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BRUANT, + _vic. gén._ + + + + + + Monseigneur CHABOT + Prélat de Sa Sainteté + CURÉ DE PITHIVIERS (LOIRET) + + + + LA NUIT + DE + NOËL + DANS TOUS LES PAYS + + 1912 + + + +_Nous avons déjà publié, en 1905 et en 1906, deux brochures sur les +coutumes populaires de Noël dans tous les pays_: Noël dans les pays +étrangers _et_ Les Crèches de Noël. _Cette troisième publication_ La +Nuit de Noël _sera, nous l'espérons, mieux accueillie encore que ses +deux soeurs. Il suffira de lire le titre des chapitres qu'elle renferme, +pour se rendre compte de l'intérêt qu'elle peut offrir: + +I. La veillée de Noël et les légendes qu'on y raconte. + +II. La bûche de Noël. + +III. Les particularités de la Messe de minuit. + +IV. Le réveillon et les gâteaux de Noël. + +V. Les cadeaux de Noël (l'arbre de Noël et le soulier de Noël). + +Nous ne donnons, dans ce petit livre, qu'un exposé très succinct des +nombreux documents que nous avons recueillis depuis bien des années. +Comme nous l'avons déjà annoncé, nous nous proposons de faire paraître, +plus tard, deux autres brochures intitulées_ La Fête des Rois dans tous +les pays _et_ Noël dans l'Histoire _ou Éphémérides de Noël._ + +_Quatre provinces surtout nous ont fourni des documents nombreux, variés +et très intéressants pour cette nouvelle brochure: la _Normandie, _le_ +Berry, _la_ Provence _et la_ Bretagne. + +La Normandie, _que nous avons visitée tant de fois de Rouen à Caen et +du Mont-Saint-Michel à Saint-Vaast-la Hougue, nous est chère à bien des +titres. Nous avons connu et apprécié, pendant vingt-cinq ans, dans +notre paroisse de Pithiviers, le zèle et le dévouement de deux de ses +communautés dont le souvenir est encore très vivant parmi nous: les +Religieuses du Sacré-Coeur de Coutances et les Religieuses des Écoles +chrétiennes de la Miséricorde de Saint-Sauveur-le-Vicomte. Puisse +notre petit livre leur porter, dans leur solitude et leur éloignement, +l'hommage de notre profonde gratitude et de notre inaltérable +attachement.--M. Georges Dubosc, le chercheur infatigable et l'écrivain +si distingué du_ Journal de Rouen, _qui a épuisé, pour ainsi dire, tout +ce qu'on peut dire sur les coutumes normandes, a été un de nos guides +les plus sûrs et les plus éclairés_. + +Le Berry, _notre pays d'origine, a laissé dans nos souvenirs d'enfant +toutes ces vieilles et naïves légendes que l'on contait aux veillées +d'hiver, de Villemurlin à Châtillon-sur-Loire, et d'Aubigny à +Saint-Florent-le-Jeune.--Laisnel de la Salle, dans son savant ouvrage_: +Croyances et Légendes, _n'a rien oublié de ce qui se disait et se +passait, de son temps, dans les campagnes des bords de la Loire, de +l'Indre et du Cher. Nous lui avons fait, à titre de compatriote, des +emprunts presque _textuels, craignant d'altérer le charme et la couleur +locale qu'il sait si bien donner à ses récits._ + +La Provence _est riche en souvenirs de toutes sortes. Son musée d'Arles, +où l'on admire, dans la salle de Noël les deux scènes si vivantes, +si pittoresques du_ Gros Souper _et de la_ Bûche de Noël, _est, une +véritable merveille. Quelles poses gracieuses dans tous ces personnages, +quelles richesses dans tous ces costumes arlésiens!--L'éminent poète +provençal, Frédéric Mistral, malgré ses quatre-vingts ans, a bien voulu +correspondre avec nous et nous donner, de sa main, les détails les plus +intimes de la vie familiale en Provence, au temps de Noël.--Souvent +aussi, nous avons consulté les_ Miettes de Provence, _par Stéphen +d'Arve, la_ Revue de Provence _et le_ Clocher provençal, _qui +contiennent des pages ravissantes sur les coutumes méridionales_. + +La Bretagne _a toujours eu pour nous des charmes indicibles avec ses +étroites vallées, son aspect sauvage, ses donjons en ruines, ses +vieilles abbayes, ses huttes couvertes de chaume, ses forêts de houx +grands comme des chênes, ses bruyères semées de pierres druidiques +autour desquelles planent les oiseaux de mer, ses landes, ses grèves, +une mer qui blanchit contre mille écueils: région solitaire, triste, +orageuse, couverte de nuages, où le bruit des vents et des flots est +éternel.--Aussi les légendes naissent nombreuses dans l'imagination vive +et néanmoins mélancolique des Bretons, si attachés à leur religion et à +leurs foyers.--Tout le monde connaît les ouvrages d'Emile Souvestre, de +Paul Féval et de Brizeux: ces écrivains évoquent souvent des souvenirs +bretons qui nous ont fourni de précieux documents sur les usages de Noël +au pays des dolmens et des menhirs. + +Parmi les nombreux amis que nous ont faits nos recherches sur les +coutumes de Noël, il y en a plusieurs que nous voudrions nommer ici, +mais nous craindrions de blesser leur modestie. Quelques-uns nous ont +écrit avec autant d'empressement que de grâce et de talent: que ceux-là +surtout soient cordialement remerciés. Dans le cours de cet opuscule, +nous nous sommes permis de citer quelques initiales; la reconnaissance +nous en faisait un devoir; nous avons tenu cependant à garder la plus +absolue discrétion. + +Montrer combien la fête de Noël est populaire dans le monde entier, +faire connaître et aimer davantage le divin Enfant de Bethléem, tels +sont les deux sentiments qui nous ont inspiré ce long travail, qu'avec +la grâce de Dieu et le concours de nos amis, nous espérons mener à bonne +fin. + +Cette brochure et les deux précédentes «Noël dans les Pays étrangers» et +«Les Crèches de Noël dans tous les Pays» se vendent au profit des trois +Ecoles libres et des Oeuvres paroissiales de Pithiviers. Nous prions nos +lecteurs de les faire connaître autour d'eux. + + + + + +LA NUIT DE NOËL +DANS TOUS LES PAYS + + + +CHAPITRE PREMIER + +LA VEILLÉE DE NOËL ET LES LÉGENDES QU'ON Y RACONTE + +Quelles douces heures que celles des veillées de décembre et quel charme +elles ont laissé dans nos souvenirs d'enfance! + +Alors au foyer brillent les joyeuses flambées, pendant que le vent +ébranle la maison et que la pluie bat les vitres. Vous voyez d'ici, +n'est-ce pas, la salle bien close la lampe sous son abat-jour, le feu de +sarments qui pétille avec un bruit sec, illuminant le plafond à solives. + +Bébé, heureux et affairé, trottine dans la chambre; il touche au +soufflet, renverse la pelle et regarde avec étonnement et envie son +père qui tisonne, tandis que les flammes bleuâtres, longues et minces, +lèchent l'écusson de la vieille cheminée aux teintes noires et +luisantes. + +Assis au coin du feu, le grand-père se chauffe tout pensif, tandis que +la marmite fait «glouglou» et que de chaque côté de son lourd couvercle +s'échappe un mince filet de vapeur. + +La maîtresse du logis a quitté sa belle coiffe et pris le bonnet du +soir; debout, la main gauche posée sur la hanche, elle tourne et +retourne, de sa main droite, sa grande cuillère de bois dans le ragoût +qui «mijote» sur le fourneau. + +Dans un coin de la chambre, grand'mère explique à sa petite-fille les +enluminures d'un vieil almanach déjà noirci par les années. + +La vieille horloge, au large balancier de cuivre, frappe lourdement ses +coups... + +Telles sont à peu près les veillées d'hiver dans la plupart des +campagnes. + +La veillée de Noël revêt un caractère particulier, surtout dans le Midi +de la France. + +Elle comprend: + +_Le repas maigre_ (appelé en Provence _gros souper_); + +Les _divertissements_; + +Les _légendes_. + + + +I.--LE REPAS MAIGRE. + +«Il existe dans _notre Auvergne_ des coutumes qui, pour être moins +éclatantes, n'en ont pas moins un charme tout particulier et un sens +profondément chrétien. La veille de Noël, la nuit venue, la table est +dressée devant le foyer. On la couvre d'une nappe bien blanche, et, +au centre d'une magnifique brioche, on place un chandelier en cuivre +soigneusement fourbi. La maîtresse de la maison fouille dans la grande +armoire et revient avec une chandelle précieusement enveloppée dans du +papier gaufré. + +«La belle chandelle prend place au milieu de la table. + +«... Les préparatifs termines, mon vieux père, quoique malade, veut +assister au repas. Il prend, de sa main tremblante, la chandelle de +Noël, l'allume, fait le signe de la croix, puis l'éteint et la passe au +frère aîné. Celui-ci, debout et tête nue, l'allume à son tour, se signe, +l'éteint, puis la passe à sa femme. La chandelle passe ainsi de main en +main, pour que chacun, à son rang d'âge, puisse l'allumer. Elle arrive +enfin entre les mains du dernier né. Aidé par sa mère, celui-ci l'allume +à son tour, se signe et, sans l'éteindre, la place au milieu de la +table, où elle brille--bien modestement--pendant tout le repas. + +«N'est-ce pas là le souvenir touchant de la _Lumière qui éclaire tout +homme venant en ce monde_[1]? + +[Note 1: Joann. I, 9.] + +«Ce rite accompli, le repas commence joyeux, animé, assaisonné par le +jeûne de la vigile, agrémenté par l'apparition de la traditionnelle +soupe au fromage et par les surprises que ménage la cuisinière. Et +quand les grâces sont dites, les enfants vont se coucher, bercés par +l'espoir--souvent trompé--d'aller à la Messe de minuit. On roule dans +le foyer une grosse souche, et on attend minuit, en chantant les vieux +Noëls ou en racontant les histoires d'autrefois. + +«Quand l'heure est venue, quand les habitants des villages arrivent +de tous côtés, avec leurs lanternes et leurs torches de paille, on se +dirige vers l'église pour goûter les émotions toujours nouvelles de +cette bienheureuse nuit[2].» + +[Note 2: D'après la _Semaine de Clermont._] + +On nous écrit des Salces (Lozère): + +«Quelquefois la ménagère, la mère de famille, n'a pas pu assister à la +Messe de minuit. Elle a dû préparer le réveillon. Ce repas consiste +souvent, dans nos montagnes, en lait bouilli et chaud, saucisses +fraîches et autres productions de la ferme, sans exclure la rasade de +vin pétillant.» + +La chandelle de Noël, conservée précieusement, est allumée au matin du +premier jour de l'an, quand les parents et les amis viennent, avant +l'aube, offrir leurs voeux empressés. C'est elle encore qui éclaire de +ses dernières lueurs les royautés éphémères du jour de l'Épiphanie. + +Cette gracieuse coutume a été célébrée par un de nos meilleurs poètes: + + +LES CHANDELLES DE NOËL + + Aujourd'hui que l'acétylène, + Le gaz ou l'électricité + Ont détrôné sans nulle gêne + L'antique et fumeuse clarté + + De _la Chandelle,_ + Peut-on vraiment + Vous parler d'elle + En ce moment? + + Cependant elle vit encore + Et se livre à de beaux exploits + Quand, de Minuit jusqu'à l'Aurore, + Elle rayonne en maints endroits. + + Venez plutôt dans la Lozère: + Au début de tout Réveillon + Une Chandelle seule éclaire + La familiale collation. + + L'aïeule, d'une main tremblante, + L'allume, se signe... et l'éteint; + Puis, enfants, serviteurs et servante + De même font, d'un tour de main. + + Précieusement conservée, + _Dame Chandelle_, huit jours après, + Avec sa mèche ravivée + Éclaire encor voeux et souhaits. + + Et ce n'est qu'à l'Épiphanie, + A ce joyeux banquet des Rois, + Qu'à l'Étoile portant envie, + Elle brille... et meurt à la fois! + + Comtesse O'MAHONY + +_En Provence_, toute la famille se réunit à table pour le _gros souper_. +Dès sept heures du soir, les rues de la ville ou du village, sont +désertes et, par contre, toutes les maisons sont brillamment éclairées; +on oublie pour un jour l'économie du luminaire; la modeste lampe à +l'huile (_lou calèn_) est mise de côté et l'on place sur la table, d'une +façon symétrique, les belles chandelles cannelées, ornées de festons. + +La place d'honneur appartient de droit au plus âgé, grand-père ou +quelquefois bisaïeul. Avant de passer à table, on allume dans la +cheminée l'énorme bûche de Noël (_cacho fio_) qui doit brûler une moitié +de la nuit. + +Le plus jeune des enfants de la maison, muni d'un verre de vin, fait +trois libations sur la bûche, tandis que l'aïeul prononce, en provençal, +les paroles solennelles de la bénédiction: + + _Alegre! Diou nous alegre! + Cacho-fio ven, tout ben ven. + Diou nous fague la graci de veire l'an que ven, + Se sian pas mai, siguen pas men! + +Réjouissons-nous! Que Dieu nous donne la joie! Avec la Noël, nous +arrivent tous les biens. Que Dieu nous fasse la grâce de voir l'année +qui va venir! Et si l'an prochain nous ne sommes pas plus, que nous ne +soyons pas moins. + +Tandis que la bûche flambe, on s'assied pour le plantureux repas. «Le +plus jeune enfant, avec une gentille gaucherie, bénit les mets, en +dessinant de ses mains mignonnes, lentement dirigées par l'aïeul, un +grand signe de croix au-dessus de la table. Il semble tout naturel +de choisir ce petit être innocent comme le représentant du Christ +nouveau-né[3]». + +[Note 3: Nicolay, _Hist. des croyances_, t. II, p. 78.] + +Ce repas, comme c'est jour d'abstinence, n'est composé que de plats +maigres, mais _servis à profusion_; poissons frais, poissons salés, +légumes, figues sèches, raisins, amandes, noix, poires, oranges, +châtaignes, pâtisseries du pays. C'est donc avec raison qu'on donne à ce +festin le nom _dou gros soupa._ + +Les enfants, qui ont obtenu, ce soir, la permission de tenir compagnie +aux vieux parents, regardent toutes ces gourmandises avec des yeux +émerveillés. Dans certaines familles, on met de la paille sous la table, +en souvenir de la crèche où naquit le Sauveur. Quelquefois, par esprit +de charité, on permet, ce jour-là , aux serviteurs de prendre leur repas +à la table du maître. + +Le _gros souper_ commence parfois tristement, et cela se conçoit: les +convives se comptent et la mort cruelle fait que bien souvent il manque +quelque parent à l'appel. On cause un moment des absents, on adresse un +hommage ému à leur mémoire, on rappelle leurs qualités. Mais la grandeur +de la fête, la joie des enfants, mettent bientôt fin à ces tristes +souvenirs. Les conversations deviennent plus bruyantes, le vin circule, +le nougat se dépèce et, quand l'appétit est satisfait, les regards se +tournent vers la _Crèche_ qui représente le grand mystère du jour. + +C'est devant la Crèche qu'après le gros souper, se continue la fête +de famille. On chante avec entrain les vieux noëls provençaux souvent +plusieurs fois séculaires: ceux de Saboly et ceux de Doumergue sont +les plus populaires. La soirée de famille se prolonge ainsi toute la +veillée. Alors tout le monde se rend à l'église pour assister à la Messe +de minuit[4]. + +[Note 4: D'après Fred. Charpin et François Mazuy.] + +Pour les Provençaux, la fête la plus traditionnelle, la plus régionale, +c'est bien la Noël. Dans cette veillée, dont l'usage se perpétue avec +le même esprit familial depuis des centaines d'années, on s'unit plus +étroitement aux morts vénérés et aimés. Bien des inimitiés prennent fin +dans cette fête à laquelle on n'ose pas manquer et qui établit entre +tous les parents une profonde et chrétienne intimité. Rester seul, chez +soi, à l'écart, ce jour-là , serait regardé comme la marque d'un mauvais +naturel et d'un coeur peu chrétien. + +Dans le _Comtat-Venaissin_, l'ordonnance de la collation de Noël est +de la plus grande simplicité. Du poisson ou des escargots, suivant les +ressources des convives, du céleri, des confitures, des fruits de toutes +sortes, verts ou secs. Au milieu de la table, un pain ou gâteau de forme +élevée et conique nommé _pan calendau_ ou _pain de Noël_; il ne doit pas +s'entamer avant le premier jour de janvier. Au-dessus de ce pain, un +rameau de houx frelon ou vert _bouissé_, garni de ses fruits rouges et +de ganses faites avec la moelle de jonc. Les chandelles ou bougies qui +éclairent le repas doivent être neuves et leur usage, ainsi que celui de +la bûche de Noël, doit se prolonger jusqu'au jour de l'an. + +Nous ne saurions mieux faire que de laisser Frédéric Mistral lui-même +nous raconter _la veillée de Noël en Provence_: + +Fidèle aux anciens usages, pour mon père, la grande fête, c'était la +veillée de Noël. Ce jour-là , les laboureurs dévalaient de bonne heure; +ma mère leur donnait à chacun, dans une serviette, une belle galette à +l'huile, une rouelle de nougat, une jointée de figues sèches, un fromage +du troupeau, une salade de céleri et une bouteille de vin cuit. Et qui +de-ci et qui de-là , les serviteurs s'en allaient, pour «poser la bûche +au feu», dans leur pays et dans leur maison. Au Mas, ne demeuraient que +les quelques pauvres hères qui n'avaient pas de famille; et, parfois, +des parents, quelques vieux garçons, par exemple, arrivaient à la nuit, +en disant: + +--Bonnes fêtes! Nous venons poser, cousins, la bûche au feu, avec vous +autres. + +Tous ensemble, nous allions joyeusement chercher la «bûche de Noël», +qui--c'était de tradition--devait être un arbre fruitier. Nous +l'apportions dans le Mas, tous à la file, le plus âgé la tenant d'un +bout, moi, le dernier-né, de l'autre; trois fois, nous lui faisions +faire le tour de la cuisine; puis, arrivés devant la dalle du foyer, mon +père, solennellement, répandait sur la bûche un verre de vin cuit, en +disant: + + Allégresse! Allégresse, + Mes beaux enfants, que Dieu nous comble d'allégresse! + Avec Noël, tout bien vient, + Dieu nous fasse la grâce de voir l'année prochaine. + Et, sinon plus nombreux, puissions-nous n'y pas être moins. + +Et, nous criant tous: «Allégresse, allégresse, allégresse!» on posait +l'arbre sur les landiers et, dès que s'élançait le premier jet de +flamme: + + A la bûche, + Boutefeu! + +disait mon père en se signant. Et, tous, nous nous mettions, à table. + +Oh! la sainte tablée, sainte réellement, avec, tout à l'entour, la +famille complète, pacifique et heureuse. A la place du _caleil_, +suspendu, à un roseau, qui, dans le courant de l'année, nous éclairait +de son lumignon, ce jour-là , sur la table, trois chandelles brillaient; +et si, parfois, la mèche tournait devers quelqu'un, c'était de mauvais +augure. A chaque bout, dans une assiette, verdoyait du blé en herbe, +qu'on avait mis germer dans l'eau, le jour de la Sainte-Barbe. Sur la +triple nappe blanche, tour à tour apparaissaient les plais sacramentels: +les escargots, qu'avec un long clou chacun tirait de la coquille; la +morue frite et le _muge_[5] aux olives, le cardon, le scolyme, le céleri +à la poivrade, suivis d'un tas de friandises réservées pour ce jour-là , +comme: fouaces à l'huile, raisins secs, nougat d'amandes, pommes de +paradis; puis, au-dessus de tout, le grand _pain calendal_, que l'on +n'entamait jamais qu'après en avoir donné, religieusement, un quart au +premier pauvre qui passait. + +[Note 5: _Muge_, poisson de mer appelé aussi _mulet_.] + +La veillée, en attendant la messe de minuit, était longue, ce jour-là ; +et, longuement, autour du feu, on y parlait des anciens ancêtres et on +louait leurs actions[6]. + +[Note 6: Frédéric Mistral.] + +A _Marseille,_ pour le repas maigre de la veillée de Noël, il faut +invariablement un plat d'anguille, une _raïto,_ sorte de sauce au +poisson, et des légumes. Le dessert se compose de fruits secs, de +gâteaux, de confitures, en un mot de tout ce qu'on nomme, à Marseille, +les _Calenos._ Autrefois, suivant la coutume des anciens seigneurs +provençaux, la table demeurait couverte de mets pendant les trois jours +de fête; on se contentait de relever la nappe quand la repas était +terminé. + +Pour compléter ce que nous avons déjà dit de la veillée de Noël en +Provence, nous citerons la description que nous fait de _gros souper_ +Jeanne de Flandreysy dans le _Museon Arlaten_. + +Le musée d'Arles, fondé en 1896 par Frédéric Mistral, est une véritable +reconstitution du passé intime, familial de la Provence. + +L'illustre fondateur y a réuni, dans six grandes salles ouvertes au +public, tout ce qui a trait aux moeurs locales et régionales du pays. + +Dans la première salle, dite _salle, de Noël (Salo Calendalo),_ est +représentée la cuisine d'un _mas_ (ferme, métairie). Nous y voyons, +entourant la grande cheminée, tous les meubles, ustensiles, table, +crédence, panetière, huche, armoires, dressoirs pour les étains, +horloge, chenets, la vaisselle, verriers, lampes, batterie de cuisine, +brocs de cuivre, poteries grossières, etc., en un mot tout le mobilier +traditionnel d'une ancienne maison agricole de Provence. + +En voyant cette pièce, nous sentons parfaitement que nous sommes chez de +riches paysans. Les étables doivent être pleines, les mûriers doivent +donner des brassées de feuilles pour le réveil des vers à soie, et la +vigne doit saigner aux vendanges, comme un taureau blessé ensanglante +une arène. + +... Sur la table, trois nappes, trois chandelles, symbolisent le mystère +de la sainte Trinité. A ses deux extrémités, cette table est garnie des +prémices de la moisson sous la forme de blé en herbe, et couverte de +tous les plats conventionnels: le _pain calendal (de Noël)_ portant une +incision cruciale (on en réserve un quart pour le premier pauvre qui +passe), le _muge_ (faute de muge, on mange de la morue), les escargots, +le cardon, le céleri et enfin _la fougasso (fouasse)_, galette percée de +trous. + +Nous y voyons encore le _sauve-crestian,_ grosse bouteille renfermant +des grains de raisin dans l'eau-de-vie, et enfin le _barralet_, petit +tonneau contenant le vin cuit, ce fameux vin cuit dont les Provençaux +boivent une rasade dans leurs festins. + +Nous terminerons par une lettre très intéressante que nous a écrite un +confrère de Bretagne[7]. + +[Note 7: A. G., ancien curé de Malestroit.] + +«Dans beaucoup de familles, vous le savez comme moi, le réveillon de +Noël n'a plus de raison d'être. Bien des gens qui ne vont pas à la messe +et qui se vantent de ne plus croire à rien, croient encore au réveillon, +parce que c'est un prétexte à ripaille, mais ils ne se soucient +nullement de la naissance de l'Enfant Jésus. Eh bien! je crois que, +proportion gardée, on pourrait presque en dire autant du repas maigre.» + +Assurément les Auvergnats et les Provençaux dont vous parlez sont encore +des croyants, puisqu'ils ont conservé la tradition du repas maigre à +la veillée de Noël; mais pourtant ce repas est trop plantureux et trop +varié pour qu'on puisse y voir une mortification. Évidemment tous ces +détails sont pleins d'intérêt et vous avez eu grandement raison de ne +pas les négliger, surtout au point de vue du pittoresque local. Mais, je +le répète, ces repas maigres sont de vrais festins et non des collations +de vigile, et, à la veillée de Noël, je les trouve tout à fait déplacés. +Est-ce bien, pour des chrétiens, le moment de faire bombance, quand +l'Evangile nous montre Marie et Joseph cherchant inutilement un gîte et +peut-être un morceau de pain? + +Qu'après la Messe de minuit, on se réjouisse, on réveillonne, rien +de mieux, parce qu'alors les bergers sont déjà venus apporter des +provisions à la Crèche et que la Sainte Famille n'a plus à craindre la +disette; mais, avant minuit, je vous avoue que cela me choque, d'autant +plus que je ne vois, dans la soirée, aucun acte religieux préparatoire à +la fête de Noël. + +En Bretagne, rien de plus frugal que le repas de la vigile de Noël. A +Bignan, par exemple, on fait cuire, dans le four de la ferme, un petit +pain rond pour chaque personne de la famille. Ce petit pain est mangé +tout sec, sans beurre et sans autre boisson qu'un verre d'eau. C'est là +tout le repas de la vigile. + +On ne commence à manger qu'après le coucher du soleil et lorsqu'on a pu +compter au moins neuf étoiles, en mémoire des neuf mois pendant lesquels +la Vierge Marie a porté l'Enfant Jésus. + +Ce maigre repas achevé, on s'assied autour de la bûche traditionnelle, +et la veillée se passe en prières. A Mohon, où j'ai été trois ans +recteur, avant de partir pour la messe de minuit, on tient à réciter +_«les mille Ave»_. Chacun dit un chapelet à son tour, pendant que les +autres répondent. Après trois ou quatre chapelets récités de la sorte, +on se délasse un peu en chantant quelque vieux Noël; puis on reprend la +prière, jusqu'à ce que soient achevés les vingt chapelets nécessaires +pour faire le total des _mille Ave_. + +Voilà ce que devrait être, avec des variantes, selon les régions, la +veillée de Noël dans toute famille vraiment chrétienne: Ne prendre de +nourriture que ce qui est nécessaire pour soutenir le corps; puis, le +repas achevé, prier en union avec l'Ange, en saluant mille fois la +Vierge qui, dans quelques instants, sera la Mère de Dieu, mais qui, pour +le moment, erre encore dans les rues de Bethléem à la recherche d'un +gîte qui lui sera refusé. Tout à l'heure, au retour de la Messe de +minuit, la nature reprendra ses droits et on réveillonnera copieusement, +pour se réjouir de la naissance de Jésus et aussi pour réparer les +fatigues de la marche et de la veillée; mais alors la Sainte Famille +aura reçu la visite des bergers et ne sera plus dans le dénûment.» + +Nous sommes bien de l'avis de notre aimable correspondant. Le véritable +esprit chrétien de la nuit de Noël doit consister dans la mortification +du repas maigre de la vigile et, après la Messe de minuit, dans la joie +exubérante du réconfortant réveillon auquel prend part la famille tout +entière. + + + +II.--LES DIVERTISSEMENTS. + +Nous allons citer quelques divertissements auxquels donne lieu la fête +de Noël. + +Nous avons trouvé dans une notice sur Beaufort, commune de l'Anjou, une +très ancienne coutume dont il ne reste pas trace dans les traditions du +pays. + +C'était, à Beaufort, un usage que tous les jeunes gens mariés dans +l'année se réunissent la veille de Noël, pour offrir au public un grand +divertissement. + +A l'heure indiquée, ils se rendaient, escortés de toute la foule, sur +un pont situé sur une petite rivière, à l'extrémité de la ville. Là , au +signal donné par les premiers magistrats de la cité, et en présence du +seigneur du lieu qui présidait la cérémonie, ils se précipitaient dans +l'eau pour y saisir, en nageant, une pelote que l'on avait jetée dans le +courant. Les nageurs avaient la liberté d'arracher la pelote des mains +de ceux qui l'avaient saisie les premiers; c'était, on peut le penser, +une lutte fort longue et fort distrayante. Celui qui, le plus fort ou le +plus adroit, parvenait à se rendre maître de la pelote était proclamé +le vainqueur. Il recevait cinquante livres pour «monter son ménage» et +était reconduit chez lui au son de la trompe, au bruit des tambours, des +fifres et des hautbois. + +Ceux des jeunes gens qui, n'étant pas malades, «ne voulaient pas +grelotter en nageant après la pelote», payaient une amende au profit du +vainqueur. + +Une coutume à peu près semblable avait lieu en Normandie, au +Mesnil-sous-Jumièges et à Yville. + +La dernière mariée de l'année--et c'était à qui se marierait la dernière +pour avoir cet honneur,--en présence de toute la paroisse assemblée, +jetait par-dessus l'église une boule ou une pelote où était enfermée une +somme d'argent. Chacun faisait ses efforts pour s'en emparer. Or, pour +en demeurer maître, il fallait rentrer chez soi et faire baiser la +pelote à la bûche de Noël, dans la cheminée. Quiconque touchait le +porteur, lui criait: «Lâche la pelote», et de nouveau la pelote était +lancée. + +Souvent cette partie de balle lancée durait fort longtemps, et parfois +l'heureux possesseur de la balle demeurait éloigné du village deux eu +trois jours avant de rentrer chez lui, attendant que ses adversaires, +lassés, aient abandonné la partie. Une sorte de superstition s'en +mêlait, la pelote portant bonheur au hameau qui la possédait. C'était un +talisman qui assurait de belles récoltes à celui qui pouvait la garder. + +Tout cela était très inoffensif, mais les bousculades, les batteries +qui s'ensuivaient, l'étaient moins, et, en 1866, on a supprimé +définitivement cette originale coutume normande[8]. + +[Note 8: _Journal de Rouen_, suppl. du 25 déc. 1898.] + +Voici, d'après M. J. Carnandet[9], ce qui se passait, la veille de Noël, +dans les _villages champenois_. + +[Note 9: Bibliothécaire de la ville de Chaumont.] + +C'est à la nuit tombante que commencent les réjouissances de la fête de +Noël. Dès que la dernière lueur du jour s'est fondue dans l'ombre, tous +les habitants du pays ont grand soin d'éteindre leurs foyers, puis ils +vont en foule allumer des brandons à la lampe de l'église. Lorsque ces +brandons ont été bénits par le clergé, ils les promènent par les champs: +c'est ce qu'on appelle la _fête des flambarts_. Ces flambarts sont le +seul feu qui brûle dans le village: ce feu bénit et régénéré jettera +de jeunes étincelles sur l'âtre ranimé dans quelques instants, image +symbolique de la renaissance spirituelle apportée au monde par +Jésus-Christ. + +Puis on allume la bûche de Noël. + +Pendant la veillée, les paysans, sur l'esplanade et dans les cours, se +livrent à mille passe-temps agréables et se divertissent au jeu des +_folles entreprises_. Les uns feignent de vouloir prendre la lune avec +les dents, les autres de rompre une anguille avec les genoux, les autres +d'étouper les quatre-vents, d'autres, enfin, de faire taire les femmes +_qui coulent la buie_ (la lessive). + +Mais tous les jeux cessent à minuit, alors que les cloches tintent dans +les airs obscurcis. De tous côtés, s'en viennent à l'église de longues +files de paroissiens portant des brandons goudronnés, des torches +de poix ardente qui répandent de larges clartés sur les campagnes +éblouissantes et font scintiller le givre aux buissons des clôtures. + +Nous avons reçu d'un de nos aimables confrères le récit le plus charmant +qu'on puisse désirer d'une veillée de Noël dans _le Rouergue_ [10]. + +[Note 10: M. l'abbé M..., du diocèse de Rodez.] + +«Nos coutumes se perdent de plus en plus dans notre Rouergue, comme +partout ailleurs; à mesure que les progrès s'infiltrent dans nos +montagnes, les vieilles traditions disparaissent peu à peu pour faire +place à la monotone banalité de l'égoïsme et du bien-être. + +«Voici cependant ce qui se passe généralement, à l'occasion de Noël, +dans la région montagneuse et accidentée qui entoure Rodez: c'est le +_vieux Rouergue_, qui sut se garantir du protestantisme et de l'invasion +anglaise. + +«Là , dans les vastes plaines arides du Causse, comme sur les montagnes +du Levézou et les mamelons boisés du Ségala, il fait grand froid vers la +fin de décembre; aussi on ne ménage pas le bois dans la vaste cheminée +autour de laquelle se groupe toute la famille pour la veillée. + +«Autrefois, les voisins arrivaient, eux aussi; on se réunissait, +ainsi, nombreux, tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre, on devisait +joyeusement, sans contrainte ni gêne aucune, grignotant de savoureuses +châtaignes grillées et les arrosant de cidre ou du petit vin blanc +qu'on récolte dans nos vallons. Hélas! la politique s'est glissée +sournoisement jusque chez nous--et finies nos patriarcales réunions. + +«Groupée donc autour d'un grand feu, la famille cause doucement: tout +à coup, les cloches se font entendre. «Les carillons!» dit l'un des +anciens, et là -dessus, pour satisfaire l'avide curiosité des jeunes, on +rappelle toutes les antiques légendes de la fête de Noël, que tout le +monde sait déjà , mais qui plaisent toujours. + +«On raconte que les cloches de telle ancienne paroisse détruite, +jetées dans quelque gouffre profond par les protestants ou les +révolutionnaires, se mettent à sonner d'elles-mêmes pour répondre aux +joyeux carillons de leurs soeurs qui chantent si gaiement dans le +clocher du village. + +«Viennent ensuite les récits les plus variés sur la naissance du +Sauveur... Presque toujours ces récits se terminent par un cantique de +Noël--en patois, bien entendu: + + _Au miezo mièch, + Lous pastrès quitou lou lièch, + Per ona audoura la noissenço, + Moun Dious! + D'un Dious plé de puissenço + Benez esse Dious!_ + + A minuit, + Les bergers quittent le lit, + Pour aller adorer la naissance, + Mon Dieu! + D'un Dieu plein de puissance, + Venez être Dieu! + +«Que de fois n'ai-je pas ouï la voix chevrotante de ma bonne vieille +«Mimi», âgée de plus de quatre-vingts ans, qui me berçait sur ses genoux +au rythme mélancolique et suppliant de ce chant naïf. + +«Avant de partir pour la Messe de minuit, on plaçait la bûche de Noël +(_souquo naudolenquo_). D'après la tradition, la bûche de Noël, dans +toute maison qui se respecte, doit durer jusqu'au 1er janvier, et même, +pour s'assurer une heureuse et prospère année, il faut qu'elle brûle +sans s'éteindre jusqu'à l'Épiphanie, afin que, si les Rois Mages +viennent à passer par là , ils aient de quoi réchauffer leurs membres +fatigués et glacés par l'âpre bise de nos montagnes. Aussi ce sont des +arbres entiers ou d'immenses souches de chêne que j'ai vu porter par +trois ou quatre valets de ferme dans la gigantesque cheminée de la +cuisine.» + +Une plume très exercée a su mettre en scène l'antique veillée de Noël +_au pays lorrain_; nous sommes heureux de reproduire ce gracieux +tableau. + +«C'était la veillée de Noël en pays lorrain. Dans la grande salle du +château, maîtres et serviteurs sont rassemblés, le souper vient de +finir; les pages apportent les galettes dorées et les aiguières de vin +vermeil qui doivent égayer la soirée. Au haut de la table, le comte +Raoul de Briamont a présidé le repas sur le grand fauteuil seigneurial +sculpté aux armoiries de sa maison; il a crié «Noël!» en élevant +gaiement la coupe d'argent, et sa voix sonore a éveillé, en même temps +que les échos de la grande salle, la joie dans tous les cours des +convives. Car tous les serviteurs de Briamont présents au festin de Noël +aiment leur jeune maître de quinze ans et respectent sa tête blonde, +comme ils respectaient jadis les cheveux blancs de son aïeul. A la +droite du comte Raoul se trouvent: le chapelain, messire Didier, qui, +tout à l'heure, célébrera dans la chapelle la Messe de minuit; puis +Alain, le vieil écuyer du défunt seigneur; dame Pernette, qui a nourri +et élevé l'enfant; les servantes, les hommes d'armes de la petite +garnison qui défend le château pendant ces jours troublés; les varlets, +les pages et, enfin, une famille de pauvres laboureurs qui est venue +le jour même chercher derrière les murs de Briamont un abri contre la +fureur des bandes pillardes qui dévastent la campagne. Et tous ont +répété: «Noël! Vive notre jeune seigneur!» + +«--Merci à vous, mes bons serviteurs et amis, reprend le comte Raoul; +merci de votre affection et des soins dont vous m'avez entouré pendant +toute cette année, la dernière que je passe parmi vous et sous le toit +de mes pères. Bientôt sonnera l'heure du départ; bientôt, sous la +conduite de mon suzerain, j'irai trouver notre sire le roi Charles; +bientôt je serai chevalier, je pourrai courir sus à l'Anglais et aider, +s'il plaît à Dieu, à le chasser hors du royaume de France. Criez donc: +Noël! mais aussi: Vive notre gentil dauphin Charles VII![11]». + +[Note 11: Marie de Lacertelle, _Ann. d'Orléans_, 7 janv. 1905.] + +A _Paris_, comme dans toutes les grandes capitales, le mouvement et +l'animation redoublent la veille de Noël et se prolongent non seulement +fort avant dans la soirée, mais encore une partie de la nuit. La Noël, +l'une de nos plus grandes fêtes religieuses, l'une des plus touchantes +fêtes de famille, est en même tempe la plus franchement joyeuse des +fêtes populaires. + +Dès la nuit tombée, les rues sont envahies par la foule: sur les +boulevards, auxquels les petites boutiques provisoires prêtent la +physionomie d'une fête enfantine, c'est un flot toujours croissant, +toujours renouvelé de promeneurs. + +Les terrasses des cafés s'encombrent à vue d'oeil; à tous ces gens +attablés, des camelots viennent proposer le jouet du jour, en +accompagnant leur boniment des facéties les plus originales. Des +mendiants cherchent à exploiter la pitié des passants et des industriels +sans ressources s'improvisent artistes pour la circonstance. + +Ces sortes de «minstrels» pullulent depuis quelques années. Certains +exercent leur talent sans collaboration, mais la plupart sont groupés +en duo ou trio pour donner leur concert. Ils débitent leur répertoire, +généralement insignifiant, devant un public peu exigeant, car c'est +d'une façon bien distraite qu'on les écoute. Ces virtuoses du pavé, +pauvres «cigales» de l'art, auxquelles la lumière électrique tient lieu +de «soleil», accompagnent souvent leurs chants de «danses» qui ne leur +assurent pas toujours ce qu'il faut «pour subsister». + +Un usage des plus édifiants et des plus touchants existe encore au +village de _Montsecret_ (Orne). La veille et le matin du jour de Noël, +une jeune fille pieuse et estimée de tous va par les maisons porter +l'Enfant-Jésus de la Crèche et le fait baiser aux petits enfants. Les +parents remettent alors une offrande pour l'entretien de la lampe qui, +pendant tout le mois de janvier, brûle à l'église devant la Crèche. +Cette visite est regardée comme un honneur et une bénédiction par les +familles: les enfants l'attendent avec impatience et l'accueillent avec +joie[12]. + +[Note 12: D'après l'abbé V..., du diocèse de Séez.] + + + +III.--LES LÉGENDES + +Ce qui fait le plus grand charme de la veillée de Noël, ce sont +assurément les légendes qu'on y raconte: leur ensemble forme un des plus +captivants chapitres de la littérature populaire; elles sont tour à +tour terribles ou touchantes, dramatiques ou gracieuses. Il serait bien +difficile de dire quelle est l'origine de ces fables, historiettes ou +contes, qui ont trait à la naissance de l'Enfant-Dieu. Ces récits, +auxquels les vieillards savent donner tant de charmes, font toujours les +délices des enfants. + +Les légendes de la veillée de Noël peuvent se diversifier d'après les +êtres qui entrent en scène. _Êtres inanimés, animaux, démons, récits +édifiants_; tel est l'ordre que nous suivrons. + +_Être inanimés_ + +En _Franche-Comté_, on raconte qu'une roche pyramidale, qui domine la +crête d'une montagne, tourne trois fois sur elle-même pendant la Messe +de minuit, quand le prêtre lit la généalogie du Sauveur. En cette même +nuit, les sables des grèves, les rocs des collines, les profondeurs des +vallées s'entr'ouvrent et tous les trésors enfouis dans les entrailles +de la terre apparaissent à la clarté des étoiles. + +Dans cette même contrée existe la légende de la _pierre qui vire_. +C'est une pierre pointue dressée en équilibre sur un rocher, entre les +villages de Scey-en-Varais et de Cler, et qui, dit-on, fait un tour +complet sur elle-même au coup de minuit, à Noël[13]. + +[Note 13: L'abbé V..., du diocèse de Besançon.] + +_Dans les Vosges_, la _pierre tournerose_, bloc élevé qui existait près +de Remiremont, se mettait elle-même en mouvement quand les cloches de +Remiremont, de Saint-Nabord et de Saint-Etienne (deux paroisses voisines +de Remiremont) appelaient les fidèles à la Messe de minuit[14]. + +[Note 14: Richard, _Traditions populaires._] + +C'est surtout au _pays de Caux_ (Seine-Inférieure) qu'existe la légende +des _pierres tournantes_. Ces pierres faisaient autrefois trois tours +sur elles-mêmes pendant la Messe de minuit, et les monstres qui étaient +censés y habiter exécutaient autour d'elles des danses folles qu'il eût +été dangereux de troubler. Citons la chaise de Gargantua à Duclair, la +pierre Gante à Tancarville, la pierre du Diable à Criquetot-sur-Ouville. + +A _Millières_, dans le Cotentin (Manche), au carrefour des Mariettes, se +trouve un bloc de pierre pesant mille kilos, qui, dit-on, saute trois +fois, le jour de Noël, à minuit. + +On croit encore, au pays de Caux, que les cloches perdues sonnent +pendant la Messe de minuit. + +Certains affirment avoir entendu l'ancienne cloche de l'église des +moines d'Ouville-l'Abbaye, qui passe pour être enfouie dans le +«Bose-aux-Moines», à Boudeville. + +Mais il faut surtout lire les _légendes bretonnes._ + +Nombreuses autant qu'énormes sont les pierres qui se déplacent pendant +la Messe de minuit, pour aller boire, comme des moutons altérés, aux +rivières et aux ruisseaux. + +Un mégalithe, près de Jugon (Côtes-du-Nord), se rend à la rivière de +l'Arguenon. Dans le bois de Couardes, un bloc de granit, haut de trois +mètres, descend pour aller boire au ruisseau voisin et remonte à sa +place de lui-même. + +Il y a, au sommet du mont Beleux, un menhir qui se laisse enlever par un +merle et qui met à découvert un trésor. + +Il faut entendre surtout, telle qu'elle nous est contée par Emile +Souvestre, la jolie légende des pierres de Plouhinec qui vont boire à la +rivière d'Intel[15]. + +[Note 15: Emile Souvestre, _Le Foyer Breton_, tome II. p. 181.] + +La plus célèbre était jadis la grosse pierre de Saint-Mirel, dont +Gargantua se servit pour aiguiser sa faux, et qu'il piqua, après la +fauchaison, comme on la retrouve encore aujourd'hui. Elle cachait un +trésor qui tenta un paysan des alentours. Ce paysan était si avare qu'il +n'eût pas trouvé son pareil: le liard du pauvre, la pièce d'or du riche, +il prenait tout; il se serait payé, s'il eût fallu, avec la chair des +débiteurs. + +Quand il sut qu'à la Noël les roches allaient se désaltérer dans les +ruisseaux, en laissant à découvert des richesses enfouies par les +anciens, il songea, pendant toute la journée, à s'en emparer. + +Pour pouvoir prendre le trésor, il fallait cueillir, durant les douze +coups de minuit, le rameau d'or qui brillait à cette heure seulement +dans les bois de coudriers et qui égalait en puissance la baguette des +plus grandes fées. Lors, ayant cueilli le rameau, il se précipita de +toute sa force vers le plateau où le rocher de Gargantua profilait sa +masse sombre, et, lorsque minuit eut sonné, il écarquilla les yeux. + +Lourdement le bloc de pierre se mettait en marche, s'élevant au-dessus +de la terre, bondissant comme un homme ivre à travers la lande déserte, +avec des secousses brusques qui faisaient sonner au loin le terrain de +la vallée. + +Jusqu'à ce moment la branche magique éclairait l'endroit que la pierre +venait de quitter. Un vaste trou s'ouvrait, tout rempli de pièces d'or. + +Ce fut un éblouissement pour l'avare, qui sauta au milieu du trésor et +se mit en devoir de remplir le sac qu'il avait apporté. Une fois le +sac bien chargé, il entassa ses pièces d'or dans ses poches, dans ses +vêtements, jusque dans sa chemise. Dans son ardeur, il oubliait la +pierre qui allait venir reprendre sa place. Déjà les cloches ne +sonnaient plus. Tout à coup le silence de la nuit fut troublé par les +coups saccadés du roc qui gravissait la colline et qui semblait frapper +la terre avec plus de force, comme s'il était devenu plus lourd après +avoir bu à la rivière. L'avare ramassait toujours ses pièces d'or. Il +n'entendit pas le fracas que fit la pierre quand elle s'élança d'un bond +vers son trou, droite comme si elle ne l'avait pas quitté. + +Le pauvre homme fut broyé sous cette masse énorme, et de son sang il +arrosa le trésor de Saint-Mirel[16]. + +[Note 16: Lectures pour Tous, déc. 1903, p. 190.] + + +_Animaux_ + +Il existe, en France surtout, une croyance populaire dont les formes +varient suivant les différentes contrées: c'est la conversation des +animaux entre eux pendant la Messe de minuit et surtout pendant la +lecture ou le chant de la Généalogie. + +C'est sans doute une réminiscence de la représentation de l'ancien +«Mystère de la Nativité», pendant laquelle _on faisait parler les +animaux._ + +Cette croyance si répandue, avec de nombreuses variantes, peut se +résumer ainsi: un paysan, probablement ivre, ayant omis d'offrir à son +bétail le réveillon traditionnel, entend ce dialogue entre les deux +grands boeufs de son étable: + +Premier boeuf: «Que ferons-nous demain, compère»? + +Second boeuf: «Porterons notre maître en terre...» + +Le maître, furieux, en entendant cette prédiction, saisit une fourche +pour frapper le prophète de malheur; mais, dans sa précipitation, il se +blesse maladroitement lui-même à la tête... et le lendemain les boeufs +le portent en terre. + +Tel est le thème développé différemment suivant les provinces. + +_Dans les Vosges_, à la Bresse, canton de Saulxures-sur-Moselotte, on a +soin de donner abondamment à manger aux animaux avant d'aller à la Messe +de minuit. + +_A Cornimont_, au Val-d'Ajol, on croit encore que les animaux se lèvent +et conversent ensemble pendant la Messe de minuit. On raconte à ce sujet +qu'un habitant de Cornimont, jouissant de la réputation d'esprit fort, +voulut s'assurer de ce fait surnaturel. Il alla se coucher dans un coin +obscur de l'écurie située derrière sa maison. + +A l'heure de minuit, il vit un de ses boeufs se réveiller, puis se lever +pesamment et demander, en bâillant, à son compagnon de fatigue, ce +qu'ils feraient tous deux le lendemain. Celui-ci lui répondit qu'ils +conduiraient leur maître au cimetière. La chose ne manqua pas d'arriver, +dit la tradition: notre esprit fort fut saisi d'une telle frayeur qu'il +en tomba raide mort sur place. Ainsi, sans doute, le racontèrent les +boeufs. + +On assure aussi qu'une semblable aventure arriva à une femme de +Raon-aux-Bois, canton de Remiremont. Poussée par la curiosité, elle alla +visiter ses étables pendant la Messe de minuit. Elle apprit également de +ses boeufs qu'ils ne tarderaient pas à la conduire en terre[17]. + +[Note 17: _Traditions populaires_, par Richard. Remiremont, 1848.] + +La nuit de Noël est célèbre par une vieille légende que les _paysans +landais_ racontent avec terreur, pendant les veillées d'hiver. + +Ils prétendent que le jour de Noël, vers minuit, l'âne et le boeuf se +mettent à parler entre eux. Ils causent du temps où l'Enfant-Jésus +n'avait pour se réchauffer que leur haleine. Ce don miraculeux de la +parole est le cadeau envoyé tous les ans par le Ciel à ces deux animaux, +en souvenir des bons offices rendus à l'Enfant-Jésus dans l'étable de +Bethléem. Mais malheur à celui qui tente de surprendre leur mystérieuse +conversation. + +Sa témérité est punie d'une manière terrible: il tombe mort à l'instant +même[18]. + +[Note 18: _Le Petit Landais_, 25 décembre 1902.] + +Un bon paysan de Gaillères l'éprouva à ses dépens. Pour se convaincre +de la vérité du fait, il vint écouter à l'étable, et voilà qu'à minuit +juste, le boeuf dit à son voisin: + + «Hoù Bouêt?--Hoù Bortin. + --Que haram-nous, douman matin? + --Que pourteram lou boué ou clôt. + E lou boué que mouri sou cop»[19]. + +[Note 19: _Sorcières et loups-garous dans les Landes_, p. 39.] + +Voici comment Laisuel de Lasalle a gracieusement brodé cette légende: la +scène se passe _en Berry_ [20]. + +[Note 20: _Croyances et légendes_, tom. I, p. 17.] + +«On assure qu'au moment où le prêtre élève l'hostie pendant la Messe +de minuit, toutes les _aumailles_ (bêtes à cornes) de la paroisse +s'agenouillent et prient devant la Crèche. On assure encore qu'après +cette oraison toute mentale, s'il existe dans une étable deux boeufs qui +sont frères, il leur arrive infailliblement de prendre la parole. + +«On raconte qu'un _boiron_[21] qui, dans ce moment solennel, se trouvait +couché près de ses boeufs, entendit le dialogue suivant: + +«--Que ferons-nous demain? demanda tout à coup le plus jeune du +troupeau. + +[Note 21: On appelle _boiron_ le jeune garçon qui touche ou aiguillonne +les boeufs pendant le labourage.--On dit aussi _boyer_ pour bouvier--en +italien, _boaro_.] + +«--Nous porterons notre maître en terre, répondit d'une voix lugubre un +vieux boeuf à la robe noire, et tu ne ferais pas mal, François, continua +l'honnête animal en arrêtant ses grands yeux sur le boiron qui ne +dormait pas, tu ne ferais pas mal d'aller l'en prévenir, afin qu'il +s'occupe des affaires de son salut. + +«Le boiron, moins surpris d'entendre parler ses bêtes qu'effrayé du sens +de leurs paroles, quitte l'étable en toute hâte et se rend auprès du +chef de la ferme pour lui faire part de la prédiction. + +«Celui-ci se trouvait attablé avec trois ou quatre francs garnements de +son voisinage et, sous prétexte de faire le réveillon, présidait à +une monstrueuse orgie, tandis que la _cosse de Nau_ (bûche de Noël) +flamboyait dans l'âtre et que sa femme et ses enfants étaient encore à +l'église. + +«Le fermier fut frappé de l'air effaré de François à son arrivée dans la +salle. + +«--Eh bien? Qu'y a-t-il? lui demanda-t-il brusquement. + +«--Il y a que les boeufs ont parlé, répondit le boiron consterné. + +«--Et qu'ont-ils chanté? reprit le maître. + +«--Ils ont chanté qu'ils vous porteraient demain en terre; c'est le +vieux Noiraud qui l'a dit, et il m'a même envoyé vous en avertir, afin +que vous ayez le temps de vous mettre en état de grâce. + +«--Le vieux Noiraud en a menti, et je vais lui donner une correction, +s'écria le fermier, le visage empourpré par le vin et la colère. + +«Et, sautant sur une fourche de fer, il s'élance hors de la maison et se +dirige vers les étables. Mais il est à peine arrivé au milieu de la cour +qu'on le voit chanceler, étendre les bras et tomber à la renverse. + +«Était-ce l'effet de l'ivresse, de la colère ou de la frayeur? + +«Nul ne le sait. + +«Toujours est-il que ses amis, accourus pour le secourir, ne relevèrent +qu'un cadavre et que la prédiction du vieux Noiraud se trouva accomplie. + +«Depuis cette aventure, que l'on dit fort ancienne, les boeufs ont +toujours continué à prendre, une fois l'an, la parole; mais personne n'a +plus cherché à surprendre le secret de leur conversation.» + +«A Romorantin, nous écrit un de nos correspondants, lorsque j'étais +enfant, on me recommandait de me trouver à la Crèche, le jour de Noël, +à minuit sonnant; c'était, me disait-on, l'heure où le boeuf et l'âne +empruntaient la voix humaine pour saluer le Christ naissant.» + +Dans _le Cotentin_, où la foi est naïve, on est persuadé que toute la +création adore le petit Jésus, à Noël. A l'heure de minuit, dit-on, tous +les animaux de ferme s'agenouillent, et tel curieux qui voudrait alors +pénétrer dans l'étable, uniquement pour s'assurer du fait, serait +immédiatement puni de sa témérité[22]. + +[Note 22: Ces détails nous ont été donnés par un habitant de Millières +(Manche).] + +_Démons et croyances superstitieuses._ + +Un ancien Noël nous donne une description frappante et naïve de la rage +du démon, à la venue du Messie: + + AIR: J'endève. + + Le démon, assurément, + Dedans son coeur endève, + Car Dieu vient présentement + Pour sauver les fils d'Adam + Et d'Eve, d'Eve, d'Eve! + + Il régnait absolument + Sans nous donner de trêve, + Mais ce saint avènement + Délivre les fils d'Adam + Et d'Eve, d'Eve, d'Eve! + + Chantons Noël hautement, + Sortons de notre rêve, + Bénissons le sauvement + De tous les enfants d'Adam + Et d'Eve, d'Eve, d'Eve[23]! + +[Note 23: _Bible des Noëls_, p. 33.] + +La nuit de Noël est la plus mystérieuse de toutes les nuits. Il semble +que Satan, exaspéré par l'échec que ce divin anniversaire lui remet en +mémoire, sente, à chaque retour de la grande fête, redoubler sa haine et +sa rage contre l'humanité. C'est alors qu'il sème dans les sentiers et +sur les _carroirs_[24] que doivent parcourir les pieuses caravanes de +la Messe de minuit, ces larges et splendides pistoles qui jettent dans +l'ombre de si magiques et de si attrayants reflets. C'est alors qu'il +ouvre, au pied des croix et des oratoires champêtres, ces antres béants +au fond desquels on voit ruisseler des flots d'or. Malheur à celui +qui tente de garnir son escarcelle de cette brillante monnaie. Chaque +pistole ramassée échappe aussitôt des mains, en laissant aux doigts une +empreinte noire, ineffaçable, avec une sensation de brûlure atroce, +pareille à celle du feu de l'enfer. + +[Note 24: On donne le nom de _carroirs_ à tous les carrefours +Champêtres, c'est-à -dire à tout terrain vague ou désert où viennent se +croiser plusieurs chemins.] + +Le _Maufait_ (le malfaisant, le diable) est partout, on le rencontre +courant la campagne sous les formes les plus imprévues. + +Autrefois, au collège de _Saint-Amand_, un vieux domestique contait +ainsi l'aventure fantastique qui lui était arrivée le 25 décembre 1783. + +Malgré les recommandations de son père, il avait tendu des collets dans +un ancien cimetière. Il y courut pendant la Messe de minuit et trouva +pris au piège un lièvre qui, au lieu de l'attendre, se coupa la patte +avec les dents. Lui de le poursuivre, l'autre de se sauver aussi vite +que le lui permettait sa blessure. Enfin, après une longue course, ils +arrivèrent tous les deux aux bords du Cher, et au moment où le chasseur +allait mettre la main sur sa proie, la maligne bête franchit la rivière +d'un seul bond. Alors se tournant vers le jeune homme épouvanté: «Eh +bien! l'ami, s'écria le Diable qui avait repris sa forme, est-ce bien +sauté pour un boiteux?» + +_En Limousin_, dans les campagnes, existe cette croyance que les +maléfices, les sortilèges, toutes les oeuvres de l'Esprit du mal +perdent, la nuit de Noël, leur puissance; qu'il est possible de pénétrer +jusqu'aux trésors les plus cachés, la vigilance des monstres ou des +êtres surnaturels qui les gardent se trouvant en défaut, ou leur pouvoir +suspendu[25]. + +[Note 25: M. G., de la Société archéologique du Limousin.] + +Shakespeare, le grand poète anglais, connaissait cette tradition quand, +dans _Hamlet_, il fait dire à Marcellus: + + Some say that ever'gainst that season comes, + Wherein Our Saviour's birth is celebrated, + The bird of dawning singeth a night long; + And then, they say, no spirit dare stir abroad; + The nights are wholesome; then no planets strike, + No fairy takes, nor witch hath power to charm; + So hallowed and so gracious is the time[26]! + + [Note 26: Shakespeare, _Hamlet_, acte I, scène I.] + + Il y en a qui disent que toujours à l'époque + Où est célébrée la naissance de notre Sauveur, + L'oiseau de l'aurore[27] chante tout le long: de la nuit; + Alors, dit-on, aucun esprit n'ose errer dans l'espace: + Les nuits sont sans malignité, nulle planète ne peut nuire, + Nulle fée ne prend, et nulle sorcière n'a le pouvoir de jeter des sorts; + Si béni et si plein de grâce est ce moment de l'année! + +[Note 27: Le coq.] + +Et, en effet, un moment vient où le Malin est enfin réduit à +l'impuissance: c'est lorsque tinte le premier coup de minuit. Écoutez +plutôt ce que lit Jean Scouarn, de Saint-Michel-en-Grève, près de +Ploumilliau (Côtes-du-Nord). + +Un jour qu'il errait sur les grèves de Saint-Michel, il rencontra un +pauvre chemineau qui, pour le remercier d'un morceau de pain qu'il lui +avait donné, lui révéla le moyen de gagner la fortune et le bonheur. Il +lui apprit, en effet, qu'au milieu de la grève se dressait un château +habité par une princesse, belle comme une fée et riche comme les douze +pairs de France. Les esprits de l'Enfer la retenaient sous les eaux. A +Noël, au premier coup de minuit, la mer s'ouvrait et laissait voir le +château: si quelqu'un pouvait y entrer et aller prendre dans la salle du +fond une baguette magique, il pouvait devenir le mari de la châtelaine. +Mais il fallait avoir mis la main sur la baguette avant le dernier coup +de minuit; sinon, la mer revenait engloutir le château, et l'audacieux +chercheur était métamorphosé en statue. + +Scouarn résolut de tenter l'aventure. A minuit, en effet, la mer +s'écarta comme un rideau qu'on tire et laissa voir un château +resplendissant de lumières. Scouarn ne fit qu'un bond vers l'entrée et +franchit la porte. La première salle était remplie de meubles précieux, +de coffres d'or et d'argent. Tout autour se dressaient les statues des +chercheurs d'aventures qui n'avaient pu aller plus loin. Une seconde +salle était défendue par des lions, des dragons et des monstres aux +dents grinçantes. Jean Scouarn était perdu s'il hésitait. + +Comme le sixième coup de minuit sonnait, il réussit à passer au milieu +des bêtes enchantées qui s'écartèrent et pénétra dans un appartement +plus somptueux que tous les autres, où se tenaient les filles de la mer. +Il allait se laisser entraîner dans leur ronde, quand il aperçut tout au +fond la baguette magique: il s'élança et la saisit victorieusement. + +Le douzième coup de minuit sonna. + +Mais Scouarn tenait la baguette magique et il n'avait plus rien à +craindre. A sa voix, la mer mugissante s'éloigna du château, et les +esprits de l'Enfer, définitivement vaincus, s'enfuirent en poussant des +cris à faire trembler les rochers. + +La princesse délivrée offrit sa main au vaillant sauveur. + +Ce furent des noces splendides, et Jean Scouarn, dans sa reconnaissance +pour les Saints qui l'avaient protégé, employa la moitié des trésors à +construire une chapelle à l'archange saint Michel[28]. + +[Note 28: _Lectures pour Tous_, déc. 1903, p. 193.] + +Nombreuses sont les _croyances superstitieuses_, à l'occasion de la fête +de Noël: + +Dans les _villages bisontins_, on observé quel vent souffle au sortir de +la Messe de minuit: ce sera, paraît-il, le vent qui dominera durant la +nouvelle année. + +Dans les _campagnes des Vosges_, les douze jours entre Noël et les +Rois indiquent le temps des douze mois de l'année[29]; ces jours sont +appelés, dans le pays, _jours des lots_. + +[Note 29: Dans la _Vaucluse_, ce sont les douze jours qui précèdent Noël +qu'on appelle _jours compteurs_. + +Dans les _environs de Gien_ (Loiret), on appelle _jours féviés_ (jours +de la _fève_) le temps qui s'écoule de Noël au premier janvier. Ils +indiquent, en général, la température dominante des six premiers mois de +l'année suivante, mais dans l'ordre inverse: le 31 décembre correspond à +janvier et le 26 décembre à juin.] + +Pour connaître le temps qu'il fera, on prend les dispositions suivantes: + +On place en ligne douze oignons creusés en forme de coquilles de noix et +cela dès le 25 décembre, dans l'ordre suivant: + + 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 + 0 0 0 0 0 0 0 0 0 0 0 0 + +Dans chaque oignon ainsi creusé, on met quelques grains de sel. Le +premier oignon, en commençant par la gauche, correspond au mois de +janvier, et les autres oignons aux mois suivants, d'après leur rang. + +Au jour des Rois, qui est le dernier des _jours des lots_, on examine +les oignons. Là où le sel n'est pas fondu, le mois correspondant doit +être sec; là où il est fondu, le mois correspondant doit être humide. + +Dans _la Normandie_, on augure de la fécondité des pommiers, selon que +la lune éclaire plus ou moins les personnes qui vont à la Messe de +minuit ou qui en reviennent. + +_Au pays de Caux_, on plaçait autrefois sur une jatte de bois ou un +plateau quelconque _un morceau de pain bénit de la Messe de minuit_. On +le laissait aller à la dérive sur les rivières jusqu'à ce que le plateau +s'arrêtât de lui-même, indiquant ainsi où se trouvait le corps d'un +noyé. Longtemps les Cauchois des rives de la Seine eurent cette +croyance.--Ils croyaient aussi que _le pain bénit de la Messe de minuit_ +avait le pouvoir de délier la langue des enfants. Dans certaines +familles cauchoises, on le conserve comme un talisman ayant la vertu +d'indiquer l'état de santé des absents. + +_En Corse_, les jeunes gens ont l'habitude de courir de maison en maison +de manière à faire _sept veillées avant la Messe de minuit_, afin +d'être jugés dignes d'apprendre, de vieilles femmes, certains +signes superstitieux qui leur permettent, le cas échéant, de rendre +impuissantes et inoffensives les piqûres des scorpions et des autres +animaux nuisibles. Ces signes ne peuvent valablement se communiquer que +la nuit de Noël et seulement à ceux qui ont fait les sept veillées. + +La _Bretagne_ surtout peut être appelée la terre classique des légendes. +Interrogez les vieux paysans réunis aux veillées d'hiver. Pendant que +l'assistance frissonne d'épouvante et se presse autour du foyer où +brille un feu de genêts épineux, ils vous révéleront les noms de tous +les êtres mystérieux ou sinistres qui peuplent les nuits de la vieille +Armorique. C'est _pendant la nuit de Noël_ surtout que l'ordre ordinaire +de la nature est bouleversé. Quand la cloche annonce l'élévation de +la _Messe de minuit_, tout ce qu'il y a d'êtres créés sur la terre se +montre à la fois dans le monde. Prêtons l'oreille à l'antique tradition: +elle le mérite par sa poétique étrangeté! + +Voici les fantômes qui s'avancent. Près des fées des bois et des eaux, +se montrent les korigans avec leurs marteaux et les dragons gardiens des +trésors. Ensuite apparaissent le garçon à la grosse tête, épouvantail +des nuits pluvieuses, l'homme-loup, le conducteur des morts et le cheval +trompeur. + +Le char de l'_ankou_ porte l'oiseau de la mort et Jean de feu. Les +flammes bleues qui dansent dans les cimetières, les noyés qui sortent de +la mer, le diable des carrefours qui vient acheter la poule noire, le +sorcier qui cherche l'herbe d'or, les damnés qui soulèvent la pierre de +leur tombe pour demander des prières, les lavandières nocturnes... telle +est l'épouvantable procession qui chemine à travers la lande, pendant +que la neige tourbillonne et que les fidèles sont prosternés devant +l'autel[30]. + +[Note 30: _Noël_, chez Desclées, p. 78.] + + + +_Récits édifiants_ + +Innombrables sont ces sortes de légendes. Nous n'en citerons qu'un petit +nombre. + +On raconte qu'à _Marienstein_, ce sanctuaire aimé de la Suisse +septentrionale et de l'Alsace, éclosait, la nuit de Noël, une rose, +fermée toute l'année, et d'où s'échappaient une délicieuse odeur et une +lumière éclatante: c'était _la rose de Noël_ ou la rose des neiges. + +On raconte, dit Albert de Mun, dans _nos landes de Bretagne_, que +lorsque les Mages arrivèrent à l'étable de Bethléem, ils y trouvèrent +les bergers qui, n'ayant rien autre à offrir au divin Enfant, +enguirlandèrent avec des fleurs des champs la Crèche où il était couché; +les Mages étalèrent leurs riches présents. + +Ce que voyant, les bergers se dirent entre eux: «Nous voilà bien! A côté +de ces belles choses d'or et d'argent, que vont devenir nos pauvres +fleurs? L'Enfant ne les regardera seulement pas!» + +Mais voilà que l'Enfant-Jésus, repoussant doucement du pied les trésors +entassés devant lui, étendit sa petite main vers les fleurs, cueillit +une marguerite des champs, et, la portant à ses lèvres, y posa un +baiser. + +C'est depuis ce temps que les marguerites, qui jusqu'alors étaient +toutes blanches, ont au bout des feuilles une belle couleur rosée qui +semble un reflet de l'aurore, et, au coeur, le rayon d'or tombé des +lèvres divines. + +Finissons par _la Noël des trépassés_. + +C'était au temps du bon roi saint Louis, temps béni où la foi et la +piété régnaient au pays de France. + +L'office de la nuit de Noël venait d'être achevé dans l'église abbatiale +de _Saint-Vincent du Mans_. Les moines s'étaient tous retirés et l'abbé +était rentré dans sa cellule. Accablé par l'âge, il s'était étendu +promptement sur son humble couchette. Un lourd sommeil s'empara bientôt +de son être. Tout à coup, un bruit étrange fait résonner la porte de +la cellule. L'abbé, réveillé en sursaut, se lève à demi. Le bruit se +renouvelle plus violent, plus fantastique. Le moine se précipite vers la +porte; il l'entr'ouvre. + +Un spectacle terrifiant se présente à ses yeux. + +Une foule immense d'êtres, revêtus de suaires blancs, sont là , dans le +long corridor. Tous portent une torche allumée. Un effroyable silence +plane sur cette multitude. + +Saisi de frayeur, l'abbé, craignant quelque oeuvre diabolique, fait sur +lui d'abord, puis sur toute cette foule, un grand signe de croix. Ces +êtres s'inclinent alors, répétant tous le même signe sacré. Pour le +faire, ils écartent leur suaire, et l'abbé voit alors que ce sont des +squelettes décharnés. Une lueur lugubre est comme attachée à ces os +desséchés et ces squelettes semblent grandement souffrir de ces flammes. +Le moine, rassuré par le signe de la croix si pieusement fait par ces +fantômes, leur demande: «Qui êtes-vous? Que voulez-vous?» Point de +réponse. Les deux plus proches le saisissent par son scapulaire et +l'entraînent à leur suite. Une procession se forme après eux. Tous se +dirigent vers l'église. + +Bientôt l'autel est préparé; les uns allument les cierges, les autres +disposent les ornements sacrés. L'abbé comprend que ces êtres veulent +assister au divin sacrifice de l'autel. Il revêt la chasuble et commence +la sainte Messe. Des voix gémissantes répondent aux versets que récite +le prêtre. Les squelettes sont agenouillés pieusement dans le choeur, +dans la nef; l'église en est remplie. Le silence est rompu seulement +par la voix du ministre de Dieu et par les prières des assistants. +A l'_Orate fratres_, lorsque l'abbé se retourne, il voit que les +squelettes ont quitté leurs linceuls. Le moment de la consécration +est arrivé; à la voix de son prêtre, Jésus descend invisiblement sur +l'autel. Alors, les gémissements cessent, une harmonie céleste remplit +l'église. Un chant sublime de triomphe et de délivrance se fait entendre +jusqu'à la fin de la Messe. Lorsque le moine se retourne, à l'_Ite missa +est_, les squelettes ont tous disparu; une nuée lumineuse montant vers +le ciel, l'écho affaibli de mystérieux cantiques, voilà tout ce qui +reste du sublime spectacle auquel il vient d'assister. + +L'abbé rentre dans sa cellule profondément ému, heureux surtout d'avoir +été, dans cette circonstance, l'instrument de la miséricorde divine. + +Depuis, chaque année, en l'abbaye de Saint-Vincent, on avait coutume de +célébrer, après l'office solennel de _la nuit de Noël_, une messe basse +pour les _angoisseux_ du Purgatoire[31]. + +[Note 31: Em. Louis Chambois, _Semaine du Mans_, 25 déc. 1903.] + +Écoutons dom Guéranger nous décrire la veillée de Noël et nous en donner +le vrai sens chrétien: + +«C'est là que nous avons vu, et nul souvenir d'enfance ne nous est plus +cher, toute une famille, après la frugale et sévère collation du soir, +se ranger autour d'un vaste foyer, n'attendant que le signal pour se +lever comme un seul homme et se rendre à la Messe de minuit. Les mets, +qui devaient être servis au retour et dont la recherche simple, mais +succulente devait ajouter à la joie d'une si sainte nuit, étaient là +préparés d'avance; et, au centre du foyer, un vigoureux tronc d'arbre, +décoré du nom de _bûche de Noël_, ardait vivement et dispensait une +puissante chaleur dans toute la salle. Sa destinée était de se consumer +lentement durant les longues heures de l'office, afin d'offrir, au +retour, un brasier salutaire pour réchauffer les membres des vieillards +et des enfants engourdis par la froidure. + +«Cependant, on s'entretenait avec une vive allégresse du Mystère de la +grande nuit; on compatissait à Marie et à son doux Enfant exposé dans +une étable abandonnée à toutes les rigueurs de l'hiver; puis bientôt on +entonnait quelqu'un de ces beaux _noëls_, au chant desquels on avait +passé déjà de si touchantes veillées dans tout le cours de l'Avent. +Les voix et les coeurs étaient d'accord, en exécutant ces mélodies +champêtres composées dans des jours meilleurs. Ces naïfs cantiques +redisaient la visite de l'ange Gabriel à Marie et l'annonce d'une +maternité divine faite à la noble pucelle; les fatigues de Marie et de +Joseph parcourant les rues de Bethléem, alors qu'ils cherchaient en +vain un gîte dans les hôtelleries de cette ville ingrate; l'enfantement +miraculeux de la Reine du Ciel; les charmes du nouveau-né dans son +humble berceau; l'arrivée des bergers avec leurs présents rustiques, +leur musique un peu rude et la foi simple de leurs coeurs[32]. On +s'animait en passant d'un _noël_ à l'autre; tous soucis de la vie +étaient suspendus, toute douleur était charmée, toute âme épanouie. +Mais, soudain, la voix des cloches, retentissant dans la nuit, venait +mettre fin à de si bruyants et de si aimables concerts. On se mettait +en marche vers l'église; heureux alors les enfants que leur âge un peu +moins tendre permettait d'associer pour la première fois aux ineffables +joies de cette nuit solennelle, dont les fortes et saintes impressions +devaient durer toute la vie»[33]. + +[Note 32: Tels sont bien, en effet, les sujets traités dans nos anciens +noëls dont la poésie est si naïve et si pieuse.] + +[Note 33: Dom Guéranger. _Le temps de Noël_, tome I, p. 161.] + +Puissions-nous faire revivre ces chères et touchantes habitudes qui +confondaient les saintes émotions de la religion avec les plus intimes +jouissances de la famille! + + + + +CHAPITRE II + + + +LA BÛCHE DE NOËL + +La bûche de Noël réunissait autrefois tous les habitants de la maison, +tous les hôtes du logis, parents et domestiques, autour du foyer +familial. + +La bénédiction de la bûche avec les cérémonies traditionnelles dont elle +se parait n'était que la bénédiction du feu, au moment où les rigueurs +de la saison le rendent plus utile que jamais: cet usage existait +surtout dans les pays du Nord. C'était la fête du feu, le _Licht_ des +anciens Germains, le _Yule Log_, le feu d'Yule des forêts druidiques, +auquel les premiers chrétiens ont substitué cette fête de _sainte +Luce_[34] dont le nom, inscrit le 13 décembre au calendrier, rappelle +encore la lumière. + +[Note 34: Évidemment, _Lucie_ vient du latin _lux, lucis_, lumière.] + +Il est tout naturel qu'on mette en honneur, au vingt-cinq décembre, +au coeur de l'hiver, le morceau de bois sec et résineux qui promet de +chauds rayonnements aux membres raidis sous la bise. Mais, souvent, +cette coutume était un impôt en nature, payé au seigneur par son vassal. +A la Noël, on apportait du bois; à Pâques, des oeufs ou des agneaux; à +l'Assomption, du blé; à la Toussaint, du vin ou de l'huile. + +Il arrivait aussi, quelquefois, que les pauvres gens ne pouvant se +procurer des bûches convenables pour la veillée de Noël, se les +faisaient donner. «Beaucoup de religieux et de paysans, dit Léopold +Bellisle, recevaient pour leurs feux des fêtes de Noël un arbre ou une +grosse bûche nommée _tréfouet_». Le _tréfeu_, le _tréfouet_ que l'on +retrouve sous le même nom en Normandie, en Lorraine, en Bourgogne, en +Berry, etc., c'est, nous apprend le commentaire du Dictionnaire de Jean +de Garlande, la grosse bûche qui devait, suivant la tradition, durer +pendant les _trois jours de fêtes_. De là , du reste, son nom: _tréfeu_, +en latin _très foci_, trois feux. + +Partout, même dans les plus humbles chaumières, on veillait autour de +larges foyers où flambait la souche de hêtre ou de chêne, avec ses +bosses et ses creux, avec ses lierres et ses mousses. La porte restait +grande ouverte aux pauvres gens qui venaient demander un gîte pour la +nuit. On leur versait en abondance le vin, la bière ou le cidre, suivant +les contrées, et une place leur était accordée à la table de famille. + +On attendait ainsi la Messe de minuit. + +Qu'on se représente les immenses cheminées d'autrefois: sous leur +manteau pouvait s'abriter une famille tout entière, parents, enfants, +serviteurs, sans compter les chiens fidèles et les chats frileux. Une +bonne vieille grand'mère contait des histoires qu'elle interrompait +seulement pour frapper la bûche avec sa pelle à feu et en faire jaillir +le plus possible d'étincelles, en disant: «Bonne année, bonnes récoltes, +autant de gerbes et de gerbillons». + +La bûche de Noël était un usage très répandu dans presque toutes les +provinces de notre vieille France. + +Voici, d'après M. J. Cornandet[35], le cérémonial que l'on suivait dans +la plupart des familles: + +«Dès que la dernière heure du jour s'était fondue dans l'ombre de la +nuit, tous les chrétiens avaient grand soin d'éteindre leurs foyers, +puis allaient en foule allumer des brandons à la lampe qui brûlait dans +l'église, en l'honneur de Jésus. Un prêtre bénissait les brandons que +l'on allait promener dans les champs. Ces brandons portaient le seul feu +qui régnait dans le village. C'était le feu bénit et régénéré qui devait +jeter de jeunes étincelles sur l'âtre ranimé. + +[Note 35: Bibliothécaire de la ville de Chaumont] + +«Cependant, le père de famille, accompagné de ses enfants et de ses +serviteurs, allait à l'endroit du logis où, l'année précédente, +ils avaient mis en réserve les restes de la bûche. Ils apportaient +solennellement ces tisons; l'aïeul les déposait dans le foyer et tout le +monde se mettant à genoux, récitait le _Pater_, tandis que deux forts +valets de ferme ou deux garçons apportaient la bûche nouvelle. Cette +bûche était toujours la plus grosse qu'on pût trouver; c'était la plus +grosse partie du tronc de l'arbre, ou même la souche, on appelait cela +la _Coque_[36] de Noël; on y mettait le feu et les petits enfants +allaient prier dans un coin de la chambre, la face tournée contre le +mur, afin, leur disait-on, que la souche leur fit des présents; et +tandis qu'ils priaient l'Enfant-Jésus de leur accorder la sagesse, on +mettait au bout de la bûche des fruits confits, des noix et des bonbons. + +[Note 36: Le gâteau allongé en forme de bûche que l'on donne aux enfants +le jour de Noël porte encore dans certains pays le nom de _coquille_ ou +_petite bûche_, en patois, le _cogneu_.] + +«A onze heures, tous les jeux, tous les plaisirs cessaient. Dès les +premiers tintements de la cloche, on se mettait en devoir d'aller à la +messe, on s'y rendait en longues files avec des torches à la main. + +«Avant et après la messe, tous les assistants chantaient des Noëls, et +on revenait au logis se chauffer à la bûche et faire le réveillon dans +un joyeux repas.». + +Un vieil auteur, Marchetti, expose le sens religieux de ces pratiques: +«La bûche de Noël, dit-il, représente Jésus-Christ qui s'est comparé +lui-même au bois vert. Dès lors, continue notre auteur, l'iniquité étant +appelée, dans le quatrième Livre des _Proverbes_ le vin et la boisson +des impies, il semble que le vin répandu par le chef de famille sur +cette bûche signifiait la multitude de nos iniquités que le Père Eternel +a répandues sur son Fils dans le mystère de l'Incarnation, pour être +consumées avec lui dans la charité, dont il a brûlé durant le cours de +sa vie mortelle.» J. J.[37] + +[Note 37: _Semaine religieuse du diocèse de Langres_, 23 décembre 1905.] + +Nous allons raconter ce que la bûche de Noël offrait de particulier en +Berry, en Normandie, en Provence et en Bretagne. + + +_La bûche de Noël en Berry_ + +En Berry, elle s'appelle _cosse de Nau_[38] et quelquefois _trèfoué, +trouffiau, trufau_ (trois feux). + +[Note 38: _Cosse_ (codex), souche. + +_Nau_ signifie Noël: ce mot était employé par nos pères dans ce sens: + + Au sainet Nau chanteray... + Car le jour est fériau. + Nau! Nau! Nau! + Car le jour est fériau! + + (_Anciens Noëls._ Bibl. imp.). + +] + +Les forces réunies de plusieurs hommes sont nécessaires pour apporter +et mettre en place la _cosse de Nau_, car c'est ordinairement un énorme +tronc d'arbre destiné à alimenter la cheminée pendant les trois jours +que dure la fête de Noël. + +A l'époque de la féodalité, plus d'un fief a été donné, à la charge, +par l'investi, de porter, tous les ans, la _cosse de Nau_ au foyer du +suzerain[39]. + +[Note 39: BOUTARIC, _Traité des drois seigneuriaux_, p. 645.] + +La _cosse de Nau_ doit, autant que possible, provenir d'un chêne vierge +de tout élagage et qui aura été abattu à minuit. On le dépose dans +l'âtre, au moment où sonne la messe nocturne, et le chef de famille, +après l'avoir aspergé d'eau bénite, y met le feu. + +C'est sur les deux extrémités de la bûche ainsi consacrée que les mères +et surtout les aïeules se plaisent à disposer les fruits, les gâteaux et +les jouets de toute espèce auxquels les enfants feront, à leur réveil, +un si joyeux accueil. Comme on a fait croire à ceux qui pleuraient pour +aller à la messe de minuit, qu'on les mènerait à la _messe du cossin +blanc_--c'est-à -dire qu'on les mettrait au lit,--on ne manque jamais, +le lendemain matin, de leur dire que, tandis qu'ils assistaient à cette +messe mystérieuse, toutes ces belles et bonnes choses ont été déposées +là , à leur intention, par le petit _Naulet_[40]. + +[Note 40: Le petit Jésus, _Naulet_, _Noëlet_, enfant de Noël.] + +On conserve ces débris de la cosse de _Nau_ d'une année à l'autre: ils +sont recueillis et mis en réserve sous le lit du maître de la maison. +Toutes les fois que le tonnerre se fait entendre, on en prend un morceau +que l'on jette dans la cheminée, et cela est suffisant pour protéger la +famille contre le _feu du temps_, c'est-à -dire contre la foudre[41]. + +[Note 41: _Laisnel de La Salle_, tom. I, p. 1 et suiv.] + +«Dans quelques vieilles maisons de notre Berry, je cherchais à +m'expliquer pourquoi l'un des deux grands chenets en fer forgé était +d'une seule pièce, tandis que l'autre se démontait en deux pièces par le +simple emboîtement de la branche verticale sur la branche horizontale +et formait, de cette manière, un simple tréteau: une octogénaire m'en a +donné l'explication suivante: Dans mon jeune temps, la veille de Noël, +on choisissait pour le _truffiau_ (tréfeu) le tronc d'un arbre assez +gros pour qu'on fût obligé de le faire traîner par un cheval, et les +chenets étaient ainsi faits pour pouvoir le hisser plus facilement. On +posait l'une des extrémités sur le grand chenet et l'on faisait glisser +latéralement l'autre extrémité sur le chenet démonté, à l'aide de +leviers, car cette bûche atteignait très souvent deux ou trois mètres +de long sur un mètre de circonférence. On se servait le plus souvent de +_trognards_ que l'on rencontre encore beaucoup dans nos haies: le bois +fendu était rigoureusement exclu. La longueur de ces bûches explique la +forme de ces cheminées géantes d'autrefois»[42]. + +[Note 42: H.-G., d'Henrichemont (Cher).] + +Dans l'Orléanais, province voisine du Bercy, existaient à peu près les +mêmes usages. + +La ménagère plaçait dans le foyer, au milieu d'un épais lit de cendres, +et enguirlandée de branches de bruyère ou de genièvre, la plus forte +souche du bûcher. C'était ordinairement une énorme _culée_ de chêne. + +Dans la Beauce et le val Orléanais (rive gauche de la Loire), cette +bûche se nomme, selon les localités, _tréfoy_, _trifoué_ ou _trifouyau_. + +Le moment de déposer, dans l'âtre nettoyé avec soin, la bûche +traditionnelle variait selon les pays. Ici on la plaçait aux premiers +coups de la cloche annonçant l'office de la nuit, là on attendait +l'instant où la cloche sonnait la _voix Dieu_, c'est-à -dire l'élévation +de la messe de minuit. C'était le grand-père, quelquefois le plus jeune +enfant qui, après l'avoir aspergé d'eau bénite, y mettait le feu en se +signant et en prononçant à haute voix: _In nomine Patris, et Filii, et +Spiritus Sancti. Amen!_ + +Le _tréfoué_ devait brûler, sans flamme, l'espace de _trois jours_, +afin d'entretenir une constante et douce chaleur dans la chambre où se +réunissaient, avant et après les offices, mais principalement avant et +après la messe de minuit, tous les membres de la famille. Cependant +la bûche de Noël se consumait lentement. Les fêtes terminées, on +recueillait les restes du _tréfoué_ et on les conservait d'une année à +l'autre. + + +_La bûche de Noël en Normandie_ + +Voici en quels termes Marchangy (1782-1826) parle de cet usage en +Normandie: + +«Le père de famille, accompagné de ses fils et de ses serviteurs, va à +l'endroit du logis où, l'année précédente, à la même époque, ils +avaient mis en réserve les restes de la bûche de Noël. Ils rapportent +solennellement ces tisons qui, dans leur temps, avaient jeté de si +belles flammes à rencontre des faces réjouies des convives. L'aïeul les +pose dans ce foyer qu'ils ont connu et tout le monde se met à genou en +récitant le _Pater_. Deux forts valets de ferme apportent lentement la +bûche nouvelle, qui prend date, comme dans une dynastie. On dit la bûche +1re, la bûche 2e, la 20e, la 30e, ce qui signifie que le père de famille +a déjà présidé une fois, deux fois, vingt fois, trente fois semblable +cérémonie. + +«La bûche nouvelle est toujours la plus grosse que le bûcheron puisse +trouver dans la forêt, c'est la plus forte partie du tronc de l'arbre +ou, le plus souvent, c'est la masse de ses énormes racines, qu'on +appelle la souche ou la coque de Noël. + +«A l'instant où l'on y met le feu, les petits enfants vont prier dans un +coin de l'appartement, afin, leur dit-on, que la souche leur fasse des +présents, et, tandis qu'ils prient, on met à chaque bout de cette souche +des paquets d'épices, de dragées et de fruits confits». Qu'on juge de +l'empressement et de la joie des enfants à venir recevoir de pareils +présents! + +De nos jours, l'usage de la bûche de Noël tend à disparaître des pays +normands. + +Longtemps, les pauvres gens des campagnes, en attendant l'heure de la +messe de minuit, ont dû se réchauffer autour de l'énorme bûche éclairant +de sa lumière flamboyante la compagnie réunie sous la _hotte_ de la +cheminée. C'est assis, devant son brasier, qu'on restait jusqu'au moment +où, à travers champs, on allait gagner la pauvre église où devait se +célébrer la _Messe des bergers_. C'est devant l'âtre rougeoyant qu'on +se racontait toutes ces légendes merveilleuses de Noël, toutes ces +traditions qui, contées par la voix tremblante des aïeules, se sont +transmises jusqu'à nos jours: et les pierres tournantes, comme celles de +Gerponville, de Saint-Arnoult, de Malle-mains, qui tournent sept fois +pendant la nuit de Noël; et les trésors qui ne se découvrent que +lorsqu'on sonne le premier coup de la messe nocturne; et les feux +follets qui dansent pendant la nuit sur les tombes du cimetière et bien +d'autres contes fantastiques[43]. + +[Note 43: G. Dubosc. _Journal de Rouen_, 25 décembre 1898.] + + +_La bûche de Noël en Provence_ + +Les Provençaux apportaient au foyer le joyeux _cariguié_, ou vieux +tronc d'olivier choisi pour brûler toute la nuit; ils s'avançaient +solennellement en chantant les paroles suivantes: + + Cacho fio. Cache le feu (ancien). + Bouto fio. Allume le feu (nouveau). + Dieou nous allègre. Dieu nous comble d'allégresse! + +Le plus ancien de la famille arrosait alors ce bois, soit de lait, soit +de miel, en souvenir de l'Eden, dont l'avènement de Jésus est venu +réparer la perte, soit de vin, en souvenir de la vigne cultivée par Noé, +lors de la première rénovation du monde. Le plus jeune enfant de +la maison prononçait, à genoux, ces paroles que son père lui avait +apprises: + +«O feu, réchauffe pendant l'hiver les pieds frileux des petits orphelins +et des vieillards infirmes, répands ta clarté et ta chaleur chez les +pauvres et ne dévore jamais l'étable du laboureur ni le bateau du +marin.» + +Cette scène si touchante de la bûche de Noël occupe toute une salle du +musée d'Arles; en voici la description: + +Neuf mannequins de grandeur naturelle sont groupés autour de la cheminée +dans laquelle flambe la bûche de Noël. La première personne de gauche +est l'aïeul, en costume du dix-huitième siècle. Il arrose, il bénit la +bûche avec du vin cuit et prononce les paroles sacramentelles. Cette +formule renferme tout à la fois une prière et d'heureux souhaits +pour toute la famille, debout devant la table chargée des plats +réglementaires. + + Alègre! Alègre! Dieu nous alègre. + Calendo vèn, tout ben vèn + E se noun sian pas mai, que noun fuguen men! + Dieu vous fague la graci de veire l'an que vén. + +«Dieu nous tienne en joie; Noël arrive, tout bien arrive! Que Dieu nous +fasse la grâce de voir l'année prochaine, et si nous ne sommes pas plus +nombreux, que nous ne soyons pas moins!» + +En face, assise, l'aïeule file sa quenouille. Derrière elle, le fermier, +aîné des garçons, dit _lou Pelot_, s'appuie sur la cheminée, ayant +sa femme vis-à -vis. A côté du _Pelot_, sa jeune soeur, souriante et +rêveuse; elle s'entretient avec _lou rafi_ (valet de ferme). Près de la +table, à gauche, l'aînée des filles prépare le repas, tandis qu'au fond +le _guardian_, armé de son trident, et le berger avec son chien, se +préparent à assister au festin familial. Une jeune enfant écoute +religieusement la bénédiction du grand-père (_benedicioun d'où +cacho-fio_)[44]. + +[Note 44: _Le Museon Arlaten_, par Jeanne de Flandreysy.] + +Mistral, quand il fut nommé membre de l'Académie marseillaise, en cette +langue provençale si colorée, qu'il parle si bien, nous a donné, dans +son discours, un tableau pittoresque de cette scène ravissante de la +bûche de Noël: + +«Au bon vieux temps, la veille de Noël, après le grand repas de la +famille assemblée, quand la braise bénite de la bûche traditionnelle, la +bûche d'olivier, blanchissait sous les cendres et que l'aïeul vidait, à +l'attablée, le dernier verre de vin cuit, tout à coup, de la rue déjà +dans l'ombre et déserte, on entendit monter une voix angélique, chantant +par là -bas, au loin dans la nuit.» + +Et le poète nous conte alors une légende charmante, celle de la Bonne +Dame de Noël qui s'en va dans les rues, chantant les Noëls de Saboly à +la gloire de Dieu, suivie par tout un cortège de pauvres gens, miséreux +des champs et des villes, gueux de campagne, etc., accourus dans la cité +en fête. + +«Et vite alors, tandis que la bûche s'éteignait peu à peu, lançant ses +dernières étincelles, les braves gens rassemblés pour réveillonner +ouvraient leurs fenêtres, et la noble chanteuse leur disait: «Braves +gens, le bon Dieu est né, n'oubliez pas les pauvres!» Tous descendaient +alors avec des corbeilles de gâteaux, et de nougats--car on aime fort le +nougat dans le Midi--et ils donnaient aux pauvres le reste du festin». + +Comment résister au désir que nous avons depuis longtemps de publier la +bûche de Noël de Frédéric Mistral qui a bien voulu correspondre avec +nous et nous donner des renseignements si intéressants sur les coutumes +de Noël. + +Cette description si gracieuse, si poétique, faisait primitivement +partie du poème de _Mireille_: l'auteur a cru devoir la supprimer pour +éviter les longueurs[45]. + +[Note 45: Il faut être bien puissant et bien sûr de soi pour négliger +un tel tableau ou le reléguer dans les bas côtés de son oeuvre. Lisons, +relisons la traduction de ces beaux vers. Quelle naïveté! Quelle beauté +simple et pieuse! Quelle rusticité pleine de saveur! De plus, quelle +noblesse fière! Oui, c'est ainsi que doit être sauvée l'âme d'un peuple +et maintenue la haute tradition d'un pays. Chaque stance est soutenue +par un souffle divin (X***).] + +«Ah! Noël, Noël, où est ta douce paix? Où sont les visages riants des +petits enfants et des jeunes filles? Où est la main calleuse et agitée +du vieillard qui fait la croix sur le saint repas? + +«Alors le valet qui laboure quitte le sillon de bonne heure, et +servantes et bergers décampent, diligents. Le corps échappé au dur +travail, ils vont à leur maisonnette de pisé, avec leurs parents, manger +un coeur de céleri et poser gaiement la _bûche_ au feu avec leurs +parents. + +«Du four, sur la table de peuplier, déjà le pain de Noël arrive, orné de +petits houx, festonné d'enjolivures. Déjà s'allument trois chandelles +neuves, claires, sacrées, et dans trois blanches écuelles germe le blé +nouveau, prémice des moissons. + +«Un noir et grand poirier sauvage chancelait de vieillesse. L'aîné de la +maison vient, le coupe par le pied, à grands coups de cognée, l'ébranlé +et, le chargeant sur l'épaule, près de la table de Noël, il vient aux +pieds de son aïeul le déposer respectueusement. + +«Le vénérable aïeul d'aucune manière ne veut renoncer à ses vieilles +modes. Il a retroussé le devant de son ample chapeau, et va, en se +hâtant, chercher la bouteille. Il a mis sa longue camisole de cadis +blanc, et sa ceinture, et ses braies nuptiales, et ses guêtres de peau. + +«Cependant, toute la famille autour de lui joyeusement s'agite...--«Eh +bien? posons-nous la bûche, enfants?--_Allégresse!_ Oui». Promptement, +tous lui répondent: «_Allégresse_.»--Le vieillard s'écrie: «_Allégresse! +que notre Seigneur nous emplisse d'allégresse! et si une autre année +nous ne sommes pas plus, mon Dieu, ne soyons pas moins!_» + +«Et, remplissant le verre de clarette devant la troupe souriante, il en +verse trois fois sur l'arbre fruitier. Le plus jeune prend l'arbre d'un +côté, le vieillard de l'autre, et soeurs et frères, entre les deux, ils +lui font faire ensuite trois fois le tour des lumières et le tour de la +maison. + +«Et dans sa joie, le bon aïeul élève en l'air le gobelet de verre: «_O +feu_, dit-il, _feu sacré_, fais que nous ayons du beau temps!» + +«Bûche bénie, allume le feu! Aussitôt, prenant le tronc dans leurs mains +brunes, ils le jettent entier dans l'âtre vaste. Vous verriez alors +gâteaux à l'huile et escargots dans l'aïoli heurter dans ce beau festin +vin cuit, nougat d'amandes et fruits de la vigne. + +«D'une vertu fatidique vous verriez luire les trois chandelles, vous +verriez des esprits jaillir du feu touffu, du lumignon vous verriez +pencher la branche vers celui qui manquera au banquet, vous verriez la +nappe rester blanche sous un charbon ardent et les chats rester Muets!» + + +_La bûche de Noël en Bretagne_[46] + +[Note 46: Cette description de la _bûche de Noël en Bretagne_ a été +reproduite par un grand nombre de journaux, et revues: _les Annales +politiques, la Revue française_, etc.] + +En Bretagne, la plus grande fête de l'année était la fête de Noël, et ce +que nous, pauvres paysans, nous aimions le plus dans cette fête, c'était +la Messe de minuit. Maigre plaisir, pour vous autres citadins qui aimez +vos aises; mais qu'était-ce pour nous, paysans, qu'une nuit blanche? +Même quand il fallait cheminer dans la boue et sous la neige, pas un +vieillard, pas une femme n'hésitait. On ne connaissait pas encore les +parapluies à Saint-Jean-Brévelay, ou du moins on n'y connaissait que +le nôtre, qui était un sujet d'étonnement et d'admiration. Les femmes +retroussaient leurs jupes avec des épingles, mettaient un mouchoir à +carreaux par-dessus leurs coiffes, et partaient bravement dans leurs +sabots pour se rendre à la paroisse. Il s'agissait bien de dormir! +Personne ne l'aurait pu. Le carillon commençait dès la veille après +l'_Angelus_ du soir, et recommençait de demi-heure en demi-heure +jusqu'à minuit! et pendant ce temps-là , pour surcroît de béatitude, +les chasseurs ne cessaient pas de tirer des coups de fusil en signe +d'allégresse; mon père fournissait la poudre. C'était une détonation +universelle. Les petits garçons s'en mêlaient, au risque de s'estropier, +quand ils pouvaient mettre la main sur un fusil ou un pistolet. + +Le presbytère était à une petite demi-lieue du bourg; le recteur faisait +la course sur son bidet, que le quinquiss (le bedeau) tenait par la +bride. Une douzaine de paysans l'escortaient, en lui tirant des coups de +fusil aux oreilles. Cela ne lui faisait pas peur, car c'était un vieux +chouan, et il avait la mort de plus d'un bleu sur la conscience. Avec +cela, bon et compatissant, et le plus pacifique des hommes, depuis qu'il +portait la soutane, et que le roi était revenu. + + +On faisait ce soir-là de grands préparatifs à la maison. Telin-Charles +et Le Halloco mesuraient le foyer et la porte de la cuisine d'un air +important, comme s'ils n'en avaient pas connu les dimensions depuis +bien des années. Il s'agissait d'introduire la bûche de Noël, et de la +choisir aussi grande que possible. On abattait un gros arbre pour cela; +on attelait quatre boeufs, on la traînait jusqu'à Kerjau (c'était le nom +de notre maison), on se mettait à huit ou dis pour la soulever, pour la +porter, pour la placer: on arrivait à grand'peine à la faire tenir au +fond de l'âtre; on l'enjolivait avec des guirlandes; on l'assurait avec +des troncs de jeunes arbres; on plaçait dessus un gros bouquet de fleurs +sauvages, ou pour mieux dire de plantes vivaces. On faisait disparaître +la table du milieu; la famille mangeait un morceau sur le pouce. Les +murs étaient couverts de nappes et de draps blancs, comme pour la +Fête-Dieu; on y attachait des dessins de ma soeur Louise et de ma soeur +Hermine, la bonne Vierge, l'Enfant Jésus. + +Il y avait aussi des inscriptions: _Et homo factus est!_ On ôtait toutes +les chaises pour faire de la place, nos visiteuses n'ayant pas coutume +de s'asseoir autrement que sur leurs talons. Il ne restait qu'une chaise +pour ma mère, et une tante Gabrielle, qu'on traitait avec déférence et +qui avait quatre-vingt-six ans. C'est celle-là , mes enfants, qui savait +des histoires de la Terreur! Tout le monde en savait autour de moi, et +mon père, plus que personne, s'il avait voulu parler. C'était un bleu, +et son silence obstiné était peut-être conseillé par la prudence, dans +un pays où il n'y avait que des chouans. L'encombrement était tel dans +la cuisine, tout le monde voulant se rendre utile et apporter du genêt, +des branches de sapin, des branches de houx, et le bruit était si +assourdissant, à cause des clous qu'on plantait et des casseroles qu'on +bousculait, et il venait un tel bruit du dehors, bruits de cloches, de +coups de fusil, de chansons, de conversations et de sabots, qu'on se +serait cru au moment le plus agité d'une foire. + +A onze heures et demie, on entendait crier dans la rue: Naoutrou +Personn! Naoutrou Personn! (M. le recteur, M. le recteur). On répétait +ce cri dans la cuisine, et à l'instant tous les hommes en sortaient; +il ne restait que les femmes avec la famille. Il se faisait un silence +profond. Le recteur arrivait, descendait de son bidet que je tenais par +la bride (c'est-à -dire que j'étais censé le tenir, mais on le tenait +pour moi; il n'avait pas besoin d'être tenu, le pauvre animal). A peine +descendu, M. Moizan montait les trois marches du perron, se tournait +vers la foule découverte, ôtait lui-même son chapeau, et disait, après +avoir fait le signe de la croix: «_Angelus Domini nuntiavit Mariæ_». Un +millier de voix lui répondaient. La prière finie, il entrait dans la +maison, saluait mon père et ma mère avec amitié, M. Ozon, le maire, qui +venait d'arriver de Pénic-Pichou, et M. Ohio, le maréchal ferrant, qui +était greffier du juge de paix. M. Ozon, M. Ohio étaient les plus grands +seigneurs du pays. Ils savaient lire; ils étaient riches, surtout +le premier. On offrait au recteur un verre de cidre qu'il refusait +toujours. Il partait au bout de quelques minutes, escorté par M. Ozon +et M. Ohio, puis, aussitôt, on se disposait à bénir la bûche de Noël. +C'était l'affaire de dix minutes. + +Mon père et ma mère se tenaient debout à gauche de la cheminée. +Les femmes que leur importance ou leurs relations avec la famille +autorisaient à pénétrer dans le sanctuaire, ce qui veut dire ici la +cuisine, étaient agenouillées devant le foyer en formant un demi-cercle. +Les hommes se tenaient serrés dans le corridor, dont la porte restait +ouverte, et débordaient dans la rue jusqu'au cimetière. De temps en +temps, une femme, qui avait été retenue par quelques soins à donner +aux enfants, fendait les rangs qui s'ouvraient devant elle, et venait +s'agenouiller avec les autres. Tante Gabrielle, revêtue de sa mante, ce +qui annonçait un grand tralala, était à genoux au milieu, juste en face +de la bûche, ayant à côté d'elle un bénitier et une branche de buis, et +elle entonnait un cantique que tout le monde répétait en choeur. + +Vraiment, si j'en avais retenu les paroles, je ne manquerais pas de les +consigner ici; je les ai oubliées, je le regrette; non pas pour vous, +qui êtes trop civilisés pour vous plaire à ces souvenirs, mais pour moi. +Et, après tout, je n'ai que faire de la chanson de tante Gabrielle, +puisque je ne sais plus un mot de bas-breton. L'air était monotone et +plaintif, comme tout ce que nous chantons chez nous à la veillée; il +y avait pourtant un _crescendo_, au moment où la bénédiction allait +commencer, qui me donnait ordinairement la chair de poule.... + +Jules Simon. + + + + +CHAPITRE III + +LES PARTICULARITÉS DE LA MESSE DE MINUIT + +Ce chapitre est le plus intéressant de tous, car c'est la _Messe de +minuit_ qui donne surtout à la fête de Noël sa grande popularité. + +Un ancien usage, qui semble remonter jusqu'au pape Télesphore (IIe +siècle), ou au moins jusqu'à saint Grégoire le Grand (homélie 8e sur +l'évangile du jour), permet aux prêtres de dire trois messes le jour de +Noël[47]. Il semble que l'intention de l'Eglise, en autorisant +cette coutume, a été d'honorer les trois naissances différentes de +Jésus-Christ. + +[Note 47: En Espagne, les prêtres ont aussi le privilège de dire trois +messes _le jour des Morts_, à la condition de les appliquer à tous les +défunts et sans honoraires. Les Grecs unis ne disent qu'une seule messe +le jour de Noël.] + +La première est sa _naissance temporelle_ à Bethléem, que l'Eglise +honore particulièrement à la _Messe de minuit_. Celle-ci se célèbre +à l'heure même où l'on pense communément que Notre-Seigneur a voulu +naître. + +La seconde est sa _naissance spirituelle_ dans les coeurs des fidèles, +figurée par sa manifestation aux bergers qui est racontée dans +l'évangile qu'on lit à la _Messe de l'aurore_. + +La troisième est sa _naissance éternelle_ dans le sein de son Père, +rappelée à la _Messe du jour_; l'Eglise nous y fait lire pour épître et +pour évangile deux passages de l'Écriture où la divinité de Jésus-Christ +est clairement énoncée. + +Quoique les fidèles ne soient obligés, par le précepte de l'Eglise, qu'à +assister à une des trois messes de Noël, l'usage des personnes pieuses +est de les entendre toutes les trois. + +A Rome, le Pape disait la première messe de Noël (la Messe de la nuit), +dans l'église de Sainte-Marie-Majeure, à l'autel de la Crèche. + +La seconde messe était célébrée dans l'église de Sainte-Anastasie, +martyre de Sirmich, dont les reliques étaient vénérées à Constantinople; +cette église se trouvait dans le quartier le plus central de Rome. + +La troisième messe était célébrée dans l'Eglise de Saint-Pierre. C'est +pendant cette messe que le pape Léon III, en couronnant Charlemagne +empereur d'Occident, inaugura, en 800, le Saint-Empire romain. + +Ordinairement le pape lui-même célébrait les trois messes. + +La messe de la nuit, dite à Sainte-Marie-Majeure, était surtout +solennelle: une foule immense remplissait toujours la vaste basilique, +toute resplendissante avec ses mosaïques, ses bronzes, ses porphyres, +ses tabernacles d'or étincelants de pierres précieuses, et surtout sa +longue et majestueuse nef soutenue par trente-huit colonnes de marbre +blanc. Représentez-vous cette immense église aussi éclairée qu'en plein +jour. C'étaient partout des lumières, il en jaillissait des faisceaux de +chaque colonne; le sanctuaire surtout était tout en feu. Et toutes ces +lumières se détachaient sur des draperies de velours cramoisi à franges +d'or, dont l'église tout entière aussi bien que la colonnade était +ornée. + +Les chanoines de la basilique allaient en grande pompe chercher la +pauvre Crèche qui servit de berceau à l'Enfant-Jésus. + +Dès que la sainte relique était exposée à la vénération des fidèles, +le Souverain-Pontife commençait la Messe. Et quelle Messe! De quelles +suaves et indicibles émotions devaient être inondés les témoins mille +fois privilégiés de cette Messe de minuit, dite par le Chef de l'Eglise, +près du berceau du Sauveur, à l'heure même où l'Eglise rappelle le +souvenir de sa naissance! + +Après avoir contemplé et admiré ces splendeurs, abaissons nos regards +sur l'humble église de nos villages. Comme la scène de la nuit de Noël +est belle dans sa touchante simplicité! + +Dans une demi-obscurité, l'office commence. + +Au-dessus de l'autel, dominant une Crèche de branchages, une sorte de +transparent reflète en vagues miroitements la lumière tremblante des +cierges. + +Minuit! Un Sauveur nous est né! Chantons Noël! + +L'enfantelet de cire, étendu sur la paille, semble baigné d'un flot d'or +perçant la claire-voie de l'étable. + +Tout autour du choeur flamboie, en lettres d'un mètre de haut, le +cantique des Anges, le cri d'amour et d'adoration: _Gloria in excelsis +Deo!_ + +Le sanctuaire est bien humble, bien pauvre, si pauvre que les cierges +vacillants de l'autel et de la nef ont grand'peine à dissiper les +ténèbres et qu'il faut, pour suivre l'office dans le gros paroissien aux +lettres d'alphabet, s'aider du lumignon qui guidait tout à l'heure les +pèlerins à travers la campagne endormie. + +Mais une foi ardente anime ces âmes croyantes, à la seule pensée du +Mystère qu'on commémore en cette nuit de Nativité. Une extase intérieure +illumine la petite enfant qui épelle, comme la vieille grand'mère qui ne +sut jamais lire[48]. + +[Note 48: Lire les belles pages que dom Guéranger a écrites sur le +_Temps de Noël_. ] + + _En allant à la Messe de minuit._ + + «Jeannot, mon vieux, prends ta béquille; + Faut aller voir l'Enfant-Jésus. + La _coque_ en feu flambe et pétille, + L'eau bénite a coulé dessus. + Si la Bonne-Dame (à Dieu plaise!) + Entre chez nous, toute la nuit + Elle y trouvera de la braise + Pour la bouillie à son petit[49]. + + «J'ai mon bâton. La neige est dure, + Tiens-toi bien, prends garde de choir; + Déjà le vent de la froidure + Éteint ma lanterne... il fait noir. + Marchons doucement.--C'est peut-être + La dernière fois, ô mon vieux, + Que nous allons voir notre Maître, + Si bon pour nous, les pauvres gueux?» + +[Note 49: La _coque_ de Noël doit brûler toute la nuit, sans +interruption, même en l'absence des gens de la maison, car la sainte +Vierge peut avoir besoin d'entrer dans le logis pour faire de la +bouillie à l'Enfant-Jésus et il faut qu'elle trouve le feu tout prêt.] + + +_(Légende nivernaise)._ + + --«Oui, nous avons passé sur terre, + Tous deux, plus de septante-huit ans; + L'heure est proche où notre misère + Doit prendre fin... il est bien temps! + Trimer, bûcher, voilà l'aubaine, + Toujours minable et tracassé... + Mais plus en ce monde l'on peine, + Plus on sera récompensé! + + «Au Paradis, ma pauvre vieille, + On n'aura plus ni froid ni faim; + On n'y connaîtra pas, la veille, + Le grand souci du lendemain. + Nous prierons Jésus tout à l'heure + De nous y faire entrer tous deux, + Puisque la place la meilleure, + Il l'a réserve aux malheureux. + + --«O mon vieux, ce que, moi, j'espère, + C'est de revoir au Paradis + Nos défunts, le père et la mère, + D'y retrouver nos chers petits. + Ah! Jésus pourvu que personne + De chez nous ne manque là -haut!... + Mais voici la cloche qui sonne, + Nous arriverons comme il faut.» + + Ainsi, le dos rond sous la bise, + Qui court le long du sentier blanc, + Les vieux s'avancent vers l'église, + Tout chevrotant et gambillant. + Pauvres gens!--quoique la distance + Ne soit pas grande, ils sont bien las; + Mais, dans leur rêve d'espérance, + Ils ne s'en aperçoivent pas. + + Oh! comme l'église flamboie! + Oh! tant de cierges sur l'autel! + Oh! Les beaux cantiques de joie! + L'encens fume... Noël! Noël! + Le chant, le parfum, la lumière + Mettent en leurs coeurs éblouis + Une allégresse avant-courrière + Des liesses du Paradis. + + Ils n'ont jamais, depuis l'enfance, + Manqué la messe de minuit: + Avec la même confiance + Les voilà qui prient aujourd'hui. + --Votre prière n'est pas vaine, + O bonnes gens agenouillés, + Puisqu'elle charme votre peine + Et que vos maux sont oubliés!... + + Ils partent. Simulant l'aurore, + La lune éclat à l'horizon. + Sur leurs lèvres murmure encore + La douce et naïve oraison. + Le couple en silence chemine + Et, sous les piqûres du gel, + Les vieux rentrent dans leur chaumine, + Transis, contents... Noël! Noël! + +Achille MILLIEN[50]. + +[Note 50: Cette ravissante poésie est extraite d'un des nombreux +ouvrages de l'éminent _poète nivernais_, intitulé _L'Heure du +Couvre-Feu_: cet ouvrage, comme plusieurs de ses aînés, a été couronné +par l'Académie française.] + +à Beaumont-la-Ferrière (Nièvre). + +Le vicomte Walsh, dans son admirable ouvrage des _Fêtes chrétiennes_, +nous raconte une _Messe de minuit pendant la Révolution_ qui a bien ce +caractère de simplicité dont nous venons de parler: + + «Je me souviens d'une Messe de minuit dite en cachette pendant les + persécutions de 93. + + «En ce temps-là , il n'y avait plus d'église pour célébrer les Saints + Mystères: une grange fut choisie par les habitants du hameau. Les + femmes la décorèrent pendant la nuit précédente: des draps de + grosse toile bien blanche furent tendus tout à l'entour. Une table + rustique, recouverte des linges les plus blancs, devait servir + d'autel; des branches de houx, à petites baies rouges, étaient + placées comme bouquets de chaque côté du crucifix d'ébène; deux + chandelles de résine furent mises dans des flambeaux de fer: c'était + toute la pompe de ces temps de persécution. + + «Isolément et sans faire aucun bruit, les fidèles se rendirent à la + grange préparée pour la fête. Avec quelle piété ces paysans bretons + tombaient à genou devant cet autel si pauvre! + + «Quand le prêtre parut à l'autel, des pleurs s'échappèrent de tous + les yeux. + + «Lui-même fut tellement ému qu'il répandait aussi des larmes qui + n'étaient pas sans douceur. Confesseur de la foi quelques jours + auparavant, il avait touché de près à la mort et le voilà qui va + célébrer un mystère de sainte joie![51]». + +[Note 51: V. «Une Messe de minuit en exil», _Noël dans les pays +étrangers_, page 33. ] + +Avant d'aborder les très intéressantes particularités de la Messe +de minuit que nos amis ont bien voulu nous signaler dans toutes les +contrées de la France, on voudra bien nous permettre de citer une +ravissante nouvelle d'Auguste Nisard, qu'on pourrait intituler: _Une +Messe de minuit manquée_, et qu'on pourrait résumer ainsi: + +«Notre mère attendait, pour nous emmener avec elle à la Messe de minuit, +que chacun de nous eût ses sept ans accomplis..... A onze heures et +demie, ma mère vint m'éveiller..... Las! je dormais d'un sommeil si +dur que je n'entendis pas cette voix chérie et continuai de ronfler de +toutes mes forces. A un second appel, je ne répondis pas davantage..... +Enfin, à la troisième sommation..... j'ouvris les yeux, je me +débrouillai comme je pus de mes visions nocturnes et, tirant de dessous +mes draps cette jambe-ci, puis cette autre, je tombai plutôt que je ne +fus sur mes jambes..... Je n'étais pas tout à fait endormi, et pas tout +à fait éveillé..... Voilà -t-il pas que je retombe lourdement, et je dis +à ma chère mère que je veux me recoucher..... A quoi celle-ci n'eut +garde de s'opposer..... + +«Au matin je m'en voulus mal de mort de ma lâcheté. Je ne me suis jamais +consolé de cette _Messe de minuit manquée_.» + + +_Messe de minuit en Normandie_ + +C'est au pays de Caux surtout que la Messe de minuit se célébrait avec +une grande solennité, sous le nom de _fête des bergers_. + +Son origine était complètement normande. Au début, cette fête ne fut, +en effet, qu'un de ces petits drames liturgiques latins que parfois +on intercalait, comme une sorte de jeu sacré, dans l'office solennel, +telles la _Messe de l'étoile_ et la _Messe de l'âne_, qui furent +représentées souvent, dans les premières années du Moyen Age, à la +cathédrale de Rouen. + +On représentait aussi dans la même église le _Drame des pasteurs_, +adoration pieuse et naïve de l'Enfant-Jésus par les Bergers.[52] + +[Note 52: Deux manuscrits de la Bibliothèque de Rouen nous ont conservé +toute cette mise en scène primitive qui a été publiée par Du Cange dans +son _Glossarium_.] + +Ces pastorales donnèrent naissance à la _fête des bergers_. C'est la +même naïveté dans le _scénario_, avec un caractère rustique qui remplace +la gravité sacerdotale. + +C'était aux garçons du village que revenait l'organisation de la fête. A +Goderville et à Froberville, ils élisaient même un _maître_ qui devait +recueillir les offrandes pour rachat d'un somptueux pain bénit. + +A minuit, la vieille église du village s'estompait dans la brume +blanchâtre et glacée. Sous le porche et dans l'allée centrale +piétinaient, avec un perpétuel chuchotement, les curieux, étrangers à +la paroisse qui cherchaient, comme dans les théâtres des villes, «des +places assises d'où l'on puisse très bien voir.» Tous étaient attirés +par le charme de poésie touchante qui caractérisait cette pittoresque +cérémonie. + +De tout ce mouvement, de tout ce bruit, sont presque scandalisés les +habitants du village, rangés dans leurs bancs bien cirés: cultivateurs +venus avec leurs valets par les chemins creux, vieux paysans aux +casquettes de poil et aux sabots de bois rembruni; bonnes femmes dont +le serre-tête de coton s'agite sans cesse d'un petit mouvement saccadé; +fermières et leurs servantes, bien au chaud dans leurs amples manteaux +de laine, dans leurs capelines sombres, qu'égayent de blancs pompons +légers et mouvants. + +Dans le clocher de pierre, les douze coups de minuit viennent de sonner; +les chantres ont achevé le _Te Deum_, le silence se fait dans toute +l'église; qu'attend-on? + +Réunis auprès des fonts baptismaux, se tenaient tous les garçons du +village, portant en écharpe une serviette blanche, tandis que le +_maître_ se distinguait au milieu d'eux par une sorte de petite nappe +à longs effilés, portée à la ceinture. À leur groupe se joignaient les +bergers du pays. Ceux-ci avaient revêtu leur costume traditionnel: +longue limousine rayée à pèlerine et à capuchon, chapeau de feutre à +larges bords, sabots aux pieds et houlette ornée à la main. + +A un signal donné, le cortège ainsi formé se mettait en marche. Souvent +il était précédé par une sorte de chandelle allumée, mise en mouvement +et glissant, à l'aide d'un fil de fer, d'un bout de l'église à l'autre, +du portail à l'autel. C'était la _Marche à l'étoile_. Les bergers +tenaient en laisse ou portaient un bel agneau blanc tout enrubanné; +ils venaient l'offrir au Christ-Enfant couché dans une Crèche devant +l'autel. + +Souvent on tirait la queue à la pauvre bête ou on la piquait avec +une épingle, afin qu'elle se mit à bêler dans les moments les plus +solennels. + +Mais ce qui attirait surtout les regards de la foule, c'était la +_civière du pain bénit_, éblouissante de lumières, de cierges et de +chandelles allumées. + +Cette civière, comme à Néville, près de Saint-Valéry, était un véritable +monument de menuiserie, en forme de pyramide, à plateaux ronds et +superposés, ornés de lumières et reliés par des girandoles illuminées; +elle était en outre parée de jolies _touailles_ ou nappes de broderies +et de dentelles. Au beau milieu se dressait un mât portant cinq plateaux +d'un diamètre de plus en plus diminué, en montant, et donnant l'aspect +d'un cône. Du sommet de ce mât, comme quatre haubans, descendaient +quatre branches de fer portant, de distance en distance, des bras de +candélabres et des torchères où brillaient de nombreuses bougies. +Une sorte de manivelle--pour employer le terme populaire une +_chincholle_--placée à la partie supérieure, actionnait tous les +plateaux qui tournaient alors sur leur axe, en projetant l'éclat de +mille petits cierges scintillants. Sur les plateaux reposaient les +couronnes de pain bénit, ornées de fleurs et de feuillage: houx, +laurier, lierre, roses de Noël; un bouquet terminait également le mât +pyramidal. + +Tout ce cortège, dans lequel deux garçons étaient chargés de mettre le +mécanisme en mouvement, venait, à un moment donné, faire l'offrande du +pain bénit; les fameux plateaux tournants faisaient surtout un effet +magique. + +Nous avons extrait ces détails d'un excellent article de M. Georges +Dubosc, dont tout le monde, en Normandie, connaît le talent et +l'érudition[53]. + +[Note 53: _Journal de Rouen_, 22 déc. 1901.] + +A Saint-Victor-l'Abbaye, quatre petites filles, tout de blanc habillées, +couronnées de roses, portent sur leurs épaules le symbole vivant de +l'Enfant-Dieu, un agneau immaculé, incarnation d'innocence, de pureté et +de douceur. Couché sur un tapis moelleux de chauds lainages, l'agnelet +dresse sa petite tête placide et sereine, sous un dôme de verdure et de +fleurs, formé d'un entrelacement de feuilles de lierre et de branchages +de houx, piqué çà et là de roses, d'oeillets et de chrysanthèmes[54]. + +[Note 54: _Item_, 25 déc. 1904.] + + +_Messe de minuit en Picardie_ + +Dans la plupart des villages se formait un nombreux cortège de bergers +et de bergères vêtus de blanc. Le roi de la troupe, tout enrubanné et +couronné de fleurs, portait, dans une magnifique corbeille, un petit +agneau d'une blancheur de neige. On se rendait processionnellement +à l'église, au chant des Noëls locaux et au son des musettes et des +tambourins. Le prêtre bénissait l'innocente créature à la Messe de +minuit, au milieu de la joie universelle. + +L'heureux agnelet était ramené à la bergerie où il était l'objet de +soins particuliers. On le laissait mourir de vieillesse; car, par une +pieuse naïveté, on le regardait comme le «sauveur du troupeau». + +Cette vieille coutume picarde nous rappelle la touchante cérémonie qui a +lieu, chaque année, à Rome, dans l'église de Sainte-Agnès-hors-les-Murs, +le jour de la fête de la glorieuse martyre (21 janvier). + +Après la messe, on organise une procession. En tête, s'avancent des +prêtres en grands manteaux noirs. Ils tiennent chacun sur les bras un +superbe coussin de damas rouge orné de franges d'or, sur lequel est +mollement couché un petit agneau blanc comme la neige, la tête couronnée +de roses. Ces agneaux sont placés sur l'autel et bénits par le +célébrant. + +Ils sont fournis par les Pères Trappistes des Trois-Fontaines. Après la +cérémonie dont nous venons de parler, ils sont remis à deux chanoines +de Saint-Jean-de-Latran, qui les offrent au Pape. Le Pape les bénit de +nouveau et les confie aux Religieuses du monastère de Sainte-Cécile, au +Transtévère, qui en prennent le plus grand soin. + +Leur toison est coupée au mois d'avril et sert à confectionner les +_Palliums_, manteaux d'honneur qui, après avoir été déposés sur le +tombeau de saint Pierre, au Vatican, sont envoyés par le Pape aux +archevêques comme symbole de leur union avec le Pontife romain. + + +_Messe de minuit en Champagne_ + +A Clinchamp (Haute-Marne), le pain bénit, surmonté d'un dôme de verdure +et de fleurs, est offert à la Messe de minuit par une jeune fille vêtue +de blanc, comme une première communiante. + +Cette jeune fille porte le pain bénit non point sur le bras, comme cela +se fait ordinairement, mais sur la tête. + +Le petit échafaudage, en forme de coupole, qui surmonte le pain bénit, +est orné, au sommet surtout, de petits cierges allumés. + +La scène est des plus gracieuses: la jeune fille s'avance gravement, +portant d'une main un cierge bien décoré et de l'autre maintenant sur sa +tête le pain bénit tout resplendissant de lumières. + +Bien que cette cérémonie excite la curiosité de tous les assistants, +elle s'accomplit toujours dans le recueillement le plus parfait. + +Notre aimable confrère qui nous transmet ces ravissants détails nous en +expose le symbolisme frappant. Le pain bénit convient bien au Mystère +de _Bethléem_, _la maison du pain _[55], et les cierges allumés +représentent la céleste lumière qui environna les bergers quand l'Ange +leur annonça la joyeuse naissance de Celui qui est la «lumière du +monde». _Ego sum lux mundi_[56], _lumen ad revelationem gentium _[57]. + +[Note 55: Hom. Saint Greg., 7e lec., Mat. de Noël.] + +[Note 56: Joann., VIII, 12.] + +[Note 57: Luc, II, 32.] + +_Au pays d'Armagnac_, au commencement de la Messe de minuit, on bénit le +pain de Noël. Chaque famille offre le sien. Au retour, on en coupe un +morceau qui est religieusement gardé pour la Noël prochaine. Le reste +est mangé de suite pour commencer le réveillon. + +Dans le Condomois, tous les boulangers offrent en cadeau à leurs clients +le _gâteau de Noël_. C'est un pain spécial pétri avec des oeufs et de +l'anis et d'un goût excellent. + +Les grandes familles reçoivent plusieurs de ces gâteaux de leurs +boulangers. Elles envoient le plus beau à l'église pour être distribué +aux fidèles à la Messe de minuit: ces pains sont donnés à l'assistance +en grande quantité. + +Il est d'usage, dans un grand nombre, de _villages des Pyrénées_, de +faire bénir, à la Messe de minuit, des petits pains que l'on garde +pendant toute l'année et qu'on donne aux bestiaux quand ils sont +malades, principalement aux brebis. + +Dans le _Rouergue_ (Aveyron), après l'élévation de la Messe de minuit, +on entonne le _Nodolet_ (chant de Noël), cantique particulier, embryon +de drame liturgique. Le choeur des jeunes filles, de ses voix les plus +douces--pour imiter les anges--s'exprime en _français_, annonçant le +Mystère de ce jour, et toute l'assistance, en choeur, répond, _en +patois_, demandant des explications et exprimant son étonnement de la +naissance d'un Dieu pauvre. + +Identique pour le fond, le «Nodolet» varie beaucoup dans la forme, +suivant les diverses paroisses. + +Ce chant dialogué se rencontre aussi en Provence et en Normandie. + +_En Provence_, quatre jeunes gens, dont trois représentent des pasteurs +et le quatrième un ange, s'avancent à l'entrée de l'église, avant la +Messe de minuit: ils conduisent un agneau orné de rubans. Ils chantent +sur deux airs différents un dialogue, l'ange en français et les bergers +en provençal. L'ange invite les bergers à se livrer à l'allégresse et à +venir à Bethléem adorer le Messie. Un des bergers, surpris des paroles +auxquelles il ne comprend rien, appelle son camarade Jean, qui entend le +français, et il le prie de lui interpréter les paroles de cet inconnu. + +Jean s'enquiert du voyageur, de l'objet de sa venue et pourquoi il fait +tant de bruit à la porte de leurs cabanes; alors l'ange leur annonce la +naissance de Jésus. + +Quand ce dialogue est terminé, l'ange et les pasteurs entrent dans +l'église, s'approchent de la Crèche et, s'étant mis à genoux, ils +offrent l'agneau en chantant un dernier verset en choeur. + +Une scène à peu près semblable a lieu, _en Normandie_, dans l'église de +Saint-Victor-l'Abbaye. + +Avant la Messe de minuit, quatre jeunes filles, groupées au pied de +l'autel, se lèvent et lancent cet appel. + + Venez, bergers, accourez tous, + Laissez vos pâturages. + Un nouveau roi est né pour vous, + Portez-lui vos hommages. + N'oubliez pas vos chalumeaux, + Ni vos douces musettes, + Et faites de vos airs nouveaux + Retentir ces retraites. + +Ces jeunes filles figurent les anges annonciateurs de la venue du Messie +aux bergers endormis dans la plaine de Bethléem. Leurs voix pures et +fraîches nuancent avec délicatesse la naïve invitation. Mais, à la voix +des anges, quelqu'un répond du porche de l'église. + +Rauque, angoissée, avec des intonations discordantes, sans aucun souci +du rythme et de la mesure, lançant les notes les plus fausses qu'il +soit possible d'entendre, c'est la voix d'un berger qui, volontairement +bourru, s'écrie: + + Quelle est cette importune voix + Qui frappe mon oreille, + Ne puis-je dormir une fois + Sans que l'on me réveille? + Tantôt c'est le coq par son chant, + Tantôt l'enfant qui crie. + On doit laisser dormir les gens + Quand ils en ont envie. + +Sans se laisser déconcerter par cet accueil quelque peu brutal, les +anges répètent leur invitation qui ne reçoit point de réponse: le berger +s'est sans doute rendormi. + +Tout à coup, à la voûte du choeur, immédiatement au-dessus de l'autel, +la lueur fulgurante d'une traînée de fulmi-coton allumant les bougies +d'une vaste étoile symbolique illumine l'église tout entière. + +Cette fois, le berger ne résiste plus; il lui fallait sans doute un +miracle... + + Ah! Quel éclat frappe mes yeux, + Malgré la nuit profonde! + Sans doute, c'est le Roi des cieux + Qui vient de naître au monde. + Je sens déjà dans mon esprit + Sa grâce qui m'éclaire, + Et sa lumière me suffit + Pour un si grand mystère. + +Les couplets se succèdent alors interminables, les anges multiplient +leurs exhortations et le berger ses louanges et ses protestations +d'amour et de fidélité[58]. + +[Note 58: Pierre Villette, _Journal de Rouen_, 25 déc. 1904.] + +Ces dialogues rappellent la coutume qu'on avait autrefois de célébrer +par des scènes animées la naissance du Christ. Cet usage se pratiquait +dans nos anciennes provinces, pendant la nuit de Noël. Ces sortes de +représentations, connues sous le nom de _Pastorales_[59], finirent par +dégénérer en bouffonneries sur divers points et donnèrent lieu à de +sévères interdictions. Un chant, nommé _Chant des Pasteurs_, fut seul +maintenu dans nos anciennes basiliques comme dans les églises de +campagne: il précédait, dans les _Landes_, le cantique _Benedictus_; +alors la voix des fidèles, des chantres et des enfants de choeur +répétait à l'unisson les mêmes paroles, en s'unissant aux accords +harmonieux de l'orgue; quelquefois aussi ce chant était accompagné par +les musettes, les hautbois, les fifres et les tambourins. + +[Note 59: De nos jours, à Paris et dans plusieurs villes de province, +on s'est mis à jouer des _Pastorales_ ou scènes de Noël, avec toute la +dignité et la piété qui leur conviennent. + +A Pithiviers, la _Pastorale_ a été jouée, en 1911, avec un plein succès +par les jeunes filles de la Persévérance.] + + +_La Messe de minuit en Vendée_ + +En Vendée, Noël est toujours la grande fête populaire, exclusivement +religieuse. + +Il n'y a pas de temps ni de chemins, si mauvais qu'ils soient, qui +empêchent les gens de venir à la Messe de minuit. + +Les habitants du village de _Sallertaines_ (dans le Marais) se rendent +en bateau ou mieux en _yole_ à la Messe de minuit. + +Il n'y a guère que de la Saint-Jean à la Toussaint qu'ils peuvent venir +à pied dans le village; le reste de l'année, ils ne peuvent sortir +qu'en bateau. Alors ils suivent les fossés qu'ils connaissent comme des +chemins et se rendent à l'entrée du bourg. + +Comment décrire ces barques oscillantes au milieu des ténèbres, portant +à l'avant une lanterne accrochée à un bâton, «étoile menue qui fouille +les eaux, balancée par la marche et secouée par le vent[60]?» + +[Note 60: René Bazin, _La terre qui meurt_.] + +Au détour des fossés que cette lumière vacillante éclaire de ses +lueurs falotes en faisant étinceler le givre des arbres, on croit voir +d'étranges silhouettes. On entend le clapotis des lames sous les coups +de la _ningle_ (rame). «Quelquefois les herbes amoncelées en maint +endroit barrent le passage; des oiseaux se lèvent au frôlement des +roseaux, jetant un cri déchirant ou plaintif: vanneaux, pluviers, +bécassines[61].» + +[Note 61: Id., loc. cit.--_Pithiviers_ s'est aussi appelé _Pluviers_; +quelques auteurs ont pensé que ce nom pourrait bien venir des _pluviers_ +que l'on rencontrait autrefois dans la vallée de la rivière de l'Oeuf. +Aujourd'hui cet oiseau a complètement disparu. Il y a plusieurs sortes +de pluviers, comme on peut le voir au musée de Carnac (Morbihan); _le +pluvier doré_ est un gibier rare et très recherché.] + +Des centaines de voix font entendre de joyeux _Noëls_ et les échos +répondent sur l'immense étendue des prairies inondées[62]. + +[Note 62: Quand, dans une ferme du _Marais_, il y a un malade qui doit +recevoir le saint Viatique, tous les habitants des hameaux voisins, à +deux ou trois kilomètres, sont prévenus. Une yole de chaque maison, avec +quelques personnes, se dirige vers le fossé que doit suivre le prêtre +avec le Saint-Sacrement. Dès que le prêtre est passé, chacune des +_yoles_ venues à sa rencontre se met à sa suite, et l'on arrive ainsi +avec toute une petite flottille à la demeure du malade. C'est très +poétique et très édifiant.] + + +_La Messe de minuit en Provence_ + +Les fêtes de Noël se passent avec beaucoup d'entrain, de religion, de +naïveté et de grâce dans toute la Provence et le Comtat. + +Il existe, en Provence, un usage rappelant la coutume suédoise qui +associe les oiseaux à la solennité de Noël[63]. + +[Note 63: _Noël dans les pays étrangers_, le réveillon des petits +oiseaux, p. 14. 1°] + +A _Entraigues_ (Vaucluse), la veille de Noël, les jeunes gens se +mettaient à poursuivre les roitelets que les Comtadins appellent +_Petouses_ (petoua). Lorsqu'ils étaient parvenus à en prendre un vivant, +ils en faisaient hommage au curé de la paroisse. «Celui-ci, d'après le +récit de Barjavel, dans son livre curieux _sur les Dictons et Sobriquets +patois de Vaucluse_, après la Messe de minuit, montait en chaire tenant +l'oiseau enrubanné de couleur rose et le lâchait dans l'église en +présence d'une nombreuse réunion. Le choix que l'on faisait, en cette +circonstance, d'un des oiseaux les plus petits avait peut-être pour but +de reporter l'esprit des fidèles vers le petit Enfant de Bethléem, et +la liberté accordée solennellement par le pasteur au passereau était +vraisemblablement la représentation naïve de l'affranchissement de +l'âme humaine, délivrée par la venue du Messie des chaînes du ravisseur +infernal. + +Une coutume pareille se pratiquait aussi à _Mirabeau_, de temps +immémorial. Les jeunes gens apportaient un roitelet vivant à la +grand'messe au son du tambourin; ils recevaient la somme de trois francs +que leur remettait le curé. + +A _Mazan_ et dans quelques pays voisins, un grand nombre de personnes +apportaient, à la Messe de minuit, des oiseaux de diverses espèces, +qu'on lâchait au moment de l'élévation et dont le gazouillement joyeux +venait ajouter un charme de plus à l'éclat de la fête. + +Ce devait être un spectacle gracieux que ces multitudes de petits +oiseaux retrouvant dans la Crèche, qu'entouraient de nombreux et verts +branchages, une image imparfaite de leur retraite habituelle. L'éclat +d'une vive lumière, rappelant le soleil, ajoutait l'illusion, et le +chant des oiseaux semblait se mêler aux voix célestes des anges, pour +annoncera l'humanité tout entière l'auguste et consolant Mystère de +Noël[64]. + +[Note 64: _Le Clocher provençal_, 25 déc. 1905.] + +Cet usage rappelle le lâcher d'oiseaux qui avait lieu dans la cathédrale +de Rouen le jour de la Pentecôte. Voici ce que raconte le vieux +chroniqueur normand: «Pendant le _Veni Creator_..., du haut des voûtes, +les domestiques du trésorier de la cathédrale jetaient en bas, sur une +foule de personnes qui s'y trouvaient, quantité de feuilles d'arbres, +des étoupes ardentes et _des oiseaux_ jusqu'à l'Evangile[65].» + +[Note 65: Farin, _Histoire de Rouen_, tome Ier, 3e partie, au chap. des +_Processions générales_.] + +On sait que la symbolique chrétienne a souvent représenté le +Saint-Esprit sous la forme d'une colombe mystique, descendant d'une nuée +lumineuse. + +La petite ville _des Baux_[66], située à trois lieues d'un versant des +Alpines, a gardé intactes les traditions ancestrales, et, tous les ans, +pour Noël, une curieuse cérémonie se renouvelle. + +[Note 66: Site grandiose qui attire le voyageur et l'artiste.] + +Quand la Messe de minuit sonne, tous les bergers, toutes les bergères du +pays s'acheminent vers l'église où rayonne près de l'autel une immense +Crèche en rocailles. + +On se presse, on s'agenouille autour, et lorsque tous les fidèles sont +rassemblés, qu'il ne manque plus une pastourelle, plus un pasteur, l'un +d'eux entonne un Noël. Après lui, un autre berger chante le second +couplet, celui-là en provençal. Et tous deux alternent ainsi, tandis que +le fifre et le tambourin donnent la ritournelle. + +Puis _l'adoration des bergers_ commence. Un cortège pittoresque s'avance +vers l'autel. D'abord une petite charrette fleurie, attelée d'un bélier +enrubanné, caparaçonné d'or, où repose un agneau couché. Des bergères +suivent, en robes blanches et ceinture d'aurore et d'azur, accompagnées +de bergers aux manteaux sombres. Celui qui suit la charrette l'arrête +au pied de l'autel. Alors, délicatement, il prend l'agnelet sur sa +couchette, s'approche de l'officiant dont il baise l'étole, et se tourne +vers sa compagne. Il fait un salut; elle fait une révérence. Le berger +tend l'agneau à la bergère, qui se tourne à son tour vers son voisin, +pour lui remettre le présent. De mains en mains, l'agnelet passe ainsi +avec toujours les mêmes gracieux saluts, les mêmes révérences, pour +demeurer enfin le cadeau fait à la Crèche. + +Quelques-unes des bergères doivent s'incliner avec beaucoup de +précaution devant l'agneau. Elles portent, en effet, une coiffure +fragile: une corbeille chargée d'an gâteau[67]. + +[Note 67: _Le Pèlerin_, déc. 1906.] + +Une cérémonie à peu près semblable a lieu dans quelques communes _des +environs d'Arles_: + +A la Messe de minuit, au moment de l'offrande, on voit s'avancer vers +l'autel le corps des bergers, précédé du tambourin, de la cornemuse et +de tous les instruments rustiques qu'on peut réunir dans le pays. +Ils portent de grandes corbeilles remplies de fruits et d'oiseaux de +différentes espèces. Les bergers suspendent ces corbeilles à leur +ceinture par un ruban et les femmes les portent sur leur tête. + +A _Maussane_, les _prieuresses_ sont coiffées du _garbalin_; sorte de +gerbe élégante en forme de bonnet conique et, fort haut, garni tout +autour de pommes et d'oranges. A la suite du corps des bergers est un +petit char tout couvert de verdure, éclairé par une multitude de bougies +et traîné par une brebis dont la toison, d'une blancheur éclatante, est +encore relevée par des noeuds de rubans distribués en guise de flocons. +L'agneau sans tache est dans le char. Une seconde troupe de bergers +et de bergères, jouant et chantant des Noëls, ferme la marche. Les +_prieurs_ font l'offrande de l'agneau et des corbeilles, et le cortège +retourne dans le même ordre. Le même cérémonial est répété à la messe de +l'aurore et à celle du jour[68]. + +[Note 68: Ces détails nous sont fournis par les auteurs de _la +Statistique des Bouches-du-Rhône_.] + +En 1872, dans le village des _Lagnes_ (Vaucluse), bergers et bergères, +costumés et chargés de présents rustiques, célébraient la _Nativité_. +Détails curieux: on y portait une étoile au bout d'un bâton nommé +_guérindon_ et le cortège se terminait par un groupe de jeunes filles +armées d'une épée à la pointe de laquelle se trouvait une pomme lardée +de pièces d'argent, qui était déposée dans la Crèche. + +Nous citons textuellement le récit qu'on a bien voulu nous faire de la +_Procession des bergers_, à la Messe de minuit, à _l'Isle-sur-Sorgue_ +(Vaucluse). + +A la Messe de minuit, un peu avant qu'elle commence, tandis que le +_Te Deum_ qui termine les Matines est solennellement chanté aux sons +harmonieux de l'orgue, un mouvement bien prononcé se produit dans +l'église. On entend dans le lointain le bruit vague du tambourin et le +son aigu du fifre... Bientôt ils sont à la porte... Des enfants jettent +des cris: «la charrette! la charrette!» + +La charrette est un petit chariot à deux roues; il est couvert, mais les +côtés ouverts sont fermés par de petits barreaux artistement tournés; il +est décoré de guirlandes de buis et enrubanné; il est traîné par deux +brebis à la blancheur d'hermine, précédé du tambourin, du fifre et des +_tinclettes_; les _bailes_ (ou fermiers) en tête, dont l'un porte un +tout petit agneau blanc. + +Ils entrent dans l'église en jouant un air retentissant, rustique et +traditionnel dont il serait impossible de donner une juste idée, mais +dont l'entrain et la gaieté électrisent la nombreuse assistance. Ils +vont se ranger auprès de la Crèche qui occupe une des vastes chapelles +latérales, au centre de la nef. Le silence se fait, l'émotion religieuse +est visible; ce calme n'est interrompu de temps en temps que par le +bêlement de l'agneau auquel répond celui des brebis mères, bêlement +grave d'un octave plus bas mais dont le contraste est d'un effet +charmant et touchant. + +L'office terminé, la grand'messe commence. + +Après l'_Incarnatus est_, le diacre se détache, accompagné des enfants +de choeur (ils sont vingt-quatre, tous de rouge vêtus), et va à la +Crèche. Là , après avoir encensé l'Enfant-Jésus, il le prend et l'apporte +dans son frêle berceau; il est précédé des enfants de choeur et des +_bailes_, tenant des cierges allumés; le premier _baile_ place son cher +petit agneau blanc sur l'autel. + +Le _Credo_ et l'offertoire terminés, l'orgue donne le signal du départ +en jouant l'air obligé (comme ci-dessus) qui est répété par les +tinclettes, le fifre et le tambourin. C'est le beau moment; tout est +préparé: les bailes en ligne, les torches allumées, la charrette où sont +attelées les brebis richement harnachées, le petit agneau entre les bras +du premier baile qui, la tête couronnée d'un étincelant diadème, couvert +d'un magnifique manteau écarlate, ouvre le cortège et se dirige vers +l'autel. + +Quelle majesté! Quelle grâce naïve! Ils s'avancent lentement; tous, sous +le coup de l'émotion qui dut être celle des bergers auprès de la Crèche +de Bethléem. + +L'agneau bêle de temps à autre. Tout le monde est debout: on veut voir +la brebis, la charrette toute illuminée dans laquelle on aperçoit des +pigeons, des poulets, de petits oiseaux, un lapin blotti au coin du +véhicule. L'enthousiasme est à son comble; des larmes coulent dans les +yeux de beaucoup de fidèles. C'est bien la scène de Bethléem, ce sont +bien les bergers qui arrivent à la Crèche pour adorer l'Enfant divin, +anéanti sous la forme humaine; on voudrait être du cortège qui arrive à +l'autel. + +Le célébrant, qui a déjà baisé le divin Enfant, est là , entouré du +diacre, du sous-diacre et des enfants de choeur. Il tient dans ses mains +le petit Jésus qu'il fait baiser d'abord au suisse, qui a levé son +chapeau, puis à tous les _bailes_ et à ceux qui se sont joints à eux, +ensuite à la musique champêtre et aux bergers qui conduisent les brebis. +Tous font le tour de l'autel, suivant le char traîné par les brebis, et +de là retournent à la Crèche où le diacre va déposer le _Bambino_. + +Ainsi se termine cette offrande qui sera répétée à la grand'messe du +jour et à celle de la Purification, le 2 février. + + +_Une Messe de minuit en Bretagne._ + +Brizeux, le poète breton par excellence (décédé en 1854), qui ne chante +que son pays natal: + + «La terre de granit recouverte de chênes» + +à décrit, avec la fraîcheur et la sincérité de l'inspiration, une Messe +de minuit dans le pays des genêts et des bruyères». + + Ouvre! c'est moi, Joseph!--Quoi! si tard en voyage! + N'as-tu pas rencontré les chiens par le village? + Mon Dieu! Seul et si tard dans le creux des chemins! + A ce feu de Noël viens réchauffer tes mains, + Noël! t'en souvient-il? Quand, pour bâtir la Crèche, + Les prêtres nous menaient cueillir la mousse fraîche? + --Ne ris pas! C'est Noël qui chez toi me conduit: + Je viens entendre encore la Messe de minuit. + + Par un gai carillon enfin fut annoncé + L'office de minuit. Le chemin est glacé, + Disait Joseph Daniel en traversant la lande: + Chaque pas retentit. Comme la lune est grande! + Entends-tu dans le pré, des voix derrière nous? + --Oui, j'entends des chrétiens, des pasteurs comme vous. + + Ils ont vu cette nuit la légion des Anges + Passer, et du Très-Haut entonner les louanges: + Gloire à Dieu! Gloire à Dieu dans son immensité! + Paix sur la terre aux cours de bonne volonté! + Et tous vont adorer Jésus, l'Enfant aimable, + Le roi des pauvres gens, le Dieu né dans l'étable». + O vivants souvenirs! La nuit, par ce beau ciel, + Tandis que nous marchions en célébrant Noël, + Les arbres, les buissons, les murs du presbytère, + Dans la brune vapeur passaient avec mystère. + + Toute l'église est pleine; et, courbant leurs fronts nus, + Les pieux assistants chantent l'Enfant Jésus. + Chaque femme, en sa main, porte un morceau de cierge. + On a placé la Crèche à l'autel de la Vierge; + Je reconnais les Saints, les lampes, les deux croix, + Enfin, tout dans l'église était comme autrefois. + Je restais comme une ombre, immobile à ma place. + Muet, ou pour pleurer les deux mains sur ma face. + + A la communion, quand le prêtre arriva + Offrant le corps du Christ, mon front se releva. + Les hommes, les enfants et les femmes ensuite + Marchèrent lentement vers la table bénite; + Et, comme en un festin, où beaucoup sont conviés, + Dès qu'un communiant avait reçu l'hostie, + Du ciboire sortait la blanche Eucharistie.[69]. + +[Note 69: Brizeux, _Poème de Marie_.] + + + +_Une Messe de minuit à Paris_. + +«Parmi les souvenirs de ma toute petite enfance, écrit François Coppée, +il en est un, particulièrement doux, qui surgit en ce moment du fond de +ma mémoire: c'est celui d'une messe de Noël. + +«La neige était tombée avec abondance les jours précédents, puis une +forte gelée avait durci le blanc tapis de frimas, et les rues, alors peu +fréquentées, de cette partie du faubourg Saint-Germain, faisaient songer +à la retraite de la Grande Armée à travers les steppes de Russie et au +passage de la Bérésina. + +«Toute la famille s'était proposé d'assister à la Messe de minuit; +mais, devant la rigueur de la température, il fut décidé que les femmes +garderaient le coin du feu, et que seuls, les hommes--j'en étais un, +songez donc, cinq ans et demi,--se risqueraient à mettre le nez dehors. + +«Donc, quand les cloches commencèrent à sonner dans le ciel étoilé, ma +mère nous emmitoufla soigneusement, mon père et moi, sous les paletots +et les cache-nez, et, faisant craquer la neige durcie sous nos semelles, +nous gagnâmes tous les deux, en suivant la rue Vanneau et la rue de +Varenne, la chapelle des Missions étrangères qui était alors notre +paroisse. + +L'église bondée de foule, la chaleur étouffante, le violent parfum de +l'encens, l'harmonieux rugissement de l'orgue, les innombrables lumières +des cierges qui semblaient une pluie d'or immobilisée, je revois et +je ressens tout cela comme si j'y étais encore. La Crèche surtout, la +Crèche avec ses personnages et ses animaux de bois peint, et son petit +Jésus de cire que les brins de paille auréolaient comme des rayons, +émerveillèrent mes yeux d'enfant»[70]. + +[Note 70: François Coppée, _Lointain Noël_.] + + + +_Une Messe de minuit dans l'église de Notre-Dame de Bethléem, à +Ferrières-en-Gâtinais._ + +La seconde année de son pontificat, saint Pierre avait envoyé saint +Savinien, saint Potentien et saint Altin, prêcher l'Evangile dans les +Gaules. + +Après une longue marche pleine de périls, les nouveaux apôtres +arrivèrent en un lieu solitaire, situé au bord d'une petite rivière +appelée depuis la Cléry, non loin de l'endroit où la voie romaine qui +va d'Auxerre à Chartres se croise avec celle de Genabum à Sens, à neuf +lieues de cette dernière ville. + +De rares habitants vivaient au milieu de la nature agreste de ces +contrées, demeurant dans des cabanes grossières que protégeaient les +grands bois silencieux. Ils recueillaient du _minerai de fer_, dont les +gisements abondants apparaissaient çà et là , et l'exploitaient dans des +fourneaux de forge qui plus tard firent donner à la ville bâtie en ce +lieu le nom de _Ferrières_. + +C'était au milieu de l'hiver, à la fin du mois de décembre. Les trois +apôtres s'étaient retirés dans la cabane hospitalière de quelqu'un de +ces pauvres forgerons, élevée non loin de la rivière. Entourés de gens +du voisinage, accourus pour contempler ces étrangers, ils se mirent à +annoncer la religion de Jésus, mort sur une croix pour nous sauver. +Bientôt un grand nombre des habitants fut converti par leur parole et +surtout par les miracles dont elle était accompagnée. + +Mais, de tous ces miracles, le plus éclatant fut celui qui arriva la +veille de Noël, vers minuit, dans une petite chapelle où la communauté +chrétienne était réunie pour prier et honorer l'anniversaire de la +naissance de l'Enfant Jésus. + +Saint Savinien disait la sainte Messe. Tout à coup une lumière +mystérieuse remplit l'enceinte sacrée. Les assistants saisis d'émotion, +levant les yeux au ciel, purent contempler à loisir l'Enfant Jésus, +la Sainte Vierge, saint Joseph; au-dessus de la Crèche, les Anges +chantaient leur harmonieux cantique: _Gloria in excelsis Deo_. Saint +Savinien, transporté d'admiration et de joie, s'écria: «_C'est bien là +Bethléem!_» + +Les envoyés de saint Pierre, ravis de bonheur, se crurent un instant +dans l'étable de la Nativité. C'est pourquoi ils donnèrent à leur +chapelle le nom de _Notre-Dame de Bethléem_[71]. + +[Note 71: Cette apparition est marquée d'un caractère particulier c'est +d'avoir eu lieu du vivant même de la Sainte Vierge.] + +Telle est, d'après _les Actes de la Grande Passion de saint Savinien et +de ses compagnons martyrs_ (Ve siècle), l'origine du premier sanctuaire +consacré à la Mère de Dieu sur la terre de France. Tel fut le +commencement de ce culte toujours vivace qui, depuis dix-huit siècles, +amène chaque année, à Ferrières-du-Gâtinais, d'innombrables pèlerins +dans le sanctuaire de Notre-Dame de Bethléem[72]. + +[Note 72: Eugène Jarossay. _Histoire d'une abbaye_, p. 12-14.] + + +_La Fête des Ânes, à Rouen._ + +L'âne joue un certain rôle dans les offices du Moyen Age. + +Bien que cet animal ait la réputation d'être sobre, patient, laborieux +et pour ainsi dire infatigable, ce n'est point pour ces précieuses +qualités qu'on le fêtait, mais uniquement à raison des divers épisodes +que rappelle l'Écriture. + +Sans parler de l'ânesse fameuse du prophète Balaam, c'est sur un âne +que la Sainte-Famille fuit en Égypte; c'est sur un âne encore que +Notre-Seigneur entre triomphalement à Jérusalem, le jour des Rameaux. + +La _fête de l'âne_ est, croit-on, originaire de Vérone[73] d'où elle se +répandit dans toute la chrétienté du Moyen Age. + +[Note 73: D'après certaines traditions, Pane qui porta Notre-Seigneur +serait venu mourir dans cette ville.] + +D'après Du Cange[74] qui reproduit l'ancien _Ordinaire_ de la cathédrale +de Rouen, on faisait dans cette église l'_Office des Pasteurs_ pendant +la nuit de Noël. Les chanoines habillés en bergers et les enfants +de choeur en anges, venaient après le _Te Deum_ des Matines adorer +Jésus-Christ dans la Crèche, derrière l'autel. + +[Note 74: _Glossarium ad scriptores mediae et infimae latinitatis_, +Parisiis, 1733. Art. _Festum asinorum_, tome 3, coll. 424-427.] + +Après Tierce, se faisait la _procession des ânes_. + +Le cortège suivait le cloître et la grande nef. Les chanoines y +figuraient habillés en prophètes. + +On y voyait Isaïe, Zacharie, Jean-Baptiste; Balaam même y était avec +son ânesse (ce qui fit donner le nom de _procession des ânes_), +Nabuchodonosor: les trois enfants dans la fournaise y paraissaient +aussi bien que Virgile et la Sybille. A la Messe, on ne manquait pas de +chanter la _Prose de l'âne_[75]. + +[Note 75: Farin, _Histoire de Rouen_, tome I, 3e partie, au chap. des +_Processions générales_.] + +M. Nicolay, traduisant à peu près littéralement le _Glossarium_ de Du +Cange, nous décrit admirablement toute cette _Pastorale_[76]. + +[Footonote 76: Nicolay, _loc. cit._] + +Au milieu de la nef de la cathédrale, on dressait une sorte de +bûcher composé de linges et d'étoupes, et, après avoir chanté +Tierce (_processio ordinetur post Tertiam_), le clergé faisait +processionnellement le tour du cloître, puis venait s'arrêter au centre +de l'église, entre deux groupes représentant, l'un les Juifs, l'autre +les Gentils; au bout de l'édifice étaient massés de nombreux personnages +destinés à jouer le rôle des prophètes dans l'Ancien Testament. + +Les chantres commençaient par apostropher avec impétuosité les Juifs +et les Gentils, qui, de leur place, leur répondaient par un verset non +moins violent. Les mêmes chantres, s'adressant ensuite à celui qui +jouait le rôle de Moïse, disaient: «Voici Moïse, le législateur!» Un +Moïse à longue barbe, portant une corne au front (_cornuta facie_), vêtu +d'une aube et d'une chape, tenant une baguette dans une main et +les tables de la loi dans l'autre, entonnait à son tour un chant +prophétique, relatif à la naissance du Christ. Puis un cortège, +célébrant les louanges du Messie, conduisait Moïse près du brasier. Le +même cérémonial se renouvelait pour chacun des prophètes successivement +interpellés: ils s'avançaient à mesure qu'ils étaient appelés. + +Moïse était suivi d'Amos, vieillard barbu, ayant un épi à la main, +ensuite venait Isaïe, vêtu d'une aube, le front ceint d'un bandeau +rouge; puis Aaron, couvert d'ornements pontificaux, la mitre en tête, +précédant Jérémie en habits sacerdotaux et tenant une petite boule à la +main. Daniel, représenté par un jeune ecclésiastique, était drapé dans +une tunique verte, et le prophète Habacuc, vieillard boiteux, suivait +orné d'une dalmatique; dans un vase étaient des racines qu'il mangeait +entre deux versets. + +Après lui, Balaam, monté _sur une ânesse_, tirait la bride et frappait +l'ânesse de ses éperons, tandis qu'un jeune homme, lui barrant le +passage avec une épée, l'obligeait à s'arrêter. (Le jeune homme figure, +ici, l'ange armé dont parle l'Écriture dans l'épisode de Balaam). Un +clerc, se dissimulant sous l'ânesse, disait alors d'une voix étrange: +_Pourquoi me déchirez-vous ainsi avec l'éperon?_ + +Puis l'ange disait à Balaam: «Renonce à servir les desseins du roi +Balac». Et les chantres de dire: «Balaam prophétise».--Alors Balaam +répondait: «Une étoile sortira de Jacob!» _Orietur stella ex Jacob_[77]. + +[Note 77: Nombr. XXII-XXIV. Tunc Balaam ornatus, _sedens super asinam_ +(_hinc festo nomen_) habens calcaria, retineat lora et calcaribus +percutiat asinam, et quidam juvenis, tenens gladium, obstet asinæ. +Quidam sub asina dicat: «Cur me calcaribus miseram sic læditis?» Hoc +dicto, angelus ei dicat: «Desine regis Balac præceptum perficere». +Vocatores: «Balaam, esto vaticinans». Tunc Balaam respondeat: «Exibit +stella ex Jacob!» (Du Cange, _loc. cit._).] + +A Balaam succédait le prophète Samuel, puis David, paré des emblèmes de +la royauté. A la suite des prophètes, on voyait Zacharie, habillé en +juif et accompagné de sa femme Elisabeth, vêtue de blanc; leur fils +Jean-Baptiste avait les pieds nus. + +Derrière lui se tenait le vieillard Siméon et enfin Virgile, au visage +resplendissant de jeunesse [78], qui devait s'étonner un peu de se +trouver en si sainte compagnie: c'était ordinairement lui qui fermait la +marche. + +[Note 78: Tous les personnages du cortège, à l'exception de Daniel et de +Virgile, portaient la barbe; leur nom est toujours accompagné, dans Du +Cange, de l'épithète _barbatus_.] + +Si l'on admettait le grand poète latin à la procession de Noël, c'est +qu'il était réputé avoir prédit la naissance du Sauveur. + +On lit, en effet, dans l'églogue qu'il adressa au consul Pollion, les +vers suivants: + + _Ultima Cumæi jam carminis ætas: + Magnus ab integro sæclorum nascitur ordo, + Jam redit et Virgo, redeunt Saturnia regna; + Jam nova progenies coelo demittitur alto. + Tu modo nascenti puero, quo ferrea primun + Desinet ac toto surget gens aurea mundo, + Casta, fave, Lucina: tuus jam regnat Apollo!_[79] + +[Note 79: _Buc_, Eglog. IV.] + +Voici que le dernier âge prédit par l'oracle de Cumes est arrivé. La +grande révolution des siècles va recommencer son cours. Déjà _une Vierge +revient_ et Saturne nous ramène l'âge d'or; déjà _un Enfant va descendre +des cieux_.--Veille sur Lui avec un soin jaloux, ô chaste Lucine; c'est +par Lui que l'âge de fer cessera et que _l'âge d'or reviendra sur la +terre_; déjà règne ton Apollon! + +La procession de Noël se terminait souvent, dit le _Mémorial de +Rouen_[80], par un clerc habillé en _sybille_, portant une couronne sur +la tête et chantant des versets contenant des prédictions. + +[Note 80: _Ordinarium Rothomagense_, cité par Du Cange dans son +_Glossarium_, s. v. _Festum_.] + +On est aussi étonné de voir la sibylle dans ce cortège. Cependant, +on admet assez généralement que les sibylles pouvaient connaître et +prévenir l'avenir. Saint Jérôme leur attribuait le don de prophétie, et +l'Eglise, dans la Prose des Morts, invoque l'autorité de la sibylle et +semble l'assimiler à l'autorité même de David: + + _Teste David cum sibylla._ + +C'est la raison pour laquelle Michel-Ange les a représentées dans les +célèbres fresques du plafond de la chapelle Sixtine, et Raphaël dans +l'église Santa-Maria-della-Pace, à Rome. + +Quant à la _Prose de l'âne_, nous n'avons trouvé aucun document qui nous +prouve qu'elle ait été chantée à l'office de Noël. Farin seul l'affirme: +nous serions donc porté à croire qu'elle était chantée à la porte de +l'église. + +Elle commençait par cette strophe: + + _Orientis partibus + Adventavit asinus + Pulcher et fortissimus, + Sarcinis aptissimus._ + Hez, sire âne, hez! + +Des contrées de l'Orient, il est arrivé un âne beau et fort, propre à +porter les fardeaux.--Hez, sire âne, hez! + +Cette cantilène n'avait rien de choquant, ni pour le goût, ni pour les +convenances. + +Telle était cette _fête de l'âne_ dont on a dit beaucoup de mal, parce +qu'elle prêtait à certains abus et dégénéra vite en un cortège peu digne +du sanctuaire, ce qui la fit interdire par l'autorité ecclésiastique. +Il n'en est pas moins vrai qu'elle naquit d'une pensée de foi, d'une +interprétation et d'une mise en scène ingénieuse des prophéties sur le +Messie. + +Nous terminerons ce chapitre par le ravissant usage de: + + LA «SCALA» DE NOËL + + Dans un causse aride et sauvage, + Aux flancs d'un rocher accroché, + Est un ancien Pèlerinage + Entre ciel et terre perché. + + C'est _Rocamadour_ qu'il s'appelle. + Lieu saint et des plus vénérés, + Où pour atteindre la chapelle + Il faut gravir _deux cents_ degrés + + Là survit un touchant usage: + A chaque soir de la Noel, + Petits et grands de ce village + Semblent faire l'assaut du ciel! + + La population tout entière + Monte _à genoux_ chaque degré, + En récitant sur _chaque pierre_ + De l'Archange le doux _Ave_. + + Et les prêtres sont à la tête + De cette étrange ascension + Faite au son gai de la musette + Avec peine et dévotion. + + Telle, à Rome, la foule sainte + Au Latran montant à genoux + La _Scala Santa_ toute empreinte + Du sang du Christ versé pour nous? + + (Comtesse O'Mahony.) + + + + +CHAPITRE IV + + + +LE RÉVEILLON ET LES GÂTEAUX DE NOEL + +La Messe de minuit, nous l'avons dit, était ordinairement précédée d'un +repas maigre, qu'on nommait, en Provence, le _gros souper_; elle était +suivie d'un repas gras qu'on était convenu d'appeler, dans tous les +pays, le _réveillon_. + +Ce repas avait sa raison d'être par suite du jeûne de la veille, de la +privation de sommeil, de la longueur des offices de la nuit, qui souvent +duraient plusieurs heures[81] et aussi des fatigues d'une longue route +parcourue pour venir à l'église. + +[Note 81: La grand'messe de minuit était précédée des trois Nocturnes +des Matines et suivie des Laudes.] + +Telle a été l'origine du réveillon. + +Nous parlerons successivement des groupes de _quêteurs_ en vue du +réveillon, du _repas_ lui-même et des _gâteaux_ de Noël. + + +I. LES QUÊTEURS + + +_L'Aguilloné dans le pays d'Armagnac_ + +L'_Aguilloné_ est le chant de joie de Noël; il est en patois gascon. +Pendant tout le mois de décembre, les jeunes gens qui doivent _tirer +au sort_ vont chanter l'_Aguilloné_, le soir, après souper, devant les +portes. Comme récompense, on leur donne quelques sous, des oeufs, de +la farine, des châtaignes. Avec le produit de cette quête, ils font le +_réveillon de Noël_. + +L'_Aguilloné_ se chante sur un air très gracieux et très entraînant. Les +chanteurs (_lous aguillounès_) portent le béret bleu du pays, brodé avec +de la laine rouge, jaune, verte, blanche, le tout surmonté d'un pompon +aux multiples couleurs: c'est avec ce costume bigarré qu'ils se +promènent crânement dans les foires et marchés. + +«Il ne faut pas oublier, nous dit notre aimable correspondant, que nous +sommes au doux pays d'Armagnac, pays du bon vin et du gai soleil, et on +aime beaucoup chez nous à rire et à s'amuser. Il y a de braves gens tout +de-même, et si les têtes sont un peu légères, les coeurs sont toujours +bons[82].» + +[Note 82: M. l'abbé B., du diocèse d'Auch.] + + CHANT DE L'AGUILLONÉ + + 1 + + _Trois compagnons sont arrivés + Devant la porte d'un chevalier._ + + Refrain + _Gentil Seignou, + L'Aguilloné + Il faut donné + A ous coumpagnous_ + + 2 + + _Aci qué bouha lou bént d'aoutan, + Daoubrit la porto, qu'entreran. + Gentil Seignou!_ + (et la suite du refrain qui se répète à chaque couplet). + + 3 + + _Brabos gens, allucat la candello, + Bous pourtant no gran noubello._ + + 4 + + _Inta Nadaou, escoutats ben, + Jésus va néché à Bethléem._ + + 5 + + _Dam-mous aoumen un bresserou, + Inta coucha lou Salvadou._ + + 6 + + Dam-mous un brioulletto, + Indé bouta déguens sa manetto._ + + 7 + + Enségnam-mous un cansoun, + Indé hé risé lou maynatjoun._ + Etc., etc. + + + + TRADUCTION + + 1 + + Trois compagnons sont arrivés + Devant la porte d'un chevalier. + + Gentil Seigneur, + L'Aiguilloné + Il faut donner + Aux compagnons. + + 2 + + Ici souffle le vent d'antan. + Ouvrez la porte, nous entrerons. + + 3 + + Braves gens, allumez la chandelle, + Nous vous portons une grande nouvelle. + + 4 + + Pour Noël, écoutez bien, + Jésus va naître à Bethléem. + + 5 + + Donnez-nous au moins un petit berceau. + Pour y coucher le Sauveur. + + 6 + + Donnez-nous une violette, + Pour mettre dans sa petite main. + + 7 + + Enseignez-nous une chanson, + Pour faire rire le petit enfançon. + + Etc., etc. + +Ainsi se continuent indéfiniment les couplets de l'Aguilloné qui se +termine toujours par des souhaits, en rapport avec l'aumône reçue ou +refusée. + +Si les chanteurs ne reçoivent rien, ils disent les choses les plus +désagréables, par exemple: + + _Diou bous counserbe la santat + Coumo l'aygo déguens tin bergat._ + + Dieu vous conserve la santé + Comme l'eau dans un panier percé. + +Mais s'il se trouve un donateur généreux, on souhaite toutes sortes de +prospérités à sa maison, par exemple: + + _Lou boun Diou bous doungo aoutant d'aoucats + Coumo d'herbetto deguens tous prats._ + + Que le bon Dieu vous donne autant d'oies + Qu'il y a de brins d'herbes dans les prés. + + _Diou benasisco aquesto maysoun, + Mous an baillat caoucoun dé boun._ + + Dieu bénisse cette maison, + Car on nous a donné quelque chose de bon. + +Cette chanson, comme on le voit par le texte lui-même, se rapporte +surtout à la fête de Noël. Elle est chantée à l'occasion des quêtes qui +ont lieu pendant tout le mois de décembre. + +La chanson traditionnelle que répètent les enfants, pendant le temps +de l'Avent, la vieille chanson de quête, _aux environs de Rouen_, est +encore celle-ci: + + Aguignette, + Miettes, miettes, + J'ons des miettes dans not' pouquette, + Pour les jeter à vos poulettes. + Si elles pondent de gros oeufs, + La maîtresse, donnez-m'en deux! + Aguignolo! + +_Dans les environs de Ploërmel, la veille de Noël_, quand le soir +arrive, des enfants, réunis par petits groupes de trois ou quatre, vont +de porte en porte, éclairés par une bougie que tient le chef de la +bande. Ils posent d'abord à la maîtresse de maison cette question: +«Faut-il chanter Noé?» Si la réponse est affirmative, ils entonnent le +couplet suivant: + + Chantons Noé, + Ma bonne femme, + Chantons Noé, + Vous et moi. + Pour eun' pomm', pour eun' peire, + Pour un p'tit coup d' cidr' à beire, + Chantons Noé, etc. + +Puis, après avoir reçu quelques sous ou quelques friandises, ils s'en +vont à une autre porte répéter la même chanson. + +Dans certaines paroisses des _Hautes-Pyrénées_, situées entre Lourdes +et Bagnères, les enfants s'en vont, _le matin de la veille de Noël_, +«musiquer» devant chaque maison; on donne à chacun un petit pain fait +exprès par la ménagère. Régulièrement, les enfants pauvres seuls +devraient aller à cette distribution d'aumônes, mais, par camaraderie +et par amusement, les enfants des familles aisées se joignent à eux. On +désigne ces joyeux quêteurs sous le nom patois de «Eis allégrès», en +français «les joyeux»; ce mot n'est jamais employé qu'à Noël. + +Dans la _vallée d'Arros_, au centre du même département, il y a trente +ans, les enfants couraient de même, de maison en maison, _la veille de +Noël_, pour demander «la prouesse», c'est-à -dire des pommes, des noix et +des friandises. Cet usage a à peu près disparu. + +Dans le _pays d'Auribat_ (Landes), les enfants de la campagne se +forment en groupes joyeux, _la veille de Noël_. Ils vont solliciter +des offrandes devant toutes les maisons _où il y a eu un baptême dans +l'année_. Ils chantent alors un refrain connu vulgairement sous le nom +de _lou Piguehoü_: + + Pigue hoü, hoü, hoü + Pigue talhe, talhe, talhe + Dat loumouyne à le canalhe. + Pigue hus, hus, hus + Les miches à ca de dus. + Pigue, hégn, hégn, hégn + Lé maye part que si lou mégn. + + Pigue hoü, hoü, hoü + Pigue, taille, taille, taille, + Donnez l'aumône à la marmaille. + Pigue hus, hus, hus. + Les miches[83] à chacun d'eux + Pigue hégn, hégn, bégn + La plus grande portion que ce soit la mienne. + +[Note 83: Pain d'anis.] + +Malheur à celui qui ferait la sourde oreille; les enfants, de leur ton +le plus aigu, hurleraient un refrain vengeur, mais trop grossier pour +pouvoir être reproduit. + + + +II. le repas + +Dans l'_Orléanais_, le réveillon avait des mets et des chants +traditionnels; le porc composait le menu de ce festin. C'était sous +toutes les formes et par parties que la victime était servie sur la +table. Partout son sang apparaissait sous la forme de boudin succulent, +et sa chair hachée sous celle de _crépinettes_, sorte de saucisses +longues qui, dans certaines communautés, étaient servies à chaque +personne, dès le retour de la Messe de minuit. La fin du repas était +égayée par le chant de Noëls. locaux. + +Dans les _familles angevines_, il était d'usage, _à Noël_, de tuer un +des porcs mis à l'engrais. + +Dès le matin, le boucher, accompagné de ses valets, se rendait à +domicile et, après avoir saigné, épilé [84] le porc, puis taillé sa +chair, se mettait à faire force saucisses et boudins, car il fallait en +envoyer à tous les parents et amis... + +[Note 84: Épiler, enlever le poil.] + +Le soir arrivé, une grande chaudière d'airain était posée sur le feu. +Cette chaudière était remplie de la chair du porc coupée en petits +morceaux et destinés à faire des _rilleaux_. Le chef de la famille +se signait, jetait de l'eau bénite sur le feu, puis plaçait dans la +chaudière trois mesures de sel. + +A l'aube du jour, les _rilleaux_ étaient cuits, et alors on se +délassait, dans ce gai repas, des veilles de la nuit. Ensuite on +partait pour l'église paroissiale, en emportant sur un large plateau un +magnifique jambon couvert de verdure. Ce jambon était déposé devant le +maître-autel. + +Un prêtre, en habit de choeur, venait le bénir et prononçait une prière +consacrée à cette cérémonie, prière qu'on retrouve encore dans nos +anciens rituels du Moyen Age. + +Après la bénédiction, le jambon était reporté à la maison et suspendu +dans l'âtre de la cheminée; il y restait jusqu'à Pâques. Ce jour-là , il +était décroché et mis sur la table autour de laquelle la famille venait +s'asseoir et rompait avec cette viande bénite l'abstinence du Carême +[85]. + +[Note 85: Extrait du Bulletin historique et monumental de l'Anjou.] + +Dans le _Rouergue_ (Aveyron), tout en se chauffant autour du +_souquonaudolengo_ qui flambe, on _réveillonne_ avec un bon morceau de +saucisse, cuite à point par les soins de la ménagère, ou, à défaut +de saucisse, on se régale tout bonnement d'un morceau de porc salé, +conservé depuis le carnaval passé. Et, comme dessert, une _rissole_ aux +prunes ou aux pommes bien chaude et bien dorée. + +Le jour de Noël est un jour de grande liesse; c'est le maître, «le +bourgeois» qui «régale» la famille et les domestiques. C'est à lui +qu'incombe le soin de tout disposer, car c'est, ce jour-là , la fête +des petits, des humbles, des serviteurs; le maître «paie» à toute la +maisonnée. + +Mais, en revanche, le jour des Rois sera sa fête à lui. + +A leur tour, les domestiques paieront ou seront censés payer, et ce +soir-là encore, il y aura grande liesse dans la ferme, éclairée autant +par le grand feu de la cheminée que par la lampe du plafond[86]. + +[Note 86: L'abbé M----, du diocèse de Rodez.] + +_En Poitou_, Lucas Le Moygne, curé de Notre-Dame de la Garde (Poitiers), +a composé un _nouël_ où il est raconté quel réveillon on faisait, après +la Messe de minuit: + + _Conditor_, le jour de Noël, + Fit un banquet non pareil + Qui fut faict, passé v'là longtemps, + Et si le fit à tous venans. + +Suit le _menu_: «perdrix, chapons, oiseaux sauvages, hérons, levrauts, +congnilz, faisans, sangliers, lymaces au chaudumé», voilà pour les +plats de résistance, et j'en oublie. Maintenant, pour le dessert: la +pâtisserie, «les fouaces», les crasemuseaux, gâteaux secs, pains de +chapitre, échaudés pour les mauvaises dents... avec du vin. + + ................de l'Ypocras, + Vin carapy et faye Montjeau, + Pour enluminer tout museau + Nouël! + + Il y vint même un bouteillier + Qui onc ne cessa de verser + Tant que un quartault il assécha + _In sempiterna secula_. + +A défaut du petit vin clairet de Poitiers, on avait «de derrière les +fagots» quelque réserve, en cachette, «de pomme sans iau» ou «de poiré +doulcereux» pour arroser chansons qui ne tarissaient guère[87]. + +[Note 87: J. Noury.] + +Dans les _Hautes-Alpes_, Noël est le grand jour de réunion familiale. Au +marché qui précède la fête, les femmes se pourvoient d'une bougie par +ménage, car, le soir de Noël, on ne s'éclaire ni avec le bouillon-blanc +trempé dans l'huile, ni avec le bois résineux qui sert là de lumière, +comme dans les villages russes. + +Il est de coutume de manger, après la Messe de minuit, des soupes de +pâté qu'on appelle _sazanes_ ou _creusets_. Le chef de la famille prend +le premier un verre plein de vin et porte la santé de tous les siens; le +verre passe ensuite de main en main, la même santé se répète et, à la +fin du repas, chacun à son tour y boit à ceux des membres de la famille +que la nécessité retient absents. + +_Dans le Var_, après la Messe de minuit, les tourtes, gros gâteaux ronds +faits avec du miel, de la farine, de la confiture, de l'huile, dérident +tous les fronts[88]. + +[Note 88: L'abbé Ch., du diocèse de Fréjus (Var).] + +_En Armagnac_. Devant la souche de Noël, en partant à la Messe de +minuit, on laisse «mijoter» le pot de la _daube_, qui est la base du +réveillon. La _daube_ est un plat national et bien gascon: elle se +compose d'un morceau de boeuf cuit dans une sauce noire, faite avec du +vin rouge et force condiments. On ne comprendrait pas, en Armagnac, un +dîner de Noël sans la _daube_. Les familles les plus pauvres se paient +ce luxe gastronomique, et si leur misère était trop grande pour pouvoir +se donner ce régal, de charitables voisins se font un devoir de le leur +procurer. + +Le réveillon se complète avec de longs morceaux de saucisses cuites sur +le gril, toujours avec les charbons de la souche. On termine par les +châtaignes grillées, arrosées de vin nouveau[89]. + +[Note 89: L'abbé B., du diocèse d'Auch.] + +«Si vous voulez quelques notes sur les fêtes de Noël, dans notre _beau +Béarn_, je puis vous en donner. Tout se passait très simplement: les +amis se réunissaient, on chantait des Noëls béarnais, en attendant la +Messe de minuit. On nous faisait rôtir des marrons et on nous faisait +boire de cet excellent vin blanc qu'aimait tant notre _bon Henri_ (Henri +IV, le Béarnais); seulement on nous le donnait à très petite dose, car +il _porte_. Puis on nous mettait au _dodo_, en nous promettant de nous +réveiller au moment voulu... Et le lendemain grand désespoir de n'avoir +pas été réveillé à temps, mais le tour était joué. + + «Et l'on nous menait voir le petit Jésus dans sa Crèche, où nous lui + promettions d'être sages. Ceci se passait dans ma petite enfance, il + y a trois quarts de siècle[90]». + +[Note 90: Mme la comtesse de X...] + +Dans les _montagnes du Gévaudan_ (Lozère), on arrive à trois heures du +matin de la Messe de minuit. On prend _un air de feu_ et on se met à +table. Depuis des siècles, le _menu_ est toujours le même: oreille de +porc, riz au lait, saucisse, fromage. + +Le tout était jadis arrosé de _Vivarais_, vrai nectar que les vieux +seuls ont connu. Aujourd'hui, c'est le _Languedoc_ qui figure à la table +de nos montagnards. Il _monte_ facilement à la tête, mais il ne réjouit +pas le coeur[91]. + +[Note 91: M. l'abbé R..., du diocèse de Mende.] + +_En Corse_, dans les familles pauvres, on mange, au réveillon, la +traditionnelle _polenta_ (bouillie de farine de châtaignes ou de maïs), +avec des tranches de porc tué exprès la veille. + +Dans le _pays bizontin_, on prend, au retour de la Messe de minuit, +un peu de vin chaud, avec une petite tranche de pain, c'est la +«mouillotte». + +Pour la journée de Noël, on fait actuellement une grande fournée de +gâteaux. Autrefois, en montagne, quand on mangeait habituellement le +pain d'avoine et d'orge, on préparait, pour Noël, des pains d'orge +mélangée d'un peu de froment: chacun avait sa michotte. La mère de +famille avait soin d'en faire une de plus pour le premier pauvre qui +passait: on l'appelait la «pâ Dé» (la part à Dieu.) + +Dans le _pays de Caux_ (Seine-Inférieure). Dans les campagnes, le +réveillon est réduit aux plus modestes proportions. Pendant que, dans +l'âtre, se consume la traditionnelle bûche de Noël, on se contente +d'un frugal repas où figure parfois, chez les pauvres, une «fricassée» +d'oiseaux pris, le soir à la «soutarde»; on termine aussi quelquefois +par une tasse de «flippe», boisson chaude et composée de cidre doux, +d'eau-de-vie et de sucre réduits au feu. + +_En Alsace_, le réveillon se fait avec des saucisses, des jambons, des +boudins arrosés de vin blanc. C'est le _Kuttelschmauss_. + +Nous avons dit qu'en Angleterre il se fait, à l'occasion de Noël, une +consommation considérable d'_oies grasses_[92]. Il en était ainsi +autrefois dans nos provinces méridionales de la France; il n'était pas +de fête, en Languedoc et en Béarn, où l'antique gardien du Capitole ne +figurât à la place d'honneur. Le plus souvent, le réveillon se composait +d'une bonne soupe aux choux, dont la marmite avait été enterrée sous la +cendre, avant le départ pour la Messe de minuit, d'une oie rôtie, d'une +saucisse fraîche et d'un pâté de foie gras. + +[Note 92: _Noël dans les pays étrangers_, p. 16.] + +Le jour de Noël, M. de Talleyrand avait l'habitude de servir à ses +invités l'oie traditionnelle dont il avait lui-même imaginé la recette. +Vous plaît-il de la connaître? + + «Foncez une casserole de bandes de lard et de tranches de jambon. + Veuillez ajouter quelques oignons piqué de clous de girofle, une + gousse d'ail, un peu de thym et de laurier. Sur ce matelas parfumé, + posez une oie grassouillette, bien jeune, bien tendre, soigneusement + farcie de son foie et de crêtes de coq; arrosez généreusement de + sauternes, semez une pincée légère de muscade, et laissez tomber + quelques gouttes d'orange amère. Couvrez enfin de papier beurré et, + feu dessus, feu dessous, faites partir.» + +Décidément, il avait beaucoup d'esprit, M. de Talleyrand! + +L'oie de Noël est bien un vrai rôti de fête! Tandis que les cloches +égrènent dans le ciel leurs joyeux carillons, que le boudin fume et crie +sur le gril, que les marrons pétillent sous la cendre, que les gâteaux +de famille profilent leur coupole feuilletée, l'oie fumante est placée +au milieu de la table, aux applaudissements des convives. De ses flancs +embaumés s'échappent bientôt de succulents marrons: les enfants tendent +leur assiette en criant: Noël! Noël! + +Et la douce voix des cloches semble leur répondre: «Réjouissez-vous, +enfants, car Jésus est né»[93]. + +[Note 93: Fulbert-Dumonteil.] + +Mme de Sévigné, dans la nuit de Noël de l'an 1677, offrit un réveillon, +dans son merveilleux hôtel Carnavalet, aujourd'hui transformé en musée +de Paris historique, ancien et moderne. + +D'après le cérémonial accoutumé, Coulange met le feu à la bûche de Noël, +dans la grande cheminée Henri II. La table est garnie au centre d'un +agneau tout entier. Sur l'immense dressoir, qui occupe tout un panneau +de la salle, des orangers encadrent les aiguières et la vaisselle +d'argent et de vermeil. + +Les jets d'une haute fontaine les parfument encore de l'essence des +fleurs les plus odorantes et les plus variées. + +Le réveillon se prolonge au milieu des huit services dont la simple +énumération, en sa consistance abondante et variée, suffirait à soulever +d'effroi les estomacs de notre temps. + +Qu'il nous suffise d'indiquer qu'après les soupes, les entrées, les deux +services de rôtis, gros et menu gibier, le service des poissons: saumon, +truite et carpe, parurent deux énormes buissons d'écrevisses flanqués de +quatre tortues dans leur écaille. Au sixième service, on en était encore +aux légumes: cardons et céleris, et le huitième service termina le repas +par les amandes fraîches et les noix confites, les confitures sèches +et liquides, les massepains, les biscuits glacés, les pastilles et les +dragées. + +Les meilleurs crus de Bourgogne et des côtes du Rhône avaient arrosé les +divers services du repas, le muscat de Languedoc restant réservé aux +babioles du dessert[94]. + +[Note 94: La Rouvraye.] + +_A Paris_, le réveillon est plus à la mode que jamais, et la statistique +serait impuissante à établir la quantité de boudin grillé qui se +consomme, pendant la nuit du 24 au 25 décembre, dans la grande capitale. + +Plus que toute autre ville, Paris subit l'influence des coutumes +étrangères. Il a pris à l'Angleterre les joies gastronomiques du +_Christmas_, à l'Allemagne son arbre de Noël si charmant et si poétique. +C'est seulement dans les quartiers paisibles du Marais et de l'île +Saint-Louis, loin des rues grondantes de la grande ville, où les chaudes +rôtisseries, les charcuteries enrubannées toutes grandes ouvertes, les +cafés et les restaurants illuminés offrent jusqu'au matin l'odeur et +le flamboiement d'un immense festin; c'est dans ce Paris ignoré qu'il +serait possible de retrouver quelques traces des vieux usages de nos +pères. + + +III. LES GÂTEAUX + +A l'occasion de Noël, il se fait une grande consommation de gâteaux qui, +suivant les pays, portent différents noms. + +_Dans les Vosges_, on réveillonne surtout avec du vin, de l'eau-de-vie +et des _coigneux_, gâteaux à forme particulière, fabriqués exprès pour +la fête de Noël. Il est d'usage que les parrains et marraines donnent à +leurs filleuls un coigneux à Noël. C'est un acompte sur les étrennes. + + «Le nom français de cette pâtisserie, dit X. Thiriat, n'existe pas + dans le dictionnaire de l'Académie: il varie suivant les pays. A + Saint-Amé, on dit _queugna_; à Dommartin, _queugno_; à Gérardmer, + _coïeue_; à Rambervillers, _cogneu_[95].» + +[Note 95: _La vallée de Cleurie_, p. 329.--_Coigneux_ et ses variantes +viennent peut-être de l'allemand _Kuchen_, gâteau.] + +Les _Lorrains_ ont l'habitude de s'entredonner, à l'époque de Noël, des +_cognés_ ou _cogneux_, espèces de pâtisseries dont les unes figurent +deux croissants adossés et dont les autres, plus longues que larges, se +terminent également, à leurs extrémités, par deux croissants. + +_Dans les Flandres_, on donne aux enfants, le jour de Noël, des +_kéniolles_ ou _coignolles_ ou _quégnolles_, gâteaux de forme oblongue, +au creux desquels un Enfant-Jésus en sucre est mollement couché, piquant +une note rose au sein de la pâte dorée. + +Dans le département du Nord, ces mêmes gâteaux sont connus sous le nom +de _coquilles_. Dans certaines villes, les boulangers et les pâtissiers +en offrent à leurs clients, à titre d'étrennes, immédiatement après la +Messe de minuit[96]. + +[Note 96: M. D..., boulanger à W... (Nord), nous a envoyé, pour la Noël +1906, une succulente coquille que nous avons admirée et appréciée: +c'était en souvenir d'un voyage resté mémorable.] + +Dans _le pays chartrain_ et _en Beauce_, on servait au réveillon des +_cochelins_, petites galettes feuilletées ovales ou losangées, qui +étaient saupoudrés de grains en sucre rose et blanc; ils servaient aussi +d'étrennes. + +_En Normandie_, les indigents se pressent, à l'heure du réveillon, à la +porte des fermes, en demandant des _aguignettes_ (étrennes) et chantent +en choeur ce vieux couplet: + + Aguignette, Aguignon, + Coupez-moi un p'tit cagnon; + Si vous n'volez pas le coper, + Donnez-moi l'pain tout entier. + +Les _Aguignettes!_ Tout le monde connaît, _en Normandie_, ces galettes +feuilletées, ces gâteaux de deux sous, cousins germains des «cheminaux +tout chauds» et des vieilles «nourolles» découpées à l'emporte-pièce +et revêtant les formes les plus diverses, suivant les caprices du +boulanger. + +Quelle jolie couleur elles vous ont à la sortie du four et comme elles +fleurent le bon beurre frais! Elles sont surtout succulentes, quand +un léger coup de feu leur a donné une teinte d'acajou et qu'elles +craquettent sous la... + +[Texte détérioré--reliure défectueuse] + +Quelles pâtisseries affriolantes que ces Aguignettes d'enfants! + +_En Berry_[97], les pains ou gâteaux de Noël étaient de deux sortes: les +_cornabeux_ et les _naulets_. Les _cornabeux_ ou_ pains aux boeufs_ sont +confectionnés dans les fermes, et on les distribue aux pauvres dans la +matinée de Noël: ces pains sont en forme de _cornes_ ou de croissants. + +[Note 97: D'après Laisnel de la Salle, _Croyances et Légendes_, t. I, p. +6.] + +A Argenton, à Saint-Gaultier, etc., les _cornabeux_ sont connus sous +le nom de _holais_. Tous les laboureurs de ces contrées donnent aux +pauvres, le jour de Noël, autant d'_holais_ qu'ils possèdent d'animaux +de labour, boeufs ou chevaux. + +Les _naulets_ sont ces petites galettes que fabriquent les boulangers +pour le jour de Noël. On leur donne, autant que possible, la forme d'un +petit Jésus, qu'au Moyen Age, on désignait quelquefois sous le nom de +_Naulet_ ou _Nolet_, pour Noëlet (petit Noël): + + J'ai ouï chanter le rossigneau + Qui chantoit un chant si nouveau, + Si gai, si beau, + Si résonneau; + Il m'y rompoit la tête, + Tant il preschoit, + Et caquetoit; + A donc prins ma houlette, + Pour aller voir _Nolet_[98]. + +[Note 98: _Bible des Noëls_, de Ribaut de Laugardière, p. 15, Bourges, +1857.] + +Tous ces gâteaux n'auraient-ils pas pour origine ces _pains de Noël_, +espèce de redevance payée jadis par les vassaux à leur seigneur? [99]. + +[Note 99: Voir du Cange, _Glossarium_, s. v. _panis_.] + +Nous pourrions citer encore une foule d'autres gâteaux que l'on sert +à l'occasion des fêtes de Noël et du jour de Tan; en Beauce, les +_nieules_, espèce d'échaudées; en Normandie, les _nieules_ [100], +petites gaufrettes un peu semblables aux _oublies_, pâtisserie légère +que fabriquait, à Rouen, la corporation des _oubleyeurs-neuliers_; on +les voit souvent figurer comme redevances, comme les _oublies_ les +_chemineaux_, les _fouaces_; en Provence, le _calendau_ et le _nougat_ +que l'on sert orné de feuilles vertes; en Normandie, les _craquelins_, +qu'on appelle bourettes à Valognes, etc. + +[Note 100: Les _nieules_ étaient surtout jetées, du haut des galeries, +dans la cathédrale de Rouen, le jour de la Pentecôte (Farin).] + +A ces sortes de gâteaux doit se rapporter le petit pain blanc que, +chez nos voisins des _Amognes_ (Nièvre), les parrains et les marraines +offraient, naguère encore, aux approches de Noël, à leurs filleuls et +que l'on connaissait, dans ces contrées, sous le nom d'_apogne cornue_. + +On pourrait encore ranger dans la catégorie des _apognes_, _l'ai gui +l'an_ de Vierzon (Cher), dont Raynal parle en ces termes [101]: «A +Vierzon pendant quelques jours des environs de Noël, tous les pâtissiers +vendent un petit gâteau de forme bizarre qu'on nomme _l'ai gui l'an._» + +[Note 101: _Histoire du Berry_, tom. I, p. 17.] + +«Dans notre province, comme en beaucoup d'autres, ajoute Raynal, on +donne encore les noms de _guilané, guilaneu_ aux aumônes spéciales ou à +de certains présents que l'on distribue aux premiers jours de l'an. Les +mots _guilané, guilaneu_ signifient, dit-on, _gui l'an neuf_[102]». + +[Note 102: Les auteurs sont très partagés sur cette étymologie. V. le +_Barzaz-Breiz_, de M. de la Villemarqué, t. I, p. 396.] + +_En Picardie_, il y a quelques années, les cabaretiers offraient, la +veille de Noël, à leurs clients des _cuignons_ ou _cuignots_, sorte de +tarte aux pommes en forme de croissants allongés. + +Dans _la Flandre_ flamingante, les gâteaux de Noël se nomment +_Kerskoeken_ et représentent un porc ou un sanglier, comme les +_cougnoux_ de Namur. + + +_Le réveillon des animaux_[103]._ + +[Note 103: Voir _Noël dans les pays étrangers_, p. 13. _Le réveillon des +oiseaux_.] + +Dans un grand nombre de pays, les animaux eux-mêmes font réveillon. + +_En Berry_, les animaux de la ferme, à l'issue de la Messe de minuit, +reçoivent une provende extraordinaire du meilleur fourrage. + +Il en est ainsi _en Lorraine_ et dans _le pays bisontin_. Dans un +village voisin de Besançon, à Mamirolle, il y a quelques années, un +cultivateur qui n'avait aucune religion se levait avec grande diligence, +pour conduire son bétail à l'abreuvoir public, tout au sortir de la +Messe de minuit. Il fallait, disait-il, que ses animaux eussent la +première eau de Noël. Cette habitude superstitieuse a quelque chose de +bien poétique et n'est que l'application abusive d'une idée admirable du +Mystère de Noël. [104] + +[Note 104: L'abbé B..., du diocèse de Besançon.] + +On nous écrit que, dans certaines paroisses perdues des _montagnes de +l'Auvergne_, à l'occasion de Noël, tous les animaux participent aux +réjouissances communes; «il n'est pas une tourterelle ni un pigeon qui +ne fasse réveillon.» + +Le même usage existe _en Bretagne_. Au retour de la Messe de minuit, +on donne à tous les animaux une botte du meilleur foin qui se trouve à +l'étable. Les paysans bretons (de Bignan, au diocèse de Vannes) pensent +qu'il est convenable que les animaux eux-mêmes participent à la joie +universelle, la nuit de Noël, en mémoire de la place que Dieu leur +assigna, d'après la tradition, dans l'étable de Bethléem, au moment de +la Nativité. + +_En Touraine_, dans plusieurs villages, la Messe de minuit terminée, +chacun regagne sa demeure. Mais avant d'aller prendre sa part au gai +repas du réveillon, le maître de la maison passe d'abord à l'étable. En +souvenir des deux animaux qui, de leur tiède haleine, ont réchauffé les +membres tremblants du Sauveur-Enfant, il donne à chacun de ses animaux +domestiques une double ration. C'est leur réveillon à eux [105]. + +[Note 105: M. l'abbé B... du diocèse de Tours.] + +Le poète qui a si bien chanté le _réveillon des oiseaux_ devait aussi +chanter _le réveillon des animaux_; il l'a fait sous ce titre gracieux: + + + LA GERBE DE NOËL + + Dans les nombreux pays où la sainte croyance + Vit encor dans le coeur du campagnard heureux, + --A l'heure où de Jésus l'on chante la naissance, + On observe un usage aussi bon que pieux. + + La venue ici-bas de cet Enfant aimable + Mit en liesse la terre, aux chants du Paradis; + De même le croyant s'en va dans son étable + Réjouir son bétail, ses agneaux, ses brebis. + + Il donne à l'âne, au bouf, une exquise provende, + Aux chèvres, aux moutons, ou du sucre ou du sel: + Car tout être vivant doit, suivant la légende, + Faire _son réveillon_ dans la nuit de Noël[106]. + +[Note 106: Comtesse O'Mahony.] + + + + +CHAPITRE V + +LES CADEAUX DE NOËL + +(ARBRE DE NOËL ET SOULIER DE NOËL) + +Aujourd'hui l'usage se répand de plus en plus de donner des cadeaux aux +enfants, à l'occasion de la fête de Noël. + +On donne à cette coutume une double origine. Quelques auteurs ont voulu +la faire remonter aux Romains, qui s'envoyaient les uns aux autres des +présents, _afin de commencer la nouvelle année sous d'heureux auspices_. +Les nouveaux convertis eurent beaucoup de peine à se défaire de cette +coutume payenne. + +A la fin du IVe siècle, saint Maxime de Turin la condamne avec +véhémence: il reproche aux chrétiens de donner des présents exagérés, +quelquefois même en contractant des emprunts[107]. + +[Note 107: Homil. C. _de Kalendis gentilium_, Migne, LVII, col. +492-493.] + +Dans la suite, Noël _prit peu à peu la place des Calendes de janvier et +fut considéré comme le commencement de l'année_[108]. + +[Note 108: En provençal, Noël se dit _Caleno_ ou _Calendo_ pour cette +raison.--Noël fut appelé _Calendes_, nom qu'on donnait Auparavant au +premier janvier.] + +Il nous semble exagéré de faire remonter aux Romains l'usage des cadeaux +de Noël; cette coutume chrétienne nous paraît avoir son origine toute +naturelle dans l'idée même de la fête. En effet, Noël, étant un jour de +joie universelle, est en même temps une fête de famille: les étrennes en +sont la conséquence.--Comme Dieu s'est donné en présent aux hommes pour +leur prouver son amour, les hommes se donnent entre eux des signes +d'amitié et de bienveillance. Les parents surtout pensent à réjouir +leurs enfants en souvenir du divin Enfant-Jésus, qu'ils leur montrent +comme leur meilleur ami et leur plus parfait modèle. + +Les cadeaux de Noël se font surtout par l'_arbre de Noël_ et par le +_soulier de Noël_. + + +I. L'ARBRE DE NOËL + +Partout l'arbre est regardé comme un symbole de vie, d'abondance et de +prospérité[109]. + +[Note 109: L'arbre joue un grand rôle dans la symbolique chrétienne. On +a souvent mis en face l'un de l'autre _l'arbre de la science du bien et +du mal_, principe de la déchéance de l'humanité, et _la croix_, principe +de rédemption et de salut.] + +L'_arbre de Noël_ est un petit arbuste vert, le plus ordinairement +un sapin, aux branches duquel on attache les cadeaux que l'on veut +distribuer aux enfants, à l'occasion de la fête. Il apparaît tout +éclatant de lumières, tout chargé de jouets et de friandises. Cet arbre +merveilleux est pour les coeurs innocents le symbole de Celui qui est +«la lumière du monde» et la source de tout don céleste. + +Cet arbre, en effet, a pour les enfants une signification chrétienne. Ce +sapin, qui reste vert au milieu du deuil de la nature et qui produit +des fruits absolument inusités, fournit l'occasion de parler aux petits +enfants de ce Jésus qui s'est fait enfant pour nous, de ce Jésus qui, +dans sa crèche, leur prêche la piété, l'obéissance, la pauvreté. +Ils écoutent comme on écoute quand on est enfant: plus tard ils se +souviendront!... + +Qui donc peut assister sans être profondément ému à cette scène +ravissante d'un arbre de Noël dans _nos Écoles maternelles?_ «Devant les +yeux émerveillés des tout petits, le verdoyant sapin, illuminé de mille +petites lumières tremblotantes, se dresse tout chargé de jouets et de +cadeaux qui, pendant des heures, mettent du bonheur dans les âmes de +tout ce monde enfantin. A ces joujoux d'un jour, on joint quelquefois +une large distribution de bons vêtements chauds et de hardes neuves: +tricots qui recouvrent les petits membres grelottants, mitaines qui +préservent des engelures, foulards où s'enfouissent les petits nez +rougis par la bise, bonnes galoches qui sonnent sur le pavé au moment +des glissades. Et comme il n'est point de belles fêtes sans chanson, on +chante quelques-uns de ces jolis _noëls_ naïfs, sur des airs qui ont +traversé les siècles et qui n'en sont pas pas moins une bonne et +égayante musique[110]». + +[Note 110: Nous empruntons cette description de l'arbre de Noël au +savant article, si documenté, si varié et si plein d'_humour_ de M. +Georges Dubosc (_Journal de Rouen_, 25 déc. 1897).] + +Le romancier anglais Ch. Dickens décrit ainsi l'arbre de Noël[111]: «Cet +arbre, planté au milieu d'une large table ronde et s'élevant au-dessus +de la tête des enfants, est magnifiquement illuminé par une multitude de +petites bougies et tout garni d'objets étincelants. Il y a des poupées +aux joues roses qui se cachent derrière les feuilles vertes, il y a des +montres, de vraies montres, ou du moins avec des aiguilles mobiles, de +ces montres qu'on peut monter continuellement; il y a de petites tables +vernies, de petites armoires et autres meubles en miniature qui semblent +préparés pour le nouveau ménage d'une fée; il y a de petits hommes +à face réjouie, beaucoup plus agréables à voir que bien des hommes +réels--car si vous leur ôtiez la tête, vous les trouveriez pleins de +dragées.--Il y a des violons et des tambours, des livres, des boîtes à +ouvrage, des boîtes de bonbons... toutes sortes de boîtes; il y a +des toutous, des sabots, des toupies, des étuis à aiguilles, des +essuie-plumes et des imitations de pommes, de poires et de noix, +contenant des surprises. Bref, comme le disait tout bas devant moi un +charmant enfant à un autre charmant enfant, son meilleur ami: «Il y +avait de tout et plus encore!» + +[Note 111: _Christmas carols_.] + + +_Comment installer et garnir l'arbre de Noël_ + +Il faut choisir, dans la forêt, un beau sapin aux branches épaisses et +bien vertes: on le plante dans une caisse profonde remplie de terre: les +parois sont ornementées de papier multicolore ou d'andrinople. C'est, à +Paris, au marché du quai aux Fleurs qu'on trouve à meilleur compte les +sapins de Noël; chaque année, les forêts de France et même de l'étranger +en envoient un stock considérable. + +Il est bon de placer l'arbre au tiers de la pièce où l'on doit se +réunir, afin de laisser, en avant, un espace suffisant pour recevoir les +invités, grands et petits. + +On peut établir, dans un coin de la salle, une sorte de cloison de +tentures, faite avec de longs rideaux épais. Derrière cette cloison, +on peut placer un piano ou un harmonium autour duquel grands frères et +grandes soeurs chanteront des _noëls_ populaires: leurs voix sembleront +se perdre dans un lointain mystérieux, et parfois imiter les Anges de +Bethléem, annonçant aux bergers la venue du Sauveur. + +Il faut, sur le fond de verdure sombre qu'offre le sapin, placer des +boules de verre ou de petits miroirs qui refléteront, en mille facettes, +la lumière des petites bougies suspendues dans l'arbre. Souvent on +sème sur les branches quelques poignées de givre argenté et de neige +artificielle; on y ajoute aussi quelquefois de longs fils d'argent qu'on +appelle des «cheveux d'ange». Enfin, on accumule, avec art et bon goût, +tout ce qu'on peut trouver de petits rubans, de faveurs, et on agrémente +le tout de nombreuses bouffettes, de noeuds et de croisettes de bolduc +rose[112]. + +[Note 112: Grosse ficelle rose, plate.] + +Quant aux bibelots, jouets et friandises à placer sur l'arbre de Noël, +on a le choix, assurément, mais il faut prévoir ce qui fera le plus +grand plaisir à l'assistance: les fruits et les jouets _à surprises_ ont +toujours le plus grand succès. Les enfants préfèrent souvent les objets +peu coûteux aux cadeaux de grand prix: il faut surtout savoir les +enjoliver et les présenter, sous les formes les plus gracieuses et les +plus attrayantes: par exemple, les petits paniers et les corbeilles +seront recouverts de percaline et doublés de satinette rose ou bleue; +on collera sur les panoplies des papiers de couleur, des papiers de +fantaisie à dessins comiques, etc. + +Quelquefois, on place, au sommet de l'arbre de Noël, une étoile +lumineuse étincelante de rubis et d'émeraudes, ou un ange de carton aux +ailes d'or et aux mains pleines de présents. + +On trouve dans les bazars et chez les marchands de jouets tous les +_accessoires_ d'un arbre de Noël à des prix très abordables. + +Les savants ne sont pas d'accord sur l'origine de l'arbre de Noël: les +uns le font remonter au temps du paganisme, les autres lui donnent +une origine gauloise, d'autres, enfin, le font venir des plus pures +traditions germaniques. + +_Origine payenne._ L'arbre de Noël, suivant une légende, remonterait aux +peuples payens, qui célébraient, par des réjouissances, les derniers +jours de l'année. Le sapin, «roi des forêts» [113], comme disent +encore certains chants populaires allemands, recevait alors un culte +idolâtrique: des sacrifices humains avaient même arrosé ses racines. +Cependant, il faut observer que, parmi les nombreuses espèces d'arbres +pour lesquels les anciens Germains avaient un culte, on ne vit jamais +figurer le sapin. Il faut aller jusqu'à l'extrême Scandinavie où, dans +les temps payens, lors des fêtes de _Youl_[114], célébrées à la fin +de décembre, en l'honneur du retour de la terre vers le soleil, on +plantait, devant la maison, un sapin auquel on attachait des torches et +des rubans de couleur. + +[Note 113: Il faut visiter les belles forêts du mont Saint-Odile, en +Alsace, pour voir que le sapin mérite bien ce titre d'honneur.] + +[Note 114: _Noël dans les pays étrangers_, p. 19.] + +Le christianisme aurait transformé cette coutume et l'aurait appropriée +au _Mystère de Noël_, qui se célèbre à cette époque de l'année; cette +ancienne cérémonie serait tombée en désuétude avec le cours des siècles. + +_Origine gauloise._ Vers 573, saint Colomban, poussé par un ordre +mystérieux de Dieu, quitta l'Irlande, son pays natal, et le monastère +de Bangor, où les fortes études n'empêchaient pas l'enthousiasme de +se développer. Il partit pour la Gaule dont, malgré la conversion de +Clovis, les habitants avaient grand besoin d'être évangélisés. L'ardent +missionnaire fut bien accueilli par Gontran, roi des Bourguignons. + +Bientôt l'étroite enceinte du vieux château romain d'Annegray, que lui +avait concédé ce prince, fut insuffisante pour ses nombreux disciples. +Une portion de la nouvelle communauté dut se transporter à Luxeuil, au +pied des Vosges. + +Un soir de Noël, saint Colomban prit avec lui quelques-uns de ses +religieux et parvint avec eux, en chantant des hymnes, jusqu'au sommet +de la montagne où se trouvait un antique sapin encore vénéré par +quelques habitants. Les religieux accrochent à l'arbre leurs lanternes +et leurs torches; un d'eux parvient jusqu'à son faîte et y dessine une +croix lumineuse. + +Les paysans accourent et saint Colomban leur raconte les merveilles de +la nuit qui donna au monde un Sauveur. + +Malgré ce fait, nous ne croyons pas que la tradition de l'arbre de Noël +soit née sur notre vieille terre française. Nous n'en trouvons aucune +trace dans nos vieux _noëls_ normands, gascons, bourguignons ou +provençaux. Dans toutes nos _Pastorales_, dans l'_Officium pastorum_, +même silence au sujet du vert sapin étoilé de lumières. Ce n'était point +le sapin, mais bien le chêne celtique qui était l'arbre symbolique par +excellence dans les vieilles forêts druidiques de l'ancienne Gaule[115]. + +[Note 115: _Noël dans les pays étrangers_, p. 18, note.] + +_Origine allemande_. Il y a un siècle environ que l'arbre de Noël est +devenu populaire dans les contrées du Nord de l'Allemagne. + +C'est en Norwège et en Suède qu'il fut d'abord adopté aux fêtes +chrétiennes de Noël, et tout indique qu'il a été propagé, en Allemagne, +par les Suédois, pendant la guerre de Trente ans. + +C'est peut-être en Alsace qu'il faut chercher l'origine de l'arbre de +Noël. Dans ce pays, les charmes de la poésie ont enveloppé tous les +actes de la vie publique et privée. + +Nous trouvons la plus ancienne mention de l'arbre de Noël dans une +description des usages de la ville de Strasbourg, en 1605. On y lit le +passage suivant: «Pour Noël, il est d'usage, à Strasbourg, d'élever des +sapins dans les maisons; on y attache des roses en papier de diverses +couleurs, des pommes, des hosties coloriées, du sucre, etc.»[116]. + +[Note 116: _Auf Weihnachten_ richtett man Dannenbaümen zu Strasburg +in den Stuben auf, daran hencket man rossen auss vielfarbigen. Papier +geschnitten, Aepfel, Oblaten, Zischgolt, Zucker (Rietschel, I. C., p. +144).] + +En 1765 encore, Goëthe se trouvant à Leipsick, chez un ami, en face d'un +arbre de Noël, exprime la surprise que lui cause ce spectacle qu'il +voyait pour la première fois. + +L'un des plus anciens vestiges de cette coutume se trouve dans +_l'Essence du Catéchisme_ que publia, vers le milieu du XVIIe siècle, +le pasteur protestant Dannhauer, de Strasbourg. Il constate que depuis +quelque temps, en Alsace, on suspend, à la Noël, pour la récréation des +enfants, des bonbons et des jouets aux branches d'un sapin. Il déclare +qu'il ignore d'où cet usage, qu'il blâme fortement, a pu tirer son +origine[117]. + +[Note 117: _Katechismusmilch_ (le lait du Catéchisme), 1642-1646, cité +par Rietschel. I. C., p. 145.] + +L'arbre de Noël fut introduit à Paris, en 1840, par la princesse +Hélène de Mecklembourg, duchesse d'Orléans, et favorisé plus tard par +l'impératrice Eugénie. + +Dans cette même année, le prince Albert, époux de la reine Victoria, +l'introduisit au palais royal de Buckingham, à Londres, et le mit en +honneur dans l'aristocratie et la bourgeoisie anglaise. + +Cette touchante et délicieuse tradition de l'arbre de Noël, perpétuée à +travers les âges, semble aujourd'hui plus vivace encore que jamais. La +preuve en est dans l'immense quantité de sapins qui, dès l'aube, chaque +année, sont alignés sur les deux côtés de la Madeleine, à Paris. + +Les sapins!... Ils sont là des centaines, des milliers, de toute taille, +de tout âge. Les uns, tout petits, les autres très grands avec d'énormes +racines. Ceux-là , de quelques centimètres de hauteur; ceux-ci atteignant +plusieurs mètres. + +Et tous ces arbres de Noël, disposés en ordre, forment de grandes et de +petites allées... C'est comme une forêt en miniature, où l'oeil se perd +dans les masses de feuillage sombre, où l'esprit se reprend à rechercher +les images exquises de Pierre Dupont, le chantre des _Sapins_, évocateur +génial des beautés de la nature: + + Le _Sapin_ brave et l'hiver et l'orage, + Chaque printemps lui fait un éventail; + Droite est sa flèche et vibrant son feuillage; + L'art grec s'y mêle au gothique travail... + Dieu d'harmonie + Et de beauté, + J'adore ton génie + Dans sa simplicité. + +Qui de nous n'a contemplé, avec larmes, en 1870, l'arbre de Noël de nos +ennemis insolents et vainqueurs? Ces hommes du Nord abattaient les +rares sapins de nos bosquets et en détachaient la cime. Dressée dans un +tonneau, cette cime devenait leur arbre de Noël. Ils suspendaient à ses +branches des pommes au lieu d'oranges, et des saucisses en guise de +guirlandes: le tout était éclairé par des chandelles fumeuses. C'était +plutôt lugubre!... + +Les Chartrains se rappellent encore cet épouvantable incendie qui, le +jour de Noël, détruisit le château du prince Napoléon, à Gourdez. Un +sapin immense était dressé dans les magnifiques salons. Pour célébrer +leur «Weihnachten», les Allemands suspendirent à ses branches toutes +sortes de victuailles; le tout était éclairé _a giorno_ par de +nombreuses bougies. L'on festoya, l'on dansa autour de l'arbre de Noël. +Le feu ne tarda pas à se déclarer; bientôt le château n'était qu'un +brasier, et malheur aux paroissiens de Morancez qui essayèrent de +conjurer l'incendie [118]! + +[Note 118: L'abbé G..., du diocèse de Chartres.] + +Nous avons donné dans notre premier opuscule une longue description de +l'arbre de Noël allemand [119], nous nous contenterons de citer _l'arbre +de Noël des petits forains_ et _l'arbre de Noël des Alsaciens-Lorrains à +Paris_. + +[Note 119: _Noël dans les pays étrangers_, p. 39-49.] + + +_L'arbre de Noël des petits forains, à Paris_ + +Le 24 décembre, une vaste salle avait été mise gracieusement à la +disposition de l'École foraine; la réunion fut très belle. Un public +nombreux voulut prendre part à la joie des pupilles de Mlle Bonnefois. + +M. Gaston Lacoin, avocat à la Cour d'appel, dans un à -propos très +brillant sur l'École foraine et sa fondatrice, fit savoir qu'elle +n'avait pas été oubliée par le bonhomme Noël, puisque le Conseil +général, sur la proposition de M. Duval-Arnoult, lui allouait une +subvention de 500 francs. + +Cette heureuse nouvelle fut accueillie avec joie. + +Mmes L. Vaillant et J. Jucquot ont ouvert le concert par un charmant +morceau à quatre mains. Mme Raucet-Banès a charmé l'auditoire par son +talent de fine diseuse. Mme Benoiste a brillamment exécuté une Étude de +Liszt et accompagné tous les artistes avec un réel talent. Deux jeunes +élèves de Mlle Caroline Brun ont fait entendre de ravissantes mélodies +avec des voix bien posées, une diction parfaite et un style impeccable. + +La distribution des présents de toutes sortes suspendus à un splendide +arbre du Noël eut ensuite lieu au milieu de la joie générale; tous les +petits forains paraissaient être au comble du bonheur. + +Mlle Bonnefois peut être heureuse et Mlle Giraud fière de ses petits +élèves. Puissent-elles longtemps encore assister à cette fête de +famille! + + +_L'arbre de Noël des Alsaciens-Lorrains, à Paris_ + +Il n'est pas un journal, en France et surtout en Alsace-Lorraine, qui +n'ait raconté, au moins une fois, cette cérémonie si particulièrement +touchante et patriotique. + +Tout le monde connaît l'Association des Alsaciens-Lorrains, à Paris. +Cette oeuvre a distribué, depuis son origine, des millions de secours et +procuré du travail et des moyens d'existence à des milliers de familles +émigrées. + +Comme l'arbre de Noël est en grand honneur dans toutes les familles +alsaciennes, on pensa, dès l'année qui suivit la guerre de 1870, à une +fête qui rappelât aux petits émigrés les joies du foyer natal. + +Jules Claretie a raconté l'origine de cette fête, dans une salle de +café-concert, à l'Alcazar, où les petits Alsaciens étaient accourus. On +en attendait quelques centaines; il en était venu plus d'un millier. + +«Les fillettes et les gamins, dit Jules Claretie montaient, tout émus, +les marches de l'estrade. Même après avoir pillé les épiciers du +voisinage, on n'allait bientôt plus avoir rien à leur donner. Il fallut +briser par fragments les tablettes de chocolat, pour que les derniers +emportassent quelque chose. C'est Gambetta qui les cassait en deux, ces +tablettes de chocolat, et les passait à Mme Floquet qui les distribuait +à ces petites mains tendues.» + +Cette fête de famille, très modeste à l'origine, reçut dans la suite un +développement considérable; entourée de la sympathie universelle, elle +devint une manifestation charitable vraiment grandiose. + +Qu'on en juge par le récit que nous en fait un journal de la capitale +[120]: + +[Note 120: _Le Monde illustré_, 26 déc. 1881.] + + + «Le 25 décembre 1881, a eu lieu, dans l'après-midi, à l'Hippodrome, + la Noël des Alsaciens-Lorrains. + + «De patriotiques souvenirs planaient sur cette fête. Une foule émue + et sympathique se pressait dans l'immense vaisseau, admirablement + décoré pour la circonstance. + + «Des Alsaciens, au nombre de six mille, et environ quatre mille + enfants, avaient été convoqués dans cette vaste enceinte, afin + de participer aux libéralités que leur réservaient les Dames + patronnesses de l'Oeuvre, sous la forme d'agréables et utiles dons, + consistant en vêtements chauds, objets de toute espèce, jouets et + bonbons. + + «Au centre de l'arène se dressait un énorme sapin, provenant des + forêts d'Alsace [121], dont les gigantesques rameaux, ornés de + rubans aux couleurs nationales, ployaient sous une charge coquette + de joujoux et de Lanternes. + + [Note 121: Avant de l'expédier, ses racines avaient été + soigneusement enveloppées d'une grosse motte de _terre alsacienne_.] + + «Des mâts, autour desquels s'enroulaient des oriflammes et des + drapeaux tricolores, étaient plantés de place en place. Ils + portaient tous, au centre, les armes des villes des pays annexés, + ainsi que l'écusson de la ville de Paris. + + «Sur des tables placées au pied de ces mâts, s'amoncelaient des + piles de cadeaux, qui attiraient les regards de la troupe enfantine, + assise au milieu de l'ellipse. + + «Le reste de l'assistance s'étageait sur les gradins de + l'amphithéâtre. + + «On y remarquait bon nombre de sénateurs, de députés, des élèves de + l'École polytechnique, de l'École centrale... + + «La musique de la Garde républicaine et plusieurs sociétés chorales + ont fait entendre, comme intermèdes, des morceaux très applaudis. + + «Des pièces de vers et des chants patriotiques ont été + chaleureusement acclamés. + + «Ensuite a commencé le défilé des enfants qui sont venus, + accompagnés de leurs parents, recevoir, des mains charitables, les + dons destinés à chacun d'entre eux. + + «Les bienfaiteurs se sont retirés avec la conscience d'un doux + et cher devoir de commisération accompli en faveur de frères + malheureux. + + «Les Alsaciens pauvres ont mieux compris qu'ils faisaient toujours + partie du territoire français, et que, en dépit des efforts faits + pour les séparer de nous, la charité supprimait les frontières + nouvelles.» + +Ce spectacle charmant de l'arbre de l'Hippodrome fait retrouver aux +pauvres exilés, dans la douce fête de l'arbre de Noël, le souvenir +vivant de la patrie absente, et ceux qui veulent être généreux pour +l'enfance proclameront hautement «qu'elles sont bonnes et touchantes, +les traditions qui permettent ainsi de faire le bien et la charité, en +les parant de cette poésie émue et naïve qui, depuis dix-neuf siècles, +s'attache à la plus populaire de nos fêtes [122]». + +[Note 122: _Le Journal de Rouen_, loc. cit.] + +Rückert, le plus poétique révélateur, dit Baur, de l'amour divin +manifesté dans la grotte de Bethléem, nous a laissé une poésie très +aimée des enfants. C'est comme une perce-neige toute pure et toute +délicate qui s'est épanouie sur le bord de la Crèche; nous ne ferons que +résumer le poète allemand: + + +_L'arbre de Noël et l'enfant pauvre_ + +«Un petit enfant étranger parcourt les rues superbes d'une ville +inconnue: il admire les jouets exposés aux vitrines, la lumière +des palais et les étincelants sapins entrevus dans les salles bien +chauffées. + +«Tout enfant, dit-il, a son petit arbre et sa bougie: tout enfant, chez +ses parents, a sa douce surprise, et, moi seul, je n'ai rien. Et il +frappe tristement à toutes les portes, et personne n'a pitié de lui et +ne l'invite à entrer. + +«O saint Enfant-Jésus, s'écrie-t-il, je n'ai ni père, ni mère, je n'ai +que vous; puisque personne ne m'écoute, venez à mon secours.» Il joint +ses petites mains glacées par le froid, et, tout grelottant, il attend, +anxieux, dans la rue. + +«Et voici que descend vers lui un autre petit enfant, entouré d'une +lumière étrange et qui lui dit: + +«Je suis le divin Jésus... tout le monde te repousse, moi je viens à +toi... tu auras aussi ton arbre de Noël, regarde!» + +«De la main, l'Enfant-Jésus lui montre alors le ciel dans lequel brille +un gigantesque arbre de Noël tout scintillant d'étoiles. + +«L'enfant, dont l'âme est inondée de joie et de paix, se sent soulevé +lentement, doucement par mille petits anges qui se détachent de l'arbre +merveilleux. + +«.....Il est retourné dans sa vraie patrie, et là il oublie toutes les +souffrances d'ici-bas!» + +Il faut lire cette ravissante poésie dans le texte allemand pour en +savourer toute la suavité. + +Après avoir célébré tous les charmes de l'arbre de Noël, parlons de la +coutume si française du _soulier_ ou du _sabot_ de Noël, mis dans l'âtre +pendant la Messe de minuit, pour le plus grand bonheur de nos naïfs +enfants. + + + +II. LE SOULIER DE NOËL + +L'heure de la veillée est déjà avancée; les plus petits enfants +consentent à assister à la Messe de minuit dans la _chapelle blanche_, +c'est-à -dire à dormir sous leurs blancs rideaux, pendant que leurs +parents iront à l'église. Mais auparavant, tout émus, ils déposent, avec +grand soin, leur soulier au pied des chenets de fonte. Pendant leur +sommeil, ils rêvent de sucre de pomme, de polichinelles, de bonbons et +de jouets de toutes sortes... + +Maman attend que bébé soit bien endormi; puis, elle s'avance +discrètement et remplit l'escarpin mignon, largement ouvert, des objets +qu'elle sait que son cher petit désire le plus,--elle le lui a fait dire +tant de fois!... + +Le lendemain, dès son réveil, l'enfant accourt, pieds nus, le cour +battant, l'oeil encore gros de sommeil et déjà brillant de plaisir, pour +contempler les trésors, objets de toutes ses espérances. + +Malgré la nuit plus courte, avec quel empressement le père et la mère +sont debout, dès le jour naissant, pour guetter le réveil de leur fils, +pour être les heureux témoins de sa surprise, de sa joie exubérante, +quand il aperçoit les jouets, friandises et cadeaux de toutes sortes, +que lui envoie le petit Jésus par son fidèle messager _le bonhomme +Noël_[123]. + +[Note 123: _Lectures pour tous_, déc. 1903. Extrait d'un article de +François Veuillot.] + +Quelquefois, quand les enfants n'ont pas été sages, quand ils ont été +espiègles, menteurs, gourmands, désobéissants ou colères, le petit Jésus +n'envoie, en souvenir... qu'une poignée de verges. + +Qui de nous n'a été la naïve et heureuse victime de cette supercherie +toute imprégnée d'affection maternelle? Une petite fille disait à sa +maman: «Je ne sais pas pourquoi ma petite soeur Luce trouve toujours +dans son soulier de Noël précisément ce qu'elle désire?» + +--«Ah! ma chère Lise, c'est qu'elle est toujours plus sage que toi!» + +«Oh! que papa et maman vont être surpris et contents, disait un charmant +bébé, quand ils verront tout ce que le petit Jésus m'a apporté!» + +Aussi, quand à notre raison plus complètement éveillée s'est dévoilé le +mystère, quelle amère déception, quel trouble dans nos joies enfantines! + +Il n'y a rien de plus gracieux que cette fiction du soulier de Noël, +utilisée par les mamans pour rendre _raisonnables_ leurs bébés +capricieux. + +Un critique connu la recommandait, et nous voulons reproduire le tableau +plein de fraîcheur que sa plume traçait il y a quelques années. + +C'était aux environs de Noël, la scène se passait au bazar de la rue +d'Amsterdam; nous citons les paroles de l'éminent écrivain[124]: + +[Note 124: Fr. Sarcey. _Annales polit. et littér._, du 22 déc. 1889.] + +«Je suivais une jeune mère qui tenait par la main une petite fille. +L'enfant s'extasiait sur les poupées et les joujoux. Elle voulait qu'on +lui achetât le bazar tout entier. + +--Non, lui disait doucement sa mère: c'est bientôt Noël et le petit +Jésus t'apportera dans ton soulier ce qu'il aura choisi pour toi. + +--C'est ici, répond la petite, que l'Enfant Jésus vient acheter des +joujoux? + +--Oui, sans doute, pour les enfants bien sages. + +--Pour les petits enfants bien sages? + +--Oui, le petit Jésus tient à leur faire une surprise pour les +récompenser. + +--Alors, je serai bien sage! + +«... Qu'est-ce que ce petit Jésus qui achète des jouets chez les +marchands... et qui s'introduit mystérieusement dans les cheminées? Les +enfants ne s'en rendent pas bien compte. + +«Ce qu'il y a de certain, c'est que le petit Jésus n'est pas pour eux +une abstraction, un symbole. Ils le voient qui traverse l'air, qui +presse sur sa poitrine des mains pleines de gâteaux et de jouets, ils le +sentent au-dessus d'eux très bon et très juste: ils se disent qu'avec +Lui il faut marcher droit, ou sinon... les souliers resteront vides. +Quels cris de joie ils vont jeter quand ils verront que le petit Jésus a +justement choisi ce qu'ils désiraient le plus, ce qu'ils avaient demandé +dix fois à leur mère.» + + +Quelquefois l'Enfant-Jésus réserve aux pauvres et aux affligés ses +meilleurs cadeaux, comme le prouve la _légende des bigorneaux_. + +Jadis vivait à Saint-Malo une pauvre femme dont presque tous les garçons +s'étaient noyés en mer. Un seul avait survécu. Sa mère le garda auprès +d'elle... + +Un jour de décembre, elle tombe gravement malade. + +Son fils l'entend qui pleure. Il se souvient qu'on est à la _veille de +Noël_. Donc, doucement il se déchausse et vient poser son sabot usé +auprès des cendres froides; puis il ouvre la fenêtre et se met à prier +en regardant le ciel. Soudain, au moment où les cloches annoncent la +Messe de minuit, il aperçoit un nuage lumineux qui s'arrête juste +au-dessus de la maison. + +Ce n'était pas un nuage ordinaire, ou, pour mieux dire, c'était un +essaim de ces escargots de mer que l'on appelle des _bigorneaux_ et, que +l'on mange sur la côte bretonne. _Les premiers remplirent les sabots_, +les suivants couvrirent le plancher, et quand la place manqua dans la +pauvre chambre, ils rampèrent sur les panneaux de bois de la façade, ou +s'accrochèrent aux ardoises du toit. + +Cependant la pauvre veuve émerveillée se sentait mieux... Elle remplit +en hâte plusieurs paniers qu'elle alla vendre le lendemain: jamais elle +n'avait fait de si belles recettes, car personne n'avait jamais vu +d'escargots de mer si beaux et si appétissants. + +On sut bientôt, dans le pays, le prodige qui s'était opéré et l'on +appela la vieille maison le _château des bigorneaux_[125]. + +[Note l25: _Lectures pour Tous_, loc. cit.] + +Nos poètes ont souvent traité ce sujet si touchant et si naïf du +_soulier de Noël_: + + Ainsi qu'ils le font chaque année, + En papillotes, les pieds nus, + Devant la grande cheminée + Les bébés roses sont venus. + A minuit chez les enfants sages + Le joli Jésus qu'à genoux + On adore sur les images + Va, les mains pleines de joujoux, + Du haut de son ciel bleu descendre; + Et, de crainte d'être oubliés, + Les bébés roses, dans la cendre, + Ont tous mis leurs petits souliers. + Derrière une bûche ils ont même, + Tandis qu'on ne les voyait pas, + Mis, par précaution suprême, + Leurs petits chaussons et leurs bas. + Puis, leurs paupières se sont closes + A l'ombre des rideaux amis. + Les bébés blonds, les bébés roses, + En riant se sont endormis + Et jusqu'à l'heure où l'aube enlève + Les étoiles du firmament + Ils ont fait un si joli rêve + Qu'ils riaient encore en dormant[126]. + +[Note 126: Rostand.] + +Nos enfants savent par coeur ces beaux vers d'André Theuriet: + + Il est minuit, l'étable est sombre, + La Vierge rêve et Joseph dort; + L'Enfant repose dans cette ombre + Ayant au front l'étoile d'or. + + Vêtu de satin et de moire, + Le front ceint d'un rayon vermeil, + A travers la grande nuit noire, + Jésus passe comme un soleil. + + Glissant sur un rayon de lune, + Il pénètre dans les foyers. + Seul le grillon, dans la nuit brune, + _Voit remplir les petits souliers_. + + Noël! Jésus vient de naître. + _Souliers et sabots de hêtre + Sont rangés dans l'âtre noir._ + Noël! Enfants, venez voir + Les merveilles qu'à la ronde, + Jésus, pour le petit monde, + Du haut des cieux fait pleuvoir! + +Non moins gracieuse est la poésie suivante que nous envoie un de nos +bons amis du Canada[127]. + +[Note 127: Le rév. Père B***, qui, bien des fois, dans notre belle +église de Pithiviers, a su intéresser et charmer ses auditeurs.] + + Hier au soir, à l'Angélus, + Quand la nuit étendait son voile, + J'ai vu, de la plus belle étoile + Descendre le petit Jésus. + + Sur le toit de chaque demeure, + Il s'arrêtait pour écouter! + Car à l'enfant méchant qui pleure + Il ne viendra rien apporter. + + Celui qui manque sa prière, + Ou qui déchire ses habits, + N'aura qu'une verge sévère, + Avec un morceau de pain bis. + + Mais Jésus, aux enfants bien sages, + Apportera de beaux joujoux, + Des livrets tout remplis d'images, + Et des bébés aux grands yeux doux. + + Avec une plume éternelle, + En caractères triomphants, + Un ange écrivait sur son aile + Le nom des bons petits enfants. + + Que ceux-là , dans la cheminée, + Mettent sans crainte _leur soulier_ + Petit Jésus, dans sa tournée, + Saura ne pas les oublier. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + PRÉFACE. + + CHAPITRE PREMIER. + + La veillée de Noël et les légendes qu'on y raconte. + La veillée de Noël. + + I.--Le REPAS MAIGRE. + En Auvergne. + En Provence. + Dans le Comtat-Venaissin. + A Marseille. + Le gros souper du musée d'Arles. + En Bretagne. + + II.--LES DIVERTISSEMENTS. + La fête de la pelote en Anjou. + La fête de la pelote en Normandie. + La fête des flambarts en Champagne. + Une veillée de Noël dans le Rouergue. + Une veillée de Noël au pays lorrain. + Une veillée de Noël à Paris. + Une pieuse coutume à Montsecret (Orne). + + III--LES LÉGENDES + + _Êtres inanimés_. + En Franche-Comté. + Dans les Vosges. + Au pays de Caux. + En Bretagne. + + _Animaux_. + Dans les Vosges. + Dans les Landes. + En Berry. + + _Démons et croyances superstitieuses_. + En Limousin. + Opinion d'un poète anglais. + A Saint-Michel-en-Grève. + En Franche-Comté. + Dans les Vosges. + En Normandie. + En Corse. + En Bretagne. + + _Récits édifiants_. + La rose de Marienstein. + La Marguerite de Bethléem. + La Noël des trépassés. + La veillée de Noël (dom Guéranger). + + CHAPITRE II + + La Bûche de Noël. + Origine de la bûche de Noël. + En Berry. + En Normandie. + En Provence. + En Bretagne. + + CHAPITRE III + + Les particularités de la Messe de minuit. + Les trois messes de Noël. + Les trois messes de Noël à Rome. + La Messe de minuit au village. + En allant à la Messe de minuit. + Une Messe de minuit pendant la Révolution. + Une Messe de minuit manquée. + Une Messe de minuit en Normandie. + Une Messe de minuit en Picardie. + Les agneaux de Sainte-Agnès à Rome. + Une Messe de minuit en Champagne. + Une Messe de minuit au pays d'Armagnac. + Une Messe de minuit dans le Rouergue. + Une Messe de minuit en Provence. + Une Messe de minuit à Saint-Victor-l'Abbaye. + Une Messe de minuit en Vendée. + Une Messe de minuit à l'Isle-sur-Sorgue. + Une Messe de minuit en Bretagne. + Une Messe de minuit à Paris. + Une Messe de minuit à Ferrières. + La fête des Ânes à Rouen. + La _Scala_ de Noël. + + CHAPITRE IV + + Le réveillon et les gâteaux de Noël + Origine du réveillon. + + I.--Les quêteurs. + L'Aguilloné au pays d'Armagnac. + Les Aguignettes en Normandie. + A Ploërmel. + Dans les Pyrénées. + Dans les Landes. + + II.--Le repas. + Dans l'Orléanais. + Dans l'Anjou. + Dans le Rouergue. + Dans le Poitou. + Dans le Dauphiné. + Dans l'Armagnac. + Dans le Béarn. + Dans l'Auvergne. + En Corse. + En Franche-Comté. + Dans le pays de Caux. + L'oie de Noël. + Le réveillon de Mme de Sévigné. + Le réveillon à Paris. + + III.--LES GÂTEAUX. + Dans les Vosges. + En Lorraine. + En Flandre. + Dans le pays chartrain. + En Normandie. + En Berry. + Le réveillon des animaux. + + CHAPITRE V + + Les cadeaux de Noël + (l'Arbre de Noël et le Soulier de Noël) + Origine des étrennes. + I.--L'ARBRE DE NOEL. + II.--LE SOULIER DE NOEL. + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La nuit de Noël dans tous les pays +by Alphonse Chabot + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14788 *** diff --git a/14788-h/14788-h.htm b/14788-h/14788-h.htm new file mode 100644 index 0000000..cf4ef6c --- /dev/null +++ b/14788-h/14788-h.htm @@ -0,0 +1,5552 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; 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BRUANT,<br> +<i>vic. gén.</i></p> +<br><br><br><br> + + + + + + +<h2>Monseigneur CHABOT</h2> +<h3>Prélat de Sa Sainteté<br> +CURÉ DE PITHIVIERS (LOIRET)</h3> +<br><br><br> + +<h1>LA NUIT<br> +DE<br> +NOËL<br> +DANS TOUS LES PAYS</h1> +<br> + +<h4>1912</h4> +<br><br><br> + + + +<p><i>Nous avons déjà publié, en 1905 et en 1906, deux +brochures sur les coutumes populaires de Noël dans +tous les pays</i>: Noël dans les pays étrangers <i>et</i> Les +Crèches de Noël. <i>Cette troisième publication</i> La Nuit de +Noël <i>sera, nous l'espérons, mieux accueillie encore que +ses deux soeurs. Il suffira de lire le titre des chapitres +qu'elle renferme, pour se rendre compte de l'intérêt +qu'elle peut offrir:</i></p> + +<p><i>I. La veillée de Noël et les légendes qu'on y raconte.</i></p> + +<p><i>II. La bûche de Noël.</i></p> + +<p><i>III. Les particularités de la Messe de minuit.</i></p> + +<p><i>IV. Le réveillon et les gâteaux de Noël.</i></p> + +<p><i>V. Les cadeaux de Noël (l'arbre de Noël et le soulier +de Noël).</i></p> + +<p><i>Nous ne donnons, dans ce petit livre, qu'un exposé +très succinct des nombreux documents que nous avons +recueillis depuis bien des années. Comme nous l'avons +déjà annoncé, nous nous proposons de faire paraître, +plus tard, deux autres brochures intitulées</i> La Fête +des Rois dans tous les pays <i>et</i> Noël dans l'Histoire <i>ou +Éphémérides de Noël.</i></p> + +<p><i>Quatre provinces surtout nous ont fourni des documents +nombreux, variés et très intéressants pour cette +nouvelle brochure: la </i>Normandie, <i>le</i> Berry, <i>la</i> Provence +<i>et la</i> Bretagne.</p> + +<p>La Normandie, <i>que nous avons visitée tant de fois de +Rouen à Caen et du Mont-Saint-Michel à Saint-Vaast-la +Hougue, nous est chère à bien des titres. Nous avons +connu et apprécié, pendant vingt-cinq ans, dans notre +paroisse de Pithiviers, le zèle et le dévouement de deux +de ses communautés dont le souvenir est encore très +vivant parmi nous: les Religieuses du Sacré-Coeur de +Coutances et les Religieuses des Écoles chrétiennes de +la Miséricorde de Saint-Sauveur-le-Vicomte. Puisse +notre petit livre leur porter, dans leur solitude et leur +éloignement, l'hommage de notre profonde gratitude et +de notre inaltérable attachement.—M. Georges Dubosc, +le chercheur infatigable et l'écrivain si distingué du</i> +Journal de Rouen, <i>qui a épuisé, pour ainsi dire, tout ce +qu'on peut dire sur les coutumes normandes, a été un +de nos guides les plus sûrs et les plus éclairés</i>.</p> + +<p>Le Berry, <i>notre pays d'origine, a laissé dans nos +souvenirs d'enfant toutes ces vieilles et naïves légendes +que l'on contait aux veillées d'hiver, de Villemurlin à +Châtillon-sur-Loire, et d'Aubigny à Saint-Florent-le-Jeune.—Laisnel +de la Salle, dans son savant ouvrage</i>: +Croyances et Légendes, <i>n'a rien oublié de ce qui se +disait et se passait, de son temps, dans les campagnes +des bords de la Loire, de l'Indre et du Cher. Nous lui +avons fait, à titre de compatriote, des emprunts presque +textuels, craignant d'altérer le charme et la couleur +locale qu'il sait si bien donner à ses récits.</i></p> + +<p>La Provence <i>est riche en souvenirs de toutes sortes. +Son musée d'Arles, où l'on admire, dans la salle de +Noël les deux scènes si vivantes, si pittoresques du</i> +Gros Souper <i>et de la</i> Bûche de Noël, <i>est, une véritable +merveille. Quelles poses gracieuses dans tous ces personnages, +quelles richesses dans tous ces costumes +arlésiens!—L'éminent poète provençal, Frédéric Mistral, +malgré ses quatre-vingts ans, a bien voulu correspondre +avec nous et nous donner, de sa main, les +détails les plus intimes de la vie familiale en Provence, +au temps de Noël.—Souvent aussi, nous avons +consulté les</i> Miettes de Provence, <i>par Stéphen d'Arve, +la</i> Revue de Provence <i>et le</i> Clocher provençal, <i>qui +contiennent des pages ravissantes sur les coutumes +méridionales</i>.</p> + +<p>La Bretagne <i>a toujours eu pour nous des charmes +indicibles avec ses étroites vallées, son aspect sauvage, +ses donjons en ruines, ses vieilles abbayes, ses huttes +couvertes de chaume, ses forêts de houx grands comme +des chênes, ses bruyères semées de pierres druidiques +autour desquelles planent les oiseaux de mer, ses +landes, ses grèves, une mer qui blanchit contre mille +écueils: région solitaire, triste, orageuse, couverte de +nuages, où le bruit des vents et des flots est éternel.—Aussi +les légendes naissent nombreuses dans l'imagination +vive et néanmoins mélancolique des Bretons, si +attachés à leur religion et à leurs foyers.—Tout le +monde connaît les ouvrages d'Emile Souvestre, de Paul +Féval et de Brizeux: ces écrivains évoquent souvent +des souvenirs bretons qui nous ont fourni de précieux +documents sur les usages de Noël au pays des dolmens +et des menhirs.</i></p> + +<p><i>Parmi les nombreux amis que nous ont faits nos +recherches sur les coutumes de Noël, il y en a plusieurs +que nous voudrions nommer ici, mais nous +craindrions de blesser leur modestie. Quelques-uns +nous ont écrit avec autant d'empressement que de +grâce et de talent: que ceux-là surtout soient cordialement +remerciés. Dans le cours de cet opuscule, nous +nous sommes permis de citer quelques initiales; la +reconnaissance nous en faisait un devoir; nous avons +tenu cependant à garder la plus absolue discrétion.</i></p> + +<p><i>Montrer combien la fête de Noël est populaire dans +le monde entier, faire connaître et aimer davantage +le divin Enfant de Bethléem, tels sont les deux sentiments +qui nous ont inspiré ce long travail, qu'avec la +grâce de Dieu et le concours de nos amis, nous espérons +mener à bonne fin.</i></p> + + +<p><i>Cette brochure et les deux précédentes «Noël dans +les Pays étrangers» et «Les Crèches de Noël dans +tous les Pays» se vendent au profit des trois Ecoles +libres et des Oeuvres paroissiales de Pithiviers. Nous +prions nos lecteurs de les faire connaître autour d'eux.</i></p> +<br><br><br> + + + + +<h2>LA NUIT DE NOËL<br> +DANS TOUS LES PAYS</h2> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE PREMIER</h3> + +<h3>LA VEILLÉE DE NOËL ET LES LÉGENDES<br> +QU'ON Y RACONTE</h3> + +<p>Quelles douces heures que celles des veillées de décembre +et quel charme elles ont laissé dans nos souvenirs +d'enfance!</p> + +<p>Alors au foyer brillent les joyeuses flambées, pendant +que le vent ébranle la maison et que la pluie bat les +vitres. Vous voyez d'ici, n'est-ce pas, la salle bien close +la lampe sous son abat-jour, le feu de sarments qui pétille +avec un bruit sec, illuminant le plafond à solives.</p> + +<p>Bébé, heureux et affairé, trottine dans la chambre; il +touche au soufflet, renverse la pelle et regarde avec étonnement +et envie son père qui tisonne, tandis que les +flammes bleuâtres, longues et minces, lèchent l'écusson +de la vieille cheminée aux teintes noires et luisantes.</p> + +<p>Assis au coin du feu, le grand-père se chauffe tout +pensif, tandis que la marmite fait «glouglou» et que de +chaque côté de son lourd couvercle s'échappe un mince +filet de vapeur.</p> + +<p>La maîtresse du logis a quitté sa belle coiffe et pris le +bonnet du soir; debout, la main gauche posée sur la +hanche, elle tourne et retourne, de sa main droite, sa +grande cuillère de bois dans le ragoût qui «mijote» sur +le fourneau.</p> + +<p>Dans un coin de la chambre, grand'mère explique à sa +petite-fille les enluminures d'un vieil almanach déjà +noirci par les années.</p> + +<p>La vieille horloge, au large balancier de cuivre, frappe +lourdement ses coups...</p> + +<p>Telles sont à peu près les veillées d'hiver dans la +plupart des campagnes.</p> + +<p>La veillée de Noël revêt un caractère particulier, +surtout dans le Midi de la France.</p> + +<p>Elle comprend:</p> + +<p><i>Le repas maigre</i> (appelé en Provence <i>gros souper</i>);</p> + +<p>Les <i>divertissements</i>;</p> + +<p>Les <i>légendes</i>.</p> +<br><br> + +<h4>I.—LE REPAS MAIGRE.</h4> + +<p>«Il existe dans <i>notre Auvergne</i> des coutumes qui, pour +être moins éclatantes, n'en ont pas moins un charme +tout particulier et un sens profondément chrétien. +La veille de Noël, la nuit venue, la table est dressée +devant le foyer. On la couvre d'une nappe bien blanche, +et, au centre d'une magnifique brioche, on place un chandelier +en cuivre soigneusement fourbi. La maîtresse de la +maison fouille dans la grande armoire et revient avec +une chandelle précieusement enveloppée dans du papier +gaufré.</p> + +<p>«La belle chandelle prend place au milieu de la table.</p> + +<p>«... Les préparatifs termines, mon vieux père, +quoique malade, veut assister au repas. Il prend, de sa +main tremblante, la chandelle de Noël, l'allume, fait le +signe de la croix, puis l'éteint et la passe au frère aîné. +Celui-ci, debout et tête nue, l'allume à son tour, se signe, +l'éteint, puis la passe à sa femme. La chandelle passe +ainsi de main en main, pour que chacun, à son rang +d'âge, puisse l'allumer. Elle arrive enfin entre les mains +du dernier né. Aidé par sa mère, celui-ci l'allume à son +tour, se signe et, sans l'éteindre, la place au milieu de la +table, où elle brille—bien modestement—pendant tout +le repas.</p> + +<p>«N'est-ce pas là le souvenir touchant de la <i>Lumière +qui éclaire tout homme venant en ce monde</i><a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> Joann. I, 9.</blockquote> + +<p>«Ce rite accompli, le repas commence joyeux, animé, +assaisonné par le jeûne de la vigile, agrémenté par +l'apparition de la traditionnelle soupe au fromage et par +les surprises que ménage la cuisinière. Et quand les +grâces sont dites, les enfants vont se coucher, bercés par +l'espoir—souvent trompé—d'aller à la Messe de +minuit. On roule dans le foyer une grosse souche, et on +attend minuit, en chantant les vieux Noëls ou en racontant +les histoires d'autrefois.</p> + +<p>«Quand l'heure est venue, quand les habitants des +villages arrivent de tous côtés, avec leurs lanternes et +leurs torches de paille, on se dirige vers l'église pour +goûter les émotions toujours nouvelles de cette bienheureuse +nuit<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> D'après la <i>Semaine de Clermont</i>.</blockquote> + +<p>On nous écrit des Salces (Lozère):</p> + +<p>«Quelquefois la ménagère, la mère de famille, n'a pas +pu assister à la Messe de minuit. Elle a dû préparer le +réveillon. Ce repas consiste souvent, dans nos montagnes, +en lait bouilli et chaud, saucisses fraîches et autres +productions de la ferme, sans exclure la rasade de vin +pétillant.»</p> + +<p>La chandelle de Noël, conservée précieusement, est +allumée au matin du premier jour de l'an, quand les +parents et les amis viennent, avant l'aube, offrir leurs +voeux empressés. C'est elle encore qui éclaire de ses dernières +lueurs les royautés éphémères du jour de l'Épiphanie.</p> + +<p>Cette gracieuse coutume a été célébrée par un de nos +meilleurs poètes:</p><br> + + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>LES CHANDELLES DE NOËL</p><br> +<p>Aujourd'hui que l'acétylène,</p> +<p>Le gaz ou l'électricité</p> +<p>Ont détrôné sans nulle gêne</p> +<p>L'antique et fumeuse clarté</p> + </div><div class="stanza"> +<p>De <i>la Chandelle,</i></p> +<p>Peut-on vraiment</p> +<p>Vous parler d'elle</p> +<p>En ce moment?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Cependant elle vit encore</p> +<p>Et se livre à de beaux exploits</p> +<p>Quand, de Minuit jusqu'à l'Aurore,</p> +<p>Elle rayonne en maints endroits.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Venez plutôt dans la Lozère:</p> +<p>Au début de tout Réveillon</p> +<p>Une Chandelle seule éclaire</p> +<p>La familiale collation.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>L'aïeule, d'une main tremblante,</p> +<p>L'allume, se signe... et l'éteint;</p> +<p>Puis, enfants, serviteurs et servante</p> +<p>De même font, d'un tour de main.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Précieusement conservée,</p> +<p><i>Dame Chandelle</i>, huit jours après,</p> +<p>Avec sa mèche ravivée</p> +<p>Éclaire encor voeux et souhaits.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et ce n'est qu'à l'Épiphanie,</p> +<p>A ce joyeux banquet des Rois,</p> +<p>Qu'à l'Étoile portant envie,</p> +<p>Elle brille... et meurt à la fois!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Comtesse O'MAHONY</p> + </div> </div> + +<p><i>En Provence</i>, toute la famille se réunit à table pour +le <i>gros souper</i>. Dès sept heures du soir, les rues de la +ville ou du village, sont désertes et, par contre, toutes +les maisons sont brillamment éclairées; on oublie pour +un jour l'économie du luminaire; la modeste lampe à +l'huile (<i>lou calèn</i>) est mise de côté et l'on place sur la +table, d'une façon symétrique, les belles chandelles +cannelées, ornées de festons.</p> + +<p>La place d'honneur appartient de droit au plus âgé, +grand-père ou quelquefois bisaïeul. Avant de passer à +table, on allume dans la cheminée l'énorme bûche de +Noël (<i>cacho fio</i>) qui doit brûler une moitié de la nuit.</p> + +<p>Le plus jeune des enfants de la maison, muni d'un +verre de vin, fait trois libations sur la bûche, tandis +que l'aïeul prononce, en provençal, les paroles solennelles +de la bénédiction:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i4"> <i>Alegre! Diou nous alegre!</i></p> +<p class="i4"> <i>Cacho-fio ven, tout ben ven.</i></p> +<p><i>Diou nous fague la graci de veire l'an que ven,</i></p> +<p><i>Se sian pas mai, siguen pas men!</i></p> + </div> </div> + +<p>Réjouissons-nous! Que Dieu nous donne la joie! Avec la +Noël, nous arrivent tous les biens. Que Dieu nous fasse la +grâce de voir l'année qui va venir! Et si l'an prochain nous +ne sommes pas plus, que nous ne soyons pas moins.</p> + +<p>Tandis que la bûche flambe, on s'assied pour le plantureux +repas. «Le plus jeune enfant, avec une gentille +gaucherie, bénit les mets, en dessinant de ses mains +mignonnes, lentement dirigées par l'aïeul, un grand +signe de croix au-dessus de la table. Il semble tout +naturel de choisir ce petit être innocent comme le représentant +du Christ nouveau-né<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>».</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> Nicolay, <i>Hist. des croyances</i>, t. II, p. 78.</blockquote> + +<p>Ce repas, comme c'est jour d'abstinence, n'est composé +que de plats maigres, mais <i>servis à profusion</i>; poissons +frais, poissons salés, légumes, figues sèches, raisins, +amandes, noix, poires, oranges, châtaignes, pâtisseries +du pays. C'est donc avec raison qu'on donne à ce festin +le nom <i>dou gros soupa.</i></p> + +<p>Les enfants, qui ont obtenu, ce soir, la permission de +tenir compagnie aux vieux parents, regardent toutes ces +gourmandises avec des yeux émerveillés. Dans certaines +familles, on met de la paille sous la table, en souvenir +de la crèche où naquit le Sauveur. Quelquefois, par +esprit de charité, on permet, ce jour-là , aux serviteurs +de prendre leur repas à la table du maître.</p> + +<p>Le <i>gros souper</i> commence parfois tristement, et cela +se conçoit: les convives se comptent et la mort cruelle +fait que bien souvent il manque quelque parent à l'appel. +On cause un moment des absents, on adresse un hommage +ému à leur mémoire, on rappelle leurs qualités. +Mais la grandeur de la fête, la joie des enfants, mettent +bientôt fin à ces tristes souvenirs. Les conversations +deviennent plus bruyantes, le vin circule, le nougat se +dépèce et, quand l'appétit est satisfait, les regards se +tournent vers la <i>Crèche</i> qui représente le grand mystère +du jour.</p> + +<p>C'est devant la Crèche qu'après le gros souper, se +continue la fête de famille. On chante avec entrain les +vieux noëls provençaux souvent plusieurs fois séculaires: +ceux de Saboly et ceux de Doumergue sont les plus +populaires. La soirée de famille se prolonge ainsi toute +la veillée. Alors tout le monde se rend à l'église pour +assister à la Messe de minuit<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a> D'après Fred. Charpin et François Mazuy.</blockquote> + +<p>Pour les Provençaux, la fête la plus traditionnelle, la +plus régionale, c'est bien la Noël. Dans cette veillée, +dont l'usage se perpétue avec le même esprit familial +depuis des centaines d'années, on s'unit plus étroitement +aux morts vénérés et aimés. Bien des inimitiés prennent +fin dans cette fête à laquelle on n'ose pas manquer et +qui établit entre tous les parents une profonde et chrétienne +intimité. Rester seul, chez soi, à l'écart, ce jour-là , +serait regardé comme la marque d'un mauvais +naturel et d'un coeur peu chrétien.</p> + +<p>Dans le <i>Comtat-Venaissin</i>, l'ordonnance de la collation +de Noël est de la plus grande simplicité. Du poisson ou +des escargots, suivant les ressources des convives, du +céleri, des confitures, des fruits de toutes sortes, verts ou +secs. Au milieu de la table, un pain ou gâteau de forme +élevée et conique nommé <i>pan calendau</i> ou <i>pain de Noël</i>; +il ne doit pas s'entamer avant le premier jour de janvier. +Au-dessus de ce pain, un rameau de houx frelon ou vert +<i>bouissé</i>, garni de ses fruits rouges et de ganses faites +avec la moelle de jonc. Les chandelles ou bougies qui +éclairent le repas doivent être neuves et leur usage, +ainsi que celui de la bûche de Noël, doit se prolonger +jusqu'au jour de l'an.</p> + +<p>Nous ne saurions mieux faire que de laisser Frédéric +Mistral lui-même nous raconter <i>la veillée de Noël en +Provence</i>:</p> + +<p>Fidèle aux anciens usages, pour mon père, la grande +fête, c'était la veillée de Noël. Ce jour-là , les laboureurs +dévalaient de bonne heure; ma mère leur donnait à +chacun, dans une serviette, une belle galette à l'huile, +une rouelle de nougat, une jointée de figues sèches, un +fromage du troupeau, une salade de céleri et une bouteille +de vin cuit. Et qui de-ci et qui de-là , les serviteurs +s'en allaient, pour «poser la bûche au feu», dans leur +pays et dans leur maison. Au Mas, ne demeuraient que +les quelques pauvres hères qui n'avaient pas de famille; +et, parfois, des parents, quelques vieux garçons, par +exemple, arrivaient à la nuit, en disant:</p> + +<p>—Bonnes fêtes! Nous venons poser, cousins, la bûche +au feu, avec vous autres.</p> + +<p>Tous ensemble, nous allions joyeusement chercher la +«bûche de Noël», qui—c'était de tradition—devait +être un arbre fruitier. Nous l'apportions dans le Mas, +tous à la file, le plus âgé la tenant d'un bout, moi, le +dernier-né, de l'autre; trois fois, nous lui faisions faire +le tour de la cuisine; puis, arrivés devant la dalle du +foyer, mon père, solennellement, répandait sur la bûche +un verre de vin cuit, en disant:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i4"> Allégresse! Allégresse,</p> +<p>Mes beaux enfants, que Dieu nous comble d'allégresse!</p> +<p class="i4"> Avec Noël, tout bien vient,</p> +<p>Dieu nous fasse la grâce de voir l'année prochaine.</p> +<p>Et, sinon plus nombreux, puissions-nous n'y pas être moins.</p> + </div> </div> + +<p>Et, nous criant tous: «Allégresse, allégresse, allégresse!» +on posait l'arbre sur les landiers et, dès que +s'élançait le premier jet de flamme:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i4"> A la bûche,</p> +<p class="i4"> Boutefeu!</p> + </div> </div> + +<p>disait mon père en se signant. Et, tous, nous nous mettions, +à table.</p> + +<p>Oh! la sainte tablée, sainte réellement, avec, tout à +l'entour, la famille complète, pacifique et heureuse. A la +place du <i>caleil</i>, suspendu, à un roseau, qui, dans le courant +de l'année, nous éclairait de son lumignon, ce +jour-là , sur la table, trois chandelles brillaient; et si, +parfois, la mèche tournait devers quelqu'un, c'était de +mauvais augure. A chaque bout, dans une assiette, verdoyait +du blé en herbe, qu'on avait mis germer dans +l'eau, le jour de la Sainte-Barbe. Sur la triple nappe +blanche, tour à tour apparaissaient les plais sacramentels: +les escargots, qu'avec un long clou chacun tirait de +la coquille; la morue frite et le <i>muge</i><a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a> aux olives, le +cardon, le scolyme, le céleri à la poivrade, suivis d'un tas +de friandises réservées pour ce jour-là , comme: fouaces +à l'huile, raisins secs, nougat d'amandes, pommes de paradis; +puis, au-dessus de tout, le grand <i>pain calendal</i>, +que l'on n'entamait jamais qu'après en avoir donné, religieusement, +un quart au premier pauvre qui passait.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a> <i>Muge</i>, poisson de mer appelé aussi <i>mulet</i>.</blockquote> + +<p>La veillée, en attendant la messe de minuit, était longue, +ce jour-là ; et, longuement, autour du feu, on y +parlait des anciens ancêtres et on louait leurs actions<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a> Frédéric Mistral.</blockquote> + +<p>A <i>Marseille,</i> pour le repas maigre de la veillée de +Noël, il faut invariablement un plat d'anguille, une <i>raïto,</i> +sorte de sauce au poisson, et des légumes. Le dessert se +compose de fruits secs, de gâteaux, de confitures, en +un mot de tout ce qu'on nomme, à Marseille, les <i>Calenos.</i> +Autrefois, suivant la coutume des anciens seigneurs +provençaux, la table demeurait couverte de mets pendant +les trois jours de fête; on se contentait de relever +la nappe quand la repas était terminé.</p> + +<p>Pour compléter ce que nous avons déjà dit de la +veillée de Noël en Provence, nous citerons la description +que nous fait de <i>gros souper</i> Jeanne de Flandreysy dans +le <i>Museon Arlaten</i>.</p> + +<p>Le musée d'Arles, fondé en 1896 par Frédéric Mistral, +est une véritable reconstitution du passé intime, familial +de la Provence.</p> + +<p>L'illustre fondateur y a réuni, dans six grandes salles +ouvertes au public, tout ce qui a trait aux moeurs locales +et régionales du pays.</p> + +<p>Dans la première salle, dite <i>salle, de Noël (Salo Calendalo),</i> +est représentée la cuisine d'un <i>mas</i> (ferme, +métairie). Nous y voyons, entourant la grande cheminée, +tous les meubles, ustensiles, table, crédence, panetière, +huche, armoires, dressoirs pour les étains, horloge, chenets, +la vaisselle, verriers, lampes, batterie de cuisine, +brocs de cuivre, poteries grossières, etc., en un mot tout +le mobilier traditionnel d'une ancienne maison agricole +de Provence.</p> + +<p>En voyant cette pièce, nous sentons parfaitement que +nous sommes chez de riches paysans. Les étables doivent +être pleines, les mûriers doivent donner des brassées +de feuilles pour le réveil des vers à soie, et la vigne +doit saigner aux vendanges, comme un taureau blessé +ensanglante une arène.</p> + +<p>... Sur la table, trois nappes, trois chandelles, symbolisent +le mystère de la sainte Trinité. A ses deux +extrémités, cette table est garnie des prémices de la moisson +sous la forme de blé en herbe, et couverte de tous +les plats conventionnels: le <i>pain calendal (de Noël)</i> portant +une incision cruciale (on en réserve un quart pour +le premier pauvre qui passe), le <i>muge</i> (faute de muge, +on mange de la morue), les escargots, le cardon, le +céleri et enfin <i>la fougasso (fouasse)</i>, galette percée de +trous.</p> + +<p>Nous y voyons encore le <i>sauve-crestian,</i> grosse bouteille +renfermant des grains de raisin dans l'eau-de-vie, +et enfin le <i>barralet</i>, petit tonneau contenant le vin cuit, +ce fameux vin cuit dont les Provençaux boivent une +rasade dans leurs festins.</p> + +<p>Nous terminerons par une lettre très intéressante que +nous a écrite un confrère de Bretagne<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a> A. G., ancien curé de Malestroit.</blockquote> + +<p>«Dans beaucoup de familles, vous le savez comme moi, +le réveillon de Noël n'a plus de raison d'être. Bien des +gens qui ne vont pas à la messe et qui se vantent de ne +plus croire à rien, croient encore au réveillon, parce que +c'est un prétexte à ripaille, mais ils ne se soucient nullement +de la naissance de l'Enfant Jésus. Eh bien! je crois +que, proportion gardée, on pourrait presque en dire +autant du repas maigre.»</p> + +<p>Assurément les Auvergnats et les Provençaux dont +vous parlez sont encore des croyants, puisqu'ils ont conservé +la tradition du repas maigre à la veillée de Noël; +mais pourtant ce repas est trop plantureux et trop varié +pour qu'on puisse y voir une mortification. Évidemment +tous ces détails sont pleins d'intérêt et vous avez eu grandement +raison de ne pas les négliger, surtout au point +de vue du pittoresque local. Mais, je le répète, ces repas +maigres sont de vrais festins et non des collations de +vigile, et, à la veillée de Noël, je les trouve tout à fait +déplacés. Est-ce bien, pour des chrétiens, le moment de +faire bombance, quand l'Evangile nous montre Marie et +Joseph cherchant inutilement un gîte et peut-être un +morceau de pain?</p> + +<p>Qu'après la Messe de minuit, on se réjouisse, on réveillonne, +rien de mieux, parce qu'alors les bergers sont déjà +venus apporter des provisions à la Crèche et que la Sainte +Famille n'a plus à craindre la disette; mais, avant +minuit, je vous avoue que cela me choque, d'autant plus +que je ne vois, dans la soirée, aucun acte religieux préparatoire +à la fête de Noël.</p> + +<p>En Bretagne, rien de plus frugal que le repas de la vigile +de Noël. A Bignan, par exemple, on fait cuire, dans le +four de la ferme, un petit pain rond pour chaque personne +de la famille. Ce petit pain est mangé tout sec, sans +beurre et sans autre boisson qu'un verre d'eau. C'est là +tout le repas de la vigile.</p> + +<p>On ne commence à manger qu'après le coucher du soleil +et lorsqu'on a pu compter au moins neuf étoiles, en +mémoire des neuf mois pendant lesquels la Vierge Marie +a porté l'Enfant Jésus.</p> + +<p>Ce maigre repas achevé, on s'assied autour de la bûche +traditionnelle, et la veillée se passe en prières. A Mohon, +où j'ai été trois ans recteur, avant de partir pour la messe +de minuit, on tient à réciter <i>«les mille Ave»</i>. Chacun dit +un chapelet à son tour, pendant que les autres répondent. +Après trois ou quatre chapelets récités de la sorte, on se +délasse un peu en chantant quelque vieux Noël; puis +on reprend la prière, jusqu'à ce que soient achevés les +vingt chapelets nécessaires pour faire le total des +<i>mille Ave</i>.</p> + +<p>Voilà ce que devrait être, avec des variantes, selon les +régions, la veillée de Noël dans toute famille vraiment +chrétienne: Ne prendre de nourriture que ce qui est nécessaire +pour soutenir le corps; puis, le repas achevé, prier +en union avec l'Ange, en saluant mille fois la Vierge qui, +dans quelques instants, sera la Mère de Dieu, mais qui, +pour le moment, erre encore dans les rues de Bethléem à +la recherche d'un gîte qui lui sera refusé. Tout à l'heure, +au retour de la Messe de minuit, la nature reprendra ses +droits et on réveillonnera copieusement, pour se réjouir de +la naissance de Jésus et aussi pour réparer les fatigues +de la marche et de la veillée; mais alors la Sainte +Famille aura reçu la visite des bergers et ne sera plus +dans le dénûment.»</p> + +<p>Nous sommes bien de l'avis de notre aimable correspondant. +Le véritable esprit chrétien de la nuit de Noël +doit consister dans la mortification du repas maigre de +la vigile et, après la Messe de minuit, dans la joie exubérante +du réconfortant réveillon auquel prend part la +famille tout entière.</p> +<br><br> + + +<h4>II.—LES DIVERTISSEMENTS.</h4> + +<p>Nous allons citer quelques divertissements auxquels +donne lieu la fête de Noël.</p> + +<p>Nous avons trouvé dans une notice sur Beaufort, commune +de l'Anjou, une très ancienne coutume dont il ne +reste pas trace dans les traditions du pays.</p> + +<p>C'était, à Beaufort, un usage que tous les jeunes gens +mariés dans l'année se réunissent la veille de Noël, +pour offrir au public un grand divertissement.</p> + +<p>A l'heure indiquée, ils se rendaient, escortés de toute la +foule, sur un pont situé sur une petite rivière, à l'extrémité +de la ville. Là , au signal donné par les premiers +magistrats de la cité, et en présence du seigneur du lieu +qui présidait la cérémonie, ils se précipitaient dans l'eau +pour y saisir, en nageant, une pelote que l'on avait jetée +dans le courant. Les nageurs avaient la liberté d'arracher +la pelote des mains de ceux qui l'avaient saisie les +premiers; c'était, on peut le penser, une lutte fort longue et +fort distrayante. Celui qui, le plus fort ou le plus adroit, +parvenait à se rendre maître de la pelote était proclamé le +vainqueur. Il recevait cinquante livres pour «monter son +ménage» et était reconduit chez lui au son de la trompe, au +bruit des tambours, des fifres et des hautbois.</p> + +<p>Ceux des jeunes gens qui, n'étant pas malades, «ne +voulaient pas grelotter en nageant après la pelote», +payaient une amende au profit du vainqueur.</p> + +<p>Une coutume à peu près semblable avait lieu en Normandie, +au Mesnil-sous-Jumièges et à Yville.</p> + +<p>La dernière mariée de l'année—et c'était à qui se +marierait la dernière pour avoir cet honneur,—en +présence de toute la paroisse assemblée, jetait par-dessus +l'église une boule ou une pelote où était enfermée une +somme d'argent. Chacun faisait ses efforts pour s'en +emparer. Or, pour en demeurer maître, il fallait rentrer +chez soi et faire baiser la pelote à la bûche de Noël, dans +la cheminée. Quiconque touchait le porteur, lui criait: +«Lâche la pelote», et de nouveau la pelote était lancée.</p> + +<p>Souvent cette partie de balle lancée durait fort longtemps, +et parfois l'heureux possesseur de la balle +demeurait éloigné du village deux eu trois jours avant de +rentrer chez lui, attendant que ses adversaires, lassés, +aient abandonné la partie. Une sorte de superstition s'en +mêlait, la pelote portant bonheur au hameau qui la +possédait. C'était un talisman qui assurait de belles +récoltes à celui qui pouvait la garder.</p> + +<p>Tout cela était très inoffensif, mais les bousculades, les +batteries qui s'ensuivaient, l'étaient moins, et, en 1866, +on a supprimé définitivement cette originale coutume normande<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a> <i>Journal de Rouen</i>, suppl. du 25 déc. 1898.</blockquote> + +<p>Voici, d'après M. J. Carnandet<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>, ce qui se passait, la +veille de Noël, dans les <i>villages champenois</i>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> (retour) </a> Bibliothécaire de la ville de Chaumont.</blockquote> + +<p>C'est à la nuit tombante que commencent les réjouissances +de la fête de Noël. Dès que la dernière lueur du +jour s'est fondue dans l'ombre, tous les habitants du pays +ont grand soin d'éteindre leurs foyers, puis ils vont en +foule allumer des brandons à la lampe de l'église. Lorsque +ces brandons ont été bénits par le clergé, ils les promènent +par les champs: c'est ce qu'on appelle la <i>fête des flambarts</i>. +Ces flambarts sont le seul feu qui brûle dans le +village: ce feu bénit et régénéré jettera de jeunes étincelles +sur l'âtre ranimé dans quelques instants, image +symbolique de la renaissance spirituelle apportée au +monde par Jésus-Christ.</p> + +<p>Puis on allume la bûche de Noël.</p> + +<p>Pendant la veillée, les paysans, sur l'esplanade et dans +les cours, se livrent à mille passe-temps agréables et se +divertissent au jeu des <i>folles entreprises</i>. Les uns +feignent de vouloir prendre la lune avec les dents, les +autres de rompre une anguille avec les genoux, les autres +d'étouper les quatre-vents, d'autres, enfin, de faire taire +les femmes <i>qui coulent la buie</i> (la lessive).</p> + +<p>Mais tous les jeux cessent à minuit, alors que les +cloches tintent dans les airs obscurcis. De tous côtés, +s'en viennent à l'église de longues files de paroissiens portant +des brandons goudronnés, des torches de poix ardente +qui répandent de larges clartés sur les campagnes éblouissantes +et font scintiller le givre aux buissons des clôtures.</p> + +<p>Nous avons reçu d'un de nos aimables confrères le +récit le plus charmant qu'on puisse désirer d'une veillée +de Noël dans <i>le Rouergue</i> <a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> (retour) </a> M. l'abbé M..., du diocèse de Rodez.</blockquote> + +<p>«Nos coutumes se perdent de plus en plus dans notre +Rouergue, comme partout ailleurs; à mesure que les progrès +s'infiltrent dans nos montagnes, les vieilles traditions +disparaissent peu à peu pour faire place à la monotone +banalité de l'égoïsme et du bien-être.</p> + +<p>«Voici cependant ce qui se passe généralement, à l'occasion +de Noël, dans la région montagneuse et accidentée +qui entoure Rodez: c'est le <i>vieux Rouergue</i>, qui sut se +garantir du protestantisme et de l'invasion anglaise.</p> + +<p>«Là , dans les vastes plaines arides du Causse, comme +sur les montagnes du Levézou et les mamelons boisés du +Ségala, il fait grand froid vers la fin de décembre; aussi +on ne ménage pas le bois dans la vaste cheminée autour +de laquelle se groupe toute la famille pour la veillée.</p> + +<p>«Autrefois, les voisins arrivaient, eux aussi; on se +réunissait, ainsi, nombreux, tantôt chez l'un, tantôt chez +l'autre, on devisait joyeusement, sans contrainte ni gêne +aucune, grignotant de savoureuses châtaignes grillées et +les arrosant de cidre ou du petit vin blanc qu'on récolte +dans nos vallons. Hélas! la politique s'est glissée sournoisement +jusque chez nous—et finies nos patriarcales +réunions.</p> + +<p>«Groupée donc autour d'un grand feu, la famille cause +doucement: tout à coup, les cloches se font entendre. +«Les carillons!» dit l'un des anciens, et là -dessus, pour +satisfaire l'avide curiosité des jeunes, on rappelle toutes +les antiques légendes de la fête de Noël, que tout le +monde sait déjà , mais qui plaisent toujours.</p> + +<p>«On raconte que les cloches de telle ancienne paroisse +détruite, jetées dans quelque gouffre profond par les protestants +ou les révolutionnaires, se mettent à sonner +d'elles-mêmes pour répondre aux joyeux carillons de leurs +soeurs qui chantent si gaiement dans le clocher du village.</p> + +<p>«Viennent ensuite les récits les plus variés sur la naissance +du Sauveur... Presque toujours ces récits se terminent +par un cantique de Noël—en patois, bien entendu:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i4"> <i>Au miezo mièch,</i></p> +<p><i>Lous pastrès quitou lou lièch,</i></p> +<p><i>Per ona audoura la noissenço,</i></p> +<p class="i4"> <i>Moun Dious!</i></p> +<p><i>D'un Dious plé de puissenço</i></p> +<p class="i4"> <i>Benez esse Dious!</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i4"> A minuit,</p> +<p>Les bergers quittent le lit,</p> +<p>Pour aller adorer la naissance,</p> +<p class="i4"> Mon Dieu!</p> +<p>D'un Dieu plein de puissance,</p> +<p class="i4"> Venez être Dieu!</p> + </div> </div> + +<p>«Que de fois n'ai-je pas ouï la voix chevrotante de ma +bonne vieille «Mimi», âgée de plus de quatre-vingts +ans, qui me berçait sur ses genoux au rythme mélancolique +et suppliant de ce chant naïf.</p> + +<p>«Avant de partir pour la Messe de minuit, on plaçait +la bûche de Noël (<i>souquo naudolenquo</i>). D'après la tradition, +la bûche de Noël, dans toute maison qui se respecte, +doit durer jusqu'au 1er janvier, et même, pour s'assurer +une heureuse et prospère année, il faut qu'elle +brûle sans s'éteindre jusqu'à l'Épiphanie, afin que, si les +Rois Mages viennent à passer par là , ils aient de quoi +réchauffer leurs membres fatigués et glacés par l'âpre +bise de nos montagnes. Aussi ce sont des arbres entiers +ou d'immenses souches de chêne que j'ai vu porter par +trois ou quatre valets de ferme dans la gigantesque cheminée +de la cuisine.»</p> + +<p>Une plume très exercée a su mettre en scène l'antique +veillée de Noël <i>au pays lorrain</i>; nous sommes heureux +de reproduire ce gracieux tableau.</p> + +<p>«C'était la veillée de Noël en pays lorrain. Dans la +grande salle du château, maîtres et serviteurs sont rassemblés, +le souper vient de finir; les pages apportent les +galettes dorées et les aiguières de vin vermeil qui doivent +égayer la soirée. Au haut de la table, le comte Raoul de +Briamont a présidé le repas sur le grand fauteuil seigneurial +sculpté aux armoiries de sa maison; il a crié +«Noël!» en élevant gaiement la coupe d'argent, et sa +voix sonore a éveillé, en même temps que les échos de la +grande salle, la joie dans tous les cours des convives. Car +tous les serviteurs de Briamont présents au festin de +Noël aiment leur jeune maître de quinze ans et respectent +sa tête blonde, comme ils respectaient jadis les cheveux +blancs de son aïeul. A la droite du comte Raoul se +trouvent: le chapelain, messire Didier, qui, tout à l'heure, +célébrera dans la chapelle la Messe de minuit; puis Alain, +le vieil écuyer du défunt seigneur; dame Pernette, qui a +nourri et élevé l'enfant; les servantes, les hommes +d'armes de la petite garnison qui défend le château pendant +ces jours troublés; les varlets, les pages et, enfin, +une famille de pauvres laboureurs qui est venue le jour +même chercher derrière les murs de Briamont un abri +contre la fureur des bandes pillardes qui dévastent la +campagne. Et tous ont répété: «Noël! Vive notre jeune +seigneur!»</p> + +<p>«—Merci à vous, mes bons serviteurs et amis, reprend +le comte Raoul; merci de votre affection et des soins +dont vous m'avez entouré pendant toute cette année, la +dernière que je passe parmi vous et sous le toit de mes +pères. Bientôt sonnera l'heure du départ; bientôt, sous la +conduite de mon suzerain, j'irai trouver notre sire le roi +Charles; bientôt je serai chevalier, je pourrai courir sus +à l'Anglais et aider, s'il plaît à Dieu, à le chasser hors du +royaume de France. Criez donc: Noël! mais aussi: Vive +notre gentil dauphin Charles VII!<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>».</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11"> (retour) </a> Marie de Lacertelle, <i>Ann. d'Orléans</i>, 7 janv. 1905.</blockquote> + +<p>A <i>Paris</i>, comme dans toutes les grandes capitales, le +mouvement et l'animation redoublent la veille de Noël et +se prolongent non seulement fort avant dans la soirée, +mais encore une partie de la nuit. La Noël, l'une de nos +plus grandes fêtes religieuses, l'une des plus touchantes +fêtes de famille, est en même tempe la plus franchement +joyeuse des fêtes populaires.</p> + +<p>Dès la nuit tombée, les rues sont envahies par la foule: +sur les boulevards, auxquels les petites boutiques provisoires +prêtent la physionomie d'une fête enfantine, c'est +un flot toujours croissant, toujours renouvelé de promeneurs.</p> + +<p>Les terrasses des cafés s'encombrent à vue d'oeil; à +tous ces gens attablés, des camelots viennent proposer le +jouet du jour, en accompagnant leur boniment des facéties +les plus originales. Des mendiants cherchent à +exploiter la pitié des passants et des industriels sans ressources +s'improvisent artistes pour la circonstance.</p> + +<p>Ces sortes de «minstrels» pullulent depuis quelques +années. Certains exercent leur talent sans collaboration, +mais la plupart sont groupés en duo ou trio pour donner +leur concert. Ils débitent leur répertoire, généralement +insignifiant, devant un public peu exigeant, car c'est +d'une façon bien distraite qu'on les écoute. Ces virtuoses +du pavé, pauvres «cigales» de l'art, auxquelles la +lumière électrique tient lieu de «soleil», accompagnent +souvent leurs chants de «danses» qui ne leur assurent +pas toujours ce qu'il faut «pour subsister».</p> + +<p>Un usage des plus édifiants et des plus touchants existe +encore au village de <i>Montsecret</i> (Orne). La veille et le +matin du jour de Noël, une jeune fille pieuse et estimée +de tous va par les maisons porter l'Enfant-Jésus de la +Crèche et le fait baiser aux petits enfants. Les parents +remettent alors une offrande pour l'entretien de la lampe +qui, pendant tout le mois de janvier, brûle à l'église +devant la Crèche. Cette visite est regardée comme un +honneur et une bénédiction par les familles: les +enfants l'attendent avec impatience et l'accueillent avec +joie<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> (retour) </a> D'après l'abbé V..., du diocèse de Séez.</blockquote> +<br><br> + + +<h4>III.—LES LÉGENDES</h4> + +<p>Ce qui fait le plus grand charme de la veillée de Noël, +ce sont assurément les légendes qu'on y raconte: leur +ensemble forme un des plus captivants chapitres de la +littérature populaire; elles sont tour à tour terribles ou +touchantes, dramatiques ou gracieuses. Il serait bien +difficile de dire quelle est l'origine de ces fables, historiettes +ou contes, qui ont trait à la naissance de l'Enfant-Dieu. +Ces récits, auxquels les vieillards savent +donner tant de charmes, font toujours les délices des +enfants.</p> + +<p>Les légendes de la veillée de Noël peuvent se diversifier +d'après les êtres qui entrent en scène. <i>Êtres inanimés, +animaux, démons, récits édifiants</i>; tel est l'ordre que +nous suivrons.</p> + +<br> +<p class="mid"><i>Êtres inanimés</i></p> + +<p>En <i>Franche-Comté</i>, on raconte qu'une roche pyramidale, +qui domine la crête d'une montagne, tourne trois +fois sur elle-même pendant la Messe de minuit, quand le +prêtre lit la généalogie du Sauveur. En cette même nuit, +les sables des grèves, les rocs des collines, les profondeurs +des vallées s'entr'ouvrent et tous les trésors enfouis +dans les entrailles de la terre apparaissent à la clarté des +étoiles.</p> + +<p>Dans cette même contrée existe la légende de la +<i>pierre qui vire</i>. C'est une pierre pointue dressée en équilibre +sur un rocher, entre les villages de Scey-en-Varais +et de Cler, et qui, dit-on, fait un tour complet sur elle-même +au coup de minuit, à Noël<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13"> (retour) </a> L'abbé V..., du diocèse de Besançon.</blockquote> + +<p><i>Dans les Vosges</i>, la <i>pierre tournerose</i>, bloc élevé +qui existait près de Remiremont, se mettait elle-même +en mouvement quand les cloches de Remiremont, de +Saint-Nabord et de Saint-Etienne (deux paroisses voisines +de Remiremont) appelaient les fidèles à la Messe de +minuit<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14"> (retour) </a> Richard, <i>Traditions populaires.</i></blockquote> + +<p>C'est surtout au <i>pays de Caux</i> (Seine-Inférieure) +qu'existe la légende des <i>pierres tournantes</i>. Ces pierres +faisaient autrefois trois tours sur elles-mêmes pendant +la Messe de minuit, et les monstres qui étaient censés y +habiter exécutaient autour d'elles des danses folles qu'il +eût été dangereux de troubler. Citons la chaise de Gargantua +à Duclair, la pierre Gante à Tancarville, la +pierre du Diable à Criquetot-sur-Ouville.</p> + +<p>A <i>Millières</i>, dans le Cotentin (Manche), au carrefour +des Mariettes, se trouve un bloc de pierre pesant mille +kilos, qui, dit-on, saute trois fois, le jour de Noël, à +minuit.</p> + +<p>On croit encore, au pays de Caux, que les cloches perdues +sonnent pendant la Messe de minuit.</p> + +<p>Certains affirment avoir entendu l'ancienne cloche de +l'église des moines d'Ouville-l'Abbaye, qui passe pour +être enfouie dans le «Bose-aux-Moines», à Boudeville.</p> + +<p>Mais il faut surtout lire les <i>légendes bretonnes.</i></p> + +<p>Nombreuses autant qu'énormes sont les pierres qui se +déplacent pendant la Messe de minuit, pour aller boire, +comme des moutons altérés, aux rivières et aux ruisseaux.</p> + +<p>Un mégalithe, près de Jugon (Côtes-du-Nord), se rend +à la rivière de l'Arguenon. Dans le bois de Couardes, un +bloc de granit, haut de trois mètres, descend pour aller +boire au ruisseau voisin et remonte à sa place de lui-même.</p> + +<p>Il y a, au sommet du mont Beleux, un menhir qui se +laisse enlever par un merle et qui met à découvert un +trésor.</p> + +<p>Il faut entendre surtout, telle qu'elle nous est contée +par Emile Souvestre, la jolie légende des pierres de Plouhinec +qui vont boire à la rivière d'Intel<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15:</b><a href="#footnotetag15"> (retour) </a> Emile Souvestre, <i>Le Foyer Breton</i>, tome II. p. 181.</blockquote> + +<p>La plus célèbre était jadis la grosse pierre de Saint-Mirel, +dont Gargantua se servit pour aiguiser sa faux, et +qu'il piqua, après la fauchaison, comme on la retrouve +encore aujourd'hui. Elle cachait un trésor qui tenta un +paysan des alentours. Ce paysan était si avare qu'il +n'eût pas trouvé son pareil: le liard du pauvre, la pièce +d'or du riche, il prenait tout; il se serait payé, s'il eût +fallu, avec la chair des débiteurs.</p> + +<p>Quand il sut qu'à la Noël les roches allaient se désaltérer +dans les ruisseaux, en laissant à découvert des +richesses enfouies par les anciens, il songea, pendant +toute la journée, à s'en emparer.</p> + +<p>Pour pouvoir prendre le trésor, il fallait cueillir, +durant les douze coups de minuit, le rameau d'or qui +brillait à cette heure seulement dans les bois de coudriers +et qui égalait en puissance la baguette des plus grandes +fées. Lors, ayant cueilli le rameau, il se précipita de +toute sa force vers le plateau où le rocher de Gargantua +profilait sa masse sombre, et, lorsque minuit eut sonné, +il écarquilla les yeux.</p> + +<p>Lourdement le bloc de pierre se mettait en marche, +s'élevant au-dessus de la terre, bondissant comme un +homme ivre à travers la lande déserte, avec des secousses +brusques qui faisaient sonner au loin le terrain de la vallée.</p> + +<p>Jusqu'à ce moment la branche magique éclairait l'endroit +que la pierre venait de quitter. Un vaste trou +s'ouvrait, tout rempli de pièces d'or.</p> + +<p>Ce fut un éblouissement pour l'avare, qui sauta au +milieu du trésor et se mit en devoir de remplir le sac +qu'il avait apporté. Une fois le sac bien chargé, il entassa +ses pièces d'or dans ses poches, dans ses vêtements, +jusque dans sa chemise. Dans son ardeur, il oubliait la +pierre qui allait venir reprendre sa place. Déjà les +cloches ne sonnaient plus. Tout à coup le silence +de la nuit fut troublé par les coups saccadés du +roc qui gravissait la colline et qui semblait frapper la +terre avec plus de force, comme s'il était devenu plus +lourd après avoir bu à la rivière. L'avare ramassait +toujours ses pièces d'or. Il n'entendit pas le fracas que +fit la pierre quand elle s'élança d'un bond vers son trou, +droite comme si elle ne l'avait pas quitté.</p> + +<p>Le pauvre homme fut broyé sous cette masse énorme, +et de son sang il arrosa le trésor de Saint-Mirel<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16:</b><a href="#footnotetag16"> (retour) </a> Lectures pour Tous, déc. 1903, p. 190.</blockquote> +<br> + +<p class="mid"><i>Animaux</i></p> + +<p>Il existe, en France surtout, une croyance populaire +dont les formes varient suivant les différentes contrées: +c'est la conversation des animaux entre eux pendant la +Messe de minuit et surtout pendant la lecture ou le chant +de la Généalogie.</p> + +<p>C'est sans doute une réminiscence de la représentation +de l'ancien «Mystère de la Nativité», pendant laquelle +<i>on faisait parler les animaux.</i></p> + +<p>Cette croyance si répandue, avec de nombreuses +variantes, peut se résumer ainsi: un paysan, probablement +ivre, ayant omis d'offrir à son bétail le réveillon +traditionnel, entend ce dialogue entre les deux grands +boeufs de son étable:</p> + +<p>Premier boeuf: «Que ferons-nous demain, compère»?</p> + +<p>Second boeuf: «Porterons notre maître en terre...»</p> + +<p>Le maître, furieux, en entendant cette prédiction, +saisit une fourche pour frapper le prophète de malheur; +mais, dans sa précipitation, il se blesse maladroitement +lui-même à la tête... et le lendemain les boeufs le portent +en terre.</p> + +<p>Tel est le thème développé différemment suivant les +provinces.</p> + +<p><i>Dans les Vosges</i>, à la Bresse, canton de Saulxures-sur-Moselotte, +on a soin de donner abondamment à manger +aux animaux avant d'aller à la Messe de minuit.</p> + +<p><i>A Cornimont</i>, au Val-d'Ajol, on croit encore que les +animaux se lèvent et conversent ensemble pendant la +Messe de minuit. On raconte à ce sujet qu'un habitant de +Cornimont, jouissant de la réputation d'esprit fort, voulut +s'assurer de ce fait surnaturel. Il alla se coucher dans +un coin obscur de l'écurie située derrière sa maison.</p> + +<p>A l'heure de minuit, il vit un de ses boeufs se réveiller, +puis se lever pesamment et demander, en bâillant, à son +compagnon de fatigue, ce qu'ils feraient tous deux le +lendemain. Celui-ci lui répondit qu'ils conduiraient leur +maître au cimetière. La chose ne manqua pas d'arriver, +dit la tradition: notre esprit fort fut saisi d'une telle +frayeur qu'il en tomba raide mort sur place. Ainsi, sans +doute, le racontèrent les boeufs.</p> + +<p>On assure aussi qu'une semblable aventure arriva à +une femme de Raon-aux-Bois, canton de Remiremont. +Poussée par la curiosité, elle alla visiter ses étables +pendant la Messe de minuit. Elle apprit également de +ses boeufs qu'ils ne tarderaient pas à la conduire en +terre<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup>17</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Note 17:</b><a href="#footnotetag17"> (retour) </a> <i>Traditions populaires</i>, par Richard. Remiremont, 1848.</blockquote> + +<p>La nuit de Noël est célèbre par une vieille légende que +les <i>paysans landais</i> racontent avec terreur, pendant les +veillées d'hiver.</p> + +<p>Ils prétendent que le jour de Noël, vers minuit, l'âne +et le boeuf se mettent à parler entre eux. Ils causent du +temps où l'Enfant-Jésus n'avait pour se réchauffer que +leur haleine. Ce don miraculeux de la parole est le +cadeau envoyé tous les ans par le Ciel à ces deux animaux, +en souvenir des bons offices rendus à l'Enfant-Jésus +dans l'étable de Bethléem. Mais malheur à celui +qui tente de surprendre leur mystérieuse conversation.</p> + +<p>Sa témérité est punie d'une manière terrible: il tombe +mort à l'instant même<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup>18</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Note 18:</b><a href="#footnotetag18"> (retour) </a> <i>Le Petit Landais</i>, 25 décembre 1902.</blockquote> + +<p>Un bon paysan de Gaillères l'éprouva à ses dépens. +Pour se convaincre de la vérité du fait, il vint écouter à +l'étable, et voilà qu'à minuit juste, le boeuf dit à son +voisin:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>«Hoù Bouêt?—Hoù Bortin.</p> +<p>—Que haram-nous, douman matin?</p> +<p>—Que pourteram lou boué ou clôt.</p> +<p>E lou boué que mouri sou cop»<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup>19</sup></a>.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Note 19:</b><a href="#footnotetag19"> (retour) </a> <i>Sorcières et loups-garous dans les Landes</i>, p. 39.</blockquote> + +<p>Voici comment Laisuel de Lasalle a gracieusement +brodé cette légende: la scène se passe <i>en Berry</i> <a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup>20</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Note 20:</b><a href="#footnotetag20"> (retour) </a> <i>Croyances et légendes</i>, tom. I, p. 17.</blockquote> + +<p>«On assure qu'au moment où le prêtre élève l'hostie +pendant la Messe de minuit, toutes les <i>aumailles</i> (bêtes +à cornes) de la paroisse s'agenouillent et prient devant la +Crèche. On assure encore qu'après cette oraison toute +mentale, s'il existe dans une étable deux boeufs qui sont +frères, il leur arrive infailliblement de prendre la +parole.</p> + +<p>«On raconte qu'un <i>boiron</i><a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup>21</sup></a> qui, dans ce moment +solennel, se trouvait couché près de ses boeufs, entendit +le dialogue suivant:</p> + +<p>«—Que ferons-nous demain? demanda tout à coup +le plus jeune du troupeau.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Note 21:</b><a href="#footnotetag21"> (retour) </a> On appelle <i>boiron</i> le jeune garçon qui touche ou aiguillonne +les boeufs pendant le labourage.—On dit aussi <i>boyer</i> +pour bouvier—en italien, <i>boaro</i>.</blockquote> + +<p>«—Nous porterons notre maître en terre, répondit +d'une voix lugubre un vieux boeuf à la robe noire, et tu +ne ferais pas mal, François, continua l'honnête animal +en arrêtant ses grands yeux sur le boiron qui ne dormait +pas, tu ne ferais pas mal d'aller l'en prévenir, afin qu'il +s'occupe des affaires de son salut.</p> + +<p>«Le boiron, moins surpris d'entendre parler ses bêtes +qu'effrayé du sens de leurs paroles, quitte l'étable en +toute hâte et se rend auprès du chef de la ferme pour lui +faire part de la prédiction.</p> + +<p>«Celui-ci se trouvait attablé avec trois ou quatre +francs garnements de son voisinage et, sous prétexte de +faire le réveillon, présidait à une monstrueuse orgie, +tandis que la <i>cosse de Nau</i> (bûche de Noël) flamboyait +dans l'âtre et que sa femme et ses enfants étaient encore +à l'église.</p> + +<p>«Le fermier fut frappé de l'air effaré de François à +son arrivée dans la salle.</p> + +<p>«—Eh bien? Qu'y a-t-il? lui demanda-t-il brusquement.</p> + +<p>«—Il y a que les boeufs ont parlé, répondit le boiron +consterné.</p> + +<p>«—Et qu'ont-ils chanté? reprit le maître.</p> + +<p>«—Ils ont chanté qu'ils vous porteraient demain en +terre; c'est le vieux Noiraud qui l'a dit, et il m'a même +envoyé vous en avertir, afin que vous ayez le temps de +vous mettre en état de grâce.</p> + +<p>«—Le vieux Noiraud en a menti, et je vais lui donner +une correction, s'écria le fermier, le visage empourpré +par le vin et la colère.</p> + +<p>«Et, sautant sur une fourche de fer, il s'élance hors de +la maison et se dirige vers les étables. Mais il est à peine +arrivé au milieu de la cour qu'on le voit chanceler, +étendre les bras et tomber à la renverse.</p> + +<p>«Était-ce l'effet de l'ivresse, de la colère ou de la +frayeur?</p> + +<p>«Nul ne le sait.</p> + +<p>«Toujours est-il que ses amis, accourus pour le +secourir, ne relevèrent qu'un cadavre et que la prédiction +du vieux Noiraud se trouva accomplie.</p> + +<p>«Depuis cette aventure, que l'on dit fort ancienne, les +boeufs ont toujours continué à prendre, une fois l'an, la +parole; mais personne n'a plus cherché à surprendre le +secret de leur conversation.»</p> + +<p>«A Romorantin, nous écrit un de nos correspondants, +lorsque j'étais enfant, on me recommandait de me trouver +à la Crèche, le jour de Noël, à minuit sonnant; c'était, +me disait-on, l'heure où le boeuf et l'âne empruntaient la +voix humaine pour saluer le Christ naissant.»</p> + +<p>Dans <i>le Cotentin</i>, où la foi est naïve, on est persuadé +que toute la création adore le petit Jésus, à Noël. A +l'heure de minuit, dit-on, tous les animaux de ferme +s'agenouillent, et tel curieux qui voudrait alors pénétrer +dans l'étable, uniquement pour s'assurer du fait, serait +immédiatement puni de sa témérité<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup>22</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"></a><b>Note 22:</b><a href="#footnotetag22"> (retour) </a> Ces détails nous ont été donnés par un habitant de Millières +(Manche).</blockquote> +<br> + +<p class="mid"><i>Démons et croyances superstitieuses.</i></p> + +<p>Un ancien Noël nous donne une description frappante +et naïve de la rage du démon, à la venue du Messie:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>AIR: J'endève.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le démon, assurément,</p> +<p>Dedans son coeur endève,</p> +<p>Car Dieu vient présentement</p> +<p>Pour sauver les fils d'Adam</p> +<p>Et d'Eve, d'Eve, d'Eve!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Il régnait absolument</p> +<p>Sans nous donner de trêve,</p> +<p>Mais ce saint avènement</p> +<p>Délivre les fils d'Adam</p> +<p>Et d'Eve, d'Eve, d'Eve!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Chantons Noël hautement,</p> +<p>Sortons de notre rêve,</p> +<p>Bénissons le sauvement</p> +<p>De tous les enfants d'Adam</p> +<p>Et d'Eve, d'Eve, d'Eve<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup>23</sup></a>!</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"></a><b>Note 23:</b><a href="#footnotetag23"> (retour) </a> <i>Bible des Noëls</i>, p. 33.</blockquote> + +<p>La nuit de Noël est la plus mystérieuse de toutes les +nuits. Il semble que Satan, exaspéré par l'échec que ce +divin anniversaire lui remet en mémoire, sente, à chaque +retour de la grande fête, redoubler sa haine et sa rage +contre l'humanité. C'est alors qu'il sème dans les sentiers +et sur les <i>carroirs</i><a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup>24</sup></a> que doivent parcourir les pieuses +caravanes de la Messe de minuit, ces larges et splendides +pistoles qui jettent dans l'ombre de si magiques et de si +attrayants reflets. C'est alors qu'il ouvre, au pied des +croix et des oratoires champêtres, ces antres béants au +fond desquels on voit ruisseler des flots d'or. Malheur à +celui qui tente de garnir son escarcelle de cette brillante +monnaie. Chaque pistole ramassée échappe aussitôt des +mains, en laissant aux doigts une empreinte noire, ineffaçable, +avec une sensation de brûlure atroce, pareille à +celle du feu de l'enfer.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"></a><b>Note 24:</b><a href="#footnotetag24"> (retour) </a> On donne le nom de <i>carroirs</i> à tous les carrefours +Champêtres, c'est-à -dire à tout terrain vague ou désert où viennent +se croiser plusieurs chemins.</blockquote> + +<p>Le <i>Maufait</i> (le malfaisant, le diable) est partout, on le +rencontre courant la campagne sous les formes les plus +imprévues.</p> + +<p>Autrefois, au collège de <i>Saint-Amand</i>, un vieux domestique +contait ainsi l'aventure fantastique qui lui était +arrivée le 25 décembre 1783.</p> + +<p>Malgré les recommandations de son père, il avait tendu +des collets dans un ancien cimetière. Il y courut pendant +la Messe de minuit et trouva pris au piège un lièvre qui, +au lieu de l'attendre, se coupa la patte avec les dents. +Lui de le poursuivre, l'autre de se sauver aussi vite que +le lui permettait sa blessure. Enfin, après une longue +course, ils arrivèrent tous les deux aux bords du Cher, +et au moment où le chasseur allait mettre la main sur sa +proie, la maligne bête franchit la rivière d'un seul bond. +Alors se tournant vers le jeune homme épouvanté: +«Eh bien! l'ami, s'écria le Diable qui avait repris sa +forme, est-ce bien sauté pour un boiteux?»</p> + +<p><i>En Limousin</i>, dans les campagnes, existe cette croyance +que les maléfices, les sortilèges, toutes les oeuvres de +l'Esprit du mal perdent, la nuit de Noël, leur puissance; +qu'il est possible de pénétrer jusqu'aux trésors les plus +cachés, la vigilance des monstres ou des êtres surnaturels +qui les gardent se trouvant en défaut, ou leur pouvoir +suspendu<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup>25</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"></a><b>Note 25:</b><a href="#footnotetag25"> (retour) </a> M. G., de la Société archéologique du Limousin.</blockquote> + +<p>Shakespeare, le grand poète anglais, connaissait +cette tradition quand, dans <i>Hamlet</i>, il fait dire à Marcellus:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Some say that ever'gainst that season comes,</p> +<p>Wherein Our Saviour's birth is celebrated,</p> +<p>The bird of dawning singeth a night long;</p> +<p>And then, they say, no spirit dare stir abroad;</p> +<p>The nights are wholesome; then no planets strike,</p> +<p>No fairy takes, nor witch hath power to charm;</p> +<p>So hallowed and so gracious is the time<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26"><sup>26</sup></a></p> + </div><div class="stanza"> +<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" name="footnote26"></a><b>Note 26:</b><a href="#footnotetag26"> (retour) </a> Shakespeare, <i>Hamlet</i>, acte I, scène I.</blockquote> + + </div><div class="stanza"> +<p>Il y en a qui disent que toujours à l'époque</p> +<p>Où est célébrée la naissance de notre Sauveur,</p> +<p>L'oiseau de l'aurore<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27"><sup>27</sup></a> chante tout le long: de la nuit;</p> +<p>Alors, dit-on, aucun esprit n'ose errer dans l'espace:</p> +<p>Les nuits sont sans malignité, nulle planète ne peut nuire,</p> +<p>Nulle fée ne prend, et nulle sorcière n'a le pouvoir de jeter des sorts;</p> +<p>Si béni et si plein de grâce est ce moment de l'année!</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" name="footnote27"></a><b>Note 27:</b><a href="#footnotetag27"> (retour) </a> Le coq.</blockquote> + +<p>Et, en effet, un moment vient où le Malin est enfin +réduit à l'impuissance: c'est lorsque tinte le premier +coup de minuit. Écoutez plutôt ce que lit Jean Scouarn, +de Saint-Michel-en-Grève, près de Ploumilliau (Côtes-du-Nord).</p> + +<p>Un jour qu'il errait sur les grèves de Saint-Michel, il +rencontra un pauvre chemineau qui, pour le remercier +d'un morceau de pain qu'il lui avait donné, lui révéla le +moyen de gagner la fortune et le bonheur. Il lui apprit, +en effet, qu'au milieu de la grève se dressait un château +habité par une princesse, belle comme une fée et riche +comme les douze pairs de France. Les esprits de l'Enfer +la retenaient sous les eaux. A Noël, au premier coup de +minuit, la mer s'ouvrait et laissait voir le château: si +quelqu'un pouvait y entrer et aller prendre dans la salle +du fond une baguette magique, il pouvait devenir le mari +de la châtelaine. Mais il fallait avoir mis la main sur la +baguette avant le dernier coup de minuit; sinon, la mer +revenait engloutir le château, et l'audacieux chercheur +était métamorphosé en statue.</p> + +<p>Scouarn résolut de tenter l'aventure. A minuit, en +effet, la mer s'écarta comme un rideau qu'on tire et laissa +voir un château resplendissant de lumières. Scouarn ne +fit qu'un bond vers l'entrée et franchit la porte. La première +salle était remplie de meubles précieux, de coffres +d'or et d'argent. Tout autour se dressaient les statues des +chercheurs d'aventures qui n'avaient pu aller plus loin. +Une seconde salle était défendue par des lions, des dragons +et des monstres aux dents grinçantes. Jean Scouarn +était perdu s'il hésitait.</p> + +<p>Comme le sixième coup de minuit sonnait, il réussit à +passer au milieu des bêtes enchantées qui s'écartèrent et +pénétra dans un appartement plus somptueux que tous +les autres, où se tenaient les filles de la mer. Il allait se +laisser entraîner dans leur ronde, quand il aperçut tout +au fond la baguette magique: il s'élança et la saisit victorieusement.</p> + +<p>Le douzième coup de minuit sonna.</p> + +<p>Mais Scouarn tenait la baguette magique et il n'avait +plus rien à craindre. A sa voix, la mer mugissante s'éloigna +du château, et les esprits de l'Enfer, définitivement +vaincus, s'enfuirent en poussant des cris à faire trembler +les rochers.</p> + +<p>La princesse délivrée offrit sa main au vaillant sauveur.</p> + +<p>Ce furent des noces splendides, et Jean Scouarn, dans +sa reconnaissance pour les Saints qui l'avaient protégé, +employa la moitié des trésors à construire une chapelle +à l'archange saint Michel<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28"><sup>28</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" name="footnote28"></a><b>Note 28:</b><a href="#footnotetag28"> (retour) </a> <i>Lectures pour Tous</i>, déc. 1903, p. 193.</blockquote> + +<p>Nombreuses sont les <i>croyances superstitieuses</i>, à l'occasion +de la fête de Noël:</p> + +<p>Dans les <i>villages bisontins</i>, on observé quel vent +souffle au sortir de la Messe de minuit: ce sera, paraît-il, +le vent qui dominera durant la nouvelle année.</p> + +<p>Dans les <i>campagnes des Vosges</i>, les douze jours entre +Noël et les Rois indiquent le temps des douze mois de +l'année<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29"><sup>29</sup></a>; ces jours sont appelés, dans le pays, <i>jours des +lots</i>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" name="footnote29"></a><b>Note 29:</b><a href="#footnotetag29"> (retour) </a><p>Dans la <i>Vaucluse</i>, ce sont les douze jours qui précèdent +Noël qu'on appelle <i>jours compteurs</i>.</p> + +<p>Dans les <i>environs de Gien</i> (Loiret), on appelle <i>jours féviés</i> +(jours de la <i>fève</i>) le temps qui s'écoule de Noël au premier +janvier. Ils indiquent, en général, la température dominante +des six premiers mois de l'année suivante, mais dans +l'ordre inverse: le 31 décembre correspond à janvier et le +26 décembre à juin.</p></blockquote> + +<p>Pour connaître le temps qu'il fera, on prend les dispositions +suivantes:</p> + +<p>On place en ligne douze oignons creusés en forme de +coquilles de noix et cela dès le 25 décembre, dans l'ordre +suivant:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12</p> +<p>0 0 0 0 0 0 0 0 0 0 0 0</p> + </div> </div> + +<p>Dans chaque oignon ainsi creusé, on met quelques +grains de sel. Le premier oignon, en commençant par la +gauche, correspond au mois de janvier, et les autres +oignons aux mois suivants, d'après leur rang.</p> + +<p>Au jour des Rois, qui est le dernier des <i>jours des lots</i>, +on examine les oignons. Là où le sel n'est pas fondu, le +mois correspondant doit être sec; là où il est fondu, le +mois correspondant doit être humide.</p> + +<p>Dans <i>la Normandie</i>, on augure de la fécondité des +pommiers, selon que la lune éclaire plus ou moins les +personnes qui vont à la Messe de minuit ou qui en +reviennent.</p> + +<p><i>Au pays de Caux</i>, on plaçait autrefois sur une jatte de +bois ou un plateau quelconque <i>un morceau de pain +bénit de la Messe de minuit</i>. On le laissait aller à la +dérive sur les rivières jusqu'à ce que le plateau s'arrêtât +de lui-même, indiquant ainsi où se trouvait le corps d'un +noyé. Longtemps les Cauchois des rives de la Seine +eurent cette croyance.—Ils croyaient aussi que <i>le pain +bénit de la Messe de minuit</i> avait le pouvoir de délier +la langue des enfants. Dans certaines familles cauchoises, +on le conserve comme un talisman ayant la vertu +d'indiquer l'état de santé des absents.</p> + +<p><i>En Corse</i>, les jeunes gens ont l'habitude de courir de +maison en maison de manière à faire <i>sept veillées avant +la Messe de minuit</i>, afin d'être jugés dignes d'apprendre, +de vieilles femmes, certains signes superstitieux qui leur +permettent, le cas échéant, de rendre impuissantes et +inoffensives les piqûres des scorpions et des autres animaux +nuisibles. Ces signes ne peuvent valablement se +communiquer que la nuit de Noël et seulement à ceux +qui ont fait les sept veillées.</p> + +<p>La <i>Bretagne</i> surtout peut être appelée la terre classique +des légendes. Interrogez les vieux paysans réunis +aux veillées d'hiver. Pendant que l'assistance frissonne +d'épouvante et se presse autour du foyer où brille un feu +de genêts épineux, ils vous révéleront les noms de tous +les êtres mystérieux ou sinistres qui peuplent les nuits +de la vieille Armorique. C'est <i>pendant la nuit de Noël</i> +surtout que l'ordre ordinaire de la nature est bouleversé. +Quand la cloche annonce l'élévation de la <i>Messe de +minuit</i>, tout ce qu'il y a d'êtres créés sur la terre se +montre à la fois dans le monde. Prêtons l'oreille à l'antique +tradition: elle le mérite par sa poétique étrangeté!</p> + +<p>Voici les fantômes qui s'avancent. Près des fées des +bois et des eaux, se montrent les korigans avec leurs +marteaux et les dragons gardiens des trésors. Ensuite +apparaissent le garçon à la grosse tête, épouvantail des +nuits pluvieuses, l'homme-loup, le conducteur des morts +et le cheval trompeur.</p> + +<p>Le char de l'<i>ankou</i> porte l'oiseau de la mort et Jean de +feu. Les flammes bleues qui dansent dans les cimetières, +les noyés qui sortent de la mer, le diable des carrefours +qui vient acheter la poule noire, le sorcier qui cherche +l'herbe d'or, les damnés qui soulèvent la pierre de leur +tombe pour demander des prières, les lavandières nocturnes... +telle est l'épouvantable procession qui chemine +à travers la lande, pendant que la neige tourbillonne et +que les fidèles sont prosternés devant l'autel<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30"><sup>30</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" name="footnote30"></a><b>Note 30:</b><a href="#footnotetag30"> (retour) </a> <i>Noël</i>, chez Desclées, p. 78.</blockquote> +<br> + + +<p class="mid"><i>Récits édifiants</i></p> + +<p>Innombrables sont ces sortes de légendes. Nous n'en +citerons qu'un petit nombre.</p> + +<p>On raconte qu'à <i>Marienstein</i>, ce sanctuaire aimé de la +Suisse septentrionale et de l'Alsace, éclosait, la nuit de +Noël, une rose, fermée toute l'année, et d'où s'échappaient +une délicieuse odeur et une lumière éclatante: +c'était <i>la rose de Noël</i> ou la rose des neiges.</p> + +<p>On raconte, dit Albert de Mun, dans <i>nos landes de +Bretagne</i>, que lorsque les Mages arrivèrent à l'étable de +Bethléem, ils y trouvèrent les bergers qui, n'ayant rien +autre à offrir au divin Enfant, enguirlandèrent avec des +fleurs des champs la Crèche où il était couché; les Mages +étalèrent leurs riches présents.</p> + +<p>Ce que voyant, les bergers se dirent entre eux: +«Nous voilà bien! A côté de ces belles choses d'or et +d'argent, que vont devenir nos pauvres fleurs? L'Enfant +ne les regardera seulement pas!»</p> + +<p>Mais voilà que l'Enfant-Jésus, repoussant doucement +du pied les trésors entassés devant lui, étendit sa petite +main vers les fleurs, cueillit une marguerite des champs, +et, la portant à ses lèvres, y posa un baiser.</p> + +<p>C'est depuis ce temps que les marguerites, qui jusqu'alors +étaient toutes blanches, ont au bout des feuilles +une belle couleur rosée qui semble un reflet de l'aurore, +et, au coeur, le rayon d'or tombé des lèvres divines.</p> + +<p>Finissons par <i>la Noël des trépassés</i>.</p> + +<p>C'était au temps du bon roi saint Louis, temps béni où +la foi et la piété régnaient au pays de France.</p> + +<p>L'office de la nuit de Noël venait d'être achevé dans +l'église abbatiale de <i>Saint-Vincent du Mans</i>. Les moines +s'étaient tous retirés et l'abbé était rentré dans sa cellule. +Accablé par l'âge, il s'était étendu promptement sur +son humble couchette. Un lourd sommeil s'empara bientôt +de son être. Tout à coup, un bruit étrange fait résonner +la porte de la cellule. L'abbé, réveillé en sursaut, se +lève à demi. Le bruit se renouvelle plus violent, plus +fantastique. Le moine se précipite vers la porte; il l'entr'ouvre.</p> + +<p>Un spectacle terrifiant se présente à ses yeux.</p> + +<p>Une foule immense d'êtres, revêtus de suaires blancs, +sont là , dans le long corridor. Tous portent une torche +allumée. Un effroyable silence plane sur cette multitude.</p> + +<p>Saisi de frayeur, l'abbé, craignant quelque oeuvre diabolique, +fait sur lui d'abord, puis sur toute cette foule, +un grand signe de croix. Ces êtres s'inclinent alors, répétant +tous le même signe sacré. Pour le faire, ils écartent +leur suaire, et l'abbé voit alors que ce sont des squelettes +décharnés. Une lueur lugubre est comme attachée à ces +os desséchés et ces squelettes semblent grandement souffrir +de ces flammes. Le moine, rassuré par le signe de la +croix si pieusement fait par ces fantômes, leur demande: +«Qui êtes-vous? Que voulez-vous?» Point de réponse. +Les deux plus proches le saisissent par son scapulaire et +l'entraînent à leur suite. Une procession se forme après +eux. Tous se dirigent vers l'église.</p> + +<p>Bientôt l'autel est préparé; les uns allument les +cierges, les autres disposent les ornements sacrés. L'abbé +comprend que ces êtres veulent assister au divin sacrifice +de l'autel. Il revêt la chasuble et commence la sainte +Messe. Des voix gémissantes répondent aux versets que +récite le prêtre. Les squelettes sont agenouillés pieusement +dans le choeur, dans la nef; l'église en est remplie. +Le silence est rompu seulement par la voix du ministre +de Dieu et par les prières des assistants. A l'<i>Orate fratres</i>, +lorsque l'abbé se retourne, il voit que les squelettes +ont quitté leurs linceuls. Le moment de la consécration +est arrivé; à la voix de son prêtre, Jésus descend invisiblement +sur l'autel. Alors, les gémissements cessent, une +harmonie céleste remplit l'église. Un chant sublime de +triomphe et de délivrance se fait entendre jusqu'à la fin +de la Messe. Lorsque le moine se retourne, à l'<i>Ite missa +est</i>, les squelettes ont tous disparu; une nuée lumineuse +montant vers le ciel, l'écho affaibli de mystérieux cantiques, +voilà tout ce qui reste du sublime spectacle +auquel il vient d'assister.</p> + +<p>L'abbé rentre dans sa cellule profondément ému, heureux +surtout d'avoir été, dans cette circonstance, l'instrument +de la miséricorde divine.</p> + +<p>Depuis, chaque année, en l'abbaye de Saint-Vincent, +on avait coutume de célébrer, après l'office solennel de +<i>la nuit de Noël</i>, une messe basse pour les <i>angoisseux</i> +du Purgatoire<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31"><sup>31</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote31" name="footnote31"></a><b>Note 31:</b><a href="#footnotetag31"> (retour) </a> Em. Louis Chambois, <i>Semaine du Mans</i>, 25 déc. 1903.</blockquote> + +<p>Écoutons dom Guéranger nous décrire la veillée de +Noël et nous en donner le vrai sens chrétien:</p> + +<p>«C'est là que nous avons vu, et nul souvenir d'enfance +ne nous est plus cher, toute une famille, après la frugale +et sévère collation du soir, se ranger autour d'un vaste +foyer, n'attendant que le signal pour se lever comme un +seul homme et se rendre à la Messe de minuit. Les mets, +qui devaient être servis au retour et dont la recherche +simple, mais succulente devait ajouter à la joie d'une si +sainte nuit, étaient là préparés d'avance; et, au centre +du foyer, un vigoureux tronc d'arbre, décoré du nom de +<i>bûche de Noël</i>, ardait vivement et dispensait une puissante +chaleur dans toute la salle. Sa destinée était de se +consumer lentement durant les longues heures de l'office, +afin d'offrir, au retour, un brasier salutaire pour réchauffer +les membres des vieillards et des enfants engourdis +par la froidure.</p> + +<p>«Cependant, on s'entretenait avec une vive allégresse +du Mystère de la grande nuit; on compatissait à Marie +et à son doux Enfant exposé dans une étable abandonnée +à toutes les rigueurs de l'hiver; puis bientôt on entonnait +quelqu'un de ces beaux <i>noëls</i>, au chant desquels on avait +passé déjà de si touchantes veillées dans tout le cours +de l'Avent. Les voix et les coeurs étaient d'accord, en exécutant +ces mélodies champêtres composées dans des +jours meilleurs. Ces naïfs cantiques redisaient la visite +de l'ange Gabriel à Marie et l'annonce d'une maternité +divine faite à la noble pucelle; les fatigues de Marie et +de Joseph parcourant les rues de Bethléem, alors qu'ils +cherchaient en vain un gîte dans les hôtelleries de cette +ville ingrate; l'enfantement miraculeux de la Reine du +Ciel; les charmes du nouveau-né dans son humble berceau; +l'arrivée des bergers avec leurs présents rustiques, +leur musique un peu rude et la foi simple de leurs +coeurs<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32"><sup>32</sup></a>. On s'animait en passant d'un <i>noël</i> à l'autre; +tous soucis de la vie étaient suspendus, toute douleur +était charmée, toute âme épanouie. Mais, soudain, la +voix des cloches, retentissant dans la nuit, venait mettre +fin à de si bruyants et de si aimables concerts. On se +mettait en marche vers l'église; heureux alors les enfants +que leur âge un peu moins tendre permettait d'associer +pour la première fois aux ineffables joies de cette nuit +solennelle, dont les fortes et saintes impressions devaient +durer toute la vie»<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33"><sup>33</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote32" name="footnote32"></a><b>Note 32:</b><a href="#footnotetag32"> (retour) </a> Tels sont bien, en effet, les sujets traités dans nos anciens +noëls dont la poésie est si naïve et si pieuse.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote33" name="footnote33"></a><b>Note 33:</b><a href="#footnotetag33"> (retour) </a> Dom Guéranger. <i>Le temps de Noël</i>, tome I, p. 161.</blockquote> + +<p>Puissions-nous faire revivre ces chères et touchantes +habitudes qui confondaient les saintes émotions de la +religion avec les plus intimes jouissances de la famille!</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE II</h3> + +<h3>LA BÛCHE DE NOËL</h3> + + +<p>La bûche de Noël réunissait autrefois tous les habitants +de la maison, tous les hôtes du logis, parents et +domestiques, autour du foyer familial.</p> + +<p>La bénédiction de la bûche avec les cérémonies traditionnelles +dont elle se parait n'était que la bénédiction +du feu, au moment où les rigueurs de la saison le rendent +plus utile que jamais: cet usage existait surtout dans les +pays du Nord. C'était la fête du feu, le <i>Licht</i> des anciens +Germains, le <i>Yule Log</i>, le feu d'Yule des forêts druidiques, +auquel les premiers chrétiens ont substitué cette +fête de <i>sainte Luce</i><a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34"><sup>34</sup></a> dont le nom, inscrit le 13 décembre +au calendrier, rappelle encore la lumière.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote34" name="footnote34"></a><b>Note 34:</b><a href="#footnotetag34"> (retour) </a> Évidemment, <i>Lucie</i> vient du latin <i>lux, lucis</i>, lumière.</blockquote> + +<p>Il est tout naturel qu'on mette en honneur, au vingt-cinq +décembre, au coeur de l'hiver, le morceau de bois +sec et résineux qui promet de chauds rayonnements aux +membres raidis sous la bise. Mais, souvent, cette coutume +était un impôt en nature, payé au seigneur par son +vassal. A la Noël, on apportait du bois; à Pâques, des +oeufs ou des agneaux; à l'Assomption, du blé; à la Toussaint, +du vin ou de l'huile.</p> + +<p>Il arrivait aussi, quelquefois, que les pauvres gens ne +pouvant se procurer des bûches convenables pour la +veillée de Noël, se les faisaient donner. «Beaucoup de +religieux et de paysans, dit Léopold Bellisle, recevaient +pour leurs feux des fêtes de Noël un arbre ou une grosse +bûche nommée <i>tréfouet</i>». Le <i>tréfeu</i>, le <i>tréfouet</i> que l'on +retrouve sous le même nom en Normandie, en Lorraine, +en Bourgogne, en Berry, etc., c'est, nous apprend le +commentaire du Dictionnaire de Jean de Garlande, la +grosse bûche qui devait, suivant la tradition, durer pendant +les <i>trois jours de fêtes</i>. De là , du reste, son nom: +<i>tréfeu</i>, en latin <i>très foci</i>, trois feux.</p> + +<p>Partout, même dans les plus humbles chaumières, on +veillait autour de larges foyers où flambait la souche de +hêtre ou de chêne, avec ses bosses et ses creux, avec ses +lierres et ses mousses. La porte restait grande ouverte +aux pauvres gens qui venaient demander un gîte pour la +nuit. On leur versait en abondance le vin, la bière ou le +cidre, suivant les contrées, et une place leur était accordée +à la table de famille.</p> + +<p>On attendait ainsi la Messe de minuit.</p> + +<p>Qu'on se représente les immenses cheminées d'autrefois: +sous leur manteau pouvait s'abriter une famille +tout entière, parents, enfants, serviteurs, sans compter +les chiens fidèles et les chats frileux. Une bonne vieille +grand'mère contait des histoires qu'elle interrompait +seulement pour frapper la bûche avec sa pelle à feu et en +faire jaillir le plus possible d'étincelles, en disant: +«Bonne année, bonnes récoltes, autant de gerbes et de +gerbillons».</p> + +<p>La bûche de Noël était un usage très répandu dans +presque toutes les provinces de notre vieille France.</p> + +<p>Voici, d'après M. J. Cornandet<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35"><sup>35</sup></a>, le cérémonial que +l'on suivait dans la plupart des familles:</p> + +<p>«Dès que la dernière heure du jour s'était fondue dans +l'ombre de la nuit, tous les chrétiens avaient grand soin +d'éteindre leurs foyers, puis allaient en foule allumer des +brandons à la lampe qui brûlait dans l'église, en l'honneur +de Jésus. Un prêtre bénissait les brandons que l'on +allait promener dans les champs. Ces brandons portaient +le seul feu qui régnait dans le village. C'était le feu bénit +et régénéré qui devait jeter de jeunes étincelles sur +l'âtre ranimé.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote35" name="footnote35"></a><b>Note 35:</b><a href="#footnotetag35"> (retour) </a> Bibliothécaire de la ville de Chaumont</blockquote> + +<p>«Cependant, le père de famille, accompagné de ses +enfants et de ses serviteurs, allait à l'endroit du logis où, +l'année précédente, ils avaient mis en réserve les restes +de la bûche. Ils apportaient solennellement ces tisons; +l'aïeul les déposait dans le foyer et tout le monde se +mettant à genoux, récitait le <i>Pater</i>, tandis que deux forts +valets de ferme ou deux garçons apportaient la bûche +nouvelle. Cette bûche était toujours la plus grosse qu'on +pût trouver; c'était la plus grosse partie du tronc de +l'arbre, ou même la souche, on appelait cela la <i>Coque</i><a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36"><sup>36</sup></a> +de Noël; on y mettait le feu et les petits enfants allaient +prier dans un coin de la chambre, la face tournée contre +le mur, afin, leur disait-on, que la souche leur fit des +présents; et tandis qu'ils priaient l'Enfant-Jésus de leur +accorder la sagesse, on mettait au bout de la bûche des +fruits confits, des noix et des bonbons.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote36" name="footnote36"></a><b>Note 36:</b><a href="#footnotetag36"> (retour) </a> Le gâteau allongé en forme de bûche que l'on donne +aux enfants le jour de Noël porte encore dans certains pays +le nom de <i>coquille</i> ou <i>petite bûche</i>, en patois, le <i>cogneu</i>.</blockquote> + +<p>«A onze heures, tous les jeux, tous les plaisirs cessaient. +Dès les premiers tintements de la cloche, on se +mettait en devoir d'aller à la messe, on s'y rendait en +longues files avec des torches à la main.</p> + +<p>«Avant et après la messe, tous les assistants chantaient +des Noëls, et on revenait au logis se chauffer à la bûche +et faire le réveillon dans un joyeux repas.».</p> + +<p>Un vieil auteur, Marchetti, expose le sens religieux +de ces pratiques: «La bûche de Noël, dit-il, représente +Jésus-Christ qui s'est comparé lui-même au bois vert. +Dès lors, continue notre auteur, l'iniquité étant appelée, +dans le quatrième Livre des <i>Proverbes</i> le vin et la +boisson des impies, il semble que le vin répandu par le +chef de famille sur cette bûche signifiait la multitude de +nos iniquités que le Père Eternel a répandues sur son +Fils dans le mystère de l'Incarnation, pour être consumées +avec lui dans la charité, dont il a brûlé durant +le cours de sa vie mortelle.» J. J.<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37"><sup>37</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote37" name="footnote37"></a><b>Note 37:</b><a href="#footnotetag37"> (retour) </a> <i>Semaine religieuse du diocèse de Langres</i>, 23 décembre +1905.</blockquote> + +<p>Nous allons raconter ce que la bûche de Noël offrait de +particulier en Berry, en Normandie, en Provence et en +Bretagne.</p> +<br> + + +<p class="mid"><i>La bûche de Noël en Berry</i></p> + +<p>En Berry, elle s'appelle <i>cosse de Nau</i><a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38"><sup>38</sup></a> et quelquefois +<i>trèfoué, trouffiau, trufau</i> (trois feux).</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote38" name="footnote38"></a><b>Note 38:</b><a href="#footnotetag38"> (retour) </a> <i>Cosse</i> (codex), souche. + +<p><i>Nau</i> signifie Noël: ce mot était employé par nos pères +dans ce sens:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Au sainet Nau chanteray...</p> +<p>Car le jour est fériau.</p> +<p>Nau! Nau! Nau!</p> +<p>Car le jour est fériau!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>(<i>Anciens Noëls.</i> Bibl. imp.).</p> + </div> </div> + +</blockquote> + +<p>Les forces réunies de plusieurs hommes sont nécessaires +pour apporter et mettre en place la <i>cosse de Nau</i>, +car c'est ordinairement un énorme tronc d'arbre destiné +à alimenter la cheminée pendant les trois jours que dure +la fête de Noël.</p> + +<p>A l'époque de la féodalité, plus d'un fief a été donné, à +la charge, par l'investi, de porter, tous les ans, la <i>cosse +de Nau</i> au foyer du suzerain<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39"><sup>39</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote39" name="footnote39"></a><b>Note 39:</b><a href="#footnotetag39"> (retour) </a> BOUTARIC, <i>Traité des drois seigneuriaux</i>, p. 645.</blockquote> + +<p>La <i>cosse de Nau</i> doit, autant que possible, provenir +d'un chêne vierge de tout élagage et qui aura été abattu +à minuit. On le dépose dans l'âtre, au moment où sonne +la messe nocturne, et le chef de famille, après l'avoir +aspergé d'eau bénite, y met le feu.</p> + +<p>C'est sur les deux extrémités de la bûche ainsi consacrée +que les mères et surtout les aïeules se plaisent +à disposer les fruits, les gâteaux et les jouets de toute +espèce auxquels les enfants feront, à leur réveil, un si +joyeux accueil. Comme on a fait croire à ceux qui pleuraient +pour aller à la messe de minuit, qu'on les mènerait +à la <i>messe du cossin blanc</i>—c'est-à -dire qu'on les +mettrait au lit,—on ne manque jamais, le lendemain +matin, de leur dire que, tandis qu'ils assistaient à cette +messe mystérieuse, toutes ces belles et bonnes choses ont +été déposées là , à leur intention, par le petit <i>Naulet</i><a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40"><sup>40</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote40" name="footnote40"></a><b>Note 40:</b><a href="#footnotetag40"> (retour) </a> Le petit Jésus, <i>Naulet</i>, <i>Noëlet</i>, enfant de Noël.</blockquote> + +<p>On conserve ces débris de la cosse de <i>Nau</i> d'une +année à l'autre: ils sont recueillis et mis en réserve sous +le lit du maître de la maison. Toutes les fois que le +tonnerre se fait entendre, on en prend un morceau que +l'on jette dans la cheminée, et cela est suffisant pour +protéger la famille contre le <i>feu du temps</i>, c'est-à -dire +contre la foudre<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41"><sup>41</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote41" name="footnote41"></a><b>Note 41:</b><a href="#footnotetag41"> (retour) </a> <i>Laisnel de La Salle</i>, tom. I, p. 1 et suiv.</blockquote> + +<p>«Dans quelques vieilles maisons de notre Berry, je +cherchais à m'expliquer pourquoi l'un des deux grands +chenets en fer forgé était d'une seule pièce, tandis que +l'autre se démontait en deux pièces par le simple emboîtement +de la branche verticale sur la branche horizontale +et formait, de cette manière, un simple tréteau: +une octogénaire m'en a donné l'explication suivante: +Dans mon jeune temps, la veille de Noël, on choisissait +pour le <i>truffiau</i> (tréfeu) le tronc d'un arbre assez gros +pour qu'on fût obligé de le faire traîner par un cheval, +et les chenets étaient ainsi faits pour pouvoir le hisser +plus facilement. On posait l'une des extrémités sur le +grand chenet et l'on faisait glisser latéralement l'autre +extrémité sur le chenet démonté, à l'aide de leviers, car +cette bûche atteignait très souvent deux ou trois mètres +de long sur un mètre de circonférence. On se servait le +plus souvent de <i>trognards</i> que l'on rencontre encore +beaucoup dans nos haies: le bois fendu était rigoureusement +exclu. La longueur de ces bûches explique la +forme de ces cheminées géantes d'autrefois»<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42"><sup>42</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote42" name="footnote42"></a><b>Note 42:</b><a href="#footnotetag42"> (retour) </a> H.-G., d'Henrichemont (Cher).</blockquote> H.-G., d'Henrichemont (Cher). + +<p>Dans l'Orléanais, province voisine du Bercy, existaient +à peu près les mêmes usages.</p> + +<p>La ménagère plaçait dans le foyer, au milieu d'un +épais lit de cendres, et enguirlandée de branches de +bruyère ou de genièvre, la plus forte souche du bûcher. +C'était ordinairement une énorme <i>culée</i> de chêne.</p> + +<p>Dans la Beauce et le val Orléanais (rive gauche de la +Loire), cette bûche se nomme, selon les localités, <i>tréfoy</i>, +<i>trifoué</i> ou <i>trifouyau</i>.</p> + +<p>Le moment de déposer, dans l'âtre nettoyé avec soin, +la bûche traditionnelle variait selon les pays. Ici on la +plaçait aux premiers coups de la cloche annonçant l'office +de la nuit, là on attendait l'instant où la cloche sonnait +la <i>voix Dieu</i>, c'est-à -dire l'élévation de la messe de +minuit. C'était le grand-père, quelquefois le plus jeune +enfant qui, après l'avoir aspergé d'eau bénite, y mettait +le feu en se signant et en prononçant à haute voix: <i>In +nomine Patris, et Filii, et Spiritus Sancti. Amen!</i></p> + +<p>Le <i>tréfoué</i> devait brûler, sans flamme, l'espace de +<i>trois jours</i>, afin d'entretenir une constante et douce +chaleur dans la chambre où se réunissaient, avant et +après les offices, mais principalement avant et après la +messe de minuit, tous les membres de la famille. Cependant +la bûche de Noël se consumait lentement. Les fêtes +terminées, on recueillait les restes du <i>tréfoué</i> et on les +conservait d'une année à l'autre.</p> +<br> + + +<p class="mid"><i>La bûche de Noël en Normandie</i></p> + +<p>Voici en quels termes Marchangy (1782-1826) parle de +cet usage en Normandie:</p> + +<p>«Le père de famille, accompagné de ses fils et de ses +serviteurs, va à l'endroit du logis où, l'année précédente, +à la même époque, ils avaient mis en réserve les restes +de la bûche de Noël. Ils rapportent solennellement ces +tisons qui, dans leur temps, avaient jeté de si belles +flammes à rencontre des faces réjouies des convives. +L'aïeul les pose dans ce foyer qu'ils ont connu et tout le +monde se met à genou en récitant le <i>Pater</i>. Deux forts +valets de ferme apportent lentement la bûche nouvelle, +qui prend date, comme dans une dynastie. On dit la +bûche 1re, la bûche 2e, la 20e, la 30e, ce qui signifie que +le père de famille a déjà présidé une fois, deux fois, vingt +fois, trente fois semblable cérémonie.</p> + +<p>«La bûche nouvelle est toujours la plus grosse que le +bûcheron puisse trouver dans la forêt, c'est la plus forte +partie du tronc de l'arbre ou, le plus souvent, c'est la +masse de ses énormes racines, qu'on appelle la souche +ou la coque de Noël.</p> + +<p>«A l'instant où l'on y met le feu, les petits enfants +vont prier dans un coin de l'appartement, afin, leur dit-on, +que la souche leur fasse des présents, et, tandis qu'ils +prient, on met à chaque bout de cette souche des paquets +d'épices, de dragées et de fruits confits». Qu'on +juge de l'empressement et de la joie des enfants à venir +recevoir de pareils présents!</p> + +<p>De nos jours, l'usage de la bûche de Noël tend à disparaître +des pays normands.</p> + +<p>Longtemps, les pauvres gens des campagnes, en attendant +l'heure de la messe de minuit, ont dû se réchauffer +autour de l'énorme bûche éclairant de sa lumière flamboyante +la compagnie réunie sous la <i>hotte</i> de la cheminée. +C'est assis, devant son brasier, qu'on restait jusqu'au +moment où, à travers champs, on allait gagner la +pauvre église où devait se célébrer la <i>Messe des bergers</i>. +C'est devant l'âtre rougeoyant qu'on se racontait toutes +ces légendes merveilleuses de Noël, toutes ces traditions +qui, contées par la voix tremblante des aïeules, se sont +transmises jusqu'à nos jours: et les pierres tournantes, +comme celles de Gerponville, de Saint-Arnoult, de Malle-mains, +qui tournent sept fois pendant la nuit de Noël; +et les trésors qui ne se découvrent que lorsqu'on sonne +le premier coup de la messe nocturne; et les feux follets +qui dansent pendant la nuit sur les tombes du cimetière +et bien d'autres contes fantastiques<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43"><sup>43</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote43" name="footnote43"></a><b>Note 43:</b><a href="#footnotetag43"> (retour) </a> G. Dubosc. <i>Journal de Rouen</i>, 25 décembre 1898.</blockquote> +<br> + + +<p class="mid"><i>La bûche de Noël en Provence</i></p> + +<p>Les Provençaux apportaient au foyer le joyeux <i>cariguié</i>, +ou vieux tronc d'olivier choisi pour brûler toute la +nuit; ils s'avançaient solennellement en chantant les +paroles suivantes:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Cacho fio.................... Cache le feu (ancien).</p> +<p>Bouto fio..................... Allume le feu (nouveau).</p> +<p>Dieou nous allègre.... Dieu nous comble d'allégresse!</p> + </div> </div> + +<p>Le plus ancien de la famille arrosait alors ce bois, soit +de lait, soit de miel, en souvenir de l'Eden, dont l'avènement +de Jésus est venu réparer la perte, soit de vin, en +souvenir de la vigne cultivée par Noé, lors de la première +rénovation du monde. Le plus jeune enfant de la +maison prononçait, à genoux, ces paroles que son père lui +avait apprises:</p> + +<p>«O feu, réchauffe pendant l'hiver les pieds frileux des +petits orphelins et des vieillards infirmes, répands ta +clarté et ta chaleur chez les pauvres et ne dévore jamais +l'étable du laboureur ni le bateau du marin.»</p> + +<p>Cette scène si touchante de la bûche de Noël occupe +toute une salle du musée d'Arles; en voici la description:</p> + +<p>Neuf mannequins de grandeur naturelle sont groupés +autour de la cheminée dans laquelle flambe la bûche de +Noël. La première personne de gauche est l'aïeul, en costume +du dix-huitième siècle. Il arrose, il bénit la bûche +avec du vin cuit et prononce les paroles sacramentelles. +Cette formule renferme tout à la fois une prière et d'heureux +souhaits pour toute la famille, debout devant la +table chargée des plats réglementaires.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i2">Alègre! Alègre! Dieu nous alègre.</p> +<p class="i2">Calendo vèn, tout ben vèn</p> +<p>E se noun sian pas mai, que noun fuguen men!</p> +<p>Dieu vous fague la graci de veire l'an que vén.</p> + </div> </div> + +<p>«Dieu nous tienne en joie; Noël arrive, tout bien arrive! +Que Dieu nous fasse la grâce de voir l'année prochaine, +et si nous ne sommes pas plus nombreux, que +nous ne soyons pas moins!»</p> + +<p>En face, assise, l'aïeule file sa quenouille. Derrière elle, +le fermier, aîné des garçons, dit <i>lou Pelot</i>, s'appuie sur la +cheminée, ayant sa femme vis-à -vis. A côté du <i>Pelot</i>, sa +jeune soeur, souriante et rêveuse; elle s'entretient avec +<i>lou rafi</i> (valet de ferme). Près de la table, à gauche, +l'aînée des filles prépare le repas, tandis qu'au fond le +<i>guardian</i>, armé de son trident, et le berger avec son +chien, se préparent à assister au festin familial. Une +jeune enfant écoute religieusement la bénédiction du +grand-père (<i>benedicioun d'où cacho-fio</i>)<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44"><sup>44</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote44" name="footnote44"></a><b>Note 44:</b><a href="#footnotetag44"> (retour) </a> <i>Le Museon Arlaten</i>, par Jeanne de Flandreysy.</blockquote> + +<p>Mistral, quand il fut nommé membre de l'Académie +marseillaise, en cette langue provençale si colorée, qu'il +parle si bien, nous a donné, dans son discours, un tableau +pittoresque de cette scène ravissante de la bûche +de Noël:</p> + +<p>«Au bon vieux temps, la veille de Noël, après le +grand repas de la famille assemblée, quand la braise +bénite de la bûche traditionnelle, la bûche d'olivier, +blanchissait sous les cendres et que l'aïeul vidait, à +l'attablée, le dernier verre de vin cuit, tout à coup, de la +rue déjà dans l'ombre et déserte, on entendit monter une +voix angélique, chantant par là -bas, au loin dans la +nuit.»</p> + +<p>Et le poète nous conte alors une légende charmante, +celle de la Bonne Dame de Noël qui s'en va dans les rues, +chantant les Noëls de Saboly à la gloire de Dieu, suivie +par tout un cortège de pauvres gens, miséreux des +champs et des villes, gueux de campagne, etc., accourus +dans la cité en fête.</p> + +<p>«Et vite alors, tandis que la bûche s'éteignait peu à +peu, lançant ses dernières étincelles, les braves gens +rassemblés pour réveillonner ouvraient leurs fenêtres, et +la noble chanteuse leur disait: «Braves gens, le bon +Dieu est né, n'oubliez pas les pauvres!» Tous descendaient +alors avec des corbeilles de gâteaux, et de nougats—car +on aime fort le nougat dans le Midi—et ils +donnaient aux pauvres le reste du festin».</p> + +<p>Comment résister au désir que nous avons depuis +longtemps de publier la bûche de Noël de Frédéric +Mistral qui a bien voulu correspondre avec nous et nous +donner des renseignements si intéressants sur les coutumes +de Noël.</p> + +<p>Cette description si gracieuse, si poétique, faisait +primitivement partie du poème de <i>Mireille</i>: l'auteur a +cru devoir la supprimer pour éviter les longueurs<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45"><sup>45</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote45" name="footnote45"></a><b>Note 45:</b><a href="#footnotetag45"> (retour) </a> Il faut être bien puissant et bien sûr de soi pour négliger +un tel tableau ou le reléguer dans les bas côtés de son +oeuvre. Lisons, relisons la traduction de ces beaux vers. Quelle +naïveté! Quelle beauté simple et pieuse! Quelle rusticité +pleine de saveur! De plus, quelle noblesse fière! Oui, c'est +ainsi que doit être sauvée l'âme d'un peuple et maintenue +la haute tradition d'un pays. Chaque stance est soutenue +par un souffle divin (X***).</blockquote> + +<p>«Ah! Noël, Noël, où est ta douce paix? Où sont les +visages riants des petits enfants et des jeunes filles? Où +est la main calleuse et agitée du vieillard qui fait la +croix sur le saint repas?</p> + +<p>«Alors le valet qui laboure quitte le sillon de bonne +heure, et servantes et bergers décampent, diligents. Le +corps échappé au dur travail, ils vont à leur maisonnette +de pisé, avec leurs parents, manger un coeur de céleri et +poser gaiement la <i>bûche</i> au feu avec leurs parents.</p> + +<p>«Du four, sur la table de peuplier, déjà le pain de +Noël arrive, orné de petits houx, festonné d'enjolivures. +Déjà s'allument trois chandelles neuves, claires, sacrées, +et dans trois blanches écuelles germe le blé nouveau, +prémice des moissons.</p> + +<p>«Un noir et grand poirier sauvage chancelait de vieillesse. +L'aîné de la maison vient, le coupe par le pied, à +grands coups de cognée, l'ébranlé et, le chargeant sur +l'épaule, près de la table de Noël, il vient aux pieds de +son aïeul le déposer respectueusement.</p> + +<p>«Le vénérable aïeul d'aucune manière ne veut renoncer +à ses vieilles modes. Il a retroussé le devant de son +ample chapeau, et va, en se hâtant, chercher la bouteille. +Il a mis sa longue camisole de cadis blanc, et sa +ceinture, et ses braies nuptiales, et ses guêtres de peau.</p> + +<p>«Cependant, toute la famille autour de lui joyeusement +s'agite...—«Eh bien? posons-nous la bûche, enfants?—<i>Allégresse!</i> +Oui». Promptement, tous lui répondent: +«<i>Allégresse</i>.»—Le vieillard s'écrie: «<i>Allégresse! que +notre Seigneur nous emplisse d'allégresse! et si une +autre année nous ne sommes pas plus, mon Dieu, ne +soyons pas moins!</i>»</p> + +<p>«Et, remplissant le verre de clarette devant la troupe +souriante, il en verse trois fois sur l'arbre fruitier. Le +plus jeune prend l'arbre d'un côté, le vieillard de l'autre, +et soeurs et frères, entre les deux, ils lui font faire ensuite +trois fois le tour des lumières et le tour de la maison.</p> + +<p>«Et dans sa joie, le bon aïeul élève en l'air le gobelet +de verre: «<i>O feu</i>, dit-il, <i>feu sacré</i>, fais que nous ayons +du beau temps!»</p> + +<p>«Bûche bénie, allume le feu! Aussitôt, prenant le +tronc dans leurs mains brunes, ils le jettent entier dans +l'âtre vaste. Vous verriez alors gâteaux à l'huile et +escargots dans l'aïoli heurter dans ce beau festin vin +cuit, nougat d'amandes et fruits de la vigne.</p> + +<p>«D'une vertu fatidique vous verriez luire les trois +chandelles, vous verriez des esprits jaillir du feu touffu, +du lumignon vous verriez pencher la branche vers celui +qui manquera au banquet, vous verriez la nappe rester +blanche sous un charbon ardent et les chats rester +Muets!»</p> +<br> + + +<p class="mid"><i>La bûche de Noël en Bretagne</i><a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46"><sup>46</sup></a></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote46" name="footnote46"></a><b>Note 46:</b><a href="#footnotetag46"> (retour) </a> Cette description de la <i>bûche de Noël en Bretagne</i> a été +reproduite par un grand nombre de journaux, et revues: +<i>les Annales politiques, la Revue française</i>, etc.</blockquote> + +<p>En Bretagne, la plus grande fête de l'année était la +fête de Noël, et ce que nous, pauvres paysans, nous +aimions le plus dans cette fête, c'était la Messe de +minuit. Maigre plaisir, pour vous autres citadins qui +aimez vos aises; mais qu'était-ce pour nous, paysans, +qu'une nuit blanche? Même quand il fallait cheminer +dans la boue et sous la neige, pas un vieillard, pas une +femme n'hésitait. On ne connaissait pas encore les parapluies +à Saint-Jean-Brévelay, ou du moins on n'y connaissait +que le nôtre, qui était un sujet d'étonnement et +d'admiration. Les femmes retroussaient leurs jupes avec +des épingles, mettaient un mouchoir à carreaux par-dessus +leurs coiffes, et partaient bravement dans leurs +sabots pour se rendre à la paroisse. Il s'agissait bien de +dormir! Personne ne l'aurait pu. Le carillon commençait +dès la veille après l'<i>Angelus</i> du soir, et recommençait de +demi-heure en demi-heure jusqu'à minuit! et pendant ce +temps-là , pour surcroît de béatitude, les chasseurs ne +cessaient pas de tirer des coups de fusil en signe d'allégresse; +mon père fournissait la poudre. C'était une +détonation universelle. Les petits garçons s'en mêlaient, +au risque de s'estropier, quand ils pouvaient mettre la +main sur un fusil ou un pistolet.</p> + +<p>Le presbytère était à une petite demi-lieue du bourg; +le recteur faisait la course sur son bidet, que le quinquiss +(le bedeau) tenait par la bride. Une douzaine de paysans +l'escortaient, en lui tirant des coups de fusil aux oreilles. +Cela ne lui faisait pas peur, car c'était un vieux chouan, +et il avait la mort de plus d'un bleu sur la conscience. +Avec cela, bon et compatissant, et le plus pacifique des +hommes, depuis qu'il portait la soutane, et que le roi +était revenu.</p> + + +<p>On faisait ce soir-là de grands préparatifs à la maison. +Telin-Charles et Le Halloco mesuraient le foyer et la +porte de la cuisine d'un air important, comme s'ils n'en +avaient pas connu les dimensions depuis bien des +années. Il s'agissait d'introduire la bûche de Noël, et de +la choisir aussi grande que possible. On abattait un gros +arbre pour cela; on attelait quatre boeufs, on la traînait +jusqu'à Kerjau (c'était le nom de notre maison), on se +mettait à huit ou dis pour la soulever, pour la porter, +pour la placer: on arrivait à grand'peine à la faire tenir +au fond de l'âtre; on l'enjolivait avec des guirlandes; on +l'assurait avec des troncs de jeunes arbres; on plaçait +dessus un gros bouquet de fleurs sauvages, ou pour +mieux dire de plantes vivaces. On faisait disparaître la +table du milieu; la famille mangeait un morceau sur le +pouce. Les murs étaient couverts de nappes et de draps +blancs, comme pour la Fête-Dieu; on y attachait des +dessins de ma soeur Louise et de ma soeur Hermine, la +bonne Vierge, l'Enfant Jésus.</p> + +<p>Il y avait aussi des inscriptions: <i>Et homo factus est!</i> +On ôtait toutes les chaises pour faire de la place, nos +visiteuses n'ayant pas coutume de s'asseoir autrement +que sur leurs talons. Il ne restait qu'une chaise pour ma +mère, et une tante Gabrielle, qu'on traitait avec déférence +et qui avait quatre-vingt-six ans. C'est celle-là , +mes enfants, qui savait des histoires de la Terreur! Tout +le monde en savait autour de moi, et mon père, plus que +personne, s'il avait voulu parler. C'était un bleu, et son +silence obstiné était peut-être conseillé par la prudence, +dans un pays où il n'y avait que des chouans. L'encombrement +était tel dans la cuisine, tout le monde voulant +se rendre utile et apporter du genêt, des branches de +sapin, des branches de houx, et le bruit était si assourdissant, +à cause des clous qu'on plantait et des casseroles +qu'on bousculait, et il venait un tel bruit du +dehors, bruits de cloches, de coups de fusil, de chansons, +de conversations et de sabots, qu'on se serait cru au +moment le plus agité d'une foire.</p> + +<p>A onze heures et demie, on entendait crier dans la rue: +Naoutrou Personn! Naoutrou Personn! (M. le recteur, +M. le recteur). On répétait ce cri dans la cuisine, et à +l'instant tous les hommes en sortaient; il ne restait que +les femmes avec la famille. Il se faisait un silence profond. +Le recteur arrivait, descendait de son bidet que je +tenais par la bride (c'est-à -dire que j'étais censé le tenir, +mais on le tenait pour moi; il n'avait pas besoin d'être +tenu, le pauvre animal). A peine descendu, M. Moizan +montait les trois marches du perron, se tournait vers la +foule découverte, ôtait lui-même son chapeau, et disait, +après avoir fait le signe de la croix: «<i>Angelus Domini +nuntiavit Mariæ</i>». Un millier de voix lui répondaient. +La prière finie, il entrait dans la maison, saluait mon +père et ma mère avec amitié, M. Ozon, le maire, qui +venait d'arriver de Pénic-Pichou, et M. Ohio, le maréchal +ferrant, qui était greffier du juge de paix. M. Ozon, +M. Ohio étaient les plus grands seigneurs du pays. Ils +savaient lire; ils étaient riches, surtout le premier. On +offrait au recteur un verre de cidre qu'il refusait toujours. +Il partait au bout de quelques minutes, escorté par +M. Ozon et M. Ohio, puis, aussitôt, on se disposait à +bénir la bûche de Noël. C'était l'affaire de dix minutes.</p> + +<p>Mon père et ma mère se tenaient debout à gauche de +la cheminée. Les femmes que leur importance ou leurs +relations avec la famille autorisaient à pénétrer dans le +sanctuaire, ce qui veut dire ici la cuisine, étaient agenouillées +devant le foyer en formant un demi-cercle. Les +hommes se tenaient serrés dans le corridor, dont la +porte restait ouverte, et débordaient dans la rue jusqu'au +cimetière. De temps en temps, une femme, qui avait été +retenue par quelques soins à donner aux enfants, fendait +les rangs qui s'ouvraient devant elle, et venait +s'agenouiller avec les autres. Tante Gabrielle, revêtue de +sa mante, ce qui annonçait un grand tralala, était à +genoux au milieu, juste en face de la bûche, ayant à côté +d'elle un bénitier et une branche de buis, et elle entonnait +un cantique que tout le monde répétait en choeur.</p> + +<p>Vraiment, si j'en avais retenu les paroles, je ne manquerais +pas de les consigner ici; je les ai oubliées, je le +regrette; non pas pour vous, qui êtes trop civilisés pour +vous plaire à ces souvenirs, mais pour moi. Et, après +tout, je n'ai que faire de la chanson de tante Gabrielle, +puisque je ne sais plus un mot de bas-breton. L'air était +monotone et plaintif, comme tout ce que nous chantons +chez nous à la veillée; il y avait pourtant un <i>crescendo</i>, +au moment où la bénédiction allait commencer, qui me +donnait ordinairement la chair de poule....</p> + +<p>Jules Simon.</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE III</h3> + +<h3>LES PARTICULARITÉS DE LA MESSE DE MINUIT</h3> + +<p>Ce chapitre est le plus intéressant de tous, car c'est la +<i>Messe de minuit</i> qui donne surtout à la fête de Noël sa +grande popularité.</p> + +<p>Un ancien usage, qui semble remonter jusqu'au pape +Télesphore (IIe siècle), ou au moins jusqu'à saint Grégoire +le Grand (homélie 8e sur l'évangile du jour), permet +aux prêtres de dire trois messes le jour de Noël<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47"><sup>47</sup></a>. Il +semble que l'intention de l'Eglise, en autorisant cette +coutume, a été d'honorer les trois naissances différentes +de Jésus-Christ.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote47" name="footnote47"></a><b>Note 47:</b><a href="#footnotetag47"> (retour) </a> En Espagne, les prêtres ont aussi le privilège de dire +trois messes <i>le jour des Morts</i>, à la condition de les appliquer +à tous les défunts et sans honoraires. Les Grecs unis ne disent +qu'une seule messe le jour de Noël.</blockquote> + +<p>La première est sa <i>naissance temporelle</i> à Bethléem, +que l'Eglise honore particulièrement à la <i>Messe de minuit</i>. +Celle-ci se célèbre à l'heure même où l'on pense +communément que Notre-Seigneur a voulu naître.</p> + +<p>La seconde est sa <i>naissance spirituelle</i> dans les coeurs +des fidèles, figurée par sa manifestation aux bergers qui +est racontée dans l'évangile qu'on lit à la <i>Messe de l'aurore</i>.</p> + +<p>La troisième est sa <i>naissance éternelle</i> dans le sein de +son Père, rappelée à la <i>Messe du jour</i>; l'Eglise nous y +fait lire pour épître et pour évangile deux passages de +l'Écriture où la divinité de Jésus-Christ est clairement +énoncée.</p> + +<p>Quoique les fidèles ne soient obligés, par le précepte +de l'Eglise, qu'à assister à une des trois messes de Noël, +l'usage des personnes pieuses est de les entendre toutes +les trois.</p> + +<p>A Rome, le Pape disait la première messe de Noël (la +Messe de la nuit), dans l'église de Sainte-Marie-Majeure, +à l'autel de la Crèche.</p> + +<p>La seconde messe était célébrée dans l'église de Sainte-Anastasie, +martyre de Sirmich, dont les reliques étaient +vénérées à Constantinople; cette église se trouvait dans +le quartier le plus central de Rome.</p> + +<p>La troisième messe était célébrée dans l'Eglise de Saint-Pierre. +C'est pendant cette messe que le pape Léon III, +en couronnant Charlemagne empereur d'Occident, inaugura, +en 800, le Saint-Empire romain.</p> + +<p>Ordinairement le pape lui-même célébrait les trois +messes.</p> + +<p>La messe de la nuit, dite à Sainte-Marie-Majeure, était +surtout solennelle: une foule immense remplissait toujours +la vaste basilique, toute resplendissante avec ses +mosaïques, ses bronzes, ses porphyres, ses tabernacles +d'or étincelants de pierres précieuses, et surtout sa longue +et majestueuse nef soutenue par trente-huit colonnes de +marbre blanc. Représentez-vous cette immense église +aussi éclairée qu'en plein jour. C'étaient partout des lumières, +il en jaillissait des faisceaux de chaque colonne; le +sanctuaire surtout était tout en feu. Et toutes ces lumières +se détachaient sur des draperies de velours cramoisi +à franges d'or, dont l'église tout entière aussi bien que la +colonnade était ornée.</p> + +<p>Les chanoines de la basilique allaient en grande pompe +chercher la pauvre Crèche qui servit de berceau à l'Enfant-Jésus.</p> + +<p>Dès que la sainte relique était exposée à la vénération +des fidèles, le Souverain-Pontife commençait la Messe. Et +quelle Messe! De quelles suaves et indicibles émotions +devaient être inondés les témoins mille fois privilégiés +de cette Messe de minuit, dite par le Chef de l'Eglise, +près du berceau du Sauveur, à l'heure même où l'Eglise +rappelle le souvenir de sa naissance!</p> + +<p>Après avoir contemplé et admiré ces splendeurs, abaissons +nos regards sur l'humble église de nos villages. +Comme la scène de la nuit de Noël est belle dans sa touchante +simplicité!</p> + +<p>Dans une demi-obscurité, l'office commence.</p> + +<p>Au-dessus de l'autel, dominant une Crèche de branchages, +une sorte de transparent reflète en vagues miroitements +la lumière tremblante des cierges.</p> + +<p>Minuit! Un Sauveur nous est né! Chantons Noël!</p> + +<p>L'enfantelet de cire, étendu sur la paille, semble baigné +d'un flot d'or perçant la claire-voie de l'étable.</p> + +<p>Tout autour du choeur flamboie, en lettres d'un mètre +de haut, le cantique des Anges, le cri d'amour et d'adoration: +<i>Gloria in excelsis Deo!</i></p> + +<p>Le sanctuaire est bien humble, bien pauvre, si pauvre +que les cierges vacillants de l'autel et de la nef ont grand'peine +à dissiper les ténèbres et qu'il faut, pour suivre +l'office dans le gros paroissien aux lettres d'alphabet, +s'aider du lumignon qui guidait tout à l'heure les pèlerins +à travers la campagne endormie.</p> + +<p>Mais une foi ardente anime ces âmes croyantes, à la +seule pensée du Mystère qu'on commémore en cette nuit +de Nativité. Une extase intérieure illumine la petite enfant +qui épelle, comme la vieille grand'mère qui ne sut +jamais lire<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48"><sup>48</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote48" name="footnote48"></a><b>Note 48:</b><a href="#footnotetag48"> (retour) </a> Lire les belles pages que dom Guéranger a écrites sur +le <i>Temps de Noël</i>.</blockquote> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><i>En allant à la Messe de minuit.</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p>«Jeannot, mon vieux, prends ta béquille;</p> +<p>Faut aller voir l'Enfant-Jésus.</p> +<p>La <i>coque</i> en feu flambe et pétille,</p> +<p>L'eau bénite a coulé dessus.</p> +<p>Si la Bonne-Dame (à Dieu plaise!)</p> +<p>Entre chez nous, toute la nuit</p> +<p>Elle y trouvera de la braise</p> +<p>Pour la bouillie à son petit<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49"><sup>49</sup></a>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«J'ai mon bâton. La neige est dure,</p> +<p>Tiens-toi bien, prends garde de choir;</p> +<p>Déjà le vent de la froidure</p> +<p>Éteint ma lanterne... il fait noir.</p> +<p>Marchons doucement.—C'est peut-être</p> +<p>La dernière fois, ô mon vieux,</p> +<p>Que nous allons voir notre Maître,</p> +<p>Si bon pour nous, les pauvres gueux?»</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote49" name="footnote49"></a><b>Note 49:</b><a href="#footnotetag49"> (retour) </a> La <i>coque</i> de Noël doit brûler toute la nuit, sans interruption, +même en l'absence des gens de la maison, car la +sainte Vierge peut avoir besoin d'entrer dans le logis pour +faire de la bouillie à l'Enfant-Jésus et il faut qu'elle trouve +le feu tout prêt.</blockquote> + + + +<p><i>(Légende nivernaise).</i></p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>—«Oui, nous avons passé sur terre,</p> +<p>Tous deux, plus de septante-huit ans;</p> +<p>L'heure est proche où notre misère</p> +<p>Doit prendre fin... il est bien temps!</p> +<p>Trimer, bûcher, voilà l'aubaine,</p> +<p>Toujours minable et tracassé...</p> +<p>Mais plus en ce monde l'on peine,</p> +<p>Plus on sera récompensé!</p></div> + +<div class="stanza"> +<p>«Au Paradis, ma pauvre vieille,</p> +<p>On n'aura plus ni froid ni faim;</p> +<p>On n'y connaîtra pas, la veille,</p> +<p>Le grand souci du lendemain.</p> +<p>Nous prierons Jésus tout à l'heure</p> +<p>De nous y faire entrer tous deux,</p> +<p>Puisque la place la meilleure,</p> +<p>Il l'a réserve aux malheureux.</p></div> + +<div class="stanza"> +<p>—«O mon vieux, ce que, moi, j'espère,</p> +<p>C'est de revoir au Paradis</p> +<p>Nos défunts, le père et la mère,</p> +<p>D'y retrouver nos chers petits.</p> +<p>Ah! Jésus pourvu que personne</p> +<p>De chez nous ne manque là -haut!...</p> +<p>Mais voici la cloche qui sonne,</p> +<p>Nous arriverons comme il faut.»</p></div> + +<div class="stanza"> +<p>Ainsi, le dos rond sous la bise,</p> +<p>Qui court le long du sentier blanc,</p> +<p>Les vieux s'avancent vers l'église,</p> +<p>Tout chevrotant et gambillant.</p> +<p>Pauvres gens!—quoique la distance</p> +<p>Ne soit pas grande, ils sont bien las;</p> +<p>Mais, dans leur rêve d'espérance,</p> +<p>Ils ne s'en aperçoivent pas.</p></div> + +<div class="stanza"> +<p>Oh! comme l'église flamboie!</p> +<p>Oh! tant de cierges sur l'autel!</p> +<p>Oh! les beaux cantiques de joie!</p> +<p>L'encens fume... Noël! Noël!</p> +<p>Le chant, le parfum, la lumière</p> +<p>Mettent en leurs coeurs éblouis</p> +<p>Une allégresse avant-courrière</p> +<p>Des liesses du Paradis.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ils n'ont jamais, depuis l'enfance,</p> +<p>Manqué la messe de minuit:</p> +<p>Avec la même confiance</p> +<p>Les voilà qui prient aujourd'hui.</p> +<p>—Votre prière n'est pas vaine,</p> +<p>O bonnes gens agenouillés,</p> +<p>Puisqu'elle charme votre peine</p> +<p>Et que vos maux sont oubliés!...</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ils partent. Simulant l'aurore,</p> +<p>La lune éclat à l'horizon.</p> +<p>Sur leurs lèvres murmure encore</p> +<p>La douce et naïve oraison.</p> +<p>Le couple en silence chemine</p> +<p>Et, sous les piqûres du gel,</p> +<p>Les vieux rentrent dans leur chaumine,</p> +<p>Transis, contents... Noël! Noël!</p> + </div> </div> + +<p>Achille MILLIEN,<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50"><sup>50</sup></a>.<br> +à Beaumont-la-Ferrière (Nièvre).</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote50" name="footnote50"></a><b>Note 50:</b><a href="#footnotetag50"> (retour) </a> Cette ravissante poésie est extraite d'un des nombreux +ouvrages de l'éminent <i>poète nivernais</i>, intitulé <i>L'Heure du +Couvre-Feu</i>: cet ouvrage, comme plusieurs de ses aînés, a +été couronné par l'Académie française.</blockquote> + + + +<p>Le vicomte Walsh, dans son admirable ouvrage des +<i>Fêtes chrétiennes</i>, nous raconte une <i>Messe de minuit +pendant la Révolution</i> qui a bien ce caractère de simplicité +dont nous venons de parler:</p> + +<blockquote><p> +«Je me souviens d'une Messe de minuit dite en +cachette pendant les persécutions de 93.</p> + +<p>«En ce temps-là , il n'y avait plus d'église pour célébrer +les Saints Mystères: une grange fut choisie par les +habitants du hameau. Les femmes la décorèrent pendant +la nuit précédente: des draps de grosse toile bien +blanche furent tendus tout à l'entour. Une table rustique, +recouverte des linges les plus blancs, devait servir d'autel; +des branches de houx, à petites baies rouges, étaient +placées comme bouquets de chaque côté du crucifix +d'ébène; deux chandelles de résine furent mises dans des +flambeaux de fer: c'était toute la pompe de ces temps de +persécution.</p> + +<p>«Isolément et sans faire aucun bruit, les fidèles se +rendirent à la grange préparée pour la fête. Avec quelle +piété ces paysans bretons tombaient à genou devant cet +autel si pauvre!</p> + +<p>«Quand le prêtre parut à l'autel, des pleurs s'échappèrent +de tous les yeux.</p> + +<p>«Lui-même fut tellement ému qu'il répandait aussi +des larmes qui n'étaient pas sans douceur. Confesseur de +la foi quelques jours auparavant, il avait touché de près +à la mort et le voilà qui va célébrer un mystère de sainte +joie!<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51"><sup>51</sup></a>». +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote51" name="footnote51"></a><b>Note 51:</b><a href="#footnotetag51"> (retour) </a> V. «Une Messe de minuit en exil», <i>Noël dans les pays +étrangers</i>, page 33.</blockquote> + +<p>Avant d'aborder les très intéressantes particularités de +la Messe de minuit que nos amis ont bien voulu nous +signaler dans toutes les contrées de la France, on voudra +bien nous permettre de citer une ravissante nouvelle +d'Auguste Nisard, qu'on pourrait intituler: <i>Une Messe +de minuit manquée</i>, et qu'on pourrait résumer ainsi:</p> + +<p>«Notre mère attendait, pour nous emmener avec elle +à la Messe de minuit, que chacun de nous eût ses sept +ans accomplis..... A onze heures et demie, ma mère +vint m'éveiller..... Las! je dormais d'un sommeil si +dur que je n'entendis pas cette voix chérie et continuai +de ronfler de toutes mes forces. A un second appel, je ne +répondis pas davantage..... Enfin, à la troisième sommation..... +j'ouvris les yeux, je me débrouillai comme +je pus de mes visions nocturnes et, tirant de dessous +mes draps cette jambe-ci, puis cette autre, je tombai plutôt +que je ne fus sur mes jambes..... Je n'étais pas tout +à fait endormi, et pas tout à fait éveillé..... Voilà -t-il +pas que je retombe lourdement, et je dis à ma chère +mère que je veux me recoucher..... A quoi celle-ci n'eut +garde de s'opposer.....</p> + +<p>«Au matin je m'en voulus mal de mort de ma lâcheté. +Je ne me suis jamais consolé de cette <i>Messe de minuit +manquée</i>.»</p> +<br> + +<p class="mid"><i>Messe de minuit en Normandie</i></p> + +<p>C'est au pays de Caux surtout que la Messe de minuit +se célébrait avec une grande solennité, sous le nom de +<i>fête des bergers</i>.</p> + +<p>Son origine était complètement normande. Au début, +cette fête ne fut, en effet, qu'un de ces petits drames +liturgiques latins que parfois on intercalait, comme une +sorte de jeu sacré, dans l'office solennel, telles la <i>Messe +de l'étoile</i> et la <i>Messe de l'âne</i>, qui furent représentées +souvent, dans les premières années du Moyen Age, à la +cathédrale de Rouen.</p> + +<p>On représentait aussi dans la même église le <i>Drame +des pasteurs</i>, adoration pieuse et naïve de l'Enfant-Jésus +par les Bergers.<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52"><sup>52</sup></a></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote52" name="footnote52"></a><b>Note 52:</b><a href="#footnotetag52"> (retour) </a> Deux manuscrits de la Bibliothèque de Rouen nous ont +conservé toute cette mise en scène primitive qui a été publiée +par Du Cange dans son <i>Glossarium</i>.</blockquote> + +<p>Ces pastorales donnèrent naissance à la <i>fête des bergers</i>. +C'est la même naïveté dans le <i>scénario</i>, avec un +caractère rustique qui remplace la gravité sacerdotale.</p> + +<p>C'était aux garçons du village que revenait l'organisation +de la fête. A Goderville et à Froberville, ils élisaient +même un <i>maître</i> qui devait recueillir les offrandes pour +rachat d'un somptueux pain bénit.</p> + +<p>A minuit, la vieille église du village s'estompait dans +la brume blanchâtre et glacée. Sous le porche et dans +l'allée centrale piétinaient, avec un perpétuel chuchotement, +les curieux, étrangers à la paroisse qui cherchaient, +comme dans les théâtres des villes, «des places +assises d'où l'on puisse très bien voir.» Tous étaient attirés +par le charme de poésie touchante qui caractérisait +cette pittoresque cérémonie.</p> + +<p>De tout ce mouvement, de tout ce bruit, sont presque +scandalisés les habitants du village, rangés dans leurs +bancs bien cirés: cultivateurs venus avec leurs valets +par les chemins creux, vieux paysans aux casquettes de +poil et aux sabots de bois rembruni; bonnes femmes +dont le serre-tête de coton s'agite sans cesse d'un petit +mouvement saccadé; fermières et leurs servantes, bien +au chaud dans leurs amples manteaux de laine, dans +leurs capelines sombres, qu'égayent de blancs pompons +légers et mouvants.</p> + +<p>Dans le clocher de pierre, les douze coups de minuit +viennent de sonner; les chantres ont achevé le <i>Te Deum</i>, +le silence se fait dans toute l'église; qu'attend-on?</p> + +<p>Réunis auprès des fonts baptismaux, se tenaient tous +les garçons du village, portant en écharpe une serviette +blanche, tandis que le <i>maître</i> se distinguait au milieu +d'eux par une sorte de petite nappe à longs effilés, portée +à la ceinture. À leur groupe se joignaient les bergers du +pays. Ceux-ci avaient revêtu leur costume traditionnel: +longue limousine rayée à pèlerine et à capuchon, chapeau +de feutre à larges bords, sabots aux pieds et houlette +ornée à la main.</p> + +<p>A un signal donné, le cortège ainsi formé se mettait en +marche. Souvent il était précédé par une sorte de chandelle +allumée, mise en mouvement et glissant, à l'aide +d'un fil de fer, d'un bout de l'église à l'autre, du portail +à l'autel. C'était la <i>Marche à l'étoile</i>. Les bergers tenaient +en laisse ou portaient un bel agneau blanc tout enrubanné; +ils venaient l'offrir au Christ-Enfant couché dans +une Crèche devant l'autel.</p> + +<p>Souvent on tirait la queue à la pauvre bête ou on la +piquait avec une épingle, afin qu'elle se mit à bêler dans +les moments les plus solennels.</p> + +<p>Mais ce qui attirait surtout les regards de la foule, +c'était la <i>civière du pain bénit</i>, éblouissante de lumières, +de cierges et de chandelles allumées.</p> + +<p>Cette civière, comme à Néville, près de Saint-Valéry, +était un véritable monument de menuiserie, en forme de +pyramide, à plateaux ronds et superposés, ornés de +lumières et reliés par des girandoles illuminées; elle +était en outre parée de jolies <i>touailles</i> ou nappes de broderies +et de dentelles. Au beau milieu se dressait un mât +portant cinq plateaux d'un diamètre de plus en plus +diminué, en montant, et donnant l'aspect d'un cône. Du +sommet de ce mât, comme quatre haubans, descendaient +quatre branches de fer portant, de distance en distance, +des bras de candélabres et des torchères où brillaient de +nombreuses bougies. Une sorte de manivelle—pour +employer le terme populaire une <i>chincholle</i>—placée à +la partie supérieure, actionnait tous les plateaux qui +tournaient alors sur leur axe, en projetant l'éclat de mille +petits cierges scintillants. Sur les plateaux reposaient les +couronnes de pain bénit, ornées de fleurs et de feuillage: +houx, laurier, lierre, roses de Noël; un bouquet terminait +également le mât pyramidal.</p> + +<p>Tout ce cortège, dans lequel deux garçons étaient chargés +de mettre le mécanisme en mouvement, venait, à un +moment donné, faire l'offrande du pain bénit; les +fameux plateaux tournants faisaient surtout un effet +magique.</p> + +<p>Nous avons extrait ces détails d'un excellent article de +M. Georges Dubosc, dont tout le monde, en Normandie, +connaît le talent et l'érudition<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53"><sup>53</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote53" name="footnote53"></a><b>Note 53:</b><a href="#footnotetag53"> (retour) </a> <i>Journal de Rouen</i>, 22 déc. 1901.</blockquote> + +<p>A Saint-Victor-l'Abbaye, quatre petites filles, tout de +blanc habillées, couronnées de roses, portent sur leurs +épaules le symbole vivant de l'Enfant-Dieu, un agneau +immaculé, incarnation d'innocence, de pureté et de douceur. +Couché sur un tapis moelleux de chauds lainages, +l'agnelet dresse sa petite tête placide et sereine, sous un +dôme de verdure et de fleurs, formé d'un entrelacement +de feuilles de lierre et de branchages de houx, piqué çà +et là de roses, d'oeillets et de chrysanthèmes<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a href="#footnote54"><sup>54</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote54" name="footnote54"></a><b>Note 54:</b><a href="#footnotetag54"> (retour) </a> <i>Item</i>, 25 déc. 1904.</blockquote> +<br> + + +<p class="mid"><i>Messe de minuit en Picardie</i></p> + +<p>Dans la plupart des villages se formait un nombreux +cortège de bergers et de bergères vêtus de blanc. Le roi +de la troupe, tout enrubanné et couronné de fleurs, portait, +dans une magnifique corbeille, un petit agneau +d'une blancheur de neige. On se rendait processionnellement +à l'église, au chant des Noëls locaux et au son des +musettes et des tambourins. Le prêtre bénissait l'innocente +créature à la Messe de minuit, au milieu de la joie +universelle.</p> + +<p>L'heureux agnelet était ramené à la bergerie où il +était l'objet de soins particuliers. On le laissait mourir +de vieillesse; car, par une pieuse naïveté, on le regardait +comme le «sauveur du troupeau».</p> + +<p>Cette vieille coutume picarde nous rappelle la touchante +cérémonie qui a lieu, chaque année, à Rome, +dans l'église de Sainte-Agnès-hors-les-Murs, le jour de la +fête de la glorieuse martyre (21 janvier).</p> + +<p>Après la messe, on organise une procession. En tête, +s'avancent des prêtres en grands manteaux noirs. Ils +tiennent chacun sur les bras un superbe coussin de damas +rouge orné de franges d'or, sur lequel est mollement +couché un petit agneau blanc comme la neige, la tête +couronnée de roses. Ces agneaux sont placés sur l'autel +et bénits par le célébrant.</p> + +<p>Ils sont fournis par les Pères Trappistes des Trois-Fontaines. +Après la cérémonie dont nous venons de parler, +ils sont remis à deux chanoines de Saint-Jean-de-Latran, +qui les offrent au Pape. Le Pape les bénit de nouveau +et les confie aux Religieuses du monastère de Sainte-Cécile, +au Transtévère, qui en prennent le plus grand +soin.</p> + +<p>Leur toison est coupée au mois d'avril et sert à confectionner +les <i>Palliums</i>, manteaux d'honneur qui, après +avoir été déposés sur le tombeau de saint Pierre, au Vatican, +sont envoyés par le Pape aux archevêques comme +symbole de leur union avec le Pontife romain.</p> +<br> + +<p class="mid"><i>Messe de minuit en Champagne</i></p> + +<p>A Clinchamp (Haute-Marne), le pain bénit, surmonté +d'un dôme de verdure et de fleurs, est offert à la Messe +de minuit par une jeune fille vêtue de blanc, comme une +première communiante.</p> + +<p>Cette jeune fille porte le pain bénit non point sur le +bras, comme cela se fait ordinairement, mais sur la tête.</p> + +<p>Le petit échafaudage, en forme de coupole, qui surmonte +le pain bénit, est orné, au sommet surtout, de petits +cierges allumés.</p> + +<p>La scène est des plus gracieuses: la jeune fille s'avance +gravement, portant d'une main un cierge bien décoré et +de l'autre maintenant sur sa tête le pain bénit tout resplendissant +de lumières.</p> + +<p>Bien que cette cérémonie excite la curiosité de tous les +assistants, elle s'accomplit toujours dans le recueillement +le plus parfait.</p> + +<p>Notre aimable confrère qui nous transmet ces ravissants +détails nous en expose le symbolisme frappant. Le +pain bénit convient bien au Mystère de <i>Bethléem</i>, <i>la +maison du pain </i><a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a href="#footnote55"><sup>55</sup></a>, et les cierges allumés représentent +la céleste lumière qui environna les bergers quand l'Ange +leur annonça la joyeuse naissance de Celui qui est la +«lumière du monde». <i>Ego sum lux mundi</i><a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56"><sup>56</sup></a>, <i>lumen +ad revelationem gentium </i><a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a><a href="#footnote57"><sup>57</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote55" name="footnote55"></a><b>Note 55:</b><a href="#footnotetag55"> (retour) </a> Hom. Saint Greg., 7e lec., Mat. de Noël.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote56" name="footnote56"></a><b>Note 56:</b><a href="#footnotetag56"> (retour) </a> Joann., VIII, 12.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote57" name="footnote57"></a><b>Note 57:</b><a href="#footnotetag57"> (retour) </a> Luc, II, 32.</blockquote> + +<p><i>Au pays d'Armagnac</i>, au commencement de la Messe +de minuit, on bénit le pain de Noël. Chaque famille offre +le sien. Au retour, on en coupe un morceau qui est religieusement +gardé pour la Noël prochaine. Le reste est +mangé de suite pour commencer le réveillon.</p> + +<p>Dans le Condomois, tous les boulangers offrent en cadeau +à leurs clients le <i>gâteau de Noël</i>. C'est un pain +spécial pétri avec des oeufs et de l'anis et d'un goût excellent.</p> + +<p>Les grandes familles reçoivent plusieurs de ces gâteaux +de leurs boulangers. Elles envoient le plus beau à l'église +pour être distribué aux fidèles à la Messe de minuit: +ces pains sont donnés à l'assistance en grande quantité.</p> + +<p>Il est d'usage, dans un grand nombre, de <i>villages des +Pyrénées</i>, de faire bénir, à la Messe de minuit, des petits +pains que l'on garde pendant toute l'année et qu'on +donne aux bestiaux quand ils sont malades, principalement +aux brebis.</p> + + + +<p>Dans le <i>Rouergue</i> (Aveyron), après l'élévation de la +Messe de minuit, on entonne le <i>Nodolet</i> (chant de Noël), +cantique particulier, embryon de drame liturgique. Le +choeur des jeunes filles, de ses voix les plus douces—pour +imiter les anges—s'exprime en <i>français</i>, annonçant +le Mystère de ce jour, et toute l'assistance, en +choeur, répond, <i>en patois</i>, demandant des explications et +exprimant son étonnement de la naissance d'un Dieu +pauvre.</p> + +<p>Identique pour le fond, le «Nodolet» varie beaucoup +dans la forme, suivant les diverses paroisses.</p> + +<p>Ce chant dialogué se rencontre aussi en Provence et en +Normandie.</p> + +<p><i>En Provence</i>, quatre jeunes gens, dont trois représentent +des pasteurs et le quatrième un ange, s'avancent +à l'entrée de l'église, avant la Messe de minuit: ils conduisent +un agneau orné de rubans. Ils chantent sur deux +airs différents un dialogue, l'ange en français et les bergers +en provençal. L'ange invite les bergers à se livrer à +l'allégresse et à venir à Bethléem adorer le Messie. Un +des bergers, surpris des paroles auxquelles il ne comprend +rien, appelle son camarade Jean, qui entend le +français, et il le prie de lui interpréter les paroles de cet +inconnu.</p> + +<p>Jean s'enquiert du voyageur, de l'objet de sa venue et +pourquoi il fait tant de bruit à la porte de leurs cabanes; +alors l'ange leur annonce la naissance de Jésus.</p> + +<p>Quand ce dialogue est terminé, l'ange et les pasteurs +entrent dans l'église, s'approchent de la Crèche et, s'étant +mis à genoux, ils offrent l'agneau en chantant un dernier +verset en choeur.</p> + +<p>Une scène à peu près semblable a lieu, <i>en Normandie</i>, +dans l'église de Saint-Victor-l'Abbaye.</p> + +<p>Avant la Messe de minuit, quatre jeunes filles, groupées +au pied de l'autel, se lèvent et lancent cet appel.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Venez, bergers, accourez tous,</p> +<p class="i2"> Laissez vos pâturages.</p> +<p>Un nouveau roi est né pour vous,</p> +<p class="i2"> Portez-lui vos hommages.</p> +<p>N'oubliez pas vos chalumeaux,</p> +<p class="i2"> Ni vos douces musettes,</p> +<p>Et faites de vos airs nouveaux</p> +<p class="i2"> Retentir ces retraites.</p> + </div> </div> + +<p>Ces jeunes filles figurent les anges annonciateurs de la +venue du Messie aux bergers endormis dans la plaine de +Bethléem. Leurs voix pures et fraîches nuancent avec +délicatesse la naïve invitation. Mais, à la voix des anges, +quelqu'un répond du porche de l'église.</p> + +<p>Rauque, angoissée, avec des intonations discordantes, +sans aucun souci du rythme et de la mesure, lançant les +notes les plus fausses qu'il soit possible d'entendre, c'est +la voix d'un berger qui, volontairement bourru, s'écrie:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Quelle est cette importune voix</p> +<p class="i2"> Qui frappe mon oreille,</p> +<p>Ne puis-je dormir une fois</p> +<p class="i2"> Sans que l'on me réveille?</p> +<p>Tantôt c'est le coq par son chant,</p> +<p class="i2"> Tantôt l'enfant qui crie.</p> +<p>On doit laisser dormir les gens</p> +<p class="i2"> Quand ils en ont envie.</p> + </div> </div> + +<p>Sans se laisser déconcerter par cet accueil quelque peu +brutal, les anges répètent leur invitation qui ne reçoit +point de réponse: le berger s'est sans doute rendormi.</p> + +<p>Tout à coup, à la voûte du choeur, immédiatement au-dessus +de l'autel, la lueur fulgurante d'une traînée de +fulmi-coton allumant les bougies d'une vaste étoile symbolique +illumine l'église tout entière.</p> + +<p>Cette fois, le berger ne résiste plus; il lui fallait sans +doute un miracle...</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Ah! Quel éclat frappe mes yeux,</p> +<p class="i2"> Malgré la nuit profonde!</p> +<p>Sans doute, c'est le Roi des cieux</p> +<p class="i2"> Qui vient de naître au monde.</p> +<p>Je sens déjà dans mon esprit</p> +<p class="i2"> Sa grâce qui m'éclaire,</p> +<p>Et sa lumière me suffit</p> +<p class="i2"> Pour un si grand mystère.</p> + </div> </div> + +<p>Les couplets se succèdent alors interminables, les anges +multiplient leurs exhortations et le berger ses louanges et +ses protestations d'amour et de fidélité<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58"><sup>58</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote58" name="footnote58"></a><b>Note 58:</b><a href="#footnotetag58"> (retour) </a> Pierre Villette, <i>Journal de Rouen</i>, 25 déc. 1904.</blockquote> + +<p>Ces dialogues rappellent la coutume qu'on avait autrefois +de célébrer par des scènes animées la naissance du +Christ. Cet usage se pratiquait dans nos anciennes provinces, +pendant la nuit de Noël. Ces sortes de représentations, +connues sous le nom de <i>Pastorales</i><a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59"><sup>59</sup></a>, finirent +par dégénérer en bouffonneries sur divers points et donnèrent +lieu à de sévères interdictions. Un chant, nommé +<i>Chant des Pasteurs</i>, fut seul maintenu dans nos anciennes +basiliques comme dans les églises de campagne: il +précédait, dans les <i>Landes</i>, le cantique <i>Benedictus</i>; +alors la voix des fidèles, des chantres et des enfants de +choeur répétait à l'unisson les mêmes paroles, en s'unissant +aux accords harmonieux de l'orgue; quelquefois +aussi ce chant était accompagné par les musettes, les +hautbois, les fifres et les tambourins.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote59" name="footnote59"></a><b>Note 59:</b><a href="#footnotetag59"> (retour) </a><p>De nos jours, à Paris et dans plusieurs villes de province, +on s'est mis à jouer des <i>Pastorales</i> ou scènes de Noël, +avec toute la dignité et la piété qui leur conviennent.</p> + +<p>A Pithiviers, la <i>Pastorale</i> a été jouée, en 1911, avec un +plein succès par les jeunes filles de la Persévérance.</p></blockquote> +<br> + + + +<p class="mid"><i>La Messe de minuit en Vendée</i></p> + +<p>En Vendée, Noël est toujours la grande fête populaire, +exclusivement religieuse.</p> + +<p>Il n'y a pas de temps ni de chemins, si mauvais qu'ils +soient, qui empêchent les gens de venir à la Messe de +minuit.</p> + +<p>Les habitants du village de <i>Sallertaines</i> (dans le Marais) +se rendent en bateau ou mieux en <i>yole</i> à la Messe +de minuit.</p> + +<p>Il n'y a guère que de la Saint-Jean à la Toussaint +qu'ils peuvent venir à pied dans le village; le reste de +l'année, ils ne peuvent sortir qu'en bateau. Alors ils suivent +les fossés qu'ils connaissent comme des chemins et +se rendent à l'entrée du bourg.</p> + +<p>Comment décrire ces barques oscillantes au milieu des +ténèbres, portant à l'avant une lanterne accrochée à un +bâton, «étoile menue qui fouille les eaux, balancée par +la marche et secouée par le vent<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a href="#footnote60"><sup>60</sup></a>?»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote60" name="footnote60"></a><b>Note 60:</b><a href="#footnotetag60"> (retour) </a> René Bazin, <i>La terre qui meurt</i>.</blockquote> + +<p>Au détour des fossés que cette lumière vacillante +éclaire de ses lueurs falotes en faisant étinceler le givre +des arbres, on croit voir d'étranges silhouettes. On entend +le clapotis des lames sous les coups de la <i>ningle</i> +(rame). «Quelquefois les herbes amoncelées en maint endroit +barrent le passage; des oiseaux se lèvent au frôlement +des roseaux, jetant un cri déchirant ou plaintif: +vanneaux, pluviers, bécassines<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61"><sup>61</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote61" name="footnote61"></a><b>Note 61:</b><a href="#footnotetag61"> (retour) </a> Id., loc. cit.—<i>Pithiviers</i> s'est aussi appelé <i>Pluviers</i>; +quelques auteurs ont pensé que ce nom pourrait bien venir +des <i>pluviers</i> que l'on rencontrait autrefois dans la vallée de +la rivière de l'Oeuf. Aujourd'hui cet oiseau a complètement +disparu. Il y a plusieurs sortes de pluviers, comme on peut le +voir au musée de Carnac (Morbihan); <i>le pluvier doré</i> est un +gibier rare et très recherché.</blockquote> + +<p>Des centaines de voix font entendre de joyeux <i>Noëls</i> et +les échos répondent sur l'immense étendue des prairies +inondées<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a><a href="#footnote62"><sup>62</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote62" name="footnote62"></a><b>Note 62:</b><a href="#footnotetag62"> (retour) </a> Quand, dans une ferme du <i>Marais</i>, il y a un malade qui +doit recevoir le saint Viatique, tous les habitants des +hameaux voisins, à deux ou trois kilomètres, sont prévenus. +Une yole de chaque maison, avec quelques personnes, se +dirige vers le fossé que doit suivre le prêtre avec le Saint-Sacrement. +Dès que le prêtre est passé, chacune des <i>yoles</i> +venues à sa rencontre se met à sa suite, et l'on arrive ainsi +avec toute une petite flottille à la demeure du malade. C'est +très poétique et très édifiant.</blockquote> + +<br> + +<p class="mid"><i>La Messe de minuit en Provence</i></p> + +<p>Les fêtes de Noël se passent avec beaucoup d'entrain, +de religion, de naïveté et de grâce dans toute la Provence +et le Comtat.</p> + +<p>Il existe, en Provence, un usage rappelant la coutume +suédoise qui associe les oiseaux à la solennité de +Noël<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a><a href="#footnote63"><sup>63</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote63" name="footnote63"></a><b>Note 63:</b><a href="#footnotetag63"> (retour) </a> <i>Noël dans les pays étrangers</i>, le réveillon des petits +oiseaux, p. 14. 1°.</blockquote> + +<p>A <i>Entraigues</i> (Vaucluse), la veille de Noël, les jeunes +gens se mettaient à poursuivre les roitelets que les Comtadins +appellent <i>Petouses</i> (petoua). Lorsqu'ils étaient +parvenus à en prendre un vivant, ils en faisaient hommage +au curé de la paroisse. «Celui-ci, d'après le récit de +Barjavel, dans son livre curieux <i>sur les Dictons et Sobriquets +patois de Vaucluse</i>, après la Messe de minuit, +montait en chaire tenant l'oiseau enrubanné de couleur +rose et le lâchait dans l'église en présence d'une nombreuse +réunion. Le choix que l'on faisait, en cette circonstance, +d'un des oiseaux les plus petits avait peut-être +pour but de reporter l'esprit des fidèles vers le petit +Enfant de Bethléem, et la liberté accordée solennellement +par le pasteur au passereau était vraisemblablement la +représentation naïve de l'affranchissement de l'âme humaine, +délivrée par la venue du Messie des chaînes du +ravisseur infernal.</p> + +<p>Une coutume pareille se pratiquait aussi à <i>Mirabeau</i>, +de temps immémorial. Les jeunes gens apportaient un +roitelet vivant à la grand'messe au son du tambourin; ils +recevaient la somme de trois francs que leur remettait le +curé.</p> + +<p>A <i>Mazan</i> et dans quelques pays voisins, un grand +nombre de personnes apportaient, à la Messe de minuit, +des oiseaux de diverses espèces, qu'on lâchait au moment +de l'élévation et dont le gazouillement joyeux venait +ajouter un charme de plus à l'éclat de la fête.</p> + +<p>Ce devait être un spectacle gracieux que ces multitudes +de petits oiseaux retrouvant dans la Crèche, qu'entouraient +de nombreux et verts branchages, une image imparfaite +de leur retraite habituelle. L'éclat d'une vive +lumière, rappelant le soleil, ajoutait l'illusion, et le +chant des oiseaux semblait se mêler aux voix célestes des +anges, pour annoncera l'humanité tout entière l'auguste +et consolant Mystère de Noël<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a><a href="#footnote64"><sup>64</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote64" name="footnote64"></a><b>Note 64:</b><a href="#footnotetag64"> (retour) </a> <i>Le Clocher provençal</i>, 25 déc. 1905.</blockquote> + + +<p>Cet usage rappelle le lâcher d'oiseaux qui avait lieu +dans la cathédrale de Rouen le jour de la Pentecôte. Voici +ce que raconte le vieux chroniqueur normand: «Pendant +le <i>Veni Creator</i>..., du haut des voûtes, les domestiques +du trésorier de la cathédrale jetaient en bas, sur une +foule de personnes qui s'y trouvaient, quantité de feuilles +d'arbres, des étoupes ardentes et <i>des oiseaux</i> jusqu'à +l'Evangile<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a><a href="#footnote65"><sup>65</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote65" name="footnote65"></a><b>Note 65:</b><a href="#footnotetag65"> (retour) </a> Farin, <i>Histoire de Rouen</i>, tome Ier, 3e partie, +au chap. des <i>Processions générales</i>.</blockquote> + +<p>On sait que la symbolique chrétienne a souvent représenté +le Saint-Esprit sous la forme d'une colombe mystique, +descendant d'une nuée lumineuse.</p> + +<p>La petite ville <i>des Baux</i><a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a><a href="#footnote66"><sup>66</sup></a>, située à trois lieues d'un +versant des Alpines, a gardé intactes les traditions ancestrales, +et, tous les ans, pour Noël, une curieuse cérémonie +se renouvelle.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote66" name="footnote66"></a><b>Note 66:</b><a href="#footnotetag66"> (retour) </a> Site grandiose qui attire le voyageur et l'artiste.</blockquote> + +<p>Quand la Messe de minuit sonne, tous les bergers, +toutes les bergères du pays s'acheminent vers l'église où +rayonne près de l'autel une immense Crèche en rocailles.</p> + +<p>On se presse, on s'agenouille autour, et lorsque tous les +fidèles sont rassemblés, qu'il ne manque plus une pastourelle, +plus un pasteur, l'un d'eux entonne un Noël. Après +lui, un autre berger chante le second couplet, celui-là en +provençal. Et tous deux alternent ainsi, tandis que le fifre +et le tambourin donnent la ritournelle.</p> + +<p>Puis <i>l'adoration des bergers</i> commence. Un cortège +pittoresque s'avance vers l'autel. D'abord une petite +charrette fleurie, attelée d'un bélier enrubanné, caparaçonné +d'or, où repose un agneau couché. Des bergères +suivent, en robes blanches et ceinture d'aurore et d'azur, +accompagnées de bergers aux manteaux sombres. Celui +qui suit la charrette l'arrête au pied de l'autel. Alors, +délicatement, il prend l'agnelet sur sa couchette, s'approche +de l'officiant dont il baise l'étole, et se tourne vers sa +compagne. Il fait un salut; elle fait une révérence. Le +berger tend l'agneau à la bergère, qui se tourne à son +tour vers son voisin, pour lui remettre le présent. De +mains en mains, l'agnelet passe ainsi avec toujours les +mêmes gracieux saluts, les mêmes révérences, pour demeurer +enfin le cadeau fait à la Crèche.</p> + +<p>Quelques-unes des bergères doivent s'incliner avec beaucoup +de précaution devant l'agneau. Elles portent, en +effet, une coiffure fragile: une corbeille chargée d'an +gâteau<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a><a href="#footnote67"><sup>67</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote67" name="footnote67"></a><b>Note 67:</b><a href="#footnotetag67"> (retour) </a> <i>Le Pèlerin</i>, déc. 1906.</blockquote> + +<p>Une cérémonie à peu près semblable a lieu dans quelques +communes <i>des environs d'Arles</i>:</p> + +<p>A la Messe de minuit, au moment de l'offrande, on voit +s'avancer vers l'autel le corps des bergers, précédé du +tambourin, de la cornemuse et de tous les instruments +rustiques qu'on peut réunir dans le pays. Ils portent de +grandes corbeilles remplies de fruits et d'oiseaux de différentes +espèces. Les bergers suspendent ces corbeilles à +leur ceinture par un ruban et les femmes les portent sur +leur tête.</p> + +<p>A <i>Maussane</i>, les <i>prieuresses</i> sont coiffées du <i>garbalin</i>; +sorte de gerbe élégante en forme de bonnet conique et, +fort haut, garni tout autour de pommes et d'oranges. A +la suite du corps des bergers est un petit char tout couvert +de verdure, éclairé par une multitude de bougies et +traîné par une brebis dont la toison, d'une blancheur +éclatante, est encore relevée par des noeuds de rubans +distribués en guise de flocons. L'agneau sans tache est +dans le char. Une seconde troupe de bergers et de bergères, +jouant et chantant des Noëls, ferme la marche. +Les <i>prieurs</i> font l'offrande de l'agneau et des corbeilles, +et le cortège retourne dans le même ordre. Le même +cérémonial est répété à la messe de l'aurore et à celle du +jour<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a><a href="#footnote68"><sup>68</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote68" name="footnote68"></a><b>Note 68:</b><a href="#footnotetag68"> (retour) </a> Ces détails nous sont fournis par les auteurs de <i>la Statistique +des Bouches-du-Rhône</i>.</blockquote> + +<p>En 1872, dans le village des <i>Lagnes</i> (Vaucluse), bergers +et bergères, costumés et chargés de présents rustiques, +célébraient la <i>Nativité</i>. Détails curieux: on y portait une +étoile au bout d'un bâton nommé <i>guérindon</i> et le cortège +se terminait par un groupe de jeunes filles armées +d'une épée à la pointe de laquelle se trouvait une pomme +lardée de pièces d'argent, qui était déposée dans la +Crèche.</p> + +<p>Nous citons textuellement le récit qu'on a bien voulu +nous faire de la <i>Procession des bergers</i>, à la Messe de +minuit, à <i>l'Isle-sur-Sorgue</i> (Vaucluse).</p> + +<p>A la Messe de minuit, un peu avant qu'elle commence, +tandis que le <i>Te Deum</i> qui termine les Matines est solennellement +chanté aux sons harmonieux de l'orgue, un +mouvement bien prononcé se produit dans l'église. On +entend dans le lointain le bruit vague du tambourin et le +son aigu du fifre... Bientôt ils sont à la porte... +Des enfants jettent des cris: «la charrette! la charrette!»</p> + +<p>La charrette est un petit chariot à deux roues; il est +couvert, mais les côtés ouverts sont fermés par de petits +barreaux artistement tournés; il est décoré de guirlandes +de buis et enrubanné; il est traîné par deux brebis à la +blancheur d'hermine, précédé du tambourin, du fifre et +des <i>tinclettes</i>; les <i>bailes</i> (ou fermiers) en tête, dont l'un +porte un tout petit agneau blanc.</p> + +<p>Ils entrent dans l'église en jouant un air retentissant, +rustique et traditionnel dont il serait impossible de donner +une juste idée, mais dont l'entrain et la gaieté électrisent +la nombreuse assistance. Ils vont se ranger auprès de la +Crèche qui occupe une des vastes chapelles latérales, au +centre de la nef. Le silence se fait, l'émotion religieuse +est visible; ce calme n'est interrompu de temps en temps +que par le bêlement de l'agneau auquel répond celui des +brebis mères, bêlement grave d'un octave plus bas +mais dont le contraste est d'un effet charmant et touchant.</p> + +<p>L'office terminé, la grand'messe commence.</p> + +<p>Après l'<i>Incarnatus est</i>, le diacre se détache, accompagné +des enfants de choeur (ils sont vingt-quatre, tous +de rouge vêtus), et va à la Crèche. Là , après avoir encensé +l'Enfant-Jésus, il le prend et l'apporte dans son +frêle berceau; il est précédé des enfants de choeur et des +<i>bailes</i>, tenant des cierges allumés; le premier <i>baile</i> +place son cher petit agneau blanc sur l'autel.</p> + +<p>Le <i>Credo</i> et l'offertoire terminés, l'orgue donne le signal +du départ en jouant l'air obligé (comme ci-dessus) +qui est répété par les tinclettes, le fifre et le tambourin. +C'est le beau moment; tout est préparé: les bailes en +ligne, les torches allumées, la charrette où sont attelées +les brebis richement harnachées, le petit agneau entre les +bras du premier baile qui, la tête couronnée d'un étincelant +diadème, couvert d'un magnifique manteau écarlate, +ouvre le cortège et se dirige vers l'autel.</p> + +<p>Quelle majesté! Quelle grâce naïve! Ils s'avancent lentement; +tous, sous le coup de l'émotion qui dut être +celle des bergers auprès de la Crèche de Bethléem.</p> + +<p>L'agneau bêle de temps à autre. Tout le monde est +debout: on veut voir la brebis, la charrette toute illuminée +dans laquelle on aperçoit des pigeons, des poulets, de +petits oiseaux, un lapin blotti au coin du véhicule. L'enthousiasme +est à son comble; des larmes coulent dans +les yeux de beaucoup de fidèles. C'est bien la scène de +Bethléem, ce sont bien les bergers qui arrivent à la +Crèche pour adorer l'Enfant divin, anéanti sous la forme +humaine; on voudrait être du cortège qui arrive à +l'autel.</p> + +<p>Le célébrant, qui a déjà baisé le divin Enfant, est là , +entouré du diacre, du sous-diacre et des enfants de choeur. +Il tient dans ses mains le petit Jésus qu'il fait baiser +d'abord au suisse, qui a levé son chapeau, puis à tous les +<i>bailes</i> et à ceux qui se sont joints à eux, ensuite à la +musique champêtre et aux bergers qui conduisent les +brebis. Tous font le tour de l'autel, suivant le char traîné +par les brebis, et de là retournent à la Crèche où le diacre +va déposer le <i>Bambino</i>.</p> + +<p>Ainsi se termine cette offrande qui sera répétée à la +grand'messe du jour et à celle de la Purification, le +2 février.</p> +<br> + + +<p class="mid"><i>Une Messe de minuit en Bretagne.</i></p> + +<p>Brizeux, le poète breton par excellence (décédé en 1854), qui ne +chante que son pays natal:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>«La terre de granit recouverte de chênes»</p> + </div> </div> + +<p>à décrit, avec la fraîcheur et la sincérité de l'inspiration, +une Messe de minuit dans le pays des genêts +et des bruyères».</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Ouvre! c'est moi, Joseph!—Quoi! si tard en voyage!</p> +<p>N'as-tu pas rencontré les chiens par le village?</p> +<p>Mon Dieu! Seul et si tard dans le creux des chemins!</p> +<p>A ce feu de Noël viens réchauffer tes mains,</p> +<p>Noël! t'en souvient-il? Quand, pour bâtir la Crèche,</p> +<p>Les prêtres nous menaient cueillir la mousse fraîche?</p> +<p>—Ne ris pas! C'est Noël qui chez toi me conduit:</p> +<p>Je viens entendre encore la Messe de minuit.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Par un gai carillon enfin fut annoncé</p> +<p>L'office de minuit. Le chemin est glacé,</p> +<p>Disait Joseph Daniel en traversant la lande:</p> +<p>Chaque pas retentit. Comme la lune est grande!</p> +<p>Entends-tu dans le pré, des voix derrière nous?</p> +<p>—Oui, j'entends des chrétiens, des pasteurs comme vous.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ils ont vu cette nuit la légion des Anges</p> +<p>Passer, et du Très-Haut entonner les louanges:</p> +<p>Gloire à Dieu! Gloire à Dieu dans son immensité!</p> +<p>Paix sur la terre aux cours de bonne volonté!</p> +<p>Et tous vont adorer Jésus, l'Enfant aimable,</p> +<p>Le roi des pauvres gens, le Dieu né dans l'étable».</p> +<p>O vivants souvenirs! La nuit, par ce beau ciel,</p> +<p>Tandis que nous marchions en célébrant Noël,</p> +<p>Les arbres, les buissons, les murs du presbytère,</p> +<p>Dans la brune vapeur passaient avec mystère.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Toute l'église est pleine; et, courbant leurs fronts nus,</p> +<p>Les pieux assistants chantent l'Enfant Jésus.</p> +<p>Chaque femme, en sa main, porte un morceau de cierge.</p> +<p>On a placé la Crèche à l'autel de la Vierge;</p> +<p>Je reconnais les Saints, les lampes, les deux croix,</p> +<p>Enfin, tout dans l'église était comme autrefois.</p> +<p>Je restais comme une ombre, immobile à ma place.</p> +<p>Muet, ou pour pleurer les deux mains sur ma face.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>A la communion, quand le prêtre arriva</p> +<p>Offrant le corps du Christ, mon front se releva.</p> +<p>Les hommes, les enfants et les femmes ensuite</p> +<p>Marchèrent lentement vers la table bénite;</p> +<p>Et, comme en un festin, où beaucoup sont conviés,</p> +<p>Dès qu'un communiant avait reçu l'hostie,</p> +<p>Du ciboire sortait la blanche Eucharistie.<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a><a href="#footnote69"><sup>69</sup></a>.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote69" name="footnote69"></a><b>Note 69:</b><a href="#footnotetag69"> (retour) </a> Brizeux, <i>Poème de Marie</i>.</blockquote> +<br> + + +<p class="mid"><i>Une Messe de minuit à Paris</i>.</p> + +<p>«Parmi les souvenirs de ma toute petite enfance, écrit +François Coppée, il en est un, particulièrement doux, qui +surgit en ce moment du fond de ma mémoire: c'est celui +d'une messe de Noël.</p> + +<p>«La neige était tombée avec abondance les jours précédents, +puis une forte gelée avait durci le blanc tapis de +frimas, et les rues, alors peu fréquentées, de cette partie +du faubourg Saint-Germain, faisaient songer à la retraite +de la Grande Armée à travers les steppes de Russie et au +passage de la Bérésina.</p> + +<p>«Toute la famille s'était proposé d'assister à la Messe +de minuit; mais, devant la rigueur de la température, il +fut décidé que les femmes garderaient le coin du feu, et +que seuls, les hommes—j'en étais un, songez donc, cinq +ans et demi,—se risqueraient à mettre le nez dehors.</p> + +<p>«Donc, quand les cloches commencèrent à sonner dans +le ciel étoilé, ma mère nous emmitoufla soigneusement, +mon père et moi, sous les paletots et les cache-nez, et, +faisant craquer la neige durcie sous nos semelles, nous +gagnâmes tous les deux, en suivant la rue Vanneau et la +rue de Varenne, la chapelle des Missions étrangères qui +était alors notre paroisse.</p> + +<p>L'église bondée de foule, la chaleur étouffante, le violent +parfum de l'encens, l'harmonieux rugissement de l'orgue, +les innombrables lumières des cierges qui semblaient une +pluie d'or immobilisée, je revois et je ressens tout cela +comme si j'y étais encore. La Crèche surtout, la Crèche +avec ses personnages et ses animaux de bois peint, et +son petit Jésus de cire que les brins de paille auréolaient +comme des rayons, émerveillèrent mes yeux d'enfant»<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a><a href="#footnote70"><sup>70</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote70" name="footnote70"></a><b>Note 70:</b><a href="#footnotetag70"> (retour) </a> François Coppée, <i>Lointain Noël</i>.</blockquote> +<br> + + + +<p class="mid"><i>Une Messe de minuit dans l'église<br> +de Notre-Dame de Bethléem, à Ferrières-en-Gâtinais.</i></p> + + +<p>La seconde année de son pontificat, saint Pierre avait +envoyé saint Savinien, saint Potentien et saint Altin, +prêcher l'Evangile dans les Gaules.</p> + +<p>Après une longue marche pleine de périls, les nouveaux +apôtres arrivèrent en un lieu solitaire, situé au bord +d'une petite rivière appelée depuis la Cléry, non loin de +l'endroit où la voie romaine qui va d'Auxerre à Chartres +se croise avec celle de Genabum à Sens, à neuf lieues de +cette dernière ville.</p> + +<p>De rares habitants vivaient au milieu de la nature +agreste de ces contrées, demeurant dans des cabanes +grossières que protégeaient les grands bois silencieux. Ils +recueillaient du <i>minerai de fer</i>, dont les gisements abondants +apparaissaient çà et là , et l'exploitaient dans des +fourneaux de forge qui plus tard firent donner à la ville +bâtie en ce lieu le nom de <i>Ferrières</i>.</p> + +<p>C'était au milieu de l'hiver, à la fin du mois de +décembre. Les trois apôtres s'étaient retirés dans la +cabane hospitalière de quelqu'un de ces pauvres forgerons, +élevée non loin de la rivière. Entourés de gens du +voisinage, accourus pour contempler ces étrangers, ils se +mirent à annoncer la religion de Jésus, mort sur une +croix pour nous sauver. Bientôt un grand nombre des +habitants fut converti par leur parole et surtout par les +miracles dont elle était accompagnée.</p> + +<p>Mais, de tous ces miracles, le plus éclatant fut celui qui +arriva la veille de Noël, vers minuit, dans une petite +chapelle où la communauté chrétienne était réunie pour +prier et honorer l'anniversaire de la naissance de l'Enfant +Jésus.</p> + +<p>Saint Savinien disait la sainte Messe. Tout à coup une +lumière mystérieuse remplit l'enceinte sacrée. Les assistants +saisis d'émotion, levant les yeux au ciel, purent contempler +à loisir l'Enfant Jésus, la Sainte Vierge, saint +Joseph; au-dessus de la Crèche, les Anges chantaient leur +harmonieux cantique: <i>Gloria in excelsis Deo</i>. Saint Savinien, +transporté d'admiration et de joie, s'écria: «<i>C'est +bien là Bethléem!</i>»</p> + +<p>Les envoyés de saint Pierre, ravis de bonheur, se crurent +un instant dans l'étable de la Nativité. C'est pourquoi ils +donnèrent à leur chapelle le nom de <i>Notre-Dame de +Bethléem</i><a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a><a href="#footnote71"><sup>71</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote71" name="footnote71"></a><b>Note 71:</b><a href="#footnotetag71"> (retour) </a> Cette apparition est marquée d'un caractère particulier +c'est d'avoir eu lieu du vivant même de la Sainte Vierge.</blockquote> + +<p>Telle est, d'après <i>les Actes de la Grande Passion de +saint Savinien et de ses compagnons martyrs</i> (Ve siècle), +l'origine du premier sanctuaire consacré à la Mère de +Dieu sur la terre de France. Tel fut le commencement de +ce culte toujours vivace qui, depuis dix-huit siècles, amène +chaque année, à Ferrières-du-Gâtinais, d'innombrables +pèlerins dans le sanctuaire de Notre-Dame de Bethléem<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a><a href="#footnote72"><sup>72</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote72" name="footnote72"></a><b>Note 72:</b><a href="#footnotetag72"> (retour) </a> Eugène Jarossay. <i>Histoire d'une abbaye</i>, p. 12-14.</blockquote> +<br> + + + +<p class="mid"><i>La Fête des Ânes, à Rouen.</i></p> + +<p>L'âne joue un certain rôle dans les offices du Moyen +Age.</p> + +<p>Bien que cet animal ait la réputation d'être sobre, +patient, laborieux et pour ainsi dire infatigable, ce n'est +point pour ces précieuses qualités qu'on le fêtait, mais +uniquement à raison des divers épisodes que rappelle +l'Écriture.</p> + +<p>Sans parler de l'ânesse fameuse du prophète Balaam, +c'est sur un âne que la Sainte-Famille fuit en Égypte; +c'est sur un âne encore que Notre-Seigneur entre triomphalement +à Jérusalem, le jour des Rameaux.</p> + +<p>La <i>fête de l'âne</i> est, croit-on, originaire de Vérone<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a><a href="#footnote73"><sup>73</sup></a> +d'où elle se répandit dans toute la chrétienté du Moyen +Age.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote73" name="footnote73"></a><b>Note 73:</b><a href="#footnotetag73"> (retour) </a> D'après certaines traditions, Pane qui porta Notre-Seigneur +serait venu mourir dans cette ville.</blockquote> + +<p>D'après Du Cange<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a><a href="#footnote74"><sup>74</sup></a> qui reproduit l'ancien <i>Ordinaire</i> +de la cathédrale de Rouen, on faisait dans cette église +l'<i>Office des Pasteurs</i> pendant la nuit de Noël. Les chanoines +habillés en bergers et les enfants de choeur en +anges, venaient après le <i>Te Deum</i> des Matines adorer +Jésus-Christ dans la Crèche, derrière l'autel.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote74" name="footnote74"></a><b>Note 74:</b><a href="#footnotetag74"> (retour) </a> <i>Glossarium ad scriptores mediae et infimae latinitatis</i>, +Parisiis, 1733. Art. <i>Festum asinorum</i>, tome 3, coll. 424-427.</blockquote> + +<p>Après Tierce, se faisait la <i>procession des ânes</i>.</p> + +<p>Le cortège suivait le cloître et la grande nef. Les chanoines +y figuraient habillés en prophètes.</p> + +<p>On y voyait Isaïe, Zacharie, Jean-Baptiste; Balaam +même y était avec son ânesse (ce qui fit donner le nom +de <i>procession des ânes</i>), Nabuchodonosor: les trois +enfants dans la fournaise y paraissaient aussi bien que +Virgile et la Sybille. A la Messe, on ne manquait pas de +chanter la <i>Prose de l'âne</i><a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a><a href="#footnote75"><sup>75</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote75" name="footnote75"></a><b>Note 75:</b><a href="#footnotetag75"> (retour) </a> Farin, <i>Histoire de Rouen</i>, tome I, 3e partie, au chap. des +<i>Processions générales</i>.</blockquote> + +<p>M. Nicolay, traduisant à peu près littéralement le +<i>Glossarium</i> de Du Cange, nous décrit admirablement +toute cette <i>Pastorale</i><a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a><a href="#footnote76"><sup>76</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote76" name="footnote76"></a><b>Note 76:</b><a href="#footnotetag76"> (retour) </a> Nicolay, <i>loc. cit.</i></blockquote> + + + +<p>Au milieu de la nef de la cathédrale, on dressait une +sorte de bûcher composé de linges et d'étoupes, et, après +avoir chanté Tierce (<i>processio ordinetur post Tertiam</i>), +le clergé faisait processionnellement le tour du cloître, +puis venait s'arrêter au centre de l'église, entre deux +groupes représentant, l'un les Juifs, l'autre les Gentils; +au bout de l'édifice étaient massés de nombreux personnages +destinés à jouer le rôle des prophètes dans l'Ancien +Testament.</p> + +<p>Les chantres commençaient par apostropher avec impétuosité +les Juifs et les Gentils, qui, de leur place, leur +répondaient par un verset non moins violent. Les mêmes +chantres, s'adressant ensuite à celui qui jouait le rôle de +Moïse, disaient: «Voici Moïse, le législateur!» Un +Moïse à longue barbe, portant une corne au front (<i>cornuta +facie</i>), vêtu d'une aube et d'une chape, tenant +une baguette dans une main et les tables de la loi dans +l'autre, entonnait à son tour un chant prophétique, relatif +à la naissance du Christ. Puis un cortège, célébrant +les louanges du Messie, conduisait Moïse près du brasier. +Le même cérémonial se renouvelait pour chacun +des prophètes successivement interpellés: ils s'avançaient +à mesure qu'ils étaient appelés.</p> + +<p>Moïse était suivi d'Amos, vieillard barbu, ayant un +épi à la main, ensuite venait Isaïe, vêtu d'une aube, le +front ceint d'un bandeau rouge; puis Aaron, couvert +d'ornements pontificaux, la mitre en tête, précédant Jérémie +en habits sacerdotaux et tenant une petite boule à la +main. Daniel, représenté par un jeune ecclésiastique, +était drapé dans une tunique verte, et le prophète Habacuc, +vieillard boiteux, suivait orné d'une dalmatique; +dans un vase étaient des racines qu'il mangeait entre +deux versets.</p> + +<p>Après lui, Balaam, monté <i>sur une ânesse</i>, tirait la +bride et frappait l'ânesse de ses éperons, tandis qu'un +jeune homme, lui barrant le passage avec une épée, +l'obligeait à s'arrêter. (Le jeune homme figure, ici, l'ange +armé dont parle l'Écriture dans l'épisode de Balaam). Un +clerc, se dissimulant sous l'ânesse, disait alors d'une +voix étrange: <i>Pourquoi me déchirez-vous ainsi avec +l'éperon?</i></p> + +<p>Puis l'ange disait à Balaam: «Renonce à servir les +desseins du roi Balac». Et les chantres de dire: «Balaam +prophétise».—Alors Balaam répondait: «Une +étoile sortira de Jacob!» <i>Orietur stella ex Jacob</i><a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a><a href="#footnote77"><sup>77</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote77" name="footnote77"></a><b>Note 77:</b><a href="#footnotetag77"> (retour) </a> Nombr. XXII-XXIV. Tunc Balaam ornatus, <i>sedens super +asinam</i> (<i>hinc festo nomen</i>) habens calcaria, retineat lora et +calcaribus percutiat asinam, et quidam juvenis, tenens gladium, +obstet asinæ. Quidam sub asina dicat: «Cur me calcaribus +miseram sic læditis?» Hoc dicto, angelus ei dicat: +«Desine regis Balac præceptum perficere». Vocatores: «Balaam, +esto vaticinans». Tunc Balaam respondeat: «Exibit +stella ex Jacob!» (Du Cange, <i>loc. cit.</i>).</blockquote> + +<p>A Balaam succédait le prophète Samuel, puis David, +paré des emblèmes de la royauté. A la suite des prophètes, +on voyait Zacharie, habillé en juif et accompagné +de sa femme Elisabeth, vêtue de blanc; leur fils Jean-Baptiste +avait les pieds nus.</p> + +<p>Derrière lui se tenait le vieillard Siméon et enfin Virgile, +au visage resplendissant de jeunesse <a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a><a href="#footnote78"><sup>78</sup></a>, qui devait +s'étonner un peu de se trouver en si sainte compagnie: +c'était ordinairement lui qui fermait la marche.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote78" name="footnote78"></a><b>Note 78:</b><a href="#footnotetag78"> (retour) </a> Tous les personnages du cortège, à l'exception de Daniel +et de Virgile, portaient la barbe; leur nom est toujours accompagné, +dans Du Cange, de l'épithète <i>barbatus</i>.</blockquote> + +<p>Si l'on admettait le grand poète latin à la procession +de Noël, c'est qu'il était réputé avoir prédit la naissance +du Sauveur.</p> + +<p>On lit, en effet, dans l'églogue qu'il adressa au consul +Pollion, les vers suivants:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Ultima Cumæi jam carminis ætas:</p> +<p>Magnus ab integro sæclorum nascitur ordo,</p> +<p>Jam redit et Virgo, redeunt Saturnia regna;</p> +<p>Jam nova progenies coelo demittitur alto.</p> +<p>Tu modo nascenti puero, quo ferrea primun</p> +<p>Desinet ac toto surget gens aurea mundo,</p> +<p>Casta, fave, Lucina: tuus jam regnat Apollo!<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a><a href="#footnote79"><sup>79</sup></a></p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote79" name="footnote79"></a><b>Note 79:</b><a href="#footnotetag79"> (retour) </a> <i>Buc</i>, Eglog. IV.</blockquote> + +<p>Voici que le dernier âge prédit par l'oracle de Cumes est +arrivé. La grande révolution des siècles va recommencer son +cours. Déjà <i>une Vierge revient</i> et Saturne nous ramène l'âge +d'or; déjà <i>un Enfant va descendre des cieux</i>.—Veille sur Lui +avec un soin jaloux, ô chaste Lucine; c'est par Lui que l'âge +de fer cessera et que <i>l'âge d'or reviendra sur la terre</i>; déjà +règne ton Apollon!</p> + +<p>La procession de Noël se terminait souvent, dit le <i>Mémorial +de Rouen</i><a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a><a href="#footnote80"><sup>80</sup></a>, par un clerc habillé en <i>sybille</i>, +portant une couronne sur la tête et chantant des versets +contenant des prédictions.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote80" name="footnote80"></a><b>Note 80:</b><a href="#footnotetag80"> (retour) </a> <i>Ordinarium Rothomagense</i>, cité par Du Cange dans son +<i>Glossarium</i>, s. v. <i>Festum</i>.</blockquote> + +<p>On est aussi étonné de voir la sibylle dans ce cortège. +Cependant, on admet assez généralement que les sibylles +pouvaient connaître et prévenir l'avenir. Saint Jérôme +leur attribuait le don de prophétie, et l'Eglise, dans la +Prose des Morts, invoque l'autorité de la sibylle et semble +l'assimiler à l'autorité même de David:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><i>Teste David cum sibylla.</i></p> + </div> </div> + +<p>C'est la raison pour laquelle Michel-Ange les a représentées +dans les célèbres fresques du plafond de la chapelle +Sixtine, et Raphaël dans l'église Santa-Maria-della-Pace, +à Rome.</p> + +<p>Quant à la <i>Prose de l'âne</i>, nous n'avons trouvé aucun +document qui nous prouve qu'elle ait été chantée à l'office +de Noël. Farin seul l'affirme: nous serions donc +porté à croire qu'elle était chantée à la porte de l'église.</p> + +<p>Elle commençait par cette strophe:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Orientis partibus</p> +<p>Adventavit asinus</p> +<p>Pulcher et fortissimus,</p> +<p>Sarcinis aptissimus.</p> +<p>Hez, sire âne, hez!</p> + </div> </div> + +<p>Des contrées de l'Orient, il est arrivé un âne beau et +fort, propre à porter les fardeaux.—Hez, sire âne, hez!</p> + +<p>Cette cantilène n'avait rien de choquant, ni pour le +goût, ni pour les convenances.</p> + +<p>Telle était cette <i>fête de l'âne</i> dont on a dit beaucoup +de mal, parce qu'elle prêtait à certains abus et dégénéra +vite en un cortège peu digne du sanctuaire, ce qui la fit +interdire par l'autorité ecclésiastique. Il n'en est pas +moins vrai qu'elle naquit d'une pensée de foi, d'une +interprétation et d'une mise en scène ingénieuse des prophéties +sur le Messie.</p> + +<p>Nous terminerons ce chapitre par le ravissant usage +de:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>LA «SCALA» DE NOËL</p> + </div><div class="stanza"> +<p> Dans un causse aride et sauvage,</p> +<p>Aux flancs d'un rocher accroché,</p> +<p>Est un ancien Pèlerinage</p> +<p>Entre ciel et terre perché.</p> + </div><div class="stanza"> +<p> C'est <i>Rocamadour</i> qu'il s'appelle.</p> +<p>Lieu saint et des plus vénérés,</p> +<p>Où pour atteindre la chapelle</p> +<p>Il faut gravir <i>deux cents</i> degrés</p> + </div><div class="stanza"> +<p> Là survit un touchant usage:</p> +<p>A chaque soir de la Noel,</p> +<p>Petits et grands de ce village</p> +<p>Semblent faire l'assaut du ciel!</p> + </div><div class="stanza"> +<p> La population tout entière</p> +<p>Monte <i>à genoux</i> chaque degré,</p> +<p>En récitant sur <i>chaque pierre</i></p> +<p>De l'Archange le doux <i>Ave</i>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p> Et les prêtres sont à la tête</p> +<p>De cette étrange ascension</p> +<p>Faite au son gai de la musette</p> +<p>Avec peine et dévotion.</p> + </div><div class="stanza"> +<p> Telle, à Rome, la foule sainte</p> +<p>Au Latran montant à genoux</p> +<p>La <i>Scala Santa</i> toute empreinte</p> +<p>Du sang du Christ versé pour nous?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>(Comtesse O'Mahony.)</p> + </div> </div> +<br><br><br> + + + + +<h3>CHAPITRE IV</h3> + +<h3>LE RÉVEILLON ET LES GÂTEAUX DE NOEL</h3> + + +<p>La Messe de minuit, nous l'avons dit, était ordinairement +précédée d'un repas maigre, qu'on nommait, en +Provence, le <i>gros souper</i>; elle était suivie d'un repas gras +qu'on était convenu d'appeler, dans tous les pays, le +<i>réveillon</i>.</p> + +<p>Ce repas avait sa raison d'être par suite du jeûne de la +veille, de la privation de sommeil, de la longueur des +offices de la nuit, qui souvent duraient plusieurs +heures<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a><a href="#footnote81"><sup>81</sup></a> et aussi des fatigues d'une longue route parcourue +pour venir à l'église.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote81" name="footnote81"></a><b>Note 81:</b><a href="#footnotetag81"> (retour) </a> La grand'messe de minuit était précédée des trois Nocturnes +des Matines et suivie des Laudes.</blockquote> + +<p>Telle a été l'origine du réveillon.</p> + +<p>Nous parlerons successivement des groupes de <i>quêteurs</i> +en vue du réveillon, du <i>repas</i> lui-même et des +<i>gâteaux</i> de Noël.</p> +<br><br> + + +<h4>I. LES QUÊTEURS</h4> +<br> + +<p class="mid"><i>L'Aguilloné dans le pays d'Armagnac</i></p> + +<p>L'<i>Aguilloné</i> est le chant de joie de Noël; il est en +patois gascon. Pendant tout le mois de décembre, les +jeunes gens qui doivent <i>tirer au sort</i> vont chanter +l'<i>Aguilloné</i>, le soir, après souper, devant les portes. +Comme récompense, on leur donne quelques sous, des +oeufs, de la farine, des châtaignes. Avec le produit de cette +quête, ils font le <i>réveillon de Noël</i>.</p> + +<p>L'<i>Aguilloné</i> se chante sur un air très gracieux et très +entraînant. Les chanteurs (<i>lous aguillounès</i>) portent le +béret bleu du pays, brodé avec de la laine rouge, jaune, +verte, blanche, le tout surmonté d'un pompon aux multiples +couleurs: c'est avec ce costume bigarré qu'ils se +promènent crânement dans les foires et marchés.</p> + +<p>«Il ne faut pas oublier, nous dit notre aimable correspondant, +que nous sommes au doux pays d'Armagnac, pays +du bon vin et du gai soleil, et on aime beaucoup chez +nous à rire et à s'amuser. Il y a de braves gens tout de-même, +et si les têtes sont un peu légères, les coeurs sont +toujours bons<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a><a href="#footnote82"><sup>82</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote82" name="footnote82"></a><b>Note 82:</b><a href="#footnotetag82"> (retour) </a> M. l'abbé B., du diocèse d'Auch.</blockquote> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>CHANT DE L'AGUILLONÉ</p> + </div><div class="stanza"> +<p>1</p> + </div><div class="stanza"> +<p><i>Trois compagnons sont arrivés</i></p> +<p><i>Devant la porte d'un chevalier.</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p>Refrain</p> +<p><i>Gentil Seignou,</i></p> +<p><i>L'Aguilloné</i></p> +<p><i>Il faut donné</i></p> +<p><i>A ous coumpagnous</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p>2</p> + </div><div class="stanza"> +<p><i>Aci qué bouha lou bént d'aoutan,</i></p> +<p><i>Daoubrit la porto, qu'entreran.</i></p> +<p><i>Gentil Seignou!</i></p> +<p>(et la suite du refrain qui se répète à chaque couplet).</p> + </div><div class="stanza"> +<p>3</p> + </div><div class="stanza"> +<p><i>Brabos gens, allucat la candello,</i></p> +<p><i>Bous pourtant no gran noubello.</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p>4</p> + </div><div class="stanza"> +<p><i>Inta Nadaou, escoutats ben,</i></p> +<p><i>Jésus va néché à Bethléem.</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p>5</p> + </div><div class="stanza"> +<p><i>Dam-mous aoumen un bresserou,</i></p> +<p><i>Inta coucha lou Salvadou.</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p>6</p> + </div><div class="stanza"> +<p><i>Dam-mous un brioulletto,</i></p> +<p><i>Indé bouta déguens sa manetto.</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p>7</p> + </div><div class="stanza"> +<p><i>Enségnam-mous un cansoun,</i></p> +<p><i>Indé hé risé lou maynatjoun.</i></p> +<p>Etc., etc.</p> + </div><div class="stanza"> + </div><div class="stanza"> + </div><div class="stanza"> +<p>TRADUCTION</p> + </div><div class="stanza"> +<p>1</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Trois compagnons sont arrivés</p> +<p>Devant la porte d'un chevalier.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Gentil Seigneur,</p> +<p>L'Aiguilloné</p> +<p>Il faut donner</p> +<p>Aux compagnons.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>2</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ici souffle le vent d'antan.</p> +<p>Ouvrez la porte, nous entrerons.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>3</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Braves gens, allumez la chandelle,</p> +<p>Nous vous portons une grande nouvelle.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>4</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Pour Noël, écoutez bien,</p> +<p>Jésus va naître à Bethléem.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>5</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Donnez-nous au moins un petit berceau.</p> +<p>Pour y coucher le Sauveur.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>6</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Donnez-nous une violette,</p> +<p>Pour mettre dans sa petite main.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>7</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Enseignez-nous une chanson,</p> +<p>Pour faire rire le petit enfançon.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Etc., etc.</p> + </div> </div> + +<p>Ainsi se continuent indéfiniment les couplets de +l'Aguilloné qui se termine toujours par des souhaits, en +rapport avec l'aumône reçue ou refusée.</p> + +<p>Si les chanteurs ne reçoivent rien, ils disent les choses +les plus désagréables, par exemple:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><i>Diou bous counserbe la santat</i></p> +<p><i>Coumo l'aygo déguens tin bergat.</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p>Dieu vous conserve la santé</p> +<p>Comme l'eau dans un panier percé.</p> + </div> </div> + +<p>Mais s'il se trouve un donateur généreux, on souhaite +toutes sortes de prospérités à sa maison, par exemple:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><i>Lou boun Diou bous doungo aoutant d'aoucats</i></p> +<p><i>Coumo d'herbetto deguens tous prats.</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p>Que le bon Dieu vous donne autant d'oies</p> +<p>Qu'il y a de brins d'herbes dans les prés.</p> + </div><div class="stanza"> +<p><i>Diou benasisco aquesto maysoun,</i></p> +<p><i>Mous an baillat caoucoun dé boun.</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p>Dieu bénisse cette maison,</p> +<p>Car on nous a donné quelque chose de bon.</p> + </div> </div> + +<p>Cette chanson, comme on le voit par le texte lui-même, +se rapporte surtout à la fête de Noël. Elle est chantée à +l'occasion des quêtes qui ont lieu pendant tout le mois +de décembre.</p> + +<p>La chanson traditionnelle que répètent les enfants, +pendant le temps de l'Avent, la vieille chanson de quête, +<i>aux environs de Rouen</i>, est encore celle-ci:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i6">Aguignette,</p> +<p class="i6">Miettes, miettes,</p> +<p>J'ons des miettes dans not' pouquette,</p> +<p>Pour les jeter à vos poulettes.</p> +<p>Si elles pondent de gros oeufs,</p> +<p>La maîtresse, donnez-m'en deux!</p> +<p class="i6">Aguignolo!</p> + </div> </div> + +<p><i>Dans les environs de Ploërmel, la veille de Noël</i>, +quand le soir arrive, des enfants, réunis par petits +groupes de trois ou quatre, vont de porte en porte, +éclairés par une bougie que tient le chef de la bande. Ils +posent d'abord à la maîtresse de maison cette question: +«Faut-il chanter Noé?» Si la réponse est affirmative, +ils entonnent le couplet suivant:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i6">Chantons Noé,</p> +<p class="i6">Ma bonne femme,</p> +<p class="i6">Chantons Noé,</p> +<p class="i6">Vous et moi.</p> +<p>Pour eun' pomm', pour eun' peire,</p> +<p>Pour un p'tit coup d' cidr' à beire,</p> +<p class="i6">Chantons Noé, etc.</p> + </div> </div> + +<p>Puis, après avoir reçu quelques sous ou quelques +friandises, ils s'en vont à une autre porte répéter la +même chanson.</p> + +<p>Dans certaines paroisses des <i>Hautes-Pyrénées</i>, situées +entre Lourdes et Bagnères, les enfants s'en vont, <i>le matin +de la veille de Noël</i>, «musiquer» devant chaque maison; +on donne à chacun un petit pain fait exprès par la +ménagère. Régulièrement, les enfants pauvres seuls +devraient aller à cette distribution d'aumônes, mais, par +camaraderie et par amusement, les enfants des familles +aisées se joignent à eux. On désigne ces joyeux quêteurs +sous le nom patois de «Eis allégrès», en français «les +joyeux»; ce mot n'est jamais employé qu'à Noël.</p> + +<p>Dans la <i>vallée d'Arros</i>, au centre du même département, +il y a trente ans, les enfants couraient de même, +de maison en maison, <i>la veille de Noël</i>, pour demander +«la prouesse», c'est-à -dire des pommes, des noix et des +friandises. Cet usage a à peu près disparu.</p> + +<p>Dans le <i>pays d'Auribat</i> (Landes), les enfants de la +campagne se forment en groupes joyeux, <i>la veille de +Noël</i>. Ils vont solliciter des offrandes devant toutes les +maisons <i>où il y a eu un baptême dans l'année</i>. Ils +chantent alors un refrain connu vulgairement sous le +nom de <i>lou Piguehoü</i>:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Pigue hoü, hoü, hoü</p> +<p>Pigue talhe, talhe, talhe</p> +<p>Dat loumouyne à le canalhe.</p> +<p>Pigue hus, hus, hus</p> +<p>Les miches à ca de dus.</p> +<p>Pigue, hégn, hégn, hégn</p> +<p>Lé maye part que si lou mégn.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Pigue hoü, hoü, hoü</p> +<p>Pigue, taille, taille, taille,</p> +<p>Donnez l'aumône à la marmaille.</p> +<p>Pigue hus, hus, hus.</p> +<p>Les miches<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a><a href="#footnote83"><sup>83</sup></a> à chacun d'eux</p> +<p>Pigue hégn, hégn, bégn</p> +<p>La plus grande portion que ce soit la mienne.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote83" name="footnote83"></a><b>Note 83:</b><a href="#footnotetag83"> (retour) </a> Pain d'anis.</blockquote> + +<p>Malheur à celui qui ferait la sourde oreille; les enfants, +de leur ton le plus aigu, hurleraient un refrain vengeur, +mais trop grossier pour pouvoir être reproduit.</p> +<br><br> + + +<h4>II. Le repas</h4> + +<p>Dans l'<i>Orléanais</i>, le réveillon avait des mets et des chants +traditionnels; le porc composait le menu de ce +festin. C'était sous toutes les formes et par parties que la +victime était servie sur la table. Partout son sang +apparaissait sous la forme de boudin succulent, et sa +chair hachée sous celle de <i>crépinettes</i>, sorte de saucisses +longues qui, dans certaines communautés, étaient servies +à chaque personne, dès le retour de la Messe de +minuit. La fin du repas était égayée par le chant de Noëls. +locaux.</p> + +<p>Dans les <i>familles angevines</i>, il était d'usage, <i>à Noël</i>, +de tuer un des porcs mis à l'engrais.</p> + +<p>Dès le matin, le boucher, accompagné de ses valets, se +rendait à domicile et, après avoir saigné, épilé <a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a><a href="#footnote84"><sup>84</sup></a> le porc, +puis taillé sa chair, se mettait à faire force saucisses et +boudins, car il fallait en envoyer à tous les parents et +amis...</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote84" name="footnote84"></a><b>Note 84:</b><a href="#footnotetag84"> (retour) </a> Épiler, enlever le poil.</blockquote> + +<p>Le soir arrivé, une grande chaudière d'airain était +posée sur le feu. Cette chaudière était remplie de la chair +du porc coupée en petits morceaux et destinés à faire des +<i>rilleaux</i>. Le chef de la famille se signait, jetait de l'eau +bénite sur le feu, puis plaçait dans la chaudière trois +mesures de sel.</p> + +<p>A l'aube du jour, les <i>rilleaux</i> étaient cuits, et alors on +se délassait, dans ce gai repas, des veilles de la nuit. +Ensuite on partait pour l'église paroissiale, en emportant +sur un large plateau un magnifique jambon couvert de +verdure. Ce jambon était déposé devant le maître-autel.</p> + +<p>Un prêtre, en habit de choeur, venait le bénir et prononçait +une prière consacrée à cette cérémonie, prière +qu'on retrouve encore dans nos anciens rituels du +Moyen Age.</p> + +<p>Après la bénédiction, le jambon était reporté à la maison +et suspendu dans l'âtre de la cheminée; il y restait +jusqu'à Pâques. Ce jour-là , il était décroché et mis sur la +table autour de laquelle la famille venait s'asseoir et +rompait avec cette viande bénite l'abstinence du +Carême <a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a><a href="#footnote85"><sup>85</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote85" name="footnote85"></a><b>Note 85:</b><a href="#footnotetag85"> (retour) </a> Extrait du Bulletin historique et monumental de l'Anjou.</blockquote> + +<p>Dans le <i>Rouergue</i> (Aveyron), tout en se chauffant +autour du <i>souquonaudolengo</i> qui flambe, on <i>réveillonne</i> +avec un bon morceau de saucisse, cuite à point par les +soins de la ménagère, ou, à défaut de saucisse, on se +régale tout bonnement d'un morceau de porc salé, conservé +depuis le carnaval passé. Et, comme dessert, une +<i>rissole</i> aux prunes ou aux pommes bien chaude et bien +dorée.</p> + +<p>Le jour de Noël est un jour de grande liesse; c'est le +maître, «le bourgeois» qui «régale» la famille et les +domestiques. C'est à lui qu'incombe le soin de tout disposer, +car c'est, ce jour-là , la fête des petits, des humbles, +des serviteurs; le maître «paie» à toute la maisonnée.</p> + +<p>Mais, en revanche, le jour des Rois sera sa fête à lui.</p> + +<p>A leur tour, les domestiques paieront ou seront censés +payer, et ce soir-là encore, il y aura grande liesse dans +la ferme, éclairée autant par le grand feu de la cheminée +que par la lampe du plafond<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a><a href="#footnote86"><sup>86</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote86" name="footnote86"></a><b>Note 86:</b><a href="#footnotetag86"> (retour) </a> L'abbé M——, du diocèse de Rodez.</blockquote> + +<p><i>En Poitou</i>, Lucas Le Moygne, curé de Notre-Dame de +la Garde (Poitiers), a composé un <i>nouël</i> où il est raconté +quel réveillon on faisait, après la Messe de minuit:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><i>Conditor</i>, le jour de Noël,</p> +<p>Fit un banquet non pareil</p> +<p>Qui fut faict, passé v'là longtemps,</p> +<p>Et si le fit à tous venans.</p> + </div> </div> + +<p>Suit le <i>menu</i>: «perdrix, chapons, oiseaux sauvages, +hérons, levrauts, congnilz, faisans, sangliers, lymaces au +chaudumé», voilà pour les plats de résistance, et j'en +oublie. Maintenant, pour le dessert: la pâtisserie, «les +fouaces», les crasemuseaux, gâteaux secs, pains de +chapitre, échaudés pour les mauvaises dents... avec du +vin.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>................de l'Ypocras,</p> +<p>Vin carapy et faye Montjeau,</p> +<p>Pour enluminer tout museau</p> +<p class="i8"> Nouël!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Il y vint même un bouteillier</p> +<p>Qui onc ne cessa de verser</p> +<p>Tant que un quartault il assécha</p> +<p class="i4"><i>In sempiterna secula</i>.</p> + </div> </div> + +<p>A défaut du petit vin clairet de Poitiers, on avait «de +derrière les fagots» quelque réserve, en cachette, «de +pomme sans iau» ou «de poiré doulcereux» pour arroser +chansons qui ne tarissaient guère<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a><a href="#footnote87"><sup>87</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote87" name="footnote87"></a><b>Note 87:</b><a href="#footnotetag87"> (retour) </a> J. Noury.</blockquote> + +<p>Dans les <i>Hautes-Alpes</i>, Noël est le grand jour de +réunion familiale. Au marché qui précède la fête, les +femmes se pourvoient d'une bougie par ménage, car, le +soir de Noël, on ne s'éclaire ni avec le bouillon-blanc +trempé dans l'huile, ni avec le bois résineux qui sert là +de lumière, comme dans les villages russes.</p> + +<p>Il est de coutume de manger, après la Messe de minuit, +des soupes de pâté qu'on appelle <i>sazanes</i> ou <i>creusets</i>. +Le chef de la famille prend le premier un verre plein de +vin et porte la santé de tous les siens; le verre passe +ensuite de main en main, la même santé se répète et, à +la fin du repas, chacun à son tour y boit à ceux des +membres de la famille que la nécessité retient absents.</p> + +<p><i>Dans le Var</i>, après la Messe de minuit, les tourtes, +gros gâteaux ronds faits avec du miel, de la farine, de la +confiture, de l'huile, dérident tous les fronts<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a><a href="#footnote88"><sup>88</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote88" name="footnote88"></a><b>Note 88:</b><a href="#footnotetag88"> (retour) </a> L'abbé Ch., du diocèse de Fréjus (Var).</blockquote> + +<p><i>En Armagnac</i>. Devant la souche de Noël, en partant +à la Messe de minuit, on laisse «mijoter» le pot de la +<i>daube</i>, qui est la base du réveillon. La <i>daube</i> est un plat +national et bien gascon: elle se compose d'un morceau +de boeuf cuit dans une sauce noire, faite avec du vin +rouge et force condiments. On ne comprendrait pas, en +Armagnac, un dîner de Noël sans la <i>daube</i>. Les familles +les plus pauvres se paient ce luxe gastronomique, et si +leur misère était trop grande pour pouvoir se donner ce +régal, de charitables voisins se font un devoir de le leur +procurer.</p> + +<p>Le réveillon se complète avec de longs morceaux de +saucisses cuites sur le gril, toujours avec les charbons de +la souche. On termine par les châtaignes grillées, arrosées +de vin nouveau<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a><a href="#footnote89"><sup>89</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote89" name="footnote89"></a><b>Note 89:</b><a href="#footnotetag89"> (retour) </a> L'abbé B., du diocèse d'Auch.</blockquote> + +<p>«Si vous voulez quelques notes sur les fêtes de Noël, +dans notre <i>beau Béarn</i>, je puis vous en donner. Tout se +passait très simplement: les amis se réunissaient, on +chantait des Noëls béarnais, en attendant la Messe de +minuit. On nous faisait rôtir des marrons et on nous faisait +boire de cet excellent vin blanc qu'aimait tant notre +<i>bon Henri</i> (Henri IV, le Béarnais); seulement on nous le +donnait à très petite dose, car il <i>porte</i>. Puis on nous mettait +au <i>dodo</i>, en nous promettant de nous réveiller au +moment voulu... Et le lendemain grand désespoir de n'avoir +pas été réveillé à temps, mais le tour était joué.</p> + +<blockquote><p> +«Et l'on nous menait voir le petit Jésus dans sa +Crèche, où nous lui promettions d'être sages. Ceci se passait +dans ma petite enfance, il y a trois quarts de +siècle<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a><a href="#footnote90"><sup>90</sup></a>». +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote90" name="footnote90"></a><b>Note 90:</b><a href="#footnotetag90"> (retour) </a> Mme la comtesse de X...</blockquote> + +<p>Dans les <i>montagnes du Gévaudan</i> (Lozère), on arrive +à trois heures du matin de la Messe de minuit. On prend +<i>un air de feu</i> et on se met à table. Depuis des siècles, le +<i>menu</i> est toujours le même: oreille de porc, riz au lait, +saucisse, fromage.</p> + +<p>Le tout était jadis arrosé de <i>Vivarais</i>, vrai nectar que +les vieux seuls ont connu. Aujourd'hui, c'est le <i>Languedoc</i> +qui figure à la table de nos montagnards. Il <i>monte</i> +facilement à la tête, mais il ne réjouit pas le coeur<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a><a href="#footnote91"><sup>91</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote91" name="footnote91"></a><b>Note 91:</b><a href="#footnotetag91"> (retour) </a> M. l'abbé R..., du diocèse de Mende.</blockquote> + +<p><i>En Corse</i>, dans les familles pauvres, on mange, au +réveillon, la traditionnelle <i>polenta</i> (bouillie de farine de +châtaignes ou de maïs), avec des tranches de porc tué +exprès la veille.</p> + +<p>Dans le <i>pays bizontin</i>, on prend, au retour de la +Messe de minuit, un peu de vin chaud, avec une petite +tranche de pain, c'est la «mouillotte».</p> + +<p>Pour la journée de Noël, on fait actuellement une +grande fournée de gâteaux. Autrefois, en montagne, +quand on mangeait habituellement le pain d'avoine et +d'orge, on préparait, pour Noël, des pains d'orge mélangée +d'un peu de froment: chacun avait sa michotte. La +mère de famille avait soin d'en faire une de plus pour le +premier pauvre qui passait: on l'appelait la «pâ Dé» +(la part à Dieu.)</p> + +<p>Dans le <i>pays de Caux</i> (Seine-Inférieure). Dans les +campagnes, le réveillon est réduit aux plus modestes +proportions. Pendant que, dans l'âtre, se consume la +traditionnelle bûche de Noël, on se contente d'un frugal +repas où figure parfois, chez les pauvres, une «fricassée» +d'oiseaux pris, le soir à la «soutarde»; on termine +aussi quelquefois par une tasse de «flippe», boisson +chaude et composée de cidre doux, d'eau-de-vie et de +sucre réduits au feu.</p> + +<p><i>En Alsace</i>, le réveillon se fait avec des saucisses, des +jambons, des boudins arrosés de vin blanc. C'est le <i>Kuttelschmauss</i>.</p> + +<p>Nous avons dit qu'en Angleterre il se fait, à l'occasion +de Noël, une consommation considérable d'<i>oies grasses</i><a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a><a href="#footnote92"><sup>92</sup></a>. +Il en était ainsi autrefois dans nos provinces méridionales +de la France; il n'était pas de fête, en Languedoc +et en Béarn, où l'antique gardien du Capitole ne +figurât à la place d'honneur. Le plus souvent, le réveillon +se composait d'une bonne soupe aux choux, dont la marmite +avait été enterrée sous la cendre, avant le départ +pour la Messe de minuit, d'une oie rôtie, d'une saucisse +fraîche et d'un pâté de foie gras.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote92" name="footnote92"></a><b>Note 92:</b><a href="#footnotetag92"> (retour) </a> <i>Noël dans les pays étrangers</i>, p. 16.</blockquote> + +<p>Le jour de Noël, M. de Talleyrand avait l'habitude de +servir à ses invités l'oie traditionnelle dont il avait lui-même +imaginé la recette. Vous plaît-il de la connaître?</p> + +<blockquote><p> +«Foncez une casserole de bandes de lard et de tranches +de jambon. Veuillez ajouter quelques oignons piqué +de clous de girofle, une gousse d'ail, un peu de thym et +de laurier. Sur ce matelas parfumé, posez une oie grassouillette, +bien jeune, bien tendre, soigneusement farcie +de son foie et de crêtes de coq; arrosez généreusement +de sauternes, semez une pincée légère de muscade, et +laissez tomber quelques gouttes d'orange amère. Couvrez +enfin de papier beurré et, feu dessus, feu dessous, faites +partir.» +</p></blockquote> + +<p>Décidément, il avait beaucoup d'esprit, M. de Talleyrand!</p> + +<p>L'oie de Noël est bien un vrai rôti de fête! Tandis que +les cloches égrènent dans le ciel leurs joyeux carillons, +que le boudin fume et crie sur le gril, que les marrons +pétillent sous la cendre, que les gâteaux de famille profilent +leur coupole feuilletée, l'oie fumante est placée au +milieu de la table, aux applaudissements des convives. +De ses flancs embaumés s'échappent bientôt de succulents +marrons: les enfants tendent leur assiette en +criant: Noël! Noël!</p> + +<p>Et la douce voix des cloches semble leur répondre: +«Réjouissez-vous, enfants, car Jésus est né»<a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a><a href="#footnote93"><sup>93</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote93" name="footnote93"></a><b>Note 93:</b><a href="#footnotetag93"> (retour) </a> Fulbert-Dumonteil.</blockquote> + +<p>Mme de Sévigné, dans la nuit de Noël de l'an 1677, offrit +un réveillon, dans son merveilleux hôtel Carnavalet, +aujourd'hui transformé en musée de Paris historique, +ancien et moderne.</p> + +<p>D'après le cérémonial accoutumé, Coulange met le feu +à la bûche de Noël, dans la grande cheminée Henri II. +La table est garnie au centre d'un agneau tout entier. +Sur l'immense dressoir, qui occupe tout un panneau de +la salle, des orangers encadrent les aiguières et la vaisselle +d'argent et de vermeil.</p> + +<p>Les jets d'une haute fontaine les parfument encore de +l'essence des fleurs les plus odorantes et les plus variées.</p> + +<p>Le réveillon se prolonge au milieu des huit services +dont la simple énumération, en sa consistance abondante +et variée, suffirait à soulever d'effroi les estomacs +de notre temps.</p> + +<p>Qu'il nous suffise d'indiquer qu'après les soupes, les +entrées, les deux services de rôtis, gros et menu gibier, le +service des poissons: saumon, truite et carpe, parurent +deux énormes buissons d'écrevisses flanqués de quatre +tortues dans leur écaille. Au sixième service, on en était +encore aux légumes: cardons et céleris, et le huitième +service termina le repas par les amandes fraîches et les +noix confites, les confitures sèches et liquides, les massepains, +les biscuits glacés, les pastilles et les dragées.</p> + +<p>Les meilleurs crus de Bourgogne et des côtes du Rhône +avaient arrosé les divers services du repas, le muscat de +Languedoc restant réservé aux babioles du dessert<a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a><a href="#footnote94"><sup>94</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote94" name="footnote94"></a><b>Note 94:</b><a href="#footnotetag94"> (retour) </a> La Rouvraye.</blockquote> + +<p><i>A Paris</i>, le réveillon est plus à la mode que jamais, et +la statistique serait impuissante à établir la quantité de +boudin grillé qui se consomme, pendant la nuit du 24 au +25 décembre, dans la grande capitale.</p> + +<p>Plus que toute autre ville, Paris subit l'influence des +coutumes étrangères. Il a pris à l'Angleterre les joies +gastronomiques du <i>Christmas</i>, à l'Allemagne son arbre +de Noël si charmant et si poétique. C'est seulement dans +les quartiers paisibles du Marais et de l'île Saint-Louis, +loin des rues grondantes de la grande ville, où les chaudes +rôtisseries, les charcuteries enrubannées toutes grandes +ouvertes, les cafés et les restaurants illuminés offrent +jusqu'au matin l'odeur et le flamboiement d'un immense +festin; c'est dans ce Paris ignoré qu'il serait possible de +retrouver quelques traces des vieux usages de nos pères.</p> +<br><br> + + + +<h4>III. LES GÂTEAUX</h4> + + +<p>A l'occasion de Noël, il se fait une grande consommation +de gâteaux qui, suivant les pays, portent différents +noms.</p> + +<p><i>Dans les Vosges</i>, on réveillonne surtout avec du vin, +de l'eau-de-vie et des <i>coigneux</i>, gâteaux à forme particulière, +fabriqués exprès pour la fête de Noël. Il est +d'usage que les parrains et marraines donnent à leurs +filleuls un coigneux à Noël. C'est un acompte sur les +étrennes.</p> + +<blockquote><p> +«Le nom français de cette pâtisserie, dit X. Thiriat, +n'existe pas dans le dictionnaire de l'Académie: il varie +suivant les pays. A Saint-Amé, on dit <i>queugna</i>; à Dommartin, +<i>queugno</i>; à Gérardmer, <i>coïeue</i>; à Rambervillers, +<i>cogneu</i><a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a><a href="#footnote95"><sup>95</sup></a>.» +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote95" name="footnote95"></a><b>Note 95:</b><a href="#footnotetag95"> (retour) </a> <i>La vallée de Cleurie</i>, p. 329.—<i>Coigneux</i> et ses +variantes viennent peut-être de l'allemand <i>Kuchen</i>, gâteau.</blockquote> + +<p>Les <i>Lorrains</i> ont l'habitude de s'entredonner, à l'époque +de Noël, des <i>cognés</i> ou <i>cogneux</i>, espèces de pâtisseries +dont les unes figurent deux croissants adossés et dont les +autres, plus longues que larges, se terminent également, +à leurs extrémités, par deux croissants.</p> + +<p><i>Dans les Flandres</i>, on donne aux enfants, le jour de +Noël, des <i>kéniolles</i> ou <i>coignolles</i> ou <i>quégnolles</i>, gâteaux +de forme oblongue, au creux desquels un Enfant-Jésus +en sucre est mollement couché, piquant une note rose au +sein de la pâte dorée.</p> + +<p>Dans le département du Nord, ces mêmes gâteaux sont +connus sous le nom de <i>coquilles</i>. Dans certaines villes, +les boulangers et les pâtissiers en offrent à leurs clients, +à titre d'étrennes, immédiatement après la Messe de +minuit<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a><a href="#footnote96"><sup>96</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote96" name="footnote96"></a><b>Note 96:</b><a href="#footnotetag96"> (retour) </a> M. D..., boulanger à W... (Nord), nous a envoyé, pour +la Noël 1906, une succulente coquille que nous avons +admirée et appréciée: c'était en souvenir d'un voyage resté +mémorable.</blockquote> + +<p>Dans <i>le pays chartrain</i> et <i>en Beauce</i>, on servait au +réveillon des <i>cochelins</i>, petites galettes feuilletées ovales +ou losangées, qui étaient saupoudrés de grains en sucre +rose et blanc; ils servaient aussi d'étrennes.</p> + +<p><i>En Normandie</i>, les indigents se pressent, à l'heure du +réveillon, à la porte des fermes, en demandant des +<i>aguignettes</i> (étrennes) et chantent en choeur ce vieux couplet:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Aguignette, Aguignon,</p> +<p>Coupez-moi un p'tit cagnon;</p> +<p>Si vous n'volez pas le coper,</p> +<p>Donnez-moi l'pain tout entier.</p> + </div> </div> + +<p>Les <i>Aguignettes!</i> Tout le monde connaît, <i>en Normandie</i>, +ces galettes feuilletées, ces gâteaux de deux +sous, cousins germains des «cheminaux tout chauds» et +des vieilles «nourolles» découpées à l'emporte-pièce et +revêtant les formes les plus diverses, suivant les caprices +du boulanger.</p> + +<p>Quelle jolie couleur elles vous ont à la sortie du four +et comme elles fleurent le bon beurre frais! Elles sont +surtout succulentes, quand un léger coup de feu leur a +donné une teinte d'acajou et qu'elles craquettent sous la...</p> + +<p>[Texte détérioré—reliure défectueuse]</p> + + +<p>Quelles pâtisseries affriolantes que ces Aguignettes +d'enfants!</p> + +<p><i>En Berry</i><a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a><a href="#footnote97"><sup>97</sup></a>, les pains ou gâteaux de Noël étaient de +deux sortes: les <i>cornabeux</i> et les <i>naulets</i>. Les <i>cornabeux</i> +ou<i> pains aux boeufs</i> sont confectionnés dans les +fermes, et on les distribue aux pauvres dans la matinée +de Noël: ces pains sont en forme de <i>cornes</i> ou de croissants.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote97" name="footnote97"></a><b>Note 97:</b><a href="#footnotetag97"> (retour) </a> D'après Laisnel de la Salle, <i>Croyances et Légendes</i>, t. I, p. 6.</blockquote> + +<p>A Argenton, à Saint-Gaultier, etc., les <i>cornabeux</i> sont +connus sous le nom de <i>holais</i>. Tous les laboureurs de +ces contrées donnent aux pauvres, le jour de Noël, autant +d'<i>holais</i> qu'ils possèdent d'animaux de labour, boeufs ou +chevaux.</p> + +<p>Les <i>naulets</i> sont ces petites galettes que fabriquent les +boulangers pour le jour de Noël. On leur donne, autant +que possible, la forme d'un petit Jésus, qu'au Moyen Age, +on désignait quelquefois sous le nom de <i>Naulet</i> ou <i>Nolet</i>, +pour Noëlet (petit Noël):</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>J'ai ouï chanter le rossigneau</p> +<p>Qui chantoit un chant si nouveau,</p> +<p class="i10">Si gai, si beau,</p> +<p class="i10">Si résonneau;</p> +<p class="i6">Il m'y rompoit la tête,</p> +<p class="i10">Tant il preschoit,</p> +<p class="i10">Et caquetoit;</p> +<p class="i6">A donc prins ma houlette,</p> +<p class="i6">Pour aller voir <i>Nolet</i><a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a><a href="#footnote98"><sup>98</sup></a>.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote98" name="footnote98"></a><b>Note 98:</b><a href="#footnotetag98"> (retour) </a> <i>Bible des Noëls</i>, de Ribaut de Laugardière, p. 15, Bourges, 1857.</blockquote> + +<p>Tous ces gâteaux n'auraient-ils pas pour origine ces +<i>pains de Noël</i>, espèce de redevance payée jadis par les +vassaux à leur seigneur? <a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a><a href="#footnote99"><sup>99</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote99" name="footnote99"></a><b>Note 99:</b><a href="#footnotetag99"> (retour) </a> Voir du Cange, <i>Glossarium</i>, s. v. <i>panis</i>.</blockquote> + +<p>Nous pourrions citer encore une foule d'autres gâteaux +que l'on sert à l'occasion des fêtes de Noël et du jour de +Tan; en Beauce, les <i>nieules</i>, espèce d'échaudées; en Normandie, +les <i>nieules</i> <a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a><a href="#footnote100"><sup>100</sup></a>, petites gaufrettes un peu semblables +aux <i>oublies</i>, pâtisserie légère que fabriquait, à +Rouen, la corporation des <i>oubleyeurs-neuliers</i>; on les +voit souvent figurer comme redevances, comme les <i>oublies</i> +les <i>chemineaux</i>, les <i>fouaces</i>; en Provence, le <i>calendau</i> +et le <i>nougat</i> que l'on sert orné de feuilles vertes; en +Normandie, les <i>craquelins</i>, qu'on appelle bourettes à Valognes, etc.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote100" name="footnote100"></a><b>Note 100:</b><a href="#footnotetag100"> (retour) </a> Les <i>nieules</i> étaient surtout jetées, du haut des galeries, +dans la cathédrale de Rouen, le jour de la Pentecôte (Farin).</blockquote> + +<p>A ces sortes de gâteaux doit se rapporter le petit pain +blanc que, chez nos voisins des <i>Amognes</i> (Nièvre), les +parrains et les marraines offraient, naguère encore, aux +approches de Noël, à leurs filleuls et que l'on connaissait, +dans ces contrées, sous le nom d'<i>apogne cornue</i>.</p> + +<p>On pourrait encore ranger dans la catégorie des +<i>apognes</i>, <i>l'ai gui l'an</i> de Vierzon (Cher), dont Raynal +parle en ces termes <a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a><a href="#footnote101"><sup>101</sup></a>: «A Vierzon pendant quelques +jours des environs de Noël, tous les pâtissiers vendent un +petit gâteau de forme bizarre qu'on nomme <i>l'ai gui +l'an.</i>»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote101" name="footnote101"></a><b>Note 101:</b><a href="#footnotetag101"> (retour) </a> <i>Histoire du Berry</i>, tom. I, p. 17.</blockquote> + +<p>«Dans notre province, comme en beaucoup d'autres, +ajoute Raynal, on donne encore les noms de <i>guilané, +guilaneu</i> aux aumônes spéciales ou à de certains présents +que l'on distribue aux premiers jours de l'an. Les +mots <i>guilané, guilaneu</i> signifient, dit-on, <i>gui l'an +neuf</i><a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a><a href="#footnote102"><sup>102</sup></a>».</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote102" name="footnote102"></a><b>Note 102:</b><a href="#footnotetag102"> (retour) </a> Les auteurs sont très partagés sur cette étymologie. +V. le <i>Barzaz-Breiz</i>, de M. de la Villemarqué, t. I, p. 396.</blockquote> + +<p><i>En Picardie</i>, il y a quelques années, les cabaretiers +offraient, la veille de Noël, à leurs clients des <i>cuignons</i> +ou <i>cuignots</i>, sorte de tarte aux pommes en forme de +croissants allongés.</p> + +<p>Dans <i>la Flandre</i> flamingante, les gâteaux de Noël se +nomment <i>Kerskoeken</i> et représentent un porc ou un sanglier, +comme les <i>cougnoux</i> de Namur.</p> + + + + +<p><i>Le réveillon des animaux</i><a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a><a href="#footnote103"><sup>103</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote103" name="footnote103"></a><b>Note 103:</b><a href="#footnotetag103"> (retour) </a> Voir <i>Noël dans les pays étrangers</i>, p. 13. +<i>Le réveillon des oiseaux</i>.</blockquote> + +<p>Dans un grand nombre de pays, les animaux eux-mêmes +font réveillon.</p> + +<p><i>En Berry</i>, les animaux de la ferme, à l'issue de la +Messe de minuit, reçoivent une provende extraordinaire +du meilleur fourrage.</p> + +<p>Il en est ainsi <i>en Lorraine</i> et dans <i>le pays bisontin</i>. +Dans un village voisin de Besançon, à Mamirolle, il y a +quelques années, un cultivateur qui n'avait aucune religion +se levait avec grande diligence, pour conduire son +bétail à l'abreuvoir public, tout au sortir de la Messe de +minuit. Il fallait, disait-il, que ses animaux eussent la +première eau de Noël. Cette habitude superstitieuse a +quelque chose de bien poétique et n'est que l'application +abusive d'une idée admirable du Mystère de Noël. <a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a><a href="#footnote104"><sup>104</sup></a></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote104" name="footnote104"></a><b>Note 104:</b><a href="#footnotetag104"> (retour) </a> L'abbé B..., du diocèse de Besançon.</blockquote> + +<p>On nous écrit que, dans certaines paroisses perdues +des <i>montagnes de l'Auvergne</i>, à l'occasion de Noël, tous +les animaux participent aux réjouissances communes; +«il n'est pas une tourterelle ni un pigeon qui ne fasse +réveillon.»</p> + +<p>Le même usage existe <i>en Bretagne</i>. Au retour de la +Messe de minuit, on donne à tous les animaux une botte +du meilleur foin qui se trouve à l'étable. Les paysans +bretons (de Bignan, au diocèse de Vannes) pensent qu'il +est convenable que les animaux eux-mêmes participent à +la joie universelle, la nuit de Noël, en mémoire de la +place que Dieu leur assigna, d'après la tradition, dans +l'étable de Bethléem, au moment de la Nativité.</p> + +<p><i>En Touraine</i>, dans plusieurs villages, la Messe de +minuit terminée, chacun regagne sa demeure. Mais avant +d'aller prendre sa part au gai repas du réveillon, le +maître de la maison passe d'abord à l'étable. En souvenir +des deux animaux qui, de leur tiède haleine, ont +réchauffé les membres tremblants du Sauveur-Enfant, il +donne à chacun de ses animaux domestiques une double +ration. C'est leur réveillon à eux <a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a><a href="#footnote105"><sup>105</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote105" name="footnote105"></a><b>Note 105:</b><a href="#footnotetag105"> (retour) </a> M. l'abbé B... du diocèse de Tours.</blockquote> + +<p>Le poète qui a si bien chanté le <i>réveillon des oiseaux</i> +devait aussi chanter <i>le réveillon des animaux</i>; il l'a fait +sous ce titre gracieux:</p> + + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> + </div><div class="stanza"> +<p>LA GERBE DE NOËL</p> + </div><div class="stanza"> + </div><div class="stanza"> +<p>Dans les nombreux pays où la sainte croyance</p> +<p>Vit encor dans le coeur du campagnard heureux,</p> +<p>—A l'heure où de Jésus l'on chante la naissance,</p> +<p>On observe un usage aussi bon que pieux.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>La venue ici-bas de cet Enfant aimable</p> +<p>Mit en liesse la terre, aux chants du Paradis;</p> +<p>De même le croyant s'en va dans son étable</p> +<p>Réjouir son bétail, ses agneaux, ses brebis.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Il donne à l'âne, au bouf, une exquise provende,</p> +<p>Aux chèvres, aux moutons, ou du sucre ou du sel:</p> +<p>Car tout être vivant doit, suivant la légende,</p> +<p>Faire <i>son réveillon</i> dans la nuit de Noël<a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a><a href="#footnote106"><sup>106</sup></a>.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote106" name="footnote106"></a><b>Note 106:</b><a href="#footnotetag106"> (retour) </a> Comtesse O'Mahony.</blockquote> +<br><br><br> + + + +<h3>CHAPITRE V</h3> + +<h3>LES CADEAUX DE NOËL</h3> + +<h5>(ARBRE DE NOËL ET SOULIER DE NOËL)</h5> + +<p>Aujourd'hui l'usage se répand de plus en plus de +donner des cadeaux aux enfants, à l'occasion de la fête +de Noël.</p> + +<p>On donne à cette coutume une double origine. Quelques +auteurs ont voulu la faire remonter aux Romains, qui +s'envoyaient les uns aux autres des présents, <i>afin de +commencer la nouvelle année sous d'heureux auspices</i>. +Les nouveaux convertis eurent beaucoup de peine à se +défaire de cette coutume payenne.</p> + +<p>A la fin du IVe siècle, saint Maxime de Turin la condamne +avec véhémence: il reproche aux chrétiens de +donner des présents exagérés, quelquefois même en +contractant des emprunts<a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a><a href="#footnote107"><sup>107</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote107" name="footnote107"></a><b>Note 107:</b><a href="#footnotetag107"> (retour) </a> Homil. C. <i>de Kalendis gentilium</i>, Migne, LVII, col. 492-493.</blockquote> + +<p>Dans la suite, Noël <i>prit peu à peu la place des Calendes +de janvier et fut considéré comme le commencement +de l'année</i><a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a><a href="#footnote108"><sup>108</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote108" name="footnote108"></a><b>Note 108:</b><a href="#footnotetag108"> (retour) </a> En provençal, Noël se dit <i>Caleno</i> ou <i>Calendo</i> +pour cette raison.—Noël fut appelé <i>Calendes</i>, nom qu'on donnait +Auparavant au premier janvier.</blockquote> + +<p>Il nous semble exagéré de faire remonter aux Romains +l'usage des cadeaux de Noël; cette coutume chrétienne +nous paraît avoir son origine toute naturelle dans l'idée +même de la fête. En effet, Noël, étant un jour de joie +universelle, est en même temps une fête de famille: les +étrennes en sont la conséquence.—Comme Dieu s'est +donné en présent aux hommes pour leur prouver son +amour, les hommes se donnent entre eux des signes +d'amitié et de bienveillance. Les parents surtout pensent +à réjouir leurs enfants en souvenir du divin Enfant-Jésus, +qu'ils leur montrent comme leur meilleur ami et +leur plus parfait modèle.</p> + +<p>Les cadeaux de Noël se font surtout par l'<i>arbre de +Noël</i> et par le <i>soulier de Noël</i>.</p> +<br><br> + + + +<h4>I. L'ARBRE DE NOËL</h4> + + +<p>Partout l'arbre est regardé comme un symbole de vie, +d'abondance et de prospérité<a id="footnotetag109" name="footnotetag109"></a><a href="#footnote109"><sup>109</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote109" name="footnote109"></a><b>Note 109:</b><a href="#footnotetag109"> (retour) </a> L'arbre joue un grand rôle dans la symbolique chrétienne. +On a souvent mis en face l'un de l'autre <i>l'arbre de +la science du bien et du mal</i>, principe de la déchéance de +l'humanité, et <i>la croix</i>, principe de rédemption et de salut.</blockquote> + +<p>L'<i>arbre de Noël</i> est un petit arbuste vert, le plus ordinairement +un sapin, aux branches duquel on attache les +cadeaux que l'on veut distribuer aux enfants, à l'occasion +de la fête. Il apparaît tout éclatant de lumières, tout +chargé de jouets et de friandises. Cet arbre merveilleux +est pour les coeurs innocents le symbole de Celui qui est +«la lumière du monde» et la source de tout don céleste.</p> + +<p>Cet arbre, en effet, a pour les enfants une signification +chrétienne. Ce sapin, qui reste vert au milieu du deuil +de la nature et qui produit des fruits absolument inusités, +fournit l'occasion de parler aux petits enfants de ce +Jésus qui s'est fait enfant pour nous, de ce Jésus qui, +dans sa crèche, leur prêche la piété, l'obéissance, la +pauvreté. Ils écoutent comme on écoute quand on est +enfant: plus tard ils se souviendront!...</p> + +<p>Qui donc peut assister sans être profondément ému à +cette scène ravissante d'un arbre de Noël dans <i>nos Écoles +maternelles?</i> «Devant les yeux émerveillés des tout +petits, le verdoyant sapin, illuminé de mille petites +lumières tremblotantes, se dresse tout chargé de jouets +et de cadeaux qui, pendant des heures, mettent du +bonheur dans les âmes de tout ce monde enfantin. A ces +joujoux d'un jour, on joint quelquefois une large distribution +de bons vêtements chauds et de hardes neuves: +tricots qui recouvrent les petits membres grelottants, +mitaines qui préservent des engelures, foulards où s'enfouissent +les petits nez rougis par la bise, bonnes galoches +qui sonnent sur le pavé au moment des glissades. +Et comme il n'est point de belles fêtes sans chanson, on +chante quelques-uns de ces jolis <i>noëls</i> naïfs, sur des airs +qui ont traversé les siècles et qui n'en sont pas pas moins +une bonne et égayante musique<a id="footnotetag110" name="footnotetag110"></a><a href="#footnote110"><sup>110</sup></a>».</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote110" name="footnote110"></a><b>Note 110:</b><a href="#footnotetag110"> (retour) </a> Nous empruntons cette description de l'arbre de Noël +au savant article, si documenté, si varié et si plein d'<i>humour</i> +de M. Georges Dubosc (<i>Journal de Rouen</i>, 25 déc. 1897).</blockquote> + +<p>Le romancier anglais Ch. Dickens décrit ainsi l'arbre +de Noël<a id="footnotetag111" name="footnotetag111"></a><a href="#footnote111"><sup>111</sup></a>: «Cet arbre, planté au milieu d'une large +table ronde et s'élevant au-dessus de la tête des enfants, +est magnifiquement illuminé par une multitude de petites +bougies et tout garni d'objets étincelants. Il y a des +poupées aux joues roses qui se cachent derrière les +feuilles vertes, il y a des montres, de vraies montres, ou +du moins avec des aiguilles mobiles, de ces montres +qu'on peut monter continuellement; il y a de petites +tables vernies, de petites armoires et autres meubles en +miniature qui semblent préparés pour le nouveau ménage +d'une fée; il y a de petits hommes à face réjouie, beaucoup +plus agréables à voir que bien des hommes réels—car +si vous leur ôtiez la tête, vous les trouveriez pleins de +dragées.—Il y a des violons et des tambours, des livres, +des boîtes à ouvrage, des boîtes de bonbons... toutes sortes +de boîtes; il y a des toutous, des sabots, des toupies, des +étuis à aiguilles, des essuie-plumes et des imitations de +pommes, de poires et de noix, contenant des surprises. +Bref, comme le disait tout bas devant moi un charmant +enfant à un autre charmant enfant, son meilleur ami: +«Il y avait de tout et plus encore!»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote111" name="footnote111"></a><b>Note 111:</b><a href="#footnotetag111"> (retour) </a> <i>Christmas carols</i>.</blockquote> +<br> + + +<p class="mid"><i>Comment installer et garnir l'arbre de Noël</i></p> + +<p>Il faut choisir, dans la forêt, un beau sapin aux branches +épaisses et bien vertes: on le plante dans une caisse +profonde remplie de terre: les parois sont ornementées +de papier multicolore ou d'andrinople. C'est, à Paris, au +marché du quai aux Fleurs qu'on trouve à meilleur +compte les sapins de Noël; chaque année, les forêts de +France et même de l'étranger en envoient un stock considérable.</p> + +<p>Il est bon de placer l'arbre au tiers de la pièce où l'on +doit se réunir, afin de laisser, en avant, un espace suffisant +pour recevoir les invités, grands et petits.</p> + +<p>On peut établir, dans un coin de la salle, une sorte de +cloison de tentures, faite avec de longs rideaux épais. +Derrière cette cloison, on peut placer un piano ou un +harmonium autour duquel grands frères et grandes +soeurs chanteront des <i>noëls</i> populaires: leurs voix sembleront +se perdre dans un lointain mystérieux, et parfois +imiter les Anges de Bethléem, annonçant aux bergers la +venue du Sauveur.</p> + +<p>Il faut, sur le fond de verdure sombre qu'offre le sapin, +placer des boules de verre ou de petits miroirs qui +refléteront, en mille facettes, la lumière des petites +bougies suspendues dans l'arbre. Souvent on sème sur +les branches quelques poignées de givre argenté et de +neige artificielle; on y ajoute aussi quelquefois de longs +fils d'argent qu'on appelle des «cheveux d'ange». Enfin, +on accumule, avec art et bon goût, tout ce qu'on peut +trouver de petits rubans, de faveurs, et on agrémente le +tout de nombreuses bouffettes, de noeuds et de croisettes +de bolduc rose<a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a><a href="#footnote112"><sup>112</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote112" name="footnote112"></a><b>Note 112:</b><a href="#footnotetag112"> (retour) </a> Grosse ficelle rose, plate.</blockquote> + +<p>Quant aux bibelots, jouets et friandises à placer sur +l'arbre de Noël, on a le choix, assurément, mais il faut +prévoir ce qui fera le plus grand plaisir à l'assistance: +les fruits et les jouets <i>à surprises</i> ont toujours le plus +grand succès. Les enfants préfèrent souvent les objets +peu coûteux aux cadeaux de grand prix: il faut surtout +savoir les enjoliver et les présenter, sous les formes les +plus gracieuses et les plus attrayantes: par exemple, les +petits paniers et les corbeilles seront recouverts de percaline +et doublés de satinette rose ou bleue; on collera sur +les panoplies des papiers de couleur, des papiers de fantaisie +à dessins comiques, etc.</p> + +<p>Quelquefois, on place, au sommet de l'arbre de Noël, +une étoile lumineuse étincelante de rubis et d'émeraudes, +ou un ange de carton aux ailes d'or et aux mains pleines +de présents.</p> + +<p>On trouve dans les bazars et chez les marchands de +jouets tous les <i>accessoires</i> d'un arbre de Noël à des prix +très abordables.</p> + +<p>Les savants ne sont pas d'accord sur l'origine de l'arbre +de Noël: les uns le font remonter au temps du paganisme, +les autres lui donnent une origine gauloise, +d'autres, enfin, le font venir des plus pures traditions +germaniques.</p> + +<p><i>Origine payenne.</i> L'arbre de Noël, suivant une légende, +remonterait aux peuples payens, qui célébraient, +par des réjouissances, les derniers jours de l'année. Le +sapin, «roi des forêts» <a id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a><a href="#footnote113"><sup>113</sup></a>, comme disent encore certains +chants populaires allemands, recevait alors un culte idolâtrique: +des sacrifices humains avaient même arrosé +ses racines. Cependant, il faut observer que, parmi les +nombreuses espèces d'arbres pour lesquels les anciens +Germains avaient un culte, on ne vit jamais figurer le +sapin. Il faut aller jusqu'à l'extrême Scandinavie où, +dans les temps payens, lors des fêtes de <i>Youl</i><a id="footnotetag114" name="footnotetag114"></a><a href="#footnote114"><sup>114</sup></a>, célébrées +à la fin de décembre, en l'honneur du retour de la +terre vers le soleil, on plantait, devant la maison, un +sapin auquel on attachait des torches et des rubans de +couleur.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote113" name="footnote113"></a><b>Note 113:</b><a href="#footnotetag113"> (retour) </a> Il faut visiter les belles forêts du mont Saint-Odile, en +Alsace, pour voir que le sapin mérite bien ce titre d'honneur.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote114" name="footnote114"></a><b>Note 114:</b><a href="#footnotetag114"> (retour) </a> <i>Noël dans les pays étrangers</i>, p. 19.</blockquote> + +<p>Le christianisme aurait transformé cette coutume et +l'aurait appropriée au <i>Mystère de Noël</i>, qui se célèbre à +cette époque de l'année; cette ancienne cérémonie serait +tombée en désuétude avec le cours des siècles.</p> + +<p><i>Origine gauloise.</i> Vers 573, saint Colomban, poussé +par un ordre mystérieux de Dieu, quitta l'Irlande, son +pays natal, et le monastère de Bangor, où les fortes études +n'empêchaient pas l'enthousiasme de se développer. Il +partit pour la Gaule dont, malgré la conversion de Clovis, +les habitants avaient grand besoin d'être évangélisés. +L'ardent missionnaire fut bien accueilli par Gontran, +roi des Bourguignons.</p> + +<p>Bientôt l'étroite enceinte du vieux château romain +d'Annegray, que lui avait concédé ce prince, fut insuffisante +pour ses nombreux disciples. Une portion de la +nouvelle communauté dut se transporter à Luxeuil, au +pied des Vosges.</p> + +<p>Un soir de Noël, saint Colomban prit avec lui quelques-uns +de ses religieux et parvint avec eux, en chantant +des hymnes, jusqu'au sommet de la montagne où +se trouvait un antique sapin encore vénéré par quelques +habitants. Les religieux accrochent à l'arbre +leurs lanternes et leurs torches; un d'eux parvient +jusqu'à son faîte et y dessine une croix lumineuse.</p> + +<p>Les paysans accourent et saint Colomban leur raconte +les merveilles de la nuit qui donna au monde un Sauveur.</p> + +<p>Malgré ce fait, nous ne croyons pas que la tradition de +l'arbre de Noël soit née sur notre vieille terre française. +Nous n'en trouvons aucune trace dans nos vieux <i>noëls</i> +normands, gascons, bourguignons ou provençaux. Dans +toutes nos <i>Pastorales</i>, dans l'<i>Officium pastorum</i>, même +silence au sujet du vert sapin étoilé de lumières. Ce +n'était point le sapin, mais bien le chêne celtique +qui était l'arbre symbolique par excellence dans les +vieilles forêts druidiques de l'ancienne Gaule<a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a><a href="#footnote115"><sup>115</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote115" name="footnote115"></a><b>Note 115:</b><a href="#footnotetag115"> (retour) </a> <i>Noël dans les pays étrangers</i>, p. 18, note.</blockquote> + +<p><i>Origine allemande</i>. Il y a un siècle environ que l'arbre +de Noël est devenu populaire dans les contrées du Nord +de l'Allemagne.</p> + +<p>C'est en Norwège et en Suède qu'il fut d'abord adopté +aux fêtes chrétiennes de Noël, et tout indique qu'il a été +propagé, en Allemagne, par les Suédois, pendant la +guerre de Trente ans.</p> + +<p>C'est peut-être en Alsace qu'il faut chercher l'origine +de l'arbre de Noël. Dans ce pays, les charmes de la poésie +ont enveloppé tous les actes de la vie publique et +privée.</p> + +<p>Nous trouvons la plus ancienne mention de l'arbre de +Noël dans une description des usages de la ville de Strasbourg, +en 1605. On y lit le passage suivant: «Pour +Noël, il est d'usage, à Strasbourg, d'élever des sapins +dans les maisons; on y attache des roses en papier de diverses +couleurs, des pommes, des hosties coloriées, du +sucre, etc.»<a id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a><a href="#footnote116"><sup>116</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote116" name="footnote116"></a><b>Note 116:</b><a href="#footnotetag116"> (retour) </a> <i>Auf Weihnachten</i> richtett man Dannenbaümen zu +Strasburg in den Stuben auf, daran hencket man rossen +auss vielfarbigen. Papier geschnitten, Aepfel, Oblaten, +Zischgolt, Zucker (Rietschel, I. C., p. 144).</blockquote> + +<p>En 1765 encore, Goëthe se trouvant à Leipsick, chez +un ami, en face d'un arbre de Noël, exprime la surprise +que lui cause ce spectacle qu'il voyait pour la première +fois.</p> + +<p>L'un des plus anciens vestiges de cette coutume se +trouve dans <i>l'Essence du Catéchisme</i> que publia, vers le +milieu du XVIIe siècle, le pasteur protestant Dannhauer, +de Strasbourg. Il constate que depuis quelque temps, en +Alsace, on suspend, à la Noël, pour la récréation des +enfants, des bonbons et des jouets aux branches d'un +sapin. Il déclare qu'il ignore d'où cet usage, qu'il blâme +fortement, a pu tirer son origine<a id="footnotetag117" name="footnotetag117"></a><a href="#footnote117"><sup>117</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote117" name="footnote117"></a><b>Note 117:</b><a href="#footnotetag117"> (retour) </a> <i>Katechismusmilch</i> (le lait du Catéchisme), 1642-1646, cité +par Rietschel. I. C., p. 145.</blockquote> + +<p>L'arbre de Noël fut introduit à Paris, en 1840, par la +princesse Hélène de Mecklembourg, duchesse d'Orléans, +et favorisé plus tard par l'impératrice Eugénie.</p> + +<p>Dans cette même année, le prince Albert, époux de la +reine Victoria, l'introduisit au palais royal de Buckingham, +à Londres, et le mit en honneur dans l'aristocratie +et la bourgeoisie anglaise.</p> + +<p>Cette touchante et délicieuse tradition de l'arbre de +Noël, perpétuée à travers les âges, semble aujourd'hui +plus vivace encore que jamais. La preuve en est dans +l'immense quantité de sapins qui, dès l'aube, chaque +année, sont alignés sur les deux côtés de la Madeleine, à +Paris.</p> + +<p>Les sapins!... Ils sont là des centaines, des milliers, de +toute taille, de tout âge. Les uns, tout petits, les autres +très grands avec d'énormes racines. Ceux-là , de quelques +centimètres de hauteur; ceux-ci atteignant plusieurs +mètres.</p> + +<p>Et tous ces arbres de Noël, disposés en ordre, forment +de grandes et de petites allées... C'est comme une forêt +en miniature, où l'oeil se perd dans les masses de feuillage +sombre, où l'esprit se reprend à rechercher les +images exquises de Pierre Dupont, le chantre des <i>Sapins</i>, +évocateur génial des beautés de la nature:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Le <i>Sapin</i> brave et l'hiver et l'orage,</p> +<p>Chaque printemps lui fait un éventail;</p> +<p>Droite est sa flèche et vibrant son feuillage;</p> +<p>L'art grec s'y mêle au gothique travail...</p> +<p class="i10"> Dieu d'harmonie</p> +<p class="i10"> Et de beauté,</p> +<p class="i10">J'adore ton génie</p> +<p class="i10">Dans sa simplicité.</p> + </div> </div> + +<p>Qui de nous n'a contemplé, avec larmes, en 1870, +l'arbre de Noël de nos ennemis insolents et vainqueurs? +Ces hommes du Nord abattaient les rares sapins de nos +bosquets et en détachaient la cime. Dressée dans un tonneau, +cette cime devenait leur arbre de Noël. Ils suspendaient +à ses branches des pommes au lieu d'oranges, et +des saucisses en guise de guirlandes: le tout était +éclairé par des chandelles fumeuses. C'était plutôt +lugubre!...</p> + +<p>Les Chartrains se rappellent encore cet épouvantable +incendie qui, le jour de Noël, détruisit le château du +prince Napoléon, à Gourdez. Un sapin immense était +dressé dans les magnifiques salons. Pour célébrer leur +«Weihnachten», les Allemands suspendirent à ses +branches toutes sortes de victuailles; le tout était éclairé +<i>a giorno</i> par de nombreuses bougies. L'on festoya, l'on +dansa autour de l'arbre de Noël. Le feu ne tarda pas à se +déclarer; bientôt le château n'était qu'un brasier, et +malheur aux paroissiens de Morancez qui essayèrent de +conjurer l'incendie <a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a><a href="#footnote118"><sup>118</sup></a>!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote118" name="footnote118"></a><b>Note 118:</b><a href="#footnotetag118"> (retour) </a> L'abbé G..., du diocèse de Chartres.</blockquote> + +<p>Nous avons donné dans notre premier opuscule une +longue description de l'arbre de Noël allemand <a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a><a href="#footnote119"><sup>119</sup></a>, nous +nous contenterons de citer <i>l'arbre de Noël des petits +forains</i> et <i>l'arbre de Noël des Alsaciens-Lorrains à +Paris</i>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote119" name="footnote119"></a><b>Note 119:</b><a href="#footnotetag119"> (retour) </a> <i>Noël dans les pays étrangers</i>, p. 39-49.</blockquote> +<br> + + +<p class="mid"><i>L'arbre de Noël des petits forains, à Paris</i></p> + +<p>Le 24 décembre, une vaste salle avait été mise gracieusement +à la disposition de l'École foraine; la réunion +fut très belle. Un public nombreux voulut prendre part à +la joie des pupilles de Mlle Bonnefois.</p> + +<p>M. Gaston Lacoin, avocat à la Cour d'appel, dans un +à -propos très brillant sur l'École foraine et sa fondatrice, +fit savoir qu'elle n'avait pas été oubliée par le bonhomme +Noël, puisque le Conseil général, sur la proposition +de M. Duval-Arnoult, lui allouait une subvention de +500 francs.</p> + +<p>Cette heureuse nouvelle fut accueillie avec joie.</p> + +<p>Mmes L. Vaillant et J. Jucquot ont ouvert le concert +par un charmant morceau à quatre mains. Mme Raucet-Banès +a charmé l'auditoire par son talent de fine diseuse. +Mme Benoiste a brillamment exécuté une Étude de Liszt +et accompagné tous les artistes avec un réel talent. Deux +jeunes élèves de Mlle Caroline Brun ont fait entendre de +ravissantes mélodies avec des voix bien posées, une diction +parfaite et un style impeccable.</p> + +<p>La distribution des présents de toutes sortes suspendus +à un splendide arbre du Noël eut ensuite lieu au +milieu de la joie générale; tous les petits forains paraissaient +être au comble du bonheur.</p> + +<p>Mlle Bonnefois peut être heureuse et Mlle Giraud fière +de ses petits élèves. Puissent-elles longtemps encore +assister à cette fête de famille!</p> +<br> + +<p class="mid"><i>L'arbre de Noël des Alsaciens-Lorrains, à Paris</i></p> + +<p>Il n'est pas un journal, en France et surtout en Alsace-Lorraine, +qui n'ait raconté, au moins une fois, cette cérémonie +si particulièrement touchante et patriotique.</p> + +<p>Tout le monde connaît l'Association des Alsaciens-Lorrains, +à Paris. Cette oeuvre a distribué, depuis son +origine, des millions de secours et procuré du travail et +des moyens d'existence à des milliers de familles émigrées.</p> + +<p>Comme l'arbre de Noël est en grand honneur dans +toutes les familles alsaciennes, on pensa, dès l'année qui +suivit la guerre de 1870, à une fête qui rappelât aux +petits émigrés les joies du foyer natal.</p> + +<p>Jules Claretie a raconté l'origine de cette fête, dans une +salle de café-concert, à l'Alcazar, où les petits Alsaciens +étaient accourus. On en attendait quelques centaines; il +en était venu plus d'un millier.</p> + +<p>«Les fillettes et les gamins, dit Jules Claretie montaient, +tout émus, les marches de l'estrade. Même après +avoir pillé les épiciers du voisinage, on n'allait bientôt plus +avoir rien à leur donner. Il fallut briser par fragments les +tablettes de chocolat, pour que les derniers emportassent +quelque chose. C'est Gambetta qui les cassait en deux, +ces tablettes de chocolat, et les passait à Mme Floquet +qui les distribuait à ces petites mains tendues.»</p> + +<p>Cette fête de famille, très modeste à l'origine, reçut +dans la suite un développement considérable; entourée +de la sympathie universelle, elle devint une manifestation +charitable vraiment grandiose.</p> + +<p>Qu'on en juge par le récit que nous en fait un journal +de la capitale <a id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a><a href="#footnote120"><sup>120</sup></a>:</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote120" name="footnote120"></a><b>Note 120:</b><a href="#footnotetag120"> (retour) </a> <i>Le Monde illustré</i>, 26 déc. 1881.</blockquote> + + +<blockquote><p> +«Le 25 décembre 1881, a eu lieu, dans l'après-midi, à +l'Hippodrome, la Noël des Alsaciens-Lorrains.</p> + +<p>«De patriotiques souvenirs planaient sur cette fête. +Une foule émue et sympathique se pressait dans l'immense +vaisseau, admirablement décoré pour la circonstance.</p> + +<p>«Des Alsaciens, au nombre de six mille, et environ +quatre mille enfants, avaient été convoqués dans cette +vaste enceinte, afin de participer aux libéralités que leur +réservaient les Dames patronnesses de l'Oeuvre, sous la +forme d'agréables et utiles dons, consistant en vêtements +chauds, objets de toute espèce, jouets et bonbons.</p> + +<p>«Au centre de l'arène se dressait un énorme sapin, +provenant des forêts d'Alsace <a id="footnotetag121" name="footnotetag121"></a><a href="#footnote121"><sup>121</sup></a>, dont les gigantesques +rameaux, ornés de rubans aux couleurs nationales, +ployaient sous une charge coquette de joujoux et de +Lanternes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote121" name="footnote121"></a><b>Note 121:</b><a href="#footnotetag121"> (retour) </a> Avant de l'expédier, ses racines avaient été soigneusement +enveloppées d'une grosse motte de <i>terre alsacienne</i>.</blockquote> + +<p>«Des mâts, autour desquels s'enroulaient des oriflammes +et des drapeaux tricolores, étaient plantés de place +en place. Ils portaient tous, au centre, les armes des villes +des pays annexés, ainsi que l'écusson de la ville de Paris.</p> + +<p>«Sur des tables placées au pied de ces mâts, s'amoncelaient +des piles de cadeaux, qui attiraient les +regards de la troupe enfantine, assise au milieu de +l'ellipse.</p> + +<p>«Le reste de l'assistance s'étageait sur les gradins de +l'amphithéâtre.</p> + +<p>«On y remarquait bon nombre de sénateurs, de +députés, des élèves de l'École polytechnique, de l'École +centrale...</p> + +<p>«La musique de la Garde républicaine et plusieurs +sociétés chorales ont fait entendre, comme intermèdes, +des morceaux très applaudis.</p> + +<p>«Des pièces de vers et des chants patriotiques ont été +chaleureusement acclamés.</p> + +<p>«Ensuite a commencé le défilé des enfants qui sont +venus, accompagnés de leurs parents, recevoir, des +mains charitables, les dons destinés à chacun d'entre eux.</p> + +<p>«Les bienfaiteurs se sont retirés avec la conscience +d'un doux et cher devoir de commisération accompli en +faveur de frères malheureux.</p> + +<p>«Les Alsaciens pauvres ont mieux compris qu'ils faisaient +toujours partie du territoire français, et que, en +dépit des efforts faits pour les séparer de nous, la charité +supprimait les frontières nouvelles.» +</p></blockquote> + +<p>Ce spectacle charmant de l'arbre de l'Hippodrome fait +retrouver aux pauvres exilés, dans la douce fête de l'arbre +de Noël, le souvenir vivant de la patrie absente, et +ceux qui veulent être généreux pour l'enfance proclameront +hautement «qu'elles sont bonnes et touchantes, les +traditions qui permettent ainsi de faire le bien et la charité, +en les parant de cette poésie émue et naïve qui, +depuis dix-neuf siècles, s'attache à la plus populaire de +nos fêtes <a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a><a href="#footnote122"><sup>122</sup></a>».</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote122" name="footnote122"></a><b>Note 122:</b><a href="#footnotetag122"> (retour) </a> <i>Le Journal de Rouen</i>, loc. cit.</blockquote> + +<p>Rückert, le plus poétique révélateur, dit Baur, de +l'amour divin manifesté dans la grotte de Bethléem, nous +a laissé une poésie très aimée des enfants. C'est comme +une perce-neige toute pure et toute délicate qui s'est épanouie +sur le bord de la Crèche; nous ne ferons que +résumer le poète allemand:</p> +<br> + + +<p class="mid"><i>L'arbre de Noël et l'enfant pauvre</i></p> + +<p>«Un petit enfant étranger parcourt les rues superbes +d'une ville inconnue: il admire les jouets exposés aux +vitrines, la lumière des palais et les étincelants sapins +entrevus dans les salles bien chauffées.</p> + +<p>«Tout enfant, dit-il, a son petit arbre et sa bougie: +tout enfant, chez ses parents, a sa douce surprise, et, moi +seul, je n'ai rien. Et il frappe tristement à toutes les +portes, et personne n'a pitié de lui et ne l'invite à +entrer.</p> + +<p>«O saint Enfant-Jésus, s'écrie-t-il, je n'ai ni père, ni +mère, je n'ai que vous; puisque personne ne m'écoute, +venez à mon secours.» Il joint ses petites mains glacées +par le froid, et, tout grelottant, il attend, anxieux, dans +la rue.</p> + +<p>«Et voici que descend vers lui un autre petit enfant, +entouré d'une lumière étrange et qui lui dit:</p> + +<p>«Je suis le divin Jésus... tout le monde te repousse, +moi je viens à toi... tu auras aussi ton arbre de Noël, +regarde!»</p> + +<p>«De la main, l'Enfant-Jésus lui montre alors le ciel +dans lequel brille un gigantesque arbre de Noël tout +scintillant d'étoiles.</p> + +<p>«L'enfant, dont l'âme est inondée de joie et de paix, se +sent soulevé lentement, doucement par mille petits anges +qui se détachent de l'arbre merveilleux.</p> + +<p>«.....Il est retourné dans sa vraie patrie, et là il +oublie toutes les souffrances d'ici-bas!»</p> + + +<p>Il faut lire cette ravissante poésie dans le texte allemand +pour en savourer toute la suavité.</p> + +<p>Après avoir célébré tous les charmes de l'arbre de Noël, +parlons de la coutume si française du <i>soulier</i> ou du <i>sabot</i> +de Noël, mis dans l'âtre pendant la Messe de minuit, pour +le plus grand bonheur de nos naïfs enfants.</p> +<br><br> + +<h4>II. LE SOULIER DE NOËL</h4> + +<p>L'heure de la veillée est déjà avancée; les plus petits +enfants consentent à assister à la Messe de minuit dans +la <i>chapelle blanche</i>, c'est-à -dire à dormir sous leurs +blancs rideaux, pendant que leurs parents iront à l'église. +Mais auparavant, tout émus, ils déposent, avec grand +soin, leur soulier au pied des chenets de fonte. Pendant +leur sommeil, ils rêvent de sucre de pomme, de polichinelles, +de bonbons et de jouets de toutes sortes...</p> + +<p>Maman attend que bébé soit bien endormi; puis, elle +s'avance discrètement et remplit l'escarpin mignon, largement +ouvert, des objets qu'elle sait que son cher petit +désire le plus,—elle le lui a fait dire tant de fois!...</p> + +<p>Le lendemain, dès son réveil, l'enfant accourt, pieds +nus, le cour battant, l'oeil encore gros de sommeil et déjà +brillant de plaisir, pour contempler les trésors, objets de +toutes ses espérances.</p> + +<p>Malgré la nuit plus courte, avec quel empressement le +père et la mère sont debout, dès le jour naissant, pour +guetter le réveil de leur fils, pour être les heureux +témoins de sa surprise, de sa joie exubérante, quand il +aperçoit les jouets, friandises et cadeaux de toutes +sortes, que lui envoie le petit Jésus par son fidèle messager +<i>le bonhomme Noël</i><a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a><a href="#footnote123"><sup>123</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote123" name="footnote123"></a><b>Note 123:</b><a href="#footnotetag123"> (retour) </a> <i>Lectures pour tous</i>, déc. 1903. Extrait d'un article de +François Veuillot.</blockquote> + +<p>Quelquefois, quand les enfants n'ont pas été sages, +quand ils ont été espiègles, menteurs, gourmands, désobéissants +ou colères, le petit Jésus n'envoie, en souvenir... +qu'une poignée de verges.</p> + +<p>Qui de nous n'a été la naïve et heureuse victime +de cette supercherie toute imprégnée d'affection maternelle? +Une petite fille disait à sa maman: «Je ne sais +pas pourquoi ma petite soeur Luce trouve toujours dans +son soulier de Noël précisément ce qu'elle désire?»</p> + +<p>—«Ah! ma chère Lise, c'est qu'elle est toujours plus +sage que toi!»</p> + +<p>«Oh! que papa et maman vont être surpris et contents, +disait un charmant bébé, quand ils verront tout +ce que le petit Jésus m'a apporté!»</p> + +<p>Aussi, quand à notre raison plus complètement éveillée +s'est dévoilé le mystère, quelle amère déception, quel +trouble dans nos joies enfantines!</p> + +<p>Il n'y a rien de plus gracieux que cette fiction du soulier +de Noël, utilisée par les mamans pour rendre <i>raisonnables</i> +leurs bébés capricieux.</p> + +<p>Un critique connu la recommandait, et nous voulons +reproduire le tableau plein de fraîcheur que sa plume +traçait il y a quelques années.</p> + +<p>C'était aux environs de Noël, la scène se passait au +bazar de la rue d'Amsterdam; nous citons les paroles de +l'éminent écrivain<a id="footnotetag124" name="footnotetag124"></a><a href="#footnote124"><sup>124</sup></a>:</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote124" name="footnote124"></a><b>Note 124:</b><a href="#footnotetag124"> (retour) </a> Fr. Sarcey. <i>Annales polit. et littér.</i>, du 22 déc. 1889.</blockquote> + + +<p>«Je suivais une jeune mère qui tenait par la main +une petite fille. L'enfant s'extasiait sur les poupées et les +joujoux. Elle voulait qu'on lui achetât le bazar tout +entier.</p> + +<p>—Non, lui disait doucement sa mère: c'est bientôt +Noël et le petit Jésus t'apportera dans ton soulier ce qu'il +aura choisi pour toi.</p> + +<p>—C'est ici, répond la petite, que l'Enfant Jésus vient +acheter des joujoux?</p> + +<p>—Oui, sans doute, pour les enfants bien sages.</p> + +<p>—Pour les petits enfants bien sages?</p> + +<p>—Oui, le petit Jésus tient à leur faire une surprise +pour les récompenser.</p> + +<p>—Alors, je serai bien sage!</p> + +<p>«... Qu'est-ce que ce petit Jésus qui achète des jouets +chez les marchands... et qui s'introduit mystérieusement +dans les cheminées? Les enfants ne s'en rendent pas +bien compte.</p> + +<p>«Ce qu'il y a de certain, c'est que le petit Jésus n'est +pas pour eux une abstraction, un symbole. Ils le voient +qui traverse l'air, qui presse sur sa poitrine des mains +pleines de gâteaux et de jouets, ils le sentent au-dessus +d'eux très bon et très juste: ils se disent qu'avec Lui il +faut marcher droit, ou sinon... les souliers resteront +vides. Quels cris de joie ils vont jeter quand ils verront +que le petit Jésus a justement choisi ce qu'ils désiraient +le plus, ce qu'ils avaient demandé dix fois à leur +mère.»</p> + + +<p>Quelquefois l'Enfant-Jésus réserve aux pauvres et aux +affligés ses meilleurs cadeaux, comme le prouve la +<i>légende des bigorneaux</i>.</p> + +<p>Jadis vivait à Saint-Malo une pauvre femme dont +presque tous les garçons s'étaient noyés en mer. +Un seul avait survécu. Sa mère le garda auprès d'elle...</p> + +<p>Un jour de décembre, elle tombe gravement malade.</p> + +<p>Son fils l'entend qui pleure. Il se souvient qu'on est à +la <i>veille de Noël</i>. Donc, doucement il se déchausse et +vient poser son sabot usé auprès des cendres froides; +puis il ouvre la fenêtre et se met à prier en regardant le +ciel. Soudain, au moment où les cloches annoncent +la Messe de minuit, il aperçoit un nuage lumineux qui +s'arrête juste au-dessus de la maison.</p> + +<p>Ce n'était pas un nuage ordinaire, ou, pour mieux +dire, c'était un essaim de ces escargots de mer que l'on +appelle des <i>bigorneaux</i> et, que l'on mange sur la côte +bretonne. <i>Les premiers remplirent les sabots</i>, les suivants +couvrirent le plancher, et quand la place manqua +dans la pauvre chambre, ils rampèrent sur les panneaux +de bois de la façade, ou s'accrochèrent aux ardoises du +toit.</p> + +<p>Cependant la pauvre veuve émerveillée se sentait +mieux... Elle remplit en hâte plusieurs paniers qu'elle +alla vendre le lendemain: jamais elle n'avait fait de si +belles recettes, car personne n'avait jamais vu d'escargots +de mer si beaux et si appétissants.</p> + +<p>On sut bientôt, dans le pays, le prodige qui s'était +opéré et l'on appela la vieille maison le <i>château des +bigorneaux</i><a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a><a href="#footnote125"><sup>125</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote125" name="footnote125"></a><b>Note 125:</b><a href="#footnotetag125"> (retour) </a> <i>Lectures pour Tous</i>, loc. cit.</blockquote> + +<p>Nos poètes ont souvent traité ce sujet si touchant et si +naïf du <i>soulier de Noël</i>:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Ainsi qu'ils le font chaque année,</p> +<p>En papillotes, les pieds nus,</p> +<p>Devant la grande cheminée</p> +<p>Les bébés roses sont venus.</p> +<p>A minuit chez les enfants sages</p> +<p>Le joli Jésus qu'à genoux</p> +<p>On adore sur les images</p> +<p>Va, les mains pleines de joujoux,</p> +<p>Du haut de son ciel bleu descendre;</p> +<p>Et, de crainte d'être oubliés,</p> +<p>Les bébés roses, dans la cendre,</p> +<p>Ont tous mis leurs petits souliers.</p> +<p>Derrière une bûche ils ont même,</p> +<p>Tandis qu'on ne les voyait pas,</p> +<p>Mis, par précaution suprême,</p> +<p>Leurs petits chaussons et leurs bas.</p> +<p>Puis, leurs paupières se sont closes</p> +<p>A l'ombre des rideaux amis.</p> +<p>Les bébés blonds, les bébés roses,</p> +<p>En riant se sont endormis</p> +<p>Et jusqu'à l'heure où l'aube enlève</p> +<p>Les étoiles du firmament</p> +<p>Ils ont fait un si joli rêve</p> +<p>Qu'ils riaient encore en dormant<a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a><a href="#footnote126"><sup>126</sup></a>.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote126" name="footnote126"></a><b>Note 126:</b><a href="#footnotetag126"> (retour) </a> Rostand.</blockquote> + +<p>Nos enfants savent par coeur ces beaux vers d'André +Theuriet:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Il est minuit, l'étable est sombre,</p> +<p>La Vierge rêve et Joseph dort;</p> +<p>L'Enfant repose dans cette ombre</p> +<p>Ayant au front l'étoile d'or.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Vêtu de satin et de moire,</p> +<p>Le front ceint d'un rayon vermeil,</p> +<p>A travers la grande nuit noire,</p> +<p>Jésus passe comme un soleil.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Glissant sur un rayon de lune,</p> +<p>Il pénètre dans les foyers.</p> +<p>Seul le grillon, dans la nuit brune,</p> +<p><i>Voit remplir les petits souliers</i>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Noël! Jésus vient de naître.</p> +<p><i>Souliers et sabots de hêtre</i></p> +<p><i>Sont rangés dans l'âtre noir.</i></p> +<p>Noël! Enfants, venez voir</p> +<p>Les merveilles qu'à la ronde,</p> +<p>Jésus, pour le petit monde,</p> +<p>Du haut des cieux fait pleuvoir!</p> + </div> </div> + +<p>Non moins gracieuse est la poésie suivante que nous +envoie un de nos bons amis du Canada<a id="footnotetag127" name="footnotetag127"></a><a href="#footnote127"><sup>127</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote127" name="footnote127"></a><b>Note 127:</b><a href="#footnotetag127"> (retour) </a> Le rév. Père B***, qui, bien des fois, dans notre +belle église de Pithiviers, a su intéresser et charmer ses auditeurs.</blockquote> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Hier au soir, à l'Angélus,</p> +<p>Quand la nuit étendait son voile,</p> +<p>J'ai vu, de la plus belle étoile</p> +<p>Descendre le petit Jésus.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Sur le toit de chaque demeure,</p> +<p>Il s'arrêtait pour écouter!</p> +<p>Car à l'enfant méchant qui pleure</p> +<p>Il ne viendra rien apporter.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Celui qui manque sa prière,</p> +<p>Ou qui déchire ses habits,</p> +<p>N'aura qu'une verge sévère,</p> +<p>Avec un morceau de pain bis.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mais Jésus, aux enfants bien sages,</p> +<p>Apportera de beaux joujoux,</p> +<p>Des livrets tout remplis d'images,</p> +<p>Et des bébés aux grands yeux doux.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Avec une plume éternelle,</p> +<p>En caractères triomphants,</p> +<p>Un ange écrivait sur son aile</p> +<p>Le nom des bons petits enfants.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Que ceux-là , dans la cheminée,</p> +<p>Mettent sans crainte <i>leur soulier</i></p> +<p>Petit Jésus, dans sa tournée,</p> +<p>Saura ne pas les oublier.</p> + </div> </div> +<br><br><br> + + + +<h3>TABLE DES MATIÈRES</h3> + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>PRÉFACE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>CHAPITRE PREMIER.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i4">La veillée de Noël et les légendes qu'on y raconte.</p> +<p class="i4">La veillée de Noël.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i2">I.—Le REPAS MAIGRE.</p> +<p class="i4">En Auvergne.</p> +<p class="i4">En Provence.</p> +<p class="i4">Dans le Comtat-Venaissin.</p> +<p class="i4">A Marseille.</p> +<p class="i4">Le gros souper du musée d'Arles.</p> +<p class="i4">En Bretagne.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i2">II.—LES DIVERTISSEMENTS.</p> +<p class="i4">La fête de la pelote en Anjou.</p> +<p class="i4">La fête de la pelote en Normandie.</p> +<p class="i4">La fête des flambarts en Champagne.</p> +<p class="i4">Une veillée de Noël dans le Rouergue.</p> +<p class="i4">Une veillée de Noël au pays lorrain.</p> +<p class="i4">Une veillée de Noël à Paris.</p> +<p class="i4">Une pieuse coutume à Montsecret (Orne).</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i2">III—LES LÉGENDES</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i4"><i>Êtres inanimés</i>.</p> +<p class="i6">En Franche-Comté.</p> +<p class="i6">Dans les Vosges.</p> +<p class="i6">Au pays de Caux.</p> +<p class="i6">En Bretagne.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i4"><i>Animaux</i>.</p> +<p class="i6">Dans les Vosges.</p> +<p class="i6">Dans les Landes.</p> +<p class="i6">En Berry.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i4"><i>Démons et croyances superstitieuses</i>.</p> +<p class="i6">En Limousin.</p> +<p class="i6">Opinion d'un poète anglais.</p> +<p class="i6">A Saint-Michel-en-Grève.</p> +<p class="i6">En Franche-Comté.</p> +<p class="i6">Dans les Vosges.</p> +<p class="i6">En Normandie.</p> +<p class="i6">En Corse.</p> +<p class="i6">En Bretagne.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i2"> <i>Récits édifiants</i>.</p> +<p class="i6">La rose de Marienstein.</p> +<p class="i6">La Marguerite de Bethléem.</p> +<p class="i6">La Noël des trépassés.</p> +<p class="i6">La veillée de Noël (dom Guéranger).</p> + </div><div class="stanza"> +<p>CHAPITRE II</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i2">La Bûche de Noël.</p> +<p class="i2">Origine de la bûche de Noël.</p> +<p class="i2">En Berry.</p> +<p class="i2">En Normandie.</p> +<p class="i2">En Provence.</p> +<p class="i2">En Bretagne.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>CHAPITRE III</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i2">Les particularités de la Messe de minuit.</p> +<p class="i2">Les trois messes de Noël.</p> +<p class="i2">Les trois messes de Noël à Rome.</p> +<p class="i2">La Messe de minuit au village.</p> +<p class="i2">En allant à la Messe de minuit.</p> +<p class="i2">Une Messe de minuit pendant la Révolution.</p> +<p class="i2">Une Messe de minuit manquée.</p> +<p class="i2">Une Messe de minuit en Normandie.</p> +<p class="i2">Une Messe de minuit en Picardie.</p> +<p class="i2">Les agneaux de Sainte-Agnès à Rome.</p> +<p class="i2">Une Messe de minuit en Champagne.</p> +<p class="i2">Une Messe de minuit au pays d'Armagnac.</p> +<p class="i2">Une Messe de minuit dans le Rouergue.</p> +<p class="i2">Une Messe de minuit en Provence.</p> +<p class="i2">Une Messe de minuit à Saint-Victor-l'Abbaye.</p> +<p class="i2">Une Messe de minuit en Vendée.</p> +<p class="i2">Une Messe de minuit à l'Isle-sur-Sorgue.</p> +<p class="i2">Une Messe de minuit en Bretagne.</p> +<p class="i2">Une Messe de minuit à Paris.</p> +<p class="i2">Une Messe de minuit à Ferrières.</p> +<p class="i2">La fête des Ânes à Rouen.</p> +<p class="i2">La <i>Scala</i> de Noël.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>CHAPITRE IV</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i2">Le réveillon et les gâteaux de Noël</p> +<p class="i2">Origine du réveillon.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i2">I.—Les quêteurs.</p> +<p class="i4">L'Aguilloné au pays d'Armagnac.</p> +<p class="i4">Les Aguignettes en Normandie.</p> +<p class="i4">A Ploërmel.</p> +<p class="i4">Dans les Pyrénées.</p> +<p class="i4">Dans les Landes.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i2">II.—Le repas.</p> +<p class="i4">Dans l'Orléanais.</p> +<p class="i4">Dans l'Anjou.</p> +<p class="i4">Dans le Rouergue.</p> +<p class="i4">Dans le Poitou.</p> +<p class="i4">Dans le Dauphiné.</p> +<p class="i4">Dans l'Armagnac.</p> +<p class="i4">Dans le Béarn.</p> +<p class="i4">Dans l'Auvergne.</p> +<p class="i4">En Corse.</p> +<p class="i4">En Franche-Comté.</p> +<p class="i4">Dans le pays de Caux.</p> +<p class="i4">L'oie de Noël.</p> +<p class="i4">Le réveillon de Mme de Sévigné.</p> +<p class="i4">Le réveillon à Paris.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i2">III.—LES GÂTEAUX.</p> +<p class="i4">Dans les Vosges.</p> +<p class="i4">En Lorraine.</p> +<p class="i4">En Flandre.</p> +<p class="i4">Dans le pays chartrain.</p> +<p class="i4">En Normandie.</p> +<p class="i4">En Berry.</p> +<p class="i4">Le réveillon des animaux.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>CHAPITRE V</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i2">Les cadeaux de Noël</p> +<p class="i2">(l'Arbre de Noël et le Soulier de Noël)</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i2">Origine des étrennes.</p> +<p class="i4">I.—L'ARBRE DE NOEL.</p> +<p class="i4">II.—LE SOULIER DE NOEL.</p> + </div> </div> + +<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14788 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La nuit de Noël dans tous les pays + +Author: Alphonse Chabot + +Release Date: January 24, 2005 [EBook #14788] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA NUIT DE NOËL DANS TOUS LES PAYS *** + + + + +Produced by Suzanne Shell, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team. This file was produced from images generously +made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + Prix franco: UN Franc. + SE TROUVE CHEZ L'AUTEUR. + 18, Mail Ouest, + PITHIVIERS. + IMPRIMERIE MODERNE, I, + IMPASSE DE L'ÉGLISE + + IMPRIMATUR + Aurel., Die. 3 Décemb. 1907 + A. BRUANT, + _vic. gén._ + + + + + + Monseigneur CHABOT + Prélat de Sa Sainteté + CURÉ DE PITHIVIERS (LOIRET) + + + + LA NUIT + DE + NOËL + DANS TOUS LES PAYS + + 1912 + + + +_Nous avons déjà publié, en 1905 et en 1906, deux brochures sur les +coutumes populaires de Noël dans tous les pays_: Noël dans les pays +étrangers _et_ Les Crèches de Noël. _Cette troisième publication_ La +Nuit de Noël _sera, nous l'espérons, mieux accueillie encore que ses +deux soeurs. Il suffira de lire le titre des chapitres qu'elle renferme, +pour se rendre compte de l'intérêt qu'elle peut offrir: + +I. La veillée de Noël et les légendes qu'on y raconte. + +II. La bûche de Noël. + +III. Les particularités de la Messe de minuit. + +IV. Le réveillon et les gâteaux de Noël. + +V. Les cadeaux de Noël (l'arbre de Noël et le soulier de Noël). + +Nous ne donnons, dans ce petit livre, qu'un exposé très succinct des +nombreux documents que nous avons recueillis depuis bien des années. +Comme nous l'avons déjà annoncé, nous nous proposons de faire paraître, +plus tard, deux autres brochures intitulées_ La Fête des Rois dans tous +les pays _et_ Noël dans l'Histoire _ou Éphémérides de Noël._ + +_Quatre provinces surtout nous ont fourni des documents nombreux, variés +et très intéressants pour cette nouvelle brochure: la _Normandie, _le_ +Berry, _la_ Provence _et la_ Bretagne. + +La Normandie, _que nous avons visitée tant de fois de Rouen à Caen et +du Mont-Saint-Michel à Saint-Vaast-la Hougue, nous est chère à bien des +titres. Nous avons connu et apprécié, pendant vingt-cinq ans, dans +notre paroisse de Pithiviers, le zèle et le dévouement de deux de ses +communautés dont le souvenir est encore très vivant parmi nous: les +Religieuses du Sacré-Coeur de Coutances et les Religieuses des Écoles +chrétiennes de la Miséricorde de Saint-Sauveur-le-Vicomte. Puisse +notre petit livre leur porter, dans leur solitude et leur éloignement, +l'hommage de notre profonde gratitude et de notre inaltérable +attachement.--M. Georges Dubosc, le chercheur infatigable et l'écrivain +si distingué du_ Journal de Rouen, _qui a épuisé, pour ainsi dire, tout +ce qu'on peut dire sur les coutumes normandes, a été un de nos guides +les plus sûrs et les plus éclairés_. + +Le Berry, _notre pays d'origine, a laissé dans nos souvenirs d'enfant +toutes ces vieilles et naïves légendes que l'on contait aux veillées +d'hiver, de Villemurlin à Châtillon-sur-Loire, et d'Aubigny à +Saint-Florent-le-Jeune.--Laisnel de la Salle, dans son savant ouvrage_: +Croyances et Légendes, _n'a rien oublié de ce qui se disait et se +passait, de son temps, dans les campagnes des bords de la Loire, de +l'Indre et du Cher. Nous lui avons fait, à titre de compatriote, des +emprunts presque _textuels, craignant d'altérer le charme et la couleur +locale qu'il sait si bien donner à ses récits._ + +La Provence _est riche en souvenirs de toutes sortes. Son musée d'Arles, +où l'on admire, dans la salle de Noël les deux scènes si vivantes, +si pittoresques du_ Gros Souper _et de la_ Bûche de Noël, _est, une +véritable merveille. Quelles poses gracieuses dans tous ces personnages, +quelles richesses dans tous ces costumes arlésiens!--L'éminent poète +provençal, Frédéric Mistral, malgré ses quatre-vingts ans, a bien voulu +correspondre avec nous et nous donner, de sa main, les détails les plus +intimes de la vie familiale en Provence, au temps de Noël.--Souvent +aussi, nous avons consulté les_ Miettes de Provence, _par Stéphen +d'Arve, la_ Revue de Provence _et le_ Clocher provençal, _qui +contiennent des pages ravissantes sur les coutumes méridionales_. + +La Bretagne _a toujours eu pour nous des charmes indicibles avec ses +étroites vallées, son aspect sauvage, ses donjons en ruines, ses +vieilles abbayes, ses huttes couvertes de chaume, ses forêts de houx +grands comme des chênes, ses bruyères semées de pierres druidiques +autour desquelles planent les oiseaux de mer, ses landes, ses grèves, +une mer qui blanchit contre mille écueils: région solitaire, triste, +orageuse, couverte de nuages, où le bruit des vents et des flots est +éternel.--Aussi les légendes naissent nombreuses dans l'imagination vive +et néanmoins mélancolique des Bretons, si attachés à leur religion et à +leurs foyers.--Tout le monde connaît les ouvrages d'Emile Souvestre, de +Paul Féval et de Brizeux: ces écrivains évoquent souvent des souvenirs +bretons qui nous ont fourni de précieux documents sur les usages de Noël +au pays des dolmens et des menhirs. + +Parmi les nombreux amis que nous ont faits nos recherches sur les +coutumes de Noël, il y en a plusieurs que nous voudrions nommer ici, +mais nous craindrions de blesser leur modestie. Quelques-uns nous ont +écrit avec autant d'empressement que de grâce et de talent: que ceux-là +surtout soient cordialement remerciés. Dans le cours de cet opuscule, +nous nous sommes permis de citer quelques initiales; la reconnaissance +nous en faisait un devoir; nous avons tenu cependant à garder la plus +absolue discrétion. + +Montrer combien la fête de Noël est populaire dans le monde entier, +faire connaître et aimer davantage le divin Enfant de Bethléem, tels +sont les deux sentiments qui nous ont inspiré ce long travail, qu'avec +la grâce de Dieu et le concours de nos amis, nous espérons mener à bonne +fin. + +Cette brochure et les deux précédentes «Noël dans les Pays étrangers» et +«Les Crèches de Noël dans tous les Pays» se vendent au profit des trois +Ecoles libres et des Oeuvres paroissiales de Pithiviers. Nous prions nos +lecteurs de les faire connaître autour d'eux. + + + + + +LA NUIT DE NOËL +DANS TOUS LES PAYS + + + +CHAPITRE PREMIER + +LA VEILLÉE DE NOËL ET LES LÉGENDES QU'ON Y RACONTE + +Quelles douces heures que celles des veillées de décembre et quel charme +elles ont laissé dans nos souvenirs d'enfance! + +Alors au foyer brillent les joyeuses flambées, pendant que le vent +ébranle la maison et que la pluie bat les vitres. Vous voyez d'ici, +n'est-ce pas, la salle bien close la lampe sous son abat-jour, le feu de +sarments qui pétille avec un bruit sec, illuminant le plafond à solives. + +Bébé, heureux et affairé, trottine dans la chambre; il touche au +soufflet, renverse la pelle et regarde avec étonnement et envie son +père qui tisonne, tandis que les flammes bleuâtres, longues et minces, +lèchent l'écusson de la vieille cheminée aux teintes noires et +luisantes. + +Assis au coin du feu, le grand-père se chauffe tout pensif, tandis que +la marmite fait «glouglou» et que de chaque côté de son lourd couvercle +s'échappe un mince filet de vapeur. + +La maîtresse du logis a quitté sa belle coiffe et pris le bonnet du +soir; debout, la main gauche posée sur la hanche, elle tourne et +retourne, de sa main droite, sa grande cuillère de bois dans le ragoût +qui «mijote» sur le fourneau. + +Dans un coin de la chambre, grand'mère explique à sa petite-fille les +enluminures d'un vieil almanach déjà noirci par les années. + +La vieille horloge, au large balancier de cuivre, frappe lourdement ses +coups... + +Telles sont à peu près les veillées d'hiver dans la plupart des +campagnes. + +La veillée de Noël revêt un caractère particulier, surtout dans le Midi +de la France. + +Elle comprend: + +_Le repas maigre_ (appelé en Provence _gros souper_); + +Les _divertissements_; + +Les _légendes_. + + + +I.--LE REPAS MAIGRE. + +«Il existe dans _notre Auvergne_ des coutumes qui, pour être moins +éclatantes, n'en ont pas moins un charme tout particulier et un sens +profondément chrétien. La veille de Noël, la nuit venue, la table est +dressée devant le foyer. On la couvre d'une nappe bien blanche, et, +au centre d'une magnifique brioche, on place un chandelier en cuivre +soigneusement fourbi. La maîtresse de la maison fouille dans la grande +armoire et revient avec une chandelle précieusement enveloppée dans du +papier gaufré. + +«La belle chandelle prend place au milieu de la table. + +«... Les préparatifs termines, mon vieux père, quoique malade, veut +assister au repas. Il prend, de sa main tremblante, la chandelle de +Noël, l'allume, fait le signe de la croix, puis l'éteint et la passe au +frère aîné. Celui-ci, debout et tête nue, l'allume à son tour, se signe, +l'éteint, puis la passe à sa femme. La chandelle passe ainsi de main en +main, pour que chacun, à son rang d'âge, puisse l'allumer. Elle arrive +enfin entre les mains du dernier né. Aidé par sa mère, celui-ci l'allume +à son tour, se signe et, sans l'éteindre, la place au milieu de la +table, où elle brille--bien modestement--pendant tout le repas. + +«N'est-ce pas là le souvenir touchant de la _Lumière qui éclaire tout +homme venant en ce monde_[1]? + +[Note 1: Joann. I, 9.] + +«Ce rite accompli, le repas commence joyeux, animé, assaisonné par le +jeûne de la vigile, agrémenté par l'apparition de la traditionnelle +soupe au fromage et par les surprises que ménage la cuisinière. Et +quand les grâces sont dites, les enfants vont se coucher, bercés par +l'espoir--souvent trompé--d'aller à la Messe de minuit. On roule dans +le foyer une grosse souche, et on attend minuit, en chantant les vieux +Noëls ou en racontant les histoires d'autrefois. + +«Quand l'heure est venue, quand les habitants des villages arrivent +de tous côtés, avec leurs lanternes et leurs torches de paille, on se +dirige vers l'église pour goûter les émotions toujours nouvelles de +cette bienheureuse nuit[2].» + +[Note 2: D'après la _Semaine de Clermont._] + +On nous écrit des Salces (Lozère): + +«Quelquefois la ménagère, la mère de famille, n'a pas pu assister à la +Messe de minuit. Elle a dû préparer le réveillon. Ce repas consiste +souvent, dans nos montagnes, en lait bouilli et chaud, saucisses +fraîches et autres productions de la ferme, sans exclure la rasade de +vin pétillant.» + +La chandelle de Noël, conservée précieusement, est allumée au matin du +premier jour de l'an, quand les parents et les amis viennent, avant +l'aube, offrir leurs voeux empressés. C'est elle encore qui éclaire de +ses dernières lueurs les royautés éphémères du jour de l'Épiphanie. + +Cette gracieuse coutume a été célébrée par un de nos meilleurs poètes: + + +LES CHANDELLES DE NOËL + + Aujourd'hui que l'acétylène, + Le gaz ou l'électricité + Ont détrôné sans nulle gêne + L'antique et fumeuse clarté + + De _la Chandelle,_ + Peut-on vraiment + Vous parler d'elle + En ce moment? + + Cependant elle vit encore + Et se livre à de beaux exploits + Quand, de Minuit jusqu'à l'Aurore, + Elle rayonne en maints endroits. + + Venez plutôt dans la Lozère: + Au début de tout Réveillon + Une Chandelle seule éclaire + La familiale collation. + + L'aïeule, d'une main tremblante, + L'allume, se signe... et l'éteint; + Puis, enfants, serviteurs et servante + De même font, d'un tour de main. + + Précieusement conservée, + _Dame Chandelle_, huit jours après, + Avec sa mèche ravivée + Éclaire encor voeux et souhaits. + + Et ce n'est qu'à l'Épiphanie, + A ce joyeux banquet des Rois, + Qu'à l'Étoile portant envie, + Elle brille... et meurt à la fois! + + Comtesse O'MAHONY + +_En Provence_, toute la famille se réunit à table pour le _gros souper_. +Dès sept heures du soir, les rues de la ville ou du village, sont +désertes et, par contre, toutes les maisons sont brillamment éclairées; +on oublie pour un jour l'économie du luminaire; la modeste lampe à +l'huile (_lou calèn_) est mise de côté et l'on place sur la table, d'une +façon symétrique, les belles chandelles cannelées, ornées de festons. + +La place d'honneur appartient de droit au plus âgé, grand-père ou +quelquefois bisaïeul. Avant de passer à table, on allume dans la +cheminée l'énorme bûche de Noël (_cacho fio_) qui doit brûler une moitié +de la nuit. + +Le plus jeune des enfants de la maison, muni d'un verre de vin, fait +trois libations sur la bûche, tandis que l'aïeul prononce, en provençal, +les paroles solennelles de la bénédiction: + + _Alegre! Diou nous alegre! + Cacho-fio ven, tout ben ven. + Diou nous fague la graci de veire l'an que ven, + Se sian pas mai, siguen pas men! + +Réjouissons-nous! Que Dieu nous donne la joie! Avec la Noël, nous +arrivent tous les biens. Que Dieu nous fasse la grâce de voir l'année +qui va venir! Et si l'an prochain nous ne sommes pas plus, que nous ne +soyons pas moins. + +Tandis que la bûche flambe, on s'assied pour le plantureux repas. «Le +plus jeune enfant, avec une gentille gaucherie, bénit les mets, en +dessinant de ses mains mignonnes, lentement dirigées par l'aïeul, un +grand signe de croix au-dessus de la table. Il semble tout naturel +de choisir ce petit être innocent comme le représentant du Christ +nouveau-né[3]». + +[Note 3: Nicolay, _Hist. des croyances_, t. II, p. 78.] + +Ce repas, comme c'est jour d'abstinence, n'est composé que de plats +maigres, mais _servis à profusion_; poissons frais, poissons salés, +légumes, figues sèches, raisins, amandes, noix, poires, oranges, +châtaignes, pâtisseries du pays. C'est donc avec raison qu'on donne à ce +festin le nom _dou gros soupa._ + +Les enfants, qui ont obtenu, ce soir, la permission de tenir compagnie +aux vieux parents, regardent toutes ces gourmandises avec des yeux +émerveillés. Dans certaines familles, on met de la paille sous la table, +en souvenir de la crèche où naquit le Sauveur. Quelquefois, par esprit +de charité, on permet, ce jour-là, aux serviteurs de prendre leur repas +à la table du maître. + +Le _gros souper_ commence parfois tristement, et cela se conçoit: les +convives se comptent et la mort cruelle fait que bien souvent il manque +quelque parent à l'appel. On cause un moment des absents, on adresse un +hommage ému à leur mémoire, on rappelle leurs qualités. Mais la grandeur +de la fête, la joie des enfants, mettent bientôt fin à ces tristes +souvenirs. Les conversations deviennent plus bruyantes, le vin circule, +le nougat se dépèce et, quand l'appétit est satisfait, les regards se +tournent vers la _Crèche_ qui représente le grand mystère du jour. + +C'est devant la Crèche qu'après le gros souper, se continue la fête +de famille. On chante avec entrain les vieux noëls provençaux souvent +plusieurs fois séculaires: ceux de Saboly et ceux de Doumergue sont +les plus populaires. La soirée de famille se prolonge ainsi toute la +veillée. Alors tout le monde se rend à l'église pour assister à la Messe +de minuit[4]. + +[Note 4: D'après Fred. Charpin et François Mazuy.] + +Pour les Provençaux, la fête la plus traditionnelle, la plus régionale, +c'est bien la Noël. Dans cette veillée, dont l'usage se perpétue avec +le même esprit familial depuis des centaines d'années, on s'unit plus +étroitement aux morts vénérés et aimés. Bien des inimitiés prennent fin +dans cette fête à laquelle on n'ose pas manquer et qui établit entre +tous les parents une profonde et chrétienne intimité. Rester seul, chez +soi, à l'écart, ce jour-là, serait regardé comme la marque d'un mauvais +naturel et d'un coeur peu chrétien. + +Dans le _Comtat-Venaissin_, l'ordonnance de la collation de Noël est +de la plus grande simplicité. Du poisson ou des escargots, suivant les +ressources des convives, du céleri, des confitures, des fruits de toutes +sortes, verts ou secs. Au milieu de la table, un pain ou gâteau de forme +élevée et conique nommé _pan calendau_ ou _pain de Noël_; il ne doit pas +s'entamer avant le premier jour de janvier. Au-dessus de ce pain, un +rameau de houx frelon ou vert _bouissé_, garni de ses fruits rouges et +de ganses faites avec la moelle de jonc. Les chandelles ou bougies qui +éclairent le repas doivent être neuves et leur usage, ainsi que celui de +la bûche de Noël, doit se prolonger jusqu'au jour de l'an. + +Nous ne saurions mieux faire que de laisser Frédéric Mistral lui-même +nous raconter _la veillée de Noël en Provence_: + +Fidèle aux anciens usages, pour mon père, la grande fête, c'était la +veillée de Noël. Ce jour-là, les laboureurs dévalaient de bonne heure; +ma mère leur donnait à chacun, dans une serviette, une belle galette à +l'huile, une rouelle de nougat, une jointée de figues sèches, un fromage +du troupeau, une salade de céleri et une bouteille de vin cuit. Et qui +de-ci et qui de-là, les serviteurs s'en allaient, pour «poser la bûche +au feu», dans leur pays et dans leur maison. Au Mas, ne demeuraient que +les quelques pauvres hères qui n'avaient pas de famille; et, parfois, +des parents, quelques vieux garçons, par exemple, arrivaient à la nuit, +en disant: + +--Bonnes fêtes! Nous venons poser, cousins, la bûche au feu, avec vous +autres. + +Tous ensemble, nous allions joyeusement chercher la «bûche de Noël», +qui--c'était de tradition--devait être un arbre fruitier. Nous +l'apportions dans le Mas, tous à la file, le plus âgé la tenant d'un +bout, moi, le dernier-né, de l'autre; trois fois, nous lui faisions +faire le tour de la cuisine; puis, arrivés devant la dalle du foyer, mon +père, solennellement, répandait sur la bûche un verre de vin cuit, en +disant: + + Allégresse! Allégresse, + Mes beaux enfants, que Dieu nous comble d'allégresse! + Avec Noël, tout bien vient, + Dieu nous fasse la grâce de voir l'année prochaine. + Et, sinon plus nombreux, puissions-nous n'y pas être moins. + +Et, nous criant tous: «Allégresse, allégresse, allégresse!» on posait +l'arbre sur les landiers et, dès que s'élançait le premier jet de +flamme: + + A la bûche, + Boutefeu! + +disait mon père en se signant. Et, tous, nous nous mettions, à table. + +Oh! la sainte tablée, sainte réellement, avec, tout à l'entour, la +famille complète, pacifique et heureuse. A la place du _caleil_, +suspendu, à un roseau, qui, dans le courant de l'année, nous éclairait +de son lumignon, ce jour-là, sur la table, trois chandelles brillaient; +et si, parfois, la mèche tournait devers quelqu'un, c'était de mauvais +augure. A chaque bout, dans une assiette, verdoyait du blé en herbe, +qu'on avait mis germer dans l'eau, le jour de la Sainte-Barbe. Sur la +triple nappe blanche, tour à tour apparaissaient les plais sacramentels: +les escargots, qu'avec un long clou chacun tirait de la coquille; la +morue frite et le _muge_[5] aux olives, le cardon, le scolyme, le céleri +à la poivrade, suivis d'un tas de friandises réservées pour ce jour-là, +comme: fouaces à l'huile, raisins secs, nougat d'amandes, pommes de +paradis; puis, au-dessus de tout, le grand _pain calendal_, que l'on +n'entamait jamais qu'après en avoir donné, religieusement, un quart au +premier pauvre qui passait. + +[Note 5: _Muge_, poisson de mer appelé aussi _mulet_.] + +La veillée, en attendant la messe de minuit, était longue, ce jour-là; +et, longuement, autour du feu, on y parlait des anciens ancêtres et on +louait leurs actions[6]. + +[Note 6: Frédéric Mistral.] + +A _Marseille,_ pour le repas maigre de la veillée de Noël, il faut +invariablement un plat d'anguille, une _raïto,_ sorte de sauce au +poisson, et des légumes. Le dessert se compose de fruits secs, de +gâteaux, de confitures, en un mot de tout ce qu'on nomme, à Marseille, +les _Calenos._ Autrefois, suivant la coutume des anciens seigneurs +provençaux, la table demeurait couverte de mets pendant les trois jours +de fête; on se contentait de relever la nappe quand la repas était +terminé. + +Pour compléter ce que nous avons déjà dit de la veillée de Noël en +Provence, nous citerons la description que nous fait de _gros souper_ +Jeanne de Flandreysy dans le _Museon Arlaten_. + +Le musée d'Arles, fondé en 1896 par Frédéric Mistral, est une véritable +reconstitution du passé intime, familial de la Provence. + +L'illustre fondateur y a réuni, dans six grandes salles ouvertes au +public, tout ce qui a trait aux moeurs locales et régionales du pays. + +Dans la première salle, dite _salle, de Noël (Salo Calendalo),_ est +représentée la cuisine d'un _mas_ (ferme, métairie). Nous y voyons, +entourant la grande cheminée, tous les meubles, ustensiles, table, +crédence, panetière, huche, armoires, dressoirs pour les étains, +horloge, chenets, la vaisselle, verriers, lampes, batterie de cuisine, +brocs de cuivre, poteries grossières, etc., en un mot tout le mobilier +traditionnel d'une ancienne maison agricole de Provence. + +En voyant cette pièce, nous sentons parfaitement que nous sommes chez de +riches paysans. Les étables doivent être pleines, les mûriers doivent +donner des brassées de feuilles pour le réveil des vers à soie, et la +vigne doit saigner aux vendanges, comme un taureau blessé ensanglante +une arène. + +... Sur la table, trois nappes, trois chandelles, symbolisent le mystère +de la sainte Trinité. A ses deux extrémités, cette table est garnie des +prémices de la moisson sous la forme de blé en herbe, et couverte de +tous les plats conventionnels: le _pain calendal (de Noël)_ portant une +incision cruciale (on en réserve un quart pour le premier pauvre qui +passe), le _muge_ (faute de muge, on mange de la morue), les escargots, +le cardon, le céleri et enfin _la fougasso (fouasse)_, galette percée de +trous. + +Nous y voyons encore le _sauve-crestian,_ grosse bouteille renfermant +des grains de raisin dans l'eau-de-vie, et enfin le _barralet_, petit +tonneau contenant le vin cuit, ce fameux vin cuit dont les Provençaux +boivent une rasade dans leurs festins. + +Nous terminerons par une lettre très intéressante que nous a écrite un +confrère de Bretagne[7]. + +[Note 7: A. G., ancien curé de Malestroit.] + +«Dans beaucoup de familles, vous le savez comme moi, le réveillon de +Noël n'a plus de raison d'être. Bien des gens qui ne vont pas à la messe +et qui se vantent de ne plus croire à rien, croient encore au réveillon, +parce que c'est un prétexte à ripaille, mais ils ne se soucient +nullement de la naissance de l'Enfant Jésus. Eh bien! je crois que, +proportion gardée, on pourrait presque en dire autant du repas maigre.» + +Assurément les Auvergnats et les Provençaux dont vous parlez sont encore +des croyants, puisqu'ils ont conservé la tradition du repas maigre à +la veillée de Noël; mais pourtant ce repas est trop plantureux et trop +varié pour qu'on puisse y voir une mortification. Évidemment tous ces +détails sont pleins d'intérêt et vous avez eu grandement raison de ne +pas les négliger, surtout au point de vue du pittoresque local. Mais, je +le répète, ces repas maigres sont de vrais festins et non des collations +de vigile, et, à la veillée de Noël, je les trouve tout à fait déplacés. +Est-ce bien, pour des chrétiens, le moment de faire bombance, quand +l'Evangile nous montre Marie et Joseph cherchant inutilement un gîte et +peut-être un morceau de pain? + +Qu'après la Messe de minuit, on se réjouisse, on réveillonne, rien +de mieux, parce qu'alors les bergers sont déjà venus apporter des +provisions à la Crèche et que la Sainte Famille n'a plus à craindre la +disette; mais, avant minuit, je vous avoue que cela me choque, d'autant +plus que je ne vois, dans la soirée, aucun acte religieux préparatoire à +la fête de Noël. + +En Bretagne, rien de plus frugal que le repas de la vigile de Noël. A +Bignan, par exemple, on fait cuire, dans le four de la ferme, un petit +pain rond pour chaque personne de la famille. Ce petit pain est mangé +tout sec, sans beurre et sans autre boisson qu'un verre d'eau. C'est là +tout le repas de la vigile. + +On ne commence à manger qu'après le coucher du soleil et lorsqu'on a pu +compter au moins neuf étoiles, en mémoire des neuf mois pendant lesquels +la Vierge Marie a porté l'Enfant Jésus. + +Ce maigre repas achevé, on s'assied autour de la bûche traditionnelle, +et la veillée se passe en prières. A Mohon, où j'ai été trois ans +recteur, avant de partir pour la messe de minuit, on tient à réciter +_«les mille Ave»_. Chacun dit un chapelet à son tour, pendant que les +autres répondent. Après trois ou quatre chapelets récités de la sorte, +on se délasse un peu en chantant quelque vieux Noël; puis on reprend la +prière, jusqu'à ce que soient achevés les vingt chapelets nécessaires +pour faire le total des _mille Ave_. + +Voilà ce que devrait être, avec des variantes, selon les régions, la +veillée de Noël dans toute famille vraiment chrétienne: Ne prendre de +nourriture que ce qui est nécessaire pour soutenir le corps; puis, le +repas achevé, prier en union avec l'Ange, en saluant mille fois la +Vierge qui, dans quelques instants, sera la Mère de Dieu, mais qui, pour +le moment, erre encore dans les rues de Bethléem à la recherche d'un +gîte qui lui sera refusé. Tout à l'heure, au retour de la Messe de +minuit, la nature reprendra ses droits et on réveillonnera copieusement, +pour se réjouir de la naissance de Jésus et aussi pour réparer les +fatigues de la marche et de la veillée; mais alors la Sainte Famille +aura reçu la visite des bergers et ne sera plus dans le dénûment.» + +Nous sommes bien de l'avis de notre aimable correspondant. Le véritable +esprit chrétien de la nuit de Noël doit consister dans la mortification +du repas maigre de la vigile et, après la Messe de minuit, dans la joie +exubérante du réconfortant réveillon auquel prend part la famille tout +entière. + + + +II.--LES DIVERTISSEMENTS. + +Nous allons citer quelques divertissements auxquels donne lieu la fête +de Noël. + +Nous avons trouvé dans une notice sur Beaufort, commune de l'Anjou, une +très ancienne coutume dont il ne reste pas trace dans les traditions du +pays. + +C'était, à Beaufort, un usage que tous les jeunes gens mariés dans +l'année se réunissent la veille de Noël, pour offrir au public un grand +divertissement. + +A l'heure indiquée, ils se rendaient, escortés de toute la foule, sur +un pont situé sur une petite rivière, à l'extrémité de la ville. Là, au +signal donné par les premiers magistrats de la cité, et en présence du +seigneur du lieu qui présidait la cérémonie, ils se précipitaient dans +l'eau pour y saisir, en nageant, une pelote que l'on avait jetée dans le +courant. Les nageurs avaient la liberté d'arracher la pelote des mains +de ceux qui l'avaient saisie les premiers; c'était, on peut le penser, +une lutte fort longue et fort distrayante. Celui qui, le plus fort ou le +plus adroit, parvenait à se rendre maître de la pelote était proclamé +le vainqueur. Il recevait cinquante livres pour «monter son ménage» et +était reconduit chez lui au son de la trompe, au bruit des tambours, des +fifres et des hautbois. + +Ceux des jeunes gens qui, n'étant pas malades, «ne voulaient pas +grelotter en nageant après la pelote», payaient une amende au profit du +vainqueur. + +Une coutume à peu près semblable avait lieu en Normandie, au +Mesnil-sous-Jumièges et à Yville. + +La dernière mariée de l'année--et c'était à qui se marierait la dernière +pour avoir cet honneur,--en présence de toute la paroisse assemblée, +jetait par-dessus l'église une boule ou une pelote où était enfermée une +somme d'argent. Chacun faisait ses efforts pour s'en emparer. Or, pour +en demeurer maître, il fallait rentrer chez soi et faire baiser la +pelote à la bûche de Noël, dans la cheminée. Quiconque touchait le +porteur, lui criait: «Lâche la pelote», et de nouveau la pelote était +lancée. + +Souvent cette partie de balle lancée durait fort longtemps, et parfois +l'heureux possesseur de la balle demeurait éloigné du village deux eu +trois jours avant de rentrer chez lui, attendant que ses adversaires, +lassés, aient abandonné la partie. Une sorte de superstition s'en +mêlait, la pelote portant bonheur au hameau qui la possédait. C'était un +talisman qui assurait de belles récoltes à celui qui pouvait la garder. + +Tout cela était très inoffensif, mais les bousculades, les batteries +qui s'ensuivaient, l'étaient moins, et, en 1866, on a supprimé +définitivement cette originale coutume normande[8]. + +[Note 8: _Journal de Rouen_, suppl. du 25 déc. 1898.] + +Voici, d'après M. J. Carnandet[9], ce qui se passait, la veille de Noël, +dans les _villages champenois_. + +[Note 9: Bibliothécaire de la ville de Chaumont.] + +C'est à la nuit tombante que commencent les réjouissances de la fête de +Noël. Dès que la dernière lueur du jour s'est fondue dans l'ombre, tous +les habitants du pays ont grand soin d'éteindre leurs foyers, puis ils +vont en foule allumer des brandons à la lampe de l'église. Lorsque ces +brandons ont été bénits par le clergé, ils les promènent par les champs: +c'est ce qu'on appelle la _fête des flambarts_. Ces flambarts sont le +seul feu qui brûle dans le village: ce feu bénit et régénéré jettera +de jeunes étincelles sur l'âtre ranimé dans quelques instants, image +symbolique de la renaissance spirituelle apportée au monde par +Jésus-Christ. + +Puis on allume la bûche de Noël. + +Pendant la veillée, les paysans, sur l'esplanade et dans les cours, se +livrent à mille passe-temps agréables et se divertissent au jeu des +_folles entreprises_. Les uns feignent de vouloir prendre la lune avec +les dents, les autres de rompre une anguille avec les genoux, les autres +d'étouper les quatre-vents, d'autres, enfin, de faire taire les femmes +_qui coulent la buie_ (la lessive). + +Mais tous les jeux cessent à minuit, alors que les cloches tintent dans +les airs obscurcis. De tous côtés, s'en viennent à l'église de longues +files de paroissiens portant des brandons goudronnés, des torches +de poix ardente qui répandent de larges clartés sur les campagnes +éblouissantes et font scintiller le givre aux buissons des clôtures. + +Nous avons reçu d'un de nos aimables confrères le récit le plus charmant +qu'on puisse désirer d'une veillée de Noël dans _le Rouergue_ [10]. + +[Note 10: M. l'abbé M..., du diocèse de Rodez.] + +«Nos coutumes se perdent de plus en plus dans notre Rouergue, comme +partout ailleurs; à mesure que les progrès s'infiltrent dans nos +montagnes, les vieilles traditions disparaissent peu à peu pour faire +place à la monotone banalité de l'égoïsme et du bien-être. + +«Voici cependant ce qui se passe généralement, à l'occasion de Noël, +dans la région montagneuse et accidentée qui entoure Rodez: c'est le +_vieux Rouergue_, qui sut se garantir du protestantisme et de l'invasion +anglaise. + +«Là, dans les vastes plaines arides du Causse, comme sur les montagnes +du Levézou et les mamelons boisés du Ségala, il fait grand froid vers la +fin de décembre; aussi on ne ménage pas le bois dans la vaste cheminée +autour de laquelle se groupe toute la famille pour la veillée. + +«Autrefois, les voisins arrivaient, eux aussi; on se réunissait, +ainsi, nombreux, tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre, on devisait +joyeusement, sans contrainte ni gêne aucune, grignotant de savoureuses +châtaignes grillées et les arrosant de cidre ou du petit vin blanc +qu'on récolte dans nos vallons. Hélas! la politique s'est glissée +sournoisement jusque chez nous--et finies nos patriarcales réunions. + +«Groupée donc autour d'un grand feu, la famille cause doucement: tout +à coup, les cloches se font entendre. «Les carillons!» dit l'un des +anciens, et là-dessus, pour satisfaire l'avide curiosité des jeunes, on +rappelle toutes les antiques légendes de la fête de Noël, que tout le +monde sait déjà, mais qui plaisent toujours. + +«On raconte que les cloches de telle ancienne paroisse détruite, +jetées dans quelque gouffre profond par les protestants ou les +révolutionnaires, se mettent à sonner d'elles-mêmes pour répondre aux +joyeux carillons de leurs soeurs qui chantent si gaiement dans le +clocher du village. + +«Viennent ensuite les récits les plus variés sur la naissance du +Sauveur... Presque toujours ces récits se terminent par un cantique de +Noël--en patois, bien entendu: + + _Au miezo mièch, + Lous pastrès quitou lou lièch, + Per ona audoura la noissenço, + Moun Dious! + D'un Dious plé de puissenço + Benez esse Dious!_ + + A minuit, + Les bergers quittent le lit, + Pour aller adorer la naissance, + Mon Dieu! + D'un Dieu plein de puissance, + Venez être Dieu! + +«Que de fois n'ai-je pas ouï la voix chevrotante de ma bonne vieille +«Mimi», âgée de plus de quatre-vingts ans, qui me berçait sur ses genoux +au rythme mélancolique et suppliant de ce chant naïf. + +«Avant de partir pour la Messe de minuit, on plaçait la bûche de Noël +(_souquo naudolenquo_). D'après la tradition, la bûche de Noël, dans +toute maison qui se respecte, doit durer jusqu'au 1er janvier, et même, +pour s'assurer une heureuse et prospère année, il faut qu'elle brûle +sans s'éteindre jusqu'à l'Épiphanie, afin que, si les Rois Mages +viennent à passer par là, ils aient de quoi réchauffer leurs membres +fatigués et glacés par l'âpre bise de nos montagnes. Aussi ce sont des +arbres entiers ou d'immenses souches de chêne que j'ai vu porter par +trois ou quatre valets de ferme dans la gigantesque cheminée de la +cuisine.» + +Une plume très exercée a su mettre en scène l'antique veillée de Noël +_au pays lorrain_; nous sommes heureux de reproduire ce gracieux +tableau. + +«C'était la veillée de Noël en pays lorrain. Dans la grande salle du +château, maîtres et serviteurs sont rassemblés, le souper vient de +finir; les pages apportent les galettes dorées et les aiguières de vin +vermeil qui doivent égayer la soirée. Au haut de la table, le comte +Raoul de Briamont a présidé le repas sur le grand fauteuil seigneurial +sculpté aux armoiries de sa maison; il a crié «Noël!» en élevant +gaiement la coupe d'argent, et sa voix sonore a éveillé, en même temps +que les échos de la grande salle, la joie dans tous les cours des +convives. Car tous les serviteurs de Briamont présents au festin de Noël +aiment leur jeune maître de quinze ans et respectent sa tête blonde, +comme ils respectaient jadis les cheveux blancs de son aïeul. A la +droite du comte Raoul se trouvent: le chapelain, messire Didier, qui, +tout à l'heure, célébrera dans la chapelle la Messe de minuit; puis +Alain, le vieil écuyer du défunt seigneur; dame Pernette, qui a nourri +et élevé l'enfant; les servantes, les hommes d'armes de la petite +garnison qui défend le château pendant ces jours troublés; les varlets, +les pages et, enfin, une famille de pauvres laboureurs qui est venue +le jour même chercher derrière les murs de Briamont un abri contre la +fureur des bandes pillardes qui dévastent la campagne. Et tous ont +répété: «Noël! Vive notre jeune seigneur!» + +«--Merci à vous, mes bons serviteurs et amis, reprend le comte Raoul; +merci de votre affection et des soins dont vous m'avez entouré pendant +toute cette année, la dernière que je passe parmi vous et sous le toit +de mes pères. Bientôt sonnera l'heure du départ; bientôt, sous la +conduite de mon suzerain, j'irai trouver notre sire le roi Charles; +bientôt je serai chevalier, je pourrai courir sus à l'Anglais et aider, +s'il plaît à Dieu, à le chasser hors du royaume de France. Criez donc: +Noël! mais aussi: Vive notre gentil dauphin Charles VII![11]». + +[Note 11: Marie de Lacertelle, _Ann. d'Orléans_, 7 janv. 1905.] + +A _Paris_, comme dans toutes les grandes capitales, le mouvement et +l'animation redoublent la veille de Noël et se prolongent non seulement +fort avant dans la soirée, mais encore une partie de la nuit. La Noël, +l'une de nos plus grandes fêtes religieuses, l'une des plus touchantes +fêtes de famille, est en même tempe la plus franchement joyeuse des +fêtes populaires. + +Dès la nuit tombée, les rues sont envahies par la foule: sur les +boulevards, auxquels les petites boutiques provisoires prêtent la +physionomie d'une fête enfantine, c'est un flot toujours croissant, +toujours renouvelé de promeneurs. + +Les terrasses des cafés s'encombrent à vue d'oeil; à tous ces gens +attablés, des camelots viennent proposer le jouet du jour, en +accompagnant leur boniment des facéties les plus originales. Des +mendiants cherchent à exploiter la pitié des passants et des industriels +sans ressources s'improvisent artistes pour la circonstance. + +Ces sortes de «minstrels» pullulent depuis quelques années. Certains +exercent leur talent sans collaboration, mais la plupart sont groupés +en duo ou trio pour donner leur concert. Ils débitent leur répertoire, +généralement insignifiant, devant un public peu exigeant, car c'est +d'une façon bien distraite qu'on les écoute. Ces virtuoses du pavé, +pauvres «cigales» de l'art, auxquelles la lumière électrique tient lieu +de «soleil», accompagnent souvent leurs chants de «danses» qui ne leur +assurent pas toujours ce qu'il faut «pour subsister». + +Un usage des plus édifiants et des plus touchants existe encore au +village de _Montsecret_ (Orne). La veille et le matin du jour de Noël, +une jeune fille pieuse et estimée de tous va par les maisons porter +l'Enfant-Jésus de la Crèche et le fait baiser aux petits enfants. Les +parents remettent alors une offrande pour l'entretien de la lampe qui, +pendant tout le mois de janvier, brûle à l'église devant la Crèche. +Cette visite est regardée comme un honneur et une bénédiction par les +familles: les enfants l'attendent avec impatience et l'accueillent avec +joie[12]. + +[Note 12: D'après l'abbé V..., du diocèse de Séez.] + + + +III.--LES LÉGENDES + +Ce qui fait le plus grand charme de la veillée de Noël, ce sont +assurément les légendes qu'on y raconte: leur ensemble forme un des plus +captivants chapitres de la littérature populaire; elles sont tour à +tour terribles ou touchantes, dramatiques ou gracieuses. Il serait bien +difficile de dire quelle est l'origine de ces fables, historiettes ou +contes, qui ont trait à la naissance de l'Enfant-Dieu. Ces récits, +auxquels les vieillards savent donner tant de charmes, font toujours les +délices des enfants. + +Les légendes de la veillée de Noël peuvent se diversifier d'après les +êtres qui entrent en scène. _Êtres inanimés, animaux, démons, récits +édifiants_; tel est l'ordre que nous suivrons. + +_Être inanimés_ + +En _Franche-Comté_, on raconte qu'une roche pyramidale, qui domine la +crête d'une montagne, tourne trois fois sur elle-même pendant la Messe +de minuit, quand le prêtre lit la généalogie du Sauveur. En cette même +nuit, les sables des grèves, les rocs des collines, les profondeurs des +vallées s'entr'ouvrent et tous les trésors enfouis dans les entrailles +de la terre apparaissent à la clarté des étoiles. + +Dans cette même contrée existe la légende de la _pierre qui vire_. +C'est une pierre pointue dressée en équilibre sur un rocher, entre les +villages de Scey-en-Varais et de Cler, et qui, dit-on, fait un tour +complet sur elle-même au coup de minuit, à Noël[13]. + +[Note 13: L'abbé V..., du diocèse de Besançon.] + +_Dans les Vosges_, la _pierre tournerose_, bloc élevé qui existait près +de Remiremont, se mettait elle-même en mouvement quand les cloches de +Remiremont, de Saint-Nabord et de Saint-Etienne (deux paroisses voisines +de Remiremont) appelaient les fidèles à la Messe de minuit[14]. + +[Note 14: Richard, _Traditions populaires._] + +C'est surtout au _pays de Caux_ (Seine-Inférieure) qu'existe la légende +des _pierres tournantes_. Ces pierres faisaient autrefois trois tours +sur elles-mêmes pendant la Messe de minuit, et les monstres qui étaient +censés y habiter exécutaient autour d'elles des danses folles qu'il eût +été dangereux de troubler. Citons la chaise de Gargantua à Duclair, la +pierre Gante à Tancarville, la pierre du Diable à Criquetot-sur-Ouville. + +A _Millières_, dans le Cotentin (Manche), au carrefour des Mariettes, se +trouve un bloc de pierre pesant mille kilos, qui, dit-on, saute trois +fois, le jour de Noël, à minuit. + +On croit encore, au pays de Caux, que les cloches perdues sonnent +pendant la Messe de minuit. + +Certains affirment avoir entendu l'ancienne cloche de l'église des +moines d'Ouville-l'Abbaye, qui passe pour être enfouie dans le +«Bose-aux-Moines», à Boudeville. + +Mais il faut surtout lire les _légendes bretonnes._ + +Nombreuses autant qu'énormes sont les pierres qui se déplacent pendant +la Messe de minuit, pour aller boire, comme des moutons altérés, aux +rivières et aux ruisseaux. + +Un mégalithe, près de Jugon (Côtes-du-Nord), se rend à la rivière de +l'Arguenon. Dans le bois de Couardes, un bloc de granit, haut de trois +mètres, descend pour aller boire au ruisseau voisin et remonte à sa +place de lui-même. + +Il y a, au sommet du mont Beleux, un menhir qui se laisse enlever par un +merle et qui met à découvert un trésor. + +Il faut entendre surtout, telle qu'elle nous est contée par Emile +Souvestre, la jolie légende des pierres de Plouhinec qui vont boire à la +rivière d'Intel[15]. + +[Note 15: Emile Souvestre, _Le Foyer Breton_, tome II. p. 181.] + +La plus célèbre était jadis la grosse pierre de Saint-Mirel, dont +Gargantua se servit pour aiguiser sa faux, et qu'il piqua, après la +fauchaison, comme on la retrouve encore aujourd'hui. Elle cachait un +trésor qui tenta un paysan des alentours. Ce paysan était si avare qu'il +n'eût pas trouvé son pareil: le liard du pauvre, la pièce d'or du riche, +il prenait tout; il se serait payé, s'il eût fallu, avec la chair des +débiteurs. + +Quand il sut qu'à la Noël les roches allaient se désaltérer dans les +ruisseaux, en laissant à découvert des richesses enfouies par les +anciens, il songea, pendant toute la journée, à s'en emparer. + +Pour pouvoir prendre le trésor, il fallait cueillir, durant les douze +coups de minuit, le rameau d'or qui brillait à cette heure seulement +dans les bois de coudriers et qui égalait en puissance la baguette des +plus grandes fées. Lors, ayant cueilli le rameau, il se précipita de +toute sa force vers le plateau où le rocher de Gargantua profilait sa +masse sombre, et, lorsque minuit eut sonné, il écarquilla les yeux. + +Lourdement le bloc de pierre se mettait en marche, s'élevant au-dessus +de la terre, bondissant comme un homme ivre à travers la lande déserte, +avec des secousses brusques qui faisaient sonner au loin le terrain de +la vallée. + +Jusqu'à ce moment la branche magique éclairait l'endroit que la pierre +venait de quitter. Un vaste trou s'ouvrait, tout rempli de pièces d'or. + +Ce fut un éblouissement pour l'avare, qui sauta au milieu du trésor et +se mit en devoir de remplir le sac qu'il avait apporté. Une fois le +sac bien chargé, il entassa ses pièces d'or dans ses poches, dans ses +vêtements, jusque dans sa chemise. Dans son ardeur, il oubliait la +pierre qui allait venir reprendre sa place. Déjà les cloches ne +sonnaient plus. Tout à coup le silence de la nuit fut troublé par les +coups saccadés du roc qui gravissait la colline et qui semblait frapper +la terre avec plus de force, comme s'il était devenu plus lourd après +avoir bu à la rivière. L'avare ramassait toujours ses pièces d'or. Il +n'entendit pas le fracas que fit la pierre quand elle s'élança d'un bond +vers son trou, droite comme si elle ne l'avait pas quitté. + +Le pauvre homme fut broyé sous cette masse énorme, et de son sang il +arrosa le trésor de Saint-Mirel[16]. + +[Note 16: Lectures pour Tous, déc. 1903, p. 190.] + + +_Animaux_ + +Il existe, en France surtout, une croyance populaire dont les formes +varient suivant les différentes contrées: c'est la conversation des +animaux entre eux pendant la Messe de minuit et surtout pendant la +lecture ou le chant de la Généalogie. + +C'est sans doute une réminiscence de la représentation de l'ancien +«Mystère de la Nativité», pendant laquelle _on faisait parler les +animaux._ + +Cette croyance si répandue, avec de nombreuses variantes, peut se +résumer ainsi: un paysan, probablement ivre, ayant omis d'offrir à son +bétail le réveillon traditionnel, entend ce dialogue entre les deux +grands boeufs de son étable: + +Premier boeuf: «Que ferons-nous demain, compère»? + +Second boeuf: «Porterons notre maître en terre...» + +Le maître, furieux, en entendant cette prédiction, saisit une fourche +pour frapper le prophète de malheur; mais, dans sa précipitation, il se +blesse maladroitement lui-même à la tête... et le lendemain les boeufs +le portent en terre. + +Tel est le thème développé différemment suivant les provinces. + +_Dans les Vosges_, à la Bresse, canton de Saulxures-sur-Moselotte, on a +soin de donner abondamment à manger aux animaux avant d'aller à la Messe +de minuit. + +_A Cornimont_, au Val-d'Ajol, on croit encore que les animaux se lèvent +et conversent ensemble pendant la Messe de minuit. On raconte à ce sujet +qu'un habitant de Cornimont, jouissant de la réputation d'esprit fort, +voulut s'assurer de ce fait surnaturel. Il alla se coucher dans un coin +obscur de l'écurie située derrière sa maison. + +A l'heure de minuit, il vit un de ses boeufs se réveiller, puis se lever +pesamment et demander, en bâillant, à son compagnon de fatigue, ce +qu'ils feraient tous deux le lendemain. Celui-ci lui répondit qu'ils +conduiraient leur maître au cimetière. La chose ne manqua pas d'arriver, +dit la tradition: notre esprit fort fut saisi d'une telle frayeur qu'il +en tomba raide mort sur place. Ainsi, sans doute, le racontèrent les +boeufs. + +On assure aussi qu'une semblable aventure arriva à une femme de +Raon-aux-Bois, canton de Remiremont. Poussée par la curiosité, elle alla +visiter ses étables pendant la Messe de minuit. Elle apprit également de +ses boeufs qu'ils ne tarderaient pas à la conduire en terre[17]. + +[Note 17: _Traditions populaires_, par Richard. Remiremont, 1848.] + +La nuit de Noël est célèbre par une vieille légende que les _paysans +landais_ racontent avec terreur, pendant les veillées d'hiver. + +Ils prétendent que le jour de Noël, vers minuit, l'âne et le boeuf se +mettent à parler entre eux. Ils causent du temps où l'Enfant-Jésus +n'avait pour se réchauffer que leur haleine. Ce don miraculeux de la +parole est le cadeau envoyé tous les ans par le Ciel à ces deux animaux, +en souvenir des bons offices rendus à l'Enfant-Jésus dans l'étable de +Bethléem. Mais malheur à celui qui tente de surprendre leur mystérieuse +conversation. + +Sa témérité est punie d'une manière terrible: il tombe mort à l'instant +même[18]. + +[Note 18: _Le Petit Landais_, 25 décembre 1902.] + +Un bon paysan de Gaillères l'éprouva à ses dépens. Pour se convaincre +de la vérité du fait, il vint écouter à l'étable, et voilà qu'à minuit +juste, le boeuf dit à son voisin: + + «Hoù Bouêt?--Hoù Bortin. + --Que haram-nous, douman matin? + --Que pourteram lou boué ou clôt. + E lou boué que mouri sou cop»[19]. + +[Note 19: _Sorcières et loups-garous dans les Landes_, p. 39.] + +Voici comment Laisuel de Lasalle a gracieusement brodé cette légende: la +scène se passe _en Berry_ [20]. + +[Note 20: _Croyances et légendes_, tom. I, p. 17.] + +«On assure qu'au moment où le prêtre élève l'hostie pendant la Messe +de minuit, toutes les _aumailles_ (bêtes à cornes) de la paroisse +s'agenouillent et prient devant la Crèche. On assure encore qu'après +cette oraison toute mentale, s'il existe dans une étable deux boeufs qui +sont frères, il leur arrive infailliblement de prendre la parole. + +«On raconte qu'un _boiron_[21] qui, dans ce moment solennel, se trouvait +couché près de ses boeufs, entendit le dialogue suivant: + +«--Que ferons-nous demain? demanda tout à coup le plus jeune du +troupeau. + +[Note 21: On appelle _boiron_ le jeune garçon qui touche ou aiguillonne +les boeufs pendant le labourage.--On dit aussi _boyer_ pour bouvier--en +italien, _boaro_.] + +«--Nous porterons notre maître en terre, répondit d'une voix lugubre un +vieux boeuf à la robe noire, et tu ne ferais pas mal, François, continua +l'honnête animal en arrêtant ses grands yeux sur le boiron qui ne +dormait pas, tu ne ferais pas mal d'aller l'en prévenir, afin qu'il +s'occupe des affaires de son salut. + +«Le boiron, moins surpris d'entendre parler ses bêtes qu'effrayé du sens +de leurs paroles, quitte l'étable en toute hâte et se rend auprès du +chef de la ferme pour lui faire part de la prédiction. + +«Celui-ci se trouvait attablé avec trois ou quatre francs garnements de +son voisinage et, sous prétexte de faire le réveillon, présidait à +une monstrueuse orgie, tandis que la _cosse de Nau_ (bûche de Noël) +flamboyait dans l'âtre et que sa femme et ses enfants étaient encore à +l'église. + +«Le fermier fut frappé de l'air effaré de François à son arrivée dans la +salle. + +«--Eh bien? Qu'y a-t-il? lui demanda-t-il brusquement. + +«--Il y a que les boeufs ont parlé, répondit le boiron consterné. + +«--Et qu'ont-ils chanté? reprit le maître. + +«--Ils ont chanté qu'ils vous porteraient demain en terre; c'est le +vieux Noiraud qui l'a dit, et il m'a même envoyé vous en avertir, afin +que vous ayez le temps de vous mettre en état de grâce. + +«--Le vieux Noiraud en a menti, et je vais lui donner une correction, +s'écria le fermier, le visage empourpré par le vin et la colère. + +«Et, sautant sur une fourche de fer, il s'élance hors de la maison et se +dirige vers les étables. Mais il est à peine arrivé au milieu de la cour +qu'on le voit chanceler, étendre les bras et tomber à la renverse. + +«Était-ce l'effet de l'ivresse, de la colère ou de la frayeur? + +«Nul ne le sait. + +«Toujours est-il que ses amis, accourus pour le secourir, ne relevèrent +qu'un cadavre et que la prédiction du vieux Noiraud se trouva accomplie. + +«Depuis cette aventure, que l'on dit fort ancienne, les boeufs ont +toujours continué à prendre, une fois l'an, la parole; mais personne n'a +plus cherché à surprendre le secret de leur conversation.» + +«A Romorantin, nous écrit un de nos correspondants, lorsque j'étais +enfant, on me recommandait de me trouver à la Crèche, le jour de Noël, +à minuit sonnant; c'était, me disait-on, l'heure où le boeuf et l'âne +empruntaient la voix humaine pour saluer le Christ naissant.» + +Dans _le Cotentin_, où la foi est naïve, on est persuadé que toute la +création adore le petit Jésus, à Noël. A l'heure de minuit, dit-on, tous +les animaux de ferme s'agenouillent, et tel curieux qui voudrait alors +pénétrer dans l'étable, uniquement pour s'assurer du fait, serait +immédiatement puni de sa témérité[22]. + +[Note 22: Ces détails nous ont été donnés par un habitant de Millières +(Manche).] + +_Démons et croyances superstitieuses._ + +Un ancien Noël nous donne une description frappante et naïve de la rage +du démon, à la venue du Messie: + + AIR: J'endève. + + Le démon, assurément, + Dedans son coeur endève, + Car Dieu vient présentement + Pour sauver les fils d'Adam + Et d'Eve, d'Eve, d'Eve! + + Il régnait absolument + Sans nous donner de trêve, + Mais ce saint avènement + Délivre les fils d'Adam + Et d'Eve, d'Eve, d'Eve! + + Chantons Noël hautement, + Sortons de notre rêve, + Bénissons le sauvement + De tous les enfants d'Adam + Et d'Eve, d'Eve, d'Eve[23]! + +[Note 23: _Bible des Noëls_, p. 33.] + +La nuit de Noël est la plus mystérieuse de toutes les nuits. Il semble +que Satan, exaspéré par l'échec que ce divin anniversaire lui remet en +mémoire, sente, à chaque retour de la grande fête, redoubler sa haine et +sa rage contre l'humanité. C'est alors qu'il sème dans les sentiers et +sur les _carroirs_[24] que doivent parcourir les pieuses caravanes de +la Messe de minuit, ces larges et splendides pistoles qui jettent dans +l'ombre de si magiques et de si attrayants reflets. C'est alors qu'il +ouvre, au pied des croix et des oratoires champêtres, ces antres béants +au fond desquels on voit ruisseler des flots d'or. Malheur à celui +qui tente de garnir son escarcelle de cette brillante monnaie. Chaque +pistole ramassée échappe aussitôt des mains, en laissant aux doigts une +empreinte noire, ineffaçable, avec une sensation de brûlure atroce, +pareille à celle du feu de l'enfer. + +[Note 24: On donne le nom de _carroirs_ à tous les carrefours +Champêtres, c'est-à-dire à tout terrain vague ou désert où viennent se +croiser plusieurs chemins.] + +Le _Maufait_ (le malfaisant, le diable) est partout, on le rencontre +courant la campagne sous les formes les plus imprévues. + +Autrefois, au collège de _Saint-Amand_, un vieux domestique contait +ainsi l'aventure fantastique qui lui était arrivée le 25 décembre 1783. + +Malgré les recommandations de son père, il avait tendu des collets dans +un ancien cimetière. Il y courut pendant la Messe de minuit et trouva +pris au piège un lièvre qui, au lieu de l'attendre, se coupa la patte +avec les dents. Lui de le poursuivre, l'autre de se sauver aussi vite +que le lui permettait sa blessure. Enfin, après une longue course, ils +arrivèrent tous les deux aux bords du Cher, et au moment où le chasseur +allait mettre la main sur sa proie, la maligne bête franchit la rivière +d'un seul bond. Alors se tournant vers le jeune homme épouvanté: «Eh +bien! l'ami, s'écria le Diable qui avait repris sa forme, est-ce bien +sauté pour un boiteux?» + +_En Limousin_, dans les campagnes, existe cette croyance que les +maléfices, les sortilèges, toutes les oeuvres de l'Esprit du mal +perdent, la nuit de Noël, leur puissance; qu'il est possible de pénétrer +jusqu'aux trésors les plus cachés, la vigilance des monstres ou des +êtres surnaturels qui les gardent se trouvant en défaut, ou leur pouvoir +suspendu[25]. + +[Note 25: M. G., de la Société archéologique du Limousin.] + +Shakespeare, le grand poète anglais, connaissait cette tradition quand, +dans _Hamlet_, il fait dire à Marcellus: + + Some say that ever'gainst that season comes, + Wherein Our Saviour's birth is celebrated, + The bird of dawning singeth a night long; + And then, they say, no spirit dare stir abroad; + The nights are wholesome; then no planets strike, + No fairy takes, nor witch hath power to charm; + So hallowed and so gracious is the time[26]! + + [Note 26: Shakespeare, _Hamlet_, acte I, scène I.] + + Il y en a qui disent que toujours à l'époque + Où est célébrée la naissance de notre Sauveur, + L'oiseau de l'aurore[27] chante tout le long: de la nuit; + Alors, dit-on, aucun esprit n'ose errer dans l'espace: + Les nuits sont sans malignité, nulle planète ne peut nuire, + Nulle fée ne prend, et nulle sorcière n'a le pouvoir de jeter des sorts; + Si béni et si plein de grâce est ce moment de l'année! + +[Note 27: Le coq.] + +Et, en effet, un moment vient où le Malin est enfin réduit à +l'impuissance: c'est lorsque tinte le premier coup de minuit. Écoutez +plutôt ce que lit Jean Scouarn, de Saint-Michel-en-Grève, près de +Ploumilliau (Côtes-du-Nord). + +Un jour qu'il errait sur les grèves de Saint-Michel, il rencontra un +pauvre chemineau qui, pour le remercier d'un morceau de pain qu'il lui +avait donné, lui révéla le moyen de gagner la fortune et le bonheur. Il +lui apprit, en effet, qu'au milieu de la grève se dressait un château +habité par une princesse, belle comme une fée et riche comme les douze +pairs de France. Les esprits de l'Enfer la retenaient sous les eaux. A +Noël, au premier coup de minuit, la mer s'ouvrait et laissait voir le +château: si quelqu'un pouvait y entrer et aller prendre dans la salle du +fond une baguette magique, il pouvait devenir le mari de la châtelaine. +Mais il fallait avoir mis la main sur la baguette avant le dernier coup +de minuit; sinon, la mer revenait engloutir le château, et l'audacieux +chercheur était métamorphosé en statue. + +Scouarn résolut de tenter l'aventure. A minuit, en effet, la mer +s'écarta comme un rideau qu'on tire et laissa voir un château +resplendissant de lumières. Scouarn ne fit qu'un bond vers l'entrée et +franchit la porte. La première salle était remplie de meubles précieux, +de coffres d'or et d'argent. Tout autour se dressaient les statues des +chercheurs d'aventures qui n'avaient pu aller plus loin. Une seconde +salle était défendue par des lions, des dragons et des monstres aux +dents grinçantes. Jean Scouarn était perdu s'il hésitait. + +Comme le sixième coup de minuit sonnait, il réussit à passer au milieu +des bêtes enchantées qui s'écartèrent et pénétra dans un appartement +plus somptueux que tous les autres, où se tenaient les filles de la mer. +Il allait se laisser entraîner dans leur ronde, quand il aperçut tout au +fond la baguette magique: il s'élança et la saisit victorieusement. + +Le douzième coup de minuit sonna. + +Mais Scouarn tenait la baguette magique et il n'avait plus rien à +craindre. A sa voix, la mer mugissante s'éloigna du château, et les +esprits de l'Enfer, définitivement vaincus, s'enfuirent en poussant des +cris à faire trembler les rochers. + +La princesse délivrée offrit sa main au vaillant sauveur. + +Ce furent des noces splendides, et Jean Scouarn, dans sa reconnaissance +pour les Saints qui l'avaient protégé, employa la moitié des trésors à +construire une chapelle à l'archange saint Michel[28]. + +[Note 28: _Lectures pour Tous_, déc. 1903, p. 193.] + +Nombreuses sont les _croyances superstitieuses_, à l'occasion de la fête +de Noël: + +Dans les _villages bisontins_, on observé quel vent souffle au sortir de +la Messe de minuit: ce sera, paraît-il, le vent qui dominera durant la +nouvelle année. + +Dans les _campagnes des Vosges_, les douze jours entre Noël et les +Rois indiquent le temps des douze mois de l'année[29]; ces jours sont +appelés, dans le pays, _jours des lots_. + +[Note 29: Dans la _Vaucluse_, ce sont les douze jours qui précèdent Noël +qu'on appelle _jours compteurs_. + +Dans les _environs de Gien_ (Loiret), on appelle _jours féviés_ (jours +de la _fève_) le temps qui s'écoule de Noël au premier janvier. Ils +indiquent, en général, la température dominante des six premiers mois de +l'année suivante, mais dans l'ordre inverse: le 31 décembre correspond à +janvier et le 26 décembre à juin.] + +Pour connaître le temps qu'il fera, on prend les dispositions suivantes: + +On place en ligne douze oignons creusés en forme de coquilles de noix et +cela dès le 25 décembre, dans l'ordre suivant: + + 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 + 0 0 0 0 0 0 0 0 0 0 0 0 + +Dans chaque oignon ainsi creusé, on met quelques grains de sel. Le +premier oignon, en commençant par la gauche, correspond au mois de +janvier, et les autres oignons aux mois suivants, d'après leur rang. + +Au jour des Rois, qui est le dernier des _jours des lots_, on examine +les oignons. Là où le sel n'est pas fondu, le mois correspondant doit +être sec; là où il est fondu, le mois correspondant doit être humide. + +Dans _la Normandie_, on augure de la fécondité des pommiers, selon que +la lune éclaire plus ou moins les personnes qui vont à la Messe de +minuit ou qui en reviennent. + +_Au pays de Caux_, on plaçait autrefois sur une jatte de bois ou un +plateau quelconque _un morceau de pain bénit de la Messe de minuit_. On +le laissait aller à la dérive sur les rivières jusqu'à ce que le plateau +s'arrêtât de lui-même, indiquant ainsi où se trouvait le corps d'un +noyé. Longtemps les Cauchois des rives de la Seine eurent cette +croyance.--Ils croyaient aussi que _le pain bénit de la Messe de minuit_ +avait le pouvoir de délier la langue des enfants. Dans certaines +familles cauchoises, on le conserve comme un talisman ayant la vertu +d'indiquer l'état de santé des absents. + +_En Corse_, les jeunes gens ont l'habitude de courir de maison en maison +de manière à faire _sept veillées avant la Messe de minuit_, afin +d'être jugés dignes d'apprendre, de vieilles femmes, certains +signes superstitieux qui leur permettent, le cas échéant, de rendre +impuissantes et inoffensives les piqûres des scorpions et des autres +animaux nuisibles. Ces signes ne peuvent valablement se communiquer que +la nuit de Noël et seulement à ceux qui ont fait les sept veillées. + +La _Bretagne_ surtout peut être appelée la terre classique des légendes. +Interrogez les vieux paysans réunis aux veillées d'hiver. Pendant que +l'assistance frissonne d'épouvante et se presse autour du foyer où +brille un feu de genêts épineux, ils vous révéleront les noms de tous +les êtres mystérieux ou sinistres qui peuplent les nuits de la vieille +Armorique. C'est _pendant la nuit de Noël_ surtout que l'ordre ordinaire +de la nature est bouleversé. Quand la cloche annonce l'élévation de +la _Messe de minuit_, tout ce qu'il y a d'êtres créés sur la terre se +montre à la fois dans le monde. Prêtons l'oreille à l'antique tradition: +elle le mérite par sa poétique étrangeté! + +Voici les fantômes qui s'avancent. Près des fées des bois et des eaux, +se montrent les korigans avec leurs marteaux et les dragons gardiens des +trésors. Ensuite apparaissent le garçon à la grosse tête, épouvantail +des nuits pluvieuses, l'homme-loup, le conducteur des morts et le cheval +trompeur. + +Le char de l'_ankou_ porte l'oiseau de la mort et Jean de feu. Les +flammes bleues qui dansent dans les cimetières, les noyés qui sortent de +la mer, le diable des carrefours qui vient acheter la poule noire, le +sorcier qui cherche l'herbe d'or, les damnés qui soulèvent la pierre de +leur tombe pour demander des prières, les lavandières nocturnes... telle +est l'épouvantable procession qui chemine à travers la lande, pendant +que la neige tourbillonne et que les fidèles sont prosternés devant +l'autel[30]. + +[Note 30: _Noël_, chez Desclées, p. 78.] + + + +_Récits édifiants_ + +Innombrables sont ces sortes de légendes. Nous n'en citerons qu'un petit +nombre. + +On raconte qu'à _Marienstein_, ce sanctuaire aimé de la Suisse +septentrionale et de l'Alsace, éclosait, la nuit de Noël, une rose, +fermée toute l'année, et d'où s'échappaient une délicieuse odeur et une +lumière éclatante: c'était _la rose de Noël_ ou la rose des neiges. + +On raconte, dit Albert de Mun, dans _nos landes de Bretagne_, que +lorsque les Mages arrivèrent à l'étable de Bethléem, ils y trouvèrent +les bergers qui, n'ayant rien autre à offrir au divin Enfant, +enguirlandèrent avec des fleurs des champs la Crèche où il était couché; +les Mages étalèrent leurs riches présents. + +Ce que voyant, les bergers se dirent entre eux: «Nous voilà bien! A côté +de ces belles choses d'or et d'argent, que vont devenir nos pauvres +fleurs? L'Enfant ne les regardera seulement pas!» + +Mais voilà que l'Enfant-Jésus, repoussant doucement du pied les trésors +entassés devant lui, étendit sa petite main vers les fleurs, cueillit +une marguerite des champs, et, la portant à ses lèvres, y posa un +baiser. + +C'est depuis ce temps que les marguerites, qui jusqu'alors étaient +toutes blanches, ont au bout des feuilles une belle couleur rosée qui +semble un reflet de l'aurore, et, au coeur, le rayon d'or tombé des +lèvres divines. + +Finissons par _la Noël des trépassés_. + +C'était au temps du bon roi saint Louis, temps béni où la foi et la +piété régnaient au pays de France. + +L'office de la nuit de Noël venait d'être achevé dans l'église abbatiale +de _Saint-Vincent du Mans_. Les moines s'étaient tous retirés et l'abbé +était rentré dans sa cellule. Accablé par l'âge, il s'était étendu +promptement sur son humble couchette. Un lourd sommeil s'empara bientôt +de son être. Tout à coup, un bruit étrange fait résonner la porte de +la cellule. L'abbé, réveillé en sursaut, se lève à demi. Le bruit se +renouvelle plus violent, plus fantastique. Le moine se précipite vers la +porte; il l'entr'ouvre. + +Un spectacle terrifiant se présente à ses yeux. + +Une foule immense d'êtres, revêtus de suaires blancs, sont là, dans le +long corridor. Tous portent une torche allumée. Un effroyable silence +plane sur cette multitude. + +Saisi de frayeur, l'abbé, craignant quelque oeuvre diabolique, fait sur +lui d'abord, puis sur toute cette foule, un grand signe de croix. Ces +êtres s'inclinent alors, répétant tous le même signe sacré. Pour le +faire, ils écartent leur suaire, et l'abbé voit alors que ce sont des +squelettes décharnés. Une lueur lugubre est comme attachée à ces os +desséchés et ces squelettes semblent grandement souffrir de ces flammes. +Le moine, rassuré par le signe de la croix si pieusement fait par ces +fantômes, leur demande: «Qui êtes-vous? Que voulez-vous?» Point de +réponse. Les deux plus proches le saisissent par son scapulaire et +l'entraînent à leur suite. Une procession se forme après eux. Tous se +dirigent vers l'église. + +Bientôt l'autel est préparé; les uns allument les cierges, les autres +disposent les ornements sacrés. L'abbé comprend que ces êtres veulent +assister au divin sacrifice de l'autel. Il revêt la chasuble et commence +la sainte Messe. Des voix gémissantes répondent aux versets que récite +le prêtre. Les squelettes sont agenouillés pieusement dans le choeur, +dans la nef; l'église en est remplie. Le silence est rompu seulement +par la voix du ministre de Dieu et par les prières des assistants. +A l'_Orate fratres_, lorsque l'abbé se retourne, il voit que les +squelettes ont quitté leurs linceuls. Le moment de la consécration +est arrivé; à la voix de son prêtre, Jésus descend invisiblement sur +l'autel. Alors, les gémissements cessent, une harmonie céleste remplit +l'église. Un chant sublime de triomphe et de délivrance se fait entendre +jusqu'à la fin de la Messe. Lorsque le moine se retourne, à l'_Ite missa +est_, les squelettes ont tous disparu; une nuée lumineuse montant vers +le ciel, l'écho affaibli de mystérieux cantiques, voilà tout ce qui +reste du sublime spectacle auquel il vient d'assister. + +L'abbé rentre dans sa cellule profondément ému, heureux surtout d'avoir +été, dans cette circonstance, l'instrument de la miséricorde divine. + +Depuis, chaque année, en l'abbaye de Saint-Vincent, on avait coutume de +célébrer, après l'office solennel de _la nuit de Noël_, une messe basse +pour les _angoisseux_ du Purgatoire[31]. + +[Note 31: Em. Louis Chambois, _Semaine du Mans_, 25 déc. 1903.] + +Écoutons dom Guéranger nous décrire la veillée de Noël et nous en donner +le vrai sens chrétien: + +«C'est là que nous avons vu, et nul souvenir d'enfance ne nous est plus +cher, toute une famille, après la frugale et sévère collation du soir, +se ranger autour d'un vaste foyer, n'attendant que le signal pour se +lever comme un seul homme et se rendre à la Messe de minuit. Les mets, +qui devaient être servis au retour et dont la recherche simple, mais +succulente devait ajouter à la joie d'une si sainte nuit, étaient là +préparés d'avance; et, au centre du foyer, un vigoureux tronc d'arbre, +décoré du nom de _bûche de Noël_, ardait vivement et dispensait une +puissante chaleur dans toute la salle. Sa destinée était de se consumer +lentement durant les longues heures de l'office, afin d'offrir, au +retour, un brasier salutaire pour réchauffer les membres des vieillards +et des enfants engourdis par la froidure. + +«Cependant, on s'entretenait avec une vive allégresse du Mystère de la +grande nuit; on compatissait à Marie et à son doux Enfant exposé dans +une étable abandonnée à toutes les rigueurs de l'hiver; puis bientôt on +entonnait quelqu'un de ces beaux _noëls_, au chant desquels on avait +passé déjà de si touchantes veillées dans tout le cours de l'Avent. +Les voix et les coeurs étaient d'accord, en exécutant ces mélodies +champêtres composées dans des jours meilleurs. Ces naïfs cantiques +redisaient la visite de l'ange Gabriel à Marie et l'annonce d'une +maternité divine faite à la noble pucelle; les fatigues de Marie et de +Joseph parcourant les rues de Bethléem, alors qu'ils cherchaient en +vain un gîte dans les hôtelleries de cette ville ingrate; l'enfantement +miraculeux de la Reine du Ciel; les charmes du nouveau-né dans son +humble berceau; l'arrivée des bergers avec leurs présents rustiques, +leur musique un peu rude et la foi simple de leurs coeurs[32]. On +s'animait en passant d'un _noël_ à l'autre; tous soucis de la vie +étaient suspendus, toute douleur était charmée, toute âme épanouie. +Mais, soudain, la voix des cloches, retentissant dans la nuit, venait +mettre fin à de si bruyants et de si aimables concerts. On se mettait +en marche vers l'église; heureux alors les enfants que leur âge un peu +moins tendre permettait d'associer pour la première fois aux ineffables +joies de cette nuit solennelle, dont les fortes et saintes impressions +devaient durer toute la vie»[33]. + +[Note 32: Tels sont bien, en effet, les sujets traités dans nos anciens +noëls dont la poésie est si naïve et si pieuse.] + +[Note 33: Dom Guéranger. _Le temps de Noël_, tome I, p. 161.] + +Puissions-nous faire revivre ces chères et touchantes habitudes qui +confondaient les saintes émotions de la religion avec les plus intimes +jouissances de la famille! + + + + +CHAPITRE II + + + +LA BÛCHE DE NOËL + +La bûche de Noël réunissait autrefois tous les habitants de la maison, +tous les hôtes du logis, parents et domestiques, autour du foyer +familial. + +La bénédiction de la bûche avec les cérémonies traditionnelles dont elle +se parait n'était que la bénédiction du feu, au moment où les rigueurs +de la saison le rendent plus utile que jamais: cet usage existait +surtout dans les pays du Nord. C'était la fête du feu, le _Licht_ des +anciens Germains, le _Yule Log_, le feu d'Yule des forêts druidiques, +auquel les premiers chrétiens ont substitué cette fête de _sainte +Luce_[34] dont le nom, inscrit le 13 décembre au calendrier, rappelle +encore la lumière. + +[Note 34: Évidemment, _Lucie_ vient du latin _lux, lucis_, lumière.] + +Il est tout naturel qu'on mette en honneur, au vingt-cinq décembre, +au coeur de l'hiver, le morceau de bois sec et résineux qui promet de +chauds rayonnements aux membres raidis sous la bise. Mais, souvent, +cette coutume était un impôt en nature, payé au seigneur par son vassal. +A la Noël, on apportait du bois; à Pâques, des oeufs ou des agneaux; à +l'Assomption, du blé; à la Toussaint, du vin ou de l'huile. + +Il arrivait aussi, quelquefois, que les pauvres gens ne pouvant se +procurer des bûches convenables pour la veillée de Noël, se les +faisaient donner. «Beaucoup de religieux et de paysans, dit Léopold +Bellisle, recevaient pour leurs feux des fêtes de Noël un arbre ou une +grosse bûche nommée _tréfouet_». Le _tréfeu_, le _tréfouet_ que l'on +retrouve sous le même nom en Normandie, en Lorraine, en Bourgogne, en +Berry, etc., c'est, nous apprend le commentaire du Dictionnaire de Jean +de Garlande, la grosse bûche qui devait, suivant la tradition, durer +pendant les _trois jours de fêtes_. De là, du reste, son nom: _tréfeu_, +en latin _très foci_, trois feux. + +Partout, même dans les plus humbles chaumières, on veillait autour de +larges foyers où flambait la souche de hêtre ou de chêne, avec ses +bosses et ses creux, avec ses lierres et ses mousses. La porte restait +grande ouverte aux pauvres gens qui venaient demander un gîte pour la +nuit. On leur versait en abondance le vin, la bière ou le cidre, suivant +les contrées, et une place leur était accordée à la table de famille. + +On attendait ainsi la Messe de minuit. + +Qu'on se représente les immenses cheminées d'autrefois: sous leur +manteau pouvait s'abriter une famille tout entière, parents, enfants, +serviteurs, sans compter les chiens fidèles et les chats frileux. Une +bonne vieille grand'mère contait des histoires qu'elle interrompait +seulement pour frapper la bûche avec sa pelle à feu et en faire jaillir +le plus possible d'étincelles, en disant: «Bonne année, bonnes récoltes, +autant de gerbes et de gerbillons». + +La bûche de Noël était un usage très répandu dans presque toutes les +provinces de notre vieille France. + +Voici, d'après M. J. Cornandet[35], le cérémonial que l'on suivait dans +la plupart des familles: + +«Dès que la dernière heure du jour s'était fondue dans l'ombre de la +nuit, tous les chrétiens avaient grand soin d'éteindre leurs foyers, +puis allaient en foule allumer des brandons à la lampe qui brûlait dans +l'église, en l'honneur de Jésus. Un prêtre bénissait les brandons que +l'on allait promener dans les champs. Ces brandons portaient le seul feu +qui régnait dans le village. C'était le feu bénit et régénéré qui devait +jeter de jeunes étincelles sur l'âtre ranimé. + +[Note 35: Bibliothécaire de la ville de Chaumont] + +«Cependant, le père de famille, accompagné de ses enfants et de ses +serviteurs, allait à l'endroit du logis où, l'année précédente, +ils avaient mis en réserve les restes de la bûche. Ils apportaient +solennellement ces tisons; l'aïeul les déposait dans le foyer et tout le +monde se mettant à genoux, récitait le _Pater_, tandis que deux forts +valets de ferme ou deux garçons apportaient la bûche nouvelle. Cette +bûche était toujours la plus grosse qu'on pût trouver; c'était la plus +grosse partie du tronc de l'arbre, ou même la souche, on appelait cela +la _Coque_[36] de Noël; on y mettait le feu et les petits enfants +allaient prier dans un coin de la chambre, la face tournée contre le +mur, afin, leur disait-on, que la souche leur fit des présents; et +tandis qu'ils priaient l'Enfant-Jésus de leur accorder la sagesse, on +mettait au bout de la bûche des fruits confits, des noix et des bonbons. + +[Note 36: Le gâteau allongé en forme de bûche que l'on donne aux enfants +le jour de Noël porte encore dans certains pays le nom de _coquille_ ou +_petite bûche_, en patois, le _cogneu_.] + +«A onze heures, tous les jeux, tous les plaisirs cessaient. Dès les +premiers tintements de la cloche, on se mettait en devoir d'aller à la +messe, on s'y rendait en longues files avec des torches à la main. + +«Avant et après la messe, tous les assistants chantaient des Noëls, et +on revenait au logis se chauffer à la bûche et faire le réveillon dans +un joyeux repas.». + +Un vieil auteur, Marchetti, expose le sens religieux de ces pratiques: +«La bûche de Noël, dit-il, représente Jésus-Christ qui s'est comparé +lui-même au bois vert. Dès lors, continue notre auteur, l'iniquité étant +appelée, dans le quatrième Livre des _Proverbes_ le vin et la boisson +des impies, il semble que le vin répandu par le chef de famille sur +cette bûche signifiait la multitude de nos iniquités que le Père Eternel +a répandues sur son Fils dans le mystère de l'Incarnation, pour être +consumées avec lui dans la charité, dont il a brûlé durant le cours de +sa vie mortelle.» J. J.[37] + +[Note 37: _Semaine religieuse du diocèse de Langres_, 23 décembre 1905.] + +Nous allons raconter ce que la bûche de Noël offrait de particulier en +Berry, en Normandie, en Provence et en Bretagne. + + +_La bûche de Noël en Berry_ + +En Berry, elle s'appelle _cosse de Nau_[38] et quelquefois _trèfoué, +trouffiau, trufau_ (trois feux). + +[Note 38: _Cosse_ (codex), souche. + +_Nau_ signifie Noël: ce mot était employé par nos pères dans ce sens: + + Au sainet Nau chanteray... + Car le jour est fériau. + Nau! Nau! Nau! + Car le jour est fériau! + + (_Anciens Noëls._ Bibl. imp.). + +] + +Les forces réunies de plusieurs hommes sont nécessaires pour apporter +et mettre en place la _cosse de Nau_, car c'est ordinairement un énorme +tronc d'arbre destiné à alimenter la cheminée pendant les trois jours +que dure la fête de Noël. + +A l'époque de la féodalité, plus d'un fief a été donné, à la charge, +par l'investi, de porter, tous les ans, la _cosse de Nau_ au foyer du +suzerain[39]. + +[Note 39: BOUTARIC, _Traité des drois seigneuriaux_, p. 645.] + +La _cosse de Nau_ doit, autant que possible, provenir d'un chêne vierge +de tout élagage et qui aura été abattu à minuit. On le dépose dans +l'âtre, au moment où sonne la messe nocturne, et le chef de famille, +après l'avoir aspergé d'eau bénite, y met le feu. + +C'est sur les deux extrémités de la bûche ainsi consacrée que les mères +et surtout les aïeules se plaisent à disposer les fruits, les gâteaux et +les jouets de toute espèce auxquels les enfants feront, à leur réveil, +un si joyeux accueil. Comme on a fait croire à ceux qui pleuraient pour +aller à la messe de minuit, qu'on les mènerait à la _messe du cossin +blanc_--c'est-à-dire qu'on les mettrait au lit,--on ne manque jamais, +le lendemain matin, de leur dire que, tandis qu'ils assistaient à cette +messe mystérieuse, toutes ces belles et bonnes choses ont été déposées +là, à leur intention, par le petit _Naulet_[40]. + +[Note 40: Le petit Jésus, _Naulet_, _Noëlet_, enfant de Noël.] + +On conserve ces débris de la cosse de _Nau_ d'une année à l'autre: ils +sont recueillis et mis en réserve sous le lit du maître de la maison. +Toutes les fois que le tonnerre se fait entendre, on en prend un morceau +que l'on jette dans la cheminée, et cela est suffisant pour protéger la +famille contre le _feu du temps_, c'est-à-dire contre la foudre[41]. + +[Note 41: _Laisnel de La Salle_, tom. I, p. 1 et suiv.] + +«Dans quelques vieilles maisons de notre Berry, je cherchais à +m'expliquer pourquoi l'un des deux grands chenets en fer forgé était +d'une seule pièce, tandis que l'autre se démontait en deux pièces par le +simple emboîtement de la branche verticale sur la branche horizontale +et formait, de cette manière, un simple tréteau: une octogénaire m'en a +donné l'explication suivante: Dans mon jeune temps, la veille de Noël, +on choisissait pour le _truffiau_ (tréfeu) le tronc d'un arbre assez +gros pour qu'on fût obligé de le faire traîner par un cheval, et les +chenets étaient ainsi faits pour pouvoir le hisser plus facilement. On +posait l'une des extrémités sur le grand chenet et l'on faisait glisser +latéralement l'autre extrémité sur le chenet démonté, à l'aide de +leviers, car cette bûche atteignait très souvent deux ou trois mètres +de long sur un mètre de circonférence. On se servait le plus souvent de +_trognards_ que l'on rencontre encore beaucoup dans nos haies: le bois +fendu était rigoureusement exclu. La longueur de ces bûches explique la +forme de ces cheminées géantes d'autrefois»[42]. + +[Note 42: H.-G., d'Henrichemont (Cher).] + +Dans l'Orléanais, province voisine du Bercy, existaient à peu près les +mêmes usages. + +La ménagère plaçait dans le foyer, au milieu d'un épais lit de cendres, +et enguirlandée de branches de bruyère ou de genièvre, la plus forte +souche du bûcher. C'était ordinairement une énorme _culée_ de chêne. + +Dans la Beauce et le val Orléanais (rive gauche de la Loire), cette +bûche se nomme, selon les localités, _tréfoy_, _trifoué_ ou _trifouyau_. + +Le moment de déposer, dans l'âtre nettoyé avec soin, la bûche +traditionnelle variait selon les pays. Ici on la plaçait aux premiers +coups de la cloche annonçant l'office de la nuit, là on attendait +l'instant où la cloche sonnait la _voix Dieu_, c'est-à-dire l'élévation +de la messe de minuit. C'était le grand-père, quelquefois le plus jeune +enfant qui, après l'avoir aspergé d'eau bénite, y mettait le feu en se +signant et en prononçant à haute voix: _In nomine Patris, et Filii, et +Spiritus Sancti. Amen!_ + +Le _tréfoué_ devait brûler, sans flamme, l'espace de _trois jours_, +afin d'entretenir une constante et douce chaleur dans la chambre où se +réunissaient, avant et après les offices, mais principalement avant et +après la messe de minuit, tous les membres de la famille. Cependant +la bûche de Noël se consumait lentement. Les fêtes terminées, on +recueillait les restes du _tréfoué_ et on les conservait d'une année à +l'autre. + + +_La bûche de Noël en Normandie_ + +Voici en quels termes Marchangy (1782-1826) parle de cet usage en +Normandie: + +«Le père de famille, accompagné de ses fils et de ses serviteurs, va à +l'endroit du logis où, l'année précédente, à la même époque, ils +avaient mis en réserve les restes de la bûche de Noël. Ils rapportent +solennellement ces tisons qui, dans leur temps, avaient jeté de si +belles flammes à rencontre des faces réjouies des convives. L'aïeul les +pose dans ce foyer qu'ils ont connu et tout le monde se met à genou en +récitant le _Pater_. Deux forts valets de ferme apportent lentement la +bûche nouvelle, qui prend date, comme dans une dynastie. On dit la bûche +1re, la bûche 2e, la 20e, la 30e, ce qui signifie que le père de famille +a déjà présidé une fois, deux fois, vingt fois, trente fois semblable +cérémonie. + +«La bûche nouvelle est toujours la plus grosse que le bûcheron puisse +trouver dans la forêt, c'est la plus forte partie du tronc de l'arbre +ou, le plus souvent, c'est la masse de ses énormes racines, qu'on +appelle la souche ou la coque de Noël. + +«A l'instant où l'on y met le feu, les petits enfants vont prier dans un +coin de l'appartement, afin, leur dit-on, que la souche leur fasse des +présents, et, tandis qu'ils prient, on met à chaque bout de cette souche +des paquets d'épices, de dragées et de fruits confits». Qu'on juge de +l'empressement et de la joie des enfants à venir recevoir de pareils +présents! + +De nos jours, l'usage de la bûche de Noël tend à disparaître des pays +normands. + +Longtemps, les pauvres gens des campagnes, en attendant l'heure de la +messe de minuit, ont dû se réchauffer autour de l'énorme bûche éclairant +de sa lumière flamboyante la compagnie réunie sous la _hotte_ de la +cheminée. C'est assis, devant son brasier, qu'on restait jusqu'au moment +où, à travers champs, on allait gagner la pauvre église où devait se +célébrer la _Messe des bergers_. C'est devant l'âtre rougeoyant qu'on +se racontait toutes ces légendes merveilleuses de Noël, toutes ces +traditions qui, contées par la voix tremblante des aïeules, se sont +transmises jusqu'à nos jours: et les pierres tournantes, comme celles de +Gerponville, de Saint-Arnoult, de Malle-mains, qui tournent sept fois +pendant la nuit de Noël; et les trésors qui ne se découvrent que +lorsqu'on sonne le premier coup de la messe nocturne; et les feux +follets qui dansent pendant la nuit sur les tombes du cimetière et bien +d'autres contes fantastiques[43]. + +[Note 43: G. Dubosc. _Journal de Rouen_, 25 décembre 1898.] + + +_La bûche de Noël en Provence_ + +Les Provençaux apportaient au foyer le joyeux _cariguié_, ou vieux +tronc d'olivier choisi pour brûler toute la nuit; ils s'avançaient +solennellement en chantant les paroles suivantes: + + Cacho fio. Cache le feu (ancien). + Bouto fio. Allume le feu (nouveau). + Dieou nous allègre. Dieu nous comble d'allégresse! + +Le plus ancien de la famille arrosait alors ce bois, soit de lait, soit +de miel, en souvenir de l'Eden, dont l'avènement de Jésus est venu +réparer la perte, soit de vin, en souvenir de la vigne cultivée par Noé, +lors de la première rénovation du monde. Le plus jeune enfant de +la maison prononçait, à genoux, ces paroles que son père lui avait +apprises: + +«O feu, réchauffe pendant l'hiver les pieds frileux des petits orphelins +et des vieillards infirmes, répands ta clarté et ta chaleur chez les +pauvres et ne dévore jamais l'étable du laboureur ni le bateau du +marin.» + +Cette scène si touchante de la bûche de Noël occupe toute une salle du +musée d'Arles; en voici la description: + +Neuf mannequins de grandeur naturelle sont groupés autour de la cheminée +dans laquelle flambe la bûche de Noël. La première personne de gauche +est l'aïeul, en costume du dix-huitième siècle. Il arrose, il bénit la +bûche avec du vin cuit et prononce les paroles sacramentelles. Cette +formule renferme tout à la fois une prière et d'heureux souhaits +pour toute la famille, debout devant la table chargée des plats +réglementaires. + + Alègre! Alègre! Dieu nous alègre. + Calendo vèn, tout ben vèn + E se noun sian pas mai, que noun fuguen men! + Dieu vous fague la graci de veire l'an que vén. + +«Dieu nous tienne en joie; Noël arrive, tout bien arrive! Que Dieu nous +fasse la grâce de voir l'année prochaine, et si nous ne sommes pas plus +nombreux, que nous ne soyons pas moins!» + +En face, assise, l'aïeule file sa quenouille. Derrière elle, le fermier, +aîné des garçons, dit _lou Pelot_, s'appuie sur la cheminée, ayant +sa femme vis-à-vis. A côté du _Pelot_, sa jeune soeur, souriante et +rêveuse; elle s'entretient avec _lou rafi_ (valet de ferme). Près de la +table, à gauche, l'aînée des filles prépare le repas, tandis qu'au fond +le _guardian_, armé de son trident, et le berger avec son chien, se +préparent à assister au festin familial. Une jeune enfant écoute +religieusement la bénédiction du grand-père (_benedicioun d'où +cacho-fio_)[44]. + +[Note 44: _Le Museon Arlaten_, par Jeanne de Flandreysy.] + +Mistral, quand il fut nommé membre de l'Académie marseillaise, en cette +langue provençale si colorée, qu'il parle si bien, nous a donné, dans +son discours, un tableau pittoresque de cette scène ravissante de la +bûche de Noël: + +«Au bon vieux temps, la veille de Noël, après le grand repas de la +famille assemblée, quand la braise bénite de la bûche traditionnelle, la +bûche d'olivier, blanchissait sous les cendres et que l'aïeul vidait, à +l'attablée, le dernier verre de vin cuit, tout à coup, de la rue déjà +dans l'ombre et déserte, on entendit monter une voix angélique, chantant +par là-bas, au loin dans la nuit.» + +Et le poète nous conte alors une légende charmante, celle de la Bonne +Dame de Noël qui s'en va dans les rues, chantant les Noëls de Saboly à +la gloire de Dieu, suivie par tout un cortège de pauvres gens, miséreux +des champs et des villes, gueux de campagne, etc., accourus dans la cité +en fête. + +«Et vite alors, tandis que la bûche s'éteignait peu à peu, lançant ses +dernières étincelles, les braves gens rassemblés pour réveillonner +ouvraient leurs fenêtres, et la noble chanteuse leur disait: «Braves +gens, le bon Dieu est né, n'oubliez pas les pauvres!» Tous descendaient +alors avec des corbeilles de gâteaux, et de nougats--car on aime fort le +nougat dans le Midi--et ils donnaient aux pauvres le reste du festin». + +Comment résister au désir que nous avons depuis longtemps de publier la +bûche de Noël de Frédéric Mistral qui a bien voulu correspondre avec +nous et nous donner des renseignements si intéressants sur les coutumes +de Noël. + +Cette description si gracieuse, si poétique, faisait primitivement +partie du poème de _Mireille_: l'auteur a cru devoir la supprimer pour +éviter les longueurs[45]. + +[Note 45: Il faut être bien puissant et bien sûr de soi pour négliger +un tel tableau ou le reléguer dans les bas côtés de son oeuvre. Lisons, +relisons la traduction de ces beaux vers. Quelle naïveté! Quelle beauté +simple et pieuse! Quelle rusticité pleine de saveur! De plus, quelle +noblesse fière! Oui, c'est ainsi que doit être sauvée l'âme d'un peuple +et maintenue la haute tradition d'un pays. Chaque stance est soutenue +par un souffle divin (X***).] + +«Ah! Noël, Noël, où est ta douce paix? Où sont les visages riants des +petits enfants et des jeunes filles? Où est la main calleuse et agitée +du vieillard qui fait la croix sur le saint repas? + +«Alors le valet qui laboure quitte le sillon de bonne heure, et +servantes et bergers décampent, diligents. Le corps échappé au dur +travail, ils vont à leur maisonnette de pisé, avec leurs parents, manger +un coeur de céleri et poser gaiement la _bûche_ au feu avec leurs +parents. + +«Du four, sur la table de peuplier, déjà le pain de Noël arrive, orné de +petits houx, festonné d'enjolivures. Déjà s'allument trois chandelles +neuves, claires, sacrées, et dans trois blanches écuelles germe le blé +nouveau, prémice des moissons. + +«Un noir et grand poirier sauvage chancelait de vieillesse. L'aîné de la +maison vient, le coupe par le pied, à grands coups de cognée, l'ébranlé +et, le chargeant sur l'épaule, près de la table de Noël, il vient aux +pieds de son aïeul le déposer respectueusement. + +«Le vénérable aïeul d'aucune manière ne veut renoncer à ses vieilles +modes. Il a retroussé le devant de son ample chapeau, et va, en se +hâtant, chercher la bouteille. Il a mis sa longue camisole de cadis +blanc, et sa ceinture, et ses braies nuptiales, et ses guêtres de peau. + +«Cependant, toute la famille autour de lui joyeusement s'agite...--«Eh +bien? posons-nous la bûche, enfants?--_Allégresse!_ Oui». Promptement, +tous lui répondent: «_Allégresse_.»--Le vieillard s'écrie: «_Allégresse! +que notre Seigneur nous emplisse d'allégresse! et si une autre année +nous ne sommes pas plus, mon Dieu, ne soyons pas moins!_» + +«Et, remplissant le verre de clarette devant la troupe souriante, il en +verse trois fois sur l'arbre fruitier. Le plus jeune prend l'arbre d'un +côté, le vieillard de l'autre, et soeurs et frères, entre les deux, ils +lui font faire ensuite trois fois le tour des lumières et le tour de la +maison. + +«Et dans sa joie, le bon aïeul élève en l'air le gobelet de verre: «_O +feu_, dit-il, _feu sacré_, fais que nous ayons du beau temps!» + +«Bûche bénie, allume le feu! Aussitôt, prenant le tronc dans leurs mains +brunes, ils le jettent entier dans l'âtre vaste. Vous verriez alors +gâteaux à l'huile et escargots dans l'aïoli heurter dans ce beau festin +vin cuit, nougat d'amandes et fruits de la vigne. + +«D'une vertu fatidique vous verriez luire les trois chandelles, vous +verriez des esprits jaillir du feu touffu, du lumignon vous verriez +pencher la branche vers celui qui manquera au banquet, vous verriez la +nappe rester blanche sous un charbon ardent et les chats rester Muets!» + + +_La bûche de Noël en Bretagne_[46] + +[Note 46: Cette description de la _bûche de Noël en Bretagne_ a été +reproduite par un grand nombre de journaux, et revues: _les Annales +politiques, la Revue française_, etc.] + +En Bretagne, la plus grande fête de l'année était la fête de Noël, et ce +que nous, pauvres paysans, nous aimions le plus dans cette fête, c'était +la Messe de minuit. Maigre plaisir, pour vous autres citadins qui aimez +vos aises; mais qu'était-ce pour nous, paysans, qu'une nuit blanche? +Même quand il fallait cheminer dans la boue et sous la neige, pas un +vieillard, pas une femme n'hésitait. On ne connaissait pas encore les +parapluies à Saint-Jean-Brévelay, ou du moins on n'y connaissait que +le nôtre, qui était un sujet d'étonnement et d'admiration. Les femmes +retroussaient leurs jupes avec des épingles, mettaient un mouchoir à +carreaux par-dessus leurs coiffes, et partaient bravement dans leurs +sabots pour se rendre à la paroisse. Il s'agissait bien de dormir! +Personne ne l'aurait pu. Le carillon commençait dès la veille après +l'_Angelus_ du soir, et recommençait de demi-heure en demi-heure +jusqu'à minuit! et pendant ce temps-là, pour surcroît de béatitude, +les chasseurs ne cessaient pas de tirer des coups de fusil en signe +d'allégresse; mon père fournissait la poudre. C'était une détonation +universelle. Les petits garçons s'en mêlaient, au risque de s'estropier, +quand ils pouvaient mettre la main sur un fusil ou un pistolet. + +Le presbytère était à une petite demi-lieue du bourg; le recteur faisait +la course sur son bidet, que le quinquiss (le bedeau) tenait par la +bride. Une douzaine de paysans l'escortaient, en lui tirant des coups de +fusil aux oreilles. Cela ne lui faisait pas peur, car c'était un vieux +chouan, et il avait la mort de plus d'un bleu sur la conscience. Avec +cela, bon et compatissant, et le plus pacifique des hommes, depuis qu'il +portait la soutane, et que le roi était revenu. + + +On faisait ce soir-là de grands préparatifs à la maison. Telin-Charles +et Le Halloco mesuraient le foyer et la porte de la cuisine d'un air +important, comme s'ils n'en avaient pas connu les dimensions depuis +bien des années. Il s'agissait d'introduire la bûche de Noël, et de la +choisir aussi grande que possible. On abattait un gros arbre pour cela; +on attelait quatre boeufs, on la traînait jusqu'à Kerjau (c'était le nom +de notre maison), on se mettait à huit ou dis pour la soulever, pour la +porter, pour la placer: on arrivait à grand'peine à la faire tenir au +fond de l'âtre; on l'enjolivait avec des guirlandes; on l'assurait avec +des troncs de jeunes arbres; on plaçait dessus un gros bouquet de fleurs +sauvages, ou pour mieux dire de plantes vivaces. On faisait disparaître +la table du milieu; la famille mangeait un morceau sur le pouce. Les +murs étaient couverts de nappes et de draps blancs, comme pour la +Fête-Dieu; on y attachait des dessins de ma soeur Louise et de ma soeur +Hermine, la bonne Vierge, l'Enfant Jésus. + +Il y avait aussi des inscriptions: _Et homo factus est!_ On ôtait toutes +les chaises pour faire de la place, nos visiteuses n'ayant pas coutume +de s'asseoir autrement que sur leurs talons. Il ne restait qu'une chaise +pour ma mère, et une tante Gabrielle, qu'on traitait avec déférence et +qui avait quatre-vingt-six ans. C'est celle-là, mes enfants, qui savait +des histoires de la Terreur! Tout le monde en savait autour de moi, et +mon père, plus que personne, s'il avait voulu parler. C'était un bleu, +et son silence obstiné était peut-être conseillé par la prudence, dans +un pays où il n'y avait que des chouans. L'encombrement était tel dans +la cuisine, tout le monde voulant se rendre utile et apporter du genêt, +des branches de sapin, des branches de houx, et le bruit était si +assourdissant, à cause des clous qu'on plantait et des casseroles qu'on +bousculait, et il venait un tel bruit du dehors, bruits de cloches, de +coups de fusil, de chansons, de conversations et de sabots, qu'on se +serait cru au moment le plus agité d'une foire. + +A onze heures et demie, on entendait crier dans la rue: Naoutrou +Personn! Naoutrou Personn! (M. le recteur, M. le recteur). On répétait +ce cri dans la cuisine, et à l'instant tous les hommes en sortaient; +il ne restait que les femmes avec la famille. Il se faisait un silence +profond. Le recteur arrivait, descendait de son bidet que je tenais par +la bride (c'est-à-dire que j'étais censé le tenir, mais on le tenait +pour moi; il n'avait pas besoin d'être tenu, le pauvre animal). A peine +descendu, M. Moizan montait les trois marches du perron, se tournait +vers la foule découverte, ôtait lui-même son chapeau, et disait, après +avoir fait le signe de la croix: «_Angelus Domini nuntiavit Mariæ_». Un +millier de voix lui répondaient. La prière finie, il entrait dans la +maison, saluait mon père et ma mère avec amitié, M. Ozon, le maire, qui +venait d'arriver de Pénic-Pichou, et M. Ohio, le maréchal ferrant, qui +était greffier du juge de paix. M. Ozon, M. Ohio étaient les plus grands +seigneurs du pays. Ils savaient lire; ils étaient riches, surtout +le premier. On offrait au recteur un verre de cidre qu'il refusait +toujours. Il partait au bout de quelques minutes, escorté par M. Ozon +et M. Ohio, puis, aussitôt, on se disposait à bénir la bûche de Noël. +C'était l'affaire de dix minutes. + +Mon père et ma mère se tenaient debout à gauche de la cheminée. +Les femmes que leur importance ou leurs relations avec la famille +autorisaient à pénétrer dans le sanctuaire, ce qui veut dire ici la +cuisine, étaient agenouillées devant le foyer en formant un demi-cercle. +Les hommes se tenaient serrés dans le corridor, dont la porte restait +ouverte, et débordaient dans la rue jusqu'au cimetière. De temps en +temps, une femme, qui avait été retenue par quelques soins à donner +aux enfants, fendait les rangs qui s'ouvraient devant elle, et venait +s'agenouiller avec les autres. Tante Gabrielle, revêtue de sa mante, ce +qui annonçait un grand tralala, était à genoux au milieu, juste en face +de la bûche, ayant à côté d'elle un bénitier et une branche de buis, et +elle entonnait un cantique que tout le monde répétait en choeur. + +Vraiment, si j'en avais retenu les paroles, je ne manquerais pas de les +consigner ici; je les ai oubliées, je le regrette; non pas pour vous, +qui êtes trop civilisés pour vous plaire à ces souvenirs, mais pour moi. +Et, après tout, je n'ai que faire de la chanson de tante Gabrielle, +puisque je ne sais plus un mot de bas-breton. L'air était monotone et +plaintif, comme tout ce que nous chantons chez nous à la veillée; il +y avait pourtant un _crescendo_, au moment où la bénédiction allait +commencer, qui me donnait ordinairement la chair de poule.... + +Jules Simon. + + + + +CHAPITRE III + +LES PARTICULARITÉS DE LA MESSE DE MINUIT + +Ce chapitre est le plus intéressant de tous, car c'est la _Messe de +minuit_ qui donne surtout à la fête de Noël sa grande popularité. + +Un ancien usage, qui semble remonter jusqu'au pape Télesphore (IIe +siècle), ou au moins jusqu'à saint Grégoire le Grand (homélie 8e sur +l'évangile du jour), permet aux prêtres de dire trois messes le jour de +Noël[47]. Il semble que l'intention de l'Eglise, en autorisant +cette coutume, a été d'honorer les trois naissances différentes de +Jésus-Christ. + +[Note 47: En Espagne, les prêtres ont aussi le privilège de dire trois +messes _le jour des Morts_, à la condition de les appliquer à tous les +défunts et sans honoraires. Les Grecs unis ne disent qu'une seule messe +le jour de Noël.] + +La première est sa _naissance temporelle_ à Bethléem, que l'Eglise +honore particulièrement à la _Messe de minuit_. Celle-ci se célèbre +à l'heure même où l'on pense communément que Notre-Seigneur a voulu +naître. + +La seconde est sa _naissance spirituelle_ dans les coeurs des fidèles, +figurée par sa manifestation aux bergers qui est racontée dans +l'évangile qu'on lit à la _Messe de l'aurore_. + +La troisième est sa _naissance éternelle_ dans le sein de son Père, +rappelée à la _Messe du jour_; l'Eglise nous y fait lire pour épître et +pour évangile deux passages de l'Écriture où la divinité de Jésus-Christ +est clairement énoncée. + +Quoique les fidèles ne soient obligés, par le précepte de l'Eglise, qu'à +assister à une des trois messes de Noël, l'usage des personnes pieuses +est de les entendre toutes les trois. + +A Rome, le Pape disait la première messe de Noël (la Messe de la nuit), +dans l'église de Sainte-Marie-Majeure, à l'autel de la Crèche. + +La seconde messe était célébrée dans l'église de Sainte-Anastasie, +martyre de Sirmich, dont les reliques étaient vénérées à Constantinople; +cette église se trouvait dans le quartier le plus central de Rome. + +La troisième messe était célébrée dans l'Eglise de Saint-Pierre. C'est +pendant cette messe que le pape Léon III, en couronnant Charlemagne +empereur d'Occident, inaugura, en 800, le Saint-Empire romain. + +Ordinairement le pape lui-même célébrait les trois messes. + +La messe de la nuit, dite à Sainte-Marie-Majeure, était surtout +solennelle: une foule immense remplissait toujours la vaste basilique, +toute resplendissante avec ses mosaïques, ses bronzes, ses porphyres, +ses tabernacles d'or étincelants de pierres précieuses, et surtout sa +longue et majestueuse nef soutenue par trente-huit colonnes de marbre +blanc. Représentez-vous cette immense église aussi éclairée qu'en plein +jour. C'étaient partout des lumières, il en jaillissait des faisceaux de +chaque colonne; le sanctuaire surtout était tout en feu. Et toutes ces +lumières se détachaient sur des draperies de velours cramoisi à franges +d'or, dont l'église tout entière aussi bien que la colonnade était +ornée. + +Les chanoines de la basilique allaient en grande pompe chercher la +pauvre Crèche qui servit de berceau à l'Enfant-Jésus. + +Dès que la sainte relique était exposée à la vénération des fidèles, +le Souverain-Pontife commençait la Messe. Et quelle Messe! De quelles +suaves et indicibles émotions devaient être inondés les témoins mille +fois privilégiés de cette Messe de minuit, dite par le Chef de l'Eglise, +près du berceau du Sauveur, à l'heure même où l'Eglise rappelle le +souvenir de sa naissance! + +Après avoir contemplé et admiré ces splendeurs, abaissons nos regards +sur l'humble église de nos villages. Comme la scène de la nuit de Noël +est belle dans sa touchante simplicité! + +Dans une demi-obscurité, l'office commence. + +Au-dessus de l'autel, dominant une Crèche de branchages, une sorte de +transparent reflète en vagues miroitements la lumière tremblante des +cierges. + +Minuit! Un Sauveur nous est né! Chantons Noël! + +L'enfantelet de cire, étendu sur la paille, semble baigné d'un flot d'or +perçant la claire-voie de l'étable. + +Tout autour du choeur flamboie, en lettres d'un mètre de haut, le +cantique des Anges, le cri d'amour et d'adoration: _Gloria in excelsis +Deo!_ + +Le sanctuaire est bien humble, bien pauvre, si pauvre que les cierges +vacillants de l'autel et de la nef ont grand'peine à dissiper les +ténèbres et qu'il faut, pour suivre l'office dans le gros paroissien aux +lettres d'alphabet, s'aider du lumignon qui guidait tout à l'heure les +pèlerins à travers la campagne endormie. + +Mais une foi ardente anime ces âmes croyantes, à la seule pensée du +Mystère qu'on commémore en cette nuit de Nativité. Une extase intérieure +illumine la petite enfant qui épelle, comme la vieille grand'mère qui ne +sut jamais lire[48]. + +[Note 48: Lire les belles pages que dom Guéranger a écrites sur le +_Temps de Noël_. ] + + _En allant à la Messe de minuit._ + + «Jeannot, mon vieux, prends ta béquille; + Faut aller voir l'Enfant-Jésus. + La _coque_ en feu flambe et pétille, + L'eau bénite a coulé dessus. + Si la Bonne-Dame (à Dieu plaise!) + Entre chez nous, toute la nuit + Elle y trouvera de la braise + Pour la bouillie à son petit[49]. + + «J'ai mon bâton. La neige est dure, + Tiens-toi bien, prends garde de choir; + Déjà le vent de la froidure + Éteint ma lanterne... il fait noir. + Marchons doucement.--C'est peut-être + La dernière fois, ô mon vieux, + Que nous allons voir notre Maître, + Si bon pour nous, les pauvres gueux?» + +[Note 49: La _coque_ de Noël doit brûler toute la nuit, sans +interruption, même en l'absence des gens de la maison, car la sainte +Vierge peut avoir besoin d'entrer dans le logis pour faire de la +bouillie à l'Enfant-Jésus et il faut qu'elle trouve le feu tout prêt.] + + +_(Légende nivernaise)._ + + --«Oui, nous avons passé sur terre, + Tous deux, plus de septante-huit ans; + L'heure est proche où notre misère + Doit prendre fin... il est bien temps! + Trimer, bûcher, voilà l'aubaine, + Toujours minable et tracassé... + Mais plus en ce monde l'on peine, + Plus on sera récompensé! + + «Au Paradis, ma pauvre vieille, + On n'aura plus ni froid ni faim; + On n'y connaîtra pas, la veille, + Le grand souci du lendemain. + Nous prierons Jésus tout à l'heure + De nous y faire entrer tous deux, + Puisque la place la meilleure, + Il l'a réserve aux malheureux. + + --«O mon vieux, ce que, moi, j'espère, + C'est de revoir au Paradis + Nos défunts, le père et la mère, + D'y retrouver nos chers petits. + Ah! Jésus pourvu que personne + De chez nous ne manque là-haut!... + Mais voici la cloche qui sonne, + Nous arriverons comme il faut.» + + Ainsi, le dos rond sous la bise, + Qui court le long du sentier blanc, + Les vieux s'avancent vers l'église, + Tout chevrotant et gambillant. + Pauvres gens!--quoique la distance + Ne soit pas grande, ils sont bien las; + Mais, dans leur rêve d'espérance, + Ils ne s'en aperçoivent pas. + + Oh! comme l'église flamboie! + Oh! tant de cierges sur l'autel! + Oh! Les beaux cantiques de joie! + L'encens fume... Noël! Noël! + Le chant, le parfum, la lumière + Mettent en leurs coeurs éblouis + Une allégresse avant-courrière + Des liesses du Paradis. + + Ils n'ont jamais, depuis l'enfance, + Manqué la messe de minuit: + Avec la même confiance + Les voilà qui prient aujourd'hui. + --Votre prière n'est pas vaine, + O bonnes gens agenouillés, + Puisqu'elle charme votre peine + Et que vos maux sont oubliés!... + + Ils partent. Simulant l'aurore, + La lune éclat à l'horizon. + Sur leurs lèvres murmure encore + La douce et naïve oraison. + Le couple en silence chemine + Et, sous les piqûres du gel, + Les vieux rentrent dans leur chaumine, + Transis, contents... Noël! Noël! + +Achille MILLIEN[50]. + +[Note 50: Cette ravissante poésie est extraite d'un des nombreux +ouvrages de l'éminent _poète nivernais_, intitulé _L'Heure du +Couvre-Feu_: cet ouvrage, comme plusieurs de ses aînés, a été couronné +par l'Académie française.] + +à Beaumont-la-Ferrière (Nièvre). + +Le vicomte Walsh, dans son admirable ouvrage des _Fêtes chrétiennes_, +nous raconte une _Messe de minuit pendant la Révolution_ qui a bien ce +caractère de simplicité dont nous venons de parler: + + «Je me souviens d'une Messe de minuit dite en cachette pendant les + persécutions de 93. + + «En ce temps-là, il n'y avait plus d'église pour célébrer les Saints + Mystères: une grange fut choisie par les habitants du hameau. Les + femmes la décorèrent pendant la nuit précédente: des draps de + grosse toile bien blanche furent tendus tout à l'entour. Une table + rustique, recouverte des linges les plus blancs, devait servir + d'autel; des branches de houx, à petites baies rouges, étaient + placées comme bouquets de chaque côté du crucifix d'ébène; deux + chandelles de résine furent mises dans des flambeaux de fer: c'était + toute la pompe de ces temps de persécution. + + «Isolément et sans faire aucun bruit, les fidèles se rendirent à la + grange préparée pour la fête. Avec quelle piété ces paysans bretons + tombaient à genou devant cet autel si pauvre! + + «Quand le prêtre parut à l'autel, des pleurs s'échappèrent de tous + les yeux. + + «Lui-même fut tellement ému qu'il répandait aussi des larmes qui + n'étaient pas sans douceur. Confesseur de la foi quelques jours + auparavant, il avait touché de près à la mort et le voilà qui va + célébrer un mystère de sainte joie![51]». + +[Note 51: V. «Une Messe de minuit en exil», _Noël dans les pays +étrangers_, page 33. ] + +Avant d'aborder les très intéressantes particularités de la Messe +de minuit que nos amis ont bien voulu nous signaler dans toutes les +contrées de la France, on voudra bien nous permettre de citer une +ravissante nouvelle d'Auguste Nisard, qu'on pourrait intituler: _Une +Messe de minuit manquée_, et qu'on pourrait résumer ainsi: + +«Notre mère attendait, pour nous emmener avec elle à la Messe de minuit, +que chacun de nous eût ses sept ans accomplis..... A onze heures et +demie, ma mère vint m'éveiller..... Las! je dormais d'un sommeil si +dur que je n'entendis pas cette voix chérie et continuai de ronfler de +toutes mes forces. A un second appel, je ne répondis pas davantage..... +Enfin, à la troisième sommation..... j'ouvris les yeux, je me +débrouillai comme je pus de mes visions nocturnes et, tirant de dessous +mes draps cette jambe-ci, puis cette autre, je tombai plutôt que je ne +fus sur mes jambes..... Je n'étais pas tout à fait endormi, et pas tout +à fait éveillé..... Voilà-t-il pas que je retombe lourdement, et je dis +à ma chère mère que je veux me recoucher..... A quoi celle-ci n'eut +garde de s'opposer..... + +«Au matin je m'en voulus mal de mort de ma lâcheté. Je ne me suis jamais +consolé de cette _Messe de minuit manquée_.» + + +_Messe de minuit en Normandie_ + +C'est au pays de Caux surtout que la Messe de minuit se célébrait avec +une grande solennité, sous le nom de _fête des bergers_. + +Son origine était complètement normande. Au début, cette fête ne fut, +en effet, qu'un de ces petits drames liturgiques latins que parfois +on intercalait, comme une sorte de jeu sacré, dans l'office solennel, +telles la _Messe de l'étoile_ et la _Messe de l'âne_, qui furent +représentées souvent, dans les premières années du Moyen Age, à la +cathédrale de Rouen. + +On représentait aussi dans la même église le _Drame des pasteurs_, +adoration pieuse et naïve de l'Enfant-Jésus par les Bergers.[52] + +[Note 52: Deux manuscrits de la Bibliothèque de Rouen nous ont conservé +toute cette mise en scène primitive qui a été publiée par Du Cange dans +son _Glossarium_.] + +Ces pastorales donnèrent naissance à la _fête des bergers_. C'est la +même naïveté dans le _scénario_, avec un caractère rustique qui remplace +la gravité sacerdotale. + +C'était aux garçons du village que revenait l'organisation de la fête. A +Goderville et à Froberville, ils élisaient même un _maître_ qui devait +recueillir les offrandes pour rachat d'un somptueux pain bénit. + +A minuit, la vieille église du village s'estompait dans la brume +blanchâtre et glacée. Sous le porche et dans l'allée centrale +piétinaient, avec un perpétuel chuchotement, les curieux, étrangers à +la paroisse qui cherchaient, comme dans les théâtres des villes, «des +places assises d'où l'on puisse très bien voir.» Tous étaient attirés +par le charme de poésie touchante qui caractérisait cette pittoresque +cérémonie. + +De tout ce mouvement, de tout ce bruit, sont presque scandalisés les +habitants du village, rangés dans leurs bancs bien cirés: cultivateurs +venus avec leurs valets par les chemins creux, vieux paysans aux +casquettes de poil et aux sabots de bois rembruni; bonnes femmes dont +le serre-tête de coton s'agite sans cesse d'un petit mouvement saccadé; +fermières et leurs servantes, bien au chaud dans leurs amples manteaux +de laine, dans leurs capelines sombres, qu'égayent de blancs pompons +légers et mouvants. + +Dans le clocher de pierre, les douze coups de minuit viennent de sonner; +les chantres ont achevé le _Te Deum_, le silence se fait dans toute +l'église; qu'attend-on? + +Réunis auprès des fonts baptismaux, se tenaient tous les garçons du +village, portant en écharpe une serviette blanche, tandis que le +_maître_ se distinguait au milieu d'eux par une sorte de petite nappe +à longs effilés, portée à la ceinture. À leur groupe se joignaient les +bergers du pays. Ceux-ci avaient revêtu leur costume traditionnel: +longue limousine rayée à pèlerine et à capuchon, chapeau de feutre à +larges bords, sabots aux pieds et houlette ornée à la main. + +A un signal donné, le cortège ainsi formé se mettait en marche. Souvent +il était précédé par une sorte de chandelle allumée, mise en mouvement +et glissant, à l'aide d'un fil de fer, d'un bout de l'église à l'autre, +du portail à l'autel. C'était la _Marche à l'étoile_. Les bergers +tenaient en laisse ou portaient un bel agneau blanc tout enrubanné; +ils venaient l'offrir au Christ-Enfant couché dans une Crèche devant +l'autel. + +Souvent on tirait la queue à la pauvre bête ou on la piquait avec +une épingle, afin qu'elle se mit à bêler dans les moments les plus +solennels. + +Mais ce qui attirait surtout les regards de la foule, c'était la +_civière du pain bénit_, éblouissante de lumières, de cierges et de +chandelles allumées. + +Cette civière, comme à Néville, près de Saint-Valéry, était un véritable +monument de menuiserie, en forme de pyramide, à plateaux ronds et +superposés, ornés de lumières et reliés par des girandoles illuminées; +elle était en outre parée de jolies _touailles_ ou nappes de broderies +et de dentelles. Au beau milieu se dressait un mât portant cinq plateaux +d'un diamètre de plus en plus diminué, en montant, et donnant l'aspect +d'un cône. Du sommet de ce mât, comme quatre haubans, descendaient +quatre branches de fer portant, de distance en distance, des bras de +candélabres et des torchères où brillaient de nombreuses bougies. +Une sorte de manivelle--pour employer le terme populaire une +_chincholle_--placée à la partie supérieure, actionnait tous les +plateaux qui tournaient alors sur leur axe, en projetant l'éclat de +mille petits cierges scintillants. Sur les plateaux reposaient les +couronnes de pain bénit, ornées de fleurs et de feuillage: houx, +laurier, lierre, roses de Noël; un bouquet terminait également le mât +pyramidal. + +Tout ce cortège, dans lequel deux garçons étaient chargés de mettre le +mécanisme en mouvement, venait, à un moment donné, faire l'offrande du +pain bénit; les fameux plateaux tournants faisaient surtout un effet +magique. + +Nous avons extrait ces détails d'un excellent article de M. Georges +Dubosc, dont tout le monde, en Normandie, connaît le talent et +l'érudition[53]. + +[Note 53: _Journal de Rouen_, 22 déc. 1901.] + +A Saint-Victor-l'Abbaye, quatre petites filles, tout de blanc habillées, +couronnées de roses, portent sur leurs épaules le symbole vivant de +l'Enfant-Dieu, un agneau immaculé, incarnation d'innocence, de pureté et +de douceur. Couché sur un tapis moelleux de chauds lainages, l'agnelet +dresse sa petite tête placide et sereine, sous un dôme de verdure et de +fleurs, formé d'un entrelacement de feuilles de lierre et de branchages +de houx, piqué çà et là de roses, d'oeillets et de chrysanthèmes[54]. + +[Note 54: _Item_, 25 déc. 1904.] + + +_Messe de minuit en Picardie_ + +Dans la plupart des villages se formait un nombreux cortège de bergers +et de bergères vêtus de blanc. Le roi de la troupe, tout enrubanné et +couronné de fleurs, portait, dans une magnifique corbeille, un petit +agneau d'une blancheur de neige. On se rendait processionnellement +à l'église, au chant des Noëls locaux et au son des musettes et des +tambourins. Le prêtre bénissait l'innocente créature à la Messe de +minuit, au milieu de la joie universelle. + +L'heureux agnelet était ramené à la bergerie où il était l'objet de +soins particuliers. On le laissait mourir de vieillesse; car, par une +pieuse naïveté, on le regardait comme le «sauveur du troupeau». + +Cette vieille coutume picarde nous rappelle la touchante cérémonie qui a +lieu, chaque année, à Rome, dans l'église de Sainte-Agnès-hors-les-Murs, +le jour de la fête de la glorieuse martyre (21 janvier). + +Après la messe, on organise une procession. En tête, s'avancent des +prêtres en grands manteaux noirs. Ils tiennent chacun sur les bras un +superbe coussin de damas rouge orné de franges d'or, sur lequel est +mollement couché un petit agneau blanc comme la neige, la tête couronnée +de roses. Ces agneaux sont placés sur l'autel et bénits par le +célébrant. + +Ils sont fournis par les Pères Trappistes des Trois-Fontaines. Après la +cérémonie dont nous venons de parler, ils sont remis à deux chanoines +de Saint-Jean-de-Latran, qui les offrent au Pape. Le Pape les bénit de +nouveau et les confie aux Religieuses du monastère de Sainte-Cécile, au +Transtévère, qui en prennent le plus grand soin. + +Leur toison est coupée au mois d'avril et sert à confectionner les +_Palliums_, manteaux d'honneur qui, après avoir été déposés sur le +tombeau de saint Pierre, au Vatican, sont envoyés par le Pape aux +archevêques comme symbole de leur union avec le Pontife romain. + + +_Messe de minuit en Champagne_ + +A Clinchamp (Haute-Marne), le pain bénit, surmonté d'un dôme de verdure +et de fleurs, est offert à la Messe de minuit par une jeune fille vêtue +de blanc, comme une première communiante. + +Cette jeune fille porte le pain bénit non point sur le bras, comme cela +se fait ordinairement, mais sur la tête. + +Le petit échafaudage, en forme de coupole, qui surmonte le pain bénit, +est orné, au sommet surtout, de petits cierges allumés. + +La scène est des plus gracieuses: la jeune fille s'avance gravement, +portant d'une main un cierge bien décoré et de l'autre maintenant sur sa +tête le pain bénit tout resplendissant de lumières. + +Bien que cette cérémonie excite la curiosité de tous les assistants, +elle s'accomplit toujours dans le recueillement le plus parfait. + +Notre aimable confrère qui nous transmet ces ravissants détails nous en +expose le symbolisme frappant. Le pain bénit convient bien au Mystère +de _Bethléem_, _la maison du pain _[55], et les cierges allumés +représentent la céleste lumière qui environna les bergers quand l'Ange +leur annonça la joyeuse naissance de Celui qui est la «lumière du +monde». _Ego sum lux mundi_[56], _lumen ad revelationem gentium _[57]. + +[Note 55: Hom. Saint Greg., 7e lec., Mat. de Noël.] + +[Note 56: Joann., VIII, 12.] + +[Note 57: Luc, II, 32.] + +_Au pays d'Armagnac_, au commencement de la Messe de minuit, on bénit le +pain de Noël. Chaque famille offre le sien. Au retour, on en coupe un +morceau qui est religieusement gardé pour la Noël prochaine. Le reste +est mangé de suite pour commencer le réveillon. + +Dans le Condomois, tous les boulangers offrent en cadeau à leurs clients +le _gâteau de Noël_. C'est un pain spécial pétri avec des oeufs et de +l'anis et d'un goût excellent. + +Les grandes familles reçoivent plusieurs de ces gâteaux de leurs +boulangers. Elles envoient le plus beau à l'église pour être distribué +aux fidèles à la Messe de minuit: ces pains sont donnés à l'assistance +en grande quantité. + +Il est d'usage, dans un grand nombre, de _villages des Pyrénées_, de +faire bénir, à la Messe de minuit, des petits pains que l'on garde +pendant toute l'année et qu'on donne aux bestiaux quand ils sont +malades, principalement aux brebis. + +Dans le _Rouergue_ (Aveyron), après l'élévation de la Messe de minuit, +on entonne le _Nodolet_ (chant de Noël), cantique particulier, embryon +de drame liturgique. Le choeur des jeunes filles, de ses voix les plus +douces--pour imiter les anges--s'exprime en _français_, annonçant le +Mystère de ce jour, et toute l'assistance, en choeur, répond, _en +patois_, demandant des explications et exprimant son étonnement de la +naissance d'un Dieu pauvre. + +Identique pour le fond, le «Nodolet» varie beaucoup dans la forme, +suivant les diverses paroisses. + +Ce chant dialogué se rencontre aussi en Provence et en Normandie. + +_En Provence_, quatre jeunes gens, dont trois représentent des pasteurs +et le quatrième un ange, s'avancent à l'entrée de l'église, avant la +Messe de minuit: ils conduisent un agneau orné de rubans. Ils chantent +sur deux airs différents un dialogue, l'ange en français et les bergers +en provençal. L'ange invite les bergers à se livrer à l'allégresse et à +venir à Bethléem adorer le Messie. Un des bergers, surpris des paroles +auxquelles il ne comprend rien, appelle son camarade Jean, qui entend le +français, et il le prie de lui interpréter les paroles de cet inconnu. + +Jean s'enquiert du voyageur, de l'objet de sa venue et pourquoi il fait +tant de bruit à la porte de leurs cabanes; alors l'ange leur annonce la +naissance de Jésus. + +Quand ce dialogue est terminé, l'ange et les pasteurs entrent dans +l'église, s'approchent de la Crèche et, s'étant mis à genoux, ils +offrent l'agneau en chantant un dernier verset en choeur. + +Une scène à peu près semblable a lieu, _en Normandie_, dans l'église de +Saint-Victor-l'Abbaye. + +Avant la Messe de minuit, quatre jeunes filles, groupées au pied de +l'autel, se lèvent et lancent cet appel. + + Venez, bergers, accourez tous, + Laissez vos pâturages. + Un nouveau roi est né pour vous, + Portez-lui vos hommages. + N'oubliez pas vos chalumeaux, + Ni vos douces musettes, + Et faites de vos airs nouveaux + Retentir ces retraites. + +Ces jeunes filles figurent les anges annonciateurs de la venue du Messie +aux bergers endormis dans la plaine de Bethléem. Leurs voix pures et +fraîches nuancent avec délicatesse la naïve invitation. Mais, à la voix +des anges, quelqu'un répond du porche de l'église. + +Rauque, angoissée, avec des intonations discordantes, sans aucun souci +du rythme et de la mesure, lançant les notes les plus fausses qu'il +soit possible d'entendre, c'est la voix d'un berger qui, volontairement +bourru, s'écrie: + + Quelle est cette importune voix + Qui frappe mon oreille, + Ne puis-je dormir une fois + Sans que l'on me réveille? + Tantôt c'est le coq par son chant, + Tantôt l'enfant qui crie. + On doit laisser dormir les gens + Quand ils en ont envie. + +Sans se laisser déconcerter par cet accueil quelque peu brutal, les +anges répètent leur invitation qui ne reçoit point de réponse: le berger +s'est sans doute rendormi. + +Tout à coup, à la voûte du choeur, immédiatement au-dessus de l'autel, +la lueur fulgurante d'une traînée de fulmi-coton allumant les bougies +d'une vaste étoile symbolique illumine l'église tout entière. + +Cette fois, le berger ne résiste plus; il lui fallait sans doute un +miracle... + + Ah! Quel éclat frappe mes yeux, + Malgré la nuit profonde! + Sans doute, c'est le Roi des cieux + Qui vient de naître au monde. + Je sens déjà dans mon esprit + Sa grâce qui m'éclaire, + Et sa lumière me suffit + Pour un si grand mystère. + +Les couplets se succèdent alors interminables, les anges multiplient +leurs exhortations et le berger ses louanges et ses protestations +d'amour et de fidélité[58]. + +[Note 58: Pierre Villette, _Journal de Rouen_, 25 déc. 1904.] + +Ces dialogues rappellent la coutume qu'on avait autrefois de célébrer +par des scènes animées la naissance du Christ. Cet usage se pratiquait +dans nos anciennes provinces, pendant la nuit de Noël. Ces sortes de +représentations, connues sous le nom de _Pastorales_[59], finirent par +dégénérer en bouffonneries sur divers points et donnèrent lieu à de +sévères interdictions. Un chant, nommé _Chant des Pasteurs_, fut seul +maintenu dans nos anciennes basiliques comme dans les églises de +campagne: il précédait, dans les _Landes_, le cantique _Benedictus_; +alors la voix des fidèles, des chantres et des enfants de choeur +répétait à l'unisson les mêmes paroles, en s'unissant aux accords +harmonieux de l'orgue; quelquefois aussi ce chant était accompagné par +les musettes, les hautbois, les fifres et les tambourins. + +[Note 59: De nos jours, à Paris et dans plusieurs villes de province, +on s'est mis à jouer des _Pastorales_ ou scènes de Noël, avec toute la +dignité et la piété qui leur conviennent. + +A Pithiviers, la _Pastorale_ a été jouée, en 1911, avec un plein succès +par les jeunes filles de la Persévérance.] + + +_La Messe de minuit en Vendée_ + +En Vendée, Noël est toujours la grande fête populaire, exclusivement +religieuse. + +Il n'y a pas de temps ni de chemins, si mauvais qu'ils soient, qui +empêchent les gens de venir à la Messe de minuit. + +Les habitants du village de _Sallertaines_ (dans le Marais) se rendent +en bateau ou mieux en _yole_ à la Messe de minuit. + +Il n'y a guère que de la Saint-Jean à la Toussaint qu'ils peuvent venir +à pied dans le village; le reste de l'année, ils ne peuvent sortir +qu'en bateau. Alors ils suivent les fossés qu'ils connaissent comme des +chemins et se rendent à l'entrée du bourg. + +Comment décrire ces barques oscillantes au milieu des ténèbres, portant +à l'avant une lanterne accrochée à un bâton, «étoile menue qui fouille +les eaux, balancée par la marche et secouée par le vent[60]?» + +[Note 60: René Bazin, _La terre qui meurt_.] + +Au détour des fossés que cette lumière vacillante éclaire de ses +lueurs falotes en faisant étinceler le givre des arbres, on croit voir +d'étranges silhouettes. On entend le clapotis des lames sous les coups +de la _ningle_ (rame). «Quelquefois les herbes amoncelées en maint +endroit barrent le passage; des oiseaux se lèvent au frôlement des +roseaux, jetant un cri déchirant ou plaintif: vanneaux, pluviers, +bécassines[61].» + +[Note 61: Id., loc. cit.--_Pithiviers_ s'est aussi appelé _Pluviers_; +quelques auteurs ont pensé que ce nom pourrait bien venir des _pluviers_ +que l'on rencontrait autrefois dans la vallée de la rivière de l'Oeuf. +Aujourd'hui cet oiseau a complètement disparu. Il y a plusieurs sortes +de pluviers, comme on peut le voir au musée de Carnac (Morbihan); _le +pluvier doré_ est un gibier rare et très recherché.] + +Des centaines de voix font entendre de joyeux _Noëls_ et les échos +répondent sur l'immense étendue des prairies inondées[62]. + +[Note 62: Quand, dans une ferme du _Marais_, il y a un malade qui doit +recevoir le saint Viatique, tous les habitants des hameaux voisins, à +deux ou trois kilomètres, sont prévenus. Une yole de chaque maison, avec +quelques personnes, se dirige vers le fossé que doit suivre le prêtre +avec le Saint-Sacrement. Dès que le prêtre est passé, chacune des +_yoles_ venues à sa rencontre se met à sa suite, et l'on arrive ainsi +avec toute une petite flottille à la demeure du malade. C'est très +poétique et très édifiant.] + + +_La Messe de minuit en Provence_ + +Les fêtes de Noël se passent avec beaucoup d'entrain, de religion, de +naïveté et de grâce dans toute la Provence et le Comtat. + +Il existe, en Provence, un usage rappelant la coutume suédoise qui +associe les oiseaux à la solennité de Noël[63]. + +[Note 63: _Noël dans les pays étrangers_, le réveillon des petits +oiseaux, p. 14. 1°] + +A _Entraigues_ (Vaucluse), la veille de Noël, les jeunes gens se +mettaient à poursuivre les roitelets que les Comtadins appellent +_Petouses_ (petoua). Lorsqu'ils étaient parvenus à en prendre un vivant, +ils en faisaient hommage au curé de la paroisse. «Celui-ci, d'après le +récit de Barjavel, dans son livre curieux _sur les Dictons et Sobriquets +patois de Vaucluse_, après la Messe de minuit, montait en chaire tenant +l'oiseau enrubanné de couleur rose et le lâchait dans l'église en +présence d'une nombreuse réunion. Le choix que l'on faisait, en cette +circonstance, d'un des oiseaux les plus petits avait peut-être pour but +de reporter l'esprit des fidèles vers le petit Enfant de Bethléem, et +la liberté accordée solennellement par le pasteur au passereau était +vraisemblablement la représentation naïve de l'affranchissement de +l'âme humaine, délivrée par la venue du Messie des chaînes du ravisseur +infernal. + +Une coutume pareille se pratiquait aussi à _Mirabeau_, de temps +immémorial. Les jeunes gens apportaient un roitelet vivant à la +grand'messe au son du tambourin; ils recevaient la somme de trois francs +que leur remettait le curé. + +A _Mazan_ et dans quelques pays voisins, un grand nombre de personnes +apportaient, à la Messe de minuit, des oiseaux de diverses espèces, +qu'on lâchait au moment de l'élévation et dont le gazouillement joyeux +venait ajouter un charme de plus à l'éclat de la fête. + +Ce devait être un spectacle gracieux que ces multitudes de petits +oiseaux retrouvant dans la Crèche, qu'entouraient de nombreux et verts +branchages, une image imparfaite de leur retraite habituelle. L'éclat +d'une vive lumière, rappelant le soleil, ajoutait l'illusion, et le +chant des oiseaux semblait se mêler aux voix célestes des anges, pour +annoncera l'humanité tout entière l'auguste et consolant Mystère de +Noël[64]. + +[Note 64: _Le Clocher provençal_, 25 déc. 1905.] + +Cet usage rappelle le lâcher d'oiseaux qui avait lieu dans la cathédrale +de Rouen le jour de la Pentecôte. Voici ce que raconte le vieux +chroniqueur normand: «Pendant le _Veni Creator_..., du haut des voûtes, +les domestiques du trésorier de la cathédrale jetaient en bas, sur une +foule de personnes qui s'y trouvaient, quantité de feuilles d'arbres, +des étoupes ardentes et _des oiseaux_ jusqu'à l'Evangile[65].» + +[Note 65: Farin, _Histoire de Rouen_, tome Ier, 3e partie, au chap. des +_Processions générales_.] + +On sait que la symbolique chrétienne a souvent représenté le +Saint-Esprit sous la forme d'une colombe mystique, descendant d'une nuée +lumineuse. + +La petite ville _des Baux_[66], située à trois lieues d'un versant des +Alpines, a gardé intactes les traditions ancestrales, et, tous les ans, +pour Noël, une curieuse cérémonie se renouvelle. + +[Note 66: Site grandiose qui attire le voyageur et l'artiste.] + +Quand la Messe de minuit sonne, tous les bergers, toutes les bergères du +pays s'acheminent vers l'église où rayonne près de l'autel une immense +Crèche en rocailles. + +On se presse, on s'agenouille autour, et lorsque tous les fidèles sont +rassemblés, qu'il ne manque plus une pastourelle, plus un pasteur, l'un +d'eux entonne un Noël. Après lui, un autre berger chante le second +couplet, celui-là en provençal. Et tous deux alternent ainsi, tandis que +le fifre et le tambourin donnent la ritournelle. + +Puis _l'adoration des bergers_ commence. Un cortège pittoresque s'avance +vers l'autel. D'abord une petite charrette fleurie, attelée d'un bélier +enrubanné, caparaçonné d'or, où repose un agneau couché. Des bergères +suivent, en robes blanches et ceinture d'aurore et d'azur, accompagnées +de bergers aux manteaux sombres. Celui qui suit la charrette l'arrête +au pied de l'autel. Alors, délicatement, il prend l'agnelet sur sa +couchette, s'approche de l'officiant dont il baise l'étole, et se tourne +vers sa compagne. Il fait un salut; elle fait une révérence. Le berger +tend l'agneau à la bergère, qui se tourne à son tour vers son voisin, +pour lui remettre le présent. De mains en mains, l'agnelet passe ainsi +avec toujours les mêmes gracieux saluts, les mêmes révérences, pour +demeurer enfin le cadeau fait à la Crèche. + +Quelques-unes des bergères doivent s'incliner avec beaucoup de +précaution devant l'agneau. Elles portent, en effet, une coiffure +fragile: une corbeille chargée d'an gâteau[67]. + +[Note 67: _Le Pèlerin_, déc. 1906.] + +Une cérémonie à peu près semblable a lieu dans quelques communes _des +environs d'Arles_: + +A la Messe de minuit, au moment de l'offrande, on voit s'avancer vers +l'autel le corps des bergers, précédé du tambourin, de la cornemuse et +de tous les instruments rustiques qu'on peut réunir dans le pays. +Ils portent de grandes corbeilles remplies de fruits et d'oiseaux de +différentes espèces. Les bergers suspendent ces corbeilles à leur +ceinture par un ruban et les femmes les portent sur leur tête. + +A _Maussane_, les _prieuresses_ sont coiffées du _garbalin_; sorte de +gerbe élégante en forme de bonnet conique et, fort haut, garni tout +autour de pommes et d'oranges. A la suite du corps des bergers est un +petit char tout couvert de verdure, éclairé par une multitude de bougies +et traîné par une brebis dont la toison, d'une blancheur éclatante, est +encore relevée par des noeuds de rubans distribués en guise de flocons. +L'agneau sans tache est dans le char. Une seconde troupe de bergers +et de bergères, jouant et chantant des Noëls, ferme la marche. Les +_prieurs_ font l'offrande de l'agneau et des corbeilles, et le cortège +retourne dans le même ordre. Le même cérémonial est répété à la messe de +l'aurore et à celle du jour[68]. + +[Note 68: Ces détails nous sont fournis par les auteurs de _la +Statistique des Bouches-du-Rhône_.] + +En 1872, dans le village des _Lagnes_ (Vaucluse), bergers et bergères, +costumés et chargés de présents rustiques, célébraient la _Nativité_. +Détails curieux: on y portait une étoile au bout d'un bâton nommé +_guérindon_ et le cortège se terminait par un groupe de jeunes filles +armées d'une épée à la pointe de laquelle se trouvait une pomme lardée +de pièces d'argent, qui était déposée dans la Crèche. + +Nous citons textuellement le récit qu'on a bien voulu nous faire de la +_Procession des bergers_, à la Messe de minuit, à _l'Isle-sur-Sorgue_ +(Vaucluse). + +A la Messe de minuit, un peu avant qu'elle commence, tandis que le +_Te Deum_ qui termine les Matines est solennellement chanté aux sons +harmonieux de l'orgue, un mouvement bien prononcé se produit dans +l'église. On entend dans le lointain le bruit vague du tambourin et le +son aigu du fifre... Bientôt ils sont à la porte... Des enfants jettent +des cris: «la charrette! la charrette!» + +La charrette est un petit chariot à deux roues; il est couvert, mais les +côtés ouverts sont fermés par de petits barreaux artistement tournés; il +est décoré de guirlandes de buis et enrubanné; il est traîné par deux +brebis à la blancheur d'hermine, précédé du tambourin, du fifre et des +_tinclettes_; les _bailes_ (ou fermiers) en tête, dont l'un porte un +tout petit agneau blanc. + +Ils entrent dans l'église en jouant un air retentissant, rustique et +traditionnel dont il serait impossible de donner une juste idée, mais +dont l'entrain et la gaieté électrisent la nombreuse assistance. Ils +vont se ranger auprès de la Crèche qui occupe une des vastes chapelles +latérales, au centre de la nef. Le silence se fait, l'émotion religieuse +est visible; ce calme n'est interrompu de temps en temps que par le +bêlement de l'agneau auquel répond celui des brebis mères, bêlement +grave d'un octave plus bas mais dont le contraste est d'un effet +charmant et touchant. + +L'office terminé, la grand'messe commence. + +Après l'_Incarnatus est_, le diacre se détache, accompagné des enfants +de choeur (ils sont vingt-quatre, tous de rouge vêtus), et va à la +Crèche. Là, après avoir encensé l'Enfant-Jésus, il le prend et l'apporte +dans son frêle berceau; il est précédé des enfants de choeur et des +_bailes_, tenant des cierges allumés; le premier _baile_ place son cher +petit agneau blanc sur l'autel. + +Le _Credo_ et l'offertoire terminés, l'orgue donne le signal du départ +en jouant l'air obligé (comme ci-dessus) qui est répété par les +tinclettes, le fifre et le tambourin. C'est le beau moment; tout est +préparé: les bailes en ligne, les torches allumées, la charrette où sont +attelées les brebis richement harnachées, le petit agneau entre les bras +du premier baile qui, la tête couronnée d'un étincelant diadème, couvert +d'un magnifique manteau écarlate, ouvre le cortège et se dirige vers +l'autel. + +Quelle majesté! Quelle grâce naïve! Ils s'avancent lentement; tous, sous +le coup de l'émotion qui dut être celle des bergers auprès de la Crèche +de Bethléem. + +L'agneau bêle de temps à autre. Tout le monde est debout: on veut voir +la brebis, la charrette toute illuminée dans laquelle on aperçoit des +pigeons, des poulets, de petits oiseaux, un lapin blotti au coin du +véhicule. L'enthousiasme est à son comble; des larmes coulent dans les +yeux de beaucoup de fidèles. C'est bien la scène de Bethléem, ce sont +bien les bergers qui arrivent à la Crèche pour adorer l'Enfant divin, +anéanti sous la forme humaine; on voudrait être du cortège qui arrive à +l'autel. + +Le célébrant, qui a déjà baisé le divin Enfant, est là, entouré du +diacre, du sous-diacre et des enfants de choeur. Il tient dans ses mains +le petit Jésus qu'il fait baiser d'abord au suisse, qui a levé son +chapeau, puis à tous les _bailes_ et à ceux qui se sont joints à eux, +ensuite à la musique champêtre et aux bergers qui conduisent les brebis. +Tous font le tour de l'autel, suivant le char traîné par les brebis, et +de là retournent à la Crèche où le diacre va déposer le _Bambino_. + +Ainsi se termine cette offrande qui sera répétée à la grand'messe du +jour et à celle de la Purification, le 2 février. + + +_Une Messe de minuit en Bretagne._ + +Brizeux, le poète breton par excellence (décédé en 1854), qui ne chante +que son pays natal: + + «La terre de granit recouverte de chênes» + +à décrit, avec la fraîcheur et la sincérité de l'inspiration, une Messe +de minuit dans le pays des genêts et des bruyères». + + Ouvre! c'est moi, Joseph!--Quoi! si tard en voyage! + N'as-tu pas rencontré les chiens par le village? + Mon Dieu! Seul et si tard dans le creux des chemins! + A ce feu de Noël viens réchauffer tes mains, + Noël! t'en souvient-il? Quand, pour bâtir la Crèche, + Les prêtres nous menaient cueillir la mousse fraîche? + --Ne ris pas! C'est Noël qui chez toi me conduit: + Je viens entendre encore la Messe de minuit. + + Par un gai carillon enfin fut annoncé + L'office de minuit. Le chemin est glacé, + Disait Joseph Daniel en traversant la lande: + Chaque pas retentit. Comme la lune est grande! + Entends-tu dans le pré, des voix derrière nous? + --Oui, j'entends des chrétiens, des pasteurs comme vous. + + Ils ont vu cette nuit la légion des Anges + Passer, et du Très-Haut entonner les louanges: + Gloire à Dieu! Gloire à Dieu dans son immensité! + Paix sur la terre aux cours de bonne volonté! + Et tous vont adorer Jésus, l'Enfant aimable, + Le roi des pauvres gens, le Dieu né dans l'étable». + O vivants souvenirs! La nuit, par ce beau ciel, + Tandis que nous marchions en célébrant Noël, + Les arbres, les buissons, les murs du presbytère, + Dans la brune vapeur passaient avec mystère. + + Toute l'église est pleine; et, courbant leurs fronts nus, + Les pieux assistants chantent l'Enfant Jésus. + Chaque femme, en sa main, porte un morceau de cierge. + On a placé la Crèche à l'autel de la Vierge; + Je reconnais les Saints, les lampes, les deux croix, + Enfin, tout dans l'église était comme autrefois. + Je restais comme une ombre, immobile à ma place. + Muet, ou pour pleurer les deux mains sur ma face. + + A la communion, quand le prêtre arriva + Offrant le corps du Christ, mon front se releva. + Les hommes, les enfants et les femmes ensuite + Marchèrent lentement vers la table bénite; + Et, comme en un festin, où beaucoup sont conviés, + Dès qu'un communiant avait reçu l'hostie, + Du ciboire sortait la blanche Eucharistie.[69]. + +[Note 69: Brizeux, _Poème de Marie_.] + + + +_Une Messe de minuit à Paris_. + +«Parmi les souvenirs de ma toute petite enfance, écrit François Coppée, +il en est un, particulièrement doux, qui surgit en ce moment du fond de +ma mémoire: c'est celui d'une messe de Noël. + +«La neige était tombée avec abondance les jours précédents, puis une +forte gelée avait durci le blanc tapis de frimas, et les rues, alors peu +fréquentées, de cette partie du faubourg Saint-Germain, faisaient songer +à la retraite de la Grande Armée à travers les steppes de Russie et au +passage de la Bérésina. + +«Toute la famille s'était proposé d'assister à la Messe de minuit; +mais, devant la rigueur de la température, il fut décidé que les femmes +garderaient le coin du feu, et que seuls, les hommes--j'en étais un, +songez donc, cinq ans et demi,--se risqueraient à mettre le nez dehors. + +«Donc, quand les cloches commencèrent à sonner dans le ciel étoilé, ma +mère nous emmitoufla soigneusement, mon père et moi, sous les paletots +et les cache-nez, et, faisant craquer la neige durcie sous nos semelles, +nous gagnâmes tous les deux, en suivant la rue Vanneau et la rue de +Varenne, la chapelle des Missions étrangères qui était alors notre +paroisse. + +L'église bondée de foule, la chaleur étouffante, le violent parfum de +l'encens, l'harmonieux rugissement de l'orgue, les innombrables lumières +des cierges qui semblaient une pluie d'or immobilisée, je revois et +je ressens tout cela comme si j'y étais encore. La Crèche surtout, la +Crèche avec ses personnages et ses animaux de bois peint, et son petit +Jésus de cire que les brins de paille auréolaient comme des rayons, +émerveillèrent mes yeux d'enfant»[70]. + +[Note 70: François Coppée, _Lointain Noël_.] + + + +_Une Messe de minuit dans l'église de Notre-Dame de Bethléem, à +Ferrières-en-Gâtinais._ + +La seconde année de son pontificat, saint Pierre avait envoyé saint +Savinien, saint Potentien et saint Altin, prêcher l'Evangile dans les +Gaules. + +Après une longue marche pleine de périls, les nouveaux apôtres +arrivèrent en un lieu solitaire, situé au bord d'une petite rivière +appelée depuis la Cléry, non loin de l'endroit où la voie romaine qui +va d'Auxerre à Chartres se croise avec celle de Genabum à Sens, à neuf +lieues de cette dernière ville. + +De rares habitants vivaient au milieu de la nature agreste de ces +contrées, demeurant dans des cabanes grossières que protégeaient les +grands bois silencieux. Ils recueillaient du _minerai de fer_, dont les +gisements abondants apparaissaient çà et là, et l'exploitaient dans des +fourneaux de forge qui plus tard firent donner à la ville bâtie en ce +lieu le nom de _Ferrières_. + +C'était au milieu de l'hiver, à la fin du mois de décembre. Les trois +apôtres s'étaient retirés dans la cabane hospitalière de quelqu'un de +ces pauvres forgerons, élevée non loin de la rivière. Entourés de gens +du voisinage, accourus pour contempler ces étrangers, ils se mirent à +annoncer la religion de Jésus, mort sur une croix pour nous sauver. +Bientôt un grand nombre des habitants fut converti par leur parole et +surtout par les miracles dont elle était accompagnée. + +Mais, de tous ces miracles, le plus éclatant fut celui qui arriva la +veille de Noël, vers minuit, dans une petite chapelle où la communauté +chrétienne était réunie pour prier et honorer l'anniversaire de la +naissance de l'Enfant Jésus. + +Saint Savinien disait la sainte Messe. Tout à coup une lumière +mystérieuse remplit l'enceinte sacrée. Les assistants saisis d'émotion, +levant les yeux au ciel, purent contempler à loisir l'Enfant Jésus, +la Sainte Vierge, saint Joseph; au-dessus de la Crèche, les Anges +chantaient leur harmonieux cantique: _Gloria in excelsis Deo_. Saint +Savinien, transporté d'admiration et de joie, s'écria: «_C'est bien là +Bethléem!_» + +Les envoyés de saint Pierre, ravis de bonheur, se crurent un instant +dans l'étable de la Nativité. C'est pourquoi ils donnèrent à leur +chapelle le nom de _Notre-Dame de Bethléem_[71]. + +[Note 71: Cette apparition est marquée d'un caractère particulier c'est +d'avoir eu lieu du vivant même de la Sainte Vierge.] + +Telle est, d'après _les Actes de la Grande Passion de saint Savinien et +de ses compagnons martyrs_ (Ve siècle), l'origine du premier sanctuaire +consacré à la Mère de Dieu sur la terre de France. Tel fut le +commencement de ce culte toujours vivace qui, depuis dix-huit siècles, +amène chaque année, à Ferrières-du-Gâtinais, d'innombrables pèlerins +dans le sanctuaire de Notre-Dame de Bethléem[72]. + +[Note 72: Eugène Jarossay. _Histoire d'une abbaye_, p. 12-14.] + + +_La Fête des Ânes, à Rouen._ + +L'âne joue un certain rôle dans les offices du Moyen Age. + +Bien que cet animal ait la réputation d'être sobre, patient, laborieux +et pour ainsi dire infatigable, ce n'est point pour ces précieuses +qualités qu'on le fêtait, mais uniquement à raison des divers épisodes +que rappelle l'Écriture. + +Sans parler de l'ânesse fameuse du prophète Balaam, c'est sur un âne +que la Sainte-Famille fuit en Égypte; c'est sur un âne encore que +Notre-Seigneur entre triomphalement à Jérusalem, le jour des Rameaux. + +La _fête de l'âne_ est, croit-on, originaire de Vérone[73] d'où elle se +répandit dans toute la chrétienté du Moyen Age. + +[Note 73: D'après certaines traditions, Pane qui porta Notre-Seigneur +serait venu mourir dans cette ville.] + +D'après Du Cange[74] qui reproduit l'ancien _Ordinaire_ de la cathédrale +de Rouen, on faisait dans cette église l'_Office des Pasteurs_ pendant +la nuit de Noël. Les chanoines habillés en bergers et les enfants +de choeur en anges, venaient après le _Te Deum_ des Matines adorer +Jésus-Christ dans la Crèche, derrière l'autel. + +[Note 74: _Glossarium ad scriptores mediae et infimae latinitatis_, +Parisiis, 1733. Art. _Festum asinorum_, tome 3, coll. 424-427.] + +Après Tierce, se faisait la _procession des ânes_. + +Le cortège suivait le cloître et la grande nef. Les chanoines y +figuraient habillés en prophètes. + +On y voyait Isaïe, Zacharie, Jean-Baptiste; Balaam même y était avec +son ânesse (ce qui fit donner le nom de _procession des ânes_), +Nabuchodonosor: les trois enfants dans la fournaise y paraissaient +aussi bien que Virgile et la Sybille. A la Messe, on ne manquait pas de +chanter la _Prose de l'âne_[75]. + +[Note 75: Farin, _Histoire de Rouen_, tome I, 3e partie, au chap. des +_Processions générales_.] + +M. Nicolay, traduisant à peu près littéralement le _Glossarium_ de Du +Cange, nous décrit admirablement toute cette _Pastorale_[76]. + +[Footonote 76: Nicolay, _loc. cit._] + +Au milieu de la nef de la cathédrale, on dressait une sorte de +bûcher composé de linges et d'étoupes, et, après avoir chanté +Tierce (_processio ordinetur post Tertiam_), le clergé faisait +processionnellement le tour du cloître, puis venait s'arrêter au centre +de l'église, entre deux groupes représentant, l'un les Juifs, l'autre +les Gentils; au bout de l'édifice étaient massés de nombreux personnages +destinés à jouer le rôle des prophètes dans l'Ancien Testament. + +Les chantres commençaient par apostropher avec impétuosité les Juifs +et les Gentils, qui, de leur place, leur répondaient par un verset non +moins violent. Les mêmes chantres, s'adressant ensuite à celui qui +jouait le rôle de Moïse, disaient: «Voici Moïse, le législateur!» Un +Moïse à longue barbe, portant une corne au front (_cornuta facie_), vêtu +d'une aube et d'une chape, tenant une baguette dans une main et +les tables de la loi dans l'autre, entonnait à son tour un chant +prophétique, relatif à la naissance du Christ. Puis un cortège, +célébrant les louanges du Messie, conduisait Moïse près du brasier. Le +même cérémonial se renouvelait pour chacun des prophètes successivement +interpellés: ils s'avançaient à mesure qu'ils étaient appelés. + +Moïse était suivi d'Amos, vieillard barbu, ayant un épi à la main, +ensuite venait Isaïe, vêtu d'une aube, le front ceint d'un bandeau +rouge; puis Aaron, couvert d'ornements pontificaux, la mitre en tête, +précédant Jérémie en habits sacerdotaux et tenant une petite boule à la +main. Daniel, représenté par un jeune ecclésiastique, était drapé dans +une tunique verte, et le prophète Habacuc, vieillard boiteux, suivait +orné d'une dalmatique; dans un vase étaient des racines qu'il mangeait +entre deux versets. + +Après lui, Balaam, monté _sur une ânesse_, tirait la bride et frappait +l'ânesse de ses éperons, tandis qu'un jeune homme, lui barrant le +passage avec une épée, l'obligeait à s'arrêter. (Le jeune homme figure, +ici, l'ange armé dont parle l'Écriture dans l'épisode de Balaam). Un +clerc, se dissimulant sous l'ânesse, disait alors d'une voix étrange: +_Pourquoi me déchirez-vous ainsi avec l'éperon?_ + +Puis l'ange disait à Balaam: «Renonce à servir les desseins du roi +Balac». Et les chantres de dire: «Balaam prophétise».--Alors Balaam +répondait: «Une étoile sortira de Jacob!» _Orietur stella ex Jacob_[77]. + +[Note 77: Nombr. XXII-XXIV. Tunc Balaam ornatus, _sedens super asinam_ +(_hinc festo nomen_) habens calcaria, retineat lora et calcaribus +percutiat asinam, et quidam juvenis, tenens gladium, obstet asinæ. +Quidam sub asina dicat: «Cur me calcaribus miseram sic læditis?» Hoc +dicto, angelus ei dicat: «Desine regis Balac præceptum perficere». +Vocatores: «Balaam, esto vaticinans». Tunc Balaam respondeat: «Exibit +stella ex Jacob!» (Du Cange, _loc. cit._).] + +A Balaam succédait le prophète Samuel, puis David, paré des emblèmes de +la royauté. A la suite des prophètes, on voyait Zacharie, habillé en +juif et accompagné de sa femme Elisabeth, vêtue de blanc; leur fils +Jean-Baptiste avait les pieds nus. + +Derrière lui se tenait le vieillard Siméon et enfin Virgile, au visage +resplendissant de jeunesse [78], qui devait s'étonner un peu de se +trouver en si sainte compagnie: c'était ordinairement lui qui fermait la +marche. + +[Note 78: Tous les personnages du cortège, à l'exception de Daniel et de +Virgile, portaient la barbe; leur nom est toujours accompagné, dans Du +Cange, de l'épithète _barbatus_.] + +Si l'on admettait le grand poète latin à la procession de Noël, c'est +qu'il était réputé avoir prédit la naissance du Sauveur. + +On lit, en effet, dans l'églogue qu'il adressa au consul Pollion, les +vers suivants: + + _Ultima Cumæi jam carminis ætas: + Magnus ab integro sæclorum nascitur ordo, + Jam redit et Virgo, redeunt Saturnia regna; + Jam nova progenies coelo demittitur alto. + Tu modo nascenti puero, quo ferrea primun + Desinet ac toto surget gens aurea mundo, + Casta, fave, Lucina: tuus jam regnat Apollo!_[79] + +[Note 79: _Buc_, Eglog. IV.] + +Voici que le dernier âge prédit par l'oracle de Cumes est arrivé. La +grande révolution des siècles va recommencer son cours. Déjà _une Vierge +revient_ et Saturne nous ramène l'âge d'or; déjà _un Enfant va descendre +des cieux_.--Veille sur Lui avec un soin jaloux, ô chaste Lucine; c'est +par Lui que l'âge de fer cessera et que _l'âge d'or reviendra sur la +terre_; déjà règne ton Apollon! + +La procession de Noël se terminait souvent, dit le _Mémorial de +Rouen_[80], par un clerc habillé en _sybille_, portant une couronne sur +la tête et chantant des versets contenant des prédictions. + +[Note 80: _Ordinarium Rothomagense_, cité par Du Cange dans son +_Glossarium_, s. v. _Festum_.] + +On est aussi étonné de voir la sibylle dans ce cortège. Cependant, +on admet assez généralement que les sibylles pouvaient connaître et +prévenir l'avenir. Saint Jérôme leur attribuait le don de prophétie, et +l'Eglise, dans la Prose des Morts, invoque l'autorité de la sibylle et +semble l'assimiler à l'autorité même de David: + + _Teste David cum sibylla._ + +C'est la raison pour laquelle Michel-Ange les a représentées dans les +célèbres fresques du plafond de la chapelle Sixtine, et Raphaël dans +l'église Santa-Maria-della-Pace, à Rome. + +Quant à la _Prose de l'âne_, nous n'avons trouvé aucun document qui nous +prouve qu'elle ait été chantée à l'office de Noël. Farin seul l'affirme: +nous serions donc porté à croire qu'elle était chantée à la porte de +l'église. + +Elle commençait par cette strophe: + + _Orientis partibus + Adventavit asinus + Pulcher et fortissimus, + Sarcinis aptissimus._ + Hez, sire âne, hez! + +Des contrées de l'Orient, il est arrivé un âne beau et fort, propre à +porter les fardeaux.--Hez, sire âne, hez! + +Cette cantilène n'avait rien de choquant, ni pour le goût, ni pour les +convenances. + +Telle était cette _fête de l'âne_ dont on a dit beaucoup de mal, parce +qu'elle prêtait à certains abus et dégénéra vite en un cortège peu digne +du sanctuaire, ce qui la fit interdire par l'autorité ecclésiastique. +Il n'en est pas moins vrai qu'elle naquit d'une pensée de foi, d'une +interprétation et d'une mise en scène ingénieuse des prophéties sur le +Messie. + +Nous terminerons ce chapitre par le ravissant usage de: + + LA «SCALA» DE NOËL + + Dans un causse aride et sauvage, + Aux flancs d'un rocher accroché, + Est un ancien Pèlerinage + Entre ciel et terre perché. + + C'est _Rocamadour_ qu'il s'appelle. + Lieu saint et des plus vénérés, + Où pour atteindre la chapelle + Il faut gravir _deux cents_ degrés + + Là survit un touchant usage: + A chaque soir de la Noel, + Petits et grands de ce village + Semblent faire l'assaut du ciel! + + La population tout entière + Monte _à genoux_ chaque degré, + En récitant sur _chaque pierre_ + De l'Archange le doux _Ave_. + + Et les prêtres sont à la tête + De cette étrange ascension + Faite au son gai de la musette + Avec peine et dévotion. + + Telle, à Rome, la foule sainte + Au Latran montant à genoux + La _Scala Santa_ toute empreinte + Du sang du Christ versé pour nous? + + (Comtesse O'Mahony.) + + + + +CHAPITRE IV + + + +LE RÉVEILLON ET LES GÂTEAUX DE NOEL + +La Messe de minuit, nous l'avons dit, était ordinairement précédée d'un +repas maigre, qu'on nommait, en Provence, le _gros souper_; elle était +suivie d'un repas gras qu'on était convenu d'appeler, dans tous les +pays, le _réveillon_. + +Ce repas avait sa raison d'être par suite du jeûne de la veille, de la +privation de sommeil, de la longueur des offices de la nuit, qui souvent +duraient plusieurs heures[81] et aussi des fatigues d'une longue route +parcourue pour venir à l'église. + +[Note 81: La grand'messe de minuit était précédée des trois Nocturnes +des Matines et suivie des Laudes.] + +Telle a été l'origine du réveillon. + +Nous parlerons successivement des groupes de _quêteurs_ en vue du +réveillon, du _repas_ lui-même et des _gâteaux_ de Noël. + + +I. LES QUÊTEURS + + +_L'Aguilloné dans le pays d'Armagnac_ + +L'_Aguilloné_ est le chant de joie de Noël; il est en patois gascon. +Pendant tout le mois de décembre, les jeunes gens qui doivent _tirer +au sort_ vont chanter l'_Aguilloné_, le soir, après souper, devant les +portes. Comme récompense, on leur donne quelques sous, des oeufs, de +la farine, des châtaignes. Avec le produit de cette quête, ils font le +_réveillon de Noël_. + +L'_Aguilloné_ se chante sur un air très gracieux et très entraînant. Les +chanteurs (_lous aguillounès_) portent le béret bleu du pays, brodé avec +de la laine rouge, jaune, verte, blanche, le tout surmonté d'un pompon +aux multiples couleurs: c'est avec ce costume bigarré qu'ils se +promènent crânement dans les foires et marchés. + +«Il ne faut pas oublier, nous dit notre aimable correspondant, que nous +sommes au doux pays d'Armagnac, pays du bon vin et du gai soleil, et on +aime beaucoup chez nous à rire et à s'amuser. Il y a de braves gens tout +de-même, et si les têtes sont un peu légères, les coeurs sont toujours +bons[82].» + +[Note 82: M. l'abbé B., du diocèse d'Auch.] + + CHANT DE L'AGUILLONÉ + + 1 + + _Trois compagnons sont arrivés + Devant la porte d'un chevalier._ + + Refrain + _Gentil Seignou, + L'Aguilloné + Il faut donné + A ous coumpagnous_ + + 2 + + _Aci qué bouha lou bént d'aoutan, + Daoubrit la porto, qu'entreran. + Gentil Seignou!_ + (et la suite du refrain qui se répète à chaque couplet). + + 3 + + _Brabos gens, allucat la candello, + Bous pourtant no gran noubello._ + + 4 + + _Inta Nadaou, escoutats ben, + Jésus va néché à Bethléem._ + + 5 + + _Dam-mous aoumen un bresserou, + Inta coucha lou Salvadou._ + + 6 + + Dam-mous un brioulletto, + Indé bouta déguens sa manetto._ + + 7 + + Enségnam-mous un cansoun, + Indé hé risé lou maynatjoun._ + Etc., etc. + + + + TRADUCTION + + 1 + + Trois compagnons sont arrivés + Devant la porte d'un chevalier. + + Gentil Seigneur, + L'Aiguilloné + Il faut donner + Aux compagnons. + + 2 + + Ici souffle le vent d'antan. + Ouvrez la porte, nous entrerons. + + 3 + + Braves gens, allumez la chandelle, + Nous vous portons une grande nouvelle. + + 4 + + Pour Noël, écoutez bien, + Jésus va naître à Bethléem. + + 5 + + Donnez-nous au moins un petit berceau. + Pour y coucher le Sauveur. + + 6 + + Donnez-nous une violette, + Pour mettre dans sa petite main. + + 7 + + Enseignez-nous une chanson, + Pour faire rire le petit enfançon. + + Etc., etc. + +Ainsi se continuent indéfiniment les couplets de l'Aguilloné qui se +termine toujours par des souhaits, en rapport avec l'aumône reçue ou +refusée. + +Si les chanteurs ne reçoivent rien, ils disent les choses les plus +désagréables, par exemple: + + _Diou bous counserbe la santat + Coumo l'aygo déguens tin bergat._ + + Dieu vous conserve la santé + Comme l'eau dans un panier percé. + +Mais s'il se trouve un donateur généreux, on souhaite toutes sortes de +prospérités à sa maison, par exemple: + + _Lou boun Diou bous doungo aoutant d'aoucats + Coumo d'herbetto deguens tous prats._ + + Que le bon Dieu vous donne autant d'oies + Qu'il y a de brins d'herbes dans les prés. + + _Diou benasisco aquesto maysoun, + Mous an baillat caoucoun dé boun._ + + Dieu bénisse cette maison, + Car on nous a donné quelque chose de bon. + +Cette chanson, comme on le voit par le texte lui-même, se rapporte +surtout à la fête de Noël. Elle est chantée à l'occasion des quêtes qui +ont lieu pendant tout le mois de décembre. + +La chanson traditionnelle que répètent les enfants, pendant le temps +de l'Avent, la vieille chanson de quête, _aux environs de Rouen_, est +encore celle-ci: + + Aguignette, + Miettes, miettes, + J'ons des miettes dans not' pouquette, + Pour les jeter à vos poulettes. + Si elles pondent de gros oeufs, + La maîtresse, donnez-m'en deux! + Aguignolo! + +_Dans les environs de Ploërmel, la veille de Noël_, quand le soir +arrive, des enfants, réunis par petits groupes de trois ou quatre, vont +de porte en porte, éclairés par une bougie que tient le chef de la +bande. Ils posent d'abord à la maîtresse de maison cette question: +«Faut-il chanter Noé?» Si la réponse est affirmative, ils entonnent le +couplet suivant: + + Chantons Noé, + Ma bonne femme, + Chantons Noé, + Vous et moi. + Pour eun' pomm', pour eun' peire, + Pour un p'tit coup d' cidr' à beire, + Chantons Noé, etc. + +Puis, après avoir reçu quelques sous ou quelques friandises, ils s'en +vont à une autre porte répéter la même chanson. + +Dans certaines paroisses des _Hautes-Pyrénées_, situées entre Lourdes +et Bagnères, les enfants s'en vont, _le matin de la veille de Noël_, +«musiquer» devant chaque maison; on donne à chacun un petit pain fait +exprès par la ménagère. Régulièrement, les enfants pauvres seuls +devraient aller à cette distribution d'aumônes, mais, par camaraderie +et par amusement, les enfants des familles aisées se joignent à eux. On +désigne ces joyeux quêteurs sous le nom patois de «Eis allégrès», en +français «les joyeux»; ce mot n'est jamais employé qu'à Noël. + +Dans la _vallée d'Arros_, au centre du même département, il y a trente +ans, les enfants couraient de même, de maison en maison, _la veille de +Noël_, pour demander «la prouesse», c'est-à-dire des pommes, des noix et +des friandises. Cet usage a à peu près disparu. + +Dans le _pays d'Auribat_ (Landes), les enfants de la campagne se +forment en groupes joyeux, _la veille de Noël_. Ils vont solliciter +des offrandes devant toutes les maisons _où il y a eu un baptême dans +l'année_. Ils chantent alors un refrain connu vulgairement sous le nom +de _lou Piguehoü_: + + Pigue hoü, hoü, hoü + Pigue talhe, talhe, talhe + Dat loumouyne à le canalhe. + Pigue hus, hus, hus + Les miches à ca de dus. + Pigue, hégn, hégn, hégn + Lé maye part que si lou mégn. + + Pigue hoü, hoü, hoü + Pigue, taille, taille, taille, + Donnez l'aumône à la marmaille. + Pigue hus, hus, hus. + Les miches[83] à chacun d'eux + Pigue hégn, hégn, bégn + La plus grande portion que ce soit la mienne. + +[Note 83: Pain d'anis.] + +Malheur à celui qui ferait la sourde oreille; les enfants, de leur ton +le plus aigu, hurleraient un refrain vengeur, mais trop grossier pour +pouvoir être reproduit. + + + +II. le repas + +Dans l'_Orléanais_, le réveillon avait des mets et des chants +traditionnels; le porc composait le menu de ce festin. C'était sous +toutes les formes et par parties que la victime était servie sur la +table. Partout son sang apparaissait sous la forme de boudin succulent, +et sa chair hachée sous celle de _crépinettes_, sorte de saucisses +longues qui, dans certaines communautés, étaient servies à chaque +personne, dès le retour de la Messe de minuit. La fin du repas était +égayée par le chant de Noëls. locaux. + +Dans les _familles angevines_, il était d'usage, _à Noël_, de tuer un +des porcs mis à l'engrais. + +Dès le matin, le boucher, accompagné de ses valets, se rendait à +domicile et, après avoir saigné, épilé [84] le porc, puis taillé sa +chair, se mettait à faire force saucisses et boudins, car il fallait en +envoyer à tous les parents et amis... + +[Note 84: Épiler, enlever le poil.] + +Le soir arrivé, une grande chaudière d'airain était posée sur le feu. +Cette chaudière était remplie de la chair du porc coupée en petits +morceaux et destinés à faire des _rilleaux_. Le chef de la famille +se signait, jetait de l'eau bénite sur le feu, puis plaçait dans la +chaudière trois mesures de sel. + +A l'aube du jour, les _rilleaux_ étaient cuits, et alors on se +délassait, dans ce gai repas, des veilles de la nuit. Ensuite on +partait pour l'église paroissiale, en emportant sur un large plateau un +magnifique jambon couvert de verdure. Ce jambon était déposé devant le +maître-autel. + +Un prêtre, en habit de choeur, venait le bénir et prononçait une prière +consacrée à cette cérémonie, prière qu'on retrouve encore dans nos +anciens rituels du Moyen Age. + +Après la bénédiction, le jambon était reporté à la maison et suspendu +dans l'âtre de la cheminée; il y restait jusqu'à Pâques. Ce jour-là, il +était décroché et mis sur la table autour de laquelle la famille venait +s'asseoir et rompait avec cette viande bénite l'abstinence du Carême +[85]. + +[Note 85: Extrait du Bulletin historique et monumental de l'Anjou.] + +Dans le _Rouergue_ (Aveyron), tout en se chauffant autour du +_souquonaudolengo_ qui flambe, on _réveillonne_ avec un bon morceau de +saucisse, cuite à point par les soins de la ménagère, ou, à défaut +de saucisse, on se régale tout bonnement d'un morceau de porc salé, +conservé depuis le carnaval passé. Et, comme dessert, une _rissole_ aux +prunes ou aux pommes bien chaude et bien dorée. + +Le jour de Noël est un jour de grande liesse; c'est le maître, «le +bourgeois» qui «régale» la famille et les domestiques. C'est à lui +qu'incombe le soin de tout disposer, car c'est, ce jour-là, la fête +des petits, des humbles, des serviteurs; le maître «paie» à toute la +maisonnée. + +Mais, en revanche, le jour des Rois sera sa fête à lui. + +A leur tour, les domestiques paieront ou seront censés payer, et ce +soir-là encore, il y aura grande liesse dans la ferme, éclairée autant +par le grand feu de la cheminée que par la lampe du plafond[86]. + +[Note 86: L'abbé M----, du diocèse de Rodez.] + +_En Poitou_, Lucas Le Moygne, curé de Notre-Dame de la Garde (Poitiers), +a composé un _nouël_ où il est raconté quel réveillon on faisait, après +la Messe de minuit: + + _Conditor_, le jour de Noël, + Fit un banquet non pareil + Qui fut faict, passé v'là longtemps, + Et si le fit à tous venans. + +Suit le _menu_: «perdrix, chapons, oiseaux sauvages, hérons, levrauts, +congnilz, faisans, sangliers, lymaces au chaudumé», voilà pour les +plats de résistance, et j'en oublie. Maintenant, pour le dessert: la +pâtisserie, «les fouaces», les crasemuseaux, gâteaux secs, pains de +chapitre, échaudés pour les mauvaises dents... avec du vin. + + ................de l'Ypocras, + Vin carapy et faye Montjeau, + Pour enluminer tout museau + Nouël! + + Il y vint même un bouteillier + Qui onc ne cessa de verser + Tant que un quartault il assécha + _In sempiterna secula_. + +A défaut du petit vin clairet de Poitiers, on avait «de derrière les +fagots» quelque réserve, en cachette, «de pomme sans iau» ou «de poiré +doulcereux» pour arroser chansons qui ne tarissaient guère[87]. + +[Note 87: J. Noury.] + +Dans les _Hautes-Alpes_, Noël est le grand jour de réunion familiale. Au +marché qui précède la fête, les femmes se pourvoient d'une bougie par +ménage, car, le soir de Noël, on ne s'éclaire ni avec le bouillon-blanc +trempé dans l'huile, ni avec le bois résineux qui sert là de lumière, +comme dans les villages russes. + +Il est de coutume de manger, après la Messe de minuit, des soupes de +pâté qu'on appelle _sazanes_ ou _creusets_. Le chef de la famille prend +le premier un verre plein de vin et porte la santé de tous les siens; le +verre passe ensuite de main en main, la même santé se répète et, à la +fin du repas, chacun à son tour y boit à ceux des membres de la famille +que la nécessité retient absents. + +_Dans le Var_, après la Messe de minuit, les tourtes, gros gâteaux ronds +faits avec du miel, de la farine, de la confiture, de l'huile, dérident +tous les fronts[88]. + +[Note 88: L'abbé Ch., du diocèse de Fréjus (Var).] + +_En Armagnac_. Devant la souche de Noël, en partant à la Messe de +minuit, on laisse «mijoter» le pot de la _daube_, qui est la base du +réveillon. La _daube_ est un plat national et bien gascon: elle se +compose d'un morceau de boeuf cuit dans une sauce noire, faite avec du +vin rouge et force condiments. On ne comprendrait pas, en Armagnac, un +dîner de Noël sans la _daube_. Les familles les plus pauvres se paient +ce luxe gastronomique, et si leur misère était trop grande pour pouvoir +se donner ce régal, de charitables voisins se font un devoir de le leur +procurer. + +Le réveillon se complète avec de longs morceaux de saucisses cuites sur +le gril, toujours avec les charbons de la souche. On termine par les +châtaignes grillées, arrosées de vin nouveau[89]. + +[Note 89: L'abbé B., du diocèse d'Auch.] + +«Si vous voulez quelques notes sur les fêtes de Noël, dans notre _beau +Béarn_, je puis vous en donner. Tout se passait très simplement: les +amis se réunissaient, on chantait des Noëls béarnais, en attendant la +Messe de minuit. On nous faisait rôtir des marrons et on nous faisait +boire de cet excellent vin blanc qu'aimait tant notre _bon Henri_ (Henri +IV, le Béarnais); seulement on nous le donnait à très petite dose, car +il _porte_. Puis on nous mettait au _dodo_, en nous promettant de nous +réveiller au moment voulu... Et le lendemain grand désespoir de n'avoir +pas été réveillé à temps, mais le tour était joué. + + «Et l'on nous menait voir le petit Jésus dans sa Crèche, où nous lui + promettions d'être sages. Ceci se passait dans ma petite enfance, il + y a trois quarts de siècle[90]». + +[Note 90: Mme la comtesse de X...] + +Dans les _montagnes du Gévaudan_ (Lozère), on arrive à trois heures du +matin de la Messe de minuit. On prend _un air de feu_ et on se met à +table. Depuis des siècles, le _menu_ est toujours le même: oreille de +porc, riz au lait, saucisse, fromage. + +Le tout était jadis arrosé de _Vivarais_, vrai nectar que les vieux +seuls ont connu. Aujourd'hui, c'est le _Languedoc_ qui figure à la table +de nos montagnards. Il _monte_ facilement à la tête, mais il ne réjouit +pas le coeur[91]. + +[Note 91: M. l'abbé R..., du diocèse de Mende.] + +_En Corse_, dans les familles pauvres, on mange, au réveillon, la +traditionnelle _polenta_ (bouillie de farine de châtaignes ou de maïs), +avec des tranches de porc tué exprès la veille. + +Dans le _pays bizontin_, on prend, au retour de la Messe de minuit, +un peu de vin chaud, avec une petite tranche de pain, c'est la +«mouillotte». + +Pour la journée de Noël, on fait actuellement une grande fournée de +gâteaux. Autrefois, en montagne, quand on mangeait habituellement le +pain d'avoine et d'orge, on préparait, pour Noël, des pains d'orge +mélangée d'un peu de froment: chacun avait sa michotte. La mère de +famille avait soin d'en faire une de plus pour le premier pauvre qui +passait: on l'appelait la «pâ Dé» (la part à Dieu.) + +Dans le _pays de Caux_ (Seine-Inférieure). Dans les campagnes, le +réveillon est réduit aux plus modestes proportions. Pendant que, dans +l'âtre, se consume la traditionnelle bûche de Noël, on se contente +d'un frugal repas où figure parfois, chez les pauvres, une «fricassée» +d'oiseaux pris, le soir à la «soutarde»; on termine aussi quelquefois +par une tasse de «flippe», boisson chaude et composée de cidre doux, +d'eau-de-vie et de sucre réduits au feu. + +_En Alsace_, le réveillon se fait avec des saucisses, des jambons, des +boudins arrosés de vin blanc. C'est le _Kuttelschmauss_. + +Nous avons dit qu'en Angleterre il se fait, à l'occasion de Noël, une +consommation considérable d'_oies grasses_[92]. Il en était ainsi +autrefois dans nos provinces méridionales de la France; il n'était pas +de fête, en Languedoc et en Béarn, où l'antique gardien du Capitole ne +figurât à la place d'honneur. Le plus souvent, le réveillon se composait +d'une bonne soupe aux choux, dont la marmite avait été enterrée sous la +cendre, avant le départ pour la Messe de minuit, d'une oie rôtie, d'une +saucisse fraîche et d'un pâté de foie gras. + +[Note 92: _Noël dans les pays étrangers_, p. 16.] + +Le jour de Noël, M. de Talleyrand avait l'habitude de servir à ses +invités l'oie traditionnelle dont il avait lui-même imaginé la recette. +Vous plaît-il de la connaître? + + «Foncez une casserole de bandes de lard et de tranches de jambon. + Veuillez ajouter quelques oignons piqué de clous de girofle, une + gousse d'ail, un peu de thym et de laurier. Sur ce matelas parfumé, + posez une oie grassouillette, bien jeune, bien tendre, soigneusement + farcie de son foie et de crêtes de coq; arrosez généreusement de + sauternes, semez une pincée légère de muscade, et laissez tomber + quelques gouttes d'orange amère. Couvrez enfin de papier beurré et, + feu dessus, feu dessous, faites partir.» + +Décidément, il avait beaucoup d'esprit, M. de Talleyrand! + +L'oie de Noël est bien un vrai rôti de fête! Tandis que les cloches +égrènent dans le ciel leurs joyeux carillons, que le boudin fume et crie +sur le gril, que les marrons pétillent sous la cendre, que les gâteaux +de famille profilent leur coupole feuilletée, l'oie fumante est placée +au milieu de la table, aux applaudissements des convives. De ses flancs +embaumés s'échappent bientôt de succulents marrons: les enfants tendent +leur assiette en criant: Noël! Noël! + +Et la douce voix des cloches semble leur répondre: «Réjouissez-vous, +enfants, car Jésus est né»[93]. + +[Note 93: Fulbert-Dumonteil.] + +Mme de Sévigné, dans la nuit de Noël de l'an 1677, offrit un réveillon, +dans son merveilleux hôtel Carnavalet, aujourd'hui transformé en musée +de Paris historique, ancien et moderne. + +D'après le cérémonial accoutumé, Coulange met le feu à la bûche de Noël, +dans la grande cheminée Henri II. La table est garnie au centre d'un +agneau tout entier. Sur l'immense dressoir, qui occupe tout un panneau +de la salle, des orangers encadrent les aiguières et la vaisselle +d'argent et de vermeil. + +Les jets d'une haute fontaine les parfument encore de l'essence des +fleurs les plus odorantes et les plus variées. + +Le réveillon se prolonge au milieu des huit services dont la simple +énumération, en sa consistance abondante et variée, suffirait à soulever +d'effroi les estomacs de notre temps. + +Qu'il nous suffise d'indiquer qu'après les soupes, les entrées, les deux +services de rôtis, gros et menu gibier, le service des poissons: saumon, +truite et carpe, parurent deux énormes buissons d'écrevisses flanqués de +quatre tortues dans leur écaille. Au sixième service, on en était encore +aux légumes: cardons et céleris, et le huitième service termina le repas +par les amandes fraîches et les noix confites, les confitures sèches +et liquides, les massepains, les biscuits glacés, les pastilles et les +dragées. + +Les meilleurs crus de Bourgogne et des côtes du Rhône avaient arrosé les +divers services du repas, le muscat de Languedoc restant réservé aux +babioles du dessert[94]. + +[Note 94: La Rouvraye.] + +_A Paris_, le réveillon est plus à la mode que jamais, et la statistique +serait impuissante à établir la quantité de boudin grillé qui se +consomme, pendant la nuit du 24 au 25 décembre, dans la grande capitale. + +Plus que toute autre ville, Paris subit l'influence des coutumes +étrangères. Il a pris à l'Angleterre les joies gastronomiques du +_Christmas_, à l'Allemagne son arbre de Noël si charmant et si poétique. +C'est seulement dans les quartiers paisibles du Marais et de l'île +Saint-Louis, loin des rues grondantes de la grande ville, où les chaudes +rôtisseries, les charcuteries enrubannées toutes grandes ouvertes, les +cafés et les restaurants illuminés offrent jusqu'au matin l'odeur et +le flamboiement d'un immense festin; c'est dans ce Paris ignoré qu'il +serait possible de retrouver quelques traces des vieux usages de nos +pères. + + +III. LES GÂTEAUX + +A l'occasion de Noël, il se fait une grande consommation de gâteaux qui, +suivant les pays, portent différents noms. + +_Dans les Vosges_, on réveillonne surtout avec du vin, de l'eau-de-vie +et des _coigneux_, gâteaux à forme particulière, fabriqués exprès pour +la fête de Noël. Il est d'usage que les parrains et marraines donnent à +leurs filleuls un coigneux à Noël. C'est un acompte sur les étrennes. + + «Le nom français de cette pâtisserie, dit X. Thiriat, n'existe pas + dans le dictionnaire de l'Académie: il varie suivant les pays. A + Saint-Amé, on dit _queugna_; à Dommartin, _queugno_; à Gérardmer, + _coïeue_; à Rambervillers, _cogneu_[95].» + +[Note 95: _La vallée de Cleurie_, p. 329.--_Coigneux_ et ses variantes +viennent peut-être de l'allemand _Kuchen_, gâteau.] + +Les _Lorrains_ ont l'habitude de s'entredonner, à l'époque de Noël, des +_cognés_ ou _cogneux_, espèces de pâtisseries dont les unes figurent +deux croissants adossés et dont les autres, plus longues que larges, se +terminent également, à leurs extrémités, par deux croissants. + +_Dans les Flandres_, on donne aux enfants, le jour de Noël, des +_kéniolles_ ou _coignolles_ ou _quégnolles_, gâteaux de forme oblongue, +au creux desquels un Enfant-Jésus en sucre est mollement couché, piquant +une note rose au sein de la pâte dorée. + +Dans le département du Nord, ces mêmes gâteaux sont connus sous le nom +de _coquilles_. Dans certaines villes, les boulangers et les pâtissiers +en offrent à leurs clients, à titre d'étrennes, immédiatement après la +Messe de minuit[96]. + +[Note 96: M. D..., boulanger à W... (Nord), nous a envoyé, pour la Noël +1906, une succulente coquille que nous avons admirée et appréciée: +c'était en souvenir d'un voyage resté mémorable.] + +Dans _le pays chartrain_ et _en Beauce_, on servait au réveillon des +_cochelins_, petites galettes feuilletées ovales ou losangées, qui +étaient saupoudrés de grains en sucre rose et blanc; ils servaient aussi +d'étrennes. + +_En Normandie_, les indigents se pressent, à l'heure du réveillon, à la +porte des fermes, en demandant des _aguignettes_ (étrennes) et chantent +en choeur ce vieux couplet: + + Aguignette, Aguignon, + Coupez-moi un p'tit cagnon; + Si vous n'volez pas le coper, + Donnez-moi l'pain tout entier. + +Les _Aguignettes!_ Tout le monde connaît, _en Normandie_, ces galettes +feuilletées, ces gâteaux de deux sous, cousins germains des «cheminaux +tout chauds» et des vieilles «nourolles» découpées à l'emporte-pièce +et revêtant les formes les plus diverses, suivant les caprices du +boulanger. + +Quelle jolie couleur elles vous ont à la sortie du four et comme elles +fleurent le bon beurre frais! Elles sont surtout succulentes, quand +un léger coup de feu leur a donné une teinte d'acajou et qu'elles +craquettent sous la... + +[Texte détérioré--reliure défectueuse] + +Quelles pâtisseries affriolantes que ces Aguignettes d'enfants! + +_En Berry_[97], les pains ou gâteaux de Noël étaient de deux sortes: les +_cornabeux_ et les _naulets_. Les _cornabeux_ ou_ pains aux boeufs_ sont +confectionnés dans les fermes, et on les distribue aux pauvres dans la +matinée de Noël: ces pains sont en forme de _cornes_ ou de croissants. + +[Note 97: D'après Laisnel de la Salle, _Croyances et Légendes_, t. I, p. +6.] + +A Argenton, à Saint-Gaultier, etc., les _cornabeux_ sont connus sous +le nom de _holais_. Tous les laboureurs de ces contrées donnent aux +pauvres, le jour de Noël, autant d'_holais_ qu'ils possèdent d'animaux +de labour, boeufs ou chevaux. + +Les _naulets_ sont ces petites galettes que fabriquent les boulangers +pour le jour de Noël. On leur donne, autant que possible, la forme d'un +petit Jésus, qu'au Moyen Age, on désignait quelquefois sous le nom de +_Naulet_ ou _Nolet_, pour Noëlet (petit Noël): + + J'ai ouï chanter le rossigneau + Qui chantoit un chant si nouveau, + Si gai, si beau, + Si résonneau; + Il m'y rompoit la tête, + Tant il preschoit, + Et caquetoit; + A donc prins ma houlette, + Pour aller voir _Nolet_[98]. + +[Note 98: _Bible des Noëls_, de Ribaut de Laugardière, p. 15, Bourges, +1857.] + +Tous ces gâteaux n'auraient-ils pas pour origine ces _pains de Noël_, +espèce de redevance payée jadis par les vassaux à leur seigneur? [99]. + +[Note 99: Voir du Cange, _Glossarium_, s. v. _panis_.] + +Nous pourrions citer encore une foule d'autres gâteaux que l'on sert +à l'occasion des fêtes de Noël et du jour de Tan; en Beauce, les +_nieules_, espèce d'échaudées; en Normandie, les _nieules_ [100], +petites gaufrettes un peu semblables aux _oublies_, pâtisserie légère +que fabriquait, à Rouen, la corporation des _oubleyeurs-neuliers_; on +les voit souvent figurer comme redevances, comme les _oublies_ les +_chemineaux_, les _fouaces_; en Provence, le _calendau_ et le _nougat_ +que l'on sert orné de feuilles vertes; en Normandie, les _craquelins_, +qu'on appelle bourettes à Valognes, etc. + +[Note 100: Les _nieules_ étaient surtout jetées, du haut des galeries, +dans la cathédrale de Rouen, le jour de la Pentecôte (Farin).] + +A ces sortes de gâteaux doit se rapporter le petit pain blanc que, +chez nos voisins des _Amognes_ (Nièvre), les parrains et les marraines +offraient, naguère encore, aux approches de Noël, à leurs filleuls et +que l'on connaissait, dans ces contrées, sous le nom d'_apogne cornue_. + +On pourrait encore ranger dans la catégorie des _apognes_, _l'ai gui +l'an_ de Vierzon (Cher), dont Raynal parle en ces termes [101]: «A +Vierzon pendant quelques jours des environs de Noël, tous les pâtissiers +vendent un petit gâteau de forme bizarre qu'on nomme _l'ai gui l'an._» + +[Note 101: _Histoire du Berry_, tom. I, p. 17.] + +«Dans notre province, comme en beaucoup d'autres, ajoute Raynal, on +donne encore les noms de _guilané, guilaneu_ aux aumônes spéciales ou à +de certains présents que l'on distribue aux premiers jours de l'an. Les +mots _guilané, guilaneu_ signifient, dit-on, _gui l'an neuf_[102]». + +[Note 102: Les auteurs sont très partagés sur cette étymologie. V. le +_Barzaz-Breiz_, de M. de la Villemarqué, t. I, p. 396.] + +_En Picardie_, il y a quelques années, les cabaretiers offraient, la +veille de Noël, à leurs clients des _cuignons_ ou _cuignots_, sorte de +tarte aux pommes en forme de croissants allongés. + +Dans _la Flandre_ flamingante, les gâteaux de Noël se nomment +_Kerskoeken_ et représentent un porc ou un sanglier, comme les +_cougnoux_ de Namur. + + +_Le réveillon des animaux_[103]._ + +[Note 103: Voir _Noël dans les pays étrangers_, p. 13. _Le réveillon des +oiseaux_.] + +Dans un grand nombre de pays, les animaux eux-mêmes font réveillon. + +_En Berry_, les animaux de la ferme, à l'issue de la Messe de minuit, +reçoivent une provende extraordinaire du meilleur fourrage. + +Il en est ainsi _en Lorraine_ et dans _le pays bisontin_. Dans un +village voisin de Besançon, à Mamirolle, il y a quelques années, un +cultivateur qui n'avait aucune religion se levait avec grande diligence, +pour conduire son bétail à l'abreuvoir public, tout au sortir de la +Messe de minuit. Il fallait, disait-il, que ses animaux eussent la +première eau de Noël. Cette habitude superstitieuse a quelque chose de +bien poétique et n'est que l'application abusive d'une idée admirable du +Mystère de Noël. [104] + +[Note 104: L'abbé B..., du diocèse de Besançon.] + +On nous écrit que, dans certaines paroisses perdues des _montagnes de +l'Auvergne_, à l'occasion de Noël, tous les animaux participent aux +réjouissances communes; «il n'est pas une tourterelle ni un pigeon qui +ne fasse réveillon.» + +Le même usage existe _en Bretagne_. Au retour de la Messe de minuit, +on donne à tous les animaux une botte du meilleur foin qui se trouve à +l'étable. Les paysans bretons (de Bignan, au diocèse de Vannes) pensent +qu'il est convenable que les animaux eux-mêmes participent à la joie +universelle, la nuit de Noël, en mémoire de la place que Dieu leur +assigna, d'après la tradition, dans l'étable de Bethléem, au moment de +la Nativité. + +_En Touraine_, dans plusieurs villages, la Messe de minuit terminée, +chacun regagne sa demeure. Mais avant d'aller prendre sa part au gai +repas du réveillon, le maître de la maison passe d'abord à l'étable. En +souvenir des deux animaux qui, de leur tiède haleine, ont réchauffé les +membres tremblants du Sauveur-Enfant, il donne à chacun de ses animaux +domestiques une double ration. C'est leur réveillon à eux [105]. + +[Note 105: M. l'abbé B... du diocèse de Tours.] + +Le poète qui a si bien chanté le _réveillon des oiseaux_ devait aussi +chanter _le réveillon des animaux_; il l'a fait sous ce titre gracieux: + + + LA GERBE DE NOËL + + Dans les nombreux pays où la sainte croyance + Vit encor dans le coeur du campagnard heureux, + --A l'heure où de Jésus l'on chante la naissance, + On observe un usage aussi bon que pieux. + + La venue ici-bas de cet Enfant aimable + Mit en liesse la terre, aux chants du Paradis; + De même le croyant s'en va dans son étable + Réjouir son bétail, ses agneaux, ses brebis. + + Il donne à l'âne, au bouf, une exquise provende, + Aux chèvres, aux moutons, ou du sucre ou du sel: + Car tout être vivant doit, suivant la légende, + Faire _son réveillon_ dans la nuit de Noël[106]. + +[Note 106: Comtesse O'Mahony.] + + + + +CHAPITRE V + +LES CADEAUX DE NOËL + +(ARBRE DE NOËL ET SOULIER DE NOËL) + +Aujourd'hui l'usage se répand de plus en plus de donner des cadeaux aux +enfants, à l'occasion de la fête de Noël. + +On donne à cette coutume une double origine. Quelques auteurs ont voulu +la faire remonter aux Romains, qui s'envoyaient les uns aux autres des +présents, _afin de commencer la nouvelle année sous d'heureux auspices_. +Les nouveaux convertis eurent beaucoup de peine à se défaire de cette +coutume payenne. + +A la fin du IVe siècle, saint Maxime de Turin la condamne avec +véhémence: il reproche aux chrétiens de donner des présents exagérés, +quelquefois même en contractant des emprunts[107]. + +[Note 107: Homil. C. _de Kalendis gentilium_, Migne, LVII, col. +492-493.] + +Dans la suite, Noël _prit peu à peu la place des Calendes de janvier et +fut considéré comme le commencement de l'année_[108]. + +[Note 108: En provençal, Noël se dit _Caleno_ ou _Calendo_ pour cette +raison.--Noël fut appelé _Calendes_, nom qu'on donnait Auparavant au +premier janvier.] + +Il nous semble exagéré de faire remonter aux Romains l'usage des cadeaux +de Noël; cette coutume chrétienne nous paraît avoir son origine toute +naturelle dans l'idée même de la fête. En effet, Noël, étant un jour de +joie universelle, est en même temps une fête de famille: les étrennes en +sont la conséquence.--Comme Dieu s'est donné en présent aux hommes pour +leur prouver son amour, les hommes se donnent entre eux des signes +d'amitié et de bienveillance. Les parents surtout pensent à réjouir +leurs enfants en souvenir du divin Enfant-Jésus, qu'ils leur montrent +comme leur meilleur ami et leur plus parfait modèle. + +Les cadeaux de Noël se font surtout par l'_arbre de Noël_ et par le +_soulier de Noël_. + + +I. L'ARBRE DE NOËL + +Partout l'arbre est regardé comme un symbole de vie, d'abondance et de +prospérité[109]. + +[Note 109: L'arbre joue un grand rôle dans la symbolique chrétienne. On +a souvent mis en face l'un de l'autre _l'arbre de la science du bien et +du mal_, principe de la déchéance de l'humanité, et _la croix_, principe +de rédemption et de salut.] + +L'_arbre de Noël_ est un petit arbuste vert, le plus ordinairement +un sapin, aux branches duquel on attache les cadeaux que l'on veut +distribuer aux enfants, à l'occasion de la fête. Il apparaît tout +éclatant de lumières, tout chargé de jouets et de friandises. Cet arbre +merveilleux est pour les coeurs innocents le symbole de Celui qui est +«la lumière du monde» et la source de tout don céleste. + +Cet arbre, en effet, a pour les enfants une signification chrétienne. Ce +sapin, qui reste vert au milieu du deuil de la nature et qui produit +des fruits absolument inusités, fournit l'occasion de parler aux petits +enfants de ce Jésus qui s'est fait enfant pour nous, de ce Jésus qui, +dans sa crèche, leur prêche la piété, l'obéissance, la pauvreté. +Ils écoutent comme on écoute quand on est enfant: plus tard ils se +souviendront!... + +Qui donc peut assister sans être profondément ému à cette scène +ravissante d'un arbre de Noël dans _nos Écoles maternelles?_ «Devant les +yeux émerveillés des tout petits, le verdoyant sapin, illuminé de mille +petites lumières tremblotantes, se dresse tout chargé de jouets et de +cadeaux qui, pendant des heures, mettent du bonheur dans les âmes de +tout ce monde enfantin. A ces joujoux d'un jour, on joint quelquefois +une large distribution de bons vêtements chauds et de hardes neuves: +tricots qui recouvrent les petits membres grelottants, mitaines qui +préservent des engelures, foulards où s'enfouissent les petits nez +rougis par la bise, bonnes galoches qui sonnent sur le pavé au moment +des glissades. Et comme il n'est point de belles fêtes sans chanson, on +chante quelques-uns de ces jolis _noëls_ naïfs, sur des airs qui ont +traversé les siècles et qui n'en sont pas pas moins une bonne et +égayante musique[110]». + +[Note 110: Nous empruntons cette description de l'arbre de Noël au +savant article, si documenté, si varié et si plein d'_humour_ de M. +Georges Dubosc (_Journal de Rouen_, 25 déc. 1897).] + +Le romancier anglais Ch. Dickens décrit ainsi l'arbre de Noël[111]: «Cet +arbre, planté au milieu d'une large table ronde et s'élevant au-dessus +de la tête des enfants, est magnifiquement illuminé par une multitude de +petites bougies et tout garni d'objets étincelants. Il y a des poupées +aux joues roses qui se cachent derrière les feuilles vertes, il y a des +montres, de vraies montres, ou du moins avec des aiguilles mobiles, de +ces montres qu'on peut monter continuellement; il y a de petites tables +vernies, de petites armoires et autres meubles en miniature qui semblent +préparés pour le nouveau ménage d'une fée; il y a de petits hommes +à face réjouie, beaucoup plus agréables à voir que bien des hommes +réels--car si vous leur ôtiez la tête, vous les trouveriez pleins de +dragées.--Il y a des violons et des tambours, des livres, des boîtes à +ouvrage, des boîtes de bonbons... toutes sortes de boîtes; il y a +des toutous, des sabots, des toupies, des étuis à aiguilles, des +essuie-plumes et des imitations de pommes, de poires et de noix, +contenant des surprises. Bref, comme le disait tout bas devant moi un +charmant enfant à un autre charmant enfant, son meilleur ami: «Il y +avait de tout et plus encore!» + +[Note 111: _Christmas carols_.] + + +_Comment installer et garnir l'arbre de Noël_ + +Il faut choisir, dans la forêt, un beau sapin aux branches épaisses et +bien vertes: on le plante dans une caisse profonde remplie de terre: les +parois sont ornementées de papier multicolore ou d'andrinople. C'est, à +Paris, au marché du quai aux Fleurs qu'on trouve à meilleur compte les +sapins de Noël; chaque année, les forêts de France et même de l'étranger +en envoient un stock considérable. + +Il est bon de placer l'arbre au tiers de la pièce où l'on doit se +réunir, afin de laisser, en avant, un espace suffisant pour recevoir les +invités, grands et petits. + +On peut établir, dans un coin de la salle, une sorte de cloison de +tentures, faite avec de longs rideaux épais. Derrière cette cloison, +on peut placer un piano ou un harmonium autour duquel grands frères et +grandes soeurs chanteront des _noëls_ populaires: leurs voix sembleront +se perdre dans un lointain mystérieux, et parfois imiter les Anges de +Bethléem, annonçant aux bergers la venue du Sauveur. + +Il faut, sur le fond de verdure sombre qu'offre le sapin, placer des +boules de verre ou de petits miroirs qui refléteront, en mille facettes, +la lumière des petites bougies suspendues dans l'arbre. Souvent on +sème sur les branches quelques poignées de givre argenté et de neige +artificielle; on y ajoute aussi quelquefois de longs fils d'argent qu'on +appelle des «cheveux d'ange». Enfin, on accumule, avec art et bon goût, +tout ce qu'on peut trouver de petits rubans, de faveurs, et on agrémente +le tout de nombreuses bouffettes, de noeuds et de croisettes de bolduc +rose[112]. + +[Note 112: Grosse ficelle rose, plate.] + +Quant aux bibelots, jouets et friandises à placer sur l'arbre de Noël, +on a le choix, assurément, mais il faut prévoir ce qui fera le plus +grand plaisir à l'assistance: les fruits et les jouets _à surprises_ ont +toujours le plus grand succès. Les enfants préfèrent souvent les objets +peu coûteux aux cadeaux de grand prix: il faut surtout savoir les +enjoliver et les présenter, sous les formes les plus gracieuses et les +plus attrayantes: par exemple, les petits paniers et les corbeilles +seront recouverts de percaline et doublés de satinette rose ou bleue; +on collera sur les panoplies des papiers de couleur, des papiers de +fantaisie à dessins comiques, etc. + +Quelquefois, on place, au sommet de l'arbre de Noël, une étoile +lumineuse étincelante de rubis et d'émeraudes, ou un ange de carton aux +ailes d'or et aux mains pleines de présents. + +On trouve dans les bazars et chez les marchands de jouets tous les +_accessoires_ d'un arbre de Noël à des prix très abordables. + +Les savants ne sont pas d'accord sur l'origine de l'arbre de Noël: les +uns le font remonter au temps du paganisme, les autres lui donnent +une origine gauloise, d'autres, enfin, le font venir des plus pures +traditions germaniques. + +_Origine payenne._ L'arbre de Noël, suivant une légende, remonterait aux +peuples payens, qui célébraient, par des réjouissances, les derniers +jours de l'année. Le sapin, «roi des forêts» [113], comme disent +encore certains chants populaires allemands, recevait alors un culte +idolâtrique: des sacrifices humains avaient même arrosé ses racines. +Cependant, il faut observer que, parmi les nombreuses espèces d'arbres +pour lesquels les anciens Germains avaient un culte, on ne vit jamais +figurer le sapin. Il faut aller jusqu'à l'extrême Scandinavie où, dans +les temps payens, lors des fêtes de _Youl_[114], célébrées à la fin +de décembre, en l'honneur du retour de la terre vers le soleil, on +plantait, devant la maison, un sapin auquel on attachait des torches et +des rubans de couleur. + +[Note 113: Il faut visiter les belles forêts du mont Saint-Odile, en +Alsace, pour voir que le sapin mérite bien ce titre d'honneur.] + +[Note 114: _Noël dans les pays étrangers_, p. 19.] + +Le christianisme aurait transformé cette coutume et l'aurait appropriée +au _Mystère de Noël_, qui se célèbre à cette époque de l'année; cette +ancienne cérémonie serait tombée en désuétude avec le cours des siècles. + +_Origine gauloise._ Vers 573, saint Colomban, poussé par un ordre +mystérieux de Dieu, quitta l'Irlande, son pays natal, et le monastère +de Bangor, où les fortes études n'empêchaient pas l'enthousiasme de +se développer. Il partit pour la Gaule dont, malgré la conversion de +Clovis, les habitants avaient grand besoin d'être évangélisés. L'ardent +missionnaire fut bien accueilli par Gontran, roi des Bourguignons. + +Bientôt l'étroite enceinte du vieux château romain d'Annegray, que lui +avait concédé ce prince, fut insuffisante pour ses nombreux disciples. +Une portion de la nouvelle communauté dut se transporter à Luxeuil, au +pied des Vosges. + +Un soir de Noël, saint Colomban prit avec lui quelques-uns de ses +religieux et parvint avec eux, en chantant des hymnes, jusqu'au sommet +de la montagne où se trouvait un antique sapin encore vénéré par +quelques habitants. Les religieux accrochent à l'arbre leurs lanternes +et leurs torches; un d'eux parvient jusqu'à son faîte et y dessine une +croix lumineuse. + +Les paysans accourent et saint Colomban leur raconte les merveilles de +la nuit qui donna au monde un Sauveur. + +Malgré ce fait, nous ne croyons pas que la tradition de l'arbre de Noël +soit née sur notre vieille terre française. Nous n'en trouvons aucune +trace dans nos vieux _noëls_ normands, gascons, bourguignons ou +provençaux. Dans toutes nos _Pastorales_, dans l'_Officium pastorum_, +même silence au sujet du vert sapin étoilé de lumières. Ce n'était point +le sapin, mais bien le chêne celtique qui était l'arbre symbolique par +excellence dans les vieilles forêts druidiques de l'ancienne Gaule[115]. + +[Note 115: _Noël dans les pays étrangers_, p. 18, note.] + +_Origine allemande_. Il y a un siècle environ que l'arbre de Noël est +devenu populaire dans les contrées du Nord de l'Allemagne. + +C'est en Norwège et en Suède qu'il fut d'abord adopté aux fêtes +chrétiennes de Noël, et tout indique qu'il a été propagé, en Allemagne, +par les Suédois, pendant la guerre de Trente ans. + +C'est peut-être en Alsace qu'il faut chercher l'origine de l'arbre de +Noël. Dans ce pays, les charmes de la poésie ont enveloppé tous les +actes de la vie publique et privée. + +Nous trouvons la plus ancienne mention de l'arbre de Noël dans une +description des usages de la ville de Strasbourg, en 1605. On y lit le +passage suivant: «Pour Noël, il est d'usage, à Strasbourg, d'élever des +sapins dans les maisons; on y attache des roses en papier de diverses +couleurs, des pommes, des hosties coloriées, du sucre, etc.»[116]. + +[Note 116: _Auf Weihnachten_ richtett man Dannenbaümen zu Strasburg +in den Stuben auf, daran hencket man rossen auss vielfarbigen. Papier +geschnitten, Aepfel, Oblaten, Zischgolt, Zucker (Rietschel, I. C., p. +144).] + +En 1765 encore, Goëthe se trouvant à Leipsick, chez un ami, en face d'un +arbre de Noël, exprime la surprise que lui cause ce spectacle qu'il +voyait pour la première fois. + +L'un des plus anciens vestiges de cette coutume se trouve dans +_l'Essence du Catéchisme_ que publia, vers le milieu du XVIIe siècle, +le pasteur protestant Dannhauer, de Strasbourg. Il constate que depuis +quelque temps, en Alsace, on suspend, à la Noël, pour la récréation des +enfants, des bonbons et des jouets aux branches d'un sapin. Il déclare +qu'il ignore d'où cet usage, qu'il blâme fortement, a pu tirer son +origine[117]. + +[Note 117: _Katechismusmilch_ (le lait du Catéchisme), 1642-1646, cité +par Rietschel. I. C., p. 145.] + +L'arbre de Noël fut introduit à Paris, en 1840, par la princesse +Hélène de Mecklembourg, duchesse d'Orléans, et favorisé plus tard par +l'impératrice Eugénie. + +Dans cette même année, le prince Albert, époux de la reine Victoria, +l'introduisit au palais royal de Buckingham, à Londres, et le mit en +honneur dans l'aristocratie et la bourgeoisie anglaise. + +Cette touchante et délicieuse tradition de l'arbre de Noël, perpétuée à +travers les âges, semble aujourd'hui plus vivace encore que jamais. La +preuve en est dans l'immense quantité de sapins qui, dès l'aube, chaque +année, sont alignés sur les deux côtés de la Madeleine, à Paris. + +Les sapins!... Ils sont là des centaines, des milliers, de toute taille, +de tout âge. Les uns, tout petits, les autres très grands avec d'énormes +racines. Ceux-là, de quelques centimètres de hauteur; ceux-ci atteignant +plusieurs mètres. + +Et tous ces arbres de Noël, disposés en ordre, forment de grandes et de +petites allées... C'est comme une forêt en miniature, où l'oeil se perd +dans les masses de feuillage sombre, où l'esprit se reprend à rechercher +les images exquises de Pierre Dupont, le chantre des _Sapins_, évocateur +génial des beautés de la nature: + + Le _Sapin_ brave et l'hiver et l'orage, + Chaque printemps lui fait un éventail; + Droite est sa flèche et vibrant son feuillage; + L'art grec s'y mêle au gothique travail... + Dieu d'harmonie + Et de beauté, + J'adore ton génie + Dans sa simplicité. + +Qui de nous n'a contemplé, avec larmes, en 1870, l'arbre de Noël de nos +ennemis insolents et vainqueurs? Ces hommes du Nord abattaient les +rares sapins de nos bosquets et en détachaient la cime. Dressée dans un +tonneau, cette cime devenait leur arbre de Noël. Ils suspendaient à ses +branches des pommes au lieu d'oranges, et des saucisses en guise de +guirlandes: le tout était éclairé par des chandelles fumeuses. C'était +plutôt lugubre!... + +Les Chartrains se rappellent encore cet épouvantable incendie qui, le +jour de Noël, détruisit le château du prince Napoléon, à Gourdez. Un +sapin immense était dressé dans les magnifiques salons. Pour célébrer +leur «Weihnachten», les Allemands suspendirent à ses branches toutes +sortes de victuailles; le tout était éclairé _a giorno_ par de +nombreuses bougies. L'on festoya, l'on dansa autour de l'arbre de Noël. +Le feu ne tarda pas à se déclarer; bientôt le château n'était qu'un +brasier, et malheur aux paroissiens de Morancez qui essayèrent de +conjurer l'incendie [118]! + +[Note 118: L'abbé G..., du diocèse de Chartres.] + +Nous avons donné dans notre premier opuscule une longue description de +l'arbre de Noël allemand [119], nous nous contenterons de citer _l'arbre +de Noël des petits forains_ et _l'arbre de Noël des Alsaciens-Lorrains à +Paris_. + +[Note 119: _Noël dans les pays étrangers_, p. 39-49.] + + +_L'arbre de Noël des petits forains, à Paris_ + +Le 24 décembre, une vaste salle avait été mise gracieusement à la +disposition de l'École foraine; la réunion fut très belle. Un public +nombreux voulut prendre part à la joie des pupilles de Mlle Bonnefois. + +M. Gaston Lacoin, avocat à la Cour d'appel, dans un à-propos très +brillant sur l'École foraine et sa fondatrice, fit savoir qu'elle +n'avait pas été oubliée par le bonhomme Noël, puisque le Conseil +général, sur la proposition de M. Duval-Arnoult, lui allouait une +subvention de 500 francs. + +Cette heureuse nouvelle fut accueillie avec joie. + +Mmes L. Vaillant et J. Jucquot ont ouvert le concert par un charmant +morceau à quatre mains. Mme Raucet-Banès a charmé l'auditoire par son +talent de fine diseuse. Mme Benoiste a brillamment exécuté une Étude de +Liszt et accompagné tous les artistes avec un réel talent. Deux jeunes +élèves de Mlle Caroline Brun ont fait entendre de ravissantes mélodies +avec des voix bien posées, une diction parfaite et un style impeccable. + +La distribution des présents de toutes sortes suspendus à un splendide +arbre du Noël eut ensuite lieu au milieu de la joie générale; tous les +petits forains paraissaient être au comble du bonheur. + +Mlle Bonnefois peut être heureuse et Mlle Giraud fière de ses petits +élèves. Puissent-elles longtemps encore assister à cette fête de +famille! + + +_L'arbre de Noël des Alsaciens-Lorrains, à Paris_ + +Il n'est pas un journal, en France et surtout en Alsace-Lorraine, qui +n'ait raconté, au moins une fois, cette cérémonie si particulièrement +touchante et patriotique. + +Tout le monde connaît l'Association des Alsaciens-Lorrains, à Paris. +Cette oeuvre a distribué, depuis son origine, des millions de secours et +procuré du travail et des moyens d'existence à des milliers de familles +émigrées. + +Comme l'arbre de Noël est en grand honneur dans toutes les familles +alsaciennes, on pensa, dès l'année qui suivit la guerre de 1870, à une +fête qui rappelât aux petits émigrés les joies du foyer natal. + +Jules Claretie a raconté l'origine de cette fête, dans une salle de +café-concert, à l'Alcazar, où les petits Alsaciens étaient accourus. On +en attendait quelques centaines; il en était venu plus d'un millier. + +«Les fillettes et les gamins, dit Jules Claretie montaient, tout émus, +les marches de l'estrade. Même après avoir pillé les épiciers du +voisinage, on n'allait bientôt plus avoir rien à leur donner. Il fallut +briser par fragments les tablettes de chocolat, pour que les derniers +emportassent quelque chose. C'est Gambetta qui les cassait en deux, ces +tablettes de chocolat, et les passait à Mme Floquet qui les distribuait +à ces petites mains tendues.» + +Cette fête de famille, très modeste à l'origine, reçut dans la suite un +développement considérable; entourée de la sympathie universelle, elle +devint une manifestation charitable vraiment grandiose. + +Qu'on en juge par le récit que nous en fait un journal de la capitale +[120]: + +[Note 120: _Le Monde illustré_, 26 déc. 1881.] + + + «Le 25 décembre 1881, a eu lieu, dans l'après-midi, à l'Hippodrome, + la Noël des Alsaciens-Lorrains. + + «De patriotiques souvenirs planaient sur cette fête. Une foule émue + et sympathique se pressait dans l'immense vaisseau, admirablement + décoré pour la circonstance. + + «Des Alsaciens, au nombre de six mille, et environ quatre mille + enfants, avaient été convoqués dans cette vaste enceinte, afin + de participer aux libéralités que leur réservaient les Dames + patronnesses de l'Oeuvre, sous la forme d'agréables et utiles dons, + consistant en vêtements chauds, objets de toute espèce, jouets et + bonbons. + + «Au centre de l'arène se dressait un énorme sapin, provenant des + forêts d'Alsace [121], dont les gigantesques rameaux, ornés de + rubans aux couleurs nationales, ployaient sous une charge coquette + de joujoux et de Lanternes. + + [Note 121: Avant de l'expédier, ses racines avaient été + soigneusement enveloppées d'une grosse motte de _terre alsacienne_.] + + «Des mâts, autour desquels s'enroulaient des oriflammes et des + drapeaux tricolores, étaient plantés de place en place. Ils + portaient tous, au centre, les armes des villes des pays annexés, + ainsi que l'écusson de la ville de Paris. + + «Sur des tables placées au pied de ces mâts, s'amoncelaient des + piles de cadeaux, qui attiraient les regards de la troupe enfantine, + assise au milieu de l'ellipse. + + «Le reste de l'assistance s'étageait sur les gradins de + l'amphithéâtre. + + «On y remarquait bon nombre de sénateurs, de députés, des élèves de + l'École polytechnique, de l'École centrale... + + «La musique de la Garde républicaine et plusieurs sociétés chorales + ont fait entendre, comme intermèdes, des morceaux très applaudis. + + «Des pièces de vers et des chants patriotiques ont été + chaleureusement acclamés. + + «Ensuite a commencé le défilé des enfants qui sont venus, + accompagnés de leurs parents, recevoir, des mains charitables, les + dons destinés à chacun d'entre eux. + + «Les bienfaiteurs se sont retirés avec la conscience d'un doux + et cher devoir de commisération accompli en faveur de frères + malheureux. + + «Les Alsaciens pauvres ont mieux compris qu'ils faisaient toujours + partie du territoire français, et que, en dépit des efforts faits + pour les séparer de nous, la charité supprimait les frontières + nouvelles.» + +Ce spectacle charmant de l'arbre de l'Hippodrome fait retrouver aux +pauvres exilés, dans la douce fête de l'arbre de Noël, le souvenir +vivant de la patrie absente, et ceux qui veulent être généreux pour +l'enfance proclameront hautement «qu'elles sont bonnes et touchantes, +les traditions qui permettent ainsi de faire le bien et la charité, en +les parant de cette poésie émue et naïve qui, depuis dix-neuf siècles, +s'attache à la plus populaire de nos fêtes [122]». + +[Note 122: _Le Journal de Rouen_, loc. cit.] + +Rückert, le plus poétique révélateur, dit Baur, de l'amour divin +manifesté dans la grotte de Bethléem, nous a laissé une poésie très +aimée des enfants. C'est comme une perce-neige toute pure et toute +délicate qui s'est épanouie sur le bord de la Crèche; nous ne ferons que +résumer le poète allemand: + + +_L'arbre de Noël et l'enfant pauvre_ + +«Un petit enfant étranger parcourt les rues superbes d'une ville +inconnue: il admire les jouets exposés aux vitrines, la lumière +des palais et les étincelants sapins entrevus dans les salles bien +chauffées. + +«Tout enfant, dit-il, a son petit arbre et sa bougie: tout enfant, chez +ses parents, a sa douce surprise, et, moi seul, je n'ai rien. Et il +frappe tristement à toutes les portes, et personne n'a pitié de lui et +ne l'invite à entrer. + +«O saint Enfant-Jésus, s'écrie-t-il, je n'ai ni père, ni mère, je n'ai +que vous; puisque personne ne m'écoute, venez à mon secours.» Il joint +ses petites mains glacées par le froid, et, tout grelottant, il attend, +anxieux, dans la rue. + +«Et voici que descend vers lui un autre petit enfant, entouré d'une +lumière étrange et qui lui dit: + +«Je suis le divin Jésus... tout le monde te repousse, moi je viens à +toi... tu auras aussi ton arbre de Noël, regarde!» + +«De la main, l'Enfant-Jésus lui montre alors le ciel dans lequel brille +un gigantesque arbre de Noël tout scintillant d'étoiles. + +«L'enfant, dont l'âme est inondée de joie et de paix, se sent soulevé +lentement, doucement par mille petits anges qui se détachent de l'arbre +merveilleux. + +«.....Il est retourné dans sa vraie patrie, et là il oublie toutes les +souffrances d'ici-bas!» + +Il faut lire cette ravissante poésie dans le texte allemand pour en +savourer toute la suavité. + +Après avoir célébré tous les charmes de l'arbre de Noël, parlons de la +coutume si française du _soulier_ ou du _sabot_ de Noël, mis dans l'âtre +pendant la Messe de minuit, pour le plus grand bonheur de nos naïfs +enfants. + + + +II. LE SOULIER DE NOËL + +L'heure de la veillée est déjà avancée; les plus petits enfants +consentent à assister à la Messe de minuit dans la _chapelle blanche_, +c'est-à-dire à dormir sous leurs blancs rideaux, pendant que leurs +parents iront à l'église. Mais auparavant, tout émus, ils déposent, avec +grand soin, leur soulier au pied des chenets de fonte. Pendant leur +sommeil, ils rêvent de sucre de pomme, de polichinelles, de bonbons et +de jouets de toutes sortes... + +Maman attend que bébé soit bien endormi; puis, elle s'avance +discrètement et remplit l'escarpin mignon, largement ouvert, des objets +qu'elle sait que son cher petit désire le plus,--elle le lui a fait dire +tant de fois!... + +Le lendemain, dès son réveil, l'enfant accourt, pieds nus, le cour +battant, l'oeil encore gros de sommeil et déjà brillant de plaisir, pour +contempler les trésors, objets de toutes ses espérances. + +Malgré la nuit plus courte, avec quel empressement le père et la mère +sont debout, dès le jour naissant, pour guetter le réveil de leur fils, +pour être les heureux témoins de sa surprise, de sa joie exubérante, +quand il aperçoit les jouets, friandises et cadeaux de toutes sortes, +que lui envoie le petit Jésus par son fidèle messager _le bonhomme +Noël_[123]. + +[Note 123: _Lectures pour tous_, déc. 1903. Extrait d'un article de +François Veuillot.] + +Quelquefois, quand les enfants n'ont pas été sages, quand ils ont été +espiègles, menteurs, gourmands, désobéissants ou colères, le petit Jésus +n'envoie, en souvenir... qu'une poignée de verges. + +Qui de nous n'a été la naïve et heureuse victime de cette supercherie +toute imprégnée d'affection maternelle? Une petite fille disait à sa +maman: «Je ne sais pas pourquoi ma petite soeur Luce trouve toujours +dans son soulier de Noël précisément ce qu'elle désire?» + +--«Ah! ma chère Lise, c'est qu'elle est toujours plus sage que toi!» + +«Oh! que papa et maman vont être surpris et contents, disait un charmant +bébé, quand ils verront tout ce que le petit Jésus m'a apporté!» + +Aussi, quand à notre raison plus complètement éveillée s'est dévoilé le +mystère, quelle amère déception, quel trouble dans nos joies enfantines! + +Il n'y a rien de plus gracieux que cette fiction du soulier de Noël, +utilisée par les mamans pour rendre _raisonnables_ leurs bébés +capricieux. + +Un critique connu la recommandait, et nous voulons reproduire le tableau +plein de fraîcheur que sa plume traçait il y a quelques années. + +C'était aux environs de Noël, la scène se passait au bazar de la rue +d'Amsterdam; nous citons les paroles de l'éminent écrivain[124]: + +[Note 124: Fr. Sarcey. _Annales polit. et littér._, du 22 déc. 1889.] + +«Je suivais une jeune mère qui tenait par la main une petite fille. +L'enfant s'extasiait sur les poupées et les joujoux. Elle voulait qu'on +lui achetât le bazar tout entier. + +--Non, lui disait doucement sa mère: c'est bientôt Noël et le petit +Jésus t'apportera dans ton soulier ce qu'il aura choisi pour toi. + +--C'est ici, répond la petite, que l'Enfant Jésus vient acheter des +joujoux? + +--Oui, sans doute, pour les enfants bien sages. + +--Pour les petits enfants bien sages? + +--Oui, le petit Jésus tient à leur faire une surprise pour les +récompenser. + +--Alors, je serai bien sage! + +«... Qu'est-ce que ce petit Jésus qui achète des jouets chez les +marchands... et qui s'introduit mystérieusement dans les cheminées? Les +enfants ne s'en rendent pas bien compte. + +«Ce qu'il y a de certain, c'est que le petit Jésus n'est pas pour eux +une abstraction, un symbole. Ils le voient qui traverse l'air, qui +presse sur sa poitrine des mains pleines de gâteaux et de jouets, ils le +sentent au-dessus d'eux très bon et très juste: ils se disent qu'avec +Lui il faut marcher droit, ou sinon... les souliers resteront vides. +Quels cris de joie ils vont jeter quand ils verront que le petit Jésus a +justement choisi ce qu'ils désiraient le plus, ce qu'ils avaient demandé +dix fois à leur mère.» + + +Quelquefois l'Enfant-Jésus réserve aux pauvres et aux affligés ses +meilleurs cadeaux, comme le prouve la _légende des bigorneaux_. + +Jadis vivait à Saint-Malo une pauvre femme dont presque tous les garçons +s'étaient noyés en mer. Un seul avait survécu. Sa mère le garda auprès +d'elle... + +Un jour de décembre, elle tombe gravement malade. + +Son fils l'entend qui pleure. Il se souvient qu'on est à la _veille de +Noël_. Donc, doucement il se déchausse et vient poser son sabot usé +auprès des cendres froides; puis il ouvre la fenêtre et se met à prier +en regardant le ciel. Soudain, au moment où les cloches annoncent la +Messe de minuit, il aperçoit un nuage lumineux qui s'arrête juste +au-dessus de la maison. + +Ce n'était pas un nuage ordinaire, ou, pour mieux dire, c'était un +essaim de ces escargots de mer que l'on appelle des _bigorneaux_ et, que +l'on mange sur la côte bretonne. _Les premiers remplirent les sabots_, +les suivants couvrirent le plancher, et quand la place manqua dans la +pauvre chambre, ils rampèrent sur les panneaux de bois de la façade, ou +s'accrochèrent aux ardoises du toit. + +Cependant la pauvre veuve émerveillée se sentait mieux... Elle remplit +en hâte plusieurs paniers qu'elle alla vendre le lendemain: jamais elle +n'avait fait de si belles recettes, car personne n'avait jamais vu +d'escargots de mer si beaux et si appétissants. + +On sut bientôt, dans le pays, le prodige qui s'était opéré et l'on +appela la vieille maison le _château des bigorneaux_[125]. + +[Note l25: _Lectures pour Tous_, loc. cit.] + +Nos poètes ont souvent traité ce sujet si touchant et si naïf du +_soulier de Noël_: + + Ainsi qu'ils le font chaque année, + En papillotes, les pieds nus, + Devant la grande cheminée + Les bébés roses sont venus. + A minuit chez les enfants sages + Le joli Jésus qu'à genoux + On adore sur les images + Va, les mains pleines de joujoux, + Du haut de son ciel bleu descendre; + Et, de crainte d'être oubliés, + Les bébés roses, dans la cendre, + Ont tous mis leurs petits souliers. + Derrière une bûche ils ont même, + Tandis qu'on ne les voyait pas, + Mis, par précaution suprême, + Leurs petits chaussons et leurs bas. + Puis, leurs paupières se sont closes + A l'ombre des rideaux amis. + Les bébés blonds, les bébés roses, + En riant se sont endormis + Et jusqu'à l'heure où l'aube enlève + Les étoiles du firmament + Ils ont fait un si joli rêve + Qu'ils riaient encore en dormant[126]. + +[Note 126: Rostand.] + +Nos enfants savent par coeur ces beaux vers d'André Theuriet: + + Il est minuit, l'étable est sombre, + La Vierge rêve et Joseph dort; + L'Enfant repose dans cette ombre + Ayant au front l'étoile d'or. + + Vêtu de satin et de moire, + Le front ceint d'un rayon vermeil, + A travers la grande nuit noire, + Jésus passe comme un soleil. + + Glissant sur un rayon de lune, + Il pénètre dans les foyers. + Seul le grillon, dans la nuit brune, + _Voit remplir les petits souliers_. + + Noël! Jésus vient de naître. + _Souliers et sabots de hêtre + Sont rangés dans l'âtre noir._ + Noël! Enfants, venez voir + Les merveilles qu'à la ronde, + Jésus, pour le petit monde, + Du haut des cieux fait pleuvoir! + +Non moins gracieuse est la poésie suivante que nous envoie un de nos +bons amis du Canada[127]. + +[Note 127: Le rév. Père B***, qui, bien des fois, dans notre belle +église de Pithiviers, a su intéresser et charmer ses auditeurs.] + + Hier au soir, à l'Angélus, + Quand la nuit étendait son voile, + J'ai vu, de la plus belle étoile + Descendre le petit Jésus. + + Sur le toit de chaque demeure, + Il s'arrêtait pour écouter! + Car à l'enfant méchant qui pleure + Il ne viendra rien apporter. + + Celui qui manque sa prière, + Ou qui déchire ses habits, + N'aura qu'une verge sévère, + Avec un morceau de pain bis. + + Mais Jésus, aux enfants bien sages, + Apportera de beaux joujoux, + Des livrets tout remplis d'images, + Et des bébés aux grands yeux doux. + + Avec une plume éternelle, + En caractères triomphants, + Un ange écrivait sur son aile + Le nom des bons petits enfants. + + Que ceux-là, dans la cheminée, + Mettent sans crainte _leur soulier_ + Petit Jésus, dans sa tournée, + Saura ne pas les oublier. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + PRÉFACE. + + CHAPITRE PREMIER. + + La veillée de Noël et les légendes qu'on y raconte. + La veillée de Noël. + + I.--Le REPAS MAIGRE. + En Auvergne. + En Provence. + Dans le Comtat-Venaissin. + A Marseille. + Le gros souper du musée d'Arles. + En Bretagne. + + II.--LES DIVERTISSEMENTS. + La fête de la pelote en Anjou. + La fête de la pelote en Normandie. + La fête des flambarts en Champagne. + Une veillée de Noël dans le Rouergue. + Une veillée de Noël au pays lorrain. + Une veillée de Noël à Paris. + Une pieuse coutume à Montsecret (Orne). + + III--LES LÉGENDES + + _Êtres inanimés_. + En Franche-Comté. + Dans les Vosges. + Au pays de Caux. + En Bretagne. + + _Animaux_. + Dans les Vosges. + Dans les Landes. + En Berry. + + _Démons et croyances superstitieuses_. + En Limousin. + Opinion d'un poète anglais. + A Saint-Michel-en-Grève. + En Franche-Comté. + Dans les Vosges. + En Normandie. + En Corse. + En Bretagne. + + _Récits édifiants_. + La rose de Marienstein. + La Marguerite de Bethléem. + La Noël des trépassés. + La veillée de Noël (dom Guéranger). + + CHAPITRE II + + La Bûche de Noël. + Origine de la bûche de Noël. + En Berry. + En Normandie. + En Provence. + En Bretagne. + + CHAPITRE III + + Les particularités de la Messe de minuit. + Les trois messes de Noël. + Les trois messes de Noël à Rome. + La Messe de minuit au village. + En allant à la Messe de minuit. + Une Messe de minuit pendant la Révolution. + Une Messe de minuit manquée. + Une Messe de minuit en Normandie. + Une Messe de minuit en Picardie. + Les agneaux de Sainte-Agnès à Rome. + Une Messe de minuit en Champagne. + Une Messe de minuit au pays d'Armagnac. + Une Messe de minuit dans le Rouergue. + Une Messe de minuit en Provence. + Une Messe de minuit à Saint-Victor-l'Abbaye. + Une Messe de minuit en Vendée. + Une Messe de minuit à l'Isle-sur-Sorgue. + Une Messe de minuit en Bretagne. + Une Messe de minuit à Paris. + Une Messe de minuit à Ferrières. + La fête des Ânes à Rouen. + La _Scala_ de Noël. + + CHAPITRE IV + + Le réveillon et les gâteaux de Noël + Origine du réveillon. + + I.--Les quêteurs. + L'Aguilloné au pays d'Armagnac. + Les Aguignettes en Normandie. + A Ploërmel. + Dans les Pyrénées. + Dans les Landes. + + II.--Le repas. + Dans l'Orléanais. + Dans l'Anjou. + Dans le Rouergue. + Dans le Poitou. + Dans le Dauphiné. + Dans l'Armagnac. + Dans le Béarn. + Dans l'Auvergne. + En Corse. + En Franche-Comté. + Dans le pays de Caux. + L'oie de Noël. + Le réveillon de Mme de Sévigné. + Le réveillon à Paris. + + III.--LES GÂTEAUX. + Dans les Vosges. + En Lorraine. + En Flandre. + Dans le pays chartrain. + En Normandie. + En Berry. + Le réveillon des animaux. + + CHAPITRE V + + Les cadeaux de Noël + (l'Arbre de Noël et le Soulier de Noël) + Origine des étrennes. + I.--L'ARBRE DE NOEL. + II.--LE SOULIER DE NOEL. + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La nuit de Noël dans tous les pays +by Alphonse Chabot + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA NUIT DE NOËL DANS TOUS LES PAYS *** + +***** This file should be named 14788-8.txt or 14788-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/4/7/8/14788/ + +Produced by Suzanne Shell, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La nuit de Noël dans tous les pays + +Author: Alphonse Chabot + +Release Date: January 24, 2005 [EBook #14788] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA NUIT DE NOËL DANS TOUS LES PAYS *** + + + + +Produced by Suzanne Shell, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team. This file was produced from images generously +made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + +</pre> + + + +<p class="sml">Prix franco: UN Franc.<br> +SE TROUVE CHEZ L'AUTEUR.<br> +18, Mail Ouest,<br> +PITHIVIERS.<br> +IMPRIMERIE MODERNE,<br> +1, IMPASSE DE L'ÉGLISE<br><br> + +IMPRIMATUR<br> +Aurel., Die. 3 Décemb. 1907<br> +A. BRUANT,<br> +<i>vic. gén.</i></p> +<br><br><br><br> + + + + + + +<h2>Monseigneur CHABOT</h2> +<h3>Prélat de Sa Sainteté<br> +CURÉ DE PITHIVIERS (LOIRET)</h3> +<br><br><br> + +<h1>LA NUIT<br> +DE<br> +NOËL<br> +DANS TOUS LES PAYS</h1> +<br> + +<h4>1912</h4> +<br><br><br> + + + +<p><i>Nous avons déjà publié, en 1905 et en 1906, deux +brochures sur les coutumes populaires de Noël dans +tous les pays</i>: Noël dans les pays étrangers <i>et</i> Les +Crèches de Noël. <i>Cette troisième publication</i> La Nuit de +Noël <i>sera, nous l'espérons, mieux accueillie encore que +ses deux soeurs. Il suffira de lire le titre des chapitres +qu'elle renferme, pour se rendre compte de l'intérêt +qu'elle peut offrir:</i></p> + +<p><i>I. La veillée de Noël et les légendes qu'on y raconte.</i></p> + +<p><i>II. La bûche de Noël.</i></p> + +<p><i>III. Les particularités de la Messe de minuit.</i></p> + +<p><i>IV. Le réveillon et les gâteaux de Noël.</i></p> + +<p><i>V. Les cadeaux de Noël (l'arbre de Noël et le soulier +de Noël).</i></p> + +<p><i>Nous ne donnons, dans ce petit livre, qu'un exposé +très succinct des nombreux documents que nous avons +recueillis depuis bien des années. Comme nous l'avons +déjà annoncé, nous nous proposons de faire paraître, +plus tard, deux autres brochures intitulées</i> La Fête +des Rois dans tous les pays <i>et</i> Noël dans l'Histoire <i>ou +Éphémérides de Noël.</i></p> + +<p><i>Quatre provinces surtout nous ont fourni des documents +nombreux, variés et très intéressants pour cette +nouvelle brochure: la </i>Normandie, <i>le</i> Berry, <i>la</i> Provence +<i>et la</i> Bretagne.</p> + +<p>La Normandie, <i>que nous avons visitée tant de fois de +Rouen à Caen et du Mont-Saint-Michel à Saint-Vaast-la +Hougue, nous est chère à bien des titres. Nous avons +connu et apprécié, pendant vingt-cinq ans, dans notre +paroisse de Pithiviers, le zèle et le dévouement de deux +de ses communautés dont le souvenir est encore très +vivant parmi nous: les Religieuses du Sacré-Coeur de +Coutances et les Religieuses des Écoles chrétiennes de +la Miséricorde de Saint-Sauveur-le-Vicomte. Puisse +notre petit livre leur porter, dans leur solitude et leur +éloignement, l'hommage de notre profonde gratitude et +de notre inaltérable attachement.—M. Georges Dubosc, +le chercheur infatigable et l'écrivain si distingué du</i> +Journal de Rouen, <i>qui a épuisé, pour ainsi dire, tout ce +qu'on peut dire sur les coutumes normandes, a été un +de nos guides les plus sûrs et les plus éclairés</i>.</p> + +<p>Le Berry, <i>notre pays d'origine, a laissé dans nos +souvenirs d'enfant toutes ces vieilles et naïves légendes +que l'on contait aux veillées d'hiver, de Villemurlin à +Châtillon-sur-Loire, et d'Aubigny à Saint-Florent-le-Jeune.—Laisnel +de la Salle, dans son savant ouvrage</i>: +Croyances et Légendes, <i>n'a rien oublié de ce qui se +disait et se passait, de son temps, dans les campagnes +des bords de la Loire, de l'Indre et du Cher. Nous lui +avons fait, à titre de compatriote, des emprunts presque +textuels, craignant d'altérer le charme et la couleur +locale qu'il sait si bien donner à ses récits.</i></p> + +<p>La Provence <i>est riche en souvenirs de toutes sortes. +Son musée d'Arles, où l'on admire, dans la salle de +Noël les deux scènes si vivantes, si pittoresques du</i> +Gros Souper <i>et de la</i> Bûche de Noël, <i>est, une véritable +merveille. Quelles poses gracieuses dans tous ces personnages, +quelles richesses dans tous ces costumes +arlésiens!—L'éminent poète provençal, Frédéric Mistral, +malgré ses quatre-vingts ans, a bien voulu correspondre +avec nous et nous donner, de sa main, les +détails les plus intimes de la vie familiale en Provence, +au temps de Noël.—Souvent aussi, nous avons +consulté les</i> Miettes de Provence, <i>par Stéphen d'Arve, +la</i> Revue de Provence <i>et le</i> Clocher provençal, <i>qui +contiennent des pages ravissantes sur les coutumes +méridionales</i>.</p> + +<p>La Bretagne <i>a toujours eu pour nous des charmes +indicibles avec ses étroites vallées, son aspect sauvage, +ses donjons en ruines, ses vieilles abbayes, ses huttes +couvertes de chaume, ses forêts de houx grands comme +des chênes, ses bruyères semées de pierres druidiques +autour desquelles planent les oiseaux de mer, ses +landes, ses grèves, une mer qui blanchit contre mille +écueils: région solitaire, triste, orageuse, couverte de +nuages, où le bruit des vents et des flots est éternel.—Aussi +les légendes naissent nombreuses dans l'imagination +vive et néanmoins mélancolique des Bretons, si +attachés à leur religion et à leurs foyers.—Tout le +monde connaît les ouvrages d'Emile Souvestre, de Paul +Féval et de Brizeux: ces écrivains évoquent souvent +des souvenirs bretons qui nous ont fourni de précieux +documents sur les usages de Noël au pays des dolmens +et des menhirs.</i></p> + +<p><i>Parmi les nombreux amis que nous ont faits nos +recherches sur les coutumes de Noël, il y en a plusieurs +que nous voudrions nommer ici, mais nous +craindrions de blesser leur modestie. Quelques-uns +nous ont écrit avec autant d'empressement que de +grâce et de talent: que ceux-là surtout soient cordialement +remerciés. Dans le cours de cet opuscule, nous +nous sommes permis de citer quelques initiales; la +reconnaissance nous en faisait un devoir; nous avons +tenu cependant à garder la plus absolue discrétion.</i></p> + +<p><i>Montrer combien la fête de Noël est populaire dans +le monde entier, faire connaître et aimer davantage +le divin Enfant de Bethléem, tels sont les deux sentiments +qui nous ont inspiré ce long travail, qu'avec la +grâce de Dieu et le concours de nos amis, nous espérons +mener à bonne fin.</i></p> + + +<p><i>Cette brochure et les deux précédentes «Noël dans +les Pays étrangers» et «Les Crèches de Noël dans +tous les Pays» se vendent au profit des trois Ecoles +libres et des Oeuvres paroissiales de Pithiviers. Nous +prions nos lecteurs de les faire connaître autour d'eux.</i></p> +<br><br><br> + + + + +<h2>LA NUIT DE NOËL<br> +DANS TOUS LES PAYS</h2> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE PREMIER</h3> + +<h3>LA VEILLÉE DE NOËL ET LES LÉGENDES<br> +QU'ON Y RACONTE</h3> + +<p>Quelles douces heures que celles des veillées de décembre +et quel charme elles ont laissé dans nos souvenirs +d'enfance!</p> + +<p>Alors au foyer brillent les joyeuses flambées, pendant +que le vent ébranle la maison et que la pluie bat les +vitres. Vous voyez d'ici, n'est-ce pas, la salle bien close +la lampe sous son abat-jour, le feu de sarments qui pétille +avec un bruit sec, illuminant le plafond à solives.</p> + +<p>Bébé, heureux et affairé, trottine dans la chambre; il +touche au soufflet, renverse la pelle et regarde avec étonnement +et envie son père qui tisonne, tandis que les +flammes bleuâtres, longues et minces, lèchent l'écusson +de la vieille cheminée aux teintes noires et luisantes.</p> + +<p>Assis au coin du feu, le grand-père se chauffe tout +pensif, tandis que la marmite fait «glouglou» et que de +chaque côté de son lourd couvercle s'échappe un mince +filet de vapeur.</p> + +<p>La maîtresse du logis a quitté sa belle coiffe et pris le +bonnet du soir; debout, la main gauche posée sur la +hanche, elle tourne et retourne, de sa main droite, sa +grande cuillère de bois dans le ragoût qui «mijote» sur +le fourneau.</p> + +<p>Dans un coin de la chambre, grand'mère explique à sa +petite-fille les enluminures d'un vieil almanach déjà +noirci par les années.</p> + +<p>La vieille horloge, au large balancier de cuivre, frappe +lourdement ses coups...</p> + +<p>Telles sont à peu près les veillées d'hiver dans la +plupart des campagnes.</p> + +<p>La veillée de Noël revêt un caractère particulier, +surtout dans le Midi de la France.</p> + +<p>Elle comprend:</p> + +<p><i>Le repas maigre</i> (appelé en Provence <i>gros souper</i>);</p> + +<p>Les <i>divertissements</i>;</p> + +<p>Les <i>légendes</i>.</p> +<br><br> + +<h4>I.—LE REPAS MAIGRE.</h4> + +<p>«Il existe dans <i>notre Auvergne</i> des coutumes qui, pour +être moins éclatantes, n'en ont pas moins un charme +tout particulier et un sens profondément chrétien. +La veille de Noël, la nuit venue, la table est dressée +devant le foyer. On la couvre d'une nappe bien blanche, +et, au centre d'une magnifique brioche, on place un chandelier +en cuivre soigneusement fourbi. La maîtresse de la +maison fouille dans la grande armoire et revient avec +une chandelle précieusement enveloppée dans du papier +gaufré.</p> + +<p>«La belle chandelle prend place au milieu de la table.</p> + +<p>«... Les préparatifs termines, mon vieux père, +quoique malade, veut assister au repas. Il prend, de sa +main tremblante, la chandelle de Noël, l'allume, fait le +signe de la croix, puis l'éteint et la passe au frère aîné. +Celui-ci, debout et tête nue, l'allume à son tour, se signe, +l'éteint, puis la passe à sa femme. La chandelle passe +ainsi de main en main, pour que chacun, à son rang +d'âge, puisse l'allumer. Elle arrive enfin entre les mains +du dernier né. Aidé par sa mère, celui-ci l'allume à son +tour, se signe et, sans l'éteindre, la place au milieu de la +table, où elle brille—bien modestement—pendant tout +le repas.</p> + +<p>«N'est-ce pas là le souvenir touchant de la <i>Lumière +qui éclaire tout homme venant en ce monde</i><a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> Joann. I, 9.</blockquote> + +<p>«Ce rite accompli, le repas commence joyeux, animé, +assaisonné par le jeûne de la vigile, agrémenté par +l'apparition de la traditionnelle soupe au fromage et par +les surprises que ménage la cuisinière. Et quand les +grâces sont dites, les enfants vont se coucher, bercés par +l'espoir—souvent trompé—d'aller à la Messe de +minuit. On roule dans le foyer une grosse souche, et on +attend minuit, en chantant les vieux Noëls ou en racontant +les histoires d'autrefois.</p> + +<p>«Quand l'heure est venue, quand les habitants des +villages arrivent de tous côtés, avec leurs lanternes et +leurs torches de paille, on se dirige vers l'église pour +goûter les émotions toujours nouvelles de cette bienheureuse +nuit<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> D'après la <i>Semaine de Clermont</i>.</blockquote> + +<p>On nous écrit des Salces (Lozère):</p> + +<p>«Quelquefois la ménagère, la mère de famille, n'a pas +pu assister à la Messe de minuit. Elle a dû préparer le +réveillon. Ce repas consiste souvent, dans nos montagnes, +en lait bouilli et chaud, saucisses fraîches et autres +productions de la ferme, sans exclure la rasade de vin +pétillant.»</p> + +<p>La chandelle de Noël, conservée précieusement, est +allumée au matin du premier jour de l'an, quand les +parents et les amis viennent, avant l'aube, offrir leurs +voeux empressés. C'est elle encore qui éclaire de ses dernières +lueurs les royautés éphémères du jour de l'Épiphanie.</p> + +<p>Cette gracieuse coutume a été célébrée par un de nos +meilleurs poètes:</p><br> + + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>LES CHANDELLES DE NOËL</p><br> +<p>Aujourd'hui que l'acétylène,</p> +<p>Le gaz ou l'électricité</p> +<p>Ont détrôné sans nulle gêne</p> +<p>L'antique et fumeuse clarté</p> + </div><div class="stanza"> +<p>De <i>la Chandelle,</i></p> +<p>Peut-on vraiment</p> +<p>Vous parler d'elle</p> +<p>En ce moment?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Cependant elle vit encore</p> +<p>Et se livre à de beaux exploits</p> +<p>Quand, de Minuit jusqu'à l'Aurore,</p> +<p>Elle rayonne en maints endroits.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Venez plutôt dans la Lozère:</p> +<p>Au début de tout Réveillon</p> +<p>Une Chandelle seule éclaire</p> +<p>La familiale collation.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>L'aïeule, d'une main tremblante,</p> +<p>L'allume, se signe... et l'éteint;</p> +<p>Puis, enfants, serviteurs et servante</p> +<p>De même font, d'un tour de main.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Précieusement conservée,</p> +<p><i>Dame Chandelle</i>, huit jours après,</p> +<p>Avec sa mèche ravivée</p> +<p>Éclaire encor voeux et souhaits.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et ce n'est qu'à l'Épiphanie,</p> +<p>A ce joyeux banquet des Rois,</p> +<p>Qu'à l'Étoile portant envie,</p> +<p>Elle brille... et meurt à la fois!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Comtesse O'MAHONY</p> + </div> </div> + +<p><i>En Provence</i>, toute la famille se réunit à table pour +le <i>gros souper</i>. Dès sept heures du soir, les rues de la +ville ou du village, sont désertes et, par contre, toutes +les maisons sont brillamment éclairées; on oublie pour +un jour l'économie du luminaire; la modeste lampe à +l'huile (<i>lou calèn</i>) est mise de côté et l'on place sur la +table, d'une façon symétrique, les belles chandelles +cannelées, ornées de festons.</p> + +<p>La place d'honneur appartient de droit au plus âgé, +grand-père ou quelquefois bisaïeul. Avant de passer à +table, on allume dans la cheminée l'énorme bûche de +Noël (<i>cacho fio</i>) qui doit brûler une moitié de la nuit.</p> + +<p>Le plus jeune des enfants de la maison, muni d'un +verre de vin, fait trois libations sur la bûche, tandis +que l'aïeul prononce, en provençal, les paroles solennelles +de la bénédiction:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i4"> <i>Alegre! Diou nous alegre!</i></p> +<p class="i4"> <i>Cacho-fio ven, tout ben ven.</i></p> +<p><i>Diou nous fague la graci de veire l'an que ven,</i></p> +<p><i>Se sian pas mai, siguen pas men!</i></p> + </div> </div> + +<p>Réjouissons-nous! Que Dieu nous donne la joie! Avec la +Noël, nous arrivent tous les biens. Que Dieu nous fasse la +grâce de voir l'année qui va venir! Et si l'an prochain nous +ne sommes pas plus, que nous ne soyons pas moins.</p> + +<p>Tandis que la bûche flambe, on s'assied pour le plantureux +repas. «Le plus jeune enfant, avec une gentille +gaucherie, bénit les mets, en dessinant de ses mains +mignonnes, lentement dirigées par l'aïeul, un grand +signe de croix au-dessus de la table. Il semble tout +naturel de choisir ce petit être innocent comme le représentant +du Christ nouveau-né<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>».</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> Nicolay, <i>Hist. des croyances</i>, t. II, p. 78.</blockquote> + +<p>Ce repas, comme c'est jour d'abstinence, n'est composé +que de plats maigres, mais <i>servis à profusion</i>; poissons +frais, poissons salés, légumes, figues sèches, raisins, +amandes, noix, poires, oranges, châtaignes, pâtisseries +du pays. C'est donc avec raison qu'on donne à ce festin +le nom <i>dou gros soupa.</i></p> + +<p>Les enfants, qui ont obtenu, ce soir, la permission de +tenir compagnie aux vieux parents, regardent toutes ces +gourmandises avec des yeux émerveillés. Dans certaines +familles, on met de la paille sous la table, en souvenir +de la crèche où naquit le Sauveur. Quelquefois, par +esprit de charité, on permet, ce jour-là, aux serviteurs +de prendre leur repas à la table du maître.</p> + +<p>Le <i>gros souper</i> commence parfois tristement, et cela +se conçoit: les convives se comptent et la mort cruelle +fait que bien souvent il manque quelque parent à l'appel. +On cause un moment des absents, on adresse un hommage +ému à leur mémoire, on rappelle leurs qualités. +Mais la grandeur de la fête, la joie des enfants, mettent +bientôt fin à ces tristes souvenirs. Les conversations +deviennent plus bruyantes, le vin circule, le nougat se +dépèce et, quand l'appétit est satisfait, les regards se +tournent vers la <i>Crèche</i> qui représente le grand mystère +du jour.</p> + +<p>C'est devant la Crèche qu'après le gros souper, se +continue la fête de famille. On chante avec entrain les +vieux noëls provençaux souvent plusieurs fois séculaires: +ceux de Saboly et ceux de Doumergue sont les plus +populaires. La soirée de famille se prolonge ainsi toute +la veillée. Alors tout le monde se rend à l'église pour +assister à la Messe de minuit<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a> D'après Fred. Charpin et François Mazuy.</blockquote> + +<p>Pour les Provençaux, la fête la plus traditionnelle, la +plus régionale, c'est bien la Noël. Dans cette veillée, +dont l'usage se perpétue avec le même esprit familial +depuis des centaines d'années, on s'unit plus étroitement +aux morts vénérés et aimés. Bien des inimitiés prennent +fin dans cette fête à laquelle on n'ose pas manquer et +qui établit entre tous les parents une profonde et chrétienne +intimité. Rester seul, chez soi, à l'écart, ce jour-là, +serait regardé comme la marque d'un mauvais +naturel et d'un coeur peu chrétien.</p> + +<p>Dans le <i>Comtat-Venaissin</i>, l'ordonnance de la collation +de Noël est de la plus grande simplicité. Du poisson ou +des escargots, suivant les ressources des convives, du +céleri, des confitures, des fruits de toutes sortes, verts ou +secs. Au milieu de la table, un pain ou gâteau de forme +élevée et conique nommé <i>pan calendau</i> ou <i>pain de Noël</i>; +il ne doit pas s'entamer avant le premier jour de janvier. +Au-dessus de ce pain, un rameau de houx frelon ou vert +<i>bouissé</i>, garni de ses fruits rouges et de ganses faites +avec la moelle de jonc. Les chandelles ou bougies qui +éclairent le repas doivent être neuves et leur usage, +ainsi que celui de la bûche de Noël, doit se prolonger +jusqu'au jour de l'an.</p> + +<p>Nous ne saurions mieux faire que de laisser Frédéric +Mistral lui-même nous raconter <i>la veillée de Noël en +Provence</i>:</p> + +<p>Fidèle aux anciens usages, pour mon père, la grande +fête, c'était la veillée de Noël. Ce jour-là, les laboureurs +dévalaient de bonne heure; ma mère leur donnait à +chacun, dans une serviette, une belle galette à l'huile, +une rouelle de nougat, une jointée de figues sèches, un +fromage du troupeau, une salade de céleri et une bouteille +de vin cuit. Et qui de-ci et qui de-là, les serviteurs +s'en allaient, pour «poser la bûche au feu», dans leur +pays et dans leur maison. Au Mas, ne demeuraient que +les quelques pauvres hères qui n'avaient pas de famille; +et, parfois, des parents, quelques vieux garçons, par +exemple, arrivaient à la nuit, en disant:</p> + +<p>—Bonnes fêtes! Nous venons poser, cousins, la bûche +au feu, avec vous autres.</p> + +<p>Tous ensemble, nous allions joyeusement chercher la +«bûche de Noël», qui—c'était de tradition—devait +être un arbre fruitier. Nous l'apportions dans le Mas, +tous à la file, le plus âgé la tenant d'un bout, moi, le +dernier-né, de l'autre; trois fois, nous lui faisions faire +le tour de la cuisine; puis, arrivés devant la dalle du +foyer, mon père, solennellement, répandait sur la bûche +un verre de vin cuit, en disant:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i4"> Allégresse! Allégresse,</p> +<p>Mes beaux enfants, que Dieu nous comble d'allégresse!</p> +<p class="i4"> Avec Noël, tout bien vient,</p> +<p>Dieu nous fasse la grâce de voir l'année prochaine.</p> +<p>Et, sinon plus nombreux, puissions-nous n'y pas être moins.</p> + </div> </div> + +<p>Et, nous criant tous: «Allégresse, allégresse, allégresse!» +on posait l'arbre sur les landiers et, dès que +s'élançait le premier jet de flamme:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i4"> A la bûche,</p> +<p class="i4"> Boutefeu!</p> + </div> </div> + +<p>disait mon père en se signant. Et, tous, nous nous mettions, +à table.</p> + +<p>Oh! la sainte tablée, sainte réellement, avec, tout à +l'entour, la famille complète, pacifique et heureuse. A la +place du <i>caleil</i>, suspendu, à un roseau, qui, dans le courant +de l'année, nous éclairait de son lumignon, ce +jour-là, sur la table, trois chandelles brillaient; et si, +parfois, la mèche tournait devers quelqu'un, c'était de +mauvais augure. A chaque bout, dans une assiette, verdoyait +du blé en herbe, qu'on avait mis germer dans +l'eau, le jour de la Sainte-Barbe. Sur la triple nappe +blanche, tour à tour apparaissaient les plais sacramentels: +les escargots, qu'avec un long clou chacun tirait de +la coquille; la morue frite et le <i>muge</i><a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a> aux olives, le +cardon, le scolyme, le céleri à la poivrade, suivis d'un tas +de friandises réservées pour ce jour-là, comme: fouaces +à l'huile, raisins secs, nougat d'amandes, pommes de paradis; +puis, au-dessus de tout, le grand <i>pain calendal</i>, +que l'on n'entamait jamais qu'après en avoir donné, religieusement, +un quart au premier pauvre qui passait.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a> <i>Muge</i>, poisson de mer appelé aussi <i>mulet</i>.</blockquote> + +<p>La veillée, en attendant la messe de minuit, était longue, +ce jour-là; et, longuement, autour du feu, on y +parlait des anciens ancêtres et on louait leurs actions<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a> Frédéric Mistral.</blockquote> + +<p>A <i>Marseille,</i> pour le repas maigre de la veillée de +Noël, il faut invariablement un plat d'anguille, une <i>raïto,</i> +sorte de sauce au poisson, et des légumes. Le dessert se +compose de fruits secs, de gâteaux, de confitures, en +un mot de tout ce qu'on nomme, à Marseille, les <i>Calenos.</i> +Autrefois, suivant la coutume des anciens seigneurs +provençaux, la table demeurait couverte de mets pendant +les trois jours de fête; on se contentait de relever +la nappe quand la repas était terminé.</p> + +<p>Pour compléter ce que nous avons déjà dit de la +veillée de Noël en Provence, nous citerons la description +que nous fait de <i>gros souper</i> Jeanne de Flandreysy dans +le <i>Museon Arlaten</i>.</p> + +<p>Le musée d'Arles, fondé en 1896 par Frédéric Mistral, +est une véritable reconstitution du passé intime, familial +de la Provence.</p> + +<p>L'illustre fondateur y a réuni, dans six grandes salles +ouvertes au public, tout ce qui a trait aux moeurs locales +et régionales du pays.</p> + +<p>Dans la première salle, dite <i>salle, de Noël (Salo Calendalo),</i> +est représentée la cuisine d'un <i>mas</i> (ferme, +métairie). Nous y voyons, entourant la grande cheminée, +tous les meubles, ustensiles, table, crédence, panetière, +huche, armoires, dressoirs pour les étains, horloge, chenets, +la vaisselle, verriers, lampes, batterie de cuisine, +brocs de cuivre, poteries grossières, etc., en un mot tout +le mobilier traditionnel d'une ancienne maison agricole +de Provence.</p> + +<p>En voyant cette pièce, nous sentons parfaitement que +nous sommes chez de riches paysans. Les étables doivent +être pleines, les mûriers doivent donner des brassées +de feuilles pour le réveil des vers à soie, et la vigne +doit saigner aux vendanges, comme un taureau blessé +ensanglante une arène.</p> + +<p>... Sur la table, trois nappes, trois chandelles, symbolisent +le mystère de la sainte Trinité. A ses deux +extrémités, cette table est garnie des prémices de la moisson +sous la forme de blé en herbe, et couverte de tous +les plats conventionnels: le <i>pain calendal (de Noël)</i> portant +une incision cruciale (on en réserve un quart pour +le premier pauvre qui passe), le <i>muge</i> (faute de muge, +on mange de la morue), les escargots, le cardon, le +céleri et enfin <i>la fougasso (fouasse)</i>, galette percée de +trous.</p> + +<p>Nous y voyons encore le <i>sauve-crestian,</i> grosse bouteille +renfermant des grains de raisin dans l'eau-de-vie, +et enfin le <i>barralet</i>, petit tonneau contenant le vin cuit, +ce fameux vin cuit dont les Provençaux boivent une +rasade dans leurs festins.</p> + +<p>Nous terminerons par une lettre très intéressante que +nous a écrite un confrère de Bretagne<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a> A. G., ancien curé de Malestroit.</blockquote> + +<p>«Dans beaucoup de familles, vous le savez comme moi, +le réveillon de Noël n'a plus de raison d'être. Bien des +gens qui ne vont pas à la messe et qui se vantent de ne +plus croire à rien, croient encore au réveillon, parce que +c'est un prétexte à ripaille, mais ils ne se soucient nullement +de la naissance de l'Enfant Jésus. Eh bien! je crois +que, proportion gardée, on pourrait presque en dire +autant du repas maigre.»</p> + +<p>Assurément les Auvergnats et les Provençaux dont +vous parlez sont encore des croyants, puisqu'ils ont conservé +la tradition du repas maigre à la veillée de Noël; +mais pourtant ce repas est trop plantureux et trop varié +pour qu'on puisse y voir une mortification. Évidemment +tous ces détails sont pleins d'intérêt et vous avez eu grandement +raison de ne pas les négliger, surtout au point +de vue du pittoresque local. Mais, je le répète, ces repas +maigres sont de vrais festins et non des collations de +vigile, et, à la veillée de Noël, je les trouve tout à fait +déplacés. Est-ce bien, pour des chrétiens, le moment de +faire bombance, quand l'Evangile nous montre Marie et +Joseph cherchant inutilement un gîte et peut-être un +morceau de pain?</p> + +<p>Qu'après la Messe de minuit, on se réjouisse, on réveillonne, +rien de mieux, parce qu'alors les bergers sont déjà +venus apporter des provisions à la Crèche et que la Sainte +Famille n'a plus à craindre la disette; mais, avant +minuit, je vous avoue que cela me choque, d'autant plus +que je ne vois, dans la soirée, aucun acte religieux préparatoire +à la fête de Noël.</p> + +<p>En Bretagne, rien de plus frugal que le repas de la vigile +de Noël. A Bignan, par exemple, on fait cuire, dans le +four de la ferme, un petit pain rond pour chaque personne +de la famille. Ce petit pain est mangé tout sec, sans +beurre et sans autre boisson qu'un verre d'eau. C'est là +tout le repas de la vigile.</p> + +<p>On ne commence à manger qu'après le coucher du soleil +et lorsqu'on a pu compter au moins neuf étoiles, en +mémoire des neuf mois pendant lesquels la Vierge Marie +a porté l'Enfant Jésus.</p> + +<p>Ce maigre repas achevé, on s'assied autour de la bûche +traditionnelle, et la veillée se passe en prières. A Mohon, +où j'ai été trois ans recteur, avant de partir pour la messe +de minuit, on tient à réciter <i>«les mille Ave»</i>. Chacun dit +un chapelet à son tour, pendant que les autres répondent. +Après trois ou quatre chapelets récités de la sorte, on se +délasse un peu en chantant quelque vieux Noël; puis +on reprend la prière, jusqu'à ce que soient achevés les +vingt chapelets nécessaires pour faire le total des +<i>mille Ave</i>.</p> + +<p>Voilà ce que devrait être, avec des variantes, selon les +régions, la veillée de Noël dans toute famille vraiment +chrétienne: Ne prendre de nourriture que ce qui est nécessaire +pour soutenir le corps; puis, le repas achevé, prier +en union avec l'Ange, en saluant mille fois la Vierge qui, +dans quelques instants, sera la Mère de Dieu, mais qui, +pour le moment, erre encore dans les rues de Bethléem à +la recherche d'un gîte qui lui sera refusé. Tout à l'heure, +au retour de la Messe de minuit, la nature reprendra ses +droits et on réveillonnera copieusement, pour se réjouir de +la naissance de Jésus et aussi pour réparer les fatigues +de la marche et de la veillée; mais alors la Sainte +Famille aura reçu la visite des bergers et ne sera plus +dans le dénûment.»</p> + +<p>Nous sommes bien de l'avis de notre aimable correspondant. +Le véritable esprit chrétien de la nuit de Noël +doit consister dans la mortification du repas maigre de +la vigile et, après la Messe de minuit, dans la joie exubérante +du réconfortant réveillon auquel prend part la +famille tout entière.</p> +<br><br> + + +<h4>II.—LES DIVERTISSEMENTS.</h4> + +<p>Nous allons citer quelques divertissements auxquels +donne lieu la fête de Noël.</p> + +<p>Nous avons trouvé dans une notice sur Beaufort, commune +de l'Anjou, une très ancienne coutume dont il ne +reste pas trace dans les traditions du pays.</p> + +<p>C'était, à Beaufort, un usage que tous les jeunes gens +mariés dans l'année se réunissent la veille de Noël, +pour offrir au public un grand divertissement.</p> + +<p>A l'heure indiquée, ils se rendaient, escortés de toute la +foule, sur un pont situé sur une petite rivière, à l'extrémité +de la ville. Là, au signal donné par les premiers +magistrats de la cité, et en présence du seigneur du lieu +qui présidait la cérémonie, ils se précipitaient dans l'eau +pour y saisir, en nageant, une pelote que l'on avait jetée +dans le courant. Les nageurs avaient la liberté d'arracher +la pelote des mains de ceux qui l'avaient saisie les +premiers; c'était, on peut le penser, une lutte fort longue et +fort distrayante. Celui qui, le plus fort ou le plus adroit, +parvenait à se rendre maître de la pelote était proclamé le +vainqueur. Il recevait cinquante livres pour «monter son +ménage» et était reconduit chez lui au son de la trompe, au +bruit des tambours, des fifres et des hautbois.</p> + +<p>Ceux des jeunes gens qui, n'étant pas malades, «ne +voulaient pas grelotter en nageant après la pelote», +payaient une amende au profit du vainqueur.</p> + +<p>Une coutume à peu près semblable avait lieu en Normandie, +au Mesnil-sous-Jumièges et à Yville.</p> + +<p>La dernière mariée de l'année—et c'était à qui se +marierait la dernière pour avoir cet honneur,—en +présence de toute la paroisse assemblée, jetait par-dessus +l'église une boule ou une pelote où était enfermée une +somme d'argent. Chacun faisait ses efforts pour s'en +emparer. Or, pour en demeurer maître, il fallait rentrer +chez soi et faire baiser la pelote à la bûche de Noël, dans +la cheminée. Quiconque touchait le porteur, lui criait: +«Lâche la pelote», et de nouveau la pelote était lancée.</p> + +<p>Souvent cette partie de balle lancée durait fort longtemps, +et parfois l'heureux possesseur de la balle +demeurait éloigné du village deux eu trois jours avant de +rentrer chez lui, attendant que ses adversaires, lassés, +aient abandonné la partie. Une sorte de superstition s'en +mêlait, la pelote portant bonheur au hameau qui la +possédait. C'était un talisman qui assurait de belles +récoltes à celui qui pouvait la garder.</p> + +<p>Tout cela était très inoffensif, mais les bousculades, les +batteries qui s'ensuivaient, l'étaient moins, et, en 1866, +on a supprimé définitivement cette originale coutume normande<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a> <i>Journal de Rouen</i>, suppl. du 25 déc. 1898.</blockquote> + +<p>Voici, d'après M. J. Carnandet<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>, ce qui se passait, la +veille de Noël, dans les <i>villages champenois</i>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> (retour) </a> Bibliothécaire de la ville de Chaumont.</blockquote> + +<p>C'est à la nuit tombante que commencent les réjouissances +de la fête de Noël. Dès que la dernière lueur du +jour s'est fondue dans l'ombre, tous les habitants du pays +ont grand soin d'éteindre leurs foyers, puis ils vont en +foule allumer des brandons à la lampe de l'église. Lorsque +ces brandons ont été bénits par le clergé, ils les promènent +par les champs: c'est ce qu'on appelle la <i>fête des flambarts</i>. +Ces flambarts sont le seul feu qui brûle dans le +village: ce feu bénit et régénéré jettera de jeunes étincelles +sur l'âtre ranimé dans quelques instants, image +symbolique de la renaissance spirituelle apportée au +monde par Jésus-Christ.</p> + +<p>Puis on allume la bûche de Noël.</p> + +<p>Pendant la veillée, les paysans, sur l'esplanade et dans +les cours, se livrent à mille passe-temps agréables et se +divertissent au jeu des <i>folles entreprises</i>. Les uns +feignent de vouloir prendre la lune avec les dents, les +autres de rompre une anguille avec les genoux, les autres +d'étouper les quatre-vents, d'autres, enfin, de faire taire +les femmes <i>qui coulent la buie</i> (la lessive).</p> + +<p>Mais tous les jeux cessent à minuit, alors que les +cloches tintent dans les airs obscurcis. De tous côtés, +s'en viennent à l'église de longues files de paroissiens portant +des brandons goudronnés, des torches de poix ardente +qui répandent de larges clartés sur les campagnes éblouissantes +et font scintiller le givre aux buissons des clôtures.</p> + +<p>Nous avons reçu d'un de nos aimables confrères le +récit le plus charmant qu'on puisse désirer d'une veillée +de Noël dans <i>le Rouergue</i> <a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> (retour) </a> M. l'abbé M..., du diocèse de Rodez.</blockquote> + +<p>«Nos coutumes se perdent de plus en plus dans notre +Rouergue, comme partout ailleurs; à mesure que les progrès +s'infiltrent dans nos montagnes, les vieilles traditions +disparaissent peu à peu pour faire place à la monotone +banalité de l'égoïsme et du bien-être.</p> + +<p>«Voici cependant ce qui se passe généralement, à l'occasion +de Noël, dans la région montagneuse et accidentée +qui entoure Rodez: c'est le <i>vieux Rouergue</i>, qui sut se +garantir du protestantisme et de l'invasion anglaise.</p> + +<p>«Là, dans les vastes plaines arides du Causse, comme +sur les montagnes du Levézou et les mamelons boisés du +Ségala, il fait grand froid vers la fin de décembre; aussi +on ne ménage pas le bois dans la vaste cheminée autour +de laquelle se groupe toute la famille pour la veillée.</p> + +<p>«Autrefois, les voisins arrivaient, eux aussi; on se +réunissait, ainsi, nombreux, tantôt chez l'un, tantôt chez +l'autre, on devisait joyeusement, sans contrainte ni gêne +aucune, grignotant de savoureuses châtaignes grillées et +les arrosant de cidre ou du petit vin blanc qu'on récolte +dans nos vallons. Hélas! la politique s'est glissée sournoisement +jusque chez nous—et finies nos patriarcales +réunions.</p> + +<p>«Groupée donc autour d'un grand feu, la famille cause +doucement: tout à coup, les cloches se font entendre. +«Les carillons!» dit l'un des anciens, et là-dessus, pour +satisfaire l'avide curiosité des jeunes, on rappelle toutes +les antiques légendes de la fête de Noël, que tout le +monde sait déjà, mais qui plaisent toujours.</p> + +<p>«On raconte que les cloches de telle ancienne paroisse +détruite, jetées dans quelque gouffre profond par les protestants +ou les révolutionnaires, se mettent à sonner +d'elles-mêmes pour répondre aux joyeux carillons de leurs +soeurs qui chantent si gaiement dans le clocher du village.</p> + +<p>«Viennent ensuite les récits les plus variés sur la naissance +du Sauveur... Presque toujours ces récits se terminent +par un cantique de Noël—en patois, bien entendu:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i4"> <i>Au miezo mièch,</i></p> +<p><i>Lous pastrès quitou lou lièch,</i></p> +<p><i>Per ona audoura la noissenço,</i></p> +<p class="i4"> <i>Moun Dious!</i></p> +<p><i>D'un Dious plé de puissenço</i></p> +<p class="i4"> <i>Benez esse Dious!</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i4"> A minuit,</p> +<p>Les bergers quittent le lit,</p> +<p>Pour aller adorer la naissance,</p> +<p class="i4"> Mon Dieu!</p> +<p>D'un Dieu plein de puissance,</p> +<p class="i4"> Venez être Dieu!</p> + </div> </div> + +<p>«Que de fois n'ai-je pas ouï la voix chevrotante de ma +bonne vieille «Mimi», âgée de plus de quatre-vingts +ans, qui me berçait sur ses genoux au rythme mélancolique +et suppliant de ce chant naïf.</p> + +<p>«Avant de partir pour la Messe de minuit, on plaçait +la bûche de Noël (<i>souquo naudolenquo</i>). D'après la tradition, +la bûche de Noël, dans toute maison qui se respecte, +doit durer jusqu'au 1er janvier, et même, pour s'assurer +une heureuse et prospère année, il faut qu'elle +brûle sans s'éteindre jusqu'à l'Épiphanie, afin que, si les +Rois Mages viennent à passer par là, ils aient de quoi +réchauffer leurs membres fatigués et glacés par l'âpre +bise de nos montagnes. Aussi ce sont des arbres entiers +ou d'immenses souches de chêne que j'ai vu porter par +trois ou quatre valets de ferme dans la gigantesque cheminée +de la cuisine.»</p> + +<p>Une plume très exercée a su mettre en scène l'antique +veillée de Noël <i>au pays lorrain</i>; nous sommes heureux +de reproduire ce gracieux tableau.</p> + +<p>«C'était la veillée de Noël en pays lorrain. Dans la +grande salle du château, maîtres et serviteurs sont rassemblés, +le souper vient de finir; les pages apportent les +galettes dorées et les aiguières de vin vermeil qui doivent +égayer la soirée. Au haut de la table, le comte Raoul de +Briamont a présidé le repas sur le grand fauteuil seigneurial +sculpté aux armoiries de sa maison; il a crié +«Noël!» en élevant gaiement la coupe d'argent, et sa +voix sonore a éveillé, en même temps que les échos de la +grande salle, la joie dans tous les cours des convives. Car +tous les serviteurs de Briamont présents au festin de +Noël aiment leur jeune maître de quinze ans et respectent +sa tête blonde, comme ils respectaient jadis les cheveux +blancs de son aïeul. A la droite du comte Raoul se +trouvent: le chapelain, messire Didier, qui, tout à l'heure, +célébrera dans la chapelle la Messe de minuit; puis Alain, +le vieil écuyer du défunt seigneur; dame Pernette, qui a +nourri et élevé l'enfant; les servantes, les hommes +d'armes de la petite garnison qui défend le château pendant +ces jours troublés; les varlets, les pages et, enfin, +une famille de pauvres laboureurs qui est venue le jour +même chercher derrière les murs de Briamont un abri +contre la fureur des bandes pillardes qui dévastent la +campagne. Et tous ont répété: «Noël! Vive notre jeune +seigneur!»</p> + +<p>«—Merci à vous, mes bons serviteurs et amis, reprend +le comte Raoul; merci de votre affection et des soins +dont vous m'avez entouré pendant toute cette année, la +dernière que je passe parmi vous et sous le toit de mes +pères. Bientôt sonnera l'heure du départ; bientôt, sous la +conduite de mon suzerain, j'irai trouver notre sire le roi +Charles; bientôt je serai chevalier, je pourrai courir sus +à l'Anglais et aider, s'il plaît à Dieu, à le chasser hors du +royaume de France. Criez donc: Noël! mais aussi: Vive +notre gentil dauphin Charles VII!<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>».</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11"> (retour) </a> Marie de Lacertelle, <i>Ann. d'Orléans</i>, 7 janv. 1905.</blockquote> + +<p>A <i>Paris</i>, comme dans toutes les grandes capitales, le +mouvement et l'animation redoublent la veille de Noël et +se prolongent non seulement fort avant dans la soirée, +mais encore une partie de la nuit. La Noël, l'une de nos +plus grandes fêtes religieuses, l'une des plus touchantes +fêtes de famille, est en même tempe la plus franchement +joyeuse des fêtes populaires.</p> + +<p>Dès la nuit tombée, les rues sont envahies par la foule: +sur les boulevards, auxquels les petites boutiques provisoires +prêtent la physionomie d'une fête enfantine, c'est +un flot toujours croissant, toujours renouvelé de promeneurs.</p> + +<p>Les terrasses des cafés s'encombrent à vue d'oeil; à +tous ces gens attablés, des camelots viennent proposer le +jouet du jour, en accompagnant leur boniment des facéties +les plus originales. Des mendiants cherchent à +exploiter la pitié des passants et des industriels sans ressources +s'improvisent artistes pour la circonstance.</p> + +<p>Ces sortes de «minstrels» pullulent depuis quelques +années. Certains exercent leur talent sans collaboration, +mais la plupart sont groupés en duo ou trio pour donner +leur concert. Ils débitent leur répertoire, généralement +insignifiant, devant un public peu exigeant, car c'est +d'une façon bien distraite qu'on les écoute. Ces virtuoses +du pavé, pauvres «cigales» de l'art, auxquelles la +lumière électrique tient lieu de «soleil», accompagnent +souvent leurs chants de «danses» qui ne leur assurent +pas toujours ce qu'il faut «pour subsister».</p> + +<p>Un usage des plus édifiants et des plus touchants existe +encore au village de <i>Montsecret</i> (Orne). La veille et le +matin du jour de Noël, une jeune fille pieuse et estimée +de tous va par les maisons porter l'Enfant-Jésus de la +Crèche et le fait baiser aux petits enfants. Les parents +remettent alors une offrande pour l'entretien de la lampe +qui, pendant tout le mois de janvier, brûle à l'église +devant la Crèche. Cette visite est regardée comme un +honneur et une bénédiction par les familles: les +enfants l'attendent avec impatience et l'accueillent avec +joie<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> (retour) </a> D'après l'abbé V..., du diocèse de Séez.</blockquote> +<br><br> + + +<h4>III.—LES LÉGENDES</h4> + +<p>Ce qui fait le plus grand charme de la veillée de Noël, +ce sont assurément les légendes qu'on y raconte: leur +ensemble forme un des plus captivants chapitres de la +littérature populaire; elles sont tour à tour terribles ou +touchantes, dramatiques ou gracieuses. Il serait bien +difficile de dire quelle est l'origine de ces fables, historiettes +ou contes, qui ont trait à la naissance de l'Enfant-Dieu. +Ces récits, auxquels les vieillards savent +donner tant de charmes, font toujours les délices des +enfants.</p> + +<p>Les légendes de la veillée de Noël peuvent se diversifier +d'après les êtres qui entrent en scène. <i>Êtres inanimés, +animaux, démons, récits édifiants</i>; tel est l'ordre que +nous suivrons.</p> + +<br> +<p class="mid"><i>Êtres inanimés</i></p> + +<p>En <i>Franche-Comté</i>, on raconte qu'une roche pyramidale, +qui domine la crête d'une montagne, tourne trois +fois sur elle-même pendant la Messe de minuit, quand le +prêtre lit la généalogie du Sauveur. En cette même nuit, +les sables des grèves, les rocs des collines, les profondeurs +des vallées s'entr'ouvrent et tous les trésors enfouis +dans les entrailles de la terre apparaissent à la clarté des +étoiles.</p> + +<p>Dans cette même contrée existe la légende de la +<i>pierre qui vire</i>. C'est une pierre pointue dressée en équilibre +sur un rocher, entre les villages de Scey-en-Varais +et de Cler, et qui, dit-on, fait un tour complet sur elle-même +au coup de minuit, à Noël<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13"> (retour) </a> L'abbé V..., du diocèse de Besançon.</blockquote> + +<p><i>Dans les Vosges</i>, la <i>pierre tournerose</i>, bloc élevé +qui existait près de Remiremont, se mettait elle-même +en mouvement quand les cloches de Remiremont, de +Saint-Nabord et de Saint-Etienne (deux paroisses voisines +de Remiremont) appelaient les fidèles à la Messe de +minuit<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14"> (retour) </a> Richard, <i>Traditions populaires.</i></blockquote> + +<p>C'est surtout au <i>pays de Caux</i> (Seine-Inférieure) +qu'existe la légende des <i>pierres tournantes</i>. Ces pierres +faisaient autrefois trois tours sur elles-mêmes pendant +la Messe de minuit, et les monstres qui étaient censés y +habiter exécutaient autour d'elles des danses folles qu'il +eût été dangereux de troubler. Citons la chaise de Gargantua +à Duclair, la pierre Gante à Tancarville, la +pierre du Diable à Criquetot-sur-Ouville.</p> + +<p>A <i>Millières</i>, dans le Cotentin (Manche), au carrefour +des Mariettes, se trouve un bloc de pierre pesant mille +kilos, qui, dit-on, saute trois fois, le jour de Noël, à +minuit.</p> + +<p>On croit encore, au pays de Caux, que les cloches perdues +sonnent pendant la Messe de minuit.</p> + +<p>Certains affirment avoir entendu l'ancienne cloche de +l'église des moines d'Ouville-l'Abbaye, qui passe pour +être enfouie dans le «Bose-aux-Moines», à Boudeville.</p> + +<p>Mais il faut surtout lire les <i>légendes bretonnes.</i></p> + +<p>Nombreuses autant qu'énormes sont les pierres qui se +déplacent pendant la Messe de minuit, pour aller boire, +comme des moutons altérés, aux rivières et aux ruisseaux.</p> + +<p>Un mégalithe, près de Jugon (Côtes-du-Nord), se rend +à la rivière de l'Arguenon. Dans le bois de Couardes, un +bloc de granit, haut de trois mètres, descend pour aller +boire au ruisseau voisin et remonte à sa place de lui-même.</p> + +<p>Il y a, au sommet du mont Beleux, un menhir qui se +laisse enlever par un merle et qui met à découvert un +trésor.</p> + +<p>Il faut entendre surtout, telle qu'elle nous est contée +par Emile Souvestre, la jolie légende des pierres de Plouhinec +qui vont boire à la rivière d'Intel<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15:</b><a href="#footnotetag15"> (retour) </a> Emile Souvestre, <i>Le Foyer Breton</i>, tome II. p. 181.</blockquote> + +<p>La plus célèbre était jadis la grosse pierre de Saint-Mirel, +dont Gargantua se servit pour aiguiser sa faux, et +qu'il piqua, après la fauchaison, comme on la retrouve +encore aujourd'hui. Elle cachait un trésor qui tenta un +paysan des alentours. Ce paysan était si avare qu'il +n'eût pas trouvé son pareil: le liard du pauvre, la pièce +d'or du riche, il prenait tout; il se serait payé, s'il eût +fallu, avec la chair des débiteurs.</p> + +<p>Quand il sut qu'à la Noël les roches allaient se désaltérer +dans les ruisseaux, en laissant à découvert des +richesses enfouies par les anciens, il songea, pendant +toute la journée, à s'en emparer.</p> + +<p>Pour pouvoir prendre le trésor, il fallait cueillir, +durant les douze coups de minuit, le rameau d'or qui +brillait à cette heure seulement dans les bois de coudriers +et qui égalait en puissance la baguette des plus grandes +fées. Lors, ayant cueilli le rameau, il se précipita de +toute sa force vers le plateau où le rocher de Gargantua +profilait sa masse sombre, et, lorsque minuit eut sonné, +il écarquilla les yeux.</p> + +<p>Lourdement le bloc de pierre se mettait en marche, +s'élevant au-dessus de la terre, bondissant comme un +homme ivre à travers la lande déserte, avec des secousses +brusques qui faisaient sonner au loin le terrain de la vallée.</p> + +<p>Jusqu'à ce moment la branche magique éclairait l'endroit +que la pierre venait de quitter. Un vaste trou +s'ouvrait, tout rempli de pièces d'or.</p> + +<p>Ce fut un éblouissement pour l'avare, qui sauta au +milieu du trésor et se mit en devoir de remplir le sac +qu'il avait apporté. Une fois le sac bien chargé, il entassa +ses pièces d'or dans ses poches, dans ses vêtements, +jusque dans sa chemise. Dans son ardeur, il oubliait la +pierre qui allait venir reprendre sa place. Déjà les +cloches ne sonnaient plus. Tout à coup le silence +de la nuit fut troublé par les coups saccadés du +roc qui gravissait la colline et qui semblait frapper la +terre avec plus de force, comme s'il était devenu plus +lourd après avoir bu à la rivière. L'avare ramassait +toujours ses pièces d'or. Il n'entendit pas le fracas que +fit la pierre quand elle s'élança d'un bond vers son trou, +droite comme si elle ne l'avait pas quitté.</p> + +<p>Le pauvre homme fut broyé sous cette masse énorme, +et de son sang il arrosa le trésor de Saint-Mirel<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16:</b><a href="#footnotetag16"> (retour) </a> Lectures pour Tous, déc. 1903, p. 190.</blockquote> +<br> + +<p class="mid"><i>Animaux</i></p> + +<p>Il existe, en France surtout, une croyance populaire +dont les formes varient suivant les différentes contrées: +c'est la conversation des animaux entre eux pendant la +Messe de minuit et surtout pendant la lecture ou le chant +de la Généalogie.</p> + +<p>C'est sans doute une réminiscence de la représentation +de l'ancien «Mystère de la Nativité», pendant laquelle +<i>on faisait parler les animaux.</i></p> + +<p>Cette croyance si répandue, avec de nombreuses +variantes, peut se résumer ainsi: un paysan, probablement +ivre, ayant omis d'offrir à son bétail le réveillon +traditionnel, entend ce dialogue entre les deux grands +boeufs de son étable:</p> + +<p>Premier boeuf: «Que ferons-nous demain, compère»?</p> + +<p>Second boeuf: «Porterons notre maître en terre...»</p> + +<p>Le maître, furieux, en entendant cette prédiction, +saisit une fourche pour frapper le prophète de malheur; +mais, dans sa précipitation, il se blesse maladroitement +lui-même à la tête... et le lendemain les boeufs le portent +en terre.</p> + +<p>Tel est le thème développé différemment suivant les +provinces.</p> + +<p><i>Dans les Vosges</i>, à la Bresse, canton de Saulxures-sur-Moselotte, +on a soin de donner abondamment à manger +aux animaux avant d'aller à la Messe de minuit.</p> + +<p><i>A Cornimont</i>, au Val-d'Ajol, on croit encore que les +animaux se lèvent et conversent ensemble pendant la +Messe de minuit. On raconte à ce sujet qu'un habitant de +Cornimont, jouissant de la réputation d'esprit fort, voulut +s'assurer de ce fait surnaturel. Il alla se coucher dans +un coin obscur de l'écurie située derrière sa maison.</p> + +<p>A l'heure de minuit, il vit un de ses boeufs se réveiller, +puis se lever pesamment et demander, en bâillant, à son +compagnon de fatigue, ce qu'ils feraient tous deux le +lendemain. Celui-ci lui répondit qu'ils conduiraient leur +maître au cimetière. La chose ne manqua pas d'arriver, +dit la tradition: notre esprit fort fut saisi d'une telle +frayeur qu'il en tomba raide mort sur place. Ainsi, sans +doute, le racontèrent les boeufs.</p> + +<p>On assure aussi qu'une semblable aventure arriva à +une femme de Raon-aux-Bois, canton de Remiremont. +Poussée par la curiosité, elle alla visiter ses étables +pendant la Messe de minuit. Elle apprit également de +ses boeufs qu'ils ne tarderaient pas à la conduire en +terre<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup>17</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Note 17:</b><a href="#footnotetag17"> (retour) </a> <i>Traditions populaires</i>, par Richard. Remiremont, 1848.</blockquote> + +<p>La nuit de Noël est célèbre par une vieille légende que +les <i>paysans landais</i> racontent avec terreur, pendant les +veillées d'hiver.</p> + +<p>Ils prétendent que le jour de Noël, vers minuit, l'âne +et le boeuf se mettent à parler entre eux. Ils causent du +temps où l'Enfant-Jésus n'avait pour se réchauffer que +leur haleine. Ce don miraculeux de la parole est le +cadeau envoyé tous les ans par le Ciel à ces deux animaux, +en souvenir des bons offices rendus à l'Enfant-Jésus +dans l'étable de Bethléem. Mais malheur à celui +qui tente de surprendre leur mystérieuse conversation.</p> + +<p>Sa témérité est punie d'une manière terrible: il tombe +mort à l'instant même<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup>18</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Note 18:</b><a href="#footnotetag18"> (retour) </a> <i>Le Petit Landais</i>, 25 décembre 1902.</blockquote> + +<p>Un bon paysan de Gaillères l'éprouva à ses dépens. +Pour se convaincre de la vérité du fait, il vint écouter à +l'étable, et voilà qu'à minuit juste, le boeuf dit à son +voisin:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>«Hoù Bouêt?—Hoù Bortin.</p> +<p>—Que haram-nous, douman matin?</p> +<p>—Que pourteram lou boué ou clôt.</p> +<p>E lou boué que mouri sou cop»<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup>19</sup></a>.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Note 19:</b><a href="#footnotetag19"> (retour) </a> <i>Sorcières et loups-garous dans les Landes</i>, p. 39.</blockquote> + +<p>Voici comment Laisuel de Lasalle a gracieusement +brodé cette légende: la scène se passe <i>en Berry</i> <a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup>20</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Note 20:</b><a href="#footnotetag20"> (retour) </a> <i>Croyances et légendes</i>, tom. I, p. 17.</blockquote> + +<p>«On assure qu'au moment où le prêtre élève l'hostie +pendant la Messe de minuit, toutes les <i>aumailles</i> (bêtes +à cornes) de la paroisse s'agenouillent et prient devant la +Crèche. On assure encore qu'après cette oraison toute +mentale, s'il existe dans une étable deux boeufs qui sont +frères, il leur arrive infailliblement de prendre la +parole.</p> + +<p>«On raconte qu'un <i>boiron</i><a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup>21</sup></a> qui, dans ce moment +solennel, se trouvait couché près de ses boeufs, entendit +le dialogue suivant:</p> + +<p>«—Que ferons-nous demain? demanda tout à coup +le plus jeune du troupeau.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Note 21:</b><a href="#footnotetag21"> (retour) </a> On appelle <i>boiron</i> le jeune garçon qui touche ou aiguillonne +les boeufs pendant le labourage.—On dit aussi <i>boyer</i> +pour bouvier—en italien, <i>boaro</i>.</blockquote> + +<p>«—Nous porterons notre maître en terre, répondit +d'une voix lugubre un vieux boeuf à la robe noire, et tu +ne ferais pas mal, François, continua l'honnête animal +en arrêtant ses grands yeux sur le boiron qui ne dormait +pas, tu ne ferais pas mal d'aller l'en prévenir, afin qu'il +s'occupe des affaires de son salut.</p> + +<p>«Le boiron, moins surpris d'entendre parler ses bêtes +qu'effrayé du sens de leurs paroles, quitte l'étable en +toute hâte et se rend auprès du chef de la ferme pour lui +faire part de la prédiction.</p> + +<p>«Celui-ci se trouvait attablé avec trois ou quatre +francs garnements de son voisinage et, sous prétexte de +faire le réveillon, présidait à une monstrueuse orgie, +tandis que la <i>cosse de Nau</i> (bûche de Noël) flamboyait +dans l'âtre et que sa femme et ses enfants étaient encore +à l'église.</p> + +<p>«Le fermier fut frappé de l'air effaré de François à +son arrivée dans la salle.</p> + +<p>«—Eh bien? Qu'y a-t-il? lui demanda-t-il brusquement.</p> + +<p>«—Il y a que les boeufs ont parlé, répondit le boiron +consterné.</p> + +<p>«—Et qu'ont-ils chanté? reprit le maître.</p> + +<p>«—Ils ont chanté qu'ils vous porteraient demain en +terre; c'est le vieux Noiraud qui l'a dit, et il m'a même +envoyé vous en avertir, afin que vous ayez le temps de +vous mettre en état de grâce.</p> + +<p>«—Le vieux Noiraud en a menti, et je vais lui donner +une correction, s'écria le fermier, le visage empourpré +par le vin et la colère.</p> + +<p>«Et, sautant sur une fourche de fer, il s'élance hors de +la maison et se dirige vers les étables. Mais il est à peine +arrivé au milieu de la cour qu'on le voit chanceler, +étendre les bras et tomber à la renverse.</p> + +<p>«Était-ce l'effet de l'ivresse, de la colère ou de la +frayeur?</p> + +<p>«Nul ne le sait.</p> + +<p>«Toujours est-il que ses amis, accourus pour le +secourir, ne relevèrent qu'un cadavre et que la prédiction +du vieux Noiraud se trouva accomplie.</p> + +<p>«Depuis cette aventure, que l'on dit fort ancienne, les +boeufs ont toujours continué à prendre, une fois l'an, la +parole; mais personne n'a plus cherché à surprendre le +secret de leur conversation.»</p> + +<p>«A Romorantin, nous écrit un de nos correspondants, +lorsque j'étais enfant, on me recommandait de me trouver +à la Crèche, le jour de Noël, à minuit sonnant; c'était, +me disait-on, l'heure où le boeuf et l'âne empruntaient la +voix humaine pour saluer le Christ naissant.»</p> + +<p>Dans <i>le Cotentin</i>, où la foi est naïve, on est persuadé +que toute la création adore le petit Jésus, à Noël. A +l'heure de minuit, dit-on, tous les animaux de ferme +s'agenouillent, et tel curieux qui voudrait alors pénétrer +dans l'étable, uniquement pour s'assurer du fait, serait +immédiatement puni de sa témérité<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup>22</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"></a><b>Note 22:</b><a href="#footnotetag22"> (retour) </a> Ces détails nous ont été donnés par un habitant de Millières +(Manche).</blockquote> +<br> + +<p class="mid"><i>Démons et croyances superstitieuses.</i></p> + +<p>Un ancien Noël nous donne une description frappante +et naïve de la rage du démon, à la venue du Messie:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>AIR: J'endève.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le démon, assurément,</p> +<p>Dedans son coeur endève,</p> +<p>Car Dieu vient présentement</p> +<p>Pour sauver les fils d'Adam</p> +<p>Et d'Eve, d'Eve, d'Eve!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Il régnait absolument</p> +<p>Sans nous donner de trêve,</p> +<p>Mais ce saint avènement</p> +<p>Délivre les fils d'Adam</p> +<p>Et d'Eve, d'Eve, d'Eve!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Chantons Noël hautement,</p> +<p>Sortons de notre rêve,</p> +<p>Bénissons le sauvement</p> +<p>De tous les enfants d'Adam</p> +<p>Et d'Eve, d'Eve, d'Eve<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup>23</sup></a>!</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"></a><b>Note 23:</b><a href="#footnotetag23"> (retour) </a> <i>Bible des Noëls</i>, p. 33.</blockquote> + +<p>La nuit de Noël est la plus mystérieuse de toutes les +nuits. Il semble que Satan, exaspéré par l'échec que ce +divin anniversaire lui remet en mémoire, sente, à chaque +retour de la grande fête, redoubler sa haine et sa rage +contre l'humanité. C'est alors qu'il sème dans les sentiers +et sur les <i>carroirs</i><a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup>24</sup></a> que doivent parcourir les pieuses +caravanes de la Messe de minuit, ces larges et splendides +pistoles qui jettent dans l'ombre de si magiques et de si +attrayants reflets. C'est alors qu'il ouvre, au pied des +croix et des oratoires champêtres, ces antres béants au +fond desquels on voit ruisseler des flots d'or. Malheur à +celui qui tente de garnir son escarcelle de cette brillante +monnaie. Chaque pistole ramassée échappe aussitôt des +mains, en laissant aux doigts une empreinte noire, ineffaçable, +avec une sensation de brûlure atroce, pareille à +celle du feu de l'enfer.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"></a><b>Note 24:</b><a href="#footnotetag24"> (retour) </a> On donne le nom de <i>carroirs</i> à tous les carrefours +Champêtres, c'est-à-dire à tout terrain vague ou désert où viennent +se croiser plusieurs chemins.</blockquote> + +<p>Le <i>Maufait</i> (le malfaisant, le diable) est partout, on le +rencontre courant la campagne sous les formes les plus +imprévues.</p> + +<p>Autrefois, au collège de <i>Saint-Amand</i>, un vieux domestique +contait ainsi l'aventure fantastique qui lui était +arrivée le 25 décembre 1783.</p> + +<p>Malgré les recommandations de son père, il avait tendu +des collets dans un ancien cimetière. Il y courut pendant +la Messe de minuit et trouva pris au piège un lièvre qui, +au lieu de l'attendre, se coupa la patte avec les dents. +Lui de le poursuivre, l'autre de se sauver aussi vite que +le lui permettait sa blessure. Enfin, après une longue +course, ils arrivèrent tous les deux aux bords du Cher, +et au moment où le chasseur allait mettre la main sur sa +proie, la maligne bête franchit la rivière d'un seul bond. +Alors se tournant vers le jeune homme épouvanté: +«Eh bien! l'ami, s'écria le Diable qui avait repris sa +forme, est-ce bien sauté pour un boiteux?»</p> + +<p><i>En Limousin</i>, dans les campagnes, existe cette croyance +que les maléfices, les sortilèges, toutes les oeuvres de +l'Esprit du mal perdent, la nuit de Noël, leur puissance; +qu'il est possible de pénétrer jusqu'aux trésors les plus +cachés, la vigilance des monstres ou des êtres surnaturels +qui les gardent se trouvant en défaut, ou leur pouvoir +suspendu<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup>25</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"></a><b>Note 25:</b><a href="#footnotetag25"> (retour) </a> M. G., de la Société archéologique du Limousin.</blockquote> + +<p>Shakespeare, le grand poète anglais, connaissait +cette tradition quand, dans <i>Hamlet</i>, il fait dire à Marcellus:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Some say that ever'gainst that season comes,</p> +<p>Wherein Our Saviour's birth is celebrated,</p> +<p>The bird of dawning singeth a night long;</p> +<p>And then, they say, no spirit dare stir abroad;</p> +<p>The nights are wholesome; then no planets strike,</p> +<p>No fairy takes, nor witch hath power to charm;</p> +<p>So hallowed and so gracious is the time<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26"><sup>26</sup></a></p> + </div><div class="stanza"> +<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" name="footnote26"></a><b>Note 26:</b><a href="#footnotetag26"> (retour) </a> Shakespeare, <i>Hamlet</i>, acte I, scène I.</blockquote> + + </div><div class="stanza"> +<p>Il y en a qui disent que toujours à l'époque</p> +<p>Où est célébrée la naissance de notre Sauveur,</p> +<p>L'oiseau de l'aurore<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27"><sup>27</sup></a> chante tout le long: de la nuit;</p> +<p>Alors, dit-on, aucun esprit n'ose errer dans l'espace:</p> +<p>Les nuits sont sans malignité, nulle planète ne peut nuire,</p> +<p>Nulle fée ne prend, et nulle sorcière n'a le pouvoir de jeter des sorts;</p> +<p>Si béni et si plein de grâce est ce moment de l'année!</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" name="footnote27"></a><b>Note 27:</b><a href="#footnotetag27"> (retour) </a> Le coq.</blockquote> + +<p>Et, en effet, un moment vient où le Malin est enfin +réduit à l'impuissance: c'est lorsque tinte le premier +coup de minuit. Écoutez plutôt ce que lit Jean Scouarn, +de Saint-Michel-en-Grève, près de Ploumilliau (Côtes-du-Nord).</p> + +<p>Un jour qu'il errait sur les grèves de Saint-Michel, il +rencontra un pauvre chemineau qui, pour le remercier +d'un morceau de pain qu'il lui avait donné, lui révéla le +moyen de gagner la fortune et le bonheur. Il lui apprit, +en effet, qu'au milieu de la grève se dressait un château +habité par une princesse, belle comme une fée et riche +comme les douze pairs de France. Les esprits de l'Enfer +la retenaient sous les eaux. A Noël, au premier coup de +minuit, la mer s'ouvrait et laissait voir le château: si +quelqu'un pouvait y entrer et aller prendre dans la salle +du fond une baguette magique, il pouvait devenir le mari +de la châtelaine. Mais il fallait avoir mis la main sur la +baguette avant le dernier coup de minuit; sinon, la mer +revenait engloutir le château, et l'audacieux chercheur +était métamorphosé en statue.</p> + +<p>Scouarn résolut de tenter l'aventure. A minuit, en +effet, la mer s'écarta comme un rideau qu'on tire et laissa +voir un château resplendissant de lumières. Scouarn ne +fit qu'un bond vers l'entrée et franchit la porte. La première +salle était remplie de meubles précieux, de coffres +d'or et d'argent. Tout autour se dressaient les statues des +chercheurs d'aventures qui n'avaient pu aller plus loin. +Une seconde salle était défendue par des lions, des dragons +et des monstres aux dents grinçantes. Jean Scouarn +était perdu s'il hésitait.</p> + +<p>Comme le sixième coup de minuit sonnait, il réussit à +passer au milieu des bêtes enchantées qui s'écartèrent et +pénétra dans un appartement plus somptueux que tous +les autres, où se tenaient les filles de la mer. Il allait se +laisser entraîner dans leur ronde, quand il aperçut tout +au fond la baguette magique: il s'élança et la saisit victorieusement.</p> + +<p>Le douzième coup de minuit sonna.</p> + +<p>Mais Scouarn tenait la baguette magique et il n'avait +plus rien à craindre. A sa voix, la mer mugissante s'éloigna +du château, et les esprits de l'Enfer, définitivement +vaincus, s'enfuirent en poussant des cris à faire trembler +les rochers.</p> + +<p>La princesse délivrée offrit sa main au vaillant sauveur.</p> + +<p>Ce furent des noces splendides, et Jean Scouarn, dans +sa reconnaissance pour les Saints qui l'avaient protégé, +employa la moitié des trésors à construire une chapelle +à l'archange saint Michel<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28"><sup>28</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" name="footnote28"></a><b>Note 28:</b><a href="#footnotetag28"> (retour) </a> <i>Lectures pour Tous</i>, déc. 1903, p. 193.</blockquote> + +<p>Nombreuses sont les <i>croyances superstitieuses</i>, à l'occasion +de la fête de Noël:</p> + +<p>Dans les <i>villages bisontins</i>, on observé quel vent +souffle au sortir de la Messe de minuit: ce sera, paraît-il, +le vent qui dominera durant la nouvelle année.</p> + +<p>Dans les <i>campagnes des Vosges</i>, les douze jours entre +Noël et les Rois indiquent le temps des douze mois de +l'année<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29"><sup>29</sup></a>; ces jours sont appelés, dans le pays, <i>jours des +lots</i>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" name="footnote29"></a><b>Note 29:</b><a href="#footnotetag29"> (retour) </a><p>Dans la <i>Vaucluse</i>, ce sont les douze jours qui précèdent +Noël qu'on appelle <i>jours compteurs</i>.</p> + +<p>Dans les <i>environs de Gien</i> (Loiret), on appelle <i>jours féviés</i> +(jours de la <i>fève</i>) le temps qui s'écoule de Noël au premier +janvier. Ils indiquent, en général, la température dominante +des six premiers mois de l'année suivante, mais dans +l'ordre inverse: le 31 décembre correspond à janvier et le +26 décembre à juin.</p></blockquote> + +<p>Pour connaître le temps qu'il fera, on prend les dispositions +suivantes:</p> + +<p>On place en ligne douze oignons creusés en forme de +coquilles de noix et cela dès le 25 décembre, dans l'ordre +suivant:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12</p> +<p>0 0 0 0 0 0 0 0 0 0 0 0</p> + </div> </div> + +<p>Dans chaque oignon ainsi creusé, on met quelques +grains de sel. Le premier oignon, en commençant par la +gauche, correspond au mois de janvier, et les autres +oignons aux mois suivants, d'après leur rang.</p> + +<p>Au jour des Rois, qui est le dernier des <i>jours des lots</i>, +on examine les oignons. Là où le sel n'est pas fondu, le +mois correspondant doit être sec; là où il est fondu, le +mois correspondant doit être humide.</p> + +<p>Dans <i>la Normandie</i>, on augure de la fécondité des +pommiers, selon que la lune éclaire plus ou moins les +personnes qui vont à la Messe de minuit ou qui en +reviennent.</p> + +<p><i>Au pays de Caux</i>, on plaçait autrefois sur une jatte de +bois ou un plateau quelconque <i>un morceau de pain +bénit de la Messe de minuit</i>. On le laissait aller à la +dérive sur les rivières jusqu'à ce que le plateau s'arrêtât +de lui-même, indiquant ainsi où se trouvait le corps d'un +noyé. Longtemps les Cauchois des rives de la Seine +eurent cette croyance.—Ils croyaient aussi que <i>le pain +bénit de la Messe de minuit</i> avait le pouvoir de délier +la langue des enfants. Dans certaines familles cauchoises, +on le conserve comme un talisman ayant la vertu +d'indiquer l'état de santé des absents.</p> + +<p><i>En Corse</i>, les jeunes gens ont l'habitude de courir de +maison en maison de manière à faire <i>sept veillées avant +la Messe de minuit</i>, afin d'être jugés dignes d'apprendre, +de vieilles femmes, certains signes superstitieux qui leur +permettent, le cas échéant, de rendre impuissantes et +inoffensives les piqûres des scorpions et des autres animaux +nuisibles. Ces signes ne peuvent valablement se +communiquer que la nuit de Noël et seulement à ceux +qui ont fait les sept veillées.</p> + +<p>La <i>Bretagne</i> surtout peut être appelée la terre classique +des légendes. Interrogez les vieux paysans réunis +aux veillées d'hiver. Pendant que l'assistance frissonne +d'épouvante et se presse autour du foyer où brille un feu +de genêts épineux, ils vous révéleront les noms de tous +les êtres mystérieux ou sinistres qui peuplent les nuits +de la vieille Armorique. C'est <i>pendant la nuit de Noël</i> +surtout que l'ordre ordinaire de la nature est bouleversé. +Quand la cloche annonce l'élévation de la <i>Messe de +minuit</i>, tout ce qu'il y a d'êtres créés sur la terre se +montre à la fois dans le monde. Prêtons l'oreille à l'antique +tradition: elle le mérite par sa poétique étrangeté!</p> + +<p>Voici les fantômes qui s'avancent. Près des fées des +bois et des eaux, se montrent les korigans avec leurs +marteaux et les dragons gardiens des trésors. Ensuite +apparaissent le garçon à la grosse tête, épouvantail des +nuits pluvieuses, l'homme-loup, le conducteur des morts +et le cheval trompeur.</p> + +<p>Le char de l'<i>ankou</i> porte l'oiseau de la mort et Jean de +feu. Les flammes bleues qui dansent dans les cimetières, +les noyés qui sortent de la mer, le diable des carrefours +qui vient acheter la poule noire, le sorcier qui cherche +l'herbe d'or, les damnés qui soulèvent la pierre de leur +tombe pour demander des prières, les lavandières nocturnes... +telle est l'épouvantable procession qui chemine +à travers la lande, pendant que la neige tourbillonne et +que les fidèles sont prosternés devant l'autel<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30"><sup>30</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" name="footnote30"></a><b>Note 30:</b><a href="#footnotetag30"> (retour) </a> <i>Noël</i>, chez Desclées, p. 78.</blockquote> +<br> + + +<p class="mid"><i>Récits édifiants</i></p> + +<p>Innombrables sont ces sortes de légendes. Nous n'en +citerons qu'un petit nombre.</p> + +<p>On raconte qu'à <i>Marienstein</i>, ce sanctuaire aimé de la +Suisse septentrionale et de l'Alsace, éclosait, la nuit de +Noël, une rose, fermée toute l'année, et d'où s'échappaient +une délicieuse odeur et une lumière éclatante: +c'était <i>la rose de Noël</i> ou la rose des neiges.</p> + +<p>On raconte, dit Albert de Mun, dans <i>nos landes de +Bretagne</i>, que lorsque les Mages arrivèrent à l'étable de +Bethléem, ils y trouvèrent les bergers qui, n'ayant rien +autre à offrir au divin Enfant, enguirlandèrent avec des +fleurs des champs la Crèche où il était couché; les Mages +étalèrent leurs riches présents.</p> + +<p>Ce que voyant, les bergers se dirent entre eux: +«Nous voilà bien! A côté de ces belles choses d'or et +d'argent, que vont devenir nos pauvres fleurs? L'Enfant +ne les regardera seulement pas!»</p> + +<p>Mais voilà que l'Enfant-Jésus, repoussant doucement +du pied les trésors entassés devant lui, étendit sa petite +main vers les fleurs, cueillit une marguerite des champs, +et, la portant à ses lèvres, y posa un baiser.</p> + +<p>C'est depuis ce temps que les marguerites, qui jusqu'alors +étaient toutes blanches, ont au bout des feuilles +une belle couleur rosée qui semble un reflet de l'aurore, +et, au coeur, le rayon d'or tombé des lèvres divines.</p> + +<p>Finissons par <i>la Noël des trépassés</i>.</p> + +<p>C'était au temps du bon roi saint Louis, temps béni où +la foi et la piété régnaient au pays de France.</p> + +<p>L'office de la nuit de Noël venait d'être achevé dans +l'église abbatiale de <i>Saint-Vincent du Mans</i>. Les moines +s'étaient tous retirés et l'abbé était rentré dans sa cellule. +Accablé par l'âge, il s'était étendu promptement sur +son humble couchette. Un lourd sommeil s'empara bientôt +de son être. Tout à coup, un bruit étrange fait résonner +la porte de la cellule. L'abbé, réveillé en sursaut, se +lève à demi. Le bruit se renouvelle plus violent, plus +fantastique. Le moine se précipite vers la porte; il l'entr'ouvre.</p> + +<p>Un spectacle terrifiant se présente à ses yeux.</p> + +<p>Une foule immense d'êtres, revêtus de suaires blancs, +sont là, dans le long corridor. Tous portent une torche +allumée. Un effroyable silence plane sur cette multitude.</p> + +<p>Saisi de frayeur, l'abbé, craignant quelque oeuvre diabolique, +fait sur lui d'abord, puis sur toute cette foule, +un grand signe de croix. Ces êtres s'inclinent alors, répétant +tous le même signe sacré. Pour le faire, ils écartent +leur suaire, et l'abbé voit alors que ce sont des squelettes +décharnés. Une lueur lugubre est comme attachée à ces +os desséchés et ces squelettes semblent grandement souffrir +de ces flammes. Le moine, rassuré par le signe de la +croix si pieusement fait par ces fantômes, leur demande: +«Qui êtes-vous? Que voulez-vous?» Point de réponse. +Les deux plus proches le saisissent par son scapulaire et +l'entraînent à leur suite. Une procession se forme après +eux. Tous se dirigent vers l'église.</p> + +<p>Bientôt l'autel est préparé; les uns allument les +cierges, les autres disposent les ornements sacrés. L'abbé +comprend que ces êtres veulent assister au divin sacrifice +de l'autel. Il revêt la chasuble et commence la sainte +Messe. Des voix gémissantes répondent aux versets que +récite le prêtre. Les squelettes sont agenouillés pieusement +dans le choeur, dans la nef; l'église en est remplie. +Le silence est rompu seulement par la voix du ministre +de Dieu et par les prières des assistants. A l'<i>Orate fratres</i>, +lorsque l'abbé se retourne, il voit que les squelettes +ont quitté leurs linceuls. Le moment de la consécration +est arrivé; à la voix de son prêtre, Jésus descend invisiblement +sur l'autel. Alors, les gémissements cessent, une +harmonie céleste remplit l'église. Un chant sublime de +triomphe et de délivrance se fait entendre jusqu'à la fin +de la Messe. Lorsque le moine se retourne, à l'<i>Ite missa +est</i>, les squelettes ont tous disparu; une nuée lumineuse +montant vers le ciel, l'écho affaibli de mystérieux cantiques, +voilà tout ce qui reste du sublime spectacle +auquel il vient d'assister.</p> + +<p>L'abbé rentre dans sa cellule profondément ému, heureux +surtout d'avoir été, dans cette circonstance, l'instrument +de la miséricorde divine.</p> + +<p>Depuis, chaque année, en l'abbaye de Saint-Vincent, +on avait coutume de célébrer, après l'office solennel de +<i>la nuit de Noël</i>, une messe basse pour les <i>angoisseux</i> +du Purgatoire<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31"><sup>31</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote31" name="footnote31"></a><b>Note 31:</b><a href="#footnotetag31"> (retour) </a> Em. Louis Chambois, <i>Semaine du Mans</i>, 25 déc. 1903.</blockquote> + +<p>Écoutons dom Guéranger nous décrire la veillée de +Noël et nous en donner le vrai sens chrétien:</p> + +<p>«C'est là que nous avons vu, et nul souvenir d'enfance +ne nous est plus cher, toute une famille, après la frugale +et sévère collation du soir, se ranger autour d'un vaste +foyer, n'attendant que le signal pour se lever comme un +seul homme et se rendre à la Messe de minuit. Les mets, +qui devaient être servis au retour et dont la recherche +simple, mais succulente devait ajouter à la joie d'une si +sainte nuit, étaient là préparés d'avance; et, au centre +du foyer, un vigoureux tronc d'arbre, décoré du nom de +<i>bûche de Noël</i>, ardait vivement et dispensait une puissante +chaleur dans toute la salle. Sa destinée était de se +consumer lentement durant les longues heures de l'office, +afin d'offrir, au retour, un brasier salutaire pour réchauffer +les membres des vieillards et des enfants engourdis +par la froidure.</p> + +<p>«Cependant, on s'entretenait avec une vive allégresse +du Mystère de la grande nuit; on compatissait à Marie +et à son doux Enfant exposé dans une étable abandonnée +à toutes les rigueurs de l'hiver; puis bientôt on entonnait +quelqu'un de ces beaux <i>noëls</i>, au chant desquels on avait +passé déjà de si touchantes veillées dans tout le cours +de l'Avent. Les voix et les coeurs étaient d'accord, en exécutant +ces mélodies champêtres composées dans des +jours meilleurs. Ces naïfs cantiques redisaient la visite +de l'ange Gabriel à Marie et l'annonce d'une maternité +divine faite à la noble pucelle; les fatigues de Marie et +de Joseph parcourant les rues de Bethléem, alors qu'ils +cherchaient en vain un gîte dans les hôtelleries de cette +ville ingrate; l'enfantement miraculeux de la Reine du +Ciel; les charmes du nouveau-né dans son humble berceau; +l'arrivée des bergers avec leurs présents rustiques, +leur musique un peu rude et la foi simple de leurs +coeurs<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32"><sup>32</sup></a>. On s'animait en passant d'un <i>noël</i> à l'autre; +tous soucis de la vie étaient suspendus, toute douleur +était charmée, toute âme épanouie. Mais, soudain, la +voix des cloches, retentissant dans la nuit, venait mettre +fin à de si bruyants et de si aimables concerts. On se +mettait en marche vers l'église; heureux alors les enfants +que leur âge un peu moins tendre permettait d'associer +pour la première fois aux ineffables joies de cette nuit +solennelle, dont les fortes et saintes impressions devaient +durer toute la vie»<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33"><sup>33</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote32" name="footnote32"></a><b>Note 32:</b><a href="#footnotetag32"> (retour) </a> Tels sont bien, en effet, les sujets traités dans nos anciens +noëls dont la poésie est si naïve et si pieuse.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote33" name="footnote33"></a><b>Note 33:</b><a href="#footnotetag33"> (retour) </a> Dom Guéranger. <i>Le temps de Noël</i>, tome I, p. 161.</blockquote> + +<p>Puissions-nous faire revivre ces chères et touchantes +habitudes qui confondaient les saintes émotions de la +religion avec les plus intimes jouissances de la famille!</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE II</h3> + +<h3>LA BÛCHE DE NOËL</h3> + + +<p>La bûche de Noël réunissait autrefois tous les habitants +de la maison, tous les hôtes du logis, parents et +domestiques, autour du foyer familial.</p> + +<p>La bénédiction de la bûche avec les cérémonies traditionnelles +dont elle se parait n'était que la bénédiction +du feu, au moment où les rigueurs de la saison le rendent +plus utile que jamais: cet usage existait surtout dans les +pays du Nord. C'était la fête du feu, le <i>Licht</i> des anciens +Germains, le <i>Yule Log</i>, le feu d'Yule des forêts druidiques, +auquel les premiers chrétiens ont substitué cette +fête de <i>sainte Luce</i><a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34"><sup>34</sup></a> dont le nom, inscrit le 13 décembre +au calendrier, rappelle encore la lumière.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote34" name="footnote34"></a><b>Note 34:</b><a href="#footnotetag34"> (retour) </a> Évidemment, <i>Lucie</i> vient du latin <i>lux, lucis</i>, lumière.</blockquote> + +<p>Il est tout naturel qu'on mette en honneur, au vingt-cinq +décembre, au coeur de l'hiver, le morceau de bois +sec et résineux qui promet de chauds rayonnements aux +membres raidis sous la bise. Mais, souvent, cette coutume +était un impôt en nature, payé au seigneur par son +vassal. A la Noël, on apportait du bois; à Pâques, des +oeufs ou des agneaux; à l'Assomption, du blé; à la Toussaint, +du vin ou de l'huile.</p> + +<p>Il arrivait aussi, quelquefois, que les pauvres gens ne +pouvant se procurer des bûches convenables pour la +veillée de Noël, se les faisaient donner. «Beaucoup de +religieux et de paysans, dit Léopold Bellisle, recevaient +pour leurs feux des fêtes de Noël un arbre ou une grosse +bûche nommée <i>tréfouet</i>». Le <i>tréfeu</i>, le <i>tréfouet</i> que l'on +retrouve sous le même nom en Normandie, en Lorraine, +en Bourgogne, en Berry, etc., c'est, nous apprend le +commentaire du Dictionnaire de Jean de Garlande, la +grosse bûche qui devait, suivant la tradition, durer pendant +les <i>trois jours de fêtes</i>. De là, du reste, son nom: +<i>tréfeu</i>, en latin <i>très foci</i>, trois feux.</p> + +<p>Partout, même dans les plus humbles chaumières, on +veillait autour de larges foyers où flambait la souche de +hêtre ou de chêne, avec ses bosses et ses creux, avec ses +lierres et ses mousses. La porte restait grande ouverte +aux pauvres gens qui venaient demander un gîte pour la +nuit. On leur versait en abondance le vin, la bière ou le +cidre, suivant les contrées, et une place leur était accordée +à la table de famille.</p> + +<p>On attendait ainsi la Messe de minuit.</p> + +<p>Qu'on se représente les immenses cheminées d'autrefois: +sous leur manteau pouvait s'abriter une famille +tout entière, parents, enfants, serviteurs, sans compter +les chiens fidèles et les chats frileux. Une bonne vieille +grand'mère contait des histoires qu'elle interrompait +seulement pour frapper la bûche avec sa pelle à feu et en +faire jaillir le plus possible d'étincelles, en disant: +«Bonne année, bonnes récoltes, autant de gerbes et de +gerbillons».</p> + +<p>La bûche de Noël était un usage très répandu dans +presque toutes les provinces de notre vieille France.</p> + +<p>Voici, d'après M. J. Cornandet<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35"><sup>35</sup></a>, le cérémonial que +l'on suivait dans la plupart des familles:</p> + +<p>«Dès que la dernière heure du jour s'était fondue dans +l'ombre de la nuit, tous les chrétiens avaient grand soin +d'éteindre leurs foyers, puis allaient en foule allumer des +brandons à la lampe qui brûlait dans l'église, en l'honneur +de Jésus. Un prêtre bénissait les brandons que l'on +allait promener dans les champs. Ces brandons portaient +le seul feu qui régnait dans le village. C'était le feu bénit +et régénéré qui devait jeter de jeunes étincelles sur +l'âtre ranimé.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote35" name="footnote35"></a><b>Note 35:</b><a href="#footnotetag35"> (retour) </a> Bibliothécaire de la ville de Chaumont</blockquote> + +<p>«Cependant, le père de famille, accompagné de ses +enfants et de ses serviteurs, allait à l'endroit du logis où, +l'année précédente, ils avaient mis en réserve les restes +de la bûche. Ils apportaient solennellement ces tisons; +l'aïeul les déposait dans le foyer et tout le monde se +mettant à genoux, récitait le <i>Pater</i>, tandis que deux forts +valets de ferme ou deux garçons apportaient la bûche +nouvelle. Cette bûche était toujours la plus grosse qu'on +pût trouver; c'était la plus grosse partie du tronc de +l'arbre, ou même la souche, on appelait cela la <i>Coque</i><a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36"><sup>36</sup></a> +de Noël; on y mettait le feu et les petits enfants allaient +prier dans un coin de la chambre, la face tournée contre +le mur, afin, leur disait-on, que la souche leur fit des +présents; et tandis qu'ils priaient l'Enfant-Jésus de leur +accorder la sagesse, on mettait au bout de la bûche des +fruits confits, des noix et des bonbons.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote36" name="footnote36"></a><b>Note 36:</b><a href="#footnotetag36"> (retour) </a> Le gâteau allongé en forme de bûche que l'on donne +aux enfants le jour de Noël porte encore dans certains pays +le nom de <i>coquille</i> ou <i>petite bûche</i>, en patois, le <i>cogneu</i>.</blockquote> + +<p>«A onze heures, tous les jeux, tous les plaisirs cessaient. +Dès les premiers tintements de la cloche, on se +mettait en devoir d'aller à la messe, on s'y rendait en +longues files avec des torches à la main.</p> + +<p>«Avant et après la messe, tous les assistants chantaient +des Noëls, et on revenait au logis se chauffer à la bûche +et faire le réveillon dans un joyeux repas.».</p> + +<p>Un vieil auteur, Marchetti, expose le sens religieux +de ces pratiques: «La bûche de Noël, dit-il, représente +Jésus-Christ qui s'est comparé lui-même au bois vert. +Dès lors, continue notre auteur, l'iniquité étant appelée, +dans le quatrième Livre des <i>Proverbes</i> le vin et la +boisson des impies, il semble que le vin répandu par le +chef de famille sur cette bûche signifiait la multitude de +nos iniquités que le Père Eternel a répandues sur son +Fils dans le mystère de l'Incarnation, pour être consumées +avec lui dans la charité, dont il a brûlé durant +le cours de sa vie mortelle.» J. J.<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37"><sup>37</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote37" name="footnote37"></a><b>Note 37:</b><a href="#footnotetag37"> (retour) </a> <i>Semaine religieuse du diocèse de Langres</i>, 23 décembre +1905.</blockquote> + +<p>Nous allons raconter ce que la bûche de Noël offrait de +particulier en Berry, en Normandie, en Provence et en +Bretagne.</p> +<br> + + +<p class="mid"><i>La bûche de Noël en Berry</i></p> + +<p>En Berry, elle s'appelle <i>cosse de Nau</i><a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38"><sup>38</sup></a> et quelquefois +<i>trèfoué, trouffiau, trufau</i> (trois feux).</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote38" name="footnote38"></a><b>Note 38:</b><a href="#footnotetag38"> (retour) </a> <i>Cosse</i> (codex), souche. + +<p><i>Nau</i> signifie Noël: ce mot était employé par nos pères +dans ce sens:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Au sainet Nau chanteray...</p> +<p>Car le jour est fériau.</p> +<p>Nau! Nau! Nau!</p> +<p>Car le jour est fériau!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>(<i>Anciens Noëls.</i> Bibl. imp.).</p> + </div> </div> + +</blockquote> + +<p>Les forces réunies de plusieurs hommes sont nécessaires +pour apporter et mettre en place la <i>cosse de Nau</i>, +car c'est ordinairement un énorme tronc d'arbre destiné +à alimenter la cheminée pendant les trois jours que dure +la fête de Noël.</p> + +<p>A l'époque de la féodalité, plus d'un fief a été donné, à +la charge, par l'investi, de porter, tous les ans, la <i>cosse +de Nau</i> au foyer du suzerain<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39"><sup>39</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote39" name="footnote39"></a><b>Note 39:</b><a href="#footnotetag39"> (retour) </a> BOUTARIC, <i>Traité des drois seigneuriaux</i>, p. 645.</blockquote> + +<p>La <i>cosse de Nau</i> doit, autant que possible, provenir +d'un chêne vierge de tout élagage et qui aura été abattu +à minuit. On le dépose dans l'âtre, au moment où sonne +la messe nocturne, et le chef de famille, après l'avoir +aspergé d'eau bénite, y met le feu.</p> + +<p>C'est sur les deux extrémités de la bûche ainsi consacrée +que les mères et surtout les aïeules se plaisent +à disposer les fruits, les gâteaux et les jouets de toute +espèce auxquels les enfants feront, à leur réveil, un si +joyeux accueil. Comme on a fait croire à ceux qui pleuraient +pour aller à la messe de minuit, qu'on les mènerait +à la <i>messe du cossin blanc</i>—c'est-à-dire qu'on les +mettrait au lit,—on ne manque jamais, le lendemain +matin, de leur dire que, tandis qu'ils assistaient à cette +messe mystérieuse, toutes ces belles et bonnes choses ont +été déposées là, à leur intention, par le petit <i>Naulet</i><a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40"><sup>40</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote40" name="footnote40"></a><b>Note 40:</b><a href="#footnotetag40"> (retour) </a> Le petit Jésus, <i>Naulet</i>, <i>Noëlet</i>, enfant de Noël.</blockquote> + +<p>On conserve ces débris de la cosse de <i>Nau</i> d'une +année à l'autre: ils sont recueillis et mis en réserve sous +le lit du maître de la maison. Toutes les fois que le +tonnerre se fait entendre, on en prend un morceau que +l'on jette dans la cheminée, et cela est suffisant pour +protéger la famille contre le <i>feu du temps</i>, c'est-à-dire +contre la foudre<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41"><sup>41</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote41" name="footnote41"></a><b>Note 41:</b><a href="#footnotetag41"> (retour) </a> <i>Laisnel de La Salle</i>, tom. I, p. 1 et suiv.</blockquote> + +<p>«Dans quelques vieilles maisons de notre Berry, je +cherchais à m'expliquer pourquoi l'un des deux grands +chenets en fer forgé était d'une seule pièce, tandis que +l'autre se démontait en deux pièces par le simple emboîtement +de la branche verticale sur la branche horizontale +et formait, de cette manière, un simple tréteau: +une octogénaire m'en a donné l'explication suivante: +Dans mon jeune temps, la veille de Noël, on choisissait +pour le <i>truffiau</i> (tréfeu) le tronc d'un arbre assez gros +pour qu'on fût obligé de le faire traîner par un cheval, +et les chenets étaient ainsi faits pour pouvoir le hisser +plus facilement. On posait l'une des extrémités sur le +grand chenet et l'on faisait glisser latéralement l'autre +extrémité sur le chenet démonté, à l'aide de leviers, car +cette bûche atteignait très souvent deux ou trois mètres +de long sur un mètre de circonférence. On se servait le +plus souvent de <i>trognards</i> que l'on rencontre encore +beaucoup dans nos haies: le bois fendu était rigoureusement +exclu. La longueur de ces bûches explique la +forme de ces cheminées géantes d'autrefois»<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42"><sup>42</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote42" name="footnote42"></a><b>Note 42:</b><a href="#footnotetag42"> (retour) </a> H.-G., d'Henrichemont (Cher).</blockquote> H.-G., d'Henrichemont (Cher). + +<p>Dans l'Orléanais, province voisine du Bercy, existaient +à peu près les mêmes usages.</p> + +<p>La ménagère plaçait dans le foyer, au milieu d'un +épais lit de cendres, et enguirlandée de branches de +bruyère ou de genièvre, la plus forte souche du bûcher. +C'était ordinairement une énorme <i>culée</i> de chêne.</p> + +<p>Dans la Beauce et le val Orléanais (rive gauche de la +Loire), cette bûche se nomme, selon les localités, <i>tréfoy</i>, +<i>trifoué</i> ou <i>trifouyau</i>.</p> + +<p>Le moment de déposer, dans l'âtre nettoyé avec soin, +la bûche traditionnelle variait selon les pays. Ici on la +plaçait aux premiers coups de la cloche annonçant l'office +de la nuit, là on attendait l'instant où la cloche sonnait +la <i>voix Dieu</i>, c'est-à-dire l'élévation de la messe de +minuit. C'était le grand-père, quelquefois le plus jeune +enfant qui, après l'avoir aspergé d'eau bénite, y mettait +le feu en se signant et en prononçant à haute voix: <i>In +nomine Patris, et Filii, et Spiritus Sancti. Amen!</i></p> + +<p>Le <i>tréfoué</i> devait brûler, sans flamme, l'espace de +<i>trois jours</i>, afin d'entretenir une constante et douce +chaleur dans la chambre où se réunissaient, avant et +après les offices, mais principalement avant et après la +messe de minuit, tous les membres de la famille. Cependant +la bûche de Noël se consumait lentement. Les fêtes +terminées, on recueillait les restes du <i>tréfoué</i> et on les +conservait d'une année à l'autre.</p> +<br> + + +<p class="mid"><i>La bûche de Noël en Normandie</i></p> + +<p>Voici en quels termes Marchangy (1782-1826) parle de +cet usage en Normandie:</p> + +<p>«Le père de famille, accompagné de ses fils et de ses +serviteurs, va à l'endroit du logis où, l'année précédente, +à la même époque, ils avaient mis en réserve les restes +de la bûche de Noël. Ils rapportent solennellement ces +tisons qui, dans leur temps, avaient jeté de si belles +flammes à rencontre des faces réjouies des convives. +L'aïeul les pose dans ce foyer qu'ils ont connu et tout le +monde se met à genou en récitant le <i>Pater</i>. Deux forts +valets de ferme apportent lentement la bûche nouvelle, +qui prend date, comme dans une dynastie. On dit la +bûche 1re, la bûche 2e, la 20e, la 30e, ce qui signifie que +le père de famille a déjà présidé une fois, deux fois, vingt +fois, trente fois semblable cérémonie.</p> + +<p>«La bûche nouvelle est toujours la plus grosse que le +bûcheron puisse trouver dans la forêt, c'est la plus forte +partie du tronc de l'arbre ou, le plus souvent, c'est la +masse de ses énormes racines, qu'on appelle la souche +ou la coque de Noël.</p> + +<p>«A l'instant où l'on y met le feu, les petits enfants +vont prier dans un coin de l'appartement, afin, leur dit-on, +que la souche leur fasse des présents, et, tandis qu'ils +prient, on met à chaque bout de cette souche des paquets +d'épices, de dragées et de fruits confits». Qu'on +juge de l'empressement et de la joie des enfants à venir +recevoir de pareils présents!</p> + +<p>De nos jours, l'usage de la bûche de Noël tend à disparaître +des pays normands.</p> + +<p>Longtemps, les pauvres gens des campagnes, en attendant +l'heure de la messe de minuit, ont dû se réchauffer +autour de l'énorme bûche éclairant de sa lumière flamboyante +la compagnie réunie sous la <i>hotte</i> de la cheminée. +C'est assis, devant son brasier, qu'on restait jusqu'au +moment où, à travers champs, on allait gagner la +pauvre église où devait se célébrer la <i>Messe des bergers</i>. +C'est devant l'âtre rougeoyant qu'on se racontait toutes +ces légendes merveilleuses de Noël, toutes ces traditions +qui, contées par la voix tremblante des aïeules, se sont +transmises jusqu'à nos jours: et les pierres tournantes, +comme celles de Gerponville, de Saint-Arnoult, de Malle-mains, +qui tournent sept fois pendant la nuit de Noël; +et les trésors qui ne se découvrent que lorsqu'on sonne +le premier coup de la messe nocturne; et les feux follets +qui dansent pendant la nuit sur les tombes du cimetière +et bien d'autres contes fantastiques<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43"><sup>43</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote43" name="footnote43"></a><b>Note 43:</b><a href="#footnotetag43"> (retour) </a> G. Dubosc. <i>Journal de Rouen</i>, 25 décembre 1898.</blockquote> +<br> + + +<p class="mid"><i>La bûche de Noël en Provence</i></p> + +<p>Les Provençaux apportaient au foyer le joyeux <i>cariguié</i>, +ou vieux tronc d'olivier choisi pour brûler toute la +nuit; ils s'avançaient solennellement en chantant les +paroles suivantes:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Cacho fio.................... Cache le feu (ancien).</p> +<p>Bouto fio..................... Allume le feu (nouveau).</p> +<p>Dieou nous allègre.... Dieu nous comble d'allégresse!</p> + </div> </div> + +<p>Le plus ancien de la famille arrosait alors ce bois, soit +de lait, soit de miel, en souvenir de l'Eden, dont l'avènement +de Jésus est venu réparer la perte, soit de vin, en +souvenir de la vigne cultivée par Noé, lors de la première +rénovation du monde. Le plus jeune enfant de la +maison prononçait, à genoux, ces paroles que son père lui +avait apprises:</p> + +<p>«O feu, réchauffe pendant l'hiver les pieds frileux des +petits orphelins et des vieillards infirmes, répands ta +clarté et ta chaleur chez les pauvres et ne dévore jamais +l'étable du laboureur ni le bateau du marin.»</p> + +<p>Cette scène si touchante de la bûche de Noël occupe +toute une salle du musée d'Arles; en voici la description:</p> + +<p>Neuf mannequins de grandeur naturelle sont groupés +autour de la cheminée dans laquelle flambe la bûche de +Noël. La première personne de gauche est l'aïeul, en costume +du dix-huitième siècle. Il arrose, il bénit la bûche +avec du vin cuit et prononce les paroles sacramentelles. +Cette formule renferme tout à la fois une prière et d'heureux +souhaits pour toute la famille, debout devant la +table chargée des plats réglementaires.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i2">Alègre! Alègre! Dieu nous alègre.</p> +<p class="i2">Calendo vèn, tout ben vèn</p> +<p>E se noun sian pas mai, que noun fuguen men!</p> +<p>Dieu vous fague la graci de veire l'an que vén.</p> + </div> </div> + +<p>«Dieu nous tienne en joie; Noël arrive, tout bien arrive! +Que Dieu nous fasse la grâce de voir l'année prochaine, +et si nous ne sommes pas plus nombreux, que +nous ne soyons pas moins!»</p> + +<p>En face, assise, l'aïeule file sa quenouille. Derrière elle, +le fermier, aîné des garçons, dit <i>lou Pelot</i>, s'appuie sur la +cheminée, ayant sa femme vis-à-vis. A côté du <i>Pelot</i>, sa +jeune soeur, souriante et rêveuse; elle s'entretient avec +<i>lou rafi</i> (valet de ferme). Près de la table, à gauche, +l'aînée des filles prépare le repas, tandis qu'au fond le +<i>guardian</i>, armé de son trident, et le berger avec son +chien, se préparent à assister au festin familial. Une +jeune enfant écoute religieusement la bénédiction du +grand-père (<i>benedicioun d'où cacho-fio</i>)<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44"><sup>44</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote44" name="footnote44"></a><b>Note 44:</b><a href="#footnotetag44"> (retour) </a> <i>Le Museon Arlaten</i>, par Jeanne de Flandreysy.</blockquote> + +<p>Mistral, quand il fut nommé membre de l'Académie +marseillaise, en cette langue provençale si colorée, qu'il +parle si bien, nous a donné, dans son discours, un tableau +pittoresque de cette scène ravissante de la bûche +de Noël:</p> + +<p>«Au bon vieux temps, la veille de Noël, après le +grand repas de la famille assemblée, quand la braise +bénite de la bûche traditionnelle, la bûche d'olivier, +blanchissait sous les cendres et que l'aïeul vidait, à +l'attablée, le dernier verre de vin cuit, tout à coup, de la +rue déjà dans l'ombre et déserte, on entendit monter une +voix angélique, chantant par là-bas, au loin dans la +nuit.»</p> + +<p>Et le poète nous conte alors une légende charmante, +celle de la Bonne Dame de Noël qui s'en va dans les rues, +chantant les Noëls de Saboly à la gloire de Dieu, suivie +par tout un cortège de pauvres gens, miséreux des +champs et des villes, gueux de campagne, etc., accourus +dans la cité en fête.</p> + +<p>«Et vite alors, tandis que la bûche s'éteignait peu à +peu, lançant ses dernières étincelles, les braves gens +rassemblés pour réveillonner ouvraient leurs fenêtres, et +la noble chanteuse leur disait: «Braves gens, le bon +Dieu est né, n'oubliez pas les pauvres!» Tous descendaient +alors avec des corbeilles de gâteaux, et de nougats—car +on aime fort le nougat dans le Midi—et ils +donnaient aux pauvres le reste du festin».</p> + +<p>Comment résister au désir que nous avons depuis +longtemps de publier la bûche de Noël de Frédéric +Mistral qui a bien voulu correspondre avec nous et nous +donner des renseignements si intéressants sur les coutumes +de Noël.</p> + +<p>Cette description si gracieuse, si poétique, faisait +primitivement partie du poème de <i>Mireille</i>: l'auteur a +cru devoir la supprimer pour éviter les longueurs<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45"><sup>45</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote45" name="footnote45"></a><b>Note 45:</b><a href="#footnotetag45"> (retour) </a> Il faut être bien puissant et bien sûr de soi pour négliger +un tel tableau ou le reléguer dans les bas côtés de son +oeuvre. Lisons, relisons la traduction de ces beaux vers. Quelle +naïveté! Quelle beauté simple et pieuse! Quelle rusticité +pleine de saveur! De plus, quelle noblesse fière! Oui, c'est +ainsi que doit être sauvée l'âme d'un peuple et maintenue +la haute tradition d'un pays. Chaque stance est soutenue +par un souffle divin (X***).</blockquote> + +<p>«Ah! Noël, Noël, où est ta douce paix? Où sont les +visages riants des petits enfants et des jeunes filles? Où +est la main calleuse et agitée du vieillard qui fait la +croix sur le saint repas?</p> + +<p>«Alors le valet qui laboure quitte le sillon de bonne +heure, et servantes et bergers décampent, diligents. Le +corps échappé au dur travail, ils vont à leur maisonnette +de pisé, avec leurs parents, manger un coeur de céleri et +poser gaiement la <i>bûche</i> au feu avec leurs parents.</p> + +<p>«Du four, sur la table de peuplier, déjà le pain de +Noël arrive, orné de petits houx, festonné d'enjolivures. +Déjà s'allument trois chandelles neuves, claires, sacrées, +et dans trois blanches écuelles germe le blé nouveau, +prémice des moissons.</p> + +<p>«Un noir et grand poirier sauvage chancelait de vieillesse. +L'aîné de la maison vient, le coupe par le pied, à +grands coups de cognée, l'ébranlé et, le chargeant sur +l'épaule, près de la table de Noël, il vient aux pieds de +son aïeul le déposer respectueusement.</p> + +<p>«Le vénérable aïeul d'aucune manière ne veut renoncer +à ses vieilles modes. Il a retroussé le devant de son +ample chapeau, et va, en se hâtant, chercher la bouteille. +Il a mis sa longue camisole de cadis blanc, et sa +ceinture, et ses braies nuptiales, et ses guêtres de peau.</p> + +<p>«Cependant, toute la famille autour de lui joyeusement +s'agite...—«Eh bien? posons-nous la bûche, enfants?—<i>Allégresse!</i> +Oui». Promptement, tous lui répondent: +«<i>Allégresse</i>.»—Le vieillard s'écrie: «<i>Allégresse! que +notre Seigneur nous emplisse d'allégresse! et si une +autre année nous ne sommes pas plus, mon Dieu, ne +soyons pas moins!</i>»</p> + +<p>«Et, remplissant le verre de clarette devant la troupe +souriante, il en verse trois fois sur l'arbre fruitier. Le +plus jeune prend l'arbre d'un côté, le vieillard de l'autre, +et soeurs et frères, entre les deux, ils lui font faire ensuite +trois fois le tour des lumières et le tour de la maison.</p> + +<p>«Et dans sa joie, le bon aïeul élève en l'air le gobelet +de verre: «<i>O feu</i>, dit-il, <i>feu sacré</i>, fais que nous ayons +du beau temps!»</p> + +<p>«Bûche bénie, allume le feu! Aussitôt, prenant le +tronc dans leurs mains brunes, ils le jettent entier dans +l'âtre vaste. Vous verriez alors gâteaux à l'huile et +escargots dans l'aïoli heurter dans ce beau festin vin +cuit, nougat d'amandes et fruits de la vigne.</p> + +<p>«D'une vertu fatidique vous verriez luire les trois +chandelles, vous verriez des esprits jaillir du feu touffu, +du lumignon vous verriez pencher la branche vers celui +qui manquera au banquet, vous verriez la nappe rester +blanche sous un charbon ardent et les chats rester +Muets!»</p> +<br> + + +<p class="mid"><i>La bûche de Noël en Bretagne</i><a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46"><sup>46</sup></a></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote46" name="footnote46"></a><b>Note 46:</b><a href="#footnotetag46"> (retour) </a> Cette description de la <i>bûche de Noël en Bretagne</i> a été +reproduite par un grand nombre de journaux, et revues: +<i>les Annales politiques, la Revue française</i>, etc.</blockquote> + +<p>En Bretagne, la plus grande fête de l'année était la +fête de Noël, et ce que nous, pauvres paysans, nous +aimions le plus dans cette fête, c'était la Messe de +minuit. Maigre plaisir, pour vous autres citadins qui +aimez vos aises; mais qu'était-ce pour nous, paysans, +qu'une nuit blanche? Même quand il fallait cheminer +dans la boue et sous la neige, pas un vieillard, pas une +femme n'hésitait. On ne connaissait pas encore les parapluies +à Saint-Jean-Brévelay, ou du moins on n'y connaissait +que le nôtre, qui était un sujet d'étonnement et +d'admiration. Les femmes retroussaient leurs jupes avec +des épingles, mettaient un mouchoir à carreaux par-dessus +leurs coiffes, et partaient bravement dans leurs +sabots pour se rendre à la paroisse. Il s'agissait bien de +dormir! Personne ne l'aurait pu. Le carillon commençait +dès la veille après l'<i>Angelus</i> du soir, et recommençait de +demi-heure en demi-heure jusqu'à minuit! et pendant ce +temps-là, pour surcroît de béatitude, les chasseurs ne +cessaient pas de tirer des coups de fusil en signe d'allégresse; +mon père fournissait la poudre. C'était une +détonation universelle. Les petits garçons s'en mêlaient, +au risque de s'estropier, quand ils pouvaient mettre la +main sur un fusil ou un pistolet.</p> + +<p>Le presbytère était à une petite demi-lieue du bourg; +le recteur faisait la course sur son bidet, que le quinquiss +(le bedeau) tenait par la bride. Une douzaine de paysans +l'escortaient, en lui tirant des coups de fusil aux oreilles. +Cela ne lui faisait pas peur, car c'était un vieux chouan, +et il avait la mort de plus d'un bleu sur la conscience. +Avec cela, bon et compatissant, et le plus pacifique des +hommes, depuis qu'il portait la soutane, et que le roi +était revenu.</p> + + +<p>On faisait ce soir-là de grands préparatifs à la maison. +Telin-Charles et Le Halloco mesuraient le foyer et la +porte de la cuisine d'un air important, comme s'ils n'en +avaient pas connu les dimensions depuis bien des +années. Il s'agissait d'introduire la bûche de Noël, et de +la choisir aussi grande que possible. On abattait un gros +arbre pour cela; on attelait quatre boeufs, on la traînait +jusqu'à Kerjau (c'était le nom de notre maison), on se +mettait à huit ou dis pour la soulever, pour la porter, +pour la placer: on arrivait à grand'peine à la faire tenir +au fond de l'âtre; on l'enjolivait avec des guirlandes; on +l'assurait avec des troncs de jeunes arbres; on plaçait +dessus un gros bouquet de fleurs sauvages, ou pour +mieux dire de plantes vivaces. On faisait disparaître la +table du milieu; la famille mangeait un morceau sur le +pouce. Les murs étaient couverts de nappes et de draps +blancs, comme pour la Fête-Dieu; on y attachait des +dessins de ma soeur Louise et de ma soeur Hermine, la +bonne Vierge, l'Enfant Jésus.</p> + +<p>Il y avait aussi des inscriptions: <i>Et homo factus est!</i> +On ôtait toutes les chaises pour faire de la place, nos +visiteuses n'ayant pas coutume de s'asseoir autrement +que sur leurs talons. Il ne restait qu'une chaise pour ma +mère, et une tante Gabrielle, qu'on traitait avec déférence +et qui avait quatre-vingt-six ans. C'est celle-là, +mes enfants, qui savait des histoires de la Terreur! Tout +le monde en savait autour de moi, et mon père, plus que +personne, s'il avait voulu parler. C'était un bleu, et son +silence obstiné était peut-être conseillé par la prudence, +dans un pays où il n'y avait que des chouans. L'encombrement +était tel dans la cuisine, tout le monde voulant +se rendre utile et apporter du genêt, des branches de +sapin, des branches de houx, et le bruit était si assourdissant, +à cause des clous qu'on plantait et des casseroles +qu'on bousculait, et il venait un tel bruit du +dehors, bruits de cloches, de coups de fusil, de chansons, +de conversations et de sabots, qu'on se serait cru au +moment le plus agité d'une foire.</p> + +<p>A onze heures et demie, on entendait crier dans la rue: +Naoutrou Personn! Naoutrou Personn! (M. le recteur, +M. le recteur). On répétait ce cri dans la cuisine, et à +l'instant tous les hommes en sortaient; il ne restait que +les femmes avec la famille. Il se faisait un silence profond. +Le recteur arrivait, descendait de son bidet que je +tenais par la bride (c'est-à-dire que j'étais censé le tenir, +mais on le tenait pour moi; il n'avait pas besoin d'être +tenu, le pauvre animal). A peine descendu, M. Moizan +montait les trois marches du perron, se tournait vers la +foule découverte, ôtait lui-même son chapeau, et disait, +après avoir fait le signe de la croix: «<i>Angelus Domini +nuntiavit Mariæ</i>». Un millier de voix lui répondaient. +La prière finie, il entrait dans la maison, saluait mon +père et ma mère avec amitié, M. Ozon, le maire, qui +venait d'arriver de Pénic-Pichou, et M. Ohio, le maréchal +ferrant, qui était greffier du juge de paix. M. Ozon, +M. Ohio étaient les plus grands seigneurs du pays. Ils +savaient lire; ils étaient riches, surtout le premier. On +offrait au recteur un verre de cidre qu'il refusait toujours. +Il partait au bout de quelques minutes, escorté par +M. Ozon et M. Ohio, puis, aussitôt, on se disposait à +bénir la bûche de Noël. C'était l'affaire de dix minutes.</p> + +<p>Mon père et ma mère se tenaient debout à gauche de +la cheminée. Les femmes que leur importance ou leurs +relations avec la famille autorisaient à pénétrer dans le +sanctuaire, ce qui veut dire ici la cuisine, étaient agenouillées +devant le foyer en formant un demi-cercle. Les +hommes se tenaient serrés dans le corridor, dont la +porte restait ouverte, et débordaient dans la rue jusqu'au +cimetière. De temps en temps, une femme, qui avait été +retenue par quelques soins à donner aux enfants, fendait +les rangs qui s'ouvraient devant elle, et venait +s'agenouiller avec les autres. Tante Gabrielle, revêtue de +sa mante, ce qui annonçait un grand tralala, était à +genoux au milieu, juste en face de la bûche, ayant à côté +d'elle un bénitier et une branche de buis, et elle entonnait +un cantique que tout le monde répétait en choeur.</p> + +<p>Vraiment, si j'en avais retenu les paroles, je ne manquerais +pas de les consigner ici; je les ai oubliées, je le +regrette; non pas pour vous, qui êtes trop civilisés pour +vous plaire à ces souvenirs, mais pour moi. Et, après +tout, je n'ai que faire de la chanson de tante Gabrielle, +puisque je ne sais plus un mot de bas-breton. L'air était +monotone et plaintif, comme tout ce que nous chantons +chez nous à la veillée; il y avait pourtant un <i>crescendo</i>, +au moment où la bénédiction allait commencer, qui me +donnait ordinairement la chair de poule....</p> + +<p>Jules Simon.</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE III</h3> + +<h3>LES PARTICULARITÉS DE LA MESSE DE MINUIT</h3> + +<p>Ce chapitre est le plus intéressant de tous, car c'est la +<i>Messe de minuit</i> qui donne surtout à la fête de Noël sa +grande popularité.</p> + +<p>Un ancien usage, qui semble remonter jusqu'au pape +Télesphore (IIe siècle), ou au moins jusqu'à saint Grégoire +le Grand (homélie 8e sur l'évangile du jour), permet +aux prêtres de dire trois messes le jour de Noël<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47"><sup>47</sup></a>. Il +semble que l'intention de l'Eglise, en autorisant cette +coutume, a été d'honorer les trois naissances différentes +de Jésus-Christ.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote47" name="footnote47"></a><b>Note 47:</b><a href="#footnotetag47"> (retour) </a> En Espagne, les prêtres ont aussi le privilège de dire +trois messes <i>le jour des Morts</i>, à la condition de les appliquer +à tous les défunts et sans honoraires. Les Grecs unis ne disent +qu'une seule messe le jour de Noël.</blockquote> + +<p>La première est sa <i>naissance temporelle</i> à Bethléem, +que l'Eglise honore particulièrement à la <i>Messe de minuit</i>. +Celle-ci se célèbre à l'heure même où l'on pense +communément que Notre-Seigneur a voulu naître.</p> + +<p>La seconde est sa <i>naissance spirituelle</i> dans les coeurs +des fidèles, figurée par sa manifestation aux bergers qui +est racontée dans l'évangile qu'on lit à la <i>Messe de l'aurore</i>.</p> + +<p>La troisième est sa <i>naissance éternelle</i> dans le sein de +son Père, rappelée à la <i>Messe du jour</i>; l'Eglise nous y +fait lire pour épître et pour évangile deux passages de +l'Écriture où la divinité de Jésus-Christ est clairement +énoncée.</p> + +<p>Quoique les fidèles ne soient obligés, par le précepte +de l'Eglise, qu'à assister à une des trois messes de Noël, +l'usage des personnes pieuses est de les entendre toutes +les trois.</p> + +<p>A Rome, le Pape disait la première messe de Noël (la +Messe de la nuit), dans l'église de Sainte-Marie-Majeure, +à l'autel de la Crèche.</p> + +<p>La seconde messe était célébrée dans l'église de Sainte-Anastasie, +martyre de Sirmich, dont les reliques étaient +vénérées à Constantinople; cette église se trouvait dans +le quartier le plus central de Rome.</p> + +<p>La troisième messe était célébrée dans l'Eglise de Saint-Pierre. +C'est pendant cette messe que le pape Léon III, +en couronnant Charlemagne empereur d'Occident, inaugura, +en 800, le Saint-Empire romain.</p> + +<p>Ordinairement le pape lui-même célébrait les trois +messes.</p> + +<p>La messe de la nuit, dite à Sainte-Marie-Majeure, était +surtout solennelle: une foule immense remplissait toujours +la vaste basilique, toute resplendissante avec ses +mosaïques, ses bronzes, ses porphyres, ses tabernacles +d'or étincelants de pierres précieuses, et surtout sa longue +et majestueuse nef soutenue par trente-huit colonnes de +marbre blanc. Représentez-vous cette immense église +aussi éclairée qu'en plein jour. C'étaient partout des lumières, +il en jaillissait des faisceaux de chaque colonne; le +sanctuaire surtout était tout en feu. Et toutes ces lumières +se détachaient sur des draperies de velours cramoisi +à franges d'or, dont l'église tout entière aussi bien que la +colonnade était ornée.</p> + +<p>Les chanoines de la basilique allaient en grande pompe +chercher la pauvre Crèche qui servit de berceau à l'Enfant-Jésus.</p> + +<p>Dès que la sainte relique était exposée à la vénération +des fidèles, le Souverain-Pontife commençait la Messe. Et +quelle Messe! De quelles suaves et indicibles émotions +devaient être inondés les témoins mille fois privilégiés +de cette Messe de minuit, dite par le Chef de l'Eglise, +près du berceau du Sauveur, à l'heure même où l'Eglise +rappelle le souvenir de sa naissance!</p> + +<p>Après avoir contemplé et admiré ces splendeurs, abaissons +nos regards sur l'humble église de nos villages. +Comme la scène de la nuit de Noël est belle dans sa touchante +simplicité!</p> + +<p>Dans une demi-obscurité, l'office commence.</p> + +<p>Au-dessus de l'autel, dominant une Crèche de branchages, +une sorte de transparent reflète en vagues miroitements +la lumière tremblante des cierges.</p> + +<p>Minuit! Un Sauveur nous est né! Chantons Noël!</p> + +<p>L'enfantelet de cire, étendu sur la paille, semble baigné +d'un flot d'or perçant la claire-voie de l'étable.</p> + +<p>Tout autour du choeur flamboie, en lettres d'un mètre +de haut, le cantique des Anges, le cri d'amour et d'adoration: +<i>Gloria in excelsis Deo!</i></p> + +<p>Le sanctuaire est bien humble, bien pauvre, si pauvre +que les cierges vacillants de l'autel et de la nef ont grand'peine +à dissiper les ténèbres et qu'il faut, pour suivre +l'office dans le gros paroissien aux lettres d'alphabet, +s'aider du lumignon qui guidait tout à l'heure les pèlerins +à travers la campagne endormie.</p> + +<p>Mais une foi ardente anime ces âmes croyantes, à la +seule pensée du Mystère qu'on commémore en cette nuit +de Nativité. Une extase intérieure illumine la petite enfant +qui épelle, comme la vieille grand'mère qui ne sut +jamais lire<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48"><sup>48</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote48" name="footnote48"></a><b>Note 48:</b><a href="#footnotetag48"> (retour) </a> Lire les belles pages que dom Guéranger a écrites sur +le <i>Temps de Noël</i>.</blockquote> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><i>En allant à la Messe de minuit.</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p>«Jeannot, mon vieux, prends ta béquille;</p> +<p>Faut aller voir l'Enfant-Jésus.</p> +<p>La <i>coque</i> en feu flambe et pétille,</p> +<p>L'eau bénite a coulé dessus.</p> +<p>Si la Bonne-Dame (à Dieu plaise!)</p> +<p>Entre chez nous, toute la nuit</p> +<p>Elle y trouvera de la braise</p> +<p>Pour la bouillie à son petit<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49"><sup>49</sup></a>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«J'ai mon bâton. La neige est dure,</p> +<p>Tiens-toi bien, prends garde de choir;</p> +<p>Déjà le vent de la froidure</p> +<p>Éteint ma lanterne... il fait noir.</p> +<p>Marchons doucement.—C'est peut-être</p> +<p>La dernière fois, ô mon vieux,</p> +<p>Que nous allons voir notre Maître,</p> +<p>Si bon pour nous, les pauvres gueux?»</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote49" name="footnote49"></a><b>Note 49:</b><a href="#footnotetag49"> (retour) </a> La <i>coque</i> de Noël doit brûler toute la nuit, sans interruption, +même en l'absence des gens de la maison, car la +sainte Vierge peut avoir besoin d'entrer dans le logis pour +faire de la bouillie à l'Enfant-Jésus et il faut qu'elle trouve +le feu tout prêt.</blockquote> + + + +<p><i>(Légende nivernaise).</i></p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>—«Oui, nous avons passé sur terre,</p> +<p>Tous deux, plus de septante-huit ans;</p> +<p>L'heure est proche où notre misère</p> +<p>Doit prendre fin... il est bien temps!</p> +<p>Trimer, bûcher, voilà l'aubaine,</p> +<p>Toujours minable et tracassé...</p> +<p>Mais plus en ce monde l'on peine,</p> +<p>Plus on sera récompensé!</p></div> + +<div class="stanza"> +<p>«Au Paradis, ma pauvre vieille,</p> +<p>On n'aura plus ni froid ni faim;</p> +<p>On n'y connaîtra pas, la veille,</p> +<p>Le grand souci du lendemain.</p> +<p>Nous prierons Jésus tout à l'heure</p> +<p>De nous y faire entrer tous deux,</p> +<p>Puisque la place la meilleure,</p> +<p>Il l'a réserve aux malheureux.</p></div> + +<div class="stanza"> +<p>—«O mon vieux, ce que, moi, j'espère,</p> +<p>C'est de revoir au Paradis</p> +<p>Nos défunts, le père et la mère,</p> +<p>D'y retrouver nos chers petits.</p> +<p>Ah! Jésus pourvu que personne</p> +<p>De chez nous ne manque là-haut!...</p> +<p>Mais voici la cloche qui sonne,</p> +<p>Nous arriverons comme il faut.»</p></div> + +<div class="stanza"> +<p>Ainsi, le dos rond sous la bise,</p> +<p>Qui court le long du sentier blanc,</p> +<p>Les vieux s'avancent vers l'église,</p> +<p>Tout chevrotant et gambillant.</p> +<p>Pauvres gens!—quoique la distance</p> +<p>Ne soit pas grande, ils sont bien las;</p> +<p>Mais, dans leur rêve d'espérance,</p> +<p>Ils ne s'en aperçoivent pas.</p></div> + +<div class="stanza"> +<p>Oh! comme l'église flamboie!</p> +<p>Oh! tant de cierges sur l'autel!</p> +<p>Oh! les beaux cantiques de joie!</p> +<p>L'encens fume... Noël! Noël!</p> +<p>Le chant, le parfum, la lumière</p> +<p>Mettent en leurs coeurs éblouis</p> +<p>Une allégresse avant-courrière</p> +<p>Des liesses du Paradis.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ils n'ont jamais, depuis l'enfance,</p> +<p>Manqué la messe de minuit:</p> +<p>Avec la même confiance</p> +<p>Les voilà qui prient aujourd'hui.</p> +<p>—Votre prière n'est pas vaine,</p> +<p>O bonnes gens agenouillés,</p> +<p>Puisqu'elle charme votre peine</p> +<p>Et que vos maux sont oubliés!...</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ils partent. Simulant l'aurore,</p> +<p>La lune éclat à l'horizon.</p> +<p>Sur leurs lèvres murmure encore</p> +<p>La douce et naïve oraison.</p> +<p>Le couple en silence chemine</p> +<p>Et, sous les piqûres du gel,</p> +<p>Les vieux rentrent dans leur chaumine,</p> +<p>Transis, contents... Noël! Noël!</p> + </div> </div> + +<p>Achille MILLIEN,<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50"><sup>50</sup></a>.<br> +à Beaumont-la-Ferrière (Nièvre).</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote50" name="footnote50"></a><b>Note 50:</b><a href="#footnotetag50"> (retour) </a> Cette ravissante poésie est extraite d'un des nombreux +ouvrages de l'éminent <i>poète nivernais</i>, intitulé <i>L'Heure du +Couvre-Feu</i>: cet ouvrage, comme plusieurs de ses aînés, a +été couronné par l'Académie française.</blockquote> + + + +<p>Le vicomte Walsh, dans son admirable ouvrage des +<i>Fêtes chrétiennes</i>, nous raconte une <i>Messe de minuit +pendant la Révolution</i> qui a bien ce caractère de simplicité +dont nous venons de parler:</p> + +<blockquote><p> +«Je me souviens d'une Messe de minuit dite en +cachette pendant les persécutions de 93.</p> + +<p>«En ce temps-là, il n'y avait plus d'église pour célébrer +les Saints Mystères: une grange fut choisie par les +habitants du hameau. Les femmes la décorèrent pendant +la nuit précédente: des draps de grosse toile bien +blanche furent tendus tout à l'entour. Une table rustique, +recouverte des linges les plus blancs, devait servir d'autel; +des branches de houx, à petites baies rouges, étaient +placées comme bouquets de chaque côté du crucifix +d'ébène; deux chandelles de résine furent mises dans des +flambeaux de fer: c'était toute la pompe de ces temps de +persécution.</p> + +<p>«Isolément et sans faire aucun bruit, les fidèles se +rendirent à la grange préparée pour la fête. Avec quelle +piété ces paysans bretons tombaient à genou devant cet +autel si pauvre!</p> + +<p>«Quand le prêtre parut à l'autel, des pleurs s'échappèrent +de tous les yeux.</p> + +<p>«Lui-même fut tellement ému qu'il répandait aussi +des larmes qui n'étaient pas sans douceur. Confesseur de +la foi quelques jours auparavant, il avait touché de près +à la mort et le voilà qui va célébrer un mystère de sainte +joie!<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51"><sup>51</sup></a>». +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote51" name="footnote51"></a><b>Note 51:</b><a href="#footnotetag51"> (retour) </a> V. «Une Messe de minuit en exil», <i>Noël dans les pays +étrangers</i>, page 33.</blockquote> + +<p>Avant d'aborder les très intéressantes particularités de +la Messe de minuit que nos amis ont bien voulu nous +signaler dans toutes les contrées de la France, on voudra +bien nous permettre de citer une ravissante nouvelle +d'Auguste Nisard, qu'on pourrait intituler: <i>Une Messe +de minuit manquée</i>, et qu'on pourrait résumer ainsi:</p> + +<p>«Notre mère attendait, pour nous emmener avec elle +à la Messe de minuit, que chacun de nous eût ses sept +ans accomplis..... A onze heures et demie, ma mère +vint m'éveiller..... Las! je dormais d'un sommeil si +dur que je n'entendis pas cette voix chérie et continuai +de ronfler de toutes mes forces. A un second appel, je ne +répondis pas davantage..... Enfin, à la troisième sommation..... +j'ouvris les yeux, je me débrouillai comme +je pus de mes visions nocturnes et, tirant de dessous +mes draps cette jambe-ci, puis cette autre, je tombai plutôt +que je ne fus sur mes jambes..... Je n'étais pas tout +à fait endormi, et pas tout à fait éveillé..... Voilà-t-il +pas que je retombe lourdement, et je dis à ma chère +mère que je veux me recoucher..... A quoi celle-ci n'eut +garde de s'opposer.....</p> + +<p>«Au matin je m'en voulus mal de mort de ma lâcheté. +Je ne me suis jamais consolé de cette <i>Messe de minuit +manquée</i>.»</p> +<br> + +<p class="mid"><i>Messe de minuit en Normandie</i></p> + +<p>C'est au pays de Caux surtout que la Messe de minuit +se célébrait avec une grande solennité, sous le nom de +<i>fête des bergers</i>.</p> + +<p>Son origine était complètement normande. Au début, +cette fête ne fut, en effet, qu'un de ces petits drames +liturgiques latins que parfois on intercalait, comme une +sorte de jeu sacré, dans l'office solennel, telles la <i>Messe +de l'étoile</i> et la <i>Messe de l'âne</i>, qui furent représentées +souvent, dans les premières années du Moyen Age, à la +cathédrale de Rouen.</p> + +<p>On représentait aussi dans la même église le <i>Drame +des pasteurs</i>, adoration pieuse et naïve de l'Enfant-Jésus +par les Bergers.<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52"><sup>52</sup></a></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote52" name="footnote52"></a><b>Note 52:</b><a href="#footnotetag52"> (retour) </a> Deux manuscrits de la Bibliothèque de Rouen nous ont +conservé toute cette mise en scène primitive qui a été publiée +par Du Cange dans son <i>Glossarium</i>.</blockquote> + +<p>Ces pastorales donnèrent naissance à la <i>fête des bergers</i>. +C'est la même naïveté dans le <i>scénario</i>, avec un +caractère rustique qui remplace la gravité sacerdotale.</p> + +<p>C'était aux garçons du village que revenait l'organisation +de la fête. A Goderville et à Froberville, ils élisaient +même un <i>maître</i> qui devait recueillir les offrandes pour +rachat d'un somptueux pain bénit.</p> + +<p>A minuit, la vieille église du village s'estompait dans +la brume blanchâtre et glacée. Sous le porche et dans +l'allée centrale piétinaient, avec un perpétuel chuchotement, +les curieux, étrangers à la paroisse qui cherchaient, +comme dans les théâtres des villes, «des places +assises d'où l'on puisse très bien voir.» Tous étaient attirés +par le charme de poésie touchante qui caractérisait +cette pittoresque cérémonie.</p> + +<p>De tout ce mouvement, de tout ce bruit, sont presque +scandalisés les habitants du village, rangés dans leurs +bancs bien cirés: cultivateurs venus avec leurs valets +par les chemins creux, vieux paysans aux casquettes de +poil et aux sabots de bois rembruni; bonnes femmes +dont le serre-tête de coton s'agite sans cesse d'un petit +mouvement saccadé; fermières et leurs servantes, bien +au chaud dans leurs amples manteaux de laine, dans +leurs capelines sombres, qu'égayent de blancs pompons +légers et mouvants.</p> + +<p>Dans le clocher de pierre, les douze coups de minuit +viennent de sonner; les chantres ont achevé le <i>Te Deum</i>, +le silence se fait dans toute l'église; qu'attend-on?</p> + +<p>Réunis auprès des fonts baptismaux, se tenaient tous +les garçons du village, portant en écharpe une serviette +blanche, tandis que le <i>maître</i> se distinguait au milieu +d'eux par une sorte de petite nappe à longs effilés, portée +à la ceinture. À leur groupe se joignaient les bergers du +pays. Ceux-ci avaient revêtu leur costume traditionnel: +longue limousine rayée à pèlerine et à capuchon, chapeau +de feutre à larges bords, sabots aux pieds et houlette +ornée à la main.</p> + +<p>A un signal donné, le cortège ainsi formé se mettait en +marche. Souvent il était précédé par une sorte de chandelle +allumée, mise en mouvement et glissant, à l'aide +d'un fil de fer, d'un bout de l'église à l'autre, du portail +à l'autel. C'était la <i>Marche à l'étoile</i>. Les bergers tenaient +en laisse ou portaient un bel agneau blanc tout enrubanné; +ils venaient l'offrir au Christ-Enfant couché dans +une Crèche devant l'autel.</p> + +<p>Souvent on tirait la queue à la pauvre bête ou on la +piquait avec une épingle, afin qu'elle se mit à bêler dans +les moments les plus solennels.</p> + +<p>Mais ce qui attirait surtout les regards de la foule, +c'était la <i>civière du pain bénit</i>, éblouissante de lumières, +de cierges et de chandelles allumées.</p> + +<p>Cette civière, comme à Néville, près de Saint-Valéry, +était un véritable monument de menuiserie, en forme de +pyramide, à plateaux ronds et superposés, ornés de +lumières et reliés par des girandoles illuminées; elle +était en outre parée de jolies <i>touailles</i> ou nappes de broderies +et de dentelles. Au beau milieu se dressait un mât +portant cinq plateaux d'un diamètre de plus en plus +diminué, en montant, et donnant l'aspect d'un cône. Du +sommet de ce mât, comme quatre haubans, descendaient +quatre branches de fer portant, de distance en distance, +des bras de candélabres et des torchères où brillaient de +nombreuses bougies. Une sorte de manivelle—pour +employer le terme populaire une <i>chincholle</i>—placée à +la partie supérieure, actionnait tous les plateaux qui +tournaient alors sur leur axe, en projetant l'éclat de mille +petits cierges scintillants. Sur les plateaux reposaient les +couronnes de pain bénit, ornées de fleurs et de feuillage: +houx, laurier, lierre, roses de Noël; un bouquet terminait +également le mât pyramidal.</p> + +<p>Tout ce cortège, dans lequel deux garçons étaient chargés +de mettre le mécanisme en mouvement, venait, à un +moment donné, faire l'offrande du pain bénit; les +fameux plateaux tournants faisaient surtout un effet +magique.</p> + +<p>Nous avons extrait ces détails d'un excellent article de +M. Georges Dubosc, dont tout le monde, en Normandie, +connaît le talent et l'érudition<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53"><sup>53</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote53" name="footnote53"></a><b>Note 53:</b><a href="#footnotetag53"> (retour) </a> <i>Journal de Rouen</i>, 22 déc. 1901.</blockquote> + +<p>A Saint-Victor-l'Abbaye, quatre petites filles, tout de +blanc habillées, couronnées de roses, portent sur leurs +épaules le symbole vivant de l'Enfant-Dieu, un agneau +immaculé, incarnation d'innocence, de pureté et de douceur. +Couché sur un tapis moelleux de chauds lainages, +l'agnelet dresse sa petite tête placide et sereine, sous un +dôme de verdure et de fleurs, formé d'un entrelacement +de feuilles de lierre et de branchages de houx, piqué çà +et là de roses, d'oeillets et de chrysanthèmes<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a href="#footnote54"><sup>54</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote54" name="footnote54"></a><b>Note 54:</b><a href="#footnotetag54"> (retour) </a> <i>Item</i>, 25 déc. 1904.</blockquote> +<br> + + +<p class="mid"><i>Messe de minuit en Picardie</i></p> + +<p>Dans la plupart des villages se formait un nombreux +cortège de bergers et de bergères vêtus de blanc. Le roi +de la troupe, tout enrubanné et couronné de fleurs, portait, +dans une magnifique corbeille, un petit agneau +d'une blancheur de neige. On se rendait processionnellement +à l'église, au chant des Noëls locaux et au son des +musettes et des tambourins. Le prêtre bénissait l'innocente +créature à la Messe de minuit, au milieu de la joie +universelle.</p> + +<p>L'heureux agnelet était ramené à la bergerie où il +était l'objet de soins particuliers. On le laissait mourir +de vieillesse; car, par une pieuse naïveté, on le regardait +comme le «sauveur du troupeau».</p> + +<p>Cette vieille coutume picarde nous rappelle la touchante +cérémonie qui a lieu, chaque année, à Rome, +dans l'église de Sainte-Agnès-hors-les-Murs, le jour de la +fête de la glorieuse martyre (21 janvier).</p> + +<p>Après la messe, on organise une procession. En tête, +s'avancent des prêtres en grands manteaux noirs. Ils +tiennent chacun sur les bras un superbe coussin de damas +rouge orné de franges d'or, sur lequel est mollement +couché un petit agneau blanc comme la neige, la tête +couronnée de roses. Ces agneaux sont placés sur l'autel +et bénits par le célébrant.</p> + +<p>Ils sont fournis par les Pères Trappistes des Trois-Fontaines. +Après la cérémonie dont nous venons de parler, +ils sont remis à deux chanoines de Saint-Jean-de-Latran, +qui les offrent au Pape. Le Pape les bénit de nouveau +et les confie aux Religieuses du monastère de Sainte-Cécile, +au Transtévère, qui en prennent le plus grand +soin.</p> + +<p>Leur toison est coupée au mois d'avril et sert à confectionner +les <i>Palliums</i>, manteaux d'honneur qui, après +avoir été déposés sur le tombeau de saint Pierre, au Vatican, +sont envoyés par le Pape aux archevêques comme +symbole de leur union avec le Pontife romain.</p> +<br> + +<p class="mid"><i>Messe de minuit en Champagne</i></p> + +<p>A Clinchamp (Haute-Marne), le pain bénit, surmonté +d'un dôme de verdure et de fleurs, est offert à la Messe +de minuit par une jeune fille vêtue de blanc, comme une +première communiante.</p> + +<p>Cette jeune fille porte le pain bénit non point sur le +bras, comme cela se fait ordinairement, mais sur la tête.</p> + +<p>Le petit échafaudage, en forme de coupole, qui surmonte +le pain bénit, est orné, au sommet surtout, de petits +cierges allumés.</p> + +<p>La scène est des plus gracieuses: la jeune fille s'avance +gravement, portant d'une main un cierge bien décoré et +de l'autre maintenant sur sa tête le pain bénit tout resplendissant +de lumières.</p> + +<p>Bien que cette cérémonie excite la curiosité de tous les +assistants, elle s'accomplit toujours dans le recueillement +le plus parfait.</p> + +<p>Notre aimable confrère qui nous transmet ces ravissants +détails nous en expose le symbolisme frappant. Le +pain bénit convient bien au Mystère de <i>Bethléem</i>, <i>la +maison du pain </i><a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a href="#footnote55"><sup>55</sup></a>, et les cierges allumés représentent +la céleste lumière qui environna les bergers quand l'Ange +leur annonça la joyeuse naissance de Celui qui est la +«lumière du monde». <i>Ego sum lux mundi</i><a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56"><sup>56</sup></a>, <i>lumen +ad revelationem gentium </i><a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a><a href="#footnote57"><sup>57</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote55" name="footnote55"></a><b>Note 55:</b><a href="#footnotetag55"> (retour) </a> Hom. Saint Greg., 7e lec., Mat. de Noël.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote56" name="footnote56"></a><b>Note 56:</b><a href="#footnotetag56"> (retour) </a> Joann., VIII, 12.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote57" name="footnote57"></a><b>Note 57:</b><a href="#footnotetag57"> (retour) </a> Luc, II, 32.</blockquote> + +<p><i>Au pays d'Armagnac</i>, au commencement de la Messe +de minuit, on bénit le pain de Noël. Chaque famille offre +le sien. Au retour, on en coupe un morceau qui est religieusement +gardé pour la Noël prochaine. Le reste est +mangé de suite pour commencer le réveillon.</p> + +<p>Dans le Condomois, tous les boulangers offrent en cadeau +à leurs clients le <i>gâteau de Noël</i>. C'est un pain +spécial pétri avec des oeufs et de l'anis et d'un goût excellent.</p> + +<p>Les grandes familles reçoivent plusieurs de ces gâteaux +de leurs boulangers. Elles envoient le plus beau à l'église +pour être distribué aux fidèles à la Messe de minuit: +ces pains sont donnés à l'assistance en grande quantité.</p> + +<p>Il est d'usage, dans un grand nombre, de <i>villages des +Pyrénées</i>, de faire bénir, à la Messe de minuit, des petits +pains que l'on garde pendant toute l'année et qu'on +donne aux bestiaux quand ils sont malades, principalement +aux brebis.</p> + + + +<p>Dans le <i>Rouergue</i> (Aveyron), après l'élévation de la +Messe de minuit, on entonne le <i>Nodolet</i> (chant de Noël), +cantique particulier, embryon de drame liturgique. Le +choeur des jeunes filles, de ses voix les plus douces—pour +imiter les anges—s'exprime en <i>français</i>, annonçant +le Mystère de ce jour, et toute l'assistance, en +choeur, répond, <i>en patois</i>, demandant des explications et +exprimant son étonnement de la naissance d'un Dieu +pauvre.</p> + +<p>Identique pour le fond, le «Nodolet» varie beaucoup +dans la forme, suivant les diverses paroisses.</p> + +<p>Ce chant dialogué se rencontre aussi en Provence et en +Normandie.</p> + +<p><i>En Provence</i>, quatre jeunes gens, dont trois représentent +des pasteurs et le quatrième un ange, s'avancent +à l'entrée de l'église, avant la Messe de minuit: ils conduisent +un agneau orné de rubans. Ils chantent sur deux +airs différents un dialogue, l'ange en français et les bergers +en provençal. L'ange invite les bergers à se livrer à +l'allégresse et à venir à Bethléem adorer le Messie. Un +des bergers, surpris des paroles auxquelles il ne comprend +rien, appelle son camarade Jean, qui entend le +français, et il le prie de lui interpréter les paroles de cet +inconnu.</p> + +<p>Jean s'enquiert du voyageur, de l'objet de sa venue et +pourquoi il fait tant de bruit à la porte de leurs cabanes; +alors l'ange leur annonce la naissance de Jésus.</p> + +<p>Quand ce dialogue est terminé, l'ange et les pasteurs +entrent dans l'église, s'approchent de la Crèche et, s'étant +mis à genoux, ils offrent l'agneau en chantant un dernier +verset en choeur.</p> + +<p>Une scène à peu près semblable a lieu, <i>en Normandie</i>, +dans l'église de Saint-Victor-l'Abbaye.</p> + +<p>Avant la Messe de minuit, quatre jeunes filles, groupées +au pied de l'autel, se lèvent et lancent cet appel.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Venez, bergers, accourez tous,</p> +<p class="i2"> Laissez vos pâturages.</p> +<p>Un nouveau roi est né pour vous,</p> +<p class="i2"> Portez-lui vos hommages.</p> +<p>N'oubliez pas vos chalumeaux,</p> +<p class="i2"> Ni vos douces musettes,</p> +<p>Et faites de vos airs nouveaux</p> +<p class="i2"> Retentir ces retraites.</p> + </div> </div> + +<p>Ces jeunes filles figurent les anges annonciateurs de la +venue du Messie aux bergers endormis dans la plaine de +Bethléem. Leurs voix pures et fraîches nuancent avec +délicatesse la naïve invitation. Mais, à la voix des anges, +quelqu'un répond du porche de l'église.</p> + +<p>Rauque, angoissée, avec des intonations discordantes, +sans aucun souci du rythme et de la mesure, lançant les +notes les plus fausses qu'il soit possible d'entendre, c'est +la voix d'un berger qui, volontairement bourru, s'écrie:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Quelle est cette importune voix</p> +<p class="i2"> Qui frappe mon oreille,</p> +<p>Ne puis-je dormir une fois</p> +<p class="i2"> Sans que l'on me réveille?</p> +<p>Tantôt c'est le coq par son chant,</p> +<p class="i2"> Tantôt l'enfant qui crie.</p> +<p>On doit laisser dormir les gens</p> +<p class="i2"> Quand ils en ont envie.</p> + </div> </div> + +<p>Sans se laisser déconcerter par cet accueil quelque peu +brutal, les anges répètent leur invitation qui ne reçoit +point de réponse: le berger s'est sans doute rendormi.</p> + +<p>Tout à coup, à la voûte du choeur, immédiatement au-dessus +de l'autel, la lueur fulgurante d'une traînée de +fulmi-coton allumant les bougies d'une vaste étoile symbolique +illumine l'église tout entière.</p> + +<p>Cette fois, le berger ne résiste plus; il lui fallait sans +doute un miracle...</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Ah! Quel éclat frappe mes yeux,</p> +<p class="i2"> Malgré la nuit profonde!</p> +<p>Sans doute, c'est le Roi des cieux</p> +<p class="i2"> Qui vient de naître au monde.</p> +<p>Je sens déjà dans mon esprit</p> +<p class="i2"> Sa grâce qui m'éclaire,</p> +<p>Et sa lumière me suffit</p> +<p class="i2"> Pour un si grand mystère.</p> + </div> </div> + +<p>Les couplets se succèdent alors interminables, les anges +multiplient leurs exhortations et le berger ses louanges et +ses protestations d'amour et de fidélité<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58"><sup>58</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote58" name="footnote58"></a><b>Note 58:</b><a href="#footnotetag58"> (retour) </a> Pierre Villette, <i>Journal de Rouen</i>, 25 déc. 1904.</blockquote> + +<p>Ces dialogues rappellent la coutume qu'on avait autrefois +de célébrer par des scènes animées la naissance du +Christ. Cet usage se pratiquait dans nos anciennes provinces, +pendant la nuit de Noël. Ces sortes de représentations, +connues sous le nom de <i>Pastorales</i><a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59"><sup>59</sup></a>, finirent +par dégénérer en bouffonneries sur divers points et donnèrent +lieu à de sévères interdictions. Un chant, nommé +<i>Chant des Pasteurs</i>, fut seul maintenu dans nos anciennes +basiliques comme dans les églises de campagne: il +précédait, dans les <i>Landes</i>, le cantique <i>Benedictus</i>; +alors la voix des fidèles, des chantres et des enfants de +choeur répétait à l'unisson les mêmes paroles, en s'unissant +aux accords harmonieux de l'orgue; quelquefois +aussi ce chant était accompagné par les musettes, les +hautbois, les fifres et les tambourins.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote59" name="footnote59"></a><b>Note 59:</b><a href="#footnotetag59"> (retour) </a><p>De nos jours, à Paris et dans plusieurs villes de province, +on s'est mis à jouer des <i>Pastorales</i> ou scènes de Noël, +avec toute la dignité et la piété qui leur conviennent.</p> + +<p>A Pithiviers, la <i>Pastorale</i> a été jouée, en 1911, avec un +plein succès par les jeunes filles de la Persévérance.</p></blockquote> +<br> + + + +<p class="mid"><i>La Messe de minuit en Vendée</i></p> + +<p>En Vendée, Noël est toujours la grande fête populaire, +exclusivement religieuse.</p> + +<p>Il n'y a pas de temps ni de chemins, si mauvais qu'ils +soient, qui empêchent les gens de venir à la Messe de +minuit.</p> + +<p>Les habitants du village de <i>Sallertaines</i> (dans le Marais) +se rendent en bateau ou mieux en <i>yole</i> à la Messe +de minuit.</p> + +<p>Il n'y a guère que de la Saint-Jean à la Toussaint +qu'ils peuvent venir à pied dans le village; le reste de +l'année, ils ne peuvent sortir qu'en bateau. Alors ils suivent +les fossés qu'ils connaissent comme des chemins et +se rendent à l'entrée du bourg.</p> + +<p>Comment décrire ces barques oscillantes au milieu des +ténèbres, portant à l'avant une lanterne accrochée à un +bâton, «étoile menue qui fouille les eaux, balancée par +la marche et secouée par le vent<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a href="#footnote60"><sup>60</sup></a>?»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote60" name="footnote60"></a><b>Note 60:</b><a href="#footnotetag60"> (retour) </a> René Bazin, <i>La terre qui meurt</i>.</blockquote> + +<p>Au détour des fossés que cette lumière vacillante +éclaire de ses lueurs falotes en faisant étinceler le givre +des arbres, on croit voir d'étranges silhouettes. On entend +le clapotis des lames sous les coups de la <i>ningle</i> +(rame). «Quelquefois les herbes amoncelées en maint endroit +barrent le passage; des oiseaux se lèvent au frôlement +des roseaux, jetant un cri déchirant ou plaintif: +vanneaux, pluviers, bécassines<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61"><sup>61</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote61" name="footnote61"></a><b>Note 61:</b><a href="#footnotetag61"> (retour) </a> Id., loc. cit.—<i>Pithiviers</i> s'est aussi appelé <i>Pluviers</i>; +quelques auteurs ont pensé que ce nom pourrait bien venir +des <i>pluviers</i> que l'on rencontrait autrefois dans la vallée de +la rivière de l'Oeuf. Aujourd'hui cet oiseau a complètement +disparu. Il y a plusieurs sortes de pluviers, comme on peut le +voir au musée de Carnac (Morbihan); <i>le pluvier doré</i> est un +gibier rare et très recherché.</blockquote> + +<p>Des centaines de voix font entendre de joyeux <i>Noëls</i> et +les échos répondent sur l'immense étendue des prairies +inondées<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a><a href="#footnote62"><sup>62</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote62" name="footnote62"></a><b>Note 62:</b><a href="#footnotetag62"> (retour) </a> Quand, dans une ferme du <i>Marais</i>, il y a un malade qui +doit recevoir le saint Viatique, tous les habitants des +hameaux voisins, à deux ou trois kilomètres, sont prévenus. +Une yole de chaque maison, avec quelques personnes, se +dirige vers le fossé que doit suivre le prêtre avec le Saint-Sacrement. +Dès que le prêtre est passé, chacune des <i>yoles</i> +venues à sa rencontre se met à sa suite, et l'on arrive ainsi +avec toute une petite flottille à la demeure du malade. C'est +très poétique et très édifiant.</blockquote> + +<br> + +<p class="mid"><i>La Messe de minuit en Provence</i></p> + +<p>Les fêtes de Noël se passent avec beaucoup d'entrain, +de religion, de naïveté et de grâce dans toute la Provence +et le Comtat.</p> + +<p>Il existe, en Provence, un usage rappelant la coutume +suédoise qui associe les oiseaux à la solennité de +Noël<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a><a href="#footnote63"><sup>63</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote63" name="footnote63"></a><b>Note 63:</b><a href="#footnotetag63"> (retour) </a> <i>Noël dans les pays étrangers</i>, le réveillon des petits +oiseaux, p. 14. 1°.</blockquote> + +<p>A <i>Entraigues</i> (Vaucluse), la veille de Noël, les jeunes +gens se mettaient à poursuivre les roitelets que les Comtadins +appellent <i>Petouses</i> (petoua). Lorsqu'ils étaient +parvenus à en prendre un vivant, ils en faisaient hommage +au curé de la paroisse. «Celui-ci, d'après le récit de +Barjavel, dans son livre curieux <i>sur les Dictons et Sobriquets +patois de Vaucluse</i>, après la Messe de minuit, +montait en chaire tenant l'oiseau enrubanné de couleur +rose et le lâchait dans l'église en présence d'une nombreuse +réunion. Le choix que l'on faisait, en cette circonstance, +d'un des oiseaux les plus petits avait peut-être +pour but de reporter l'esprit des fidèles vers le petit +Enfant de Bethléem, et la liberté accordée solennellement +par le pasteur au passereau était vraisemblablement la +représentation naïve de l'affranchissement de l'âme humaine, +délivrée par la venue du Messie des chaînes du +ravisseur infernal.</p> + +<p>Une coutume pareille se pratiquait aussi à <i>Mirabeau</i>, +de temps immémorial. Les jeunes gens apportaient un +roitelet vivant à la grand'messe au son du tambourin; ils +recevaient la somme de trois francs que leur remettait le +curé.</p> + +<p>A <i>Mazan</i> et dans quelques pays voisins, un grand +nombre de personnes apportaient, à la Messe de minuit, +des oiseaux de diverses espèces, qu'on lâchait au moment +de l'élévation et dont le gazouillement joyeux venait +ajouter un charme de plus à l'éclat de la fête.</p> + +<p>Ce devait être un spectacle gracieux que ces multitudes +de petits oiseaux retrouvant dans la Crèche, qu'entouraient +de nombreux et verts branchages, une image imparfaite +de leur retraite habituelle. L'éclat d'une vive +lumière, rappelant le soleil, ajoutait l'illusion, et le +chant des oiseaux semblait se mêler aux voix célestes des +anges, pour annoncera l'humanité tout entière l'auguste +et consolant Mystère de Noël<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a><a href="#footnote64"><sup>64</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote64" name="footnote64"></a><b>Note 64:</b><a href="#footnotetag64"> (retour) </a> <i>Le Clocher provençal</i>, 25 déc. 1905.</blockquote> + + +<p>Cet usage rappelle le lâcher d'oiseaux qui avait lieu +dans la cathédrale de Rouen le jour de la Pentecôte. Voici +ce que raconte le vieux chroniqueur normand: «Pendant +le <i>Veni Creator</i>..., du haut des voûtes, les domestiques +du trésorier de la cathédrale jetaient en bas, sur une +foule de personnes qui s'y trouvaient, quantité de feuilles +d'arbres, des étoupes ardentes et <i>des oiseaux</i> jusqu'à +l'Evangile<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a><a href="#footnote65"><sup>65</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote65" name="footnote65"></a><b>Note 65:</b><a href="#footnotetag65"> (retour) </a> Farin, <i>Histoire de Rouen</i>, tome Ier, 3e partie, +au chap. des <i>Processions générales</i>.</blockquote> + +<p>On sait que la symbolique chrétienne a souvent représenté +le Saint-Esprit sous la forme d'une colombe mystique, +descendant d'une nuée lumineuse.</p> + +<p>La petite ville <i>des Baux</i><a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a><a href="#footnote66"><sup>66</sup></a>, située à trois lieues d'un +versant des Alpines, a gardé intactes les traditions ancestrales, +et, tous les ans, pour Noël, une curieuse cérémonie +se renouvelle.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote66" name="footnote66"></a><b>Note 66:</b><a href="#footnotetag66"> (retour) </a> Site grandiose qui attire le voyageur et l'artiste.</blockquote> + +<p>Quand la Messe de minuit sonne, tous les bergers, +toutes les bergères du pays s'acheminent vers l'église où +rayonne près de l'autel une immense Crèche en rocailles.</p> + +<p>On se presse, on s'agenouille autour, et lorsque tous les +fidèles sont rassemblés, qu'il ne manque plus une pastourelle, +plus un pasteur, l'un d'eux entonne un Noël. Après +lui, un autre berger chante le second couplet, celui-là en +provençal. Et tous deux alternent ainsi, tandis que le fifre +et le tambourin donnent la ritournelle.</p> + +<p>Puis <i>l'adoration des bergers</i> commence. Un cortège +pittoresque s'avance vers l'autel. D'abord une petite +charrette fleurie, attelée d'un bélier enrubanné, caparaçonné +d'or, où repose un agneau couché. Des bergères +suivent, en robes blanches et ceinture d'aurore et d'azur, +accompagnées de bergers aux manteaux sombres. Celui +qui suit la charrette l'arrête au pied de l'autel. Alors, +délicatement, il prend l'agnelet sur sa couchette, s'approche +de l'officiant dont il baise l'étole, et se tourne vers sa +compagne. Il fait un salut; elle fait une révérence. Le +berger tend l'agneau à la bergère, qui se tourne à son +tour vers son voisin, pour lui remettre le présent. De +mains en mains, l'agnelet passe ainsi avec toujours les +mêmes gracieux saluts, les mêmes révérences, pour demeurer +enfin le cadeau fait à la Crèche.</p> + +<p>Quelques-unes des bergères doivent s'incliner avec beaucoup +de précaution devant l'agneau. Elles portent, en +effet, une coiffure fragile: une corbeille chargée d'an +gâteau<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a><a href="#footnote67"><sup>67</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote67" name="footnote67"></a><b>Note 67:</b><a href="#footnotetag67"> (retour) </a> <i>Le Pèlerin</i>, déc. 1906.</blockquote> + +<p>Une cérémonie à peu près semblable a lieu dans quelques +communes <i>des environs d'Arles</i>:</p> + +<p>A la Messe de minuit, au moment de l'offrande, on voit +s'avancer vers l'autel le corps des bergers, précédé du +tambourin, de la cornemuse et de tous les instruments +rustiques qu'on peut réunir dans le pays. Ils portent de +grandes corbeilles remplies de fruits et d'oiseaux de différentes +espèces. Les bergers suspendent ces corbeilles à +leur ceinture par un ruban et les femmes les portent sur +leur tête.</p> + +<p>A <i>Maussane</i>, les <i>prieuresses</i> sont coiffées du <i>garbalin</i>; +sorte de gerbe élégante en forme de bonnet conique et, +fort haut, garni tout autour de pommes et d'oranges. A +la suite du corps des bergers est un petit char tout couvert +de verdure, éclairé par une multitude de bougies et +traîné par une brebis dont la toison, d'une blancheur +éclatante, est encore relevée par des noeuds de rubans +distribués en guise de flocons. L'agneau sans tache est +dans le char. Une seconde troupe de bergers et de bergères, +jouant et chantant des Noëls, ferme la marche. +Les <i>prieurs</i> font l'offrande de l'agneau et des corbeilles, +et le cortège retourne dans le même ordre. Le même +cérémonial est répété à la messe de l'aurore et à celle du +jour<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a><a href="#footnote68"><sup>68</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote68" name="footnote68"></a><b>Note 68:</b><a href="#footnotetag68"> (retour) </a> Ces détails nous sont fournis par les auteurs de <i>la Statistique +des Bouches-du-Rhône</i>.</blockquote> + +<p>En 1872, dans le village des <i>Lagnes</i> (Vaucluse), bergers +et bergères, costumés et chargés de présents rustiques, +célébraient la <i>Nativité</i>. Détails curieux: on y portait une +étoile au bout d'un bâton nommé <i>guérindon</i> et le cortège +se terminait par un groupe de jeunes filles armées +d'une épée à la pointe de laquelle se trouvait une pomme +lardée de pièces d'argent, qui était déposée dans la +Crèche.</p> + +<p>Nous citons textuellement le récit qu'on a bien voulu +nous faire de la <i>Procession des bergers</i>, à la Messe de +minuit, à <i>l'Isle-sur-Sorgue</i> (Vaucluse).</p> + +<p>A la Messe de minuit, un peu avant qu'elle commence, +tandis que le <i>Te Deum</i> qui termine les Matines est solennellement +chanté aux sons harmonieux de l'orgue, un +mouvement bien prononcé se produit dans l'église. On +entend dans le lointain le bruit vague du tambourin et le +son aigu du fifre... Bientôt ils sont à la porte... +Des enfants jettent des cris: «la charrette! la charrette!»</p> + +<p>La charrette est un petit chariot à deux roues; il est +couvert, mais les côtés ouverts sont fermés par de petits +barreaux artistement tournés; il est décoré de guirlandes +de buis et enrubanné; il est traîné par deux brebis à la +blancheur d'hermine, précédé du tambourin, du fifre et +des <i>tinclettes</i>; les <i>bailes</i> (ou fermiers) en tête, dont l'un +porte un tout petit agneau blanc.</p> + +<p>Ils entrent dans l'église en jouant un air retentissant, +rustique et traditionnel dont il serait impossible de donner +une juste idée, mais dont l'entrain et la gaieté électrisent +la nombreuse assistance. Ils vont se ranger auprès de la +Crèche qui occupe une des vastes chapelles latérales, au +centre de la nef. Le silence se fait, l'émotion religieuse +est visible; ce calme n'est interrompu de temps en temps +que par le bêlement de l'agneau auquel répond celui des +brebis mères, bêlement grave d'un octave plus bas +mais dont le contraste est d'un effet charmant et touchant.</p> + +<p>L'office terminé, la grand'messe commence.</p> + +<p>Après l'<i>Incarnatus est</i>, le diacre se détache, accompagné +des enfants de choeur (ils sont vingt-quatre, tous +de rouge vêtus), et va à la Crèche. Là, après avoir encensé +l'Enfant-Jésus, il le prend et l'apporte dans son +frêle berceau; il est précédé des enfants de choeur et des +<i>bailes</i>, tenant des cierges allumés; le premier <i>baile</i> +place son cher petit agneau blanc sur l'autel.</p> + +<p>Le <i>Credo</i> et l'offertoire terminés, l'orgue donne le signal +du départ en jouant l'air obligé (comme ci-dessus) +qui est répété par les tinclettes, le fifre et le tambourin. +C'est le beau moment; tout est préparé: les bailes en +ligne, les torches allumées, la charrette où sont attelées +les brebis richement harnachées, le petit agneau entre les +bras du premier baile qui, la tête couronnée d'un étincelant +diadème, couvert d'un magnifique manteau écarlate, +ouvre le cortège et se dirige vers l'autel.</p> + +<p>Quelle majesté! Quelle grâce naïve! Ils s'avancent lentement; +tous, sous le coup de l'émotion qui dut être +celle des bergers auprès de la Crèche de Bethléem.</p> + +<p>L'agneau bêle de temps à autre. Tout le monde est +debout: on veut voir la brebis, la charrette toute illuminée +dans laquelle on aperçoit des pigeons, des poulets, de +petits oiseaux, un lapin blotti au coin du véhicule. L'enthousiasme +est à son comble; des larmes coulent dans +les yeux de beaucoup de fidèles. C'est bien la scène de +Bethléem, ce sont bien les bergers qui arrivent à la +Crèche pour adorer l'Enfant divin, anéanti sous la forme +humaine; on voudrait être du cortège qui arrive à +l'autel.</p> + +<p>Le célébrant, qui a déjà baisé le divin Enfant, est là, +entouré du diacre, du sous-diacre et des enfants de choeur. +Il tient dans ses mains le petit Jésus qu'il fait baiser +d'abord au suisse, qui a levé son chapeau, puis à tous les +<i>bailes</i> et à ceux qui se sont joints à eux, ensuite à la +musique champêtre et aux bergers qui conduisent les +brebis. Tous font le tour de l'autel, suivant le char traîné +par les brebis, et de là retournent à la Crèche où le diacre +va déposer le <i>Bambino</i>.</p> + +<p>Ainsi se termine cette offrande qui sera répétée à la +grand'messe du jour et à celle de la Purification, le +2 février.</p> +<br> + + +<p class="mid"><i>Une Messe de minuit en Bretagne.</i></p> + +<p>Brizeux, le poète breton par excellence (décédé en 1854), qui ne +chante que son pays natal:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>«La terre de granit recouverte de chênes»</p> + </div> </div> + +<p>à décrit, avec la fraîcheur et la sincérité de l'inspiration, +une Messe de minuit dans le pays des genêts +et des bruyères».</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Ouvre! c'est moi, Joseph!—Quoi! si tard en voyage!</p> +<p>N'as-tu pas rencontré les chiens par le village?</p> +<p>Mon Dieu! Seul et si tard dans le creux des chemins!</p> +<p>A ce feu de Noël viens réchauffer tes mains,</p> +<p>Noël! t'en souvient-il? Quand, pour bâtir la Crèche,</p> +<p>Les prêtres nous menaient cueillir la mousse fraîche?</p> +<p>—Ne ris pas! C'est Noël qui chez toi me conduit:</p> +<p>Je viens entendre encore la Messe de minuit.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Par un gai carillon enfin fut annoncé</p> +<p>L'office de minuit. Le chemin est glacé,</p> +<p>Disait Joseph Daniel en traversant la lande:</p> +<p>Chaque pas retentit. Comme la lune est grande!</p> +<p>Entends-tu dans le pré, des voix derrière nous?</p> +<p>—Oui, j'entends des chrétiens, des pasteurs comme vous.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ils ont vu cette nuit la légion des Anges</p> +<p>Passer, et du Très-Haut entonner les louanges:</p> +<p>Gloire à Dieu! Gloire à Dieu dans son immensité!</p> +<p>Paix sur la terre aux cours de bonne volonté!</p> +<p>Et tous vont adorer Jésus, l'Enfant aimable,</p> +<p>Le roi des pauvres gens, le Dieu né dans l'étable».</p> +<p>O vivants souvenirs! La nuit, par ce beau ciel,</p> +<p>Tandis que nous marchions en célébrant Noël,</p> +<p>Les arbres, les buissons, les murs du presbytère,</p> +<p>Dans la brune vapeur passaient avec mystère.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Toute l'église est pleine; et, courbant leurs fronts nus,</p> +<p>Les pieux assistants chantent l'Enfant Jésus.</p> +<p>Chaque femme, en sa main, porte un morceau de cierge.</p> +<p>On a placé la Crèche à l'autel de la Vierge;</p> +<p>Je reconnais les Saints, les lampes, les deux croix,</p> +<p>Enfin, tout dans l'église était comme autrefois.</p> +<p>Je restais comme une ombre, immobile à ma place.</p> +<p>Muet, ou pour pleurer les deux mains sur ma face.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>A la communion, quand le prêtre arriva</p> +<p>Offrant le corps du Christ, mon front se releva.</p> +<p>Les hommes, les enfants et les femmes ensuite</p> +<p>Marchèrent lentement vers la table bénite;</p> +<p>Et, comme en un festin, où beaucoup sont conviés,</p> +<p>Dès qu'un communiant avait reçu l'hostie,</p> +<p>Du ciboire sortait la blanche Eucharistie.<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a><a href="#footnote69"><sup>69</sup></a>.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote69" name="footnote69"></a><b>Note 69:</b><a href="#footnotetag69"> (retour) </a> Brizeux, <i>Poème de Marie</i>.</blockquote> +<br> + + +<p class="mid"><i>Une Messe de minuit à Paris</i>.</p> + +<p>«Parmi les souvenirs de ma toute petite enfance, écrit +François Coppée, il en est un, particulièrement doux, qui +surgit en ce moment du fond de ma mémoire: c'est celui +d'une messe de Noël.</p> + +<p>«La neige était tombée avec abondance les jours précédents, +puis une forte gelée avait durci le blanc tapis de +frimas, et les rues, alors peu fréquentées, de cette partie +du faubourg Saint-Germain, faisaient songer à la retraite +de la Grande Armée à travers les steppes de Russie et au +passage de la Bérésina.</p> + +<p>«Toute la famille s'était proposé d'assister à la Messe +de minuit; mais, devant la rigueur de la température, il +fut décidé que les femmes garderaient le coin du feu, et +que seuls, les hommes—j'en étais un, songez donc, cinq +ans et demi,—se risqueraient à mettre le nez dehors.</p> + +<p>«Donc, quand les cloches commencèrent à sonner dans +le ciel étoilé, ma mère nous emmitoufla soigneusement, +mon père et moi, sous les paletots et les cache-nez, et, +faisant craquer la neige durcie sous nos semelles, nous +gagnâmes tous les deux, en suivant la rue Vanneau et la +rue de Varenne, la chapelle des Missions étrangères qui +était alors notre paroisse.</p> + +<p>L'église bondée de foule, la chaleur étouffante, le violent +parfum de l'encens, l'harmonieux rugissement de l'orgue, +les innombrables lumières des cierges qui semblaient une +pluie d'or immobilisée, je revois et je ressens tout cela +comme si j'y étais encore. La Crèche surtout, la Crèche +avec ses personnages et ses animaux de bois peint, et +son petit Jésus de cire que les brins de paille auréolaient +comme des rayons, émerveillèrent mes yeux d'enfant»<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a><a href="#footnote70"><sup>70</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote70" name="footnote70"></a><b>Note 70:</b><a href="#footnotetag70"> (retour) </a> François Coppée, <i>Lointain Noël</i>.</blockquote> +<br> + + + +<p class="mid"><i>Une Messe de minuit dans l'église<br> +de Notre-Dame de Bethléem, à Ferrières-en-Gâtinais.</i></p> + + +<p>La seconde année de son pontificat, saint Pierre avait +envoyé saint Savinien, saint Potentien et saint Altin, +prêcher l'Evangile dans les Gaules.</p> + +<p>Après une longue marche pleine de périls, les nouveaux +apôtres arrivèrent en un lieu solitaire, situé au bord +d'une petite rivière appelée depuis la Cléry, non loin de +l'endroit où la voie romaine qui va d'Auxerre à Chartres +se croise avec celle de Genabum à Sens, à neuf lieues de +cette dernière ville.</p> + +<p>De rares habitants vivaient au milieu de la nature +agreste de ces contrées, demeurant dans des cabanes +grossières que protégeaient les grands bois silencieux. Ils +recueillaient du <i>minerai de fer</i>, dont les gisements abondants +apparaissaient çà et là, et l'exploitaient dans des +fourneaux de forge qui plus tard firent donner à la ville +bâtie en ce lieu le nom de <i>Ferrières</i>.</p> + +<p>C'était au milieu de l'hiver, à la fin du mois de +décembre. Les trois apôtres s'étaient retirés dans la +cabane hospitalière de quelqu'un de ces pauvres forgerons, +élevée non loin de la rivière. Entourés de gens du +voisinage, accourus pour contempler ces étrangers, ils se +mirent à annoncer la religion de Jésus, mort sur une +croix pour nous sauver. Bientôt un grand nombre des +habitants fut converti par leur parole et surtout par les +miracles dont elle était accompagnée.</p> + +<p>Mais, de tous ces miracles, le plus éclatant fut celui qui +arriva la veille de Noël, vers minuit, dans une petite +chapelle où la communauté chrétienne était réunie pour +prier et honorer l'anniversaire de la naissance de l'Enfant +Jésus.</p> + +<p>Saint Savinien disait la sainte Messe. Tout à coup une +lumière mystérieuse remplit l'enceinte sacrée. Les assistants +saisis d'émotion, levant les yeux au ciel, purent contempler +à loisir l'Enfant Jésus, la Sainte Vierge, saint +Joseph; au-dessus de la Crèche, les Anges chantaient leur +harmonieux cantique: <i>Gloria in excelsis Deo</i>. Saint Savinien, +transporté d'admiration et de joie, s'écria: «<i>C'est +bien là Bethléem!</i>»</p> + +<p>Les envoyés de saint Pierre, ravis de bonheur, se crurent +un instant dans l'étable de la Nativité. C'est pourquoi ils +donnèrent à leur chapelle le nom de <i>Notre-Dame de +Bethléem</i><a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a><a href="#footnote71"><sup>71</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote71" name="footnote71"></a><b>Note 71:</b><a href="#footnotetag71"> (retour) </a> Cette apparition est marquée d'un caractère particulier +c'est d'avoir eu lieu du vivant même de la Sainte Vierge.</blockquote> + +<p>Telle est, d'après <i>les Actes de la Grande Passion de +saint Savinien et de ses compagnons martyrs</i> (Ve siècle), +l'origine du premier sanctuaire consacré à la Mère de +Dieu sur la terre de France. Tel fut le commencement de +ce culte toujours vivace qui, depuis dix-huit siècles, amène +chaque année, à Ferrières-du-Gâtinais, d'innombrables +pèlerins dans le sanctuaire de Notre-Dame de Bethléem<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a><a href="#footnote72"><sup>72</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote72" name="footnote72"></a><b>Note 72:</b><a href="#footnotetag72"> (retour) </a> Eugène Jarossay. <i>Histoire d'une abbaye</i>, p. 12-14.</blockquote> +<br> + + + +<p class="mid"><i>La Fête des Ânes, à Rouen.</i></p> + +<p>L'âne joue un certain rôle dans les offices du Moyen +Age.</p> + +<p>Bien que cet animal ait la réputation d'être sobre, +patient, laborieux et pour ainsi dire infatigable, ce n'est +point pour ces précieuses qualités qu'on le fêtait, mais +uniquement à raison des divers épisodes que rappelle +l'Écriture.</p> + +<p>Sans parler de l'ânesse fameuse du prophète Balaam, +c'est sur un âne que la Sainte-Famille fuit en Égypte; +c'est sur un âne encore que Notre-Seigneur entre triomphalement +à Jérusalem, le jour des Rameaux.</p> + +<p>La <i>fête de l'âne</i> est, croit-on, originaire de Vérone<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a><a href="#footnote73"><sup>73</sup></a> +d'où elle se répandit dans toute la chrétienté du Moyen +Age.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote73" name="footnote73"></a><b>Note 73:</b><a href="#footnotetag73"> (retour) </a> D'après certaines traditions, Pane qui porta Notre-Seigneur +serait venu mourir dans cette ville.</blockquote> + +<p>D'après Du Cange<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a><a href="#footnote74"><sup>74</sup></a> qui reproduit l'ancien <i>Ordinaire</i> +de la cathédrale de Rouen, on faisait dans cette église +l'<i>Office des Pasteurs</i> pendant la nuit de Noël. Les chanoines +habillés en bergers et les enfants de choeur en +anges, venaient après le <i>Te Deum</i> des Matines adorer +Jésus-Christ dans la Crèche, derrière l'autel.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote74" name="footnote74"></a><b>Note 74:</b><a href="#footnotetag74"> (retour) </a> <i>Glossarium ad scriptores mediae et infimae latinitatis</i>, +Parisiis, 1733. Art. <i>Festum asinorum</i>, tome 3, coll. 424-427.</blockquote> + +<p>Après Tierce, se faisait la <i>procession des ânes</i>.</p> + +<p>Le cortège suivait le cloître et la grande nef. Les chanoines +y figuraient habillés en prophètes.</p> + +<p>On y voyait Isaïe, Zacharie, Jean-Baptiste; Balaam +même y était avec son ânesse (ce qui fit donner le nom +de <i>procession des ânes</i>), Nabuchodonosor: les trois +enfants dans la fournaise y paraissaient aussi bien que +Virgile et la Sybille. A la Messe, on ne manquait pas de +chanter la <i>Prose de l'âne</i><a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a><a href="#footnote75"><sup>75</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote75" name="footnote75"></a><b>Note 75:</b><a href="#footnotetag75"> (retour) </a> Farin, <i>Histoire de Rouen</i>, tome I, 3e partie, au chap. des +<i>Processions générales</i>.</blockquote> + +<p>M. Nicolay, traduisant à peu près littéralement le +<i>Glossarium</i> de Du Cange, nous décrit admirablement +toute cette <i>Pastorale</i><a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a><a href="#footnote76"><sup>76</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote76" name="footnote76"></a><b>Note 76:</b><a href="#footnotetag76"> (retour) </a> Nicolay, <i>loc. cit.</i></blockquote> + + + +<p>Au milieu de la nef de la cathédrale, on dressait une +sorte de bûcher composé de linges et d'étoupes, et, après +avoir chanté Tierce (<i>processio ordinetur post Tertiam</i>), +le clergé faisait processionnellement le tour du cloître, +puis venait s'arrêter au centre de l'église, entre deux +groupes représentant, l'un les Juifs, l'autre les Gentils; +au bout de l'édifice étaient massés de nombreux personnages +destinés à jouer le rôle des prophètes dans l'Ancien +Testament.</p> + +<p>Les chantres commençaient par apostropher avec impétuosité +les Juifs et les Gentils, qui, de leur place, leur +répondaient par un verset non moins violent. Les mêmes +chantres, s'adressant ensuite à celui qui jouait le rôle de +Moïse, disaient: «Voici Moïse, le législateur!» Un +Moïse à longue barbe, portant une corne au front (<i>cornuta +facie</i>), vêtu d'une aube et d'une chape, tenant +une baguette dans une main et les tables de la loi dans +l'autre, entonnait à son tour un chant prophétique, relatif +à la naissance du Christ. Puis un cortège, célébrant +les louanges du Messie, conduisait Moïse près du brasier. +Le même cérémonial se renouvelait pour chacun +des prophètes successivement interpellés: ils s'avançaient +à mesure qu'ils étaient appelés.</p> + +<p>Moïse était suivi d'Amos, vieillard barbu, ayant un +épi à la main, ensuite venait Isaïe, vêtu d'une aube, le +front ceint d'un bandeau rouge; puis Aaron, couvert +d'ornements pontificaux, la mitre en tête, précédant Jérémie +en habits sacerdotaux et tenant une petite boule à la +main. Daniel, représenté par un jeune ecclésiastique, +était drapé dans une tunique verte, et le prophète Habacuc, +vieillard boiteux, suivait orné d'une dalmatique; +dans un vase étaient des racines qu'il mangeait entre +deux versets.</p> + +<p>Après lui, Balaam, monté <i>sur une ânesse</i>, tirait la +bride et frappait l'ânesse de ses éperons, tandis qu'un +jeune homme, lui barrant le passage avec une épée, +l'obligeait à s'arrêter. (Le jeune homme figure, ici, l'ange +armé dont parle l'Écriture dans l'épisode de Balaam). Un +clerc, se dissimulant sous l'ânesse, disait alors d'une +voix étrange: <i>Pourquoi me déchirez-vous ainsi avec +l'éperon?</i></p> + +<p>Puis l'ange disait à Balaam: «Renonce à servir les +desseins du roi Balac». Et les chantres de dire: «Balaam +prophétise».—Alors Balaam répondait: «Une +étoile sortira de Jacob!» <i>Orietur stella ex Jacob</i><a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a><a href="#footnote77"><sup>77</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote77" name="footnote77"></a><b>Note 77:</b><a href="#footnotetag77"> (retour) </a> Nombr. XXII-XXIV. Tunc Balaam ornatus, <i>sedens super +asinam</i> (<i>hinc festo nomen</i>) habens calcaria, retineat lora et +calcaribus percutiat asinam, et quidam juvenis, tenens gladium, +obstet asinæ. Quidam sub asina dicat: «Cur me calcaribus +miseram sic læditis?» Hoc dicto, angelus ei dicat: +«Desine regis Balac præceptum perficere». Vocatores: «Balaam, +esto vaticinans». Tunc Balaam respondeat: «Exibit +stella ex Jacob!» (Du Cange, <i>loc. cit.</i>).</blockquote> + +<p>A Balaam succédait le prophète Samuel, puis David, +paré des emblèmes de la royauté. A la suite des prophètes, +on voyait Zacharie, habillé en juif et accompagné +de sa femme Elisabeth, vêtue de blanc; leur fils Jean-Baptiste +avait les pieds nus.</p> + +<p>Derrière lui se tenait le vieillard Siméon et enfin Virgile, +au visage resplendissant de jeunesse <a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a><a href="#footnote78"><sup>78</sup></a>, qui devait +s'étonner un peu de se trouver en si sainte compagnie: +c'était ordinairement lui qui fermait la marche.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote78" name="footnote78"></a><b>Note 78:</b><a href="#footnotetag78"> (retour) </a> Tous les personnages du cortège, à l'exception de Daniel +et de Virgile, portaient la barbe; leur nom est toujours accompagné, +dans Du Cange, de l'épithète <i>barbatus</i>.</blockquote> + +<p>Si l'on admettait le grand poète latin à la procession +de Noël, c'est qu'il était réputé avoir prédit la naissance +du Sauveur.</p> + +<p>On lit, en effet, dans l'églogue qu'il adressa au consul +Pollion, les vers suivants:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Ultima Cumæi jam carminis ætas:</p> +<p>Magnus ab integro sæclorum nascitur ordo,</p> +<p>Jam redit et Virgo, redeunt Saturnia regna;</p> +<p>Jam nova progenies coelo demittitur alto.</p> +<p>Tu modo nascenti puero, quo ferrea primun</p> +<p>Desinet ac toto surget gens aurea mundo,</p> +<p>Casta, fave, Lucina: tuus jam regnat Apollo!<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a><a href="#footnote79"><sup>79</sup></a></p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote79" name="footnote79"></a><b>Note 79:</b><a href="#footnotetag79"> (retour) </a> <i>Buc</i>, Eglog. IV.</blockquote> + +<p>Voici que le dernier âge prédit par l'oracle de Cumes est +arrivé. La grande révolution des siècles va recommencer son +cours. Déjà <i>une Vierge revient</i> et Saturne nous ramène l'âge +d'or; déjà <i>un Enfant va descendre des cieux</i>.—Veille sur Lui +avec un soin jaloux, ô chaste Lucine; c'est par Lui que l'âge +de fer cessera et que <i>l'âge d'or reviendra sur la terre</i>; déjà +règne ton Apollon!</p> + +<p>La procession de Noël se terminait souvent, dit le <i>Mémorial +de Rouen</i><a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a><a href="#footnote80"><sup>80</sup></a>, par un clerc habillé en <i>sybille</i>, +portant une couronne sur la tête et chantant des versets +contenant des prédictions.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote80" name="footnote80"></a><b>Note 80:</b><a href="#footnotetag80"> (retour) </a> <i>Ordinarium Rothomagense</i>, cité par Du Cange dans son +<i>Glossarium</i>, s. v. <i>Festum</i>.</blockquote> + +<p>On est aussi étonné de voir la sibylle dans ce cortège. +Cependant, on admet assez généralement que les sibylles +pouvaient connaître et prévenir l'avenir. Saint Jérôme +leur attribuait le don de prophétie, et l'Eglise, dans la +Prose des Morts, invoque l'autorité de la sibylle et semble +l'assimiler à l'autorité même de David:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><i>Teste David cum sibylla.</i></p> + </div> </div> + +<p>C'est la raison pour laquelle Michel-Ange les a représentées +dans les célèbres fresques du plafond de la chapelle +Sixtine, et Raphaël dans l'église Santa-Maria-della-Pace, +à Rome.</p> + +<p>Quant à la <i>Prose de l'âne</i>, nous n'avons trouvé aucun +document qui nous prouve qu'elle ait été chantée à l'office +de Noël. Farin seul l'affirme: nous serions donc +porté à croire qu'elle était chantée à la porte de l'église.</p> + +<p>Elle commençait par cette strophe:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Orientis partibus</p> +<p>Adventavit asinus</p> +<p>Pulcher et fortissimus,</p> +<p>Sarcinis aptissimus.</p> +<p>Hez, sire âne, hez!</p> + </div> </div> + +<p>Des contrées de l'Orient, il est arrivé un âne beau et +fort, propre à porter les fardeaux.—Hez, sire âne, hez!</p> + +<p>Cette cantilène n'avait rien de choquant, ni pour le +goût, ni pour les convenances.</p> + +<p>Telle était cette <i>fête de l'âne</i> dont on a dit beaucoup +de mal, parce qu'elle prêtait à certains abus et dégénéra +vite en un cortège peu digne du sanctuaire, ce qui la fit +interdire par l'autorité ecclésiastique. Il n'en est pas +moins vrai qu'elle naquit d'une pensée de foi, d'une +interprétation et d'une mise en scène ingénieuse des prophéties +sur le Messie.</p> + +<p>Nous terminerons ce chapitre par le ravissant usage +de:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>LA «SCALA» DE NOËL</p> + </div><div class="stanza"> +<p> Dans un causse aride et sauvage,</p> +<p>Aux flancs d'un rocher accroché,</p> +<p>Est un ancien Pèlerinage</p> +<p>Entre ciel et terre perché.</p> + </div><div class="stanza"> +<p> C'est <i>Rocamadour</i> qu'il s'appelle.</p> +<p>Lieu saint et des plus vénérés,</p> +<p>Où pour atteindre la chapelle</p> +<p>Il faut gravir <i>deux cents</i> degrés</p> + </div><div class="stanza"> +<p> Là survit un touchant usage:</p> +<p>A chaque soir de la Noel,</p> +<p>Petits et grands de ce village</p> +<p>Semblent faire l'assaut du ciel!</p> + </div><div class="stanza"> +<p> La population tout entière</p> +<p>Monte <i>à genoux</i> chaque degré,</p> +<p>En récitant sur <i>chaque pierre</i></p> +<p>De l'Archange le doux <i>Ave</i>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p> Et les prêtres sont à la tête</p> +<p>De cette étrange ascension</p> +<p>Faite au son gai de la musette</p> +<p>Avec peine et dévotion.</p> + </div><div class="stanza"> +<p> Telle, à Rome, la foule sainte</p> +<p>Au Latran montant à genoux</p> +<p>La <i>Scala Santa</i> toute empreinte</p> +<p>Du sang du Christ versé pour nous?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>(Comtesse O'Mahony.)</p> + </div> </div> +<br><br><br> + + + + +<h3>CHAPITRE IV</h3> + +<h3>LE RÉVEILLON ET LES GÂTEAUX DE NOEL</h3> + + +<p>La Messe de minuit, nous l'avons dit, était ordinairement +précédée d'un repas maigre, qu'on nommait, en +Provence, le <i>gros souper</i>; elle était suivie d'un repas gras +qu'on était convenu d'appeler, dans tous les pays, le +<i>réveillon</i>.</p> + +<p>Ce repas avait sa raison d'être par suite du jeûne de la +veille, de la privation de sommeil, de la longueur des +offices de la nuit, qui souvent duraient plusieurs +heures<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a><a href="#footnote81"><sup>81</sup></a> et aussi des fatigues d'une longue route parcourue +pour venir à l'église.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote81" name="footnote81"></a><b>Note 81:</b><a href="#footnotetag81"> (retour) </a> La grand'messe de minuit était précédée des trois Nocturnes +des Matines et suivie des Laudes.</blockquote> + +<p>Telle a été l'origine du réveillon.</p> + +<p>Nous parlerons successivement des groupes de <i>quêteurs</i> +en vue du réveillon, du <i>repas</i> lui-même et des +<i>gâteaux</i> de Noël.</p> +<br><br> + + +<h4>I. LES QUÊTEURS</h4> +<br> + +<p class="mid"><i>L'Aguilloné dans le pays d'Armagnac</i></p> + +<p>L'<i>Aguilloné</i> est le chant de joie de Noël; il est en +patois gascon. Pendant tout le mois de décembre, les +jeunes gens qui doivent <i>tirer au sort</i> vont chanter +l'<i>Aguilloné</i>, le soir, après souper, devant les portes. +Comme récompense, on leur donne quelques sous, des +oeufs, de la farine, des châtaignes. Avec le produit de cette +quête, ils font le <i>réveillon de Noël</i>.</p> + +<p>L'<i>Aguilloné</i> se chante sur un air très gracieux et très +entraînant. Les chanteurs (<i>lous aguillounès</i>) portent le +béret bleu du pays, brodé avec de la laine rouge, jaune, +verte, blanche, le tout surmonté d'un pompon aux multiples +couleurs: c'est avec ce costume bigarré qu'ils se +promènent crânement dans les foires et marchés.</p> + +<p>«Il ne faut pas oublier, nous dit notre aimable correspondant, +que nous sommes au doux pays d'Armagnac, pays +du bon vin et du gai soleil, et on aime beaucoup chez +nous à rire et à s'amuser. Il y a de braves gens tout de-même, +et si les têtes sont un peu légères, les coeurs sont +toujours bons<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a><a href="#footnote82"><sup>82</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote82" name="footnote82"></a><b>Note 82:</b><a href="#footnotetag82"> (retour) </a> M. l'abbé B., du diocèse d'Auch.</blockquote> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>CHANT DE L'AGUILLONÉ</p> + </div><div class="stanza"> +<p>1</p> + </div><div class="stanza"> +<p><i>Trois compagnons sont arrivés</i></p> +<p><i>Devant la porte d'un chevalier.</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p>Refrain</p> +<p><i>Gentil Seignou,</i></p> +<p><i>L'Aguilloné</i></p> +<p><i>Il faut donné</i></p> +<p><i>A ous coumpagnous</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p>2</p> + </div><div class="stanza"> +<p><i>Aci qué bouha lou bént d'aoutan,</i></p> +<p><i>Daoubrit la porto, qu'entreran.</i></p> +<p><i>Gentil Seignou!</i></p> +<p>(et la suite du refrain qui se répète à chaque couplet).</p> + </div><div class="stanza"> +<p>3</p> + </div><div class="stanza"> +<p><i>Brabos gens, allucat la candello,</i></p> +<p><i>Bous pourtant no gran noubello.</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p>4</p> + </div><div class="stanza"> +<p><i>Inta Nadaou, escoutats ben,</i></p> +<p><i>Jésus va néché à Bethléem.</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p>5</p> + </div><div class="stanza"> +<p><i>Dam-mous aoumen un bresserou,</i></p> +<p><i>Inta coucha lou Salvadou.</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p>6</p> + </div><div class="stanza"> +<p><i>Dam-mous un brioulletto,</i></p> +<p><i>Indé bouta déguens sa manetto.</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p>7</p> + </div><div class="stanza"> +<p><i>Enségnam-mous un cansoun,</i></p> +<p><i>Indé hé risé lou maynatjoun.</i></p> +<p>Etc., etc.</p> + </div><div class="stanza"> + </div><div class="stanza"> + </div><div class="stanza"> +<p>TRADUCTION</p> + </div><div class="stanza"> +<p>1</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Trois compagnons sont arrivés</p> +<p>Devant la porte d'un chevalier.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Gentil Seigneur,</p> +<p>L'Aiguilloné</p> +<p>Il faut donner</p> +<p>Aux compagnons.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>2</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ici souffle le vent d'antan.</p> +<p>Ouvrez la porte, nous entrerons.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>3</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Braves gens, allumez la chandelle,</p> +<p>Nous vous portons une grande nouvelle.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>4</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Pour Noël, écoutez bien,</p> +<p>Jésus va naître à Bethléem.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>5</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Donnez-nous au moins un petit berceau.</p> +<p>Pour y coucher le Sauveur.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>6</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Donnez-nous une violette,</p> +<p>Pour mettre dans sa petite main.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>7</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Enseignez-nous une chanson,</p> +<p>Pour faire rire le petit enfançon.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Etc., etc.</p> + </div> </div> + +<p>Ainsi se continuent indéfiniment les couplets de +l'Aguilloné qui se termine toujours par des souhaits, en +rapport avec l'aumône reçue ou refusée.</p> + +<p>Si les chanteurs ne reçoivent rien, ils disent les choses +les plus désagréables, par exemple:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><i>Diou bous counserbe la santat</i></p> +<p><i>Coumo l'aygo déguens tin bergat.</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p>Dieu vous conserve la santé</p> +<p>Comme l'eau dans un panier percé.</p> + </div> </div> + +<p>Mais s'il se trouve un donateur généreux, on souhaite +toutes sortes de prospérités à sa maison, par exemple:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><i>Lou boun Diou bous doungo aoutant d'aoucats</i></p> +<p><i>Coumo d'herbetto deguens tous prats.</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p>Que le bon Dieu vous donne autant d'oies</p> +<p>Qu'il y a de brins d'herbes dans les prés.</p> + </div><div class="stanza"> +<p><i>Diou benasisco aquesto maysoun,</i></p> +<p><i>Mous an baillat caoucoun dé boun.</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p>Dieu bénisse cette maison,</p> +<p>Car on nous a donné quelque chose de bon.</p> + </div> </div> + +<p>Cette chanson, comme on le voit par le texte lui-même, +se rapporte surtout à la fête de Noël. Elle est chantée à +l'occasion des quêtes qui ont lieu pendant tout le mois +de décembre.</p> + +<p>La chanson traditionnelle que répètent les enfants, +pendant le temps de l'Avent, la vieille chanson de quête, +<i>aux environs de Rouen</i>, est encore celle-ci:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i6">Aguignette,</p> +<p class="i6">Miettes, miettes,</p> +<p>J'ons des miettes dans not' pouquette,</p> +<p>Pour les jeter à vos poulettes.</p> +<p>Si elles pondent de gros oeufs,</p> +<p>La maîtresse, donnez-m'en deux!</p> +<p class="i6">Aguignolo!</p> + </div> </div> + +<p><i>Dans les environs de Ploërmel, la veille de Noël</i>, +quand le soir arrive, des enfants, réunis par petits +groupes de trois ou quatre, vont de porte en porte, +éclairés par une bougie que tient le chef de la bande. Ils +posent d'abord à la maîtresse de maison cette question: +«Faut-il chanter Noé?» Si la réponse est affirmative, +ils entonnent le couplet suivant:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i6">Chantons Noé,</p> +<p class="i6">Ma bonne femme,</p> +<p class="i6">Chantons Noé,</p> +<p class="i6">Vous et moi.</p> +<p>Pour eun' pomm', pour eun' peire,</p> +<p>Pour un p'tit coup d' cidr' à beire,</p> +<p class="i6">Chantons Noé, etc.</p> + </div> </div> + +<p>Puis, après avoir reçu quelques sous ou quelques +friandises, ils s'en vont à une autre porte répéter la +même chanson.</p> + +<p>Dans certaines paroisses des <i>Hautes-Pyrénées</i>, situées +entre Lourdes et Bagnères, les enfants s'en vont, <i>le matin +de la veille de Noël</i>, «musiquer» devant chaque maison; +on donne à chacun un petit pain fait exprès par la +ménagère. Régulièrement, les enfants pauvres seuls +devraient aller à cette distribution d'aumônes, mais, par +camaraderie et par amusement, les enfants des familles +aisées se joignent à eux. On désigne ces joyeux quêteurs +sous le nom patois de «Eis allégrès», en français «les +joyeux»; ce mot n'est jamais employé qu'à Noël.</p> + +<p>Dans la <i>vallée d'Arros</i>, au centre du même département, +il y a trente ans, les enfants couraient de même, +de maison en maison, <i>la veille de Noël</i>, pour demander +«la prouesse», c'est-à-dire des pommes, des noix et des +friandises. Cet usage a à peu près disparu.</p> + +<p>Dans le <i>pays d'Auribat</i> (Landes), les enfants de la +campagne se forment en groupes joyeux, <i>la veille de +Noël</i>. Ils vont solliciter des offrandes devant toutes les +maisons <i>où il y a eu un baptême dans l'année</i>. Ils +chantent alors un refrain connu vulgairement sous le +nom de <i>lou Piguehoü</i>:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Pigue hoü, hoü, hoü</p> +<p>Pigue talhe, talhe, talhe</p> +<p>Dat loumouyne à le canalhe.</p> +<p>Pigue hus, hus, hus</p> +<p>Les miches à ca de dus.</p> +<p>Pigue, hégn, hégn, hégn</p> +<p>Lé maye part que si lou mégn.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Pigue hoü, hoü, hoü</p> +<p>Pigue, taille, taille, taille,</p> +<p>Donnez l'aumône à la marmaille.</p> +<p>Pigue hus, hus, hus.</p> +<p>Les miches<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a><a href="#footnote83"><sup>83</sup></a> à chacun d'eux</p> +<p>Pigue hégn, hégn, bégn</p> +<p>La plus grande portion que ce soit la mienne.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote83" name="footnote83"></a><b>Note 83:</b><a href="#footnotetag83"> (retour) </a> Pain d'anis.</blockquote> + +<p>Malheur à celui qui ferait la sourde oreille; les enfants, +de leur ton le plus aigu, hurleraient un refrain vengeur, +mais trop grossier pour pouvoir être reproduit.</p> +<br><br> + + +<h4>II. Le repas</h4> + +<p>Dans l'<i>Orléanais</i>, le réveillon avait des mets et des chants +traditionnels; le porc composait le menu de ce +festin. C'était sous toutes les formes et par parties que la +victime était servie sur la table. Partout son sang +apparaissait sous la forme de boudin succulent, et sa +chair hachée sous celle de <i>crépinettes</i>, sorte de saucisses +longues qui, dans certaines communautés, étaient servies +à chaque personne, dès le retour de la Messe de +minuit. La fin du repas était égayée par le chant de Noëls. +locaux.</p> + +<p>Dans les <i>familles angevines</i>, il était d'usage, <i>à Noël</i>, +de tuer un des porcs mis à l'engrais.</p> + +<p>Dès le matin, le boucher, accompagné de ses valets, se +rendait à domicile et, après avoir saigné, épilé <a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a><a href="#footnote84"><sup>84</sup></a> le porc, +puis taillé sa chair, se mettait à faire force saucisses et +boudins, car il fallait en envoyer à tous les parents et +amis...</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote84" name="footnote84"></a><b>Note 84:</b><a href="#footnotetag84"> (retour) </a> Épiler, enlever le poil.</blockquote> + +<p>Le soir arrivé, une grande chaudière d'airain était +posée sur le feu. Cette chaudière était remplie de la chair +du porc coupée en petits morceaux et destinés à faire des +<i>rilleaux</i>. Le chef de la famille se signait, jetait de l'eau +bénite sur le feu, puis plaçait dans la chaudière trois +mesures de sel.</p> + +<p>A l'aube du jour, les <i>rilleaux</i> étaient cuits, et alors on +se délassait, dans ce gai repas, des veilles de la nuit. +Ensuite on partait pour l'église paroissiale, en emportant +sur un large plateau un magnifique jambon couvert de +verdure. Ce jambon était déposé devant le maître-autel.</p> + +<p>Un prêtre, en habit de choeur, venait le bénir et prononçait +une prière consacrée à cette cérémonie, prière +qu'on retrouve encore dans nos anciens rituels du +Moyen Age.</p> + +<p>Après la bénédiction, le jambon était reporté à la maison +et suspendu dans l'âtre de la cheminée; il y restait +jusqu'à Pâques. Ce jour-là, il était décroché et mis sur la +table autour de laquelle la famille venait s'asseoir et +rompait avec cette viande bénite l'abstinence du +Carême <a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a><a href="#footnote85"><sup>85</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote85" name="footnote85"></a><b>Note 85:</b><a href="#footnotetag85"> (retour) </a> Extrait du Bulletin historique et monumental de l'Anjou.</blockquote> + +<p>Dans le <i>Rouergue</i> (Aveyron), tout en se chauffant +autour du <i>souquonaudolengo</i> qui flambe, on <i>réveillonne</i> +avec un bon morceau de saucisse, cuite à point par les +soins de la ménagère, ou, à défaut de saucisse, on se +régale tout bonnement d'un morceau de porc salé, conservé +depuis le carnaval passé. Et, comme dessert, une +<i>rissole</i> aux prunes ou aux pommes bien chaude et bien +dorée.</p> + +<p>Le jour de Noël est un jour de grande liesse; c'est le +maître, «le bourgeois» qui «régale» la famille et les +domestiques. C'est à lui qu'incombe le soin de tout disposer, +car c'est, ce jour-là, la fête des petits, des humbles, +des serviteurs; le maître «paie» à toute la maisonnée.</p> + +<p>Mais, en revanche, le jour des Rois sera sa fête à lui.</p> + +<p>A leur tour, les domestiques paieront ou seront censés +payer, et ce soir-là encore, il y aura grande liesse dans +la ferme, éclairée autant par le grand feu de la cheminée +que par la lampe du plafond<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a><a href="#footnote86"><sup>86</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote86" name="footnote86"></a><b>Note 86:</b><a href="#footnotetag86"> (retour) </a> L'abbé M——, du diocèse de Rodez.</blockquote> + +<p><i>En Poitou</i>, Lucas Le Moygne, curé de Notre-Dame de +la Garde (Poitiers), a composé un <i>nouël</i> où il est raconté +quel réveillon on faisait, après la Messe de minuit:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><i>Conditor</i>, le jour de Noël,</p> +<p>Fit un banquet non pareil</p> +<p>Qui fut faict, passé v'là longtemps,</p> +<p>Et si le fit à tous venans.</p> + </div> </div> + +<p>Suit le <i>menu</i>: «perdrix, chapons, oiseaux sauvages, +hérons, levrauts, congnilz, faisans, sangliers, lymaces au +chaudumé», voilà pour les plats de résistance, et j'en +oublie. Maintenant, pour le dessert: la pâtisserie, «les +fouaces», les crasemuseaux, gâteaux secs, pains de +chapitre, échaudés pour les mauvaises dents... avec du +vin.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>................de l'Ypocras,</p> +<p>Vin carapy et faye Montjeau,</p> +<p>Pour enluminer tout museau</p> +<p class="i8"> Nouël!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Il y vint même un bouteillier</p> +<p>Qui onc ne cessa de verser</p> +<p>Tant que un quartault il assécha</p> +<p class="i4"><i>In sempiterna secula</i>.</p> + </div> </div> + +<p>A défaut du petit vin clairet de Poitiers, on avait «de +derrière les fagots» quelque réserve, en cachette, «de +pomme sans iau» ou «de poiré doulcereux» pour arroser +chansons qui ne tarissaient guère<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a><a href="#footnote87"><sup>87</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote87" name="footnote87"></a><b>Note 87:</b><a href="#footnotetag87"> (retour) </a> J. Noury.</blockquote> + +<p>Dans les <i>Hautes-Alpes</i>, Noël est le grand jour de +réunion familiale. Au marché qui précède la fête, les +femmes se pourvoient d'une bougie par ménage, car, le +soir de Noël, on ne s'éclaire ni avec le bouillon-blanc +trempé dans l'huile, ni avec le bois résineux qui sert là +de lumière, comme dans les villages russes.</p> + +<p>Il est de coutume de manger, après la Messe de minuit, +des soupes de pâté qu'on appelle <i>sazanes</i> ou <i>creusets</i>. +Le chef de la famille prend le premier un verre plein de +vin et porte la santé de tous les siens; le verre passe +ensuite de main en main, la même santé se répète et, à +la fin du repas, chacun à son tour y boit à ceux des +membres de la famille que la nécessité retient absents.</p> + +<p><i>Dans le Var</i>, après la Messe de minuit, les tourtes, +gros gâteaux ronds faits avec du miel, de la farine, de la +confiture, de l'huile, dérident tous les fronts<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a><a href="#footnote88"><sup>88</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote88" name="footnote88"></a><b>Note 88:</b><a href="#footnotetag88"> (retour) </a> L'abbé Ch., du diocèse de Fréjus (Var).</blockquote> + +<p><i>En Armagnac</i>. Devant la souche de Noël, en partant +à la Messe de minuit, on laisse «mijoter» le pot de la +<i>daube</i>, qui est la base du réveillon. La <i>daube</i> est un plat +national et bien gascon: elle se compose d'un morceau +de boeuf cuit dans une sauce noire, faite avec du vin +rouge et force condiments. On ne comprendrait pas, en +Armagnac, un dîner de Noël sans la <i>daube</i>. Les familles +les plus pauvres se paient ce luxe gastronomique, et si +leur misère était trop grande pour pouvoir se donner ce +régal, de charitables voisins se font un devoir de le leur +procurer.</p> + +<p>Le réveillon se complète avec de longs morceaux de +saucisses cuites sur le gril, toujours avec les charbons de +la souche. On termine par les châtaignes grillées, arrosées +de vin nouveau<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a><a href="#footnote89"><sup>89</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote89" name="footnote89"></a><b>Note 89:</b><a href="#footnotetag89"> (retour) </a> L'abbé B., du diocèse d'Auch.</blockquote> + +<p>«Si vous voulez quelques notes sur les fêtes de Noël, +dans notre <i>beau Béarn</i>, je puis vous en donner. Tout se +passait très simplement: les amis se réunissaient, on +chantait des Noëls béarnais, en attendant la Messe de +minuit. On nous faisait rôtir des marrons et on nous faisait +boire de cet excellent vin blanc qu'aimait tant notre +<i>bon Henri</i> (Henri IV, le Béarnais); seulement on nous le +donnait à très petite dose, car il <i>porte</i>. Puis on nous mettait +au <i>dodo</i>, en nous promettant de nous réveiller au +moment voulu... Et le lendemain grand désespoir de n'avoir +pas été réveillé à temps, mais le tour était joué.</p> + +<blockquote><p> +«Et l'on nous menait voir le petit Jésus dans sa +Crèche, où nous lui promettions d'être sages. Ceci se passait +dans ma petite enfance, il y a trois quarts de +siècle<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a><a href="#footnote90"><sup>90</sup></a>». +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote90" name="footnote90"></a><b>Note 90:</b><a href="#footnotetag90"> (retour) </a> Mme la comtesse de X...</blockquote> + +<p>Dans les <i>montagnes du Gévaudan</i> (Lozère), on arrive +à trois heures du matin de la Messe de minuit. On prend +<i>un air de feu</i> et on se met à table. Depuis des siècles, le +<i>menu</i> est toujours le même: oreille de porc, riz au lait, +saucisse, fromage.</p> + +<p>Le tout était jadis arrosé de <i>Vivarais</i>, vrai nectar que +les vieux seuls ont connu. Aujourd'hui, c'est le <i>Languedoc</i> +qui figure à la table de nos montagnards. Il <i>monte</i> +facilement à la tête, mais il ne réjouit pas le coeur<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a><a href="#footnote91"><sup>91</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote91" name="footnote91"></a><b>Note 91:</b><a href="#footnotetag91"> (retour) </a> M. l'abbé R..., du diocèse de Mende.</blockquote> + +<p><i>En Corse</i>, dans les familles pauvres, on mange, au +réveillon, la traditionnelle <i>polenta</i> (bouillie de farine de +châtaignes ou de maïs), avec des tranches de porc tué +exprès la veille.</p> + +<p>Dans le <i>pays bizontin</i>, on prend, au retour de la +Messe de minuit, un peu de vin chaud, avec une petite +tranche de pain, c'est la «mouillotte».</p> + +<p>Pour la journée de Noël, on fait actuellement une +grande fournée de gâteaux. Autrefois, en montagne, +quand on mangeait habituellement le pain d'avoine et +d'orge, on préparait, pour Noël, des pains d'orge mélangée +d'un peu de froment: chacun avait sa michotte. La +mère de famille avait soin d'en faire une de plus pour le +premier pauvre qui passait: on l'appelait la «pâ Dé» +(la part à Dieu.)</p> + +<p>Dans le <i>pays de Caux</i> (Seine-Inférieure). Dans les +campagnes, le réveillon est réduit aux plus modestes +proportions. Pendant que, dans l'âtre, se consume la +traditionnelle bûche de Noël, on se contente d'un frugal +repas où figure parfois, chez les pauvres, une «fricassée» +d'oiseaux pris, le soir à la «soutarde»; on termine +aussi quelquefois par une tasse de «flippe», boisson +chaude et composée de cidre doux, d'eau-de-vie et de +sucre réduits au feu.</p> + +<p><i>En Alsace</i>, le réveillon se fait avec des saucisses, des +jambons, des boudins arrosés de vin blanc. C'est le <i>Kuttelschmauss</i>.</p> + +<p>Nous avons dit qu'en Angleterre il se fait, à l'occasion +de Noël, une consommation considérable d'<i>oies grasses</i><a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a><a href="#footnote92"><sup>92</sup></a>. +Il en était ainsi autrefois dans nos provinces méridionales +de la France; il n'était pas de fête, en Languedoc +et en Béarn, où l'antique gardien du Capitole ne +figurât à la place d'honneur. Le plus souvent, le réveillon +se composait d'une bonne soupe aux choux, dont la marmite +avait été enterrée sous la cendre, avant le départ +pour la Messe de minuit, d'une oie rôtie, d'une saucisse +fraîche et d'un pâté de foie gras.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote92" name="footnote92"></a><b>Note 92:</b><a href="#footnotetag92"> (retour) </a> <i>Noël dans les pays étrangers</i>, p. 16.</blockquote> + +<p>Le jour de Noël, M. de Talleyrand avait l'habitude de +servir à ses invités l'oie traditionnelle dont il avait lui-même +imaginé la recette. Vous plaît-il de la connaître?</p> + +<blockquote><p> +«Foncez une casserole de bandes de lard et de tranches +de jambon. Veuillez ajouter quelques oignons piqué +de clous de girofle, une gousse d'ail, un peu de thym et +de laurier. Sur ce matelas parfumé, posez une oie grassouillette, +bien jeune, bien tendre, soigneusement farcie +de son foie et de crêtes de coq; arrosez généreusement +de sauternes, semez une pincée légère de muscade, et +laissez tomber quelques gouttes d'orange amère. Couvrez +enfin de papier beurré et, feu dessus, feu dessous, faites +partir.» +</p></blockquote> + +<p>Décidément, il avait beaucoup d'esprit, M. de Talleyrand!</p> + +<p>L'oie de Noël est bien un vrai rôti de fête! Tandis que +les cloches égrènent dans le ciel leurs joyeux carillons, +que le boudin fume et crie sur le gril, que les marrons +pétillent sous la cendre, que les gâteaux de famille profilent +leur coupole feuilletée, l'oie fumante est placée au +milieu de la table, aux applaudissements des convives. +De ses flancs embaumés s'échappent bientôt de succulents +marrons: les enfants tendent leur assiette en +criant: Noël! Noël!</p> + +<p>Et la douce voix des cloches semble leur répondre: +«Réjouissez-vous, enfants, car Jésus est né»<a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a><a href="#footnote93"><sup>93</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote93" name="footnote93"></a><b>Note 93:</b><a href="#footnotetag93"> (retour) </a> Fulbert-Dumonteil.</blockquote> + +<p>Mme de Sévigné, dans la nuit de Noël de l'an 1677, offrit +un réveillon, dans son merveilleux hôtel Carnavalet, +aujourd'hui transformé en musée de Paris historique, +ancien et moderne.</p> + +<p>D'après le cérémonial accoutumé, Coulange met le feu +à la bûche de Noël, dans la grande cheminée Henri II. +La table est garnie au centre d'un agneau tout entier. +Sur l'immense dressoir, qui occupe tout un panneau de +la salle, des orangers encadrent les aiguières et la vaisselle +d'argent et de vermeil.</p> + +<p>Les jets d'une haute fontaine les parfument encore de +l'essence des fleurs les plus odorantes et les plus variées.</p> + +<p>Le réveillon se prolonge au milieu des huit services +dont la simple énumération, en sa consistance abondante +et variée, suffirait à soulever d'effroi les estomacs +de notre temps.</p> + +<p>Qu'il nous suffise d'indiquer qu'après les soupes, les +entrées, les deux services de rôtis, gros et menu gibier, le +service des poissons: saumon, truite et carpe, parurent +deux énormes buissons d'écrevisses flanqués de quatre +tortues dans leur écaille. Au sixième service, on en était +encore aux légumes: cardons et céleris, et le huitième +service termina le repas par les amandes fraîches et les +noix confites, les confitures sèches et liquides, les massepains, +les biscuits glacés, les pastilles et les dragées.</p> + +<p>Les meilleurs crus de Bourgogne et des côtes du Rhône +avaient arrosé les divers services du repas, le muscat de +Languedoc restant réservé aux babioles du dessert<a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a><a href="#footnote94"><sup>94</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote94" name="footnote94"></a><b>Note 94:</b><a href="#footnotetag94"> (retour) </a> La Rouvraye.</blockquote> + +<p><i>A Paris</i>, le réveillon est plus à la mode que jamais, et +la statistique serait impuissante à établir la quantité de +boudin grillé qui se consomme, pendant la nuit du 24 au +25 décembre, dans la grande capitale.</p> + +<p>Plus que toute autre ville, Paris subit l'influence des +coutumes étrangères. Il a pris à l'Angleterre les joies +gastronomiques du <i>Christmas</i>, à l'Allemagne son arbre +de Noël si charmant et si poétique. C'est seulement dans +les quartiers paisibles du Marais et de l'île Saint-Louis, +loin des rues grondantes de la grande ville, où les chaudes +rôtisseries, les charcuteries enrubannées toutes grandes +ouvertes, les cafés et les restaurants illuminés offrent +jusqu'au matin l'odeur et le flamboiement d'un immense +festin; c'est dans ce Paris ignoré qu'il serait possible de +retrouver quelques traces des vieux usages de nos pères.</p> +<br><br> + + + +<h4>III. LES GÂTEAUX</h4> + + +<p>A l'occasion de Noël, il se fait une grande consommation +de gâteaux qui, suivant les pays, portent différents +noms.</p> + +<p><i>Dans les Vosges</i>, on réveillonne surtout avec du vin, +de l'eau-de-vie et des <i>coigneux</i>, gâteaux à forme particulière, +fabriqués exprès pour la fête de Noël. Il est +d'usage que les parrains et marraines donnent à leurs +filleuls un coigneux à Noël. C'est un acompte sur les +étrennes.</p> + +<blockquote><p> +«Le nom français de cette pâtisserie, dit X. Thiriat, +n'existe pas dans le dictionnaire de l'Académie: il varie +suivant les pays. A Saint-Amé, on dit <i>queugna</i>; à Dommartin, +<i>queugno</i>; à Gérardmer, <i>coïeue</i>; à Rambervillers, +<i>cogneu</i><a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a><a href="#footnote95"><sup>95</sup></a>.» +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote95" name="footnote95"></a><b>Note 95:</b><a href="#footnotetag95"> (retour) </a> <i>La vallée de Cleurie</i>, p. 329.—<i>Coigneux</i> et ses +variantes viennent peut-être de l'allemand <i>Kuchen</i>, gâteau.</blockquote> + +<p>Les <i>Lorrains</i> ont l'habitude de s'entredonner, à l'époque +de Noël, des <i>cognés</i> ou <i>cogneux</i>, espèces de pâtisseries +dont les unes figurent deux croissants adossés et dont les +autres, plus longues que larges, se terminent également, +à leurs extrémités, par deux croissants.</p> + +<p><i>Dans les Flandres</i>, on donne aux enfants, le jour de +Noël, des <i>kéniolles</i> ou <i>coignolles</i> ou <i>quégnolles</i>, gâteaux +de forme oblongue, au creux desquels un Enfant-Jésus +en sucre est mollement couché, piquant une note rose au +sein de la pâte dorée.</p> + +<p>Dans le département du Nord, ces mêmes gâteaux sont +connus sous le nom de <i>coquilles</i>. Dans certaines villes, +les boulangers et les pâtissiers en offrent à leurs clients, +à titre d'étrennes, immédiatement après la Messe de +minuit<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a><a href="#footnote96"><sup>96</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote96" name="footnote96"></a><b>Note 96:</b><a href="#footnotetag96"> (retour) </a> M. D..., boulanger à W... (Nord), nous a envoyé, pour +la Noël 1906, une succulente coquille que nous avons +admirée et appréciée: c'était en souvenir d'un voyage resté +mémorable.</blockquote> + +<p>Dans <i>le pays chartrain</i> et <i>en Beauce</i>, on servait au +réveillon des <i>cochelins</i>, petites galettes feuilletées ovales +ou losangées, qui étaient saupoudrés de grains en sucre +rose et blanc; ils servaient aussi d'étrennes.</p> + +<p><i>En Normandie</i>, les indigents se pressent, à l'heure du +réveillon, à la porte des fermes, en demandant des +<i>aguignettes</i> (étrennes) et chantent en choeur ce vieux couplet:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Aguignette, Aguignon,</p> +<p>Coupez-moi un p'tit cagnon;</p> +<p>Si vous n'volez pas le coper,</p> +<p>Donnez-moi l'pain tout entier.</p> + </div> </div> + +<p>Les <i>Aguignettes!</i> Tout le monde connaît, <i>en Normandie</i>, +ces galettes feuilletées, ces gâteaux de deux +sous, cousins germains des «cheminaux tout chauds» et +des vieilles «nourolles» découpées à l'emporte-pièce et +revêtant les formes les plus diverses, suivant les caprices +du boulanger.</p> + +<p>Quelle jolie couleur elles vous ont à la sortie du four +et comme elles fleurent le bon beurre frais! Elles sont +surtout succulentes, quand un léger coup de feu leur a +donné une teinte d'acajou et qu'elles craquettent sous la...</p> + +<p>[Texte détérioré—reliure défectueuse]</p> + + +<p>Quelles pâtisseries affriolantes que ces Aguignettes +d'enfants!</p> + +<p><i>En Berry</i><a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a><a href="#footnote97"><sup>97</sup></a>, les pains ou gâteaux de Noël étaient de +deux sortes: les <i>cornabeux</i> et les <i>naulets</i>. Les <i>cornabeux</i> +ou<i> pains aux boeufs</i> sont confectionnés dans les +fermes, et on les distribue aux pauvres dans la matinée +de Noël: ces pains sont en forme de <i>cornes</i> ou de croissants.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote97" name="footnote97"></a><b>Note 97:</b><a href="#footnotetag97"> (retour) </a> D'après Laisnel de la Salle, <i>Croyances et Légendes</i>, t. I, p. 6.</blockquote> + +<p>A Argenton, à Saint-Gaultier, etc., les <i>cornabeux</i> sont +connus sous le nom de <i>holais</i>. Tous les laboureurs de +ces contrées donnent aux pauvres, le jour de Noël, autant +d'<i>holais</i> qu'ils possèdent d'animaux de labour, boeufs ou +chevaux.</p> + +<p>Les <i>naulets</i> sont ces petites galettes que fabriquent les +boulangers pour le jour de Noël. On leur donne, autant +que possible, la forme d'un petit Jésus, qu'au Moyen Age, +on désignait quelquefois sous le nom de <i>Naulet</i> ou <i>Nolet</i>, +pour Noëlet (petit Noël):</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>J'ai ouï chanter le rossigneau</p> +<p>Qui chantoit un chant si nouveau,</p> +<p class="i10">Si gai, si beau,</p> +<p class="i10">Si résonneau;</p> +<p class="i6">Il m'y rompoit la tête,</p> +<p class="i10">Tant il preschoit,</p> +<p class="i10">Et caquetoit;</p> +<p class="i6">A donc prins ma houlette,</p> +<p class="i6">Pour aller voir <i>Nolet</i><a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a><a href="#footnote98"><sup>98</sup></a>.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote98" name="footnote98"></a><b>Note 98:</b><a href="#footnotetag98"> (retour) </a> <i>Bible des Noëls</i>, de Ribaut de Laugardière, p. 15, Bourges, 1857.</blockquote> + +<p>Tous ces gâteaux n'auraient-ils pas pour origine ces +<i>pains de Noël</i>, espèce de redevance payée jadis par les +vassaux à leur seigneur? <a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a><a href="#footnote99"><sup>99</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote99" name="footnote99"></a><b>Note 99:</b><a href="#footnotetag99"> (retour) </a> Voir du Cange, <i>Glossarium</i>, s. v. <i>panis</i>.</blockquote> + +<p>Nous pourrions citer encore une foule d'autres gâteaux +que l'on sert à l'occasion des fêtes de Noël et du jour de +Tan; en Beauce, les <i>nieules</i>, espèce d'échaudées; en Normandie, +les <i>nieules</i> <a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a><a href="#footnote100"><sup>100</sup></a>, petites gaufrettes un peu semblables +aux <i>oublies</i>, pâtisserie légère que fabriquait, à +Rouen, la corporation des <i>oubleyeurs-neuliers</i>; on les +voit souvent figurer comme redevances, comme les <i>oublies</i> +les <i>chemineaux</i>, les <i>fouaces</i>; en Provence, le <i>calendau</i> +et le <i>nougat</i> que l'on sert orné de feuilles vertes; en +Normandie, les <i>craquelins</i>, qu'on appelle bourettes à Valognes, etc.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote100" name="footnote100"></a><b>Note 100:</b><a href="#footnotetag100"> (retour) </a> Les <i>nieules</i> étaient surtout jetées, du haut des galeries, +dans la cathédrale de Rouen, le jour de la Pentecôte (Farin).</blockquote> + +<p>A ces sortes de gâteaux doit se rapporter le petit pain +blanc que, chez nos voisins des <i>Amognes</i> (Nièvre), les +parrains et les marraines offraient, naguère encore, aux +approches de Noël, à leurs filleuls et que l'on connaissait, +dans ces contrées, sous le nom d'<i>apogne cornue</i>.</p> + +<p>On pourrait encore ranger dans la catégorie des +<i>apognes</i>, <i>l'ai gui l'an</i> de Vierzon (Cher), dont Raynal +parle en ces termes <a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a><a href="#footnote101"><sup>101</sup></a>: «A Vierzon pendant quelques +jours des environs de Noël, tous les pâtissiers vendent un +petit gâteau de forme bizarre qu'on nomme <i>l'ai gui +l'an.</i>»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote101" name="footnote101"></a><b>Note 101:</b><a href="#footnotetag101"> (retour) </a> <i>Histoire du Berry</i>, tom. I, p. 17.</blockquote> + +<p>«Dans notre province, comme en beaucoup d'autres, +ajoute Raynal, on donne encore les noms de <i>guilané, +guilaneu</i> aux aumônes spéciales ou à de certains présents +que l'on distribue aux premiers jours de l'an. Les +mots <i>guilané, guilaneu</i> signifient, dit-on, <i>gui l'an +neuf</i><a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a><a href="#footnote102"><sup>102</sup></a>».</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote102" name="footnote102"></a><b>Note 102:</b><a href="#footnotetag102"> (retour) </a> Les auteurs sont très partagés sur cette étymologie. +V. le <i>Barzaz-Breiz</i>, de M. de la Villemarqué, t. I, p. 396.</blockquote> + +<p><i>En Picardie</i>, il y a quelques années, les cabaretiers +offraient, la veille de Noël, à leurs clients des <i>cuignons</i> +ou <i>cuignots</i>, sorte de tarte aux pommes en forme de +croissants allongés.</p> + +<p>Dans <i>la Flandre</i> flamingante, les gâteaux de Noël se +nomment <i>Kerskoeken</i> et représentent un porc ou un sanglier, +comme les <i>cougnoux</i> de Namur.</p> + + + + +<p><i>Le réveillon des animaux</i><a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a><a href="#footnote103"><sup>103</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote103" name="footnote103"></a><b>Note 103:</b><a href="#footnotetag103"> (retour) </a> Voir <i>Noël dans les pays étrangers</i>, p. 13. +<i>Le réveillon des oiseaux</i>.</blockquote> + +<p>Dans un grand nombre de pays, les animaux eux-mêmes +font réveillon.</p> + +<p><i>En Berry</i>, les animaux de la ferme, à l'issue de la +Messe de minuit, reçoivent une provende extraordinaire +du meilleur fourrage.</p> + +<p>Il en est ainsi <i>en Lorraine</i> et dans <i>le pays bisontin</i>. +Dans un village voisin de Besançon, à Mamirolle, il y a +quelques années, un cultivateur qui n'avait aucune religion +se levait avec grande diligence, pour conduire son +bétail à l'abreuvoir public, tout au sortir de la Messe de +minuit. Il fallait, disait-il, que ses animaux eussent la +première eau de Noël. Cette habitude superstitieuse a +quelque chose de bien poétique et n'est que l'application +abusive d'une idée admirable du Mystère de Noël. <a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a><a href="#footnote104"><sup>104</sup></a></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote104" name="footnote104"></a><b>Note 104:</b><a href="#footnotetag104"> (retour) </a> L'abbé B..., du diocèse de Besançon.</blockquote> + +<p>On nous écrit que, dans certaines paroisses perdues +des <i>montagnes de l'Auvergne</i>, à l'occasion de Noël, tous +les animaux participent aux réjouissances communes; +«il n'est pas une tourterelle ni un pigeon qui ne fasse +réveillon.»</p> + +<p>Le même usage existe <i>en Bretagne</i>. Au retour de la +Messe de minuit, on donne à tous les animaux une botte +du meilleur foin qui se trouve à l'étable. Les paysans +bretons (de Bignan, au diocèse de Vannes) pensent qu'il +est convenable que les animaux eux-mêmes participent à +la joie universelle, la nuit de Noël, en mémoire de la +place que Dieu leur assigna, d'après la tradition, dans +l'étable de Bethléem, au moment de la Nativité.</p> + +<p><i>En Touraine</i>, dans plusieurs villages, la Messe de +minuit terminée, chacun regagne sa demeure. Mais avant +d'aller prendre sa part au gai repas du réveillon, le +maître de la maison passe d'abord à l'étable. En souvenir +des deux animaux qui, de leur tiède haleine, ont +réchauffé les membres tremblants du Sauveur-Enfant, il +donne à chacun de ses animaux domestiques une double +ration. C'est leur réveillon à eux <a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a><a href="#footnote105"><sup>105</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote105" name="footnote105"></a><b>Note 105:</b><a href="#footnotetag105"> (retour) </a> M. l'abbé B... du diocèse de Tours.</blockquote> + +<p>Le poète qui a si bien chanté le <i>réveillon des oiseaux</i> +devait aussi chanter <i>le réveillon des animaux</i>; il l'a fait +sous ce titre gracieux:</p> + + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> + </div><div class="stanza"> +<p>LA GERBE DE NOËL</p> + </div><div class="stanza"> + </div><div class="stanza"> +<p>Dans les nombreux pays où la sainte croyance</p> +<p>Vit encor dans le coeur du campagnard heureux,</p> +<p>—A l'heure où de Jésus l'on chante la naissance,</p> +<p>On observe un usage aussi bon que pieux.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>La venue ici-bas de cet Enfant aimable</p> +<p>Mit en liesse la terre, aux chants du Paradis;</p> +<p>De même le croyant s'en va dans son étable</p> +<p>Réjouir son bétail, ses agneaux, ses brebis.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Il donne à l'âne, au bouf, une exquise provende,</p> +<p>Aux chèvres, aux moutons, ou du sucre ou du sel:</p> +<p>Car tout être vivant doit, suivant la légende,</p> +<p>Faire <i>son réveillon</i> dans la nuit de Noël<a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a><a href="#footnote106"><sup>106</sup></a>.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote106" name="footnote106"></a><b>Note 106:</b><a href="#footnotetag106"> (retour) </a> Comtesse O'Mahony.</blockquote> +<br><br><br> + + + +<h3>CHAPITRE V</h3> + +<h3>LES CADEAUX DE NOËL</h3> + +<h5>(ARBRE DE NOËL ET SOULIER DE NOËL)</h5> + +<p>Aujourd'hui l'usage se répand de plus en plus de +donner des cadeaux aux enfants, à l'occasion de la fête +de Noël.</p> + +<p>On donne à cette coutume une double origine. Quelques +auteurs ont voulu la faire remonter aux Romains, qui +s'envoyaient les uns aux autres des présents, <i>afin de +commencer la nouvelle année sous d'heureux auspices</i>. +Les nouveaux convertis eurent beaucoup de peine à se +défaire de cette coutume payenne.</p> + +<p>A la fin du IVe siècle, saint Maxime de Turin la condamne +avec véhémence: il reproche aux chrétiens de +donner des présents exagérés, quelquefois même en +contractant des emprunts<a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a><a href="#footnote107"><sup>107</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote107" name="footnote107"></a><b>Note 107:</b><a href="#footnotetag107"> (retour) </a> Homil. C. <i>de Kalendis gentilium</i>, Migne, LVII, col. 492-493.</blockquote> + +<p>Dans la suite, Noël <i>prit peu à peu la place des Calendes +de janvier et fut considéré comme le commencement +de l'année</i><a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a><a href="#footnote108"><sup>108</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote108" name="footnote108"></a><b>Note 108:</b><a href="#footnotetag108"> (retour) </a> En provençal, Noël se dit <i>Caleno</i> ou <i>Calendo</i> +pour cette raison.—Noël fut appelé <i>Calendes</i>, nom qu'on donnait +Auparavant au premier janvier.</blockquote> + +<p>Il nous semble exagéré de faire remonter aux Romains +l'usage des cadeaux de Noël; cette coutume chrétienne +nous paraît avoir son origine toute naturelle dans l'idée +même de la fête. En effet, Noël, étant un jour de joie +universelle, est en même temps une fête de famille: les +étrennes en sont la conséquence.—Comme Dieu s'est +donné en présent aux hommes pour leur prouver son +amour, les hommes se donnent entre eux des signes +d'amitié et de bienveillance. Les parents surtout pensent +à réjouir leurs enfants en souvenir du divin Enfant-Jésus, +qu'ils leur montrent comme leur meilleur ami et +leur plus parfait modèle.</p> + +<p>Les cadeaux de Noël se font surtout par l'<i>arbre de +Noël</i> et par le <i>soulier de Noël</i>.</p> +<br><br> + + + +<h4>I. L'ARBRE DE NOËL</h4> + + +<p>Partout l'arbre est regardé comme un symbole de vie, +d'abondance et de prospérité<a id="footnotetag109" name="footnotetag109"></a><a href="#footnote109"><sup>109</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote109" name="footnote109"></a><b>Note 109:</b><a href="#footnotetag109"> (retour) </a> L'arbre joue un grand rôle dans la symbolique chrétienne. +On a souvent mis en face l'un de l'autre <i>l'arbre de +la science du bien et du mal</i>, principe de la déchéance de +l'humanité, et <i>la croix</i>, principe de rédemption et de salut.</blockquote> + +<p>L'<i>arbre de Noël</i> est un petit arbuste vert, le plus ordinairement +un sapin, aux branches duquel on attache les +cadeaux que l'on veut distribuer aux enfants, à l'occasion +de la fête. Il apparaît tout éclatant de lumières, tout +chargé de jouets et de friandises. Cet arbre merveilleux +est pour les coeurs innocents le symbole de Celui qui est +«la lumière du monde» et la source de tout don céleste.</p> + +<p>Cet arbre, en effet, a pour les enfants une signification +chrétienne. Ce sapin, qui reste vert au milieu du deuil +de la nature et qui produit des fruits absolument inusités, +fournit l'occasion de parler aux petits enfants de ce +Jésus qui s'est fait enfant pour nous, de ce Jésus qui, +dans sa crèche, leur prêche la piété, l'obéissance, la +pauvreté. Ils écoutent comme on écoute quand on est +enfant: plus tard ils se souviendront!...</p> + +<p>Qui donc peut assister sans être profondément ému à +cette scène ravissante d'un arbre de Noël dans <i>nos Écoles +maternelles?</i> «Devant les yeux émerveillés des tout +petits, le verdoyant sapin, illuminé de mille petites +lumières tremblotantes, se dresse tout chargé de jouets +et de cadeaux qui, pendant des heures, mettent du +bonheur dans les âmes de tout ce monde enfantin. A ces +joujoux d'un jour, on joint quelquefois une large distribution +de bons vêtements chauds et de hardes neuves: +tricots qui recouvrent les petits membres grelottants, +mitaines qui préservent des engelures, foulards où s'enfouissent +les petits nez rougis par la bise, bonnes galoches +qui sonnent sur le pavé au moment des glissades. +Et comme il n'est point de belles fêtes sans chanson, on +chante quelques-uns de ces jolis <i>noëls</i> naïfs, sur des airs +qui ont traversé les siècles et qui n'en sont pas pas moins +une bonne et égayante musique<a id="footnotetag110" name="footnotetag110"></a><a href="#footnote110"><sup>110</sup></a>».</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote110" name="footnote110"></a><b>Note 110:</b><a href="#footnotetag110"> (retour) </a> Nous empruntons cette description de l'arbre de Noël +au savant article, si documenté, si varié et si plein d'<i>humour</i> +de M. Georges Dubosc (<i>Journal de Rouen</i>, 25 déc. 1897).</blockquote> + +<p>Le romancier anglais Ch. Dickens décrit ainsi l'arbre +de Noël<a id="footnotetag111" name="footnotetag111"></a><a href="#footnote111"><sup>111</sup></a>: «Cet arbre, planté au milieu d'une large +table ronde et s'élevant au-dessus de la tête des enfants, +est magnifiquement illuminé par une multitude de petites +bougies et tout garni d'objets étincelants. Il y a des +poupées aux joues roses qui se cachent derrière les +feuilles vertes, il y a des montres, de vraies montres, ou +du moins avec des aiguilles mobiles, de ces montres +qu'on peut monter continuellement; il y a de petites +tables vernies, de petites armoires et autres meubles en +miniature qui semblent préparés pour le nouveau ménage +d'une fée; il y a de petits hommes à face réjouie, beaucoup +plus agréables à voir que bien des hommes réels—car +si vous leur ôtiez la tête, vous les trouveriez pleins de +dragées.—Il y a des violons et des tambours, des livres, +des boîtes à ouvrage, des boîtes de bonbons... toutes sortes +de boîtes; il y a des toutous, des sabots, des toupies, des +étuis à aiguilles, des essuie-plumes et des imitations de +pommes, de poires et de noix, contenant des surprises. +Bref, comme le disait tout bas devant moi un charmant +enfant à un autre charmant enfant, son meilleur ami: +«Il y avait de tout et plus encore!»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote111" name="footnote111"></a><b>Note 111:</b><a href="#footnotetag111"> (retour) </a> <i>Christmas carols</i>.</blockquote> +<br> + + +<p class="mid"><i>Comment installer et garnir l'arbre de Noël</i></p> + +<p>Il faut choisir, dans la forêt, un beau sapin aux branches +épaisses et bien vertes: on le plante dans une caisse +profonde remplie de terre: les parois sont ornementées +de papier multicolore ou d'andrinople. C'est, à Paris, au +marché du quai aux Fleurs qu'on trouve à meilleur +compte les sapins de Noël; chaque année, les forêts de +France et même de l'étranger en envoient un stock considérable.</p> + +<p>Il est bon de placer l'arbre au tiers de la pièce où l'on +doit se réunir, afin de laisser, en avant, un espace suffisant +pour recevoir les invités, grands et petits.</p> + +<p>On peut établir, dans un coin de la salle, une sorte de +cloison de tentures, faite avec de longs rideaux épais. +Derrière cette cloison, on peut placer un piano ou un +harmonium autour duquel grands frères et grandes +soeurs chanteront des <i>noëls</i> populaires: leurs voix sembleront +se perdre dans un lointain mystérieux, et parfois +imiter les Anges de Bethléem, annonçant aux bergers la +venue du Sauveur.</p> + +<p>Il faut, sur le fond de verdure sombre qu'offre le sapin, +placer des boules de verre ou de petits miroirs qui +refléteront, en mille facettes, la lumière des petites +bougies suspendues dans l'arbre. Souvent on sème sur +les branches quelques poignées de givre argenté et de +neige artificielle; on y ajoute aussi quelquefois de longs +fils d'argent qu'on appelle des «cheveux d'ange». Enfin, +on accumule, avec art et bon goût, tout ce qu'on peut +trouver de petits rubans, de faveurs, et on agrémente le +tout de nombreuses bouffettes, de noeuds et de croisettes +de bolduc rose<a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a><a href="#footnote112"><sup>112</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote112" name="footnote112"></a><b>Note 112:</b><a href="#footnotetag112"> (retour) </a> Grosse ficelle rose, plate.</blockquote> + +<p>Quant aux bibelots, jouets et friandises à placer sur +l'arbre de Noël, on a le choix, assurément, mais il faut +prévoir ce qui fera le plus grand plaisir à l'assistance: +les fruits et les jouets <i>à surprises</i> ont toujours le plus +grand succès. Les enfants préfèrent souvent les objets +peu coûteux aux cadeaux de grand prix: il faut surtout +savoir les enjoliver et les présenter, sous les formes les +plus gracieuses et les plus attrayantes: par exemple, les +petits paniers et les corbeilles seront recouverts de percaline +et doublés de satinette rose ou bleue; on collera sur +les panoplies des papiers de couleur, des papiers de fantaisie +à dessins comiques, etc.</p> + +<p>Quelquefois, on place, au sommet de l'arbre de Noël, +une étoile lumineuse étincelante de rubis et d'émeraudes, +ou un ange de carton aux ailes d'or et aux mains pleines +de présents.</p> + +<p>On trouve dans les bazars et chez les marchands de +jouets tous les <i>accessoires</i> d'un arbre de Noël à des prix +très abordables.</p> + +<p>Les savants ne sont pas d'accord sur l'origine de l'arbre +de Noël: les uns le font remonter au temps du paganisme, +les autres lui donnent une origine gauloise, +d'autres, enfin, le font venir des plus pures traditions +germaniques.</p> + +<p><i>Origine payenne.</i> L'arbre de Noël, suivant une légende, +remonterait aux peuples payens, qui célébraient, +par des réjouissances, les derniers jours de l'année. Le +sapin, «roi des forêts» <a id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a><a href="#footnote113"><sup>113</sup></a>, comme disent encore certains +chants populaires allemands, recevait alors un culte idolâtrique: +des sacrifices humains avaient même arrosé +ses racines. Cependant, il faut observer que, parmi les +nombreuses espèces d'arbres pour lesquels les anciens +Germains avaient un culte, on ne vit jamais figurer le +sapin. Il faut aller jusqu'à l'extrême Scandinavie où, +dans les temps payens, lors des fêtes de <i>Youl</i><a id="footnotetag114" name="footnotetag114"></a><a href="#footnote114"><sup>114</sup></a>, célébrées +à la fin de décembre, en l'honneur du retour de la +terre vers le soleil, on plantait, devant la maison, un +sapin auquel on attachait des torches et des rubans de +couleur.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote113" name="footnote113"></a><b>Note 113:</b><a href="#footnotetag113"> (retour) </a> Il faut visiter les belles forêts du mont Saint-Odile, en +Alsace, pour voir que le sapin mérite bien ce titre d'honneur.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote114" name="footnote114"></a><b>Note 114:</b><a href="#footnotetag114"> (retour) </a> <i>Noël dans les pays étrangers</i>, p. 19.</blockquote> + +<p>Le christianisme aurait transformé cette coutume et +l'aurait appropriée au <i>Mystère de Noël</i>, qui se célèbre à +cette époque de l'année; cette ancienne cérémonie serait +tombée en désuétude avec le cours des siècles.</p> + +<p><i>Origine gauloise.</i> Vers 573, saint Colomban, poussé +par un ordre mystérieux de Dieu, quitta l'Irlande, son +pays natal, et le monastère de Bangor, où les fortes études +n'empêchaient pas l'enthousiasme de se développer. Il +partit pour la Gaule dont, malgré la conversion de Clovis, +les habitants avaient grand besoin d'être évangélisés. +L'ardent missionnaire fut bien accueilli par Gontran, +roi des Bourguignons.</p> + +<p>Bientôt l'étroite enceinte du vieux château romain +d'Annegray, que lui avait concédé ce prince, fut insuffisante +pour ses nombreux disciples. Une portion de la +nouvelle communauté dut se transporter à Luxeuil, au +pied des Vosges.</p> + +<p>Un soir de Noël, saint Colomban prit avec lui quelques-uns +de ses religieux et parvint avec eux, en chantant +des hymnes, jusqu'au sommet de la montagne où +se trouvait un antique sapin encore vénéré par quelques +habitants. Les religieux accrochent à l'arbre +leurs lanternes et leurs torches; un d'eux parvient +jusqu'à son faîte et y dessine une croix lumineuse.</p> + +<p>Les paysans accourent et saint Colomban leur raconte +les merveilles de la nuit qui donna au monde un Sauveur.</p> + +<p>Malgré ce fait, nous ne croyons pas que la tradition de +l'arbre de Noël soit née sur notre vieille terre française. +Nous n'en trouvons aucune trace dans nos vieux <i>noëls</i> +normands, gascons, bourguignons ou provençaux. Dans +toutes nos <i>Pastorales</i>, dans l'<i>Officium pastorum</i>, même +silence au sujet du vert sapin étoilé de lumières. Ce +n'était point le sapin, mais bien le chêne celtique +qui était l'arbre symbolique par excellence dans les +vieilles forêts druidiques de l'ancienne Gaule<a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a><a href="#footnote115"><sup>115</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote115" name="footnote115"></a><b>Note 115:</b><a href="#footnotetag115"> (retour) </a> <i>Noël dans les pays étrangers</i>, p. 18, note.</blockquote> + +<p><i>Origine allemande</i>. Il y a un siècle environ que l'arbre +de Noël est devenu populaire dans les contrées du Nord +de l'Allemagne.</p> + +<p>C'est en Norwège et en Suède qu'il fut d'abord adopté +aux fêtes chrétiennes de Noël, et tout indique qu'il a été +propagé, en Allemagne, par les Suédois, pendant la +guerre de Trente ans.</p> + +<p>C'est peut-être en Alsace qu'il faut chercher l'origine +de l'arbre de Noël. Dans ce pays, les charmes de la poésie +ont enveloppé tous les actes de la vie publique et +privée.</p> + +<p>Nous trouvons la plus ancienne mention de l'arbre de +Noël dans une description des usages de la ville de Strasbourg, +en 1605. On y lit le passage suivant: «Pour +Noël, il est d'usage, à Strasbourg, d'élever des sapins +dans les maisons; on y attache des roses en papier de diverses +couleurs, des pommes, des hosties coloriées, du +sucre, etc.»<a id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a><a href="#footnote116"><sup>116</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote116" name="footnote116"></a><b>Note 116:</b><a href="#footnotetag116"> (retour) </a> <i>Auf Weihnachten</i> richtett man Dannenbaümen zu +Strasburg in den Stuben auf, daran hencket man rossen +auss vielfarbigen. Papier geschnitten, Aepfel, Oblaten, +Zischgolt, Zucker (Rietschel, I. C., p. 144).</blockquote> + +<p>En 1765 encore, Goëthe se trouvant à Leipsick, chez +un ami, en face d'un arbre de Noël, exprime la surprise +que lui cause ce spectacle qu'il voyait pour la première +fois.</p> + +<p>L'un des plus anciens vestiges de cette coutume se +trouve dans <i>l'Essence du Catéchisme</i> que publia, vers le +milieu du XVIIe siècle, le pasteur protestant Dannhauer, +de Strasbourg. Il constate que depuis quelque temps, en +Alsace, on suspend, à la Noël, pour la récréation des +enfants, des bonbons et des jouets aux branches d'un +sapin. Il déclare qu'il ignore d'où cet usage, qu'il blâme +fortement, a pu tirer son origine<a id="footnotetag117" name="footnotetag117"></a><a href="#footnote117"><sup>117</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote117" name="footnote117"></a><b>Note 117:</b><a href="#footnotetag117"> (retour) </a> <i>Katechismusmilch</i> (le lait du Catéchisme), 1642-1646, cité +par Rietschel. I. C., p. 145.</blockquote> + +<p>L'arbre de Noël fut introduit à Paris, en 1840, par la +princesse Hélène de Mecklembourg, duchesse d'Orléans, +et favorisé plus tard par l'impératrice Eugénie.</p> + +<p>Dans cette même année, le prince Albert, époux de la +reine Victoria, l'introduisit au palais royal de Buckingham, +à Londres, et le mit en honneur dans l'aristocratie +et la bourgeoisie anglaise.</p> + +<p>Cette touchante et délicieuse tradition de l'arbre de +Noël, perpétuée à travers les âges, semble aujourd'hui +plus vivace encore que jamais. La preuve en est dans +l'immense quantité de sapins qui, dès l'aube, chaque +année, sont alignés sur les deux côtés de la Madeleine, à +Paris.</p> + +<p>Les sapins!... Ils sont là des centaines, des milliers, de +toute taille, de tout âge. Les uns, tout petits, les autres +très grands avec d'énormes racines. Ceux-là, de quelques +centimètres de hauteur; ceux-ci atteignant plusieurs +mètres.</p> + +<p>Et tous ces arbres de Noël, disposés en ordre, forment +de grandes et de petites allées... C'est comme une forêt +en miniature, où l'oeil se perd dans les masses de feuillage +sombre, où l'esprit se reprend à rechercher les +images exquises de Pierre Dupont, le chantre des <i>Sapins</i>, +évocateur génial des beautés de la nature:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Le <i>Sapin</i> brave et l'hiver et l'orage,</p> +<p>Chaque printemps lui fait un éventail;</p> +<p>Droite est sa flèche et vibrant son feuillage;</p> +<p>L'art grec s'y mêle au gothique travail...</p> +<p class="i10"> Dieu d'harmonie</p> +<p class="i10"> Et de beauté,</p> +<p class="i10">J'adore ton génie</p> +<p class="i10">Dans sa simplicité.</p> + </div> </div> + +<p>Qui de nous n'a contemplé, avec larmes, en 1870, +l'arbre de Noël de nos ennemis insolents et vainqueurs? +Ces hommes du Nord abattaient les rares sapins de nos +bosquets et en détachaient la cime. Dressée dans un tonneau, +cette cime devenait leur arbre de Noël. Ils suspendaient +à ses branches des pommes au lieu d'oranges, et +des saucisses en guise de guirlandes: le tout était +éclairé par des chandelles fumeuses. C'était plutôt +lugubre!...</p> + +<p>Les Chartrains se rappellent encore cet épouvantable +incendie qui, le jour de Noël, détruisit le château du +prince Napoléon, à Gourdez. Un sapin immense était +dressé dans les magnifiques salons. Pour célébrer leur +«Weihnachten», les Allemands suspendirent à ses +branches toutes sortes de victuailles; le tout était éclairé +<i>a giorno</i> par de nombreuses bougies. L'on festoya, l'on +dansa autour de l'arbre de Noël. Le feu ne tarda pas à se +déclarer; bientôt le château n'était qu'un brasier, et +malheur aux paroissiens de Morancez qui essayèrent de +conjurer l'incendie <a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a><a href="#footnote118"><sup>118</sup></a>!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote118" name="footnote118"></a><b>Note 118:</b><a href="#footnotetag118"> (retour) </a> L'abbé G..., du diocèse de Chartres.</blockquote> + +<p>Nous avons donné dans notre premier opuscule une +longue description de l'arbre de Noël allemand <a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a><a href="#footnote119"><sup>119</sup></a>, nous +nous contenterons de citer <i>l'arbre de Noël des petits +forains</i> et <i>l'arbre de Noël des Alsaciens-Lorrains à +Paris</i>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote119" name="footnote119"></a><b>Note 119:</b><a href="#footnotetag119"> (retour) </a> <i>Noël dans les pays étrangers</i>, p. 39-49.</blockquote> +<br> + + +<p class="mid"><i>L'arbre de Noël des petits forains, à Paris</i></p> + +<p>Le 24 décembre, une vaste salle avait été mise gracieusement +à la disposition de l'École foraine; la réunion +fut très belle. Un public nombreux voulut prendre part à +la joie des pupilles de Mlle Bonnefois.</p> + +<p>M. Gaston Lacoin, avocat à la Cour d'appel, dans un +à-propos très brillant sur l'École foraine et sa fondatrice, +fit savoir qu'elle n'avait pas été oubliée par le bonhomme +Noël, puisque le Conseil général, sur la proposition +de M. Duval-Arnoult, lui allouait une subvention de +500 francs.</p> + +<p>Cette heureuse nouvelle fut accueillie avec joie.</p> + +<p>Mmes L. Vaillant et J. Jucquot ont ouvert le concert +par un charmant morceau à quatre mains. Mme Raucet-Banès +a charmé l'auditoire par son talent de fine diseuse. +Mme Benoiste a brillamment exécuté une Étude de Liszt +et accompagné tous les artistes avec un réel talent. Deux +jeunes élèves de Mlle Caroline Brun ont fait entendre de +ravissantes mélodies avec des voix bien posées, une diction +parfaite et un style impeccable.</p> + +<p>La distribution des présents de toutes sortes suspendus +à un splendide arbre du Noël eut ensuite lieu au +milieu de la joie générale; tous les petits forains paraissaient +être au comble du bonheur.</p> + +<p>Mlle Bonnefois peut être heureuse et Mlle Giraud fière +de ses petits élèves. Puissent-elles longtemps encore +assister à cette fête de famille!</p> +<br> + +<p class="mid"><i>L'arbre de Noël des Alsaciens-Lorrains, à Paris</i></p> + +<p>Il n'est pas un journal, en France et surtout en Alsace-Lorraine, +qui n'ait raconté, au moins une fois, cette cérémonie +si particulièrement touchante et patriotique.</p> + +<p>Tout le monde connaît l'Association des Alsaciens-Lorrains, +à Paris. Cette oeuvre a distribué, depuis son +origine, des millions de secours et procuré du travail et +des moyens d'existence à des milliers de familles émigrées.</p> + +<p>Comme l'arbre de Noël est en grand honneur dans +toutes les familles alsaciennes, on pensa, dès l'année qui +suivit la guerre de 1870, à une fête qui rappelât aux +petits émigrés les joies du foyer natal.</p> + +<p>Jules Claretie a raconté l'origine de cette fête, dans une +salle de café-concert, à l'Alcazar, où les petits Alsaciens +étaient accourus. On en attendait quelques centaines; il +en était venu plus d'un millier.</p> + +<p>«Les fillettes et les gamins, dit Jules Claretie montaient, +tout émus, les marches de l'estrade. Même après +avoir pillé les épiciers du voisinage, on n'allait bientôt plus +avoir rien à leur donner. Il fallut briser par fragments les +tablettes de chocolat, pour que les derniers emportassent +quelque chose. C'est Gambetta qui les cassait en deux, +ces tablettes de chocolat, et les passait à Mme Floquet +qui les distribuait à ces petites mains tendues.»</p> + +<p>Cette fête de famille, très modeste à l'origine, reçut +dans la suite un développement considérable; entourée +de la sympathie universelle, elle devint une manifestation +charitable vraiment grandiose.</p> + +<p>Qu'on en juge par le récit que nous en fait un journal +de la capitale <a id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a><a href="#footnote120"><sup>120</sup></a>:</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote120" name="footnote120"></a><b>Note 120:</b><a href="#footnotetag120"> (retour) </a> <i>Le Monde illustré</i>, 26 déc. 1881.</blockquote> + + +<blockquote><p> +«Le 25 décembre 1881, a eu lieu, dans l'après-midi, à +l'Hippodrome, la Noël des Alsaciens-Lorrains.</p> + +<p>«De patriotiques souvenirs planaient sur cette fête. +Une foule émue et sympathique se pressait dans l'immense +vaisseau, admirablement décoré pour la circonstance.</p> + +<p>«Des Alsaciens, au nombre de six mille, et environ +quatre mille enfants, avaient été convoqués dans cette +vaste enceinte, afin de participer aux libéralités que leur +réservaient les Dames patronnesses de l'Oeuvre, sous la +forme d'agréables et utiles dons, consistant en vêtements +chauds, objets de toute espèce, jouets et bonbons.</p> + +<p>«Au centre de l'arène se dressait un énorme sapin, +provenant des forêts d'Alsace <a id="footnotetag121" name="footnotetag121"></a><a href="#footnote121"><sup>121</sup></a>, dont les gigantesques +rameaux, ornés de rubans aux couleurs nationales, +ployaient sous une charge coquette de joujoux et de +Lanternes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote121" name="footnote121"></a><b>Note 121:</b><a href="#footnotetag121"> (retour) </a> Avant de l'expédier, ses racines avaient été soigneusement +enveloppées d'une grosse motte de <i>terre alsacienne</i>.</blockquote> + +<p>«Des mâts, autour desquels s'enroulaient des oriflammes +et des drapeaux tricolores, étaient plantés de place +en place. Ils portaient tous, au centre, les armes des villes +des pays annexés, ainsi que l'écusson de la ville de Paris.</p> + +<p>«Sur des tables placées au pied de ces mâts, s'amoncelaient +des piles de cadeaux, qui attiraient les +regards de la troupe enfantine, assise au milieu de +l'ellipse.</p> + +<p>«Le reste de l'assistance s'étageait sur les gradins de +l'amphithéâtre.</p> + +<p>«On y remarquait bon nombre de sénateurs, de +députés, des élèves de l'École polytechnique, de l'École +centrale...</p> + +<p>«La musique de la Garde républicaine et plusieurs +sociétés chorales ont fait entendre, comme intermèdes, +des morceaux très applaudis.</p> + +<p>«Des pièces de vers et des chants patriotiques ont été +chaleureusement acclamés.</p> + +<p>«Ensuite a commencé le défilé des enfants qui sont +venus, accompagnés de leurs parents, recevoir, des +mains charitables, les dons destinés à chacun d'entre eux.</p> + +<p>«Les bienfaiteurs se sont retirés avec la conscience +d'un doux et cher devoir de commisération accompli en +faveur de frères malheureux.</p> + +<p>«Les Alsaciens pauvres ont mieux compris qu'ils faisaient +toujours partie du territoire français, et que, en +dépit des efforts faits pour les séparer de nous, la charité +supprimait les frontières nouvelles.» +</p></blockquote> + +<p>Ce spectacle charmant de l'arbre de l'Hippodrome fait +retrouver aux pauvres exilés, dans la douce fête de l'arbre +de Noël, le souvenir vivant de la patrie absente, et +ceux qui veulent être généreux pour l'enfance proclameront +hautement «qu'elles sont bonnes et touchantes, les +traditions qui permettent ainsi de faire le bien et la charité, +en les parant de cette poésie émue et naïve qui, +depuis dix-neuf siècles, s'attache à la plus populaire de +nos fêtes <a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a><a href="#footnote122"><sup>122</sup></a>».</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote122" name="footnote122"></a><b>Note 122:</b><a href="#footnotetag122"> (retour) </a> <i>Le Journal de Rouen</i>, loc. cit.</blockquote> + +<p>Rückert, le plus poétique révélateur, dit Baur, de +l'amour divin manifesté dans la grotte de Bethléem, nous +a laissé une poésie très aimée des enfants. C'est comme +une perce-neige toute pure et toute délicate qui s'est épanouie +sur le bord de la Crèche; nous ne ferons que +résumer le poète allemand:</p> +<br> + + +<p class="mid"><i>L'arbre de Noël et l'enfant pauvre</i></p> + +<p>«Un petit enfant étranger parcourt les rues superbes +d'une ville inconnue: il admire les jouets exposés aux +vitrines, la lumière des palais et les étincelants sapins +entrevus dans les salles bien chauffées.</p> + +<p>«Tout enfant, dit-il, a son petit arbre et sa bougie: +tout enfant, chez ses parents, a sa douce surprise, et, moi +seul, je n'ai rien. Et il frappe tristement à toutes les +portes, et personne n'a pitié de lui et ne l'invite à +entrer.</p> + +<p>«O saint Enfant-Jésus, s'écrie-t-il, je n'ai ni père, ni +mère, je n'ai que vous; puisque personne ne m'écoute, +venez à mon secours.» Il joint ses petites mains glacées +par le froid, et, tout grelottant, il attend, anxieux, dans +la rue.</p> + +<p>«Et voici que descend vers lui un autre petit enfant, +entouré d'une lumière étrange et qui lui dit:</p> + +<p>«Je suis le divin Jésus... tout le monde te repousse, +moi je viens à toi... tu auras aussi ton arbre de Noël, +regarde!»</p> + +<p>«De la main, l'Enfant-Jésus lui montre alors le ciel +dans lequel brille un gigantesque arbre de Noël tout +scintillant d'étoiles.</p> + +<p>«L'enfant, dont l'âme est inondée de joie et de paix, se +sent soulevé lentement, doucement par mille petits anges +qui se détachent de l'arbre merveilleux.</p> + +<p>«.....Il est retourné dans sa vraie patrie, et là il +oublie toutes les souffrances d'ici-bas!»</p> + + +<p>Il faut lire cette ravissante poésie dans le texte allemand +pour en savourer toute la suavité.</p> + +<p>Après avoir célébré tous les charmes de l'arbre de Noël, +parlons de la coutume si française du <i>soulier</i> ou du <i>sabot</i> +de Noël, mis dans l'âtre pendant la Messe de minuit, pour +le plus grand bonheur de nos naïfs enfants.</p> +<br><br> + +<h4>II. LE SOULIER DE NOËL</h4> + +<p>L'heure de la veillée est déjà avancée; les plus petits +enfants consentent à assister à la Messe de minuit dans +la <i>chapelle blanche</i>, c'est-à-dire à dormir sous leurs +blancs rideaux, pendant que leurs parents iront à l'église. +Mais auparavant, tout émus, ils déposent, avec grand +soin, leur soulier au pied des chenets de fonte. Pendant +leur sommeil, ils rêvent de sucre de pomme, de polichinelles, +de bonbons et de jouets de toutes sortes...</p> + +<p>Maman attend que bébé soit bien endormi; puis, elle +s'avance discrètement et remplit l'escarpin mignon, largement +ouvert, des objets qu'elle sait que son cher petit +désire le plus,—elle le lui a fait dire tant de fois!...</p> + +<p>Le lendemain, dès son réveil, l'enfant accourt, pieds +nus, le cour battant, l'oeil encore gros de sommeil et déjà +brillant de plaisir, pour contempler les trésors, objets de +toutes ses espérances.</p> + +<p>Malgré la nuit plus courte, avec quel empressement le +père et la mère sont debout, dès le jour naissant, pour +guetter le réveil de leur fils, pour être les heureux +témoins de sa surprise, de sa joie exubérante, quand il +aperçoit les jouets, friandises et cadeaux de toutes +sortes, que lui envoie le petit Jésus par son fidèle messager +<i>le bonhomme Noël</i><a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a><a href="#footnote123"><sup>123</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote123" name="footnote123"></a><b>Note 123:</b><a href="#footnotetag123"> (retour) </a> <i>Lectures pour tous</i>, déc. 1903. Extrait d'un article de +François Veuillot.</blockquote> + +<p>Quelquefois, quand les enfants n'ont pas été sages, +quand ils ont été espiègles, menteurs, gourmands, désobéissants +ou colères, le petit Jésus n'envoie, en souvenir... +qu'une poignée de verges.</p> + +<p>Qui de nous n'a été la naïve et heureuse victime +de cette supercherie toute imprégnée d'affection maternelle? +Une petite fille disait à sa maman: «Je ne sais +pas pourquoi ma petite soeur Luce trouve toujours dans +son soulier de Noël précisément ce qu'elle désire?»</p> + +<p>—«Ah! ma chère Lise, c'est qu'elle est toujours plus +sage que toi!»</p> + +<p>«Oh! que papa et maman vont être surpris et contents, +disait un charmant bébé, quand ils verront tout +ce que le petit Jésus m'a apporté!»</p> + +<p>Aussi, quand à notre raison plus complètement éveillée +s'est dévoilé le mystère, quelle amère déception, quel +trouble dans nos joies enfantines!</p> + +<p>Il n'y a rien de plus gracieux que cette fiction du soulier +de Noël, utilisée par les mamans pour rendre <i>raisonnables</i> +leurs bébés capricieux.</p> + +<p>Un critique connu la recommandait, et nous voulons +reproduire le tableau plein de fraîcheur que sa plume +traçait il y a quelques années.</p> + +<p>C'était aux environs de Noël, la scène se passait au +bazar de la rue d'Amsterdam; nous citons les paroles de +l'éminent écrivain<a id="footnotetag124" name="footnotetag124"></a><a href="#footnote124"><sup>124</sup></a>:</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote124" name="footnote124"></a><b>Note 124:</b><a href="#footnotetag124"> (retour) </a> Fr. Sarcey. <i>Annales polit. et littér.</i>, du 22 déc. 1889.</blockquote> + + +<p>«Je suivais une jeune mère qui tenait par la main +une petite fille. L'enfant s'extasiait sur les poupées et les +joujoux. Elle voulait qu'on lui achetât le bazar tout +entier.</p> + +<p>—Non, lui disait doucement sa mère: c'est bientôt +Noël et le petit Jésus t'apportera dans ton soulier ce qu'il +aura choisi pour toi.</p> + +<p>—C'est ici, répond la petite, que l'Enfant Jésus vient +acheter des joujoux?</p> + +<p>—Oui, sans doute, pour les enfants bien sages.</p> + +<p>—Pour les petits enfants bien sages?</p> + +<p>—Oui, le petit Jésus tient à leur faire une surprise +pour les récompenser.</p> + +<p>—Alors, je serai bien sage!</p> + +<p>«... Qu'est-ce que ce petit Jésus qui achète des jouets +chez les marchands... et qui s'introduit mystérieusement +dans les cheminées? Les enfants ne s'en rendent pas +bien compte.</p> + +<p>«Ce qu'il y a de certain, c'est que le petit Jésus n'est +pas pour eux une abstraction, un symbole. Ils le voient +qui traverse l'air, qui presse sur sa poitrine des mains +pleines de gâteaux et de jouets, ils le sentent au-dessus +d'eux très bon et très juste: ils se disent qu'avec Lui il +faut marcher droit, ou sinon... les souliers resteront +vides. Quels cris de joie ils vont jeter quand ils verront +que le petit Jésus a justement choisi ce qu'ils désiraient +le plus, ce qu'ils avaient demandé dix fois à leur +mère.»</p> + + +<p>Quelquefois l'Enfant-Jésus réserve aux pauvres et aux +affligés ses meilleurs cadeaux, comme le prouve la +<i>légende des bigorneaux</i>.</p> + +<p>Jadis vivait à Saint-Malo une pauvre femme dont +presque tous les garçons s'étaient noyés en mer. +Un seul avait survécu. Sa mère le garda auprès d'elle...</p> + +<p>Un jour de décembre, elle tombe gravement malade.</p> + +<p>Son fils l'entend qui pleure. Il se souvient qu'on est à +la <i>veille de Noël</i>. Donc, doucement il se déchausse et +vient poser son sabot usé auprès des cendres froides; +puis il ouvre la fenêtre et se met à prier en regardant le +ciel. Soudain, au moment où les cloches annoncent +la Messe de minuit, il aperçoit un nuage lumineux qui +s'arrête juste au-dessus de la maison.</p> + +<p>Ce n'était pas un nuage ordinaire, ou, pour mieux +dire, c'était un essaim de ces escargots de mer que l'on +appelle des <i>bigorneaux</i> et, que l'on mange sur la côte +bretonne. <i>Les premiers remplirent les sabots</i>, les suivants +couvrirent le plancher, et quand la place manqua +dans la pauvre chambre, ils rampèrent sur les panneaux +de bois de la façade, ou s'accrochèrent aux ardoises du +toit.</p> + +<p>Cependant la pauvre veuve émerveillée se sentait +mieux... Elle remplit en hâte plusieurs paniers qu'elle +alla vendre le lendemain: jamais elle n'avait fait de si +belles recettes, car personne n'avait jamais vu d'escargots +de mer si beaux et si appétissants.</p> + +<p>On sut bientôt, dans le pays, le prodige qui s'était +opéré et l'on appela la vieille maison le <i>château des +bigorneaux</i><a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a><a href="#footnote125"><sup>125</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote125" name="footnote125"></a><b>Note 125:</b><a href="#footnotetag125"> (retour) </a> <i>Lectures pour Tous</i>, loc. cit.</blockquote> + +<p>Nos poètes ont souvent traité ce sujet si touchant et si +naïf du <i>soulier de Noël</i>:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Ainsi qu'ils le font chaque année,</p> +<p>En papillotes, les pieds nus,</p> +<p>Devant la grande cheminée</p> +<p>Les bébés roses sont venus.</p> +<p>A minuit chez les enfants sages</p> +<p>Le joli Jésus qu'à genoux</p> +<p>On adore sur les images</p> +<p>Va, les mains pleines de joujoux,</p> +<p>Du haut de son ciel bleu descendre;</p> +<p>Et, de crainte d'être oubliés,</p> +<p>Les bébés roses, dans la cendre,</p> +<p>Ont tous mis leurs petits souliers.</p> +<p>Derrière une bûche ils ont même,</p> +<p>Tandis qu'on ne les voyait pas,</p> +<p>Mis, par précaution suprême,</p> +<p>Leurs petits chaussons et leurs bas.</p> +<p>Puis, leurs paupières se sont closes</p> +<p>A l'ombre des rideaux amis.</p> +<p>Les bébés blonds, les bébés roses,</p> +<p>En riant se sont endormis</p> +<p>Et jusqu'à l'heure où l'aube enlève</p> +<p>Les étoiles du firmament</p> +<p>Ils ont fait un si joli rêve</p> +<p>Qu'ils riaient encore en dormant<a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a><a href="#footnote126"><sup>126</sup></a>.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote126" name="footnote126"></a><b>Note 126:</b><a href="#footnotetag126"> (retour) </a> Rostand.</blockquote> + +<p>Nos enfants savent par coeur ces beaux vers d'André +Theuriet:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Il est minuit, l'étable est sombre,</p> +<p>La Vierge rêve et Joseph dort;</p> +<p>L'Enfant repose dans cette ombre</p> +<p>Ayant au front l'étoile d'or.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Vêtu de satin et de moire,</p> +<p>Le front ceint d'un rayon vermeil,</p> +<p>A travers la grande nuit noire,</p> +<p>Jésus passe comme un soleil.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Glissant sur un rayon de lune,</p> +<p>Il pénètre dans les foyers.</p> +<p>Seul le grillon, dans la nuit brune,</p> +<p><i>Voit remplir les petits souliers</i>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Noël! Jésus vient de naître.</p> +<p><i>Souliers et sabots de hêtre</i></p> +<p><i>Sont rangés dans l'âtre noir.</i></p> +<p>Noël! Enfants, venez voir</p> +<p>Les merveilles qu'à la ronde,</p> +<p>Jésus, pour le petit monde,</p> +<p>Du haut des cieux fait pleuvoir!</p> + </div> </div> + +<p>Non moins gracieuse est la poésie suivante que nous +envoie un de nos bons amis du Canada<a id="footnotetag127" name="footnotetag127"></a><a href="#footnote127"><sup>127</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote127" name="footnote127"></a><b>Note 127:</b><a href="#footnotetag127"> (retour) </a> Le rév. Père B***, qui, bien des fois, dans notre +belle église de Pithiviers, a su intéresser et charmer ses auditeurs.</blockquote> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Hier au soir, à l'Angélus,</p> +<p>Quand la nuit étendait son voile,</p> +<p>J'ai vu, de la plus belle étoile</p> +<p>Descendre le petit Jésus.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Sur le toit de chaque demeure,</p> +<p>Il s'arrêtait pour écouter!</p> +<p>Car à l'enfant méchant qui pleure</p> +<p>Il ne viendra rien apporter.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Celui qui manque sa prière,</p> +<p>Ou qui déchire ses habits,</p> +<p>N'aura qu'une verge sévère,</p> +<p>Avec un morceau de pain bis.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mais Jésus, aux enfants bien sages,</p> +<p>Apportera de beaux joujoux,</p> +<p>Des livrets tout remplis d'images,</p> +<p>Et des bébés aux grands yeux doux.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Avec une plume éternelle,</p> +<p>En caractères triomphants,</p> +<p>Un ange écrivait sur son aile</p> +<p>Le nom des bons petits enfants.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Que ceux-là, dans la cheminée,</p> +<p>Mettent sans crainte <i>leur soulier</i></p> +<p>Petit Jésus, dans sa tournée,</p> +<p>Saura ne pas les oublier.</p> + </div> </div> +<br><br><br> + + + +<h3>TABLE DES MATIÈRES</h3> + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>PRÉFACE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>CHAPITRE PREMIER.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i4">La veillée de Noël et les légendes qu'on y raconte.</p> +<p class="i4">La veillée de Noël.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i2">I.—Le REPAS MAIGRE.</p> +<p class="i4">En Auvergne.</p> +<p class="i4">En Provence.</p> +<p class="i4">Dans le Comtat-Venaissin.</p> +<p class="i4">A Marseille.</p> +<p class="i4">Le gros souper du musée d'Arles.</p> +<p class="i4">En Bretagne.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i2">II.—LES DIVERTISSEMENTS.</p> +<p class="i4">La fête de la pelote en Anjou.</p> +<p class="i4">La fête de la pelote en Normandie.</p> +<p class="i4">La fête des flambarts en Champagne.</p> +<p class="i4">Une veillée de Noël dans le Rouergue.</p> +<p class="i4">Une veillée de Noël au pays lorrain.</p> +<p class="i4">Une veillée de Noël à Paris.</p> +<p class="i4">Une pieuse coutume à Montsecret (Orne).</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i2">III—LES LÉGENDES</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i4"><i>Êtres inanimés</i>.</p> +<p class="i6">En Franche-Comté.</p> +<p class="i6">Dans les Vosges.</p> +<p class="i6">Au pays de Caux.</p> +<p class="i6">En Bretagne.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i4"><i>Animaux</i>.</p> +<p class="i6">Dans les Vosges.</p> +<p class="i6">Dans les Landes.</p> +<p class="i6">En Berry.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i4"><i>Démons et croyances superstitieuses</i>.</p> +<p class="i6">En Limousin.</p> +<p class="i6">Opinion d'un poète anglais.</p> +<p class="i6">A Saint-Michel-en-Grève.</p> +<p class="i6">En Franche-Comté.</p> +<p class="i6">Dans les Vosges.</p> +<p class="i6">En Normandie.</p> +<p class="i6">En Corse.</p> +<p class="i6">En Bretagne.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i2"> <i>Récits édifiants</i>.</p> +<p class="i6">La rose de Marienstein.</p> +<p class="i6">La Marguerite de Bethléem.</p> +<p class="i6">La Noël des trépassés.</p> +<p class="i6">La veillée de Noël (dom Guéranger).</p> + </div><div class="stanza"> +<p>CHAPITRE II</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i2">La Bûche de Noël.</p> +<p class="i2">Origine de la bûche de Noël.</p> +<p class="i2">En Berry.</p> +<p class="i2">En Normandie.</p> +<p class="i2">En Provence.</p> +<p class="i2">En Bretagne.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>CHAPITRE III</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i2">Les particularités de la Messe de minuit.</p> +<p class="i2">Les trois messes de Noël.</p> +<p class="i2">Les trois messes de Noël à Rome.</p> +<p class="i2">La Messe de minuit au village.</p> +<p class="i2">En allant à la Messe de minuit.</p> +<p class="i2">Une Messe de minuit pendant la Révolution.</p> +<p class="i2">Une Messe de minuit manquée.</p> +<p class="i2">Une Messe de minuit en Normandie.</p> +<p class="i2">Une Messe de minuit en Picardie.</p> +<p class="i2">Les agneaux de Sainte-Agnès à Rome.</p> +<p class="i2">Une Messe de minuit en Champagne.</p> +<p class="i2">Une Messe de minuit au pays d'Armagnac.</p> +<p class="i2">Une Messe de minuit dans le Rouergue.</p> +<p class="i2">Une Messe de minuit en Provence.</p> +<p class="i2">Une Messe de minuit à Saint-Victor-l'Abbaye.</p> +<p class="i2">Une Messe de minuit en Vendée.</p> +<p class="i2">Une Messe de minuit à l'Isle-sur-Sorgue.</p> +<p class="i2">Une Messe de minuit en Bretagne.</p> +<p class="i2">Une Messe de minuit à Paris.</p> +<p class="i2">Une Messe de minuit à Ferrières.</p> +<p class="i2">La fête des Ânes à Rouen.</p> +<p class="i2">La <i>Scala</i> de Noël.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>CHAPITRE IV</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i2">Le réveillon et les gâteaux de Noël</p> +<p class="i2">Origine du réveillon.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i2">I.—Les quêteurs.</p> +<p class="i4">L'Aguilloné au pays d'Armagnac.</p> +<p class="i4">Les Aguignettes en Normandie.</p> +<p class="i4">A Ploërmel.</p> +<p class="i4">Dans les Pyrénées.</p> +<p class="i4">Dans les Landes.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i2">II.—Le repas.</p> +<p class="i4">Dans l'Orléanais.</p> +<p class="i4">Dans l'Anjou.</p> +<p class="i4">Dans le Rouergue.</p> +<p class="i4">Dans le Poitou.</p> +<p class="i4">Dans le Dauphiné.</p> +<p class="i4">Dans l'Armagnac.</p> +<p class="i4">Dans le Béarn.</p> +<p class="i4">Dans l'Auvergne.</p> +<p class="i4">En Corse.</p> +<p class="i4">En Franche-Comté.</p> +<p class="i4">Dans le pays de Caux.</p> +<p class="i4">L'oie de Noël.</p> +<p class="i4">Le réveillon de Mme de Sévigné.</p> +<p class="i4">Le réveillon à Paris.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i2">III.—LES GÂTEAUX.</p> +<p class="i4">Dans les Vosges.</p> +<p class="i4">En Lorraine.</p> +<p class="i4">En Flandre.</p> +<p class="i4">Dans le pays chartrain.</p> +<p class="i4">En Normandie.</p> +<p class="i4">En Berry.</p> +<p class="i4">Le réveillon des animaux.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>CHAPITRE V</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i2">Les cadeaux de Noël</p> +<p class="i2">(l'Arbre de Noël et le Soulier de Noël)</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i2">Origine des étrennes.</p> +<p class="i4">I.—L'ARBRE DE NOEL.</p> +<p class="i4">II.—LE SOULIER DE NOEL.</p> + </div> </div> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La nuit de Noël dans tous les pays +by Alphonse Chabot + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA NUIT DE NOËL DANS TOUS LES PAYS *** + +***** This file should be named 14788-h.htm or 14788-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/4/7/8/14788/ + +Produced by Suzanne Shell, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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