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diff --git a/14751-h/14751-h.htm b/14751-h/14751-h.htm new file mode 100644 index 0000000..dfed2d3 --- /dev/null +++ b/14751-h/14751-h.htm @@ -0,0 +1,2373 @@ +<!DOCTYPE HTML PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> +<title>Le retour de l'exilé par Louis Fréchette</title> +<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html; charset=UTF-8"> +<style type="text/css"> +<!-- +body {margin:10%} +.acte p {margin-left: 2em; text-indent: -2em} +.actehead {margin-top: 4em; font-size: 2em; font-weight: bolder;} +.scenehead {margin-top: 3em; margin-bottom: 1em; font-size: 1.3em} +.tabhead {margin-top: 3em; font-size: 1.5em} +.tabtitle {font-style: italic; font-size: 1.5em; font-weight: lighter;} +.charlist {margin-bottom: 1.5em} +.staging {font-style: italic} +p.staging {margin-left: auto; text-indent: 0;} +blockquote {margin-left: 10%; margin-right: 10%} +h3, h4, .charlist {text-align: center} +div#titlepage {text-align: center; line-height: 2.0;} +--> +</style> +</head> +<body> +<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14751 ***</div> + +<div id="titlepage"> +<h1>LE RETOUR DE L'EXILÉ</h1> +<h2>Drame en cinq actes et huit tableaux</h2> +<h2>Par Louis-H. Fréchette</h2> +<h3>(En collaboration.)</h3> +<p>Représenté à Montréal pour la première fois, le 1er juin 1880</p> +</div> + +<hr> + +<h3>DRAMATIS PERSONAE</h3> +<ul> +<li>AUGUSTE, 45 ans.</li> +<li>ADRIEN, 22 ans.</li> +<li>JOLIN, 60 ans.</li> +<li>CAYOU.</li> +<li>BERTRAND.</li> +<li>THIBEAULT.</li> +<li>LECOURS.</li> +<li>JULES, 9 ans.</li> +<li>Mme SAINT-VALLIER.</li> +<li>BLANCHE SAINT-VALLIER, <i>sa fille</i>.</li> +<li>JOSEPTE, <i>épouse de Cayou</i>.</li> +</ul> + +<hr> + +<div class="acte"> +<h3 class="actehead" id="re1.0">ACTE I</h3> + +<h4 class="tabhead">PREMIER TABLEAU</h4> + +<h4 class="tabtitle">L'ÉTRANGER</h4> + +<blockquote>(Le théâtre représente un intérieur d'auberge, à Sillery, près de +Québec. Au lever du rideau, Adrien est assis près d'une table, +écrivant. Josepte est occupée à rincer des verres.)</blockquote> + +<h4 class="scenehead" id="re1.1">SCÈNE I</h4> + +<p class="charlist">ADRIEN, JOSEPTE, CAYOU.</p> + +<p>CAYOU, <i class="staging">entrant</i>—Toujours à écrire, lui?</p> + +<p>JOSEPTE—Oui, à sa blonde probablement; ce pauvre M. Launière!</p> + +<p>CAYOU—Foi de gueux! il fait plus de pattes de mouches en dix +minutes, que j'en fais pendant six mois pour tenir les comptes de +l'auberge.</p> + +<p>JOSEPTE—Il en perd le boire et le manger... le pauvre jeune homme! +Oublie pas de marquer les plumes et le papier; il y en a pour douze +sous. Ah! dame, quand on est amoureux...</p> + +<h4 class="scenehead" id="re1.2">SCÈNE II</h4> + +<p class="charlist">LES PRÉCÉDENTS, AUGUSTE, <i>en habits très négligés</i>.</p> + +<p>AUGUSTE—Au diable ce maudit vent de nord-est, qui ne reconnaît pas +une ancienne connaissance! Le gueux m'a bourré les yeux et le nez de +gravois... Pouah! j'ai du sable jusque dans l'estomac. Allons, mes +bonnes gens, vous tenez auberge à ce qu'il paraît, et à la vieille +mode canadienne, hein! je vois ça. Eh bien, servez-moi quelque chose, +et <i>hurry up, if you please!</i> Le kamsin d'Afrique et le mistral de +Marseille m'ont moins maltraité que votre enragé vent de nord-est... +Toujours le même, Québec, pour le vent de nord-est!</p> + +<p>JOSEPTE, <i class="staging">bas à Cayou</i>—Cayou!</p> + +<p>CAYOU—Hein?</p> + +<p>JOSEPTE—Es-tu pour donner à boire à ce quéteux-là?</p> + +<p>CAYOU—Tais-toi donc, la vieille; y a des quêteux qu'ont le goussette +ben gréé, va! <i class="staging">(À Auguste.)</i> Qu'est-ce que vous allez prendre, l'ami?</p> + +<p>AUGUSTE—Que boit-on chez vous, <i>mio amigo?</i> Partout où j'ai passé, +je me suis imposé la loi de suivre la mode du pays. J'ai bu du tafia +à la Guiane, de la bière en Hollande, du kirsch en Allemagne, du +rhum aux Antilles, du madère à Calcutta, et de l'eau saumâtre en +Afrique... Mais, j'y pense, si vous aviez ce qu'on appelait autrefois +de l'absinthe du pays...</p> + +<p>CAYOU—De la liqueur de Mme Desjardins? Je penserais, qu'y en a!</p> + +<p>AUGUSTE—Eh bien, ma foi, je renouerai volontiers avec elle d'anciens +rapports d'amitié. <i class="staging">(Cayou sert à boire.)</i> Mettez deux verres; je +n'ai pas l'habitude de boire seul. <i class="staging">(S'adressant à Adrien.)</i> +Quelqu'un voudra bien me tenir compagnie, j'espère.</p> + +<p>CAYOU—Comment donc, mille carafes! mais ça se refuse pas. <i class="staging">(Il se +verse à boire, et Auguste aussi.)</i> Vous êtes voyageur, je suppose; +marin, commerçant peut-être?</p> + +<p>AUGUSTE—Un peu. Si après avoir doublé trois fois le cap Horn et cinq +fois le cap de Bonne-Espérance, on peut se dire marin; si après avoir +fait quatre fois sa fortune dans le commerce maritime, on peut se +dire commerçant, je suis certainement l'un et l'autre. Mais laissons +cela, si vous voulez bien, et causons d'autre chose. Y a-t-il +longtemps que vous habitez Sillery?</p> + +<p>CAYOU—Ah! ben, Josepte, comment c'qui y a que j'avons ouvert ici?</p> + +<p>JOSEPTE—Arrête! c'est justement quèque temps après les troubles. +Doit ben y avoir à peu près une vingtaine d'années.</p> + +<p>AUGUSTE—Bien. Alors vous connaissez les environs. L'ancienne +résidence de M. DesRivières, quelque part en arrière, ici, sur le +cap, existe-t-elle encore?</p> + +<p>CAYOU—Le Domaine? Je crois bien qu'il existe encore. A peu près un +quart de lieue d'ici, sur la côte, un peu au sorrois. M. Jolin, le +propriétaire, passe jamais à ma porte sans me faire un salut.</p> + +<p>AUGUSTE—Et ce M. Jolin est sans doute un homme riche... considéré...</p> + +<p>JOSEPTE, <i class="staging">bas à Cayou</i>—Prends garde à toi, mon homme; tourne ta +langue sept fois, tu sais...</p> + +<p>CAYOU—Ah! pour être riche, vous l'avez dit. Y a pas un plus gros +bourgeois que lui dans tous les environs.</p> + +<p>AUGUSTE—Et cependant il y a vingt-deux ans, il n'était que simple +commis de la maison DesRivières. Ne s'est-on pas étonné que tous les +biens de cette famille aient passé ainsi entre les mains de ce Jolin?</p> + +<p>JOSEPTE, <i class="staging">bas à Cayou</i>—Cayou, tourne ta langue sept fois, tu sais...</p> + +<p>CAYOU, <i class="staging">bas à Josepte</i>—Tais-toi donc; songe donc qu'il a fait quatre +fois sa fortune. <i class="staging">(À Auguste.)</i> Écoutez-la pas, allez; c'est toujours +comme ça les femmes. Allons, on prend-y encore un coup? <i class="staging">(Ils vident +un autre verre.)</i> Je gagerais qu'y a pas longtemps que vous êtes +arrivé par icitte.</p> + +<p>AUGUSTE—Quelques heures seulement. J'étais à bord du <i>Volcan</i>, le +navire français arrivé de ce matin. Il y a vingt-deux ans que j'ai +quitté le Canada.</p> + +<p>CAYOU—J'ai vu ça tout de suite, que vous étiez canayen. Et vous +r'venez vous établir dans le pays, je suppose.</p> + +<p>AUGUSTE—Je ne sais pas; cela dépendra des affaires que j'ai à régler +ce soir avec Jolin.</p> + +<p>CAYOU—Vous allez chez Jolin à soir?</p> + +<p>AUGUSTE—Oui; qu'y a-t-il là de si extraordinaire?</p> + +<p>JOSEPTE—Cayou, tu sais... tourne...</p> + +<p>AUGUSTE—Voyons, qu'y a-t-il?</p> + +<p>CAYOU—Rien. On prend-y encore une larme?</p> + +<p>AUGUSTE—Pas d'objection. <i>A la saluta!</i> <i class="staging">(Ils trinquent.)</i> Mais <i>corpo +di Baccho!</i> vous ne m'avez pas dit comment ce vieux coquin de Jolin a +fait sa fortune.</p> + +<p>CAYOU—Comment il a fait sa fortune? C'est pas aisé à dire, ça. Le +vieux DesRivières était mort; le fils Auguste, un mauvais sujet qui +s'était mêlé aux troubles de 37, avait été exilé. Jolin montra des +actes prouvant qu'il avait acheté et payé comptant toutes les +propriétés. Ça parut drôle; mais les actes étaient en règle; la +signature était bonne; on finit par n'y plus penser. Depuis ce temps +là, Jolin s'est toujours enrichi; il a amassé piastre sur piastre, +et il s'est retiré au Domaine où il vit comme un ours.</p> + +<p>AUGUSTE—Et ce jeune homme, ce mauvais sujet, l'exilé, en a-t-on +jamais entendu parler? Est-il jamais revenu dans le pays?</p> + +<p>CAYOU—Non; quand les autres exilés sont revenus, j'ai entendu +dire comme ça, à travers les branches qu'il avait péri en voulant +s'échapper du bâtiment qui les emmenait dans les pays chauds, aux +Barmules qu'ils appellent ces pays-là, je pense. Mais y avait pas de +danger qu'il se remontre par icitte. Il avait affronté une jeune +demoiselle qu'il avait mariée en cachette, dans les États; épi tué +son beau-frère en duel, comme y disent, parce qu'il voulait venger ce +qu'ils appellent l'honneur de la famille. Après ça, y fut s'fourrer +parmi les révoltés des paroisses d'en-haut. Il fut poigné, condamné à +être pendu, un tas d'affaires; enfin il fut exilé avec les autres. +Toujours qu'il est mort, et ma foi, y a pas de mal à ça: y en a +toujours assez de ces vauriens-là dans le monde!</p> + +<p>AUGUSTE—Amen! Mais pour en revenir à Jolin, est-ce qu'il passe pour +honnête homme?</p> + +<p>CAYOU—Hum! hum! Jolin est un peu avaricieux: Il paraît qu'il shave +un peu dur. Et pis, y a la bande de voleurs du Carouge qui ont l'air +de pas trop l'haïr...</p> + +<p>AUGUSTE—Une bande de voleurs?</p> + +<p>CAYOU—Oui, des tueurs, des meurtriers, qui volent le monde, les +églises, tout. Tenez, je vous assure que c'est pas trop hardi de +s'aventurer sur la route, le soir, de ce temps-citte. Et puis y en +a qu'ont vu Jolin—à ce qui paraît—rôder la nuit avec des gens +qu'avaient une petite mine. Enfin, c'est un homme qui fait jaser, +quoi.</p> + +<p>JOSEPTE—C'est honteux de répéter de pareils bavardages. Parce que +M. Jolin est un homme qui sort pas beaucoup, parce qu'il vit un peu +seul, les gens de Sillery font des tas d'histoires; c'est honteux!</p> + +<p>AUGUSTE—Vous dites que Jolin vit seul au Domaine?</p> + +<p>JOSEPTE—Seul... pas tout à fait. Depuis quelque temps y s'est +ennuyé; il a fait venir chez lui une veuve avec sa fille... du beau +monde, mais qu'avaient pas la tôle. C'est une bonne œuvre qu'il a +faite là.</p> + +<p>CAYOU—Cré tire-bouchon! il avait ben ses raisons pour être aussi +charitable.</p> + +<p>JOSEPTE—Tais-toi, Cayou! c'est encore les mauvaises langues qui +disent ça. Ça va faire un mariage, vous verrez.</p> + +<p>ADRIEN, <i class="staging">se levant brusquement</i>—Jamais!... Pierre Jolin n'épousera +Blanche Saint-Vallier qu'en me passant sur le corps!</p> + +<p>JOSEPTE, <i class="staging">plus bas</i>—Ah! tiens, je l'avais oublié lui. Le pauvre +jeune homme est emmouraché de la demoiselle, vous savez; mais la mère +veut pas en entendre parler. C'est pourtant un jeune homme comme il +faut, allez, je vous assure. C'est un clerc avocat, de Montréal, à ce +qui paraît... Y passe presque tout son temps à écrire des lettres.</p> + +<p>AUGUSTE—Oui?... Pauvre garçon, chacun son tour <i class="staging">(Se levant.)</i> +Allons, bonnes gens, merci de vos renseignements sur maître Jolin. +Décidément ça ne me paraît pas du bois de calvaire. Mais je saurai +bientôt à quoi m'en tenir, car je mets le cap de ce côté; et cette +nuit même, Jolin et moi, nous nous reverrons.</p> + +<p>CAYOU—Vous allez si tard au Domaine?</p> + +<p>AUGUSTE—Pourquoi pas? y aurait-il quelque danger?</p> + +<p>JOSEPTE—Y a les brigands, vous savez.</p> + +<p>AUGUSTE—Ah! quant à cela...</p> + +<p>JOSEPTE—Et puis vous pourriez vous écarter; il fait si noir!</p> + +<p>AUGUSTE—Oh! je connais le chemin.</p> + +<p>CAYOU—Et puis vous entrerez certainement pas chez M. Jolin à cette +heure-citte. La porte se ferme au soleil couché, et le diable la +ferait pas rouvrir.</p> + +<p>AUGUSTE—Eh bien, je serai plus fort que le diable, voilà tout. +Allons, <i>salam alicum!</i> c'est-à-dire <i>god nicht!</i> <i class="staging">(Il va pour +sortir.)</i></p> + +<p>CAYOU—Eh ben, et vot' dépense?</p> + +<p>AUGUSTE—Ah! ah! c'est juste. J'ai vu des pays barbares où le +voyageur entre dans la première case venue, se fait servir ce qu'il +y a de meilleur, et s'en va sans autres formalités. Dans nos pays +civilisés, ce n'est pas la même chose. <i class="staging">(Il jette un trente-sous sur +la table.)</i> Tenez, voilà tout ce qui me reste.</p> + +<p>CAYOU, <i class="staging">furieux</i>—Tout ce qui vous reste! mais c'est à peine la +moitié.</p> + +<p>AUGUSTE—Vous avez bu l'autre moitié: nous sommes quittes.</p> + +<p>CAYOU—Mais vous m'avez invité, million de carafes! Comment? un homme +qui a fait sa fortune quatre fois...</p> + +<p>AUGUSTE—Allons donc, <i>my dear</i>, quand je vous disais que j'avais +fait quatre fois ma fortune, il vous était facile de comprendre que +je l'avais perdue au moins trois fois. A mon équipage, la quatrième +était présumable.</p> + +<p>JOSEPTE—Je m'en doutais, moi; ç'avait l'air de rien. Ça vient boire +le butin des pauvres gens, et puis, bonsoir la compagnie!</p> + +<p>CAYOU—Allons, c'est pas tout ci tout ça. Vous avez bu mon absinthe; +il faut qu'a s'paie! Si y avait de la police au moins pour les +vagabonds comme ça! Allons, vite, vite! payez-moi, guerdin, ou je +vous fais dévorer par mon chien. Pautaud! Ici, Pataud!...</p> + +<p>ADRIEN, <i class="staging">s'avançant</i>—Monsieur, me permettrez-vous de vous rendre +sans vous connaître un léger service? Si vous le voulez bien, +l'aubergiste portera le surplus de votre dépense à mon compte +personnel.</p> + +<p>AUGUSTE—Jeune homme...</p> + +<p>ADRIEN—On conçoit qu'un voyageur, en débarquant trop précipitamment +peut-être, ait oublié sa bourse dans ses bagages.</p> + +<p>AUGUSTE—Je n'ai ni bourse ni bagages, ni feu ni lieu. Je jette l'or +par les fenêtres quand j'en ai, et j'oublie souvent que je n'en +ai pas, comme ce soir, par exemple. Néanmoins j'accepte votre +proposition, jeune homme. Votre figure m'a frappé tout d'abord. Vous +avez une étrange ressemblance avec... quelqu'un que j'ai connu... +Enfin, j'accepte. Peut-être cette pièce d'argent que vous donnez à un +inconnu sera-t-elle à jamais perdue pour vous; peut-être aussi... +Merci donc, et <i>felice notte!</i> Dieu est grand! <i class="staging">(Il sort.)</i></p> + +<p>JOSEPTE—Oui, fiche-moi le camp! Que Dieu nous préserve de pareilles +visites! On serait beutôt mort de faim!</p> + +<h4 class="tabhead">DEUXIÈME TABLEAU</h4> + +<h4 class="tabtitle">AMOUR D'ENFANCE</h4> + +<blockquote>(Le théâtre représente une route solitaire dans les bois. +Il fait nuit. Au lever du rideau, Auguste traverse la scène, +et Adrien apparaît par le fond.)</blockquote> + +<h4 class="scenehead" id="re1.3">SCÈNE III</h4> + +<p class="charlist">AUGUSTE, ADRIEN.</p> + +<p>ADRIEN—Monsieur, pardonnez-moi; je suis monté ici par un raccourci, +j'avais besoin de vous parler.</p> + +<p>AUGUSTE—Tiens, c'est vous, jeune homme? <i>Tron de Diou</i>, je +n'espérais pas vous revoir si tôt.</p> + +<p>ADRIEN—Monsieur, j'ai deviné sous votre modeste costume un homme +bien né qui a connu de meilleurs jours, et cela m'a décidé à réclamer +de vous un service d'un prix inestimable pour moi.</p> + +<p>AUGUSTE—Un service? Vous m'en avez rendu un bien mince pour demander +si vite du retour. Écoutez, mon camarade, dans le cours de ma vie, +j'ai donné des milliers de louis, à des hommes que je connaissais +moins encore que vous ne me connaissez, sans exiger d'eux même un +remerciement.</p> + +<p>ADRIEN—Monsieur, je ne mérite pas ces duretés.</p> + +<p>AUGUSTE—Enfin, que me voulez-vous?</p> + +<p>ADRIEN—N'avez-vous pas dit, à l'auberge, que vous alliez chez +M. Jolin?</p> + +<p>AUGUSTE—Je l'ai dit.</p> + +<p>ADRIEN—Vous avez fait entendre, si je ne me trompe, que vous pouviez +exercer sur lui quelque influence.</p> + +<p>AUGUSTE—Après?</p> + +<p>ADRIEN—C'est qu'alors, monsieur, j'implorerais votre protection pour +une personne bien digne de votre intérêt, pour une jeune fille dont +la position devient intolérable.</p> + +<p>AUGUSTE—Eh! eh!... je commence à voir d'où vient le vent, mon jeune +homme. Vous voulez parler de cette demoiselle que Jolin a +recueillie... En effet, on a fait allusion à une petite amourette, +je crois...</p> + +<p>ADRIEN—Une amourette, monsieur? Dites un amour qui ne finira qu'avec +ma vie...</p> + +<p>AUGUSTE—Eh! oui, sans doute! Oh! j'ai passé par là, moi aussi... +Mais, mon camarade, il y a donc bien longtemps que cet amour-là dure, +pour être aussi enraciné?</p> + +<p>ADRIEN—Oh! il date de l'enfance, monsieur. J'aimais Blanche +Saint-Vallier longtemps avant de le savoir moi-même. J'étais +malheureux chez mes parents; mon père me détestait, et ma mère... +me repoussait souvent en pleurant. Et c'est auprès de Blanche que +j'allais me consoler. Je fis presque seul mon éducation. Ma mère +mourut, et cet événement rompit le dernier lien qui m'attachait à mon +père. Je restai seul au monde. Une maison m'était ouverte, cependant; +c'était celle de Blanche. L'enfant était devenue jeune fille, et je +l'aimais à l'adoration à la folie. Ah! monsieur, vous la verrez... +et... Mais je vous ennuie, avec ces détails puérils...</p> + +<p>AUGUSTE—Non, non, continuez, continuez! En vous écoutant, je me sens +rajeunir; mon cœur bat comme l'aile d'une mouette. Continuez, +<i>cospetto!</i></p> + +<p>ADRIEN—M. Saint-Vallier mourut sans laisser de fortune. C'est alors +que Jolin vint à Montréal. Il avait connu le défunt; il devait tout +naturellement une visite à sa veuve. La beauté de Blanche le frappa; +le sort de ces dames parut le toucher. Je ne sais pas comment il s'y +prit, mais il finit par leur faire accepter un asile dans sa maison. +Jolin est riche; Mme Saint-Vallier ambitieuse; cela explique tout. +Je fis l'impossible pour ouvrir les yeux à cette mère imprudente; +inutile! Quant à Blanche, elle pleura, mais il lui fallait obéir. +Trois mois se sont écoulés depuis cette époque. Or, il y a huit +jours, je reçus une lettre de Blanche m'annonçant qu'elle était en +proie à des persécutions odieuses. Sa mère veut lui faire épouser +son soi-disant protecteur, et sa résistance l'expose à d'indignes +traitements. Elle n'est ni plus ni moins que prisonnière. Je suis +accouru immédiatement; mais depuis huit jours que je suis ici, je +n'ai pu réussir à me mettre en communication avec elle...</p> + +<p>AUGUSTE—Vous me contez-là une jolie histoire! <i>Allah kerim!</i> voyons, +mon garçon, on m'a dit que vous étiez homme de loi, vous devez savoir +par conséquent qu'il y a dans les statuts anglais quelque chose qui +s'appelle <i>writ d'habeas corpus;</i> et <i>veramente!</i> si, comme vous le +dites, cette demoiselle est retenue contre sa volonté...</p> + +<p>ADRIEN—Vous ne m'avez pas compris, monsieur; la contrainte où vit +Blanche est surtout une contrainte morale. Elle m'aime, je le sais; +mais s'il lui fallait quitter sa mère...</p> + +<p>AUGUSTE—Alors pourquoi vous a-t-elle appelé? Par <i>il diavolo!</i> les +amoureux ont d'étranges idées! A votre place, savez-vous ce que je +ferais? J'irais trouver Jolin, et je lui demanderais une explication +franche et précise en présence de ces dames.</p> + +<p>ADRIEN—Je ne l'obtiendrais pas; et Jolin, prenant l'alarme à ma +vue, redoublerait de rigueur envers cette malheureuse enfant. Et, +monsieur, s'il faut vous avouer la vérité, quelques mots de la lettre +de Blanche me font craindre que l'on n'ait l'intention d'exercer sur +elle d'indignes violences...</p> + +<p>AUGUSTE—Allons donc, sa mère n'est-elle pas là?</p> + +<p>ADRIEN—Mme Saint-Vallier a un esprit borné et opiniâtre... monsieur. +Et ce Jolin est si profondément corrompu!</p> + +<p>AUGUSTE—Vous semblez ne pas avoir une très bonne opinion de ce +pauvre Jolin.</p> + +<p>ADRIEN, <i class="staging">baissant la voix</i>—Ah! là bas, à l'auberge, on n'a pas osé +vous dire la vérité, tant il inspire de terreur. Ici tout le monde +tremble au nom de Jolin!</p> + +<p>AUGUSTE—Diable! Et sur quoi se base cette belle réputation?</p> + +<p>ADRIEN—Sur des bruits vagues, je l'avoue, mais qui ont certainement +leur origine dans la réalité. D'abord on n'a jamais su d'où lui +venait sa fortune; et puis ont dit <i class="staging">(Baissant la voix.)</i> qu'il est +associé avec la bande de malfaiteurs qui désole les environs. Enfin, +malgré son âge, Jolin passe pour un homme profondément immoral, qui a +dû, à force d'argent, étouffer certaines affaires scandaleuses de la +nature la plus grave. Jugez de mon désespoir en sachant la femme que +j'aime au pouvoir d'un pareil homme.</p> + +<p>AUGUSTE, <i class="staging">après avoir fait quelques pas</i>—La lutte sera rude; +n'importe, nous lutterons... Enfin, jeune homme, en deux mots, +qu'attendez-vous de moi?</p> + +<p>ADRIEN—Oh! bien peu de chose, monsieur; consentez seulement à +remettre cette lettre à Mlle Saint-Vallier.</p> + +<p>AUGUSTE—Mais à quoi cela vous servira-t-il?</p> + +<p>ADRIEN—À l'instruire de mon arrivée d'abord...</p> + +<p>AUGUSTE—Et en définitive à tenter quelque démarche imprudente qui +gâterait encore vos affaires. Cette lettre est inutile, jeune homme. +Écoutez; mon arrivée va singulièrement occuper Jolin, et il ne +songera pas de sitôt aux amourettes. Fiez-vous à moi pour le reste. +Vous m'avez raconté vos chagrins; laissez-moi maintenant vous servir +à ma manière. Je ne vous le cache pas; Je suis dans un moment de +crise. Demain je puis être au sommet de la roue de fortune; peut-être +serai-je aussi misérable qu'aujourd'hui... moins l'espérance. Vous +courrez ma chance. En attendant, ne me demandez aucun engagement que +je serais peut-être embarrassé de tenir. J'ai besoin de ma liberté +d'action. <i>Bona sera!</i>...</p> + +<p>ADRIEN—Au moins, permettez-moi...</p> + +<p>AUGUSTE—Au diable! <i class="staging">(Il sort.)</i></p> + +<h4 class="scenehead" id="re1.4">SCÈNE IV</h4> + +<p class="charlist">ADRIEN, <i>seul</i>.</p> + +<p>ADRIEN—Allons, je l'ai mécontenté. Quel homme étrange! Malgré ses +manières brusques, il y a en lui quelque chose qui m'inspire je ne +sais quelle confiance. Mais n'ai-je pas eu tort de lui ouvrir mon +cœur? S'il allait me trahir!... mais non, c'est impossible; +l'intérêt qu'il m'a témoigné était sincère. Cependant je m'applaudis +de ne pas lui avoir révélé mon projet, comme j'en ai eu un moment la +pensée. Et ce projet, pourquoi ne l'accomplirais-je pas cette nuit +même? L'arrivée de ce voyageur va occuper Jolin et ces gens... +Allons, oui; prenons ce chemin détourné. Je ne trouverai peut-être +jamais une occasion aussi favorable! <i class="staging">(Il sort.)</i></p> + +<p class="staging">(La toile tombe.)</p> +</div> + +<div class="acte"> +<h3 class="actehead" id="re2.0">ACTE II</h3> + +<h4 class="tabhead">TROISIÈME TABLEAU</h4> + +<h4 class="tabtitle">LE TOIT PATERNEL</h4> + +<blockquote>(Le théâtre représente une pièce élégamment meublée. Au lever du +rideau, Jolin est assis près d'une table, occupé à feuilleter des +livres de comptes. Mme Saint-Vallier est assise en face et fait +quelque travail de broderie. Blanche est au piano, fredonnant +négligemment quelques lambeaux de romance; et, même après que la +conversation est commencée, elle continue à plaquer des accords +par-ci par-là. Une lampe éclaire la pièce.)</blockquote> + +<h4 class="scenehead" id="re2.1">SCÈNE I</h4> + +<p class="charlist">JOLIN, Mme SAINT-VALLIER, BLANCHE.</p> + +<p>JOLIN—Quelle jolie voix elle a, cette aimable Blanche! Vous avez +admirablement cultivé votre fille, madame Saint-Vallier.</p> + +<p>Mme SAINT-VALLIER—Elle ne manque pas de talent en effet, cher +monsieur Jolin. Mais, vous savez, la jeunesse, ça n'a pas toujours la +tête solide. Blanche, chante donc à M. Jolin la romance qu'il aime, +tant <i>Les quatre âges du cœur</i>, tu sais...</p> + +<p>BLANCHE—Je ne suis pas en voix, maman.</p> + +<p>JOLIN—J'espère que Blanche sera toujours reconnaissante, +raisonnable, et docile à vos instructions..</p> + +<p>Mme SAINT-VALLIER—Certainement cher monsieur; Blanche ne sera pas +une ingrate. Elle a maintenant dix-neuf ans; c'est l'âge ou jamais de +prendre la vie au sérieux, d'apprécier les positions, les caractères, +de reconnaître les bienfaits et les affection véritables.</p> + +<p>JOLIN—Sans doute, sans doute. <i class="staging">(À Blanche.)</i> N'est-ce pas, Blanche, +que vous vous montrerez toujours digne des soins que l'on a pour +vous?</p> + +<p>BLANCHE—Je l'espère, monsieur.</p> + +<p>JOLIN—Charmante enfant!... Mais pourquoi ne pas m'appeler votre ami, +ma fille?... Pourquoi ce titre de monsieur si banal et si froid? +Allons, venez m'embrasser, petite mauvaise.</p> + +<p>Mme SAINT-VALLIER—Allons, Blanche, n'as-tu pas entendu? Va dire +bonsoir à notre cher protecteur.</p> + +<p>JOLIN, <i class="staging">après l'avoir embrassée au front, et la retenant par la +main</i>—Adorable enfant! que ne ferait-on pas pour être aimé d'elle!</p> + +<p>BLANCHE, <i class="staging">faisant des efforts pour s'échapper</i>—Laissez-moi, +monsieur!... Ô mon Dieu! <i class="staging">(Elle détourne la tête et se met à +pleurer.)</i></p> + +<p>JOLIN—Encore des larmes! <i class="staging">(La retenant par les deux mains.)</i> Voyons, +mon enfant, seriez-vous vraiment malheureuse dans cette maison? Que +vous manque-t-il? Êtes-vous lasse de la solitude? Voulez-vous voir +le monde? J'appellerai ici toute la société de Québec. Voulez-vous +de belles toilettes, des bijoux? Parlez! Dites! Que désirez-vous?</p> + +<p>BLANCHE, <i class="staging">sanglotant</i>—Rien, monsieur. <i class="staging">(Elle s'échappe des mains de +Jolin.)</i></p> + +<p>Mme SAINT-VALLIER—Peut-on répondre ainsi à des procédés si généreux! +Se montrer ingrate à ce point envers un bienfaiteur, un ange...</p> + +<p>JOLIN—Non, non, ma bonne amie, ne parlons point de cela; ni elle ni +vous ne me devez rien. La satisfaction de ma conscience est la seule +récompense que je cherche en faisant le bien.</p> + +<p>BLANCHE—Monsieur Jolin, et vous ma mère, ne m'accusez pas +d'ingratitude; je serai pleine de reconnaissance pour un bienfaiteur, +pour un ami, mais je ne puis, je ne dois rien accepter à un autre +titre.</p> + +<p>JOLIN—Et pourquoi pas, mon enfant? Dieu m'est témoin de la pureté de +mes intentions. Je n'ai que votre bonheur en vue. Je suis vieux; je +voudrais avant de mourir vous assurer, ainsi qu'à votre mère, une +fortune acquise au prix de bien des sueurs. Ce projet eût coupé court +à toute malveillante interprétation; et j'aurais eu, en mourant, la +consolation de vous avoir assuré un sort heureux et enviable...</p> + +<p>Mme SAINT-VALLIER—Y a-t-il un pareil ange de bonté? Monsieur Jolin, +quand vous mourrez, votre place est au ciel. Vous êtes un saint! Et +toi, petite sotte, qui restes insensible à tant de vertus, tu n'as +pas de cœur.</p> + +<p>BLANCHE—Ma mère, je voudrais vous obéir, mais vous le savez, des +engagements sacrés...</p> + +<p>Mme SAINT-VALLIER—Oui, un méchant barbouilleur de papier qui n'a pas +le sou.</p> + +<p>BLANCHE—Maman, vous savez que je l'aime!</p> + +<p>Mme SAINT-VALLIER—Elle l'aime, elle l'aime! Tiens, Blanche, ne me +parle plus de lui. Ce mariage ne se fera jamais tant que +j'existerai!...</p> + +<p>JOLIN—Allons, calmez-vous, ma chère amie. La jolie Blanche n'est pas +encore majeure; elle ne peut se soustraire à votre autorité. Je sais +bien qu'elle a fait mettre à la poste une lettre adressée à un +certain M. Adrien Launière, à Montréal, et que ce M. Adrien Launière +est venu s'établir en bas, chez Cayou, et qu'il vient rôder souvent +dans les environs du Domaine... mais...</p> + +<p>BLANCHE—Il est ici! ô mon Dieu, merci! il m'aime toujours!</p> + +<p>JOLIN—Oh! ne remerciez pas Dieu pour si peu. On attrape des coups +de fusil au jeu qu'il joue-là. Mme Saint-Vallier ne se laissera pas +prendre aux ruses d'une petite fille, j'espère.</p> + +<p>Mme SAINT-VALLIER—Moi! J'aimerais mieux la faire murer dans un +cachot, que de la voir échanger une seule parole avec ce freluquet.</p> + +<p>JOLIN—Et moi, je veillerai de mon côté, et Thibeault avec son fusil +veillera de l'autre. Puisque tous les moyens de douceur échouent, +nous en essaierons d'autres.</p> + +<p>Mme SAINT-VALLIER—Je vous aiderai, je vous aiderai, mon ami.</p> + +<p>BLANCHE—Malheureuse que je suis, je n'aurai donc personne pour me +protéger. <i class="staging">(On sonne.)</i></p> + +<p>JOLIN, <i class="staging">tressaillant, à part</i>—Qui peut venir à pareille heure? Tout +le monde connaît les habitudes de la maison... On sait que je ne +reçois personne le soir... Qui diable ce peut-il être?... A moins +que ce ne soit... Enfer! je suis un imbécile, la moindre chose +m'épouvante <i class="staging">(On sonne de nouveau.)</i> Diable, diable!... On y met de +l'impatience; c'est sérieux alors; prenons garde, prenons garde!... +<i class="staging">(À Mme Saint-Vallier, avec beaucoup d'agitation.)</i> Ma chère amie, +retenez-les un moment, pendant que je vais mettre mes livres en +sûreté. Dites que je reviens à l'instant. <i class="staging">(Il empile ses livres sous +un bras pour sortir; Thibeault entre.)</i></p> + +<h4 class="scenehead" id="re2.2">SCÈNE II</h4> + +<p class="charlist">LES PRÉCÉDENTS, THIBEAULT.</p> + +<p>JOLIN—Thibeault!</p> + +<p>THIBEAULT—De quoi?</p> + +<p>JOLIN—Qui est là?</p> + +<p>THIBEAULT—Un homme.</p> + +<p>JOLIN—Rien qu'un?</p> + +<p>THIBEAULT—Oui.</p> + +<p>JOLIN—Tu ne le connais pas?</p> + +<p>THIBEAULT—Non.</p> + +<p>JOLIN—De quoi a-t-il l'air?</p> + +<p>THIBEAULT—Il a l'air de rien.</p> + +<p>JOLIN—A-t-il l'air d'un... <i class="staging">(Pantomime)</i></p> + +<p>THIBEAULT—Je vous dis qu'il a l'air de rien.</p> + +<p>JOLIN—Qu'est-ce qu'il veut?</p> + +<p>THIBEAULT—Il veut rentrer.</p> + +<p>JOLIN—A-t-il dit son nom?</p> + +<p>THIBEAULT—Oui, mais j'cré ben qu'il a voulu s'moquer de moué.</p> + +<p>JOLIN—Comment s'appelle-t-il?</p> + +<p>THIBEAULT—Ben, y m'a dit d'vous dire qu'y s'appelait la tempête... +non... la bourrasque.</p> + +<p>JOLIN—Hein!... <i class="staging">(il laisse tomber ses registres.)</i> Qu'est-ce que tu +dis-là, brute? <i class="staging">(On sonne de nouveau.)</i></p> + +<p>THIBEAULT—Le v'là qui s'impatiente... épi il a pas l'air endurant. +J'vas-t-y ouvrir?</p> + +<p>JOLIN—Attends, attends! Mon Dieu, que faire?... <i class="staging">(À part.)</i> Si +c'était lui!... Cette nouvelle de sa mort n'a jamais été certaine... +Si c'est lui je suis perdu.</p> + +<p>THIBEAULT—Eh ben, faut-il y ouvrir à votre tourbillon?</p> + +<p>JOLIN—Oui, oui, ouvre-lui... Tout retard ne pourrait que +l'irriter... Sainte Vierge! comment parer le coup? <i class="staging">(Thibeault +sort.)</i></p> + +<p>BLANCHE, <i class="staging">à part</i>—Mon Dieu, qu'est-ce que cela veut dire?</p> + +<p>Mme SAINT-VALLIER, <i class="staging">à part</i>—Serait-ce quelque malheur inattendu?</p> + +<p>JOLIN, <i class="staging">à part</i>—Allons, il ne faut pas perdre la tête... Du courage! +Du sang froid. Si c'est lui, il va falloir jouer gros jeu. Prends +garde à toi, Jolin; il y va de ta fortune.</p> + +<h4 class="scenehead" id="re2.3">SCÈNE III</h4> + +<p class="charlist">AUGUSTE, LES PRÉCÉDENTS, THIBEAULT.</p> + +<p>AUGUSTE, <i class="staging">en dehors</i>—Laisse, laisse, va! j'ai habité la maison avant +toi. Une vieille hirondelle reconnaît toujours son nid.</p> + +<p>JOLIN, <i class="staging">à part</i>—Plus de doute... c'est lui!</p> + +<p>AUGUSTE, <i class="staging">entrant</i>—Comme tout est changé ici!... Comme tout est +vieux, noir et triste!... L'ancien salon d'apparat, la pièce qu'on +n'ouvrait qu'aux grands jours!</p> + +<p>JOLIN—Je ne vous connais pas, monsieur... et...</p> + +<p>AUGUSTE, <i class="staging">après avoir regardé Jolin un instant, et éclaté de +rire</i>—Ah! ah! Par la Caâbah! si je juge de moi d'après toi, mon +pauvre Jolin, il n'est pas étonnant que tu ne me reconnaisses pas. +Tu parais aussi vieux que le brahmine Abdallah que je rencontrai sur +les bords du Gange, pêchant des crocodiles à la ligne, et Abdallah +avait cent deux ans.</p> + +<p>JOLIN—Monsieur...</p> + +<p>AUGUSTE, <i class="staging">saisissant le bras de Jolin d'une main, et de l'autre +élevant la lampe au niveau de son visage</i>—Tu ne me reconnais pas, et +cependant tu trembles. Regarde-moi bien, Antoine-Pierre Jolin, ancien +commis de la maison DesRivières et compagnie, à Québec; regarde-moi +d'aussi près que tu voudras; j'ai été rudement secoué par la +destinée, sur terre et sur mer, mais je suis toujours...</p> + +<p>JOLIN—Oseriez-vous encore porter votre nom dans ce pays où il est +déshonoré, flétri?...</p> + +<p>AUGUSTE—Pourquoi pas? Le temps efface bien des choses. Une seule +personne aurait eu le droit de me maudire, mais j'ai appris à mon +arrivée que cette personne avait disparu depuis longtemps. Mais +laissons cela; tu me connais, Jolin, et tu sais ce qui m'amène ici. +Fais-moi donc servir à souper, car je suis las, et l'absinthe que +j'ai bue à l'auberge là-bas m'a mis en appétit. <i class="staging">(Il se jette sur +un siège et allonge ses jambes à la façon américaine.)</i></p> + +<p>JOLIN, <i class="staging">apercevant les dames, qu'il avait oubliées</i>—Comment! mais +vous êtes encore là, vous autres! Pourquoi cela?</p> + +<p>Mme SAINT-VALLIER—Mon cher monsieur Jolin, ni ma fille ni moi +n'avons eu l'intention...</p> + +<p>JOLIN—Laissez-nous!</p> + +<p>AUGUSTE—Comment cela, vieil égoïste? me prends-tu pour un sauvage? +Tu apprendras que j'ai vu des dames jaunes en Chine, des dames +vertes à Java, des noires en Afrique, des rouges dans les plaines de +l'Ouest, des blanches partout, et l'on ne m'a jamais reproché d'avoir +manqué d'égards envers le sexe, quelle ne fût sa couleur. Permets +donc à ces dames de m'honorer de leur compagnie...</p> + +<p>JOLIN, <i class="staging">à part</i>—Pour parler avec cette assurance, il faut qu'il soit +bien sûr de ses droits. Allons, je ne puis tarder d'avantage à le +reconnaître. Résignons-nous. <i class="staging">(S'adressant aux dames.)</i> Mes chères +amies, ce qui se passe doit vous paraître extraordinaire; mais vous +vous expliquerez mon trouble et ma brusquerie involontaire lorsque +vous saurez que la personne qui nous arrive n'est autre que M. +Auguste DesRivières, mon ancien maître, qui a quitté le Canada, +il y a vingt-deux ans.</p> + +<p>Mme SAINT-VALLIER—M. DesRivières! Oh! mais c'est une histoire dont +j'ai beaucoup entendu parler; elle fit grand bruit à l'époque de mon +mariage. M. DesRivières eut, je crois, le malheur de tuer...</p> + +<p>AUGUSTE—Le frère de celle qu'il aimait; oui, madame; regret et +malheur de toute ma vie.</p> + +<p>Mme SAINT-VALLIER—La pauvre jeune femme n'y a pas survécu, +paraît-il.</p> + +<p>AUGUSTE—Hélas!... <i class="staging">(À Jolin.)</i> Mais je t'avais demandé à souper ce +me semble, Jolin!</p> + +<p>JOLIN, <i class="staging">à Thibeault</i>—Eh bien, grand imbécile, qu'est-ce que tu +fais-là? N'as-tu pas entendu que M. DesRivières voulait souper? Va +chercher ce qu'il y a de meilleur à la cuisine. Mme Saint-Vallier +voudra bien t'aider un peu dans cette besogne, n'est-ce pas, chère +amie?</p> + +<p>Mme SAINT-VALLIER—Sans doute, monsieur Jolin, je ne suis pas +rancunière; et du reste je connais la cause première de votre +mauvaise humeur. <i class="staging">(Elle jette un regard de colère à sa fille.)</i></p> + +<p class="staging">(Jolin va donner quelques ordres à voix basse à Thibeault qui sort; +Auguste s'est approché de Blanche.)</p> + +<p>AUGUSTE, <i class="staging">bas à Blanche</i>—Mademoiselle, ayez bon courage; je suis +l'ami d'Adrien... nous veillerons sur vous.</p> + +<p>BLANCHE—Ah! merci! merci, monsieur!... Vous l'avez vu? Vous lui avez +parlé?</p> + +<p>AUGUSTE—Chut! <i class="staging">(Revenant s'asseoir.)</i> Eh bien, oui, ma foi! Voilà +comme va le monde!... Étrange chose que la destinée. C'est +aujourd'hui le 25 juin. Il y a un an, jour pour jour, j'engloutissais +dans un naufrage une fortune colossale, et j'étais jeté, seul, ruiné, +presque nu, tout sanglant et à demi-mort sur l'une des îles de la +Sonde, dans la mer australe. J'étais loin de m'attendre à célébrer +cet anniversaire en ta compagnie, mon vieux Jolin.</p> + +<p class="staging">(Thibeault entre avec un plateau sur lequel il y a quelques mets que +Mme Saint-Vallier s'empresse de disposer sur la table, pendant +qu'Auguste s'approche, et se met à manger.)</p> + +<p>Mme SAINT-VALLIER—Vous avez eu bien des aventures, M. DesRivières?</p> + +<p>AUGUSTE—Ah! madame, on ne passe pas vingt-deux ans de sa vie à +parcourir les mers les plus inconnues, les pays les plus inexplorés, +sans amasser un certain recueil de ce que vous appelez des aventures.</p> + +<p>Mme SAINT-VALLIER—Vous avez même couru de grands dangers, +probablement?</p> + +<p>AUGUSTE—La mort est une coquette, madame; elle ne veut pas de ceux +qui la cherchent. Et après tout ce qui m'est arrivé sur terre et sur +mer, quand je me retrouve aujourd'hui soupant tranquillement sous le +toit de mes ancêtres, je me demande si je n'ai pas été l'objet d'une +protection toute particulière de la part de la providence.</p> + +<p>BLANCHE, <i class="staging">à part</i>—Il a dit qu'il l'avait vu, qu'il était son ami... +C'est sans doute un protecteur que le ciel m'envoie... O Adrien!...</p> + +<p>AUGUSTE—Du reste, si la chose vous amuse, vous ne me trouverez pas +chiche de mes histoires, Madame; soyez tranquille.</p> + +<p>Mme SAINT-VALLIER—Vous êtes bien aimable il me tarde de vous +entendre nous raconter tout cela. Mais il commence à se faire tard, +et pour ne pas vous gêner plus longtemps, vous me permettrez de me +retirer avec ma fille... n'est-ce pas?</p> + +<p>AUGUSTE—Je suis votre serviteur, madame. <i class="staging">(Il reconduit les dames, +jusqu'à la porte, et revient se mettre à table.)</i></p> + +<h4 class="scenehead" id="re2.4">SCÈNE IV</h4> + +<p class="charlist">AUGUSTE, JOLIN.</p> + +<p>JOLIN, <i class="staging">à part</i>—Tenons-nous bien.</p> + +<p>AUGUSTE—Eh bien, mon vieux Jolin, à nous deux maintenant! Veux-tu?</p> + +<p>JOLIN—D'après ce que je vois, vous revenez vous établir dans le +pays?</p> + +<p>AUGUSTE—Oui!</p> + +<p>JOLIN—Le retour de l'enfant prodigue.</p> + +<p>AUGUSTE—L'enfant prodigue? Mais tu sais bien, vieux Jolin, que je +n'ai pu comme lui dissiper mon héritage.</p> + +<p>JOLIN—Sans doute, car vous n'aviez pu l'emporter.</p> + +<p>AUGUSTE—Tu feins de ne pas me comprendre... Tu dois bien penser +cependant que mon intention, en remettant les pieds ici, est de +revendiquer le dépôt que je t'ai confié en partant. C'est l'héritage +de mon père, et après tant de revers, je ne serai pas fâché d'en +jouir en paix.</p> + +<p>JOLIN—Mais, au moment de votre départ, vous m'avez cédé vos biens, +par actes réguliers.</p> + +<p>AUGUSTE—Ah! très bien; mais tu oublies que cette vente était +purement fictive, maître Jolin; car tu m'avais signé toi-même à +l'avance une déclaration qui l'annulait. Cette déclaration, cette +contre-lettre, comme on appelle les actes de ce genre, te constituait +seulement dépositaire de ma fortune; tu étais obligé de tout me +restituer à ma première demande.</p> + +<p>JOLIN—Mais... cette... contre-lettre... n'existe plus... sans +doute...</p> + +<p>AUGUSTE—Eh bien, quand cela serait, la perte de cet acte serait-elle +une raison pour un ancien serviteur de ma famille de retenir ce qui +m'appartient légitimement?</p> + +<p>JOLIN, <i class="staging">se levant brusquement</i>—La contre-lettre est perdue! Ah! je +le savais bien, moi; il ne faut jamais s'abandonner au désespoir!</p> + +<p>AUGUSTE, <i class="staging">se levant de table</i>—Jolin, je ne veux pas croire encore +aux soupçons que tes paroles tendraient à m'inspirer. Il m'en +coûterait trop de te regarder comme un fripon.</p> + +<p>JOLIN—Ah! ah! ah!... La bonne histoire, ce pauvre garçon revient tel +qu'il est parti... ah! ah ah! C'est toujours le même écervelé que +son père lui-même avait surnommé <i>La Bourrasque</i>. Ah! oui, <i>La +Bourrasque</i>; pas de tête! pas de tête! Il vient réclamer cette +fortune sans laquelle je ne pourrais plus vivre, et il n'a pas le +précieux papier pour m'obliger à cette restitution. Il l'a perdu, le +pauvre enfant... le pauvre niais... le pauvre fou!... Il l'a perdu... +ah! ah! ah! il l'a perdu!</p> + +<p>AUGUSTE—Comme tu vas vite en besogne, vieux Jolin! T'ai-je dit que +cet acte était perdu? Est-il si difficile de conserver une feuille de +papier?</p> + +<p>JOLIN—Hein! c'était donc une épreuve?</p> + +<p>AUGUSTE—Peut-être. Dans tous les cas, cette épreuve ne t'a pas été +favorable; aussi je me montrerai sévère envers un déloyal fondé de +pouvoir; tu peux t'y attendre.</p> + +<p>JOLIN—Non, non, c'est impossible, ce papier n'a pu échapper à la +destruction, à tous les naufrages dont vous parliez tout à l'heure. +Vous avez imaginé quelque ruse pour me tromper. Mais j'ai l'œil +ouvert...</p> + +<p>AUGUSTE—Jolin! Tu sens que l'âge a modifié mon tempérament; car tu +sais bien qu'autrefois, vieux coquin, je n'aurais pas souffert ces +insolences sans te rompre les os... Mais causons tranquillement. Me +croyais-tu assez imprudent, malgré ma légèreté, pour ne pas laisser +cette contre-lettre au Canada?</p> + +<p>JOLIN—Ce n'est pas probable, car j'ai pris les informations les plus +minutieuses...</p> + +<p>AUGUSTE—Dans mon intérêt, sans doute, vertueux Jolin. Eh bien, +tiens, écoute; je vais te révéler certaines circonstances que tu me +parais ignorer. En quittant Québec, après la mort de mon beau-frère, +pour aller prendre part aux malheureuses échauffourées de 1838, je +devais assurer le sort de celle qui m'avait tout sacrifié. Le jour +donc où je conclus avec toi cette vente simulée de mes propriétés, je +signai secrètement chez un autre notaire, un nouvel acte par lequel +j'abandonnais à Berthe de Blavière, le revenu de tous les biens dont +tu étais le dépositaire. A cette pièce je joignis la contre-lettre +avec un testament. Je mis le tout sous cachet, et je le remis au +notaire Dumont, en le chargeant de les faire parvenir à Berthe.</p> + +<p>JOLIN—Ils ne lui sont pas parvenus, car personne n'a jamais rien +réclamé de moi en vertu de ces papiers.</p> + +<p>AUGUSTE—Je le sais, et c'est ce qui me fait croire, comme on me l'a +assuré, que la malheureuse enfant, ne pouvant survivre à son chagrin, +est allée mourir obscurément quelque part aux États-Unis.</p> + +<p>JOLIN—Ainsi donc ces papiers sont restés entre les mains de Dumont? +Il n'a pourtant jamais voulu convenir qu'il eût un dépôt venant de +vous.</p> + +<p>AUGUSTE—C'était son devoir de notaire.</p> + +<p>JOLIN—Mais Dumont est mort, et son successeur...</p> + +<p>AUGUSTE—A quoi bon ces explications? Les papiers existent, cela doit +te suffire. Ils te seront montrés quand il sera temps.</p> + +<p>JOLIN—Mais... mais... on vous les a donc rendus?</p> + +<p>AUGUSTE—Pouvait-on refuser de me les restituer?</p> + +<p>JOLIN—Mais alors, vous les avez sur vous, vous pouvez...</p> + +<p>AUGUSTE—Curieux! mais en voilà assez pour ce soir. J'éprouve le +besoin de prendre un peu de repos... Fais tes réflexions, Jolin; on +dit que la nuit porte conseil. Emploie-la bien, <i>caro mio</i>; agis +loyalement avec moi, et je ne te chicanerai pas trop sur tes comptes. +A tort ou à raison, tu es riche, très riche, je le sais; même en me +restituant ce qui m'est dû, tu pourrais vivre dans l'opulence... +Crois-moi donc; la loyauté et la bonne foi te serviront mieux que +la ruse ou la violence.</p> + +<p>JOLIN—Certainement, mon cher monsieur Auguste, nous nous entendrons +aisément... Seulement si vous pouviez me laisser voir cette +contre-lettre.</p> + +<p>AUGUSTE—Tu la verras, mais pas ce soir; le sommeil me gagne; dans +quelle chambre as-tu fait préparer mon lit?</p> + +<p>JOLIN—Dans la chambre jaune; Thibeault va vous y conduire. <i class="staging">(Il +sonne et Thibeault entre avec un bougeoir qu'il remet à Auguste.)</i></p> + +<p>AUGUSTE—La chambre jaune! elle est bien triste et bien solitaire. +C'est là que mourut ma vieille gouvernante, il y a près de quarante +ans... Enfin, soit, je ne crains rien ni des vivants ni des morts... +Bonsoir, Jolin; Dieu te donne des idées de paix!</p> + +<p class="staging">(Tout en parlant il s'empare furtivement d'un couteau de table, dont +il examine la pointe, et sort.)</p> + +<h4 class="scenehead" id="re2.5">SCÈNE V</h4> + +<p class="charlist">JOLIN, THIBEAULT.</p> + +<p>JOLIN, <i class="staging">seul</i>—Allons, je l'aurai échappé belle! Heureusement que La +Bourrasque est toujours La Bourrasque... Il a la contre-lettre dans +sa poche, je l'ai deviné. Avant deux heures je me moquerai de ses +menaces. Thibeault, où est Bertrand?</p> + +<p>THIBEAULT—Y a un bout de temps qu'il doit être dans le parc, comme +tous, les soirs, à attendre vos ordres.</p> + +<p>JOLIN—Dis-lui que j'ai affaire à lui. <i class="staging">(Pantomime.)</i> Tu comprends?</p> + +<p>THIBEAULT—C'est pas difficile.</p> + +<p>JOLIN—Dépêche-toi.</p> + +<p>THIBEAULT—Ça y est. <i class="staging">(Il sort.)</i></p> + +<h4 class="scenehead" id="re2.6">SCÈNE VI</h4> + +<p class="charlist">JOLIN, <i>seul</i>.</p> + +<p>JOLIN—Jolin, voici le moment de mettre la dernière main à ta +fortune... ou de perdre tout ce que tu possèdes. Question de vie +ou de mort, Jolin! Oui, il faut lui enlever ce maudit papier, il +le faut... à tout prix!... Ah! ma fortune! Il veut m'arracher ma +fortune... mon bien, mon argent, ma vie!... Tout ce que j'ai passé +la première partie de mon existence à désirer, et dont je n'ai pu +profiter encore dans la seconde! Cette fortune pour laquelle je +risque tous les jours la prison et l'échafaud... Ah! nous allons +voir!... Non, monsieur Auguste DesRivières, vous ne m'arracherez +pas ainsi le cœur. Auriez-vous tous les démons de l'enfer à votre +service, vous ne réussirez pas. Plutôt vous étrangler de mes propres +mains... Oui, oui, un meurtre, s'il le faut... la potence plutôt +que la ruine... Oh! que je sois damné, mais que je sois riche!... +riche!... riche!...</p> + +<p class="staging">(La toile tombe.)</p> +</div> + +<div class="acte"> +<h3 class="actehead" id="re3.0">ACTE III</h3> + +<h4 class="tabhead">QUATRIÈME TABLEAU</h4> + +<h4 class="tabtitle">LES BRIGANDS</h4> + +<blockquote>(Le théâtre représente l'intérieur d'un parc. Au fond, un mur qu'au +lever du rideau, Adrien est en train d'escalader. Il fait nuit.)</blockquote> + +<h4 class="scenehead" id="re3.1">SCÈNE I</h4> + +<p class="charlist">ADRIEN, <i>seul</i>.</p> + +<p>ADRIEN, <i class="staging">dont on ne voit que la tête</i>—On n'a pas l'habitude de +veiller si tard au Domaine. Il faut que ce singulier personnage soit +un homme d'importance aux yeux de Jolin... Se souviendra-t-il de +moi?... cherchera-t-il à protéger Blanche?... Mais qu'importe après +tout? Maintenant je suis décidé à agir seul... Agissons donc! +<i class="staging">(Il passe une jambe sur le mur.)</i> Que vais-je faire? Ce voyageur +n'avait-il pas raison de m'engager à prendre garde aux démarches +imprudentes? Mon projet ne pourrait-il pas avoir pour résultat de +compromettre Blanche sans utilité? Que gagnerai-je à me trouver seul, +la nuit, dans ce jardin solitaire?... Ah bah! qui peut répondre +du hasard? La pauvre enfant dort peu sans doute. Si elle avait +l'heureuse pensée de se mettre à sa fenêtre pour respirer l'air frais +de la nuit! Je pourrais me montrer à elle, lui adresser quelques +mots à voix basse... Dans le cas contraire, je grimperai dans les +peupliers jusqu'à sa fenêtre, et je déposerai ma lettre dans les +pots de fleurs qu'elle arrose chaque matin... oui; d'ailleurs je +serai plus près de ma chère, Blanche, je respirerai l'air qu'elle +respire... Oui, oui, Dieu m'aidera! <i class="staging">(Il entend du bruit; il retire +sa jambe, et ne laisse que sa tête dépasser le mur.)</i> Quelqu'un!... +silence!</p> + +<h4 class="scenehead" id="re3.2">SCÈNE II</h4> + +<p class="charlist">BERTRAND, THIBEAULT.</p> + +<p>BERTRAND, <i class="staging">entrant avec Thibeault</i>—Cré nom d'un nom! j'aime pas ça, +moi, qu'on me laisse là, planté comme un pieu, pendant des deux ou +trois heures de la nuit, quand y a des bons coups à faire partout.</p> + +<p>THIBEAULT—Vous avez pas besoin de vous plaindre, ça arrive toujours +pas si souvent.</p> + +<p>BERTRAND—Une fois c'est de reste.</p> + +<p>THIBEAULT—Je voudrais ben vous voir rebeller... Quoi c'que vous +pourriez faire avec vot' gang sans lui?</p> + +<p>BERTRAND—Enfin de quoi s'agit-il?</p> + +<p>THIBEAULT—Il va vous le dire lui-même. Y a un grand jack qu'est +arrivé à soir qui y a pas fait plaisir.</p> + +<p>BERTRAND—Ah! y s'agit de... <i class="staging">(Pantomime.)</i></p> + +<p>THIBEAULT—J'cré qu'oui.</p> + +<p>BERTRAND—Un de ses anciens amis, je gagerais.</p> + +<p>THIBEAULT—Ça m'en a tout l'air.</p> + +<p>BERTRAND—C'est comme ça; les meilleurs amis finissent toujours par +en venir au couteau. Moi, j'avais un camarade d'école que j'aimais +comme mes yeux. Un jour, à propos de rien, y m'plante son canif dans +les côtes et se sauve. Six mois après, j'lui envoya dans la tête une +balle qu'il vit pas venir. C'est de valeur, parce qu'on était comme +les deux doigt de la main.</p> + +<h4 class="scenehead" id="re3.3">SCÈNE III</h4> + +<p class="charlist">LES PRÉCÉDENTS, JOLIN.</p> + +<p>JOLIN, <i class="staging">entrant</i>—Eh bien, qu'est-ce que vous faite donc? Il n'y a +pas de temps à perdre: il est une heure du matin.</p> + +<p>BERTRAND—Bon! chacun son tour. C'est-y amusant d'attendre?</p> + +<p>JOLIN—Thibeault vous a-t-il fait... comprendre...</p> + +<p>BERTRAND—Ben... à peu près. Il paraît qu'y a un citoyen de trop dans +ce monde.</p> + +<p>JOLIN—Chut!... Comprenez bien mes volontés. Il ne s'agit pas de +faire un mauvais coup; je suis trop honnête homme pour rien exiger de +pareil. D'ailleurs on sait que l'individu se trouve chez moi, et je +serais bien embarrassé de rendre compte de sa disparition... s'il +disparaissait. Il faut être prudent. Il ne s'agit que de s'emparer de +quelques paperasses qu'il a sur lui. Seulement, s'il s'éveille trop +tôt, vous pouvez compter sur une résistance énergique... et alors...</p> + +<p>BERTRAND—Tant mieux!</p> + +<p>THIBEAULT—Tant pis!</p> + +<p>JOLIN—Il faut l'empêcher de s'éveiller trop tôt et je puis vous +donner à ce sujet des renseignements utiles. Pendant qu'il se +couchait, je l'ai examiné par une fente de la cloison. Il se défie de +quelque chose car il a commencé par entasser tous les meubles de la +chambre derrière la porte, et puis s'est couché tout habillé. Mais il +est bien fatigué, et il dort déjà profondément. Il s'agit d'abord +d'ouvrir avec assez de précaution pour ne pas faire de bruit, c'est +le principal. Après cela vous irez droit au lit qui est à gauche, et +vous pourrez vous emparer de l'individu avant qu'il soit éveillé; +alors j'entrerai avec de la lumière, et le reste ira tout seul.</p> + +<p>BERTRAND—Mais, tonnerre d'un nom! c'est bien des cérémonies, ça! +Laissez-moi donc faire; ça mettra pas grand temps, vous verrez!</p> + +<p>JOLIN—Non, non!... Il y a des personnes endormies dans la maison: +tout doit se faire dans le plus grand silence.</p> + +<p>THIBEAULT—Tenez, vous me laisserez arranger ça moi. Je me charge +d'ouvrir la porte sans faire plus de bruit qu'une souris qui +trotte...</p> + +<p>JOLIN—C'est cela; eh bien, allons!</p> + +<p>BERTRAND, <i class="staging">à part</i>—C'est correct; encore un! mais y va te coûter le +prix, celui-là, mon vieux grippe-sou d'hypocrite!... <i class="staging">(Ils sortent.)</i></p> + +<p>ADRIEN, <i class="staging">seul</i>—Oh! infamie des infamies!... Cette fois, c'est +l'humanité qui parle; je ne puis reculer. <i class="staging">(Il saute dans le parc.)</i> +Il s'agit d'empêcher un crime: c'en serait un d'hésiter!... <i class="staging">(Il suit +Jolin.)</i></p> + +<h4 class="tabhead">CINQUIÈME TABLEAU</h4> + +<h4 class="tabtitle">AU MEURTRE</h4> + +<blockquote>(Le théâtre représente un corridor.)</blockquote> + +<h4 class="scenehead" id="re3.4">SCÈNE IV</h4> + +<p class="charlist">Mme SAINT-VALLIER, BLANCHE.</p> + +<p>Mme SAINT-VALLIER, <i class="staging">debout un bougeoir à la main</i>—Je te dis, ingrate +enfant, que ton ridicule entêtement va nous faire chasser de cette +maison. M. Jolin nous a rudoyées ce soir, comme il ne l'a encore +jamais fait. Si tu le pousses à bout, qu'arrivera-t-il de nous, je te +le demande? Nous faudra-t-il recommencer notre vie d'autrefois? Pour +moi je suis lasse de cette pauvreté déshonorante.</p> + +<p>BLANCHE—Maman, la pauvreté ne peut déshonorer quand on la supporte +noblement et avec courage. Cette vie d'humiliation me répugne; +j'aimerais mieux mille fois travailler pour vous et pour moi. Je puis +broder, donner des leçons de musique...</p> + +<p>Mme SAINT-VALLIER—De la broderie! des leçons de musique! Voilà bien +de quoi faire vivre une personne de ma condition! Travailler pour +vivre, quand on a vécu dans la meilleure société, quand on a tenu le +haut du pavé!... Tiens, tiens, il faut que tout cela finisse, je ne +puis souffrir que tu fasses ainsi ton malheur et le mien!</p> + +<p>BLANCHE—Votre malheur! mais vous savez bien que je donnerais ma vie +pour vous savoir heureuse!</p> + +<p>Mme SAINT-VALLIER—Ce sont des phrases de roman, cela; quand on aime +sa mère, on ne lui refuse pas un léger sacrifice...</p> + +<p>BLANCHE—Je suis prête à faire tous les sacrifices possibles, ma +mère; oui, tous, excepté celui d'épouser cet homme. Il m'inspire trop +d'horreur et de dégoût!</p> + +<p>Mme SAINT-VALLIER—Tu l'épouseras cependant, et le mariage va se +faire dans le plus court délai. Nous verrons bien si tu oseras +désobéir à ta mère.</p> + +<p>BLANCHE—Puisse Dieu me pardonner, maman; mais j'aurai la force de +l'oser!</p> + +<p>Mme SAINT-VALLIER—Indigne créature! enfant dénaturée! Je parviendrai +bien à te réduire va; et ce n'est pas ton Adrien Launière qui m'en +empêchera. Un drôle qui n'a rien, et que tu préfères comme une sotte +à l'homme le plus riche de Québec.</p> + +<p>BLANCHE—Le souvenir d'Adrien me soutiendra, ma mère, s'il ne peut +venir lui-même à mon secours. Mais peut-être le ciel m'a-t-il déjà +envoyé un autre protecteur.</p> + +<p>Mme SAINT-VALLIER—Un protecteur! qu'est-ce à dire? Serait-ce par +hasard ce M. DesRivières qui est arrivé ce soir? En effet, j'ai cru +m'apercevoir qu'il t'avait parlé à voix basse. Il t'a apporté quelque +message, quelque lettre sans doute?</p> + +<p>BLANCHE, <i class="staging">pleurant</i>—Non, maman, pas de lettre, pas de message; mais +un mot de pitié est si précieux quand on est abandonné de tous...</p> + +<h4 class="scenehead" id="re3.5">SCÈNE V</h4> + +<p class="charlist">LES PRÉCÉDENTS, ADRIEN.</p> + +<p>ADRIEN, <i class="staging">entrant précipitamment par la fenêtre</i>—Pas de tous, pas de +tous, Blanche!</p> + +<p>BLANCHE—Adrien!</p> + +<p>Mme SAINT-VALLIER—Comment?... Qu'est-ce que cela veut dire?</p> + +<p>ADRIEN—Blanche! Mme Saint-Vallier! silence, de grâce! Il y va de ma +vie.</p> + +<p>Mme SAINT-VALLIER—Entrer par la fenêtre!... Une escalade!... Sainte +Vierge! a-t-on jamais rien vu de semblable?</p> + +<p>BLANCHE—O Adrien, Adrien!</p> + +<p>Mme SAINT-VALLIER—Que venez-vous faire ici? Répondez!</p> + +<p>ADRIEN—Je suis ici pour empêcher un meurtre.</p> + +<p>Mme SAINT-VALLIER et BLANCHE—Un meurtre!...</p> + +<p>ADRIEN—Oui... ce voyageur, cet étranger, arrivé ici ce soir; on veut +se défaire de lui.</p> + +<p>Mme SAINT-VALLIER—Qui donc, monsieur?</p> + +<p>ADRIEN—Le maître de cette maison, ce misérable Jolin que vous voulez +donner pour mari à votre fille.</p> + +<p>Mme SAINT-VALLIER—C'est une calomnie! c'est impossible!... M. +Jolin... un homme...</p> + +<p>ADRIEN—Oh! il est trop lâche pour exécuter lui-même son abominable +projet; mais les assassins sont déjà dans la maison. Dites-moi vite +où est la chambre de cet étranger. Je le préviendrai, je le mettrai +sur ses gardes, je le défendrai, s'il le faut!</p> + +<p>Mme SAINT-VALLIER—Non, non!... C'est une imposture!... Jolin, un +homme riche...</p> + +<p>BLANCHE—Maman, ce soir il avait un regard infernal en regardant +M. DesRivières.</p> + +<p>ADRIEN—M. DesRivières! l'ancien maître de Jolin... plus de doute... +Blanche, au nom de Dieu dites-moi où se trouve la chambre de ce +pauvre voyageur...</p> + +<p>BLANCHE—Là, au bout du corridor; mais je vous en supplie, Adrien, +n'allez pas vous exposer à un danger inutile.</p> + +<p>ADRIEN—Blanche, M. DesRivières est notre ami! <i class="staging">(On entend un grand +bruit.)</i> Ah! mon Dieu, il est trop tard, on l'égorge. Laissez-moi, +laissez-moi! <i class="staging">(Il s'élance hors de la pièce.)</i></p> + +<p>BLANCHE—Ah! mon Dieu, mon Dieu! Ils vont le tuer lui aussi.</p> + +<p>Mme SAINT-VALLIER—Blanche, Blanche!... Fuyons, fuyons!... <i class="staging">(Elle +entraîne Blanche du côté opposé, et le décor s'ouvre par le fond.)</i></p> + +<h4 class="tabhead">SIXIÈME TABLEAU</h4> + +<h4 class="tabtitle">LE PACTE</h4> + +<blockquote>(Le théâtre représente la chambre à coucher d'Auguste. Jolin est +debout dans un coin, une bougie à la main. Thibeault est étendu +par terre, à moitié assommé. Auguste, les pieds embarrassés dans +une chaise, est renversé, et Bertrand a le couteau levé sur lui. +Les meubles sont dispersés çà et là dans la chambre où tout est +dans le plus grand désordre.)</blockquote> + +<h4 class="scenehead" id="re3.6">SCÈNE VI</h4> + +<p class="charlist">AUGUSTE, BERTRAND, JOLIN, THIBEAULT, ADRIEN.</p> + +<p>AUGUSTE—Aïe!... la satanée chaise!</p> + +<p>ADRIEN, <i class="staging">entrant et saisissant le bras de Bertrand</i>—Arrêtez, +malheureux!</p> + +<p>AUGUSTE, <i class="staging">se dégageant et se mettant en garde son couteau à la +main</i>—Bon!... Merci!... Lâchez-le, lâchez-le maintenant. Je lui fais +son compte.</p> + +<p>ADRIEN, <i class="staging">lâchant Bertrand qui remet tranquillement son couteau dans +sa poche</i>—Monsieur Jolin, votre maison est donc une caverne de +brigands, un coupe-gorge! Vous n'êtes donc qu'un assassin!...</p> + +<p>JOLIN—Par l'enfer! c'est l'amoureux! Comment s'est-il introduit ici?</p> + +<p>AUGUSTE—Eh! mais, par la barbe du prophète! c'est mon petit ami +de l'auberge. Du diable si je m'attendais à le revoir cette nuit! +Eh bien, mon matelot, vous pouvez vous vanter de m'avoir rendu un +service! car cet enragé brigand était en train de me faire une +vilaine boutonnière au moule de ma veste... Merci!... Je ne sais +pourquoi, mais j'aime à vous devoir ce service là, à vous!</p> + +<p>JOLIN, <i class="staging">bas à Bertrand qui s'est rapproché de la porte</i>—Bertrand, il +faut mettre à tout prix ces hommes hors d'état de nous nuire!...</p> + +<p>BERTRAND—À tous les diables vous et vos affaires! La tête me bouille +comme une marmite au feu... J'en ai assez! C'est un démon ce +pendard-là... Et cet autre qui m'arrive sur les bras... Et vous qui +me laisseriez étriper sans grouiller une patte... Merci!... Des +compliments chez vous! <i class="staging">(Il s'éloigne.)</i></p> + +<p>JOLIN—Comment! vous m'abandonnez! Demain ils porteront plainte +contre vous, et...</p> + +<p>BERTRAND—De quoi m'accuseront-ils? D'avoir reçu une grêle de coups +pour assommer un bœuf! S'ils me poursuivent pour cela, ils pourront +venir me chercher dans le bois du Carouge; ils trouveront à qui +parler!</p> + +<p>JOLIN, <i class="staging">donnant des coups de pieds à Thibeault</i>—Allons, te +lèveras-tu, toi, maudit cancre!</p> + +<p>THIBEAULT—Aïe! aie!... Je suis à moitié mort... grâce!...</p> + +<p>AUGUSTE—Attendez, camarade; <i class="staging">(Il lui tend la main.)</i> les ennemis ne +sont pas des Turcs. C'est moi qui vous ai mis dans cet état, c'est à +moi de vous aider maintenant que la bataille est finie!... <i class="staging">(Il le +relève</i>.) Allons, mon brave, cette petite bourrasque ne doit pas vous +décourager; quand vous voudrez, je vous donnerai votre revanche.</p> + +<p>THIBEAULT—Non, non! pas de revanche, pas de revanche! J'en ai assez +moi aussi. <i class="staging">(Il se dirige vers la porte.)</i></p> + +<p>AUGUSTE, <i class="staging">à Bertrand</i>—Et vous, mon vaillant picador, sans rancune +aussi, n'est-ce pas?... Quand il vous plaira de recommencer notre +passe à la navaja, je serai à vos ordres. Il n'y aura pas alors de +chaises éparses sur le plancher pour me faire tomber! Au revoir donc, +mes amis, et <i>felice sera!</i> <i class="staging">(Bertrand et Thibeault sortent.)</i></p> + +<h4 class="scenehead" id="re3.7">SCÈNE VII</h4> + +<p class="charlist">AUGUSTE, ADRIEN, JOLIN.</p> + +<p>ADRIEN—Vous les laissez s'échapper ainsi?</p> + +<p>AUGUSTE—Pourquoi pas? Tel va chercher de la laine qui s'en revient +tondu! Et maintenant, mon bon Jolin, mon respectable ami, nous allons +causer un instant, si tu veux bien.</p> + +<p>JOLIN—J'espère, mon cher monsieur Auguste, que vous ne prendrez pas +au sérieux une mauvaise plaisanterie. J'avais expressément recommandé +qu'on ne vous fit aucun mal. Je voulais seulement voir ce papier, +vous savez, qu'il m'est si important de connaître. Ces pauvres +diables que vous avez si mal menés étaient seulement chargés de +s'assurer si réellement vous aviez cette pièce sur vous...</p> + +<p>JOLIN—Mais vous me demandez d'être absolument le maître dans ma... +dans notre maison. Au moins justifiez de vos droits, en me montrant +ce papier... qui...</p> + +<p>AUGUSTE—Tron dé Diou! mon bon ami, tu deviens assommant à rabâcher +toujours la même chose! Tu verras ce papier le jour où nous réglerons +définitivement nos comptes; tu le verras en présence d'un notaire et +de deux témoins, à travers une glace assez épaisse pour que tu ne +puisses le lacérer furtivement. Voilà quand et comment tu verras +cette contre-lettre, et non auparavant ni autrement. En attendant +je vais la mettre en lieu sûr, afin que tu ne sois plus tenté de +recommencer l'expérience de cette nuit. Crois-moi, ne te montre pas +trop difficile, et nous pourrons faire ensemble un arrangement à +l'amiable où tu trouveras ton profit.</p> + +<p>JOLIN—Et ni vous ni ce jeune homme ne conterez jamais à personne ce +qui est arrivé cette nuit?</p> + +<p>AUGUSTE—Nous le promettons.</p> + +<p>JOLIN—Et vous vous engagez à soutenir demain matin la fable que je +conterai aux dames Saint-Vallier pour détourner leurs soupçons?</p> + +<p>AUGUSTE—Tu pourras conter toutes les fables de Lafontaine si tu +veux, personne ne te contredira.</p> + +<p>JOLIN—Marché conclu!</p> + +<p>AUGUSTE—A merveille! Maintenant, récapitulons. J'aurai mes cinq +cents louis; je pourrai recevoir tout le pays ici s'il m'en prend +fantaisie...</p> + +<p>ADRIEN—Et j'épouserai Blanche?</p> + +<p>JOLIN—Oui, oui...</p> + +<p>AUGUSTE—Chien qui s'en dédit! Tiens bien toutes ces conditions, +mon vieux, car je te surveillerai. Tu dois savoir qu'il n'est pas +facile de me tromper, ni de me surprendre; te voilà bien averti... +Maintenant, que la paix est conclue, laisse-moi seul ici attendre +le jour en compagnie de ce brave garçon arrivé si à propos pour +m'épargner des désagréments. Envoie-nous deux ou trois bouteilles de +ton meilleur vin, et bonsoir... Tu dois avoir besoin de ruminer à ton +aise quelque nouvelle coquinerie; seulement contente-toi de ruminer +ou sinon... Va! <i class="staging">(Jolin sort.)</i> Allons, j'ai quinze jours devant moi; +c'est plus qu'il ne me faut pour les mater...</p> + +<p>ADRIEN, <i class="staging">se jetant dans ses bras</i>—Ah! monsieur, vous êtes mon bon +génie; vous aurez fait le bonheur de toute ma vie!...</p> + +<p>AUGUSTE—Ne vous hâtez pas trop de me remercier, mon jeune ami; Dieu +sait comment tout ceci finira... Enfin, j'ai quinze jours de gagnés. +Les Américains ont tort de dire: <i>Time is money</i>... Le temps c'est +tout!</p> + +<p class="staging">(La toile tombe.)</p> +</div> + +<div class="acte"> +<h3 class="actehead" id="re4.0">ACTE IV</h3> + +<h4 class="tabhead">SEPTIÈME TABLEAU</h4> + +<h4 class="tabtitle">LE MILLIONNAIRE</h4> + +<blockquote>(Le théâtre représente un jardin. Au fond une barrière entrouverte, +où Josepte et Thibeault causent au lever du rideau.)</blockquote> + +<h4 class="scenehead" id="re4.1">SCÈNE I</h4> + +<p class="charlist">THIBEAULT, JOSEPTE.</p> + +<p>JOSEPTE—Mais, quand je vous dis, Thibeault, qu'il avait l'air d'un +vrai quêteux, quoi! A part la poche. Et pis si c'avait pas été que de +M. Launière, il s'en allait sans payer l'absinthe qui avait bue chux +nous. Tout ça c'est vrai comme v'là une clôture qui me regarde! Et +puis, vous me dites que c'est un gros richard! Jamais j'vous crairai!</p> + +<p>THIBEAULT—Ah! ben, s'il avait l'air d'un quêteux, il est ben changé, +je vous en réponds. Y remue l'argent à la pelle, j'vous dis. Y paraît +qu'il a dans le port un bâtiment qui vient des vieux pays avec des +tonnes pleines d'argent et des yamants gros comme le poing. Enfin, +c'est riche, cinq fois fortuné...</p> + +<p>JOSEPTE—Vous avez qu'à voir! Vous avez qu'à voir!... qui c'qui +aurait jamais pu... C'est tout prouvable qu'il aura fait ça pour nous +éprouver... Et pis Cayou, mon homme, qu'a voulu le faire manger par +son chien! Je vous dis qu'on est malchanceux aussi. Je lui disais! +que faut jamais juger dans les apparences... Mais vous avez toujours +un fameux bel habillement à c't'heure!</p> + +<p>THIBEAULT—Bougez pas! c'est pas un habillement, ça; c'est une +livrée. On est quatre habillés comme ça...</p> + +<p>JOSEPTE—Quatre!</p> + +<p>THIBEAULT—Oui. Et pis, quant à lui, le millionnaire, quand vous le +reverrez à c't'heure, j'vous persuade que vous aurez pas envie de +chouler les chiens après lui... Faut voir s'il en a d'l'apparance. +Oui, du beau drap fin, et pis ça reluit.</p> + +<p>JOSEPTE—Sainte misère humaine! qui c'qui aurait jamais pu penser... +Et pis on dit que M. Launière est son grand ami... V'là c'que c'est, +il l'a pas si mal reçu que nous autres, lui.</p> + +<p>THIBEAULT—À propos, votre M. Launière, il va s'marier.</p> + +<p>JOSEPTE—C'est-y vrai?</p> + +<p>THIBEAULT—Oui, le bomme Jolin mange d'l'avoine. Si vous voyiez la +grimace qu'y fait!... Mais c'est le millionnaire qu'arrange tout +ça... On dirait que tout y appartient icitte. J'y comprends rien.</p> + +<p>JOSEPTE—Ce pauvre M. Adrien... Ah! ben, j'suis contente pour lui.</p> + +<p>THIBEAULT—Chut!... le v'là qui s'en vient avec sa blonde... +Allons-nous-en. <i class="staging">(Il sort.)</i></p> + +<p>JOSEPTE, <i class="staging">sortant</i>—Qui c'qu'aurait jamais pu penser?...</p> + +<h4 class="scenehead" id="re4.2">SCÈNE II</h4> + +<p class="charlist">ADRIEN, BLANCHE.</p> + +<p>ADRIEN—Comme tout me paraît changé ici! Ce jardin, ce parc, qui me +semblaient si sévère, si triste, il y a quelques jours, sont pour moi +un paradis terrestre maintenant... N'est-ce pas qu'il est sublime ce +sentiment qui a le pouvoir non seulement de réchauffer les cœurs les +plus froids, d'inspirer des actions héroïques aux plus égoïstes, mais +encore de transformer ainsi même les objets matériels, la nature +inerte! Oh! aimons-nous toujours ainsi, Blanche, et toute l'existence +ne sera qu'un long enchantement... Mais vous ne me semblez pas très +gaie... auriez-vous quelque chagrin?</p> + +<p>BLANCHE—Non, Adrien; mais j'ai des appréhensions; je ne comprends +pas trop tout ce qui se passe autour de nous; il me semble que tout +ceci est un rêve.</p> + +<p>ADRIEN—Que ce soit un rêve ou une réalité, si ce rêve doit durer +toujours, pourquoi désirer autre chose? Ne nous préoccupons pas de +l'avenir. Tu m'aimes toujours, n'est-ce pas? Dis-moi que tu m'aimes +toujours.</p> + +<p>BLANCHE—Oh! oui, toujours Adrien! comment ne t'aimerais-je pas, toi +si noble et si généreux! toi mon ami d'enfance, mon frère! mon frère +par l'affection, et aussi... par le malheur... Tous deux nous avons +souffert, tous deux nous avons pleuré; et c'est là une fraternité qui +ne s'altère jamais, car elle tient à toutes fibres du cœur. Oui, +Adrien, oui, je suis fière de te le dire, je t'aime, je t'aime de +toutes les forces de mon âme, sans restriction, sans hésitation, sans +partage... mais...</p> + +<p>ADRIEN—Alors, Blanche, ô ma Blanche bien-aimée, qu'as-tu à craindre? +Pourquoi douter de la Providence? Celui qui protège le nid des petits +oiseaux, est le père de tous ceux qui s'aiment...</p> + +<p>BLANCHE—Qu'il nous défende alors, car je crains un malheur...</p> + +<h4 class="scenehead" id="re4.3">SCÈNE III</h4> + +<p class="charlist">LES PRÉCÉDENTS, Mme SAINT-VALLIER.</p> + +<p>Mme SAINT-VALLIER, <i class="staging">entrant</i>—Blanche, je ne dois pas souffrir que +vous sortiez ainsi seule avec monsieur. Tous ces roucoulements sont +fort bien, mais cela ne peut durer. Ma fille m'appartient, et +personne n'en disposera contre mon gré. Puisque M. Jolin nous a +trompées en se faisant passer pour riche, je veux bien ne plus penser +à lui; je lui ai retiré mon estime; mais je ne vois pas de raison +là-dedans, monsieur Launière, pour que je vous accorde la main de +Blanche. Cela ne vous met pas en position de vous charger d'une +famille. Je finirai par me lasser de toutes ces chuchoteries, si +l'on ne va pas franchement au but.</p> + +<p>ADRIEN—Mais, madame, ne m'avez-vous pas permis...</p> + +<p>Mme SAINT-VALLIER—Permis, permis! est-ce que je sais, moi, ce que je +permets et ce que défends, depuis l'arrivée de ce M. DesRivières, si +bien surnommé la Bourrasque. Tout tourne à sa volonté; il fait la +pluie et le beau temps dans cette maison. Il est riche, il ne l'est +pas; il arrive ici vêtu comme un mendiant, et il jette l'or par les +fenêtres... Une nuit vous tombez des nues en nous annonçant que M. +Jolin assassine votre M. DesRivières. Le lendemain matin on vous voit +déjeuner gaiement tous les trois, et vous nous assurez que toute +cette affaire qui nous a causé une si grande peur, n'est qu'un +malentendu... M. Jolin a l'air de détester cet étranger, et lui obéit +comme un esclave. Enfin Jolin n'est pas digne de ma fille, c'est +fort bien. M. DesRivières en me parlant de votre mariage, m'a fait +entendre certaines choses... mais s'il ne se hâte pas de s'expliquer +clairement, je ne vois pas pourquoi je souffrirais plus longtemps des +assiduités inutiles...</p> + +<p>BLANCHE—Mais, maman, M. DesRivières vous aurait-il exprimé +l'intention...?</p> + +<p>Mme SAINT-VALLIER—Rien, rien; ces questions-là ne sont pas à ta +portée. Seulement si votre millionnaire continue à recevoir une +légion d'amis, de cousins et de cousines à qui il fait espérer sa +succession, je ne sais pas comment il pourra réaliser ses +promesses...</p> + +<p>BLANCHE—Je comprends mal, maman; vous ne voulez pas dire sans doute +que M. DesRivières aurait promis de suppléer à notre défaut de +fortune?</p> + +<p>Mme SAINT-VALLIER—Et quand cela serait?</p> + +<p>BLANCHE—Les convenances, le sentiment de ma dignité me défendraient +d'accepter les dons d'un étranger, dût mon bonheur en dépendre!</p> + +<p>Mme SAINT-VALLIER—Phrases de romans que tout cela... D'ailleurs si +tu es si délicate, M. DesRivières ne pourrait-il pas s'intéresser en +faveur de son nouvel ami, M. Adrien, qui lui a, paraît-il, rendu un +service immense?</p> + +<p>ADRIEN—Madame, je rougirais de devoir la main de Blanche à une +indélicatesse; et c'en serait une que de recevoir le prix d'un +service rendu.</p> + +<p>BLANCHE—Cher Adrien, nos âmes se devinent toujours.</p> + +<p>Mme SAINT-VALLIER—Sur ma parole, la jeunesse d'à présent est +complètement folle... Ah! ça voudriez-vous bien me dire pourquoi, +après m'être opposée jusqu'ici à cet absurde mariage, j'aurais changé +d'avis tout à coup, si l'on ne m'avait fait entendre certaines +éventualités? Qu'y aurait-il de changé dans nos situations +réciproques? Mais puisque vous êtes si désintéressés, n'en parlons +plus... tout est rompu! Toi, Blanche, je te défends de revoir M. +Launière; et de son côté M. Launière voudra bien ne plus t'honorer +de ses attentions particulières.</p> + +<p>ADRIEN—Oh! madame, par pitié pour moi, pour Blanche...</p> + +<p>Mme SAINT-VALLIER—C'est mon dernier mot!</p> + +<p>BLANCHE—Oh! maman! <i class="staging">(Elle pleure.)</i></p> + +<p>Mme SAINT-VALLIER—Blanche, rentrons!</p> + +<p>ADRIEN—Soyez tranquille, Blanche; je ne vous abandonnerai pas!</p> + +<p>Mme SAINT-VALLIER—C'est ce que nous verrons. <i class="staging">(Elle va pour sortir +en entraînant Blanche, et elle se trouve face à face avec Auguste.)</i></p> + +<h4 class="scenehead" id="re4.4">SCÈNE IV</h4> + +<p class="charlist">LES PRÉCÉDENTS, AUGUSTE.</p> + +<p>AUGUSTE, <i class="staging">entrant</i>—Ma foi, mes bons amis, c'est très mal à vous +de quitter la table avant la fin. Vous perdez un spectacle unique: +d'abord cette ménagerie de parents que j'ai grisés en les obligeant +à boire outre mesure à mon heureux retour; et ce pauvre Jolin, qui +fait la plus piteuse mine en comptant les bouteilles vides et les +verres cassés. Son cœur d'avare saigne par tous les pores... Le +<i>poveretto!</i> s'il avait vu mes dîners d'apparat dans l'Inde! On +buvait dans des gobelets d'or enrichis de perles que l'on jetait dans +le Gange à la fin du repas. On brisait les plats de porcelaine du +Japon, sur la tête des porteurs de palanquins, avec aussi peu de +regret que je brise ce méchant verre de deux sous... <i class="staging">(Il jette le +verre dans la coulisse.)</i></p> + +<p>Mme SAINT-VALLIER—Voilà de jolies manières! Vous devriez avoir plus +d'égards pour la vaisselle de la maison. On a beau être riche, on +trouve toujours l'occasion d'employer convenablement sa fortune.</p> + +<p>AUGUSTE—Fort bien parlé, bonne maman Saint-Vallier; mais je suis +pour le moment un riche d'une certaine espèce; mon plaisir suprême... +<i class="staging">(Examinant Adrien et Blanche.)</i> Mais, par Al-Borak! que signifie +ceci? Les enfants ont pleuré? Qui a effarouché mes gentils +tourtereaux? Qui a jeté des pierres dans mon buisson de roses? Tron +de l'air! serait-ce un nouveau tour de Jolin? Voudrait-il rompre la +trêve?</p> + +<p>ADRIEN—Non, monsieur; Jolin n'est plus la cause de notre affliction. +Merci de votre bienveillance, mais elle ne peut rien pour diminuer +nos chagrins actuels.</p> + +<p>AUGUSTE—Alors je dois m'en prendre à vous, madame Saint-Vallier, je +le parierais. Vous aurez encore tourmenté mes jeunes amis par vos +éternelles exigences de fortune. Je vous avais pourtant fait entendre +que, dans certains cas...</p> + +<p>Mme SAINT-VALLIER—Vous avez eu beau me parler de tous les cas +possibles, ils ne veulent rien de vous ni de personne; et comme je ne +saurais souffrir plus longtemps de voir ce grand garçon rôder autour +de ma fille, et lui parler à l'oreille...</p> + +<p>AUGUSTE—Êtes-vous si méchante? Auriez-vous bien le cœur de +martyriser ces chers enfants? Regardez-les; leur naïve douleur ne +vous émeut-elle pas? Je croyais mon âme desséchée par vingt années +de voyages, de luttes, de désenchantements; et en les voyant, je me +sens prêt à pleurer. Ah! c'est qu'en parcourant le monde dans tous +les sens, j'ai admiré bien des choses, les merveilles de l'art, les +splendeurs de la nature; mais je n'ai rien trouvé d'aussi digne de +respect et d'admiration que deux enfants jeunes et beaux, s'aimant +d'un premier amour!... Oh! ne les séparez pas!... ce serait une +faute, ce serait un crime! Ne les séparez pas, ou craignez que +leur malheur ne retombe sur votre tête... J'ai aimé comme Adrien +autrefois; il y a bien longtemps. Si rien n'eût fait obstacle à +mon amour, j'eusse pu devenir un homme simple et bon, utile à ses +semblables, obéissant aux lois de la société; mais un obstacle se +rencontra; on irrita des passions fougueuses, je devins ivre, je +devins fou... Le sang coula, un cadavre fut jeté entre <i>elle</i> et moi. +L'existence de celle que j'aimais fut brisée du coup; et moi, pendant +une moitié de ma vie, j'ai erré en proscrit, en vagabond, sur la +surface de la terre, faisant rarement le bien, souvent le mal, à +charge aux autres, à charge à moi-même!... Je crois, Dieu me +pardonne, que je deviens sentimental. C'est honteux, à mon âge... +Mais voyons, madame, vous ne songez pas sérieusement à les séparer! +Ils s'aiment, ils sont dignes l'un de l'autre, ils seront heureux. +Tenez, pour les voir heureux, je donnerais...</p> + +<p>Mme SAINT-VALLIER—Vous donneriez?</p> + +<p>AUGUSTE—Le diamant du Grand-Mogol, si je l'avais.</p> + +<p>Mme SAINT-VALLIER—Très bien; je sais ce qui me reste à faire. Il est +toujours bon de mettre ces beaux parleurs au pied du mur. Voilà où +aboutissent leurs promesses... au diamant du Grand-Mogol. Encore une +fois, c'est bien; je saurai agir à ma guise...</p> + +<h4 class="scenehead" id="re4.5">SCÈNE V</h4> + +<p class="charlist">LES PRÉCÉDENTS, LECOURS, et son fils JULES puis JOLIN.</p> + +<p>LECOURS, <i class="staging">en dehors</i>—Par ici, par ici, Jules! Il me semble avoir vu +le bon cousin se diriger de ce côté...</p> + +<p>AUGUSTE—Allons, voilà mes hôtes qui s'impatientent. Voyons, mes +petits amis, essuyez vos yeux; tout s'arrangera, vous verrez. Et +vous, chère maman Saint-Vallier, nous causerons de tout cela à tête +reposée; et nous nous entendrons, soyez-en sûre. En attendant, riez +un peu de ma charmante famille... Elle est divertissante.</p> + +<p>LECOURS, <i class="staging">en dehors</i>—Viens, Jules, je les aperçois!</p> + +<p>JOLIN, <i class="staging">entrant</i>—C'est l'un de vos convives qui vous cherche pour +prendre congé. <i class="staging">(À part.)</i> La peste soit de tous ces grugeurs!...</p> + +<p>LECOURS, <i class="staging">entrant avec son fils</i>—En effet, mon cousin, nous avons le +regret de vous quitter.</p> + +<p>AUGUSTE—Comment, déjà? Vous me feriez plaisir en passant ici +quelques jours, afin que je puisse vous fêter d'une manière plus +digne de vous et de moi. Ces dîners improvisés ne valent pas +grand'chose...</p> + +<p>JOLIN, <i class="staging">à part</i>—Que le diable lui torde le cou!...</p> + +<p>LECOURS—Oh! nous sommes tout à fait charmés...</p> + +<p>AUGUSTE—Vous me donnerez ma revanche un autre jour. Je vais mettre +cette maison sur un pied convenable. J'aurai des cuisiniers de +diverses nations. Vous verrez, cousin; à votre prochaine visite, vous +mangerez des nids de salanganes, des holothuries et des nageoires de +requins. Je parie que vous trouverez ces mets délicieux.</p> + +<p>JOLIN, <i class="staging">à part</i>—L'infâme!...</p> + +<p>LECOURS—Vous êtes mille fois trop...</p> + +<p>AUGUSTE—Eh bien, à dimanche prochain alors, il y aura grande fête +ici. Ayez la bonté de transmettre mon invitation aux Amyot, aux +Durand, aux Garant, et aux autres dont je puis oublier le nom, mais +que je chéris du fond du cœur. Dites-leur de venir avec leurs amis +et leurs connaissances, leurs enfants, leurs domestiques, leurs +chiens, s'ils en ont... Dans l'Inde, c'est l'usage d'arriver ainsi +chez un ami en caravane.</p> + +<p>JOLIN, <i class="staging">à part</i>—Le brigand!...</p> + +<p>AUGUSTE—Jolin, j'entends que rien ne soit épargné pour cette fête. +S'il n'y a pas de salle assez vaste à la maison, le banquet aura lieu +dans le jardin. Je veux des pluies de fleurs, des parfums, de la +musique...</p> + +<p>JOLIN—Cependant, monsieur, il y a certaines limites... qui...</p> + +<p>LECOURS—Ah! c'est mal à vous, monsieur Jolin, de vouloir ainsi +détourner votre maître de sa famille. Avez-vous peur de l'affection +qu'il nous témoigne? Vous avez beau faire, M. DesRivières préférera +toujours ses parents à l'ancien commis de son père.</p> + +<h4 class="scenehead" id="re4.6">SCÈNE VI</h4> + +<p class="charlist">LES PRÉCÉDENTS, THIBEAULT.</p> + +<p class="staging">(Thibeault entre et va présenter une lettre à Jolin qui s'éloigne un +peu pour la lire.)</p> + +<p>THIBEAULT, <i class="staging">à Lecours</i>—La voiture de monsieur est prête.</p> + +<p>LECOURS, <i class="staging">à Auguste</i>—Vous les entendez, cousin; maître et domestique +ont l'air de nous trouver de trop ici. Écoutez; on cherche à vous +accaparer; on en veut à votre fortune, c'est clair. Tenez, si vous +vouliez bien venir demeurer chez nous, à Québec, notre demeure est +bien peu digne de vous, mais l'affection et le respect suppléeraient +à ce qui manque.</p> + +<p>AUGUSTE—Merci, merci, cousin; j'apprécie votre dévouement à sa juste +valeur... et je pourrais bien un jour ou l'autre accepter vos +offres...</p> + +<p>JOLIN, <i class="staging">d'un air triomphant, et sa lettre à la main</i>—Acceptez-les +tout de suite, vilain imposteur que vous êtes; acceptez-les tout de +suite, et délivrez-moi de votre présence!</p> + +<p>ADRIEN—Que signifie ce langage? Oubliez-vous, monsieur Jolin...</p> + +<p>JOLIN—Je n'oublie rien; mais je suis las de me faire bafouer dans ma +maison, et je vais donner du balai à tout ce qui me gêne. Ainsi donc, +les DesRivières, les Lecours, les petits amoureux intrigants, les +laquais et les banquets chinois, et toute la boutique infernale, vont +décamper lestement de chez moi... Allons, qu'on fasse maison nette, +et promptement! car en vérité la rage m'étouffe, et je ne saurais me +contenir plus longtemps!</p> + +<p>LECOURS—Mais, sapristi! cet individu est fou! parler ainsi à un +homme capable d'acheter la moitié de Québec.</p> + +<p>JOLIN—Qu'il s'achète donc un logis pour la nuit; car, je le jure, +il ne couchera pas dans ma maison.</p> + +<p>LECOURS—J'espère que vous connaissez vos amis maintenant, cousin! +Venez-vous-en chez nous. Notre voiture est prête; nous pouvons y +placer vos coffres les plus précieux... Il serait imprudent de +laisser votre fortune à la merci de ce mécréant...</p> + +<p>JOLIN—Ah! ah! ah!... Son bagage ne sera pas lourd. Il ne possède +rien au monde. C'est moi qui lui ai acheté l'habit qu'il a sur le +corps.</p> + +<p>LECOURS—Mais ces dîners, ces réceptions...</p> + +<p>JOLIN—Je souffrais tout, je payais tout... Moi, l'homme réputé +habile, expérimenté, je me suis laissé duper comme un écolier, comme +un imbécile. Oh! mais la leçon me servira. Allons, que l'on sorte à +l'instant de chez moi!</p> + +<p>LECOURS—Je m'en vais tout de suite, quant à moi. Je ne suis pas venu +ici pour me faire insulter... Cela crie vengeance... Viens, mon +enfant... c'est indigne. Être traité ainsi dans la maison d'un +parent!... <i class="staging">(Il sort avec son enfant.)</i></p> + +<h4 class="scenehead" id="re4.7">SCÈNE VII</h4> + +<p class="charlist">LES PRÉCÉDENTS, excepté LECOURS et JULES.</p> + +<p>AUGUSTE—A ce que je vois, maître Jolin, tu sais...</p> + +<p>JOLIN—Je sais la vérité. Ce papier que vous vous vantiez d'avoir +n'est pas entre vos mains. J'ai écrit au successeur de ce notaire à +qui vous aviez confié la contre-lettre; voici sa réponse. <i class="staging">(Il lit.)</i> +«Cette pièce a été envoyée à qui de droit; il en est fait +mention dans nos registres; mais comme elle n'a jamais été mise en +usage, il faut penser qu'elle a été perdue ou détruite.»</p> + +<p>AUGUSTE—C'est la réponse que j'ai obtenue moi-même.</p> + +<p>JOLIN—Alors qu'attendiez-vous donc de moi? Pourquoi ces folies +indignes d'un homme de votre âge, ces extravagances, ces gaspillages +inouïs?</p> + +<p>AUGUSTE—Je voulais m'amuser à tes dépens. J'aurai toujours tiré cela +de l'héritage que tu me voles...</p> + +<p>JOLIN—Ménagez vos expressions! Je suis un honnête homme, et je ne +souffrirai pas que l'on m'insulte. Si vous avez des droits faites les +valoir! Mais tous ces propos sont inutiles. Thibeault, chasse-moi ces +individus!</p> + +<p>THIBEAULT—Merci!... J'en ai assez, moi, de ces jeux-là!</p> + +<p>AUGUSTE—Misérable fripon!... je t'étranglerais... Mais bah! un +coquin de moins sur la terre où il y en a tant, ne laisserait pas de +vide appréciable. <i class="staging">(À Adrien.)</i> Allons, mon ami, il ne nous reste +qu'à faire retraite, car vous êtes compris dans cette intimation +polie d'avoir à vous éclipser.</p> + +<p>JOLIN—Oui, lui, lui surtout!</p> + +<p>ADRIEN—Je n'ai pas la prétention de rester chez M. Jolin malgré lui; +mais, avant de partir, je veux savoir si c'est librement que ces +dames...</p> + +<p>BLANCHE—Adrien, je ne veux pas, je ne peux pas rester ici. Je vous +en conjure, ne me laissez pas dans cette maison!...</p> + +<p>JOLIN—Vous dépendrez de votre mère, mademoiselle; et si elle a +conservé un peu d'amitié pour moi...</p> + +<p>Mme SAINT-VALLIER—Je crois, en effet, qu'on vous a indignement +calomnié, mon vieil ami...</p> + +<p>JOLIN—Eh bien, j'espère que vous ne confierez ni le sort de Blanche +ni le vôtre à des vagabonds sans le sou, comme ces deux individus-là.</p> + +<p>BLANCHE—Maman, vous n'avez donc pas compris le rôle honteux...</p> + +<p>Mme SAINT-VALLIER—Te croirais-tu plus sage que ta mère?...</p> + +<p>BLANCHE, <i class="staging">éclatant en sanglots</i>—Adrien! Adrien!...</p> + +<p>ADRIEN—Oh! madame, je vous en conjure, au nom de ce que vous avez +de plus sacré...</p> + +<p>Mme SAINT-VALLIER—Laissez-moi, monsieur! Blanche, sortons. <i class="staging">(Elles +sortent.)</i></p> + +<h4 class="scenehead" id="re4.8">SCÈNE VIII</h4> + +<p class="charlist">LES PRÉCÉDENTS, excepté Mme SAINT-VALLIER et BLANCHE.</p> + +<p>AUGUSTE—C'est inutile, mon pauvre garçon; vous n'obtiendrez rien de +cette femme obstinée, à qui manquent également l'intelligence et le +cœur. Il ne nous reste plus qu'à nous adresser à l'autorité...</p> + +<p>JOLIN—Oh! je ne vous crains plus; les circonstances ont changé. +Voudrait-on croire que moi, homme riche et considéré, j'aie pu tendre +un piège à un malheureux sans feu ni lieu qui est venu me demander +l'hospitalité? L'existence de ce fameux papier eût donné peut-être +quelque autorité à une pareille assertion; mais il n'existe pas, je +prouverai qu'il n'a jamais existé... D'ailleurs qui êtes-vous pour +inspirer de la confiance? Un dissipateur ruiné, condamné à mort, +exilé,—avec la plus détestable des réputations. Et ce jeune homme? +Un sauteux d'escalier qui s'est introduit la nuit par escalade dans +une maison habitée. Les beaux accusateurs! Oh! je me moque de votre +colère, allez!... Mais en voilà assez; et puisque vous ne voulez pas +partir de bonne volonté... <i class="staging">(Il fait quelques pas du côté de la +maison.)</i></p> + +<p>AUGUSTE—Oui, hein? Eh bien, <i>goddam! Corpo di Baccho!</i> tron de +l'air! Crois-tu donc, vieux scélérat, que je me laisserai chasser +ainsi par les épaules de cette maison qui m'appartient et où je suis +né? Tu vas m'en faire les honneurs jusqu'au bout, coquin! à moi et à +ce brave jeune homme! Oui, tu vas nous accompagner jusqu'à la porte +du jardin, chapeau bas, et aussi poliment que si nous étions des +commodores ou des nababs. <i class="staging">(Il sort un pistolet et va le mettre sur +la tempe de Jolin.)</i></p> + +<p>JOLIN—Monsieur, je ne consentirai jamais...</p> + +<p>AUGUSTE—Chapeau bas, drôle! et marche à côté de nous avec déférence +et respect; ou sinon, je te le jure, je te briserai la tête comme je +briserais une vieille calebasse pourrie!</p> + +<p class="staging">(Jolin accompagne Auguste et Adrien jusqu'à la barrière, chapeau bas, +et le pistolet d'Auguste à la hauteur de sa tempe; et au moment où +ils dépassent la barrière la toile tombe.)</p> +</div> + +<div class="acte"> +<h3 class="actehead" id="re5.0">ACTE V</h3> + +<h4 class="tabhead">HUITIÈME TABLEAU</h4> + +<h4 class="tabtitle">LA CONTRE-LETTRE</h4> + +<blockquote>(Même décor qu'au premier tableau.)</blockquote> + +<h4 class="scenehead" id="re5.1">SCÈNE I</h4> + +<p class="charlist">AUGUSTE, ADRIEN, CAYOU, JOSEPTE.</p> + +<p>CAYOU—Cré tire-bouchon! C'est une bénédiction du bon Dieu!... Mais +vous ne m'en voulez donc point pour... l'autre soir... vous savez... +l'absinthe? Pourquoi diable vous étiez-vous déguisé aussi? On peut +pas toujours deviner... Je me le disais... Mais curiosité à part, +c'est drôle que vous laissiez le Domaine pour venir vous loger ici...</p> + +<p>JOSEPTE—Tais-toi donc, Cayou, quand on a de quoi, et qu'on veut +vivre à son goût, on doit pas être à son aise chez Jolin. Sans parler +mal de lui, il est un peu serré, le cher homme!...</p> + +<p>CAYOU—C'est drôle tout de même, un homme qu'à tant de bâtiments sur +la mer...</p> + +<p>AUGUSTE—Ils ont fait naufrage!</p> + +<p>CAYOU—Naufrage! Ah! bonté divine! et les tonnes d'or?</p> + +<p>AUGUSTE—Fondues. Mais, ne craignez rien, mon hôte, je puis solder ma +dépense cette fois. Heureusement que quelques pièces plus dure que +les autres n'ont pas coulé dans la fonte générale. Tenez, <i class="staging">(Jetant +une pièce d'or.)</i> payez-vous d'avance; préparez-moi une chambre; +donnez-nous à boire et à manger; et laissez-nous la paix. Dans tous +les pays du monde, j'ai détesté les curieux et les bavards.</p> + +<p>JOSEPTE—On y va, on y va!... <i class="staging">(Elle sort avec Cayou.)</i></p> + +<h4 class="scenehead" id="re5.2">SCÈNE II</h4> + +<p class="charlist">AUGUSTE, ADRIEN.</p> + +<p>AUGUSTE, <i class="staging">à Adrien qui est allé s'asseoir dans un coin</i>—Allons, +jeune homme; ne vous laissez pas gagner par la tristesse. Que diable! +il faut être plus philosophe que cela.</p> + +<p>ADRIEN—Hélas! quelle déception! A vous voir imposer vos volontés, +vos caprices à ce Jolin, j'avais cru...</p> + +<p>AUGUSTE—Adrien, je vous dois une explication. Je ne voudrais pas +que vous fussiez en droit de m'adresser, même de pensée, le moindre +reproche. Rappelez vos souvenirs, mon cher garçon; je ne vous ai +jamais donné l'assurance positive de vaincre les obstacles que +rencontrait votre mariage. J'étais moi-même trop incertain du succès +de mon audace. Sans vouloir révéler mon secret, je vous ai toujours +laissé soupçonner combien mon autorité sur Jolin était de nature +précaire. Dites, cela n'est-il pas de la plus exacte vérité?</p> + +<p>ADRIEN—Je le sais, je le sais; mais...</p> + +<p>AUGUSTE—Vous trouvez ma conduite folle, absurde, n'est-ce pas? Vous +vous demandez dans quel but, n'ayant aucun moyen légal d'obliger à +une restitution cet homme de mauvaise foi, je suis venu m'établir +chez lui, le vexer, le tourmenter de mille manières, au risque d'être +honteusement expulsé quand la ruse serait découverte. D'abord, j'ai +dû m'assurer si la probité aurait quelque influence sur cet homme à +qui j'avais confié ma fortune. En découvrant à qui j'avais affaire, +j'ai cru pouvoir l'effrayer par mon assurance, et l'amener à me +proposer lui-même une transaction avantageuse. Ces dîners, ces +réceptions continuelles n'avaient pas seulement pour but d'induire en +dépense le spoliateur de mes biens; je désirais me faire des amis, +et empêcher Jolin de me tendre des pièges. Vous le voyez, mon cher +enfant, mon plan n'était pas tout à fait dénué de sens commun. +Il était sur le point de réussir. Pour assurer sa sécurité et se +débarrasser de moi, il eût accepté le partage des biens... Une +révélation prématurée est venue tout gâter...</p> + +<p>ADRIEN—Oh! je ne vous accuse pas. J'ai pu apprécier la généreuse +nature qui se cache sous vos apparences frivoles. Oh! non, je ne me +plains pas de vous, car je vous dois les quelques jours de bonheur +que j'ai passés auprès de Blanche.</p> + +<p>AUGUSTE—Courage donc, morbleu! Il ne faut pas mettre les choses au +pis. Nous ne sommes plus au temps ou l'on mariait les filles malgré +elles... Blanche tiendra bon; la mère imbécile finira par ouvrir les +yeux...</p> + +<p>ADRIEN—Et vous, monsieur?</p> + +<p>AUGUSTE—Moi? Je m'engage matelot à bord du premier voilier en +partance dans le port de Québec. Et ce qui me sera le plus pénible +en cela, mon cher garçon, ce sera de vous quitter. Par Mahomet! vous +m'avez ensorcelé.</p> + +<p>ADRIEN—Et moi, vous êtes mon seul ami. Mais n'y aurait-il pas moyen +de forcer ce Jolin...</p> + +<p>AUGUSTE—Oh! d'abord je n'ai pas les moyens de faire un procès; et +puis, vous êtes homme de loi, vous savez qu'on ne peut attaquer les +titres de Jolin par preuve testimoniale, et qu'il faudrait absolument +cette fatale contre-lettre pour avoir des chances de succès... Non, +mon ami, il faut abandonner tout espoir de ce côté; je suis bien et +dûment volé!...</p> + +<h4 class="scenehead" id="re5.3">SCÈNE III</h4> + +<p class="charlist">LES PRÉCÉDENTS, BLANCHE.</p> + +<p>BLANCHE, <i class="staging">entrant</i>—Adrien, monsieur DesRivières, sauvez-moi, au nom +du ciel.</p> + +<p>ADRIEN—Vous, Blanche... ma chère Blanche? Mais d'où venez-vous? +Comment êtes-vous ici? Que s'est-il donc passé?</p> + +<p>AUGUSTE—Asseyez-vous, mon enfant; vous êtes épuisée... Quelque +nouvelle infamie de Jolin, sans doute?</p> + +<p>BLANCHE, <i class="staging">s'asseyant</i>—Fermez la porte; on va me poursuivre +certainement... Bien des personnes m'ont rencontrée sur la route; +je courais comme une folle... Vous me défendrez, n'est-ce pas?</p> + +<p>ADRIEN—Ne craignez rien, Blanche; vous avez ici des amis prêts à +vous sacrifier leur existence.</p> + +<p>AUGUSTE—Et pour l'un d'eux le sacrifice ne serait pas bien grand, +allez!</p> + +<p>BLANCHE—Adrien, monsieur DesRivières, qu'allez vous penser de moi? +Oh! ce que je fais là est mal, bien mal, je le sais; j'ai quitté ma +mère; je suis venue vous chercher ici. Mais ma pauvre tête s'est +égarée; je me suis réfugiée auprès des seuls amis que j'aie sur la +terre.</p> + +<p>AUGUSTE—Mais enfin quelle est la cause de votre effroi, ma pauvre +petite?</p> + +<p>BLANCHE—Voici, monsieur. Après votre départ Jolin me parla de +pardon, de réconciliation, et me fit les plus brillantes promesses, +si je consentais à l'épouser. Mon refus l'exaspéra; il éclata en +menaces; et ma mère qui ne peut résister à l'ascendant de cet homme, +s'emporta elle-même contre moi jusqu'à vouloir me frapper. Ce matin, +à déjeuner, j'appris que Jolin était allé à Québec, et ma mère +m'annonça que nous devions partir dans la journée pour les +États-Unis, à bord d'un yacht à vapeur, spécialement nolisé à cet +effet par Jolin... Vous jugez de mon épouvante... Je ne sais si je me +trompe, mais cet infâme a conçu des projets encore plus affreux que +ceux qu'il avoue.</p> + +<p>AUGUSTE—Oui, quand il vous tiendra en pleine mer, dans un vaisseau à +lui, conduit par les misérables brigands qu'il a à son service... +Mille pannerées de diables, on s'exposerait au pal lui-même pour +enfoncer un couteau entre la quatrième et la cinquième côte d'un +pareil coquin!</p> + +<p>ADRIEN—Et vous avez fui... Oh! merci, Blanche, merci pour cet acte +de courage!</p> + +<p>BLANCHE—J'ai d'abord supplié, conjuré ma mère... Elle n'a pas voulu +m'entendre; et alors, désespérée, folle de terreur, je me suis +décidée à fuir. Je me suis glissée furtivement dans la cour; j'ai +ouvert la grille; et sûre de vous trouver dans cette auberge, je suis +accourue pour me mettre sous votre protection.</p> + +<p>AUGUSTE—C'est fort bien, ma pauvrette; mais si vous saviez où nous +étions, Jolin doit le savoir de même. Ils viendront vous chercher +ici, et l'autorité d'une mère est toute puissante sur une fille +mineure.</p> + +<p>ADRIEN—Eh bien, alors, hâtons-nous; nous pouvons trouver pour elle +un asile sûr à Québec.</p> + +<p>AUGUSTE—Oui, et nous serions arrêtés vous et moi, pour enlèvement... +Croyez-moi, mon ami, ne donnons pas prise contre nous à ce vieux +matois de Jolin.</p> + +<p>ADRIEN—Ces considérations ne m'arrêteront pas, et si Blanche y +consent...</p> + +<p>AUGUSTE—Elles ne m'arrêteraient pas non plus s'il s'agissait +seulement de ma sûreté. Pour moi maintenant, qu'est-ce que la +liberté? qu'est-ce que la vie? Mais franchement, Adrien, je vous +verrais avec chagrin, vous et cette pauvre petite, flétrir par une +démarche qui aurait l'apparence d'une faute, un amour pur et honnête +comme le vôtre. Prenez garde, chers enfants; en entrant dans cette +voie de révolte contre la société, contre l'autorité maternelle, +savez-vous où vous pouvez être entraînés?... Je vous étonne je le +vois; vous ne vous attendiez pas à de tels scrupules de ma part... +Mais n'est-ce pas mon devoir de signaler aux autres les écueils sur +lesquels j'ai fait naufrage?</p> + +<p>ADRIEN—Cependant, monsieur, les circonstances sont telles...</p> + +<p>AUGUSTE—Les circonstances ne sauraient justifier une faute; +croyez-en un homme qui n'est pas habitué à exagérer la morale... +N'attaquez pas de front les règles établies; un jour vous le +regretteriez amèrement.</p> + +<p>ADRIEN—Mais enfin, il faut prendre un parti.</p> + +<p>AUGUSTE—Non, Adrien, il faut laisser les choses telles qu'elles +sont. Écoutez; si je me montre sévère envers vous, c'est que je ne +voudrais pas vous voir engagé dans la voie déplorable où je me suis +perdu; parce que cette charmante enfant ne doit pas être malheureuse +comme le fut ma pauvre Berthe.</p> + +<p>ADRIEN—Berthe?</p> + +<p>AUGUSTE—Oui; si vous étiez de Québec, vous connaîtriez probablement, +malgré votre jeunesse, ma tragique histoire avec l'infortunée Berthe +de Blavière.</p> + +<p>ADRIEN—De qui parlez-vous, monsieur? Quel nom avez-vous prononcé? +J'ai mal entendu, sans doute, je... Non, non, c'est impossible!</p> + +<p>AUGUSTE—L'auriez-vous connue? Ce terrible drame a eu trop de +retentissement dans la province pour que je doive cacher aucun nom... +Je vous le répète, elle s'appelait...</p> + +<p>ADRIEN—Taisez-vous, monsieur!</p> + +<p>AUGUSTE—Mais pourquoi donc, au nom du ciel?</p> + +<p>ADRIEN—Vous insultez ma mère!</p> + +<p>AUGUSTE, <i class="staging">se précipitant vers Adrien</i>—Votre mère!... Votre âge? Par +pitié, dites-moi votre âge!</p> + +<p>ADRIEN—Monsieur...</p> + +<p>AUGUSTE—Il le faut, Adrien; il le faut, je le veux... je vous +en prie!</p> + +<p>ADRIEN—Je suis né le 16 octobre, 1839.</p> + +<p>AUGUSTE—1839! et votre mère s'appelait Berthe de Blavière!... +Adrien, Adrien, vous êtes mon...</p> + +<p>ADRIEN—Je suis le fils de M. Launière, monsieur!</p> + +<p>AUGUSTE—C'est vrai, c'est vrai!... Ma pauvre tête se perd: voyons, +réfléchissons, récapitulons ces circonstances étranges. Aidez-moi... +Adrien, mon... ami. J'ai peur de devenir fou... Oui, c'est cela, +votre mère pleurait souvent en vous regardant; votre père vous +manifestait de la haine... N'est-ce pas cela, dites, n'est-ce pas +cela?</p> + +<p>ADRIEN—Oui.</p> + +<p>AUGUSTE—Adrien, votre mère a dû vous parler de sa famille, de son +passé; elle a dû vous révéler certaines particularités...</p> + +<p>ADRIEN—Une seule fois; au moment de sa mort. Elle me fit appeler +dans sa chambre, m'embrassa et pleura. Puis tirant de dessous son +oreiller un paquet cacheté qu'elle me remit, elle me dit d'une voix +éteinte: Mon fils, quand je ne serai plus, tu trouveras dans ces +papiers des secrets qui te concernent. Cependant si tu as quelque +affection pour ta malheureuse mère, tu ne chercheras pas à connaître +ses fautes et ses remords... Par respect pour elle, je n'ai jamais +ouvert ce paquet.</p> + +<p>AUGUSTE—Mais où est-il, ce paquet, mon cher Adrien, ou est-il?</p> + +<p>ADRIEN—Dans cette malle.</p> + +<p>AUGUSTE—Donnez, donnez!</p> + +<p>ADRIEN, <i class="staging">tirant un paquet cacheté d'une malle et le remettant à +Auguste</i>—Tenez, je crois que vous pouvez connaître les secrets de ma +pauvre mère.</p> + +<p>AUGUSTE, <i class="staging">décachetant le paquet</i>—Plus de doute! voici cette fameuse +contre-lettre signée Jolin; voici l'acte notarié par lequel +j'abandonnais à Berthe ou à son enfant le revenu de mes biens. Par +haine pour le meurtrier de son frère, elle n'a pas voulu faire usage +de ces pièces... Adrien, Adrien, me crois-tu maintenant?</p> + +<p>ADRIEN, <i class="staging">se jetant dans les bras</i>—Mon père!</p> + +<p>AUGUSTE—Mon fils!... J'ai un fils, moi, l'aventurier, l'homme sans +nom; le paria des cinq parties du monde! Oh! si j'avais su le bonheur +qui m'était réservé, comme j'aurais fui le danger, comme j'eusse été +lâche!... Mais rien ne m'avait révélé ton existence. Une fois, aux +Antilles, je rencontrai un capitaine de navire que j'avais connu à +Québec; il me raconta la disparition de Berthe; il me fit entendre +suivant la croyance commune, qu'elle avait attenté à ses jours. Alors +je cherchai le péril avec une espèce de fureur; je me jetai à corps +perdu dans les entreprises les plus téméraires; tantôt riche, tantôt +pauvre, je parcourais la terre ne me trouvant bien nulle part, sans +but, sans désirs, sans jouissances... Et pendant ce temps, j'avais un +fils! et il est beau, il est bon, il est généreux! Il m'a aimé, il +m'a sauvé la vie avant de me connaître... Oh! c'est trop! c'est trop! +<i class="staging">(Il fond en sanglots.)</i></p> + +<p>ADRIEN—Vous ne partirez pas, n'est-ce pas maintenant?</p> + +<p>AUGUSTE—Partir? Oh! non, non! Te quitter, jamais!... Nous serons +heureux ensemble.</p> + +<p>BLANCHE—Et moi Adrien, et moi, monsieur DesRivières? n'aurai-je pas +une petite part dans votre joie?</p> + +<p>AUGUSTE—Vous! la jolie tourterelle de mon tourtereau! Vous la perle +jumelle de mon écrin! vous partagerez notre bonheur en le complétant; +vous serez ma fille comme il est mon fils. Je vous réunirai tous les +deux sous mes ailes, et je vous défendrai du bec et des ongles, comme +la poule défend ses petits... <i>Jesus mein Gott!</i> triple tonnerre, ma +tête se détraque... me voilà poule couveuse, à présent! Je ris et je +pleure à la fois... Elle est si belle, si douce et si gracieuse, ma +fille!... Et mon fils, il est si brave, si honnête, si dévoué!... +Vous vous aimerez et vous m'aimerez. Quand nous serons seuls, tout +seuls, vous m'appellerez votre père, n'est-ce pas? Et plus tard vos +enfants... Oh! mais que vais-je dire là, moi? Ne m'écoutez pas, +tenez, ne m'écoutez pas. Je délire, j'extravague, et vous ne voudriez +pas pour père de ce fou ridicule qu'on surnommait autrefois la +Bourrasque...</p> + +<p>ADRIEN—Mais, mon père, ce bonheur dont vous parlez ne pourra jamais +se réaliser!</p> + +<p>AUGUSTE—Qui dit cela?</p> + +<p>ADRIEN—Mais vous oubliez donc...</p> + +<p>AUGUSTE—Blanche sera ta femme, entends-tu? Oui, elle sera ta femme, +dussé-je, moi-même, tordre le cou à ce vieux scélérat de Jolin!... +Mais tu ne sais donc pas, Adrien? Cette contre-lettre, nous la +possédons maintenant. Tout ce que Jolin a m'appartient...</p> + +<p>BLANCHE—Mais, monsieur, les préjugés de ma mère contre Adrien...</p> + +<p>AUGUSTE—Votre mère? Oh! ses préjugés ne tiendront pas quand elle +verra Adrien immensément riche, et Jolin ruiné. Soyez tranquille, +je me charge de tout...</p> + +<h4 class="scenehead" id="re5.4">SCÈNE IV</h4> + +<p class="charlist">LES PRÉCÉDENTS, Mme SAINT-VALLIER, JOLIN.</p> + +<p>JOLIN, <i class="staging">entrant avec Mme Saint-Vallier</i>—Ah! ah! ah! La voilà donc +enfin cette belle princesse fugitive qui vient réclamer l'assistance +des chevaliers errants.</p> + +<p>AUGUSTE—Silence, monsieur! Vous n'avez aucun droit sur cette jeune +fille; épargnez-vous donc les injures et les menaces.</p> + +<p>Mme SAINT-VALLIER—J'espère qu'on ne me contestera pas, à moi, le +droit de traiter cette sotte créature comme elle le mérite... Quitter +sa mère et une maison honnête pour se réfugier dans un cabaret, +avec...</p> + +<p>AUGUSTE—Madame, si Mlle Blanche a fait une démarche imprudente, la +faute n'est pas à elle, mais à vous. Quand une mère aveugle, au lieu +de défendre sa fille, la laisse exposée aux entreprises, aux insultes +d'un misérable, il faut bien que la pauvre enfant se défende +elle-même. Mais votre droit est sacré. Reprenez votre fille... +Seulement, sachez-le bien, d'autres défenseurs plus clairvoyants +veilleront à sa sûreté.</p> + +<p>JOLIN—Allons, ces messieurs commencent à mettre de l'eau dans leur +vin...</p> + +<p>AUGUSTE—Jolin, nous sommes modérés, parce que nous sommes forts. Si +tu en doutes, regarde! <i class="staging">(Il lui montre la contre-lettre d'une main, +pendant que de l'autre il empêche Jolin d'y toucher.)</i> Ne bouge pas; +ne fais pas un mouvement, sur ta vie! A cette distance, tu peux +reconnaître ta signature... Tu sais ce que cela veut dire. Avant +vingt-quatre heures, tu me rendras tes comptes.</p> + +<p>JOLIN—La pièce est fausse; elle a été forgée par vous.</p> + +<p>AUGUSTE—Tu diras cela à l'homme de loi à qui je vais la confier. +Maintenant tu peux partir!</p> + +<p>JOLIN—Malédiction!... Mais je me vengerai! <i class="staging">(Il sort.)</i></p> + +<p>Mme SAINT-VALLIER—Mais quel est donc ce papier dont il a si +grand'peur?</p> + +<p>AUGUSTE—Madame, c'est un acte en vertu duquel les magnifiques +propriétés provenant de ma famille, enfin toute la fortune de Jolin, +n'appartient pas à Jolin, mais à M. Adrien Launière que voici.</p> + +<p>Mme SAINT-VALLIER—A M. Adrien!...</p> + +<h4 class="scenehead" id="re5.5">SCÈNE V</h4> + +<p class="charlist">CAYOU, JOSEPTE, LES PRÉCÉDENTS, excepté JOLIN.</p> + +<p>JOSEPTE, <i class="staging">entrant avec Cayou</i>—Ah! mon Dieu! mon Dieu! sainte misère +humaine, j'crairai jamais ça...</p> + +<p>AUGUSTE—Qu'est-ce que c'est mes bons amis?</p> + +<p>JOSEPTE—Imaginez-vous.</p> + +<p>CAYOU—Laisse-moi parler, Josepte.</p> + +<p>JOSEPTE—Que Jolin...</p> + +<p>CAYOU—Que Jolin vient d'être pris...</p> + +<p>JOSEPTE—Laisse-moi donc parler, Cayou...</p> + +<p>CAYOU—Par la police.</p> + +<p>JOSEPTE—Oui, et pis Bertrand, et pis Thibeault... et pis +d'autres!... Y disent que c'est tous des voleurs des malfecteurs, +des meurtriers...</p> + +<p>CAYOU—La bande de voleurs du Carouge... il parait que Jolin était +leur chef... Les policemen l'ont dit... Ah! la crasse!...</p> + +<p>JOSEPTE—Sainte misère divine! qui c'qu'aurait jamais cru ça!...</p> + +<p>CAYOU—Y viennent de passer, là; ils les emmènent à Québec...</p> + +<p>AUGUSTE—Laissez-les passer; c'est la justice des hommes qui précède +la justice de Dieu... Eh bien, bonne maman Saint-Vallier, à quand le +mariage de nos enfants?</p> + +<p>Mme SAINT-VALLIER—Nos enfants?</p> + +<p>ADRIEN—Quoi madame, ignorez-vous que M. DesRivières est mon...</p> + +<p>AUGUSTE—Votre ami, Adrien, seulement votre ami... <i class="staging">(À Mme +Saint-Vallier.)</i> Cependant voyez comme l'on change! nos jeunes gens +si fiers et si délicats hier, ne rougiront plus d'accepter la +donation de tous mes biens quand nous signerons leur contrat de +mariage... car nous le signerons bientôt, n'est-ce pas?</p> + +<p>Mme SAINT-VALLIER—Il le faudra bien, puisque décidément M. Launière +mérite l'estime et la considération.</p> + +<p>AUGUSTE—C'est cela!... Allons, mes enfants, embrassons-nous, et que +ça finisse!...</p> + +<p class="staging">(La toile tombe.)</p> +</div> + +<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14751 ***</div> +</body> +</html> + |
