvement presque
+imperceptible, jusqu'&agrave; ce que l'ouverture f&ucirc;t assez large
+pour permettre
+le passage de son corps d&eacute;charn&eacute;, puis il se glissa dans
+la chambre et
+referma la porte avec soin et sans faire de bruit. Se tournant alors
+vers Sam il leva ses yeux et ses mains vers le plafond, en
+t&eacute;moignage du
+chagrin inexprimable que lui avait caus&eacute; la calamit&eacute;
+tomb&eacute;e sur la
+famille; puis il porta le grand fauteuil dans un coin, aupr&egrave;s du
+feu, et
+s'asseyant sur le bord du si&eacute;ge, tira de sa poche un mouchoir
+brun, et
+l'appliqua &agrave; ses yeux.</p>
+<p>Tandis que ceci se
+passait, M. Weller &eacute;tait demeur&eacute; sur sa chaise, les
+yeux d&eacute;mesur&eacute;ment ouverts, les mains plant&eacute;es sur
+ses genoux, et toute
+sa contenance exprimant la stup&eacute;faction la plus accablante. Sam
+plac&eacute;
+vis-&agrave;-vis de lui attendait en silence et avec une
+inqui&egrave;te curiosit&eacute;, la
+fin de cette sc&egrave;ne.</p>
+<p>M. Stiggins tint,
+pendant quelques minutes, le mouchoir brun devant ses
+yeux, tout en g&eacute;missant d'une mani&egrave;re d&eacute;cente.
+Ensuite, ayant surmont&eacute;
+sa tristesse par un violent effort, il remit son mouchoir dans sa poche
+et l'y boutonna; apr&egrave;s quoi il attisa le feu, frotta ses mains,
+et
+regarda Sam.</p>
+<p>&laquo;Oh! mon jeune
+ami, dit-il en rompant le silence, mais d'une voix
+tr&egrave;s-basse; voil&agrave; une terrible affliction pour moi.&raquo;</p>
+<p>Sam baissa
+l&eacute;g&egrave;rement la t&ecirc;te.</p>
+<p>&laquo;Et pour l'impie
+&eacute;galement! Cela fait saigner le c&#339;ur.&raquo;</p>
+<p>Sam crut entendre son
+p&egrave;re murmurer quelque chose sur un nez qui
+pourrait bien aussi saigner; mais M. Stiggins ne l'entendit point.</p>
+<p>Le
+r&eacute;v&eacute;rend rapprocha sa chaise de Sam.</p>
+<p>&laquo;Savez-vous,
+jeune homme, lui dit-il, si elle a l&eacute;gu&eacute; quelque chose
+&agrave;
+Emmanuel?</p>
+<p>&#8212;Qui c'est-il? demanda
+Sam.</p>
+<p>&#8212;La chapelle..., notre
+chapelle..., notre troupeau, monsieur Samuel.</p>
+<p>&#8212;Elle n'a rien
+laiss&eacute; pour le troupeau, rien pour le berger, rien pour
+les animaux, ni pour les chiens non plus,&raquo; r&eacute;pondit Sam
+d'un ton
+d&eacute;cisif.</p>
+<p>M. Stiggins regarda Sam
+finement, jeta un coup d'&#339;il au vieux gentleman
+qui avait ferm&eacute; les yeux, comme s'il s'&eacute;tait endormi, et
+rapprochant
+encore sa chaise de Sam, lui dit:</p>
+<p>&laquo;Rien pour moi,
+monsieur Samuel?&raquo;</p>
+<p>Sam secoua la
+t&ecirc;te.</p>
+<p>&laquo;Il me semble
+qu'il doit y avoir quelque chose, dit Stiggins en devenant
+aussi p&acirc;le que cela lui &eacute;tait possible. Rappelez-vous
+bien, monsieur
+Samuel, pas un petit souvenir?</p>
+<p>&#8212;Pas seulement la
+valeur de votre vieux parapluie.</p>
+<p>&#8212;Peut-&ecirc;tre,
+reprit avec h&eacute;sitation M. Stiggins, apr&egrave;s quelques
+minutes
+de r&eacute;flexion profonde; peut-&ecirc;tre qu'elle m'a
+recommand&eacute; aux soins de
+l'impie?</p>
+<p>&#8212;C'est fort probable,
+d'apr&egrave;s ce qu'il m'a dit. Il me parlait de vous
+tout &agrave; l'heure.</p>
+<p>&#8212;Vraiment!
+s'&eacute;cria M. Stiggins en se rass&eacute;r&eacute;nant. Ah! il est
+chang&eacute;, je
+l'esp&egrave;re? Nous pourrons vivre tr&egrave;s-confortablement
+ensemble maintenant,
+monsieur Samuel. Je pourrai prendre soin de son bien, quand vous serez
+partis; bien du soin, croyez-moi.&raquo;</p>
+<p>Tirant du fond de sa
+poitrine un long soupir, M. Stiggins s'arr&ecirc;ta pour
+attendre une r&eacute;ponse; Sam baissa la t&ecirc;te, et M. Weller
+laissa exhaler un
+son extraordinaire qui n'&eacute;tait ni un g&eacute;missement, ni un
+grognement, ni
+un r&acirc;lement, mais qui paraissait participer, en quelque
+degr&eacute;, du
+caract&egrave;re de tous les trois.</p>
+<p>M. Stiggins,
+encourag&eacute; par ce son, qu'il expliqua comme un signe de
+repentir, regarda autour de lui, frotta ses mains, pleura, sourit,
+pleura sur nouveaux frais; et ensuite, traversant doucement la chambre,
+prit un verre sur une tablette bien connue, et y mit gravement quatre
+morceaux de sucre. Ce premier acte accompli, il regarda de nouveau
+autour de lui, et soupira lugubrement, puis il entra &agrave; pas de
+loup dans
+le comptoir, et revenant avec son verre &agrave; moiti&eacute; plein de
+rhum, il
+s'approcha de la bouilloire qui chantait gaiement sur le foyer,
+m&eacute;langea
+son grog, le remua, le go&ucirc;ta, s'assit, but une longue
+gorg&eacute;e, et
+s'arr&ecirc;ta pour reprendre haleine.</p>
+<p>M. Weller, qui avait
+continu&eacute; &agrave; faire d'effrayants efforts pour para&icirc;tre
+endormi, ne hasarda pas la plus l&eacute;g&egrave;re remarque pendant
+ces op&eacute;rations,
+mais quand M. Stiggins s'arr&ecirc;ta pour reprendre haleine, il se
+pr&eacute;cipita
+sur lui, arracha le verre de ses mains, lui jeta au visage le restant
+du
+grog, lan&ccedil;a le verre dans la chemin&eacute;e, et saisissant par
+le collet le
+r&eacute;v&eacute;rend gentleman, lui d&eacute;tacha soudainement des
+coups de pied par
+derri&egrave;re, en accompagnant chaque application de sa botte de
+violents et
+incoh&eacute;rents anath&egrave;mes, sur toute la personne du berger
+&eacute;tourdi.</p>
+<p>&laquo;Sammy, dit-il en
+s'arr&ecirc;tant un moment, enfonce-moi solidement mon
+chapeau.&raquo;</p>
+<p>En fils soumis, Sam
+enfon&ccedil;a le chapeau paternel orn&eacute; de la longue bande
+de cr&ecirc;pe, et le brave cocher, reprenant ses occupations plus
+activement
+que jamais, roula avec M. Stiggins &agrave; travers le comptoir,
+&agrave; travers le
+passage, &agrave; travers la porte de la rue, et arriva dans la rue
+m&ecirc;me, les
+coups de pied continuant tout le long du chemin, et leur violence, loin
+de diminuer, paraissant s'augmenter encore, chaque fois que la botte se
+levait.</p>
+<p>C'&eacute;tait un
+superbe et r&eacute;jouissant spectacle, de voir l'homme au nez
+rouge, dont le corps tremblait d'angoisse, se tordre dans les serres de
+M. Weller tandis que les coups de pied se succ&eacute;daient
+furieusement.
+Mais l'int&eacute;r&ecirc;t redoubla, lorsque le puissant cocher,
+apr&egrave;s une lutte
+gigantesque, plongea la t&ecirc;te de M. Stiggins dans une auge pleine
+d'eau,
+et l'y tint enfonc&eacute;e jusqu'&agrave; ce qu'il f&ucirc;t presque
+suffoqu&eacute;.</p>
+<p>&laquo;Voil&agrave;!
+dit-il enfin en permettant au r&eacute;v&eacute;rend de retirer sa
+t&ecirc;te de
+l'auge, et en mettant toute son &eacute;nergie dans un dernier coup de
+pied.
+Envoyez-moi ici quelques-uns de vos paresseux de bergers, et je les
+r&eacute;duirai en gel&eacute;e, puis je les d&eacute;layerai ensuite.
+Sammy, donne-moi le
+bras, et verse-moi un verre d'eau-de-vie, je suis tout hors d'haleine,
+mon gar&ccedil;on.&raquo;<span style="font-weight: bold;"><br/>
+</span></p>
+<p><span style="font-weight: bold;"><br/>
+</span></p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;"/>
+<p><span style="font-weight: bold;"><br/>
+</span></p>
+<h2><a name="CHAPITRE_XXIV" id="CHAPITRE_XXIV">CHAPITRE XXIV.</a></h2>
+<h3>Comprenant la sortie
+finale de MM. Jingle et Job Trotter, avec une
+grande matin&eacute;e d'affaires dans <i>Gray's Inn square</i>,
+termin&eacute;e par un
+double coup frapp&eacute; &agrave; la porte de M. Perker.</h3>
+<p>Lorsque M. Pickwick,
+apr&egrave;s de prudentes pr&eacute;parations et de nombreuses
+assurances qu'il n'y avait pas la plus petite raison d'&ecirc;tre
+d&eacute;courag&eacute;,
+eut appris &agrave; Arabelle le r&eacute;sultat peu satisfaisant de sa
+visite &agrave;
+Birmingham, elle fondit en larmes et se plaignit en termes touchants,
+d'&ecirc;tre un malheureux sujet de discorde entre le p&egrave;re et le
+fils.</p>
+<p>&laquo;Ma ch&egrave;re
+enfant, dit M. Pickwick avec bont&eacute;, ce n'est pas du tout votre
+faute. Il &eacute;tait impossible de pr&eacute;voir que le vieux Winkle
+serait si
+fortement pr&eacute;venu contre le mariage de son fils. Je suis
+s&ucirc;r,
+ajouta-t-il en regardant son joli visage, qu'il ne se doute pas de tout
+le plaisir qu'il se refuse.</p>
+<p>&#8212;Oh! mon cher monsieur
+Pickwick, reprit Arabelle, que ferons-nous s'il
+continue &agrave; &ecirc;tre en col&egrave;re contre nous?</p>
+<p>&#8212;Nous attendrons
+patiemment qu'il se ravise, ma ch&egrave;re enfant, r&eacute;pliqua
+l'excellent homme d'un air conciliant.</p>
+<p>&#8212;Mais, mon cher monsieur
+Pickwick, qu'est-ce que Nathaniel deviendra si
+son p&egrave;re lui retire son assistance.</p>
+<p>&#8212;En ce cas-l&agrave;, ma
+ch&egrave;re petite, je parierais bien qu'il trouvera
+quelque autre ami pour l'aider &agrave; faire son chemin dans le
+monde.&raquo;</p>
+<p>La signification de cette
+r&eacute;ponse s'&eacute;tait pas assez voil&eacute;e pour
+qu'Arabelle ne la compr&icirc;t point: aussi jetant ses bras autour du
+cou de
+M. Pickwick, elle l'embrassa tendrement, et sanglota encore plus fort.</p>
+<p>&laquo;Allons, allons!
+dit-il en prenant ses mains nous attendrons encore
+quelques jours, et nous verrons s'il &eacute;crit ou s'il fait quelque
+autre
+r&eacute;ponse &agrave; la communication de votre mari. Si nous ne
+recevons pas de
+nouvelles, j'ai dans la t&ecirc;te une douzaine de plans, dont un seul
+suffirait pour vous rendre heureux sur-le-champ. Voil&agrave;, ma
+ch&egrave;re,
+voil&agrave;.&raquo;</p>
+<p>En disant ces mots, M.
+Pickwick pressa doucement la main d'Arabelle, et
+l'invita &agrave; s&eacute;cher ses larmes, pour ne point tourmenter
+son mari.
+Aussit&ocirc;t, la jeune femme, qui &eacute;tait la meilleure petite
+cr&eacute;ature du
+monde, mit son mouchoir dans son sac, et lorsque M. Winkle arriva, il
+trouva sur sa physionomie le m&ecirc;me gracieux sourire et les
+m&ecirc;mes regards
+&eacute;tincelants qui l'avaient originairement captiv&eacute;.</p>
+<p>&laquo;Voil&agrave; une
+situation affligeante pour ces deux jeunes gens, pensa M.
+Pickwick, en s'habillant le lendemain matin. Je vais aller jusque chez
+Perker, et le consulter l&agrave;-dessus.&raquo; Comme il &eacute;tait
+en outre invit&eacute; &agrave; se
+rendre chez le bon petit avou&eacute; par un vif d&eacute;sir de
+r&eacute;gler son compte
+avec lui, il d&eacute;jeuna &agrave; la h&acirc;te, et ex&eacute;cuta
+ses intentions si rapidement,
+qu'il s'en fallait encore de dix minutes que l'horloge e&ucirc;t
+sonn&eacute; dix
+heures quand il atteignit <i>Gray's Inn</i>.</p>
+<p>Lorsqu'il se trouva sur
+le carr&eacute; o&ugrave; s'ouvrait l'&eacute;tude de Perker, les
+clercs n'&eacute;taient pas arriv&eacute;s et il se mit &agrave; la
+fen&ecirc;tre pour passer le
+temps.</p>
+<p>Le soleil, tant
+c&eacute;l&eacute;br&eacute;, d'une belle matin&eacute;e d'octobre,
+semblait &eacute;gayer
+un peu les vieilles maisons elles-m&ecirc;mes, et quelques-unes des
+fen&ecirc;tres
+vermoulues paraissaient presque joyeuses, gr&acirc;ce &agrave;
+l'influence de ses
+rayons. Les clercs, arrivant par les diverses portes, se
+pr&eacute;cipitaient
+l'un apr&egrave;s l'autre dans le square, et regardant la grande
+horloge,
+diminuaient ou augmentaient leur vitesse, suivant l'heure &agrave;
+laquelle
+leur bureau devait s'ouvrir; les gens de neuf heures et demie, devenant
+tout &agrave; coup fort empress&eacute;s, et les gentlemen de dix
+heures retombant
+dans une lenteur aristocratique. L'horloge sonna dix heures, et le flot
+des clercs se r&eacute;pandit plus vite que jamais, chacun d'eux
+arrivant en
+plus grande transpiration que son pr&eacute;d&eacute;cesseur. Le bruit
+des portes
+ouvertes et ferm&eacute;es retentissait de tous les c&ocirc;t&eacute;s;
+des t&ecirc;tes
+apparaissaient, comme par enchantement, &agrave; chaque fen&ecirc;tre;
+les
+commissionnaires prenaient leur place pour la journ&eacute;e; les
+femmes de
+m&eacute;nage, en savates, se retiraient pr&eacute;cipitamment; le
+facteur courait de
+maison en maison, et toute la ruche l&eacute;gale se montrait pleine
+d'agitation.</p>
+<p>&laquo;Vous voil&agrave;
+de bien bonne heure, monsieur Pickwick, dit une voix
+derri&egrave;re notre savant ami.</p>
+<p>&#8212;Ah! ah! monsieur Lowten!
+r&eacute;pliqua M. Pickwick en se retournant.</p>
+<p>&#8212;Il fait joliment chaud
+&agrave; marcher, reprit Lowten en tirant de sa poche
+une clef Bramah, garnie d'un petit fausset, pour emp&ecirc;cher
+l'entr&eacute;e de la
+poussi&egrave;re.</p>
+<p>&#8212;Il para&icirc;t que vous
+vous en &ecirc;tes aper&ccedil;u, dit M. Pickwick au clerc qui
+&eacute;tait rouge comme une &eacute;crevisse.</p>
+<p>&#8212;Je suis venu un peu
+vite. Il &eacute;tait neuf heures et demie quand j'ai
+travers&eacute; le <i>Polygone</i>; mais comme je suis arriv&eacute;
+avant lui, &ccedil;a m'est
+&eacute;gal!&raquo;</p>
+<p>Consol&eacute; par cette
+r&eacute;flexion, M. Lowten &ocirc;ta la cheville de sa clef,
+ouvrit la porte, rechevilla et rempocha son bramah, recueillit les
+lettres que le facteur avait mises dans la bo&icirc;te, et introduisit
+M.
+Pickwick dans son cabinet. L&agrave;, en un clin d'&#339;il, il se
+d&eacute;pouilla de son
+habit, tira d'un pupitre et endossa un v&ecirc;tement r&acirc;p&eacute;
+jusqu'&agrave; la corde,
+accrocha son chapeau, tira quelques feuilles de papier-cartouche,
+dispos&eacute;es par lits alternatifs avec des feuillets de papier
+buvard, et
+posant sa plume sur son oreille, frotta ses mains avec un air de grande
+satisfaction.</p>
+<p>&laquo;Vous voyez,
+monsieur Pickwick, me voil&agrave; au grand complet! J'ai mis mon
+habit de bureau, ma boutique est ouverte; il peut venir maintenant
+aussi
+vite qu'il voudra. Est-ce que vous n'avez pas une prise de tabac
+&agrave; me
+donner?</p>
+<p>&#8212;Je n'en ai pas,
+malheureusement.</p>
+<p>&#8212;Tant pis! mais c'est
+&eacute;gal, je vais courir chercher une bouteille de
+soda-water. N'ai-je pas quelque chose de dr&ocirc;le dans les yeux,
+monsieur
+Pickwick?&raquo;</p>
+<p>Le philosophe
+consult&eacute; examina d'une certaine distance les yeux de M.
+Lowten, et exprima son opinion qu'ils n'avaient rien de plus
+dr&ocirc;le qu'&agrave;
+l'ordinaire.</p>
+<p>&laquo;J'en suis bien
+aise, reprit leur possesseur. Nous ne nous en sommes pas
+mal donn&eacute;, la nuit pass&eacute;e, &agrave; la <i>Souche</i>, et
+je me sens tout farce, ce
+matin.&#8212;&Agrave; propos, Perker s'occupe de votre affaire.</p>
+<p>--Quelle affaire? Les
+frais pour mistress Bardell?</p>
+<p>&#8212;Non, l'affaire du
+d&eacute;biteur pour qui nous avons rachet&eacute; les dettes,
+par votre ordre, &agrave; un rabais de cinquante pour cent. Perker va
+le tirer
+de prison et l'envoyer &agrave; Demerary.</p>
+<p>&#8212;Ha! M. Jingle, dit
+vivement M. Pickwick. Eh bien!</p>
+<p>&#8212;Eh bien! tout est
+arrang&eacute;, r&eacute;pondit Lowten, en surcoupant sa plume.
+L'agent de Liverpool a dit qu'il avait &eacute;t&eacute; oblig&eacute;
+par vous bien des
+fois, quand vous &eacute;tiez dans les affaires, et qu'il le prendrait
+avec
+plaisir, sur votre recommandation.</p>
+<p>&#8212;C'est tr&egrave;s-bien,
+r&eacute;pondit M. Pickwick; j'en suis charm&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Mais, reprit Lowten en
+grattant une autre plume avec le dos de son
+canif avant de la tailler; l'autre est-il bonasse!</p>
+<p>&#8212;Quel autre?</p>
+<p>&#8212;Eh! mais, le domestique,
+ou l'ami,... vous savez bien,... Trotter.</p>
+<p>&#8212;Bah! fit M. Pickwick,
+avec un sourire, j'ai toujours pens&eacute; de lui tout
+le contraire.</p>
+<p>&#8212;Eh bien! moi aussi,
+d'apr&egrave;s le peu que j'en avais vu. Cela montre
+seulement comment on est tromp&eacute;. Qu'est-ce que vous diriez s'il
+s'en
+allait &agrave; Demerary aussi?</p>
+<p>&#8212;Quoi? il renoncerait
+&agrave; ce qu'on lui offre ici?</p>
+<p>&#8212;Il a re&ccedil;u comme
+rien l'offre que lui faisait Perker de dix-huit
+shillings par semaine, avec de l'avancement s'il se comportait bien. Il
+dit qu'il ne peut pas quitter l'autre. Il a persuad&eacute; &agrave;
+Perker d'&eacute;crire
+sur nouveaux frais, et on lui a trouv&eacute; quelque chose sur la
+m&ecirc;me
+propri&eacute;t&eacute;... d'un peu moins avantageux que ce
+qu'obtiendrait un
+<i>convict</i> dans la Nouvelle-Galles au sud, s'il paraissait devant
+le
+tribunal avec des habits neufs.</p>
+<p>&#8212;Quelle folie!
+s'&eacute;cria M. Pickwick avec des yeux brillants, quelle
+folie!</p>
+<p>&#8212;Oh! c'est pire que de la
+folie, c'est de la v&eacute;ritable bassesse, comme
+vous voyez, r&eacute;pliqua Lowten en coupant sa plume d'un air
+m&eacute;prisant. Il
+dit que c'est le seul ami qu'il ait jamais eu, et qu'il lui est
+attach&eacute;,
+et tout &ccedil;a. L'amiti&eacute; est certainement une
+tr&egrave;s-bonne chose, dans son
+genre. Par exemple, apr&egrave;s notre grog, nous sommes tous
+tr&egrave;s-bons amis, &agrave;
+<i>la Souche</i>, o&ugrave; chacun paye son &eacute;cot. Mais le diable
+emporte celui qui
+se sacrifierait pour un autre, n'est-ce pas? Un homme ne doit avoir que
+deux attachements: l'un pour le premier des pronoms personnels, l'autre
+pour les dames en g&eacute;n&eacute;ral; voil&agrave; mon
+syst&egrave;me, ha! ha! ha!&raquo;</p>
+<p>M. Lowten termina cette
+profession du foi par un bruyant &eacute;clat de rire,
+moiti&eacute; joyeux, moiti&eacute; d&eacute;risoire, mais qui fut
+coup&eacute; court par le bruit
+des pas de Perker sur l'escalier. En l'entendant approcher, le clerc
+s'&eacute;lan&ccedil;a sur son tabouret avec une agilit&eacute;
+remarquable, et se mit &agrave;
+&eacute;crire furieusement.</p>
+<p>Les salutations entre M.
+Pickwick et son conseiller l&eacute;gal furent
+cordiales et chaudes, mais le client &eacute;tait &agrave; peine
+&eacute;tendu dans le
+fauteuil de l'avou&eacute;, quand un coup se fit entendre &agrave; la
+porte, et une
+voix demanda si M. Perker &eacute;tait l&agrave;.</p>
+<p>&laquo;&Eacute;coutez,
+dit le petit homme, c'est un de nos vagabonds; Jingle
+lui-m&ecirc;me, mon cher monsieur. Voulez-vous le voir?...</p>
+<p>&#8212;Qu'en pensez-vous?
+demanda M. Pickwick en h&eacute;sitant.</p>
+<p>&#8212;Je pense que vous ferez
+bien. Allons, monsieur... chose... entrez.&raquo;</p>
+<p>Ob&eacute;issant &agrave;
+cette invitation famili&egrave;re, Jingle et Job entr&egrave;rent dans
+la
+chambre; mais, apercevant M. Pickwick, ils s'arr&ecirc;t&egrave;rent
+avec confusion.</p>
+<p>&laquo;Eh bien, dit
+Perker, reconnaissez-vous ce gentleman?</p>
+<p>&#8212;Bonnes raisons pour
+cela, r&eacute;pliqua Jingle en s'avan&ccedil;ant. Monsieur
+Pickwick, les plus grandes obligations, sauv&eacute; la vie, remis
+&agrave; flot. Vous
+ne vous en repentirez jamais, monsieur.</p>
+<p>&#8212;Je suis charm&eacute; de
+vous l'entendre dire, r&eacute;pondit M. Pickwick. Vous
+avez bien meilleure mine.</p>
+<p>&#8212;Gr&acirc;ces &agrave;
+vous, monsieur. Grand changement. La prison de Sa Majest&eacute;,
+malsaine, tr&egrave;s-malsaine,&raquo; dit Jingle en hochant la
+t&ecirc;te.</p>
+<p>Il &eacute;tait
+proprement et d&eacute;cemment v&ecirc;tu, ainsi que Job, qui se tenait
+debout derri&egrave;re lui, regardant fixement M. Pickwick avec un
+visage
+d'airain.</p>
+<p>&laquo;Quand partent-ils
+pour Liverpool? demanda M. Pickwick &agrave; son avou&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Ce soir, monsieur,
+&agrave; sept heures, dit Job en avan&ccedil;ant d'un pas; par la
+grande diligence de la cit&eacute;, monsieur.</p>
+<p>&#8212;Les places sont retenues?</p>
+<p>&#8212;Oui, monsieur.</p>
+<p>&#8212;Et vous &ecirc;tes tout
+&agrave; fait d&eacute;cid&eacute; &agrave; partir?</p>
+<p>&#8212;Tout &agrave; fait,
+monsieur.</p>
+<p>&#8212;Quant &agrave;
+l'&eacute;quipement de Jingle, dit Perker en s'adressant tout haut
+&agrave;
+M. Pickwick, j'ai pris sur moi de faire un arrangement pour
+d&eacute;duire,
+tous les trois mois, de son salaire, une petite somme, et pour nous
+rembourser ainsi de l'argent qu'il a fallu avancer. Je
+d&eacute;sapprouve
+enti&egrave;rement que vous fassiez pour lui quelque chose qu'il ne
+reconna&icirc;trait pas par ses propres efforts et par sa bonne
+conduite.</p>
+<p>&#8212;Certainement,
+interrompit Jingle avec fermet&eacute;. Esprit juste, homme du
+monde, il a raison, parfaitement raison.</p>
+<p>&#8212;En
+d&eacute;sint&eacute;ressant ses cr&eacute;anciers, en retirant ses
+habits mis en gage,
+en le nourrissant dans la prison, en payant le prix de son passage,
+continua Perker sans s'occuper de l'observation de Jingle, vous avez
+d&eacute;j&agrave; perdu plus de cinquante livres sterling....</p>
+<p>&#8212;Pas perdus!
+s'&eacute;cria Jingle pr&eacute;cipitamment, tout sera
+rembours&eacute;. Je
+travaillerai comme un cheval jusqu'au dernier liard. La fi&egrave;vre
+jaune,
+peut-&ecirc;tre... &ccedil;a ne peut pas s'emp&ecirc;cher...
+sinon....&raquo;</p>
+<p>Jingle s'arr&ecirc;ta,
+et, frappant le fond de son chapeau avec violence,
+passa sa main sur ses yeux et s'assit.</p>
+<p>&laquo;Il veut dire,
+ajouta Job en s'avan&ccedil;ant de quelques pas, il veut dire
+que s'il n'est pas emport&eacute; par la fi&egrave;vre jaune, il
+remboursera tout
+l'argent. S'il vit, il le fera, monsieur Pickwick; j'y tiendrai la
+main.
+Je suis s&ucirc;r qu'il le fera, monsieur, r&eacute;p&eacute;ta Job
+avec beaucoup d'&eacute;nergie;
+j'en ferais volontiers serment.</p>
+<p>&#8212;Bien, bien,&raquo; dit
+M. Pickwick, qui, pour arr&ecirc;ter l'&eacute;num&eacute;ration de ses
+bienfaits, avait fait au petit avou&eacute; une douzaine de signes que
+celui-ci
+s'&eacute;tait obstin&eacute; &agrave; ne point remarquer. &laquo;Je
+vous engage seulement &agrave; jouer
+plus mod&eacute;r&eacute;ment &agrave; la crosse, monsieur Jingle, et
+&agrave; ne point renouer
+connaissance avec sir Thomas Blazo. Moyennant cela, je ne doute pas que
+vous ne conserviez votre sant&eacute;.&raquo;</p>
+<p>M. Jingle sourit &agrave;
+cette saillie, mais en m&ecirc;me temps il avait l'air
+embarrass&eacute;, aussi M. Pickwick changea-t-il de sujet en disant:
+&laquo;Savez-vous ce qu'est devenu un de vos amis, un pauvre diable,
+que j'ai
+vu &agrave; Rochester?</p>
+<p>&#8212;Jemmy le lugubre?
+demanda Jingle.</p>
+<p>&#8212;Oui.</p>
+<p>&#8212;Gaillard malin, reprit
+Jingle en branlant la t&ecirc;te, dr&ocirc;le de corps,
+g&eacute;nie mystificateur, fr&egrave;re de Job.</p>
+<p>&#8212;Fr&egrave;re de Job!
+s'&eacute;cria M. Pickwick. Eh bien, maintenant que j'y regarde
+de plus pr&eacute;s, je trouve de la ressemblance.</p>
+<p>&#8212;On en a toujours
+trouv&eacute; entre nous, dit Job avec un grain de malice
+dans le coin de ses yeux; seulement, j'&eacute;tais r&eacute;ellement
+d'une nature
+s&eacute;rieuse, et lui tout le contraire. Il a &eacute;migr&eacute; en
+Am&eacute;rique, monsieur,
+parce qu'on s'occupait trop de lui dans ce pays-ci. Nous n'en avons
+plus
+entendu parler depuis.</p>
+<p>&#8212;Cela m'explique pourquoi
+je n'ai pas re&ccedil;u <i>la page du roman de la vie
+r&eacute;elle</i> qu'il m'avait promise un matin sur le pont de
+Rochester, o&ugrave; il
+paraissait m&eacute;diter un suicide. Je puis apparemment me dispenser
+de
+demander si sa conduite lugubre &eacute;tait naturelle ou
+affect&eacute;e? continua M.
+Pickwick en souriant.</p>
+<p>&#8212;Il savait jouer tous les
+r&ocirc;les, monsieur, et vous devez vous regarder
+comme tr&egrave;s-heureux de lui avoir &eacute;chapp&eacute; si
+ais&eacute;ment. &Ccedil;'aurait &eacute;t&eacute; pour
+vous une connaissance encore plus dangereuse que....&raquo;</p>
+<p>Job regarda Jingle,
+h&eacute;sita et ajouta finalement:</p>
+<p>&laquo;Que..., que
+moi-m&ecirc;me.</p>
+<p>&#8212;Savez-vous que votre
+famille donnait beaucoup d'esp&eacute;rances, monsieur
+Trotter? dit le petit avou&eacute; en cachetant une lettre qu'il venait
+d'&eacute;crire.</p>
+<p>&#8212;C'est vrai, monsieur,
+beaucoup.</p>
+<p>&#8212;J'esp&egrave;re que vous
+allez la d&eacute;shonorer, reprit Perker en riant. Donnez
+cette lettre &agrave; l'agent, quand vous arriverez &agrave; Liverpool,
+et
+permettez-moi de vous engager, gentlemen, &agrave; ne pas &ecirc;tre
+trop habiles en
+Am&eacute;rique. Si vous manquiez cette occasion de vous
+r&eacute;habiliter, vous
+m&eacute;riteriez richement d'&ecirc;tre pendus tous les deux, comme
+j'esp&egrave;re
+d&eacute;votement que vous le seriez. Maintenant, vous pouvez me
+laisser seul
+avec M. Pickwick, car nous avons des affaires &agrave; terminer, et le
+temps
+est pr&eacute;cieux.&raquo;</p>
+<p>En disant cela, Perker
+regarda la porte, avec le d&eacute;sir &eacute;vident de rendre
+les adieux aussi brefs que possible.</p>
+<p>Ils furent assez brefs,
+en effet, de la part de Jingle. Il remercia par
+quelques paroles pr&eacute;cipit&eacute;es le petit avou&eacute; de la
+bont&eacute; et de la
+promptitude qu'il avait d&eacute;ploy&eacute;es pour le secourir; puis,
+se tournant
+vers son bienfaiteur, il resta immobile pendant quelques secondes,
+comme
+incertain de ce qu'il devait faire ou dire. Job Trotter termina sa
+perplexit&eacute;, car, ayant fait &agrave; M. Pickwick un salut humble
+et
+reconnaissant, il prit doucement son ami par le bras, et l'emmena hors
+de la chambre.</p>
+<p>&laquo;Un digne couple!
+dit Perker lorsque la porte se fut referm&eacute;e derri&egrave;re
+eux.</p>
+<p>&#8212;J'esp&egrave;re qu'ils
+le deviendront, r&eacute;pliqua M. Pickwick. Qu'en
+pensez-vous? Y a-t-il quelques chances pour qu'ils s'amendent?&raquo;</p>
+<p>Perker haussa les
+&eacute;paules, mais observant l'air d&eacute;sappoint&eacute; de M.
+Pickwick, il r&eacute;pondit:</p>
+<p>&laquo;N&eacute;cessairement
+il y a une chance; j'esp&egrave;re qu'elle sera bonne. Ils
+sont &eacute;videmment repentants, maintenant; mais, comme vous le
+savez, ils
+ont encore le souvenir tout frais de leurs souffrances r&eacute;centes.
+Ce
+qu'ils feront quand ce souvenir se sera effac&eacute;, c'est un
+probl&egrave;me que ni
+vous ni moi ne pouvons r&eacute;soudre. Cependant, mon cher monsieur,
+ajouta-t-il en posant sa main sur l'&eacute;paule de M. Pickwick, votre
+action
+est &eacute;galement honorable, quel qu'en soit le r&eacute;sultat. Je
+laisse &agrave; des
+t&ecirc;tes plus habiles que la mienne le soin de d&eacute;cider si
+cette esp&egrave;ce de
+bienveillance, si clairvoyante, qu'elle s'exerce rarement, de peur de
+s'exercer mal &agrave; propos, est une charit&eacute; r&eacute;elle ou
+bien une contrefa&ccedil;on
+mondaine de la charit&eacute;. Mais, quand ces deux gaillards-ci
+commettraient
+un Vol qualifi&eacute; d&egrave;s demain, mon opinion sur votre
+conduite n'en serait
+pas moins toujours la m&ecirc;me.&raquo;</p>
+<p>Ayant
+d&eacute;bit&eacute; ce discours d'une mani&egrave;re plus
+anim&eacute;e que ce n'est
+l'habitude des gens d'affaires, il approcha sa chaise de son bureau et
+&eacute;couta le r&eacute;cit que lui fit M. Pickwick de l'obstination
+du vieux M.
+Winkle.</p>
+<p>&laquo;Donnez-lui une
+semaine, dit-il en hochant la t&ecirc;te d'une mani&egrave;re
+proph&eacute;tique.</p>
+<p>&#8212;Pensez-vous qu'il se
+rendra?</p>
+<p>&#8212;Mais, oui; autrement, il
+faudrait essayer les moyens de persuasion de
+la jeune dame, et c'est m&ecirc;me par o&ugrave; tout autre que vous
+aurait
+commenc&eacute;.&raquo;</p>
+<p>M. Perker prenait une
+prise de tabac avec diverses contractions
+grotesques de sa physionomie, en honneur du pouvoir persuasif des
+jeunes
+ladies, lorsqu'on entendit dans le premier bureau un murmure de
+demandes
+et de r&eacute;ponses; apr&egrave;s quoi, Lowten frappa &agrave; la
+porte du cabinet.</p>
+<p>&laquo;Entrez!&raquo;
+cria le petit homme.</p>
+<p>Le clerc entra et ferma
+la porte apr&egrave;s lui d'un air myst&eacute;rieux.</p>
+<p>&laquo;Qu'est-ce qu'il y
+a? lui dit Perker.</p>
+<p>&#8212;On vous demande,
+monsieur.</p>
+<p>&#8212;Qui donc?&raquo;</p>
+<p>Lowten regarda M.
+Pickwick et fit entendre une l&eacute;g&egrave;re toux.</p>
+<p>&laquo;Qui est-ce qui me
+demande? Est-ce que vous ne pouvez pas parler,
+monsieur Lowten?</p>
+<p>&#8212;Eh! mais, monsieur, MM.
+Dodson et Fogg.</p>
+<p>&#8212;Parbleu! s'&eacute;cria
+le petit homme en regardant &agrave; sa montre, je leur ai
+donn&eacute; rendez-vous ce matin &agrave; onze heures et demie pour
+terminer votre
+affaire, Pickwick. C'est fort embarrassant; que ferez-vous, mon cher
+monsieur? Voudriez-vous passer dans la chambre &agrave;
+c&ocirc;t&eacute;?&raquo;</p>
+<p>La chambre &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; &eacute;tant pr&eacute;cis&eacute;ment celle dans
+laquelle se trouvaient
+Dodson et Fogg, M. Pickwick r&eacute;pliqua avec une contenance
+anim&eacute;e et
+beaucoup de marques d'indignation qu'il voulait rester o&ugrave; il
+&eacute;tait,
+attendu que MM. Dodson et Fogg devaient &ecirc;tre honteux de
+para&icirc;tre devant
+lui, mais que lui pouvait les regarder en face sans rougir,
+circonstance
+qu'il priait instamment M. Perker de noter.</p>
+<p>&laquo;Tr&egrave;s-bien,
+mon cher monsieur, r&eacute;pliqua M. Perker. Je vous dirai
+seulement que, si vous vous attendez &agrave; ce que Dodson ou Fogg
+montrent
+quelques sympt&ocirc;mes de honte ou de confusion en vous regardant ou
+en
+regardant qui que ce soit en face, vous &ecirc;tes l'homme le plus
+jeune que
+j'aie jamais rencontr&eacute;. Faites-les entrer, monsieur
+Lowten.&raquo;</p>
+<p>M. Lowten disparut en
+riant tout bas; et, revenant bient&ocirc;t apr&egrave;s,
+introduisit formellement les associ&eacute;s, Dodson d'abord, et Fogg
+ensuite.</p>
+<p>&laquo;Vous avez
+d&eacute;j&agrave; vu M. Pickwick, je pense, dit Perker en inclinant sa
+plume dans la direction o&ugrave; le philosophe &eacute;tait assis.</p>
+<p>&#8212;Comment vous
+portez-vous, monsieur Pickwick? cria Dodson d'une voix
+bruyante.</p>
+<p>&#8212;Eh! eh! comment vous
+portez-vous, monsieur Pickwick? reprit Fogg en
+approchant sa chaise et en regardant autour de lui avec un sourire.
+J'esp&egrave;re que vous n'allez pas mal ce soir? Je savais bien que je
+connaissais votre figure.&raquo;</p>
+<p>M. Pickwick inclina fort
+l&eacute;g&egrave;rement la t&ecirc;te en r&eacute;ponse &agrave; ces
+salutations, puis, voyant que Fogg tirait un paquet de sa poche, il se
+leva et se retira dans l'embrasure de la crois&eacute;e.</p>
+<p>&laquo;Il n'y a pas
+besoin que M. Pickwick se d&eacute;range, monsieur Perker, dit
+Fogg en d&eacute;tachant le cordon rouge qui entourait le petit paquet
+et en
+souriant encore plus agr&eacute;ablement. M. Pickwick conna&icirc;t
+d&eacute;j&agrave; cette
+affaire-l&agrave;. Il n'y a point de secret entre nous,
+j'esp&egrave;re. H&eacute;! h&eacute;! h&eacute;!</p>
+<p>&#8212;Non; il n'y en a
+gu&egrave;re, ajouta Dodson; ha! ha! ha!&raquo; et les deux
+partenaires se mirent &agrave; rire joyeusement, comme on fait
+d'ordinaire
+quand on va recevoir de l'argent.</p>
+<p>&#8212;M. Pickwick a bien
+achet&eacute; le droit de tout voir, reprit Fogg d'un air
+notablement spirituel. Le montant des sommes tax&eacute;es est de cent
+trente-trois livres sterling six shillings et quatre pence, monsieur
+Perker.&raquo;</p>
+<p>Perker et Fogg
+s'occup&egrave;rent alors attentivement &agrave; comparer des papiers,
+&agrave; tourner des feuillets, et, pendant ce temps, Dodson dit
+&agrave; M. Pickwick
+d'une mani&egrave;re affable:</p>
+<p>&laquo;Vous ne m'avez pas
+l'air tout &agrave; fait aussi solide que la derni&egrave;re fois
+o&ugrave; j'ai eu le plaisir de vous voir, monsieur Pickwick.</p>
+<p>&#8212;C'est possible,
+monsieur, r&eacute;pliqua notre h&eacute;ros, qui avait lanc&eacute;
+sur
+les deux habiles praticiens mille regards d'indignation, sans produire
+sur eux le plus l&eacute;ger effet. C'est tr&egrave;s-probable,
+monsieur. J'ai &eacute;t&eacute;
+derni&egrave;rement tourment&eacute; et pers&eacute;cut&eacute; par des
+fripons, monsieur.&raquo;</p>
+<p>Perker toussa violemment
+et demanda &agrave; M. Pickwick s'il ne voulait pas
+jeter un coup d'&#339;il sur le journal; mais celui-ci r&eacute;pondit par
+la
+n&eacute;gative la plus d&eacute;cid&eacute;e.</p>
+<p>&laquo;Effectivement,
+reprit Dodson, je parierais que vous avez &eacute;t&eacute;
+tourment&eacute;
+dans la prison. Il y a l&agrave; de dr&ocirc;les de gens. O&ugrave;
+&eacute;tait votre appartement,
+monsieur Pickwick?</p>
+<p>&#8212;Mon unique chambre
+&eacute;tait &agrave; l'&eacute;tage du caf&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Oh! en
+v&eacute;rit&eacute;! C'est, je pense, la partie la plus
+agr&eacute;able de
+l'&eacute;tablissement.</p>
+<p>&#8212;Tr&egrave;s-agr&eacute;able,&raquo;
+r&eacute;pliqua s&egrave;chement M. Pickwick.</p>
+<p>Le sang-froid de ce
+mis&eacute;rable &eacute;tait bien fait pour exasp&eacute;rer une
+personne d'un temp&eacute;rament irritable. M. Pickwick restreignit sa
+col&egrave;re
+par des efforts gigantesques; mais quand Perker eut &eacute;crit un
+mandat pour
+le montant de la somme, et lorsque Fogg le d&eacute;posa dans son
+portefeuille
+avec un sourire triomphant, qui se communiqua &eacute;galement &agrave;
+la contenance
+de Dodson, il sentit que son sang montait dans ses joues en
+bouillonnant
+d'indignation.</p>
+<p>&laquo;Allons, monsieur
+Dodson, dit Fogg en empochant son portefeuille et en
+mettant ses gants, je suis &agrave; vos ordres.</p>
+<p>&#8212;Tr&egrave;s-bien,
+r&eacute;pondit Dodson en se levant; je suis aux v&ocirc;tres.</p>
+<p>&#8212;Je me trouve
+tr&egrave;s-heureux, reprit Fogg, adouci par le mandat qu'il
+avait empoch&eacute;, je me trouve tr&egrave;s-heureux d'avoir eu le
+plaisir de faire
+la connaissance de monsieur Pickwick. J'esp&egrave;re, monsieur, que
+vous
+n'avez plus aussi mauvaise opinion de nous, que la premi&egrave;re fois
+o&ugrave; nous
+avons eu le plaisir de vous rencontrer.</p>
+<p>&#8212;J'esp&egrave;re que non,
+ajoute Dodson avec le ton d'&eacute;l&eacute;vation d'une vertu
+calomni&eacute;e. Vous nous connaissez mieux maintenant monsieur
+Pickwick; mais
+quelle que puisse &ecirc;tre votre opinion des gentlemen de notre
+profession,
+je vous prie de croire, monsieur, que je ne conserve pas de rancune
+contre vous, pour les sentiments qu'il vous a plu d'exprimer dans notre
+bureau de <i>Freeman's Court Cornhill</i>, lors de la circonstance
+&agrave; laquelle
+mon associ&eacute; vient de faire allusion.</p>
+<p>&#8212;Oh! non, nous dit Fogg
+avec une charit&eacute; toute chr&eacute;tienne.</p>
+<p>&#8212;Notre conduite,
+monsieur, poursuivit l'autre associ&eacute;, parlera pour
+elle-m&ecirc;me et se justifiera d'elle-m&ecirc;me, en toutes
+occasions. Nous avons
+&eacute;t&eacute; dans la profession pas mal d'ann&eacute;es, monsieur
+Pickwick, et nous
+avons m&eacute;rit&eacute; la confiance de beaucoup d'honorables
+clients. Je vous
+souhaite le bonjour, monsieur.</p>
+<p>&#8212;Bonjour, monsieur
+Pickwick, dit Fogg; en parlant ainsi, il mit son
+parapluie sous son bras, &ocirc;ta son gant droit, et tendit une main
+conciliatrice au philosophe indign&eacute;. Celui-ci fourra
+aussit&ocirc;t ses
+poignets sous les pans de son habit, et lan&ccedil;a &agrave;
+l'avou&eacute; des regards
+pleins d'une surprise m&eacute;prisante.</p>
+<p>&#8212;Lowten! s'&eacute;cria
+au m&ecirc;me instant M. Perker, ouvrez la porte!</p>
+<p>&#8212;Attendez un instant, dit
+M. Pickwick. Je veux parler, Perker.</p>
+<p>&#8212;Mon cher monsieur,
+interrompit le petit avou&eacute;, qui, pendant toute
+cette entrevue, avait &eacute;t&eacute; dans un &eacute;tat
+d'appr&eacute;hension nerveuse, mon cher
+monsieur, en voil&agrave; assez sur ce sujet. Restons-en l&agrave;, je
+vous supplie,
+monsieur Pickwick.</p>
+<p>&#8212;Monsieur, reprit M.
+Pickwick avec vivacit&eacute;, je ne veux pas qu'on me
+fasse taire!&#8212;Monsieur Dodson, vous m'avez adress&eacute; quelques
+observations....&raquo;</p>
+<p>Dodson se retourna,
+pencha doucement la t&ecirc;te et sourit.</p>
+<p>&laquo;Vous m'avez
+adress&eacute; quelques observations, r&eacute;p&eacute;ta M. Pickwick,
+presque
+hors d'haleine, et votre associ&eacute; m'a tendu la main, et tous les
+deux
+vous avez pris avec moi un ton de g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; et de
+magnanimit&eacute;! C'est l&agrave;
+un exc&egrave;s d'impudence auquel je ne m'attendais pas, m&ecirc;me de
+votre part.</p>
+<p>&#8212;Quoi, monsieur?
+s'&eacute;cria Dodson.</p>
+<p>&#8212;Quoi, monsieur?
+r&eacute;p&eacute;ta Fogg.</p>
+<p>&#8212;Savez-vous bien que j'ai
+&eacute;t&eacute; victime de vos perfides complots?
+Savez-vous que je suis l'homme que vous avez emprisonn&eacute; et
+vol&eacute;?
+Savez-vous que vous &ecirc;tes les avou&eacute;s de la plaignante, dans
+Bardell et
+Pickwick.</p>
+<p>&#8212;Oui, monsieur, nous
+savons cela, repartit Dodson.</p>
+<p>&#8212;N&eacute;cessairement,
+nous le savons, ajouta Fogg en frappant sur sa poche,
+peut-&ecirc;tre par hasard.</p>
+<p>&#8212;Je vois que vous vous en
+souvenez avec satisfaction, reprit M.
+Pickwick en essayant, pour la premi&egrave;re fois de sa vie, de
+produire un
+rire amer, et en l'essayant tout &agrave; fait en vain. Quoique j'aie
+longtemps
+d&eacute;sir&eacute; de vous dire, en termes clairs et nets, quelle est
+mon opinion de
+votre conduite, j'aurais laiss&eacute; passer cette occasion, par
+d&eacute;f&eacute;rence
+pour les d&eacute;sirs de mon ami Perker, sans le ton inexcusable que
+vous avez
+pris et sans votre insolente familiarit&eacute;. Je dis insolente
+familiarit&eacute;,
+monsieur! r&eacute;p&eacute;ta M. Pickwick en se retournant vers Fogg,
+avec une
+vivacit&eacute; qui fit battre l'autre en retraite jusqu'&agrave; la
+porte.</p>
+<p>&#8212;Prenez garde, monsieur!
+s'&eacute;cria Dodson, qui, quoique le plus grand et
+le plus gros des deux, s'&eacute;tait prudemment retranch&eacute;
+derri&egrave;re Fogg, et
+qui parlait par-dessus la t&ecirc;te de son associ&eacute; avec un
+visage tr&egrave;s-p&acirc;le.
+Laissez-vous maltraiter, monsieur Fogg; ne lui rendez point ses coups
+sous aucun pr&eacute;texte.</p>
+<p>&#8212;Non, non, je ne les lui
+rendrai pas, dit Fogg en se reculant un peu
+plus, au soulagement &eacute;vident de son associ&eacute;, qui se
+trouvait ainsi
+arriv&eacute; au bureau ext&eacute;rieur.</p>
+<p>&#8212;Vous &ecirc;tes,
+continua M. Pickwick en reprenant le fil de son discours,
+vous &ecirc;tes une paire bien assortie de vils chicaneurs, de fripons,
+de
+voleurs....</p>
+<p>&#8212;Allons, interrompit
+Perker, est-ce l&agrave; tout?</p>
+<p>&#8212;Tout se r&eacute;sume
+l&agrave; dedans, reprit M. Pickwick. Ce sont de vils
+chicaneurs, des fripons, des voleurs!</p>
+<p>&#8212;Bien, bien, reprit
+Perker d'un ton conciliant. Mes chers messieurs, il
+a dit tout ce qu'il avait &agrave; dire. Maintenant, je vous en prie,
+allez-vous-en. Lowten, la porte est-elle ouverte?&raquo;</p>
+<p>M. Lowten qui riait dans
+le lointain, r&eacute;pondit affirmativement.</p>
+<p>&#8212;Allons, allons; adieu,
+adieu; allons, mes chers messieurs; monsieur
+Lowten, la porte, cria le petit homme en poussant Dodson et Fogg hors
+de
+son bureau. Par ici, mes chers messieurs. Terminons cela, je vous en
+prie. Que diable, monsieur Lowten, la porte! Pourquoi ne
+reconduisez-vous pas, monsieur?</p>
+<p>&#8212;S'il y a quelque justice
+en Angleterre, dit Dodson en mettant son
+chapeau et en regardant M. Pickwick, vous nous payerez cela, monsieur!</p>
+<p>&#8212;Vous &ecirc;tes une
+paire de voleurs!</p>
+<p>&#8212;Souvenez-vous que vous
+nous le payerez bien! cria Fogg en agitant son
+poing.</p>
+<p>&#8212;Chicaneurs! fripons!
+voleurs! continua M. Pickwick sans s'embarrasser
+des menaces qui lui &eacute;taient adress&eacute;es.</p>
+<p>&#8212;Voleurs! cria-t-il en
+courant sur le carr&eacute; pendant que les deux avou&eacute;s
+descendaient.</p>
+<p>&#8212;Voleurs!&raquo;
+vocif&eacute;ra-t-il en s'&eacute;chappant des mains de Lowten et de
+Perker et en mettant sa t&ecirc;te &agrave; la fen&ecirc;tre de
+l'escalier.</p>
+<p>Quand M. Pickwick retira
+sa t&ecirc;te de la fen&ecirc;tre, sa physionomie &eacute;tait
+radieuse, souriante et tranquille, et en rentrant dans le bureau, il
+d&eacute;clara que son esprit &eacute;tait soulag&eacute; d'un grand
+poids, et qu'il se
+trouvait maintenant tout &agrave; fait heureux.</p>
+<p>Perker ne dit rien du
+tout jusqu'&agrave; ce qu'il eut vid&eacute; sa tabati&egrave;re et
+renvoy&eacute; Lowten pour la remplir; mais alors il fut saisi d'un
+acc&egrave;s de
+fou rire, qui dura cinq minutes, &agrave; l'expiration desquelles il
+fit
+observer qu'il devrait se mettre en col&egrave;re, mais qu'il ne
+pouvait pas
+encore penser s&eacute;rieusement &agrave; cette affaire, et qu'il se
+f&acirc;cherait d&egrave;s
+qu'il le pourrait.</p>
+<p>&laquo;Maintenant, dit M.
+Pickwick, je voudrais bien r&eacute;gler mon compte avec
+vous.</p>
+<p>&#8212;Est-ce de la m&ecirc;me
+mani&egrave;re que vous avez r&eacute;gl&eacute; l'autre? demanda
+Perker
+en recommen&ccedil;ant &agrave; rire.</p>
+<p>&#8212;Non, pas exactement,
+r&eacute;pondit le philosophe, en tirant son
+portefeuille, et en secouant cordialement la main du petit
+avou&eacute;. Je
+veux parler seulement de notre compte p&eacute;cuniaire. Vous m'avez
+donn&eacute;
+plusieurs preuves d'amiti&eacute; dont je ne pourrai jamais
+m'acquitter, ce que
+d'ailleurs je ne d&eacute;sire pas, car je pr&eacute;f&egrave;re
+continuer &agrave; rester votre
+oblig&eacute;.&raquo;</p>
+<p>Apr&egrave;s cette
+pr&eacute;face, les deux amis s'enfonc&egrave;rent dans des comptes
+fort
+compliqu&eacute;s, qui furent r&eacute;guli&egrave;rement
+expos&eacute;s par Perker, et
+imm&eacute;diatement sold&eacute;s par M. Pickwick, avec beaucoup
+d'expressions
+d'affection et d'estime.</p>
+<p>&Agrave; peine cette
+op&eacute;ration &eacute;tait-elle termin&eacute;e, qu'on entendit
+frapper &agrave; la
+porte du carr&eacute;, de la mani&egrave;re la plus violente et la plus
+&eacute;pouvantable.
+Ce n'&eacute;tait pas un double coup ordinaire, mais une succession
+constante
+et non interrompue de coups formidables, comme si le marteau avait
+&eacute;t&eacute;
+dou&eacute; du mouvement perp&eacute;tuel, ou comme si la personne qui
+l'agitait avait
+oubli&eacute; de s'arr&ecirc;ter.</p>
+<p>&laquo;Ah
+&ccedil;&agrave;! qu'est-ce que cela? s'&eacute;cria Perker en
+tressaillant.</p>
+<p>&#8212;Je pense qu'on frappe
+&agrave; la porte, r&eacute;pondit M. Pickwick, comme s'il y
+avait pu avoir le moindre doute &agrave; cet &eacute;gard.&raquo;</p>
+<p>Le marteau fit une
+r&eacute;ponse plus &eacute;nergique que n'auraient pu faire des
+paroles, car il continua &agrave; battre, sans un moment de
+rel&acirc;che, et avec
+une force et un tapage surprenants.</p>
+<p>&laquo;Si cela continue,
+dit Perker en faisant retentir sa sonnette, nous
+allons ameuter tout le quartier! Monsieur Lowten, n'entendez-vous pas
+qu'on frappe?</p>
+<p>&#8212;J'y vais &agrave;
+l'instant, monsieur, r&eacute;pliqua le clerc.&raquo;</p>
+<p>La marteau parut entendre
+la r&eacute;ponse, et pour assurer qu'il lui &eacute;tait
+impossible d'attendre plus longtemps, il fit un effroyable vacarme.</p>
+<p>&laquo;C'est
+&eacute;pouvantable! dit Perker en se bouchant les oreilles.&raquo;</p>
+<p>M. Lowten, qui
+&eacute;tait en train de se laver les mains dans le cabinet
+noir, se pr&eacute;cipita vers la porte, et tournant le bouton se
+trouva en
+pr&eacute;sence d'une apparition, qui va &ecirc;tre d&eacute;crite dans
+le chapitre suivant.<span style="font-weight: bold;"><br/>
+</span></p>
+<p><span style="font-weight: bold;"><br/>
+</span></p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;"/>
+<p><span style="font-weight: bold;"><br/>
+</span></p>
+<h2><a name="CHAPITRE_XXV" id="CHAPITRE_XXV">CHAPITRE XXV.</a></h2>
+<h3>Contenant quelques
+d&eacute;tails relatifs aux coups de marteau, ainsi que
+diverses autres particularit&eacute;s, parmi lesquelles figurent,
+notablement,
+certaines d&eacute;couvertes concernant M. Snodgrass et une jeune lady.</h3>
+<p>L'objet qui se
+pr&eacute;senta aux yeux du clerc, &eacute;tait un jeune gar&ccedil;on
+prodigieusement gras, rev&ecirc;tu d'une livr&eacute;e de domestique,
+et se tenant
+debout sur le paillasson, mais avec les yeux ferm&eacute;s comme pour
+dormir.
+Lowten n'avait jamais vu un jeune gar&ccedil;on aussi gras, et sa
+corpulence
+extraordinaire, jointe au repos complet de sa physionomie, si
+diff&eacute;rente
+de celle qu'on aurait d&ucirc; raisonnablement attendre d'un si
+intr&eacute;pide
+frappeur, le remplirent d'&eacute;tonnement.</p>
+<p>&laquo;Que voulez-vous?
+demanda le clerc.&raquo;</p>
+<p>L'enfant extraordinaire ne
+r&eacute;pondit point un seul mot, mais il baissa la
+t&ecirc;te, et Lowten s'imagina l'entendre ronfler faiblement.</p>
+<p>&laquo;D'o&ugrave;
+venez-vous?&raquo; reprit le clerc. Le gros gar&ccedil;on respira
+profond&eacute;ment,
+mais il ne bougea point.</p>
+<p>Le clerc
+r&eacute;p&eacute;ta trois fois ses questions, et ne recevant aucune
+r&eacute;ponse, il se pr&eacute;parait &agrave; fermer la porte, quand
+tout &agrave; coup le jeune
+gar&ccedil;on ouvrit les yeux, les cligna plusieurs fois,
+&eacute;ternua et &eacute;tendit la
+main, comme pour recommencer &agrave; frapper. S'apercevant que la
+porte &eacute;tait
+ouverte, il regarda autour de lui avec stup&eacute;faction, et,
+&agrave; la fin, fixa
+ses gros yeux ronds sur le visage de Lowten.</p>
+<p>&laquo;Pourquoi diable
+frappez-vous comme cela? lui demanda le clerc avec
+col&egrave;re.</p>
+<p>&#8212;Comme quoi?
+r&eacute;pondit le gros gar&ccedil;on d'une voix endormie.</p>
+<p>&#8212;Comme quarante cochers de
+place.</p>
+<p>&#8212;Parce que mon ma&icirc;tre
+m'a dit de ne pas arr&ecirc;ter de frapper jusqu'&agrave; ce
+qu'on ouvre la porte, de peur que je m'endorme.</p>
+<p>&#8212;Eh bien! quel message
+apportez-vous?</p>
+<p>&#8212;Il est en bas.</p>
+<p>&#8212;Qui?</p>
+<p>&#8212;Mon ma&icirc;tre; il veut
+savoir si vous &ecirc;tes &agrave; la maison.&raquo;</p>
+<p>En ce moment, M. Lowten
+imagina de mettre la t&ecirc;te &agrave; la fen&ecirc;tre. Voyant
+dans son carrosse ouvert un vieux gentleman qui regardait en l'air avec
+anxi&eacute;t&eacute;, il lui fit signe, et le vieux gentleman
+descendit
+imm&eacute;diatement.</p>
+<p>&#8212;C'est votre ma&icirc;tre
+qui est dans la voiture, je suppose, dit Lowten.&raquo;</p>
+<p>Le gros gar&ccedil;on
+baissa la t&ecirc;te d'une mani&egrave;re affirmative.</p>
+<p>Toute autre question fut
+rendue inutile par l'apparition du vieux
+Wardle, qui, ayant mont&eacute; lestement l'escalier et reconnu Lowten,
+passa
+imm&eacute;diatement dans la chambre de Perker.</p>
+<p>&laquo;Pickwick!
+s'&eacute;cria-t-il, votre main, mon gar&ccedil;on. C'est d'hier
+seulement
+que j'ai appris que vous vous &eacute;tiez laiss&eacute; mettre en
+cage. Comment
+avez-vous souffert cela, Perker?</p>
+<p>&#8212;Je n'ai pas pu
+l'emp&ecirc;cher, mon cher monsieur, r&eacute;pliqua le petit
+avou&eacute;
+avec un sourire et une prise de tabac. Vous savez comme il est
+obstin&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Certainement, je le sais,
+mais je suis enchant&eacute; de le voir malgr&eacute;
+cela. Ce n'est pas de sit&ocirc;t que je le perdrai de vue.&raquo;</p>
+<p>Ayant ainsi parl&eacute;,
+Wardle serra de nouveau la main de M. Pickwick, puis
+celle de Perker, et se jeta dans un fauteuil, son joyeux visage
+brillant
+plus que jamais de bonne humeur et de sant&eacute;.</p>
+<p>&laquo;Eh bien! dit-il,
+voil&agrave; de jolies histoires! Une prise de tabac, Perker
+mon gar&ccedil;on. Avez-vous jamais rien vu de pareil, hein?</p>
+<p>&#8212;Que voulez-vous dire?
+demanda M. Pickwick.</p>
+<p>&#8212;Ma foi! je pense que
+toutes les filles ont perdu la t&ecirc;te. Vous direz
+peut-&ecirc;tre que cela n'est pas bien nouveau, mais c'est vrai
+n&eacute;anmoins.</p>
+<p>&#8212;Eh! mon cher monsieur, dit
+Perker, est-ce que vous &ecirc;tes venu &agrave; Londres
+tout expr&egrave;s pour nous apprendre cela?</p>
+<p>&#8212;Non, non, pas tout
+&agrave; fait; quoique ce soit la principale cause de mon
+voyage. Comment va Arabelle?</p>
+<p>&#8212;Tr&egrave;s-bien,
+r&eacute;pondit M. Pickwick; et elle sera charm&eacute;e de vous voir,
+j'en suis s&ucirc;r.</p>
+<p>&#8212;La petite coquette aux
+yeux noirs! J'avais grandement id&eacute;e de
+l'&eacute;pouser moi-m&ecirc;me un de ces beaux jours, mais
+n&eacute;anmoins je suis charm&eacute;
+de cela, v&eacute;ritablement.</p>
+<p>&#8212;Comment l'avez-vous
+appris? demanda M. Pickwick.</p>
+<p>&#8212;Oh! par mes filles
+naturellement. Arabelle leur a &eacute;crit avant-hier
+qu'elle s'&eacute;tait mari&eacute;e sans le consentement du
+p&egrave;re de son mari, et que
+vous &eacute;tiez all&eacute; pour le lui demander, quand son refus ne
+pourrait plus
+emp&ecirc;cher le mariage, et tout cela. J'ai pens&eacute; que
+c'&eacute;tait un bon moment
+pour donner une petite le&ccedil;on &agrave; mes filles, pour leur
+faire remarquer
+quelle chose terrible c'&eacute;tait quand les enfants se mariaient
+sans le
+consentement de leurs parents, et le reste. Mais baste! je n'ai pas pu
+faire la plus l&eacute;g&egrave;re impression sur elles. Elles
+trouvaient mille fois
+plus terrible qu'il y e&ucirc;t eu un mariage sans demoiselles
+d'honneur, et
+j'aurais aussi bien fait de pr&ecirc;cher Joe lui-m&ecirc;me.&raquo;</p>
+<p>Ici le vieux gentleman
+s'arr&ecirc;ta pour rire, et quand il s'en fut donn&eacute;
+tout son content, il reprit en ces termes:</p>
+<p>&laquo;Mais ce n'est pas
+tout, &agrave; ce qu'il para&icirc;t. Ce n'est l&agrave; que la
+moiti&eacute;
+des complots et des amourettes qui se sont machin&eacute;s. Depuis six
+mois
+nous marchons sur des mines, et elles ont &eacute;clat&eacute; &agrave;
+la fin.</p>
+<p>&#8212;Qu'est-ce que vous voulez
+dire, s'&eacute;cria M. Pickwick, en p&acirc;lissant. Pas
+d'autre mariage secret, j'esp&egrave;re.</p>
+<p>&#8212;Non! non! pas tout
+&agrave; fait aussi mauvais que cela; non.</p>
+<p>&#8212;Quoi donc alors! suis-je
+int&eacute;ress&eacute; dans l'affaire?</p>
+<p>&#8212;Dois-je r&eacute;pondre
+&agrave; cette question, Perker?</p>
+<p>&#8212;Si vous ne vous
+compromettez pas, en y r&eacute;pondant, mon cher monsieur.</p>
+<p>&#8212;Eh bien! alors, dit M.
+Wardle en se tournant vers M. Pickwick; eh bien
+alors, oui, vous y &ecirc;tes int&eacute;ress&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Comment cela, demanda
+celui-ci avec anxi&eacute;t&eacute;. En quelle mani&egrave;re?</p>
+<p>&#8212;R&eacute;ellement, vous
+&ecirc;tes un jeune gaillard si emport&eacute;, que j'ai presque
+peur de vous le dire. N&eacute;anmoins, si Perker veut s'asseoir entre
+nous,
+pour pr&eacute;venir un malheur, je m'y hasarderai.&raquo;</p>
+<p>Ayant ferm&eacute; la porte
+de la chambre, et s'&eacute;tant fortifi&eacute; par une autre
+descente dans la tabati&egrave;re de Perker, le vieux gentleman
+commen&ccedil;a sa
+grande r&eacute;v&eacute;lation en ces termes:</p>
+<p>&laquo;Le fait est que ma
+fille Bella... Bella qui a &eacute;pous&eacute; le jeune Trundle,
+vous savez?</p>
+<p>&#8212;Oui, oui, nous savons, dit
+M. Pickwick avec impatience.</p>
+<p>&#8212;Ne m'intimidez pas
+d&egrave;s le commencement. Ma fille Bella, l'autre soir,
+s'assit &agrave; c&ocirc;t&eacute; de moi lorsque &Eacute;mily fut
+all&eacute;e se coucher, avec un mal de
+t&ecirc;te, apr&egrave;s m'avoir lu la lettre d'Arabelle; et
+commen&ccedil;a &agrave; me parler de
+ce mariage. &laquo;Eh bien! papa, dit-elle, qu'est-ce que vous en
+pensez.&#8212;Ma
+foi, ma ch&egrave;re, r&eacute;pondis-je, j'aime &agrave; croire que
+tout ira bien.&raquo; Il faut
+vous dire que j'&eacute;tais assis devant un bon feu, buvant mon grog
+paisiblement, et que je comptais bien, en jetant de temps en temps un
+mot ind&eacute;cis, l'engager &agrave; continuer son charmant petit
+babil. Mes deux
+filles sont tout le portrait de leur pauvre ch&egrave;re m&egrave;re et
+plus je
+deviens vieux, plus j'ai de plaisir &agrave; rester assis en t&ecirc;te
+&agrave; t&ecirc;te avec
+elles. Dans ces moments-l&agrave;, leur voix, leur physionomie, me
+reportent au
+temps le plus agr&eacute;able de ma vie, me rendent encore aussi jeune
+que je
+l'&eacute;tais alors, quoique pas tout &agrave; fait aussi heureux.
+&laquo;C'est un
+v&eacute;ritable mariage d'inclination, dit Bella apr&egrave;s un
+moment de
+silence.&#8212;Oui, ma ch&egrave;re, r&eacute;pondis-je; mais ce ne sont pas
+toujours ceux
+qui r&eacute;ussissent le mieux....&raquo;</p>
+<p>&#8212;Je soutiens le contraire!
+interrompit M. Pickwick avec chaleur.</p>
+<p>&#8212;Tr&egrave;s-bien; soutenez
+ce que vous voudrez, quand ce sera votre tour &agrave;
+parler, mais ne m'interrompez pas.</p>
+<p>&#8212;Je vous demande pardon.</p>
+<p>&#8212;Accord&eacute;.
+&laquo;Papa, dit Bella en rougissant un peu, je suis
+f&acirc;ch&eacute;e de vous
+entendre parler contre les mariages d'inclination.&#8212;J'ai eu tort, ma
+ch&egrave;re, r&eacute;pondis-je en tapant ses joues aussi doucement
+que peut le faire
+un vieux gaillard comme moi. J'ai eu tort de parler ainsi, car votre
+m&egrave;re a fait un mariage d'inclination, et vous aussi.&#8212;Ce n'est
+pas l&agrave;
+ce que je voulais dire, papa, reprit Bella; le fait est que je voulais
+vous parler d'&Eacute;mily.&raquo;</p>
+<p>M. Pickwick tressaillit.</p>
+<p>&laquo;Qu'est-ce qu'il y a
+maintenant? lui demanda M. Wardle en s'arr&ecirc;tant
+dans sa narration.</p>
+<p>&#8212;Rien, r&eacute;pondit le
+philosophe; continuez, je vous en prie.</p>
+<p>&#8212;Ma foi! Je n'ai jamais su
+filer une histoire, reprit le vieux
+gentleman brusquement. Il faut que cela vienne t&ocirc;t ou tard, et
+&ccedil;a nous
+&eacute;pargnera beaucoup de temps, si &ccedil;a vient tout de suite.
+Le fait est qu'&agrave;
+la fin Bella se d&eacute;cida &agrave; me dire qu'&Eacute;mily
+&eacute;tait fort malheureuse; que
+depuis les derni&egrave;res f&ecirc;tes de No&euml;l elle avait
+&eacute;t&eacute; en correspondance
+constante avec notre jeune ami Snodgrass; qu'elle s'&eacute;tait fort
+sagement
+d&eacute;cid&eacute;e &agrave; s'enfuir avec lui, pour imiter la
+louable conduite de son
+amie; mais qu'ayant senti quelques retours de componction, &agrave; ce
+sujet,
+attendu que j'avais toujours &eacute;t&eacute; passablement bien
+dispos&eacute; pour tous les
+deux, elle avait pens&eacute; qu'il valait mieux commencer par me faire
+l'honneur de me demander si je m'opposerais &agrave; ce qu'ils fussent
+mari&eacute;s
+de la mani&egrave;re ordinaire et vulgaire. Voil&agrave; la chose; et
+maintenant,
+Pickwick, si vous voulez bien r&eacute;duire vos yeux &agrave; leur
+grandeur
+habituelle, et me conseiller, je vous serai fort oblig&eacute;.&raquo;</p>
+<p>Cette derni&egrave;re
+phrase, prof&eacute;r&eacute;e d'une mani&egrave;re bourrue par
+l'honn&ecirc;te
+vieillard, n'&eacute;tait pas tout &agrave; fait sans motifs, car les
+traits de M.
+Pickwick avaient pris une expression de surprise et de
+perplexit&eacute; tout &agrave;
+fait curieuse &agrave; voir.</p>
+<p>&laquo;Snodgrass!... Depuis
+No&euml;l....&raquo; murmura-t-il enfin, tout confondu.</p>
+<p>&#8212;Depuis No&euml;l,
+r&eacute;pliqua Wardle. Cela est clair, et il faut que nous
+ayons eu de bien mauvaises b&eacute;sicles, pour ne pas le
+d&eacute;couvrir plus t&ocirc;t.</p>
+<p>&#8212;Je n'y comprends rien,
+reprit M. Pickwick en ruminant. Je n'y
+comprends rien.</p>
+<p>&#8212;C'est pourtant assez
+facile &agrave; comprendre, r&eacute;torqua le col&eacute;rique
+vieillard. Si vous aviez &eacute;t&eacute; plus jeune, vous auriez
+&eacute;t&eacute; dans le secret
+depuis longtemps. Et de plus, ajouta-t-il apr&egrave;s un peu
+d'h&eacute;sitation, je
+dois dire que ne sachant rien de cela, j'avais un peu press&eacute;
+&Eacute;mily,
+depuis quatre ou cinq mois, afin qu'elle re&ccedil;&ucirc;t
+favorablement un jeune
+gentleman du voisinage; si elle le pouvait, toutefois, car je n'ai
+jamais voulu forcer son inclination. Je suis bien convaincu qu'en
+v&eacute;ritable jeune fille, pour rehausser sa valeur et pour
+augmenter
+l'ardeur de M. Snodgrass, elle lui aura repr&eacute;sent&eacute; cela
+avec des
+couleurs tr&egrave;s-sombres, et qu'ils auront tous deux fini par
+conclure
+qu'ils sont un couple bien pers&eacute;cut&eacute;, et qu'ils n'ont pas
+d'autre
+ressource qu'un mariage clandestin, ou un fourneau de charbon.
+Maintenant voil&agrave; la question: Qu'est-ce qu'il faut faire?</p>
+<p>&#8212;Qu'est-ce que vous avez
+fait, demanda M. Pickwick?</p>
+<p>&#8212;Moi?</p>
+<p>&#8212;Je veux dire qu'est-ce que
+vous avez fait, quand vous avez appris cela
+de votre fille a&icirc;n&eacute;e?</p>
+<p>&#8212;Oh! J'ai fait des
+sottises, naturellement.</p>
+<p>&#8212;C'est juste, interrompit
+Perker, qui avait &eacute;cout&eacute; ce dialogue en
+tortillant sa cha&icirc;ne, en grattant son nez et en donnant divers
+autres
+signes d'impatience. Cela est tr&egrave;s-naturel. Mais quelle
+esp&egrave;ce de
+sottises?</p>
+<p>&#8212;Je me suis mis dans une
+grande col&egrave;re, et j'ai si bien effray&eacute; ma m&egrave;re
+qu'elle s'en est trouv&eacute;e mal.</p>
+<p>&#8212;C'&eacute;tait judicieux,
+fit remarquer Perker. Et quoi encore, mon cher
+monsieur?</p>
+<p>&#8212;J'ai grond&eacute; et
+cri&eacute; toute la journ&eacute;e suivante; mais &agrave; la fin,
+lass&eacute; de
+rendre tout le monde, et moi-m&ecirc;me, mis&eacute;rable, j'ai
+lou&eacute; une voiture &agrave;
+Muggleton, et je suis venu ici sous pr&eacute;texte d'amener
+&Eacute;mily pour voir
+Arabelle.</p>
+<p>&#8212;Miss Wardle est avec vous,
+alors? dit M. Pickwick.</p>
+<p>&#8212;Certainement, elle est en
+ce moment &agrave; l'h&ocirc;tel d'Osborne &agrave; moins que
+votre entreprenant ami ne l'ait enlev&eacute;e depuis que je suis sorti.</p>
+<p>&#8212;Vous &ecirc;tes donc
+r&eacute;concili&eacute;s? demanda Perker.</p>
+<p>&#8212;Pas du tout; elle n'a fait
+que languir et pleurer depuis ce temps-l&agrave;,
+except&eacute; hier soir; entre le th&eacute; et le souper; car alors
+elle a fait
+grande parade d'&eacute;crire une lettre, ce dont j'ai fait semblant de
+ne
+point m'apercevoir.</p>
+<p>&#8212;Vous voulez avoir mon avis
+dans cette affaire, &agrave; ce que je suppose?
+dit Perker en regardant successivement la physionomie
+r&eacute;fl&eacute;chie de M.
+Pickwick, et la contenance inqui&egrave;te de Wardle, et en prenant
+plusieurs
+prises cons&eacute;cutives de son stimulant favori.</p>
+<p>&#8212;Je le suppose,
+r&eacute;pondit Wardle, en regardant M. Pickwick.</p>
+<p>&#8212;Certainement,
+r&eacute;pliqua celui-ci.</p>
+<p>&#8212;Eh bien! alors, dit Perker
+en se levant et en repoussant sa chaise,
+mon avis est que vous vous en alliez tous les deux vous promener,
+&agrave; pied
+ou en voiture, comme vous voudrez; car vous m'ennuyez; vous causerez de
+cette affaire-l&agrave; ensemble. Et si vous n'avez pas tout
+arrang&eacute; la
+premi&egrave;re fois que je vous verrai, je vous dirai ce que vous avez
+&agrave;
+faire.</p>
+<p>&#8212;Voil&agrave; quelque chose
+de satisfaisant, dit Wardle, qui ne savait pas
+trop s'il devait rire ou s'offenser.</p>
+<p>&#8212;Bah! bah! mon cher
+monsieur, je vous connais tous les deux, beaucoup
+mieux que vous ne vous connaissez vous-m&ecirc;mes. Vous avez
+d&eacute;j&agrave; arrang&eacute;
+tout cela dans votre esprit.&raquo;</p>
+<p>En parlant ainsi, le petit
+avou&eacute; bourra sa tabati&egrave;re dans la poitrine de
+M. Pickwick et dans le gilet de M. Wardle; puis tous les trois se
+mirent
+&agrave; rire ensemble, mais surtout les deux derniers gentlemen, qui
+se
+prirent et se secou&egrave;rent la main sans aucune raison apparente.</p>
+<p>&laquo;Vous d&icirc;nez
+avec moi aujourd'hui? dit M. Wardle &agrave; Perker, pendant que
+celui-ci le reconduisait.</p>
+<p>&#8212;Je ne peux pas vous le
+promettre, mon cher monsieur; je ne peux pas
+vous le promettre. En tout cas, je passerai chez vous ce soir.</p>
+<p>&#8212;Je vous attendrai &agrave;
+cinq heures.</p>
+<p>&#8212;Allons, Joe!&raquo; Et Joe
+ayant &eacute;t&eacute; &eacute;veill&eacute;, &agrave; grand'peine,
+les deux amis
+partirent dans le carrosse de M. Wardle. Joe monta derri&egrave;re et
+s'&eacute;tablit
+sur le si&eacute;ge que son ma&icirc;tre y avait fait placer par
+humanit&eacute;; car s'il
+avait d&ucirc; rester debout, il aurait roul&eacute; en bas et se
+serait tu&eacute;, d&egrave;s son
+premier somme.</p>
+<p>Nos amis se firent conduire
+d'abord au <i>George et Vautour</i>. L&agrave; ils
+apprirent qu'Arabelle &eacute;tait partie avec sa femme de chambre,
+dans une
+voiture de place, pour aller voir &Eacute;mily; dont elle avait
+re&ccedil;u un petit
+billet. Alors, comme Wardle avait quelques affaires &agrave; arranger
+dans la
+cit&eacute;, il renvoya la voiture et le gros bouffi &agrave;
+l'h&ocirc;tel, afin de
+pr&eacute;venir qu'il reviendrait &agrave; cinq heures avec M. Pickwick
+pour d&icirc;ner.</p>
+<p>Charg&eacute; de ce
+message, le gros bouffi s'en retourna, dormant sur son
+si&eacute;ge aussi paisiblement que s'il avait &eacute;t&eacute; sur un
+lit soutenu par des
+ressorts de montre. Par une esp&egrave;ce de miracle, il se
+r&eacute;veilla de
+lui-m&ecirc;me lorsque la voiture s'arr&ecirc;ta, et se secouant
+vigoureusement,
+pour aiguiser ses facult&eacute;s, il monta l'escalier, afin
+d'ex&eacute;cuter sa
+commission.</p>
+<p>Mais, soit que les
+secousses que s'&eacute;tait donn&eacute;es le gros joufflu eussent
+embrouill&eacute; ses facult&eacute;s, au lieu de les remettre sur un
+bon pied; soit
+qu'elles eussent &eacute;veill&eacute; en lui une quantit&eacute;
+d'id&eacute;es nouvelles,
+suffisantes pour lui faire oublier les c&eacute;r&eacute;monies et les
+formalit&eacute;s
+ordinaires; soit (ce qui est encore possible) qu'elles n'eussent pas
+&eacute;t&eacute; suffisantes pour l'emp&ecirc;cher de se rendormir en
+montant l'escalier,
+le fait est qu'il entra dans le salon, sans avoir pr&eacute;alablement
+frappa &agrave;
+la porte, et aper&ccedil;ut ainsi un gentleman, assis amoureusement sur
+le
+sofa, aupr&egrave;s de miss &Eacute;mily, en tenant un bras
+pass&eacute; autour de sa taille,
+tandis qu'Arabelle et la jolie femme de chambre feignaient de regarder
+attentivement par une fen&ecirc;tre, &agrave; l'autre bout de la
+chambre. &Agrave; cette vue
+le gros joufflu laissa &eacute;chapper une exclamation, les femmes
+jet&egrave;rent un
+cri, et le gentleman l&acirc;cha un juron, presque simultan&eacute;ment.</p>
+<p>&laquo;Qui venez-vous
+chercher ici, petit mis&eacute;rable?&raquo; s'&eacute;cria le
+gentleman,
+qui n'&eacute;tait autre que M. Snodgrass.</p>
+<p>Le gros joufflu,
+prodigieusement &eacute;pouvant&eacute;, r&eacute;pondit
+bri&egrave;vement:
+&laquo;Ma&icirc;tresse.&raquo;</p>
+<p>&laquo;Que me voulez-vous,
+stupide cr&eacute;ature? lui demanda &Eacute;mily, en d&eacute;tournant
+la t&ecirc;te.</p>
+<p>&#8212;Mon ma&icirc;tre et M.
+Pickwick viennent d&icirc;ner ici &agrave; cinq heures.</p>
+<p>&#8212;Quittez cette chambre!
+reprit M. Snodgrass, dont les yeux lan&ccedil;aient
+des flammes sur le jeune homme stup&eacute;fi&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Non! non! non!
+s'&eacute;cria pr&eacute;cipitamment &Eacute;mily. Arabelle, ma
+ch&egrave;re,
+conseillez-moi.&raquo;</p>
+<p>&Eacute;mily et M.
+Snodgrass, Arabelle et Mary tinrent conseil dans un coin, et
+se mirent &agrave; parler vivement, &agrave; voix basse, pendant
+quelques minutes,
+durant lesquelles le gros joufflu sommeilla.</p>
+<p>&laquo;Joe, dit &agrave; la
+fin Arabelle, en se retournant avec le plus s&eacute;duisant
+sourire; comment vous portez-vous, Joe?</p>
+<p>&#8212;Joe, reprit &Eacute;mily,
+vous &ecirc;tes un bon gar&ccedil;on. Je ne vous oublierai pas,
+Joe.</p>
+<p>--Joe, poursuivit M.
+Snodgrass, en s'avan&ccedil;ant vers l'enfant &eacute;tonn&eacute;, et
+en lui prenant la main, je ne vous avais pas reconnu. Voil&agrave; cinq
+shillings pour vous, Joe.</p>
+<p>&#8212;Je vous en devrai cinq
+aussi, ajouta Arabelle, parce que nous sommes
+de vieilles connaissances, vous savez,&raquo; et elle accorda un second
+sourire, encore plus enchanteur, au corpulent intrus.</p>
+<p>Les perceptions du gros
+bouffi &eacute;tant peu rapides, il parut d'abord
+singuli&egrave;rement intrigu&eacute; par cette soudaine
+r&eacute;volution qui s'op&eacute;rait en
+sa faveur, et regarda m&ecirc;me autour de lui, d'un air
+tr&egrave;s-alarm&eacute;. &Agrave; la
+fin, cependant, son large visage commen&ccedil;a &agrave; montrer
+quelques sympt&ocirc;mes
+d'un sourire proportionnellement large, puis, fourrant une
+demi-couronne dans chacun de ses goussets, et, ses mains et ses
+poignets
+par-dessus, il laissa &eacute;chapper un &eacute;clat de rire
+enrou&eacute;. C'est la
+premi&egrave;re et ce fut la seule fois de sa vie qu'on l'entendit rire.</p>
+<p>&laquo;Je vois qu'il nous
+comprend, dit Arabelle.</p>
+<p>&#8212;Il faudrait lui faire
+manger quelque chose sur-le-champ,&raquo; fit observer
+&Eacute;mily.</p>
+<p>Il s'en fallut de peu que
+le gros bouffi ne rit encore en entendant
+cette proposition. Apr&egrave;s quelques autres chuchotements, Mary
+sortit
+lestement du groupe et dit:</p>
+<p>&laquo;Je vais d&icirc;ner
+avec vous aujourd'hui, monsieur, si vous voulez bien?</p>
+<p>&#8212;Par ici, r&eacute;pondit
+le jeune gar&ccedil;on avec empressement. Il y a un fameux
+p&acirc;t&eacute; de viande en bas!&raquo;</p>
+<p>&Agrave; ces mots, le gros
+joufflu descendit l'escalier pour conduire Mary &agrave;
+l'office, et le long du chemin sa jolie compagne captivait l'attention
+de tous les gar&ccedil;ons, et mettait de mauvaise humeur toutes les
+femmes de
+chambre.</p>
+<p>Le p&acirc;t&eacute;, dont
+le gros joufflu avait parl&eacute; avec tant de tendresse, se
+trouvait effectivement, encore dans l'office; on y ajouta un bifteck,
+un
+plat de pommes de terre, et un pot de porter.</p>
+<p>&laquo;Asseyez-vous, dit
+Joe. Quelle chance! Le bon d&icirc;ner! Comme j'ai faim!&raquo;</p>
+<p>Ayant
+r&eacute;p&eacute;t&eacute; cinq ou six fois ces exclamations avec une
+sorte de
+ravissement, le jeune gar&ccedil;on s'assit au haut bout de la petite
+table, et
+Mary se pla&ccedil;a au bas bout.</p>
+<p>&laquo;Voulez-vous un peu
+de cela? dit le gros joufflu, en plongeant dans le
+p&acirc;t&eacute; son couteau et sa fourchette jusqu'au manche.</p>
+<p>&#8212;Un peu, s'il vous
+pla&icirc;t.&raquo;</p>
+<p>Joe ayant servi &agrave;
+Mary un peu du p&acirc;t&eacute;, et s'en &eacute;tant servi beaucoup
+&agrave;
+lui-m&ecirc;me, allait commencer &agrave; manger, quand, tout &agrave;
+coup il se pencha en
+avant sur sa chaise, en laissant ses mains, avec le couteau et la
+fourchette, tomber sur ses genoux, et dit tr&egrave;s-lentement.</p>
+<p>&laquo;Vous &ecirc;tes
+gentille &agrave; croquer, savez-vous?&raquo;</p>
+<p>Ceci &eacute;tait dit d'un
+air d'admiration tr&egrave;s-flatteur, mais cependant il y
+avait encore, dans les yeux du jeune gentleman, quelque chose qui
+sentait le cannibale plus que l'amour passionn&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Eh! mais, Joseph,
+s'&eacute;cria Mary, en affectant de rougir, qu'est-ce que
+vous voulez dire?&raquo;</p>
+<p>Le gros joufflu, reprenant
+graduellement sa premi&egrave;re position, r&eacute;pliqua
+seulement par un profond soupir, resta pensif pendant quelques minutes,
+et but une longue gorg&eacute;e de <i>porter</i>. Apr&egrave;s quoi,
+il soupira encore, et
+s'appliqua tr&egrave;s-solidement au p&acirc;t&eacute;.</p>
+<p>&laquo;Quelle aimable
+personne que miss &Eacute;mily! dit Mary, apr&egrave;s un long
+silence.</p>
+<p>&#8212;J'en connais une plus
+aimable.</p>
+<p>&#8212;En v&eacute;rit&eacute;?</p>
+<p>&#8212;Oui, en
+v&eacute;rit&eacute;, r&eacute;pliqua le gros joufflu, avec une
+vivacit&eacute;
+inaccoutum&eacute;e.</p>
+<p>&#8212;Comment s'appelle-t-elle?</p>
+<p>&#8212;Comment vous
+appelez-vous?&raquo;</p>
+<p>&#8212;Mary.</p>
+<p>&#8212;C'est son nom. C'est
+vous.&raquo;</p>
+<p>Le gros gar&ccedil;on, pour
+rendre ce compliment plus incisif, y joignit une
+grimace, et donna &agrave; ses deux prunelles une combinaison de
+loucherie,
+croyant ainsi, selon toute apparence, lancer une &#339;illade
+meurtri&egrave;re.</p>
+<p>&laquo;Il ne faut pas me
+parler comme cela, dit Mary. Vous ne me parlez pas
+s&eacute;rieusement.</p>
+<p>&#8212;Bah! que si, je dis.</p>
+<p>&#8212;Eh bien?</p>
+<p>&#8212;Allez-vous venir ici
+r&eacute;guli&egrave;rement?</p>
+<p>&#8212;Non, je m'en vais demain
+soir.</p>
+<p>&#8212;Oh! reprit le gros
+joufflu, d'un ton prodigieusement sentimental,
+comme nous aurions eu du plaisir &agrave; manger ensemble, si vous
+&eacute;tiez
+rest&eacute;e!</p>
+<p>&#8212;Je pourrais
+peut-&ecirc;tre venir quelquefois, ici, pour vous voir, si vous
+vouliez me rendre un service,&raquo; r&eacute;pondit Mary, en roulant
+la nappe pour
+jouer l'embarras.</p>
+<p>Le gros joufflu regarda
+alternativement le p&acirc;t&eacute; et la grillade, comme
+s'il avait pens&eacute; qu'un service devait &ecirc;tre li&eacute; en
+quelque sorte avec des
+comestibles; puis, tirant de sa poche une de ses demi-couronnes, il la
+consid&eacute;ra avec inqui&eacute;tude.</p>
+<p>&laquo;Vous ne me comprenez
+pas?&raquo; poursuivit Mary, en regardant finement son
+large visage.</p>
+<p>Il consid&eacute;ra sur
+nouveaux frais la demi-couronne, et r&eacute;pondit
+faiblement: non.</p>
+<p>&laquo;Les ladies
+voudraient bien que vous ne parliez pas au vieux gentleman
+du jeune gentleman qui &eacute;tait l&agrave;-haut; et moi je le
+voudrais bien aussi.</p>
+<p>&#8212;C'est-il l&agrave; tout?
+r&eacute;pondit le gros gar&ccedil;on, &eacute;videmment soulag&eacute;
+d'un
+grand poids, et rempochant sa demi-couronne. Je n'en dirai rien, bien
+s&ucirc;r.</p>
+<p>&#8212;Voyez-vous, M. Snodgrass
+aime beaucoup miss &Eacute;mily; et miss &Eacute;mily aime
+beaucoup M. Snodgrass; et si vous racontiez cela, le vieux gentleman
+vous emm&egrave;nerait bien loin &agrave; la campagne, o&ugrave; vous
+ne pourriez plus voir
+personne.</p>
+<p>&#8212;Non, non, je n'en dirai
+rien, r&eacute;p&eacute;ta le gros joufflu, r&eacute;solument.</p>
+<p>&#8212;Vous serez bien gentil.
+Mais, &agrave; pr&eacute;sent, il faut que je monte en haut,
+et que j'habille ma ma&icirc;tresse pour le d&icirc;ner.</p>
+<p>&#8212;Ne vous en allez pas
+encore.</p>
+<p>&#8212;Il le faut bien. Adieu,
+pour &agrave; pr&eacute;sent.&raquo;</p>
+<p>Le gros joufflu, avec la
+galanterie d'un jeune &eacute;l&eacute;phant, &eacute;tendit ses
+bras pour ravir un baiser; mais comme il ne fallait pas grande
+agilit&eacute;
+pour lui &eacute;chapper, son aimable vainqueur disparut, avant qu'il
+les e&ucirc;t
+referm&eacute;s. Ainsi d&eacute;sappoint&eacute;, l'apathique jeune
+homme mangea une livre ou
+deux de bifteck, avec une contenance sentimentale, et s'endormit
+profond&eacute;ment.</p>
+<p>On avait tant de choses
+&agrave; se dire dans le salon, tant de plans &agrave;
+concerter pour le cas o&ugrave; la cruaut&eacute; de M. Wardle rendrait
+n&eacute;cessaires un
+enl&egrave;vement et un mariage secret, qu'il &eacute;tait quatre
+heures et demie
+quand M. Snodgrass fit ses derniers adieux. Les dames coururent pour
+s'habiller dans la chambre d'&Eacute;mily, et le gentleman, ayant pris
+son
+chapeau, sortit du salon; mais &agrave; peine &eacute;tait-il sur le
+carr&eacute;, qu'il
+entendit la voix de M. Wardle. Il regarda par-dessus la rampe et le vit
+monter, suivi de plusieurs autres personnes. Dans sa confusion, et ne
+connaissant point les &ecirc;tres de l'h&ocirc;tel, M. Snodgrass rentra
+pr&eacute;cipitamment dans la chambre qu'il venait de quitter, puis
+passant de
+l&agrave; dans une autre pi&egrave;ce, qui &eacute;tait la chambre
+&agrave; coucher de M. Wardle, il
+en ferma la porte doucement, juste comme les personnes qu'il avait
+aper&ccedil;ues entraient dans le salon. Il reconnut facilement leurs
+voix:
+c'&eacute;taient M. Wardle et M. Pickwick, M. Nathaniel Winkle et M.
+Benjamin
+Allen.</p>
+<p>&laquo;C'est
+tr&egrave;s-heureux que j'aie eu la pr&eacute;sence d'esprit de les
+&eacute;viter,
+pensa M. Snodgrass avec un sourire, en marchant, sur la pointe du pied,
+vers une autre porte, situ&eacute;e aupr&egrave;s du lit. Cette
+porte-ci ouvre sur le
+m&ecirc;me corridor, et je puis m'en aller par l&agrave; tranquillement
+et
+commod&eacute;ment.&raquo;</p>
+<p>Il n'y avait qu'un seul
+obstacle &agrave; ce qu'il s'en all&acirc;t tranquillement
+et commod&eacute;ment, c'est que la porte &eacute;tait ferm&eacute;e
+&agrave; double tour et la clef
+absente.</p>
+<p>&laquo;Gar&ccedil;on! dit
+le vieux Wardle, en se frottant les mains; donnez-nous de
+votre meilleur vin, aujourd'hui.</p>
+<p>&#8212;Oui, monsieur.</p>
+<p>&#8212;Faites savoir &agrave; ces
+dames que nous sommes rentr&eacute;s.</p>
+<p>&#8212;Oui, monsieur.&raquo;</p>
+<p>M. Snodgrass aussi
+d&eacute;sirait bien ardemment faire savoir &agrave; ces dames
+qu'il &eacute;tait rentr&eacute;. Une fois m&ecirc;me il se hasarda
+&agrave; chuchoter &agrave; travers le
+trou de la serrure: &laquo;Gar&ccedil;on!&raquo; Mais pensant qu'il
+pourrait &eacute;voquer
+quelque autre personne, et se rappelant avoir lu le matin, dans son
+journal, sous la rubrique <i>Cours et Tribunaux</i>, les infortunes
+d'un
+gentleman, arr&ecirc;t&eacute; dans un h&ocirc;tel voisin, pour
+s'&ecirc;tre trouv&eacute; dans une
+situation semblable &agrave; la sienne, il s'assit sur un
+porte-manteau, en
+tremblant violemment.</p>
+<p>&laquo;Nous n'attendrons
+pas Perker une seule minute, dit Wardle en regardant
+sa montre. Il est toujours exact, il sera ici &agrave; l'heure juste
+s'il a
+l'intention de venir; sinon il est inutile de nous en occuper. Ah!
+Arabelle.</p>
+<p>&#8212;Ma s&#339;ur! s'&eacute;cria
+Benjamin Allen, en l'enveloppant de ses bras d'une
+mani&egrave;re fort dramatique.</p>
+<p>&#8212;Oh! Ben, mon cher, comme
+tu sens le tabac! s'&eacute;cria Arabelle,
+apparemment suffoqu&eacute;e par cette marque d'affection.</p>
+<p>&#8212;Tu trouves? C'est
+possible... (C'&eacute;tait possible en effet, car il
+venait de quitter une charmante r&eacute;union de dix ou douze
+&eacute;tudiants en
+m&eacute;decine, entass&eacute;s dans un arri&egrave;re-parloir devant
+un &eacute;norme feu.)
+Combien je suis charm&eacute; de te voir! Dieu te b&eacute;nisse,
+Arabelle.</p>
+<p>&#8212;L&agrave;, dit Arabelle,
+en se penchant en avant et en tendant son visage &agrave;
+son fr&egrave;re; mais, mon cher Ben, ne me prends pas comme cela, tu
+me
+chiffonnes.&raquo;</p>
+<p>En cet endroit de la
+r&eacute;conciliation, M. Ben Allen se laissant vaincre
+par sa sensibilit&eacute;, par les cigares et le <i>porter</i>,
+promena ses yeux sur
+tous les assistants &agrave; travers des lunettes humides.</p>
+<p>&laquo;Est-ce qu'on ne me
+dira rien &agrave; moi? demanda M. Wardle en ouvrant ses
+bras.</p>
+<p>&#8212;Au contraire, dit tout bas
+Arabelle, en recevant l'accolade et les
+cordiales f&eacute;licitations du vieux gentlemen; vous &ecirc;tes un
+m&eacute;chant, un
+cruel, un monstre!</p>
+<p>&#8212;Vous &ecirc;tes une petite
+rebelle, r&eacute;pliqua Wardle du m&ecirc;me ton; et je me
+verrai oblig&eacute; de vous interdire ma maison. Les personnes comme
+vous, qui
+se sont mari&eacute;es en d&eacute;pit de tout le monde, devraient
+&ecirc;tre s&eacute;questr&eacute;es de
+la soci&eacute;t&eacute;. Mais, allons! ajouta-t-il tout haut, voici le
+d&icirc;ner; vous
+vous mettrez &agrave; c&ocirc;t&eacute; de moi.&#8212;Joe, damn&eacute;
+gar&ccedil;on, comme il est &eacute;veill&eacute;!&raquo;</p>
+<p>Au grand d&eacute;sespoir
+de son ma&icirc;tre, le gros joufflu &eacute;tait effectivement
+dans un &eacute;tat de vigilance remarquable. Ses yeux se tenaient tout
+grands
+ouverts et ne paraissaient point avoir envie de se fermer. Il y avait
+aussi dans ses mani&egrave;res une vivacit&eacute; &eacute;galement
+inexplicable! Chaque fois
+que ses regards rencontraient ceux d'&Eacute;mily ou d'Arabelle, il
+souriait en
+grima&ccedil;ant; et une fois Wardle aurait pu jurer qu'il l'avait vu
+cligner
+de l'&#339;il.</p>
+<p>Cette alt&eacute;ration
+dans les mani&egrave;res du gros joufflu naissait du sentiment
+de sa nouvelle importance, et de la dignit&eacute; qu'il avait acquise
+en se
+trouvant le confident des jeunes ladies. Ces sourires et ces clins
+d'&#339;il &eacute;taient autant d'assurances condescendantes qu'elles
+pouvaient
+compter sur sa fid&eacute;lit&eacute;. Cependant comme ces signes
+&eacute;taient plus propres
+&agrave; inspirer les soup&ccedil;ons qu'&agrave; les apaiser, et comme
+ils &eacute;taient, en
+outre, l&eacute;g&egrave;rement embarrassants, Arabelle y
+r&eacute;pondait de temps en temps
+par un froncement de sourcils, par un geste de r&eacute;primande; mais
+le gros
+gar&ccedil;on ne voyant l&agrave; qu'une invitation &agrave; se tenir
+sur ses gardes,
+recommen&ccedil;ait &agrave; cligner de l'&#339;il et &agrave; sourire avec
+encore plus
+d'assiduit&eacute;, afin de prouver qu'il comprenait parfaitement.</p>
+<p>&laquo;Joe, dit M. Wardle,
+apr&egrave;s une recherche infructueuse dans toutes ses
+poches, ma tabati&egrave;re est-elle sur le sofa?</p>
+<p>&#8212;Non, monsieur.</p>
+<p>&#8212;Oh! je m'en souviens; je
+l'ai laiss&eacute;e sur la toilette ce matin. Allez
+la chercher dans ma chambre.&raquo;</p>
+<p>Le gros gar&ccedil;on alla
+dans la chambre voisine, et apr&egrave;s quelques minutes
+d'absence revint avec la tabati&egrave;re, mais aussi avec la figure la
+plus
+p&acirc;le qu'ait jamais port&eacute;e un gros gar&ccedil;on.</p>
+<p>&laquo;Qu'est-ce qui lui
+est donc arriv&eacute;? s'&eacute;cria M. Wardle.</p>
+<p>&#8212;Il ne m'est rien
+arriv&eacute;, r&eacute;pondit Joe avec inqui&eacute;tude.</p>
+<p>&#8212;Est-ce que vous avez vu
+des esprits? demanda le vieux gentleman.</p>
+<p>&#8212;Ou bien est-ce que vous en
+avez bu? sugg&eacute;ra Ben Allen.</p>
+<p>&#8212;Je pense que vous avez
+raison, chuchota Wardle &agrave; travers la table; il
+s'est gris&eacute;, j'en suis s&ucirc;r.&raquo;</p>
+<p>Ben Allen r&eacute;pondit
+qu'il le croyait; et comme il avait observ&eacute; beaucoup
+de cas semblables, Wardle fut confirm&eacute; dans la pens&eacute;e qui
+cherchait &agrave;
+s'insinuer dans son cerveau depuis une demi-heure, et arriva &agrave;
+la
+conclusion que le gros joufflu &eacute;tait tout &agrave; fait gris.</p>
+<p>&laquo;Ayez l'&#339;il sur lui
+pendant quelques minutes, murmura-t-il; nous
+verrons bient&ocirc;t s'il a r&eacute;ellement bu.&raquo;</p>
+<p>Le fait est que
+l'infortun&eacute; jeune homme avait seulement &eacute;chang&eacute;
+une
+douzaine de paroles avec M. Snodgrass; que celui-ci l'avait
+suppli&eacute; de
+s'adresser &agrave; quelque ami pour le faire mettre en libert&eacute;,
+puis l'avait
+pouss&eacute; dehors avec la tabati&egrave;re de peur qu'une absence
+trop prolong&eacute;e
+n'&eacute;veill&acirc;t des soup&ccedil;ons. Rentr&eacute; dans la
+salle &agrave; manger, Joe &eacute;tait rest&eacute;
+quelques instants &agrave; ruminer, avec une physionomie
+renvers&eacute;e, puis il
+avait quitt&eacute; la chambre pour aller chercher Mary.</p>
+<p>Mais Mary &eacute;tait
+retourn&eacute;e au <i>Georges et Vautour</i>, apr&egrave;s avoir
+habill&eacute;
+sa ma&icirc;tresse, et le gros joufflu &eacute;tait revenu, plus
+d&eacute;mont&eacute;
+qu'auparavant.</p>
+<p>M. Wardle et Ben Allen
+&eacute;chang&egrave;rent plusieurs coups d'&#339;il.</p>
+<p>&laquo;Joe, dit M. Wardle.</p>
+<p>&#8212;Oui, monsieur.</p>
+<p>&#8212;Pourquoi &ecirc;tes-vous
+sorti?&raquo;</p>
+<p>Le gros joufflu regarda
+d'un air troubl&eacute; chacun des convives, et b&eacute;gaya
+qu'il n'en savait rien.</p>
+<p>&laquo;Oh! dit Wardle, vous
+n'en savez rien. Portez ce fromage &agrave; M. Pickwick.&raquo;</p>
+<p>Or, M. Pickwick, se
+trouvant en parfaite sant&eacute; et en parfaite humeur,
+s'&eacute;tait rendu universellement d&eacute;licieux pendant tout le
+temps du d&icirc;ner,
+et paraissait en ce moment, engag&eacute; dans une int&eacute;ressante
+conversation
+avec &Eacute;mily et M. Winkle. Courbant gracieusement sa t&ecirc;te du
+c&ocirc;t&eacute; de ses
+auditeurs, et tout rayonnant de paisibles sourires, il agitait
+doucement
+sa main droite, pour donner plus de force &agrave; ses observations. Il
+prit un
+morceau de fromage sur l'assiette et allait se retourner pour continuer
+sa conversation, quand le gros gar&ccedil;on se baissant de
+mani&egrave;re &agrave; amener sa
+t&ecirc;te au m&ecirc;me niveau que celle de M. Pickwick, dirigea son
+pouce
+par-dessus son &eacute;paule comme pour lui montrer quelque chose, et
+fit en
+m&ecirc;me temps la grimace la plus hideuse qu'on ait jamais vue.</p>
+<p>&laquo;Eh mais!
+s'&eacute;cria M. Pickwick en tressaillant, voil&agrave; qui est...
+Eh...?&raquo;
+il s'arr&ecirc;ta court, car Joe venait de se redresser, et
+&eacute;tait ou
+pr&eacute;tendait &ecirc;tre profond&eacute;ment endormi.</p>
+<p>&laquo;Qu'est-ce qu'il y a?
+demanda M. Wardle.</p>
+<p>&#8212;Votre jeune homme est si
+singulier, continua M. Pickwick en regardant
+Joe d'un air inquiet. Cela vous &eacute;tonnera peut-&ecirc;tre, mais
+sur ma parole,
+j'ai peur qu'il n'ait quelquefois l'esprit un peu d&eacute;rang&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Oh! monsieur Pickwick ne
+dites point cela, s'&eacute;cri&egrave;rent ensemble &Eacute;mily
+et Arabelle.</p>
+<p>&#8212;Je n'en r&eacute;pondrais
+pas, bien entendu, reprit le philosophe, au milieu
+d'un profond silence et d'une &eacute;pouvante g&eacute;n&eacute;rale;
+mais ses mani&egrave;res avec
+moi, en ce moment, &eacute;taient vraiment alarmantes! Oh l&agrave;
+l&agrave;! cria M.
+Pickwick en sautant sur sa chaise. Je vous demande pardon, mesdames;
+mais il vient de m'enfoncer quelque chose de pointu dans la jambe....
+R&eacute;ellement, il est tr&egrave;s-dangereux.</p>
+<p>&#8212;Il est so&ucirc;l!
+vocif&eacute;ra le vieux Wardle avec col&egrave;re. Tirez la sonnette,
+appelez les gar&ccedil;ons! il est so&ucirc;l!...</p>
+<p>&#8212;Je ne suis pas so&ucirc;l!
+s'&eacute;cria le gros bouffi en tombant &agrave; genoux,
+pendant que son ma&icirc;tre le saisissait par le collet, je ne suis
+pas so&ucirc;l!</p>
+<p>&#8212;Alors vous &ecirc;tes fou,
+ce qui est encore pis; appelez les gar&ccedil;ons!</p>
+<p>&#8212;Je ne suis pas fou, je
+suis tr&egrave;s-raisonnable, r&eacute;pliqua Joe en
+commen&ccedil;ant &agrave; pleurer.</p>
+<p>&#8212;Alors pourquoi diable
+piquez-vous la jambe de M. Pickwick?</p>
+<p>&#8212;Il ne voulait pas me
+regarder, j'avais quelque chose &agrave; lui dire.</p>
+<p>&#8212;Que vouliez-vous lui
+dire?&raquo; demand&egrave;rent une demi-douzaine de voix &agrave; la
+fois.</p>
+<p>Joe soupira, regarda la
+porte de la chambre &agrave; coucher, soupira encore,
+et essuya ses larmes avec les jointures de ses deux index.</p>
+<p>&laquo;Qu'est-ce que vous
+vouliez lui dire? demanda M. Wardle en le secouant.</p>
+<p>&#8212;Arr&ecirc;tez! dit M.
+Pickwick, laissez-moi lui parler. Qu'est-ce que vous
+d&eacute;siriez me communiquer, mon pauvre gar&ccedil;on?</p>
+<p>&#8212;Je voulais vous parler
+tout bas.</p>
+<p>&#8212;Vous vouliez lui mordre
+l'oreille, je suppose, interrompit M. Wardle;
+ne l'approchez pas, Pickwick, il est enrag&eacute;. Tirez la sonnette
+pour
+qu'on l'emm&egrave;ne en bas.&raquo;</p>
+<p>&Agrave; l'instant
+o&ugrave; M. Winkle prenait le cordon de la sonnette, il fut
+arr&ecirc;t&eacute;
+par d'universelles exclamations de surprise. L'amant captif, avec un
+visage pourpre de confusion, &eacute;tait soudainement sorti de la
+chambre &agrave;
+coucher, et faisait un salut g&eacute;n&eacute;ral &agrave; toute le
+compagnie.</p>
+<p>&laquo;Oh! ah!
+s'&eacute;cria M. Wardle en l&acirc;chant le collet du gros joufflu et
+en
+reculant d'un pas, qu'est-ce que cela signifie?</p>
+<p>&#8212;Monsieur, r&eacute;pliqua
+M. Snodgrass, je suis cach&eacute; dans la chambre voisine
+depuis votre retour.</p>
+<p>&#8212;&Eacute;mily, ma fille,
+dit M. Wardle d'un ton de reproche, vous savez
+pourtant bien que je d&eacute;teste les cachoteries et les mensonges.
+Ceci est
+tout &agrave; fait ind&eacute;licat et inexcusable. Je ne
+m&eacute;ritais pas cela de votre
+part, &Eacute;mily, en v&eacute;rit&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Cher papa, dit
+&Eacute;mily, j'ignorais qu'il &eacute;tait l&agrave;. Arabelle peut
+vous le
+dire, et Joe aussi, et tout le monde. Auguste, au nom du ciel,
+expliquez-vous!&raquo;</p>
+<p>M. Snodgrass, qui avait
+attendu seulement qu'on voul&ucirc;t bien l'entendre,
+raconta imm&eacute;diatement comment il avait &eacute;t&eacute;
+plac&eacute; dans cette position
+embarrassante; comment la crainte d'exciter des dissensions domestiques
+l'avait seule engag&eacute; &agrave; &eacute;viter la rencontre de M.
+Wardle; comment il
+voulait simplement s'en aller par une autre porte, et comment, la
+trouvant ferm&eacute;e, il avait &eacute;t&eacute; forc&eacute; de
+rester, contre sa volont&eacute;. Il
+termina en disant qu'il se trouvait plac&eacute; dans une situation
+p&eacute;nible;
+mais qu'il le regrettait moins maintenant, puisque c'&eacute;tait une
+occasion
+de d&eacute;clarer devant leurs amis communs qu'il aimait
+profond&eacute;ment et
+sinc&egrave;rement la fille de M. Wardle; qu'il &eacute;tait
+orgueilleux d'avouer que
+leur penchant &eacute;tait mutuel, et que, quand m&ecirc;me il serait
+s&eacute;par&eacute; d'elle
+par des milliers de lieues, quand m&ecirc;me l'Oc&eacute;an roulerait
+entre eux ses
+ondes infinies, il n'oublierait jamais un seul instant cet heureux jour
+o&ugrave;, pour la premi&egrave;re fois, etc., etc., etc.</p>
+<p>Ayant p&eacute;ror&eacute;
+de cette mani&egrave;re, M. Snodgrass salua encore, regarda dans
+son chapeau, et se dirigea vers la porte.</p>
+<p>&laquo;Arr&ecirc;tez!
+s'&eacute;cria M. Wardle. Pourquoi, au nom de tout ce qui est....</p>
+<p>&#8212;Inflammable,
+sugg&eacute;ra doucement M. Pickwick, pensant qu'il allait venir
+quelque chose de pis.</p>
+<p>&#8212;Eh bien! au nom de tout ce
+qui est inflammable, dit M. Wardle en
+adoptant cette variante, pourquoi ne m'avez-vous pas dit cela, &agrave;
+moi, en
+premier lieu?</p>
+<p>&#8212;Ou pourquoi ne vous
+&ecirc;tes-vous pas confi&eacute; &agrave; moi? ajouta M. Pickwick.</p>
+<p>&#8212;Voyons, dit Arabelle, en
+se chargeant de la d&eacute;fense, &agrave; quoi sert de
+faire tant de questions; maintenant surtout, quand vous savez que vous
+aviez choisi, dans des vues int&eacute;ress&eacute;es, un beau-fils
+beaucoup plus
+riche, et que vous &ecirc;tes si m&eacute;chant et si emport&eacute;,
+que tout le monde a
+peur de vous, except&eacute; moi? Donnez-lui une poign&eacute;e de
+mains, et
+faites-lui servir quelque chose &agrave; manger, pour l'amour du ciel!
+Vous
+voyez bien son air affam&eacute;! et, je vous en prie, faites apporter
+votre
+vin tout de suite, car vous ne serez pas supportable jusqu'&agrave; ce
+que vous
+ayez bu vos deux bouteilles, au moins.&raquo;</p>
+<p>Le digne vieillard tira
+Arabelle par l'oreille, l'embrassa sans le plus
+l&eacute;ger scrupule, embrassa &eacute;galement sa fille avec une
+grande affection,
+et secoua cordialement la main de M. Snodgrass.</p>
+<p>&laquo;Elle a raison sur un
+point, tout au moins, dit-il joyeusement; sonnez
+pour le vin.&raquo;</p>
+<p>Le vin arriva, et Perker
+entra en m&ecirc;me temps. M. Snodgrass fut servi sur
+une petite table, et quand il eut d&eacute;p&ecirc;ch&eacute; son
+d&icirc;ner, il tira sa chaise
+aupr&egrave;s d'&Eacute;mily, sans la plus l&eacute;g&egrave;re
+opposition de la part du vieux
+gentleman.</p>
+<p>La soir&eacute;e fut
+charmante. Le petit Perker &eacute;tait tout &agrave; fait en train. Il
+raconta plusieurs histoires comiques, et chanta une chanson
+s&eacute;rieuse qui
+parut presque aussi comique que ses anecdotes. Arabelle fut ravissante,
+M. Wardle jovial, M. Pickwick harmonieux, M. Ben Allen bruyant, les
+amants silencieux, M. Winkle bavard, et toute la soci&eacute;t&eacute;
+fort heureuse.<span style="font-weight: bold;"><br/>
+</span></p>
+<p><span style="font-weight: bold;"><br/>
+</span></p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;"/>
+<p><span style="font-weight: bold;"><br/>
+</span></p>
+<h2><a name="CHAPITRE_XXVI" id="CHAPITRE_XXVI">CHAPITRE XXVI.</a></h2>
+<h3>M. Salomon Pell,
+assist&eacute; par un comit&eacute; choisi de cochers, arrange les
+affaires de M. Weller senior.</h3>
+<p>&laquo;Samivel, dit M.
+Weller en accostant son fils, le lendemain des
+fun&eacute;railles, je l'ai trouv&eacute;; je pensais bien qu'il
+&eacute;tait ici.</p>
+<p>&#8212;Qu'est-ce que vous avez
+trouv&eacute;?</p>
+<p>&#8212;Le testament de ta
+belle-m&egrave;re, Sammy, qui fait ces arrangements dont
+je t'ai parl&eacute;, pour les fontes.</p>
+<p>&laquo;Quoi! elle ne vous
+avait pas dit o&ugrave; il &eacute;tait?</p>
+<p>&#8212;Pas un brin, Sammy. Nous
+&eacute;tions en train d'ajuster nos petits
+diff&eacute;rents, et je la remontais, et je l'engageais &agrave; se
+remettre sur
+pieds, si bien que j'ai oubli&eacute; de lui parler de cela. Ensuite,
+je ne
+sais pas trop si j'en aurais parl&eacute;, quand m&ecirc;me je m'en
+serais souvenu,
+car c'est une dr&ocirc;le de chose, Sammy, de tourmenter quelqu'un pour
+sa
+propri&eacute;t&eacute;, quand vous l'assistez dans une maladie. C'est
+comme si vous
+mettiez la main dans la poche d'un voyageur de l'imp&eacute;riale, qui
+a &eacute;t&eacute;
+jet&eacute; par terre, pendant que vous l'aidez &agrave; se relever, et
+que vous lui
+demandez, avec un soupir, comment il se porte.&raquo;</p>
+<p>Apr&egrave;s avoir
+donn&eacute; cette illustration figur&eacute;e de sa pens&eacute;e, M.
+Weller
+ouvrit son portefeuille, et en tira une feuille de papier &agrave;
+lettre,
+passablement malpropre, et sur laquelle &eacute;taient inscrits divers
+caract&egrave;res, amoncel&eacute;s dans une remarquable confusion.</p>
+<p>&laquo;Voil&agrave; ici
+le document, Sammy; je l'ai trouv&eacute; dans la petite
+th&eacute;i&egrave;re
+noire, sur la planche de l'armoire du comptoir. C'est l&agrave; qu'elle
+mettait
+ses bank-notes avant d'&ecirc;tre mari&eacute;e, Sammy; j'y en ai vu
+prendre bien des
+fois. Pauvre cr&eacute;ature! elle aurait pu remplir de testaments
+toutes les
+th&eacute;i&egrave;res de la maison, sans se g&ecirc;ner beaucoup, car
+elle ne prenait gu&egrave;re
+de cette boisson-l&agrave; dans les derniers temps, except&eacute; dans
+les soir&eacute;es de
+temp&eacute;rance, ous-ce qu'elle mettait une fondation de th&eacute;
+pour poser les
+esprits par-dessus.</p>
+<p>&#8212;Qu'est-ce qu'il dit?
+demanda Sam.</p>
+<p>&#8212;Juste ce que je t'ai
+racont&eacute;, mon gar&ccedil;on: deux cents livres sterling
+dans les fontes, &agrave; mon beau-fils Samivel, et tout le reste de
+mes
+propri&eacute;t&eacute;s de toute sorte &agrave; mon mari, M. Tony
+Veller, que je nomme mon
+seul &eacute;quateur.</p>
+<p>&#8212;Est-ce tout?</p>
+<p>&#8212;C'est tout. Et comme
+c'est clair et satisfaisant pour vous et pour
+moi, qui sont les seules parties int&eacute;ress&eacute;es, je suppose
+que nous
+pourrons aussi bien mettre ce morceau de papier ici dans le feu.</p>
+<p>&#8212;Qu'est-ce que vous allez
+faire, lunatique? s'&eacute;cria Sam en saisissant
+le testament, tandis que son p&egrave;re attisait innocemment le feu
+avant de
+l'y jeter. Vous &ecirc;tes un joli ex&eacute;cuteur,
+v&eacute;ritablement.</p>
+<p>&#8212;Pourquoi pas? demanda M.
+Weller en se retournant d'un air s&eacute;v&egrave;re, avec
+le fourgon dans sa main.</p>
+<p>&#8212;Pourquoi pas! Parce
+qu'il faut qu'il soit &eacute;galis&eacute;, et falzifl&eacute;, et
+jur&eacute;, et toutes sortes de mani&egrave;res de formalit&eacute;s.</p>
+<p>&#8212;C'est-y s&eacute;rieux
+tout &ccedil;a? demanda M. Weller en d&eacute;posant le fourgon.&raquo;</p>
+<p>Sam boutonna
+soigneusement le testament dans sa poche, en intimant, par
+un geste, qu'il parlait fort s&eacute;rieusement.</p>
+<p>&laquo;Alors je vas te
+dire la chose, reprit M. Weller apr&egrave;s une courte
+m&eacute;ditation; voil&agrave; une affaire qui regarde l'ami intime du
+chancelier. I
+faut que Pell mette son nez l&agrave; dedans. C'est un fameux gaillard
+dans une
+question de loi difficile. Nous allons faire produire &ccedil;a
+sur-le-champ
+devant la Cour des insolvables, Sammy.</p>
+<p>&#8212;Je n'ai jamais vu une
+vieille cr&eacute;ature aussi &eacute;cervel&eacute;e! s'&eacute;cria
+Sam
+col&eacute;riquement. <i>Old Baileys</i>, et la Cour des insolvables,
+et les
+<i>al&eacute;bis</i>, et toute sorte de fariboles qui se brouillent
+dans sa
+cervelle. Vous feriez mieux de mettre votre habit du dimanche et de
+venir avec moi &agrave; la ville, pour arranger cette affaire ici, que
+de
+rester l&agrave; &agrave; pr&ecirc;cher sur ce que vous n'entendez pas.</p>
+<p>&#8212;Tr&egrave;s-bien, Sammy,
+je suis tout &agrave; fait concordant &agrave; ce qui pourra
+exp&eacute;dier les affaires. Mais fais attention &agrave; ceci, mon
+gar&ccedil;on, il n'y a
+que Pell, il n'y a que Pell, dans une affaire l&eacute;gislative.</p>
+<p>&#8212;Je n'en demande pas un
+autre; mais &ecirc;tes-vous pr&ecirc;t &agrave; venir?</p>
+<p>&#8212;Attends une minute,
+Sammy, r&eacute;pliqua M. Weller en attachant son ch&acirc;le &agrave;
+l'aide d'une petite glace accroch&eacute;e &agrave; la fen&ecirc;tre;
+attends une minute,
+Sammy, poursuivit-il en s'effor&ccedil;ant d'entrer dans son habit au
+moyen des
+plus &eacute;tonnantes contorsions; quand tu seras devenu aussi vieux
+que ton
+p&egrave;re, tu n'entreras pas dans ta veste aussi ais&eacute;ment
+qu'&agrave; pr&eacute;sent, mon
+gar&ccedil;on.</p>
+<p>&#8212;Si je ne pouvais pas y
+entrer plus ais&eacute;ment que cela, je veux &ecirc;tre
+pendu si j'en mettais jamais une.</p>
+<p>&#8212;Tu penses comme
+&ccedil;a, maintenant, r&eacute;pliqua M. Weller avec la gravit&eacute;
+de
+l'&acirc;ge; mais tu t'apercevras que tu deviendras plus sage quand tu
+deviendras plus gros. La grosseur et la sagesse vont toujours ensemble,
+Sammy.&raquo;</p>
+<p>Ayant
+d&eacute;bit&eacute; cette infaillible maxime, r&eacute;sultat de
+beaucoup d'ann&eacute;es et
+d'observations personnelles, M. Weller parvint, par une habile
+inflexion
+de son corps, &agrave; boutonner le premier bouton de sa lourde
+redingote.
+Ensuite, s'&eacute;tant repos&eacute; quelques secondes pour reprendre
+haleine, il
+brossa son chapeau avec son coude, et d&eacute;clara qu'il &eacute;tait
+pr&ecirc;t.</p>
+<p>&laquo;Comme quatre
+t&ecirc;tes valent mieux que deux, Sammy, dit M. Weller en
+conduisant sa carriole sur la route de Londres, et comme cette
+propri&eacute;t&eacute;
+ici est une tentation pour un gentleman de la justice, nous prendrons
+deux de mes amis avec nous qui seront bient&ocirc;t sur ses talons,
+s'il veut
+faire qu&eacute;'que chose d'inconvenant: deux de ceux que tu as vus
+&agrave; la
+prison l'autre jour. C'est les meilleurs connaisseurs en chevaux que tu
+aies jamais rencontr&eacute;s.</p>
+<p>&#8212;Et en hommes d'affaires
+aussi?</p>
+<p>&#8212;L'homme qui sait former
+un jugement judiciaire d'un cheval peut former
+un jugement judiciaire de n'importe quoi,&raquo; r&eacute;pondit M.
+Weller si
+dogmatiquement, que Sam n'osa point contester cet aphorisme.</p>
+<p>En cons&eacute;quence de
+cette notable r&eacute;solution, M. Weller mit en r&eacute;quisition
+les services du gentleman au teint marbr&eacute; et ceux de deux autres
+tr&egrave;s-gros cochers, choisis apparemment &agrave; cause de leur
+ampleur et de
+leur sagesse proportionnelle. Le quintette se rendit alors &agrave; la
+taverne
+du <i>Portugal-Street</i>, d'o&ugrave; un messager fut
+d&eacute;p&ecirc;ch&eacute; &agrave; la Cour des
+insolvables, pour requ&eacute;rir la pr&eacute;sence imm&eacute;diate
+de M. Salomon Pell.</p>
+<p>Le messager le trouva
+dans la salle, occup&eacute; &agrave; prendre une petite
+collation froide, compos&eacute;e d'un biscuit et d'un cervelas. Les
+affaires
+&eacute;taient un peu languissantes en ce moment; aussi &agrave; peine
+le message lui
+eut-il &eacute;t&eacute; souffl&eacute; dans l'oreille qu'il fourra les
+restes de son
+d&eacute;jeuner dans sa poche parmi plusieurs autres documents
+professionnels,
+et se dirigea vers ses clients avec tant de vivacit&eacute; qu'il avait
+atteint
+le parloir de la taverne avant que le messager se f&ucirc;t
+d&eacute;gag&eacute; de la salle
+d'audience.</p>
+<p>&laquo;Gentlemen, dit M.
+Pell en touchant son chapeau, je vous offre mes
+services. Je ne dis pas cela pour vous flatter, gentlemen, mais il n'y
+a
+pas dans le monde cinq autres personnes pour qui je fusse sorti de la
+cour aujourd'hui.</p>
+<p>&#8212;Fort occup&eacute;? dit
+Sam.</p>
+<p>&#8212;Occup&eacute; par-dessus
+les &eacute;paules, comme mon ami le d&eacute;funt lord chancelier
+me disait souvent, quand il venait d'entendre des appels dans la
+chambre
+des Lords. Il n'&eacute;tait pas bien robuste, et il se ressentait
+beaucoup de
+ces appels. J'ai pens&eacute; bien des fois qu'il ne pourrait pas y
+r&eacute;sister,
+en v&eacute;rit&eacute;.&raquo;</p>
+<p>En achevant ces paroles,
+M. Pell branla la t&ecirc;te et s'arr&ecirc;ta. Aussit&ocirc;t M.
+Weller, poussant du coude son voisin pour lui faire remarquer les
+connaissances distingu&eacute;es de l'homme d'affaires, demanda
+&agrave; celui-ci si
+les fatigues en question avaient produit quelques mauvais effets
+permanents sur la constitution de son noble ami.</p>
+<p>&laquo;Je ne pense pas
+qu'il s'en soit jamais remis, r&eacute;pliqua Pell. En fait,
+je suis s&ucirc;r que non. &laquo;Pell, me disait-il souvent, comment
+diable
+pouvez-vous soutenir tout le travail que vous faites? C'est un
+myst&egrave;re
+pour moi.&#8212;Ma foi, r&eacute;pondais-je, sur ma vie, je ne le sais pas
+moi-m&ecirc;me.&#8212;Pell, ajoutait-il en soupirant et en me regardant avec
+un peu
+d'envie.... une envie amicale, comme vous voyez, gentlemen, pure envie
+amicale.... je n'y faisais pas attention; Pell, disait-il, vous
+&ecirc;tes
+&eacute;tonnant, vraiment &eacute;tonnant.&raquo; Ah! vous l'auriez
+beaucoup, aim&eacute; si vous
+l'aviez connu, gentlemen. Apportez-moi pour trois pence de rhum, ma
+ch&egrave;re.&raquo;</p>
+<p>Ayant adress&eacute;
+cette derni&egrave;re phrase &agrave; la servante d'un ton de douleur
+comprim&eacute;e, M. Pell soupira, regarda ses souliers, puis le
+plafond, but
+son rhum et tirant sa chaise plus pr&egrave;s de la table: &laquo;Quoi
+qu'il en soit,
+un homme de ma profession n'a pas le droit de penser &agrave; ses
+amiti&eacute;s
+priv&eacute;es, quand son assistance l&eacute;gale est requise. Par
+parenth&egrave;se,
+gentlemen, depuis la derni&egrave;re fois que je vous ai vus, nous
+avons eu &agrave;
+pleurer sur une m&eacute;lancolique circonstance. (M. Pell tira son
+mouchoir en
+pronon&ccedil;ant le mot <i>pleurer</i>, mais il n'en fit pas d'autre
+usage que
+d'essuyer une l&eacute;g&egrave;re goutte de rhum qui teignait sa
+l&egrave;vre sup&eacute;rieure.)
+J'ai vu cela dans l'<i>Advertiser</i>, monsieur Weller, poursuivit-il.
+Et
+dire qu'elle n'avait pas plus de cinquante-deux ans!&raquo;</p>
+<p>Ces exclamations d'un
+esprit pensif &eacute;taient adress&eacute;es &agrave; l'homme au teint
+marbr&eacute;, dont M. Pell avait fortuitement rencontr&eacute; le
+regard.
+Malheureusement, la conception de celui-ci &eacute;tait, en
+g&eacute;n&eacute;ral, d'une
+nature fort nuageuse. Il s'agita d'un air inquiet sur sa chaise en
+d&eacute;clarant qu'en v&eacute;rit&eacute;.... quant &agrave; cela....
+il n'y avait pas moyen de
+dire comment les choses en &eacute;taient venues l&agrave;: proposition
+subtile,
+difficile &agrave; d&eacute;truire par des arguments, et qui, en
+cons&eacute;quence, ne fut
+controvers&eacute;e par personne.</p>
+<p>&laquo;J'ai entendu dire
+que c'&eacute;tait une bien belle femme, monsieur Weller,
+ajouta-t-il d'un air de sympathie.</p>
+<p>&#8212;Oui, monsieur, c'est
+vrai, r&eacute;pliqua le cocher, quoiqu'il n'aim&acirc;t pas
+trop cette mani&egrave;re d'entamer le sujet; mais il pensait que
+l'homme
+d'affaires, vu sa longue intimit&eacute; avec le d&eacute;funt lord
+chancelier,
+devait se conna&icirc;tre mieux que lui en politesse et en bonnes
+mani&egrave;res.
+Elle &eacute;tait fort belle femme quand je l'ai connue, monsieur; elle
+&eacute;tait
+veuve alors.</p>
+<p>&#8212;Voil&agrave; qui est
+curieux, dit Pell, en regardant les assistants avec un
+douloureux sourire; Mme Pell, aussi, &eacute;tait une veuve.</p>
+<p>&#8212;C'est un fait fort
+extraordinaire, fit observer l'homme au teint
+marbr&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Oui, c'est une
+singuli&egrave;re co&iuml;ncidence, reprit Pell.</p>
+<p>&#8212;Pas du tout reprit M.
+Weller d'un ton bourru, il a y plus de veuves
+que de filles qui se marient.</p>
+<p>&#8212;Tr&egrave;s-bien,
+tr&egrave;s-bien, r&eacute;pondit Pell, vous avez tout &agrave; fait
+raison,
+monsieur Weller. Mme Pell &eacute;tait une femme &eacute;l&eacute;gante
+et accomplie; ses
+mani&egrave;res faisaient l'admiration g&eacute;n&eacute;rale du
+voisinage. J'&eacute;tais
+orgueilleux quand je la voyais danser. Il y avait quelque chose de si
+ferme, de si noble, et cependant de si naturel dans son maintien! Sa
+tournure, gentlemen, &eacute;tait la simplicit&eacute; m&ecirc;me....
+Ah!
+h&eacute;las!&#8212;Permettez-moi cette question, monsieur Samuel, poursuivit
+l'avou&eacute; d'une voix plus basse, votre belle-m&egrave;re
+&eacute;tait-elle grande?</p>
+<p>&#8212;Pas trop.</p>
+<p>&#8212;Mme Pell &eacute;tait
+grande; c'&eacute;tait une femme superbe, d'une magnifique
+figure, et dont le nez, gentlemen, avait &eacute;t&eacute; fait pour
+commander. Elle
+m'&eacute;tait fort attach&eacute;e, fort! Elle avait de plus une
+famille distingu&eacute;e:
+le fr&egrave;re de sa m&egrave;re, gentlemen, avait fait une faillite
+de huit cents
+livres sterling comme <i>Law stationer</i><sup><a name="FNanchor_24_24"
+ id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a></sup>.</p>
+<p>&#8212;Maintenant, interrompit M. Weller, qui s'&eacute;tait montr&eacute;
+inquiet et agit&eacute;
+pendant cette discussion, maintenant, pour parler d'affaires....&raquo;</p>
+<p>Ces paroles furent une d&eacute;licieuse musique aux oreilles de M.
+Pell. Il
+cherchait depuis longtemps &agrave; deviner s'il y avait quelque
+affaire &agrave;
+traiter, ou s'il avait &eacute;t&eacute; simplement invit&eacute; pour
+prendre sa part d'un
+bol de punch ou de grog; et le doute se trouvait r&eacute;solu sans
+qu'il e&ucirc;t
+t&eacute;moign&eacute; aucun empressement capable de le compromettre.
+Il posa son
+chapeau sur la table et ses yeux brillaient en disant:</p>
+<p>&laquo;Quelle est l'affaire sur laquelle.... hum?&#8212;Y a-t-il un de ces
+gentlemen qui d&eacute;sire passer devant la cour? Nous avons besoin
+d'une
+arrestation: une arrestation amicale fera l'affaire. Nous sommes tous
+amis ici, je suppose?</p>
+<p>&#8212;Donne-moi le document Sammy, dit M. Weller &agrave; son fils, qui
+paraissait
+jouir &eacute;tonnamment de cette sc&egrave;ne. Ce que nous
+d&eacute;sirons, mossieu, c'est
+v&eacute;trification de ceci.</p>
+<p>&#8212;Une v&eacute;rification, mon cher monsieur; v&eacute;rification,
+fit observer Pell.</p>
+<p>&#8212;C'est bien, mossieu, reprit M. Weller aigrement;
+v&eacute;rification, ou
+v&eacute;trification, c'est toujours la m&ecirc;me chose. Si vous ne me
+comprenez
+pas, j'esp&egrave;re que je trouverai quelqu'un qui me comprendra.</p>
+<p>&#8212;Il n'y a pas d'offense, monsieur Weller, r&eacute;pondit Pell d'un
+ton doux.
+Vous &ecirc;tes l'ex&eacute;cuteur &agrave; ce que je vois, ajouta-t-il
+en jetant les yeux
+sur le papier.</p>
+<p>&#8212;Oui, mossieu.</p>
+<p>&#8212;Ces autres gentlemen sont l&eacute;gataires, &agrave; ce que je
+pr&eacute;sume? demanda
+Pell avec un sourire congratulatoire.</p>
+<p>&#8212;Sammy est locataire, r&eacute;pliqua M. Weller. Ces autres
+gentlemen sont de
+mes amis, venus avec moi pour voir que tout se passe comme il faut, des
+esp&egrave;ces d'arbitres.</p>
+<p>&#8212;Oh! tr&egrave;s-bien; je n'ai aucune raison pour m'opposer &agrave;
+cela,
+assur&eacute;ment. Je vous demanderai la l&eacute;g&egrave;re somme de
+cinq livres
+sterling<a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><sup><a
+ href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a> </sup>avant de
+commencer,
+ha! ha! ha!&raquo;</p>
+<p>Le comit&eacute; ayant d&eacute;cid&eacute; que les cinq livres
+sterling pouvaient &ecirc;tre
+avanc&eacute;es, M. Weller produisit cette somme. Ensuite on tint,
+&agrave; propos de
+rien, une longue consultation, dans laquelle M. Pell d&eacute;montra,
+&agrave; la
+parfaite satisfaction des arbitres, que si le soin de cette affaire
+avait &eacute;t&eacute; confi&eacute; &agrave; tout autre qu'&agrave;
+lui, elle aurait tourn&eacute; de travers
+pour des raisons qu'il n'expliquait pas clairement, mais qui
+&eacute;taient,
+sans aucun doute, satisfaisantes. Ce point important
+d&eacute;p&ecirc;ch&eacute;, l'homme de
+loi prit pour se restaurer trois c&ocirc;telettes, arros&eacute;es de
+bi&egrave;re et
+d'eau-de-vie, puis ensuite toute la troupe se dirigea vers <i>Doctor's
+Commons</i>.</p>
+<p>Le lendemain, on fit une autre visite &agrave; <i>Doctors' Commons</i>,
+mais les
+attestations n&eacute;cessaires furent un peu enray&eacute;es par un
+palfrenier ivre,
+qui se refusait obstin&eacute;ment &agrave; jurer autre chose que des
+jurons profanes,
+au grand scandale d'un procureur et d'un d&eacute;l&eacute;gu&eacute;
+du lord chancelier. La
+semaine suivante, il fallut faire encore d'autres visites &agrave; <i>Doctor's
+Commons</i>, puis au bureau des droits d'h&eacute;ritage; puis il
+fallut r&eacute;diger
+au contrat pour la vente de l'auberge, ratifier ledit contrat, dresser
+des inventaires, accumuler des masses de papier, exp&eacute;dier des
+d&eacute;jeuners,
+avaler des d&icirc;ners, et faire enfin une foule d'autres choses
+&eacute;galement
+n&eacute;cessaires et profitables. Aussi M. Salomon Pell, et son
+gar&ccedil;on, et son
+sac bleu par-dessus le march&eacute;, se remplum&egrave;rent-ils si
+bien qu'on aurait
+eu infiniment de peine &agrave; les reconna&icirc;tre pour le
+m&ecirc;me homme, le m&ecirc;me
+gar&ccedil;on et le m&ecirc;me sac, qui fl&acirc;naient &agrave; vide,
+quelques jours auparavant,
+dans <i>Portugal-Street</i>.</p>
+<p>&Agrave; la fin, toutes ces importantes affaires ayant
+&eacute;t&eacute; arrang&eacute;es, un jour
+fut fix&eacute; pour la vente et le transfert en rentes qui devais
+&ecirc;tre fait
+par les soins de Wilkins Flasher, esquire<a name="FNanchor_26_26"
+ id="FNanchor_26_26"></a><sup><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a></sup>,
+agent de change,
+demeurant aux environs de la Banque, lequel avait &eacute;t&eacute;
+recommand&eacute; par M.
+Salomon Pell.</p>
+<p>C'&eacute;tait une sorte de jour de f&ecirc;te, et nos amis
+n'avaient pas manqu&eacute; de
+se costumer en cons&eacute;quence. Les bottes de M. Weller
+&eacute;taient fra&icirc;chement
+cir&eacute;es et ses v&ecirc;tements arrang&eacute;s avec un soin
+particulier. Le gentleman
+au teint marbr&eacute; portait &agrave; la boutonni&egrave;re de son
+habit un &eacute;norme dalhia
+garni de quelques feuilles, et les habits de ses deux amis
+&eacute;taient orn&eacute;s
+de bouquets de laurier et d'autres arbres verts. Tous les trois avaient
+mis leur costume de f&ecirc;te, c'est-&agrave;-dire qu'ils
+&eacute;taient envelopp&eacute;s
+jusqu'au menton, et portaient la plus grande quantit&eacute; possible
+de
+v&ecirc;tements; ce qui a toujours &eacute;t&eacute; le nec-plus-ultra
+de la toilette pour
+les cochers de voitures publiques, depuis que les voitures publiques
+ont
+&eacute;t&eacute; invent&eacute;es.</p>
+<p>M. Pell les attendait &agrave; l'heure d&eacute;sign&eacute;e, dans
+le lieu de r&eacute;union
+ordinaire. Lui aussi avait mis une paire de gants et une chemise
+blanche, malheureusement &eacute;raill&eacute;e au col et aux poignets
+par de trop
+fr&eacute;quents lavages.</p>
+<p>&laquo;Deux heures moins un quart, dit-il en regardant l'horloge de
+la salle.
+Le meilleur moment pour aller chez M. Flasher c'est deux heures un
+quart.</p>
+<p>&#8212;Que pensez-vous d'une goutte de bi&egrave;re, gentlemen?
+sugg&eacute;ra l'homme au
+teint marbr&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Et d'un petit morceau de b&#339;uf froid? dit le second cocher.</p>
+<p>&#8212;&Eacute;coutez! &eacute;coutez! cria Pell.</p>
+<p>&#8212;Ou bien d'une hu&icirc;tre? ajouta le troisi&egrave;me cocher, qui
+&eacute;tait un
+gentleman enrou&eacute;, support&eacute; par des piliers &eacute;normes.</p>
+<p>&#8212;Afin de f&eacute;liciter monsieur Weller sur sa nouvelle
+propri&eacute;t&eacute;, continua
+l'habile homme d'affaires. Eh! ha! hi! hi! hi!</p>
+<p>&#8212;J'y suis tout &agrave; fait consentant, gentlemen, r&eacute;pondit
+M. Weller. Sammy,
+tirez la sonnette.&raquo;</p>
+<p>Sam ob&eacute;it, et le <i>porter</i>, le b&#339;uf froid et les
+hu&icirc;tres ayant &eacute;t&eacute;
+promptement apport&eacute;s, furent aussi promptement
+d&eacute;p&ecirc;ch&eacute;s. Dans une
+op&eacute;ration o&ugrave; chacun prit une part si active, il serait
+peut-&ecirc;tre
+inconvenant de signaler quelque distinction; pourtant, si un individu
+montra plus de capacit&eacute;s qu'un autre, ce fut le cocher &agrave;
+la voix
+enrou&eacute;e, car il prit une pinte de vinaigre avec ses
+hu&icirc;tres sans trahir
+la moindre &eacute;motion.</p>
+<p>Lorsque les coquilles d'hu&icirc;tres eurent &eacute;t&eacute;
+emport&eacute;es, un verre d'eau et
+d'eau-de-vie fut plac&eacute; devant chacun des gentlemen.</p>
+<p>&laquo;Monsieur Pell, dit M. Weller en remuant son grog,
+c'&eacute;tait mon intention
+de proposer un toast en l'honneur des <i>fontes</i> dans cette
+occasion; mais
+Samivel m'a souffl&eacute; tout bas (ici M. Samuel Weller qui,
+jusqu'alors
+avait mang&eacute; ses hu&icirc;tres avec de tranquilles sourires, cria
+tout &agrave; coup
+d'une voix sonore: &Eacute;coutez!) m'a souffl&eacute; tout bas qu'il
+vaudrait mieux
+d&eacute;vouer la liqueur &agrave; vous souhaiter toutes sortes de
+succ&egrave;s et de
+prosp&eacute;rit&eacute;, et &agrave; vous remercier de la
+mani&egrave;re dont vous avez conduit mon
+affaire. &Agrave; vot'sant&eacute;, mossieu.</p>
+<p>&#8212;Arr&ecirc;tez un instant, s'&eacute;cria le gentleman au teint
+marbr&eacute; avec une
+&eacute;nergie soudaine; regardez-moi, gentlemen!&raquo;</p>
+<p>En parlant ainsi, le gentleman au teint marbr&eacute; se leva, et
+ses
+compagnons en firent autant. Il promena ses regards sur toute la
+compagnie, puis il leva lentement sa main, et en m&ecirc;me temps
+chaque
+gentleman pr&eacute;sent prit une longue haleine et porta son verre
+&agrave; sa
+bouche. Au bout d'un instant, le coryph&eacute;e abaissa la main, et
+chaque
+verre fut d&eacute;pos&eacute; sur la table compl&eacute;tement vide.
+Il est impossible de
+d&eacute;crire l'effet &eacute;lectrique de cette imposante
+c&eacute;r&eacute;monie. &Agrave; la fois
+simple, frappante et pleine de dignit&eacute;, elle combinait tous les
+&eacute;l&eacute;ments
+de grandeur.</p>
+<p>&laquo;Eh bien! gentlemen, fit alors M. Pell, tout ce que je puis
+dire, c'est
+que de telles marques de confiance sont bien honorables pour un homme
+d'affaires. Je ne voudrais point avoir l'air d'un &eacute;go&iuml;ste,
+gentlemen;
+mais je suis charm&eacute;, dans votre propre int&eacute;r&ecirc;t, que
+vous vous soyez
+adress&eacute;s &agrave; moi: voil&agrave; tout. Si vous &eacute;tiez
+tomb&eacute;s entre les griffes de
+quelques membres infimes de la profession, vous vous seriez
+trouv&eacute;s
+depuis longtemps dans la rue des enfonc&eacute;s. Pl&ucirc;t &agrave;
+Dieu que mon noble
+ami e&ucirc;t &eacute;t&eacute; vivant pour voir comment j'ai conduit
+cette affaire! Je ne
+dis pas cela par amour-propre, mais je pense... mais non, gentlemen, je
+ne vous fatiguerai pas de mon opinion &agrave; cet &eacute;gard. On me
+trouve
+g&eacute;n&eacute;ralement ici, gentlemen; mais si je ne suis pas ici,
+au bien de
+l'autre c&ocirc;t&eacute; de la rue, voil&agrave; mon adresse. Vous
+trouverez mes prix fort
+mod&eacute;r&eacute;s et fort raisonnables. Il n'y a pas d'homme qui
+s'occupe plus que
+moi de ses clients, et je me flatte, en outre, de conna&icirc;tre
+suffisamment
+ma profession. Si vous pouvez me recommander &agrave; vos amis,
+gentlemen, je
+vous en serai tr&egrave;s-oblig&eacute;, et ils vous seront
+oblig&eacute;s aussi quand ils me
+conna&icirc;tront. &Agrave; votre sant&eacute;, gentlemen.&raquo;</p>
+<p>Ayant ainsi exprim&eacute; ses sentiments, M. Salomon Pell
+pla&ccedil;a trois petites
+cartes devant les amis de M. Weller, et regardant de nouveau l'horloge,
+manifesta la crainte qu'il ne f&ucirc;t temps de partir. Comprenant
+cette
+insinuation, M. Weller paya les frais; puis l'ex&eacute;cuteur, le
+l&eacute;gataire,
+l'homme d'affaires et les arbitres, dirig&egrave;rent leurs pas vers la
+cit&eacute;.</p>
+<p>Le bureau de Wilkins Flasher, esquire, agent de change, &eacute;tait
+au premier
+&eacute;tage, dans une cour, derri&egrave;re la Banque d'Angleterre; la
+maison de
+Wilkins Flasher, esquire, &eacute;tait &agrave; <i>Brixton, Surrey</i>;
+le cheval et le
+<i>stanhope</i> de Wilkins Flasher, esquire, &eacute;taient dans une
+&eacute;curie et une
+remise adjacente; le groom de Wilkins Flasher, esquire, &eacute;tait en
+route
+vers le <i>West-End</i> pour y porter du gibier; le clerc de Wilkins
+Flasher,
+esquire, &eacute;tait all&eacute; d&icirc;ner; et ainsi ce fut Wilkins
+Flasher lui-m&ecirc;me qui
+cria: Entrez! lorsque M. Pell et ses compagnons frapp&egrave;rent
+&agrave; la porte de
+son bureau.</p>
+<p>&laquo;Bonjour, monsieur, dit Pell en saluant
+obs&eacute;quieusement. Nous
+d&eacute;sirerions faire un petit transfert, s'il vous pla&icirc;t.</p>
+<p>&#8212;Bien, bien, entrez, r&eacute;pondit M. Flasher. Asseyez-vous une
+minute, je
+suis &agrave; vous sur-le-champ.</p>
+<p>&#8212;Merci, monsieur, reprit Pell; il n'y a pas de presse.&#8212;Prenez une
+chaise, monsieur Weller.&raquo;</p>
+<p>M. Weller prit une chaise, et Sam prit une bo&icirc;te, et les
+arbitres
+prirent ce qu'ils purent trouver, et se mirent &agrave; contempler un
+almanach
+et deux ou trois papiers, coll&eacute;s sur le mur, avec d'aussi grands
+yeux et
+autant de r&eacute;v&eacute;rence que si &ccedil;'avaient
+&eacute;t&eacute; les plus belles productions des
+anciens ma&icirc;tres.</p>
+<p>&laquo;Eh bien! voulez-vous parier une demi-douzaine de vin de
+Bordeaux,&raquo; dit
+Wilkins Flasher, esquire, en reprenant la conversation que
+l'entr&eacute;e de
+M. Pell et de ses compagnons, avait interrompue un instant.</p>
+<p>Ceci s'adressait &agrave; un jeune gentleman fort
+&eacute;l&eacute;gant, qui portait son
+chapeau sur son favori droit, et qui, nonchalamment appuy&eacute; sur
+un
+bureau, s'occupait &agrave; tuer des mouches avec une r&egrave;gle.
+Wilkins Flasher,
+esquire, se balan&ccedil;ait sur deux des pieds d'un tabouret fort
+&eacute;lev&eacute;,
+frappant avec grande dext&eacute;rit&eacute;, de la pointe d'un canif,
+le contre d'un
+petit pain &agrave; cacheter rouge, coll&eacute; sur une bo&icirc;te de
+carton. Les deux
+gentlemen avaient des gilets tr&egrave;s-ouverts et des collets
+tr&egrave;s-rabattus,
+de tr&egrave;s-petites bottes et de tr&egrave;s-gros anneaux, de
+tr&egrave;s-petites montres
+et de tr&egrave;s-grosses cha&icirc;nes, des pantalons
+tr&egrave;s-sym&eacute;triques et des
+mouchoirs parfum&eacute;s.</p>
+<p>&laquo;Je ne parie jamais une demi-douzaine. Une douzaine, si vous
+voulez?</p>
+<p>&#8212;Tenu. Simmery, tenu!</p>
+<p>&#8212;Premi&egrave;re qualit&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Naturellement, r&eacute;pliqua Wilkins Flasher, esquire; et il
+inscrivit le
+pari sur un petit carnet, avec un porte crayon d'or. L'autre gentleman
+l'inscrivit &eacute;galement, sur un autre petit carnet, avec un autre
+porte
+crayon d'or.</p>
+<p>&#8212;J'ai lu ce matin un avis concernant Boffer, dit ensuite M. Simmery.
+Pauvre diable! il est ex&eacute;cut&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Je vous parie dix guin&eacute;es contre cinq, qu'il se coupe la
+gorge.</p>
+<p>&#8212;Tenu.</p>
+<p>&#8212;Attendez! Je me ravise, reprit Wilkins Flasher d'un air pensif. Il
+se
+pendra peut-&ecirc;tre.</p>
+<p>&#8212;Tr&egrave;s-bien! r&eacute;pliqua M. Simmery, en tirant le porte
+crayon d'or. Je
+consens &agrave; cela. Disons qu'il se d&eacute;truira.</p>
+<p>&#8212;Qu'il se suicidera.</p>
+<p>&#8212;Pr&eacute;cis&eacute;ment. Flasher, dix guin&eacute;es contre cinq;
+Boffer se suicidera.
+Dans quel espace de temps dirons-nous?</p>
+<p>&#8212;Une quinzaine.</p>
+<p>&#8212;Non pas! r&eacute;pliqua M. Simmery, en s'arr&ecirc;tant un instant
+pour tuer une
+mouche. Disons une semaine.</p>
+<p>&#8212;Partageons la diff&eacute;rence; mettons dix jours.</p>
+<p>&#8212;Bien dix jours.&raquo;</p>
+<p>Ainsi il fut enregistr&eacute; sur le petit carnet, que Boffer
+devait se
+suicider dans l'espace de dix jours; sans quoi Wilkins Flasher,
+esquire,
+payerait &agrave; Frank Simmery, esquire, la somme de dix
+guin&eacute;es; mais que si
+Boffer se suicidait dans cet intervalle, Frank Simmery, esquire,
+payerait cinq guin&eacute;es &agrave; Wilkins Flasher, esquire.</p>
+<p>&laquo;Je suis tr&egrave;s-f&acirc;ch&eacute; qu'il ait
+saut&eacute;, reprit Wilkins Flasher, esquire.
+Quels fameux d&icirc;ners il donnait.</p>
+<p>&#8212;Quel bon porter il avait! J'envoie demain notre ma&icirc;tre
+d'h&ocirc;tel &agrave; la
+vente, pour acheter quelques bouteilles de son soixante-quatre.</p>
+<p>&#8212;Diantre! mon homme doit y aller aussi. Cinq guin&eacute;es que mon
+homme
+couvre l'ench&egrave;re du votre.</p>
+<p>&#8212;Tenu.&raquo;</p>
+<p>Une autre inscription fut faite sur les petits carnets, et M.
+Simmery,
+ayant tu&eacute;s toutes les mouches et tenu tous les paris, se dandina
+jusqu'&agrave;
+la Bourse, pour voir ce qui s'y passait.</p>
+<p>Wilkins Flasher, esquire, condescendit alors &agrave; recevoir les
+instructions
+de M. Salomon Pell, et, ayant rempli quelques imprim&eacute;s, engagea
+la
+soci&eacute;t&eacute; &agrave; le suivre &agrave; la Banque. Durant le
+chemin, M. Weller et ses amis
+ouvraient de grands yeux, pleins d'&eacute;tonnement, &agrave; tout ce
+qu'ils
+voyaient, tandis que Sam examinait toutes choses avec un sang froid que
+rien ne pouvait troubler.</p>
+<p>Ayant travers&eacute; une cour remplie de mouvement et de bruit, et
+pass&eacute; pr&egrave;s
+de deux portiers qui paraissaient habill&eacute;s pour rivaliser avec
+la pompe
+&agrave; incendie peinte en rouge et rel&eacute;gu&eacute;e dans un
+coin, nos personnages
+arriv&egrave;rent dans le bureau o&ugrave; leur affaire devait
+&ecirc;tre exp&eacute;di&eacute;e, et o&ugrave;
+Pell et Flasher les laiss&egrave;rent quelques instants, pour monter au
+bureau
+des testaments.</p>
+<p>&laquo;Qu'est-ce que c'est donc que cet endroit-ci? murmura l'homme
+au teint
+marbr&eacute; &agrave; l'oreille de M. Weller <i>senior</i>.</p>
+<p>&#8212;Le bureau des consolid&eacute;s, r&eacute;pliqua tout bas
+l'ex&eacute;cuteur testamentaire.</p>
+<p>&#8212;Qu'est-ce que c'est que ces gentlemen qui s'tiennent
+derri&egrave;re les
+comptoirs? demanda le cocher enrou&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Des consolid&eacute;s r&eacute;duits, je suppose, r&eacute;pondit
+M. Weller. C'est-t'il pas
+des consolid&eacute;s r&eacute;duits, Samivel?</p>
+<p>&#8212;Comment? vous ne supposez pas que les consolid&eacute;s sont
+vivants? dit Sam
+avec quelque d&eacute;dain.</p>
+<p>&#8212;Est-ce que je sais, moi, reprit M. Weller. Qu'est-ce que c'est
+alors?</p>
+<p>&#8212;Des employ&eacute;s, r&eacute;pondit Sam.</p>
+<p>&#8212;Pourquoi donc qu'ils mangent tous des <i>sandwiches</i> au jambon?</p>
+<p>&#8212;Parce que c'est dans leur devoir, je suppose. C'est une partie du
+syst&egrave;me. Ils ne font que &ccedil;a toute la
+journ&eacute;e.&raquo;</p>
+<p>M. Weller et ses amis eurent &agrave; peine un moment pour
+r&eacute;fl&eacute;chir sur cette
+singuli&egrave;re particularit&eacute; du syst&egrave;me financier de
+l'Angleterre, car ils
+furent rejoints aussit&ocirc;t par Pell et par Wilkins Flasher,
+esquire, qui
+les conduisirent vers la partie du comptoir au-dessus de laquelle un
+gros W &eacute;tait inscrit sur son &eacute;criteau noir.</p>
+<p>&laquo;Pourquoi c'est-il, cela? demanda M. Weller &agrave; M. Pell,
+en dirigeant son
+attention vers l'&eacute;criteau en question.</p>
+<p>&#8212;La premi&egrave;re lettre du nom de la d&eacute;funte,
+r&eacute;pliqua l'homme d'affaires.</p>
+<p>&#8212;&Ccedil;a ne peut pas marcher comme &ccedil;a, dit M. Weller en se
+tournant vers les
+arbitres. Il y a quelque chose qui ne va pas bien. V est notre lettre.
+&Ccedil;a ne peut pas aller comme &ccedil;a.&raquo;</p>
+<p>Les arbitres, interpell&eacute;s, donn&egrave;rent
+imm&eacute;diatement leur opinion que
+l'affaire ne pouvait pas &ecirc;tre l&eacute;galement termin&eacute;e
+sous la lettre W; et,
+suivant toutes les probabilit&eacute;s, elle aurait &eacute;t&eacute;
+retard&eacute;e d'un jour, au
+moins, si Sam n'avait pas pris sur-le-champ un parti peu respectueux,
+en
+apparence, mais d&eacute;cisif. Saisissant son p&egrave;re par le
+collet de son habit,
+il le tira vers le comptoir et l'y tint clou&eacute; jusqu'&agrave; ce
+qu'il e&ucirc;t
+appos&eacute; sa signature sur une couple d'instruments; ce qui
+n'&eacute;tait pas une
+petite affaire, vu l'habitude qu'avait M. Weller de n'&eacute;crire
+qu'en
+lettres moul&eacute;es. Aussi, pendant cette op&eacute;ration,
+l'employ&eacute; eut-il le
+temps de couper et de peler trois pommes de reinette.</p>
+<p>Comme M. Weller insistait pour vendre sa portion, sur-le-champ,
+toute la
+bande se rendit de la Banque &agrave; la porte de la Bourse.</p>
+<p>Apr&egrave;s une courte absence, Wilkins Flasher, esquire, revint
+vers nos
+amis, apportant, sur <i>Smith Payne et Smith</i>, un mandat de cinq
+cent
+trente livres sterling, lesquelles cinq cent trente livres sterling
+repr&eacute;sentaient, au cours du jour, la portion des rentes de la
+seconde
+madame Weller, aff&eacute;rente &agrave; M. Weller <i>senior</i>.</p>
+<p>Les deux cents livres sterling de Sam rest&egrave;rent inscrites en
+son nom, et
+Wilkins Flasher, esquire, ayant re&ccedil;u sa commission, la laissa
+tomber
+nonchalamment dans sa poche et se dandina vers son bureau.</p>
+<p>M. Weller &eacute;tait d'abord obstin&eacute;ment
+d&eacute;cid&eacute; &agrave; ne toucher son mandat qu'en
+souverains; mais les arbitres lui ayant repr&eacute;sent&eacute; qu'il
+serait oblig&eacute;
+de faire la d&eacute;pense d'un sac, pour les emporter, il consentit
+&agrave;
+recevoir la somme en billets de cinq livres sterling.</p>
+<p>&laquo;Mon fils et moi, dit-il en sortant de chez le banquier, mon
+fils et moi
+nous avons un engagement tr&egrave;s-particulier pour cette
+apr&egrave;s-d&icirc;ner, et je
+voudrais bien enfoncer cette affaire ici compl&egrave;tement. Ainsi,
+allons-nous-en tout droit quelque part pour finir nos comptes.&raquo;</p>
+<p>Une salle tranquille ayant &eacute;t&eacute; trouv&eacute;e dans le
+voisinage, les comptes
+furent produits et examin&eacute;s. Le m&eacute;moire de M. Pell fut
+tax&eacute; par Sam, et
+quelques-uns des articles ne furent pas allou&eacute;s par les
+arbitres; mais
+quoique M. Pell leur e&ucirc;t d&eacute;clar&eacute;, avec de
+solennelles assurances, qu'ils
+&eacute;taient trop durs pour lui, ce fut certainement
+l'op&eacute;ration la plus
+profitable qu'il e&ucirc;t jamais faite, et elle servit &agrave;
+d&eacute;frayer pendant
+plus de six mois son logement, sa nourriture et son blanchissage.</p>
+<p>Les arbitres ayant pris la goutte, donn&egrave;rent des
+poign&eacute;es de main et
+partirent, car ils devaient conduire le soir m&ecirc;me. M. Salomon
+voyant
+qu'il n'y avait plus rien &agrave; boire ni &agrave; manger, prit
+cong&eacute; de la mani&egrave;re
+la plus amicale, et Sam fut laiss&eacute; seul avec son p&egrave;re.</p>
+<p>&laquo;Mon gar&ccedil;on, dit M. Weller, en mettant son portefeuille
+dans sa poche de
+c&ocirc;t&eacute;, il y a l&agrave; onze cent quatre-vingts livres
+sterling, y compris les
+billets pour la cession du bail et le reste. Maintenant Samivel,
+tournez
+la t&ecirc;te du cheval du c&ocirc;t&eacute; du <i>George et Vautour</i>.&raquo;</p>
+<div class="footnotes">
+<p><br/>
+<span style="font-weight: bold;">NOTES:</span></p>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a
+ href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> Papetier
+qui se charge de faire faire des copies d'actes
+et vend des quittances de loyer, etc. etc.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a
+ href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> 125 francs.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a
+ href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> En
+Angleterre tout le monde peut s'&eacute;tablir agent de
+change.<span style="font-weight: bold;"><br/>
+</span></p>
+<p><span style="font-weight: bold;"><br/>
+</span></p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;"/>
+<p><span style="font-weight: bold;"><br/>
+</span></p>
+</div>
+</div>
+<h2><a name="CHAPITRE_XXVII" id="CHAPITRE_XXVII">CHAPITRE XXVII.</a></h2>
+<h3>M. Weller assiste
+&agrave; une importante conf&eacute;rence entre M. Pickwick et
+Samuel. Un vieux gentleman, en habit couleur de tabac, arrive
+inopin&eacute;ment.</h3>
+<p>M. Pickwick
+&eacute;tait seul, r&ecirc;vant &agrave; beaucoup de choses, et pensant
+principalement &agrave; ce qu'il y avait de mieux &agrave; faire pour
+le jeune couple,
+dont la condition incertaine &eacute;tait pour lui un sujet constant de
+regrets
+et d'anxi&eacute;t&eacute;, lorsque Mary entra l&eacute;g&egrave;rement
+dans la chambre, et,
+s'avan&ccedil;ant vers la table, lui dit d'une mani&egrave;re un peu
+pr&eacute;cipit&eacute;e:</p>
+<p>&laquo;Oh! monsieur,
+s'il vous pla&icirc;t, Samuel est en bas, et il demande si son
+p&egrave;re peut vous voir!</p>
+<p>&#8212;Certainement.</p>
+<p>&#8212;Merci, monsieur, dit
+Mary, en retournant vers la porte.</p>
+<p>&#8212;Est-ce qu'il y a
+longtemps que Sam est ici?</p>
+<p>&#8212;Oh! non, monsieur. Il
+ne fait que de revenir, et il ne vous demandera
+plus de cong&eacute;, &agrave; ce qu'il dit.&raquo;</p>
+<p>Mary n'aper&ccedil;ut
+sans doute, qu'elle avait communiqu&eacute; cette derni&egrave;re
+nouvelle avec plus de chaleur qu'il n'&eacute;tait absolument
+n&eacute;cessaire; ou
+peut-&ecirc;tre remarque-t-elle le sourire de bonne humour avec lequel
+M.
+Pickwick la regarda, quand elle eut fini de parler. Le fait est qu'elle
+baissa la t&ecirc;te et examina le coin de son joli petit tablier, avec
+une
+attention qui ne paraissait pas indispensable.</p>
+<p>&laquo;Dites-leur
+qu'ils viennent sur-le-champ.&raquo;</p>
+<p>Mary, apparemment fort
+soulag&eacute;e, s'en alla rapidement avec son message.</p>
+<p>M. Pickwick fit deux ou
+trois tours dans la chambre, et frottant son
+menton avec sa main gauche, parut plong&eacute; dans de profondes
+r&eacute;flexions.</p>
+<p>&laquo;Allons, allons!
+dit-il &agrave; la fin, d'un ton doux, mais m&eacute;lancolique,
+c'est la meilleure mani&egrave;re dont je puisse r&eacute;compenser sa
+fid&eacute;lit&eacute;. Il
+faut que cela soit ainsi. C'est le destin d'un vieux gar&ccedil;on de
+voir ceux
+qui l'entourent former de nouveaux attachements et l'abandonner. Je
+n'ai
+pas le droit d'attendre qu'il en soit autrement pour moi. Non, non,
+ajouta-t-il plus gaiement, ce serait de l'&eacute;go&iuml;sme et de
+l'ingratitude.
+Je dois m'estimer heureux d'avoir une si bonne occasion de
+l'&eacute;tablir.
+J'en suis heureux, n&eacute;cessairement j'en suis heureux.&raquo;</p>
+<p>M. Pickwick
+&eacute;tait si absorb&eacute; dans ces r&eacute;flexions, qu'on avait
+frapp&eacute;
+trois ou quatre fois &agrave; la porte avant qu'il l'entendit.
+S'asseyant
+rapidement et reprenant l'air aimable qui lui &eacute;tait ordinaire,
+il cria:</p>
+<p>&laquo;Entrez!&raquo;
+Et Sam Weller parut, suivi par son p&egrave;re.</p>
+<p>&laquo;Je suis
+charm&eacute; de vous voir revenu, Sam. Comment vous portez-vous,
+monsieur Weller?</p>
+<p>&#8212;Tr&egrave;s-bien,
+mossieu, grand merci, r&eacute;pliqua le veuf. J'esp&egrave;re que vous
+allez bien, mossieu?</p>
+<p>&#8212;Tout &agrave; fait, je
+vous remercie.</p>
+<p>&#8212;Je d&eacute;sirerais
+avoir un petit brin de conversation avec vous, mossieu,
+si vous pouvez m'accorder cinq minutes.</p>
+<p>&#8212;Certainement. Sam,
+donnez une chaise &agrave; votre p&egrave;re.</p>
+<p>&#8212;Merci, Samivel, j'en
+ai attrap&eacute; une ici. Un bon joli temps mossieu,
+dit M. Weller en s'asseyant et en posant son chapeau par terre.</p>
+<p>&#8212;Fort beau pour la
+saison, r&eacute;pliqua M. Pickwick, fort beau.</p>
+<p>&#8212;Le plus joli temps que
+j'aie jamais vu,&raquo; reprit M. Weller. Mais,
+arriv&eacute; l&agrave;, il fut saisi d'un violent acc&egrave;s de
+toux, et sa toux termin&eacute;e,
+il se mit &agrave; faire des signes de t&ecirc;te, des clins d'&#339;il, des
+gestes
+suppliants et mena&ccedil;ants &agrave; son fils, qui s'obstinait
+m&eacute;chamment &agrave; n'en
+rien voir.</p>
+<p>M. Pickwick
+s'apercevant que le vieux gentleman &eacute;tait embarrass&eacute;,
+feignit de s'occuper &agrave; couper les feuillets d'un livre, et
+attendit
+ainsi que M. Weller expliqu&acirc;t l'objet de sa visite.</p>
+<p>&laquo;Je n'ai jamais
+vu un gar&ccedil;on aussi contrariant que toi, Samivel, dit &agrave;
+la fin le vieux cocher, en regardant son fils d'un air indign&eacute;.
+Jamais,
+de ma vie ni de mes jours.</p>
+<p>&#8212;Qu'a-t-il donc fait,
+M. Weller? demanda M. Pickwick.</p>
+<p>&#8212;Il ne veut pas
+commencer, mossieu; il sait que je ne suis pas capable
+de m'exprimer moi-m&ecirc;me, quand il y a quelque chose de particulier
+&agrave;
+dire, et il reste l&agrave;, comme une ferme, plut&ocirc;t que de
+m'aider d'une
+syllabe. Il me laisse embourber dans l'chemin pour que je vous fasse
+perdre votre temps, et que je me donne moi-m&ecirc;me en spectacle. Ce
+n'est
+pas une conduite filiale, Samivel, poursuivit M. Weller en essuyant son
+front; bien loin de l&agrave;!</p>
+<p>&#8212;Vous disiez que vous
+vouliez parler, r&eacute;pliqua Sam; comment pouvais-je
+savoir que vous &eacute;tiez embourb&eacute; d&egrave;s le commencement?</p>
+<p>&#8212;Tu as bien vu que je
+n'&eacute;tais pas capable de d&eacute;marrer, que j'&eacute;tais sur
+le mauvais c&ocirc;t&eacute; de la route, et que je reculais dans les
+palissades, et
+toutes sortes d'autres d&eacute;sagr&eacute;ments. Et malgr&eacute;
+&ccedil;a, tu ne veux pas me
+donner un coup de main. Je suis honteux de toi, Samivel.</p>
+<p>&#8212;Le fait est, monsieur,
+reprit Sam avec un l&eacute;ger salut; le fait est que
+le gouverneur vient de retirer son argent des fontes...</p>
+<p>&#8212;Tr&egrave;s-bien,
+Samivel, tr&egrave;s-bien, interrompit M. Weller, en remuant la
+t&ecirc;te d'un air satisfait. Je n'avais pas l'intention d'&ecirc;tre
+dur envers
+toi, Sammy. Tr&egrave;s-bien, voil&agrave; comme il faut commencer;
+arrivons au fait
+tout de suite. Tr&egrave;s-bien, Samivel, en
+v&eacute;rit&eacute;.&raquo;</p>
+<p>Dans l'exc&egrave;s de
+son contentement M. Weller fit une quantit&eacute;
+extraordinaires de signes de t&ecirc;te, et attendit d'un air attentif
+que
+Sam continu&acirc;t son discours.</p>
+<p>&#8212;Sam, dit M. Pickwick,
+en s'apercevant que l'entrevue promettait d'&ecirc;tre
+plus longue qu'il ne l'avait imagin&eacute;, vous pouvez vous
+asseoir.&raquo;</p>
+<p>Sam salua encore, puis
+il s'assit; et son p&egrave;re lui ayant lanc&eacute; un coup
+d'&#339;il expressif, il continua.</p>
+<p>&laquo;Le gouverneur a
+touch&eacute; cinq cent trente livres sterling....</p>
+<p>&#8212;Toutes
+consolid&eacute;es, interpella M. Weller, &agrave; demi-voix.</p>
+<p>&#8212;&Ccedil;a ne fait pas
+grand choses, que ce soit des fontes consolid&eacute;es ou
+non, reprit Sam. N'est-ce pas cinq cent trente livres sterling?</p>
+<p>&#8212;Justement, Samivel.</p>
+<p>&#8212;&Agrave; quoi il a
+ajout&eacute; pour la vente de l'auberge....</p>
+<p>&#8212;Pour le bail, les
+meubles et la client&egrave;le, expliqua M. Weller.</p>
+<p>&#8212;De quoi faire en tout
+onze cent quatre-vingts livres sterling.</p>
+<p>&#8212;En
+v&eacute;rit&eacute;, fit M. Pickwick, je vous f&eacute;licite,
+monsieur Weller, d'avoir
+fait de si bonnes affaires.</p>
+<p>&#8212;Attendez une minute,
+mossieu dit le sage cocher, en levant la main
+d'une mani&egrave;re suppliante. Marche toujours, Samivel.</p>
+<p>&#8212;Il d&eacute;sire
+beaucoup, reprit Sam, avec un peu d'h&eacute;sitation, et je
+d&eacute;sire
+beaucoup aussi voir mettre cette monnaie-l&agrave; dans un endroit
+o&ugrave; elle sera
+en s&ucirc;ret&eacute;; car, s'il la garde, il va la pr&ecirc;ter au
+premier venu, ou la
+d&eacute;penser en chevaux, ou laisser tomber son portefeuille de sa
+poche sur
+la route, ou faire une momie &eacute;gyptienne de son corps, d'une
+mani&egrave;re o&ugrave;
+d'une autre.</p>
+<p>&#8212;Tr&egrave;s-bien,
+Samivel, interrompit M. Weller, d'un air aussi complaisant
+que si son fils avait fait le plus grand &eacute;loge de sa prudence et
+de sa
+pr&eacute;voyance.</p>
+<p>&#8212;C'est pourquoi,
+continua Sam, en tortillant avec inqui&eacute;tude le bord de
+son chapeau; c'est pourquoi il l'a ramass&eacute;e aujourd'hui, et est
+venu ici
+avec moi, pour dire... c'est-&agrave;-dire pour offrir... ou en
+d'autres termes
+pour....</p>
+<p>&#8212;Pour dire ceci,
+continua M. Weller avec impatience, c'est que la
+monnaie ne me servira de rien, &agrave; moi, vu que je vas conduire une
+voiture
+r&eacute;guli&egrave;rement; et comme je n'ai pas d'endroit pour la
+mettre, &agrave; moins
+que je ne paye le conducteur pour en prendre soin, ou que je la mette
+dans une des poches de la voiture, ce qui serait une tentation pour les
+voyageurs du coup&eacute;; de sorte que si vous voulez en prendre soin
+pour
+moi, mossieu, je vous serai bien oblig&eacute;. Peut-&ecirc;tre, ajouta
+M. Weller, en
+se levant et en venant parler &agrave; l'oreille de M. Pickwick,
+peut-&ecirc;tre
+qu'elle pourra servir &agrave; payer une partie de cette
+condamnation.... Tout
+ce que j'ai &agrave; dire, c'est que vous la gardiez, jusqu'&agrave; ce
+que je vous la
+redemande.&raquo;</p>
+<p>En disant ces mots, M.
+Weller posa son portefeuille sur les genoux de M.
+Pickwick, saisit son chapeau, et se sauva hors de la chambre, avec une
+c&eacute;l&eacute;rit&eacute; qu'on aurait eu bien de la peine &agrave;
+attendre d'un sujet aussi
+corpulent.</p>
+<p>&laquo;Sam,
+arr&ecirc;tez-le! s'&eacute;cria M. Pickwick d'un ton s&eacute;rieux.
+Rattrapez-le!
+ramenez-le moi sur-le-champ, Monsieur Weller, arr&ecirc;tez,
+arr&ecirc;tez!&raquo;</p>
+<p>Sam vit qu'il ne
+fallait pas badiner avec les injonctions de son ma&icirc;tre.
+Il saisit son p&egrave;re par le bras, comme il descendait l'escalier,
+et le
+ramena de vive force.</p>
+<p>&laquo;Mon ami, dit M.
+Pickwick en le prenant par la main, votre honn&ecirc;te
+confiance me confond.</p>
+<p>&#8212;Il n'y a pas de quoi,
+monsieur, repartit le cocher, d'un ton obstin&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Je vous assure, mon
+ami, que j'ai plus d'argent qu'il ne m'en faut;
+bien plus qu'un homme de mon &acirc;ge ne pourra jamais en
+d&eacute;penser.</p>
+<p>&#8212;On ne sait pas ce
+qu'on peut d&eacute;penser tant qu'on n'a pas essay&eacute;.</p>
+<p>&#8212;C'est possible; mais
+comme je ne veux pas faire cette exp&eacute;rience-l&agrave;,
+il n'est gu&egrave;re probable que je tombe dans le besoin. Je dois
+donc vous
+prier de reprendre ceci, monsieur Weller.</p>
+<p>&#8212;Tr&egrave;s-bien,
+r&eacute;pliqua le vieux cocher d'un ton m&eacute;content. Faites
+attention &agrave; ceci, Samivel; je ferai un acte de
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; avec cette
+propri&eacute;t&eacute;; un acte de d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;!</p>
+<p>&#8212;Je ne vous y engage
+pas,&raquo; r&eacute;pondit Sam.</p>
+<p>M. Weller
+r&eacute;fl&eacute;chit pendant quelque temps, puis, boutonnant son
+habit
+d'un air d&eacute;termin&eacute;, il dit: je tiendrai un <i>turnpike</i><a
+ name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><sup><a
+ href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a></sup>.</p>
+<p>&laquo;Quoi? s'&eacute;cria Sam.</p>
+<p>&#8212;Un <i>turnpike</i> r&eacute;torqua M. Weller entre ses dents
+serr&eacute;es. Dites adieu
+&agrave; votre p&egrave;re, Samivel; je d&eacute;voue le reste de ma
+carri&egrave;re &agrave; tenir un
+<i>turnpike</i>!&raquo;</p>
+<p>Cette menace &eacute;tait si terrible, M. Weller semblait si
+d&eacute;termin&eacute; &agrave;
+l'ex&eacute;cuter, et si profond&eacute;ment mortifi&eacute; par le
+refus de M. Pickwick, que
+l'excellent homme, apr&egrave;s quelques instants de r&eacute;flexion,
+lui dit:</p>
+<p>&laquo;Allons, allons, monsieur Weller, je garderai votre argent. Il
+est
+possible effectivement que je puisse faire plus de bien que vous avec
+cette somme.</p>
+<p>&#8212;Parbleu, r&eacute;pondit M. Weller en se rass&eacute;r&eacute;nant,
+certainement, que vous
+pourrez en faire plus que moi, mossieu.</p>
+<p>&#8212;Ne parlons plus de cela, dit M. Pickwick, en enfermant le
+portefeuille
+dans son bureau. Je vous suis sinc&egrave;rement oblig&eacute;, mon
+ami. Et maintenant
+rasseyez-vous, j'ai un avis &agrave; vous demander.&raquo;</p>
+<p>Le rire comprim&eacute; de triomphe qui avait boulevers&eacute;, non
+seulement le
+visage de M. Weller, mais ses bras, ses jambes et tout son corps,
+pendant que le portefeuille &eacute;tait enferm&eacute;, fut
+remplac&eacute; par la gravit&eacute;
+la plus majestueuse, aussit&ocirc;t qu'il eut entendu ces paroles.</p>
+<p>&laquo;Laissez-nous un instant, Sam,&raquo; dit M. Pickwick.</p>
+<p>Sam se retira imm&eacute;diatement.</p>
+<p>Le corpulent cocher avait l'air singuli&egrave;rement profond, mais
+prodigieusement &eacute;tonn&eacute;, lorsque M. Pickwick ouvrit le
+discours en
+disant:</p>
+<p>&laquo;Vous n'&ecirc;tes pas, je pense, un avocat du mariage,
+monsieur Weller?&raquo;</p>
+<p>Le p&egrave;re de Sam secoua la t&ecirc;te, mais il n'eut point la
+force de parler;
+il &eacute;tait p&eacute;trifi&eacute; par la pens&eacute;e que quelque
+m&eacute;chante veuve avait r&eacute;ussi
+&agrave; enchev&ecirc;trer M. Pickwick.</p>
+<p>&laquo;Tout &agrave; l'heure, en montant l'escalier avec votre fils,
+avez-vous, par
+hasard, remarqu&eacute; une jeune fille?</p>
+<p>&#8212;J'ai vu une jeunesse, r&eacute;pliqua M. Weller bri&egrave;vement.</p>
+<p>&#8212;Comment l'avez-vous trouv&eacute;e, monsieur Weller? Dites-moi
+candidement
+comment vous l'avez trouv&eacute;e?&raquo;</p>
+<p>&#8212;J'ai trouv&eacute; qu'elle &eacute;tait dodue, et les membres bien
+attach&eacute;s,
+r&eacute;pondit le cocher d'un air de connaisseur.</p>
+<p>&laquo;C'est vrai, vous avez raison. Mais qu'avez-vous pens&eacute;
+de ses mani&egrave;res?</p>
+<p>&#8212;Eh! eh! tr&egrave;s-agr&eacute;ables, mossieu, et
+tr&egrave;s-conformables.&raquo;</p>
+<p>Rien ne d&eacute;terminait le sens pr&eacute;cis que M. Weller
+attachait &agrave; ce dernier
+adjectif; mais comme le ton dont il l'avait prononc&eacute; indiquait
+&eacute;videmment que c'&eacute;tait une expression favorable, M.
+Pickwick en fut
+aussi satisfait que s'il l'avait compris distinctement.</p>
+<p>&laquo;Elle m'inspire beaucoup d'int&eacute;r&ecirc;t, monsieur
+Weller,&raquo; reprit M.
+Pickwick.</p>
+<p>Le cocher toussa.</p>
+<p>&laquo;Je veux dire que je prends int&eacute;r&ecirc;t &agrave; son
+bien-&ecirc;tre, &agrave; ce qu'elle soit
+heureuse et confortable, vous me comprenez?</p>
+<p>&#8212;Tr&egrave;s-clairement, r&eacute;pliqua M. Weller, qui ne
+comprenait rien du tout.</p>
+<p>&#8212;Cette jeune personne est attach&eacute;e &agrave; votre fils.</p>
+<p>&#8212;&Agrave; Samivel Weller! s'&eacute;cria le p&egrave;re.</p>
+<p>&#8212;Pr&eacute;cis&eacute;ment.</p>
+<p>&#8212;C'est naturel, dit M. Weller, apr&egrave;s quelques instants de
+r&eacute;flexion;
+c'est naturel, mais c'est un peu alarmant; il faut que Samivel prenne
+bien garde.</p>
+<p>&#8212;Qu'entendez-vous par l&agrave;?</p>
+<p>&#8212;Prenne bien garde de ne rien lui dire dans un moment d'innocence,
+qui
+puisse servir &agrave; une conviction pour violation de promesse de
+mariage.
+Faut pas jouer avec ces choses-l&agrave;, monsieur Pickwick. Quand une
+fois
+elles ont des desseins sur vous, on ne sait comment s'en
+d&eacute;p&ecirc;trer, et
+pendant qu'on y r&eacute;fl&eacute;chit, elles vous empoignent. J'ai
+&eacute;t&eacute; mari&eacute; comme
+&ccedil;a moi-m&ecirc;me la premi&egrave;re fois, mossieu; et Samivel
+est la cons&eacute;quence de
+la man&#339;uvre.</p>
+<p>&#8212;Vous ne me donnez pas grand encouragement pour conclure ce que
+j'avais
+&agrave; vous dire; mais je crois, pourtant, qu'il vaut mieux en finir
+tout
+d'un coup. Non-seulement, cette jeune personne est attach&eacute;e
+&agrave; votre
+fils, mais votre fils lui est attach&eacute;, monsieur Weller.</p>
+<p>&#8212;Eh ben! voil&agrave; de jolies choses pour revenir aux oreilles
+d'un p&egrave;re!
+Voil&agrave; de jolies choses!</p>
+<p>&#8212;Je les ai observ&eacute;s dans diverses occasions, poursuivit M.
+Pickwick,
+sans faire de commentaires sur l'exclamation du gros cocher; et je n'en
+doute aucunement. Supposez que je d&eacute;sirasse les &eacute;tablir,
+comme mari et
+femme, dans une situation o&ugrave; ils puissent vivre confortablement;
+qu'en
+penseriez-vous, monsieur Weller?&raquo;</p>
+<p>D'abord, M. Weller re&ccedil;ut avec de violentes grimaces une
+proposition
+impliquant mariage, pour une personne &agrave; laquelle il prenait
+int&eacute;r&ecirc;t:
+mais comme M. Pickwick, en raisonnant avec lui, insistait fortement sur
+ce que Mary n'&eacute;tait point une veuve, il devint graduellement
+plus
+traitable. M. Pickwick avait beaucoup d'influence sur son esprit, le
+cocher d'ailleurs avait &eacute;t&eacute; singuli&egrave;rement
+frapp&eacute; par les charmes de la
+jeune fille, &agrave; qui il avait d&eacute;j&agrave; lanc&eacute;
+plusieurs &#339;illades tr&egrave;s-peu
+paternelles. &Agrave; la fin, il d&eacute;clara que ce n'&eacute;tait
+pas &agrave; lui de s'opposer
+aux d&eacute;sirs de M. Pickwick, et qu'il suivrait toujours ses avis
+avec
+grand plaisir. Notre excellent ami le prit au mot avec empressement, et
+sans lui donner le temps de la r&eacute;flexion, fit compara&icirc;tre
+son
+domestique.</p>
+<p>&laquo;Sam, dit M. Pickwick en toussant un peu, car il avait quelque
+chose
+dans la gorge, votre p&egrave;re et moi, avons eu une conversation
+&agrave; votre
+sujet.</p>
+<p>&#8212;&Agrave; ton sujet, Samivel, r&eacute;p&eacute;ta M. Weller, d'un
+ton protecteur et calcul&eacute;
+pour faire de l'effet.</p>
+<p>&#8212;Je ne suis pas assez aveugle, Sam, pour ne pas m'&ecirc;tre
+aper&ccedil;u, depuis
+longtemps, que vous avez pour la femme de chambre de madame Winkle,
+plus
+que de l'amiti&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Tu entends, Samivel, ajouta M. Weller du m&ecirc;me air magistral.</p>
+<p>&#8212;J'esp&egrave;re, monsieur, dit Sam en s'adressant &agrave; son
+ma&icirc;tre; j'esp&egrave;re
+qu'il n'y a pas de mal &agrave; ce qu'un jeune homme remarque une jeune
+femme
+qui est certainement agr&eacute;able, et d'une bonne conduite.</p>
+<p>&#8212;Aucun, dit M. Pickwick.</p>
+<p>&#8212;Pas le moins du monde, ajouta M. Weller, d'une voix affable mais
+magistrale.</p>
+<p>&#8212;Loin de penser qu'il y ait du mal dans une chose si naturelle,
+reprit
+M. Pickwick, je suis tout dispos&eacute; &agrave; favoriser vos
+d&eacute;sirs. C'est pour
+cela que j'ai eu une petite conversation avec votre p&egrave;re; et
+comme il
+est de mon opinion....</p>
+<p>&#8212;La personne n'&eacute;tant pas une veuve, fit remarquer M. Weller.</p>
+<p>&#8212;La personne n'&eacute;tant pas une veuve, r&eacute;p&eacute;ta M.
+Pickwick en souriant, je
+d&eacute;sire vous d&eacute;livrer de la contrainte que vous impose
+votre pr&eacute;sente
+condition aupr&egrave;s de moi, et vous t&eacute;moigner ma
+reconnaissance pour votre
+fid&eacute;lit&eacute;, en vous mettant &agrave; m&ecirc;me
+d'&eacute;pouser cette jeune fille,
+sur-le-champ, et de soutenir, d'une mani&egrave;re ind&eacute;pendante,
+votre famille
+et vous-m&ecirc;me. Je serai fier, poursuivit M. Pickwick, dont la voix
+jusque-l&agrave; tremblante, avait repris son &eacute;lasticit&eacute;
+ordinaire, je serai
+fier et heureux de prendre soin moi-m&ecirc;me de votre bien-&ecirc;tre
+&agrave; venir.&raquo;</p>
+<p>Il y eut pendant quelques instants un profond silence, apr&egrave;s
+lequel, Sam
+dit d'une voix basse et entrecoup&eacute;e, mais ferme n&eacute;anmoins:</p>
+<p>&laquo;Je vous suis tr&egrave;s-oblig&eacute; pour votre
+bont&eacute;, monsieur, qui est tout &agrave;
+fait digne de vous, mais &ccedil;a ne peut pas se faire.</p>
+<p>&#8212;Cela ne peut pas se faire! s'&eacute;cria M. Pickwick, avec
+&eacute;tonnement.</p>
+<p>&#8212;Samivel! dit M. Weller avec dignit&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Je dis que &ccedil;a ne peut pas se faire, r&eacute;p&eacute;ta Sam
+d'un ton plus &eacute;lev&eacute;.
+Qu'est-ce que vous deviendriez, monsieur?</p>
+<p>&#8212;Mon cher gar&ccedil;on, r&eacute;pondit Pickwick, les derniers
+&eacute;v&eacute;nements qui ont eu
+lieu parmi mes amis changeront compl&egrave;tement ma mani&egrave;re de
+vivre &agrave;
+l'avenir. En outre, je deviens vieux, j'ai besoin de repos et de
+tranquillit&eacute;; mes promenades sont finies, Sam.</p>
+<p>&#8212;Comment puis-je savoir &ccedil;a, monsieur? Vous le croyez comme
+&ccedil;a,
+maintenant; mais supposez que vous veniez &agrave; changer d'avis,
+&ccedil;a n'est pas
+impossible, car vous avez encore le feu d'un jeune homme de vingt-cinq
+ans; qu'est-ce que vous deviendriez sans moi? &Ccedil;a ne peut pas se
+faire,
+monsieur, &ccedil;a ne peut pas se faire.</p>
+<p>&#8212;Tr&egrave;s-bien, Samivel. Il y a beaucoup de raison
+l&agrave;-dedans, fit observer
+M. Weller, d'une voix encourageante.</p>
+<p>&#8212;Je parle apr&egrave;s de longues r&eacute;flexions, Sam, reprit M.
+Pickwick en
+secouant la t&ecirc;te. Les sc&egrave;nes nouvelles ne me conviennent
+plus; mes
+voyages sont finis.</p>
+<p>&#8212;Tr&egrave;s-bien, monsieur. Alors raison de plus pour que vous ayez
+toujours
+avec vous quelqu'un qui vous connaisse, pour vous rendre confortable.
+Si
+vous voulez avoir un gaillard plus &eacute;l&eacute;gant, c'est bel et
+bon, prenez-le;
+mais avec ou sans gages, avec cong&eacute; ou sans cong&eacute;, nourri
+ou non nourri,
+log&eacute; ou non log&eacute;, Sam Weller, que vous avez pris dans la
+vieille auberge
+du <i>Borough</i>, s'attache &agrave; vous, arrive qui plante; et tout
+le monde aura
+beau faire et beau dire, rien ne l'en emp&ecirc;chera!&raquo;</p>
+<p>&Agrave; la fin de cette d&eacute;claration, que Sam fit avec grande
+&eacute;motion, son p&egrave;re
+se leva de sa chaise, et oubliant toute consid&eacute;ration de lieu et
+de
+convenance, agita son chapeau au-dessus de sa t&ecirc;te, en poussant
+trois
+v&eacute;h&eacute;mentes acclamations.</p>
+<p>&laquo;Mon gar&ccedil;on, dit M. Pickwick, lorsque M. Weller se fut
+rassis, un peu
+honteux de son propre enthousiasme, mon gar&ccedil;on, vous devez
+consid&eacute;rer
+aussi la jeune fille.</p>
+<p>&#8212;Je consid&egrave;re la jeune fille, monsieur; j'ai
+consid&eacute;r&eacute; la jeune fille,
+je lui ai dit ma position, et elle consent &agrave; attendre,
+jusqu'&agrave; ce que je
+sois pr&ecirc;t. Je crois qu'elle tiendra sa promesse, monsieur: si
+elle ne
+la tenait pas, elle ne serait pas la jeune fille pour qui je l'ai
+prise,
+et j'y renonce volontiers. Vous me connaissez bien, monsieur; mon parti
+est arr&ecirc;t&eacute;, et rien ne pourra m'en faire changer.&raquo;</p>
+<p>Qui aurait eu le c&#339;ur de combattre cette r&eacute;solution? Ce
+n'&eacute;tait pas M.
+Pickwick. L'attachement d&eacute;sint&eacute;ress&eacute; de ses
+humbles amis lui inspirait,
+en ce moment, plus d'orgueil et de jouissances de sentiments que
+n'auraient pu lui en causer dix mille protestations des plus grands
+personnages de la terre.</p>
+<p>Tandis que cette conversation avait lieu dans la chambre de M.
+Pickwick,
+un petit vieillard en habit couleur de tabac, suivi d'un porteur et
+d'une valise, se pr&eacute;sentait &agrave; la porte de l'h&ocirc;tel.
+Apr&egrave;s s'&ecirc;tre assur&eacute;
+d'une chambre pour la nuit, il demanda au gar&ccedil;on s'il n'y avait
+pas dans
+la maison une certaine Mme Winkle; et sur sa r&eacute;ponse affirmative:</p>
+<p>&laquo;Est-elle seule? demanda le petit vieillard.</p>
+<p>&#8212;Je crois que oui, monsieur. Je puis appeler sa femme de chambre, si
+vous....</p>
+<p>&#8212;Non, je n'en ai pas besoin; interrompit vivement le petit homme.
+Conduisez-moi &agrave; sa chambre sans m'annoncer.</p>
+<p>&#8212;Mais, monsieur! fit le gar&ccedil;on.</p>
+<p>&#8212;&Ecirc;tes-vous sourd?</p>
+<p>&#8212;Non, monsieur.</p>
+<p>&#8212;Alors &eacute;coutez-moi, s'il vous pla&icirc;t. Pouvez-vous
+m'entendre maintenant?</p>
+<p>&#8212;Oui, monsieur.</p>
+<p>&#8212;C'est bien. Conduisez-moi &agrave; la chambre de mistress Winkle
+sans
+m'annoncer.&raquo;</p>
+<p>En prof&eacute;rant cet ordre, le petit vieillard glissa cinq
+shillings dans la
+main du gar&ccedil;on et le regarda fixement.</p>
+<p>&laquo;R&eacute;ellement, monsieur, je ne sais pas si....</p>
+<p>&#8212;Eh! vous finirez par le faire, je le vois bien; ainsi autant vaut
+le
+faire tout de suite; cela nous &eacute;pargnera du temps.&raquo;</p>
+<p>Il y avait quelque chose de si tranquille et de si
+d&eacute;cid&eacute; dans les
+mani&egrave;res du petit vieillard, que le gar&ccedil;on mit les cinq
+shillings dans
+sa poche et le conduisit sans ajouter un seul mot.</p>
+<p>&laquo;C'est l&agrave;? dit l'&eacute;tranger. Bien, vous pouvez
+vous retirer.&raquo;</p>
+<p>La gar&ccedil;on ob&eacute;it, tout en se demandant qui le gentleman
+pouvait &ecirc;tre et
+ce qu'il voulait. Celui-ci attendit qu'il fut disparu et frappa
+&agrave; la
+porte.</p>
+<p>&laquo;Entrez, fit Arabelle.</p>
+<p>&#8212;Hum! une jolie voix toujours; mais cela n'est rien.&raquo;</p>
+<p>En disant ceci, il ouvrit la porte et entra dans la chambre.
+Arabelle,
+qui &eacute;tait en train de travailler, se leva en voyant un
+&eacute;tranger, un peu
+confuse, mais d'une confusion pleine de gr&acirc;ce.</p>
+<p>&laquo;Ne vous d&eacute;rangez pas, madame, je vous prie, dit
+l'inconnu en fermant la
+porte derri&egrave;re lui. Mme Winkle, je pr&eacute;sume?&raquo;</p>
+<p>Arabelle inclina la t&ecirc;te.</p>
+<p>&laquo;Mme Nathaniel Winkle, qui a &eacute;pous&eacute; le fils du
+vieux marchand de
+Birmingham?&raquo; poursuivit l'&eacute;tranger en examinant Arabelle
+avec une
+curiosit&eacute; visible.</p>
+<p>Arabelle inclina encore la t&ecirc;te et regarda autour d'elle avec
+une sorte
+d'inqui&eacute;tude, comme si elle avait song&eacute; &agrave; appeler
+quelqu'un.</p>
+<p>&laquo;Ma visite vous surprend, &agrave; ce que je vois, madame? dit
+le vieux
+gentleman.</p>
+<p>&#8212;Un peu, je le confesse, r&eacute;pondit Arabelle en
+s'&eacute;tonnant de plus en
+plus.</p>
+<p>&#8212;Je prendrai une chaise, si vous me le permettez, madame, dit
+l'&eacute;tranger en s'asseyant et en tirant tranquillement de sa poche
+une
+paire de lunettes qu'il ajusta sur son nez. Vous ne me connaissez pas,
+madame? dit-il en regardant Arabelle si attentivement qu'elle
+commen&ccedil;a &agrave;
+s'alarmer.</p>
+<p>&#8212;Non, monsieur, r&eacute;pliqua-t-elle timidement.</p>
+<p>&#8212;Non, r&eacute;p&eacute;ta l'&eacute;tranger en balan&ccedil;ant sa
+jambe droite; je ne vois pas
+comment vous me conna&icirc;triez. Vous savez mon nom cependant, madame.</p>
+<p>&#8212;Vous croyez? dit Arabelle toute tremblante, sans trop savoir
+pourquoi.
+Puis-je vous prier de me le rappeler?</p>
+<p>&#8212;Tout &agrave; l'heure, madame, tout &agrave; l'heure,
+r&eacute;pondit l'inconnu qui n'avait
+pas encore d&eacute;tourn&eacute; les yeux de son visage. Vous
+&ecirc;tes mari&eacute;e depuis peu,
+madame?</p>
+<p>&#8212;Oui, monsieur, r&eacute;pliqua Arabelle d'une voix &agrave; peine
+perceptible et en
+mettant de c&ocirc;t&eacute; son ouvrage; car une pens&eacute;e, qui
+l'avait d&eacute;j&agrave; frapp&eacute;e
+auparavant, l'agitait de plus en plus.</p>
+<p>&#8212;Sans avoir repr&eacute;sent&eacute; &agrave; votre mari la
+convenance de consulter d'abord
+son p&egrave;re, dont il d&eacute;pend enti&egrave;rement, &agrave; ce
+que je crois?&raquo;</p>
+<p>Arabelle mit son mouchoir sur ses yeux.</p>
+<p>&laquo;Sans m&ecirc;me vous efforcer d'apprendre par quelque moyen
+indirect quels
+&eacute;taient les sentiments du vieillard sur un point qui
+l'int&eacute;ressait
+autant que celui-l&agrave;.</p>
+<p>&#8212;Je ne puis le nier, monsieur, balbutia Arabelle.</p>
+<p>&#8212;Et sans avoir assez de bien, de votre c&ocirc;t&eacute;, pour
+assurer &agrave; votre &eacute;poux
+un d&eacute;dommagement des avantages auxquels il renon&ccedil;ait en
+ne se mariant
+pas selon les d&eacute;sirs de son p&egrave;re? C'est l&agrave; ce que
+les jeunes gens
+appellent une affection d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;e,
+jusqu'&agrave; ce qu'ils aient des
+enfants &agrave; leur tour et qu'ils viennent alors &agrave; penser
+diff&eacute;remment.&raquo;</p>
+<p>Les larmes d'Arabelle coulaient abondamment, tandis qu'elle
+s'excusait
+en disant qu'elle &eacute;tait jeune et inexp&eacute;riment&eacute;e,
+que son attachement
+seul l'avait entra&icirc;n&eacute;e, et qu'elle avait &eacute;t&eacute;
+priv&eacute;e des soins et des
+conseils de ses parents presque depuis son enfance.</p>
+<p>C'&eacute;tait mal, dit le vieux gentleman d'un ton plus doux,
+c'&eacute;tait fort
+mal. C'&eacute;tait romanesque, mal calcul&eacute;, absurde.</p>
+<p>&#8212;C'est ma faute, monsieur, ma faute &agrave; moi seule,
+r&eacute;plique la pauvre
+Arabelle en pleurant.</p>
+<p>&#8212;Bah! Ce n'est pas votre faute, je suppose, s'il est devenu amoureux
+de
+vous.... Mais si pourtant, ajouta l'inconnu en regardant Arabelle d'un
+air malin, si, c'est bien votre faute; il ne pouvait pas s'en
+emp&ecirc;cher.</p>
+<p>Ce petit compliment, ou l'&eacute;trange fa&ccedil;on dont le vieux
+gentleman l'avait
+fait, ou le changement de ses mani&egrave;res qui &eacute;taient
+devenues beaucoup
+plus douces, ou ces trois causes r&eacute;unies, arrach&egrave;rent
+&agrave; Arabelle un
+sourire au milieu de ses larmes.</p>
+<p>&laquo;O&ugrave; est votre mari? demanda brusquement l'inconnu pour
+dissimuler un
+sourire qui avait &eacute;clairci son propre visage.</p>
+<p>&#8212;Je l'attends &agrave; chaque instant, monsieur. Je lui ai
+persuad&eacute; de se
+promener un peu ce matin; il est tr&egrave;s malheureux,
+tr&egrave;s-abattu, de
+n'avoir pas re&ccedil;u de nouvelles de son p&egrave;re.</p>
+<p>&#8212;Ah! ah! c'est bien fait, il le m&eacute;rite.</p>
+<p>&#8212;Il en souffre pour moi, monsieur; et, en v&eacute;rit&eacute;, je
+souffre beaucoup
+pour lui, car c'est moi qui suis la cause de son chagrin.</p>
+<p>&#8212;Ne vous tourmentez pas &agrave; cause de lui, ma ch&egrave;re; il
+le m&eacute;rite bien.
+J'en suis charm&eacute;, tout &agrave; fait charm&eacute;, pour ce qui
+est de lui.</p>
+<p>Ces mots &eacute;taient &agrave; peine sortis de la bouche du vieux
+gentleman, lorsque
+des pas se firent entendre sur l'escalier. Arabelle et
+l'&eacute;tranger
+parurent les reconna&icirc;tre au m&ecirc;me instant. Le petit
+vieillard devint
+p&acirc;le, et, faisant un violent effort pour para&icirc;tre
+tranquille, il se leva
+comme M. Winkle entrait dans la chambre.</p>
+<p>&laquo;Mon p&egrave;re! s'&eacute;cria celui-ci en reculant
+d'&eacute;tonnement.</p>
+<p>&#8212;Oui, monsieur, r&eacute;pondit le petit vieillard. Eh bien!
+monsieur,
+qu'est-ce que vous avez &agrave; me dire?&raquo;</p>
+<p>M. Winkle garda le silence.</p>
+<p>&laquo;Vous rougissez de votre conduite, j'esp&egrave;re?&raquo;</p>
+<p>M. Winkle ne dit rien encore.</p>
+<p>&laquo;Rougissez-vous de votre conduite, monsieur, oui ou non?</p>
+<p>&#8212;Non, monsieur, r&eacute;pliqua M. Winkle, en passant le bras
+d'Arabelle sous
+le sien; je ne rougis ni de ma conduite ni de ma femme.</p>
+<p>&#8212;Vraiment? dit le petit gentleman ironiquement.</p>
+<p>&#8212;Je suis bien f&acirc;ch&eacute; d'avoir fait quelque chose qui ait
+diminu&eacute; votre
+affection pour moi, monsieur; mais je dois dire en m&ecirc;me temps que
+je
+n'ai aucune raison de rougir de mon choix, pas plus que vous ne devez
+rougir de l'avoir pour belle-fille.</p>
+<p>&#8212;Donne-moi la main, Nathaniel, dit le vieillard d'une voix
+&eacute;mue.
+Embrassez-moi, mon ange; vous &ecirc;tes une charmante belle-fille,
+apr&egrave;s
+tout.&raquo;</p>
+<p>Au bout de quelques minutes, M. Winkle alla chercher M. Pickwick et
+le
+pr&eacute;senta &agrave; son p&egrave;re qui &eacute;changea avec lui
+des poign&eacute;es de main pendant
+cinq minutes cons&eacute;cutives.</p>
+<p>&laquo;Monsieur Pickwick, dit le petit vieillard d'un ton ouvert et
+sans
+fa&ccedil;on, je vous remercie sinc&egrave;rement de toutes vos
+bont&eacute;s pour mon fils.
+Je suis un peu vif, et la derni&egrave;re fois que je vous ai vu
+j'&eacute;tais
+surpris et vex&eacute;. J'ai jug&eacute; par moi-m&ecirc;me maintenant,
+et je suis plus que
+satisfait. Dois-je vous faire d'autres excuses?</p>
+<p>&#8212;Pas l'ombre d'une, r&eacute;pondit M. Pickwick.... Vous avez fait
+la seule
+chose qui manquait pour compl&eacute;ter mon bonheur.&raquo;</p>
+<p>L&agrave;-dessus il y eut un autre &eacute;change de poign&eacute;es
+de mains, pendant cinq
+autres minutes, avec accompagnement de compliments qui avaient le
+m&eacute;rite
+tr&egrave;s-grand et tr&egrave;s-nouveau d'&ecirc;tre sinc&egrave;res.</p>
+<p>Sam avait respectueusement reconduit son p&egrave;re &agrave; la <i>Belle
+Sauvage</i>,
+quand, &agrave; son retour, il rencontra dans la cour le gros joufflu
+qui
+venait d'apporter un billet d'&Eacute;mily Wardle.</p>
+<p>&laquo;Dites donc, lui cria le jeune ph&eacute;nom&egrave;ne, qui
+paraissait singuli&egrave;rement
+en train de parler, dites donc, Mary est-elle assez gentille, hein? Je
+l'aime joliment, allez!&raquo;</p>
+<p>Sam ne fit point de r&eacute;ponse verbale, mais,
+compl&eacute;tement p&eacute;trifi&eacute; par la
+pr&eacute;somption du gros gar&ccedil;on, il le regarda fixement
+pendant une minute,
+le conduisit par le collet jusqu'au coin de la rue et le renvoya avec
+un
+coup de pied innocent mais c&eacute;r&eacute;monieux, apr&egrave;s quoi
+il rentra &agrave; l'h&ocirc;tel
+en sifflant.</p>
+<div class="footnotes">
+<p><br/>
+<span style="font-weight: bold;">NOTES:</span></p>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a
+ href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> Un <i>Turnpike</i>,
+barri&egrave;re pour le p&eacute;age des voitures sur les
+routes anglaises.
+</p>
+<p>(<i>Note du traducteur.</i>)<span style="font-weight: bold;"><br/>
+</span></p>
+<p><span style="font-weight: bold;"><br/>
+</span></p>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;"/>
+<p><span style="font-weight: bold;"><br/>
+</span></p>
+</div>
+</div>
+<h2><a name="CHAPITRE_XXVIII" id="CHAPITRE_XXVIII">CHAPITRE XXVIII.</a></h2>
+<h3>Dans lequel le club
+des pickwickiens est d&eacute;finitivement dissous, et
+toutes choses termin&eacute;es, &agrave; la satisfaction de tout le
+monde.</h3>
+<p>Durant une semaine,
+apr&egrave;s l'arriv&eacute;e de M. Winkle de Birmingham, M.
+Pickwick et Sam Weller s'absent&egrave;rent de l'h&ocirc;tel toute la
+journ&eacute;e,
+rentrant seulement &agrave; l'heure du d&icirc;ner et ayant l'un et
+l'autre un air de
+myst&egrave;re et d'importance tout &agrave; fait &eacute;tranger
+&agrave; leur caract&egrave;re. Il &eacute;tait
+&eacute;vident qu'il se pr&eacute;parait quelque
+&eacute;v&eacute;nement notable, mais on se perdait
+en conjectures sur ce que ce pouvait &ecirc;tre. Quelques-uns (parmi
+lesquels
+se trouvait M. Tupman) &eacute;taient dispos&eacute;s &agrave; penser
+que M. Pickwick
+projetait une alliance matrimoniale, mais les dames repoussaient
+fortement cette id&eacute;e. D'autres inclinaient &agrave; croire qu'il
+avait projet&eacute;
+quelque exp&eacute;dition lointaine, dont il faisait les arrangements
+pr&eacute;liminaires. Mais cela avait &eacute;t&eacute; vigoureusement
+ni&eacute; par Sam lui-m&ecirc;me
+qui, press&eacute; de questions par Mary, avait solennellement
+assur&eacute; qu'il ne
+s'agissait point de nouveaux voyages. &Agrave; la fin, lorsque les
+cerveaux de
+toute la soci&eacute;t&eacute; se furent mis inutilement &agrave; la
+torture, pendant six
+jours entiers, il fut unanimement d&eacute;cid&eacute; que M. Pickwick
+serait invit&eacute; &agrave;
+expliquer sa conduite, et &agrave; d&eacute;clarer nettement pourquoi
+il privait ainsi
+de sa soci&eacute;t&eacute; ses amis, remplis d'admiration pour sa
+personne.</p>
+<p>Dans ce but, M.
+Wardle invita tout le monde &agrave; d&icirc;ner &agrave; l'<i>Adelphi-H&ocirc;tel</i>,
+et, lorsque le vin de Bordeaux eut fait deux fois le tour de la table,
+il entama l'affaire en ces termes:</p>
+<p>&laquo;Mon cher
+Pickwick, nous sommes inquiets de savoir en quoi nous avons
+pu vous offenser, pour que vous nous abandonniez ainsi, consacrant tout
+votre temps &agrave; ces promenades solitaires.</p>
+<p>&#8212;Chose
+singuli&egrave;re! r&eacute;pondit M. Pickwick, j'avais justement
+l'intention
+de vous donner aujourd'hui m&ecirc;me une explication compl&egrave;te.
+Ainsi, si vous
+voulez me verser encore un verre de vin, je vais satisfaire votre
+curiosit&eacute;.&raquo;</p>
+<p>La bouteille passa de
+main en main avec une vivacit&eacute; inaccoutum&eacute;e, et M.
+Pickwick, regardant avec un joyeux sourire ses nombreux amis:</p>
+<p>&laquo;Tous les
+changements qui sont arriv&eacute;s parmi nous, dit-il, je veux dire
+le mariage qui s'est fait et le mariage qui doit se faire, avec les
+cons&eacute;quences qu'ils entra&icirc;nent, rendaient
+n&eacute;cessaire pour moi de penser
+s&eacute;rieusement et d'avance &agrave; mes plans pour l'avenir. Je me
+suis d&eacute;termin&eacute;
+&agrave; me retirer aux environs de Londres, dans quelque endroit joli
+et
+tranquille. J'ai vu une maison qui me convenait, je l'ai achet&eacute;e
+et
+meubl&eacute;e. Elle est tout &agrave; fait pr&ecirc;te &agrave; me
+recevoir et je compte m'y
+&eacute;tablir sur-le-champ. J'esp&egrave;re que je pourrai encore
+passer bien des
+ann&eacute;es heureuses dans cette paisible retraite, r&eacute;joui,
+pendant le reste
+de mes jours, par la soci&eacute;t&eacute; de mes amis, et suivi,
+apr&egrave;s ma mort, de
+leurs regrets affectueux.&raquo;</p>
+<p>Ici M. Pickwick
+s'arr&ecirc;ta et l'on entendit autour de la table un murmure
+doux et triste.</p>
+<p>&laquo;La maison que
+j'ai choisie, poursuivit-il, est &agrave; Dulwich, dans une des
+situations les plus agr&eacute;ables qu'on puisse trouver aupr&egrave;s
+de Londres. Il
+y a un grand jardin, et l'habitation est arrang&eacute;e de
+mani&egrave;re &agrave; ce qu'on
+n'y manque d'aucun confort. Peut-&ecirc;tre m&ecirc;me n'est-elle pas
+d&eacute;pourvue
+d'une certaine &eacute;l&eacute;gance. Vous en jugerez vous-m&ecirc;me.
+Sam m'y
+accompagnera. J'ai engag&eacute;, sur les repr&eacute;sentations de
+Perker, une femme
+de charge, une tr&egrave;s-vieille femme de charge, et les autres
+domestiques
+qu'il a jug&eacute;s n&eacute;cessaires. Je me propose de consacrer
+cette petite
+retraite en y faisant accomplir une c&eacute;r&eacute;monie &agrave;
+laquelle je prends
+beaucoup d'int&eacute;r&ecirc;t. Je d&eacute;sire, si mon ami Wardle ne
+s'y oppose point,
+que les noces de sa fille soient c&eacute;l&eacute;br&eacute;es dans
+cette nouvelle demeure,
+le jour o&ugrave; j'en prendrai possession. Le bonheur des jeunes gens,
+poursuivit M. Pickwick un peu &eacute;mu, a toujours &eacute;t&eacute;
+le plus grand plaisir
+de ma vie; mon c&#339;ur se rajeunira lorsque je verrai, sous mon propre
+toit, s'accomplir le bonheur des amis qui me sont les plus chers.&raquo;</p>
+<p>M. Pickwick
+s'arr&ecirc;ta encore; Arabelle et &Eacute;mily sanglotaient.</p>
+<p>&laquo;J'ai
+communiqu&eacute;, personnellement et par &eacute;crit, avec le club,
+reprit le
+philosophe. Je lui ai appris mon intention. Durant notre longue
+absence,
+il avait &eacute;t&eacute; divis&eacute; par des dissensions
+intestines. Ma retraite, jointe
+&agrave; diverses autres circonstances, a d&eacute;cid&eacute; sa
+dissolution.
+<i>Pickwick-Club</i> n'existe plus. Toutes frivoles que mes recherches
+aient
+pu para&icirc;tre &agrave; certaines gens, continua M. Pickwick d'une
+voix plus
+grave, je ne regretterai jamais d'avoir d&eacute;vou&eacute;
+pr&egrave;s de deux ann&eacute;es &agrave;
+&eacute;tudier les diff&eacute;rentes vari&eacute;t&eacute;s de
+caract&egrave;re de l'esp&egrave;ce humaine.
+Presque toute ma vie ayant &eacute;t&eacute; consacr&eacute;e &agrave;
+des affaires positives, et &agrave;
+la poursuite de la fortune, j'ai vu s'ouvrir devant moi de nombreux
+points de vue dont je n'avais aucune id&eacute;e, et qui, je
+l'esp&egrave;re, ont
+&eacute;largi mon intelligence et perfectionn&eacute; mon esprit. Si je
+n'ai fait que
+peu de bien, je me flatte d'avoir fait encore moins de mal. Aussi,
+j'esp&egrave;re qu'au d&eacute;clin de ma vie chacune de mes aventures
+ne m'apportera
+que des souvenirs consolants et agr&eacute;ables. Et maintenant, mes
+chers
+amis, que Dieu vous b&eacute;nisse tous!&raquo;</p>
+<p>&Agrave; ces mots, M.
+Pickwick remplit son verre et le porta &agrave; ses l&egrave;vres d'une
+main tremblante. Ses yeux se mouill&egrave;rent de larmes lorsque ses
+amis se
+lev&egrave;rent simultan&eacute;ment pour lui faire raison, du fond du
+c&#339;ur.</p>
+<p>Il y avait peu
+d'arrangements &agrave; faire pour le mariage de M. Snodgrass.
+Comme il n'avait ni p&egrave;re ni m&egrave;re, et qu'il avait
+&eacute;t&eacute;, dans sa minorit&eacute;,
+pupille de M. Pickwick, celui-ci connaissait parfaitement l'&eacute;tat
+de sa
+fortune. Le compte qu'il en rendit &agrave; M. Wardle le satisfit
+compl&eacute;tement,
+comme, en v&eacute;rit&eacute;, l'aurait satisfait tout autre compte;
+car le bon
+vieillard avait le c&#339;ur plein de tendresse et de contentement. Il donna
+&agrave; &Eacute;mily une belle dot, et le mariage &eacute;tant
+fix&eacute; pour la quatri&egrave;me jour,
+le peu de temps accord&eacute; pour les pr&eacute;paratifs faillit
+faire perdre la
+t&ecirc;te &agrave; trois couturi&egrave;res et &agrave; un tailleur.</p>
+<p>Le lendemain, ayant
+fait mettre des chevaux de poste &agrave; sa voiture, M.
+Wardle partit pour aller chercher sa m&egrave;re &agrave; Dingley-Dell.
+La vieille
+lady &agrave; qui il communiqua cette nouvelle avec son
+imp&eacute;tuosit&eacute; ordinaire,
+s'&eacute;vanouit &agrave; l'instant; mais, ayant &eacute;t&eacute;
+promptement ranim&eacute;e, elle
+ordonna d'empaqueter sur-le-champ sa robe de brocard, et se mit
+&agrave;
+raconter quelques circonstances analogues, qui avaient eu lieu au
+mariage de la fille a&icirc;n&eacute;e de feu lady Tollimglower. Ce
+r&eacute;cit dura trois
+heures, et, au bout de ce temps, il n'&eacute;tait encore qu'&agrave;
+moiti&eacute;.</p>
+<p>Il &eacute;tait
+n&eacute;cessaire d'informer Mme Trundle des prodigieux
+pr&eacute;paratifs
+qui se faisaient &agrave; Londres; et, comme sa situation &eacute;tait
+alors
+tr&egrave;s-int&eacute;ressante, cette nouvelle lui fut
+communiqu&eacute;e par M. Trundle, de
+peur qu'elle n'en f&ucirc;t boulevers&eacute;e. Mais elle ne fut pas
+boulevers&eacute;e le
+moins du monde, car elle &eacute;crivit sur-le-champ &agrave; Muggleton
+pour se faire
+faire un nouveau bonnet et une robe de satin noire, et elle
+d&eacute;clara, de
+plus, sa d&eacute;termination d'&ecirc;tre pr&eacute;sente &agrave; la
+c&eacute;r&eacute;monie. M. Trundle, &agrave; ces
+mots, envoya imm&eacute;diatement chercher le docteur. Le docteur
+d&eacute;cida que
+Mme Trundle devait savoir, mieux que personne, comment elle se sentait;
+&agrave; quoi Mme Trundle r&eacute;pondit qu'elle se sentit assez forte
+pour aller &agrave;
+Londres et qu'elle y irait. Or, le docteur &eacute;tait un docteur
+habile et
+prudent. Il savait ce qui &eacute;tait bon pour lui-m&ecirc;me aussi
+bien que pour
+ses malades; son avis fut donc que si Mme Trundle restait chez elle,
+elle se tourmenterait peut-&ecirc;tre de mani&egrave;re &agrave; se
+faire plus de mal que ne
+lui en ferait le voyage, et que, par cons&eacute;quent, il valait mieux
+la
+laisser partir. Elle partit en effet, et le docteur eut l'attention de
+lui envoyer une douzaine de potions, pour boire le long de la route.</p>
+<p>En addition &agrave;
+tous ses embarras, M. Wardle avait &eacute;t&eacute; charg&eacute; de
+deux
+petites lettres, pour deux petites demoiselles, qui devaient officier
+comme demoiselles d'honneur. En apprenant cette importante nouvelle,
+les
+deux demoiselles faillirent se d&eacute;sesp&eacute;rer de n'avoir rien
+&agrave; mettre dans
+une occasion aussi importante, et pas m&ecirc;me le temps de rien faire
+faire,
+circonstance qui ne parut pas affecter aussi tristement les dignes
+papas
+desdites demoiselles. Cependant, de vieilles robes furent
+rajust&eacute;es, on
+fabriqua &agrave; la h&acirc;te des chapeaux neufs, et les deux
+demoiselles furent
+aussi belles qu'il &eacute;tait possible de l'esp&eacute;rer.
+D'ailleurs, comme elles
+pleur&egrave;rent aux endroits convenables, le jour de la
+c&eacute;r&eacute;monie, et comme
+elles trembl&egrave;rent &agrave; propos, tous les assistants
+convinrent qu'elles
+s'&eacute;taient admirablement acquitt&eacute;es de leurs fonctions.</p>
+<p>Comment les deux
+parents pauvres atteignirent Londres; s'ils y all&egrave;rent
+&agrave; pied, ou mont&egrave;rent derri&egrave;re des voitures, ou
+grimp&egrave;rent dans des
+charrettes, ou se port&egrave;rent mutuellement, c'est ce que nous ne
+saurions
+dire; mais ils y &eacute;taient arriv&eacute;s avant M. Wardle, et ce
+furent eux qui,
+les premiers, frapp&egrave;rent &agrave; la porte de M. Pickwick, le
+jour du mariage.
+Leur visage n'&eacute;tait que sourires et cols de chemise.</p>
+<p>Ils furent
+re&ccedil;us cordialement, car la pauvret&eacute; ou la richesse
+n'avaient
+aucune influence sur le philosophe. Les nouveaux domestiques
+&eacute;taient
+tout empressement, toute vivacit&eacute;; Sam, dans un &eacute;tat sans
+pareil de
+bonne humeur et d'exaltation; Mary, &eacute;blouissante de
+beaut&eacute; et de jolis
+rubans.</p>
+<p>Le mari&eacute; qui
+demeurait dans la maison de M. Pickwick depuis deux ou
+trois jours, en sortit galamment pour rejoindre la mari&eacute;e
+&agrave; l'&eacute;glise de
+Dulwich. Il &eacute;tait accompagn&eacute; de MM. Pickwick, Ben Allen,
+Sawyer et
+Tupman. Sam &eacute;tait &agrave; l'ext&eacute;rieur de la voiture,
+v&ecirc;tu d'une brillante
+livr&eacute;e, invent&eacute;e express&eacute;ment pour cette occasion;
+il portait &agrave; sa
+boutonni&egrave;re une faveur blanche, gage d'amour de la dame de ses
+pens&eacute;es.
+Cette troupe joyeuse rejoignait les Wardle et les Winkle, et la
+mari&eacute;e,
+et les demoiselles d'honneur, et les Trundle; et lorsque la
+c&eacute;r&eacute;monie
+fut termin&eacute;e, tous les carrosses roul&egrave;rent vers la maison
+de M.
+Pickwick. Le d&eacute;jeuner et le petit Perker les y attendaient.</p>
+<p>L&agrave;
+s'effac&egrave;rent les l&eacute;gers nuages de m&eacute;lancolie
+engendr&eacute;s par la
+solennit&eacute; de la c&eacute;r&eacute;monie. Tous les visages
+brillaient de la joie la
+plus pure, et l'on n'entendait que des compliments et des
+congratulations. Le gazon sur le devant de la maison, le jardin par
+derri&egrave;re, la serre mignonne, la salle &agrave; manger, le salon,
+les chambres &agrave;
+coucher, le fumoir, et, par-dessus tout, le cabinet d'&eacute;tude avec
+ses
+tableaux, ses gouaches, ses bahuts gothiques, ses tables
+&eacute;tranges, ses
+livres sans nombre, ses grandes fen&ecirc;tres, ouvrant sur une jolie
+pelouse
+et sur une belle perspective; puis, enfin, les rideaux et les tapis, et
+les chaises, et les sofas; tout &eacute;tait si beau, si solide, si
+propre et
+d'un go&ucirc;t si exquis, &agrave; ce que disait chacun, qu'il n'y
+avait r&eacute;ellement
+pas moyen de d&eacute;cider ce qu'on devait admirer le plus.</p>
+<p>Au milieu de toutes
+ces belles choses, M. Pickwick se tenait debout, et
+sa physionomie &eacute;tait radieuse de sourires auxquels n'aurait pu
+r&eacute;sister
+aucun c&#339;ur d'homme, ni de femme, ni d'enfant. Il semblait le plus
+heureux de tous les assistants; il serrait, de minute en minute, les
+mains des m&ecirc;mes personnes, et quand ses mains n'&eacute;taient
+pas ainsi
+occup&eacute;es, il les frottait avec un indicible plaisir. Il se
+retournait de
+tous c&ocirc;t&eacute;s &agrave; chaque expression nouvelle de
+curiosit&eacute; ou d'admiration, et
+charmait tout le monde par son air de contentement et de bonhomie.</p>
+<p>Le d&eacute;jeuner
+est annonc&eacute;. M. Pickwick conduit au sommet d'une longue
+table la vieille lady, fort &eacute;loquente, comme d'ordinaire, sur le
+chapitre de Tollimglower; Wardle se met au fin bout; les amis
+s'arrangent comme ils l'entendent, des deux c&ocirc;t&eacute;s, et Sam
+prend sa place
+derri&egrave;re la chaise de son ma&icirc;tre. Les rires et les
+causeries cessant
+pour une minute, M. Pickwick ayant dit le
+b&eacute;n&eacute;dicit&eacute;, s'arr&ecirc;te un moment
+et regarde autour de lui; des larmes de joie coulent de ses yeux en
+contemplant cette heureuse r&eacute;union.</p>
+<p>Nous allons prendre
+cong&eacute; de notre ami dans un de ces moments de bonheur
+sans m&eacute;lange qui viennent de temps en temps embellir notre
+passag&egrave;re
+existence. Il y a de sombres nuits sur la terre, mais l'aurore joyeuse
+n'en semble que plus brillante par le contraste. Certaines personnes,
+pareilles aux hiboux et aux chauves-souris, ont de meilleure yeux pour
+les t&eacute;n&egrave;bres que pour la lumi&egrave;re; nous, qui ne
+leur ressemblons point,
+nous &eacute;prouvons plus de plaisir &agrave; jeter un dernier regard
+aux compagnons
+imaginaires de bien des heures de solitude, dans un moment o&ugrave; le
+rapide
+&eacute;clat du bonheur les illumine de ses passag&egrave;res
+clart&eacute;s.</p>
+<p>C'est le destin de la
+plupart des hommes, m&ecirc;me de ceux qui n'arrivent
+qu'&agrave; l'&eacute;t&eacute; de la vie, d'acqu&eacute;rir dans le
+monde quelques amis sinc&egrave;res et
+de les perdre, suivant le cours de la nature. C'est le destin de tous
+les romanciers, de se cr&eacute;er des amis fantastiques et de les
+perdre,
+suivant le cours de l'art. Mais ce n'est pas l&agrave; toute leur
+infortune;
+ils sont encore oblig&eacute;s d'en rendre compte.</p>
+<p>Pour nous soumettre
+&agrave; cette coutume, &eacute;videmment d&eacute;testable, nous
+ajouterons ici une courte notice biographique sur la
+soci&eacute;t&eacute; r&eacute;unie chez
+M. Pickwick.</p>
+<p>M. et Mme Winkle,
+compl&eacute;tement rentr&eacute;s en gr&acirc;ce aupr&egrave;s de M.
+Winkle
+senior, furent, bient&ocirc;t apr&egrave;s, install&eacute;s dans une
+maison nouvellement
+b&acirc;tie, &agrave; moins d'un mille de celle de M. Pickwick. M.
+Winkle &eacute;tant
+engag&eacute; comme correspondant de son p&egrave;re dans la
+Cit&eacute;, changea son ancien
+costume contre l'habit ordinaire des Anglais, et conserva toujours dans
+la suite l'ext&eacute;rieur d'un chr&eacute;tien civilis&eacute;.</p>
+<p>M. et Mme Snodgrass
+s'&eacute;tablirent &agrave; Dingley-Dell, o&ugrave; ils
+achet&egrave;rent et
+cultiv&egrave;rent une petite ferme, pour s'occuper plut&ocirc;t que
+pour en tirer
+profit. M. Snodgrass se montrant encore quelquefois distrait et
+m&eacute;lancolique, est, jusqu'&agrave; ce jour, r&eacute;put&eacute;
+grand po&euml;te parmi ses amis et
+connaissances, quoique nous ne sachions pas qu'il ait jamais rien
+&eacute;crit
+pour encourager cette croyance. Nous connaissons beaucoup de
+personnages c&eacute;l&egrave;bres dans la litt&eacute;rature, la
+philosophie et les autres
+facult&eacute;s, dont la haute r&eacute;putation n'est pas bas&eacute;e
+sur de meilleurs
+fondements.</p>
+<p>Lorsque M. Pickwick
+fut &eacute;tabli &agrave; poste fixe et ses amis mari&eacute;s, M.
+Tupman prit un logement &agrave; Richmond, o&ugrave; il a toujours
+r&eacute;sid&eacute; depuis.
+Pendant les jours d'&eacute;t&eacute;, il se prom&egrave;ne constamment
+sur la rive d'un air
+juv&eacute;nile et coquet, gr&acirc;ce auquel il fait l'admiration des
+nombreuses
+ladies d'un certain &acirc;ge qui habitent ces parages dans une
+vertueuse
+solitude. Cependant il n'a jamais risqu&eacute; de nouvelles
+propositions.</p>
+<p>MM. Bob Sawyer et Ben
+Allen, apr&egrave;s avoir fait banqueroute, pass&egrave;rent
+ensemble au Bengale comme chirurgiens de la compagnie des Indes. Ils
+ont
+eu, tous les deux, la fi&egrave;vre jaune jusqu'&agrave; quatorze fois,
+et se sont
+r&eacute;solus enfin &agrave; essayer d'un peu d'abstinence. Depuis
+cette &eacute;poque, ils
+se portent bien.</p>
+<p>Mme Bardell continua
+&agrave; louer ses logements &agrave; plusieurs gentlemen,
+gar&ccedil;ons et agr&eacute;ables. Elle en tira de bons profits, mais
+elle n'attaqua
+plus personne pour violation de promesse de mariage. Ses alli&eacute;s,
+MM.
+Dodson et Fogg, sont encore dans les affaires; ils se font toujours un
+riche revenu, et sont consid&eacute;r&eacute;s comme les plus habiles
+entre les
+habiles.</p>
+<p>Sam Weller tint sa
+parole et resta deux ans sans se marier. Mais, au
+bout de ce temps, la vieille femme de charge de M. Pickwick
+&eacute;tant morte,
+M. Pickwick &eacute;leva Mary &agrave; cette dignit&eacute;, sous la
+condition d'&eacute;pouser Sam
+sur-le-champ, ce qu'elle fit sans murmurer. Nous avons lieu de supposer
+que cette union ne fut pas st&eacute;rile, car on a vu plusieurs fois
+deux
+petits gar&ccedil;ons bouffis &agrave; la grille du jardin.</p>
+<p>M. Weller senior
+conduisit sa voiture pendant un an; mais, &eacute;tant attaqu&eacute;
+de la goutte, il fut oblig&eacute; de prendre sa retraite. Fort
+heureusement,
+le contenu de son portefeuille avait &eacute;t&eacute; si bien
+plac&eacute; par M. Pickwick,
+qu'il peut vivre &agrave; son aise dans une excellente auberge,
+pr&egrave;s de
+Shooter's Hill. Il y est r&eacute;v&eacute;r&eacute; comme un oracle,
+se vante de son
+intimit&eacute; avec M. Pickwick, et a conserv&eacute; pour les veuves
+une aversion
+insurmontable.</p>
+<p>M. Pickwick
+lui-m&ecirc;me continua de r&eacute;sider dans sa nouvelle maison,
+employant ses heures de loisir, soit &agrave; mettre en ordre les
+souvenirs
+dont il fit pr&eacute;sent ensuite au ci-devant secr&eacute;taire du
+c&eacute;l&egrave;bre club;
+soit &agrave; se faire faire la lecture par Sam, dont les remarques ne
+manquent
+jamais de lui procurer beaucoup d'amusement. Il fut d'abord
+fr&eacute;quemment
+d&eacute;rang&eacute; par les nombreuses pri&egrave;res que lui firent
+M. Snodgrass, M.
+Winkle et M. Trundle, de servir de parrain &agrave; leurs enfants; mais
+il y
+est habitu&eacute; maintenant et remplit ces fonctions comme une chose
+toute
+simple. Il n'a jamais eu de raison de regretter ses bont&eacute;s pour
+Jingle
+et pour Job Trotter; car ces deux personnages sont devenus, avec le
+temps, de respectables membres de la soci&eacute;t&eacute;. Cependant,
+ils ont
+toujours refus&eacute; de revenir sur le th&eacute;&acirc;tre de leurs
+anciennes tentations
+et de leurs premi&egrave;res chutes. M. Pickwick est un peu infirme
+maintenant;
+mais son esprit est toujours aussi jeune. On peut le voir souvent
+occup&eacute;
+&agrave; contempler les tableaux de la galerie de Dulwich, ou, dans les
+beaux
+jours, &agrave; faire une agr&eacute;able promenade dans le voisinage.
+Il est connu de
+tous les pauvres gens d'alentour, qui ne manquent jamais d'&ocirc;ter
+leur
+chapeau avec respect lorsqu'il passe. Les enfants l'idol&acirc;trent,
+et, pour
+bien dire, tous les voisins en font autant. Chaque ann&eacute;e, il se
+rend &agrave;
+une grande r&eacute;union de famille, chez M. Wardle, et, dans cette
+occasion,
+comme dans toutes les autres, il est invariablement accompagn&eacute;
+de son
+fid&egrave;le Sam; car il existe entre le ma&icirc;tre et le serviteur
+un attachement
+r&eacute;ciproque et solide que la mort seule pourra briser.</p>
+<p style="font-weight: bold; text-align: center;">FIN DU
+DEUXI&Egrave;ME ET DERNIER VOLUME.</p>
+<hr style="width: 65%;"/>
+<h3>TABLE DES
+MATI&Egrave;RES</h3>
+<h3>CONTENUES DANS
+LE SECOND VOLUME</h3>
+<p><a href="#CHAPITRE_PREMIER">I.</a> Comment les
+pickwickiens firent et cultiv&egrave;rent la connaissance d'une
+couple d'agr&eacute;ables jeunes gens, appartenant &agrave; une des
+professions
+lib&eacute;rales; comment ils fol&acirc;tr&egrave;rent sur la glace; et
+comment se termina
+leur visite.</p>
+<p><a href="#CHAPITRE_II">II.</a>
+Consacr&eacute; tout entier &agrave; la loi et &agrave; ses savants
+interpr&egrave;tes.</p>
+<p><a href="#CHAPITRE_III">III.</a> O&ugrave;
+l'on d&eacute;crit plus compendieusement que ne l'a jamais fait aucun
+journal de la cour une soir&eacute;e de gar&ccedil;on, donn&eacute;e
+par M. Bob Sawyer en son
+domicile, dans le Borough.</p>
+<p><a href="#CHAPITRE_IV">IV.</a> M. Weller
+senior prof&egrave;re quelques opinions critiques concernant les
+compositions litt&eacute;raires; puis avec l'assistance de son fils
+Samuel, il
+s'acquitte d'une partie de sa dette envers le r&eacute;v&eacute;rend
+gentleman au nez
+rouge.</p>
+<p><a href="#CHAPITRE_V">V.</a>
+Enti&egrave;rement consacr&eacute; au compte rendu complet et
+fid&egrave;le du m&eacute;morable
+proc&egrave;s de Bardell contre Pickwick.</p>
+<p><a href="#CHAPITRE_VI">VI.</a> Dans lequel
+M. Pickwick pense que ce qu'il a de mieux &agrave; faire est
+d'aller &agrave; Bath, et y va en cons&eacute;quence.</p>
+<p><a href="#CHAPITRE_VII">VII.</a>
+Occup&eacute; principalement par une authentique version de la
+l&eacute;gende du
+prince Bladud, et par une calamit&eacute; fort extraordinaire dont M.
+Winkle
+fut la victime.</p>
+<p><a href="#CHAPITRE_VIII">VIII.</a> Qui
+explique honorablement l'absence de Sam Weller, en rendant
+compte d'une soir&eacute;e o&ugrave; il fut invit&eacute; et assista;
+et qui raconte, en
+outre, comment ledit Sam Weller fut charg&eacute; par M. Pickwick d'une
+mission
+particuli&egrave;re, pleine de d&eacute;licatesse et d'importance.</p>
+<p><a href="#CHAPITRE_IX">IX.</a> Comment M.
+Winkle, voulant sortir de la po&ecirc;le &agrave; frire, se jeta
+tranquillement et confortablement dans le feu.</p>
+<p><a href="#CHAPITRE_X">X.</a> Sam Weller,
+honor&eacute; d'une mission d'amour, s'occupe de l'ex&eacute;cuter. On
+verra plus loin avec quel succ&egrave;s.</p>
+<p><a href="#CHAPITRE_XI">XI.</a> O&ugrave;
+l'on voit M. Pickwick sur une nouvelle sc&egrave;ne du grand drame de
+la
+vie.</p>
+<p><a href="#CHAPITRE_XII">XII.</a> Ce qui
+arriva &agrave; M. Pickwick dans la prison pour dettes; quelle
+esp&egrave;ce de d&eacute;biteurs il y vit, et comment il passa la nuit.</p>
+<p><a href="#CHAPITRE_XIII">XIII.</a>
+D&eacute;montrant, comme le pr&eacute;c&eacute;dent, la
+v&eacute;rit&eacute; de ce vieux proverbe,
+que l'adversit&eacute; vous fait faire connaissance avec
+d'&eacute;tranges camarades
+de lit; et contenant, en outre, l'incroyable d&eacute;claration que M.
+Pickwick
+fit &agrave; Sam.</p>
+<p><a href="#CHAPITRE_XIV">XIV.</a> Comment M.
+Samuel Weller se mit mal dans ses affaires.</p>
+<p><a href="#CHAPITRE_XV">XV.</a> O&ugrave;
+l'on apprend diverses petites aventures arriv&eacute;es dans la prison,
+ainsi que la conduite myst&eacute;rieuse de M. Winkle; et o&ugrave;
+l'on voit comment
+le pauvre prisonnier de la chancellerie fut enfin rel&acirc;ch&eacute;.</p>
+<p><a href="#CHAPITRE_XVI">XVI.</a> O&ugrave;
+l'on d&eacute;crit une entrevue touchante entre M. Samuel Weller et sa
+famille. M. Pickwick fait le tour du petit monde qu'il habite, et prend
+la r&eacute;solution de ne s'y m&ecirc;ler, &agrave; l'avenir, que le
+moins possible.</p>
+<p><a href="#CHAPITRE_XVII">XVII.</a> O&ugrave;
+l'on rapporte un acte touchant de d&eacute;licatesse accompli par MM.
+Dodson et Fogg, non sans une certaine dose de plaisanterie.</p>
+<p><a href="#CHAPITRE_XVIII">XVIII.</a>
+Principalement d&eacute;vou&eacute; &agrave; des affaires
+d'int&eacute;r&ecirc;t et &agrave; l'avantage
+temporel de Dodson et Fogg. R&eacute;apparition de M. Winkle dans des
+circonstances extraordinaires. La bienveillance de M. Pickwick se
+montre
+plus forte que son obstination.</p>
+<p><a href="#CHAPITRE_XIX_">XIX.</a> O&ugrave;
+l'on raconte comment M. Pickwick, avec l'assistance de Sam,
+essaya d'amollir le c&#339;ur de M. Benjamin Allen, et d'adoucir la rage de
+M. Robert Sawyer.</p>
+<p><a href="#CHAPITRE_XX">XX.</a> Contenant
+l'histoire de l'oncle du commis-voyageur.</p>
+<p><a href="#CHAPITRE_XXI">XXI.</a> Comment M.
+Pickwick ex&eacute;cuta sa mission et comment il fut renforc&eacute;,
+d&egrave;s le d&eacute;but, par un auxiliaire tout &agrave; fait
+impr&eacute;vu.</p>
+<p><a href="#CHAPITRE_XXII">XXII.</a> Dans
+lequel M. Pickwick rencontre une vieille connaissance,
+circonstance fortun&eacute;e &agrave; laquelle le lecteur est
+principalement redevable
+des d&eacute;tails br&ucirc;lants d'int&eacute;r&ecirc;t ci-dessous
+consign&eacute;s, concernant deux
+grands hommes politiques.</p>
+<p><a href="#CHAPITRE_XXIII">XXIII.</a>
+Annon&ccedil;ant un changement s&eacute;rieux dans la famille Weller,
+et la
+chute pr&eacute;matur&eacute;e de l'homme au nez rouge.</p>
+<p><a href="#CHAPITRE_XXIV">XXIV.</a>
+Comprenant la sortie finale de MM. Jingle et Job Trotter, avec une
+grande matin&eacute;e d'affaires dans Gray's Inn square,
+termin&eacute;e par un double
+coup frapp&eacute; &agrave; la porte de M. Perker.</p>
+<p><a href="#CHAPITRE_XXV">XXV.</a> Contenant
+quelques d&eacute;tails relatifs aux coups de marteau, ainsi
+que diverses autres particularit&eacute;s, parmi lesquelles figurent,
+notablement, certaines d&eacute;couvertes concernant M. Snodgrass et
+une jeune
+lady.</p>
+<p><a href="#CHAPITRE_XXVI">XXVI.</a> M.
+Salomon Pell, assist&eacute; par un comit&eacute; choisi de cochers,
+arrange
+les affaires de M. Weller senior.</p>
+<p><a href="#CHAPITRE_XXVII">XXVII.</a> M.
+Weller assiste &agrave; une importante conf&eacute;rence entre M.
+Pickwick
+et Samuel. Un vieux gentleman, en habit couleur de tabac, arrive
+inopin&eacute;ment.</p>
+<p><a href="#CHAPITRE_XXVIII">XXVIII.</a> Dans
+lequel le club des pickwickiens est d&eacute;finitivement dissous,
+et toutes choses termin&eacute;es &agrave; la satisfaction de tout le
+monde.</p>
+<p style="font-weight: bold; text-align: center;">FIN DE LA TABLE
+DES MATI&Egrave;RES</p>
+
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14789 ***</div>
+</body>
+</html>