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+ <title>Opuscules</title>
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+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14720 ***</div>
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+<h3>1876</h3>
+<br><br><br>
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+<br><br><br>
+<h1>OPUSCULES</h1>
+<br><br>
+
+<H2>LOUIS-OLIVIER GAMACHE</H2>
+<br><br><br>
+
+<h3>I</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/03.png"></span>ANS les premiers jours de septembre,
+1852, je m'embarquais sur la <i>Doris</i>,
+afin de visiter, pour la première fois, les côtes
+désertes et inhospitalières de l'île d'Anticosti.
+Peu élevée, bordée de récifs et souvent couverte
+de brumes épaisses, cette terre est fort dangereuse
+pour les bâtiments qui entrent dans le
+fleuve Saint-Laurent ou qui en sortent. L'automne
+et le printemps, les vents soufflent avec
+une extrême violence sur la mer voisine; aussi
+de nombreux naufrages ont rendu tristement
+célèbre le nom de l'île d'Anticosti.</p>
+
+<p>Autrefois, quand un vaisseau venait se briser
+à la côte, les hommes de l'équipage, qui
+n'étaient pas engloutis par les flots, ou broyés
+par les rochers, étaient condamnés à périr de
+faim et de froid, sans pouvoir espérer de secours.
+Les sinistres de ce genre devenaient
+si fréquents et si désastreux, à mesure que le
+commerce du pays s'étendait au dehors, que la
+législature du Bas-Canada dut s'occuper de les
+prévenir, ou du moins de venir en aide aux
+matelots naufragés. Depuis quinze à vingt
+ans, deux, phares ont été bâtis sur la côte
+méridionale d'Anticosti, par les soins du gouvernement
+provincial. Ils sont à trente lieues
+l'un de l'autre; le premier s'élève sur la pointe
+est de l'île, et le second sur la pointe du sud-ouest
+Ce sont des tours de soixante-dix à
+quatre-vingts pieds de hauteur, couronnées par
+un fanal monstre, dont la lumière sert à signaler
+aux navigateurs deux des points les plus dangereux
+de l'île. Chacun de ces phares est à
+cinq ou six étages; l'appartement le plus rapproché
+du fanal renferme l'huile et une partie
+des appareils qui font tourner les réverbères.
+Dans les étages inférieurs sont déposés des
+vivres, réservés pour les besoins des matelots
+et des voyageurs, que quelque accident jetterait
+sur l'île. Deux autres dépôts ont été établis
+pour la même fin, l'un, à la rivière Jupiter ou
+rivière aux Chaloupes, à mi-chemin entre les
+deux phares, et l'autre à dix lieues au-dessus
+de la pointe du sud-ouest, vers le fond de la
+baie de Gamache.</p>
+
+<p>Le vapeur à hélice, la <i>Doris</i>, allait distribuer
+les provisions d'huile, de lard et de farine,
+avant les gros temps de l'équinoxe; il portait
+quelques membres du bureau de la Trinité,
+chargés de visiter les établissements confiés à
+leur surveillance. Quoique ma mission fût
+d'un ordre tout différent, j'avais obtenu la
+permission de prendre passage à bord du même
+bâtiment, sur lequel messieurs les commissaires
+me témoignaient la plus franche amitié.</p>
+
+<p>Nous n'avions plus qu'une étape à visiter
+dans l'île, celle de la baie de Gamache. J'avais
+hâte d'y arriver, car depuis nombre d'années
+le nom du sieur Gamache retentissait à mes
+oreilles, sans que j'eusse trouvé l'occasion de
+voir le personnage lui-même. Il n'est pas un
+pilote du Saint-Laurent, pas un matelot canadien,
+qui ne connaisse Gamache de réputation;
+de Québec à Gaspé, il n'est pas une paroisse
+où l'on ne répète de merveilleuses histoires sur
+son compte. Dans les récits populaires, il est
+représenté comme le beau idéal d'un forban,
+moitié ogre et moitié loup-garou, qui jouit de
+l'amitié et de la protection spéciale d'un démon
+familier. "On l'a vu debout sur un banc de
+sa chaloupe, commander au diable d'apporter
+un plein bonnet de bon vent; un instant après,
+la chaloupe de Gamache faisait vent arrière,
+les voiles pleines, sur une mer unie comme une
+glace, tandis que, tout autour, les autres embarcations
+dormaient sur l'eau, sur un calme
+plat. Pendant un voyage qu'il fit à Rimouski,
+il donna un grand souper au démon, non pas
+à un diablotin de seconde classe, mais au
+bourgeois lui-même. Seul avec ses compagnons
+invisibles, il a massacré des équipages
+entiers et s'est ainsi emparé de riches cargaisons.
+Vivement poursuivi par un bâtiment de
+la compagnie des postes du Roi, il a disparu
+avec sa goëlette, au moment où il allait être
+saisi, et l'on n'a plus aperçu qu'une flamme
+bleuâtre dansant sur les eaux". Voilà la substance
+de bien des légendes que, le soir à la
+lumière des étoiles, les matelots débitent sur le
+gaillard d'avant, et qui se répètent, au coin du
+feu, dans les réunions du village.</p>
+
+<p>Sur ces récits merveilleux s'était élevée et
+avait grandi la réputation du redoutable sorcier;
+aussi la plupart des voyageurs auraient-ils
+mieux aimé escalader la citadelle de Québec
+que d'approcher, pendant la nuit, de la maison
+de Gamache.</p>
+
+<p>Ces contes avaient été accueillis même sur
+les navires anglais, qui, dans la traversée entre
+la Grande-Bretagne et le Canada, sont forcés
+de côtoyer l'île d'Anticosti. Un de mes compagnons
+de voyage, ancien officier de la marine
+royale, en arrivant dans ce pays, il y a environ
+quinze ans, fut tout étonné, lorsqu'il passa vis-à-vis
+de l'île d'Anticosti, d'entendre les récits
+des matelots anglais sur le compte du terrible
+Gamache. Les fables les plus merveilleuses
+étaient débitées par un marchand juif, de
+Montréal, qui, pendant deux jours, fut dans
+des transes continuelles, tant il craignait d'être
+mis à la broche et dévoré à belles dents dans
+l'antre du polyphème d'Anticosti.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>La <i>Doris</i>, arrêtée par une brume épaisse,
+avait mouillé au large de la Baie de Gamache.
+Vers huit heures du matin, les bancs de brume
+se dispersent sous le souffle d'un vent frais, et
+un soleil brillant nous laisse apercevoir, à une
+lieue de distance, les deux caps qui marquent
+l'entrée de la baie. Nous doublons la pointe
+à l'Aigle, et devant nous se déroule, sur une
+longueur de cinq milles, une belle nappe d'eau,
+abritée contre tous les vents, à l'exception de
+ceux qui viennent du sud. Nous entrons dans
+la Baie de Gamache, seul port de l'île d'Anticosti.
+Sur un côteau, qui s'étend au fond de
+la baie, brillent, par leur blancheur, des édifices
+groupés en forme de village; il n'y a là cependant
+que la maison, les granges et les hangars
+du maître du lieu. Ils sont sur les bords d'une
+petite rivière, qui serpente au milieu de belles
+prairies, et se décharge à la mer, tout près de
+la maison.</p>
+
+<p>Dans les eaux de la baie il y a chasse et
+pêche en abondance; à notre passage se lèvent
+canards, sarcelles, huards, outardes. Dès que
+nous avons jeté l'ancre, des loups-marins s'approchent;
+se tenant à une distance respectueuse,
+ils examinent attentivement, et avec un
+certain air d'intelligence, la masse noire qui,
+au milieu de flots d'écume, lance le feu et la
+fumée. Ils la prennent sans doute pour quelque
+baleine extraordinaire, qui vient envahir
+leur paisible domaine; aussi ont-ils la prudence
+de se tenir hors de la portée de sa queue et de
+ses lourdes mâchoires.</p>
+
+<p>A peine avons-nous mis pied à terre qu'un
+homme, en cheveux blancs, mais encore vert
+et vigoureux, s'avance vers nous et vient me
+saisir la main avec une énergique cordialité.
+"C'est à vous le premier que je dois donner
+la main, monsieur le curé; soyez le bienvenu.
+Excusez, messieurs, mais je dois commencer
+par mon prêtre". C'était Louis-Olivier Gamache,
+maître du lieu. A son compte, notre
+hôte avait alors soixante-huit ans; il était plein
+de feu et d'activité, parlait fort et ferme, et
+s'occupait de ses affaires avec tout l'entrain
+d'un jeune homme. "Voyez-vous, messieurs,
+on est porté à vivre vieux ici", nous répondit-il,
+lorsque nous le complimentions de sa vigueur;
+"Pair de la mer entretient la santé.
+Regardez mon poulin, là-bas: il ne songe pas
+encore à mourir. Ce n'est pourtant plus une
+<i>jeunesse</i>, car il avait six ans quand il arriva ici,
+il y a bientôt vingt-neuf ans".</p>
+
+<p>La maison, consistant en un rez-de-chaussée
+surmonté d'un étage et d'une mansarde, était
+un véritable arsenal. Dans la chambre voisine
+de la porte d'entrée, je comptai douze fusils,
+dont plusieurs étaient à deux coups. Chargés
+et amorcés, ils étaient suspendus aux poutres et
+aux cloisons, au milieu d'épées, de sabres, de
+piques, de baïonnettes, de pistolets. Chaque
+appartement, même dans les mansardes, renfermait
+au moins deux ou trois fusils. De
+plus, toutes les précautions avaient été prises
+pour empêcher les étrangers d'entrer sans la
+permission du maître; toutes les portes et
+les fenêtres se fermaient de manière à pouvoir
+être solidement barricadée et à résister aux
+efforts d'un ennemi placé à l'extérieur. Au
+moyen de ces arrangements, deux ou trois
+hommes, retirés dans la maison, auraient pu
+soutenir un siège régulier contre une douzaine
+d'assaillants. Près du perron, un canon était
+monté sur un affût de mauvaise mine; mais
+il n'était plus guère en état que de faire du
+bruit.</p>
+
+<p>Tenus avec un soin et une propreté remarquables,
+les hangars contenaient de longues
+rangées de barils, de seaux, de barriques, et
+d'épaves de tout genre. "Mes étables ne
+renferment plus d'animaux", nous dit Gamache,
+en nous les indiquant de la main; "avant la
+mort de la bonne femme, j'avais ordinairement
+quatorze à quinze vaches; par défaut de soins
+tout a fondu, depuis qu'elle n'y est plus pour
+veiller sur le train. Je vois bien que je serai
+forcé de me marier une troisième fois. Je
+pense, monsieur le curé, que si vous pouviez
+me trouver, à Québec, une femme qui voudrait
+devenir madame Gamache, vous me rendriez
+service et à elle aussi, peut-être". Je n'osai
+promettre que je m'occuperais de l'affaire;
+je n'en avais point le temps, et d'ailleurs je
+n'avais aucun espoir de trouver une personne
+qui voulût consentir à être maîtresse de ce
+manoir, à condition d'y passer presque toute
+l'année dans un complet isolement. Les absences
+du bourgeois étaient fréquentes; durant
+l'été, il naviguait; en hiver, il courait les bois
+pour faire la chasse.</p>
+
+<p>Sa seconde femme est morte pendant qu'il
+était dans la forêt, occupé à tendre et à visiter
+des pièges. Quand il rentra à la maison, après
+une absence de deux semaines, il ne trouva
+plus qu'un cadavre glacé et raidi, auprès duquel
+se pressaient, exténués de faim et transis de
+froid, ses deux petits enfants, âgés l'un de cinq
+et l'autre de six ans. "Voilà comme on me
+trouvera quelque bon jour; chacun aura son
+tour. Eh bien! puisqu'elle est morte, il faut
+l'enterrer". Ce fut la seule remarque qu'il fit
+au chasseur qui l'accompagnait; il avait cependant
+toujours témoigné à sa femme de la bonté
+et de l'affection.</p>
+
+<p>Pendant les quelques heures que nous
+passâmes en ce lieu, nos préjugés contre Gamâche
+se dissipèrent. Dans sa personne, les
+dehors étaient rudes, mais le fond du coeur était
+bon. Il était le premier à rire des moyens qu'il
+avait employés pour acquérir sa terrible renommée,
+et il se félicitait de la sécurité qu'elle
+lui procurait dans son poste périlleux. Nous
+pûmes recueillir de sa bouche quelques détails
+sur sa vie et, en particulier, sur les espiègleries
+qui avaient rendu son nom célèbre dans les
+quartiers d'alentour.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>Louis-Olivier Gamache naquit à l'Islet, vers
+1784, d'une famille originaire de Saint-Illier-la-Ville,
+dans le diocèse de Chartres. Ses
+ancêtres s'établirent, il y a près de deux cents
+ans, dans la côte de Beaupré, d'où ils passèrent
+sur la rive méridionale du Saint-Laurent. C'est
+d'un membre de cette famille que le fief
+Gamache a reçu son nom.</p>
+
+<p>D'un caractère ardent et aventureux, le jeune
+Olivier quitta ses parents à l'âge de onze ans,
+pour s'engager comme mousse à bord d'une
+frégate anglaise; son éducation se fit dans les
+haubans et sous la direction de la garcette.
+Aussi, quand il revint au pays, après avoir servi
+pendant de longues années dans la marine
+royale, il rapporta toute l'intrépidité et en
+même temps toute la rudesse d'un vieux matelot
+anglais. N'ayant point réussi dans le négoce
+qu'il entreprit d'abord à Rimouski, il alla se
+fixer dans l'île d'Anticosti, au fond de la baie
+qui porte aujourd'hui son nom; il acheta cet
+établissement d'un sieur Hamel, qui y avait
+résidé assez longtemps.</p>
+
+<p>Cette situation était conforme aux goûts de
+Gamache, car il aimait l'indépendance; il
+pouvait, en ce lieu, se livrer à ses occupations
+favorites, la pêche, la chasse, la navigation.
+Seul avec sa femme, ses enfants et un ou deux
+serviteurs, il passait six mois d'un long hiver
+sans avoir de rapports avec le reste du monde.
+Ses plus proches voisins, placés à dix lieues de
+lui, vivaient dans un semblable isolement.</p>
+
+<p>En été sa baie était visitée par des navires
+cherchant un havre, et quelquefois par des
+coureurs d'aventures. Par suite de l'éloignement
+de tout secours, sa maison était exposée
+à des attaques de la part de ces derniers; il
+songea donc à la mettre à l'abri d'un coup de
+main, en multipliant les moyens de défense et
+en attachant à son nom le prestige d'une
+terreur superstitieuse.</p>
+
+<p>Une veine de plaisanterie se cachait souvent
+au fond des mesures qu'employait Gamache
+pour se faire craindre. Arrivant un jour à
+Rimouski après un jeûne forcé, il s'arrête à une
+auberge et demande qu'on prépare à souper
+pour deux personnes, dans une chambre séparée.
+Le souper est servi; selon ses ordres,
+deux couverts sont placés sur la table.&mdash;"Mais,
+qui attendez-vous pour souper?" demande
+l'hôtelière.&mdash;"Est-ce que cela vous regarde?
+vous serez payée comme il faut; c'est assez.
+Retirez-vous, et ne rentrez point sans que je
+vous appelle".</p>
+
+<p>Le prétendu sorcier ferme soigneusement la
+porte. Après s'être acquitté noblement de la
+tâche de deux bons mangeurs, il appelle l'hôtesse,
+qui faillit perdre connaissance en entrant
+dans la chambre. La porte est bien jusque-là
+restée fermée; et cependant voilà deux chaises
+auprès de la table, les deux couverts ont servi,
+et, qui plus est, un seul homme n'aurait jamais
+eu le courage de manger tout ce qui avait été
+mis sur la nappe.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, tout le canton était
+informé que Gamache avait passé la veillée
+avec le diable. On les avait entendus parler
+tout bas, et bien des circonstances mystérieuses
+avaient été remarquées; mais on n'osait pas
+les répéter. Gamache riait sous cape et se
+disait tout bas: "Eh bien! mes b........s,
+puisque vous êtes si bêtes, on va mettre une
+double charge à la peur".&mdash;"Madame, ce soir,
+je veux encore un souper pour deux, entendez-vous?
+Je ne dînerai pas ici, mais j'y souperai".
+A six heures, le souper était servi. En entrant
+dans la maison, Gamache aperçoit un groupe
+d'hommes et de femmes qui s'éloignent de lui
+à son passage.&mdash;"Est-il venu un monsieur
+habillé tout en noir?" demande-t-il à l'hôtesse.
+&mdash;"Pas vu", répond celle-ci en tremblant.&mdash;"N'importe,
+je vais l'attendre; tenez ma porte
+fermée". Depuis quelques minutes les curieux
+chuchotaient dans la cuisine, lorsque tout à
+coup la porte s'ouvrit, sans que personne se
+montrât. Gamache, au moyen d'un bâton
+ramé d'une longue ficelle, avait fait l'opération,
+tout en restant à l'autre extrémité de la salle à
+manger. Pâles de frayeur, hommes, femmes,
+enfants s'enfuient par les portes et par les
+fenêtres; Gamache est resté maître du champ
+de bataille; il se présente devant l'hôtesse,
+toute tremblante, après la fuite précipitée
+des compères et des commères.&mdash;"Eh
+bien! madame, vous n'avez pas encore vu
+venir le monsieur en noir?"&mdash;"Non; personne
+ne l'a vu".&mdash;"N'importe, il paiera toujours
+son écot, et je souperai pour lui et pour
+moi".</p>
+
+<p>Après ce fait, passé devant beaucoup de témoins,
+personne dans la paroisse de Rimouski
+n'aurait osé soutenir que le sorcier d'Anticosti
+n'avait pas des rapports intimes avec sa majesté
+satanique.</p>
+
+<p>De temps à autres, Gamache visitait les
+Montagnais, de la côte du Nord, pour traiter
+avec eux, quoi que ces voyages ne fussent pas
+sans danger pour lui. Voici pourquoi: La
+compagnie des postes du Roi prétendait avoir
+le privilège exclusif de faire le commerce des
+pelleteries au nord du Saint-Laurent, et menait
+assez durement les caboteurs qui s'aventuraient
+sur ses prétendus domaines. Élevé à
+l'école des Anglais, Gamache s'était déclaré
+l'ennemi des monopoles; dans les courses
+qu'il entreprenait avec sa goëlette, légère et
+fine voilière, il usait, à l'exemple de ses
+modèles, du droit de trafiquer avec le monde
+entier. Comme il aimait à faire les choses
+franchement, il allait étaler ses marchandises à
+la barbe des employés de la compagnie, dont
+il méprisait les menaces, quand leurs forces
+n'étaient pas doubles des siennes. Il était
+d'ailleurs assuré de trouver, dans l'occasion,
+des défenseurs parmi les sauvages, qui favorisaient
+souvent les traiteurs.</p>
+
+<p>Un jour que sa goëlette était mouillée dans
+le port de Mingan, au milieu d'un cercle de
+canots montagnais, et que le trafic allait rondement,
+une voile apparaît au loin et semble se
+rapprocher assez vite. L'oeil exercé du vieux
+loup de mer a reconnu un bâtiment armé, dont
+il a déjà plusieurs fois éludé la poursuite.&mdash;
+"A demain, de bonne heure, mes amis", crie-t-il
+aux sauvages; "ne vous éloignez pas trop;
+nous reprendrons nos affaires, quand j'aurai
+donné l'air d'aller à ces messieurs".</p>
+
+<p>L'ancre est levée, et pendant que l'ennemi
+court une bordée pour venir tomber sur sa
+proie, la flotte de canots a disparu, et la goëlette
+glisse rapidement hors du port, toutes les voiles
+déployées. Le croiseur se met à sa poursuite,
+espérant bientôt la rejoindre; mais il avait
+compté sans Gamache, habile pilote, qui réussit
+à conserver l'avance prise au départ. Cependant
+la nuit se fait, et bientôt les deux bâtiments
+ne sont plus que deux ombres perdues
+sur la surface des eaux.&mdash;"Voilà le bon
+temps", observe Gamache, en s'adressant à son
+compagnon; "attise le feu dans la cambuse
+pour que ces gredins-là voient la flamme tout,
+à clair.&mdash;Bien.&mdash;A présent, il faut les faire
+courir après un feu-follet". Il lie ensemble
+quelques bouts de planches pour en former un
+radeau; les tisons enflammés de la cambuse
+sont enfoncés dans un baril de goudron, qu'il
+cloue solidement au radeau, et le phare flottant
+est descendu avec précaution à la mer.</p>
+
+<p>&mdash;"Bon! là, mon garçon; largue l'amarre
+qui tient le radeau. Pendant qu'ils vont s'amuser
+à le rejoindre, nous allons courir quelques
+bordées pour aller reprendre notre place
+dans le port de Mingan. Ils ne sont pas assez
+futés pour venir nous chercher là".
+Grande fut la déconvenue des officiers du
+croiseur, quand, après une chasse prolongée,
+ils arrivèrent à un petit feu qui semblait se
+nourrir des eaux de la mer. La poursuite fut
+continuée au hasard vers le sud, avec le seul
+résultat de persuader aux matelots que Gamache
+s'était échappé sous la forme d'un feu-follet.
+Grande aussi fut la surprise des commis
+de Mingan, lorsque, le matin du jour suivant,
+ils aperçurent la goëlette chassée la veille,
+tranquillement mouillée à la placé qu'elle avait
+occupée, quelques heures auparavant, et environnée
+d'un triple rang de canots montagnais.</p>
+
+<p>Quoique Gamache se confiât à la générosité
+de la tribu montagnaise en général, il y avait
+cependant des circonstances où il se mettait
+en garde contre les individus.</p>
+
+<p>Un jour, il était seul, tout-à-fait seul, dans
+son établissement, quand un canot sauvage,
+jusque-là caché par les rochers, aborda à la
+grève voisine. Un énorme montagnais en
+débarque, et, armé jusqu'aux dents, s'avance
+d'un pas ferme vers la maison. Comme il était
+déjà sous l'influence de l'eau-de-vie, il était à
+craindre qu'il ne voulût user de sa force pour
+remplir la bouteille vide qu'il portait. Gamache
+n'était plus d'âge à lutter corps à corps contre
+un si vigoureux gaillard. Son parti est de suite
+pris; il ne faut pas que l'ennemi entre en
+maître dans sa forteresse. Il se pose sur le
+seuil de la porte, une carabine au bras et deux
+ou trois fusils à ses côtés.&mdash;"Arrête! Je te
+défends d'avancer!" Il lance ces mots avec
+sa plus grosse voix, sans troubler aucunement
+l'étranger qui continue sa marche.&mdash;"Si tu
+fais un pas de plus, je te tue!" Le pas est fait;
+mais avant que le sauvage ait pu en faire un
+second, il tombe frappé d'une balle à la
+cuisse. Gamache est déjà à ses côtés; après
+avoir désarmé le blessé, il le charge sur ses
+épaules, le porte à la maison, lave et bande sa
+plaie, puis l'étend sur une paillasse. Les
+serviteurs furent tout surpris, en entrant au
+logis, d'y trouver un malade servi avec le plus
+grand soin par leur bourgeois.</p>
+
+<p>Quand la blessure du montagnais fut guérie,
+son hôte l'avertit qu'il était temps de partir, et
+le conduisit à la grève.&mdash;"Tiens", lui dit-il,
+"voilà ton canot et des provisions que je te
+donne; mais écoute bien, sac à rum que tu es;
+si tu entends jamais dire que Gamache est
+seul à sa maison, ne te montre pas ici; car
+cette fois-là, je te mettrai une balle dans la tête,
+aussi sûr que j'en ai mis une dans ta cuisse
+d'ours". La leçon eût son effet, et sur le
+blessé et sur les rôdeurs de sa tribu.</p>
+
+<p>La rude réception faite au sauvage montagnais
+était un cas exceptionnel; car Gamache
+accueillait ordinairement les étrangers avec
+hospitalité quand il ne se défiait point de leurs
+intentions.&mdash;"Quelquefois, cependant," disait-il,
+"il m'est arrivé de f.... r une bonne peur
+à ceux qui paraissaient me craindre".</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+
+<p>Pendant une tempête qui avait rendu la mer
+furieuse, un jeune pilote, ne pouvant plus tenir
+au large dans sa chaloupe, se jeta, de désespoir,
+dans la baie de Gamache. Il avait
+entendu les mille et un rapports qui circulaient
+sur ce redoutable individu; aussi ne fallait-il
+rien moins que la crainte d'une mort certaine
+en pleine mer, pour l'engager à se hasarder
+dans le repaire du tigre. Il aurait bien voulu
+rester sur sa chaloupe; mais ce dessein lui
+paraissait plein de dangers. Gamache était
+sur la grève et l'invitait à descendre; il était
+moins périlleux de lui témoigner un peu de
+confiance que de paraître s'en défier. Après
+avoir mis sa chaloupe en lieu de sûreté, le
+pilote s'avance en tremblant vers la maison, où
+il a été devancé par le maître du lieu.&mdash;"Soyez
+le bienvenu", dit celui-ci, en serrant
+la main de l'étranger, "je suis bien aise de vous
+voir. Il y a quelque temps que je n'ai point
+reçu de nouvelles du monde: vous allez m'en
+donner. Entrez; nous jaserons un peu pendant
+que la bonne femme nous préparera à
+souper".</p>
+
+<p>Les premiers regards du jeune homme
+tombent sur un pan de cloison garni d'armes,
+depuis le haut jusqu'au bas. Cette vue le
+glace; il aurait préféré être couché au fond de
+sa chaloupe, quand même il eût fallu être
+ballotté par la mer la plus furieuse; mais il
+avait donné dans le piège, il n'y avait plus
+moyen de reculer. Le souper et la veillée se
+passent assez gaiement; le pilote contait de
+son mieux ses meilleures histoires. Après
+avoir remercié son hôte, il veut retourner à sa
+chaloupe pour y coucher.&mdash;"Non, mon ami,
+tu ne partiras pas; la mer est trop grosse au
+large, la nuit est froide et humide; puisque tu
+ne peux pas sortir de la baie, tu n'iras pas coucher
+dans ta chaloupe. J'ai en haut un bon
+coin pour toi. Demain tu partiras, si tu es
+encore en vie". Impossible à l'étranger de
+rejeter cette invitation pressante, sans offenser
+celui qui l'a si bien accueilli; il faut s'exécuter.
+Un escalier étroit et rapide conduit, par dehors,
+à la mansarde.&mdash;"Tiens, dors aussi fort
+et aussi longtemps que tu pourras. Le lit est
+mou; il y a dans ce lit de plume le duvet de
+bien du gibier; car, vois-tu, j'ai la main sûre;
+je ne manque jamais mon coup quand je tire
+un fusil".</p>
+
+<p>En se retirant, Gamache ferme la porte à
+l'extérieur; il n'y a plus moyen d'échapper à
+main ferme et sûre. Aussi, la prière du
+voyageur se fait plus longue qu'à l'ordinaire;
+il veut se tenir éveillé pour le moment où
+arrivera le danger. Hélas! il est bien jeune
+encore pour mourir sitôt. Et sa pauvre mère!
+qui en prendra soin dans sa vieillesse? Il se
+jette tout habillé sur son lit, se promettant
+bien de ne pas clore l'oeil; mais bientôt il
+succombe sous la fatigue et les émotions de la
+journée, et il dort profondément.</p>
+
+<p>Jusque dans son sommeil, la terreur le suit.
+Il rêve: à travers mille périls, il s'est échappé
+de la caverne d'un géant; vivement poursuivi,
+il a devancé son bourreau, il s'est jeté dans sa
+chaloupe, la voile est hissée; un moment
+encore, et il est sauvé, quand un coup vigoureux,
+appliqué contre la cloison, le rappelle à
+la réalité de sa position. C'est bien Gamache
+lui-même qui se penche vers lui, et qui tient
+une lanterne d'une main et un fusil de l'autre.
+C'est donc bien vrai, tout ce qu'on a dit de cet
+homme!&mdash;"Ah! te voilà déjà réveillé! Mais
+comme tu es blême! Je gage qu'on t'a dit que
+Gamache tuait les gens. Eh bien! lâche, je
+viens te donner le dernier coup!...." Il lève
+le fusil, et le suspend à deux clous enfoncés
+dans la cloison; puis tirant de sa poche un
+verre et un flacon d'eau-de-vie, il remplit le
+verre, boit à la santé de l'étranger, et l'invite à
+rendre le compliment;&mdash;"Tiens, prends un
+bon coup, tu dormiras ensuite; et si Gamache
+vient t'attaquer cette nuit, tu te défendras;
+voilà, au-dessus de ta tête, un fusil chargé que
+je t'ai apporté exprès".</p>
+
+<p>&mdash;"Eh bien! camarade", dit le maître de la
+maison à son hôte, en le voyant descendre
+tout joyeux; le lendemain matin, "tu avais peur,
+hier au soir; je m'en suis bien aperçu; j'ai
+voulu te la donner bonne quand j'ai été te voir.
+Tu me connais à présent; et si jamais des
+peureux te disent que Gamache tue les voyageurs,
+tu leur répondras qu'ils en ont menti!...
+Tu vois bien que le diable n'est pas aussi noir
+qu'on le dépeint!"</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+<p>Nous étions arrivés à la même conclusion,
+lorsque nous laissâmes le sieur Gamache pour
+retourner à notre bâtiment. Je n'ai point revu
+depuis le sorcier d'Anticosti. Au mois de
+septembre dernier (1854), il est mort, comme
+sa femme, seul, et sans secours. Depuis plusieurs
+semaines, personne n'avait visité son
+établissement; lorsque, au bout de ce temps,
+des voyageurs entrèrent dans la maison, ils ne
+trouvèrent plus que le cadavre de Louis-Olivier
+Gamache.</p>
+<br><br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/04.png"></p>
+<br><br>
+
+<h2>LE LABRADOR</h2>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>CHAPITRE PREMIER</h3><br><br>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/05.png"></span>U mois de juillet, 1858, Mgr. de Tloa,
+administrateur du diocèse de Québec,
+me chargeait d'aller au secours du P. Coopman,
+O. M. I., resté malade à Mécatina, sur la côte
+du Labrador. Après avoir visité le bon missionnaire,
+je devais continuer la visite des familles
+catholiques de cette partie du Bas-Canada.
+Je laissais, le port de Québec, le vingt juillet,
+à bord d'un vapeur côtier, pour aller m'embarquer,
+à Berthier, sur la goëlette <i>Marie-Louise</i>,
+prête à faire voile vers les côtes du Labrador.</p>
+
+<p>Pendant cinq jours, un fort vent contraire
+nous empêcha de partir, et, durant ce temps,
+je profitai de la bienveillante hospitalité de M.
+le curé de Berthier. Dans l'après-midi du 25,
+le capitaine Narcisse Biais me fit avertir que
+le vent devenant favorable, il était prêt à lever
+l'ancre; et, le même soir, nous laissions le quai
+de Berthier, en compagnie de plusieurs goëlettes
+qui, comme nous, avaient, été retenues
+par le vent contraire. Le 29, nous entrions
+dans le port de Mingan, pour étayer notre
+mât de misaine, qui s'était rompu pendant le
+gros temps de la veille. Le capitaine s'adressa
+à l'agent du poste, monsieur Comeau, qui
+s'empressa de mettre à notre disposition tous
+les secours nécessaires pour réparer l'avarie.
+Mingan, situé à cent trente lieues de Québec,
+est un poste de traite, tenu par la
+compagnie de la Baie d'Hudson. Les sauvages
+d'une partie de la côte s'y réunissent tous les
+étés, pendant la mission qu'y donne un R. P.
+Oblat; après avoir arrangé leurs affaires spirituelles,
+ils s'occupent de leurs affaires temporelles,
+et échangent leurs pelleteries pour les
+objets qui leur sont nécessaires. Aujourd'hui,
+cependant, qu'ils peuvent facilement trafiquer
+avec les marchands forains, les revenus de la
+compagnie, dans cet endroit, ont dû considérablement
+diminuer. Les dépenses de celle-ci
+sont grandes; car outre les frais requis pour
+l'entretien et la direction du poste, la compagnie
+paie une rente assez forte aux propriétaires
+de la seigneurie. D'après l'acte de concession,
+octroyé en 1661, au sieur Bissot, la seigneurie
+de Mingan est très-grande, puisqu'elle s'étend
+depuis le Cap Cormoran jusqu'à la rivière
+Kégashka, et renferme ainsi près de cinquante
+lieues de côtes; néanmoins, elle produit peu
+de revenus pour ceux qui l'exploitent.</p>
+
+<p>Le port de Mingan est sûr et commode; les
+îles qui l'abritent permettent d'y entrer et d'en
+sortir avec tous les vents. Aussi renferme-t-il
+toujours des goëlettes, qui viennent s'y réfugier
+dans les gros temps, ou bien y faire de l'eau et
+du bois. L'on y voit quelquefois réunis vingt-cinq
+ou trente bâtiments, appartenant aux
+ports des États-Unis, du Nouveau-Brunswick,
+de l'île Saint-Jean et de la Nouvelle-Écosse.
+Les armateurs se rendent sur la côte pour la
+pêche de la morue, du hareng, du maquereau,
+et aussi pour y faire quelque trafic. Depuis
+peu d'années, des famines acadiennes se sont
+fixées dans les environs de Mingan, et ont établi
+des pêcheries, qui paraissent productives, s'il
+en faut juger par la grande quantité de morue
+étendue sur les rochers pour y sécher.</p>
+<br><br>
+
+
+<h4>II</h4>
+
+<p>Peu de temps après la cession du pays aux
+Anglais, la rivière Saint-Jean, dont l'embouchure
+est à quelques lieues au dessus de
+Mingan, fut désignée pour servir de limite au
+Canada, vers le nord-est; par cet arrangement,
+les côtes de Mingan et du Labrador, ainsi que
+l'île d'Anticosti, furent annexées au gouvernement
+de Terreneuve; mais un acte, passé la
+sixième année du règne de George IV, transféra
+les bornes du Canada de la rivière Saint-Jean
+à une ligne courant depuis Blanc-Sablon
+jusqu'au 52° degré de latitude nord.</p>
+
+<p>Grâce à l'obligeance de monsieur Comeau,
+le mât brisé fut bientôt étayé; et le trente,
+matin, nous levons l'ancre et reprenons notre
+course, poussés par un fort courant qui nous
+aide beaucoup plus que le vent. Dans l'étroit
+canal entre les îles de Mingan et la terre ferme,
+la marée monte et baisse assez régulièrement.
+On me dit que, dans les grandes marées, le flot
+monte à douze pieds au-dessus des basses
+eaux; tandis que, sur la côte de l'île d'Anticosti,
+il ne s'élève guère au-dessus de six pieds,
+et de cinq pieds seulement sur celle du
+Labrador. À sept lieues au-delà du poste de
+Mingan, se trouve la Pointe-aux-Esquimaux,
+où une vingtaine de familles acadiennes se
+sont établies depuis trois ans. Elles viennent
+des îles de la Magdeleine, d'où elles se sont
+expatriées pour améliorer leur condition. Pêcheurs,
+agriculteurs et matelots, les Acadiens
+ont fait un excellent choix en transportant leur
+résidence en ce lieu. Ici, ils trouvent des terres
+cultivables, une mer abondante en poissons et
+en gibier; à leur porte est le port des Esquimaux,
+complètement abrité pair des îles; et en
+arrière s'étend un excellent pays de chasse;
+tandis qu'aujourd'hui les îles de la Magdeleine
+n'offrent qu'une partie de ces avantages et sont
+beaucoup trop peuplées pour les ressources
+qu'elles présentent. "Et puis, voyez-vous", me
+disait un des émigrés; "les plaies de l'Égypte
+étaient tombées sur nous. Les trois premières
+sont venues avec les mauvaises récoltes, les
+seigneurs et les marchands; les quatre autres
+sont arrivées avec les gens de loi. Du moment
+que les avocats ont paru, il n'y avait plus
+moyen d'y tenir".</p>
+
+<p>La côte de Mingan, ci-devant déserte, acquiert,
+par l'immigration, une population vigoureuse,
+morale et franchement catholique.
+Les hommes en général sont forts, robustes;
+ils sont surtout de hardis navigateurs; les
+mères de famille sont bien instruites des vérités
+de la religion, et savent élever leurs enfants
+dans la crainte de Dieu. Les habitants de la
+Pointe-aux-Esquimaux possèdent des chevaux,
+des vaches, des moutons, des cochons; et
+après les cinq ou six lieues de solitude qu'on
+vient de parcourir, l'on est tout surpris de
+tomber au milieu du mouvement et de la vie
+d'un village nouveau.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h4>III</h4>
+
+<p>De Mingan au grand Nataskouan, l'on
+compte un peu plus de trente lieues. Dans
+toute sa longueur, la côte est bordée d'îles,
+entre lesquelles se croisent des passages assez
+difficiles pour les goëlettes. Après avoir laissé
+la Pointe-aux-Esquimaux, nous préférons
+prendre le large, et ne pouvons ainsi voir les
+six ou sept habitations qui sont en deçà du
+petit Nataskouan<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> A neuf lieues de la Pointe-aux-Esquimaux est la baie de
+Sainte-Geneviève, à laquelle Jacques Cartier donna le nom de
+Baie du Saint-Laurent.</blockquote>
+
+<p>Samedi, 31 juillet, nous avions dépassé le
+grand Nataskouan, quand un gros vent debout
+est venu nous arrêter et nous forcer à rétrograder.
+Les courants étant contraires, aussi bien
+que le vent, notre capitaine se décide à se
+mettre à l'abri. La grande rivière de Nataskouan,
+à l'entrée de laquelle est un poste de la
+compagnie de la Baie d'Hudson, est devant
+nous; mais la passe est difficile; ce matin-même
+une goëlette s'y échouait sous nos yeux.
+Le conseil assemblé décide qu'il vaut mieux
+retourner au port du petit Nataskouan, placé
+à deux lieues plus haut, et formé par plusieurs
+îles et îlots, près de l'embouchure de deux
+petites rivières. Une seconde colonie acadienne,
+venue aussi des îles de la Magdeleine,
+s'est établie depuis deux ans autour du port et
+sur les rivages de la baie voisine. Elle se
+compose de quinze familles, unies entre elles
+par les liens de la parenté; d'autres parents et
+amis doivent bientôt les suivre dans leur pays
+d'adoption. Déjà un établissement de pêche
+et de commerce a été formé auprès du port,
+par les sieurs LaParelle, de l'île Jersey: et si
+l'on en juge par les commencements, leur
+entreprise aura du succès. Une trentaine
+d'hommes, venus de Berthier et des paroisses
+voisines, sont employés, par la société LaParelle,
+à faire la pêche de la morue, et, depuis
+l'ouverture de la navigation, cette pêche a été
+fort abondante.</p>
+
+<p>Si la saison continue d'être aussi avantageuse,
+les maîtres et les employés seront amplement
+récompensés. Presque tous les hommes, occupés
+sur cette grève, pêchent au cent; cela
+veut dire qu'on leur donne une somme stipulée
+d'avance pour chaque centaine de morues,
+qu'on les nourrit, qu'on leur fournit des berges;
+quant aux pêcheurs, ils donnent leur travail
+sur la mer et n'ont d'autres obligations que
+celle de déposer la morue au rivage. Sur la
+côte du Sud, on donne le nom de grave à un
+établissement de pêche où l'on fait sécher la
+morue; ici on se sert du mot <i>raing</i>, qui vient
+peut-être de <i>room</i>, terme usité parmi les Anglais.</p>
+
+<p>Plusieurs hommes de l'équipage descendent
+à terre pour passer la veillée avec leurs amis
+les <i>Cadiens</i>, et les informer qu'il y a un prêtre
+sur la goëlette. Le lendemain étant un dimanche,
+la nouvelle est accueillie avec plaisir
+dans toutes les maisons de la petite colonie.
+Accoutumés, dans les îles déjà Magdeleine, à
+vivre auprès d'un prêtre, les habitants de
+Nataskouan regardent comme une grande privation
+de ne pouvoir assister à la messe tous
+les dimanches et jours de fête. L'arrivée d'un
+prêtre leur était d'autant plus agréable qu'ils
+s'y attendaient moins; car un mois auparavant
+les PP. Label et Bernard avaient donné la
+mission en ce lieu, et ils n'y devaient revenir
+qu'au bout d'une année.</p>
+
+<p>Le dimanche, premier d'août, quelques-uns
+des habitants, montés sur une berge, arrivèrent
+de bonne heure à la goëlette, pour m'inviter à
+leur donner la messe. C'était ce que je désirais
+faire. Comme je descendais à terre, le
+patriarche du lieu, le père Victor Cormier,
+venait au-devant de moi pour me conduire à sa
+maison, où les missionnaires ont coutume de
+s'arrêter et de dire la messe. Ils ne pouvaient
+faire un meilleur choix; car le père Cormier et
+sa femme sont extrêmement respectables, et se
+font remarquer par leur honnêteté et leurs
+bonnes manières. Quand j'arrivai à la maison
+de mon hôte, un de ses petits fils, gamin de
+cinq ou six ans, sur l'avis donné par sa grand'mère
+"de faire serviteur à monsieur le curé",
+vint me faire un gentil salut à la matelote.
+Paul a déjà pris le costume et la tournure d'un
+marin; son amusement favori est de grimper
+sur les genoux du grand-père, en se cramponnant
+à ses jambes, et imitant les mouvements
+d'un matelot qui monte dans le hunier. Dans
+ces parages, il faut être matelot, et avoir appris
+à l'être de bonne heure, car la moitié de la vie
+d'un homme se passe sur l'eau, et c'est à la
+mer que les habitants de la côte doivent recourir,
+afin d'obtenir les choses dont ils ont besoin
+pour eux-mêmes et pour leurs familles. Dès le
+petit printemps, il faut partir pour la chasse du
+loup-marin; puis viennent les pêches de la
+morue, du hareng et du saumon, qui se succèdent
+de telle sorte, que les hommes et les
+jeunes gens doivent être sur la mer depuis le
+mois d'avril jusqu'à la mi-novembre.</p>
+
+<p>La chasse du loup-marin, quand elle a lieu
+le printemps, exige ordinairement des goëlettes,
+parce qu'il faut aller la faire au large, au milieu,
+des grandes glaces flottantes. Au mois d'avril
+dernier, les deux goëlettes, qui appartiennent
+aux habitants de Nataskouan, partirent pour
+un voyage de ce genre; elles étaient montées
+par seize hommes, dont un était fourni par
+chaque famille. Après une course de vingt
+lieues au large, les chasseurs aperçurent de
+grandes glaces, s'étendant à perte de vue et
+couvertes de loups-marins. Deux heures se
+sont à peine écoulées que les goëlettes sont
+amarrées aux glaces, et tous les hommes, armés
+de bâtons, débarquent pour commencer l'oeuvre
+de destruction. Un seul coup asséné sur le
+nez du loup-marin suffit pour lui donner la
+mort; aussi est-ce sur cet organe que se
+dirigent tous les coups des chasseurs. Ils ont
+le soin de commencer la tuerie par ceux qui
+sont les plus près de l'eau. Cette précaution
+est nécessaire, car si quelques-uns de la bande
+se jetaient à la mer, tous les suivraient; au
+contraire, tant que ceux qui occupent les bords
+de la glace demeurent immobiles, les autres se
+contentent de contempler le massacre de leurs
+frères, sans faire aucun mouvement pour
+prendre la fuite.</p>
+
+<p>La chasse, dans cette circonstance, fut si
+abondante, qu'au bout de deux jours, dix-huit
+cents loups-marins avaient été embarqués sur
+les deux goëlettes; c'était tout, ce qu'elles
+pouvaient porter. Il restait encore sur la place
+plusieurs milliers de loups-marins, qui paraissaient
+résignés à partager le sort de leurs compagnons;
+mais il aurait été inutile de les tuer,
+puisqu'il n'y avait pas moyen de les emporter.
+Après une course de douze jours, les chasseurs
+rentraient en triomphe au port. L'huile allait
+couler à larges flots, et, avec elle, la joie et
+l'abondance; plus d'une ménagère, allongeait
+déjà la liste de ses emplettes futures chez le
+marchand. Malheureusement, on n'avait pas
+songé à préparer des futailles.&mdash;"Allons en
+chercher aux îles de la Magdelaine", proposa
+un des chefs.&mdash;"Allons-y", répondent tous les
+autres; "ils connaîtront qu'il y a du loup-marin
+à Nataskouan autant qu'aux îles de la Magdeleine".
+C'est vrai; mais aussi les futailles
+manquaient aux îles de la Magdeleine, comme à
+Nataskouan. L'on cingla alors vers Pictou, dans
+l'espérance d'être plus heureux; ici encore on,
+fut complètement désappointé; il fallut retourner
+à Nataskouan comme l'on était venu, et se
+décider à tirer parti de tous les vieux barils
+qu'on pourrait trouver. Pendant ce pélerinage
+de quinze jours, les loups-marins restaient
+à fond de cale; une portion de l'huile se
+sépara des chairs, se mêla avec les eaux croupies
+de la sentine, et fut ainsi perdue, grâce à
+l'imprévoyance des pêcheurs.</p>
+<br><br>
+
+
+<h4>IV</h4>
+
+<p>Les maisons de Nataskouan sont propres à
+l'extérieur et à l'intérieur; la bonne tenue qui
+y règne prouve que les habitants ont joui d'une
+certaine aisance dans leur ancienne patrie.
+Avec les avantages que présente Nataskouan,
+ils s'y croiraient heureux, s'ils pouvaient obtenir
+la résidence d'un prêtre, ou du moins les
+visites plus fréquentes d'un missionnaire. Ils
+s'inquiètent de l'avenir de leurs enfants, qui
+vont être élevés sans recevoir d'autre instruction
+religieuse que celle que les parents pourront
+eux-mêmes donner. Dans l'espérance
+d'avoir bientôt un missionnaire, chargé de
+demeurer sur la côte, ils se proposent de bâtir
+une chapelle, à laquelle ils ajouteraient facilement
+un logement suffisant pour lui et pour
+son serviteur. Si, un jour, le supérieur ecclésiastique
+jugeait à propos de placer un prêtre,
+pour desservir les habitations qui s'échelonnent
+depuis Mingan jusqu'au cap de Wapitugan,
+point mitoyen entre les deux parties du Labrador,
+Nataskouan se trouverait à peu près au
+centre de la mission, et offrirait une population
+plus rapprochée et plus considérable qu'aucun
+autre poste de la côte, à l'exception de la
+Pointe-aux-Esquimaux.</p>
+
+<p>Sur la pointe qui s'avance dans le havre,
+près de l'embouchure du petit Nataskouan, un
+plateau, élevé d'une quarantaine de pieds au-dessus
+du niveau de la mer, est encore tout
+couvert de bois. Ce serait, il me semble, le
+lieu le plus convenable pour la chapelle<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>;
+placée sur la hauteur, elle serait visible du port
+et de toutes les parties de la baie. Près de
+cet endroit est le magasin, où tous les habitants
+ont affaire; c'est à quelques pas de la pointe
+que les pêcheurs viennent chaque soir mettre
+leurs berges en sûreté; de là aussi le prêtre
+pourra plus facilement surveiller les employés
+de la grave et les équipages des bâtiments, qui
+s'arrêtent ici en assez grand nombre. Il paraît
+plus avantageux que le missionnaire réside
+dans un lieu où ses rapports avec ses paroissiens
+seront plus faciles, et où il pourra exercer
+une influence salutaire sur la population flottante,
+amenée chaque été par les navires.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> Une chapelle et un presbytère ont été bâtis à Nataskouan,
+et un missionnaire y réside depuis le printemps de 1861; il est
+chargé de la partie inférieure du Labrador canadien. Sa mission
+a à peu près cent vingt lieues de côtes. Un autre missionnaire
+est à la Pointe-aux-Esquimaux.</blockquote>
+
+<p>On trouve autour de Nataskouan des forêts
+renfermant des sapins, des épinettes et des
+bouleaux. Ces arbres, plus beaux dans l'intérieur
+du payé, n'atteignent pas une grande
+hauteur près de la mer; ils suffisent néanmoins
+pour fournir, outre le combustible, des pièces
+de charpente et de bons madriers. Comme
+sur le reste de la côte, depuis la Pointe des
+Monts, le sol est ici sablonneux; engraissé
+avec du varech ou du poisson, il produit facilement
+des pommes de terre, des navets, des
+légumes. Les céréales croissent rapidement,
+mais l'on n'a pu encore constater si le blé peut
+y mûrir; l'orge et le seigle d'automne réussiraient
+probablement. Les pois sauvages et
+une herbe particulière au pays couvrent spontanément
+le sol et suffiraient pour nourrir les
+bestiaux dont on pourra avoir besoin.</p>
+
+<p>Près de la mer se sont formées plusieurs
+rangées de dunes, qui ressemblent aux vagues
+soulevées par le vent. Si l'on creuse un trou
+entre ces dunes, il s'emplit aussitôt d'une eau
+claire et parfaitement douce. En passant à
+travers les sables, l'eau de la mer est filtrée et
+se décharge complètement du sel qu'elle tenait
+en solution; plusieurs des puits, qui servent
+aux besoins des habitants, ne sont qu'à, cinquante
+ou soixante pieds de la ligne des hautes
+marées; et cependant l'eau y est aussi bonne
+et aussi fraîche qu'on la puisse désirer.
+Chacun peut avoir ainsi près de sa porte une
+source qui ne saurait jamais être épuisée,
+puisque la mer lui sert de réservoir.</p>
+
+<p>Moyennant ces avantages nombreux, rien
+n'empêcherait la population de Nataskouan de
+s'accroître et de s'étendre, s'il était possible
+d'obtenir des titres de concession de la part des
+seigneurs de Mingan. Jusqu'à présent, les
+établissements ont été commencés sans leur
+participation, et il est difficile de faire des
+arrangements avec eux, car ils sont nombreux
+et dispersés en Angleterre, au Canada et aux
+États-Unis. En arrivant dans ce lieu, il y a
+deux ans, les colons se placèrent près du
+rivage, et après avoir mesuré l'étendue de
+grève que chacun se réservait, ils se mirent à
+l'oeuvre, pour construire des habitations avant
+la venue de l'hiver. Chaque lopin a environ
+quatre-vingts ou cent pas de largeur sur une
+profondeur indéterminée; avec la pêche, il
+suffirait pour faire vivre convenablement une
+famille laborieuse.</p>
+
+<p>Il est de l'intérêt public que le gouvernement
+protège les colons qui viennent fertiliser
+de leurs sueurs ces côtes incultes et abandonnées.
+L'on parle beaucoup d'encourager les
+pêcheries, de former des matelots, d'empêcher
+les étrangers de profiter seuls des richesses du
+golfe Saint-Laurent. Eh bien! sans aucun
+effort de la part du gouvernement canadien, et
+par suite de circonstances favorables, ces
+projets sont en voie de réalisation. Voilà une
+population vigoureuse, morale, formée aux durs
+travaux de la terre et de la mer, appartenant
+au pays, parlant la langue du pays, fermement
+attachée à la religion de la majorité des habitants
+du pays; elle s'offre à mettre en valeur les
+pêcheries, à fournir de bons marins, à lutter
+pour conserver au Canada ses droits et ses
+privilèges contre les envahissements des spéculateurs
+des États-Unis. En retour, elle demande
+qu'on lui permette de s'asseoir paisiblement
+sur les sables déserts du Labrador, en face des
+grandes solitudes de l'océan, qu'elle se plaît à
+parcourir; elle désire qu'on lui assure le fruit
+de ses travaux, et que de prétendus propriétaires
+n'aient pas le droit de venir la troubler,
+lorsqu'elle aura donné la valeur réelle à cet
+établissement. Les seigneurs ont négligé de
+faire habiter les côtes de leur seigneurie, ou
+bien ils n'ont pu y réussir; le gouvernement a
+sans doute le droit de mettre lui-même à exécution
+les conditions imposées à tous ceux qui
+ont reçu de grandes concessions de terre; et
+l'obligation de faire habiter les terres accordées
+en seigneurie, est une des clauses qu'on trouve
+le plus souvent répétées dans les actes de concession.
+Il est désirable, il est nécessaire que
+la côte du Labrador soit habitée, afin que les
+navires qui suivent la route du détroit de Belle-Isle
+puissent trouver des secours, dans les cas
+d'avaries ou de naufrages.</p>
+
+<p>Les offices du dimanche étant terminés, je
+regagnai le bâtiment, malgré les pressantes
+sollicitations du père Cormier, qui voulait m'engager
+à demeurer chez lui. J'aurais bien
+volontiers accepté ses offres, mais je tenais à
+ne point retarder le départ de la goëlette, si le
+vent devenait favorable.</p>
+<br><br>
+
+
+<h4>V</h4>
+
+<p>Le lendemain, 2 septembre, deux barges
+chargées de sauvages arrivèrent de grand matin
+sur notre bord. Ces braves gens viennent
+faire baptiser un enfant, et tous les intéressés
+se sont réunis avec leurs parents et leurs amis
+pour être présents à la cérémonie. Parmi les
+assistants est un chef, qui étale avec complaisance
+sur sa poitrine une médaille d'argent,
+portant l'effigie de la reine Victoria. Il me
+prête secours quand il s'agit d'obtenir les noms
+des parents et ceux du parrain et de la marraine.
+Chacun d'eux me donne volontiers son
+nom de baptême; mais quand je lui demande
+son nom de famille, il me regarde en souriant,
+puis il se tourne vers ses compagnons, comme
+pour leur demander s'ils en savent quelque
+chose; et voilà tout. Sur les quatre noms de
+famille que je voulais connaître, je n'en pus
+obtenir qu'un seul. On m'apprit plus tard
+que les sauvages ne tiennent pas beaucoup à
+ces noms, qui sont souvent une raillerie ou un
+opprobre, quoique dans leur bouche ils aient
+une apparence magnifique. Aussi dans les
+circonstances solennelles, comme ils ne veulent
+point se clouer eux-mêmes l'injure au front,
+ils laissent à leurs camarades le soin de parier;
+et ceux-ci par délicatesse sourient et se taisent.</p>
+
+<p>Ces montagnais se préparaient à remonter
+la grande rivière de Nataskouan, qui s'avance
+fort loin dans l'intérieur du pays. Pendant
+l'automne et l'hiver ils feront la chasse, et ils
+ne descendront à la mer qu'au printemps prochain,
+pour aller au magasin et pour assister
+aux exercices de la mission. Ils emportent
+avec eux quelques sacs de farine; le fusil leur
+procurera la viande. Le lièvre, la perdrix
+blanche, le caribou et l'ours, voilà les provisions
+sur lesquelles ils comptent pour passer l'hiver.
+Mais si le gibier est rare, s'il survient un
+accident au chasseur, la famine se déclarera
+dans la cabane; les enfants et les parents se
+suivront au tombeau, sans qu'aucun étranger
+en ait connaissance. Il n'est pas rare que des
+familles entières ou presque entières disparaissent
+ainsi pendant l'hiver, lorsque la petite
+provision de farine a été épuisée et que la
+chasse ne produit rien; la tribu s'aperçoit à
+la réunion du printemps qu'il lui manque une
+famille.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>CHAPITRE DEUXIÈME</h3>
+<br><br>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>Dans l'après-midi de ce jour, nous pûmes
+laisser Nataskouan, et nous mettre de nouveau
+en route. De ce havre à Wapitugan, il y
+a environ vingt-cinq lieues; sur cette étendue
+de côtes sont le poste de Kégashka ou se termine
+la seigneurie de Mingan, et où sont
+établies sept ou huit familles acadiennes, puis
+ceux de Maskouaro, de la Romaine, de Coucoutchou,
+qui renferment chacun une famille.</p>
+
+<p>A Wapitugan, la côte qui, depuis Mingan, a
+couru de l'est à l'ouest, se replie vers le nord-est.
+Le pays change d'aspect; les îles deviennent
+plus nombreuses et bordent la côte
+sur deux ou trois rangs; les arbres disparaissent,
+l'on ne rencontre plus que des broussailles,
+ou <i>brousses</i> selon le langage du pays.
+Ce sont des épinettes noires, blanches et
+rouges, des sapins, des bouleaux et des cormiers,
+qui s'élèvent à une hauteur de six ou
+sept pieds; encore ne trouve-t-on ces arbres,
+rabougris que dans les lieux les plus favorisés.</p>
+
+<p>La côte du Labrador, depuis Wapitugan
+jusqu'à la baie de Brador, c'est-à-dire sur une
+longueur d'environ soixante lieues, est un lit
+de granit, dont les aspérités forment des
+collines et de petites montagnes sur la terre
+ferme, et des îles fort nombreuses dans la mer.
+Presque partout ces rochers se montrent à
+nus; sur quelques points une mousse blanche
+et épaisse s'étend sur le roc et lui communique
+une teinte grisâtre. Ailleurs les mousses sont
+décomposées et en se mêlant avec le détritus
+des rochers ont formé quelques pouces d'un
+sol, dont les éricacées se sont emparées. Quand
+on observe de loin la verdure dont elles revêtent
+là pierre, on croirait voir de magnifiques prairies,
+ou de beaux champs de blé encore en
+herbe; mais, de près, l'illusion est bien vite
+dissipée. En se pourrissant à leur tour les
+feuilles et les racines de ces plantes finissent
+par former, dans les creux des rochers, une
+couche de terre végétale de dix à douze pouces
+d'épaisseur. Quelques habitants industrieux
+ont utilisé le terreau ainsi formé, en le ramassant
+et le transportant dans un lieu abrité; par
+ce moyen ils ont réussi à créer des jardins et
+de petits champs, ou ils récoltent des patates
+et des navets. On concevra combien ce
+travail doit être pénible, si l'on considère qu'il
+n'y a pas de chevaux pour faire les charrois, et
+que tout doit être transporté à bras.</p>
+
+<p>L'histoire du Labrador n'est pas longue. Ce
+pays, à l'arrivée des Européens, était dans la
+possession des Esquimaux, qui soutenaient
+déjà et continuèrent longtemps après à soutenir
+une guerre assez vive, d'une part, contre les
+Montagnais, et, de l'autre, contre les Souriquois
+ou Micmacs, habitants des côtes de
+l'Acadie; de la Gaspésie et de Terreneuve.
+Les Esquimaux qui semblent appartenir à la
+famille des Samoyèdes et des Lapons se
+défendaient courageusement; mais quand les
+Français se mirent de la partie contre eux, ils
+durent céder peu à peu et se retirer vers le
+Labrador septentrional.</p>
+<br><br>
+
+
+<h4>II</h4>
+
+<p>Les chroniques du nord de l'Europe nous
+portent à croire que dès les treizième et
+quatorzième siècles, les Norvégiens et les Danois
+avaient découvert dans leurs voyages les
+îles de Terreneuve et le Labrador. En 1497,
+Jean et Sébastien Cabot, cherchant un passage
+vers les Indes, reconnurent la partie septentrionale
+du Labrador. En 1500, le portugais
+Cortereal visita aussi les côtes de ce pays.
+Dès l'année 1504, des pêcheurs basques, normands
+et bretons, y faisaient la pêche. Lorsque
+Jacques Cartier découvrit le fleuve Saint-Laurent,
+il rencontra vers la baie des Rochers
+un vaisseau rochelois, qui cherchait le port de
+Brest, situé près de l'embouchure de la rivière
+Saint-Paul.</p>
+
+<p>Abondante en poissons, cette mer continua
+d'être fréquentée, et le port de Brest devint le
+rendez-vous d'un grand nombre de pêcheurs
+français. Lewis Roberts, dans son <i>Dictionnaire
+du Commerce</i>, imprimé à Londres, en 1600, dit
+que c'était le principal poste de la Nouvelle France,
+la résidence d'un gouverneur, d'un
+aumônier et de quelques autres officiers; que
+les Français en exportaient de grandes quantités
+de morues, des barbes et des huiles de
+baleine, ainsi que des castors et autres fourrures
+précieuses. Il ajoute qu'ils entretenaient
+un fort à Tadoussac, pour y faire le trafic des
+pelleteries avec les sauvages. Il est difficile
+de déterminer ce qu'il y a de vrai dans l'assertion
+de cet auteur; mais il est bien certain que
+sur la baie de Saint-Paul se trouvent des ruines
+qui ont conservé le nom de <i>Vieux-Fort</i>. Le
+même nom est donné à ce lieu dans les cartes
+attachées à l'histoire du Canada, par Charlevoix.</p>
+
+<p>Quand la colonie de la Nouvelle-France eut
+commencé à s'affermir, des compagnies, à la
+tête desquelles étaient les sieurs Aubert de la
+Chesnaye et Riverin, obtinrent des concessions
+de terres sur la côte du Labrador, au nord de
+Blanc-Sablon. Peu de temps après, le sieur
+LeGardeur de Courtemanche était mis en possession
+de la baie de Phélypeaux, aujourd'hui
+nommée la baie de Brador; et le sieur Amador
+Godefroy de Saint-Paul obtenait cinq lieues de
+côtes, de chaque côté de la grande rivière des
+Esquimaux, à laquelle il donna le nom de
+Saint-Paul, et qui est aujourd'hui appelée
+rivière aux Saumons.</p>
+
+<p>Dans les limites de la seigneurie du sieur de
+Saint-Paul, se trouvait renfermé l'ancien port
+de Brest Le but des concessionnaires, tel
+qu'il est exprimé dans leurs demandes, était
+de faire "la pêche des molues, baleynes,
+loups-marins, marsouins et autres". Les héritiers
+des premiers acquéreurs continuèrent la
+même pêche, et dans un tableau des produits
+du Canada, pour l'année 1744, l'on trouve que
+plusieurs milliers de barriques d'huile avaient
+été en cette année exportées du Labrador.
+Sous le gouvernement britannique toutes ces
+pêcheries passèrent à des marchands anglais et
+écossais, qui employaient un certain nombre
+d'hommes pour faire la pêche et la chasse. Le
+chef de la dernière compagnie qui exploita ces
+postes fut le sieur Adam Lymburner, alors un
+des premiers marchands de Québec.</p>
+
+<p>Il y a quarante ans, l'on ne rencontrait pas
+sur la côte une seule femme d'origine européenne;
+les six ou sept postes du Labrador ne
+renfermaient que des hommes, presque tous
+originaires de Berthier. Ceux-ci étaient célibataires
+ou avaient laissé leurs femmes dans
+leur paroisse natale. Plusieurs, après avoir
+réussi à faire des épargnes et à découvrir
+quelque lieu avantageux pour la chasse ou pour
+la pêche, s'y bâtirent des demeures et commencèrent
+à travailler pour leur propre compte; la
+femme et les enfants venaient bientôt après
+occuper la maison et prendre part aux travaux
+du chef de la famille. Les premiers arrivés
+attirèrent quelques-uns de leurs parents ou de
+leurs amis; et ainsi se sont établies une
+quarantaine de familles canadiennes, venues
+des environs de Québec. Les femmes sont
+encore bien moins nombreuses que les hommes,
+de sorte qu'il est presque impossible d'obtenir
+une servante sur les lieux; aussi si une femme
+est malade, elle doit avoir recours à sa voisine.
+Or, les maisons étant à cinq ou six milles
+l'une de l'autre, la voisine qui vient servir de
+garde-malade doit amener avec elle tous ses
+enfants, s'ils sont encore en bas âge. Pour la
+raison ci-dessus donnée, la rareté des personnes
+du sexe, il arrive que les filles se marient fort
+jeunes, souvent même avant l'âge de quinze
+ans.</p>
+
+<p>Trente familles à peu près parlent la langue
+anglaise; parmi elles une dizaine sont catholiques
+et les autres protestantes. Quelques-unes
+comptent parmi leurs ancêtres des anglais,
+des écossais, des irlandais, des jersiais,
+des français et des esquimaux.</p>
+
+<p>La langue française est la plus généralement
+répandue dans la partie supérieure du Labrador,
+depuis Mingan jusqu'à Saint-Augustin;
+elle est aussi ordinairement en usage à Blanc-Sablon;
+mais depuis Saint-Augustin jusqu'à la
+baie de Brador, on parle habituellement l'anglais.
+Beaucoup d'habitants de la côte se
+servent facilement des deux langues.</p>
+
+<p>On rencontre peu de Montagnais; ceux qui
+paraissent dans ces quartiers pendant quelques
+semaines ne font qu'y passer, pour se rendre à
+leurs quartiers d'hiver et en revenir par les
+rivières d'Itamamiou, de Saint-Augustin ou des
+Saumons. Quant aux Esquimaux, j'en ai vus
+trois ou quatre, qui vivent à l'européenne;
+tous les autres se sont retirés vers le nord. Ils
+ont néanmoins laissé dans le pays des traces de
+leur passage: les noms de lieux, la manière de
+faire la pêche et la chasse, certaines coutumes
+locales, viennent en grande partie des Esquimaux:
+les voitures, les harnais des chiens, les
+fouets sont les mêmes dont se servent les
+Esquimaux. L'on a fait preuve de sagesse en
+conservant ces usages des anciens habitants,
+car ils conviennent au climat et à la nature
+du pays.</p>
+
+<p>En laissant Wapitugan, j'entrais dans les
+limites de ma mission. La <i>Marie-Louise</i>
+devant s'arrêter à la plupart des postes pour y
+débarquer des provisions, j'étais assuré de
+rencontrer le P. Coopman ou du moins, s'il
+était parti, d'apprendre quelles étaient les
+maisons qu'il n'avait pu visiter; car je ne savais
+encore ou il me faudrait débarquer. A la
+Pointe-à-Morier et à Watakayastic, on nous informa
+que la maladie du Rev. Père avait été
+très-grave, qu'après avoir été retenu une quinzaine
+de jours au Petit Mécatina, il avait pu se
+mettre en route, avec l'espérance de continuer
+sa mission.</p>
+<br><br>
+
+
+<h4>III</h4>
+
+<p>Le 4, nous nous arrêtions à Natagamiou,
+tout près d'une chute que fait la rivière de ce
+nom en se jetant dans la mer. La cascade
+est si forte que le saumon ne peut la remonter;
+aussi le poste ne vaut-il rien pour la pêche du
+saumon. Le propriétaire de Natagamiou
+possède la seule vache qui se trouve entre
+Wapitugan et Blanc-Sablon; il en retire peu
+de profit, car, de huit à dix lieues à la ronde,
+on envoie chercher chez lui du lait, pour
+guérir toutes les maladies imaginables: un tel
+service ne se refuse jamais et est toujours
+rendu gratuitement.</p>
+
+<p>A la Tête-à-la-Baleine, nous débarquons un
+passager, qui vient s'essayer aux travaux du
+pays. Cette île est un rocher à peu près nu;
+cependant le sieur Kenty, qui s'y est établi,
+entretient fort convenablement sa famille, avec
+les produits de la pêche du loup-marin, de la
+morue et du hareng. Au commencement du
+mois d'août, il avait déjà près de trente mille
+morues, et le poisson était encore abondant.
+Il a aussi su utiliser le peu de terre qui se
+trouve sur l'île, en la ramassant et la transportant
+près de sa maison, pour y former un petit
+champ. La culture lui a fourni des navets et
+des pommes de terre, dont il a pu vendre une
+partie, après avoir fait la provision nécessaire
+pour sa famille.</p>
+
+<p>En laissant la Tête-à-la-Baleine, nous franchissons
+un étroit passage au milieu des îles&mdash;et
+nous côtoyons le pied du Gros Mécatina,
+morne élevé, qui sert d'amarque aux vaisseaux
+arrivant de la haute mer sur la côte du Labrador.
+Sa cime est depuis une semaine couverte
+de fumée. Selon ce qu'on nous dit, le feu, mis
+dans les broussailles et dans la mousse par des
+voyageurs imprudents, s'est étendu sur toute
+la montagne et a ensuite pénétré dans les
+terres, consumant dans son passage la maigre
+provision de bois qui servait au besoin des
+habitations environnantes. Comme la sécheresse
+règne depuis longtemps, l'on craint qu'il
+ne soit porté vers l'intérieur du pays, où il
+causerait un double dommage, en détruisant le
+bois, si précieux dans ces lieux, et en éloignant
+le gibier. L'on est tout étonné d'apercevoir,
+sur les flancs noircis de la montagne, des ravines
+encore pleines de neige. Malgré les
+flammes de l'incendie, malgré les chaleurs du
+mois d'août, l'hiver a laissé les traces de sa
+rigueur, non-seulement sur la terre, mais encore
+sur la mer, car, à une lieue de distance, une
+énorme glace miroite au soleil, en se balançant
+lourdement sur les vagues.</p>
+
+<p>Le poste du Gros Mécatina est ancien, et, il
+y a un siècle, il était un des plus productifs du
+Labrador; en 1744, la veuve Pommereau, à qui
+il appartenait, en retirait 451 barriques d'huile,
+tandis que le poste de la baie Phélypeaux n'en
+fournissait que 390 au sieur de Brouague.
+Aujourd'hui, il a perdu de sa valeur, et cependant
+les quelques familles qui y demeurent
+n'ont point raison de se plaindre de leurs pêcheries.</p>
+
+<p>Dans une des baies voisines, la baie des
+Bateaux, on trouve des huîtres connues sous le
+nom de palourdes, dont les coquilles sont fort
+belles; elles vivent cachées dans le sable, et,
+pour les en tirer, il faut se servir de la pelle ou
+de la pioche. Elles sont, dit-on, d'un goût excellent.</p>
+
+<p>Nous nous dirigeons vers la Tabatière, ou je
+dois laisser la goëlette pour donner une mission.
+La Tabatière est la métropole du canton;
+située à mi-distance, entre Wapitugan et Blanc-Sablon,
+elle renferme dans un rayon de trois
+lieues douze familles catholiques. Aussi, à un
+peu plus d'un mille du principal établissement,
+a-t-on élevé une chapelle, destinée à l'usage de
+ce noyau de fidèles. La raison qui a porté à
+mettre la chapelle à une telle distance du port
+peut servir à donner une idée du pays; c'est
+le seul endroit où il y ait assez de terre pour un
+cimetière; et encore ce cimetière a-t-il à peine
+un quart d'arpent en superficie.</p>
+
+<p>Le poste de la Tabatière a été établi par le
+sieur Samuel Robertson, que monsieur Lymburner
+voulut favoriser, après avoir abandonné
+lui-même le commerce du Labrador. Écossais
+de naissance, M. Robertson apportait aux
+affaires l'intelligence et la persévérance qui
+distinguent ses compatriotes. Lorsqu'il eut
+reconnu les avantages qu'offrait le port de la
+Tabatière, il le choisit pour y établir une grande
+pêcherie; les loups-marins alors étaient si
+nombreux dans ces parages, que dans un seul
+automne on en prit ici plus de quatre mille.</p>
+
+<p>Le nouveau propriétaire était d'un caractère
+un peu excentrique, et tentait par fois des entreprises
+hasardeuses qui lui plaisaient par leur
+singularité. Il avait remarqué que les baleines,
+en remontant, suivaient assez souvent une
+passe entre deux îles; il crut pouvoir les
+arrêter, ou du moins les embarrasser dans leur
+course, en tendant un rets monstre dans ce
+détroit. Pour cette fin, il fit préparer avec un
+soin particulier un filet d'un genre tout nouveau.
+Les mailles, d'une très-grande largeur,
+étaient formées avec de gros câbles, capables
+de résister à une forte tension; des barriques
+vides servaient de flottes; de puissantes
+amarres, destinées à tendre le rets et à le maintenir
+en place, étaient attachées à des ancres
+qu'on avait enfoncées dans les fissures du roc.
+Robertson avait eu la précaution de prendre à
+son service, pour l'hiver, des harponneurs et
+des matelots accoutumés à poursuivre la
+baleine. Il espérait qu'en suivant sa route
+accoutumée, la baleine irait se heurter contre
+le filet; les harponneurs devaient alors profiter
+de la situation, et donner le coup de mort au
+malheureux cétacé, embarrassé dans les plis
+du filet. Les pêcheurs connaissaient un peu
+le vigoureux lutteur à qui ils avaient affaire;
+ils représentèrent que toutes les amarres, retenant
+un côté du filet, devaient être assez faibles
+pour se briser au premier choc; qu'en cédant
+ainsi sur un point le ret serait moins exposé à
+être rompu et s'enlacerait plus sûrement autour
+de la baleine; que si les deux bouts étaient
+également solides, la baleine ferait une trouée
+complète et continuerait sa route. Le conseil
+était trop sage pour être adopté; la conséquence
+fut que la première baleine passa à
+travers le filet, et le laissa dans un état si déplorable,
+qu'il fallut le lever sans mot dire.
+Depuis cette tentative, l'on a renoncé à prendre
+les baleines avec des filets.</p>
+
+<p>Je fus reçu chez une des cinq familles qui
+demeurent dans le voisinage immédiat de la
+Tabatière; et je pus, le même soir, juger de
+l'hospitalité qu'on exerce sur la côte, et dont
+j'avais entendu parler à plusieurs reprises. En
+effet, pour le souper, une dizaine d'hommes se
+présentèrent à table et s'y placèrent sans façon.
+"Combien employez-vous donc de pêcheurs?"
+demandai-je à quelqu'un de la maison. "Nous
+n'avons que trois hommes.&mdash;Mais d'où viennent
+tous vos convives?&mdash;Les uns appartiennent
+aux postes voisins; les autres sont
+arrivés par une goëlette venue de l'ouest, et
+s'en vont à la pêche du hareng vers Blanc-Sablon.
+&mdash;Les connaissez-vous tous?&mdash;Pas
+tous; mais quand un étranger arrive, il a sa
+place à table; c'est la coutume. Dix étrangers
+resteraient une semaine toute entière dans une
+maison, qu'on ne leur ferait pas voir que leur
+visite est un peu longue".</p>
+
+<p>L'hospitalité se pratique même en l'absence
+des maîtres de la maison. Pendant la pêche
+du saumon, quelques familles laissent leur
+demeure ordinaire, pour aller en occuper une
+autre sur les bords de la rivière Saint-Augustin,
+ou de quelque autre rivière. En partant, on
+laisse des provisions, quelquefois même de
+l'argent, et les portes restent ouvertes, de
+manière que les voyageurs y puissent entrer et
+prendre les choses dont ils ont besoin. Jusqu'à
+présent, personne, n'a abusé d'une si
+louable coutume; mais le temps est arrivé où,
+à cause du grand nombre d'étrangers qui
+fréquentent la côte, il ne sera pas possible de
+la maintenir.</p>
+
+<p>Il est à remarquer que chaque famille a
+ordinairement deux maisons: la maison du
+<i>large</i> et la maison de <i>terre</i>. La maison du
+large est placée sur une île, ou au bord de la
+mer si elle est sur la terre ferme. C'est la
+demeure ordinaire de la famille pendant la
+plus grande partie de l'année; elle est toujours
+dans l'endroit où la pêche du loup-marin, du
+hareng et de la morue se peut faire plus facilement.
+La maison de terre est occupée pendant
+la saison du saumon, qui se prend dans
+les rivières. Il est des gens qui en possèdent
+une troisième pour l'hiver, afin d'être plus rapprochés
+du bois; car il arrive que la maison
+du large se trouve à quatre ou cinq lieues de
+l'endroit où l'on coupe le bois de chauffage.</p>
+
+<p>En général, les maisons ordinaires sont
+propres, et assez grandes pour être partagées
+en deux, ou trois chambres. Les meubles n'en
+sont pas riches, mais l'on y trouve tout ce qui
+est nécessaire. Les marchands y viennent
+d'Halifax, parcourent les havres de la côte, sur
+des goëlettes, et fournissent à un taux raisonnable
+les provisions et les marchandises qui, si
+l'on en excepte la farine et le lard, sont à
+meilleur marché qu'à Québec. En retour, les
+trafiquants reçoivent les huiles, le poisson et les
+pelleteries. Ils s'en tiennent ordinairement
+au troc, et ne donnent d'argent que dans les
+cas extraordinaires. Ainsi conduit, ce commerce
+est fort lucratif. C'est sur la côte du
+Labrador que le sieur Daniel Cronyn, un des
+plus riches marchands d'Halifax, a fait une
+fortune considérable. Il passait de poste en
+poste sur une goëlette, distribuait des marchandises,
+et recevait le saumon, l'huile, les peaux
+de loups-marins et les riches fourrures des
+<i>planteurs</i>; je dois employer ce nom de planteurs,
+que se donnent les habitants de la côte,
+quoiqu'il n'y en ait que deux ou trois parmi eux
+qui plantent des pommes de terre.</p>
+
+<p>Les marchands de Québec ont eu moins de
+succès; pendant bien des années, le feu sieur
+Victor Hamel a fait un commerce étendu avec
+les Labradoriens; il en a retiré assez peu de
+profit, mais beaucoup d'honneur, car partout
+je l'ai entendu louer pour son honnêteté et son
+obligeance. Aujourd'hui, peu de Canadiens
+font le commerce au Labrador; l'on prétend
+que leurs marchandises sont mises à un prix
+trop élevé, et que le marché de Québec ne
+vaut point celui d'Halifax pour les produits du
+pays.</p>
+<br><br>
+
+
+<h4>IV</h4>
+
+<p>Le 5 août, lendemain de mon arrivée, je me
+rendis à la chapelle, qui est convenable et bien
+tenue. Elle est couronnée par un petit clocher,
+qui attend encore une cloche; derrière
+le choeur, il y a une sacristie, qui peut servir de
+résidence temporaire au missionnaire, pendant
+les quelques jours de sa visite en été. Le site,
+tout-à-fait solitaire, est propre à l'étude et à la
+méditation; on n'y entend d'autres sons que le
+chant des oiseaux et le bruit de la vague qui
+vient déferler sur le sable du rivage. Là,
+pendant plus de la moitié d'une semaine, je
+donnai matin et soir les exercices de la mission,
+et tous y assistèrent régulièrement. Le dernier
+jour, qui était un dimanche, la congrégation
+se trouva au grand complet; car aux
+habitants du lieu s'étaient réunies plusieurs
+familles sauvages qui se rendaient à la rivière
+Saint-Augustin. "N'est-ce pas", observait
+après la messe, un jeune homme né au Labrador,
+"qu'il y a beaucoup de monde par ici; je
+suis sûr qu'il y avait plus de cinquante grandes
+personnes dans la chapelle".</p>
+
+<p>Entre les offices du matin et ceux du soir,
+je trouvais du temps pour lire et pour explorer
+les mornes voisins. Un cap, taillé à pic et qui
+s'avance dans la baie Rouge, à quelques pas de
+la chapelle, excitait particulièrement ma curiosité.
+Sur une saillie du rocher, à cinquante
+pieds au-dessus de la mer, s'élèvent quelques
+pierres, qui semblent noircies par la fumée.
+A-t-on fait du feu sur cette pointe suspendue
+au-dessus d'un précipice? Comment y a-t-on
+transporté du bois?&mdash;A quel propos des
+chrétiens se sont-ils nichés là-haut?&mdash;Voilà
+l'énigme qui se présentait à mon esprit, depuis
+une heure que je rôdais sur la grève, au pied
+du cap. Comme je n'avais personne autour
+de moi pour m'éclairer sur ce sujet, je me
+décidai enfin à essayer de résoudre personnellement
+le problème. Attaquer le rocher de
+front, était tout bonnement se casser la tête
+contre, une muraille; il fallait recourir à la
+stratégie, et prendre la forteresse à revers. En
+m'éloignant du rivage, je réussit à gravir le
+côteau, au moyen de quelques arbrisseaux;
+puis, un sentier tracé par les chiens, me conduisit
+au sommet du cap, d'où je me glissai
+tant bien que mal sur une <i>corniche</i> du rocher,
+longue d'environ douze pieds et large de trois
+ou quatre. Sous mes pieds était le rivage d'où
+j'avais examiné ce nid d'aigle; ce n'était pourtant
+pas un nid d'aigle, mais bien un nid de
+montagnais. Oui, sur-ces quelques pieds de
+roc, une famille sauvage avait passé deux
+semaines; ces pierres enfumées formaient la
+cheminée; quelques branches d'épinette recouvertes
+de mousse marquaient le lieu où
+dormaient paisiblement le père, la mère et les
+enfants, tandis qu'au-dessus grondait l'ouragan,
+et qu'au-dessous la mer dans sa furie ébranlait
+le pied du rocher. Des tisons noircis, des
+amas d'os de goëlands, et d'arêtes de poissons
+prouvent que la chasse et la pêche avaient
+abondamment fourni à la cuisine qu'on faisait
+céans. Mais comment les enfants n'ont-ils pas
+été lancés à la mer par leur étourderie naturelle,
+ou par la violence des vents? c'est ce dont je
+ne puis me rendre compte.&mdash;On m'apprit plus
+tard que cette famille était une de celles qui en
+pêchant et en chassant descendaient à la
+rivière Saint-Augustin.</p>
+
+<p>Dans mes promenades, je pus étudier à
+loisir la botanique du pays. Le règne végétal
+y offre surtout des éricacées et des plantes alpines,
+qui croissent dans les fentes des rochers,
+ou au milieu des couches de la longue mousse
+grise. Souvent, au fond d'un bassin creusé
+dans le roc, et dont les parois retiennent les
+aux pluviales, s'étend sur un lit de deux ou
+trois pouces de terre, un riche et mollet tapis,
+formé par le <i>drosera rotundifolia</i>. Cette plante
+délicate, dont la teinte rougeâtre contraste
+avec le beau vert des lycopodes, occupe des
+espaces assez considérables sur plusieurs des
+îles de la Demoiselle. Les arbustes les plus
+communs, sont: le thé du Labrador, <i>ledum
+latifolium</i>, qui répand un odeur aromatique,
+lorsque l'on broie ses feuilles veloutées; un
+bouleau nain à feuilles rondes, <i>betula glandulosa;</i>
+la petite épinette noire, qui se traîne sur
+les rochers et dont les feuilles infusées dans
+l'eau chaude fournissent un breuvage préféré
+au thé par les planteurs; on en fait aussi une
+bière meilleure que la bière d'épinette grise.</p>
+
+<p>Les fruits, ou, comme on les nomme dans le
+pays, les graines sont en abondance. L'on
+trouve beaucoup de bluets; deux espèces
+d'atocas; les mûres rouges du <i>rubus arcticus</i>
+qui porte des fleurs cramoisies; les baies de
+<i>l'arbutus alpinus</i>, en anglais <i>fox-berry</i>; les
+graines de corbijeaux, noires et rouges, <i>empetrum
+nigrum</i> et <i>empetrum rubrum</i>, nourriture
+favorite des oiseaux dont elles portent le nom.
+Au mois d'août les corbijeaux arrivent tout
+amaigris; ils dévorent avec avidité les baies
+de l'empetrum; et, au bout de quelques
+semaines, ils ont acquis un embonpoint tel
+qu'ils ont peine à voler. Mais le fruit du pays,
+par excellence, est une mûre jaune, <i>rubus
+chamoemorus</i>, nommée <i>chicoté</i> par les sauvages et
+les français; et <i>bake apple</i> par les anglais. Ce
+fruit est estimé non-seulement des hommes,
+mais encore des chiens et des ours, qui en sont
+très friands; il est mis à bien des sauces, mais
+il sert surtout aux provisions de confitures, que
+les ménagères préparent pour l'hiver. Je dois
+ajouter à la liste de fruits, les groseilles rouges
+et violettes, les petites <i>poires</i>, <i>amelanchier canadensis</i>,
+et les framboises qui sont rares. Quant
+aux fraises, si communes dans les environs de
+Québec, je ne me rappelle pas en avoir trouvé
+sur la côte du Labrador.</p>
+<br><br>
+
+
+<h4>V</h4>
+
+<p>Le 6, en retournant le soir à mon logis, je
+pus juger par mes yeux de l'abondance du
+poisson dans cette mer. J'avais dans le cours
+de la journée remarqué plusieurs berges, qui se
+suivaient lentement, en visitant les baies et les
+anses. Chacune était conduite par six rameurs;
+debout sur levant, se tenait immobile
+un matelot, qui sondait de ses regards le fond
+de la mer.</p>
+
+<p>Ces berges étaient à la recherche, d'un banc
+de harengs; elles appartenaient à une goëlette
+mouillée à deux lieues de là, près du Gros
+Mécatina. Deux heures plus tard, leur grande
+seine, longue de plus de cinq cents brasses,
+avait été lancée à l'eau et enveloppait une
+masse épaisse de harengs. Les deux bouts de
+la seine avaient été toués vers la terre, où ils
+furent amarrés, puis avec de petits filets l'on
+mettait le poisson à sec sur le rivage. La prise
+était évaluée à quatre ou cinq cents barils.
+Comme le vent du nord-est commençait à
+souffler avec violence, les embarcations du
+voisinage furent mises, en réquisition, et, à
+mesure qu'on en avait empli une, on la dépêchait
+vers la goëlette. Par malheur, une des
+berges trop lourdement chargée fut couverte
+par un coup de mer, vis-à-vis de la Baie-Rouge,
+et les deux pêcheurs qui la conduisaient furent
+emportés par la vague. Leur perte était assurée,
+si leurs compagnons n'avaient volé à leurs
+secours sur de légères embarcations: l'un et
+l'autre furent retirés à demi-morts et ne
+comptant plus revoir la terre. On les transporta
+dans une maison voisine, où les soins les
+plus empressés leur furent prodigués avec tant
+d'efficacité, que le lendemain ils étaient prêts
+à reprendre leur pénible travail.</p>
+
+<p>Cependant comme le vent continuait à augmenter,
+il fallut mettre la seine en état de résister
+à la mer, au moyen d'ancres et de forts
+câbles; pendant la nuit, tous les pêcheurs
+restèrent sur pied, prêts à couper les amarres,
+à ouvrir la seine et à la retirer de l'eau, si elle
+était en danger de se rompre. Le soir, un
+véritable ouragan se déchaîna; les vagues
+venaient se briser avec fureur contre les rochers,
+et s'élevaient en masses d'écume à une hauteur
+de plus de vingt pieds. La mer et le vent
+semblaient devoir tout balayer; mais l'abri
+avait été si bien choisi et les mesures étaient
+si soigneusement prises pour prévenir les accidents,
+que durant trois jours de gros temps la
+seine résista à la pression du dehors et aux
+mouvements du dedans; car les pauvres prisonniers,
+battus par les flots, cherchaient à
+rompre les murailles de la geôle.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>CHAPITRE TROISIÈME</h3>
+<br><br>
+
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>Le dimanche (8 août) je terminai la mission
+après avoir recommandé aux habitants de se
+conserver soigneusement dans la grâce de
+Dieu, car d'ici à onze ou douze mois, fussent-ils
+aux portes de la mort, ils ne pourront
+obtenir les secours de la religion, attendu que
+le prêtre le plus voisin se trouve sur la côte de
+Gaspé, à plus de cent lieues de distance.</p>
+
+<p>Je partis le même soir de la Tabatière, avec
+le sieur François Lévêque, maître du poste de
+la Grosse-Ile de Mecatina, pour aller donner
+la mission à sa famille. Quoique le vent fût
+faible, nous franchîmes dans une heure les
+deux lieues que nous avions à faire.</p>
+
+<p>Les berges dont on se sert sur toute la côte
+demandent peu de vent, parce qu'elles sont
+légères et portent une forte voilure; si le
+temps se fait gros, il est facile de prendre
+deux ou trois ris dans les voiles. Ces embarcations
+sont construites au Massachusetts
+et viennent surtout de Newburyport près de
+Boston; elles coûtent ordinairement de quinze
+à seize louis lorsqu'elles ont leur voilure. On
+ne bâtit point au Labrador, le bois étant trop
+rare et trop éloigné. Il en est tout autrement
+sur la côte de Gaspé, où beaucoup de pêcheurs
+construisent eux-mêmes leurs berges, qui sont
+grandes, fortes et si propres à résister à de gros
+coups de vent, que les pêcheurs gaspésiens ne
+craignent point de s'en servir pour traverser du
+Cap des Rosiers à la pointe est de l'île d'Anticosti.
+C'est une distance de trente lieues en
+pleine mer. Les berges américaines courent
+mieux dans le vent et sont préférables pour
+louvoyer; mais elles sont moins sûres et
+exigent plus de précautions contre les accidents;
+si la lame passe pardessus les carreaux,
+elles s'enfoncent et disparaissent sous l'eau.
+Celles de Gaspé, au contraire, lors même
+qu'elle tournent sous voiles, surnagent presque
+toujours. Aussi les pêcheurs de Percé, de
+Douglastown et du Cap des Rosiers ne
+craignent point d'exposer leurs berges à chavirer,
+car ils savent qu'ils pourront se réfugier en
+sûreté sur la quille.</p>
+
+<p>La Grosse-Ile est un rocher qui a une longueur
+de quatre ou cinq milles; comme elle
+est haute et avancée à la mer, on l'aperçoit de
+loin dans toutes les directions. Ses rochers,
+ses grèves et ses baies sont riches en gibier.
+Au moment ou nous y arrivons, des milliers
+d'oiseaux s'agitent de toutes parts autour de
+nous; plusieurs-familles de jeunes <i>moignacs</i>
+s'enfuient sur l'eau, ayant les ailes encore trop
+faibles pour voler; les goddes, penguins en
+miniature, et les cormorans nous adressent des
+injures du haut de leurs rochers; des goëlands,
+des corbeaux beaucoup plus gros que nos corneilles,
+des hibous, des chouettes tournoient
+en poussant des cris d'inquiétude.</p>
+
+<p>L'île possède deux beaux ports où les plus
+gros vaisseaux peuvent se mettre à l'abri: dans
+l'un, les goëlettes baleinières se rendent d'ordinaire
+pour le dépècement des baleines qu'on
+vient de tuer; sur l'autre, sont établis des
+fourneaux et des fonderies. C'est près de la
+baie qui forme le second port que sont les
+maisons et les autres bâtiments de monsieur
+Lévêque; c'est au fond de cette baie qu'il tend
+deux rets dont chacun a trois cents brasses de
+longueur, sans compter les annexes. L'année
+dernière, il prit deux cent huit loups-marins,
+qui lui ont valu plus de deux cents louis. C'est
+assurément un retour avantageux, pour une
+pèche qui ne dure que deux ou trois semaines.
+Mais il faut remarquer qu'une pêcherie ou
+échouerie de loups-marins entraîne bien des
+dépenses, car les frais de premier établissement,
+en filets, ancres, berges, s'élèvent à trois
+ou quatre cents louis. Viennent ensuite les
+dépenses annuelles pour l'entretien et le
+renouvellement de ces objets, ainsi que pour
+les gages des employés.</p>
+
+<p>Il faut ordinairement quatre hommes pour
+compléter l'équipage des berges. Quoique la
+pêche ne dure que trois semaines, on garde
+ces employés depuis le mois de septembre
+jusqu'au commencement de mai. Ils reçoivent
+ordinairement une part convenue dans les
+profits de la saison, et de plus le maître de
+l'échouerie est tenu de les nourrir et de les
+loger. Pendant le reste de l'hiver et du printemps,
+on les occupe comme on peut, soit à
+charroyer le bois de chauffage, soit à faire la
+chasse, sur la terre ferme. Ainsi les profits
+nets sont réellement bien moindres qu'ils
+ne paraissent à première vue; tels qu'ils sont,
+ils suffisent cependant pour récompenser le
+propriétaire dans les années ordinaires.</p>
+
+<p>Il s'agit ici de la pêche d'automne ou d'hiver
+qui est différente de celle du printemps, dont
+j'ai déjà parlé. Vers la fin de novembre, les
+loups-marins commencent à remonter de la
+mer vers le fleuve Saint-Laurent; ils vont rencontrer
+les glaces flottantes, sur lesquelles ils
+se tiennent pendant l'hiver. Comme ils
+suivent alors la côte et les îles, la pêche d'automne
+se fait près de la terre; de grands rets,
+garnis d'annexes ou ailes rentrantes, sont
+tendus dans les passages étroits et dans les
+baies. Les ailes sont placées de manière qu'en
+suivant le rets, les loups-marins s'engagent
+dans une espèce de cul-de-sac, qui ne leur
+présente point d'issue pour sortir. La pêche
+commence vers le milieu de décembre et finit
+vers le huit ou le dix de janvier; aussi comme
+c'est la plus rude saison de l'année, les pêcheurs
+ont beaucoup à souffrir du froid, des glaces et
+des neiges. Sur les échoueries ordinaires, l'on
+prend, en terme moyen, de cent cinquante à
+deux cent cinquante loups-marins, que l'on
+évalue à un louis pièce; la peau vaut de quatre
+à cinq chelins, et l'huile de deux à quatre
+piastres.</p>
+
+<p>Il y a plusieurs espèces de loups-marins
+dans les eaux du Labrador; on les distingue
+par la taille, par les habitudes, par le poil et
+par la conformation de la tête. Les plus
+grands sont les Wastics qui ont jusqu'à treize
+pieds de longueur. Les Wabishtouis sont
+aussi fort gros; la ressemblance de leurs traits
+avec ceux des Esquimaux a donné naissance
+à la tradition, qui porte que ce peuple est
+descendu d'un couple de Wabishtouis ostracisés
+par la tribu, et forcés de chercher une nouvelle
+patrie sur la terre ferme. L'espèce la plus
+commune de loups-marins est <i>phoca groenlandica</i>,
+nommé <i>harp seal</i> par les Anglais. Voici
+ce qu'en dit le sieur Samuel Robertson, dans
+un mémoire présenté par lui à la Société
+Littéraire et Historique de Québec:</p>
+
+<p>"Cette espèce de loups-marins se trouve
+depuis le fleuve Saint-Laurent, jusqu'à la mer
+glaciale.... Ils ont jusqu'à sept pieds de
+longueur et quatre pieds de tour. Quand ils
+sont arrivés à leur entier développement, vers
+l'âge de trois ans, ils ont la tête noire et portent
+sur chaque coté une bande noire depuis les
+épaules jusqu'à la queue; le reste du corps est
+blanc. Ils sont très-nombreux et forment la
+principale nourriture des Groenlandais et des
+Esquimaux. Avec des rets, on les prend en
+grand nombre sur les côtes du Labrador et de
+Terreneuve; on les tue aussi sur les glaces
+flottantes. Ces amphibies sont errants, ils
+voyagent vers le nord durant l'été et fréquentent
+le golfe et les bancs de Terreneuve
+pendant l'hiver. Dans les mois de février et
+mars, les femelles montent sur une glace
+flottante et y donnent naissance à leurs petits;
+la portée est d'un petit pour l'ordinaire, mais
+quelquefois de deux et même de trois. Les
+mères abandonnent immédiatement leurs nourrissons;
+parfois, mais bien rarement, elles les
+allaiteront pendant un jour ou deux. En venant
+au monde, le jeune loup-marin est de la grosseur
+d'un chat et pèse de quinze à vingt
+livres"</p>
+
+<p>Malgré l'immense destruction de ces animaux,
+leur nombre semble à peine décroître;
+ils forment une des principales sources de
+revenus pour les habitants du Labrador, d'une
+partie de Terreneuve et des îles de la Magdeleine.
+Les peaux vertes servent assez souvent
+de monnaie dans les marchés qui se font entre
+les planteurs. Lorsqu'elles ont été bien préparées,
+elles sont employées pour harnais à
+chiens, bottes, mitaines. Quant à la chair, on
+la sale et on la conserve avec la viande de
+baleine pour nourrir les chiens pendant une
+grande partie de l'année. Sous ce rapport, le
+loup-marin est d'une haute importance pour
+les planteurs, car, s'ils en manquaient, ils ne
+pourraient garder leurs chiens; et sans les
+chiens, qui tiennent lieu de chevaux dans les
+voyages et pour les charrois, la côte serait inhabitable
+pendant l'hiver. Le pays, en effet, ne
+fournit point assez de fourrages pour la nourriture
+des chevaux, qui d'ailleurs seraient inutiles
+au milieu des neiges et sans chemins
+battus.</p>
+
+<p>Chaque famille garde ordinairement huit ou
+dix chiens, qui pendant l'été n'ont qu'à manger,
+flâner et se quereller. Pendant l'hiver,
+l'état des choses est bien changé: il leur faut
+renoncer au <i>far niente</i>, et se soumettre à de
+rudes fatigues.</p>
+<br><br>
+
+
+<h4>II</h4>
+
+<p>Le chien esquimaux a servi de base à
+toutes les familles de chiens au Labrador;
+dans quelques localités, il s'est croisé avec des
+chiens appartenant à d'autres races; ailleurs il
+a été conservé pur et sans mélange. Le vrai
+chien esquimaux est de forte taille; sa robe
+est blanche avec quelques taches noires; il a
+le poil long, les oreilles pointues, la queue
+touffue et relevée; il n'aboie point, mais
+pousse des cris courts et étouffés, qui semblent
+être des essais d'aboiement. Il ressemble d'une
+manière frappante au loup du pays, ou plutôt
+c'est un loup réduit à l'état domestique. Assez
+souvent, on a vu des loups au milieu d'une
+troupe de chiens esquimaux, s'amusant à jouer
+avec eux; mais les derniers semblent comprendre
+que cette compagnie n'est pas respectable;
+car, dans ces occasions, dès qu'ils
+aperçoivent leur maître, ils prennent un air de
+gravité tout à fait comique. Les deux familles
+s'allient quelquefois ensemble.</p>
+
+<p>Si les chiens esquimaux ne savent point
+aboyer, en revanche ils sont habiles à hurler:
+chaque soir, autour des maisons, ils donnent
+un concert au profit des dormeurs. Un vieux
+chien commence ordinairement à donner le ton,
+avec sa voix de basse-taille; puis viennent les
+ténors; et enfin les jeunes chiens se joignent
+<i>con amore</i>, aux anciens de la troupe, et un
+choeur de musique infernale continue ses
+lamentations jusqu'à une heure avancée de la
+nuit. Malheur au dormeur qui n'est pas
+encore accoutumé à ce vacarme! Quant à ceux
+qui y sont habitués, ils n'en sont aucunement
+dérangés. Les hurlements sont répétés par
+les meutes des environs. Durant une nuit
+passée à bord de la goëlette dans la baie de
+Bonne-Espérance, autour de laquelle sont dispersées
+quatre ou cinq habitations, nous fûmes
+régalés jusques après minuit, des hurlements
+d'autant de corps de musiciens.</p>
+
+<p>Parfois la chanson se commence par quelque
+chien exilé de la bande et est continuée
+par les autres. A la Tabatière, chaque matin,
+en me rendant à la chapelle, vers cinq heures,
+je rencontrais sur un morne écarté, un vieux
+solitaire de cette espèce. Je le trouvais ordinairement
+couché sur la mousse; à mon
+approche, il se levait, secouait son poil hérissé;
+et sur trois pattes, car l'une des quatre était
+toujours hors d'état de faire le service, il décrivait
+un cercle pour éviter ma rencontre. Quelle
+faute expiait-il? c'est ce que je n'ai pu savoir.
+Trois mois auparavant, un meurtre, le meurtre
+d'un chien jeune et vigoureux, avait été commis
+en ce lieu. Qui sait?&mdash;Eh bien! tous les
+soirs, le vieux se rendait fidèlement sur une
+pointe de rocher qui s'avance au-dessus de la
+mer, et soit qu'il eût l'âme poétique, ou que le
+souvenir d'un crime lui rongeât le coeur, il attendait,
+morne et silencieux, le lever de la
+lune. Au moment où elle se montrait, il poussait
+un hurlement digne des chiens chantés
+par Ossian.&mdash;Le premier cri restait sans réponse;
+au second, vingt voix claires relevaient
+l'ancienne, avec une énergie et une constance
+propres à désespérer un dormeur ordinaire.</p>
+
+<p>Dans un autre poste, où j'occupais seul la
+maison d'hiver, je fus surpris d'entendre pendant
+la nuit un mouvement inaccoutumé sous
+le plancher; c'était des grondements, des
+plaintes, des menaces, suivis de hurlements et
+d'un branle-bas épouvantable. La séance était
+si bruyante et se prolongea si longtemps, que
+je me crus en plein parlement des provinces
+unies du Canada; pardon, si j'emploie le
+langage parlementaire. Le lendemain, je dus
+reconnaître la situation et étudier la position
+des partis. Les chiens avaient voulu mettre à
+profit le peu de terre qui se trouvait sous la
+maison; ils avaient creusé un passage, puis
+une espèce de cave, sous l'abri des planchers.
+C'était leur cabinet. Malheureusement, il
+n'était pas assez grand pour toute la bande;
+quand deux ou trois s'y étaient installés, les
+autres étaient forcés de rester à la belle étoile.
+De là, dissensions, querelles et coups de dents
+entre ceux qui occupaient un coin dans le terrier
+et les malheureux qui les voulaient remplacer.</p>
+
+<p>Les chiens du Labrador sont querelleurs
+pendant le jour, aussi bien que durant la nuit:
+à peine une heure de la journée se passe-t-elle
+sans qu'il s'élève une contestation, à laquelle
+tous veulent prendre part. Chez eux, comme chez
+les loups, gare au plus faible; car tous les
+autres se jettent sur celui qui a été renversé et
+le déchireraient à belles dents, si le fouet du
+maître n'était mis en jeu pour les séparer. A
+moins d'exercer une vigilance continuelle, l'on
+ne saurait prévenir les meurtres dans une
+société si mal réglée. Des planteurs ont perdu
+dans une année jusqu'à quatre et cinq de leurs
+chiens, tués par leurs camarades, souvent
+enfants de la même mère. Comme mesure préventive
+et pour maintenir une apparence
+d'ordre, lorsqu'un chien devient tapageur et
+hargneux, on lui attache au cou une patte de
+devant; ce remède est infaillible pour l'obliger
+à garder la paix envers tous. Dans une meute,
+l'on rencontre quelquefois trois ou quatre
+chiens qui subissent cette peine. Ils semblent
+un peu embarrassés; mais ils peuvent encore
+suivre les autres dans leurs courses et leur faire
+de rudes morsures lorsque l'occasion s'en présente.</p>
+
+<p>Jusqu'à ce jour, à deux ou trois exceptions
+près, on n'a pu réussir à élever d'autres animaux
+domestiques: chats, vaches, cochons,
+moutons; tout a été détruit. Si Un chien est
+élevé dans la maison, on peut être sûr qu'à
+la première occasion il sera étranglé. Un
+planteur avait un beau chien de Terreneuve,
+plein d'intelligence et rendant de grands services
+par son adresse à la mer. Il était d'autant
+plus prisé que les chiens esquimaux ne
+peuvent être dressés pour l'eau. Le terreneuve
+avait le privilège d'entrer dans la maison et
+recevait assez souvent les caresses de son maître.
+C'en fut assez pour exciter la jalousie des
+autres, qui guettèrent une bonne occasion,
+étranglèrent le favori et le traînèrent à la mer.
+Après ce mauvais coup, ils s'esquivèrent à la
+maison; mais leur mine embarrassée ayant fait
+soupçonner que tout n'allait pas bien, on découvrit
+bientôt les preuves de la trahison, sur
+le cadavre du pauvre chien de Terreneuve.</p>
+
+<p>Je n'ai trouvé sur la côte qu'une chèvre et un
+cochon qui aient échappé au massacre général.
+Un marchand de Boston, venu au Labrador
+pour y chercher la santé, avait amené avec lui
+ces deux animaux; le premier devait lui fournir
+du lait, le second était un élève favori. A
+peine déposé sur le sol de la nouvelle patrie, le
+pauvre cochon faillit être dévoré; il fallut,
+pour prévenir de nouvelles attaques, lui préparer
+une cage que l'on élargit à mesure que
+l'hôte grandit. Quant à la chèvre, dès le premier
+jour elle sût se faire respecter: la tête
+baissée et les cornes en avant, elle attendit ses
+ennemis de pied ferme. Le premier qui osa
+l'approcher fut renversé et s'enfuit, hurlant et
+boitant; un second voulut soutenir l'honneur
+du corps, mais il éprouva le même sort. La
+chèvre a depuis joui d'une paix profonde et
+obtenu le droit de cité. Elle parcourt les
+environs avec les chiens, elle se couche au
+milieu d'eux, et ils n'en font pas plus de cas
+que si elle était un membre de la famille.</p>
+
+<p>Il a pu arriver que des chiens aient attaqué
+quelque voyageur isolé, mais cela a dû être fort
+rare. Partout je les ai trouvés civils et caressants
+pour moi. Une fois que la connaissance
+avait été faite avec eux, ils me suivaient dans
+mes courses, et j'avais souvent peine à les
+renvoyer, lorsque leur compagnie ne me convenait
+point.</p>
+
+<p>Pendant l'hiver, ils récompensent leur maître
+des dépenses et des inquiétudes qu'il lui ont
+causées durant le reste de l'année. En été, les
+voyages se font en berges ou en chaloupes; en
+hiver, c'est au moyen des chiens et des cométiques.
+Vers le mois de janvier, les baies et les
+passes se couvrent d'une glace solide, jusqu'à
+trois et quatre lieues au large. L'on en profite
+pour traîner aux maisons le bois qui a été coupé
+pendant l'année précédente; cinq ou six chiens
+attelés à un cométique enlèvent de lourdes
+charges. Six ou sept bons chiens, traînant trois
+personnes, parcourront dans la journée de vingt
+à vingt-cinq lieues.</p>
+<br><br>
+
+
+<h4>III</h4>
+
+<p>Le cométique est un traîneau large d'environ
+trente pouces et long de dix à douze pieds. Il
+est bien différent de la tabagane, ou traîne
+sauvage. Deux membres, semblables à ceux
+du traîneau canadien, sont unis par des barres
+transversales arrêtées au moyen de lanières de
+cuir. Sous chaque membre est une bande ou
+lisse, formée d'os de baleine, et ayant un demi
+pouce d'épaisseur. On choisit pour cela des
+mâchoires, qu'on laisse tremper dans l'eau de
+la mer pendant quelques semaines. Lorsque
+toutes les particules de chair se sont détachées,
+on scie les os dans leur longueur et on
+les divise en pièces, qui sont longues de quinze
+à vingt pouces, et qui après avoir été polies
+ressemblent à l'ivoire; ainsi préparées, des
+lisses glissent sur la neige bien plus facilement
+que celles de fer. Il est bon de faire remarquer,
+en passant, que les mâchoires de la baleine
+contiennent une moëlle abondante dont on tire
+quelquefois jusqu'à cent livres de savon.</p>
+
+<p>Le cométique de voyage est garni de peaux
+d'ours ou de loups-marins, fortement cousues,
+que le voyageur, ramène sur lui pour se préserver
+du froid. L'attelage est en peau de
+loup-marin; on place le chien-guide à une
+dizaine de brasses du cométique; les autres
+sont rangés derrière lui de manière à ne point
+l'embarrasser. Le guide ou, comme on le
+nomme au Labrador, le chien de l'avant, doit
+être intelligent, dressé à obéir à la voix, et à se
+porter vers la droite, ou vers la gauche, sur un
+mot d'ordre. Les autres chiens sont accoutumés
+à le suivre et n'ont pas besoin d'être
+soumis à la même discipline. Avec un bon
+chien de l'avant, le voyageur n'a pas à craindre
+de s'écarter durant les tempêtes, lorsque souvent
+la neige empêche de voir les objets à
+quelques pas autour de soi. Qu'il abandonne
+la direction du traîneau à la sagacité de son
+chien, sans le troubler par des ordres ou par
+des coups: guidé par l'odorat, l'intelligent
+animal reconnaîtra les traces cachées sous la
+neige, et se dirigera soit vers le logis de son
+maître, soit vers l'habitation la plus voisine. S'il
+arrive quelque accident dans les voyages d'hiver,
+on peut presque toujours l'attribuer à l'inexpérience
+ou à la mauvaise humeur du conducteur,
+qui a gourmandé ses chiens hors de propos.</p>
+
+<p>Le fouet est un instrument formidable, devant
+lequel les chiens fuient, même en été. Au milieu
+de leurs batailles les plus acharnées, il
+suffit de le leur montrer pour rétablir la paix.
+À côté du fouet esquimaux, le knout de la
+Russie est un jeu d'enfant. Un bon fouet a
+une longueur de dix à douze brasses: il est attaché
+à un manche long de cinq ou six
+pouces; lorsqu'on ne s'en sert point, on le
+laisse traîner derrière le cométique. Pour les
+personnes qui ne sont pas accoutumées dès
+l'enfance à le faire jouer, il constitue un embarras
+sérieux à cause de sa longueur; mais
+dans les mains d'un esquimaux ou d'un homme
+élevé sur la côte, il devient une arme puissante.
+Le bout du fouet va choisir à quarante ou cinquante
+pieds le chien, paresseux ou grognard;
+le claquement produit un son si éclatant que
+l'animal le plus endormi en trépigne d'épouvante.
+Un seul coup, appliqué à une grande
+portée, couperait un chien en deux. Les fouetteurs
+habiles sont connus dans tout le Labrador;
+à leur tête est un nommé Bill, dans les veines
+duquel coule un peu de sang esquimaux; du
+bout de son fouet, il enlève à soixante pieds,
+le goulot d'une bouteille sur une ligne tracée
+d'avance. Il joue mille tours de cette force,
+tous remarquables par leur précision et leur
+vigueur.</p>
+
+<p>Un long <i>yankee</i> des environs de Boston, voulut
+un jour disputer à Bill ses titres de gloire. Pour
+une bouteille de rum, il s'offrit à recevoir deux
+coups de fouet de la main du célèbre claqueur.
+Par une sage précaution, cependant, il avait
+garni son homme inférieur de deux paires de
+caleçons et d'un pareil nombre de pantalons.
+Se confiant dans son bouclier et dans la maigreur
+de sa propre charpente, il se met bravement
+en position à cinquante pieds. Le fouet
+est lancé par Bill avec une nonchalance de métis,
+et va effleurer, sur la personne du Yankee,
+la partie vouée à l'épreuve, enlevant une étroite
+lisière des pantalons, des caleçons et de ce qui
+se trouvait de chairs et de nerfs dans la région
+voisine. Un cri aigu et nasal répond au claquement
+du fouet, et les deux mains du patient
+se pressent pour sonder la profondeur de la
+plaie et réparer les brèches faites à la place.
+Sur la proposition de recevoir le second coup
+de fouet, il renonce généreusement à la bouteille
+de rum, remarquant avec beaucoup d'à-propos:
+"<i>Well! I guess I would be too leaky
+to hold liquor, if you were to strike me again</i>."</p>
+
+<p>J'ai assisté à quelques discussions sur les
+mérites respectifs des chiens esquimaux de
+race pure et des chiens de race mélangée. Il
+me parait résulter des propositions établies,
+que les derniers sont plus forts et peuvent
+résister plus longtemps à la fatigue; mais il
+leur faut donner à manger tous les jours,
+quand on veut qu'ils continuent à voyager. Si
+le chien esquimaux est un peu moins, solide
+pour la charge, dans le voyage il passera jusqu'à
+deux jours de suite sans prendre de nourriture
+et sans paraître abattu. Il exige aussi
+moins de soin contre le froid, protégé, comme
+il l'est, par son long poil blanc. La neige
+n'interrompt point son sommeil, même lorsqu'elle
+tombe abondamment: il la bat un
+peu avec ses pattes pour préparer sa couche,
+il s'étend en rond et s'enfonce le nez dans le
+poil de sa longue queue. Il reste ainsi à dormir
+jusqu'à ce que la neige, en se ramassant, soit
+arrivée à ses narines; pour ne pas étouffer, il
+se lèvera alors, secouera celle qui le couvre,
+fera deux ou trois tours, pour refaire son lit,
+reprendra sa première position, et recommencera
+à sommeiller.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h4>IV</h4>
+
+<p>Lundi, 9 août, une goëlette, arrivée de Gaspé
+dans le port de la Grosse-Ile, nous apporte
+plusieurs catholiques de Douglastown et du
+Cap des Rosiers. Ils sont venus en soixante
+heures de la Baie de Gaspé, distance de trois
+cents milles. Par eux, nous apprenons, la triste
+nouvelle de l'incendie de la chapelle à Douglastown.
+Cette goëlette vient faire la pêche du
+hareng sur la côte du Labrador, parce que la
+morue a peu donné sur la côte de Gaspé. Accoutumés
+à joindre la culture de la terre à la
+pêche, ces braves gens sont tout étonnés de
+voir la stérilité du pays, et ils se demandent,
+les uns aux autres, comment des hommes
+civilisés peuvent consentir à vivre et à mourir
+au Labrador. "Quel pays!" observe l'un
+d'entre eux, "il n'y a pas même assez de terre
+pour se faire enterrer décemment". Sa réflexion
+est en partie vraie, car le cimetière de la
+Tabatière est le seul endroit des environs où
+l'on trouve assez de terre pour y faire des
+sépultures; ailleurs, l'on a été obligé de descendre
+dans les crevasses des rochers les
+cercueils qu'on recouvrait ensuite de pierres.</p>
+
+<p>Comme la Providence de Dieu, par une admirable
+disposition, a réglé que le genre
+humain occuperait toute la surface de la terre,
+à chaque pays et à chaque climat elle a attaché
+des avantages qui contrebalancent les misères.
+Le Labrador a ses charmes, non-seulement
+pour ceux qui y sont nés, mais encore pour
+ceux qui y ont passé quelque temps. La mer,
+avec l'abondance de son gibier et la richesse
+de ses pêcheries, avec ses jours de calme
+et de tempête, avec ses accidents variés et
+souvent dramatiques; la terre, avec la liberté,
+la solitude et l'espace, avec ses chasses lointaines
+et aventureuses, offrent, toutes deux, des
+avantages et des plaisirs qu'on abandonne
+difficilement quand on les a une fois goûtés.</p>
+
+<p>De temps en temps, quelque famille part
+pour aller jouir des commodités que présente le
+voisinage de Québec, se promettant bien de ne
+plus retourner au Labrador; et, à peine le
+printemps est-il arrivé, que les fugitifs déclarent
+ne pouvoir plus tenir loin de leurs habitudes
+accoutumées et au milieu d'un état de société
+auquel ils sont étrangers. Heureux alors de
+reprendre leur ancienne habitation, s'ils ne l'ont
+point vendue!</p>
+
+<p>Deux jours après avoir laissé la Grosse-Ile,
+je rencontrai un vieil anglais, qui vit sur la côte
+depuis plus de vingt ans. Comme il a de
+l'instruction, on lui a offert à plusieurs reprises
+des situations, avantageuses qui l'auraient forcé
+de laisser le pays. Toujours il les a refusées.
+&mdash;"Et pourquoi, lui demandai-je, demeurez vous
+ici si longtemps sans vous établir?"&mdash;
+"C'est", me répondit-il, "que chaque année
+je me décide à partir pour entrer en Angleterre,
+où j'ai un frère, vivant bien; l'automne arrive,
+et je ne puis m'arracher de ce pays. Je ne
+pourrais respirer en Angleterre, au milieu de la
+foule; là, il me faudrait des permis pour pêcher
+et pour chasser; je serais gêné de tous les
+côtés. Ici, je suis libre; je vais où je veux,
+je pêche et je chasse quand je veux. Je ne
+puis me décider à sacrifier tous ces avantages
+pour revoir des parents qui ne me reconnaîtraient
+plus".</p>
+
+<p>Il faut remarquer que l'air du Labrador est
+fort sain, malgré les brumes fréquentes; peu
+d'enfants y meurent, et ceux qui y ont été
+élevés sont exposés à perdre la santé lorsqu'ils
+passent dans un climat plus chaud; au contraire,
+des invalides venus du midi y recouvrent
+la santé et les forces. Aussi, un bon nombre
+de personnes faibles y viennent, par l'ordre
+des médecins, passer la saison de la pêche, sur
+les vaisseaux des États-Unis; et la plupart
+s'en trouvent fort bien.</p>
+
+<p>La mission en ce lieu ne pouvait être longue,
+puisqu'il n'y avait que cinq communiants dans
+la famille de M. Lévêque; et mon travail se
+trouvait terminé le dix août. Mais mon hôte
+me représenta que le vent était encore trop
+fort et la mer trop grosse pour qu'une berge
+pût s'éloigner de l'île.</p>
+
+<p>Dans le cours de l'après-midi, on vint annoncer
+qu'une goëlette entrait dans le port voisin
+et traînait une énorme baleine. Nous étions
+invités, M. Lévêque et moi, à assister aux
+opérations du dépècement; la proposition fut
+si bien accueillie que nous arrivions à la
+goëlette du capitaine Stewart au moment où
+les hommes commençaient leur travail. La
+baleine venait d'être tuée par le capitaine
+Coffin, qui avait reçu l'aide de Stewart pour
+s'en emparer et la mettre en sûreté; par un
+arrangement préalable, le tiers de la prise
+revenait de droit à ce dernier.</p>
+
+<p>Un seul coup de lance avait suffi pour tuer
+cette baleine, appartenant à l'espèce connue
+sous le nom de <i>sulphur bottomed</i>, ventre souffré.
+Les poissons de cette espèce possèdent
+une vigueur remarquables. Quand ils prennent
+leurs ébats, il n'est pas rare de les voir s'élancer
+complètement hors de l'eau, dans une position
+verticale. Ils accomplissent ce tour de force
+par la seule puissance de leur queue. Jusqu'aux
+années dernières, on n'osait les attaquer; la
+raison en était que, quand ils ont été frappés,
+ils fuient avec une telle rapidité, qu'une berge
+attachée à leur suite serait infailliblement engloutie.
+Avec une plus longue expérience,
+les harponneurs ont appris à leur faire la
+guerre sans danger. Pour frapper, on emploie,
+non pas le harpon, mais la lance, à laquelle est
+attaché un grelin lié par l'autre bout à une
+espaure. Le coup est porte derrière la
+nageoire et dirigé vers les parties vitales. Si
+la lance a frappé juste et fort, l'espaure est
+jetée à la mer; la baleine plonge et fuit; et
+lorsque le coup a été mortel, elle ne tarde pas
+à revenir à la surface pour rendre le dernier
+soupir.</p>
+
+<p>Quand on attaque une baleine à bosse
+(<i>humpback</i>), dont la vigueur est moins grande,
+on emploie le harpon attaché à un grelin, qui
+se déroule et entraîne la berge à la suite de
+l'animal blessé. Un homme armé d'une
+hache se tient à côté du harponneur, prêt à
+couper le câble, s'il est arrêté par un noeud ou
+un enroulement. La marche d'une berge est
+alors si rapide, que l'eau s'élève de chaque
+côté à six pouces au-dessus du carreau, sans
+cependant qu'il s'en répande à l'intérieur. La
+situation paraîtrait effrayante à un novice, mais
+pour les baleiniers une semblable course est un
+amusement; et leur adresse est telle aujourd'hui,
+que, depuis fort longtemps, il n'est point
+arrivé d'accident. La baleine à bosse vaut
+beaucoup plus que l'autre, parce qu'elle fournit
+une plus grande quantité d'huile.</p>
+
+<p>Le poisson qui venait d'être tué avait environ
+quatre-vingts pieds de longueur; sa large
+queue était amarrée au beaupré et sa tête
+s'étendait en arrière de la goëlette. A raison
+de la limpidité de l'eau, la vue pouvait embrasser
+son énorme contour, et il me parut plus
+gros que le vaisseau; on espérait qu'il fournirait
+environ quatre-vingts quarts d'huile; il
+faut convenir que c'est un beau coup de lance,
+si l'on se rappelle que l'huile se vend de douze
+à seize piastres le quart. Tous les hommes,
+au moment de notre arrivée, s'étaient mis à
+l'oeuvre pour le dépecer; de larges bandes de
+chair étaient taillées avec la pelle, enlevées au
+moyen de palans, et déposées dans la calle du
+vaisseau, pour être transportées à la fonderie.
+Quelques morceaux de graisse, qui furent
+mesurés, avaient jusqu'à douze pouces d'épaisseur.
+Sur la peau noire, lisse et peu épaisse,
+s'étaient attachés des coquillages, des coques
+et des pous de baleine, ainsi nommés parce
+qu'ils s'engraissent de la substance de la
+baleine.</p>
+
+<p>Les capitaines et premiers officiers des cinq
+ou six navires baleiniers, qui fréquentent le
+Labrador, appartiennent à Gaspé; c'est la seconde
+génération de ces hommes énergiques,
+qui depuis soixante ans font la guerre aux
+géants de la mer. L'année présente a été très-favorable
+à leur pêche, par l'absence de brumes
+et de gros vents. La brume empêche de reconnaître
+et de poursuivre la baleine; les vents
+violents sont également nuisibles, par les dangers
+auxquels sont alors exposée les berges.
+Souvent lorsque la mer est agitée, il faut abandonner
+le poisson qui a été tué, dans la crainte
+que son poids ne fasse engloutir la goëlette.
+Alors avant de le laisser, on a la précaution
+de lui passer autour du corps un câble attaché
+à une bouée, afin de le retrouver plus facilement.
+Malgré ce soin, il arrive souvent qu'il
+est perdu, soit que les flots et les vents l'entraînent
+au loin, soit que le câble se brise ou
+soit enlevé par des écumeurs de mer.</p>
+
+<p>Les bâtiments employés pour la pêche de
+la baleine, dans le golfe Saint-Laurent, sont de
+grosses et fortes goëlettes, capables de résister
+aux tempêtes; car, pour faire du profit à ce
+métier, il faut toujours tenir la mer. A leurs
+flancs sont suspendues deux berges baleinières,
+toujours prêtes à être lancées à l'eau dès que
+le premier signal en est donné. L'équipage
+de chaque goëlette se compose d'une quinzaine
+d'hommes, qui doivent être de vigoureux
+et bons rameurs; car il leur faut quelquefois
+ramer pendant des journées entières. Autrefois,
+on approchait les baleines à la rame, aujourd'hui,
+elles sont devenues si défiantes que
+le moindre bruit leur donne l'éveil; aussi quand
+on se trouve à une petite distance, on laisse
+les rames pour prendre des pagaies ou avirons,
+qui font peu de bruit dans l'eau.</p>
+
+<p>La manière de payer les matelots varie: les
+uns sont à gages fixes; les autres obtiennent
+une part proportionnelle des profits de la course.
+Parmi les hommes de l'équipage du capitaine
+Coffin, on me fit remarquer deux micmacs de
+la baie de Gaspé; tous deux paraissaient fort
+entendus dans l'opération de découper la baleine.
+Ces sauvages font d'excellents matelots;
+il est arrivé que des vaisseaux ont eu des équipages
+composés entièrement de micmacs, et
+ces équipages valaient les autres.</p>
+
+<p>Le lendemain de notre visite, le capitaine
+Stewart entrait dans le port de la fonderie,
+pour y déposer sa charge. Il remorquait, pour
+me le faire voir, un baleineau trouvé dans le
+corps de la baleine, et qui déjà avait plus de
+quatorze pieds de longueur.</p>
+<br><br>
+
+
+<h4>V</h4>
+
+<p>Au large de la Grosse-Ile, sont plusieurs îlots
+parmi lesquels est un de ceux ou les marmettes
+ont coutume de couver. Les marmettes ressemblent
+aux canards et sont des nombreuses
+au Labrador. Elles déposent leurs oeufs dans
+certaines îles isolées, qu'elles ont adoptées de
+temps immémorial, et ou elles reviennent tous
+les ans; par la blancheur des falaises, on reconnaît
+d'une grande distance les îles que ces
+oiseaux fréquentent. La couleur que prennent
+les rochers est due à la fiente, accumulée
+d'année en année, et couche par-dessus couche.</p>
+
+<p>Les oeufs de marmette sont de la grosseur
+des oeufs de canards, et sont bien meilleurs
+que ceux des autres oiseaux aquatiques du
+pays; ils sont aussi beaucoup plus recherchés
+et seraient une ressource importante pour les
+planteurs, s'ils n'étaient enlevés annuellement
+par des étrangers; qui en chargent leurs
+goélettes. Ces pillards font de gros profits,
+car ils vendent les oeufs dix ou douze piastres
+le baril, sur les marchés d'Halifax et des États-Unis.
+En conséquence de leurs déprédations,
+c'est avec peine que les habitants de la côte
+réussissent à en faire pour leur usage une petite
+provision de trois ou quatre barils par famille.
+Grâces aux règlements que vient de faire la
+législature provinciale, il est à espérer que les
+autorités réussiront à empêcher la destruction
+complète des oeufs, telle qu'elle a lieu aujourd'hui,
+et à protéger le gibier qui s'éloigne peu
+à peu.</p>
+
+<p>Jacques Cartier et les premiers navigateurs
+parlent avec admiration de la multitude
+d'oiseaux qu'on trouvait sur cette mer. Quoique
+le nombre en soit bien diminué, il en reste
+néanmoins assez pour fournir aux besoins
+des gens du pays, si les déprédations cessent.
+Les marmettes, les moniacs, les goëlands, les
+perroquets, les pigeons sont bons à manger au
+printemps et dans l'automne; mais, durant
+l'été, ils prennent un goût huileux qui ne
+convient pas à tous les estomacs. Il n'en est
+pas de même des jeunes oiseaux, qui se mangent
+pendant tout l'été; la chair du petit
+goëland, pour le goût, ressemble beaucoup à
+celle du poulet.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>CHAPITRE QUATRIÈME:</h3>
+<br><br>
+
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>De la Grosse-Ile à Blanc-Sablon, l'on ne
+compte que vingt-deux lieues en ligne droite;
+mais dans les détours qu'il faut faire autour des
+îles, il y a à peu près trente lieues. Le douze,
+je fis mes adieux à mon hôte, qui me fournit
+une berge pour continuer mon voyage. Le
+temps fut malheureusement calme durant une
+grande partie de la journée, de sorte que nous
+mîmes presque tout le jour pour faire environ
+cinq lieues de chemin. Pendant le calme, nous
+vîmes passer tout près de nous un banc de
+poissons, connus ici sous le nom de <i>horse
+mackerel</i>. Long de sept ou huit pieds, le maquereau-cheval
+ressemble au véritable maquereau,
+par sa figure, sa chair et ses allures. Ces
+poissons voyagent en bandes, et s'amusent sur
+la route à bondir au-dessus des vagues; lorsque
+le nombre en est un peut considérable, l'on en
+voit toujours quelqu'un hors de l'eau.</p>
+
+<p>Le soleil allait se coucher, lorsque nous
+arrivâmes à Chikapoué, où nous fûmes reçus
+avec joie par le sieur Jacques MacKinnon, qui,
+malgré son nom écossais, n'en est pas moins
+un brave canadien. Le lendemain soir, je
+continuais ma mission à trois lieues plus loin,
+chez le sieur Jean LeCouvey. Le quatorze,
+j'arrivais chez monsieur Andrew Kennedy, au
+poste de Saint-Augustin. Cet homme respectable,
+déjà avancé en âge, et son frère Mathew
+Kennedy, demeurent dans la même maison;
+le premier est devenu catholique; le second
+est encore protestant; l'union n'en règne pas
+moins entre les deux frères. Ils ont toujours
+vécu ensemble et ont conduit ensemble leurs
+travaux et leurs entreprises; le sieur Andrew,
+comme l'aîné, restait à la tête des affaires. Ils
+ont élevé leurs familles, sous le même toit, et
+jamais aucun nuage n'a troublé l'harmonie
+qui règne entre les deux frères. C'est principalement
+de la pêche du loup-marin, de celle
+du saumon et de la chasse dans les bois, qu'ils
+se sont occupés.</p>
+
+<p>La rivière Saint-Augustin tombe dans la baie
+du même nom; à son embouchure, elle est
+partagée en plusieurs bras par des îles nombreuses,
+qui bordent la côte sur une longueur
+de sept ou huit lieues; c'est dans une de ces
+îles qu'est le poste de Saint-Augustin, plus
+peuplé que la plupart des autres, puisqu'il renferme
+deux familles. La rivière sort de la
+hauteur des terres, où quelques-unes de ses
+sources se croisent avec celles de la rivière
+Kénamou, qui va tomber dans la baie des
+Esquimaux. Par cette voie, l'on peut passer
+des bords du golfe de Saint-Laurent à la baie
+des Esquimaux, dans l'espace de sept jours.
+Le meilleur temps pour faire ce voyage est le
+mois d'octobre, parce qu'alors il n'y a plus de
+mouches; au printemps et pendant l'été elles
+sont un véritable fléau pour les voyageurs.
+Par ce chemin, un sauvage, nommé Poknakua,
+est venu de la baie des Esquimaux, pendant le
+cours de l'hiver dernier. Depuis longtemps
+les Pères Oblats désirent aller porter les
+lumières de la foi aux Nascapis, de la hauteur
+des terres, et aux sauvages de la baie des Esquimaux
+S'ils étaient chargés de cette mission,
+ils pourraient se rendre à la baie des Esquimaux,
+soit par la rivière Saint-Augustin, soit en
+faisant le tour du Labrador, sur la goëlette
+que la compagnie de la baie d'Hudson envoie
+annuellement dans son poste. De là il serait
+plus facile aux missionnaires de saisir une occasion
+favorable, pour remonter la grande rivière
+près de laquelle se tiennent les Nascapis.
+Dans la saison du saumon, plusieurs familles,
+viennent de la Tabatière et des postes plus
+éloignés pour faire la pêche dans la rivière de
+Saint-Augustin. Chacune d'elles a sa petite
+maison et sa station de pêche sur la rivière.
+Il se prend une grande quantité de saumon
+dans ce lieu, et si la population du Labrador
+s'accroît, elle devra se porter sur les deux
+rivières de Saint-Augustin et de Saint-Paul, où,
+avec la pêche et la chasse, l'on trouve des
+terres cultivables et un climat plus doux que
+celui des bords de la mer.</p>
+<br><br>
+
+
+<h4>II</h4>
+
+<p>Monsieur Andrew Kennedy conserve un canot
+esquimaux, dont il se sert souvent quand
+il fait la chasse; la carcasse a été préparée par
+un Esquimaux, et les peaux qui la recouvrent
+ont été posées et cousues par Madame Kennedy.
+Cette dame respectable, née et élevée
+au pays des Esquimaux, est une convertie
+fervente. Dès sa plus tendre jeunesse, elle se
+sentait portée à descendre vers le midi pour
+s'instruire des vérités de la religion. Quand il
+lui fut possible, elle exécuta son projet avec
+une partie de ses parents; elle désirait surtout
+être catholique, sans trop savoir ce qu'est le
+catholicisme. Mais elle voulait se sauver, et
+quelque chose lui disait qu'elle ne pouvait se
+sauver hors du catholicisme. Dieu la récompensa
+de sa fidélité à ses inspirations, car elle
+eut le bonheur d'être admise avec son mari
+dans le sein de l'Eglise, par le premier missionnaire
+qui visita le Labrador.</p>
+
+<p>Plusieurs des planteurs vont chasser pendant
+l'hiver le long de la rivière de Saint-Augustin.
+Cette chasse d'hiver est très profitable. Selon
+la remarque des vieux labradoriens, chaque
+quatrième année amène le gibier en abondance.
+L'avant-dernier hiver appartenait à une quatrième
+année; aussi a-t-on vu descendre vers
+la mer un grand nombre d'animaux des bois.
+Le printemps suivant, un marchand acheta sur
+la côte pour vingt-huit mille piastres de pelleteries.
+Un seul planteur, aidé de deux ou
+trois jeunes enfants, prit des loutres, des
+martres et des renards pour plus de dix-huit
+cents piastres. Dans les années ordinaires
+les chasseurs font beaucoup moins, mais leur
+temps se trouve toujours bien payé.</p>
+
+<p>Les fourrures du Labrador sont renommées
+pour leur beauté et leur valeur: les peaux de
+martre, de loutre, de vison, de renard, y sont
+incontestablement meilleures et plus belles que
+celles des pays méridionaux. Quelques-unes
+de ces pelleteries sont cotées à des prix fabuleux:
+ainsi la peau du renard argenté se vend
+au Labrador de quarante à cinquante piastres;
+celle du renard noir, lorsqu'elle est sans défaut,
+vaut de quatre-vingt-dix à cent piastres. Encore
+dit-on que les acheteurs font un profit immense
+sur leur marchandise, puisque la peau du
+renard noir est revendue en Russie au prix de
+trois cents piastres. Les labradoriens ne
+peuvent s'expliquer comment on peut payer si
+cher une peau qui, suivant eux, n'est pas meilleure
+que celle du renard rouge; et cependant
+ils ne reçoivent que deux piastres pour la
+dernière, lorsqu'elle est fort belle.</p>
+
+<p>Le renard blanc, qui est fort commun et
+dont la peau semble bonne, est absolument
+rejeté par les acheteurs. Il est digne de remarque
+que la queue du renard noir porte à son
+extrémité quelques poils blancs; tandis que
+celle du renard blanc est terminé par des poils
+noirs. Deux ou trois renards noirs, pris dans
+le cours d'un hiver, forment une bonne aubaine
+pour le chasseur. Mais cette chance est rare;
+on en prend peu, non pas qu'ils soient bien
+moins nombreux que les autres, mais à cause
+de leur extrême défiance.</p>
+
+<p>L'ours blanc visitait autrefois la côte; aujourd'hui,
+il s'y montre très-rarement et paraît
+se retirer vers le nord à mesure que la population
+s'accroît. Les ours noirs sont encore
+nombreux; on leur fait la guerre non-seulement
+pour leur peau, mais encore pour la
+viande qui est succulente et d'aussi bon goût
+que le boeuf. Les chasseurs n'aiment cependant
+pas le voisinage de l'ours noir, car il est
+égrillard et joue souvent des tours, se plaisant
+à voler ce qu'il trouve autour des habitations
+et à briser ce qu'il ne peut manger. Comme
+la grande chasse se fait à quinze et vingt lieues
+dans les terres, le chasseur doit se préparer un
+abri contre les neiges et le froid. Pour cela il
+bâtit, avec des pièces de bois rond, une cabane
+qui lui sert de retraite pendant le temps de
+l'expédition; il faut y porter des provisions, un
+poêle et les ustensiles de cuisine les plus indispensables.
+C'est là que l'ours aime à aller
+faire des espiègleries.</p>
+
+<p>Il y a quelques années, trois jeunes gens
+qui passaient l'hiver ensemble, avaient laissé
+la cabane pour visiter les pièges tendus dans
+la forêt. En entrant au logis, ils furent étonnés
+de trouver la porte arrachée et jetée sur la
+neige. Ils crurent d'abord que quelque farceur
+de voisin était venu leur jouer un tour
+pendant leur absence. Dans la cabane, tout
+avait été bouleversé: le poêle et le tuyau
+étaient renversés; l'armoire avait été vidée, et
+la provision de lard gaspillée; le sac de farine
+n'y était plus, et avec lui avait disparu une
+tasse de fer-blanc, une paire de bottes et un
+paletot. Ce n'était plus un badinage ordinaire:
+il y avait vol avec circonstances aggravantes,
+car il ne restait plus de provisions; il fallait
+découvrir le voleur. Tous trois se mettent en
+quête; l'on cherche des pistes, on les trouve,
+et l'on reconnaît que deux ours de forte taille
+avaient causé tout le dégât. Les voleurs
+avaient décampé, et ne purent être rejoints;
+mais ils avaient laissé des preuves du délit. A
+peu de distance était le sac vide et déchiré; un
+peu plus loin gisait la tasse broyée et portant
+l'empreinte de longues et fortes dents. Quant
+au paletot et aux bottes, les gaillards, probablement
+en voie de civilisation, avaient cru devoir
+les emporter, dans l'intérêt des moeurs.</p>
+
+<p>L'ours est friand de poisson et cette
+faiblesse l'attire quelquefois près des maisons.
+Un pêcheur, Willy N..., avec sa femme et un
+petit enfant, habitait une cabane près de la
+mer. Sur le toit plat et peu élevé, séchait une
+provision de morue qu'il préparait soigneusement
+pour l'hiver. Par une nuit sombre, il
+reposait paisiblement, sans inquiétude au sujet
+des voleurs, lorsque le bruit d'un pas pesant
+sur la maison lui fit comprendre qu'on enlevait
+son poisson. Armé d'un fusil et suivi de
+sa femme, qui portait une chandelle allumée,
+il entr'ouvrit la porte pour reconnaître le
+voleur; au même moment, effrayé par le bruit,
+un ours tombait du toit, et en culbutant effleurait
+l'épaule du chasseur. Willy tombe tout
+épouvanté dans la maison, en renversant sa
+femme et éteignant la lumière. Le mari et la
+femme hurlent de toutes leurs forces, et l'enfant
+joint ses cris aux leurs; chacun d'eux
+s'imagine que l'ours est enfermé dans l'appartement
+et croit déjà entendre broyer les os des
+autres. L'excès de la peur rétablit enfin la
+paix; la chandelle est rallumée; et Willy
+s'aperçoit qu'ils ont eu une terreur panique, tout
+aussi bien que le voleur qui s'est empressé de
+fuit.</p>
+<br><br>
+
+
+<h4>III</h4>
+
+<p>Le dimanche, 15 août, je dis la messe dans
+la maison de M. Kennedy. Outre les personnes
+du lieu, quelques Sauvages y assistaient.
+Sur une île voisine sont une quinzaine de
+familles montagnaises, qui se préparent à remonter la
+rivière de Saint-Augustin. Plusieurs
+d'entr'elles sont venues, depuis peu seulement,
+de la baie des Esquimaux, autour de laquelle
+résident encore plusieurs familles de la même
+tribu.</p>
+
+<p>Tout près de l'île de Saint-Augustin se trouvait
+un brick, qui prenait une partie de la cargaison
+du navire l'<i>Arabian</i>, jeté à la côte,
+l'automne dernier. Le capitaine de l'<i>Arabian</i>,
+trompé par les courants qui changent fréquemment,
+se croyait près de Terreneuve, quand
+son vaisseau, au milieu d'une brume épaisse,
+fut porté sur des récifs. Sept hommes de
+l'équipage ont passé l'hiver chez M. Kennedy;
+d'où ils ne sont repartis qu'au mois de juin.
+Pendant tout ce temps, il fallut les nourrir, car
+leurs provisions avaient été avariées dans le
+naufrage. Ce surcroît de bouches a causé de
+la gêne aux postes d'alentour, qui se trouvaient
+assez mal approvisionnés. L'automne dernier,
+plusieurs des goëlettes, qui ont coutume d'apporter
+sur la côte les provisions d'hiver, farine,
+lard, beurre, légumes, n'avaient pu faire leur
+dernier voyage d'automne, de sorte que les
+planteurs ne possédaient que l'absolu nécessaire.
+M. Kennedy dût partager avec les
+naufragés ce qu'il réservait pour sa famille,
+sans espoir d'obtenir des provisions des postes
+voisins. Heureusement, on lui apprit qu'à
+Blanc-Sablon, il y avait farine et lard en abondance;
+mais il les fallait aller chercher à vingt
+lieues, et les transports occupèrent ses chiens
+pendant une partie de l'hiver.</p>
+
+<p>Pour obvier aux inconvénients qui, dans des
+circonstances pareilles, pèsent lourdement et
+sur les planteurs et sur les naufragés, il serait
+à propos que le gouvernement plaçât un dépôt
+de provisions dans quelque lieu favorable. Il
+l'a fait déjà pour l'île d'Anticosti; les mêmes
+raisons existent pour le Labrador. Depuis
+qu'on a commencé à encourager la navigation
+dans le détroit de Belle-Isle, beaucoup de
+navires suivent cette route. Mais comme
+dans ces parages les brumes sont fréquentes et
+qu'on ne peut se rendre compte des courants,
+il arrive de nombreux naufrages. Il ne semble
+pas juste de charger les habitants de la côte de
+fournir aux besoins des naufragés, au risque
+de faire périr leurs propres familles par la
+famine; ce devoir appartient au gouvernement
+canadien, qui possède les moyens d'y pourvoir.
+Blanc-Sablon, Forteau et la Tabatière pourraient
+être choisis comme lieux de refuge pour
+les naufragés, qui y trouveraient les moyens de
+subsister jusqu'au printemps suivant, si l'on y
+plaçait des provisions.</p>
+
+<p>Mais la législature provinciale semble ignorer
+la valeur de deux cents lieues de côtes qui
+s'étendent depuis la Pointe-des-Monts jusqu'à
+Blanc-Sablon. Les eaux si riches du Labrador
+sont abandonnées aux étrangers, qui envoient,
+chaque année, quatre cents vaisseaux s'y charger
+des produits de la mer, des rivières et des
+forêts. Point de magistrat résidant, point
+d'organisation municipale ni scolaire, aucun
+règlement pour déterminer les limites des
+pêcheries: voilà où en étaient les choses dans
+le pays jusqu'à cette année. La goëlette du
+gouvernement, <i>La Canadienne</i>, ne peut suffire
+pour protéger toutes les côtes des îles de la
+Magdeleine, du Labrador et du district de
+Gaspé; et malgré sa bonne volonté, le surintendant
+ne peut être partout.</p>
+
+<p>A la suggestion du capitaine Fortin, quelques
+bons règlements viennent d'être établis par la
+législature canadienne. Il faudrait maintenant
+les faire observer; et pour cela un autre vaisseau
+devrait être mis en croisière sur le golfe
+de Saint-Laurent. Le service d'un bâtiment
+à vapeur serait plus efficace que celui d'un
+voilier, souvent, arrêté par les calmes ou par les
+vents contraires.</p>
+
+<p>Comme on m'informait que le Père Coopman
+avait repris sa mission, il ne me restait
+plus qu'à gagner Blanc-Sablon, pour prendre
+passage à bord de la <i>Marie-Louise</i>, ou de quelque
+autre bâtiment prêt à partir pour Québec;
+je louai donc une berge pour m'y rendre.
+Pour une somme de six piastres, Thomas
+Lessard s'engagea à me conduire à Blanc-Sablon.
+Le 17, nous nous mettions en route,
+poussés par un vent favorable; avec le patron
+était un jeune Kennedy et un Esquimaux, qui
+a quelque droit de saluer les Wabishtouis
+comme ses cousins. Notre navigation se fit
+au milieu des îles jusqu'à Chicataka, où était
+un ancien établissement de pêche, commencé
+vers le milieu du seizième siècle et peut-être
+auparavant. Jacques Cartier visita Chicataka
+à son premier voyage, et lut donna son nom.
+On y arrive par un canal de deux ou trois
+milles, si profond que les plus gros vaisseaux
+y flotteraient à l'aise, et si étroit que souvent il
+ne paraît pas avoir plus de cent pieds de largeur.
+On dirait une immense fissure produite
+dans le roc par quelque convulsion de la
+nature.</p>
+
+<p>Partout nous rencontrons des ports vastes et
+sûrs, dans lesquels sent abritées des goëlettes;
+les matelots s'occupent à faire la pêche de la
+morue, du hareng et du maquereau; sur un
+espace de quatre lieues au delà de Chicataka,
+la chaîne d'îles qui nous protégeait est interrompue
+et nous sommes exposés à une forte
+houle qui vient du large.</p>
+
+<p>La partie la plus mauvaise de la côte est à
+la baie des Rochers, où la mer est presque
+toujours grosse; une berge ne peut, sans danger,
+entreprendre de la traverser lorsque le vent
+souffle vers la terre. Après avoir franchi ce
+passage, nous poursuivons notre course au
+milieu des Iles Herbées, ainsi nommées parce
+qu'elles sont ceintes d'une lisière de prairies,
+dont la verdure contraste avec la couleur
+monotone des rochers. Une des passes les
+plus étroites est barrée par quatre seines,
+placées les unes près des autres et pleines de
+poisson. On nous apprit plus tard qu'elles
+renfermaient près de quatre mille barils de
+hareng. Cela suffisait pour charger plusieurs
+des vaisseaux mouillés auprès, dans le beau
+port de Bonne-Espérance.</p>
+
+<p>Le port de Bonne-Espérance, nommé <i>Bonny</i>
+par les pêcheurs américains, est un des plus
+vastes du Labrador; il est complètement
+abrité par deux ou trois rangs d'îles, et on y
+peut entrer par quatre passages différents.
+Lors de mon arrivée, il s'y trouvait encore une
+cinquantaine de vaisseaux; on me dit qu'au
+mois de juillet il y en avait eu jusqu'à cent.
+Ceux qui sont partis ont emporté des charges
+complètes.</p>
+
+<p>Les îles qui environnent le port de Bonne-Espérance
+sont encore quelquefois nommées les
+îles de la Demoiselle. Ce nom s'étendait jadis
+à tout l'archipel qui borde la côte depuis les
+îles brûlées jusqu'à Wapitugan. Selon Thévet,
+les îles de la Demoiselle ont ainsi été désignées
+parce que M. de Roberval aurait laissé sur
+l'une d'elles sa nièce, Demoiselle Marguerite,
+avec un jeune homme et une vieille duègne
+normande. Après la mort de ses deux compagnons
+d'infortune, la Demoiselle serait restée
+longtemps seule, et aurait enfin été délivrée de
+sa longue captivité par un navire qui venait
+faire la pêche dans ces parages. Il est à remarquer
+cependant que le vieux cosmographe,
+dans d'autres passages de ses ouvrages, a
+transporté la prison de la Demoiselle Marguerite
+sur plusieurs points du golfe St-Laurent.
+Le nombre de ces îles est si grand que Jacques
+Cartier paraît y avoir trouvé son arithmétique
+en défaut "Nous passâmes", dit-il, "par le
+milieu des îles, qui sont si nombreuses qu'il
+n'est pas possible de les compter".</p>
+
+<p>La baie qui se trouve entre Bonne-Espérance
+et Blanc-Sablon, a six lieues de traverse
+et est ouverte aux vents de la mer; il faut ici
+encore attendre un temps favorable pour la
+passer. Heureusement nous étions au Labrador,
+où toutes les portes sont ouvertes au
+voyageur et particulièrement au prêtre. J'allai
+demander chez M. John Buckle une hospitalité
+qui me fut accordée avec empressement et
+avec joie. Quoique la famille soit catholique,
+le père est encore protestant; cependant la
+réception qu'il me fit n'en fut pas moins cordiale.
+Les vents et la brume nous retinrent
+en ce lieu pendant trois jours, et ce ne fut que
+le vingt que nous pûmes reprendre la mer. Le
+soir même, j'arrivais au havre de Blanc-Sablon,
+où je trouvai la <i>Marie-Louise</i> prête à mettre à
+la voile le lendemain; le P. Coopman était à
+la Longue-Pointe, devant laquelle je venais de
+passer. Comme on avait annoncé la prochaine
+arrivée d'un steamer, remontant de Belle-Isle
+à Québec, il s'était décidé à l'attendre. Pour
+moi, comme je n'étais point assuré que le
+vaisseau annoncé dût toucher à Blanc-Sablon,
+je me décidai à profiter de la goëlette. Je
+m'exposais à être longtemps à remonter; mais
+j'étais du moins certain de ne pas hiverner en
+ce lieu.</p>
+<br><br>
+
+
+<h4>IV</h4>
+
+<p>La, baie de Blanc-Sablon tire son nom des
+sables blancs d'une petite rivière, qui lui
+apporte le tribut de ses eaux. La baie et la
+rivière forment une extrémité de la ligne qui
+sépare le Labrador canadien du Labrador uni
+au gouvernement de Terreneuve. Sur la rive
+méridionale de la baie s'avance la Longue
+Pointe, formée de rochers tout différents de
+ceux que nous avons vus jusqu'à présent sur
+la côte; le granit disparaît et est remplacé par
+des bancs de rochers qui, de loin, me semblent
+être d'un grès schisteux et sont couverts d'une
+couche de terre, assez épaisse pour qu'on
+puisse la cultiver; aussi trouve-t-on en ce lien
+des jardins et des prairies, et par suite des
+vaches et des chevaux.</p>
+
+<p>Deux grands établissements de pêche existent
+depuis un bon nombre d'années à Blanc-Sablon,
+et attirent quelques centaines de
+pêcheurs canadiens, français et jersiais. L'un
+est sur la partie appartenant à Terreneuve:
+c'est le <i>grand raing</i>, propriété de Monsieur de
+Quetteville, de l'île Jersey; l'autre du côté
+canadien, est au sieur Le Brault, aussi de l'île
+Jersey. Les deux postes font de grandes
+affaires, non seulement en poisson et en huiles,
+mais encore en marchandises européennes, qui
+sont achetées par les employés et les planteurs
+des environs. Un établissement rival s'est
+élevé sur l'Ile à Bois qui, ainsi que l'Ile Verte,
+est situé vis-à-vis l'entrée de la baie. Le
+nouveau poste appartient à M. Bouthillier, de
+Paspébiac: plusieurs familles canadiennes se
+sont bâti des maisons dans le voisinage et font
+la pêche à leur compte. Ces établissements,
+attirent beaucoup de monde, outre les pêcheurs,
+car le nombre de vaisseaux qui visitent le
+Blanc-Sablon est très-considérable.</p>
+
+<p>La réunion de tant d'étrangers, parmi lesquels
+plus de la moitié sont catholiques, a fait
+désirer l'érection d'une chapelle, où ceux-ci se
+réuniront le dimanche pour faire la prière, et
+où le missionnaire, pendant sa visite, trouvera
+à célébrer convenablement les saints mystères.
+Les dix familles catholiques des environs se
+sont mises à l'ouvrage avec courage; la société
+de la Propagation de la Foi est venue en aide,
+comme elle l'avait déjà fait à Itamatiou et à
+La Tabatière; aujourd'hui tout le bois de
+charpente est préparé, et le printemps prochain
+une chapelle décente sera élevée à l'Anse-des-Dunes,
+entre Blanc-Sablon et Brador.</p>
+
+<p>Blanc-Sablon est situé à l'entrée du détroit
+de Belle-Isle; il n'y a que sept lieues de l'Isle
+à Bois aux côtes de Terreneuve, que l'on
+aperçoit clairement. La partie la plus étroite
+du détroit est Forteau, où il n'y a que dix
+milles d'une pointe à l'autre.</p>
+
+<p>Les mers du nord versent dans le détroit de
+grandes quantités de glaces, qui l'obstruent
+pendant sept ou huit mois de l'année. Ces
+glaces étaient encore assez nombreuses au
+mois de juillet pour rendre la navigation difficile;
+leur passage refroidit tellement l'atmosphère
+que, cette année, pendant tout l'été, les
+hommes employés à la pêche étaient obligés
+de porter des gants de laine pour se préserver
+des engelures.</p>
+
+<p>De fait, pendant la plus grande partie de
+l'année, le froid semble régner en maître sur
+les eaux qui baignent les côtes du Labrador.
+Sa puissance s'exerce non-seulement à la
+surface de la mer, mais même jusqu'à une
+profondeur de dix et de douze brasses.</p>
+
+<p>Dans différents fleuves de l'Europe s'est
+produit un phénomène que les savants n'ont pu
+encore expliquer d'une manière satisfaisante;
+c'est la formation, au fond de l'eau, de glaçons
+nommés par les Anglais <i>ground-gru</i> et par les
+Français <i>glace-du-fond</i>. Voici ce qu'en dit un
+écrivain anglais du siècle dernier. "Les
+bateliers de la Tamise ont souvent remarqué
+des glaçons qui s'élèvent du fond de l'eau, et
+qui renferment, dans leur partie inférieure, du
+gravier et des pierres apportées <i>ab imo</i>". De
+semblables observations ont été faites sur
+l'Elbe, sur le Rhin, sur la Néva et sur d'autres
+rivières. Au Labrador, ce phénomène a été
+souvent remarqué par les pêcheurs; mais ici
+non-seulement l'eau se congèle à une grande
+profondeur, mais la terre elle-même se durcit
+au fond de la mer par l'action du froid. Je
+citerai, à l'appui de ce que m'ont rapporté les
+pêcheurs, un écrit du sieur Robertson, déjà
+plusieurs fois mentionné:</p>
+
+<p>"J'ai vu", dit-il, "un rets plongé à une profondeur
+de soixante pieds, et dont toutes
+les mailles étaient garnies de glaces; j'ai vu
+des câbles, des chaînes et d'autres gros objets
+couverts d'une couche proportionnellement
+plus considérable. Lorsque ce phénomène a
+lieu, il faut aussitôt retirer le rets, car il flotterait
+comme du liège et formerait une masse
+solide de glace.</p>
+
+<p>"A ma connaissance, il est arrivé qu'à une
+profondeur de soixante ou soixante-dix pieds, le
+fond de la mer s'est trouvé gelé et s'est durci
+comme un banc de pierre calcaire. Dans une
+occasion, la patte d'une ancre s'était enfoncée
+dans le sol; lorsqu'on la retira, la main rapporta
+une masse angulaire presque aussi dure
+que le grès de Bristol et formée de sable gelé.</p>
+
+<p>"Il ne paraît pas que le froid soit la seule
+cause de ce phénomène, car on ne l'observe
+pas dans des saisons aussi froides et même
+plus froides. Je n'en puis donner la raison:
+tout ce que je sais, c'est que cela arrive de
+temps en temps".</p>
+
+<p>Le 21 août, la <i>Marie-Louise</i> laissait le port
+de Blanc-Sablon pour son voyage de retour;
+elle avait pris à son bord une dizaine de
+pêcheurs qui regagnaient leurs pénates, découragés
+par le peu de succès de la pêche;
+d'autres, en plus grand nombre, restaient à
+terre, décidés à remonter par le steamer annoncé.
+A peine avions-nous laissé le port,
+qu'un original vint supplier le capitaine d'y
+rentrer, pendant que lui-même irait à quelques
+lieues plus loin chercher une centaine de
+barils, qu'il se proposait de mettre à bord. Il
+lui fallait aussi accorder le temps de tirer le
+hareng de la mer, de le préparer et de l'empaqueter.
+Sa proposition toute modeste fut
+heureusement rejetée; car nous aurions eu à
+l'attendre pendant une longue semaine. C'était
+bien assez que nous dussions arrêter à plusieurs
+postes pour compléter la cargaison de notre
+bâtiment; je m'en consolais, toutefois, dans
+l'idée que ces stations me permettraient de
+visiter plusieurs endroits que je n'avais point
+vus en descendant, et que je rencontrerais des
+pêcheurs qui étaient absents au passage du
+missionnaire.</p>
+
+<p>Entre Blanc-Sablon et Brador est l'Ile aux
+Perroquets; elle a reçu son nom d'une espèce
+de palmipède à tête de perroquet, qui est, si je
+ne me trompe, l'<i>Alca impennis</i> d'Audubon.
+L'île est couverte de ces oiseaux; et à chaque
+instant on en voit quelque bande s'éloigner
+vers la mer, ou revenir vers l'île. C'est un
+temps de travail pour eux; car les petits sont
+maintenant nombreux, et, pour les nourrir, il
+faut que les pères, et mères fassent la pêche au
+lançon. Le lançon est un très-petit poisson,
+dont les oiseaux sont très-friands; comme il
+est maintenant abondant dans la baie, les perroquets
+vivent en épicuriens. Ceux d'entre
+eux qui n'ont pas de famille, à nourrir sont en
+plein carnaval; car ils n'ont qu'à flâner et à
+manger; ainsi quelques-uns sont si gras, qu'il
+ont peine à se lever, quand ils sont poursuivis
+par les chasseurs.</p>
+
+<p>Le lançon et le capelan sont la nourriture
+favorite de la morue; lorsqu'ils sont abondants
+sur la côte, on est sûr qu'il y aura beaucoup de
+morue, à moins qu'elle ne soit éloignée par
+quelque cause locale. Les planteurs font
+usage du capelan pour leur nourriture; ils s'en
+servent lorsqu'il est frais, et le font sécher pour
+l'employer au besoin. Afin de le conserver,
+ils le mettent dans une légère saumure et
+l'étendent ensuite au soleil sur les rochers. Il
+est prêt au bout de deux jours, et ainsi préparé
+il peut se garder longtemps. Tous, sur
+la côte, mangent avec plaisir le poisson sec; et
+si un enfant pleure, au lieu de lui donner un
+morceau de sucre, on lui jette un capelan sec
+qu'il suce avec délice, et la paix est faite.
+Pendant deux jours, notre goëlette reste
+mouillée dans la baie de Brador, pour attendre
+du fret qui ne vient pas. Nous pouvons à
+l'aise examiner la vaste baie, parsemée d'îlots,
+qui forment cinq ou six ports différents.
+Cinquante ou soixante vaisseaux y sont encore
+mouillés; pendant le cours de l'été, le nombre
+en était trois fois plus grand. Du temps de
+Jacques Cartier, cette baie portait le nom de
+port des <i>Ilettes</i>. Elle fut accordée par le gouvernement
+français au sieur Le Gardeur de
+Courtemanche, qui lui donna le nom de Phélypeaux;
+le fort qu'il bâtit à l'entrée du port
+fut appelé fort Pontchartrain. Pendant longtemps,
+il y fit des affaires importantes. Après
+la mort de M. de Courtemanche, qui avait
+épousé, non pas une fille de Henri IV, comme
+le prétend une tradition du Labrador, mais la
+fille d'Etienne Charest, seigneur de la côte de
+Lauzon, l'établissement passa à son gendre, le
+sieur Foucher, et au sieur de Brouague, commandant
+sur la côte. Un des fils du sieur
+Foucher ajouta à son nom celui de Labrador;
+et je crois qu'il y a aujourd'hui en France une
+famille qui porte le nom de Foucher de Labrador.
+Le capitaine Jones tient le principal
+poste de Brador; quatre ou cinq autres planteurs
+se sont placés autour de la baie, et exploitent
+les pêcheries.</p>
+
+<p>Le 22, dimanche, je dis la messe chez le
+sieur Morency, et fis des instructions en français
+et anglais; près de deux cents
+hommes y assistaient: les uns étaient dans la
+maison, les autres, qui n'y pouvaient trouver
+place, se tenaient au dehors, vis-à-vis des portes
+et des fenêtres. Presque tous les navires
+mouillés dans la baie avaient fourni leur contingent:
+car il se trouvait des catholiques dans
+tous les équipages, et sur quelques vaisseaux
+il n'y avait que des catholiques. C'étaient des
+Acadiens et des Écossais du Cap-Breton et de
+l'Ile Saint-Jean, et des Irlandais des États-Unis,
+de la Nouvelle-Écosse et de Terreneuve.
+&mdash;Le seul village de Souris, dans l'île Saint-Jean,
+a envoyé ici sept goëlettes appartenant
+à des Acadiens. Tous ces braves gens qui
+viennent à Brador, chaque année, s'intéressent
+beaucoup à l'érection de la chapelle et ont
+volontairement offert leurs contributions pour
+cet objet.</p>
+
+<p>Vers le soir, on annonça l'arrivée du hareng
+dans la baie. Depuis quelques semaines, on
+l'attendait et il ne venait point. Les pêcheurs
+avaient pris patience en faisant la guerre à la
+morue: mais dès qu'ils eurent aperçu un banc
+de harengs, toutes les berges furent mises à
+l'eau et se dirigèrent de ce côté. La baie, si
+calme et si silencieuse l'instant d'auparavant,
+était sillonnée, dans toutes les directions, par
+des embarcations de pêche; les seines étaient
+lancées; de tous côtés l'on entendait les cris
+des matelots qui se hélaient, les aboiements
+des chiens aussi excités que leurs maîtres, le
+bruit cadencé des rames frappant la mer. Tout
+ce mouvement fut cependant inutile, car le
+banc de harengs n'était pas considérable et ne
+renfermait que de petits poissons.</p>
+
+<p>Les jours suivants, nous entrâmes dans les
+baies voisines. Pendant quarante-huit heures,
+nous fûmes retenus par les vents dans la baie
+du Milieu. Sur le sommet de tous les mornes,
+des hommes étaient en vigie, cherchant des yeux
+sur les anses voisines quelqu'indice de la
+présence du hareng. Comme les hauteurs sont
+nues, on aperçoit les sentinelles de fort loin,
+et telle est leur immobilité que souvent on ne
+peut les distinguer des colonnes de pierre qui
+servent d'amers.</p>
+
+<p>Il y a beaucoup de ces colonnes de pierre
+sur les hauteurs. Elles forment un des traits
+distinctifs du paysage au Labrador, et servent
+à indiquer le voisinage d'une habitation, souvent
+cachée au fond d'une anse ou au milieu
+des îles. Elles sont formées de pierres sèches
+et ont ordinairement une hauteur de neuf ou
+dix pieds: dans le pays, on leur donne le nom
+de Nascapis. Les Nascapis sont d'une grande
+utilité aux voyageurs dans les temps de brume
+en été, et dans les jours où il neige en hiver.
+Comme toutes les îles se ressemblent, il est
+presque impossible de reconnaître, par un temps
+obscur, celle que l'on cherche: quelques Nascapis,
+élevés sur les mornes environnants, sont
+aperçus assez facilement, et dirigent le voyageur
+vers le lieu qu'il cherche.</p>
+
+<p>A la baie du Milieu, nous eûmes le plaisir
+d'une chasse au homard. A la basse marée, le
+capitaine et plusieurs des passagers visitèrent
+les pierres restées à sec sur la grève; armés,
+chacun d'un bâton, ils l'enfonçaient partout
+où ils soupçonnaient qu'un homard se tenait
+caché. L'animal n'est pas patient; aussi quand
+il s'en trouvait un sous la pierre, il saisissait le
+bâton avec ses fortes tenailles et se laissait
+ainsi transporter au rivage. Dans un peu plus
+d'une heure, les chasseurs revinrent, portant
+pour trophées une trentaine de homards de
+tout âge et de toute condition, qui allèrent
+terminer leur carrière dans une chaudière
+pleine d'eau chaude. Ils sont fort communs
+dans les baies et dans les anses, sur toute
+l'étendue de la côte du Labrador; on en fait
+un usage assez fréquent dans plusieurs familles,
+mais on n'en prépare point pour l'exportation,
+car il y faudrait passer trop de temps, et le temps
+du planteur est précieux.</p>
+
+<p>Nous entrons, le 26 août, au port de Bonne-Espérance,
+où nous ne trouvons plus qu'une
+vingtaine de bâtiments, tandis qu'au mois de
+juillet il en renfermait plus de cent; c'est un
+port large et spacieux, qui a l'avantage d'avoir
+quatre passes pour l'entrée et la sortie des
+navires.</p>
+<br><br>
+
+
+<h4>V</h4>
+
+<p>La <i>Marie-Louise</i> n'est pas encore chargée et
+doit attendre ici quelques centaines de barils
+de poisson et d'huile. L'individu, qui a voulu
+la retenir à Blanc-Sablon, a eu le temps de
+préparer ses barils et son hareng. Pendant
+toute la journée, il a rôdé autour de la goëlette
+pour faire de nouvelles propositions; vers neuf
+heures du soir, il s'est décidé, et vient éveiller le
+capitaine Biais peur conclure un marché. Il se
+charge de conduire lui-même le bâtiment dans
+la baie des Saumons où est son établissement.</p>
+
+<p>Comme la journée toute entière suffira à
+peine pour embarquer tout le fret qu'il doit
+fournir, je consens à me rendre aux îles Brûlées
+avec le sieur Léger Lévêque, qui de grand
+matin est venu m'inviter h visiter sa maison.
+Sa berge, grande et forte embarcation, a été
+construite à Gaspé, et peut tenir la mer dans
+les gros temps; le vent est favorable, les îles
+Brûlées, quoique fort avancées au large, ne
+sont qu'à six ou sept milles de la baie des
+Saumons; nous y serons dans une heure et
+demie au plus; il sera alors temps de déjeuner.
+Eole en avait décidé autrement. De l'île au
+Caribou, nous avions à faire, pour arriver aux
+îles Brûlées, une traversée ou l'on est exposé à
+toute la force du vent: et comme le disait un
+de nos compagnons: "le vent soufflait une
+gueule". La brise était si fraîche, que notre
+pilote ne crut pas prudent d'entreprendre le
+voyage, et il fallut attendre avec patience sur
+l'île Caribou. Quand midi arriva, le besoin de
+déjeuner commença à se faire sentir; et, pour
+tromper la faim, il fallut avoir recours au sommeil,
+au chicoté et aux bluets. Cependant le
+vent continuait toujours à souffler avec violence;
+il fallut rentrer au port de Bonne-Espérance,
+où vers cinq heures du soir le capitaine
+Fraser m'offrit, sur sa goëlette, le déjeuner que
+j'avais négligé de prendre le matin.</p>
+
+<p>De bonne heure, le lendemain, j'arrivais à
+l'île Brûlée, où la bienveillance de M. Lévêque
+et de sa famille me fit presque regretter de n'y
+être pas arrivé la veille. L'île est un rocher qui
+n'a guère plus de sept ou huit arpents de longueur
+sur autant de largeur; elle n'offre d'autre
+avantage que celui d'être bien placée pour la
+pêche. M. Lévêque y fait de bonnes affaires,
+et mérite certainement la prospérité dont il
+jouit. Vers midi la <i>Marie-Louise</i> jetait l'ancre
+dans le port voisin, et une heure après nous
+naviguions vers l'ouest.</p>
+
+<p>La cargaison de la goëlette se trouva à peu
+près complétée à La Tabatière, d'où nous
+partîmes, le 31 août, pour voguer directement
+vers Québec. Les calmes et les brumes nous
+retardèrent. Pendant deux ou trois jours, nous
+fûmes assaillis par des volées d'oiseaux ressemblant
+aux chardonnerets; ils restaient à
+bord toute la journée, et s'occupaient à faire la
+chasse aux mouches; ils étaient si peu farouches
+qu'ils se reposaient sur la tête et sur les
+bras de ceux qui se trouvaient sur leur chemin.
+Le soir, ils s'envolaient à terre pour revenir le
+lendemain continuer leur voyage.</p>
+
+<p>Le 2 septembre, nous étions par le travers
+de la pointe de Nataskouan, derrière laquelle
+nous apercevions le Mont-Joli; c'est probablement
+la hauteur que Jacques Cartier désignait
+sous le nom de Cap de Tiennot, et où il
+trouva des Sauvages prêts à retourner dans leur
+pays, sur la côte méridionale du Saint-Laurent.</p>
+
+<p>Le 7 septembre, un vent très fort du sud-ouest
+nous obligea de nous réfugier dans la baie
+de la Trinité, qui n'est plus aussi sauvage qu'elle
+l'était, lorsque je m'y arrêtai pour la première
+fois, il y a vingt-deux ans. Nous y trouvâmes
+plusieurs bâtiments et parmi eux une goélette
+portant une quinzaine de pilotes. Les équipages
+des bâtiments et les passagers descendirent
+à terre pour cueillir des fruits, qui sont
+très-abondants en ce lieu, et visitèrent ensemble
+les environs de la baie. Quelques jeunes
+Américains; mes compagnons de voyage, revinrent
+tout enchantés des pilotes canadiens et
+déclarèrent qu'ils n'avaient jamais rencontré
+un corps de marins plus intelligents et plus
+actifs que ceux qu'ils venaient de voir. Ces
+jeunes gens connaissaient tous les ports des
+États-Unis, et l'un d'eux, pendant sept ans, avait
+parcouru-toutes les mers. Trois jours après, je
+feuilletais un journal anglais, orné d'une colonne
+de diatribes contre les pilotes du Saint-Laurent,
+que l'écrivain insultait parce qu'ils sont nés au
+Canada.</p>
+
+<p>Vendredi, 10 septembre, nous avions franchi
+la batture de Manicouagan; un gentil vent
+d'est-sud-est emplissait nos voiles; les prophètes
+nous annonçaient que nous passerions le
+dimanche suivant à Berthier. Un très-grand
+nombre de navires, gros et petits, faisaient la
+même route que nous, après avoir été retenus,
+comme nous, par les vents contraires.</p>
+
+<p>Vers huit heures du soir, au moment ou la
+marée allait commencer à baisser, nous arrivions
+au pied du passage de l'Ile-Verte. Le
+temps était fort obscur, nous étions environnés
+de bâtiments; mais le vent était bon, et le
+patron espérait franchir les difficultés avant
+qu'il ne nous quittât. Nous avions trop espéré;
+vers dix heures, il ne nous restait plus qu'un air
+de vent, d'une faiblesse et d'une inconstance
+désespérantes; la mer commençait à baisser,
+et, pour comble de mésaventure, des bancs de
+brume s'étendaient autour de nous. Une
+éclaircie, vers deux heures du matin, nous
+permit de reconnaître que les courants nous
+avaient portés au nord de l'île Rouge, et que
+nous étions suivis dans notre course par un
+très-gros navire. Un peu plus tard, un piétinement
+rapide et lourd ébranle le pont: "Vite!
+vite! en garde! il va passer sur nous".&mdash;Ces
+mots peu rassurants et le bruit inaccoutumé
+eurent bientôt tiré tous les passagers de leurs
+lits. En arrivant sur le pont, ils aperçoivent,
+à la lueur des fanaux, une muraille noire
+et menaçante qui s'élève à vingt pieds au-dessus
+du pont de la goëlette; un instant après,
+un craquement aigu et prolongé est suivi de la
+chute de débris de vergues: les basses manoeuvres
+de l'étranger s'étaient accrochées dans nos
+haubans et dans nos voiles. Les haches furent
+mises en jeu pour séparer les deux bâtiments,
+et, grâce aux efforts des équipages, ils s'éloignèrent
+bientôt l'un de l'autre.</p>
+
+<p>Lorsque le jour fut arrivé, le capitaine crut
+qu'il était prudent de mouiller, jusqu'à ce que
+l'on pût reconnaître les atterrages. A peine
+avions-nous jeté l'ancre, que l'étranger sort de
+la brume et s'avança de notre côté; malgré
+les avis et les mauvais souhaits qui lui sont
+adressés, il s'avance toujours et vient mouiller
+à trois ou quatre encablures au-dessous de la
+goëlette. Il a souffert dans la rencontre de la
+nuit, aussi bien que nous; car si nous avons
+des voiles déchirées et des haubans rompus, il
+a des vergues brisées et des manoeuvres en
+désordre. Son voisinage est mal vu; nous
+sommes mouillés à vingt-deux brasses, le fond
+est un roc uni sur lequel l'ancre a peu de prise,
+et les courants sont très-forts en ce lieu.</p>
+
+<p>Vers 10 heures, A. M., une brunie épaisse
+nous replonge dans les ténèbres; l'obscurité
+est profonde, et à peine peut-on distinguer un
+homme de l'avant à l'arrière de la goëlette. La
+mer baisse et le courant descend avec une
+vitesse de cinq à six noeuds; la chaîne de
+l'ancre est si violemment tendue, qu'il faut la dérouler
+toute entière. Malgré cette précaution,
+l'ancre glisse sur le fond à plusieurs reprises, et
+la goëlette est poussée vers le navire. Elle
+s'arrête un instant; puis un son sourd et
+saccadé, et une vibration pénible dans toutes
+les parties, nous avertissent que l'ancre a dérapé
+de nouveau et que nous sommes entraînés par
+le courant. Le danger de nous jeter sur le
+navire, que nous sentons à côté de nous, sans
+pouvoir le distinguer, est si imminent que le
+capitaine se décide à laisser échapper la chaîne.
+Au bout de cette chaîne, l'on attache un câble
+avec une bouée, qui servira à faire reconnaître
+le lieu où l'ancre est laissée. Malheureusement
+le câble se noue et, s'embarrasse; les instants
+sont précieux; on ne peut perdre de temps, la
+hache tranche la difficulté; chaîne et ancre
+sont condamnées à rester au fond de l'eau. La
+proue de la goëlette est envoyée dans le courant,
+et nous glissons rapidement le long de la
+muraille noire et haute que nous avions déjà
+vue de si près, pendant la nuit précédente.</p>
+
+<p>L'ancre et la chaîne sont perdues; c'est une
+valeur de quarante louis engloutie dans la
+rivière; mais nous sommes, en retour, débarrassés
+de notre incommode voisin. Lorsque la
+brume disparaît, la <i>Marie-Louise</i> se trouve vis-à-vis
+de l'embouchure du Saguenay. Le vent
+s'élève et, après deux ou trois bordées, nous
+mouillons au Pot-à-l'Eau-de-Vie, au moyen de
+la seule ancre qui nous reste.</p>
+
+<p>Dimanche, le 12 septembre, une grosse chaloupe
+appartenant à l'hôtelier du Pot-à-l'Eau-de-Vie,
+partait pour la Rivière-du-Loup et emportait
+quelques personnes qui s'en allaient
+entendre la messe. Plusieurs des voyageurs se
+décidèrent, dans ce moment, à prendre passage
+sur le steamer que nous apercevions au quai;
+je crus devoir me joindre à eux, dans l'espérance
+d'être plus tôt rendu à Québec.</p>
+
+<p>Pour la première fois, depuis deux mois,
+j'apprenais quelque chose des affaires étrangères
+au Labrador. Les derniers journaux me
+furent fournis par M. Pouliot, préfet du comté
+de Témiscouata, qui eut la bonté de m'offrir
+l'hospitalité dans sa maison; j'avais peine à
+comprendre les nouvelles de notre pays, tant
+il y avait eu de revirements parlementaires,
+pendant sept ou huit semaines. Grâce à Dieu,
+l'on, ne parle pas de politique coloniale sur la
+côte du Labrador.</p>
+
+<p>Mardi matin, le 14 septembre, j'avais l'honneur
+de me présenter à Mgr. l'Administrateur
+du diocèse, pour lui demander sa bénédiction,
+et lui communiquer de vive voix quelques
+détails sur ma mission, pendant laquelle la
+providence a daigné me préserver de tout
+accident personnel.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/06.png"></p>
+
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14720 ***</div>
+</body>
+</html>
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