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diff --git a/14788-0.txt b/14788-0.txt new file mode 100644 index 0000000..9032d86 --- /dev/null +++ b/14788-0.txt @@ -0,0 +1,4747 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14788 *** + + Prix franco: UN Franc. + SE TROUVE CHEZ L'AUTEUR. + 18, Mail Ouest, + PITHIVIERS. + IMPRIMERIE MODERNE, I, + IMPASSE DE L'ÉGLISE + + IMPRIMATUR + Aurel., Die. 3 Décemb. 1907 + A. BRUANT, + _vic. gén._ + + + + + + Monseigneur CHABOT + Prélat de Sa Sainteté + CURÉ DE PITHIVIERS (LOIRET) + + + + LA NUIT + DE + NOËL + DANS TOUS LES PAYS + + 1912 + + + +_Nous avons déjà publié, en 1905 et en 1906, deux brochures sur les +coutumes populaires de Noël dans tous les pays_: Noël dans les pays +étrangers _et_ Les Crèches de Noël. _Cette troisième publication_ La +Nuit de Noël _sera, nous l'espérons, mieux accueillie encore que ses +deux soeurs. Il suffira de lire le titre des chapitres qu'elle renferme, +pour se rendre compte de l'intérêt qu'elle peut offrir: + +I. La veillée de Noël et les légendes qu'on y raconte. + +II. La bûche de Noël. + +III. Les particularités de la Messe de minuit. + +IV. Le réveillon et les gâteaux de Noël. + +V. Les cadeaux de Noël (l'arbre de Noël et le soulier de Noël). + +Nous ne donnons, dans ce petit livre, qu'un exposé très succinct des +nombreux documents que nous avons recueillis depuis bien des années. +Comme nous l'avons déjà annoncé, nous nous proposons de faire paraître, +plus tard, deux autres brochures intitulées_ La Fête des Rois dans tous +les pays _et_ Noël dans l'Histoire _ou Éphémérides de Noël._ + +_Quatre provinces surtout nous ont fourni des documents nombreux, variés +et très intéressants pour cette nouvelle brochure: la _Normandie, _le_ +Berry, _la_ Provence _et la_ Bretagne. + +La Normandie, _que nous avons visitée tant de fois de Rouen à Caen et +du Mont-Saint-Michel à Saint-Vaast-la Hougue, nous est chère à bien des +titres. Nous avons connu et apprécié, pendant vingt-cinq ans, dans +notre paroisse de Pithiviers, le zèle et le dévouement de deux de ses +communautés dont le souvenir est encore très vivant parmi nous: les +Religieuses du Sacré-Coeur de Coutances et les Religieuses des Écoles +chrétiennes de la Miséricorde de Saint-Sauveur-le-Vicomte. Puisse +notre petit livre leur porter, dans leur solitude et leur éloignement, +l'hommage de notre profonde gratitude et de notre inaltérable +attachement.--M. Georges Dubosc, le chercheur infatigable et l'écrivain +si distingué du_ Journal de Rouen, _qui a épuisé, pour ainsi dire, tout +ce qu'on peut dire sur les coutumes normandes, a été un de nos guides +les plus sûrs et les plus éclairés_. + +Le Berry, _notre pays d'origine, a laissé dans nos souvenirs d'enfant +toutes ces vieilles et naïves légendes que l'on contait aux veillées +d'hiver, de Villemurlin à Châtillon-sur-Loire, et d'Aubigny à +Saint-Florent-le-Jeune.--Laisnel de la Salle, dans son savant ouvrage_: +Croyances et Légendes, _n'a rien oublié de ce qui se disait et se +passait, de son temps, dans les campagnes des bords de la Loire, de +l'Indre et du Cher. Nous lui avons fait, à titre de compatriote, des +emprunts presque _textuels, craignant d'altérer le charme et la couleur +locale qu'il sait si bien donner à ses récits._ + +La Provence _est riche en souvenirs de toutes sortes. Son musée d'Arles, +où l'on admire, dans la salle de Noël les deux scènes si vivantes, +si pittoresques du_ Gros Souper _et de la_ Bûche de Noël, _est, une +véritable merveille. Quelles poses gracieuses dans tous ces personnages, +quelles richesses dans tous ces costumes arlésiens!--L'éminent poète +provençal, Frédéric Mistral, malgré ses quatre-vingts ans, a bien voulu +correspondre avec nous et nous donner, de sa main, les détails les plus +intimes de la vie familiale en Provence, au temps de Noël.--Souvent +aussi, nous avons consulté les_ Miettes de Provence, _par Stéphen +d'Arve, la_ Revue de Provence _et le_ Clocher provençal, _qui +contiennent des pages ravissantes sur les coutumes méridionales_. + +La Bretagne _a toujours eu pour nous des charmes indicibles avec ses +étroites vallées, son aspect sauvage, ses donjons en ruines, ses +vieilles abbayes, ses huttes couvertes de chaume, ses forêts de houx +grands comme des chênes, ses bruyères semées de pierres druidiques +autour desquelles planent les oiseaux de mer, ses landes, ses grèves, +une mer qui blanchit contre mille écueils: région solitaire, triste, +orageuse, couverte de nuages, où le bruit des vents et des flots est +éternel.--Aussi les légendes naissent nombreuses dans l'imagination vive +et néanmoins mélancolique des Bretons, si attachés à leur religion et à +leurs foyers.--Tout le monde connaît les ouvrages d'Emile Souvestre, de +Paul Féval et de Brizeux: ces écrivains évoquent souvent des souvenirs +bretons qui nous ont fourni de précieux documents sur les usages de Noël +au pays des dolmens et des menhirs. + +Parmi les nombreux amis que nous ont faits nos recherches sur les +coutumes de Noël, il y en a plusieurs que nous voudrions nommer ici, +mais nous craindrions de blesser leur modestie. Quelques-uns nous ont +écrit avec autant d'empressement que de grâce et de talent: que ceux-là +surtout soient cordialement remerciés. Dans le cours de cet opuscule, +nous nous sommes permis de citer quelques initiales; la reconnaissance +nous en faisait un devoir; nous avons tenu cependant à garder la plus +absolue discrétion. + +Montrer combien la fête de Noël est populaire dans le monde entier, +faire connaître et aimer davantage le divin Enfant de Bethléem, tels +sont les deux sentiments qui nous ont inspiré ce long travail, qu'avec +la grâce de Dieu et le concours de nos amis, nous espérons mener à bonne +fin. + +Cette brochure et les deux précédentes «Noël dans les Pays étrangers» et +«Les Crèches de Noël dans tous les Pays» se vendent au profit des trois +Ecoles libres et des Oeuvres paroissiales de Pithiviers. Nous prions nos +lecteurs de les faire connaître autour d'eux. + + + + + +LA NUIT DE NOËL +DANS TOUS LES PAYS + + + +CHAPITRE PREMIER + +LA VEILLÉE DE NOËL ET LES LÉGENDES QU'ON Y RACONTE + +Quelles douces heures que celles des veillées de décembre et quel charme +elles ont laissé dans nos souvenirs d'enfance! + +Alors au foyer brillent les joyeuses flambées, pendant que le vent +ébranle la maison et que la pluie bat les vitres. Vous voyez d'ici, +n'est-ce pas, la salle bien close la lampe sous son abat-jour, le feu de +sarments qui pétille avec un bruit sec, illuminant le plafond à solives. + +Bébé, heureux et affairé, trottine dans la chambre; il touche au +soufflet, renverse la pelle et regarde avec étonnement et envie son +père qui tisonne, tandis que les flammes bleuâtres, longues et minces, +lèchent l'écusson de la vieille cheminée aux teintes noires et +luisantes. + +Assis au coin du feu, le grand-père se chauffe tout pensif, tandis que +la marmite fait «glouglou» et que de chaque côté de son lourd couvercle +s'échappe un mince filet de vapeur. + +La maîtresse du logis a quitté sa belle coiffe et pris le bonnet du +soir; debout, la main gauche posée sur la hanche, elle tourne et +retourne, de sa main droite, sa grande cuillère de bois dans le ragoût +qui «mijote» sur le fourneau. + +Dans un coin de la chambre, grand'mère explique à sa petite-fille les +enluminures d'un vieil almanach déjà noirci par les années. + +La vieille horloge, au large balancier de cuivre, frappe lourdement ses +coups... + +Telles sont à peu près les veillées d'hiver dans la plupart des +campagnes. + +La veillée de Noël revêt un caractère particulier, surtout dans le Midi +de la France. + +Elle comprend: + +_Le repas maigre_ (appelé en Provence _gros souper_); + +Les _divertissements_; + +Les _légendes_. + + + +I.--LE REPAS MAIGRE. + +«Il existe dans _notre Auvergne_ des coutumes qui, pour être moins +éclatantes, n'en ont pas moins un charme tout particulier et un sens +profondément chrétien. La veille de Noël, la nuit venue, la table est +dressée devant le foyer. On la couvre d'une nappe bien blanche, et, +au centre d'une magnifique brioche, on place un chandelier en cuivre +soigneusement fourbi. La maîtresse de la maison fouille dans la grande +armoire et revient avec une chandelle précieusement enveloppée dans du +papier gaufré. + +«La belle chandelle prend place au milieu de la table. + +«... Les préparatifs termines, mon vieux père, quoique malade, veut +assister au repas. Il prend, de sa main tremblante, la chandelle de +Noël, l'allume, fait le signe de la croix, puis l'éteint et la passe au +frère aîné. Celui-ci, debout et tête nue, l'allume à son tour, se signe, +l'éteint, puis la passe à sa femme. La chandelle passe ainsi de main en +main, pour que chacun, à son rang d'âge, puisse l'allumer. Elle arrive +enfin entre les mains du dernier né. Aidé par sa mère, celui-ci l'allume +à son tour, se signe et, sans l'éteindre, la place au milieu de la +table, où elle brille--bien modestement--pendant tout le repas. + +«N'est-ce pas là le souvenir touchant de la _Lumière qui éclaire tout +homme venant en ce monde_[1]? + +[Note 1: Joann. I, 9.] + +«Ce rite accompli, le repas commence joyeux, animé, assaisonné par le +jeûne de la vigile, agrémenté par l'apparition de la traditionnelle +soupe au fromage et par les surprises que ménage la cuisinière. Et +quand les grâces sont dites, les enfants vont se coucher, bercés par +l'espoir--souvent trompé--d'aller à la Messe de minuit. On roule dans +le foyer une grosse souche, et on attend minuit, en chantant les vieux +Noëls ou en racontant les histoires d'autrefois. + +«Quand l'heure est venue, quand les habitants des villages arrivent +de tous côtés, avec leurs lanternes et leurs torches de paille, on se +dirige vers l'église pour goûter les émotions toujours nouvelles de +cette bienheureuse nuit[2].» + +[Note 2: D'après la _Semaine de Clermont._] + +On nous écrit des Salces (Lozère): + +«Quelquefois la ménagère, la mère de famille, n'a pas pu assister à la +Messe de minuit. Elle a dû préparer le réveillon. Ce repas consiste +souvent, dans nos montagnes, en lait bouilli et chaud, saucisses +fraîches et autres productions de la ferme, sans exclure la rasade de +vin pétillant.» + +La chandelle de Noël, conservée précieusement, est allumée au matin du +premier jour de l'an, quand les parents et les amis viennent, avant +l'aube, offrir leurs voeux empressés. C'est elle encore qui éclaire de +ses dernières lueurs les royautés éphémères du jour de l'Épiphanie. + +Cette gracieuse coutume a été célébrée par un de nos meilleurs poètes: + + +LES CHANDELLES DE NOËL + + Aujourd'hui que l'acétylène, + Le gaz ou l'électricité + Ont détrôné sans nulle gêne + L'antique et fumeuse clarté + + De _la Chandelle,_ + Peut-on vraiment + Vous parler d'elle + En ce moment? + + Cependant elle vit encore + Et se livre à de beaux exploits + Quand, de Minuit jusqu'à l'Aurore, + Elle rayonne en maints endroits. + + Venez plutôt dans la Lozère: + Au début de tout Réveillon + Une Chandelle seule éclaire + La familiale collation. + + L'aïeule, d'une main tremblante, + L'allume, se signe... et l'éteint; + Puis, enfants, serviteurs et servante + De même font, d'un tour de main. + + Précieusement conservée, + _Dame Chandelle_, huit jours après, + Avec sa mèche ravivée + Éclaire encor voeux et souhaits. + + Et ce n'est qu'à l'Épiphanie, + A ce joyeux banquet des Rois, + Qu'à l'Étoile portant envie, + Elle brille... et meurt à la fois! + + Comtesse O'MAHONY + +_En Provence_, toute la famille se réunit à table pour le _gros souper_. +Dès sept heures du soir, les rues de la ville ou du village, sont +désertes et, par contre, toutes les maisons sont brillamment éclairées; +on oublie pour un jour l'économie du luminaire; la modeste lampe à +l'huile (_lou calèn_) est mise de côté et l'on place sur la table, d'une +façon symétrique, les belles chandelles cannelées, ornées de festons. + +La place d'honneur appartient de droit au plus âgé, grand-père ou +quelquefois bisaïeul. Avant de passer à table, on allume dans la +cheminée l'énorme bûche de Noël (_cacho fio_) qui doit brûler une moitié +de la nuit. + +Le plus jeune des enfants de la maison, muni d'un verre de vin, fait +trois libations sur la bûche, tandis que l'aïeul prononce, en provençal, +les paroles solennelles de la bénédiction: + + _Alegre! Diou nous alegre! + Cacho-fio ven, tout ben ven. + Diou nous fague la graci de veire l'an que ven, + Se sian pas mai, siguen pas men! + +Réjouissons-nous! Que Dieu nous donne la joie! Avec la Noël, nous +arrivent tous les biens. Que Dieu nous fasse la grâce de voir l'année +qui va venir! Et si l'an prochain nous ne sommes pas plus, que nous ne +soyons pas moins. + +Tandis que la bûche flambe, on s'assied pour le plantureux repas. «Le +plus jeune enfant, avec une gentille gaucherie, bénit les mets, en +dessinant de ses mains mignonnes, lentement dirigées par l'aïeul, un +grand signe de croix au-dessus de la table. Il semble tout naturel +de choisir ce petit être innocent comme le représentant du Christ +nouveau-né[3]». + +[Note 3: Nicolay, _Hist. des croyances_, t. II, p. 78.] + +Ce repas, comme c'est jour d'abstinence, n'est composé que de plats +maigres, mais _servis à profusion_; poissons frais, poissons salés, +légumes, figues sèches, raisins, amandes, noix, poires, oranges, +châtaignes, pâtisseries du pays. C'est donc avec raison qu'on donne à ce +festin le nom _dou gros soupa._ + +Les enfants, qui ont obtenu, ce soir, la permission de tenir compagnie +aux vieux parents, regardent toutes ces gourmandises avec des yeux +émerveillés. Dans certaines familles, on met de la paille sous la table, +en souvenir de la crèche où naquit le Sauveur. Quelquefois, par esprit +de charité, on permet, ce jour-là, aux serviteurs de prendre leur repas +à la table du maître. + +Le _gros souper_ commence parfois tristement, et cela se conçoit: les +convives se comptent et la mort cruelle fait que bien souvent il manque +quelque parent à l'appel. On cause un moment des absents, on adresse un +hommage ému à leur mémoire, on rappelle leurs qualités. Mais la grandeur +de la fête, la joie des enfants, mettent bientôt fin à ces tristes +souvenirs. Les conversations deviennent plus bruyantes, le vin circule, +le nougat se dépèce et, quand l'appétit est satisfait, les regards se +tournent vers la _Crèche_ qui représente le grand mystère du jour. + +C'est devant la Crèche qu'après le gros souper, se continue la fête +de famille. On chante avec entrain les vieux noëls provençaux souvent +plusieurs fois séculaires: ceux de Saboly et ceux de Doumergue sont +les plus populaires. La soirée de famille se prolonge ainsi toute la +veillée. Alors tout le monde se rend à l'église pour assister à la Messe +de minuit[4]. + +[Note 4: D'après Fred. Charpin et François Mazuy.] + +Pour les Provençaux, la fête la plus traditionnelle, la plus régionale, +c'est bien la Noël. Dans cette veillée, dont l'usage se perpétue avec +le même esprit familial depuis des centaines d'années, on s'unit plus +étroitement aux morts vénérés et aimés. Bien des inimitiés prennent fin +dans cette fête à laquelle on n'ose pas manquer et qui établit entre +tous les parents une profonde et chrétienne intimité. Rester seul, chez +soi, à l'écart, ce jour-là, serait regardé comme la marque d'un mauvais +naturel et d'un coeur peu chrétien. + +Dans le _Comtat-Venaissin_, l'ordonnance de la collation de Noël est +de la plus grande simplicité. Du poisson ou des escargots, suivant les +ressources des convives, du céleri, des confitures, des fruits de toutes +sortes, verts ou secs. Au milieu de la table, un pain ou gâteau de forme +élevée et conique nommé _pan calendau_ ou _pain de Noël_; il ne doit pas +s'entamer avant le premier jour de janvier. Au-dessus de ce pain, un +rameau de houx frelon ou vert _bouissé_, garni de ses fruits rouges et +de ganses faites avec la moelle de jonc. Les chandelles ou bougies qui +éclairent le repas doivent être neuves et leur usage, ainsi que celui de +la bûche de Noël, doit se prolonger jusqu'au jour de l'an. + +Nous ne saurions mieux faire que de laisser Frédéric Mistral lui-même +nous raconter _la veillée de Noël en Provence_: + +Fidèle aux anciens usages, pour mon père, la grande fête, c'était la +veillée de Noël. Ce jour-là, les laboureurs dévalaient de bonne heure; +ma mère leur donnait à chacun, dans une serviette, une belle galette à +l'huile, une rouelle de nougat, une jointée de figues sèches, un fromage +du troupeau, une salade de céleri et une bouteille de vin cuit. Et qui +de-ci et qui de-là, les serviteurs s'en allaient, pour «poser la bûche +au feu», dans leur pays et dans leur maison. Au Mas, ne demeuraient que +les quelques pauvres hères qui n'avaient pas de famille; et, parfois, +des parents, quelques vieux garçons, par exemple, arrivaient à la nuit, +en disant: + +--Bonnes fêtes! Nous venons poser, cousins, la bûche au feu, avec vous +autres. + +Tous ensemble, nous allions joyeusement chercher la «bûche de Noël», +qui--c'était de tradition--devait être un arbre fruitier. Nous +l'apportions dans le Mas, tous à la file, le plus âgé la tenant d'un +bout, moi, le dernier-né, de l'autre; trois fois, nous lui faisions +faire le tour de la cuisine; puis, arrivés devant la dalle du foyer, mon +père, solennellement, répandait sur la bûche un verre de vin cuit, en +disant: + + Allégresse! Allégresse, + Mes beaux enfants, que Dieu nous comble d'allégresse! + Avec Noël, tout bien vient, + Dieu nous fasse la grâce de voir l'année prochaine. + Et, sinon plus nombreux, puissions-nous n'y pas être moins. + +Et, nous criant tous: «Allégresse, allégresse, allégresse!» on posait +l'arbre sur les landiers et, dès que s'élançait le premier jet de +flamme: + + A la bûche, + Boutefeu! + +disait mon père en se signant. Et, tous, nous nous mettions, à table. + +Oh! la sainte tablée, sainte réellement, avec, tout à l'entour, la +famille complète, pacifique et heureuse. A la place du _caleil_, +suspendu, à un roseau, qui, dans le courant de l'année, nous éclairait +de son lumignon, ce jour-là, sur la table, trois chandelles brillaient; +et si, parfois, la mèche tournait devers quelqu'un, c'était de mauvais +augure. A chaque bout, dans une assiette, verdoyait du blé en herbe, +qu'on avait mis germer dans l'eau, le jour de la Sainte-Barbe. Sur la +triple nappe blanche, tour à tour apparaissaient les plais sacramentels: +les escargots, qu'avec un long clou chacun tirait de la coquille; la +morue frite et le _muge_[5] aux olives, le cardon, le scolyme, le céleri +à la poivrade, suivis d'un tas de friandises réservées pour ce jour-là, +comme: fouaces à l'huile, raisins secs, nougat d'amandes, pommes de +paradis; puis, au-dessus de tout, le grand _pain calendal_, que l'on +n'entamait jamais qu'après en avoir donné, religieusement, un quart au +premier pauvre qui passait. + +[Note 5: _Muge_, poisson de mer appelé aussi _mulet_.] + +La veillée, en attendant la messe de minuit, était longue, ce jour-là; +et, longuement, autour du feu, on y parlait des anciens ancêtres et on +louait leurs actions[6]. + +[Note 6: Frédéric Mistral.] + +A _Marseille,_ pour le repas maigre de la veillée de Noël, il faut +invariablement un plat d'anguille, une _raïto,_ sorte de sauce au +poisson, et des légumes. Le dessert se compose de fruits secs, de +gâteaux, de confitures, en un mot de tout ce qu'on nomme, à Marseille, +les _Calenos._ Autrefois, suivant la coutume des anciens seigneurs +provençaux, la table demeurait couverte de mets pendant les trois jours +de fête; on se contentait de relever la nappe quand la repas était +terminé. + +Pour compléter ce que nous avons déjà dit de la veillée de Noël en +Provence, nous citerons la description que nous fait de _gros souper_ +Jeanne de Flandreysy dans le _Museon Arlaten_. + +Le musée d'Arles, fondé en 1896 par Frédéric Mistral, est une véritable +reconstitution du passé intime, familial de la Provence. + +L'illustre fondateur y a réuni, dans six grandes salles ouvertes au +public, tout ce qui a trait aux moeurs locales et régionales du pays. + +Dans la première salle, dite _salle, de Noël (Salo Calendalo),_ est +représentée la cuisine d'un _mas_ (ferme, métairie). Nous y voyons, +entourant la grande cheminée, tous les meubles, ustensiles, table, +crédence, panetière, huche, armoires, dressoirs pour les étains, +horloge, chenets, la vaisselle, verriers, lampes, batterie de cuisine, +brocs de cuivre, poteries grossières, etc., en un mot tout le mobilier +traditionnel d'une ancienne maison agricole de Provence. + +En voyant cette pièce, nous sentons parfaitement que nous sommes chez de +riches paysans. Les étables doivent être pleines, les mûriers doivent +donner des brassées de feuilles pour le réveil des vers à soie, et la +vigne doit saigner aux vendanges, comme un taureau blessé ensanglante +une arène. + +... Sur la table, trois nappes, trois chandelles, symbolisent le mystère +de la sainte Trinité. A ses deux extrémités, cette table est garnie des +prémices de la moisson sous la forme de blé en herbe, et couverte de +tous les plats conventionnels: le _pain calendal (de Noël)_ portant une +incision cruciale (on en réserve un quart pour le premier pauvre qui +passe), le _muge_ (faute de muge, on mange de la morue), les escargots, +le cardon, le céleri et enfin _la fougasso (fouasse)_, galette percée de +trous. + +Nous y voyons encore le _sauve-crestian,_ grosse bouteille renfermant +des grains de raisin dans l'eau-de-vie, et enfin le _barralet_, petit +tonneau contenant le vin cuit, ce fameux vin cuit dont les Provençaux +boivent une rasade dans leurs festins. + +Nous terminerons par une lettre très intéressante que nous a écrite un +confrère de Bretagne[7]. + +[Note 7: A. G., ancien curé de Malestroit.] + +«Dans beaucoup de familles, vous le savez comme moi, le réveillon de +Noël n'a plus de raison d'être. Bien des gens qui ne vont pas à la messe +et qui se vantent de ne plus croire à rien, croient encore au réveillon, +parce que c'est un prétexte à ripaille, mais ils ne se soucient +nullement de la naissance de l'Enfant Jésus. Eh bien! je crois que, +proportion gardée, on pourrait presque en dire autant du repas maigre.» + +Assurément les Auvergnats et les Provençaux dont vous parlez sont encore +des croyants, puisqu'ils ont conservé la tradition du repas maigre à +la veillée de Noël; mais pourtant ce repas est trop plantureux et trop +varié pour qu'on puisse y voir une mortification. Évidemment tous ces +détails sont pleins d'intérêt et vous avez eu grandement raison de ne +pas les négliger, surtout au point de vue du pittoresque local. Mais, je +le répète, ces repas maigres sont de vrais festins et non des collations +de vigile, et, à la veillée de Noël, je les trouve tout à fait déplacés. +Est-ce bien, pour des chrétiens, le moment de faire bombance, quand +l'Evangile nous montre Marie et Joseph cherchant inutilement un gîte et +peut-être un morceau de pain? + +Qu'après la Messe de minuit, on se réjouisse, on réveillonne, rien +de mieux, parce qu'alors les bergers sont déjà venus apporter des +provisions à la Crèche et que la Sainte Famille n'a plus à craindre la +disette; mais, avant minuit, je vous avoue que cela me choque, d'autant +plus que je ne vois, dans la soirée, aucun acte religieux préparatoire à +la fête de Noël. + +En Bretagne, rien de plus frugal que le repas de la vigile de Noël. A +Bignan, par exemple, on fait cuire, dans le four de la ferme, un petit +pain rond pour chaque personne de la famille. Ce petit pain est mangé +tout sec, sans beurre et sans autre boisson qu'un verre d'eau. C'est là +tout le repas de la vigile. + +On ne commence à manger qu'après le coucher du soleil et lorsqu'on a pu +compter au moins neuf étoiles, en mémoire des neuf mois pendant lesquels +la Vierge Marie a porté l'Enfant Jésus. + +Ce maigre repas achevé, on s'assied autour de la bûche traditionnelle, +et la veillée se passe en prières. A Mohon, où j'ai été trois ans +recteur, avant de partir pour la messe de minuit, on tient à réciter +_«les mille Ave»_. Chacun dit un chapelet à son tour, pendant que les +autres répondent. Après trois ou quatre chapelets récités de la sorte, +on se délasse un peu en chantant quelque vieux Noël; puis on reprend la +prière, jusqu'à ce que soient achevés les vingt chapelets nécessaires +pour faire le total des _mille Ave_. + +Voilà ce que devrait être, avec des variantes, selon les régions, la +veillée de Noël dans toute famille vraiment chrétienne: Ne prendre de +nourriture que ce qui est nécessaire pour soutenir le corps; puis, le +repas achevé, prier en union avec l'Ange, en saluant mille fois la +Vierge qui, dans quelques instants, sera la Mère de Dieu, mais qui, pour +le moment, erre encore dans les rues de Bethléem à la recherche d'un +gîte qui lui sera refusé. Tout à l'heure, au retour de la Messe de +minuit, la nature reprendra ses droits et on réveillonnera copieusement, +pour se réjouir de la naissance de Jésus et aussi pour réparer les +fatigues de la marche et de la veillée; mais alors la Sainte Famille +aura reçu la visite des bergers et ne sera plus dans le dénûment.» + +Nous sommes bien de l'avis de notre aimable correspondant. Le véritable +esprit chrétien de la nuit de Noël doit consister dans la mortification +du repas maigre de la vigile et, après la Messe de minuit, dans la joie +exubérante du réconfortant réveillon auquel prend part la famille tout +entière. + + + +II.--LES DIVERTISSEMENTS. + +Nous allons citer quelques divertissements auxquels donne lieu la fête +de Noël. + +Nous avons trouvé dans une notice sur Beaufort, commune de l'Anjou, une +très ancienne coutume dont il ne reste pas trace dans les traditions du +pays. + +C'était, à Beaufort, un usage que tous les jeunes gens mariés dans +l'année se réunissent la veille de Noël, pour offrir au public un grand +divertissement. + +A l'heure indiquée, ils se rendaient, escortés de toute la foule, sur +un pont situé sur une petite rivière, à l'extrémité de la ville. Là, au +signal donné par les premiers magistrats de la cité, et en présence du +seigneur du lieu qui présidait la cérémonie, ils se précipitaient dans +l'eau pour y saisir, en nageant, une pelote que l'on avait jetée dans le +courant. Les nageurs avaient la liberté d'arracher la pelote des mains +de ceux qui l'avaient saisie les premiers; c'était, on peut le penser, +une lutte fort longue et fort distrayante. Celui qui, le plus fort ou le +plus adroit, parvenait à se rendre maître de la pelote était proclamé +le vainqueur. Il recevait cinquante livres pour «monter son ménage» et +était reconduit chez lui au son de la trompe, au bruit des tambours, des +fifres et des hautbois. + +Ceux des jeunes gens qui, n'étant pas malades, «ne voulaient pas +grelotter en nageant après la pelote», payaient une amende au profit du +vainqueur. + +Une coutume à peu près semblable avait lieu en Normandie, au +Mesnil-sous-Jumièges et à Yville. + +La dernière mariée de l'année--et c'était à qui se marierait la dernière +pour avoir cet honneur,--en présence de toute la paroisse assemblée, +jetait par-dessus l'église une boule ou une pelote où était enfermée une +somme d'argent. Chacun faisait ses efforts pour s'en emparer. Or, pour +en demeurer maître, il fallait rentrer chez soi et faire baiser la +pelote à la bûche de Noël, dans la cheminée. Quiconque touchait le +porteur, lui criait: «Lâche la pelote», et de nouveau la pelote était +lancée. + +Souvent cette partie de balle lancée durait fort longtemps, et parfois +l'heureux possesseur de la balle demeurait éloigné du village deux eu +trois jours avant de rentrer chez lui, attendant que ses adversaires, +lassés, aient abandonné la partie. Une sorte de superstition s'en +mêlait, la pelote portant bonheur au hameau qui la possédait. C'était un +talisman qui assurait de belles récoltes à celui qui pouvait la garder. + +Tout cela était très inoffensif, mais les bousculades, les batteries +qui s'ensuivaient, l'étaient moins, et, en 1866, on a supprimé +définitivement cette originale coutume normande[8]. + +[Note 8: _Journal de Rouen_, suppl. du 25 déc. 1898.] + +Voici, d'après M. J. Carnandet[9], ce qui se passait, la veille de Noël, +dans les _villages champenois_. + +[Note 9: Bibliothécaire de la ville de Chaumont.] + +C'est à la nuit tombante que commencent les réjouissances de la fête de +Noël. Dès que la dernière lueur du jour s'est fondue dans l'ombre, tous +les habitants du pays ont grand soin d'éteindre leurs foyers, puis ils +vont en foule allumer des brandons à la lampe de l'église. Lorsque ces +brandons ont été bénits par le clergé, ils les promènent par les champs: +c'est ce qu'on appelle la _fête des flambarts_. Ces flambarts sont le +seul feu qui brûle dans le village: ce feu bénit et régénéré jettera +de jeunes étincelles sur l'âtre ranimé dans quelques instants, image +symbolique de la renaissance spirituelle apportée au monde par +Jésus-Christ. + +Puis on allume la bûche de Noël. + +Pendant la veillée, les paysans, sur l'esplanade et dans les cours, se +livrent à mille passe-temps agréables et se divertissent au jeu des +_folles entreprises_. Les uns feignent de vouloir prendre la lune avec +les dents, les autres de rompre une anguille avec les genoux, les autres +d'étouper les quatre-vents, d'autres, enfin, de faire taire les femmes +_qui coulent la buie_ (la lessive). + +Mais tous les jeux cessent à minuit, alors que les cloches tintent dans +les airs obscurcis. De tous côtés, s'en viennent à l'église de longues +files de paroissiens portant des brandons goudronnés, des torches +de poix ardente qui répandent de larges clartés sur les campagnes +éblouissantes et font scintiller le givre aux buissons des clôtures. + +Nous avons reçu d'un de nos aimables confrères le récit le plus charmant +qu'on puisse désirer d'une veillée de Noël dans _le Rouergue_ [10]. + +[Note 10: M. l'abbé M..., du diocèse de Rodez.] + +«Nos coutumes se perdent de plus en plus dans notre Rouergue, comme +partout ailleurs; à mesure que les progrès s'infiltrent dans nos +montagnes, les vieilles traditions disparaissent peu à peu pour faire +place à la monotone banalité de l'égoïsme et du bien-être. + +«Voici cependant ce qui se passe généralement, à l'occasion de Noël, +dans la région montagneuse et accidentée qui entoure Rodez: c'est le +_vieux Rouergue_, qui sut se garantir du protestantisme et de l'invasion +anglaise. + +«Là, dans les vastes plaines arides du Causse, comme sur les montagnes +du Levézou et les mamelons boisés du Ségala, il fait grand froid vers la +fin de décembre; aussi on ne ménage pas le bois dans la vaste cheminée +autour de laquelle se groupe toute la famille pour la veillée. + +«Autrefois, les voisins arrivaient, eux aussi; on se réunissait, +ainsi, nombreux, tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre, on devisait +joyeusement, sans contrainte ni gêne aucune, grignotant de savoureuses +châtaignes grillées et les arrosant de cidre ou du petit vin blanc +qu'on récolte dans nos vallons. Hélas! la politique s'est glissée +sournoisement jusque chez nous--et finies nos patriarcales réunions. + +«Groupée donc autour d'un grand feu, la famille cause doucement: tout +à coup, les cloches se font entendre. «Les carillons!» dit l'un des +anciens, et là-dessus, pour satisfaire l'avide curiosité des jeunes, on +rappelle toutes les antiques légendes de la fête de Noël, que tout le +monde sait déjà, mais qui plaisent toujours. + +«On raconte que les cloches de telle ancienne paroisse détruite, +jetées dans quelque gouffre profond par les protestants ou les +révolutionnaires, se mettent à sonner d'elles-mêmes pour répondre aux +joyeux carillons de leurs soeurs qui chantent si gaiement dans le +clocher du village. + +«Viennent ensuite les récits les plus variés sur la naissance du +Sauveur... Presque toujours ces récits se terminent par un cantique de +Noël--en patois, bien entendu: + + _Au miezo mièch, + Lous pastrès quitou lou lièch, + Per ona audoura la noissenço, + Moun Dious! + D'un Dious plé de puissenço + Benez esse Dious!_ + + A minuit, + Les bergers quittent le lit, + Pour aller adorer la naissance, + Mon Dieu! + D'un Dieu plein de puissance, + Venez être Dieu! + +«Que de fois n'ai-je pas ouï la voix chevrotante de ma bonne vieille +«Mimi», âgée de plus de quatre-vingts ans, qui me berçait sur ses genoux +au rythme mélancolique et suppliant de ce chant naïf. + +«Avant de partir pour la Messe de minuit, on plaçait la bûche de Noël +(_souquo naudolenquo_). D'après la tradition, la bûche de Noël, dans +toute maison qui se respecte, doit durer jusqu'au 1er janvier, et même, +pour s'assurer une heureuse et prospère année, il faut qu'elle brûle +sans s'éteindre jusqu'à l'Épiphanie, afin que, si les Rois Mages +viennent à passer par là, ils aient de quoi réchauffer leurs membres +fatigués et glacés par l'âpre bise de nos montagnes. Aussi ce sont des +arbres entiers ou d'immenses souches de chêne que j'ai vu porter par +trois ou quatre valets de ferme dans la gigantesque cheminée de la +cuisine.» + +Une plume très exercée a su mettre en scène l'antique veillée de Noël +_au pays lorrain_; nous sommes heureux de reproduire ce gracieux +tableau. + +«C'était la veillée de Noël en pays lorrain. Dans la grande salle du +château, maîtres et serviteurs sont rassemblés, le souper vient de +finir; les pages apportent les galettes dorées et les aiguières de vin +vermeil qui doivent égayer la soirée. Au haut de la table, le comte +Raoul de Briamont a présidé le repas sur le grand fauteuil seigneurial +sculpté aux armoiries de sa maison; il a crié «Noël!» en élevant +gaiement la coupe d'argent, et sa voix sonore a éveillé, en même temps +que les échos de la grande salle, la joie dans tous les cours des +convives. Car tous les serviteurs de Briamont présents au festin de Noël +aiment leur jeune maître de quinze ans et respectent sa tête blonde, +comme ils respectaient jadis les cheveux blancs de son aïeul. A la +droite du comte Raoul se trouvent: le chapelain, messire Didier, qui, +tout à l'heure, célébrera dans la chapelle la Messe de minuit; puis +Alain, le vieil écuyer du défunt seigneur; dame Pernette, qui a nourri +et élevé l'enfant; les servantes, les hommes d'armes de la petite +garnison qui défend le château pendant ces jours troublés; les varlets, +les pages et, enfin, une famille de pauvres laboureurs qui est venue +le jour même chercher derrière les murs de Briamont un abri contre la +fureur des bandes pillardes qui dévastent la campagne. Et tous ont +répété: «Noël! Vive notre jeune seigneur!» + +«--Merci à vous, mes bons serviteurs et amis, reprend le comte Raoul; +merci de votre affection et des soins dont vous m'avez entouré pendant +toute cette année, la dernière que je passe parmi vous et sous le toit +de mes pères. Bientôt sonnera l'heure du départ; bientôt, sous la +conduite de mon suzerain, j'irai trouver notre sire le roi Charles; +bientôt je serai chevalier, je pourrai courir sus à l'Anglais et aider, +s'il plaît à Dieu, à le chasser hors du royaume de France. Criez donc: +Noël! mais aussi: Vive notre gentil dauphin Charles VII![11]». + +[Note 11: Marie de Lacertelle, _Ann. d'Orléans_, 7 janv. 1905.] + +A _Paris_, comme dans toutes les grandes capitales, le mouvement et +l'animation redoublent la veille de Noël et se prolongent non seulement +fort avant dans la soirée, mais encore une partie de la nuit. La Noël, +l'une de nos plus grandes fêtes religieuses, l'une des plus touchantes +fêtes de famille, est en même tempe la plus franchement joyeuse des +fêtes populaires. + +Dès la nuit tombée, les rues sont envahies par la foule: sur les +boulevards, auxquels les petites boutiques provisoires prêtent la +physionomie d'une fête enfantine, c'est un flot toujours croissant, +toujours renouvelé de promeneurs. + +Les terrasses des cafés s'encombrent à vue d'oeil; à tous ces gens +attablés, des camelots viennent proposer le jouet du jour, en +accompagnant leur boniment des facéties les plus originales. Des +mendiants cherchent à exploiter la pitié des passants et des industriels +sans ressources s'improvisent artistes pour la circonstance. + +Ces sortes de «minstrels» pullulent depuis quelques années. Certains +exercent leur talent sans collaboration, mais la plupart sont groupés +en duo ou trio pour donner leur concert. Ils débitent leur répertoire, +généralement insignifiant, devant un public peu exigeant, car c'est +d'une façon bien distraite qu'on les écoute. Ces virtuoses du pavé, +pauvres «cigales» de l'art, auxquelles la lumière électrique tient lieu +de «soleil», accompagnent souvent leurs chants de «danses» qui ne leur +assurent pas toujours ce qu'il faut «pour subsister». + +Un usage des plus édifiants et des plus touchants existe encore au +village de _Montsecret_ (Orne). La veille et le matin du jour de Noël, +une jeune fille pieuse et estimée de tous va par les maisons porter +l'Enfant-Jésus de la Crèche et le fait baiser aux petits enfants. Les +parents remettent alors une offrande pour l'entretien de la lampe qui, +pendant tout le mois de janvier, brûle à l'église devant la Crèche. +Cette visite est regardée comme un honneur et une bénédiction par les +familles: les enfants l'attendent avec impatience et l'accueillent avec +joie[12]. + +[Note 12: D'après l'abbé V..., du diocèse de Séez.] + + + +III.--LES LÉGENDES + +Ce qui fait le plus grand charme de la veillée de Noël, ce sont +assurément les légendes qu'on y raconte: leur ensemble forme un des plus +captivants chapitres de la littérature populaire; elles sont tour à +tour terribles ou touchantes, dramatiques ou gracieuses. Il serait bien +difficile de dire quelle est l'origine de ces fables, historiettes ou +contes, qui ont trait à la naissance de l'Enfant-Dieu. Ces récits, +auxquels les vieillards savent donner tant de charmes, font toujours les +délices des enfants. + +Les légendes de la veillée de Noël peuvent se diversifier d'après les +êtres qui entrent en scène. _Êtres inanimés, animaux, démons, récits +édifiants_; tel est l'ordre que nous suivrons. + +_Être inanimés_ + +En _Franche-Comté_, on raconte qu'une roche pyramidale, qui domine la +crête d'une montagne, tourne trois fois sur elle-même pendant la Messe +de minuit, quand le prêtre lit la généalogie du Sauveur. En cette même +nuit, les sables des grèves, les rocs des collines, les profondeurs des +vallées s'entr'ouvrent et tous les trésors enfouis dans les entrailles +de la terre apparaissent à la clarté des étoiles. + +Dans cette même contrée existe la légende de la _pierre qui vire_. +C'est une pierre pointue dressée en équilibre sur un rocher, entre les +villages de Scey-en-Varais et de Cler, et qui, dit-on, fait un tour +complet sur elle-même au coup de minuit, à Noël[13]. + +[Note 13: L'abbé V..., du diocèse de Besançon.] + +_Dans les Vosges_, la _pierre tournerose_, bloc élevé qui existait près +de Remiremont, se mettait elle-même en mouvement quand les cloches de +Remiremont, de Saint-Nabord et de Saint-Etienne (deux paroisses voisines +de Remiremont) appelaient les fidèles à la Messe de minuit[14]. + +[Note 14: Richard, _Traditions populaires._] + +C'est surtout au _pays de Caux_ (Seine-Inférieure) qu'existe la légende +des _pierres tournantes_. Ces pierres faisaient autrefois trois tours +sur elles-mêmes pendant la Messe de minuit, et les monstres qui étaient +censés y habiter exécutaient autour d'elles des danses folles qu'il eût +été dangereux de troubler. Citons la chaise de Gargantua à Duclair, la +pierre Gante à Tancarville, la pierre du Diable à Criquetot-sur-Ouville. + +A _Millières_, dans le Cotentin (Manche), au carrefour des Mariettes, se +trouve un bloc de pierre pesant mille kilos, qui, dit-on, saute trois +fois, le jour de Noël, à minuit. + +On croit encore, au pays de Caux, que les cloches perdues sonnent +pendant la Messe de minuit. + +Certains affirment avoir entendu l'ancienne cloche de l'église des +moines d'Ouville-l'Abbaye, qui passe pour être enfouie dans le +«Bose-aux-Moines», à Boudeville. + +Mais il faut surtout lire les _légendes bretonnes._ + +Nombreuses autant qu'énormes sont les pierres qui se déplacent pendant +la Messe de minuit, pour aller boire, comme des moutons altérés, aux +rivières et aux ruisseaux. + +Un mégalithe, près de Jugon (Côtes-du-Nord), se rend à la rivière de +l'Arguenon. Dans le bois de Couardes, un bloc de granit, haut de trois +mètres, descend pour aller boire au ruisseau voisin et remonte à sa +place de lui-même. + +Il y a, au sommet du mont Beleux, un menhir qui se laisse enlever par un +merle et qui met à découvert un trésor. + +Il faut entendre surtout, telle qu'elle nous est contée par Emile +Souvestre, la jolie légende des pierres de Plouhinec qui vont boire à la +rivière d'Intel[15]. + +[Note 15: Emile Souvestre, _Le Foyer Breton_, tome II. p. 181.] + +La plus célèbre était jadis la grosse pierre de Saint-Mirel, dont +Gargantua se servit pour aiguiser sa faux, et qu'il piqua, après la +fauchaison, comme on la retrouve encore aujourd'hui. Elle cachait un +trésor qui tenta un paysan des alentours. Ce paysan était si avare qu'il +n'eût pas trouvé son pareil: le liard du pauvre, la pièce d'or du riche, +il prenait tout; il se serait payé, s'il eût fallu, avec la chair des +débiteurs. + +Quand il sut qu'à la Noël les roches allaient se désaltérer dans les +ruisseaux, en laissant à découvert des richesses enfouies par les +anciens, il songea, pendant toute la journée, à s'en emparer. + +Pour pouvoir prendre le trésor, il fallait cueillir, durant les douze +coups de minuit, le rameau d'or qui brillait à cette heure seulement +dans les bois de coudriers et qui égalait en puissance la baguette des +plus grandes fées. Lors, ayant cueilli le rameau, il se précipita de +toute sa force vers le plateau où le rocher de Gargantua profilait sa +masse sombre, et, lorsque minuit eut sonné, il écarquilla les yeux. + +Lourdement le bloc de pierre se mettait en marche, s'élevant au-dessus +de la terre, bondissant comme un homme ivre à travers la lande déserte, +avec des secousses brusques qui faisaient sonner au loin le terrain de +la vallée. + +Jusqu'à ce moment la branche magique éclairait l'endroit que la pierre +venait de quitter. Un vaste trou s'ouvrait, tout rempli de pièces d'or. + +Ce fut un éblouissement pour l'avare, qui sauta au milieu du trésor et +se mit en devoir de remplir le sac qu'il avait apporté. Une fois le +sac bien chargé, il entassa ses pièces d'or dans ses poches, dans ses +vêtements, jusque dans sa chemise. Dans son ardeur, il oubliait la +pierre qui allait venir reprendre sa place. Déjà les cloches ne +sonnaient plus. Tout à coup le silence de la nuit fut troublé par les +coups saccadés du roc qui gravissait la colline et qui semblait frapper +la terre avec plus de force, comme s'il était devenu plus lourd après +avoir bu à la rivière. L'avare ramassait toujours ses pièces d'or. Il +n'entendit pas le fracas que fit la pierre quand elle s'élança d'un bond +vers son trou, droite comme si elle ne l'avait pas quitté. + +Le pauvre homme fut broyé sous cette masse énorme, et de son sang il +arrosa le trésor de Saint-Mirel[16]. + +[Note 16: Lectures pour Tous, déc. 1903, p. 190.] + + +_Animaux_ + +Il existe, en France surtout, une croyance populaire dont les formes +varient suivant les différentes contrées: c'est la conversation des +animaux entre eux pendant la Messe de minuit et surtout pendant la +lecture ou le chant de la Généalogie. + +C'est sans doute une réminiscence de la représentation de l'ancien +«Mystère de la Nativité», pendant laquelle _on faisait parler les +animaux._ + +Cette croyance si répandue, avec de nombreuses variantes, peut se +résumer ainsi: un paysan, probablement ivre, ayant omis d'offrir à son +bétail le réveillon traditionnel, entend ce dialogue entre les deux +grands boeufs de son étable: + +Premier boeuf: «Que ferons-nous demain, compère»? + +Second boeuf: «Porterons notre maître en terre...» + +Le maître, furieux, en entendant cette prédiction, saisit une fourche +pour frapper le prophète de malheur; mais, dans sa précipitation, il se +blesse maladroitement lui-même à la tête... et le lendemain les boeufs +le portent en terre. + +Tel est le thème développé différemment suivant les provinces. + +_Dans les Vosges_, à la Bresse, canton de Saulxures-sur-Moselotte, on a +soin de donner abondamment à manger aux animaux avant d'aller à la Messe +de minuit. + +_A Cornimont_, au Val-d'Ajol, on croit encore que les animaux se lèvent +et conversent ensemble pendant la Messe de minuit. On raconte à ce sujet +qu'un habitant de Cornimont, jouissant de la réputation d'esprit fort, +voulut s'assurer de ce fait surnaturel. Il alla se coucher dans un coin +obscur de l'écurie située derrière sa maison. + +A l'heure de minuit, il vit un de ses boeufs se réveiller, puis se lever +pesamment et demander, en bâillant, à son compagnon de fatigue, ce +qu'ils feraient tous deux le lendemain. Celui-ci lui répondit qu'ils +conduiraient leur maître au cimetière. La chose ne manqua pas d'arriver, +dit la tradition: notre esprit fort fut saisi d'une telle frayeur qu'il +en tomba raide mort sur place. Ainsi, sans doute, le racontèrent les +boeufs. + +On assure aussi qu'une semblable aventure arriva à une femme de +Raon-aux-Bois, canton de Remiremont. Poussée par la curiosité, elle alla +visiter ses étables pendant la Messe de minuit. Elle apprit également de +ses boeufs qu'ils ne tarderaient pas à la conduire en terre[17]. + +[Note 17: _Traditions populaires_, par Richard. Remiremont, 1848.] + +La nuit de Noël est célèbre par une vieille légende que les _paysans +landais_ racontent avec terreur, pendant les veillées d'hiver. + +Ils prétendent que le jour de Noël, vers minuit, l'âne et le boeuf se +mettent à parler entre eux. Ils causent du temps où l'Enfant-Jésus +n'avait pour se réchauffer que leur haleine. Ce don miraculeux de la +parole est le cadeau envoyé tous les ans par le Ciel à ces deux animaux, +en souvenir des bons offices rendus à l'Enfant-Jésus dans l'étable de +Bethléem. Mais malheur à celui qui tente de surprendre leur mystérieuse +conversation. + +Sa témérité est punie d'une manière terrible: il tombe mort à l'instant +même[18]. + +[Note 18: _Le Petit Landais_, 25 décembre 1902.] + +Un bon paysan de Gaillères l'éprouva à ses dépens. Pour se convaincre +de la vérité du fait, il vint écouter à l'étable, et voilà qu'à minuit +juste, le boeuf dit à son voisin: + + «Hoù Bouêt?--Hoù Bortin. + --Que haram-nous, douman matin? + --Que pourteram lou boué ou clôt. + E lou boué que mouri sou cop»[19]. + +[Note 19: _Sorcières et loups-garous dans les Landes_, p. 39.] + +Voici comment Laisuel de Lasalle a gracieusement brodé cette légende: la +scène se passe _en Berry_ [20]. + +[Note 20: _Croyances et légendes_, tom. I, p. 17.] + +«On assure qu'au moment où le prêtre élève l'hostie pendant la Messe +de minuit, toutes les _aumailles_ (bêtes à cornes) de la paroisse +s'agenouillent et prient devant la Crèche. On assure encore qu'après +cette oraison toute mentale, s'il existe dans une étable deux boeufs qui +sont frères, il leur arrive infailliblement de prendre la parole. + +«On raconte qu'un _boiron_[21] qui, dans ce moment solennel, se trouvait +couché près de ses boeufs, entendit le dialogue suivant: + +«--Que ferons-nous demain? demanda tout à coup le plus jeune du +troupeau. + +[Note 21: On appelle _boiron_ le jeune garçon qui touche ou aiguillonne +les boeufs pendant le labourage.--On dit aussi _boyer_ pour bouvier--en +italien, _boaro_.] + +«--Nous porterons notre maître en terre, répondit d'une voix lugubre un +vieux boeuf à la robe noire, et tu ne ferais pas mal, François, continua +l'honnête animal en arrêtant ses grands yeux sur le boiron qui ne +dormait pas, tu ne ferais pas mal d'aller l'en prévenir, afin qu'il +s'occupe des affaires de son salut. + +«Le boiron, moins surpris d'entendre parler ses bêtes qu'effrayé du sens +de leurs paroles, quitte l'étable en toute hâte et se rend auprès du +chef de la ferme pour lui faire part de la prédiction. + +«Celui-ci se trouvait attablé avec trois ou quatre francs garnements de +son voisinage et, sous prétexte de faire le réveillon, présidait à +une monstrueuse orgie, tandis que la _cosse de Nau_ (bûche de Noël) +flamboyait dans l'âtre et que sa femme et ses enfants étaient encore à +l'église. + +«Le fermier fut frappé de l'air effaré de François à son arrivée dans la +salle. + +«--Eh bien? Qu'y a-t-il? lui demanda-t-il brusquement. + +«--Il y a que les boeufs ont parlé, répondit le boiron consterné. + +«--Et qu'ont-ils chanté? reprit le maître. + +«--Ils ont chanté qu'ils vous porteraient demain en terre; c'est le +vieux Noiraud qui l'a dit, et il m'a même envoyé vous en avertir, afin +que vous ayez le temps de vous mettre en état de grâce. + +«--Le vieux Noiraud en a menti, et je vais lui donner une correction, +s'écria le fermier, le visage empourpré par le vin et la colère. + +«Et, sautant sur une fourche de fer, il s'élance hors de la maison et se +dirige vers les étables. Mais il est à peine arrivé au milieu de la cour +qu'on le voit chanceler, étendre les bras et tomber à la renverse. + +«Était-ce l'effet de l'ivresse, de la colère ou de la frayeur? + +«Nul ne le sait. + +«Toujours est-il que ses amis, accourus pour le secourir, ne relevèrent +qu'un cadavre et que la prédiction du vieux Noiraud se trouva accomplie. + +«Depuis cette aventure, que l'on dit fort ancienne, les boeufs ont +toujours continué à prendre, une fois l'an, la parole; mais personne n'a +plus cherché à surprendre le secret de leur conversation.» + +«A Romorantin, nous écrit un de nos correspondants, lorsque j'étais +enfant, on me recommandait de me trouver à la Crèche, le jour de Noël, +à minuit sonnant; c'était, me disait-on, l'heure où le boeuf et l'âne +empruntaient la voix humaine pour saluer le Christ naissant.» + +Dans _le Cotentin_, où la foi est naïve, on est persuadé que toute la +création adore le petit Jésus, à Noël. A l'heure de minuit, dit-on, tous +les animaux de ferme s'agenouillent, et tel curieux qui voudrait alors +pénétrer dans l'étable, uniquement pour s'assurer du fait, serait +immédiatement puni de sa témérité[22]. + +[Note 22: Ces détails nous ont été donnés par un habitant de Millières +(Manche).] + +_Démons et croyances superstitieuses._ + +Un ancien Noël nous donne une description frappante et naïve de la rage +du démon, à la venue du Messie: + + AIR: J'endève. + + Le démon, assurément, + Dedans son coeur endève, + Car Dieu vient présentement + Pour sauver les fils d'Adam + Et d'Eve, d'Eve, d'Eve! + + Il régnait absolument + Sans nous donner de trêve, + Mais ce saint avènement + Délivre les fils d'Adam + Et d'Eve, d'Eve, d'Eve! + + Chantons Noël hautement, + Sortons de notre rêve, + Bénissons le sauvement + De tous les enfants d'Adam + Et d'Eve, d'Eve, d'Eve[23]! + +[Note 23: _Bible des Noëls_, p. 33.] + +La nuit de Noël est la plus mystérieuse de toutes les nuits. Il semble +que Satan, exaspéré par l'échec que ce divin anniversaire lui remet en +mémoire, sente, à chaque retour de la grande fête, redoubler sa haine et +sa rage contre l'humanité. C'est alors qu'il sème dans les sentiers et +sur les _carroirs_[24] que doivent parcourir les pieuses caravanes de +la Messe de minuit, ces larges et splendides pistoles qui jettent dans +l'ombre de si magiques et de si attrayants reflets. C'est alors qu'il +ouvre, au pied des croix et des oratoires champêtres, ces antres béants +au fond desquels on voit ruisseler des flots d'or. Malheur à celui +qui tente de garnir son escarcelle de cette brillante monnaie. Chaque +pistole ramassée échappe aussitôt des mains, en laissant aux doigts une +empreinte noire, ineffaçable, avec une sensation de brûlure atroce, +pareille à celle du feu de l'enfer. + +[Note 24: On donne le nom de _carroirs_ à tous les carrefours +Champêtres, c'est-à-dire à tout terrain vague ou désert où viennent se +croiser plusieurs chemins.] + +Le _Maufait_ (le malfaisant, le diable) est partout, on le rencontre +courant la campagne sous les formes les plus imprévues. + +Autrefois, au collège de _Saint-Amand_, un vieux domestique contait +ainsi l'aventure fantastique qui lui était arrivée le 25 décembre 1783. + +Malgré les recommandations de son père, il avait tendu des collets dans +un ancien cimetière. Il y courut pendant la Messe de minuit et trouva +pris au piège un lièvre qui, au lieu de l'attendre, se coupa la patte +avec les dents. Lui de le poursuivre, l'autre de se sauver aussi vite +que le lui permettait sa blessure. Enfin, après une longue course, ils +arrivèrent tous les deux aux bords du Cher, et au moment où le chasseur +allait mettre la main sur sa proie, la maligne bête franchit la rivière +d'un seul bond. Alors se tournant vers le jeune homme épouvanté: «Eh +bien! l'ami, s'écria le Diable qui avait repris sa forme, est-ce bien +sauté pour un boiteux?» + +_En Limousin_, dans les campagnes, existe cette croyance que les +maléfices, les sortilèges, toutes les oeuvres de l'Esprit du mal +perdent, la nuit de Noël, leur puissance; qu'il est possible de pénétrer +jusqu'aux trésors les plus cachés, la vigilance des monstres ou des +êtres surnaturels qui les gardent se trouvant en défaut, ou leur pouvoir +suspendu[25]. + +[Note 25: M. G., de la Société archéologique du Limousin.] + +Shakespeare, le grand poète anglais, connaissait cette tradition quand, +dans _Hamlet_, il fait dire à Marcellus: + + Some say that ever'gainst that season comes, + Wherein Our Saviour's birth is celebrated, + The bird of dawning singeth a night long; + And then, they say, no spirit dare stir abroad; + The nights are wholesome; then no planets strike, + No fairy takes, nor witch hath power to charm; + So hallowed and so gracious is the time[26]! + + [Note 26: Shakespeare, _Hamlet_, acte I, scène I.] + + Il y en a qui disent que toujours à l'époque + Où est célébrée la naissance de notre Sauveur, + L'oiseau de l'aurore[27] chante tout le long: de la nuit; + Alors, dit-on, aucun esprit n'ose errer dans l'espace: + Les nuits sont sans malignité, nulle planète ne peut nuire, + Nulle fée ne prend, et nulle sorcière n'a le pouvoir de jeter des sorts; + Si béni et si plein de grâce est ce moment de l'année! + +[Note 27: Le coq.] + +Et, en effet, un moment vient où le Malin est enfin réduit à +l'impuissance: c'est lorsque tinte le premier coup de minuit. Écoutez +plutôt ce que lit Jean Scouarn, de Saint-Michel-en-Grève, près de +Ploumilliau (Côtes-du-Nord). + +Un jour qu'il errait sur les grèves de Saint-Michel, il rencontra un +pauvre chemineau qui, pour le remercier d'un morceau de pain qu'il lui +avait donné, lui révéla le moyen de gagner la fortune et le bonheur. Il +lui apprit, en effet, qu'au milieu de la grève se dressait un château +habité par une princesse, belle comme une fée et riche comme les douze +pairs de France. Les esprits de l'Enfer la retenaient sous les eaux. A +Noël, au premier coup de minuit, la mer s'ouvrait et laissait voir le +château: si quelqu'un pouvait y entrer et aller prendre dans la salle du +fond une baguette magique, il pouvait devenir le mari de la châtelaine. +Mais il fallait avoir mis la main sur la baguette avant le dernier coup +de minuit; sinon, la mer revenait engloutir le château, et l'audacieux +chercheur était métamorphosé en statue. + +Scouarn résolut de tenter l'aventure. A minuit, en effet, la mer +s'écarta comme un rideau qu'on tire et laissa voir un château +resplendissant de lumières. Scouarn ne fit qu'un bond vers l'entrée et +franchit la porte. La première salle était remplie de meubles précieux, +de coffres d'or et d'argent. Tout autour se dressaient les statues des +chercheurs d'aventures qui n'avaient pu aller plus loin. Une seconde +salle était défendue par des lions, des dragons et des monstres aux +dents grinçantes. Jean Scouarn était perdu s'il hésitait. + +Comme le sixième coup de minuit sonnait, il réussit à passer au milieu +des bêtes enchantées qui s'écartèrent et pénétra dans un appartement +plus somptueux que tous les autres, où se tenaient les filles de la mer. +Il allait se laisser entraîner dans leur ronde, quand il aperçut tout au +fond la baguette magique: il s'élança et la saisit victorieusement. + +Le douzième coup de minuit sonna. + +Mais Scouarn tenait la baguette magique et il n'avait plus rien à +craindre. A sa voix, la mer mugissante s'éloigna du château, et les +esprits de l'Enfer, définitivement vaincus, s'enfuirent en poussant des +cris à faire trembler les rochers. + +La princesse délivrée offrit sa main au vaillant sauveur. + +Ce furent des noces splendides, et Jean Scouarn, dans sa reconnaissance +pour les Saints qui l'avaient protégé, employa la moitié des trésors à +construire une chapelle à l'archange saint Michel[28]. + +[Note 28: _Lectures pour Tous_, déc. 1903, p. 193.] + +Nombreuses sont les _croyances superstitieuses_, à l'occasion de la fête +de Noël: + +Dans les _villages bisontins_, on observé quel vent souffle au sortir de +la Messe de minuit: ce sera, paraît-il, le vent qui dominera durant la +nouvelle année. + +Dans les _campagnes des Vosges_, les douze jours entre Noël et les +Rois indiquent le temps des douze mois de l'année[29]; ces jours sont +appelés, dans le pays, _jours des lots_. + +[Note 29: Dans la _Vaucluse_, ce sont les douze jours qui précèdent Noël +qu'on appelle _jours compteurs_. + +Dans les _environs de Gien_ (Loiret), on appelle _jours féviés_ (jours +de la _fève_) le temps qui s'écoule de Noël au premier janvier. Ils +indiquent, en général, la température dominante des six premiers mois de +l'année suivante, mais dans l'ordre inverse: le 31 décembre correspond à +janvier et le 26 décembre à juin.] + +Pour connaître le temps qu'il fera, on prend les dispositions suivantes: + +On place en ligne douze oignons creusés en forme de coquilles de noix et +cela dès le 25 décembre, dans l'ordre suivant: + + 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 + 0 0 0 0 0 0 0 0 0 0 0 0 + +Dans chaque oignon ainsi creusé, on met quelques grains de sel. Le +premier oignon, en commençant par la gauche, correspond au mois de +janvier, et les autres oignons aux mois suivants, d'après leur rang. + +Au jour des Rois, qui est le dernier des _jours des lots_, on examine +les oignons. Là où le sel n'est pas fondu, le mois correspondant doit +être sec; là où il est fondu, le mois correspondant doit être humide. + +Dans _la Normandie_, on augure de la fécondité des pommiers, selon que +la lune éclaire plus ou moins les personnes qui vont à la Messe de +minuit ou qui en reviennent. + +_Au pays de Caux_, on plaçait autrefois sur une jatte de bois ou un +plateau quelconque _un morceau de pain bénit de la Messe de minuit_. On +le laissait aller à la dérive sur les rivières jusqu'à ce que le plateau +s'arrêtât de lui-même, indiquant ainsi où se trouvait le corps d'un +noyé. Longtemps les Cauchois des rives de la Seine eurent cette +croyance.--Ils croyaient aussi que _le pain bénit de la Messe de minuit_ +avait le pouvoir de délier la langue des enfants. Dans certaines +familles cauchoises, on le conserve comme un talisman ayant la vertu +d'indiquer l'état de santé des absents. + +_En Corse_, les jeunes gens ont l'habitude de courir de maison en maison +de manière à faire _sept veillées avant la Messe de minuit_, afin +d'être jugés dignes d'apprendre, de vieilles femmes, certains +signes superstitieux qui leur permettent, le cas échéant, de rendre +impuissantes et inoffensives les piqûres des scorpions et des autres +animaux nuisibles. Ces signes ne peuvent valablement se communiquer que +la nuit de Noël et seulement à ceux qui ont fait les sept veillées. + +La _Bretagne_ surtout peut être appelée la terre classique des légendes. +Interrogez les vieux paysans réunis aux veillées d'hiver. Pendant que +l'assistance frissonne d'épouvante et se presse autour du foyer où +brille un feu de genêts épineux, ils vous révéleront les noms de tous +les êtres mystérieux ou sinistres qui peuplent les nuits de la vieille +Armorique. C'est _pendant la nuit de Noël_ surtout que l'ordre ordinaire +de la nature est bouleversé. Quand la cloche annonce l'élévation de +la _Messe de minuit_, tout ce qu'il y a d'êtres créés sur la terre se +montre à la fois dans le monde. Prêtons l'oreille à l'antique tradition: +elle le mérite par sa poétique étrangeté! + +Voici les fantômes qui s'avancent. Près des fées des bois et des eaux, +se montrent les korigans avec leurs marteaux et les dragons gardiens des +trésors. Ensuite apparaissent le garçon à la grosse tête, épouvantail +des nuits pluvieuses, l'homme-loup, le conducteur des morts et le cheval +trompeur. + +Le char de l'_ankou_ porte l'oiseau de la mort et Jean de feu. Les +flammes bleues qui dansent dans les cimetières, les noyés qui sortent de +la mer, le diable des carrefours qui vient acheter la poule noire, le +sorcier qui cherche l'herbe d'or, les damnés qui soulèvent la pierre de +leur tombe pour demander des prières, les lavandières nocturnes... telle +est l'épouvantable procession qui chemine à travers la lande, pendant +que la neige tourbillonne et que les fidèles sont prosternés devant +l'autel[30]. + +[Note 30: _Noël_, chez Desclées, p. 78.] + + + +_Récits édifiants_ + +Innombrables sont ces sortes de légendes. Nous n'en citerons qu'un petit +nombre. + +On raconte qu'à _Marienstein_, ce sanctuaire aimé de la Suisse +septentrionale et de l'Alsace, éclosait, la nuit de Noël, une rose, +fermée toute l'année, et d'où s'échappaient une délicieuse odeur et une +lumière éclatante: c'était _la rose de Noël_ ou la rose des neiges. + +On raconte, dit Albert de Mun, dans _nos landes de Bretagne_, que +lorsque les Mages arrivèrent à l'étable de Bethléem, ils y trouvèrent +les bergers qui, n'ayant rien autre à offrir au divin Enfant, +enguirlandèrent avec des fleurs des champs la Crèche où il était couché; +les Mages étalèrent leurs riches présents. + +Ce que voyant, les bergers se dirent entre eux: «Nous voilà bien! A côté +de ces belles choses d'or et d'argent, que vont devenir nos pauvres +fleurs? L'Enfant ne les regardera seulement pas!» + +Mais voilà que l'Enfant-Jésus, repoussant doucement du pied les trésors +entassés devant lui, étendit sa petite main vers les fleurs, cueillit +une marguerite des champs, et, la portant à ses lèvres, y posa un +baiser. + +C'est depuis ce temps que les marguerites, qui jusqu'alors étaient +toutes blanches, ont au bout des feuilles une belle couleur rosée qui +semble un reflet de l'aurore, et, au coeur, le rayon d'or tombé des +lèvres divines. + +Finissons par _la Noël des trépassés_. + +C'était au temps du bon roi saint Louis, temps béni où la foi et la +piété régnaient au pays de France. + +L'office de la nuit de Noël venait d'être achevé dans l'église abbatiale +de _Saint-Vincent du Mans_. Les moines s'étaient tous retirés et l'abbé +était rentré dans sa cellule. Accablé par l'âge, il s'était étendu +promptement sur son humble couchette. Un lourd sommeil s'empara bientôt +de son être. Tout à coup, un bruit étrange fait résonner la porte de +la cellule. L'abbé, réveillé en sursaut, se lève à demi. Le bruit se +renouvelle plus violent, plus fantastique. Le moine se précipite vers la +porte; il l'entr'ouvre. + +Un spectacle terrifiant se présente à ses yeux. + +Une foule immense d'êtres, revêtus de suaires blancs, sont là, dans le +long corridor. Tous portent une torche allumée. Un effroyable silence +plane sur cette multitude. + +Saisi de frayeur, l'abbé, craignant quelque oeuvre diabolique, fait sur +lui d'abord, puis sur toute cette foule, un grand signe de croix. Ces +êtres s'inclinent alors, répétant tous le même signe sacré. Pour le +faire, ils écartent leur suaire, et l'abbé voit alors que ce sont des +squelettes décharnés. Une lueur lugubre est comme attachée à ces os +desséchés et ces squelettes semblent grandement souffrir de ces flammes. +Le moine, rassuré par le signe de la croix si pieusement fait par ces +fantômes, leur demande: «Qui êtes-vous? Que voulez-vous?» Point de +réponse. Les deux plus proches le saisissent par son scapulaire et +l'entraînent à leur suite. Une procession se forme après eux. Tous se +dirigent vers l'église. + +Bientôt l'autel est préparé; les uns allument les cierges, les autres +disposent les ornements sacrés. L'abbé comprend que ces êtres veulent +assister au divin sacrifice de l'autel. Il revêt la chasuble et commence +la sainte Messe. Des voix gémissantes répondent aux versets que récite +le prêtre. Les squelettes sont agenouillés pieusement dans le choeur, +dans la nef; l'église en est remplie. Le silence est rompu seulement +par la voix du ministre de Dieu et par les prières des assistants. +A l'_Orate fratres_, lorsque l'abbé se retourne, il voit que les +squelettes ont quitté leurs linceuls. Le moment de la consécration +est arrivé; à la voix de son prêtre, Jésus descend invisiblement sur +l'autel. Alors, les gémissements cessent, une harmonie céleste remplit +l'église. Un chant sublime de triomphe et de délivrance se fait entendre +jusqu'à la fin de la Messe. Lorsque le moine se retourne, à l'_Ite missa +est_, les squelettes ont tous disparu; une nuée lumineuse montant vers +le ciel, l'écho affaibli de mystérieux cantiques, voilà tout ce qui +reste du sublime spectacle auquel il vient d'assister. + +L'abbé rentre dans sa cellule profondément ému, heureux surtout d'avoir +été, dans cette circonstance, l'instrument de la miséricorde divine. + +Depuis, chaque année, en l'abbaye de Saint-Vincent, on avait coutume de +célébrer, après l'office solennel de _la nuit de Noël_, une messe basse +pour les _angoisseux_ du Purgatoire[31]. + +[Note 31: Em. Louis Chambois, _Semaine du Mans_, 25 déc. 1903.] + +Écoutons dom Guéranger nous décrire la veillée de Noël et nous en donner +le vrai sens chrétien: + +«C'est là que nous avons vu, et nul souvenir d'enfance ne nous est plus +cher, toute une famille, après la frugale et sévère collation du soir, +se ranger autour d'un vaste foyer, n'attendant que le signal pour se +lever comme un seul homme et se rendre à la Messe de minuit. Les mets, +qui devaient être servis au retour et dont la recherche simple, mais +succulente devait ajouter à la joie d'une si sainte nuit, étaient là +préparés d'avance; et, au centre du foyer, un vigoureux tronc d'arbre, +décoré du nom de _bûche de Noël_, ardait vivement et dispensait une +puissante chaleur dans toute la salle. Sa destinée était de se consumer +lentement durant les longues heures de l'office, afin d'offrir, au +retour, un brasier salutaire pour réchauffer les membres des vieillards +et des enfants engourdis par la froidure. + +«Cependant, on s'entretenait avec une vive allégresse du Mystère de la +grande nuit; on compatissait à Marie et à son doux Enfant exposé dans +une étable abandonnée à toutes les rigueurs de l'hiver; puis bientôt on +entonnait quelqu'un de ces beaux _noëls_, au chant desquels on avait +passé déjà de si touchantes veillées dans tout le cours de l'Avent. +Les voix et les coeurs étaient d'accord, en exécutant ces mélodies +champêtres composées dans des jours meilleurs. Ces naïfs cantiques +redisaient la visite de l'ange Gabriel à Marie et l'annonce d'une +maternité divine faite à la noble pucelle; les fatigues de Marie et de +Joseph parcourant les rues de Bethléem, alors qu'ils cherchaient en +vain un gîte dans les hôtelleries de cette ville ingrate; l'enfantement +miraculeux de la Reine du Ciel; les charmes du nouveau-né dans son +humble berceau; l'arrivée des bergers avec leurs présents rustiques, +leur musique un peu rude et la foi simple de leurs coeurs[32]. On +s'animait en passant d'un _noël_ à l'autre; tous soucis de la vie +étaient suspendus, toute douleur était charmée, toute âme épanouie. +Mais, soudain, la voix des cloches, retentissant dans la nuit, venait +mettre fin à de si bruyants et de si aimables concerts. On se mettait +en marche vers l'église; heureux alors les enfants que leur âge un peu +moins tendre permettait d'associer pour la première fois aux ineffables +joies de cette nuit solennelle, dont les fortes et saintes impressions +devaient durer toute la vie»[33]. + +[Note 32: Tels sont bien, en effet, les sujets traités dans nos anciens +noëls dont la poésie est si naïve et si pieuse.] + +[Note 33: Dom Guéranger. _Le temps de Noël_, tome I, p. 161.] + +Puissions-nous faire revivre ces chères et touchantes habitudes qui +confondaient les saintes émotions de la religion avec les plus intimes +jouissances de la famille! + + + + +CHAPITRE II + + + +LA BÛCHE DE NOËL + +La bûche de Noël réunissait autrefois tous les habitants de la maison, +tous les hôtes du logis, parents et domestiques, autour du foyer +familial. + +La bénédiction de la bûche avec les cérémonies traditionnelles dont elle +se parait n'était que la bénédiction du feu, au moment où les rigueurs +de la saison le rendent plus utile que jamais: cet usage existait +surtout dans les pays du Nord. C'était la fête du feu, le _Licht_ des +anciens Germains, le _Yule Log_, le feu d'Yule des forêts druidiques, +auquel les premiers chrétiens ont substitué cette fête de _sainte +Luce_[34] dont le nom, inscrit le 13 décembre au calendrier, rappelle +encore la lumière. + +[Note 34: Évidemment, _Lucie_ vient du latin _lux, lucis_, lumière.] + +Il est tout naturel qu'on mette en honneur, au vingt-cinq décembre, +au coeur de l'hiver, le morceau de bois sec et résineux qui promet de +chauds rayonnements aux membres raidis sous la bise. Mais, souvent, +cette coutume était un impôt en nature, payé au seigneur par son vassal. +A la Noël, on apportait du bois; à Pâques, des oeufs ou des agneaux; à +l'Assomption, du blé; à la Toussaint, du vin ou de l'huile. + +Il arrivait aussi, quelquefois, que les pauvres gens ne pouvant se +procurer des bûches convenables pour la veillée de Noël, se les +faisaient donner. «Beaucoup de religieux et de paysans, dit Léopold +Bellisle, recevaient pour leurs feux des fêtes de Noël un arbre ou une +grosse bûche nommée _tréfouet_». Le _tréfeu_, le _tréfouet_ que l'on +retrouve sous le même nom en Normandie, en Lorraine, en Bourgogne, en +Berry, etc., c'est, nous apprend le commentaire du Dictionnaire de Jean +de Garlande, la grosse bûche qui devait, suivant la tradition, durer +pendant les _trois jours de fêtes_. De là, du reste, son nom: _tréfeu_, +en latin _très foci_, trois feux. + +Partout, même dans les plus humbles chaumières, on veillait autour de +larges foyers où flambait la souche de hêtre ou de chêne, avec ses +bosses et ses creux, avec ses lierres et ses mousses. La porte restait +grande ouverte aux pauvres gens qui venaient demander un gîte pour la +nuit. On leur versait en abondance le vin, la bière ou le cidre, suivant +les contrées, et une place leur était accordée à la table de famille. + +On attendait ainsi la Messe de minuit. + +Qu'on se représente les immenses cheminées d'autrefois: sous leur +manteau pouvait s'abriter une famille tout entière, parents, enfants, +serviteurs, sans compter les chiens fidèles et les chats frileux. Une +bonne vieille grand'mère contait des histoires qu'elle interrompait +seulement pour frapper la bûche avec sa pelle à feu et en faire jaillir +le plus possible d'étincelles, en disant: «Bonne année, bonnes récoltes, +autant de gerbes et de gerbillons». + +La bûche de Noël était un usage très répandu dans presque toutes les +provinces de notre vieille France. + +Voici, d'après M. J. Cornandet[35], le cérémonial que l'on suivait dans +la plupart des familles: + +«Dès que la dernière heure du jour s'était fondue dans l'ombre de la +nuit, tous les chrétiens avaient grand soin d'éteindre leurs foyers, +puis allaient en foule allumer des brandons à la lampe qui brûlait dans +l'église, en l'honneur de Jésus. Un prêtre bénissait les brandons que +l'on allait promener dans les champs. Ces brandons portaient le seul feu +qui régnait dans le village. C'était le feu bénit et régénéré qui devait +jeter de jeunes étincelles sur l'âtre ranimé. + +[Note 35: Bibliothécaire de la ville de Chaumont] + +«Cependant, le père de famille, accompagné de ses enfants et de ses +serviteurs, allait à l'endroit du logis où, l'année précédente, +ils avaient mis en réserve les restes de la bûche. Ils apportaient +solennellement ces tisons; l'aïeul les déposait dans le foyer et tout le +monde se mettant à genoux, récitait le _Pater_, tandis que deux forts +valets de ferme ou deux garçons apportaient la bûche nouvelle. Cette +bûche était toujours la plus grosse qu'on pût trouver; c'était la plus +grosse partie du tronc de l'arbre, ou même la souche, on appelait cela +la _Coque_[36] de Noël; on y mettait le feu et les petits enfants +allaient prier dans un coin de la chambre, la face tournée contre le +mur, afin, leur disait-on, que la souche leur fit des présents; et +tandis qu'ils priaient l'Enfant-Jésus de leur accorder la sagesse, on +mettait au bout de la bûche des fruits confits, des noix et des bonbons. + +[Note 36: Le gâteau allongé en forme de bûche que l'on donne aux enfants +le jour de Noël porte encore dans certains pays le nom de _coquille_ ou +_petite bûche_, en patois, le _cogneu_.] + +«A onze heures, tous les jeux, tous les plaisirs cessaient. Dès les +premiers tintements de la cloche, on se mettait en devoir d'aller à la +messe, on s'y rendait en longues files avec des torches à la main. + +«Avant et après la messe, tous les assistants chantaient des Noëls, et +on revenait au logis se chauffer à la bûche et faire le réveillon dans +un joyeux repas.». + +Un vieil auteur, Marchetti, expose le sens religieux de ces pratiques: +«La bûche de Noël, dit-il, représente Jésus-Christ qui s'est comparé +lui-même au bois vert. Dès lors, continue notre auteur, l'iniquité étant +appelée, dans le quatrième Livre des _Proverbes_ le vin et la boisson +des impies, il semble que le vin répandu par le chef de famille sur +cette bûche signifiait la multitude de nos iniquités que le Père Eternel +a répandues sur son Fils dans le mystère de l'Incarnation, pour être +consumées avec lui dans la charité, dont il a brûlé durant le cours de +sa vie mortelle.» J. J.[37] + +[Note 37: _Semaine religieuse du diocèse de Langres_, 23 décembre 1905.] + +Nous allons raconter ce que la bûche de Noël offrait de particulier en +Berry, en Normandie, en Provence et en Bretagne. + + +_La bûche de Noël en Berry_ + +En Berry, elle s'appelle _cosse de Nau_[38] et quelquefois _trèfoué, +trouffiau, trufau_ (trois feux). + +[Note 38: _Cosse_ (codex), souche. + +_Nau_ signifie Noël: ce mot était employé par nos pères dans ce sens: + + Au sainet Nau chanteray... + Car le jour est fériau. + Nau! Nau! Nau! + Car le jour est fériau! + + (_Anciens Noëls._ Bibl. imp.). + +] + +Les forces réunies de plusieurs hommes sont nécessaires pour apporter +et mettre en place la _cosse de Nau_, car c'est ordinairement un énorme +tronc d'arbre destiné à alimenter la cheminée pendant les trois jours +que dure la fête de Noël. + +A l'époque de la féodalité, plus d'un fief a été donné, à la charge, +par l'investi, de porter, tous les ans, la _cosse de Nau_ au foyer du +suzerain[39]. + +[Note 39: BOUTARIC, _Traité des drois seigneuriaux_, p. 645.] + +La _cosse de Nau_ doit, autant que possible, provenir d'un chêne vierge +de tout élagage et qui aura été abattu à minuit. On le dépose dans +l'âtre, au moment où sonne la messe nocturne, et le chef de famille, +après l'avoir aspergé d'eau bénite, y met le feu. + +C'est sur les deux extrémités de la bûche ainsi consacrée que les mères +et surtout les aïeules se plaisent à disposer les fruits, les gâteaux et +les jouets de toute espèce auxquels les enfants feront, à leur réveil, +un si joyeux accueil. Comme on a fait croire à ceux qui pleuraient pour +aller à la messe de minuit, qu'on les mènerait à la _messe du cossin +blanc_--c'est-à-dire qu'on les mettrait au lit,--on ne manque jamais, +le lendemain matin, de leur dire que, tandis qu'ils assistaient à cette +messe mystérieuse, toutes ces belles et bonnes choses ont été déposées +là, à leur intention, par le petit _Naulet_[40]. + +[Note 40: Le petit Jésus, _Naulet_, _Noëlet_, enfant de Noël.] + +On conserve ces débris de la cosse de _Nau_ d'une année à l'autre: ils +sont recueillis et mis en réserve sous le lit du maître de la maison. +Toutes les fois que le tonnerre se fait entendre, on en prend un morceau +que l'on jette dans la cheminée, et cela est suffisant pour protéger la +famille contre le _feu du temps_, c'est-à-dire contre la foudre[41]. + +[Note 41: _Laisnel de La Salle_, tom. I, p. 1 et suiv.] + +«Dans quelques vieilles maisons de notre Berry, je cherchais à +m'expliquer pourquoi l'un des deux grands chenets en fer forgé était +d'une seule pièce, tandis que l'autre se démontait en deux pièces par le +simple emboîtement de la branche verticale sur la branche horizontale +et formait, de cette manière, un simple tréteau: une octogénaire m'en a +donné l'explication suivante: Dans mon jeune temps, la veille de Noël, +on choisissait pour le _truffiau_ (tréfeu) le tronc d'un arbre assez +gros pour qu'on fût obligé de le faire traîner par un cheval, et les +chenets étaient ainsi faits pour pouvoir le hisser plus facilement. On +posait l'une des extrémités sur le grand chenet et l'on faisait glisser +latéralement l'autre extrémité sur le chenet démonté, à l'aide de +leviers, car cette bûche atteignait très souvent deux ou trois mètres +de long sur un mètre de circonférence. On se servait le plus souvent de +_trognards_ que l'on rencontre encore beaucoup dans nos haies: le bois +fendu était rigoureusement exclu. La longueur de ces bûches explique la +forme de ces cheminées géantes d'autrefois»[42]. + +[Note 42: H.-G., d'Henrichemont (Cher).] + +Dans l'Orléanais, province voisine du Bercy, existaient à peu près les +mêmes usages. + +La ménagère plaçait dans le foyer, au milieu d'un épais lit de cendres, +et enguirlandée de branches de bruyère ou de genièvre, la plus forte +souche du bûcher. C'était ordinairement une énorme _culée_ de chêne. + +Dans la Beauce et le val Orléanais (rive gauche de la Loire), cette +bûche se nomme, selon les localités, _tréfoy_, _trifoué_ ou _trifouyau_. + +Le moment de déposer, dans l'âtre nettoyé avec soin, la bûche +traditionnelle variait selon les pays. Ici on la plaçait aux premiers +coups de la cloche annonçant l'office de la nuit, là on attendait +l'instant où la cloche sonnait la _voix Dieu_, c'est-à-dire l'élévation +de la messe de minuit. C'était le grand-père, quelquefois le plus jeune +enfant qui, après l'avoir aspergé d'eau bénite, y mettait le feu en se +signant et en prononçant à haute voix: _In nomine Patris, et Filii, et +Spiritus Sancti. Amen!_ + +Le _tréfoué_ devait brûler, sans flamme, l'espace de _trois jours_, +afin d'entretenir une constante et douce chaleur dans la chambre où se +réunissaient, avant et après les offices, mais principalement avant et +après la messe de minuit, tous les membres de la famille. Cependant +la bûche de Noël se consumait lentement. Les fêtes terminées, on +recueillait les restes du _tréfoué_ et on les conservait d'une année à +l'autre. + + +_La bûche de Noël en Normandie_ + +Voici en quels termes Marchangy (1782-1826) parle de cet usage en +Normandie: + +«Le père de famille, accompagné de ses fils et de ses serviteurs, va à +l'endroit du logis où, l'année précédente, à la même époque, ils +avaient mis en réserve les restes de la bûche de Noël. Ils rapportent +solennellement ces tisons qui, dans leur temps, avaient jeté de si +belles flammes à rencontre des faces réjouies des convives. L'aïeul les +pose dans ce foyer qu'ils ont connu et tout le monde se met à genou en +récitant le _Pater_. Deux forts valets de ferme apportent lentement la +bûche nouvelle, qui prend date, comme dans une dynastie. On dit la bûche +1re, la bûche 2e, la 20e, la 30e, ce qui signifie que le père de famille +a déjà présidé une fois, deux fois, vingt fois, trente fois semblable +cérémonie. + +«La bûche nouvelle est toujours la plus grosse que le bûcheron puisse +trouver dans la forêt, c'est la plus forte partie du tronc de l'arbre +ou, le plus souvent, c'est la masse de ses énormes racines, qu'on +appelle la souche ou la coque de Noël. + +«A l'instant où l'on y met le feu, les petits enfants vont prier dans un +coin de l'appartement, afin, leur dit-on, que la souche leur fasse des +présents, et, tandis qu'ils prient, on met à chaque bout de cette souche +des paquets d'épices, de dragées et de fruits confits». Qu'on juge de +l'empressement et de la joie des enfants à venir recevoir de pareils +présents! + +De nos jours, l'usage de la bûche de Noël tend à disparaître des pays +normands. + +Longtemps, les pauvres gens des campagnes, en attendant l'heure de la +messe de minuit, ont dû se réchauffer autour de l'énorme bûche éclairant +de sa lumière flamboyante la compagnie réunie sous la _hotte_ de la +cheminée. C'est assis, devant son brasier, qu'on restait jusqu'au moment +où, à travers champs, on allait gagner la pauvre église où devait se +célébrer la _Messe des bergers_. C'est devant l'âtre rougeoyant qu'on +se racontait toutes ces légendes merveilleuses de Noël, toutes ces +traditions qui, contées par la voix tremblante des aïeules, se sont +transmises jusqu'à nos jours: et les pierres tournantes, comme celles de +Gerponville, de Saint-Arnoult, de Malle-mains, qui tournent sept fois +pendant la nuit de Noël; et les trésors qui ne se découvrent que +lorsqu'on sonne le premier coup de la messe nocturne; et les feux +follets qui dansent pendant la nuit sur les tombes du cimetière et bien +d'autres contes fantastiques[43]. + +[Note 43: G. Dubosc. _Journal de Rouen_, 25 décembre 1898.] + + +_La bûche de Noël en Provence_ + +Les Provençaux apportaient au foyer le joyeux _cariguié_, ou vieux +tronc d'olivier choisi pour brûler toute la nuit; ils s'avançaient +solennellement en chantant les paroles suivantes: + + Cacho fio. Cache le feu (ancien). + Bouto fio. Allume le feu (nouveau). + Dieou nous allègre. Dieu nous comble d'allégresse! + +Le plus ancien de la famille arrosait alors ce bois, soit de lait, soit +de miel, en souvenir de l'Eden, dont l'avènement de Jésus est venu +réparer la perte, soit de vin, en souvenir de la vigne cultivée par Noé, +lors de la première rénovation du monde. Le plus jeune enfant de +la maison prononçait, à genoux, ces paroles que son père lui avait +apprises: + +«O feu, réchauffe pendant l'hiver les pieds frileux des petits orphelins +et des vieillards infirmes, répands ta clarté et ta chaleur chez les +pauvres et ne dévore jamais l'étable du laboureur ni le bateau du +marin.» + +Cette scène si touchante de la bûche de Noël occupe toute une salle du +musée d'Arles; en voici la description: + +Neuf mannequins de grandeur naturelle sont groupés autour de la cheminée +dans laquelle flambe la bûche de Noël. La première personne de gauche +est l'aïeul, en costume du dix-huitième siècle. Il arrose, il bénit la +bûche avec du vin cuit et prononce les paroles sacramentelles. Cette +formule renferme tout à la fois une prière et d'heureux souhaits +pour toute la famille, debout devant la table chargée des plats +réglementaires. + + Alègre! Alègre! Dieu nous alègre. + Calendo vèn, tout ben vèn + E se noun sian pas mai, que noun fuguen men! + Dieu vous fague la graci de veire l'an que vén. + +«Dieu nous tienne en joie; Noël arrive, tout bien arrive! Que Dieu nous +fasse la grâce de voir l'année prochaine, et si nous ne sommes pas plus +nombreux, que nous ne soyons pas moins!» + +En face, assise, l'aïeule file sa quenouille. Derrière elle, le fermier, +aîné des garçons, dit _lou Pelot_, s'appuie sur la cheminée, ayant +sa femme vis-à-vis. A côté du _Pelot_, sa jeune soeur, souriante et +rêveuse; elle s'entretient avec _lou rafi_ (valet de ferme). Près de la +table, à gauche, l'aînée des filles prépare le repas, tandis qu'au fond +le _guardian_, armé de son trident, et le berger avec son chien, se +préparent à assister au festin familial. Une jeune enfant écoute +religieusement la bénédiction du grand-père (_benedicioun d'où +cacho-fio_)[44]. + +[Note 44: _Le Museon Arlaten_, par Jeanne de Flandreysy.] + +Mistral, quand il fut nommé membre de l'Académie marseillaise, en cette +langue provençale si colorée, qu'il parle si bien, nous a donné, dans +son discours, un tableau pittoresque de cette scène ravissante de la +bûche de Noël: + +«Au bon vieux temps, la veille de Noël, après le grand repas de la +famille assemblée, quand la braise bénite de la bûche traditionnelle, la +bûche d'olivier, blanchissait sous les cendres et que l'aïeul vidait, à +l'attablée, le dernier verre de vin cuit, tout à coup, de la rue déjà +dans l'ombre et déserte, on entendit monter une voix angélique, chantant +par là-bas, au loin dans la nuit.» + +Et le poète nous conte alors une légende charmante, celle de la Bonne +Dame de Noël qui s'en va dans les rues, chantant les Noëls de Saboly à +la gloire de Dieu, suivie par tout un cortège de pauvres gens, miséreux +des champs et des villes, gueux de campagne, etc., accourus dans la cité +en fête. + +«Et vite alors, tandis que la bûche s'éteignait peu à peu, lançant ses +dernières étincelles, les braves gens rassemblés pour réveillonner +ouvraient leurs fenêtres, et la noble chanteuse leur disait: «Braves +gens, le bon Dieu est né, n'oubliez pas les pauvres!» Tous descendaient +alors avec des corbeilles de gâteaux, et de nougats--car on aime fort le +nougat dans le Midi--et ils donnaient aux pauvres le reste du festin». + +Comment résister au désir que nous avons depuis longtemps de publier la +bûche de Noël de Frédéric Mistral qui a bien voulu correspondre avec +nous et nous donner des renseignements si intéressants sur les coutumes +de Noël. + +Cette description si gracieuse, si poétique, faisait primitivement +partie du poème de _Mireille_: l'auteur a cru devoir la supprimer pour +éviter les longueurs[45]. + +[Note 45: Il faut être bien puissant et bien sûr de soi pour négliger +un tel tableau ou le reléguer dans les bas côtés de son oeuvre. Lisons, +relisons la traduction de ces beaux vers. Quelle naïveté! Quelle beauté +simple et pieuse! Quelle rusticité pleine de saveur! De plus, quelle +noblesse fière! Oui, c'est ainsi que doit être sauvée l'âme d'un peuple +et maintenue la haute tradition d'un pays. Chaque stance est soutenue +par un souffle divin (X***).] + +«Ah! Noël, Noël, où est ta douce paix? Où sont les visages riants des +petits enfants et des jeunes filles? Où est la main calleuse et agitée +du vieillard qui fait la croix sur le saint repas? + +«Alors le valet qui laboure quitte le sillon de bonne heure, et +servantes et bergers décampent, diligents. Le corps échappé au dur +travail, ils vont à leur maisonnette de pisé, avec leurs parents, manger +un coeur de céleri et poser gaiement la _bûche_ au feu avec leurs +parents. + +«Du four, sur la table de peuplier, déjà le pain de Noël arrive, orné de +petits houx, festonné d'enjolivures. Déjà s'allument trois chandelles +neuves, claires, sacrées, et dans trois blanches écuelles germe le blé +nouveau, prémice des moissons. + +«Un noir et grand poirier sauvage chancelait de vieillesse. L'aîné de la +maison vient, le coupe par le pied, à grands coups de cognée, l'ébranlé +et, le chargeant sur l'épaule, près de la table de Noël, il vient aux +pieds de son aïeul le déposer respectueusement. + +«Le vénérable aïeul d'aucune manière ne veut renoncer à ses vieilles +modes. Il a retroussé le devant de son ample chapeau, et va, en se +hâtant, chercher la bouteille. Il a mis sa longue camisole de cadis +blanc, et sa ceinture, et ses braies nuptiales, et ses guêtres de peau. + +«Cependant, toute la famille autour de lui joyeusement s'agite...--«Eh +bien? posons-nous la bûche, enfants?--_Allégresse!_ Oui». Promptement, +tous lui répondent: «_Allégresse_.»--Le vieillard s'écrie: «_Allégresse! +que notre Seigneur nous emplisse d'allégresse! et si une autre année +nous ne sommes pas plus, mon Dieu, ne soyons pas moins!_» + +«Et, remplissant le verre de clarette devant la troupe souriante, il en +verse trois fois sur l'arbre fruitier. Le plus jeune prend l'arbre d'un +côté, le vieillard de l'autre, et soeurs et frères, entre les deux, ils +lui font faire ensuite trois fois le tour des lumières et le tour de la +maison. + +«Et dans sa joie, le bon aïeul élève en l'air le gobelet de verre: «_O +feu_, dit-il, _feu sacré_, fais que nous ayons du beau temps!» + +«Bûche bénie, allume le feu! Aussitôt, prenant le tronc dans leurs mains +brunes, ils le jettent entier dans l'âtre vaste. Vous verriez alors +gâteaux à l'huile et escargots dans l'aïoli heurter dans ce beau festin +vin cuit, nougat d'amandes et fruits de la vigne. + +«D'une vertu fatidique vous verriez luire les trois chandelles, vous +verriez des esprits jaillir du feu touffu, du lumignon vous verriez +pencher la branche vers celui qui manquera au banquet, vous verriez la +nappe rester blanche sous un charbon ardent et les chats rester Muets!» + + +_La bûche de Noël en Bretagne_[46] + +[Note 46: Cette description de la _bûche de Noël en Bretagne_ a été +reproduite par un grand nombre de journaux, et revues: _les Annales +politiques, la Revue française_, etc.] + +En Bretagne, la plus grande fête de l'année était la fête de Noël, et ce +que nous, pauvres paysans, nous aimions le plus dans cette fête, c'était +la Messe de minuit. Maigre plaisir, pour vous autres citadins qui aimez +vos aises; mais qu'était-ce pour nous, paysans, qu'une nuit blanche? +Même quand il fallait cheminer dans la boue et sous la neige, pas un +vieillard, pas une femme n'hésitait. On ne connaissait pas encore les +parapluies à Saint-Jean-Brévelay, ou du moins on n'y connaissait que +le nôtre, qui était un sujet d'étonnement et d'admiration. Les femmes +retroussaient leurs jupes avec des épingles, mettaient un mouchoir à +carreaux par-dessus leurs coiffes, et partaient bravement dans leurs +sabots pour se rendre à la paroisse. Il s'agissait bien de dormir! +Personne ne l'aurait pu. Le carillon commençait dès la veille après +l'_Angelus_ du soir, et recommençait de demi-heure en demi-heure +jusqu'à minuit! et pendant ce temps-là, pour surcroît de béatitude, +les chasseurs ne cessaient pas de tirer des coups de fusil en signe +d'allégresse; mon père fournissait la poudre. C'était une détonation +universelle. Les petits garçons s'en mêlaient, au risque de s'estropier, +quand ils pouvaient mettre la main sur un fusil ou un pistolet. + +Le presbytère était à une petite demi-lieue du bourg; le recteur faisait +la course sur son bidet, que le quinquiss (le bedeau) tenait par la +bride. Une douzaine de paysans l'escortaient, en lui tirant des coups de +fusil aux oreilles. Cela ne lui faisait pas peur, car c'était un vieux +chouan, et il avait la mort de plus d'un bleu sur la conscience. Avec +cela, bon et compatissant, et le plus pacifique des hommes, depuis qu'il +portait la soutane, et que le roi était revenu. + + +On faisait ce soir-là de grands préparatifs à la maison. Telin-Charles +et Le Halloco mesuraient le foyer et la porte de la cuisine d'un air +important, comme s'ils n'en avaient pas connu les dimensions depuis +bien des années. Il s'agissait d'introduire la bûche de Noël, et de la +choisir aussi grande que possible. On abattait un gros arbre pour cela; +on attelait quatre boeufs, on la traînait jusqu'à Kerjau (c'était le nom +de notre maison), on se mettait à huit ou dis pour la soulever, pour la +porter, pour la placer: on arrivait à grand'peine à la faire tenir au +fond de l'âtre; on l'enjolivait avec des guirlandes; on l'assurait avec +des troncs de jeunes arbres; on plaçait dessus un gros bouquet de fleurs +sauvages, ou pour mieux dire de plantes vivaces. On faisait disparaître +la table du milieu; la famille mangeait un morceau sur le pouce. Les +murs étaient couverts de nappes et de draps blancs, comme pour la +Fête-Dieu; on y attachait des dessins de ma soeur Louise et de ma soeur +Hermine, la bonne Vierge, l'Enfant Jésus. + +Il y avait aussi des inscriptions: _Et homo factus est!_ On ôtait toutes +les chaises pour faire de la place, nos visiteuses n'ayant pas coutume +de s'asseoir autrement que sur leurs talons. Il ne restait qu'une chaise +pour ma mère, et une tante Gabrielle, qu'on traitait avec déférence et +qui avait quatre-vingt-six ans. C'est celle-là, mes enfants, qui savait +des histoires de la Terreur! Tout le monde en savait autour de moi, et +mon père, plus que personne, s'il avait voulu parler. C'était un bleu, +et son silence obstiné était peut-être conseillé par la prudence, dans +un pays où il n'y avait que des chouans. L'encombrement était tel dans +la cuisine, tout le monde voulant se rendre utile et apporter du genêt, +des branches de sapin, des branches de houx, et le bruit était si +assourdissant, à cause des clous qu'on plantait et des casseroles qu'on +bousculait, et il venait un tel bruit du dehors, bruits de cloches, de +coups de fusil, de chansons, de conversations et de sabots, qu'on se +serait cru au moment le plus agité d'une foire. + +A onze heures et demie, on entendait crier dans la rue: Naoutrou +Personn! Naoutrou Personn! (M. le recteur, M. le recteur). On répétait +ce cri dans la cuisine, et à l'instant tous les hommes en sortaient; +il ne restait que les femmes avec la famille. Il se faisait un silence +profond. Le recteur arrivait, descendait de son bidet que je tenais par +la bride (c'est-à-dire que j'étais censé le tenir, mais on le tenait +pour moi; il n'avait pas besoin d'être tenu, le pauvre animal). A peine +descendu, M. Moizan montait les trois marches du perron, se tournait +vers la foule découverte, ôtait lui-même son chapeau, et disait, après +avoir fait le signe de la croix: «_Angelus Domini nuntiavit Mariæ_». Un +millier de voix lui répondaient. La prière finie, il entrait dans la +maison, saluait mon père et ma mère avec amitié, M. Ozon, le maire, qui +venait d'arriver de Pénic-Pichou, et M. Ohio, le maréchal ferrant, qui +était greffier du juge de paix. M. Ozon, M. Ohio étaient les plus grands +seigneurs du pays. Ils savaient lire; ils étaient riches, surtout +le premier. On offrait au recteur un verre de cidre qu'il refusait +toujours. Il partait au bout de quelques minutes, escorté par M. Ozon +et M. Ohio, puis, aussitôt, on se disposait à bénir la bûche de Noël. +C'était l'affaire de dix minutes. + +Mon père et ma mère se tenaient debout à gauche de la cheminée. +Les femmes que leur importance ou leurs relations avec la famille +autorisaient à pénétrer dans le sanctuaire, ce qui veut dire ici la +cuisine, étaient agenouillées devant le foyer en formant un demi-cercle. +Les hommes se tenaient serrés dans le corridor, dont la porte restait +ouverte, et débordaient dans la rue jusqu'au cimetière. De temps en +temps, une femme, qui avait été retenue par quelques soins à donner +aux enfants, fendait les rangs qui s'ouvraient devant elle, et venait +s'agenouiller avec les autres. Tante Gabrielle, revêtue de sa mante, ce +qui annonçait un grand tralala, était à genoux au milieu, juste en face +de la bûche, ayant à côté d'elle un bénitier et une branche de buis, et +elle entonnait un cantique que tout le monde répétait en choeur. + +Vraiment, si j'en avais retenu les paroles, je ne manquerais pas de les +consigner ici; je les ai oubliées, je le regrette; non pas pour vous, +qui êtes trop civilisés pour vous plaire à ces souvenirs, mais pour moi. +Et, après tout, je n'ai que faire de la chanson de tante Gabrielle, +puisque je ne sais plus un mot de bas-breton. L'air était monotone et +plaintif, comme tout ce que nous chantons chez nous à la veillée; il +y avait pourtant un _crescendo_, au moment où la bénédiction allait +commencer, qui me donnait ordinairement la chair de poule.... + +Jules Simon. + + + + +CHAPITRE III + +LES PARTICULARITÉS DE LA MESSE DE MINUIT + +Ce chapitre est le plus intéressant de tous, car c'est la _Messe de +minuit_ qui donne surtout à la fête de Noël sa grande popularité. + +Un ancien usage, qui semble remonter jusqu'au pape Télesphore (IIe +siècle), ou au moins jusqu'à saint Grégoire le Grand (homélie 8e sur +l'évangile du jour), permet aux prêtres de dire trois messes le jour de +Noël[47]. Il semble que l'intention de l'Eglise, en autorisant +cette coutume, a été d'honorer les trois naissances différentes de +Jésus-Christ. + +[Note 47: En Espagne, les prêtres ont aussi le privilège de dire trois +messes _le jour des Morts_, à la condition de les appliquer à tous les +défunts et sans honoraires. Les Grecs unis ne disent qu'une seule messe +le jour de Noël.] + +La première est sa _naissance temporelle_ à Bethléem, que l'Eglise +honore particulièrement à la _Messe de minuit_. Celle-ci se célèbre +à l'heure même où l'on pense communément que Notre-Seigneur a voulu +naître. + +La seconde est sa _naissance spirituelle_ dans les coeurs des fidèles, +figurée par sa manifestation aux bergers qui est racontée dans +l'évangile qu'on lit à la _Messe de l'aurore_. + +La troisième est sa _naissance éternelle_ dans le sein de son Père, +rappelée à la _Messe du jour_; l'Eglise nous y fait lire pour épître et +pour évangile deux passages de l'Écriture où la divinité de Jésus-Christ +est clairement énoncée. + +Quoique les fidèles ne soient obligés, par le précepte de l'Eglise, qu'à +assister à une des trois messes de Noël, l'usage des personnes pieuses +est de les entendre toutes les trois. + +A Rome, le Pape disait la première messe de Noël (la Messe de la nuit), +dans l'église de Sainte-Marie-Majeure, à l'autel de la Crèche. + +La seconde messe était célébrée dans l'église de Sainte-Anastasie, +martyre de Sirmich, dont les reliques étaient vénérées à Constantinople; +cette église se trouvait dans le quartier le plus central de Rome. + +La troisième messe était célébrée dans l'Eglise de Saint-Pierre. C'est +pendant cette messe que le pape Léon III, en couronnant Charlemagne +empereur d'Occident, inaugura, en 800, le Saint-Empire romain. + +Ordinairement le pape lui-même célébrait les trois messes. + +La messe de la nuit, dite à Sainte-Marie-Majeure, était surtout +solennelle: une foule immense remplissait toujours la vaste basilique, +toute resplendissante avec ses mosaïques, ses bronzes, ses porphyres, +ses tabernacles d'or étincelants de pierres précieuses, et surtout sa +longue et majestueuse nef soutenue par trente-huit colonnes de marbre +blanc. Représentez-vous cette immense église aussi éclairée qu'en plein +jour. C'étaient partout des lumières, il en jaillissait des faisceaux de +chaque colonne; le sanctuaire surtout était tout en feu. Et toutes ces +lumières se détachaient sur des draperies de velours cramoisi à franges +d'or, dont l'église tout entière aussi bien que la colonnade était +ornée. + +Les chanoines de la basilique allaient en grande pompe chercher la +pauvre Crèche qui servit de berceau à l'Enfant-Jésus. + +Dès que la sainte relique était exposée à la vénération des fidèles, +le Souverain-Pontife commençait la Messe. Et quelle Messe! De quelles +suaves et indicibles émotions devaient être inondés les témoins mille +fois privilégiés de cette Messe de minuit, dite par le Chef de l'Eglise, +près du berceau du Sauveur, à l'heure même où l'Eglise rappelle le +souvenir de sa naissance! + +Après avoir contemplé et admiré ces splendeurs, abaissons nos regards +sur l'humble église de nos villages. Comme la scène de la nuit de Noël +est belle dans sa touchante simplicité! + +Dans une demi-obscurité, l'office commence. + +Au-dessus de l'autel, dominant une Crèche de branchages, une sorte de +transparent reflète en vagues miroitements la lumière tremblante des +cierges. + +Minuit! Un Sauveur nous est né! Chantons Noël! + +L'enfantelet de cire, étendu sur la paille, semble baigné d'un flot d'or +perçant la claire-voie de l'étable. + +Tout autour du choeur flamboie, en lettres d'un mètre de haut, le +cantique des Anges, le cri d'amour et d'adoration: _Gloria in excelsis +Deo!_ + +Le sanctuaire est bien humble, bien pauvre, si pauvre que les cierges +vacillants de l'autel et de la nef ont grand'peine à dissiper les +ténèbres et qu'il faut, pour suivre l'office dans le gros paroissien aux +lettres d'alphabet, s'aider du lumignon qui guidait tout à l'heure les +pèlerins à travers la campagne endormie. + +Mais une foi ardente anime ces âmes croyantes, à la seule pensée du +Mystère qu'on commémore en cette nuit de Nativité. Une extase intérieure +illumine la petite enfant qui épelle, comme la vieille grand'mère qui ne +sut jamais lire[48]. + +[Note 48: Lire les belles pages que dom Guéranger a écrites sur le +_Temps de Noël_. ] + + _En allant à la Messe de minuit._ + + «Jeannot, mon vieux, prends ta béquille; + Faut aller voir l'Enfant-Jésus. + La _coque_ en feu flambe et pétille, + L'eau bénite a coulé dessus. + Si la Bonne-Dame (à Dieu plaise!) + Entre chez nous, toute la nuit + Elle y trouvera de la braise + Pour la bouillie à son petit[49]. + + «J'ai mon bâton. La neige est dure, + Tiens-toi bien, prends garde de choir; + Déjà le vent de la froidure + Éteint ma lanterne... il fait noir. + Marchons doucement.--C'est peut-être + La dernière fois, ô mon vieux, + Que nous allons voir notre Maître, + Si bon pour nous, les pauvres gueux?» + +[Note 49: La _coque_ de Noël doit brûler toute la nuit, sans +interruption, même en l'absence des gens de la maison, car la sainte +Vierge peut avoir besoin d'entrer dans le logis pour faire de la +bouillie à l'Enfant-Jésus et il faut qu'elle trouve le feu tout prêt.] + + +_(Légende nivernaise)._ + + --«Oui, nous avons passé sur terre, + Tous deux, plus de septante-huit ans; + L'heure est proche où notre misère + Doit prendre fin... il est bien temps! + Trimer, bûcher, voilà l'aubaine, + Toujours minable et tracassé... + Mais plus en ce monde l'on peine, + Plus on sera récompensé! + + «Au Paradis, ma pauvre vieille, + On n'aura plus ni froid ni faim; + On n'y connaîtra pas, la veille, + Le grand souci du lendemain. + Nous prierons Jésus tout à l'heure + De nous y faire entrer tous deux, + Puisque la place la meilleure, + Il l'a réserve aux malheureux. + + --«O mon vieux, ce que, moi, j'espère, + C'est de revoir au Paradis + Nos défunts, le père et la mère, + D'y retrouver nos chers petits. + Ah! Jésus pourvu que personne + De chez nous ne manque là-haut!... + Mais voici la cloche qui sonne, + Nous arriverons comme il faut.» + + Ainsi, le dos rond sous la bise, + Qui court le long du sentier blanc, + Les vieux s'avancent vers l'église, + Tout chevrotant et gambillant. + Pauvres gens!--quoique la distance + Ne soit pas grande, ils sont bien las; + Mais, dans leur rêve d'espérance, + Ils ne s'en aperçoivent pas. + + Oh! comme l'église flamboie! + Oh! tant de cierges sur l'autel! + Oh! Les beaux cantiques de joie! + L'encens fume... Noël! Noël! + Le chant, le parfum, la lumière + Mettent en leurs coeurs éblouis + Une allégresse avant-courrière + Des liesses du Paradis. + + Ils n'ont jamais, depuis l'enfance, + Manqué la messe de minuit: + Avec la même confiance + Les voilà qui prient aujourd'hui. + --Votre prière n'est pas vaine, + O bonnes gens agenouillés, + Puisqu'elle charme votre peine + Et que vos maux sont oubliés!... + + Ils partent. Simulant l'aurore, + La lune éclat à l'horizon. + Sur leurs lèvres murmure encore + La douce et naïve oraison. + Le couple en silence chemine + Et, sous les piqûres du gel, + Les vieux rentrent dans leur chaumine, + Transis, contents... Noël! Noël! + +Achille MILLIEN[50]. + +[Note 50: Cette ravissante poésie est extraite d'un des nombreux +ouvrages de l'éminent _poète nivernais_, intitulé _L'Heure du +Couvre-Feu_: cet ouvrage, comme plusieurs de ses aînés, a été couronné +par l'Académie française.] + +à Beaumont-la-Ferrière (Nièvre). + +Le vicomte Walsh, dans son admirable ouvrage des _Fêtes chrétiennes_, +nous raconte une _Messe de minuit pendant la Révolution_ qui a bien ce +caractère de simplicité dont nous venons de parler: + + «Je me souviens d'une Messe de minuit dite en cachette pendant les + persécutions de 93. + + «En ce temps-là, il n'y avait plus d'église pour célébrer les Saints + Mystères: une grange fut choisie par les habitants du hameau. Les + femmes la décorèrent pendant la nuit précédente: des draps de + grosse toile bien blanche furent tendus tout à l'entour. Une table + rustique, recouverte des linges les plus blancs, devait servir + d'autel; des branches de houx, à petites baies rouges, étaient + placées comme bouquets de chaque côté du crucifix d'ébène; deux + chandelles de résine furent mises dans des flambeaux de fer: c'était + toute la pompe de ces temps de persécution. + + «Isolément et sans faire aucun bruit, les fidèles se rendirent à la + grange préparée pour la fête. Avec quelle piété ces paysans bretons + tombaient à genou devant cet autel si pauvre! + + «Quand le prêtre parut à l'autel, des pleurs s'échappèrent de tous + les yeux. + + «Lui-même fut tellement ému qu'il répandait aussi des larmes qui + n'étaient pas sans douceur. Confesseur de la foi quelques jours + auparavant, il avait touché de près à la mort et le voilà qui va + célébrer un mystère de sainte joie![51]». + +[Note 51: V. «Une Messe de minuit en exil», _Noël dans les pays +étrangers_, page 33. ] + +Avant d'aborder les très intéressantes particularités de la Messe +de minuit que nos amis ont bien voulu nous signaler dans toutes les +contrées de la France, on voudra bien nous permettre de citer une +ravissante nouvelle d'Auguste Nisard, qu'on pourrait intituler: _Une +Messe de minuit manquée_, et qu'on pourrait résumer ainsi: + +«Notre mère attendait, pour nous emmener avec elle à la Messe de minuit, +que chacun de nous eût ses sept ans accomplis..... A onze heures et +demie, ma mère vint m'éveiller..... Las! je dormais d'un sommeil si +dur que je n'entendis pas cette voix chérie et continuai de ronfler de +toutes mes forces. A un second appel, je ne répondis pas davantage..... +Enfin, à la troisième sommation..... j'ouvris les yeux, je me +débrouillai comme je pus de mes visions nocturnes et, tirant de dessous +mes draps cette jambe-ci, puis cette autre, je tombai plutôt que je ne +fus sur mes jambes..... Je n'étais pas tout à fait endormi, et pas tout +à fait éveillé..... Voilà-t-il pas que je retombe lourdement, et je dis +à ma chère mère que je veux me recoucher..... A quoi celle-ci n'eut +garde de s'opposer..... + +«Au matin je m'en voulus mal de mort de ma lâcheté. Je ne me suis jamais +consolé de cette _Messe de minuit manquée_.» + + +_Messe de minuit en Normandie_ + +C'est au pays de Caux surtout que la Messe de minuit se célébrait avec +une grande solennité, sous le nom de _fête des bergers_. + +Son origine était complètement normande. Au début, cette fête ne fut, +en effet, qu'un de ces petits drames liturgiques latins que parfois +on intercalait, comme une sorte de jeu sacré, dans l'office solennel, +telles la _Messe de l'étoile_ et la _Messe de l'âne_, qui furent +représentées souvent, dans les premières années du Moyen Age, à la +cathédrale de Rouen. + +On représentait aussi dans la même église le _Drame des pasteurs_, +adoration pieuse et naïve de l'Enfant-Jésus par les Bergers.[52] + +[Note 52: Deux manuscrits de la Bibliothèque de Rouen nous ont conservé +toute cette mise en scène primitive qui a été publiée par Du Cange dans +son _Glossarium_.] + +Ces pastorales donnèrent naissance à la _fête des bergers_. C'est la +même naïveté dans le _scénario_, avec un caractère rustique qui remplace +la gravité sacerdotale. + +C'était aux garçons du village que revenait l'organisation de la fête. A +Goderville et à Froberville, ils élisaient même un _maître_ qui devait +recueillir les offrandes pour rachat d'un somptueux pain bénit. + +A minuit, la vieille église du village s'estompait dans la brume +blanchâtre et glacée. Sous le porche et dans l'allée centrale +piétinaient, avec un perpétuel chuchotement, les curieux, étrangers à +la paroisse qui cherchaient, comme dans les théâtres des villes, «des +places assises d'où l'on puisse très bien voir.» Tous étaient attirés +par le charme de poésie touchante qui caractérisait cette pittoresque +cérémonie. + +De tout ce mouvement, de tout ce bruit, sont presque scandalisés les +habitants du village, rangés dans leurs bancs bien cirés: cultivateurs +venus avec leurs valets par les chemins creux, vieux paysans aux +casquettes de poil et aux sabots de bois rembruni; bonnes femmes dont +le serre-tête de coton s'agite sans cesse d'un petit mouvement saccadé; +fermières et leurs servantes, bien au chaud dans leurs amples manteaux +de laine, dans leurs capelines sombres, qu'égayent de blancs pompons +légers et mouvants. + +Dans le clocher de pierre, les douze coups de minuit viennent de sonner; +les chantres ont achevé le _Te Deum_, le silence se fait dans toute +l'église; qu'attend-on? + +Réunis auprès des fonts baptismaux, se tenaient tous les garçons du +village, portant en écharpe une serviette blanche, tandis que le +_maître_ se distinguait au milieu d'eux par une sorte de petite nappe +à longs effilés, portée à la ceinture. À leur groupe se joignaient les +bergers du pays. Ceux-ci avaient revêtu leur costume traditionnel: +longue limousine rayée à pèlerine et à capuchon, chapeau de feutre à +larges bords, sabots aux pieds et houlette ornée à la main. + +A un signal donné, le cortège ainsi formé se mettait en marche. Souvent +il était précédé par une sorte de chandelle allumée, mise en mouvement +et glissant, à l'aide d'un fil de fer, d'un bout de l'église à l'autre, +du portail à l'autel. C'était la _Marche à l'étoile_. Les bergers +tenaient en laisse ou portaient un bel agneau blanc tout enrubanné; +ils venaient l'offrir au Christ-Enfant couché dans une Crèche devant +l'autel. + +Souvent on tirait la queue à la pauvre bête ou on la piquait avec +une épingle, afin qu'elle se mit à bêler dans les moments les plus +solennels. + +Mais ce qui attirait surtout les regards de la foule, c'était la +_civière du pain bénit_, éblouissante de lumières, de cierges et de +chandelles allumées. + +Cette civière, comme à Néville, près de Saint-Valéry, était un véritable +monument de menuiserie, en forme de pyramide, à plateaux ronds et +superposés, ornés de lumières et reliés par des girandoles illuminées; +elle était en outre parée de jolies _touailles_ ou nappes de broderies +et de dentelles. Au beau milieu se dressait un mât portant cinq plateaux +d'un diamètre de plus en plus diminué, en montant, et donnant l'aspect +d'un cône. Du sommet de ce mât, comme quatre haubans, descendaient +quatre branches de fer portant, de distance en distance, des bras de +candélabres et des torchères où brillaient de nombreuses bougies. +Une sorte de manivelle--pour employer le terme populaire une +_chincholle_--placée à la partie supérieure, actionnait tous les +plateaux qui tournaient alors sur leur axe, en projetant l'éclat de +mille petits cierges scintillants. Sur les plateaux reposaient les +couronnes de pain bénit, ornées de fleurs et de feuillage: houx, +laurier, lierre, roses de Noël; un bouquet terminait également le mât +pyramidal. + +Tout ce cortège, dans lequel deux garçons étaient chargés de mettre le +mécanisme en mouvement, venait, à un moment donné, faire l'offrande du +pain bénit; les fameux plateaux tournants faisaient surtout un effet +magique. + +Nous avons extrait ces détails d'un excellent article de M. Georges +Dubosc, dont tout le monde, en Normandie, connaît le talent et +l'érudition[53]. + +[Note 53: _Journal de Rouen_, 22 déc. 1901.] + +A Saint-Victor-l'Abbaye, quatre petites filles, tout de blanc habillées, +couronnées de roses, portent sur leurs épaules le symbole vivant de +l'Enfant-Dieu, un agneau immaculé, incarnation d'innocence, de pureté et +de douceur. Couché sur un tapis moelleux de chauds lainages, l'agnelet +dresse sa petite tête placide et sereine, sous un dôme de verdure et de +fleurs, formé d'un entrelacement de feuilles de lierre et de branchages +de houx, piqué çà et là de roses, d'oeillets et de chrysanthèmes[54]. + +[Note 54: _Item_, 25 déc. 1904.] + + +_Messe de minuit en Picardie_ + +Dans la plupart des villages se formait un nombreux cortège de bergers +et de bergères vêtus de blanc. Le roi de la troupe, tout enrubanné et +couronné de fleurs, portait, dans une magnifique corbeille, un petit +agneau d'une blancheur de neige. On se rendait processionnellement +à l'église, au chant des Noëls locaux et au son des musettes et des +tambourins. Le prêtre bénissait l'innocente créature à la Messe de +minuit, au milieu de la joie universelle. + +L'heureux agnelet était ramené à la bergerie où il était l'objet de +soins particuliers. On le laissait mourir de vieillesse; car, par une +pieuse naïveté, on le regardait comme le «sauveur du troupeau». + +Cette vieille coutume picarde nous rappelle la touchante cérémonie qui a +lieu, chaque année, à Rome, dans l'église de Sainte-Agnès-hors-les-Murs, +le jour de la fête de la glorieuse martyre (21 janvier). + +Après la messe, on organise une procession. En tête, s'avancent des +prêtres en grands manteaux noirs. Ils tiennent chacun sur les bras un +superbe coussin de damas rouge orné de franges d'or, sur lequel est +mollement couché un petit agneau blanc comme la neige, la tête couronnée +de roses. Ces agneaux sont placés sur l'autel et bénits par le +célébrant. + +Ils sont fournis par les Pères Trappistes des Trois-Fontaines. Après la +cérémonie dont nous venons de parler, ils sont remis à deux chanoines +de Saint-Jean-de-Latran, qui les offrent au Pape. Le Pape les bénit de +nouveau et les confie aux Religieuses du monastère de Sainte-Cécile, au +Transtévère, qui en prennent le plus grand soin. + +Leur toison est coupée au mois d'avril et sert à confectionner les +_Palliums_, manteaux d'honneur qui, après avoir été déposés sur le +tombeau de saint Pierre, au Vatican, sont envoyés par le Pape aux +archevêques comme symbole de leur union avec le Pontife romain. + + +_Messe de minuit en Champagne_ + +A Clinchamp (Haute-Marne), le pain bénit, surmonté d'un dôme de verdure +et de fleurs, est offert à la Messe de minuit par une jeune fille vêtue +de blanc, comme une première communiante. + +Cette jeune fille porte le pain bénit non point sur le bras, comme cela +se fait ordinairement, mais sur la tête. + +Le petit échafaudage, en forme de coupole, qui surmonte le pain bénit, +est orné, au sommet surtout, de petits cierges allumés. + +La scène est des plus gracieuses: la jeune fille s'avance gravement, +portant d'une main un cierge bien décoré et de l'autre maintenant sur sa +tête le pain bénit tout resplendissant de lumières. + +Bien que cette cérémonie excite la curiosité de tous les assistants, +elle s'accomplit toujours dans le recueillement le plus parfait. + +Notre aimable confrère qui nous transmet ces ravissants détails nous en +expose le symbolisme frappant. Le pain bénit convient bien au Mystère +de _Bethléem_, _la maison du pain _[55], et les cierges allumés +représentent la céleste lumière qui environna les bergers quand l'Ange +leur annonça la joyeuse naissance de Celui qui est la «lumière du +monde». _Ego sum lux mundi_[56], _lumen ad revelationem gentium _[57]. + +[Note 55: Hom. Saint Greg., 7e lec., Mat. de Noël.] + +[Note 56: Joann., VIII, 12.] + +[Note 57: Luc, II, 32.] + +_Au pays d'Armagnac_, au commencement de la Messe de minuit, on bénit le +pain de Noël. Chaque famille offre le sien. Au retour, on en coupe un +morceau qui est religieusement gardé pour la Noël prochaine. Le reste +est mangé de suite pour commencer le réveillon. + +Dans le Condomois, tous les boulangers offrent en cadeau à leurs clients +le _gâteau de Noël_. C'est un pain spécial pétri avec des oeufs et de +l'anis et d'un goût excellent. + +Les grandes familles reçoivent plusieurs de ces gâteaux de leurs +boulangers. Elles envoient le plus beau à l'église pour être distribué +aux fidèles à la Messe de minuit: ces pains sont donnés à l'assistance +en grande quantité. + +Il est d'usage, dans un grand nombre, de _villages des Pyrénées_, de +faire bénir, à la Messe de minuit, des petits pains que l'on garde +pendant toute l'année et qu'on donne aux bestiaux quand ils sont +malades, principalement aux brebis. + +Dans le _Rouergue_ (Aveyron), après l'élévation de la Messe de minuit, +on entonne le _Nodolet_ (chant de Noël), cantique particulier, embryon +de drame liturgique. Le choeur des jeunes filles, de ses voix les plus +douces--pour imiter les anges--s'exprime en _français_, annonçant le +Mystère de ce jour, et toute l'assistance, en choeur, répond, _en +patois_, demandant des explications et exprimant son étonnement de la +naissance d'un Dieu pauvre. + +Identique pour le fond, le «Nodolet» varie beaucoup dans la forme, +suivant les diverses paroisses. + +Ce chant dialogué se rencontre aussi en Provence et en Normandie. + +_En Provence_, quatre jeunes gens, dont trois représentent des pasteurs +et le quatrième un ange, s'avancent à l'entrée de l'église, avant la +Messe de minuit: ils conduisent un agneau orné de rubans. Ils chantent +sur deux airs différents un dialogue, l'ange en français et les bergers +en provençal. L'ange invite les bergers à se livrer à l'allégresse et à +venir à Bethléem adorer le Messie. Un des bergers, surpris des paroles +auxquelles il ne comprend rien, appelle son camarade Jean, qui entend le +français, et il le prie de lui interpréter les paroles de cet inconnu. + +Jean s'enquiert du voyageur, de l'objet de sa venue et pourquoi il fait +tant de bruit à la porte de leurs cabanes; alors l'ange leur annonce la +naissance de Jésus. + +Quand ce dialogue est terminé, l'ange et les pasteurs entrent dans +l'église, s'approchent de la Crèche et, s'étant mis à genoux, ils +offrent l'agneau en chantant un dernier verset en choeur. + +Une scène à peu près semblable a lieu, _en Normandie_, dans l'église de +Saint-Victor-l'Abbaye. + +Avant la Messe de minuit, quatre jeunes filles, groupées au pied de +l'autel, se lèvent et lancent cet appel. + + Venez, bergers, accourez tous, + Laissez vos pâturages. + Un nouveau roi est né pour vous, + Portez-lui vos hommages. + N'oubliez pas vos chalumeaux, + Ni vos douces musettes, + Et faites de vos airs nouveaux + Retentir ces retraites. + +Ces jeunes filles figurent les anges annonciateurs de la venue du Messie +aux bergers endormis dans la plaine de Bethléem. Leurs voix pures et +fraîches nuancent avec délicatesse la naïve invitation. Mais, à la voix +des anges, quelqu'un répond du porche de l'église. + +Rauque, angoissée, avec des intonations discordantes, sans aucun souci +du rythme et de la mesure, lançant les notes les plus fausses qu'il +soit possible d'entendre, c'est la voix d'un berger qui, volontairement +bourru, s'écrie: + + Quelle est cette importune voix + Qui frappe mon oreille, + Ne puis-je dormir une fois + Sans que l'on me réveille? + Tantôt c'est le coq par son chant, + Tantôt l'enfant qui crie. + On doit laisser dormir les gens + Quand ils en ont envie. + +Sans se laisser déconcerter par cet accueil quelque peu brutal, les +anges répètent leur invitation qui ne reçoit point de réponse: le berger +s'est sans doute rendormi. + +Tout à coup, à la voûte du choeur, immédiatement au-dessus de l'autel, +la lueur fulgurante d'une traînée de fulmi-coton allumant les bougies +d'une vaste étoile symbolique illumine l'église tout entière. + +Cette fois, le berger ne résiste plus; il lui fallait sans doute un +miracle... + + Ah! Quel éclat frappe mes yeux, + Malgré la nuit profonde! + Sans doute, c'est le Roi des cieux + Qui vient de naître au monde. + Je sens déjà dans mon esprit + Sa grâce qui m'éclaire, + Et sa lumière me suffit + Pour un si grand mystère. + +Les couplets se succèdent alors interminables, les anges multiplient +leurs exhortations et le berger ses louanges et ses protestations +d'amour et de fidélité[58]. + +[Note 58: Pierre Villette, _Journal de Rouen_, 25 déc. 1904.] + +Ces dialogues rappellent la coutume qu'on avait autrefois de célébrer +par des scènes animées la naissance du Christ. Cet usage se pratiquait +dans nos anciennes provinces, pendant la nuit de Noël. Ces sortes de +représentations, connues sous le nom de _Pastorales_[59], finirent par +dégénérer en bouffonneries sur divers points et donnèrent lieu à de +sévères interdictions. Un chant, nommé _Chant des Pasteurs_, fut seul +maintenu dans nos anciennes basiliques comme dans les églises de +campagne: il précédait, dans les _Landes_, le cantique _Benedictus_; +alors la voix des fidèles, des chantres et des enfants de choeur +répétait à l'unisson les mêmes paroles, en s'unissant aux accords +harmonieux de l'orgue; quelquefois aussi ce chant était accompagné par +les musettes, les hautbois, les fifres et les tambourins. + +[Note 59: De nos jours, à Paris et dans plusieurs villes de province, +on s'est mis à jouer des _Pastorales_ ou scènes de Noël, avec toute la +dignité et la piété qui leur conviennent. + +A Pithiviers, la _Pastorale_ a été jouée, en 1911, avec un plein succès +par les jeunes filles de la Persévérance.] + + +_La Messe de minuit en Vendée_ + +En Vendée, Noël est toujours la grande fête populaire, exclusivement +religieuse. + +Il n'y a pas de temps ni de chemins, si mauvais qu'ils soient, qui +empêchent les gens de venir à la Messe de minuit. + +Les habitants du village de _Sallertaines_ (dans le Marais) se rendent +en bateau ou mieux en _yole_ à la Messe de minuit. + +Il n'y a guère que de la Saint-Jean à la Toussaint qu'ils peuvent venir +à pied dans le village; le reste de l'année, ils ne peuvent sortir +qu'en bateau. Alors ils suivent les fossés qu'ils connaissent comme des +chemins et se rendent à l'entrée du bourg. + +Comment décrire ces barques oscillantes au milieu des ténèbres, portant +à l'avant une lanterne accrochée à un bâton, «étoile menue qui fouille +les eaux, balancée par la marche et secouée par le vent[60]?» + +[Note 60: René Bazin, _La terre qui meurt_.] + +Au détour des fossés que cette lumière vacillante éclaire de ses +lueurs falotes en faisant étinceler le givre des arbres, on croit voir +d'étranges silhouettes. On entend le clapotis des lames sous les coups +de la _ningle_ (rame). «Quelquefois les herbes amoncelées en maint +endroit barrent le passage; des oiseaux se lèvent au frôlement des +roseaux, jetant un cri déchirant ou plaintif: vanneaux, pluviers, +bécassines[61].» + +[Note 61: Id., loc. cit.--_Pithiviers_ s'est aussi appelé _Pluviers_; +quelques auteurs ont pensé que ce nom pourrait bien venir des _pluviers_ +que l'on rencontrait autrefois dans la vallée de la rivière de l'Oeuf. +Aujourd'hui cet oiseau a complètement disparu. Il y a plusieurs sortes +de pluviers, comme on peut le voir au musée de Carnac (Morbihan); _le +pluvier doré_ est un gibier rare et très recherché.] + +Des centaines de voix font entendre de joyeux _Noëls_ et les échos +répondent sur l'immense étendue des prairies inondées[62]. + +[Note 62: Quand, dans une ferme du _Marais_, il y a un malade qui doit +recevoir le saint Viatique, tous les habitants des hameaux voisins, à +deux ou trois kilomètres, sont prévenus. Une yole de chaque maison, avec +quelques personnes, se dirige vers le fossé que doit suivre le prêtre +avec le Saint-Sacrement. Dès que le prêtre est passé, chacune des +_yoles_ venues à sa rencontre se met à sa suite, et l'on arrive ainsi +avec toute une petite flottille à la demeure du malade. C'est très +poétique et très édifiant.] + + +_La Messe de minuit en Provence_ + +Les fêtes de Noël se passent avec beaucoup d'entrain, de religion, de +naïveté et de grâce dans toute la Provence et le Comtat. + +Il existe, en Provence, un usage rappelant la coutume suédoise qui +associe les oiseaux à la solennité de Noël[63]. + +[Note 63: _Noël dans les pays étrangers_, le réveillon des petits +oiseaux, p. 14. 1°] + +A _Entraigues_ (Vaucluse), la veille de Noël, les jeunes gens se +mettaient à poursuivre les roitelets que les Comtadins appellent +_Petouses_ (petoua). Lorsqu'ils étaient parvenus à en prendre un vivant, +ils en faisaient hommage au curé de la paroisse. «Celui-ci, d'après le +récit de Barjavel, dans son livre curieux _sur les Dictons et Sobriquets +patois de Vaucluse_, après la Messe de minuit, montait en chaire tenant +l'oiseau enrubanné de couleur rose et le lâchait dans l'église en +présence d'une nombreuse réunion. Le choix que l'on faisait, en cette +circonstance, d'un des oiseaux les plus petits avait peut-être pour but +de reporter l'esprit des fidèles vers le petit Enfant de Bethléem, et +la liberté accordée solennellement par le pasteur au passereau était +vraisemblablement la représentation naïve de l'affranchissement de +l'âme humaine, délivrée par la venue du Messie des chaînes du ravisseur +infernal. + +Une coutume pareille se pratiquait aussi à _Mirabeau_, de temps +immémorial. Les jeunes gens apportaient un roitelet vivant à la +grand'messe au son du tambourin; ils recevaient la somme de trois francs +que leur remettait le curé. + +A _Mazan_ et dans quelques pays voisins, un grand nombre de personnes +apportaient, à la Messe de minuit, des oiseaux de diverses espèces, +qu'on lâchait au moment de l'élévation et dont le gazouillement joyeux +venait ajouter un charme de plus à l'éclat de la fête. + +Ce devait être un spectacle gracieux que ces multitudes de petits +oiseaux retrouvant dans la Crèche, qu'entouraient de nombreux et verts +branchages, une image imparfaite de leur retraite habituelle. L'éclat +d'une vive lumière, rappelant le soleil, ajoutait l'illusion, et le +chant des oiseaux semblait se mêler aux voix célestes des anges, pour +annoncera l'humanité tout entière l'auguste et consolant Mystère de +Noël[64]. + +[Note 64: _Le Clocher provençal_, 25 déc. 1905.] + +Cet usage rappelle le lâcher d'oiseaux qui avait lieu dans la cathédrale +de Rouen le jour de la Pentecôte. Voici ce que raconte le vieux +chroniqueur normand: «Pendant le _Veni Creator_..., du haut des voûtes, +les domestiques du trésorier de la cathédrale jetaient en bas, sur une +foule de personnes qui s'y trouvaient, quantité de feuilles d'arbres, +des étoupes ardentes et _des oiseaux_ jusqu'à l'Evangile[65].» + +[Note 65: Farin, _Histoire de Rouen_, tome Ier, 3e partie, au chap. des +_Processions générales_.] + +On sait que la symbolique chrétienne a souvent représenté le +Saint-Esprit sous la forme d'une colombe mystique, descendant d'une nuée +lumineuse. + +La petite ville _des Baux_[66], située à trois lieues d'un versant des +Alpines, a gardé intactes les traditions ancestrales, et, tous les ans, +pour Noël, une curieuse cérémonie se renouvelle. + +[Note 66: Site grandiose qui attire le voyageur et l'artiste.] + +Quand la Messe de minuit sonne, tous les bergers, toutes les bergères du +pays s'acheminent vers l'église où rayonne près de l'autel une immense +Crèche en rocailles. + +On se presse, on s'agenouille autour, et lorsque tous les fidèles sont +rassemblés, qu'il ne manque plus une pastourelle, plus un pasteur, l'un +d'eux entonne un Noël. Après lui, un autre berger chante le second +couplet, celui-là en provençal. Et tous deux alternent ainsi, tandis que +le fifre et le tambourin donnent la ritournelle. + +Puis _l'adoration des bergers_ commence. Un cortège pittoresque s'avance +vers l'autel. D'abord une petite charrette fleurie, attelée d'un bélier +enrubanné, caparaçonné d'or, où repose un agneau couché. Des bergères +suivent, en robes blanches et ceinture d'aurore et d'azur, accompagnées +de bergers aux manteaux sombres. Celui qui suit la charrette l'arrête +au pied de l'autel. Alors, délicatement, il prend l'agnelet sur sa +couchette, s'approche de l'officiant dont il baise l'étole, et se tourne +vers sa compagne. Il fait un salut; elle fait une révérence. Le berger +tend l'agneau à la bergère, qui se tourne à son tour vers son voisin, +pour lui remettre le présent. De mains en mains, l'agnelet passe ainsi +avec toujours les mêmes gracieux saluts, les mêmes révérences, pour +demeurer enfin le cadeau fait à la Crèche. + +Quelques-unes des bergères doivent s'incliner avec beaucoup de +précaution devant l'agneau. Elles portent, en effet, une coiffure +fragile: une corbeille chargée d'an gâteau[67]. + +[Note 67: _Le Pèlerin_, déc. 1906.] + +Une cérémonie à peu près semblable a lieu dans quelques communes _des +environs d'Arles_: + +A la Messe de minuit, au moment de l'offrande, on voit s'avancer vers +l'autel le corps des bergers, précédé du tambourin, de la cornemuse et +de tous les instruments rustiques qu'on peut réunir dans le pays. +Ils portent de grandes corbeilles remplies de fruits et d'oiseaux de +différentes espèces. Les bergers suspendent ces corbeilles à leur +ceinture par un ruban et les femmes les portent sur leur tête. + +A _Maussane_, les _prieuresses_ sont coiffées du _garbalin_; sorte de +gerbe élégante en forme de bonnet conique et, fort haut, garni tout +autour de pommes et d'oranges. A la suite du corps des bergers est un +petit char tout couvert de verdure, éclairé par une multitude de bougies +et traîné par une brebis dont la toison, d'une blancheur éclatante, est +encore relevée par des noeuds de rubans distribués en guise de flocons. +L'agneau sans tache est dans le char. Une seconde troupe de bergers +et de bergères, jouant et chantant des Noëls, ferme la marche. Les +_prieurs_ font l'offrande de l'agneau et des corbeilles, et le cortège +retourne dans le même ordre. Le même cérémonial est répété à la messe de +l'aurore et à celle du jour[68]. + +[Note 68: Ces détails nous sont fournis par les auteurs de _la +Statistique des Bouches-du-Rhône_.] + +En 1872, dans le village des _Lagnes_ (Vaucluse), bergers et bergères, +costumés et chargés de présents rustiques, célébraient la _Nativité_. +Détails curieux: on y portait une étoile au bout d'un bâton nommé +_guérindon_ et le cortège se terminait par un groupe de jeunes filles +armées d'une épée à la pointe de laquelle se trouvait une pomme lardée +de pièces d'argent, qui était déposée dans la Crèche. + +Nous citons textuellement le récit qu'on a bien voulu nous faire de la +_Procession des bergers_, à la Messe de minuit, à _l'Isle-sur-Sorgue_ +(Vaucluse). + +A la Messe de minuit, un peu avant qu'elle commence, tandis que le +_Te Deum_ qui termine les Matines est solennellement chanté aux sons +harmonieux de l'orgue, un mouvement bien prononcé se produit dans +l'église. On entend dans le lointain le bruit vague du tambourin et le +son aigu du fifre... Bientôt ils sont à la porte... Des enfants jettent +des cris: «la charrette! la charrette!» + +La charrette est un petit chariot à deux roues; il est couvert, mais les +côtés ouverts sont fermés par de petits barreaux artistement tournés; il +est décoré de guirlandes de buis et enrubanné; il est traîné par deux +brebis à la blancheur d'hermine, précédé du tambourin, du fifre et des +_tinclettes_; les _bailes_ (ou fermiers) en tête, dont l'un porte un +tout petit agneau blanc. + +Ils entrent dans l'église en jouant un air retentissant, rustique et +traditionnel dont il serait impossible de donner une juste idée, mais +dont l'entrain et la gaieté électrisent la nombreuse assistance. Ils +vont se ranger auprès de la Crèche qui occupe une des vastes chapelles +latérales, au centre de la nef. Le silence se fait, l'émotion religieuse +est visible; ce calme n'est interrompu de temps en temps que par le +bêlement de l'agneau auquel répond celui des brebis mères, bêlement +grave d'un octave plus bas mais dont le contraste est d'un effet +charmant et touchant. + +L'office terminé, la grand'messe commence. + +Après l'_Incarnatus est_, le diacre se détache, accompagné des enfants +de choeur (ils sont vingt-quatre, tous de rouge vêtus), et va à la +Crèche. Là, après avoir encensé l'Enfant-Jésus, il le prend et l'apporte +dans son frêle berceau; il est précédé des enfants de choeur et des +_bailes_, tenant des cierges allumés; le premier _baile_ place son cher +petit agneau blanc sur l'autel. + +Le _Credo_ et l'offertoire terminés, l'orgue donne le signal du départ +en jouant l'air obligé (comme ci-dessus) qui est répété par les +tinclettes, le fifre et le tambourin. C'est le beau moment; tout est +préparé: les bailes en ligne, les torches allumées, la charrette où sont +attelées les brebis richement harnachées, le petit agneau entre les bras +du premier baile qui, la tête couronnée d'un étincelant diadème, couvert +d'un magnifique manteau écarlate, ouvre le cortège et se dirige vers +l'autel. + +Quelle majesté! Quelle grâce naïve! Ils s'avancent lentement; tous, sous +le coup de l'émotion qui dut être celle des bergers auprès de la Crèche +de Bethléem. + +L'agneau bêle de temps à autre. Tout le monde est debout: on veut voir +la brebis, la charrette toute illuminée dans laquelle on aperçoit des +pigeons, des poulets, de petits oiseaux, un lapin blotti au coin du +véhicule. L'enthousiasme est à son comble; des larmes coulent dans les +yeux de beaucoup de fidèles. C'est bien la scène de Bethléem, ce sont +bien les bergers qui arrivent à la Crèche pour adorer l'Enfant divin, +anéanti sous la forme humaine; on voudrait être du cortège qui arrive à +l'autel. + +Le célébrant, qui a déjà baisé le divin Enfant, est là, entouré du +diacre, du sous-diacre et des enfants de choeur. Il tient dans ses mains +le petit Jésus qu'il fait baiser d'abord au suisse, qui a levé son +chapeau, puis à tous les _bailes_ et à ceux qui se sont joints à eux, +ensuite à la musique champêtre et aux bergers qui conduisent les brebis. +Tous font le tour de l'autel, suivant le char traîné par les brebis, et +de là retournent à la Crèche où le diacre va déposer le _Bambino_. + +Ainsi se termine cette offrande qui sera répétée à la grand'messe du +jour et à celle de la Purification, le 2 février. + + +_Une Messe de minuit en Bretagne._ + +Brizeux, le poète breton par excellence (décédé en 1854), qui ne chante +que son pays natal: + + «La terre de granit recouverte de chênes» + +à décrit, avec la fraîcheur et la sincérité de l'inspiration, une Messe +de minuit dans le pays des genêts et des bruyères». + + Ouvre! c'est moi, Joseph!--Quoi! si tard en voyage! + N'as-tu pas rencontré les chiens par le village? + Mon Dieu! Seul et si tard dans le creux des chemins! + A ce feu de Noël viens réchauffer tes mains, + Noël! t'en souvient-il? Quand, pour bâtir la Crèche, + Les prêtres nous menaient cueillir la mousse fraîche? + --Ne ris pas! C'est Noël qui chez toi me conduit: + Je viens entendre encore la Messe de minuit. + + Par un gai carillon enfin fut annoncé + L'office de minuit. Le chemin est glacé, + Disait Joseph Daniel en traversant la lande: + Chaque pas retentit. Comme la lune est grande! + Entends-tu dans le pré, des voix derrière nous? + --Oui, j'entends des chrétiens, des pasteurs comme vous. + + Ils ont vu cette nuit la légion des Anges + Passer, et du Très-Haut entonner les louanges: + Gloire à Dieu! Gloire à Dieu dans son immensité! + Paix sur la terre aux cours de bonne volonté! + Et tous vont adorer Jésus, l'Enfant aimable, + Le roi des pauvres gens, le Dieu né dans l'étable». + O vivants souvenirs! La nuit, par ce beau ciel, + Tandis que nous marchions en célébrant Noël, + Les arbres, les buissons, les murs du presbytère, + Dans la brune vapeur passaient avec mystère. + + Toute l'église est pleine; et, courbant leurs fronts nus, + Les pieux assistants chantent l'Enfant Jésus. + Chaque femme, en sa main, porte un morceau de cierge. + On a placé la Crèche à l'autel de la Vierge; + Je reconnais les Saints, les lampes, les deux croix, + Enfin, tout dans l'église était comme autrefois. + Je restais comme une ombre, immobile à ma place. + Muet, ou pour pleurer les deux mains sur ma face. + + A la communion, quand le prêtre arriva + Offrant le corps du Christ, mon front se releva. + Les hommes, les enfants et les femmes ensuite + Marchèrent lentement vers la table bénite; + Et, comme en un festin, où beaucoup sont conviés, + Dès qu'un communiant avait reçu l'hostie, + Du ciboire sortait la blanche Eucharistie.[69]. + +[Note 69: Brizeux, _Poème de Marie_.] + + + +_Une Messe de minuit à Paris_. + +«Parmi les souvenirs de ma toute petite enfance, écrit François Coppée, +il en est un, particulièrement doux, qui surgit en ce moment du fond de +ma mémoire: c'est celui d'une messe de Noël. + +«La neige était tombée avec abondance les jours précédents, puis une +forte gelée avait durci le blanc tapis de frimas, et les rues, alors peu +fréquentées, de cette partie du faubourg Saint-Germain, faisaient songer +à la retraite de la Grande Armée à travers les steppes de Russie et au +passage de la Bérésina. + +«Toute la famille s'était proposé d'assister à la Messe de minuit; +mais, devant la rigueur de la température, il fut décidé que les femmes +garderaient le coin du feu, et que seuls, les hommes--j'en étais un, +songez donc, cinq ans et demi,--se risqueraient à mettre le nez dehors. + +«Donc, quand les cloches commencèrent à sonner dans le ciel étoilé, ma +mère nous emmitoufla soigneusement, mon père et moi, sous les paletots +et les cache-nez, et, faisant craquer la neige durcie sous nos semelles, +nous gagnâmes tous les deux, en suivant la rue Vanneau et la rue de +Varenne, la chapelle des Missions étrangères qui était alors notre +paroisse. + +L'église bondée de foule, la chaleur étouffante, le violent parfum de +l'encens, l'harmonieux rugissement de l'orgue, les innombrables lumières +des cierges qui semblaient une pluie d'or immobilisée, je revois et +je ressens tout cela comme si j'y étais encore. La Crèche surtout, la +Crèche avec ses personnages et ses animaux de bois peint, et son petit +Jésus de cire que les brins de paille auréolaient comme des rayons, +émerveillèrent mes yeux d'enfant»[70]. + +[Note 70: François Coppée, _Lointain Noël_.] + + + +_Une Messe de minuit dans l'église de Notre-Dame de Bethléem, à +Ferrières-en-Gâtinais._ + +La seconde année de son pontificat, saint Pierre avait envoyé saint +Savinien, saint Potentien et saint Altin, prêcher l'Evangile dans les +Gaules. + +Après une longue marche pleine de périls, les nouveaux apôtres +arrivèrent en un lieu solitaire, situé au bord d'une petite rivière +appelée depuis la Cléry, non loin de l'endroit où la voie romaine qui +va d'Auxerre à Chartres se croise avec celle de Genabum à Sens, à neuf +lieues de cette dernière ville. + +De rares habitants vivaient au milieu de la nature agreste de ces +contrées, demeurant dans des cabanes grossières que protégeaient les +grands bois silencieux. Ils recueillaient du _minerai de fer_, dont les +gisements abondants apparaissaient çà et là, et l'exploitaient dans des +fourneaux de forge qui plus tard firent donner à la ville bâtie en ce +lieu le nom de _Ferrières_. + +C'était au milieu de l'hiver, à la fin du mois de décembre. Les trois +apôtres s'étaient retirés dans la cabane hospitalière de quelqu'un de +ces pauvres forgerons, élevée non loin de la rivière. Entourés de gens +du voisinage, accourus pour contempler ces étrangers, ils se mirent à +annoncer la religion de Jésus, mort sur une croix pour nous sauver. +Bientôt un grand nombre des habitants fut converti par leur parole et +surtout par les miracles dont elle était accompagnée. + +Mais, de tous ces miracles, le plus éclatant fut celui qui arriva la +veille de Noël, vers minuit, dans une petite chapelle où la communauté +chrétienne était réunie pour prier et honorer l'anniversaire de la +naissance de l'Enfant Jésus. + +Saint Savinien disait la sainte Messe. Tout à coup une lumière +mystérieuse remplit l'enceinte sacrée. Les assistants saisis d'émotion, +levant les yeux au ciel, purent contempler à loisir l'Enfant Jésus, +la Sainte Vierge, saint Joseph; au-dessus de la Crèche, les Anges +chantaient leur harmonieux cantique: _Gloria in excelsis Deo_. Saint +Savinien, transporté d'admiration et de joie, s'écria: «_C'est bien là +Bethléem!_» + +Les envoyés de saint Pierre, ravis de bonheur, se crurent un instant +dans l'étable de la Nativité. C'est pourquoi ils donnèrent à leur +chapelle le nom de _Notre-Dame de Bethléem_[71]. + +[Note 71: Cette apparition est marquée d'un caractère particulier c'est +d'avoir eu lieu du vivant même de la Sainte Vierge.] + +Telle est, d'après _les Actes de la Grande Passion de saint Savinien et +de ses compagnons martyrs_ (Ve siècle), l'origine du premier sanctuaire +consacré à la Mère de Dieu sur la terre de France. Tel fut le +commencement de ce culte toujours vivace qui, depuis dix-huit siècles, +amène chaque année, à Ferrières-du-Gâtinais, d'innombrables pèlerins +dans le sanctuaire de Notre-Dame de Bethléem[72]. + +[Note 72: Eugène Jarossay. _Histoire d'une abbaye_, p. 12-14.] + + +_La Fête des Ânes, à Rouen._ + +L'âne joue un certain rôle dans les offices du Moyen Age. + +Bien que cet animal ait la réputation d'être sobre, patient, laborieux +et pour ainsi dire infatigable, ce n'est point pour ces précieuses +qualités qu'on le fêtait, mais uniquement à raison des divers épisodes +que rappelle l'Écriture. + +Sans parler de l'ânesse fameuse du prophète Balaam, c'est sur un âne +que la Sainte-Famille fuit en Égypte; c'est sur un âne encore que +Notre-Seigneur entre triomphalement à Jérusalem, le jour des Rameaux. + +La _fête de l'âne_ est, croit-on, originaire de Vérone[73] d'où elle se +répandit dans toute la chrétienté du Moyen Age. + +[Note 73: D'après certaines traditions, Pane qui porta Notre-Seigneur +serait venu mourir dans cette ville.] + +D'après Du Cange[74] qui reproduit l'ancien _Ordinaire_ de la cathédrale +de Rouen, on faisait dans cette église l'_Office des Pasteurs_ pendant +la nuit de Noël. Les chanoines habillés en bergers et les enfants +de choeur en anges, venaient après le _Te Deum_ des Matines adorer +Jésus-Christ dans la Crèche, derrière l'autel. + +[Note 74: _Glossarium ad scriptores mediae et infimae latinitatis_, +Parisiis, 1733. Art. _Festum asinorum_, tome 3, coll. 424-427.] + +Après Tierce, se faisait la _procession des ânes_. + +Le cortège suivait le cloître et la grande nef. Les chanoines y +figuraient habillés en prophètes. + +On y voyait Isaïe, Zacharie, Jean-Baptiste; Balaam même y était avec +son ânesse (ce qui fit donner le nom de _procession des ânes_), +Nabuchodonosor: les trois enfants dans la fournaise y paraissaient +aussi bien que Virgile et la Sybille. A la Messe, on ne manquait pas de +chanter la _Prose de l'âne_[75]. + +[Note 75: Farin, _Histoire de Rouen_, tome I, 3e partie, au chap. des +_Processions générales_.] + +M. Nicolay, traduisant à peu près littéralement le _Glossarium_ de Du +Cange, nous décrit admirablement toute cette _Pastorale_[76]. + +[Footonote 76: Nicolay, _loc. cit._] + +Au milieu de la nef de la cathédrale, on dressait une sorte de +bûcher composé de linges et d'étoupes, et, après avoir chanté +Tierce (_processio ordinetur post Tertiam_), le clergé faisait +processionnellement le tour du cloître, puis venait s'arrêter au centre +de l'église, entre deux groupes représentant, l'un les Juifs, l'autre +les Gentils; au bout de l'édifice étaient massés de nombreux personnages +destinés à jouer le rôle des prophètes dans l'Ancien Testament. + +Les chantres commençaient par apostropher avec impétuosité les Juifs +et les Gentils, qui, de leur place, leur répondaient par un verset non +moins violent. Les mêmes chantres, s'adressant ensuite à celui qui +jouait le rôle de Moïse, disaient: «Voici Moïse, le législateur!» Un +Moïse à longue barbe, portant une corne au front (_cornuta facie_), vêtu +d'une aube et d'une chape, tenant une baguette dans une main et +les tables de la loi dans l'autre, entonnait à son tour un chant +prophétique, relatif à la naissance du Christ. Puis un cortège, +célébrant les louanges du Messie, conduisait Moïse près du brasier. Le +même cérémonial se renouvelait pour chacun des prophètes successivement +interpellés: ils s'avançaient à mesure qu'ils étaient appelés. + +Moïse était suivi d'Amos, vieillard barbu, ayant un épi à la main, +ensuite venait Isaïe, vêtu d'une aube, le front ceint d'un bandeau +rouge; puis Aaron, couvert d'ornements pontificaux, la mitre en tête, +précédant Jérémie en habits sacerdotaux et tenant une petite boule à la +main. Daniel, représenté par un jeune ecclésiastique, était drapé dans +une tunique verte, et le prophète Habacuc, vieillard boiteux, suivait +orné d'une dalmatique; dans un vase étaient des racines qu'il mangeait +entre deux versets. + +Après lui, Balaam, monté _sur une ânesse_, tirait la bride et frappait +l'ânesse de ses éperons, tandis qu'un jeune homme, lui barrant le +passage avec une épée, l'obligeait à s'arrêter. (Le jeune homme figure, +ici, l'ange armé dont parle l'Écriture dans l'épisode de Balaam). Un +clerc, se dissimulant sous l'ânesse, disait alors d'une voix étrange: +_Pourquoi me déchirez-vous ainsi avec l'éperon?_ + +Puis l'ange disait à Balaam: «Renonce à servir les desseins du roi +Balac». Et les chantres de dire: «Balaam prophétise».--Alors Balaam +répondait: «Une étoile sortira de Jacob!» _Orietur stella ex Jacob_[77]. + +[Note 77: Nombr. XXII-XXIV. Tunc Balaam ornatus, _sedens super asinam_ +(_hinc festo nomen_) habens calcaria, retineat lora et calcaribus +percutiat asinam, et quidam juvenis, tenens gladium, obstet asinæ. +Quidam sub asina dicat: «Cur me calcaribus miseram sic læditis?» Hoc +dicto, angelus ei dicat: «Desine regis Balac præceptum perficere». +Vocatores: «Balaam, esto vaticinans». Tunc Balaam respondeat: «Exibit +stella ex Jacob!» (Du Cange, _loc. cit._).] + +A Balaam succédait le prophète Samuel, puis David, paré des emblèmes de +la royauté. A la suite des prophètes, on voyait Zacharie, habillé en +juif et accompagné de sa femme Elisabeth, vêtue de blanc; leur fils +Jean-Baptiste avait les pieds nus. + +Derrière lui se tenait le vieillard Siméon et enfin Virgile, au visage +resplendissant de jeunesse [78], qui devait s'étonner un peu de se +trouver en si sainte compagnie: c'était ordinairement lui qui fermait la +marche. + +[Note 78: Tous les personnages du cortège, à l'exception de Daniel et de +Virgile, portaient la barbe; leur nom est toujours accompagné, dans Du +Cange, de l'épithète _barbatus_.] + +Si l'on admettait le grand poète latin à la procession de Noël, c'est +qu'il était réputé avoir prédit la naissance du Sauveur. + +On lit, en effet, dans l'églogue qu'il adressa au consul Pollion, les +vers suivants: + + _Ultima Cumæi jam carminis ætas: + Magnus ab integro sæclorum nascitur ordo, + Jam redit et Virgo, redeunt Saturnia regna; + Jam nova progenies coelo demittitur alto. + Tu modo nascenti puero, quo ferrea primun + Desinet ac toto surget gens aurea mundo, + Casta, fave, Lucina: tuus jam regnat Apollo!_[79] + +[Note 79: _Buc_, Eglog. IV.] + +Voici que le dernier âge prédit par l'oracle de Cumes est arrivé. La +grande révolution des siècles va recommencer son cours. Déjà _une Vierge +revient_ et Saturne nous ramène l'âge d'or; déjà _un Enfant va descendre +des cieux_.--Veille sur Lui avec un soin jaloux, ô chaste Lucine; c'est +par Lui que l'âge de fer cessera et que _l'âge d'or reviendra sur la +terre_; déjà règne ton Apollon! + +La procession de Noël se terminait souvent, dit le _Mémorial de +Rouen_[80], par un clerc habillé en _sybille_, portant une couronne sur +la tête et chantant des versets contenant des prédictions. + +[Note 80: _Ordinarium Rothomagense_, cité par Du Cange dans son +_Glossarium_, s. v. _Festum_.] + +On est aussi étonné de voir la sibylle dans ce cortège. Cependant, +on admet assez généralement que les sibylles pouvaient connaître et +prévenir l'avenir. Saint Jérôme leur attribuait le don de prophétie, et +l'Eglise, dans la Prose des Morts, invoque l'autorité de la sibylle et +semble l'assimiler à l'autorité même de David: + + _Teste David cum sibylla._ + +C'est la raison pour laquelle Michel-Ange les a représentées dans les +célèbres fresques du plafond de la chapelle Sixtine, et Raphaël dans +l'église Santa-Maria-della-Pace, à Rome. + +Quant à la _Prose de l'âne_, nous n'avons trouvé aucun document qui nous +prouve qu'elle ait été chantée à l'office de Noël. Farin seul l'affirme: +nous serions donc porté à croire qu'elle était chantée à la porte de +l'église. + +Elle commençait par cette strophe: + + _Orientis partibus + Adventavit asinus + Pulcher et fortissimus, + Sarcinis aptissimus._ + Hez, sire âne, hez! + +Des contrées de l'Orient, il est arrivé un âne beau et fort, propre à +porter les fardeaux.--Hez, sire âne, hez! + +Cette cantilène n'avait rien de choquant, ni pour le goût, ni pour les +convenances. + +Telle était cette _fête de l'âne_ dont on a dit beaucoup de mal, parce +qu'elle prêtait à certains abus et dégénéra vite en un cortège peu digne +du sanctuaire, ce qui la fit interdire par l'autorité ecclésiastique. +Il n'en est pas moins vrai qu'elle naquit d'une pensée de foi, d'une +interprétation et d'une mise en scène ingénieuse des prophéties sur le +Messie. + +Nous terminerons ce chapitre par le ravissant usage de: + + LA «SCALA» DE NOËL + + Dans un causse aride et sauvage, + Aux flancs d'un rocher accroché, + Est un ancien Pèlerinage + Entre ciel et terre perché. + + C'est _Rocamadour_ qu'il s'appelle. + Lieu saint et des plus vénérés, + Où pour atteindre la chapelle + Il faut gravir _deux cents_ degrés + + Là survit un touchant usage: + A chaque soir de la Noel, + Petits et grands de ce village + Semblent faire l'assaut du ciel! + + La population tout entière + Monte _à genoux_ chaque degré, + En récitant sur _chaque pierre_ + De l'Archange le doux _Ave_. + + Et les prêtres sont à la tête + De cette étrange ascension + Faite au son gai de la musette + Avec peine et dévotion. + + Telle, à Rome, la foule sainte + Au Latran montant à genoux + La _Scala Santa_ toute empreinte + Du sang du Christ versé pour nous? + + (Comtesse O'Mahony.) + + + + +CHAPITRE IV + + + +LE RÉVEILLON ET LES GÂTEAUX DE NOEL + +La Messe de minuit, nous l'avons dit, était ordinairement précédée d'un +repas maigre, qu'on nommait, en Provence, le _gros souper_; elle était +suivie d'un repas gras qu'on était convenu d'appeler, dans tous les +pays, le _réveillon_. + +Ce repas avait sa raison d'être par suite du jeûne de la veille, de la +privation de sommeil, de la longueur des offices de la nuit, qui souvent +duraient plusieurs heures[81] et aussi des fatigues d'une longue route +parcourue pour venir à l'église. + +[Note 81: La grand'messe de minuit était précédée des trois Nocturnes +des Matines et suivie des Laudes.] + +Telle a été l'origine du réveillon. + +Nous parlerons successivement des groupes de _quêteurs_ en vue du +réveillon, du _repas_ lui-même et des _gâteaux_ de Noël. + + +I. LES QUÊTEURS + + +_L'Aguilloné dans le pays d'Armagnac_ + +L'_Aguilloné_ est le chant de joie de Noël; il est en patois gascon. +Pendant tout le mois de décembre, les jeunes gens qui doivent _tirer +au sort_ vont chanter l'_Aguilloné_, le soir, après souper, devant les +portes. Comme récompense, on leur donne quelques sous, des oeufs, de +la farine, des châtaignes. Avec le produit de cette quête, ils font le +_réveillon de Noël_. + +L'_Aguilloné_ se chante sur un air très gracieux et très entraînant. Les +chanteurs (_lous aguillounès_) portent le béret bleu du pays, brodé avec +de la laine rouge, jaune, verte, blanche, le tout surmonté d'un pompon +aux multiples couleurs: c'est avec ce costume bigarré qu'ils se +promènent crânement dans les foires et marchés. + +«Il ne faut pas oublier, nous dit notre aimable correspondant, que nous +sommes au doux pays d'Armagnac, pays du bon vin et du gai soleil, et on +aime beaucoup chez nous à rire et à s'amuser. Il y a de braves gens tout +de-même, et si les têtes sont un peu légères, les coeurs sont toujours +bons[82].» + +[Note 82: M. l'abbé B., du diocèse d'Auch.] + + CHANT DE L'AGUILLONÉ + + 1 + + _Trois compagnons sont arrivés + Devant la porte d'un chevalier._ + + Refrain + _Gentil Seignou, + L'Aguilloné + Il faut donné + A ous coumpagnous_ + + 2 + + _Aci qué bouha lou bént d'aoutan, + Daoubrit la porto, qu'entreran. + Gentil Seignou!_ + (et la suite du refrain qui se répète à chaque couplet). + + 3 + + _Brabos gens, allucat la candello, + Bous pourtant no gran noubello._ + + 4 + + _Inta Nadaou, escoutats ben, + Jésus va néché à Bethléem._ + + 5 + + _Dam-mous aoumen un bresserou, + Inta coucha lou Salvadou._ + + 6 + + Dam-mous un brioulletto, + Indé bouta déguens sa manetto._ + + 7 + + Enségnam-mous un cansoun, + Indé hé risé lou maynatjoun._ + Etc., etc. + + + + TRADUCTION + + 1 + + Trois compagnons sont arrivés + Devant la porte d'un chevalier. + + Gentil Seigneur, + L'Aiguilloné + Il faut donner + Aux compagnons. + + 2 + + Ici souffle le vent d'antan. + Ouvrez la porte, nous entrerons. + + 3 + + Braves gens, allumez la chandelle, + Nous vous portons une grande nouvelle. + + 4 + + Pour Noël, écoutez bien, + Jésus va naître à Bethléem. + + 5 + + Donnez-nous au moins un petit berceau. + Pour y coucher le Sauveur. + + 6 + + Donnez-nous une violette, + Pour mettre dans sa petite main. + + 7 + + Enseignez-nous une chanson, + Pour faire rire le petit enfançon. + + Etc., etc. + +Ainsi se continuent indéfiniment les couplets de l'Aguilloné qui se +termine toujours par des souhaits, en rapport avec l'aumône reçue ou +refusée. + +Si les chanteurs ne reçoivent rien, ils disent les choses les plus +désagréables, par exemple: + + _Diou bous counserbe la santat + Coumo l'aygo déguens tin bergat._ + + Dieu vous conserve la santé + Comme l'eau dans un panier percé. + +Mais s'il se trouve un donateur généreux, on souhaite toutes sortes de +prospérités à sa maison, par exemple: + + _Lou boun Diou bous doungo aoutant d'aoucats + Coumo d'herbetto deguens tous prats._ + + Que le bon Dieu vous donne autant d'oies + Qu'il y a de brins d'herbes dans les prés. + + _Diou benasisco aquesto maysoun, + Mous an baillat caoucoun dé boun._ + + Dieu bénisse cette maison, + Car on nous a donné quelque chose de bon. + +Cette chanson, comme on le voit par le texte lui-même, se rapporte +surtout à la fête de Noël. Elle est chantée à l'occasion des quêtes qui +ont lieu pendant tout le mois de décembre. + +La chanson traditionnelle que répètent les enfants, pendant le temps +de l'Avent, la vieille chanson de quête, _aux environs de Rouen_, est +encore celle-ci: + + Aguignette, + Miettes, miettes, + J'ons des miettes dans not' pouquette, + Pour les jeter à vos poulettes. + Si elles pondent de gros oeufs, + La maîtresse, donnez-m'en deux! + Aguignolo! + +_Dans les environs de Ploërmel, la veille de Noël_, quand le soir +arrive, des enfants, réunis par petits groupes de trois ou quatre, vont +de porte en porte, éclairés par une bougie que tient le chef de la +bande. Ils posent d'abord à la maîtresse de maison cette question: +«Faut-il chanter Noé?» Si la réponse est affirmative, ils entonnent le +couplet suivant: + + Chantons Noé, + Ma bonne femme, + Chantons Noé, + Vous et moi. + Pour eun' pomm', pour eun' peire, + Pour un p'tit coup d' cidr' à beire, + Chantons Noé, etc. + +Puis, après avoir reçu quelques sous ou quelques friandises, ils s'en +vont à une autre porte répéter la même chanson. + +Dans certaines paroisses des _Hautes-Pyrénées_, situées entre Lourdes +et Bagnères, les enfants s'en vont, _le matin de la veille de Noël_, +«musiquer» devant chaque maison; on donne à chacun un petit pain fait +exprès par la ménagère. Régulièrement, les enfants pauvres seuls +devraient aller à cette distribution d'aumônes, mais, par camaraderie +et par amusement, les enfants des familles aisées se joignent à eux. On +désigne ces joyeux quêteurs sous le nom patois de «Eis allégrès», en +français «les joyeux»; ce mot n'est jamais employé qu'à Noël. + +Dans la _vallée d'Arros_, au centre du même département, il y a trente +ans, les enfants couraient de même, de maison en maison, _la veille de +Noël_, pour demander «la prouesse», c'est-à-dire des pommes, des noix et +des friandises. Cet usage a à peu près disparu. + +Dans le _pays d'Auribat_ (Landes), les enfants de la campagne se +forment en groupes joyeux, _la veille de Noël_. Ils vont solliciter +des offrandes devant toutes les maisons _où il y a eu un baptême dans +l'année_. Ils chantent alors un refrain connu vulgairement sous le nom +de _lou Piguehoü_: + + Pigue hoü, hoü, hoü + Pigue talhe, talhe, talhe + Dat loumouyne à le canalhe. + Pigue hus, hus, hus + Les miches à ca de dus. + Pigue, hégn, hégn, hégn + Lé maye part que si lou mégn. + + Pigue hoü, hoü, hoü + Pigue, taille, taille, taille, + Donnez l'aumône à la marmaille. + Pigue hus, hus, hus. + Les miches[83] à chacun d'eux + Pigue hégn, hégn, bégn + La plus grande portion que ce soit la mienne. + +[Note 83: Pain d'anis.] + +Malheur à celui qui ferait la sourde oreille; les enfants, de leur ton +le plus aigu, hurleraient un refrain vengeur, mais trop grossier pour +pouvoir être reproduit. + + + +II. le repas + +Dans l'_Orléanais_, le réveillon avait des mets et des chants +traditionnels; le porc composait le menu de ce festin. C'était sous +toutes les formes et par parties que la victime était servie sur la +table. Partout son sang apparaissait sous la forme de boudin succulent, +et sa chair hachée sous celle de _crépinettes_, sorte de saucisses +longues qui, dans certaines communautés, étaient servies à chaque +personne, dès le retour de la Messe de minuit. La fin du repas était +égayée par le chant de Noëls. locaux. + +Dans les _familles angevines_, il était d'usage, _à Noël_, de tuer un +des porcs mis à l'engrais. + +Dès le matin, le boucher, accompagné de ses valets, se rendait à +domicile et, après avoir saigné, épilé [84] le porc, puis taillé sa +chair, se mettait à faire force saucisses et boudins, car il fallait en +envoyer à tous les parents et amis... + +[Note 84: Épiler, enlever le poil.] + +Le soir arrivé, une grande chaudière d'airain était posée sur le feu. +Cette chaudière était remplie de la chair du porc coupée en petits +morceaux et destinés à faire des _rilleaux_. Le chef de la famille +se signait, jetait de l'eau bénite sur le feu, puis plaçait dans la +chaudière trois mesures de sel. + +A l'aube du jour, les _rilleaux_ étaient cuits, et alors on se +délassait, dans ce gai repas, des veilles de la nuit. Ensuite on +partait pour l'église paroissiale, en emportant sur un large plateau un +magnifique jambon couvert de verdure. Ce jambon était déposé devant le +maître-autel. + +Un prêtre, en habit de choeur, venait le bénir et prononçait une prière +consacrée à cette cérémonie, prière qu'on retrouve encore dans nos +anciens rituels du Moyen Age. + +Après la bénédiction, le jambon était reporté à la maison et suspendu +dans l'âtre de la cheminée; il y restait jusqu'à Pâques. Ce jour-là, il +était décroché et mis sur la table autour de laquelle la famille venait +s'asseoir et rompait avec cette viande bénite l'abstinence du Carême +[85]. + +[Note 85: Extrait du Bulletin historique et monumental de l'Anjou.] + +Dans le _Rouergue_ (Aveyron), tout en se chauffant autour du +_souquonaudolengo_ qui flambe, on _réveillonne_ avec un bon morceau de +saucisse, cuite à point par les soins de la ménagère, ou, à défaut +de saucisse, on se régale tout bonnement d'un morceau de porc salé, +conservé depuis le carnaval passé. Et, comme dessert, une _rissole_ aux +prunes ou aux pommes bien chaude et bien dorée. + +Le jour de Noël est un jour de grande liesse; c'est le maître, «le +bourgeois» qui «régale» la famille et les domestiques. C'est à lui +qu'incombe le soin de tout disposer, car c'est, ce jour-là, la fête +des petits, des humbles, des serviteurs; le maître «paie» à toute la +maisonnée. + +Mais, en revanche, le jour des Rois sera sa fête à lui. + +A leur tour, les domestiques paieront ou seront censés payer, et ce +soir-là encore, il y aura grande liesse dans la ferme, éclairée autant +par le grand feu de la cheminée que par la lampe du plafond[86]. + +[Note 86: L'abbé M----, du diocèse de Rodez.] + +_En Poitou_, Lucas Le Moygne, curé de Notre-Dame de la Garde (Poitiers), +a composé un _nouël_ où il est raconté quel réveillon on faisait, après +la Messe de minuit: + + _Conditor_, le jour de Noël, + Fit un banquet non pareil + Qui fut faict, passé v'là longtemps, + Et si le fit à tous venans. + +Suit le _menu_: «perdrix, chapons, oiseaux sauvages, hérons, levrauts, +congnilz, faisans, sangliers, lymaces au chaudumé», voilà pour les +plats de résistance, et j'en oublie. Maintenant, pour le dessert: la +pâtisserie, «les fouaces», les crasemuseaux, gâteaux secs, pains de +chapitre, échaudés pour les mauvaises dents... avec du vin. + + ................de l'Ypocras, + Vin carapy et faye Montjeau, + Pour enluminer tout museau + Nouël! + + Il y vint même un bouteillier + Qui onc ne cessa de verser + Tant que un quartault il assécha + _In sempiterna secula_. + +A défaut du petit vin clairet de Poitiers, on avait «de derrière les +fagots» quelque réserve, en cachette, «de pomme sans iau» ou «de poiré +doulcereux» pour arroser chansons qui ne tarissaient guère[87]. + +[Note 87: J. Noury.] + +Dans les _Hautes-Alpes_, Noël est le grand jour de réunion familiale. Au +marché qui précède la fête, les femmes se pourvoient d'une bougie par +ménage, car, le soir de Noël, on ne s'éclaire ni avec le bouillon-blanc +trempé dans l'huile, ni avec le bois résineux qui sert là de lumière, +comme dans les villages russes. + +Il est de coutume de manger, après la Messe de minuit, des soupes de +pâté qu'on appelle _sazanes_ ou _creusets_. Le chef de la famille prend +le premier un verre plein de vin et porte la santé de tous les siens; le +verre passe ensuite de main en main, la même santé se répète et, à la +fin du repas, chacun à son tour y boit à ceux des membres de la famille +que la nécessité retient absents. + +_Dans le Var_, après la Messe de minuit, les tourtes, gros gâteaux ronds +faits avec du miel, de la farine, de la confiture, de l'huile, dérident +tous les fronts[88]. + +[Note 88: L'abbé Ch., du diocèse de Fréjus (Var).] + +_En Armagnac_. Devant la souche de Noël, en partant à la Messe de +minuit, on laisse «mijoter» le pot de la _daube_, qui est la base du +réveillon. La _daube_ est un plat national et bien gascon: elle se +compose d'un morceau de boeuf cuit dans une sauce noire, faite avec du +vin rouge et force condiments. On ne comprendrait pas, en Armagnac, un +dîner de Noël sans la _daube_. Les familles les plus pauvres se paient +ce luxe gastronomique, et si leur misère était trop grande pour pouvoir +se donner ce régal, de charitables voisins se font un devoir de le leur +procurer. + +Le réveillon se complète avec de longs morceaux de saucisses cuites sur +le gril, toujours avec les charbons de la souche. On termine par les +châtaignes grillées, arrosées de vin nouveau[89]. + +[Note 89: L'abbé B., du diocèse d'Auch.] + +«Si vous voulez quelques notes sur les fêtes de Noël, dans notre _beau +Béarn_, je puis vous en donner. Tout se passait très simplement: les +amis se réunissaient, on chantait des Noëls béarnais, en attendant la +Messe de minuit. On nous faisait rôtir des marrons et on nous faisait +boire de cet excellent vin blanc qu'aimait tant notre _bon Henri_ (Henri +IV, le Béarnais); seulement on nous le donnait à très petite dose, car +il _porte_. Puis on nous mettait au _dodo_, en nous promettant de nous +réveiller au moment voulu... Et le lendemain grand désespoir de n'avoir +pas été réveillé à temps, mais le tour était joué. + + «Et l'on nous menait voir le petit Jésus dans sa Crèche, où nous lui + promettions d'être sages. Ceci se passait dans ma petite enfance, il + y a trois quarts de siècle[90]». + +[Note 90: Mme la comtesse de X...] + +Dans les _montagnes du Gévaudan_ (Lozère), on arrive à trois heures du +matin de la Messe de minuit. On prend _un air de feu_ et on se met à +table. Depuis des siècles, le _menu_ est toujours le même: oreille de +porc, riz au lait, saucisse, fromage. + +Le tout était jadis arrosé de _Vivarais_, vrai nectar que les vieux +seuls ont connu. Aujourd'hui, c'est le _Languedoc_ qui figure à la table +de nos montagnards. Il _monte_ facilement à la tête, mais il ne réjouit +pas le coeur[91]. + +[Note 91: M. l'abbé R..., du diocèse de Mende.] + +_En Corse_, dans les familles pauvres, on mange, au réveillon, la +traditionnelle _polenta_ (bouillie de farine de châtaignes ou de maïs), +avec des tranches de porc tué exprès la veille. + +Dans le _pays bizontin_, on prend, au retour de la Messe de minuit, +un peu de vin chaud, avec une petite tranche de pain, c'est la +«mouillotte». + +Pour la journée de Noël, on fait actuellement une grande fournée de +gâteaux. Autrefois, en montagne, quand on mangeait habituellement le +pain d'avoine et d'orge, on préparait, pour Noël, des pains d'orge +mélangée d'un peu de froment: chacun avait sa michotte. La mère de +famille avait soin d'en faire une de plus pour le premier pauvre qui +passait: on l'appelait la «pâ Dé» (la part à Dieu.) + +Dans le _pays de Caux_ (Seine-Inférieure). Dans les campagnes, le +réveillon est réduit aux plus modestes proportions. Pendant que, dans +l'âtre, se consume la traditionnelle bûche de Noël, on se contente +d'un frugal repas où figure parfois, chez les pauvres, une «fricassée» +d'oiseaux pris, le soir à la «soutarde»; on termine aussi quelquefois +par une tasse de «flippe», boisson chaude et composée de cidre doux, +d'eau-de-vie et de sucre réduits au feu. + +_En Alsace_, le réveillon se fait avec des saucisses, des jambons, des +boudins arrosés de vin blanc. C'est le _Kuttelschmauss_. + +Nous avons dit qu'en Angleterre il se fait, à l'occasion de Noël, une +consommation considérable d'_oies grasses_[92]. Il en était ainsi +autrefois dans nos provinces méridionales de la France; il n'était pas +de fête, en Languedoc et en Béarn, où l'antique gardien du Capitole ne +figurât à la place d'honneur. Le plus souvent, le réveillon se composait +d'une bonne soupe aux choux, dont la marmite avait été enterrée sous la +cendre, avant le départ pour la Messe de minuit, d'une oie rôtie, d'une +saucisse fraîche et d'un pâté de foie gras. + +[Note 92: _Noël dans les pays étrangers_, p. 16.] + +Le jour de Noël, M. de Talleyrand avait l'habitude de servir à ses +invités l'oie traditionnelle dont il avait lui-même imaginé la recette. +Vous plaît-il de la connaître? + + «Foncez une casserole de bandes de lard et de tranches de jambon. + Veuillez ajouter quelques oignons piqué de clous de girofle, une + gousse d'ail, un peu de thym et de laurier. Sur ce matelas parfumé, + posez une oie grassouillette, bien jeune, bien tendre, soigneusement + farcie de son foie et de crêtes de coq; arrosez généreusement de + sauternes, semez une pincée légère de muscade, et laissez tomber + quelques gouttes d'orange amère. Couvrez enfin de papier beurré et, + feu dessus, feu dessous, faites partir.» + +Décidément, il avait beaucoup d'esprit, M. de Talleyrand! + +L'oie de Noël est bien un vrai rôti de fête! Tandis que les cloches +égrènent dans le ciel leurs joyeux carillons, que le boudin fume et crie +sur le gril, que les marrons pétillent sous la cendre, que les gâteaux +de famille profilent leur coupole feuilletée, l'oie fumante est placée +au milieu de la table, aux applaudissements des convives. De ses flancs +embaumés s'échappent bientôt de succulents marrons: les enfants tendent +leur assiette en criant: Noël! Noël! + +Et la douce voix des cloches semble leur répondre: «Réjouissez-vous, +enfants, car Jésus est né»[93]. + +[Note 93: Fulbert-Dumonteil.] + +Mme de Sévigné, dans la nuit de Noël de l'an 1677, offrit un réveillon, +dans son merveilleux hôtel Carnavalet, aujourd'hui transformé en musée +de Paris historique, ancien et moderne. + +D'après le cérémonial accoutumé, Coulange met le feu à la bûche de Noël, +dans la grande cheminée Henri II. La table est garnie au centre d'un +agneau tout entier. Sur l'immense dressoir, qui occupe tout un panneau +de la salle, des orangers encadrent les aiguières et la vaisselle +d'argent et de vermeil. + +Les jets d'une haute fontaine les parfument encore de l'essence des +fleurs les plus odorantes et les plus variées. + +Le réveillon se prolonge au milieu des huit services dont la simple +énumération, en sa consistance abondante et variée, suffirait à soulever +d'effroi les estomacs de notre temps. + +Qu'il nous suffise d'indiquer qu'après les soupes, les entrées, les deux +services de rôtis, gros et menu gibier, le service des poissons: saumon, +truite et carpe, parurent deux énormes buissons d'écrevisses flanqués de +quatre tortues dans leur écaille. Au sixième service, on en était encore +aux légumes: cardons et céleris, et le huitième service termina le repas +par les amandes fraîches et les noix confites, les confitures sèches +et liquides, les massepains, les biscuits glacés, les pastilles et les +dragées. + +Les meilleurs crus de Bourgogne et des côtes du Rhône avaient arrosé les +divers services du repas, le muscat de Languedoc restant réservé aux +babioles du dessert[94]. + +[Note 94: La Rouvraye.] + +_A Paris_, le réveillon est plus à la mode que jamais, et la statistique +serait impuissante à établir la quantité de boudin grillé qui se +consomme, pendant la nuit du 24 au 25 décembre, dans la grande capitale. + +Plus que toute autre ville, Paris subit l'influence des coutumes +étrangères. Il a pris à l'Angleterre les joies gastronomiques du +_Christmas_, à l'Allemagne son arbre de Noël si charmant et si poétique. +C'est seulement dans les quartiers paisibles du Marais et de l'île +Saint-Louis, loin des rues grondantes de la grande ville, où les chaudes +rôtisseries, les charcuteries enrubannées toutes grandes ouvertes, les +cafés et les restaurants illuminés offrent jusqu'au matin l'odeur et +le flamboiement d'un immense festin; c'est dans ce Paris ignoré qu'il +serait possible de retrouver quelques traces des vieux usages de nos +pères. + + +III. LES GÂTEAUX + +A l'occasion de Noël, il se fait une grande consommation de gâteaux qui, +suivant les pays, portent différents noms. + +_Dans les Vosges_, on réveillonne surtout avec du vin, de l'eau-de-vie +et des _coigneux_, gâteaux à forme particulière, fabriqués exprès pour +la fête de Noël. Il est d'usage que les parrains et marraines donnent à +leurs filleuls un coigneux à Noël. C'est un acompte sur les étrennes. + + «Le nom français de cette pâtisserie, dit X. Thiriat, n'existe pas + dans le dictionnaire de l'Académie: il varie suivant les pays. A + Saint-Amé, on dit _queugna_; à Dommartin, _queugno_; à Gérardmer, + _coïeue_; à Rambervillers, _cogneu_[95].» + +[Note 95: _La vallée de Cleurie_, p. 329.--_Coigneux_ et ses variantes +viennent peut-être de l'allemand _Kuchen_, gâteau.] + +Les _Lorrains_ ont l'habitude de s'entredonner, à l'époque de Noël, des +_cognés_ ou _cogneux_, espèces de pâtisseries dont les unes figurent +deux croissants adossés et dont les autres, plus longues que larges, se +terminent également, à leurs extrémités, par deux croissants. + +_Dans les Flandres_, on donne aux enfants, le jour de Noël, des +_kéniolles_ ou _coignolles_ ou _quégnolles_, gâteaux de forme oblongue, +au creux desquels un Enfant-Jésus en sucre est mollement couché, piquant +une note rose au sein de la pâte dorée. + +Dans le département du Nord, ces mêmes gâteaux sont connus sous le nom +de _coquilles_. Dans certaines villes, les boulangers et les pâtissiers +en offrent à leurs clients, à titre d'étrennes, immédiatement après la +Messe de minuit[96]. + +[Note 96: M. D..., boulanger à W... (Nord), nous a envoyé, pour la Noël +1906, une succulente coquille que nous avons admirée et appréciée: +c'était en souvenir d'un voyage resté mémorable.] + +Dans _le pays chartrain_ et _en Beauce_, on servait au réveillon des +_cochelins_, petites galettes feuilletées ovales ou losangées, qui +étaient saupoudrés de grains en sucre rose et blanc; ils servaient aussi +d'étrennes. + +_En Normandie_, les indigents se pressent, à l'heure du réveillon, à la +porte des fermes, en demandant des _aguignettes_ (étrennes) et chantent +en choeur ce vieux couplet: + + Aguignette, Aguignon, + Coupez-moi un p'tit cagnon; + Si vous n'volez pas le coper, + Donnez-moi l'pain tout entier. + +Les _Aguignettes!_ Tout le monde connaît, _en Normandie_, ces galettes +feuilletées, ces gâteaux de deux sous, cousins germains des «cheminaux +tout chauds» et des vieilles «nourolles» découpées à l'emporte-pièce +et revêtant les formes les plus diverses, suivant les caprices du +boulanger. + +Quelle jolie couleur elles vous ont à la sortie du four et comme elles +fleurent le bon beurre frais! Elles sont surtout succulentes, quand +un léger coup de feu leur a donné une teinte d'acajou et qu'elles +craquettent sous la... + +[Texte détérioré--reliure défectueuse] + +Quelles pâtisseries affriolantes que ces Aguignettes d'enfants! + +_En Berry_[97], les pains ou gâteaux de Noël étaient de deux sortes: les +_cornabeux_ et les _naulets_. Les _cornabeux_ ou_ pains aux boeufs_ sont +confectionnés dans les fermes, et on les distribue aux pauvres dans la +matinée de Noël: ces pains sont en forme de _cornes_ ou de croissants. + +[Note 97: D'après Laisnel de la Salle, _Croyances et Légendes_, t. I, p. +6.] + +A Argenton, à Saint-Gaultier, etc., les _cornabeux_ sont connus sous +le nom de _holais_. Tous les laboureurs de ces contrées donnent aux +pauvres, le jour de Noël, autant d'_holais_ qu'ils possèdent d'animaux +de labour, boeufs ou chevaux. + +Les _naulets_ sont ces petites galettes que fabriquent les boulangers +pour le jour de Noël. On leur donne, autant que possible, la forme d'un +petit Jésus, qu'au Moyen Age, on désignait quelquefois sous le nom de +_Naulet_ ou _Nolet_, pour Noëlet (petit Noël): + + J'ai ouï chanter le rossigneau + Qui chantoit un chant si nouveau, + Si gai, si beau, + Si résonneau; + Il m'y rompoit la tête, + Tant il preschoit, + Et caquetoit; + A donc prins ma houlette, + Pour aller voir _Nolet_[98]. + +[Note 98: _Bible des Noëls_, de Ribaut de Laugardière, p. 15, Bourges, +1857.] + +Tous ces gâteaux n'auraient-ils pas pour origine ces _pains de Noël_, +espèce de redevance payée jadis par les vassaux à leur seigneur? [99]. + +[Note 99: Voir du Cange, _Glossarium_, s. v. _panis_.] + +Nous pourrions citer encore une foule d'autres gâteaux que l'on sert +à l'occasion des fêtes de Noël et du jour de Tan; en Beauce, les +_nieules_, espèce d'échaudées; en Normandie, les _nieules_ [100], +petites gaufrettes un peu semblables aux _oublies_, pâtisserie légère +que fabriquait, à Rouen, la corporation des _oubleyeurs-neuliers_; on +les voit souvent figurer comme redevances, comme les _oublies_ les +_chemineaux_, les _fouaces_; en Provence, le _calendau_ et le _nougat_ +que l'on sert orné de feuilles vertes; en Normandie, les _craquelins_, +qu'on appelle bourettes à Valognes, etc. + +[Note 100: Les _nieules_ étaient surtout jetées, du haut des galeries, +dans la cathédrale de Rouen, le jour de la Pentecôte (Farin).] + +A ces sortes de gâteaux doit se rapporter le petit pain blanc que, +chez nos voisins des _Amognes_ (Nièvre), les parrains et les marraines +offraient, naguère encore, aux approches de Noël, à leurs filleuls et +que l'on connaissait, dans ces contrées, sous le nom d'_apogne cornue_. + +On pourrait encore ranger dans la catégorie des _apognes_, _l'ai gui +l'an_ de Vierzon (Cher), dont Raynal parle en ces termes [101]: «A +Vierzon pendant quelques jours des environs de Noël, tous les pâtissiers +vendent un petit gâteau de forme bizarre qu'on nomme _l'ai gui l'an._» + +[Note 101: _Histoire du Berry_, tom. I, p. 17.] + +«Dans notre province, comme en beaucoup d'autres, ajoute Raynal, on +donne encore les noms de _guilané, guilaneu_ aux aumônes spéciales ou à +de certains présents que l'on distribue aux premiers jours de l'an. Les +mots _guilané, guilaneu_ signifient, dit-on, _gui l'an neuf_[102]». + +[Note 102: Les auteurs sont très partagés sur cette étymologie. V. le +_Barzaz-Breiz_, de M. de la Villemarqué, t. I, p. 396.] + +_En Picardie_, il y a quelques années, les cabaretiers offraient, la +veille de Noël, à leurs clients des _cuignons_ ou _cuignots_, sorte de +tarte aux pommes en forme de croissants allongés. + +Dans _la Flandre_ flamingante, les gâteaux de Noël se nomment +_Kerskoeken_ et représentent un porc ou un sanglier, comme les +_cougnoux_ de Namur. + + +_Le réveillon des animaux_[103]._ + +[Note 103: Voir _Noël dans les pays étrangers_, p. 13. _Le réveillon des +oiseaux_.] + +Dans un grand nombre de pays, les animaux eux-mêmes font réveillon. + +_En Berry_, les animaux de la ferme, à l'issue de la Messe de minuit, +reçoivent une provende extraordinaire du meilleur fourrage. + +Il en est ainsi _en Lorraine_ et dans _le pays bisontin_. Dans un +village voisin de Besançon, à Mamirolle, il y a quelques années, un +cultivateur qui n'avait aucune religion se levait avec grande diligence, +pour conduire son bétail à l'abreuvoir public, tout au sortir de la +Messe de minuit. Il fallait, disait-il, que ses animaux eussent la +première eau de Noël. Cette habitude superstitieuse a quelque chose de +bien poétique et n'est que l'application abusive d'une idée admirable du +Mystère de Noël. [104] + +[Note 104: L'abbé B..., du diocèse de Besançon.] + +On nous écrit que, dans certaines paroisses perdues des _montagnes de +l'Auvergne_, à l'occasion de Noël, tous les animaux participent aux +réjouissances communes; «il n'est pas une tourterelle ni un pigeon qui +ne fasse réveillon.» + +Le même usage existe _en Bretagne_. Au retour de la Messe de minuit, +on donne à tous les animaux une botte du meilleur foin qui se trouve à +l'étable. Les paysans bretons (de Bignan, au diocèse de Vannes) pensent +qu'il est convenable que les animaux eux-mêmes participent à la joie +universelle, la nuit de Noël, en mémoire de la place que Dieu leur +assigna, d'après la tradition, dans l'étable de Bethléem, au moment de +la Nativité. + +_En Touraine_, dans plusieurs villages, la Messe de minuit terminée, +chacun regagne sa demeure. Mais avant d'aller prendre sa part au gai +repas du réveillon, le maître de la maison passe d'abord à l'étable. En +souvenir des deux animaux qui, de leur tiède haleine, ont réchauffé les +membres tremblants du Sauveur-Enfant, il donne à chacun de ses animaux +domestiques une double ration. C'est leur réveillon à eux [105]. + +[Note 105: M. l'abbé B... du diocèse de Tours.] + +Le poète qui a si bien chanté le _réveillon des oiseaux_ devait aussi +chanter _le réveillon des animaux_; il l'a fait sous ce titre gracieux: + + + LA GERBE DE NOËL + + Dans les nombreux pays où la sainte croyance + Vit encor dans le coeur du campagnard heureux, + --A l'heure où de Jésus l'on chante la naissance, + On observe un usage aussi bon que pieux. + + La venue ici-bas de cet Enfant aimable + Mit en liesse la terre, aux chants du Paradis; + De même le croyant s'en va dans son étable + Réjouir son bétail, ses agneaux, ses brebis. + + Il donne à l'âne, au bouf, une exquise provende, + Aux chèvres, aux moutons, ou du sucre ou du sel: + Car tout être vivant doit, suivant la légende, + Faire _son réveillon_ dans la nuit de Noël[106]. + +[Note 106: Comtesse O'Mahony.] + + + + +CHAPITRE V + +LES CADEAUX DE NOËL + +(ARBRE DE NOËL ET SOULIER DE NOËL) + +Aujourd'hui l'usage se répand de plus en plus de donner des cadeaux aux +enfants, à l'occasion de la fête de Noël. + +On donne à cette coutume une double origine. Quelques auteurs ont voulu +la faire remonter aux Romains, qui s'envoyaient les uns aux autres des +présents, _afin de commencer la nouvelle année sous d'heureux auspices_. +Les nouveaux convertis eurent beaucoup de peine à se défaire de cette +coutume payenne. + +A la fin du IVe siècle, saint Maxime de Turin la condamne avec +véhémence: il reproche aux chrétiens de donner des présents exagérés, +quelquefois même en contractant des emprunts[107]. + +[Note 107: Homil. C. _de Kalendis gentilium_, Migne, LVII, col. +492-493.] + +Dans la suite, Noël _prit peu à peu la place des Calendes de janvier et +fut considéré comme le commencement de l'année_[108]. + +[Note 108: En provençal, Noël se dit _Caleno_ ou _Calendo_ pour cette +raison.--Noël fut appelé _Calendes_, nom qu'on donnait Auparavant au +premier janvier.] + +Il nous semble exagéré de faire remonter aux Romains l'usage des cadeaux +de Noël; cette coutume chrétienne nous paraît avoir son origine toute +naturelle dans l'idée même de la fête. En effet, Noël, étant un jour de +joie universelle, est en même temps une fête de famille: les étrennes en +sont la conséquence.--Comme Dieu s'est donné en présent aux hommes pour +leur prouver son amour, les hommes se donnent entre eux des signes +d'amitié et de bienveillance. Les parents surtout pensent à réjouir +leurs enfants en souvenir du divin Enfant-Jésus, qu'ils leur montrent +comme leur meilleur ami et leur plus parfait modèle. + +Les cadeaux de Noël se font surtout par l'_arbre de Noël_ et par le +_soulier de Noël_. + + +I. L'ARBRE DE NOËL + +Partout l'arbre est regardé comme un symbole de vie, d'abondance et de +prospérité[109]. + +[Note 109: L'arbre joue un grand rôle dans la symbolique chrétienne. On +a souvent mis en face l'un de l'autre _l'arbre de la science du bien et +du mal_, principe de la déchéance de l'humanité, et _la croix_, principe +de rédemption et de salut.] + +L'_arbre de Noël_ est un petit arbuste vert, le plus ordinairement +un sapin, aux branches duquel on attache les cadeaux que l'on veut +distribuer aux enfants, à l'occasion de la fête. Il apparaît tout +éclatant de lumières, tout chargé de jouets et de friandises. Cet arbre +merveilleux est pour les coeurs innocents le symbole de Celui qui est +«la lumière du monde» et la source de tout don céleste. + +Cet arbre, en effet, a pour les enfants une signification chrétienne. Ce +sapin, qui reste vert au milieu du deuil de la nature et qui produit +des fruits absolument inusités, fournit l'occasion de parler aux petits +enfants de ce Jésus qui s'est fait enfant pour nous, de ce Jésus qui, +dans sa crèche, leur prêche la piété, l'obéissance, la pauvreté. +Ils écoutent comme on écoute quand on est enfant: plus tard ils se +souviendront!... + +Qui donc peut assister sans être profondément ému à cette scène +ravissante d'un arbre de Noël dans _nos Écoles maternelles?_ «Devant les +yeux émerveillés des tout petits, le verdoyant sapin, illuminé de mille +petites lumières tremblotantes, se dresse tout chargé de jouets et de +cadeaux qui, pendant des heures, mettent du bonheur dans les âmes de +tout ce monde enfantin. A ces joujoux d'un jour, on joint quelquefois +une large distribution de bons vêtements chauds et de hardes neuves: +tricots qui recouvrent les petits membres grelottants, mitaines qui +préservent des engelures, foulards où s'enfouissent les petits nez +rougis par la bise, bonnes galoches qui sonnent sur le pavé au moment +des glissades. Et comme il n'est point de belles fêtes sans chanson, on +chante quelques-uns de ces jolis _noëls_ naïfs, sur des airs qui ont +traversé les siècles et qui n'en sont pas pas moins une bonne et +égayante musique[110]». + +[Note 110: Nous empruntons cette description de l'arbre de Noël au +savant article, si documenté, si varié et si plein d'_humour_ de M. +Georges Dubosc (_Journal de Rouen_, 25 déc. 1897).] + +Le romancier anglais Ch. Dickens décrit ainsi l'arbre de Noël[111]: «Cet +arbre, planté au milieu d'une large table ronde et s'élevant au-dessus +de la tête des enfants, est magnifiquement illuminé par une multitude de +petites bougies et tout garni d'objets étincelants. Il y a des poupées +aux joues roses qui se cachent derrière les feuilles vertes, il y a des +montres, de vraies montres, ou du moins avec des aiguilles mobiles, de +ces montres qu'on peut monter continuellement; il y a de petites tables +vernies, de petites armoires et autres meubles en miniature qui semblent +préparés pour le nouveau ménage d'une fée; il y a de petits hommes +à face réjouie, beaucoup plus agréables à voir que bien des hommes +réels--car si vous leur ôtiez la tête, vous les trouveriez pleins de +dragées.--Il y a des violons et des tambours, des livres, des boîtes à +ouvrage, des boîtes de bonbons... toutes sortes de boîtes; il y a +des toutous, des sabots, des toupies, des étuis à aiguilles, des +essuie-plumes et des imitations de pommes, de poires et de noix, +contenant des surprises. Bref, comme le disait tout bas devant moi un +charmant enfant à un autre charmant enfant, son meilleur ami: «Il y +avait de tout et plus encore!» + +[Note 111: _Christmas carols_.] + + +_Comment installer et garnir l'arbre de Noël_ + +Il faut choisir, dans la forêt, un beau sapin aux branches épaisses et +bien vertes: on le plante dans une caisse profonde remplie de terre: les +parois sont ornementées de papier multicolore ou d'andrinople. C'est, à +Paris, au marché du quai aux Fleurs qu'on trouve à meilleur compte les +sapins de Noël; chaque année, les forêts de France et même de l'étranger +en envoient un stock considérable. + +Il est bon de placer l'arbre au tiers de la pièce où l'on doit se +réunir, afin de laisser, en avant, un espace suffisant pour recevoir les +invités, grands et petits. + +On peut établir, dans un coin de la salle, une sorte de cloison de +tentures, faite avec de longs rideaux épais. Derrière cette cloison, +on peut placer un piano ou un harmonium autour duquel grands frères et +grandes soeurs chanteront des _noëls_ populaires: leurs voix sembleront +se perdre dans un lointain mystérieux, et parfois imiter les Anges de +Bethléem, annonçant aux bergers la venue du Sauveur. + +Il faut, sur le fond de verdure sombre qu'offre le sapin, placer des +boules de verre ou de petits miroirs qui refléteront, en mille facettes, +la lumière des petites bougies suspendues dans l'arbre. Souvent on +sème sur les branches quelques poignées de givre argenté et de neige +artificielle; on y ajoute aussi quelquefois de longs fils d'argent qu'on +appelle des «cheveux d'ange». Enfin, on accumule, avec art et bon goût, +tout ce qu'on peut trouver de petits rubans, de faveurs, et on agrémente +le tout de nombreuses bouffettes, de noeuds et de croisettes de bolduc +rose[112]. + +[Note 112: Grosse ficelle rose, plate.] + +Quant aux bibelots, jouets et friandises à placer sur l'arbre de Noël, +on a le choix, assurément, mais il faut prévoir ce qui fera le plus +grand plaisir à l'assistance: les fruits et les jouets _à surprises_ ont +toujours le plus grand succès. Les enfants préfèrent souvent les objets +peu coûteux aux cadeaux de grand prix: il faut surtout savoir les +enjoliver et les présenter, sous les formes les plus gracieuses et les +plus attrayantes: par exemple, les petits paniers et les corbeilles +seront recouverts de percaline et doublés de satinette rose ou bleue; +on collera sur les panoplies des papiers de couleur, des papiers de +fantaisie à dessins comiques, etc. + +Quelquefois, on place, au sommet de l'arbre de Noël, une étoile +lumineuse étincelante de rubis et d'émeraudes, ou un ange de carton aux +ailes d'or et aux mains pleines de présents. + +On trouve dans les bazars et chez les marchands de jouets tous les +_accessoires_ d'un arbre de Noël à des prix très abordables. + +Les savants ne sont pas d'accord sur l'origine de l'arbre de Noël: les +uns le font remonter au temps du paganisme, les autres lui donnent +une origine gauloise, d'autres, enfin, le font venir des plus pures +traditions germaniques. + +_Origine payenne._ L'arbre de Noël, suivant une légende, remonterait aux +peuples payens, qui célébraient, par des réjouissances, les derniers +jours de l'année. Le sapin, «roi des forêts» [113], comme disent +encore certains chants populaires allemands, recevait alors un culte +idolâtrique: des sacrifices humains avaient même arrosé ses racines. +Cependant, il faut observer que, parmi les nombreuses espèces d'arbres +pour lesquels les anciens Germains avaient un culte, on ne vit jamais +figurer le sapin. Il faut aller jusqu'à l'extrême Scandinavie où, dans +les temps payens, lors des fêtes de _Youl_[114], célébrées à la fin +de décembre, en l'honneur du retour de la terre vers le soleil, on +plantait, devant la maison, un sapin auquel on attachait des torches et +des rubans de couleur. + +[Note 113: Il faut visiter les belles forêts du mont Saint-Odile, en +Alsace, pour voir que le sapin mérite bien ce titre d'honneur.] + +[Note 114: _Noël dans les pays étrangers_, p. 19.] + +Le christianisme aurait transformé cette coutume et l'aurait appropriée +au _Mystère de Noël_, qui se célèbre à cette époque de l'année; cette +ancienne cérémonie serait tombée en désuétude avec le cours des siècles. + +_Origine gauloise._ Vers 573, saint Colomban, poussé par un ordre +mystérieux de Dieu, quitta l'Irlande, son pays natal, et le monastère +de Bangor, où les fortes études n'empêchaient pas l'enthousiasme de +se développer. Il partit pour la Gaule dont, malgré la conversion de +Clovis, les habitants avaient grand besoin d'être évangélisés. L'ardent +missionnaire fut bien accueilli par Gontran, roi des Bourguignons. + +Bientôt l'étroite enceinte du vieux château romain d'Annegray, que lui +avait concédé ce prince, fut insuffisante pour ses nombreux disciples. +Une portion de la nouvelle communauté dut se transporter à Luxeuil, au +pied des Vosges. + +Un soir de Noël, saint Colomban prit avec lui quelques-uns de ses +religieux et parvint avec eux, en chantant des hymnes, jusqu'au sommet +de la montagne où se trouvait un antique sapin encore vénéré par +quelques habitants. Les religieux accrochent à l'arbre leurs lanternes +et leurs torches; un d'eux parvient jusqu'à son faîte et y dessine une +croix lumineuse. + +Les paysans accourent et saint Colomban leur raconte les merveilles de +la nuit qui donna au monde un Sauveur. + +Malgré ce fait, nous ne croyons pas que la tradition de l'arbre de Noël +soit née sur notre vieille terre française. Nous n'en trouvons aucune +trace dans nos vieux _noëls_ normands, gascons, bourguignons ou +provençaux. Dans toutes nos _Pastorales_, dans l'_Officium pastorum_, +même silence au sujet du vert sapin étoilé de lumières. Ce n'était point +le sapin, mais bien le chêne celtique qui était l'arbre symbolique par +excellence dans les vieilles forêts druidiques de l'ancienne Gaule[115]. + +[Note 115: _Noël dans les pays étrangers_, p. 18, note.] + +_Origine allemande_. Il y a un siècle environ que l'arbre de Noël est +devenu populaire dans les contrées du Nord de l'Allemagne. + +C'est en Norwège et en Suède qu'il fut d'abord adopté aux fêtes +chrétiennes de Noël, et tout indique qu'il a été propagé, en Allemagne, +par les Suédois, pendant la guerre de Trente ans. + +C'est peut-être en Alsace qu'il faut chercher l'origine de l'arbre de +Noël. Dans ce pays, les charmes de la poésie ont enveloppé tous les +actes de la vie publique et privée. + +Nous trouvons la plus ancienne mention de l'arbre de Noël dans une +description des usages de la ville de Strasbourg, en 1605. On y lit le +passage suivant: «Pour Noël, il est d'usage, à Strasbourg, d'élever des +sapins dans les maisons; on y attache des roses en papier de diverses +couleurs, des pommes, des hosties coloriées, du sucre, etc.»[116]. + +[Note 116: _Auf Weihnachten_ richtett man Dannenbaümen zu Strasburg +in den Stuben auf, daran hencket man rossen auss vielfarbigen. Papier +geschnitten, Aepfel, Oblaten, Zischgolt, Zucker (Rietschel, I. C., p. +144).] + +En 1765 encore, Goëthe se trouvant à Leipsick, chez un ami, en face d'un +arbre de Noël, exprime la surprise que lui cause ce spectacle qu'il +voyait pour la première fois. + +L'un des plus anciens vestiges de cette coutume se trouve dans +_l'Essence du Catéchisme_ que publia, vers le milieu du XVIIe siècle, +le pasteur protestant Dannhauer, de Strasbourg. Il constate que depuis +quelque temps, en Alsace, on suspend, à la Noël, pour la récréation des +enfants, des bonbons et des jouets aux branches d'un sapin. Il déclare +qu'il ignore d'où cet usage, qu'il blâme fortement, a pu tirer son +origine[117]. + +[Note 117: _Katechismusmilch_ (le lait du Catéchisme), 1642-1646, cité +par Rietschel. I. C., p. 145.] + +L'arbre de Noël fut introduit à Paris, en 1840, par la princesse +Hélène de Mecklembourg, duchesse d'Orléans, et favorisé plus tard par +l'impératrice Eugénie. + +Dans cette même année, le prince Albert, époux de la reine Victoria, +l'introduisit au palais royal de Buckingham, à Londres, et le mit en +honneur dans l'aristocratie et la bourgeoisie anglaise. + +Cette touchante et délicieuse tradition de l'arbre de Noël, perpétuée à +travers les âges, semble aujourd'hui plus vivace encore que jamais. La +preuve en est dans l'immense quantité de sapins qui, dès l'aube, chaque +année, sont alignés sur les deux côtés de la Madeleine, à Paris. + +Les sapins!... Ils sont là des centaines, des milliers, de toute taille, +de tout âge. Les uns, tout petits, les autres très grands avec d'énormes +racines. Ceux-là, de quelques centimètres de hauteur; ceux-ci atteignant +plusieurs mètres. + +Et tous ces arbres de Noël, disposés en ordre, forment de grandes et de +petites allées... C'est comme une forêt en miniature, où l'oeil se perd +dans les masses de feuillage sombre, où l'esprit se reprend à rechercher +les images exquises de Pierre Dupont, le chantre des _Sapins_, évocateur +génial des beautés de la nature: + + Le _Sapin_ brave et l'hiver et l'orage, + Chaque printemps lui fait un éventail; + Droite est sa flèche et vibrant son feuillage; + L'art grec s'y mêle au gothique travail... + Dieu d'harmonie + Et de beauté, + J'adore ton génie + Dans sa simplicité. + +Qui de nous n'a contemplé, avec larmes, en 1870, l'arbre de Noël de nos +ennemis insolents et vainqueurs? Ces hommes du Nord abattaient les +rares sapins de nos bosquets et en détachaient la cime. Dressée dans un +tonneau, cette cime devenait leur arbre de Noël. Ils suspendaient à ses +branches des pommes au lieu d'oranges, et des saucisses en guise de +guirlandes: le tout était éclairé par des chandelles fumeuses. C'était +plutôt lugubre!... + +Les Chartrains se rappellent encore cet épouvantable incendie qui, le +jour de Noël, détruisit le château du prince Napoléon, à Gourdez. Un +sapin immense était dressé dans les magnifiques salons. Pour célébrer +leur «Weihnachten», les Allemands suspendirent à ses branches toutes +sortes de victuailles; le tout était éclairé _a giorno_ par de +nombreuses bougies. L'on festoya, l'on dansa autour de l'arbre de Noël. +Le feu ne tarda pas à se déclarer; bientôt le château n'était qu'un +brasier, et malheur aux paroissiens de Morancez qui essayèrent de +conjurer l'incendie [118]! + +[Note 118: L'abbé G..., du diocèse de Chartres.] + +Nous avons donné dans notre premier opuscule une longue description de +l'arbre de Noël allemand [119], nous nous contenterons de citer _l'arbre +de Noël des petits forains_ et _l'arbre de Noël des Alsaciens-Lorrains à +Paris_. + +[Note 119: _Noël dans les pays étrangers_, p. 39-49.] + + +_L'arbre de Noël des petits forains, à Paris_ + +Le 24 décembre, une vaste salle avait été mise gracieusement à la +disposition de l'École foraine; la réunion fut très belle. Un public +nombreux voulut prendre part à la joie des pupilles de Mlle Bonnefois. + +M. Gaston Lacoin, avocat à la Cour d'appel, dans un à-propos très +brillant sur l'École foraine et sa fondatrice, fit savoir qu'elle +n'avait pas été oubliée par le bonhomme Noël, puisque le Conseil +général, sur la proposition de M. Duval-Arnoult, lui allouait une +subvention de 500 francs. + +Cette heureuse nouvelle fut accueillie avec joie. + +Mmes L. Vaillant et J. Jucquot ont ouvert le concert par un charmant +morceau à quatre mains. Mme Raucet-Banès a charmé l'auditoire par son +talent de fine diseuse. Mme Benoiste a brillamment exécuté une Étude de +Liszt et accompagné tous les artistes avec un réel talent. Deux jeunes +élèves de Mlle Caroline Brun ont fait entendre de ravissantes mélodies +avec des voix bien posées, une diction parfaite et un style impeccable. + +La distribution des présents de toutes sortes suspendus à un splendide +arbre du Noël eut ensuite lieu au milieu de la joie générale; tous les +petits forains paraissaient être au comble du bonheur. + +Mlle Bonnefois peut être heureuse et Mlle Giraud fière de ses petits +élèves. Puissent-elles longtemps encore assister à cette fête de +famille! + + +_L'arbre de Noël des Alsaciens-Lorrains, à Paris_ + +Il n'est pas un journal, en France et surtout en Alsace-Lorraine, qui +n'ait raconté, au moins une fois, cette cérémonie si particulièrement +touchante et patriotique. + +Tout le monde connaît l'Association des Alsaciens-Lorrains, à Paris. +Cette oeuvre a distribué, depuis son origine, des millions de secours et +procuré du travail et des moyens d'existence à des milliers de familles +émigrées. + +Comme l'arbre de Noël est en grand honneur dans toutes les familles +alsaciennes, on pensa, dès l'année qui suivit la guerre de 1870, à une +fête qui rappelât aux petits émigrés les joies du foyer natal. + +Jules Claretie a raconté l'origine de cette fête, dans une salle de +café-concert, à l'Alcazar, où les petits Alsaciens étaient accourus. On +en attendait quelques centaines; il en était venu plus d'un millier. + +«Les fillettes et les gamins, dit Jules Claretie montaient, tout émus, +les marches de l'estrade. Même après avoir pillé les épiciers du +voisinage, on n'allait bientôt plus avoir rien à leur donner. Il fallut +briser par fragments les tablettes de chocolat, pour que les derniers +emportassent quelque chose. C'est Gambetta qui les cassait en deux, ces +tablettes de chocolat, et les passait à Mme Floquet qui les distribuait +à ces petites mains tendues.» + +Cette fête de famille, très modeste à l'origine, reçut dans la suite un +développement considérable; entourée de la sympathie universelle, elle +devint une manifestation charitable vraiment grandiose. + +Qu'on en juge par le récit que nous en fait un journal de la capitale +[120]: + +[Note 120: _Le Monde illustré_, 26 déc. 1881.] + + + «Le 25 décembre 1881, a eu lieu, dans l'après-midi, à l'Hippodrome, + la Noël des Alsaciens-Lorrains. + + «De patriotiques souvenirs planaient sur cette fête. Une foule émue + et sympathique se pressait dans l'immense vaisseau, admirablement + décoré pour la circonstance. + + «Des Alsaciens, au nombre de six mille, et environ quatre mille + enfants, avaient été convoqués dans cette vaste enceinte, afin + de participer aux libéralités que leur réservaient les Dames + patronnesses de l'Oeuvre, sous la forme d'agréables et utiles dons, + consistant en vêtements chauds, objets de toute espèce, jouets et + bonbons. + + «Au centre de l'arène se dressait un énorme sapin, provenant des + forêts d'Alsace [121], dont les gigantesques rameaux, ornés de + rubans aux couleurs nationales, ployaient sous une charge coquette + de joujoux et de Lanternes. + + [Note 121: Avant de l'expédier, ses racines avaient été + soigneusement enveloppées d'une grosse motte de _terre alsacienne_.] + + «Des mâts, autour desquels s'enroulaient des oriflammes et des + drapeaux tricolores, étaient plantés de place en place. Ils + portaient tous, au centre, les armes des villes des pays annexés, + ainsi que l'écusson de la ville de Paris. + + «Sur des tables placées au pied de ces mâts, s'amoncelaient des + piles de cadeaux, qui attiraient les regards de la troupe enfantine, + assise au milieu de l'ellipse. + + «Le reste de l'assistance s'étageait sur les gradins de + l'amphithéâtre. + + «On y remarquait bon nombre de sénateurs, de députés, des élèves de + l'École polytechnique, de l'École centrale... + + «La musique de la Garde républicaine et plusieurs sociétés chorales + ont fait entendre, comme intermèdes, des morceaux très applaudis. + + «Des pièces de vers et des chants patriotiques ont été + chaleureusement acclamés. + + «Ensuite a commencé le défilé des enfants qui sont venus, + accompagnés de leurs parents, recevoir, des mains charitables, les + dons destinés à chacun d'entre eux. + + «Les bienfaiteurs se sont retirés avec la conscience d'un doux + et cher devoir de commisération accompli en faveur de frères + malheureux. + + «Les Alsaciens pauvres ont mieux compris qu'ils faisaient toujours + partie du territoire français, et que, en dépit des efforts faits + pour les séparer de nous, la charité supprimait les frontières + nouvelles.» + +Ce spectacle charmant de l'arbre de l'Hippodrome fait retrouver aux +pauvres exilés, dans la douce fête de l'arbre de Noël, le souvenir +vivant de la patrie absente, et ceux qui veulent être généreux pour +l'enfance proclameront hautement «qu'elles sont bonnes et touchantes, +les traditions qui permettent ainsi de faire le bien et la charité, en +les parant de cette poésie émue et naïve qui, depuis dix-neuf siècles, +s'attache à la plus populaire de nos fêtes [122]». + +[Note 122: _Le Journal de Rouen_, loc. cit.] + +Rückert, le plus poétique révélateur, dit Baur, de l'amour divin +manifesté dans la grotte de Bethléem, nous a laissé une poésie très +aimée des enfants. C'est comme une perce-neige toute pure et toute +délicate qui s'est épanouie sur le bord de la Crèche; nous ne ferons que +résumer le poète allemand: + + +_L'arbre de Noël et l'enfant pauvre_ + +«Un petit enfant étranger parcourt les rues superbes d'une ville +inconnue: il admire les jouets exposés aux vitrines, la lumière +des palais et les étincelants sapins entrevus dans les salles bien +chauffées. + +«Tout enfant, dit-il, a son petit arbre et sa bougie: tout enfant, chez +ses parents, a sa douce surprise, et, moi seul, je n'ai rien. Et il +frappe tristement à toutes les portes, et personne n'a pitié de lui et +ne l'invite à entrer. + +«O saint Enfant-Jésus, s'écrie-t-il, je n'ai ni père, ni mère, je n'ai +que vous; puisque personne ne m'écoute, venez à mon secours.» Il joint +ses petites mains glacées par le froid, et, tout grelottant, il attend, +anxieux, dans la rue. + +«Et voici que descend vers lui un autre petit enfant, entouré d'une +lumière étrange et qui lui dit: + +«Je suis le divin Jésus... tout le monde te repousse, moi je viens à +toi... tu auras aussi ton arbre de Noël, regarde!» + +«De la main, l'Enfant-Jésus lui montre alors le ciel dans lequel brille +un gigantesque arbre de Noël tout scintillant d'étoiles. + +«L'enfant, dont l'âme est inondée de joie et de paix, se sent soulevé +lentement, doucement par mille petits anges qui se détachent de l'arbre +merveilleux. + +«.....Il est retourné dans sa vraie patrie, et là il oublie toutes les +souffrances d'ici-bas!» + +Il faut lire cette ravissante poésie dans le texte allemand pour en +savourer toute la suavité. + +Après avoir célébré tous les charmes de l'arbre de Noël, parlons de la +coutume si française du _soulier_ ou du _sabot_ de Noël, mis dans l'âtre +pendant la Messe de minuit, pour le plus grand bonheur de nos naïfs +enfants. + + + +II. LE SOULIER DE NOËL + +L'heure de la veillée est déjà avancée; les plus petits enfants +consentent à assister à la Messe de minuit dans la _chapelle blanche_, +c'est-à-dire à dormir sous leurs blancs rideaux, pendant que leurs +parents iront à l'église. Mais auparavant, tout émus, ils déposent, avec +grand soin, leur soulier au pied des chenets de fonte. Pendant leur +sommeil, ils rêvent de sucre de pomme, de polichinelles, de bonbons et +de jouets de toutes sortes... + +Maman attend que bébé soit bien endormi; puis, elle s'avance +discrètement et remplit l'escarpin mignon, largement ouvert, des objets +qu'elle sait que son cher petit désire le plus,--elle le lui a fait dire +tant de fois!... + +Le lendemain, dès son réveil, l'enfant accourt, pieds nus, le cour +battant, l'oeil encore gros de sommeil et déjà brillant de plaisir, pour +contempler les trésors, objets de toutes ses espérances. + +Malgré la nuit plus courte, avec quel empressement le père et la mère +sont debout, dès le jour naissant, pour guetter le réveil de leur fils, +pour être les heureux témoins de sa surprise, de sa joie exubérante, +quand il aperçoit les jouets, friandises et cadeaux de toutes sortes, +que lui envoie le petit Jésus par son fidèle messager _le bonhomme +Noël_[123]. + +[Note 123: _Lectures pour tous_, déc. 1903. Extrait d'un article de +François Veuillot.] + +Quelquefois, quand les enfants n'ont pas été sages, quand ils ont été +espiègles, menteurs, gourmands, désobéissants ou colères, le petit Jésus +n'envoie, en souvenir... qu'une poignée de verges. + +Qui de nous n'a été la naïve et heureuse victime de cette supercherie +toute imprégnée d'affection maternelle? Une petite fille disait à sa +maman: «Je ne sais pas pourquoi ma petite soeur Luce trouve toujours +dans son soulier de Noël précisément ce qu'elle désire?» + +--«Ah! ma chère Lise, c'est qu'elle est toujours plus sage que toi!» + +«Oh! que papa et maman vont être surpris et contents, disait un charmant +bébé, quand ils verront tout ce que le petit Jésus m'a apporté!» + +Aussi, quand à notre raison plus complètement éveillée s'est dévoilé le +mystère, quelle amère déception, quel trouble dans nos joies enfantines! + +Il n'y a rien de plus gracieux que cette fiction du soulier de Noël, +utilisée par les mamans pour rendre _raisonnables_ leurs bébés +capricieux. + +Un critique connu la recommandait, et nous voulons reproduire le tableau +plein de fraîcheur que sa plume traçait il y a quelques années. + +C'était aux environs de Noël, la scène se passait au bazar de la rue +d'Amsterdam; nous citons les paroles de l'éminent écrivain[124]: + +[Note 124: Fr. Sarcey. _Annales polit. et littér._, du 22 déc. 1889.] + +«Je suivais une jeune mère qui tenait par la main une petite fille. +L'enfant s'extasiait sur les poupées et les joujoux. Elle voulait qu'on +lui achetât le bazar tout entier. + +--Non, lui disait doucement sa mère: c'est bientôt Noël et le petit +Jésus t'apportera dans ton soulier ce qu'il aura choisi pour toi. + +--C'est ici, répond la petite, que l'Enfant Jésus vient acheter des +joujoux? + +--Oui, sans doute, pour les enfants bien sages. + +--Pour les petits enfants bien sages? + +--Oui, le petit Jésus tient à leur faire une surprise pour les +récompenser. + +--Alors, je serai bien sage! + +«... Qu'est-ce que ce petit Jésus qui achète des jouets chez les +marchands... et qui s'introduit mystérieusement dans les cheminées? Les +enfants ne s'en rendent pas bien compte. + +«Ce qu'il y a de certain, c'est que le petit Jésus n'est pas pour eux +une abstraction, un symbole. Ils le voient qui traverse l'air, qui +presse sur sa poitrine des mains pleines de gâteaux et de jouets, ils le +sentent au-dessus d'eux très bon et très juste: ils se disent qu'avec +Lui il faut marcher droit, ou sinon... les souliers resteront vides. +Quels cris de joie ils vont jeter quand ils verront que le petit Jésus a +justement choisi ce qu'ils désiraient le plus, ce qu'ils avaient demandé +dix fois à leur mère.» + + +Quelquefois l'Enfant-Jésus réserve aux pauvres et aux affligés ses +meilleurs cadeaux, comme le prouve la _légende des bigorneaux_. + +Jadis vivait à Saint-Malo une pauvre femme dont presque tous les garçons +s'étaient noyés en mer. Un seul avait survécu. Sa mère le garda auprès +d'elle... + +Un jour de décembre, elle tombe gravement malade. + +Son fils l'entend qui pleure. Il se souvient qu'on est à la _veille de +Noël_. Donc, doucement il se déchausse et vient poser son sabot usé +auprès des cendres froides; puis il ouvre la fenêtre et se met à prier +en regardant le ciel. Soudain, au moment où les cloches annoncent la +Messe de minuit, il aperçoit un nuage lumineux qui s'arrête juste +au-dessus de la maison. + +Ce n'était pas un nuage ordinaire, ou, pour mieux dire, c'était un +essaim de ces escargots de mer que l'on appelle des _bigorneaux_ et, que +l'on mange sur la côte bretonne. _Les premiers remplirent les sabots_, +les suivants couvrirent le plancher, et quand la place manqua dans la +pauvre chambre, ils rampèrent sur les panneaux de bois de la façade, ou +s'accrochèrent aux ardoises du toit. + +Cependant la pauvre veuve émerveillée se sentait mieux... Elle remplit +en hâte plusieurs paniers qu'elle alla vendre le lendemain: jamais elle +n'avait fait de si belles recettes, car personne n'avait jamais vu +d'escargots de mer si beaux et si appétissants. + +On sut bientôt, dans le pays, le prodige qui s'était opéré et l'on +appela la vieille maison le _château des bigorneaux_[125]. + +[Note l25: _Lectures pour Tous_, loc. cit.] + +Nos poètes ont souvent traité ce sujet si touchant et si naïf du +_soulier de Noël_: + + Ainsi qu'ils le font chaque année, + En papillotes, les pieds nus, + Devant la grande cheminée + Les bébés roses sont venus. + A minuit chez les enfants sages + Le joli Jésus qu'à genoux + On adore sur les images + Va, les mains pleines de joujoux, + Du haut de son ciel bleu descendre; + Et, de crainte d'être oubliés, + Les bébés roses, dans la cendre, + Ont tous mis leurs petits souliers. + Derrière une bûche ils ont même, + Tandis qu'on ne les voyait pas, + Mis, par précaution suprême, + Leurs petits chaussons et leurs bas. + Puis, leurs paupières se sont closes + A l'ombre des rideaux amis. + Les bébés blonds, les bébés roses, + En riant se sont endormis + Et jusqu'à l'heure où l'aube enlève + Les étoiles du firmament + Ils ont fait un si joli rêve + Qu'ils riaient encore en dormant[126]. + +[Note 126: Rostand.] + +Nos enfants savent par coeur ces beaux vers d'André Theuriet: + + Il est minuit, l'étable est sombre, + La Vierge rêve et Joseph dort; + L'Enfant repose dans cette ombre + Ayant au front l'étoile d'or. + + Vêtu de satin et de moire, + Le front ceint d'un rayon vermeil, + A travers la grande nuit noire, + Jésus passe comme un soleil. + + Glissant sur un rayon de lune, + Il pénètre dans les foyers. + Seul le grillon, dans la nuit brune, + _Voit remplir les petits souliers_. + + Noël! Jésus vient de naître. + _Souliers et sabots de hêtre + Sont rangés dans l'âtre noir._ + Noël! Enfants, venez voir + Les merveilles qu'à la ronde, + Jésus, pour le petit monde, + Du haut des cieux fait pleuvoir! + +Non moins gracieuse est la poésie suivante que nous envoie un de nos +bons amis du Canada[127]. + +[Note 127: Le rév. Père B***, qui, bien des fois, dans notre belle +église de Pithiviers, a su intéresser et charmer ses auditeurs.] + + Hier au soir, à l'Angélus, + Quand la nuit étendait son voile, + J'ai vu, de la plus belle étoile + Descendre le petit Jésus. + + Sur le toit de chaque demeure, + Il s'arrêtait pour écouter! + Car à l'enfant méchant qui pleure + Il ne viendra rien apporter. + + Celui qui manque sa prière, + Ou qui déchire ses habits, + N'aura qu'une verge sévère, + Avec un morceau de pain bis. + + Mais Jésus, aux enfants bien sages, + Apportera de beaux joujoux, + Des livrets tout remplis d'images, + Et des bébés aux grands yeux doux. + + Avec une plume éternelle, + En caractères triomphants, + Un ange écrivait sur son aile + Le nom des bons petits enfants. + + Que ceux-là, dans la cheminée, + Mettent sans crainte _leur soulier_ + Petit Jésus, dans sa tournée, + Saura ne pas les oublier. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + PRÉFACE. + + CHAPITRE PREMIER. + + La veillée de Noël et les légendes qu'on y raconte. + La veillée de Noël. + + I.--Le REPAS MAIGRE. + En Auvergne. + En Provence. + Dans le Comtat-Venaissin. + A Marseille. + Le gros souper du musée d'Arles. + En Bretagne. + + II.--LES DIVERTISSEMENTS. + La fête de la pelote en Anjou. + La fête de la pelote en Normandie. + La fête des flambarts en Champagne. + Une veillée de Noël dans le Rouergue. + Une veillée de Noël au pays lorrain. + Une veillée de Noël à Paris. + Une pieuse coutume à Montsecret (Orne). + + III--LES LÉGENDES + + _Êtres inanimés_. + En Franche-Comté. + Dans les Vosges. + Au pays de Caux. + En Bretagne. + + _Animaux_. + Dans les Vosges. + Dans les Landes. + En Berry. + + _Démons et croyances superstitieuses_. + En Limousin. + Opinion d'un poète anglais. + A Saint-Michel-en-Grève. + En Franche-Comté. + Dans les Vosges. + En Normandie. + En Corse. + En Bretagne. + + _Récits édifiants_. + La rose de Marienstein. + La Marguerite de Bethléem. + La Noël des trépassés. + La veillée de Noël (dom Guéranger). + + CHAPITRE II + + La Bûche de Noël. + Origine de la bûche de Noël. + En Berry. + En Normandie. + En Provence. + En Bretagne. + + CHAPITRE III + + Les particularités de la Messe de minuit. + Les trois messes de Noël. + Les trois messes de Noël à Rome. + La Messe de minuit au village. + En allant à la Messe de minuit. + Une Messe de minuit pendant la Révolution. + Une Messe de minuit manquée. + Une Messe de minuit en Normandie. + Une Messe de minuit en Picardie. + Les agneaux de Sainte-Agnès à Rome. + Une Messe de minuit en Champagne. + Une Messe de minuit au pays d'Armagnac. + Une Messe de minuit dans le Rouergue. + Une Messe de minuit en Provence. + Une Messe de minuit à Saint-Victor-l'Abbaye. + Une Messe de minuit en Vendée. + Une Messe de minuit à l'Isle-sur-Sorgue. + Une Messe de minuit en Bretagne. + Une Messe de minuit à Paris. + Une Messe de minuit à Ferrières. + La fête des Ânes à Rouen. + La _Scala_ de Noël. + + CHAPITRE IV + + Le réveillon et les gâteaux de Noël + Origine du réveillon. + + I.--Les quêteurs. + L'Aguilloné au pays d'Armagnac. + Les Aguignettes en Normandie. + A Ploërmel. + Dans les Pyrénées. + Dans les Landes. + + II.--Le repas. + Dans l'Orléanais. + Dans l'Anjou. + Dans le Rouergue. + Dans le Poitou. + Dans le Dauphiné. + Dans l'Armagnac. + Dans le Béarn. + Dans l'Auvergne. + En Corse. + En Franche-Comté. + Dans le pays de Caux. + L'oie de Noël. + Le réveillon de Mme de Sévigné. + Le réveillon à Paris. + + III.--LES GÂTEAUX. + Dans les Vosges. + En Lorraine. + En Flandre. + Dans le pays chartrain. + En Normandie. + En Berry. + Le réveillon des animaux. + + CHAPITRE V + + Les cadeaux de Noël + (l'Arbre de Noël et le Soulier de Noël) + Origine des étrennes. + I.--L'ARBRE DE NOEL. + II.--LE SOULIER DE NOEL. + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La nuit de Noël dans tous les pays +by Alphonse Chabot + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14788 *** |
