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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:45:17 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Le retour de l'exile, by Louis H. Frechette
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le retour de l'exile
+ Drame en cinq actes et huit tableaux
+
+Author: Louis H. Frechette
+
+Release Date: January 21, 2005 [EBook #14751]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE RETOUR DE L'EXILE ***
+
+
+
+
+This text was adapted from that found at the Bibliothèque virtuelle.
+http://www.fsj.ualberta.ca/biblio/default.htm
+
+Thank you to Donald Ipperciel and the Faculté Saint-Jean (University
+of Alberta) for making it available.
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+LE RETOUR DE L'EXILÉ
+
+Drame en cinq actes et huit tableaux
+
+Par Louis-H. Fréchette
+
+(En collaboration.)
+
+Représenté à Montréal pour la première fois, le 1er juin 1880
+
+
+
+DRAMATIS PERSONAE
+
+ AUGUSTE, 45 ans.
+ ADRIEN, 22 ans.
+ JOLIN, 60 ans.
+ CAYOU.
+ BERTRAND.
+ THIBEAULT.
+ LECOURS.
+ JULES, 9 ans.
+ Mme SAINT-VALLIER.
+ BLANCHE SAINT-VALLIER, sa fille.
+ JOSEPTE, épouse de Cayou.
+
+
+
+
+ACTE I
+
+
+PREMIER TABLEAU
+
+L'ÉTRANGER
+
+(Le théâtre représente un intérieur d'auberge, à Sillery, près de
+Québec. Au lever du rideau, Adrien est assis près d'une table,
+écrivant. Josepte est occupée à rincer des verres.)
+
+
+SCÈNE I
+
+ADRIEN, JOSEPTE, CAYOU.
+
+
+CAYOU, _entrant_--Toujours à écrire, lui?
+
+JOSEPTE--Oui, à sa blonde probablement; ce pauvre M. Launière!
+
+CAYOU--Foi de gueux! il fait plus de pattes de mouches en dix
+minutes, que j'en fais pendant six mois pour tenir les comptes de
+l'auberge.
+
+JOSEPTE--Il en perd le boire et le manger... le pauvre jeune homme!
+Oublie pas de marquer les plumes et le papier; il y en a pour douze
+sous. Ah! dame, quand on est amoureux...
+
+
+SCÈNE II
+
+LES PRÉCÉDENTS, AUGUSTE, _en habits très négligés_.
+
+
+AUGUSTE--Au diable ce maudit vent de nord-est, qui ne reconnaît pas
+une ancienne connaissance! Le gueux m'a bourré les yeux et le nez de
+gravois... Pouah! j'ai du sable jusque dans l'estomac. Allons, mes
+bonnes gens, vous tenez auberge à ce qu'il paraît, et à la vieille
+mode canadienne, hein! je vois ça. Eh bien, servez-moi quelque chose,
+et _hurry up, if you please!_ Le kamsin d'Afrique et le mistral de
+Marseille m'ont moins maltraité que votre enragé vent de nord-est...
+Toujours le même, Québec, pour le vent de nord-est!
+
+JOSEPTE, _bas à Cayou_--Cayou!
+
+CAYOU--Hein?
+
+JOSEPTE--Es-tu pour donner à boire à ce quéteux-là?
+
+CAYOU--Tais-toi donc, la vieille; y a des quêteux qu'ont le goussette
+ben gréé, va! (À Auguste.) Qu'est-ce que vous allez prendre, l'ami?
+
+AUGUSTE--Que boit-on chez vous, _mio amigo?_ Partout où j'ai passé,
+je me suis imposé la loi de suivre la mode du pays. J'ai bu du tafia
+à la Guiane, de la bière en Hollande, du kirsch en Allemagne, du
+rhum aux Antilles, du madère à Calcutta, et de l'eau saumâtre en
+Afrique... Mais, j'y pense, si vous aviez ce qu'on appelait autrefois
+de l'absinthe du pays...
+
+CAYOU--De la liqueur de Mme Desjardins? Je penserais, qu'y en a!
+
+AUGUSTE--Eh bien, ma foi, je renouerai volontiers avec elle d'anciens
+rapports d'amitié. (Cayou sert à boire.) Mettez deux verres; je
+n'ai pas l'habitude de boire seul. (S'adressant à Adrien.)
+Quelqu'un voudra bien me tenir compagnie, j'espère.
+
+CAYOU--Comment donc, mille carafes! mais ça se refuse pas. (Il se
+verse à boire, et Auguste aussi.) Vous êtes voyageur, je suppose;
+marin, commerçant peut-être?
+
+AUGUSTE--Un peu. Si après avoir doublé trois fois le cap Horn et cinq
+fois le cap de Bonne-Espérance, on peut se dire marin; si après avoir
+fait quatre fois sa fortune dans le commerce maritime, on peut se
+dire commerçant, je suis certainement l'un et l'autre. Mais laissons
+cela, si vous voulez bien, et causons d'autre chose. Y a-t-il
+longtemps que vous habitez Sillery?
+
+CAYOU--Ah! ben, Josepte, comment c'qui y a que j'avons ouvert ici?
+
+JOSEPTE--Arrête! c'est justement quèque temps après les troubles.
+Doit ben y avoir à peu près une vingtaine d'années.
+
+AUGUSTE--Bien. Alors vous connaissez les environs. L'ancienne
+résidence de M. DesRivières, quelque part en arrière, ici, sur le
+cap, existe-t-elle encore?
+
+CAYOU--Le Domaine? Je crois bien qu'il existe encore. A peu près un
+quart de lieue d'ici, sur la côte, un peu au sorrois. M. Jolin, le
+propriétaire, passe jamais à ma porte sans me faire un salut.
+
+AUGUSTE--Et ce M. Jolin est sans doute un homme riche... considéré...
+
+JOSEPTE, _bas à Cayou_--Prends garde à toi, mon homme; tourne ta
+langue sept fois, tu sais...
+
+CAYOU--Ah! pour être riche, vous l'avez dit. Y a pas un plus gros
+bourgeois que lui dans tous les environs.
+
+AUGUSTE--Et cependant il y a vingt-deux ans, il n'était que simple
+commis de la maison DesRivières. Ne s'est-on pas étonné que tous les
+biens de cette famille aient passé ainsi entre les mains de ce Jolin?
+
+JOSEPTE, _bas à Cayou_--Cayou, tourne ta langue sept fois, tu sais...
+
+CAYOU, _bas à Josepte_--Tais-toi donc; songe donc qu'il a fait quatre
+fois sa fortune. (À Auguste.) Écoutez-la pas, allez; c'est toujours
+comme ça les femmes. Allons, on prend-y encore un coup? (Ils vident
+un autre verre.) Je gagerais qu'y a pas longtemps que vous êtes
+arrivé par icitte.
+
+AUGUSTE--Quelques heures seulement. J'étais à bord du _Volcan_, le
+navire français arrivé de ce matin. Il y a vingt-deux ans que j'ai
+quitté le Canada.
+
+CAYOU--J'ai vu ça tout de suite, que vous étiez canayen. Et vous
+r'venez vous établir dans le pays, je suppose.
+
+AUGUSTE--Je ne sais pas; cela dépendra des affaires que j'ai à régler
+ce soir avec Jolin.
+
+CAYOU--Vous allez chez Jolin à soir?
+
+AUGUSTE--Oui; qu'y a-t-il là de si extraordinaire?
+
+JOSEPTE--Cayou, tu sais... tourne...
+
+AUGUSTE--Voyons, qu'y a-t-il?
+
+CAYOU--Rien. On prend-y encore une larme?
+
+AUGUSTE--Pas d'objection. _A la saluta!_ (Ils trinquent.) Mais _corpo
+di Baccho!_ vous ne m'avez pas dit comment ce vieux coquin de Jolin a
+fait sa fortune.
+
+CAYOU--Comment il a fait sa fortune? C'est pas aisé à dire, ça. Le
+vieux DesRivières était mort; le fils Auguste, un mauvais sujet qui
+s'était mêlé aux troubles de 37, avait été exilé. Jolin montra des
+actes prouvant qu'il avait acheté et payé comptant toutes les
+propriétés. Ça parut drôle; mais les actes étaient en règle; la
+signature était bonne; on finit par n'y plus penser. Depuis ce temps
+là, Jolin s'est toujours enrichi; il a amassé piastre sur piastre,
+et il s'est retiré au Domaine où il vit comme un ours.
+
+AUGUSTE--Et ce jeune homme, ce mauvais sujet, l'exilé, en a-t-on
+jamais entendu parler? Est-il jamais revenu dans le pays?
+
+CAYOU--Non; quand les autres exilés sont revenus, j'ai entendu
+dire comme ça, à travers les branches qu'il avait péri en voulant
+s'échapper du bâtiment qui les emmenait dans les pays chauds, aux
+Barmules qu'ils appellent ces pays-là, je pense. Mais y avait pas de
+danger qu'il se remontre par icitte. Il avait affronté une jeune
+demoiselle qu'il avait mariée en cachette, dans les États; épi tué
+son beau-frère en duel, comme y disent, parce qu'il voulait venger ce
+qu'ils appellent l'honneur de la famille. Après ça, y fut s'fourrer
+parmi les révoltés des paroisses d'en-haut. Il fut poigné, condamné à
+être pendu, un tas d'affaires; enfin il fut exilé avec les autres.
+Toujours qu'il est mort, et ma foi, y a pas de mal à ça: y en a
+toujours assez de ces vauriens-là dans le monde!
+
+AUGUSTE--Amen! Mais pour en revenir à Jolin, est-ce qu'il passe pour
+honnête homme?
+
+CAYOU--Hum! hum! Jolin est un peu avaricieux: Il paraît qu'il shave
+un peu dur. Et pis, y a la bande de voleurs du Carouge qui ont l'air
+de pas trop l'haïr...
+
+AUGUSTE--Une bande de voleurs?
+
+CAYOU--Oui, des tueurs, des meurtriers, qui volent le monde, les
+églises, tout. Tenez, je vous assure que c'est pas trop hardi de
+s'aventurer sur la route, le soir, de ce temps-citte. Et puis y en
+a qu'ont vu Jolin--à ce qui paraît--rôder la nuit avec des gens
+qu'avaient une petite mine. Enfin, c'est un homme qui fait jaser,
+quoi.
+
+JOSEPTE--C'est honteux de répéter de pareils bavardages. Parce que
+M. Jolin est un homme qui sort pas beaucoup, parce qu'il vit un peu
+seul, les gens de Sillery font des tas d'histoires; c'est honteux!
+
+AUGUSTE--Vous dites que Jolin vit seul au Domaine?
+
+JOSEPTE--Seul... pas tout à fait. Depuis quelque temps y s'est
+ennuyé; il a fait venir chez lui une veuve avec sa fille... du beau
+monde, mais qu'avaient pas la tôle. C'est une bonne oeuvre qu'il a
+faite là.
+
+CAYOU--Cré tire-bouchon! il avait ben ses raisons pour être aussi
+charitable.
+
+JOSEPTE--Tais-toi, Cayou! c'est encore les mauvaises langues qui
+disent ça. Ça va faire un mariage, vous verrez.
+
+ADRIEN, _se levant brusquement_--Jamais!... Pierre Jolin n'épousera
+Blanche Saint-Vallier qu'en me passant sur le corps!
+
+JOSEPTE, _plus bas_--Ah! tiens, je l'avais oublié lui. Le pauvre
+jeune homme est emmouraché de la demoiselle, vous savez; mais la mère
+veut pas en entendre parler. C'est pourtant un jeune homme comme il
+faut, allez, je vous assure. C'est un clerc avocat, de Montréal, à ce
+qui paraît... Y passe presque tout son temps à écrire des lettres.
+
+AUGUSTE--Oui?... Pauvre garçon, chacun son tour (Se levant.)
+Allons, bonnes gens, merci de vos renseignements sur maître Jolin.
+Décidément ça ne me paraît pas du bois de calvaire. Mais je saurai
+bientôt à quoi m'en tenir, car je mets le cap de ce côté; et cette
+nuit même, Jolin et moi, nous nous reverrons.
+
+CAYOU--Vous allez si tard au Domaine?
+
+AUGUSTE--Pourquoi pas? y aurait-il quelque danger?
+
+JOSEPTE--Y a les brigands, vous savez.
+
+AUGUSTE--Ah! quant à cela...
+
+JOSEPTE--Et puis vous pourriez vous écarter; il fait si noir!
+
+AUGUSTE--Oh! je connais le chemin.
+
+CAYOU--Et puis vous entrerez certainement pas chez M. Jolin à cette
+heure-citte. La porte se ferme au soleil couché, et le diable la
+ferait pas rouvrir.
+
+AUGUSTE--Eh bien, je serai plus fort que le diable, voilà tout.
+Allons, _salam alicum!_ c'est-à-dire _god nicht!_ (Il va pour
+sortir.)
+
+CAYOU--Eh ben, et vot' dépense?
+
+AUGUSTE--Ah! ah! c'est juste. J'ai vu des pays barbares où le
+voyageur entre dans la première case venue, se fait servir ce qu'il
+y a de meilleur, et s'en va sans autres formalités. Dans nos pays
+civilisés, ce n'est pas la même chose. (Il jette un trente-sous sur
+la table.) Tenez, voilà tout ce qui me reste.
+
+CAYOU, _furieux_--Tout ce qui vous reste! mais c'est à peine la
+moitié.
+
+AUGUSTE--Vous avez bu l'autre moitié: nous sommes quittes.
+
+CAYOU--Mais vous m'avez invité, million de carafes! Comment? un homme
+qui a fait sa fortune quatre fois...
+
+AUGUSTE--Allons donc, _my dear_, quand je vous disais que j'avais
+fait quatre fois ma fortune, il vous était facile de comprendre que
+je l'avais perdue au moins trois fois. A mon équipage, la quatrième
+était présumable.
+
+JOSEPTE--Je m'en doutais, moi; ç'avait l'air de rien. Ça vient boire
+le butin des pauvres gens, et puis, bonsoir la compagnie!
+
+CAYOU--Allons, c'est pas tout ci tout ça. Vous avez bu mon absinthe;
+il faut qu'a s'paie! Si y avait de la police au moins pour les
+vagabonds comme ça! Allons, vite, vite! payez-moi, guerdin, ou je
+vous fais dévorer par mon chien. Pautaud! Ici, Pataud!...
+
+ADRIEN, _s'avançant_--Monsieur, me permettrez-vous de vous rendre
+sans vous connaître un léger service? Si vous le voulez bien,
+l'aubergiste portera le surplus de votre dépense à mon compte
+personnel.
+
+AUGUSTE--Jeune homme...
+
+ADRIEN--On conçoit qu'un voyageur, en débarquant trop précipitamment
+peut-être, ait oublié sa bourse dans ses bagages.
+
+AUGUSTE--Je n'ai ni bourse ni bagages, ni feu ni lieu. Je jette l'or
+par les fenêtres quand j'en ai, et j'oublie souvent que je n'en
+ai pas, comme ce soir, par exemple. Néanmoins j'accepte votre
+proposition, jeune homme. Votre figure m'a frappé tout d'abord. Vous
+avez une étrange ressemblance avec... quelqu'un que j'ai connu...
+Enfin, j'accepte. Peut-être cette pièce d'argent que vous donnez à un
+inconnu sera-t-elle à jamais perdue pour vous; peut-être aussi...
+Merci donc, et _felice notte!_ Dieu est grand! (Il sort.)
+
+JOSEPTE--Oui, fiche-moi le camp! Que Dieu nous préserve de pareilles
+visites! On serait beutôt mort de faim!
+
+
+DEUXIÈME TABLEAU
+
+AMOUR D'ENFANCE
+
+(Le théâtre représente une route solitaire dans les bois.
+Il fait nuit. Au lever du rideau, Auguste traverse la scène,
+et Adrien apparaît par le fond.)
+
+
+SCÈNE III
+
+AUGUSTE, ADRIEN.
+
+
+ADRIEN--Monsieur, pardonnez-moi; je suis monté ici par un raccourci,
+j'avais besoin de vous parler.
+
+AUGUSTE--Tiens, c'est vous, jeune homme? _Tron de Diou_, je
+n'espérais pas vous revoir si tôt.
+
+ADRIEN--Monsieur, j'ai deviné sous votre modeste costume un homme
+bien né qui a connu de meilleurs jours, et cela m'a décidé à réclamer
+de vous un service d'un prix inestimable pour moi.
+
+AUGUSTE--Un service? Vous m'en avez rendu un bien mince pour demander
+si vite du retour. Écoutez, mon camarade, dans le cours de ma vie,
+j'ai donné des milliers de louis, à des hommes que je connaissais
+moins encore que vous ne me connaissez, sans exiger d'eux même un
+remerciement.
+
+ADRIEN--Monsieur, je ne mérite pas ces duretés.
+
+AUGUSTE--Enfin, que me voulez-vous?
+
+ADRIEN--N'avez-vous pas dit, à l'auberge, que vous alliez chez
+M. Jolin?
+
+AUGUSTE--Je l'ai dit.
+
+ADRIEN--Vous avez fait entendre, si je ne me trompe, que vous pouviez
+exercer sur lui quelque influence.
+
+AUGUSTE--Après?
+
+ADRIEN--C'est qu'alors, monsieur, j'implorerais votre protection pour
+une personne bien digne de votre intérêt, pour une jeune fille dont
+la position devient intolérable.
+
+AUGUSTE--Eh! eh!... je commence à voir d'où vient le vent, mon jeune
+homme. Vous voulez parler de cette demoiselle que Jolin a
+recueillie... En effet, on a fait allusion à une petite amourette,
+je crois...
+
+ADRIEN--Une amourette, monsieur? Dites un amour qui ne finira qu'avec
+ma vie...
+
+AUGUSTE--Eh! oui, sans doute! Oh! j'ai passé par là, moi aussi...
+Mais, mon camarade, il y a donc bien longtemps que cet amour-là dure,
+pour être aussi enraciné?
+
+ADRIEN--Oh! il date de l'enfance, monsieur. J'aimais Blanche
+Saint-Vallier longtemps avant de le savoir moi-même. J'étais
+malheureux chez mes parents; mon père me détestait, et ma mère...
+me repoussait souvent en pleurant. Et c'est auprès de Blanche que
+j'allais me consoler. Je fis presque seul mon éducation. Ma mère
+mourut, et cet événement rompit le dernier lien qui m'attachait à mon
+père. Je restai seul au monde. Une maison m'était ouverte, cependant;
+c'était celle de Blanche. L'enfant était devenue jeune fille, et je
+l'aimais à l'adoration à la folie. Ah! monsieur, vous la verrez...
+et... Mais je vous ennuie, avec ces détails puérils...
+
+AUGUSTE--Non, non, continuez, continuez! En vous écoutant, je me sens
+rajeunir; mon coeur bat comme l'aile d'une mouette. Continuez,
+_cospetto!_
+
+ADRIEN--M. Saint-Vallier mourut sans laisser de fortune. C'est alors
+que Jolin vint à Montréal. Il avait connu le défunt; il devait tout
+naturellement une visite à sa veuve. La beauté de Blanche le frappa;
+le sort de ces dames parut le toucher. Je ne sais pas comment il s'y
+prit, mais il finit par leur faire accepter un asile dans sa maison.
+Jolin est riche; Mme Saint-Vallier ambitieuse; cela explique tout.
+Je fis l'impossible pour ouvrir les yeux à cette mère imprudente;
+inutile! Quant à Blanche, elle pleura, mais il lui fallait obéir.
+Trois mois se sont écoulés depuis cette époque. Or, il y a huit
+jours, je reçus une lettre de Blanche m'annonçant qu'elle était en
+proie à des persécutions odieuses. Sa mère veut lui faire épouser
+son soi-disant protecteur, et sa résistance l'expose à d'indignes
+traitements. Elle n'est ni plus ni moins que prisonnière. Je suis
+accouru immédiatement; mais depuis huit jours que je suis ici, je
+n'ai pu réussir à me mettre en communication avec elle...
+
+AUGUSTE--Vous me contez-là une jolie histoire! _Allah kerim!_ voyons,
+mon garçon, on m'a dit que vous étiez homme de loi, vous devez savoir
+par conséquent qu'il y a dans les statuts anglais quelque chose qui
+s'appelle _writ d'habeas corpus;_ et _veramente!_ si, comme vous le
+dites, cette demoiselle est retenue contre sa volonté...
+
+ADRIEN--Vous ne m'avez pas compris, monsieur; la contrainte où vit
+Blanche est surtout une contrainte morale. Elle m'aime, je le sais;
+mais s'il lui fallait quitter sa mère...
+
+AUGUSTE--Alors pourquoi vous a-t-elle appelé? Par _il diavolo!_ les
+amoureux ont d'étranges idées! A votre place, savez-vous ce que je
+ferais? J'irais trouver Jolin, et je lui demanderais une explication
+franche et précise en présence de ces dames.
+
+ADRIEN--Je ne l'obtiendrais pas; et Jolin, prenant l'alarme à ma
+vue, redoublerait de rigueur envers cette malheureuse enfant. Et,
+monsieur, s'il faut vous avouer la vérité, quelques mots de la lettre
+de Blanche me font craindre que l'on n'ait l'intention d'exercer sur
+elle d'indignes violences...
+
+AUGUSTE--Allons donc, sa mère n'est-elle pas là?
+
+ADRIEN--Mme Saint-Vallier a un esprit borné et opiniâtre... monsieur.
+Et ce Jolin est si profondément corrompu!
+
+AUGUSTE--Vous semblez ne pas avoir une très bonne opinion de ce
+pauvre Jolin.
+
+ADRIEN, _baissant la voix_--Ah! là bas, à l'auberge, on n'a pas osé
+vous dire la vérité, tant il inspire de terreur. Ici tout le monde
+tremble au nom de Jolin!
+
+AUGUSTE--Diable! Et sur quoi se base cette belle réputation?
+
+ADRIEN--Sur des bruits vagues, je l'avoue, mais qui ont certainement
+leur origine dans la réalité. D'abord on n'a jamais su d'où lui
+venait sa fortune; et puis ont dit (Baissant la voix.) qu'il est
+associé avec la bande de malfaiteurs qui désole les environs. Enfin,
+malgré son âge, Jolin passe pour un homme profondément immoral, qui a
+dû, à force d'argent, étouffer certaines affaires scandaleuses de la
+nature la plus grave. Jugez de mon désespoir en sachant la femme que
+j'aime au pouvoir d'un pareil homme.
+
+AUGUSTE, _après avoir fait quelques pas_--La lutte sera rude;
+n'importe, nous lutterons... Enfin, jeune homme, en deux mots,
+qu'attendez-vous de moi?
+
+ADRIEN--Oh! bien peu de chose, monsieur; consentez seulement à
+remettre cette lettre à Mlle Saint-Vallier.
+
+AUGUSTE--Mais à quoi cela vous servira-t-il?
+
+ADRIEN--À l'instruire de mon arrivée d'abord...
+
+AUGUSTE--Et en définitive à tenter quelque démarche imprudente qui
+gâterait encore vos affaires. Cette lettre est inutile, jeune homme.
+Écoutez; mon arrivée va singulièrement occuper Jolin, et il ne
+songera pas de sitôt aux amourettes. Fiez-vous à moi pour le reste.
+Vous m'avez raconté vos chagrins; laissez-moi maintenant vous servir
+à ma manière. Je ne vous le cache pas; Je suis dans un moment de
+crise. Demain je puis être au sommet de la roue de fortune; peut-être
+serai-je aussi misérable qu'aujourd'hui... moins l'espérance. Vous
+courrez ma chance. En attendant, ne me demandez aucun engagement que
+je serais peut-être embarrassé de tenir. J'ai besoin de ma liberté
+d'action. _Bona sera!_...
+
+ADRIEN--Au moins, permettez-moi...
+
+AUGUSTE--Au diable! (Il sort.)
+
+
+SCÈNE IV
+
+ADRIEN, _seul_.
+
+
+ADRIEN--Allons, je l'ai mécontenté. Quel homme étrange! Malgré ses
+manières brusques, il y a en lui quelque chose qui m'inspire je ne
+sais quelle confiance. Mais n'ai-je pas eu tort de lui ouvrir mon
+coeur? S'il allait me trahir!... mais non, c'est impossible;
+l'intérêt qu'il m'a témoigné était sincère. Cependant je m'applaudis
+de ne pas lui avoir révélé mon projet, comme j'en ai eu un moment la
+pensée. Et ce projet, pourquoi ne l'accomplirais-je pas cette nuit
+même? L'arrivée de ce voyageur va occuper Jolin et ces gens...
+Allons, oui; prenons ce chemin détourné. Je ne trouverai peut-être
+jamais une occasion aussi favorable! (Il sort.)
+
+(La toile tombe.)
+
+
+
+
+ACTE II
+
+
+TROISIÈME TABLEAU
+
+LE TOIT PATERNEL
+
+(Le théâtre représente une pièce élégamment meublée. Au lever du
+rideau, Jolin est assis près d'une table, occupé à feuilleter des
+livres de comptes. Mme Saint-Vallier est assise en face et fait
+quelque travail de broderie. Blanche est au piano, fredonnant
+négligemment quelques lambeaux de romance; et, même après que la
+conversation est commencée, elle continue à plaquer des accords
+par-ci par-là. Une lampe éclaire la pièce.)
+
+
+SCÈNE I
+
+JOLIN, Mme SAINT-VALLIER, BLANCHE.
+
+
+JOLIN--Quelle jolie voix elle a, cette aimable Blanche! Vous avez
+admirablement cultivé votre fille, madame Saint-Vallier.
+
+Mme SAINT-VALLIER--Elle ne manque pas de talent en effet, cher
+monsieur Jolin. Mais, vous savez, la jeunesse, ça n'a pas toujours la
+tête solide. Blanche, chante donc à M. Jolin la romance qu'il aime,
+tant _Les quatre âges du coeur_, tu sais...
+
+BLANCHE--Je ne suis pas en voix, maman.
+
+JOLIN--J'espère que Blanche sera toujours reconnaissante,
+raisonnable, et docile à vos instructions..
+
+Mme SAINT-VALLIER--Certainement cher monsieur; Blanche ne sera pas
+une ingrate. Elle a maintenant dix-neuf ans; c'est l'âge ou jamais de
+prendre la vie au sérieux, d'apprécier les positions, les caractères,
+de reconnaître les bienfaits et les affection véritables.
+
+JOLIN--Sans doute, sans doute. (À Blanche.) N'est-ce pas, Blanche,
+que vous vous montrerez toujours digne des soins que l'on a pour
+vous?
+
+BLANCHE--Je l'espère, monsieur.
+
+JOLIN--Charmante enfant!... Mais pourquoi ne pas m'appeler votre ami,
+ma fille?... Pourquoi ce titre de monsieur si banal et si froid?
+Allons, venez m'embrasser, petite mauvaise.
+
+Mme SAINT-VALLIER--Allons, Blanche, n'as-tu pas entendu? Va dire
+bonsoir à notre cher protecteur.
+
+JOLIN, _après l'avoir embrassée au front, et la retenant par la
+main_--Adorable enfant! que ne ferait-on pas pour être aimé d'elle!
+
+BLANCHE, _faisant des efforts pour s'échapper_--Laissez-moi,
+monsieur!... Ô mon Dieu! (Elle détourne la tête et se met à
+pleurer.)
+
+JOLIN--Encore des larmes! (La retenant par les deux mains.) Voyons,
+mon enfant, seriez-vous vraiment malheureuse dans cette maison? Que
+vous manque-t-il? Êtes-vous lasse de la solitude? Voulez-vous voir
+le monde? J'appellerai ici toute la société de Québec. Voulez-vous
+de belles toilettes, des bijoux? Parlez! Dites! Que désirez-vous?
+
+BLANCHE, _sanglotant_--Rien, monsieur. (Elle s'échappe des mains de
+Jolin.)
+
+Mme SAINT-VALLIER--Peut-on répondre ainsi à des procédés si généreux!
+Se montrer ingrate à ce point envers un bienfaiteur, un ange...
+
+JOLIN--Non, non, ma bonne amie, ne parlons point de cela; ni elle ni
+vous ne me devez rien. La satisfaction de ma conscience est la seule
+récompense que je cherche en faisant le bien.
+
+BLANCHE--Monsieur Jolin, et vous ma mère, ne m'accusez pas
+d'ingratitude; je serai pleine de reconnaissance pour un bienfaiteur,
+pour un ami, mais je ne puis, je ne dois rien accepter à un autre
+titre.
+
+JOLIN--Et pourquoi pas, mon enfant? Dieu m'est témoin de la pureté de
+mes intentions. Je n'ai que votre bonheur en vue. Je suis vieux; je
+voudrais avant de mourir vous assurer, ainsi qu'à votre mère, une
+fortune acquise au prix de bien des sueurs. Ce projet eût coupé court
+à toute malveillante interprétation; et j'aurais eu, en mourant, la
+consolation de vous avoir assuré un sort heureux et enviable...
+
+Mme SAINT-VALLIER--Y a-t-il un pareil ange de bonté? Monsieur Jolin,
+quand vous mourrez, votre place est au ciel. Vous êtes un saint! Et
+toi, petite sotte, qui restes insensible à tant de vertus, tu n'as
+pas de coeur.
+
+BLANCHE--Ma mère, je voudrais vous obéir, mais vous le savez, des
+engagements sacrés...
+
+Mme SAINT-VALLIER--Oui, un méchant barbouilleur de papier qui n'a pas
+le sou.
+
+BLANCHE--Maman, vous savez que je l'aime!
+
+Mme SAINT-VALLIER--Elle l'aime, elle l'aime! Tiens, Blanche, ne me
+parle plus de lui. Ce mariage ne se fera jamais tant que
+j'existerai!...
+
+JOLIN--Allons, calmez-vous, ma chère amie. La jolie Blanche n'est pas
+encore majeure; elle ne peut se soustraire à votre autorité. Je sais
+bien qu'elle a fait mettre à la poste une lettre adressée à un
+certain M. Adrien Launière, à Montréal, et que ce M. Adrien Launière
+est venu s'établir en bas, chez Cayou, et qu'il vient rôder souvent
+dans les environs du Domaine... mais...
+
+BLANCHE--Il est ici! ô mon Dieu, merci! il m'aime toujours!
+
+JOLIN--Oh! ne remerciez pas Dieu pour si peu. On attrape des coups
+de fusil au jeu qu'il joue-là. Mme Saint-Vallier ne se laissera pas
+prendre aux ruses d'une petite fille, j'espère.
+
+Mme SAINT-VALLIER--Moi! J'aimerais mieux la faire murer dans un
+cachot, que de la voir échanger une seule parole avec ce freluquet.
+
+JOLIN--Et moi, je veillerai de mon côté, et Thibeault avec son fusil
+veillera de l'autre. Puisque tous les moyens de douceur échouent,
+nous en essaierons d'autres.
+
+Mme SAINT-VALLIER--Je vous aiderai, je vous aiderai, mon ami.
+
+BLANCHE--Malheureuse que je suis, je n'aurai donc personne pour me
+protéger. (On sonne.)
+
+JOLIN, _tressaillant, à part_--Qui peut venir à pareille heure? Tout
+le monde connaît les habitudes de la maison... On sait que je ne
+reçois personne le soir... Qui diable ce peut-il être?... A moins
+que ce ne soit... Enfer! je suis un imbécile, la moindre chose
+m'épouvante (On sonne de nouveau.) Diable, diable!... On y met de
+l'impatience; c'est sérieux alors; prenons garde, prenons garde!...
+(À Mme Saint-Vallier, avec beaucoup d'agitation.) Ma chère amie,
+retenez-les un moment, pendant que je vais mettre mes livres en
+sûreté. Dites que je reviens à l'instant. (Il empile ses livres sous
+un bras pour sortir; Thibeault entre.)
+
+
+SCÈNE II
+
+LES PRÉCÉDENTS, THIBEAULT.
+
+
+JOLIN--Thibeault!
+
+THIBEAULT--De quoi?
+
+JOLIN--Qui est là?
+
+THIBEAULT--Un homme.
+
+JOLIN--Rien qu'un?
+
+THIBEAULT--Oui.
+
+JOLIN--Tu ne le connais pas?
+
+THIBEAULT--Non.
+
+JOLIN--De quoi a-t-il l'air?
+
+THIBEAULT--Il a l'air de rien.
+
+JOLIN--A-t-il l'air d'un... (Pantomime)
+
+THIBEAULT--Je vous dis qu'il a l'air de rien.
+
+JOLIN--Qu'est-ce qu'il veut?
+
+THIBEAULT--Il veut rentrer.
+
+JOLIN--A-t-il dit son nom?
+
+THIBEAULT--Oui, mais j'cré ben qu'il a voulu s'moquer de moué.
+
+JOLIN--Comment s'appelle-t-il?
+
+THIBEAULT--Ben, y m'a dit d'vous dire qu'y s'appelait la tempête...
+non... la bourrasque.
+
+JOLIN--Hein!... (il laisse tomber ses registres.) Qu'est-ce que tu
+dis-là, brute? (On sonne de nouveau.)
+
+THIBEAULT--Le v'là qui s'impatiente... épi il a pas l'air endurant.
+J'vas-t-y ouvrir?
+
+JOLIN--Attends, attends! Mon Dieu, que faire?... (À part.) Si
+c'était lui!... Cette nouvelle de sa mort n'a jamais été certaine...
+Si c'est lui je suis perdu.
+
+THIBEAULT--Eh ben, faut-il y ouvrir à votre tourbillon?
+
+JOLIN--Oui, oui, ouvre-lui... Tout retard ne pourrait que
+l'irriter... Sainte Vierge! comment parer le coup? (Thibeault
+sort.)
+
+BLANCHE, _à part_--Mon Dieu, qu'est-ce que cela veut dire?
+
+Mme SAINT-VALLIER, _à part_--Serait-ce quelque malheur inattendu?
+
+JOLIN, _à part_--Allons, il ne faut pas perdre la tête... Du courage!
+Du sang froid. Si c'est lui, il va falloir jouer gros jeu. Prends
+garde à toi, Jolin; il y va de ta fortune.
+
+
+SCÈNE III
+
+AUGUSTE, LES PRÉCÉDENTS, THIBEAULT.
+
+
+AUGUSTE, _en dehors_--Laisse, laisse, va! j'ai habité la maison avant
+toi. Une vieille hirondelle reconnaît toujours son nid.
+
+JOLIN, _à part_--Plus de doute... c'est lui!
+
+AUGUSTE, _entrant_--Comme tout est changé ici!... Comme tout est
+vieux, noir et triste!... L'ancien salon d'apparat, la pièce qu'on
+n'ouvrait qu'aux grands jours!
+
+JOLIN--Je ne vous connais pas, monsieur... et...
+
+AUGUSTE, _après avoir regardé Jolin un instant, et éclaté de
+rire_--Ah! ah! Par la Caâbah! si je juge de moi d'après toi, mon
+pauvre Jolin, il n'est pas étonnant que tu ne me reconnaisses pas.
+Tu parais aussi vieux que le brahmine Abdallah que je rencontrai sur
+les bords du Gange, pêchant des crocodiles à la ligne, et Abdallah
+avait cent deux ans.
+
+JOLIN--Monsieur...
+
+AUGUSTE, _saisissant le bras de Jolin d'une main, et de l'autre
+élevant la lampe au niveau de son visage_--Tu ne me reconnais pas, et
+cependant tu trembles. Regarde-moi bien, Antoine-Pierre Jolin, ancien
+commis de la maison DesRivières et compagnie, à Québec; regarde-moi
+d'aussi près que tu voudras; j'ai été rudement secoué par la
+destinée, sur terre et sur mer, mais je suis toujours...
+
+JOLIN--Oseriez-vous encore porter votre nom dans ce pays où il est
+déshonoré, flétri?...
+
+AUGUSTE--Pourquoi pas? Le temps efface bien des choses. Une seule
+personne aurait eu le droit de me maudire, mais j'ai appris à mon
+arrivée que cette personne avait disparu depuis longtemps. Mais
+laissons cela; tu me connais, Jolin, et tu sais ce qui m'amène ici.
+Fais-moi donc servir à souper, car je suis las, et l'absinthe que
+j'ai bue à l'auberge là-bas m'a mis en appétit. (Il se jette sur
+un siège et allonge ses jambes à la façon américaine.)
+
+JOLIN, _apercevant les dames, qu'il avait oubliées_--Comment! mais
+vous êtes encore là, vous autres! Pourquoi cela?
+
+Mme SAINT-VALLIER--Mon cher monsieur Jolin, ni ma fille ni moi
+n'avons eu l'intention...
+
+JOLIN--Laissez-nous!
+
+AUGUSTE--Comment cela, vieil égoïste? me prends-tu pour un sauvage?
+Tu apprendras que j'ai vu des dames jaunes en Chine, des dames
+vertes à Java, des noires en Afrique, des rouges dans les plaines de
+l'Ouest, des blanches partout, et l'on ne m'a jamais reproché d'avoir
+manqué d'égards envers le sexe, quelle ne fût sa couleur. Permets
+donc à ces dames de m'honorer de leur compagnie...
+
+JOLIN, _à part_--Pour parler avec cette assurance, il faut qu'il soit
+bien sûr de ses droits. Allons, je ne puis tarder d'avantage à le
+reconnaître. Résignons-nous. (S'adressant aux dames.) Mes chères
+amies, ce qui se passe doit vous paraître extraordinaire; mais vous
+vous expliquerez mon trouble et ma brusquerie involontaire lorsque
+vous saurez que la personne qui nous arrive n'est autre que M.
+Auguste DesRivières, mon ancien maître, qui a quitté le Canada,
+il y a vingt-deux ans.
+
+Mme SAINT-VALLIER--M. DesRivières! Oh! mais c'est une histoire dont
+j'ai beaucoup entendu parler; elle fit grand bruit à l'époque de mon
+mariage. M. DesRivières eut, je crois, le malheur de tuer...
+
+AUGUSTE--Le frère de celle qu'il aimait; oui, madame; regret et
+malheur de toute ma vie.
+
+Mme SAINT-VALLIER--La pauvre jeune femme n'y a pas survécu,
+paraît-il.
+
+AUGUSTE--Hélas!... (À Jolin.) Mais je t'avais demandé à souper ce
+me semble, Jolin!
+
+JOLIN, _à Thibeault_--Eh bien, grand imbécile, qu'est-ce que tu
+fais-là? N'as-tu pas entendu que M. DesRivières voulait souper? Va
+chercher ce qu'il y a de meilleur à la cuisine. Mme Saint-Vallier
+voudra bien t'aider un peu dans cette besogne, n'est-ce pas, chère
+amie?
+
+Mme SAINT-VALLIER--Sans doute, monsieur Jolin, je ne suis pas
+rancunière; et du reste je connais la cause première de votre
+mauvaise humeur. (Elle jette un regard de colère à sa fille.)
+
+(Jolin va donner quelques ordres à voix basse à Thibeault qui sort;
+Auguste s'est approché de Blanche.)
+
+AUGUSTE, _bas à Blanche_--Mademoiselle, ayez bon courage; je suis
+l'ami d'Adrien... nous veillerons sur vous.
+
+BLANCHE--Ah! merci! merci, monsieur!... Vous l'avez vu? Vous lui avez
+parlé?
+
+AUGUSTE--Chut! (Revenant s'asseoir.) Eh bien, oui, ma foi! Voilà
+comme va le monde!... Étrange chose que la destinée. C'est
+aujourd'hui le 25 juin. Il y a un an, jour pour jour, j'engloutissais
+dans un naufrage une fortune colossale, et j'étais jeté, seul, ruiné,
+presque nu, tout sanglant et à demi-mort sur l'une des îles de la
+Sonde, dans la mer australe. J'étais loin de m'attendre à célébrer
+cet anniversaire en ta compagnie, mon vieux Jolin.
+
+(Thibeault entre avec un plateau sur lequel il y a quelques mets que
+Mme Saint-Vallier s'empresse de disposer sur la table, pendant
+qu'Auguste s'approche, et se met à manger.)
+
+Mme SAINT-VALLIER--Vous avez eu bien des aventures, M. DesRivières?
+
+AUGUSTE--Ah! madame, on ne passe pas vingt-deux ans de sa vie à
+parcourir les mers les plus inconnues, les pays les plus inexplorés,
+sans amasser un certain recueil de ce que vous appelez des aventures.
+
+Mme SAINT-VALLIER--Vous avez même couru de grands dangers,
+probablement?
+
+AUGUSTE--La mort est une coquette, madame; elle ne veut pas de ceux
+qui la cherchent. Et après tout ce qui m'est arrivé sur terre et sur
+mer, quand je me retrouve aujourd'hui soupant tranquillement sous le
+toit de mes ancêtres, je me demande si je n'ai pas été l'objet d'une
+protection toute particulière de la part de la providence.
+
+BLANCHE, _à part_--Il a dit qu'il l'avait vu, qu'il était son ami...
+C'est sans doute un protecteur que le ciel m'envoie... O Adrien!...
+
+AUGUSTE--Du reste, si la chose vous amuse, vous ne me trouverez pas
+chiche de mes histoires, Madame; soyez tranquille.
+
+Mme SAINT-VALLIER--Vous êtes bien aimable il me tarde de vous
+entendre nous raconter tout cela. Mais il commence à se faire tard,
+et pour ne pas vous gêner plus longtemps, vous me permettrez de me
+retirer avec ma fille... n'est-ce pas?
+
+AUGUSTE--Je suis votre serviteur, madame. (Il reconduit les dames,
+jusqu'à la porte, et revient se mettre à table.)
+
+
+SCÈNE IV
+
+AUGUSTE, JOLIN.
+
+
+JOLIN, _à part_--Tenons-nous bien.
+
+AUGUSTE--Eh bien, mon vieux Jolin, à nous deux maintenant! Veux-tu?
+
+JOLIN--D'après ce que je vois, vous revenez vous établir dans le
+pays?
+
+AUGUSTE--Oui!
+
+JOLIN--Le retour de l'enfant prodigue.
+
+AUGUSTE--L'enfant prodigue? Mais tu sais bien, vieux Jolin, que je
+n'ai pu comme lui dissiper mon héritage.
+
+JOLIN--Sans doute, car vous n'aviez pu l'emporter.
+
+AUGUSTE--Tu feins de ne pas me comprendre... Tu dois bien penser
+cependant que mon intention, en remettant les pieds ici, est de
+revendiquer le dépôt que je t'ai confié en partant. C'est l'héritage
+de mon père, et après tant de revers, je ne serai pas fâché d'en
+jouir en paix.
+
+JOLIN--Mais, au moment de votre départ, vous m'avez cédé vos biens,
+par actes réguliers.
+
+AUGUSTE--Ah! très bien; mais tu oublies que cette vente était
+purement fictive, maître Jolin; car tu m'avais signé toi-même à
+l'avance une déclaration qui l'annulait. Cette déclaration, cette
+contre-lettre, comme on appelle les actes de ce genre, te constituait
+seulement dépositaire de ma fortune; tu étais obligé de tout me
+restituer à ma première demande.
+
+JOLIN--Mais... cette... contre-lettre... n'existe plus... sans
+doute...
+
+AUGUSTE--Eh bien, quand cela serait, la perte de cet acte serait-elle
+une raison pour un ancien serviteur de ma famille de retenir ce qui
+m'appartient légitimement?
+
+JOLIN, _se levant brusquement_--La contre-lettre est perdue! Ah! je
+le savais bien, moi; il ne faut jamais s'abandonner au désespoir!
+
+AUGUSTE, _se levant de table_--Jolin, je ne veux pas croire encore
+aux soupçons que tes paroles tendraient à m'inspirer. Il m'en
+coûterait trop de te regarder comme un fripon.
+
+JOLIN--Ah! ah! ah!... La bonne histoire, ce pauvre garçon revient tel
+qu'il est parti... ah! ah ah! C'est toujours le même écervelé que
+son père lui-même avait surnommé _La Bourrasque_. Ah! oui, _La
+Bourrasque_; pas de tête! pas de tête! Il vient réclamer cette
+fortune sans laquelle je ne pourrais plus vivre, et il n'a pas le
+précieux papier pour m'obliger à cette restitution. Il l'a perdu, le
+pauvre enfant... le pauvre niais... le pauvre fou!... Il l'a perdu...
+ah! ah! ah! il l'a perdu!
+
+AUGUSTE--Comme tu vas vite en besogne, vieux Jolin! T'ai-je dit que
+cet acte était perdu? Est-il si difficile de conserver une feuille de
+papier?
+
+JOLIN--Hein! c'était donc une épreuve?
+
+AUGUSTE--Peut-être. Dans tous les cas, cette épreuve ne t'a pas été
+favorable; aussi je me montrerai sévère envers un déloyal fondé de
+pouvoir; tu peux t'y attendre.
+
+JOLIN--Non, non, c'est impossible, ce papier n'a pu échapper à la
+destruction, à tous les naufrages dont vous parliez tout à l'heure.
+Vous avez imaginé quelque ruse pour me tromper. Mais j'ai l'oeil
+ouvert...
+
+AUGUSTE--Jolin! Tu sens que l'âge a modifié mon tempérament; car tu
+sais bien qu'autrefois, vieux coquin, je n'aurais pas souffert ces
+insolences sans te rompre les os... Mais causons tranquillement. Me
+croyais-tu assez imprudent, malgré ma légèreté, pour ne pas laisser
+cette contre-lettre au Canada?
+
+JOLIN--Ce n'est pas probable, car j'ai pris les informations les plus
+minutieuses...
+
+AUGUSTE--Dans mon intérêt, sans doute, vertueux Jolin. Eh bien,
+tiens, écoute; je vais te révéler certaines circonstances que tu me
+parais ignorer. En quittant Québec, après la mort de mon beau-frère,
+pour aller prendre part aux malheureuses échauffourées de 1838, je
+devais assurer le sort de celle qui m'avait tout sacrifié. Le jour
+donc où je conclus avec toi cette vente simulée de mes propriétés, je
+signai secrètement chez un autre notaire, un nouvel acte par lequel
+j'abandonnais à Berthe de Blavière, le revenu de tous les biens dont
+tu étais le dépositaire. A cette pièce je joignis la contre-lettre
+avec un testament. Je mis le tout sous cachet, et je le remis au
+notaire Dumont, en le chargeant de les faire parvenir à Berthe.
+
+JOLIN--Ils ne lui sont pas parvenus, car personne n'a jamais rien
+réclamé de moi en vertu de ces papiers.
+
+AUGUSTE--Je le sais, et c'est ce qui me fait croire, comme on me l'a
+assuré, que la malheureuse enfant, ne pouvant survivre à son chagrin,
+est allée mourir obscurément quelque part aux États-Unis.
+
+JOLIN--Ainsi donc ces papiers sont restés entre les mains de Dumont?
+Il n'a pourtant jamais voulu convenir qu'il eût un dépôt venant de
+vous.
+
+AUGUSTE--C'était son devoir de notaire.
+
+JOLIN--Mais Dumont est mort, et son successeur...
+
+AUGUSTE--A quoi bon ces explications? Les papiers existent, cela doit
+te suffire. Ils te seront montrés quand il sera temps.
+
+JOLIN--Mais... mais... on vous les a donc rendus?
+
+AUGUSTE--Pouvait-on refuser de me les restituer?
+
+JOLIN--Mais alors, vous les avez sur vous, vous pouvez...
+
+AUGUSTE--Curieux! mais en voilà assez pour ce soir. J'éprouve le
+besoin de prendre un peu de repos... Fais tes réflexions, Jolin; on
+dit que la nuit porte conseil. Emploie-la bien, _caro mio_; agis
+loyalement avec moi, et je ne te chicanerai pas trop sur tes comptes.
+A tort ou à raison, tu es riche, très riche, je le sais; même en me
+restituant ce qui m'est dû, tu pourrais vivre dans l'opulence...
+Crois-moi donc; la loyauté et la bonne foi te serviront mieux que
+la ruse ou la violence.
+
+JOLIN--Certainement, mon cher monsieur Auguste, nous nous entendrons
+aisément... Seulement si vous pouviez me laisser voir cette
+contre-lettre.
+
+AUGUSTE--Tu la verras, mais pas ce soir; le sommeil me gagne; dans
+quelle chambre as-tu fait préparer mon lit?
+
+JOLIN--Dans la chambre jaune; Thibeault va vous y conduire. (Il
+sonne et Thibeault entre avec un bougeoir qu'il remet à Auguste.)
+
+AUGUSTE--La chambre jaune! elle est bien triste et bien solitaire.
+C'est là que mourut ma vieille gouvernante, il y a près de quarante
+ans... Enfin, soit, je ne crains rien ni des vivants ni des morts...
+Bonsoir, Jolin; Dieu te donne des idées de paix!
+
+(Tout en parlant il s'empare furtivement d'un couteau de table, dont
+il examine la pointe, et sort.)
+
+
+SCÈNE V
+
+JOLIN, THIBEAULT.
+
+
+JOLIN, _seul_--Allons, je l'aurai échappé belle! Heureusement que La
+Bourrasque est toujours La Bourrasque... Il a la contre-lettre dans
+sa poche, je l'ai deviné. Avant deux heures je me moquerai de ses
+menaces. Thibeault, où est Bertrand?
+
+THIBEAULT--Y a un bout de temps qu'il doit être dans le parc, comme
+tous, les soirs, à attendre vos ordres.
+
+JOLIN--Dis-lui que j'ai affaire à lui. (Pantomime.) Tu comprends?
+
+THIBEAULT--C'est pas difficile.
+
+JOLIN--Dépêche-toi.
+
+THIBEAULT--Ça y est. (Il sort.)
+
+
+SCÈNE VI
+
+JOLIN, _seul_.
+
+
+JOLIN--Jolin, voici le moment de mettre la dernière main à ta
+fortune... ou de perdre tout ce que tu possèdes. Question de vie
+ou de mort, Jolin! Oui, il faut lui enlever ce maudit papier, il
+le faut... à tout prix!... Ah! ma fortune! Il veut m'arracher ma
+fortune... mon bien, mon argent, ma vie!... Tout ce que j'ai passé
+la première partie de mon existence à désirer, et dont je n'ai pu
+profiter encore dans la seconde! Cette fortune pour laquelle je
+risque tous les jours la prison et l'échafaud... Ah! nous allons
+voir!... Non, monsieur Auguste DesRivières, vous ne m'arracherez
+pas ainsi le coeur. Auriez-vous tous les démons de l'enfer à votre
+service, vous ne réussirez pas. Plutôt vous étrangler de mes propres
+mains... Oui, oui, un meurtre, s'il le faut... la potence plutôt
+que la ruine... Oh! que je sois damné, mais que je sois riche!...
+riche!... riche!...
+
+(La toile tombe.)
+
+
+
+
+ACTE III
+
+
+QUATRIÈME TABLEAU
+
+LES BRIGANDS
+
+(Le théâtre représente l'intérieur d'un parc. Au fond, un mur qu'au
+lever du rideau, Adrien est en train d'escalader. Il fait nuit.)
+
+
+SCÈNE I
+
+ADRIEN, _seul_.
+
+
+ADRIEN, _dont on ne voit que la tête_--On n'a pas l'habitude de
+veiller si tard au Domaine. Il faut que ce singulier personnage soit
+un homme d'importance aux yeux de Jolin... Se souviendra-t-il de
+moi?... cherchera-t-il à protéger Blanche?... Mais qu'importe après
+tout? Maintenant je suis décidé à agir seul... Agissons donc!
+(Il passe une jambe sur le mur.) Que vais-je faire? Ce voyageur
+n'avait-il pas raison de m'engager à prendre garde aux démarches
+imprudentes? Mon projet ne pourrait-il pas avoir pour résultat de
+compromettre Blanche sans utilité? Que gagnerai-je à me trouver seul,
+la nuit, dans ce jardin solitaire?... Ah bah! qui peut répondre
+du hasard? La pauvre enfant dort peu sans doute. Si elle avait
+l'heureuse pensée de se mettre à sa fenêtre pour respirer l'air frais
+de la nuit! Je pourrais me montrer à elle, lui adresser quelques
+mots à voix basse... Dans le cas contraire, je grimperai dans les
+peupliers jusqu'à sa fenêtre, et je déposerai ma lettre dans les
+pots de fleurs qu'elle arrose chaque matin... oui; d'ailleurs je
+serai plus près de ma chère, Blanche, je respirerai l'air qu'elle
+respire... Oui, oui, Dieu m'aidera! (Il entend du bruit; il retire
+sa jambe, et ne laisse que sa tête dépasser le mur.) Quelqu'un!...
+silence!
+
+
+SCÈNE II
+
+BERTRAND, THIBEAULT.
+
+
+BERTRAND, _entrant avec Thibeault_--Cré nom d'un nom! j'aime pas ça,
+moi, qu'on me laisse là, planté comme un pieu, pendant des deux ou
+trois heures de la nuit, quand y a des bons coups à faire partout.
+
+THIBEAULT--Vous avez pas besoin de vous plaindre, ça arrive toujours
+pas si souvent.
+
+BERTRAND--Une fois c'est de reste.
+
+THIBEAULT--Je voudrais ben vous voir rebeller... Quoi c'que vous
+pourriez faire avec vot' gang sans lui?
+
+BERTRAND--Enfin de quoi s'agit-il?
+
+THIBEAULT--Il va vous le dire lui-même. Y a un grand jack qu'est
+arrivé à soir qui y a pas fait plaisir.
+
+BERTRAND--Ah! y s'agit de... (Pantomime.)
+
+THIBEAULT--J'cré qu'oui.
+
+BERTRAND--Un de ses anciens amis, je gagerais.
+
+THIBEAULT--Ça m'en a tout l'air.
+
+BERTRAND--C'est comme ça; les meilleurs amis finissent toujours par
+en venir au couteau. Moi, j'avais un camarade d'école que j'aimais
+comme mes yeux. Un jour, à propos de rien, y m'plante son canif dans
+les côtes et se sauve. Six mois après, j'lui envoya dans la tête une
+balle qu'il vit pas venir. C'est de valeur, parce qu'on était comme
+les deux doigt de la main.
+
+
+SCÈNE III
+
+LES PRÉCÉDENTS, JOLIN.
+
+
+JOLIN, _entrant_--Eh bien, qu'est-ce que vous faite donc? Il n'y a
+pas de temps à perdre: il est une heure du matin.
+
+BERTRAND--Bon! chacun son tour. C'est-y amusant d'attendre?
+
+JOLIN--Thibeault vous a-t-il fait... comprendre...
+
+BERTRAND--Ben... à peu près. Il paraît qu'y a un citoyen de trop dans
+ce monde.
+
+JOLIN--Chut!... Comprenez bien mes volontés. Il ne s'agit pas de
+faire un mauvais coup; je suis trop honnête homme pour rien exiger de
+pareil. D'ailleurs on sait que l'individu se trouve chez moi, et je
+serais bien embarrassé de rendre compte de sa disparition... s'il
+disparaissait. Il faut être prudent. Il ne s'agit que de s'emparer de
+quelques paperasses qu'il a sur lui. Seulement, s'il s'éveille trop
+tôt, vous pouvez compter sur une résistance énergique... et alors...
+
+BERTRAND--Tant mieux!
+
+THIBEAULT--Tant pis!
+
+JOLIN--Il faut l'empêcher de s'éveiller trop tôt et je puis vous
+donner à ce sujet des renseignements utiles. Pendant qu'il se
+couchait, je l'ai examiné par une fente de la cloison. Il se défie de
+quelque chose car il a commencé par entasser tous les meubles de la
+chambre derrière la porte, et puis s'est couché tout habillé. Mais il
+est bien fatigué, et il dort déjà profondément. Il s'agit d'abord
+d'ouvrir avec assez de précaution pour ne pas faire de bruit, c'est
+le principal. Après cela vous irez droit au lit qui est à gauche, et
+vous pourrez vous emparer de l'individu avant qu'il soit éveillé;
+alors j'entrerai avec de la lumière, et le reste ira tout seul.
+
+BERTRAND--Mais, tonnerre d'un nom! c'est bien des cérémonies, ça!
+Laissez-moi donc faire; ça mettra pas grand temps, vous verrez!
+
+JOLIN--Non, non!... Il y a des personnes endormies dans la maison:
+tout doit se faire dans le plus grand silence.
+
+THIBEAULT--Tenez, vous me laisserez arranger ça moi. Je me charge
+d'ouvrir la porte sans faire plus de bruit qu'une souris qui
+trotte...
+
+JOLIN--C'est cela; eh bien, allons!
+
+BERTRAND, _à part_--C'est correct; encore un! mais y va te coûter le
+prix, celui-là, mon vieux grippe-sou d'hypocrite!... (Ils sortent.)
+
+ADRIEN, _seul_--Oh! infamie des infamies!... Cette fois, c'est
+l'humanité qui parle; je ne puis reculer. (Il saute dans le parc.)
+Il s'agit d'empêcher un crime: c'en serait un d'hésiter!... (Il suit
+Jolin.)
+
+
+CINQUIÈME TABLEAU
+
+AU MEURTRE
+
+(Le théâtre représente un corridor.)
+
+
+SCÈNE IV
+
+Mme SAINT-VALLIER, BLANCHE.
+
+
+Mme SAINT-VALLIER, _debout un bougeoir à la main_--Je te dis, ingrate
+enfant, que ton ridicule entêtement va nous faire chasser de cette
+maison. M. Jolin nous a rudoyées ce soir, comme il ne l'a encore
+jamais fait. Si tu le pousses à bout, qu'arrivera-t-il de nous, je te
+le demande? Nous faudra-t-il recommencer notre vie d'autrefois? Pour
+moi je suis lasse de cette pauvreté déshonorante.
+
+BLANCHE--Maman, la pauvreté ne peut déshonorer quand on la supporte
+noblement et avec courage. Cette vie d'humiliation me répugne;
+j'aimerais mieux mille fois travailler pour vous et pour moi. Je puis
+broder, donner des leçons de musique...
+
+Mme SAINT-VALLIER--De la broderie! des leçons de musique! Voilà bien
+de quoi faire vivre une personne de ma condition! Travailler pour
+vivre, quand on a vécu dans la meilleure société, quand on a tenu le
+haut du pavé!... Tiens, tiens, il faut que tout cela finisse, je ne
+puis souffrir que tu fasses ainsi ton malheur et le mien!
+
+BLANCHE--Votre malheur! mais vous savez bien que je donnerais ma vie
+pour vous savoir heureuse!
+
+Mme SAINT-VALLIER--Ce sont des phrases de roman, cela; quand on aime
+sa mère, on ne lui refuse pas un léger sacrifice...
+
+BLANCHE--Je suis prête à faire tous les sacrifices possibles, ma
+mère; oui, tous, excepté celui d'épouser cet homme. Il m'inspire trop
+d'horreur et de dégoût!
+
+Mme SAINT-VALLIER--Tu l'épouseras cependant, et le mariage va se
+faire dans le plus court délai. Nous verrons bien si tu oseras
+désobéir à ta mère.
+
+BLANCHE--Puisse Dieu me pardonner, maman; mais j'aurai la force de
+l'oser!
+
+Mme SAINT-VALLIER--Indigne créature! enfant dénaturée! Je parviendrai
+bien à te réduire va; et ce n'est pas ton Adrien Launière qui m'en
+empêchera. Un drôle qui n'a rien, et que tu préfères comme une sotte
+à l'homme le plus riche de Québec.
+
+BLANCHE--Le souvenir d'Adrien me soutiendra, ma mère, s'il ne peut
+venir lui-même à mon secours. Mais peut-être le ciel m'a-t-il déjà
+envoyé un autre protecteur.
+
+Mme SAINT-VALLIER--Un protecteur! qu'est-ce à dire? Serait-ce par
+hasard ce M. DesRivières qui est arrivé ce soir? En effet, j'ai cru
+m'apercevoir qu'il t'avait parlé à voix basse. Il t'a apporté quelque
+message, quelque lettre sans doute?
+
+BLANCHE, _pleurant_--Non, maman, pas de lettre, pas de message; mais
+un mot de pitié est si précieux quand on est abandonné de tous...
+
+
+SCÈNE V
+
+LES PRÉCÉDENTS, ADRIEN.
+
+
+ADRIEN, _entrant précipitamment par la fenêtre_--Pas de tous, pas de
+tous, Blanche!
+
+BLANCHE--Adrien!
+
+Mme SAINT-VALLIER--Comment?... Qu'est-ce que cela veut dire?
+
+ADRIEN--Blanche! Mme Saint-Vallier! silence, de grâce! Il y va de ma
+vie.
+
+Mme SAINT-VALLIER--Entrer par la fenêtre!... Une escalade!... Sainte
+Vierge! a-t-on jamais rien vu de semblable?
+
+BLANCHE--O Adrien, Adrien!
+
+Mme SAINT-VALLIER--Que venez-vous faire ici? Répondez!
+
+ADRIEN--Je suis ici pour empêcher un meurtre.
+
+Mme SAINT-VALLIER et BLANCHE--Un meurtre!...
+
+ADRIEN--Oui... ce voyageur, cet étranger, arrivé ici ce soir; on veut
+se défaire de lui.
+
+Mme SAINT-VALLIER--Qui donc, monsieur?
+
+ADRIEN--Le maître de cette maison, ce misérable Jolin que vous voulez
+donner pour mari à votre fille.
+
+Mme SAINT-VALLIER--C'est une calomnie! c'est impossible!... M.
+Jolin... un homme...
+
+ADRIEN--Oh! il est trop lâche pour exécuter lui-même son abominable
+projet; mais les assassins sont déjà dans la maison. Dites-moi vite
+où est la chambre de cet étranger. Je le préviendrai, je le mettrai
+sur ses gardes, je le défendrai, s'il le faut!
+
+Mme SAINT-VALLIER--Non, non!... C'est une imposture!... Jolin, un
+homme riche...
+
+BLANCHE--Maman, ce soir il avait un regard infernal en regardant
+M. DesRivières.
+
+ADRIEN--M. DesRivières! l'ancien maître de Jolin... plus de doute...
+Blanche, au nom de Dieu dites-moi où se trouve la chambre de ce
+pauvre voyageur...
+
+BLANCHE--Là, au bout du corridor; mais je vous en supplie, Adrien,
+n'allez pas vous exposer à un danger inutile.
+
+ADRIEN--Blanche, M. DesRivières est notre ami! (On entend un grand
+bruit.) Ah! mon Dieu, il est trop tard, on l'égorge. Laissez-moi,
+laissez-moi! (Il s'élance hors de la pièce.)
+
+BLANCHE--Ah! mon Dieu, mon Dieu! Ils vont le tuer lui aussi.
+
+Mme SAINT-VALLIER--Blanche, Blanche!... Fuyons, fuyons!... (Elle
+entraîne Blanche du côté opposé, et le décor s'ouvre par le fond.)
+
+
+SIXIÈME TABLEAU
+
+LE PACTE
+
+(Le théâtre représente la chambre à coucher d'Auguste. Jolin est
+debout dans un coin, une bougie à la main. Thibeault est étendu
+par terre, à moitié assommé. Auguste, les pieds embarrassés dans
+une chaise, est renversé, et Bertrand a le couteau levé sur lui.
+Les meubles sont dispersés çà et là dans la chambre où tout est
+dans le plus grand désordre.)
+
+
+SCÈNE VI
+
+AUGUSTE, BERTRAND, JOLIN, THIBEAULT, ADRIEN.
+
+
+AUGUSTE--Aïe!... la satanée chaise!
+
+ADRIEN, _entrant et saisissant le bras de Bertrand_--Arrêtez,
+malheureux!
+
+AUGUSTE, _se dégageant et se mettant en garde son couteau à la
+main_--Bon!... Merci!... Lâchez-le, lâchez-le maintenant. Je lui fais
+son compte.
+
+ADRIEN, _lâchant Bertrand qui remet tranquillement son couteau dans
+sa poche_--Monsieur Jolin, votre maison est donc une caverne de
+brigands, un coupe-gorge! Vous n'êtes donc qu'un assassin!...
+
+JOLIN--Par l'enfer! c'est l'amoureux! Comment s'est-il introduit ici?
+
+AUGUSTE--Eh! mais, par la barbe du prophète! c'est mon petit ami
+de l'auberge. Du diable si je m'attendais à le revoir cette nuit!
+Eh bien, mon matelot, vous pouvez vous vanter de m'avoir rendu un
+service! car cet enragé brigand était en train de me faire une
+vilaine boutonnière au moule de ma veste... Merci!... Je ne sais
+pourquoi, mais j'aime à vous devoir ce service là, à vous!
+
+JOLIN, _bas à Bertrand qui s'est rapproché de la porte_--Bertrand, il
+faut mettre à tout prix ces hommes hors d'état de nous nuire!...
+
+BERTRAND--À tous les diables vous et vos affaires! La tête me bouille
+comme une marmite au feu... J'en ai assez! C'est un démon ce
+pendard-là... Et cet autre qui m'arrive sur les bras... Et vous qui
+me laisseriez étriper sans grouiller une patte... Merci!... Des
+compliments chez vous! (Il s'éloigne.)
+
+JOLIN--Comment! vous m'abandonnez! Demain ils porteront plainte
+contre vous, et...
+
+BERTRAND--De quoi m'accuseront-ils? D'avoir reçu une grêle de coups
+pour assommer un boeuf! S'ils me poursuivent pour cela, ils pourront
+venir me chercher dans le bois du Carouge; ils trouveront à qui
+parler!
+
+JOLIN, _donnant des coups de pieds à Thibeault_--Allons, te
+lèveras-tu, toi, maudit cancre!
+
+THIBEAULT--Aïe! aie!... Je suis à moitié mort... grâce!...
+
+AUGUSTE--Attendez, camarade; (Il lui tend la main.) les ennemis ne
+sont pas des Turcs. C'est moi qui vous ai mis dans cet état, c'est à
+moi de vous aider maintenant que la bataille est finie!... (Il le
+relève_.) Allons, mon brave, cette petite bourrasque ne doit pas vous
+décourager; quand vous voudrez, je vous donnerai votre revanche.
+
+THIBEAULT--Non, non! pas de revanche, pas de revanche! J'en ai assez
+moi aussi. (Il se dirige vers la porte.)
+
+AUGUSTE, _à Bertrand_--Et vous, mon vaillant picador, sans rancune
+aussi, n'est-ce pas?... Quand il vous plaira de recommencer notre
+passe à la navaja, je serai à vos ordres. Il n'y aura pas alors de
+chaises éparses sur le plancher pour me faire tomber! Au revoir donc,
+mes amis, et _felice sera!_ (Bertrand et Thibeault sortent.)
+
+
+SCÈNE VII
+
+AUGUSTE, ADRIEN, JOLIN.
+
+
+ADRIEN--Vous les laissez s'échapper ainsi?
+
+AUGUSTE--Pourquoi pas? Tel va chercher de la laine qui s'en revient
+tondu! Et maintenant, mon bon Jolin, mon respectable ami, nous allons
+causer un instant, si tu veux bien.
+
+JOLIN--J'espère, mon cher monsieur Auguste, que vous ne prendrez pas
+au sérieux une mauvaise plaisanterie. J'avais expressément recommandé
+qu'on ne vous fit aucun mal. Je voulais seulement voir ce papier,
+vous savez, qu'il m'est si important de connaître. Ces pauvres
+diables que vous avez si mal menés étaient seulement chargés de
+s'assurer si réellement vous aviez cette pièce sur vous...
+
+JOLIN--Mais vous me demandez d'être absolument le maître dans ma...
+dans notre maison. Au moins justifiez de vos droits, en me montrant
+ce papier... qui...
+
+AUGUSTE--Tron dé Diou! mon bon ami, tu deviens assommant à rabâcher
+toujours la même chose! Tu verras ce papier le jour où nous réglerons
+définitivement nos comptes; tu le verras en présence d'un notaire et
+de deux témoins, à travers une glace assez épaisse pour que tu ne
+puisses le lacérer furtivement. Voilà quand et comment tu verras
+cette contre-lettre, et non auparavant ni autrement. En attendant
+je vais la mettre en lieu sûr, afin que tu ne sois plus tenté de
+recommencer l'expérience de cette nuit. Crois-moi, ne te montre pas
+trop difficile, et nous pourrons faire ensemble un arrangement à
+l'amiable où tu trouveras ton profit.
+
+JOLIN--Et ni vous ni ce jeune homme ne conterez jamais à personne ce
+qui est arrivé cette nuit?
+
+AUGUSTE--Nous le promettons.
+
+JOLIN--Et vous vous engagez à soutenir demain matin la fable que je
+conterai aux dames Saint-Vallier pour détourner leurs soupçons?
+
+AUGUSTE--Tu pourras conter toutes les fables de Lafontaine si tu
+veux, personne ne te contredira.
+
+JOLIN--Marché conclu!
+
+AUGUSTE--A merveille! Maintenant, récapitulons. J'aurai mes cinq
+cents louis; je pourrai recevoir tout le pays ici s'il m'en prend
+fantaisie...
+
+ADRIEN--Et j'épouserai Blanche?
+
+JOLIN--Oui, oui...
+
+AUGUSTE--Chien qui s'en dédit! Tiens bien toutes ces conditions,
+mon vieux, car je te surveillerai. Tu dois savoir qu'il n'est pas
+facile de me tromper, ni de me surprendre; te voilà bien averti...
+Maintenant, que la paix est conclue, laisse-moi seul ici attendre
+le jour en compagnie de ce brave garçon arrivé si à propos pour
+m'épargner des désagréments. Envoie-nous deux ou trois bouteilles de
+ton meilleur vin, et bonsoir... Tu dois avoir besoin de ruminer à ton
+aise quelque nouvelle coquinerie; seulement contente-toi de ruminer
+ou sinon... Va! (Jolin sort.) Allons, j'ai quinze jours devant moi;
+c'est plus qu'il ne me faut pour les mater...
+
+ADRIEN, _se jetant dans ses bras_--Ah! monsieur, vous êtes mon bon
+génie; vous aurez fait le bonheur de toute ma vie!...
+
+AUGUSTE--Ne vous hâtez pas trop de me remercier, mon jeune ami; Dieu
+sait comment tout ceci finira... Enfin, j'ai quinze jours de gagnés.
+Les Américains ont tort de dire: _Time is money_... Le temps c'est
+tout!
+
+(La toile tombe.)
+
+
+
+
+ACTE IV
+
+
+SEPTIÈME TABLEAU
+
+LE MILLIONNAIRE
+
+(Le théâtre représente un jardin. Au fond une barrière entrouverte,
+où Josepte et Thibeault causent au lever du rideau.)
+
+
+SCÈNE I
+
+THIBEAULT, JOSEPTE.
+
+
+JOSEPTE--Mais, quand je vous dis, Thibeault, qu'il avait l'air d'un
+vrai quêteux, quoi! A part la poche. Et pis si c'avait pas été que de
+M. Launière, il s'en allait sans payer l'absinthe qui avait bue chux
+nous. Tout ça c'est vrai comme v'là une clôture qui me regarde! Et
+puis, vous me dites que c'est un gros richard! Jamais j'vous crairai!
+
+THIBEAULT--Ah! ben, s'il avait l'air d'un quêteux, il est ben changé,
+je vous en réponds. Y remue l'argent à la pelle, j'vous dis. Y paraît
+qu'il a dans le port un bâtiment qui vient des vieux pays avec des
+tonnes pleines d'argent et des yamants gros comme le poing. Enfin,
+c'est riche, cinq fois fortuné...
+
+JOSEPTE--Vous avez qu'à voir! Vous avez qu'à voir!... qui c'qui
+aurait jamais pu... C'est tout prouvable qu'il aura fait ça pour nous
+éprouver... Et pis Cayou, mon homme, qu'a voulu le faire manger par
+son chien! Je vous dis qu'on est malchanceux aussi. Je lui disais!
+que faut jamais juger dans les apparences... Mais vous avez toujours
+un fameux bel habillement à c't'heure!
+
+THIBEAULT--Bougez pas! c'est pas un habillement, ça; c'est une
+livrée. On est quatre habillés comme ça...
+
+JOSEPTE--Quatre!
+
+THIBEAULT--Oui. Et pis, quant à lui, le millionnaire, quand vous le
+reverrez à c't'heure, j'vous persuade que vous aurez pas envie de
+chouler les chiens après lui... Faut voir s'il en a d'l'apparance.
+Oui, du beau drap fin, et pis ça reluit.
+
+JOSEPTE--Sainte misère humaine! qui c'qui aurait jamais pu penser...
+Et pis on dit que M. Launière est son grand ami... V'là c'que c'est,
+il l'a pas si mal reçu que nous autres, lui.
+
+THIBEAULT--À propos, votre M. Launière, il va s'marier.
+
+JOSEPTE--C'est-y vrai?
+
+THIBEAULT--Oui, le bomme Jolin mange d'l'avoine. Si vous voyiez la
+grimace qu'y fait!... Mais c'est le millionnaire qu'arrange tout
+ça... On dirait que tout y appartient icitte. J'y comprends rien.
+
+JOSEPTE--Ce pauvre M. Adrien... Ah! ben, j'suis contente pour lui.
+
+THIBEAULT--Chut!... le v'là qui s'en vient avec sa blonde...
+Allons-nous-en. (Il sort.)
+
+JOSEPTE, _sortant_--Qui c'qu'aurait jamais pu penser?...
+
+
+SCÈNE II
+
+ADRIEN, BLANCHE.
+
+
+ADRIEN--Comme tout me paraît changé ici! Ce jardin, ce parc, qui me
+semblaient si sévère, si triste, il y a quelques jours, sont pour moi
+un paradis terrestre maintenant... N'est-ce pas qu'il est sublime ce
+sentiment qui a le pouvoir non seulement de réchauffer les coeurs les
+plus froids, d'inspirer des actions héroïques aux plus égoïstes, mais
+encore de transformer ainsi même les objets matériels, la nature
+inerte! Oh! aimons-nous toujours ainsi, Blanche, et toute l'existence
+ne sera qu'un long enchantement... Mais vous ne me semblez pas très
+gaie... auriez-vous quelque chagrin?
+
+BLANCHE--Non, Adrien; mais j'ai des appréhensions; je ne comprends
+pas trop tout ce qui se passe autour de nous; il me semble que tout
+ceci est un rêve.
+
+ADRIEN--Que ce soit un rêve ou une réalité, si ce rêve doit durer
+toujours, pourquoi désirer autre chose? Ne nous préoccupons pas de
+l'avenir. Tu m'aimes toujours, n'est-ce pas? Dis-moi que tu m'aimes
+toujours.
+
+BLANCHE--Oh! oui, toujours Adrien! comment ne t'aimerais-je pas, toi
+si noble et si généreux! toi mon ami d'enfance, mon frère! mon frère
+par l'affection, et aussi... par le malheur... Tous deux nous avons
+souffert, tous deux nous avons pleuré; et c'est là une fraternité qui
+ne s'altère jamais, car elle tient à toutes fibres du coeur. Oui,
+Adrien, oui, je suis fière de te le dire, je t'aime, je t'aime de
+toutes les forces de mon âme, sans restriction, sans hésitation, sans
+partage... mais...
+
+ADRIEN--Alors, Blanche, ô ma Blanche bien-aimée, qu'as-tu à craindre?
+Pourquoi douter de la Providence? Celui qui protège le nid des petits
+oiseaux, est le père de tous ceux qui s'aiment...
+
+BLANCHE--Qu'il nous défende alors, car je crains un malheur...
+
+
+SCÈNE III
+
+LES PRÉCÉDENTS, Mme SAINT-VALLIER.
+
+
+Mme SAINT-VALLIER, _entrant_--Blanche, je ne dois pas souffrir que
+vous sortiez ainsi seule avec monsieur. Tous ces roucoulements sont
+fort bien, mais cela ne peut durer. Ma fille m'appartient, et
+personne n'en disposera contre mon gré. Puisque M. Jolin nous a
+trompées en se faisant passer pour riche, je veux bien ne plus penser
+à lui; je lui ai retiré mon estime; mais je ne vois pas de raison
+là-dedans, monsieur Launière, pour que je vous accorde la main de
+Blanche. Cela ne vous met pas en position de vous charger d'une
+famille. Je finirai par me lasser de toutes ces chuchoteries, si
+l'on ne va pas franchement au but.
+
+ADRIEN--Mais, madame, ne m'avez-vous pas permis...
+
+Mme SAINT-VALLIER--Permis, permis! est-ce que je sais, moi, ce que je
+permets et ce que défends, depuis l'arrivée de ce M. DesRivières, si
+bien surnommé la Bourrasque. Tout tourne à sa volonté; il fait la
+pluie et le beau temps dans cette maison. Il est riche, il ne l'est
+pas; il arrive ici vêtu comme un mendiant, et il jette l'or par les
+fenêtres... Une nuit vous tombez des nues en nous annonçant que M.
+Jolin assassine votre M. DesRivières. Le lendemain matin on vous voit
+déjeuner gaiement tous les trois, et vous nous assurez que toute
+cette affaire qui nous a causé une si grande peur, n'est qu'un
+malentendu... M. Jolin a l'air de détester cet étranger, et lui obéit
+comme un esclave. Enfin Jolin n'est pas digne de ma fille, c'est
+fort bien. M. DesRivières en me parlant de votre mariage, m'a fait
+entendre certaines choses... mais s'il ne se hâte pas de s'expliquer
+clairement, je ne vois pas pourquoi je souffrirais plus longtemps des
+assiduités inutiles...
+
+BLANCHE--Mais, maman, M. DesRivières vous aurait-il exprimé
+l'intention...?
+
+Mme SAINT-VALLIER--Rien, rien; ces questions-là ne sont pas à ta
+portée. Seulement si votre millionnaire continue à recevoir une
+légion d'amis, de cousins et de cousines à qui il fait espérer sa
+succession, je ne sais pas comment il pourra réaliser ses
+promesses...
+
+BLANCHE--Je comprends mal, maman; vous ne voulez pas dire sans doute
+que M. DesRivières aurait promis de suppléer à notre défaut de
+fortune?
+
+Mme SAINT-VALLIER--Et quand cela serait?
+
+BLANCHE--Les convenances, le sentiment de ma dignité me défendraient
+d'accepter les dons d'un étranger, dût mon bonheur en dépendre!
+
+Mme SAINT-VALLIER--Phrases de romans que tout cela... D'ailleurs si
+tu es si délicate, M. DesRivières ne pourrait-il pas s'intéresser en
+faveur de son nouvel ami, M. Adrien, qui lui a, paraît-il, rendu un
+service immense?
+
+ADRIEN--Madame, je rougirais de devoir la main de Blanche à une
+indélicatesse; et c'en serait une que de recevoir le prix d'un
+service rendu.
+
+BLANCHE--Cher Adrien, nos âmes se devinent toujours.
+
+Mme SAINT-VALLIER--Sur ma parole, la jeunesse d'à présent est
+complètement folle... Ah! ça voudriez-vous bien me dire pourquoi,
+après m'être opposée jusqu'ici à cet absurde mariage, j'aurais changé
+d'avis tout à coup, si l'on ne m'avait fait entendre certaines
+éventualités? Qu'y aurait-il de changé dans nos situations
+réciproques? Mais puisque vous êtes si désintéressés, n'en parlons
+plus... tout est rompu! Toi, Blanche, je te défends de revoir M.
+Launière; et de son côté M. Launière voudra bien ne plus t'honorer
+de ses attentions particulières.
+
+ADRIEN--Oh! madame, par pitié pour moi, pour Blanche...
+
+Mme SAINT-VALLIER--C'est mon dernier mot!
+
+BLANCHE--Oh! maman! (Elle pleure.)
+
+Mme SAINT-VALLIER--Blanche, rentrons!
+
+ADRIEN--Soyez tranquille, Blanche; je ne vous abandonnerai pas!
+
+Mme SAINT-VALLIER--C'est ce que nous verrons. (Elle va pour sortir
+en entraînant Blanche, et elle se trouve face à face avec Auguste.)
+
+
+SCÈNE IV
+
+LES PRÉCÉDENTS, AUGUSTE.
+
+
+AUGUSTE, _entrant_--Ma foi, mes bons amis, c'est très mal à vous
+de quitter la table avant la fin. Vous perdez un spectacle unique:
+d'abord cette ménagerie de parents que j'ai grisés en les obligeant
+à boire outre mesure à mon heureux retour; et ce pauvre Jolin, qui
+fait la plus piteuse mine en comptant les bouteilles vides et les
+verres cassés. Son coeur d'avare saigne par tous les pores... Le
+_poveretto!_ s'il avait vu mes dîners d'apparat dans l'Inde! On
+buvait dans des gobelets d'or enrichis de perles que l'on jetait dans
+le Gange à la fin du repas. On brisait les plats de porcelaine du
+Japon, sur la tête des porteurs de palanquins, avec aussi peu de
+regret que je brise ce méchant verre de deux sous... (Il jette le
+verre dans la coulisse.)
+
+Mme SAINT-VALLIER--Voilà de jolies manières! Vous devriez avoir plus
+d'égards pour la vaisselle de la maison. On a beau être riche, on
+trouve toujours l'occasion d'employer convenablement sa fortune.
+
+AUGUSTE--Fort bien parlé, bonne maman Saint-Vallier; mais je suis
+pour le moment un riche d'une certaine espèce; mon plaisir suprême...
+(Examinant Adrien et Blanche.) Mais, par Al-Borak! que signifie
+ceci? Les enfants ont pleuré? Qui a effarouché mes gentils
+tourtereaux? Qui a jeté des pierres dans mon buisson de roses? Tron
+de l'air! serait-ce un nouveau tour de Jolin? Voudrait-il rompre la
+trêve?
+
+ADRIEN--Non, monsieur; Jolin n'est plus la cause de notre affliction.
+Merci de votre bienveillance, mais elle ne peut rien pour diminuer
+nos chagrins actuels.
+
+AUGUSTE--Alors je dois m'en prendre à vous, madame Saint-Vallier, je
+le parierais. Vous aurez encore tourmenté mes jeunes amis par vos
+éternelles exigences de fortune. Je vous avais pourtant fait entendre
+que, dans certains cas...
+
+Mme SAINT-VALLIER--Vous avez eu beau me parler de tous les cas
+possibles, ils ne veulent rien de vous ni de personne; et comme je ne
+saurais souffrir plus longtemps de voir ce grand garçon rôder autour
+de ma fille, et lui parler à l'oreille...
+
+AUGUSTE--Êtes-vous si méchante? Auriez-vous bien le coeur de
+martyriser ces chers enfants? Regardez-les; leur naïve douleur ne
+vous émeut-elle pas? Je croyais mon âme desséchée par vingt années
+de voyages, de luttes, de désenchantements; et en les voyant, je me
+sens prêt à pleurer. Ah! c'est qu'en parcourant le monde dans tous
+les sens, j'ai admiré bien des choses, les merveilles de l'art, les
+splendeurs de la nature; mais je n'ai rien trouvé d'aussi digne de
+respect et d'admiration que deux enfants jeunes et beaux, s'aimant
+d'un premier amour!... Oh! ne les séparez pas!... ce serait une
+faute, ce serait un crime! Ne les séparez pas, ou craignez que
+leur malheur ne retombe sur votre tête... J'ai aimé comme Adrien
+autrefois; il y a bien longtemps. Si rien n'eût fait obstacle à
+mon amour, j'eusse pu devenir un homme simple et bon, utile à ses
+semblables, obéissant aux lois de la société; mais un obstacle se
+rencontra; on irrita des passions fougueuses, je devins ivre, je
+devins fou... Le sang coula, un cadavre fut jeté entre _elle_ et moi.
+L'existence de celle que j'aimais fut brisée du coup; et moi, pendant
+une moitié de ma vie, j'ai erré en proscrit, en vagabond, sur la
+surface de la terre, faisant rarement le bien, souvent le mal, à
+charge aux autres, à charge à moi-même!... Je crois, Dieu me
+pardonne, que je deviens sentimental. C'est honteux, à mon âge...
+Mais voyons, madame, vous ne songez pas sérieusement à les séparer!
+Ils s'aiment, ils sont dignes l'un de l'autre, ils seront heureux.
+Tenez, pour les voir heureux, je donnerais...
+
+Mme SAINT-VALLIER--Vous donneriez?
+
+AUGUSTE--Le diamant du Grand-Mogol, si je l'avais.
+
+Mme SAINT-VALLIER--Très bien; je sais ce qui me reste à faire. Il est
+toujours bon de mettre ces beaux parleurs au pied du mur. Voilà où
+aboutissent leurs promesses... au diamant du Grand-Mogol. Encore une
+fois, c'est bien; je saurai agir à ma guise...
+
+
+SCÈNE V
+
+LES PRÉCÉDENTS, LECOURS, et son fils JULES puis JOLIN.
+
+
+LECOURS, _en dehors_--Par ici, par ici, Jules! Il me semble avoir vu
+le bon cousin se diriger de ce côté...
+
+AUGUSTE--Allons, voilà mes hôtes qui s'impatientent. Voyons, mes
+petits amis, essuyez vos yeux; tout s'arrangera, vous verrez. Et
+vous, chère maman Saint-Vallier, nous causerons de tout cela à tête
+reposée; et nous nous entendrons, soyez-en sûre. En attendant, riez
+un peu de ma charmante famille... Elle est divertissante.
+
+LECOURS, _en dehors_--Viens, Jules, je les aperçois!
+
+JOLIN, _entrant_--C'est l'un de vos convives qui vous cherche pour
+prendre congé. (À part.) La peste soit de tous ces grugeurs!...
+
+LECOURS, _entrant avec son fils_--En effet, mon cousin, nous avons le
+regret de vous quitter.
+
+AUGUSTE--Comment, déjà? Vous me feriez plaisir en passant ici
+quelques jours, afin que je puisse vous fêter d'une manière plus
+digne de vous et de moi. Ces dîners improvisés ne valent pas
+grand'chose...
+
+JOLIN, _à part_--Que le diable lui torde le cou!...
+
+LECOURS--Oh! nous sommes tout à fait charmés...
+
+AUGUSTE--Vous me donnerez ma revanche un autre jour. Je vais mettre
+cette maison sur un pied convenable. J'aurai des cuisiniers de
+diverses nations. Vous verrez, cousin; à votre prochaine visite, vous
+mangerez des nids de salanganes, des holothuries et des nageoires de
+requins. Je parie que vous trouverez ces mets délicieux.
+
+JOLIN, _à part_--L'infâme!...
+
+LECOURS--Vous êtes mille fois trop...
+
+AUGUSTE--Eh bien, à dimanche prochain alors, il y aura grande fête
+ici. Ayez la bonté de transmettre mon invitation aux Amyot, aux
+Durand, aux Garant, et aux autres dont je puis oublier le nom, mais
+que je chéris du fond du coeur. Dites-leur de venir avec leurs amis
+et leurs connaissances, leurs enfants, leurs domestiques, leurs
+chiens, s'ils en ont... Dans l'Inde, c'est l'usage d'arriver ainsi
+chez un ami en caravane.
+
+JOLIN, _à part_--Le brigand!...
+
+AUGUSTE--Jolin, j'entends que rien ne soit épargné pour cette fête.
+S'il n'y a pas de salle assez vaste à la maison, le banquet aura lieu
+dans le jardin. Je veux des pluies de fleurs, des parfums, de la
+musique...
+
+JOLIN--Cependant, monsieur, il y a certaines limites... qui...
+
+LECOURS--Ah! c'est mal à vous, monsieur Jolin, de vouloir ainsi
+détourner votre maître de sa famille. Avez-vous peur de l'affection
+qu'il nous témoigne? Vous avez beau faire, M. DesRivières préférera
+toujours ses parents à l'ancien commis de son père.
+
+
+SCÈNE VI
+
+LES PRÉCÉDENTS, THIBEAULT.
+
+
+(Thibeault entre et va présenter une lettre à Jolin qui s'éloigne un
+peu pour la lire.)
+
+THIBEAULT, _à Lecours_--La voiture de monsieur est prête.
+
+LECOURS, _à Auguste_--Vous les entendez, cousin; maître et domestique
+ont l'air de nous trouver de trop ici. Écoutez; on cherche à vous
+accaparer; on en veut à votre fortune, c'est clair. Tenez, si vous
+vouliez bien venir demeurer chez nous, à Québec, notre demeure est
+bien peu digne de vous, mais l'affection et le respect suppléeraient
+à ce qui manque.
+
+AUGUSTE--Merci, merci, cousin; j'apprécie votre dévouement à sa juste
+valeur... et je pourrais bien un jour ou l'autre accepter vos
+offres...
+
+JOLIN, _d'un air triomphant, et sa lettre à la main_--Acceptez-les
+tout de suite, vilain imposteur que vous êtes; acceptez-les tout de
+suite, et délivrez-moi de votre présence!
+
+ADRIEN--Que signifie ce langage? Oubliez-vous, monsieur Jolin...
+
+JOLIN--Je n'oublie rien; mais je suis las de me faire bafouer dans ma
+maison, et je vais donner du balai à tout ce qui me gêne. Ainsi donc,
+les DesRivières, les Lecours, les petits amoureux intrigants, les
+laquais et les banquets chinois, et toute la boutique infernale, vont
+décamper lestement de chez moi... Allons, qu'on fasse maison nette,
+et promptement! car en vérité la rage m'étouffe, et je ne saurais me
+contenir plus longtemps!
+
+LECOURS--Mais, sapristi! cet individu est fou! parler ainsi à un
+homme capable d'acheter la moitié de Québec.
+
+JOLIN--Qu'il s'achète donc un logis pour la nuit; car, je le jure,
+il ne couchera pas dans ma maison.
+
+LECOURS--J'espère que vous connaissez vos amis maintenant, cousin!
+Venez-vous-en chez nous. Notre voiture est prête; nous pouvons y
+placer vos coffres les plus précieux... Il serait imprudent de
+laisser votre fortune à la merci de ce mécréant...
+
+JOLIN--Ah! ah! ah!... Son bagage ne sera pas lourd. Il ne possède
+rien au monde. C'est moi qui lui ai acheté l'habit qu'il a sur le
+corps.
+
+LECOURS--Mais ces dîners, ces réceptions...
+
+JOLIN--Je souffrais tout, je payais tout... Moi, l'homme réputé
+habile, expérimenté, je me suis laissé duper comme un écolier, comme
+un imbécile. Oh! mais la leçon me servira. Allons, que l'on sorte à
+l'instant de chez moi!
+
+LECOURS--Je m'en vais tout de suite, quant à moi. Je ne suis pas venu
+ici pour me faire insulter... Cela crie vengeance... Viens, mon
+enfant... c'est indigne. Être traité ainsi dans la maison d'un
+parent!... (Il sort avec son enfant.)
+
+
+SCÈNE VII
+
+LES PRÉCÉDENTS, excepté LECOURS et JULES.
+
+
+AUGUSTE--A ce que je vois, maître Jolin, tu sais...
+
+JOLIN--Je sais la vérité. Ce papier que vous vous vantiez d'avoir
+n'est pas entre vos mains. J'ai écrit au successeur de ce notaire à
+qui vous aviez confié la contre-lettre; voici sa réponse. (Il lit.)
+«Cette pièce a été envoyée à qui de droit; il en est fait
+mention dans nos registres; mais comme elle n'a jamais été mise en
+usage, il faut penser qu'elle a été perdue ou détruite.»
+
+AUGUSTE--C'est la réponse que j'ai obtenue moi-même.
+
+JOLIN--Alors qu'attendiez-vous donc de moi? Pourquoi ces folies
+indignes d'un homme de votre âge, ces extravagances, ces gaspillages
+inouïs?
+
+AUGUSTE--Je voulais m'amuser à tes dépens. J'aurai toujours tiré cela
+de l'héritage que tu me voles...
+
+JOLIN--Ménagez vos expressions! Je suis un honnête homme, et je ne
+souffrirai pas que l'on m'insulte. Si vous avez des droits faites les
+valoir! Mais tous ces propos sont inutiles. Thibeault, chasse-moi ces
+individus!
+
+THIBEAULT--Merci!... J'en ai assez, moi, de ces jeux-là!
+
+AUGUSTE--Misérable fripon!... je t'étranglerais... Mais bah! un
+coquin de moins sur la terre où il y en a tant, ne laisserait pas de
+vide appréciable. (À Adrien.) Allons, mon ami, il ne nous reste
+qu'à faire retraite, car vous êtes compris dans cette intimation
+polie d'avoir à vous éclipser.
+
+JOLIN--Oui, lui, lui surtout!
+
+ADRIEN--Je n'ai pas la prétention de rester chez M. Jolin malgré lui;
+mais, avant de partir, je veux savoir si c'est librement que ces
+dames...
+
+BLANCHE--Adrien, je ne veux pas, je ne peux pas rester ici. Je vous
+en conjure, ne me laissez pas dans cette maison!...
+
+JOLIN--Vous dépendrez de votre mère, mademoiselle; et si elle a
+conservé un peu d'amitié pour moi...
+
+Mme SAINT-VALLIER--Je crois, en effet, qu'on vous a indignement
+calomnié, mon vieil ami...
+
+JOLIN--Eh bien, j'espère que vous ne confierez ni le sort de Blanche
+ni le vôtre à des vagabonds sans le sou, comme ces deux individus-là.
+
+BLANCHE--Maman, vous n'avez donc pas compris le rôle honteux...
+
+Mme SAINT-VALLIER--Te croirais-tu plus sage que ta mère?...
+
+BLANCHE, _éclatant en sanglots_--Adrien! Adrien!...
+
+ADRIEN--Oh! madame, je vous en conjure, au nom de ce que vous avez
+de plus sacré...
+
+Mme SAINT-VALLIER--Laissez-moi, monsieur! Blanche, sortons. (Elles
+sortent.)
+
+
+SCÈNE VIII
+
+PRÉCÉDENTS, excepté Mme SAINT-VALLIER et BLANCHE.
+
+
+AUGUSTE--C'est inutile, mon pauvre garçon; vous n'obtiendrez rien de
+cette femme obstinée, à qui manquent également l'intelligence et le
+coeur. Il ne nous reste plus qu'à nous adresser à l'autorité...
+
+JOLIN--Oh! je ne vous crains plus; les circonstances ont changé.
+Voudrait-on croire que moi, homme riche et considéré, j'aie pu tendre
+un piège à un malheureux sans feu ni lieu qui est venu me demander
+l'hospitalité? L'existence de ce fameux papier eût donné peut-être
+quelque autorité à une pareille assertion; mais il n'existe pas, je
+prouverai qu'il n'a jamais existé... D'ailleurs qui êtes-vous pour
+inspirer de la confiance? Un dissipateur ruiné, condamné à mort,
+exilé,--avec la plus détestable des réputations. Et ce jeune homme?
+Un sauteux d'escalier qui s'est introduit la nuit par escalade dans
+une maison habitée. Les beaux accusateurs! Oh! je me moque de votre
+colère, allez!... Mais en voilà assez; et puisque vous ne voulez pas
+partir de bonne volonté... (Il fait quelques pas du côté de la
+maison.)
+
+AUGUSTE--Oui, hein? Eh bien, _goddam! Corpo di Baccho!_ tron de
+l'air! Crois-tu donc, vieux scélérat, que je me laisserai chasser
+ainsi par les épaules de cette maison qui m'appartient et où je suis
+né? Tu vas m'en faire les honneurs jusqu'au bout, coquin! à moi et à
+ce brave jeune homme! Oui, tu vas nous accompagner jusqu'à la porte
+du jardin, chapeau bas, et aussi poliment que si nous étions des
+commodores ou des nababs. (Il sort un pistolet et va le mettre sur
+la tempe de Jolin.)
+
+JOLIN--Monsieur, je ne consentirai jamais...
+
+AUGUSTE--Chapeau bas, drôle! et marche à côté de nous avec déférence
+et respect; ou sinon, je te le jure, je te briserai la tête comme je
+briserais une vieille calebasse pourrie!
+
+(Jolin accompagne Auguste et Adrien jusqu'à la barrière, chapeau bas,
+et le pistolet d'Auguste à la hauteur de sa tempe; et au moment où
+ils dépassent la barrière la toile tombe.)
+
+
+
+
+ACTE V
+
+
+HUITIÈME TABLEAU
+
+LA CONTRE-LETTRE
+
+(Même décor qu'au premier tableau.)
+
+
+SCÈNE I
+
+AUGUSTE, ADRIEN, CAYOU, JOSEPTE.
+
+
+CAYOU--Cré tire-bouchon! C'est une bénédiction du bon Dieu!... Mais
+vous ne m'en voulez donc point pour... l'autre soir... vous savez...
+l'absinthe? Pourquoi diable vous étiez-vous déguisé aussi? On peut
+pas toujours deviner... Je me le disais... Mais curiosité à part,
+c'est drôle que vous laissiez le Domaine pour venir vous loger ici...
+
+JOSEPTE--Tais-toi donc, Cayou, quand on a de quoi, et qu'on veut
+vivre à son goût, on doit pas être à son aise chez Jolin. Sans parler
+mal de lui, il est un peu serré, le cher homme!...
+
+CAYOU--C'est drôle tout de même, un homme qu'à tant de bâtiments sur
+la mer...
+
+AUGUSTE--Ils ont fait naufrage!
+
+CAYOU--Naufrage! Ah! bonté divine! et les tonnes d'or?
+
+AUGUSTE--Fondues. Mais, ne craignez rien, mon hôte, je puis solder ma
+dépense cette fois. Heureusement que quelques pièces plus dure que
+les autres n'ont pas coulé dans la fonte générale. Tenez, (Jetant
+une pièce d'or.) payez-vous d'avance; préparez-moi une chambre;
+donnez-nous à boire et à manger; et laissez-nous la paix. Dans tous
+les pays du monde, j'ai détesté les curieux et les bavards.
+
+JOSEPTE--On y va, on y va!... (Elle sort avec Cayou.)
+
+
+SCÈNE II
+
+AUGUSTE, ADRIEN.
+
+
+AUGUSTE, _à Adrien qui est allé s'asseoir dans un coin_--Allons,
+jeune homme; ne vous laissez pas gagner par la tristesse. Que diable!
+il faut être plus philosophe que cela.
+
+ADRIEN--Hélas! quelle déception! A vous voir imposer vos volontés,
+vos caprices à ce Jolin, j'avais cru...
+
+AUGUSTE--Adrien, je vous dois une explication. Je ne voudrais pas
+que vous fussiez en droit de m'adresser, même de pensée, le moindre
+reproche. Rappelez vos souvenirs, mon cher garçon; je ne vous ai
+jamais donné l'assurance positive de vaincre les obstacles que
+rencontrait votre mariage. J'étais moi-même trop incertain du succès
+de mon audace. Sans vouloir révéler mon secret, je vous ai toujours
+laissé soupçonner combien mon autorité sur Jolin était de nature
+précaire. Dites, cela n'est-il pas de la plus exacte vérité?
+
+ADRIEN--Je le sais, je le sais; mais...
+
+AUGUSTE--Vous trouvez ma conduite folle, absurde, n'est-ce pas? Vous
+vous demandez dans quel but, n'ayant aucun moyen légal d'obliger à
+une restitution cet homme de mauvaise foi, je suis venu m'établir
+chez lui, le vexer, le tourmenter de mille manières, au risque d'être
+honteusement expulsé quand la ruse serait découverte. D'abord, j'ai
+dû m'assurer si la probité aurait quelque influence sur cet homme à
+qui j'avais confié ma fortune. En découvrant à qui j'avais affaire,
+j'ai cru pouvoir l'effrayer par mon assurance, et l'amener à me
+proposer lui-même une transaction avantageuse. Ces dîners, ces
+réceptions continuelles n'avaient pas seulement pour but d'induire en
+dépense le spoliateur de mes biens; je désirais me faire des amis,
+et empêcher Jolin de me tendre des pièges. Vous le voyez, mon cher
+enfant, mon plan n'était pas tout à fait dénué de sens commun.
+Il était sur le point de réussir. Pour assurer sa sécurité et se
+débarrasser de moi, il eût accepté le partage des biens... Une
+révélation prématurée est venue tout gâter...
+
+ADRIEN--Oh! je ne vous accuse pas. J'ai pu apprécier la généreuse
+nature qui se cache sous vos apparences frivoles. Oh! non, je ne me
+plains pas de vous, car je vous dois les quelques jours de bonheur
+que j'ai passés auprès de Blanche.
+
+AUGUSTE--Courage donc, morbleu! Il ne faut pas mettre les choses au
+pis. Nous ne sommes plus au temps ou l'on mariait les filles malgré
+elles... Blanche tiendra bon; la mère imbécile finira par ouvrir les
+yeux...
+
+ADRIEN--Et vous, monsieur?
+
+AUGUSTE--Moi? Je m'engage matelot à bord du premier voilier en
+partance dans le port de Québec. Et ce qui me sera le plus pénible
+en cela, mon cher garçon, ce sera de vous quitter. Par Mahomet! vous
+m'avez ensorcelé.
+
+ADRIEN--Et moi, vous êtes mon seul ami. Mais n'y aurait-il pas moyen
+de forcer ce Jolin...
+
+AUGUSTE--Oh! d'abord je n'ai pas les moyens de faire un procès; et
+puis, vous êtes homme de loi, vous savez qu'on ne peut attaquer les
+titres de Jolin par preuve testimoniale, et qu'il faudrait absolument
+cette fatale contre-lettre pour avoir des chances de succès... Non,
+mon ami, il faut abandonner tout espoir de ce côté; je suis bien et
+dûment volé!...
+
+
+SCÈNE III
+
+LES PRÉCÉDENTS, BLANCHE.
+
+
+BLANCHE, _entrant_--Adrien, monsieur DesRivières, sauvez-moi, au nom
+du ciel.
+
+ADRIEN--Vous, Blanche... ma chère Blanche? Mais d'où venez-vous?
+Comment êtes-vous ici? Que s'est-il donc passé?
+
+AUGUSTE--Asseyez-vous, mon enfant; vous êtes épuisée... Quelque
+nouvelle infamie de Jolin, sans doute?
+
+BLANCHE, _s'asseyant_--Fermez la porte; on va me poursuivre
+certainement... Bien des personnes m'ont rencontrée sur la route;
+je courais comme une folle... Vous me défendrez, n'est-ce pas?
+
+ADRIEN--Ne craignez rien, Blanche; vous avez ici des amis prêts à
+vous sacrifier leur existence.
+
+AUGUSTE--Et pour l'un d'eux le sacrifice ne serait pas bien grand,
+allez!
+
+BLANCHE--Adrien, monsieur DesRivières, qu'allez vous penser de moi?
+Oh! ce que je fais là est mal, bien mal, je le sais; j'ai quitté ma
+mère; je suis venue vous chercher ici. Mais ma pauvre tête s'est
+égarée; je me suis réfugiée auprès des seuls amis que j'aie sur la
+terre.
+
+AUGUSTE--Mais enfin quelle est la cause de votre effroi, ma pauvre
+petite?
+
+BLANCHE--Voici, monsieur. Après votre départ Jolin me parla de
+pardon, de réconciliation, et me fit les plus brillantes promesses,
+si je consentais à l'épouser. Mon refus l'exaspéra; il éclata en
+menaces; et ma mère qui ne peut résister à l'ascendant de cet homme,
+s'emporta elle-même contre moi jusqu'à vouloir me frapper. Ce matin,
+à déjeuner, j'appris que Jolin était allé à Québec, et ma mère
+m'annonça que nous devions partir dans la journée pour les
+États-Unis, à bord d'un yacht à vapeur, spécialement nolisé à cet
+effet par Jolin... Vous jugez de mon épouvante... Je ne sais si je me
+trompe, mais cet infâme a conçu des projets encore plus affreux que
+ceux qu'il avoue.
+
+AUGUSTE--Oui, quand il vous tiendra en pleine mer, dans un vaisseau à
+lui, conduit par les misérables brigands qu'il a à son service...
+Mille pannerées de diables, on s'exposerait au pal lui-même pour
+enfoncer un couteau entre la quatrième et la cinquième côte d'un
+pareil coquin!
+
+ADRIEN--Et vous avez fui... Oh! merci, Blanche, merci pour cet acte
+de courage!
+
+BLANCHE--J'ai d'abord supplié, conjuré ma mère... Elle n'a pas voulu
+m'entendre; et alors, désespérée, folle de terreur, je me suis
+décidée à fuir. Je me suis glissée furtivement dans la cour; j'ai
+ouvert la grille; et sûre de vous trouver dans cette auberge, je suis
+accourue pour me mettre sous votre protection.
+
+AUGUSTE--C'est fort bien, ma pauvrette; mais si vous saviez où nous
+étions, Jolin doit le savoir de même. Ils viendront vous chercher
+ici, et l'autorité d'une mère est toute puissante sur une fille
+mineure.
+
+ADRIEN--Eh bien, alors, hâtons-nous; nous pouvons trouver pour elle
+un asile sûr à Québec.
+
+AUGUSTE--Oui, et nous serions arrêtés vous et moi, pour enlèvement...
+Croyez-moi, mon ami, ne donnons pas prise contre nous à ce vieux
+matois de Jolin.
+
+ADRIEN--Ces considérations ne m'arrêteront pas, et si Blanche y
+consent...
+
+AUGUSTE--Elles ne m'arrêteraient pas non plus s'il s'agissait
+seulement de ma sûreté. Pour moi maintenant, qu'est-ce que la
+liberté? qu'est-ce que la vie? Mais franchement, Adrien, je vous
+verrais avec chagrin, vous et cette pauvre petite, flétrir par une
+démarche qui aurait l'apparence d'une faute, un amour pur et honnête
+comme le vôtre. Prenez garde, chers enfants; en entrant dans cette
+voie de révolte contre la société, contre l'autorité maternelle,
+savez-vous où vous pouvez être entraînés?... Je vous étonne je le
+vois; vous ne vous attendiez pas à de tels scrupules de ma part...
+Mais n'est-ce pas mon devoir de signaler aux autres les écueils sur
+lesquels j'ai fait naufrage?
+
+ADRIEN--Cependant, monsieur, les circonstances sont telles...
+
+AUGUSTE--Les circonstances ne sauraient justifier une faute;
+croyez-en un homme qui n'est pas habitué à exagérer la morale...
+N'attaquez pas de front les règles établies; un jour vous le
+regretteriez amèrement.
+
+ADRIEN--Mais enfin, il faut prendre un parti.
+
+AUGUSTE--Non, Adrien, il faut laisser les choses telles qu'elles
+sont. Écoutez; si je me montre sévère envers vous, c'est que je ne
+voudrais pas vous voir engagé dans la voie déplorable où je me suis
+perdu; parce que cette charmante enfant ne doit pas être malheureuse
+comme le fut ma pauvre Berthe.
+
+ADRIEN--Berthe?
+
+AUGUSTE--Oui; si vous étiez de Québec, vous connaîtriez probablement,
+malgré votre jeunesse, ma tragique histoire avec l'infortunée Berthe
+de Blavière.
+
+ADRIEN--De qui parlez-vous, monsieur? Quel nom avez-vous prononcé?
+J'ai mal entendu, sans doute, je... Non, non, c'est impossible!
+
+AUGUSTE--L'auriez-vous connue? Ce terrible drame a eu trop de
+retentissement dans la province pour que je doive cacher aucun nom...
+Je vous le répète, elle s'appelait...
+
+ADRIEN--Taisez-vous, monsieur!
+
+AUGUSTE--Mais pourquoi donc, au nom du ciel?
+
+ADRIEN--Vous insultez ma mère!
+
+AUGUSTE, _se précipitant vers Adrien_--Votre mère!... Votre âge? Par
+pitié, dites-moi votre âge!
+
+ADRIEN--Monsieur...
+
+AUGUSTE--Il le faut, Adrien; il le faut, je le veux... je vous
+en prie!
+
+ADRIEN--Je suis né le 16 octobre, 1839.
+
+AUGUSTE--1839! et votre mère s'appelait Berthe de Blavière!...
+Adrien, Adrien, vous êtes mon...
+
+ADRIEN--Je suis le fils de M. Launière, monsieur!
+
+AUGUSTE--C'est vrai, c'est vrai!... Ma pauvre tête se perd: voyons,
+réfléchissons, récapitulons ces circonstances étranges. Aidez-moi...
+Adrien, mon... ami. J'ai peur de devenir fou... Oui, c'est cela,
+votre mère pleurait souvent en vous regardant; votre père vous
+manifestait de la haine... N'est-ce pas cela, dites, n'est-ce pas
+cela?
+
+ADRIEN--Oui.
+
+AUGUSTE--Adrien, votre mère a dû vous parler de sa famille, de son
+passé; elle a dû vous révéler certaines particularités...
+
+ADRIEN--Une seule fois; au moment de sa mort. Elle me fit appeler
+dans sa chambre, m'embrassa et pleura. Puis tirant de dessous son
+oreiller un paquet cacheté qu'elle me remit, elle me dit d'une voix
+éteinte: Mon fils, quand je ne serai plus, tu trouveras dans ces
+papiers des secrets qui te concernent. Cependant si tu as quelque
+affection pour ta malheureuse mère, tu ne chercheras pas à connaître
+ses fautes et ses remords... Par respect pour elle, je n'ai jamais
+ouvert ce paquet.
+
+AUGUSTE--Mais où est-il, ce paquet, mon cher Adrien, ou est-il?
+
+ADRIEN--Dans cette malle.
+
+AUGUSTE--Donnez, donnez!
+
+ADRIEN, _tirant un paquet cacheté d'une malle et le remettant à
+Auguste_--Tenez, je crois que vous pouvez connaître les secrets de ma
+pauvre mère.
+
+AUGUSTE, _décachetant le paquet_--Plus de doute! voici cette fameuse
+contre-lettre signée Jolin; voici l'acte notarié par lequel
+j'abandonnais à Berthe ou à son enfant le revenu de mes biens. Par
+haine pour le meurtrier de son frère, elle n'a pas voulu faire usage
+de ces pièces... Adrien, Adrien, me crois-tu maintenant?
+
+ADRIEN, _se jetant dans les bras_--Mon père!
+
+AUGUSTE--Mon fils!... J'ai un fils, moi, l'aventurier, l'homme sans
+nom; le paria des cinq parties du monde! Oh! si j'avais su le bonheur
+qui m'était réservé, comme j'aurais fui le danger, comme j'eusse été
+lâche!... Mais rien ne m'avait révélé ton existence. Une fois, aux
+Antilles, je rencontrai un capitaine de navire que j'avais connu à
+Québec; il me raconta la disparition de Berthe; il me fit entendre
+suivant la croyance commune, qu'elle avait attenté à ses jours. Alors
+je cherchai le péril avec une espèce de fureur; je me jetai à corps
+perdu dans les entreprises les plus téméraires; tantôt riche, tantôt
+pauvre, je parcourais la terre ne me trouvant bien nulle part, sans
+but, sans désirs, sans jouissances... Et pendant ce temps, j'avais un
+fils! et il est beau, il est bon, il est généreux! Il m'a aimé, il
+m'a sauvé la vie avant de me connaître... Oh! c'est trop! c'est trop!
+(Il fond en sanglots.)
+
+ADRIEN--Vous ne partirez pas, n'est-ce pas maintenant?
+
+AUGUSTE--Partir? Oh! non, non! Te quitter, jamais!... Nous serons
+heureux ensemble.
+
+BLANCHE--Et moi Adrien, et moi, monsieur DesRivières? n'aurai-je pas
+une petite part dans votre joie?
+
+AUGUSTE--Vous! la jolie tourterelle de mon tourtereau! Vous la perle
+jumelle de mon écrin! vous partagerez notre bonheur en le complétant;
+vous serez ma fille comme il est mon fils. Je vous réunirai tous les
+deux sous mes ailes, et je vous défendrai du bec et des ongles, comme
+la poule défend ses petits... _Jesus mein Gott!_ triple tonnerre, ma
+tête se détraque... me voilà poule couveuse, à présent! Je ris et je
+pleure à la fois... Elle est si belle, si douce et si gracieuse, ma
+fille!... Et mon fils, il est si brave, si honnête, si dévoué!...
+Vous vous aimerez et vous m'aimerez. Quand nous serons seuls, tout
+seuls, vous m'appellerez votre père, n'est-ce pas? Et plus tard vos
+enfants... Oh! mais que vais-je dire là, moi? Ne m'écoutez pas,
+tenez, ne m'écoutez pas. Je délire, j'extravague, et vous ne voudriez
+pas pour père de ce fou ridicule qu'on surnommait autrefois la
+Bourrasque...
+
+ADRIEN--Mais, mon père, ce bonheur dont vous parlez ne pourra jamais
+se réaliser!
+
+AUGUSTE--Qui dit cela?
+
+ADRIEN--Mais vous oubliez donc...
+
+AUGUSTE--Blanche sera ta femme, entends-tu? Oui, elle sera ta femme,
+dussé-je, moi-même, tordre le cou à ce vieux scélérat de Jolin!...
+Mais tu ne sais donc pas, Adrien? Cette contre-lettre, nous la
+possédons maintenant. Tout ce que Jolin a m'appartient...
+
+BLANCHE--Mais, monsieur, les préjugés de ma mère contre Adrien...
+
+AUGUSTE--Votre mère? Oh! ses préjugés ne tiendront pas quand elle
+verra Adrien immensément riche, et Jolin ruiné. Soyez tranquille,
+je me charge de tout...
+
+
+SCÈNE IV
+
+LES PRÉCÉDENTS, Mme SAINT-VALLIER, JOLIN.
+
+
+JOLIN, _entrant avec Mme Saint-Vallier_--Ah! ah! ah! La voilà donc
+enfin cette belle princesse fugitive qui vient réclamer l'assistance
+des chevaliers errants.
+
+AUGUSTE--Silence, monsieur! Vous n'avez aucun droit sur cette jeune
+fille; épargnez-vous donc les injures et les menaces.
+
+Mme SAINT-VALLIER--J'espère qu'on ne me contestera pas, à moi, le
+droit de traiter cette sotte créature comme elle le mérite... Quitter
+sa mère et une maison honnête pour se réfugier dans un cabaret,
+avec...
+
+AUGUSTE--Madame, si Mlle Blanche a fait une démarche imprudente, la
+faute n'est pas à elle, mais à vous. Quand une mère aveugle, au lieu
+de défendre sa fille, la laisse exposée aux entreprises, aux insultes
+d'un misérable, il faut bien que la pauvre enfant se défende
+elle-même. Mais votre droit est sacré. Reprenez votre fille...
+Seulement, sachez-le bien, d'autres défenseurs plus clairvoyants
+veilleront à sa sûreté.
+
+JOLIN--Allons, ces messieurs commencent à mettre de l'eau dans leur
+vin...
+
+AUGUSTE--Jolin, nous sommes modérés, parce que nous sommes forts. Si
+tu en doutes, regarde! (Il lui montre la contre-lettre d'une main,
+pendant que de l'autre il empêche Jolin d'y toucher.) Ne bouge pas;
+ne fais pas un mouvement, sur ta vie! A cette distance, tu peux
+reconnaître ta signature... Tu sais ce que cela veut dire. Avant
+vingt-quatre heures, tu me rendras tes comptes.
+
+JOLIN--La pièce est fausse; elle a été forgée par vous.
+
+AUGUSTE--Tu diras cela à l'homme de loi à qui je vais la confier.
+Maintenant tu peux partir!
+
+JOLIN--Malédiction!... Mais je me vengerai! (Il sort.)
+
+Mme SAINT-VALLIER--Mais quel est donc ce papier dont il a si
+grand'peur?
+
+AUGUSTE--Madame, c'est un acte en vertu duquel les magnifiques
+propriétés provenant de ma famille, enfin toute la fortune de Jolin,
+n'appartient pas à Jolin, mais à M. Adrien Launière que voici.
+
+Mme SAINT-VALLIER--A M. Adrien!...
+
+
+SCÈNE V
+
+CAYOU, JOSEPTE, LES PRÉCÉDENTS, excepté JOLIN.
+
+
+JOSEPTE, _entrant avec Cayou_--Ah! mon Dieu! mon Dieu! sainte misère
+humaine, j'crairai jamais ça...
+
+AUGUSTE--Qu'est-ce que c'est mes bons amis?
+
+JOSEPTE--Imaginez-vous.
+
+CAYOU--Laisse-moi parler, Josepte.
+
+JOSEPTE--Que Jolin...
+
+CAYOU--Que Jolin vient d'être pris...
+
+JOSEPTE--Laisse-moi donc parler, Cayou...
+
+CAYOU--Par la police.
+
+JOSEPTE--Oui, et pis Bertrand, et pis Thibeault... et pis
+d'autres!... Y disent que c'est tous des voleurs des malfecteurs,
+des meurtriers...
+
+CAYOU--La bande de voleurs du Carouge... il parait que Jolin était
+leur chef... Les policemen l'ont dit... Ah! la crasse!...
+
+JOSEPTE--Sainte misère divine! qui c'qu'aurait jamais cru ça!...
+
+CAYOU--Y viennent de passer, là; ils les emmènent à Québec...
+
+AUGUSTE--Laissez-les passer; c'est la justice des hommes qui précède
+la justice de Dieu... Eh bien, bonne maman Saint-Vallier, à quand le
+mariage de nos enfants?
+
+Mme SAINT-VALLIER--Nos enfants?
+
+ADRIEN--Quoi madame, ignorez-vous que M. DesRivières est mon...
+
+AUGUSTE--Votre ami, Adrien, seulement votre ami... (À Mme
+Saint-Vallier.) Cependant voyez comme l'on change! nos jeunes gens
+si fiers et si délicats hier, ne rougiront plus d'accepter la
+donation de tous mes biens quand nous signerons leur contrat de
+mariage... car nous le signerons bientôt, n'est-ce pas?
+
+Mme SAINT-VALLIER--Il le faudra bien, puisque décidément M. Launière
+mérite l'estime et la considération.
+
+AUGUSTE--C'est cela!... Allons, mes enfants, embrassons-nous, et que
+ça finisse!...
+
+(La toile tombe.)
+
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Le retour de l'exile, by Louis H. Frechette
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE RETOUR DE L'EXILE ***
+
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+This text was adapted from that found at the Bibliothèque virtuelle.
+http://www.fsj.ualberta.ca/biblio/default.htm
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+Thank you to Donald Ipperciel and the Faculté Saint-Jean (University
+of Alberta) for making it available.
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+works. See paragraph 1.E below.
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
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+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
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+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+<pre>
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+The Project Gutenberg EBook of Le retour de l'exile, by Louis H. Frechette
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
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+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le retour de l'exile
+ Drame en cinq actes et huit tableaux
+
+Author: Louis H. Frechette
+
+Release Date: January 21, 2005 [EBook #14751]
+
+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE RETOUR DE L'EXILE ***
+
+
+
+
+This text was adapted from that found at the Bibliothèque virtuelle.
+http://www.fsj.ualberta.ca/biblio/default.htm
+
+Thank you to Donald Ipperciel and the Faculté Saint-Jean (University
+of Alberta) for making it available.
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+
+<div id="titlepage">
+<h1>LE RETOUR DE L'EXILÉ</h1>
+<h2>Drame en cinq actes et huit tableaux</h2>
+<h2>Par Louis-H. Fréchette</h2>
+<h3>(En collaboration.)</h3>
+<p>Représenté à Montréal pour la première fois, le 1er juin 1880</p>
+</div>
+
+<hr>
+
+<h3>DRAMATIS PERSONAE</h3>
+<ul>
+<li>AUGUSTE, 45 ans.</li>
+<li>ADRIEN, 22 ans.</li>
+<li>JOLIN, 60 ans.</li>
+<li>CAYOU.</li>
+<li>BERTRAND.</li>
+<li>THIBEAULT.</li>
+<li>LECOURS.</li>
+<li>JULES, 9 ans.</li>
+<li>Mme SAINT-VALLIER.</li>
+<li>BLANCHE SAINT-VALLIER, <i>sa fille</i>.</li>
+<li>JOSEPTE, <i>épouse de Cayou</i>.</li>
+</ul>
+
+<hr>
+
+<div class="acte">
+<h3 class="actehead" id="re1.0">ACTE I</h3>
+
+<h4 class="tabhead">PREMIER TABLEAU</h4>
+
+<h4 class="tabtitle">L'ÉTRANGER</h4>
+
+<blockquote>(Le théâtre représente un intérieur d'auberge, à Sillery, près de
+Québec. Au lever du rideau, Adrien est assis près d'une table,
+écrivant. Josepte est occupée à rincer des verres.)</blockquote>
+
+<h4 class="scenehead" id="re1.1">SCÈNE I</h4>
+
+<p class="charlist">ADRIEN, JOSEPTE, CAYOU.</p>
+
+<p>CAYOU, <i class="staging">entrant</i>&#8212;Toujours à écrire, lui?</p>
+
+<p>JOSEPTE&#8212;Oui, à sa blonde probablement; ce pauvre M. Launière!</p>
+
+<p>CAYOU&#8212;Foi de gueux! il fait plus de pattes de mouches en dix
+minutes, que j'en fais pendant six mois pour tenir les comptes de
+l'auberge.</p>
+
+<p>JOSEPTE&#8212;Il en perd le boire et le manger... le pauvre jeune homme!
+Oublie pas de marquer les plumes et le papier; il y en a pour douze
+sous. Ah! dame, quand on est amoureux...</p>
+
+<h4 class="scenehead" id="re1.2">SCÈNE II</h4>
+
+<p class="charlist">LES PRÉCÉDENTS, AUGUSTE, <i>en habits très négligés</i>.</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Au diable ce maudit vent de nord-est, qui ne reconnaît pas
+une ancienne connaissance! Le gueux m'a bourré les yeux et le nez de
+gravois... Pouah! j'ai du sable jusque dans l'estomac. Allons, mes
+bonnes gens, vous tenez auberge à ce qu'il paraît, et à la vieille
+mode canadienne, hein! je vois ça. Eh bien, servez-moi quelque chose,
+et <i>hurry up, if you please!</i> Le kamsin d'Afrique et le mistral de
+Marseille m'ont moins maltraité que votre enragé vent de nord-est...
+Toujours le même, Québec, pour le vent de nord-est!</p>
+
+<p>JOSEPTE, <i class="staging">bas à Cayou</i>&#8212;Cayou!</p>
+
+<p>CAYOU&#8212;Hein?</p>
+
+<p>JOSEPTE&#8212;Es-tu pour donner à boire à ce quéteux-là?</p>
+
+<p>CAYOU&#8212;Tais-toi donc, la vieille; y a des quêteux qu'ont le goussette
+ben gréé, va! <i class="staging">(À Auguste.)</i> Qu'est-ce que vous allez prendre, l'ami?</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Que boit-on chez vous, <i>mio amigo?</i> Partout où j'ai passé,
+je me suis imposé la loi de suivre la mode du pays. J'ai bu du tafia
+à la Guiane, de la bière en Hollande, du kirsch en Allemagne, du
+rhum aux Antilles, du madère à Calcutta, et de l'eau saumâtre en
+Afrique... Mais, j'y pense, si vous aviez ce qu'on appelait autrefois
+de l'absinthe du pays...</p>
+
+<p>CAYOU&#8212;De la liqueur de Mme Desjardins? Je penserais, qu'y en a!</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Eh bien, ma foi, je renouerai volontiers avec elle d'anciens
+rapports d'amitié. <i class="staging">(Cayou sert à boire.)</i> Mettez deux verres; je
+n'ai pas l'habitude de boire seul. <i class="staging">(S'adressant à Adrien.)</i>
+Quelqu'un voudra bien me tenir compagnie, j'espère.</p>
+
+<p>CAYOU&#8212;Comment donc, mille carafes! mais ça se refuse pas. <i class="staging">(Il se
+verse à boire, et Auguste aussi.)</i> Vous êtes voyageur, je suppose;
+marin, commerçant peut-être?</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Un peu. Si après avoir doublé trois fois le cap Horn et cinq
+fois le cap de Bonne-Espérance, on peut se dire marin; si après avoir
+fait quatre fois sa fortune dans le commerce maritime, on peut se
+dire commerçant, je suis certainement l'un et l'autre. Mais laissons
+cela, si vous voulez bien, et causons d'autre chose. Y a-t-il
+longtemps que vous habitez Sillery?</p>
+
+<p>CAYOU&#8212;Ah! ben, Josepte, comment c'qui y a que j'avons ouvert ici?</p>
+
+<p>JOSEPTE&#8212;Arrête! c'est justement quèque temps après les troubles.
+Doit ben y avoir à peu près une vingtaine d'années.</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Bien. Alors vous connaissez les environs. L'ancienne
+résidence de M. DesRivières, quelque part en arrière, ici, sur le
+cap, existe-t-elle encore?</p>
+
+<p>CAYOU&#8212;Le Domaine? Je crois bien qu'il existe encore. A peu près un
+quart de lieue d'ici, sur la côte, un peu au sorrois. M. Jolin, le
+propriétaire, passe jamais à ma porte sans me faire un salut.</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Et ce M. Jolin est sans doute un homme riche... considéré...</p>
+
+<p>JOSEPTE, <i class="staging">bas à Cayou</i>&#8212;Prends garde à toi, mon homme; tourne ta
+langue sept fois, tu sais...</p>
+
+<p>CAYOU&#8212;Ah! pour être riche, vous l'avez dit. Y a pas un plus gros
+bourgeois que lui dans tous les environs.</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Et cependant il y a vingt-deux ans, il n'était que simple
+commis de la maison DesRivières. Ne s'est-on pas étonné que tous les
+biens de cette famille aient passé ainsi entre les mains de ce Jolin?</p>
+
+<p>JOSEPTE, <i class="staging">bas à Cayou</i>&#8212;Cayou, tourne ta langue sept fois, tu sais...</p>
+
+<p>CAYOU, <i class="staging">bas à Josepte</i>&#8212;Tais-toi donc; songe donc qu'il a fait quatre
+fois sa fortune. <i class="staging">(À Auguste.)</i> Écoutez-la pas, allez; c'est toujours
+comme ça les femmes. Allons, on prend-y encore un coup? <i class="staging">(Ils vident
+un autre verre.)</i> Je gagerais qu'y a pas longtemps que vous êtes
+arrivé par icitte.</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Quelques heures seulement. J'étais à bord du <i>Volcan</i>, le
+navire français arrivé de ce matin. Il y a vingt-deux ans que j'ai
+quitté le Canada.</p>
+
+<p>CAYOU&#8212;J'ai vu ça tout de suite, que vous étiez canayen. Et vous
+r'venez vous établir dans le pays, je suppose.</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Je ne sais pas; cela dépendra des affaires que j'ai à régler
+ce soir avec Jolin.</p>
+
+<p>CAYOU&#8212;Vous allez chez Jolin à soir?</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Oui; qu'y a-t-il là de si extraordinaire?</p>
+
+<p>JOSEPTE&#8212;Cayou, tu sais... tourne...</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Voyons, qu'y a-t-il?</p>
+
+<p>CAYOU&#8212;Rien. On prend-y encore une larme?</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Pas d'objection. <i>A la saluta!</i> <i class="staging">(Ils trinquent.)</i> Mais <i>corpo
+di Baccho!</i> vous ne m'avez pas dit comment ce vieux coquin de Jolin a
+fait sa fortune.</p>
+
+<p>CAYOU&#8212;Comment il a fait sa fortune? C'est pas aisé à dire, ça. Le
+vieux DesRivières était mort; le fils Auguste, un mauvais sujet qui
+s'était mêlé aux troubles de 37, avait été exilé. Jolin montra des
+actes prouvant qu'il avait acheté et payé comptant toutes les
+propriétés. Ça parut drôle; mais les actes étaient en règle; la
+signature était bonne; on finit par n'y plus penser. Depuis ce temps
+là, Jolin s'est toujours enrichi; il a amassé piastre sur piastre,
+et il s'est retiré au Domaine où il vit comme un ours.</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Et ce jeune homme, ce mauvais sujet, l'exilé, en a-t-on
+jamais entendu parler? Est-il jamais revenu dans le pays?</p>
+
+<p>CAYOU&#8212;Non; quand les autres exilés sont revenus, j'ai entendu
+dire comme ça, à travers les branches qu'il avait péri en voulant
+s'échapper du bâtiment qui les emmenait dans les pays chauds, aux
+Barmules qu'ils appellent ces pays-là, je pense. Mais y avait pas de
+danger qu'il se remontre par icitte. Il avait affronté une jeune
+demoiselle qu'il avait mariée en cachette, dans les États; épi tué
+son beau-frère en duel, comme y disent, parce qu'il voulait venger ce
+qu'ils appellent l'honneur de la famille. Après ça, y fut s'fourrer
+parmi les révoltés des paroisses d'en-haut. Il fut poigné, condamné à
+être pendu, un tas d'affaires; enfin il fut exilé avec les autres.
+Toujours qu'il est mort, et ma foi, y a pas de mal à ça: y en a
+toujours assez de ces vauriens-là dans le monde!</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Amen! Mais pour en revenir à Jolin, est-ce qu'il passe pour
+honnête homme?</p>
+
+<p>CAYOU&#8212;Hum! hum! Jolin est un peu avaricieux: Il paraît qu'il shave
+un peu dur. Et pis, y a la bande de voleurs du Carouge qui ont l'air
+de pas trop l'haïr...</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Une bande de voleurs?</p>
+
+<p>CAYOU&#8212;Oui, des tueurs, des meurtriers, qui volent le monde, les
+églises, tout. Tenez, je vous assure que c'est pas trop hardi de
+s'aventurer sur la route, le soir, de ce temps-citte. Et puis y en
+a qu'ont vu Jolin&#8212;à ce qui paraît&#8212;rôder la nuit avec des gens
+qu'avaient une petite mine. Enfin, c'est un homme qui fait jaser,
+quoi.</p>
+
+<p>JOSEPTE&#8212;C'est honteux de répéter de pareils bavardages. Parce que
+M. Jolin est un homme qui sort pas beaucoup, parce qu'il vit un peu
+seul, les gens de Sillery font des tas d'histoires; c'est honteux!</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Vous dites que Jolin vit seul au Domaine?</p>
+
+<p>JOSEPTE&#8212;Seul... pas tout à fait. Depuis quelque temps y s'est
+ennuyé; il a fait venir chez lui une veuve avec sa fille... du beau
+monde, mais qu'avaient pas la tôle. C'est une bonne &#339;uvre qu'il a
+faite là.</p>
+
+<p>CAYOU&#8212;Cré tire-bouchon! il avait ben ses raisons pour être aussi
+charitable.</p>
+
+<p>JOSEPTE&#8212;Tais-toi, Cayou! c'est encore les mauvaises langues qui
+disent ça. Ça va faire un mariage, vous verrez.</p>
+
+<p>ADRIEN, <i class="staging">se levant brusquement</i>&#8212;Jamais!... Pierre Jolin n'épousera
+Blanche Saint-Vallier qu'en me passant sur le corps!</p>
+
+<p>JOSEPTE, <i class="staging">plus bas</i>&#8212;Ah! tiens, je l'avais oublié lui. Le pauvre
+jeune homme est emmouraché de la demoiselle, vous savez; mais la mère
+veut pas en entendre parler. C'est pourtant un jeune homme comme il
+faut, allez, je vous assure. C'est un clerc avocat, de Montréal, à ce
+qui paraît... Y passe presque tout son temps à écrire des lettres.</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Oui?... Pauvre garçon, chacun son tour <i class="staging">(Se levant.)</i>
+Allons, bonnes gens, merci de vos renseignements sur maître Jolin.
+Décidément ça ne me paraît pas du bois de calvaire. Mais je saurai
+bientôt à quoi m'en tenir, car je mets le cap de ce côté; et cette
+nuit même, Jolin et moi, nous nous reverrons.</p>
+
+<p>CAYOU&#8212;Vous allez si tard au Domaine?</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Pourquoi pas? y aurait-il quelque danger?</p>
+
+<p>JOSEPTE&#8212;Y a les brigands, vous savez.</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Ah! quant à cela...</p>
+
+<p>JOSEPTE&#8212;Et puis vous pourriez vous écarter; il fait si noir!</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Oh! je connais le chemin.</p>
+
+<p>CAYOU&#8212;Et puis vous entrerez certainement pas chez M. Jolin à cette
+heure-citte. La porte se ferme au soleil couché, et le diable la
+ferait pas rouvrir.</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Eh bien, je serai plus fort que le diable, voilà tout.
+Allons, <i>salam alicum!</i> c'est-à-dire <i>god nicht!</i> <i class="staging">(Il va pour
+sortir.)</i></p>
+
+<p>CAYOU&#8212;Eh ben, et vot' dépense?</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Ah! ah! c'est juste. J'ai vu des pays barbares où le
+voyageur entre dans la première case venue, se fait servir ce qu'il
+y a de meilleur, et s'en va sans autres formalités. Dans nos pays
+civilisés, ce n'est pas la même chose. <i class="staging">(Il jette un trente-sous sur
+la table.)</i> Tenez, voilà tout ce qui me reste.</p>
+
+<p>CAYOU, <i class="staging">furieux</i>&#8212;Tout ce qui vous reste! mais c'est à peine la
+moitié.</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Vous avez bu l'autre moitié: nous sommes quittes.</p>
+
+<p>CAYOU&#8212;Mais vous m'avez invité, million de carafes! Comment? un homme
+qui a fait sa fortune quatre fois...</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Allons donc, <i>my dear</i>, quand je vous disais que j'avais
+fait quatre fois ma fortune, il vous était facile de comprendre que
+je l'avais perdue au moins trois fois. A mon équipage, la quatrième
+était présumable.</p>
+
+<p>JOSEPTE&#8212;Je m'en doutais, moi; ç'avait l'air de rien. Ça vient boire
+le butin des pauvres gens, et puis, bonsoir la compagnie!</p>
+
+<p>CAYOU&#8212;Allons, c'est pas tout ci tout ça. Vous avez bu mon absinthe;
+il faut qu'a s'paie! Si y avait de la police au moins pour les
+vagabonds comme ça! Allons, vite, vite! payez-moi, guerdin, ou je
+vous fais dévorer par mon chien. Pautaud! Ici, Pataud!...</p>
+
+<p>ADRIEN, <i class="staging">s'avançant</i>&#8212;Monsieur, me permettrez-vous de vous rendre
+sans vous connaître un léger service? Si vous le voulez bien,
+l'aubergiste portera le surplus de votre dépense à mon compte
+personnel.</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Jeune homme...</p>
+
+<p>ADRIEN&#8212;On conçoit qu'un voyageur, en débarquant trop précipitamment
+peut-être, ait oublié sa bourse dans ses bagages.</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Je n'ai ni bourse ni bagages, ni feu ni lieu. Je jette l'or
+par les fenêtres quand j'en ai, et j'oublie souvent que je n'en
+ai pas, comme ce soir, par exemple. Néanmoins j'accepte votre
+proposition, jeune homme. Votre figure m'a frappé tout d'abord. Vous
+avez une étrange ressemblance avec... quelqu'un que j'ai connu...
+Enfin, j'accepte. Peut-être cette pièce d'argent que vous donnez à un
+inconnu sera-t-elle à jamais perdue pour vous; peut-être aussi...
+Merci donc, et <i>felice notte!</i> Dieu est grand! <i class="staging">(Il sort.)</i></p>
+
+<p>JOSEPTE&#8212;Oui, fiche-moi le camp! Que Dieu nous préserve de pareilles
+visites! On serait beutôt mort de faim!</p>
+
+<h4 class="tabhead">DEUXIÈME TABLEAU</h4>
+
+<h4 class="tabtitle">AMOUR D'ENFANCE</h4>
+
+<blockquote>(Le théâtre représente une route solitaire dans les bois.
+Il fait nuit. Au lever du rideau, Auguste traverse la scène,
+et Adrien apparaît par le fond.)</blockquote>
+
+<h4 class="scenehead" id="re1.3">SCÈNE III</h4>
+
+<p class="charlist">AUGUSTE, ADRIEN.</p>
+
+<p>ADRIEN&#8212;Monsieur, pardonnez-moi; je suis monté ici par un raccourci,
+j'avais besoin de vous parler.</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Tiens, c'est vous, jeune homme? <i>Tron de Diou</i>, je
+n'espérais pas vous revoir si tôt.</p>
+
+<p>ADRIEN&#8212;Monsieur, j'ai deviné sous votre modeste costume un homme
+bien né qui a connu de meilleurs jours, et cela m'a décidé à réclamer
+de vous un service d'un prix inestimable pour moi.</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Un service? Vous m'en avez rendu un bien mince pour demander
+si vite du retour. Écoutez, mon camarade, dans le cours de ma vie,
+j'ai donné des milliers de louis, à des hommes que je connaissais
+moins encore que vous ne me connaissez, sans exiger d'eux même un
+remerciement.</p>
+
+<p>ADRIEN&#8212;Monsieur, je ne mérite pas ces duretés.</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Enfin, que me voulez-vous?</p>
+
+<p>ADRIEN&#8212;N'avez-vous pas dit, à l'auberge, que vous alliez chez
+M. Jolin?</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Je l'ai dit.</p>
+
+<p>ADRIEN&#8212;Vous avez fait entendre, si je ne me trompe, que vous pouviez
+exercer sur lui quelque influence.</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Après?</p>
+
+<p>ADRIEN&#8212;C'est qu'alors, monsieur, j'implorerais votre protection pour
+une personne bien digne de votre intérêt, pour une jeune fille dont
+la position devient intolérable.</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Eh! eh!... je commence à voir d'où vient le vent, mon jeune
+homme. Vous voulez parler de cette demoiselle que Jolin a
+recueillie... En effet, on a fait allusion à une petite amourette,
+je crois...</p>
+
+<p>ADRIEN&#8212;Une amourette, monsieur? Dites un amour qui ne finira qu'avec
+ma vie...</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Eh! oui, sans doute! Oh! j'ai passé par là, moi aussi...
+Mais, mon camarade, il y a donc bien longtemps que cet amour-là dure,
+pour être aussi enraciné?</p>
+
+<p>ADRIEN&#8212;Oh! il date de l'enfance, monsieur. J'aimais Blanche
+Saint-Vallier longtemps avant de le savoir moi-même. J'étais
+malheureux chez mes parents; mon père me détestait, et ma mère...
+me repoussait souvent en pleurant. Et c'est auprès de Blanche que
+j'allais me consoler. Je fis presque seul mon éducation. Ma mère
+mourut, et cet événement rompit le dernier lien qui m'attachait à mon
+père. Je restai seul au monde. Une maison m'était ouverte, cependant;
+c'était celle de Blanche. L'enfant était devenue jeune fille, et je
+l'aimais à l'adoration à la folie. Ah! monsieur, vous la verrez...
+et... Mais je vous ennuie, avec ces détails puérils...</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Non, non, continuez, continuez! En vous écoutant, je me sens
+rajeunir; mon c&#339;ur bat comme l'aile d'une mouette. Continuez,
+<i>cospetto!</i></p>
+
+<p>ADRIEN&#8212;M. Saint-Vallier mourut sans laisser de fortune. C'est alors
+que Jolin vint à Montréal. Il avait connu le défunt; il devait tout
+naturellement une visite à sa veuve. La beauté de Blanche le frappa;
+le sort de ces dames parut le toucher. Je ne sais pas comment il s'y
+prit, mais il finit par leur faire accepter un asile dans sa maison.
+Jolin est riche; Mme Saint-Vallier ambitieuse; cela explique tout.
+Je fis l'impossible pour ouvrir les yeux à cette mère imprudente;
+inutile! Quant à Blanche, elle pleura, mais il lui fallait obéir.
+Trois mois se sont écoulés depuis cette époque. Or, il y a huit
+jours, je reçus une lettre de Blanche m'annonçant qu'elle était en
+proie à des persécutions odieuses. Sa mère veut lui faire épouser
+son soi-disant protecteur, et sa résistance l'expose à d'indignes
+traitements. Elle n'est ni plus ni moins que prisonnière. Je suis
+accouru immédiatement; mais depuis huit jours que je suis ici, je
+n'ai pu réussir à me mettre en communication avec elle...</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Vous me contez-là une jolie histoire! <i>Allah kerim!</i> voyons,
+mon garçon, on m'a dit que vous étiez homme de loi, vous devez savoir
+par conséquent qu'il y a dans les statuts anglais quelque chose qui
+s'appelle <i>writ d'habeas corpus;</i> et <i>veramente!</i> si, comme vous le
+dites, cette demoiselle est retenue contre sa volonté...</p>
+
+<p>ADRIEN&#8212;Vous ne m'avez pas compris, monsieur; la contrainte où vit
+Blanche est surtout une contrainte morale. Elle m'aime, je le sais;
+mais s'il lui fallait quitter sa mère...</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Alors pourquoi vous a-t-elle appelé? Par <i>il diavolo!</i> les
+amoureux ont d'étranges idées! A votre place, savez-vous ce que je
+ferais? J'irais trouver Jolin, et je lui demanderais une explication
+franche et précise en présence de ces dames.</p>
+
+<p>ADRIEN&#8212;Je ne l'obtiendrais pas; et Jolin, prenant l'alarme à ma
+vue, redoublerait de rigueur envers cette malheureuse enfant. Et,
+monsieur, s'il faut vous avouer la vérité, quelques mots de la lettre
+de Blanche me font craindre que l'on n'ait l'intention d'exercer sur
+elle d'indignes violences...</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Allons donc, sa mère n'est-elle pas là?</p>
+
+<p>ADRIEN&#8212;Mme Saint-Vallier a un esprit borné et opiniâtre... monsieur.
+Et ce Jolin est si profondément corrompu!</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Vous semblez ne pas avoir une très bonne opinion de ce
+pauvre Jolin.</p>
+
+<p>ADRIEN, <i class="staging">baissant la voix</i>&#8212;Ah! là bas, à l'auberge, on n'a pas osé
+vous dire la vérité, tant il inspire de terreur. Ici tout le monde
+tremble au nom de Jolin!</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Diable! Et sur quoi se base cette belle réputation?</p>
+
+<p>ADRIEN&#8212;Sur des bruits vagues, je l'avoue, mais qui ont certainement
+leur origine dans la réalité. D'abord on n'a jamais su d'où lui
+venait sa fortune; et puis ont dit <i class="staging">(Baissant la voix.)</i> qu'il est
+associé avec la bande de malfaiteurs qui désole les environs. Enfin,
+malgré son âge, Jolin passe pour un homme profondément immoral, qui a
+dû, à force d'argent, étouffer certaines affaires scandaleuses de la
+nature la plus grave. Jugez de mon désespoir en sachant la femme que
+j'aime au pouvoir d'un pareil homme.</p>
+
+<p>AUGUSTE, <i class="staging">après avoir fait quelques pas</i>&#8212;La lutte sera rude;
+n'importe, nous lutterons... Enfin, jeune homme, en deux mots,
+qu'attendez-vous de moi?</p>
+
+<p>ADRIEN&#8212;Oh! bien peu de chose, monsieur; consentez seulement à
+remettre cette lettre à Mlle Saint-Vallier.</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Mais à quoi cela vous servira-t-il?</p>
+
+<p>ADRIEN&#8212;À l'instruire de mon arrivée d'abord...</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Et en définitive à tenter quelque démarche imprudente qui
+gâterait encore vos affaires. Cette lettre est inutile, jeune homme.
+Écoutez; mon arrivée va singulièrement occuper Jolin, et il ne
+songera pas de sitôt aux amourettes. Fiez-vous à moi pour le reste.
+Vous m'avez raconté vos chagrins; laissez-moi maintenant vous servir
+à ma manière. Je ne vous le cache pas; Je suis dans un moment de
+crise. Demain je puis être au sommet de la roue de fortune; peut-être
+serai-je aussi misérable qu'aujourd'hui... moins l'espérance. Vous
+courrez ma chance. En attendant, ne me demandez aucun engagement que
+je serais peut-être embarrassé de tenir. J'ai besoin de ma liberté
+d'action. <i>Bona sera!</i>...</p>
+
+<p>ADRIEN&#8212;Au moins, permettez-moi...</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Au diable! <i class="staging">(Il sort.)</i></p>
+
+<h4 class="scenehead" id="re1.4">SCÈNE IV</h4>
+
+<p class="charlist">ADRIEN, <i>seul</i>.</p>
+
+<p>ADRIEN&#8212;Allons, je l'ai mécontenté. Quel homme étrange! Malgré ses
+manières brusques, il y a en lui quelque chose qui m'inspire je ne
+sais quelle confiance. Mais n'ai-je pas eu tort de lui ouvrir mon
+c&#339;ur? S'il allait me trahir!... mais non, c'est impossible;
+l'intérêt qu'il m'a témoigné était sincère. Cependant je m'applaudis
+de ne pas lui avoir révélé mon projet, comme j'en ai eu un moment la
+pensée. Et ce projet, pourquoi ne l'accomplirais-je pas cette nuit
+même? L'arrivée de ce voyageur va occuper Jolin et ces gens...
+Allons, oui; prenons ce chemin détourné. Je ne trouverai peut-être
+jamais une occasion aussi favorable! <i class="staging">(Il sort.)</i></p>
+
+<p class="staging">(La toile tombe.)</p>
+</div>
+
+<div class="acte">
+<h3 class="actehead" id="re2.0">ACTE II</h3>
+
+<h4 class="tabhead">TROISIÈME TABLEAU</h4>
+
+<h4 class="tabtitle">LE TOIT PATERNEL</h4>
+
+<blockquote>(Le théâtre représente une pièce élégamment meublée. Au lever du
+rideau, Jolin est assis près d'une table, occupé à feuilleter des
+livres de comptes. Mme Saint-Vallier est assise en face et fait
+quelque travail de broderie. Blanche est au piano, fredonnant
+négligemment quelques lambeaux de romance; et, même après que la
+conversation est commencée, elle continue à plaquer des accords
+par-ci par-là. Une lampe éclaire la pièce.)</blockquote>
+
+<h4 class="scenehead" id="re2.1">SCÈNE I</h4>
+
+<p class="charlist">JOLIN, Mme SAINT-VALLIER, BLANCHE.</p>
+
+<p>JOLIN&#8212;Quelle jolie voix elle a, cette aimable Blanche! Vous avez
+admirablement cultivé votre fille, madame Saint-Vallier.</p>
+
+<p>Mme SAINT-VALLIER&#8212;Elle ne manque pas de talent en effet, cher
+monsieur Jolin. Mais, vous savez, la jeunesse, ça n'a pas toujours la
+tête solide. Blanche, chante donc à M. Jolin la romance qu'il aime,
+tant <i>Les quatre âges du c&#339;ur</i>, tu sais...</p>
+
+<p>BLANCHE&#8212;Je ne suis pas en voix, maman.</p>
+
+<p>JOLIN&#8212;J'espère que Blanche sera toujours reconnaissante,
+raisonnable, et docile à vos instructions..</p>
+
+<p>Mme SAINT-VALLIER&#8212;Certainement cher monsieur; Blanche ne sera pas
+une ingrate. Elle a maintenant dix-neuf ans; c'est l'âge ou jamais de
+prendre la vie au sérieux, d'apprécier les positions, les caractères,
+de reconnaître les bienfaits et les affection véritables.</p>
+
+<p>JOLIN&#8212;Sans doute, sans doute. <i class="staging">(À Blanche.)</i> N'est-ce pas, Blanche,
+que vous vous montrerez toujours digne des soins que l'on a pour
+vous?</p>
+
+<p>BLANCHE&#8212;Je l'espère, monsieur.</p>
+
+<p>JOLIN&#8212;Charmante enfant!... Mais pourquoi ne pas m'appeler votre ami,
+ma fille?... Pourquoi ce titre de monsieur si banal et si froid?
+Allons, venez m'embrasser, petite mauvaise.</p>
+
+<p>Mme SAINT-VALLIER&#8212;Allons, Blanche, n'as-tu pas entendu? Va dire
+bonsoir à notre cher protecteur.</p>
+
+<p>JOLIN, <i class="staging">après l'avoir embrassée au front, et la retenant par la
+main</i>&#8212;Adorable enfant! que ne ferait-on pas pour être aimé d'elle!</p>
+
+<p>BLANCHE, <i class="staging">faisant des efforts pour s'échapper</i>&#8212;Laissez-moi,
+monsieur!... Ô mon Dieu! <i class="staging">(Elle détourne la tête et se met à
+pleurer.)</i></p>
+
+<p>JOLIN&#8212;Encore des larmes! <i class="staging">(La retenant par les deux mains.)</i> Voyons,
+mon enfant, seriez-vous vraiment malheureuse dans cette maison? Que
+vous manque-t-il? Êtes-vous lasse de la solitude? Voulez-vous voir
+le monde? J'appellerai ici toute la société de Québec. Voulez-vous
+de belles toilettes, des bijoux? Parlez! Dites! Que désirez-vous?</p>
+
+<p>BLANCHE, <i class="staging">sanglotant</i>&#8212;Rien, monsieur. <i class="staging">(Elle s'échappe des mains de
+Jolin.)</i></p>
+
+<p>Mme SAINT-VALLIER&#8212;Peut-on répondre ainsi à des procédés si généreux!
+Se montrer ingrate à ce point envers un bienfaiteur, un ange...</p>
+
+<p>JOLIN&#8212;Non, non, ma bonne amie, ne parlons point de cela; ni elle ni
+vous ne me devez rien. La satisfaction de ma conscience est la seule
+récompense que je cherche en faisant le bien.</p>
+
+<p>BLANCHE&#8212;Monsieur Jolin, et vous ma mère, ne m'accusez pas
+d'ingratitude; je serai pleine de reconnaissance pour un bienfaiteur,
+pour un ami, mais je ne puis, je ne dois rien accepter à un autre
+titre.</p>
+
+<p>JOLIN&#8212;Et pourquoi pas, mon enfant? Dieu m'est témoin de la pureté de
+mes intentions. Je n'ai que votre bonheur en vue. Je suis vieux; je
+voudrais avant de mourir vous assurer, ainsi qu'à votre mère, une
+fortune acquise au prix de bien des sueurs. Ce projet eût coupé court
+à toute malveillante interprétation; et j'aurais eu, en mourant, la
+consolation de vous avoir assuré un sort heureux et enviable...</p>
+
+<p>Mme SAINT-VALLIER&#8212;Y a-t-il un pareil ange de bonté? Monsieur Jolin,
+quand vous mourrez, votre place est au ciel. Vous êtes un saint! Et
+toi, petite sotte, qui restes insensible à tant de vertus, tu n'as
+pas de c&#339;ur.</p>
+
+<p>BLANCHE&#8212;Ma mère, je voudrais vous obéir, mais vous le savez, des
+engagements sacrés...</p>
+
+<p>Mme SAINT-VALLIER&#8212;Oui, un méchant barbouilleur de papier qui n'a pas
+le sou.</p>
+
+<p>BLANCHE&#8212;Maman, vous savez que je l'aime!</p>
+
+<p>Mme SAINT-VALLIER&#8212;Elle l'aime, elle l'aime! Tiens, Blanche, ne me
+parle plus de lui. Ce mariage ne se fera jamais tant que
+j'existerai!...</p>
+
+<p>JOLIN&#8212;Allons, calmez-vous, ma chère amie. La jolie Blanche n'est pas
+encore majeure; elle ne peut se soustraire à votre autorité. Je sais
+bien qu'elle a fait mettre à la poste une lettre adressée à un
+certain M. Adrien Launière, à Montréal, et que ce M. Adrien Launière
+est venu s'établir en bas, chez Cayou, et qu'il vient rôder souvent
+dans les environs du Domaine... mais...</p>
+
+<p>BLANCHE&#8212;Il est ici! ô mon Dieu, merci! il m'aime toujours!</p>
+
+<p>JOLIN&#8212;Oh! ne remerciez pas Dieu pour si peu. On attrape des coups
+de fusil au jeu qu'il joue-là. Mme Saint-Vallier ne se laissera pas
+prendre aux ruses d'une petite fille, j'espère.</p>
+
+<p>Mme SAINT-VALLIER&#8212;Moi! J'aimerais mieux la faire murer dans un
+cachot, que de la voir échanger une seule parole avec ce freluquet.</p>
+
+<p>JOLIN&#8212;Et moi, je veillerai de mon côté, et Thibeault avec son fusil
+veillera de l'autre. Puisque tous les moyens de douceur échouent,
+nous en essaierons d'autres.</p>
+
+<p>Mme SAINT-VALLIER&#8212;Je vous aiderai, je vous aiderai, mon ami.</p>
+
+<p>BLANCHE&#8212;Malheureuse que je suis, je n'aurai donc personne pour me
+protéger. <i class="staging">(On sonne.)</i></p>
+
+<p>JOLIN, <i class="staging">tressaillant, à part</i>&#8212;Qui peut venir à pareille heure? Tout
+le monde connaît les habitudes de la maison... On sait que je ne
+reçois personne le soir... Qui diable ce peut-il être?... A moins
+que ce ne soit... Enfer! je suis un imbécile, la moindre chose
+m'épouvante <i class="staging">(On sonne de nouveau.)</i> Diable, diable!... On y met de
+l'impatience; c'est sérieux alors; prenons garde, prenons garde!...
+<i class="staging">(À Mme Saint-Vallier, avec beaucoup d'agitation.)</i> Ma chère amie,
+retenez-les un moment, pendant que je vais mettre mes livres en
+sûreté. Dites que je reviens à l'instant. <i class="staging">(Il empile ses livres sous
+un bras pour sortir; Thibeault entre.)</i></p>
+
+<h4 class="scenehead" id="re2.2">SCÈNE II</h4>
+
+<p class="charlist">LES PRÉCÉDENTS, THIBEAULT.</p>
+
+<p>JOLIN&#8212;Thibeault!</p>
+
+<p>THIBEAULT&#8212;De quoi?</p>
+
+<p>JOLIN&#8212;Qui est là?</p>
+
+<p>THIBEAULT&#8212;Un homme.</p>
+
+<p>JOLIN&#8212;Rien qu'un?</p>
+
+<p>THIBEAULT&#8212;Oui.</p>
+
+<p>JOLIN&#8212;Tu ne le connais pas?</p>
+
+<p>THIBEAULT&#8212;Non.</p>
+
+<p>JOLIN&#8212;De quoi a-t-il l'air?</p>
+
+<p>THIBEAULT&#8212;Il a l'air de rien.</p>
+
+<p>JOLIN&#8212;A-t-il l'air d'un... <i class="staging">(Pantomime)</i></p>
+
+<p>THIBEAULT&#8212;Je vous dis qu'il a l'air de rien.</p>
+
+<p>JOLIN&#8212;Qu'est-ce qu'il veut?</p>
+
+<p>THIBEAULT&#8212;Il veut rentrer.</p>
+
+<p>JOLIN&#8212;A-t-il dit son nom?</p>
+
+<p>THIBEAULT&#8212;Oui, mais j'cré ben qu'il a voulu s'moquer de moué.</p>
+
+<p>JOLIN&#8212;Comment s'appelle-t-il?</p>
+
+<p>THIBEAULT&#8212;Ben, y m'a dit d'vous dire qu'y s'appelait la tempête...
+non... la bourrasque.</p>
+
+<p>JOLIN&#8212;Hein!... <i class="staging">(il laisse tomber ses registres.)</i> Qu'est-ce que tu
+dis-là, brute? <i class="staging">(On sonne de nouveau.)</i></p>
+
+<p>THIBEAULT&#8212;Le v'là qui s'impatiente... épi il a pas l'air endurant.
+J'vas-t-y ouvrir?</p>
+
+<p>JOLIN&#8212;Attends, attends! Mon Dieu, que faire?... <i class="staging">(À part.)</i> Si
+c'était lui!... Cette nouvelle de sa mort n'a jamais été certaine...
+Si c'est lui je suis perdu.</p>
+
+<p>THIBEAULT&#8212;Eh ben, faut-il y ouvrir à votre tourbillon?</p>
+
+<p>JOLIN&#8212;Oui, oui, ouvre-lui... Tout retard ne pourrait que
+l'irriter... Sainte Vierge! comment parer le coup? <i class="staging">(Thibeault
+sort.)</i></p>
+
+<p>BLANCHE, <i class="staging">à part</i>&#8212;Mon Dieu, qu'est-ce que cela veut dire?</p>
+
+<p>Mme SAINT-VALLIER, <i class="staging">à part</i>&#8212;Serait-ce quelque malheur inattendu?</p>
+
+<p>JOLIN, <i class="staging">à part</i>&#8212;Allons, il ne faut pas perdre la tête... Du courage!
+Du sang froid. Si c'est lui, il va falloir jouer gros jeu. Prends
+garde à toi, Jolin; il y va de ta fortune.</p>
+
+<h4 class="scenehead" id="re2.3">SCÈNE III</h4>
+
+<p class="charlist">AUGUSTE, LES PRÉCÉDENTS, THIBEAULT.</p>
+
+<p>AUGUSTE, <i class="staging">en dehors</i>&#8212;Laisse, laisse, va! j'ai habité la maison avant
+toi. Une vieille hirondelle reconnaît toujours son nid.</p>
+
+<p>JOLIN, <i class="staging">à part</i>&#8212;Plus de doute... c'est lui!</p>
+
+<p>AUGUSTE, <i class="staging">entrant</i>&#8212;Comme tout est changé ici!... Comme tout est
+vieux, noir et triste!... L'ancien salon d'apparat, la pièce qu'on
+n'ouvrait qu'aux grands jours!</p>
+
+<p>JOLIN&#8212;Je ne vous connais pas, monsieur... et...</p>
+
+<p>AUGUSTE, <i class="staging">après avoir regardé Jolin un instant, et éclaté de
+rire</i>&#8212;Ah! ah! Par la Caâbah! si je juge de moi d'après toi, mon
+pauvre Jolin, il n'est pas étonnant que tu ne me reconnaisses pas.
+Tu parais aussi vieux que le brahmine Abdallah que je rencontrai sur
+les bords du Gange, pêchant des crocodiles à la ligne, et Abdallah
+avait cent deux ans.</p>
+
+<p>JOLIN&#8212;Monsieur...</p>
+
+<p>AUGUSTE, <i class="staging">saisissant le bras de Jolin d'une main, et de l'autre
+élevant la lampe au niveau de son visage</i>&#8212;Tu ne me reconnais pas, et
+cependant tu trembles. Regarde-moi bien, Antoine-Pierre Jolin, ancien
+commis de la maison DesRivières et compagnie, à Québec; regarde-moi
+d'aussi près que tu voudras; j'ai été rudement secoué par la
+destinée, sur terre et sur mer, mais je suis toujours...</p>
+
+<p>JOLIN&#8212;Oseriez-vous encore porter votre nom dans ce pays où il est
+déshonoré, flétri?...</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Pourquoi pas? Le temps efface bien des choses. Une seule
+personne aurait eu le droit de me maudire, mais j'ai appris à mon
+arrivée que cette personne avait disparu depuis longtemps. Mais
+laissons cela; tu me connais, Jolin, et tu sais ce qui m'amène ici.
+Fais-moi donc servir à souper, car je suis las, et l'absinthe que
+j'ai bue à l'auberge là-bas m'a mis en appétit. <i class="staging">(Il se jette sur
+un siège et allonge ses jambes à la façon américaine.)</i></p>
+
+<p>JOLIN, <i class="staging">apercevant les dames, qu'il avait oubliées</i>&#8212;Comment! mais
+vous êtes encore là, vous autres! Pourquoi cela?</p>
+
+<p>Mme SAINT-VALLIER&#8212;Mon cher monsieur Jolin, ni ma fille ni moi
+n'avons eu l'intention...</p>
+
+<p>JOLIN&#8212;Laissez-nous!</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Comment cela, vieil égoïste? me prends-tu pour un sauvage?
+Tu apprendras que j'ai vu des dames jaunes en Chine, des dames
+vertes à Java, des noires en Afrique, des rouges dans les plaines de
+l'Ouest, des blanches partout, et l'on ne m'a jamais reproché d'avoir
+manqué d'égards envers le sexe, quelle ne fût sa couleur. Permets
+donc à ces dames de m'honorer de leur compagnie...</p>
+
+<p>JOLIN, <i class="staging">à part</i>&#8212;Pour parler avec cette assurance, il faut qu'il soit
+bien sûr de ses droits. Allons, je ne puis tarder d'avantage à le
+reconnaître. Résignons-nous. <i class="staging">(S'adressant aux dames.)</i> Mes chères
+amies, ce qui se passe doit vous paraître extraordinaire; mais vous
+vous expliquerez mon trouble et ma brusquerie involontaire lorsque
+vous saurez que la personne qui nous arrive n'est autre que M.
+Auguste DesRivières, mon ancien maître, qui a quitté le Canada,
+il y a vingt-deux ans.</p>
+
+<p>Mme SAINT-VALLIER&#8212;M. DesRivières! Oh! mais c'est une histoire dont
+j'ai beaucoup entendu parler; elle fit grand bruit à l'époque de mon
+mariage. M. DesRivières eut, je crois, le malheur de tuer...</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Le frère de celle qu'il aimait; oui, madame; regret et
+malheur de toute ma vie.</p>
+
+<p>Mme SAINT-VALLIER&#8212;La pauvre jeune femme n'y a pas survécu,
+paraît-il.</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Hélas!... <i class="staging">(À Jolin.)</i> Mais je t'avais demandé à souper ce
+me semble, Jolin!</p>
+
+<p>JOLIN, <i class="staging">à Thibeault</i>&#8212;Eh bien, grand imbécile, qu'est-ce que tu
+fais-là? N'as-tu pas entendu que M. DesRivières voulait souper? Va
+chercher ce qu'il y a de meilleur à la cuisine. Mme Saint-Vallier
+voudra bien t'aider un peu dans cette besogne, n'est-ce pas, chère
+amie?</p>
+
+<p>Mme SAINT-VALLIER&#8212;Sans doute, monsieur Jolin, je ne suis pas
+rancunière; et du reste je connais la cause première de votre
+mauvaise humeur. <i class="staging">(Elle jette un regard de colère à sa fille.)</i></p>
+
+<p class="staging">(Jolin va donner quelques ordres à voix basse à Thibeault qui sort;
+Auguste s'est approché de Blanche.)</p>
+
+<p>AUGUSTE, <i class="staging">bas à Blanche</i>&#8212;Mademoiselle, ayez bon courage; je suis
+l'ami d'Adrien... nous veillerons sur vous.</p>
+
+<p>BLANCHE&#8212;Ah! merci! merci, monsieur!... Vous l'avez vu? Vous lui avez
+parlé?</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Chut! <i class="staging">(Revenant s'asseoir.)</i> Eh bien, oui, ma foi! Voilà
+comme va le monde!... Étrange chose que la destinée. C'est
+aujourd'hui le 25 juin. Il y a un an, jour pour jour, j'engloutissais
+dans un naufrage une fortune colossale, et j'étais jeté, seul, ruiné,
+presque nu, tout sanglant et à demi-mort sur l'une des îles de la
+Sonde, dans la mer australe. J'étais loin de m'attendre à célébrer
+cet anniversaire en ta compagnie, mon vieux Jolin.</p>
+
+<p class="staging">(Thibeault entre avec un plateau sur lequel il y a quelques mets que
+Mme Saint-Vallier s'empresse de disposer sur la table, pendant
+qu'Auguste s'approche, et se met à manger.)</p>
+
+<p>Mme SAINT-VALLIER&#8212;Vous avez eu bien des aventures, M. DesRivières?</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Ah! madame, on ne passe pas vingt-deux ans de sa vie à
+parcourir les mers les plus inconnues, les pays les plus inexplorés,
+sans amasser un certain recueil de ce que vous appelez des aventures.</p>
+
+<p>Mme SAINT-VALLIER&#8212;Vous avez même couru de grands dangers,
+probablement?</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;La mort est une coquette, madame; elle ne veut pas de ceux
+qui la cherchent. Et après tout ce qui m'est arrivé sur terre et sur
+mer, quand je me retrouve aujourd'hui soupant tranquillement sous le
+toit de mes ancêtres, je me demande si je n'ai pas été l'objet d'une
+protection toute particulière de la part de la providence.</p>
+
+<p>BLANCHE, <i class="staging">à part</i>&#8212;Il a dit qu'il l'avait vu, qu'il était son ami...
+C'est sans doute un protecteur que le ciel m'envoie... O Adrien!...</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Du reste, si la chose vous amuse, vous ne me trouverez pas
+chiche de mes histoires, Madame; soyez tranquille.</p>
+
+<p>Mme SAINT-VALLIER&#8212;Vous êtes bien aimable il me tarde de vous
+entendre nous raconter tout cela. Mais il commence à se faire tard,
+et pour ne pas vous gêner plus longtemps, vous me permettrez de me
+retirer avec ma fille... n'est-ce pas?</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Je suis votre serviteur, madame. <i class="staging">(Il reconduit les dames,
+jusqu'à la porte, et revient se mettre à table.)</i></p>
+
+<h4 class="scenehead" id="re2.4">SCÈNE IV</h4>
+
+<p class="charlist">AUGUSTE, JOLIN.</p>
+
+<p>JOLIN, <i class="staging">à part</i>&#8212;Tenons-nous bien.</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Eh bien, mon vieux Jolin, à nous deux maintenant! Veux-tu?</p>
+
+<p>JOLIN&#8212;D'après ce que je vois, vous revenez vous établir dans le
+pays?</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Oui!</p>
+
+<p>JOLIN&#8212;Le retour de l'enfant prodigue.</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;L'enfant prodigue? Mais tu sais bien, vieux Jolin, que je
+n'ai pu comme lui dissiper mon héritage.</p>
+
+<p>JOLIN&#8212;Sans doute, car vous n'aviez pu l'emporter.</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Tu feins de ne pas me comprendre... Tu dois bien penser
+cependant que mon intention, en remettant les pieds ici, est de
+revendiquer le dépôt que je t'ai confié en partant. C'est l'héritage
+de mon père, et après tant de revers, je ne serai pas fâché d'en
+jouir en paix.</p>
+
+<p>JOLIN&#8212;Mais, au moment de votre départ, vous m'avez cédé vos biens,
+par actes réguliers.</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Ah! très bien; mais tu oublies que cette vente était
+purement fictive, maître Jolin; car tu m'avais signé toi-même à
+l'avance une déclaration qui l'annulait. Cette déclaration, cette
+contre-lettre, comme on appelle les actes de ce genre, te constituait
+seulement dépositaire de ma fortune; tu étais obligé de tout me
+restituer à ma première demande.</p>
+
+<p>JOLIN&#8212;Mais... cette... contre-lettre... n'existe plus... sans
+doute...</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Eh bien, quand cela serait, la perte de cet acte serait-elle
+une raison pour un ancien serviteur de ma famille de retenir ce qui
+m'appartient légitimement?</p>
+
+<p>JOLIN, <i class="staging">se levant brusquement</i>&#8212;La contre-lettre est perdue! Ah! je
+le savais bien, moi; il ne faut jamais s'abandonner au désespoir!</p>
+
+<p>AUGUSTE, <i class="staging">se levant de table</i>&#8212;Jolin, je ne veux pas croire encore
+aux soupçons que tes paroles tendraient à m'inspirer. Il m'en
+coûterait trop de te regarder comme un fripon.</p>
+
+<p>JOLIN&#8212;Ah! ah! ah!... La bonne histoire, ce pauvre garçon revient tel
+qu'il est parti... ah! ah ah! C'est toujours le même écervelé que
+son père lui-même avait surnommé <i>La Bourrasque</i>. Ah! oui, <i>La
+Bourrasque</i>; pas de tête! pas de tête! Il vient réclamer cette
+fortune sans laquelle je ne pourrais plus vivre, et il n'a pas le
+précieux papier pour m'obliger à cette restitution. Il l'a perdu, le
+pauvre enfant... le pauvre niais... le pauvre fou!... Il l'a perdu...
+ah! ah! ah! il l'a perdu!</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Comme tu vas vite en besogne, vieux Jolin! T'ai-je dit que
+cet acte était perdu? Est-il si difficile de conserver une feuille de
+papier?</p>
+
+<p>JOLIN&#8212;Hein! c'était donc une épreuve?</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Peut-être. Dans tous les cas, cette épreuve ne t'a pas été
+favorable; aussi je me montrerai sévère envers un déloyal fondé de
+pouvoir; tu peux t'y attendre.</p>
+
+<p>JOLIN&#8212;Non, non, c'est impossible, ce papier n'a pu échapper à la
+destruction, à tous les naufrages dont vous parliez tout à l'heure.
+Vous avez imaginé quelque ruse pour me tromper. Mais j'ai l'&#339;il
+ouvert...</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Jolin! Tu sens que l'âge a modifié mon tempérament; car tu
+sais bien qu'autrefois, vieux coquin, je n'aurais pas souffert ces
+insolences sans te rompre les os... Mais causons tranquillement. Me
+croyais-tu assez imprudent, malgré ma légèreté, pour ne pas laisser
+cette contre-lettre au Canada?</p>
+
+<p>JOLIN&#8212;Ce n'est pas probable, car j'ai pris les informations les plus
+minutieuses...</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Dans mon intérêt, sans doute, vertueux Jolin. Eh bien,
+tiens, écoute; je vais te révéler certaines circonstances que tu me
+parais ignorer. En quittant Québec, après la mort de mon beau-frère,
+pour aller prendre part aux malheureuses échauffourées de 1838, je
+devais assurer le sort de celle qui m'avait tout sacrifié. Le jour
+donc où je conclus avec toi cette vente simulée de mes propriétés, je
+signai secrètement chez un autre notaire, un nouvel acte par lequel
+j'abandonnais à Berthe de Blavière, le revenu de tous les biens dont
+tu étais le dépositaire. A cette pièce je joignis la contre-lettre
+avec un testament. Je mis le tout sous cachet, et je le remis au
+notaire Dumont, en le chargeant de les faire parvenir à Berthe.</p>
+
+<p>JOLIN&#8212;Ils ne lui sont pas parvenus, car personne n'a jamais rien
+réclamé de moi en vertu de ces papiers.</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Je le sais, et c'est ce qui me fait croire, comme on me l'a
+assuré, que la malheureuse enfant, ne pouvant survivre à son chagrin,
+est allée mourir obscurément quelque part aux États-Unis.</p>
+
+<p>JOLIN&#8212;Ainsi donc ces papiers sont restés entre les mains de Dumont?
+Il n'a pourtant jamais voulu convenir qu'il eût un dépôt venant de
+vous.</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;C'était son devoir de notaire.</p>
+
+<p>JOLIN&#8212;Mais Dumont est mort, et son successeur...</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;A quoi bon ces explications? Les papiers existent, cela doit
+te suffire. Ils te seront montrés quand il sera temps.</p>
+
+<p>JOLIN&#8212;Mais... mais... on vous les a donc rendus?</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Pouvait-on refuser de me les restituer?</p>
+
+<p>JOLIN&#8212;Mais alors, vous les avez sur vous, vous pouvez...</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Curieux! mais en voilà assez pour ce soir. J'éprouve le
+besoin de prendre un peu de repos... Fais tes réflexions, Jolin; on
+dit que la nuit porte conseil. Emploie-la bien, <i>caro mio</i>; agis
+loyalement avec moi, et je ne te chicanerai pas trop sur tes comptes.
+A tort ou à raison, tu es riche, très riche, je le sais; même en me
+restituant ce qui m'est dû, tu pourrais vivre dans l'opulence...
+Crois-moi donc; la loyauté et la bonne foi te serviront mieux que
+la ruse ou la violence.</p>
+
+<p>JOLIN&#8212;Certainement, mon cher monsieur Auguste, nous nous entendrons
+aisément... Seulement si vous pouviez me laisser voir cette
+contre-lettre.</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Tu la verras, mais pas ce soir; le sommeil me gagne; dans
+quelle chambre as-tu fait préparer mon lit?</p>
+
+<p>JOLIN&#8212;Dans la chambre jaune; Thibeault va vous y conduire. <i class="staging">(Il
+sonne et Thibeault entre avec un bougeoir qu'il remet à Auguste.)</i></p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;La chambre jaune! elle est bien triste et bien solitaire.
+C'est là que mourut ma vieille gouvernante, il y a près de quarante
+ans... Enfin, soit, je ne crains rien ni des vivants ni des morts...
+Bonsoir, Jolin; Dieu te donne des idées de paix!</p>
+
+<p class="staging">(Tout en parlant il s'empare furtivement d'un couteau de table, dont
+il examine la pointe, et sort.)</p>
+
+<h4 class="scenehead" id="re2.5">SCÈNE V</h4>
+
+<p class="charlist">JOLIN, THIBEAULT.</p>
+
+<p>JOLIN, <i class="staging">seul</i>&#8212;Allons, je l'aurai échappé belle! Heureusement que La
+Bourrasque est toujours La Bourrasque... Il a la contre-lettre dans
+sa poche, je l'ai deviné. Avant deux heures je me moquerai de ses
+menaces. Thibeault, où est Bertrand?</p>
+
+<p>THIBEAULT&#8212;Y a un bout de temps qu'il doit être dans le parc, comme
+tous, les soirs, à attendre vos ordres.</p>
+
+<p>JOLIN&#8212;Dis-lui que j'ai affaire à lui. <i class="staging">(Pantomime.)</i> Tu comprends?</p>
+
+<p>THIBEAULT&#8212;C'est pas difficile.</p>
+
+<p>JOLIN&#8212;Dépêche-toi.</p>
+
+<p>THIBEAULT&#8212;Ça y est. <i class="staging">(Il sort.)</i></p>
+
+<h4 class="scenehead" id="re2.6">SCÈNE VI</h4>
+
+<p class="charlist">JOLIN, <i>seul</i>.</p>
+
+<p>JOLIN&#8212;Jolin, voici le moment de mettre la dernière main à ta
+fortune... ou de perdre tout ce que tu possèdes. Question de vie
+ou de mort, Jolin! Oui, il faut lui enlever ce maudit papier, il
+le faut... à tout prix!... Ah! ma fortune! Il veut m'arracher ma
+fortune... mon bien, mon argent, ma vie!... Tout ce que j'ai passé
+la première partie de mon existence à désirer, et dont je n'ai pu
+profiter encore dans la seconde! Cette fortune pour laquelle je
+risque tous les jours la prison et l'échafaud... Ah! nous allons
+voir!... Non, monsieur Auguste DesRivières, vous ne m'arracherez
+pas ainsi le c&#339;ur. Auriez-vous tous les démons de l'enfer à votre
+service, vous ne réussirez pas. Plutôt vous étrangler de mes propres
+mains... Oui, oui, un meurtre, s'il le faut... la potence plutôt
+que la ruine... Oh! que je sois damné, mais que je sois riche!...
+riche!... riche!...</p>
+
+<p class="staging">(La toile tombe.)</p>
+</div>
+
+<div class="acte">
+<h3 class="actehead" id="re3.0">ACTE III</h3>
+
+<h4 class="tabhead">QUATRIÈME TABLEAU</h4>
+
+<h4 class="tabtitle">LES BRIGANDS</h4>
+
+<blockquote>(Le théâtre représente l'intérieur d'un parc. Au fond, un mur qu'au
+lever du rideau, Adrien est en train d'escalader. Il fait nuit.)</blockquote>
+
+<h4 class="scenehead" id="re3.1">SCÈNE I</h4>
+
+<p class="charlist">ADRIEN, <i>seul</i>.</p>
+
+<p>ADRIEN, <i class="staging">dont on ne voit que la tête</i>&#8212;On n'a pas l'habitude de
+veiller si tard au Domaine. Il faut que ce singulier personnage soit
+un homme d'importance aux yeux de Jolin... Se souviendra-t-il de
+moi?... cherchera-t-il à protéger Blanche?... Mais qu'importe après
+tout? Maintenant je suis décidé à agir seul... Agissons donc!
+<i class="staging">(Il passe une jambe sur le mur.)</i> Que vais-je faire? Ce voyageur
+n'avait-il pas raison de m'engager à prendre garde aux démarches
+imprudentes? Mon projet ne pourrait-il pas avoir pour résultat de
+compromettre Blanche sans utilité? Que gagnerai-je à me trouver seul,
+la nuit, dans ce jardin solitaire?... Ah bah! qui peut répondre
+du hasard? La pauvre enfant dort peu sans doute. Si elle avait
+l'heureuse pensée de se mettre à sa fenêtre pour respirer l'air frais
+de la nuit! Je pourrais me montrer à elle, lui adresser quelques
+mots à voix basse... Dans le cas contraire, je grimperai dans les
+peupliers jusqu'à sa fenêtre, et je déposerai ma lettre dans les
+pots de fleurs qu'elle arrose chaque matin... oui; d'ailleurs je
+serai plus près de ma chère, Blanche, je respirerai l'air qu'elle
+respire... Oui, oui, Dieu m'aidera! <i class="staging">(Il entend du bruit; il retire
+sa jambe, et ne laisse que sa tête dépasser le mur.)</i> Quelqu'un!...
+silence!</p>
+
+<h4 class="scenehead" id="re3.2">SCÈNE II</h4>
+
+<p class="charlist">BERTRAND, THIBEAULT.</p>
+
+<p>BERTRAND, <i class="staging">entrant avec Thibeault</i>&#8212;Cré nom d'un nom! j'aime pas ça,
+moi, qu'on me laisse là, planté comme un pieu, pendant des deux ou
+trois heures de la nuit, quand y a des bons coups à faire partout.</p>
+
+<p>THIBEAULT&#8212;Vous avez pas besoin de vous plaindre, ça arrive toujours
+pas si souvent.</p>
+
+<p>BERTRAND&#8212;Une fois c'est de reste.</p>
+
+<p>THIBEAULT&#8212;Je voudrais ben vous voir rebeller... Quoi c'que vous
+pourriez faire avec vot' gang sans lui?</p>
+
+<p>BERTRAND&#8212;Enfin de quoi s'agit-il?</p>
+
+<p>THIBEAULT&#8212;Il va vous le dire lui-même. Y a un grand jack qu'est
+arrivé à soir qui y a pas fait plaisir.</p>
+
+<p>BERTRAND&#8212;Ah! y s'agit de... <i class="staging">(Pantomime.)</i></p>
+
+<p>THIBEAULT&#8212;J'cré qu'oui.</p>
+
+<p>BERTRAND&#8212;Un de ses anciens amis, je gagerais.</p>
+
+<p>THIBEAULT&#8212;Ça m'en a tout l'air.</p>
+
+<p>BERTRAND&#8212;C'est comme ça; les meilleurs amis finissent toujours par
+en venir au couteau. Moi, j'avais un camarade d'école que j'aimais
+comme mes yeux. Un jour, à propos de rien, y m'plante son canif dans
+les côtes et se sauve. Six mois après, j'lui envoya dans la tête une
+balle qu'il vit pas venir. C'est de valeur, parce qu'on était comme
+les deux doigt de la main.</p>
+
+<h4 class="scenehead" id="re3.3">SCÈNE III</h4>
+
+<p class="charlist">LES PRÉCÉDENTS, JOLIN.</p>
+
+<p>JOLIN, <i class="staging">entrant</i>&#8212;Eh bien, qu'est-ce que vous faite donc? Il n'y a
+pas de temps à perdre: il est une heure du matin.</p>
+
+<p>BERTRAND&#8212;Bon! chacun son tour. C'est-y amusant d'attendre?</p>
+
+<p>JOLIN&#8212;Thibeault vous a-t-il fait... comprendre...</p>
+
+<p>BERTRAND&#8212;Ben... à peu près. Il paraît qu'y a un citoyen de trop dans
+ce monde.</p>
+
+<p>JOLIN&#8212;Chut!... Comprenez bien mes volontés. Il ne s'agit pas de
+faire un mauvais coup; je suis trop honnête homme pour rien exiger de
+pareil. D'ailleurs on sait que l'individu se trouve chez moi, et je
+serais bien embarrassé de rendre compte de sa disparition... s'il
+disparaissait. Il faut être prudent. Il ne s'agit que de s'emparer de
+quelques paperasses qu'il a sur lui. Seulement, s'il s'éveille trop
+tôt, vous pouvez compter sur une résistance énergique... et alors...</p>
+
+<p>BERTRAND&#8212;Tant mieux!</p>
+
+<p>THIBEAULT&#8212;Tant pis!</p>
+
+<p>JOLIN&#8212;Il faut l'empêcher de s'éveiller trop tôt et je puis vous
+donner à ce sujet des renseignements utiles. Pendant qu'il se
+couchait, je l'ai examiné par une fente de la cloison. Il se défie de
+quelque chose car il a commencé par entasser tous les meubles de la
+chambre derrière la porte, et puis s'est couché tout habillé. Mais il
+est bien fatigué, et il dort déjà profondément. Il s'agit d'abord
+d'ouvrir avec assez de précaution pour ne pas faire de bruit, c'est
+le principal. Après cela vous irez droit au lit qui est à gauche, et
+vous pourrez vous emparer de l'individu avant qu'il soit éveillé;
+alors j'entrerai avec de la lumière, et le reste ira tout seul.</p>
+
+<p>BERTRAND&#8212;Mais, tonnerre d'un nom! c'est bien des cérémonies, ça!
+Laissez-moi donc faire; ça mettra pas grand temps, vous verrez!</p>
+
+<p>JOLIN&#8212;Non, non!... Il y a des personnes endormies dans la maison:
+tout doit se faire dans le plus grand silence.</p>
+
+<p>THIBEAULT&#8212;Tenez, vous me laisserez arranger ça moi. Je me charge
+d'ouvrir la porte sans faire plus de bruit qu'une souris qui
+trotte...</p>
+
+<p>JOLIN&#8212;C'est cela; eh bien, allons!</p>
+
+<p>BERTRAND, <i class="staging">à part</i>&#8212;C'est correct; encore un! mais y va te coûter le
+prix, celui-là, mon vieux grippe-sou d'hypocrite!... <i class="staging">(Ils sortent.)</i></p>
+
+<p>ADRIEN, <i class="staging">seul</i>&#8212;Oh! infamie des infamies!... Cette fois, c'est
+l'humanité qui parle; je ne puis reculer. <i class="staging">(Il saute dans le parc.)</i>
+Il s'agit d'empêcher un crime: c'en serait un d'hésiter!... <i class="staging">(Il suit
+Jolin.)</i></p>
+
+<h4 class="tabhead">CINQUIÈME TABLEAU</h4>
+
+<h4 class="tabtitle">AU MEURTRE</h4>
+
+<blockquote>(Le théâtre représente un corridor.)</blockquote>
+
+<h4 class="scenehead" id="re3.4">SCÈNE IV</h4>
+
+<p class="charlist">Mme SAINT-VALLIER, BLANCHE.</p>
+
+<p>Mme SAINT-VALLIER, <i class="staging">debout un bougeoir à la main</i>&#8212;Je te dis, ingrate
+enfant, que ton ridicule entêtement va nous faire chasser de cette
+maison. M. Jolin nous a rudoyées ce soir, comme il ne l'a encore
+jamais fait. Si tu le pousses à bout, qu'arrivera-t-il de nous, je te
+le demande? Nous faudra-t-il recommencer notre vie d'autrefois? Pour
+moi je suis lasse de cette pauvreté déshonorante.</p>
+
+<p>BLANCHE&#8212;Maman, la pauvreté ne peut déshonorer quand on la supporte
+noblement et avec courage. Cette vie d'humiliation me répugne;
+j'aimerais mieux mille fois travailler pour vous et pour moi. Je puis
+broder, donner des leçons de musique...</p>
+
+<p>Mme SAINT-VALLIER&#8212;De la broderie! des leçons de musique! Voilà bien
+de quoi faire vivre une personne de ma condition! Travailler pour
+vivre, quand on a vécu dans la meilleure société, quand on a tenu le
+haut du pavé!... Tiens, tiens, il faut que tout cela finisse, je ne
+puis souffrir que tu fasses ainsi ton malheur et le mien!</p>
+
+<p>BLANCHE&#8212;Votre malheur! mais vous savez bien que je donnerais ma vie
+pour vous savoir heureuse!</p>
+
+<p>Mme SAINT-VALLIER&#8212;Ce sont des phrases de roman, cela; quand on aime
+sa mère, on ne lui refuse pas un léger sacrifice...</p>
+
+<p>BLANCHE&#8212;Je suis prête à faire tous les sacrifices possibles, ma
+mère; oui, tous, excepté celui d'épouser cet homme. Il m'inspire trop
+d'horreur et de dégoût!</p>
+
+<p>Mme SAINT-VALLIER&#8212;Tu l'épouseras cependant, et le mariage va se
+faire dans le plus court délai. Nous verrons bien si tu oseras
+désobéir à ta mère.</p>
+
+<p>BLANCHE&#8212;Puisse Dieu me pardonner, maman; mais j'aurai la force de
+l'oser!</p>
+
+<p>Mme SAINT-VALLIER&#8212;Indigne créature! enfant dénaturée! Je parviendrai
+bien à te réduire va; et ce n'est pas ton Adrien Launière qui m'en
+empêchera. Un drôle qui n'a rien, et que tu préfères comme une sotte
+à l'homme le plus riche de Québec.</p>
+
+<p>BLANCHE&#8212;Le souvenir d'Adrien me soutiendra, ma mère, s'il ne peut
+venir lui-même à mon secours. Mais peut-être le ciel m'a-t-il déjà
+envoyé un autre protecteur.</p>
+
+<p>Mme SAINT-VALLIER&#8212;Un protecteur! qu'est-ce à dire? Serait-ce par
+hasard ce M. DesRivières qui est arrivé ce soir? En effet, j'ai cru
+m'apercevoir qu'il t'avait parlé à voix basse. Il t'a apporté quelque
+message, quelque lettre sans doute?</p>
+
+<p>BLANCHE, <i class="staging">pleurant</i>&#8212;Non, maman, pas de lettre, pas de message; mais
+un mot de pitié est si précieux quand on est abandonné de tous...</p>
+
+<h4 class="scenehead" id="re3.5">SCÈNE V</h4>
+
+<p class="charlist">LES PRÉCÉDENTS, ADRIEN.</p>
+
+<p>ADRIEN, <i class="staging">entrant précipitamment par la fenêtre</i>&#8212;Pas de tous, pas de
+tous, Blanche!</p>
+
+<p>BLANCHE&#8212;Adrien!</p>
+
+<p>Mme SAINT-VALLIER&#8212;Comment?... Qu'est-ce que cela veut dire?</p>
+
+<p>ADRIEN&#8212;Blanche! Mme Saint-Vallier! silence, de grâce! Il y va de ma
+vie.</p>
+
+<p>Mme SAINT-VALLIER&#8212;Entrer par la fenêtre!... Une escalade!... Sainte
+Vierge! a-t-on jamais rien vu de semblable?</p>
+
+<p>BLANCHE&#8212;O Adrien, Adrien!</p>
+
+<p>Mme SAINT-VALLIER&#8212;Que venez-vous faire ici? Répondez!</p>
+
+<p>ADRIEN&#8212;Je suis ici pour empêcher un meurtre.</p>
+
+<p>Mme SAINT-VALLIER et BLANCHE&#8212;Un meurtre!...</p>
+
+<p>ADRIEN&#8212;Oui... ce voyageur, cet étranger, arrivé ici ce soir; on veut
+se défaire de lui.</p>
+
+<p>Mme SAINT-VALLIER&#8212;Qui donc, monsieur?</p>
+
+<p>ADRIEN&#8212;Le maître de cette maison, ce misérable Jolin que vous voulez
+donner pour mari à votre fille.</p>
+
+<p>Mme SAINT-VALLIER&#8212;C'est une calomnie! c'est impossible!... M.
+Jolin... un homme...</p>
+
+<p>ADRIEN&#8212;Oh! il est trop lâche pour exécuter lui-même son abominable
+projet; mais les assassins sont déjà dans la maison. Dites-moi vite
+où est la chambre de cet étranger. Je le préviendrai, je le mettrai
+sur ses gardes, je le défendrai, s'il le faut!</p>
+
+<p>Mme SAINT-VALLIER&#8212;Non, non!... C'est une imposture!... Jolin, un
+homme riche...</p>
+
+<p>BLANCHE&#8212;Maman, ce soir il avait un regard infernal en regardant
+M. DesRivières.</p>
+
+<p>ADRIEN&#8212;M. DesRivières! l'ancien maître de Jolin... plus de doute...
+Blanche, au nom de Dieu dites-moi où se trouve la chambre de ce
+pauvre voyageur...</p>
+
+<p>BLANCHE&#8212;Là, au bout du corridor; mais je vous en supplie, Adrien,
+n'allez pas vous exposer à un danger inutile.</p>
+
+<p>ADRIEN&#8212;Blanche, M. DesRivières est notre ami! <i class="staging">(On entend un grand
+bruit.)</i> Ah! mon Dieu, il est trop tard, on l'égorge. Laissez-moi,
+laissez-moi! <i class="staging">(Il s'élance hors de la pièce.)</i></p>
+
+<p>BLANCHE&#8212;Ah! mon Dieu, mon Dieu! Ils vont le tuer lui aussi.</p>
+
+<p>Mme SAINT-VALLIER&#8212;Blanche, Blanche!... Fuyons, fuyons!... <i class="staging">(Elle
+entraîne Blanche du côté opposé, et le décor s'ouvre par le fond.)</i></p>
+
+<h4 class="tabhead">SIXIÈME TABLEAU</h4>
+
+<h4 class="tabtitle">LE PACTE</h4>
+
+<blockquote>(Le théâtre représente la chambre à coucher d'Auguste. Jolin est
+debout dans un coin, une bougie à la main. Thibeault est étendu
+par terre, à moitié assommé. Auguste, les pieds embarrassés dans
+une chaise, est renversé, et Bertrand a le couteau levé sur lui.
+Les meubles sont dispersés çà et là dans la chambre où tout est
+dans le plus grand désordre.)</blockquote>
+
+<h4 class="scenehead" id="re3.6">SCÈNE VI</h4>
+
+<p class="charlist">AUGUSTE, BERTRAND, JOLIN, THIBEAULT, ADRIEN.</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Aïe!... la satanée chaise!</p>
+
+<p>ADRIEN, <i class="staging">entrant et saisissant le bras de Bertrand</i>&#8212;Arrêtez,
+malheureux!</p>
+
+<p>AUGUSTE, <i class="staging">se dégageant et se mettant en garde son couteau à la
+main</i>&#8212;Bon!... Merci!... Lâchez-le, lâchez-le maintenant. Je lui fais
+son compte.</p>
+
+<p>ADRIEN, <i class="staging">lâchant Bertrand qui remet tranquillement son couteau dans
+sa poche</i>&#8212;Monsieur Jolin, votre maison est donc une caverne de
+brigands, un coupe-gorge! Vous n'êtes donc qu'un assassin!...</p>
+
+<p>JOLIN&#8212;Par l'enfer! c'est l'amoureux! Comment s'est-il introduit ici?</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Eh! mais, par la barbe du prophète! c'est mon petit ami
+de l'auberge. Du diable si je m'attendais à le revoir cette nuit!
+Eh bien, mon matelot, vous pouvez vous vanter de m'avoir rendu un
+service! car cet enragé brigand était en train de me faire une
+vilaine boutonnière au moule de ma veste... Merci!... Je ne sais
+pourquoi, mais j'aime à vous devoir ce service là, à vous!</p>
+
+<p>JOLIN, <i class="staging">bas à Bertrand qui s'est rapproché de la porte</i>&#8212;Bertrand, il
+faut mettre à tout prix ces hommes hors d'état de nous nuire!...</p>
+
+<p>BERTRAND&#8212;À tous les diables vous et vos affaires! La tête me bouille
+comme une marmite au feu... J'en ai assez! C'est un démon ce
+pendard-là... Et cet autre qui m'arrive sur les bras... Et vous qui
+me laisseriez étriper sans grouiller une patte... Merci!... Des
+compliments chez vous! <i class="staging">(Il s'éloigne.)</i></p>
+
+<p>JOLIN&#8212;Comment! vous m'abandonnez! Demain ils porteront plainte
+contre vous, et...</p>
+
+<p>BERTRAND&#8212;De quoi m'accuseront-ils? D'avoir reçu une grêle de coups
+pour assommer un b&#339;uf! S'ils me poursuivent pour cela, ils pourront
+venir me chercher dans le bois du Carouge; ils trouveront à qui
+parler!</p>
+
+<p>JOLIN, <i class="staging">donnant des coups de pieds à Thibeault</i>&#8212;Allons, te
+lèveras-tu, toi, maudit cancre!</p>
+
+<p>THIBEAULT&#8212;Aïe! aie!... Je suis à moitié mort... grâce!...</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Attendez, camarade; <i class="staging">(Il lui tend la main.)</i> les ennemis ne
+sont pas des Turcs. C'est moi qui vous ai mis dans cet état, c'est à
+moi de vous aider maintenant que la bataille est finie!... <i class="staging">(Il le
+relève</i>.) Allons, mon brave, cette petite bourrasque ne doit pas vous
+décourager; quand vous voudrez, je vous donnerai votre revanche.</p>
+
+<p>THIBEAULT&#8212;Non, non! pas de revanche, pas de revanche! J'en ai assez
+moi aussi. <i class="staging">(Il se dirige vers la porte.)</i></p>
+
+<p>AUGUSTE, <i class="staging">à Bertrand</i>&#8212;Et vous, mon vaillant picador, sans rancune
+aussi, n'est-ce pas?... Quand il vous plaira de recommencer notre
+passe à la navaja, je serai à vos ordres. Il n'y aura pas alors de
+chaises éparses sur le plancher pour me faire tomber! Au revoir donc,
+mes amis, et <i>felice sera!</i> <i class="staging">(Bertrand et Thibeault sortent.)</i></p>
+
+<h4 class="scenehead" id="re3.7">SCÈNE VII</h4>
+
+<p class="charlist">AUGUSTE, ADRIEN, JOLIN.</p>
+
+<p>ADRIEN&#8212;Vous les laissez s'échapper ainsi?</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Pourquoi pas? Tel va chercher de la laine qui s'en revient
+tondu! Et maintenant, mon bon Jolin, mon respectable ami, nous allons
+causer un instant, si tu veux bien.</p>
+
+<p>JOLIN&#8212;J'espère, mon cher monsieur Auguste, que vous ne prendrez pas
+au sérieux une mauvaise plaisanterie. J'avais expressément recommandé
+qu'on ne vous fit aucun mal. Je voulais seulement voir ce papier,
+vous savez, qu'il m'est si important de connaître. Ces pauvres
+diables que vous avez si mal menés étaient seulement chargés de
+s'assurer si réellement vous aviez cette pièce sur vous...</p>
+
+<p>JOLIN&#8212;Mais vous me demandez d'être absolument le maître dans ma...
+dans notre maison. Au moins justifiez de vos droits, en me montrant
+ce papier... qui...</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Tron dé Diou! mon bon ami, tu deviens assommant à rabâcher
+toujours la même chose! Tu verras ce papier le jour où nous réglerons
+définitivement nos comptes; tu le verras en présence d'un notaire et
+de deux témoins, à travers une glace assez épaisse pour que tu ne
+puisses le lacérer furtivement. Voilà quand et comment tu verras
+cette contre-lettre, et non auparavant ni autrement. En attendant
+je vais la mettre en lieu sûr, afin que tu ne sois plus tenté de
+recommencer l'expérience de cette nuit. Crois-moi, ne te montre pas
+trop difficile, et nous pourrons faire ensemble un arrangement à
+l'amiable où tu trouveras ton profit.</p>
+
+<p>JOLIN&#8212;Et ni vous ni ce jeune homme ne conterez jamais à personne ce
+qui est arrivé cette nuit?</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Nous le promettons.</p>
+
+<p>JOLIN&#8212;Et vous vous engagez à soutenir demain matin la fable que je
+conterai aux dames Saint-Vallier pour détourner leurs soupçons?</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Tu pourras conter toutes les fables de Lafontaine si tu
+veux, personne ne te contredira.</p>
+
+<p>JOLIN&#8212;Marché conclu!</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;A merveille! Maintenant, récapitulons. J'aurai mes cinq
+cents louis; je pourrai recevoir tout le pays ici s'il m'en prend
+fantaisie...</p>
+
+<p>ADRIEN&#8212;Et j'épouserai Blanche?</p>
+
+<p>JOLIN&#8212;Oui, oui...</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Chien qui s'en dédit! Tiens bien toutes ces conditions,
+mon vieux, car je te surveillerai. Tu dois savoir qu'il n'est pas
+facile de me tromper, ni de me surprendre; te voilà bien averti...
+Maintenant, que la paix est conclue, laisse-moi seul ici attendre
+le jour en compagnie de ce brave garçon arrivé si à propos pour
+m'épargner des désagréments. Envoie-nous deux ou trois bouteilles de
+ton meilleur vin, et bonsoir... Tu dois avoir besoin de ruminer à ton
+aise quelque nouvelle coquinerie; seulement contente-toi de ruminer
+ou sinon... Va! <i class="staging">(Jolin sort.)</i> Allons, j'ai quinze jours devant moi;
+c'est plus qu'il ne me faut pour les mater...</p>
+
+<p>ADRIEN, <i class="staging">se jetant dans ses bras</i>&#8212;Ah! monsieur, vous êtes mon bon
+génie; vous aurez fait le bonheur de toute ma vie!...</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Ne vous hâtez pas trop de me remercier, mon jeune ami; Dieu
+sait comment tout ceci finira... Enfin, j'ai quinze jours de gagnés.
+Les Américains ont tort de dire: <i>Time is money</i>... Le temps c'est
+tout!</p>
+
+<p class="staging">(La toile tombe.)</p>
+</div>
+
+<div class="acte">
+<h3 class="actehead" id="re4.0">ACTE IV</h3>
+
+<h4 class="tabhead">SEPTIÈME TABLEAU</h4>
+
+<h4 class="tabtitle">LE MILLIONNAIRE</h4>
+
+<blockquote>(Le théâtre représente un jardin. Au fond une barrière entrouverte,
+où Josepte et Thibeault causent au lever du rideau.)</blockquote>
+
+<h4 class="scenehead" id="re4.1">SCÈNE I</h4>
+
+<p class="charlist">THIBEAULT, JOSEPTE.</p>
+
+<p>JOSEPTE&#8212;Mais, quand je vous dis, Thibeault, qu'il avait l'air d'un
+vrai quêteux, quoi! A part la poche. Et pis si c'avait pas été que de
+M. Launière, il s'en allait sans payer l'absinthe qui avait bue chux
+nous. Tout ça c'est vrai comme v'là une clôture qui me regarde! Et
+puis, vous me dites que c'est un gros richard! Jamais j'vous crairai!</p>
+
+<p>THIBEAULT&#8212;Ah! ben, s'il avait l'air d'un quêteux, il est ben changé,
+je vous en réponds. Y remue l'argent à la pelle, j'vous dis. Y paraît
+qu'il a dans le port un bâtiment qui vient des vieux pays avec des
+tonnes pleines d'argent et des yamants gros comme le poing. Enfin,
+c'est riche, cinq fois fortuné...</p>
+
+<p>JOSEPTE&#8212;Vous avez qu'à voir! Vous avez qu'à voir!... qui c'qui
+aurait jamais pu... C'est tout prouvable qu'il aura fait ça pour nous
+éprouver... Et pis Cayou, mon homme, qu'a voulu le faire manger par
+son chien! Je vous dis qu'on est malchanceux aussi. Je lui disais!
+que faut jamais juger dans les apparences... Mais vous avez toujours
+un fameux bel habillement à c't'heure!</p>
+
+<p>THIBEAULT&#8212;Bougez pas! c'est pas un habillement, ça; c'est une
+livrée. On est quatre habillés comme ça...</p>
+
+<p>JOSEPTE&#8212;Quatre!</p>
+
+<p>THIBEAULT&#8212;Oui. Et pis, quant à lui, le millionnaire, quand vous le
+reverrez à c't'heure, j'vous persuade que vous aurez pas envie de
+chouler les chiens après lui... Faut voir s'il en a d'l'apparance.
+Oui, du beau drap fin, et pis ça reluit.</p>
+
+<p>JOSEPTE&#8212;Sainte misère humaine! qui c'qui aurait jamais pu penser...
+Et pis on dit que M. Launière est son grand ami... V'là c'que c'est,
+il l'a pas si mal reçu que nous autres, lui.</p>
+
+<p>THIBEAULT&#8212;À propos, votre M. Launière, il va s'marier.</p>
+
+<p>JOSEPTE&#8212;C'est-y vrai?</p>
+
+<p>THIBEAULT&#8212;Oui, le bomme Jolin mange d'l'avoine. Si vous voyiez la
+grimace qu'y fait!... Mais c'est le millionnaire qu'arrange tout
+ça... On dirait que tout y appartient icitte. J'y comprends rien.</p>
+
+<p>JOSEPTE&#8212;Ce pauvre M. Adrien... Ah! ben, j'suis contente pour lui.</p>
+
+<p>THIBEAULT&#8212;Chut!... le v'là qui s'en vient avec sa blonde...
+Allons-nous-en. <i class="staging">(Il sort.)</i></p>
+
+<p>JOSEPTE, <i class="staging">sortant</i>&#8212;Qui c'qu'aurait jamais pu penser?...</p>
+
+<h4 class="scenehead" id="re4.2">SCÈNE II</h4>
+
+<p class="charlist">ADRIEN, BLANCHE.</p>
+
+<p>ADRIEN&#8212;Comme tout me paraît changé ici! Ce jardin, ce parc, qui me
+semblaient si sévère, si triste, il y a quelques jours, sont pour moi
+un paradis terrestre maintenant... N'est-ce pas qu'il est sublime ce
+sentiment qui a le pouvoir non seulement de réchauffer les c&#339;urs les
+plus froids, d'inspirer des actions héroïques aux plus égoïstes, mais
+encore de transformer ainsi même les objets matériels, la nature
+inerte! Oh! aimons-nous toujours ainsi, Blanche, et toute l'existence
+ne sera qu'un long enchantement... Mais vous ne me semblez pas très
+gaie... auriez-vous quelque chagrin?</p>
+
+<p>BLANCHE&#8212;Non, Adrien; mais j'ai des appréhensions; je ne comprends
+pas trop tout ce qui se passe autour de nous; il me semble que tout
+ceci est un rêve.</p>
+
+<p>ADRIEN&#8212;Que ce soit un rêve ou une réalité, si ce rêve doit durer
+toujours, pourquoi désirer autre chose? Ne nous préoccupons pas de
+l'avenir. Tu m'aimes toujours, n'est-ce pas? Dis-moi que tu m'aimes
+toujours.</p>
+
+<p>BLANCHE&#8212;Oh! oui, toujours Adrien! comment ne t'aimerais-je pas, toi
+si noble et si généreux! toi mon ami d'enfance, mon frère! mon frère
+par l'affection, et aussi... par le malheur... Tous deux nous avons
+souffert, tous deux nous avons pleuré; et c'est là une fraternité qui
+ne s'altère jamais, car elle tient à toutes fibres du c&#339;ur. Oui,
+Adrien, oui, je suis fière de te le dire, je t'aime, je t'aime de
+toutes les forces de mon âme, sans restriction, sans hésitation, sans
+partage... mais...</p>
+
+<p>ADRIEN&#8212;Alors, Blanche, ô ma Blanche bien-aimée, qu'as-tu à craindre?
+Pourquoi douter de la Providence? Celui qui protège le nid des petits
+oiseaux, est le père de tous ceux qui s'aiment...</p>
+
+<p>BLANCHE&#8212;Qu'il nous défende alors, car je crains un malheur...</p>
+
+<h4 class="scenehead" id="re4.3">SCÈNE III</h4>
+
+<p class="charlist">LES PRÉCÉDENTS, Mme SAINT-VALLIER.</p>
+
+<p>Mme SAINT-VALLIER, <i class="staging">entrant</i>&#8212;Blanche, je ne dois pas souffrir que
+vous sortiez ainsi seule avec monsieur. Tous ces roucoulements sont
+fort bien, mais cela ne peut durer. Ma fille m'appartient, et
+personne n'en disposera contre mon gré. Puisque M. Jolin nous a
+trompées en se faisant passer pour riche, je veux bien ne plus penser
+à lui; je lui ai retiré mon estime; mais je ne vois pas de raison
+là-dedans, monsieur Launière, pour que je vous accorde la main de
+Blanche. Cela ne vous met pas en position de vous charger d'une
+famille. Je finirai par me lasser de toutes ces chuchoteries, si
+l'on ne va pas franchement au but.</p>
+
+<p>ADRIEN&#8212;Mais, madame, ne m'avez-vous pas permis...</p>
+
+<p>Mme SAINT-VALLIER&#8212;Permis, permis! est-ce que je sais, moi, ce que je
+permets et ce que défends, depuis l'arrivée de ce M. DesRivières, si
+bien surnommé la Bourrasque. Tout tourne à sa volonté; il fait la
+pluie et le beau temps dans cette maison. Il est riche, il ne l'est
+pas; il arrive ici vêtu comme un mendiant, et il jette l'or par les
+fenêtres... Une nuit vous tombez des nues en nous annonçant que M.
+Jolin assassine votre M. DesRivières. Le lendemain matin on vous voit
+déjeuner gaiement tous les trois, et vous nous assurez que toute
+cette affaire qui nous a causé une si grande peur, n'est qu'un
+malentendu... M. Jolin a l'air de détester cet étranger, et lui obéit
+comme un esclave. Enfin Jolin n'est pas digne de ma fille, c'est
+fort bien. M. DesRivières en me parlant de votre mariage, m'a fait
+entendre certaines choses... mais s'il ne se hâte pas de s'expliquer
+clairement, je ne vois pas pourquoi je souffrirais plus longtemps des
+assiduités inutiles...</p>
+
+<p>BLANCHE&#8212;Mais, maman, M. DesRivières vous aurait-il exprimé
+l'intention...?</p>
+
+<p>Mme SAINT-VALLIER&#8212;Rien, rien; ces questions-là ne sont pas à ta
+portée. Seulement si votre millionnaire continue à recevoir une
+légion d'amis, de cousins et de cousines à qui il fait espérer sa
+succession, je ne sais pas comment il pourra réaliser ses
+promesses...</p>
+
+<p>BLANCHE&#8212;Je comprends mal, maman; vous ne voulez pas dire sans doute
+que M. DesRivières aurait promis de suppléer à notre défaut de
+fortune?</p>
+
+<p>Mme SAINT-VALLIER&#8212;Et quand cela serait?</p>
+
+<p>BLANCHE&#8212;Les convenances, le sentiment de ma dignité me défendraient
+d'accepter les dons d'un étranger, dût mon bonheur en dépendre!</p>
+
+<p>Mme SAINT-VALLIER&#8212;Phrases de romans que tout cela... D'ailleurs si
+tu es si délicate, M. DesRivières ne pourrait-il pas s'intéresser en
+faveur de son nouvel ami, M. Adrien, qui lui a, paraît-il, rendu un
+service immense?</p>
+
+<p>ADRIEN&#8212;Madame, je rougirais de devoir la main de Blanche à une
+indélicatesse; et c'en serait une que de recevoir le prix d'un
+service rendu.</p>
+
+<p>BLANCHE&#8212;Cher Adrien, nos âmes se devinent toujours.</p>
+
+<p>Mme SAINT-VALLIER&#8212;Sur ma parole, la jeunesse d'à présent est
+complètement folle... Ah! ça voudriez-vous bien me dire pourquoi,
+après m'être opposée jusqu'ici à cet absurde mariage, j'aurais changé
+d'avis tout à coup, si l'on ne m'avait fait entendre certaines
+éventualités? Qu'y aurait-il de changé dans nos situations
+réciproques? Mais puisque vous êtes si désintéressés, n'en parlons
+plus... tout est rompu! Toi, Blanche, je te défends de revoir M.
+Launière; et de son côté M. Launière voudra bien ne plus t'honorer
+de ses attentions particulières.</p>
+
+<p>ADRIEN&#8212;Oh! madame, par pitié pour moi, pour Blanche...</p>
+
+<p>Mme SAINT-VALLIER&#8212;C'est mon dernier mot!</p>
+
+<p>BLANCHE&#8212;Oh! maman! <i class="staging">(Elle pleure.)</i></p>
+
+<p>Mme SAINT-VALLIER&#8212;Blanche, rentrons!</p>
+
+<p>ADRIEN&#8212;Soyez tranquille, Blanche; je ne vous abandonnerai pas!</p>
+
+<p>Mme SAINT-VALLIER&#8212;C'est ce que nous verrons. <i class="staging">(Elle va pour sortir
+en entraînant Blanche, et elle se trouve face à face avec Auguste.)</i></p>
+
+<h4 class="scenehead" id="re4.4">SCÈNE IV</h4>
+
+<p class="charlist">LES PRÉCÉDENTS, AUGUSTE.</p>
+
+<p>AUGUSTE, <i class="staging">entrant</i>&#8212;Ma foi, mes bons amis, c'est très mal à vous
+de quitter la table avant la fin. Vous perdez un spectacle unique:
+d'abord cette ménagerie de parents que j'ai grisés en les obligeant
+à boire outre mesure à mon heureux retour; et ce pauvre Jolin, qui
+fait la plus piteuse mine en comptant les bouteilles vides et les
+verres cassés. Son c&#339;ur d'avare saigne par tous les pores... Le
+<i>poveretto!</i> s'il avait vu mes dîners d'apparat dans l'Inde! On
+buvait dans des gobelets d'or enrichis de perles que l'on jetait dans
+le Gange à la fin du repas. On brisait les plats de porcelaine du
+Japon, sur la tête des porteurs de palanquins, avec aussi peu de
+regret que je brise ce méchant verre de deux sous... <i class="staging">(Il jette le
+verre dans la coulisse.)</i></p>
+
+<p>Mme SAINT-VALLIER&#8212;Voilà de jolies manières! Vous devriez avoir plus
+d'égards pour la vaisselle de la maison. On a beau être riche, on
+trouve toujours l'occasion d'employer convenablement sa fortune.</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Fort bien parlé, bonne maman Saint-Vallier; mais je suis
+pour le moment un riche d'une certaine espèce; mon plaisir suprême...
+<i class="staging">(Examinant Adrien et Blanche.)</i> Mais, par Al-Borak! que signifie
+ceci? Les enfants ont pleuré? Qui a effarouché mes gentils
+tourtereaux? Qui a jeté des pierres dans mon buisson de roses? Tron
+de l'air! serait-ce un nouveau tour de Jolin? Voudrait-il rompre la
+trêve?</p>
+
+<p>ADRIEN&#8212;Non, monsieur; Jolin n'est plus la cause de notre affliction.
+Merci de votre bienveillance, mais elle ne peut rien pour diminuer
+nos chagrins actuels.</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Alors je dois m'en prendre à vous, madame Saint-Vallier, je
+le parierais. Vous aurez encore tourmenté mes jeunes amis par vos
+éternelles exigences de fortune. Je vous avais pourtant fait entendre
+que, dans certains cas...</p>
+
+<p>Mme SAINT-VALLIER&#8212;Vous avez eu beau me parler de tous les cas
+possibles, ils ne veulent rien de vous ni de personne; et comme je ne
+saurais souffrir plus longtemps de voir ce grand garçon rôder autour
+de ma fille, et lui parler à l'oreille...</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Êtes-vous si méchante? Auriez-vous bien le c&#339;ur de
+martyriser ces chers enfants? Regardez-les; leur naïve douleur ne
+vous émeut-elle pas? Je croyais mon âme desséchée par vingt années
+de voyages, de luttes, de désenchantements; et en les voyant, je me
+sens prêt à pleurer. Ah! c'est qu'en parcourant le monde dans tous
+les sens, j'ai admiré bien des choses, les merveilles de l'art, les
+splendeurs de la nature; mais je n'ai rien trouvé d'aussi digne de
+respect et d'admiration que deux enfants jeunes et beaux, s'aimant
+d'un premier amour!... Oh! ne les séparez pas!... ce serait une
+faute, ce serait un crime! Ne les séparez pas, ou craignez que
+leur malheur ne retombe sur votre tête... J'ai aimé comme Adrien
+autrefois; il y a bien longtemps. Si rien n'eût fait obstacle à
+mon amour, j'eusse pu devenir un homme simple et bon, utile à ses
+semblables, obéissant aux lois de la société; mais un obstacle se
+rencontra; on irrita des passions fougueuses, je devins ivre, je
+devins fou... Le sang coula, un cadavre fut jeté entre <i>elle</i> et moi.
+L'existence de celle que j'aimais fut brisée du coup; et moi, pendant
+une moitié de ma vie, j'ai erré en proscrit, en vagabond, sur la
+surface de la terre, faisant rarement le bien, souvent le mal, à
+charge aux autres, à charge à moi-même!... Je crois, Dieu me
+pardonne, que je deviens sentimental. C'est honteux, à mon âge...
+Mais voyons, madame, vous ne songez pas sérieusement à les séparer!
+Ils s'aiment, ils sont dignes l'un de l'autre, ils seront heureux.
+Tenez, pour les voir heureux, je donnerais...</p>
+
+<p>Mme SAINT-VALLIER&#8212;Vous donneriez?</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Le diamant du Grand-Mogol, si je l'avais.</p>
+
+<p>Mme SAINT-VALLIER&#8212;Très bien; je sais ce qui me reste à faire. Il est
+toujours bon de mettre ces beaux parleurs au pied du mur. Voilà où
+aboutissent leurs promesses... au diamant du Grand-Mogol. Encore une
+fois, c'est bien; je saurai agir à ma guise...</p>
+
+<h4 class="scenehead" id="re4.5">SCÈNE V</h4>
+
+<p class="charlist">LES PRÉCÉDENTS, LECOURS, et son fils JULES puis JOLIN.</p>
+
+<p>LECOURS, <i class="staging">en dehors</i>&#8212;Par ici, par ici, Jules! Il me semble avoir vu
+le bon cousin se diriger de ce côté...</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Allons, voilà mes hôtes qui s'impatientent. Voyons, mes
+petits amis, essuyez vos yeux; tout s'arrangera, vous verrez. Et
+vous, chère maman Saint-Vallier, nous causerons de tout cela à tête
+reposée; et nous nous entendrons, soyez-en sûre. En attendant, riez
+un peu de ma charmante famille... Elle est divertissante.</p>
+
+<p>LECOURS, <i class="staging">en dehors</i>&#8212;Viens, Jules, je les aperçois!</p>
+
+<p>JOLIN, <i class="staging">entrant</i>&#8212;C'est l'un de vos convives qui vous cherche pour
+prendre congé. <i class="staging">(À part.)</i> La peste soit de tous ces grugeurs!...</p>
+
+<p>LECOURS, <i class="staging">entrant avec son fils</i>&#8212;En effet, mon cousin, nous avons le
+regret de vous quitter.</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Comment, déjà? Vous me feriez plaisir en passant ici
+quelques jours, afin que je puisse vous fêter d'une manière plus
+digne de vous et de moi. Ces dîners improvisés ne valent pas
+grand'chose...</p>
+
+<p>JOLIN, <i class="staging">à part</i>&#8212;Que le diable lui torde le cou!...</p>
+
+<p>LECOURS&#8212;Oh! nous sommes tout à fait charmés...</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Vous me donnerez ma revanche un autre jour. Je vais mettre
+cette maison sur un pied convenable. J'aurai des cuisiniers de
+diverses nations. Vous verrez, cousin; à votre prochaine visite, vous
+mangerez des nids de salanganes, des holothuries et des nageoires de
+requins. Je parie que vous trouverez ces mets délicieux.</p>
+
+<p>JOLIN, <i class="staging">à part</i>&#8212;L'infâme!...</p>
+
+<p>LECOURS&#8212;Vous êtes mille fois trop...</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Eh bien, à dimanche prochain alors, il y aura grande fête
+ici. Ayez la bonté de transmettre mon invitation aux Amyot, aux
+Durand, aux Garant, et aux autres dont je puis oublier le nom, mais
+que je chéris du fond du c&#339;ur. Dites-leur de venir avec leurs amis
+et leurs connaissances, leurs enfants, leurs domestiques, leurs
+chiens, s'ils en ont... Dans l'Inde, c'est l'usage d'arriver ainsi
+chez un ami en caravane.</p>
+
+<p>JOLIN, <i class="staging">à part</i>&#8212;Le brigand!...</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Jolin, j'entends que rien ne soit épargné pour cette fête.
+S'il n'y a pas de salle assez vaste à la maison, le banquet aura lieu
+dans le jardin. Je veux des pluies de fleurs, des parfums, de la
+musique...</p>
+
+<p>JOLIN&#8212;Cependant, monsieur, il y a certaines limites... qui...</p>
+
+<p>LECOURS&#8212;Ah! c'est mal à vous, monsieur Jolin, de vouloir ainsi
+détourner votre maître de sa famille. Avez-vous peur de l'affection
+qu'il nous témoigne? Vous avez beau faire, M. DesRivières préférera
+toujours ses parents à l'ancien commis de son père.</p>
+
+<h4 class="scenehead" id="re4.6">SCÈNE VI</h4>
+
+<p class="charlist">LES PRÉCÉDENTS, THIBEAULT.</p>
+
+<p class="staging">(Thibeault entre et va présenter une lettre à Jolin qui s'éloigne un
+peu pour la lire.)</p>
+
+<p>THIBEAULT, <i class="staging">à Lecours</i>&#8212;La voiture de monsieur est prête.</p>
+
+<p>LECOURS, <i class="staging">à Auguste</i>&#8212;Vous les entendez, cousin; maître et domestique
+ont l'air de nous trouver de trop ici. Écoutez; on cherche à vous
+accaparer; on en veut à votre fortune, c'est clair. Tenez, si vous
+vouliez bien venir demeurer chez nous, à Québec, notre demeure est
+bien peu digne de vous, mais l'affection et le respect suppléeraient
+à ce qui manque.</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Merci, merci, cousin; j'apprécie votre dévouement à sa juste
+valeur... et je pourrais bien un jour ou l'autre accepter vos
+offres...</p>
+
+<p>JOLIN, <i class="staging">d'un air triomphant, et sa lettre à la main</i>&#8212;Acceptez-les
+tout de suite, vilain imposteur que vous êtes; acceptez-les tout de
+suite, et délivrez-moi de votre présence!</p>
+
+<p>ADRIEN&#8212;Que signifie ce langage? Oubliez-vous, monsieur Jolin...</p>
+
+<p>JOLIN&#8212;Je n'oublie rien; mais je suis las de me faire bafouer dans ma
+maison, et je vais donner du balai à tout ce qui me gêne. Ainsi donc,
+les DesRivières, les Lecours, les petits amoureux intrigants, les
+laquais et les banquets chinois, et toute la boutique infernale, vont
+décamper lestement de chez moi... Allons, qu'on fasse maison nette,
+et promptement! car en vérité la rage m'étouffe, et je ne saurais me
+contenir plus longtemps!</p>
+
+<p>LECOURS&#8212;Mais, sapristi! cet individu est fou! parler ainsi à un
+homme capable d'acheter la moitié de Québec.</p>
+
+<p>JOLIN&#8212;Qu'il s'achète donc un logis pour la nuit; car, je le jure,
+il ne couchera pas dans ma maison.</p>
+
+<p>LECOURS&#8212;J'espère que vous connaissez vos amis maintenant, cousin!
+Venez-vous-en chez nous. Notre voiture est prête; nous pouvons y
+placer vos coffres les plus précieux... Il serait imprudent de
+laisser votre fortune à la merci de ce mécréant...</p>
+
+<p>JOLIN&#8212;Ah! ah! ah!... Son bagage ne sera pas lourd. Il ne possède
+rien au monde. C'est moi qui lui ai acheté l'habit qu'il a sur le
+corps.</p>
+
+<p>LECOURS&#8212;Mais ces dîners, ces réceptions...</p>
+
+<p>JOLIN&#8212;Je souffrais tout, je payais tout... Moi, l'homme réputé
+habile, expérimenté, je me suis laissé duper comme un écolier, comme
+un imbécile. Oh! mais la leçon me servira. Allons, que l'on sorte à
+l'instant de chez moi!</p>
+
+<p>LECOURS&#8212;Je m'en vais tout de suite, quant à moi. Je ne suis pas venu
+ici pour me faire insulter... Cela crie vengeance... Viens, mon
+enfant... c'est indigne. Être traité ainsi dans la maison d'un
+parent!... <i class="staging">(Il sort avec son enfant.)</i></p>
+
+<h4 class="scenehead" id="re4.7">SCÈNE VII</h4>
+
+<p class="charlist">LES PRÉCÉDENTS, excepté LECOURS et JULES.</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;A ce que je vois, maître Jolin, tu sais...</p>
+
+<p>JOLIN&#8212;Je sais la vérité. Ce papier que vous vous vantiez d'avoir
+n'est pas entre vos mains. J'ai écrit au successeur de ce notaire à
+qui vous aviez confié la contre-lettre; voici sa réponse. <i class="staging">(Il lit.)</i>
+&laquo;Cette pièce a été envoyée à qui de droit; il en est fait
+mention dans nos registres; mais comme elle n'a jamais été mise en
+usage, il faut penser qu'elle a été perdue ou détruite.&raquo;</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;C'est la réponse que j'ai obtenue moi-même.</p>
+
+<p>JOLIN&#8212;Alors qu'attendiez-vous donc de moi? Pourquoi ces folies
+indignes d'un homme de votre âge, ces extravagances, ces gaspillages
+inouïs?</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Je voulais m'amuser à tes dépens. J'aurai toujours tiré cela
+de l'héritage que tu me voles...</p>
+
+<p>JOLIN&#8212;Ménagez vos expressions! Je suis un honnête homme, et je ne
+souffrirai pas que l'on m'insulte. Si vous avez des droits faites les
+valoir! Mais tous ces propos sont inutiles. Thibeault, chasse-moi ces
+individus!</p>
+
+<p>THIBEAULT&#8212;Merci!... J'en ai assez, moi, de ces jeux-là!</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Misérable fripon!... je t'étranglerais... Mais bah! un
+coquin de moins sur la terre où il y en a tant, ne laisserait pas de
+vide appréciable. <i class="staging">(À Adrien.)</i> Allons, mon ami, il ne nous reste
+qu'à faire retraite, car vous êtes compris dans cette intimation
+polie d'avoir à vous éclipser.</p>
+
+<p>JOLIN&#8212;Oui, lui, lui surtout!</p>
+
+<p>ADRIEN&#8212;Je n'ai pas la prétention de rester chez M. Jolin malgré lui;
+mais, avant de partir, je veux savoir si c'est librement que ces
+dames...</p>
+
+<p>BLANCHE&#8212;Adrien, je ne veux pas, je ne peux pas rester ici. Je vous
+en conjure, ne me laissez pas dans cette maison!...</p>
+
+<p>JOLIN&#8212;Vous dépendrez de votre mère, mademoiselle; et si elle a
+conservé un peu d'amitié pour moi...</p>
+
+<p>Mme SAINT-VALLIER&#8212;Je crois, en effet, qu'on vous a indignement
+calomnié, mon vieil ami...</p>
+
+<p>JOLIN&#8212;Eh bien, j'espère que vous ne confierez ni le sort de Blanche
+ni le vôtre à des vagabonds sans le sou, comme ces deux individus-là.</p>
+
+<p>BLANCHE&#8212;Maman, vous n'avez donc pas compris le rôle honteux...</p>
+
+<p>Mme SAINT-VALLIER&#8212;Te croirais-tu plus sage que ta mère?...</p>
+
+<p>BLANCHE, <i class="staging">éclatant en sanglots</i>&#8212;Adrien! Adrien!...</p>
+
+<p>ADRIEN&#8212;Oh! madame, je vous en conjure, au nom de ce que vous avez
+de plus sacré...</p>
+
+<p>Mme SAINT-VALLIER&#8212;Laissez-moi, monsieur! Blanche, sortons. <i class="staging">(Elles
+sortent.)</i></p>
+
+<h4 class="scenehead" id="re4.8">SCÈNE VIII</h4>
+
+<p class="charlist">LES PRÉCÉDENTS, excepté Mme SAINT-VALLIER et BLANCHE.</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;C'est inutile, mon pauvre garçon; vous n'obtiendrez rien de
+cette femme obstinée, à qui manquent également l'intelligence et le
+c&#339;ur. Il ne nous reste plus qu'à nous adresser à l'autorité...</p>
+
+<p>JOLIN&#8212;Oh! je ne vous crains plus; les circonstances ont changé.
+Voudrait-on croire que moi, homme riche et considéré, j'aie pu tendre
+un piège à un malheureux sans feu ni lieu qui est venu me demander
+l'hospitalité? L'existence de ce fameux papier eût donné peut-être
+quelque autorité à une pareille assertion; mais il n'existe pas, je
+prouverai qu'il n'a jamais existé... D'ailleurs qui êtes-vous pour
+inspirer de la confiance? Un dissipateur ruiné, condamné à mort,
+exilé,&#8212;avec la plus détestable des réputations. Et ce jeune homme?
+Un sauteux d'escalier qui s'est introduit la nuit par escalade dans
+une maison habitée. Les beaux accusateurs! Oh! je me moque de votre
+colère, allez!... Mais en voilà assez; et puisque vous ne voulez pas
+partir de bonne volonté... <i class="staging">(Il fait quelques pas du côté de la
+maison.)</i></p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Oui, hein? Eh bien, <i>goddam! Corpo di Baccho!</i> tron de
+l'air! Crois-tu donc, vieux scélérat, que je me laisserai chasser
+ainsi par les épaules de cette maison qui m'appartient et où je suis
+né? Tu vas m'en faire les honneurs jusqu'au bout, coquin! à moi et à
+ce brave jeune homme! Oui, tu vas nous accompagner jusqu'à la porte
+du jardin, chapeau bas, et aussi poliment que si nous étions des
+commodores ou des nababs. <i class="staging">(Il sort un pistolet et va le mettre sur
+la tempe de Jolin.)</i></p>
+
+<p>JOLIN&#8212;Monsieur, je ne consentirai jamais...</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Chapeau bas, drôle! et marche à côté de nous avec déférence
+et respect; ou sinon, je te le jure, je te briserai la tête comme je
+briserais une vieille calebasse pourrie!</p>
+
+<p class="staging">(Jolin accompagne Auguste et Adrien jusqu'à la barrière, chapeau bas,
+et le pistolet d'Auguste à la hauteur de sa tempe; et au moment où
+ils dépassent la barrière la toile tombe.)</p>
+</div>
+
+<div class="acte">
+<h3 class="actehead" id="re5.0">ACTE V</h3>
+
+<h4 class="tabhead">HUITIÈME TABLEAU</h4>
+
+<h4 class="tabtitle">LA CONTRE-LETTRE</h4>
+
+<blockquote>(Même décor qu'au premier tableau.)</blockquote>
+
+<h4 class="scenehead" id="re5.1">SCÈNE I</h4>
+
+<p class="charlist">AUGUSTE, ADRIEN, CAYOU, JOSEPTE.</p>
+
+<p>CAYOU&#8212;Cré tire-bouchon! C'est une bénédiction du bon Dieu!... Mais
+vous ne m'en voulez donc point pour... l'autre soir... vous savez...
+l'absinthe? Pourquoi diable vous étiez-vous déguisé aussi? On peut
+pas toujours deviner... Je me le disais... Mais curiosité à part,
+c'est drôle que vous laissiez le Domaine pour venir vous loger ici...</p>
+
+<p>JOSEPTE&#8212;Tais-toi donc, Cayou, quand on a de quoi, et qu'on veut
+vivre à son goût, on doit pas être à son aise chez Jolin. Sans parler
+mal de lui, il est un peu serré, le cher homme!...</p>
+
+<p>CAYOU&#8212;C'est drôle tout de même, un homme qu'à tant de bâtiments sur
+la mer...</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Ils ont fait naufrage!</p>
+
+<p>CAYOU&#8212;Naufrage! Ah! bonté divine! et les tonnes d'or?</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Fondues. Mais, ne craignez rien, mon hôte, je puis solder ma
+dépense cette fois. Heureusement que quelques pièces plus dure que
+les autres n'ont pas coulé dans la fonte générale. Tenez, <i class="staging">(Jetant
+une pièce d'or.)</i> payez-vous d'avance; préparez-moi une chambre;
+donnez-nous à boire et à manger; et laissez-nous la paix. Dans tous
+les pays du monde, j'ai détesté les curieux et les bavards.</p>
+
+<p>JOSEPTE&#8212;On y va, on y va!... <i class="staging">(Elle sort avec Cayou.)</i></p>
+
+<h4 class="scenehead" id="re5.2">SCÈNE II</h4>
+
+<p class="charlist">AUGUSTE, ADRIEN.</p>
+
+<p>AUGUSTE, <i class="staging">à Adrien qui est allé s'asseoir dans un coin</i>&#8212;Allons,
+jeune homme; ne vous laissez pas gagner par la tristesse. Que diable!
+il faut être plus philosophe que cela.</p>
+
+<p>ADRIEN&#8212;Hélas! quelle déception! A vous voir imposer vos volontés,
+vos caprices à ce Jolin, j'avais cru...</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Adrien, je vous dois une explication. Je ne voudrais pas
+que vous fussiez en droit de m'adresser, même de pensée, le moindre
+reproche. Rappelez vos souvenirs, mon cher garçon; je ne vous ai
+jamais donné l'assurance positive de vaincre les obstacles que
+rencontrait votre mariage. J'étais moi-même trop incertain du succès
+de mon audace. Sans vouloir révéler mon secret, je vous ai toujours
+laissé soupçonner combien mon autorité sur Jolin était de nature
+précaire. Dites, cela n'est-il pas de la plus exacte vérité?</p>
+
+<p>ADRIEN&#8212;Je le sais, je le sais; mais...</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Vous trouvez ma conduite folle, absurde, n'est-ce pas? Vous
+vous demandez dans quel but, n'ayant aucun moyen légal d'obliger à
+une restitution cet homme de mauvaise foi, je suis venu m'établir
+chez lui, le vexer, le tourmenter de mille manières, au risque d'être
+honteusement expulsé quand la ruse serait découverte. D'abord, j'ai
+dû m'assurer si la probité aurait quelque influence sur cet homme à
+qui j'avais confié ma fortune. En découvrant à qui j'avais affaire,
+j'ai cru pouvoir l'effrayer par mon assurance, et l'amener à me
+proposer lui-même une transaction avantageuse. Ces dîners, ces
+réceptions continuelles n'avaient pas seulement pour but d'induire en
+dépense le spoliateur de mes biens; je désirais me faire des amis,
+et empêcher Jolin de me tendre des pièges. Vous le voyez, mon cher
+enfant, mon plan n'était pas tout à fait dénué de sens commun.
+Il était sur le point de réussir. Pour assurer sa sécurité et se
+débarrasser de moi, il eût accepté le partage des biens... Une
+révélation prématurée est venue tout gâter...</p>
+
+<p>ADRIEN&#8212;Oh! je ne vous accuse pas. J'ai pu apprécier la généreuse
+nature qui se cache sous vos apparences frivoles. Oh! non, je ne me
+plains pas de vous, car je vous dois les quelques jours de bonheur
+que j'ai passés auprès de Blanche.</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Courage donc, morbleu! Il ne faut pas mettre les choses au
+pis. Nous ne sommes plus au temps ou l'on mariait les filles malgré
+elles... Blanche tiendra bon; la mère imbécile finira par ouvrir les
+yeux...</p>
+
+<p>ADRIEN&#8212;Et vous, monsieur?</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Moi? Je m'engage matelot à bord du premier voilier en
+partance dans le port de Québec. Et ce qui me sera le plus pénible
+en cela, mon cher garçon, ce sera de vous quitter. Par Mahomet! vous
+m'avez ensorcelé.</p>
+
+<p>ADRIEN&#8212;Et moi, vous êtes mon seul ami. Mais n'y aurait-il pas moyen
+de forcer ce Jolin...</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Oh! d'abord je n'ai pas les moyens de faire un procès; et
+puis, vous êtes homme de loi, vous savez qu'on ne peut attaquer les
+titres de Jolin par preuve testimoniale, et qu'il faudrait absolument
+cette fatale contre-lettre pour avoir des chances de succès... Non,
+mon ami, il faut abandonner tout espoir de ce côté; je suis bien et
+dûment volé!...</p>
+
+<h4 class="scenehead" id="re5.3">SCÈNE III</h4>
+
+<p class="charlist">LES PRÉCÉDENTS, BLANCHE.</p>
+
+<p>BLANCHE, <i class="staging">entrant</i>&#8212;Adrien, monsieur DesRivières, sauvez-moi, au nom
+du ciel.</p>
+
+<p>ADRIEN&#8212;Vous, Blanche... ma chère Blanche? Mais d'où venez-vous?
+Comment êtes-vous ici? Que s'est-il donc passé?</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Asseyez-vous, mon enfant; vous êtes épuisée... Quelque
+nouvelle infamie de Jolin, sans doute?</p>
+
+<p>BLANCHE, <i class="staging">s'asseyant</i>&#8212;Fermez la porte; on va me poursuivre
+certainement... Bien des personnes m'ont rencontrée sur la route;
+je courais comme une folle... Vous me défendrez, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>ADRIEN&#8212;Ne craignez rien, Blanche; vous avez ici des amis prêts à
+vous sacrifier leur existence.</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Et pour l'un d'eux le sacrifice ne serait pas bien grand,
+allez!</p>
+
+<p>BLANCHE&#8212;Adrien, monsieur DesRivières, qu'allez vous penser de moi?
+Oh! ce que je fais là est mal, bien mal, je le sais; j'ai quitté ma
+mère; je suis venue vous chercher ici. Mais ma pauvre tête s'est
+égarée; je me suis réfugiée auprès des seuls amis que j'aie sur la
+terre.</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Mais enfin quelle est la cause de votre effroi, ma pauvre
+petite?</p>
+
+<p>BLANCHE&#8212;Voici, monsieur. Après votre départ Jolin me parla de
+pardon, de réconciliation, et me fit les plus brillantes promesses,
+si je consentais à l'épouser. Mon refus l'exaspéra; il éclata en
+menaces; et ma mère qui ne peut résister à l'ascendant de cet homme,
+s'emporta elle-même contre moi jusqu'à vouloir me frapper. Ce matin,
+à déjeuner, j'appris que Jolin était allé à Québec, et ma mère
+m'annonça que nous devions partir dans la journée pour les
+États-Unis, à bord d'un yacht à vapeur, spécialement nolisé à cet
+effet par Jolin... Vous jugez de mon épouvante... Je ne sais si je me
+trompe, mais cet infâme a conçu des projets encore plus affreux que
+ceux qu'il avoue.</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Oui, quand il vous tiendra en pleine mer, dans un vaisseau à
+lui, conduit par les misérables brigands qu'il a à son service...
+Mille pannerées de diables, on s'exposerait au pal lui-même pour
+enfoncer un couteau entre la quatrième et la cinquième côte d'un
+pareil coquin!</p>
+
+<p>ADRIEN&#8212;Et vous avez fui... Oh! merci, Blanche, merci pour cet acte
+de courage!</p>
+
+<p>BLANCHE&#8212;J'ai d'abord supplié, conjuré ma mère... Elle n'a pas voulu
+m'entendre; et alors, désespérée, folle de terreur, je me suis
+décidée à fuir. Je me suis glissée furtivement dans la cour; j'ai
+ouvert la grille; et sûre de vous trouver dans cette auberge, je suis
+accourue pour me mettre sous votre protection.</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;C'est fort bien, ma pauvrette; mais si vous saviez où nous
+étions, Jolin doit le savoir de même. Ils viendront vous chercher
+ici, et l'autorité d'une mère est toute puissante sur une fille
+mineure.</p>
+
+<p>ADRIEN&#8212;Eh bien, alors, hâtons-nous; nous pouvons trouver pour elle
+un asile sûr à Québec.</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Oui, et nous serions arrêtés vous et moi, pour enlèvement...
+Croyez-moi, mon ami, ne donnons pas prise contre nous à ce vieux
+matois de Jolin.</p>
+
+<p>ADRIEN&#8212;Ces considérations ne m'arrêteront pas, et si Blanche y
+consent...</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Elles ne m'arrêteraient pas non plus s'il s'agissait
+seulement de ma sûreté. Pour moi maintenant, qu'est-ce que la
+liberté? qu'est-ce que la vie? Mais franchement, Adrien, je vous
+verrais avec chagrin, vous et cette pauvre petite, flétrir par une
+démarche qui aurait l'apparence d'une faute, un amour pur et honnête
+comme le vôtre. Prenez garde, chers enfants; en entrant dans cette
+voie de révolte contre la société, contre l'autorité maternelle,
+savez-vous où vous pouvez être entraînés?... Je vous étonne je le
+vois; vous ne vous attendiez pas à de tels scrupules de ma part...
+Mais n'est-ce pas mon devoir de signaler aux autres les écueils sur
+lesquels j'ai fait naufrage?</p>
+
+<p>ADRIEN&#8212;Cependant, monsieur, les circonstances sont telles...</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Les circonstances ne sauraient justifier une faute;
+croyez-en un homme qui n'est pas habitué à exagérer la morale...
+N'attaquez pas de front les règles établies; un jour vous le
+regretteriez amèrement.</p>
+
+<p>ADRIEN&#8212;Mais enfin, il faut prendre un parti.</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Non, Adrien, il faut laisser les choses telles qu'elles
+sont. Écoutez; si je me montre sévère envers vous, c'est que je ne
+voudrais pas vous voir engagé dans la voie déplorable où je me suis
+perdu; parce que cette charmante enfant ne doit pas être malheureuse
+comme le fut ma pauvre Berthe.</p>
+
+<p>ADRIEN&#8212;Berthe?</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Oui; si vous étiez de Québec, vous connaîtriez probablement,
+malgré votre jeunesse, ma tragique histoire avec l'infortunée Berthe
+de Blavière.</p>
+
+<p>ADRIEN&#8212;De qui parlez-vous, monsieur? Quel nom avez-vous prononcé?
+J'ai mal entendu, sans doute, je... Non, non, c'est impossible!</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;L'auriez-vous connue? Ce terrible drame a eu trop de
+retentissement dans la province pour que je doive cacher aucun nom...
+Je vous le répète, elle s'appelait...</p>
+
+<p>ADRIEN&#8212;Taisez-vous, monsieur!</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Mais pourquoi donc, au nom du ciel?</p>
+
+<p>ADRIEN&#8212;Vous insultez ma mère!</p>
+
+<p>AUGUSTE, <i class="staging">se précipitant vers Adrien</i>&#8212;Votre mère!... Votre âge? Par
+pitié, dites-moi votre âge!</p>
+
+<p>ADRIEN&#8212;Monsieur...</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Il le faut, Adrien; il le faut, je le veux... je vous
+en prie!</p>
+
+<p>ADRIEN&#8212;Je suis né le 16 octobre, 1839.</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;1839! et votre mère s'appelait Berthe de Blavière!...
+Adrien, Adrien, vous êtes mon...</p>
+
+<p>ADRIEN&#8212;Je suis le fils de M. Launière, monsieur!</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;C'est vrai, c'est vrai!... Ma pauvre tête se perd: voyons,
+réfléchissons, récapitulons ces circonstances étranges. Aidez-moi...
+Adrien, mon... ami. J'ai peur de devenir fou... Oui, c'est cela,
+votre mère pleurait souvent en vous regardant; votre père vous
+manifestait de la haine... N'est-ce pas cela, dites, n'est-ce pas
+cela?</p>
+
+<p>ADRIEN&#8212;Oui.</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Adrien, votre mère a dû vous parler de sa famille, de son
+passé; elle a dû vous révéler certaines particularités...</p>
+
+<p>ADRIEN&#8212;Une seule fois; au moment de sa mort. Elle me fit appeler
+dans sa chambre, m'embrassa et pleura. Puis tirant de dessous son
+oreiller un paquet cacheté qu'elle me remit, elle me dit d'une voix
+éteinte: Mon fils, quand je ne serai plus, tu trouveras dans ces
+papiers des secrets qui te concernent. Cependant si tu as quelque
+affection pour ta malheureuse mère, tu ne chercheras pas à connaître
+ses fautes et ses remords... Par respect pour elle, je n'ai jamais
+ouvert ce paquet.</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Mais où est-il, ce paquet, mon cher Adrien, ou est-il?</p>
+
+<p>ADRIEN&#8212;Dans cette malle.</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Donnez, donnez!</p>
+
+<p>ADRIEN, <i class="staging">tirant un paquet cacheté d'une malle et le remettant à
+Auguste</i>&#8212;Tenez, je crois que vous pouvez connaître les secrets de ma
+pauvre mère.</p>
+
+<p>AUGUSTE, <i class="staging">décachetant le paquet</i>&#8212;Plus de doute! voici cette fameuse
+contre-lettre signée Jolin; voici l'acte notarié par lequel
+j'abandonnais à Berthe ou à son enfant le revenu de mes biens. Par
+haine pour le meurtrier de son frère, elle n'a pas voulu faire usage
+de ces pièces... Adrien, Adrien, me crois-tu maintenant?</p>
+
+<p>ADRIEN, <i class="staging">se jetant dans les bras</i>&#8212;Mon père!</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Mon fils!... J'ai un fils, moi, l'aventurier, l'homme sans
+nom; le paria des cinq parties du monde! Oh! si j'avais su le bonheur
+qui m'était réservé, comme j'aurais fui le danger, comme j'eusse été
+lâche!... Mais rien ne m'avait révélé ton existence. Une fois, aux
+Antilles, je rencontrai un capitaine de navire que j'avais connu à
+Québec; il me raconta la disparition de Berthe; il me fit entendre
+suivant la croyance commune, qu'elle avait attenté à ses jours. Alors
+je cherchai le péril avec une espèce de fureur; je me jetai à corps
+perdu dans les entreprises les plus téméraires; tantôt riche, tantôt
+pauvre, je parcourais la terre ne me trouvant bien nulle part, sans
+but, sans désirs, sans jouissances... Et pendant ce temps, j'avais un
+fils! et il est beau, il est bon, il est généreux! Il m'a aimé, il
+m'a sauvé la vie avant de me connaître... Oh! c'est trop! c'est trop!
+<i class="staging">(Il fond en sanglots.)</i></p>
+
+<p>ADRIEN&#8212;Vous ne partirez pas, n'est-ce pas maintenant?</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Partir? Oh! non, non! Te quitter, jamais!... Nous serons
+heureux ensemble.</p>
+
+<p>BLANCHE&#8212;Et moi Adrien, et moi, monsieur DesRivières? n'aurai-je pas
+une petite part dans votre joie?</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Vous! la jolie tourterelle de mon tourtereau! Vous la perle
+jumelle de mon écrin! vous partagerez notre bonheur en le complétant;
+vous serez ma fille comme il est mon fils. Je vous réunirai tous les
+deux sous mes ailes, et je vous défendrai du bec et des ongles, comme
+la poule défend ses petits... <i>Jesus mein Gott!</i> triple tonnerre, ma
+tête se détraque... me voilà poule couveuse, à présent! Je ris et je
+pleure à la fois... Elle est si belle, si douce et si gracieuse, ma
+fille!... Et mon fils, il est si brave, si honnête, si dévoué!...
+Vous vous aimerez et vous m'aimerez. Quand nous serons seuls, tout
+seuls, vous m'appellerez votre père, n'est-ce pas? Et plus tard vos
+enfants... Oh! mais que vais-je dire là, moi? Ne m'écoutez pas,
+tenez, ne m'écoutez pas. Je délire, j'extravague, et vous ne voudriez
+pas pour père de ce fou ridicule qu'on surnommait autrefois la
+Bourrasque...</p>
+
+<p>ADRIEN&#8212;Mais, mon père, ce bonheur dont vous parlez ne pourra jamais
+se réaliser!</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Qui dit cela?</p>
+
+<p>ADRIEN&#8212;Mais vous oubliez donc...</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Blanche sera ta femme, entends-tu? Oui, elle sera ta femme,
+dussé-je, moi-même, tordre le cou à ce vieux scélérat de Jolin!...
+Mais tu ne sais donc pas, Adrien? Cette contre-lettre, nous la
+possédons maintenant. Tout ce que Jolin a m'appartient...</p>
+
+<p>BLANCHE&#8212;Mais, monsieur, les préjugés de ma mère contre Adrien...</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Votre mère? Oh! ses préjugés ne tiendront pas quand elle
+verra Adrien immensément riche, et Jolin ruiné. Soyez tranquille,
+je me charge de tout...</p>
+
+<h4 class="scenehead" id="re5.4">SCÈNE IV</h4>
+
+<p class="charlist">LES PRÉCÉDENTS, Mme SAINT-VALLIER, JOLIN.</p>
+
+<p>JOLIN, <i class="staging">entrant avec Mme Saint-Vallier</i>&#8212;Ah! ah! ah! La voilà donc
+enfin cette belle princesse fugitive qui vient réclamer l'assistance
+des chevaliers errants.</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Silence, monsieur! Vous n'avez aucun droit sur cette jeune
+fille; épargnez-vous donc les injures et les menaces.</p>
+
+<p>Mme SAINT-VALLIER&#8212;J'espère qu'on ne me contestera pas, à moi, le
+droit de traiter cette sotte créature comme elle le mérite... Quitter
+sa mère et une maison honnête pour se réfugier dans un cabaret,
+avec...</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Madame, si Mlle Blanche a fait une démarche imprudente, la
+faute n'est pas à elle, mais à vous. Quand une mère aveugle, au lieu
+de défendre sa fille, la laisse exposée aux entreprises, aux insultes
+d'un misérable, il faut bien que la pauvre enfant se défende
+elle-même. Mais votre droit est sacré. Reprenez votre fille...
+Seulement, sachez-le bien, d'autres défenseurs plus clairvoyants
+veilleront à sa sûreté.</p>
+
+<p>JOLIN&#8212;Allons, ces messieurs commencent à mettre de l'eau dans leur
+vin...</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Jolin, nous sommes modérés, parce que nous sommes forts. Si
+tu en doutes, regarde! <i class="staging">(Il lui montre la contre-lettre d'une main,
+pendant que de l'autre il empêche Jolin d'y toucher.)</i> Ne bouge pas;
+ne fais pas un mouvement, sur ta vie! A cette distance, tu peux
+reconnaître ta signature... Tu sais ce que cela veut dire. Avant
+vingt-quatre heures, tu me rendras tes comptes.</p>
+
+<p>JOLIN&#8212;La pièce est fausse; elle a été forgée par vous.</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Tu diras cela à l'homme de loi à qui je vais la confier.
+Maintenant tu peux partir!</p>
+
+<p>JOLIN&#8212;Malédiction!... Mais je me vengerai! <i class="staging">(Il sort.)</i></p>
+
+<p>Mme SAINT-VALLIER&#8212;Mais quel est donc ce papier dont il a si
+grand'peur?</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Madame, c'est un acte en vertu duquel les magnifiques
+propriétés provenant de ma famille, enfin toute la fortune de Jolin,
+n'appartient pas à Jolin, mais à M. Adrien Launière que voici.</p>
+
+<p>Mme SAINT-VALLIER&#8212;A M. Adrien!...</p>
+
+<h4 class="scenehead" id="re5.5">SCÈNE V</h4>
+
+<p class="charlist">CAYOU, JOSEPTE, LES PRÉCÉDENTS, excepté JOLIN.</p>
+
+<p>JOSEPTE, <i class="staging">entrant avec Cayou</i>&#8212;Ah! mon Dieu! mon Dieu! sainte misère
+humaine, j'crairai jamais ça...</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Qu'est-ce que c'est mes bons amis?</p>
+
+<p>JOSEPTE&#8212;Imaginez-vous.</p>
+
+<p>CAYOU&#8212;Laisse-moi parler, Josepte.</p>
+
+<p>JOSEPTE&#8212;Que Jolin...</p>
+
+<p>CAYOU&#8212;Que Jolin vient d'être pris...</p>
+
+<p>JOSEPTE&#8212;Laisse-moi donc parler, Cayou...</p>
+
+<p>CAYOU&#8212;Par la police.</p>
+
+<p>JOSEPTE&#8212;Oui, et pis Bertrand, et pis Thibeault... et pis
+d'autres!... Y disent que c'est tous des voleurs des malfecteurs,
+des meurtriers...</p>
+
+<p>CAYOU&#8212;La bande de voleurs du Carouge... il parait que Jolin était
+leur chef... Les policemen l'ont dit... Ah! la crasse!...</p>
+
+<p>JOSEPTE&#8212;Sainte misère divine! qui c'qu'aurait jamais cru ça!...</p>
+
+<p>CAYOU&#8212;Y viennent de passer, là; ils les emmènent à Québec...</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Laissez-les passer; c'est la justice des hommes qui précède
+la justice de Dieu... Eh bien, bonne maman Saint-Vallier, à quand le
+mariage de nos enfants?</p>
+
+<p>Mme SAINT-VALLIER&#8212;Nos enfants?</p>
+
+<p>ADRIEN&#8212;Quoi madame, ignorez-vous que M. DesRivières est mon...</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;Votre ami, Adrien, seulement votre ami... <i class="staging">(À Mme
+Saint-Vallier.)</i> Cependant voyez comme l'on change! nos jeunes gens
+si fiers et si délicats hier, ne rougiront plus d'accepter la
+donation de tous mes biens quand nous signerons leur contrat de
+mariage... car nous le signerons bientôt, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Mme SAINT-VALLIER&#8212;Il le faudra bien, puisque décidément M. Launière
+mérite l'estime et la considération.</p>
+
+<p>AUGUSTE&#8212;C'est cela!... Allons, mes enfants, embrassons-nous, et que
+ça finisse!...</p>
+
+<p class="staging">(La toile tombe.)</p>
+</div>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Le retour de l'exile, by Louis H. Frechette
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE RETOUR DE L'EXILE ***
+
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+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
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+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
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+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
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+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
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+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
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+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
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+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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