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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14788 ***
+
+ Prix franco: UN Franc.
+ SE TROUVE CHEZ L'AUTEUR.
+ 18, Mail Ouest,
+ PITHIVIERS.
+ IMPRIMERIE MODERNE, I,
+ IMPASSE DE L'ÉGLISE
+
+ IMPRIMATUR
+ Aurel., Die. 3 Décemb. 1907
+ A. BRUANT,
+ _vic. gén._
+
+
+
+
+
+ Monseigneur CHABOT
+ Prélat de Sa Sainteté
+ CURÉ DE PITHIVIERS (LOIRET)
+
+
+
+ LA NUIT
+ DE
+ NOËL
+ DANS TOUS LES PAYS
+
+ 1912
+
+
+
+_Nous avons déjà publié, en 1905 et en 1906, deux brochures sur les
+coutumes populaires de Noël dans tous les pays_: Noël dans les pays
+étrangers _et_ Les Crèches de Noël. _Cette troisième publication_ La
+Nuit de Noël _sera, nous l'espérons, mieux accueillie encore que ses
+deux soeurs. Il suffira de lire le titre des chapitres qu'elle renferme,
+pour se rendre compte de l'intérêt qu'elle peut offrir:
+
+I. La veillée de Noël et les légendes qu'on y raconte.
+
+II. La bûche de Noël.
+
+III. Les particularités de la Messe de minuit.
+
+IV. Le réveillon et les gâteaux de Noël.
+
+V. Les cadeaux de Noël (l'arbre de Noël et le soulier de Noël).
+
+Nous ne donnons, dans ce petit livre, qu'un exposé très succinct des
+nombreux documents que nous avons recueillis depuis bien des années.
+Comme nous l'avons déjà annoncé, nous nous proposons de faire paraître,
+plus tard, deux autres brochures intitulées_ La Fête des Rois dans tous
+les pays _et_ Noël dans l'Histoire _ou Éphémérides de Noël._
+
+_Quatre provinces surtout nous ont fourni des documents nombreux, variés
+et très intéressants pour cette nouvelle brochure: la _Normandie, _le_
+Berry, _la_ Provence _et la_ Bretagne.
+
+La Normandie, _que nous avons visitée tant de fois de Rouen à Caen et
+du Mont-Saint-Michel à Saint-Vaast-la Hougue, nous est chère à bien des
+titres. Nous avons connu et apprécié, pendant vingt-cinq ans, dans
+notre paroisse de Pithiviers, le zèle et le dévouement de deux de ses
+communautés dont le souvenir est encore très vivant parmi nous: les
+Religieuses du Sacré-Coeur de Coutances et les Religieuses des Écoles
+chrétiennes de la Miséricorde de Saint-Sauveur-le-Vicomte. Puisse
+notre petit livre leur porter, dans leur solitude et leur éloignement,
+l'hommage de notre profonde gratitude et de notre inaltérable
+attachement.--M. Georges Dubosc, le chercheur infatigable et l'écrivain
+si distingué du_ Journal de Rouen, _qui a épuisé, pour ainsi dire, tout
+ce qu'on peut dire sur les coutumes normandes, a été un de nos guides
+les plus sûrs et les plus éclairés_.
+
+Le Berry, _notre pays d'origine, a laissé dans nos souvenirs d'enfant
+toutes ces vieilles et naïves légendes que l'on contait aux veillées
+d'hiver, de Villemurlin à Châtillon-sur-Loire, et d'Aubigny à
+Saint-Florent-le-Jeune.--Laisnel de la Salle, dans son savant ouvrage_:
+Croyances et Légendes, _n'a rien oublié de ce qui se disait et se
+passait, de son temps, dans les campagnes des bords de la Loire, de
+l'Indre et du Cher. Nous lui avons fait, à titre de compatriote, des
+emprunts presque _textuels, craignant d'altérer le charme et la couleur
+locale qu'il sait si bien donner à ses récits._
+
+La Provence _est riche en souvenirs de toutes sortes. Son musée d'Arles,
+où l'on admire, dans la salle de Noël les deux scènes si vivantes,
+si pittoresques du_ Gros Souper _et de la_ Bûche de Noël, _est, une
+véritable merveille. Quelles poses gracieuses dans tous ces personnages,
+quelles richesses dans tous ces costumes arlésiens!--L'éminent poète
+provençal, Frédéric Mistral, malgré ses quatre-vingts ans, a bien voulu
+correspondre avec nous et nous donner, de sa main, les détails les plus
+intimes de la vie familiale en Provence, au temps de Noël.--Souvent
+aussi, nous avons consulté les_ Miettes de Provence, _par Stéphen
+d'Arve, la_ Revue de Provence _et le_ Clocher provençal, _qui
+contiennent des pages ravissantes sur les coutumes méridionales_.
+
+La Bretagne _a toujours eu pour nous des charmes indicibles avec ses
+étroites vallées, son aspect sauvage, ses donjons en ruines, ses
+vieilles abbayes, ses huttes couvertes de chaume, ses forêts de houx
+grands comme des chênes, ses bruyères semées de pierres druidiques
+autour desquelles planent les oiseaux de mer, ses landes, ses grèves,
+une mer qui blanchit contre mille écueils: région solitaire, triste,
+orageuse, couverte de nuages, où le bruit des vents et des flots est
+éternel.--Aussi les légendes naissent nombreuses dans l'imagination vive
+et néanmoins mélancolique des Bretons, si attachés à leur religion et à
+leurs foyers.--Tout le monde connaît les ouvrages d'Emile Souvestre, de
+Paul Féval et de Brizeux: ces écrivains évoquent souvent des souvenirs
+bretons qui nous ont fourni de précieux documents sur les usages de Noël
+au pays des dolmens et des menhirs.
+
+Parmi les nombreux amis que nous ont faits nos recherches sur les
+coutumes de Noël, il y en a plusieurs que nous voudrions nommer ici,
+mais nous craindrions de blesser leur modestie. Quelques-uns nous ont
+écrit avec autant d'empressement que de grâce et de talent: que ceux-là
+surtout soient cordialement remerciés. Dans le cours de cet opuscule,
+nous nous sommes permis de citer quelques initiales; la reconnaissance
+nous en faisait un devoir; nous avons tenu cependant à garder la plus
+absolue discrétion.
+
+Montrer combien la fête de Noël est populaire dans le monde entier,
+faire connaître et aimer davantage le divin Enfant de Bethléem, tels
+sont les deux sentiments qui nous ont inspiré ce long travail, qu'avec
+la grâce de Dieu et le concours de nos amis, nous espérons mener à bonne
+fin.
+
+Cette brochure et les deux précédentes «Noël dans les Pays étrangers» et
+«Les Crèches de Noël dans tous les Pays» se vendent au profit des trois
+Ecoles libres et des Oeuvres paroissiales de Pithiviers. Nous prions nos
+lecteurs de les faire connaître autour d'eux.
+
+
+
+
+
+LA NUIT DE NOËL
+DANS TOUS LES PAYS
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+LA VEILLÉE DE NOËL ET LES LÉGENDES QU'ON Y RACONTE
+
+Quelles douces heures que celles des veillées de décembre et quel charme
+elles ont laissé dans nos souvenirs d'enfance!
+
+Alors au foyer brillent les joyeuses flambées, pendant que le vent
+ébranle la maison et que la pluie bat les vitres. Vous voyez d'ici,
+n'est-ce pas, la salle bien close la lampe sous son abat-jour, le feu de
+sarments qui pétille avec un bruit sec, illuminant le plafond à solives.
+
+Bébé, heureux et affairé, trottine dans la chambre; il touche au
+soufflet, renverse la pelle et regarde avec étonnement et envie son
+père qui tisonne, tandis que les flammes bleuâtres, longues et minces,
+lèchent l'écusson de la vieille cheminée aux teintes noires et
+luisantes.
+
+Assis au coin du feu, le grand-père se chauffe tout pensif, tandis que
+la marmite fait «glouglou» et que de chaque côté de son lourd couvercle
+s'échappe un mince filet de vapeur.
+
+La maîtresse du logis a quitté sa belle coiffe et pris le bonnet du
+soir; debout, la main gauche posée sur la hanche, elle tourne et
+retourne, de sa main droite, sa grande cuillère de bois dans le ragoût
+qui «mijote» sur le fourneau.
+
+Dans un coin de la chambre, grand'mère explique à sa petite-fille les
+enluminures d'un vieil almanach déjà noirci par les années.
+
+La vieille horloge, au large balancier de cuivre, frappe lourdement ses
+coups...
+
+Telles sont à peu près les veillées d'hiver dans la plupart des
+campagnes.
+
+La veillée de Noël revêt un caractère particulier, surtout dans le Midi
+de la France.
+
+Elle comprend:
+
+_Le repas maigre_ (appelé en Provence _gros souper_);
+
+Les _divertissements_;
+
+Les _légendes_.
+
+
+
+I.--LE REPAS MAIGRE.
+
+«Il existe dans _notre Auvergne_ des coutumes qui, pour être moins
+éclatantes, n'en ont pas moins un charme tout particulier et un sens
+profondément chrétien. La veille de Noël, la nuit venue, la table est
+dressée devant le foyer. On la couvre d'une nappe bien blanche, et,
+au centre d'une magnifique brioche, on place un chandelier en cuivre
+soigneusement fourbi. La maîtresse de la maison fouille dans la grande
+armoire et revient avec une chandelle précieusement enveloppée dans du
+papier gaufré.
+
+«La belle chandelle prend place au milieu de la table.
+
+«... Les préparatifs termines, mon vieux père, quoique malade, veut
+assister au repas. Il prend, de sa main tremblante, la chandelle de
+Noël, l'allume, fait le signe de la croix, puis l'éteint et la passe au
+frère aîné. Celui-ci, debout et tête nue, l'allume à son tour, se signe,
+l'éteint, puis la passe à sa femme. La chandelle passe ainsi de main en
+main, pour que chacun, à son rang d'âge, puisse l'allumer. Elle arrive
+enfin entre les mains du dernier né. Aidé par sa mère, celui-ci l'allume
+à son tour, se signe et, sans l'éteindre, la place au milieu de la
+table, où elle brille--bien modestement--pendant tout le repas.
+
+«N'est-ce pas là le souvenir touchant de la _Lumière qui éclaire tout
+homme venant en ce monde_[1]?
+
+[Note 1: Joann. I, 9.]
+
+«Ce rite accompli, le repas commence joyeux, animé, assaisonné par le
+jeûne de la vigile, agrémenté par l'apparition de la traditionnelle
+soupe au fromage et par les surprises que ménage la cuisinière. Et
+quand les grâces sont dites, les enfants vont se coucher, bercés par
+l'espoir--souvent trompé--d'aller à la Messe de minuit. On roule dans
+le foyer une grosse souche, et on attend minuit, en chantant les vieux
+Noëls ou en racontant les histoires d'autrefois.
+
+«Quand l'heure est venue, quand les habitants des villages arrivent
+de tous côtés, avec leurs lanternes et leurs torches de paille, on se
+dirige vers l'église pour goûter les émotions toujours nouvelles de
+cette bienheureuse nuit[2].»
+
+[Note 2: D'après la _Semaine de Clermont._]
+
+On nous écrit des Salces (Lozère):
+
+«Quelquefois la ménagère, la mère de famille, n'a pas pu assister à la
+Messe de minuit. Elle a dû préparer le réveillon. Ce repas consiste
+souvent, dans nos montagnes, en lait bouilli et chaud, saucisses
+fraîches et autres productions de la ferme, sans exclure la rasade de
+vin pétillant.»
+
+La chandelle de Noël, conservée précieusement, est allumée au matin du
+premier jour de l'an, quand les parents et les amis viennent, avant
+l'aube, offrir leurs voeux empressés. C'est elle encore qui éclaire de
+ses dernières lueurs les royautés éphémères du jour de l'Épiphanie.
+
+Cette gracieuse coutume a été célébrée par un de nos meilleurs poètes:
+
+
+LES CHANDELLES DE NOËL
+
+ Aujourd'hui que l'acétylène,
+ Le gaz ou l'électricité
+ Ont détrôné sans nulle gêne
+ L'antique et fumeuse clarté
+
+ De _la Chandelle,_
+ Peut-on vraiment
+ Vous parler d'elle
+ En ce moment?
+
+ Cependant elle vit encore
+ Et se livre à de beaux exploits
+ Quand, de Minuit jusqu'à l'Aurore,
+ Elle rayonne en maints endroits.
+
+ Venez plutôt dans la Lozère:
+ Au début de tout Réveillon
+ Une Chandelle seule éclaire
+ La familiale collation.
+
+ L'aïeule, d'une main tremblante,
+ L'allume, se signe... et l'éteint;
+ Puis, enfants, serviteurs et servante
+ De même font, d'un tour de main.
+
+ Précieusement conservée,
+ _Dame Chandelle_, huit jours après,
+ Avec sa mèche ravivée
+ Éclaire encor voeux et souhaits.
+
+ Et ce n'est qu'à l'Épiphanie,
+ A ce joyeux banquet des Rois,
+ Qu'à l'Étoile portant envie,
+ Elle brille... et meurt à la fois!
+
+ Comtesse O'MAHONY
+
+_En Provence_, toute la famille se réunit à table pour le _gros souper_.
+Dès sept heures du soir, les rues de la ville ou du village, sont
+désertes et, par contre, toutes les maisons sont brillamment éclairées;
+on oublie pour un jour l'économie du luminaire; la modeste lampe à
+l'huile (_lou calèn_) est mise de côté et l'on place sur la table, d'une
+façon symétrique, les belles chandelles cannelées, ornées de festons.
+
+La place d'honneur appartient de droit au plus âgé, grand-père ou
+quelquefois bisaïeul. Avant de passer à table, on allume dans la
+cheminée l'énorme bûche de Noël (_cacho fio_) qui doit brûler une moitié
+de la nuit.
+
+Le plus jeune des enfants de la maison, muni d'un verre de vin, fait
+trois libations sur la bûche, tandis que l'aïeul prononce, en provençal,
+les paroles solennelles de la bénédiction:
+
+ _Alegre! Diou nous alegre!
+ Cacho-fio ven, tout ben ven.
+ Diou nous fague la graci de veire l'an que ven,
+ Se sian pas mai, siguen pas men!
+
+Réjouissons-nous! Que Dieu nous donne la joie! Avec la Noël, nous
+arrivent tous les biens. Que Dieu nous fasse la grâce de voir l'année
+qui va venir! Et si l'an prochain nous ne sommes pas plus, que nous ne
+soyons pas moins.
+
+Tandis que la bûche flambe, on s'assied pour le plantureux repas. «Le
+plus jeune enfant, avec une gentille gaucherie, bénit les mets, en
+dessinant de ses mains mignonnes, lentement dirigées par l'aïeul, un
+grand signe de croix au-dessus de la table. Il semble tout naturel
+de choisir ce petit être innocent comme le représentant du Christ
+nouveau-né[3]».
+
+[Note 3: Nicolay, _Hist. des croyances_, t. II, p. 78.]
+
+Ce repas, comme c'est jour d'abstinence, n'est composé que de plats
+maigres, mais _servis à profusion_; poissons frais, poissons salés,
+légumes, figues sèches, raisins, amandes, noix, poires, oranges,
+châtaignes, pâtisseries du pays. C'est donc avec raison qu'on donne à ce
+festin le nom _dou gros soupa._
+
+Les enfants, qui ont obtenu, ce soir, la permission de tenir compagnie
+aux vieux parents, regardent toutes ces gourmandises avec des yeux
+émerveillés. Dans certaines familles, on met de la paille sous la table,
+en souvenir de la crèche où naquit le Sauveur. Quelquefois, par esprit
+de charité, on permet, ce jour-là, aux serviteurs de prendre leur repas
+à la table du maître.
+
+Le _gros souper_ commence parfois tristement, et cela se conçoit: les
+convives se comptent et la mort cruelle fait que bien souvent il manque
+quelque parent à l'appel. On cause un moment des absents, on adresse un
+hommage ému à leur mémoire, on rappelle leurs qualités. Mais la grandeur
+de la fête, la joie des enfants, mettent bientôt fin à ces tristes
+souvenirs. Les conversations deviennent plus bruyantes, le vin circule,
+le nougat se dépèce et, quand l'appétit est satisfait, les regards se
+tournent vers la _Crèche_ qui représente le grand mystère du jour.
+
+C'est devant la Crèche qu'après le gros souper, se continue la fête
+de famille. On chante avec entrain les vieux noëls provençaux souvent
+plusieurs fois séculaires: ceux de Saboly et ceux de Doumergue sont
+les plus populaires. La soirée de famille se prolonge ainsi toute la
+veillée. Alors tout le monde se rend à l'église pour assister à la Messe
+de minuit[4].
+
+[Note 4: D'après Fred. Charpin et François Mazuy.]
+
+Pour les Provençaux, la fête la plus traditionnelle, la plus régionale,
+c'est bien la Noël. Dans cette veillée, dont l'usage se perpétue avec
+le même esprit familial depuis des centaines d'années, on s'unit plus
+étroitement aux morts vénérés et aimés. Bien des inimitiés prennent fin
+dans cette fête à laquelle on n'ose pas manquer et qui établit entre
+tous les parents une profonde et chrétienne intimité. Rester seul, chez
+soi, à l'écart, ce jour-là, serait regardé comme la marque d'un mauvais
+naturel et d'un coeur peu chrétien.
+
+Dans le _Comtat-Venaissin_, l'ordonnance de la collation de Noël est
+de la plus grande simplicité. Du poisson ou des escargots, suivant les
+ressources des convives, du céleri, des confitures, des fruits de toutes
+sortes, verts ou secs. Au milieu de la table, un pain ou gâteau de forme
+élevée et conique nommé _pan calendau_ ou _pain de Noël_; il ne doit pas
+s'entamer avant le premier jour de janvier. Au-dessus de ce pain, un
+rameau de houx frelon ou vert _bouissé_, garni de ses fruits rouges et
+de ganses faites avec la moelle de jonc. Les chandelles ou bougies qui
+éclairent le repas doivent être neuves et leur usage, ainsi que celui de
+la bûche de Noël, doit se prolonger jusqu'au jour de l'an.
+
+Nous ne saurions mieux faire que de laisser Frédéric Mistral lui-même
+nous raconter _la veillée de Noël en Provence_:
+
+Fidèle aux anciens usages, pour mon père, la grande fête, c'était la
+veillée de Noël. Ce jour-là, les laboureurs dévalaient de bonne heure;
+ma mère leur donnait à chacun, dans une serviette, une belle galette à
+l'huile, une rouelle de nougat, une jointée de figues sèches, un fromage
+du troupeau, une salade de céleri et une bouteille de vin cuit. Et qui
+de-ci et qui de-là, les serviteurs s'en allaient, pour «poser la bûche
+au feu», dans leur pays et dans leur maison. Au Mas, ne demeuraient que
+les quelques pauvres hères qui n'avaient pas de famille; et, parfois,
+des parents, quelques vieux garçons, par exemple, arrivaient à la nuit,
+en disant:
+
+--Bonnes fêtes! Nous venons poser, cousins, la bûche au feu, avec vous
+autres.
+
+Tous ensemble, nous allions joyeusement chercher la «bûche de Noël»,
+qui--c'était de tradition--devait être un arbre fruitier. Nous
+l'apportions dans le Mas, tous à la file, le plus âgé la tenant d'un
+bout, moi, le dernier-né, de l'autre; trois fois, nous lui faisions
+faire le tour de la cuisine; puis, arrivés devant la dalle du foyer, mon
+père, solennellement, répandait sur la bûche un verre de vin cuit, en
+disant:
+
+ Allégresse! Allégresse,
+ Mes beaux enfants, que Dieu nous comble d'allégresse!
+ Avec Noël, tout bien vient,
+ Dieu nous fasse la grâce de voir l'année prochaine.
+ Et, sinon plus nombreux, puissions-nous n'y pas être moins.
+
+Et, nous criant tous: «Allégresse, allégresse, allégresse!» on posait
+l'arbre sur les landiers et, dès que s'élançait le premier jet de
+flamme:
+
+ A la bûche,
+ Boutefeu!
+
+disait mon père en se signant. Et, tous, nous nous mettions, à table.
+
+Oh! la sainte tablée, sainte réellement, avec, tout à l'entour, la
+famille complète, pacifique et heureuse. A la place du _caleil_,
+suspendu, à un roseau, qui, dans le courant de l'année, nous éclairait
+de son lumignon, ce jour-là, sur la table, trois chandelles brillaient;
+et si, parfois, la mèche tournait devers quelqu'un, c'était de mauvais
+augure. A chaque bout, dans une assiette, verdoyait du blé en herbe,
+qu'on avait mis germer dans l'eau, le jour de la Sainte-Barbe. Sur la
+triple nappe blanche, tour à tour apparaissaient les plais sacramentels:
+les escargots, qu'avec un long clou chacun tirait de la coquille; la
+morue frite et le _muge_[5] aux olives, le cardon, le scolyme, le céleri
+à la poivrade, suivis d'un tas de friandises réservées pour ce jour-là,
+comme: fouaces à l'huile, raisins secs, nougat d'amandes, pommes de
+paradis; puis, au-dessus de tout, le grand _pain calendal_, que l'on
+n'entamait jamais qu'après en avoir donné, religieusement, un quart au
+premier pauvre qui passait.
+
+[Note 5: _Muge_, poisson de mer appelé aussi _mulet_.]
+
+La veillée, en attendant la messe de minuit, était longue, ce jour-là;
+et, longuement, autour du feu, on y parlait des anciens ancêtres et on
+louait leurs actions[6].
+
+[Note 6: Frédéric Mistral.]
+
+A _Marseille,_ pour le repas maigre de la veillée de Noël, il faut
+invariablement un plat d'anguille, une _raïto,_ sorte de sauce au
+poisson, et des légumes. Le dessert se compose de fruits secs, de
+gâteaux, de confitures, en un mot de tout ce qu'on nomme, à Marseille,
+les _Calenos._ Autrefois, suivant la coutume des anciens seigneurs
+provençaux, la table demeurait couverte de mets pendant les trois jours
+de fête; on se contentait de relever la nappe quand la repas était
+terminé.
+
+Pour compléter ce que nous avons déjà dit de la veillée de Noël en
+Provence, nous citerons la description que nous fait de _gros souper_
+Jeanne de Flandreysy dans le _Museon Arlaten_.
+
+Le musée d'Arles, fondé en 1896 par Frédéric Mistral, est une véritable
+reconstitution du passé intime, familial de la Provence.
+
+L'illustre fondateur y a réuni, dans six grandes salles ouvertes au
+public, tout ce qui a trait aux moeurs locales et régionales du pays.
+
+Dans la première salle, dite _salle, de Noël (Salo Calendalo),_ est
+représentée la cuisine d'un _mas_ (ferme, métairie). Nous y voyons,
+entourant la grande cheminée, tous les meubles, ustensiles, table,
+crédence, panetière, huche, armoires, dressoirs pour les étains,
+horloge, chenets, la vaisselle, verriers, lampes, batterie de cuisine,
+brocs de cuivre, poteries grossières, etc., en un mot tout le mobilier
+traditionnel d'une ancienne maison agricole de Provence.
+
+En voyant cette pièce, nous sentons parfaitement que nous sommes chez de
+riches paysans. Les étables doivent être pleines, les mûriers doivent
+donner des brassées de feuilles pour le réveil des vers à soie, et la
+vigne doit saigner aux vendanges, comme un taureau blessé ensanglante
+une arène.
+
+... Sur la table, trois nappes, trois chandelles, symbolisent le mystère
+de la sainte Trinité. A ses deux extrémités, cette table est garnie des
+prémices de la moisson sous la forme de blé en herbe, et couverte de
+tous les plats conventionnels: le _pain calendal (de Noël)_ portant une
+incision cruciale (on en réserve un quart pour le premier pauvre qui
+passe), le _muge_ (faute de muge, on mange de la morue), les escargots,
+le cardon, le céleri et enfin _la fougasso (fouasse)_, galette percée de
+trous.
+
+Nous y voyons encore le _sauve-crestian,_ grosse bouteille renfermant
+des grains de raisin dans l'eau-de-vie, et enfin le _barralet_, petit
+tonneau contenant le vin cuit, ce fameux vin cuit dont les Provençaux
+boivent une rasade dans leurs festins.
+
+Nous terminerons par une lettre très intéressante que nous a écrite un
+confrère de Bretagne[7].
+
+[Note 7: A. G., ancien curé de Malestroit.]
+
+«Dans beaucoup de familles, vous le savez comme moi, le réveillon de
+Noël n'a plus de raison d'être. Bien des gens qui ne vont pas à la messe
+et qui se vantent de ne plus croire à rien, croient encore au réveillon,
+parce que c'est un prétexte à ripaille, mais ils ne se soucient
+nullement de la naissance de l'Enfant Jésus. Eh bien! je crois que,
+proportion gardée, on pourrait presque en dire autant du repas maigre.»
+
+Assurément les Auvergnats et les Provençaux dont vous parlez sont encore
+des croyants, puisqu'ils ont conservé la tradition du repas maigre à
+la veillée de Noël; mais pourtant ce repas est trop plantureux et trop
+varié pour qu'on puisse y voir une mortification. Évidemment tous ces
+détails sont pleins d'intérêt et vous avez eu grandement raison de ne
+pas les négliger, surtout au point de vue du pittoresque local. Mais, je
+le répète, ces repas maigres sont de vrais festins et non des collations
+de vigile, et, à la veillée de Noël, je les trouve tout à fait déplacés.
+Est-ce bien, pour des chrétiens, le moment de faire bombance, quand
+l'Evangile nous montre Marie et Joseph cherchant inutilement un gîte et
+peut-être un morceau de pain?
+
+Qu'après la Messe de minuit, on se réjouisse, on réveillonne, rien
+de mieux, parce qu'alors les bergers sont déjà venus apporter des
+provisions à la Crèche et que la Sainte Famille n'a plus à craindre la
+disette; mais, avant minuit, je vous avoue que cela me choque, d'autant
+plus que je ne vois, dans la soirée, aucun acte religieux préparatoire à
+la fête de Noël.
+
+En Bretagne, rien de plus frugal que le repas de la vigile de Noël. A
+Bignan, par exemple, on fait cuire, dans le four de la ferme, un petit
+pain rond pour chaque personne de la famille. Ce petit pain est mangé
+tout sec, sans beurre et sans autre boisson qu'un verre d'eau. C'est là
+tout le repas de la vigile.
+
+On ne commence à manger qu'après le coucher du soleil et lorsqu'on a pu
+compter au moins neuf étoiles, en mémoire des neuf mois pendant lesquels
+la Vierge Marie a porté l'Enfant Jésus.
+
+Ce maigre repas achevé, on s'assied autour de la bûche traditionnelle,
+et la veillée se passe en prières. A Mohon, où j'ai été trois ans
+recteur, avant de partir pour la messe de minuit, on tient à réciter
+_«les mille Ave»_. Chacun dit un chapelet à son tour, pendant que les
+autres répondent. Après trois ou quatre chapelets récités de la sorte,
+on se délasse un peu en chantant quelque vieux Noël; puis on reprend la
+prière, jusqu'à ce que soient achevés les vingt chapelets nécessaires
+pour faire le total des _mille Ave_.
+
+Voilà ce que devrait être, avec des variantes, selon les régions, la
+veillée de Noël dans toute famille vraiment chrétienne: Ne prendre de
+nourriture que ce qui est nécessaire pour soutenir le corps; puis, le
+repas achevé, prier en union avec l'Ange, en saluant mille fois la
+Vierge qui, dans quelques instants, sera la Mère de Dieu, mais qui, pour
+le moment, erre encore dans les rues de Bethléem à la recherche d'un
+gîte qui lui sera refusé. Tout à l'heure, au retour de la Messe de
+minuit, la nature reprendra ses droits et on réveillonnera copieusement,
+pour se réjouir de la naissance de Jésus et aussi pour réparer les
+fatigues de la marche et de la veillée; mais alors la Sainte Famille
+aura reçu la visite des bergers et ne sera plus dans le dénûment.»
+
+Nous sommes bien de l'avis de notre aimable correspondant. Le véritable
+esprit chrétien de la nuit de Noël doit consister dans la mortification
+du repas maigre de la vigile et, après la Messe de minuit, dans la joie
+exubérante du réconfortant réveillon auquel prend part la famille tout
+entière.
+
+
+
+II.--LES DIVERTISSEMENTS.
+
+Nous allons citer quelques divertissements auxquels donne lieu la fête
+de Noël.
+
+Nous avons trouvé dans une notice sur Beaufort, commune de l'Anjou, une
+très ancienne coutume dont il ne reste pas trace dans les traditions du
+pays.
+
+C'était, à Beaufort, un usage que tous les jeunes gens mariés dans
+l'année se réunissent la veille de Noël, pour offrir au public un grand
+divertissement.
+
+A l'heure indiquée, ils se rendaient, escortés de toute la foule, sur
+un pont situé sur une petite rivière, à l'extrémité de la ville. Là, au
+signal donné par les premiers magistrats de la cité, et en présence du
+seigneur du lieu qui présidait la cérémonie, ils se précipitaient dans
+l'eau pour y saisir, en nageant, une pelote que l'on avait jetée dans le
+courant. Les nageurs avaient la liberté d'arracher la pelote des mains
+de ceux qui l'avaient saisie les premiers; c'était, on peut le penser,
+une lutte fort longue et fort distrayante. Celui qui, le plus fort ou le
+plus adroit, parvenait à se rendre maître de la pelote était proclamé
+le vainqueur. Il recevait cinquante livres pour «monter son ménage» et
+était reconduit chez lui au son de la trompe, au bruit des tambours, des
+fifres et des hautbois.
+
+Ceux des jeunes gens qui, n'étant pas malades, «ne voulaient pas
+grelotter en nageant après la pelote», payaient une amende au profit du
+vainqueur.
+
+Une coutume à peu près semblable avait lieu en Normandie, au
+Mesnil-sous-Jumièges et à Yville.
+
+La dernière mariée de l'année--et c'était à qui se marierait la dernière
+pour avoir cet honneur,--en présence de toute la paroisse assemblée,
+jetait par-dessus l'église une boule ou une pelote où était enfermée une
+somme d'argent. Chacun faisait ses efforts pour s'en emparer. Or, pour
+en demeurer maître, il fallait rentrer chez soi et faire baiser la
+pelote à la bûche de Noël, dans la cheminée. Quiconque touchait le
+porteur, lui criait: «Lâche la pelote», et de nouveau la pelote était
+lancée.
+
+Souvent cette partie de balle lancée durait fort longtemps, et parfois
+l'heureux possesseur de la balle demeurait éloigné du village deux eu
+trois jours avant de rentrer chez lui, attendant que ses adversaires,
+lassés, aient abandonné la partie. Une sorte de superstition s'en
+mêlait, la pelote portant bonheur au hameau qui la possédait. C'était un
+talisman qui assurait de belles récoltes à celui qui pouvait la garder.
+
+Tout cela était très inoffensif, mais les bousculades, les batteries
+qui s'ensuivaient, l'étaient moins, et, en 1866, on a supprimé
+définitivement cette originale coutume normande[8].
+
+[Note 8: _Journal de Rouen_, suppl. du 25 déc. 1898.]
+
+Voici, d'après M. J. Carnandet[9], ce qui se passait, la veille de Noël,
+dans les _villages champenois_.
+
+[Note 9: Bibliothécaire de la ville de Chaumont.]
+
+C'est à la nuit tombante que commencent les réjouissances de la fête de
+Noël. Dès que la dernière lueur du jour s'est fondue dans l'ombre, tous
+les habitants du pays ont grand soin d'éteindre leurs foyers, puis ils
+vont en foule allumer des brandons à la lampe de l'église. Lorsque ces
+brandons ont été bénits par le clergé, ils les promènent par les champs:
+c'est ce qu'on appelle la _fête des flambarts_. Ces flambarts sont le
+seul feu qui brûle dans le village: ce feu bénit et régénéré jettera
+de jeunes étincelles sur l'âtre ranimé dans quelques instants, image
+symbolique de la renaissance spirituelle apportée au monde par
+Jésus-Christ.
+
+Puis on allume la bûche de Noël.
+
+Pendant la veillée, les paysans, sur l'esplanade et dans les cours, se
+livrent à mille passe-temps agréables et se divertissent au jeu des
+_folles entreprises_. Les uns feignent de vouloir prendre la lune avec
+les dents, les autres de rompre une anguille avec les genoux, les autres
+d'étouper les quatre-vents, d'autres, enfin, de faire taire les femmes
+_qui coulent la buie_ (la lessive).
+
+Mais tous les jeux cessent à minuit, alors que les cloches tintent dans
+les airs obscurcis. De tous côtés, s'en viennent à l'église de longues
+files de paroissiens portant des brandons goudronnés, des torches
+de poix ardente qui répandent de larges clartés sur les campagnes
+éblouissantes et font scintiller le givre aux buissons des clôtures.
+
+Nous avons reçu d'un de nos aimables confrères le récit le plus charmant
+qu'on puisse désirer d'une veillée de Noël dans _le Rouergue_ [10].
+
+[Note 10: M. l'abbé M..., du diocèse de Rodez.]
+
+«Nos coutumes se perdent de plus en plus dans notre Rouergue, comme
+partout ailleurs; à mesure que les progrès s'infiltrent dans nos
+montagnes, les vieilles traditions disparaissent peu à peu pour faire
+place à la monotone banalité de l'égoïsme et du bien-être.
+
+«Voici cependant ce qui se passe généralement, à l'occasion de Noël,
+dans la région montagneuse et accidentée qui entoure Rodez: c'est le
+_vieux Rouergue_, qui sut se garantir du protestantisme et de l'invasion
+anglaise.
+
+«Là, dans les vastes plaines arides du Causse, comme sur les montagnes
+du Levézou et les mamelons boisés du Ségala, il fait grand froid vers la
+fin de décembre; aussi on ne ménage pas le bois dans la vaste cheminée
+autour de laquelle se groupe toute la famille pour la veillée.
+
+«Autrefois, les voisins arrivaient, eux aussi; on se réunissait,
+ainsi, nombreux, tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre, on devisait
+joyeusement, sans contrainte ni gêne aucune, grignotant de savoureuses
+châtaignes grillées et les arrosant de cidre ou du petit vin blanc
+qu'on récolte dans nos vallons. Hélas! la politique s'est glissée
+sournoisement jusque chez nous--et finies nos patriarcales réunions.
+
+«Groupée donc autour d'un grand feu, la famille cause doucement: tout
+à coup, les cloches se font entendre. «Les carillons!» dit l'un des
+anciens, et là-dessus, pour satisfaire l'avide curiosité des jeunes, on
+rappelle toutes les antiques légendes de la fête de Noël, que tout le
+monde sait déjà, mais qui plaisent toujours.
+
+«On raconte que les cloches de telle ancienne paroisse détruite,
+jetées dans quelque gouffre profond par les protestants ou les
+révolutionnaires, se mettent à sonner d'elles-mêmes pour répondre aux
+joyeux carillons de leurs soeurs qui chantent si gaiement dans le
+clocher du village.
+
+«Viennent ensuite les récits les plus variés sur la naissance du
+Sauveur... Presque toujours ces récits se terminent par un cantique de
+Noël--en patois, bien entendu:
+
+ _Au miezo mièch,
+ Lous pastrès quitou lou lièch,
+ Per ona audoura la noissenço,
+ Moun Dious!
+ D'un Dious plé de puissenço
+ Benez esse Dious!_
+
+ A minuit,
+ Les bergers quittent le lit,
+ Pour aller adorer la naissance,
+ Mon Dieu!
+ D'un Dieu plein de puissance,
+ Venez être Dieu!
+
+«Que de fois n'ai-je pas ouï la voix chevrotante de ma bonne vieille
+«Mimi», âgée de plus de quatre-vingts ans, qui me berçait sur ses genoux
+au rythme mélancolique et suppliant de ce chant naïf.
+
+«Avant de partir pour la Messe de minuit, on plaçait la bûche de Noël
+(_souquo naudolenquo_). D'après la tradition, la bûche de Noël, dans
+toute maison qui se respecte, doit durer jusqu'au 1er janvier, et même,
+pour s'assurer une heureuse et prospère année, il faut qu'elle brûle
+sans s'éteindre jusqu'à l'Épiphanie, afin que, si les Rois Mages
+viennent à passer par là, ils aient de quoi réchauffer leurs membres
+fatigués et glacés par l'âpre bise de nos montagnes. Aussi ce sont des
+arbres entiers ou d'immenses souches de chêne que j'ai vu porter par
+trois ou quatre valets de ferme dans la gigantesque cheminée de la
+cuisine.»
+
+Une plume très exercée a su mettre en scène l'antique veillée de Noël
+_au pays lorrain_; nous sommes heureux de reproduire ce gracieux
+tableau.
+
+«C'était la veillée de Noël en pays lorrain. Dans la grande salle du
+château, maîtres et serviteurs sont rassemblés, le souper vient de
+finir; les pages apportent les galettes dorées et les aiguières de vin
+vermeil qui doivent égayer la soirée. Au haut de la table, le comte
+Raoul de Briamont a présidé le repas sur le grand fauteuil seigneurial
+sculpté aux armoiries de sa maison; il a crié «Noël!» en élevant
+gaiement la coupe d'argent, et sa voix sonore a éveillé, en même temps
+que les échos de la grande salle, la joie dans tous les cours des
+convives. Car tous les serviteurs de Briamont présents au festin de Noël
+aiment leur jeune maître de quinze ans et respectent sa tête blonde,
+comme ils respectaient jadis les cheveux blancs de son aïeul. A la
+droite du comte Raoul se trouvent: le chapelain, messire Didier, qui,
+tout à l'heure, célébrera dans la chapelle la Messe de minuit; puis
+Alain, le vieil écuyer du défunt seigneur; dame Pernette, qui a nourri
+et élevé l'enfant; les servantes, les hommes d'armes de la petite
+garnison qui défend le château pendant ces jours troublés; les varlets,
+les pages et, enfin, une famille de pauvres laboureurs qui est venue
+le jour même chercher derrière les murs de Briamont un abri contre la
+fureur des bandes pillardes qui dévastent la campagne. Et tous ont
+répété: «Noël! Vive notre jeune seigneur!»
+
+«--Merci à vous, mes bons serviteurs et amis, reprend le comte Raoul;
+merci de votre affection et des soins dont vous m'avez entouré pendant
+toute cette année, la dernière que je passe parmi vous et sous le toit
+de mes pères. Bientôt sonnera l'heure du départ; bientôt, sous la
+conduite de mon suzerain, j'irai trouver notre sire le roi Charles;
+bientôt je serai chevalier, je pourrai courir sus à l'Anglais et aider,
+s'il plaît à Dieu, à le chasser hors du royaume de France. Criez donc:
+Noël! mais aussi: Vive notre gentil dauphin Charles VII![11]».
+
+[Note 11: Marie de Lacertelle, _Ann. d'Orléans_, 7 janv. 1905.]
+
+A _Paris_, comme dans toutes les grandes capitales, le mouvement et
+l'animation redoublent la veille de Noël et se prolongent non seulement
+fort avant dans la soirée, mais encore une partie de la nuit. La Noël,
+l'une de nos plus grandes fêtes religieuses, l'une des plus touchantes
+fêtes de famille, est en même tempe la plus franchement joyeuse des
+fêtes populaires.
+
+Dès la nuit tombée, les rues sont envahies par la foule: sur les
+boulevards, auxquels les petites boutiques provisoires prêtent la
+physionomie d'une fête enfantine, c'est un flot toujours croissant,
+toujours renouvelé de promeneurs.
+
+Les terrasses des cafés s'encombrent à vue d'oeil; à tous ces gens
+attablés, des camelots viennent proposer le jouet du jour, en
+accompagnant leur boniment des facéties les plus originales. Des
+mendiants cherchent à exploiter la pitié des passants et des industriels
+sans ressources s'improvisent artistes pour la circonstance.
+
+Ces sortes de «minstrels» pullulent depuis quelques années. Certains
+exercent leur talent sans collaboration, mais la plupart sont groupés
+en duo ou trio pour donner leur concert. Ils débitent leur répertoire,
+généralement insignifiant, devant un public peu exigeant, car c'est
+d'une façon bien distraite qu'on les écoute. Ces virtuoses du pavé,
+pauvres «cigales» de l'art, auxquelles la lumière électrique tient lieu
+de «soleil», accompagnent souvent leurs chants de «danses» qui ne leur
+assurent pas toujours ce qu'il faut «pour subsister».
+
+Un usage des plus édifiants et des plus touchants existe encore au
+village de _Montsecret_ (Orne). La veille et le matin du jour de Noël,
+une jeune fille pieuse et estimée de tous va par les maisons porter
+l'Enfant-Jésus de la Crèche et le fait baiser aux petits enfants. Les
+parents remettent alors une offrande pour l'entretien de la lampe qui,
+pendant tout le mois de janvier, brûle à l'église devant la Crèche.
+Cette visite est regardée comme un honneur et une bénédiction par les
+familles: les enfants l'attendent avec impatience et l'accueillent avec
+joie[12].
+
+[Note 12: D'après l'abbé V..., du diocèse de Séez.]
+
+
+
+III.--LES LÉGENDES
+
+Ce qui fait le plus grand charme de la veillée de Noël, ce sont
+assurément les légendes qu'on y raconte: leur ensemble forme un des plus
+captivants chapitres de la littérature populaire; elles sont tour à
+tour terribles ou touchantes, dramatiques ou gracieuses. Il serait bien
+difficile de dire quelle est l'origine de ces fables, historiettes ou
+contes, qui ont trait à la naissance de l'Enfant-Dieu. Ces récits,
+auxquels les vieillards savent donner tant de charmes, font toujours les
+délices des enfants.
+
+Les légendes de la veillée de Noël peuvent se diversifier d'après les
+êtres qui entrent en scène. _Êtres inanimés, animaux, démons, récits
+édifiants_; tel est l'ordre que nous suivrons.
+
+_Être inanimés_
+
+En _Franche-Comté_, on raconte qu'une roche pyramidale, qui domine la
+crête d'une montagne, tourne trois fois sur elle-même pendant la Messe
+de minuit, quand le prêtre lit la généalogie du Sauveur. En cette même
+nuit, les sables des grèves, les rocs des collines, les profondeurs des
+vallées s'entr'ouvrent et tous les trésors enfouis dans les entrailles
+de la terre apparaissent à la clarté des étoiles.
+
+Dans cette même contrée existe la légende de la _pierre qui vire_.
+C'est une pierre pointue dressée en équilibre sur un rocher, entre les
+villages de Scey-en-Varais et de Cler, et qui, dit-on, fait un tour
+complet sur elle-même au coup de minuit, à Noël[13].
+
+[Note 13: L'abbé V..., du diocèse de Besançon.]
+
+_Dans les Vosges_, la _pierre tournerose_, bloc élevé qui existait près
+de Remiremont, se mettait elle-même en mouvement quand les cloches de
+Remiremont, de Saint-Nabord et de Saint-Etienne (deux paroisses voisines
+de Remiremont) appelaient les fidèles à la Messe de minuit[14].
+
+[Note 14: Richard, _Traditions populaires._]
+
+C'est surtout au _pays de Caux_ (Seine-Inférieure) qu'existe la légende
+des _pierres tournantes_. Ces pierres faisaient autrefois trois tours
+sur elles-mêmes pendant la Messe de minuit, et les monstres qui étaient
+censés y habiter exécutaient autour d'elles des danses folles qu'il eût
+été dangereux de troubler. Citons la chaise de Gargantua à Duclair, la
+pierre Gante à Tancarville, la pierre du Diable à Criquetot-sur-Ouville.
+
+A _Millières_, dans le Cotentin (Manche), au carrefour des Mariettes, se
+trouve un bloc de pierre pesant mille kilos, qui, dit-on, saute trois
+fois, le jour de Noël, à minuit.
+
+On croit encore, au pays de Caux, que les cloches perdues sonnent
+pendant la Messe de minuit.
+
+Certains affirment avoir entendu l'ancienne cloche de l'église des
+moines d'Ouville-l'Abbaye, qui passe pour être enfouie dans le
+«Bose-aux-Moines», à Boudeville.
+
+Mais il faut surtout lire les _légendes bretonnes._
+
+Nombreuses autant qu'énormes sont les pierres qui se déplacent pendant
+la Messe de minuit, pour aller boire, comme des moutons altérés, aux
+rivières et aux ruisseaux.
+
+Un mégalithe, près de Jugon (Côtes-du-Nord), se rend à la rivière de
+l'Arguenon. Dans le bois de Couardes, un bloc de granit, haut de trois
+mètres, descend pour aller boire au ruisseau voisin et remonte à sa
+place de lui-même.
+
+Il y a, au sommet du mont Beleux, un menhir qui se laisse enlever par un
+merle et qui met à découvert un trésor.
+
+Il faut entendre surtout, telle qu'elle nous est contée par Emile
+Souvestre, la jolie légende des pierres de Plouhinec qui vont boire à la
+rivière d'Intel[15].
+
+[Note 15: Emile Souvestre, _Le Foyer Breton_, tome II. p. 181.]
+
+La plus célèbre était jadis la grosse pierre de Saint-Mirel, dont
+Gargantua se servit pour aiguiser sa faux, et qu'il piqua, après la
+fauchaison, comme on la retrouve encore aujourd'hui. Elle cachait un
+trésor qui tenta un paysan des alentours. Ce paysan était si avare qu'il
+n'eût pas trouvé son pareil: le liard du pauvre, la pièce d'or du riche,
+il prenait tout; il se serait payé, s'il eût fallu, avec la chair des
+débiteurs.
+
+Quand il sut qu'à la Noël les roches allaient se désaltérer dans les
+ruisseaux, en laissant à découvert des richesses enfouies par les
+anciens, il songea, pendant toute la journée, à s'en emparer.
+
+Pour pouvoir prendre le trésor, il fallait cueillir, durant les douze
+coups de minuit, le rameau d'or qui brillait à cette heure seulement
+dans les bois de coudriers et qui égalait en puissance la baguette des
+plus grandes fées. Lors, ayant cueilli le rameau, il se précipita de
+toute sa force vers le plateau où le rocher de Gargantua profilait sa
+masse sombre, et, lorsque minuit eut sonné, il écarquilla les yeux.
+
+Lourdement le bloc de pierre se mettait en marche, s'élevant au-dessus
+de la terre, bondissant comme un homme ivre à travers la lande déserte,
+avec des secousses brusques qui faisaient sonner au loin le terrain de
+la vallée.
+
+Jusqu'à ce moment la branche magique éclairait l'endroit que la pierre
+venait de quitter. Un vaste trou s'ouvrait, tout rempli de pièces d'or.
+
+Ce fut un éblouissement pour l'avare, qui sauta au milieu du trésor et
+se mit en devoir de remplir le sac qu'il avait apporté. Une fois le
+sac bien chargé, il entassa ses pièces d'or dans ses poches, dans ses
+vêtements, jusque dans sa chemise. Dans son ardeur, il oubliait la
+pierre qui allait venir reprendre sa place. Déjà les cloches ne
+sonnaient plus. Tout à coup le silence de la nuit fut troublé par les
+coups saccadés du roc qui gravissait la colline et qui semblait frapper
+la terre avec plus de force, comme s'il était devenu plus lourd après
+avoir bu à la rivière. L'avare ramassait toujours ses pièces d'or. Il
+n'entendit pas le fracas que fit la pierre quand elle s'élança d'un bond
+vers son trou, droite comme si elle ne l'avait pas quitté.
+
+Le pauvre homme fut broyé sous cette masse énorme, et de son sang il
+arrosa le trésor de Saint-Mirel[16].
+
+[Note 16: Lectures pour Tous, déc. 1903, p. 190.]
+
+
+_Animaux_
+
+Il existe, en France surtout, une croyance populaire dont les formes
+varient suivant les différentes contrées: c'est la conversation des
+animaux entre eux pendant la Messe de minuit et surtout pendant la
+lecture ou le chant de la Généalogie.
+
+C'est sans doute une réminiscence de la représentation de l'ancien
+«Mystère de la Nativité», pendant laquelle _on faisait parler les
+animaux._
+
+Cette croyance si répandue, avec de nombreuses variantes, peut se
+résumer ainsi: un paysan, probablement ivre, ayant omis d'offrir à son
+bétail le réveillon traditionnel, entend ce dialogue entre les deux
+grands boeufs de son étable:
+
+Premier boeuf: «Que ferons-nous demain, compère»?
+
+Second boeuf: «Porterons notre maître en terre...»
+
+Le maître, furieux, en entendant cette prédiction, saisit une fourche
+pour frapper le prophète de malheur; mais, dans sa précipitation, il se
+blesse maladroitement lui-même à la tête... et le lendemain les boeufs
+le portent en terre.
+
+Tel est le thème développé différemment suivant les provinces.
+
+_Dans les Vosges_, à la Bresse, canton de Saulxures-sur-Moselotte, on a
+soin de donner abondamment à manger aux animaux avant d'aller à la Messe
+de minuit.
+
+_A Cornimont_, au Val-d'Ajol, on croit encore que les animaux se lèvent
+et conversent ensemble pendant la Messe de minuit. On raconte à ce sujet
+qu'un habitant de Cornimont, jouissant de la réputation d'esprit fort,
+voulut s'assurer de ce fait surnaturel. Il alla se coucher dans un coin
+obscur de l'écurie située derrière sa maison.
+
+A l'heure de minuit, il vit un de ses boeufs se réveiller, puis se lever
+pesamment et demander, en bâillant, à son compagnon de fatigue, ce
+qu'ils feraient tous deux le lendemain. Celui-ci lui répondit qu'ils
+conduiraient leur maître au cimetière. La chose ne manqua pas d'arriver,
+dit la tradition: notre esprit fort fut saisi d'une telle frayeur qu'il
+en tomba raide mort sur place. Ainsi, sans doute, le racontèrent les
+boeufs.
+
+On assure aussi qu'une semblable aventure arriva à une femme de
+Raon-aux-Bois, canton de Remiremont. Poussée par la curiosité, elle alla
+visiter ses étables pendant la Messe de minuit. Elle apprit également de
+ses boeufs qu'ils ne tarderaient pas à la conduire en terre[17].
+
+[Note 17: _Traditions populaires_, par Richard. Remiremont, 1848.]
+
+La nuit de Noël est célèbre par une vieille légende que les _paysans
+landais_ racontent avec terreur, pendant les veillées d'hiver.
+
+Ils prétendent que le jour de Noël, vers minuit, l'âne et le boeuf se
+mettent à parler entre eux. Ils causent du temps où l'Enfant-Jésus
+n'avait pour se réchauffer que leur haleine. Ce don miraculeux de la
+parole est le cadeau envoyé tous les ans par le Ciel à ces deux animaux,
+en souvenir des bons offices rendus à l'Enfant-Jésus dans l'étable de
+Bethléem. Mais malheur à celui qui tente de surprendre leur mystérieuse
+conversation.
+
+Sa témérité est punie d'une manière terrible: il tombe mort à l'instant
+même[18].
+
+[Note 18: _Le Petit Landais_, 25 décembre 1902.]
+
+Un bon paysan de Gaillères l'éprouva à ses dépens. Pour se convaincre
+de la vérité du fait, il vint écouter à l'étable, et voilà qu'à minuit
+juste, le boeuf dit à son voisin:
+
+ «Hoù Bouêt?--Hoù Bortin.
+ --Que haram-nous, douman matin?
+ --Que pourteram lou boué ou clôt.
+ E lou boué que mouri sou cop»[19].
+
+[Note 19: _Sorcières et loups-garous dans les Landes_, p. 39.]
+
+Voici comment Laisuel de Lasalle a gracieusement brodé cette légende: la
+scène se passe _en Berry_ [20].
+
+[Note 20: _Croyances et légendes_, tom. I, p. 17.]
+
+«On assure qu'au moment où le prêtre élève l'hostie pendant la Messe
+de minuit, toutes les _aumailles_ (bêtes à cornes) de la paroisse
+s'agenouillent et prient devant la Crèche. On assure encore qu'après
+cette oraison toute mentale, s'il existe dans une étable deux boeufs qui
+sont frères, il leur arrive infailliblement de prendre la parole.
+
+«On raconte qu'un _boiron_[21] qui, dans ce moment solennel, se trouvait
+couché près de ses boeufs, entendit le dialogue suivant:
+
+«--Que ferons-nous demain? demanda tout à coup le plus jeune du
+troupeau.
+
+[Note 21: On appelle _boiron_ le jeune garçon qui touche ou aiguillonne
+les boeufs pendant le labourage.--On dit aussi _boyer_ pour bouvier--en
+italien, _boaro_.]
+
+«--Nous porterons notre maître en terre, répondit d'une voix lugubre un
+vieux boeuf à la robe noire, et tu ne ferais pas mal, François, continua
+l'honnête animal en arrêtant ses grands yeux sur le boiron qui ne
+dormait pas, tu ne ferais pas mal d'aller l'en prévenir, afin qu'il
+s'occupe des affaires de son salut.
+
+«Le boiron, moins surpris d'entendre parler ses bêtes qu'effrayé du sens
+de leurs paroles, quitte l'étable en toute hâte et se rend auprès du
+chef de la ferme pour lui faire part de la prédiction.
+
+«Celui-ci se trouvait attablé avec trois ou quatre francs garnements de
+son voisinage et, sous prétexte de faire le réveillon, présidait à
+une monstrueuse orgie, tandis que la _cosse de Nau_ (bûche de Noël)
+flamboyait dans l'âtre et que sa femme et ses enfants étaient encore à
+l'église.
+
+«Le fermier fut frappé de l'air effaré de François à son arrivée dans la
+salle.
+
+«--Eh bien? Qu'y a-t-il? lui demanda-t-il brusquement.
+
+«--Il y a que les boeufs ont parlé, répondit le boiron consterné.
+
+«--Et qu'ont-ils chanté? reprit le maître.
+
+«--Ils ont chanté qu'ils vous porteraient demain en terre; c'est le
+vieux Noiraud qui l'a dit, et il m'a même envoyé vous en avertir, afin
+que vous ayez le temps de vous mettre en état de grâce.
+
+«--Le vieux Noiraud en a menti, et je vais lui donner une correction,
+s'écria le fermier, le visage empourpré par le vin et la colère.
+
+«Et, sautant sur une fourche de fer, il s'élance hors de la maison et se
+dirige vers les étables. Mais il est à peine arrivé au milieu de la cour
+qu'on le voit chanceler, étendre les bras et tomber à la renverse.
+
+«Était-ce l'effet de l'ivresse, de la colère ou de la frayeur?
+
+«Nul ne le sait.
+
+«Toujours est-il que ses amis, accourus pour le secourir, ne relevèrent
+qu'un cadavre et que la prédiction du vieux Noiraud se trouva accomplie.
+
+«Depuis cette aventure, que l'on dit fort ancienne, les boeufs ont
+toujours continué à prendre, une fois l'an, la parole; mais personne n'a
+plus cherché à surprendre le secret de leur conversation.»
+
+«A Romorantin, nous écrit un de nos correspondants, lorsque j'étais
+enfant, on me recommandait de me trouver à la Crèche, le jour de Noël,
+à minuit sonnant; c'était, me disait-on, l'heure où le boeuf et l'âne
+empruntaient la voix humaine pour saluer le Christ naissant.»
+
+Dans _le Cotentin_, où la foi est naïve, on est persuadé que toute la
+création adore le petit Jésus, à Noël. A l'heure de minuit, dit-on, tous
+les animaux de ferme s'agenouillent, et tel curieux qui voudrait alors
+pénétrer dans l'étable, uniquement pour s'assurer du fait, serait
+immédiatement puni de sa témérité[22].
+
+[Note 22: Ces détails nous ont été donnés par un habitant de Millières
+(Manche).]
+
+_Démons et croyances superstitieuses._
+
+Un ancien Noël nous donne une description frappante et naïve de la rage
+du démon, à la venue du Messie:
+
+ AIR: J'endève.
+
+ Le démon, assurément,
+ Dedans son coeur endève,
+ Car Dieu vient présentement
+ Pour sauver les fils d'Adam
+ Et d'Eve, d'Eve, d'Eve!
+
+ Il régnait absolument
+ Sans nous donner de trêve,
+ Mais ce saint avènement
+ Délivre les fils d'Adam
+ Et d'Eve, d'Eve, d'Eve!
+
+ Chantons Noël hautement,
+ Sortons de notre rêve,
+ Bénissons le sauvement
+ De tous les enfants d'Adam
+ Et d'Eve, d'Eve, d'Eve[23]!
+
+[Note 23: _Bible des Noëls_, p. 33.]
+
+La nuit de Noël est la plus mystérieuse de toutes les nuits. Il semble
+que Satan, exaspéré par l'échec que ce divin anniversaire lui remet en
+mémoire, sente, à chaque retour de la grande fête, redoubler sa haine et
+sa rage contre l'humanité. C'est alors qu'il sème dans les sentiers et
+sur les _carroirs_[24] que doivent parcourir les pieuses caravanes de
+la Messe de minuit, ces larges et splendides pistoles qui jettent dans
+l'ombre de si magiques et de si attrayants reflets. C'est alors qu'il
+ouvre, au pied des croix et des oratoires champêtres, ces antres béants
+au fond desquels on voit ruisseler des flots d'or. Malheur à celui
+qui tente de garnir son escarcelle de cette brillante monnaie. Chaque
+pistole ramassée échappe aussitôt des mains, en laissant aux doigts une
+empreinte noire, ineffaçable, avec une sensation de brûlure atroce,
+pareille à celle du feu de l'enfer.
+
+[Note 24: On donne le nom de _carroirs_ à tous les carrefours
+Champêtres, c'est-à-dire à tout terrain vague ou désert où viennent se
+croiser plusieurs chemins.]
+
+Le _Maufait_ (le malfaisant, le diable) est partout, on le rencontre
+courant la campagne sous les formes les plus imprévues.
+
+Autrefois, au collège de _Saint-Amand_, un vieux domestique contait
+ainsi l'aventure fantastique qui lui était arrivée le 25 décembre 1783.
+
+Malgré les recommandations de son père, il avait tendu des collets dans
+un ancien cimetière. Il y courut pendant la Messe de minuit et trouva
+pris au piège un lièvre qui, au lieu de l'attendre, se coupa la patte
+avec les dents. Lui de le poursuivre, l'autre de se sauver aussi vite
+que le lui permettait sa blessure. Enfin, après une longue course, ils
+arrivèrent tous les deux aux bords du Cher, et au moment où le chasseur
+allait mettre la main sur sa proie, la maligne bête franchit la rivière
+d'un seul bond. Alors se tournant vers le jeune homme épouvanté: «Eh
+bien! l'ami, s'écria le Diable qui avait repris sa forme, est-ce bien
+sauté pour un boiteux?»
+
+_En Limousin_, dans les campagnes, existe cette croyance que les
+maléfices, les sortilèges, toutes les oeuvres de l'Esprit du mal
+perdent, la nuit de Noël, leur puissance; qu'il est possible de pénétrer
+jusqu'aux trésors les plus cachés, la vigilance des monstres ou des
+êtres surnaturels qui les gardent se trouvant en défaut, ou leur pouvoir
+suspendu[25].
+
+[Note 25: M. G., de la Société archéologique du Limousin.]
+
+Shakespeare, le grand poète anglais, connaissait cette tradition quand,
+dans _Hamlet_, il fait dire à Marcellus:
+
+ Some say that ever'gainst that season comes,
+ Wherein Our Saviour's birth is celebrated,
+ The bird of dawning singeth a night long;
+ And then, they say, no spirit dare stir abroad;
+ The nights are wholesome; then no planets strike,
+ No fairy takes, nor witch hath power to charm;
+ So hallowed and so gracious is the time[26]!
+
+ [Note 26: Shakespeare, _Hamlet_, acte I, scène I.]
+
+ Il y en a qui disent que toujours à l'époque
+ Où est célébrée la naissance de notre Sauveur,
+ L'oiseau de l'aurore[27] chante tout le long: de la nuit;
+ Alors, dit-on, aucun esprit n'ose errer dans l'espace:
+ Les nuits sont sans malignité, nulle planète ne peut nuire,
+ Nulle fée ne prend, et nulle sorcière n'a le pouvoir de jeter des sorts;
+ Si béni et si plein de grâce est ce moment de l'année!
+
+[Note 27: Le coq.]
+
+Et, en effet, un moment vient où le Malin est enfin réduit à
+l'impuissance: c'est lorsque tinte le premier coup de minuit. Écoutez
+plutôt ce que lit Jean Scouarn, de Saint-Michel-en-Grève, près de
+Ploumilliau (Côtes-du-Nord).
+
+Un jour qu'il errait sur les grèves de Saint-Michel, il rencontra un
+pauvre chemineau qui, pour le remercier d'un morceau de pain qu'il lui
+avait donné, lui révéla le moyen de gagner la fortune et le bonheur. Il
+lui apprit, en effet, qu'au milieu de la grève se dressait un château
+habité par une princesse, belle comme une fée et riche comme les douze
+pairs de France. Les esprits de l'Enfer la retenaient sous les eaux. A
+Noël, au premier coup de minuit, la mer s'ouvrait et laissait voir le
+château: si quelqu'un pouvait y entrer et aller prendre dans la salle du
+fond une baguette magique, il pouvait devenir le mari de la châtelaine.
+Mais il fallait avoir mis la main sur la baguette avant le dernier coup
+de minuit; sinon, la mer revenait engloutir le château, et l'audacieux
+chercheur était métamorphosé en statue.
+
+Scouarn résolut de tenter l'aventure. A minuit, en effet, la mer
+s'écarta comme un rideau qu'on tire et laissa voir un château
+resplendissant de lumières. Scouarn ne fit qu'un bond vers l'entrée et
+franchit la porte. La première salle était remplie de meubles précieux,
+de coffres d'or et d'argent. Tout autour se dressaient les statues des
+chercheurs d'aventures qui n'avaient pu aller plus loin. Une seconde
+salle était défendue par des lions, des dragons et des monstres aux
+dents grinçantes. Jean Scouarn était perdu s'il hésitait.
+
+Comme le sixième coup de minuit sonnait, il réussit à passer au milieu
+des bêtes enchantées qui s'écartèrent et pénétra dans un appartement
+plus somptueux que tous les autres, où se tenaient les filles de la mer.
+Il allait se laisser entraîner dans leur ronde, quand il aperçut tout au
+fond la baguette magique: il s'élança et la saisit victorieusement.
+
+Le douzième coup de minuit sonna.
+
+Mais Scouarn tenait la baguette magique et il n'avait plus rien à
+craindre. A sa voix, la mer mugissante s'éloigna du château, et les
+esprits de l'Enfer, définitivement vaincus, s'enfuirent en poussant des
+cris à faire trembler les rochers.
+
+La princesse délivrée offrit sa main au vaillant sauveur.
+
+Ce furent des noces splendides, et Jean Scouarn, dans sa reconnaissance
+pour les Saints qui l'avaient protégé, employa la moitié des trésors à
+construire une chapelle à l'archange saint Michel[28].
+
+[Note 28: _Lectures pour Tous_, déc. 1903, p. 193.]
+
+Nombreuses sont les _croyances superstitieuses_, à l'occasion de la fête
+de Noël:
+
+Dans les _villages bisontins_, on observé quel vent souffle au sortir de
+la Messe de minuit: ce sera, paraît-il, le vent qui dominera durant la
+nouvelle année.
+
+Dans les _campagnes des Vosges_, les douze jours entre Noël et les
+Rois indiquent le temps des douze mois de l'année[29]; ces jours sont
+appelés, dans le pays, _jours des lots_.
+
+[Note 29: Dans la _Vaucluse_, ce sont les douze jours qui précèdent Noël
+qu'on appelle _jours compteurs_.
+
+Dans les _environs de Gien_ (Loiret), on appelle _jours féviés_ (jours
+de la _fève_) le temps qui s'écoule de Noël au premier janvier. Ils
+indiquent, en général, la température dominante des six premiers mois de
+l'année suivante, mais dans l'ordre inverse: le 31 décembre correspond à
+janvier et le 26 décembre à juin.]
+
+Pour connaître le temps qu'il fera, on prend les dispositions suivantes:
+
+On place en ligne douze oignons creusés en forme de coquilles de noix et
+cela dès le 25 décembre, dans l'ordre suivant:
+
+ 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12
+ 0 0 0 0 0 0 0 0 0 0 0 0
+
+Dans chaque oignon ainsi creusé, on met quelques grains de sel. Le
+premier oignon, en commençant par la gauche, correspond au mois de
+janvier, et les autres oignons aux mois suivants, d'après leur rang.
+
+Au jour des Rois, qui est le dernier des _jours des lots_, on examine
+les oignons. Là où le sel n'est pas fondu, le mois correspondant doit
+être sec; là où il est fondu, le mois correspondant doit être humide.
+
+Dans _la Normandie_, on augure de la fécondité des pommiers, selon que
+la lune éclaire plus ou moins les personnes qui vont à la Messe de
+minuit ou qui en reviennent.
+
+_Au pays de Caux_, on plaçait autrefois sur une jatte de bois ou un
+plateau quelconque _un morceau de pain bénit de la Messe de minuit_. On
+le laissait aller à la dérive sur les rivières jusqu'à ce que le plateau
+s'arrêtât de lui-même, indiquant ainsi où se trouvait le corps d'un
+noyé. Longtemps les Cauchois des rives de la Seine eurent cette
+croyance.--Ils croyaient aussi que _le pain bénit de la Messe de minuit_
+avait le pouvoir de délier la langue des enfants. Dans certaines
+familles cauchoises, on le conserve comme un talisman ayant la vertu
+d'indiquer l'état de santé des absents.
+
+_En Corse_, les jeunes gens ont l'habitude de courir de maison en maison
+de manière à faire _sept veillées avant la Messe de minuit_, afin
+d'être jugés dignes d'apprendre, de vieilles femmes, certains
+signes superstitieux qui leur permettent, le cas échéant, de rendre
+impuissantes et inoffensives les piqûres des scorpions et des autres
+animaux nuisibles. Ces signes ne peuvent valablement se communiquer que
+la nuit de Noël et seulement à ceux qui ont fait les sept veillées.
+
+La _Bretagne_ surtout peut être appelée la terre classique des légendes.
+Interrogez les vieux paysans réunis aux veillées d'hiver. Pendant que
+l'assistance frissonne d'épouvante et se presse autour du foyer où
+brille un feu de genêts épineux, ils vous révéleront les noms de tous
+les êtres mystérieux ou sinistres qui peuplent les nuits de la vieille
+Armorique. C'est _pendant la nuit de Noël_ surtout que l'ordre ordinaire
+de la nature est bouleversé. Quand la cloche annonce l'élévation de
+la _Messe de minuit_, tout ce qu'il y a d'êtres créés sur la terre se
+montre à la fois dans le monde. Prêtons l'oreille à l'antique tradition:
+elle le mérite par sa poétique étrangeté!
+
+Voici les fantômes qui s'avancent. Près des fées des bois et des eaux,
+se montrent les korigans avec leurs marteaux et les dragons gardiens des
+trésors. Ensuite apparaissent le garçon à la grosse tête, épouvantail
+des nuits pluvieuses, l'homme-loup, le conducteur des morts et le cheval
+trompeur.
+
+Le char de l'_ankou_ porte l'oiseau de la mort et Jean de feu. Les
+flammes bleues qui dansent dans les cimetières, les noyés qui sortent de
+la mer, le diable des carrefours qui vient acheter la poule noire, le
+sorcier qui cherche l'herbe d'or, les damnés qui soulèvent la pierre de
+leur tombe pour demander des prières, les lavandières nocturnes... telle
+est l'épouvantable procession qui chemine à travers la lande, pendant
+que la neige tourbillonne et que les fidèles sont prosternés devant
+l'autel[30].
+
+[Note 30: _Noël_, chez Desclées, p. 78.]
+
+
+
+_Récits édifiants_
+
+Innombrables sont ces sortes de légendes. Nous n'en citerons qu'un petit
+nombre.
+
+On raconte qu'à _Marienstein_, ce sanctuaire aimé de la Suisse
+septentrionale et de l'Alsace, éclosait, la nuit de Noël, une rose,
+fermée toute l'année, et d'où s'échappaient une délicieuse odeur et une
+lumière éclatante: c'était _la rose de Noël_ ou la rose des neiges.
+
+On raconte, dit Albert de Mun, dans _nos landes de Bretagne_, que
+lorsque les Mages arrivèrent à l'étable de Bethléem, ils y trouvèrent
+les bergers qui, n'ayant rien autre à offrir au divin Enfant,
+enguirlandèrent avec des fleurs des champs la Crèche où il était couché;
+les Mages étalèrent leurs riches présents.
+
+Ce que voyant, les bergers se dirent entre eux: «Nous voilà bien! A côté
+de ces belles choses d'or et d'argent, que vont devenir nos pauvres
+fleurs? L'Enfant ne les regardera seulement pas!»
+
+Mais voilà que l'Enfant-Jésus, repoussant doucement du pied les trésors
+entassés devant lui, étendit sa petite main vers les fleurs, cueillit
+une marguerite des champs, et, la portant à ses lèvres, y posa un
+baiser.
+
+C'est depuis ce temps que les marguerites, qui jusqu'alors étaient
+toutes blanches, ont au bout des feuilles une belle couleur rosée qui
+semble un reflet de l'aurore, et, au coeur, le rayon d'or tombé des
+lèvres divines.
+
+Finissons par _la Noël des trépassés_.
+
+C'était au temps du bon roi saint Louis, temps béni où la foi et la
+piété régnaient au pays de France.
+
+L'office de la nuit de Noël venait d'être achevé dans l'église abbatiale
+de _Saint-Vincent du Mans_. Les moines s'étaient tous retirés et l'abbé
+était rentré dans sa cellule. Accablé par l'âge, il s'était étendu
+promptement sur son humble couchette. Un lourd sommeil s'empara bientôt
+de son être. Tout à coup, un bruit étrange fait résonner la porte de
+la cellule. L'abbé, réveillé en sursaut, se lève à demi. Le bruit se
+renouvelle plus violent, plus fantastique. Le moine se précipite vers la
+porte; il l'entr'ouvre.
+
+Un spectacle terrifiant se présente à ses yeux.
+
+Une foule immense d'êtres, revêtus de suaires blancs, sont là, dans le
+long corridor. Tous portent une torche allumée. Un effroyable silence
+plane sur cette multitude.
+
+Saisi de frayeur, l'abbé, craignant quelque oeuvre diabolique, fait sur
+lui d'abord, puis sur toute cette foule, un grand signe de croix. Ces
+êtres s'inclinent alors, répétant tous le même signe sacré. Pour le
+faire, ils écartent leur suaire, et l'abbé voit alors que ce sont des
+squelettes décharnés. Une lueur lugubre est comme attachée à ces os
+desséchés et ces squelettes semblent grandement souffrir de ces flammes.
+Le moine, rassuré par le signe de la croix si pieusement fait par ces
+fantômes, leur demande: «Qui êtes-vous? Que voulez-vous?» Point de
+réponse. Les deux plus proches le saisissent par son scapulaire et
+l'entraînent à leur suite. Une procession se forme après eux. Tous se
+dirigent vers l'église.
+
+Bientôt l'autel est préparé; les uns allument les cierges, les autres
+disposent les ornements sacrés. L'abbé comprend que ces êtres veulent
+assister au divin sacrifice de l'autel. Il revêt la chasuble et commence
+la sainte Messe. Des voix gémissantes répondent aux versets que récite
+le prêtre. Les squelettes sont agenouillés pieusement dans le choeur,
+dans la nef; l'église en est remplie. Le silence est rompu seulement
+par la voix du ministre de Dieu et par les prières des assistants.
+A l'_Orate fratres_, lorsque l'abbé se retourne, il voit que les
+squelettes ont quitté leurs linceuls. Le moment de la consécration
+est arrivé; à la voix de son prêtre, Jésus descend invisiblement sur
+l'autel. Alors, les gémissements cessent, une harmonie céleste remplit
+l'église. Un chant sublime de triomphe et de délivrance se fait entendre
+jusqu'à la fin de la Messe. Lorsque le moine se retourne, à l'_Ite missa
+est_, les squelettes ont tous disparu; une nuée lumineuse montant vers
+le ciel, l'écho affaibli de mystérieux cantiques, voilà tout ce qui
+reste du sublime spectacle auquel il vient d'assister.
+
+L'abbé rentre dans sa cellule profondément ému, heureux surtout d'avoir
+été, dans cette circonstance, l'instrument de la miséricorde divine.
+
+Depuis, chaque année, en l'abbaye de Saint-Vincent, on avait coutume de
+célébrer, après l'office solennel de _la nuit de Noël_, une messe basse
+pour les _angoisseux_ du Purgatoire[31].
+
+[Note 31: Em. Louis Chambois, _Semaine du Mans_, 25 déc. 1903.]
+
+Écoutons dom Guéranger nous décrire la veillée de Noël et nous en donner
+le vrai sens chrétien:
+
+«C'est là que nous avons vu, et nul souvenir d'enfance ne nous est plus
+cher, toute une famille, après la frugale et sévère collation du soir,
+se ranger autour d'un vaste foyer, n'attendant que le signal pour se
+lever comme un seul homme et se rendre à la Messe de minuit. Les mets,
+qui devaient être servis au retour et dont la recherche simple, mais
+succulente devait ajouter à la joie d'une si sainte nuit, étaient là
+préparés d'avance; et, au centre du foyer, un vigoureux tronc d'arbre,
+décoré du nom de _bûche de Noël_, ardait vivement et dispensait une
+puissante chaleur dans toute la salle. Sa destinée était de se consumer
+lentement durant les longues heures de l'office, afin d'offrir, au
+retour, un brasier salutaire pour réchauffer les membres des vieillards
+et des enfants engourdis par la froidure.
+
+«Cependant, on s'entretenait avec une vive allégresse du Mystère de la
+grande nuit; on compatissait à Marie et à son doux Enfant exposé dans
+une étable abandonnée à toutes les rigueurs de l'hiver; puis bientôt on
+entonnait quelqu'un de ces beaux _noëls_, au chant desquels on avait
+passé déjà de si touchantes veillées dans tout le cours de l'Avent.
+Les voix et les coeurs étaient d'accord, en exécutant ces mélodies
+champêtres composées dans des jours meilleurs. Ces naïfs cantiques
+redisaient la visite de l'ange Gabriel à Marie et l'annonce d'une
+maternité divine faite à la noble pucelle; les fatigues de Marie et de
+Joseph parcourant les rues de Bethléem, alors qu'ils cherchaient en
+vain un gîte dans les hôtelleries de cette ville ingrate; l'enfantement
+miraculeux de la Reine du Ciel; les charmes du nouveau-né dans son
+humble berceau; l'arrivée des bergers avec leurs présents rustiques,
+leur musique un peu rude et la foi simple de leurs coeurs[32]. On
+s'animait en passant d'un _noël_ à l'autre; tous soucis de la vie
+étaient suspendus, toute douleur était charmée, toute âme épanouie.
+Mais, soudain, la voix des cloches, retentissant dans la nuit, venait
+mettre fin à de si bruyants et de si aimables concerts. On se mettait
+en marche vers l'église; heureux alors les enfants que leur âge un peu
+moins tendre permettait d'associer pour la première fois aux ineffables
+joies de cette nuit solennelle, dont les fortes et saintes impressions
+devaient durer toute la vie»[33].
+
+[Note 32: Tels sont bien, en effet, les sujets traités dans nos anciens
+noëls dont la poésie est si naïve et si pieuse.]
+
+[Note 33: Dom Guéranger. _Le temps de Noël_, tome I, p. 161.]
+
+Puissions-nous faire revivre ces chères et touchantes habitudes qui
+confondaient les saintes émotions de la religion avec les plus intimes
+jouissances de la famille!
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+
+
+LA BÛCHE DE NOËL
+
+La bûche de Noël réunissait autrefois tous les habitants de la maison,
+tous les hôtes du logis, parents et domestiques, autour du foyer
+familial.
+
+La bénédiction de la bûche avec les cérémonies traditionnelles dont elle
+se parait n'était que la bénédiction du feu, au moment où les rigueurs
+de la saison le rendent plus utile que jamais: cet usage existait
+surtout dans les pays du Nord. C'était la fête du feu, le _Licht_ des
+anciens Germains, le _Yule Log_, le feu d'Yule des forêts druidiques,
+auquel les premiers chrétiens ont substitué cette fête de _sainte
+Luce_[34] dont le nom, inscrit le 13 décembre au calendrier, rappelle
+encore la lumière.
+
+[Note 34: Évidemment, _Lucie_ vient du latin _lux, lucis_, lumière.]
+
+Il est tout naturel qu'on mette en honneur, au vingt-cinq décembre,
+au coeur de l'hiver, le morceau de bois sec et résineux qui promet de
+chauds rayonnements aux membres raidis sous la bise. Mais, souvent,
+cette coutume était un impôt en nature, payé au seigneur par son vassal.
+A la Noël, on apportait du bois; à Pâques, des oeufs ou des agneaux; à
+l'Assomption, du blé; à la Toussaint, du vin ou de l'huile.
+
+Il arrivait aussi, quelquefois, que les pauvres gens ne pouvant se
+procurer des bûches convenables pour la veillée de Noël, se les
+faisaient donner. «Beaucoup de religieux et de paysans, dit Léopold
+Bellisle, recevaient pour leurs feux des fêtes de Noël un arbre ou une
+grosse bûche nommée _tréfouet_». Le _tréfeu_, le _tréfouet_ que l'on
+retrouve sous le même nom en Normandie, en Lorraine, en Bourgogne, en
+Berry, etc., c'est, nous apprend le commentaire du Dictionnaire de Jean
+de Garlande, la grosse bûche qui devait, suivant la tradition, durer
+pendant les _trois jours de fêtes_. De là, du reste, son nom: _tréfeu_,
+en latin _très foci_, trois feux.
+
+Partout, même dans les plus humbles chaumières, on veillait autour de
+larges foyers où flambait la souche de hêtre ou de chêne, avec ses
+bosses et ses creux, avec ses lierres et ses mousses. La porte restait
+grande ouverte aux pauvres gens qui venaient demander un gîte pour la
+nuit. On leur versait en abondance le vin, la bière ou le cidre, suivant
+les contrées, et une place leur était accordée à la table de famille.
+
+On attendait ainsi la Messe de minuit.
+
+Qu'on se représente les immenses cheminées d'autrefois: sous leur
+manteau pouvait s'abriter une famille tout entière, parents, enfants,
+serviteurs, sans compter les chiens fidèles et les chats frileux. Une
+bonne vieille grand'mère contait des histoires qu'elle interrompait
+seulement pour frapper la bûche avec sa pelle à feu et en faire jaillir
+le plus possible d'étincelles, en disant: «Bonne année, bonnes récoltes,
+autant de gerbes et de gerbillons».
+
+La bûche de Noël était un usage très répandu dans presque toutes les
+provinces de notre vieille France.
+
+Voici, d'après M. J. Cornandet[35], le cérémonial que l'on suivait dans
+la plupart des familles:
+
+«Dès que la dernière heure du jour s'était fondue dans l'ombre de la
+nuit, tous les chrétiens avaient grand soin d'éteindre leurs foyers,
+puis allaient en foule allumer des brandons à la lampe qui brûlait dans
+l'église, en l'honneur de Jésus. Un prêtre bénissait les brandons que
+l'on allait promener dans les champs. Ces brandons portaient le seul feu
+qui régnait dans le village. C'était le feu bénit et régénéré qui devait
+jeter de jeunes étincelles sur l'âtre ranimé.
+
+[Note 35: Bibliothécaire de la ville de Chaumont]
+
+«Cependant, le père de famille, accompagné de ses enfants et de ses
+serviteurs, allait à l'endroit du logis où, l'année précédente,
+ils avaient mis en réserve les restes de la bûche. Ils apportaient
+solennellement ces tisons; l'aïeul les déposait dans le foyer et tout le
+monde se mettant à genoux, récitait le _Pater_, tandis que deux forts
+valets de ferme ou deux garçons apportaient la bûche nouvelle. Cette
+bûche était toujours la plus grosse qu'on pût trouver; c'était la plus
+grosse partie du tronc de l'arbre, ou même la souche, on appelait cela
+la _Coque_[36] de Noël; on y mettait le feu et les petits enfants
+allaient prier dans un coin de la chambre, la face tournée contre le
+mur, afin, leur disait-on, que la souche leur fit des présents; et
+tandis qu'ils priaient l'Enfant-Jésus de leur accorder la sagesse, on
+mettait au bout de la bûche des fruits confits, des noix et des bonbons.
+
+[Note 36: Le gâteau allongé en forme de bûche que l'on donne aux enfants
+le jour de Noël porte encore dans certains pays le nom de _coquille_ ou
+_petite bûche_, en patois, le _cogneu_.]
+
+«A onze heures, tous les jeux, tous les plaisirs cessaient. Dès les
+premiers tintements de la cloche, on se mettait en devoir d'aller à la
+messe, on s'y rendait en longues files avec des torches à la main.
+
+«Avant et après la messe, tous les assistants chantaient des Noëls, et
+on revenait au logis se chauffer à la bûche et faire le réveillon dans
+un joyeux repas.».
+
+Un vieil auteur, Marchetti, expose le sens religieux de ces pratiques:
+«La bûche de Noël, dit-il, représente Jésus-Christ qui s'est comparé
+lui-même au bois vert. Dès lors, continue notre auteur, l'iniquité étant
+appelée, dans le quatrième Livre des _Proverbes_ le vin et la boisson
+des impies, il semble que le vin répandu par le chef de famille sur
+cette bûche signifiait la multitude de nos iniquités que le Père Eternel
+a répandues sur son Fils dans le mystère de l'Incarnation, pour être
+consumées avec lui dans la charité, dont il a brûlé durant le cours de
+sa vie mortelle.» J. J.[37]
+
+[Note 37: _Semaine religieuse du diocèse de Langres_, 23 décembre 1905.]
+
+Nous allons raconter ce que la bûche de Noël offrait de particulier en
+Berry, en Normandie, en Provence et en Bretagne.
+
+
+_La bûche de Noël en Berry_
+
+En Berry, elle s'appelle _cosse de Nau_[38] et quelquefois _trèfoué,
+trouffiau, trufau_ (trois feux).
+
+[Note 38: _Cosse_ (codex), souche.
+
+_Nau_ signifie Noël: ce mot était employé par nos pères dans ce sens:
+
+ Au sainet Nau chanteray...
+ Car le jour est fériau.
+ Nau! Nau! Nau!
+ Car le jour est fériau!
+
+ (_Anciens Noëls._ Bibl. imp.).
+
+]
+
+Les forces réunies de plusieurs hommes sont nécessaires pour apporter
+et mettre en place la _cosse de Nau_, car c'est ordinairement un énorme
+tronc d'arbre destiné à alimenter la cheminée pendant les trois jours
+que dure la fête de Noël.
+
+A l'époque de la féodalité, plus d'un fief a été donné, à la charge,
+par l'investi, de porter, tous les ans, la _cosse de Nau_ au foyer du
+suzerain[39].
+
+[Note 39: BOUTARIC, _Traité des drois seigneuriaux_, p. 645.]
+
+La _cosse de Nau_ doit, autant que possible, provenir d'un chêne vierge
+de tout élagage et qui aura été abattu à minuit. On le dépose dans
+l'âtre, au moment où sonne la messe nocturne, et le chef de famille,
+après l'avoir aspergé d'eau bénite, y met le feu.
+
+C'est sur les deux extrémités de la bûche ainsi consacrée que les mères
+et surtout les aïeules se plaisent à disposer les fruits, les gâteaux et
+les jouets de toute espèce auxquels les enfants feront, à leur réveil,
+un si joyeux accueil. Comme on a fait croire à ceux qui pleuraient pour
+aller à la messe de minuit, qu'on les mènerait à la _messe du cossin
+blanc_--c'est-à-dire qu'on les mettrait au lit,--on ne manque jamais,
+le lendemain matin, de leur dire que, tandis qu'ils assistaient à cette
+messe mystérieuse, toutes ces belles et bonnes choses ont été déposées
+là, à leur intention, par le petit _Naulet_[40].
+
+[Note 40: Le petit Jésus, _Naulet_, _Noëlet_, enfant de Noël.]
+
+On conserve ces débris de la cosse de _Nau_ d'une année à l'autre: ils
+sont recueillis et mis en réserve sous le lit du maître de la maison.
+Toutes les fois que le tonnerre se fait entendre, on en prend un morceau
+que l'on jette dans la cheminée, et cela est suffisant pour protéger la
+famille contre le _feu du temps_, c'est-à-dire contre la foudre[41].
+
+[Note 41: _Laisnel de La Salle_, tom. I, p. 1 et suiv.]
+
+«Dans quelques vieilles maisons de notre Berry, je cherchais à
+m'expliquer pourquoi l'un des deux grands chenets en fer forgé était
+d'une seule pièce, tandis que l'autre se démontait en deux pièces par le
+simple emboîtement de la branche verticale sur la branche horizontale
+et formait, de cette manière, un simple tréteau: une octogénaire m'en a
+donné l'explication suivante: Dans mon jeune temps, la veille de Noël,
+on choisissait pour le _truffiau_ (tréfeu) le tronc d'un arbre assez
+gros pour qu'on fût obligé de le faire traîner par un cheval, et les
+chenets étaient ainsi faits pour pouvoir le hisser plus facilement. On
+posait l'une des extrémités sur le grand chenet et l'on faisait glisser
+latéralement l'autre extrémité sur le chenet démonté, à l'aide de
+leviers, car cette bûche atteignait très souvent deux ou trois mètres
+de long sur un mètre de circonférence. On se servait le plus souvent de
+_trognards_ que l'on rencontre encore beaucoup dans nos haies: le bois
+fendu était rigoureusement exclu. La longueur de ces bûches explique la
+forme de ces cheminées géantes d'autrefois»[42].
+
+[Note 42: H.-G., d'Henrichemont (Cher).]
+
+Dans l'Orléanais, province voisine du Bercy, existaient à peu près les
+mêmes usages.
+
+La ménagère plaçait dans le foyer, au milieu d'un épais lit de cendres,
+et enguirlandée de branches de bruyère ou de genièvre, la plus forte
+souche du bûcher. C'était ordinairement une énorme _culée_ de chêne.
+
+Dans la Beauce et le val Orléanais (rive gauche de la Loire), cette
+bûche se nomme, selon les localités, _tréfoy_, _trifoué_ ou _trifouyau_.
+
+Le moment de déposer, dans l'âtre nettoyé avec soin, la bûche
+traditionnelle variait selon les pays. Ici on la plaçait aux premiers
+coups de la cloche annonçant l'office de la nuit, là on attendait
+l'instant où la cloche sonnait la _voix Dieu_, c'est-à-dire l'élévation
+de la messe de minuit. C'était le grand-père, quelquefois le plus jeune
+enfant qui, après l'avoir aspergé d'eau bénite, y mettait le feu en se
+signant et en prononçant à haute voix: _In nomine Patris, et Filii, et
+Spiritus Sancti. Amen!_
+
+Le _tréfoué_ devait brûler, sans flamme, l'espace de _trois jours_,
+afin d'entretenir une constante et douce chaleur dans la chambre où se
+réunissaient, avant et après les offices, mais principalement avant et
+après la messe de minuit, tous les membres de la famille. Cependant
+la bûche de Noël se consumait lentement. Les fêtes terminées, on
+recueillait les restes du _tréfoué_ et on les conservait d'une année à
+l'autre.
+
+
+_La bûche de Noël en Normandie_
+
+Voici en quels termes Marchangy (1782-1826) parle de cet usage en
+Normandie:
+
+«Le père de famille, accompagné de ses fils et de ses serviteurs, va à
+l'endroit du logis où, l'année précédente, à la même époque, ils
+avaient mis en réserve les restes de la bûche de Noël. Ils rapportent
+solennellement ces tisons qui, dans leur temps, avaient jeté de si
+belles flammes à rencontre des faces réjouies des convives. L'aïeul les
+pose dans ce foyer qu'ils ont connu et tout le monde se met à genou en
+récitant le _Pater_. Deux forts valets de ferme apportent lentement la
+bûche nouvelle, qui prend date, comme dans une dynastie. On dit la bûche
+1re, la bûche 2e, la 20e, la 30e, ce qui signifie que le père de famille
+a déjà présidé une fois, deux fois, vingt fois, trente fois semblable
+cérémonie.
+
+«La bûche nouvelle est toujours la plus grosse que le bûcheron puisse
+trouver dans la forêt, c'est la plus forte partie du tronc de l'arbre
+ou, le plus souvent, c'est la masse de ses énormes racines, qu'on
+appelle la souche ou la coque de Noël.
+
+«A l'instant où l'on y met le feu, les petits enfants vont prier dans un
+coin de l'appartement, afin, leur dit-on, que la souche leur fasse des
+présents, et, tandis qu'ils prient, on met à chaque bout de cette souche
+des paquets d'épices, de dragées et de fruits confits». Qu'on juge de
+l'empressement et de la joie des enfants à venir recevoir de pareils
+présents!
+
+De nos jours, l'usage de la bûche de Noël tend à disparaître des pays
+normands.
+
+Longtemps, les pauvres gens des campagnes, en attendant l'heure de la
+messe de minuit, ont dû se réchauffer autour de l'énorme bûche éclairant
+de sa lumière flamboyante la compagnie réunie sous la _hotte_ de la
+cheminée. C'est assis, devant son brasier, qu'on restait jusqu'au moment
+où, à travers champs, on allait gagner la pauvre église où devait se
+célébrer la _Messe des bergers_. C'est devant l'âtre rougeoyant qu'on
+se racontait toutes ces légendes merveilleuses de Noël, toutes ces
+traditions qui, contées par la voix tremblante des aïeules, se sont
+transmises jusqu'à nos jours: et les pierres tournantes, comme celles de
+Gerponville, de Saint-Arnoult, de Malle-mains, qui tournent sept fois
+pendant la nuit de Noël; et les trésors qui ne se découvrent que
+lorsqu'on sonne le premier coup de la messe nocturne; et les feux
+follets qui dansent pendant la nuit sur les tombes du cimetière et bien
+d'autres contes fantastiques[43].
+
+[Note 43: G. Dubosc. _Journal de Rouen_, 25 décembre 1898.]
+
+
+_La bûche de Noël en Provence_
+
+Les Provençaux apportaient au foyer le joyeux _cariguié_, ou vieux
+tronc d'olivier choisi pour brûler toute la nuit; ils s'avançaient
+solennellement en chantant les paroles suivantes:
+
+ Cacho fio. Cache le feu (ancien).
+ Bouto fio. Allume le feu (nouveau).
+ Dieou nous allègre. Dieu nous comble d'allégresse!
+
+Le plus ancien de la famille arrosait alors ce bois, soit de lait, soit
+de miel, en souvenir de l'Eden, dont l'avènement de Jésus est venu
+réparer la perte, soit de vin, en souvenir de la vigne cultivée par Noé,
+lors de la première rénovation du monde. Le plus jeune enfant de
+la maison prononçait, à genoux, ces paroles que son père lui avait
+apprises:
+
+«O feu, réchauffe pendant l'hiver les pieds frileux des petits orphelins
+et des vieillards infirmes, répands ta clarté et ta chaleur chez les
+pauvres et ne dévore jamais l'étable du laboureur ni le bateau du
+marin.»
+
+Cette scène si touchante de la bûche de Noël occupe toute une salle du
+musée d'Arles; en voici la description:
+
+Neuf mannequins de grandeur naturelle sont groupés autour de la cheminée
+dans laquelle flambe la bûche de Noël. La première personne de gauche
+est l'aïeul, en costume du dix-huitième siècle. Il arrose, il bénit la
+bûche avec du vin cuit et prononce les paroles sacramentelles. Cette
+formule renferme tout à la fois une prière et d'heureux souhaits
+pour toute la famille, debout devant la table chargée des plats
+réglementaires.
+
+ Alègre! Alègre! Dieu nous alègre.
+ Calendo vèn, tout ben vèn
+ E se noun sian pas mai, que noun fuguen men!
+ Dieu vous fague la graci de veire l'an que vén.
+
+«Dieu nous tienne en joie; Noël arrive, tout bien arrive! Que Dieu nous
+fasse la grâce de voir l'année prochaine, et si nous ne sommes pas plus
+nombreux, que nous ne soyons pas moins!»
+
+En face, assise, l'aïeule file sa quenouille. Derrière elle, le fermier,
+aîné des garçons, dit _lou Pelot_, s'appuie sur la cheminée, ayant
+sa femme vis-à-vis. A côté du _Pelot_, sa jeune soeur, souriante et
+rêveuse; elle s'entretient avec _lou rafi_ (valet de ferme). Près de la
+table, à gauche, l'aînée des filles prépare le repas, tandis qu'au fond
+le _guardian_, armé de son trident, et le berger avec son chien, se
+préparent à assister au festin familial. Une jeune enfant écoute
+religieusement la bénédiction du grand-père (_benedicioun d'où
+cacho-fio_)[44].
+
+[Note 44: _Le Museon Arlaten_, par Jeanne de Flandreysy.]
+
+Mistral, quand il fut nommé membre de l'Académie marseillaise, en cette
+langue provençale si colorée, qu'il parle si bien, nous a donné, dans
+son discours, un tableau pittoresque de cette scène ravissante de la
+bûche de Noël:
+
+«Au bon vieux temps, la veille de Noël, après le grand repas de la
+famille assemblée, quand la braise bénite de la bûche traditionnelle, la
+bûche d'olivier, blanchissait sous les cendres et que l'aïeul vidait, à
+l'attablée, le dernier verre de vin cuit, tout à coup, de la rue déjà
+dans l'ombre et déserte, on entendit monter une voix angélique, chantant
+par là-bas, au loin dans la nuit.»
+
+Et le poète nous conte alors une légende charmante, celle de la Bonne
+Dame de Noël qui s'en va dans les rues, chantant les Noëls de Saboly à
+la gloire de Dieu, suivie par tout un cortège de pauvres gens, miséreux
+des champs et des villes, gueux de campagne, etc., accourus dans la cité
+en fête.
+
+«Et vite alors, tandis que la bûche s'éteignait peu à peu, lançant ses
+dernières étincelles, les braves gens rassemblés pour réveillonner
+ouvraient leurs fenêtres, et la noble chanteuse leur disait: «Braves
+gens, le bon Dieu est né, n'oubliez pas les pauvres!» Tous descendaient
+alors avec des corbeilles de gâteaux, et de nougats--car on aime fort le
+nougat dans le Midi--et ils donnaient aux pauvres le reste du festin».
+
+Comment résister au désir que nous avons depuis longtemps de publier la
+bûche de Noël de Frédéric Mistral qui a bien voulu correspondre avec
+nous et nous donner des renseignements si intéressants sur les coutumes
+de Noël.
+
+Cette description si gracieuse, si poétique, faisait primitivement
+partie du poème de _Mireille_: l'auteur a cru devoir la supprimer pour
+éviter les longueurs[45].
+
+[Note 45: Il faut être bien puissant et bien sûr de soi pour négliger
+un tel tableau ou le reléguer dans les bas côtés de son oeuvre. Lisons,
+relisons la traduction de ces beaux vers. Quelle naïveté! Quelle beauté
+simple et pieuse! Quelle rusticité pleine de saveur! De plus, quelle
+noblesse fière! Oui, c'est ainsi que doit être sauvée l'âme d'un peuple
+et maintenue la haute tradition d'un pays. Chaque stance est soutenue
+par un souffle divin (X***).]
+
+«Ah! Noël, Noël, où est ta douce paix? Où sont les visages riants des
+petits enfants et des jeunes filles? Où est la main calleuse et agitée
+du vieillard qui fait la croix sur le saint repas?
+
+«Alors le valet qui laboure quitte le sillon de bonne heure, et
+servantes et bergers décampent, diligents. Le corps échappé au dur
+travail, ils vont à leur maisonnette de pisé, avec leurs parents, manger
+un coeur de céleri et poser gaiement la _bûche_ au feu avec leurs
+parents.
+
+«Du four, sur la table de peuplier, déjà le pain de Noël arrive, orné de
+petits houx, festonné d'enjolivures. Déjà s'allument trois chandelles
+neuves, claires, sacrées, et dans trois blanches écuelles germe le blé
+nouveau, prémice des moissons.
+
+«Un noir et grand poirier sauvage chancelait de vieillesse. L'aîné de la
+maison vient, le coupe par le pied, à grands coups de cognée, l'ébranlé
+et, le chargeant sur l'épaule, près de la table de Noël, il vient aux
+pieds de son aïeul le déposer respectueusement.
+
+«Le vénérable aïeul d'aucune manière ne veut renoncer à ses vieilles
+modes. Il a retroussé le devant de son ample chapeau, et va, en se
+hâtant, chercher la bouteille. Il a mis sa longue camisole de cadis
+blanc, et sa ceinture, et ses braies nuptiales, et ses guêtres de peau.
+
+«Cependant, toute la famille autour de lui joyeusement s'agite...--«Eh
+bien? posons-nous la bûche, enfants?--_Allégresse!_ Oui». Promptement,
+tous lui répondent: «_Allégresse_.»--Le vieillard s'écrie: «_Allégresse!
+que notre Seigneur nous emplisse d'allégresse! et si une autre année
+nous ne sommes pas plus, mon Dieu, ne soyons pas moins!_»
+
+«Et, remplissant le verre de clarette devant la troupe souriante, il en
+verse trois fois sur l'arbre fruitier. Le plus jeune prend l'arbre d'un
+côté, le vieillard de l'autre, et soeurs et frères, entre les deux, ils
+lui font faire ensuite trois fois le tour des lumières et le tour de la
+maison.
+
+«Et dans sa joie, le bon aïeul élève en l'air le gobelet de verre: «_O
+feu_, dit-il, _feu sacré_, fais que nous ayons du beau temps!»
+
+«Bûche bénie, allume le feu! Aussitôt, prenant le tronc dans leurs mains
+brunes, ils le jettent entier dans l'âtre vaste. Vous verriez alors
+gâteaux à l'huile et escargots dans l'aïoli heurter dans ce beau festin
+vin cuit, nougat d'amandes et fruits de la vigne.
+
+«D'une vertu fatidique vous verriez luire les trois chandelles, vous
+verriez des esprits jaillir du feu touffu, du lumignon vous verriez
+pencher la branche vers celui qui manquera au banquet, vous verriez la
+nappe rester blanche sous un charbon ardent et les chats rester Muets!»
+
+
+_La bûche de Noël en Bretagne_[46]
+
+[Note 46: Cette description de la _bûche de Noël en Bretagne_ a été
+reproduite par un grand nombre de journaux, et revues: _les Annales
+politiques, la Revue française_, etc.]
+
+En Bretagne, la plus grande fête de l'année était la fête de Noël, et ce
+que nous, pauvres paysans, nous aimions le plus dans cette fête, c'était
+la Messe de minuit. Maigre plaisir, pour vous autres citadins qui aimez
+vos aises; mais qu'était-ce pour nous, paysans, qu'une nuit blanche?
+Même quand il fallait cheminer dans la boue et sous la neige, pas un
+vieillard, pas une femme n'hésitait. On ne connaissait pas encore les
+parapluies à Saint-Jean-Brévelay, ou du moins on n'y connaissait que
+le nôtre, qui était un sujet d'étonnement et d'admiration. Les femmes
+retroussaient leurs jupes avec des épingles, mettaient un mouchoir à
+carreaux par-dessus leurs coiffes, et partaient bravement dans leurs
+sabots pour se rendre à la paroisse. Il s'agissait bien de dormir!
+Personne ne l'aurait pu. Le carillon commençait dès la veille après
+l'_Angelus_ du soir, et recommençait de demi-heure en demi-heure
+jusqu'à minuit! et pendant ce temps-là, pour surcroît de béatitude,
+les chasseurs ne cessaient pas de tirer des coups de fusil en signe
+d'allégresse; mon père fournissait la poudre. C'était une détonation
+universelle. Les petits garçons s'en mêlaient, au risque de s'estropier,
+quand ils pouvaient mettre la main sur un fusil ou un pistolet.
+
+Le presbytère était à une petite demi-lieue du bourg; le recteur faisait
+la course sur son bidet, que le quinquiss (le bedeau) tenait par la
+bride. Une douzaine de paysans l'escortaient, en lui tirant des coups de
+fusil aux oreilles. Cela ne lui faisait pas peur, car c'était un vieux
+chouan, et il avait la mort de plus d'un bleu sur la conscience. Avec
+cela, bon et compatissant, et le plus pacifique des hommes, depuis qu'il
+portait la soutane, et que le roi était revenu.
+
+
+On faisait ce soir-là de grands préparatifs à la maison. Telin-Charles
+et Le Halloco mesuraient le foyer et la porte de la cuisine d'un air
+important, comme s'ils n'en avaient pas connu les dimensions depuis
+bien des années. Il s'agissait d'introduire la bûche de Noël, et de la
+choisir aussi grande que possible. On abattait un gros arbre pour cela;
+on attelait quatre boeufs, on la traînait jusqu'à Kerjau (c'était le nom
+de notre maison), on se mettait à huit ou dis pour la soulever, pour la
+porter, pour la placer: on arrivait à grand'peine à la faire tenir au
+fond de l'âtre; on l'enjolivait avec des guirlandes; on l'assurait avec
+des troncs de jeunes arbres; on plaçait dessus un gros bouquet de fleurs
+sauvages, ou pour mieux dire de plantes vivaces. On faisait disparaître
+la table du milieu; la famille mangeait un morceau sur le pouce. Les
+murs étaient couverts de nappes et de draps blancs, comme pour la
+Fête-Dieu; on y attachait des dessins de ma soeur Louise et de ma soeur
+Hermine, la bonne Vierge, l'Enfant Jésus.
+
+Il y avait aussi des inscriptions: _Et homo factus est!_ On ôtait toutes
+les chaises pour faire de la place, nos visiteuses n'ayant pas coutume
+de s'asseoir autrement que sur leurs talons. Il ne restait qu'une chaise
+pour ma mère, et une tante Gabrielle, qu'on traitait avec déférence et
+qui avait quatre-vingt-six ans. C'est celle-là, mes enfants, qui savait
+des histoires de la Terreur! Tout le monde en savait autour de moi, et
+mon père, plus que personne, s'il avait voulu parler. C'était un bleu,
+et son silence obstiné était peut-être conseillé par la prudence, dans
+un pays où il n'y avait que des chouans. L'encombrement était tel dans
+la cuisine, tout le monde voulant se rendre utile et apporter du genêt,
+des branches de sapin, des branches de houx, et le bruit était si
+assourdissant, à cause des clous qu'on plantait et des casseroles qu'on
+bousculait, et il venait un tel bruit du dehors, bruits de cloches, de
+coups de fusil, de chansons, de conversations et de sabots, qu'on se
+serait cru au moment le plus agité d'une foire.
+
+A onze heures et demie, on entendait crier dans la rue: Naoutrou
+Personn! Naoutrou Personn! (M. le recteur, M. le recteur). On répétait
+ce cri dans la cuisine, et à l'instant tous les hommes en sortaient;
+il ne restait que les femmes avec la famille. Il se faisait un silence
+profond. Le recteur arrivait, descendait de son bidet que je tenais par
+la bride (c'est-à-dire que j'étais censé le tenir, mais on le tenait
+pour moi; il n'avait pas besoin d'être tenu, le pauvre animal). A peine
+descendu, M. Moizan montait les trois marches du perron, se tournait
+vers la foule découverte, ôtait lui-même son chapeau, et disait, après
+avoir fait le signe de la croix: «_Angelus Domini nuntiavit Mariæ_». Un
+millier de voix lui répondaient. La prière finie, il entrait dans la
+maison, saluait mon père et ma mère avec amitié, M. Ozon, le maire, qui
+venait d'arriver de Pénic-Pichou, et M. Ohio, le maréchal ferrant, qui
+était greffier du juge de paix. M. Ozon, M. Ohio étaient les plus grands
+seigneurs du pays. Ils savaient lire; ils étaient riches, surtout
+le premier. On offrait au recteur un verre de cidre qu'il refusait
+toujours. Il partait au bout de quelques minutes, escorté par M. Ozon
+et M. Ohio, puis, aussitôt, on se disposait à bénir la bûche de Noël.
+C'était l'affaire de dix minutes.
+
+Mon père et ma mère se tenaient debout à gauche de la cheminée.
+Les femmes que leur importance ou leurs relations avec la famille
+autorisaient à pénétrer dans le sanctuaire, ce qui veut dire ici la
+cuisine, étaient agenouillées devant le foyer en formant un demi-cercle.
+Les hommes se tenaient serrés dans le corridor, dont la porte restait
+ouverte, et débordaient dans la rue jusqu'au cimetière. De temps en
+temps, une femme, qui avait été retenue par quelques soins à donner
+aux enfants, fendait les rangs qui s'ouvraient devant elle, et venait
+s'agenouiller avec les autres. Tante Gabrielle, revêtue de sa mante, ce
+qui annonçait un grand tralala, était à genoux au milieu, juste en face
+de la bûche, ayant à côté d'elle un bénitier et une branche de buis, et
+elle entonnait un cantique que tout le monde répétait en choeur.
+
+Vraiment, si j'en avais retenu les paroles, je ne manquerais pas de les
+consigner ici; je les ai oubliées, je le regrette; non pas pour vous,
+qui êtes trop civilisés pour vous plaire à ces souvenirs, mais pour moi.
+Et, après tout, je n'ai que faire de la chanson de tante Gabrielle,
+puisque je ne sais plus un mot de bas-breton. L'air était monotone et
+plaintif, comme tout ce que nous chantons chez nous à la veillée; il
+y avait pourtant un _crescendo_, au moment où la bénédiction allait
+commencer, qui me donnait ordinairement la chair de poule....
+
+Jules Simon.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+LES PARTICULARITÉS DE LA MESSE DE MINUIT
+
+Ce chapitre est le plus intéressant de tous, car c'est la _Messe de
+minuit_ qui donne surtout à la fête de Noël sa grande popularité.
+
+Un ancien usage, qui semble remonter jusqu'au pape Télesphore (IIe
+siècle), ou au moins jusqu'à saint Grégoire le Grand (homélie 8e sur
+l'évangile du jour), permet aux prêtres de dire trois messes le jour de
+Noël[47]. Il semble que l'intention de l'Eglise, en autorisant
+cette coutume, a été d'honorer les trois naissances différentes de
+Jésus-Christ.
+
+[Note 47: En Espagne, les prêtres ont aussi le privilège de dire trois
+messes _le jour des Morts_, à la condition de les appliquer à tous les
+défunts et sans honoraires. Les Grecs unis ne disent qu'une seule messe
+le jour de Noël.]
+
+La première est sa _naissance temporelle_ à Bethléem, que l'Eglise
+honore particulièrement à la _Messe de minuit_. Celle-ci se célèbre
+à l'heure même où l'on pense communément que Notre-Seigneur a voulu
+naître.
+
+La seconde est sa _naissance spirituelle_ dans les coeurs des fidèles,
+figurée par sa manifestation aux bergers qui est racontée dans
+l'évangile qu'on lit à la _Messe de l'aurore_.
+
+La troisième est sa _naissance éternelle_ dans le sein de son Père,
+rappelée à la _Messe du jour_; l'Eglise nous y fait lire pour épître et
+pour évangile deux passages de l'Écriture où la divinité de Jésus-Christ
+est clairement énoncée.
+
+Quoique les fidèles ne soient obligés, par le précepte de l'Eglise, qu'à
+assister à une des trois messes de Noël, l'usage des personnes pieuses
+est de les entendre toutes les trois.
+
+A Rome, le Pape disait la première messe de Noël (la Messe de la nuit),
+dans l'église de Sainte-Marie-Majeure, à l'autel de la Crèche.
+
+La seconde messe était célébrée dans l'église de Sainte-Anastasie,
+martyre de Sirmich, dont les reliques étaient vénérées à Constantinople;
+cette église se trouvait dans le quartier le plus central de Rome.
+
+La troisième messe était célébrée dans l'Eglise de Saint-Pierre. C'est
+pendant cette messe que le pape Léon III, en couronnant Charlemagne
+empereur d'Occident, inaugura, en 800, le Saint-Empire romain.
+
+Ordinairement le pape lui-même célébrait les trois messes.
+
+La messe de la nuit, dite à Sainte-Marie-Majeure, était surtout
+solennelle: une foule immense remplissait toujours la vaste basilique,
+toute resplendissante avec ses mosaïques, ses bronzes, ses porphyres,
+ses tabernacles d'or étincelants de pierres précieuses, et surtout sa
+longue et majestueuse nef soutenue par trente-huit colonnes de marbre
+blanc. Représentez-vous cette immense église aussi éclairée qu'en plein
+jour. C'étaient partout des lumières, il en jaillissait des faisceaux de
+chaque colonne; le sanctuaire surtout était tout en feu. Et toutes ces
+lumières se détachaient sur des draperies de velours cramoisi à franges
+d'or, dont l'église tout entière aussi bien que la colonnade était
+ornée.
+
+Les chanoines de la basilique allaient en grande pompe chercher la
+pauvre Crèche qui servit de berceau à l'Enfant-Jésus.
+
+Dès que la sainte relique était exposée à la vénération des fidèles,
+le Souverain-Pontife commençait la Messe. Et quelle Messe! De quelles
+suaves et indicibles émotions devaient être inondés les témoins mille
+fois privilégiés de cette Messe de minuit, dite par le Chef de l'Eglise,
+près du berceau du Sauveur, à l'heure même où l'Eglise rappelle le
+souvenir de sa naissance!
+
+Après avoir contemplé et admiré ces splendeurs, abaissons nos regards
+sur l'humble église de nos villages. Comme la scène de la nuit de Noël
+est belle dans sa touchante simplicité!
+
+Dans une demi-obscurité, l'office commence.
+
+Au-dessus de l'autel, dominant une Crèche de branchages, une sorte de
+transparent reflète en vagues miroitements la lumière tremblante des
+cierges.
+
+Minuit! Un Sauveur nous est né! Chantons Noël!
+
+L'enfantelet de cire, étendu sur la paille, semble baigné d'un flot d'or
+perçant la claire-voie de l'étable.
+
+Tout autour du choeur flamboie, en lettres d'un mètre de haut, le
+cantique des Anges, le cri d'amour et d'adoration: _Gloria in excelsis
+Deo!_
+
+Le sanctuaire est bien humble, bien pauvre, si pauvre que les cierges
+vacillants de l'autel et de la nef ont grand'peine à dissiper les
+ténèbres et qu'il faut, pour suivre l'office dans le gros paroissien aux
+lettres d'alphabet, s'aider du lumignon qui guidait tout à l'heure les
+pèlerins à travers la campagne endormie.
+
+Mais une foi ardente anime ces âmes croyantes, à la seule pensée du
+Mystère qu'on commémore en cette nuit de Nativité. Une extase intérieure
+illumine la petite enfant qui épelle, comme la vieille grand'mère qui ne
+sut jamais lire[48].
+
+[Note 48: Lire les belles pages que dom Guéranger a écrites sur le
+_Temps de Noël_. ]
+
+ _En allant à la Messe de minuit._
+
+ «Jeannot, mon vieux, prends ta béquille;
+ Faut aller voir l'Enfant-Jésus.
+ La _coque_ en feu flambe et pétille,
+ L'eau bénite a coulé dessus.
+ Si la Bonne-Dame (à Dieu plaise!)
+ Entre chez nous, toute la nuit
+ Elle y trouvera de la braise
+ Pour la bouillie à son petit[49].
+
+ «J'ai mon bâton. La neige est dure,
+ Tiens-toi bien, prends garde de choir;
+ Déjà le vent de la froidure
+ Éteint ma lanterne... il fait noir.
+ Marchons doucement.--C'est peut-être
+ La dernière fois, ô mon vieux,
+ Que nous allons voir notre Maître,
+ Si bon pour nous, les pauvres gueux?»
+
+[Note 49: La _coque_ de Noël doit brûler toute la nuit, sans
+interruption, même en l'absence des gens de la maison, car la sainte
+Vierge peut avoir besoin d'entrer dans le logis pour faire de la
+bouillie à l'Enfant-Jésus et il faut qu'elle trouve le feu tout prêt.]
+
+
+_(Légende nivernaise)._
+
+ --«Oui, nous avons passé sur terre,
+ Tous deux, plus de septante-huit ans;
+ L'heure est proche où notre misère
+ Doit prendre fin... il est bien temps!
+ Trimer, bûcher, voilà l'aubaine,
+ Toujours minable et tracassé...
+ Mais plus en ce monde l'on peine,
+ Plus on sera récompensé!
+
+ «Au Paradis, ma pauvre vieille,
+ On n'aura plus ni froid ni faim;
+ On n'y connaîtra pas, la veille,
+ Le grand souci du lendemain.
+ Nous prierons Jésus tout à l'heure
+ De nous y faire entrer tous deux,
+ Puisque la place la meilleure,
+ Il l'a réserve aux malheureux.
+
+ --«O mon vieux, ce que, moi, j'espère,
+ C'est de revoir au Paradis
+ Nos défunts, le père et la mère,
+ D'y retrouver nos chers petits.
+ Ah! Jésus pourvu que personne
+ De chez nous ne manque là-haut!...
+ Mais voici la cloche qui sonne,
+ Nous arriverons comme il faut.»
+
+ Ainsi, le dos rond sous la bise,
+ Qui court le long du sentier blanc,
+ Les vieux s'avancent vers l'église,
+ Tout chevrotant et gambillant.
+ Pauvres gens!--quoique la distance
+ Ne soit pas grande, ils sont bien las;
+ Mais, dans leur rêve d'espérance,
+ Ils ne s'en aperçoivent pas.
+
+ Oh! comme l'église flamboie!
+ Oh! tant de cierges sur l'autel!
+ Oh! Les beaux cantiques de joie!
+ L'encens fume... Noël! Noël!
+ Le chant, le parfum, la lumière
+ Mettent en leurs coeurs éblouis
+ Une allégresse avant-courrière
+ Des liesses du Paradis.
+
+ Ils n'ont jamais, depuis l'enfance,
+ Manqué la messe de minuit:
+ Avec la même confiance
+ Les voilà qui prient aujourd'hui.
+ --Votre prière n'est pas vaine,
+ O bonnes gens agenouillés,
+ Puisqu'elle charme votre peine
+ Et que vos maux sont oubliés!...
+
+ Ils partent. Simulant l'aurore,
+ La lune éclat à l'horizon.
+ Sur leurs lèvres murmure encore
+ La douce et naïve oraison.
+ Le couple en silence chemine
+ Et, sous les piqûres du gel,
+ Les vieux rentrent dans leur chaumine,
+ Transis, contents... Noël! Noël!
+
+Achille MILLIEN[50].
+
+[Note 50: Cette ravissante poésie est extraite d'un des nombreux
+ouvrages de l'éminent _poète nivernais_, intitulé _L'Heure du
+Couvre-Feu_: cet ouvrage, comme plusieurs de ses aînés, a été couronné
+par l'Académie française.]
+
+à Beaumont-la-Ferrière (Nièvre).
+
+Le vicomte Walsh, dans son admirable ouvrage des _Fêtes chrétiennes_,
+nous raconte une _Messe de minuit pendant la Révolution_ qui a bien ce
+caractère de simplicité dont nous venons de parler:
+
+ «Je me souviens d'une Messe de minuit dite en cachette pendant les
+ persécutions de 93.
+
+ «En ce temps-là, il n'y avait plus d'église pour célébrer les Saints
+ Mystères: une grange fut choisie par les habitants du hameau. Les
+ femmes la décorèrent pendant la nuit précédente: des draps de
+ grosse toile bien blanche furent tendus tout à l'entour. Une table
+ rustique, recouverte des linges les plus blancs, devait servir
+ d'autel; des branches de houx, à petites baies rouges, étaient
+ placées comme bouquets de chaque côté du crucifix d'ébène; deux
+ chandelles de résine furent mises dans des flambeaux de fer: c'était
+ toute la pompe de ces temps de persécution.
+
+ «Isolément et sans faire aucun bruit, les fidèles se rendirent à la
+ grange préparée pour la fête. Avec quelle piété ces paysans bretons
+ tombaient à genou devant cet autel si pauvre!
+
+ «Quand le prêtre parut à l'autel, des pleurs s'échappèrent de tous
+ les yeux.
+
+ «Lui-même fut tellement ému qu'il répandait aussi des larmes qui
+ n'étaient pas sans douceur. Confesseur de la foi quelques jours
+ auparavant, il avait touché de près à la mort et le voilà qui va
+ célébrer un mystère de sainte joie![51]».
+
+[Note 51: V. «Une Messe de minuit en exil», _Noël dans les pays
+étrangers_, page 33. ]
+
+Avant d'aborder les très intéressantes particularités de la Messe
+de minuit que nos amis ont bien voulu nous signaler dans toutes les
+contrées de la France, on voudra bien nous permettre de citer une
+ravissante nouvelle d'Auguste Nisard, qu'on pourrait intituler: _Une
+Messe de minuit manquée_, et qu'on pourrait résumer ainsi:
+
+«Notre mère attendait, pour nous emmener avec elle à la Messe de minuit,
+que chacun de nous eût ses sept ans accomplis..... A onze heures et
+demie, ma mère vint m'éveiller..... Las! je dormais d'un sommeil si
+dur que je n'entendis pas cette voix chérie et continuai de ronfler de
+toutes mes forces. A un second appel, je ne répondis pas davantage.....
+Enfin, à la troisième sommation..... j'ouvris les yeux, je me
+débrouillai comme je pus de mes visions nocturnes et, tirant de dessous
+mes draps cette jambe-ci, puis cette autre, je tombai plutôt que je ne
+fus sur mes jambes..... Je n'étais pas tout à fait endormi, et pas tout
+à fait éveillé..... Voilà-t-il pas que je retombe lourdement, et je dis
+à ma chère mère que je veux me recoucher..... A quoi celle-ci n'eut
+garde de s'opposer.....
+
+«Au matin je m'en voulus mal de mort de ma lâcheté. Je ne me suis jamais
+consolé de cette _Messe de minuit manquée_.»
+
+
+_Messe de minuit en Normandie_
+
+C'est au pays de Caux surtout que la Messe de minuit se célébrait avec
+une grande solennité, sous le nom de _fête des bergers_.
+
+Son origine était complètement normande. Au début, cette fête ne fut,
+en effet, qu'un de ces petits drames liturgiques latins que parfois
+on intercalait, comme une sorte de jeu sacré, dans l'office solennel,
+telles la _Messe de l'étoile_ et la _Messe de l'âne_, qui furent
+représentées souvent, dans les premières années du Moyen Age, à la
+cathédrale de Rouen.
+
+On représentait aussi dans la même église le _Drame des pasteurs_,
+adoration pieuse et naïve de l'Enfant-Jésus par les Bergers.[52]
+
+[Note 52: Deux manuscrits de la Bibliothèque de Rouen nous ont conservé
+toute cette mise en scène primitive qui a été publiée par Du Cange dans
+son _Glossarium_.]
+
+Ces pastorales donnèrent naissance à la _fête des bergers_. C'est la
+même naïveté dans le _scénario_, avec un caractère rustique qui remplace
+la gravité sacerdotale.
+
+C'était aux garçons du village que revenait l'organisation de la fête. A
+Goderville et à Froberville, ils élisaient même un _maître_ qui devait
+recueillir les offrandes pour rachat d'un somptueux pain bénit.
+
+A minuit, la vieille église du village s'estompait dans la brume
+blanchâtre et glacée. Sous le porche et dans l'allée centrale
+piétinaient, avec un perpétuel chuchotement, les curieux, étrangers à
+la paroisse qui cherchaient, comme dans les théâtres des villes, «des
+places assises d'où l'on puisse très bien voir.» Tous étaient attirés
+par le charme de poésie touchante qui caractérisait cette pittoresque
+cérémonie.
+
+De tout ce mouvement, de tout ce bruit, sont presque scandalisés les
+habitants du village, rangés dans leurs bancs bien cirés: cultivateurs
+venus avec leurs valets par les chemins creux, vieux paysans aux
+casquettes de poil et aux sabots de bois rembruni; bonnes femmes dont
+le serre-tête de coton s'agite sans cesse d'un petit mouvement saccadé;
+fermières et leurs servantes, bien au chaud dans leurs amples manteaux
+de laine, dans leurs capelines sombres, qu'égayent de blancs pompons
+légers et mouvants.
+
+Dans le clocher de pierre, les douze coups de minuit viennent de sonner;
+les chantres ont achevé le _Te Deum_, le silence se fait dans toute
+l'église; qu'attend-on?
+
+Réunis auprès des fonts baptismaux, se tenaient tous les garçons du
+village, portant en écharpe une serviette blanche, tandis que le
+_maître_ se distinguait au milieu d'eux par une sorte de petite nappe
+à longs effilés, portée à la ceinture. À leur groupe se joignaient les
+bergers du pays. Ceux-ci avaient revêtu leur costume traditionnel:
+longue limousine rayée à pèlerine et à capuchon, chapeau de feutre à
+larges bords, sabots aux pieds et houlette ornée à la main.
+
+A un signal donné, le cortège ainsi formé se mettait en marche. Souvent
+il était précédé par une sorte de chandelle allumée, mise en mouvement
+et glissant, à l'aide d'un fil de fer, d'un bout de l'église à l'autre,
+du portail à l'autel. C'était la _Marche à l'étoile_. Les bergers
+tenaient en laisse ou portaient un bel agneau blanc tout enrubanné;
+ils venaient l'offrir au Christ-Enfant couché dans une Crèche devant
+l'autel.
+
+Souvent on tirait la queue à la pauvre bête ou on la piquait avec
+une épingle, afin qu'elle se mit à bêler dans les moments les plus
+solennels.
+
+Mais ce qui attirait surtout les regards de la foule, c'était la
+_civière du pain bénit_, éblouissante de lumières, de cierges et de
+chandelles allumées.
+
+Cette civière, comme à Néville, près de Saint-Valéry, était un véritable
+monument de menuiserie, en forme de pyramide, à plateaux ronds et
+superposés, ornés de lumières et reliés par des girandoles illuminées;
+elle était en outre parée de jolies _touailles_ ou nappes de broderies
+et de dentelles. Au beau milieu se dressait un mât portant cinq plateaux
+d'un diamètre de plus en plus diminué, en montant, et donnant l'aspect
+d'un cône. Du sommet de ce mât, comme quatre haubans, descendaient
+quatre branches de fer portant, de distance en distance, des bras de
+candélabres et des torchères où brillaient de nombreuses bougies.
+Une sorte de manivelle--pour employer le terme populaire une
+_chincholle_--placée à la partie supérieure, actionnait tous les
+plateaux qui tournaient alors sur leur axe, en projetant l'éclat de
+mille petits cierges scintillants. Sur les plateaux reposaient les
+couronnes de pain bénit, ornées de fleurs et de feuillage: houx,
+laurier, lierre, roses de Noël; un bouquet terminait également le mât
+pyramidal.
+
+Tout ce cortège, dans lequel deux garçons étaient chargés de mettre le
+mécanisme en mouvement, venait, à un moment donné, faire l'offrande du
+pain bénit; les fameux plateaux tournants faisaient surtout un effet
+magique.
+
+Nous avons extrait ces détails d'un excellent article de M. Georges
+Dubosc, dont tout le monde, en Normandie, connaît le talent et
+l'érudition[53].
+
+[Note 53: _Journal de Rouen_, 22 déc. 1901.]
+
+A Saint-Victor-l'Abbaye, quatre petites filles, tout de blanc habillées,
+couronnées de roses, portent sur leurs épaules le symbole vivant de
+l'Enfant-Dieu, un agneau immaculé, incarnation d'innocence, de pureté et
+de douceur. Couché sur un tapis moelleux de chauds lainages, l'agnelet
+dresse sa petite tête placide et sereine, sous un dôme de verdure et de
+fleurs, formé d'un entrelacement de feuilles de lierre et de branchages
+de houx, piqué çà et là de roses, d'oeillets et de chrysanthèmes[54].
+
+[Note 54: _Item_, 25 déc. 1904.]
+
+
+_Messe de minuit en Picardie_
+
+Dans la plupart des villages se formait un nombreux cortège de bergers
+et de bergères vêtus de blanc. Le roi de la troupe, tout enrubanné et
+couronné de fleurs, portait, dans une magnifique corbeille, un petit
+agneau d'une blancheur de neige. On se rendait processionnellement
+à l'église, au chant des Noëls locaux et au son des musettes et des
+tambourins. Le prêtre bénissait l'innocente créature à la Messe de
+minuit, au milieu de la joie universelle.
+
+L'heureux agnelet était ramené à la bergerie où il était l'objet de
+soins particuliers. On le laissait mourir de vieillesse; car, par une
+pieuse naïveté, on le regardait comme le «sauveur du troupeau».
+
+Cette vieille coutume picarde nous rappelle la touchante cérémonie qui a
+lieu, chaque année, à Rome, dans l'église de Sainte-Agnès-hors-les-Murs,
+le jour de la fête de la glorieuse martyre (21 janvier).
+
+Après la messe, on organise une procession. En tête, s'avancent des
+prêtres en grands manteaux noirs. Ils tiennent chacun sur les bras un
+superbe coussin de damas rouge orné de franges d'or, sur lequel est
+mollement couché un petit agneau blanc comme la neige, la tête couronnée
+de roses. Ces agneaux sont placés sur l'autel et bénits par le
+célébrant.
+
+Ils sont fournis par les Pères Trappistes des Trois-Fontaines. Après la
+cérémonie dont nous venons de parler, ils sont remis à deux chanoines
+de Saint-Jean-de-Latran, qui les offrent au Pape. Le Pape les bénit de
+nouveau et les confie aux Religieuses du monastère de Sainte-Cécile, au
+Transtévère, qui en prennent le plus grand soin.
+
+Leur toison est coupée au mois d'avril et sert à confectionner les
+_Palliums_, manteaux d'honneur qui, après avoir été déposés sur le
+tombeau de saint Pierre, au Vatican, sont envoyés par le Pape aux
+archevêques comme symbole de leur union avec le Pontife romain.
+
+
+_Messe de minuit en Champagne_
+
+A Clinchamp (Haute-Marne), le pain bénit, surmonté d'un dôme de verdure
+et de fleurs, est offert à la Messe de minuit par une jeune fille vêtue
+de blanc, comme une première communiante.
+
+Cette jeune fille porte le pain bénit non point sur le bras, comme cela
+se fait ordinairement, mais sur la tête.
+
+Le petit échafaudage, en forme de coupole, qui surmonte le pain bénit,
+est orné, au sommet surtout, de petits cierges allumés.
+
+La scène est des plus gracieuses: la jeune fille s'avance gravement,
+portant d'une main un cierge bien décoré et de l'autre maintenant sur sa
+tête le pain bénit tout resplendissant de lumières.
+
+Bien que cette cérémonie excite la curiosité de tous les assistants,
+elle s'accomplit toujours dans le recueillement le plus parfait.
+
+Notre aimable confrère qui nous transmet ces ravissants détails nous en
+expose le symbolisme frappant. Le pain bénit convient bien au Mystère
+de _Bethléem_, _la maison du pain _[55], et les cierges allumés
+représentent la céleste lumière qui environna les bergers quand l'Ange
+leur annonça la joyeuse naissance de Celui qui est la «lumière du
+monde». _Ego sum lux mundi_[56], _lumen ad revelationem gentium _[57].
+
+[Note 55: Hom. Saint Greg., 7e lec., Mat. de Noël.]
+
+[Note 56: Joann., VIII, 12.]
+
+[Note 57: Luc, II, 32.]
+
+_Au pays d'Armagnac_, au commencement de la Messe de minuit, on bénit le
+pain de Noël. Chaque famille offre le sien. Au retour, on en coupe un
+morceau qui est religieusement gardé pour la Noël prochaine. Le reste
+est mangé de suite pour commencer le réveillon.
+
+Dans le Condomois, tous les boulangers offrent en cadeau à leurs clients
+le _gâteau de Noël_. C'est un pain spécial pétri avec des oeufs et de
+l'anis et d'un goût excellent.
+
+Les grandes familles reçoivent plusieurs de ces gâteaux de leurs
+boulangers. Elles envoient le plus beau à l'église pour être distribué
+aux fidèles à la Messe de minuit: ces pains sont donnés à l'assistance
+en grande quantité.
+
+Il est d'usage, dans un grand nombre, de _villages des Pyrénées_, de
+faire bénir, à la Messe de minuit, des petits pains que l'on garde
+pendant toute l'année et qu'on donne aux bestiaux quand ils sont
+malades, principalement aux brebis.
+
+Dans le _Rouergue_ (Aveyron), après l'élévation de la Messe de minuit,
+on entonne le _Nodolet_ (chant de Noël), cantique particulier, embryon
+de drame liturgique. Le choeur des jeunes filles, de ses voix les plus
+douces--pour imiter les anges--s'exprime en _français_, annonçant le
+Mystère de ce jour, et toute l'assistance, en choeur, répond, _en
+patois_, demandant des explications et exprimant son étonnement de la
+naissance d'un Dieu pauvre.
+
+Identique pour le fond, le «Nodolet» varie beaucoup dans la forme,
+suivant les diverses paroisses.
+
+Ce chant dialogué se rencontre aussi en Provence et en Normandie.
+
+_En Provence_, quatre jeunes gens, dont trois représentent des pasteurs
+et le quatrième un ange, s'avancent à l'entrée de l'église, avant la
+Messe de minuit: ils conduisent un agneau orné de rubans. Ils chantent
+sur deux airs différents un dialogue, l'ange en français et les bergers
+en provençal. L'ange invite les bergers à se livrer à l'allégresse et à
+venir à Bethléem adorer le Messie. Un des bergers, surpris des paroles
+auxquelles il ne comprend rien, appelle son camarade Jean, qui entend le
+français, et il le prie de lui interpréter les paroles de cet inconnu.
+
+Jean s'enquiert du voyageur, de l'objet de sa venue et pourquoi il fait
+tant de bruit à la porte de leurs cabanes; alors l'ange leur annonce la
+naissance de Jésus.
+
+Quand ce dialogue est terminé, l'ange et les pasteurs entrent dans
+l'église, s'approchent de la Crèche et, s'étant mis à genoux, ils
+offrent l'agneau en chantant un dernier verset en choeur.
+
+Une scène à peu près semblable a lieu, _en Normandie_, dans l'église de
+Saint-Victor-l'Abbaye.
+
+Avant la Messe de minuit, quatre jeunes filles, groupées au pied de
+l'autel, se lèvent et lancent cet appel.
+
+ Venez, bergers, accourez tous,
+ Laissez vos pâturages.
+ Un nouveau roi est né pour vous,
+ Portez-lui vos hommages.
+ N'oubliez pas vos chalumeaux,
+ Ni vos douces musettes,
+ Et faites de vos airs nouveaux
+ Retentir ces retraites.
+
+Ces jeunes filles figurent les anges annonciateurs de la venue du Messie
+aux bergers endormis dans la plaine de Bethléem. Leurs voix pures et
+fraîches nuancent avec délicatesse la naïve invitation. Mais, à la voix
+des anges, quelqu'un répond du porche de l'église.
+
+Rauque, angoissée, avec des intonations discordantes, sans aucun souci
+du rythme et de la mesure, lançant les notes les plus fausses qu'il
+soit possible d'entendre, c'est la voix d'un berger qui, volontairement
+bourru, s'écrie:
+
+ Quelle est cette importune voix
+ Qui frappe mon oreille,
+ Ne puis-je dormir une fois
+ Sans que l'on me réveille?
+ Tantôt c'est le coq par son chant,
+ Tantôt l'enfant qui crie.
+ On doit laisser dormir les gens
+ Quand ils en ont envie.
+
+Sans se laisser déconcerter par cet accueil quelque peu brutal, les
+anges répètent leur invitation qui ne reçoit point de réponse: le berger
+s'est sans doute rendormi.
+
+Tout à coup, à la voûte du choeur, immédiatement au-dessus de l'autel,
+la lueur fulgurante d'une traînée de fulmi-coton allumant les bougies
+d'une vaste étoile symbolique illumine l'église tout entière.
+
+Cette fois, le berger ne résiste plus; il lui fallait sans doute un
+miracle...
+
+ Ah! Quel éclat frappe mes yeux,
+ Malgré la nuit profonde!
+ Sans doute, c'est le Roi des cieux
+ Qui vient de naître au monde.
+ Je sens déjà dans mon esprit
+ Sa grâce qui m'éclaire,
+ Et sa lumière me suffit
+ Pour un si grand mystère.
+
+Les couplets se succèdent alors interminables, les anges multiplient
+leurs exhortations et le berger ses louanges et ses protestations
+d'amour et de fidélité[58].
+
+[Note 58: Pierre Villette, _Journal de Rouen_, 25 déc. 1904.]
+
+Ces dialogues rappellent la coutume qu'on avait autrefois de célébrer
+par des scènes animées la naissance du Christ. Cet usage se pratiquait
+dans nos anciennes provinces, pendant la nuit de Noël. Ces sortes de
+représentations, connues sous le nom de _Pastorales_[59], finirent par
+dégénérer en bouffonneries sur divers points et donnèrent lieu à de
+sévères interdictions. Un chant, nommé _Chant des Pasteurs_, fut seul
+maintenu dans nos anciennes basiliques comme dans les églises de
+campagne: il précédait, dans les _Landes_, le cantique _Benedictus_;
+alors la voix des fidèles, des chantres et des enfants de choeur
+répétait à l'unisson les mêmes paroles, en s'unissant aux accords
+harmonieux de l'orgue; quelquefois aussi ce chant était accompagné par
+les musettes, les hautbois, les fifres et les tambourins.
+
+[Note 59: De nos jours, à Paris et dans plusieurs villes de province,
+on s'est mis à jouer des _Pastorales_ ou scènes de Noël, avec toute la
+dignité et la piété qui leur conviennent.
+
+A Pithiviers, la _Pastorale_ a été jouée, en 1911, avec un plein succès
+par les jeunes filles de la Persévérance.]
+
+
+_La Messe de minuit en Vendée_
+
+En Vendée, Noël est toujours la grande fête populaire, exclusivement
+religieuse.
+
+Il n'y a pas de temps ni de chemins, si mauvais qu'ils soient, qui
+empêchent les gens de venir à la Messe de minuit.
+
+Les habitants du village de _Sallertaines_ (dans le Marais) se rendent
+en bateau ou mieux en _yole_ à la Messe de minuit.
+
+Il n'y a guère que de la Saint-Jean à la Toussaint qu'ils peuvent venir
+à pied dans le village; le reste de l'année, ils ne peuvent sortir
+qu'en bateau. Alors ils suivent les fossés qu'ils connaissent comme des
+chemins et se rendent à l'entrée du bourg.
+
+Comment décrire ces barques oscillantes au milieu des ténèbres, portant
+à l'avant une lanterne accrochée à un bâton, «étoile menue qui fouille
+les eaux, balancée par la marche et secouée par le vent[60]?»
+
+[Note 60: René Bazin, _La terre qui meurt_.]
+
+Au détour des fossés que cette lumière vacillante éclaire de ses
+lueurs falotes en faisant étinceler le givre des arbres, on croit voir
+d'étranges silhouettes. On entend le clapotis des lames sous les coups
+de la _ningle_ (rame). «Quelquefois les herbes amoncelées en maint
+endroit barrent le passage; des oiseaux se lèvent au frôlement des
+roseaux, jetant un cri déchirant ou plaintif: vanneaux, pluviers,
+bécassines[61].»
+
+[Note 61: Id., loc. cit.--_Pithiviers_ s'est aussi appelé _Pluviers_;
+quelques auteurs ont pensé que ce nom pourrait bien venir des _pluviers_
+que l'on rencontrait autrefois dans la vallée de la rivière de l'Oeuf.
+Aujourd'hui cet oiseau a complètement disparu. Il y a plusieurs sortes
+de pluviers, comme on peut le voir au musée de Carnac (Morbihan); _le
+pluvier doré_ est un gibier rare et très recherché.]
+
+Des centaines de voix font entendre de joyeux _Noëls_ et les échos
+répondent sur l'immense étendue des prairies inondées[62].
+
+[Note 62: Quand, dans une ferme du _Marais_, il y a un malade qui doit
+recevoir le saint Viatique, tous les habitants des hameaux voisins, à
+deux ou trois kilomètres, sont prévenus. Une yole de chaque maison, avec
+quelques personnes, se dirige vers le fossé que doit suivre le prêtre
+avec le Saint-Sacrement. Dès que le prêtre est passé, chacune des
+_yoles_ venues à sa rencontre se met à sa suite, et l'on arrive ainsi
+avec toute une petite flottille à la demeure du malade. C'est très
+poétique et très édifiant.]
+
+
+_La Messe de minuit en Provence_
+
+Les fêtes de Noël se passent avec beaucoup d'entrain, de religion, de
+naïveté et de grâce dans toute la Provence et le Comtat.
+
+Il existe, en Provence, un usage rappelant la coutume suédoise qui
+associe les oiseaux à la solennité de Noël[63].
+
+[Note 63: _Noël dans les pays étrangers_, le réveillon des petits
+oiseaux, p. 14. 1°]
+
+A _Entraigues_ (Vaucluse), la veille de Noël, les jeunes gens se
+mettaient à poursuivre les roitelets que les Comtadins appellent
+_Petouses_ (petoua). Lorsqu'ils étaient parvenus à en prendre un vivant,
+ils en faisaient hommage au curé de la paroisse. «Celui-ci, d'après le
+récit de Barjavel, dans son livre curieux _sur les Dictons et Sobriquets
+patois de Vaucluse_, après la Messe de minuit, montait en chaire tenant
+l'oiseau enrubanné de couleur rose et le lâchait dans l'église en
+présence d'une nombreuse réunion. Le choix que l'on faisait, en cette
+circonstance, d'un des oiseaux les plus petits avait peut-être pour but
+de reporter l'esprit des fidèles vers le petit Enfant de Bethléem, et
+la liberté accordée solennellement par le pasteur au passereau était
+vraisemblablement la représentation naïve de l'affranchissement de
+l'âme humaine, délivrée par la venue du Messie des chaînes du ravisseur
+infernal.
+
+Une coutume pareille se pratiquait aussi à _Mirabeau_, de temps
+immémorial. Les jeunes gens apportaient un roitelet vivant à la
+grand'messe au son du tambourin; ils recevaient la somme de trois francs
+que leur remettait le curé.
+
+A _Mazan_ et dans quelques pays voisins, un grand nombre de personnes
+apportaient, à la Messe de minuit, des oiseaux de diverses espèces,
+qu'on lâchait au moment de l'élévation et dont le gazouillement joyeux
+venait ajouter un charme de plus à l'éclat de la fête.
+
+Ce devait être un spectacle gracieux que ces multitudes de petits
+oiseaux retrouvant dans la Crèche, qu'entouraient de nombreux et verts
+branchages, une image imparfaite de leur retraite habituelle. L'éclat
+d'une vive lumière, rappelant le soleil, ajoutait l'illusion, et le
+chant des oiseaux semblait se mêler aux voix célestes des anges, pour
+annoncera l'humanité tout entière l'auguste et consolant Mystère de
+Noël[64].
+
+[Note 64: _Le Clocher provençal_, 25 déc. 1905.]
+
+Cet usage rappelle le lâcher d'oiseaux qui avait lieu dans la cathédrale
+de Rouen le jour de la Pentecôte. Voici ce que raconte le vieux
+chroniqueur normand: «Pendant le _Veni Creator_..., du haut des voûtes,
+les domestiques du trésorier de la cathédrale jetaient en bas, sur une
+foule de personnes qui s'y trouvaient, quantité de feuilles d'arbres,
+des étoupes ardentes et _des oiseaux_ jusqu'à l'Evangile[65].»
+
+[Note 65: Farin, _Histoire de Rouen_, tome Ier, 3e partie, au chap. des
+_Processions générales_.]
+
+On sait que la symbolique chrétienne a souvent représenté le
+Saint-Esprit sous la forme d'une colombe mystique, descendant d'une nuée
+lumineuse.
+
+La petite ville _des Baux_[66], située à trois lieues d'un versant des
+Alpines, a gardé intactes les traditions ancestrales, et, tous les ans,
+pour Noël, une curieuse cérémonie se renouvelle.
+
+[Note 66: Site grandiose qui attire le voyageur et l'artiste.]
+
+Quand la Messe de minuit sonne, tous les bergers, toutes les bergères du
+pays s'acheminent vers l'église où rayonne près de l'autel une immense
+Crèche en rocailles.
+
+On se presse, on s'agenouille autour, et lorsque tous les fidèles sont
+rassemblés, qu'il ne manque plus une pastourelle, plus un pasteur, l'un
+d'eux entonne un Noël. Après lui, un autre berger chante le second
+couplet, celui-là en provençal. Et tous deux alternent ainsi, tandis que
+le fifre et le tambourin donnent la ritournelle.
+
+Puis _l'adoration des bergers_ commence. Un cortège pittoresque s'avance
+vers l'autel. D'abord une petite charrette fleurie, attelée d'un bélier
+enrubanné, caparaçonné d'or, où repose un agneau couché. Des bergères
+suivent, en robes blanches et ceinture d'aurore et d'azur, accompagnées
+de bergers aux manteaux sombres. Celui qui suit la charrette l'arrête
+au pied de l'autel. Alors, délicatement, il prend l'agnelet sur sa
+couchette, s'approche de l'officiant dont il baise l'étole, et se tourne
+vers sa compagne. Il fait un salut; elle fait une révérence. Le berger
+tend l'agneau à la bergère, qui se tourne à son tour vers son voisin,
+pour lui remettre le présent. De mains en mains, l'agnelet passe ainsi
+avec toujours les mêmes gracieux saluts, les mêmes révérences, pour
+demeurer enfin le cadeau fait à la Crèche.
+
+Quelques-unes des bergères doivent s'incliner avec beaucoup de
+précaution devant l'agneau. Elles portent, en effet, une coiffure
+fragile: une corbeille chargée d'an gâteau[67].
+
+[Note 67: _Le Pèlerin_, déc. 1906.]
+
+Une cérémonie à peu près semblable a lieu dans quelques communes _des
+environs d'Arles_:
+
+A la Messe de minuit, au moment de l'offrande, on voit s'avancer vers
+l'autel le corps des bergers, précédé du tambourin, de la cornemuse et
+de tous les instruments rustiques qu'on peut réunir dans le pays.
+Ils portent de grandes corbeilles remplies de fruits et d'oiseaux de
+différentes espèces. Les bergers suspendent ces corbeilles à leur
+ceinture par un ruban et les femmes les portent sur leur tête.
+
+A _Maussane_, les _prieuresses_ sont coiffées du _garbalin_; sorte de
+gerbe élégante en forme de bonnet conique et, fort haut, garni tout
+autour de pommes et d'oranges. A la suite du corps des bergers est un
+petit char tout couvert de verdure, éclairé par une multitude de bougies
+et traîné par une brebis dont la toison, d'une blancheur éclatante, est
+encore relevée par des noeuds de rubans distribués en guise de flocons.
+L'agneau sans tache est dans le char. Une seconde troupe de bergers
+et de bergères, jouant et chantant des Noëls, ferme la marche. Les
+_prieurs_ font l'offrande de l'agneau et des corbeilles, et le cortège
+retourne dans le même ordre. Le même cérémonial est répété à la messe de
+l'aurore et à celle du jour[68].
+
+[Note 68: Ces détails nous sont fournis par les auteurs de _la
+Statistique des Bouches-du-Rhône_.]
+
+En 1872, dans le village des _Lagnes_ (Vaucluse), bergers et bergères,
+costumés et chargés de présents rustiques, célébraient la _Nativité_.
+Détails curieux: on y portait une étoile au bout d'un bâton nommé
+_guérindon_ et le cortège se terminait par un groupe de jeunes filles
+armées d'une épée à la pointe de laquelle se trouvait une pomme lardée
+de pièces d'argent, qui était déposée dans la Crèche.
+
+Nous citons textuellement le récit qu'on a bien voulu nous faire de la
+_Procession des bergers_, à la Messe de minuit, à _l'Isle-sur-Sorgue_
+(Vaucluse).
+
+A la Messe de minuit, un peu avant qu'elle commence, tandis que le
+_Te Deum_ qui termine les Matines est solennellement chanté aux sons
+harmonieux de l'orgue, un mouvement bien prononcé se produit dans
+l'église. On entend dans le lointain le bruit vague du tambourin et le
+son aigu du fifre... Bientôt ils sont à la porte... Des enfants jettent
+des cris: «la charrette! la charrette!»
+
+La charrette est un petit chariot à deux roues; il est couvert, mais les
+côtés ouverts sont fermés par de petits barreaux artistement tournés; il
+est décoré de guirlandes de buis et enrubanné; il est traîné par deux
+brebis à la blancheur d'hermine, précédé du tambourin, du fifre et des
+_tinclettes_; les _bailes_ (ou fermiers) en tête, dont l'un porte un
+tout petit agneau blanc.
+
+Ils entrent dans l'église en jouant un air retentissant, rustique et
+traditionnel dont il serait impossible de donner une juste idée, mais
+dont l'entrain et la gaieté électrisent la nombreuse assistance. Ils
+vont se ranger auprès de la Crèche qui occupe une des vastes chapelles
+latérales, au centre de la nef. Le silence se fait, l'émotion religieuse
+est visible; ce calme n'est interrompu de temps en temps que par le
+bêlement de l'agneau auquel répond celui des brebis mères, bêlement
+grave d'un octave plus bas mais dont le contraste est d'un effet
+charmant et touchant.
+
+L'office terminé, la grand'messe commence.
+
+Après l'_Incarnatus est_, le diacre se détache, accompagné des enfants
+de choeur (ils sont vingt-quatre, tous de rouge vêtus), et va à la
+Crèche. Là, après avoir encensé l'Enfant-Jésus, il le prend et l'apporte
+dans son frêle berceau; il est précédé des enfants de choeur et des
+_bailes_, tenant des cierges allumés; le premier _baile_ place son cher
+petit agneau blanc sur l'autel.
+
+Le _Credo_ et l'offertoire terminés, l'orgue donne le signal du départ
+en jouant l'air obligé (comme ci-dessus) qui est répété par les
+tinclettes, le fifre et le tambourin. C'est le beau moment; tout est
+préparé: les bailes en ligne, les torches allumées, la charrette où sont
+attelées les brebis richement harnachées, le petit agneau entre les bras
+du premier baile qui, la tête couronnée d'un étincelant diadème, couvert
+d'un magnifique manteau écarlate, ouvre le cortège et se dirige vers
+l'autel.
+
+Quelle majesté! Quelle grâce naïve! Ils s'avancent lentement; tous, sous
+le coup de l'émotion qui dut être celle des bergers auprès de la Crèche
+de Bethléem.
+
+L'agneau bêle de temps à autre. Tout le monde est debout: on veut voir
+la brebis, la charrette toute illuminée dans laquelle on aperçoit des
+pigeons, des poulets, de petits oiseaux, un lapin blotti au coin du
+véhicule. L'enthousiasme est à son comble; des larmes coulent dans les
+yeux de beaucoup de fidèles. C'est bien la scène de Bethléem, ce sont
+bien les bergers qui arrivent à la Crèche pour adorer l'Enfant divin,
+anéanti sous la forme humaine; on voudrait être du cortège qui arrive à
+l'autel.
+
+Le célébrant, qui a déjà baisé le divin Enfant, est là, entouré du
+diacre, du sous-diacre et des enfants de choeur. Il tient dans ses mains
+le petit Jésus qu'il fait baiser d'abord au suisse, qui a levé son
+chapeau, puis à tous les _bailes_ et à ceux qui se sont joints à eux,
+ensuite à la musique champêtre et aux bergers qui conduisent les brebis.
+Tous font le tour de l'autel, suivant le char traîné par les brebis, et
+de là retournent à la Crèche où le diacre va déposer le _Bambino_.
+
+Ainsi se termine cette offrande qui sera répétée à la grand'messe du
+jour et à celle de la Purification, le 2 février.
+
+
+_Une Messe de minuit en Bretagne._
+
+Brizeux, le poète breton par excellence (décédé en 1854), qui ne chante
+que son pays natal:
+
+ «La terre de granit recouverte de chênes»
+
+à décrit, avec la fraîcheur et la sincérité de l'inspiration, une Messe
+de minuit dans le pays des genêts et des bruyères».
+
+ Ouvre! c'est moi, Joseph!--Quoi! si tard en voyage!
+ N'as-tu pas rencontré les chiens par le village?
+ Mon Dieu! Seul et si tard dans le creux des chemins!
+ A ce feu de Noël viens réchauffer tes mains,
+ Noël! t'en souvient-il? Quand, pour bâtir la Crèche,
+ Les prêtres nous menaient cueillir la mousse fraîche?
+ --Ne ris pas! C'est Noël qui chez toi me conduit:
+ Je viens entendre encore la Messe de minuit.
+
+ Par un gai carillon enfin fut annoncé
+ L'office de minuit. Le chemin est glacé,
+ Disait Joseph Daniel en traversant la lande:
+ Chaque pas retentit. Comme la lune est grande!
+ Entends-tu dans le pré, des voix derrière nous?
+ --Oui, j'entends des chrétiens, des pasteurs comme vous.
+
+ Ils ont vu cette nuit la légion des Anges
+ Passer, et du Très-Haut entonner les louanges:
+ Gloire à Dieu! Gloire à Dieu dans son immensité!
+ Paix sur la terre aux cours de bonne volonté!
+ Et tous vont adorer Jésus, l'Enfant aimable,
+ Le roi des pauvres gens, le Dieu né dans l'étable».
+ O vivants souvenirs! La nuit, par ce beau ciel,
+ Tandis que nous marchions en célébrant Noël,
+ Les arbres, les buissons, les murs du presbytère,
+ Dans la brune vapeur passaient avec mystère.
+
+ Toute l'église est pleine; et, courbant leurs fronts nus,
+ Les pieux assistants chantent l'Enfant Jésus.
+ Chaque femme, en sa main, porte un morceau de cierge.
+ On a placé la Crèche à l'autel de la Vierge;
+ Je reconnais les Saints, les lampes, les deux croix,
+ Enfin, tout dans l'église était comme autrefois.
+ Je restais comme une ombre, immobile à ma place.
+ Muet, ou pour pleurer les deux mains sur ma face.
+
+ A la communion, quand le prêtre arriva
+ Offrant le corps du Christ, mon front se releva.
+ Les hommes, les enfants et les femmes ensuite
+ Marchèrent lentement vers la table bénite;
+ Et, comme en un festin, où beaucoup sont conviés,
+ Dès qu'un communiant avait reçu l'hostie,
+ Du ciboire sortait la blanche Eucharistie.[69].
+
+[Note 69: Brizeux, _Poème de Marie_.]
+
+
+
+_Une Messe de minuit à Paris_.
+
+«Parmi les souvenirs de ma toute petite enfance, écrit François Coppée,
+il en est un, particulièrement doux, qui surgit en ce moment du fond de
+ma mémoire: c'est celui d'une messe de Noël.
+
+«La neige était tombée avec abondance les jours précédents, puis une
+forte gelée avait durci le blanc tapis de frimas, et les rues, alors peu
+fréquentées, de cette partie du faubourg Saint-Germain, faisaient songer
+à la retraite de la Grande Armée à travers les steppes de Russie et au
+passage de la Bérésina.
+
+«Toute la famille s'était proposé d'assister à la Messe de minuit;
+mais, devant la rigueur de la température, il fut décidé que les femmes
+garderaient le coin du feu, et que seuls, les hommes--j'en étais un,
+songez donc, cinq ans et demi,--se risqueraient à mettre le nez dehors.
+
+«Donc, quand les cloches commencèrent à sonner dans le ciel étoilé, ma
+mère nous emmitoufla soigneusement, mon père et moi, sous les paletots
+et les cache-nez, et, faisant craquer la neige durcie sous nos semelles,
+nous gagnâmes tous les deux, en suivant la rue Vanneau et la rue de
+Varenne, la chapelle des Missions étrangères qui était alors notre
+paroisse.
+
+L'église bondée de foule, la chaleur étouffante, le violent parfum de
+l'encens, l'harmonieux rugissement de l'orgue, les innombrables lumières
+des cierges qui semblaient une pluie d'or immobilisée, je revois et
+je ressens tout cela comme si j'y étais encore. La Crèche surtout, la
+Crèche avec ses personnages et ses animaux de bois peint, et son petit
+Jésus de cire que les brins de paille auréolaient comme des rayons,
+émerveillèrent mes yeux d'enfant»[70].
+
+[Note 70: François Coppée, _Lointain Noël_.]
+
+
+
+_Une Messe de minuit dans l'église de Notre-Dame de Bethléem, à
+Ferrières-en-Gâtinais._
+
+La seconde année de son pontificat, saint Pierre avait envoyé saint
+Savinien, saint Potentien et saint Altin, prêcher l'Evangile dans les
+Gaules.
+
+Après une longue marche pleine de périls, les nouveaux apôtres
+arrivèrent en un lieu solitaire, situé au bord d'une petite rivière
+appelée depuis la Cléry, non loin de l'endroit où la voie romaine qui
+va d'Auxerre à Chartres se croise avec celle de Genabum à Sens, à neuf
+lieues de cette dernière ville.
+
+De rares habitants vivaient au milieu de la nature agreste de ces
+contrées, demeurant dans des cabanes grossières que protégeaient les
+grands bois silencieux. Ils recueillaient du _minerai de fer_, dont les
+gisements abondants apparaissaient çà et là, et l'exploitaient dans des
+fourneaux de forge qui plus tard firent donner à la ville bâtie en ce
+lieu le nom de _Ferrières_.
+
+C'était au milieu de l'hiver, à la fin du mois de décembre. Les trois
+apôtres s'étaient retirés dans la cabane hospitalière de quelqu'un de
+ces pauvres forgerons, élevée non loin de la rivière. Entourés de gens
+du voisinage, accourus pour contempler ces étrangers, ils se mirent à
+annoncer la religion de Jésus, mort sur une croix pour nous sauver.
+Bientôt un grand nombre des habitants fut converti par leur parole et
+surtout par les miracles dont elle était accompagnée.
+
+Mais, de tous ces miracles, le plus éclatant fut celui qui arriva la
+veille de Noël, vers minuit, dans une petite chapelle où la communauté
+chrétienne était réunie pour prier et honorer l'anniversaire de la
+naissance de l'Enfant Jésus.
+
+Saint Savinien disait la sainte Messe. Tout à coup une lumière
+mystérieuse remplit l'enceinte sacrée. Les assistants saisis d'émotion,
+levant les yeux au ciel, purent contempler à loisir l'Enfant Jésus,
+la Sainte Vierge, saint Joseph; au-dessus de la Crèche, les Anges
+chantaient leur harmonieux cantique: _Gloria in excelsis Deo_. Saint
+Savinien, transporté d'admiration et de joie, s'écria: «_C'est bien là
+Bethléem!_»
+
+Les envoyés de saint Pierre, ravis de bonheur, se crurent un instant
+dans l'étable de la Nativité. C'est pourquoi ils donnèrent à leur
+chapelle le nom de _Notre-Dame de Bethléem_[71].
+
+[Note 71: Cette apparition est marquée d'un caractère particulier c'est
+d'avoir eu lieu du vivant même de la Sainte Vierge.]
+
+Telle est, d'après _les Actes de la Grande Passion de saint Savinien et
+de ses compagnons martyrs_ (Ve siècle), l'origine du premier sanctuaire
+consacré à la Mère de Dieu sur la terre de France. Tel fut le
+commencement de ce culte toujours vivace qui, depuis dix-huit siècles,
+amène chaque année, à Ferrières-du-Gâtinais, d'innombrables pèlerins
+dans le sanctuaire de Notre-Dame de Bethléem[72].
+
+[Note 72: Eugène Jarossay. _Histoire d'une abbaye_, p. 12-14.]
+
+
+_La Fête des Ânes, à Rouen._
+
+L'âne joue un certain rôle dans les offices du Moyen Age.
+
+Bien que cet animal ait la réputation d'être sobre, patient, laborieux
+et pour ainsi dire infatigable, ce n'est point pour ces précieuses
+qualités qu'on le fêtait, mais uniquement à raison des divers épisodes
+que rappelle l'Écriture.
+
+Sans parler de l'ânesse fameuse du prophète Balaam, c'est sur un âne
+que la Sainte-Famille fuit en Égypte; c'est sur un âne encore que
+Notre-Seigneur entre triomphalement à Jérusalem, le jour des Rameaux.
+
+La _fête de l'âne_ est, croit-on, originaire de Vérone[73] d'où elle se
+répandit dans toute la chrétienté du Moyen Age.
+
+[Note 73: D'après certaines traditions, Pane qui porta Notre-Seigneur
+serait venu mourir dans cette ville.]
+
+D'après Du Cange[74] qui reproduit l'ancien _Ordinaire_ de la cathédrale
+de Rouen, on faisait dans cette église l'_Office des Pasteurs_ pendant
+la nuit de Noël. Les chanoines habillés en bergers et les enfants
+de choeur en anges, venaient après le _Te Deum_ des Matines adorer
+Jésus-Christ dans la Crèche, derrière l'autel.
+
+[Note 74: _Glossarium ad scriptores mediae et infimae latinitatis_,
+Parisiis, 1733. Art. _Festum asinorum_, tome 3, coll. 424-427.]
+
+Après Tierce, se faisait la _procession des ânes_.
+
+Le cortège suivait le cloître et la grande nef. Les chanoines y
+figuraient habillés en prophètes.
+
+On y voyait Isaïe, Zacharie, Jean-Baptiste; Balaam même y était avec
+son ânesse (ce qui fit donner le nom de _procession des ânes_),
+Nabuchodonosor: les trois enfants dans la fournaise y paraissaient
+aussi bien que Virgile et la Sybille. A la Messe, on ne manquait pas de
+chanter la _Prose de l'âne_[75].
+
+[Note 75: Farin, _Histoire de Rouen_, tome I, 3e partie, au chap. des
+_Processions générales_.]
+
+M. Nicolay, traduisant à peu près littéralement le _Glossarium_ de Du
+Cange, nous décrit admirablement toute cette _Pastorale_[76].
+
+[Footonote 76: Nicolay, _loc. cit._]
+
+Au milieu de la nef de la cathédrale, on dressait une sorte de
+bûcher composé de linges et d'étoupes, et, après avoir chanté
+Tierce (_processio ordinetur post Tertiam_), le clergé faisait
+processionnellement le tour du cloître, puis venait s'arrêter au centre
+de l'église, entre deux groupes représentant, l'un les Juifs, l'autre
+les Gentils; au bout de l'édifice étaient massés de nombreux personnages
+destinés à jouer le rôle des prophètes dans l'Ancien Testament.
+
+Les chantres commençaient par apostropher avec impétuosité les Juifs
+et les Gentils, qui, de leur place, leur répondaient par un verset non
+moins violent. Les mêmes chantres, s'adressant ensuite à celui qui
+jouait le rôle de Moïse, disaient: «Voici Moïse, le législateur!» Un
+Moïse à longue barbe, portant une corne au front (_cornuta facie_), vêtu
+d'une aube et d'une chape, tenant une baguette dans une main et
+les tables de la loi dans l'autre, entonnait à son tour un chant
+prophétique, relatif à la naissance du Christ. Puis un cortège,
+célébrant les louanges du Messie, conduisait Moïse près du brasier. Le
+même cérémonial se renouvelait pour chacun des prophètes successivement
+interpellés: ils s'avançaient à mesure qu'ils étaient appelés.
+
+Moïse était suivi d'Amos, vieillard barbu, ayant un épi à la main,
+ensuite venait Isaïe, vêtu d'une aube, le front ceint d'un bandeau
+rouge; puis Aaron, couvert d'ornements pontificaux, la mitre en tête,
+précédant Jérémie en habits sacerdotaux et tenant une petite boule à la
+main. Daniel, représenté par un jeune ecclésiastique, était drapé dans
+une tunique verte, et le prophète Habacuc, vieillard boiteux, suivait
+orné d'une dalmatique; dans un vase étaient des racines qu'il mangeait
+entre deux versets.
+
+Après lui, Balaam, monté _sur une ânesse_, tirait la bride et frappait
+l'ânesse de ses éperons, tandis qu'un jeune homme, lui barrant le
+passage avec une épée, l'obligeait à s'arrêter. (Le jeune homme figure,
+ici, l'ange armé dont parle l'Écriture dans l'épisode de Balaam). Un
+clerc, se dissimulant sous l'ânesse, disait alors d'une voix étrange:
+_Pourquoi me déchirez-vous ainsi avec l'éperon?_
+
+Puis l'ange disait à Balaam: «Renonce à servir les desseins du roi
+Balac». Et les chantres de dire: «Balaam prophétise».--Alors Balaam
+répondait: «Une étoile sortira de Jacob!» _Orietur stella ex Jacob_[77].
+
+[Note 77: Nombr. XXII-XXIV. Tunc Balaam ornatus, _sedens super asinam_
+(_hinc festo nomen_) habens calcaria, retineat lora et calcaribus
+percutiat asinam, et quidam juvenis, tenens gladium, obstet asinæ.
+Quidam sub asina dicat: «Cur me calcaribus miseram sic læditis?» Hoc
+dicto, angelus ei dicat: «Desine regis Balac præceptum perficere».
+Vocatores: «Balaam, esto vaticinans». Tunc Balaam respondeat: «Exibit
+stella ex Jacob!» (Du Cange, _loc. cit._).]
+
+A Balaam succédait le prophète Samuel, puis David, paré des emblèmes de
+la royauté. A la suite des prophètes, on voyait Zacharie, habillé en
+juif et accompagné de sa femme Elisabeth, vêtue de blanc; leur fils
+Jean-Baptiste avait les pieds nus.
+
+Derrière lui se tenait le vieillard Siméon et enfin Virgile, au visage
+resplendissant de jeunesse [78], qui devait s'étonner un peu de se
+trouver en si sainte compagnie: c'était ordinairement lui qui fermait la
+marche.
+
+[Note 78: Tous les personnages du cortège, à l'exception de Daniel et de
+Virgile, portaient la barbe; leur nom est toujours accompagné, dans Du
+Cange, de l'épithète _barbatus_.]
+
+Si l'on admettait le grand poète latin à la procession de Noël, c'est
+qu'il était réputé avoir prédit la naissance du Sauveur.
+
+On lit, en effet, dans l'églogue qu'il adressa au consul Pollion, les
+vers suivants:
+
+ _Ultima Cumæi jam carminis ætas:
+ Magnus ab integro sæclorum nascitur ordo,
+ Jam redit et Virgo, redeunt Saturnia regna;
+ Jam nova progenies coelo demittitur alto.
+ Tu modo nascenti puero, quo ferrea primun
+ Desinet ac toto surget gens aurea mundo,
+ Casta, fave, Lucina: tuus jam regnat Apollo!_[79]
+
+[Note 79: _Buc_, Eglog. IV.]
+
+Voici que le dernier âge prédit par l'oracle de Cumes est arrivé. La
+grande révolution des siècles va recommencer son cours. Déjà _une Vierge
+revient_ et Saturne nous ramène l'âge d'or; déjà _un Enfant va descendre
+des cieux_.--Veille sur Lui avec un soin jaloux, ô chaste Lucine; c'est
+par Lui que l'âge de fer cessera et que _l'âge d'or reviendra sur la
+terre_; déjà règne ton Apollon!
+
+La procession de Noël se terminait souvent, dit le _Mémorial de
+Rouen_[80], par un clerc habillé en _sybille_, portant une couronne sur
+la tête et chantant des versets contenant des prédictions.
+
+[Note 80: _Ordinarium Rothomagense_, cité par Du Cange dans son
+_Glossarium_, s. v. _Festum_.]
+
+On est aussi étonné de voir la sibylle dans ce cortège. Cependant,
+on admet assez généralement que les sibylles pouvaient connaître et
+prévenir l'avenir. Saint Jérôme leur attribuait le don de prophétie, et
+l'Eglise, dans la Prose des Morts, invoque l'autorité de la sibylle et
+semble l'assimiler à l'autorité même de David:
+
+ _Teste David cum sibylla._
+
+C'est la raison pour laquelle Michel-Ange les a représentées dans les
+célèbres fresques du plafond de la chapelle Sixtine, et Raphaël dans
+l'église Santa-Maria-della-Pace, à Rome.
+
+Quant à la _Prose de l'âne_, nous n'avons trouvé aucun document qui nous
+prouve qu'elle ait été chantée à l'office de Noël. Farin seul l'affirme:
+nous serions donc porté à croire qu'elle était chantée à la porte de
+l'église.
+
+Elle commençait par cette strophe:
+
+ _Orientis partibus
+ Adventavit asinus
+ Pulcher et fortissimus,
+ Sarcinis aptissimus._
+ Hez, sire âne, hez!
+
+Des contrées de l'Orient, il est arrivé un âne beau et fort, propre à
+porter les fardeaux.--Hez, sire âne, hez!
+
+Cette cantilène n'avait rien de choquant, ni pour le goût, ni pour les
+convenances.
+
+Telle était cette _fête de l'âne_ dont on a dit beaucoup de mal, parce
+qu'elle prêtait à certains abus et dégénéra vite en un cortège peu digne
+du sanctuaire, ce qui la fit interdire par l'autorité ecclésiastique.
+Il n'en est pas moins vrai qu'elle naquit d'une pensée de foi, d'une
+interprétation et d'une mise en scène ingénieuse des prophéties sur le
+Messie.
+
+Nous terminerons ce chapitre par le ravissant usage de:
+
+ LA «SCALA» DE NOËL
+
+ Dans un causse aride et sauvage,
+ Aux flancs d'un rocher accroché,
+ Est un ancien Pèlerinage
+ Entre ciel et terre perché.
+
+ C'est _Rocamadour_ qu'il s'appelle.
+ Lieu saint et des plus vénérés,
+ Où pour atteindre la chapelle
+ Il faut gravir _deux cents_ degrés
+
+ Là survit un touchant usage:
+ A chaque soir de la Noel,
+ Petits et grands de ce village
+ Semblent faire l'assaut du ciel!
+
+ La population tout entière
+ Monte _à genoux_ chaque degré,
+ En récitant sur _chaque pierre_
+ De l'Archange le doux _Ave_.
+
+ Et les prêtres sont à la tête
+ De cette étrange ascension
+ Faite au son gai de la musette
+ Avec peine et dévotion.
+
+ Telle, à Rome, la foule sainte
+ Au Latran montant à genoux
+ La _Scala Santa_ toute empreinte
+ Du sang du Christ versé pour nous?
+
+ (Comtesse O'Mahony.)
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+
+
+LE RÉVEILLON ET LES GÂTEAUX DE NOEL
+
+La Messe de minuit, nous l'avons dit, était ordinairement précédée d'un
+repas maigre, qu'on nommait, en Provence, le _gros souper_; elle était
+suivie d'un repas gras qu'on était convenu d'appeler, dans tous les
+pays, le _réveillon_.
+
+Ce repas avait sa raison d'être par suite du jeûne de la veille, de la
+privation de sommeil, de la longueur des offices de la nuit, qui souvent
+duraient plusieurs heures[81] et aussi des fatigues d'une longue route
+parcourue pour venir à l'église.
+
+[Note 81: La grand'messe de minuit était précédée des trois Nocturnes
+des Matines et suivie des Laudes.]
+
+Telle a été l'origine du réveillon.
+
+Nous parlerons successivement des groupes de _quêteurs_ en vue du
+réveillon, du _repas_ lui-même et des _gâteaux_ de Noël.
+
+
+I. LES QUÊTEURS
+
+
+_L'Aguilloné dans le pays d'Armagnac_
+
+L'_Aguilloné_ est le chant de joie de Noël; il est en patois gascon.
+Pendant tout le mois de décembre, les jeunes gens qui doivent _tirer
+au sort_ vont chanter l'_Aguilloné_, le soir, après souper, devant les
+portes. Comme récompense, on leur donne quelques sous, des oeufs, de
+la farine, des châtaignes. Avec le produit de cette quête, ils font le
+_réveillon de Noël_.
+
+L'_Aguilloné_ se chante sur un air très gracieux et très entraînant. Les
+chanteurs (_lous aguillounès_) portent le béret bleu du pays, brodé avec
+de la laine rouge, jaune, verte, blanche, le tout surmonté d'un pompon
+aux multiples couleurs: c'est avec ce costume bigarré qu'ils se
+promènent crânement dans les foires et marchés.
+
+«Il ne faut pas oublier, nous dit notre aimable correspondant, que nous
+sommes au doux pays d'Armagnac, pays du bon vin et du gai soleil, et on
+aime beaucoup chez nous à rire et à s'amuser. Il y a de braves gens tout
+de-même, et si les têtes sont un peu légères, les coeurs sont toujours
+bons[82].»
+
+[Note 82: M. l'abbé B., du diocèse d'Auch.]
+
+ CHANT DE L'AGUILLONÉ
+
+ 1
+
+ _Trois compagnons sont arrivés
+ Devant la porte d'un chevalier._
+
+ Refrain
+ _Gentil Seignou,
+ L'Aguilloné
+ Il faut donné
+ A ous coumpagnous_
+
+ 2
+
+ _Aci qué bouha lou bént d'aoutan,
+ Daoubrit la porto, qu'entreran.
+ Gentil Seignou!_
+ (et la suite du refrain qui se répète à chaque couplet).
+
+ 3
+
+ _Brabos gens, allucat la candello,
+ Bous pourtant no gran noubello._
+
+ 4
+
+ _Inta Nadaou, escoutats ben,
+ Jésus va néché à Bethléem._
+
+ 5
+
+ _Dam-mous aoumen un bresserou,
+ Inta coucha lou Salvadou._
+
+ 6
+
+ Dam-mous un brioulletto,
+ Indé bouta déguens sa manetto._
+
+ 7
+
+ Enségnam-mous un cansoun,
+ Indé hé risé lou maynatjoun._
+ Etc., etc.
+
+
+
+ TRADUCTION
+
+ 1
+
+ Trois compagnons sont arrivés
+ Devant la porte d'un chevalier.
+
+ Gentil Seigneur,
+ L'Aiguilloné
+ Il faut donner
+ Aux compagnons.
+
+ 2
+
+ Ici souffle le vent d'antan.
+ Ouvrez la porte, nous entrerons.
+
+ 3
+
+ Braves gens, allumez la chandelle,
+ Nous vous portons une grande nouvelle.
+
+ 4
+
+ Pour Noël, écoutez bien,
+ Jésus va naître à Bethléem.
+
+ 5
+
+ Donnez-nous au moins un petit berceau.
+ Pour y coucher le Sauveur.
+
+ 6
+
+ Donnez-nous une violette,
+ Pour mettre dans sa petite main.
+
+ 7
+
+ Enseignez-nous une chanson,
+ Pour faire rire le petit enfançon.
+
+ Etc., etc.
+
+Ainsi se continuent indéfiniment les couplets de l'Aguilloné qui se
+termine toujours par des souhaits, en rapport avec l'aumône reçue ou
+refusée.
+
+Si les chanteurs ne reçoivent rien, ils disent les choses les plus
+désagréables, par exemple:
+
+ _Diou bous counserbe la santat
+ Coumo l'aygo déguens tin bergat._
+
+ Dieu vous conserve la santé
+ Comme l'eau dans un panier percé.
+
+Mais s'il se trouve un donateur généreux, on souhaite toutes sortes de
+prospérités à sa maison, par exemple:
+
+ _Lou boun Diou bous doungo aoutant d'aoucats
+ Coumo d'herbetto deguens tous prats._
+
+ Que le bon Dieu vous donne autant d'oies
+ Qu'il y a de brins d'herbes dans les prés.
+
+ _Diou benasisco aquesto maysoun,
+ Mous an baillat caoucoun dé boun._
+
+ Dieu bénisse cette maison,
+ Car on nous a donné quelque chose de bon.
+
+Cette chanson, comme on le voit par le texte lui-même, se rapporte
+surtout à la fête de Noël. Elle est chantée à l'occasion des quêtes qui
+ont lieu pendant tout le mois de décembre.
+
+La chanson traditionnelle que répètent les enfants, pendant le temps
+de l'Avent, la vieille chanson de quête, _aux environs de Rouen_, est
+encore celle-ci:
+
+ Aguignette,
+ Miettes, miettes,
+ J'ons des miettes dans not' pouquette,
+ Pour les jeter à vos poulettes.
+ Si elles pondent de gros oeufs,
+ La maîtresse, donnez-m'en deux!
+ Aguignolo!
+
+_Dans les environs de Ploërmel, la veille de Noël_, quand le soir
+arrive, des enfants, réunis par petits groupes de trois ou quatre, vont
+de porte en porte, éclairés par une bougie que tient le chef de la
+bande. Ils posent d'abord à la maîtresse de maison cette question:
+«Faut-il chanter Noé?» Si la réponse est affirmative, ils entonnent le
+couplet suivant:
+
+ Chantons Noé,
+ Ma bonne femme,
+ Chantons Noé,
+ Vous et moi.
+ Pour eun' pomm', pour eun' peire,
+ Pour un p'tit coup d' cidr' à beire,
+ Chantons Noé, etc.
+
+Puis, après avoir reçu quelques sous ou quelques friandises, ils s'en
+vont à une autre porte répéter la même chanson.
+
+Dans certaines paroisses des _Hautes-Pyrénées_, situées entre Lourdes
+et Bagnères, les enfants s'en vont, _le matin de la veille de Noël_,
+«musiquer» devant chaque maison; on donne à chacun un petit pain fait
+exprès par la ménagère. Régulièrement, les enfants pauvres seuls
+devraient aller à cette distribution d'aumônes, mais, par camaraderie
+et par amusement, les enfants des familles aisées se joignent à eux. On
+désigne ces joyeux quêteurs sous le nom patois de «Eis allégrès», en
+français «les joyeux»; ce mot n'est jamais employé qu'à Noël.
+
+Dans la _vallée d'Arros_, au centre du même département, il y a trente
+ans, les enfants couraient de même, de maison en maison, _la veille de
+Noël_, pour demander «la prouesse», c'est-à-dire des pommes, des noix et
+des friandises. Cet usage a à peu près disparu.
+
+Dans le _pays d'Auribat_ (Landes), les enfants de la campagne se
+forment en groupes joyeux, _la veille de Noël_. Ils vont solliciter
+des offrandes devant toutes les maisons _où il y a eu un baptême dans
+l'année_. Ils chantent alors un refrain connu vulgairement sous le nom
+de _lou Piguehoü_:
+
+ Pigue hoü, hoü, hoü
+ Pigue talhe, talhe, talhe
+ Dat loumouyne à le canalhe.
+ Pigue hus, hus, hus
+ Les miches à ca de dus.
+ Pigue, hégn, hégn, hégn
+ Lé maye part que si lou mégn.
+
+ Pigue hoü, hoü, hoü
+ Pigue, taille, taille, taille,
+ Donnez l'aumône à la marmaille.
+ Pigue hus, hus, hus.
+ Les miches[83] à chacun d'eux
+ Pigue hégn, hégn, bégn
+ La plus grande portion que ce soit la mienne.
+
+[Note 83: Pain d'anis.]
+
+Malheur à celui qui ferait la sourde oreille; les enfants, de leur ton
+le plus aigu, hurleraient un refrain vengeur, mais trop grossier pour
+pouvoir être reproduit.
+
+
+
+II. le repas
+
+Dans l'_Orléanais_, le réveillon avait des mets et des chants
+traditionnels; le porc composait le menu de ce festin. C'était sous
+toutes les formes et par parties que la victime était servie sur la
+table. Partout son sang apparaissait sous la forme de boudin succulent,
+et sa chair hachée sous celle de _crépinettes_, sorte de saucisses
+longues qui, dans certaines communautés, étaient servies à chaque
+personne, dès le retour de la Messe de minuit. La fin du repas était
+égayée par le chant de Noëls. locaux.
+
+Dans les _familles angevines_, il était d'usage, _à Noël_, de tuer un
+des porcs mis à l'engrais.
+
+Dès le matin, le boucher, accompagné de ses valets, se rendait à
+domicile et, après avoir saigné, épilé [84] le porc, puis taillé sa
+chair, se mettait à faire force saucisses et boudins, car il fallait en
+envoyer à tous les parents et amis...
+
+[Note 84: Épiler, enlever le poil.]
+
+Le soir arrivé, une grande chaudière d'airain était posée sur le feu.
+Cette chaudière était remplie de la chair du porc coupée en petits
+morceaux et destinés à faire des _rilleaux_. Le chef de la famille
+se signait, jetait de l'eau bénite sur le feu, puis plaçait dans la
+chaudière trois mesures de sel.
+
+A l'aube du jour, les _rilleaux_ étaient cuits, et alors on se
+délassait, dans ce gai repas, des veilles de la nuit. Ensuite on
+partait pour l'église paroissiale, en emportant sur un large plateau un
+magnifique jambon couvert de verdure. Ce jambon était déposé devant le
+maître-autel.
+
+Un prêtre, en habit de choeur, venait le bénir et prononçait une prière
+consacrée à cette cérémonie, prière qu'on retrouve encore dans nos
+anciens rituels du Moyen Age.
+
+Après la bénédiction, le jambon était reporté à la maison et suspendu
+dans l'âtre de la cheminée; il y restait jusqu'à Pâques. Ce jour-là, il
+était décroché et mis sur la table autour de laquelle la famille venait
+s'asseoir et rompait avec cette viande bénite l'abstinence du Carême
+[85].
+
+[Note 85: Extrait du Bulletin historique et monumental de l'Anjou.]
+
+Dans le _Rouergue_ (Aveyron), tout en se chauffant autour du
+_souquonaudolengo_ qui flambe, on _réveillonne_ avec un bon morceau de
+saucisse, cuite à point par les soins de la ménagère, ou, à défaut
+de saucisse, on se régale tout bonnement d'un morceau de porc salé,
+conservé depuis le carnaval passé. Et, comme dessert, une _rissole_ aux
+prunes ou aux pommes bien chaude et bien dorée.
+
+Le jour de Noël est un jour de grande liesse; c'est le maître, «le
+bourgeois» qui «régale» la famille et les domestiques. C'est à lui
+qu'incombe le soin de tout disposer, car c'est, ce jour-là, la fête
+des petits, des humbles, des serviteurs; le maître «paie» à toute la
+maisonnée.
+
+Mais, en revanche, le jour des Rois sera sa fête à lui.
+
+A leur tour, les domestiques paieront ou seront censés payer, et ce
+soir-là encore, il y aura grande liesse dans la ferme, éclairée autant
+par le grand feu de la cheminée que par la lampe du plafond[86].
+
+[Note 86: L'abbé M----, du diocèse de Rodez.]
+
+_En Poitou_, Lucas Le Moygne, curé de Notre-Dame de la Garde (Poitiers),
+a composé un _nouël_ où il est raconté quel réveillon on faisait, après
+la Messe de minuit:
+
+ _Conditor_, le jour de Noël,
+ Fit un banquet non pareil
+ Qui fut faict, passé v'là longtemps,
+ Et si le fit à tous venans.
+
+Suit le _menu_: «perdrix, chapons, oiseaux sauvages, hérons, levrauts,
+congnilz, faisans, sangliers, lymaces au chaudumé», voilà pour les
+plats de résistance, et j'en oublie. Maintenant, pour le dessert: la
+pâtisserie, «les fouaces», les crasemuseaux, gâteaux secs, pains de
+chapitre, échaudés pour les mauvaises dents... avec du vin.
+
+ ................de l'Ypocras,
+ Vin carapy et faye Montjeau,
+ Pour enluminer tout museau
+ Nouël!
+
+ Il y vint même un bouteillier
+ Qui onc ne cessa de verser
+ Tant que un quartault il assécha
+ _In sempiterna secula_.
+
+A défaut du petit vin clairet de Poitiers, on avait «de derrière les
+fagots» quelque réserve, en cachette, «de pomme sans iau» ou «de poiré
+doulcereux» pour arroser chansons qui ne tarissaient guère[87].
+
+[Note 87: J. Noury.]
+
+Dans les _Hautes-Alpes_, Noël est le grand jour de réunion familiale. Au
+marché qui précède la fête, les femmes se pourvoient d'une bougie par
+ménage, car, le soir de Noël, on ne s'éclaire ni avec le bouillon-blanc
+trempé dans l'huile, ni avec le bois résineux qui sert là de lumière,
+comme dans les villages russes.
+
+Il est de coutume de manger, après la Messe de minuit, des soupes de
+pâté qu'on appelle _sazanes_ ou _creusets_. Le chef de la famille prend
+le premier un verre plein de vin et porte la santé de tous les siens; le
+verre passe ensuite de main en main, la même santé se répète et, à la
+fin du repas, chacun à son tour y boit à ceux des membres de la famille
+que la nécessité retient absents.
+
+_Dans le Var_, après la Messe de minuit, les tourtes, gros gâteaux ronds
+faits avec du miel, de la farine, de la confiture, de l'huile, dérident
+tous les fronts[88].
+
+[Note 88: L'abbé Ch., du diocèse de Fréjus (Var).]
+
+_En Armagnac_. Devant la souche de Noël, en partant à la Messe de
+minuit, on laisse «mijoter» le pot de la _daube_, qui est la base du
+réveillon. La _daube_ est un plat national et bien gascon: elle se
+compose d'un morceau de boeuf cuit dans une sauce noire, faite avec du
+vin rouge et force condiments. On ne comprendrait pas, en Armagnac, un
+dîner de Noël sans la _daube_. Les familles les plus pauvres se paient
+ce luxe gastronomique, et si leur misère était trop grande pour pouvoir
+se donner ce régal, de charitables voisins se font un devoir de le leur
+procurer.
+
+Le réveillon se complète avec de longs morceaux de saucisses cuites sur
+le gril, toujours avec les charbons de la souche. On termine par les
+châtaignes grillées, arrosées de vin nouveau[89].
+
+[Note 89: L'abbé B., du diocèse d'Auch.]
+
+«Si vous voulez quelques notes sur les fêtes de Noël, dans notre _beau
+Béarn_, je puis vous en donner. Tout se passait très simplement: les
+amis se réunissaient, on chantait des Noëls béarnais, en attendant la
+Messe de minuit. On nous faisait rôtir des marrons et on nous faisait
+boire de cet excellent vin blanc qu'aimait tant notre _bon Henri_ (Henri
+IV, le Béarnais); seulement on nous le donnait à très petite dose, car
+il _porte_. Puis on nous mettait au _dodo_, en nous promettant de nous
+réveiller au moment voulu... Et le lendemain grand désespoir de n'avoir
+pas été réveillé à temps, mais le tour était joué.
+
+ «Et l'on nous menait voir le petit Jésus dans sa Crèche, où nous lui
+ promettions d'être sages. Ceci se passait dans ma petite enfance, il
+ y a trois quarts de siècle[90]».
+
+[Note 90: Mme la comtesse de X...]
+
+Dans les _montagnes du Gévaudan_ (Lozère), on arrive à trois heures du
+matin de la Messe de minuit. On prend _un air de feu_ et on se met à
+table. Depuis des siècles, le _menu_ est toujours le même: oreille de
+porc, riz au lait, saucisse, fromage.
+
+Le tout était jadis arrosé de _Vivarais_, vrai nectar que les vieux
+seuls ont connu. Aujourd'hui, c'est le _Languedoc_ qui figure à la table
+de nos montagnards. Il _monte_ facilement à la tête, mais il ne réjouit
+pas le coeur[91].
+
+[Note 91: M. l'abbé R..., du diocèse de Mende.]
+
+_En Corse_, dans les familles pauvres, on mange, au réveillon, la
+traditionnelle _polenta_ (bouillie de farine de châtaignes ou de maïs),
+avec des tranches de porc tué exprès la veille.
+
+Dans le _pays bizontin_, on prend, au retour de la Messe de minuit,
+un peu de vin chaud, avec une petite tranche de pain, c'est la
+«mouillotte».
+
+Pour la journée de Noël, on fait actuellement une grande fournée de
+gâteaux. Autrefois, en montagne, quand on mangeait habituellement le
+pain d'avoine et d'orge, on préparait, pour Noël, des pains d'orge
+mélangée d'un peu de froment: chacun avait sa michotte. La mère de
+famille avait soin d'en faire une de plus pour le premier pauvre qui
+passait: on l'appelait la «pâ Dé» (la part à Dieu.)
+
+Dans le _pays de Caux_ (Seine-Inférieure). Dans les campagnes, le
+réveillon est réduit aux plus modestes proportions. Pendant que, dans
+l'âtre, se consume la traditionnelle bûche de Noël, on se contente
+d'un frugal repas où figure parfois, chez les pauvres, une «fricassée»
+d'oiseaux pris, le soir à la «soutarde»; on termine aussi quelquefois
+par une tasse de «flippe», boisson chaude et composée de cidre doux,
+d'eau-de-vie et de sucre réduits au feu.
+
+_En Alsace_, le réveillon se fait avec des saucisses, des jambons, des
+boudins arrosés de vin blanc. C'est le _Kuttelschmauss_.
+
+Nous avons dit qu'en Angleterre il se fait, à l'occasion de Noël, une
+consommation considérable d'_oies grasses_[92]. Il en était ainsi
+autrefois dans nos provinces méridionales de la France; il n'était pas
+de fête, en Languedoc et en Béarn, où l'antique gardien du Capitole ne
+figurât à la place d'honneur. Le plus souvent, le réveillon se composait
+d'une bonne soupe aux choux, dont la marmite avait été enterrée sous la
+cendre, avant le départ pour la Messe de minuit, d'une oie rôtie, d'une
+saucisse fraîche et d'un pâté de foie gras.
+
+[Note 92: _Noël dans les pays étrangers_, p. 16.]
+
+Le jour de Noël, M. de Talleyrand avait l'habitude de servir à ses
+invités l'oie traditionnelle dont il avait lui-même imaginé la recette.
+Vous plaît-il de la connaître?
+
+ «Foncez une casserole de bandes de lard et de tranches de jambon.
+ Veuillez ajouter quelques oignons piqué de clous de girofle, une
+ gousse d'ail, un peu de thym et de laurier. Sur ce matelas parfumé,
+ posez une oie grassouillette, bien jeune, bien tendre, soigneusement
+ farcie de son foie et de crêtes de coq; arrosez généreusement de
+ sauternes, semez une pincée légère de muscade, et laissez tomber
+ quelques gouttes d'orange amère. Couvrez enfin de papier beurré et,
+ feu dessus, feu dessous, faites partir.»
+
+Décidément, il avait beaucoup d'esprit, M. de Talleyrand!
+
+L'oie de Noël est bien un vrai rôti de fête! Tandis que les cloches
+égrènent dans le ciel leurs joyeux carillons, que le boudin fume et crie
+sur le gril, que les marrons pétillent sous la cendre, que les gâteaux
+de famille profilent leur coupole feuilletée, l'oie fumante est placée
+au milieu de la table, aux applaudissements des convives. De ses flancs
+embaumés s'échappent bientôt de succulents marrons: les enfants tendent
+leur assiette en criant: Noël! Noël!
+
+Et la douce voix des cloches semble leur répondre: «Réjouissez-vous,
+enfants, car Jésus est né»[93].
+
+[Note 93: Fulbert-Dumonteil.]
+
+Mme de Sévigné, dans la nuit de Noël de l'an 1677, offrit un réveillon,
+dans son merveilleux hôtel Carnavalet, aujourd'hui transformé en musée
+de Paris historique, ancien et moderne.
+
+D'après le cérémonial accoutumé, Coulange met le feu à la bûche de Noël,
+dans la grande cheminée Henri II. La table est garnie au centre d'un
+agneau tout entier. Sur l'immense dressoir, qui occupe tout un panneau
+de la salle, des orangers encadrent les aiguières et la vaisselle
+d'argent et de vermeil.
+
+Les jets d'une haute fontaine les parfument encore de l'essence des
+fleurs les plus odorantes et les plus variées.
+
+Le réveillon se prolonge au milieu des huit services dont la simple
+énumération, en sa consistance abondante et variée, suffirait à soulever
+d'effroi les estomacs de notre temps.
+
+Qu'il nous suffise d'indiquer qu'après les soupes, les entrées, les deux
+services de rôtis, gros et menu gibier, le service des poissons: saumon,
+truite et carpe, parurent deux énormes buissons d'écrevisses flanqués de
+quatre tortues dans leur écaille. Au sixième service, on en était encore
+aux légumes: cardons et céleris, et le huitième service termina le repas
+par les amandes fraîches et les noix confites, les confitures sèches
+et liquides, les massepains, les biscuits glacés, les pastilles et les
+dragées.
+
+Les meilleurs crus de Bourgogne et des côtes du Rhône avaient arrosé les
+divers services du repas, le muscat de Languedoc restant réservé aux
+babioles du dessert[94].
+
+[Note 94: La Rouvraye.]
+
+_A Paris_, le réveillon est plus à la mode que jamais, et la statistique
+serait impuissante à établir la quantité de boudin grillé qui se
+consomme, pendant la nuit du 24 au 25 décembre, dans la grande capitale.
+
+Plus que toute autre ville, Paris subit l'influence des coutumes
+étrangères. Il a pris à l'Angleterre les joies gastronomiques du
+_Christmas_, à l'Allemagne son arbre de Noël si charmant et si poétique.
+C'est seulement dans les quartiers paisibles du Marais et de l'île
+Saint-Louis, loin des rues grondantes de la grande ville, où les chaudes
+rôtisseries, les charcuteries enrubannées toutes grandes ouvertes, les
+cafés et les restaurants illuminés offrent jusqu'au matin l'odeur et
+le flamboiement d'un immense festin; c'est dans ce Paris ignoré qu'il
+serait possible de retrouver quelques traces des vieux usages de nos
+pères.
+
+
+III. LES GÂTEAUX
+
+A l'occasion de Noël, il se fait une grande consommation de gâteaux qui,
+suivant les pays, portent différents noms.
+
+_Dans les Vosges_, on réveillonne surtout avec du vin, de l'eau-de-vie
+et des _coigneux_, gâteaux à forme particulière, fabriqués exprès pour
+la fête de Noël. Il est d'usage que les parrains et marraines donnent à
+leurs filleuls un coigneux à Noël. C'est un acompte sur les étrennes.
+
+ «Le nom français de cette pâtisserie, dit X. Thiriat, n'existe pas
+ dans le dictionnaire de l'Académie: il varie suivant les pays. A
+ Saint-Amé, on dit _queugna_; à Dommartin, _queugno_; à Gérardmer,
+ _coïeue_; à Rambervillers, _cogneu_[95].»
+
+[Note 95: _La vallée de Cleurie_, p. 329.--_Coigneux_ et ses variantes
+viennent peut-être de l'allemand _Kuchen_, gâteau.]
+
+Les _Lorrains_ ont l'habitude de s'entredonner, à l'époque de Noël, des
+_cognés_ ou _cogneux_, espèces de pâtisseries dont les unes figurent
+deux croissants adossés et dont les autres, plus longues que larges, se
+terminent également, à leurs extrémités, par deux croissants.
+
+_Dans les Flandres_, on donne aux enfants, le jour de Noël, des
+_kéniolles_ ou _coignolles_ ou _quégnolles_, gâteaux de forme oblongue,
+au creux desquels un Enfant-Jésus en sucre est mollement couché, piquant
+une note rose au sein de la pâte dorée.
+
+Dans le département du Nord, ces mêmes gâteaux sont connus sous le nom
+de _coquilles_. Dans certaines villes, les boulangers et les pâtissiers
+en offrent à leurs clients, à titre d'étrennes, immédiatement après la
+Messe de minuit[96].
+
+[Note 96: M. D..., boulanger à W... (Nord), nous a envoyé, pour la Noël
+1906, une succulente coquille que nous avons admirée et appréciée:
+c'était en souvenir d'un voyage resté mémorable.]
+
+Dans _le pays chartrain_ et _en Beauce_, on servait au réveillon des
+_cochelins_, petites galettes feuilletées ovales ou losangées, qui
+étaient saupoudrés de grains en sucre rose et blanc; ils servaient aussi
+d'étrennes.
+
+_En Normandie_, les indigents se pressent, à l'heure du réveillon, à la
+porte des fermes, en demandant des _aguignettes_ (étrennes) et chantent
+en choeur ce vieux couplet:
+
+ Aguignette, Aguignon,
+ Coupez-moi un p'tit cagnon;
+ Si vous n'volez pas le coper,
+ Donnez-moi l'pain tout entier.
+
+Les _Aguignettes!_ Tout le monde connaît, _en Normandie_, ces galettes
+feuilletées, ces gâteaux de deux sous, cousins germains des «cheminaux
+tout chauds» et des vieilles «nourolles» découpées à l'emporte-pièce
+et revêtant les formes les plus diverses, suivant les caprices du
+boulanger.
+
+Quelle jolie couleur elles vous ont à la sortie du four et comme elles
+fleurent le bon beurre frais! Elles sont surtout succulentes, quand
+un léger coup de feu leur a donné une teinte d'acajou et qu'elles
+craquettent sous la...
+
+[Texte détérioré--reliure défectueuse]
+
+Quelles pâtisseries affriolantes que ces Aguignettes d'enfants!
+
+_En Berry_[97], les pains ou gâteaux de Noël étaient de deux sortes: les
+_cornabeux_ et les _naulets_. Les _cornabeux_ ou_ pains aux boeufs_ sont
+confectionnés dans les fermes, et on les distribue aux pauvres dans la
+matinée de Noël: ces pains sont en forme de _cornes_ ou de croissants.
+
+[Note 97: D'après Laisnel de la Salle, _Croyances et Légendes_, t. I, p.
+6.]
+
+A Argenton, à Saint-Gaultier, etc., les _cornabeux_ sont connus sous
+le nom de _holais_. Tous les laboureurs de ces contrées donnent aux
+pauvres, le jour de Noël, autant d'_holais_ qu'ils possèdent d'animaux
+de labour, boeufs ou chevaux.
+
+Les _naulets_ sont ces petites galettes que fabriquent les boulangers
+pour le jour de Noël. On leur donne, autant que possible, la forme d'un
+petit Jésus, qu'au Moyen Age, on désignait quelquefois sous le nom de
+_Naulet_ ou _Nolet_, pour Noëlet (petit Noël):
+
+ J'ai ouï chanter le rossigneau
+ Qui chantoit un chant si nouveau,
+ Si gai, si beau,
+ Si résonneau;
+ Il m'y rompoit la tête,
+ Tant il preschoit,
+ Et caquetoit;
+ A donc prins ma houlette,
+ Pour aller voir _Nolet_[98].
+
+[Note 98: _Bible des Noëls_, de Ribaut de Laugardière, p. 15, Bourges,
+1857.]
+
+Tous ces gâteaux n'auraient-ils pas pour origine ces _pains de Noël_,
+espèce de redevance payée jadis par les vassaux à leur seigneur? [99].
+
+[Note 99: Voir du Cange, _Glossarium_, s. v. _panis_.]
+
+Nous pourrions citer encore une foule d'autres gâteaux que l'on sert
+à l'occasion des fêtes de Noël et du jour de Tan; en Beauce, les
+_nieules_, espèce d'échaudées; en Normandie, les _nieules_ [100],
+petites gaufrettes un peu semblables aux _oublies_, pâtisserie légère
+que fabriquait, à Rouen, la corporation des _oubleyeurs-neuliers_; on
+les voit souvent figurer comme redevances, comme les _oublies_ les
+_chemineaux_, les _fouaces_; en Provence, le _calendau_ et le _nougat_
+que l'on sert orné de feuilles vertes; en Normandie, les _craquelins_,
+qu'on appelle bourettes à Valognes, etc.
+
+[Note 100: Les _nieules_ étaient surtout jetées, du haut des galeries,
+dans la cathédrale de Rouen, le jour de la Pentecôte (Farin).]
+
+A ces sortes de gâteaux doit se rapporter le petit pain blanc que,
+chez nos voisins des _Amognes_ (Nièvre), les parrains et les marraines
+offraient, naguère encore, aux approches de Noël, à leurs filleuls et
+que l'on connaissait, dans ces contrées, sous le nom d'_apogne cornue_.
+
+On pourrait encore ranger dans la catégorie des _apognes_, _l'ai gui
+l'an_ de Vierzon (Cher), dont Raynal parle en ces termes [101]: «A
+Vierzon pendant quelques jours des environs de Noël, tous les pâtissiers
+vendent un petit gâteau de forme bizarre qu'on nomme _l'ai gui l'an._»
+
+[Note 101: _Histoire du Berry_, tom. I, p. 17.]
+
+«Dans notre province, comme en beaucoup d'autres, ajoute Raynal, on
+donne encore les noms de _guilané, guilaneu_ aux aumônes spéciales ou à
+de certains présents que l'on distribue aux premiers jours de l'an. Les
+mots _guilané, guilaneu_ signifient, dit-on, _gui l'an neuf_[102]».
+
+[Note 102: Les auteurs sont très partagés sur cette étymologie. V. le
+_Barzaz-Breiz_, de M. de la Villemarqué, t. I, p. 396.]
+
+_En Picardie_, il y a quelques années, les cabaretiers offraient, la
+veille de Noël, à leurs clients des _cuignons_ ou _cuignots_, sorte de
+tarte aux pommes en forme de croissants allongés.
+
+Dans _la Flandre_ flamingante, les gâteaux de Noël se nomment
+_Kerskoeken_ et représentent un porc ou un sanglier, comme les
+_cougnoux_ de Namur.
+
+
+_Le réveillon des animaux_[103]._
+
+[Note 103: Voir _Noël dans les pays étrangers_, p. 13. _Le réveillon des
+oiseaux_.]
+
+Dans un grand nombre de pays, les animaux eux-mêmes font réveillon.
+
+_En Berry_, les animaux de la ferme, à l'issue de la Messe de minuit,
+reçoivent une provende extraordinaire du meilleur fourrage.
+
+Il en est ainsi _en Lorraine_ et dans _le pays bisontin_. Dans un
+village voisin de Besançon, à Mamirolle, il y a quelques années, un
+cultivateur qui n'avait aucune religion se levait avec grande diligence,
+pour conduire son bétail à l'abreuvoir public, tout au sortir de la
+Messe de minuit. Il fallait, disait-il, que ses animaux eussent la
+première eau de Noël. Cette habitude superstitieuse a quelque chose de
+bien poétique et n'est que l'application abusive d'une idée admirable du
+Mystère de Noël. [104]
+
+[Note 104: L'abbé B..., du diocèse de Besançon.]
+
+On nous écrit que, dans certaines paroisses perdues des _montagnes de
+l'Auvergne_, à l'occasion de Noël, tous les animaux participent aux
+réjouissances communes; «il n'est pas une tourterelle ni un pigeon qui
+ne fasse réveillon.»
+
+Le même usage existe _en Bretagne_. Au retour de la Messe de minuit,
+on donne à tous les animaux une botte du meilleur foin qui se trouve à
+l'étable. Les paysans bretons (de Bignan, au diocèse de Vannes) pensent
+qu'il est convenable que les animaux eux-mêmes participent à la joie
+universelle, la nuit de Noël, en mémoire de la place que Dieu leur
+assigna, d'après la tradition, dans l'étable de Bethléem, au moment de
+la Nativité.
+
+_En Touraine_, dans plusieurs villages, la Messe de minuit terminée,
+chacun regagne sa demeure. Mais avant d'aller prendre sa part au gai
+repas du réveillon, le maître de la maison passe d'abord à l'étable. En
+souvenir des deux animaux qui, de leur tiède haleine, ont réchauffé les
+membres tremblants du Sauveur-Enfant, il donne à chacun de ses animaux
+domestiques une double ration. C'est leur réveillon à eux [105].
+
+[Note 105: M. l'abbé B... du diocèse de Tours.]
+
+Le poète qui a si bien chanté le _réveillon des oiseaux_ devait aussi
+chanter _le réveillon des animaux_; il l'a fait sous ce titre gracieux:
+
+
+ LA GERBE DE NOËL
+
+ Dans les nombreux pays où la sainte croyance
+ Vit encor dans le coeur du campagnard heureux,
+ --A l'heure où de Jésus l'on chante la naissance,
+ On observe un usage aussi bon que pieux.
+
+ La venue ici-bas de cet Enfant aimable
+ Mit en liesse la terre, aux chants du Paradis;
+ De même le croyant s'en va dans son étable
+ Réjouir son bétail, ses agneaux, ses brebis.
+
+ Il donne à l'âne, au bouf, une exquise provende,
+ Aux chèvres, aux moutons, ou du sucre ou du sel:
+ Car tout être vivant doit, suivant la légende,
+ Faire _son réveillon_ dans la nuit de Noël[106].
+
+[Note 106: Comtesse O'Mahony.]
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+LES CADEAUX DE NOËL
+
+(ARBRE DE NOËL ET SOULIER DE NOËL)
+
+Aujourd'hui l'usage se répand de plus en plus de donner des cadeaux aux
+enfants, à l'occasion de la fête de Noël.
+
+On donne à cette coutume une double origine. Quelques auteurs ont voulu
+la faire remonter aux Romains, qui s'envoyaient les uns aux autres des
+présents, _afin de commencer la nouvelle année sous d'heureux auspices_.
+Les nouveaux convertis eurent beaucoup de peine à se défaire de cette
+coutume payenne.
+
+A la fin du IVe siècle, saint Maxime de Turin la condamne avec
+véhémence: il reproche aux chrétiens de donner des présents exagérés,
+quelquefois même en contractant des emprunts[107].
+
+[Note 107: Homil. C. _de Kalendis gentilium_, Migne, LVII, col.
+492-493.]
+
+Dans la suite, Noël _prit peu à peu la place des Calendes de janvier et
+fut considéré comme le commencement de l'année_[108].
+
+[Note 108: En provençal, Noël se dit _Caleno_ ou _Calendo_ pour cette
+raison.--Noël fut appelé _Calendes_, nom qu'on donnait Auparavant au
+premier janvier.]
+
+Il nous semble exagéré de faire remonter aux Romains l'usage des cadeaux
+de Noël; cette coutume chrétienne nous paraît avoir son origine toute
+naturelle dans l'idée même de la fête. En effet, Noël, étant un jour de
+joie universelle, est en même temps une fête de famille: les étrennes en
+sont la conséquence.--Comme Dieu s'est donné en présent aux hommes pour
+leur prouver son amour, les hommes se donnent entre eux des signes
+d'amitié et de bienveillance. Les parents surtout pensent à réjouir
+leurs enfants en souvenir du divin Enfant-Jésus, qu'ils leur montrent
+comme leur meilleur ami et leur plus parfait modèle.
+
+Les cadeaux de Noël se font surtout par l'_arbre de Noël_ et par le
+_soulier de Noël_.
+
+
+I. L'ARBRE DE NOËL
+
+Partout l'arbre est regardé comme un symbole de vie, d'abondance et de
+prospérité[109].
+
+[Note 109: L'arbre joue un grand rôle dans la symbolique chrétienne. On
+a souvent mis en face l'un de l'autre _l'arbre de la science du bien et
+du mal_, principe de la déchéance de l'humanité, et _la croix_, principe
+de rédemption et de salut.]
+
+L'_arbre de Noël_ est un petit arbuste vert, le plus ordinairement
+un sapin, aux branches duquel on attache les cadeaux que l'on veut
+distribuer aux enfants, à l'occasion de la fête. Il apparaît tout
+éclatant de lumières, tout chargé de jouets et de friandises. Cet arbre
+merveilleux est pour les coeurs innocents le symbole de Celui qui est
+«la lumière du monde» et la source de tout don céleste.
+
+Cet arbre, en effet, a pour les enfants une signification chrétienne. Ce
+sapin, qui reste vert au milieu du deuil de la nature et qui produit
+des fruits absolument inusités, fournit l'occasion de parler aux petits
+enfants de ce Jésus qui s'est fait enfant pour nous, de ce Jésus qui,
+dans sa crèche, leur prêche la piété, l'obéissance, la pauvreté.
+Ils écoutent comme on écoute quand on est enfant: plus tard ils se
+souviendront!...
+
+Qui donc peut assister sans être profondément ému à cette scène
+ravissante d'un arbre de Noël dans _nos Écoles maternelles?_ «Devant les
+yeux émerveillés des tout petits, le verdoyant sapin, illuminé de mille
+petites lumières tremblotantes, se dresse tout chargé de jouets et de
+cadeaux qui, pendant des heures, mettent du bonheur dans les âmes de
+tout ce monde enfantin. A ces joujoux d'un jour, on joint quelquefois
+une large distribution de bons vêtements chauds et de hardes neuves:
+tricots qui recouvrent les petits membres grelottants, mitaines qui
+préservent des engelures, foulards où s'enfouissent les petits nez
+rougis par la bise, bonnes galoches qui sonnent sur le pavé au moment
+des glissades. Et comme il n'est point de belles fêtes sans chanson, on
+chante quelques-uns de ces jolis _noëls_ naïfs, sur des airs qui ont
+traversé les siècles et qui n'en sont pas pas moins une bonne et
+égayante musique[110]».
+
+[Note 110: Nous empruntons cette description de l'arbre de Noël au
+savant article, si documenté, si varié et si plein d'_humour_ de M.
+Georges Dubosc (_Journal de Rouen_, 25 déc. 1897).]
+
+Le romancier anglais Ch. Dickens décrit ainsi l'arbre de Noël[111]: «Cet
+arbre, planté au milieu d'une large table ronde et s'élevant au-dessus
+de la tête des enfants, est magnifiquement illuminé par une multitude de
+petites bougies et tout garni d'objets étincelants. Il y a des poupées
+aux joues roses qui se cachent derrière les feuilles vertes, il y a des
+montres, de vraies montres, ou du moins avec des aiguilles mobiles, de
+ces montres qu'on peut monter continuellement; il y a de petites tables
+vernies, de petites armoires et autres meubles en miniature qui semblent
+préparés pour le nouveau ménage d'une fée; il y a de petits hommes
+à face réjouie, beaucoup plus agréables à voir que bien des hommes
+réels--car si vous leur ôtiez la tête, vous les trouveriez pleins de
+dragées.--Il y a des violons et des tambours, des livres, des boîtes à
+ouvrage, des boîtes de bonbons... toutes sortes de boîtes; il y a
+des toutous, des sabots, des toupies, des étuis à aiguilles, des
+essuie-plumes et des imitations de pommes, de poires et de noix,
+contenant des surprises. Bref, comme le disait tout bas devant moi un
+charmant enfant à un autre charmant enfant, son meilleur ami: «Il y
+avait de tout et plus encore!»
+
+[Note 111: _Christmas carols_.]
+
+
+_Comment installer et garnir l'arbre de Noël_
+
+Il faut choisir, dans la forêt, un beau sapin aux branches épaisses et
+bien vertes: on le plante dans une caisse profonde remplie de terre: les
+parois sont ornementées de papier multicolore ou d'andrinople. C'est, à
+Paris, au marché du quai aux Fleurs qu'on trouve à meilleur compte les
+sapins de Noël; chaque année, les forêts de France et même de l'étranger
+en envoient un stock considérable.
+
+Il est bon de placer l'arbre au tiers de la pièce où l'on doit se
+réunir, afin de laisser, en avant, un espace suffisant pour recevoir les
+invités, grands et petits.
+
+On peut établir, dans un coin de la salle, une sorte de cloison de
+tentures, faite avec de longs rideaux épais. Derrière cette cloison,
+on peut placer un piano ou un harmonium autour duquel grands frères et
+grandes soeurs chanteront des _noëls_ populaires: leurs voix sembleront
+se perdre dans un lointain mystérieux, et parfois imiter les Anges de
+Bethléem, annonçant aux bergers la venue du Sauveur.
+
+Il faut, sur le fond de verdure sombre qu'offre le sapin, placer des
+boules de verre ou de petits miroirs qui refléteront, en mille facettes,
+la lumière des petites bougies suspendues dans l'arbre. Souvent on
+sème sur les branches quelques poignées de givre argenté et de neige
+artificielle; on y ajoute aussi quelquefois de longs fils d'argent qu'on
+appelle des «cheveux d'ange». Enfin, on accumule, avec art et bon goût,
+tout ce qu'on peut trouver de petits rubans, de faveurs, et on agrémente
+le tout de nombreuses bouffettes, de noeuds et de croisettes de bolduc
+rose[112].
+
+[Note 112: Grosse ficelle rose, plate.]
+
+Quant aux bibelots, jouets et friandises à placer sur l'arbre de Noël,
+on a le choix, assurément, mais il faut prévoir ce qui fera le plus
+grand plaisir à l'assistance: les fruits et les jouets _à surprises_ ont
+toujours le plus grand succès. Les enfants préfèrent souvent les objets
+peu coûteux aux cadeaux de grand prix: il faut surtout savoir les
+enjoliver et les présenter, sous les formes les plus gracieuses et les
+plus attrayantes: par exemple, les petits paniers et les corbeilles
+seront recouverts de percaline et doublés de satinette rose ou bleue;
+on collera sur les panoplies des papiers de couleur, des papiers de
+fantaisie à dessins comiques, etc.
+
+Quelquefois, on place, au sommet de l'arbre de Noël, une étoile
+lumineuse étincelante de rubis et d'émeraudes, ou un ange de carton aux
+ailes d'or et aux mains pleines de présents.
+
+On trouve dans les bazars et chez les marchands de jouets tous les
+_accessoires_ d'un arbre de Noël à des prix très abordables.
+
+Les savants ne sont pas d'accord sur l'origine de l'arbre de Noël: les
+uns le font remonter au temps du paganisme, les autres lui donnent
+une origine gauloise, d'autres, enfin, le font venir des plus pures
+traditions germaniques.
+
+_Origine payenne._ L'arbre de Noël, suivant une légende, remonterait aux
+peuples payens, qui célébraient, par des réjouissances, les derniers
+jours de l'année. Le sapin, «roi des forêts» [113], comme disent
+encore certains chants populaires allemands, recevait alors un culte
+idolâtrique: des sacrifices humains avaient même arrosé ses racines.
+Cependant, il faut observer que, parmi les nombreuses espèces d'arbres
+pour lesquels les anciens Germains avaient un culte, on ne vit jamais
+figurer le sapin. Il faut aller jusqu'à l'extrême Scandinavie où, dans
+les temps payens, lors des fêtes de _Youl_[114], célébrées à la fin
+de décembre, en l'honneur du retour de la terre vers le soleil, on
+plantait, devant la maison, un sapin auquel on attachait des torches et
+des rubans de couleur.
+
+[Note 113: Il faut visiter les belles forêts du mont Saint-Odile, en
+Alsace, pour voir que le sapin mérite bien ce titre d'honneur.]
+
+[Note 114: _Noël dans les pays étrangers_, p. 19.]
+
+Le christianisme aurait transformé cette coutume et l'aurait appropriée
+au _Mystère de Noël_, qui se célèbre à cette époque de l'année; cette
+ancienne cérémonie serait tombée en désuétude avec le cours des siècles.
+
+_Origine gauloise._ Vers 573, saint Colomban, poussé par un ordre
+mystérieux de Dieu, quitta l'Irlande, son pays natal, et le monastère
+de Bangor, où les fortes études n'empêchaient pas l'enthousiasme de
+se développer. Il partit pour la Gaule dont, malgré la conversion de
+Clovis, les habitants avaient grand besoin d'être évangélisés. L'ardent
+missionnaire fut bien accueilli par Gontran, roi des Bourguignons.
+
+Bientôt l'étroite enceinte du vieux château romain d'Annegray, que lui
+avait concédé ce prince, fut insuffisante pour ses nombreux disciples.
+Une portion de la nouvelle communauté dut se transporter à Luxeuil, au
+pied des Vosges.
+
+Un soir de Noël, saint Colomban prit avec lui quelques-uns de ses
+religieux et parvint avec eux, en chantant des hymnes, jusqu'au sommet
+de la montagne où se trouvait un antique sapin encore vénéré par
+quelques habitants. Les religieux accrochent à l'arbre leurs lanternes
+et leurs torches; un d'eux parvient jusqu'à son faîte et y dessine une
+croix lumineuse.
+
+Les paysans accourent et saint Colomban leur raconte les merveilles de
+la nuit qui donna au monde un Sauveur.
+
+Malgré ce fait, nous ne croyons pas que la tradition de l'arbre de Noël
+soit née sur notre vieille terre française. Nous n'en trouvons aucune
+trace dans nos vieux _noëls_ normands, gascons, bourguignons ou
+provençaux. Dans toutes nos _Pastorales_, dans l'_Officium pastorum_,
+même silence au sujet du vert sapin étoilé de lumières. Ce n'était point
+le sapin, mais bien le chêne celtique qui était l'arbre symbolique par
+excellence dans les vieilles forêts druidiques de l'ancienne Gaule[115].
+
+[Note 115: _Noël dans les pays étrangers_, p. 18, note.]
+
+_Origine allemande_. Il y a un siècle environ que l'arbre de Noël est
+devenu populaire dans les contrées du Nord de l'Allemagne.
+
+C'est en Norwège et en Suède qu'il fut d'abord adopté aux fêtes
+chrétiennes de Noël, et tout indique qu'il a été propagé, en Allemagne,
+par les Suédois, pendant la guerre de Trente ans.
+
+C'est peut-être en Alsace qu'il faut chercher l'origine de l'arbre de
+Noël. Dans ce pays, les charmes de la poésie ont enveloppé tous les
+actes de la vie publique et privée.
+
+Nous trouvons la plus ancienne mention de l'arbre de Noël dans une
+description des usages de la ville de Strasbourg, en 1605. On y lit le
+passage suivant: «Pour Noël, il est d'usage, à Strasbourg, d'élever des
+sapins dans les maisons; on y attache des roses en papier de diverses
+couleurs, des pommes, des hosties coloriées, du sucre, etc.»[116].
+
+[Note 116: _Auf Weihnachten_ richtett man Dannenbaümen zu Strasburg
+in den Stuben auf, daran hencket man rossen auss vielfarbigen. Papier
+geschnitten, Aepfel, Oblaten, Zischgolt, Zucker (Rietschel, I. C., p.
+144).]
+
+En 1765 encore, Goëthe se trouvant à Leipsick, chez un ami, en face d'un
+arbre de Noël, exprime la surprise que lui cause ce spectacle qu'il
+voyait pour la première fois.
+
+L'un des plus anciens vestiges de cette coutume se trouve dans
+_l'Essence du Catéchisme_ que publia, vers le milieu du XVIIe siècle,
+le pasteur protestant Dannhauer, de Strasbourg. Il constate que depuis
+quelque temps, en Alsace, on suspend, à la Noël, pour la récréation des
+enfants, des bonbons et des jouets aux branches d'un sapin. Il déclare
+qu'il ignore d'où cet usage, qu'il blâme fortement, a pu tirer son
+origine[117].
+
+[Note 117: _Katechismusmilch_ (le lait du Catéchisme), 1642-1646, cité
+par Rietschel. I. C., p. 145.]
+
+L'arbre de Noël fut introduit à Paris, en 1840, par la princesse
+Hélène de Mecklembourg, duchesse d'Orléans, et favorisé plus tard par
+l'impératrice Eugénie.
+
+Dans cette même année, le prince Albert, époux de la reine Victoria,
+l'introduisit au palais royal de Buckingham, à Londres, et le mit en
+honneur dans l'aristocratie et la bourgeoisie anglaise.
+
+Cette touchante et délicieuse tradition de l'arbre de Noël, perpétuée à
+travers les âges, semble aujourd'hui plus vivace encore que jamais. La
+preuve en est dans l'immense quantité de sapins qui, dès l'aube, chaque
+année, sont alignés sur les deux côtés de la Madeleine, à Paris.
+
+Les sapins!... Ils sont là des centaines, des milliers, de toute taille,
+de tout âge. Les uns, tout petits, les autres très grands avec d'énormes
+racines. Ceux-là, de quelques centimètres de hauteur; ceux-ci atteignant
+plusieurs mètres.
+
+Et tous ces arbres de Noël, disposés en ordre, forment de grandes et de
+petites allées... C'est comme une forêt en miniature, où l'oeil se perd
+dans les masses de feuillage sombre, où l'esprit se reprend à rechercher
+les images exquises de Pierre Dupont, le chantre des _Sapins_, évocateur
+génial des beautés de la nature:
+
+ Le _Sapin_ brave et l'hiver et l'orage,
+ Chaque printemps lui fait un éventail;
+ Droite est sa flèche et vibrant son feuillage;
+ L'art grec s'y mêle au gothique travail...
+ Dieu d'harmonie
+ Et de beauté,
+ J'adore ton génie
+ Dans sa simplicité.
+
+Qui de nous n'a contemplé, avec larmes, en 1870, l'arbre de Noël de nos
+ennemis insolents et vainqueurs? Ces hommes du Nord abattaient les
+rares sapins de nos bosquets et en détachaient la cime. Dressée dans un
+tonneau, cette cime devenait leur arbre de Noël. Ils suspendaient à ses
+branches des pommes au lieu d'oranges, et des saucisses en guise de
+guirlandes: le tout était éclairé par des chandelles fumeuses. C'était
+plutôt lugubre!...
+
+Les Chartrains se rappellent encore cet épouvantable incendie qui, le
+jour de Noël, détruisit le château du prince Napoléon, à Gourdez. Un
+sapin immense était dressé dans les magnifiques salons. Pour célébrer
+leur «Weihnachten», les Allemands suspendirent à ses branches toutes
+sortes de victuailles; le tout était éclairé _a giorno_ par de
+nombreuses bougies. L'on festoya, l'on dansa autour de l'arbre de Noël.
+Le feu ne tarda pas à se déclarer; bientôt le château n'était qu'un
+brasier, et malheur aux paroissiens de Morancez qui essayèrent de
+conjurer l'incendie [118]!
+
+[Note 118: L'abbé G..., du diocèse de Chartres.]
+
+Nous avons donné dans notre premier opuscule une longue description de
+l'arbre de Noël allemand [119], nous nous contenterons de citer _l'arbre
+de Noël des petits forains_ et _l'arbre de Noël des Alsaciens-Lorrains à
+Paris_.
+
+[Note 119: _Noël dans les pays étrangers_, p. 39-49.]
+
+
+_L'arbre de Noël des petits forains, à Paris_
+
+Le 24 décembre, une vaste salle avait été mise gracieusement à la
+disposition de l'École foraine; la réunion fut très belle. Un public
+nombreux voulut prendre part à la joie des pupilles de Mlle Bonnefois.
+
+M. Gaston Lacoin, avocat à la Cour d'appel, dans un à-propos très
+brillant sur l'École foraine et sa fondatrice, fit savoir qu'elle
+n'avait pas été oubliée par le bonhomme Noël, puisque le Conseil
+général, sur la proposition de M. Duval-Arnoult, lui allouait une
+subvention de 500 francs.
+
+Cette heureuse nouvelle fut accueillie avec joie.
+
+Mmes L. Vaillant et J. Jucquot ont ouvert le concert par un charmant
+morceau à quatre mains. Mme Raucet-Banès a charmé l'auditoire par son
+talent de fine diseuse. Mme Benoiste a brillamment exécuté une Étude de
+Liszt et accompagné tous les artistes avec un réel talent. Deux jeunes
+élèves de Mlle Caroline Brun ont fait entendre de ravissantes mélodies
+avec des voix bien posées, une diction parfaite et un style impeccable.
+
+La distribution des présents de toutes sortes suspendus à un splendide
+arbre du Noël eut ensuite lieu au milieu de la joie générale; tous les
+petits forains paraissaient être au comble du bonheur.
+
+Mlle Bonnefois peut être heureuse et Mlle Giraud fière de ses petits
+élèves. Puissent-elles longtemps encore assister à cette fête de
+famille!
+
+
+_L'arbre de Noël des Alsaciens-Lorrains, à Paris_
+
+Il n'est pas un journal, en France et surtout en Alsace-Lorraine, qui
+n'ait raconté, au moins une fois, cette cérémonie si particulièrement
+touchante et patriotique.
+
+Tout le monde connaît l'Association des Alsaciens-Lorrains, à Paris.
+Cette oeuvre a distribué, depuis son origine, des millions de secours et
+procuré du travail et des moyens d'existence à des milliers de familles
+émigrées.
+
+Comme l'arbre de Noël est en grand honneur dans toutes les familles
+alsaciennes, on pensa, dès l'année qui suivit la guerre de 1870, à une
+fête qui rappelât aux petits émigrés les joies du foyer natal.
+
+Jules Claretie a raconté l'origine de cette fête, dans une salle de
+café-concert, à l'Alcazar, où les petits Alsaciens étaient accourus. On
+en attendait quelques centaines; il en était venu plus d'un millier.
+
+«Les fillettes et les gamins, dit Jules Claretie montaient, tout émus,
+les marches de l'estrade. Même après avoir pillé les épiciers du
+voisinage, on n'allait bientôt plus avoir rien à leur donner. Il fallut
+briser par fragments les tablettes de chocolat, pour que les derniers
+emportassent quelque chose. C'est Gambetta qui les cassait en deux, ces
+tablettes de chocolat, et les passait à Mme Floquet qui les distribuait
+à ces petites mains tendues.»
+
+Cette fête de famille, très modeste à l'origine, reçut dans la suite un
+développement considérable; entourée de la sympathie universelle, elle
+devint une manifestation charitable vraiment grandiose.
+
+Qu'on en juge par le récit que nous en fait un journal de la capitale
+[120]:
+
+[Note 120: _Le Monde illustré_, 26 déc. 1881.]
+
+
+ «Le 25 décembre 1881, a eu lieu, dans l'après-midi, à l'Hippodrome,
+ la Noël des Alsaciens-Lorrains.
+
+ «De patriotiques souvenirs planaient sur cette fête. Une foule émue
+ et sympathique se pressait dans l'immense vaisseau, admirablement
+ décoré pour la circonstance.
+
+ «Des Alsaciens, au nombre de six mille, et environ quatre mille
+ enfants, avaient été convoqués dans cette vaste enceinte, afin
+ de participer aux libéralités que leur réservaient les Dames
+ patronnesses de l'Oeuvre, sous la forme d'agréables et utiles dons,
+ consistant en vêtements chauds, objets de toute espèce, jouets et
+ bonbons.
+
+ «Au centre de l'arène se dressait un énorme sapin, provenant des
+ forêts d'Alsace [121], dont les gigantesques rameaux, ornés de
+ rubans aux couleurs nationales, ployaient sous une charge coquette
+ de joujoux et de Lanternes.
+
+ [Note 121: Avant de l'expédier, ses racines avaient été
+ soigneusement enveloppées d'une grosse motte de _terre alsacienne_.]
+
+ «Des mâts, autour desquels s'enroulaient des oriflammes et des
+ drapeaux tricolores, étaient plantés de place en place. Ils
+ portaient tous, au centre, les armes des villes des pays annexés,
+ ainsi que l'écusson de la ville de Paris.
+
+ «Sur des tables placées au pied de ces mâts, s'amoncelaient des
+ piles de cadeaux, qui attiraient les regards de la troupe enfantine,
+ assise au milieu de l'ellipse.
+
+ «Le reste de l'assistance s'étageait sur les gradins de
+ l'amphithéâtre.
+
+ «On y remarquait bon nombre de sénateurs, de députés, des élèves de
+ l'École polytechnique, de l'École centrale...
+
+ «La musique de la Garde républicaine et plusieurs sociétés chorales
+ ont fait entendre, comme intermèdes, des morceaux très applaudis.
+
+ «Des pièces de vers et des chants patriotiques ont été
+ chaleureusement acclamés.
+
+ «Ensuite a commencé le défilé des enfants qui sont venus,
+ accompagnés de leurs parents, recevoir, des mains charitables, les
+ dons destinés à chacun d'entre eux.
+
+ «Les bienfaiteurs se sont retirés avec la conscience d'un doux
+ et cher devoir de commisération accompli en faveur de frères
+ malheureux.
+
+ «Les Alsaciens pauvres ont mieux compris qu'ils faisaient toujours
+ partie du territoire français, et que, en dépit des efforts faits
+ pour les séparer de nous, la charité supprimait les frontières
+ nouvelles.»
+
+Ce spectacle charmant de l'arbre de l'Hippodrome fait retrouver aux
+pauvres exilés, dans la douce fête de l'arbre de Noël, le souvenir
+vivant de la patrie absente, et ceux qui veulent être généreux pour
+l'enfance proclameront hautement «qu'elles sont bonnes et touchantes,
+les traditions qui permettent ainsi de faire le bien et la charité, en
+les parant de cette poésie émue et naïve qui, depuis dix-neuf siècles,
+s'attache à la plus populaire de nos fêtes [122]».
+
+[Note 122: _Le Journal de Rouen_, loc. cit.]
+
+Rückert, le plus poétique révélateur, dit Baur, de l'amour divin
+manifesté dans la grotte de Bethléem, nous a laissé une poésie très
+aimée des enfants. C'est comme une perce-neige toute pure et toute
+délicate qui s'est épanouie sur le bord de la Crèche; nous ne ferons que
+résumer le poète allemand:
+
+
+_L'arbre de Noël et l'enfant pauvre_
+
+«Un petit enfant étranger parcourt les rues superbes d'une ville
+inconnue: il admire les jouets exposés aux vitrines, la lumière
+des palais et les étincelants sapins entrevus dans les salles bien
+chauffées.
+
+«Tout enfant, dit-il, a son petit arbre et sa bougie: tout enfant, chez
+ses parents, a sa douce surprise, et, moi seul, je n'ai rien. Et il
+frappe tristement à toutes les portes, et personne n'a pitié de lui et
+ne l'invite à entrer.
+
+«O saint Enfant-Jésus, s'écrie-t-il, je n'ai ni père, ni mère, je n'ai
+que vous; puisque personne ne m'écoute, venez à mon secours.» Il joint
+ses petites mains glacées par le froid, et, tout grelottant, il attend,
+anxieux, dans la rue.
+
+«Et voici que descend vers lui un autre petit enfant, entouré d'une
+lumière étrange et qui lui dit:
+
+«Je suis le divin Jésus... tout le monde te repousse, moi je viens à
+toi... tu auras aussi ton arbre de Noël, regarde!»
+
+«De la main, l'Enfant-Jésus lui montre alors le ciel dans lequel brille
+un gigantesque arbre de Noël tout scintillant d'étoiles.
+
+«L'enfant, dont l'âme est inondée de joie et de paix, se sent soulevé
+lentement, doucement par mille petits anges qui se détachent de l'arbre
+merveilleux.
+
+«.....Il est retourné dans sa vraie patrie, et là il oublie toutes les
+souffrances d'ici-bas!»
+
+Il faut lire cette ravissante poésie dans le texte allemand pour en
+savourer toute la suavité.
+
+Après avoir célébré tous les charmes de l'arbre de Noël, parlons de la
+coutume si française du _soulier_ ou du _sabot_ de Noël, mis dans l'âtre
+pendant la Messe de minuit, pour le plus grand bonheur de nos naïfs
+enfants.
+
+
+
+II. LE SOULIER DE NOËL
+
+L'heure de la veillée est déjà avancée; les plus petits enfants
+consentent à assister à la Messe de minuit dans la _chapelle blanche_,
+c'est-à-dire à dormir sous leurs blancs rideaux, pendant que leurs
+parents iront à l'église. Mais auparavant, tout émus, ils déposent, avec
+grand soin, leur soulier au pied des chenets de fonte. Pendant leur
+sommeil, ils rêvent de sucre de pomme, de polichinelles, de bonbons et
+de jouets de toutes sortes...
+
+Maman attend que bébé soit bien endormi; puis, elle s'avance
+discrètement et remplit l'escarpin mignon, largement ouvert, des objets
+qu'elle sait que son cher petit désire le plus,--elle le lui a fait dire
+tant de fois!...
+
+Le lendemain, dès son réveil, l'enfant accourt, pieds nus, le cour
+battant, l'oeil encore gros de sommeil et déjà brillant de plaisir, pour
+contempler les trésors, objets de toutes ses espérances.
+
+Malgré la nuit plus courte, avec quel empressement le père et la mère
+sont debout, dès le jour naissant, pour guetter le réveil de leur fils,
+pour être les heureux témoins de sa surprise, de sa joie exubérante,
+quand il aperçoit les jouets, friandises et cadeaux de toutes sortes,
+que lui envoie le petit Jésus par son fidèle messager _le bonhomme
+Noël_[123].
+
+[Note 123: _Lectures pour tous_, déc. 1903. Extrait d'un article de
+François Veuillot.]
+
+Quelquefois, quand les enfants n'ont pas été sages, quand ils ont été
+espiègles, menteurs, gourmands, désobéissants ou colères, le petit Jésus
+n'envoie, en souvenir... qu'une poignée de verges.
+
+Qui de nous n'a été la naïve et heureuse victime de cette supercherie
+toute imprégnée d'affection maternelle? Une petite fille disait à sa
+maman: «Je ne sais pas pourquoi ma petite soeur Luce trouve toujours
+dans son soulier de Noël précisément ce qu'elle désire?»
+
+--«Ah! ma chère Lise, c'est qu'elle est toujours plus sage que toi!»
+
+«Oh! que papa et maman vont être surpris et contents, disait un charmant
+bébé, quand ils verront tout ce que le petit Jésus m'a apporté!»
+
+Aussi, quand à notre raison plus complètement éveillée s'est dévoilé le
+mystère, quelle amère déception, quel trouble dans nos joies enfantines!
+
+Il n'y a rien de plus gracieux que cette fiction du soulier de Noël,
+utilisée par les mamans pour rendre _raisonnables_ leurs bébés
+capricieux.
+
+Un critique connu la recommandait, et nous voulons reproduire le tableau
+plein de fraîcheur que sa plume traçait il y a quelques années.
+
+C'était aux environs de Noël, la scène se passait au bazar de la rue
+d'Amsterdam; nous citons les paroles de l'éminent écrivain[124]:
+
+[Note 124: Fr. Sarcey. _Annales polit. et littér._, du 22 déc. 1889.]
+
+«Je suivais une jeune mère qui tenait par la main une petite fille.
+L'enfant s'extasiait sur les poupées et les joujoux. Elle voulait qu'on
+lui achetât le bazar tout entier.
+
+--Non, lui disait doucement sa mère: c'est bientôt Noël et le petit
+Jésus t'apportera dans ton soulier ce qu'il aura choisi pour toi.
+
+--C'est ici, répond la petite, que l'Enfant Jésus vient acheter des
+joujoux?
+
+--Oui, sans doute, pour les enfants bien sages.
+
+--Pour les petits enfants bien sages?
+
+--Oui, le petit Jésus tient à leur faire une surprise pour les
+récompenser.
+
+--Alors, je serai bien sage!
+
+«... Qu'est-ce que ce petit Jésus qui achète des jouets chez les
+marchands... et qui s'introduit mystérieusement dans les cheminées? Les
+enfants ne s'en rendent pas bien compte.
+
+«Ce qu'il y a de certain, c'est que le petit Jésus n'est pas pour eux
+une abstraction, un symbole. Ils le voient qui traverse l'air, qui
+presse sur sa poitrine des mains pleines de gâteaux et de jouets, ils le
+sentent au-dessus d'eux très bon et très juste: ils se disent qu'avec
+Lui il faut marcher droit, ou sinon... les souliers resteront vides.
+Quels cris de joie ils vont jeter quand ils verront que le petit Jésus a
+justement choisi ce qu'ils désiraient le plus, ce qu'ils avaient demandé
+dix fois à leur mère.»
+
+
+Quelquefois l'Enfant-Jésus réserve aux pauvres et aux affligés ses
+meilleurs cadeaux, comme le prouve la _légende des bigorneaux_.
+
+Jadis vivait à Saint-Malo une pauvre femme dont presque tous les garçons
+s'étaient noyés en mer. Un seul avait survécu. Sa mère le garda auprès
+d'elle...
+
+Un jour de décembre, elle tombe gravement malade.
+
+Son fils l'entend qui pleure. Il se souvient qu'on est à la _veille de
+Noël_. Donc, doucement il se déchausse et vient poser son sabot usé
+auprès des cendres froides; puis il ouvre la fenêtre et se met à prier
+en regardant le ciel. Soudain, au moment où les cloches annoncent la
+Messe de minuit, il aperçoit un nuage lumineux qui s'arrête juste
+au-dessus de la maison.
+
+Ce n'était pas un nuage ordinaire, ou, pour mieux dire, c'était un
+essaim de ces escargots de mer que l'on appelle des _bigorneaux_ et, que
+l'on mange sur la côte bretonne. _Les premiers remplirent les sabots_,
+les suivants couvrirent le plancher, et quand la place manqua dans la
+pauvre chambre, ils rampèrent sur les panneaux de bois de la façade, ou
+s'accrochèrent aux ardoises du toit.
+
+Cependant la pauvre veuve émerveillée se sentait mieux... Elle remplit
+en hâte plusieurs paniers qu'elle alla vendre le lendemain: jamais elle
+n'avait fait de si belles recettes, car personne n'avait jamais vu
+d'escargots de mer si beaux et si appétissants.
+
+On sut bientôt, dans le pays, le prodige qui s'était opéré et l'on
+appela la vieille maison le _château des bigorneaux_[125].
+
+[Note l25: _Lectures pour Tous_, loc. cit.]
+
+Nos poètes ont souvent traité ce sujet si touchant et si naïf du
+_soulier de Noël_:
+
+ Ainsi qu'ils le font chaque année,
+ En papillotes, les pieds nus,
+ Devant la grande cheminée
+ Les bébés roses sont venus.
+ A minuit chez les enfants sages
+ Le joli Jésus qu'à genoux
+ On adore sur les images
+ Va, les mains pleines de joujoux,
+ Du haut de son ciel bleu descendre;
+ Et, de crainte d'être oubliés,
+ Les bébés roses, dans la cendre,
+ Ont tous mis leurs petits souliers.
+ Derrière une bûche ils ont même,
+ Tandis qu'on ne les voyait pas,
+ Mis, par précaution suprême,
+ Leurs petits chaussons et leurs bas.
+ Puis, leurs paupières se sont closes
+ A l'ombre des rideaux amis.
+ Les bébés blonds, les bébés roses,
+ En riant se sont endormis
+ Et jusqu'à l'heure où l'aube enlève
+ Les étoiles du firmament
+ Ils ont fait un si joli rêve
+ Qu'ils riaient encore en dormant[126].
+
+[Note 126: Rostand.]
+
+Nos enfants savent par coeur ces beaux vers d'André Theuriet:
+
+ Il est minuit, l'étable est sombre,
+ La Vierge rêve et Joseph dort;
+ L'Enfant repose dans cette ombre
+ Ayant au front l'étoile d'or.
+
+ Vêtu de satin et de moire,
+ Le front ceint d'un rayon vermeil,
+ A travers la grande nuit noire,
+ Jésus passe comme un soleil.
+
+ Glissant sur un rayon de lune,
+ Il pénètre dans les foyers.
+ Seul le grillon, dans la nuit brune,
+ _Voit remplir les petits souliers_.
+
+ Noël! Jésus vient de naître.
+ _Souliers et sabots de hêtre
+ Sont rangés dans l'âtre noir._
+ Noël! Enfants, venez voir
+ Les merveilles qu'à la ronde,
+ Jésus, pour le petit monde,
+ Du haut des cieux fait pleuvoir!
+
+Non moins gracieuse est la poésie suivante que nous envoie un de nos
+bons amis du Canada[127].
+
+[Note 127: Le rév. Père B***, qui, bien des fois, dans notre belle
+église de Pithiviers, a su intéresser et charmer ses auditeurs.]
+
+ Hier au soir, à l'Angélus,
+ Quand la nuit étendait son voile,
+ J'ai vu, de la plus belle étoile
+ Descendre le petit Jésus.
+
+ Sur le toit de chaque demeure,
+ Il s'arrêtait pour écouter!
+ Car à l'enfant méchant qui pleure
+ Il ne viendra rien apporter.
+
+ Celui qui manque sa prière,
+ Ou qui déchire ses habits,
+ N'aura qu'une verge sévère,
+ Avec un morceau de pain bis.
+
+ Mais Jésus, aux enfants bien sages,
+ Apportera de beaux joujoux,
+ Des livrets tout remplis d'images,
+ Et des bébés aux grands yeux doux.
+
+ Avec une plume éternelle,
+ En caractères triomphants,
+ Un ange écrivait sur son aile
+ Le nom des bons petits enfants.
+
+ Que ceux-là, dans la cheminée,
+ Mettent sans crainte _leur soulier_
+ Petit Jésus, dans sa tournée,
+ Saura ne pas les oublier.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ PRÉFACE.
+
+ CHAPITRE PREMIER.
+
+ La veillée de Noël et les légendes qu'on y raconte.
+ La veillée de Noël.
+
+ I.--Le REPAS MAIGRE.
+ En Auvergne.
+ En Provence.
+ Dans le Comtat-Venaissin.
+ A Marseille.
+ Le gros souper du musée d'Arles.
+ En Bretagne.
+
+ II.--LES DIVERTISSEMENTS.
+ La fête de la pelote en Anjou.
+ La fête de la pelote en Normandie.
+ La fête des flambarts en Champagne.
+ Une veillée de Noël dans le Rouergue.
+ Une veillée de Noël au pays lorrain.
+ Une veillée de Noël à Paris.
+ Une pieuse coutume à Montsecret (Orne).
+
+ III--LES LÉGENDES
+
+ _Êtres inanimés_.
+ En Franche-Comté.
+ Dans les Vosges.
+ Au pays de Caux.
+ En Bretagne.
+
+ _Animaux_.
+ Dans les Vosges.
+ Dans les Landes.
+ En Berry.
+
+ _Démons et croyances superstitieuses_.
+ En Limousin.
+ Opinion d'un poète anglais.
+ A Saint-Michel-en-Grève.
+ En Franche-Comté.
+ Dans les Vosges.
+ En Normandie.
+ En Corse.
+ En Bretagne.
+
+ _Récits édifiants_.
+ La rose de Marienstein.
+ La Marguerite de Bethléem.
+ La Noël des trépassés.
+ La veillée de Noël (dom Guéranger).
+
+ CHAPITRE II
+
+ La Bûche de Noël.
+ Origine de la bûche de Noël.
+ En Berry.
+ En Normandie.
+ En Provence.
+ En Bretagne.
+
+ CHAPITRE III
+
+ Les particularités de la Messe de minuit.
+ Les trois messes de Noël.
+ Les trois messes de Noël à Rome.
+ La Messe de minuit au village.
+ En allant à la Messe de minuit.
+ Une Messe de minuit pendant la Révolution.
+ Une Messe de minuit manquée.
+ Une Messe de minuit en Normandie.
+ Une Messe de minuit en Picardie.
+ Les agneaux de Sainte-Agnès à Rome.
+ Une Messe de minuit en Champagne.
+ Une Messe de minuit au pays d'Armagnac.
+ Une Messe de minuit dans le Rouergue.
+ Une Messe de minuit en Provence.
+ Une Messe de minuit à Saint-Victor-l'Abbaye.
+ Une Messe de minuit en Vendée.
+ Une Messe de minuit à l'Isle-sur-Sorgue.
+ Une Messe de minuit en Bretagne.
+ Une Messe de minuit à Paris.
+ Une Messe de minuit à Ferrières.
+ La fête des Ânes à Rouen.
+ La _Scala_ de Noël.
+
+ CHAPITRE IV
+
+ Le réveillon et les gâteaux de Noël
+ Origine du réveillon.
+
+ I.--Les quêteurs.
+ L'Aguilloné au pays d'Armagnac.
+ Les Aguignettes en Normandie.
+ A Ploërmel.
+ Dans les Pyrénées.
+ Dans les Landes.
+
+ II.--Le repas.
+ Dans l'Orléanais.
+ Dans l'Anjou.
+ Dans le Rouergue.
+ Dans le Poitou.
+ Dans le Dauphiné.
+ Dans l'Armagnac.
+ Dans le Béarn.
+ Dans l'Auvergne.
+ En Corse.
+ En Franche-Comté.
+ Dans le pays de Caux.
+ L'oie de Noël.
+ Le réveillon de Mme de Sévigné.
+ Le réveillon à Paris.
+
+ III.--LES GÂTEAUX.
+ Dans les Vosges.
+ En Lorraine.
+ En Flandre.
+ Dans le pays chartrain.
+ En Normandie.
+ En Berry.
+ Le réveillon des animaux.
+
+ CHAPITRE V
+
+ Les cadeaux de Noël
+ (l'Arbre de Noël et le Soulier de Noël)
+ Origine des étrennes.
+ I.--L'ARBRE DE NOEL.
+ II.--LE SOULIER DE NOEL.
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La nuit de Noël dans tous les pays
+by Alphonse Chabot
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14788 ***