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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14609 ***
+
+ THÉOLOGIE HINDOUE
+
+
+ LE
+ KAMA SOUTRA
+
+ RÈGLES DE L'AMOUR
+ DE VATSYAYANA
+ (MORALE DES BRAHMANES)
+
+
+
+ TRADUIT PAR E. LAMAIRESSE
+
+ ANCIEN INGÉNIEUR EN CHEF
+ DES ÉTABLISSEMENTS FRANÇAIS DANS L'INDE
+ Traducteur de la Morale du Divin Pariah
+
+
+
+
+ INTRODUCTION
+
+Les principes sur le juste et l'injuste sont les mêmes en tout temps et
+en tout lieu, ils constituent la morale absolue; mais les principes sur
+les moeurs varient avec les âges et les pays. Depuis la promiscuité sans
+limites des tribus sauvages jusqu'à la prohibition absolue de l'oeuvre
+de chair en dehors du mariage, que de degrés divers dans la liberté
+accordée aux rapports sexuels par l'opinion publique et par la loi
+sociale et religieuse! A l'exception des Iraniens et des Juifs, toute
+l'antiquité a considéré l'acte charnel comme permis, toutes les fois
+qu'il ne blesse pas le droit d'autrui, comme par exemple le commerce
+avec une veuve ou toute autre femme complètement maîtresse de sa
+personne. Toutefois la Chine, la Grèce et Rome ont honoré les vierges,
+et l'Inde les ascètes voués à la continence à titre de sacrifice.
+
+Au point de vue de la raison seule et d'une conscience égoïste, la
+tolérance des Indiens et des païens parait naturelle et la règle sévère
+des Iraniens semble dictée par l'intérêt social ou politique; aussi
+cette règle n'a-t-elle été imposée qu'au nom d'une révélation par
+Zoroastre et par Moïse.
+
+De là deux grandes divisions entre les peuples sous le rapport des
+moeurs; chez les uns la monogamie est obligatoire, chez les autres la
+polygamie est permise sous toutes les formes qu'elle peut revêtir, y
+compris le concubinage et la fornication passagère. Dans l'antiquité on
+doit, entre les peuples qui n'admettent pas de révélation, distinguer
+sous le rapport des moeurs: d'une part, les Ariahs de l'Inde chez
+lesquels la religion et la superstition se mêlent intimement et
+activement à tout ce qui concerne les moeurs, dans un intérêt politique,
+avec absence de génie artistique; et d'autre part, les Ariahs
+d'Occident, c'est-à-dire les Grecs et les Romains chez lesquels ce culte
+a été seulement la manifestation extérieure des moeurs, sans direction
+ni action marquée sur elles, et où le génie artistique a tout idéalisé
+et tout dominé.
+
+Ainsi le naturalisme des Brahmes, l'antiquité payenne et les principes
+de l'Iran ou d'Israël, dont a hérité le Christianisme, forment trois
+sujets d'études de moeurs à rapprocher et à faire ressortir par leurs
+contrastes. La matière se trouve: pour le premier sujet, dans les
+scholiastes et les poètes du brahmanisme; pour le second, dans la
+littérature classique, principalement dans les poètes latins sous les
+douze Césars; pour le troisième, dans les auteurs modernes sur les
+moeurs, savants et théologiens. Ces auteurs sont universellement connus
+et il suffira d'en citer quelques extraits. Mais il est nécessaire de
+donner, dans cette introduction, d'abord des renseignements sommaires
+sur les Iraniens, puis des détails plus complets sur les Brahmes.
+
+LES IRANIENS.--Il paraît établi que le Mazdéisme est postérieur au
+XIXe siècle avant Jésus-Christ, époque où commence l'ère védique, et
+antérieure au VIIIe siècle avant Jésus-Christ; d'où l'on conclut
+que l'auteur de l'Avesta a précédé la loi de Manou et n'a pu être
+contemporain de Pythagore comme l'affirment quelques historiens grecs.
+Peut-être d'ailleurs Zoroastre est-il un nom générique (comme l'ont
+été probablement ceux de Manou et de Bouddha) qui désigne une série de
+législateurs dont le dernier serait celui que Pythagore aurait connu à
+Babylone et à Balk où il tenait école.
+
+L'antique Iran était à l'est du grand désert salé de Khaver, autrefois
+mer intérieure; son centre était Merv et Balk. Tout près était, sinon
+le berceau de la race Aryenne, au moins sa dernière station, avant la
+séparation de ses deux branches asiatiques.
+
+On s'accorde à reconnaître dans Zoroastre un réformateur qui voulut
+relever son pays succombant à l'exploitation des Mages (magiciens) et à
+l'inertie, et le régénérer par le travail, surtout agricole, et par le
+développement de la population fondé sur le mariage, les bonnes moeurs
+et les idées de pureté. Voici ses deux préceptes essentiels que nous
+retrouvons dans la loi de Moïse:
+
+Eviter et purifier les souillures physiques et morales; avoir des moeurs
+pures pour augmenter la population. Zoroastre recommande l'art de guérir
+et proscrit la magie, son code n'est qu'une thérapeutique morale et
+physique.
+
+Il peut, ainsi que quelques-uns le prétendent de Moïse, avoir emprunté
+à l'Égypte une grande partie de ses préceptes sur les souillures et les
+purifications.
+
+Ce qui domine dans la morale de Zoroastre, c'est l'horreur du mensonge;
+ce trait ne se trouve dans aucune des religions de l'Orient ni dans le
+caractère d'aucune de ses races, sauf les Iraniens et les Bod (anciens
+Scythes).
+
+Comme principe, il paraît dériver de la quasi-adoration de la lumière,
+qui fait le fond du Mazdéisme. On doit certainement aussi en faire
+honneur à la droiture et à l'élévation de caractère de son fondateur.
+
+Les aspirations morales du Mazdéen, sa conception de la vie, du devoir
+et de la destinée humaine, sont exprimées dans la prière suivante:
+
+«Je vous demanderai, ô Ozmuzd, les plaisirs, la pureté, la sainteté.
+Accordez-moi une vie longue et bien remplie. Donnez aux hommes des
+plaisirs purs et saints, qu'ils soient _toujours engendrant, toujours
+dans les plaisirs_.»
+
+«Défendez le sincère et le véridique contre le menteur et _versez la
+lumière_.»
+
+Après le mensonge, le plus grand des crimes, aux yeux de Zoroastre, est
+le libertinage, tant sous la forme d'onanisme ou d'amour stérile que
+sous celle d'amour illégitime et désordonné.
+
+La perte des germes fécondants est la plus grande faute aux yeux de la
+société et de Dieu.
+
+L'Iranien sans femme est dit «_au dessous de tout_.»
+
+Le père dispose de sa fille et le frère de sa soeur.
+
+La jeune fille doit être vierge. Le prêtre dit au père: «Vous donnez
+cette vierge pour la réjouissance de la terre et du ciel, pour être
+maîtresse de maison et gouverner un lieu.»
+
+L'acte conjugal doit être sanctifié par une prière: «Je vous confie
+cette semence, ô Sapondamad» (la fille d'Ozmuzd).
+
+Chaque matin, le mari doit invoquer Oschen (qui donne abondamment les
+germes).
+
+Si l'amant se dérobe, la femme qu'il a rendue mère a le droit de le
+tuer.
+
+L'infanticide et le concubinage sont punis de mort, mais la loi n'édicte
+rien contre les femmes «publiquement amoureuses, gaies et contentes, qui
+se tiennent par les chemins et se nourrissent au hasard de ce qu'on leur
+donne.» Cette tolérance est une sorte de soupape ouverte aux passions
+pour empêcher le concubinage et l'adultère.
+
+Zoroastre recommande aussi l'accouplement des bestiaux.
+
+Il prescrit de traiter les chiens presque aussi bien que les hommes;
+sera damné celui qui frappera une chienne mère. Dans tout l'Orient on ne
+retrouve qu'au Thibet ce soin presque pieux pour les chiens. Outre les
+préceptes sur le mariage et les souillures, il y a beaucoup d'autres
+points de ressemblance entre l'Avesta et la Bible. M. Renan en a conclu
+qu'il y a eu certainement un croisement entre le développement iranien
+et le développement juif. M. de Bunsen a publié un livre pour démontrer
+que le Christianisme n'est autre chose que la doctrine de Zoroastre,
+transmise par un certain nombre d'intermédiaires jusqu'à saint Jean dont
+l'évangile est, selon quelques uns, l'expression de la doctrine secrète
+de Jésus, de sa métaphysique. Il soutient que la formule «je crois au
+père, au fils et à l'esprit» à laquelle se réduisait, d'après M. Michel
+Nicolas, le _Credo_ des premiers chrétiens, n'est pas juive, mais
+qu'elle vient de Zoroastre.
+
+Il n'est point surprenant qu'un homme d'imagination identifie ainsi deux
+doctrines qui se rapprochent beaucoup par leur pureté.
+
+M. Emile Burnouf, de son côté, pense que ce _Credo_ était aussi celui
+des Ariahs dans l'Ariavarta, ce qui peut se concilier avec la thèse de
+Mr de Bunsen.
+
+Le même auteur fait dériver la symbolique chrétienne du culte primitif
+des Ariahs.
+
+Ce sont là de brillants aperçus plutôt que des faits rigoureusement
+acquis à la science. Ce qui n'est point contesté, c'est l'identité
+presque parfaite des règles sur les moeurs chez les Iraniens et chez les
+juifs, et par suite chez les chrétiens. Pour qu'on en soit frappé, il
+suffit de rappeler:
+
+1° Les préceptes du Décalogue: VIe «Tu ne forniqueras point»; «IXe Tu ne
+désireras pas la femme de ton prochain»; ou bien le 6e commandement de
+Dieu: «L'oeuvre de chair tu ne feras, qu'en mariage seulement», et le 9e
+«Luxurieux point ne seras, de corps ni de consentement.»
+
+2° La doctrine de l'Eglise sur l'Onanisme (Père Gury, théologie morale).
+
+«La pollution consiste à répandre sa semence sans avoir commerce avec
+un autre; la pollution directe parfaitement volontaire est toujours un
+péché mortel.»
+
+«Toute effusion de semence, faite de propos délibéré, si faible qu'elle
+soit, est une pollution et par suite un péché mortel.»
+
+
+«DE L'ONANISME EN PARTICULIER»
+
+«L'onanisme tire son nom d'Onam, second fils du patriarche Juda, qui
+après la mort de son frère Her, fut forcé, selon la coutume, d'épouser
+sa soeur Thamar pour donner une postérité à son frère. Mais,
+s'approchant de l'épouse de son frère, il répandait sa semence à terre
+pour que des enfants ne naquissent pas sous le nom de son frère. Aussi
+le Seigneur le frappa parce qu'il faisait une chose abominable (Genèse
+XXXVIII, 9 et 10).
+
+«922.--L'onanisme volontaire est toujours un péché mortel en tant que
+contraire à la nature; aussi il ne peut jamais être permis aux époux,
+parce que:
+
+1° Il est contraire à la fin principale du mariage et tend en principe à
+l'extinction de la société et par conséquent renverse l'ordre naturel;
+
+2° Parce qu'il a été défendu strictement par le législateur suprême et
+créateur, comme il résulte du texte précité de la Genèse.»
+
+
+L'INDE.--Dans l'Inde la morale se confond avec la religion, et la
+religion avec les Brahmes. Ce sont trois termes qu'on ne peut séparer
+dans un exposé. Nous nous étendrons donc quelque peu sur les Brahmes.
+
+Les moeurs des Ariahs paraissent avoir été pures dans l'Aria-Varta,
+berceau commun des Ariahs asiatiques, et dans le Septa Sindou leur
+première conquête dans l'Inde, entre la vallée délicieuse de Caboul et
+la Serasvati.
+
+L'épouse était une compagne aussi respectée que dévouée.
+
+Le culte était privé, le père de famille pouvait, même sans le poète ou
+barde de la tribu, consommer le sacrifice; mais bientôt le poète imposa
+sa présence et il devint prêtre.
+
+Dans le principe rien ne distinguait les prêtres du corps des Ariahs ou
+Vishas, pasteurs; ils étaient, comme les autres membres de la tribu,
+pasteurs, agriculteurs, guerriers, souvent les trois à la fois.
+
+A la fin de la seconde période védique (la seconde série des hymnes), le
+sacerdoce s'établit avec le culte public.
+
+On adore Indra soleil, qu'on agrandit pour en faire Vichnou soleil.
+
+Des hymnes font de Roudra un dieu en deux personnes.
+
+C'est le souffle impur lorsqu'il vient des marais sub-himmalayens, le
+dieu purificateur quand il chasse l'air empesté des bas-fonds et des
+jungles.
+
+Quand la conquête embrasse tout le pays entre la Sérasvati et la
+Jumma, l'aristocratie guerrière se forme en même temps que la caste
+sacerdotale.
+
+Les Ariahs ont à combattre les _Daysous noirs_ habitants des montagnes
+et les _Daysous jaunes_ (sans doute de la race mongole) qui occupent les
+plaines; ces derniers sont avancés dans la civilisation, combattent sur
+des chars, ont des villes avec enceintes. Quand ils sont assujettis, les
+Brahmes leur empruntent le culte des génies qui était leur religion.
+
+Dans la vallée du Gange, les Ariahs se civilisent et se corrompent; les
+Brahmes favorisent l'établissement de petites monarchies pour tenir en
+bride les guerriers (Kchattrias) et parmi les compétiteurs ils appuient
+ceux qui les soutiennent.
+
+Quelques-uns sont guerriers et rois.
+
+Ils se font les gourous (directeurs de Conscience) et les pourohitas
+(officiants) des rajahs.
+
+Pour acquérir un grand prestige, ils établissent le noviciat des jeunes
+Brahmes et l'ascétisme des vieillards.
+
+Jouissant de la paix par la protection des Radjas (princes guerriers),
+les Brahmes se divisent en deux camps; les uns n'admettent comme
+efficaces pour le salut que la foi et la prière (la backti), les autres
+proclament la souveraineté de la boddhi ([Grec: sorich] des Grecs, la
+connaissance).
+
+A la période védique succède la période héroïque, l'Inde des Kchattrias,
+qui dure plusieurs siècles pendant lesquels les Ariahs s'emparent:
+d'abord du cours inférieur du Gange, puis du reste de la péninsule.
+
+Pendant que les guerriers achèvent la conquête, les trois classes se
+distinguent et se séparent de plus en plus, les Brahmes s'emparent de
+tous les pouvoirs civils et judiciaires.
+
+Les Brahmes et les Kchattrias se disputent le pouvoir; les premiers,
+pour flatter la foule, adoptent ses superstitions et ses dieux, ils font
+appel aux races non-aryennes et principalement aux peuplades guerrières
+à peine soumises; avec leur aide et celle de quelques rois qui se
+déclarent pour eux, ils exterminent les Kchattrias dans le sud et ne
+leur laissent ailleurs qu'un rôle subordonné.
+
+Ils composent alors une série d'ouvrages théologiques qui change la
+religion et qui leur donne la possession exclusive de tout ce qui touche
+au culte. Le couronnement de l'oeuvre est la loi de Manou qui consacre
+leur suprématie sur tous et en toute chose et achève l'abaissement
+physique et moral des classes serviles vouées, même à leurs propres
+yeux, par la doctrine de la métempsycose, à une déchéance irrémédiable.
+
+C'est ainsi que les Pariahs se croient eux-mêmes inférieurs à beaucoup
+d'animaux. Par la peur, par la corruption, par le dogme de l'obéissance
+aveugle à la coutume immuable, l'institution de Manou a vécu plus
+qu'aucune autre et on ne saurait en prévoir la fin. Jamais et nulle part
+on n'a poussé aussi loin que les Brahmes l'habileté théocratique pour
+l'asservissement.
+
+Ce qui était resté des Kchattrias et la caste entière des Vessiahs
+(Vishas) supportaient avec impatience l'arrogance et les privilèges
+exorbitants des Brahmes.
+
+Les théosophes et les ascètes, en dehors de leur caste, les combattaient
+dans le champ de la spéculation.
+
+Tous ces adversaires se réunirent dans le Bouddhisme; il eut une telle
+faveur que tout ce qui avait une certaine valeur morale entrait dans les
+couvents bouddhiques: les Brahmes délaissés et réduits à leurs propres
+ressources vécurent de leurs biens et des métiers que Manou leur permet
+en temps de détresse. Mais ils n'abandonnèrent point la partie. Tandis
+que le célibat bouddhique dévorait les hautes castes qui leur étaient
+opposées et ne laissait rien pour le recrutement du corps religieux,
+les brahmes se maintenaient par l'esprit de famille, et à force de
+persévérance, de talents, d'habileté et d'astuce, ils parvenaient à
+supprimer le bouddhisme.
+
+Par une série de transformations, les Brahmes ont fait de la
+divinisation de la vie et de la génération, l'essence même de la
+religion. Aujourd'hui les Hindous se divisent en deux grandes
+sectes:--les adorateurs de Siva, autrefois Roudra, qui portent au
+bras gauche un anneau dans lequel est renfermé le lingam-yoni, sorte
+d'amulette figurant l'accouplement des organes des deux sexes, (verenda
+utriusque sexus in actu copulationis),--et ceux de Vishnou qui portent
+au front le Nahman. C'est une sorte de trident tracé à partir de
+l'origine du nez. La ligne verticale du milieu est rouge et représente
+le flux menstruel; les lignes droites latérales sont d'un gris cendré et
+figurent la semence virile.
+
+En introduisant la sensualité dans tout ce qui touche à la religion, les
+Brahmes avaient eu deux objectifs.
+
+Arracher au Bouddhisme et captiver par des images de leur goût grossier
+les Hindous, surtout ceux de la caste servile incapables d'atteindre aux
+délicatesses du sentiment et de l'idéal. C'était avec la représentation
+sculpturale des scènes mythologiques qui avait un certain mérite, non de
+forme, mais de mouvement, le moyen le plus facile et peut-être unique
+de plaire aux yeux; c'était aussi une concession aux cultes locaux
+antérieurs à la conquête, qui purent ainsi se continuer dans le sein du
+Panthéisme.
+
+Le second objectif des Brahmes, celui-là fondamental et non point
+seulement une arme et un expédient de circonstance, nous est indiqué par
+la prescription de Manou: «chacun doit acquitter la dette des ancêtres»
+(avoir au moins un fils pour lui fermer les yeux).
+
+Le but était d'empêcher la diminution numérique et par suite
+l'effacement de la race des Ariahs, aujourd'hui représentée uniquement
+par les Brahmes, et aussi de développer la population servile dont
+le travail était la source principale de la richesse publique. Le
+législateur pensait sans doute qu'il fallait exciter les passions chez
+un peuple physiquement assez faible, d'un tempérament lymphatique,
+disposé à l'anémie par l'insuffisance d'une alimentation exclusivement
+végétale et par l'accablement du climat.
+
+La religion naturaliste ou érotique de l'Inde a commencé par l'adoration
+de Siva, confondu d'abord avec le fétiche du membre viril, le linga.
+Le linga, qu'on rencontre partout dans l'Inde, sur les routes, aux
+carrefours et places-publiques, dans les champs n'est point ce qu'était
+dans l'antiquité payenne le phallus, une image obscène et quelquefois un
+objet d'art. Si on n'était point averti, on le prendrait pour une borne
+presque cylindrique, c'est-à-dire un peu plus large à la base qu'au
+sommet, laquelle se termine par une calotte sphérique fort aplatie et ne
+présentant aucune saillie sur le fût. Celui que j'ai rapporté de l'Inde
+avait une hauteur d'un mètre, un diamètre moyen de 0,25 à 0,30 m. et
+reposait sur une base également en granit d'un mètre et demi de côté,
+clans laquelle était creusée au pied du fût une sorte de rainure
+circulaire représentant le pli du yoni (partie sexuelle de la femme)
+figuré par la base, ainsi que cela a lieu généralement.
+
+Ainsi, même aujourd'hui, après trente siècles peut-être, le linga et
+l'yoni ne sont point des images qui parlent aux sens, ce sont des corps
+géométriques servant de symboles, des fétiches.
+
+Comme il ne s'est trouvé aucune trace de fétichisme chez les Ariahs
+de l'époque védique, ni aucun autre fétiche dans le culte brahmanique
+postérieur, il faut penser que le linga est le fétiche probablement très
+ancien d'une race assujettie, peut-être les Daysous noirs, et que les
+Brahmes, pour s'attacher cette race, adoptèrent Siva et le linga,
+en confondant à dessein Siva avec Roudra, le dieu védique qui s'en
+rapprochait le plus par ses attributs: Siva était sans doute le dieu
+national d'une partie notable de l'Inde avant la conquête Aryenne; car,
+dès le commencement, il a reçu la qualification d'Issouara, l'être
+suprême.
+
+Le linga n'avait point pénétré dans la religion védique, où il n'y a
+point de culte du phallus. Stevenson et Lassen lui attribuent, avec
+beaucoup de preuves à l'appui de leur opinion, une origine dravidienne
+(la langue dravinienne, aujourd'hui le tamoul, est en usage dans tout le
+sud de la péninsule).
+
+Le linga apparaît dans la religion des Brahmes en même temps que le
+Sivaïsme, et celui-ci s'y montre immédiatement après la période des
+hymnes; quelques morceaux du yagur-véda (véda du cérémonial) supposent
+un état déjà avancé de la religion sivaïste.
+
+Le temple d'Issouara (Siva, être suprême) à Benarès paraît avoir été
+très ancien; il était dans toute sa splendeur lors de la visite du
+pèlerin chinois Fa-Hien.
+
+Encore aujourd'hui, c'est le sivaïsme qui domine à Benarès, la ville
+sainte et savante par excellence.
+
+Plusieurs passages du Mahabarata ont trait au culte de Siva et du
+linga; les Épopées, bien que Vichnouistes, supposent une prépondérance
+antérieure du culte de Mahadèva (le grand dieu, Siva, l'être existant
+par lui-même).
+
+Dans les premières légendes bouddhistes, le Lalita-Vistara, par exemple,
+Siva vient immédiatement après Brahma et Çakra (Indra). On sait qu'il
+y a toujours eu grande sympathie et nombreux rapprochements entre le
+bouddhisme et le sivaïsme, sans doute parce que ce dernier était très
+rationnaliste et presque monothéiste, tandis que le vishnouvisme
+représentait le panthéisme et l'idolâtrie. Le sivaïsme est resté
+longtemps la religion professionnelle des Brahmes lettrés.
+
+Il y a maintenant dans le sud de l'Inde une secte spiritualiste qui
+prétend professer le sivaïsme primitif. Elle a eu pour interprète
+Senathi Radja dans son livre: «le sivaïsme dans l'Inde méridionale.»
+
+Le sivaïsme, dit l'auteur, paraît être la plus ancienne des religions;
+l'ancienne littérature dravidienne est entièrement sivaïste. Agastia est
+le premier sage qui a enseigné le monothéisme sivaïste, bien avant les
+six systèmes de philosophie hindoue, en le fondant à la fois sur les
+Vedas et sur les Agamas, écrits qui n'ont jamais été traduits dans
+aucune langue européenne. Voici le résumé de la doctrine monothéiste:
+
+«Tout est compris dans les trois termes: Dieu, l'âme, la matière.
+
+Issouara ou Siva ou Dieu est la cause efficiente de l'univers, son
+créateur et sa providence.
+
+Siva est immuable, omnipotent, omniscient et miséricordieux, il remplit
+l'univers et pourtant il en diffère.
+
+Il est en union intime avec l'âme humaine immortelle, mais il se
+distingue des âmes individuelles qui sont inférieures d'un degré à
+son essence. Son union avec une âme devient manifeste quand celle-ci
+s'affranchit du joug des sens, ce qu'elle ne peut faire sans la grâce
+dont Siva est le dispensateur.
+
+La matière est éternelle et passive, c'est Siva qui la meut; il est
+l'époux de la nature entière qu'il féconde par son action universelle.
+
+Il n'y a qu'un dieu, ceux qui disent qu'il y a plusieurs dieux seront
+voués au feu infernal.
+
+La révélation de Dieu est une, la destinée finale est une, la voie
+morale pour l'humanité tout entière est une.»
+
+De là vient sans doute le renseignement suivant, donné par l'abbé
+Dubois: chaque Brahmane dirait à son fils au moment de l'initiation:
+«Souviens-toi qu'il n'y a qu'un seul Dieu; mais c'est un dogme qu'il ne
+faut point révéler parce qu'il ne serait point compris.»
+
+Siva est le dieu de l'Inde qui a le plus de sanctuaires et le linga est
+le symbole le plus répandu. On le trouve à profusion au Cambodge où,
+tous les ans, à la fête du renouveau, on promène dans les rues en
+procession un immense linga creux dans lequel se tient un jeune garçon
+qui en forme la tête épanouie.
+
+Chose curieuse! Le linga est la matière d'un ex-voto très commun pour
+les ascètes au Cambodge. Voici, un peu abrégée, la dédicace d'un linga
+par l'un d'eux (_Journal de la Société asiatique_).
+
+Om, adoration à Siva.
+
+1°.--2°.--3°.--Formules préliminaires d'adoration à Siva.
+
+4°. Le linga érigé par l'ascète Djana-Priga dans le temps de l'ère Çaka
+exprimée par le chiffre 6, les nuages 7 et les ouvertures du corps
+9, soit le nombre 976; respectez-le, habitants des cavernes (ermites
+ascètes) voués à la méditation de Siva qui a résidé en lui.
+
+5°. Réfugié auprès de tous ceux qui ont pour occupation la science du
+maître des maîtres du monde (Siva), il l'a donné (le linga) à tous pour
+protéger le sattra (le soma offert en sacrifice comme symbole de la
+semence divine de Siva) de ces ascètes aux mérites excellents, l'ayant
+tiré des entrailles de son corps.
+
+6°. C'est le Seigneur en personne (le linga est Siva lui-même), se
+disaient tous ceux qui ont des mérites excellents (les ascètes). Aussi
+vouèrent-ils une affection éternelle à ce yoghi aspirant à la délivrance
+(celui qui avait donné le linga).
+
+7°. Pour lui, abattus par des haches telles que celles de Maïtri, et
+précipités dans cet océan qu'on appelle la qualité de bonté (la qualité
+de bonté embrassait tout ce qui est excellent et saint), _les arbres
+qu'on appelle les six ennemis_ (les six sens) ne porteront plus aucun
+fruit.
+
+8°. Sorti d'une race pure, il a accompli les oeuvres viriles qu'il avait
+à accomplir. Et maintenant, son âme purifiée a en partage la béatitude
+suprême (même avant la mort dans sa retraite, etc.).
+
+9°. On voit par cette dédicace que le voeu ou la consécration d'un linga
+était un acte d'austérité et que le linga, comme Siva, avait un culte
+plutôt sévère qu'aimable.
+
+Le culte de Priape, en Grèce, paraît avoir eu à peu près le même
+caractère. C'était une divinité rurale dont le délicieux roman de
+Daphnis et Chloé nous donne une idée respectable et sympathique,
+nullement licencieuse. Ce caractère paraît avoir changé à Rome par
+l'effet du progrès de l'érotisme dans toutes les religions de l'Inde.
+D'après Richard Payne, auteur du _Culte de Priape_, Priape y avait un
+temple, des prêtres, des oies sacrées. On lui amenait pour victimes de
+belles filles qui venaient de perdre leur virginité.
+
+La haute antiquité du culte du linga dans l'Inde et la certitude
+aujourd'hui acquise d'une expansion ou éruption de l'hindouisme vers
+l'Occident, antérieur aux sept sages de la Grèce, rendent très probable
+l'opinion que c'est de l'Inde qu'est venu le culte phallique; d'abord
+associé sans doute à celui des divinités assyriennes et phéniciennes
+dont l'une a pu représenter Siva, il s'établit ensuite avec éclat dans
+l'île de Chypre qui lui fut consacrée tout entière. Il passa de là dans
+l'Asie Mineure, en Grèce et en Italie.
+
+Rien de surprenant que, dans ces contrées où l'art était tout, le linga,
+encore fétiche à Paphos, se soit transformé en une image que les idées
+des anciens sur les nudités, absolument différentes des nôtres, ne
+faisaient point considérer comme obscène et que la sculpture s'efforçât
+de rendre aussi belle et aussi gracieuse qu'aucune autre partie du corps
+humain. C'est ce que l'on voit dans la statue de l'Hercule phallophore
+qui porte une corne d'abondance remplie de phallus, et dans un grand
+nombre de camées antiques. Sans doute on mit beaucoup de lingas ou
+priapes pour servir de délimitation ou de repère dans les champs et les
+jardins. De là l'origine du dieu champêtre Priape. C'est la prédominance
+primitive de l'énergie mâle qui se continua dans la Grèce, tandis que,
+peu à peu, dans l'Inde, l'énergie femelle prenait le dessus. Chez les
+poètes anciens jusqu'à Lucrèce, Vénus est la déesse de la beauté, de
+la volupté, des amours faciles, des jeux et des ris plutôt que de la
+fécondité. Junon avait pour les épouses ce dernier caractère plus
+peut-être que Vénus; et une autre déesse, Lucine, présidait aux
+accouchements. Ce fut probablement par l'effet de la pénétration des
+idées indiennes transformées, au sujet des énergies femelles, et
+peut-être aussi par un progrès naturel, que les poètes philosophes tels
+que Lucrèce célébrèrent Vénus comme la _mère universelle: Venus omnium
+parens_.
+
+Le culte de Vénus dans l'île de Chypre réunit beaucoup de traits du
+culte naturaliste de l'Inde à la prostitution sacrée des religions
+assyriennes et phéniciennes, le tout relevé par l'arc grec.
+
+Le temple de Paphos dessinait un rectangle (forme des temples indiens et
+grecs) de dix-huit mètres de longueur sur neuf mètres de largeur. Sous
+le péristyle, un phallus d'un mètre de hauteur, érigé sur un piédestal,
+annonçait l'objet du culte. Au milieu du temple se dressait un cône d'un
+mètre de hauteur (forme du linga), symbole de l'organe générateur.
+
+Tout autour du cône étaient rangées de nombreuses déesses dans des
+poses appropriées au culte du temple (comme les gopies autour du dieu
+Krishna).
+
+La statue de la déesse placée dans le sanctuaire a l'index de la main
+droite dirigé vers le pubis (Latchoumy, la déesse de la fécondité,
+figure dans les bas-reliefs des pagodes avec un doigt placé
+immédiatement au-dessous du pubis).
+
+Le bras gauche s'arrondit à la hauteur de la poitrine et l'index de la
+main gauche est dirigé vers le mamelon du sein droit; on se demande si
+c'est un appel à la volupté ou l'indication de l'allaitement.
+
+Cette statue, oeuvre admirable de Praxitèle, est surtout gracieuse et
+délicate; c'est la volupté idéalisée (voir à ce sujet le chapitre des
+amours de Lucien).
+
+L'aphrodite phénicienne est au contraire un type réaliste; elle a les
+formes massives, les flancs larges et robustes, la poitrine rebondie,
+les hanches et le bassin largement développés; tout en elle respire la
+luxure.
+
+A l'entrée de tous les temples naturalistes de Chypre, de la Phénicie,
+se dressent des colonnes de formes diverses, symboles de l'organe mâle.
+Il y avait toujours deux de ces symboles, colonnes ou obélisques, devant
+les temples construits par les Phéniciens, y compris celui de Jérusalem.
+
+Des érudits attribuent cette origine, comme emprunt fait au temple de
+Jérusalem, aux deux tours ou flèches de nos cathédrales gothiques;
+l'auteur du _Génie du christianisme_ ne s'en doutait guère! Et cependant
+les menhirs de la Basse-Bretagne, tout à fait semblables à ceux d'une
+grande région du Décan, paraissent avoir appartenu au même culte
+naturaliste[1].
+
+Remarquons que les Sivaïstes et les Phéniciens, ceux-ci comme Sémites,
+avaient, outre les mêmes symboles, les mêmes croyances monothéistes.
+
+Ce qu'on adorait à Paphos et dans les autres temples naturalistes,
+c'était la volupté souveraine par l'union des sexes, l'amour universel
+dans le monde, la force productrice chez les êtres animés.
+
+[Note 1: Mgr Laouénan.--Les monuments celtiques sont très communs dans
+l'Inde; dans les plaines rocheuses qui s'étendent parmi les massifs des
+gates orientales jusqu'à la Nerbudda et aux monts Vindhyas, on rencontre
+à chaque pas pour ainsi dire des constructions identiques à celles qui
+existent au nord et à l'ouest de l'Europe. D'après la tradition locale
+ou l'opinion des habitants intelligents, les menhirs représentent le
+linga. Les étymologies appuient cette opinion.]
+
+Dans les fêtes d'Adonis dont la légende est un mythe solaire, on
+célébrait le retour du soleil et de l'amour universel par des transports
+de joie, des chants et des danses orgiaques (comme dans le culte de
+Krishna, incarnation de Vishnou-Soleil).
+
+Alors avaient lieu les prostitutions sacrées considérées comme des
+sacrifices (elles ont de l'analogie avec les Sakty pudja, sacrifices de
+la Sackty, que nous verrons plus loin s'établir dans le Sivaïsme).
+
+«Sous de légers berceaux de myrthe et de laurier, sous des tentes
+enguirlandées de fleurs, se tenaient les Hériodules, prêtresses de la
+déesse, jeunes et belles esclaves grecques ou syriennes; elles étaient
+couvertes de bijoux, vêtues de riches étoffes, coiffées d'une mitre
+enrichie de pierreries, de laquelle s'échappaient les longues tresses
+de leurs noires chevelures entremêlées de guirlandes de fleurs dans
+lesquelles se jouait une écharpe écarlate. Sur leurs poitrines aux
+seins fermes et arrondis, que protégeait une gaze légère, pendaient
+des colliers d'or, d'ambre et de perles ou de verre chatoyant, comme
+insignes de leur office religieux; elles tenaient à la main un rameau de
+myrthe et la colombe, l'oiseau de Vénus.»
+
+Ainsi parées, elles attendaient souriantes et toujours prêtes à célébrer
+le doux sacrifice en l'honneur de la déesse avec tous ceux qui les en
+priaient.
+
+Partout où domine le culte du Linga ou de ses équivalents, on est obligé
+de voir une émanation du Sivaïsme primitif, divinisation du pouvoir
+rénovateur, avec un rôle secondaire pour la déesse de la beauté (dans
+l'Inde, Parvati, la femme de Siva).
+
+Dans cette période reculée, Siva est la cause efficiente qui, par son
+énergie ou sa sakti comme instrument, produit ou détruit le monde qui
+a pour matrice la prakrite ou la matière universelle (voir, pour la
+définition de la prakriti, le sankya commenté par M. Barthélemy de
+Saint-Hilaire). La sakty d'un dieu forme avec lui un seul être à double
+face. Peu à peu, par la prédominance de la sakty, le rôle de l'élément
+mâle diminua, puis s'effaça, mais ce fut assez tard. La prédominance de
+la sakty de Siva ne s'affirme que dans les derniers Pouranas et dans la
+littérature des Tantras qui commence au IVe siècle de notre ère.
+
+Le culte des saktis, tel qu'il est décrit dans les _Tantras_, forme une
+religion à part, celle des Saktas, qui se divise en plusieurs branches
+et qui a sa mythologie spéciale. La divinité dominante est Mahadeva
+(Siva). Selon le Vayou Pourana, non-seulement Siva avait une double
+nature mâle et femelle, mais sa nature femelle se divisa en deux
+moitiés, l'une blanche et l'autre noire, cette dernière sans doute
+imaginée pour la satisfaction des castes des Soudras (noirs). A la
+nature blanche, ou qualité de bonté, on rattacha les Saktys ou déesses
+bienfaisantes, telles que Latchoumy, Seravasti, épouses de Vischnou et
+de Brahma; à la nature noire Dourga, Candi, Cananda, toutes les saktys
+ou déesses redoutées. Mahadévi ou la sakty de Siva, qu'on suppose une
+transformation de Maya, le principe féminin des Vedas, se développa dans
+une infinité de manifestations ou de personnifications de toutes les
+forces physiques, physiologiques, morales et intellectuelles, qui eurent
+chacune leurs dévots et leur culte. Comme plusieurs de ces déesses
+sont notoirement des divinités aborigènes, il est vraisemblable que
+l'ensemble fut constitué par le groupement des divinités femelles des
+cultes aborigènes pour former une sorte de polythéisme féminin que les
+Brahmes acceptèrent comme une religion populaire en y introduisant au
+dernier degré les femmes mortelles, depuis les Brahmines.
+
+Pour creuser une séparation plus profonde entre le Bouddhisme et la
+religion populaire, les Brahmes avaient développé jusqu'à la fausser
+la Bakti, l'ancienne doctrine du salut par la foi et la dévotion ou
+la grâce, opposée à celle du salut par la boddhi (la connaissance),
+doctrine de l'ancienne thésophie, du sankia, du bouddhisme et de
+l'orthodoxie brahmanique moderne formulée par Cançara, le résurrecteur
+du Brahmanisme presque tué par le Bouddhisme. La backti s'adresse,
+dans chaque secte, à la manifestation du dieu la plus rapprochée, par
+exemple, chez les Vichnouvistes, non à Vishnou, mais à Krishna, le dieu
+fait homme; il y répond par sa grâce. La dévotion au dieu de la secte
+suppléait à tout, à la morale, aux oeuvres, à l'ascétisme, à la
+contemplation. Cette doctrine est pleinement développée dans le chant
+du _Bien Heureux_ et systématisée par Sandilya dans ses _Sutras de
+la Bakti_, d'où Nagardjuna les a introduits dans le grand véhicule
+bouddhiste. Par elle la religion, jusque-là dérobée aux masses dans son
+essence, devient un fait de sentiment que le sensualisme hindou change
+bien vite en un fait de passion.
+
+En resserrant la dévotion sectaire sur une divinité très précise, la
+bakti a poussé à l'idolâtrie; elle a confondu d'abord le dieu avec son
+image, puis distingué entre les sanctuaires d'un même dieu. De là une
+subdivision à l'infini des sectes et des cultes.
+
+La Bakti embrasse tout le vichnouvisme et une partie seulement du
+sivaïsme.
+
+Les bakta ou sectateurs de la Bakti se divisèrent en: _main droite_, qui
+s'en tient aux Pouranas et à la dévotion pour leurs dieux et déesses
+mythologiques (les Pouranas sont la mythologie populaire recueillie
+officiellement par les Brahmes), et _main gauche_, qui fait du Kaulo
+Upanishad et des Tantras une sorte de veda particulier, adressant
+de préférence sa dévotion aux énergies et divinités femelles et
+principalement à l'union des sexes et aux pouvoirs magiques. Les Tantras
+sont des livres d'érotisme et de magie.
+
+Les rites de la main gauche unissent les deux sexes en supprimant toute
+distinction de caste. Dans des réunions qui ne sont point publiques, les
+affiliés, gorgés de viandes et de spiritueux, adorent la sakti sous la
+forme d'une femme, le plus souvent celle de l'un d'eux; elle est placée
+toute nue sur une sorte de piédestal et un initié consomme le sacrifice
+par l'acte charnel. La cérémonie se termine par l'accouplement général
+de tous, chaque couple représentant Siva et sa Sakty et devenant
+identique avec eux. C'est absorbé dans la pensée de la divinité et sans
+chercher la satisfaction des sens que le fidèle doit accomplir ces
+actes. Les catéchismes qui enseignent ces pratiques sont remplis de
+hautes théories morales et même d'ascétisme, mais en réalité, les
+membres de ces réunions ne sont que des libertins hypocrites. On prétend
+que beaucoup de brahmes en font secrètement partie bien que publiquement
+ils affectent de les blâmer, parce que toutes ces pratiques sont
+contraires aux règles sur les castes et les souillures.
+
+Ce fait n'est qu'une application particulière de la politique générale
+des Brahmes qui partout ont flatté les passions et semé la corruption,
+pour détacher du bouddhisme les populations qu'il avait d'abord
+conquises.
+
+C'est dans cette même pensée qu'ils ont constitué la grande secte
+essentiellement panthéiste de Vichnou, et principalement le culte de
+Krichna. Bien mieux encore que le Sivaïsme, le Vischnouvisme, par sa
+théorie des incarnations et de l'action continue de Vischnou pour la
+conversion du monde et par la divination de la vie dans toutes ses
+manifestations, se prêtait à l'adoption de toutes les divinités, de tous
+les cultes, de toutes les superstitions aborigènes. Actuellement l'Inde
+compte plus de 20,000 dieux, la plupart anciennes divinités locales qui
+sont adorées par les vishnouvistes, en même temps que Vichnou dans ses
+principales incarnations de Rama et de Krischna et dans ses attributs
+essentiels de dieu soleil, tel que le conçoivent une grande partie des
+Hindous, surtout les plus instruits.
+
+Krishna fut un prince, ou chef indigène (le mot krishna veut dire noir),
+guerrier habile et heureux, qui rendit aux Brahmes des services signalés
+dans le cours de leurs luttes contre les Kchattrias, et dont les
+premiers, en récompense, firent une incarnation de Vichnou. Son culte
+et ses légendes, notamment celles de ses amours avec Radha, furent, dès
+l'origine, très licencieux, et Krishna fut sans doute tout d'abord le
+dieu du plaisir. Le _Lalita-Vistara_ (vie poétique de Bouddha) confond
+Krishna avec Marah, le tentateur, le dieu de la concupiscence. Pour les
+besoins de leur lutte contre le bouddhisme, les Brahmes relevèrent le
+culte de Krishna, fort goûté du sensualisme hindou; ils lui laissèrent
+probablement toute la licence de ses pratiques pour le bas peuple, mais
+en même temps ils s'efforcèrent de l'entourer aux yeux des classes
+élevées d'une auréole de mysticisme. Krishna s'élève à une grande
+hauteur de philosophie religieuse dans le chant du _Bien Heureux_; soit
+rencontre fortuite, soit emprunt du philosophe grec, la théorie des
+divinités secondaires, ministres du dieu principal, est la même dans
+Platon et dans le poète hindou. On a commenté les amours de Krishna avec
+Rhada, comme une allégorie figurant le commerce de l'âme avec Dieu.
+Mais, de même que nous l'avons vu tout à l'heure pour les Tantras et
+les catéchismes de la Sakty, il faut penser que ce prétendu amour divin
+n'existait que pour des ascètes, et que, au fond, c'était pour les
+Brahmes une manière de couvrir d'une apparence de piété l'érotisme du
+culte.
+
+A mesure que la Bakti s'accentue dans le vichnouvisme et que les mérites
+de la dévotion sont de plus en plus considérés comme dispensant de
+tous les autres, la religion de Krishna plonge de plus en plus dans
+l'érotisme et fait parler davantage à l'amour divin le langage de la
+passion. Cette tendance se montre avec un éclat incomparable dans le
+Baghavata pourana et avec plus d'intensité encore dans les remaniements
+populaires de cet ouvrage répandus dans toute l'Inde, notamment dans le
+Premsagar Indi (l'Océan d'amour).
+
+Le Baghavata Pourana donne des descriptions très lascives des amours de
+Krishna avec les gopies (bergères).
+
+Le poëme lyrique de _Gita Govinda_ (le Chant du pâtre, Krishna) rappelle
+le Cantique des Cantiques et Lassen ne l'a traduit qu'en latin. Il
+n'a été dépassé en verve érotique que par l'ode à Priape de Piron.
+L'érotisme a infecté tous le vichnouvisme; M. Théodore Pavie a vu à
+Ceylan des scènes répugnantes jusqu'au dégoût. Dans la province de
+Bombay et au Bengale, les dévots de Krishna, surtout dans les campagnes,
+ont des réunions de nuit où, en imitation des jeux de Krishna et des
+Gopies, ils s'exaltent en commun jusqu'à un paroxysme frénétique et une
+licence sans bornes.
+
+Krishna est le véritable dieu de l'amour pour les Hindous. Quant au dieu
+Kama, le Cupidon indien, c'est évidemment un emprunt fait aux Grecs. Le
+mot Kama signifie le plaisir charnel et il est employé dans ce sens par
+les plus anciens auteurs, en même temps que le Darma (devoir religieux)
+et I'Artha (la science de la richesse). Ces trois mots forment la
+trilogie hindoue des mobiles de nos actions. Comme les Hindous sont fort
+imitateurs, ils ont adopté le Cupidon des Grecs, après l'établissement
+de ceux-ci dans une partie du Punjab, et lui ont donné le nom déjà
+bien ancien de Kama. Il figure seulement dans une légende sans doute
+relativement récente des Pouranas[2].
+
+[Note 2: Le baron d'Ekstein dit: «Les Ariabs ont emprunté aux Cephenès,
+leurs prédécesseurs dans l'Inde, le dieu Kama, _pareil à l'Eros des
+Grecs_; ils l'ont embelli, _bien qu'il n'appartienne pas dans son
+principe à leur pensée cosmologique et ils l'ont _postérieurement_
+reproduit dans le Véda comme il est décrit par Hosunt.]
+
+Les bayadères ne sont pas, comme on pourrait le croire, consacrées au
+dieu Kama; elles sont les épouses de Soubramaniar, le dieu de la guerre.
+
+Après avoir reçu du paganisme Cupidon, sous le nom de Kama, l'Inde, à
+son tour, semble lui avoir donné, comme imitation ou importation de ses
+pratiques de plus en plus corrompues, surtout de celles des saktis de
+la main gauche, le culte de plus en plus corrompu de Priape, dont le
+chevalier Richard Payne nous a donné une histoire. En voici quelques
+traits essentiels.
+
+Avant la célébration d'un mariage, on plaçait la fiancée sur la statue
+du dieu, le phallus, pour qu'elle fût rendue féconde par le principe
+divin. Dans un poème ancien sur Priape (_Priapi Carmen_) on voit une
+dame présentant au dieu les peintures d'Éléphantis et lui demandant
+gravement de jouir des plaisirs auxquels il préside, dans toutes les
+attitudes décrites par ce traité.
+
+Lorsqu'une femme avait rempli le rôle de victime dans le sacrifice
+à Priape, elle exprimait sa gratitude par des présents déposés sur
+l'autel, des phallus en nombre égal à celui des officiants du sacrifice.
+Quelquefois ce nombre était grand et prouvait que la victime n'avait pas
+été négligée.
+
+Ces sacrifices se faisaient dans des fêtes de nuit, aussi bien que tous
+ceux offerts aux divinités qui présidaient à la génération. Les dévots
+à ces divinités s'enfermaient dans les temples et y vivaient dans la
+promiscuité. Il y avait aussi des initiées dont Pétrone a peint les
+moeurs dans quelques pages que nous avons résumées.
+
+A Corinthe et à Ereix, ville de Sicile, il y avait des temples consacrés
+à la prostitution.
+
+Selon l'érudit Larcher, Vénus était la déesse qui possédait le plus
+grand nombre de temples dans les deux Grèces; on en comptait une
+centaine. Plusieurs villes de la Grèce, mais surtout Athènes et
+Corinthe, célébraient ses fêtes avec un nombre de belles femmes qu'on ne
+pourrait réunir aujourd'hui. Elle était encore plus en honneur à Rome
+dont elle était considérée comme la mère. Jamais peuple ne porta
+la sensualité plus loin que les Romains; hommes et femmes de toute
+condition et de tout rang se livraient avec fureur à tous les
+débordements.
+
+LITTÉRATURE ÉROTIQUE DE L'INDE.--SON RÔLE RELIGIEUX ET POLITIQUE.--LE
+KAMA-SOUTRA OU L'ART D'AIMER DE VATSYAYANA.--PLAN DE CET OUVRAGE.
+
+Nous avons vu les Brahmes introduire l'érotisme le plus réaliste dans
+le culte, dans la religion et dans les livres qui en font partie
+intégrante, comme les Pouranas, les Tantras, les catéchismes des Saktis,
+etc. Ils s'en étaient servi, bien avant la venue de Bouddha, pour
+captiver les populations sujettes et les rallier à leur cause dans
+leurs luttes contre les Kchattrias. Le bouddhisme conquit l'Inde si
+complètement que les Brahmes presque partout furent délaissés; la
+plupart durent, pour vivre, recourir à tous les métiers que Manou leur
+permet _dans les temps de détresse_. Mais ils avaient la persistance
+et l'habileté des aristocraties héréditaires. Gens essentiellement
+pratiques et aptes aux affaires, juristes, financiers, administrateurs,
+diplomates, au besoin soldats et généraux, dialecticiens vigoureux,
+subtils, polémistes sans scrupules, poètes élégants, ingénieux et
+quelquefois pleins d'éclat et de génie, ils se rendirent indispensables
+aux princes et aux grands par les services qu'eux seuls savaient leur
+rendre, et gagnèrent leur faveur par l'agrément de leur esprit et de
+leurs talents et par la souplesse de leur caractère. En même temps
+qu'ils développaient dans les masses le vichnouvisme ou plutôt la
+religion de Krishna que le Bouddha avait condamnée, ils produisaient
+beaucoup d'oeuvres remarquables. Ils ennoblissaient par de grandes
+épopées et popularisaient par des légendes écrites les dieux et les
+héros. Restés les seuls héritiers du genre Aryen dans l'Inde et
+possédant dans la langue sanscrite un admirable instrument pour la
+poésie et la philosophie[3], ils renouvelèrent tout: hymnes, poèmes
+épiques, systèmes théosophiques, codes de lois. Ce fut une véritable
+renaissance. Des rois, amis de l'ancienne littérature, tinrent à leur
+cour des Académies de poètes aimables et de beaux esprits qu'ils
+payaient fort cher. On y improvisait des vers et jusqu'à des madrigaux
+et des épigrammes. Parmi ces poètes, on cite Kalidaça, l'auteur du drame
+si admiré de _Çakountala_. Commencé avant l'ère chrétienne, ce mouvement
+littéraire se continua jusqu'à la conquête musulmane. Cette littérature
+des Brahmes plaisait beaucoup plus que la soporifique et nuageuse
+métaphysique des Bouddhistes. La faveur des princes les aidait à écraser
+leurs adversaires. Ils achevèrent de se la concilier en ayant pour leur
+usage et pour celui de ce qu'on appellerait aujourd'hui la haute société
+et la bonne compagnie et pour eux-mêmes, en ce qui concerne les plaisirs
+charnels, une morale des plus faciles. Les règles ont été tracées par
+Vatsyayana dans le _Kama-Soutra_ ou traité de l'amour (art d'aimer), qui
+est considéré comme le chef-d'oeuvre et le code sur la Matière.
+
+[Note 3: Ce mouvement extraordinaire suivit de près l'invention et
+l'adoption de l'écriture sanscrite qui servirent à la fois au Bouddhisme
+et à la renaissance brahmanique, de même que la découverte de
+l'imprimerie favorisa le développement de le Réforme et de la
+Renaissance.]
+
+Ce livre doit être rattaché à la renaissance brahmanique; il a été écrit
+pendant la lutte entre les brahmes et les bouddhistes, puisqu'il défend
+aux épouses de fréquenter les _mendiantes bouddhistes_ (on sait que les
+religieuses bouddhistes étaient mendiantes).
+
+L'Inde a plusieurs autres livres érotiques fort répandus, la plupart
+postérieurs au _Kama-Soutra._ On se procure facilement les suivants,
+écrits en sanscrit:
+
+1° Le _Ratira hasya_, ou les Secrets de l'Amour, par le poète Koka. Il a
+été traduit dans tous les dialectes de l'Inde et est fort répandu
+sous le nom de _Koka-Shastra_; il se compose de 800 vers, formant dix
+chapitres appelés Pachivédas. Il paraît postérieur au _Kama-Soutra_ et
+contient la définition des quatre classes de femmes: Padmini, Chitrini,
+Hastini et Sankini (voir l'appendice du chapitre II du titre I).
+
+Il indique les jours et les heures auxquels chacun de ces types féminins
+est plus particulièrement porté à l'amour. L'auteur cite des écrits
+qu'il a consultés et qui ne sont point parvenus jusqu'à nous.
+
+2° _Les Cinq flèches de l'Amour_, par Djyotiricha, grand poète et grand
+musicien; 600 vers, formant cinq chapitres dont chacun porte le nom
+d'une fleur qui forme la flèche.
+
+3° _Le Flambeau de l'Amour_, par le fameux poète Djayadéva, qui se vante
+d'avoir écrit sur tout.
+
+4° _La Poupée de l'Amour_, par le poète Thamoudatta, brahmane; trois
+chapitres.
+
+5° _L'Anourga Rounga_, ou le Théâtre de l'Amour, appelé encore: _Le
+Navire sur l'Océan de l'Amour_, composé par le poète Koullianmoull, vers
+la fin du XVe siècle. Il traite trente-trois sujets différents et donne
+130 recettes ou prescriptions _ad hoc_. Voici les principales:
+
+1re Recette pour hâter le spasme de la femme;
+
+2e Pour retarder celui de l'homme;
+
+3e Les aphrodisiaques;
+
+4e Moyens pour rétrécir le yoni, pour le parfumer;
+
+7e L'art d'épiler le corps et les parties sexuelles;
+
+8e Recette pour faciliter l'écoulement mensuel de la femme;
+
+9e Pour empêcher les hémorragies;
+
+10e Pour purifier et assainir la matrice;
+
+11e Pour assurer l'enfantement et protéger la grossesse;
+
+12e Pour prévenir les avortements;
+
+13e Pour rendre l'accouchement facile et la délivrance prompte;
+
+14e Pour limiter le nombre des enfants;
+
+21e Pour faire grossir les seins;
+
+22e Pour les affermir et les relever;
+
+23e, 24e, 25e Pour parfumer le corps; faire disparaître l'odeur forte de
+la transpiration; oindre le corps après le bain;
+
+26e Parfumer l'haleine, en faire disparaître la mauvaise odeur;
+
+27e Pour provoquer, charmer, fasciner, subjuguer les femmes et les
+hommes;
+
+28e Moyens pour gagner et conserver le coeur de son mari;
+
+29e Collyre magique pour assurer l'amour et l'amitié;
+
+30e Moyen pour triompher d'un rival;
+
+31e Filtres et autres moyens de captiver;
+
+32e Encens pour fasciner, fumigations excitant la génésique;
+
+33e Vers magiques qui fascinent.
+
+Etc. etc.
+
+Il est évident que ce livre fourmille d'erreurs; selon toute
+probabilité, il ne dit rien qui ne soit acquis à la science moderne.
+
+_L'Art d'Aimer_, de Vatsyayana, se distingue de tous ces écrits par son
+caractère et sa forme exclusivement didactiques. Chacune de ses parties
+forme un catéchisme: catéchisme des rapports sexuels sous toutes les
+formes et du fleurtage pour les deux sexes; catéchisme des épouses et du
+harem; de la séduction et du courtage d'amour; et enfin catéchisme des
+courtisanes. C'est un document historique précieux, car il nous initie
+de la manière la plus intime aux moeurs de la haute société hindoue de
+l'époque (il y a environ 2,000 ans) et aux conseils de plaisir et de
+duplicité des Brahmes.
+
+La curiosité qu'éveille le fonds ne suffirait peut être pas à faire
+supporter la sécheresse de la forme, si le lecteur était strictement
+limité aux leçons de Vatsyayana; pour éviter cet écueil on a mis à la
+suite de chacune d'elles, dans un appendice au chapitre qui la contient,
+les équivalents ou les correspondants de la morale payenne qui se
+trouvent dans les poètes, les seuls docteurs ès-moeurs de l'antiquité
+payenne; on a cité aussi quelques poètes hindous et deux morceaux
+concernant les Chinois. On a complété chaque appendice par la morale
+Iranienne, soit la morale chrétienne empruntée à la _Théologie morale_
+du père Gury, en se bornant à un petit nombre d'articles accompagnés
+quelquefois de renseignements physiologiques.
+
+Ce rapprochement des textes divers se rapportant respectivement à chaque
+sujet, permet au lecteur de se faire une idée relative très exacte des
+trois morales sur chaque point traité.
+
+Celle que notre raison préfère est évidemment la morale Iranienne
+socialement le plus recommandable, source des plaisirs les plus purs et,
+par cela même, peut-être les plus grands, parce que le coeur y entre
+pour une forte part.
+
+La morale du Paganisme nous séduit par sa facilité, par l'art et la
+poésie qui l'accompagnent; mais, à la réflexion, nous sommes frappés
+d'une supériorité de _l'Art d'Aimer_ de Vatsyayana sur celui des poètes
+latins. Ceux-ci ne chantent que la volupté, le plaisir égoïste, et
+souvent le libertinage grossier d'une jeunesse habituée à la brutalité
+des camps. Vatsyayana donne pour but aux efforts de l'homme la
+satisfaction de la femme. C'est déjà, indépendamment même de la
+procréation, un point de vue altruiste par comparaison avec celui
+auquel se plaçaient les rudes enfants de Romulus, tels que nous les ont
+dépeints Catulle, Tibulle et Juvénal. On sait que ce dernier commence sa
+satyre sur les femmes de son temps par le conseil de prendre un mignon
+plutôt qu'une épouse pour laquelle il faudrait se fatiguer les flancs.
+La philopédie ([Grec: philopaidia]) était plus en honneur à Rome que le
+mariage; elle était inconnue à l'Inde brahmanique; Vatsyayana n'en fait
+même pas mention.
+
+Un autre avantage des Indiens sur les Romains, c'était la décence
+extérieure dans les rapports entre les deux sexes. Les bonnes castes de
+l'Inde n'ont jamais rien connu qui ressemble à l'orgie romaine sous les
+Césars et au cynisme de Caligula.
+
+Dans l'antiquité, une intrigue amoureuse n'était point une affaire de
+coeur. Pas plus chez les Indiens que chez les Romains, on ne trouve dans
+l'amour ce que nous appelons la tendresse; c'est là un sentiment tout
+moderne et qui prête à nos poètes élégiaques, tels que Parny, André
+Chénier, etc., un charme que n'ont point les Latins. Properce est le
+seul qui approche de la délicatesse moderne.
+
+Mais la dureté romaine se retrouvait jusque dans la galanterie.
+Les jeunes Romains maltraitaient leurs maîtresses. Au cirque, on
+représentait des scènes mythologiques où le meurtre, non point simulé,
+mais bien réel, se mêlait à l'amour quelquefois bestial, et où souvent
+ont figuré Tibère et Néron.
+
+Au contraire, l'Inde obéit à ce précepte: «Ne frappez point une femme,
+même avec une fleur.»
+
+Nous rappellerons enfin que, dans l'Inde, l'amour est au service de la
+religion, tandis qu'à Rome la religion (le culte de Vénus par exemple)
+était au service de l'amour comme de la politique.
+
+L'érotisme joue un grand rôle dans toutes les fêtes religieuses des
+Hindous, il en est pour eux le principal attrait.
+
+Tels sont les contrastes que notre travail fait ressortir et ils ne sont
+pas sans intérêt pour la science des religions.
+
+
+
+
+ L'ART D'AIMER
+
+
+
+
+ TITRE I GÉNÉRALITÉS
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+Invocation.
+
+Au commencement, le Seigneur des créatures[4] donna aux hommes et
+aux femmes, dans cent mille chapitres, les règles à suivre pour leur
+existence, en ce qui concerne:
+
+Le Dharma ou devoir religieux[5];
+
+L'Artha ou la richesse;
+
+Le Kama ou l'amour.
+
+La durée de la vie humaine, quand elle n'est point abrégée par des
+accidents, est d'un siècle.
+
+On doit la partager entre le Dharma, l'Artha et le Kama, de telle sorte
+qu'ils n'empiètent point l'un sur l'autre; l'enfance doit être
+consacrée à l'étude; la jeunesse et l'âge mûr, à l'Artha et au Kama;
+la vieillesse, au Dharma qui procure à l'homme la délivrance finale,
+c'est-à-dire la fin des transmigrations.
+
+[Note 4: Le Seigneur des créatures est une qualification souvent donnée
+à Siva. Vatsyayana était donc Sivaïste comme tous les brahmes de son
+temps.]
+
+[Note 5: Pour les Brahmes, le Dharma est le rite religieux, le
+sacrifice, l'offrande, le culte, l'obéissance à la coutume. Pour les
+Bouddhistes, c'est la règle morale, le devoir philosophique.]
+
+Le Dharma est l'accomplissement de certains actes, comme les sacrifices
+qu'on omet parce qu'on n'en aperçoit pas le résultat dans ce monde, et
+l'abstention de certains autres, comme de manger de la viande, que l'on
+accomplit parce qu'on en éprouve un bon effet.
+
+L'Artha comprend l'industrie, l'agriculture, le commerce, les relations
+sociales et de famille; c'est l'économie politique que doivent apprendre
+les fonctionnaires et les négociants.
+
+Le Kama est la jouissance, au moyen des cinq sens; il est enseigné par
+le Kama Soutra et la pratique.
+
+Quand le Dharma, l'Artha et le Kama se présentent en concurrence, le
+Dharma est généralement préféré à l'Artha et l'Artha au Kama. Mais pour
+le roi, l'Artha occupe le premier rang, parce qu'il assure les moyens de
+subsistance.
+
+Toute une école, très nombreuse, fait passer l'Artha avant tout, parce
+que, avant tout, il faut assurer les besoins de la vie.
+
+En pratique, toutes les classes qui vivent de leur travail, et tous les
+hommes qui convoitent la richesse, suivent le sentiment de cette école.
+
+Les Lokayatikas prétendent qu'il n'y a pas lieu d'observer le Dharma,
+parce qu'il n'a en vue que la vie future dans laquelle on ignore s'il
+portera ou non son fruit.
+
+Selon eux, c'est sottise que de remettre en d'autres mains ce que l'on
+tient. En outre, il vaut mieux avoir un pigeon aujourd'hui qu'un coq de
+paon demain, et une pièce de cuivre que l'on donne vaut mieux qu'une
+pièce d'or que l'on promet.»
+
+Réponse à l'objection:
+
+«1° Le livre saint qui prescrit les pratiques du Dharma ne laisse place
+à aucun doute.
+
+2° Nous voyons par expérience que les sacrifices offerts pour obtenir la
+destruction de nos ennemis ou la chute de la pluie portent leur fruit.
+
+3° Le soleil, la lune, les étoiles et les autres corps célestes
+paraissent travailler avec intérêt pour le bien du monde.
+
+4° Le monde ne se maintient que par l'observance des règles concernant
+les quatre castes et les quatre périodes de la vie.
+
+5° On sème dans l'espérance de récolter.»
+
+On ne doit point sacrifier le Kama à l'Artha parce que le plaisir est
+aussi nécessaire que la nourriture. Modéré et prudent, il s'associe au
+Dharma et à l'Artha. Celui qui pratique les trois est heureux dans cette
+vie et dans la vie future. Tout acte qui se lie à la fois aux trois ou
+seulement à deux ou même à un seul des trois peut être accompli. Tout
+acte qui, pour satisfaire l'un des trois, sacrifie les deux autres,
+_doit être évité_ (par exemple, un homme qui se ruine par la dévotion ou
+le libertinage est insensé et coupable)[6].
+
+[Note 6: Au temps de Vatsyayana, la philosophie Sankia et le Bouddhisme
+avaient complètement discrédité, au moins dans les hautes castes,
+les pratiques du Dharma brahmanique; ce n'était plus guère qu'une
+superstition populaire. On s'en aperçoit à la pauvreté des arguments que
+Vatsyayana oppose aux Lokayatikas.
+
+On voit que le Dharma, I'Artha et le Kama avaient chacun des partisans
+exclusifs dont les préférences dépendaient de leur situation:
+quelques-uns choisissaient seulement deux de ces trois termes.
+Barthriari dit (_Amour_, stance 53): «Les hommes ont à choisir ici-bas
+entre deux cultes: celui des belles qui n'aspirent qu'à jeux et plaisirs
+toujours renouvelés, ou celui qu'on rend dans la forêt à l'Etre
+absolu.»]
+
+Une partie des cent mille commandements, particulièrement ceux qui se
+rapportent au Dharma, forment la loi de Svayambha. Ceux relatifs à
+l'Artha ont été compilés par Brihaspati, et ceux qui concernent le Kama
+ou l'amour ont été exposés dans mille chapitres par Nandi, de la secte
+de Mahadéva ou Civa[7].
+
+[Note 7: Vatsyayana, on le voit par les mots en italique, prétend qu'il
+se borne à reproduire des préceptes édictés par la divinité depuis
+l'origine des choses et par conséquent obligatoires.]
+
+Les Kama Shastras (codes de l'amour) de Nandi furent successivement
+abrégés par divers auteurs, puis répartis entre six traités composés par
+des auteurs différents, dont l'un, Dattaka, écrivit le sien à la requête
+des femmes publiques de Patalipoutra; c'est le Shastra ou Catéchisme des
+courtisanes[8].
+
+[Note 8: De même que le Shastra des courtisanes de l'Inde a été écrit à
+leur requête, le 3e livre de _l'Art d'aimer_ a été composé par Ovide, à
+la demande des femmes galantes de Rome: «Voici que les jeunes beautés,
+à leur tour, me prient de leur donner des leçons. Je vais apprendre aux
+femmes comment elles se feront aimer. L'homme trompe souvent, la femme
+est bien moins trompeuse. La déesse de Cythère m'a apparu et m'a dit:
+«Qu'ont donc fait les malheureuses femmes pour être livrées sans défense
+comme de faibles troupeaux à des hommes bien armés. Deux chants de tes
+poésies ont rendu ceux-ci habiles aux combats de l'amour. Il faut aussi
+que tu donnes des leçons à l'autre sexe. Tes belles écolières, comme
+leurs jeunes amants, inscriront sur leurs trophées: «Ovide fut notre
+maître.»]
+
+Après avoir lu et _médité_ les écrits de Babhravya et d'autres auteurs
+anciens, et avoir étudié les motifs des règles qu'ils ont tracées,
+Vatsyayana, pendant qu'il était étudiant en religion (comme en Europe
+étudiant en théologie), entièrement livré à la contemplation de la
+divinité, a composé le Kama-Sutra, résumé des six Shastra susdits,
+conformément aux préceptes du saint Livre, pour le bien du monde. Cet
+écrit n'est point destiné uniquement à servir nos désirs charnels. Celui
+qui possède les principes de la science du Kama et qui, en même temps,
+observe le Dharma et l'Artha, est sûr de maîtriser ses sens.
+
+
+APPENDICE AU CHAPITRE I
+
+Si, au lieu d'être simplement un casuiste, Vatsyayana avait eu le génie
+lyrique, il aurait commencé par un hymne au dieu Kama, tel que celui
+ci-après (traduction de M. Chezy).
+
+HYMNE A KAMA
+
+Quelle est cette divinité puissante qui, des bocages situés à l'Orient
+d'Agra, s'élance dans les airs où se répand la lumière la plus pure,
+tandis que de toute part les tiges languissantes des fleurs, ranimées
+aux premiers rayons du soleil, s'entrelacent en berceaux, doux asiles de
+l'harmonie, et que les zéphirs légers leur dérobent, en se jouant, les
+plus ravissants parfums?
+
+Salut, puissance inconnue!... Car au seul signe de ta tête gracieuse,
+les vallées et les bois s'empressent de parer leurs seins odorants, et
+chaque fleur épanouie suspend, en souriant, à ses tresses de musc, les
+perles éclatantes de la rosée.
+
+Je sens, oui, je sens ton feu divin pénétrer mon coeur, je t'adore et je
+baise, avec transport, tes autels.
+
+Et pourrais-tu me méconnaître?
+
+Non, fils de Mayâ, non, je connais tes flèches armées de fleurs, la
+canne redoutable qui compose ton arc, ton étendard où brillent les
+écailles nacrées, tes armes mystérieuses.
+
+J'ai ressenti toutes tes peines, j'ai savouré tous tes plaisirs.
+
+Tout-puissant Kâmâ, ou, si tu le préfères, éclatant Smara, Ananya
+majestueux!
+
+Quel que soit le siège de la gloire, sous tel nom que l'on t'invoque,
+les mers, la terre et l'air proclament ta puissance; tous t'apportent
+leur tribut, tous reconnaissent en toi le roi de l'Univers.
+
+Ta jeune compagne, la Volupté, sourit à ton côté. Elle est à peine
+voilée de sa robe éclatante.
+
+A sa suite, douze jeunes filles, à la taille charmante, élancée,
+s'avancent avec grâce; leurs doigts délicats se promènent avec légèreté
+sur des cordes d'or, et leurs bras arrondis s'entrelacent dans une danse
+voluptueuse.
+
+Sur leurs cous élégants, elles disposent des perles plus brillantes que
+les pleurs de l'aurore.
+
+Ton étendard de pourpre, ondoyant devant elles, fait étinceler dans la
+voûte azurée des cieux des astres nouveaux[9].
+
+[Note 9: Allusion aux écailles brillantes du poisson qui couronne
+l'étendard de l'amour indien.]
+
+Dieu aux flèches fleuries, à l'arc plein de douceur, délices de la terre
+et des cieux! Ton compagnon inséparable, nommé Vasanta chez les Dieux,
+aimable printemps sur la terre, étend sous tes pieds délicats un doux
+et tendre tapis de verdure, élève sur ta tête enfantine des arceaux
+impénétrables aux feux brûlants du midi. C'est lui qui, pour te
+rafraîchir, fait descendre des nuages une rosée de parfums, qui remplit
+de flèches nouvelles ton carquois rendu plus redoutable, présent bien
+cher d'un ami plus cher encore.
+
+A son ordre, doux et caressant, mille oiseaux amoureux, par le charme
+ravissant de leurs tendres modulations, arrachent à ses liens la fleur
+encore captive.
+
+Sa main amicale courbe avec adresse la canne savoureuse, y dispose, pour
+corde, une guirlande d'abeilles dont le miel parfumé est si doux, mais
+dont l'aiguillon, hélas! cause de si vives douleurs.
+
+C'est encore lui qui arme la pointe acérée de tes traits qui jamais ne
+reposent et blessent par tous les sens le coeur et y portent le délire
+de cinq fleurs:
+
+Le Tchampaca pénétrant, semblable à l'or parfumé;
+
+Le chaud Amra rempli d'une ambroisie céleste;
+
+Le desséchant Késsara au feuillage argenté;
+
+Le brûlant Kétaça qui jette le trouble dans les sens;
+
+L'éclatant Bilva qui verse dans les veines une ardeur dévorante.
+
+Quel mortel, Dieu puissant, pourrait résister à ton pouvoir, lorsque
+Krischna lui-même est ton esclave? Krischna qui, sans cesse enivré de
+délices dans les plaines fortunées du Malhoura, fait résonner sous ses
+doigts divins la flûte pastorale, et aux accords mélodieux d'une céleste
+harmonie, forme avec le choeur des Gopis éprises de ses charmes, des
+danses voluptueuses à la douce clarté de Lunus, le mystérieux flambeau
+des nuits.
+
+O toi, Dieu charmant! dont la naissance a précédé la création et dont la
+jeunesse est éternelle! Que le chant de ton brahmane asservi à tes lois
+puisse, à jamais, retentir sur les bords sacrés du Gange! Et à l'heure
+où ton oiseau favori, déployant ses ailes d'émeraude, te fait franchir
+l'espace dans son vol rapide; lorsqu'au milieu de la nuit silencieuse,
+les rayons tremblants de Ma (la lune) glissent sur la retraite
+mystérieuse des amants favorisés ou malheureux, que la plus douce
+influence soit le partage de ton chantre dévoué, et que, sans le
+consumer, ton feu divin échauffe voluptueusement son coeur!
+
+
+Il est intéressant de rapprocher de cette invocation celle de Lucrèce à
+Vénus.
+
+INVOCATION
+
+ Douce et sainte Vénus, mère de nos Romains,
+ Suprême volupté des Dieux et des humains
+ Qui, sous la voûte immense où dorment les étoiles,
+ Peuples les champs féconds, l'onde où courent les voiles,
+ Par toi tout vit, respire, éclos sous ton amour
+ Et monte, heureux de naître, aux rivages du jour.
+ Aussi, devant tes pas, le vent fuit; les nuages,
+ A ta divine approche, emportent les orages;
+ Pour toi, la terre épand ses parfums et ses fleurs;
+ Le ciel s'épanouit et se fond en lumière.
+ Car sitôt qu'il revêt sa splendeur printanière,
+ Et que, par les hivers, le zéphir arrêté
+ Reprend enfin sa course et sa fécondité,
+ Les oiseaux, les premiers frappés par ta puissance,
+ O charmante Déesse, annoncent ta présence;
+ Le lourd troupeau bondit dans les prés renaissants,
+ Et, plein de toi, se jette à travers les torrents:
+ Sensibles à tes feux, séduites par tes grâces
+ Ainsi des animaux les innombrables races,
+ Dans le transport errant des amoureux ébats,
+ Où tu veux les mener s'élancent sur tes pas.
+ Enfin, au fond des mers, sur les rudes montagnes,
+ Dans les fleuves fougueux, dans les jeunes campagnes,
+ Dans les nids des oiseaux et leurs asiles verts,
+ Soumis à ton pouvoir, tous les êtres divers,
+ Le coeur blessé d'amour, frissonnants de caresses,
+ Brûlent de propager leur race et leurs espèces.
+
+L'invocation qui nous paraît avoir le plus de charme est celle de l'_Art
+d'aimer_ d'Ovide.
+
+ Romains, s'il est quelqu'un parmi vous à qui l'art d'aimer soit
+ inconnu, qu'il lise mes vers, qu'il s'instruise et qu'il aime!
+ N'est-ce pas l'art qui fait voguer les vaisseaux rapides à l'aide de
+ la voile et de la rame? qui guide dans la course les chars légers?
+ L'art doit aussi gouverner l'amour.
+
+ Loin d'ici, bandelettes légères, ornement de la pudeur et vous
+ longues robes qui descendez jusqu'aux pieds! Je chanterai les ruses
+ et les larcins innocents d'un amour qui ne craint rien, et mes vers
+ n'offriront rien de répréhensible.
+
+L'auteur de la _Callipèdie_, poème latin du moyen âge, s'est inspiré
+d'Ovide dans l'invocation qui suit:
+
+ O vous, Grâces, modèles divins, et toi, Vénus, mère des amours et de
+ tout ce qui nous charme, toi que Pâris, sur le mont Ida, a justement
+ proclamée la plus belle, inspirez moi des chants dignes des
+ sanctuaires d'Idalie, afin que ma muse ne dépare point un si beau
+ sujet et apprenne à tout le genre humain un art sans prix.
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+De la possession des soixante-quatre arts libéraux
+
+Il y a soixante-quatre arts libéraux qu'il convient d'apprendre en même
+temps que ceux enseignés dans le Kama Soutra.
+
+Leur liste comprend, outre les talents d'agrément, les arts utiles tels
+que l'architecture, les armes, la stratégie, la cuisine, le moyen
+de s'approprier le bien d'autrui par des mantras (prières) et des
+incantations, etc.; en un mot, tous les arts libéraux de l'époque.
+
+Une courtisane qui a en partage l'esprit, la beauté et les autres
+attraits et qui, en outre, connaît les soixante-quatre arts libéraux,
+obtient le titre de Ganika ou courtisane de haut rang, et occupe une
+place d'honneur dans les réunions d'hommes. Les respects du roi et les
+louanges des savants lui sont acquis; tous recherchent sa faveur et lui
+rendent des hommages.
+
+Si la fille d'un roi ou d'un ministre possède ces talents, elle est
+toujours la favorite, la première épouse, quand bien même son mari
+aurait des milliers d'autres femmes[10].
+
+[Note 10: On voit par ce qui précède que les courtisanes et les filles
+des grands étaient les seules femmes auxquelles il fut permis d'acquérir
+des talents.]
+
+Une femme séparée de son mari ou tombée dans le dénûment, peut vivre de
+ces talents, même en pays étranger.
+
+Leur possession seule donne beaucoup d'attraits à une femme, lors même
+que les circonstances ne lui permettent point de les appliquer. Un homme
+qui en est muni et qui en même temps est éloquent et galant, fait de
+rapides conquêtes. En voici la nomenclature:
+
+1. Le chant.
+
+2. La musique instrumentale.
+
+3. La danse.
+
+4. L'union des trois arts précédents.
+
+5. L'écriture et le dessin.
+
+6. Le tatouement.
+
+7. L'art d'habiller une idole et de l'orner avec du riz et des fleurs.
+
+8. Étendre et arranger des lits ou couches de fleurs ou bien répandre
+des fleurs sur le sol.
+
+9. Application de couleurs aux dents, aux habits, aux cheveux, aux
+ongles et au corps, c'est-à-dire y faire des mouchetures et des dessins,
+les teindre et les peindre.
+
+10. Fixer les verres coloriés dans un parquet.
+
+11. La confection des lits, des tapis et des coussins de repos.
+
+12. Faire une musique avec des verres remplis d'eau.
+
+13. Amasser de l'eau dans des aqueducs, des citernes et des réservoirs.
+
+14. La peinture, l'ornementation et la décoration des coffres et des
+coffrets.
+
+15. La confection des chapelets, des colliers, des guirlandes et des
+tresses.
+
+16. L'arrangement des turbans, des couronnes, des aigrettes et des
+tresses de fleurs au sommet de la tête.
+
+17. Les représentations théâtrales, le jeu scénique.
+
+18. L'art de faire des ornements d'oreilles.
+
+19. La préparation des odeurs et des parfums.
+
+20. L'art de placer les bijoux et les ornements dans l'habillement.
+
+21. La magie et la sorcellerie.
+
+22. L'adresse des mains.
+
+23. La cuisine.
+
+24. La préparation des boissons acidulées, parfumées, des limonades, des
+sorbets et des extraits liquoreux et spiritueux agréables au goût et à
+la vue.
+
+25. La couture et la taille des vêtements.
+
+26. La tapisserie, la broderie en laine ou en fil, des perroquets, des
+fleurs; faire des aigrettes, des glands, des panaches, des bouquets, des
+boutons, des broderies en relief.
+
+27. Résoudre des énigmes, des phrases à double sens, des jeux de mots et
+des charades.
+
+28. Le jeu des vers; ainsi, une personne dit des vers, la suivante les
+continue par d'autres, qui doivent commencer par la dernière lettre du
+dernier vers récité; si la personne qui donne la réplique ne réussit
+pas, elle paie une amende ou donne un gage.
+
+29. La mimique ou l'imitation.
+
+30. La déclamation et la récitation.
+
+31. La prononciation des phrases difficiles; c'est un jeu entre femmes
+ou enfants; quand les phrases sont répétées vite, il y a souvent des
+mots tronqués, transposés, mal commencés, qui prêtent à l'équivoque et au
+rire.
+
+32. L'escrime aux armes, au bâton; l'exercice de l'arc en lançant des
+flèches sur un but mobile et immobile.
+
+33. La dialectique.
+
+34. L'architecture.
+
+35. La charpente.
+
+36. La connaissance des titres de l'or et de l'argent, des marques sur
+les bijoux et les pierres précieuses.
+
+37. La chimie et la minéralogie.
+
+38. La coloration des bijoux, des pierres précieuses et des perles.
+
+39. L'exploitation des mines et des carrières.
+
+40. Le jardinage, le traitement des maladies des arbres et des plantes,
+leur entretien et la détermination de leur âge.
+
+41. Les combats de coqs, de cailles et de pigeons.
+
+42. L'art d'apprendre à parler aux perroquets et aux sansonnets.
+
+43. L'art de parfumer le corps et les cheveux, de tresser et arranger
+ceux-ci.
+
+44. L'art de déchiffrer les écritures où les mots sont disposés d'une
+certaine manière particulière.
+
+43. L'art de parler en changeant la forme des mots; les uns changent
+le commencement et la fin des mots; d'autres introduisent des lettres
+particulières entre les syllabes, etc.
+
+46. Connaissance des langues et des patois.
+
+47. L'art de faire des voitures avec des fleurs.
+
+48. La composition des diagrammes mystiques, des sorts et des charmes,
+l'art d'attacher des anneaux.
+
+49. Jeux d'esprit: comme compléter des vers et des stances inachevées ou
+remplir par des vers des intervalles laissés entre d'autres vers qui ne
+sont liés par aucun sens, de manière à donner un sens à l'ensemble;
+ou bien arranger les lettres d'un mot qu'on a mal écrit à dessein, en
+séparant les voyelles des consonnes, ou mettant ensemble toutes les
+voyelles; mettre en vers ou en prose des stances représentées par des
+lignes ou des symboles (logogriphes); et autres jeux semblables.
+
+50. La composition des poèmes[11].
+
+51. La composition des dictionnaires, lexiques, vocabulaires.
+
+52. L'art de se déguiser et de déguiser les autres.
+
+53. L'art de changer les apparences des objets, par exemple donner au
+carton l'apparence de la soie, faire paraître belles et précieuses des
+choses communes et grossières.
+
+54. Les jeux d'argent.
+
+55. L'art de s'emparer du bien d'autrui par des mantras et des
+incantations, l'insensibilisation et l'enchantement.
+
+56. L'habileté dans les jeux et exercices d'adresse (pour les jeunes
+gens).
+
+57. La connaissance du monde, des respects, égards et compliments dus à
+chacun selon son rang, son âge.
+
+58. L'art de la guerre, la stratégie, le maniement des armes.
+
+59. La gymnastique du corps.
+
+60. L'art de reconnaître le caractère des personnes à l'inspection de
+leur physionomie.
+
+61. La versification.
+
+62. L'arithmétique et la résolution des problèmes.
+
+63. L'art de faire des fleurs artificielles.
+
+64. L'art de faire avec de l'argile des figures en relief, des statues
+(céramique).
+
+[Note 11: A cette époque la poésie était fort en honneur à la cour des
+rois indiens. On payait des sommes considérables un sonnet ou épigramme
+qui avait plu.
+
+(Théodore Pavie, la Renaissance du Brahmanisme. _R. des Deux-Mondes_).
+Ces épigrammes devaient surtout être fines, telle que celle adressée à
+Baour de Lormiau, par un académicien qu'il avait raillé lourdement sur
+sa florissante santé:
+
+ De gloire Baour se nourrit
+ Aussi voyez comme il maigrit!
+ (Baour était toujours sifflé au théâtre).]
+
+
+APPENDICE AU CHAPITRE II
+
+N° 1.--Liste des talents exigés d'un homme d'après le Lalita-Vistara.
+
+Telle est la liste officielle des soixante-quatre arts libéraux
+que devait posséder toute personne éminente dans la civilisation
+brahmanique. Ils sont mentionnés dans beaucoup de livres religieux de
+l'Inde, comme obligatoires pour les grands, les Gourous et pour tous les
+savants, notamment les Brahmanes de distinction. C'est pourquoi nous
+avons dû en reproduire la liste, un peu fastidieuse à cause de sa
+longueur, mais certainement intéressante comme document historique.
+
+Le Lalita-Vistara donne, à l'occasion des épreuves et examens subis par
+le Bouddha-Gautama, pour épouser la belle Gopa, une liste semblable mais
+non identique.
+
+En réunissant ces deux listes, on a une nomenclature complète de tous
+les arts et métiers de cette époque; chacun d'eux était l'objet de
+traités spéciaux.
+
+Inutile d'ajouter que personne ne possédait sérieusement toutes ces
+connaissances, bien qu'elles fussent considérées comme obligatoires.
+
+Liste d'après la traduction de M. Foucault.
+
+Le saut, la science de l'écriture, des sceaux, du calcul, de
+l'arithmétique, de la lutte, de l'arc, de la course, la natation, l'art
+de lancer les flèches, de conduire un éléphant en montant sur son cou,
+l'équitation, l'art de conduire les chars; la fermeté, la force, le
+courage, l'effort des bras dans la conduite de l'éléphant avec le
+crochet, avec le lien; dans l'action de se lever, de sortir, de
+descendre; dans la ligature des poings, des pieds, des mèches de
+cheveux; dans l'action de couper, de fendre, de traverser, de secouer,
+de percer ce qui n'est pas entamé, de percer le joint, de percer ce qui
+résonne, dans l'action de frapper fortement.
+
+L'habileté au jeu de dés, dans la poésie, la grammaire, la composition
+des livres, la peinture, le drame, l'action dramatique, la lecture
+attentive, l'entretien du feu sacré, l'art de jouer de la Vinâ, la
+musique instrumentale, la danse, le chant, la lecture, la déclamation,
+l'écriture, la plaisanterie, l'union de la danse et de la musique,
+la danse théâtrale, la mimique, la disposition des guirlandes, dans
+l'action de rafraîchir avec l'éventail, dans la teinture des pierres
+précieuses, la teinture des vêtements, dans l'oeuvre de la magie,
+l'explication des songes, celle du langage des oiseaux; l'art de
+connaître les signes des femmes, les signes des éléphants, des chevaux,
+des taureaux, des chèvres, des béliers, des chiens.
+
+La composition des vocabulaires, l'écriture sainte, les Pouranas, les
+Ilihâsas, le Véda, la grammaire, le Niroukta, l'art de prononcer la
+poésie, les rites du sacrifice.
+
+Dans l'astronomie, le yoga, les cérémonies religieuses, la méthode
+des Vaïcéchikas, la connaissance des richesses, la morale, l'état de
+précepteur, l'état Asoura, le langage des oiseaux et des animaux.
+
+La science des causes, l'arrangement des filets, les ouvrages de cire,
+la couture, la ciselure, la découpure des feuilles, le mélange des
+parfums. Dans ces arts et tous ceux qui sont pratiqués dans ce monde, le
+Bouddha excellait.
+
+N° 2--Quatre classes de femmes, qualités qui leur sont propres.
+
+On peut considérer comme rentrant, mieux que les arts libéraux, dans le
+sujet traité par Vatsyayana, la description des qualités qui distinguent
+les femmes entre elles.
+
+En général, les auteurs indiens divisent les femmes en quatre classes
+d'après leurs caractères physiques et moraux.
+
+Le type parfait est la Padmini, ou la femme Lotus; il n'est sorte
+d'avantages qu'on ne lui attribue. En voici le résumé.
+
+Elle est belle comme un bouton de Lotus, comme Rathi (la volupté). Sa
+taille svelte contraste heureusement avec l'amplitude de ses flancs;
+elle a le port du cygne, elle marche doucement et avec grâce.
+
+Son corps souple et élégant a le parfum du sandal; il est naturellement
+droit et élancé comme l'arbre de Ciricha, lustré comme la tige du
+Mirobolam.
+
+Sa peau lisse, tendre, est douce au toucher comme la trompe d'un jeune
+éléphant. Elle a la couleur de l'or et elle étincelle comme l'éclair.
+
+Sa voix est le chant du Kokila mâle captivant sa femelle; sa parole est
+de l'ambroisie.
+
+Sa sueur a l'odeur du musc. Elle exhale naturellement plus de parfums
+qu'aucune autre femme; l'abeille la suit comme une fleur au doux parfum
+de miel.
+
+Ses cheveux soyeux, longs et bouclés, odorants par eux-mêmes, noirs
+comme les abeilles, encadrent délicieusement son visage semblable au
+disque de la pleine lune et retombent en torsades de jais sur ses riches
+épaules.
+
+Son front est pur: ses sourcils bien arqués sont deux croissants;
+légèrement agités par l'émotion, ils l'emportent sur l'arc de Kama.
+
+Ses yeux bien fendus sont brillants, doux et timides comme ceux de la
+gazelle et rouges aux coins. Aussi noirs que la nuit au fond de leurs
+orbites, leurs prunelles étincellent comme des étoiles dans un ciel
+sombre. Ses cils longs et soyeux donnent à son regard une douceur qui
+fascine.
+
+Son nez pareil au bouton du sezame est droit, puis s'arrondit comme un
+bec de perroquet.
+
+Ses lèvres voluptueuses sont roses comme un bouton de fleur qui
+s'épanouit ou rouges comme les fruits du bimba et le corail.
+
+Ses dents blanches comme le jasmin d'Arabie ont l'éclat poli de
+l'ivoire; quand elle sourit, elles se montrent comme un chapelet de
+perles montées sur corail.
+
+Son cou rond et poli ressemble à une tour d'or pur. Ses épaules s'y
+joignent par de fines attaches, ainsi qu'à ses bras bien modelés,
+semblables à la tige du manguier et qui se terminent par deux mains
+délicates pareilles chacune à un rameau de l'arbre Açoka.
+
+Ses seins amples et fermes ressemblent aux fruits du Vilva; ils se
+dressent comme deux coupes d'or renversées et surmontées du bouton de la
+fleur du grenadier.
+
+Ses reins bien cambrés ont la souplesse du serpent; ils se fondent
+harmonieusement avec ses fesses et ses larges hanches qui ressemblent au
+corsage de la colombe verte.
+
+Sonjadgana, pur et délicatement arrondi, laisse apercevoir un ombilic
+profond et luisant comme une baie mure. Trois plis gracieux s'accusent à
+sa taille comme une ceinture au-dessus de ses hanches.
+
+Ses fesses sont merveilleuses; c'est une Nitambini (Callipige,
+Sakountala était une Nitambini).
+
+Comme le Lotus épanoui à l'ombre d'une tendre motte d'herbe Kusha (herbe
+sacrée par excellence), son yoni petit s'ouvre mystérieusement sous le
+pubis ombragé par un voile velu large de six pouces.
+
+Sa semence d'amour est parfumée comme le lys qui vient d'éclore, ses
+cuisses rondes, fermes, potelées, ressemblent à la tige polie d'un jeune
+bananier.
+
+Ses pieds petits et mignons se joignent finement à ses jambes, on dirait
+deux Lotus.
+
+Quand elle se baigne dans un étang sacré, par toutes sortes de jeux elle
+réveille l'amour, les dieux se troubleraient à la voir se jouer dans
+l'eau.
+
+Des perles tremblent à ses oreilles; sur son sein repose un collier de
+pierres précieuses; elle a, mais en petit nombre, des ornements aux bras
+et au bas des jambes.
+
+Elle aime les vêtements blancs, les blanches fleurs, les beaux bijoux et
+les riches costumes. Elle porte un triple vêtement de mousseline rayée.
+
+Délicate comme la feuille du béthel, elle aime les aliments doux, purs,
+légers; elle mange peu et dort d'un sommeil léger.
+
+Elle connaît bien les trente-deux modes musicaux de Radha; aussi bien
+que l'amante de Krishna, elle chante harmonieusement en s'accompagnant
+de la vina qu'elle touche avec grâce de ses doigts effilés et agiles.
+
+Quand elle danse, ses bras aux mouvements souples et harmonieux
+s'arrondissent en courbes gracieuses et semblent parfois vouloir dérober
+aux regards ses merveilleux appâts, car sa pudeur est extrême (dans
+I'Inde une femme danse toujours seule).
+
+Elle a une conversation agréable, son sourire répand la béatitude; elle
+est espiègle et folâtre, pleine d'enjouement dans les plaisirs.
+
+Elle excelle dans les oeuvres qui lui sont propres.
+
+Elle fuit la société des malhonnêtes gens et accomplit scrupuleusement
+ses devoirs; le mensonge lui est inconnu.
+
+Incessamment, elle vénère et adore les brahmanes, son père et les dieux;
+elle recherche la société et la conversation des brahmanes; elle est
+libérale envers eux et charitable aux pauvres. Pour ceux-ci elle
+épuiserait le trésor de son mari.
+
+Elle se plaît avec son époux et sait exciter ses désirs par des
+caresses.
+
+Le dieu d'amour trouverait un superbe plaisir à reposer près d'elle.
+
+Son affection pour son époux est extrême et elle n'aura peur aucun autre
+une pareille tendresse. Elle est affectueuse dans toutes ses paroles et
+absolument dévouée à son mari. Elle est parfaite en tout point.
+
+Ajoutez à ce portrait déjà si flatteur une foule d'exclamations que les
+poëtes poussent en l'honneur de la Padmini.
+
+Trésor d'amour! tendresse sans bornes! femme qui aime et qui n'éprouve
+aucun désir! femme dont le bonheur est manifeste; femme pareille à Rathi
+(la volupté), épouse d'Ananya (l'amour), qui plies sous le poids de tes
+seins fermes et arrondis! femme dont l'amour enivre!
+
+Après la Padmini, vient la Chitrini ou la femme habile.
+
+La Chitrini a l'esprit mobile, l'humeur légère et essentiellement
+folâtre! son oeil ressemble au Lotus, sa gorge est ferme: ses cheveux
+tressés en une seule natte retombent sur ses riches épaules comme de
+noirs serpents; sa voix a la douceur de l'ambroisie; ses hanches sont
+minces, ses cuisses douces et polies ont la rondeur de la tige du
+bananier; sa démarche est celle d'un éléphant en gaité; elle aime le
+plaisir, sait le faire naître et le varier.
+
+La Hastini (nom de la femelle de l'éléphant) occupe le troisième rang.
+
+La Hastini a une abondante chevelure qui brille et se déroule en longues
+boucles soyeuses, son regard troublerait le dieu d'amour et ferait
+rougir les bergeronnettes. Le corps de cette femme gracieuse ressemble à
+une liane d'or, ses pendants d'oreilles sont garnis de pierreries et
+ses vêtements sont chargés de fleurs. Ses seins fermes et rebondis
+ressemblent à un couple de vases d'or.
+
+Le dernier type est la Sankhini (la truie).
+
+Ses cheveux sont nattés et roulés sur sa tête; sa face qui exprime la
+passion est difforme; son corps ressemble à celui d'un porc. On la
+dirait toujours en colère, toujours elle gronde et grogne.
+
+Ses seins et son ventre exhalent l'odeur du poisson.
+
+Elle est malpropre de sa personne; elle mange de tout et dort à l'excès.
+Ses yeux ternes sont toujours chassieux.
+
+On a mis en regard les traits distinctifs des quatre classes dans le
+tableau suivant:
+
+
+ ----------------------------------------------------------------------
+ DÉSIGNATION | Padmini | Chitrini | Hastini | Sankhini
+ | | | |
+ FIGURE | comme la | parfaite | de lotus | d'oie
+ | lune | | |
+ | | | |
+ ODEUR | du lotus | des fleurs | du vin | du poisson
+ | | | |
+ CHEVELURE | fine et | longue et | bouclant | comme des
+ | soyeuse | flottante | naturellement | soies de
+ | | | | sanglier
+ | | | |
+ VOIX | harmonieuse | du kokila | bramement de | croassement
+ | comme un | | l'éléphant | du corbeau
+ | luth | | |
+ | | | |
+ GOÛT | le béthel | les dons | les plaisirs | les querelles
+ DOMINANT | | | variés |
+ ----------------------------------------------------------------------
+
+Quatre sortes d'hommes correspondent comme amants ou époux à ces quatre
+sortes de femmes.
+
+A la Padmini, l'homme _lièvre_, c'est-à-dire actif, vif et éveillé.
+
+A la Chitrini, l'homme _cerf_, celui qui recherche l'affection dans le
+commerce amoureux.
+
+A la Hastini, l'homme _taureau_, c'est-à-dire qui a la force et le
+tempérament de cet animal.
+
+A la Sankhini, l'homme _cheval_, celui qui a la vigueur et la fougue de
+l'étalon.
+
+Il existe, disent les poëtes, une Padmini sur dix millions de femmes,
+une Chitrini sur dix mille, une Hastini sur mille; la Sankhini se trouve
+partout.
+
+Cette proportion n'est point flatteuse pour le beau sexe dans l'Inde;
+heureusement, elle n'est point exacte. En général les Hindous, hommes
+et femmes, même dans les castes serviles, ont de très grands soins de
+propreté. La femme malpropre, la Sankhini, ne se trouve que dans la
+classe infime et hors caste, et chez les Pariahs des campagnes.
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+De la possession des soixante-quatre talents ou arts de volupté
+enseignés par le Kama Soutra.
+
+L'homme doit étudier le Kama Soutra après le Dharma et l'Artha, et la
+jeune fille elle-même doit en apprendre les pratiques; d'abord avant son
+mariage, et, ensuite, après, avec la permission de son mari[12].
+
+[Note 12: Dans les pays musulmans, les femmes sont éduquées en vue
+d'exciter les sens par la danse et la mimique, etc.]
+
+On objecte à cela que les femmes, n'ayant point à étudier les sciences,
+ne doivent point non plus étudier le Kama Soutra.
+
+A cela, Vatsyayana répond: Que les femmes peuvent, sans étudier le
+traité et ses explications, en connaître la pratique, puisqu'elle
+est tirée du Kama-Schastra (ou les Règles de l'Amour) qu'on apprend
+expérimentalement, soit par soi-même, soit par des intimes. C'est ainsi
+que le Kama-Schastra est familier à un certain nombre de femmes, telles
+que les filles des princes et de leurs ministres.
+
+Il convient donc qu'une jaune fille soit initiée aux principes du Kama
+Soutra par une femme mariée, par exemple sa soeur de lait, ou bien une
+amie de la maison éprouvée sous tous les rapports, où une tante, une
+vieille servante, ou une mendiante qui a vécu autrefois dans la famille,
+ou une soeur (voir Appendice, n° 1 et 2).
+
+Ces pratiques du Kama-Soutra sont empruntées à la partie du Kama-Shastra
+qui a rapport à l'union sexuelle, et que Babhravia intitule aussi les
+soixante-quatre arts, comme les soixante-quatre arts libéraux dont la
+nomenclature a été donnée ci-dessus.
+
+Pour arriver à ce nombre de (soixante-quatre), on a divisé ce qui a
+rapport au rapprochement des sexes, c'est-à-dire le Kama-Shastra,
+en huit parties ou sujets; et dans chaque partie on a fait huit
+subdivisions principales. Il en a été de même dans le Kama-Soutra[13].
+
+[Note 13: Évidemment, pour les divisions, le chiffre de soixante-quatre
+est cher aux écrivains de l'époque; selon les anciens commentateurs, il
+est consacré par les Védas.]
+
+L'homme auquel sont familiers les (soixante-quatre) moyens de plaisir
+indiqués par Babhravya, atteint le but de son désir, et possède la femme
+la plus enviable.
+
+Celui qui parle bien sur les autres sujets, mais ne connaît pas les
+(soixante-quatre) voluptés du Kama-Soutra, n'est point écouté avec
+faveur dans une réunion de savants.
+
+Celui qui, au contraire, les possède toutes, quoique n'ayant pas d'autre
+science, prend la tête de la conversation dans toutes les sociétés
+d'hommes et de femmes.
+
+En raison de leur prestige et de leur charme, les Acharyas, ou auteurs
+anciens, les plus recommandables, qualifient de _chers aux femmes_ les
+soixante-quatre talents voluptueux.
+
+L'homme, en effet, qui y est exercé, gagne le coeur de sa propre femme
+et celui des femmes des autres hommes et des courtisanes.
+
+
+APPENDICE AU CHAPITRE III
+
+N° 1.--Il y a dans le Kama-Soutra mille choses qui peuvent dépraver une
+jeune fille, et que, conséquemment, elle doit ignorer, lors même qu'elle
+est mariée aussitôt qu'elle a atteint l'âge de puberté, comme il est
+d'usage dans l'Inde.
+
+Dans cette contrée, tout est fait pour provoquer les désirs charnels,
+même chez les jeunes enfants des deux sexes.
+
+Les chars sacrés sur lesquels on promène les images des Dieux, dans les
+grandes fêtes publiques, sont chargés de peintures et de sculptures
+d'une obscénité indescriptible, publiquement exposées à tous les
+regards, sans que personne songe à en éloigner les enfants.
+
+A la jeune fille indienne s'appliquent pleinement les vers d'Horace:
+
+ «.......Incestos amores
+ A tenere meditatur ungui.»
+
+Dès la plus tendre enfance, elle rêve d'impudiques amours.
+
+N° 2.--Sauf quelques sculptures d'un naturalisme naïf dans des
+cathédrales du moyen âge et quelques pratiques équivoques, restes du
+paganisme qui lui ont survécu, on ne trouve rien de pareil chez les
+chrétiens d'aucune confession.
+
+On lit dans le P. Gury (traduction P. Bert):
+
+«417.--Les regards jetés sans raison sur des choses honteuses
+constituent des péchés graves ou légers, suivant l'intention de la
+personne, le degré de turpitude et le danger de consentement à la
+débauche.
+
+«En pratique, on excuserait difficilement d'un péché mortel un homme qui
+regarderait les parties honteuses d'une femme peinte, parce qu'il ne
+pourrait guère éviter d'y prendre un plaisir.
+
+«420.--1° _C'est un péché grave, en général, de parler, même par
+légèreté, de l'acte conjugal, de ce qui est permis ou défendu entre
+époux_, des moyens d'empêcher la conception, de procurer la pollution;
+surtout, si c'est entre jeunes gens de sexes différents.
+
+«2° Il y a grave péché à dire des choses honteuses par le seul plaisir
+qu'on trouve à y penser.
+
+«Le confesseur ne recommande à de jeunes époux que l'abstention de ce
+qui pourrait aller contre le but du mariage, la procréation.»
+
+Ainsi, la morale chrétienne est très sévère pour tout ce qui concerne la
+pureté.
+
+N° 3.--L'éducation des belles par Ovide.
+
+Les listes des (soixante-quatre) arts libéraux et des (soixante-quatre)
+talents de voluptés, avec les portraits de la Padmini et de la Citrini,
+nous donnent l'idée de l'éducation féminine dans l'Inde à l'époque de
+Vatsyayana; il est très intéressant de la rapprocher de celle qu'Ovide
+trace pour les Romaines dans son _Art d'aimer,_ livre III.
+
+«O femmes! ne négligez aucun soin de votre personne!
+
+«La figure s'embellit si on la soigne; sans soins, le plus beau visage
+perd sa fraîcheur, fût-il comparable à celui de la déesse du mont Ida.
+
+«Ne chargez point vos oreilles de perles de grand prix, et votre corps
+de vêtements tout pesants d'or. Une élégante propreté nous charme bien
+davantage. Choisissez la manière d'arranger votre chevelure qui vous
+sied le mieux. Un visage un peu allongé demande de simples bandeaux; une
+figure arrondie un noeud léger sur le sommet de la tête et qui laisse
+les oreilles découvertes.
+
+«Celle-ci laissera flotter ses cheveux sur ses deux épaules; celle-là
+les relèvera à la manière de Diane chasseresse.
+
+«Tandis que vous travaillez à votre toilette, laissez croire que vous
+êtes encore au lit; vous paraîtrez avec plus d'avantages quand vous y
+aurez mis la dernière main. Vous pouvez toutefois faire peigner vos
+cheveux devant nous.
+
+«Apprenez à rire avec grâce. Ouvrez modérément la bouche; formez sur
+l'une et l'autre joue deux petites fossettes et couvrez avec la lèvre
+inférieure l'extrémité des dents supérieures. Ne vous fatiguez point les
+flancs par des éclats continuels, que votre rire ait quelque chose de
+doux et d'agréable à l'oreille.
+
+«Les femmes apprennent aussi à pleurer d'une manière à la fois gracieuse
+et intéressante; elles pleurent quand elles veulent.
+
+«Apprenez également à marcher, la démarche séduit ou fait fuir un homme
+qui ne vous connaît pas.
+
+«Il est des femmes qui, par un mouvement de hanches étudié, font
+flotter leur robe au gré des vents; elles s'avancent fièrement d'un pas
+majestueux. D'autres marchent à grands pas et d'un air effronté. Évitez
+que la première de ces démarches soit prétentieuse et que la dernière
+soit rustique. Cependant, laissez à découvert l'avant-bras depuis le
+coude jusqu'au poignet, si vous avez la peau d'une blancheur sans tache.
+Combien de fois j'ai été tenté de baiser un bras d'albâtre!
+
+«Que les jeunes filles apprennent à chanter. Plusieurs ont trouvé dans
+leur voix un dédommagement à leur figure.
+
+«La femme qui veut plaire doit s'appliquer à manier l'archet de la main
+droite et à pincer de la harpe de la main gauche.
+
+«_Apprenez par coeur Sapho; rien de plus voluptueux que ses vers;_ lisez
+les poésies du tendre Properce et celles de mon cher Tibulle, l'Eneïde
+et _même mes Amours._
+
+«Je voudrais encore qu'une belle sût danser (on ne dansait à Rome qu'au
+théâtre), qu'elle fut habile aussi aux jeux des osselets, des dés et des
+échecs. Apprenez mille jeux; souvent, à la faveur du jeu, l'amour se
+glisse dans les coeurs.
+
+Qu'une belle s'occupe de tout ce qui peut augmenter ses charmes; qu'elle
+se donne en spectacle à la foule; que partout elle soit empressée de
+plaire; qu'elle ait toujours l'hameçon prêt; dans l'endroit qu'elle
+soupçonne le moins, elle trouvera du poisson qui viendra y mordre.
+
+«Les funérailles d'un époux sont souvent une occasion d'en trouver un
+autre. Il convient alors de paraître échevelée et de donner un libre
+cours à vos pleurs.
+
+«Pour garder la pureté de vos traits, évitez la colère, partage farouche
+des bêtes féroces; elle enfle le visage et fait noircir les veines où le
+sang s'accumule.
+
+«Évitez aussi un air de fierté. Un regard doux et gracieux captive
+l'amour. Nous haïssons aussi la tristesse; c'est la gaieté qui nous
+charme dans une femme.
+
+«Ne venez aux festins que tard, lorsque les flambeaux sont allumés, vous
+paraîtrez toujours belle aux yeux troublés par le vin et la nuit voilera
+vos imperfections.
+
+«Prenez les mets du bout des doigts (les Romains d'alors, comme
+aujourd'hui encore les Indiens, mangeaient avec les doigts); n'allez pas
+porter à votre bouche une main mal assurée; ne vous gorgez pas de mets
+pour les vomir chez vous (usage des Romains), et mangez un peu moins que
+votre appétit. Il sied mieux qu'une jeune belle se permette quelques
+excès dans le boire. Toutefois ne vous laissez point à table aller à
+l'ivresse ou au sommeil, qui vous livreraient sans défense à toutes les
+entreprises des pires débauchés.»
+
+
+
+
+ TITRE II
+
+ LA VIE ÉLÉGANTE.--DIVERSES SORTES D'UNIONS SEXUELLES
+
+ L'AMOUR PERMIS ET L'AMOUR DÉFENDU
+
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+La vie élégante ou d'un homme fortuné.
+
+SECTION 1.--INTÉRIEUR (_at home_).
+
+L'habitation doit être bien située, au bord d'une eau pure, dans une
+ville ou une bourgade, ou un lieu de plaisir.
+
+Les appartements intérieurs sont sur les derrières, ceux de réception
+sur le devant, tous sont meublés confortablement et ornés avec goût.
+
+SOINS D'HYGIÈNE.--Chaque jour le bain et le frottement du corps avec de
+l'huile; tous les trois jours, application de laque à tout le corps;
+tous les quatre jours, raser la tête entière; et tous les cinq ou dix
+jours, tout le corps.
+
+EMPLOI DU TEMPS.--Trois repas par jour, le matin, à midi et la nuit;
+le bain, la sieste; des vêtements blancs et élégants; des fleurs, une
+volière; le matin, quelques jeux et divertissements avec des parasites,
+et après midi avec des amis.
+
+Après le déjeuner, leçon pour parler donnée aux perroquets et autres
+oiseaux, puis combats de coqs, de cailles et de pigeons.
+
+Dans la soirée, le chant; ensuite le maître de maison, avec ses amis,
+attend, dans la salle de réception bien ornée et parfumée d'essences,
+l'arrivée de sa maîtresse; celle-ci, quand elle se présente, est reçue
+avec les compliments d'usage; elle tient avec tous une conversation
+aimable et tendre.
+
+Lorsqu'elle doit passer toute la nuit chez son amant, elle y vient
+baignée, parfumée et parée; son amant lui offre des rafraîchissements;
+il la fait asseoir à sa gauche, lui prend les cheveux entre ses mains,
+touche aussi le bout et le noeud de son vêtement du bas et l'entoure
+doucement de son bras droit. Alors s'engage une conversation légère
+et variée; on tient des propos lestes et joyeux; on traite des sujets
+graveleux ou galants. Puis on chante avec ou sans gestes; on fait de la
+musique, on boit en s'excitant à boire.
+
+Enfin, quand la femme, échauffée par ces provocations à l'amour, trahit
+ses désirs, le maître congédie tous ceux qui sont près de lui en leur
+donnant des fleurs, des bouquets et des feuilles de béthel[14].
+
+[Note 14: Dans les usages de l'Inde, c'est le maître de maison, celui
+auquel on fait visite, qui donne le signal du départ au visiteur.]
+
+Les deux amants restent seuls. Après avoir goûté le plaisir à leur gré,
+ils se lèvent pudiquement et, sans se regarder, s'en vont, séparément,
+au cabinet de toilette qui est, dans l'Inde, la salle du bain.
+
+Ils reviennent ensuite s'asseoir l'un près de l'autre et mâchent
+quelques feuilles de béthel. Puis l'homme, de sa propre main, frotte le
+corps de la femme avec un onguent de pur bois de sandal, ou une autre
+essence odorante; ensuite il l'enlace dans son bras gauche, et tout en
+lui tenant de doux propos, il lui fait boire, dans une coupe qu'il
+tient de la main droite, une boisson excitante et parfumée; ils mangent
+ensemble des gâteaux et des sucreries, prennent des consommés et de la
+soupe de gruau, boivent du lait de coco frais, des sorbets, du jus de
+mangues et de citron sucré; enfin, ils savourent ainsi, dans l'intimité,
+tout ce que le pays produit d'agréable, de doux et de pur.
+
+Souvent aussi, les deux amants montent sur la terrasse de la maison pour
+jouir du clair de lune et causer agréablement. A ce moment, pendant que
+la femme est sur ses genoux la face tournée vers la lune, l'amant lui
+désigne de la main les diverses planètes, l'étoile du matin, l'étoile
+polaire, les constellations[15].
+
+[Note 15: Les magnifiques nuits de l'Inde donnent à ce passe temps un
+grand charme.]
+
+
+APPENDICE
+
+A LA PREMIÈRE SECTION DU CHAPITRE I
+
+Complétons par des emprunts aux poètes les indications trop sommaires de
+Vatsyayana.
+
+N° 1.--Barthriari a décrit l'amour selon les saisons (trad. Regnaud).
+
+(St. 39).--Bouquets odorants, couronnes dont l'aspect réjouit le coeur,
+zéphir qu'agité l'éventail, rayon de la lune, parfum des fleurs, lac
+frais, poudre de sandal, vin clair, terrasse bien blanche, vêtements
+très légers, femmes aux yeux de lotus, tels sont les agréments que les
+heureux ont ici en partage, l'été.
+
+En hiver, les heureux reposent voluptueusement dans une chambre,
+couverts de vêlements rouges, enlaçant dans leurs bras leurs bien-aimées
+aux seins opulents, mâchant à pleine bouche des feuilles et des noix de
+béthel.
+
+(St. 44).--Les éclairs serpentent dans le Ciel pareils à des lianes, le
+tonnerre éclate au sein des nuages amoncelés; on entend les cris confus
+des paons qui se livrent à leurs jeux; les averses tombent comme des
+torrents; la belle, aux yeux allongés, qui tremble d'effroi, se serre
+étroitement dans les bras du bien-aimé dont elle ne peut quitter
+la maison; puis s'élèvent des vents chargés de pluie glaciale qui
+renouvellent la vigueur des amants.
+
+(St. 49 et 50.)--Ils embrassent les fossettes de leurs joues; ils font
+entrechoquer bruyamment leurs lèvres en jouant dans les boucles qui
+encadrent leur visage; ils mettent en désordre leur chevelure et leur
+font cligner les yeux; ils chiffonnent avec violence leurs vêtements,
+arrachent de leur poitrine leur corset et bouleversent leurs seins;
+ils font grelotter leurs cuisses et détachent le pagne qui ceint leurs
+larges hanches.
+
+On connaît le distique de Catulle:
+
+ «Quam juvat immites ventos audire cubantem
+ Et dominant tenero delinuisse sinu»
+
+Quel plaisir d'entendre, de sa couche, rugir la tempête, en pressant sa
+maîtresse sur son sein.
+
+N° 2.--Visite de Corine à Ovide.
+
+Il est intéressant de rapprocher la visite d'une maîtresse indienne à
+son amant de celle de Corine à Ovide (_Les Amours_, liv. 1er, élégie 5).
+
+«Vers midi, lorsque j'étais sur mon lit pour me reposer dans un
+demi-jour mystérieux, Corine entra dans ma chambre, la tunique relevée,
+les cheveux tombant sur sa gorge nue, plus blanche que la neige,
+semblable à la charmante Laïs quand elle recevait ses amants.
+
+«Je lui ôtai d'abord sa tunique dont le tissu transparent était à peine
+un obstacle. Elle faisait quelque résistance à paraître nue; mais on
+voyait bien qu'elle ne voulait pas vaincre.
+
+«Quand elle fut devant moi sans vêtement, je ne vis pas une tache sur
+tout son corps. O quelles épaules, ô quels bras j'eus le plaisir de voir
+et de toucher! Que sa gorge était faite à souhait! Quelle peau douce et
+unie! Quelle taille superbe et quelles cuisses fermes!
+
+«Mais pourquoi entrer dans ces détails? Je n'ai vu que des choses
+parfaites, et il n'y avait point de voile entre ce beau corps et le
+mien!
+
+«Le reste est facile à deviner. Enfin, après une fatigue mutuelle, nous
+reposâmes tous deux.»
+
+Ce petit morceau nous charme autant, mais d'une autre manière que les
+poètes Hindous.
+
+Ce qu'Ovide laisse à deviner, Properce le dit dans l'Élégie v du livre
+II.
+
+Une nuit de Cynthée donnée à Properce.
+
+«O nuit fortunée! Que de mots échangés à la clarté de la lampe! Et la
+lumière éteinte, quels ébats!
+
+«Tantôt elle lutte contre moi, le sein découvert; tantôt à mon ardeur
+elle opposait sa tunique. Puis, quand le soleil eut vaincu mes
+paupières, c'est elle qui me réveilla en les pressant de ses lèvres.
+
+«Est-ce donc ainsi, me dit-elle, que tu dors nonchalamment?
+
+«Comme nos bras s'enlaçaient en mille noeuds divers!
+
+«Mais l'obscurité nuit aux jeux de l'amour.
+
+«Les yeux sont les guides de nos transports.
+
+«Endymion, par sa nudité, charme la chaste Diane qui vient, nue, reposer
+près d'un mortel.
+
+«Cesse de voiler tes attraits sur ta couche ou bien je déchirerai ce lin
+odieux; et même, si la colère m'emporte, ta mère en verra les traces sur
+tes bras.
+
+«Livre-moi ces globes charmants qui se soutiennent d'eux-mêmes; que mes
+yeux se rassasient tandis que les destins le permettent. Vivant ou mort,
+c'est à toi que j'appartiens pour toujours.
+
+«Si tu m'accordes encore de semblables nuits, une année sera pour moi
+plus qu'une vie.
+
+«Prodigue-les-moi, ces nuits, et je deviens immortel dans tes bras.
+
+«Une seule nuit de toi peut, du dernier des hommes, faire un dieu.»
+
+
+
+SECTION II.--L'EXTÉRIEUR.
+
+§ I.--_Fêtes religieuses._
+
+A certains jours propices (fastes) une société d'amateurs s'assemble
+dans le temple de la déesse Sarasvati (déesse des beaux-arts).
+
+Là, on essaie les chanteurs récemment arrivés dans la localité. Le
+lendemain on leur donne quelque gratification et l'on retient ceux qui
+ont plu.
+
+Les membres de cette société agissent ainsi dans les temps de détresse
+comme dans ceux qui sont prospères.
+
+Ils exercent l'hospitalité envers les étrangers qui sont venus à la
+réunion.
+
+Ils agissent de même lors des autres fêtes en l'honneur de quelque
+divinité.
+
+§ 2.--_Promenades aux jardins et aux bains publics._
+
+Les hommes s'y rendent élégamment vêtus en compagnie de courtisanes et
+avec une suite nombreuse de serviteurs.
+
+Trois sortes d'hommes, dans ces circonstances, prêtent leurs bons
+offices aux personnes riches et aux courtisanes, ce sont:
+
+1° Le Pithamarda, qui ne possède rien que son talent à tout faire et à
+tout montrer (magister).
+
+2° Le Vita est celui qui, ayant perdu sa fortune, est, à cause de cela,
+de son ancienne éducation et de ses anciennes relations d'amitié dans la
+localité, admis chez les riches et les courtisanes et vit de ce qu'il en
+peut tirer.
+
+C'est le parasite officieux.
+
+3° Le Vidashka est une sorte de bouffon, d'utilité, toujours un
+brahmane, que tout le monde accueille pour sa bonne humeur et ses
+spirituelles saillies[16].
+
+[Note 16: C'est le fou du moyen âge dont Walter Scott nous a donné le
+type dans le personnage de Wamba (roman d'_Ivanhoé_).]
+
+Ces trois sortes de personnages sont ordinairement employées pour opérer
+les réconciliations entre les hommes riches et les courtisanes.
+
+On emploie également les femmes mendiantes, celles qui ont la tête rasée
+(les veuves) et les anciennes courtisanes qui possèdent des talents
+appropriés.
+
+
+
+SECTION III
+
+§ 3.--_Réunions de sociétés._
+
+Des hommes de même âge, de mêmes goûts, de même éducation, se réunissent
+en société, soit chez des courtisanes en renom et en leur compagnie,
+soit dans la demeure de l'un d'eux, pour converser, composer des vers et
+se les Communiquer. Dans ce dernier cas, les femmes distinguées par leur
+beauté, et qui ont des goûts et des talents semblables, peuvent être
+admises et recevoir des hommages.
+
+Souvent les conversations étaient une joute d'improvisations poétiques
+et de citations opposées de divers poètes.
+
+Pour en donner une idée, nous avons arrangé le dialogue suivant avec des
+citations de poètes:
+
+UN BRAHMANE SAVANT.--Par qui a été fabriqué ce dédale d'incertitude, ce
+temple d'immodesties, ce réceptacle de fautes, ce champ semé de mille
+fourberies, cette barrière de la porte du Ciel, cette bouche de la cité
+infernale, cette corbeille remplie de tous les artifices, ce poison qui
+ressemble à l'ambroisie, cette corde qui attache les mortels au monde
+d'ici-bas, la femme en un mot?
+
+UNE COURTISANE.--Le faux sage qui médit des femmes trompe lui-même et
+les autres; car le fruit de la pénitence est le _Ciel_ et le Ciel offre
+les Apsaras à ceux qui l'obtiennent.
+
+LE BRAHMANE.--Les femmes ont du miel dans leurs paroles et du poison
+dans le coeur, aussi leur suce-t-on les lèvres, tandis qu'on leur frappe
+la poitrine avec le revers de la main[17].
+
+[Note 17: Pétrone a dit:
+
+ «Toute femme, en soi, cache un venin corrupteur,
+ Le miel est sur sa lèvre, et le fiel dans son coeur.»]
+
+LA COURTISANE.--Les fous qui fuient les femmes n'obtiennent que des
+fruits amers; leur sottise et le dieu d'amour les châtient cruellement.
+Le jour où des hommes honorables parviendront à maîtriser leurs sens,
+les monts Vindhyas traverseront l'Océan à la nage.
+
+LE BRAHMANE.--Il n'est ici-bas qu'un jardin rempli de fleurs
+pernicieuses, c'est la jeunesse; elle est le foyer de la passion, la
+cause de peines plus cuisantes que n'en feraient endurer cent enfers,
+le germe de la folie, le rideau de nuages qui couvre la lumière de la
+science, la seule arme du Dieu de l'amour, la chaîne de fautes de toute
+nature.
+
+LA COURTISANE.--Un vieux chien borgne, boiteux, galeux, n'ayant que la
+peau et les os et dont la gueule est déchirée par les tessons qu'il
+ronge, poursuit encore les chiennes; le Dieu de l'amour tourmente
+jusqu'aux mourants. Quand l'arbre Açoka est touché du pied d'une belle,
+ses fleurs s'épanouissent de suite[18].
+
+[Note 18: Jolie légende indienne.]
+
+Les femmes voluptueuses enflamment tous les coeurs de leurs grâces
+lascives; elles babillent avec l'un, envoient à un autre des oeillades
+provocatrices, un troisième occupe leur coeur.
+
+LE BRAHMANE.--Celui qui, maîtrisant ses sens, a confondu son
+intelligence dans l'âme-suprême, qu'a-t-il à faire des causeries des
+bien-aimées, du miel de leurs lèvres, de la lune de leur visage, des
+jeux d'amour accompagnés de soupirs dans lesquels on presse leurs seins
+arrondis?
+
+LA COURTISANE.--Les Docteurs ayant sans cesse à la bouche les saints
+écrits, sont les seuls qui parlent, et seulement du bout des lèvres, de
+renoncer à l'amour.
+
+Qui pourrait fuir les hanches des belles jeunes filles ornées de
+ceintures bruyantes, auxquelles pendent des perles rouges?
+
+Ce que femme entreprend dans sa passion, Brahma lui-même n'a pas le
+courage d'y mettre obstacle[19].
+
+[Note 19: Nous disons dans le même sens: Ce que femme veut, Dieu le
+veut.]
+
+UN HOMME MUR.--L'homme n'est sûr de son honneur, de sa vertu, de sa
+sagesse, que quand son coeur et ses fermes résolutions ont résisté
+victorieusement à la corruption par les femmes.
+
+Combien ont succombé par elles, que tout l'or du monde n'aurait pu
+acheter!
+
+UN JEUNE HOMME.--Quel est le plus beau des spectacles? Le visage
+respirant l'amour d'une fille. Quel est le plus suave des parfums?
+Son haleine douce. Quel est le plus agréable des sons? la voix de la
+bien-aimée.
+
+Quelle est la plus exquise des saveurs? La rosée qui humecte ses lèvres.
+
+Quel est le plus doux des contacts?
+
+Celui de son corps.
+
+Quelle est l'image la plus agréable sur laquelle la pensée puisse
+s'arrêter? Ses charmes.
+
+Tout dans la jeune fille aimée est plein d'attraits.
+
+UN JEUNE POÈTE.--La jeune vierge est semblable au tendre bouton de la
+rose non encore épanouie; dans toute sa pureté, elle croît en paix à
+l'ombre du bosquet tutélaire, à l'abri de tout outrage; mais lorsque son
+sein dévoilé s'est prêté aux baisers du rossignol séducteur, bientôt
+séparée de sa tige maternelle et indignement associée à l'herbe que
+foule un pied vulgaire, on l'expose aux passants sur la place publique,
+et flétrie alors par mille baisers impurs on chercherait en vain sa
+fraîcheur virginale (voir l'Appendice).
+
+AUTRE JEUNE HOMME.--Léger sourire sur les lèvres, regards à la fois
+hardis et timides, babil enjoué, fuite, retour précipité, amusements
+folâtres et continuels, tout n'est-il pas ravissant chez les jeunes
+femmes aux yeux de gazelle?
+
+Quand elles sont absentes, nous aspirons à les voir.
+
+Quand nous les voyons nous n'avons qu'un désir, jouir de leur étreinte.
+
+Quand nous sommes dans leurs bras, nous ne pouvons plus nous en
+arracher.
+
+LE JEUNE POÈTE.--A quel mortel est destinée cette beauté ravissante
+semblable dans sa fraîcheur à une fleur dont on n'a pas encore respiré
+le parfum, touché le fin duvet; à un tendre bourgeon qu'un ongle profane
+n'a point osé séparer de sa tige, à une perle encore pure au sein de la
+nacre protectrice où elle a pris naissance?
+
+
+APPENDICE
+
+A LA IIIe SECTION DU CHAPITRE I.
+
+Le poète Catulle a exprimé la même pensée que le jeune poète indien dans
+les beaux vers que nous traduisons:
+
+«La fleur que la haie d'un jardin protège contre les troupeaux et le
+tranchant du soc, croît mystérieusement caressée par le zéphyr, colorée
+par le soleil, nourrie par la pluie, recherchée des jeunes beautés et
+des amants; mais sitôt qu'un ongle léger l'a cueillie, elle n'inspire
+plus que le dédain. De même une vierge reste chère à tous tant qu'elle
+reste pure; mais si elle perd sa fleur d'innocence, les jeunes gens lui
+retirent leur amour et les jeunes filles leur amitié.»
+
+L'Arioste a presque traduit Catulle dans la plainte de Sacripant contre
+Angélique (_Rolland furieux_).
+
+ «La Verginella è simile alla rosa;
+ Che in bel jardin sulla uativa spina
+ Mentre sola et sicura si reposa,
+ Ne grege ne pastor de le avvicina;
+ L'aura suave e l'alba rugiadosa
+ L'Aqua, la terra al suo amor s'inchina,
+ Giovani vaghi e donne innamorate
+ Amano averne i seni e le tempie ornate.
+ Ma non si tosto dal materno stelo
+ Rimossa viene dal suo ceppo verde,
+ Che quanto avea dagli uomini e dal cielo
+ Favor grazia e bellezza, tutto perde.
+ La vergine che il fior di che piu zelo
+ Che degli occhi et della vita aver dei
+ Lascia altrui corre, il pregio che aveva innanzi
+ Perde nel cor di tutti gli altri amanti.»
+
+La vierge est comme la rose sur sa tige naissante dans un beau jardin;
+tant qu'elle reste dans la solitude et la paix, elle n'a rien à craindre
+du troupeau ni du berger.
+
+Le doux zéphir, l'aube humide de rosée, la terre et l'onde lui
+prodiguent leurs caresses et leurs trésors; les jeunes gens qui
+soupirent et les belles énamourées se plaisent à orner de ses boutons
+leurs cheveux et leurs seins.
+
+A peine séparée de la branche maternelle, de ses vertes épines, elle
+perd et la faveur des hommes et les dons du ciel, la grâce et la beauté.
+
+Ainsi quand une jeune fille a laissé cueillir la fleur qu'elle devait
+défendre plus que ses yeux et que sa vie, elle est avilie aux yeux de
+tous les autres amants.
+
+Nos naïvetés gauloises sont plus brèves et presque aussi expressives:
+
+ La pucelle est comme la rose
+ Dans sa primeur à peine éclose;
+ Chacun s'empresse à les cueillir.
+ Vienne la rose à se flétrir,
+ Vienne la fille à se donner,
+ Plus un ne veut les ramasser.
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+Différentes sortes d'unions sexuelles.
+
+Il y a sept sortes d'unions:
+
+L'UNION SPONTANÉE.--Deux personnes s'aiment et s'unissent par sympathie
+et par goût mutuel. Cette union a lieu entre deux amants de même
+naissance.
+
+Les jeux d'amour avec une femme de bonne naissance, dit Barthriari, sont
+remplis de charme. D'abord, l'amante dit: non, non! et semble dédaigner
+les caresses; puis les désirs naissent, sans que la pudeur disparaisse;
+ensuite, la résistance se relâche et la fermeté est abandonnée; enfin,
+elle ressent vivement le secret plaisir des ardeurs amoureuses; laissant
+alors de côté toute retenue, elle goûte un bonheur inexprimable qui lui
+fait crisper les membres.
+
+L'UNION DE L'AMOUR ARDENT.--L'homme et la femme s'aiment depuis quelque
+temps, et ont eu beaucoup de peine à se réunir; ou bien, l'un d'eux
+revient de voyage, ou bien, deux amants se réconcilient après s'être
+querellés.
+
+Dans ces cas, les deux amants brûlent de s'unir et se donnent
+mutuellement une complète satisfaction.
+
+L'UNION POUR L'AMOUR A VENIR--Entre deux personnes dont l'amour n'est
+encore qu'en germe.
+
+L'UNION DE L'AMOUR ARTIFICIEL.--L'homme n'opère la connexion qu'en
+s'excitant par les moyens accessoires qu'indique le Kama Soutra, les
+baisers, les embrassements, ou bien l'homme et la femme s'unissent sans
+amour, le coeur de chacun d'eux étant ailleurs. Dans ce cas, il faut
+qu'ils emploient tous les moyens d'excitation enseignés par le Kama
+Shastra (Appendice, n° 1).
+
+L'UNION DE L'AMOUR TRANSMIS.--L'un des deux acteurs, pendant toute la
+durée de la connexion, s'imagine qu'il est dans les bras d'une autre
+personne qu'il aime réellement (Appendice, n° 2).
+
+L'UNION DITE DES EUNUQUES.--La femme est une porteuse d'eau [20] ou une
+domestique de caste inférieure à celle de l'homme; la conjonction dure
+seulement le temps nécessaire pour éteindre le désir de l'homme. Dans ce
+cas, il n'y a point d'actes accessoires ou préliminaires.
+
+[Note 20: La porteuse d'eau est ordinairement attachée à une maison et y
+fait le service de propreté.]
+
+L'UNION TROMPEUSE.--Entre une courtisane et un paysan, ou entre un homme
+de bonne éducation et une paysanne; elle se borne à un acte brutal, à
+moins que la femme ne soit très belle.
+
+
+APPENDICE AU CHAPITRE II
+
+N° 1.--L'Union artificielle est blâmée par les poètes.
+
+Bhartrihari (stance 29 _l'Amour_) dit: En ce monde, l'amour a pour effet
+d'unir deux coeurs en une même pensée.
+
+Quand les sentiments des amants ne sont pas confondus, c'est comme
+l'union de deux cadavres.
+
+Le mariage sans l'amour est un corps sans âme, dit Tirouvallouvao (le
+divin Pariah).
+
+N° 2.--Le Père Gury, _Théologie morale _(908). L'usage du mariage est
+gravement illicite s'il a lieu dans un esprit d'adultère, de telle sorte
+qu'en approchant de son épouse, on se figure que c'est une autre femme.
+
+Cet avis est évidemment celui de tous les théologiens.
+
+G. Sand, dans _Mademoiselle de la Quintinie, _décrit une union de ce
+genre.
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+Des cas ou le Kama est permis ou défendu
+
+Le Kama, quand il est pratiqué dans le mariage contracté selon les
+règles tracées par Manou, entre personnes de même caste, donne une
+progéniture légitime et la considération générale.
+
+Il est défendu avec des femmes de caste supérieure ou bien de même
+caste, mais ayant déjà appartenu à d'autres.
+
+Le Kama n'est ni ordonné ni défendu avec des femmes, de castes
+inférieures ou déchues de leur caste, avec les courtisanes et avec les
+femmes divorcées.
+
+Avec toutes ces femmes, la pratique du Kama n'a pas d'autre but que le
+plaisir.
+
+On appelle Nayikas les femmes auxquelles on peut s'unir sans péché;
+telles sont les filles qui ne dépendent de personne, les courtisanes et
+les femmes qui ont été mariées deux fois (N° 1 Appendice).
+
+Vatsyayana rattache à ces trois catégories les veuves, les filles des
+courtisanes, les servantes qui sont encore vierges, et même toute femme
+de caste qui a dépassé l'âge de puberté, sans se marier.
+
+Ganikapati pense qu'il existe des circonstances ou des considérations
+particulières qui autorisent la connexion avec les femmes des autres.
+Par exemple, on peut se faire, selon les cas, les raisonnements
+suivants;
+
+--Cette femme veut se donner à moi, et déjà s'est livrée à beaucoup
+d'autres auparavant; quoi qu'elle soit d'une caste supérieure, elle est
+dans la circulation comme une courtisane; je puis donc m'unir à elle
+sans pécher.
+
+--Cette femme exerce un grand empire sur son mari qui est un homme
+puissant et ami de mon ennemi. En devenant son amant, j'enlèverai à mon
+ennemi l'appui de son mari.
+
+--J'ai un ennemi qui peut me nuire beaucoup; si sa femme devient ma
+maîtresse, elle changera ses dispositions malveillantes à mon égard.
+
+--Avec l'aide de telle femme, si je suis son amant, j'assurerai le
+triomphe de mon ami ou la ruine de mon ennemi, ou la réussite de
+quelqu'autre entreprise fort difficile.
+
+--En m'unissant à telle femme, je pourrai tuer son mari et m'approprier
+ses biens.
+
+--Je suis sans ressources et sans moyens d'en acquérir, l'union avec
+telle femme me procurera la richesse sans me faire courir aucun danger.
+
+--Telle femme m'aime ardemment et connaît tous mes secrets, toutes mes
+faiblesses et, à cause de cela, peut me nuire infiniment, si je ne suis
+point son amant.
+
+--Un mari a séduit ma femme, je dois le payer de retour (peine du
+talion).
+
+--Devenu l'amant de telle femme, je tuerai un ennemi du roi, proscrit
+par celui-ci et auquel elle a donné asile.
+
+--J'aime une femme placée sous la surveillance d'une autre; par celle-ci
+j'arriverai à posséder celle que j'aime.
+
+--C'est par cette femme seulement que je puis épouser une jeune fille
+riche et belle que je recherche; si je deviens son amant, elle me fera
+atteindre mon but.
+
+Pour ces motifs et d'autres semblables, il est permis d'avoir des
+rapports avec des femmes mariées; mais il est bien entendu que c'est
+seulement dans un but particulier, et jamais en vue du seul plaisir,
+autrement il y aurait faute et péché [21].
+
+[Note 21: Il est à peine besoin de faire remarquer que cette morale
+n'est admise que par les brahmanes; on n'en trouve trace nulle part
+ailleurs que dans leurs écrits, quelle qu'ait pu être la subtilité des
+casuistes.]
+
+L'école de Babhravya professe qu'il est permis de jouir de toute femme
+qui a eu cinq amants; mais Ganakipoutra pense que, même dans ce cas, il
+doit y avoir des exceptions pour les femmes d'un parent, d'un brahmane
+savant et du roi. Vatsyayana dit que peu de femmes résistent à un homme
+bien secondé (N° 2, Appendice).
+
+Il est défendu de s'unir aux femmes énumérées ci-après:
+
+Lépreuses, lunatiques, rejetées de la caste, ne sachant pas garder les
+secrets, exprimant publiquement leur désir charnel, (N° 3, Appendice),
+atteintes d'albinisme (elles sont impures), et celles dont la peau, d'un
+noir intense, a mauvaise odeur.
+
+Femmes amies [22], Femmes de la parenté (N° 4, Appendice); femmes
+ascètes avec lesquelles l'union sexuelle est interdite.
+
+[Note 22: Ce respect pour les amies dont la liste est assez longue ainsi
+que celle de leurs qualités, honore les Hindous. Nous ne retrouvons pas
+ce scrupule louable au même degré en Europe où beaucoup de gens ont
+peine à croire à une amitié platonique entre personnes de sexes
+différents.]
+
+Sont réputées femmes amies avec lesquelles l'union sexuelle est
+interdite:
+
+Celles avec lesquelles nous avons joué dans la poussière (amies
+d'enfance), auxquelles nous sommes liés d'obligation pour services
+rendus.
+
+Celles qui ont nos goûts et notre humeur.
+
+Celles qui ont été nos compagnes d'études.
+
+Celles qui connaissent nos secrets et nos défauts comme nous connaissons
+les leurs.
+
+Nos soeurs de lait et les jeunes filles élevées avec nous; les amies
+héréditaires, c'est-à-dire appartenant à des familles unies par une
+amitié héréditaire.
+
+Ces amies doivent posséder les qualités suivantes: la sincérité, la
+constance, le dévouement, la fermeté, l'exemption de convoitise,
+l'incorruptibilité, une fidélité à toute épreuve pour garder nos
+secrets.
+
+
+APPENDICE AU CHAPITRE III
+
+N° 1.--Sans doute les femmes mariées qui ont un amant, celles qui sont
+séparées de leur mari et les veuves. Celles-ci, en grand nombre dans
+l'Inde, et dans la force de l'âge, sont obligées d'avoir recours à
+l'avortement pour cacher les conséquences de leur inconduite qui, si
+elle était connue, serait punie par l'exclusion de la caste.
+
+Toutes connaissent les drogues qui font avorter.
+
+Quand la potion n'a pas produit l'effet voulu, quelques-unes ont recours
+à des moyens mécaniques qui, souvent, mettent leurs jours en danger.
+
+Ce fait nous a été révélé par des médecins européens qui, dans des cas
+pareils, avaient été appelés par des femmes indigènes.
+
+Lorsqu'aucun des moyens n'a réussi, les veuves enceintes prétextent un
+voyage ou un pèlerinage et s'en vont au loin faire leurs couches.
+
+L'avortement était une pratique usuelle chez les femmes galantes de
+Rome, au temps d'Ovide. Ce poète consacre la 14e Élégie du Livre II _des
+Amours_ à reprocher ce crime à sa maîtresse, Corine.
+
+«Quoi, dit-il, de peur que les rides de ton ventre ne t'accusent, il
+faudra porter le ravage sur le triste champ où tu livras le combat!
+Femmes, pourquoi portez-vous dans vos entrailles des engins homicides?
+Les tigresses ne sont pas si cruelles dans les antres de l'Hircanie,
+et jamais la lionne n'osa se faire avorter; et ce sont de faibles et
+tendres beautés qui commettent ce crime, non pas toutefois impunément.
+Souvent celle qui étouffe son enfant dans son sein périt elle-même;
+et, quand on emporte son cadavre encore tout échevelé, les spectateurs
+s'écrient: Elle a bien mérité son sort.»
+
+N° 2.--_Art d'aimer, _Livre I. Ne doutez point que vous ne puissiez
+triompher de toutes les jeunes beautés; à peine sur mille en trouverez
+vous une qui vous résistera. Celle qui se rend aisément, comme celle qui
+se défend, aiment également à être priées.
+
+Si vous échouez, qu'avez-vous à craindre? Mais pourquoi échoueriez-vous?
+On se laisse prendre aux attraits d'un plaisir nouveau, et le bien
+d'autrui nous paraît toujours préférable au nôtre.
+
+Vous verrez plutôt les oiseaux se taire au printemps, et les cigales en
+été, qu'une femme résister aux tendres sollicitations d'un jeune homme
+caressant. Celle même qui paraît insensible brûle de secrets désirs.
+
+Si les hommes s'entendaient pour ne pas faire les premières avances, les
+femmes se jetteraient dans leurs bras toutes pâmées.
+
+Entendez dans les molles prairies la génisse qui mugit d'amour pour le
+taureau, et la jument qui hennit à l'aspect de l'étalon vigoureux.
+
+N° 3.--Dans l'Inde, la décence extérieure est toujours observée entre
+les deux sexes, au point qu'il ne vient à la pensée de personne d'y
+manquer.
+
+Quand on chemine en troupe, les hommes marchent en avant des femmes,
+et les attendent aux passages des gués, pour leur tendre la main par
+derrière. Les femmes se troussent alors jusqu'aux dessus des hanches, et
+jamais un homme ne se retourne pour regarder (abbé Dubois).
+
+Toute provocation en public d'un sexe à l'autre, et même toute
+galanterie, sont absolument inconnues.
+
+Une femme se croirait insultée par un homme qui lui témoignerait, au
+dehors, des attentions particulières.
+
+On verra plus loin que, quand un homme veut courtiser une femme,
+il procède toujours par des voies indirectes, par des insinuations
+détournées, des propos à double sens qui semblent s'adresser à une autre
+personne.
+
+Mais, dans le particulier, les femmes indiennes, habituées à se
+considérer comme uniquement faites pour le plaisir de l'homme, ne savent
+rien refuser aux sollicitations dont elles sont l'objet, lors même
+qu'elles manquent de tempérament et d'imagination, ce qui est le cas le
+plus ordinaire dans les pays Dravidiens (Sud de l'Inde).
+
+N° 4.--Empêchement à l'union, doctrine de l'Eglise.
+
+La Père Gury (Traduction P. Bert.)
+
+Les casuistes hindous, on le voit, vont beaucoup plus loin que
+les chrétiens dans les incompatibilités pour l'acte sexuel; ils
+l'interdisent entre personnes dont les familles sont liées par une
+amitié héréditaire et à fortiori entre tous les parents à tous les
+degrés.
+
+Dans sa théologie morale, le P. Gury défend l'inceste, l'union sexuelle
+avec des parents ou des alliés à des degrés prohibés par l'Eglise; au
+sujet de l'empêchement du mariage par l'alliance, il s'exprime ainsi:
+
+810.--L'alliance est un lien qui s'établit avec les parents de la
+personne avec laquelle on a un commerce charnel; ou encore, un lien
+provenant d'un commerce charnel entre l'un et les parents de l'autre.
+Il y a donc alliance entre le mari et les cousins de la femme, et
+réciproquement.
+
+L'alliance vient soit d'un commerce licite ou conjugal, soit d'un
+commerce illicite, fornication, adultère, inceste.
+
+811.--L'alliance venant d'un commerce licite empêche le mariage jusqu'au
+4° degré inclusivement; venant d'un commerce illicite, seulement
+jusqu'au 2° degré.
+
+(On sait que l'autorité ecclésiastique accorde beaucoup de dispenses à
+cet empêchement).
+
+Une alliance n'est contractée que par un acte sexuel accompli et
+consommé, de telle sorte que la génération puisse en résulter.
+
+812.--Celui qui a péché avec les deux soeurs ou les deux cousines
+germaines, ou la mère ou la fille, ne peut épouser aucune des deux.
+
+L'homme qui a péché avec la soeur, la cousine ou la tante de son épouse,
+est tenu de rendre, mais ne peut demander le devoir conjugal: parce
+que, comme il s'agit d'une loi purement prohibitive, l'innocent ne peut
+souffrir de la faute du coupable.
+
+On n'est pas privé du droit de demander le devoir conjugal, pour avoir
+péché avec ses propres cousines, parce qu'on ne contracte par là aucune
+alliance avec son épouse.
+
+(Mais c'est seulement quand ce péché a été commis avant le mariage, car
+l'adultère prive le coupable de son droit).
+
+L'amitié, surtout héréditaire, la parenté et le rejet de la caste sont
+pour le brahmane les seuls empêchements rigoureux à l'acte sexuel; nous
+venons de voir qu'ils autorisent toujours la fornication et qu'ils
+excusent presque toujours l'adultère. Le Décalogue les interdit
+absolument et, à cet égard, le P. Gury n'est que l'interprète de la
+morale chrétienne dans les textes suivants:
+
+411.--La luxure est un appétit déréglé dans l'amour et consiste dans un
+plaisir charnel (delectatio venerea) goûté volontairement en dehors du
+mariage. Or ce plaisir vient de l'excitation des esprits destinés à la
+génération et ne doit pas être confondu avec un plaisir purement sensuel
+qui provient de l'action d'un objet sensible sur quelque sens, par
+exemple d'un objet visible sur la vue. Autre est donc l'objet de la
+luxure, autre l'objet de la sensualité. Un plaisir sensuel, ou n'est pas
+coupable, ou n'excède pas la plupart du temps, en principe, un péché
+véniel.
+
+412.--La luxure dans tous ses genres, dans toutes ses espèces, est,
+en principe, un péché grave. La luxure directement volontaire n'admet
+jamais matière légère.
+
+_IX° Commandement de Dieu: _Luxurieux tu ne seras de fait ni de
+consentement.
+
+C'est, avec un peu plus de rigueur, la morale de Zoroastre et des
+Iraniens.
+
+Le Bouddha ne l'a adopté que pour ses religieux.
+
+Il a permis aux laïques tout ce qui n'est pas compris dans la
+prohibition: «Le bien d'autrui ne prendras», en considérant comme _bien
+d'autrui _toute femme qui dépend d'un mari, ou de ses parents et tuteurs
+ou d'un maître.
+
+
+
+
+ TITRE III
+
+ DES CARESSES ET MIGNARDISES
+ QUI PRÉCÈDENT OU ACCOMPAGNENT L'ACTE SEXUEL
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+Des baisers.
+
+On conseille de ne point, dans les premiers rendez-vous, multiplier les
+baisers, les étreintes et autres accessoires de l'union sexuelle; mais
+on pourra en être prodigue dans les rencontres qui suivront (Ap. N° 1).
+
+On baise le front, les yeux, les joues, la gorge, la poitrine, les
+seins, les lèvres et l'intérieur de la bouche (Ap. N° 2).
+
+Les habitants de l'Est baisent aussi la femme aux jointures des cuisses,
+sur les bras et le nombril.
+
+Avec une jeune fille, il y a trois sortes de baisers:
+
+Le nominal, le mouvant et le touchant.
+
+Le nominal est le simple baiser sur la bouche, par l'apposition des
+lèvres des deux amants.
+
+Dans le baiser mouvant, la jeune fille presse entre ses lèvres la
+lèvre inférieure de son amant; elle l'introduit dans sa bouche en lui
+imprimant un mouvement de succion.
+
+Dans le baiser touchant, elle touche avec sa langue la lèvre de son
+amant, en fermant les yeux, et place ses deux mains dans les siennes.
+
+Les auteurs distinguent encore quatre sortes de baisers:
+
+Le droit, le penché, le tourné, le pressé.
+
+Dans le baiser droit, les deux lèvres s'appliquent directement, celles
+de l'amant sur celles de l'amante.
+
+Dans le baiser penché, les deux amants, la tête penchée, tendent leurs
+lèvres l'un vers l'autre.
+
+Dans le baiser tourné, l'un des amants tourne vers lui, avec la main, la
+tête de l'autre, et, de l'autre main, lui prend le menton.
+
+Le baiser est dit pressé lorsque l'un des deux amants presse fortement
+avec ses lèvres la lèvre inférieure de l'autre. Il est très pressé,
+lorsqu'après avoir pris la lèvre entre deux doigts on la touche avec la
+langue et la presse fortement avec une lèvre.
+
+Entre amants, on parie à qui saisira le premier, avec ses lèvres,
+la lèvre inférieure de l'autre. Si la femme perd, elle doit crier,
+repousser son amant en battant des mains, le quereller et exiger un
+autre pari. Si elle perd une seconde fois, elle doit montrer encore plus
+de dépit, et saisir le moment où son amant n'est pas sur ses gardes,
+ou bien dort, pour prendre entre les dents sa lèvre inférieure, et la
+serrer assez fort pour qu'il ne puisse la dégager; cela fait, elle se
+met à rire, fait beaucoup de bruit et se moque de son amant; elle danse
+et s'agite devant lui, et lui dit, en plaisantant, tout ce qui lui passe
+par l'esprit; elle fronce ses sourcils en lui roulant de gros yeux.
+
+Tels sont les jeux et les paris de deux amants à l'occasion des baisers.
+
+Les amants très passionnés en usent de même pour les autres mignardises
+que nous verrons plus loin.
+
+Quand l'homme baise la lèvre supérieure de la femme pendant que
+celle-ci, en retour, lui baise la lèvre inférieure, c'est là le baiser
+de la lèvre supérieure.
+
+Quand l'un des amants prend avec ses lèvres les lèvres de l'autre, c'est
+là le baiser agrafe.
+
+Quand, dans ce baiser, il touche avec la langue les dents et le palais
+de l'autre, c'est là le combat de la langue.
+
+Le baiser doit être modéré, serré, pressé ou doux, selon la partie du
+corps à laquelle il est appliqué.
+
+On peut encore ranger parmi les baisers la succion du bouton ou du
+mamelon des seins qui, dans les chants des Bayadères du Sud de l'Inde,
+est mentionnée comme un des préliminaires naturels de la connexion[23].
+
+[Note 23: D'après le docteur Jules Guyot (_Bréviaire de l'amour
+expérimental_), cette succion doit être forte pour produire l'effet
+voulu (v. App.)]
+
+Quand une femme baise au visage son amant endormi, cet appel est le
+_baiser qui allume l'amour_.
+
+Quand une femme baise son amant qui est distrait ou affairé, ou bien le
+querelle, c'est le _baiser qui détourne_.
+
+Quand l'amant attardé trouve l'amante couchée, et la baise dans son
+sommeil pour lui manifester son désir, c'est le _baiser d'éveil_. En
+pareil cas, la femme peut faire semblant de dormir à l'arrivée de son
+amant pour provoquer ce baiser.
+
+Quand on baise l'image d'une personne réfléchie dans un miroir ou
+dans l'eau, ou bien son ombre portée sur un mur, c'est le _baiser de
+déclaration_.
+
+Quand on baise un enfant que l'on tient sur ses genoux, ou une image, ou
+une statue, en présence de la personne aimée, c'est le _baiser que l'on
+transmet_.
+
+Quand la nuit, au théâtre ou dans une assemblée d'hommes de caste, un
+homme s'approche d'une femme et lui baise un doigt de la main, si elle
+se tient debout, ou un doigt de pied, si elle est assise; ou bien quand
+une femme, en massant le corps de son amant, pose la figure sur sa
+cuisse, comme si elle voulait s'en faire un coussin pour dormir de
+manière à allumer son désir et lui baise la cuisse ou le gros doigt du
+pied, c'est le _baiser de provocation_.
+
+Au sujet de ces baisers on cite les vers suivants:
+
+«Quelque chose que l'un des amants fasse à l'autre, celui-ci doit lui
+rendre la pareille: baiser pour baiser, caresse pour caresse, coup pour
+coup.»
+
+
+APPENDICE AU CHAPITRE I
+
+N° 1.--Bharlrihari (_l'Amour_, stance 26). «Heureux ceux qui baisent le
+miel des lèvres des jeunes filles couchées dans leurs bras, la chevelure
+dénouée, les yeux langoureux et à demi-clos, et les joues mouillées de
+la sueur qu'a provoquée la fatigue des plaisirs d'amour.»
+
+N° 2.--Les caresses et mignardises précédemment décrites sont
+considérées par les Hindous, par les poètes latins et par beaucoup
+d'auteurs modernes, comme les excitants les plus efficaces à l'amour
+charnel.
+
+Le docteur Gauthier pense, au contraire, que l'homme doit agir sur le
+coeur et sur l'imagination bien plutôt que sur les sens pour préparer la
+femme à l'union ou augmenter son amour. Il a sans doute raison quand il
+s'agit de la généralité des femmes honnêtes; en tout cas, il est bon de
+ne recourir aux moyens physiques qu'après avoir épuisé tous ceux qui
+ménagent la pudeur et la délicatesse.
+
+N° 3.--De tous les théologiens catholiques, les Jésuites sont, on le
+sait, les plus indulgents; il suffit donc de citer le P. Gury pour
+comparer, sur les sujets semblables, les casuistes brahmaniques et
+catholiques.
+
+_Théologie morale_, 413.--«Les baisers et les attouchements sur les
+parties honnêtes ou peu honnêtes constituent des péchés mortels, si on y
+cherche le plaisir charnel; véniels, s'il n'y a que de la légèreté, de
+la plaisanterie, de la curiosité, etc.»
+
+«Ils ne sont pas coupables, si c'est la coutume ou si l'on agit par
+politesse ou par bienveillance.»
+
+415. no 4.--«Mais doivent être considérés comme péchés mortels les
+baisers et attouchements sur les autres parties du corps que la décence
+et la pudeur prescrivent de voiler; tels, par exemple, que les baisers
+sur les seins, surtout entre personnes de sexes différents et aussi les
+baisers prolongés sur la bouche, notamment si on y introduit la langue.»
+
+416.--«Les attouchements sur les parties honteuses ou qui y confinent,
+même lorsqu'ils ont lieu pardessus le vêtement, constituent, en
+général, un péché grave, à moins qu'on ne le fasse par pétulance, par
+plaisanterie, par légèreté ou en passant.»
+
+«A plus forte raison, en dehors du cas de force majeure, il y a péché
+mortel toutes les fois qu'on touche pour le plaisir les parties
+honteuses de sexes différents.»
+
+418.--«Regarder les parties honteuses ou les parties avoisinantes d'une
+personne d'un autre sexe constitue un péché mortel, à moins que ce ne
+soit de loin ou pendant fort peu de temps.»
+
+918 P. Gury. _Théologie morale_.--«Tout ce qui est nécessaire pour
+accomplir l'acte conjugal ou pour le rendre plus facile, plus prompt ou
+plus parfait, est absolument permis aux époux, parce que si l'on permet
+la chose principale on perme aussi la chose accessoire ou le moyen qui y
+conduit.
+
+«Tout ce qui est pour la génération est permis, tout ce qui est contre
+est péché mortel. Tout ce qui est en dehors est péché véniel, ou bien
+est permis.»
+
+919.--«Il n'y a pas faute dans les baisers honnêtes, dans les
+attouchements sur les parties honnêtes ou moins honnêtes destinées à
+montrer l'affection conjugale ou à entretenir l'amour; parce que toute
+marque honnête d'amour, même tendre, est permise à ceux qui, d'après le
+lien du mariage, ne doivent faire qu'un seul coeur, une seule chair.
+
+«Il n'y a pas faute _en principe_ dans les attouchements et les regards
+peu honnêtes s'ils visent _immédiatement_ à l'acte sexuel.
+
+«Il en est de même s'ils sont _simplement_ déshonnêtes, mais nécessaires
+ou utiles pour exciter la nature; car alors ils sont comme une
+préparation à l'acte, comme des préliminaires.
+
+«Il y a péché véniel dans les attouchements, les regards et les propos
+honteux qui ne visent pas _immédiatement_ l'acte conjugal et n'ont
+pas pour but d'entretenir l'amour légitime d'une manière modérée et
+raisonnable.»
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+Des embrassements ou étreintes.
+
+Les embrassements pour se témoigner un amour réciproque, sont de quatre
+sortes: par le toucher, par la pénétration, par le frottement ou la
+friction, par la pression.
+
+Le premier a lieu lorsqu'un homme, sous un prétexte quelconque, se place
+à côté ou en face d'une femme, de telle sorte que les deux corps se
+touchent.
+
+L'embrassement par pénétration se produit lorsque, dans un lieu
+solitaire, une femme se penche pour prendre quelque objet, et pénètre,
+pour ainsi dire, de ses seins l'homme qui, à son tour, la saisit et la
+presse[24].
+
+[Note 24: Ce passage fait supposer qu'à l'époque où écrivait Vatsyayana
+les femmes allaient le sein nu, comme cela a lieu encore aujourd'hui
+dans quelques basses castes et pour les Pariahs. Dans certaines
+peintures ou sculptures très anciennes, on voit les femmes, même celle
+du roi, avec la gorge découverte.]
+
+Ces deux premières sortes d'embrassement se font entre personnes qui ne
+peuvent se voir et se parler librement.
+
+Le troisième embrassement a lieu quand deux personnes qui se promènent
+lentement, dans l'obscurité, ou dans un lieu solitaire, frottent leurs
+corps l'un contre l'autre.
+
+Lorsque, dans les mêmes circonstances, l'un des amants presse fortement
+le corps de l'autre contre un mur ou un pilier, c'est de l'embrassement
+par pression.
+
+Ces deux derniers contacts se font d'un accord commun.
+
+Dans un rendez-vous, on se livre aux embrassements partiels, visage
+contre visage, sein contre sein, Jadgana contre Jadgana (partie du corps
+comprise entre le nombril et les cuisses), cuisses contre cuisses, et
+aux étreintes de tout le corps, avec toutes sortes de mignardises, la
+femme laissant flotter ses cheveux épars.
+
+Ces étreintes portent les noms suivants: 1° celle du lierre; 2° celle
+du grimpeur à l'arbre; 3° le mélange du sésame avec le riz; 4° celui du
+lait et de l'eau.
+
+Dans les deux premières, l'homme se tient debout; les deux dernières
+font partie de la connection.
+
+1° La femme enserre l'homme comme le lierre l'arbre; elle penche la tête
+sur la sienne pour le baiser en poussant de petits cris: sut, sut; elle
+l'enlace et le regarde amoureusement.
+
+2° La femme met un pied sur le pied de l'homme et l'autre sur sa cuisse,
+elle passe un de ses bras autour de son dos et l'autre sur ses épaules,
+elle chante et roucoule doucement, et semble vouloir grimper pour
+cueillir un baiser.
+
+3° Contact: l'homme et la femme sont couchés et s'étreignent si
+étroitement que les cuisses et les bras s'entrelacent comme deux lianes
+et se frottent pour ainsi dire.
+
+4° L'homme et la femme oublient tout dans leur transport; ils ne
+craignent et ne sentent ni douleur, ni blessures; se pénétrant
+mutuellement, ils ne forment plus qu'un seul corps, une seule chair,
+soit que l'homme tienne la femme assise sur ses genoux, ou de côté, ou
+en face, ou bien sur un lit.
+
+Un poëte a formulé cet aphorisme sur le sujet:
+
+«Il est bon de s'instruire et de converser sur les embrassements, car
+c'est un moyen de faire naître le désir; mais, dans la connexion, il
+faut se livrer même à ceux que le Kama Shastra ne mentionne pas, s'ils
+accroissent l'amour et la passion.»
+
+On observe les règles du Shastra tant que la passion est modérée; mais
+quand une fois la roue de l'amour tourne, il n'y a plus ni Shastra ni
+ordre à suivre.
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+Des pressions et frictions (App 1), égratignures, marques faites avec
+les ongles.
+
+Généralement, les marques avec les ongles s'impriment sur les aisselles,
+la gorge, les seins, les lèvres, le Djadgana ou milieu du corps, et les
+cuisses.
+
+Ce sont, aussi bien que les morsures, des témoignages d'amour
+singuliers, souvent affectés, entre amants très passionnés; ils se les
+donnent au premier rendez-vous, au départ pour un voyage, au retour,
+lors d'une réconciliation, enfin quand la femme est dans une ivresse
+quelconque.
+
+On fait avec les ongles huit marques, par égratignures ou pressions: la
+sonore, la demi-lune, le cercle, le trait de l'ongle ou la griffe du
+tigre, la patte de paon, le saut du lièvre, la feuille de lotus bleu.
+
+La sonore se fait en pressant le menton, les seins, la lèvre inférieure
+ou le Djadgana, assez doucement pour ne faire aucune marque ou
+égratignure, et seulement pour que les poils se hérissent au contact des
+ongles dont on entend le grattement.
+
+Un amant en use ainsi avec une jeune fille, lorsqu'il la masse ou lui
+égratigne légèrement la tête et s'amuse à la troubler en l'effrayant.
+
+La demi-lune: la courbe d'un seul ongle que l'on imprime sur le cou ou
+les seins.
+
+Le cercle: l'ensemble de deux demi-lunes opposées. Cette marque se fait
+ordinairement sur le nombril, dans les petits creux qui se forment
+autour des fesses dans la station droite, aux aînes.
+
+Le trait: un petit trait d'ongle que l'on imprime sur une partie
+quelconque du corps.
+
+La griffe de tigre: ligne courbe tracée sur le sein.
+
+La patte de paon: courbe semblablement tracée sur le sein avec les cinq
+ongles; celui qui la réussit est considéré comme un artiste.
+
+Le saut du lièvre: la marque des cinq ongles est faite près d'un bouton
+du sein.
+
+La feuille de lotus bleu: marques faites sur les seins ou les hanches en
+forme de feuilles de lotus.
+
+Il existe encore d'autres marques et même en nombre illimité; car, dit
+un auteur ancien: «l'art d'imprimer les marques d'amour est familier à
+tous.» (App. n°2).
+
+Vatsyayana ajoute: «De même que la variété est nécessaire dans l'amour,
+la variété, à son tour, engendre l'amour.
+
+C'est pourquoi les courtisanes, qui n'ignorent rien de ce qui concerne
+l'amour, sont si désirables.
+
+On ne fait point de marques avec les ongles sur les femmes mariées; mais
+on peut faire des marques particulières sur les parties cachées de leur
+corps, comme souvenir et pour accroître l'amour.
+
+Les marques des ongles même anciennes et presque effacées rappellent à
+une femme et réveillent son amour qui, sans cela, pourrait se perdre
+tout à fait.
+
+Une jeune femme sur les seins de laquelle apparaissent ces empreintes
+impressionne même un étranger qui les aperçoit à distance.
+
+Un homme qui porte des marques d'ongles et de dents réussit auprès des
+femmes, même celles qui sont rebelles à l'amour.
+
+
+APPENDICE AU CHAPITRE III
+
+N° 1. Ovide, _Art d'aimer_, liv. II.--«Au lit, les amants ne garderont
+pas leurs mains immobiles; leurs doigts sauront s'exercer dans le
+mystérieux asile où l'amour aime à pénétrer en secret.
+
+«Quand vous aurez trouvé ces endroits qu'une femme aime à sentir
+toucher, qu'une sotte pudeur ne vous empêche pas d'y porter la main.
+
+«Vous verrez briller dans ses yeux une mobile clarté, comme les rayons
+du soleil se réfléchissent dans l'onde limpide.
+
+«Elle fera entendre des plaintes, d'agréables paroles, des soupirs
+d'amour, de tendres gémissements.»
+
+N° 2.--«Les égratignures avec les ongles sont choses malsaines, surtout
+dans les pays très chauds, comme l'Inde, où les plaies se guérissent
+difficilement. On sait que l'acide unguique contenu dans la corne de
+l'ongle est un poison des plus violents. Il suffit de râper l'ongle à
+forte dose, dans une boisson, pour qu'elle devienne mortelle. Selon
+quelques auteurs, ce fut ainsi que Thémistocle exilé se donna la mort.
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+Des morsures.
+
+On peut mordre toutes les parties du corps que l'on baise, excepté la
+lèvre inférieure, l'intérieur de la bouche et les yeux.
+
+Les qualités des dents sont: l'éclat, l'égalité entre elles, les
+proportions convenables, l'acuité aux extrémités.
+
+Leurs défauts sont d'être rudes, molles, grandes et branlantes.
+
+On distingue plusieurs sortes de morsures: celles non apparentes, ne
+laissant sur la peau qu'une rougeur momentanée;
+
+La morsure gonflée: la peau a été saisie et tirée comme avec une
+tenaille;
+
+Le point: une très petite portion de peau a été saisie par deux dents
+seulement;
+
+Corail et joyau: la peau est pressée à la fois par les dents (les
+bijoux) et les lèvres (le corail);
+
+La ligne de joyaux: la morsure est faite avec toutes les dents;
+
+Le nuage brisé: ligne brisée formée de points sortant et rentrant par
+rapport à un arc de courbe, à cause de l'intervalle entre les dents;
+
+La morsure du verrat: sur les seins et les épaules, deux lignes de dents
+marquées les unes au-dessus des autres, avec un intervalle rouge.
+
+Les trois premières morsures se font sur la lèvre inférieure; la ligne
+de points et celle des joyaux, sur la gorge, la fossette du cou et aux
+aînes.
+
+La ligne de points seule s'imprime sur le front et les cuisses.
+
+La morsure gonflée, et celle dite corail et joyau, se font toujours sur
+la joue gauche dont les traces d'ongles et de dents sont considérées
+comme les ornements.
+
+On témoigne à une femme qu'on la désire en faisant, avec les ongles et
+les dents, des marques sur les objets suivants qu'elle porte ou qui
+lui appartiennent: un ornement du front ou des oreilles, un bouquet de
+fleurs, une feuille de béthel ou de tamala.
+
+Voici à ce sujet quelques vers:
+
+«Quand un amant mord bien fort sa maîtresse, celle-ci doit, d'une feinte
+colère, le mordre deux fois plus fort.»
+
+Ainsi, pour un point, elle rendra une ligne de points; pour une ligne de
+points, un nuage brisé.
+
+Si elle est très exaltée, et si, dans l'exaltation de ses transports
+passionnés, elle engage une sorte de combat, alors elle prend son amant
+par les cheveux, attire à elle sa tête, lui baise la lèvre inférieure;
+puis, dans son délire, elle le mord par tout le corps, en fermant les
+yeux.
+
+Et même le jour et en public, quand son amant lui montre quelque marque
+qu'elle lui a faite, elle doit sourire à cette vue, tourner la tête de
+son côté comme si elle voulait le gronder, lui montre à son tour, d'un
+air irrité, les marques que lui-même lui a faites.
+
+Quand deux amants en usent ainsi, leur passion dure des siècles sans
+diminuer.
+
+
+APPENDICE AU CHAPITRE IV
+
+Ovide ne parle guère des mignardises que dans la XIVe Élégie du livre
+III, _Des Amours._
+
+«Non, je ne te défends pas quelques faiblesses, puisque tu es belle.
+
+«Il est un lieu fait pour la débauche; là, ne rougis point de te
+dépouiller de la tunique légère qui voile tes charmes et de soutenir sur
+ta cuisse celle de ton amant; là, qu'il glisse entre tes lèvres de rose,
+sa langue jusqu'au fond de ta bouche, et que l'amour varie en mille
+manières les jeux de Vénus. Là, n'épargne ni les douces paroles, ni les
+caresses provocantes, et fais trembler ta couche par des mouvements
+lascifs. Mais fais au moins que je l'ignore; que je ne voie pas tes
+cheveux en désordre et la trace d'une dent marquée sur ton cou.
+
+«Si je venais à te surprendre nue dans les bras d'un autre, j'en
+croirais plutôt la bouche que mes yeux.»
+
+Properce, livre III, Élégie VIII.
+
+
+Morsures entre amants.
+
+ «Quelle douce querelle tu me fis hier aux flambeaux!
+ Avec quel plaisir j'ai vu tes éclats, entendu tes malédictions!
+
+«Échauffée par le vin, tu repousses ta table et tu me lances, d'une
+main égarée, des coupes encore pleines. Eh bien, poursuis, saisis mes
+cheveux, déchire ma figure, menace mes yeux, arrache mes vêtements et
+mets à nu ma poitrine, voilà des marques certaines de tendresse.
+
+«Jamais de colère furieuse chez une femme sans un violent amour.
+
+«Quand une belle s'emporte aux amours, qu'elle parcourt les rues comme
+une bacchante, que de vains songes l'épouvantent souvent ou qu'elle
+s'émeut à la vue d'une jeune fille, ces marques trahissent un amour
+réel; pour croire à la fidélité, il faut qu'elle se montre par des
+injures.
+
+«Dieu de Cythère, donne à mes ennemis une amante insensible.
+
+«Que mes rivaux comptent sur mon sein les dents de ma maîtresse.
+
+«Que des traces bleuâtres montrent à tous que je l'aime près de moi.
+
+«Je veux me plaindre d'elle ou entendre ses plaintes.
+
+«Je serai, ô Cynthie, toujours en guerre avec toi ou pour toi avec mes
+rivaux.
+
+«Je t'aime trop pour vouloir quelque trêve; jouis du plaisir de n'avoir
+point d'égale en beauté.
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+Des diverses manières de frapper et des petits cris qui leur répondent.
+
+Les coups sont une sorte de mignardise.
+
+On assimile l'union sexuelle à une dispute, à cause des mille
+contrariétés qui surgissent entre amants et de leur disposition à se
+quereller.
+
+Les parties du corps que l'on frappe par passion sont: les épaules, la
+tête, la poitrine entre les seins, le dos, le Jadgana, les hanches et
+les flancs.
+
+On frappe avec le dos de la main, avec les doigts réunis en tampon, avec
+la paume de la main, le poing.
+
+Lorsque la femme reçoit un coup, elle fait entendre divers sifflements
+et huit sortes de petits cris:
+
+Phra! Phat! Sout et Plat; le cri tonnant, le roucoulant, le pleureur.
+
+Le son Phat imite le son du bambou que l'on fend.
+
+Le son Phut, celui que fait un objet qui tombe dans l'eau.
+
+Les femmes prononcent aussi certains mots, tels que:
+
+Mère, Père, etc.
+
+Quelquefois ce sont des cris ou des paroles qui expriment la défense, le
+désir de la séparation, la douleur ou l'approbation.
+
+On peut ajouter à ces exclamations diverses l'imitation du bourdonnement
+des abeilles, le roucoulement de la colombe et du coucou, le cri du
+perroquet, le piaillement du moineau, le sifflement du canard, la
+cascadette de la caille et le gloussement du paon.
+
+Les coups de poing se donnent sur le dos de la femme pendant qu'elle est
+assise sur les genoux de l'homme; elle doit riposter en feignant d'être
+fâchée et en poussant le cri roucoulant et le pleureur.
+
+Pendant la connexion, on donne entre les deux seins, avec le revers de
+la main, des petits coups qui vont en se multipliant et s'accélérant à
+mesure que l'excitation augmente, jusqu'à la fin de l'union; à ce moment
+on prononce le son Hin répété, ou d'autres alternativement, ou ceux que
+l'on préfère dans ce cas.
+
+Quand l'homme frappe la tête de la femme avec le bout de ses doigts
+réunis, il prononce le son Phat et la femme le son roucoulant, et ceux
+Phat et Phut.
+
+Quand on commence les baisers et autres mignardises, la femme doit
+toujours siffler.
+
+Pendant l'excitation, quand la femme n'est pas habituée aux coups, elle
+prononce continuellement les mots: assez, assez, finissez et aussi ceux
+de père, mère, mêlés de cris et de gémissements, les sons tonnants et
+pleureurs.
+
+Vers la fin de l'union, on presse fortement avec la paume des mains les
+seins, le Jadgana ou les flancs de la femme et celle-ci fait entendre
+alors le sifflement de l'oie, ou la cascadette de la caille.
+
+On peut compter parmi les modes de frapper l'usage de quelques
+instruments particuliers à certaines contrées de l'Inde, principalement
+à celles du sud:
+
+Le coin entre les seins, les ciseaux pour la tête, les perçoirs des
+joues (sans doute des aiguilles très fines). Vatsyayana condamne cet
+usage comme barbare et dangereux, et il cite des accidents graves et
+même mortels qu'il a occasionnés.
+
+
+APPENDICE AU CHAPITRE V
+
+N° 1. Contenance des femmes pendant l'union.
+
+Toutes ces pratiques et mignardises sont plutôt de convention que
+naturelles, comme tout ce que font les Hindous.
+
+Une Bayadère égarée dans Paris et qui en voudrait faire usage, serait
+une curiosité si extraordinaire qu'elle aurait certainement un succès de
+vogue pour rire.
+
+La contenance que les femmes d'Europe ont naturellement, ou prennent
+pendant l'union, est très variable; les trois types les plus saillants
+sont: celles qui gardent le silence et ferment les yeux;
+
+Celles qui font beaucoup d'exclamations et de démonstrations;
+
+Enfin, celles qui, comme prises d'attaques de nerfs, se pâment ou
+s'évanouissent.
+
+N° 2.--A Rome, les coups entre amants n'étaient pas seulement des
+mignardises, bien qu'ils pussent être du goût des belles, comme ils
+l'étaient de celui de la ménagère de Colin, chantée par Béranger, et de
+la fille de faubourgs de Jules Barbier, qui voulait un amant:
+
+«Qui la batte et la fouaille depuis le soir jusqu'au matin.»
+
+Tous les poètes élégiaques latins se reprochent d'avoir battu et
+maltraité leurs maîtresses, ou se louent d'avoir été frappés par elles.
+
+Ovide, _Les Amours, _livre I, Elégie VII.
+
+«Ma maîtresse pleure des coups que je lui ai donnés dans mon délire.
+N'était-ce point assez de l'intimider par mes cris, par mes menaces, de
+lui arracher ses vêtements jusqu'à la ceinture! J'ai eu la cruauté de la
+traîner par les cheveux et de lui sillonner les joues de mes ongles.
+
+«Puis, honteux de ma stupide barbarie, j'ai imploré son pardon. Ne
+crains pas, lui disais-je, d'imprimer tes ongles sur mon visage,
+n'épargne ni mes yeux ni ma chevelure, que la colère aide tes faibles
+mains.»
+
+Tibulle, livre I, Élégie X.
+
+«La guerre s'allume entre les amants; la jeune fille accable de
+reproches le cruel qui a enfoncé sa porte et lui a arraché les cheveux.
+Ses joues meurtries sont baignées de larmes; mais le vainqueur pleure à
+son tour de ce que son bras a trop bien servi sa colère.
+
+«Il faut être de pierre ou d'acier pour frapper la beauté qu'on aime.
+
+«C'est assez de déchirer sa tunique légère, de briser les liens qui
+retiennent ses cheveux, de faire couler ses larmes.
+
+«Heureux celui qui, dans sa colère, peut voir pleurer une jeune fille;
+mais celui qui frappe n'est bon qu'à porter le bouclier et le pieu;
+qu'il s'éloigne de la douce Vénus.»
+
+Les jeux des filles de Sparte.
+
+Les jeux des filles de Sparte qui avaient un but sérieux au temps
+de l'indépendance de cette République, n'étaient plus, après son
+asservissement, qu'un spectacle licencieux que Properce a décrit dans
+l'Élégie XIV du livre III.
+
+«Heureuse Lacédémone, nous admirons les jeux où se forment les jeunes
+filles. Sans honte, elles paraissent nues au milieu des lutteurs. Tour à
+tour, on les voit, couvertes de poussière, attendre l'heure de la lice
+et recevoir les rudes coups du pancrace.
+
+«Elles attachent le ceste à leurs bras, lancent le disque, ou bien elles
+font décrire un cercle à un coursier rapide, ceignent d'un glaive leurs
+flancs d'albâtre et couvrent d'un casque leur tête virginale.
+
+«D'autres fois, les cheveux couverts de frimas, elles pressent sur les
+longs sommets du Taygète le chien de _Laconie_.»
+
+La loi de Sparte défend le mystère aux amants et on peut se montrer
+partout en public aux côtés de la femme qu'on aime. On n'a point à
+redouter la vengeance d'un mari, on n'emploie pas d'intermédiaire pour
+déclarer ses feux, et si l'on est repoussé, on n'a point à subir de
+longs délais. Le regard errant à l'aventure n'est point trompé par la
+pourpre de Tyr, ou intercepté par un nombreux cortège d'esclaves.
+
+La description que, dans son chapitre XLII, Lucien donne de la lutte
+amoureuse entre Lucius et Palestra lui a peut-être été suggérée par les
+jeux de Sparte:
+
+«Nue et droite Palestra commande:
+
+«Frotte-toi d'huile, embrasse ton adversaire, renverse-le d'un croc en
+jambe, tiens-le sous toi, glisse; un écart, qu'on se fende, serre bien;
+prépare ton arme en avant; frappe, blesse, pénètre jusqu'à ce que tu
+sois las. De la force dans les reins! allonge maintenant ton arme,
+pousse-là par en bas; de la vigueur; vise au mur, frappe; dès que tu
+sens mollir, vite un dégagement et une étreinte; tiens ferme, pas tant
+de précipitation; un temps d'arrêt! Allons! au but! Te voilà quitte.
+
+«Une pose, maintenant, dit Palestra, la lutte à genoux! et elle
+tombe-sur ses genoux au milieu du lit. Te voilà au milieu, beau lutteur!
+serre ton adversaire comme un noeud; penche-le ensuite et fonds sur lui
+avec ton trait acéré, saisis-le de près et ne laisse aucun intervalle
+entre vous. S'il commence à lâcher prise, enlève-le sans perdre un
+instant, tiens-le en l'air, frappe-le en dessous et ne recule pas sans
+en avoir reçu l'ordre; fais-le coucher, contiens-le, donne-lui de
+nouveau un croc-en-jambe afin qu'il ne t'échappe pas; tiens-le bien et
+presse ton mouvement; lâche-le, le voilà terrassé, il est tout en nage.»
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+Querelles entre amants.
+
+On peut considérer les querelles entre amants comme une sorte de
+mignardise ou de moyen d'excitation.
+
+Une femme qui aime beaucoup un homme ne souffre pas qu'il parle devant
+elle d'une rivale, ni que, par mégarde, il l'appelle du nom d'une autre
+femme. Quand cela arrive, il en résulte une grosse querelle; la femme
+se fâche, crie, dénoue ses cheveux et les laisse tomber en désordre,
+se jette à bas de son lit ou de son siège, lance loin d'elle ses
+guirlandes, ses ornements et se roule à terre.
+
+L'amant s'efforce alors de l'apaiser par de bonnes paroles; il la relève
+et la replace avec précaution sur son lit ou siège; mais elle, sans rien
+répondre, se fâche plus fort encore et le repousse; le tirant par les
+cheveux, elle lui abaisse la tête, puis elle lui donne des coups de pied
+dans les jambes, dans la poitrine et dans le dos; elle se dirige vers
+la porte de la chambre comme pour sortir, mais elle ne sort pas; elle
+s'arrête près de la porte et fond en larmes.
+
+Au bout de quelques moments, quand elle juge que son amant a fait par
+ses paroles et ses actes tout ce qu'il pouvait pour se réconcilier,
+elle doit se montrer satisfaite en le serrant dans ses bras et en
+lui témoignant son désir de s'unir à lui pour tout oublier; alors la
+réconciliation est parfaite.
+
+Quand la femme a sa demeure séparée et que les deux amants se sont
+quittés en querelle, la femme signifie à son amant que tout est rompu
+entre eux; alors celui-ci envoie successivement vers elle, pour
+l'apaiser: le Pitkamarda, le Vita et le Vidashaka.
+
+Elle se rend enfin, elle revient chez son amant et passe la nuit avec
+lui.
+
+Voici deux aphorismes au sujet des mignardises qui accompagnent l'union.
+
+Lorsque la connexion est commencée, la passion détermine seule tous les
+actes des deux amants.
+
+Toutefois l'homme doit s'étudier, pour reconnaître la manière de
+procéder qui lui donne le plus de ressources dans la connection.
+
+Il doit aussi étudier la femme avec laquelle il a des rapports suivis
+pour se comporter avec elle de la façon qui lui procure le plus de
+plaisir.
+
+La femme doit aussi faire sur elle-même et sur son amant les mêmes
+observations, afin de pouvoir seconder son bon vouloir dans la
+connection.
+
+Le propre de l'homme est la rudesse et l'impétuosité, celui de la femme,
+la délicatesse, la tendresse, l'impressionnabilité, la répugnance pour
+les choses naturellement déplaisantes.
+
+L'excitation et l'habitude peuvent produire des effets contraires à
+la nature de chaque sexe; mais ils ne sont que passagers, et celle-ci
+revient toujours.
+
+
+APPENDICE AU CHAPITRE VI
+
+Art d'aimer (Ovide, livre II).
+
+«Je ne vous condamne pas à la fidélité, mais tenez secrets vos larcins
+d'amour.
+
+Ne faites point à une femme de présents qui puissent être reconnus par
+un autre [25].
+
+[Note 25: Le général Lecourbe s'amusa à faire cadeau du même costume
+pour la fête patronale à une douzaine de paysannes qu'il avait pour
+maîtresses dans le bourg qu'il habitait dans le département de l'Ain; ce
+n'est pas là le plus beau de ses exploits.]
+
+«Si votre maîtresse découvre une infidélité, ne craignez pas de nier;
+n'en soyez ni plus soumis, ni plus caressant que de coutume; ce serait
+vous avouer coupable, mais prouvez lui par votre vigueur que vous êtes
+tout à elle.
+
+«Mais si votre, amante se refroidit, laissez-lui croire à une
+infidélité. Heureux celui dont la maîtresse offensée s'évanouit, à qui
+elle arrache les cheveux, meurtrit le visage de ses ongles, qu'elle ne
+voit qu'en versant des larmes, et sans lequel elle voudrait, mais ne
+peut vivre.
+
+«Hâtez-vous toutefois de mettre fin à sa désolation, sa colère pourrait
+s'aigrir en se prolongeant.
+
+«Signez la paix dans son lit: c'est là que naquirent ces deux jumeaux,
+le pardon et la réconciliation.
+
+«Voyez ces colombes qui viennent de se battre, elles se béquètent
+tendrement, elles se caressent et s'expriment leur amour par de doux
+roucoulements.
+
+L'Infidélité (Properce, livre IV, Élégie VIII).
+
+La querelle de Properce avec Cynthie est le modèle du genre.
+
+«Un élégant attelage avait conduit à Lavinium ma Cynthie pour y faire à
+Vénus quelques sacrifices.
+
+«Irrité de ses infidélités, je voulus changer de couche. J'invite une
+certaine Phillis peu séduisante à jeun, mais en qui tout plaît quand
+elle est ivre; et, avec elle Théia, femme aimable, mais à qui, dans le
+vin, un seul homme ne suffit pas.
+
+«Je voulais passer la nuit avec elles, pour oublier mes chagrins et
+réveiller mes sens par la nouveauté.
+
+«Un seul lit fut dressé pour nous trois, sur un gazon à l'écart.
+
+«J'étais entre Théia et Phillis, Lydgamus nous versait à boire un vin
+grec de Métymne le plus exquis.
+
+«Un égyptien jouait de la flûte, Phillis des castagnettes, et la rose
+pleuvait au hasard sur nos têtes, tandis qu'un nain ramassé dans sa
+courte grosseur agitait ses petits bras au son des instruments.
+
+«Cependant nos lampes épuisées ne donnaient qu'une faible lueur. La
+table s'était renversée; les dés ne m'apportaient que des coups du plus
+triste augure.
+
+«En vain Théia et Phillis chantaient et se découvraient le sein; j'étais
+sourd et aveugle, ou plutôt j'étais tout seul aux portes de Lanuvium.
+
+«Soudain, ma porte crie sur ses gonds et j'entends à l'entrée un léger
+bruit.
+
+«Bientôt, Cynthie rejette le battant avec violence; son regard nous
+foudroie; c'est toute la fureur d'une femme; c'est le spectacle d'une
+ville prise d'assaut.
+
+«Dans son courroux, Cynthie jette ses ongles au visage de Phillis; et
+Théia, saisie d'effroi, appelle au feu le voisinage qui s'éveille, et
+les lumières brillent; dans la rue, s'élève un affreux tumulte; les deux
+femmes, les cheveux épars, se réfugient dans la première taverne qui
+s'ouvre.
+
+«Cynthie, toute fière de sa victoire, revient alors près de moi, me
+frappe, au visage sans pitié, imprime ses ongles dans ma poitrine, me
+mord et veut m'aveugler.
+
+«Lasse enfin de me frapper, elle saisit Lygdamus, caché dans la ruelle
+du lit et qui implore à genoux ma protection.
+
+«Enfin, moi-même j'implore mon pardon à ses pieds; si tu veux, dit-elle,
+que j'oublie ta faute, jamais à l'avenir n'étale une vaine parure, ni au
+portique de Pompée, ni aux yeux licencieux du Forum; tu ne t'arrêteras
+jamais devant une litière entr'ouverte.
+
+«J'accuse surtout Lygdamus de mes chagrins; qu'il soit vendu, et qu'il
+traîne à ses pieds une double chaîne.
+
+«Ensuite, elle purifie la place que Phillis et Théia avaient touchée;
+elle me fait changer complètement de vêtements; et trois fois elle
+promène au bord de ma tête le souffle enflammé; après qu'on eut échangé
+le lin de ma couche, nous cimentâmes la paix par d'ardentes caresses.
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+Des goûts sexuels des femmes des diverses régions de l'Inde.
+
+L'auteur donne sur les femmes des différentes contrées de l'Inde des
+renseignements qu'il destine aux hommes pour qu'au besoin ils sachent en
+faire usage.
+
+Les femmes du centre, entre le Gange et la Jumma, ont des sentiments
+élevés et ne se laissent point faire de marques avec les ongles ni avec
+les dents.
+
+Les femmes d'Avantika ont le goût des plaisirs bas et des manières
+grossières.
+
+Les femmes du Maharashtra aiment les soixante-quatre sortes de voluptés.
+Elles se plaisent aux propos obscènes et sont ardentes au plaisir.
+
+Les femmes de Patalipoutra (aujourd'hui Pathna) ont les mêmes ardeurs
+que les précédentes, mais ne les manifestent point publiquement.
+
+Les femmes Dravidiennes, malgré les caresses de toutes sortes,
+s'échauffent difficilement et n'arrivent que lentement au spasme
+génésique.
+
+Les femmes de Vanavasi sont assez froides et peu sensibles aux caresses
+et aux attouchements et ne souffrent point de propos obscènes.
+
+Les femmes d'Avanti aiment l'union sous toutes ses formes, mais à
+l'exclusion des caresses accessoires.
+
+Les femmes de Malva aiment les baisers, les embrassements et surtout les
+coups, mais non les égratignures et les morsures.
+
+Les femmes de Punjab sont folles de l'auparishtaka (caresses avec la
+langue, plaisir lesbien)[26].
+
+[Note 26: Plaisir lesbien ou saphisme, titillation ou succion du
+clitoris ou de la vulve ou de tous les deux avec la langue. Aujourd'hui
+le saphisme a remplacé généralement la tribadie.]
+
+Les femmes d'Aparatika et de Lat sont très passionnées et poussent
+doucement le cri: Sit!
+
+Les femmes de l'Oude ont les désirs les plus impétueux, leur semence
+coule avec abondance et elles y aident par des médicaments.
+
+Les femmes du pays d'Audhra ont des membres délicats et sont très
+voluptueuses.
+
+Les femmes de Ganda sont douces de corps et de langage.
+
+
+APPENDICE AU CHAPITRE VII
+
+Note I.--Les femmes du centre et du nord-ouest de l'Inde sont grandes et
+fortes, mais beaucoup moins délicates que celles du sud.
+
+Ces dernières, d'une taille plutôt au-dessous qu'au-dessus de la
+moyenne, ont les membres très délicats et les attaches très fines. Elles
+ont toutes de belles dents, de beaux yeux et de beaux cheveux très noirs
+et très lisses, qu'elles ont soin d'oindre fréquemment d'huile; elles
+les roulent par derrière, en un chignon fixé à côté de l'oreille droite;
+elles les ornent de fleurs jaunes, et, quand elles le peuvent, elles y
+ajoutent des bijoux d'or placés au sommet de la tête ou à l'extrémité du
+chignon.
+
+Les indiennes recherchées dans leur toilette se jaunissent, avec
+du safran, toutes les parties du corps qui se laissent voir, et se
+noircissent, avec une solution d'antimoine, le bord des paupières.
+
+Selon leurs moyens, elles se parent de bracelets d'or, d'argent ou de
+cuivre. Celles qui sont riches se couvrent de bijoux.
+
+La parure d'argent se porte aux jambes et aux pieds, quelquefois aux
+bras.
+
+Chaque doigt de pied a son anneau particulier.
+
+Enfin, elles portent au nez un anneau en or très mince, d'un décimètre
+de diamètre, de la même manière que nos femmes portent des boucles
+d'oreilles.
+
+Les bijoux étant les seuls ornements des femmes indiennes, elles les
+gardent constamment, même lorsqu'elles vaquent aux soins domestiques
+dont aucune n'est dispensée, pas même les brahmines. Dans l'Inde, toutes
+les femmes se font épiler tout le corps.
+
+Les femmes de l'Inde sont naturellement d'une très grande douceur.
+
+Note 2.--Goûts sexuels des dames romaines sous les Césars.
+
+Citons comme toujours les poètes:
+
+Juvénal, Satire VI, _Les femmes_.
+
+«Quelle femme peux-tu épouser sans crainte? à voir l'acteur Bathyle
+danse mollement la Léda, Tuccia se pâme; Appulla, comme aux bras d'un
+amant, roucoule de petits cris. Telle est folle d'un comédien qui la
+ruine; telle a tué la voix d'un ténor. Hispulla adore un tragédien.
+
+Épouse donc et tes enfants naîtront d'une lyre, d'une flûte, d'Echion,
+de Glaphyre, d'Embroise.
+
+Hippia, femme d'un sénateur, suit en Égypte un gladiateur.
+
+Agrippine quitte la couche de Claude et court au lupanar chaud d'une
+vapeur fétide, où l'attend sa loge vide; nue, une résille d'or sur les
+seins, sous le nom de Lycisca, elle montre à qui veut s'en repaître les
+flancs qui ont porté Britannicus.
+
+Elle attire ceux qui entrent, perçoit l'argent, assouvit la passion d'un
+grand nombre d'hommes qui se succèdent sans relâche. Quand le patron
+renvoie ses nymphes, elle sort, mais la dernière et malgré elle. Dévorée
+d'ardents prurits, les sens et les organes en feu, palpitante, rompue
+par les assauts soutenus, mais non rassasiée, elle porte au chevet des
+Césars l'âcre parfum du lupanar.»
+
+Le lupanar où se rendait Messaline ne gardait, on le voit, les femmes
+que la nuit; c'était sans doute le cas général.
+
+Le lupanar de Pompéï se compose de petites cellules disposées autour
+d'une cour rectangulaire. Sur la clef de voûte en relief de la porte
+d'entrée sur la rue, et comme pour servir d'enseigne, sont sculptés des
+organes virils de dimensions colossales.
+
+Juvénal, _Mystères de la bonne déesse._
+
+Les membres rougis de vin, elles luttent aux joutes de Vénus. La tribade
+Lanfulla défie les filles des lupanars. Insatiable et infatigable,
+elle les force à demander merci sous ses caresses. Puis elle se livre
+elle-même à la tribade Mesulline qu'elle adore et qui s'attache à ses
+flancs.
+
+De toutes les parties de l'antre s'élève un même cri:
+
+«Des hommes! des hommes!» c'est le moment. Chaque matrone fait courir
+après son amant. S'il est au lit, qu'il se couvre seulement d'un manteau
+et qu'il vole!
+
+Si les amants sont absents, qu'on prenne pour les suppléer les esclaves
+de la maison. Si ceux-ci ont fui, redoutant les mystères, qu'on loue
+à tout prix des porteurs d'eau. Faute d'homme, la femme non pourvue
+accepte un âne.
+
+On sait que les dames romaines se rendaient, sous un déguisement, aux
+lieux où les gladiateurs s'exerçaient nus par des combats préparatoires.
+Cachées dans une loge, elles assistaient à leurs luttes, faisaient leur
+choix et ensuite se faisaient amener ceux qui pouvaient le mieux les
+satisfaire.
+
+Juvénal, Sat. VI.--«Il est des femmes qui aiment les timides eunuques,
+leurs baisers sans fougue, leurs figures imberbes. Avec eux, elles
+n'auront pas besoin de recourir à l'avortement, et malgré cela elles
+jouiront à souhait. Car elles prendront soin que leur futur gardien ne
+soit fait eunuque qu'après le développement complet de sa virilité.
+Pour les dimensions, son pieu ferait envie à Priape. Il est remarqué et
+universellement connu dans les bains publics. Qu'il dorme donc près de
+la femme de son maître; mais, ô Posthume, garde-toi de lui donner ton
+mignon à raser ou à épiler.»
+
+N° 3.--Cruauté des dames Romaines, comparée à la douceur des Indiennes.
+Ovide, _Art d'aimer_, livre III.
+
+«J'aime à assister à votre toilette, à voir vos cheveux dénoués sur vos
+blanches épaules. Mais je ne puis souffrir que vous déchiriez avec vos
+ongles le visage de votre femme de chambre ou que vous lui meurtrissiez
+le bras[27], et qu'elle mouille votre chevelure de ses pleurs et de son
+sang.»
+
+[Note 27: On voit dans les musées d'antiquités une sorte de pinces qui
+servaient aux dames Romaines pour stimuler ou punir leurs esclaves; très
+acérées, elles déchiraient la chair et faisaient venir le sang.]
+
+Martial, dans son épigramme 46, maudit Lalegée qui a maltraité
+cruellement sa femme de chambre pour une maladresse en la coiffant. Mais
+rien n'égale les traits de Juvénal, toujours dans la Satyre VI.
+
+«Si la nuit le mari a tourné le dos à sa moitié, l'intendante est
+perdue; on dépouille nue la coiffeuse. Si le liburnien s'est fait
+attendre, on le punira du sommeil de son maître.
+
+«Les férules éclatent par la violence des coups, le sang jaillit sous
+les fouets et les verges.
+
+«On a des bourreaux à l'année. Ils frappent; l'illustre épouse se farde
+le visage. Ils frappent; elle tient cercle avec ses amies, elle admire
+les dessins d'une robe brochée d'or. Ils continuent; elle parcourt les
+longues colonnes d'un journal. Enfin, las de frapper, les bourreaux
+demandent trêve.--Sortez, crie-t-elle alors, justice est faite.
+
+«--En croix l'esclave!--Mais quel crime a-t-il commis? demande le mari,
+où sont le délateur et les témoins? Qu'on entende la cause! Il n'est
+jamais trop tard pour faire mourir un homme.
+
+«--Imbécile! un esclave est-il un homme? Coupable ou non, il mourra, je
+le veux.»
+
+Lorsqu'un gladiateur vaincu dans l'arène attendait son sort de la
+décision des spectateurs, on sait que les femmes étaient toujours les
+plus impitoyables.
+
+N° 4.--Ce qui, en Europe, plaît aux femmes selon leur nationalité.
+
+En Europe, la conduite à tenir avec les femmes pour leur plaire dépend
+de leur caractère.
+
+On admet généralement qu'il faut, pour les Françaises, la jovialité;
+avec les Anglaises, l'originalité; avec les Allemandes, le sentiment
+ou la sentimentalité; avec les Italiennes, la tendresse; avec les
+Espagnoles, la passion.
+
+On cite les Viennoises pour leur amabilité. L'aventure de deux grandes
+dames de la cour, une princesse polonaise et la femme du ministre de la
+guerre, a couru toute l'Allemagne, il y a un demi-siècle.
+
+Dans un pari, comme deux déesses, elles se disputèrent le prix de la
+beauté et prirent pour juge le public.
+
+Fut reconnue la plus belle celle qui, dans un nombre d'heures déterminé,
+se fit suivre dans un lieu intime, par le plus grand nombre de jeunes
+gens racollés sur le trottoir du boulevard.
+
+Lord Byron et avec lui tous les voyageurs ne tarissent pas d'admiration
+pour la jeune fille de Cadix. Martial dit d'elle, livre XIV, 203: «Elle
+a des mouvements si brusques, elle est si lascive et si voluptueuse
+qu'elle eût fait se masturber Hippolyte lui-même.»
+
+
+
+
+
+ TITRE IV
+
+ DES DIFFÉRENTES MANIÈRES DE SE TENIR
+ ET D'AGIR DANS L'UNION SEXUELLE
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+Classification des hommes et des femmes d'après les dimensions de leurs
+organes sexuels, l'intensité de leur passion et la durée de l'acte
+charnel.
+
+On divise les hommes en trois classes, d'après les dimensions de leur
+linga.
+
+Classe N° 1, _Le lièvre_.--N° 2, _Le taureau_.--N° 3, _L'étalon_.
+
+On divise également les femmes en trois classes correspondantes d'après
+les dimensions de leur yoni.
+
+N° 1, _La gazelle_.--N° 2, _La cavale_.--N° 3, _L'éléphant_ (Voir
+l'Appendice, N° 1).
+
+Il y a ainsi trois unions égales, c'est-à-dire entre des classes qui se
+correspondent, et six inégales, c'est-à-dire qui ne se correspondent
+pas.
+
+Les unions du N° 2 (_taureau_) avec le N° 1 (_gazelle_), et du N° 3
+(_étalon_) avec le N° 2 (_cavale_), sont dites supérieures.
+
+Celle du N° 3 (_étalon_) avec le N° 1 (_gazelle_) est dite très
+supérieure.
+
+Les unions N° 1 (_lièvre_) avec N° 2 (_cavale_), et N° 2 (_taureau_) avec
+N° 3 (_éléphant_), sont dites unions inférieures.
+
+Celle N° 1 (_lièvre_) avec N° 3 (_éléphant_) est dite très inférieure.
+
+Les unions supérieures sont celles qui procurent le plus de
+satisfaction.
+
+On classe de la même manière les hommes et les femmes, d'après le degré
+d'intensité de la passion génésique, faible, moyen et fort (Appendice N°
+2).
+
+Ce point de vue donne, pour les unions, autant de combinaisons que le
+précédent.
+
+Il y a, en outre, une troisième classification semblable, d'après le
+temps au bout duquel se produit, chez l'homme et chez la femme, le
+spasme génésique, et elle donne lieu, pour les unions, aux mêmes
+combinaisons (Appendice N° 3).
+
+En combinant entre eux les numéros des trois classifications, on a un
+très grand nombre de cas.
+
+Il appartient aux hommes, et surtout aux maris, de prendre, dans
+chaque cas, les moyens les plus propres à atteindre le but de l'union
+(Appendice N° 4).
+
+Dans le premier acte d'une réunion pour l'accouplement, la passion de
+l'homme est intense et son terme court; c'est le contraire dans les
+actes suivants. Chez la femme, c'est l'inverse qui a lieu.
+
+
+APPENDICE AU CHAPITRE I
+
+N° 1.--Dimensions des organes.
+
+Beaucoup de rhétoriciens connaissent les distiques suivants:
+
+OVIDE
+
+ Noscitur e pedibus quantum sit virginis antrum
+ Noscitur e naso quanta sit hasta viro.
+
+ Chez une femme: petit pied, petit bijou;
+ Chez un homme: gros nez, gros membre.
+
+MARTIAL
+
+Mentula tant magna est, lantus tibi, Papile nasus Ut possis, quoties
+arrigis, olfacere.
+
+Littéralement: Ton nez est si long, Hapilus, et ta mentule si grande que
+tu peux la flairer quand elle est debout.
+
+ En vers: Jean a le nez si long et la verge si grande
+ Qu'il peut se moucher quand il bande.
+
+Le même, Livre XI, 71.
+
+Lydie est aussi large que le derrière d'un cheval de bronze, qu'un vieux
+soulier tombé dans la boue, qu'un matelas vide de sa laine. On dit que
+j'ai besogné Lydie dans une piscine d'eau de mer; c'est bien plutôt une
+piscine que j'ai besognée.
+
+N° 2.--Intensité de la passion.
+
+Martial X. 60.--Sur Chloé et Phlogis.
+
+Vous demandez laquelle de Chloé ou Phlogis vaut le mieux pour l'amour.
+Chloé est plus belle, mais Phlogis est un volcan qui rajeunirait Nestor.
+Chloé, au contraire, ne sent rien, ne dit rien. On la croirait absente
+ou de marbre. Dieu fasse que Phlogis ait les formes de Chloé et Chloé le
+feu de Phlogis.
+
+Docteur Villemont, _Amour conjugal_.--C'est un péché plus grand de
+forniquer avec une laide qu'avec une belle. Se griser avec du bon vin
+est un péché véniel; avec du mauvais, un péché mortel.
+
+Docteur P. Garnier.--La science repousse aujourd'hui l'ancienne théorie
+de la toute puissance du clitoris sur la production des désirs vénériens
+chez la femme et son développement exagéré n'est point la cause directe
+de la luxure et de la tribadie. Beaucoup de femmes sont insensibles aux
+titillations de cet organe puisqu'un certain nombre se masturbent en
+introduisant dans le vagin des corps qui ont la forme de phallus.
+
+L'absence de l'un des organes génitaux, clitoris, vagin ou ovaire,
+suffit quelquefois, mais exceptionnellement, à'éteindre le désir chez la
+femme. Le sens génésique se trouve dans toutes les parties du système
+génital de la femme, il n'est exclusivement dans aucune d'elles.
+Certaines femmes très amoureuses n'éprouvent aucune sensibilité spéciale
+dans le clitoris et dans les bulbes du vagin, cette sensibilité est
+répandue uniformément dans tout l'appareil génital, dans les seins plus
+qu'ailleurs. C'est du coeur et de l'imagination qu'émanent les désirs de
+la femme et c'est en excitant ses sentiments qu'on peut et qu'on doit
+les provoquer.
+
+La menstruation ne se développe pas seule. L'excitabilité génitale se
+décèle souvent avec cet âge par le prurit et la masturbation chez les
+petites filles et persiste encore plus souvent après chez de vieilles
+femmes lascives.
+
+L'état passif de la femme dans la copulation lui rend _cet acte
+possible indéfiniment_, tandis que l'âge et les excès limitent l'homme
+étroitement à cet égard.
+
+L'embonpoint n'éteint point le désir chez la femme, mais les femmes
+passionnées sont généralement très maigres.
+
+La frigidité féminine a ses degrés et n'est souvent que relative. Malgré
+sa fréquence, la répulsion en est très rarement la cause; l'attraction,
+le plaisir font seuls défaut. Elle n'empêche que très rarement la femme
+de se marier, ne la rend jamais stérile ni mère imparfaite.
+
+Il existe des hommes et des femmes qui vivent continuellement sous
+l'influence des organes génitaux. Ce sont ordinairement des sujets
+pauvres d'intelligence et des idiots.
+
+Phacès cite un prince maure qui, en trois jours, donnait satisfaction à
+ses quarante femmes. On cite une femme publique qui, pendant dix ans, a
+reçu tous les jours dix hommes sans en souffrir.
+
+C'est surtout chez la femme douée d'une ardente imagination que la
+continence provoque l'exaltation cérébrale et celle de l'organe génital.
+
+No 3.--Durée de l'acte charnel.
+
+Ovide, _Art d'aimer_, Livre II.
+
+Allez doucement dans l'hyménée et ne vous hâtez pas d'atteindre le but;
+ne laissez pas votre maîtresse en arrière, et ne souffrez pas non plus
+qu'elle vous devance dans la course. Le plaisir n'est parfait que
+lorsque, également vaincus, l'homme et la femme rendent en même temps
+les armes.
+
+J'aime à entendre la voix émue de ma maîtresse exprimer son bonheur et
+me prier de le faire durer.
+
+Qu'il m'est doux de la voir se pâmer de plaisir et me demander merci.
+
+La nature n'a point accordé cet avantage à la première jeunesse de la
+femme; il est réservé à l'âge qui suit le septième lustre.
+
+A cet âge, et même à un âge plus avancé, les femmes instruites par
+l'expérience, qui seule forme les artistes, savent mieux tous les
+secrets de l'art d'aimer.
+
+Elles rajeunissent leur corps à force de soins; par mille attitudes
+savantes, elles savent varier et doubler les plaisirs de Vénus; elles
+font goûter le plaisir sans recourir à des moyens honteux pour rallumer
+vos feux; la jouissance qu'elles procurent, elles la partagent
+également. C'est pour vous, c'est pour elles qu'elles agissent alors.
+
+Nous emprunterons la note suivante et quelques autres au _Bréviaire de
+l'amour expérimental _de Jules Guyot, petit livre publié après la mort
+de l'auteur par trois savants très haut placés dans l'estime publique,
+_pour l'usage des gens du monde, même les plus chatouilleux au point de
+vue de la décence._
+
+N° 4.--Simultanéité des spasmes.
+
+Docteur Jules Guyot, 11° méditation.
+
+La meilleure préparation pour la fécondation est la continence de
+l'homme.
+
+L'époque la plus favorable à la conception est le septennaire qui suit
+la menstruation.
+
+Les conditions nécessaires sont la simultanéité des deux spasmes ou, à
+défaut, le spasme de la femme provoqué le plus tôt possible après celui
+de l'homme.
+
+L'ignorance ou la négligence de cette pratique est la cause des neuf
+dixièmes des unions stériles (cela explique et corrobore le conseil de
+Sanchez).
+
+Cependant, par une déplorable facilité à la conception, la fécondation
+se produit très souvent sans que le spasme de la femme ait eu lieu.
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+Positions et attitudes diverses dans l'acte sexuel qui permettent la
+fécondation.
+
+
+Dans l'union supérieure, la femme doit se placer de manière à ouvrir
+l'yoni.
+
+Dans l'union égale, elle se couche sur le dos dans la position naturelle
+et laisse l'homme lui faire un collier de ses bras.
+
+Dans l'union inférieure, elle se pose de façon à rétrécir l'yoni; il est
+bon aussi qu'elle prenne des médicaments propres à hâter le moment où sa
+passion est satisfaite.
+
+Pour la femme _Gazelle_, N° 1, couchée, il est trois positions:
+
+PLEINEMENT OUVERTE.--Elle tient sa tête très basse, de manière à élever
+le milieu du corps. L'homme doit alors appliquer sur son linga ou
+sur l'yoni de la salive ou quelque onguent lubréfiant pour faciliter
+l'introduction.
+
+BAILLANTE.--La femme lève les cuisses et les écarte.
+
+CELLE DE L'ÉPOUSE D'INDRA.--Elle croise ses pieds sur ses cuisses, ce
+qui exige une certaine habitude. Cette position est très utile pour
+l'union très supérieure (N° 4 _étalon_, avec N° 1 _gazelle_).
+
+Pour les unions inférieures et très inférieures, on a:
+
+1° La position bouclante: l'homme et la femme étant couchés, ont leurs
+jambes étendues et appliquées directement, celles de l'un sur celles de
+l'autre.
+
+La position peut être horizontale, de côté; dans cette dernière
+position, l'homme doit se tenir sur le côté gauche.
+
+Cette règle doit être suivie toute les fois que l'on est couché et
+quelque soit le numéro typique de la femme.
+
+POSITION DE PRESSION.--Après que la connexion s'est faite dans la
+position bouclante, la femme serre son amant avec ses cuisses.
+
+POSITION ENTRELACÉE.--La femme croise, avec l'une de ses cuisses, la
+cuisse de l'homme.
+
+POSITION DITE DE LA CAVALE.--La femme serre, comme dans un étau, le
+linga engagé dans son yoni. Cela s'apprend seulement par la pratique et
+se fait, principalement, par les femmes du pays d'Andra.
+
+Souvarnanabha donne en outre:
+
+LA POSITION MONTANTE.--Dans laquelle la femme lève ses jambes toutes
+droites.
+
+LA POSITION BAILLANTE.--La femme place ses deux jambes sur les épaules
+de l'homme.
+
+LA POSITION SERRÉE.--L'homme serre contre lui les deux pieds croisés
+et relevés de la femme; si un pied seulement est levé, la position est
+demi-serrée. La femme met un pied sur l'épaule de l'homme et étend
+l'autre jambe de côté; puis elle prend une position semblable du côté
+opposé, et continue ainsi alternativement.
+
+L'ENFONCEMENT DU CLOU.--Une des jambes de la femme est sur la tête de
+l'homme et l'autre est étendue de côté.
+
+LA POSITION DU CRABE.--Les deux pieds de la femme sont tirés et placés
+sur son estomac.
+
+LE PAQUET.--La femme lève et croise ses cuisses.
+
+LA FORME DU LOTUS.--Dans cette position, la femme croise ses jambes
+l'une sur l'autre, en tenant les cuisses écartées. Cette position est
+celle indiquée plus haut sous le nom de l'épouse d'Indra.
+
+LA POSITION TOURNANTE.--L'homme, pendant la connexion, tourne autour de
+la femme sans se détacher d'elle, ni interrompre l'acte, tandis que
+la femme tient son corps embrassé; cela s'apprend seulement en s'y
+exerçant.
+
+Il est facile et il convient, dit Souvernanabha, de s'unir de toutes les
+manières possibles étant dans le bain; mais Vatsyayana condamne toute
+connexion dans l'eau, comme contraire à la loi religieuse.
+
+Quand la femme se tient sur ses mains et ses pieds comme un quadrupède,
+et que son amant la monte comme un taureau, cela s'appelle l'union de la
+vache. Dans cette position, on peut faire sur le dos toutes mignardises
+qui se font ordinairement sur le devant du corps. L'homme peut aussi
+saisir avec sa main droite les seins et avec la main gauche titiller le
+clitoris, tandis qu'il meut son linga dans le vagin, ce qui double la
+volupté de la femme ainsi caressée et peut hâter son spasme de manière à
+le faire coïncider avec celui de l'homme.
+
+C'est la position où la matrice est la mieux située pour la conception,
+car alors son fond est plus bas que son orifice. C'est la plus naturelle
+et la moins voluptueuse, car le clitoris n'est point touché, à moins
+qu'on n'y porte la main.
+
+
+APPENDICE AU CHAPITRE II
+
+Note 1.--OVIDE, _Art d'aimer. _Livre III.
+
+Ovide ne voit dans les attitudes diverses qu'un moyen de coquetterie
+pour les belles.
+
+Que les femmes dit-il, apprennent à se connaître pour s'offrir avec tous
+les avantages aux combats de l'amour.
+
+Si vous brillez par la beauté de vos traits, couchez-vous sur le dos;
+si vous avez une croupe élégante, présentez en aux yeux toute les
+richesses. Si vos jambes sont bien faites, placez les sur les épaules
+de votre amant, comme Mélanion posait sur ses épaules les jambes
+d'Alalante. Si vous êtes de petite taille, que votre amant remplisse le
+rôle de coursier. Celle dont la taille a des inflexions voluptueuses
+appuiera ses genoux sur le lit, en inclinant légèrement la tête. Celle
+dont les cuisses ont la ferme beauté de la jeunesse, dont les seins ont
+une courbure gracieuse, se couchera obliquement sur le lit de manière
+que son amant, debout près d'elle, la voie dans cette position
+charmante.
+
+Celle dont les flancs portent les traces des travaux de Lucine combattra
+comme le Parthe, le dos tourné.
+
+Vénus, la mère des amours, en sait varier les jeux de mille manières;
+mais la position la plus simple et la moins fatigante, est de s'étendre
+sur le côté droit.
+
+Déjazet avait l'habitude de dormir sur le dos, parce que, disait-elle,
+«arrive qui plante!»
+
+Note 2.--Théologiens.
+
+Le P. Gury, art. 997.--Les fins qui rendent honnête l'acte conjugal
+sont:
+
+1° La génération qui est l'une des principales;
+
+2° Le moyen de satisfaire les obligations entre époux;
+
+3° Le moyen de prévenir l'incontinence chez les époux;
+
+4° Le désir d'animer ou de faire naître un amour honnête, de montrer ou
+provoquer l'affection conjugale.
+
+(On peut remarquer que les deux dernières fins légitiment tous les
+plaisirs naturels entre époux, même stériles par le fait de leur
+conformation naturelle).
+
+Art. 911.--La position tout à fait licite est celle que la nature
+elle-même enseigne; c'est-à-dire, la femme couchée dessous et l'homme
+dessus (faire la bête à deux dos, comme dit Rabelais).
+
+Aucune position, quoique contre nature, n'est, en principe, gravement
+défendue, pourvu que l'acte conjugal puisse être accompli, parce qu'il
+n'y a pas d'obstacle à la génération.
+
+Toute position contre nature, prise pour un motif légitime, est exempte
+de faute; car, parfois, ces positions sont plus commodes ou seules
+possibles; et toute commodité ou nécessité peut rendre légitime cette
+dérogation, légère en elle-même, à l'ordre naturel.
+
+Art. 912.--Cela peut arriver pour différentes causes, même celle de la
+froideur, lorsqu'on est plus excité dans cette position.
+
+Si l'homme, dit Sanchez, ne peut être amené à connaître sa femme hormis
+dans une certaine position, qui doutera que la femme est tenue de la
+prendre?
+
+La position, quelle qu'elle soit, n'est condamnée en aucune façon, si
+elle est la seule possible.
+
+C'est aussi l'opinion de saint Thomas et de plusieurs autres grands
+théologiens, notamment en ce qui concerne la position à retro.
+
+Note 3.--Les hommes de l'art.
+
+Docteur Debay, _Hygiène de l'homme et de la femme._
+
+Toutes attitudes favorables à la fécondation sont permises, toutes
+celles qui y mettent obstacle doivent être proscrites. Ainsi les
+attitudes assises, indolentes, paresseuses éludent souvent le but de la
+nature. L'attitude droite est on ne peut plus fatigante, elle expose
+l'homme à de graves accidents, par exemple des tremblements convulsifs
+et des paralysies dans les jambes dans la seconde jeunesse.
+
+La posture à retro doit être recommandée dans l'état de grossesse ou
+d'obésité de la femme et lorsque le membre viril n'a pas la longueur
+requise.
+
+Lorsque celui-ci est trop long, il peut blesser le col de l'utérus et
+l'homme doit limiter son introduction à l'aide d'un bourrelet.
+
+Aujourd'hui on applique à la racine de la verge, avant l'érection, un
+anneau creux en caoutchouc de la longueur nécesaire; il est aussi facile
+à mettre qu'à retirer. A son défaut, dit Venête (Cologne 1696), la femme
+pourra le remplacer agréablement par sa main.
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+Attitudes qui ont pour but unique la volupté.
+
+Lorsque l'homme et la femme s'unissent debout, appuyés l'un contre
+l'autre ou bien contre un mur ou un pilier, c'est _l'union appuyée._
+
+Quand l'homme, adossé à un mur, soulève et soutient la femme assise
+sur ses mains jointes et entre ses bras, tandis que celle-ci, les bras
+entrelacés autour de son cou, l'embrasse avec ses cuisses vers le milieu
+du corps, et s'imprime à elle-même un mouvement, à l'aide de ses pieds
+qui touchent le mur auquel l'homme est appuyé, cela s'appelle la
+_connexion par suspension._
+
+(Cette position est figurée dans la collection des fermiers généraux,
+reproduction des camées érotiques antiques).
+
+On peut, de même, imiter l'acte du chien, du bouc, du daim, la montée
+et la pénétration forcée de l'âne et du chat, le bond du tigre, le
+frottement du verrat et la saillie de la jument par l'étalon, en opérant
+comme ces différents animaux avec leurs femelles.
+
+L'UNION D'UN HOMME AVEC DEUX FEMMES.
+
+Quand un homme caresse deux femmes dans le même moment, cela s'appelle
+l'union double. Elle peut se faire lorsque deux femmes se tiennent
+horizontalement sur le bord d'un lit, l'une sur l'autre, face à face,
+comme deux amants, et les jambes en dehors du lit; le linga passe
+alternativement d'un yoni dans l'autre, par des coups successifs, les
+uns à _recto_, les autres à _retro_.
+
+L'union simultanée avec plusieurs femmes s'appelle l'union avec un
+troupeau de vaches.
+
+On a de même _l'union dans l'eau; _c'est celle de l'éléphant avec
+plusieurs femelles, qui ne se pratique, dit-on, que dans l'eau; _l'union
+avec plusieurs chèvres, celle avec plusieurs gazelles, _c'est-à-dire que
+l'homme reproduit avec plusieurs femmes les mêmes actes que ces animaux
+avec plusieurs femelles.
+
+Dans le Gramaneré, plusieurs hommes jeunes jouissent d'une femme qui
+peut être l'épouse de l'un d'eux, l'un après l'autre ou tous en même
+temps. La femme est étendue sur l'un d'eux; un autre consomme l'hyménée
+de l'yoni et du linga; un troisième se sert de sa bouche, un quatrième
+embrasse étroitement le milieu de son corps et ils continuent de cette
+manière, en jouissant alternativement des différentes parties de la
+femme (App. n° 1).
+
+La même chose peut se faire quand plusieurs hommes sont en compagnie
+avec une courtisane, ou quand il n'y a qu'une courtisane pour satisfaire
+un grand nombre d'hommes.
+
+L'inverse peut se faire par les femmes du harem royal, quand,
+accidentellement, elles peuvent y introduire un homme.
+
+Dans le sud de l'Inde, on pratique aussi l'union basse, c'est-à-dire
+l'introduction du linga dans l'anus (App. n° 2).
+
+L'aphorisme suivant forme, en deux vers, la conclusion du sujet:
+
+«L'homme ingénieux multiplie les modes d'union en imitant les
+quadrupèdes et les oiseaux; car ces différents modes pratiqués suivant
+l'usage de chaque pays et les goûts de chaque personne inspirent aux
+femmes l'amour, l'amitié et le respect.»
+
+
+APPENDICE AU CHAPITRE III
+
+N° 1. Martial, livre X.--«Deux galants se rencontrèrent un matin, chez
+Phillis, elle les satisfit tous les deux en même temps: l'un la prit par
+devant, et l'autre par derrière.»
+
+N° 2. _La Sodomie_.--Dans l'Inde, cette pratique, à cause des souillures
+qu'elle est censée entraîner, n'a jamais eu beaucoup de faveur.
+
+Les musulmans l'y ont propagée en l'approuvant.
+
+Il ne paraît être ici question que de l'union basse, entre un homme
+et une femme; elle est moins révoltante que la sodomie parfaite,
+qualification que les théologiens donnent à l'union avec un mignon.
+
+Le P. Gury, art. 434.--«La sodomie parfaite n'est pas de la même espèce
+que la sodomie imparfaite, parce que, dans la première, l'homme est
+porté vers le même sexe et contre la nature, dans la seconde il est
+porté contre la nature.
+
+«La première a un nom grec: la Philopédie [Grec: Philopaidia], amour des
+jeunes garçons.»
+
+On sait combien la Philopédie était en faveur chez les Grecs et les
+Romains. Tous les vers d'Anacréon sont consacrés à Batyle. Qui ne
+connaît le vers de Virgile:
+
+ «Formosum pastor Corydon ardebat Alexim!
+
+N° 3. _Les Latins_.--Parmi les poètes latins qui ont chanté l'amour,
+Ovide est le seul qui se taise sur les mignons.
+
+Catulle et Tibulle se montrent attachés à leurs mignons autant qu'à
+leurs maîtresses. Catulle, poésie XV. «Je te recommande mes amours,
+Aurélius, toi qui es redoutable à tous les adolescents beaux ou laids.
+Satisfais ta passion quand et comme il te plaira, dans toutes les
+ruelles où tu trouveras un mignon de bonne volonté, je n'en excepte que
+le mien seul; mais si la fureur lubrique s'attaque à lui, malheur à
+toi! Puisses-tu, les mains liées, publiquement exposé, subir l'affreux
+supplice que le raifort et les mulets font souffrir à l'adultère (sans
+doute le même qu'en Chine).
+
+Tibulle, dans l'Élégie IV, livre I, donne des leçons aux amants des
+jeunes garçons.
+
+«Prête-toi à toutes les fantaisies de l'objet que tu aimes.
+
+«Pour l'accompagner, ne crains ni la fatigue de la route, ni le chaud,
+ni le froid, ni les intempéries.
+
+«Veut-il traverser l'onde azurée, prends la rame.
+
+«Veut-il s'exercer à l'escrime, badine d'une main légère, et souvent
+laisse ton flanc à découvert, alors tu pourras essayer de lui ravir un
+baiser qu'il laissera prendre en résistant.
+
+«Bientôt, il accordera ces baisers à tes prières, et enfin, de lui-même,
+il s'enlacera à ton cou.
+
+«Mais hélas, les jeunes garçons ont pris l'habitude d'exiger des
+présents. Enfants, aimez les doctes poètes, l'or ne doit pas l'emporter
+sur la muse. Que le barbare qui est sourd à leur voix, qui vend son
+amour, soit attaché au char de Cybèle, qu'il se mutile honteusement au
+son de la flûte phrygienne.
+
+«Vénus elle-même veut qu'on écoute les doux propos; elle s'intéresse aux
+plaintes de l'amant qui supplie, à ses larmes touchantes.»
+
+Dans son célèbre chapitre: _Des Amours_, Lucien complète ces leçons par
+la description de la séduction finale.
+
+Après avoir vu et contemplé, le désir vient de se rapprocher par
+l'attouchement. Il commence par le chatouiller seulement du bout des
+doigts en quelque endroit découvert, puis il promène la main sur tout
+son corps de la même manière, ce qu'on lui permet sans difficulté.
+Ensuite il essaie de prendre un baiser, chaste d'abord, où ses lèvres
+sont simplement juxtaposées à celles de son ami et s'en écartent avant
+de les avoir touchées complètement, de manière à n'éveiller chez lui
+aucun soupçon. A mesure qu'il trouve plus de complaisance, il renouvelle
+les baisers et les prolonge comme dans une sorte d'effusion, sans
+passion, mais alors, aucune de ses mains ne reste inactive. Ces
+embrassements apparents dans les vêtements condensent la volupté et
+augmentent progressivement l'excitation; alors par une manoeuvre
+lubrique, il glisse la main sous le sein de son ami et presse les
+mamelons qui entrent en érection; ensuite il caresse mollement de ses
+doigts le ventre arrondi et ferme et descend dans la tendre touffe qui
+ombrage la puissance des organes.
+
+«Si enim vel summis tantum digitis attigerit, totum corpus fructus ille
+percurrit. Hoc ubi facilè consecutus est, tertio tentat osculum, non
+statim luxuriosum illud sed placidè admovens labia labiis quæ prius
+etiam quam plane se contigerint desistant, nullo suspicionis relicto
+vestigio. Deindè concedenti se quoque accommodans longioribus amplexibus
+quasi illiquescit, etiam placidè os diducens nullamque manum otiosam
+esse patitur: nam manifesta illa in vestimentis complexionis voluptatem
+conglutinant, aut latenter lubrico lapsu dextra sinum subiens, mamillas
+premit paulum ultrà naturam tumentes, et duriusculi ventris rotonditatem
+digitis molliter percurrit, post hoc etiam primæ laluginis in pube
+florem.»
+
+L'amour, trouvant une occasion favorable, s'emporte à une entreprise
+plus hardie et frappe enfin le but qu'il a visé.
+
+Dans sa satyre VI contre les femmes, l'austère Juvénal conseille de
+prendre un mignon plutôt qu'une épouse.
+
+«Le lit conjugal a été souillé dès l'âge d'argent, et tu te laisses,
+Posthume, atteler au joug.
+
+«Manques-tu de moyens pour y échapper? N'y a-t-il plus de cordes? plus
+de fenêtres aux derniers étages? N'as-tu pas le pont Emilien près de ta
+demeure?
+
+«Et s'il te déplaît de quitter ce monde, pourquoi ne préfères-tu pas
+à une fiancée cet adolescent qui dort près de toi? Lui au moins ne
+profitera pas, la nuit, de votre intimité, pour te tourmenter, pour te
+demander des cadeaux; il n'exige point que tu t'attaches à ses flancs
+et que tu te mettes hors d'haleine aussi longtemps qu'il lui plaît.»
+
+On peut voir dans ce conseil une simple boutade poétique; de même il ne
+faut voir qu'une ironie dans la conclusion de Lucien sur le même sujet.
+
+N°4.--Dans le chapitre XXXVIII déjà cité, Lucien se met en scène avec un
+partisan des femmes et un Philopède, qui l'ont pris pour juge entre eux,
+Chariclès, l'avocat de l'amour avec les femmes, parle avec beaucoup de
+raison et d'éloquence et termine ainsi:
+
+«On peut, à la rigueur, concevoir jusqu'à un certain point que l'homme
+use de la femme comme vous usez d'un mignon, mais jamais et en aucune
+façon il ne doit remplir l'office de femme.
+
+«Si le commerce d'un homme avec son semblable est honnête, qu'à l'avenir
+les femmes puissent s'aimer et s'unir entre elles! que ceinte de ces
+instruments infâmes, inventés par le libertinage, monstrueuse imitation
+faite pour la stérilité (peut-être importés à Rome de l'Inde où nous
+verrons plus loin qu'ils étaient fort en usage), une femme embrasse une
+autre femme comme le ferait un homme, que l'obscénité de nos tribades
+triomphe impudemment. Que nos gynécées se remplissent de Philénis qui
+se déshonorent par des amours androgynes. Et combien ne vaudrait-il pas
+mieux qu'une femme poussât la fureur de sa luxure jusqu'à vouloir faire
+l'homme que de voir celui-ci se dégrader au point de jouer le rôle d'une
+femme.»
+
+L'avocat de la philopédie, un rhéteur d'Athènes, réplique:
+
+«L'amour avec un mignon est le seul qui puisse allier la volupté à la
+vertu, car les femmes sont une chaîne et souvent un tourment qui ne
+laisse point l'homme maître de lui-même, tandis qu'un jeune garçon
+peut être un ami, un disciple, un compagnon d'exercices de tout genre.
+D'ailleurs l'amour masculin a sur l'autre la supériorité du plaisir sur
+la fonction, du superflu sur le nécessaire, etc. etc.»
+
+Ce discours ressemble beaucoup à celui de l'avocat dans les _Plaideurs_
+de Racine, et Lucien le prête au philopède avec une intention évidente
+de ridicule. La cause est entendue, le juge prononce la sentence
+suivante, fine ironie contre la philosophie et les philosophes de son
+temps:
+
+«Le mariage est infiniment utile aux hommes; il rend heureux quand on
+rencontre bien. Mais la philopédie, considérée comme la sanction d'une
+amitié pure et chaste (cas de Socrate et d'Alcibiade), n'appartient,
+selon moi, qu'à la seule philosophie. Je permets donc à tous hommes de
+se marier, mais les philosophes seuls ont le droit d'aimer les jeunes
+gens; la vertu des femmes n'est pas pour eux assez parfaite. Ne sois
+point fâché, Chariclès, si Corinthe (la ville des courtisanes) le cède à
+Athènes (la ville des philosophes et des mignons).»
+
+N° 5.--Martial adresse nombre d'épigrammes aux philopèdes et aux gitons.
+
+IX, 64.--«Tous les gitons t'invitent à souper, Phébus; celui qui vit de
+sa mentule n'est pas, je pense, un homme pur.
+
+XI, 22.--Il maudit un pédéraste masturbant.
+
+XI, 26.--Au jeune Théophorus. «Donne-moi, enfant, des baisers parfumés
+de Falerne et passe-moi la coupe après y avoir trempé les lèvres. Si tu
+m'accordes en outre les vraies jouissances de l'amour, moins heureux
+sera Jupiter avec son Ganymède.»
+
+XII, 64.--Sur Cinna. D'un esclave plus blond, plus frais que le fût
+jamais esclave, Cinna fait son cuisinier, Cinna est un fin gourmet.»
+
+XII, 69.--A Paullus. «Comme pour tes coupes et tes tableaux, Paullus, tu
+n'as, en fait d'amis, que des modèles.»
+
+XII, 75.--Sur les mignons. «Politimus n'est bien qu'avec les jeunes
+filles; Atticus regrette ingénument d'être garçon; Secundus a les fesses
+nourries de glands; Diodymus est lascif et fait la coquette; Amphion
+pouvait naître fille. Je préfère, ami, les douces faveurs de ces
+mignons, leurs dédains superbes et leurs caprices à une dot d'un million
+de sesterces.»
+
+XI, 43.--Contre Sabellus.
+
+«Tu m'as lu, Sabellus, sur des scènes de débauche, des vers par
+trop excessifs et tels que n'en contiennent pas les livres obscènes
+d'Elephanta. Il s'agit de nouvelles postures érotiques, de
+l'accouplement par cinq formant une chaîne, enfin de tout ce qu'il est
+possible de faire quand les lumières sont éteintes; ce n'était pas la
+peine d'être si éloquent.»
+
+«N° 6. La sodomie dans les armées et chez les femmes.
+
+D'après Catulle, la philopédie était de son temps tout à fait générale
+à Rome, dont la plupart des citoyens étaient encore à cette époque des
+soldats. C'est dans les camps, sans doute, qu'ils avaient contracté ces
+habitudes qu'on trouve déjà chez les Grecs dans les armées.
+
+Ainsi on lit dans la _Retraite des Dix mille_ (Xénophon) que, pour
+alléger la marche, on ne permit aux mercenaires d'emmener avec eux aucun
+impedimentum, butin ou esclave, excepté un jeune garçon pour chaque
+soldat.
+
+Les _Mille et une Nuits_ sont un recueil de Sodomies que la traduction
+de Galand a transformées en galanteries décentes.
+
+Cette débauche existe dans nos corps indigènes d'Afrique et, pour ce
+motif, on ne devrait point y admettre de Français, même comme engagés
+volontaires.
+
+Malheureusement on la trouve aussi dans les compagnies de discipline.
+On voit à quelle démoralisation sont exposés les enfants de famille
+honnêtes condamnés par les conseils de guerre.
+
+Il fut un temps où quelques officiers d'Afrique avaient pris goût à la
+sodomie imparfaite.
+
+Les patronnes de quelques maisons de tolérance de France se plaignaient
+des offenses faites par eux à la dignité de leurs nymphes.
+
+Cependant quelques femmes provoquent à cette débauche et y prennent un
+certain plaisir (la proximité du rectum et du canal vaginal établit une
+sympathie du premier avec le vagin et l'utérus) et elles l'accompagnent
+ou la font accompagner d'une autre, le clytorisme. On a remarqué dans
+les hôpitaux que, chez toutes les femmes traitées pour ulcérations
+anales, on trouve en même temps des déformations vulvaires provenant de
+la manualisation et du saphisme. La crainte de la conception est sans
+doute le motif déterminant de cette double débauche. Cependant on a
+vu des femmes qui avaient remplacé le vagin absent par l'urètre et le
+rectum, être ainsi fécondées.
+
+A la clinique gynécologique et siphyligraphique de l'hôpital de
+Lourcine, le docteur Martineau s'exprimait ainsi:
+
+«Ceux d'entre vous qui assistent à mes visites ont pu s'assurer de la
+fréquence de la sodomie chez les femmes qui fréquentent l'hôpital de
+Lourcine. Si je la vois coïncider chez les filles publiques avec la
+prostitution ordinaire, je la constate le plus souvent chez les femmes
+qui ignorent l'abjection d'un acte qui leur est imposé par leur mari.
+
+«A l'hôpital de Lourcine je dois même dire que c'est le cas le plus
+ordinaire; je l'observe bien plus fréquemment chez les femmes mariées,
+chez les jeunes femmes, chez les filles débauchées, il est vrai, mais
+non prostituées. En consultant mes observations, je trouve surtout des
+domestiques, des couturières, des modistes, des demoiselles de café,
+etc, etc., et très rarement des prostituées. La sodomie donc, pas plus
+que les déformations vulvaires provenant de la manualisation et
+du saphisme, n'appartient pas à la prostitution. On la rencontre
+indifféremment chez la femme mariée et chez celle qui vit dans le
+concubinage; chez toutes on trouve, en même temps que les traces de
+sodomie, des déformations vulvaires provenant de la manualisation et du
+saphisme.
+
+La sodomie s'observe à tous les âges de la femme, depuis huit ans
+jusqu'à cinquante et même plus; elle est surtout fréquente entre seize
+et vingt-cinq ans parmi les observations recueillies à l'hôpital de
+Lourcine. Les femmes qui viennent là ne présentent pas des habitudes
+invétérées de sodomie comme les prostituées.»
+
+A. Tardieu avait fait les mêmes remarques, et il nous dit:
+
+«Chose singulière, c'est principalement dans les rapports conjugaux que
+se sont produits les faits de cette nature. C'est, en général, très peu
+de temps après le mariage que les hommes commencent à imposer à leurs
+femmes leurs goûts dépravés. Celles-ci, dans leur innocence, s'y
+soumettent d'abord; mais plus tard, averties par la douleur ou
+renseignées par une amie, par leur mère, elles se refusent plus ou moins
+opiniâtrement à des actes qui ne sont plus dès lors tentés ou accomplis
+que par la violence. C'est dans ces derniers cas seulement que le
+médecin intervient, consulté par la justice. La cour suprême a rendu
+plusieurs arrêts consacrant le principe que le crime d'attentat à la
+pudeur peut exister de la part du mari se livrant sur sa femme à des
+actes contraires à la fin légitime du mariage, s'ils ont été accomplis
+avec violence physique.»
+
+Les révélations des hommes de l'art expliquent comment des théologiens
+ont pu, sans être des érotomanes ou des exploiteurs de consciences,
+tracer aux confesseurs la règle suivante:
+
+«Immédiatement avant le mariage, avertir la fiancée qu'elle devra se
+refuser à tout ce qui est contraire à la procréation, et en cas de doute
+sur l'application de cette prescription dans le mariage, consulter au
+besoin son confesseur.»
+
+Il peut arriver, surtout dans le bas peuple, qu'une femme ne trouve pas
+chez une autre de son intimité, pas même chez sa mère, les lumières ou
+la moralité nécessaires pour être bien et suffisamment renseignée.
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+Le rôle de l'homme dans l'union.
+
+L'homme doit faire tout ce qu'il peut pour procurer le plaisir à la
+femme.
+
+Lorsque la femme est sur son lit et comme absorbée par sa conversation,
+l'homme défait le noeud de son vêtement inférieur; et, si elle le
+querelle, il lui ferme la bouche par des baisers.
+
+Beaucoup d'auteurs sont d'avis qu'il doit commencer par lui sucer le
+mamelon des seins.
+
+Lorsque son linga est en érection, il la touche avec les mains en
+différents endroits et caresse agréablement les diverses parties de son
+corps.
+
+Si la femme est timide et se rencontre avec lui pour la première fois,
+il placera sa main entre ses cuisses qu'elle serrera instinctivement.
+
+Si c'est une très jeune fille, il mettra les mains sur ses seins qu'elle
+couvrira sans doute avec les siennes, sous les aisselles et sur le cou.
+
+Si c'est une femme mûre, il fera tout ce qui pourra plaire à tous deux
+et ce qui conviendra pour l'occasion.
+
+Puis il lui prendra la chevelure et le menton entre ses doigts pour les
+baiser.
+
+Si c'est une jeune fille, elle rougira et fermera les yeux.
+
+Par la manière dont elle recevra ses caresses, il devinera ce qui lui
+plaît le plus dans l'union.
+
+A ce sujet, Souvarnanabha dit: Quelque chose que l'homme fasse dans
+l'union pour son plaisir, il doit toujours presser la partie du corps de
+la femme vers laquelle elle tourne les yeux.
+
+Voici quels sont les signes de la jouissance et de la satisfaction chez
+la femme.
+
+Son corps se détend, ses yeux se ferment, elle perd toute timidité,
+fait effort pour que les deux organes soient unis aussi étroitement que
+possible.
+
+Quand, au contraire, elle n'éprouve point de jouissance, elle frappe
+sur le lit avec les mains, ne laisse point l'homme avancer, elle est
+maussade, mord l'homme, lui donne des coups de pied et continue son
+mouvement quand l'homme a fini.
+
+Dans ce cas, l'homme doit frotter, en l'ébranlant, le yoni de la femme
+avec sa main et ses doigts (comme l'éléphant frotte avec sa trompe)
+avant de commencer l'union, jusqu'à ce qu'il soit humide, et, ensuite, y
+introduire son linga.
+
+Il reprend le même mouvement avec sa main après son spasme, si celui de
+la femme ne s'est pas encore produit (voir à ce sujet l'appendice).
+
+Il y a neuf actes que l'homme doit accomplir.
+
+1° LA PÉNÉTRATION OU MOUVEMENT EN AVANT.--Les deux organes se portent
+tout droit l'un vers l'autre, exactement en face;
+
+2° LA FRICTION ou BARATEMENT.--Le linga tenu dans la main est tourné
+en rond dans le yoni, autour des bords (comme dans le baratement du
+beurre);
+
+3° LE PERCEMENT.--Le yoni est abaissé et le linga frappe sa partie
+supérieure;
+
+4° LE FROTTEMENT.--Dans la même situation, le linga frappe contre la
+partie inférieure du yoni;
+
+5° LA PRESSION.--Le linga presse le yoni pendant un temps long;
+
+6° LE COUP.--Le linga, tiré hors du yoni, y revient ensuite et le frappe
+fort et à fond; la sortie rend de la vigueur au linga, retarde le spasme
+de l'homme; le retour tend à accélérer celui de la femme;
+
+7° LE COUP DU VERRAT.--Le linga revient frapper seulement une partie du
+yoni;
+
+8° LE COUP DU TAUREAU.--Le linga dans sa rentrée frappe à la fois les
+deux côtés du yoni;
+
+9° LE SPORT DU MOINEAU.--Le linga a un mouvement très rapide de va et
+vient dans le yoni sans en sortir.
+
+Cela se fait généralement vers la fin de l'union, lorsque l'homme sent
+qu'il ne peut plus retarder son spasme.
+
+
+APPENDICE AU CHAPITRE IV
+
+PLAISIR DE LA FEMME DANS L'UNION
+
+Vatsyayana discute longuement les opinions des anciens sages sur la
+semence de la femme; nous préférons donner les résultats de la science
+moderne sur ces questions si vieilles.
+
+Dans l'union, le clitoris grossit et se dresse; les grandes et les
+petites lèvres se gonflent; le tissu érectile du vagin entre en
+action, excité par le frottement; la muqueuse vulvo-utérine sécrète,
+conjointement avec les glandes, une humeur visqueuse qui rend le canal
+plus glissant.
+
+Cette sécrétion, bien qu'elle apparaisse quelquefois sous la forme
+d'un fluide laiteux, n'est point une éjaculation, car la femme n'a pas
+d'appareil éjaculateur.
+
+Le plaisir, chez la femme, est dû, pour la plus grande partie, aux
+chatouillements exercés sur le clitoris, et, pour le reste, aux
+frottements produits sur les parois du vagin et les petites lèvres,
+pendant l'action.
+
+Si le spasme voluptueux a moins de violence chez la femme, il est par
+contre plus prolongé que chez l'homme.
+
+Les femmes nerveuses ou à imagination ardente éprouvent un plaisir très
+vif au moindre chatouillement des parties. Tout contact par l'homme les
+impressionne.
+
+Les femmes lymphatiques, grasses, n'arrivent au spasme vénérien qu'après
+de longues caresses et excitations des organes.
+
+Le Docteur Jules Guyot, _bréviaire de l'amour Expérimental, _s'exprime
+ainsi sur le sujet, dans sa 3e méditation.
+
+«Tant que le spasme n'est pas déterminé dans les deux parties, la
+fonction n'est pas accomplie; l'homme n'a pas émis le fluide vivant,
+la femme n'a pas projeté de ses limbes, dans l'utérus, des ovules avec
+toute l'énergie nécessaire.»
+
+Une cause déterminante du spasme réside dans les mamelles et surtout
+dans les titillations et la succion des mamelons.
+
+Beaucoup de jeunes filles croient permis et permettent à leurs amies et
+quelquefois à leurs amis la titillation et la succion de leurs seins;
+leur pudeur ne s'en effarouche point comme de l'attouchement des parties
+secrètes. C'est ce que le docteur Gauthier appelle l'onanipumammaire,
+très commun dans les pensionnats.
+
+L'impression ressentie détermine constamment l'érection du clitoris;
+et la friction de ce dernier organe, simultanée à la succion ou à la
+friction des mamelons, amène nécessairement le spasme génésique.
+
+Rarement, le baiser avec les lèvres et dans la bouche peut produire un
+pareil résultat.
+
+Dans l'état de besoin et de désir, les lèvres vaginales de la femme sont
+fermes et vibrantes, les seins sont gonflés et les mamelons en érection.
+
+Si la femme ne présente pas ces signes, l'homme doit les déterminer
+par ses caresses, et ne doit accomplir la connexion que lorsqu'il est
+parvenu à produire le désir chez la femme.
+
+Dans ce cas, il commence par toucher délicatement le clitoris.
+
+Le clitoris est placé en haut et en avant de la vulve, sous deux
+petites lèvres, tout près et au-dessous du pubis ou mont de Vénus, à
+la commissure supérieure des grandes lèvres, comme serait un bouton de
+violette caché sous les feuilles supérieures; il est court, et le plus
+souvent a 2 ou 3 centimètres de long; il est de quelques centimètres
+au-dessus du vagin, canal de 4 à 10 centimètres de diamètre qui monte de
+la vulve à la matrice ou utérus.
+
+La vulve ou vestibule des organes génitaux de la femme s'ouvre de haut
+en bas par deux replis membraneux placés de chaque côté; ce sont les
+grandes et les petites lèvres, celles-ci au-dessous de celles-là, qui,
+par leur accolement naturel, forment le vestibule.
+
+Par suite de cette disposition, le pénis, en s'introduisant dans le
+vagin, ne touche que rarement le clitoris; mais il le touche dans la
+connexion complète, par le contact et le frottement extérieur des
+surfaces supérieures du pénis et des parties subspubiennes de la femme;
+en d'autres termes, le pénis qui se meut de bas en haut vient choquer ou
+presser la tête du clitoris qui lui se dirige toujours de haut en bas.
+Dans ce cas, l'excitation du clitoris se communique nécessairement à
+tout le reste de l'appareil génital de la femme.
+
+Lorsque le vagin entre en érection, soit spontanément, soit par
+l'excitation des autres organes, il se porte en avant, s'entr'ouvre et
+favorise ainsi l'introduction du pénis qui, si cette introduction était
+intempestive ou violente, pourrait déchirer les parois du vagin et
+blesser la femme au col de l'utérus.
+
+«La matrice,» dit Platon, «est un animal qui se meut extraordinairement
+quand elle hait ou aime passionnément quelque chose. Son instinct est
+surprenant lorsque par son mouvement précipité elle s'approche du
+membre de l'homme pour en tirer de quoi s'humecter et se procurer du
+plaisir[28].
+
+[Note 28: Cuveillier.--La matrice (mater) ou utérus (utriculus, outre)
+est l'organe de la gestation, le vase où se produit la fécondation par
+la semence virile des oeufs détachés de l'ovaire.]
+
+Si les parties de la femme n'entrent point en érection, le pénis se meut
+dans le vagin qui reste insensible; dans ce cas l'homme seul éprouve un
+plaisir et le spasme, par l'effet de la friction exercée sur les parois
+internes du vagin par le pénis.
+
+L'homme peut ainsi s'épuiser sans que la femme éprouve aucun plaisir,
+parce que, soit par ignorance de la nature de la femme, soit par
+impétuosité passionnelle, il n'agit que sur les muqueuses vaginales.
+
+Dans ces conditions, la femme reste froide, insensible, souvent même
+elle souffre; l'homme s'offense de son inertie, de sa stérilité, car
+elle ne peut concevoir en cet état.
+
+De là naissent la désaffection et l'infidélité souvent réciproques qui
+seraient évitées sûrement par des rapports mieux compris entre époux.
+
+C'est sans doute pour éviter ces fâcheux effets que des théologiens
+permettent et même conseillent à la femme des attouchements sur
+elle-même qui suppléent à l'insuffisance du mari pour déterminer son
+spasme et pour, autant que possible, le faire coïncider avec celui de
+l'homme.
+
+La matrice est située dans l'excavation du bassin; son axe, dirigé
+obliquement de haut en bas et d'avant en arrière, occupe la ligne
+médiane entre la vessie et le rectum. Il est maintenu dans sa position
+par les ligaments ronds et les ligaments larges qui, lâches et
+flexibles, lui permettent de flotter, pour ainsi dire, dans l'excavation
+du bassin et d'y exécuter des mouvements plus ou moins étendus. C'est
+pour quoi on l'attire facilement vers la vulve dans certaines opérations
+chirurgicales et, lors de la grossesse, elle se déplace et s'élève dans
+l'abdomen.
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+Ce qui se passe quand la femme prend le rôle actif.
+
+Certaines conditions physiques dans lesquelles se trouve l'un des
+amants, notamment la fatigue de l'homme à la suite d'efforts prolongés
+sans crise finale (il est des hommes qui restent ainsi indéfiniment en
+érection), peuvent déterminer la femme à prendre alors le rôle actif.
+Souvent l'amour du changement et la curiosité suffisent pour l'y
+décider.
+
+Il y a deux cas: celui ou la femme, durant la connexion, pivote sur
+l'homme de manière à continuer l'union sans interrompre le plaisir; et
+celui où elle prend la position de l'homme dès le début de l'action.
+
+Dans ce dernier cas, avec des fleurs dans ses cheveux flottants, et des
+sourires mêlés de gros soupirs, elle presse le sein de son amant avec
+ses seins, et, baissant la tête un grand nombre de fois, elle le caresse
+de toutes les manières dont il avait l'habitude de la caresser et de
+l'exciter, en lui disant: «Vous avez été mon vainqueur, je veux, à mon
+tour, vous faire demander grâce.»
+
+Par intervalles, elle jouera la honte, la fatigue et le désir de
+terminer la connexion.
+
+Cependant, outre les neuf actes propres à l'homme elle fera encore les
+trois suivants.
+
+Les PINCES.--Elle tient le linga dans l'yoni, le fait pénétrer par une
+sorte d'aspiration répétée, le serre et le garde ainsi longtemps..
+
+Le PIVOT.--Pendant la connexion, la femme tourne autour de l'homme comme
+une roue horizontale autour d'un axe vertical.
+
+Le BALANCEMENT.--C'est l'inverse du baratement; l'homme soulève le
+milieu de son corps et la femme imprime au milieu du sien et aux organes
+engagés ensemble un mouvement oscillatoire et tournant (App. n° 1).
+
+Quand la femme est fatiguée, elle pose sa tête sur celle de son amant et
+reste ainsi, les organes continuant à être unis; quand elle est reposée,
+l'homme tourne autour d'elle et recommence l'action (App. _n°2).
+
+
+APPENDICE AU CHAPITRE V
+
+N° 1.--Dans Pétrone, _Satyricon_, CXI.
+
+«Une mère amène sa fille à Eumolpe. Le vieillard se couche sur le dos
+dans son lit, fait étendre la jeune fille sur son corps, membres contre
+membres; puis il enjoint à son valet Coréas de se glisser sous le lit
+et s'appuyer sur le parquet pour soulever son maître avec ses reins.
+L'ordre est d'aller doucement. Il obéit et répond par des mouvements
+égaux à ceux de l'habile écolière.
+
+«Cependant l'exercice touche à sa fin, Eumolpe crie à l'esclave de
+presser la mesure, et ainsi balancé entre la nymphe et Coréas, il semble
+jouer à l'escarpolette.
+
+N° 2.--Ovide, _Art d'aimer, _livre III.
+
+«Femmes, laissez-vous aller à la volupté; qu'elle remue jusqu'à la
+moelle de vos os et que le plaisir soit égal et pour vous et pour votre
+amant; qu'il s'exhale en petits cris de joie, en tendres paroles, en
+doux murmures, que les propos licencieux redoublent votre ardeur.
+
+«Que je plains la femme qui ne ressent point le plaisir, qu'elle feigne
+au moins d'en éprouver et qu'elle ne se trahisse point dans cette
+feinte!
+
+«Que ses cris, ses yeux tournés, ses torsions concourent à nous tromper
+et que sa voix mourante, sa respiration oppressée achèvent l'illusion.
+
+«O honte! la volupté a ses tricheries et ses mystères!
+
+«Aussi n'ayez point dans votre chambre à coucher une lumière trop vive;
+beaucoup de choses, chez une belle, ont besoin du demi-jour.»
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+De l'Auparishtaka ou hyménée avec la bouche.
+
+DES EUNUQUES ET AUTRES PERSONNES QUI SONT LES INSTRUMENTS DE CETTE UNION
+(App. n° 1).
+
+Il y a deux sortes d'eunuques: ceux qui s'habillent en hommes et ceux
+qui se font passer pour des femmes.
+
+Ce que l'on fait aux femmes sur le Jadgana, se fait dans la bouche de
+ces eunuques; cela s'appelle l'auparishtaka (App. n° 2). C'est le moyen
+d'existence de ces eunuques qui vivent comme des courtisanes (App. n°3).
+
+Les eunuques qui s'habillent en hommes cachent leurs désirs. Quand ils
+veulent y donner cours, ils font le métier de masseurs.
+
+Un eunuque de cette sorte tire à lui les cuisses de l'homme qu'il masse
+et lui touche les joints des cuisses et le jadgana.
+
+S'il trouve le linga en érection, il l'excite par le jeu de la main.
+
+Si l'homme, qui connaît par là son intention, ne lui-dit pas de procéder
+à l'auparishtaka, il commence de lui-même à besogner.
+
+Si, au contraire, l'homme lui en fait la demande, l'eunuque paraît
+s'offenser d'une telle proposition, n'y consent et ne s'y prête qu'avec
+difficulté.
+
+Il se livre alors à huit exercices gradués, mais ne passe de l'un à
+l'autre que sur la demande de l'homme.
+
+1° L'UNION NOMINALE.--L'eunuque, tenant le linga dans la main et le
+pressant entre ses lèvres, imprime un mouvement à sa bouche.
+
+2° La MORSURE SUR LES CÔTÉS.--L'eunuque saisit avec ses doigts ramassés
+comme le bouton d'une plante ou d'une fleur le bout du linga et il en
+serre les côtés avec ses lèvres et même avec les dents.
+
+3° La SUCCION EXTÉRIEURE.--L'eunuque presse le bout du linga avec ses
+lèvres fortement serrées elle pousse dehors par cette pression, et puis
+le reprend avec ses lèvres et répète le même jeu.
+
+4° La SUCCION INTÉRIEURE.--L'eunuque introduit le linga Dans sa bouche,
+le presse avec ses lèvres et le tire en dehors; puis il le reprend dans
+sa bouche et continue ainsi.
+
+5° Le BAISER.--L'eunuque, tenant le linga dans sa main, le baise à la
+manière décrite pour le baiser de la lèvre inférieure.
+
+6° Le LÈCHEMENT.--Après le baiser, l'eunuque touche le linga de tous les
+côtés avec la langue et en lèche le bout.
+
+7° La SUCCION DE LA MANGUE.--L'eunuque met la moitié du linga dans sa
+bouche et le suce avec force.
+
+8° L'AVALEMENT.--L'eunuque introduit le linga tout entier dans sa bouche
+et en presse le bout au fond de sa gorge, comme s'il voulait l'avaler.
+
+Les domestiques mâles font quelquefois l'auparishtaka à leur maître. Il
+se pratique aussi entre intimes.
+
+Quelques femmes du harem, très ardentes, se le font aussi entre elles,
+en unissant la bouche à l'yoni (c'est un mode des amours lesbiennes ou
+saphiques, la titillation du clitoris par la langue).
+
+Quelques hommes caressent ainsi le yoni des femmes et y font les mêmes
+actes et mignardises que dans le baiser de la bouche (App. 4 et 5). Dans
+ce cas, quand la femme est renversée, la tête en bas, vers les pieds de
+l'homme, celui-ci caresse le yoni avec sa bouche et sa langue. C'est
+_l'union de la corneille _(figurée au temple souterrain d'Éléphanta).
+
+Par passion pour cette sorte de plaisirs, des courtisanes quittent des
+amants généreux et possédant de bonnes qualités pour s'attacher à des
+esclaves et à des cornacs (App. 6).
+
+Contrairement à l'opinion des anciens casuistes qui sont plus sévères,
+Vatsyayana est d'avis que l'Auparishtaka n'est défendu qu'aux maris avec
+leurs femmes. Il ajoute que, pour les pratiques de l'amour, on ne doit
+obéir qu'à l'usage du pays et à son propre goût.
+
+On retrouve cette maxime chez les philosophes grecs et chez ceux du
+XVIIIe siècle.
+
+«L'amour, dit Zenon, est un dieu libre, n'ayant d'autre fonction à
+remplir que l'union et la concorde.»
+
+«Tout est femme dans ce qu'on aime, dit Lamettrie, l'amour ne connaît
+d'autres bornes que celles du plaisir.»
+
+Ce principe a été appliqué sans réserve, aussi bien dans le siècle du
+grand Frédéric que dans celui de Périclès. Frédéric lui-même passait
+pour sodomiste; Catherine de Russie se livrait à toutes les dépravations
+et avait constamment deux amants bien choisis. Que n'a-t-on pas dit du
+Régent et de ses filles!
+
+
+APPENDICE AU CHAPITRE VI
+
+N° 1.--Usage actuel de l'Auparishtaka.
+
+L'auparishtaka, aujourd'hui relégué dans les mauvais lieux et dans les
+ménages onanistes (Gauthier, _Onanisme buccal_), parait avoir été très
+commun anciennement dans l'Inde.
+
+On en trouve dans les gravures du chevalier Richard Payne, intitulé le
+_Culte de Priape_, une représentation empruntée au temple souterrain
+d'Éléphanta, et où l'homme agit sur la femme qui a la tête en bas.
+
+Les différentes sortes d'auparishtaka se voient aussi dans les
+sculptures des temples de Civa, à Bhuvaneshwara, près de Cuttak, dans
+l'Orissa, qui remontent jusqu'au VIIIe siècle.
+
+L'auparishtaka ne paraît pas habituel maintenant dans l'Hindoustan.
+
+Il y a, en Algérie, des Arabes qui provoquent les hommes à cette
+débauche; pour quelques-uns, c'est un moyen de chantage ou de vol.
+
+Dans les maisons de tolérance de Paris, celles mêmes qui sont tenues sur
+un grand pied, les femmes se prêtent à cette pratique et y provoquent
+même.
+
+Beaucoup de célibataires d'un âge mûr qui fréquentent ces maisons
+préfèrent cette pratique à la connexion, non par libertinage, mais parce
+qu'elle satisfait, sans danger pour leur santé, ce qui n'est chez eux
+qu'un simple besoin d'hygiène analogue au bain.
+
+N° 2.--Emploi ancien des eunuques.
+
+L'emploi des eunuques est fort ancien en Orient, puisque Putiphar était
+eunuque.
+
+(Comme Puliphar avait une fille, il faut admettre, ou que la mère de
+cette fille avait rencontré mieux que Joseph, ou que Puliphar n'était
+eunuque qu'en apparence et par hermaphrodisme).
+
+A Rome, beaucoup de maris en avaient un pour garder leur femme.
+
+Ovide, livre II, _Les Amours_, adresse à Bagoas l'Élégie deuxième pour
+qu'il ne soit pas un gardien trop sévère:
+
+«O toi, Bagoas, qui n'es ni homme ni femme, gardien de ma maîtresse,
+laisse-lui prendre à la dérobée un peu de liberté, et tout ce que tu
+lui en accorderas, elle te le rendra. Consens à être de complicité avec
+elle. Un complice discret gouverne la maison, il ne sent plus le fouet.
+Pour cacher au mari la vérité, on le berce de chimères, et maîtres
+autant l'un que l'autre, le complice et le mari approuveront ce
+qu'approuvé la femme.
+
+«Une femme caressante obtient de son époux tout ce qu'elle désire.
+
+«Toutefois, que de temps en temps elle te querelle; qu'elle feigne de
+verser des larmes et te traite de bourreau.
+
+«Tu lui reprocheras alors des fantes dentelle se justifiera aisément;
+elle deviendra par là irréprochable aux yeux de son mari. Ces
+complaisances te seront bien payées, et tu y gagneras bientôt ta propre
+liberté.»
+
+N° 3.--Autre emploi des eunuques.
+
+Aujourd'hui les eunuques servent de plastron pour la sodomie aux
+musulmans de l'Inde; ils ne se déguisent plus en femmes, attendu que
+ceux-ci préfèrent les jeunes garçons, à tel point que les Bayadères
+qui vont chanter et danser chez les princes musulmans s'habillent
+quelquefois en hommes, pour répondre à leur goût (voir les _Chants des
+Bayadères_).
+
+Dans tout l'Orient, les masseurs des bains, qui sont des adolescents,
+s'offrent d'eux-mêmes comme plastrons.
+
+Le nombre des eunuques alla toujours en augmentant à Rome, malgré un
+édit de Domitien qui interdit la castration, et que Martial a loué dans
+son Épigramme 3 du livre, VI:
+
+«On se faisait un jeu de violer les droits sacrés du mariage, un jeu de
+mutiler des hommes innocents. Vous défendez cette infamie, César! et
+vous rendez service aux générations futures. Personne, sous votre règne,
+ne sera eunuque ni adultère. Avant vous, cependant, ô moeurs! l'eunuque
+lui-même était un adultère.»
+
+Déjà considérable sous les empereurs grecs, le nombre des eunuques le
+devint bien plus encore sous les successeurs de Mahomet.
+
+On alla jusqu'à faire des eunuques femelles. On fendait le ventre aux
+jeunes filles pour extirper les ovaires et on coupait le clitoris
+jusqu'à sa racine, ensuite on fermait la vulve en rétrécissant les
+grandes lèvres par des points de suture. On obtenait des êtres sans sexe
+et sans désirs dont on était plus sûr que des eunuques, mâles encore
+capables de désirs ou bien dont, à défaut même des sens, le coeur
+pouvait être captivé.
+
+N° 4.--Obscénités sur les chars sacrés de l'Inde.
+
+Cette caresse est la principale de celles figurées sur le char sacré
+de Mazulipatam par un groupe de six personnes: un homme besognant cinq
+femmes avec sa langue, ses pieds et ses mains. Rien de plus dégoûtant
+que cette peinture de grandeur plus que naturelle, dont les enfants des
+deux sexes se montrent tous les détails constamment exposés à tous les
+yeux.
+
+Très souvent la masturbation, comme manifestation d'amour, est figurée
+sur les chars sacrés Sur celui de Chandernagor une gopi s'y livre en
+regardant Krishna. Les cariatydes d'un char récemment fait à Pondichéry
+sont des singes se masturbant.
+
+N° 5.--Épigrammes de Martial.
+
+L'Auparishtaka était fort pratiqué à Rome du temps de Domitien, ainsi
+que le montrent les épigrammes suivants de Martial:
+
+L. II, 49. «Je ne veux pas épouser Thalisma, c'est une libertine... mais
+elle se donne à de jeunes garçons... Je l'épouse.»
+
+L. JI, 50. Contre Lesbie: «Tu suces et tu bois de l'eau, Lesbie; c'est
+très bien, tu laves l'endroit qui en a besoin.»
+
+L. II, 73. «Lyris suce, même quand elle n'est pas ivre.»
+
+L. 111, 75. Contre Luperculus. «Depuis longtemps, Luperculus, ta mentule
+a perdu toute vigueur et les aphrodysiaques n'ont pu lui rendre sa
+vertu. Maintenant tu commences à corrompre à force d'argent des bouches
+pures, et tu ne réussis pas mieux. Il t'en a bien coûté pour rester
+impuissant!
+
+L. III, 88. Contre deux frères impudiques. «Ils sont frères jumeaux,
+mais lèchent chacun un sexe différent; dites s'ils sont plus
+ressemblants que différents!»
+
+L. III, 96. «Tu lèches ma maîtresse et tu ne lui fais rien autre
+chose; puis tu babilles comme si tu étais besogneur. Si je t'y prends,
+Gargitius, je te ferai taire (en te coupant la langue).»
+
+Dans l'épigramme 43 du livre IV, Martial reproche à Coracinus d'être
+cunnilingue.
+
+L. IV, 50. «Pourquoi, Thaïs, me répéter que je suis trop vieux? on n'est
+jamais trop vieux pour lécher.»
+
+L. XI, 25. «Cette libertine éhontée, cette connaissance intime de tant
+de fillettes, la mentule de Lunius, ne peut plus se dresser; gare à
+sa langue !» Dans l'épigramme 46 du livre XI, Martial conseille
+l'Auparishtaka à un vieillard.
+
+L. XI, 47. «Pourquoi Blattara fuit-il tout commerce avec les femmes?
+Pourquoi joue-t-il de la langue?--Pour ne pas besogner (impuissant).»
+
+L. XI, 61. Sur Mantius. «Mantius ne peut plus raidir sa langue
+libertine, car pendant qu'il la plongeait dans une vulve gonflée de
+luxure, et qu'il y demeurait attaché, entendant dans l'intérieur les
+vagissements de l'enfant, une maladie honteuse a paralysé cette langue
+avide; aujourd'hui il n'est plus possible à Mantius d'être pur ni
+impur.»
+
+L. XII, 86. Contre Fabullus. «Les philopèdes, dis-tu, puent de la
+bouche; dis-moi, ô Fabulus, que sentent les cunnilingues?»
+
+On a peine à croire à un tel dévergondage; cependant, comme Martial
+adresse plusieurs de ses épigrammes aux hommes qui vivent de leur
+impudicité, on peut admettre tout comme possible. Le docteur Garnier
+cite une classe de faits de ce genre et les explique naturellement ainsi
+que la sodomie, en faisant remarquer que souvent l'anus est un foyer
+érogène.
+
+N° 6.--Talents intimes.
+
+On voit, non-seulement dans l'Inde, mais en tout pays, des hommes
+distingués enchaînés par des femmes sans jeunesse, esprit ni beauté,
+mais possédant quelques talents intimes comme ceux qui ont fait la
+fortune de la du Barry.
+
+Diderot donne, dans les _Bijoux indiscrets, _sous le titre: le _Bijou
+voyageur, _les récits d'une femme laide et sotte qui a gagné une
+grande fortune par une complaisance cosmopolite. Ceux qui concernent
+l'Allemagne, l'Italie, et l'Espagne, et qui sont écrits respectivement
+en latin, en italien et en espagnol, sont curieux; ils nous mettent au
+courant des vices dominant dans ces pays au XVIIIe siècle. A Vienne,
+ce sont les raffinements indiens, les mignardises et l'hyménée par la
+bouche, les seins, etc. En Italie, ce sont les amours florentins (in vas
+non naturale); en Espagne, des tours de force de prouesses amoureuses,
+des nuits de plaisir sans trêve ni merci. Pourquoi le _Bijou
+voyageur _ne se sert-il du français que pour lier et commenter ses
+_indiscrétions_ polyglottes? Diderot fait lui-même la réponse:
+
+«Le lecteur français veut être respecté.»
+
+N° 7.--Docteur GARNIER, Onanisme buccal.
+
+L'onanisme en général et souvent l'onanisme buccal est aujourd'hui
+fréquent. Il est la règle dans les unions libres, sans être une
+exception dans les autres. L'influence directe d'organes étrangers,
+actifs, conscients, pour ainsi dire, comme les lèvres, la bouche et
+surtout la langue, a pour effet une impression beaucoup plus vive et
+profonde que les rapports naturels.
+
+L'odeur spéciale qui se dégage des organes secrets de la femme est, pour
+certains vert-galants, comme Henri IV, le souverain excitant de l'amour.
+Elle les surexcite au point qu'ils fouillent avec la bouche et le nez
+les parties sexuelles et en aspirent les liquides. De là leur nom de
+renifleurs.
+
+Excitées directement par la succion, l'aspiration et le lèchement de
+tous leurs organes, les femmes, parvenues au paroxysme, lancent dans la
+bouche de l'homme, par leur conduit afférent, le mucus glaireux sécrété
+par les glandes vulvo-vaginales. Le plaisir que cette éjaculation
+procure aux femmes passionnées leur fait rechercher cette débauche.
+Les femmes galantes la considèrent comme la plus grande preuve d'amour
+qu'elles puissent, recevoir de leurs sigisbés et comme le moyen le plus
+sur de les fixer (des femmes dites honnêtes et du monde ont ce goût).
+
+Pour ne pas avoir à rougir d'un office vil non partagé, c'est
+ordinairement par réciprocité alternative, et souvent simultanée, que
+des amants libres ou des époux se livrent ensemble à ces écarts. Opposés
+l'un à l'autre de la tête aux pieds, ils agissent ensemble, chacun de
+leur côté, avec une telle passion qu'ils en deviennent inconscients
+[29]. Ce vice a quelquefois pour conséquence, chez la femme, l'hystérie,
+chez l'homme, la paralysie plus ou moins complète des membres et du
+cerveau.
+
+[Note 29: Cette pratique devenue fréquente est appelée par les libertins
+FAIRE 69.]
+
+La succion du clitoris et le lèchement de la vulve avec la langue
+constitue le saphisme. Le saphisme féminin est préféré par les femmes
+lubriques à tous les autres moyens de plaisir. Le saphisme détermine un
+état particulier du clitoris très caractéristique.
+
+L'auparishtaka ou onanisme buccal entre hommes paraît s'être répandu
+dans ces derniers temps. Quelques libertins choisissent criminellement
+pour cet office de jeunes enfants dans la bouche desquels le pénis se
+meut comme dans le vagin.
+
+
+
+
+
+ TITRE V
+
+ COMMENT, POUR L'ACTE SEXUEL,
+ ON VIENT EN AIDE A LA NATURE
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+Des attouchements.
+
+Lorsqu'un homme ne peut satisfaire une femme Hastini (type éléphant) il
+est obligé de recourir à des moyens propres à l'exciter. Il commence par
+lui frotter le yoni avec les doigts ou la main et n'entre en connexion
+avec elle que lorsqu'elle éprouve déjà du plaisir.
+
+
+APPENDICE AU CHAPITRE I
+
+N° 1.--Opinion des Théologiens.
+
+Ici, comme dans tout le corps du Soutra, le but poursuivi est la
+satisfaction de la femme, indépendamment même de la génération ou du
+dessein d'augmenter l'amour réciproque. Ainsi que nous l'avons fait
+remarquer dans une note précédente, ces deux dernières fins peuvent,
+aux yeux des théologiens que nous avons cités, légitimer l'attouchement
+recommandé par l'auteur indien. Cela résulte, d'ailleurs, implicitement,
+dans le cas de mariage, du premier alinéa de l'art. 920 de la théologie
+morale du P. Gury.
+
+920.--Il n'y a pas de péché grave, ni même léger, suivant l'opinion plus
+commune et plus probable, de la part d'une épouse qui s'excite par des
+attouchements à répandre sa semence aussitôt après l'acte dans lequel le
+mari seul l'a répandue:
+
+1° Parce que cette semence est destinée à accomplir l'acte conjugal,
+pour que les époux ne soient promptement qu'une seule chair, et, de même
+que l'époux peut se préparer à l'acte par des attouchements, l'épouse
+peut également le terminer par des attouchements.
+
+2° Parce que, si les femmes, après une telle excitation, étaient tenues
+de réprimer les mouvements naturels, elles risqueraient de pécher
+gravement.
+
+Sanchez dit: Conjugi tardivo ad seminandum consuledum est ut ante
+concubitum tactibus venerem excitet, ut vel sic possit in ipso concubitu
+effundere semen.
+
+Cet avis est sans doute fondé sur l'opinion généralement admise que
+la coïncidence des deux spasmes génésiques favorise la conception (se
+reporter à la note 4 de l'appendice du Chapitre I et à l'appendice du
+Chapitre IV du Titre IV).
+
+On doit le supposer: 1° à cause de la question suivante que pose
+Sanchez:
+
+An sit mortale quoties non simul conjuges semen consulte effundant.
+
+Y a-t-il péché mortel quand les deux époux s'entendent pour empêcher la
+simultanéité de leur spasme respectif?
+
+2° Parce que, en tout autre cas, les attouchements personnels sont
+défendus, ainsi qu'il résulte de l'alinéa ci-après de l'article 920 déjà
+en partie cité du Père Gury:
+
+«Les attouchements sur soi-même en vue du plaisir vénérien en l'absence
+de l'autre époux, selon l'opinion de plusieurs, constituent un péché
+grave, parce que l'époux n'a pas le droit de se servir de son propre
+corps pour son plaisir, mais seulement pour l'acte conjugal. Saint
+Alphonse considère cette opinion comme plus probable et comme devant
+être suivie dans la pratique.»
+
+Il n'est question nulle part dans le Kama Soutra des attouchements
+personnels. La facilité des moeurs doit les rendre très rares dans
+l'Inde, excepté pour ceux qui font voeu de chasteté. Mais comme les
+casuistes indiens croient ces derniers incapables d'aucune sorte
+d'incontinence, ils ont dû considérer les attouchements personnels comme
+une quantité négligeable.
+
+N° 2--Opinion des médecins.
+
+AMBROISE PARÉ
+
+Dans son traité de la génération de l'homme (1573) Ambroise Paré
+conseille au mari de préparer sa femme afin que les deux semences se
+puissent rencontrer ensemble:
+
+«L'homme étant couché avec sa compagne la doit mignardiser, chatouiller,
+caresser et émouvoir s'il trouvait qu'elle fut dure à l'éperon; et le
+cultivateur n'entrera dans le champ de nature humaine à l'estourdy, sans
+que premièrement n'ait fait ses approches afin qu'elle soit esguillonée
+et titilée tant qu'elle soit éprise du désir du masle et que l'eau lui
+en vienne à la bouche, afin qu'elle prenne volonté et appétit d'habiter
+et faire une petite créature de Dieu et que les deux semences se
+puissent rencontrer ensemble, car aucunes femmes ne sont pas si promptes
+à ce jeu que les hommes.»
+
+Le Docteur Jules Guyot cite et appuie l'avis d'Ambroise Paré; Paul
+Garnier le combat.
+
+Docteur PAUL GABSIER (De l'Onanisme).
+
+«Sauf de rares exceptions, la femme ne ressent point spontanément
+l'incitation qui chez l'homme résulte de l'érection de ses organes; elle
+ne l'éprouve que par son contact avec lui lorsqu'il la provoque et la
+transmet par ses caresses. De là la nécessité des préludes tout en
+observant cette règle:»que les organes génitaux de l'un des sexes ne
+doivent recevoir que l'action naturelle des organes génitaux de l'autre
+sexe à l'exclusion de tout autre contact ou ébranlement, les caresses
+des époux avant et après l'union ne devant point s'étendre à ces
+organes. Des pratiquas contraires mènent à l'onanisme à deux qui a pour
+la femme les conséquences les plus funestes: la dépravation et la perte
+de la santé. L'onanisme à deux détermine presque toujours l'onanisme
+isolé, et chacun de ces onanismes engendre fréquemment soit l'hystérie,
+soit le gonflement et par suite l'hypertrophie des glandes vaginales,
+soit l'allongement du col de la matrice, soit un développement du
+clitoris qui en nécessite l'excision, soit le cancer de la matrice. Le
+plus grand de ces maux est la nymphomanie et le moindre la perte de la
+voix.
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+Les Apadravyas.
+
+L'homme peut aussi, pour satisfaire une femme, user des apadravyas ou
+objets qui, mis sur le linga ou autour, en augmentent la longueur ou la
+grosseur, de manière qu'il corresponde aux dimensions du yoni[30].
+
+[Note 30: Les apadravyas ayant pour objet la satisfaction de la femme,
+leur invention, bien que bizarre à nos yeux, part cependant d'un bon
+sentiment; et, sous ce rapport, les hindous valent mieux que les chinois
+qui estropient leurs femmes pour resserrer les lèvres par le gonflement
+des cuisses.
+
+Au point de vue du P. Gury, les apadravyas pourraient être permis, quand
+ils ne forment pas obstacle à la génération.
+
+Nous avons vu plus haut Chariclès, dans Lucien, les qualifier de
+monstrueux parce que généralement leur emploi a pour objet ou
+conséquence la stérilité. Ce emploi était commun à Rome où sans doute
+l'Inde les avait importés.]
+
+Bathravia est d'avis que ces objets doivent être d'or, d'argent, de
+cuivre, de fer, d'ivoire, de corne de buffle, de bois de différentes
+sortes, en peau, en cuir, doux, frais, provoquant l'érection, et bien
+appropriés à leur but.
+
+Vatsyayana, sous ce rapport, s'en remet au goût de chacun.
+
+Voici les différentes sortes d'Apadravyas.
+
+1° L'anneau de la longueur du linga au-dessous de sa tête; sa surface
+extérieure doit être rude et garnie de petites saillies hémisphériques
+ou globuleuses de manière à former une lime à frottement doux qui n'use
+point.
+
+2° Le couple: formé de deux anneaux.
+
+3° Le bracelet: formé de plusieurs anneaux ayant ensemble la longueur du
+linga.
+
+4° La spirale: elle s'obtient en enroulant autour du linga un fil
+métallique, comme du laiton, dont les tours sont très rapprochés.
+
+5° Le Jalaka, tube métallique ouvert à ses deux extrémités; à
+l'extérieur, il est rude et parsemé de saillies hémisphériques douces au
+toucher; il a les dimensions du yoni; on l'attache à la ceinture.
+
+6° A défaut du Jalaka, un tube fait de bois de pommier ou du goulot
+d'une gourde ou d'un roseau amolli avec de l'huile et des essences, qui
+s'attache à la ceinture avec des cordons; ou bien une foule de petits
+anneaux de bois doux et attachés ensemble.
+
+Les tubes peuvent servir, soit en entourant le linga, soit seuls et à sa
+place[31].
+
+[Note 31: Ces apadravyas paraissent grossiers ou dangereux. Un
+industriel qui s'aiderait de la science pourrait, aujourd'hui, en
+fabriquer d'inoffensifs avec le caoutchouc, et vu leur bon usage, il en
+pourrait vendre beaucoup dans l'Inde. On peut rattacher à cette sorte
+d'apadravyas qui peuvent fonctionner sans le linga tous les engins
+imaginés pour le remplacer (Voir appendice N° 3).]
+
+Il est d'usage, dans le sud de l'Inde, de se faire un trou dans la peau
+du linga, comme on s'en fait aux oreilles pour y suspendre des boucles;
+à ce trou on accroche divers apadravyas, ceux mentionnés plus haut et
+d'autres de formes appropriées pour le plaisir de la femme.
+
+L'auteur indique comment on fait grossir le linga pour un mois en le
+frictionnant avec certaines plantes.
+
+Il prétend que, dans les pays dravidiens, on obtient un grossissement
+qui persiste indéfiniment en le frottant d'abord avec les soies de
+certains insectes qui vivent dans les arbres, comme les chenilles:
+ensuite pendant deux mois avec de l'huile, puis de nouveau avec les
+soies de chenilles et ainsi de suite.
+
+Le linga gonfle graduellement; quand il est assez gros, l'homme se
+couche sur un hamac percé d'un trou, à travers lequel il laisse pendre
+son linga; il fait ensuite passer la douleur du gonflement avec des
+lotions froides[32].
+
+[Note 32: Voir la fin du N° 2 de l'Appendice.]
+
+Un onguent, fait avec le fruit de l'asteracantba longiflora rétrécit
+pour une nuit le yoni d'une femme éléphant[33].
+
+[Note 33: Aujourd'hui, dans le sud de l'Inde, les femmes usent beaucoup
+d'astringents pour rétrécir leur yoni. Il en est, dit-on, qui par ce
+moyen se refont une virginité.
+
+Un jeune médecin de la marine avait commencé une étude de ces procédés
+qu'il croyait pouvoir être utilisés en Europe; mais ayant du quitter
+l'Inde plus tôt qu'il ne pensait, il ne put réaliser son projet.
+
+Les prostituées qui font abus des astringents perdent toute sensibilité
+dans la paroi vaginale.]
+
+Un autre onguent composé du fruit et du jus de plusieurs plantes élargit
+le yoni d'une femme gazelle.
+
+
+APPENDICE AU CHAPITRE II
+
+N° 1.--Secret de Popée
+
+Dans la note précédente, nous avons parlé des moyens employés par les
+femmes de l'Inde pour resserrer le yoni.
+
+Le Docteur Debay en indique qui ne sont point dangereux et qui sont
+usités en France.
+
+Nous citerons seulement le secret de Popée pour paraître toujours
+vierge.
+
+«Lavez la partie avec de l'eau blanchie par quelques gouttes d'alcool
+benzoïque; séchez la ensuite avec des linges fins, et saupoudrez la
+intérieurement avec de l'amidon. L'effet est très remarquable.
+
+N° 2.--Les ennemis de la virilité
+
+Les transports d'une imagination lubrique et les désirs charnels
+excessifs sont les plus dangereux ennemis de la virilité.
+
+L'homme raisonnable attend que la nature parle, sans provocation
+artificielle, et cela même dans l'intérêt de la fréquence de l'acte
+sexuel; le seul stimulant doit être l'attrait de la personne.
+
+Tout ce qui échauffe le sang, en accélère la circulation, et le porte au
+cerveau, prédispose à la frigidité.
+
+Les abus alcooliques et l'usage des mets échauffants détruisent aussi la
+virilité.
+
+La fréquence excessive de l'acte sexuel nuit à la qualité de la
+procréation.
+
+Pour ce sujet nous renvoyons au traité fort savant, fort bien écrit et
+pensé, du docteur Garnier (impuissance physique et morale de l'homme et
+de la femme). Nous lui empruntons l'application suivante.
+
+Chez un jeune client la verge était recouverte par le prépuce et, en
+érection, avait à peine la grosseur d'une plume sur deux pouces de long;
+les proportions de tout l'appareil génital étaient aussi lilliputiennes.
+
+Un cylindre en caoutchouc, de la forme et du volume d'un pénis
+ordinaire, avec un canal intérieur dont le diamètre était proportionné à
+la verge en érection, fut adapté au pubis par une lanière passée sur
+les lombes comme un bandage de corps. Son élasticité, en permettant
+aux mouvements du cylindre de se transmettre au pénis emprisonné à
+l'intérieur, donna un succès complet. En s'essayant ainsi, avec un régime
+tonique, après un temps assez long, la verge s'étant accrue, le sujet
+primitivement impuissant put se livrer naturellement au coït.
+
+Ce phallus artificiel est imité du congesteur de Mondat contre le défaut
+d'érection par anaphrodysie; de jeunes pucelles pourraient en tenir
+lieu.
+
+En somme, le moyen de beaucoup le meilleur de développer l'organe est de
+rendre son action possible et fréquente. Dans ce but les Arabes donnent
+à leurs fils adolescents des femmes étroites ou habiles à les exciter.
+
+N° 3,--Onanisme mécanique (Docteur GARNIER)
+
+Dès la plus haute antiquité les femmes de l'Orient faisaient un fréquent
+usage de phallus et autres objets matériels, ainsi que le prouve un
+passage du prophète Ezéchiel.
+
+Chez les anciens le phallus était l'instrument le plus répandu;
+plusieurs spécimens de divers modèles trouvés dans les ruines de Pompéi
+et Herculanum sont exposés au musée de Naples.
+
+On les fabrique à Canton avec un mélange gommo-résineux d'une certaine
+souplesse et coloré en rosé, et on les vend publiquement à Tien-Tsin,
+ainsi que des albums représentant des femmes nues qui font usage de ces
+instruments attachés à leurs talons. On les exhibe même au théâtre pour
+en indiquer aux jeunes femmes l'emploi contre la génération.
+
+On en fabrique aussi à Paris en caoutchouc rouge durci, parfaitement
+imités, que l'on vend secrètement à des adresses connues de toutes les
+intéressées. Ils se gonflent à volonté, et du lait ou tout autre liquide
+placé à l'intérieur, s'échauffant au contact du vagin, s'échappe et se
+répand au moment psychologique pour rendre l'illusion plus complète.
+
+Les boules japonnaises, en usage aussi en Chine et dans les sérails de
+l'Inde, consistent en deux boules creuses d'égale grosseur, formées par
+une feuille mince de laiton. L'une est vide, tandis que l'autre contient
+une boule ou une certaine quantité de mercure coulant; c'est le mâle.
+Introduite, dans le vagin, la boule vide la première, elles produisent,
+au plus petit mouvement des cuisses, du bassin, ou même par l'érection
+spontanée du tissu érectile, cette secousse légère qui fait les délices
+des femmes par la titillation voluptueuse qui en résulte et qui se
+prolonge à volonté.
+
+On sait que l'usage de la machine à coudre est un véritable onanisme
+mécanique.
+
+N° 4.--Anaphrodisie. MONTAIGNE, L'ARIOSTE, OVIDE.
+
+La crainte et la honte de rester en affront devant une femme est une des
+causes les plus fréquentes de syncope génitale, surtout chez les hommes
+de la seconde jeunesse.
+
+Il existe chez les jeunes gens une espèce d'aphrodisie accidentelle
+occasionnée par l'excès de l'amour sentimental. Montaigne raconte qu'il
+s'est trouvé dans ce cas.
+
+Enfin, l'application soutenue à l'étude et la méditation produisent
+aussi l'anaphrodisie accidentelle et même habituelle (souvent sans doute
+chez les religieux).
+
+L'Arioste a décrit, avec beaucoup d'esprit, l'anaphrodisie d'un vieil
+ermite.
+
+Orlando furioso. Canto Ottavo.
+
+ Angelica e l'Ermita.
+
+ Giù resupina nel l'arena giace
+ À lutte voglie dell'ucchio rapace,
+ Egli l'abbraccia et a placer la tocca;
+ Ed ella dorme et non puo far ischermo;
+ Hor le baccia il bel petto, Hor la bocca;
+ Non e chi lo vèddia in quel loco aspro ed ermo
+ Ma, nell'incontro, il suo destrier trabocca;
+ Chè al desio non risponde il corpo infermo;
+ Ed era mal alto perche ave va troppi anni;
+ E potra peggio quanto pru l'affanni.
+ Tulle le nie, lutte i modi tenta;
+ Ma quel pigro rozzon non pern s'alza,
+ Inderno il fren gli scuote e lo tormenla
+ E non puo far che tenga la testa alla.
+ Al fin pressa alla donna s'addormenta.
+
+Angélique et l'Ermite
+
+La plage l'a reçue comme une épave, nue gisante sur le dos, évanouie, à
+la merci de l'oiseau de proie.
+
+ Le vieil ermite l'embrasse et la palpe à plaisir;
+ Il lui baise tantôt les seins, tantôt la bouche;
+ Car personne ne le voit dans ce lieu sauvage et désert.
+ Mais son coursier trébuche à la rencontre.
+ Son cerveau est en feu, mais son corps est de glace,
+ Et son dépit ajoute encore à son impuissance;
+
+ Il a beau faire tous les efforts, tenter tous les essais,
+ Sa rosse fourbue ne veut point se lever;
+ En vain, il secoue le frein et la tourmente de la main,
+ Il ne parvient point à lui faire tenir la tête haute.
+ Enfin, à bout d'efforts, il s'endort près de la belle.
+
+OVIDE.--_Les Amours. _Livre III, Élégie 7e.
+
+Corine entrelaçait autour de mon cou ses bras d'albâtre; elle me donnait
+des baisers lascifs, elle glissait amoureusement sa cuisse sous la
+mienne, m'appelait son vainqueur, ajoutant tout ce qu'on peut dire pour
+exalter la passion; et malgré tout, mes membres sont demeurés engourdis
+et je n'ai pu me servir de l'instrument du plaisir.
+
+Cache toi pleine de honte, ô la plus vile partie de mon corps! par
+toi, j'ai été trouvé en défaut; tu m'as fait éprouver le plus sensible
+affront. Ma maîtresse, cependant, ne dédaigne pas de me secourir, dans
+ma détresse, de sa main délicate; mais voyant que rien ne pouvait lui
+rendre la vie, et qu'il demeurait malgré tout insensible: Pourquoi,
+dit-elle, te joues-tu de moi? Qui le forçait, insensé, devenir malgré
+toi partager ma couche?
+
+Ou tu as été ensorcelé par une magicienne, ou tu t'es épuisé avec une
+autre avant de venir me trouver.
+
+Aussitôt elle sauta hors du lit, à peine vêtue de sa tunique, et
+s'enfuit pieds-nus.
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+Les Aphrodisiaques.
+
+Voici comment on les prépare.
+
+Dans du lait sucré, on met beaucoup de poivre Ghaba, et on y ajoute
+tantôt: 1° Une décoction de la racine de l'uchala, ou bien des graines
+de la sanseviera, roxbourgiana, et, 2° de l'hédysarum gangeticum, ou du
+jus de cette plante avec elle, 3° Du jus de Kuiti et de la Kshirika,
+4° Ou bien une pâte composée avec l'asperge rameuse et des plantes
+schvadaustra et goudachi, avec addition de miel et de gui (on sait
+que ce dernier jouait un rôle dans une préparation magique chez les
+Druides). 5° Ou bien une décoction des deux dernières plantes, avec des
+fruits de premna spinosa. 6° Lait sucré dans lequel on fait bouillir
+des testicules de bouc ou de bélier. 7° Mélange de miel, de sucre et
+d'esprit, tous trois en quantités égales. Le jus de fenouil dans le lait
+est un aphrodisiaque saint, qui prolonge la vie et se boit comme le
+nectar. 8° Une décoction multiple, analogue aux cinq premières indiquées
+ci-dessus, fouettée avec des oeufs de moineau (comme oiseau très
+amoureux) rend un homme capable de satisfaire beaucoup de femmes.
+
+Une autre composition très compliquée, ne renfermant que des végétaux,
+donne à l'homme le pouvoir de servir un nombre illimité de femmes.
+
+L'aphorisme suivant (en vers) donne la règle générale sur la matière:
+
+Les moyens de produire la vigueur et l'amour sexuels doivent être
+empruntés à la médecine, aux védas, à la magie, et à des parents
+discrets.
+
+On ne doit en essayer aucun d'un effet douteux ou nuisible à la santé
+ou nécessitant soit la mort d'un animal quelconque, soit un contact qui
+occasionne une souillure.
+
+On ne doit user que de ceux qui sont _saints_, consacrés par
+_l'expérience et approuvés par les brahmanes_[34].
+
+[Note 34: Les mots en italique montrent bien le caractère religieux,
+c'est-à-dire obligatoire que le Kama Soutra attache aux conseils et aux
+règles qu'il formule.]
+
+
+APPENDICE AU CHAPITRE III
+
+Les Orientaux se sont, de tous temps, occupés des aphrodisiaques; leurs
+auteurs les divisent en deux classes: les naturels et mécaniques, tels
+que la flagellation, et les artificiels ou médicinaux.
+
+On cité, dans la première classe, les insectes qu'appliquaient des
+tribus sauvages, et l'exemple de la jeune femme d'un vieux brahmane qui
+voulait de nouveau le faire piquer par une guêpe.
+
+Ovide, _Art d'aimer, _livre II, nous conseille la discrétion sur les
+aphrodisiaques.
+
+Il en est qui conseillent de prendre pour stimulants des plantes
+dangereuses: du poivre mêlé avec la semence de l'ortie ou du pyrètre
+broyé, mêlé à du vin vieux. Autant de poisons selon moi, et de moyens
+qu'interdit Vénus.
+
+Je ne vous défends point cependant l'oignon blanc de Mégare, les herbes
+stimulantes, les oeufs, le miel de l'Hymelte, les pommes de pin.
+
+Mais pourquoi, divine Erato, traiter de ces matières qui regardent l'art
+d'Esculape?
+
+Pétrone s'élève avec force contre les empoisonneuses qui, par leurs
+drogues, prétendaient exciter l'ardeur génitale.
+
+Il cite la rage de Caligula causée par un hippomane que lui avait donné
+Caesonie.
+
+Eusèbe cite la folie de Gallus due à un aphrodisiaque. Lucullus, le
+gourmand légendaire, et Lucrèce, l'auteur du poème de Natura Rerum,
+seraient morts au milieu des fureurs frénétiques causées par des
+breuvages hippomaniques.
+
+Comme Ovide, nous renvoyons aux médecins; nous leur emprunterons
+seulement quelques indications sommaires.
+
+Les aphrodisiaques les mieux connus sont:
+
+La flagellation, l'urtication, la scarification, l'électricité, les
+lotions stimulantes sur les organes génitaux avec de l'eau à la glace,
+de l'eau salée et de l'eau aromatique, le phosphore.
+
+Dans le règne végétal, la sarriette, la menthe poivrée, le cresson
+alénois, le céleri, l'artichaut et l'asperge, la cinéraire sibérienne,
+la benoîte, la muscade, le poivre, la girofle et tous les condiments
+fortement aromatiques, la vanille et le cacao, le genseng, le salep, la
+truffe parfumée, l'oronge, la morelle, le bole, le phallus et plusieurs
+autres champignons, le safran.
+
+Dans le règne animal (poissons et coquillages) les crustacés, tels que
+le homard, les écrevisses, les mollusques, les cétacés, les pétoncles,
+les huitres et les autres bivalves, l'ichthyophagie en général.
+
+L'ambre gris, la civette, le castor et le musc, les cantharides; ces
+dernières et le phosphore sont presque toujours mortels.
+
+Ambroise Paré cite un homme qui mourut de priapisme et d'hémorragie
+urétrale causée par une potion cantharidée qu'une courtisane, sa
+maîtresse, lui avait fait prendre.
+
+Le baume de tolu, celui de la Mecque et du Pérou, sont aussi des
+excitants.
+
+En Chine et dans les contrées de l'extrême Orient on fait un grand usage
+de l'opium et du hatchi qui procurent, le dernier surtout, des rêves
+délirants et une ivresse dans laquelle on goûte toutes les joies du
+paradis de Mahomet. Une personne qui a été empoisonnée avec du hatchi
+nous a décrit les sensations vraiment extraordinaires qu'elle a
+éprouvées.
+
+Selon le docteur Gauthier, pour réveiller l'amour, rien n'égale
+l'expérience d'une prostituée consommée dans les pratiques du métier.
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+Des embellissements artificiels.
+
+Ceux qui sont disgraciés à la fois de la nature et de la fortune peuvent
+pour plaire recourir à des moyens artificiels tels que ceux-ci:
+
+Un onguent fait avec la coronaria tabernamontana, le costus speciosus ou
+arabicus et la calaphracta flacourtia. On en frotte tout le corps et on
+se rend ainsi agréable à la vue.
+
+Si on passe une poudre fine extraite des plantes ci-dessus à la flamme
+d'une lampe alimentée avec de l'huile de vitriol bleu, on obtient un
+fard noir qui se met sur les cils.
+
+On emploie, de la même manière que le premier onguent ci-dessus
+mentionné, des huiles extraites de plusieurs plantes: l'herbe de porc,
+l'échites putrida; et des fards noirs tirés des mêmes plantes ou de leur
+mélange, et un onguent composé de même.
+
+On attribue la même propriété à une poudre formée de quelques végétaux
+et que l'on mange après l'avoir mélangée avec du miel.
+
+Un os de paon ou de hyène doré attaché à la main rend un homme agréable
+aux yeux des autres[35].
+
+Même succès si l'on s'attache à la main un chapelet de grains de
+jujubier et de coquilles, enchanté de la manière indiquée par
+l'Atharva-Véda (livre des incantations magiques) ou par un habile
+magicien (Appendice 2).
+
+[Note 35: Nous donnons ce détail comme singularité de goût, et le
+suivant comme exemple de superstition.]
+
+
+APPENDICE AU CHAPITRE IV
+
+N° 1.--Conseils d'Ovide
+
+Nous préférons à ces recettes singulières les conseils d'Ovide, _Art
+d'aimer_, Livre III.
+
+Il est peu de figures et de corps sans défauts, sachez les dissimuler.
+
+Si vous êtes de petite taille, restez assise ou étendue sur votre lit et
+là, pour qu'on ne s'aperçoive pas de votre taille, recouvrez vos pieds
+de votre robe.
+
+Si vous êtes trop mince, portez des vêtements épais et non collants.
+
+Avez-vous le teint pâle? mettez un peu de rouge.
+
+Êtes-vous trop brune, employez le poison de Pharos (blanc tiré des
+entrailles du crocodile, remplacé aujourd'hui par la poudre de riz).
+
+Une belle chaussure doit toujours cacher un pied difforme. Une jambe
+sèche et maigre doit toujours être bien entourée. Que de minces
+coussinets rendent les épaules égales; qu'un léger voile couvre les
+seins quand ils sont trop élevés ou trop amples.
+
+Si vous avez des doigts épais, des ongles peu polis, faites le moins de
+gestes possible en parlant.
+
+Ne parlez point à jeun si vous avez l'haleine mauvaise et tenez-vous
+toujours loin de votre interlocuteur.
+
+Évitez de rire, si vous avez les dents noires, trop longues ou mal
+rangées.
+
+N° 2.--Filtres et magie
+
+Vatsyayana donne encore beaucoup d'autres recettes, les unes
+superstitieuses, les autres singulières. Nous en donnerons seulement une
+idée.
+
+1° Compositions bizarres de 6 poudres; un homme qui oint son linga avec
+l'une d'elles se rend maître de telle femme qu'il veut.
+
+2° Des fards composés avec le résidu de la combustion d'os de chameaux,
+de chouettes, de vautours et de paons donnent un pouvoir illimité de
+séduction.
+
+Une certaine composition mélangée de crottes de singes et jetée sur une
+jeune fille comme un sort l'empêche de jamais se marier.
+
+Si une laque saturée sept fois avec de la sueur des testicules d'un
+cheval blanc est appliquée à une lèvre rouge, celle-ci devient blanche;
+elle redevient rouge, si on la frotte avec un certain composé végétal.
+
+De tout temps, jusqu'à la fin du moyen âge, on a cru à la puissance des
+filtres et de la magie pour faire aimer ou détester, enrichir, vivre ou
+mourir.
+
+Du temps d'Ovide et de Pétrone, on faisait remonter aux sorcières de la
+Thessalie cet art porté à Rome sans doute d'abord par les Grecs.
+
+Dans les siècles suivants, l'influence des idées et des superstitions
+indiennes fut prépondérante à Rome, surtout sur les païens (Juvénal
+dans ses satires cite plusieurs fois les Indiens). Elle dominait à
+Constantinople et dans tout l'Orient pendant le bas Empire, alors même
+que régnait le mysticisme; sous Justinien, au VIe siècle, tout le monde
+croyait à la magie. Il y avait des recettes vendues au poids de
+l'or, surtout pour faire mourir. On employait communément des herbes
+enchantées, notamment la mandragore et aussi le poisson Rémora, des os
+de grenouilles, la pierre astroïte, l'hippomane et autres drogues.
+
+L'empereur Justinien se croyait thaumaturge et aimait à le faire croire
+aux autres. On disait dans le peuple que l'Empereur était un démon et
+pouvait se transformer à volonté. Le grave jurisconsulte Tribonien lui
+disait avec conviction ou par flatterie qu'il pouvait se faire quand il
+voulait un pur esprit et se transporter partout surnaturellement.
+
+
+
+
+
+ TITRE VI
+
+ DES DIVERS MODES DE MARIAGE
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+Préceptes généraux.
+
+(Ces préceptes sont conformes aux lois de Manou).
+
+On doit se marier dans sa caste, avec une vierge bien apparentée, riche,
+noble, belle, et qui a au moins trois ans de moins que soi.
+
+On ne doit point rechercher en mariage une jeune fille dans les cas
+suivants.
+
+C'est une amie ou une soeur plus jeune; on la tient cachée; son nom
+n'est pas harmonieux; elle a le nez écrasé; elle a le nombril effacé
+et saillant, au lieu d'être creux; elle est hermaphrodite (App. 1).
+Sa taille est courbée ou déformée; elle est nouée; elle a le front
+proéminent; elle manque de tête; elle est malpropre; elle a appartenu à
+un homme; elle est affectée de goitre ou d'autres glandes saillantes;
+elle est défigurée plus ou moins; elle a dépassé l'âge de puberté; elle
+transpire continuellement des mains et des pieds (App. 2).
+
+Il faut surtout éviter les mésalliances. Celui qui entre dans une
+famille supérieure à la sienne n'est considéré ni de sa femme ni des
+parents de celle-ci. Celui qui épouse une femme de rang inférieur au
+sien n'obtient point pour elle, dans sa propre famille, les égards
+ordinaires (App. 3).
+
+Voici quelques aphorismes au sujet du mariage.
+
+Une jeune fille fort recherchée doit prendre pour époux l'homme qu'elle
+aime et qui lui paraît devoir satisfaire ses désirs de toute nature.
+
+Si ses parents la donnent à un homme riche, uniquement à cause de sa
+fortune, ou à un homme qui a plusieurs femmes, elle ne s'attachera
+jamais à lui, quelles que soient ses qualités.
+
+Mieux vaut un mari pauvre et de peu d'apparence, mais tout entier à
+elle, qu'un homme beau et attrayant qui se doit à plusieurs femmes.
+
+Les femmes d'un homme riche, bien qu'elles jouissent de tous les
+avantages et plaisirs qu'elles peuvent désirer, ont toujours des
+amants[36].
+
+On ne doit pas accepter pour mari un homme sans jugement ou déchu de sa
+position sociale[37], ou passionné pour les voyages, ou chargé de femmes
+et d'enfants, ou adonné au jeu.
+
+Le véritable époux d'une jeune fille est l'homme qui a toutes les
+qualités qu'elle aime.
+
+Celui-là seul a sur elle de l'ascendant et du prestige, parce qu'il est
+l'époux de l'amour.
+
+[Note 36: Aujourd'hui la polygamie est très rare dans l'Inde. Tous
+les mariages se font par les parents, sans même que les fiancés se
+connaissent avant la cérémonie. Il n'en est autrement que chez les
+Indiens convertis et chez les Brahmanes des grandes villes anglaises qui
+ont eu beaucoup de rapports avec les Européens; on devrait bien répandre
+parmi tous les Hindous les aphorismes ci-dessus.]
+
+[Note 37: _La déchéance_, c'est l'exclusion de la caste, qui est une
+sorte de mort civile ou d'excommunication. Une condamnation à une peine
+infamante (prononcée toujours par des juges européens) n'entraîne pas la
+déchéance aux yeux des Hindous.]
+
+
+APPENDICE AU CHAPITRE I
+
+N° 1.--Hermaphrodisme.
+
+Les hermaphrodites femelles ou femmes à long clitoris, ou tribades, ont
+généralement les seins, la matrice, les ovaires très peu développés; le
+pubis aplati, les hanches étroites, les formes sèches, le système pileux
+abondant, la lèvre supérieure garnie de poils, la voix forte et tous les
+traits d'une virago.
+
+Elles n'ont aucun penchant pour les hommes. La plupart recherchent,
+au contraire, les femmes pour les caresser virilement. Cette sorte de
+tribades était nombreuse à Rome[38].
+
+[Note 38: La tribadie est le vice qui fait rechercher aux femmes leurs
+semblables pour se frotter l'une contre l'autre par plaisir; d'où le nom
+de fricatrices qui leur a été donné.]
+
+Les tribades examinées par le docteur Martineau dans sa clinique n'ont
+offert rien de particulier (sauf le développement des grandes lèvres)
+dans la conformation de leurs organes sexuels. Les seules remarques que
+Roubaud ait faites sur elles est l'absence presque complète des seins et
+leur goût très prononcé pour l'équitation.
+
+Martial, 67 du livre VII, a fait contre l'une d'elles l'épigramme
+suivante:
+
+«La tribade Philenis sodomise de jeunes garçons; toujours en érection,
+jamais assouvie, jamais ne molissent, elle dévore en un jour onze jeunes
+filles. La robe retroussée, les membres frottés de la poudre jaune, elle
+lance le disque et reçoit toute souillée de boue dans la lutte les coups
+de fouet des lutteurs. Elle ne se met à table qu'après avoir vomi sept
+mesures de vin, puis elle en avale autant avec seize des pains préparés
+pour les athlètes. Après cela, elle plonge sa langue, non dans la bouche
+des hommes, mais dans les appats secrets des jeunes filles, pour faire
+acte de virilité.»
+
+Hermaphrodites mâles.
+
+Les hermaphrodites mâles ou hommes imparfaits dont les testicules sont
+restés dans le ventre ont une espèce de vulve, un simulacre de vagin,
+des mamelles quelquefois assez développées, des formes arrondies,
+une voix grêle, peu ou point de barbe. Ces êtres languissent dans
+l'impuissance jusqu'à ce qu'un effort de la nature ou un accident jette
+hors du ventre les testicules qui y étaient restés cachés: alors ces
+sujets équivoques deviennent des hommes.
+
+Dorothée Perrin, née en Russie en 1780, réunissait complètement les deux
+sexes; les organes virils étaient placés au-dessus du vagin; elle aurait
+pu se féconder elle-même.
+
+N° 2.--Causes d'empêchement au mariage aux yeux de l'Église.
+
+Toutes les causes d'empêchements énumérées par Vatsyayana sont physiques
+ou sociales. Il n'est pas sans intérêt de les rapprocher de quelques
+causes d'empêchement au mariage aux yeux de l'Église.
+
+Nous avons déjà donné, au chapitre III du titre II, les article 810,
+811, 812 de la _Théologie morale_ du P. Gury, relatifs à l'alliance.
+Voici, maintenant, ceux qui concernent l'impuissance.
+
+855. «L'impuissance antécédente et perpétuelle, soit absolue, soit
+relative, rend le mariage non-valable, d'après le droit naturel, parce
+que l'objet du contrat conjugal fait absolument défaut, puisque l'union
+sexuelle est impossible.
+
+«L'impuissance, connue d'une manière certaine, rend l'usage du mariage
+illicite, même pour un simple essai; du moment que l'union sexuelle ne
+peut être parfaite, la fin qui rend ce commerce licite n'existe pas.
+
+859. «Sont réputés impuissants: les eunuques privés des deux testicules,
+mais non ceux qui n'en n'ont qu'un.
+
+«Dans le doute au sujet de l'impuissance antécédente ou conséquente, on
+permet l'union aux époux jusqu'à ce qu'ils se soient bien assurés que
+leurs efforts sont restés impuissants.»
+
+N° 3.--Croisements.
+
+Les empêchements pour cause de mésalliance étaient évidemment motivés,
+chez les brahmanes, par la connaissance de l'hérédité. Cette hérédité a
+été reconnue de tout temps, et n'est guère contestée aujourd'hui. Les
+interdictions pour cause d'alliance doivent avoir été motivées par
+la connaissance qu'on avait déjà, du temps de Vatsyayana, de l'effet
+avantageux et même de la nécessité du croisement des races et des
+familles. Ces interdictions sont légales et absolues en Chine.
+
+Influence du père et de la mère dans la procréation.
+
+Le père transmet à ses filles les formes de la tête, de la charpente
+pectorale et des membres supérieurs, tandis que la conformation du
+bassin, de l'abdomen et des extrémités inférieures est transmise par la
+mère.
+
+Pour les fils, c'est le contraire: d'où il résulte que les garçons
+procréés par des femmes intelligentes seront intelligents, que les
+filles procréées par des pères capables hériteront de leurs capacités.
+
+En général, la mère transmet à ses fils ses qualités morales, et le père
+transmet les siennes à ses filles (docteur Debay).
+
+Le croisement des races, des nationalités, des tempéraments et des
+constitutions, est une des conditions principales de la callipédie.
+C'est pourquoi les régions non susceptibles d'être cultivées par des
+Européens sont prédestinées à être de plus en plus peuplées et dirigées
+par des mulâtres. De même qu'Abdel-Kader l'a observé pour la race
+chevaline, il a été reconnu aux colonies que, dans le croisement des
+races humaines, l'influence du père est prépondérante surtout pour les
+formes et les qualités extérieures, notamment pour la couleur.
+
+Un fait généralement constaté, c'est l'attrait des blonds ou races
+blondes pour les brunes ou races de couleur. Les femmes espagnoles et
+arabes, et les femmes noires ou cuivrées à tous les degrés aiment les
+Anglais et les Français, sans doute à cause de leur fraîcheur. Le goût
+des blonds pour les brunes est bien moins général, aussi les croisements
+tendent-ils à faire prédominer et à répandre les qualités supérieures
+des races blondes.
+
+L'imagination et la vue continuelle de beaux types ont une grande
+influence sur la callipédie. Les belles statues, les belles peintures
+qui autrefois remplissaient la Grèce, et remplissent encore l'Italie,
+jouent certainement un rôle important à ce point de vue.
+
+Le très grand développement qu'ont pris, depuis un demi-siècle, en
+Europe et principalement en France, les arts du dessin, la photographie,
+la sculpture, etc., doit avoir eu déjà et avoir dans l'avenir une
+influence dans le sens de la callipédie, surtout au point de vue de
+l'expression de la physionomie.
+
+N° 4.--Anomalies sexuelles.
+
+Les anomalies sexuelles si bien étudiées déjà par le docteur Gautier
+pourront, par les progrès de la science, entrer de plus en plus dans le
+droit civil et ecclésiastique, comme empêchement au mariage.
+
+Certaines peuplades, notamment en Afrique (Delaporte, _le Voyageur
+français_, 1872), sont signalées comme pratiquant le _mariage
+à l'essai_. C'est le seul criterium absolument complet des
+incompatibilités sexuelles. Le relâchement des moeurs et l'abandon
+croissant de l'institution de la famille en propagent l'application.
+Malheureusement ce remède est pire que le mal à conjurer.
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+Mode de mariage ordinaire entre gens honorables.
+
+Quand le moment est venu de marier une fille, les parents doivent la
+produire le plus possible; faire bon accueil à ceux qui viennent,
+accompagnés de leurs parents et amis, pour rechercher sa main; et, sous
+un prétexte quelconque, la leur présenter bien parée.
+
+Quand la demande est faite par des intermédiaires, les parents de la
+jeune fille invitent ces personnes à prendre le bain et à dîner, mais
+ajournent leur réponse, pour ne pas paraître trop pressés.
+
+Le prétendant doit se retirer en cas de mauvais présages; par exemple
+si, au moment où on présente sa demande, la jeune fille dort, crie ou
+est absente de la maison.
+
+Le prétendant doit faire agir ses amis auprès des parents de la jeune
+fille; ils dénigrent par tous les moyens possibles ses rivaux et le
+louent lui-même jusqu'à l'exagération, surtout sous les rapports
+auxquels la mère de la jeune fille attache le plus d'importance.
+
+L'un des amis, _sous le déguisement d'un astrologue_[39], pronostique
+la prospérité et la richesse futures du prétendant, en faisant voir
+les présages et les signes heureux, la bonne influence des planètes,
+l'entrée opportune du soleil dans le signe du zodiaque le plus
+favorable, les étoiles propices et les marques de bon augure sur son
+corps.
+
+D'autres affidés éveillent la jalousie de la mère, en lui insinuant que
+le prétendant a chance de faire un mariage plus avantageux, lors même
+que cela ne serait pas [40].
+
+Lorsque les parents ont consenti au mariage, celui-ci s'accomplit
+suivant les rites prescrits par le livre saint pour les quatre sortes de
+mariage (App. n° 1 et 2).
+
+[Note (39): On voit que, déjà à cette époque, l'astrologie était un
+moyen de tromperie et de charlatanisme d'un usage général.]
+
+[Note (40): Il appert de là que la supercherie et le mensonge étaient
+en toute occasion des moyens autorisés et même conseillés par les
+Brahmanes.]
+
+
+APPENDICE AU CHAPITRE II
+
+N°1.--Conventions matrimoniales.
+
+Dans la classe riche, le père de la mariée fait tous les frais de la
+cérémonie, du trousseau et des cadeaux de noces; quelquefois, les
+dépenses sont partagées entre les deux familles. Manou défend à tous les
+gens honorables, même aux Soudras, de rien accepter pour eux-mêmes, de
+celui qui épouse.
+
+Ils ne peuvent recevoir que des cadeaux pour leur fille.
+
+Dans la classe peu fortunée, les parents du marié ont à faire toutes les
+dépenses du mariage et du trousseau, et, de plus, ils doivent payer,
+comme prix de la fille, à ses parents, une somme d'argent déterminée par
+les usages de la caste; car, dans les idées du bas peuple, prendre une
+femme en mariage ou l'acheter, c'est tout un.
+
+On sait qu'il en est de même chez les Arabes de l'Algérie.
+
+Les gens qui n'ont absolument rien, remettent leur fille, sans
+condition, aux parents du garçon qui règlent toutes choses comme ils
+l'entendent en donnant seulement ce qu'ils veulent comme prix de la
+fille.
+
+N° 2.--Fêtes du mariage chez les Hindous.
+
+Les cérémonies du mariage diffèrent peu pour les trois castes aryennes:
+brahmanes, nobles et vaïssias.
+
+On se réunit sous un pandal ou salle provisoire, formée d'une légère
+charpente ornée de draperies. Les trois premiers jours sont consacrés
+à des actes préparatoires; les cinq jours suivants à la célébration du
+mariage. Le premier jour de la célébration est le mahourta, ou le jour
+de la commune assemblée, que nous allons décrire.
+
+D'abord, on évoque et on appelle au mariage les dieux principaux et les
+mânes; on offre un sacrifice au dieu Pouléar (dieu du foyer domestique),
+et les femmes mariées parent magnifiquement les deux fiancés. Ceux-ci
+s'étant placés sur une estrade, on réunit l'un à l'autre, par un fil
+double, deux morceaux de safran sur lesquels on a prié tous les dieux
+de venir se fixer. L'époux fixe l'un des morceaux de safran au poignet
+gauche de l'épouse, et celle-ci lui attache l'autre morceau au poignet
+droit.
+
+Vient alors le don de la vierge par son père; il met la main de sa fille
+dans celle de son époux, verse dessus un peu d'eau et lui présente du
+bétel en gage de donation.
+
+On déroule devant les époux une pièce de soie qui est soutenue par
+douze brahmanes qui la dérobent à la vue. Les brahmanes invoquent
+successivement les couples des grands dieux: Brahma et Sarasvati,
+Vischnou et Lakshmi, Civa et Oumar, afin d'attirer leur faveur sur les
+nouveaux mariés. Puis, on procède à la cérémonie du Tahly ou cordon
+terminé par un bijou d'or que les femmes mariées portent au cou, comme
+signe qu'elles sont en puissance de mari. On place le Tahly sur un coco
+qui repose sur deux poignées de riz, placées dans un vase de métal; on
+lui offre un sacrifice de parfums, on le fait toucher à tous les invités
+hommes et femmes, qui lui donnent des bénédictions. On allume quatre
+grandes lampes à quatre mèches, et d'autres lampes faites avec du riz,
+et quatre femmes les tiennent élevées; en même temps, on en allume
+d'autres en grand nombre, tout autour. Alors l'époux, récitant un
+mantra, attache, en le nouant de trois noeuds, le Tahly au cou de sa
+jeune compagne qui a la face tournée vers l'Orient.
+
+C'est l'instant solennel et l'on y fait le plus de bruit possible avec
+la musique et le chant des femmes. On apporte du feu dans un réchaud, le
+Pourohita (brahmane officiant), fait le Homan ou sacrifice au feu. Alors
+l'époux, tenant sa femme par la main, et suivi de tout le cortège des
+invités réunis par couples et magnifiquement parés, les femmes couvertes
+de bijoux, fait trois fois le tour du réchaud, en prenant le feu à
+témoin de ses serments. Puis on apporte au milieu du pandal deux bambous
+rapprochés; au pied de chacun d'eux on pose une corbeille de bambous
+dans laquelle l'un des époux se tient placé debout; on apporte
+deux autres corbeilles pleines de riz et les invités viennent
+processionnellement leur verser du riz sur la tête comme pour leur
+souhaiter l'abondance des biens temporels.
+
+Ces cérémonies où ne figurent que des produits de la terre, des
+fleurs, des fruits, des grains, du beurre, du lait, du miel, sont très
+gracieuses dans leur ensemble; elles sont relevées par l'éclat des
+parures indiennes qui, dans les hautes castes, sont très remarquables
+chez les femmes et les enfants, par les chants et la musique, les
+danses et les pantomimes des bayadères, et par le costume écarlate des
+Pourohitas, qui est très pittoresque.
+
+A la cérémonie à laquelle j'ai assisté, il y avait deux Pourohitas qui
+employèrent tous les intermèdes de leurs fonctions à se disputer la plus
+grosse part des dons en nature qu'ils reçoivent pour leur office.
+
+On fait aux pauvres de larges distributions de riz.
+
+Ensuite on s'asseoit à un grand festin auquel les époux n'assistent pas.
+C'est seulement lorsqu'il est terminé que les époux prennent ensemble un
+repas qui leur est servi sur des feuilles de bananier. C'est la seule
+fois que l'époux indien fasse à sa femme l'honneur de manger avec elle.
+
+Les quatre derniers jours se passent en cérémonies et réjouissances
+semblables. La fête se termine par une procession aux flambeaux dans les
+rues. Les époux magnifiquement parés sont assis en face l'un de l'autre,
+dans un superbe palanquin; quelquefois ils sont portés sur un éléphant.
+
+Quand les familles sont très riches, rien n'égale la splendeur du
+cortège; la procession est féerique et coûte jusqu'à 30,000 francs et
+plus. Éléphants, bayadères, cavaliers, musiciens, chars richement ornés,
+pyramides et feux tournants s'avançant sur des chariots, rues pavoisées
+et jonchées de verdure, arcs de triomphe, pièces d'artifices, etc., en
+un mot, tout ce qui fait l'éclat des fêtes orientales s'y trouve réuni
+avec un goût parfait.
+
+Les mariages des Soudras (4e caste, non-aryenne) se célèbrent avec
+moins de cérémonies, mais cependant avec toute la pompe qu'ils peuvent
+déployer.
+
+Les dépenses que l'usage rend obligatoires pour les mariages sont la
+cause de la ruine de la plupart des Indiens.
+
+Après ces fêtes, la mariée reste chez ses parents jusqu'à ce qu'elle
+devienne pubère. Ce moment est l'occasion de nouvelles fêtes semblables.
+Les Soudras font également des fêtes pour la puberté de leurs filles,
+lors même qu'elles ne sont pas mariées. C'est, dans ce cas, une sorte
+d'appel aux épouseurs.
+
+N° 3.--Les noces chez les Romains.
+
+Nous pourrions recourir aux érudits pour les cérémonies du mariage chez
+les Grecs et les Romains, nous nous bornerons à en donner un aperçu en
+citant l'épithalame de Manlius et de Julie par Catulle:
+
+Collis ô Heliconis aime Cultor, Uranioe genus, Qui rapis teneram ad
+virum Virginem, ô hymeneæ, hymen, Hymen, ô hymeneæ.
+
+Ad dominum dominam voca Conjugis cupidam novi Mentem amore revinciens Ut
+timax hoedera, hue et hue Arborem implicat errans.
+
+«Divin habitant de l'Hélicon, fils d'Uranie, qui mets la tendre vierge
+aux bras de l'époux, hymen, dieu d'hymenée!
+
+«Appelle à une nouvelle demeure dont sera la maîtresse la jeune fille
+qui désire un époux. Que l'amour les lie tous deux, comme le lierre
+timide enlace l'arbre capricieusement.
+
+ «Vos item simul integræ virgines,
+ Virgines quibus advenit
+ Par dies, agite in modum,
+ Dicite: ô hymeneæ hymen
+ Hymen ô hymeneae.
+
+ «Nil potest sine te Venus
+ Fama quod bona comprobet
+ Commodi capere; at potest
+ Te volente. Quis huic deo
+ Comparare ausit?
+
+ «Claudia pandite januæ,
+ Virgo adest. Video ut faces
+ Splendidas quatiunt comas
+ Sed moraris, abiit dies
+ Prodeas, nova nupta.
+
+ «Flere desine. Non tibi
+ Aurunculcia periculum est,
+ Ne qua fæmina pulchrior
+ Clarum ab Oceano diem
+ Viderit venientem.
+
+ «Tollite, ô pueri, faces.
+ Flammæum video venire
+ Ite, concinite ia modum
+ Io hymen, hymeneæ lo,
+ Io hymen hymeneæ.
+
+ «Sordebant tibi villuli,
+ Concubine hodie atque heri;
+ Nunc tuum cinerarius
+ Toudet os miser, ah miser
+ Concubine nuces da.
+
+ «Diceris male a tuis
+ Unguentate glabris marite
+ Abstinere. Sed abstine
+ Io hymen.
+
+ «Scimus hæc tibi quæ licent
+ Sola cognita, sed marito
+ Ista non eadem licent.
+ Io hymen.»
+
+«Et vous, vierges pures qu'attend le même bonheur, chantez en cadence:
+«ô hymen, dieu d'hyménée! Dieu d'hyménée, hymen!
+
+«Les plaisirs que Vénus donne sans toi entachent la bonne renommée; avec
+toi, ils sont légitimes. Quel dieu pourrait-on égaler à toi.
+
+«Que les portes s'ouvrent. Voici la vierge. Les torches secouent leur
+brillante chevelure. Mais elle tarde et le jour fuit. Viens, nouvelle
+épouse!
+
+«Sèche tes larmes; ne crains rien, car jamais une beauté plus grande n'a
+vu le soleil se lever sur l'Océan.
+
+«Enfants, levez les torches. J'aperçois le flammeum (voile rouge que
+l'épouse portait pour la cérémonie) qui s'avance. Allez, chantez en
+coeur: «Io hymen, dieu d'hyménée, Io hymen.»
+
+«Et toi, dont hier et aujourd'hui encore les joues s'ombrageaient d'un
+léger duvet, mignon désormais inutile, le barbier va raser ton menton.
+Jette des noix aux enfants.
+
+«Et toi, époux parfumé, tu regrettes, dit-on, tes mignons. Il faut leur
+dire adieu pour toujours. O hymen, dieu d'hyménée!
+
+«Ce qui t'était permis avant le mariage ne l'est plus aujourd'hui. O
+hymen, dieu d'hyménée!»
+
+«Nupta, tu quoque quæ tuus Vir petit, cave ne neges; Ne petitum aliundè
+est; Io hymen!
+
+«Aspice intus ut accubans Vir luus Tyrio in toro Totus immineat tibi. Io
+hymen!
+
+«Mitte bracchiolum teres Prætexlate, puellulie; Jam cubile adest viri Io
+hymen!
+
+«Vos bonae, senibus viris Cognitae bene feminæ Collocate puellulam. O
+hymen!
+
+«Jam licet venias, marite, Uxor in thalamo est tibi Ore florido nitens;
+Alba Parthenia velut Luteum ve papaver.
+
+«Laudite ut lubet et brevi Liberos date. Non decet Tam vetus sine
+liberis Nomen esse: sed indidem Semper ingenerari.
+
+«Claudile ostia, virgines; Lusimus satis. At boni Conjuges, bene vivete
+et Munere assiduo valentem Exercete juventam.»
+
+«Et toi, jeune épouse, ne refuse rien aux désirs de ton époux, de peur
+qu'il qu'il ne cherche ailleurs. Io hymen!
+
+«Vois ton époux impatient de quitter le lit de pourpre du festin, tout
+entier à l'attente et au désir. Io hymen!
+
+«Guide de la vierge, adolescent qui portes encore la prétexte, quitte
+son bras arrondi, car voici le lit nuptial. Io hymen!
+
+«Et vous, matrones respectées de tous, placez-y la jeune épouse. Io
+hymen!
+
+«Tu peux venir maintenant, ô époux, elle est à toi; elle est dans le
+lit, brillante de jeunesse, les couleurs du pavot pourpré et de la
+blanche pariétaire se partagent son visage pudique.
+
+«Soyez tout à l'amour fécond: Donnez vite des rejetons à une race
+antique dont le nom ne doit pas périr.
+
+«Jeunes filles, fermez la chambre nuptiale et vous, couple charmant,
+vivez heureux; que votre vaillante jeunesse ne fasse jamais trêve aux
+amoureux ébats.»
+
+Cet épithalame est complété par un choeur de jeunes gens et de jeunes
+filles dont nous donnerons seulement une strophe (voir pour le latin,
+Catulle, LXII, le chant entier):
+
+«La vigne née solitaire dans un champ nu ne s'élève point et ne porte
+point de doux raisins; elle retombe de son poids et confond ses rameaux
+avec ses racines. Jamais le vigneron ne s'arrête près d'elle. Mais si
+elle s'accouple à l'orme tutélaire, elle devient aussitôt l'objet de
+soins empressés. Ainsi, la jeune fille qui vît sans époux vieillit
+délaissée. Celle au contraire qui contracte une union opportune, obtient
+à la fois l'amour d'un époux et une affection plus vive de ses parents
+satisfaits.»
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+La lune de miel.
+
+Lorsque les fêtes et les cérémonies du mariage sont terminées (après la
+puberté), dans la nuit du dixième jour seulement, le mari reste seul
+avec sa femme; il lui adresse de tendres paroles, l'attire à lui et la
+presse doucement sur son sein, d'abord de la manière que la jeune fille
+aime le mieux, et chaque fois pendant quelques instants seulement.
+
+Ensuite, il procède aux attouchements et commence d'abord par le haut du
+corps, parce que c'est plus aisé et plus simple.
+
+Si la jeune fille est timide et complètement ignorante, et s'il n'est
+pas encore familiarisé avec elle, il essaiera ses premières caresses
+dans l'obscurité. Si elle se laisse faire, il lui mettra dans la bouche
+une bamboula (noix et feuille de bétel); il usera de toute son éloquence
+pour la lui faire accepter; au besoin, il s'agenouillera devant elle;
+car on sait qu'une femme, quelle que soit sa timidité ou sa colère, ne
+repousse jamais l'homme qui est suppliant à ses pieds.
+
+Tout en lui donnant la bamboula, il la baisera sur la bouche doucement
+et gentiment. Puis il la fera causer, en lui adressant des questions sur
+des choses qu'il dira ne pas connaître et qu'elle pourra expliquer
+en quelques mots. Si elle ne répond pas, il ne la brusquera pas; il
+répètera ses questions avec douceur, et la pressera de répondre en la
+flattant; car, dit Govakamoukka, «les jeunes filles écoutent tout des
+hommes, mais sans mot dire.»
+
+A force d'instance, il obtiendra qu'elle réponde, au moins par des
+signes de tête. Quand il lui demandera si elle l'aime, si elle le
+désire, longtemps elle gardera le silence; puis, enfin, à force d'être
+pressée, elle finira par approuver de la tête.
+
+Une amie, présente pour la circonstance, pourra répondre pour elle,
+et même lui fera dire plus qu'elle n'a dit, ce dont la jeune fille
+la grondera en souriant, et tout en jetant à son mari un regard
+d'acquiescement.
+
+Si la jeune fille est familière avec son mari, elle lui mettra au cou
+une guirlande de fleurs, suivant le désir qu'il lui en aura exprimé; il
+profitera de ce moment pour lui toucher les seins et les chatouiller
+avec les doigts. Si elle l'en empêche, il lui dira: Je ne recommencerai
+plus, mais à la condition que vous me tiendrez embrassé.
+
+Quand elle sera dans cette position, il lui passera la main à plusieurs
+reprises sur le cou et tout autour. De temps à autre, il la placera
+sur ses genoux, la pressera sur son sein, et s'efforcera d'obtenir son
+consentement à l'union. Si elle ne veut pas céder, il la menacera de
+faire sur elle et sur lui-même des marques aux bras et aux seins avec
+les ongles et les dents, et de dire ensuite que c'est elle qui les lui a
+faites.
+
+Les deux nuits suivantes, comme la jeune fille se confie et s'abandonne
+davantage, il la caressera par tout le corps avec les mains et la
+couvrira partout de baisers; il lui placera les mains sur les cuisses et
+les palpera doucement. De là, il passera aux aînes; si elle écarte
+ses mains, il lui dira: quel mal y a-t-il à cela? et la décidera à le
+laisser faire.
+
+Cette faveur obtenue, il lui touchera les parties sexuelles, il
+détachera sa ceinture et le noeud qui retient son vêtement inférieur, et
+massera le haut de ses cuisses mises à nu. Tout cela se fera sous divers
+prétextes, mais sans commencer l'union. Puis il lui enseignera les
+soixante-quatre manières du Kama, en lui exprimant tout son amour et
+tout ce qu'il espère d'elle. Il lui promettra fidélité pour toujours, et
+l'assurera qu'elle sera sans rivale.
+
+Enfin, après avoir vaincu sa timidité, il consommera l'union et jouira
+d'elle sans l'effrayer.
+
+En agissant ainsi, suivant les dispositions d'une jeune fille, l'homme
+gagne son amour et sa confiance.
+
+On ne réussit ni par une soumission absolue ni par une violence brutale
+faite à la volonté de la femme; la prude méprise, comme ne connaissant
+rien au coeur des femmes, l'homme qui tient trop de compte de ses refus;
+et d'un autre côté, la jeune fille violentée prend en haine celui qui a
+manqué de ménagements pour elle [41].
+
+[Note 41: Les Pariahs livrent leurs filles à peine nubiles, afin que
+leur virginité soit matériellement démontrée.
+
+Il en est de même des Arabes de l'Algérie.
+
+Dans ces conditions, la consommation du mariage est un véritable viol.
+
+Le mariage avant l'entier développement, joint a l'excès du travail,
+fait que les femmes arabes sont petites et chétives pendant que les
+hommes sont grands et forts.]
+
+
+APPENDICE AU CHAPITRE III
+
+N° 1.--Conseils d'Ovide.
+
+Ovide, _Art d'aimer_, livre I. «Quel amant un peu habile ne joint point
+aux tendres propos de doux baisers? Si on ne lui en donne point, qu'il
+s'en prenne à lui-même. D'abord la belle l'appellera méchant, mais en
+résistant elle désire sa défaite.
+
+«Prenez garde seulement de blesser par de brusques caresses ses lèvres
+délicates. Après un baiser pris, si vous ne prenez pas tout le reste,
+vous méritez qu'on vous refuse même les faveurs qu'on vous a accordées;
+car une sotte timidité a pu seule vous arrêter.
+
+«La violence plaît aux belles. Ce qu'elles veulent donner, elles aiment
+qu'on le leur ravisse. Toute femme prise de force, dans un mouvement
+passionné, s'en réjouit et rien ne lui est plus doux.
+
+«Mais si, lorsque vous pouvez la prendre d'assaut, vous la laissez se
+retirer intacte du combat, son visage en exprimera la joie, mais la
+tristesse sera dans son coeur. Quand la force triomphe d'une belle,
+c'est qu'elle l'a bien voulu.»
+
+N° 2.--Le docteur J. Guyot.
+
+VIIIe méditation. «La meilleure condition pour le mariage, c'est l'amour
+réciproque.
+
+«S'il n'existe pas chez la femme, l'homme pourra le créer par l'art
+qu'il apportera dans ses caresses.
+
+«La femme, dans la première jeunesse, est toujours moins ardente et plus
+faible que l'homme; les apparences contraires viennent, le plus souvent,
+de ce que la fonction sensoriale reste inachevée chez la première.
+
+«La lune de miel est un temps d'ivresse donné par la nature aux époux
+pour se comprendre et s'accorder sur la satisfaction normale et complète
+des besoins du sens génésique.
+
+«La volupté a cela de particulier qu'elle résulte, pour chacun des deux
+époux, principalement de celle qui est éprouvée par l'autre.
+
+«Quand on lui a donné sa direction naturelle, l'exercice régulier et
+normal du sens génésique devient un besoin fonctionnel essentiel à la
+liberté du cerveau, à la paix du coeur, à la santé du corps.»
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+Séduction d'une jeune fille en vue du mariage
+
+(Voir App. 1).
+
+Un homme pauvre mais de bonnes qualités (caste, beauté, science), un
+homme de famille infime et n'ayant que des qualités médiocres, un riche
+voisin, un jeune homme sous la tutelle de son père, de sa mère ou de ses
+soeurs, ne peuvent se marier qu'avec une jeune fille dont ils se sont
+efforcés de gagner le coeur, depuis son enfance.
+
+Ainsi, un jeune garçon qui vit chez son oncle essaiera de s'attacher la
+fille de cet oncle, ou quelqu'autre jeune fille dans la maison ou dans
+les maisons qu'il fréquente, quand bien même elle aurait été promise à
+un autre.
+
+«Cette conduite, dit Gopotamoukkà, est légitime dans tous les cas;
+car elle conduit toujours à l'accomplissement du Dharma (le devoir
+religieux).»
+
+Quand un jeune garçon aura ainsi jeté son dévolu ou son amour sur une
+jeune fille, il s'efforcera constamment de lui plaire par tous les
+moyens en son pouvoir.
+
+Quand il s'aperçoit qu'elle l'aime, il se consacre tout entier à
+satisfaire tous ses goûts et à lui procurer tous les plaisirs qu'elle
+recherche. Quand elle revient des fêtes, il lui offre des bouquets, des
+guirlandes pour la tête, des ornements et des anneaux pour les oreilles.
+
+Tout d'abord, il a soin de mettre dans ses intérêts la soeur de lait
+de la jeune fille; puis il lui enseigne les soixante-quatre moyens de
+jouissance sexuelle employés par les hommes, et lui vante ses talents en
+ce genre.
+
+Il est toujours bien habillé et paré et fait aussi bonne figure que
+possible; car les jeunes filles s'éprennent des hommes de leur intimité
+qui sont beaux, de bonne mine et toujours bien parés [42].
+
+[Note 42: Voir au n° 8 de l'Appendice: «les Conseils d'Ovide.»]
+
+Une jeune fille trahit toujours son amour par quelques signes ou actes
+tels que les suivants. Elle ne regarde jamais l'homme en face et éprouve
+de la gêne et de la honte quand il la regarde (App.2). Sous quelque
+prétexte, elle lui montre ses membres; elle le regarde furtivement
+quand il s'éloigne d'elle, baisse la tête quand il lui adresse quelque
+question et lui répond avec trouble et par des phrases inachevées; elle
+aime à rester longtemps dans sa compagnie, parle à ses suivantes sur
+un ton particulier, afin d'attirer son attention lorsqu'il est à une
+certaine distance, tient à ne point s'éloigner du lieu où il se trouve,
+prend quelque prétexte pour lui faire regarder différents objets, lui
+conte lentement des anecdotes pour prolonger la conversation avec lui;
+elle baise et presse un enfant qu'elle tient assis sur ses genoux, fait
+des gestes gracieux ou drôles lorsque ses soubrettes lui tiennent des
+propos plaisants devant l'homme qui la captive, montre à ses amis de la
+confiance, du respect et de la déférence, témoigne de la bonté à ses
+serviteurs, les écoute attentivement lorsqu'ils lui parlent, ou parlent
+à quelqu'autre de leur maître, se rend chez lui quand elle y est engagée
+par sa soeur de lait ou par quelque avis de ses domestiques, pour
+converser et jouer avec lui; elle évite d'être vue de lui en négligé,
+lui fait remettre par quelque amie ses ornements d'oreilles, anneaux et
+guirlandes de fleurs qu'il a demandé à voir; elle porte constamment
+tous les objets dont il lui a fait présent, se montre désolée quand
+ses parents lui parlent de tout autre prétendant, et se fâche contre
+quiconque appuie un rival.
+
+Voici quelques vers sur ce sujet:
+
+«Celui qui a reconnu à des signes extérieurs les sentiments qu'une jeune
+fille a pour lui, doit faire tout ce qu'il faut pour s'unir à elle.
+Il captivera une toute jeune fille par des jeux enfantins; une grande
+demoiselle, par ses talents (dans le Kama sans doute), et une personne
+qui l'aime, par le moyen d'intermédiaires dans lesquelles elle ait
+confiance.»
+
+Quand l'amant possède le coeur de la jeune fille, il achève de la
+séduire par divers moyens, tels que ceux-ci.
+
+Quand il est avec elle, à quelque jeu ou quelqu'exercice, il lui prend
+les mains avec une intention marquée; il pratique sur elle les divers
+embrassements décrits dans le Soutra.
+
+Parfois, il lui montre une découpure faite dans la feuille d'un arbre
+et figurant deux amants accouplés; il s'extasie à la vue des nouveaux
+boutons des fleurs et des feuilles nouvelles de la poussée de la sève, à
+l'époque du renouveau (App. 2).
+
+Il lui décrit ses tourments, lui raconte un beau rêve qu'il a fait au
+sujet d'autres femmes.
+
+Aux assemblées de la caste, il se place près d'elle, et, sous quelque
+prétexte, il la touche, place son pied sur le sien, lui touche doucement
+et progressivement les doigts d'un pied avec les siens et les presse
+avec le bout de ses ongles.
+
+S'il n'est point repoussé, il prendra ensuite ses pieds avec la main
+et les serrera délicatement. Il lui pressera aussi un doigt de la main
+entre ses doigts de pied, quand il lui arrivera de se lever; toutes
+les fois qu'il recevra d'elle ou lui donnera quelque objet, il lui
+manifestera, par ses manières et l'expression de ses regards, tout
+l'amour qu'il ressent pour elle. Il jettera sur elle l'eau qu'on lui
+aura apportée pour se rincer la bouche (App. 4).
+
+Quand il se trouvera avec elle dans un lieu isolé, il lui fera des
+caresses amoureuses en lui peignant sa passion, sans cependant la
+troubler ou la blesser en quoi que ce soit.
+
+Toutes les fois qu'il sera assis à côté d'elle sur le même banc ou
+le même lit, il l'emmènera à l'écart en lui disant qu'il a besoin de
+l'entretenir en particulier, et alors il lui exprimera tout son amour
+par des signes plutôt qu'avec des paroles. Il lui prendra la main et
+la placera sur son front; si elle est chez lui, il l'y retiendra sous
+prétexte de préparer pour lui-même quelque médication qui ne peut être
+efficace que si elle-même y met aussi la main.
+
+Quand elle s'en ira, il la priera instamment de revenir le voir, et
+lorsque, devenue familière, elle le visitera souvent, il aura avec elle
+de longues conversations; «car, dit Gothakamouka, quel que soit l'amour
+d'un homme pour une femme, il ne réussit auprès d'elle qu'à force de lui
+parler (App. 5).
+
+Enfin, quand il voit que la jeune fille est complètement subjuguée, il
+peut commencer à en jouir.
+
+Quand un homme ne pourra à lui seul atteindre ce résultat, il emploiera
+la soeur de lait de la jeune fille (App. 6).
+
+Celle-ci la décidera à venir le voir chez lui et tout se passera alors
+comme il vient d'être dit.
+
+A défaut de soeur de lait, il enverra vers elle une de ses servantes qui
+se fera l'amie de la jeune fille et travaillera pour lui.
+
+Il fera en sorte de se rencontrer avec elle dans toutes les réunions
+publiques et privées, et quand il se trouvera en tête-à-tête avec elle,
+il en jouira. «Car, dit Vatsyayana, en temps et lieu propices, la femme
+ne résiste point à celui qu'elle aime (App. 7).
+
+
+APPENDICE AU CHAPITRE IV
+
+N° 1.--Séduction.
+
+Les agissements préconisés sous ce titre sont, pour la plupart,
+malhonnêtes, contraires à la sincérité, aux droits des parents et
+autres, à la parole donnée et aussi à la moralité de la jeunesse.
+
+Ils sont autorisés et même prescrits ici, en vertu de ce principe établi
+par Manou et reproduit dans le Kama Soutra: que le mode de mariage des
+Gandharvas, c'est-à-dire par consentement mutuel, prime les trois autres
+modes, d'où l'on conclut que tout est permis à qui s'efforce de réaliser
+un mariage par ce mode.
+
+Le poète Kalidaça l'a rendu célèbre dans son beau drame de _Sakountala_,
+si poétiquement traduit par M. de Chesy.
+
+C'est le mode de mariage des musiciens et des apsaras du paradis
+d'Indra, mythe atmosphérique qui personnifie le phénomène des vapeurs
+légères s'unissant pour former des nuages.
+
+N° 2.--Afflux du sang au visage.
+
+En Europe, la honte fait monter le sang à la face et l'on dit que la
+personne rougit. Dans l'Inde, il faut dire: elle blêmit; tel est l'effet
+que produit chez les Hindous, qui sont noirs, l'afflux du sang au
+visage.
+
+N° 3.--Le renouveau.
+
+Tous les poètes de l'Inde célèbrent le renouveau et la grande fête du
+printemps. Tous les poètes de l'antiquité ont chanté le réveil de la
+nature et les amours printaniers.
+
+N° 4.--Singulière politesse chez les Hindous.
+
+Jeter de l'eau à la figure d'une personne est, dans l'Inde, une
+politesse de la part de celui à qui cette eau a servi pour sa toilette.
+
+N° 5.--Liberté des jeunes filles au temps de Vatsyayana.
+
+Tous ces détails indiquent que, du temps de Valsyayana, les jeunes
+filles jouissaient d'une liberté très grande dans l'Inde, ce qu'il faut
+sans doute attribuer à l'influence du Bouddhisme à cette époque. Cette
+liberté n'existe plus aujourd'hui.
+
+N° 6.--La soeur de lait.
+
+Il est souvent parlé, dans le Soutra, de la soeur de lait; cela prouve
+que, du temps de Vatsyayana, les dames Hindoues quelque peu aisées ne
+nourrissaient point elles-mêmes leurs enfants et que les soeurs de lait
+étaient élevées dans la maison.
+
+Il en était de même chez les Romains sous les Césars. On voit dans
+les poètes que toutes les dames romaines gardaient près d'elles leur
+nourrice qui devenait pour elles une confidente dévouée.
+
+N° 7.--Motifs de la préférence donnée par Manou au mode de mariage des
+Gandarvas.
+
+La préférence donnée par Manou au mariage par consentement mutuel, sans
+l'intervention des parents, malgré les indélicatesses de toutes sortes
+qu'à nos yeux il entraîne, pourrait avoir son excuse si elle était
+fondée sur le droit qu'a chaque partie de disposer de soi, ou sur la
+considération du bonheur futur des deux époux. Mais, pour qui a étudié
+le livre de Manou et l'Inde, la raison de cette préférence est que
+les mariages d'amour réciproque sont les plus féconds; le législateur
+n'avait en vue que l'accroissement de la population, but unique des
+règles qu'il a tracées pour les rapports entre les deux sexes.
+
+L'idée du plaisir naturel devait même être écartée lorsqu'un frère était
+appelé à donner un fils au frère décédé sans enfants, en s'unissant une
+fois avec sa veuve.
+
+Au point de vue social, le motif du législateur hindou a certainement
+sa valeur; mais il ne doit pas primer la justice, ni dispenser de la
+loyauté.
+
+N° 8.--Conseils d'Ovide pour la séduction.
+
+Ces conseils pour la séduction d'une jeune fille ressemblent fort,
+d'ailleurs, à ceux qu'Ovide donne pour faire la conquête d'une belle.
+
+«Si votre belle, dit-il, n'a pour vous que des rigueurs, ne perdez pas
+courage elle s'adoucira. Cédez d'abord pour vaincre ensuite.
+
+«Quelqu'office qu'elle exige, remplissez-le promptement; blâmez ce
+qu'elle blâme, approuvez ce qu'elle approuve, assurez ce qu'elle assure,
+niez ce qu'elle nie, riez ou pleurez avec elle, composez votre visage
+sur le sien; si elle veut manier le _dévidoir_, son coup joué, manquez
+le vôtre exprès et passez-lui la main.
+
+«Tenez vous-même le parasol déployé sur sa tête, frayez-lui le chemin à
+travers la foule; approchez avec empressement le marchepied de son lit;
+mettez ou ôtez la chaussure de ses pieds.
+
+«Fussiez-vous transi de froid, réchauffez dans votre sein ses mains
+glacées; n'ayez pas honte de tenir le miroir devant elle, le plaisir
+vous dédommagera de cet office servile.
+
+«La nuit, quand elle reviendra chez elle au sortir d'un souper,
+mettez-vous à sa disposition si elle demande quelqu'un.
+
+«Si votre belle vous ordonne de vous trouver quelque part, soyez-y avant
+l'heure prescrite; si elle vous appelle de la campagne, volez chez elle;
+qu'aucun obstacle ne vous arrête.
+
+«Si vous ne pouvez faire à votre maîtresse que de légers présents, ayez
+soin de les bien choisir et de les offrir à propos.
+
+«Quand vous serez décidé à faire quelque chose que vous croirez utile,
+faites en sorte que votre amie l'ait demandé.
+
+«Vous voulez donner la liberté à un esclave, qu'il la fasse solliciter
+par elle; vous voulez accorder à un autre la grâce d'un châtiment,
+qu'elle vous en ait l'obligation; en agissant ainsi elle s'imaginera
+qu'elle a tout pouvoir sur vous.
+
+«Faites-lui croire que vous êtes ravi de ses parures et de ses charmes.
+Admirez ses bras quand elle danse, sa voix quand elle chante et, quand
+elle a cessé, regrettez qu'elle ait sitôt fini.
+
+«Exprimez d'une voix tremblante de plaisir le ravissement de ses
+caresses; surtout sachez dissimuler avec adresse; que votre visage ne
+démente jamais vos paroles et que votre maîtresse ne puisse jamais
+soupçonner votre sincérité.
+
+«Tâchez, au prix même de tous les ennuis, de vous attacher son coeur par
+l'habitude, le plus puissant des liens. Qu'elle vous voie, qu'elle vous
+entende sans cesse; soyez nuit et jour près d'elle. Mais quand vous
+serez bien sûr qu'elle peut vous regretter, éloignez-vous pour qu'elle
+sente le vide. Le repos, d'ailleurs, vous sera utile: un champ reposé
+rend la semence avec usure. Mais ne prolongez pas trop votre absence.
+Car le temps dissipe les inquiétudes et les regrets; l'amant qu'on ne
+voit plus est bientôt oublié et sera vite remplacé.»
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+De la jeune fille qui fait la conquête d'un époux.
+
+Quand une jeune fille pourvue de bonnes qualités, d'une bonne éducation,
+appartient à une famille sans position, et, pour ce motif, n'est point
+recherchée en mariage par les membres de sa caste; ou bien quand une
+jeune fille qui observe les règles de de sa famille et de sa caste, est
+orpheline et sans parents qui s'occupent d'elle, elle doit chercher
+elle-même à se marier quand le moment est venu.
+
+Elle s'efforcera de faire la conquête d'un jeune homme vigoureux et de
+bonne mine, ou bien d'un homme que, par sa faiblesse d'esprit, elle
+espère décider à se marier avec elle, même sans le consentement des
+parents du jeune homme.
+
+Elle emploiera tous les moyens pour le captiver et le verra et
+l'entretiendra fréquemment. Sa mère aussi se servira de ses amies et de
+sa soeur de lait pour amener de fréquentes rencontres, soit chez ses
+amies, soit ailleurs, avec le mari convoité. La jeune fille, de son
+côté, tâchera de se trouver seule avec lui, en lieu sûr et non troublé,
+et, de temps en temps, lui fera des présents de fleurs, de parfums et de
+noix et de feuilles de bétel.
+
+Elle lui montrera les talents qu'elle possède, tels que ceux de masser,
+d'égratigner et de presser avec les ongles; causera avec lui des choses
+qui lui plaisent ou l'intéressent, et même discutera avec lui les voies,
+et moyens pour gagner le coeur d'une jeune fille. Les anciens auteurs
+sont d'avis que la jeune fille, même quand elle aime, ne doit point
+faire les premières avances; elle doit seulement encourager l'homme
+qui la recherche, lui permettre quelques privautés et recevoir les
+manifestations de son amour sans paraître s'apercevoir de sa passion.
+
+Quand il essaiera de prendre des baisers, elle ne s'y prêtera pas tout
+d'abord; quand il lui demandera l'union, elle n'y consentira pas; elle
+lui permettra seulement, tout en faisant beaucoup de difficultés,
+des attouchements à ses parties cachées, et résistera à toute autre
+tentative.
+
+C'est seulement lorsqu'elle sera bien certaine de son amour et de sa
+constance à toute épreuve qu'elle consentira à se donner à lui s'il est
+décidé à se marier de suite avec elle (App. 1).
+
+Quand elle aura ainsi perdu sa virginité, elle en fera la confidence à
+ses amies[43].
+
+[Note 43: Sans doute pour notifier son mariage. Dans ce cas, comme dans
+tous les autres, l'union sexuelle précède la consécration religieuse; le
+véritable sacrement pour les Hindous paraît être la promesse du mariage
+cimentée par l'union sexuelle qui est nécessaire et suffisante pour
+assurer l'exécution de la promesse.]
+
+
+APPENDICE AU CHAPITRE V
+
+N°1.--Fleurtage dans les chants des Bayadères.
+
+Tout le manège de la jeune fille est figuré très exactement dans un
+chant des Bayadères intitulé: _Entretien d'un homme et d'une femme en
+route_ (voir les _Chants des Bayadères_, traduit du tamoul, par M.
+Lamairesse).
+
+Entretien d'un homme et d'une femme en route.
+
+1. L'HOMME.--Toi qui es belle comme une paonne et qui portes des bijoux
+des neuf espèces de pierres précieuses, où vas-tu avec les lèvres de
+corail et tes yeux bleus comme la fleur Nilopalam?
+
+6. LA FEMME.--Je m'appelle Poulocadi (nymphe terrestre) et je vais
+puiser de l'eau.
+
+7. L'HOMME.--Je te suis pour remplir ta cruche et ensuite pour te la
+placer sur la tête.
+
+10. LA FEMME.--Je sais ce que tu veux de moi. Les hommes doivent-ils se
+permettre de suivre les femmes en route?
+
+15. L'HOMME.--Je suis venu mettre à tes pieds toutes mes richesses,
+quand je t'ai vue passer seule si légèrement.
+
+16. LA FEMME.--Je ne te comprends pas; tu n'as aucun droit de me suivre,
+tu feras bien de t'en retourner.
+
+21. L'HOMME.--J'ai couru après toi, sans reprendre haleine; prends pitié
+de mon tourment.
+
+26. LA FEMME.--Tu me parles sans retenue, veux-tu aussi m'insulter en
+tirant ma pagne? N'es-tu pas honteux de mes refus?
+
+33. L'HOMME.--Il n'est point de rebuts ni de honte pour les amoureux. Si
+tu le veux, je te remettrai une promesse de mariage par écrit.
+
+34. LA FEMME.--Puisque tu prends cet engagement, je t'avouerai que je me
+suis prise d'amour, malgré moi, sur le chemin.
+
+34. L'HOMME.--Si tu y consens de bon coeur, je te ferai goûter le
+plaisir charnel.
+
+38. LA FEMME.--Fais-le sans plus discourir et tes traits ne sortiront
+jamais de mon coeur.
+
+39. L'HOMME.--Tu me promets de ne jamais m'oublier et moi je te dis que
+tu as une habileté que n'aura jamais aucune fille, fût-elle venue au
+monde sept fois.
+
+40. LA FEMME.--Les filles possèdent l'habileté; elles ne déclarent
+jamais les premières leur amour. Mais cesse de parler. Occupe-toi aux
+oeuvres du livre des sciences d'amour (Kamasoutra).
+
+42. LA FEMME.--Presse d'abord mes seins, ô mon bien-aimé, en regardant
+ma figure et en suçant mes lèvres.
+
+46. LA FEMME.--Pénètre-moi, membre contre membre, et en serrant mes
+cuisses. Donne-moi toute ta vie.
+
+49. L'HOMME.--Je t'étreins si amoureusement dans mes transports, que les
+perroquets et les coucous chantent.
+
+54. LA FEMME.--Tu pars déjà. Arrête-toi et dis-moi si tu es satisfait,
+car tu me laisseras ainsi la joie au coeur.
+
+55. L'HOMME.--Je m'en vais chez moi et je t'enverrai mon frère aîné pour
+consommer notre union.
+
+56. LA FEMME.--Que pourrai-je faire si tu me trompes en me promettant de
+m'épouser? Personne ne nous a vus ici.
+
+57. L'HOMME.--Ne crains rien, je prends à témoins le ciel et la terre,
+le soleil et la lune.
+
+58.--LA FEMME.--C'est assez, je t'en remercie, mon amant; tu peux te
+retirer, je m'en vais aussi chez moi.
+
+
+N° 2.--Fleurtage chez les Chinois.
+
+Il est intéressant de rapprocher du fleurtage hindou, si passionné, le
+fleurtage chinois si formaliste.
+
+_La jeune chinoise qui se marie elle-même _(Jules Arène, _La Chine
+familière et galante)_.
+
+«LA JEUNE FILLE.--Triste, les sourcils froncés, je brode pour tuer le
+temps; de mes manches j'essuie mes larmes; je n'ai pas le courage de me
+coiffer près de la fenêtre et je m'en veux à moi-même; la destinée
+des jolies femmes, c'est chose connue, est mauvaise! Je m'appelle
+Sou-yu-Tchiaou, ma mère est veuve, notre avoir est mince. J'ai
+aujourd'hui dix-huit ans et n'ai point de mari. Ma mère est toute
+confite en dévotion et néglige les affaires de la maison.
+
+«LA MÈRE.--J'ai appris l'arrivée d'un bonze pèlerin qui fait des
+conférences dans la pagode Poutousse, et je me suis levée de bonne heure
+pour l'entendre; je vais sortir, applique-toi à broder jusqu'à mon
+retour; à midi je préparerai de quoi apaiser notre faim.
+
+«LA JEUNE FILLE (elle chante).--Toute seule enfermée dans la chambre
+intérieure. Toute seule! seule je m'assieds, seule je me couche! Pauvres
+jolies femmes, quelle est votre destinée? Beaucoup de tristesses,
+beaucoup de larmes.
+
+«(Elle parle).--Pourquoi la porte de notre maison reste-t-elle close? Si
+j'allais l'entrebâiller et me distraire un peu? Je sais bien qu'il ne
+convient pas à une jeune fille comme moi de se tenir à la porte. Mais,
+pour un instant!... Je crois qu'il ne se passera rien d'extraordinaire.
+
+«LE JEUNE HOMME (il chante).--Je me promène pour me distraire. Passons
+devant la porte de la famille Soun:--j'aperçois une charmante créature,
+aussi belle que Tchango (la déesse de la lune), j'aperçois son joli
+visage si tendre qu'un souffle le déchirerait. A sa vue, j'ai perdu
+l'âme et l'esprit.
+
+«Attention! ce doit être la fille de la veuve Shen, la plus belle fille
+de tout l'empire. En faire ma femme serait le comble de tous mes
+voeux. Je voudrais causer avec elle; malheureusement les rites le lui
+défendent. De plus, je n'ai rien de commun avec elle. Je suis un fils de
+famille et j'ai l'orgueil de mon rang. J'hésite et mon coeur est en feu.
+Laisserai-je passer l'occasion qui est si favorable aujourd'hui? Je vais
+feindre de perdre un objet; c'est un bon moyen d'arriver au mariage.
+
+«Une question, s'il vous plaît, Mademoiselle; c'est ici la porte ou
+demeure de madame Soun; maman Soun est-elle chez elle?
+
+«LA JEUNE FILLE.--Ma mère n'est pas à la maison.
+
+«LE JEUNE HOMME.--Ah, vous êtes alors mademoiselle Soun? je vous salue.
+
+«LA JEUNE FILLE.--Je vous salue. Une question, Monsieur; quel est
+votre haut nom? Quels sont vos riches prénoms? pour quelle affaire me
+demandez-vous si ma mère est chez elle?
+
+«LE JEUNE HOMME.--Mon nom est Phon, mon prénom est Pang, mon nom de
+fantaisie Yun Tchang. J'ai appris que dans votre demeure vous éleviez
+bien les coqs: je veux en acheter une paire.
+
+«LA JEUNE FILLE.--Nous avons, en effet, des coqs; mais en l'absence de
+ma mère, il m'est difficile de les vendre.
+
+«LE JEUNE HOMME.--Alors je prends la liberté de me retirer. (A
+part) J'enlève mon bracelet, je veux qu'il devienne le gage de mes
+fiançailles. Je vais le laisser tomber de ma manche en saluant. Si elle
+le ramasse, il y a huit ou neuf chances sur dix pour que le mariage se
+fasse. Je vais de ce pas prier ma mère de chercher une tierce personne
+pour arranger l'affaire.
+
+«LA JEUNE FILLE (elle chante).--En me quittant, il souriait, il m'a
+saluée, et c'est exprès qu'il a laissé tomber ce bracelet de
+jade. Pourquoi ne deviendrions-nous pas mari et femme? pourquoi
+n'imiterions-nous pas les couples de canards-mandarins qui s'ébattent au
+milieu des nénuphars? J'aurais ainsi jusqu'à ma mort quelqu'un sur qui
+m'appuyer.
+
+«UNE ENTREMETTEUSE (qui l'a vue de loin ramasser le bracelet).--Ces deux
+personnes se souriaient, leur passion est brûlante: il ne manque
+qu'un tiers pour régler le mariage. Le courtage de cette affaire ne
+m'échappera pas. Ce jeune roué connaît très bien son affaire.
+
+(A la jeune fille qui considère le bracelet de jade en soupirant ):
+
+«--Mademoiselle, je vous l'amènerai et vous causerez à votre aise, cela
+vous convient-il?
+
+«LA JEUNE FILLE.--Madame, nous sommes bien pauvres, je n'ai pas de gage
+à lui envoyer.
+
+«L'ENTREMETTEUSE.--En échange du bracelet, des pantoufles brodées
+suffiront.
+
+«LA JEUNE FILLE.--Maman, des pantoufles brodées de mes mains, je peux
+donc les envoyer?
+
+«L'ENTREMETTEUSE.--Parfaitement, vous le pouvez.
+
+«LA JEUNE FILLE.--En voici une paire.
+
+«L'ENTREMETTEUSE.--Mademoiselle, dans trois jours je viendrai vous
+rapporter une réponse.
+
+«LA JEUNE FILLE.--Maman, cette aventure, vous seule la connaissez.
+Attention à ne rien en dire. Je vous prie de choisir un jour pour me
+l'amener. Je vous devrai la même reconnaissance qu'à la mère qui m'a
+donné le jour. Même n'étant que la deuxième femme, je vivrai heureuse
+avec lui et il me fermera les yeux.
+
+«L'ENTREMETTEUSE.--Il faut patienter trois jours dans l'attente du
+moment heureux. Je me retire.
+
+«LA JEUNE FILLE.--Je remonte la mèche de la lampe et j'attends le
+phénix.
+
+«L'ENTREMETTEUSE.--C'est mon affaire, je me charge de faire entrer le
+papillon dans le jardin.
+
+«LA JEUNE FILLE.--Je ne vous ai pas traitée avec assez d'égards.
+
+«L'ENTREMETTEUSE.--C'est moi qui vous ai dérangée.»
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+Formes du mariage.
+
+1° Quand la jeune fille qu'un jeune homme a séduite est entièrement à
+lui, il se comporte publiquement avec elle comme avec une épouse; il
+fait apporter de la maison d'un brahmane le feu consacré, répand sur la
+terre l'herbe Kousha, fait une oblation au feu et se marie selon les
+prescriptions religieuses relatives à ce genre de mariage, sans témoin.
+
+Après la cérémonie, le jeune homme informe les parents de la jeune fille
+du fait accompli. D'après les anciens auteurs, le mariage contracté
+en présence du feu est indissoluble. On en fait part aussi à tous les
+parents des conjoints, et on s'efforce d'obtenir leur assentiment.
+
+Tel est le mariage selon le mode des Gandharvas.
+
+Lorsqu'une jeune fille ne peut suivre ou ne veut pas déclarer son
+intention de se marier avec lui, l'amant l'obtiendra de l'une des
+manières suivantes.
+
+Par le moyen d'un intermédiaire il attirera la jeune fille chez lui sous
+quelque prétexte, et lorsqu'elle sera venue, il fera apporter de la
+maison d'un brahmane le feu consacré et procédera au mariage comme il
+est dit plus haut.
+
+Lorsque la jeune fille qu'il désire doit en épouser un autre
+prochainement, il perdra son rival dans l'esprit de la mère, et, de
+connivence avec celle-ci, il fera venir la fille dans une maison du
+voisinage où il aura fait apporter le feu consacré, et procèdera à son
+mariage comme il est dit plus haut.
+
+Ou bien il opérera de la même manière avec la connivence du frère de
+la jeune fille, qu'il aura mis dans ses intérêts par tous les moyens
+possibles.
+
+(Ces cas peuvent se rattacher au mode des Gandharvas; le consentement de
+la jeune fille est supposé exister tacitement).
+
+2° Avec la connivence de la soeur de lait de la jeune fille, il fait
+endormir ou enivrer celle-ci, et l'amène dans quelque endroit sûr, et là
+il en jouit. A son réveil, il accomplit la cérémonie religieuse (c'est
+là le mode dit des Vampires, de Manou).
+
+3° Quand la jeune fille se rend à un jardin public ou à un village du
+voisinage, l'amant tombe sur les hommes qui la gardent, les met en fuite
+ou les tue, puis il enlève la jeune fille et procède ensuite au mariage.
+
+C'est le mode dit des géants; d'après Manou, celui des Ksha tryas ou
+guerriers; il rappelle l'enlèvement des Sabines et celui des nobles
+Damoiselles, au moyen âge [44].
+
+La conclusion de Vatsyayana, conforme à la loi de Manou, est que chacun
+des divers modes de mariages ci-dessus mentionnés est préférable à tous
+ceux qui viennent après dans l'ordre suivi.
+
+On ne doit recourir à l'un d'eux que quand tous ceux qui le précèdent
+dans l'énumération donnée sont d'une application impossible.
+
+[Note 44: Il est à remarquer que, parmi ces modes de mariage décrits par
+le Kama Soutra, il n'en est pas un seul qui ne renferme quelque chose de
+malhonnête. Le P. Gury, _Th. mle_. 837, dit:
+
+«L'enlèvement consiste à emmener par violence une femme d'un lieu dans
+un autre où elle est au pouvoir du ravisseur pour cause de mariage.
+
+«L'enlèvement annule le mariage entre le ravisseur, c'est-à-dire celui
+pour lequel on enlève la femme, et la femme enlevée.»]
+
+
+APPENDICE AU CHAPITRE VI
+
+N° 1.--Ce qui constitue le lien ou le sacrement d'après les Brahmes et
+d'après l'Église.
+
+Un rapprochement entre la doctrine brahmanique sur le mariage, et celle
+de l'Église, peut présenter un certain intérêt, au moins de curiosité.
+
+Le P. Gury, _Théologie morale_:
+
+763. «La matière éloignée du sacrement de mariage est le corps des
+fiancés qu'ils se livrent réciproquement dans le contrat. La matière
+prochaine est la remise même du corps qui se fait par des paroles ou des
+signes exprimant le consentement.
+
+766. «La forme consiste dans l'acceptation réciproque des contractants,
+exprimée par des paroles ou des signes.»
+
+D'après cet alinéa, le sacrement est tout entier dans le consentement
+mutuel des contractants, d'où beaucoup d'anciens docteurs concluaient
+que l'absence des formalités religieuses, quoique pouvant constituer un
+péché en soi, n'annulait pas le mariage, même au point de vue religieux;
+mais le Concile de Trente a décidé (P. Gury):
+
+837. «Ceux qui essaieront de contracter mariage autrement qu'en la
+présence du curé, ou d'un autre prêtre avec la permission du curé ou
+de l'évêque, et de deux ou trois témoins, ceux-là, le saint Synode
+les déclare absolument incapables de contracter mariage, et annule le
+contrat.»
+
+852. «La présence du curé à la déclaration du consentement mutuel valide
+le mariage, lors même qu'il serait contraint par la violence ou par la
+crainte; il suffit qu'il sache, soit de bon, soit de mauvais gré, ce qui
+se fait, même s'il affecte de ne pas comprendre, par exemple en fermant
+les yeux et se bouchant les oreilles.»
+
+Remarquons que cela peut se faire dans un lieu quelconque et sans aucune
+cérémonie accessoire.
+
+La doctrine des anciens casuistes aurait aujourd'hui l'avantage de
+supprimer la question du mariage purement civil et de son insuffisance
+religieuse.
+
+Chez les Bouddhistes, il n'y a point de cérémonie religieuse pour le
+mariage ni la naissance, attendu que la naissance est considérée par eux
+comme un mal et conséquemment le mariage.
+
+Cependant on ne peut méconnaître la bonne impression que peut faire
+sur les époux le mariage chrétien, surtout quand il est accompagné de
+conseils éloquents. Nous avons entendu des prêtres catholiques et des
+ministres protestants parler avec beaucoup d'âme dans ces occasions.
+
+
+
+
+ TITRE VII
+
+ LE HAREM ROYAL
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+Rapports du roi avec ses femmes.
+
+Les épouses du roi vivent dans l'oisiveté, le luxe et les
+divertissements; on ne leur donne jamais rien à faire de fatiguant.
+
+Elles assistent aux fêtes, concerts, spectacles, y sont traitées avec
+honneur, et on leur offre des rafraîchissements.
+
+Il leur est interdit de sortir seules; et on ne laisse pénétrer dans
+le harem que des femmes qui sont parfaitement connues des gardiens et
+surveillants.
+
+Les femmes attachées au service des femmes du harem portent au roi,
+chaque matin, des fleurs, des muguets et des habits, présents de ses
+épouses. Le roi en fait don à ces femmes, ainsi que des objets de même
+nature qu'il a portés la veille.
+
+Dans l'après-midi, le roi paré de tous ses ornements, rend visite à
+ses épouses, également parées pour le recevoir; il rend à toutes des
+hommages et leur assigne leur place, puis il engage avec elles une
+conversation gaie.
+
+Ensuite, il visite les vierges veuves remariées, les concubines et les
+bayadères, chacune dans sa chambre (v. App.2).
+
+Quand le roi a terminé sa sieste, la dame de service chargée de lui
+désigner l'épouse avec laquelle il doit passer la nuit vient le trouver,
+accompagnée des servantes de l'épouse dont le tour est arrivé et de
+celles dont le tour peut avoir été passé par erreur et pour cause
+d'indisposition.
+
+Ces suivantes présentent au roi des essences et des parfums envoyés
+par leurs maîtresses et marqués du sceau de leur anneau, elles lui
+expliquent les motifs de cet envoi.
+
+Le roi accepte le présent de l'une d'elles qui, par ce fait, se trouve
+informée de son choix.
+
+Quelques rois, par scrupule ou par compassion, prennent des
+aphrodisiaques, afin de pouvoir servir plusieurs épouses dans une même
+nuit. D'autres, au contraire, ne s'unissent qu'avec celles qu'ils
+préfèrent et délaissent les autres. La plupart donnent à chacune son
+tour.
+
+
+APPENDICE AU CHAPITRE I
+
+1.--Sérails musulmans.
+
+On voit que l'usage imposait aux rois quelques égards envers leurs
+épouses.
+
+Le sérail n'eut une importance capitale que pour les princes musulmans.
+Ceux-ci, dans l'Inde, se pourvoyaient avec les filles des Hindous
+brahmaniques prises de gré ou de force à leurs parents. Tous les
+musulmans agissaient ainsi (c'était le mode des géants).
+
+Le sérail a été une cause de ruine pour l'empire turc; les sultans
+et hauts dignitaires ont de tout temps épuisé et épuisent encore
+aujourd'hui le trésor public pour les dépenses du sérail. Certains
+sultans ont fait une telle consommation de femmes qu'elles
+enchérissaient sur le marché, et y devenaient très rares.
+
+2.--Les Bayadères.
+
+La première classe des courtisanes dont il sera question au dernier
+Titre n'est plus guère représentée dans l'Inde que par les bayadères.
+
+A l'époque où écrivait Vatsyayana, c'est-à-dire avant la conquête
+musulmane, il ne devait exister dans l'Inde que des bayadères
+brahmaniques attachées au culte, où leur fonction officielle consiste
+à chanter et à danser chaque matin et chaque soir, dans les temples et
+aussi les cérémonies publiques.
+
+A chaque pagode de quelque importance est attachée une troupe de
+bayadères dont le nombre n'est jamais au-dessous de huit, et auxquelles
+des musiciens sont toujours adjoints. Chaque troupe fait aux personnages
+haut placés des visites qui sont pour elles des occasions de danses et
+de gratifications.
+
+Elles sont appelées dans les familles pour danser, surtout aux fêtes
+données à l'occasion des mariages.
+
+La plus grande partie des dons qu'elles reçoivent dans ces occasions
+leur est reprise par les brahmanes et les musiciens qui les
+accompagnent. Leur profit le plus clair leur vient de leurs amants.
+
+Les bayadères sont aujourd'hui les seules femmes dans l'Inde auxquelles
+il soit permis de danser et d'être aimables pour les hommes. Entretenir
+une bayadère n'est pas seulement, chez les Indiens, un luxe de bon ton
+et de bon goût, comme l'est chez nous celui des chevaux, mais c'est
+encore une oeuvre méritoire. Souvent les brahmanes chantent des vers
+dont le sens est: «Le commerce avec une bayadère est une vertu qui
+efface les péchés (la pénitence est douce!...)
+
+Comme toutes les personnes du sexe sans aucune exception, les bayadères
+ont, en public, la réserve la plus absolue, et sont également traitées
+avec la même réserve par les hommes.
+
+Les bayadères peuvent être prises dans toutes les castes au-dessus de
+celle des bergers (basse caste de Soudras).
+
+Celles des jeunes filles qui doivent entrer dans le sacerdoce sont
+mariées au dieu de la guerre dès qu'elles sont pubères.
+
+Lorsqu'elles sont devenues vieilles, on les réforme; les brahmanes qui
+ont exploité leur jeunesse, leur appliquent avec un fer chaud sur la
+cuisse (comme aux chevaux réformés) la marque de la pagode où elles ont
+servi, et on leur délivre un diplôme qui leur donne le droit de mendier
+(l'abbé Dubois, _Moeurs et coutumes de l'Inde_, dit cela des belles
+femmes que les brahmes prenaient dans les foules les jours des grandes
+fêtes et qu'ils consacraient au dieu de la pagode; voir le volume:
+_Chants des bayadères_).
+
+Le costume des bayadères est fort gracieux et très riche; elles portent
+une ceinture d'or, des bijoux en or au sommet de la tête, des anneaux
+aux oreilles, aux bras, aux pieds; ceux-ci, quand elles dansent,
+résonnent et accompagnent leurs mouvements.
+
+Elles sont généralement jolies et gracieuses, et toujours bien faites.
+
+Leur danse est une pantomime très étudiée où figure généralement une
+seule bayadère, accompagnée par des musiciens dont la musique barbare
+est peu agréable pour des Européens. Hors des pagodes, cette pantomime
+représente généralement les diverses phases d'une lutte amoureuse
+chantée par les musiciens qui accompagnent la bayadère.
+
+Le caractère de la pantomime et du chant est reproduit, autant qu'il est
+possible de le faire en français, dans la chanson intitulée: _Entretien
+d'un homme en route_(ci-dessus, page 138).
+
+Dans les fêtes et les temples, elles chantent des hymnes en l'honneur
+des dieux ou leurs aventures galantes et guerrières.
+
+Lorsqu'elles se produisent devant les Européens, les bayadères se
+livrent quelquefois à des fantaisies; par exemple, elles parodient les
+danses et les manières de nos demi-mondaines.
+
+Quelquefois plusieurs bayadères se réunissent pour exécuter certaines
+figures d'ensemble, toujours sur place et sans se transporter sur un
+certain espace.
+
+Les bayadères brahmaniques, à cause de leur caractère sacré, ne se
+donnent que très secrètement aux Européens, parce qu'ils sont réputés
+impurs; il n'en est pas de même des bayadères musulmanes qui sont de
+simples danseuses.
+
+Il est même d'usage de les offrir aux Européens devant lesquels on les
+fait danser; mais ce sont des beautés fort dangereuses, ainsi que l'ont
+éprouvé Jacquemont et d'autres voyageurs.
+
+Leurs danses, beaucoup plus gracieuses et animées que celles des
+bayadères brahmaniques, ressemblent aux danses espagnoles et mauresques.
+
+En Algérie, il y a aussi des danseuses qui s'exhibent dans les fêtes
+arabes et même européennes. Elles sont bien inférieures aux bayadères
+de l'Egypte et de l'Inde. Leur pantomime, également sur place, consiste
+surtout en mouvements des hanches et du ventre, qui plaisent beaucoup
+aux Arabes, mais qui, dans l'Inde seraient regardés comme indécents;
+c'est par le geste et le regard que les bayadères de l'Inde sont
+provoquantes.
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+Des intrigues du roi.
+
+Le roi ne se contente pas toujours de ses épouses; il a aussi des
+caprices, même pour des femmes mariées.
+
+Le roi et les ministres ne vont jamais chez les sujets; ceux-ci ont
+toujours les yeux fixés sur eux pour les imiter. En conséquence, ils ne
+doivent faire publiquement aucun acte qui puisse être censuré. Un poète
+a même écrit:
+
+«Un roi qui a à coeur le bien de son peuple, respecte toutes les femmes
+des autres.
+
+«Un roi qui triomphe des six ennemis de l'homme conquiert toute la terre
+(les six péchés capitaux de l'Inde; la gourmandise est inconnue
+des Orientaux; et la paresse consiste pour eux dans l'_ignorance
+spirituelle_).»
+
+Quand le roi juge bon d'écarter ce scrupule, il doit agir de l'une des
+manières suivantes [45].
+
+[Note (45): Les casuistes hindous ont toujours, pour dispenser de tout
+scrupule en amour, une raison péremptoire à leurs yeux: la nécessité de
+ne pas mourir d'amour.]
+
+A certaines époques, les femmes des villes et des villages visitent les
+épouses du harem, et passent la nuit dans leurs appartements à converser
+et se divertir, puis s'en vont le matin.
+
+Une dame du service du roi, qui s'est liée à l'avance avec la belle que
+le roi désire, l'engage le matin, au moment où elle va s'éloigner, à
+visiter avec elle, en détail, le palais. Dans un à parte, elle emploie
+toutes les ressources de son esprit à la persuader de répondre aux
+désirs du roi. Si elle éprouve un refus, elle n'en laisse voir aucun
+déplaisir, se montre toujours très courtoise, lui fait accepter des
+présents dignes d'un roi, l'accompagne à une certaine distance du palais
+et la congédie en termes très affectueux.
+
+La personne que désire le roi peut aussi venir au harem sur l'invitation
+de l'une des épouses du roi, qui aura fait sa connaissance par
+l'intermédiaire du mari ou d'une des suivantes des femmes du harem.
+Surviendra alors l'affidée du roi, qui agira comme il est dit ci-dessus.
+
+Ou bien la première épouse du roi, sous prétexte de se faire enseigner
+par elle quelque talent, mandera au palais la femme convoitée.
+
+Ou si le mari de cette femme a quelque chose à redouter du roi ou d'un
+ministre, elle la décidera, à l'aide d'un intermédiaire, à venir au
+palais solliciter sa protection. Les choses se passeront ensuite comme
+dans les cas précédents.
+
+On agira de même, si le mari de la femme est dans le besoin ou
+l'oppression; ou s'il sollicite quelque chose ou aspire à la faveur
+du prince, ou veut s'élever, ou bien s'il est tenu à l'écart par les
+membres de sa caste, ou si c'est un espion au service du roi.
+
+Si la personne désirée par le roi vit avec un homme qui n'est pas son
+mari, le roi la fait arrêter, la fait déclarer esclave pour inconduite
+et la place au harem.
+
+Si la femme convoitée est régulière, l'ambassadeur du roi, à son
+instigation, dénonce le mari; puis on fait emprisonner la femme, comme
+étant l'épouse d'un ennemi du roi; ensuite, on la fait entrer au harem.
+
+(Ces deux procédés se passent de commentaires, le dernier surtout).
+
+Un roi ne doit jamais aller chez un sujet pour une intrigue amoureuse,
+plusieurs rois ont payé de leur vie cette imprudence.
+
+Certains usages locaux favorisent les amours royales.
+
+Chez les Andras, le roi exerce le droit du seigneur;
+
+Chez les Vatsagoulmas, les femmes des ministres servent le roi la nuit;
+
+Les Vaïdarbhas qui ont de belles femmes, les envoient, par amour pour
+leur prince, passer un mois au harem;
+
+Chez les Aparatakas, ceux qui avaient de belles femmes les donnaient en
+présent aux ministres du roi;
+
+Enfin, dans le pays des Sourashtras, les femmes de la ville et de la
+campagne entrent au harem pour le plaisir du roi, soit individuellement,
+soit par groupes.
+
+
+APPENDICE AU CHAPITRE II
+
+N° 1.--Les amours du roi Agnivarna.
+
+Nous empruntons à la traduction du _Raghou-Yanea de Kalidasa_, par M.
+Hippolyle Fauche, le _Tableau des amours du roi Agrioarna_, le prince
+charmant de l'Inde; ce tableau est pour les Hindous l'idéal des voluptés
+royales.
+
+«Après avoir tenu pendant quelques années les rênes de l'Etat, Agnivarna
+l'impudique, les abandonna aux ministres et se livra tout entier aux
+femmes luxurieuses. Dans le palais où toujours résonnait le tambourin,
+et où la fête du lendemain surpassait celle de la veille, le roi,
+incapable de supporter l'intervalle d'une seule minute sans volupté,
+nuit et jour s'amusait avec ses femmes.
+
+«Il avait des étangs remplis de lotus que ses folâtres concubines
+faisaient trembler des palpitations de leurs seins dressés comme des
+piques; des cachettes pour la volupté s'y dérobaient sous les fleurs.
+Brûlant d'amour, il se plongeait dans l'onde; là, ses femmes, sans fard
+comme sans voile, excitaient ses désirs par leurs mouvements gracieux et
+lascifs. Avec elles, il portait ses pas vers des lieux disposés avec
+art pour des buvettes, où il prenait le rhum enivrant. Sur son sein
+reposaient continuellement une lyre aux sons enchanteurs et une belle à
+la voix douce, aux yeux charmants. Frappant de ses mains le tambourin,
+agitant ses guirlandes et ses bracelets, habile musicien, il ravissait
+l'âme; à l'entendre, les danseuses oubliaient leurs pantomimes; il
+mangeait alors de baisers leurs visages et soufflait sur leurs bouches
+le vent amoureux de ses lèvres. Plus d'une fois, ses amantes qu'il avait
+trompées le lièrent en punition avec leurs ceintures, le menaçant du
+bout du doigt, le châtiant d'un regard courroucé et du froncement de
+leurs sourcils. En proie à un violent amour et à la jalousie, les reines
+saisissaient l'occasion de toute fête pour combler d'elles-mêmes ses
+voeux. C'était lui-même qui peignait de fard les pieds de ses épouses,
+mais c'était pour admirer ces pieds charmants et tout ce que laissaient
+entrevoir les ceintures relâchées et les robes mal attachées. Parfois
+ses désirs voluptueux rencontraient des obstacles: une bouche se
+détournait d'un baiser, des mains retenaient une ceinture qu'il voulait
+dénouer, mais ces manèges n'étaient que du bois jeté dans le feu de
+l'amour.
+
+«Harassées de voluptés, les épouses s'endormaient sur sa vaste poitrine,
+d'où leurs seins potelés effaçaient l'onguent du sandal.
+
+«Laissait-il, dans un rêve, échapper le nom d'une rivale, celles qui
+étaient avec lui mouillaient de larmes le bord de la couverture et
+brisaient de dépit leurs bracelets à force de s'agiter dans la couche.
+
+«Essayait-il de se dérober pour quelque rendez-vous nocturne, ses femmes
+aux aguets le ramenaient.--Pourquoi, libertin, vas-tu porter ailleurs ce
+qui nous appartient?
+
+«Quand il se levait de sa couche, ses amantes, enlaçant son cou de leurs
+bras, pressant de la plante de leurs pieds les pointes de ses pieds, se
+faisaient donner le baiser d'adieu.
+
+«Sa couche, jaune de sandal, rouge de laque, remplie de ceintures
+brisées et de bouquets déliés, attestait la fougue de ses assauts.
+
+«Alors venaient vers lui ses autres épouses irritées; il cherchait à les
+apaiser, joignant les mains, mais sa faiblesse dans l'amour les irritait
+de nouveau. Voulait-il s'éloigner sous prétexte d'affaires avec un ami,
+elles le prenaient aux cheveux et l'arrêtaient en disant: «Ah traître,
+cet ami est une amie; ta fuite n'est qu'une ruse.
+
+«Quand il leur échappait, il prenait le chemin de la campagne, où il
+était guidé par des confidentes vers des berceaux de lianes mystérieux.
+Là, sur des lits de fleurs préparés, il savourait la volupté dans les
+bras d'une jolie suivante (chez les grecs, on aurait dit _une belle
+esclave_; mais l'esclavage n'a jamais existé dans l'Inde).
+
+«L'été, il passait les nuits sur les terrasses de son palais, savourant
+le clair de lune sans nuage qui dissipe les fatigues de la volupté.
+
+«Là, ses femmes, vêtues de l'air, à la taille charmante, le ravissaient
+avec leurs ceintures d'or; lumineuses et gazouillantes, elles
+l'enivraient des vapeurs embaumées de l'encens et de l'aloès.
+
+«Ce monarque puissant, redouté de ses voisins, n'avait jamais pu se
+vaincre lui-même. Il devint malade de la poitrine. Quand il connut
+son état, il ne voulut pas d'autre médecin que ses femmes; frappé
+mortellement dans leurs bras, il voulut y mourir.
+
+«Il s'éteignit comme une lampe épuisée, sans postérité, au milieu de ses
+épouses qui le tenaient embrassé.»
+
+Ce tableau idéal a au moins le mérite de nous faire voir que les
+Hindous, même dans leurs plus grands excès de plaisir, sont restés
+décents et même aimables et qu'ils n'ont rien fait ou imaginé qui
+inspire la répulsion ou le dégoût.
+
+On ne saurait en dire autant des Romains; ils nous révoltent par des
+lubricités sans nom et à peine concevables. Pour faire ressortir le
+contraste, après Kalidaça, citons Suétone.
+
+N° 2.--Débauches des empereurs romains.
+
+TIBÈRE DANS SA RETRAITE DE CAPRÉE.
+
+Tibère, retiré dans l'île de Caprée (située près de Naples, au fond de
+la plus belle baie du monde), rassemblait de toutes parts des troupes
+de jeunes filles et de mignons et des inventeurs d'accouplements
+monstrueux, qu'il appelait spinthaies, pour que, se tenant enlacés et
+formant une triple chaîne, ils se prostituassent mutuellement devant lui
+de manière à rallumer ses désirs.
+
+Il avait fait disposer en plusieurs endroits des chambres ornées de
+tableaux et de statuettes représentant les scènes et les figures les
+plus lascives, et meublées des livres d'Éléphantis, pour qu'on ne
+manquât pas de modèles pour les postures qu'on avait ordre de prendre.
+
+En public, il jouait le rôle de Jupiter caressant Léda, et du minotaure
+s'unissant à Phasiphaé.
+
+Lorsque la représentation de ces scènes mythologiques comprenait un
+meurtre, celui-ci était commis réellement sur le théâtre avec ses
+détails cruels; tels, par exemple, la mort d'Hippolyte, le supplice de
+Prométhée.
+
+Il dressait de très petits enfants à s'ébattre et à jouer entre ses
+cuisses pendant qu'il nageait (c'étaient ses petits poissons), et à le
+lécher et le mordre doucement; il apprenait à d'autres enfants, non
+encore sevrés, à lui prendre la verge comme ils eussent pris le sein de
+leur mère et à pratiquer la succion.
+
+CAÏUS CALIGULA.
+
+Caligula abusa de Valérius Catullus, jeune homme d'une famille
+consulaire, et commit l'inceste avec ses deux soeurs. Il invitait à
+souper, avec leurs maris, les femmes les plus distinguées; il les
+passait en revue en les examinant comme ferait un marchand d'esclaves,
+menait dans une chambre voisine celle qui lui plaisait et, rentrant
+avec les souillures de la débauche, il louait ou blâmait ce que leur
+jouissance ou leur corps avait de bon ou de mauvais.
+
+NÉRON.
+
+Sans parler des hommes libres avec lesquels il eut commerce, des femmes
+mariées qu'il corrompit, Néron fit violence à la vestale Rubria. Il fit
+couper les testicules à un jeune garçon nommé Sporus et s'efforça même
+de le métamorphoser en femme. On le lui amena en grande pompe avec la
+dot et le voile rouge (flammeum), suivant l'usage du mariage, et il lui
+donna le rang d'épouse.
+
+Il finit par imaginer comme un jeu de nouvelle espèce de se mettre dans
+la peau et à la place d'une bête du cirque et de s'élancer sur les
+parties naturelles ou non d'hommes et de femmes attachés nus à
+des poteaux; il faisait ces outrages, dans les lieux publics, aux
+adolescents et aux vierges chrétiennes. De là vient la bête dont il est
+parlé dans l'Apocalypse et qui désigne Néron (Renan).
+
+DOMITIEN.
+
+Domitien n'avait pas les vices monstrueux de Tibère et de Néron.
+Cependant il partagea et il développa la corruption générale.
+
+Dans une fête solennelle, il fit descendre dans l'arène des femmes parmi
+les gladiateurs et les bestiaires.
+
+Il fit courir des jeunes vierges dans le stade et présida lui-même à la
+course, vêtu d'un habit de pourpre à la grecque, portant sur la tête une
+couronne d'or où étaient représentés Jupiter, Junon et Minerve, et ayant
+auprès de lui le flamendial et les prêtres de la famille Flavia.
+
+(Dans cette occasion comme dans beaucoup d'autres, Domitien voulut
+affirmer son zèle pour le paganisme).
+
+Pour plaire au peuple, il continua les représentations à la fois si
+impudiques et si cruelles des scènes mythologiques. Martial, son
+protégé, nous en a transmis le souvenir dans les épigrammes suivants du
+Livre I:
+
+6. Sur le spectacle de Phasiphaé.
+
+«Croyez que Phasiphaé s'est accouplé avec le taureau de Crète; tout ce
+que la renommée nous en a dit, la scène le reproduit devant nos yeux.»
+
+9. Sur un condamné donnant une représentation véritable du supplice de
+Prométhée. «Tel Prométhée, enchaîné sur un roc, en Scythie, nourrit de
+ses entrailles renaissantes un vautour insatiable, tel ce Lauréolus,
+attaché à une véritable croix, vient d'offrir sa poitrine nue à un ours
+de Calédonie.
+
+«Ses membres déchirés palpitaient et son corps tout entier n'était plus
+un corps. Ce scélérat avait sans doute dépassé les crimes dont parle
+l'antiquité.»
+
+10. «Dédale, quand tu es ainsi déchiré par un ours de Lucanie, que tu
+voudrais alors avoir des ailes.»
+
+Ces scélérats, ces victimes, étaient les chrétiens condamnés comme
+criminels d'État.
+
+On se faisait scrupule de prendre les gladiateurs; ceux-ci étaient des
+prisonniers de guerre qu'on n'avait pu utiliser autrement, parce qu'ils
+étaient trop incultes pour être vendus assez cher comme esclaves et trop
+insoumis pour être incorporés dans les légions.
+
+HÉLIOGABALE.
+
+Héliogabale parcourait les rues de Rome dans les attitudes et la
+compagnie les plus indécentes sur un char traîné par des femmes nues.
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+Intrigues des femmes du harem.
+
+Les femmes du harem sont sévèrement gardées et ne peuvent voir aucun
+homme (App. 1 et 2). Presque toutes brûlent de désirs qu'elles satisfont
+entre elles, par des procédés indiqués au chapitre de l'auparishtaka, et
+au moyen desquels la femme peut remplacer l'homme[46].
+
+[Note 46: La titillation et la succion des mamelons, ainsi que nous
+l'avons vu, déterminent constamment l'érection du clitoris, et la
+friction de cet organe simultanée avec la succion forte des mamelons
+amène nécessairement le spasme _génésique_.]
+
+Elles ont encore recours aux moyens suivants.
+
+Elles habillent en homme leur soeur de lait, leurs amies et leurs
+suivantes, et se font caresser l'yoni à l'aide de végétaux tendres
+(fruits ou racines), qui ont ou reçoivent la forme et les dimensions
+d'un linga, ou bien elles embrassent une statue dont le linga est figuré
+en érection (App.).
+
+Des moyens inverses sont employés par certains hommes (voir dans Lucien
+l'outrage fait par un jeune homme à la Vénus de Paros dont il était
+amoureux).
+
+Parfois, et avec l'aide de leurs suivantes, les femmes du harem y
+introduisent des hommes déguisés en femme. Leurs soeurs de lait et leurs
+affidées s'efforcent de décider des hommes à venir au harem, en leur
+vantant la bonne fortune qui les y attend; elles leur décrivent
+l'intérieur du palais, les facilités pour s'y introduire et en sortir;
+elles indiquent les fortes saillies des corniches, les grandes
+dimensions des portiques, des corridors et des issues, la négligence des
+sentinelles et les absences fréquentes des gardiens du harem. Mais ces
+émissaires ne doivent jamais tromper un homme pour le décider à tenter
+l'aventure, car cela entraînerait probablement sa mort.
+
+Quant à l'homme, il fera bien de ne point s'introduire dans le harem à
+cause des terribles mésaventures auxquelles il s'expose.
+
+Si toutefois il s'y détermine, il devra reconnaître s'il y a une sortie
+assurée, si le jardin de plaisance ou bien un mur de ronde entoure
+étroitement le harem (App. 1), si les sentinelles manquent de vigilance
+et si le roi est parti en voyage. Dans ce dernier cas, lorsqu'il sera
+appelé par les femmes du sérail, il observera avec soin les lieux, et
+entrera de la manière que les femmes lui auront indiquée. S'il est
+adroit et avisé, il parcourra chaque jour les environs du harem, se
+liera avec les sentinelles, se fera l'ami des femmes de service du
+sérail qui peuvent avoir connaissance de son dessein et leur témoignera
+son regret de ne pouvoir l'exécuter.
+
+Enfin, il prendra pour entremetteuse une femme qui a ses entrées au
+harem, et il s'étudiera à connaître les espions du roi.
+
+Si l'entremetteuse ne peut entrer au harem, il se tiendra à quelque
+endroit d'où il peut voir la femme qu'il aime.
+
+Si cet endroit est gardé par des sentinelles, il se déguisera en prenant
+le costume d'une suivante de la femme désirée, qui vient ou passe par
+cet endroit.
+
+Quand la femme le regardera, il lui fera connaître ses sentiments par
+des gestes et des signes, lui fera voir des dessins à double sens, des
+guirlandes de fleurs et des anneaux.
+
+Il observera avec beaucoup d'attention les signes qu'elle fait, ses
+gestes ou ses paroles; et alors il essaiera de pénétrer dans le palais.
+
+S'il est certain qu'elle vient dans quelque lieu particulier, il s'y
+cachera, et, au moment fixé, il entrera au harem avec elle, comme s'il
+était un des gardiens.
+
+Il peut aussi entrer et sortir dans un lit plié, ou dans une couverture
+de lit, ou bien se rendre _invisible_: pour cela il lui suffit de se
+frotter les yeux avec un collyre obtenu en mêlant avec une quantité
+égale d'eau les cendres provenant de la combustion, sans fumée, d'une
+mangouste, des yeux d'un serpent et du fruit de la longue courge
+tumbi!!!
+
+Duyana, les brahmanes et les yoguis, donnent encore d'autres moyens de
+se rendre invisible.
+
+L'homme peut aussi, pour entrer au harem, saisir l'occasion de la fête
+de la huitième lune, pendant laquelle les femmes de service du palais
+sont toutes très affairées et en désarroi.
+
+On introduit des jeunes gens au harem, ou on les en fait sortir,
+lorsqu'on y apporte ou on en fait sortir du mobilier, ou pendant les
+fêtes où l'on prend des boissons et des rafraîchissements, quand les
+femmes de service sont extraordinairement occupées et pressées, ou quand
+on déplace une des épouses, ou quand on les conduit aux jardins publics
+ou aux fêtes, ou bien lors de leur retour au palais, ou enfin quand le
+roi est parti pour un lointain pélerinage.
+
+Les femmes du harem connaissent mutuellement leurs secrets, et comme
+elles ont toutes le même but, elles s'entraident.
+
+Un jeune homme qui est l'amant de toutes peut continuer ce commerce très
+longtemps sans être découvert.
+
+Chez les Aparatakas, les épouses du roi ne sont pas bien gardées, et les
+femmes qui ont accès dans le harem y introduisent avec elles beaucoup de
+jeunes gens.
+
+Les épouses royales du pays d'Ahira se livrent aux kshatriyas mis en
+sentinelle dans le harem.
+
+Celles du pays des Vatsagoulmas font venir au harem, à l'aide de
+messagères, des hommes qui peuvent leur plaire.
+
+Chez les Vaïdharbas, les fils des épouses royales ont leur entrée au
+harem et sont les amants de toutes les épouses, excepté de leur mère.
+
+Dans le Stri radjyas, les femmes du roi ont pour amants les hommes de sa
+caste et de sa famille.
+
+Au pays de Ganda, elles se donnent aux brahmanes, à leurs amis, à leurs
+serviteurs et esclaves.
+
+Dans le Sandhava, à leurs domestiques, marmitons, etc.
+
+Chez les Haïmavat, des hommes hardis corrompent les sentinelles et
+entrent au harem.
+
+Chez les Vanyas et Kalmyas, les brahmanes, au su du roi, entrent au
+harem avec des bouquets pour les épouses, conversent avec elles derrière
+un rideau, et des doux propos passent aux doux exercices.
+
+Enfin, les femmes du roi de Prashyas cachent dans le harem un jeune
+homme pour chaque groupe de femmes.
+
+
+APPENDICE AU CHAPITRE III
+
+Nº 1.--Description du harem d'Agra.
+
+Tous les détails donnés dans ce chapitre montrent que les anciens rois
+de l'Inde brahmanique n'étaient guère plus jaloux des femmes de leur
+harem que les maris hindous ne l'étaient, en général, de leurs épouses.
+
+On retrouve là encore la douceur et l'apathie du caractère indien.
+
+Il en est autrement des Musulmans de l'Inde, en partie d'origine Afgane
+ou Mongole.
+
+Ils gardent étroitement leurs femmes, et les harems de leurs princes
+étaient et sont encore aujourd'hui très surveillés.
+
+On peut en juger par les dispositions du sérail qui forme partie du Tage
+d'Agra, le Versailles des empereurs mongols, qu'on préfère au palais de
+Louis XIV, bien qu'il ait coûté moins de cent millions, au lieu d'un
+demi-milliard.
+
+Le harem se compose de deux parties attenant l'une à l'autre, mais
+parfaitement distinctes; l'une est occupée par les femmes musulmanes,
+pour la plupart des Cachemiriennes qui sont blanches comme des
+européennes.
+
+L'autre est occupée par des femmes hindoues, et fut probablement
+construite sur le modèle des harems des anciens rois du pays.
+
+Le harem musulman borde, sur l'un de ses côtés, le magnifique jardin du
+palais. Tout est en marbre; à l'étage, on y remarque quelques trous des
+boulets de lord Clive, lorsqu'il prit la citadelle d'Agra (le Tage).
+
+Les chambres sont des cellules de quatre mètres carrés; elles ont
+chacune, du côté opposé au jardin, ayant vue sur le paysage et sur
+la Joumma, une ouverture fermée par une claire-voie découpée dans le
+marbre, qui empêche de rien voir du dehors.
+
+Il y a aussi, dans chaque chambre, sur une autre face, une petite
+ouverture par laquelle on introduisait la nourriture de la recluse, et
+qu'on refermait ensuite.
+
+Ces chambres forment deux groupes que sépare un palier assez grand, qui
+servait pour la récréation des femmes pendant deux heures par jour.
+
+L'escarpolette était fort en usage parmi ces dames.
+
+Le harem hindou est, comme toutes les habitations des indigènes, disposé
+en forme de cloître autour d'une cour rectangulaire assez grande.
+
+Tout autour, à l'étage, sont de petites chambres précédées de portiques
+et de balustrades donnant sur la cour.
+
+Cette disposition permettait de laisser aux femmes la liberté de
+circuler sous les portiques et de se visiter entre elles, liberté que
+n'avaient point les femmes étrangères de l'autre harem, sans doute des
+esclaves.
+
+La cour intérieure du harem hindou servait pour les représentations
+théâtrales et autres scènes de jongleurs, de saltimbanques, et aussi
+pour les cérémonies religieuses.
+
+Les femmes assistaient à ces représentations, appuyées sur les
+balustrades des portiques et sans qu'on pût avoir aucune communication
+avec elles depuis la cour.
+
+Du côté opposé du jardin, en face du harem étranger, se trouvaient les
+bains du sérail, d'une richesse et d'une beauté merveilleuses.
+
+L'or, en lames épaisses, artistement travaillé ou en filets délicats,
+court partout sur les caissons des plafonds et les parois en marbre des
+murs.
+
+Pour se rendre au bain, les favorites avaient à traverser le jardin, un
+des plus beaux du monde, dont toutes les allées sont dallées en marbre
+et dont les parterres sont parsemés de vastes bassins en marbre blanc
+avec jets d'eau.
+
+Certaines heures de la journée étaient réservées aux femmes du harem
+pour leur promenade dans le jardin où elles étaient seules.
+
+Le cicerone montre aux visiteurs un long couloir souterrain qui descend
+du jardin au bord de la Joumma, et il explique que, vers son extrémité,
+on abattait les femmes coupables ou trop âgées, et qu'ensuite leurs
+corps étaient jetés à la rivière.
+
+On se débarrassait ainsi des vieilles parce que le harem n'eût pas suffi
+à loger ces inutilités, et qu'il ne convenait pas que des femmes, après
+avoir été les favorites de l'empereur, pussent habiter ailleurs que dans
+son palais ou dans la mort.
+
+N° 2.--La vie du sérail.
+
+Avec l'aide d'un officier de marine français, une femme européenne s'est
+évadée du sérail de Constantinople. Réclamée par le sultan, elle a
+déclaré qu'elle se tuerait plutôt que d'y rentrer.
+
+Cependant Lady Montagu, la Sévigné des Anglais, nous a donné au XVIIIe
+siècle, dans ses _Lettres_ si intéressantes, une description fort
+gracieuse de la vie et des plaisirs des femmes du sérail dans l'intimité
+desquelles elle a été admise en sa qualité de femme de l'ambassadeur
+d'Angleterre près du sultan. Le tableau qu'elle en trace est loin d'être
+triste. Les danses et les jeux après le bain solliciteraient le pinceau
+d'un artiste.
+
+Peut-être Lady Montagu n'a-t-elle vu que les beaux côtés, et n'a-t-elle
+conversé qu'avec les privilégiées, comme la mère du sultan régnant dont
+elle parle beaucoup. Peut-être le sérail a-t-il déchu avec la puissance
+des sultans.
+
+
+
+
+ TITRE VII
+
+ DEVOIRS DES ÉPOUSES
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+Devoirs d'une femme quand elle est la seule épouse.
+
+Une femme vertueuse se conforme aux désirs de son mari comme s'il était
+un dieu. Elle s'assied toujours après lui et se lève avant lui (App. 1).
+
+Elle prend sa charge de la famille et de la maison. Elle tient tout dans
+le plus grand état de propreté (App. 2).
+
+Elle entoure la maison d'un petit jardin où elle apporte tout ce qu'il
+faut pour les sacrifices du matin, de midi et du soir, aux dieux
+domestiques.
+
+Elle révère elle-même le sanctuaire des dieux du foyer car, ainsi que le
+dit Gonardiya, rien ne gagne le coeur d'un mari, d'un maître de maison,
+comme l'observation des rites domestiques.
+
+Elle aura tous les égards possibles pour son beau-père et sa belle-mère,
+et pour tous les membres de la famille de son mari.
+
+Elle évite la société des mendiantes, des _religieuses bouddhistes
+mendiantes_[47], des femmes perdues, des voleuses, des diseuses de bonne
+aventure et des sorciers.
+
+[Note 47: Les mots en italique prouvent qu'à l'époque où écrivait
+Vatsyayana le bouddhisme était encore en vigueur dans l'Inde.]
+
+Elle ne fait rien avant d'en avoir obtenu le consentement de son mari
+(App. 3).
+
+Quand elle va trouver son mari en particulier, elle doit être parée de
+ses ornements et de fleurs diverses et porter une robe de plusieurs
+couleurs. Mais son habillement ordinaire de tous les jours sera léger et
+collant.
+
+Au cas où il aurait quelques torts de conduite à son égard, elle ne lui
+en fera pas de reproches, malgré son déplaisir.
+
+Elle soigne sa tenue de manière à toujours plaire à son mari.
+
+Elle garde ses secrets, lui prête toute l'aide possible dans ses
+affaires lorsqu'il est obligé de s'absenter pour quelque voyage.
+
+Elle ne porte que des ornements de bon augure et observe les fêtes en
+l'honneur des dieux. Elle ne sort que pour les deuils et les fêtes de
+famille. Elle prend soin des intérêts de son mari.
+
+Quand il arrive de voyage, elle le reçoit dans sa tenue ordinaire, pour
+qu'il voie comment elle a vécu pendant son absence. Elle lui apporte
+quelque présent et des objets qui peuvent être offerts pour le culte de
+la divinité.
+
+C'est ainsi, conclut l'auteur, qu'une femme d'une bonne conduite, épouse
+ou vierge remariée, ou concubine, doit vivre purement, toujours dévouée
+à l'homme auquel elle est unie, faisant tout pour son bien et pour lui
+plaire.
+
+Les femmes qui tiennent cette conduite possèdent le Dharma, l'Artha et
+le Kama, obtiennent une haute considération et, généralement, conservent
+tout l'amour de leur mari (App. 4).
+
+
+APPENDICE AU CHAPITRE I
+
+Respect des femmes hindoues pour leur mari.
+
+N° 1.--Les dames indiennes sont très respectueuses envers leur mari.
+Elles ne l'appellent que mon maître, mon seigneur, et, quelquefois même,
+mon dieu, tandis que celui-ci, au contraire, ne leur parle que d'un ton
+de supériorité. Si un mari en prenait un autre, en public surtout, sa
+femme s'en offenserait comme d'une inconvenance.
+
+Une femme indienne prépare le repas de son mari et le sert; mais elle ne
+mange jamais qu'après lui, et que ses restes.
+
+Elle ne l'accompagne jamais à la promenade; en voyage, elle marche
+derrière lui à une certaine distance, sans pouvoir lui adresser la
+parole.
+
+N° 2.--Manou, livre IV. «Renfermées sous la garde d'hommes fidèles et
+dévoués, les femmes ne sont point en sûreté; celles-là seulement sont
+bien en sûreté, qui se gardent elles-mêmes de leur propre volonté.»
+
+«On ne parvient point à tenir les femmes dans le devoir par des moyens
+violents. Mais un mari y réussit en assignant pour fonctions à sa femme
+le compte des recettes et des dépenses, la purification des objets et du
+corps, l'accomplissement de son devoir, la préparation de la nourriture
+et l'entretien des ustensiles de ménage. Mettre au monde des enfants,
+les élever et s'occuper chaque jour des soins du ménage et de
+l'entretien du feu consacré, tels sont les devoirs des femmes mariées
+dans l'Inde; nulle n'en est affranchie.»
+
+N° 3.--Même livre. «Jour et nuit les femmes doivent être tenues dans la
+dépendance par leurs protecteurs: une femme est sous la tutelle de son
+père pendant son enfance; de son mari, pendant sa jeunesse; de son fils,
+pendant sa vieillesse; elle ne doit jamais se conduire à sa fantaisie.»
+
+«Si les femmes n'étaient pas surveillées, elles feraient le malheur des
+deux familles.» Manou a donné en partage aux femmes l'amour de leur
+lit, de leur siège et de la parure, la concupiscence, la colère et la
+perversité.»
+
+«Aucun sacrement n'est pour les femmes accompagné de prières.»
+
+Il n'en était point ainsi chez les Ariahs védiques. Il est impossible de
+pousser plus loin le mépris de la femme.
+
+L'idée de son infériorité a été générale dans l'antiquité; nous la
+trouvons aux premiers temps de la Grèce, dans le Mythe de Pandore,
+raconté si malicieusement par Hésiode (400 ans avant Homère) dans sa
+Théogonie.
+
+Pour se venger des humains dans la demeure desquels brillait le feu
+dérobé par Prométhée, Zeus (Jupiter) leur prépare un fléau. Par son
+ordre, Vulcain façonne, avec de l'argile, la pudique image d'une
+vierge. Athéna (Minerve) la revêt d'une blanche tunique, lui attache sa
+ceinture, lui jette sur la tête un voile d'un merveilleux travail,
+orne ses cheveux de fleurs et place sur sa tête, une couronne d'or,
+chef-d'oeuvre de l'illustre boîteux.
+
+«Lorsqu'il a préparé ce présent fatal, le dieu amène la jeune fille
+dans l'Assemblée des dieux et des hommes. Ils admirent ce piège cruel à
+l'appât duquel la race des mortels n'échappera pas.
+
+«C'est d'elle que nous vient la race des femmes; c'est d'elle que
+viennent ces funestes compagnes de l'homme qui s'associent à sa
+prospérité et non à sa misère, comme les frelons méchants et parasites
+que les abeilles nourrissent à l'abri de leurs ruches. Bien des maux
+nous viennent de ce cruel présent. Si nous fuyons l'hymen et le commerce
+inquiet des femmes, nous n'avons aux jours de la triste vieillesse
+personne qui nous soutienne et nous console, et des parents éloignés se
+partagent entre eux notre héritage.»
+
+«Le sort nous a-t-il uni à une épouse vertueuse et chérie, le mal se
+mêle encore au bien dans toute notre vie. Mais s'il nous fait rencontrer
+quelque femme d'une race perverse, alors nous vivons dans l'amertume,
+portant au fond de notre coeur un éternel ennui, un chagrin que rien ne
+peut guérir.»
+
+On lit dans les _Travaux et les Jours_:
+
+«Garde qu'une femme impudique ne te séduise le coeur par de douces
+paroles et ne s'introduise dans ta maison. Se fier à la femme, c'est se
+fier aux voleurs.»
+
+«N'aie qu'un fils pour soutenir la maison paternelle. C'est ainsi que
+les maisons prospèrent.»
+
+On ne s'attendait guère, sans doute, à trouver dans Hésiode ce conseil
+de Malthus si fort suivi de nos jours.
+
+Hésiode fait dire à Télémaque recevant des hôtes qui le louent d'être le
+fils d'Ulysse: «On n'est jamais sûr d'être le fils que de sa mère.»
+
+Nous trouvons, même dans quelques docteurs chrétiens, le préjugé contre
+les femmes: «Foemina infirmius, le sexe est faible,» a dit saint
+Augustin; mais à cause de ses autres qualités, le bouddhisme et le
+christianisme ont mis le sexe faible au niveau du sexe fort.
+
+Dans l'Inde, la condamnation prononcée par Manou a ôté à la femme le
+respect des autres et d'elle-même.
+
+Aux reproches les plus graves la femme hindoue répond: «Après tout, je
+ne suis qu'une femme.»
+
+La femme occupe cependant une bien meilleure place chez les Hindous que
+chez les Musulmans dans la famille où elle est beaucoup plus utile, plus
+libre et plus respectable. Toutefois, comme elle n'a ni instruction, ni
+valeur morale, on n'a pour elle d'autres sentiments que ceux qu'on a en
+France pour une bonne domestique. Souvent ses fils l'injurient. Manou ne
+prescrit aucuns égards envers la mère, tandis que le Bouddha a fait à
+son sujet mille recommandations qui sont pieusement suivies encore de
+nos jours.
+
+N° 4. Manou, livre IX:
+
+«La femme qui ne trahit point son mari, dont les pensées, les paroles
+et le corps sont purs, parvient, après la mort, au même séjour que son
+époux» (cette perspective serait peu encourageante pour beaucoup de
+françaises).
+
+«Les femmes mariées doivent être comblées d'égards et de présents par
+les père et mère, et les frères de leurs maris, lorsque ceux-ci désirent
+une grande postérité.»
+
+«Partout où les femmes sont honorées, les divinités sont satisfaites;
+lorsqu'on ne les honore pas, les actes pieux sont sans fruits.»
+
+«Lorsqu'une femme brille par sa parure, toute la famille resplendit
+également; mais si elle ne brille pas, la famille ne jette aucun éclat.»
+
+Tous ces préceptes commandent aux maris la fidélité, la douceur et la
+bonté matérielles, mais ne consacrent aucun droit pour la femme, et
+n'assurent point sa dignité et sa considération, ainsi qu'on le voit
+dans plusieurs passages du _Kama Soutra_, qui permettent aux maris toute
+licence.
+
+Devoir conjugal.
+
+N° 5.--L'auteur ne dit rien du devoir conjugal. Sans doute il le
+considère comme compris dans la généralité des rapports sexuels au sujet
+desquels il dit, au titre IV, que l'homme doit _faire tout pour le
+plaisir de la femme_.
+
+C'est là un principe altruiste dont il faut, sans doute, faire honneur à
+l'influence du bouddhisme (religion absolument altruiste) sur les idées
+de l'époque. Son application qui tend à augmenter l'amour conjugal,
+fin honnête, et même à entretenir la santé, fin légitime, peut être
+justifiée presque toujours. L'église, qui interdit le mariage pour
+cause d'impuissance, ne le défend pas aux personnes stériles et aux
+vieillards.
+
+Le père Gury dit, à l'article 378 de la _Th. morale_:
+
+«Les époux se doivent: 1° une affection mutuelle; 2° la société
+conjugale et la cohabitation; 3° les aliments et ce qui est nécessaire
+pour une position honorable; 4° le devoir conjugal quand il est
+sérieusement demandé et lorsqu'il n'y a pas de raison pour le refuser.»
+
+Vatsyayana ne prévoit même pas comme possible dans l'Inde le refus de
+la femme. Ce cas se présente en Europe et il est réglé en théologie. Le
+père Gury dit:
+
+915, I. «Il y a une obligation de justice, grave en principe, de rendre
+le devoir conjugal à l'autre époux qui le demande sérieusement et
+raisonnablement, parce que d'après la nature du contrat conjugal, les
+époux se doivent mutuellement la puissance sur leur corps pour l'amour
+conjugal.»
+
+II. «Il peut y avoir obligation de demander le devoir conjugal par
+charité ou à cause d'une autre vertu, surtout de la part de l'homme, si
+la demande est nécessaire pour entretenir ou ranimer l'amour conjugal.»
+
+«L'obligation de le rendre cesse pour l'un des époux quand cesse pour
+l'autre le droit de l'exiger, ce qui arrive: 1° _si l'un des époux
+a commis un adultère_.» (Le droit est égal pour les deux époux,
+contrairement à ce qui a lieu dans l'Inde où une femme ne doit même pas
+reprocher à son mari l'adultère; on verra plus loin l'épouse indienne
+servir d'entremetteuse à son mari).
+
+«2° . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+«3° Si celui qui le rend peut craindre raisonnablement un préjudice ou
+un danger pour sa santé.»
+
+916. «Les époux sont tenus d'habiter ensemble et l'un d'eux ne peut
+s'absenter longtemps sans le consentement de l'autre ou sans nécessité;
+car cette obligation découle de celle de rendre le devoir conjugal.
+Or les causes légitimes de s'absenter pour longtemps sont: l'intérêt
+public, la subsistance ou le salut de la famille, un mal à éviter de la
+part de ses ennemis. Mais le mari qui va habiter longtemps ailleurs doit
+emmener son épouse pour qu'elle habite avec lui.»
+
+«Un époux qui refuse le devoir conjugal pèche gravement, s'il y a danger
+d'incontinence ou d'un grave ennui pour l'autre. Il ne pèche pas en le
+repoussant lorsque l'autre époux le demande avec excès.»
+
+«Un époux n'est pas dispensé de le rendre parce qu'il craint d'avoir
+trop d'enfants, car la procréation des enfants est la fin principale du
+mariage et n'est pas un inconvénient intrinsèque de ce même mariage.»
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+Devoirs de l'épouse la plus âgée envers les épouses plus jeunes de son
+mari.
+
+L'homme peut pendant la vie de sa première épouse en prendre d'autres
+pour les motifs suivants:
+
+Folie ou mauvais caractère de la femme, aversion du mari[48], stérilité,
+absence de progéniture mâle, incontinence de la femme.
+
+[Note 48: Manou, livre IX. «La femme acariâtre doit être remplacée de
+suite; la femme stérile, après huit ans; celle qui ne donne que des
+filles, après onze ans.]
+
+Quand la femme est stérile ou n'a pas de fils, elle doit elle-même
+engager son mari à prendre une autre femme, donner à celle-ci une
+position supérieure à la sienne, la considérer comme une soeur, lui
+prodiguer les bons conseils, traiter ses enfants comme s'ils étaient les
+siens propres et en agir de même à l'égard de ses serviteurs, de ses
+amis et parents.
+
+Quand il y aura plusieurs femmes, la plus âgée fera alliance avec celle
+qui la suit immédiatement en âge et en rang et tâchera de brouiller avec
+la favorite actuelle la femme que la favorite a remplacée auprès du
+maître; puis, ayant ligué toutes les femmes contre la favorite, elle
+prendra alors le parti de celle délaissée et, sans se compromettre
+d'aucune façon, elle fera dénoncer la favorite comme méchante et
+querelleuse.
+
+Si la favorite se querelle avec l'époux, la première femme feint pour
+elle de la sympathie, l'excite et aggrave autant qu'il est en elle le
+dissentiment. Mais si, en dépit de tous ses efforts, l'époux continue
+à aimer la favorite, elle changera de tactique et s'emploiera à les
+concilier afin de ne point tomber elle-même en disgrâce[49].
+
+[Note 49: Dans ces conseils se retrouve toute la duplicité brahmanique.]
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+Devoirs de la plus jeune épouse.
+
+La femme la plus jeune regardera la plus âgée comme sa mère et ne fera,
+à son insu, de don à personne, pas même à ses propres parents. Elle lui
+dira tout, et n'approchera son mari qu'avec sa permission. Quoi que
+celle-ci lui confie, elle ne le divulguera point, et elle prendra soin
+de ses enfants comme des siens propres.
+
+Quand elle sera seule avec son époux, elle lui complaira en tout, mais
+elle ne lui parlera jamais du chagrin qu'elle peut éprouver à cause
+d'une rivale.
+
+Elle se contentera d'obtenir secrètement des marques particulières de
+son affection, de l'assurer qu'elle ne vit que pour lui, et par l'amour
+qu'il lui témoigne.
+
+Avec les autres épouses de son mari elle ne parlera jamais, soit par
+orgueil, soit par colère, de son amour pour son mari ni de l'amour que
+celui-ci a pour elle; car un mari n'aime point les indiscrétions sur des
+détails intimes.
+
+Elle dissimulera, autant que possible, à la vue de la première épouse
+les efforts qu'elle fait pour captiver son époux. Si cette première
+épouse a été prise en aversion par le mari, ou si elle n'a pas
+d'enfants, elle s'intéressera à sa situation, et engagera le mari à
+avoir pour elle de bons procédés; mais elle-même s'efforcera de la
+surpasser par sa bonne conduite.
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+Devoirs d'une veuve vierge remariée.
+
+Comme la veuve vierge remariée a eu, avant son second mariage, une
+existence plus libre et une connaissance plus grande des choses du
+mariage qu'une jeune fille, elle apportera chez son nouvel époux plus
+d'expérience des plaisirs et des goûts plus mondains. Si, plus tard, il
+y a séparation entre eux, elle ne gardera pas les présents qu'elle a
+reçus de son mari, sauf ceux qui ont fait l'objet d'un mutuel échange
+entre eux, à moins qu'elle n'ait été renvoyée par lui (alors elle ne
+restitue rien).
+
+Elle prendra dans la maison conjugale la même situation que les femmes
+de la famille de son mari; mais elle devra se montrer supérieure à elles
+pour les soixante-quatre talents voluptueux.
+
+Elle ne se liera pas avec les autres épouses, mais plutôt avec les amis
+et les serviteurs de la maison.
+
+Elle se montrera également supérieure aux autres épouses pour les
+soixante-quatre voluptés.
+
+Elle accompagnera son mari aux fêtes, réunions, parties de plaisir; elle
+engagera son mari à donner lui-même de ces sortes de fêtes ou parties de
+plaisir.
+
+Elle mettra en train toutes sortes de jeux et amusements.
+
+
+APPENDICE AU CHAPITRE IV
+
+Souvent, dans l'Inde, on marie des filles presque dans l'enfance à des
+vieillards veufs qui prennent une épouse parce que sa présence est
+obligatoire dans les sacrifices aux mânes. De là le grand nombre des
+veuves vierges. On voit par ce qui précède qu'elles se remariaient du
+temps de Vatsyayana.
+
+C'est d'après un préjugé religieux que les femmes veuves ne peuvent se
+remarier; les Hindous sont convaincus qu'elles portent malheur. C'est
+peut-être un calcul du législateur pour qu'une femme ait tout intérêt à
+prolonger les jours de son mari.
+
+Plusieurs tentatives ont été faites pour faire disparaître ce préjugé,
+mais on n'a pu y parvenir.
+
+Dans le sud de l'Inde, toutes les veuves, _sans exception_, ne
+se remarient point. Mais à Calcutta, elles le font aujourd'hui
+généralement; à l'instigation du vice roi, les brahmanes ont eux mêmes
+donné l'exemple, et cet exemple a été suivi.
+
+A Pondichéry, M. de Verninac, alors qu'il y était gouverneur, avait
+fait, dans ce sens, de généreux efforts qui ont été bien près d'aboutir.
+
+Dans l'Alharva-Véda, on voit que les veuves pouvaient, à certaines
+conditions, se remarier. Ce livre a précédé celui de Manou qui est fort
+dur pour les veuves.
+
+Devoirs de la veuve
+
+Aussitôt qu'un indien vient d'expirer, l'usage exige que sa veuve se
+pare magnifiquement, qu'elle se précipite sur le cadavre de son mari et
+le tienne embrassé en poussant de grands cris jusqu'à ce que les parents
+l'en arrachent.
+
+Quelques jours après, en présence de ses parents et de ses amis qui
+cherchent à la consoler, on lui rase la tête et on lui enlève le tally
+que son mari, le jour de son mariage, lui avait attaché au cou. A partir
+de ce moment, et jusqu'au jour de sa mort, elle porte le deuil de son
+époux. Le deuil consiste à se faire raser la tête une fois par mois, à
+ne point faire usage de bijoux ni de bétel, à ne se vêtir que de
+toile blanche, à ne tracer sur son front aucun des signes de sectes
+religieuses, et enfin à n'assister jamais aux fêtes de famille ou
+publiques où sa présence porterait malheur.
+
+Les suttys ou sacrifices des veuves
+
+Les suttys sont aujourd'hui interdits dans l'Inde anglaise, mais ils
+n'ont complètement cessé que depuis un petit nombre d'années.
+
+Cette coutume barbare paraît avoir été en honneur d'abord chez les
+anciens rajahs du pays et dans la caste des Kshatryas, car il n'est fait
+mention dans les anciens auteurs que des suttys des ranies ou reines.
+
+Le sacrifice n'était pas toujours volontaire; c'était de force, bien
+souvent, qu'on y traînait la victime.
+
+Les suttys dans le Mahabarata
+
+Parmi les héroïnes du dévouement dont parle le Mahabarata, il ne cite
+qu'incidemment le sacrifice de Madri, la deuxième épouse du roi Pandou,
+père putatif des cinq héros célébrés dans ce vaste poème encyclopédique.
+
+Voici, en raccourci, la légende de la mort du roi Pandou, et du
+sacrifice de Madri son épouse.
+
+Le roi Pandou, étant à la chasse, aperçut deux gazelles accouplées;
+aussitôt, il leur décoche une flèche et tue le mâle. Celui-ci était un
+brahmane qui avait eu la fantaisie de prendre cette forme de gazelle
+pour s'unir à son épouse.
+
+Au moment d'expirer, il dit au roi Pandou: Puisque, cruel Kshatrya, tu
+m'as ravi l'existence, avant que j'eusse parfait mon désir, tu subiras
+la peine du talion; car, toi aussi, tu mourras dans les bras de ton
+épouse avant d'avoir joui complètement, et de plus tu seras frappé
+d'impuissance. Pandou, en effet, épousa deux femmes et n'eut point
+d'enfants; mais cependant, il en obtint cinq par l'opération miraculeuse
+des Dieux Indra, Yama et les deux Advins.
+
+Un jour que le roi Pandou se promenait dans la forêt avec Madri, sa
+deuxième épouse, excité par la vue de ses charmes, il voulut s'unir avec
+elle malgré qu'elle s'y refusât, redoutant pour lui le fatal moment;
+Pandou, aveuglé par sa passion, l'y contraignit; il s'unit donc à elle,
+mais il fut frappé de mort dans ses bras.
+
+Après ce fatal événement, Madri, l'âme troublée et s'accusant d'être la
+cause de la mort du roi, dit à Kounti, la première épouse: Maintenant
+que ce monarque est mort dans mes bras, je le demande en grâce, illustre
+Kounti, de me laisser monter sur son lit funéraire; car il est juste que
+je suive ce monarque chez les mânes, puisque c'est dans mes bras qu'il
+a trouvé le chemin de la mort. La noble Kounti reprocha à Madri sa
+faiblesse pour ce prince, puisqu'elle connaissait son impuissance et la
+malédiction qui pesait sur lui: tu n'aurais pas dû lui laisser accomplir
+cette fantaisie érotique, que je lui ai toujours refusée. Pourtant,
+fille de Balkan, tu es heureuse, car il t'a été donné de voir une fois
+le visage enflammé par le désir, et le membre dressé de ce vertueux
+monarque, ce qui ne m'est jamais arrivé à moi.
+
+Ne m'en veux pas de cela, noble dame, repartit Madri et veuille me
+laisser suivre notre époux dans la mort; accorde-moi cette grâce,
+vertueuse Kounti; adopte mes deux enfants, et veuille avoir pour eux les
+mêmes soins maternels que pour les tiens.
+
+Kounti, comme première épouse, aurait souhaité d'accompagner le roi dans
+l'autre monde; c'était son devoir comme son droit; mais, cédant aux
+instances de Madri, elle consentit à la laisser monter sur le bûcher, à
+sa place (à cause des enfants, la plus jeune des épouses devait survivre
+à l'époux).
+
+Après cet accord, les deux nobles épouses, aidées de leurs cinq fils,
+s'empressèrent de dresser le bûcher; lorsqu'il fut terminé, elles y
+placèrent le corps de Pandou, et Madri s'étendit à son côté. Elle dit
+alors à Kounti: «La flamme de ce bûcher me purifiera de mon péché, et,
+pure de toute souillure, je suivrai notre époux au Swarga; veuillez
+donc, noble dame, y mettre le feu.» Kounti y porta aussitôt la flamme et
+le funèbre sacrifice s'accomplit.
+
+Il n'est question des suttys ni dans les Védas, ni dans les Pouranas, ni
+dans le Ramayaua, ni dans les lois de Manou, ni dans le Kama Soutra.
+
+Les grecs d'Alexandre les trouvèrent en usage chez un peuple au moins du
+Punjab. D'abord propre aux Rajahs, cette coutume paraît s'être étendue
+sous l'empire des religions sectaires. Elle était assez répandue et très
+connue du temps de Properce, sous Tibère.
+
+Properce, Livre III, Elégie XIII, en faisant la critique des femmes
+de son temps, fait l'éloge du dévouement des femmes indiennes qui
+accompagnent leurs maris dans la mort.
+
+L'Inde, dit-il, nous envoie l'or de ses mines; la mer rouge, ses
+précieux coquillages; Tyr, sa pourpre; l'arabe nomade, le cinname; voilà
+les armes qui triomphent de la plus fière vertu.
+
+Vois s'avancer, magnifiquement parée, cette femme chargée du patrimoine
+de toute une famille; elle étale à nos yeux les dépouilles de ses
+amants.
+
+On demande sans pudeur, on donne de même.
+
+Heureuse cette loi des nations lointaines de l'Orient!
+
+Fortunés époux! Quand la dernière torche a été lancée sur le lit
+funéraire, les femmes du mort, les cheveux épars, se disputent l'honneur
+de quitter la vie pour le suivre. Honte à celle qui n'obtient pas la
+faveur de mourir. La rivale préférée s'élance triomphante sur le bûcher,
+et va, au milieu des flammes qui la consument, placer sa bouche sur
+celle de son époux.
+
+Chez nous, l'hymen est perfidie; on n'y connaît ni le dévouement
+d'Evadné, ni la fidélité de Pénélope.
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+Devoirs d'une femme qui ne compte plus pour son mari.
+
+Une femme prise en aversion par son mari et qui est tourmentée par les
+autres femmes, fera alliance avec la favorite et prendra soin, comme une
+mère, des enfants de son mari; elle se rendra favorables ses amis et lui
+fera connaître par eux son dévouement pour lui.
+
+Quand il est couché, elle n'ira vers lui que dans un moment où cela lui
+plaira, et ne lui résistera jamais, ni ne s'entêtera à rien.
+
+Quand il arrivera à son mari de se quereller avec l'une de ses femmes,
+elle les réconciliera; et, si celui-ci désire voir quelque femme en
+secret, elle facilitera leur rencontre. En même temps, elle étudiera les
+côtés faibles de son mari, mais n'en fera part à personne; enfin, elle
+fera tout ce qu'il faut pour qu'il la regarde comme une femme bonne et
+dévouée.
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+L'homme qui a plusieurs épouses.
+
+Un homme qui a plusieurs épouses doit être galant pour toutes.
+
+Il doit veiller sur leur conduite et ne jamais révéler à l'une d'elles
+ce qui se passe dans l'intimité avec une autre.
+
+Il ne doit point leur permettre de lui parler de leurs rivales, ni de se
+dénigrer mutuellement.
+
+Il plaira à l'une d'elles par sa confiance secrète; à l'autre, par des
+égards particuliers; à une troisième, par des compliments; à toutes,
+par des promenades aux jardins publics, par des divertissements, des
+présents, des honneurs rendus à leurs parents, des marques de confiance,
+et, enfin, par des témoignages d'amour qu'il donnera à chacune.
+
+Une jeune femme qui a bon caractère et une conduite conforme aux
+préceptes du saint livre, s'attache son mari et triomphe de ses rivales.
+
+Bhabravya enseigne qu'un mari doit se lier avec une jeune femme qui lui
+dira les secrets des autres femmes, et le renseignera sur la conduite
+des siennes propres.
+
+Mais Vatsyayana est d'avis qu'un mari ne doit point exposer sa jeune
+épouse à être corrompue dans la société d'une intrigante de cette
+espèce, qui prendrait sur elle l'ascendant que les mauvaises femmes
+savent toujours conquérir sur l'esprit des autres.
+
+
+APPENDICE AU CHAPITRE VI
+
+Chez les musulmans, où la polygamie est la règle, le Koran formule le
+même précepte que le 1er alinéa du 6e chapitre.
+
+«Chaque épouse a droit à la part de Dieu ou minimum de galanterie
+périodiquement obligatoire.»
+
+Un chef arabe auquel je demandais des nouvelles de sa santé, se lamenta
+de ne plus pouvoir servir qu'une fois par nuit chacune de ses quatre
+épouses (il avait passé la cinquantaine).
+
+Dans l'Inde, les femmes sont toujours traitées avec douceur.
+
+Les maris renvoient leurs femmes, mais ne les battent pas.
+
+En Europe, c'est généralement le contraire qui a lieu, au moins dans le
+peuple.
+
+Il est même des femmes du peuple qui aiment les maris énergiques. On
+connaît la chanson de Béranger: «Collin bat sa ménagère...» et les vers
+de Jules Barbier sur la fille des faubourgs qui veut «un amant qui la
+fouaille, depuis le soir jusqu'au matin».
+
+Le Père Gury dit, Théologie morale, 379: Le mari est tenu de punir son
+épouse lorsqu'elle commet une faute, dès que c'est nécessaire pour la
+corriger et prévenir tout scandale.
+
+381. Il doit ordinairement user, en commençant, des paroles
+bienveillantes, et, si cela ne suffit pas, avoir recours à une punition
+sévère (c'est là, évidemment, un reliquat du moyen âge).
+
+«Le confesseur ne doit pas ajouter foi tout de suite aux paroles d'une
+femme qui se plaint de son époux, parce que les femmes sont d'habitude
+portées à mentir.»
+
+On remarquera que ni le P. Gury, ni le cathéchisme, ne parlent
+d'obéissance due par la femme au mari, tandis que le code civil la
+prescrit. Napoléon a même insisté sur ce point au Conseil d'État.
+
+Condition des femmes dans l'Inde
+
+Les travaux des femmes, dans l'Inde, sont toujours très doux.
+
+Les soins très simples du ménage remplis, leur seule occupation est de
+filer. Tous les autres ouvrages sédentaires qui, en Europe, sont confiés
+aux femmes, sont, dans l'Inde, exécutés par les hommes.
+
+Il est vrai que les femmes des basses classes travaillent avec les
+maçons, les terrassiers, les cultivateurs; mais elles sont toujours très
+ménagées, et ne remplissent que des tâches faciles.
+
+Autrefois, les deux sexes allaient nus, jusqu'à la ceinture, dans tout
+le sud de la presqu'île. Cet usage existe encore sur la côte du Malabar
+et dans tous les pays circonvoisins.
+
+Le morceau de toile qui compose l'habillement des femmes des Soudras ne
+couvre juste que ce que la pudeur empêche de laisser à découvert.
+
+Les femmes riches se chargent de bijoux et ne s'en dépouillent jamais.
+
+Les femmes Hindoues sortent librement pour leurs dévotions, leurs
+affaires et les besoins de leur maison; par exemple, pour quérir de
+l'eau aux fontaines publiques; et, bien que toute intimité avec
+les hommes leur soit interdite, elles peuvent, néanmoins, sans se
+compromettre, converser avec ceux qui viennent dans leur maison comme
+connaissances et amis.
+
+
+
+
+ TITRE IX
+
+ RAPPORTS AVEC LES FEMMES DES AUTRES
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+Obstacles aux rapports avec une femme mariée.
+
+Il est permis de séduire la femme d'un autre, si l'on court le danger de
+mourir d'amour pour elle_[50].
+
+L'intensité de cet amour a dix degrés marqués par les effets suivants:
+
+1° Amour des yeux; 2° attachement d'esprit; 3° idée fixe; 4° perte du
+sommeil; 5° amaigrissement; 6° aversion pour les divertissements; 7°
+oubli de la décence; 8° la folie; 9° évanouissement ou affaissement; 10°
+enfin la mort (App. I).
+
+D'après Vatsyayana, on reconnaît qu'une jeune femme est ou non
+passionnée: à sa conduite, à sa conversation et aux mouvements de son
+corps.
+
+[Note 50: Ce principe, largement interprété par les intéressés, autorise
+toutes les entreprises; il peut s'accommoder à tout en théorie et
+s'accommode à tout réellement en pratique dans l'Inde. Il est fondé sur
+la croyance que les âmes des hommes qui meurent d'un désir non satisfait
+errent pendant un certain temps à l'état de mânes avant de transmigrer.]
+
+En règle générale, dit Gonikapoutra, la beauté d'un homme impressionne
+toujours une femme, et celle d'une femme toujours un homme; mais le plus
+souvent, diverses considérations les empêchent de donner une suite à
+cette impression.
+
+En amour, voici ce qui est particulièrement propre à la femme. Elle aime
+sans s'inquiéter de ce qui est bien ou mal (App. 2). Elle ne cherche
+point à faire la conquête d'un homme par intérêt. Quand un homme la
+courtise, son premier mouvement est de le repousser, alors même qu'elle
+le désire; mais elle cède à des instances réitérées (App. 3).
+
+Au contraire, l'homme épris d'une femme maîtrise sa passion par scrupule
+ou par raison, et bien qu'il ne puisse détourner ses pensées de cette
+femme, il résiste même lorsqu'elle s'efforce de l'entraîner.
+
+Quelquefois il fait une tentative auprès d'elle et renonce à elle s'il
+échoue.
+
+Quand il a réussi, il arrive souvent qu'il devient ensuite indifférent.
+
+Une femme peut repousser les avances d'un homme pour les motifs
+suivants.
+
+Attachement à son mari; crainte d'avoir des enfants illégitimes; manque
+d'occasion favorable; offense pour déclaration trop brusque; différence
+de rang; incertitude au sujet d'absences de l'homme pour voyages;
+crainte que l'homme en aime un autre; pensée que ses amis sont tout pour
+lui; crainte d'indiscrétion; timidité à l'égard d'un homme illustre ou
+trop puissant ou trop habile; crainte de la fougue de sa passion si elle
+est une femme gazelle (yoni n° 1); pensée qu'autrefois elle a été liée
+d'amitié avec lui (App. 4); mépris pour son manque d'usage du monde;
+défiance de sa mauvaise réputation; dépit de ce qu'il ne comprend pas
+l'amour qu'elle ressent pour lui.
+
+Si elle est une femme éléphant, la pensée qu'il est un homme lièvre ou
+froid; la crainte qu'il lui arrive quelque chose à cause de sa passion
+pour elle; défiance de ses propres charmes; crainte d'être découverte;
+désillusion à la vue de ses cheveux blancs, de son apparence chétive;
+crainte qu'il soit l'affidé de son mari pour éprouver sa fidélité;
+pensée qu'il est d'une vertu trop sévère.
+
+
+APPENDICE AU CHAPITRE 1
+
+Maladies provenant de l'érotisme
+
+Nº 1.--Les principales affections qui mettent en jeu et surexcitent le
+système génital, sont:
+
+L'érotomanie ou délire érotique, qui a son siège exclusivement dans la
+tête; les quatre autres affections ont leur siège dans le cervelet et le
+système génital.
+
+_L'érotomanie_ (qui affecte l'un et l'autre sexe) est chaste dans sa
+manifestation; l'activité vitale, toute dans le cerveau, se communique
+rarement aux parties génitales. On comprend, d'après cela, comment on
+a pu accuser les Jésuites de tendances érotomanes sans accuser leurs
+moeurs. En rapprochant ce fait des deux causes d'anaphrodisie signalées
+à l'appendice du chapitre II, titre V, et de l'anaphrodisie résultant de
+la chasteté habituelle, on s'explique la continence des prêtres.
+
+_L'hystérie_, nommée aussi maladie vaporeuse ou prurit ou attaque de
+nerfs, a son siège dans la matrice, et, de là, s'irradie au cerveau.
+Elle n'a lieu qu'entre l'âge de la puberté et celui du retour. Elle est
+toujours accompagnée de désordres dans le système génital. Elle affecte
+mille formes, depuis la plus légère attaque de nerfs, jusqu'aux accès
+épileptiques.
+
+Les nombreuses causes d'hystérie se rencontrent dans le tempérament
+même de la femme, et dans les agents intérieurs ou extérieurs propres à
+augmenter la vitalité de l'utérus.
+
+La pudeur donne à la majeure partie des femmes hystériques la force de
+dissimuler, pendant l'accès même, leurs sensations génitales.
+
+Le satyriasis, la nymphomanie ou fureurs utérines, dépendent: le
+premier, du cervelet d'où il s'irradie aux parties génitales; la
+seconde, du cervelet et de l'exaltation des organes génitaux.
+
+Les symptômes sont la tristesse, l'isolement, la turgescence et le
+prurit des organes génitaux.
+
+La nymphomane s'efforce, mais en vain, de résister au désir, et elle
+s'isole pour le satisfaire. Devant un homme, elle ne peut contenir ses
+gestes, elle perd toute décence dans sa tenue et son langage. Alors, ses
+parties se gonflent, s'enflamment, et laissent couler une humeur
+fétide. Ordinairement, les fourmillements qu'éprouve la partie, et la
+constriction du vagin, provoquent l'éjaculation d'une humeur laiteuse
+fournie par les cryptes muqueuses et les glandes vulvo-vaginales.
+
+C'est parmi les filles dont les désirs sont longtemps et violemment
+comprimés que se trouvent les nymphomanes.
+
+(On sait que c'est la même cause qui occasionne la rage chez les
+animaux, l'espèce canine notamment).
+
+Le priapisme est une érection violente et permanente du membre viril, le
+plus souvent sans désir vénérien. Le malade, loin d'éprouver du plaisir
+dans le coït, n'en ressent, le plus souvent, que fatigue et douleur; et,
+quelquefois, de graves hémorragies uréthrales s'en suivent. Lorsque le
+priapisme n'est pas le symptôme d'une maladie du cervelet, il
+provient, soit d'une irritation directe de la partie, soit de l'usage
+d'aphrodisiaques dangereux tels que les cantharides et le phosphore.
+
+N° 2.--«On peut tout supposer et tout attendre d'une femme amoureuse»
+(Balzac). Cette idée a été développée dans plusieurs romans
+remarquables, notamment dans celui de _M. de Camors_, par Octave
+Feuillet.
+
+Les auteurs l'ont empruntée au coeur humain et à la satyre VI de
+Juvénal.
+
+«Si, pour remplir un devoir, il faut courir un danger, le courage manque
+aux femmes; pour le mal rien ne les arrête. Faut-il accompagner en mer
+un époux, la sentine est infecte et le ciel tourne; on vomit sur le
+mari. Pour suivre un amant, l'estomac est de fer; ou partage le repas
+grossier des matelots; on se promène de la proue à la poupe, le coeur ne
+se soulève jamais; on s'amuse à manier le câble, etc.»
+
+N° 3.--Ovide, _Art d'Aimer_, livre I.--La séduction.
+
+«Si la pudeur empêche la femme de faire des avances ou de se rendre à
+la première demande, elle n'en aime pas moins céder. C'est à l'homme
+d'employer les prières. Voulez-vous obtenir, sollicitez, soyez pressant,
+que la femme connaisse votre amour, votre passion. Cependant, si vous
+voyez que vos prières irritent, arrêtez-vous, revenez sur vos pas,
+simulez le renoncement à vos désirs. Combien de femmes regrettent ce qui
+leur échappe et détestent ce qu'on leur offre avec instance! En cessant
+d'être moins pressant, vous cesserez d'être importun. Quelquefois aussi,
+vous devrez ne point manifester l'espoir d'un prochain triomphe, et,
+quelquefois, vous vous ferez désirer.»
+
+Quelquefois, l'amour doit s'introduire sous le voile de l'amitié; plus
+d'une vertu a été prise à ce piège, et l'ami est devenu bientôt un amant
+(dans plusieurs romans c'est ainsi que la femme entraîne un homme arrêté
+par des scrupules de délicatesse).
+
+Vous trouverez mille femmes d'humeur différente; prenez mille moyens
+pour les gagner. Vous devez aussi les faire varier, selon l'âge. Une
+vieille biche flaire de loin le piège. Si vous vous montrez trop savant
+avec une novice, trop entreprenant avec une prude, vous éveillerez
+leur méfiance, et elles se mettront sur leurs gardes. C'est ainsi que,
+souvent, celle qui a craint un homme honnête s'abandonne à un habile
+vaurien.
+
+N° 4.--On a vu, au chapitre des empêchements au mariage, que l'amitié
+doit exclure l'amour. C'est là, certainement, un sentiment qui à sa
+délicatesse et qui indique le haut prix que, dans l'Inde, à cette
+époque, on attachait à l'amitié. En France, on a peine à croire à des
+rapports de pure amitié entre un homme et une femme, tous deux jeunes,
+quoique beaucoup d'hommes y soient réellement portés, surtout dans la
+première jeunesse, pour des femmes un peu moins jeunes. Ces amours
+platoniques sont généralement plus durables et plus dévoués que les
+amours charnels.
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+Hommes heureux auprès des femmes.
+
+Les hommes qui ont des succès auprès des femmes sont: Ceux qui possèdent
+la science de l'amour; les conteurs agréables; ceux qui, dès leur
+enfance, ont vécu dans la compagnie des femmes; ceux qui savent gagner
+leur confiance; ceux qui leur envoient des présents; les beaux parleurs;
+ceux qui savent complaire à leurs désirs; ceux qui n'ont pas encore aimé
+d'autre femme; les courtiers d'amour; ceux qui connaissent leurs côtés
+faibles; ceux qui sont désirés par les femmes honnêtes, ont bon air,
+bonne mine; ceux qui ont été élevés avec elles; leurs voisins; les
+hommes qui se donnent tout entiers aux plaisirs charnels, fussent-ils
+même leurs propres serviteurs; les amants des soeurs de lait; les hommes
+qui étaient mariés il y a peu de temps (et devenus veufs); ceux qui
+aiment le monde et les parties de plaisir; les hommes généreux; ceux
+renommés pour leur force (hommes taureaux); les hommes braves et
+entreprenants; les hommes supérieurs à leur mari en connaissance, en
+belle prestance, en bonnes qualités, en générosité; les hommes qui
+s'habillent et vivent magnifiquement[51].
+
+[Note 51: Sur cette longue liste les dames hindoues n'ont que l'embarras
+du choix; l'occasion d'empêcher un homme de mourir d'amour ne leur
+manque jamais.]
+
+Quand on tient à sa réputation, on ne cherche jamais à séduire une jeune
+femme craintive, timide, à laquelle on peut se fier, qui est bien gardée
+ou qui a un beau-frère ou une belle-mère (l'abstention est donnée ici
+comme règle de prudence, mais non de morale ou de religion).
+
+Quand une femme s'offense et repousse d'une manière blessante l'homme
+qui la courtise, il doit y renoncer de suite. Quand, au contraire, en le
+grondant, elle continue à se montrer gracieuse et affectueuse pour lui,
+elle ne doit rien négliger pour continuer à s'en faire aimer.
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+Femmes qui se donnent facilement.
+
+Voici maintenant la liste des femmes faciles:
+
+Celles qui se tiennent toujours sur la porte de leur maison ou regardent
+constamment dans la rue; celles qui vont toujours causer chez leurs
+voisins; celles qui regardent les hommes fixement ou de côté[52]; les
+courtières d'amour; celles dont on ne connaît pas bien la caste et la
+famille; celle qui aime trop le monde; la femme d'un acteur; une veuve;
+une femme pauvre; la femme avide de plaisir; la femme orgueilleuse de
+ses talents; celle dédaignée par ses égales en beauté et en rang; la
+femme vaine et frivole; celle qui fréquente les femmes galantes; celle
+dont le mari est souvent absent, en voyage, ou vivant à l'étranger. La
+femme dont le mari a pris une seconde épouse sans raison légitime; celle
+qui n'a pas eu d'enfant de son mari et qui a perdu tout espoir d'en
+avoir de lui; celle qui, étant mariée, reste abandonnée à elle-même,
+dont personne ne s'occupe; celle qui affiche un amour excessif pour son
+mari; celle dont le mari a plusieurs jeunes frères[53]. La femme qui a
+pour époux un homme qui lui est inférieur par le rang et les capacités;
+celle dont l'esprit est troublé par la sottise et les mauvais procédés
+de son mari; celle qui a été mariée enfant à un homme riche, et qui,
+devenue grande, ne l'aime point, et veut un amant possédant les qualités
+qui la captivent; celle dont le mari est quinteux, jaloux, débauché. La
+femme d'un joaillier; une femme jalouse, ambitieuse, galante. La femme
+avide, peureuse, boiteuse, naïve, difforme, triviale, de mauvaise odeur,
+maladive, vieille[54].
+
+[Note 52: Cela revient à dire qu'une honnête femme ne doit pas du tout
+regarder les hommes.]
+
+[Note 53: On sait que, dans l'Inde, les jeunes frères vivent en
+communauté avec leur aîné, de là un désordre si fréquent que la femme de
+l'aîné est toujours supposée de moeurs faciles. C'est de là sans doute
+qu'est née la polyandrie. Dans le Mahabarata, les cinq fils de Pandou
+ont la même femme légitime. La polyandrie existe légalement sur une
+large base au Thibet et dans les provinces de l'Inde limitrophes de
+cette contrée.]
+
+[Note 54: Les catégories des femmes faciles sont si nombreuses qu'elles
+doivent comprendre presque toutes les personnes du sexe. Aussi un
+ministre protestant écrivait-il au milieu de notre siècle qu'il
+n'existait presque point de femmes vertueuses dans l'Inde.]
+
+Dans toute l'Inde, le chef du village, le préposé du roi et le glaneur
+de blé[55] obtiennent les faveurs des femmes du village rien qu'en les
+demandant, c'est pourquoi on donne à cette classe de femmes le nom de
+femmes galantes ou catins.
+
+[Note 55: C'est une sorte de valet public entretenu par tous les
+habitants du village, et qui travaille pour eux tous; il fait les
+besognes communes et celles de propreté et d'hygiène publiques. Il
+semble qu'alors cet emploi n'était pas méprisé. Aujourd'hui, dans le sud
+de l'Inde, le valet du village est un pariah (hors caste), avec lequel
+aucune femme de caste, même inférieure, ne voudrait avoir de rapports.]
+
+Les trois hommes sus-désignés ont commerce avec elles à l'occasion du
+travail commun, de la rentrée des blés en magasin, du nettoyage des
+habitations, du travail dans les champs, des divers achats, ventes et
+échanges.
+
+De même les contrôleurs des étables jouissent des femmes dans les
+étables; les employés chargés de la surveillance des veuves, des femmes
+sans soutien et de celles qui ont quitté leurs maris, ont commerce avec
+ces femmes[56].
+
+[Note 56: D'après ces détails, dans ce temps-là, une femme de la
+campagne se donnait toutes les fois qu'elle en avait l'occasion; cela a
+lieu généralement encore aujourd'hui; le dévot auteur du _Kama-Soutra_
+trouve cela tout naturel et n'a de blâme ni pour les employés qui
+tiraient un tel parti de leur situation, ni pour les pères et les frères
+qui avaient commerce avec leurs belles-filles et leurs belles-soeurs;
+il leur conseille seulement le secret dans certains cas. En Russie,
+du temps de l'esclavage, cette promiscuité a existé chez les Mougicks
+(Leroy Beaulieu).]
+
+Ceux qui sont avisés rôdent la nuit dans le village à cette fin, pendant
+que les villageois s'unissent à leurs belles filles restées seules
+en l'absence de leurs fils. Enfin les contrôleurs des marchés ont
+continuellement commerce avec elles au moment où elles viennent faire
+leurs achats au marché.
+
+
+APPENDICE AU CHAPITRE III
+
+Les latins: Ovide, Catulle, Martial, Juvénal et Pétrone.
+
+A en croire les poètes et Suétone, il n'y avait guère plus de moeurs à
+Rome sous les douze Césars que dans l'Inde, où la décence était du moins
+toujours observée. Citons les auteurs.
+
+Ovide, _les Amours, _livre II. «Conseils aux maris.»
+
+«Cruel mari, tu as donné un gardien à ta tendre épouse: peine inutile!
+Une femme se garde elle-même et celle-là seule est chaste qui ne l'est
+point par crainte.
+
+(Pensée exprimée par Manou dans les mêmes termes).
+
+«C'est sottise de s'offenser de l'infidélité d'une épouse; c'est bien
+mal connaître les moeurs d'une ville fondée par les deux jumeaux fils de
+Mars et de Vénus.
+
+«Pourquoi prendre une femme belle si on la veut vertueuse?
+
+«Sois un mari complaisant, ton épouse te donnera beaucoup d'amis.
+Cultive-les et tu auras un grand crédit; tu seras de toutes les parties
+fines et galantes et mille objets précieux orneront ta maison sans te
+rien coûter.»
+
+La Lesbie de Catulle était une femme mariée et cependant, par
+libertinage ou par cupidité, «elle se livrait», dit le poète, «au coin
+des rues aux amoureux caprices des enfants de Romulus.» Il est vrai que
+Catulle, comme tous les jeunes romains de son temps, avait toujours un
+mignon en même temps qu'une maîtresse.
+
+Martial, livre XII. A Milon.
+
+«Tu vends de l'encens, du porc et des bijoux, et la denrée suit
+l'acheteur; mais ta meilleure marchandise est ta femme, car vendue et
+revendue, on ne l'emporte jamais.»
+
+Un mari qui ne fut pas complaisant ce fut Jean de Laval, sire de
+Châteaubriant.
+
+Françoise de Foix, son épouse, fut attirée par ruse à la cour de
+François Ier, malgré son mari qui l'aurait tuée pour la soustraire aux
+poursuites du roi, si celui-ci ne l'avait éloigné.
+
+Prise de force par le roi, elle consentit ensuite à être sa maîtresse en
+titre; elle le fut durant neuf années pendant lesquelles, à l'occasion,
+elle eut encore quelques autres amants. Délaissée ensuite par le roi,
+elle retourna chez son mari qui lui fit ouvrir les quatre veines.
+
+Catulle (84), sur le mari de Lesbie, sa maîtresse.
+
+«En présence de son mari, Lesbie me dit mille injures. Le sot est au
+comble de la joie. Butor, tu ne te doutes de rien. Si elle ne pensait
+pas à moi, elle se tairait, et ton honneur serait sauf.»
+
+Le même (85), sur Gellius.
+
+«Gellius est mince comme une feuille: qui pourrait s'en étonner? Il
+a une mère si bonne, si vaillante, une soeur si jolie, un oncle si
+complaisant; il compte dans sa famille tant d'aimables cousines!
+Comment pourrait-il engraisser? Aussi, en ne comptant que ses exploits
+incestueux, on devine la cause de sa maigreur.
+
+Martial, livre XII, 20. A Fabullus.
+
+«Vous demandez, Fabullus, pourquoi Timon n'a pas de femme? Il a une
+soeur.»
+
+Le même. A Chloé.
+
+«Tu t'offres au premier venu. Que tu es populaire! Tu mérites le nom de
+Demophyle (amante du peuple).»
+
+Properce, X. A sa maîtresse.
+
+«Tes amants sont plus nombreux que ceux de Laïs et de Phryné. Il n'est
+rien que l'amour ne se permette dans Rome. A quoi sert d'avoir élevé des
+autels à la pudeur, si l'épouse peut rejeter à son gré toute contrainte.
+Bien coupable fut la main qui peignit la première des objets obscènes
+et souilla par de honteuses images la chasteté de nos demeures; elle
+corrompit l'innocence en flattant les yeux.»
+
+Juvénal, dans la Satyre X, parle des nombreux maris qui, impuissants ou
+odieux à leurs femmes, recouraient à des esclaves pour leur faire des
+enfants, afin de s'assurer leur fortune.
+
+«Sans moi, dit un esclave, ta femme fût restée vierge; elle voulait
+fuir vers un autre hymen, mais je l'ai retenue pâmée sous mes caresses,
+pendant qu'à la porte de ta chambre nuptiale, tu pleurais en entendant
+les cris de plaisir poussés par ta femme et les craquements du lit.»
+
+«Dans combien de maisons l'adultère a maintenu le lien conjugal presque
+détaché!
+
+Pétrone. C'est dans le _Satyricon_ de Pétrone qu'on voit le mieux
+jusqu'où allaient les débordements des femmes; nous en détacherons comme
+renfermant les traits les plus saillants la peinture des moeurs d'une
+des initiées aux mystères de Priape. Elle complète ce que nous disons
+dans l'Introduction sur le culte de ce dieu. Nous engageons le lecteur à
+se reporter au texte de Pétrone dont l'enjouement ne peut être reproduit
+dans l'abrégé auquel nous devons nous borner.
+
+«Vers le soir, dans un lieu solitaire, passent près de nous deux femmes
+d'assez bonne tournure, nous les suivons et entrons après elles dans une
+chapelle où nous distinguons grand nombre de femmes armées d'énormes
+phallus; à notre vue celles-ci poussent un cri immense; nous nous
+échappons avant qu'elles puissent nous saisir.
+
+«A peine sommes-nous dans notre logis que nos deux femmes y pénètrent;
+l'une, Quintilla, voilée, l'autre, Psyché, sa suivante, tenait par la
+main Panychis, jolie petite fille d'environ sept ans. Quintilla me fait
+promettre de ne point divulguer les mystères de Priape, puis se jetant
+sur ma couche, elle demande un calmant pour la fièvre qui la consume.
+Je me mets en devoir tandis qu'Aschyte tient tête à Psyché et que Giton
+s'amuse avec Panychis; mais glacés par la surprise nous restons
+impuissants. Quintilla sort furieuse, puis revient avec des inconnus
+qui nous saisissent et nous transportent dans un palais somptueux. Là,
+Psyché nous garotte avec des rubans, m'abreuve de Satyrion et en inonde
+le corps d'Aschyte, tandis que la petite fille, pendue au cou de Giton,
+lui donne mille baisers.
+
+«Pour notre châtiment, un baladin, vêtu d'une robe couleur de myrthe,
+retroussée jusqu'à la ceinture, tantôt nous éreinte de ses violents
+assauts, tantôt nous souille de ses baisers immondes, jusqu'à ce que
+Quintilla, qui présidait une baguette à la main et la robe également
+relevée, ordonne qu'il nous laisse aux mains d'une troupe de lutteurs
+qui nous frottent d'huile et nous raniment. Nous mettons des habits de
+table et prenons à un banquet excellent arrosé de vieux Falerne une part
+assez belle pour qu'à la fin le sommeil nous gagne.--«Eh quoi! s'écrie
+Quintilla, vous dormez alors que cette nuit appartient tout entière à
+Priape».
+
+«Après une trêve à l'orgie, la bruyante musique d'une joueuse de
+cymbales nous réveille tous. Le feslin recommence avec une gaieté toute
+bachique. Le baladin me crache sur la face un baiser infect, se campe
+sur mon lit, relève, malgré nous, nos tuniques et me broie à plusieurs
+reprises, chaque fois longtemps, mais toujours au-dessus de son but.
+Sur son front baigné de sueur, des ruisseaux de fard coulaient dans les
+rides creusées dans son masque de craie. Sa face ressemblait à un vieux
+mur décrépit que sillonne la pluie.
+
+Ascytte, à son tour, subit le même supplice. Comme Giton se tordait de
+rire, Quintilla le remarque, et ayant appris qu'il est mon favori, elle
+lui colle un baiser, puis elle passe la main sous sa tunique et le
+tâte.--Tu seras bon, dit-elle, demain pour mes prémisses; aujourd'hui
+j'ai été trop largement servie pour goûter un aussi mince besogneur.
+Mais toi, je vais te pourvoir à ta convenance.
+
+«Elle appelle près d'elle Panychis. Je fais des objections à cause de
+l'âge.--Bah! répond Quintilla, j'ai commencé plus tôt et je ne sais plus
+quand. A son âge j'ai trouvé un pied à chausser..
+
+«A la demande et aux applaudissements de tous, l'adolescent et la
+fillette se prennent pour époux. Précédée du baladin qui porte un
+flambeau, Panychis marche vers l'hyménée, la tête haute et couverte
+du flammeum, entre deux files de femmes ivres qui battent des mains.
+Quintilla saisit lubriquement Giton et l'entraîne vers la chambre à
+coucher. Les voilà clos et dans le même lit-, tout le monde au seuil
+de la porte. Quintilla regarde leur jeu par une ouverture habilement
+dissimulée et elle m'attire pour regarder avec elle. Comme nos deux
+visages se touchent, elle becquette mes lèvres par intervalles.
+
+Tout à coup se précipite dans la salle avec fracas et l'épée haute
+un soldat de la garde nocturne suivi d'une troupe de jeunes gens. Il
+apostrophe Quintilla: Coquine! tu donnes à un autre la nuit que tu
+m'avais promise! Eh bien, vous allez voir tous deux que je suis un
+homme.»
+
+«Il me fait attacher étroitement sur Quintilla étendue à terre, bouche
+contre bouche, membres contre membres. Puis, sur son ordre, le baladin
+assouvit sur moi pleinement son immonde passion.
+
+«On entend un cri: c'est Panychis qui, sous les efforts de Giton, est
+devenue femme. Ému par cette découverte, le soldat s'élance brusquement
+vers eux et enlace de ses bras nerveux, tantôt l'épouse, tantôt l'époux,
+tantôt tous deux à la fois. La petite crie de douleur et implore merci;
+mais le bourreau s'acharne jusqu'à ce qu'une vieille dévouée à Quintilla
+se précipite dans la salle en criant: «Aux voleurs! la garde, la garde,
+on dévalise le voisin!» Alors le soldat détale avec ses compagnons, et
+nous fuyons ce lieu de tortures.
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+Manière de faire la connaissance d'une femme que l'on désire.
+
+Voici comment on se lie avec la femme que l'on aime.
+
+1° On s'arrange de manière à être vu d'elle, soit en allant chez elle
+ou la recevant chez soi; soit en faisant sa rencontre chez un ami, un
+membre de la même caste, un médecin ou un ministre, ou bien aussi, à des
+mariages, des sacrifices, des fêtes, des funérailles, des parties aux
+jardins publics (Appendice N° 1).
+
+2° Dans chaque rencontre, on la regarde, de manière à lui faire
+connaître ce qu'on éprouve pour elle; on se tire la moustache, on se
+mord la lèvre inférieure, on fait du bruit avec les ongles ou avec les
+ornements que l'on porte, et d'autres signes de même sorte. Lorsqu'elle
+vous regarde, on parle d'elle, par comparaison avec d'autres femmes,
+à ses amis, et l'on fait montre de générosité et d'amour du plaisir.
+Quand, sous ses yeux, on est assis à côté d'une autre femme, on affecte
+l'ennui, la distraction, la fatigue, l'indifférence à ce que dit cette
+amie; on tient, avec un enfant, ou avec quelqu'autre, une conversation à
+double entente, ayant trait en réalité à celle que l'on aime, bien qu'il
+paraisse être question d'une autre, et, de cette manière indirecte, on
+lui manifeste son amour, tout en n'ayant point l'air de s'adresser à
+elle.
+
+On trace sur le sol, avec les ongles ou un stylet, des figures qui se
+rapportent à elle. En sa présence, on embrasse un enfant, on lui donne
+avec la langue un mélange de feuilles et de noix de bétel et on lui
+caresse le menton avec la main. Tout cela doit être fait en temps et
+lieu opportuns (tout cela est plus bizarre que malin; Chauvin en sait
+aussi long et va plus vite en besogne).
+
+3° On dorlote un enfant assis sur elle, et on lui donne un jouet que
+l'on reprend pour lui parler; puis on le lui rend et ainsi on entre en
+connaissance avec elle et dans les bonnes grâces de ses parents. On
+prend prétexte de ce commencement pour venir souvent à la maison; et,
+dans ces occasions, on parle d'amour quand elle n'est pas dans la même
+pièce, mais assez rapprochée pour entendre.
+
+On devra la charger d'un dépôt ou d'un gage, en reprendre de temps à
+autre une partie; on lui donne à garder pour soi quelques parfums ou des
+noix de bétel. Ensuite le soupirant amènera une liaison entre elle et
+sa propre femme, de telle sorte qu'elles aient entre elles des
+conversations confidentielles et des à parte (joli rôle pour sa moitié);
+afin de multiplier les occasions de se voir, il s'arrangera pour que
+les deux familles aient le même forgeron, le même joaillier, le même
+vannier, le même terrassier, le même blanchisseur. Il pourra alors lui
+rendre ouvertement de longues visites sous prétexte d'affaires, en
+faisant sortir une affaire d'une autre.
+
+Toutes les fois qu'elle a besoin de quelque chose, ou d'argent, ou
+d'apprendre un des soixante-quatre arts, lui faire voir qu'il veut et
+peut faire ce qu'elle désire et lui montrer tout ce qui peut lui plaire.
+De même, l'entretenir en compagnie des faits et gestes des gens et de
+divers sujets, tels que les bijoux, les pierres précieuses. Dans ce cas,
+lui montrer certains objets dont elle ne connaît point les prix et, si
+elle conteste les évaluations, ne point la contredire et se montrer
+d'accord avec elle en tout point (_App. 2_).
+
+Telle est la manière d'entrer dans l'intimité d'une femme.
+
+
+APPENDICE AU CHAPITRE VI
+
+Ovide, _Art d'aimer,_livre I.
+
+N° 1.--«Au cirque, asseyez-vous auprès de votre maîtresse,
+approchez-vous d'elle le plus possible, pressez-la de voire corps en
+prétextant le peu d'espace. Entrez en conversation en lui parlant
+d'abord de choses générales.
+
+«S'il tombe un peu de poussière sur son sein, enlevez-la d'un doigt
+léger. S'il n'y a rien, ôtez-le quand même.
+
+«Relevez avec empressement ses vêtements, s'ils tombent à terre, et
+empêchez que rien ne les salisse.
+
+«Veillez à ce que ceux qui sont assis derrière elle n'appuient pas leurs
+genoux contre ses blanches épaules. Les coeurs légers se prennent par de
+petits soins. Que d'amants ont été largement payés d'avoir éventé une
+beauté, d'avoir à propos arrangé pour elle un coussin ou placé un banc
+sous ses pieds!»
+
+N° 2.--«Lorsque, autour de la table du festin, vous serez assis près
+d'une belle sur le même lit, vous pourrez dire, à mots couverts, mille
+choses que la belle sentira s'adresser à elle, lui faire lire votre
+amour dans des emblèmes. Que votre regard décèle votre flamme, que votre
+visage muet exprime votre passion. Saisissez le vase qu'elle vient
+de porter à sa bouche et buvez du même côté (en Allemagne les époux,
+pendant toute leur vie, boivent à table dans le même verre). Prenez des
+mets qu'elle aura touchés, et qu'alors votre main rencontre la sienne.
+
+«Gagnez l'amitié de son époux. Si l'on boit à la ronde, laissez-le boire
+avant vous. Mettez sur sa tête votre couronne; lors même qu'il serait
+d'un rang inférieur au vôtre, faites qu'il soit servi toujours le
+premier; soyez toujours de son avis.
+
+«Simulez une légère ivresse et, à la faveur de cette feinte, tenez à
+votre belle des propos galants. Souhaitez-lui d'heureuses nuits, des
+nuits de bonheur partagé. Au moment où l'on se lève de table, profitez
+du mouvement qui se fait alors pour vous approcher de votre belle, lui
+serrer la taille et, de votre pied, toucher le sien.
+
+«Alors commencez hardiment l'attaque; dites et faites croire que vous
+êtes mortellement blessé. En jouant l'amour vous éprendrez réellement.
+
+«Soyez prodigues de promesses; ce sont elles qui entraînent les femmes.
+Prenez tous les dieux à témoin de vos engagements. Pour tromper Junon,
+Jupiter jurait par le Styx; il livre en riant aux enfants d'Éole les
+parjures des amants.
+
+«Croyons, _car cela est nécessaire_ [57], qu'il y a des dieux _qui ne
+sont pas inertes_ [58] et qui nous voient; vivons dans l'innocence, la
+bonne foi et le respect religieux des serments, et ne nous jouons que
+des belles. C'est le seul cas où nous ne devons pas avoir honte de la
+fraude. Trompons le sexe trompeur. Les femmes ont le privilège de la
+perfidie; qu'elles tombent dans les pièges qu'elles-mêmes ont dressés.
+
+[Note 57: Les mots en italiques prouvent qu'Ovide était sceptique, au
+moins en ce qui concerne les dieux, comme, du reste, tous les gens
+instruits de son temps.]
+
+[Note 58: Allusion aux écoles philosophiques qui admettaient un dieu ou
+des dieux inertes, c'est-à-dire qui niaient la providence.]
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+Comment on reconnaît les sentiments et les dispositions d'une femme.
+
+Quand on s'efforce de séduire une femme, il faut reconnaître ses
+dispositions et agir comme il suit.
+
+Si elle écoute les doux propos, mais sans manifester en aucune manière
+ses intentions, il faut recourir à une entremetteuse.
+
+Si, après une entrevue, elle se rend à une seconde mieux parée qu'à
+la première, ou si elle vient trouver le poursuivant dans un lieu
+solitaire, celui-ci peut être certain qu'elle ne lui opposera qu'une
+faible résistance.
+
+Une femme qui encourage un homme et ne se donne pas est une tricheuse
+en amour; mais, à cause de l'inconstance de l'esprit féminin, elle peut
+finir par céder, si on reste toujours en liaison intime avec elle (App.
+1).
+
+Quand une femme fuit les attentions d'un homme et, par respect pour lui
+et pour elle-même, évite de se trouver avec lui ou de s'approcher de
+lui, il peut la séduire, mais avec beaucoup de difficulté, soit en
+s'efforçant de se mettre avec elle dans des termes de familiarité, soit
+en se servant d'une entremetteuse très habile.
+
+Lorsqu'une femme se rencontre seule avec un homme et lui touche le pied,
+et puis par crainte ou indécision prétend qu'elle l'a fait par mégarde,
+on peut en venir à bout par la patience et par des efforts continuels
+comme les suivants.
+
+Quand il lui arrive d'aller dormir dans son voisinage, l'homme passera
+autour d'elle son bras gauche, et verra si, au réveil, elle le repousse
+sérieusement ou de manière à laisser deviner qu'elle désire qu'il
+recommence. Dans ce dernier cas, il l'embrassera plus étroitement. Si
+alors elle se dégage et se lève, mais sans rien changer à sa manière
+d'être habituelle avec lui, il en conclura qu'elle ne demande pas mieux
+que de se rendre. Si, au contraire, elle ne revient pas, il lui enverra
+une entremetteuse. Si elle reparaît ensuite, il pourra la croire
+consentante.
+
+Quand une femme offre à un homme l'occasion de lui manifester son amour,
+il doit en jouir de suite.
+
+Voici les signes par lesquels elle fait connaître son amour.
+
+Elle se rend chez l'homme qui lui a plu sans en avoir été priée.
+
+Elle se fait voir à lui dans des lieux secrets.
+
+Elle lui parle en tremblant et sans articuler les mots.
+
+Elle a les doigts des pieds et des mains humides de sueur; le sang lui
+monte au visage par l'effet du plaisir qu'elle éprouve quand elle le
+voit.
+
+Elle se complaît à lui _masser_[59] le corps et à lui presser la tête.
+
+[Note 59: Le mot en italiques doit, dans certains cas, être remplacé par
+_pincer avec les doigts_, ce qui, de la part de quelques personnes, est
+une caresse.]
+
+Quand elle le masse, elle n'y emploie qu'une main et, avec l'autre, elle
+touche et embrasse des parties de son corps.
+
+Elle laisse ses deux mains posées sur son corps sans mouvement comme par
+l'effet d'une surprise ou de la fatigue.
+
+Elle place une de ses mains au repos sur son corps, et quand il serre
+cette main entre deux de ses membres, elle la laisse ainsi longtemps
+sans la retirer.
+
+Enfin, quand elle a résisté un jour jusqu'au bout aux efforts de l'homme
+pour la posséder, elle retourne le lendemain pour le masser comme
+auparavant.
+
+Quand une femme, sans encourager ni éviter un homme, se cache et
+s'isole, il faut recourir à une servante qui l'approche (App. 2).
+
+Si, malgré cela, elle continue à s'isoler, on ne peut la séduire qu'à
+l'aide d'une entremetteuse habile. Mais si elle ne fait rien répondre
+par celle-ci, il faut réfléchir avant de faire de nouvelles tentatives.
+
+
+APPENDICE AU CHAPITRE V
+
+Ovide, _Art d'aimer_, livre I.
+
+N° 1.--«Sondez d'abord le terrain par un billet doux qui fasse votre
+première déclaration, qu'il exprime votre tendresse et renferme, quelque
+soit votre rang, de vives prières.
+
+«Promettez, promettez beaucoup, cela coûte si peu. C'est là une richesse
+que tout le monde possède. Quand vous aurez donné, on vous quittera, car
+on sera payé d'avance. L'important et le difficile, c'est d'obtenir une
+première faveur avant d'avoir rien donné; pour ne pas en perdre le prix,
+on vous en accordéra toujours de nouvelles.
+
+«Si on vous renvoie votre billet sans le lire, ne vous rebutez pas de ce
+refus et insistez. Si, après avoir lu votre lettre, on la laisse sans
+réponse, continuez vos écrits, on finira par vous écrire. Peut-être vous
+priera-t-on de cesser vos poursuites! Continuez-les, on désire ce qu'on
+repousse; vous verrez bientôt vos voeux accomplis.
+
+«Si vous rencontrez votre maîtresse couchée dans sa litière, abordez-la,
+mais comme par hasard. Prenez garde qu'un rival ne vous entende et
+exprimez-vous par des phrases à double sens.»
+
+N° 2.--«N'épargnez rien pour gagner la femme de chambre, si elle est la
+confidente de sa maîtresse. Saisissez le moment où celle-ci se plaindra
+de l'infidélité de son époux et de l'offense d'une rivale. Que, le
+matin, la soubrette, en peignant ses cheveux, attise son courroux;
+qu'elle lui dise à demi-voix:--Non, je ne pense pas, vous ne pouvez lui
+rendre la pareille. Qu'ensuite elle parle adroitement de vous; qu'elle
+jure que vous êtes fou d'amour, que vous en mourrez, surtout qu'elle se
+hâte de peur que l'orage ne se dissipe. La colère d'une belle est comme
+le nuage qui lance l'éclair, mais se fond vite.
+
+«Attachez-vous les valets eux-mêmes. Vous pouvez, sans vous dégrader,
+les saluer chacun par son nom et leur prendre la main. Ajoutez à cela
+quelques petits cadeaux s'ils vous en demandent; mettez dans vos
+intérêts tout ce monde, y compris le portier et l'esclave qui veille à
+la porte de la chambre à coucher.»
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+CONCLUSION DU TITRE IX
+
+La connaissance d'une femme une fois faite, si elle trahit son amour par
+divers signes extérieurs et par les mouvements de son corps, l'homme ira
+jusqu'au bout; toutefois, avec une vierge, il usera de délicatesse et de
+précaution.
+
+Quand il a triomphé de sa timidité, il fait avec elle un échange de
+présents, habits, anneaux, fleurs; ces présents doivent être beaux et
+de prix. Il lui demandera de porter dans ses cheveux ou à la main les
+fleurs qu'il lui aura données. Puis il l'emmènera à l'écart, la baisera
+et l'enlacera. Enfin, au moment où il échangera avec elle du béthel et
+des fleurs, il lui touchera et lui pressera l'yoni, et, après l'avoir
+excitée, il arrivera à ses fins.
+
+Quand on courtise une femme, il ne faut pas, dans le même temps,
+chercher à en séduire une autre. Mais quand on a réussi auprès de la
+première et joui d'elle assez longtemps, on peut conserver son affection
+en lui faisant des présents qui peuvent la satisfaire et ensuite
+entreprendre une autre conquête (App. 1).
+
+Quand on voit le mari se rendre à quelque endroit voisin de la maison,
+il ne faut rien faire à la femme, lors même qu'il est facile d'obtenir
+son consentement[60].
+
+[Note 60: Il faut sans doute attribuer à quelque superstition ce
+scrupule fort surprenant après une absence si complète de scrupules dans
+tout ce qui précède.]
+
+En résumé, l'homme se fait introduire près de la femme et engage
+une conversation avec elle. Il lui fait connaître son amour par des
+insinuations et, si elle l'encourage, commence sans hésiter un siège en
+règle.
+
+Une femme qui, à la première entrevue, manifeste son amour par des
+signes extérieurs, s'obtient très facilement. De même, une femme qui,
+aux premiers propos d'amour qu'on lui adresse, exprime ouvertement de
+la satisfaction, peut être de suite considérée comme prise. En règle
+générale, quand une femme, qu'elle soit sage, naïve ou confiante, ne
+déguise point son amour, elle a déjà capitulé.
+
+Voici quelques aphorismes en vers à ce sujet.
+
+«Le désir qui naît de la nature et est augmenté par l'art, et dont la
+prudence écarte tout danger, acquiert force et sécurité. Un homme habile
+et de ressources observe avec soin les pensées et les sentiments des
+femmes et évite tout ce qui peut les blesser ou leur déplaire; de cette
+manière, il réussit généralement auprès d'elles.
+
+Un homme habile qui a appris par les Shastras les moyens de faire la
+conquête des femmes des autres, n'est jamais _un mari trompé._
+
+Il ne faut pas, cependant, se servir de ces moyens pour séduire les
+femmes mariées, parce qu'ils ne réussissent pas toujours, qu'ils
+exposent à de cruelles mésaventures et à la perte du Darma (mérite
+religieux) et de l'Artha (la richesse).
+
+L'art de la séduction a été décrit ici pour le bien de tous et pour
+apprendre aux maris à garder leurs femmes: on ne doit pas s'en servir
+_uniquement_ pour prendre les femmes des autres[61].
+
+[Note 61: Voir l'observation en tête de l'Appendice.]
+
+
+APPENDICE AU CHAPITRE VI
+
+L'hypocrisie de cette justification finale est manifeste. Ce qu'il faut
+blâmer surtout dans notre auteur, c'est d'autoriser la séduction faite
+de propos délibéré.
+
+On voit, dans des romans remarquables et dans la vie réelle, des amants
+qui ne se sont donnés l'un à l'autre qu'après avoir résisté sincèrement
+à leur passion et à qui leur honorabilité sur tous les autres points a
+fait presque pardonner l'irrégularité de leur union tenue plus ou moins
+secrète. Telle paraît avoir été la liaison de Properce avec Cynthie qui
+était mariée et à laquelle le poète adressa des éloges et des regrets
+éloquents qu'il faut citer.
+
+N°1.--Élégie XIX. «Sa danse est plus gracieuse que celle d'Ariadne
+conduisant les choeurs. Sa lyre le dispute à celle des Muses. Ses écrits
+surpassent ceux de l'antique Corine et ses poésies celles de la célèbre
+Érinne.
+
+«La couche du maître des dieux la recevra un jour, car la terre n'a pas
+vu depuis Hélène une beauté si accomplie.»
+
+L. II, Élégie XV. «Que de fois j'ai partagé ta couche, et cependant mes
+_présents ne m'ont point acheté une de ces nuits fortunées;_ qu'on me
+serre les bras avec une chaîne d'airain, pour voler vers toi, ô mon
+amie! je saurai briser l'airain le plus dur. Oui, Cynthie, je serai à
+toi jusqu'à ma dernière heure; fidèles au même serment, le même jour
+nous emportera tous deux.»
+
+«Je ne crains point, ô ma Cynthie, le séjour des ombres, mais seulement
+que ton amour fasse défaut à ma tombe, car le mien m'a pénétré si
+profondément que ma cendre ne pourra s'en séparer.»
+
+ «Non ego nunc tristes vereor, mea Cynthia, manes
+ Sed ne forte tuo careat mini funus amore.»
+
+Properce, plus jeune que Cynthie, lui survécut sans l'oublier; de sa
+tombe, elle lui inspira encore de beaux vers.
+
+L. IV, Élégie VII. L'ombre de Cynthie.
+
+«Je la vis s'incliner sur ma couche. Elle avait les mêmes yeux, la
+même chevelure que sur le lit funèbre; mais ses vêtements étaient à
+demi-brûlés.»
+
+«Perfide, me dit-elle, faut-il que le sommeil ferme déjà tes yeux; as-tu
+déjà oublié nos amoureux larcins et cette fenêtre à laquelle je me
+suspendais tour à tour de chaque main pour me jeter dans tes bras.
+Souvent les rues furent les témoins de nos caresses, la voie fut
+échauffée de nos vêtements et par nos poitrines serrées l'une contre
+l'autre. Où sont tes muets serments? Personne ne m'a fermé les yeux à
+mon dernier instant. Ingrat! pourquoi n'as-tu pas apporté toi-même la
+flamme sur mon bûcher.»
+
+«J'en jure par le Destin, et que Cerbère épargne mon ombre si ma parole
+est vraie, je ne te fus jamais infidèle; si je mens, que le serpent
+siffle sur mon tombeau et repose sur mes tristes restes; pour moi, je me
+tais sur tes nombreuses perfidies.
+
+«Aujourd'hui, si les enchantements de Doris ne t'ont rendu ma mémoire
+indifférente, écoute ma prière:
+
+«Que ma nourrice Parthénie ne manque de rien dans sa tremblante
+vieillesse, elle qui a toujours favorisé ton amour sans recevoir de
+présents. Brûle les vers que tu fis pour moi; arrache de mon tombeau le
+lierre qui brise mes os; sur les bords fleuris de l'Anio, élève à ma
+cendre une colonne où tu graveras une épitaphe digne de Cynthie.
+
+«Ne dédaigne point un songe qui vient par la porte pieuse; la nuit
+permet aux ombres d'errer à leur gré, mais le matin nous rappelle
+aux rives du Léthé. Adieu, sois maintenant à d'autres; bientôt je te
+possèderai seule et mes ossements se presseront contre les tiens.»
+
+
+
+
+ TITRE X
+
+ DU COURTAGE D'AMOUR
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+Des auxiliaires pour les intrigues amoureuses.
+
+Charayana dit qu'on peut se lier, pour être assisté par eux dans des
+affaires de coeur, avec des gens de condition inférieure: des buandiers,
+des barbiers, des vachers, des fleuristes, des droguistes, des
+aubergistes, des mendiants, des marchands de bétel, de pithamardas
+(magisters), des vitas (parasites) et des vidashka (bouffons).
+
+On peut aussi avoir pour amies officieuses les femmes de ces gens.
+
+Les auxiliaires nécessaires dans les intrigues amoureuses doivent
+posséder les qualités suivantes: adresse, hardiesse, pénétration,
+absence de scrupule et de honte, observation et appréciation exacte de
+tout ce qui se dit et se fait et de l'intention.
+
+Bonnes manières, connaissance des temps et des lieux favorables pour
+chaque chose, initiative, intelligence vive, jugement rapide, esprit de
+ressources pour parer à tout sur le champ.
+
+On distingue plusieurs sortes d'entremetteuses ou messagères
+d'amour[62]:
+
+1° _L'entremetteuse qui fait tout_ est celle qui, ayant remarqué l'amour
+mutuel de deux personnes, s'emploie spontanément à les réunir l'une à
+l'autre[63].
+
+2° _L'entremetteuse pour son propre compte_, c'est la femme qui va
+trouver un homme dont elle veut être la maîtresse, ou bien celle qui,
+chargée d'une intrigue, travaille pour elle-même (App. 1).
+
+3° La femme mariée qui sert d'intermédiaire à son époux[64].
+
+4° L'entremetteuse qui porte seulement une lettre; elle apporte la
+réponse, le plus souvent orale[65].
+
+5° Quand le billet doux est caché dans un bouquet de fleurs et la
+réponse de même, on dit que la messagère est muette.
+
+6° _L'entremetteuse qui fait l'office du vent_ est celle qui porte un
+message à deux sens dont le véritable ne peut être compris que par la
+personne à laquelle on s'adresse; la réponse peut se rendre de même.
+
+Une femme astrologue ou diseuse de bonne aventure, la soubrette, la
+mendiante, l'ouvrière, sont d'habiles entremetteuses qui gagnent vite la
+confiance des femmes.
+
+Elles savent brouiller les gens entre eux quand il le faut, vanter les
+charmes d'une femme et ses talents dans l'art des voluptés.
+
+[Note 62: Dans cette énumération que nous abrégeons, on reconnaît encore
+l'amour des écrivains de l'Inde pour les catégories et les divisions qui
+dépasse même la manie casuistique.]
+
+[Note 63: C'est l'entremetteuse que, par un jeu d'esprit, Socrate loue
+beaucoup à la fin du _Banquet_, disant que le métier le plus beau est
+celui qui rapproche les coeurs en éveillant la sympathie mutuelle.]
+
+[Note 64: Dans ce passage et dans un autre concernant les intrigues du
+roi (titre VIII, chap. II), on voit que la susceptibilité légitime des
+épouses était peu ménagée. Probablement celles qui consentaient à cette
+complaisance le faisaient par un calcul personnel, comme Livie pour
+Auguste et Mme de Pompadour pour le parc aux Cerfs de Louis XV.]
+
+[Note 65: D'après le père Gury, un serviteur ne peut, sans péché mortel,
+à moins d'une raison grave (par exemple la crainte de perdre un moyen
+d'existence qu'il ne retrouvera pas), accompagner son maître chez une
+concubine, ni porter des messages à une courtisane.]
+
+Elles savent aussi parler hardiment de l'amour d'un homme, de son
+habileté dans les plaisirs sexuels et des femmes, même plus belles que
+celle qu'il poursuit, qui seraient heureuses de l'avoir pour amant; elle
+explique les entraves que sa situation de famille met à ses démarches.
+
+Enfin, une entremetteuse peut, par des propos adroits, donner à un homme
+une femme qui ne pensait même pas à lui ou à laquelle il n'aurait pas
+osé aspirer.
+
+Elle sait aussi ramener une femme à l'homme qu'elle a quitté pour un
+motif quelconque et réciproquement.
+
+
+APPENDICE AU CHAPITRE I
+
+La femme de chambre qu'Ovide conseille de gagner est souvent une
+entremetteuse qui travaille pour elle-même; le poète indique la conduite
+à tenir avec elle.
+
+N° 1.--Livre I. «Vous me demandez s'il est avantageux de coucher avec la
+confidente? Il est telle suivante que, par là, vous mettrez mieux dans
+vos intérêts; telle autre qui vous servira moins bien, car elle voudra
+vous garder pour elle-même le plus possible. D'ailleurs ce jeu, s'il
+était découvert, vous ferait éconduire avec quelque ridicule. Si
+cependant celle que vous avez prise pour mercure-galant vous plait
+beaucoup par sa beauté, hâtez-vous de jouir de sa maîtresse et que la
+soubrette ait ensuite son tour.
+
+«Quand vous aurez commencé l'attaque de la confidente, pressez-la
+vivement et remportez vite la victoire, car c'est alors seulement que
+vous serez à l'abri de toute trahison de sa part. Si vous êtes vous
+même discret, vous aurez en elle une complice d'un dévouement à toute
+épreuve.»
+
+N° 2.--L. III. «Je me suis plaint, il m'en souvient, de la défiance
+qu'il fallait avoir de ses amis; ce reproche ne s'applique pas seulement
+aux hommes. Si vous êtes trop confiantes, jeunes beautés, d'autres
+chasseront sur vos brisées et vous aurez fait lever le lièvre pour une
+autre.
+
+Cette amie complaisante qui vous prête sa chambre et son lit, plus d'une
+fois je me suis trouvé en tête-à-tête avec elle. Si vous voulez que la
+réponse ne s'attarde pas, évitez d'employer une messagère trop jolie.
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+Rôle de l'entremetteuse
+
+L'entremetteuse gagne la confiance de la femme en se conformant à son
+humeur et à ses volontés; ensuite elle s'efforce de lui faire prendre
+son mari en haine ou en mépris. Elle commence par des conversations
+artificieuses, par exemple en lui indiquant des recettes pour avoir
+des enfants, en causant avec elle de tout le monde, en lui racontant
+beaucoup d'histoires, surtout sur les autres femmes mariées, en exaltant
+sa beauté, sa sagesse, sa générosité, son bon naturel[66].
+
+[Note 66: L'entremetteuse faisait l'office du Roman moderne qui, dans
+tous les cas, donne tort au mari. Elle jouait le rôle qu'Ovide prête à
+la femme de chambre gagnée par l'amour. Ce rôle de dénigrement est
+loin de justifier l'éloge humoristique que Socrate faisait du métier
+d'entremetteuse.]
+
+Puis elle lui dira: Quel malheur qu'une femme comme vous soit affligée
+d'un tel mari! Belle dame, il n'est même pas digne d'être votre valet.
+
+Elle lui parlera ensuite de sa froideur, de sa jalousie, de sa
+malhonnêteté, de son ingratitude, de son aversion pour les plaisirs,
+de sa sottise, de sa ladrerie et de tous les autres défauts qu'il peut
+avoir et qu'elle peut connaître.
+
+Si le mari est un homme lièvre (n° 1) et la femme une femme cavale
+(n° 2), ou éléphant (n°3), elle fera ressortir ce genre d'infériorité
+relative du mari[67].
+
+[Note 67: L'auteur ne dit rien du cas de l'union supérieure ou très
+supérieure. Donc les dames indiennes le trouvent toujours bon; ailleurs,
+les goûts sont partagés; quelques belles pensent que tout dépend de
+l'habileté du jeu.]
+
+Une fois le terrain déblayé du mari, l'entremetteuse parle de la
+soumission et de l'amour du soupirant. Quand elle a fait quelque progrès
+dans la confiance de la femme, elle lui dit: «Belle dame, ce jeune
+homme, après vous avoir vu, a perdu la raison; l'infortuné qui a
+le coeur très tendre n'a jamais souffert aussi cruellement, très
+probablement il succombera.
+
+Si la jeune femme l'écoute avec faveur, le lendemain l'entremetteuse,
+après avoir reconnu ses bonnes dispositions sur son visage, dans
+ses yeux et dans son langage, reprendra avec elle son entretien sur
+l'amoureux, lui contera au long les amours d'Indra avec Ahalya[68] et
+ceux de Dushyanti avec Sakountala[79] et d'autres semblables.
+
+[Note 68: Ahalya, la femme du sage Gautama, séduite par Indra.]
+
+[Note 69: Sujet du poème tant admiré de _Goethe_.]
+
+Elle vantera alors la force du jeune homme, ses talents et son habileté
+dans les soixante-quatre sortes de voluptés; elle dira aussi les bontés
+qu'a eues pour lui quelque femme remarquée, quand bien même cela ne
+serait pas vrai.
+
+En outre l'entremetteuse observera avec beaucoup d'attention la manière
+d'être de la femme; si celle-ci est favorable, son accueil sera
+empressé, affectueux.
+
+Elle aura avec l'entremetteuse des à parte où elle lui contera ses
+peines; elle sera pensive, poussera de gros soupirs, lui fera des
+présents, lui rappellera les occasions de fêtes, lui exprimera toujours
+en la congédiant[70] le désir de la revoir et lui dira plaisamment:
+Ah! belle langue, pourquoi me dites-vous ces vilaines choses? Elle
+discourera sur le péché qu'elle commettrait, ne dira rien des entrevues
+et entretiens qu'elle aura eus avec l'amant, mais se fera interroger à
+ce sujet; elle finira par rire du désir du soupirant, mais sans montrer
+aucun mécontentement.
+
+[Note 70: Dans l'Inde, c'est toujours la personne qui reçoit une visite
+qui indique le moment de la séparation.]
+
+Quand la femme a ainsi laissé voir ses sentiments, l'entremetteuse lui
+apporte des témoignages d'amour, comme des feuilles et des noix de
+bétel, des parfums, des fleurs, des bagues, des anneaux, tous portant
+les marques des ongles et des dents de l'homme et d'autres signes. Sur
+un habillement qu'il enverra seront imprimées avec du safran ses deux
+mains jointes ensemble comme dans un transport d'amour.
+
+L'entremetteuse montrera aussi des figures d'ornement de différentes
+sortes découpées sur des feuilles, des pendants d'oreilles et des
+guirlandes de fleurs contenant des billets doux et des déclarations
+d'amour. Elle décidera la femme à lui envoyer en retour des présents
+affectueux. Après que les deux amants ont échangé des présents,
+l'entremetteuse arrangera une rencontre entre eux.
+
+Babhravya est d'avis que, pour ne point être remarqués, ils doivent
+choisir le moment où le public est occupé par des fêtes civiles ou
+religieuses, par le bain ou par quelque calamité publique.
+
+Gonikaputra, au contraire, pense que ces rendez-vous doivent se donner
+dans la demeure d'une amie, d'un mendiant, d'un astrologue ou d'un
+ascète[71].
+
+Vatsyayana décide qu'il faut simplement choisir un lieu qui a une entrée
+et une sortie faciles et disposé de façon que ceux qui s'y trouvent
+puissent s'en aller librement et en évitant toute rencontre fâcheuse.
+
+[Note 71: On voit que, à cette époque, les Ascètes se prêtaient à plus
+d'un rôle.]
+
+
+
+
+ TITRE XI
+
+ CATÉCHISME DES COURTISANES
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+Des différentes classes de courtisanes.
+
+Les hommes sont avides de plaisir et une certaine classe de femmes
+d'argent; on a du consacrer la dernière partie du _Kama-Soutra_ aux
+moyens que celles-ci emploient pour se faire donner de l'argent ou, en
+d'autres termes, à l'art des courtisanes (_App._ 1).
+
+On peut ranger parmi les courtisanes diverses classes de femmes:
+
+L'impudique;--la servante ou soubrette;--la femme galante ou catin
+(femme de la campagne);--l'ouvrière libre[72];--la bayadère;--la femme
+qui a quitté sa famille;--celle qui vit de sa beauté;--enfin celle qui
+exerce régulièrement le métier ou la la profession de courtisane[73].
+
+[Note 72: On voit par cette énumération combien était servile et
+dégradée la situation de la domestique, de la femme de la campagne et de
+l'ouvrière, c'est-à-dire des quatre cinquièmes des femmes. Il est vrai
+que les Indiens n'attachaient à l'acte charnel aucune idée de faute,
+mais seulement celle de complaisance, et le plus souvent d'obéissance.]
+
+[Note 73: On a vu que les courtisanes de premier rang avaient tous les
+talents et toutes les connaissances que réclame une profession libérale.
+Aujourd'hui la _profession_ n'existe plus que pour les bayadères.]
+
+Ces différentes sortes de courtisanes ont des rapports avec différentes
+sortes d'hommes. Tout ce qui va être dit sur les courtisanes s'applique
+à ces rapports.
+
+
+APPENDICE AU CHAPITRE I
+
+N° 1.--Bartiahari, stance 90. «Les courtisanes sont les feux du dieu de
+l'amour, elles l'alimentent avec leur beauté, et les libertins viennent
+y sacrifier jeunesse et richesse.
+
+«Qui pourrait se prendre à ces esclaves vénales, jouet immonde des
+espions, des soldats, des voleurs, des esclaves, des comédiens et des
+débauchés?»
+
+N° 2.--Properce, dans une boutade, préfère à une maîtresse des filles
+publiques:
+
+«Moi qui fuyais la route battue par un grossier vulgaire, je trouve
+douce aujourd'hui l'eau fangeuse d'un marais.
+
+«Malheur à qui aime à frapper à une porte fermée! Combien je préfère
+cette femme qui s'avance le voile relevé, libre de tout gardien.
+Souvent, il est vrai, elle foule les boues de la voie Sacrée (le
+boulevard de Rome), mais pour l'aborder, point d'obstacle. Elle ne
+promène pas un amant, elle ne demande pas ce qu'un père verra dissiper
+avec chagrin; jamais elle ne s'écrie: Que je suis inquiète! Pars vite,
+je t'en conjure, mon mari revient aujourd'hui de la campagne. Filles de
+l'Euphrate et de l'Oronte (leurs vallées fournissaient Rome de belles
+Syriennes), je suis à vous désormais; je ne veux pas des larcins d'une
+chaste couche, puisqu'il n'est point de liberté pour les amants.»
+
+N° 3.--La Tour des Regrets. Les Chinois usent beaucoup des courtisanes
+et leur consacrent des chants populaires; l'un de ces chants décrit
+leur punition dans la vie future (à laquelle la plupart des Chinois ne
+croient guère).
+
+Louis Arène, _la Chine familière et galante_, la Tour des regrets.
+
+«Le juge des morts, Yen Wanzi: Pourquoi comparais-tu prématurément
+devant ce tribunal? Tu as donc dans le séjour des vivants beaucoup
+péché. Avoue toutes tes fautes, si tu veux éviter les derniers
+supplices.
+
+«La courtisane.--Je ne suis pas une fille de bonne famille. On m'avait
+mise dans une maison de prostitution[74]; dans un pareil lieu, je ne
+pouvais échapper à ma destinée. Mon bras plié a servi d'oreiller à mille
+individus. Ils aimaient en moi mon corps et ma chair blanche comme on
+aime une pierre précieuse; je les aimais parce qu'ils avaient beaucoup
+d'argent dans la ceinture. Je me suis amusée beaucoup sans prévoir que
+ce bonheur serait Anéanti.
+
+[Note 74: En Chine et au Japon, le gouvernement fait entrer d'office
+dans les maisons de prostitution les femmes qui ne peuvent pas acquitter
+la taxe personnelle.]
+
+«Puis, je suis tombée malade. Misérable vieux, misérable vieille! Ils
+m'ont chassée. Je me suis réfugiée dans un lieu d'aisances pour y passer
+mes jours.
+
+«Mes jeunes amants d'autrefois ne sont plus revenus. Mes vêtements, mes
+ornements de tête, j'ai tout vendu; pas de combustible, pas de riz. Ma
+vie était amère comme la gentiane. Je vous en prie, monsieur Yen, soyez
+indulgent, épargnez une jeune femme tendre comme la fleur et faites-moi
+renaître honnête femme.
+
+«Yen Wang, frappant du poing sur son tribunal: Tu as commis force
+mauvaises actions et tu voudrais transmigrer dans le sein d'une honnête
+femme! Tu as brouillé le père et le fils, fait battre le frère contre le
+frère et occasionné leur séparation.
+
+«A cause de toi, combien d'hommes ont vendu leur maison, leur
+patrimoine! Tu as semé la discorde entre le mari et la femme; à cause de
+toi, combien de gens se sont rasé la tête et se sont faits bonzes[75];
+pour toi, amis d'un jour, vieux amis, se sont détestés. Petits diables,
+entraînez cette prostituée à la Tour des Regrets!
+
+[Note 75: Le peuple les appelle des _ânes pelés_; le bouddhisme a donc
+bien peu de faveur. Les Chinois ont leurs contes sur les bonzes et les
+bonzesses, comme le moyen âge en avait sur les nones et les moines (voir
+Louis Arène).]
+
+«La petite femme dans la tour: On m'a enveloppée dans une grossière
+natte de roseaux; des cordes serrent ma poitrine. Ah que je souffre.
+Noirs corbeaux, cessez de m'arracher les yeux; chien jaune, cesse de me
+déchirer le coeur, le foie, les entrailles.
+
+Les riches négociants, autrefois mes amis, ne m'ont même pas acheté un
+cercueil, j'espère en vain renaître[76]. On trouverait plutôt sur une
+même fleur dix couleurs différentes.
+
+[Note 76: De même qu'autrefois les Grecs et les Romains et encore
+aujourd'hui, les Indiens, les Chinois croient que les mânes des morts
+privés de sépulture (les larves) errent indéfiniment.]
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+Des mobiles qui doivent diriger les courtisanes.
+
+Quand une courtisane aime l'homme auquel elle se donne, ses actes sont
+naturels; quand, au contraire, elle n'a en vue que l'argent, ils sont
+artificiels ou contraints. Dans ce cas, elle doit cependant se conduire
+comme si elle aimait véritablement, car les hommes ont confiance dans
+les femmes qui paraissent les aimer (_App._ 1). En affirmant son amour,
+elle doit paraître désintéressée, et, pour ne point compromettre son
+crédit, elle doit s'abstenir de s'approprier de l'argent par des moyens
+illégitimes[77].
+
+[Note 77: Ovide, _Art d'aimer_, livre III. «Femmes, usez d'abord de
+dissimulation et dès le premier abord ne montrez pas votre cupidité; à
+la vue du piège qu'on lui tend, un nouvel amant s'échappe et s'enfuit.»
+
+Ainsi qu'on le voit plus loin, il n'y a, aux yeux de Vatsyayana, d'autre
+moyen illégitime d'acquérir de l'argent que le vol direct.]
+
+Une courtisane doit se tenir bien parée à la porte de sa maison, et,
+sans se montrer trop, regarder dans la rue de manière à être vue comme
+un objet sur un étalage. Elle doit lier amitié avec les personnes qui
+peuvent l'aider à enlever des hommes à d'autres femmes et à s'enrichir,
+ou bien la protéger contre les insultes ou les vexations; tels sont les
+gardes de ville ou de police, les agents et satellites des tribunaux,
+les astrologues, les hommes puissants ou les prêteurs d'argent, les
+savants, les maîtres des soixante-quatre arts libéraux, les bouffons,
+les bateleurs, les marchands de fleurs, les parfumeurs, les débitants,
+les laveurs, les barbiers et les mendiants; et toutes autres personnes
+qui peuvent lui servir pour un but quelconque.
+
+Les hommes qu'elle peut prendre uniquement pour leur argent sont ceux
+qui sont en possession légale de leur héritage; les jeunes gens; les
+hommes qui sont libres de tout lien; les fonctionnaires publics; ceux
+qui ont des revenus ou des moyens d'existence assurés; les bellâtres,
+les vantards, les eunuques qui dissimulent leur état; les hommes qui
+détestent leurs égaux; ceux qui sont naturellement généreux; ceux qui
+ont du crédit auprès du roi et des ministres; les hommes toujours
+heureux dans leurs entreprises; ceux qui s'enorgueillissent de leurs
+richesses, les frères qui désobéissent à leurs aînés, les hommes sur
+lesquels les membres de leur caste tiennent l'oeil ouvert; les fils
+uniques de pères riches, les ascètes tourmentés par les aiguillons de
+la chair[78], les hommes braves, le médecin du roi, les anciennes
+connaissances.
+
+[Note 78: On voit que les ascètes brahmaniques succombaient souvent à la
+tentation, puisque Vatsyayana recommande aux courtisanes de les tenter.]
+
+La courtisane peut avoir des rapports avec des hommes doués
+d'excellentes qualités, uniquement par amour ou par amour-propre, tels
+sont:
+
+Les hommes de haute naissance (_App._ 2), les savants, les hommes de
+bonne compagnie et de bonne tenue, les poètes (_App._ 3), les conteurs
+agréables; les hommes éloquents ou énergiques ou habiles dans des
+arts variés; les devins, les grands esprits; les hommes d'une grande
+persévérance, ceux d'une ferme dévotion; ceux qui ne se fâchent jamais;
+ceux qui sont généreux, affectionnés à leurs parents, qui aiment tous
+les amusements de société; ceux qui sont exercés à terminer les vers
+commencés par d'autres et à d'autres jeux d'esprit; ceux qui ont une
+très belle santé ou un corps parfait ou une très grande force; ceux qui
+ne boivent jamais avec intempérance, ceux qui sont puissants, sociables,
+aimant le sexe et gagnant les coeurs, sans se laisser complètement
+dominer; ceux qui ignorent l'envie ou les soupçons jaloux (_App._ 4).
+
+Quant à la courtisane, elle doit être belle et aimable et avoir sur le
+corps des signes de bon augure. Elle doit aimer les bonnes qualités chez
+les hommes, tout en poursuivant la richesse. Elle doit se complaire aux
+unions sexuelles résultant de l'amour et être pour ces unions de la même
+caste que les hommes auxquels elle se livre. Elle doit chercher sans
+cesse à augmenter son expérience et ses talents, se montrer toujours
+libérale et aimer les plaisirs et les arts[79].
+
+L'auteur énumère ensuite les qualités que doivent posséder toutes les
+femmes. Ce sont celles qu'on peut leur demander en tout pays, et, en
+outre, la connaissance du _Kama-Soutra_ et des soixante-quatre talents
+qu'il enseigne[80].
+
+[Note 79: Ce sont les qualités que l'on trouve généralement en Europe
+chez les femmes de théâtre.]
+
+[Note 80: A cette longue et sèche énumération nous substituerons les
+leçons qu'Ovide donne aux belles sur les qualités et les manières
+qu'elles doivent avoir; se reporter au n° 3 de l'Appendice du chapitre
+III du titre I.]
+
+Vient ensuite la liste des hommes que les courtisanes doivent éviter. Ce
+sont les mêmes qu'en tout pays et en outre: les sorciers, les hommes qui
+se laissent acheter, même par leurs propres ennemis, enfin les hommes
+timides à l'excès (_App._ 5).
+
+D'après l'avis de quelques anciens casuistes, ajoute l'auteur, les
+courtisanes peuvent se donner par amour, crainte, vengeance, chagrin
+ou dépit, curiosité, et pour l'argent, le plaisir ou l'assiduité et la
+constance des rapports, pour se faire un ami ou se débarrasser d'un
+amour importun; à cause du dharma (mérite religieux), de la célébrité
+et de la ressemblance avec une personne aimée, de la constance ou de
+la pauvreté d'un homme, ou de sa cohabitation dans le même endroit, ou
+parce qu'il est du même numéro qu'elle pour l'union sexuelle, ou enfin
+dans l'espoir de faire quelque coup de fortune.
+
+Mais Vatsyayana décide que les seuls mobiles d'une courtisane doivent
+être: l'amour, le désir d'échapper à la misère et celui d'acquérir la
+richesse.
+
+L'argent doit être son objectif principal et elle ne doit point le
+sacrifier à l'amour. Mais, en cas de crainte ou de difficultés à
+surmonter, elle peut prendre en considération la force ou d'autres
+qualités.
+
+En outre, quand un homme, quel qu'il soit, la prie de s'unir à lui,
+elle doit, afin de se faire valoir, ne pas consentir de suite et se
+renseigner sur lui par des affidés adroits et sûrs (_App_. 6). Quand
+elle a la certitude que, dans celui qui la recherche, tout est à son
+gré, elle emploie le Vita et d'autres intermédiaires pour se l'attacher.
+
+L'un d'eux l'amène chez elle ou la conduit chez lui, sous quelque
+prétexte. Elle le reçoit de son mieux, lui fait quelque présent qui
+éveille sa curiosité et son amour; par exemple, un don affectueux, en
+lui disant qu'il lui était destiné: elle l'amuse longtemps par une
+conversation et des récits agréables et en faisant ce qu'il aime, comme
+de la musique, du chant. Quand il est rentré chez lui, elle lui envoie
+fréquemment une suivante exercée aux propos plaisants et qui lui remet
+un petit présent.
+
+Elle lui rend elle-même, sous prétexte d'affaires, quelques visites en
+se faisant accompagner du Pithamarda.
+
+Il y a quelques vers à ce sujet:
+
+«Quand son amant vient la voir, la courtisane lui donne un mélange de
+feuilles et de noix de béthel, des guirlandes de fleurs et des onguents
+parfumés.»
+
+«Après avoir montré son habileté dans les arts libéraux (le chant, la
+danse, etc.), elle l'amuse longtemps avec sa conversation.»
+
+«Elle lui fait aussi quelques présents d'amour, et fait avec lui un
+échange d'objets à l'usage de chacun d'eux; en même temps elle lui
+montre son habileté dans les soixante-quatre voluptés.»
+
+«Quand une courtisane est dans ces termes avec son amant, elle doit le
+captiver par des présents affectueux, par sa conversation et par les
+plaisirs tendres qu'elle lui fait goûter.»
+
+
+APPENDICE AU CHAPITRE II
+
+N°1.--Pour stimuler l'amour.
+
+Ovide, _Art d'aimer, _livre III.
+
+«Femmes, faites en sorte que nous nous croyions aimés; ce n'est pas une
+chose si difficile; nous nous persuadons aisément ce que nous désirons.
+Qu'une femme jette sur un jeune homme un regard amoureux; qu'elle pousse
+quelques soupirs; qu'elle lui reproche de venir si tard; qu'elle ajoute
+les larmes et le dépit d'une fausse jalousie, comme si elle redoutait
+une rivale; qu'elle lui meurtrisse le visage avec ses ongles, il
+sera bientôt persuadé, et d'un ton compatissant: «elle est éprise,
+«dira-t-il;«elle brûle pour moi». Qu'avec cela il ait bonne mine, qu'il
+s'admire dans son miroir et il croira pouvoir toucher le coeur même
+d'une déesse.»
+
+N° 2.--Déjazet.
+
+Ce cas fut, une fois du moins, celui de l'actrice Déjazet.
+
+Le duc d'Orléans (fils du roi Louis-Philippe), tout jeune encore, lui
+avait adressé un billet ainsi conçu:»Où? quand? et combien?»
+
+Elle répondit: «Où vous voudrez,--quand vous voudrez,--pour rien.»
+
+On sait que Déjazet était bonne, comme le veut Tibulle, livre II, élégie
+4. «O toi qui fermes ta porte à l'amant qui n'a point assez d'or,
+puissent tes richesses être dévorées par le feu et que personne ne verse
+de l'eau sur la flamme. Que nul ne donne une larme à ta mort; que nul
+n'accompagne ta cendre! Celle, au contraire, qui se sera montrée bonne
+et point avare, on la pleurera au pied du bûcher enflammé, eût-elle vécu
+cent ans. Quelque vieillard fidèle à l'objet de ses anciennes amours
+viendra, chaque année, porter des couronnes au tombeau qu'il lui aura
+élevé.»
+
+Entre mille traits, on cite de Déjazet celui-ci particulièrement:
+
+«C'est toujours la même chose et cela fait toujours plaisir.»
+
+Elle écoutait aussi très volontiers cet autre conseil de Tibulle qui,
+parmi les amants qui n'ont point assez d'or, recommande particulièrement
+l'adolescent.
+
+«Et toi Chloé, épargne un jouvenceau épris de ta beauté. Ne lui sois
+point cruelle; ne lui demande point de présents. C'est le vieillard qui
+doit te donner de l'or pour que tu réchauffes sa glace. Mieux vaut cent
+fois que l'or l'adolescent dont la barbe sans rudesse ne déchire point
+le visage qu'il embrasse, dont un doux, éclat colore les joues. Enlace
+au-dessous de ses épaules les bras d'ivoire et méprise les trésors
+des rois. Vénus te verra le presser sur ton sein haletant, confondu
+tendrement avec toi; elle te verra attacher sur sa bouche frémissante de
+ces humides baisers où les langues s'entrechoquent et lui imprimer sur
+le cou avec la dent des marques d'amour.»
+
+N° 3.--Les Poètes.
+
+Ovide, _Art d'aimer_, livre III. «Jeunes beautés, montrez vous faciles
+aux poètes; un dieu les anime et les muses les favorisent. Mieux que
+tous les autres, ils savent aimer, célébrer la beauté qui les a séduits
+et faire retentir son nom au loin. Quel crime d'attendre un salaire des
+doctes poètes! Mais, hélas! c'est un crime dont une belle ne craint pas
+de se rendre coupable!»
+
+N° 4.--Ne soyez pas jaloux.
+
+Ovide, livre II. «Ne cherchez point à surprendre votre maîtresse.
+Qu'elle croie que ses infidélités vous sont inconnues. Ne remarquez
+point les signes qu'elle fait à votre rival, ni ses tablettes, si elle
+lui écrit. Laissez-la vous cacher ses larcins amoureux. Combien est
+habile celui qui permet à d'autres de fréquenter sa maîtresse et qui
+veut tout ignorer! Que de maris ont cette complaisance pour leurs
+épouses légitimes!»
+
+N° 5.--Hommes à éviter.
+
+_Art d'aimer_, livre III.
+
+«Femmes, fuyez ces hommes vains de leur parure et de leur beauté, qui
+portent toujours les cheveux retroussés. Les douceurs qu'ils vous
+content, ils les répètent à mille autres. Leur amour ne se fixe nulle
+part.
+
+«Il en est qui s'insinuent près des femmes sous les dehors d'un amour
+mensonger, empruntant cette voie pour en tirer un bénéfice honteux. Leur
+chevelure parfumée d'essence, leur robe de l'étoffe la plus fine, les
+bagues qui surchargent leurs doigts ne doivent pas vous en imposer. Le
+mieux paré n'est souvent qu'un escroc. Rendez-moi mes bijoux, s'écrient
+souvent, devant les juges, les belles qu'on a ainsi trompées. Femmes,
+tenez votre porte fermée à tout suborneur.»
+
+N° 6.--Ovide, livre III. «Quand un amant vous aura sondée par quelques
+mots tracés sur des tablettes qu'une adroite suivante vous aura remises,
+méditez-les, pesez-en les termes et tâchez de deviner par le style et
+les expressions si cet amour est un artifice. S'il est véritable, ne
+vous pressez pas de répondre. Un peu de dédain, s'il n'est pas trop
+prolongé, aiguillonne la passion.
+
+«Cependant ne repoussez pas avec dureté un amant, laissez-le flotter
+entre la crainte et l'espérance.
+
+«Si vos amants vous font de belles promesses, amusez-les aussi par de
+belles paroles; s'ils donnent, accordez leur les faveurs convenues. Je
+la crois capable des crimes les plus noirs celle qui, après avoir reçu
+des présents d'un amant, se refuse à ses désirs passionnés.»
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+Différentes sortes de gains des courtisanes.
+
+Si une courtisane peut gagner chaque jour beaucoup d'argent avec
+plusieurs hommes, elle ne se bornera pas à un seulement; dans ce cas,
+elle fixera un prix par nuit, suivant le lieu, la saison et les gens,
+et par comparaison avec les prix des autres courtisanes, en se rendant
+compte de ses propres avantages _(App. 2)_.
+
+Elle informera ses amants, ses amis et connaissances de ses tarifs
+variés ou successifs (App. 3).
+
+Les anciens sages sont d'avis que quand une courtisane décidée à vivre
+avec un seul homme a des chances égales de gain avec deux amants qui se
+présentent, elle doit prendre celui des deux qui lui donnera l'espèce
+d'objets qu'elle préfère.
+
+Mais Vatsyayana déclare qu'elle doit choisir celui qui lui donnera de
+l'or, parce que l'or ne peut être repris et qu'avec lui on se procure
+tout ce que l'on veut.
+
+Si tout est égal pour les dons à recevoir des deux poursuivants, la
+courtisane doit se décider d'après l'avis d'un ami ou d'après les
+qualités personnelles et les signes heureux ou malheureux de chacun
+d'eux.
+
+Quand, de deux amants, l'un n'est que généreux, tandis que l'autre a de
+l'attachement, les sages (anciens casuistes) donnent la préférence au
+premier et Vatsyayana au second, parce que celui-ci ne rappellera dans
+aucune occasion l'argent donné, tandis que l'autre invoquera, pour
+donner moins, le souvenir des largesses faites. Là encore, il faut
+considérer le plus grand profit probable.
+
+Quand une courtisane est sollicitée à la fois par un ami et par un homme
+libéral, Vatsyayana dit qu'elle doit les contenter tous deux en obtenant
+de l'un un ajournement à la satisfaction de ses désirs.
+
+Lorsqu'elle a à choisir entre un gain à réaliser et un danger à éviter,
+Vatsyayana, contrairement aux sages (anciens casuistes), est d'avis
+qu'il faut avant tout conjurer le mal. Il faut d'ailleurs bien peser les
+chances et l'importance du gain et du mal probables.
+
+Une courtisane ne demandera que peu et d'une manière tout à fait amicale
+à un homme dans les cas suivants:
+
+--Elle veut l'empêcher de s'attacher à une autre femme, ou bien l'en
+détacher, ou bien faire perdre à cette femme le profit qu'elle en tire;
+
+--Elle pense qu'il élèvera sa situation ou que, par lui, elle obtiendra
+quelque grand avantage, ou sera mise en relief vis-à-vis des autres
+hommes;
+
+--Elle a besoin de lui pour écarter quelque malheur;
+
+--Elle lui est réellement attachée et elle l'aime;
+
+--Elle désire son aide pour se venger;
+
+--Elle veut reconnaître quelque ancien service;
+
+--Enfin elle éprouve simplement pour lui un caprice charnel.
+
+Une courtisane doit s'efforcer de tirer d'un amant, au plus vite, tout
+l'argent qu'elle peut:--quand elle est décidée à le congédier;
+
+--Quand elle a lieu de penser qu'il veut la quitter;
+
+--Quand, étant complètement à sec, il va être emmené par son tuteur, son
+gourou ou son père;
+
+--Quand il est sur le point de perdre sa position, ou simplement quand
+il est volage.
+
+Elle doit, au contraire, se lier à un homme pour vivre avec lui quand
+elle sait: qu'il va hériter ou recevoir de riches présents, ou obtenir
+un emploi élevé de l'État; qu'il possède de grands magasins de blé et
+autres denrées;--qu'il reconnaît généreusement tout ce qu'on fait pour
+lui; qu'il tient toujours ses promesses.
+
+Voici deux aphorismes en vers sur le sujet:
+
+«En considérant ses gains présents et futurs, une courtisane évitera les
+hommes qui ont gagné péniblement leur fortune et ceux que la faveur des
+rois a rendus égoïstes et durs de coeur.»
+
+«Elle doit s'unir avec les gens fortunés et bienfaisants et avec ceux
+qu'il est dangereux de repousser ou de blesser en quoi que ce soit.
+Qu'elle ne recule pas même devant quelques sacrifices pour s'attacher
+des hommes énergiques et généreux qui lui feront de grandes largesses,
+en retour de quelques services ou légers présents.»
+
+Les courtisanes les plus riches et du premier rang doivent employer
+leurs gains:
+
+_A bâtir des temples_ et faire exécuter des étangs et des jardins
+publics, _à donner mille vaches aux brahmes_; à faire des sacrifices
+et des offrandes aux dieux et à célébrer des fêtes en leur honneur, et
+enfin à accomplir les voeux qu'il leur est possible de faire (App. 1).
+
+Les autres courtisanes doivent, avec les ressources qu'elles ont pu se
+créer: avoir chaque jour des vêtements blancs et différents de ceux de
+la veille; boire et manger suivant leur besoin; consommer chaque jour
+un tamboula parfumé, c'est-à-dire un mélange de noix et de feuilles de
+bétel, et porter des ornements dorés [81].
+
+[Note 81: La ceinture des bayadères est formée par une épaisse lame d'or
+pur repliée, d'un très bel effet et d'un grand prix.]
+
+
+APPENDICE AU CHAPITRE III
+
+N° 1.--Dons des courtisanes aux brahmes.
+
+Sauf les jardins et étangs publics qui sont oeuvres d'utilité à la fois
+publique et religieuse, tous les gains des courtisanes ont, d'après la
+prescription de Vatsyayana, une destination religieuse qui les met
+aux mains des brahmes, soit directement comme don personnel, soit
+indirectement comme offrande aux dieux.
+
+Cette conclusion dernière du traité des courtisanes ne laisse aucun
+doute sur son caractère religieux et obligatoire; c'est un véritable
+catéchisme.
+
+Les étangs et jardins publics sont souvent placés à proximité des
+pagodes et concourent à leur richesse et à leur salubrité, car alors
+ils servent exclusivement pour le bain. Il y a aussi un grand nombre
+d'étangs situés au milieu des campagnes; ce sont les plus grands. Ils
+servent uniquement à l'agriculture. Beaucoup ont été creusés par des
+personnes pieuses. Les brahmes, possédant une grande partie des
+terres, étaient eux-mêmes intéressés directement à la prospérité de
+l'agriculture.
+
+L'étang de Moutrapaléon, dont les sources alimentent d'une eau
+excellente la ville de Pondichéry, a été établi par une courtisane
+célèbre; ce fait est rappelé sur les bas-reliefs de la fontaine publique
+qui est surmontée de la statue de Dupleix, au milieu de la place
+Dupleix, la grande place de Pondichéry.
+
+La prostitution sacrée (Maspero) a existé en Assyrie, en Syrie, en
+Phénicie et dans l'Asie-Mineure, mais c'était une sorte d'hospitalité
+offerte aux étrangers de passage; il ne parait pas qu'une caste
+sacerdotale en ait tiré profit comme les brahmes l'ont fait de la
+prostitution publique dans l'Inde.
+
+N° 2.--L'avidité.
+
+D'après l'auteur indien, la courtisane ne doit se préoccuper que du
+gain. C'est le langage qu'Ovide prête à une proxénète corrompant sa
+maîtresse: _les Amours_, livre I.
+
+«La pudeur pour être utile doit être feinte. Habile à tenir les yeux
+modestement baissés, ne les porte sur un homme qu'à proportion des
+offrandes qu'il te fera.
+
+«Amusez-vous, jeunes beautés; il n'est de chaste que celle qu'aucun
+amant ne sollicite et si elle n'est point trop novice, elle provoque
+la première. La beauté se fane quand on ne l'entretient pas par la
+jouissance. Et ce n'est pas assez d'un ou deux amants; avec plusieurs le
+profit est plus sûr, la recette plus abondante. Que celui qui donne soit
+plus grand à tes yeux que le grand Homère. On a de l'esprit quand on
+donne. Ne dédaigne point l'affranchi ni celui qui a les pieds poudreux.
+Ne te laisse point éblouir par une naissance illustre. Allez trouver vos
+aïeux nobles vous qui n'êtes pas riche! Cet autre, parce qu'il est beau
+garçon, te demande une de les nuits sans la payer, qu'il aille chercher
+de l'or chez celui dont il est le mignon.»
+
+Dans l'élégie 10 du livre I des _Amours_, Ovide répond lui-même à cette
+proxénète:
+
+«Pourquoi vouloir que l'enfant de Vénus nous fasse payer ses faveurs. Il
+n'a point de robe pour en serrer le prix.»
+
+«Une prostituée se vend à tel prix au premier venu; mais elle abhorre le
+despotisme d'un avare corrupteur et elle ne fait qu'à regrets ce qu'une
+amie fait de plein gré.
+
+«Gardez-vous, jeunes beautés, de mettre à prix la faveur d'une nuit. Il
+n'est pas défendu d'exiger d'un riche quelques présents. Il est en état
+de les faire. Services, soins, fidélité, voilà la monnaie du pauvre. Je
+ne refuse pas de donner, mais je m'indigne qu'on me demande. Sourd à tes
+sollicitations, si tu cesses d'exiger, je donnerai.»
+
+A Rome, les courtisanes de tout ordre étaient très avides et beaucoup
+d'hommes se ruinaient pour elles; de ce nombre fut Tibulle.
+
+Il avoue avoir eu à la fois quatre maîtresses, Délie, Sulpice, Néera et
+Némesis, toutes quatre courtisanes, sans doute de premier ordre, sans
+compter beaucoup de distractions.
+
+La prostitution publique généralement volontaire forme, en Afrique, le
+principal revenu de quelques roitelets nègres. En Chine et au Japon, le
+gouvernement met d'office _aux bateaux fleuris_ les femmes et même les
+filles vierges qui ne peuvent payer l'impôt de capitation. Cela est sans
+conséquence pour leur futur mariage; des personnages de distinction
+viennent souvent prendre femme dans ces lieux de plaisir.
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+De la courtisane qui vit avec un homme comme une épouse.
+
+Quand une courtisane vit avec son amant, elle doit avoir la conduite
+d'une femme honnête et tout faire pour lui plaire. En deux mots, il faut
+qu'elle lui donne le plaisir _sans s'attacher à lui_, tout en paraissant
+lui être attachée.
+
+Voici comment elle s'y prendra pour arriver à ses fins.
+
+Elle aura à sa charge sa mère qu'elle dépeindra comme violente et avide;
+au cas où elle n'aurait pas de mère, une nourrice pourrait jouer ce
+rôle. La mère ou la nourrice témoignera de l'aversion pour l'amant et le
+désir que la courtisane se sépare de lui. Celle-ci simulera toujours du
+chagrin, de la tristesse, de la crainte, de la honte à ce sujet, mais en
+déclarant qu'elle ne saurait désobéir à sa mère.
+
+Elle dira encore qu'elle a persuadé à sa mère qu'il est malade et
+qu'elle a pris ce prétexte pour le venir voir.
+
+Pour le captiver, elle enverra sa suivante chercher les fleurs qu'il
+a portées la veille pour les porter à son tour à titre de marque
+d'affection; elle demandera aussi les restes du mélange de noix et de
+feuilles de bétel qu'il a laissé sans le manger; elle admirera son
+habileté dans les rapports sexuels et les moyens variés qu'il emploie
+pour procurer la jouissance; elle apprendra de lui les soixante-quatre
+espèces de plaisir décrits par Babravya; elle appliquera continuellement
+les leçons reçues, en se conformant à son goût.
+
+Elle gardera ses secrets, lui dira elle-même ses propres secrets et
+désirs; elle lui cachera sa mauvaise humeur. Dans le lit, elle se
+montrera toujours bien disposée. Quand il se tournera de son côté, elle
+touchera toutes les parties de son corps à son souhait; elle le baisera
+et l'embrassera pendant son sommeil; elle le regardera avec une
+inquiétude apparente quand il sera absorbé dans ses pensées ou quand il
+s'occupera d'autre chose que d'elle; quand elle le rencontre ou bien
+quand, de la rue, il la regarde se tenant sur la terrasse de sa maison,
+elle n'aura ni une absence complète de honte, ni un excès de timidité;
+elle partagera ses amitiés et ses haines, ses goûts, sa gaieté ou sa
+tristesse; elle témoignera la curiosité de voir son épouse, ne le
+boudera jamais longtemps; elle simulera de la jalousie au sujet des
+marques qu'elle-même lui a faites avec les ongles et les dents, lui
+parlera peu de son amour, mais le lui témoignera par des faits, des
+signes et des insinuations; elle gardera le silence quand il sera
+endormi, ivre ou malade; elle prêtera beaucoup d'attention au récit de
+ses bonnes actions et les contera ensuite elle-même pour son honneur et
+ses intérêts; s'il lui est assez attaché, elle lui fera des réparties
+spirituelles, écoutera tout de lui, excepté ce qui concerne ses rivales;
+se montrera triste, chagrine, quand il soupire, baille ou s'affaisse;
+prononcera les mots: «Longue vie», quand il éternue; se dira malade ou
+désireuse de grossesse quand elle éprouvera de l'abattement, ne louera
+aucun homme que son amant et s'abstiendra de blâmer chez d'autres les
+défauts qu'il a; portera tout ce qu'il lui aura donné; ne se parera
+ni ne mangera quand il est chagrin, malade, abattu; dans sa mauvaise
+fortune, se lamentera avec lui, feindra le désir de l'accompagner quand
+il quitte le pays volontairement ou banni par le roi; elle exprimera le
+souhait de cesser de vivre s'il est éloigné, dira qu'elle ne vit que
+pour être unie avec lui; elle offrira à la divinité[82] des sacrifices
+en accomplissement des voeux qu'elle aura faits, pour les cas où il
+acquiert de la richesse ou réussit dans ses desseins, ou lorsqu'il a
+recouvré la santé; elle se parera tous les jours; elle ne sera pas trop
+familière avec lui; dans ses chants elle introduira son nom et celui de
+la famille; elle lui prendra la main et la placera sur ses reins, son
+sein et son front, et se pâmera de plaisir à son attouchement; elle
+s'assoiera sur ses genoux et s'y endormira; elle voudra avoir un enfant
+de lui, ne pas lui survivre; elle le dissuadera de faire des voeux et
+des jeûnes, en lui disant: «Que tout le péché tombe sur moi!» Quand elle
+n'aura pu l'en empêcher, elle accomplira ces voeux avec lui; elle lui
+dira qu'il est difficile, même pour elle, d'observer les voeux et les
+jeûnes, si elle a quelque discussion avec lui à ce sujet; elle confondra
+ses biens avec les siens; elle n'ira point sans lui dans les réunions et
+l'y accompagnera quand il le voudra; elle prendra plaisir à se servir
+des choses dont il s'est déjà servi, à achever ce qu'il a commencé de
+manger; elle vénérera sa famille, ses dons naturels, ses talents, sa
+science, sa caste, sa couleur, son pays natal, ses amis, ses bonnes
+qualités, son âge et son bon caractère; elle le priera de chanter s'il
+le sait, et d'autres choses semblables.
+
+[Note 82: Il n'est question ici que de la divinité et non des dieux;
+comme cela est général dans l'ouvrage, on peut en conclure que
+Vatsyayana et les brahmes de son époque étaient des monothéistes
+sivaïstes.]
+
+Pour se rendre près de lui, elle ne craindra ni la chaleur, ni le froid,
+ni la pluie, ni le danger. Elle voudra rester son amante jusque dans une
+autre vie; elle conformera son humeur, ses goûts et ses actions à son
+inclination; elle s'abstiendra de sorcellerie (magie)[83]; elle se
+querellera constamment avec sa propre mère pour le venir trouver, et
+quand celle-ci voudra la forcer d'aller ailleurs, elle essaiera de
+s'empoisonner, de se laisser mourir de faim, de se poignarder, de se
+pendre; enfin elle lui fera certifier sa fidélité et son amour par des
+intermédiaires dévoués et en recevant elle-même l'argent et en évitant
+de se disputer avec sa mère pour la question pécuniaire devant lui.
+
+[Note 83: Cette prescription est remarquable; elle prouve que le
+boudhisme avait profondément modifié les idées de l'Inde sur la magie
+qui était si fort en faveur avant lui; on y croyait encore, mais comme à
+une science de maléfices.]
+
+Lorsque son amant part pour un voyage, elle le fera jurer de revenir
+promptement et, pendant son absence, elle n'accomplira pas de voeux
+en l'honneur de la divinité et ne se parera pas de ses ornements, à
+l'exception de ceux qui portent bonheur. Si son absence se prolonge au
+delà de l'époque fixée, elle s'efforcera de déterminer le moment de son
+retour par des présages, par les nouvelles et les bruits qui courent,
+par la position des planètes, de la lune et des étoiles.
+
+Lorsqu'elle aura de la gaieté et des songes propices, elle s'écriera:
+«Sans doute je vais bientôt être réunie avec lui.» Si, au contraire,
+elle tombe dans la tristesse et voit de fâcheux présages, elle
+accomplira quelques-uns des rites qui apaisent les dieux.
+
+Lorsqu'enfin le retour aura lieu, elle adorera le dieu Kama et fera des
+offrandes aux autres divinités; puis elle fera apporter par des amies
+un pot d'eau et fera des libations d'adoration à la corneille qui se
+nourrit des offrandes faites aux mânes des ancêtres[84]. Après la
+première visite, elle priera, elle aussi, son amant d'accomplir certains
+rites, ce qu'il fera s'il a pour elle un attachement suffisant, lequel
+consiste dans un amour désintéressé, dans la communauté d'objectif (par
+exemple, le goût des mêmes plaisirs), dans l'absence de tout soupçon
+jaloux et dans une libéralité sans limite pour tout ce qui concerne la
+maîtresse.
+
+Telle est la conduite que doit tenir une courtisane qui vit avec un
+homme comme sa femme; ces leçons ont été tracées d'après les règles
+de Dattaka. Pour tout ce qui n'est point prévu ici, la courtisane se
+conformera à la coutume et à la nature particulière de son amant.[85]
+
+[Note 84: Les Hindous croient que les corneilles sont chargées des
+péchés des morts.]
+
+[Note 85: Comme tous les hommes lisent ces leçons, il doivent penser que
+les courtisanes ne s'attachent jamais et que, toujours, elles répètent
+un rôle appris.]
+
+Il y a deux aphorismes en vers sur le sujet.
+
+«A cause de la duplicité, de l'avidité et de l'esprit naturels au sexe,
+on ne connaît jamais le degré d'amour d'une femme, même quand on est son
+amant.»
+
+«Il est toujours difficile de savoir les vrais sentiments d'une femme,
+soit qu'elle aime ou reste indifférente, soit qu'elle fasse le bonheur
+d'un homme ou l'abandonne ou le ruine».
+
+
+APPENDICE AU CHAPITRE IV
+
+Périclès et Aspasie.
+
+La longueur de ce chapitre dénote la fréquence des unions du genre dont
+il est question.
+
+Les courtisanes de premier ordre étaient à peu près sur le même pied
+dans l'Inde et dans la Grèce. On voit le Bouddha témoigner les plus
+grands égards à la courtisane Apalika, mère de son médecin, accepter
+d'elle pour sa communauté (l'église Bouddhique) d'immenses richesses et
+donner à son invitation le pas sur l'invitation des princes du pays.
+
+Périclès et Aspasie nous offrent le modèle des ménages entre un homme
+éminent et une courtisane de renom.
+
+Aspasie de Millet était, à Athènes, propriétaire d'un établissement
+de courtisanes de premier ordre, à la fois lieu de plaisir et cercle
+réunissant l'élite des citoyens.
+
+Une fois séparé de sa femme, qui se remaria, Périclès la reçut dans sa
+maison comme une épouse.
+
+C'était une nature élevée, sans artifice, admirablement douée. Sentant
+vivement le beau sous toutes ses formes, elle captivait par son esprit
+aimable et sa haute raison; elle possédait toutes les connaissances et
+tous les talents.
+
+Elle parlait si bien de la politique, de la philosophie et des arts,
+que les plus grands personnages d'Athènes recherchaient son entretien,
+Socrate tout le premier.
+
+Liée avec tous les hommes éminents, à Athènes et hors d'Athènes, elle
+seconda puissamment la politique de Périclès.
+
+Comme étrangère, elle ne put l'épouser, mais ils vécurent toujours dans
+une union parfaite que la calomnie, si puissante alors à Athènes, ne put
+jamais atteindre et que la mort seule put rompre.
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+Manière de se faire donner beaucoup d'argent par l'amant.
+
+Les courtisanes se font donner par leur amant de l'argent, soit par les
+moyens naturels, soit par des artifices. Les anciens casuistes sont
+d'avis que, quand l'amant donne à la courtisane tout l'argent dont elle
+a besoin, elle doit s'en contenter. Mais Vatsyayana pense qu'en usant
+d'artifices, elle tirera de lui deux fois autant et que, en conséquence,
+elle doit le faire, afin d'avoir de lui finalement le plus possible,
+quoi qu'il arrive.
+
+Voici, selon lui, les artifices dont elle doit user.
+
+Lui demander de l'argent pour diverses emplètes: ornements, aliments,
+fleurs, parfums, habits; ne point faire ces achats ou en exagérer les
+prix;
+
+Le louer en face de son intelligence;
+
+Prétexter l'obligation de faire des dons dans les fêtes des arbres, des
+jardins, des temples, ou votives;
+
+Dire que, pendant qu'elle se rendait chez lui, ses bijoux lui ont été
+pris, soit par les gardes du roi, soit par des voleurs[86]; qu'elle a
+perdu les ornements de son amant en même temps que les siens propres,
+que sa propriété a été détruite par un accident quelconque;
+
+[Note 86: On voit que, à cette époque, les gardes du roi agissaient
+comme les voleurs; dans les États asiatiques, la police est généralement
+de connivence avec eux.]
+
+Lui faire parler par des intermédiaires des dépenses qu'elle fait pour
+le venir voir, contracter des dettes à cause de lui;
+
+Se quereller avec sa mère au sujet de quelque dépense faite par elle
+pour l'amant et blâmée par sa mère;
+
+S'abstenir de paraître aux fêtes données par des amis qui lui ont fait
+de beaux présents, faute de pouvoir les rendre;
+
+Ne point accomplir, faute d'argent, certains rites religieux
+obligatoires;
+
+Engager des artistes à faire quelque chose pour l'amant;
+
+Donner de l'argent à des médecins ou des _ministres_ dans le même
+but[87];
+
+[Note 87: On voit que là, comme dans tout l'Orient, les ministres
+n'étaient point désintéressés.]
+
+Assister des amis ou d'anciens bienfaiteurs, soit dans la détresse, soit
+pour des fêtes obligatoires;
+
+Accomplir des rites domestiques;
+
+Avoir à payer les dépenses du mariage du fils d'une amie;
+
+Avoir des envies de femme enceinte;
+
+Charger les frais du traitement de maladies réelles ou simulées;
+
+Avoir à tirer un ami d'embarras;
+
+Avoir vendu une partie de ses ornements pour faire présent à l'amant;
+
+Prétendre qu'elle a vendu des parures, des meubles, de la batterie de
+cuisine à un marchand qui sert de compère pour l'occasion;
+
+Nécessité d'avoir de la vaisselle plus belle que celle du commun, pour
+qu'on ne puisse pas la changer;
+
+Rappeler à son amant, soit directement, soit par des intermédiaires, sa
+libéralité passée;
+
+L'entretenir des grandes largesses qui sont faites à d'autres
+courtisanes; vanter à celles-ci, en présence de son amant, sa générosité
+comme supérieure à celle de leurs amis, quand même cela ne serait pas;
+
+Résister avec éclat à sa mère qui lui persuade de reprendre un ancien
+amant plus généreux;
+
+Enfin, faire remarquer à son amant la libéralité de ses rivaux.
+
+Une courtisane doit toujours reconnaître les sentiments et dispositions
+de son amant: à son humeur, à ses manières, dans ses yeux, à
+l'expression de ses traits, aux impressions de son visage. Voici la
+manière d'agir d'un amant qui se détache.
+
+Il donne à la femme moins ou autre chose que ce qu'elle a demandé; il la
+leurre de promesses; il dit qu'il fera une chose et en fait une autre;
+il ne satisfait point ses désirs; il parle en secret à ses propres
+serviteurs; il découche fréquemment sous prétexte de service à rendre
+à un ami; enfin, il est dans l'intimité des serviteurs d'une ancienne
+maîtresse.
+
+Quand une courtisane s'aperçoit du refroidissement de son amant, elle
+doit mettre en sûreté tout ce qu'elle possède de précieux, en le faisant
+saisir par un créancier supposé. Cela fait, si son amant est riche et
+s'est toujours bien comporté avec elle, elle continuera à le traiter
+avec respect; mais s'il est pauvre et sans ressources, elle s'en
+débarassera comme si elle n'avait jamais eu aucuns rapports avec lui.
+
+
+APPENDICE AU CHAPITRE V
+
+Ovide, sur le même sujet, Martial, Lucien.
+
+Pour la matière de ce chapitre, il y a une grande ressemblance entre
+Vatsyayana et Ovide:
+
+Ovide, _les Amours_, livre I. Conseils d'une proxénète à une belle.
+
+«Ne sois pas trop exigeante pendant que tu tiens tes filets tendus; ta
+proie t'échapperait. Est-elle prise, fais la loi, pressure. Prends à ton
+service un garçon et une fille habiles qui sachent faire connaître à
+propos ce qu'il conviendrait de t'acheter. Quelque peu qu'ils demandent,
+en demandant à plusieurs, ils t'auront bientôt acquis un trésor. Que ta
+soeur, que ta mère, que ta nourrice attaquent la bourse de ton amant. Le
+butin est bientôt enlevé quand plusieurs mains y travaillent. Manques-tu
+de prétextes pour demander un cadeau, montre par un gâteau qu'on fête ta
+naissance.
+
+Stimule par la jalousie la libéralité de ton amant. Qu'il voie sur la
+couche les traces d'un rival et sur ton cou bleui les marques de ses
+caresses; qu'il voie surtout les dons que tu en as reçus. Si ses mains
+sont vides, mets la conversation sur les objets que l'on vend dans la
+voie sacrée. Quand tu auras tiré de lui beaucoup de présents, dis-lui
+que tu ne veux pas le dépouiller tout à fait; prie-le seulement de te
+prêter de l'argent que tu ne lui rendras jamais. Amuse-le de belles
+paroles pour cacher tes projets; caresse et tue en même temps.»
+
+_Art d'aimer_, livre I. «Tu auras beau te défendre, ta maîtresse
+t'arrachera toujours ce qu'elle désire. Un marchand bien fourni viendra
+chez elle, étalera ses marchandises en ta présence; elle te dira de les
+examiner pour avoir ton goût, puis, elle te donnera des baisers, te
+priera d'acheter, jurant de se contenter de cette emplète pour une
+année. «Elle en a besoin aujourd'hui, tu ne saurais jamais lui être
+agréable plus à propos.» Si tu prétends n'avoir pas d'argent, elle te
+demandera un billet. Que sera-ce lorsqu'elle sollicitera des présents,
+te dira tous les jours qu'elle a besoin de quelque chose, s'affligera
+d'une perte supposée, feignant qu'un diamant est tombé de son oreille,
+te demandera quantité de choses qu'elle promettra de re rendre.--Non,
+quand j'aurais cent bouches, je ne saurais raconter toutes les ruses
+perfides des belles.»
+
+Martial, livre XI, 50. Sur Phyllis.
+
+«Il n'est pas de jour, Phyllis, où tu ne me dépouilles. Tantôt, c'est ta
+soubrette qui s'en vient pleurer la perte de ton miroir, de ta bague ou
+de ta boucle d'oreille; tantôt ce sont des soies de contrebande qu'on
+peut acheter à vil prix; tantôt des parfums dont il me faut remplir ta
+cassolette. Puis c'est une amphore de Falerne vieux et un mulet de deux
+livres pour le souper que tu donnes à une opulente amie. Je ne te refuse
+rien, Phyllis, ne me refuse pas davantage.»
+
+Lucien fait parler des courtisanes dans un grand nombre de ses
+dialogues, et il semble qu'il a presque tout emprunté à Vatsyayana. De
+son temps, l'Inde était fort connue à Rome. J'engage fort le lecteur à
+se reporter à ces dialogues et à les comparer successivement avec les
+divers chapitres du présent catéchisme.
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+Moyens de se débarrasser d'un amant.
+
+Blâmer et railler ses habitudes et ses défauts en lui riant au nez et en
+frappant du pied;
+
+Parler de sujets qui lui sont étrangers, rabaisser ses connaissances,
+l'humilier dans son amour-propre, rechercher la société d'hommes
+auxquels il est inférieur en science et en intelligence;
+
+Lui témoigner du dédain en toute occasion, faire la critique des hommes
+qui ont ses défauts;
+
+Se montrer non satisfaite des moyens qu'il emploie pour la jouissance;
+ne pas lui donner sa bouche à baiser, lui refuser l'accès de son
+jadgana; montrer du mépris pour les morsures et les égratignures qu'il
+lui a faites, ne point le serrer quand il l'embrasse de quelque manière;
+ne faire aucun mouvement pendant la connexion;
+
+Lui demander l'union sexuelle quand il est fatigué;
+
+Se moquer de son attachement pour elle;
+
+Ne pas lui rendre ses embrassements, s'en détourner quand il les
+commence;
+
+Avoir envie de dormir ou bien de sortir pour quelque visite ou quelque
+réunion quand il désire la posséder pendant le jour;
+
+Parodier ses paroles et ses gestes;
+
+Rire sans qu'il plaisante ou, quand il plaisante, rire de quelque autre
+chose;
+
+Jeter à ses propres serviteurs des regards de côté et se tordre les
+mains chaque fois qu'il ouvre la bouche;
+
+L'interrompre au milieu de ses récits et en commencer d'autres
+elle-même;
+
+Énumérer ses travers et ses vices en les déclarant incurables;
+
+Dire devant lui à ses suivantes des paroles destinées à le mordre au
+vif;
+
+Affecter de ne point le regarder quand il vient à elle;
+
+Lui demander ce qu'il ne peut donner ou accorder;
+
+Et finalement le congédier[88].
+
+Il y a un aphorisme en vers sur la conduite à tenir pour une courtisane.
+
+Le devoir professionnel d'une courtisane est de se lier après examen
+complet et mûre réflexion à un homme pourvu de ce qu'elle doit désirer;
+puis de s'attacher l'homme avec lequel elle vit, de se faire donner
+par lui tout ce qu'elle peut et, quand elle lui a tout pris, de le
+congédier. Une courtisane qui vit de la sorte comme une femme mariée
+devient riche sans être fatiguée par le nombre de ses amants[89].
+
+[Note 88: Vatsyayana ne dit rien de la manière de se débarrasser d'une
+amante. Dans l'Inde, cela ne souffre aucune difficulté. En France il en
+est souvent autrement, témoin celles qui se vengent avec le vitriol. Un
+vieux beau du premier empire (de France) nous disait: «Avec les femmes,
+le difficile, ce n'est point de se lier, mais de se délier. Au quartier
+Latin d'autrefois, on s'en tirait en écrivant: Malheureuse, j'ai tout
+appris!»]
+
+[Note 89: Voir à l'Appendice Properce, livre IV, élégie V: «La
+corruptrice Achantis.»]
+
+
+APPENDICE AU CHAPITRE VI
+
+La corruptrice Achantis.
+
+L'aphorisme qui termine le chapitre VI semble résumer les conseils de la
+corruptrice Achantis, Properce, livre IV, élégie V:
+
+«Qu'Achantis ait mêlé dans une fosse les herbes des tombeaux et soudain
+un torrent ravagerait la campagne. Par son art elle dévie la lune et
+rôde pendant la nuit sous la forme d'un loup. Par ses intrigues elle
+pourrait aveugler le plus vigilant des époux.
+
+Par ses insinuations perfides, elle enflammait un jeune coeur et frayait
+à l'innocence la route du vice. «Dorania, disait-elle, si tu veux les
+trésors de l'Orient, si tu désires les tissus de Cos ou les raretés
+célèbres de Thèbes aux cent portes, ou les vases magnifiques que prépare
+le Parthe, dédaigne la constance, méprise les dieux, cultive le mensonge
+et brave les lois importunes de la pudeur. Faire croire à un mari te
+fera rechercher davantage. Diffère sous mille prétextes la nuit qu'on
+sollicite, et l'amour n'en sera que plus empressé.»
+
+«Si un amant a dérangé ta chevelure dans sa colère, fais-lui acheter la
+paix à force de présents.»
+
+«Quand ton amant est à tes genoux, écris un rien sur ta toilette; s'il
+tremble, il est ta proie. Que ton cou lui offre toujours la trace
+récente de quelque morsure.»
+
+«Surtout n'imite point Médée enchaînée à son amant; prends pour modèle
+Thaïs qui trompe, dans Ménandre, jusqu'aux valets les plus fripons.»
+
+«Adopte les moeurs de ton amant. Partage son ivresse; s'il chante, marie
+ta voix à la sienne.»
+
+«Que ton portier ne t'éveille que pour les prodigues, qu'il soit sourd
+pour celui qui frappe les mains vides. Ne rejette ni le soldat grossier,
+ni le matelot aux mains caleuses, s'ils t'apportent de l'or, ni
+l'esclave étranger qu'on a vu dans le Forum courir les pieds blanchis
+avec de la craie. Ne regarde jamais la main qui donne l'or. Ferme
+l'oreille aux chants d'un poète qui ne t'offre que ses vers.»
+
+«Profite de ta jeunesse, de la fraîcheur, de tes belles années et crains
+toujours le lendemain. J'ai vu la rose de Pestum se flétrir en une
+matinée, lorsqu'elle promettait encore de longs parfums.»
+
+J'ai vu s'exhaler l'âme d'Achantis, de cette chienne trop vigilante pour
+mon malheur quand j'essayais de soulever furtivement un odieux
+verrou. Vous qui aimez, n'épargnez pas les pierres à sa tombe et les
+malédictions à ses cendres.
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+De l'opportunité de reprendre un ancien amant.
+
+Quand une femme se sépare d'un amant qu'elle a ruiné, elle peut songer à
+reprendre un ancien amant qui sera resté riche ou qui le sera redevenu.
+
+Vatsyayana indique le parti qu'une courtisane doit prendre à cet
+égard dans chacun des cas qui peuvent se présenter et qu'il détaille
+longuement. Parmi les motifs déterminants, il mentionne le désir de se
+venger d'une rivale.
+
+Les Acharias (anciens sages) conseillent à une courtisane de renouer, si
+elle peut, avec un ancien amant parce que son caractère lui est connu.
+Vatsyayana opine qu'elle fait mieux d'en prendre un nouveau, il sera
+toujours plus riche et plus libéral, car l'ancien est appauvri, ou bien
+il a appris par son expérience à ne pas se laisser dépouiller. Toutefois
+cet auteur ne pose là qu'une règle, générale sujette à beaucoup
+d'exceptions motivées par les circonstances.
+
+Voici quelques aphorismes en vers sur ce sujet délicat:
+
+«Une courtisane peut manifester son intention de reprendre un ancien
+amant, soit pour le brouiller avec la femme avec laquelle il vit dans
+le moment, soit pour produire un effet voulu sur l'amant qu'elle-même a
+actuellement».
+
+«L'homme enchaîné à une femme a grand peur qu'elle ne s'attache à un
+autre; il souffre tout d'elle et la comble de largesses».
+
+«Si, pendant qu'une courtisane vit avec un amant, un messager d'amour
+vient la trouver de la part d'un autre homme, elle doit ou le renvoyer
+sans l'écouter, ou bien fixer une heure pour recevoir la visite de celui
+qui la recherche, mais elle ne doit jamais abandonner l'amant qui lui
+est attaché[90].
+
+Une femme prudente ne renoue avec un ancien amant que si elle a toute
+chance de trouver, clans ce retour, sort heureux, profit, amour et
+amitié[91].
+
+[Note 90: Tibulle, livre I, élégie VI. «Celle qui n'a été fidèle à aucun
+amant, réduite à l'indigence dans ses vieux jours, n'a d'autre ressource
+que de tourner un fuseau d'une main tremblante, de noircir les fils
+d'une trame pour un infime salaire et de peigner une blanche toison;
+les jeunes gens se rient de sa misère et se disent qu'elle a mérité son
+triste sort.»]
+
+[Note 91: Voir l'appendice.]
+
+
+APPENDICE AU CHAPITRE VII.
+
+Conseils d'Ovide.
+
+Ovide donne dans le livre III de _l'Art d'aimer _quelques conseils qui
+complètent le chapitre VII.
+
+«Vous ne suivrez pas la même voie pour séduire un jeune coeur et un
+homme mûr.
+
+«Le novice qui vient, innocente proie, se prendre dans vos filets, ne
+doit connaître que vous. C'est une plante qu'il faut entourer de hautes
+palissades. Craignez une rivale, vous ne serez sûre de votre conquête
+qu'autant que vous régnerez seule. Cueillez promptement ce fruit
+éphémère.
+
+«L'amour de l'homme mûr sera plus durable et plus tolérant. Il
+supportera, sans rompre ses liens, les plus cruelles blessures.
+
+«Pour stimuler votre amant, entremêlez vos faveurs de quelques refus.
+
+«Qu'un amant nouvellement pris se flatte d'abord de partager seul votre
+couche, mais que, bientôt après, il craigne un rival, qu'il le croie
+aussi heureux que lui.
+
+«Que la surveillance d'un gardien supposé pique son amour; qu'il redoute
+la jalousie d'un mari sévère. Le danger aiguillonnera le plaisir.
+
+«Feignez d'être dans les alarmes; faites, sans nécessité, entrer votre
+amant par la fenêtre. Qu'au milieu de vos ébats, votre suivante, bien
+stylée, s'élance vers la porte en s'écriant: Nous sommes perdues.
+
+«Cachez alors le jeune homme tremblant. Puis, au milieu de ses émotions,
+doublez la douceur de vos caresses; qu'il ne les trouve pas chèrement
+achetées.»
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+Profits et pertes des courtisanes.
+
+Quelquefois nos efforts pour réaliser un gain aboutissent à une perte ou
+un dommage; cela peut provenir du manque d'intelligence et de jugement,
+de l'orgueil, de l'excès de l'amour, de la naïveté, de la confiance, de
+l'entêtement, de l'emportement, de la négligence, de l'influence des
+mauvais génies, du hasard.
+
+Ces causes peuvent occasionner des dépenses stériles; la perte de
+gains réalisés ou sur le point de l'être et de chances de fortune pour
+l'avenir; l'altération du caractère, une mauvaise humeur insupportable,
+la maladie, la perte des cheveux et autres accidents.
+
+Il y a trois sortes de profits et trois sortes de pertes.
+
+Quand une courtisane vit avec un grand et acquiert ainsi, outre la
+richesse présente, des chances de fortune pour l'avenir au moyen des
+relations qu'elle se crée, on dit qu'elle fait un gain accompagné
+d'autres avantages.
+
+Quand elle reçoit de l'argent de mains autres que celles de son amant,
+elle court le risque d'une brouille: on dit que cet argent est un profit
+avec chances de perte.
+
+Le gain simple est celui qui se fait sans chances d'avantages ou de
+désavantages.
+
+Quand une courtisane, sans rien recevoir, vit avec un grand ou un
+ministre avare pour conjurer quelque malheur, cela s'appelle perdre pour
+gagner.
+
+Quand, sans en tirer aucun profit, une courtisane se donne à un ladre, à
+un bellâtre ou à un homme à bonnes fortunes, c'est une perte sèche.
+
+Quand ces sortes d'amants sont en même temps favoris du roi, puissants,
+cruels et capables de la chasser au premier instant, on dit que la
+courtisane perd pour perdre encore.
+
+De ses rapports avec les hommes qui lui plaisent une courtisane doit
+tirer à la fois profit et plaisir. A certaines époques, par exemple aux
+fêtes du printemps, sa mère annoncera à différents hommes qu'un certain
+jour désigné la courtisane restera avec l'homme qui satisfera tel ou
+tel de ses désirs; quand des jeunes gens sont épris d'elle, elle doit
+s'efforcer de tirer parti d'eux pour ses intérêts.
+
+DOUTE SUR LE MÉRITE RELIGIEUX[92].
+
+Le doute sur le mérite religieux se produit quand une courtisane hésite
+à congédier un amant qu'elle a ruiné, ou bien à se montrer tout à fait
+cruelle à un homme qui l'aime et dont les refus feront le malheur dans
+ce monde et dans un autre[93].
+
+[Note 92: Ce que nous appellerions un scrupule ou cas de conscience.]
+
+[Note 93: La _Théologie morale_ a un doute semblable:
+
+Une courtisane est poussée par un ami ou par la compassion à avoir des
+rapports charnels avec un brahme savant, un étudiant en religion, un
+sacrificateur, un dévot ou un ascète qui est en danger de mourir d'amour
+pour elle; elle se demande si en y consentant elle acquerra ou perdra
+du mérite religieux. Dans ce cas, on dit que son doute est double parce
+qu'il porte à la fois sur le gain et sur le mérite religieux.
+
+_Conclusion du chapitre. _Une courtisane doit peser sur tout ce qui
+est à son avantage ou à son détriment, à la fois en ce qui concerne
+l'argent, le mérite religieux et le plaisir.
+
+«La femme enlevée peut-elle tuer son ravisseur?»
+
+Quelques théologiens le nient, disant que la pudicité est un moindre
+bien que la vie temporelle et la vie éternelle que l'agresseur perdrait,
+s'il était tué.
+
+L'opinion la plus probable est l'affirmative pour le cas où la femme ne
+peut autrement empêcher l'attentat de se perpétrer.]
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+De l'établissement d'une fille de courtisane.
+
+Quand la fille d'une courtisane atteint l'âge de puberté, sa mère doit
+réunir un certain nombre de jeunes gens ayant, à quelques années près,
+même âge qu'elle, même caractère et même éducation, et leur faire part
+de son intention de la donner pour un mariage d'un an à celui qui lui
+fera des présents qu'elle indiquera.
+
+Ensuite, pour enflammer leurs désirs par la difficulté et l'inconnu,
+elle tiendra sa fille en charte privée jusqu'à ce qu'il se présente un
+preneur aux conditions spécifiées.
+
+Si le plus offrant reste au-dessous de ses demandes, elle fait elle-même
+l'appoint, en secret, de telle sorte que le fiancé paraisse avoir donné
+tout ce qui était demandé.
+
+Ou bien elle peut laisser sa fille se marier elle-même dans le privé et
+comme à son insu et dire ensuite que, l'ayant appris après coup, elle
+n'a pu consentir.
+
+La fille doit aussi attirer à elle les fils des habitants riches qui ne
+sont point de la connaissance de sa mère; elle se rencontrera avec eux
+aux cours de chant, aux concerts et chez des particuliers; puis elle
+fera demander à sa mère par une amie ou une suivante l'autorisation de
+s'unir à l'homme qu'elle préfère.
+
+Quand la fille d'une courtisane est ainsi donnée à un homme, elle reste
+avec lui une année au bout de laquelle le mariage cesse et la femme
+devient libre.
+
+Mais si, dans la suite, quand elle est engagée avec d'autres hommes, son
+premier mari la prie de temps en temps de le venir voir, elle doit,
+sans avoir égard au gain qu'autrement elle ferait dans le moment, aller
+passer la nuit avec lui.
+
+Ce qui précède s'applique également aux filles des bayadères; leur mère
+doit leur donner pour premier mari un homme qui pourra lui être utile de
+plusieurs manières[94].
+
+Quand une jeune fille attachée depuis l'enfance au service d'une maison
+devient pubère[95], son maître doit la tenir renfermée loin de tous les
+yeux, et quand des hommes qui l'ont connue auparavant s'enflammeront de
+désirs pour elle à cause de la difficulté de la voir, il l'accordera en
+mariage à l'un d'eux qui pourra lui donner bonheur et richesse.
+
+[Note 94: Il est d'usage dans l'Orient que les courtisanes donnent ou
+plutôt vendent ainsi leur filles pour un mariage temporaire au moment
+où elles deviennent nubiles. Sur la côte de Coromandel, dans les villes
+anglaises et françaises, les femmes des pariahs vendent ainsi leurs
+filles au moment de la puberté, le prix varie de 50 à 100 francs;
+l'acheteur les garde aussi longtemps qu'il le veut. Le plus souvent
+c'est un capitaine au long cours qui fait un court séjour; quelquefois
+c'est un célibataire fixé dans le pays et auquel la femme donne des
+enfants et s'attache.]
+
+[Note 95: Sans doute la fille d'un domestique indigène, née dans la
+maison et adoptée. En général, en Orient, le mariage affranchit une
+jeune fille; en Chine, le maître a l'obligation de la marier quand le
+moment est venu.]
+
+
+
+ CONCLUSION
+
+I.--ÉROTISME SACRÉ CHEZ LES HINDOUS, LES GRECS ET LES SÉMITES
+
+
+La connaissance de l'oeuvre de Vatsyayana permettra de classer sûrement
+les poèmes hindous que les uns considèrent comme mystiques et les autres
+comme purement érotiques. Le modèle le plus parfait de ces écrits est le
+_Gita Govinda_ ou le _Chant du Berger_, par Jahadéva. Chose remarquable,
+on y retrouve l'application des règles tracées par notre auteur. La
+confidente de Radha déploie les qualités exigées des intermédiaires et
+des messagers d'amour, et agit suivant les principes du titre X, rôle de
+l'Entremetteuse. De même Radha se comporte comme il est dit au sujet des
+disputes entre amants et des raccommodements au chapitre VI du titre
+III, et au chapitre III du titre XI. Il n'y a pas jusqu'aux points
+tracés par les dents (chapitre III du titre III) qui ne se voient
+dans le poème. Cette remarque historique et l'abondance des images
+naturalistes dans le _Gita Govinda_, à l'exclusion des comparaisons
+empruntées à la nature morale qui se lisent fréquemment dans le
+_Ramayana_, ne peuvent laisser aucun doute sur son caractère
+exclusivement érotique; c'est, plutôt que du mysticisme, un érotisme
+sacré destiné à faire du dieu le favori, l'idole d'un peuple
+sensualiste; c'est évidemment le caractère de toute la poésie
+krishnaïste; et comme, dans l'Inde, la poésie se confond avec la
+doctrine et avec le culte, on peut déjà en tirer une conséquence
+essentielle sur la nature du krishnaïsme: celle-ci est évidemment
+tout l'opposé du bouddhisme, son frère ennemi, et plus encore du
+christianisme qui sous le rapport des moeurs, a gardé la tradition
+sémitique conforme à la sévérité mazdéenne. Cette considération conduit
+à une autre conséquence, c'est qu'il est presque superflu de discuter
+sur la priorité des deux religions krishnaïque et chrétienne, comme
+l'ont fait Jacolliot et Mgr Laouénan, puisque ces deux religions
+différent radicalement pour le fond de la doctrine, pour les moeurs de
+leurs adeptes et pour la vie et les exemples de leurs fondateurs. C'est
+là un point de la plus haute importance et qui nous conduit à donner
+comme complément obligé de notre travail une traduction des chants de
+Jahadéva. Pour continuer notre comparaison de la morale des Brahmes
+avec celle des Payens et des Mazdéens ou Sémites, nous y ajouterons un
+parallèle du chant du _Gita Govinda_ avec le récit poétique de la _Mort
+d'Adonis_ et avec le _Cantique des Cantiques_. Indiquer les contrastes
+entre les poésies sacrées correspondantes des trois races est le
+meilleur moyen de faire ressortir les différences entre leurs génies,
+leurs tempéraments et leurs tendances.
+
+Ce qui domine dans le _Gita Govinda_, c'est le naturalisme, la grâce et
+la grandeur, voire même l'exubérance des images; c'est le reflet d'un
+climat et d'une contrée où les règnes végétal et animal sont tout
+puissants. C'est l'absence presque complète de spiritualisme et même
+d'idéalisme. Sous ce dernier rapport la poésie du _Gita Govinda_ est
+inférieure à celle des Védas. On y sent l'abaissement du génie aryen
+déjà alourdi par l'action séculaire du climat torride de l'Inde et
+abatardi par les compromissions matérialistes et idolâtriques des
+brahmes aryens avec les indigènes de civilisations inférieures.
+La grande physiolâtrie des Védas est altérée au point d'être
+méconnaissable. Le rôle honorable de la femme dans la famille aryenne
+primitive s'est perdu, elle n'est plus que l'instrument du plaisir.
+C'est le rôle de Radha clans ses rapports avec Govinda; celui-ci est en
+réalité le seul héros du poème; tout s'y rapporte à lui, à son plaisir,
+à sa glorification.
+
+C'est jusqu'à un certain point l'inverse dans l'érotisme sacré des
+Grecs. Les mythes de Psyché et d'Adonis exaltent plutôt les déesses,
+reines de la beauté. Le culte d'Adonis n'est qu'une partie, un épisode
+de celui de Vénus. Il devait être double en raison de sa provenance
+syrienne, car les Assyriens confondaient dans leur adoration les
+énergies mâle et femelle et quelquefois donnaient la prééminence à
+la dernière. De là l'union de Vénus et d'Adonis dans des hymnes
+mythologiques où les Grecs ont apporté leur idéal de grâce et de
+légèreté. Ces qualités du génie aryen sont le charme du petit poème de
+Bion, comme en général de toute la littérature grecque.
+
+La littérature sémitique a un caractère tout différent. Ce qui y domine,
+c'est la beauté morale et la conception sévère. Sans doute elle emprunte
+de fortes images à la grande nature, aux montagnes, aux fleuves, à la
+mer, au ciel; mais son idéal est plutôt la justice, la bienfaisance, la
+sagesse, Dieu; ce qui, malgré un patriotisme exclusif et même haineux,
+fait la supériorité de sa poésie, même sur les Védas. Ses principales
+qualités sont la sobriété, la vigueur et la passion. Elles se trouvent
+jusque dans le _Cantique des Cantiques_, le seul poème érotique des
+Sémites. Contrairement à ce qui a lieu pour le _Gita Govinda_ et
+l'_Hymne à Adonis_, ce poème est l'exaltation d'une femme. Et, bien que
+par ses termes elle ne se lie en rien à la religion et qu'elle soit
+plus réellement passionnée que le poème indien et le poème grec, cette
+composition est tellement chaste par l'expression qu'on a pu, sans parti
+pris, la prendre pour un entretien mystique de Salomon avec la sagesse,
+ou du Christ avec l'Église.
+
+A la suite de ces appréciations nous donnons les traductions du _Gita
+Govinda_, de l'_Hymne à Adonis_ et du _Cantique des Cantiques_. Après
+les avoir lus, on pourra se reporter à ces réflexions préliminaires pour
+en vérifier la justesse et peut-être même pour en étendre la portée.
+
+II.--GITA GOVINDA (LE CHANT DU BERGER), POÈME DE DJAYADÉVA
+
+«Des nuages obscurcissent le ciel, les noirs Tamalas assombrissent les
+bois; le jeune homme perdu dans la forêt doit prendre peur des ténèbres
+de la nuit. Va, ma fille, amène sous notre toit hospitalier le voyageur
+qui peut s'égarer.»
+
+Tel fut l'ordre de Nanda, le pasteur riche en troupeaux; c'est ainsi que
+naquit l'amour de Radha et de Ma'dhava[96] qui tantôt folâtrait sur les
+rives de la Yamuna[97], tantôt se retirait sous le berceau mystérieux de
+verdure, son asile favori.
+
+Si ton âme est charmée par l'aimable souvenir d'Heri[98], ou sensible
+aux ravissements de l'amour, écoute la voix de Jayadéva dont les accents
+sont pleins à la fois de douceur et d'éclat.
+
+O toi qui reposes sur le sein de Camala[99], dont les oreilles
+étincellent des feux des pierres précieuses, dont les cheveux sont
+bouclés avec des fleurs sylvestres; toi à qui l'astre du jour emprunte
+son éclat, qui as échappé au souffle empoisonné de Caliga[100], qui
+as rayonné comme le soleil sur la tribu de Yadu florissante comme le
+lotus[101], qui as traversé les airs porté sur le plumage resplendissant
+de Garuda[102], dont la victoire sur les démons combla de joie
+l'assemblée des immortels; toi pour qui la fille de Janaka se para
+magnifiquement; qui triomphas de Dushana; dont l'oeil brille comme le
+lys aquatique; qui as donné l'existence aux trois mondes; qui as sucé le
+nectar des lèvres radieuses de Pedma, comme le Chacora qui se balance
+boit les rayons de la lune; victoire à toi, ô Heri, seigneur de la
+conquête!
+
+[Note 96: Un des noms de Krischna qui signifie le Grand Dieu.]
+
+[Note 97: La Yamuna, aujourd'hui la Jumma, affluent sacré du Gange, qui
+longtemps a fait la limite de la patrie Aryenne dans l'Inde.]
+
+[Note 98: Nom de Vichnou dont Krischna est une incarnation. Krischna,
+proscrit, fut, tout enfant, porté secrètement à Nanda, qui l'éleva dans
+sa cabane.]
+
+[Note 99: Déesse d'amour.]
+
+[Note 100: Serpent, sorte d'Hydre de Lerne que Krischna châtia.]
+
+[Note 101: Tous les frères et cousins de Krischna.]
+
+[Note 102: Garuda, oiseau céleste, messager des dieux.]
+
+Radha le cherchait en vain depuis longtemps, hors d'elle-même, en proie
+à la fièvre du désir; pendant la matinée printanière, elle errait entre
+les Vasantis entrelacés et fleuris, quand sa confidente lui parla ainsi
+avec la gaieté du jeune âge:
+
+«Le vent qui se jouait entre les beaux girofliers souffle maintenant des
+Himalayas; les voûtes de la forêt retentissent des chants du cocila et
+du bourdonnement des essaims d'abeilles. C'est le moment où les jeunes
+filles dont les amants sont en voyage ont le coeur percé de douleur,
+tandis que les fleurs du bacul s'épanouissent dans les touffes pleines
+d'abeilles. Le tamala, avec ses feuilles noires et odorantes, prélève un
+tribut sur le porte-musk qu'il écrase, et les fleurs en grappe du palasa
+ressemblent aux ongles de Kama qui déchirent les jeunes coeurs. Le
+césara pleinement épanoui resplendit comme le sceptre de l'Amour roi du
+monde; et le thyrse à pointe acérée du cétaka rappelle les traits qui
+blessent les amants. Regardez les touffes de fleur de patali couvertes
+d'abeilles et semblables au carquois de Smara[103] plein de dards,
+tandis que la tendre fleur du caruna sourit de voir tout l'univers
+dépouillant la honte (s'abandonnant ouvertement à l'amour). Le modhavi
+qui embellit de ses fleurs odorantes au loin les arbres qu'il enlace, et
+les riches parfums de la fraîche mallika énamourent jusqu'aux coeurs des
+ermites. Les gaies lianes du grimpeur Atimuckta enserrent l'arbre d'Amra
+aux tresses flamboyantes et la Yamuna aux flots bleus entoure de ses
+circuits les bosquets fleuris de _Vrindavans_. Dans cette saison
+enivrante qui rend la séparation si cruelle aux amants, le jeune Heri
+folâtre et danse avec une troupe de jouvencelles. Une brise pareille au
+souffle de l'amour venant des fleurs odorantes du cétaka enflamme tous
+les coeurs en parsemant les bois de la poussière féconde qu'elle arrache
+aux boutons demi-ouverts de Malika; et le cocila redouble les accords de
+sa voix, lorsqu'il voit les fleurs briller sur l'aimable Rasala[104].
+
+[Note 103: Dieu d'amour.]
+
+[Note 104: Pour cette entrée en scène, le poète a emprunté son tableau à
+l'action de la nature végétale sur nos sens, action très puissante dans
+l'Inde à cause de l'éclat des couleurs et de l'énergie des odeurs et des
+parfums. La même idée a été appliquée par plusieurs poètes et romanciers
+et tout particulièrement par Emile Zola dans: _La faute de l'abbé
+Gérard_.]
+
+Radha, piquée de jalousie, resta muette.
+
+Peu après, son officieuse amie, apercevant l'ennemi de Mura[105] dans le
+bois, enflammé par les caresses et les baisers que lui prodiguaient les
+filles des bergers avec lesquelles il dansait, s'adressa de nouveau à
+l'amante qu'il oubliait.
+
+[Note 105: Krischna triompha de Mura, gigantesque Assoura.]
+
+Avec une guirlande de fleurs sylvestres descendant jusqu'au manteau
+jaune qui couvre ses membres azurés, le sourire aux lèvres, les joues
+brillantes, les oreilles étincelantes de l'éclat de leurs pendants
+agités, Héry est transporté de joie au milieu de ces filles.
+
+L'une le presse contre ses seins dressés, en chantant d'une voix
+exquise; l'autre, fascinée par un seul de ses regards, reste immobile en
+contemplation devant le lotus de sa face. Une troisième, sous prétexte
+de lui dire un secret à l'oreille, touche ses tempes et les baise avec
+ardeur. Une autre le tire par son manteau et l'entraîne vers un berceau
+d'élégants vanjulas qui étendent leurs bras au-dessus des eaux de la
+Yamuna. Il en applaudit une qui danse au milieu du cercle folâtre, en
+faisant résonner ses bracelets et battant la mesure avec ses mains.
+Tantôt il distribue en même temps des caresses à une jeune fille, des
+baisers à une autre et de gracieux sourires à une troisième; tantôt
+il s'attache passionnément à une seule dont la beauté l'a entièrement
+subjugué. Ainsi le folâtre Héry s'ébat, dans la saison des fleurs et
+des parfums, avec les filles de Vraja qui se précipitent avides de ses
+embrassements, comme s'il était le plaisir lui-même sous une forme
+humaine. Et l'une d'elles, sous prétexte de chanter ses divines
+perfections, lui murmure à l'oreille: «Tes lèvres, ô mon bien aimé, sont
+du nectar.»
+
+Radha reste dans la forêt; mais irritée de ce que Krischna cède ainsi à
+toutes les séductions et oublie sa beauté naguère pour lui sans rivale,
+elle se retire sous une voûte de plantes entrelacées, animée par la
+musique des essaims dérobant leur doux butin; là elle tombe défaillante
+et adresse cette plainte à sa compagne:
+
+Bien que loin de moi il s'égare en caprices divers et qu'il sourie à
+toutes les belles, mon âme est pleine de lui; lui dont le chalumeau
+enchanteur module des accords qu'adoucit encore le nectar de ses lèvres
+tremblantes, tandis qu'à ses oreilles pendent des pierres précieuses du
+plus bel éclat et que son oeil lance la flamme amoureuse; lui dont la
+chevelure porte entre ses tresses des plumes de paon qui resplendissent
+de lunes multicolores; dont le manteau resplendit comme un nuage d'un
+bleu sombre illuminé par l'arc-en-ciel; lui dont le gracieux sourire
+donne une rougeur plus vive à ses lèvres brillantes et douces comme
+la feuille humide de rosée, tendres et vermeilles comme la fleur du
+Bandhujiva[106]; qui tressaille sous les ardents baisers des jeunes
+bergères; lui qui éclaire les ténèbres par les rayons que dardent les
+bijoux qui ornent sa poitrine, ses poignets et ses chevilles; au front
+duquel brille un petit cercle de bois de sandal qui éclipse même la lune
+perçant entre les nuages irradiés; lui dont les pendants d'oreilles sont
+formés chacun d'une seule pierre précieuse présentant la forme qu'a le
+poisson Macar sur l'étendard de l'amour[107]; lui, le dieu à la robe
+jaune, auquel font cortège les chefs des dieux, des hommes saints et des
+esprits (démons); lui qui repose étendu à l'ombre d'un beau adamba; qui
+naguère me ravissait par la cadence harmonieuse de sa danse gracieuse
+alors que toute son âme rayonnait dans ses yeux. Mon faible esprit
+énumère ainsi ses qualités et, quoique offensé, s'efforce d'oublier
+son injure. Comment ferait-il autrement? Il ne peut se détacher de sa
+passion pour Krischna dont d'autres jeunes filles provoquent l'amour
+et qui s'ébat avec elles en l'absence de Radha. O mon amie! amène ce
+vainqueur du démon Cési, pour se divertir avec moi; je ne pense qu'au
+berceau de verdure, notre asile secret; je regarde anxieuse de tous
+les côtés et mon imagination amoureuse est toute pleine de sa divine
+transfiguration; lui qui naguère m'adressait les paroles les plus
+tendres, amène-le ici pour converser avec moi qui, timide et
+rougissante, lui parle avec un sourire doux comme, le miel. Lui qui
+naguère était sur mon sein, amène-le pour reposer sur un frais lit de
+feuilles vertes où, l'enlaçant de mes bras, je boirai la rosée de ses
+lèvres; lui qui a une habileté consommée dans l'art de l'amour, qui
+avait coutume de presser de sa main ces appas fermes et délicats,
+amène-le pour partager les jeux de son amante dont la voix rivalise
+avec celle du cocila et dont les tresses de cheveux sont liées avec des
+fleurs qui ondulent; lui qui autrefois entourait autour de son bras les
+tresses de mes cheveux pour m'étreindre plus étroitement, amène-le vers
+moi dont les pieds, dans leurs mouvements, retentissent harmonieusement
+du son de leurs anneaux, dont la ceinture résonne quand elle s'élève et
+s'abaisse tour à tour, dont les membres sont délicats et souples comme
+des lianes. Ce dieu dont les joues sont embellies par le nectar de ses
+sourires, dont le tendre chalumeau distille le miel, je l'ai vu dans
+le bosquet, entouré des filles de Vraja qui le guignaient du coin de
+l'oeil, et en faisaient leurs délices; malgré mon dépit, sa vue me
+charmait. Doux est le zéphir qui près de lui ride cet étang pur, et fait
+éclore les fleurs tremblantes de l'Asoka tournant. Il est doux aussi
+pour moi quoiqu'il m'apporte aussi le chagrin de l'absence de l'ennemi
+de Madhu. Délicieuses sont les fleurs de l'arbre Amra au sommet d'un
+mamelon alors que les abeilles poursuivent avec un doux murmure leur
+tâche voluptueuse; elles sont délicieuses aussi pour moi quoiqu'elles
+m'apportent le chagrin, ô mon amie, en l'absence du jeune Césara[108].
+
+[Note 106: Bandhujiva, l'ère mystique du monde actuel.]
+
+[Note 107: L'étendard de l'amour porte ce poisson.]
+
+[Note 108: Césara, nom de Krischna.]
+
+A ce moment, l'exterminateur de Cansa[109], ayant rappelé à son souvenir
+l'aimable Radha, oublia les belles filles de Vraja; il la rechercha dans
+toutes les parties de la forêt; l'ancienne blessure que lui avait faite
+la flèche de l'amour se rouvrit; il se repentit de sa légèreté et, assis
+dans un bosquet sur le bord de la Yamuna, la fille bleue du soleil, il y
+exprima ainsi ses regrets:
+
+«Elle est partie;--sans doute elle m'a vu entouré des folâtres bergères;
+maintenant, pénétré de ma faute, je n'ose pas m'opposer à sa fuite.
+Blessée de l'affront reçu, elle est partie en colère. Vers quel lieu
+a-t-elle dirigé ses pas? Quel cours donnera-t-elle à son ressentiment
+d'une aussi longue séparation. A quoi me servent les richesses? Que
+me fait une armée de serviteurs? De quel prix sont pour moi tous les
+plaisirs de ce monde? Quelle joie peut me donner ma demeure céleste?
+
+[Note 109: Cansa (ou Coucha ou Lança), oncle de Krischna, couvert de
+crimes.]
+
+Je crois la voir les sourcils contractés par un juste courroux. Son
+visage ressemble à un frais lotus sur lequel s'agitent deux noires
+abeilles. Son image est si vive dans mon esprit que maintenant même je
+la caresse avec ardeur.»
+
+«Pourquoi la chercher dans ce bois? Pourquoi proférer des plaintes
+stériles? O fille svelte, la douleur, je le sais, a détourné de moi ton
+tendre sein; mais j'ignore où tu as fui. Comment t'inviter au retour? Tu
+m'apparais dans une vision; tu sembles venir à moi. Mais pourquoi ne te
+jettes-tu pas, comme autrefois, dans mes bras?
+
+«Pardonne-moi; je ne te ferai plus jamais pareille injure. Accorde-moi
+seulement un soupir, ô aimable Rhadica; car je succombe à mon tourment.
+Ne vois pas en moi le terrible Mahésa [110]. Une guirlande de lys
+aquatiques orne mes épaules de ses tours délicats; les bleues pétales
+de lotus des champs brillent sur mon cou; ce n'est point la tache bleue
+d'un poison [111]. Mes membres sont frottés de poudre de sandal et non
+de cendres funéraires.
+
+«O dieu de l'amour, ne me prends pas pour Mahadéva [112]. Ne me fais
+pas une nouvelle blessure; ne viens pas vers moi irrité. Je n'aime déjà
+qu'avec trop de passion, et cependant j'ai perdu ma bien-aimée!
+
+[Note 110: Mahésa, nom de Siva, que l'Amour prenait pour but de ses
+flèches.]
+
+[Note 111: Allusion au poison qu'avait avalé Siva.]
+
+[Note 112: _Grand dieu, _nom de Siva, qui était frotté de cendres
+funéraires.]
+
+«Ne prends pas dans ta main cette flèche empennée avec une fleur de
+l'arbre Amra! Ne bande pas ton arc vainqueur du monde. Mon coeur est
+déjà percé de traits que décochent les yeux de Radha noirs et fendus
+comme ceux de l'Antilope. Cependant je ne jouis point de sa présence.
+Ses yeux sont des carquois pleins de dards, ses sourcils des arcs et les
+pointes de ses oreilles des cordes de soie (pour lier). Ainsi armée par
+Ananga, le dieu du désir, elle marche, déesse elle-même, à la conquête
+de l'univers [113]. Tout entier à elle, je ne rêve qu'à sa délicieuse
+étreinte, à l'éclair éblouissant de ses yeux, à l'odorant lotus de sa
+bouche, au nectar de son doux parler, à ses lèvres rouges comme les
+baies du Bimba; cet ensemble de merveilles qui remplit mon esprit, loin
+de calmer ma douleur de son absence, la rend plus vive.
+
+[Note 113: Incessu patuit dea (Virgile).]
+
+«La messagère de Radha trouva le dieu désolé, sous des vaniras qui
+ombrageaient la rive de la Yamuna. Se présentant à lui avec grâce, elle
+lui décrivit en ces termes l'affliction de sa bien-aimée:
+
+«Elle rejette loin d'elle l'essence du bois de sandal; jour et nuit, et
+même pendant le clair de lune, gisant morne et immobile, elle couve son
+noir chagrin; elle dit que le zéphyr de l'Himalaya est empesté et que
+les bois de sandal sur lesquels il a passé sont le repaire des serpents
+venimeux.
+
+«Ainsi, ô Mahadéva, en ton absence, elle ne peut supporter la cuisante
+douleur de la blessure que lui a faite le trait de l'amour. Son âme est
+fixée sur toi. Le désir la transperce sans cesse de nouvelles flèches;
+entrelaçant des feuilles de lotus, elle compose une armure pour son
+coeur dont tu devrais être la seule cuirasse. Elle forme sa couche des
+fragments des flèches décochées contre elle par Kama; ils ont remplacé
+les douces fleurs sur lesquelles elle aimait à reposer entre tes bras.
+Son visage est comme un lys aquatique voilé par une rosée de larmes, et
+ses yeux paraissent comme les lunes qui laissent tomber leurs flots de
+nectar quand, dans l'éclipse, elles se débattent sous la dent du dragon
+furieux.
+
+«Avec du musc elle te peint avec les attributs du dieu aux cinq flèches
+qui vient de vaincre le Makar, ou bien sous la forme du requin armé
+d'une corne aiguë et d'une flèche ayant pour pointe une fleur d'Amra;
+quand elle a tracé ainsi ton image, elle l'adore.
+
+«O Madhéva, s'écrie-t elle, je suis gisante à tes pieds, et en ton
+absence, la lune même, quoiqu'elle soit un vase plein de nectar, embrase
+mes membres.» Alors, par la force de l'imagination, elle te voit devant
+elle, toi qu'il est si difficile de posséder. Tour à tour, elle soupire,
+sourit, se désole, pleure, marche successivement de tous les côtés,
+passe de la joie aux larmes, et des larmes à la joie. Elle a pour abri
+la forêt; pour filets de défense, le cordon de ses suivantes; ses
+soupirs sont la flamme d'un fourré auquel on a mis le feu; elle-même,
+hélas! par l'effet de ton absence, est devenue un timide faon (femelle
+du chevreuil), et l'amour est un tigre qui bondit sur elle comme Yama,
+le dieu de la mort. Son beau corps est si affaibli que, même la légère
+guirlande qui ondule sur sa gorge est pour elle un fardeau. Tel est, ô
+dieu à la brillante chevelure, l'état auquel ton absence a réduit Radha.
+Quand on répand sur son sein la plus fine poudre de sandal mouillée,
+elle tressaille comme si un poison la déchirait. Ses soupirs sans trêve
+forment un souffle ininterrompu et la brûlent comme la flamme qui
+réduisit en cendres Candarpa. Elle jette tout autour d'elle les regards
+de ses yeux pareils à des lys d'eau bleus aux tiges brisées qui
+épanchent des rayons de lumière. Même son lit frais de tendres feuilles
+est pour elle un brasier. La paume de sa main soutient sa tempe brûlante
+et sans battement comme le croissant qui se lève à la chute du jour.
+«Heri, Heri», ton nom seul interrompt le silence dans lequel elle est
+plongée, comme si son destin était accompli, comme si elle mourait avec
+bonheur de ton absence. Elle dénoue les tresses de ses cheveux; son
+coeur palpite avec violence; elle profère des plaintes inarticulées;
+elle tremble, elle languit, elle rêve; elle ne peut rester en place;
+elle ferme les yeux, elle tombe, elle se relève, elle s'évanouit dans sa
+fièvre d'amour; elle peut vivre, ô céleste médecin, si tu appliques le
+remède; mais si tu es cruel, elle succombera à son mal. Ainsi, divin
+guérisseur, le nectar de ton amour rendra la vie à Radha. Tu ne peux le
+refuser à moins que tu ne sois plus dur que la pierre de la foudre. Son
+âme a longtemps souffert; le bois de sandal, le clair de lune [114] et
+le lys aquatique qui rafraîchissent tous les autres, ont été pour elle
+comme des charbons ardents. Cependant elle médite [115] patiemment et en
+secret sur toi qui seul peux la soulager. Si lu es inconstant, comment
+pourra-t-elle, maintenant qu'elle n'est plus qu'une ombre, prolonger
+sa vie, même d'un seul moment? elle que je viens de voir ne pouvant
+supporter ton absence, même pour un instant, comment ne sera-t-elle pas
+brisée par ses soupirs, aujourd'hui que de ses yeux déjà presque fermés,
+elle regarde les branches empourprées du Kasala qui lui rappellent le
+printemps, cette saison qui a couronné ton amour pour elle.
+
+[Note 114: Le froid produit par la réverbération des rayons de la lune
+pendant les nuits claires était un fait d'expérience déjà acquis à
+l'époque où écrivait Jahadéva. Arago en a donné le premier la théorie ou
+explication scientifique.]
+
+[Note 115: Nous employons le mot méditer ici et ailleurs dans un sens
+différent de celui qu'il a généralement en français, parce nous ne
+pourrions sans périphrase rendre autrement le sens du mot indien qui
+veut dire: être en extase, ou en contemplation devant un objet qu'on
+voit ou qu'on se représente par la pensée. Les Indiens méditent (sont en
+extase), par exemple, sur le nombril de Vichnou qu'ils se figurent par
+l'imagination.]
+
+«C'est ici que j'ai fixé ma demeure; va promptement vers Radha;
+apaise-la par mon tendre message et amène-la vers moi.»
+
+Telle fut la réponse de l'ennemi de Madhu à la confidente qui attendait
+anxieusement; elle s'empressa de retourner vers Radha et lui dit:
+
+«Pendant que le tiède zéphyr souffle de l'Himalaya, portant sur ses
+ailes le jeune dieu du désir; pendant que de nombreuses fleurs inclinent
+leurs pétales épanouies pour pénétrer le sein des amants séparés, le
+Dieu couronné de fleurs sylvestres, ô mon amie, se désespère de ton
+absence.
+
+«Même les rayons de la lune, qui font naître la rosée, le brûlent; et
+à mesure que le dard de l'amour s'enfonce dans son sein, il pousse des
+gémissements inarticulés, sa douleur ne connaît plus de bornes. Il ferme
+les oreilles au doux murmure des abeilles; son coeur est noyé de chagrin
+et chaque retour de la nuit double son tourment. Il abandonne son palais
+radieux pour la sauvage forêt où il a pour couche la terre humide, et
+balbutie continuellement ton nom sous le lointain berceau de verdure,
+but des pèlerins de l'amour. Il médite sur ta beauté, dans un profond
+silence qu'il n'interrompt que pour répéter quelque délicieuse parole
+qui autrefois coula de tes lèvres, source unique du nectar dont il est
+altéré. N'hésite pas, ô la plus aimable des femmes; suis le seigneur de
+ton coeur. Vois-le avec les magnifiques ornements de l'amour, assoiffé
+d'un regard favorable de tes yeux, chercher l'asile ombreux désigné. Les
+cheveux noués avec des fleurs sylvestres, il se hâte vers le bosquet
+caressé par un doux zéphir sur la rive de la Yamuna; là, prononçant
+ton nom, il joue de son divin chalumeau. Oh! avec quel ravissement il
+regarde la poussière dorée qu'arraché aux fleurs épanouies le zéphir qui
+a baisé tes joues! L'esprit abattu comme une aile qu'on traîne et faible
+comme une feuille qui tremble, il attend sans doute ton arrivée, les
+yeux anxieusement fixés sur le sentier que tu dois fouler. Quitte, ô mon
+amie, les anneaux qui résonnent à tes chevilles délicates dans ta danse
+légère; jette rapidement sur tes épaules ton manteau azuré et cours au
+sombre berceau de verdure.
+
+«Pour prix de ton empressement, ô toi qui luis comme l'éclair, tu
+brilleras sur la poitrine bleue de Murari semblable à un nuage
+printanier orné d'un cordon de perles pareilles à une volée de cygnes
+blancs fendant l'air. Belle aux yeux de lotus, ne trompe pas l'espoir du
+vainqueur de Madhu; satisfais son désir; mais va promptement. La nuit
+déjà venue passera elle-même rapidement. Il soupire sans cesse; il
+tourne de tous les côtés ses regards impatients; il rentre dans le
+bocage; il peut à peine articuler ton doux nom; il arrange de nouveau sa
+couche de fleurs; il a l'oeil hagard; il délire; ton bien-aimé va mourir
+du désir. Le dieu aux rayons éclatants disparaît dans l'Occident; ta
+douleur de la séparation doit disparaître également. Les ténèbres de la
+nuit ont encore assombri les tristes pensées où se perd l'imagination
+passionnée de Govinda [116].
+
+[Note 116: Govinda; le pasteur, Krischna.]
+
+«Le discours que je t'ai adressé égale en longueur et en douceur
+le chant du Cocita. Si tu diffères, tu sentiras une souffrance
+insupportable. Saisis le moment pour goûter le plaisir délicieux en
+répondant à l'appel du fils de Devaci qui est descendu du ciel pour
+délivrer l'univers de ses maux; c'est une pierre précieuse bleue
+brillant au front des trois mondes. Il est avide de sucer comme une
+abeille, le miel du lotus odorant de ta joue.
+
+Alors la jeune amie attentive voyant que, trahie pas ses forces, Radha
+ne peut quitter le bouquet d'arbres enlacé de lianes fleuries, retourne
+vers Govinda qu'elle trouve affolé par l'amour et lui peint ainsi l'état
+dans lequel elle a laissé Radha:
+
+«Elle se désespère, ô souverain du monde, dans son asile verdoyant; elle
+regarde avidement de tous côtés dans l'espoir de ton arrivée; alors
+empruntant de la force à la douce idée de la réunion promise, elle
+avance de quelques pas, puis tombe défaillante à terre. Quand elle s'est
+relevée, elle fait des bracelets avec des feuilles fraîches qu'elle
+entrelace; elle revêt un habillement et des ornements pareils à ceux du
+bien-aimé, puis elle se regarde en riant et s'écrie: Voilà le vainqueur
+de Madhu! Alors elle répète sans se lasser le nom de Heriet, avisant un
+sombre nuage bleu, elle lui tend les bras en disant: C'est le bien-aimé
+qui approche.
+
+Ainsi, pendant que tu diffères, elle s'éteint dans l'attente, désolée,
+pleurant, mettant ses plus beaux ornements pour recevoir son seigneur,
+refoulant clans son sein ses violents soupirs; puis, à force d'avoir
+l'esprit fixé sur toi, elle se noie dans une mer de décevantes chimères.
+Le froissement d'une feuille lui paraît le bruit de ton arrivée. Elle
+arrange sa couche, imaginant dans son esprit mille modes de plaisir; si
+tu ne te rends pas près d'elle, elle mourra cette nuit de désespoir.
+
+A ce moment la lune versait un filet argenté sur les bosquets de
+Vrindavan et paraissait une goutte de sandal liquide sur la face du
+ciel qui souriait comme une jeune beauté; les nombreuses taches qui
+noircissent sa surface semblaient accuser ses remords d'avoir aidé les
+jeunes filles amoureuses à perdre l'honneur de leurs familles. Avec
+l'image d'un faon noir couché sur son disque, elle avançait dans sa
+course nocturne; mais Mahadéva n'avait point encore dirigé ses pas vers
+la retraite de Radha; éplorée, elle exhala cette plainte:
+
+«Le moment assigné est venu et Heri, hélas! ne se rend point au bosquet.
+Le printemps de ma jeunesse, à peine commencé, doit donc se passer ainsi
+dans l'abandon! Où me réfugier, trompée comme je le suis par l'artifice
+de ma messagère? Le dieu aux cinq flèches a blessé mon coeur et je suis
+délaissée par l'ami pour qui j'ai cherché, la nuit, les réduits les plus
+mystérieux de la forêt. Depuis que mes meilleurs amis m'ont trompée, je
+n'aspire plus qu'à mourir; mes sens sont bouleversés et mon sein en feu;
+pourquoi, dès lors, rester en ce monde? Le froid de la nuit printanière
+m'endolorit au lieu de me rafraîchir et de me soulager; des jeunes
+filles plus heureuses que moi jouissent de mon bien-aimé, et moi, hélas!
+je regarde tristement les pierres précieuses de mes bracelets noircis
+par la flamme de ma passion. Mon cou, plus délicat que la fleur la plus
+tendre, est meurtri par la guirlande qui l'entoure, car les fleurs sont
+les flèches de l'amour et il se fait un jeu cruel de les décocher. J'ai
+pris ce bois pour ma demeure, malgré la rudesse des arbres Vetas; mais
+le destructeur de Madhu a perdu mon souvenir! Pourquoi ne vient-il point
+au berceau des flamboyants Vanjulas désigné pour notre rendez-vous? Sans
+doute, quelque ardente rivale l'enlace dans ses bras, ou bien des amis
+le retiennent par de joyeux divertissements. Sinon, pourquoi ne se
+glisse-t-il pas dans le bosquet à la faveur des ténèbres de la froide
+nuit? Peut-être, à cause de la blessure reçue au coeur, est-il trop
+faible pour faire même un seul pas!»
+
+A ces mots, levant les yeux, elle voit sa messagère revenir silencieuse
+et triste, sans Madhava; la crainte l'affolle, elle se le représente au
+bras d'une rivale et elle décrit ainsi la vision qui l'obsède:
+
+«Vois, en déshabillé galant, les tresses de ses cheveux flottants comme
+des bannières de fleurs, une beauté plus attrayante que Radha, qui jouit
+du vainqueur de Madhu. Son corps est transfiguré par le contact de son
+divin amant; sa guirlande s'agite sur sa gorge palpitante. Sa figure,
+semblable à la lune, est sillonnée par les nuages de sa noire chevelure
+et tremble de plaisir pendant qu'elle suce le nectar de ses lèvres; ses
+pendants d'oreille étincelants dansent sur ses joues qu'ils illuminent,
+et les clochettes de sa ceinture tintent dans ses mouvements. D'abord
+pudiquement timide, elle sourit bientôt au dieu qui l'entoure de ses
+bras et la volupté lui arrache des sons inarticulés, pendant qu'elle
+nage sur les flots du désir, fermant ses yeux éblouis par la flamme de
+Kama qui la consume. Et voici que cette héroïne des combats amoureux
+tombe épuisée et réduite à merci par l'irrésistible Mahadéva. Mais,
+hélas! le feu de la jalousie me dévore et la lune lointaine qui dissipe
+les chagrins des autres mortels double le mien.
+
+«Vois encore là-bas l'ennemi de Mura, tout entier au plaisir dans le
+bosquet que baigne la Yamuna! Vois-le baiser la lèvre de ma rivale et
+coller à son front un ornement de musc pur, noir comme la jeune Antilope
+qui se dessine sur le disque de la lune. Maintenant, comme l'époux de
+Reti, il entremêle à sa chevelure des fleurs blanches qui brillent entre
+les tresses comme les éclairs entre les nuages ondulés. Sur les globes
+de ses appas, il place un cordon de pierres précieuses qui y brillent
+comme de radieuses constellations sur deux firmaments. A ses bras
+arrondis et gracieux comme les tiges du lys aquatique et ornées de mains
+luisantes comme les pétales de sa fleur, il met un bracelet de saphyrs
+semblable à une grappe d'abeilles. Ah! vois comme il attache autour de
+sa taille une riche ceinture illuminée par des clochettes d'or qui,
+lorsqu'elles résonnent, semblent se rire de l'éclat bien inférieur des
+guirlandes de feuilles que les amants suspendent aux berceaux mystérieux
+pour se rendre propice le dieu du désir. Couché à son côté, il place le
+pied de cette belle sur sa poitrine brûlante et la teint de la rouge
+couleur du Yavaca. Vois-le, mon amie! Et moi, qu'ai-je fait pour passer
+ainsi mes nuits sans joie dans la forêt impénétrable, pendant que
+l'infidèle frère de Haladhera étreint ma rivale?
+
+«Pourtant, ô ma compagne, ne va pas te désoler de la perfidie de mon
+jeune infidèle! Est-ce ta faute s'il se livre à l'amour avec une troupe
+de jeunes filles plus heureuses que moi? Vois comme mon âme, subjuguée
+par ses charmes irrésistibles, brise son enveloppe mortelle et se
+précipite pour s'unir au bien-aimé! Celle dont jouit le dieu couronné de
+fleurs s'abandonne sur un lit de fleurs à _lui_, dont les yeux folâtres
+ressemblent aux lys d'eau agités par la brise. Près de lui, dont les
+paroles sont plus douces que l'eau de la source de vie, elle ne ressent
+point la chaleur du vent brûlant de l'Himalaya. Elle ne souffre point
+des blessures faites par Kama quand elle est près de lui, dont les
+lèvres sont des lotus d'un rouge éblouissant. Elle est rafraîchie par la
+rosée des rayons de la lune lorsqu'elle est couchée avec lui, dont les
+mains et les pieds brillent comme des fleurs printanières. Aucune
+rivale ne la trompe, pendant qu'elle joute avec lui, dont les ornements
+étincellent comme l'or le plus éprouvé. Elle ne s'évanouit pas par
+l'excès du plaisir en caressant ce jeune dieu qui surpasse en beauté les
+habitants de tous les mondes. O zéphir, qui viens des régions du sud
+saturé de poussière de sandal souffler l'amour, sois-moi, propice, ne
+fût-ce qu'un instant; apporte-moi sur tes ailes mon bien-aimé et ensuite
+prends ma vie. L'amour me perce de nouveau des traits de ses yeux
+pareils aux bleus lys d'eau et me tue; et en même temps que la trahison
+de mon bien-aimé me déchire le coeur, mon amie devient l'ennemi (pour
+m'avoir trompée); le frais zéphir qui rafraîchit me brûle comme du feu
+et la lune qui distille le nectar me verse le poison. Apporte-moi la
+peste et la mort, ô vent de l'Himalaya! Prends ma vie avec tes cinq
+flèches! ne m'épargne point; je ne veux plus habiter sous le toit
+paternel. Reçois-moi dans tes flots d'azur, ô soeur de Yama (la Yamuna),
+pour éteindre l'incendie de mon coeur.»
+
+Transpercée des flèches de l'amour, elle passa la nuit dans l'agonie
+du désespoir. A l'aube matinale, quand elle vit son amant à ses pieds
+implorant son pardon, elle le repoussa par ces reproches:
+
+«Hélas! hélas! va-t'en Madhava! éloigne-toi, ô Cesara; ne tiens point un
+langage menteur! retourne vers celle qui te captive, ô dieu à l'oeil de
+lotus! Te voilà, les yeux abattus, rouges de la veillée prolongée sans
+repos pendant toute une nuit de plaisir et souriant encore de ton amour
+pour ma rivale. Tes dents, ô jeune dieu aux membres azurés, sont devenus
+bleues comme ton corps dans les baisers que tu as imprimés sur les yeux
+de ta favorite teints d'un lustre de bleu sombre, et tes membres, dans
+le combat amoureux, ont été marqués de points dont l'ensemble forme
+une lettre de conquête écrite sur des saphirs polis avec de l'or
+liquide[117]. Ta puissante poitrine, sur laquelle est imprimé le
+large lotus de son pied, revêt de ses parois intérieures, comme d'une
+enveloppe de feuilles rouges, l'arbre agité de ton coeur. La pression
+de ses lèvres sur les tiennes me déchire jusqu'au fond de l'âme. Ah!
+comment peux-tu dire que nous ne faisons qu'un, quand nos coeurs
+diffèrent si étrangement. Ton âme, ô dieu à la couleur sombre, trahit au
+dehors sa noirceur. Comment as-tu pu tromper une jeune fille qui, en se
+fiant à toi, brûlait de la fièvre de l'amour. Tu erres dans les forêts
+comme les fauves et les femmes sont ta proie. Quoi d'étonnant! Dès
+l'enfance tu fus méchant et tu donnas la mort à la nourrice qui
+t'avait allaité. Puisque ta tendresse pour moi, dont ces forêts même
+s'entretenaient, s'est maintenant évanouie, et puisque ta poitrine
+marquée de lignes rouges est embrasée par ton ardente passion pour elle
+et menace d'éclater, ta vue, ô trompeur, me fait, dois-je l'avouer,
+rougir de ma tendresse pour toi.»
+
+[Note 117: Ce monologue rappelle les règles de Vatsyayana sur les
+pressions, les marques des dents, etc.]
+
+Après avoir ainsi invectivé son amant, elle s'était assise, noyée de
+larmes, et, silencieusement, elle méditait sur ses attraits divins;
+alors sa compagne la reprit doucement:
+
+«Il est parti! l'air léger l'a emporté. Quelle satisfaction, ô mon amie,
+goûteras-tu maintenant dans ta demeure? Cesse, femme rancuneuse, ton
+courroux contre le beau Ma'dhava. Pourquoi porter tes mains égarées sur
+ces beaux vases ronds, amples et murs comme le doux fruit de l'arbre
+Ta'a? Que de fois, jusqu'à ce dernier instant, ne t'ai-je pas répété:
+«N'oublie pas Heri au teint resplendissant!» Pourquoi te désoler ainsi?
+Pourquoi pleurer affolée, alors que tu es entourée de jeunes filles qui
+rient joyeusement. Tu as composé ta couche de tendres fleurs de lotus;
+que ton amant vienne charmer ta vue en s'y reposant! Que ton âme ne
+s'abîme point dans la douleur; écoute mes conseils qui ne cachent aucune
+tromperie. Laisse Cesara venir près de toi. Parle-lui avec une douceur
+délicieuse et oublie tous tes griefs. Si tu réponds par des duretés à
+sa tendresse; si tu opposes un orgueilleux silence à ses supplications
+quand il s'efforce de conjurer ta colère par les plus humbles
+prostrations; si tu lui témoignes de la haine alors qu'il t'exprime un
+amour passionné; si, quand il est à genoux devant toi, tu détournes
+de lui avec mépris ton visage, les causes cesseront de produire leurs
+effets ordinaires; la poussière de sandal dont tu te saupoudres sera
+pour toi un poison; la lune aux frais rayons, un soleil brûlant;
+l'humide rosée, un feu qui consume; et les transports de l'amour, les
+spasmes de l'agonie.
+
+L'absence de Ma'dhava fut courte; il retourna vers sa bien-aimée dont
+les joues étaient enflammées par le souffle brûlant de ses soupirs; sa
+colère avait diminué sans cesser entièrement; elle éprouva toutefois une
+joie secrète de son retour. Les premières ombres de la nuit cachant sa
+confusion, elle tenait les yeux pudiquement fixés sur ses compagnes
+pendant qu'il implorait son pardon avec les accents du repentir:
+
+«Dis seulement un mot de bonté et les éclairs de tes dents étincelantes
+dissiperont la nuit de mes craintes. Mes lèvres tremblantes sont, comme
+le _Chacora_ altéré, avides de boire les rayons de lune de tes joues.
+O ma bien-aimée, naturellement si bonne, renonce à ton injuste
+ressentiment. A ce moment le feu du désir me consume. Oh! accorde-moi
+de sucer avec ardeur le miel du lotus de ta bouche. Ou, si tu es
+inexorable, donne-moi la mort en me perçant des dards de tes yeux
+effilés; enchaîne-moi de tes bras et assouvis sur moi ta vengeance. Tu
+es ma vie, ma parure, la perle de l'océan de ma naissance mortelle. Oh!
+rends-moi ton amour et ma reconnaissance sera éternelle. Tes yeux que
+la nature a faits semblables aux bleus lys d'eau sont devenus dans ta
+colère pareils aux pétales du lotus écarlate; teins de leur rougeur qui
+disparaîtra ainsi, mes membres sombres afin qu'ils reluisent comme les
+flèches de Kama qui ont pour pointe une fleur. Pose ton pied sur mon
+coeur comme une large feuille qui l'ombrage contre le soleil de ma
+passion dont je ne puis supporter les rayons de feu.
+
+«Étends un cordon de pierres précieuses sur tes tendres appas; fais
+retentir les clochettes d'or de ta ceinture pour proclamer (comme le
+tambour qui bat pour une annonce) le doux édit de l'amour. Invite-moi
+par d'aimables paroles, ô jeune fille, à teindre en rose avec le jus de
+l'Alakbaka ces beaux pieds qui doivent faire rougir de honte jalouse
+l'éblouissant lotus des champs. Ne doute plus de mon coeur qui, tout
+tremblant, ne bat plus que pour t'être éternellement attaché. Ton visage
+est brillant comme la lune quoiqu'il distille le poison du désir qui
+affole; que tes lèvres de nectar soient le charmeur qui seul peut
+endormir le serpent ou fournir un antidote contre son venin. Ton silence
+m'afflige; oh! fais-moi entendre la musique de ta voix et étanche mon
+ardeur par ses doux accents.
+
+«Renonce à ta colère, mais non à un amant qui surpasse en beauté les
+fils des hommes et qui est à tes pieds.
+
+«O toi, souverainement belle entre toutes les femmes, tes lèvres sont
+une fleur du bandhujiva; la pourpre du madhura flamboyant rayonne sur
+ta joue; ton oeil éclipse le lotus bleu; ton nez est un bouton de tila.
+L'ivoire de tes dents surpasse en blancheur la fleur du chanda. C'est à
+toi que le dieu aux flèches de fleurs emprunte les pointes de ses traits
+pour subjuguer l'univers. Assurément tu es descendue du ciel, ô beauté
+idéale, avec une suite de jeunes déesses dont tu réunis dans ta personne
+tous les charmes divers.»
+
+Quand il eut parlé ainsi, la voyant apaisée par ses hommages soumis,
+il se rendit à la hâte dans un galant costume au vert berceau. La nuit
+couvrait de son voile tous les objets et l'amie de Radha, en la parant
+de ses ornements radieux, l'encourageait ainsi:
+
+«Obéis, aimable Radha, obéis à l'appel de l'ennemi de Madhu; son
+discours était élégamment composé de douces phrases; il s'est prosterné
+à tes pieds, et maintenant il se hâte vers sa couche délicieuse sous
+la voûte des vanjulas entrelacés. Attache à tes chevilles tes anneaux
+étincelants et va-t'en d'un pas léger comme Marala qui se nourrit de
+perles. Enivre ton oreille ravie des doux accents de Heri, fête l'amour
+pendant que les tendres cocilas, chantant harmonieusement, obéissent aux
+douces lois du dieu aux flèches de fleurs. Ne diffère plus; vois toutes
+les tribus de plantes élancées qui inclinent du côté du mystérieux
+berceau leurs doigts formés de feuilles nouvelles agitées par le vent;
+elles te donnent le signal du départ. Interroge ces deux mamelons qui
+palpitent mouillés par les pures gouttes coulant de la guirlande de ton
+cou et les boutons qui, sur leur sommet, se dressent à la pensée du
+bien-aimé; ils te disent que ton âme s'élance aux combats de l'amour;
+marche, ardent guerrier, marche vaillamment au son des clochettes de ta
+parure qui retentissent comme une musique belliqueuse. Emmène avec toi
+ta suivante favorite, croise avec sa main tes doigts longs et doux comme
+les flèches de l'amour; hâte tes pas et, parle bruit de tes bracelets,
+annonce ton arrivée à ce jeune dieu, ton esclave, qui s'écrie:
+
+«Elle vient; elle va s'élancer vers moi avec transport, prononcer les
+accents entrecoupés du bonheur, me serrer étroitement dans ses bras, se
+fondre d'amour.»
+
+«Telles sont ses pensées en ce moment, et dans ces pensées, il regarde
+jusqu'à l'extrémité de la longue avenue; il tremble, il se réjouit, il
+brûle, il va et vient fiévreusement; il est pris de défaillance quand il
+voit que tu ne viens pas et tombe à terre sous son berceau ténébreux.
+Voici maintenant que la nuit revêt d'atours faits pour l'amoureux
+mystère les nombreuses jouvencelles qui se hâtent vers le rendez-vous;
+elle met du noir à leurs beaux yeux; elle fixe les feuilles du noir
+tamala derrière leurs oreilles; elle entremêle à l'ébène de leurs
+cheveux l'azur foncé du lys d'eau et saupoudre de musc leurs seins
+palpitants. Le ciel de la nuit, noir comme la pierre de touche, éprouve
+maintenant l'or de leur amour et est sillonné de lignes lumineuses
+par les éclairs de leur beauté qui surpassent ceux de la beauté des
+cachemiriennes les plus éblouissantes [118]. Ainsi excitée, Radha perça
+à travers l'épaisse forêt, mais elle défaillit d'émotion et de honte
+quand, à la lumière de l'éclat des innombrables pierres précieuses qui
+étincelaient aux bras, aux pieds et au cou de son bien-aimé, elle le vit
+sur le seuil de sa demeure fleurie; alors sa compagne l'encouragea de
+nouveau et l'entraîna par ces paroles passionnées:
+
+«Entre, ô tendre Radha, sous le berceau de verdure de Heri; goûte le
+bonheur, ô toi dont les appas rient de l'avant-goût de la félicité.
+Pénètre, ô Radha, dans ce'berceau tapissé d'une fraîche couche de
+feuilles d'Asola qu'égaient des fleurs radieuses. Sois heureuse, ô toi
+dont la guirlande s'agite joyeusement sur ta gorge palpitante. Savoure
+la volupté, ô toi dont les membres surpassent beaucoup en douceur les
+gaies fleurs du berceau. Entre, ô Radha, dans le vert asile rafraîchi et
+parfumé par les vents qui soufflent des forêts de l'Himalaya.
+
+[Note 118: Les femmes du Cachemire, blanches comme des Européennes et
+d'une remarquable beauté, étaient très recherchées pour les sérails des
+princes de l'Inde.]
+
+«Puises-y le plaisir, ô toi dont les accents amoureux sont plus doux que
+les zéphyrs.--Entre, ô Radha, sous le berceau que constellent les vertes
+feuilles des lianes grimpantes, et qui résonnent du doux bourdonnement
+des abeilles butinant le miel. Sois heureuse, ô toi dont l'étreinte
+donne la jouissance la plus exquise. Repose, ô Radha, sous ce berceau où
+t'appellent les accords harmonieux des cocilas; trouves-y les délices,
+ô toi dont les lèvres plus rouges que les grains de la grenade, font
+ressortir la blancheur de tes dents d'ivoire. Son coeur où il t'a si
+longtemps portée palpite jusqu'à se briser par la violence du désir;
+la soif du nectar de tes lèvres le brûle. Daigne accorder la vie à ton
+captif qui s'agenouille devant le lotus de ton pied; imprime ce pied
+sur sa poitrine étincelante, car ton esclave se reconnaît lui-même payé
+au-dessus de son prix par la faveur d'un seul de tes regards, d'un seul
+ploiement encourageant de tes fiers sourcils.
+
+Elle finit, et Radha, avec une joie timide, dardant ses yeux sur
+Govinda, pendant qu'harmonieusement retentissaient les anneaux de ses
+chevilles et les clochettes de sa ceinture, entra sous le berceau
+mystique du bien-aimé qui pour elle était l'univers. Alors elle
+contempla Madhava qui mettait en elle seule tout son bonheur, qui avait
+si longtemps soupiré pour son étreinte et dont la figure rayonnait alors
+d'un ravissement infini. Le coeur du dieu était enlevé par sa vue, comme
+les flots de la mer le sont par le disque lunaire. Sa poitrine azurée
+étincelait de l'éclat de perles sans taches, comme la surface de la
+Yamuna gonflée étincelle des traînées de blanche écume qui couronnent
+ses ondes bleues. De sa taille svelte tombaient les plis de sa robe d'un
+jaune pâle qui semblait la poussière dorée parsemant les pétales bleues
+du lys d'eau. Sa passion était allumée par l'éclair des prunelles
+de Radha qui jouaient comme un couple de cygnes au plumage azuré,
+s'ébattant près d'un lotus en fleur sur un étang dans la saison des
+pluies. Des pendants d'oreille étincelants comme deux soleils faisaient
+éclater le plein épanouissement de ses joues et de ses lèvres qui
+brillaient de l'humide rayonnement de ses sourires. Les tresses de sa
+chevelure entremêlées de fleurs étaient comme un nuage resplendissant
+la nuit des couleurs de l'arc-en-ciel lunaire. A son front, un cercle
+d'huile odorante extraite du sandal de l'Himalaya brillait comme la
+lune qui vient de se lever sur l'horizon. Tout son corps, illuminé par
+l'éclat d'innombrables pierres précieuses, resplendissait comme une
+flamme. La honte qui, naguère, avait pris pour demeure les larges
+pupilles de Radha avait eu honte elle-même et avait fui. Cette beauté à
+l'oeil de faon, contemplait avec ravissement la face resplendissante de
+Krischna; elle passait tendrement sur le côté de sa couche et l'essaim
+des nymphes ses suivantes s'éloignait à petits pas du vert berceau en
+s'éventant pour cacher ses sourires.
+
+Govinda, voyant sa bien-aimée gaie et sereine, le sourire aux lèvres
+et les flammes du désir dans les yeux, lui dit avec transport pendant
+qu'elle reposait sur le lit de feuilles entremêlées de tendres fleurs:
+
+«Mets le lotus de ton pied sur mon sein azuré[119] et que cette couche
+soit mon triomphe sur tous ceux qui sont rebelles à l'amour. Accorde un
+moment de transport passionné, ô douce Radha, à ton Narayana[120], ton
+adorateur. Je te rends hommage. Je presse de mes mains potelées tes
+pieds fatigués d'une longue marche. Oh! que ne suis-je l'anneau d'or
+qui joue autour de ta cheville! Dis un seul mot d'amour; fais couler le
+nectar de l'éclatante lune de ta bouche. Puisque ta douleur de l'absence
+s'est enfin dissipée, laisse-moi écarter le voile jaloux qui me dérobe
+tes charmes. C'est pour mon bonheur suprême que ces deux pics pénètrent
+mon sein et qu'ils étouffent ma flamme. Oh! laisse-moi boire d'ar-dents
+baisers à tes lèvres humides. Avec leur eau vivifiante ressuscite ton
+esclave consumé par l'incendie de la séparation. Longtemps les chants
+du cocila au lieu de charmer ses oreilles ont fait son tourment;
+réjouis-les maintenant par le tintement des clochettes suspendues autour
+de ta taille, musique qui égale presque la mélodie de ta voix. Pourquoi
+tes yeux sont-ils demi-clos? rougissent-ils à la vue d'un jeune amant
+qu'a désespéré ton cruel ressentiment? Oh! trêve au chagrin et que nos
+transports en chassent jusqu'au souvenir.»
+
+[Note 119: Cela rappelle les Athéniennes qui levaient les jambes pour
+leurs maris (Aristophane, Lysistrata).]
+
+[Note 120: Nom de Vichnou sur la mer de lait.]
+
+Le matin, elle se leva tout en désordre, ses yeux trahissant une nuit
+sans sommeil; alors le dieu à la robe jaune, considérant ses charmes, se
+disait dans son esprit divin:
+
+«Les boucles de ses cheveux sont éparses au hasard, l'éclat de ses
+lèvres est terni, sa guirlande et sa ceinture ont quitté leurs sièges
+charmants qu'elle regarde dans un pudique silence, et cependant dans cet
+état sa vue me ravit.»
+
+Mais Radha, avant de réparer son désordre qu'elle voulait dérober au
+cortège de ses suivantes, adressa à son amant qui s'empressait près
+d'elle ces tendres paroles:
+
+«Mets, ô fils de Yadu, mets avec tes doigts plus frais que le bois de
+sandal, un petit cercle de musc sur ma gorge qui ressemble à un vase
+d'eau consacrée (bénitier hindou en forme d'une valve allongée) couronné
+de feuilles fraîches et placé à demeure près d'un bouquet d'arbres
+printaniers pour rendre propice le dieu de l'amour. Frotte, ô mon
+bien-aimé, avec la poudre noire dont le lustre ferait envie aux plus
+noires abeilles, ces yeux dont les traits sont plus perçants que les
+flèches lancées par l'époux de Reti.
+
+«Attache à mes oreilles, ô dieu d'une beauté merveilleuse, ces deux
+pierres précieuses empruntées à la chaîne de l'amour pour que les
+antilopes de tes yeux puissent se précipiter vers elles et y jouer à
+plaisir. Mets maintenant un frais rond de musc, noir comme les taches
+lunaires, sur la lune de mon front et entremêle aux tresses de mes
+cheveux de gaies fleurs avec des plumes de paon adroitement arrangées
+pour qu'elles flottent gracieusement comme la bannière de Kama.
+Maintenant, ô mon tendre coeur, rajuste mes ornements qui ont glissé et
+rattache les clochettes d'or à ma ceinture pour qu'elles reposent sur
+leur siège semblable aux collines où le dieu à cinq flèches qui vainquit
+Sampar[121] garde son éléphant pour le combat[122].»
+
+[Note 121: Kama qui triompha de Sampar.]
+
+[Note 122: Cet alinéa rappelle les soins que l'amant doit donner à sa
+maîtresse qui va le quitter, chapitre I du livre II, «la Vie élégante»,
+de Vatsyayana.]
+
+Yadava exultait dans son coeur en écoutant sa maîtresse. Il s'empresse
+d'accomplir ses désirs folâtres; il place les disques de musc sur ses
+appas et sur son front, teint ses tempes de couleurs éclatantes; donne à
+ses yeux un nouveau lustre en les encadrant d'un noir plus foncé; orne
+les torsades de sa chevelure et son cou de guirlandes fraîches, resserre
+à ses poignets ses bracelets relâchés, à ses chevilles ses bracelets
+étincelants et autour de sa taille les clochettes de sa ceinture au son
+harmonieux.
+
+Tout ce qu'il y a de délicieux dans les accords de la musique, tout ce
+qu'il y a de divin dans les méditations de Vichnou, tout ce qu'il y a
+d'exquis dans le doux art de l'amour, tout ce qu'il y a de gracieux dans
+les rythmes de la poésie, puissent les heureux et les sages le puiser
+aux chants de Jayadéva dont l'âme est unie au pied de Vichnou.
+
+Puissiez-vous avoir pour soutien Hery qui se partagea en une infinité de
+formes brillantes, quand, avide de contempler avec des myriades d'yeux
+la fille de l'Océan, il déploya sa nature de divinité pénétrant tout,
+pour refléter sa personne séparément sur chacune des innombrables
+pierres précieuses qui constellent les têtes nombreuses du roi des
+serpents[123] choisi pour son siège; ce Heri qui, écartant de la gorge
+de Petma ses voiles transparents pour contempler les délicieux boutons
+qui la couronnent, l'a subjuguée en lui déclarant que quand elle l'a
+choisi pour son fiancé sur la mer de lait, l'époux de Parvati (Siva) a,
+de désespoir, avalé le poison qui a noirci son cou azuré.
+
+[Note 123: Le serpent Capelle aux têtes multiples forme comme un
+capuchon sur la tête de Vichnou.]
+
+III LA MORT D'ADONIS
+
+Enceinte par un inceste, Myrrha a été changée en un arbre dont le tronc
+s'entr'ouvre par le travail de Lucine. Il en sort un enfant dans la
+gracieuse nudité que le pinceau prête aux amours. C'est Adonis, le plus
+beau des enfants. Il parvient à l'adolescence et, jeune homme, est plus
+beau que jamais. Il plaît même à Vénus et venge ainsi les infortunes de
+sa mère. Éprise d'un mortel, la déesse de la beauté oublie Cythère et
+ses rivages sacrés, elle abandonne le ciel lui-même. Le ciel ne vaut pas
+Adonis. Elle s'attache à ses pas, elle est sa compagne assidue. Elle
+dédaigne les soins de sa beauté et les frais ombrages; les monts, les
+bois, les roches buissonneuses la voient errer la jambe nue, la robe
+relevée à la manière de Diane; elle anime les chiens, mais contre de
+douces et innocentes proies.
+
+Elle évite le sanglier féroce, le loup ravisseur, l'ours armé de griffes
+cruelles, le lion qui se gorge du sang des troupeaux.
+
+Elle veut qu'Adonis imite sa prudence. Reposant avec lui sur le vert
+gazon, leur tendre couche, elle appuie sur le sein du jeune homme sa
+tête gracieuse et lui adresse ces paroles souvent interrompues par des
+baisers:
+
+«De grâce, ô mon amant, ne sois pas téméraire au péril de mon bonheur.
+Ta gloire pourrait me coûter trop cher. Ni ton âge, ni ta beauté, ni
+rien de ce qui sut toucher Vénus, ne saurait attendrir les monstres
+de la forêt. Fuis-les, cher Adonis; fuis cette race féroce qui fait
+toujours front à l'attaque du chasseur. Crains que ta valeur ne nous
+soit fatale à tous deux.»
+
+Attelant les cygnes de son char, la déesse s'élève dans les airs. Mais
+les conseils timides révoltent la valeur; forcé dans sa retraite, un
+sanglier dont les chiens ont suivi la trace s'apprête à sortir du bois,
+lorsqu'un dard oblique lancé par la main d'Adonis l'atteint. Il secoue
+le javelot ensanglanté, se retourne furieux contre le jeune homme, lui
+plonge dans l'aine ses défenses tout entières et le jette mourant sur la
+terre rougie.
+
+Les coursiers à l'aile d'albâtre qui emportaient le char de Cythérée
+n'avaient pas encore atteint les rivages de Chypre; de loin, elle a
+reconnu les plaintes de son Adonis expirant; elle descend du ciel vers
+lui: quel spectacle! Adonis glacé nage dans son sang! Elle déchire ses
+voiles, s'arrache les cheveux, se meurtrit le sein:
+
+«Ah! cruels destins, s'écrie-t-elle, je saurai vaincre la rigueur de vos
+lois; ma douleur donnera à mon Adonis l'immortalité. Chaque année des
+solennités funèbres rappelleront sa mort et mes regrets; une fleur
+délicate naîtra de son sang.» Elle dit et sa main verse un nectar
+embaumé sur le sang qui d'abord frémit et bouillonne, comme la surface
+des eaux que fouette une pluie violente. Une heure ne s'est pas écoulée
+et de la mare de sang s'est élevée une fleur rouge comme les grains de
+l'éblouissante grenade. Mais son éclat est éphémère; trop frêle, elle
+tombe et le vent qui lui donne son nom (anémone de [Grec: anemos]) la
+brise et la détruit.
+
+A chaque anniversaire de la mort d'Adonis on chantait l'hymne suivant:
+
+«Je pleurs Adonis; le bel Adonis est mort. Il est mort, le bel Adonis et
+les Amours sont en larmes. Quitte, ô Vénus, la pourpre éclatante; bannis
+le sommeil; lève-toi, malheureuse amante, frappe ta poitrine et dis à
+tous: Le bel Adonis est mort!
+
+«Je pleure Adonis; les amours sont en larmes. Le bel Adonis gît sur le
+mont, la cuisse blanche ouverte par une dent blanche, et en expirant
+doucement il remplit Vénus de douleur; un sang noir teint ses membres
+plus blancs que la neige; ses yeux sont fermés sous ses sourcils et les
+roses de ses lèvres ont disparu; avec elles a fui le baiser dont Vénus
+ne se détachera jamais. Car Vénus aimera toujours le baiser de l'amant
+qu'elle a perdu; mais Adonis ignore le baiser que, mort, il a reçu de
+Vénus.
+
+«Je pleure Adonis; les amours sont en larmes. Cruelle, trois fois
+cruelle est la plaie béante de l'aîné d'Adonis, mais plus cruelle encore
+est la blessure faite au coeur de Vénus! les cheveux épars, à peine
+vêtue, les pieds nus, elle erre dans les bois; les buissons la déchirent
+et boivent son sang sacré; les larges vallées retentissent au loin de
+ses cris perçants qui appellent son époux syrien, _ses délices_.
+
+«Des flots de sang baignent le corps inanimé d'Adonis jusqu'à la
+poitrine et rougissent son sein d'albâtre.
+
+«Hélas, hélas[124]! gémit sur Vénus le choeur des amours! En même temps
+que son merveilleux amant, elle a perdu sa beauté sacrée. Car Vénus
+était belle quand Adonis vivait, et sa beauté est morte avec lui. Hélas,
+hélas! Tous les monts et tous les arbres répètent: Hélas, Adonis! Les
+cours d'eau sacrés s'associent au deuil de Vénus; les sources pures des
+montagnes pleurent aussi Adonis; les fleurs elles-mêmes se dessèchent de
+douleur; pendant ce temps Vénus, sur toutes les collines, dans toutes
+les vallées, fait entendre cette plainte: Malheur, malheur à Vénus! Le
+bel Adonis est mort. L'écho répète: le bel Adonis est mort.
+
+[Note 124: Nous n'avons pu traduire que par le mot: hélas, le cri que
+poussaient les pleureuses et le cortège du mort. Le mot grec ou latin
+n'a pas d'équivalent en français.]
+
+«Pourquoi une chasse téméraire? Beau, comme tu l'étais, pourquoi
+combattre un monstre?» C'est ainsi que Vénus exhalait sa douleur et les
+amours se joignaient à sa plainte. Hélas, hélas, Vénus! le bel Adonis
+est mort. Vénus verse autant de larmes qu'Adonis répand de sang. Des
+fleurs s'élèvent de la terre ainsi abreuvée,--une rose naît de chaque
+goutte de sang, une anémone de chaque larme.
+
+«Je pleure Adonis; le bel Adonis est mort. Cesse, ô Vénus, d'errer
+désespérée dans la forêt. Voici une tendre couche; voici un lit préparé
+pour Adonis. Il est à Vénus, mais, toi, tu es mort, ô Adonis! et quoique
+mort, tu es beau, beau comme dans le sommeil. Dépose-le vêtu du léger
+habillement avec lequel il dormait près de toi d'un sommeil divin sur un
+lit d'or; ce lit lui-même tend les bras à Adonis tout sanglant. Quand
+il y sera couché, couronne-le d'or et de fleurs; à sa mort, toutes les
+fleurs se sont flétries avec lui. Oins ses membres de l'huile la plus
+précieuse, des plus riches essences. Périssent tous les parfums; puisque
+ton parfum, Adonis, a péri. Hélas! hélas! qui pourrait refuser ses
+pleurs au malheur de Vénus blessée dans son amour.
+
+Dès qu'elle vit, qu'elle connut la blessure mortelle d'Adonis, dès
+qu'elle vit le sang rougir sa cuisse entr'ouverte, lui tendant les bras,
+elle s'écria: «Vis, Adonis, vis, infortuné, pour que je t'étreigne
+jusqu'au dernier moment, que je te serre dans mes bras et que je
+confonde mes lèvres avec les tiennes. Relève-toi, Adonis, pour me donner
+un baiser suprême, pendant le temps seulement que dure un baiser, un
+baiser par lequel le souffle de ta vie s'écoulera dans ma bouche et ton
+âme dans mon coeur; un doux baiser que j'épuiserai en buvant ton amour;
+un baiser que je garderai en moi comme Adonis lui-même, puisque toi,
+infortuné, tu fuis loin de moi, pour toujours, vers le sombre Achéron,
+vers le roi terrible et inexorable; et _moi_, malheureuse, je vis!
+déesse, je ne puis mourir pour te suivre.
+
+«Reçois mon époux, ô Proserpine!
+
+«Tu es bien plus puissante que moi, car tout ce qui est beau va vers
+toi. Hélas, mon désespoir est sans bornes et ma douleur inconsolable!
+
+«Et je pleure Adonis que j'ai perdu et le chagrin me dévore! Tu meurs,
+ô trois fois regretté! mon bien-aimé a passé comme un rêve! Maintenant,
+Vénus est veuve et les amours sont en deuil. Son baudrier n'existe plus.
+
+«Adonis est étendu couché sur la pourpre; autour de lui gémissent les
+amours éplorés, les cheveux rasés pour son deuil; l'un d'eux brise du
+pied ses flèches, l'autre son arc, un troisième son carquois empenné;
+un quatrième le déchausse; d'autres apportent de l'eau dans des bassins
+d'or, un amour lave sa blessure, un autre évente Adonis de ses ailes.
+
+«Hélas! hélas! gémit sur Cythérée le choeur des Amours.
+
+«L'hyménée a éteint sa torche tout entière au seuil de son temple.
+L'hymen refuse de développer la couronne nuptiale aujourd'hui, car la
+sienne est brisée. Le chant des épousailles ne répète plus hymen! hymen!
+il gémit: hélas, hélas! hélas, hélas, Adonis! bien plus encore hélas,
+hyménée!
+
+«Les grâces pleurent le fils de Cinyre, s'écriant de concert: Hélas,
+hélas! Il est mort le bel Adonis! Et leurs cris sont encore plus
+perçants que les tiens, ô Dioné.
+
+Les muses elles-mêmes pleurent Adonis; elles appellent Adonis par leur
+chant; mais lui reste sourd à leur appel. Ce n'est point qu'Adonis
+dédaigne d'y répondre. Mais Proserpine retient dans ses liens son
+captif.
+
+«Cesse ton deuil, ô Cythérée; ne frappe plus ta poitrine, fais taire les
+cris plaintifs; au prochain anniversaire il faudra reprendre le deuil et
+les larmes.»
+
+LE CANTIQUE DES CANTIQUES
+
+1er _Acte_. CHAPITRE I
+
+SALOMON
+
+1. Donne moi un baiser de ta bouche; tes mamelles sont meilleures que le
+vin.
+
+2. Elles sont parfumées des onguents les plus suaves. Ton nom est de
+l'huile limpide. Sa douceur t'a gagné le coeur de tes compagnes.
+
+3. Laisse moi te suivre. L'odeur de tes parfums nous guidera. Nous
+tressaillerons et nous nous réjouirons en toi, en nous rappelant tes
+mamelles plus douces que le vin: tu es l'amour des justes.
+
+2e _Acte_. L'ÉPOUSE
+
+4. Je suis noire, ô filles de Jérusalem, mais je suis belle, comme les
+tentes sur le Cedar, comme les pavillons de Salomon.
+
+5. Ne faites pas attention à ma couleur, car le soleil m'a noircie. Les
+fils de ma mère se sont armés contre moi et m'ont forcé de garder les
+vignes. Mais je n'ai pas gardé ma propre vigne.
+
+6. Apprends-moi, ô toi que mon âme chérit, le lieu où paît ton troupeau
+et celui où tu reposes à midi, afin que je ne m'égare pas vers les
+troupeaux de tes compagnons.
+
+SALOMON
+
+7. Si tu t'es perdue, ô la plus belle des femmes, va, suis les traces
+des troupeaux et fais paître tes boucs près des tentes des bergers.
+
+8. O mon amie, tu ressembles à mes chevaux de guerre qui ont brillé aux
+chars de Pharaon.
+
+9. Tes joues sont belles comme celles de la tourterelle; ton cou est
+comme un filet de perles.
+
+10. Nous te ferons des colliers d'or marquetés d'argent.
+
+L'ÉPOUSE
+
+11. Pendant que le roi était dans son divan, mon nard a exhalé son
+parfum.
+
+12. Mon bien aimé est pour moi comme un sachet de myrrhe, il reposera
+entre mes seins.
+
+13. Mon bien aimé est pour moi comme une grappe de cypre dans les vignes
+d'Engaddi.
+
+SALOMON
+
+14. Tu es belle, ô mon amie! tu es belle! Tes yeux sont ceux des
+colombes.
+
+L'ÉPOUSE
+
+15. Tu es beau, ô mon ami, et plein d'éclat. Notre lit est de fleurs.
+
+16. Les poutres de notre palais sont de cèdre et nos lambris de cyprès.
+
+CHAPITRE II
+
+L'ÉPOUSE
+
+1. Je suis la fleur des champs et le lys de la vallée.
+
+SALOMON
+
+2. Tel le lys entre les épines, telle mon amie entre les jeunes filles.
+
+L'ÉPOUSE
+
+3. Tel l'oranger par rapport aux arbres sylvestres, tel mon bien aimé
+entre les jeunes hommes. Je me suis assise à l'ombre de celui que mon
+coeur désirait, et son fruit a été doux à mon palais.
+
+4. Il m'a fait entrer dans son cellier à vin; il a rangé son amour pour
+moi comme des guerriers pour le combat.
+
+5. Ceignez moi de fleurs odorantes; enguirlandez moi des feuilles et
+des fruits de l'oranger, fortifiez moi de toutes leurs senteurs, car je
+languis d'amour.
+
+6. Il mettra sa main gauche sous ma tête et m'enlacera au-dessous des
+épaules de son bras droit.
+
+SALOMON
+
+7. Je vous adjure, ô filles de Jérusalem, par les gazelles et les biches
+des champs, de ne pas troubler son repos, de ne pas éveiller ma bien
+aimée contre son gré.
+
+3e _Acte_. L'ÉPOUSE
+
+8. J'entends la voix de mon bien aimé; le voici qui bondit dans la
+montagne et qui franchit les collines.
+
+9. Comme le petit de la gazelle et le faon; le voici derrière notre mur;
+il regarde par les ouvertures de l'habitation; il s'efforce de voir à
+travers les grillages[125].
+
+[Note 125: En Orient les habitations n'ont pas de fenêtres, mais des
+ouvertures fermées seulement par des persiennes ou des treillis.]
+
+10. Voici que mon bien aimé me dit: Lève-toi, mon amie, ma colombe, ma
+toute belle et viens!
+
+11. Car déjà la mauvaise saison est passée, les pluies ont cessé, les
+beaux jours sont revenus.
+
+12. Les fleurs reparaissent dans notre terre; on va commencer la taille;
+on a entendu roucouler la tourterelle.
+
+13. Le figuier forme ses fruits; les vignes en fleurs répandent leur
+odeur. Lève-toi, mon amie, ma belle, et viens.
+
+SALOMON
+
+14. Ma colombe est dans les cavités de la pierre, dans les retraits de
+la clôture; montre-moi ton visage, fais entendre ta voix; car ta voix
+est douce et ta figure charmante.
+
+15. Qu'on prenne les petits renards qui dévorent les vignes; car notre
+vigne est en fleurs.
+
+L'ÉPOUSE
+
+16. Mon bien aimé est à moi et je suis à mon bien aimé qui se repaît au
+milieu des lys.
+
+17. Jusqu'à ce que le jour ramène le zéphir et que les ombres se
+dissipent. Reviens, ô mon bien aimé, semblable à la gazelle et au faon,
+sur la montagne de Bether.
+
+4e _Acte_. CHAPITRE III
+
+L'ÉPOUSE
+
+1. Pendant des nuits, j'ai cherché sur ma couche, celui qu'aime mon âme
+et je ne l'ai pas trouvé.
+
+2. Je me lèverai et je parcourrai la ville; dans les bourgs et les
+carrefours, je chercherai celui qu'aime mon âme.--Je l'ai cherché et je
+ne l'ai pas trouvé.
+
+3. Les gardiens de la ville qui font la ronde de nuit m'ont rencontrée.
+«Avez-vous vu celui que mon âme chérit?»
+
+4. Un peu plus loin, j'ai trouvé celui que mon âme chérit. Je l'ai pris
+avec moi et je ne le laisserai point aller que je ne l'aie fait entrer
+dans notre maison et amené dans l'appartement de ma mère.
+
+SALOMON
+
+5. Je vous adjure, ô filles de Jérusalem, par les gazelles et les biches
+des champs, de ne pas troubler son repos, de ne pas éveiller ma bien
+aimée avant la fin de son sommeil.
+
+5e _Acte_.
+
+6. Quelle est cette beauté qui s'avance du désert, semblable à une
+colonne de fumée issue des aromates de la myrrhe, et de toutes les
+poudres du parfumeur?
+
+7. Autour du lit de Salomon veillent soixante vaillants entre les plus
+vaillants d'Israël.
+
+8. Tous très aguerris, l'épée nue, appuyée à la cuisse, prêts contre
+tout danger nocturne.
+
+9. Le roi Salomon s'est fait construire avec du bois du Liban un
+palanquin semblable à un trône.
+
+10. Les colonnes sont d'argent, l'appui pour la tête est d'or, le
+baldaquin est de pourpre et le fond est une marqueterie qui charme les
+veux des filles d'Israël.
+
+Sortez de vos maisons, ô filles de Sion, pour voir le roi Salomon avec
+le diadème dont l'a ceint sa mère, le jour de ses noces, jour de joie
+pour son coeur.
+
+CHAPITRE IV
+
+SALOMON
+
+1. Que tu es belle, ô mon amie, que tu es belle! Tu as des yeux de
+colombe, sans parler de tes traits qu'on ne voit pas[126]. Tes cheveux
+sont comme les troupeaux de chèvres aux flancs du mont Galaad.
+
+[Note 126: On suppose ici qu'une partie de la figure était voilée comme
+aujourd'hui celle des femmes arabes.]
+
+2. Tes dents sont comme des brebis fraîchement tondues qui montent du
+lavoir chacune d'elles ayant sa gemelle et aucune n'étant stérile.
+
+3. Tes lèvres sont une écharpe écarlate et ton parler est doux. Tes
+joues sont comme des moitiés de grenades, et ton voile cache d'autres
+attraits.
+
+4. Ton cou est comme la tour de David munie de créneaux et à laquelle
+sont suspendus mille boucliers, toute l'armure des vaillants.
+
+5. Tes seins sont deux faons gémeaux qui paissent entre les lys.
+
+6. Jusqu'à ce que l'aube ramène le zéphyr et que les ombres
+disparaissent, j'irai à la montagne de myrrhe et à la colline d'encens.
+
+7. Tu es parfaitement belle, ô mon amie, il n'y a sur toi aucune tache.
+
+8. Viens du Liban, ô mon épouse, viens du Liban, viens! Laisse ton
+regard tomber sur moi du front de l'Amana, des sommets de Samit et
+d'Hermon, des demeures des lions, des montagnes des léopards.
+
+9. Tu as fait à mon coeur une blessure incurable, ma soeur, mon épouse,
+avec un seul regard de tes yeux, avec une boucle de tes cheveux sur ton
+cou.
+
+10. Que tes seins sont beaux ô ma soeur, mon épouse! ils sont plus beaux
+que le vin, et ton parfum surpasse tous les aromates.
+
+11. Tes lèvres sont des rayons de miel; ta langue distille le lait et le
+miel; tes vêtements exhalent l'odeur de l'encens.
+
+12. Ma soeur, mon épouse est un jardin fermé, une fontaine réservée, une
+source d'eau scellée[127].
+
+[Note 127: Dans les versets 12 et 13, l'épouse est désignée comme la
+terre, le jardin, la fontaine de l'époux. Cette comparaison se continue
+au chapitre V, jusqu'au 6° acte, dans un langage figuré. Précédemment la
+vigne, le lys, etc., paraissent aussi désigner métaphoriquement l'épouse
+ou s'y rapporter.--Le dernier alinéa du 5° acte semble une manière
+d'exprimer la joie en la faisant partager aux amis.]
+
+13. Ta terre est un paradis (jardin délicieux) de grenadiers, de
+pommiers, de cypre et de nard.
+
+14. Qui abonde en nard, en crocus, en cynemone, en tous les bois
+odorants du Liban; la myrrhe, l'aloès et tous les meilleurs aromates y
+sont en profusion.
+
+15. Fontaine des jardins; puits avivé par les eaux qui se précipitent du
+Liban.
+
+16. Lève toi Aquilon; accours Auster: soufflez sur mon jardin et faites
+en exhaler les parfums.
+
+CHAPITRE V
+
+L'ÉPOUSE
+
+1. Que mon bien aimé descende à son jardin, goûter l'orange et la
+grenade (_Appel de l'épouse_).
+
+SALOMON
+
+Je suis venu dans mon jardin, ma soeur, mon épouse; j'ai mélangé ma
+myrrhe et mes aromates dans les proportions voulues; j'ai goûté les
+rayons de mon miel; j'ai bu mon vin et mon lait; amis mangez et buvez!
+très chers enivrez-vous!
+
+6e _Acte_. L'ÉPOUSE
+
+2. Je dors et mon coeur veille: c'est la voix du bien aimé qui frappe à
+ma porte: «Ouvre-moi, ma soeur, mon amie; ma colombe, mon immaculée; car
+ma tête est trempée de rosée et mes cheveux dégouttent mouillés par la
+nuit.»
+
+3. J'ai ôté ma tunique; comment pourrais-je la remettre? Je me suis lavé
+les pieds, comment les souillerais-je?
+
+4. Mon bien aimé a introduit sa main par une fente et mon ventre a
+tressailli à son toucher.
+
+5. Je me suis levée pour ouvrir à mon bien aimé, la myrrhe coulait de
+mes mains et de mes doigts courbés en globe.
+
+45. J'ai tiré le verrou de ma porte. Mais le bien aimé n'avait pas
+attendu. Il était parti. Mon âme s'était fondue à ses paroles. Je l'ai
+cherché et ne l'ai pas trouvé; je l'ai appelé et il n'a pas répondu.
+
+7. Les gardiens de ronde m'ont rencontrée; ils m'ont frappée et blessée.
+Ils ont emporté mon voile.
+
+8. Je vous en conjure, ô filles de Jérusalem, si vous trouvez mon bien
+aimé, dites lui que je languis d'amour.
+
+LES JEUNES FILLES
+
+9. Quel est ton bien aimé entre les aimés, ô la plus belle des femmes?
+Quel peut être ton bien aimé entre les aimés, pour que tu nous implores
+ainsi?
+
+L'ÉPOUSE
+
+10. Mon bien aimé est blanc et vermeil. Il brille entre des milliers.
+
+11. Sa tête est l'or le plus pur, ses cheveux, souples comme des
+palmiers, sont noirs comme des corbeaux.
+
+12. Ses yeux sont des colombes au bord de l'eau, qui ont été baignées
+avec du lait et se tiennent près des ruisseaux pleins.
+
+13. Ses joues sont comme de beaux gâteaux d'aromates. Ses lèvres sont
+des lys qui distillent la myrrhe la plus excellente.
+
+14. Ses mains sont des coupes d'or constellées de rubis. Son ventre est
+de l'ivoire parsemé de saphirs.
+
+15. Ses jambes sont des colonnes de marbre montées sur des bases d'or.
+
+Son aspect est celui du Liban et son port celui du cèdre.
+
+16. Sa voix est des plus suaves, tout en lui séduit.
+
+Tel est celui que j'aime et qui m'aime, ô filles de Jérusalem.
+
+LES JEUNES FILLES
+
+Où s'en est allé ton bien aimé? De quel côté s'est-il dirigé? Nous
+voulons le chercher avec toi.
+
+CHAPITRE VI
+
+L'ÉPOUSE RETROUVANT SON BIEN AIMÉ
+
+1. Mon bien aimé est descendu vers le plant des aromates, pour jouir des
+délices de ses jardins et cueillir des lys.
+
+2. Je suis à mon bien aimé et mon bien aimé est à moi, lui qui se repaît
+entre les lys.
+
+SALOMON
+
+3. Tu es belle, mon amie, douce et radieuse comme Jérusalem, imposante
+comme un front d'armée.
+
+4. Détourne tes yeux de moi; car ils m'ont ravi hors de moi. Tes cheveux
+sont comme des troupeaux de chèvres qui pendent du Galaad.
+
+5. Tes dents sont comme un troupeau de brebis au sortir du lavoir, dont
+chacune à sa jumelle et dont aucune n'est stérile.
+
+6. Tes joues sont comme des moitiés de grenades sous le voile qui dérobe
+tes autres attraits.
+
+7. J'ai soixante reines, quatre-vingts concubines et des jeunes filles
+sans nombre.
+
+8. Mais ma colombe, ma parfaite est unique; elle est l'unique de sa
+mère, sa préférée, son tout.
+
+Les jeunes filles l'ont vue et l'ont proclamée heureuse entre toutes.
+Les reines et les concubines l'ont elles-mêmes applaudie (en s'écriant):
+
+9. Quelle est celle-ci qui apparaît comme l'aurore à son lever, belle
+comme la lune, resplendissante comme le soleil, terrible comme un front
+d'armée.
+
+10. Je suis descendu au verger pour voir les fruits de la vallée et
+savoir si la vigne a fleuri et si les orangers et les grenadiers ont
+ébauché leurs fruits.
+
+11. Et je n'ai rien su, car mon âme était effarée et emportée bien loin
+comme les quadriges d'Aminadab.
+
+12. Reviens, reviens, ô Sulamite, nous ne pouvons nous passer de ta vue.
+
+
+CHAPITRE VII
+
+1. N'admire-t-on pas en elle tout un choeur de danse? Que tes pas sont
+gracieux et que tes pieds sont beaux dans tes riches chaussures, fille
+de roi. Les jointures de tes jambes avec tes flancs ressemblent à des
+colliers d'un travail achevé.
+
+2. Ton nombril est comme une coupe ciselée toujours pleine; ton ventre
+comme un tas de froment entouré de lys.
+
+3. Tes seins sont comme un couple de faons gémeaux.
+
+4. Ton cou est une tour d'ivoire. Tes yeux sont comme les piscines
+d'Hésebon aux portes de Beth-rabbim. Ton nez est comme la tour du Liban
+en face de Damas.
+
+5. Ta tête est comme le mont Carmel et tes cheveux l'encadrent, comme de
+noires bordures la pourpre royale.
+
+6. Que tu es belle! que tu es ravissante, ô la plus aimée des femmes.
+
+7. Pour le port et l'élégance de la taille tu es un palmier; tes appas
+sont deux grappes.
+
+8. J'ai dit: Je monterai sur le palmier et je cueillerai ses fruits. Tes
+seins seront pour moi les grappes de la vigne et l'odeur de ta bouche le
+parfum des oranges.
+
+9. Ton gosier harmonieux est un vin excellent; c'est le vin favori du
+bien aimé; il fait les délices de ses lèvres et de ses dents.
+
+L'ÉPOUSE
+
+10. Je suis toute à mon bien aimé et il est tout à moi.
+
+7° _Acte_
+
+11. Viens, ô mon bien aimé, errons à l'aventure dans la campagne,
+reposons sous des toits rustiques.
+
+12. Levons-nous le matin pour parcourir les vignes; regardons si elles
+sont en fleurs, si les fleurs donneront des fruits; si les orangers ont
+fleuri; Là je t'abandonnerai mes appas.
+
+13. Les mandragores répandent leurs parfums. Nos arbres ont tous leurs
+fruits; anciens et nouveaux je les ai tous conservés pour toi, mon bien
+aimé[128].
+
+[Note 128: Cela paraît encore une métaphore.]
+
+CHAPITRE VIII
+
+1. Que n'es-tu mon frère! que n'as-tu sucé les mamelles de ma mère! pour
+que, en tout lieu où je te rencontre, je puisse te couvrir de baisers
+sans que personne me regarde avec mépris.
+
+2. Je te prendrai par la main et je te conduirai dans la maison de ma
+mère; j'écouterai tes leçons; je te préparerai pour breuvage un vin
+délicieux, et le jus des grenades et autres fruits semblables que
+j'exprimerai pour toi.
+
+3. Sa main gauche sous ma tête, il m'enlacera au-dessous des épaules de
+son bras droit.
+
+4. Je vous en conjure, ô filles de Jérusalem, ne troublez pas son repos,
+ne l'éveillez pas contre son gré.
+
+8e _Acte_
+
+SALOMON
+
+5. Quelle est celle-ci qui s'avance du désert, éblouissante d'attraits,
+s'appuyant sur son bien aimé?--Je t'ai éveillée sous un arbre fruitier:
+Là ta mère a été fécondée, là elle t'a conçue.
+
+L'ÉPOUSE
+
+6. Mets-moi sur ton coeur comme un sceau (talisman), place-moi sur
+ton bras comme une amulette, car l'amour est fort comme la mort et
+la jalousie cruelle comme l'enfer; ses flambeaux sont les torches de
+l'incendie (le feu et la flamme).
+
+7. Des torrents d'eau ne peuvent éteindre l'amour et la violence des
+flots ne saurait le ruiner. Si un homme donne toute sa richesse au lieu
+d'amour, c'est comme s'il ne donnait rien.
+
+8. Notre soeur est petite et n'a pas encore de seins. Que ferons-nous à
+notre soeur lorsqu'on traitera pour elle?
+
+9. Si c'est un mur couronnons le de défenses (créneaux) en argent; si
+c'est une porte, fermons la solidement avec des ais de cèdre étroitement
+assemblés.
+
+10. Je suis un mur. Ma gorge est une tour. Je suis donc à ses yeux comme
+ayant trouvé le repos.
+
+11. Salomon possède une vigne à Baal-Hamon; il y a préposé des hommes
+qui la gardent et donnent chacun mille pièces d'argent pour ses fruits.
+
+12. Ma vigne à moi, c'est moi-même. Qu'il y ait mille pièces d'argent
+pour toi et deux cents pour ceux qui gardent les fruits.
+
+13. Toi qui te repais dans les jardins, nos amis écoutent, fais-moi
+entendre ta voix.
+
+14. Fuis, ô mon bien aimé! bondis comme la gazelle et le faon sur les
+montagnes embaumées par les aromates[129].
+
+[Note 129: Ce verset, le dernier, semble indiquer la fin brusque d'une
+scène amoureuse.]
+
+
+
+DERNIÈRES RÉFLEXIONS
+
+Quelle simplicité! quelle sobriété! quelle noblesse d'expression! Et,
+par comparaison avec le Govinda Gita, quelle chasteté dans les images
+avec une passion plus vraie et plus forte!
+
+Ce n'est pas sans doute l'éblouissante splendeur de la toute puissante
+nature de l'Inde immense; mais c'est la grande poésie de la mer et du
+désert qui entourent la terre promise et des montagnes qui la dominent
+ou accidentent son relief paré de la riche végétation des rives de la
+Méditerranée, au moins dans les parties citées.
+
+C'est encore la vigueur de la nature animée, mélange de la force encore
+indomptée et de la douceur pastorale.
+
+Le cantique lui emprunte des images tantôt suaves, tantôt sévères,
+toujours frappantes. Il en emprunte aussi au caractère viril de la
+population à la fois agricole et guerrière au temps des juges et des
+Rois. L'esclavage était une exception. Sous l'autorité du père, les
+membres des deux sexes de la famille, presque sur un pied d'égalité et
+tous menant une vie pure, travaillaient ensemble à faire fructifier
+l'héritage échu en partage à leurs pères. Ces traits ressortent dans la
+mise en scène et dans les actes du poëme.
+
+Depuis le Cantique des Cantiques, l'envahissement des moeurs orientales,
+grecques et romaines, et l'oppression constante de la nation à la suite
+de malheurs inouïs, ont abaissé successivement de plus en plus le niveau
+moral de la femme juive. La lettre a tué l'esprit et les rabbins ont
+jeté ce cri patriotique: «Depuis la ruine du Temple, l'amour n'a plus de
+saveur.»
+
+Selon eux, les aspirations naturelles de la femme juive se réduisent aux
+deux satisfactions suivantes que leur assure la Loi:
+
+1° Le droit à la parure, pour qu'elle soit toujours séduisante. C'est
+le principe des Brahmes.--Il est prescrit aux juives de s'habiller
+magnifiquement le jour du sabbat. Aussi, dans tous les pays ou les juifs
+ont conservé leur costume, voit-on, les jours de fête, leurs femmes
+surchargées d'étoffes brodées d'or ou de couleurs éclatantes, de bijoux,
+etc.
+
+2° Le droit conjugal--le mari se doit incessamment. C'est à peine si,
+par exception, il peut faire une trêve de huit jours. La femme du peuple
+peut l'empêcher de prendre la mer, d'aller à la guerre, de choisir tel
+métier ou telle profession antipathique à l'amour conjugal, par exemple
+celle de savant. A ce titre le docteur de la loi, par une immunité
+unique, n'est obligé envers sa femme qu'une fois par mois (Voir A.
+Castaing: Condition de la femme mariée chez les juifs au premier siècle
+avant Jésus-Christ).
+
+Pour le précepte écrit à ce sujet, aussi bien que pour le Kama-shastra
+il n'y a ni mystère ni oubli. Comme lui, il expose et dirige les choses
+par compas et mesures. Il va plus loin, il marque les inconvénients des
+méthodes vicieuses, les agréments des bons procédés.
+
+L'Erotologie hindoue est au moins égalée par le texte officiel de
+l'Hébraïsme traditionnel.
+
+Excellente ménagère, bonne mère de famille, admise à la synagogue à
+certains anniversaires, fêtes à la fois de la nation et des familles,
+la femme juive se relève à mesure que l'esprit moderne pénètre et
+réhabilite sa race.
+
+Depuis Salomon jusqu'à Esdras, sauf pendant des intervalles plus ou
+moins longs et fréquents de retour au Dieu unique, un grand nombre
+de Juifs pratiquèrent les cultes des divinités mâles et femelles de
+l'Assyrie, d'Adonis et même de Priape.
+
+On lit au livre III des Rois, Chap. XV, 12 et 13.
+
+«Asa, arrière petit-fils de Salomon, fit mettre à mort les efféminés et
+interdit à sa mère Mancha la présidence du culte de Priape et du bois
+(Lucus) qu'elle lui avait consacré; il détruisit la grotte de ce dieu,
+brisa son idole obscène et en jetta les cendres dans le torrent du
+Cédron.»
+
+Le prophète Ezéchiel rend compte d'une vision où lui apparurent des
+femmes qui pleuraient Adonis dans le temple de Jérusalem, des animaux
+sacrés de l'Egypte figurés sur ses murs, et, devant le sanctuaire, des
+Juifs sacrifiant par le feu leurs enfants sur l'autel de Moloch.
+
+Dans le livre IV nous voyons:
+
+1° Au chap. XVII qui concerne Israël.
+
+21. Après Salomon, les dix tribus d'Israël se séparèrent de la maison de
+David (qui continua de régner à Jérusalem sur la tribu de Juda et les
+lévites) et se donnèrent pour roi Jéroboam qui leur fit abjurer la loi
+de Moïse.
+
+22. Israël persévéra dans ce péché, adorant les dieux étrangers et se
+livrant à toutes les abominations (impudicités).
+
+24. Après la prise de Samarie leur capitale, le roi d'Assyrie emmena les
+dix tribus dans la Médie et les remplaça par un certain nombre de ses
+sujets de diverses provinces. Ceux-ci adorèrent à la fois leurs propres
+dieux et celui des Juifs.
+
+2° Aux chap. XXI et XXIII qui concernent le royaume de Juda:
+
+XXI. Manassé adopta les idoles des nations, rétablit sur les hauts lieux
+le culte qu'avait proscrit son père Ezéchias, consacra à Baal des autels
+et des bois sacrés (lucos), affecta deux parties du temple de Jérusalem
+à toute la milice du ciel (dieux Sidéraux des Chaldéens), sacrifia son
+fils par le feu à Moloch, établit des oracles, des pythonesses, des
+augures, etc.
+
+XXIII. Josias détruisit tout ce que Salomon et ses successeurs avaient
+consacré au culte idolatrique; dans la maison du Seigneur il fit raser
+les chambres des _efféminés_ et le bois sacré (lucus) où des femmes se
+tenaient sous des abris à la disposition de ceux-ci. Il brûla le char et
+les chevaux du soleil qu'on avait placés à l'entrée du temple. Il pollua
+et ruina tout ce que Salomon avait élevé sur le mont de l'offense[(130)]
+à Jérusalem en l'honneur d'Astaroth (d'où Astarté) idole de Sidon, de
+Chamos (Kama) dieu de Moab et de Melchon Ammon.»
+
+[Note 130: (Mons offensionis). On avait ainsi nommé le lieu où Salomon
+avait élevé des autels aux dieux des peuples voisins, sans doute pour
+les concilier après les avoir assujettis. Ce fut un grand scandale pour
+les Juifs.]
+
+A travers toutes les chutes et tous les scandales, les familles
+sacerdotales de Jérusalem et les sectes zélatrices maintinrent toujours
+vivace, au moins dans une élite, la foi dans le Seigneur avec une
+constance invincible et une passion, dont Jérémie fût l'interprète
+sublime dans ses lamentations et surtout dans le psaume CXXXVI.
+
+Nous qui, après Béranger, avons eu encore à pleurer sur la France, nous
+ne pouvons nous empêcher d'être émus par son chant patriotique:
+
+1. Assis sur la rive du fleuve de Babylone, nous pleurions, nous
+rappelant les souvenirs de Sion.
+
+2. Nous avons suspendu nos lyres aux saules que baignent ses eaux.
+
+3. Ceux qui nous emmenaient captifs voulurent connaître nos chants
+sacrés. Chantez-nous, nous dirent-ils, un des hymnes de Sion.
+
+4. Comment pourrions-nous chanter le cantique du Seigneur sur la terre
+étrangère?
+
+5. Plutôt que de t'oublier, ô Jérusalem, que j'oublie l'usage de ma main
+droite!
+
+6. Que ma langue reste fixée à mon palais, si je cesse de me souvenir
+de toi, si jamais tu cesses d'être pour moi la source de toute joie, ô
+Jérusalem!
+
+7. N'oublie pas, Seigneur, les fils d'Edom qui, au jour suprême de
+Jérusalem, criaient: Anéantissez, anéantissez-la jusqu'aux fondements.
+
+8. Et toi, misérable fille de Babylone: heureux qui te rendra les maux
+que tu nous as faits, les coups que tu nous as portés!
+
+9. Heureux qui prendra tes enfants pour les écraser contre la pierre!
+
+ _Reine du monde, ô France, ô ma patrie,
+ Relève enfin ton front cicatrisé._
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+INTRODUCTION
+
+ Des règles concernant les moeurs dans les trois branches
+ principales de la race arienne: les Indiens, les Grecs et les Romains.
+
+ Du naturalisme et de l'érotisme dans les religions et le culte de
+ l'Inde brahmanique.
+
+ Du lingam, de l'Yoni, du lingam-yoni.
+
+ Expansion du culte naturaliste en dehors de l'Inde et notamment dans
+ l'Asie-Mineure.
+
+AVANT-PROPOS
+
+ LITTÉRATURE ÉROTIQUE DE L'INDE
+ SON ORIGINE ET SON RÔLE RELIGIEUX ET POLITIQUE
+
+LE KAMA-SOUTRA. PLAN DU LIVRE
+
+ TITRE PREMIER
+
+ PRÉLIMINAIRES DU KAMA-SOUTRA
+
+ CHAPITRE I.--Invocation au Dharma, à l'Artha et au Kama. Des mérites
+ relatifs à ceux-ci.
+ Appendice au chapitre premier.
+ 1. Hymne à Kama.
+ 2. Invocations du poème de Lucrèce, de _l'Art d'aimer_ d'Ovide et de la
+ Callipédie.
+
+ CHAPITRE II.--De la possession des soixante-quatre arts libéraux.
+ Appendice au chapitre II.
+ 1. Énumération des arts libéraux donnée par le Lalita-Vistara.
+
+ 2. Quatre classes de femme. Leurs qualités distinctives, tableau.
+ CHAPITRE III.--De la possession des soixante-quatre talents de volupté
+ enseignés par le _Kama-Soutra_.
+ Appendice.
+ 1. Éducation sensuelle dans l'Inde.
+ 2. Sévère en Occident.
+ 3. Éducation selon Ovide.
+
+ LA VIE ÉLÉGANTE.--LES DIVERSES SORTES D'UNIONS SEXUELLES,
+ L'AMOUR PERMIS ET L'AMOUR DÉFENDU
+
+ CHAPITRE I.--La vie élégante ou d'un homme fortuné.
+ § 1. L'intérieur, les amis et la maîtresse.
+ Appendice au § 1.
+ 1º Barthriari, les amours d'un homme fortuné selon les saisons.
+ 2º Visite de Corine à Ovide; une nuit de Cinthie donnée à Properce.
+ § 2. Fêtes religieuses; réunions de société; promenades aux jardins et
+ aux bains publics.
+ Appendice au § 2.
+ 1. Dialogue ou conversation indienne composée de citations des poètes;
+ une citation de Pétrone.
+ 2. La jeune vierge; Catulle, l'Arioste, naïvetés gauloises.
+
+ CHAPITRE II.--Différentes sortes d'unions sexuelles.
+ Appendice.--Deux notes dont une citation du P. Gury.
+
+ CHAPITRE III.--De l'amour permis et de l'amour défendu.
+ Appendice.--1º Les veuves; 2º l'avortement dans l'Inde; à Rome, au
+ temps d'Ovide; 3º décence extérieure dans l'Inde. Nº 4. De
+ l'empêchement à l'union pour alliance dans l'Inde.
+ Doctrine de l'Église; le P. Gury.
+
+ TITRE III
+
+ DES CARESSES ET MIGNARDISES QUI PRÉCÈDENT OU ACCOMPAGNENT
+ L'UNION SEXUELLE.
+
+
+ CHAPITRE I.--Les baisers. Sept sortes de baisers et leur description.
+ Appendice.--1º Bathriari; 2º Ovide; 3º des attouchements permis et
+ défendus. Le P. Gury.
+
+ CHAPITRE II.--Desembrassements ou étreintes, classification et
+ description.
+
+ CHAPITRE III.--Pressions et frictions; marques avec les ongles,
+ égratignures.
+ Appendice.--1º Ovide, frictions: 2º danger des égratignures.
+
+ CHAPITRE IV.--Des morsures. Classification des morsures; comment elles
+ doivent être faites et reçues.
+ Appendice: Ovide--Properce, livre III, élégie VIII.
+
+ CHAPITRE V.--Des diverses manières de frapper, et des petits cris qui
+ répondent aux coups donnés.
+ Appendice.--1º Contenance des femmes dans les jeux amoureux; 2º Ovide,
+ coups; Tibulle, scène violente; 3º Properce, lutte des
+ filles de Sparte; Lucien: Lucius et Palestra.
+
+ CHAPITRE VI.--Querelles entre amants.
+ Appendice.--Ovide, _Art d'aimer_, livre II. Properce, livre IV, élégie
+ VIII, l'Infidélité.
+
+ CHAPITRE VII,--Goûts sexuels divers des femmes des différentes
+ contrées de l'Inde.
+ Appendice.--1º Quelques renseignements sur les femmes de l'Inde.
+ 2º Goûts sexuels des dames romaines sous les Césars.
+ 3º Ce qui en Europe plaît aux femmes, suivant leur
+ nationalité.
+
+ TITRE IV
+
+ DES DIFFÉRENTES MANIÈRES DE SE TENIR ET D'AGIR DANS L'UNION
+ SEXUELLE.
+
+ CHAPITRE I.--Classification des hommes et des femmes d'après les
+ dimensions de leurs organes sexuels; l'intensité de leur
+ passion (génésique); la durée de l'acte sexuel.
+ Appendice.--1º Ovide et Martial; 2º Intensité de la passion; 3º Durée
+ de l'acte charnel; 4º Simultanéité des spasmes.
+
+ CHAPITRE II.--Positions et attitudes diverses dans l'accomplissement
+ de l'acte sexuel qui favorisent la fécondation.
+ Appendice.--1º Ovide, _Art d'aimer_, livre III; 2º Théologiens;
+ 3º Médecins.
+
+ CHAPITRE III.--Attitudes qui ont pour but unique la volupté.
+ Appendice.--1º De la sodomie imparfaite dans l'Inde, de de la sodomie
+ parfaite dans l'Inde, chez les Musulmans, en Grèce et à
+ Rome. 2º Catulle, extrait. 3º Tibulle, extrait. 4º
+ Juvénal, extrait. 5º Chez les Arabes, algériens.
+
+ CHAPITRE IV--Rôle de l'homme dans l'union, actes divers.--Signes de la
+ satisfaction de la femme.
+ Appendice.--Plaisir de la femme dans l'union.
+
+ CHAPITRE V.--Ce qui se passe quand la femme prend le rôle actif.
+ Appendice.--1º Pétrone, le vieillard Eumolpe. 2º Ovide, _l'Art
+ d'aimer_, livre III.
+
+ CHAPITRE VI.--De l'Auparishtaka, ou de l'hyménée avec la bouche.
+ --Nomenclature des degrés divers. Des eunuques et autres
+ personnes qui sont les instrumente de cette union.
+ Amours Lesbiennes, opinions diverses des casuistes de
+ l'Inde.
+ Appendice.--1º Pratique ancienne et actuelle de l'Auparishtaka.
+ 2º Rôle des eunuques dans l'Inde. 3º Autre emploi.
+
+ Note 4. Représentation de l'Auparishtaka et autres obscénités. Nº 5
+ Martial. Note 6. Talents intimes de quelques hommes et de
+ quelques femmes. Nº 7 Docteur Garnier.
+
+ TITRE V
+
+ COMMENT, POUR L'ACTE SEXUEL, ON VIENT EN AIDE A LA NATURE
+
+
+ CHAPITRE I.--Attouchements.--Appendice.--1º Opinion des théologiens.
+ 2º Opinion des médecins, Ambroise Paré, Jules Guyot,
+ Gauthier.
+
+ CHAPITRE II.--Les Apadravyas ou moyen d'augmenter et de diminuer les
+ organes sexuels.
+ Appendice.--1º Préparations astringentes pour les femmes. 2º Ennemis
+ de la virilité. 3º Onanisme mécanique. 4º Scènes
+ d'aphrodysie. Ovide, Properce, l'Arioste.
+
+ CHAPITRE III.--Aphrodisiaques.--Appendice. 1º Ovide. 2º Les
+ aphrodisiaques actuels en Europe, chez les Chinois, chez
+ les Arabes. 3º Principales affections qui mettent en jeu
+ le système génital.
+
+ CHAPITRE IV.--De l'embellissement artificiel.
+ Appendice.--1º Conseils d'Ovide aux belles. 2º Filtres et magie.
+
+ TITRE VI
+
+ DES DIVERSES SORTES DE MARIAGES
+
+ CHAPITRE I.--Préceptes généraux conformes aux lois de Manou.
+ Appendice.--1º Hermaphrodisme. Nº 2. Causes d'empêchement au mariage
+ aux yeux de l'église. Nº 3º Croisements. Nº 4.
+ Anomalies sexuelles.
+
+ CHAPITRE II.--Mode de mariage ordinaire entre gens honorables.
+ Appendice.--1º Conditions matrimoniales. 2º Fêtes du mariage chez les
+ Hindous. 3º Idem chez les Romains, Épithalame de
+ Catulle.
+
+ CHAPITRE III.--La lune de miel.
+ Appendice.--1º Ovide. 2º Docteur Guyot.
+
+ CHAPITRE IV.--Séduction d'une fille en vue du mariage; Moyens de
+ séduction; Signes du consentement de la jeune fille.
+ Appendice.--6º Les soeurs de lait. 7º La séduction autorisée par les
+ brahmanes. 8º Conseils d'Ovide pour la séduction.
+
+ CHAPITRE V.--De la jeune fille qui faît la conquête d'un époux.
+ Appendice.--1º Chant des bayadères, entretien d'un homme et d'une
+ femme en route. 2º La jeune chinoise.
+
+ CHAPITRE VI.--Formes du mariage.
+ Appendice.--Ce qui constitue le lien ou le sacrement d'après les
+ Brahmes et d'après l'église.... 145
+
+ TITRE VII
+
+ LE HAREM ROYAL
+
+ CHAPITRE I.--Rapports du roi avec ses épouses.
+ Appendice.--1º Devoirs que l'usage imposait au roi envers ses épouses.
+ 2º Les bayadères.
+
+ CHAPITRE II.--Intrigues du roi.
+ Appendice.--1º Les amours du roi Agnivarna. 2º Luxe et débauche des
+ empereurs romains.
+
+ CHAPITRE III.--Intrigues des femmes du harem.
+ Appendice. Description des bâtiments du harem d'Agra.
+
+ TITRE VIII
+
+ DEVOIRS DES ÉPOUSES
+
+ CHAPITRE I.--Devoirs d'une femme quand elle est la seule épouse.
+ Appendice.--_Nos_ 1, 2, 3, 4 et 5. La femme d'après Manou, d'après
+ Hésiode (Mythe de Pandore). Situation actuelle de la
+ femme dans l'Inde.
+ Note 5. Sa situation chez les chrétiens. Devoir conjugal.
+
+ CHAPITRE II.--Devoirs de l'épouse la plus âgée envers les épouses
+ jeunes de son mari.
+
+ CHAPITRE III.--Devoirs de la plus jeune épouse.
+
+ CHAPITRE IV.--Devoirs d'une veuve laissée vierge et remariée.
+ Appendice.--1º Veuves indiennes. 2º Properce, les Sultys en Orient.
+
+ CHAPITRE V.--Devoirs d'une femme qui ne compte plus pour son mari.
+
+ CHAPITRE VI.--De l'homme qui a plusieurs épouses.
+ Appendice.--1º Galanterie obligatoire; douceur envers les femmes. 2º
+ Travaux et Habillements des femmes.
+
+ TITRE IX
+
+ RAPPORTS AVEC LES FEMMES DES AUTRES
+
+ CHAPITRE I.--Obstacles aux rapports avec une femme mariée.
+ Appendice.--1º L'érotomanie. 2º Juvénal. Conseils d'Ovide. 3º Dans
+ l'Inde: l'amitié exclut l'amour.
+
+ CHAPITRE II.--Hommes heureux auprès des femmes.
+
+ CHAPITRE III.--Femmes qui se donnent facilement.
+ Appendice.--1º Ovide. 2º Catulle. 3º Juvénal. 4º Pétrone, le
+ Satyricon. 5º Cruauté des dames romaines. 6º Ovide.
+ Juvénal.
+
+ CHAPITRE IV.--Manière de faire la connaissance d'une femme que l'on
+ désire.
+ Appendice.--Conseils d'Ovide, Properce.
+
+ CHAPITRE V.--Comment on reconnaît la disposition d'esprit d'une femme.
+ Appendice.--Ovide, _Art d'aimer_.
+
+ CHAPITRE VI.--Conclusion au Titre IX.
+ Appendice.--Properce et éloges de Cynthie, plaintes contre elle.
+
+ TITRE X
+
+ COURTAGE D'AMOUR
+
+ CHAPITRE I.--Des gens avec lesquels on peut se lier en vue de leur
+ utilité pour l'amour, bien qu'ils soient d'une condition
+ inférieure.
+ Appendice.
+
+ TITRE XI
+
+ CATÉCHISME DES COURTISANES.
+
+ CHAPITRE I.--Des différentes classes de courtisanes.
+ Appendice.--Nº 1. Barthriari. Nº 2. Properce. Nº 3. La tour des
+ regrets.
+
+ CHAPITRE II.--Des mobiles qui doivent les diriger.
+ Appendice.--Note 1. Ovide demande que les belles soient faciles aux
+ poètes.--Note 2. Tibulle conseille à Chloé d'accorder, à un
+ adolescent des faveurs gratuites.--Note 3. Les poètes.
+ --Note 4. Ne soyez point jaloux.--Note 9. Il les engage à
+ fuir les bellâtres.
+
+ CHAPITRE III.--Différentes sortes de gains des courtisanes, emploi
+ qu'elles doivent en faire.
+ Appendice.--1º Dons aux Brahmes à faire par les courtisanes de premier
+ ordre. 2º Conseils d'une proxénète à la maîtresse d'Ovide
+ et réponse d'Ovide. 3º Les quatre maîtresses de Tibulle.
+
+ CHAPITRE IV.--De la courtisane qui vit avec un homme comme son épouse.
+ Appendice.--Périclès et Aspasie.
+
+ CHAPITRE V.--Manière de se faire donner beaucoup d'argent par l'amant,
+ de le congédier et de le reprendre.
+ Appendice.--Martial. Lucien.
+
+ CHAPITRE VI.--Moyens de se débarrasser d'un amant.
+ Appendice.--1º Properce, la corruptrice Achantis.
+
+ CHAPITRE VII.--De l'opportunité de reprendre un ancien amant.
+ Appendice.--Conseils d'Ovide.
+
+ CHAPITRE VIII.--1º Profils et pertes des courtisanes. 2º Profits mêlés
+ de pertes. 3º Pertes en vue d'un profit futur. 4º
+ Pertes sèches. 5º Pertes en entraînant d'autres
+ pertes. 6º Doute sur le mérite religieux.
+
+ CHAPITRE IX.--1º Établissement d'une fille de courtisane. 2º Un
+ courtisane marie sa fille pour un an quand elle
+ devient pubère. 3º Mariage des jeunes filles de la
+ domesticité.
+
+ CONCLUSION
+
+ LE MYSTICISME ÉROTIQUE DANS L'ANTIQUITÉ
+
+ I.--L'Érotisme sacré chez les Hindous, les Grecs et les Sémites.
+ II.--Le Gita Govinda.
+ III.--La mort d'Adonis.
+ IV.--Le Cantique des Cantiques.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le Kama Soutra, by Vatsyayana
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14609 ***