diff options
Diffstat (limited to '14720-h')
| -rw-r--r-- | 14720-h/14720-h.htm | 3792 | ||||
| -rw-r--r-- | 14720-h/images/01.png | bin | 0 -> 5354 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 14720-h/images/02.png | bin | 0 -> 8663 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 14720-h/images/03.png | bin | 0 -> 3034 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 14720-h/images/04.png | bin | 0 -> 10073 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 14720-h/images/05.png | bin | 0 -> 2248 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 14720-h/images/06.png | bin | 0 -> 1596 bytes |
7 files changed, 3792 insertions, 0 deletions
diff --git a/14720-h/14720-h.htm b/14720-h/14720-h.htm new file mode 100644 index 0000000..8ec91ae --- /dev/null +++ b/14720-h/14720-h.htm @@ -0,0 +1,3792 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=UTF-8"> + <title>Opuscules</title> + <meta name="author" content="l'Abbé Ferland"> + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +hr {width: 50%; text-align: center} +hr.full {width: 100%} +hr.short {width: 20%; text-align: center} + +.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%; + float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed; + width: 25%; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left} + +.lef {float: left} +.mid {text-align: center} +.rig {float: right} + +span.pagenum {font-size: 8pt; left: 91%; right: 1%; position: absolute} +span.linenum {font-size: 8pt; right: 91%; left: 1%; position: absolute} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} + + + +--> +</style> + +</head> +<body> +<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14720 ***</div> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/01.png"></p> + + + + +<h3>1876</h3> +<br><br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/02.png"></p> +<br><br><br> +<h1>OPUSCULES</h1> +<br><br> + +<H2>LOUIS-OLIVIER GAMACHE</H2> +<br><br><br> + +<h3>I</h3> + +<p><span class="lef"><img alt="" src="images/03.png"></span>ANS les premiers jours de septembre, +1852, je m'embarquais sur la <i>Doris</i>, +afin de visiter, pour la première fois, les côtes +désertes et inhospitalières de l'île d'Anticosti. +Peu élevée, bordée de récifs et souvent couverte +de brumes épaisses, cette terre est fort dangereuse +pour les bâtiments qui entrent dans le +fleuve Saint-Laurent ou qui en sortent. L'automne +et le printemps, les vents soufflent avec +une extrême violence sur la mer voisine; aussi +de nombreux naufrages ont rendu tristement +célèbre le nom de l'île d'Anticosti.</p> + +<p>Autrefois, quand un vaisseau venait se briser +à la côte, les hommes de l'équipage, qui +n'étaient pas engloutis par les flots, ou broyés +par les rochers, étaient condamnés à périr de +faim et de froid, sans pouvoir espérer de secours. +Les sinistres de ce genre devenaient +si fréquents et si désastreux, à mesure que le +commerce du pays s'étendait au dehors, que la +législature du Bas-Canada dut s'occuper de les +prévenir, ou du moins de venir en aide aux +matelots naufragés. Depuis quinze à vingt +ans, deux, phares ont été bâtis sur la côte +méridionale d'Anticosti, par les soins du gouvernement +provincial. Ils sont à trente lieues +l'un de l'autre; le premier s'élève sur la pointe +est de l'île, et le second sur la pointe du sud-ouest +Ce sont des tours de soixante-dix à +quatre-vingts pieds de hauteur, couronnées par +un fanal monstre, dont la lumière sert à signaler +aux navigateurs deux des points les plus dangereux +de l'île. Chacun de ces phares est à +cinq ou six étages; l'appartement le plus rapproché +du fanal renferme l'huile et une partie +des appareils qui font tourner les réverbères. +Dans les étages inférieurs sont déposés des +vivres, réservés pour les besoins des matelots +et des voyageurs, que quelque accident jetterait +sur l'île. Deux autres dépôts ont été établis +pour la même fin, l'un, à la rivière Jupiter ou +rivière aux Chaloupes, à mi-chemin entre les +deux phares, et l'autre à dix lieues au-dessus +de la pointe du sud-ouest, vers le fond de la +baie de Gamache.</p> + +<p>Le vapeur à hélice, la <i>Doris</i>, allait distribuer +les provisions d'huile, de lard et de farine, +avant les gros temps de l'équinoxe; il portait +quelques membres du bureau de la Trinité, +chargés de visiter les établissements confiés à +leur surveillance. Quoique ma mission fût +d'un ordre tout différent, j'avais obtenu la +permission de prendre passage à bord du même +bâtiment, sur lequel messieurs les commissaires +me témoignaient la plus franche amitié.</p> + +<p>Nous n'avions plus qu'une étape à visiter +dans l'île, celle de la baie de Gamache. J'avais +hâte d'y arriver, car depuis nombre d'années +le nom du sieur Gamache retentissait à mes +oreilles, sans que j'eusse trouvé l'occasion de +voir le personnage lui-même. Il n'est pas un +pilote du Saint-Laurent, pas un matelot canadien, +qui ne connaisse Gamache de réputation; +de Québec à Gaspé, il n'est pas une paroisse +où l'on ne répète de merveilleuses histoires sur +son compte. Dans les récits populaires, il est +représenté comme le beau idéal d'un forban, +moitié ogre et moitié loup-garou, qui jouit de +l'amitié et de la protection spéciale d'un démon +familier. "On l'a vu debout sur un banc de +sa chaloupe, commander au diable d'apporter +un plein bonnet de bon vent; un instant après, +la chaloupe de Gamache faisait vent arrière, +les voiles pleines, sur une mer unie comme une +glace, tandis que, tout autour, les autres embarcations +dormaient sur l'eau, sur un calme +plat. Pendant un voyage qu'il fit à Rimouski, +il donna un grand souper au démon, non pas +à un diablotin de seconde classe, mais au +bourgeois lui-même. Seul avec ses compagnons +invisibles, il a massacré des équipages +entiers et s'est ainsi emparé de riches cargaisons. +Vivement poursuivi par un bâtiment de +la compagnie des postes du Roi, il a disparu +avec sa goëlette, au moment où il allait être +saisi, et l'on n'a plus aperçu qu'une flamme +bleuâtre dansant sur les eaux". Voilà la substance +de bien des légendes que, le soir à la +lumière des étoiles, les matelots débitent sur le +gaillard d'avant, et qui se répètent, au coin du +feu, dans les réunions du village.</p> + +<p>Sur ces récits merveilleux s'était élevée et +avait grandi la réputation du redoutable sorcier; +aussi la plupart des voyageurs auraient-ils +mieux aimé escalader la citadelle de Québec +que d'approcher, pendant la nuit, de la maison +de Gamache.</p> + +<p>Ces contes avaient été accueillis même sur +les navires anglais, qui, dans la traversée entre +la Grande-Bretagne et le Canada, sont forcés +de côtoyer l'île d'Anticosti. Un de mes compagnons +de voyage, ancien officier de la marine +royale, en arrivant dans ce pays, il y a environ +quinze ans, fut tout étonné, lorsqu'il passa vis-à-vis +de l'île d'Anticosti, d'entendre les récits +des matelots anglais sur le compte du terrible +Gamache. Les fables les plus merveilleuses +étaient débitées par un marchand juif, de +Montréal, qui, pendant deux jours, fut dans +des transes continuelles, tant il craignait d'être +mis à la broche et dévoré à belles dents dans +l'antre du polyphème d'Anticosti.</p> +<br><br><br> + + +<h3>II</h3> + +<p>La <i>Doris</i>, arrêtée par une brume épaisse, +avait mouillé au large de la Baie de Gamache. +Vers huit heures du matin, les bancs de brume +se dispersent sous le souffle d'un vent frais, et +un soleil brillant nous laisse apercevoir, à une +lieue de distance, les deux caps qui marquent +l'entrée de la baie. Nous doublons la pointe +à l'Aigle, et devant nous se déroule, sur une +longueur de cinq milles, une belle nappe d'eau, +abritée contre tous les vents, à l'exception de +ceux qui viennent du sud. Nous entrons dans +la Baie de Gamache, seul port de l'île d'Anticosti. +Sur un côteau, qui s'étend au fond de +la baie, brillent, par leur blancheur, des édifices +groupés en forme de village; il n'y a là cependant +que la maison, les granges et les hangars +du maître du lieu. Ils sont sur les bords d'une +petite rivière, qui serpente au milieu de belles +prairies, et se décharge à la mer, tout près de +la maison.</p> + +<p>Dans les eaux de la baie il y a chasse et +pêche en abondance; à notre passage se lèvent +canards, sarcelles, huards, outardes. Dès que +nous avons jeté l'ancre, des loups-marins s'approchent; +se tenant à une distance respectueuse, +ils examinent attentivement, et avec un +certain air d'intelligence, la masse noire qui, +au milieu de flots d'écume, lance le feu et la +fumée. Ils la prennent sans doute pour quelque +baleine extraordinaire, qui vient envahir +leur paisible domaine; aussi ont-ils la prudence +de se tenir hors de la portée de sa queue et de +ses lourdes mâchoires.</p> + +<p>A peine avons-nous mis pied à terre qu'un +homme, en cheveux blancs, mais encore vert +et vigoureux, s'avance vers nous et vient me +saisir la main avec une énergique cordialité. +"C'est à vous le premier que je dois donner +la main, monsieur le curé; soyez le bienvenu. +Excusez, messieurs, mais je dois commencer +par mon prêtre". C'était Louis-Olivier Gamache, +maître du lieu. A son compte, notre +hôte avait alors soixante-huit ans; il était plein +de feu et d'activité, parlait fort et ferme, et +s'occupait de ses affaires avec tout l'entrain +d'un jeune homme. "Voyez-vous, messieurs, +on est porté à vivre vieux ici", nous répondit-il, +lorsque nous le complimentions de sa vigueur; +"Pair de la mer entretient la santé. +Regardez mon poulin, là-bas: il ne songe pas +encore à mourir. Ce n'est pourtant plus une +<i>jeunesse</i>, car il avait six ans quand il arriva ici, +il y a bientôt vingt-neuf ans".</p> + +<p>La maison, consistant en un rez-de-chaussée +surmonté d'un étage et d'une mansarde, était +un véritable arsenal. Dans la chambre voisine +de la porte d'entrée, je comptai douze fusils, +dont plusieurs étaient à deux coups. Chargés +et amorcés, ils étaient suspendus aux poutres et +aux cloisons, au milieu d'épées, de sabres, de +piques, de baïonnettes, de pistolets. Chaque +appartement, même dans les mansardes, renfermait +au moins deux ou trois fusils. De +plus, toutes les précautions avaient été prises +pour empêcher les étrangers d'entrer sans la +permission du maître; toutes les portes et +les fenêtres se fermaient de manière à pouvoir +être solidement barricadée et à résister aux +efforts d'un ennemi placé à l'extérieur. Au +moyen de ces arrangements, deux ou trois +hommes, retirés dans la maison, auraient pu +soutenir un siège régulier contre une douzaine +d'assaillants. Près du perron, un canon était +monté sur un affût de mauvaise mine; mais +il n'était plus guère en état que de faire du +bruit.</p> + +<p>Tenus avec un soin et une propreté remarquables, +les hangars contenaient de longues +rangées de barils, de seaux, de barriques, et +d'épaves de tout genre. "Mes étables ne +renferment plus d'animaux", nous dit Gamache, +en nous les indiquant de la main; "avant la +mort de la bonne femme, j'avais ordinairement +quatorze à quinze vaches; par défaut de soins +tout a fondu, depuis qu'elle n'y est plus pour +veiller sur le train. Je vois bien que je serai +forcé de me marier une troisième fois. Je +pense, monsieur le curé, que si vous pouviez +me trouver, à Québec, une femme qui voudrait +devenir madame Gamache, vous me rendriez +service et à elle aussi, peut-être". Je n'osai +promettre que je m'occuperais de l'affaire; +je n'en avais point le temps, et d'ailleurs je +n'avais aucun espoir de trouver une personne +qui voulût consentir à être maîtresse de ce +manoir, à condition d'y passer presque toute +l'année dans un complet isolement. Les absences +du bourgeois étaient fréquentes; durant +l'été, il naviguait; en hiver, il courait les bois +pour faire la chasse.</p> + +<p>Sa seconde femme est morte pendant qu'il +était dans la forêt, occupé à tendre et à visiter +des pièges. Quand il rentra à la maison, après +une absence de deux semaines, il ne trouva +plus qu'un cadavre glacé et raidi, auprès duquel +se pressaient, exténués de faim et transis de +froid, ses deux petits enfants, âgés l'un de cinq +et l'autre de six ans. "Voilà comme on me +trouvera quelque bon jour; chacun aura son +tour. Eh bien! puisqu'elle est morte, il faut +l'enterrer". Ce fut la seule remarque qu'il fit +au chasseur qui l'accompagnait; il avait cependant +toujours témoigné à sa femme de la bonté +et de l'affection.</p> + +<p>Pendant les quelques heures que nous +passâmes en ce lieu, nos préjugés contre Gamâche +se dissipèrent. Dans sa personne, les +dehors étaient rudes, mais le fond du coeur était +bon. Il était le premier à rire des moyens qu'il +avait employés pour acquérir sa terrible renommée, +et il se félicitait de la sécurité qu'elle +lui procurait dans son poste périlleux. Nous +pûmes recueillir de sa bouche quelques détails +sur sa vie et, en particulier, sur les espiègleries +qui avaient rendu son nom célèbre dans les +quartiers d'alentour.</p> +<br><br><br> + + +<h3>III</h3> + +<p>Louis-Olivier Gamache naquit à l'Islet, vers +1784, d'une famille originaire de Saint-Illier-la-Ville, +dans le diocèse de Chartres. Ses +ancêtres s'établirent, il y a près de deux cents +ans, dans la côte de Beaupré, d'où ils passèrent +sur la rive méridionale du Saint-Laurent. C'est +d'un membre de cette famille que le fief +Gamache a reçu son nom.</p> + +<p>D'un caractère ardent et aventureux, le jeune +Olivier quitta ses parents à l'âge de onze ans, +pour s'engager comme mousse à bord d'une +frégate anglaise; son éducation se fit dans les +haubans et sous la direction de la garcette. +Aussi, quand il revint au pays, après avoir servi +pendant de longues années dans la marine +royale, il rapporta toute l'intrépidité et en +même temps toute la rudesse d'un vieux matelot +anglais. N'ayant point réussi dans le négoce +qu'il entreprit d'abord à Rimouski, il alla se +fixer dans l'île d'Anticosti, au fond de la baie +qui porte aujourd'hui son nom; il acheta cet +établissement d'un sieur Hamel, qui y avait +résidé assez longtemps.</p> + +<p>Cette situation était conforme aux goûts de +Gamache, car il aimait l'indépendance; il +pouvait, en ce lieu, se livrer à ses occupations +favorites, la pêche, la chasse, la navigation. +Seul avec sa femme, ses enfants et un ou deux +serviteurs, il passait six mois d'un long hiver +sans avoir de rapports avec le reste du monde. +Ses plus proches voisins, placés à dix lieues de +lui, vivaient dans un semblable isolement.</p> + +<p>En été sa baie était visitée par des navires +cherchant un havre, et quelquefois par des +coureurs d'aventures. Par suite de l'éloignement +de tout secours, sa maison était exposée +à des attaques de la part de ces derniers; il +songea donc à la mettre à l'abri d'un coup de +main, en multipliant les moyens de défense et +en attachant à son nom le prestige d'une +terreur superstitieuse.</p> + +<p>Une veine de plaisanterie se cachait souvent +au fond des mesures qu'employait Gamache +pour se faire craindre. Arrivant un jour à +Rimouski après un jeûne forcé, il s'arrête à une +auberge et demande qu'on prépare à souper +pour deux personnes, dans une chambre séparée. +Le souper est servi; selon ses ordres, +deux couverts sont placés sur la table.—"Mais, +qui attendez-vous pour souper?" demande +l'hôtelière.—"Est-ce que cela vous regarde? +vous serez payée comme il faut; c'est assez. +Retirez-vous, et ne rentrez point sans que je +vous appelle".</p> + +<p>Le prétendu sorcier ferme soigneusement la +porte. Après s'être acquitté noblement de la +tâche de deux bons mangeurs, il appelle l'hôtesse, +qui faillit perdre connaissance en entrant +dans la chambre. La porte est bien jusque-là +restée fermée; et cependant voilà deux chaises +auprès de la table, les deux couverts ont servi, +et, qui plus est, un seul homme n'aurait jamais +eu le courage de manger tout ce qui avait été +mis sur la nappe.</p> + +<p>Le lendemain matin, tout le canton était +informé que Gamache avait passé la veillée +avec le diable. On les avait entendus parler +tout bas, et bien des circonstances mystérieuses +avaient été remarquées; mais on n'osait pas +les répéter. Gamache riait sous cape et se +disait tout bas: "Eh bien! mes b........s, +puisque vous êtes si bêtes, on va mettre une +double charge à la peur".—"Madame, ce soir, +je veux encore un souper pour deux, entendez-vous? +Je ne dînerai pas ici, mais j'y souperai". +A six heures, le souper était servi. En entrant +dans la maison, Gamache aperçoit un groupe +d'hommes et de femmes qui s'éloignent de lui +à son passage.—"Est-il venu un monsieur +habillé tout en noir?" demande-t-il à l'hôtesse. +—"Pas vu", répond celle-ci en tremblant.—"N'importe, +je vais l'attendre; tenez ma porte +fermée". Depuis quelques minutes les curieux +chuchotaient dans la cuisine, lorsque tout à +coup la porte s'ouvrit, sans que personne se +montrât. Gamache, au moyen d'un bâton +ramé d'une longue ficelle, avait fait l'opération, +tout en restant à l'autre extrémité de la salle à +manger. Pâles de frayeur, hommes, femmes, +enfants s'enfuient par les portes et par les +fenêtres; Gamache est resté maître du champ +de bataille; il se présente devant l'hôtesse, +toute tremblante, après la fuite précipitée +des compères et des commères.—"Eh +bien! madame, vous n'avez pas encore vu +venir le monsieur en noir?"—"Non; personne +ne l'a vu".—"N'importe, il paiera toujours +son écot, et je souperai pour lui et pour +moi".</p> + +<p>Après ce fait, passé devant beaucoup de témoins, +personne dans la paroisse de Rimouski +n'aurait osé soutenir que le sorcier d'Anticosti +n'avait pas des rapports intimes avec sa majesté +satanique.</p> + +<p>De temps à autres, Gamache visitait les +Montagnais, de la côte du Nord, pour traiter +avec eux, quoi que ces voyages ne fussent pas +sans danger pour lui. Voici pourquoi: La +compagnie des postes du Roi prétendait avoir +le privilège exclusif de faire le commerce des +pelleteries au nord du Saint-Laurent, et menait +assez durement les caboteurs qui s'aventuraient +sur ses prétendus domaines. Élevé à +l'école des Anglais, Gamache s'était déclaré +l'ennemi des monopoles; dans les courses +qu'il entreprenait avec sa goëlette, légère et +fine voilière, il usait, à l'exemple de ses +modèles, du droit de trafiquer avec le monde +entier. Comme il aimait à faire les choses +franchement, il allait étaler ses marchandises à +la barbe des employés de la compagnie, dont +il méprisait les menaces, quand leurs forces +n'étaient pas doubles des siennes. Il était +d'ailleurs assuré de trouver, dans l'occasion, +des défenseurs parmi les sauvages, qui favorisaient +souvent les traiteurs.</p> + +<p>Un jour que sa goëlette était mouillée dans +le port de Mingan, au milieu d'un cercle de +canots montagnais, et que le trafic allait rondement, +une voile apparaît au loin et semble se +rapprocher assez vite. L'oeil exercé du vieux +loup de mer a reconnu un bâtiment armé, dont +il a déjà plusieurs fois éludé la poursuite.— +"A demain, de bonne heure, mes amis", crie-t-il +aux sauvages; "ne vous éloignez pas trop; +nous reprendrons nos affaires, quand j'aurai +donné l'air d'aller à ces messieurs".</p> + +<p>L'ancre est levée, et pendant que l'ennemi +court une bordée pour venir tomber sur sa +proie, la flotte de canots a disparu, et la goëlette +glisse rapidement hors du port, toutes les voiles +déployées. Le croiseur se met à sa poursuite, +espérant bientôt la rejoindre; mais il avait +compté sans Gamache, habile pilote, qui réussit +à conserver l'avance prise au départ. Cependant +la nuit se fait, et bientôt les deux bâtiments +ne sont plus que deux ombres perdues +sur la surface des eaux.—"Voilà le bon +temps", observe Gamache, en s'adressant à son +compagnon; "attise le feu dans la cambuse +pour que ces gredins-là voient la flamme tout, +à clair.—Bien.—A présent, il faut les faire +courir après un feu-follet". Il lie ensemble +quelques bouts de planches pour en former un +radeau; les tisons enflammés de la cambuse +sont enfoncés dans un baril de goudron, qu'il +cloue solidement au radeau, et le phare flottant +est descendu avec précaution à la mer.</p> + +<p>—"Bon! là, mon garçon; largue l'amarre +qui tient le radeau. Pendant qu'ils vont s'amuser +à le rejoindre, nous allons courir quelques +bordées pour aller reprendre notre place +dans le port de Mingan. Ils ne sont pas assez +futés pour venir nous chercher là". +Grande fut la déconvenue des officiers du +croiseur, quand, après une chasse prolongée, +ils arrivèrent à un petit feu qui semblait se +nourrir des eaux de la mer. La poursuite fut +continuée au hasard vers le sud, avec le seul +résultat de persuader aux matelots que Gamache +s'était échappé sous la forme d'un feu-follet. +Grande aussi fut la surprise des commis +de Mingan, lorsque, le matin du jour suivant, +ils aperçurent la goëlette chassée la veille, +tranquillement mouillée à la placé qu'elle avait +occupée, quelques heures auparavant, et environnée +d'un triple rang de canots montagnais.</p> + +<p>Quoique Gamache se confiât à la générosité +de la tribu montagnaise en général, il y avait +cependant des circonstances où il se mettait +en garde contre les individus.</p> + +<p>Un jour, il était seul, tout-à-fait seul, dans +son établissement, quand un canot sauvage, +jusque-là caché par les rochers, aborda à la +grève voisine. Un énorme montagnais en +débarque, et, armé jusqu'aux dents, s'avance +d'un pas ferme vers la maison. Comme il était +déjà sous l'influence de l'eau-de-vie, il était à +craindre qu'il ne voulût user de sa force pour +remplir la bouteille vide qu'il portait. Gamache +n'était plus d'âge à lutter corps à corps contre +un si vigoureux gaillard. Son parti est de suite +pris; il ne faut pas que l'ennemi entre en +maître dans sa forteresse. Il se pose sur le +seuil de la porte, une carabine au bras et deux +ou trois fusils à ses côtés.—"Arrête! Je te +défends d'avancer!" Il lance ces mots avec +sa plus grosse voix, sans troubler aucunement +l'étranger qui continue sa marche.—"Si tu +fais un pas de plus, je te tue!" Le pas est fait; +mais avant que le sauvage ait pu en faire un +second, il tombe frappé d'une balle à la +cuisse. Gamache est déjà à ses côtés; après +avoir désarmé le blessé, il le charge sur ses +épaules, le porte à la maison, lave et bande sa +plaie, puis l'étend sur une paillasse. Les +serviteurs furent tout surpris, en entrant au +logis, d'y trouver un malade servi avec le plus +grand soin par leur bourgeois.</p> + +<p>Quand la blessure du montagnais fut guérie, +son hôte l'avertit qu'il était temps de partir, et +le conduisit à la grève.—"Tiens", lui dit-il, +"voilà ton canot et des provisions que je te +donne; mais écoute bien, sac à rum que tu es; +si tu entends jamais dire que Gamache est +seul à sa maison, ne te montre pas ici; car +cette fois-là, je te mettrai une balle dans la tête, +aussi sûr que j'en ai mis une dans ta cuisse +d'ours". La leçon eût son effet, et sur le +blessé et sur les rôdeurs de sa tribu.</p> + +<p>La rude réception faite au sauvage montagnais +était un cas exceptionnel; car Gamache +accueillait ordinairement les étrangers avec +hospitalité quand il ne se défiait point de leurs +intentions.—"Quelquefois, cependant," disait-il, +"il m'est arrivé de f.... r une bonne peur +à ceux qui paraissaient me craindre".</p> +<br><br><br> + + + +<h3>IV</h3> + + +<p>Pendant une tempête qui avait rendu la mer +furieuse, un jeune pilote, ne pouvant plus tenir +au large dans sa chaloupe, se jeta, de désespoir, +dans la baie de Gamache. Il avait +entendu les mille et un rapports qui circulaient +sur ce redoutable individu; aussi ne fallait-il +rien moins que la crainte d'une mort certaine +en pleine mer, pour l'engager à se hasarder +dans le repaire du tigre. Il aurait bien voulu +rester sur sa chaloupe; mais ce dessein lui +paraissait plein de dangers. Gamache était +sur la grève et l'invitait à descendre; il était +moins périlleux de lui témoigner un peu de +confiance que de paraître s'en défier. Après +avoir mis sa chaloupe en lieu de sûreté, le +pilote s'avance en tremblant vers la maison, où +il a été devancé par le maître du lieu.—"Soyez +le bienvenu", dit celui-ci, en serrant +la main de l'étranger, "je suis bien aise de vous +voir. Il y a quelque temps que je n'ai point +reçu de nouvelles du monde: vous allez m'en +donner. Entrez; nous jaserons un peu pendant +que la bonne femme nous préparera à +souper".</p> + +<p>Les premiers regards du jeune homme +tombent sur un pan de cloison garni d'armes, +depuis le haut jusqu'au bas. Cette vue le +glace; il aurait préféré être couché au fond de +sa chaloupe, quand même il eût fallu être +ballotté par la mer la plus furieuse; mais il +avait donné dans le piège, il n'y avait plus +moyen de reculer. Le souper et la veillée se +passent assez gaiement; le pilote contait de +son mieux ses meilleures histoires. Après +avoir remercié son hôte, il veut retourner à sa +chaloupe pour y coucher.—"Non, mon ami, +tu ne partiras pas; la mer est trop grosse au +large, la nuit est froide et humide; puisque tu +ne peux pas sortir de la baie, tu n'iras pas coucher +dans ta chaloupe. J'ai en haut un bon +coin pour toi. Demain tu partiras, si tu es +encore en vie". Impossible à l'étranger de +rejeter cette invitation pressante, sans offenser +celui qui l'a si bien accueilli; il faut s'exécuter. +Un escalier étroit et rapide conduit, par dehors, +à la mansarde.—"Tiens, dors aussi fort +et aussi longtemps que tu pourras. Le lit est +mou; il y a dans ce lit de plume le duvet de +bien du gibier; car, vois-tu, j'ai la main sûre; +je ne manque jamais mon coup quand je tire +un fusil".</p> + +<p>En se retirant, Gamache ferme la porte à +l'extérieur; il n'y a plus moyen d'échapper à +main ferme et sûre. Aussi, la prière du +voyageur se fait plus longue qu'à l'ordinaire; +il veut se tenir éveillé pour le moment où +arrivera le danger. Hélas! il est bien jeune +encore pour mourir sitôt. Et sa pauvre mère! +qui en prendra soin dans sa vieillesse? Il se +jette tout habillé sur son lit, se promettant +bien de ne pas clore l'oeil; mais bientôt il +succombe sous la fatigue et les émotions de la +journée, et il dort profondément.</p> + +<p>Jusque dans son sommeil, la terreur le suit. +Il rêve: à travers mille périls, il s'est échappé +de la caverne d'un géant; vivement poursuivi, +il a devancé son bourreau, il s'est jeté dans sa +chaloupe, la voile est hissée; un moment +encore, et il est sauvé, quand un coup vigoureux, +appliqué contre la cloison, le rappelle à +la réalité de sa position. C'est bien Gamache +lui-même qui se penche vers lui, et qui tient +une lanterne d'une main et un fusil de l'autre. +C'est donc bien vrai, tout ce qu'on a dit de cet +homme!—"Ah! te voilà déjà réveillé! Mais +comme tu es blême! Je gage qu'on t'a dit que +Gamache tuait les gens. Eh bien! lâche, je +viens te donner le dernier coup!...." Il lève +le fusil, et le suspend à deux clous enfoncés +dans la cloison; puis tirant de sa poche un +verre et un flacon d'eau-de-vie, il remplit le +verre, boit à la santé de l'étranger, et l'invite à +rendre le compliment;—"Tiens, prends un +bon coup, tu dormiras ensuite; et si Gamache +vient t'attaquer cette nuit, tu te défendras; +voilà, au-dessus de ta tête, un fusil chargé que +je t'ai apporté exprès".</p> + +<p>—"Eh bien! camarade", dit le maître de la +maison à son hôte, en le voyant descendre +tout joyeux; le lendemain matin, "tu avais peur, +hier au soir; je m'en suis bien aperçu; j'ai +voulu te la donner bonne quand j'ai été te voir. +Tu me connais à présent; et si jamais des +peureux te disent que Gamache tue les voyageurs, +tu leur répondras qu'ils en ont menti!... +Tu vois bien que le diable n'est pas aussi noir +qu'on le dépeint!"</p> +<br><br><br> + + +<h3>V</h3> + +<p>Nous étions arrivés à la même conclusion, +lorsque nous laissâmes le sieur Gamache pour +retourner à notre bâtiment. Je n'ai point revu +depuis le sorcier d'Anticosti. Au mois de +septembre dernier (1854), il est mort, comme +sa femme, seul, et sans secours. Depuis plusieurs +semaines, personne n'avait visité son +établissement; lorsque, au bout de ce temps, +des voyageurs entrèrent dans la maison, ils ne +trouvèrent plus que le cadavre de Louis-Olivier +Gamache.</p> +<br><br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/04.png"></p> +<br><br> + +<h2>LE LABRADOR</h2> +<br><br><br> + + + + +<h3>CHAPITRE PREMIER</h3><br><br> + +<h4>I</h4> + +<p><span class="lef"><img alt="" src="images/05.png"></span>U mois de juillet, 1858, Mgr. de Tloa, +administrateur du diocèse de Québec, +me chargeait d'aller au secours du P. Coopman, +O. M. I., resté malade à Mécatina, sur la côte +du Labrador. Après avoir visité le bon missionnaire, +je devais continuer la visite des familles +catholiques de cette partie du Bas-Canada. +Je laissais, le port de Québec, le vingt juillet, +à bord d'un vapeur côtier, pour aller m'embarquer, +à Berthier, sur la goëlette <i>Marie-Louise</i>, +prête à faire voile vers les côtes du Labrador.</p> + +<p>Pendant cinq jours, un fort vent contraire +nous empêcha de partir, et, durant ce temps, +je profitai de la bienveillante hospitalité de M. +le curé de Berthier. Dans l'après-midi du 25, +le capitaine Narcisse Biais me fit avertir que +le vent devenant favorable, il était prêt à lever +l'ancre; et, le même soir, nous laissions le quai +de Berthier, en compagnie de plusieurs goëlettes +qui, comme nous, avaient, été retenues +par le vent contraire. Le 29, nous entrions +dans le port de Mingan, pour étayer notre +mât de misaine, qui s'était rompu pendant le +gros temps de la veille. Le capitaine s'adressa +à l'agent du poste, monsieur Comeau, qui +s'empressa de mettre à notre disposition tous +les secours nécessaires pour réparer l'avarie. +Mingan, situé à cent trente lieues de Québec, +est un poste de traite, tenu par la +compagnie de la Baie d'Hudson. Les sauvages +d'une partie de la côte s'y réunissent tous les +étés, pendant la mission qu'y donne un R. P. +Oblat; après avoir arrangé leurs affaires spirituelles, +ils s'occupent de leurs affaires temporelles, +et échangent leurs pelleteries pour les +objets qui leur sont nécessaires. Aujourd'hui, +cependant, qu'ils peuvent facilement trafiquer +avec les marchands forains, les revenus de la +compagnie, dans cet endroit, ont dû considérablement +diminuer. Les dépenses de celle-ci +sont grandes; car outre les frais requis pour +l'entretien et la direction du poste, la compagnie +paie une rente assez forte aux propriétaires +de la seigneurie. D'après l'acte de concession, +octroyé en 1661, au sieur Bissot, la seigneurie +de Mingan est très-grande, puisqu'elle s'étend +depuis le Cap Cormoran jusqu'à la rivière +Kégashka, et renferme ainsi près de cinquante +lieues de côtes; néanmoins, elle produit peu +de revenus pour ceux qui l'exploitent.</p> + +<p>Le port de Mingan est sûr et commode; les +îles qui l'abritent permettent d'y entrer et d'en +sortir avec tous les vents. Aussi renferme-t-il +toujours des goëlettes, qui viennent s'y réfugier +dans les gros temps, ou bien y faire de l'eau et +du bois. L'on y voit quelquefois réunis vingt-cinq +ou trente bâtiments, appartenant aux +ports des États-Unis, du Nouveau-Brunswick, +de l'île Saint-Jean et de la Nouvelle-Écosse. +Les armateurs se rendent sur la côte pour la +pêche de la morue, du hareng, du maquereau, +et aussi pour y faire quelque trafic. Depuis +peu d'années, des famines acadiennes se sont +fixées dans les environs de Mingan, et ont établi +des pêcheries, qui paraissent productives, s'il +en faut juger par la grande quantité de morue +étendue sur les rochers pour y sécher.</p> +<br><br> + + +<h4>II</h4> + +<p>Peu de temps après la cession du pays aux +Anglais, la rivière Saint-Jean, dont l'embouchure +est à quelques lieues au dessus de +Mingan, fut désignée pour servir de limite au +Canada, vers le nord-est; par cet arrangement, +les côtes de Mingan et du Labrador, ainsi que +l'île d'Anticosti, furent annexées au gouvernement +de Terreneuve; mais un acte, passé la +sixième année du règne de George IV, transféra +les bornes du Canada de la rivière Saint-Jean +à une ligne courant depuis Blanc-Sablon +jusqu'au 52° degré de latitude nord.</p> + +<p>Grâce à l'obligeance de monsieur Comeau, +le mât brisé fut bientôt étayé; et le trente, +matin, nous levons l'ancre et reprenons notre +course, poussés par un fort courant qui nous +aide beaucoup plus que le vent. Dans l'étroit +canal entre les îles de Mingan et la terre ferme, +la marée monte et baisse assez régulièrement. +On me dit que, dans les grandes marées, le flot +monte à douze pieds au-dessus des basses +eaux; tandis que, sur la côte de l'île d'Anticosti, +il ne s'élève guère au-dessus de six pieds, +et de cinq pieds seulement sur celle du +Labrador. À sept lieues au-delà du poste de +Mingan, se trouve la Pointe-aux-Esquimaux, +où une vingtaine de familles acadiennes se +sont établies depuis trois ans. Elles viennent +des îles de la Magdeleine, d'où elles se sont +expatriées pour améliorer leur condition. Pêcheurs, +agriculteurs et matelots, les Acadiens +ont fait un excellent choix en transportant leur +résidence en ce lieu. Ici, ils trouvent des terres +cultivables, une mer abondante en poissons et +en gibier; à leur porte est le port des Esquimaux, +complètement abrité pair des îles; et en +arrière s'étend un excellent pays de chasse; +tandis qu'aujourd'hui les îles de la Magdeleine +n'offrent qu'une partie de ces avantages et sont +beaucoup trop peuplées pour les ressources +qu'elles présentent. "Et puis, voyez-vous", me +disait un des émigrés; "les plaies de l'Égypte +étaient tombées sur nous. Les trois premières +sont venues avec les mauvaises récoltes, les +seigneurs et les marchands; les quatre autres +sont arrivées avec les gens de loi. Du moment +que les avocats ont paru, il n'y avait plus +moyen d'y tenir".</p> + +<p>La côte de Mingan, ci-devant déserte, acquiert, +par l'immigration, une population vigoureuse, +morale et franchement catholique. +Les hommes en général sont forts, robustes; +ils sont surtout de hardis navigateurs; les +mères de famille sont bien instruites des vérités +de la religion, et savent élever leurs enfants +dans la crainte de Dieu. Les habitants de la +Pointe-aux-Esquimaux possèdent des chevaux, +des vaches, des moutons, des cochons; et +après les cinq ou six lieues de solitude qu'on +vient de parcourir, l'on est tout surpris de +tomber au milieu du mouvement et de la vie +d'un village nouveau.</p> +<br><br> + + + +<h4>III</h4> + +<p>De Mingan au grand Nataskouan, l'on +compte un peu plus de trente lieues. Dans +toute sa longueur, la côte est bordée d'îles, +entre lesquelles se croisent des passages assez +difficiles pour les goëlettes. Après avoir laissé +la Pointe-aux-Esquimaux, nous préférons +prendre le large, et ne pouvons ainsi voir les +six ou sept habitations qui sont en deçà du +petit Nataskouan<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> A neuf lieues de la Pointe-aux-Esquimaux est la baie de +Sainte-Geneviève, à laquelle Jacques Cartier donna le nom de +Baie du Saint-Laurent.</blockquote> + +<p>Samedi, 31 juillet, nous avions dépassé le +grand Nataskouan, quand un gros vent debout +est venu nous arrêter et nous forcer à rétrograder. +Les courants étant contraires, aussi bien +que le vent, notre capitaine se décide à se +mettre à l'abri. La grande rivière de Nataskouan, +à l'entrée de laquelle est un poste de la +compagnie de la Baie d'Hudson, est devant +nous; mais la passe est difficile; ce matin-même +une goëlette s'y échouait sous nos yeux. +Le conseil assemblé décide qu'il vaut mieux +retourner au port du petit Nataskouan, placé +à deux lieues plus haut, et formé par plusieurs +îles et îlots, près de l'embouchure de deux +petites rivières. Une seconde colonie acadienne, +venue aussi des îles de la Magdeleine, +s'est établie depuis deux ans autour du port et +sur les rivages de la baie voisine. Elle se +compose de quinze familles, unies entre elles +par les liens de la parenté; d'autres parents et +amis doivent bientôt les suivre dans leur pays +d'adoption. Déjà un établissement de pêche +et de commerce a été formé auprès du port, +par les sieurs LaParelle, de l'île Jersey: et si +l'on en juge par les commencements, leur +entreprise aura du succès. Une trentaine +d'hommes, venus de Berthier et des paroisses +voisines, sont employés, par la société LaParelle, +à faire la pêche de la morue, et, depuis +l'ouverture de la navigation, cette pêche a été +fort abondante.</p> + +<p>Si la saison continue d'être aussi avantageuse, +les maîtres et les employés seront amplement +récompensés. Presque tous les hommes, occupés +sur cette grève, pêchent au cent; cela +veut dire qu'on leur donne une somme stipulée +d'avance pour chaque centaine de morues, +qu'on les nourrit, qu'on leur fournit des berges; +quant aux pêcheurs, ils donnent leur travail +sur la mer et n'ont d'autres obligations que +celle de déposer la morue au rivage. Sur la +côte du Sud, on donne le nom de grave à un +établissement de pêche où l'on fait sécher la +morue; ici on se sert du mot <i>raing</i>, qui vient +peut-être de <i>room</i>, terme usité parmi les Anglais.</p> + +<p>Plusieurs hommes de l'équipage descendent +à terre pour passer la veillée avec leurs amis +les <i>Cadiens</i>, et les informer qu'il y a un prêtre +sur la goëlette. Le lendemain étant un dimanche, +la nouvelle est accueillie avec plaisir +dans toutes les maisons de la petite colonie. +Accoutumés, dans les îles déjà Magdeleine, à +vivre auprès d'un prêtre, les habitants de +Nataskouan regardent comme une grande privation +de ne pouvoir assister à la messe tous +les dimanches et jours de fête. L'arrivée d'un +prêtre leur était d'autant plus agréable qu'ils +s'y attendaient moins; car un mois auparavant +les PP. Label et Bernard avaient donné la +mission en ce lieu, et ils n'y devaient revenir +qu'au bout d'une année.</p> + +<p>Le dimanche, premier d'août, quelques-uns +des habitants, montés sur une berge, arrivèrent +de bonne heure à la goëlette, pour m'inviter à +leur donner la messe. C'était ce que je désirais +faire. Comme je descendais à terre, le +patriarche du lieu, le père Victor Cormier, +venait au-devant de moi pour me conduire à sa +maison, où les missionnaires ont coutume de +s'arrêter et de dire la messe. Ils ne pouvaient +faire un meilleur choix; car le père Cormier et +sa femme sont extrêmement respectables, et se +font remarquer par leur honnêteté et leurs +bonnes manières. Quand j'arrivai à la maison +de mon hôte, un de ses petits fils, gamin de +cinq ou six ans, sur l'avis donné par sa grand'mère +"de faire serviteur à monsieur le curé", +vint me faire un gentil salut à la matelote. +Paul a déjà pris le costume et la tournure d'un +marin; son amusement favori est de grimper +sur les genoux du grand-père, en se cramponnant +à ses jambes, et imitant les mouvements +d'un matelot qui monte dans le hunier. Dans +ces parages, il faut être matelot, et avoir appris +à l'être de bonne heure, car la moitié de la vie +d'un homme se passe sur l'eau, et c'est à la +mer que les habitants de la côte doivent recourir, +afin d'obtenir les choses dont ils ont besoin +pour eux-mêmes et pour leurs familles. Dès le +petit printemps, il faut partir pour la chasse du +loup-marin; puis viennent les pêches de la +morue, du hareng et du saumon, qui se succèdent +de telle sorte, que les hommes et les +jeunes gens doivent être sur la mer depuis le +mois d'avril jusqu'à la mi-novembre.</p> + +<p>La chasse du loup-marin, quand elle a lieu +le printemps, exige ordinairement des goëlettes, +parce qu'il faut aller la faire au large, au milieu, +des grandes glaces flottantes. Au mois d'avril +dernier, les deux goëlettes, qui appartiennent +aux habitants de Nataskouan, partirent pour +un voyage de ce genre; elles étaient montées +par seize hommes, dont un était fourni par +chaque famille. Après une course de vingt +lieues au large, les chasseurs aperçurent de +grandes glaces, s'étendant à perte de vue et +couvertes de loups-marins. Deux heures se +sont à peine écoulées que les goëlettes sont +amarrées aux glaces, et tous les hommes, armés +de bâtons, débarquent pour commencer l'oeuvre +de destruction. Un seul coup asséné sur le +nez du loup-marin suffit pour lui donner la +mort; aussi est-ce sur cet organe que se +dirigent tous les coups des chasseurs. Ils ont +le soin de commencer la tuerie par ceux qui +sont les plus près de l'eau. Cette précaution +est nécessaire, car si quelques-uns de la bande +se jetaient à la mer, tous les suivraient; au +contraire, tant que ceux qui occupent les bords +de la glace demeurent immobiles, les autres se +contentent de contempler le massacre de leurs +frères, sans faire aucun mouvement pour +prendre la fuite.</p> + +<p>La chasse, dans cette circonstance, fut si +abondante, qu'au bout de deux jours, dix-huit +cents loups-marins avaient été embarqués sur +les deux goëlettes; c'était tout, ce qu'elles +pouvaient porter. Il restait encore sur la place +plusieurs milliers de loups-marins, qui paraissaient +résignés à partager le sort de leurs compagnons; +mais il aurait été inutile de les tuer, +puisqu'il n'y avait pas moyen de les emporter. +Après une course de douze jours, les chasseurs +rentraient en triomphe au port. L'huile allait +couler à larges flots, et, avec elle, la joie et +l'abondance; plus d'une ménagère, allongeait +déjà la liste de ses emplettes futures chez le +marchand. Malheureusement, on n'avait pas +songé à préparer des futailles.—"Allons en +chercher aux îles de la Magdelaine", proposa +un des chefs.—"Allons-y", répondent tous les +autres; "ils connaîtront qu'il y a du loup-marin +à Nataskouan autant qu'aux îles de la Magdeleine". +C'est vrai; mais aussi les futailles +manquaient aux îles de la Magdeleine, comme à +Nataskouan. L'on cingla alors vers Pictou, dans +l'espérance d'être plus heureux; ici encore on, +fut complètement désappointé; il fallut retourner +à Nataskouan comme l'on était venu, et se +décider à tirer parti de tous les vieux barils +qu'on pourrait trouver. Pendant ce pélerinage +de quinze jours, les loups-marins restaient +à fond de cale; une portion de l'huile se +sépara des chairs, se mêla avec les eaux croupies +de la sentine, et fut ainsi perdue, grâce à +l'imprévoyance des pêcheurs.</p> +<br><br> + + +<h4>IV</h4> + +<p>Les maisons de Nataskouan sont propres à +l'extérieur et à l'intérieur; la bonne tenue qui +y règne prouve que les habitants ont joui d'une +certaine aisance dans leur ancienne patrie. +Avec les avantages que présente Nataskouan, +ils s'y croiraient heureux, s'ils pouvaient obtenir +la résidence d'un prêtre, ou du moins les +visites plus fréquentes d'un missionnaire. Ils +s'inquiètent de l'avenir de leurs enfants, qui +vont être élevés sans recevoir d'autre instruction +religieuse que celle que les parents pourront +eux-mêmes donner. Dans l'espérance +d'avoir bientôt un missionnaire, chargé de +demeurer sur la côte, ils se proposent de bâtir +une chapelle, à laquelle ils ajouteraient facilement +un logement suffisant pour lui et pour +son serviteur. Si, un jour, le supérieur ecclésiastique +jugeait à propos de placer un prêtre, +pour desservir les habitations qui s'échelonnent +depuis Mingan jusqu'au cap de Wapitugan, +point mitoyen entre les deux parties du Labrador, +Nataskouan se trouverait à peu près au +centre de la mission, et offrirait une population +plus rapprochée et plus considérable qu'aucun +autre poste de la côte, à l'exception de la +Pointe-aux-Esquimaux.</p> + +<p>Sur la pointe qui s'avance dans le havre, +près de l'embouchure du petit Nataskouan, un +plateau, élevé d'une quarantaine de pieds au-dessus +du niveau de la mer, est encore tout +couvert de bois. Ce serait, il me semble, le +lieu le plus convenable pour la chapelle<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>; +placée sur la hauteur, elle serait visible du port +et de toutes les parties de la baie. Près de +cet endroit est le magasin, où tous les habitants +ont affaire; c'est à quelques pas de la pointe +que les pêcheurs viennent chaque soir mettre +leurs berges en sûreté; de là aussi le prêtre +pourra plus facilement surveiller les employés +de la grave et les équipages des bâtiments, qui +s'arrêtent ici en assez grand nombre. Il paraît +plus avantageux que le missionnaire réside +dans un lieu où ses rapports avec ses paroissiens +seront plus faciles, et où il pourra exercer +une influence salutaire sur la population flottante, +amenée chaque été par les navires.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> Une chapelle et un presbytère ont été bâtis à Nataskouan, +et un missionnaire y réside depuis le printemps de 1861; il est +chargé de la partie inférieure du Labrador canadien. Sa mission +a à peu près cent vingt lieues de côtes. Un autre missionnaire +est à la Pointe-aux-Esquimaux.</blockquote> + +<p>On trouve autour de Nataskouan des forêts +renfermant des sapins, des épinettes et des +bouleaux. Ces arbres, plus beaux dans l'intérieur +du payé, n'atteignent pas une grande +hauteur près de la mer; ils suffisent néanmoins +pour fournir, outre le combustible, des pièces +de charpente et de bons madriers. Comme +sur le reste de la côte, depuis la Pointe des +Monts, le sol est ici sablonneux; engraissé +avec du varech ou du poisson, il produit facilement +des pommes de terre, des navets, des +légumes. Les céréales croissent rapidement, +mais l'on n'a pu encore constater si le blé peut +y mûrir; l'orge et le seigle d'automne réussiraient +probablement. Les pois sauvages et +une herbe particulière au pays couvrent spontanément +le sol et suffiraient pour nourrir les +bestiaux dont on pourra avoir besoin.</p> + +<p>Près de la mer se sont formées plusieurs +rangées de dunes, qui ressemblent aux vagues +soulevées par le vent. Si l'on creuse un trou +entre ces dunes, il s'emplit aussitôt d'une eau +claire et parfaitement douce. En passant à +travers les sables, l'eau de la mer est filtrée et +se décharge complètement du sel qu'elle tenait +en solution; plusieurs des puits, qui servent +aux besoins des habitants, ne sont qu'à, cinquante +ou soixante pieds de la ligne des hautes +marées; et cependant l'eau y est aussi bonne +et aussi fraîche qu'on la puisse désirer. +Chacun peut avoir ainsi près de sa porte une +source qui ne saurait jamais être épuisée, +puisque la mer lui sert de réservoir.</p> + +<p>Moyennant ces avantages nombreux, rien +n'empêcherait la population de Nataskouan de +s'accroître et de s'étendre, s'il était possible +d'obtenir des titres de concession de la part des +seigneurs de Mingan. Jusqu'à présent, les +établissements ont été commencés sans leur +participation, et il est difficile de faire des +arrangements avec eux, car ils sont nombreux +et dispersés en Angleterre, au Canada et aux +États-Unis. En arrivant dans ce lieu, il y a +deux ans, les colons se placèrent près du +rivage, et après avoir mesuré l'étendue de +grève que chacun se réservait, ils se mirent à +l'oeuvre, pour construire des habitations avant +la venue de l'hiver. Chaque lopin a environ +quatre-vingts ou cent pas de largeur sur une +profondeur indéterminée; avec la pêche, il +suffirait pour faire vivre convenablement une +famille laborieuse.</p> + +<p>Il est de l'intérêt public que le gouvernement +protège les colons qui viennent fertiliser +de leurs sueurs ces côtes incultes et abandonnées. +L'on parle beaucoup d'encourager les +pêcheries, de former des matelots, d'empêcher +les étrangers de profiter seuls des richesses du +golfe Saint-Laurent. Eh bien! sans aucun +effort de la part du gouvernement canadien, et +par suite de circonstances favorables, ces +projets sont en voie de réalisation. Voilà une +population vigoureuse, morale, formée aux durs +travaux de la terre et de la mer, appartenant +au pays, parlant la langue du pays, fermement +attachée à la religion de la majorité des habitants +du pays; elle s'offre à mettre en valeur les +pêcheries, à fournir de bons marins, à lutter +pour conserver au Canada ses droits et ses +privilèges contre les envahissements des spéculateurs +des États-Unis. En retour, elle demande +qu'on lui permette de s'asseoir paisiblement +sur les sables déserts du Labrador, en face des +grandes solitudes de l'océan, qu'elle se plaît à +parcourir; elle désire qu'on lui assure le fruit +de ses travaux, et que de prétendus propriétaires +n'aient pas le droit de venir la troubler, +lorsqu'elle aura donné la valeur réelle à cet +établissement. Les seigneurs ont négligé de +faire habiter les côtes de leur seigneurie, ou +bien ils n'ont pu y réussir; le gouvernement a +sans doute le droit de mettre lui-même à exécution +les conditions imposées à tous ceux qui +ont reçu de grandes concessions de terre; et +l'obligation de faire habiter les terres accordées +en seigneurie, est une des clauses qu'on trouve +le plus souvent répétées dans les actes de concession. +Il est désirable, il est nécessaire que +la côte du Labrador soit habitée, afin que les +navires qui suivent la route du détroit de Belle-Isle +puissent trouver des secours, dans les cas +d'avaries ou de naufrages.</p> + +<p>Les offices du dimanche étant terminés, je +regagnai le bâtiment, malgré les pressantes +sollicitations du père Cormier, qui voulait m'engager +à demeurer chez lui. J'aurais bien +volontiers accepté ses offres, mais je tenais à +ne point retarder le départ de la goëlette, si le +vent devenait favorable.</p> +<br><br> + + +<h4>V</h4> + +<p>Le lendemain, 2 septembre, deux barges +chargées de sauvages arrivèrent de grand matin +sur notre bord. Ces braves gens viennent +faire baptiser un enfant, et tous les intéressés +se sont réunis avec leurs parents et leurs amis +pour être présents à la cérémonie. Parmi les +assistants est un chef, qui étale avec complaisance +sur sa poitrine une médaille d'argent, +portant l'effigie de la reine Victoria. Il me +prête secours quand il s'agit d'obtenir les noms +des parents et ceux du parrain et de la marraine. +Chacun d'eux me donne volontiers son +nom de baptême; mais quand je lui demande +son nom de famille, il me regarde en souriant, +puis il se tourne vers ses compagnons, comme +pour leur demander s'ils en savent quelque +chose; et voilà tout. Sur les quatre noms de +famille que je voulais connaître, je n'en pus +obtenir qu'un seul. On m'apprit plus tard +que les sauvages ne tiennent pas beaucoup à +ces noms, qui sont souvent une raillerie ou un +opprobre, quoique dans leur bouche ils aient +une apparence magnifique. Aussi dans les +circonstances solennelles, comme ils ne veulent +point se clouer eux-mêmes l'injure au front, +ils laissent à leurs camarades le soin de parier; +et ceux-ci par délicatesse sourient et se taisent.</p> + +<p>Ces montagnais se préparaient à remonter +la grande rivière de Nataskouan, qui s'avance +fort loin dans l'intérieur du pays. Pendant +l'automne et l'hiver ils feront la chasse, et ils +ne descendront à la mer qu'au printemps prochain, +pour aller au magasin et pour assister +aux exercices de la mission. Ils emportent +avec eux quelques sacs de farine; le fusil leur +procurera la viande. Le lièvre, la perdrix +blanche, le caribou et l'ours, voilà les provisions +sur lesquelles ils comptent pour passer l'hiver. +Mais si le gibier est rare, s'il survient un +accident au chasseur, la famine se déclarera +dans la cabane; les enfants et les parents se +suivront au tombeau, sans qu'aucun étranger +en ait connaissance. Il n'est pas rare que des +familles entières ou presque entières disparaissent +ainsi pendant l'hiver, lorsque la petite +provision de farine a été épuisée et que la +chasse ne produit rien; la tribu s'aperçoit à +la réunion du printemps qu'il lui manque une +famille.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>CHAPITRE DEUXIÈME</h3> +<br><br> + +<h4>I</h4> + +<p>Dans l'après-midi de ce jour, nous pûmes +laisser Nataskouan, et nous mettre de nouveau +en route. De ce havre à Wapitugan, il y +a environ vingt-cinq lieues; sur cette étendue +de côtes sont le poste de Kégashka ou se termine +la seigneurie de Mingan, et où sont +établies sept ou huit familles acadiennes, puis +ceux de Maskouaro, de la Romaine, de Coucoutchou, +qui renferment chacun une famille.</p> + +<p>A Wapitugan, la côte qui, depuis Mingan, a +couru de l'est à l'ouest, se replie vers le nord-est. +Le pays change d'aspect; les îles deviennent +plus nombreuses et bordent la côte +sur deux ou trois rangs; les arbres disparaissent, +l'on ne rencontre plus que des broussailles, +ou <i>brousses</i> selon le langage du pays. +Ce sont des épinettes noires, blanches et +rouges, des sapins, des bouleaux et des cormiers, +qui s'élèvent à une hauteur de six ou +sept pieds; encore ne trouve-t-on ces arbres, +rabougris que dans les lieux les plus favorisés.</p> + +<p>La côte du Labrador, depuis Wapitugan +jusqu'à la baie de Brador, c'est-à-dire sur une +longueur d'environ soixante lieues, est un lit +de granit, dont les aspérités forment des +collines et de petites montagnes sur la terre +ferme, et des îles fort nombreuses dans la mer. +Presque partout ces rochers se montrent à +nus; sur quelques points une mousse blanche +et épaisse s'étend sur le roc et lui communique +une teinte grisâtre. Ailleurs les mousses sont +décomposées et en se mêlant avec le détritus +des rochers ont formé quelques pouces d'un +sol, dont les éricacées se sont emparées. Quand +on observe de loin la verdure dont elles revêtent +là pierre, on croirait voir de magnifiques prairies, +ou de beaux champs de blé encore en +herbe; mais, de près, l'illusion est bien vite +dissipée. En se pourrissant à leur tour les +feuilles et les racines de ces plantes finissent +par former, dans les creux des rochers, une +couche de terre végétale de dix à douze pouces +d'épaisseur. Quelques habitants industrieux +ont utilisé le terreau ainsi formé, en le ramassant +et le transportant dans un lieu abrité; par +ce moyen ils ont réussi à créer des jardins et +de petits champs, ou ils récoltent des patates +et des navets. On concevra combien ce +travail doit être pénible, si l'on considère qu'il +n'y a pas de chevaux pour faire les charrois, et +que tout doit être transporté à bras.</p> + +<p>L'histoire du Labrador n'est pas longue. Ce +pays, à l'arrivée des Européens, était dans la +possession des Esquimaux, qui soutenaient +déjà et continuèrent longtemps après à soutenir +une guerre assez vive, d'une part, contre les +Montagnais, et, de l'autre, contre les Souriquois +ou Micmacs, habitants des côtes de +l'Acadie; de la Gaspésie et de Terreneuve. +Les Esquimaux qui semblent appartenir à la +famille des Samoyèdes et des Lapons se +défendaient courageusement; mais quand les +Français se mirent de la partie contre eux, ils +durent céder peu à peu et se retirer vers le +Labrador septentrional.</p> +<br><br> + + +<h4>II</h4> + +<p>Les chroniques du nord de l'Europe nous +portent à croire que dès les treizième et +quatorzième siècles, les Norvégiens et les Danois +avaient découvert dans leurs voyages les +îles de Terreneuve et le Labrador. En 1497, +Jean et Sébastien Cabot, cherchant un passage +vers les Indes, reconnurent la partie septentrionale +du Labrador. En 1500, le portugais +Cortereal visita aussi les côtes de ce pays. +Dès l'année 1504, des pêcheurs basques, normands +et bretons, y faisaient la pêche. Lorsque +Jacques Cartier découvrit le fleuve Saint-Laurent, +il rencontra vers la baie des Rochers +un vaisseau rochelois, qui cherchait le port de +Brest, situé près de l'embouchure de la rivière +Saint-Paul.</p> + +<p>Abondante en poissons, cette mer continua +d'être fréquentée, et le port de Brest devint le +rendez-vous d'un grand nombre de pêcheurs +français. Lewis Roberts, dans son <i>Dictionnaire +du Commerce</i>, imprimé à Londres, en 1600, dit +que c'était le principal poste de la Nouvelle France, +la résidence d'un gouverneur, d'un +aumônier et de quelques autres officiers; que +les Français en exportaient de grandes quantités +de morues, des barbes et des huiles de +baleine, ainsi que des castors et autres fourrures +précieuses. Il ajoute qu'ils entretenaient +un fort à Tadoussac, pour y faire le trafic des +pelleteries avec les sauvages. Il est difficile +de déterminer ce qu'il y a de vrai dans l'assertion +de cet auteur; mais il est bien certain que +sur la baie de Saint-Paul se trouvent des ruines +qui ont conservé le nom de <i>Vieux-Fort</i>. Le +même nom est donné à ce lieu dans les cartes +attachées à l'histoire du Canada, par Charlevoix.</p> + +<p>Quand la colonie de la Nouvelle-France eut +commencé à s'affermir, des compagnies, à la +tête desquelles étaient les sieurs Aubert de la +Chesnaye et Riverin, obtinrent des concessions +de terres sur la côte du Labrador, au nord de +Blanc-Sablon. Peu de temps après, le sieur +LeGardeur de Courtemanche était mis en possession +de la baie de Phélypeaux, aujourd'hui +nommée la baie de Brador; et le sieur Amador +Godefroy de Saint-Paul obtenait cinq lieues de +côtes, de chaque côté de la grande rivière des +Esquimaux, à laquelle il donna le nom de +Saint-Paul, et qui est aujourd'hui appelée +rivière aux Saumons.</p> + +<p>Dans les limites de la seigneurie du sieur de +Saint-Paul, se trouvait renfermé l'ancien port +de Brest Le but des concessionnaires, tel +qu'il est exprimé dans leurs demandes, était +de faire "la pêche des molues, baleynes, +loups-marins, marsouins et autres". Les héritiers +des premiers acquéreurs continuèrent la +même pêche, et dans un tableau des produits +du Canada, pour l'année 1744, l'on trouve que +plusieurs milliers de barriques d'huile avaient +été en cette année exportées du Labrador. +Sous le gouvernement britannique toutes ces +pêcheries passèrent à des marchands anglais et +écossais, qui employaient un certain nombre +d'hommes pour faire la pêche et la chasse. Le +chef de la dernière compagnie qui exploita ces +postes fut le sieur Adam Lymburner, alors un +des premiers marchands de Québec.</p> + +<p>Il y a quarante ans, l'on ne rencontrait pas +sur la côte une seule femme d'origine européenne; +les six ou sept postes du Labrador ne +renfermaient que des hommes, presque tous +originaires de Berthier. Ceux-ci étaient célibataires +ou avaient laissé leurs femmes dans +leur paroisse natale. Plusieurs, après avoir +réussi à faire des épargnes et à découvrir +quelque lieu avantageux pour la chasse ou pour +la pêche, s'y bâtirent des demeures et commencèrent +à travailler pour leur propre compte; la +femme et les enfants venaient bientôt après +occuper la maison et prendre part aux travaux +du chef de la famille. Les premiers arrivés +attirèrent quelques-uns de leurs parents ou de +leurs amis; et ainsi se sont établies une +quarantaine de familles canadiennes, venues +des environs de Québec. Les femmes sont +encore bien moins nombreuses que les hommes, +de sorte qu'il est presque impossible d'obtenir +une servante sur les lieux; aussi si une femme +est malade, elle doit avoir recours à sa voisine. +Or, les maisons étant à cinq ou six milles +l'une de l'autre, la voisine qui vient servir de +garde-malade doit amener avec elle tous ses +enfants, s'ils sont encore en bas âge. Pour la +raison ci-dessus donnée, la rareté des personnes +du sexe, il arrive que les filles se marient fort +jeunes, souvent même avant l'âge de quinze +ans.</p> + +<p>Trente familles à peu près parlent la langue +anglaise; parmi elles une dizaine sont catholiques +et les autres protestantes. Quelques-unes +comptent parmi leurs ancêtres des anglais, +des écossais, des irlandais, des jersiais, +des français et des esquimaux.</p> + +<p>La langue française est la plus généralement +répandue dans la partie supérieure du Labrador, +depuis Mingan jusqu'à Saint-Augustin; +elle est aussi ordinairement en usage à Blanc-Sablon; +mais depuis Saint-Augustin jusqu'à la +baie de Brador, on parle habituellement l'anglais. +Beaucoup d'habitants de la côte se +servent facilement des deux langues.</p> + +<p>On rencontre peu de Montagnais; ceux qui +paraissent dans ces quartiers pendant quelques +semaines ne font qu'y passer, pour se rendre à +leurs quartiers d'hiver et en revenir par les +rivières d'Itamamiou, de Saint-Augustin ou des +Saumons. Quant aux Esquimaux, j'en ai vus +trois ou quatre, qui vivent à l'européenne; +tous les autres se sont retirés vers le nord. Ils +ont néanmoins laissé dans le pays des traces de +leur passage: les noms de lieux, la manière de +faire la pêche et la chasse, certaines coutumes +locales, viennent en grande partie des Esquimaux: +les voitures, les harnais des chiens, les +fouets sont les mêmes dont se servent les +Esquimaux. L'on a fait preuve de sagesse en +conservant ces usages des anciens habitants, +car ils conviennent au climat et à la nature +du pays.</p> + +<p>En laissant Wapitugan, j'entrais dans les +limites de ma mission. La <i>Marie-Louise</i> +devant s'arrêter à la plupart des postes pour y +débarquer des provisions, j'étais assuré de +rencontrer le P. Coopman ou du moins, s'il +était parti, d'apprendre quelles étaient les +maisons qu'il n'avait pu visiter; car je ne savais +encore ou il me faudrait débarquer. A la +Pointe-à-Morier et à Watakayastic, on nous informa +que la maladie du Rev. Père avait été +très-grave, qu'après avoir été retenu une quinzaine +de jours au Petit Mécatina, il avait pu se +mettre en route, avec l'espérance de continuer +sa mission.</p> +<br><br> + + +<h4>III</h4> + +<p>Le 4, nous nous arrêtions à Natagamiou, +tout près d'une chute que fait la rivière de ce +nom en se jetant dans la mer. La cascade +est si forte que le saumon ne peut la remonter; +aussi le poste ne vaut-il rien pour la pêche du +saumon. Le propriétaire de Natagamiou +possède la seule vache qui se trouve entre +Wapitugan et Blanc-Sablon; il en retire peu +de profit, car, de huit à dix lieues à la ronde, +on envoie chercher chez lui du lait, pour +guérir toutes les maladies imaginables: un tel +service ne se refuse jamais et est toujours +rendu gratuitement.</p> + +<p>A la Tête-à-la-Baleine, nous débarquons un +passager, qui vient s'essayer aux travaux du +pays. Cette île est un rocher à peu près nu; +cependant le sieur Kenty, qui s'y est établi, +entretient fort convenablement sa famille, avec +les produits de la pêche du loup-marin, de la +morue et du hareng. Au commencement du +mois d'août, il avait déjà près de trente mille +morues, et le poisson était encore abondant. +Il a aussi su utiliser le peu de terre qui se +trouve sur l'île, en la ramassant et la transportant +près de sa maison, pour y former un petit +champ. La culture lui a fourni des navets et +des pommes de terre, dont il a pu vendre une +partie, après avoir fait la provision nécessaire +pour sa famille.</p> + +<p>En laissant la Tête-à-la-Baleine, nous franchissons +un étroit passage au milieu des îles—et +nous côtoyons le pied du Gros Mécatina, +morne élevé, qui sert d'amarque aux vaisseaux +arrivant de la haute mer sur la côte du Labrador. +Sa cime est depuis une semaine couverte +de fumée. Selon ce qu'on nous dit, le feu, mis +dans les broussailles et dans la mousse par des +voyageurs imprudents, s'est étendu sur toute +la montagne et a ensuite pénétré dans les +terres, consumant dans son passage la maigre +provision de bois qui servait au besoin des +habitations environnantes. Comme la sécheresse +règne depuis longtemps, l'on craint qu'il +ne soit porté vers l'intérieur du pays, où il +causerait un double dommage, en détruisant le +bois, si précieux dans ces lieux, et en éloignant +le gibier. L'on est tout étonné d'apercevoir, +sur les flancs noircis de la montagne, des ravines +encore pleines de neige. Malgré les +flammes de l'incendie, malgré les chaleurs du +mois d'août, l'hiver a laissé les traces de sa +rigueur, non-seulement sur la terre, mais encore +sur la mer, car, à une lieue de distance, une +énorme glace miroite au soleil, en se balançant +lourdement sur les vagues.</p> + +<p>Le poste du Gros Mécatina est ancien, et, il +y a un siècle, il était un des plus productifs du +Labrador; en 1744, la veuve Pommereau, à qui +il appartenait, en retirait 451 barriques d'huile, +tandis que le poste de la baie Phélypeaux n'en +fournissait que 390 au sieur de Brouague. +Aujourd'hui, il a perdu de sa valeur, et cependant +les quelques familles qui y demeurent +n'ont point raison de se plaindre de leurs pêcheries.</p> + +<p>Dans une des baies voisines, la baie des +Bateaux, on trouve des huîtres connues sous le +nom de palourdes, dont les coquilles sont fort +belles; elles vivent cachées dans le sable, et, +pour les en tirer, il faut se servir de la pelle ou +de la pioche. Elles sont, dit-on, d'un goût excellent.</p> + +<p>Nous nous dirigeons vers la Tabatière, ou je +dois laisser la goëlette pour donner une mission. +La Tabatière est la métropole du canton; +située à mi-distance, entre Wapitugan et Blanc-Sablon, +elle renferme dans un rayon de trois +lieues douze familles catholiques. Aussi, à un +peu plus d'un mille du principal établissement, +a-t-on élevé une chapelle, destinée à l'usage de +ce noyau de fidèles. La raison qui a porté à +mettre la chapelle à une telle distance du port +peut servir à donner une idée du pays; c'est +le seul endroit où il y ait assez de terre pour un +cimetière; et encore ce cimetière a-t-il à peine +un quart d'arpent en superficie.</p> + +<p>Le poste de la Tabatière a été établi par le +sieur Samuel Robertson, que monsieur Lymburner +voulut favoriser, après avoir abandonné +lui-même le commerce du Labrador. Écossais +de naissance, M. Robertson apportait aux +affaires l'intelligence et la persévérance qui +distinguent ses compatriotes. Lorsqu'il eut +reconnu les avantages qu'offrait le port de la +Tabatière, il le choisit pour y établir une grande +pêcherie; les loups-marins alors étaient si +nombreux dans ces parages, que dans un seul +automne on en prit ici plus de quatre mille.</p> + +<p>Le nouveau propriétaire était d'un caractère +un peu excentrique, et tentait par fois des entreprises +hasardeuses qui lui plaisaient par leur +singularité. Il avait remarqué que les baleines, +en remontant, suivaient assez souvent une +passe entre deux îles; il crut pouvoir les +arrêter, ou du moins les embarrasser dans leur +course, en tendant un rets monstre dans ce +détroit. Pour cette fin, il fit préparer avec un +soin particulier un filet d'un genre tout nouveau. +Les mailles, d'une très-grande largeur, +étaient formées avec de gros câbles, capables +de résister à une forte tension; des barriques +vides servaient de flottes; de puissantes +amarres, destinées à tendre le rets et à le maintenir +en place, étaient attachées à des ancres +qu'on avait enfoncées dans les fissures du roc. +Robertson avait eu la précaution de prendre à +son service, pour l'hiver, des harponneurs et +des matelots accoutumés à poursuivre la +baleine. Il espérait qu'en suivant sa route +accoutumée, la baleine irait se heurter contre +le filet; les harponneurs devaient alors profiter +de la situation, et donner le coup de mort au +malheureux cétacé, embarrassé dans les plis +du filet. Les pêcheurs connaissaient un peu +le vigoureux lutteur à qui ils avaient affaire; +ils représentèrent que toutes les amarres, retenant +un côté du filet, devaient être assez faibles +pour se briser au premier choc; qu'en cédant +ainsi sur un point le ret serait moins exposé à +être rompu et s'enlacerait plus sûrement autour +de la baleine; que si les deux bouts étaient +également solides, la baleine ferait une trouée +complète et continuerait sa route. Le conseil +était trop sage pour être adopté; la conséquence +fut que la première baleine passa à +travers le filet, et le laissa dans un état si déplorable, +qu'il fallut le lever sans mot dire. +Depuis cette tentative, l'on a renoncé à prendre +les baleines avec des filets.</p> + +<p>Je fus reçu chez une des cinq familles qui +demeurent dans le voisinage immédiat de la +Tabatière; et je pus, le même soir, juger de +l'hospitalité qu'on exerce sur la côte, et dont +j'avais entendu parler à plusieurs reprises. En +effet, pour le souper, une dizaine d'hommes se +présentèrent à table et s'y placèrent sans façon. +"Combien employez-vous donc de pêcheurs?" +demandai-je à quelqu'un de la maison. "Nous +n'avons que trois hommes.—Mais d'où viennent +tous vos convives?—Les uns appartiennent +aux postes voisins; les autres sont +arrivés par une goëlette venue de l'ouest, et +s'en vont à la pêche du hareng vers Blanc-Sablon. +—Les connaissez-vous tous?—Pas +tous; mais quand un étranger arrive, il a sa +place à table; c'est la coutume. Dix étrangers +resteraient une semaine toute entière dans une +maison, qu'on ne leur ferait pas voir que leur +visite est un peu longue".</p> + +<p>L'hospitalité se pratique même en l'absence +des maîtres de la maison. Pendant la pêche +du saumon, quelques familles laissent leur +demeure ordinaire, pour aller en occuper une +autre sur les bords de la rivière Saint-Augustin, +ou de quelque autre rivière. En partant, on +laisse des provisions, quelquefois même de +l'argent, et les portes restent ouvertes, de +manière que les voyageurs y puissent entrer et +prendre les choses dont ils ont besoin. Jusqu'à +présent, personne, n'a abusé d'une si +louable coutume; mais le temps est arrivé où, +à cause du grand nombre d'étrangers qui +fréquentent la côte, il ne sera pas possible de +la maintenir.</p> + +<p>Il est à remarquer que chaque famille a +ordinairement deux maisons: la maison du +<i>large</i> et la maison de <i>terre</i>. La maison du +large est placée sur une île, ou au bord de la +mer si elle est sur la terre ferme. C'est la +demeure ordinaire de la famille pendant la +plus grande partie de l'année; elle est toujours +dans l'endroit où la pêche du loup-marin, du +hareng et de la morue se peut faire plus facilement. +La maison de terre est occupée pendant +la saison du saumon, qui se prend dans +les rivières. Il est des gens qui en possèdent +une troisième pour l'hiver, afin d'être plus rapprochés +du bois; car il arrive que la maison +du large se trouve à quatre ou cinq lieues de +l'endroit où l'on coupe le bois de chauffage.</p> + +<p>En général, les maisons ordinaires sont +propres, et assez grandes pour être partagées +en deux, ou trois chambres. Les meubles n'en +sont pas riches, mais l'on y trouve tout ce qui +est nécessaire. Les marchands y viennent +d'Halifax, parcourent les havres de la côte, sur +des goëlettes, et fournissent à un taux raisonnable +les provisions et les marchandises qui, si +l'on en excepte la farine et le lard, sont à +meilleur marché qu'à Québec. En retour, les +trafiquants reçoivent les huiles, le poisson et les +pelleteries. Ils s'en tiennent ordinairement +au troc, et ne donnent d'argent que dans les +cas extraordinaires. Ainsi conduit, ce commerce +est fort lucratif. C'est sur la côte du +Labrador que le sieur Daniel Cronyn, un des +plus riches marchands d'Halifax, a fait une +fortune considérable. Il passait de poste en +poste sur une goëlette, distribuait des marchandises, +et recevait le saumon, l'huile, les peaux +de loups-marins et les riches fourrures des +<i>planteurs</i>; je dois employer ce nom de planteurs, +que se donnent les habitants de la côte, +quoiqu'il n'y en ait que deux ou trois parmi eux +qui plantent des pommes de terre.</p> + +<p>Les marchands de Québec ont eu moins de +succès; pendant bien des années, le feu sieur +Victor Hamel a fait un commerce étendu avec +les Labradoriens; il en a retiré assez peu de +profit, mais beaucoup d'honneur, car partout +je l'ai entendu louer pour son honnêteté et son +obligeance. Aujourd'hui, peu de Canadiens +font le commerce au Labrador; l'on prétend +que leurs marchandises sont mises à un prix +trop élevé, et que le marché de Québec ne +vaut point celui d'Halifax pour les produits du +pays.</p> +<br><br> + + +<h4>IV</h4> + +<p>Le 5 août, lendemain de mon arrivée, je me +rendis à la chapelle, qui est convenable et bien +tenue. Elle est couronnée par un petit clocher, +qui attend encore une cloche; derrière +le choeur, il y a une sacristie, qui peut servir de +résidence temporaire au missionnaire, pendant +les quelques jours de sa visite en été. Le site, +tout-à-fait solitaire, est propre à l'étude et à la +méditation; on n'y entend d'autres sons que le +chant des oiseaux et le bruit de la vague qui +vient déferler sur le sable du rivage. Là, +pendant plus de la moitié d'une semaine, je +donnai matin et soir les exercices de la mission, +et tous y assistèrent régulièrement. Le dernier +jour, qui était un dimanche, la congrégation +se trouva au grand complet; car aux +habitants du lieu s'étaient réunies plusieurs +familles sauvages qui se rendaient à la rivière +Saint-Augustin. "N'est-ce pas", observait +après la messe, un jeune homme né au Labrador, +"qu'il y a beaucoup de monde par ici; je +suis sûr qu'il y avait plus de cinquante grandes +personnes dans la chapelle".</p> + +<p>Entre les offices du matin et ceux du soir, +je trouvais du temps pour lire et pour explorer +les mornes voisins. Un cap, taillé à pic et qui +s'avance dans la baie Rouge, à quelques pas de +la chapelle, excitait particulièrement ma curiosité. +Sur une saillie du rocher, à cinquante +pieds au-dessus de la mer, s'élèvent quelques +pierres, qui semblent noircies par la fumée. +A-t-on fait du feu sur cette pointe suspendue +au-dessus d'un précipice? Comment y a-t-on +transporté du bois?—A quel propos des +chrétiens se sont-ils nichés là-haut?—Voilà +l'énigme qui se présentait à mon esprit, depuis +une heure que je rôdais sur la grève, au pied +du cap. Comme je n'avais personne autour +de moi pour m'éclairer sur ce sujet, je me +décidai enfin à essayer de résoudre personnellement +le problème. Attaquer le rocher de +front, était tout bonnement se casser la tête +contre, une muraille; il fallait recourir à la +stratégie, et prendre la forteresse à revers. En +m'éloignant du rivage, je réussit à gravir le +côteau, au moyen de quelques arbrisseaux; +puis, un sentier tracé par les chiens, me conduisit +au sommet du cap, d'où je me glissai +tant bien que mal sur une <i>corniche</i> du rocher, +longue d'environ douze pieds et large de trois +ou quatre. Sous mes pieds était le rivage d'où +j'avais examiné ce nid d'aigle; ce n'était pourtant +pas un nid d'aigle, mais bien un nid de +montagnais. Oui, sur-ces quelques pieds de +roc, une famille sauvage avait passé deux +semaines; ces pierres enfumées formaient la +cheminée; quelques branches d'épinette recouvertes +de mousse marquaient le lieu où +dormaient paisiblement le père, la mère et les +enfants, tandis qu'au-dessus grondait l'ouragan, +et qu'au-dessous la mer dans sa furie ébranlait +le pied du rocher. Des tisons noircis, des +amas d'os de goëlands, et d'arêtes de poissons +prouvent que la chasse et la pêche avaient +abondamment fourni à la cuisine qu'on faisait +céans. Mais comment les enfants n'ont-ils pas +été lancés à la mer par leur étourderie naturelle, +ou par la violence des vents? c'est ce dont je +ne puis me rendre compte.—On m'apprit plus +tard que cette famille était une de celles qui en +pêchant et en chassant descendaient à la +rivière Saint-Augustin.</p> + +<p>Dans mes promenades, je pus étudier à +loisir la botanique du pays. Le règne végétal +y offre surtout des éricacées et des plantes alpines, +qui croissent dans les fentes des rochers, +ou au milieu des couches de la longue mousse +grise. Souvent, au fond d'un bassin creusé +dans le roc, et dont les parois retiennent les +aux pluviales, s'étend sur un lit de deux ou +trois pouces de terre, un riche et mollet tapis, +formé par le <i>drosera rotundifolia</i>. Cette plante +délicate, dont la teinte rougeâtre contraste +avec le beau vert des lycopodes, occupe des +espaces assez considérables sur plusieurs des +îles de la Demoiselle. Les arbustes les plus +communs, sont: le thé du Labrador, <i>ledum +latifolium</i>, qui répand un odeur aromatique, +lorsque l'on broie ses feuilles veloutées; un +bouleau nain à feuilles rondes, <i>betula glandulosa;</i> +la petite épinette noire, qui se traîne sur +les rochers et dont les feuilles infusées dans +l'eau chaude fournissent un breuvage préféré +au thé par les planteurs; on en fait aussi une +bière meilleure que la bière d'épinette grise.</p> + +<p>Les fruits, ou, comme on les nomme dans le +pays, les graines sont en abondance. L'on +trouve beaucoup de bluets; deux espèces +d'atocas; les mûres rouges du <i>rubus arcticus</i> +qui porte des fleurs cramoisies; les baies de +<i>l'arbutus alpinus</i>, en anglais <i>fox-berry</i>; les +graines de corbijeaux, noires et rouges, <i>empetrum +nigrum</i> et <i>empetrum rubrum</i>, nourriture +favorite des oiseaux dont elles portent le nom. +Au mois d'août les corbijeaux arrivent tout +amaigris; ils dévorent avec avidité les baies +de l'empetrum; et, au bout de quelques +semaines, ils ont acquis un embonpoint tel +qu'ils ont peine à voler. Mais le fruit du pays, +par excellence, est une mûre jaune, <i>rubus +chamoemorus</i>, nommée <i>chicoté</i> par les sauvages et +les français; et <i>bake apple</i> par les anglais. Ce +fruit est estimé non-seulement des hommes, +mais encore des chiens et des ours, qui en sont +très friands; il est mis à bien des sauces, mais +il sert surtout aux provisions de confitures, que +les ménagères préparent pour l'hiver. Je dois +ajouter à la liste de fruits, les groseilles rouges +et violettes, les petites <i>poires</i>, <i>amelanchier canadensis</i>, +et les framboises qui sont rares. Quant +aux fraises, si communes dans les environs de +Québec, je ne me rappelle pas en avoir trouvé +sur la côte du Labrador.</p> +<br><br> + + +<h4>V</h4> + +<p>Le 6, en retournant le soir à mon logis, je +pus juger par mes yeux de l'abondance du +poisson dans cette mer. J'avais dans le cours +de la journée remarqué plusieurs berges, qui se +suivaient lentement, en visitant les baies et les +anses. Chacune était conduite par six rameurs; +debout sur levant, se tenait immobile +un matelot, qui sondait de ses regards le fond +de la mer.</p> + +<p>Ces berges étaient à la recherche, d'un banc +de harengs; elles appartenaient à une goëlette +mouillée à deux lieues de là, près du Gros +Mécatina. Deux heures plus tard, leur grande +seine, longue de plus de cinq cents brasses, +avait été lancée à l'eau et enveloppait une +masse épaisse de harengs. Les deux bouts de +la seine avaient été toués vers la terre, où ils +furent amarrés, puis avec de petits filets l'on +mettait le poisson à sec sur le rivage. La prise +était évaluée à quatre ou cinq cents barils. +Comme le vent du nord-est commençait à +souffler avec violence, les embarcations du +voisinage furent mises, en réquisition, et, à +mesure qu'on en avait empli une, on la dépêchait +vers la goëlette. Par malheur, une des +berges trop lourdement chargée fut couverte +par un coup de mer, vis-à-vis de la Baie-Rouge, +et les deux pêcheurs qui la conduisaient furent +emportés par la vague. Leur perte était assurée, +si leurs compagnons n'avaient volé à leurs +secours sur de légères embarcations: l'un et +l'autre furent retirés à demi-morts et ne +comptant plus revoir la terre. On les transporta +dans une maison voisine, où les soins les +plus empressés leur furent prodigués avec tant +d'efficacité, que le lendemain ils étaient prêts +à reprendre leur pénible travail.</p> + +<p>Cependant comme le vent continuait à augmenter, +il fallut mettre la seine en état de résister +à la mer, au moyen d'ancres et de forts +câbles; pendant la nuit, tous les pêcheurs +restèrent sur pied, prêts à couper les amarres, +à ouvrir la seine et à la retirer de l'eau, si elle +était en danger de se rompre. Le soir, un +véritable ouragan se déchaîna; les vagues +venaient se briser avec fureur contre les rochers, +et s'élevaient en masses d'écume à une hauteur +de plus de vingt pieds. La mer et le vent +semblaient devoir tout balayer; mais l'abri +avait été si bien choisi et les mesures étaient +si soigneusement prises pour prévenir les accidents, +que durant trois jours de gros temps la +seine résista à la pression du dehors et aux +mouvements du dedans; car les pauvres prisonniers, +battus par les flots, cherchaient à +rompre les murailles de la geôle.</p> +<br><br><br> + + + + +<h3>CHAPITRE TROISIÈME</h3> +<br><br> + + +<h4>I</h4> + +<p>Le dimanche (8 août) je terminai la mission +après avoir recommandé aux habitants de se +conserver soigneusement dans la grâce de +Dieu, car d'ici à onze ou douze mois, fussent-ils +aux portes de la mort, ils ne pourront +obtenir les secours de la religion, attendu que +le prêtre le plus voisin se trouve sur la côte de +Gaspé, à plus de cent lieues de distance.</p> + +<p>Je partis le même soir de la Tabatière, avec +le sieur François Lévêque, maître du poste de +la Grosse-Ile de Mecatina, pour aller donner +la mission à sa famille. Quoique le vent fût +faible, nous franchîmes dans une heure les +deux lieues que nous avions à faire.</p> + +<p>Les berges dont on se sert sur toute la côte +demandent peu de vent, parce qu'elles sont +légères et portent une forte voilure; si le +temps se fait gros, il est facile de prendre +deux ou trois ris dans les voiles. Ces embarcations +sont construites au Massachusetts +et viennent surtout de Newburyport près de +Boston; elles coûtent ordinairement de quinze +à seize louis lorsqu'elles ont leur voilure. On +ne bâtit point au Labrador, le bois étant trop +rare et trop éloigné. Il en est tout autrement +sur la côte de Gaspé, où beaucoup de pêcheurs +construisent eux-mêmes leurs berges, qui sont +grandes, fortes et si propres à résister à de gros +coups de vent, que les pêcheurs gaspésiens ne +craignent point de s'en servir pour traverser du +Cap des Rosiers à la pointe est de l'île d'Anticosti. +C'est une distance de trente lieues en +pleine mer. Les berges américaines courent +mieux dans le vent et sont préférables pour +louvoyer; mais elles sont moins sûres et +exigent plus de précautions contre les accidents; +si la lame passe pardessus les carreaux, +elles s'enfoncent et disparaissent sous l'eau. +Celles de Gaspé, au contraire, lors même +qu'elle tournent sous voiles, surnagent presque +toujours. Aussi les pêcheurs de Percé, de +Douglastown et du Cap des Rosiers ne +craignent point d'exposer leurs berges à chavirer, +car ils savent qu'ils pourront se réfugier en +sûreté sur la quille.</p> + +<p>La Grosse-Ile est un rocher qui a une longueur +de quatre ou cinq milles; comme elle +est haute et avancée à la mer, on l'aperçoit de +loin dans toutes les directions. Ses rochers, +ses grèves et ses baies sont riches en gibier. +Au moment ou nous y arrivons, des milliers +d'oiseaux s'agitent de toutes parts autour de +nous; plusieurs-familles de jeunes <i>moignacs</i> +s'enfuient sur l'eau, ayant les ailes encore trop +faibles pour voler; les goddes, penguins en +miniature, et les cormorans nous adressent des +injures du haut de leurs rochers; des goëlands, +des corbeaux beaucoup plus gros que nos corneilles, +des hibous, des chouettes tournoient +en poussant des cris d'inquiétude.</p> + +<p>L'île possède deux beaux ports où les plus +gros vaisseaux peuvent se mettre à l'abri: dans +l'un, les goëlettes baleinières se rendent d'ordinaire +pour le dépècement des baleines qu'on +vient de tuer; sur l'autre, sont établis des +fourneaux et des fonderies. C'est près de la +baie qui forme le second port que sont les +maisons et les autres bâtiments de monsieur +Lévêque; c'est au fond de cette baie qu'il tend +deux rets dont chacun a trois cents brasses de +longueur, sans compter les annexes. L'année +dernière, il prit deux cent huit loups-marins, +qui lui ont valu plus de deux cents louis. C'est +assurément un retour avantageux, pour une +pèche qui ne dure que deux ou trois semaines. +Mais il faut remarquer qu'une pêcherie ou +échouerie de loups-marins entraîne bien des +dépenses, car les frais de premier établissement, +en filets, ancres, berges, s'élèvent à trois +ou quatre cents louis. Viennent ensuite les +dépenses annuelles pour l'entretien et le +renouvellement de ces objets, ainsi que pour +les gages des employés.</p> + +<p>Il faut ordinairement quatre hommes pour +compléter l'équipage des berges. Quoique la +pêche ne dure que trois semaines, on garde +ces employés depuis le mois de septembre +jusqu'au commencement de mai. Ils reçoivent +ordinairement une part convenue dans les +profits de la saison, et de plus le maître de +l'échouerie est tenu de les nourrir et de les +loger. Pendant le reste de l'hiver et du printemps, +on les occupe comme on peut, soit à +charroyer le bois de chauffage, soit à faire la +chasse, sur la terre ferme. Ainsi les profits +nets sont réellement bien moindres qu'ils +ne paraissent à première vue; tels qu'ils sont, +ils suffisent cependant pour récompenser le +propriétaire dans les années ordinaires.</p> + +<p>Il s'agit ici de la pêche d'automne ou d'hiver +qui est différente de celle du printemps, dont +j'ai déjà parlé. Vers la fin de novembre, les +loups-marins commencent à remonter de la +mer vers le fleuve Saint-Laurent; ils vont rencontrer +les glaces flottantes, sur lesquelles ils +se tiennent pendant l'hiver. Comme ils +suivent alors la côte et les îles, la pêche d'automne +se fait près de la terre; de grands rets, +garnis d'annexes ou ailes rentrantes, sont +tendus dans les passages étroits et dans les +baies. Les ailes sont placées de manière qu'en +suivant le rets, les loups-marins s'engagent +dans une espèce de cul-de-sac, qui ne leur +présente point d'issue pour sortir. La pêche +commence vers le milieu de décembre et finit +vers le huit ou le dix de janvier; aussi comme +c'est la plus rude saison de l'année, les pêcheurs +ont beaucoup à souffrir du froid, des glaces et +des neiges. Sur les échoueries ordinaires, l'on +prend, en terme moyen, de cent cinquante à +deux cent cinquante loups-marins, que l'on +évalue à un louis pièce; la peau vaut de quatre +à cinq chelins, et l'huile de deux à quatre +piastres.</p> + +<p>Il y a plusieurs espèces de loups-marins +dans les eaux du Labrador; on les distingue +par la taille, par les habitudes, par le poil et +par la conformation de la tête. Les plus +grands sont les Wastics qui ont jusqu'à treize +pieds de longueur. Les Wabishtouis sont +aussi fort gros; la ressemblance de leurs traits +avec ceux des Esquimaux a donné naissance +à la tradition, qui porte que ce peuple est +descendu d'un couple de Wabishtouis ostracisés +par la tribu, et forcés de chercher une nouvelle +patrie sur la terre ferme. L'espèce la plus +commune de loups-marins est <i>phoca groenlandica</i>, +nommé <i>harp seal</i> par les Anglais. Voici +ce qu'en dit le sieur Samuel Robertson, dans +un mémoire présenté par lui à la Société +Littéraire et Historique de Québec:</p> + +<p>"Cette espèce de loups-marins se trouve +depuis le fleuve Saint-Laurent, jusqu'à la mer +glaciale.... Ils ont jusqu'à sept pieds de +longueur et quatre pieds de tour. Quand ils +sont arrivés à leur entier développement, vers +l'âge de trois ans, ils ont la tête noire et portent +sur chaque coté une bande noire depuis les +épaules jusqu'à la queue; le reste du corps est +blanc. Ils sont très-nombreux et forment la +principale nourriture des Groenlandais et des +Esquimaux. Avec des rets, on les prend en +grand nombre sur les côtes du Labrador et de +Terreneuve; on les tue aussi sur les glaces +flottantes. Ces amphibies sont errants, ils +voyagent vers le nord durant l'été et fréquentent +le golfe et les bancs de Terreneuve +pendant l'hiver. Dans les mois de février et +mars, les femelles montent sur une glace +flottante et y donnent naissance à leurs petits; +la portée est d'un petit pour l'ordinaire, mais +quelquefois de deux et même de trois. Les +mères abandonnent immédiatement leurs nourrissons; +parfois, mais bien rarement, elles les +allaiteront pendant un jour ou deux. En venant +au monde, le jeune loup-marin est de la grosseur +d'un chat et pèse de quinze à vingt +livres"</p> + +<p>Malgré l'immense destruction de ces animaux, +leur nombre semble à peine décroître; +ils forment une des principales sources de +revenus pour les habitants du Labrador, d'une +partie de Terreneuve et des îles de la Magdeleine. +Les peaux vertes servent assez souvent +de monnaie dans les marchés qui se font entre +les planteurs. Lorsqu'elles ont été bien préparées, +elles sont employées pour harnais à +chiens, bottes, mitaines. Quant à la chair, on +la sale et on la conserve avec la viande de +baleine pour nourrir les chiens pendant une +grande partie de l'année. Sous ce rapport, le +loup-marin est d'une haute importance pour +les planteurs, car, s'ils en manquaient, ils ne +pourraient garder leurs chiens; et sans les +chiens, qui tiennent lieu de chevaux dans les +voyages et pour les charrois, la côte serait inhabitable +pendant l'hiver. Le pays, en effet, ne +fournit point assez de fourrages pour la nourriture +des chevaux, qui d'ailleurs seraient inutiles +au milieu des neiges et sans chemins +battus.</p> + +<p>Chaque famille garde ordinairement huit ou +dix chiens, qui pendant l'été n'ont qu'à manger, +flâner et se quereller. Pendant l'hiver, +l'état des choses est bien changé: il leur faut +renoncer au <i>far niente</i>, et se soumettre à de +rudes fatigues.</p> +<br><br> + + +<h4>II</h4> + +<p>Le chien esquimaux a servi de base à +toutes les familles de chiens au Labrador; +dans quelques localités, il s'est croisé avec des +chiens appartenant à d'autres races; ailleurs il +a été conservé pur et sans mélange. Le vrai +chien esquimaux est de forte taille; sa robe +est blanche avec quelques taches noires; il a +le poil long, les oreilles pointues, la queue +touffue et relevée; il n'aboie point, mais +pousse des cris courts et étouffés, qui semblent +être des essais d'aboiement. Il ressemble d'une +manière frappante au loup du pays, ou plutôt +c'est un loup réduit à l'état domestique. Assez +souvent, on a vu des loups au milieu d'une +troupe de chiens esquimaux, s'amusant à jouer +avec eux; mais les derniers semblent comprendre +que cette compagnie n'est pas respectable; +car, dans ces occasions, dès qu'ils +aperçoivent leur maître, ils prennent un air de +gravité tout à fait comique. Les deux familles +s'allient quelquefois ensemble.</p> + +<p>Si les chiens esquimaux ne savent point +aboyer, en revanche ils sont habiles à hurler: +chaque soir, autour des maisons, ils donnent +un concert au profit des dormeurs. Un vieux +chien commence ordinairement à donner le ton, +avec sa voix de basse-taille; puis viennent les +ténors; et enfin les jeunes chiens se joignent +<i>con amore</i>, aux anciens de la troupe, et un +choeur de musique infernale continue ses +lamentations jusqu'à une heure avancée de la +nuit. Malheur au dormeur qui n'est pas +encore accoutumé à ce vacarme! Quant à ceux +qui y sont habitués, ils n'en sont aucunement +dérangés. Les hurlements sont répétés par +les meutes des environs. Durant une nuit +passée à bord de la goëlette dans la baie de +Bonne-Espérance, autour de laquelle sont dispersées +quatre ou cinq habitations, nous fûmes +régalés jusques après minuit, des hurlements +d'autant de corps de musiciens.</p> + +<p>Parfois la chanson se commence par quelque +chien exilé de la bande et est continuée +par les autres. A la Tabatière, chaque matin, +en me rendant à la chapelle, vers cinq heures, +je rencontrais sur un morne écarté, un vieux +solitaire de cette espèce. Je le trouvais ordinairement +couché sur la mousse; à mon +approche, il se levait, secouait son poil hérissé; +et sur trois pattes, car l'une des quatre était +toujours hors d'état de faire le service, il décrivait +un cercle pour éviter ma rencontre. Quelle +faute expiait-il? c'est ce que je n'ai pu savoir. +Trois mois auparavant, un meurtre, le meurtre +d'un chien jeune et vigoureux, avait été commis +en ce lieu. Qui sait?—Eh bien! tous les +soirs, le vieux se rendait fidèlement sur une +pointe de rocher qui s'avance au-dessus de la +mer, et soit qu'il eût l'âme poétique, ou que le +souvenir d'un crime lui rongeât le coeur, il attendait, +morne et silencieux, le lever de la +lune. Au moment où elle se montrait, il poussait +un hurlement digne des chiens chantés +par Ossian.—Le premier cri restait sans réponse; +au second, vingt voix claires relevaient +l'ancienne, avec une énergie et une constance +propres à désespérer un dormeur ordinaire.</p> + +<p>Dans un autre poste, où j'occupais seul la +maison d'hiver, je fus surpris d'entendre pendant +la nuit un mouvement inaccoutumé sous +le plancher; c'était des grondements, des +plaintes, des menaces, suivis de hurlements et +d'un branle-bas épouvantable. La séance était +si bruyante et se prolongea si longtemps, que +je me crus en plein parlement des provinces +unies du Canada; pardon, si j'emploie le +langage parlementaire. Le lendemain, je dus +reconnaître la situation et étudier la position +des partis. Les chiens avaient voulu mettre à +profit le peu de terre qui se trouvait sous la +maison; ils avaient creusé un passage, puis +une espèce de cave, sous l'abri des planchers. +C'était leur cabinet. Malheureusement, il +n'était pas assez grand pour toute la bande; +quand deux ou trois s'y étaient installés, les +autres étaient forcés de rester à la belle étoile. +De là, dissensions, querelles et coups de dents +entre ceux qui occupaient un coin dans le terrier +et les malheureux qui les voulaient remplacer.</p> + +<p>Les chiens du Labrador sont querelleurs +pendant le jour, aussi bien que durant la nuit: +à peine une heure de la journée se passe-t-elle +sans qu'il s'élève une contestation, à laquelle +tous veulent prendre part. Chez eux, comme chez +les loups, gare au plus faible; car tous les +autres se jettent sur celui qui a été renversé et +le déchireraient à belles dents, si le fouet du +maître n'était mis en jeu pour les séparer. A +moins d'exercer une vigilance continuelle, l'on +ne saurait prévenir les meurtres dans une +société si mal réglée. Des planteurs ont perdu +dans une année jusqu'à quatre et cinq de leurs +chiens, tués par leurs camarades, souvent +enfants de la même mère. Comme mesure préventive +et pour maintenir une apparence +d'ordre, lorsqu'un chien devient tapageur et +hargneux, on lui attache au cou une patte de +devant; ce remède est infaillible pour l'obliger +à garder la paix envers tous. Dans une meute, +l'on rencontre quelquefois trois ou quatre +chiens qui subissent cette peine. Ils semblent +un peu embarrassés; mais ils peuvent encore +suivre les autres dans leurs courses et leur faire +de rudes morsures lorsque l'occasion s'en présente.</p> + +<p>Jusqu'à ce jour, à deux ou trois exceptions +près, on n'a pu réussir à élever d'autres animaux +domestiques: chats, vaches, cochons, +moutons; tout a été détruit. Si Un chien est +élevé dans la maison, on peut être sûr qu'à +la première occasion il sera étranglé. Un +planteur avait un beau chien de Terreneuve, +plein d'intelligence et rendant de grands services +par son adresse à la mer. Il était d'autant +plus prisé que les chiens esquimaux ne +peuvent être dressés pour l'eau. Le terreneuve +avait le privilège d'entrer dans la maison et +recevait assez souvent les caresses de son maître. +C'en fut assez pour exciter la jalousie des +autres, qui guettèrent une bonne occasion, +étranglèrent le favori et le traînèrent à la mer. +Après ce mauvais coup, ils s'esquivèrent à la +maison; mais leur mine embarrassée ayant fait +soupçonner que tout n'allait pas bien, on découvrit +bientôt les preuves de la trahison, sur +le cadavre du pauvre chien de Terreneuve.</p> + +<p>Je n'ai trouvé sur la côte qu'une chèvre et un +cochon qui aient échappé au massacre général. +Un marchand de Boston, venu au Labrador +pour y chercher la santé, avait amené avec lui +ces deux animaux; le premier devait lui fournir +du lait, le second était un élève favori. A +peine déposé sur le sol de la nouvelle patrie, le +pauvre cochon faillit être dévoré; il fallut, +pour prévenir de nouvelles attaques, lui préparer +une cage que l'on élargit à mesure que +l'hôte grandit. Quant à la chèvre, dès le premier +jour elle sût se faire respecter: la tête +baissée et les cornes en avant, elle attendit ses +ennemis de pied ferme. Le premier qui osa +l'approcher fut renversé et s'enfuit, hurlant et +boitant; un second voulut soutenir l'honneur +du corps, mais il éprouva le même sort. La +chèvre a depuis joui d'une paix profonde et +obtenu le droit de cité. Elle parcourt les +environs avec les chiens, elle se couche au +milieu d'eux, et ils n'en font pas plus de cas +que si elle était un membre de la famille.</p> + +<p>Il a pu arriver que des chiens aient attaqué +quelque voyageur isolé, mais cela a dû être fort +rare. Partout je les ai trouvés civils et caressants +pour moi. Une fois que la connaissance +avait été faite avec eux, ils me suivaient dans +mes courses, et j'avais souvent peine à les +renvoyer, lorsque leur compagnie ne me convenait +point.</p> + +<p>Pendant l'hiver, ils récompensent leur maître +des dépenses et des inquiétudes qu'il lui ont +causées durant le reste de l'année. En été, les +voyages se font en berges ou en chaloupes; en +hiver, c'est au moyen des chiens et des cométiques. +Vers le mois de janvier, les baies et les +passes se couvrent d'une glace solide, jusqu'à +trois et quatre lieues au large. L'on en profite +pour traîner aux maisons le bois qui a été coupé +pendant l'année précédente; cinq ou six chiens +attelés à un cométique enlèvent de lourdes +charges. Six ou sept bons chiens, traînant trois +personnes, parcourront dans la journée de vingt +à vingt-cinq lieues.</p> +<br><br> + + +<h4>III</h4> + +<p>Le cométique est un traîneau large d'environ +trente pouces et long de dix à douze pieds. Il +est bien différent de la tabagane, ou traîne +sauvage. Deux membres, semblables à ceux +du traîneau canadien, sont unis par des barres +transversales arrêtées au moyen de lanières de +cuir. Sous chaque membre est une bande ou +lisse, formée d'os de baleine, et ayant un demi +pouce d'épaisseur. On choisit pour cela des +mâchoires, qu'on laisse tremper dans l'eau de +la mer pendant quelques semaines. Lorsque +toutes les particules de chair se sont détachées, +on scie les os dans leur longueur et on +les divise en pièces, qui sont longues de quinze +à vingt pouces, et qui après avoir été polies +ressemblent à l'ivoire; ainsi préparées, des +lisses glissent sur la neige bien plus facilement +que celles de fer. Il est bon de faire remarquer, +en passant, que les mâchoires de la baleine +contiennent une moëlle abondante dont on tire +quelquefois jusqu'à cent livres de savon.</p> + +<p>Le cométique de voyage est garni de peaux +d'ours ou de loups-marins, fortement cousues, +que le voyageur, ramène sur lui pour se préserver +du froid. L'attelage est en peau de +loup-marin; on place le chien-guide à une +dizaine de brasses du cométique; les autres +sont rangés derrière lui de manière à ne point +l'embarrasser. Le guide ou, comme on le +nomme au Labrador, le chien de l'avant, doit +être intelligent, dressé à obéir à la voix, et à se +porter vers la droite, ou vers la gauche, sur un +mot d'ordre. Les autres chiens sont accoutumés +à le suivre et n'ont pas besoin d'être +soumis à la même discipline. Avec un bon +chien de l'avant, le voyageur n'a pas à craindre +de s'écarter durant les tempêtes, lorsque souvent +la neige empêche de voir les objets à +quelques pas autour de soi. Qu'il abandonne +la direction du traîneau à la sagacité de son +chien, sans le troubler par des ordres ou par +des coups: guidé par l'odorat, l'intelligent +animal reconnaîtra les traces cachées sous la +neige, et se dirigera soit vers le logis de son +maître, soit vers l'habitation la plus voisine. S'il +arrive quelque accident dans les voyages d'hiver, +on peut presque toujours l'attribuer à l'inexpérience +ou à la mauvaise humeur du conducteur, +qui a gourmandé ses chiens hors de propos.</p> + +<p>Le fouet est un instrument formidable, devant +lequel les chiens fuient, même en été. Au milieu +de leurs batailles les plus acharnées, il +suffit de le leur montrer pour rétablir la paix. +À côté du fouet esquimaux, le knout de la +Russie est un jeu d'enfant. Un bon fouet a +une longueur de dix à douze brasses: il est attaché +à un manche long de cinq ou six +pouces; lorsqu'on ne s'en sert point, on le +laisse traîner derrière le cométique. Pour les +personnes qui ne sont pas accoutumées dès +l'enfance à le faire jouer, il constitue un embarras +sérieux à cause de sa longueur; mais +dans les mains d'un esquimaux ou d'un homme +élevé sur la côte, il devient une arme puissante. +Le bout du fouet va choisir à quarante ou cinquante +pieds le chien, paresseux ou grognard; +le claquement produit un son si éclatant que +l'animal le plus endormi en trépigne d'épouvante. +Un seul coup, appliqué à une grande +portée, couperait un chien en deux. Les fouetteurs +habiles sont connus dans tout le Labrador; +à leur tête est un nommé Bill, dans les veines +duquel coule un peu de sang esquimaux; du +bout de son fouet, il enlève à soixante pieds, +le goulot d'une bouteille sur une ligne tracée +d'avance. Il joue mille tours de cette force, +tous remarquables par leur précision et leur +vigueur.</p> + +<p>Un long <i>yankee</i> des environs de Boston, voulut +un jour disputer à Bill ses titres de gloire. Pour +une bouteille de rum, il s'offrit à recevoir deux +coups de fouet de la main du célèbre claqueur. +Par une sage précaution, cependant, il avait +garni son homme inférieur de deux paires de +caleçons et d'un pareil nombre de pantalons. +Se confiant dans son bouclier et dans la maigreur +de sa propre charpente, il se met bravement +en position à cinquante pieds. Le fouet +est lancé par Bill avec une nonchalance de métis, +et va effleurer, sur la personne du Yankee, +la partie vouée à l'épreuve, enlevant une étroite +lisière des pantalons, des caleçons et de ce qui +se trouvait de chairs et de nerfs dans la région +voisine. Un cri aigu et nasal répond au claquement +du fouet, et les deux mains du patient +se pressent pour sonder la profondeur de la +plaie et réparer les brèches faites à la place. +Sur la proposition de recevoir le second coup +de fouet, il renonce généreusement à la bouteille +de rum, remarquant avec beaucoup d'à-propos: +"<i>Well! I guess I would be too leaky +to hold liquor, if you were to strike me again</i>."</p> + +<p>J'ai assisté à quelques discussions sur les +mérites respectifs des chiens esquimaux de +race pure et des chiens de race mélangée. Il +me parait résulter des propositions établies, +que les derniers sont plus forts et peuvent +résister plus longtemps à la fatigue; mais il +leur faut donner à manger tous les jours, +quand on veut qu'ils continuent à voyager. Si +le chien esquimaux est un peu moins, solide +pour la charge, dans le voyage il passera jusqu'à +deux jours de suite sans prendre de nourriture +et sans paraître abattu. Il exige aussi +moins de soin contre le froid, protégé, comme +il l'est, par son long poil blanc. La neige +n'interrompt point son sommeil, même lorsqu'elle +tombe abondamment: il la bat un +peu avec ses pattes pour préparer sa couche, +il s'étend en rond et s'enfonce le nez dans le +poil de sa longue queue. Il reste ainsi à dormir +jusqu'à ce que la neige, en se ramassant, soit +arrivée à ses narines; pour ne pas étouffer, il +se lèvera alors, secouera celle qui le couvre, +fera deux ou trois tours, pour refaire son lit, +reprendra sa première position, et recommencera +à sommeiller.</p> +<br><br><br> + + +<h4>IV</h4> + +<p>Lundi, 9 août, une goëlette, arrivée de Gaspé +dans le port de la Grosse-Ile, nous apporte +plusieurs catholiques de Douglastown et du +Cap des Rosiers. Ils sont venus en soixante +heures de la Baie de Gaspé, distance de trois +cents milles. Par eux, nous apprenons, la triste +nouvelle de l'incendie de la chapelle à Douglastown. +Cette goëlette vient faire la pêche du +hareng sur la côte du Labrador, parce que la +morue a peu donné sur la côte de Gaspé. Accoutumés +à joindre la culture de la terre à la +pêche, ces braves gens sont tout étonnés de +voir la stérilité du pays, et ils se demandent, +les uns aux autres, comment des hommes +civilisés peuvent consentir à vivre et à mourir +au Labrador. "Quel pays!" observe l'un +d'entre eux, "il n'y a pas même assez de terre +pour se faire enterrer décemment". Sa réflexion +est en partie vraie, car le cimetière de la +Tabatière est le seul endroit des environs où +l'on trouve assez de terre pour y faire des +sépultures; ailleurs, l'on a été obligé de descendre +dans les crevasses des rochers les +cercueils qu'on recouvrait ensuite de pierres.</p> + +<p>Comme la Providence de Dieu, par une admirable +disposition, a réglé que le genre +humain occuperait toute la surface de la terre, +à chaque pays et à chaque climat elle a attaché +des avantages qui contrebalancent les misères. +Le Labrador a ses charmes, non-seulement +pour ceux qui y sont nés, mais encore pour +ceux qui y ont passé quelque temps. La mer, +avec l'abondance de son gibier et la richesse +de ses pêcheries, avec ses jours de calme +et de tempête, avec ses accidents variés et +souvent dramatiques; la terre, avec la liberté, +la solitude et l'espace, avec ses chasses lointaines +et aventureuses, offrent, toutes deux, des +avantages et des plaisirs qu'on abandonne +difficilement quand on les a une fois goûtés.</p> + +<p>De temps en temps, quelque famille part +pour aller jouir des commodités que présente le +voisinage de Québec, se promettant bien de ne +plus retourner au Labrador; et, à peine le +printemps est-il arrivé, que les fugitifs déclarent +ne pouvoir plus tenir loin de leurs habitudes +accoutumées et au milieu d'un état de société +auquel ils sont étrangers. Heureux alors de +reprendre leur ancienne habitation, s'ils ne l'ont +point vendue!</p> + +<p>Deux jours après avoir laissé la Grosse-Ile, +je rencontrai un vieil anglais, qui vit sur la côte +depuis plus de vingt ans. Comme il a de +l'instruction, on lui a offert à plusieurs reprises +des situations, avantageuses qui l'auraient forcé +de laisser le pays. Toujours il les a refusées. +—"Et pourquoi, lui demandai-je, demeurez vous +ici si longtemps sans vous établir?"— +"C'est", me répondit-il, "que chaque année +je me décide à partir pour entrer en Angleterre, +où j'ai un frère, vivant bien; l'automne arrive, +et je ne puis m'arracher de ce pays. Je ne +pourrais respirer en Angleterre, au milieu de la +foule; là, il me faudrait des permis pour pêcher +et pour chasser; je serais gêné de tous les +côtés. Ici, je suis libre; je vais où je veux, +je pêche et je chasse quand je veux. Je ne +puis me décider à sacrifier tous ces avantages +pour revoir des parents qui ne me reconnaîtraient +plus".</p> + +<p>Il faut remarquer que l'air du Labrador est +fort sain, malgré les brumes fréquentes; peu +d'enfants y meurent, et ceux qui y ont été +élevés sont exposés à perdre la santé lorsqu'ils +passent dans un climat plus chaud; au contraire, +des invalides venus du midi y recouvrent +la santé et les forces. Aussi, un bon nombre +de personnes faibles y viennent, par l'ordre +des médecins, passer la saison de la pêche, sur +les vaisseaux des États-Unis; et la plupart +s'en trouvent fort bien.</p> + +<p>La mission en ce lieu ne pouvait être longue, +puisqu'il n'y avait que cinq communiants dans +la famille de M. Lévêque; et mon travail se +trouvait terminé le dix août. Mais mon hôte +me représenta que le vent était encore trop +fort et la mer trop grosse pour qu'une berge +pût s'éloigner de l'île.</p> + +<p>Dans le cours de l'après-midi, on vint annoncer +qu'une goëlette entrait dans le port voisin +et traînait une énorme baleine. Nous étions +invités, M. Lévêque et moi, à assister aux +opérations du dépècement; la proposition fut +si bien accueillie que nous arrivions à la +goëlette du capitaine Stewart au moment où +les hommes commençaient leur travail. La +baleine venait d'être tuée par le capitaine +Coffin, qui avait reçu l'aide de Stewart pour +s'en emparer et la mettre en sûreté; par un +arrangement préalable, le tiers de la prise +revenait de droit à ce dernier.</p> + +<p>Un seul coup de lance avait suffi pour tuer +cette baleine, appartenant à l'espèce connue +sous le nom de <i>sulphur bottomed</i>, ventre souffré. +Les poissons de cette espèce possèdent +une vigueur remarquables. Quand ils prennent +leurs ébats, il n'est pas rare de les voir s'élancer +complètement hors de l'eau, dans une position +verticale. Ils accomplissent ce tour de force +par la seule puissance de leur queue. Jusqu'aux +années dernières, on n'osait les attaquer; la +raison en était que, quand ils ont été frappés, +ils fuient avec une telle rapidité, qu'une berge +attachée à leur suite serait infailliblement engloutie. +Avec une plus longue expérience, +les harponneurs ont appris à leur faire la +guerre sans danger. Pour frapper, on emploie, +non pas le harpon, mais la lance, à laquelle est +attaché un grelin lié par l'autre bout à une +espaure. Le coup est porte derrière la +nageoire et dirigé vers les parties vitales. Si +la lance a frappé juste et fort, l'espaure est +jetée à la mer; la baleine plonge et fuit; et +lorsque le coup a été mortel, elle ne tarde pas +à revenir à la surface pour rendre le dernier +soupir.</p> + +<p>Quand on attaque une baleine à bosse +(<i>humpback</i>), dont la vigueur est moins grande, +on emploie le harpon attaché à un grelin, qui +se déroule et entraîne la berge à la suite de +l'animal blessé. Un homme armé d'une +hache se tient à côté du harponneur, prêt à +couper le câble, s'il est arrêté par un noeud ou +un enroulement. La marche d'une berge est +alors si rapide, que l'eau s'élève de chaque +côté à six pouces au-dessus du carreau, sans +cependant qu'il s'en répande à l'intérieur. La +situation paraîtrait effrayante à un novice, mais +pour les baleiniers une semblable course est un +amusement; et leur adresse est telle aujourd'hui, +que, depuis fort longtemps, il n'est point +arrivé d'accident. La baleine à bosse vaut +beaucoup plus que l'autre, parce qu'elle fournit +une plus grande quantité d'huile.</p> + +<p>Le poisson qui venait d'être tué avait environ +quatre-vingts pieds de longueur; sa large +queue était amarrée au beaupré et sa tête +s'étendait en arrière de la goëlette. A raison +de la limpidité de l'eau, la vue pouvait embrasser +son énorme contour, et il me parut plus +gros que le vaisseau; on espérait qu'il fournirait +environ quatre-vingts quarts d'huile; il +faut convenir que c'est un beau coup de lance, +si l'on se rappelle que l'huile se vend de douze +à seize piastres le quart. Tous les hommes, +au moment de notre arrivée, s'étaient mis à +l'oeuvre pour le dépecer; de larges bandes de +chair étaient taillées avec la pelle, enlevées au +moyen de palans, et déposées dans la calle du +vaisseau, pour être transportées à la fonderie. +Quelques morceaux de graisse, qui furent +mesurés, avaient jusqu'à douze pouces d'épaisseur. +Sur la peau noire, lisse et peu épaisse, +s'étaient attachés des coquillages, des coques +et des pous de baleine, ainsi nommés parce +qu'ils s'engraissent de la substance de la +baleine.</p> + +<p>Les capitaines et premiers officiers des cinq +ou six navires baleiniers, qui fréquentent le +Labrador, appartiennent à Gaspé; c'est la seconde +génération de ces hommes énergiques, +qui depuis soixante ans font la guerre aux +géants de la mer. L'année présente a été très-favorable +à leur pêche, par l'absence de brumes +et de gros vents. La brume empêche de reconnaître +et de poursuivre la baleine; les vents +violents sont également nuisibles, par les dangers +auxquels sont alors exposée les berges. +Souvent lorsque la mer est agitée, il faut abandonner +le poisson qui a été tué, dans la crainte +que son poids ne fasse engloutir la goëlette. +Alors avant de le laisser, on a la précaution +de lui passer autour du corps un câble attaché +à une bouée, afin de le retrouver plus facilement. +Malgré ce soin, il arrive souvent qu'il +est perdu, soit que les flots et les vents l'entraînent +au loin, soit que le câble se brise ou +soit enlevé par des écumeurs de mer.</p> + +<p>Les bâtiments employés pour la pêche de +la baleine, dans le golfe Saint-Laurent, sont de +grosses et fortes goëlettes, capables de résister +aux tempêtes; car, pour faire du profit à ce +métier, il faut toujours tenir la mer. A leurs +flancs sont suspendues deux berges baleinières, +toujours prêtes à être lancées à l'eau dès que +le premier signal en est donné. L'équipage +de chaque goëlette se compose d'une quinzaine +d'hommes, qui doivent être de vigoureux +et bons rameurs; car il leur faut quelquefois +ramer pendant des journées entières. Autrefois, +on approchait les baleines à la rame, aujourd'hui, +elles sont devenues si défiantes que +le moindre bruit leur donne l'éveil; aussi quand +on se trouve à une petite distance, on laisse +les rames pour prendre des pagaies ou avirons, +qui font peu de bruit dans l'eau.</p> + +<p>La manière de payer les matelots varie: les +uns sont à gages fixes; les autres obtiennent +une part proportionnelle des profits de la course. +Parmi les hommes de l'équipage du capitaine +Coffin, on me fit remarquer deux micmacs de +la baie de Gaspé; tous deux paraissaient fort +entendus dans l'opération de découper la baleine. +Ces sauvages font d'excellents matelots; +il est arrivé que des vaisseaux ont eu des équipages +composés entièrement de micmacs, et +ces équipages valaient les autres.</p> + +<p>Le lendemain de notre visite, le capitaine +Stewart entrait dans le port de la fonderie, +pour y déposer sa charge. Il remorquait, pour +me le faire voir, un baleineau trouvé dans le +corps de la baleine, et qui déjà avait plus de +quatorze pieds de longueur.</p> +<br><br> + + +<h4>V</h4> + +<p>Au large de la Grosse-Ile, sont plusieurs îlots +parmi lesquels est un de ceux ou les marmettes +ont coutume de couver. Les marmettes ressemblent +aux canards et sont des nombreuses +au Labrador. Elles déposent leurs oeufs dans +certaines îles isolées, qu'elles ont adoptées de +temps immémorial, et ou elles reviennent tous +les ans; par la blancheur des falaises, on reconnaît +d'une grande distance les îles que ces +oiseaux fréquentent. La couleur que prennent +les rochers est due à la fiente, accumulée +d'année en année, et couche par-dessus couche.</p> + +<p>Les oeufs de marmette sont de la grosseur +des oeufs de canards, et sont bien meilleurs +que ceux des autres oiseaux aquatiques du +pays; ils sont aussi beaucoup plus recherchés +et seraient une ressource importante pour les +planteurs, s'ils n'étaient enlevés annuellement +par des étrangers; qui en chargent leurs +goélettes. Ces pillards font de gros profits, +car ils vendent les oeufs dix ou douze piastres +le baril, sur les marchés d'Halifax et des États-Unis. +En conséquence de leurs déprédations, +c'est avec peine que les habitants de la côte +réussissent à en faire pour leur usage une petite +provision de trois ou quatre barils par famille. +Grâces aux règlements que vient de faire la +législature provinciale, il est à espérer que les +autorités réussiront à empêcher la destruction +complète des oeufs, telle qu'elle a lieu aujourd'hui, +et à protéger le gibier qui s'éloigne peu +à peu.</p> + +<p>Jacques Cartier et les premiers navigateurs +parlent avec admiration de la multitude +d'oiseaux qu'on trouvait sur cette mer. Quoique +le nombre en soit bien diminué, il en reste +néanmoins assez pour fournir aux besoins +des gens du pays, si les déprédations cessent. +Les marmettes, les moniacs, les goëlands, les +perroquets, les pigeons sont bons à manger au +printemps et dans l'automne; mais, durant +l'été, ils prennent un goût huileux qui ne +convient pas à tous les estomacs. Il n'en est +pas de même des jeunes oiseaux, qui se mangent +pendant tout l'été; la chair du petit +goëland, pour le goût, ressemble beaucoup à +celle du poulet.</p> +<br><br><br> + + + + +<h3>CHAPITRE QUATRIÈME:</h3> +<br><br> + + +<h4>I</h4> + +<p>De la Grosse-Ile à Blanc-Sablon, l'on ne +compte que vingt-deux lieues en ligne droite; +mais dans les détours qu'il faut faire autour des +îles, il y a à peu près trente lieues. Le douze, +je fis mes adieux à mon hôte, qui me fournit +une berge pour continuer mon voyage. Le +temps fut malheureusement calme durant une +grande partie de la journée, de sorte que nous +mîmes presque tout le jour pour faire environ +cinq lieues de chemin. Pendant le calme, nous +vîmes passer tout près de nous un banc de +poissons, connus ici sous le nom de <i>horse +mackerel</i>. Long de sept ou huit pieds, le maquereau-cheval +ressemble au véritable maquereau, +par sa figure, sa chair et ses allures. Ces +poissons voyagent en bandes, et s'amusent sur +la route à bondir au-dessus des vagues; lorsque +le nombre en est un peut considérable, l'on en +voit toujours quelqu'un hors de l'eau.</p> + +<p>Le soleil allait se coucher, lorsque nous +arrivâmes à Chikapoué, où nous fûmes reçus +avec joie par le sieur Jacques MacKinnon, qui, +malgré son nom écossais, n'en est pas moins +un brave canadien. Le lendemain soir, je +continuais ma mission à trois lieues plus loin, +chez le sieur Jean LeCouvey. Le quatorze, +j'arrivais chez monsieur Andrew Kennedy, au +poste de Saint-Augustin. Cet homme respectable, +déjà avancé en âge, et son frère Mathew +Kennedy, demeurent dans la même maison; +le premier est devenu catholique; le second +est encore protestant; l'union n'en règne pas +moins entre les deux frères. Ils ont toujours +vécu ensemble et ont conduit ensemble leurs +travaux et leurs entreprises; le sieur Andrew, +comme l'aîné, restait à la tête des affaires. Ils +ont élevé leurs familles, sous le même toit, et +jamais aucun nuage n'a troublé l'harmonie +qui règne entre les deux frères. C'est principalement +de la pêche du loup-marin, de celle +du saumon et de la chasse dans les bois, qu'ils +se sont occupés.</p> + +<p>La rivière Saint-Augustin tombe dans la baie +du même nom; à son embouchure, elle est +partagée en plusieurs bras par des îles nombreuses, +qui bordent la côte sur une longueur +de sept ou huit lieues; c'est dans une de ces +îles qu'est le poste de Saint-Augustin, plus +peuplé que la plupart des autres, puisqu'il renferme +deux familles. La rivière sort de la +hauteur des terres, où quelques-unes de ses +sources se croisent avec celles de la rivière +Kénamou, qui va tomber dans la baie des +Esquimaux. Par cette voie, l'on peut passer +des bords du golfe de Saint-Laurent à la baie +des Esquimaux, dans l'espace de sept jours. +Le meilleur temps pour faire ce voyage est le +mois d'octobre, parce qu'alors il n'y a plus de +mouches; au printemps et pendant l'été elles +sont un véritable fléau pour les voyageurs. +Par ce chemin, un sauvage, nommé Poknakua, +est venu de la baie des Esquimaux, pendant le +cours de l'hiver dernier. Depuis longtemps +les Pères Oblats désirent aller porter les +lumières de la foi aux Nascapis, de la hauteur +des terres, et aux sauvages de la baie des Esquimaux +S'ils étaient chargés de cette mission, +ils pourraient se rendre à la baie des Esquimaux, +soit par la rivière Saint-Augustin, soit en +faisant le tour du Labrador, sur la goëlette +que la compagnie de la baie d'Hudson envoie +annuellement dans son poste. De là il serait +plus facile aux missionnaires de saisir une occasion +favorable, pour remonter la grande rivière +près de laquelle se tiennent les Nascapis. +Dans la saison du saumon, plusieurs familles, +viennent de la Tabatière et des postes plus +éloignés pour faire la pêche dans la rivière de +Saint-Augustin. Chacune d'elles a sa petite +maison et sa station de pêche sur la rivière. +Il se prend une grande quantité de saumon +dans ce lieu, et si la population du Labrador +s'accroît, elle devra se porter sur les deux +rivières de Saint-Augustin et de Saint-Paul, où, +avec la pêche et la chasse, l'on trouve des +terres cultivables et un climat plus doux que +celui des bords de la mer.</p> +<br><br> + + +<h4>II</h4> + +<p>Monsieur Andrew Kennedy conserve un canot +esquimaux, dont il se sert souvent quand +il fait la chasse; la carcasse a été préparée par +un Esquimaux, et les peaux qui la recouvrent +ont été posées et cousues par Madame Kennedy. +Cette dame respectable, née et élevée +au pays des Esquimaux, est une convertie +fervente. Dès sa plus tendre jeunesse, elle se +sentait portée à descendre vers le midi pour +s'instruire des vérités de la religion. Quand il +lui fut possible, elle exécuta son projet avec +une partie de ses parents; elle désirait surtout +être catholique, sans trop savoir ce qu'est le +catholicisme. Mais elle voulait se sauver, et +quelque chose lui disait qu'elle ne pouvait se +sauver hors du catholicisme. Dieu la récompensa +de sa fidélité à ses inspirations, car elle +eut le bonheur d'être admise avec son mari +dans le sein de l'Eglise, par le premier missionnaire +qui visita le Labrador.</p> + +<p>Plusieurs des planteurs vont chasser pendant +l'hiver le long de la rivière de Saint-Augustin. +Cette chasse d'hiver est très profitable. Selon +la remarque des vieux labradoriens, chaque +quatrième année amène le gibier en abondance. +L'avant-dernier hiver appartenait à une quatrième +année; aussi a-t-on vu descendre vers +la mer un grand nombre d'animaux des bois. +Le printemps suivant, un marchand acheta sur +la côte pour vingt-huit mille piastres de pelleteries. +Un seul planteur, aidé de deux ou +trois jeunes enfants, prit des loutres, des +martres et des renards pour plus de dix-huit +cents piastres. Dans les années ordinaires +les chasseurs font beaucoup moins, mais leur +temps se trouve toujours bien payé.</p> + +<p>Les fourrures du Labrador sont renommées +pour leur beauté et leur valeur: les peaux de +martre, de loutre, de vison, de renard, y sont +incontestablement meilleures et plus belles que +celles des pays méridionaux. Quelques-unes +de ces pelleteries sont cotées à des prix fabuleux: +ainsi la peau du renard argenté se vend +au Labrador de quarante à cinquante piastres; +celle du renard noir, lorsqu'elle est sans défaut, +vaut de quatre-vingt-dix à cent piastres. Encore +dit-on que les acheteurs font un profit immense +sur leur marchandise, puisque la peau du +renard noir est revendue en Russie au prix de +trois cents piastres. Les labradoriens ne +peuvent s'expliquer comment on peut payer si +cher une peau qui, suivant eux, n'est pas meilleure +que celle du renard rouge; et cependant +ils ne reçoivent que deux piastres pour la +dernière, lorsqu'elle est fort belle.</p> + +<p>Le renard blanc, qui est fort commun et +dont la peau semble bonne, est absolument +rejeté par les acheteurs. Il est digne de remarque +que la queue du renard noir porte à son +extrémité quelques poils blancs; tandis que +celle du renard blanc est terminé par des poils +noirs. Deux ou trois renards noirs, pris dans +le cours d'un hiver, forment une bonne aubaine +pour le chasseur. Mais cette chance est rare; +on en prend peu, non pas qu'ils soient bien +moins nombreux que les autres, mais à cause +de leur extrême défiance.</p> + +<p>L'ours blanc visitait autrefois la côte; aujourd'hui, +il s'y montre très-rarement et paraît +se retirer vers le nord à mesure que la population +s'accroît. Les ours noirs sont encore +nombreux; on leur fait la guerre non-seulement +pour leur peau, mais encore pour la +viande qui est succulente et d'aussi bon goût +que le boeuf. Les chasseurs n'aiment cependant +pas le voisinage de l'ours noir, car il est +égrillard et joue souvent des tours, se plaisant +à voler ce qu'il trouve autour des habitations +et à briser ce qu'il ne peut manger. Comme +la grande chasse se fait à quinze et vingt lieues +dans les terres, le chasseur doit se préparer un +abri contre les neiges et le froid. Pour cela il +bâtit, avec des pièces de bois rond, une cabane +qui lui sert de retraite pendant le temps de +l'expédition; il faut y porter des provisions, un +poêle et les ustensiles de cuisine les plus indispensables. +C'est là que l'ours aime à aller +faire des espiègleries.</p> + +<p>Il y a quelques années, trois jeunes gens +qui passaient l'hiver ensemble, avaient laissé +la cabane pour visiter les pièges tendus dans +la forêt. En entrant au logis, ils furent étonnés +de trouver la porte arrachée et jetée sur la +neige. Ils crurent d'abord que quelque farceur +de voisin était venu leur jouer un tour +pendant leur absence. Dans la cabane, tout +avait été bouleversé: le poêle et le tuyau +étaient renversés; l'armoire avait été vidée, et +la provision de lard gaspillée; le sac de farine +n'y était plus, et avec lui avait disparu une +tasse de fer-blanc, une paire de bottes et un +paletot. Ce n'était plus un badinage ordinaire: +il y avait vol avec circonstances aggravantes, +car il ne restait plus de provisions; il fallait +découvrir le voleur. Tous trois se mettent en +quête; l'on cherche des pistes, on les trouve, +et l'on reconnaît que deux ours de forte taille +avaient causé tout le dégât. Les voleurs +avaient décampé, et ne purent être rejoints; +mais ils avaient laissé des preuves du délit. A +peu de distance était le sac vide et déchiré; un +peu plus loin gisait la tasse broyée et portant +l'empreinte de longues et fortes dents. Quant +au paletot et aux bottes, les gaillards, probablement +en voie de civilisation, avaient cru devoir +les emporter, dans l'intérêt des moeurs.</p> + +<p>L'ours est friand de poisson et cette +faiblesse l'attire quelquefois près des maisons. +Un pêcheur, Willy N..., avec sa femme et un +petit enfant, habitait une cabane près de la +mer. Sur le toit plat et peu élevé, séchait une +provision de morue qu'il préparait soigneusement +pour l'hiver. Par une nuit sombre, il +reposait paisiblement, sans inquiétude au sujet +des voleurs, lorsque le bruit d'un pas pesant +sur la maison lui fit comprendre qu'on enlevait +son poisson. Armé d'un fusil et suivi de +sa femme, qui portait une chandelle allumée, +il entr'ouvrit la porte pour reconnaître le +voleur; au même moment, effrayé par le bruit, +un ours tombait du toit, et en culbutant effleurait +l'épaule du chasseur. Willy tombe tout +épouvanté dans la maison, en renversant sa +femme et éteignant la lumière. Le mari et la +femme hurlent de toutes leurs forces, et l'enfant +joint ses cris aux leurs; chacun d'eux +s'imagine que l'ours est enfermé dans l'appartement +et croit déjà entendre broyer les os des +autres. L'excès de la peur rétablit enfin la +paix; la chandelle est rallumée; et Willy +s'aperçoit qu'ils ont eu une terreur panique, tout +aussi bien que le voleur qui s'est empressé de +fuit.</p> +<br><br> + + +<h4>III</h4> + +<p>Le dimanche, 15 août, je dis la messe dans +la maison de M. Kennedy. Outre les personnes +du lieu, quelques Sauvages y assistaient. +Sur une île voisine sont une quinzaine de +familles montagnaises, qui se préparent à remonter la +rivière de Saint-Augustin. Plusieurs +d'entr'elles sont venues, depuis peu seulement, +de la baie des Esquimaux, autour de laquelle +résident encore plusieurs familles de la même +tribu.</p> + +<p>Tout près de l'île de Saint-Augustin se trouvait +un brick, qui prenait une partie de la cargaison +du navire l'<i>Arabian</i>, jeté à la côte, +l'automne dernier. Le capitaine de l'<i>Arabian</i>, +trompé par les courants qui changent fréquemment, +se croyait près de Terreneuve, quand +son vaisseau, au milieu d'une brume épaisse, +fut porté sur des récifs. Sept hommes de +l'équipage ont passé l'hiver chez M. Kennedy; +d'où ils ne sont repartis qu'au mois de juin. +Pendant tout ce temps, il fallut les nourrir, car +leurs provisions avaient été avariées dans le +naufrage. Ce surcroît de bouches a causé de +la gêne aux postes d'alentour, qui se trouvaient +assez mal approvisionnés. L'automne dernier, +plusieurs des goëlettes, qui ont coutume d'apporter +sur la côte les provisions d'hiver, farine, +lard, beurre, légumes, n'avaient pu faire leur +dernier voyage d'automne, de sorte que les +planteurs ne possédaient que l'absolu nécessaire. +M. Kennedy dût partager avec les +naufragés ce qu'il réservait pour sa famille, +sans espoir d'obtenir des provisions des postes +voisins. Heureusement, on lui apprit qu'à +Blanc-Sablon, il y avait farine et lard en abondance; +mais il les fallait aller chercher à vingt +lieues, et les transports occupèrent ses chiens +pendant une partie de l'hiver.</p> + +<p>Pour obvier aux inconvénients qui, dans des +circonstances pareilles, pèsent lourdement et +sur les planteurs et sur les naufragés, il serait +à propos que le gouvernement plaçât un dépôt +de provisions dans quelque lieu favorable. Il +l'a fait déjà pour l'île d'Anticosti; les mêmes +raisons existent pour le Labrador. Depuis +qu'on a commencé à encourager la navigation +dans le détroit de Belle-Isle, beaucoup de +navires suivent cette route. Mais comme +dans ces parages les brumes sont fréquentes et +qu'on ne peut se rendre compte des courants, +il arrive de nombreux naufrages. Il ne semble +pas juste de charger les habitants de la côte de +fournir aux besoins des naufragés, au risque +de faire périr leurs propres familles par la +famine; ce devoir appartient au gouvernement +canadien, qui possède les moyens d'y pourvoir. +Blanc-Sablon, Forteau et la Tabatière pourraient +être choisis comme lieux de refuge pour +les naufragés, qui y trouveraient les moyens de +subsister jusqu'au printemps suivant, si l'on y +plaçait des provisions.</p> + +<p>Mais la législature provinciale semble ignorer +la valeur de deux cents lieues de côtes qui +s'étendent depuis la Pointe-des-Monts jusqu'à +Blanc-Sablon. Les eaux si riches du Labrador +sont abandonnées aux étrangers, qui envoient, +chaque année, quatre cents vaisseaux s'y charger +des produits de la mer, des rivières et des +forêts. Point de magistrat résidant, point +d'organisation municipale ni scolaire, aucun +règlement pour déterminer les limites des +pêcheries: voilà où en étaient les choses dans +le pays jusqu'à cette année. La goëlette du +gouvernement, <i>La Canadienne</i>, ne peut suffire +pour protéger toutes les côtes des îles de la +Magdeleine, du Labrador et du district de +Gaspé; et malgré sa bonne volonté, le surintendant +ne peut être partout.</p> + +<p>A la suggestion du capitaine Fortin, quelques +bons règlements viennent d'être établis par la +législature canadienne. Il faudrait maintenant +les faire observer; et pour cela un autre vaisseau +devrait être mis en croisière sur le golfe +de Saint-Laurent. Le service d'un bâtiment +à vapeur serait plus efficace que celui d'un +voilier, souvent, arrêté par les calmes ou par les +vents contraires.</p> + +<p>Comme on m'informait que le Père Coopman +avait repris sa mission, il ne me restait +plus qu'à gagner Blanc-Sablon, pour prendre +passage à bord de la <i>Marie-Louise</i>, ou de quelque +autre bâtiment prêt à partir pour Québec; +je louai donc une berge pour m'y rendre. +Pour une somme de six piastres, Thomas +Lessard s'engagea à me conduire à Blanc-Sablon. +Le 17, nous nous mettions en route, +poussés par un vent favorable; avec le patron +était un jeune Kennedy et un Esquimaux, qui +a quelque droit de saluer les Wabishtouis +comme ses cousins. Notre navigation se fit +au milieu des îles jusqu'à Chicataka, où était +un ancien établissement de pêche, commencé +vers le milieu du seizième siècle et peut-être +auparavant. Jacques Cartier visita Chicataka +à son premier voyage, et lut donna son nom. +On y arrive par un canal de deux ou trois +milles, si profond que les plus gros vaisseaux +y flotteraient à l'aise, et si étroit que souvent il +ne paraît pas avoir plus de cent pieds de largeur. +On dirait une immense fissure produite +dans le roc par quelque convulsion de la +nature.</p> + +<p>Partout nous rencontrons des ports vastes et +sûrs, dans lesquels sent abritées des goëlettes; +les matelots s'occupent à faire la pêche de la +morue, du hareng et du maquereau; sur un +espace de quatre lieues au delà de Chicataka, +la chaîne d'îles qui nous protégeait est interrompue +et nous sommes exposés à une forte +houle qui vient du large.</p> + +<p>La partie la plus mauvaise de la côte est à +la baie des Rochers, où la mer est presque +toujours grosse; une berge ne peut, sans danger, +entreprendre de la traverser lorsque le vent +souffle vers la terre. Après avoir franchi ce +passage, nous poursuivons notre course au +milieu des Iles Herbées, ainsi nommées parce +qu'elles sont ceintes d'une lisière de prairies, +dont la verdure contraste avec la couleur +monotone des rochers. Une des passes les +plus étroites est barrée par quatre seines, +placées les unes près des autres et pleines de +poisson. On nous apprit plus tard qu'elles +renfermaient près de quatre mille barils de +hareng. Cela suffisait pour charger plusieurs +des vaisseaux mouillés auprès, dans le beau +port de Bonne-Espérance.</p> + +<p>Le port de Bonne-Espérance, nommé <i>Bonny</i> +par les pêcheurs américains, est un des plus +vastes du Labrador; il est complètement +abrité par deux ou trois rangs d'îles, et on y +peut entrer par quatre passages différents. +Lors de mon arrivée, il s'y trouvait encore une +cinquantaine de vaisseaux; on me dit qu'au +mois de juillet il y en avait eu jusqu'à cent. +Ceux qui sont partis ont emporté des charges +complètes.</p> + +<p>Les îles qui environnent le port de Bonne-Espérance +sont encore quelquefois nommées les +îles de la Demoiselle. Ce nom s'étendait jadis +à tout l'archipel qui borde la côte depuis les +îles brûlées jusqu'à Wapitugan. Selon Thévet, +les îles de la Demoiselle ont ainsi été désignées +parce que M. de Roberval aurait laissé sur +l'une d'elles sa nièce, Demoiselle Marguerite, +avec un jeune homme et une vieille duègne +normande. Après la mort de ses deux compagnons +d'infortune, la Demoiselle serait restée +longtemps seule, et aurait enfin été délivrée de +sa longue captivité par un navire qui venait +faire la pêche dans ces parages. Il est à remarquer +cependant que le vieux cosmographe, +dans d'autres passages de ses ouvrages, a +transporté la prison de la Demoiselle Marguerite +sur plusieurs points du golfe St-Laurent. +Le nombre de ces îles est si grand que Jacques +Cartier paraît y avoir trouvé son arithmétique +en défaut "Nous passâmes", dit-il, "par le +milieu des îles, qui sont si nombreuses qu'il +n'est pas possible de les compter".</p> + +<p>La baie qui se trouve entre Bonne-Espérance +et Blanc-Sablon, a six lieues de traverse +et est ouverte aux vents de la mer; il faut ici +encore attendre un temps favorable pour la +passer. Heureusement nous étions au Labrador, +où toutes les portes sont ouvertes au +voyageur et particulièrement au prêtre. J'allai +demander chez M. John Buckle une hospitalité +qui me fut accordée avec empressement et +avec joie. Quoique la famille soit catholique, +le père est encore protestant; cependant la +réception qu'il me fit n'en fut pas moins cordiale. +Les vents et la brume nous retinrent +en ce lieu pendant trois jours, et ce ne fut que +le vingt que nous pûmes reprendre la mer. Le +soir même, j'arrivais au havre de Blanc-Sablon, +où je trouvai la <i>Marie-Louise</i> prête à mettre à +la voile le lendemain; le P. Coopman était à +la Longue-Pointe, devant laquelle je venais de +passer. Comme on avait annoncé la prochaine +arrivée d'un steamer, remontant de Belle-Isle +à Québec, il s'était décidé à l'attendre. Pour +moi, comme je n'étais point assuré que le +vaisseau annoncé dût toucher à Blanc-Sablon, +je me décidai à profiter de la goëlette. Je +m'exposais à être longtemps à remonter; mais +j'étais du moins certain de ne pas hiverner en +ce lieu.</p> +<br><br> + + +<h4>IV</h4> + +<p>La, baie de Blanc-Sablon tire son nom des +sables blancs d'une petite rivière, qui lui +apporte le tribut de ses eaux. La baie et la +rivière forment une extrémité de la ligne qui +sépare le Labrador canadien du Labrador uni +au gouvernement de Terreneuve. Sur la rive +méridionale de la baie s'avance la Longue +Pointe, formée de rochers tout différents de +ceux que nous avons vus jusqu'à présent sur +la côte; le granit disparaît et est remplacé par +des bancs de rochers qui, de loin, me semblent +être d'un grès schisteux et sont couverts d'une +couche de terre, assez épaisse pour qu'on +puisse la cultiver; aussi trouve-t-on en ce lien +des jardins et des prairies, et par suite des +vaches et des chevaux.</p> + +<p>Deux grands établissements de pêche existent +depuis un bon nombre d'années à Blanc-Sablon, +et attirent quelques centaines de +pêcheurs canadiens, français et jersiais. L'un +est sur la partie appartenant à Terreneuve: +c'est le <i>grand raing</i>, propriété de Monsieur de +Quetteville, de l'île Jersey; l'autre du côté +canadien, est au sieur Le Brault, aussi de l'île +Jersey. Les deux postes font de grandes +affaires, non seulement en poisson et en huiles, +mais encore en marchandises européennes, qui +sont achetées par les employés et les planteurs +des environs. Un établissement rival s'est +élevé sur l'Ile à Bois qui, ainsi que l'Ile Verte, +est situé vis-à-vis l'entrée de la baie. Le +nouveau poste appartient à M. Bouthillier, de +Paspébiac: plusieurs familles canadiennes se +sont bâti des maisons dans le voisinage et font +la pêche à leur compte. Ces établissements, +attirent beaucoup de monde, outre les pêcheurs, +car le nombre de vaisseaux qui visitent le +Blanc-Sablon est très-considérable.</p> + +<p>La réunion de tant d'étrangers, parmi lesquels +plus de la moitié sont catholiques, a fait +désirer l'érection d'une chapelle, où ceux-ci se +réuniront le dimanche pour faire la prière, et +où le missionnaire, pendant sa visite, trouvera +à célébrer convenablement les saints mystères. +Les dix familles catholiques des environs se +sont mises à l'ouvrage avec courage; la société +de la Propagation de la Foi est venue en aide, +comme elle l'avait déjà fait à Itamatiou et à +La Tabatière; aujourd'hui tout le bois de +charpente est préparé, et le printemps prochain +une chapelle décente sera élevée à l'Anse-des-Dunes, +entre Blanc-Sablon et Brador.</p> + +<p>Blanc-Sablon est situé à l'entrée du détroit +de Belle-Isle; il n'y a que sept lieues de l'Isle +à Bois aux côtes de Terreneuve, que l'on +aperçoit clairement. La partie la plus étroite +du détroit est Forteau, où il n'y a que dix +milles d'une pointe à l'autre.</p> + +<p>Les mers du nord versent dans le détroit de +grandes quantités de glaces, qui l'obstruent +pendant sept ou huit mois de l'année. Ces +glaces étaient encore assez nombreuses au +mois de juillet pour rendre la navigation difficile; +leur passage refroidit tellement l'atmosphère +que, cette année, pendant tout l'été, les +hommes employés à la pêche étaient obligés +de porter des gants de laine pour se préserver +des engelures.</p> + +<p>De fait, pendant la plus grande partie de +l'année, le froid semble régner en maître sur +les eaux qui baignent les côtes du Labrador. +Sa puissance s'exerce non-seulement à la +surface de la mer, mais même jusqu'à une +profondeur de dix et de douze brasses.</p> + +<p>Dans différents fleuves de l'Europe s'est +produit un phénomène que les savants n'ont pu +encore expliquer d'une manière satisfaisante; +c'est la formation, au fond de l'eau, de glaçons +nommés par les Anglais <i>ground-gru</i> et par les +Français <i>glace-du-fond</i>. Voici ce qu'en dit un +écrivain anglais du siècle dernier. "Les +bateliers de la Tamise ont souvent remarqué +des glaçons qui s'élèvent du fond de l'eau, et +qui renferment, dans leur partie inférieure, du +gravier et des pierres apportées <i>ab imo</i>". De +semblables observations ont été faites sur +l'Elbe, sur le Rhin, sur la Néva et sur d'autres +rivières. Au Labrador, ce phénomène a été +souvent remarqué par les pêcheurs; mais ici +non-seulement l'eau se congèle à une grande +profondeur, mais la terre elle-même se durcit +au fond de la mer par l'action du froid. Je +citerai, à l'appui de ce que m'ont rapporté les +pêcheurs, un écrit du sieur Robertson, déjà +plusieurs fois mentionné:</p> + +<p>"J'ai vu", dit-il, "un rets plongé à une profondeur +de soixante pieds, et dont toutes +les mailles étaient garnies de glaces; j'ai vu +des câbles, des chaînes et d'autres gros objets +couverts d'une couche proportionnellement +plus considérable. Lorsque ce phénomène a +lieu, il faut aussitôt retirer le rets, car il flotterait +comme du liège et formerait une masse +solide de glace.</p> + +<p>"A ma connaissance, il est arrivé qu'à une +profondeur de soixante ou soixante-dix pieds, le +fond de la mer s'est trouvé gelé et s'est durci +comme un banc de pierre calcaire. Dans une +occasion, la patte d'une ancre s'était enfoncée +dans le sol; lorsqu'on la retira, la main rapporta +une masse angulaire presque aussi dure +que le grès de Bristol et formée de sable gelé.</p> + +<p>"Il ne paraît pas que le froid soit la seule +cause de ce phénomène, car on ne l'observe +pas dans des saisons aussi froides et même +plus froides. Je n'en puis donner la raison: +tout ce que je sais, c'est que cela arrive de +temps en temps".</p> + +<p>Le 21 août, la <i>Marie-Louise</i> laissait le port +de Blanc-Sablon pour son voyage de retour; +elle avait pris à son bord une dizaine de +pêcheurs qui regagnaient leurs pénates, découragés +par le peu de succès de la pêche; +d'autres, en plus grand nombre, restaient à +terre, décidés à remonter par le steamer annoncé. +A peine avions-nous laissé le port, +qu'un original vint supplier le capitaine d'y +rentrer, pendant que lui-même irait à quelques +lieues plus loin chercher une centaine de +barils, qu'il se proposait de mettre à bord. Il +lui fallait aussi accorder le temps de tirer le +hareng de la mer, de le préparer et de l'empaqueter. +Sa proposition toute modeste fut +heureusement rejetée; car nous aurions eu à +l'attendre pendant une longue semaine. C'était +bien assez que nous dussions arrêter à plusieurs +postes pour compléter la cargaison de notre +bâtiment; je m'en consolais, toutefois, dans +l'idée que ces stations me permettraient de +visiter plusieurs endroits que je n'avais point +vus en descendant, et que je rencontrerais des +pêcheurs qui étaient absents au passage du +missionnaire.</p> + +<p>Entre Blanc-Sablon et Brador est l'Ile aux +Perroquets; elle a reçu son nom d'une espèce +de palmipède à tête de perroquet, qui est, si je +ne me trompe, l'<i>Alca impennis</i> d'Audubon. +L'île est couverte de ces oiseaux; et à chaque +instant on en voit quelque bande s'éloigner +vers la mer, ou revenir vers l'île. C'est un +temps de travail pour eux; car les petits sont +maintenant nombreux, et, pour les nourrir, il +faut que les pères, et mères fassent la pêche au +lançon. Le lançon est un très-petit poisson, +dont les oiseaux sont très-friands; comme il +est maintenant abondant dans la baie, les perroquets +vivent en épicuriens. Ceux d'entre +eux qui n'ont pas de famille, à nourrir sont en +plein carnaval; car ils n'ont qu'à flâner et à +manger; ainsi quelques-uns sont si gras, qu'il +ont peine à se lever, quand ils sont poursuivis +par les chasseurs.</p> + +<p>Le lançon et le capelan sont la nourriture +favorite de la morue; lorsqu'ils sont abondants +sur la côte, on est sûr qu'il y aura beaucoup de +morue, à moins qu'elle ne soit éloignée par +quelque cause locale. Les planteurs font +usage du capelan pour leur nourriture; ils s'en +servent lorsqu'il est frais, et le font sécher pour +l'employer au besoin. Afin de le conserver, +ils le mettent dans une légère saumure et +l'étendent ensuite au soleil sur les rochers. Il +est prêt au bout de deux jours, et ainsi préparé +il peut se garder longtemps. Tous, sur +la côte, mangent avec plaisir le poisson sec; et +si un enfant pleure, au lieu de lui donner un +morceau de sucre, on lui jette un capelan sec +qu'il suce avec délice, et la paix est faite. +Pendant deux jours, notre goëlette reste +mouillée dans la baie de Brador, pour attendre +du fret qui ne vient pas. Nous pouvons à +l'aise examiner la vaste baie, parsemée d'îlots, +qui forment cinq ou six ports différents. +Cinquante ou soixante vaisseaux y sont encore +mouillés; pendant le cours de l'été, le nombre +en était trois fois plus grand. Du temps de +Jacques Cartier, cette baie portait le nom de +port des <i>Ilettes</i>. Elle fut accordée par le gouvernement +français au sieur Le Gardeur de +Courtemanche, qui lui donna le nom de Phélypeaux; +le fort qu'il bâtit à l'entrée du port +fut appelé fort Pontchartrain. Pendant longtemps, +il y fit des affaires importantes. Après +la mort de M. de Courtemanche, qui avait +épousé, non pas une fille de Henri IV, comme +le prétend une tradition du Labrador, mais la +fille d'Etienne Charest, seigneur de la côte de +Lauzon, l'établissement passa à son gendre, le +sieur Foucher, et au sieur de Brouague, commandant +sur la côte. Un des fils du sieur +Foucher ajouta à son nom celui de Labrador; +et je crois qu'il y a aujourd'hui en France une +famille qui porte le nom de Foucher de Labrador. +Le capitaine Jones tient le principal +poste de Brador; quatre ou cinq autres planteurs +se sont placés autour de la baie, et exploitent +les pêcheries.</p> + +<p>Le 22, dimanche, je dis la messe chez le +sieur Morency, et fis des instructions en français +et anglais; près de deux cents +hommes y assistaient: les uns étaient dans la +maison, les autres, qui n'y pouvaient trouver +place, se tenaient au dehors, vis-à-vis des portes +et des fenêtres. Presque tous les navires +mouillés dans la baie avaient fourni leur contingent: +car il se trouvait des catholiques dans +tous les équipages, et sur quelques vaisseaux +il n'y avait que des catholiques. C'étaient des +Acadiens et des Écossais du Cap-Breton et de +l'Ile Saint-Jean, et des Irlandais des États-Unis, +de la Nouvelle-Écosse et de Terreneuve. +—Le seul village de Souris, dans l'île Saint-Jean, +a envoyé ici sept goëlettes appartenant +à des Acadiens. Tous ces braves gens qui +viennent à Brador, chaque année, s'intéressent +beaucoup à l'érection de la chapelle et ont +volontairement offert leurs contributions pour +cet objet.</p> + +<p>Vers le soir, on annonça l'arrivée du hareng +dans la baie. Depuis quelques semaines, on +l'attendait et il ne venait point. Les pêcheurs +avaient pris patience en faisant la guerre à la +morue: mais dès qu'ils eurent aperçu un banc +de harengs, toutes les berges furent mises à +l'eau et se dirigèrent de ce côté. La baie, si +calme et si silencieuse l'instant d'auparavant, +était sillonnée, dans toutes les directions, par +des embarcations de pêche; les seines étaient +lancées; de tous côtés l'on entendait les cris +des matelots qui se hélaient, les aboiements +des chiens aussi excités que leurs maîtres, le +bruit cadencé des rames frappant la mer. Tout +ce mouvement fut cependant inutile, car le +banc de harengs n'était pas considérable et ne +renfermait que de petits poissons.</p> + +<p>Les jours suivants, nous entrâmes dans les +baies voisines. Pendant quarante-huit heures, +nous fûmes retenus par les vents dans la baie +du Milieu. Sur le sommet de tous les mornes, +des hommes étaient en vigie, cherchant des yeux +sur les anses voisines quelqu'indice de la +présence du hareng. Comme les hauteurs sont +nues, on aperçoit les sentinelles de fort loin, +et telle est leur immobilité que souvent on ne +peut les distinguer des colonnes de pierre qui +servent d'amers.</p> + +<p>Il y a beaucoup de ces colonnes de pierre +sur les hauteurs. Elles forment un des traits +distinctifs du paysage au Labrador, et servent +à indiquer le voisinage d'une habitation, souvent +cachée au fond d'une anse ou au milieu +des îles. Elles sont formées de pierres sèches +et ont ordinairement une hauteur de neuf ou +dix pieds: dans le pays, on leur donne le nom +de Nascapis. Les Nascapis sont d'une grande +utilité aux voyageurs dans les temps de brume +en été, et dans les jours où il neige en hiver. +Comme toutes les îles se ressemblent, il est +presque impossible de reconnaître, par un temps +obscur, celle que l'on cherche: quelques Nascapis, +élevés sur les mornes environnants, sont +aperçus assez facilement, et dirigent le voyageur +vers le lieu qu'il cherche.</p> + +<p>A la baie du Milieu, nous eûmes le plaisir +d'une chasse au homard. A la basse marée, le +capitaine et plusieurs des passagers visitèrent +les pierres restées à sec sur la grève; armés, +chacun d'un bâton, ils l'enfonçaient partout +où ils soupçonnaient qu'un homard se tenait +caché. L'animal n'est pas patient; aussi quand +il s'en trouvait un sous la pierre, il saisissait le +bâton avec ses fortes tenailles et se laissait +ainsi transporter au rivage. Dans un peu plus +d'une heure, les chasseurs revinrent, portant +pour trophées une trentaine de homards de +tout âge et de toute condition, qui allèrent +terminer leur carrière dans une chaudière +pleine d'eau chaude. Ils sont fort communs +dans les baies et dans les anses, sur toute +l'étendue de la côte du Labrador; on en fait +un usage assez fréquent dans plusieurs familles, +mais on n'en prépare point pour l'exportation, +car il y faudrait passer trop de temps, et le temps +du planteur est précieux.</p> + +<p>Nous entrons, le 26 août, au port de Bonne-Espérance, +où nous ne trouvons plus qu'une +vingtaine de bâtiments, tandis qu'au mois de +juillet il en renfermait plus de cent; c'est un +port large et spacieux, qui a l'avantage d'avoir +quatre passes pour l'entrée et la sortie des +navires.</p> +<br><br> + + +<h4>V</h4> + +<p>La <i>Marie-Louise</i> n'est pas encore chargée et +doit attendre ici quelques centaines de barils +de poisson et d'huile. L'individu, qui a voulu +la retenir à Blanc-Sablon, a eu le temps de +préparer ses barils et son hareng. Pendant +toute la journée, il a rôdé autour de la goëlette +pour faire de nouvelles propositions; vers neuf +heures du soir, il s'est décidé, et vient éveiller le +capitaine Biais peur conclure un marché. Il se +charge de conduire lui-même le bâtiment dans +la baie des Saumons où est son établissement.</p> + +<p>Comme la journée toute entière suffira à +peine pour embarquer tout le fret qu'il doit +fournir, je consens à me rendre aux îles Brûlées +avec le sieur Léger Lévêque, qui de grand +matin est venu m'inviter h visiter sa maison. +Sa berge, grande et forte embarcation, a été +construite à Gaspé, et peut tenir la mer dans +les gros temps; le vent est favorable, les îles +Brûlées, quoique fort avancées au large, ne +sont qu'à six ou sept milles de la baie des +Saumons; nous y serons dans une heure et +demie au plus; il sera alors temps de déjeuner. +Eole en avait décidé autrement. De l'île au +Caribou, nous avions à faire, pour arriver aux +îles Brûlées, une traversée ou l'on est exposé à +toute la force du vent: et comme le disait un +de nos compagnons: "le vent soufflait une +gueule". La brise était si fraîche, que notre +pilote ne crut pas prudent d'entreprendre le +voyage, et il fallut attendre avec patience sur +l'île Caribou. Quand midi arriva, le besoin de +déjeuner commença à se faire sentir; et, pour +tromper la faim, il fallut avoir recours au sommeil, +au chicoté et aux bluets. Cependant le +vent continuait toujours à souffler avec violence; +il fallut rentrer au port de Bonne-Espérance, +où vers cinq heures du soir le capitaine +Fraser m'offrit, sur sa goëlette, le déjeuner que +j'avais négligé de prendre le matin.</p> + +<p>De bonne heure, le lendemain, j'arrivais à +l'île Brûlée, où la bienveillance de M. Lévêque +et de sa famille me fit presque regretter de n'y +être pas arrivé la veille. L'île est un rocher qui +n'a guère plus de sept ou huit arpents de longueur +sur autant de largeur; elle n'offre d'autre +avantage que celui d'être bien placée pour la +pêche. M. Lévêque y fait de bonnes affaires, +et mérite certainement la prospérité dont il +jouit. Vers midi la <i>Marie-Louise</i> jetait l'ancre +dans le port voisin, et une heure après nous +naviguions vers l'ouest.</p> + +<p>La cargaison de la goëlette se trouva à peu +près complétée à La Tabatière, d'où nous +partîmes, le 31 août, pour voguer directement +vers Québec. Les calmes et les brumes nous +retardèrent. Pendant deux ou trois jours, nous +fûmes assaillis par des volées d'oiseaux ressemblant +aux chardonnerets; ils restaient à +bord toute la journée, et s'occupaient à faire la +chasse aux mouches; ils étaient si peu farouches +qu'ils se reposaient sur la tête et sur les +bras de ceux qui se trouvaient sur leur chemin. +Le soir, ils s'envolaient à terre pour revenir le +lendemain continuer leur voyage.</p> + +<p>Le 2 septembre, nous étions par le travers +de la pointe de Nataskouan, derrière laquelle +nous apercevions le Mont-Joli; c'est probablement +la hauteur que Jacques Cartier désignait +sous le nom de Cap de Tiennot, et où il +trouva des Sauvages prêts à retourner dans leur +pays, sur la côte méridionale du Saint-Laurent.</p> + +<p>Le 7 septembre, un vent très fort du sud-ouest +nous obligea de nous réfugier dans la baie +de la Trinité, qui n'est plus aussi sauvage qu'elle +l'était, lorsque je m'y arrêtai pour la première +fois, il y a vingt-deux ans. Nous y trouvâmes +plusieurs bâtiments et parmi eux une goélette +portant une quinzaine de pilotes. Les équipages +des bâtiments et les passagers descendirent +à terre pour cueillir des fruits, qui sont +très-abondants en ce lieu, et visitèrent ensemble +les environs de la baie. Quelques jeunes +Américains; mes compagnons de voyage, revinrent +tout enchantés des pilotes canadiens et +déclarèrent qu'ils n'avaient jamais rencontré +un corps de marins plus intelligents et plus +actifs que ceux qu'ils venaient de voir. Ces +jeunes gens connaissaient tous les ports des +États-Unis, et l'un d'eux, pendant sept ans, avait +parcouru-toutes les mers. Trois jours après, je +feuilletais un journal anglais, orné d'une colonne +de diatribes contre les pilotes du Saint-Laurent, +que l'écrivain insultait parce qu'ils sont nés au +Canada.</p> + +<p>Vendredi, 10 septembre, nous avions franchi +la batture de Manicouagan; un gentil vent +d'est-sud-est emplissait nos voiles; les prophètes +nous annonçaient que nous passerions le +dimanche suivant à Berthier. Un très-grand +nombre de navires, gros et petits, faisaient la +même route que nous, après avoir été retenus, +comme nous, par les vents contraires.</p> + +<p>Vers huit heures du soir, au moment ou la +marée allait commencer à baisser, nous arrivions +au pied du passage de l'Ile-Verte. Le +temps était fort obscur, nous étions environnés +de bâtiments; mais le vent était bon, et le +patron espérait franchir les difficultés avant +qu'il ne nous quittât. Nous avions trop espéré; +vers dix heures, il ne nous restait plus qu'un air +de vent, d'une faiblesse et d'une inconstance +désespérantes; la mer commençait à baisser, +et, pour comble de mésaventure, des bancs de +brume s'étendaient autour de nous. Une +éclaircie, vers deux heures du matin, nous +permit de reconnaître que les courants nous +avaient portés au nord de l'île Rouge, et que +nous étions suivis dans notre course par un +très-gros navire. Un peu plus tard, un piétinement +rapide et lourd ébranle le pont: "Vite! +vite! en garde! il va passer sur nous".—Ces +mots peu rassurants et le bruit inaccoutumé +eurent bientôt tiré tous les passagers de leurs +lits. En arrivant sur le pont, ils aperçoivent, +à la lueur des fanaux, une muraille noire +et menaçante qui s'élève à vingt pieds au-dessus +du pont de la goëlette; un instant après, +un craquement aigu et prolongé est suivi de la +chute de débris de vergues: les basses manoeuvres +de l'étranger s'étaient accrochées dans nos +haubans et dans nos voiles. Les haches furent +mises en jeu pour séparer les deux bâtiments, +et, grâce aux efforts des équipages, ils s'éloignèrent +bientôt l'un de l'autre.</p> + +<p>Lorsque le jour fut arrivé, le capitaine crut +qu'il était prudent de mouiller, jusqu'à ce que +l'on pût reconnaître les atterrages. A peine +avions-nous jeté l'ancre, que l'étranger sort de +la brume et s'avança de notre côté; malgré +les avis et les mauvais souhaits qui lui sont +adressés, il s'avance toujours et vient mouiller +à trois ou quatre encablures au-dessous de la +goëlette. Il a souffert dans la rencontre de la +nuit, aussi bien que nous; car si nous avons +des voiles déchirées et des haubans rompus, il +a des vergues brisées et des manoeuvres en +désordre. Son voisinage est mal vu; nous +sommes mouillés à vingt-deux brasses, le fond +est un roc uni sur lequel l'ancre a peu de prise, +et les courants sont très-forts en ce lieu.</p> + +<p>Vers 10 heures, A. M., une brunie épaisse +nous replonge dans les ténèbres; l'obscurité +est profonde, et à peine peut-on distinguer un +homme de l'avant à l'arrière de la goëlette. La +mer baisse et le courant descend avec une +vitesse de cinq à six noeuds; la chaîne de +l'ancre est si violemment tendue, qu'il faut la dérouler +toute entière. Malgré cette précaution, +l'ancre glisse sur le fond à plusieurs reprises, et +la goëlette est poussée vers le navire. Elle +s'arrête un instant; puis un son sourd et +saccadé, et une vibration pénible dans toutes +les parties, nous avertissent que l'ancre a dérapé +de nouveau et que nous sommes entraînés par +le courant. Le danger de nous jeter sur le +navire, que nous sentons à côté de nous, sans +pouvoir le distinguer, est si imminent que le +capitaine se décide à laisser échapper la chaîne. +Au bout de cette chaîne, l'on attache un câble +avec une bouée, qui servira à faire reconnaître +le lieu où l'ancre est laissée. Malheureusement +le câble se noue et, s'embarrasse; les instants +sont précieux; on ne peut perdre de temps, la +hache tranche la difficulté; chaîne et ancre +sont condamnées à rester au fond de l'eau. La +proue de la goëlette est envoyée dans le courant, +et nous glissons rapidement le long de la +muraille noire et haute que nous avions déjà +vue de si près, pendant la nuit précédente.</p> + +<p>L'ancre et la chaîne sont perdues; c'est une +valeur de quarante louis engloutie dans la +rivière; mais nous sommes, en retour, débarrassés +de notre incommode voisin. Lorsque la +brume disparaît, la <i>Marie-Louise</i> se trouve vis-à-vis +de l'embouchure du Saguenay. Le vent +s'élève et, après deux ou trois bordées, nous +mouillons au Pot-à-l'Eau-de-Vie, au moyen de +la seule ancre qui nous reste.</p> + +<p>Dimanche, le 12 septembre, une grosse chaloupe +appartenant à l'hôtelier du Pot-à-l'Eau-de-Vie, +partait pour la Rivière-du-Loup et emportait +quelques personnes qui s'en allaient +entendre la messe. Plusieurs des voyageurs se +décidèrent, dans ce moment, à prendre passage +sur le steamer que nous apercevions au quai; +je crus devoir me joindre à eux, dans l'espérance +d'être plus tôt rendu à Québec.</p> + +<p>Pour la première fois, depuis deux mois, +j'apprenais quelque chose des affaires étrangères +au Labrador. Les derniers journaux me +furent fournis par M. Pouliot, préfet du comté +de Témiscouata, qui eut la bonté de m'offrir +l'hospitalité dans sa maison; j'avais peine à +comprendre les nouvelles de notre pays, tant +il y avait eu de revirements parlementaires, +pendant sept ou huit semaines. Grâce à Dieu, +l'on, ne parle pas de politique coloniale sur la +côte du Labrador.</p> + +<p>Mardi matin, le 14 septembre, j'avais l'honneur +de me présenter à Mgr. l'Administrateur +du diocèse, pour lui demander sa bénédiction, +et lui communiquer de vive voix quelques +détails sur ma mission, pendant laquelle la +providence a daigné me préserver de tout +accident personnel.</p> +<br><br> + + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/06.png"></p> + +<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14720 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/14720-h/images/01.png b/14720-h/images/01.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..c30d8e4 --- /dev/null +++ b/14720-h/images/01.png diff --git a/14720-h/images/02.png b/14720-h/images/02.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..bd5606f --- /dev/null +++ b/14720-h/images/02.png diff --git a/14720-h/images/03.png b/14720-h/images/03.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..35546d4 --- /dev/null +++ b/14720-h/images/03.png diff --git a/14720-h/images/04.png b/14720-h/images/04.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..5f9f03c --- /dev/null +++ b/14720-h/images/04.png diff --git a/14720-h/images/05.png b/14720-h/images/05.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b336a78 --- /dev/null +++ b/14720-h/images/05.png diff --git a/14720-h/images/06.png b/14720-h/images/06.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..3bf9464 --- /dev/null +++ b/14720-h/images/06.png |
