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Depuis la promiscuité sans +limites des tribus sauvages jusqu'à la prohibition absolue de l'oeuvre +de chair en dehors du mariage, que de degrés divers dans la liberté +accordée aux rapports sexuels par l'opinion publique et par la loi +sociale et religieuse! A l'exception des Iraniens et des Juifs, toute +l'antiquité a considéré l'acte charnel comme permis, toutes les fois +qu'il ne blesse pas le droit d'autrui, comme par exemple le commerce +avec une veuve ou toute autre femme complètement maîtresse de sa +personne. Toutefois la Chine, la Grèce et Rome ont honoré les vierges, +et l'Inde les ascètes voués à la continence à titre de sacrifice. + +Au point de vue de la raison seule et d'une conscience égoïste, la +tolérance des Indiens et des païens parait naturelle et la règle sévère +des Iraniens semble dictée par l'intérêt social ou politique; aussi +cette règle n'a-t-elle été imposée qu'au nom d'une révélation par +Zoroastre et par Moïse. + +De là deux grandes divisions entre les peuples sous le rapport des +moeurs; chez les uns la monogamie est obligatoire, chez les autres la +polygamie est permise sous toutes les formes qu'elle peut revêtir, y +compris le concubinage et la fornication passagère. Dans l'antiquité on +doit, entre les peuples qui n'admettent pas de révélation, distinguer +sous le rapport des moeurs: d'une part, les Ariahs de l'Inde chez +lesquels la religion et la superstition se mêlent intimement et +activement à tout ce qui concerne les moeurs, dans un intérêt politique, +avec absence de génie artistique; et d'autre part, les Ariahs +d'Occident, c'est-à-dire les Grecs et les Romains chez lesquels ce culte +a été seulement la manifestation extérieure des moeurs, sans direction +ni action marquée sur elles, et où le génie artistique a tout idéalisé +et tout dominé. + +Ainsi le naturalisme des Brahmes, l'antiquité payenne et les principes +de l'Iran ou d'Israël, dont a hérité le Christianisme, forment trois +sujets d'études de moeurs à rapprocher et à faire ressortir par leurs +contrastes. La matière se trouve: pour le premier sujet, dans les +scholiastes et les poètes du brahmanisme; pour le second, dans la +littérature classique, principalement dans les poètes latins sous les +douze Césars; pour le troisième, dans les auteurs modernes sur les +moeurs, savants et théologiens. Ces auteurs sont universellement connus +et il suffira d'en citer quelques extraits. Mais il est nécessaire de +donner, dans cette introduction, d'abord des renseignements sommaires +sur les Iraniens, puis des détails plus complets sur les Brahmes. + +LES IRANIENS.--Il paraît établi que le Mazdéisme est postérieur au +XIXe siècle avant Jésus-Christ, époque où commence l'ère védique, et +antérieure au VIIIe siècle avant Jésus-Christ; d'où l'on conclut +que l'auteur de l'Avesta a précédé la loi de Manou et n'a pu être +contemporain de Pythagore comme l'affirment quelques historiens grecs. +Peut-être d'ailleurs Zoroastre est-il un nom générique (comme l'ont +été probablement ceux de Manou et de Bouddha) qui désigne une série de +législateurs dont le dernier serait celui que Pythagore aurait connu à +Babylone et à Balk où il tenait école. + +L'antique Iran était à l'est du grand désert salé de Khaver, autrefois +mer intérieure; son centre était Merv et Balk. Tout près était, sinon +le berceau de la race Aryenne, au moins sa dernière station, avant la +séparation de ses deux branches asiatiques. + +On s'accorde à reconnaître dans Zoroastre un réformateur qui voulut +relever son pays succombant à l'exploitation des Mages (magiciens) et à +l'inertie, et le régénérer par le travail, surtout agricole, et par le +développement de la population fondé sur le mariage, les bonnes moeurs +et les idées de pureté. Voici ses deux préceptes essentiels que nous +retrouvons dans la loi de Moïse: + +Eviter et purifier les souillures physiques et morales; avoir des moeurs +pures pour augmenter la population. Zoroastre recommande l'art de guérir +et proscrit la magie, son code n'est qu'une thérapeutique morale et +physique. + +Il peut, ainsi que quelques-uns le prétendent de Moïse, avoir emprunté +à l'Égypte une grande partie de ses préceptes sur les souillures et les +purifications. + +Ce qui domine dans la morale de Zoroastre, c'est l'horreur du mensonge; +ce trait ne se trouve dans aucune des religions de l'Orient ni dans le +caractère d'aucune de ses races, sauf les Iraniens et les Bod (anciens +Scythes). + +Comme principe, il paraît dériver de la quasi-adoration de la lumière, +qui fait le fond du Mazdéisme. On doit certainement aussi en faire +honneur à la droiture et à l'élévation de caractère de son fondateur. + +Les aspirations morales du Mazdéen, sa conception de la vie, du devoir +et de la destinée humaine, sont exprimées dans la prière suivante: + +«Je vous demanderai, ô Ozmuzd, les plaisirs, la pureté, la sainteté. +Accordez-moi une vie longue et bien remplie. Donnez aux hommes des +plaisirs purs et saints, qu'ils soient _toujours engendrant, toujours +dans les plaisirs_.» + +«Défendez le sincère et le véridique contre le menteur et _versez la +lumière_.» + +Après le mensonge, le plus grand des crimes, aux yeux de Zoroastre, est +le libertinage, tant sous la forme d'onanisme ou d'amour stérile que +sous celle d'amour illégitime et désordonné. + +La perte des germes fécondants est la plus grande faute aux yeux de la +société et de Dieu. + +L'Iranien sans femme est dit «_au dessous de tout_.» + +Le père dispose de sa fille et le frère de sa soeur. + +La jeune fille doit être vierge. Le prêtre dit au père: «Vous donnez +cette vierge pour la réjouissance de la terre et du ciel, pour être +maîtresse de maison et gouverner un lieu.» + +L'acte conjugal doit être sanctifié par une prière: «Je vous confie +cette semence, ô Sapondamad» (la fille d'Ozmuzd). + +Chaque matin, le mari doit invoquer Oschen (qui donne abondamment les +germes). + +Si l'amant se dérobe, la femme qu'il a rendue mère a le droit de le +tuer. + +L'infanticide et le concubinage sont punis de mort, mais la loi n'édicte +rien contre les femmes «publiquement amoureuses, gaies et contentes, qui +se tiennent par les chemins et se nourrissent au hasard de ce qu'on leur +donne.» Cette tolérance est une sorte de soupape ouverte aux passions +pour empêcher le concubinage et l'adultère. + +Zoroastre recommande aussi l'accouplement des bestiaux. + +Il prescrit de traiter les chiens presque aussi bien que les hommes; +sera damné celui qui frappera une chienne mère. Dans tout l'Orient on ne +retrouve qu'au Thibet ce soin presque pieux pour les chiens. Outre les +préceptes sur le mariage et les souillures, il y a beaucoup d'autres +points de ressemblance entre l'Avesta et la Bible. M. Renan en a conclu +qu'il y a eu certainement un croisement entre le développement iranien +et le développement juif. M. de Bunsen a publié un livre pour démontrer +que le Christianisme n'est autre chose que la doctrine de Zoroastre, +transmise par un certain nombre d'intermédiaires jusqu'à saint Jean dont +l'évangile est, selon quelques uns, l'expression de la doctrine secrète +de Jésus, de sa métaphysique. Il soutient que la formule «je crois au +père, au fils et à l'esprit» à laquelle se réduisait, d'après M. Michel +Nicolas, le _Credo_ des premiers chrétiens, n'est pas juive, mais +qu'elle vient de Zoroastre. + +Il n'est point surprenant qu'un homme d'imagination identifie ainsi deux +doctrines qui se rapprochent beaucoup par leur pureté. + +M. Emile Burnouf, de son côté, pense que ce _Credo_ était aussi celui +des Ariahs dans l'Ariavarta, ce qui peut se concilier avec la thèse de +Mr de Bunsen. + +Le même auteur fait dériver la symbolique chrétienne du culte primitif +des Ariahs. + +Ce sont là de brillants aperçus plutôt que des faits rigoureusement +acquis à la science. Ce qui n'est point contesté, c'est l'identité +presque parfaite des règles sur les moeurs chez les Iraniens et chez les +juifs, et par suite chez les chrétiens. Pour qu'on en soit frappé, il +suffit de rappeler: + +1° Les préceptes du Décalogue: VIe «Tu ne forniqueras point»; «IXe Tu ne +désireras pas la femme de ton prochain»; ou bien le 6e commandement de +Dieu: «L'oeuvre de chair tu ne feras, qu'en mariage seulement», et le 9e +«Luxurieux point ne seras, de corps ni de consentement.» + +2° La doctrine de l'Eglise sur l'Onanisme (Père Gury, théologie morale). + +«La pollution consiste à répandre sa semence sans avoir commerce avec +un autre; la pollution directe parfaitement volontaire est toujours un +péché mortel.» + +«Toute effusion de semence, faite de propos délibéré, si faible qu'elle +soit, est une pollution et par suite un péché mortel.» + + +«DE L'ONANISME EN PARTICULIER» + +«L'onanisme tire son nom d'Onam, second fils du patriarche Juda, qui +après la mort de son frère Her, fut forcé, selon la coutume, d'épouser +sa soeur Thamar pour donner une postérité à son frère. Mais, +s'approchant de l'épouse de son frère, il répandait sa semence à terre +pour que des enfants ne naquissent pas sous le nom de son frère. Aussi +le Seigneur le frappa parce qu'il faisait une chose abominable (Genèse +XXXVIII, 9 et 10). + +«922.--L'onanisme volontaire est toujours un péché mortel en tant que +contraire à la nature; aussi il ne peut jamais être permis aux époux, +parce que: + +1° Il est contraire à la fin principale du mariage et tend en principe à +l'extinction de la société et par conséquent renverse l'ordre naturel; + +2° Parce qu'il a été défendu strictement par le législateur suprême et +créateur, comme il résulte du texte précité de la Genèse.» + + +L'INDE.--Dans l'Inde la morale se confond avec la religion, et la +religion avec les Brahmes. Ce sont trois termes qu'on ne peut séparer +dans un exposé. Nous nous étendrons donc quelque peu sur les Brahmes. + +Les moeurs des Ariahs paraissent avoir été pures dans l'Aria-Varta, +berceau commun des Ariahs asiatiques, et dans le Septa Sindou leur +première conquête dans l'Inde, entre la vallée délicieuse de Caboul et +la Serasvati. + +L'épouse était une compagne aussi respectée que dévouée. + +Le culte était privé, le père de famille pouvait, même sans le poète ou +barde de la tribu, consommer le sacrifice; mais bientôt le poète imposa +sa présence et il devint prêtre. + +Dans le principe rien ne distinguait les prêtres du corps des Ariahs ou +Vishas, pasteurs; ils étaient, comme les autres membres de la tribu, +pasteurs, agriculteurs, guerriers, souvent les trois à la fois. + +A la fin de la seconde période védique (la seconde série des hymnes), le +sacerdoce s'établit avec le culte public. + +On adore Indra soleil, qu'on agrandit pour en faire Vichnou soleil. + +Des hymnes font de Roudra un dieu en deux personnes. + +C'est le souffle impur lorsqu'il vient des marais sub-himmalayens, le +dieu purificateur quand il chasse l'air empesté des bas-fonds et des +jungles. + +Quand la conquête embrasse tout le pays entre la Sérasvati et la +Jumma, l'aristocratie guerrière se forme en même temps que la caste +sacerdotale. + +Les Ariahs ont à combattre les _Daysous noirs_ habitants des montagnes +et les _Daysous jaunes_ (sans doute de la race mongole) qui occupent les +plaines; ces derniers sont avancés dans la civilisation, combattent sur +des chars, ont des villes avec enceintes. Quand ils sont assujettis, les +Brahmes leur empruntent le culte des génies qui était leur religion. + +Dans la vallée du Gange, les Ariahs se civilisent et se corrompent; les +Brahmes favorisent l'établissement de petites monarchies pour tenir en +bride les guerriers (Kchattrias) et parmi les compétiteurs ils appuient +ceux qui les soutiennent. + +Quelques-uns sont guerriers et rois. + +Ils se font les gourous (directeurs de Conscience) et les pourohitas +(officiants) des rajahs. + +Pour acquérir un grand prestige, ils établissent le noviciat des jeunes +Brahmes et l'ascétisme des vieillards. + +Jouissant de la paix par la protection des Radjas (princes guerriers), +les Brahmes se divisent en deux camps; les uns n'admettent comme +efficaces pour le salut que la foi et la prière (la backti), les autres +proclament la souveraineté de la boddhi ([Grec: sorich] des Grecs, la +connaissance). + +A la période védique succède la période héroïque, l'Inde des Kchattrias, +qui dure plusieurs siècles pendant lesquels les Ariahs s'emparent: +d'abord du cours inférieur du Gange, puis du reste de la péninsule. + +Pendant que les guerriers achèvent la conquête, les trois classes se +distinguent et se séparent de plus en plus, les Brahmes s'emparent de +tous les pouvoirs civils et judiciaires. + +Les Brahmes et les Kchattrias se disputent le pouvoir; les premiers, +pour flatter la foule, adoptent ses superstitions et ses dieux, ils font +appel aux races non-aryennes et principalement aux peuplades guerrières +à peine soumises; avec leur aide et celle de quelques rois qui se +déclarent pour eux, ils exterminent les Kchattrias dans le sud et ne +leur laissent ailleurs qu'un rôle subordonné. + +Ils composent alors une série d'ouvrages théologiques qui change la +religion et qui leur donne la possession exclusive de tout ce qui touche +au culte. Le couronnement de l'oeuvre est la loi de Manou qui consacre +leur suprématie sur tous et en toute chose et achève l'abaissement +physique et moral des classes serviles vouées, même à leurs propres +yeux, par la doctrine de la métempsycose, à une déchéance irrémédiable. + +C'est ainsi que les Pariahs se croient eux-mêmes inférieurs à beaucoup +d'animaux. Par la peur, par la corruption, par le dogme de l'obéissance +aveugle à la coutume immuable, l'institution de Manou a vécu plus +qu'aucune autre et on ne saurait en prévoir la fin. Jamais et nulle part +on n'a poussé aussi loin que les Brahmes l'habileté théocratique pour +l'asservissement. + +Ce qui était resté des Kchattrias et la caste entière des Vessiahs +(Vishas) supportaient avec impatience l'arrogance et les privilèges +exorbitants des Brahmes. + +Les théosophes et les ascètes, en dehors de leur caste, les combattaient +dans le champ de la spéculation. + +Tous ces adversaires se réunirent dans le Bouddhisme; il eut une telle +faveur que tout ce qui avait une certaine valeur morale entrait dans les +couvents bouddhiques: les Brahmes délaissés et réduits à leurs propres +ressources vécurent de leurs biens et des métiers que Manou leur permet +en temps de détresse. Mais ils n'abandonnèrent point la partie. Tandis +que le célibat bouddhique dévorait les hautes castes qui leur étaient +opposées et ne laissait rien pour le recrutement du corps religieux, +les brahmes se maintenaient par l'esprit de famille, et à force de +persévérance, de talents, d'habileté et d'astuce, ils parvenaient à +supprimer le bouddhisme. + +Par une série de transformations, les Brahmes ont fait de la +divinisation de la vie et de la génération, l'essence même de la +religion. Aujourd'hui les Hindous se divisent en deux grandes +sectes:--les adorateurs de Siva, autrefois Roudra, qui portent au +bras gauche un anneau dans lequel est renfermé le lingam-yoni, sorte +d'amulette figurant l'accouplement des organes des deux sexes, (verenda +utriusque sexus in actu copulationis),--et ceux de Vishnou qui portent +au front le Nahman. C'est une sorte de trident tracé à partir de +l'origine du nez. La ligne verticale du milieu est rouge et représente +le flux menstruel; les lignes droites latérales sont d'un gris cendré et +figurent la semence virile. + +En introduisant la sensualité dans tout ce qui touche à la religion, les +Brahmes avaient eu deux objectifs. + +Arracher au Bouddhisme et captiver par des images de leur goût grossier +les Hindous, surtout ceux de la caste servile incapables d'atteindre aux +délicatesses du sentiment et de l'idéal. C'était avec la représentation +sculpturale des scènes mythologiques qui avait un certain mérite, non de +forme, mais de mouvement, le moyen le plus facile et peut-être unique +de plaire aux yeux; c'était aussi une concession aux cultes locaux +antérieurs à la conquête, qui purent ainsi se continuer dans le sein du +Panthéisme. + +Le second objectif des Brahmes, celui-là fondamental et non point +seulement une arme et un expédient de circonstance, nous est indiqué par +la prescription de Manou: «chacun doit acquitter la dette des ancêtres» +(avoir au moins un fils pour lui fermer les yeux). + +Le but était d'empêcher la diminution numérique et par suite +l'effacement de la race des Ariahs, aujourd'hui représentée uniquement +par les Brahmes, et aussi de développer la population servile dont +le travail était la source principale de la richesse publique. Le +législateur pensait sans doute qu'il fallait exciter les passions chez +un peuple physiquement assez faible, d'un tempérament lymphatique, +disposé à l'anémie par l'insuffisance d'une alimentation exclusivement +végétale et par l'accablement du climat. + +La religion naturaliste ou érotique de l'Inde a commencé par l'adoration +de Siva, confondu d'abord avec le fétiche du membre viril, le linga. +Le linga, qu'on rencontre partout dans l'Inde, sur les routes, aux +carrefours et places-publiques, dans les champs n'est point ce qu'était +dans l'antiquité payenne le phallus, une image obscène et quelquefois un +objet d'art. Si on n'était point averti, on le prendrait pour une borne +presque cylindrique, c'est-à-dire un peu plus large à la base qu'au +sommet, laquelle se termine par une calotte sphérique fort aplatie et ne +présentant aucune saillie sur le fût. Celui que j'ai rapporté de l'Inde +avait une hauteur d'un mètre, un diamètre moyen de 0,25 à 0,30 m. et +reposait sur une base également en granit d'un mètre et demi de côté, +clans laquelle était creusée au pied du fût une sorte de rainure +circulaire représentant le pli du yoni (partie sexuelle de la femme) +figuré par la base, ainsi que cela a lieu généralement. + +Ainsi, même aujourd'hui, après trente siècles peut-être, le linga et +l'yoni ne sont point des images qui parlent aux sens, ce sont des corps +géométriques servant de symboles, des fétiches. + +Comme il ne s'est trouvé aucune trace de fétichisme chez les Ariahs +de l'époque védique, ni aucun autre fétiche dans le culte brahmanique +postérieur, il faut penser que le linga est le fétiche probablement très +ancien d'une race assujettie, peut-être les Daysous noirs, et que les +Brahmes, pour s'attacher cette race, adoptèrent Siva et le linga, +en confondant à dessein Siva avec Roudra, le dieu védique qui s'en +rapprochait le plus par ses attributs: Siva était sans doute le dieu +national d'une partie notable de l'Inde avant la conquête Aryenne; car, +dès le commencement, il a reçu la qualification d'Issouara, l'être +suprême. + +Le linga n'avait point pénétré dans la religion védique, où il n'y a +point de culte du phallus. Stevenson et Lassen lui attribuent, avec +beaucoup de preuves à l'appui de leur opinion, une origine dravidienne +(la langue dravinienne, aujourd'hui le tamoul, est en usage dans tout le +sud de la péninsule). + +Le linga apparaît dans la religion des Brahmes en même temps que le +Sivaïsme, et celui-ci s'y montre immédiatement après la période des +hymnes; quelques morceaux du yagur-véda (véda du cérémonial) supposent +un état déjà avancé de la religion sivaïste. + +Le temple d'Issouara (Siva, être suprême) à Benarès paraît avoir été +très ancien; il était dans toute sa splendeur lors de la visite du +pèlerin chinois Fa-Hien. + +Encore aujourd'hui, c'est le sivaïsme qui domine à Benarès, la ville +sainte et savante par excellence. + +Plusieurs passages du Mahabarata ont trait au culte de Siva et du +linga; les Épopées, bien que Vichnouistes, supposent une prépondérance +antérieure du culte de Mahadèva (le grand dieu, Siva, l'être existant +par lui-même). + +Dans les premières légendes bouddhistes, le Lalita-Vistara, par exemple, +Siva vient immédiatement après Brahma et Çakra (Indra). On sait qu'il +y a toujours eu grande sympathie et nombreux rapprochements entre le +bouddhisme et le sivaïsme, sans doute parce que ce dernier était très +rationnaliste et presque monothéiste, tandis que le vishnouvisme +représentait le panthéisme et l'idolâtrie. Le sivaïsme est resté +longtemps la religion professionnelle des Brahmes lettrés. + +Il y a maintenant dans le sud de l'Inde une secte spiritualiste qui +prétend professer le sivaïsme primitif. Elle a eu pour interprète +Senathi Radja dans son livre: «le sivaïsme dans l'Inde méridionale.» + +Le sivaïsme, dit l'auteur, paraît être la plus ancienne des religions; +l'ancienne littérature dravidienne est entièrement sivaïste. Agastia est +le premier sage qui a enseigné le monothéisme sivaïste, bien avant les +six systèmes de philosophie hindoue, en le fondant à la fois sur les +Vedas et sur les Agamas, écrits qui n'ont jamais été traduits dans +aucune langue européenne. Voici le résumé de la doctrine monothéiste: + +«Tout est compris dans les trois termes: Dieu, l'âme, la matière. + +Issouara ou Siva ou Dieu est la cause efficiente de l'univers, son +créateur et sa providence. + +Siva est immuable, omnipotent, omniscient et miséricordieux, il remplit +l'univers et pourtant il en diffère. + +Il est en union intime avec l'âme humaine immortelle, mais il se +distingue des âmes individuelles qui sont inférieures d'un degré à +son essence. Son union avec une âme devient manifeste quand celle-ci +s'affranchit du joug des sens, ce qu'elle ne peut faire sans la grâce +dont Siva est le dispensateur. + +La matière est éternelle et passive, c'est Siva qui la meut; il est +l'époux de la nature entière qu'il féconde par son action universelle. + +Il n'y a qu'un dieu, ceux qui disent qu'il y a plusieurs dieux seront +voués au feu infernal. + +La révélation de Dieu est une, la destinée finale est une, la voie +morale pour l'humanité tout entière est une.» + +De là vient sans doute le renseignement suivant, donné par l'abbé +Dubois: chaque Brahmane dirait à son fils au moment de l'initiation: +«Souviens-toi qu'il n'y a qu'un seul Dieu; mais c'est un dogme qu'il ne +faut point révéler parce qu'il ne serait point compris.» + +Siva est le dieu de l'Inde qui a le plus de sanctuaires et le linga est +le symbole le plus répandu. On le trouve à profusion au Cambodge où, +tous les ans, à la fête du renouveau, on promène dans les rues en +procession un immense linga creux dans lequel se tient un jeune garçon +qui en forme la tête épanouie. + +Chose curieuse! Le linga est la matière d'un ex-voto très commun pour +les ascètes au Cambodge. Voici, un peu abrégée, la dédicace d'un linga +par l'un d'eux (_Journal de la Société asiatique_). + +Om, adoration à Siva. + +1°.--2°.--3°.--Formules préliminaires d'adoration à Siva. + +4°. Le linga érigé par l'ascète Djana-Priga dans le temps de l'ère Çaka +exprimée par le chiffre 6, les nuages 7 et les ouvertures du corps +9, soit le nombre 976; respectez-le, habitants des cavernes (ermites +ascètes) voués à la méditation de Siva qui a résidé en lui. + +5°. Réfugié auprès de tous ceux qui ont pour occupation la science du +maître des maîtres du monde (Siva), il l'a donné (le linga) à tous pour +protéger le sattra (le soma offert en sacrifice comme symbole de la +semence divine de Siva) de ces ascètes aux mérites excellents, l'ayant +tiré des entrailles de son corps. + +6°. C'est le Seigneur en personne (le linga est Siva lui-même), se +disaient tous ceux qui ont des mérites excellents (les ascètes). Aussi +vouèrent-ils une affection éternelle à ce yoghi aspirant à la délivrance +(celui qui avait donné le linga). + +7°. Pour lui, abattus par des haches telles que celles de Maïtri, et +précipités dans cet océan qu'on appelle la qualité de bonté (la qualité +de bonté embrassait tout ce qui est excellent et saint), _les arbres +qu'on appelle les six ennemis_ (les six sens) ne porteront plus aucun +fruit. + +8°. Sorti d'une race pure, il a accompli les oeuvres viriles qu'il avait +à accomplir. Et maintenant, son âme purifiée a en partage la béatitude +suprême (même avant la mort dans sa retraite, etc.). + +9°. On voit par cette dédicace que le voeu ou la consécration d'un linga +était un acte d'austérité et que le linga, comme Siva, avait un culte +plutôt sévère qu'aimable. + +Le culte de Priape, en Grèce, paraît avoir eu à peu près le même +caractère. C'était une divinité rurale dont le délicieux roman de +Daphnis et Chloé nous donne une idée respectable et sympathique, +nullement licencieuse. Ce caractère paraît avoir changé à Rome par +l'effet du progrès de l'érotisme dans toutes les religions de l'Inde. +D'après Richard Payne, auteur du _Culte de Priape_, Priape y avait un +temple, des prêtres, des oies sacrées. On lui amenait pour victimes de +belles filles qui venaient de perdre leur virginité. + +La haute antiquité du culte du linga dans l'Inde et la certitude +aujourd'hui acquise d'une expansion ou éruption de l'hindouisme vers +l'Occident, antérieur aux sept sages de la Grèce, rendent très probable +l'opinion que c'est de l'Inde qu'est venu le culte phallique; d'abord +associé sans doute à celui des divinités assyriennes et phéniciennes +dont l'une a pu représenter Siva, il s'établit ensuite avec éclat dans +l'île de Chypre qui lui fut consacrée tout entière. Il passa de là dans +l'Asie Mineure, en Grèce et en Italie. + +Rien de surprenant que, dans ces contrées où l'art était tout, le linga, +encore fétiche à Paphos, se soit transformé en une image que les idées +des anciens sur les nudités, absolument différentes des nôtres, ne +faisaient point considérer comme obscène et que la sculpture s'efforçât +de rendre aussi belle et aussi gracieuse qu'aucune autre partie du corps +humain. C'est ce que l'on voit dans la statue de l'Hercule phallophore +qui porte une corne d'abondance remplie de phallus, et dans un grand +nombre de camées antiques. Sans doute on mit beaucoup de lingas ou +priapes pour servir de délimitation ou de repère dans les champs et les +jardins. De là l'origine du dieu champêtre Priape. C'est la prédominance +primitive de l'énergie mâle qui se continua dans la Grèce, tandis que, +peu à peu, dans l'Inde, l'énergie femelle prenait le dessus. Chez les +poètes anciens jusqu'à Lucrèce, Vénus est la déesse de la beauté, de +la volupté, des amours faciles, des jeux et des ris plutôt que de la +fécondité. Junon avait pour les épouses ce dernier caractère plus +peut-être que Vénus; et une autre déesse, Lucine, présidait aux +accouchements. Ce fut probablement par l'effet de la pénétration des +idées indiennes transformées, au sujet des énergies femelles, et +peut-être aussi par un progrès naturel, que les poètes philosophes tels +que Lucrèce célébrèrent Vénus comme la _mère universelle: Venus omnium +parens_. + +Le culte de Vénus dans l'île de Chypre réunit beaucoup de traits du +culte naturaliste de l'Inde à la prostitution sacrée des religions +assyriennes et phéniciennes, le tout relevé par l'arc grec. + +Le temple de Paphos dessinait un rectangle (forme des temples indiens et +grecs) de dix-huit mètres de longueur sur neuf mètres de largeur. Sous +le péristyle, un phallus d'un mètre de hauteur, érigé sur un piédestal, +annonçait l'objet du culte. Au milieu du temple se dressait un cône d'un +mètre de hauteur (forme du linga), symbole de l'organe générateur. + +Tout autour du cône étaient rangées de nombreuses déesses dans des +poses appropriées au culte du temple (comme les gopies autour du dieu +Krishna). + +La statue de la déesse placée dans le sanctuaire a l'index de la main +droite dirigé vers le pubis (Latchoumy, la déesse de la fécondité, +figure dans les bas-reliefs des pagodes avec un doigt placé +immédiatement au-dessous du pubis). + +Le bras gauche s'arrondit à la hauteur de la poitrine et l'index de la +main gauche est dirigé vers le mamelon du sein droit; on se demande si +c'est un appel à la volupté ou l'indication de l'allaitement. + +Cette statue, oeuvre admirable de Praxitèle, est surtout gracieuse et +délicate; c'est la volupté idéalisée (voir à ce sujet le chapitre des +amours de Lucien). + +L'aphrodite phénicienne est au contraire un type réaliste; elle a les +formes massives, les flancs larges et robustes, la poitrine rebondie, +les hanches et le bassin largement développés; tout en elle respire la +luxure. + +A l'entrée de tous les temples naturalistes de Chypre, de la Phénicie, +se dressent des colonnes de formes diverses, symboles de l'organe mâle. +Il y avait toujours deux de ces symboles, colonnes ou obélisques, devant +les temples construits par les Phéniciens, y compris celui de Jérusalem. + +Des érudits attribuent cette origine, comme emprunt fait au temple de +Jérusalem, aux deux tours ou flèches de nos cathédrales gothiques; +l'auteur du _Génie du christianisme_ ne s'en doutait guère! Et cependant +les menhirs de la Basse-Bretagne, tout à fait semblables à ceux d'une +grande région du Décan, paraissent avoir appartenu au même culte +naturaliste[1]. + +Remarquons que les Sivaïstes et les Phéniciens, ceux-ci comme Sémites, +avaient, outre les mêmes symboles, les mêmes croyances monothéistes. + +Ce qu'on adorait à Paphos et dans les autres temples naturalistes, +c'était la volupté souveraine par l'union des sexes, l'amour universel +dans le monde, la force productrice chez les êtres animés. + +[Note 1: Mgr Laouénan.--Les monuments celtiques sont très communs dans +l'Inde; dans les plaines rocheuses qui s'étendent parmi les massifs des +gates orientales jusqu'à la Nerbudda et aux monts Vindhyas, on rencontre +à chaque pas pour ainsi dire des constructions identiques à celles qui +existent au nord et à l'ouest de l'Europe. D'après la tradition locale +ou l'opinion des habitants intelligents, les menhirs représentent le +linga. Les étymologies appuient cette opinion.] + +Dans les fêtes d'Adonis dont la légende est un mythe solaire, on +célébrait le retour du soleil et de l'amour universel par des transports +de joie, des chants et des danses orgiaques (comme dans le culte de +Krishna, incarnation de Vishnou-Soleil). + +Alors avaient lieu les prostitutions sacrées considérées comme des +sacrifices (elles ont de l'analogie avec les Sakty pudja, sacrifices de +la Sackty, que nous verrons plus loin s'établir dans le Sivaïsme). + +«Sous de légers berceaux de myrthe et de laurier, sous des tentes +enguirlandées de fleurs, se tenaient les Hériodules, prêtresses de la +déesse, jeunes et belles esclaves grecques ou syriennes; elles étaient +couvertes de bijoux, vêtues de riches étoffes, coiffées d'une mitre +enrichie de pierreries, de laquelle s'échappaient les longues tresses +de leurs noires chevelures entremêlées de guirlandes de fleurs dans +lesquelles se jouait une écharpe écarlate. Sur leurs poitrines aux +seins fermes et arrondis, que protégeait une gaze légère, pendaient +des colliers d'or, d'ambre et de perles ou de verre chatoyant, comme +insignes de leur office religieux; elles tenaient à la main un rameau de +myrthe et la colombe, l'oiseau de Vénus.» + +Ainsi parées, elles attendaient souriantes et toujours prêtes à célébrer +le doux sacrifice en l'honneur de la déesse avec tous ceux qui les en +priaient. + +Partout où domine le culte du Linga ou de ses équivalents, on est obligé +de voir une émanation du Sivaïsme primitif, divinisation du pouvoir +rénovateur, avec un rôle secondaire pour la déesse de la beauté (dans +l'Inde, Parvati, la femme de Siva). + +Dans cette période reculée, Siva est la cause efficiente qui, par son +énergie ou sa sakti comme instrument, produit ou détruit le monde qui +a pour matrice la prakrite ou la matière universelle (voir, pour la +définition de la prakriti, le sankya commenté par M. Barthélemy de +Saint-Hilaire). La sakty d'un dieu forme avec lui un seul être à double +face. Peu à peu, par la prédominance de la sakty, le rôle de l'élément +mâle diminua, puis s'effaça, mais ce fut assez tard. La prédominance de +la sakty de Siva ne s'affirme que dans les derniers Pouranas et dans la +littérature des Tantras qui commence au IVe siècle de notre ère. + +Le culte des saktis, tel qu'il est décrit dans les _Tantras_, forme une +religion à part, celle des Saktas, qui se divise en plusieurs branches +et qui a sa mythologie spéciale. La divinité dominante est Mahadeva +(Siva). Selon le Vayou Pourana, non-seulement Siva avait une double +nature mâle et femelle, mais sa nature femelle se divisa en deux +moitiés, l'une blanche et l'autre noire, cette dernière sans doute +imaginée pour la satisfaction des castes des Soudras (noirs). A la +nature blanche, ou qualité de bonté, on rattacha les Saktys ou déesses +bienfaisantes, telles que Latchoumy, Seravasti, épouses de Vischnou et +de Brahma; à la nature noire Dourga, Candi, Cananda, toutes les saktys +ou déesses redoutées. Mahadévi ou la sakty de Siva, qu'on suppose une +transformation de Maya, le principe féminin des Vedas, se développa dans +une infinité de manifestations ou de personnifications de toutes les +forces physiques, physiologiques, morales et intellectuelles, qui eurent +chacune leurs dévots et leur culte. Comme plusieurs de ces déesses +sont notoirement des divinités aborigènes, il est vraisemblable que +l'ensemble fut constitué par le groupement des divinités femelles des +cultes aborigènes pour former une sorte de polythéisme féminin que les +Brahmes acceptèrent comme une religion populaire en y introduisant au +dernier degré les femmes mortelles, depuis les Brahmines. + +Pour creuser une séparation plus profonde entre le Bouddhisme et la +religion populaire, les Brahmes avaient développé jusqu'à la fausser +la Bakti, l'ancienne doctrine du salut par la foi et la dévotion ou +la grâce, opposée à celle du salut par la boddhi (la connaissance), +doctrine de l'ancienne thésophie, du sankia, du bouddhisme et de +l'orthodoxie brahmanique moderne formulée par Cançara, le résurrecteur +du Brahmanisme presque tué par le Bouddhisme. La backti s'adresse, +dans chaque secte, à la manifestation du dieu la plus rapprochée, par +exemple, chez les Vichnouvistes, non à Vishnou, mais à Krishna, le dieu +fait homme; il y répond par sa grâce. La dévotion au dieu de la secte +suppléait à tout, à la morale, aux oeuvres, à l'ascétisme, à la +contemplation. Cette doctrine est pleinement développée dans le chant +du _Bien Heureux_ et systématisée par Sandilya dans ses _Sutras de +la Bakti_, d'où Nagardjuna les a introduits dans le grand véhicule +bouddhiste. Par elle la religion, jusque-là dérobée aux masses dans son +essence, devient un fait de sentiment que le sensualisme hindou change +bien vite en un fait de passion. + +En resserrant la dévotion sectaire sur une divinité très précise, la +bakti a poussé à l'idolâtrie; elle a confondu d'abord le dieu avec son +image, puis distingué entre les sanctuaires d'un même dieu. De là une +subdivision à l'infini des sectes et des cultes. + +La Bakti embrasse tout le vichnouvisme et une partie seulement du +sivaïsme. + +Les bakta ou sectateurs de la Bakti se divisèrent en: _main droite_, qui +s'en tient aux Pouranas et à la dévotion pour leurs dieux et déesses +mythologiques (les Pouranas sont la mythologie populaire recueillie +officiellement par les Brahmes), et _main gauche_, qui fait du Kaulo +Upanishad et des Tantras une sorte de veda particulier, adressant +de préférence sa dévotion aux énergies et divinités femelles et +principalement à l'union des sexes et aux pouvoirs magiques. Les Tantras +sont des livres d'érotisme et de magie. + +Les rites de la main gauche unissent les deux sexes en supprimant toute +distinction de caste. Dans des réunions qui ne sont point publiques, les +affiliés, gorgés de viandes et de spiritueux, adorent la sakti sous la +forme d'une femme, le plus souvent celle de l'un d'eux; elle est placée +toute nue sur une sorte de piédestal et un initié consomme le sacrifice +par l'acte charnel. La cérémonie se termine par l'accouplement général +de tous, chaque couple représentant Siva et sa Sakty et devenant +identique avec eux. C'est absorbé dans la pensée de la divinité et sans +chercher la satisfaction des sens que le fidèle doit accomplir ces +actes. Les catéchismes qui enseignent ces pratiques sont remplis de +hautes théories morales et même d'ascétisme, mais en réalité, les +membres de ces réunions ne sont que des libertins hypocrites. On prétend +que beaucoup de brahmes en font secrètement partie bien que publiquement +ils affectent de les blâmer, parce que toutes ces pratiques sont +contraires aux règles sur les castes et les souillures. + +Ce fait n'est qu'une application particulière de la politique générale +des Brahmes qui partout ont flatté les passions et semé la corruption, +pour détacher du bouddhisme les populations qu'il avait d'abord +conquises. + +C'est dans cette même pensée qu'ils ont constitué la grande secte +essentiellement panthéiste de Vichnou, et principalement le culte de +Krichna. Bien mieux encore que le Sivaïsme, le Vischnouvisme, par sa +théorie des incarnations et de l'action continue de Vischnou pour la +conversion du monde et par la divination de la vie dans toutes ses +manifestations, se prêtait à l'adoption de toutes les divinités, de tous +les cultes, de toutes les superstitions aborigènes. Actuellement l'Inde +compte plus de 20,000 dieux, la plupart anciennes divinités locales qui +sont adorées par les vishnouvistes, en même temps que Vichnou dans ses +principales incarnations de Rama et de Krischna et dans ses attributs +essentiels de dieu soleil, tel que le conçoivent une grande partie des +Hindous, surtout les plus instruits. + +Krishna fut un prince, ou chef indigène (le mot krishna veut dire noir), +guerrier habile et heureux, qui rendit aux Brahmes des services signalés +dans le cours de leurs luttes contre les Kchattrias, et dont les +premiers, en récompense, firent une incarnation de Vichnou. Son culte +et ses légendes, notamment celles de ses amours avec Radha, furent, dès +l'origine, très licencieux, et Krishna fut sans doute tout d'abord le +dieu du plaisir. Le _Lalita-Vistara_ (vie poétique de Bouddha) confond +Krishna avec Marah, le tentateur, le dieu de la concupiscence. Pour les +besoins de leur lutte contre le bouddhisme, les Brahmes relevèrent le +culte de Krishna, fort goûté du sensualisme hindou; ils lui laissèrent +probablement toute la licence de ses pratiques pour le bas peuple, mais +en même temps ils s'efforcèrent de l'entourer aux yeux des classes +élevées d'une auréole de mysticisme. Krishna s'élève à une grande +hauteur de philosophie religieuse dans le chant du _Bien Heureux_; soit +rencontre fortuite, soit emprunt du philosophe grec, la théorie des +divinités secondaires, ministres du dieu principal, est la même dans +Platon et dans le poète hindou. On a commenté les amours de Krishna avec +Rhada, comme une allégorie figurant le commerce de l'âme avec Dieu. +Mais, de même que nous l'avons vu tout à l'heure pour les Tantras et +les catéchismes de la Sakty, il faut penser que ce prétendu amour divin +n'existait que pour des ascètes, et que, au fond, c'était pour les +Brahmes une manière de couvrir d'une apparence de piété l'érotisme du +culte. + +A mesure que la Bakti s'accentue dans le vichnouvisme et que les mérites +de la dévotion sont de plus en plus considérés comme dispensant de +tous les autres, la religion de Krishna plonge de plus en plus dans +l'érotisme et fait parler davantage à l'amour divin le langage de la +passion. Cette tendance se montre avec un éclat incomparable dans le +Baghavata pourana et avec plus d'intensité encore dans les remaniements +populaires de cet ouvrage répandus dans toute l'Inde, notamment dans le +Premsagar Indi (l'Océan d'amour). + +Le Baghavata Pourana donne des descriptions très lascives des amours de +Krishna avec les gopies (bergères). + +Le poëme lyrique de _Gita Govinda_ (le Chant du pâtre, Krishna) rappelle +le Cantique des Cantiques et Lassen ne l'a traduit qu'en latin. Il +n'a été dépassé en verve érotique que par l'ode à Priape de Piron. +L'érotisme a infecté tous le vichnouvisme; M. Théodore Pavie a vu à +Ceylan des scènes répugnantes jusqu'au dégoût. Dans la province de +Bombay et au Bengale, les dévots de Krishna, surtout dans les campagnes, +ont des réunions de nuit où, en imitation des jeux de Krishna et des +Gopies, ils s'exaltent en commun jusqu'à un paroxysme frénétique et une +licence sans bornes. + +Krishna est le véritable dieu de l'amour pour les Hindous. Quant au dieu +Kama, le Cupidon indien, c'est évidemment un emprunt fait aux Grecs. Le +mot Kama signifie le plaisir charnel et il est employé dans ce sens par +les plus anciens auteurs, en même temps que le Darma (devoir religieux) +et I'Artha (la science de la richesse). Ces trois mots forment la +trilogie hindoue des mobiles de nos actions. Comme les Hindous sont fort +imitateurs, ils ont adopté le Cupidon des Grecs, après l'établissement +de ceux-ci dans une partie du Punjab, et lui ont donné le nom déjà +bien ancien de Kama. Il figure seulement dans une légende sans doute +relativement récente des Pouranas[2]. + +[Note 2: Le baron d'Ekstein dit: «Les Ariabs ont emprunté aux Cephenès, +leurs prédécesseurs dans l'Inde, le dieu Kama, _pareil à l'Eros des +Grecs_; ils l'ont embelli, _bien qu'il n'appartienne pas dans son +principe à leur pensée cosmologique et ils l'ont _postérieurement_ +reproduit dans le Véda comme il est décrit par Hosunt.] + +Les bayadères ne sont pas, comme on pourrait le croire, consacrées au +dieu Kama; elles sont les épouses de Soubramaniar, le dieu de la guerre. + +Après avoir reçu du paganisme Cupidon, sous le nom de Kama, l'Inde, à +son tour, semble lui avoir donné, comme imitation ou importation de ses +pratiques de plus en plus corrompues, surtout de celles des saktis de +la main gauche, le culte de plus en plus corrompu de Priape, dont le +chevalier Richard Payne nous a donné une histoire. En voici quelques +traits essentiels. + +Avant la célébration d'un mariage, on plaçait la fiancée sur la statue +du dieu, le phallus, pour qu'elle fût rendue féconde par le principe +divin. Dans un poème ancien sur Priape (_Priapi Carmen_) on voit une +dame présentant au dieu les peintures d'Éléphantis et lui demandant +gravement de jouir des plaisirs auxquels il préside, dans toutes les +attitudes décrites par ce traité. + +Lorsqu'une femme avait rempli le rôle de victime dans le sacrifice +à Priape, elle exprimait sa gratitude par des présents déposés sur +l'autel, des phallus en nombre égal à celui des officiants du sacrifice. +Quelquefois ce nombre était grand et prouvait que la victime n'avait pas +été négligée. + +Ces sacrifices se faisaient dans des fêtes de nuit, aussi bien que tous +ceux offerts aux divinités qui présidaient à la génération. Les dévots +à ces divinités s'enfermaient dans les temples et y vivaient dans la +promiscuité. Il y avait aussi des initiées dont Pétrone a peint les +moeurs dans quelques pages que nous avons résumées. + +A Corinthe et à Ereix, ville de Sicile, il y avait des temples consacrés +à la prostitution. + +Selon l'érudit Larcher, Vénus était la déesse qui possédait le plus +grand nombre de temples dans les deux Grèces; on en comptait une +centaine. Plusieurs villes de la Grèce, mais surtout Athènes et +Corinthe, célébraient ses fêtes avec un nombre de belles femmes qu'on ne +pourrait réunir aujourd'hui. Elle était encore plus en honneur à Rome +dont elle était considérée comme la mère. Jamais peuple ne porta +la sensualité plus loin que les Romains; hommes et femmes de toute +condition et de tout rang se livraient avec fureur à tous les +débordements. + +LITTÉRATURE ÉROTIQUE DE L'INDE.--SON RÔLE RELIGIEUX ET POLITIQUE.--LE +KAMA-SOUTRA OU L'ART D'AIMER DE VATSYAYANA.--PLAN DE CET OUVRAGE. + +Nous avons vu les Brahmes introduire l'érotisme le plus réaliste dans +le culte, dans la religion et dans les livres qui en font partie +intégrante, comme les Pouranas, les Tantras, les catéchismes des Saktis, +etc. Ils s'en étaient servi, bien avant la venue de Bouddha, pour +captiver les populations sujettes et les rallier à leur cause dans +leurs luttes contre les Kchattrias. Le bouddhisme conquit l'Inde si +complètement que les Brahmes presque partout furent délaissés; la +plupart durent, pour vivre, recourir à tous les métiers que Manou leur +permet _dans les temps de détresse_. Mais ils avaient la persistance +et l'habileté des aristocraties héréditaires. Gens essentiellement +pratiques et aptes aux affaires, juristes, financiers, administrateurs, +diplomates, au besoin soldats et généraux, dialecticiens vigoureux, +subtils, polémistes sans scrupules, poètes élégants, ingénieux et +quelquefois pleins d'éclat et de génie, ils se rendirent indispensables +aux princes et aux grands par les services qu'eux seuls savaient leur +rendre, et gagnèrent leur faveur par l'agrément de leur esprit et de +leurs talents et par la souplesse de leur caractère. En même temps +qu'ils développaient dans les masses le vichnouvisme ou plutôt la +religion de Krishna que le Bouddha avait condamnée, ils produisaient +beaucoup d'oeuvres remarquables. Ils ennoblissaient par de grandes +épopées et popularisaient par des légendes écrites les dieux et les +héros. Restés les seuls héritiers du genre Aryen dans l'Inde et +possédant dans la langue sanscrite un admirable instrument pour la +poésie et la philosophie[3], ils renouvelèrent tout: hymnes, poèmes +épiques, systèmes théosophiques, codes de lois. Ce fut une véritable +renaissance. Des rois, amis de l'ancienne littérature, tinrent à leur +cour des Académies de poètes aimables et de beaux esprits qu'ils +payaient fort cher. On y improvisait des vers et jusqu'à des madrigaux +et des épigrammes. Parmi ces poètes, on cite Kalidaça, l'auteur du drame +si admiré de _Çakountala_. Commencé avant l'ère chrétienne, ce mouvement +littéraire se continua jusqu'à la conquête musulmane. Cette littérature +des Brahmes plaisait beaucoup plus que la soporifique et nuageuse +métaphysique des Bouddhistes. La faveur des princes les aidait à écraser +leurs adversaires. Ils achevèrent de se la concilier en ayant pour leur +usage et pour celui de ce qu'on appellerait aujourd'hui la haute société +et la bonne compagnie et pour eux-mêmes, en ce qui concerne les plaisirs +charnels, une morale des plus faciles. Les règles ont été tracées par +Vatsyayana dans le _Kama-Soutra_ ou traité de l'amour (art d'aimer), qui +est considéré comme le chef-d'oeuvre et le code sur la Matière. + +[Note 3: Ce mouvement extraordinaire suivit de près l'invention et +l'adoption de l'écriture sanscrite qui servirent à la fois au Bouddhisme +et à la renaissance brahmanique, de même que la découverte de +l'imprimerie favorisa le développement de le Réforme et de la +Renaissance.] + +Ce livre doit être rattaché à la renaissance brahmanique; il a été écrit +pendant la lutte entre les brahmes et les bouddhistes, puisqu'il défend +aux épouses de fréquenter les _mendiantes bouddhistes_ (on sait que les +religieuses bouddhistes étaient mendiantes). + +L'Inde a plusieurs autres livres érotiques fort répandus, la plupart +postérieurs au _Kama-Soutra._ On se procure facilement les suivants, +écrits en sanscrit: + +1° Le _Ratira hasya_, ou les Secrets de l'Amour, par le poète Koka. Il a +été traduit dans tous les dialectes de l'Inde et est fort répandu +sous le nom de _Koka-Shastra_; il se compose de 800 vers, formant dix +chapitres appelés Pachivédas. Il paraît postérieur au _Kama-Soutra_ et +contient la définition des quatre classes de femmes: Padmini, Chitrini, +Hastini et Sankini (voir l'appendice du chapitre II du titre I). + +Il indique les jours et les heures auxquels chacun de ces types féminins +est plus particulièrement porté à l'amour. L'auteur cite des écrits +qu'il a consultés et qui ne sont point parvenus jusqu'à nous. + +2° _Les Cinq flèches de l'Amour_, par Djyotiricha, grand poète et grand +musicien; 600 vers, formant cinq chapitres dont chacun porte le nom +d'une fleur qui forme la flèche. + +3° _Le Flambeau de l'Amour_, par le fameux poète Djayadéva, qui se vante +d'avoir écrit sur tout. + +4° _La Poupée de l'Amour_, par le poète Thamoudatta, brahmane; trois +chapitres. + +5° _L'Anourga Rounga_, ou le Théâtre de l'Amour, appelé encore: _Le +Navire sur l'Océan de l'Amour_, composé par le poète Koullianmoull, vers +la fin du XVe siècle. Il traite trente-trois sujets différents et donne +130 recettes ou prescriptions _ad hoc_. Voici les principales: + +1re Recette pour hâter le spasme de la femme; + +2e Pour retarder celui de l'homme; + +3e Les aphrodisiaques; + +4e Moyens pour rétrécir le yoni, pour le parfumer; + +7e L'art d'épiler le corps et les parties sexuelles; + +8e Recette pour faciliter l'écoulement mensuel de la femme; + +9e Pour empêcher les hémorragies; + +10e Pour purifier et assainir la matrice; + +11e Pour assurer l'enfantement et protéger la grossesse; + +12e Pour prévenir les avortements; + +13e Pour rendre l'accouchement facile et la délivrance prompte; + +14e Pour limiter le nombre des enfants; + +21e Pour faire grossir les seins; + +22e Pour les affermir et les relever; + +23e, 24e, 25e Pour parfumer le corps; faire disparaître l'odeur forte de +la transpiration; oindre le corps après le bain; + +26e Parfumer l'haleine, en faire disparaître la mauvaise odeur; + +27e Pour provoquer, charmer, fasciner, subjuguer les femmes et les +hommes; + +28e Moyens pour gagner et conserver le coeur de son mari; + +29e Collyre magique pour assurer l'amour et l'amitié; + +30e Moyen pour triompher d'un rival; + +31e Filtres et autres moyens de captiver; + +32e Encens pour fasciner, fumigations excitant la génésique; + +33e Vers magiques qui fascinent. + +Etc. etc. + +Il est évident que ce livre fourmille d'erreurs; selon toute +probabilité, il ne dit rien qui ne soit acquis à la science moderne. + +_L'Art d'Aimer_, de Vatsyayana, se distingue de tous ces écrits par son +caractère et sa forme exclusivement didactiques. Chacune de ses parties +forme un catéchisme: catéchisme des rapports sexuels sous toutes les +formes et du fleurtage pour les deux sexes; catéchisme des épouses et du +harem; de la séduction et du courtage d'amour; et enfin catéchisme des +courtisanes. C'est un document historique précieux, car il nous initie +de la manière la plus intime aux moeurs de la haute société hindoue de +l'époque (il y a environ 2,000 ans) et aux conseils de plaisir et de +duplicité des Brahmes. + +La curiosité qu'éveille le fonds ne suffirait peut être pas à faire +supporter la sécheresse de la forme, si le lecteur était strictement +limité aux leçons de Vatsyayana; pour éviter cet écueil on a mis à la +suite de chacune d'elles, dans un appendice au chapitre qui la contient, +les équivalents ou les correspondants de la morale payenne qui se +trouvent dans les poètes, les seuls docteurs ès-moeurs de l'antiquité +payenne; on a cité aussi quelques poètes hindous et deux morceaux +concernant les Chinois. On a complété chaque appendice par la morale +Iranienne, soit la morale chrétienne empruntée à la _Théologie morale_ +du père Gury, en se bornant à un petit nombre d'articles accompagnés +quelquefois de renseignements physiologiques. + +Ce rapprochement des textes divers se rapportant respectivement à chaque +sujet, permet au lecteur de se faire une idée relative très exacte des +trois morales sur chaque point traité. + +Celle que notre raison préfère est évidemment la morale Iranienne +socialement le plus recommandable, source des plaisirs les plus purs et, +par cela même, peut-être les plus grands, parce que le coeur y entre +pour une forte part. + +La morale du Paganisme nous séduit par sa facilité, par l'art et la +poésie qui l'accompagnent; mais, à la réflexion, nous sommes frappés +d'une supériorité de _l'Art d'Aimer_ de Vatsyayana sur celui des poètes +latins. Ceux-ci ne chantent que la volupté, le plaisir égoïste, et +souvent le libertinage grossier d'une jeunesse habituée à la brutalité +des camps. Vatsyayana donne pour but aux efforts de l'homme la +satisfaction de la femme. C'est déjà, indépendamment même de la +procréation, un point de vue altruiste par comparaison avec celui +auquel se plaçaient les rudes enfants de Romulus, tels que nous les ont +dépeints Catulle, Tibulle et Juvénal. On sait que ce dernier commence sa +satyre sur les femmes de son temps par le conseil de prendre un mignon +plutôt qu'une épouse pour laquelle il faudrait se fatiguer les flancs. +La philopédie ([Grec: philopaidia]) était plus en honneur à Rome que le +mariage; elle était inconnue à l'Inde brahmanique; Vatsyayana n'en fait +même pas mention. + +Un autre avantage des Indiens sur les Romains, c'était la décence +extérieure dans les rapports entre les deux sexes. Les bonnes castes de +l'Inde n'ont jamais rien connu qui ressemble à l'orgie romaine sous les +Césars et au cynisme de Caligula. + +Dans l'antiquité, une intrigue amoureuse n'était point une affaire de +coeur. Pas plus chez les Indiens que chez les Romains, on ne trouve dans +l'amour ce que nous appelons la tendresse; c'est là un sentiment tout +moderne et qui prête à nos poètes élégiaques, tels que Parny, André +Chénier, etc., un charme que n'ont point les Latins. Properce est le +seul qui approche de la délicatesse moderne. + +Mais la dureté romaine se retrouvait jusque dans la galanterie. +Les jeunes Romains maltraitaient leurs maîtresses. Au cirque, on +représentait des scènes mythologiques où le meurtre, non point simulé, +mais bien réel, se mêlait à l'amour quelquefois bestial, et où souvent +ont figuré Tibère et Néron. + +Au contraire, l'Inde obéit à ce précepte: «Ne frappez point une femme, +même avec une fleur.» + +Nous rappellerons enfin que, dans l'Inde, l'amour est au service de la +religion, tandis qu'à Rome la religion (le culte de Vénus par exemple) +était au service de l'amour comme de la politique. + +L'érotisme joue un grand rôle dans toutes les fêtes religieuses des +Hindous, il en est pour eux le principal attrait. + +Tels sont les contrastes que notre travail fait ressortir et ils ne sont +pas sans intérêt pour la science des religions. + + + + + L'ART D'AIMER + + + + + TITRE I GÉNÉRALITÉS + + + +CHAPITRE I + +Invocation. + +Au commencement, le Seigneur des créatures[4] donna aux hommes et +aux femmes, dans cent mille chapitres, les règles à suivre pour leur +existence, en ce qui concerne: + +Le Dharma ou devoir religieux[5]; + +L'Artha ou la richesse; + +Le Kama ou l'amour. + +La durée de la vie humaine, quand elle n'est point abrégée par des +accidents, est d'un siècle. + +On doit la partager entre le Dharma, l'Artha et le Kama, de telle sorte +qu'ils n'empiètent point l'un sur l'autre; l'enfance doit être +consacrée à l'étude; la jeunesse et l'âge mûr, à l'Artha et au Kama; +la vieillesse, au Dharma qui procure à l'homme la délivrance finale, +c'est-à-dire la fin des transmigrations. + +[Note 4: Le Seigneur des créatures est une qualification souvent donnée +à Siva. Vatsyayana était donc Sivaïste comme tous les brahmes de son +temps.] + +[Note 5: Pour les Brahmes, le Dharma est le rite religieux, le +sacrifice, l'offrande, le culte, l'obéissance à la coutume. Pour les +Bouddhistes, c'est la règle morale, le devoir philosophique.] + +Le Dharma est l'accomplissement de certains actes, comme les sacrifices +qu'on omet parce qu'on n'en aperçoit pas le résultat dans ce monde, et +l'abstention de certains autres, comme de manger de la viande, que l'on +accomplit parce qu'on en éprouve un bon effet. + +L'Artha comprend l'industrie, l'agriculture, le commerce, les relations +sociales et de famille; c'est l'économie politique que doivent apprendre +les fonctionnaires et les négociants. + +Le Kama est la jouissance, au moyen des cinq sens; il est enseigné par +le Kama Soutra et la pratique. + +Quand le Dharma, l'Artha et le Kama se présentent en concurrence, le +Dharma est généralement préféré à l'Artha et l'Artha au Kama. Mais pour +le roi, l'Artha occupe le premier rang, parce qu'il assure les moyens de +subsistance. + +Toute une école, très nombreuse, fait passer l'Artha avant tout, parce +que, avant tout, il faut assurer les besoins de la vie. + +En pratique, toutes les classes qui vivent de leur travail, et tous les +hommes qui convoitent la richesse, suivent le sentiment de cette école. + +Les Lokayatikas prétendent qu'il n'y a pas lieu d'observer le Dharma, +parce qu'il n'a en vue que la vie future dans laquelle on ignore s'il +portera ou non son fruit. + +Selon eux, c'est sottise que de remettre en d'autres mains ce que l'on +tient. En outre, il vaut mieux avoir un pigeon aujourd'hui qu'un coq de +paon demain, et une pièce de cuivre que l'on donne vaut mieux qu'une +pièce d'or que l'on promet.» + +Réponse à l'objection: + +«1° Le livre saint qui prescrit les pratiques du Dharma ne laisse place +à aucun doute. + +2° Nous voyons par expérience que les sacrifices offerts pour obtenir la +destruction de nos ennemis ou la chute de la pluie portent leur fruit. + +3° Le soleil, la lune, les étoiles et les autres corps célestes +paraissent travailler avec intérêt pour le bien du monde. + +4° Le monde ne se maintient que par l'observance des règles concernant +les quatre castes et les quatre périodes de la vie. + +5° On sème dans l'espérance de récolter.» + +On ne doit point sacrifier le Kama à l'Artha parce que le plaisir est +aussi nécessaire que la nourriture. Modéré et prudent, il s'associe au +Dharma et à l'Artha. Celui qui pratique les trois est heureux dans cette +vie et dans la vie future. Tout acte qui se lie à la fois aux trois ou +seulement à deux ou même à un seul des trois peut être accompli. Tout +acte qui, pour satisfaire l'un des trois, sacrifie les deux autres, +_doit être évité_ (par exemple, un homme qui se ruine par la dévotion ou +le libertinage est insensé et coupable)[6]. + +[Note 6: Au temps de Vatsyayana, la philosophie Sankia et le Bouddhisme +avaient complètement discrédité, au moins dans les hautes castes, +les pratiques du Dharma brahmanique; ce n'était plus guère qu'une +superstition populaire. On s'en aperçoit à la pauvreté des arguments que +Vatsyayana oppose aux Lokayatikas. + +On voit que le Dharma, I'Artha et le Kama avaient chacun des partisans +exclusifs dont les préférences dépendaient de leur situation: +quelques-uns choisissaient seulement deux de ces trois termes. +Barthriari dit (_Amour_, stance 53): «Les hommes ont à choisir ici-bas +entre deux cultes: celui des belles qui n'aspirent qu'à jeux et plaisirs +toujours renouvelés, ou celui qu'on rend dans la forêt à l'Etre +absolu.»] + +Une partie des cent mille commandements, particulièrement ceux qui se +rapportent au Dharma, forment la loi de Svayambha. Ceux relatifs à +l'Artha ont été compilés par Brihaspati, et ceux qui concernent le Kama +ou l'amour ont été exposés dans mille chapitres par Nandi, de la secte +de Mahadéva ou Civa[7]. + +[Note 7: Vatsyayana, on le voit par les mots en italique, prétend qu'il +se borne à reproduire des préceptes édictés par la divinité depuis +l'origine des choses et par conséquent obligatoires.] + +Les Kama Shastras (codes de l'amour) de Nandi furent successivement +abrégés par divers auteurs, puis répartis entre six traités composés par +des auteurs différents, dont l'un, Dattaka, écrivit le sien à la requête +des femmes publiques de Patalipoutra; c'est le Shastra ou Catéchisme des +courtisanes[8]. + +[Note 8: De même que le Shastra des courtisanes de l'Inde a été écrit à +leur requête, le 3e livre de _l'Art d'aimer_ a été composé par Ovide, à +la demande des femmes galantes de Rome: «Voici que les jeunes beautés, +à leur tour, me prient de leur donner des leçons. Je vais apprendre aux +femmes comment elles se feront aimer. L'homme trompe souvent, la femme +est bien moins trompeuse. La déesse de Cythère m'a apparu et m'a dit: +«Qu'ont donc fait les malheureuses femmes pour être livrées sans défense +comme de faibles troupeaux à des hommes bien armés. Deux chants de tes +poésies ont rendu ceux-ci habiles aux combats de l'amour. Il faut aussi +que tu donnes des leçons à l'autre sexe. Tes belles écolières, comme +leurs jeunes amants, inscriront sur leurs trophées: «Ovide fut notre +maître.»] + +Après avoir lu et _médité_ les écrits de Babhravya et d'autres auteurs +anciens, et avoir étudié les motifs des règles qu'ils ont tracées, +Vatsyayana, pendant qu'il était étudiant en religion (comme en Europe +étudiant en théologie), entièrement livré à la contemplation de la +divinité, a composé le Kama-Sutra, résumé des six Shastra susdits, +conformément aux préceptes du saint Livre, pour le bien du monde. Cet +écrit n'est point destiné uniquement à servir nos désirs charnels. Celui +qui possède les principes de la science du Kama et qui, en même temps, +observe le Dharma et l'Artha, est sûr de maîtriser ses sens. + + +APPENDICE AU CHAPITRE I + +Si, au lieu d'être simplement un casuiste, Vatsyayana avait eu le génie +lyrique, il aurait commencé par un hymne au dieu Kama, tel que celui +ci-après (traduction de M. Chezy). + +HYMNE A KAMA + +Quelle est cette divinité puissante qui, des bocages situés à l'Orient +d'Agra, s'élance dans les airs où se répand la lumière la plus pure, +tandis que de toute part les tiges languissantes des fleurs, ranimées +aux premiers rayons du soleil, s'entrelacent en berceaux, doux asiles de +l'harmonie, et que les zéphirs légers leur dérobent, en se jouant, les +plus ravissants parfums? + +Salut, puissance inconnue!... Car au seul signe de ta tête gracieuse, +les vallées et les bois s'empressent de parer leurs seins odorants, et +chaque fleur épanouie suspend, en souriant, à ses tresses de musc, les +perles éclatantes de la rosée. + +Je sens, oui, je sens ton feu divin pénétrer mon coeur, je t'adore et je +baise, avec transport, tes autels. + +Et pourrais-tu me méconnaître? + +Non, fils de Mayâ, non, je connais tes flèches armées de fleurs, la +canne redoutable qui compose ton arc, ton étendard où brillent les +écailles nacrées, tes armes mystérieuses. + +J'ai ressenti toutes tes peines, j'ai savouré tous tes plaisirs. + +Tout-puissant Kâmâ, ou, si tu le préfères, éclatant Smara, Ananya +majestueux! + +Quel que soit le siège de la gloire, sous tel nom que l'on t'invoque, +les mers, la terre et l'air proclament ta puissance; tous t'apportent +leur tribut, tous reconnaissent en toi le roi de l'Univers. + +Ta jeune compagne, la Volupté, sourit à ton côté. Elle est à peine +voilée de sa robe éclatante. + +A sa suite, douze jeunes filles, à la taille charmante, élancée, +s'avancent avec grâce; leurs doigts délicats se promènent avec légèreté +sur des cordes d'or, et leurs bras arrondis s'entrelacent dans une danse +voluptueuse. + +Sur leurs cous élégants, elles disposent des perles plus brillantes que +les pleurs de l'aurore. + +Ton étendard de pourpre, ondoyant devant elles, fait étinceler dans la +voûte azurée des cieux des astres nouveaux[9]. + +[Note 9: Allusion aux écailles brillantes du poisson qui couronne +l'étendard de l'amour indien.] + +Dieu aux flèches fleuries, à l'arc plein de douceur, délices de la terre +et des cieux! Ton compagnon inséparable, nommé Vasanta chez les Dieux, +aimable printemps sur la terre, étend sous tes pieds délicats un doux +et tendre tapis de verdure, élève sur ta tête enfantine des arceaux +impénétrables aux feux brûlants du midi. C'est lui qui, pour te +rafraîchir, fait descendre des nuages une rosée de parfums, qui remplit +de flèches nouvelles ton carquois rendu plus redoutable, présent bien +cher d'un ami plus cher encore. + +A son ordre, doux et caressant, mille oiseaux amoureux, par le charme +ravissant de leurs tendres modulations, arrachent à ses liens la fleur +encore captive. + +Sa main amicale courbe avec adresse la canne savoureuse, y dispose, pour +corde, une guirlande d'abeilles dont le miel parfumé est si doux, mais +dont l'aiguillon, hélas! cause de si vives douleurs. + +C'est encore lui qui arme la pointe acérée de tes traits qui jamais ne +reposent et blessent par tous les sens le coeur et y portent le délire +de cinq fleurs: + +Le Tchampaca pénétrant, semblable à l'or parfumé; + +Le chaud Amra rempli d'une ambroisie céleste; + +Le desséchant Késsara au feuillage argenté; + +Le brûlant Kétaça qui jette le trouble dans les sens; + +L'éclatant Bilva qui verse dans les veines une ardeur dévorante. + +Quel mortel, Dieu puissant, pourrait résister à ton pouvoir, lorsque +Krischna lui-même est ton esclave? Krischna qui, sans cesse enivré de +délices dans les plaines fortunées du Malhoura, fait résonner sous ses +doigts divins la flûte pastorale, et aux accords mélodieux d'une céleste +harmonie, forme avec le choeur des Gopis éprises de ses charmes, des +danses voluptueuses à la douce clarté de Lunus, le mystérieux flambeau +des nuits. + +O toi, Dieu charmant! dont la naissance a précédé la création et dont la +jeunesse est éternelle! Que le chant de ton brahmane asservi à tes lois +puisse, à jamais, retentir sur les bords sacrés du Gange! Et à l'heure +où ton oiseau favori, déployant ses ailes d'émeraude, te fait franchir +l'espace dans son vol rapide; lorsqu'au milieu de la nuit silencieuse, +les rayons tremblants de Ma (la lune) glissent sur la retraite +mystérieuse des amants favorisés ou malheureux, que la plus douce +influence soit le partage de ton chantre dévoué, et que, sans le +consumer, ton feu divin échauffe voluptueusement son coeur! + + +Il est intéressant de rapprocher de cette invocation celle de Lucrèce à +Vénus. + +INVOCATION + + Douce et sainte Vénus, mère de nos Romains, + Suprême volupté des Dieux et des humains + Qui, sous la voûte immense où dorment les étoiles, + Peuples les champs féconds, l'onde où courent les voiles, + Par toi tout vit, respire, éclos sous ton amour + Et monte, heureux de naître, aux rivages du jour. + Aussi, devant tes pas, le vent fuit; les nuages, + A ta divine approche, emportent les orages; + Pour toi, la terre épand ses parfums et ses fleurs; + Le ciel s'épanouit et se fond en lumière. + Car sitôt qu'il revêt sa splendeur printanière, + Et que, par les hivers, le zéphir arrêté + Reprend enfin sa course et sa fécondité, + Les oiseaux, les premiers frappés par ta puissance, + O charmante Déesse, annoncent ta présence; + Le lourd troupeau bondit dans les prés renaissants, + Et, plein de toi, se jette à travers les torrents: + Sensibles à tes feux, séduites par tes grâces + Ainsi des animaux les innombrables races, + Dans le transport errant des amoureux ébats, + Où tu veux les mener s'élancent sur tes pas. + Enfin, au fond des mers, sur les rudes montagnes, + Dans les fleuves fougueux, dans les jeunes campagnes, + Dans les nids des oiseaux et leurs asiles verts, + Soumis à ton pouvoir, tous les êtres divers, + Le coeur blessé d'amour, frissonnants de caresses, + Brûlent de propager leur race et leurs espèces. + +L'invocation qui nous paraît avoir le plus de charme est celle de l'_Art +d'aimer_ d'Ovide. + + Romains, s'il est quelqu'un parmi vous à qui l'art d'aimer soit + inconnu, qu'il lise mes vers, qu'il s'instruise et qu'il aime! + N'est-ce pas l'art qui fait voguer les vaisseaux rapides à l'aide de + la voile et de la rame? qui guide dans la course les chars légers? + L'art doit aussi gouverner l'amour. + + Loin d'ici, bandelettes légères, ornement de la pudeur et vous + longues robes qui descendez jusqu'aux pieds! Je chanterai les ruses + et les larcins innocents d'un amour qui ne craint rien, et mes vers + n'offriront rien de répréhensible. + +L'auteur de la _Callipèdie_, poème latin du moyen âge, s'est inspiré +d'Ovide dans l'invocation qui suit: + + O vous, Grâces, modèles divins, et toi, Vénus, mère des amours et de + tout ce qui nous charme, toi que Pâris, sur le mont Ida, a justement + proclamée la plus belle, inspirez moi des chants dignes des + sanctuaires d'Idalie, afin que ma muse ne dépare point un si beau + sujet et apprenne à tout le genre humain un art sans prix. + + + +CHAPITRE II + +De la possession des soixante-quatre arts libéraux + +Il y a soixante-quatre arts libéraux qu'il convient d'apprendre en même +temps que ceux enseignés dans le Kama Soutra. + +Leur liste comprend, outre les talents d'agrément, les arts utiles tels +que l'architecture, les armes, la stratégie, la cuisine, le moyen +de s'approprier le bien d'autrui par des mantras (prières) et des +incantations, etc.; en un mot, tous les arts libéraux de l'époque. + +Une courtisane qui a en partage l'esprit, la beauté et les autres +attraits et qui, en outre, connaît les soixante-quatre arts libéraux, +obtient le titre de Ganika ou courtisane de haut rang, et occupe une +place d'honneur dans les réunions d'hommes. Les respects du roi et les +louanges des savants lui sont acquis; tous recherchent sa faveur et lui +rendent des hommages. + +Si la fille d'un roi ou d'un ministre possède ces talents, elle est +toujours la favorite, la première épouse, quand bien même son mari +aurait des milliers d'autres femmes[10]. + +[Note 10: On voit par ce qui précède que les courtisanes et les filles +des grands étaient les seules femmes auxquelles il fut permis d'acquérir +des talents.] + +Une femme séparée de son mari ou tombée dans le dénûment, peut vivre de +ces talents, même en pays étranger. + +Leur possession seule donne beaucoup d'attraits à une femme, lors même +que les circonstances ne lui permettent point de les appliquer. Un homme +qui en est muni et qui en même temps est éloquent et galant, fait de +rapides conquêtes. En voici la nomenclature: + +1. Le chant. + +2. La musique instrumentale. + +3. La danse. + +4. L'union des trois arts précédents. + +5. L'écriture et le dessin. + +6. Le tatouement. + +7. L'art d'habiller une idole et de l'orner avec du riz et des fleurs. + +8. Étendre et arranger des lits ou couches de fleurs ou bien répandre +des fleurs sur le sol. + +9. Application de couleurs aux dents, aux habits, aux cheveux, aux +ongles et au corps, c'est-à-dire y faire des mouchetures et des dessins, +les teindre et les peindre. + +10. Fixer les verres coloriés dans un parquet. + +11. La confection des lits, des tapis et des coussins de repos. + +12. Faire une musique avec des verres remplis d'eau. + +13. Amasser de l'eau dans des aqueducs, des citernes et des réservoirs. + +14. La peinture, l'ornementation et la décoration des coffres et des +coffrets. + +15. La confection des chapelets, des colliers, des guirlandes et des +tresses. + +16. L'arrangement des turbans, des couronnes, des aigrettes et des +tresses de fleurs au sommet de la tête. + +17. Les représentations théâtrales, le jeu scénique. + +18. L'art de faire des ornements d'oreilles. + +19. La préparation des odeurs et des parfums. + +20. L'art de placer les bijoux et les ornements dans l'habillement. + +21. La magie et la sorcellerie. + +22. L'adresse des mains. + +23. La cuisine. + +24. La préparation des boissons acidulées, parfumées, des limonades, des +sorbets et des extraits liquoreux et spiritueux agréables au goût et à +la vue. + +25. La couture et la taille des vêtements. + +26. La tapisserie, la broderie en laine ou en fil, des perroquets, des +fleurs; faire des aigrettes, des glands, des panaches, des bouquets, des +boutons, des broderies en relief. + +27. Résoudre des énigmes, des phrases à double sens, des jeux de mots et +des charades. + +28. Le jeu des vers; ainsi, une personne dit des vers, la suivante les +continue par d'autres, qui doivent commencer par la dernière lettre du +dernier vers récité; si la personne qui donne la réplique ne réussit +pas, elle paie une amende ou donne un gage. + +29. La mimique ou l'imitation. + +30. La déclamation et la récitation. + +31. La prononciation des phrases difficiles; c'est un jeu entre femmes +ou enfants; quand les phrases sont répétées vite, il y a souvent des +mots tronqués, transposés, mal commencés, qui prêtent à l'équivoque et au +rire. + +32. L'escrime aux armes, au bâton; l'exercice de l'arc en lançant des +flèches sur un but mobile et immobile. + +33. La dialectique. + +34. L'architecture. + +35. La charpente. + +36. La connaissance des titres de l'or et de l'argent, des marques sur +les bijoux et les pierres précieuses. + +37. La chimie et la minéralogie. + +38. La coloration des bijoux, des pierres précieuses et des perles. + +39. L'exploitation des mines et des carrières. + +40. Le jardinage, le traitement des maladies des arbres et des plantes, +leur entretien et la détermination de leur âge. + +41. Les combats de coqs, de cailles et de pigeons. + +42. L'art d'apprendre à parler aux perroquets et aux sansonnets. + +43. L'art de parfumer le corps et les cheveux, de tresser et arranger +ceux-ci. + +44. L'art de déchiffrer les écritures où les mots sont disposés d'une +certaine manière particulière. + +43. L'art de parler en changeant la forme des mots; les uns changent +le commencement et la fin des mots; d'autres introduisent des lettres +particulières entre les syllabes, etc. + +46. Connaissance des langues et des patois. + +47. L'art de faire des voitures avec des fleurs. + +48. La composition des diagrammes mystiques, des sorts et des charmes, +l'art d'attacher des anneaux. + +49. Jeux d'esprit: comme compléter des vers et des stances inachevées ou +remplir par des vers des intervalles laissés entre d'autres vers qui ne +sont liés par aucun sens, de manière à donner un sens à l'ensemble; +ou bien arranger les lettres d'un mot qu'on a mal écrit à dessein, en +séparant les voyelles des consonnes, ou mettant ensemble toutes les +voyelles; mettre en vers ou en prose des stances représentées par des +lignes ou des symboles (logogriphes); et autres jeux semblables. + +50. La composition des poèmes[11]. + +51. La composition des dictionnaires, lexiques, vocabulaires. + +52. L'art de se déguiser et de déguiser les autres. + +53. L'art de changer les apparences des objets, par exemple donner au +carton l'apparence de la soie, faire paraître belles et précieuses des +choses communes et grossières. + +54. Les jeux d'argent. + +55. L'art de s'emparer du bien d'autrui par des mantras et des +incantations, l'insensibilisation et l'enchantement. + +56. L'habileté dans les jeux et exercices d'adresse (pour les jeunes +gens). + +57. La connaissance du monde, des respects, égards et compliments dus à +chacun selon son rang, son âge. + +58. L'art de la guerre, la stratégie, le maniement des armes. + +59. La gymnastique du corps. + +60. L'art de reconnaître le caractère des personnes à l'inspection de +leur physionomie. + +61. La versification. + +62. L'arithmétique et la résolution des problèmes. + +63. L'art de faire des fleurs artificielles. + +64. L'art de faire avec de l'argile des figures en relief, des statues +(céramique). + +[Note 11: A cette époque la poésie était fort en honneur à la cour des +rois indiens. On payait des sommes considérables un sonnet ou épigramme +qui avait plu. + +(Théodore Pavie, la Renaissance du Brahmanisme. _R. des Deux-Mondes_). +Ces épigrammes devaient surtout être fines, telle que celle adressée à +Baour de Lormiau, par un académicien qu'il avait raillé lourdement sur +sa florissante santé: + + De gloire Baour se nourrit + Aussi voyez comme il maigrit! + (Baour était toujours sifflé au théâtre).] + + +APPENDICE AU CHAPITRE II + +N° 1.--Liste des talents exigés d'un homme d'après le Lalita-Vistara. + +Telle est la liste officielle des soixante-quatre arts libéraux +que devait posséder toute personne éminente dans la civilisation +brahmanique. Ils sont mentionnés dans beaucoup de livres religieux de +l'Inde, comme obligatoires pour les grands, les Gourous et pour tous les +savants, notamment les Brahmanes de distinction. C'est pourquoi nous +avons dû en reproduire la liste, un peu fastidieuse à cause de sa +longueur, mais certainement intéressante comme document historique. + +Le Lalita-Vistara donne, à l'occasion des épreuves et examens subis par +le Bouddha-Gautama, pour épouser la belle Gopa, une liste semblable mais +non identique. + +En réunissant ces deux listes, on a une nomenclature complète de tous +les arts et métiers de cette époque; chacun d'eux était l'objet de +traités spéciaux. + +Inutile d'ajouter que personne ne possédait sérieusement toutes ces +connaissances, bien qu'elles fussent considérées comme obligatoires. + +Liste d'après la traduction de M. Foucault. + +Le saut, la science de l'écriture, des sceaux, du calcul, de +l'arithmétique, de la lutte, de l'arc, de la course, la natation, l'art +de lancer les flèches, de conduire un éléphant en montant sur son cou, +l'équitation, l'art de conduire les chars; la fermeté, la force, le +courage, l'effort des bras dans la conduite de l'éléphant avec le +crochet, avec le lien; dans l'action de se lever, de sortir, de +descendre; dans la ligature des poings, des pieds, des mèches de +cheveux; dans l'action de couper, de fendre, de traverser, de secouer, +de percer ce qui n'est pas entamé, de percer le joint, de percer ce qui +résonne, dans l'action de frapper fortement. + +L'habileté au jeu de dés, dans la poésie, la grammaire, la composition +des livres, la peinture, le drame, l'action dramatique, la lecture +attentive, l'entretien du feu sacré, l'art de jouer de la Vinâ, la +musique instrumentale, la danse, le chant, la lecture, la déclamation, +l'écriture, la plaisanterie, l'union de la danse et de la musique, +la danse théâtrale, la mimique, la disposition des guirlandes, dans +l'action de rafraîchir avec l'éventail, dans la teinture des pierres +précieuses, la teinture des vêtements, dans l'oeuvre de la magie, +l'explication des songes, celle du langage des oiseaux; l'art de +connaître les signes des femmes, les signes des éléphants, des chevaux, +des taureaux, des chèvres, des béliers, des chiens. + +La composition des vocabulaires, l'écriture sainte, les Pouranas, les +Ilihâsas, le Véda, la grammaire, le Niroukta, l'art de prononcer la +poésie, les rites du sacrifice. + +Dans l'astronomie, le yoga, les cérémonies religieuses, la méthode +des Vaïcéchikas, la connaissance des richesses, la morale, l'état de +précepteur, l'état Asoura, le langage des oiseaux et des animaux. + +La science des causes, l'arrangement des filets, les ouvrages de cire, +la couture, la ciselure, la découpure des feuilles, le mélange des +parfums. Dans ces arts et tous ceux qui sont pratiqués dans ce monde, le +Bouddha excellait. + +N° 2--Quatre classes de femmes, qualités qui leur sont propres. + +On peut considérer comme rentrant, mieux que les arts libéraux, dans le +sujet traité par Vatsyayana, la description des qualités qui distinguent +les femmes entre elles. + +En général, les auteurs indiens divisent les femmes en quatre classes +d'après leurs caractères physiques et moraux. + +Le type parfait est la Padmini, ou la femme Lotus; il n'est sorte +d'avantages qu'on ne lui attribue. En voici le résumé. + +Elle est belle comme un bouton de Lotus, comme Rathi (la volupté). Sa +taille svelte contraste heureusement avec l'amplitude de ses flancs; +elle a le port du cygne, elle marche doucement et avec grâce. + +Son corps souple et élégant a le parfum du sandal; il est naturellement +droit et élancé comme l'arbre de Ciricha, lustré comme la tige du +Mirobolam. + +Sa peau lisse, tendre, est douce au toucher comme la trompe d'un jeune +éléphant. Elle a la couleur de l'or et elle étincelle comme l'éclair. + +Sa voix est le chant du Kokila mâle captivant sa femelle; sa parole est +de l'ambroisie. + +Sa sueur a l'odeur du musc. Elle exhale naturellement plus de parfums +qu'aucune autre femme; l'abeille la suit comme une fleur au doux parfum +de miel. + +Ses cheveux soyeux, longs et bouclés, odorants par eux-mêmes, noirs +comme les abeilles, encadrent délicieusement son visage semblable au +disque de la pleine lune et retombent en torsades de jais sur ses riches +épaules. + +Son front est pur: ses sourcils bien arqués sont deux croissants; +légèrement agités par l'émotion, ils l'emportent sur l'arc de Kama. + +Ses yeux bien fendus sont brillants, doux et timides comme ceux de la +gazelle et rouges aux coins. Aussi noirs que la nuit au fond de leurs +orbites, leurs prunelles étincellent comme des étoiles dans un ciel +sombre. Ses cils longs et soyeux donnent à son regard une douceur qui +fascine. + +Son nez pareil au bouton du sezame est droit, puis s'arrondit comme un +bec de perroquet. + +Ses lèvres voluptueuses sont roses comme un bouton de fleur qui +s'épanouit ou rouges comme les fruits du bimba et le corail. + +Ses dents blanches comme le jasmin d'Arabie ont l'éclat poli de +l'ivoire; quand elle sourit, elles se montrent comme un chapelet de +perles montées sur corail. + +Son cou rond et poli ressemble à une tour d'or pur. Ses épaules s'y +joignent par de fines attaches, ainsi qu'à ses bras bien modelés, +semblables à la tige du manguier et qui se terminent par deux mains +délicates pareilles chacune à un rameau de l'arbre Açoka. + +Ses seins amples et fermes ressemblent aux fruits du Vilva; ils se +dressent comme deux coupes d'or renversées et surmontées du bouton de la +fleur du grenadier. + +Ses reins bien cambrés ont la souplesse du serpent; ils se fondent +harmonieusement avec ses fesses et ses larges hanches qui ressemblent au +corsage de la colombe verte. + +Sonjadgana, pur et délicatement arrondi, laisse apercevoir un ombilic +profond et luisant comme une baie mure. Trois plis gracieux s'accusent à +sa taille comme une ceinture au-dessus de ses hanches. + +Ses fesses sont merveilleuses; c'est une Nitambini (Callipige, +Sakountala était une Nitambini). + +Comme le Lotus épanoui à l'ombre d'une tendre motte d'herbe Kusha (herbe +sacrée par excellence), son yoni petit s'ouvre mystérieusement sous le +pubis ombragé par un voile velu large de six pouces. + +Sa semence d'amour est parfumée comme le lys qui vient d'éclore, ses +cuisses rondes, fermes, potelées, ressemblent à la tige polie d'un jeune +bananier. + +Ses pieds petits et mignons se joignent finement à ses jambes, on dirait +deux Lotus. + +Quand elle se baigne dans un étang sacré, par toutes sortes de jeux elle +réveille l'amour, les dieux se troubleraient à la voir se jouer dans +l'eau. + +Des perles tremblent à ses oreilles; sur son sein repose un collier de +pierres précieuses; elle a, mais en petit nombre, des ornements aux bras +et au bas des jambes. + +Elle aime les vêtements blancs, les blanches fleurs, les beaux bijoux et +les riches costumes. Elle porte un triple vêtement de mousseline rayée. + +Délicate comme la feuille du béthel, elle aime les aliments doux, purs, +légers; elle mange peu et dort d'un sommeil léger. + +Elle connaît bien les trente-deux modes musicaux de Radha; aussi bien +que l'amante de Krishna, elle chante harmonieusement en s'accompagnant +de la vina qu'elle touche avec grâce de ses doigts effilés et agiles. + +Quand elle danse, ses bras aux mouvements souples et harmonieux +s'arrondissent en courbes gracieuses et semblent parfois vouloir dérober +aux regards ses merveilleux appâts, car sa pudeur est extrême (dans +I'Inde une femme danse toujours seule). + +Elle a une conversation agréable, son sourire répand la béatitude; elle +est espiègle et folâtre, pleine d'enjouement dans les plaisirs. + +Elle excelle dans les oeuvres qui lui sont propres. + +Elle fuit la société des malhonnêtes gens et accomplit scrupuleusement +ses devoirs; le mensonge lui est inconnu. + +Incessamment, elle vénère et adore les brahmanes, son père et les dieux; +elle recherche la société et la conversation des brahmanes; elle est +libérale envers eux et charitable aux pauvres. Pour ceux-ci elle +épuiserait le trésor de son mari. + +Elle se plaît avec son époux et sait exciter ses désirs par des +caresses. + +Le dieu d'amour trouverait un superbe plaisir à reposer près d'elle. + +Son affection pour son époux est extrême et elle n'aura peur aucun autre +une pareille tendresse. Elle est affectueuse dans toutes ses paroles et +absolument dévouée à son mari. Elle est parfaite en tout point. + +Ajoutez à ce portrait déjà si flatteur une foule d'exclamations que les +poëtes poussent en l'honneur de la Padmini. + +Trésor d'amour! tendresse sans bornes! femme qui aime et qui n'éprouve +aucun désir! femme dont le bonheur est manifeste; femme pareille à Rathi +(la volupté), épouse d'Ananya (l'amour), qui plies sous le poids de tes +seins fermes et arrondis! femme dont l'amour enivre! + +Après la Padmini, vient la Chitrini ou la femme habile. + +La Chitrini a l'esprit mobile, l'humeur légère et essentiellement +folâtre! son oeil ressemble au Lotus, sa gorge est ferme: ses cheveux +tressés en une seule natte retombent sur ses riches épaules comme de +noirs serpents; sa voix a la douceur de l'ambroisie; ses hanches sont +minces, ses cuisses douces et polies ont la rondeur de la tige du +bananier; sa démarche est celle d'un éléphant en gaité; elle aime le +plaisir, sait le faire naître et le varier. + +La Hastini (nom de la femelle de l'éléphant) occupe le troisième rang. + +La Hastini a une abondante chevelure qui brille et se déroule en longues +boucles soyeuses, son regard troublerait le dieu d'amour et ferait +rougir les bergeronnettes. Le corps de cette femme gracieuse ressemble à +une liane d'or, ses pendants d'oreilles sont garnis de pierreries et +ses vêtements sont chargés de fleurs. Ses seins fermes et rebondis +ressemblent à un couple de vases d'or. + +Le dernier type est la Sankhini (la truie). + +Ses cheveux sont nattés et roulés sur sa tête; sa face qui exprime la +passion est difforme; son corps ressemble à celui d'un porc. On la +dirait toujours en colère, toujours elle gronde et grogne. + +Ses seins et son ventre exhalent l'odeur du poisson. + +Elle est malpropre de sa personne; elle mange de tout et dort à l'excès. +Ses yeux ternes sont toujours chassieux. + +On a mis en regard les traits distinctifs des quatre classes dans le +tableau suivant: + + + ---------------------------------------------------------------------- + DÉSIGNATION | Padmini | Chitrini | Hastini | Sankhini + | | | | + FIGURE | comme la | parfaite | de lotus | d'oie + | lune | | | + | | | | + ODEUR | du lotus | des fleurs | du vin | du poisson + | | | | + CHEVELURE | fine et | longue et | bouclant | comme des + | soyeuse | flottante | naturellement | soies de + | | | | sanglier + | | | | + VOIX | harmonieuse | du kokila | bramement de | croassement + | comme un | | l'éléphant | du corbeau + | luth | | | + | | | | + GOÛT | le béthel | les dons | les plaisirs | les querelles + DOMINANT | | | variés | + ---------------------------------------------------------------------- + +Quatre sortes d'hommes correspondent comme amants ou époux à ces quatre +sortes de femmes. + +A la Padmini, l'homme _lièvre_, c'est-à-dire actif, vif et éveillé. + +A la Chitrini, l'homme _cerf_, celui qui recherche l'affection dans le +commerce amoureux. + +A la Hastini, l'homme _taureau_, c'est-à-dire qui a la force et le +tempérament de cet animal. + +A la Sankhini, l'homme _cheval_, celui qui a la vigueur et la fougue de +l'étalon. + +Il existe, disent les poëtes, une Padmini sur dix millions de femmes, +une Chitrini sur dix mille, une Hastini sur mille; la Sankhini se trouve +partout. + +Cette proportion n'est point flatteuse pour le beau sexe dans l'Inde; +heureusement, elle n'est point exacte. En général les Hindous, hommes +et femmes, même dans les castes serviles, ont de très grands soins de +propreté. La femme malpropre, la Sankhini, ne se trouve que dans la +classe infime et hors caste, et chez les Pariahs des campagnes. + + + +CHAPITRE III + +De la possession des soixante-quatre talents ou arts de volupté +enseignés par le Kama Soutra. + +L'homme doit étudier le Kama Soutra après le Dharma et l'Artha, et la +jeune fille elle-même doit en apprendre les pratiques; d'abord avant son +mariage, et, ensuite, après, avec la permission de son mari[12]. + +[Note 12: Dans les pays musulmans, les femmes sont éduquées en vue +d'exciter les sens par la danse et la mimique, etc.] + +On objecte à cela que les femmes, n'ayant point à étudier les sciences, +ne doivent point non plus étudier le Kama Soutra. + +A cela, Vatsyayana répond: Que les femmes peuvent, sans étudier le +traité et ses explications, en connaître la pratique, puisqu'elle +est tirée du Kama-Schastra (ou les Règles de l'Amour) qu'on apprend +expérimentalement, soit par soi-même, soit par des intimes. C'est ainsi +que le Kama-Schastra est familier à un certain nombre de femmes, telles +que les filles des princes et de leurs ministres. + +Il convient donc qu'une jaune fille soit initiée aux principes du Kama +Soutra par une femme mariée, par exemple sa soeur de lait, ou bien une +amie de la maison éprouvée sous tous les rapports, où une tante, une +vieille servante, ou une mendiante qui a vécu autrefois dans la famille, +ou une soeur (voir Appendice, n° 1 et 2). + +Ces pratiques du Kama-Soutra sont empruntées à la partie du Kama-Shastra +qui a rapport à l'union sexuelle, et que Babhravia intitule aussi les +soixante-quatre arts, comme les soixante-quatre arts libéraux dont la +nomenclature a été donnée ci-dessus. + +Pour arriver à ce nombre de (soixante-quatre), on a divisé ce qui a +rapport au rapprochement des sexes, c'est-à-dire le Kama-Shastra, +en huit parties ou sujets; et dans chaque partie on a fait huit +subdivisions principales. Il en a été de même dans le Kama-Soutra[13]. + +[Note 13: Évidemment, pour les divisions, le chiffre de soixante-quatre +est cher aux écrivains de l'époque; selon les anciens commentateurs, il +est consacré par les Védas.] + +L'homme auquel sont familiers les (soixante-quatre) moyens de plaisir +indiqués par Babhravya, atteint le but de son désir, et possède la femme +la plus enviable. + +Celui qui parle bien sur les autres sujets, mais ne connaît pas les +(soixante-quatre) voluptés du Kama-Soutra, n'est point écouté avec +faveur dans une réunion de savants. + +Celui qui, au contraire, les possède toutes, quoique n'ayant pas d'autre +science, prend la tête de la conversation dans toutes les sociétés +d'hommes et de femmes. + +En raison de leur prestige et de leur charme, les Acharyas, ou auteurs +anciens, les plus recommandables, qualifient de _chers aux femmes_ les +soixante-quatre talents voluptueux. + +L'homme, en effet, qui y est exercé, gagne le coeur de sa propre femme +et celui des femmes des autres hommes et des courtisanes. + + +APPENDICE AU CHAPITRE III + +N° 1.--Il y a dans le Kama-Soutra mille choses qui peuvent dépraver une +jeune fille, et que, conséquemment, elle doit ignorer, lors même qu'elle +est mariée aussitôt qu'elle a atteint l'âge de puberté, comme il est +d'usage dans l'Inde. + +Dans cette contrée, tout est fait pour provoquer les désirs charnels, +même chez les jeunes enfants des deux sexes. + +Les chars sacrés sur lesquels on promène les images des Dieux, dans les +grandes fêtes publiques, sont chargés de peintures et de sculptures +d'une obscénité indescriptible, publiquement exposées à tous les +regards, sans que personne songe à en éloigner les enfants. + +A la jeune fille indienne s'appliquent pleinement les vers d'Horace: + + «.......Incestos amores + A tenere meditatur ungui.» + +Dès la plus tendre enfance, elle rêve d'impudiques amours. + +N° 2.--Sauf quelques sculptures d'un naturalisme naïf dans des +cathédrales du moyen âge et quelques pratiques équivoques, restes du +paganisme qui lui ont survécu, on ne trouve rien de pareil chez les +chrétiens d'aucune confession. + +On lit dans le P. Gury (traduction P. Bert): + +«417.--Les regards jetés sans raison sur des choses honteuses +constituent des péchés graves ou légers, suivant l'intention de la +personne, le degré de turpitude et le danger de consentement à la +débauche. + +«En pratique, on excuserait difficilement d'un péché mortel un homme qui +regarderait les parties honteuses d'une femme peinte, parce qu'il ne +pourrait guère éviter d'y prendre un plaisir. + +«420.--1° _C'est un péché grave, en général, de parler, même par +légèreté, de l'acte conjugal, de ce qui est permis ou défendu entre +époux_, des moyens d'empêcher la conception, de procurer la pollution; +surtout, si c'est entre jeunes gens de sexes différents. + +«2° Il y a grave péché à dire des choses honteuses par le seul plaisir +qu'on trouve à y penser. + +«Le confesseur ne recommande à de jeunes époux que l'abstention de ce +qui pourrait aller contre le but du mariage, la procréation.» + +Ainsi, la morale chrétienne est très sévère pour tout ce qui concerne la +pureté. + +N° 3.--L'éducation des belles par Ovide. + +Les listes des (soixante-quatre) arts libéraux et des (soixante-quatre) +talents de voluptés, avec les portraits de la Padmini et de la Citrini, +nous donnent l'idée de l'éducation féminine dans l'Inde à l'époque de +Vatsyayana; il est très intéressant de la rapprocher de celle qu'Ovide +trace pour les Romaines dans son _Art d'aimer,_ livre III. + +«O femmes! ne négligez aucun soin de votre personne! + +«La figure s'embellit si on la soigne; sans soins, le plus beau visage +perd sa fraîcheur, fût-il comparable à celui de la déesse du mont Ida. + +«Ne chargez point vos oreilles de perles de grand prix, et votre corps +de vêtements tout pesants d'or. Une élégante propreté nous charme bien +davantage. Choisissez la manière d'arranger votre chevelure qui vous +sied le mieux. Un visage un peu allongé demande de simples bandeaux; une +figure arrondie un noeud léger sur le sommet de la tête et qui laisse +les oreilles découvertes. + +«Celle-ci laissera flotter ses cheveux sur ses deux épaules; celle-là +les relèvera à la manière de Diane chasseresse. + +«Tandis que vous travaillez à votre toilette, laissez croire que vous +êtes encore au lit; vous paraîtrez avec plus d'avantages quand vous y +aurez mis la dernière main. Vous pouvez toutefois faire peigner vos +cheveux devant nous. + +«Apprenez à rire avec grâce. Ouvrez modérément la bouche; formez sur +l'une et l'autre joue deux petites fossettes et couvrez avec la lèvre +inférieure l'extrémité des dents supérieures. Ne vous fatiguez point les +flancs par des éclats continuels, que votre rire ait quelque chose de +doux et d'agréable à l'oreille. + +«Les femmes apprennent aussi à pleurer d'une manière à la fois gracieuse +et intéressante; elles pleurent quand elles veulent. + +«Apprenez également à marcher, la démarche séduit ou fait fuir un homme +qui ne vous connaît pas. + +«Il est des femmes qui, par un mouvement de hanches étudié, font +flotter leur robe au gré des vents; elles s'avancent fièrement d'un pas +majestueux. D'autres marchent à grands pas et d'un air effronté. Évitez +que la première de ces démarches soit prétentieuse et que la dernière +soit rustique. Cependant, laissez à découvert l'avant-bras depuis le +coude jusqu'au poignet, si vous avez la peau d'une blancheur sans tache. +Combien de fois j'ai été tenté de baiser un bras d'albâtre! + +«Que les jeunes filles apprennent à chanter. Plusieurs ont trouvé dans +leur voix un dédommagement à leur figure. + +«La femme qui veut plaire doit s'appliquer à manier l'archet de la main +droite et à pincer de la harpe de la main gauche. + +«_Apprenez par coeur Sapho; rien de plus voluptueux que ses vers;_ lisez +les poésies du tendre Properce et celles de mon cher Tibulle, l'Eneïde +et _même mes Amours._ + +«Je voudrais encore qu'une belle sût danser (on ne dansait à Rome qu'au +théâtre), qu'elle fut habile aussi aux jeux des osselets, des dés et des +échecs. Apprenez mille jeux; souvent, à la faveur du jeu, l'amour se +glisse dans les coeurs. + +Qu'une belle s'occupe de tout ce qui peut augmenter ses charmes; qu'elle +se donne en spectacle à la foule; que partout elle soit empressée de +plaire; qu'elle ait toujours l'hameçon prêt; dans l'endroit qu'elle +soupçonne le moins, elle trouvera du poisson qui viendra y mordre. + +«Les funérailles d'un époux sont souvent une occasion d'en trouver un +autre. Il convient alors de paraître échevelée et de donner un libre +cours à vos pleurs. + +«Pour garder la pureté de vos traits, évitez la colère, partage farouche +des bêtes féroces; elle enfle le visage et fait noircir les veines où le +sang s'accumule. + +«Évitez aussi un air de fierté. Un regard doux et gracieux captive +l'amour. Nous haïssons aussi la tristesse; c'est la gaieté qui nous +charme dans une femme. + +«Ne venez aux festins que tard, lorsque les flambeaux sont allumés, vous +paraîtrez toujours belle aux yeux troublés par le vin et la nuit voilera +vos imperfections. + +«Prenez les mets du bout des doigts (les Romains d'alors, comme +aujourd'hui encore les Indiens, mangeaient avec les doigts); n'allez pas +porter à votre bouche une main mal assurée; ne vous gorgez pas de mets +pour les vomir chez vous (usage des Romains), et mangez un peu moins que +votre appétit. Il sied mieux qu'une jeune belle se permette quelques +excès dans le boire. Toutefois ne vous laissez point à table aller à +l'ivresse ou au sommeil, qui vous livreraient sans défense à toutes les +entreprises des pires débauchés.» + + + + + TITRE II + + LA VIE ÉLÉGANTE.--DIVERSES SORTES D'UNIONS SEXUELLES + + L'AMOUR PERMIS ET L'AMOUR DÉFENDU + + + + +CHAPITRE I + +La vie élégante ou d'un homme fortuné. + +SECTION 1.--INTÉRIEUR (_at home_). + +L'habitation doit être bien située, au bord d'une eau pure, dans une +ville ou une bourgade, ou un lieu de plaisir. + +Les appartements intérieurs sont sur les derrières, ceux de réception +sur le devant, tous sont meublés confortablement et ornés avec goût. + +SOINS D'HYGIÈNE.--Chaque jour le bain et le frottement du corps avec de +l'huile; tous les trois jours, application de laque à tout le corps; +tous les quatre jours, raser la tête entière; et tous les cinq ou dix +jours, tout le corps. + +EMPLOI DU TEMPS.--Trois repas par jour, le matin, à midi et la nuit; +le bain, la sieste; des vêtements blancs et élégants; des fleurs, une +volière; le matin, quelques jeux et divertissements avec des parasites, +et après midi avec des amis. + +Après le déjeuner, leçon pour parler donnée aux perroquets et autres +oiseaux, puis combats de coqs, de cailles et de pigeons. + +Dans la soirée, le chant; ensuite le maître de maison, avec ses amis, +attend, dans la salle de réception bien ornée et parfumée d'essences, +l'arrivée de sa maîtresse; celle-ci, quand elle se présente, est reçue +avec les compliments d'usage; elle tient avec tous une conversation +aimable et tendre. + +Lorsqu'elle doit passer toute la nuit chez son amant, elle y vient +baignée, parfumée et parée; son amant lui offre des rafraîchissements; +il la fait asseoir à sa gauche, lui prend les cheveux entre ses mains, +touche aussi le bout et le noeud de son vêtement du bas et l'entoure +doucement de son bras droit. Alors s'engage une conversation légère +et variée; on tient des propos lestes et joyeux; on traite des sujets +graveleux ou galants. Puis on chante avec ou sans gestes; on fait de la +musique, on boit en s'excitant à boire. + +Enfin, quand la femme, échauffée par ces provocations à l'amour, trahit +ses désirs, le maître congédie tous ceux qui sont près de lui en leur +donnant des fleurs, des bouquets et des feuilles de béthel[14]. + +[Note 14: Dans les usages de l'Inde, c'est le maître de maison, celui +auquel on fait visite, qui donne le signal du départ au visiteur.] + +Les deux amants restent seuls. Après avoir goûté le plaisir à leur gré, +ils se lèvent pudiquement et, sans se regarder, s'en vont, séparément, +au cabinet de toilette qui est, dans l'Inde, la salle du bain. + +Ils reviennent ensuite s'asseoir l'un près de l'autre et mâchent +quelques feuilles de béthel. Puis l'homme, de sa propre main, frotte le +corps de la femme avec un onguent de pur bois de sandal, ou une autre +essence odorante; ensuite il l'enlace dans son bras gauche, et tout en +lui tenant de doux propos, il lui fait boire, dans une coupe qu'il +tient de la main droite, une boisson excitante et parfumée; ils mangent +ensemble des gâteaux et des sucreries, prennent des consommés et de la +soupe de gruau, boivent du lait de coco frais, des sorbets, du jus de +mangues et de citron sucré; enfin, ils savourent ainsi, dans l'intimité, +tout ce que le pays produit d'agréable, de doux et de pur. + +Souvent aussi, les deux amants montent sur la terrasse de la maison pour +jouir du clair de lune et causer agréablement. A ce moment, pendant que +la femme est sur ses genoux la face tournée vers la lune, l'amant lui +désigne de la main les diverses planètes, l'étoile du matin, l'étoile +polaire, les constellations[15]. + +[Note 15: Les magnifiques nuits de l'Inde donnent à ce passe temps un +grand charme.] + + +APPENDICE + +A LA PREMIÈRE SECTION DU CHAPITRE I + +Complétons par des emprunts aux poètes les indications trop sommaires de +Vatsyayana. + +N° 1.--Barthriari a décrit l'amour selon les saisons (trad. Regnaud). + +(St. 39).--Bouquets odorants, couronnes dont l'aspect réjouit le coeur, +zéphir qu'agité l'éventail, rayon de la lune, parfum des fleurs, lac +frais, poudre de sandal, vin clair, terrasse bien blanche, vêtements +très légers, femmes aux yeux de lotus, tels sont les agréments que les +heureux ont ici en partage, l'été. + +En hiver, les heureux reposent voluptueusement dans une chambre, +couverts de vêlements rouges, enlaçant dans leurs bras leurs bien-aimées +aux seins opulents, mâchant à pleine bouche des feuilles et des noix de +béthel. + +(St. 44).--Les éclairs serpentent dans le Ciel pareils à des lianes, le +tonnerre éclate au sein des nuages amoncelés; on entend les cris confus +des paons qui se livrent à leurs jeux; les averses tombent comme des +torrents; la belle, aux yeux allongés, qui tremble d'effroi, se serre +étroitement dans les bras du bien-aimé dont elle ne peut quitter +la maison; puis s'élèvent des vents chargés de pluie glaciale qui +renouvellent la vigueur des amants. + +(St. 49 et 50.)--Ils embrassent les fossettes de leurs joues; ils font +entrechoquer bruyamment leurs lèvres en jouant dans les boucles qui +encadrent leur visage; ils mettent en désordre leur chevelure et leur +font cligner les yeux; ils chiffonnent avec violence leurs vêtements, +arrachent de leur poitrine leur corset et bouleversent leurs seins; +ils font grelotter leurs cuisses et détachent le pagne qui ceint leurs +larges hanches. + +On connaît le distique de Catulle: + + «Quam juvat immites ventos audire cubantem + Et dominant tenero delinuisse sinu» + +Quel plaisir d'entendre, de sa couche, rugir la tempête, en pressant sa +maîtresse sur son sein. + +N° 2.--Visite de Corine à Ovide. + +Il est intéressant de rapprocher la visite d'une maîtresse indienne à +son amant de celle de Corine à Ovide (_Les Amours_, liv. 1er, élégie 5). + +«Vers midi, lorsque j'étais sur mon lit pour me reposer dans un +demi-jour mystérieux, Corine entra dans ma chambre, la tunique relevée, +les cheveux tombant sur sa gorge nue, plus blanche que la neige, +semblable à la charmante Laïs quand elle recevait ses amants. + +«Je lui ôtai d'abord sa tunique dont le tissu transparent était à peine +un obstacle. Elle faisait quelque résistance à paraître nue; mais on +voyait bien qu'elle ne voulait pas vaincre. + +«Quand elle fut devant moi sans vêtement, je ne vis pas une tache sur +tout son corps. O quelles épaules, ô quels bras j'eus le plaisir de voir +et de toucher! Que sa gorge était faite à souhait! Quelle peau douce et +unie! Quelle taille superbe et quelles cuisses fermes! + +«Mais pourquoi entrer dans ces détails? Je n'ai vu que des choses +parfaites, et il n'y avait point de voile entre ce beau corps et le +mien! + +«Le reste est facile à deviner. Enfin, après une fatigue mutuelle, nous +reposâmes tous deux.» + +Ce petit morceau nous charme autant, mais d'une autre manière que les +poètes Hindous. + +Ce qu'Ovide laisse à deviner, Properce le dit dans l'Élégie v du livre +II. + +Une nuit de Cynthée donnée à Properce. + +«O nuit fortunée! Que de mots échangés à la clarté de la lampe! Et la +lumière éteinte, quels ébats! + +«Tantôt elle lutte contre moi, le sein découvert; tantôt à mon ardeur +elle opposait sa tunique. Puis, quand le soleil eut vaincu mes +paupières, c'est elle qui me réveilla en les pressant de ses lèvres. + +«Est-ce donc ainsi, me dit-elle, que tu dors nonchalamment? + +«Comme nos bras s'enlaçaient en mille noeuds divers! + +«Mais l'obscurité nuit aux jeux de l'amour. + +«Les yeux sont les guides de nos transports. + +«Endymion, par sa nudité, charme la chaste Diane qui vient, nue, reposer +près d'un mortel. + +«Cesse de voiler tes attraits sur ta couche ou bien je déchirerai ce lin +odieux; et même, si la colère m'emporte, ta mère en verra les traces sur +tes bras. + +«Livre-moi ces globes charmants qui se soutiennent d'eux-mêmes; que mes +yeux se rassasient tandis que les destins le permettent. Vivant ou mort, +c'est à toi que j'appartiens pour toujours. + +«Si tu m'accordes encore de semblables nuits, une année sera pour moi +plus qu'une vie. + +«Prodigue-les-moi, ces nuits, et je deviens immortel dans tes bras. + +«Une seule nuit de toi peut, du dernier des hommes, faire un dieu.» + + + +SECTION II.--L'EXTÉRIEUR. + +§ I.--_Fêtes religieuses._ + +A certains jours propices (fastes) une société d'amateurs s'assemble +dans le temple de la déesse Sarasvati (déesse des beaux-arts). + +Là, on essaie les chanteurs récemment arrivés dans la localité. Le +lendemain on leur donne quelque gratification et l'on retient ceux qui +ont plu. + +Les membres de cette société agissent ainsi dans les temps de détresse +comme dans ceux qui sont prospères. + +Ils exercent l'hospitalité envers les étrangers qui sont venus à la +réunion. + +Ils agissent de même lors des autres fêtes en l'honneur de quelque +divinité. + +§ 2.--_Promenades aux jardins et aux bains publics._ + +Les hommes s'y rendent élégamment vêtus en compagnie de courtisanes et +avec une suite nombreuse de serviteurs. + +Trois sortes d'hommes, dans ces circonstances, prêtent leurs bons +offices aux personnes riches et aux courtisanes, ce sont: + +1° Le Pithamarda, qui ne possède rien que son talent à tout faire et à +tout montrer (magister). + +2° Le Vita est celui qui, ayant perdu sa fortune, est, à cause de cela, +de son ancienne éducation et de ses anciennes relations d'amitié dans la +localité, admis chez les riches et les courtisanes et vit de ce qu'il en +peut tirer. + +C'est le parasite officieux. + +3° Le Vidashka est une sorte de bouffon, d'utilité, toujours un +brahmane, que tout le monde accueille pour sa bonne humeur et ses +spirituelles saillies[16]. + +[Note 16: C'est le fou du moyen âge dont Walter Scott nous a donné le +type dans le personnage de Wamba (roman d'_Ivanhoé_).] + +Ces trois sortes de personnages sont ordinairement employées pour opérer +les réconciliations entre les hommes riches et les courtisanes. + +On emploie également les femmes mendiantes, celles qui ont la tête rasée +(les veuves) et les anciennes courtisanes qui possèdent des talents +appropriés. + + + +SECTION III + +§ 3.--_Réunions de sociétés._ + +Des hommes de même âge, de mêmes goûts, de même éducation, se réunissent +en société, soit chez des courtisanes en renom et en leur compagnie, +soit dans la demeure de l'un d'eux, pour converser, composer des vers et +se les Communiquer. Dans ce dernier cas, les femmes distinguées par leur +beauté, et qui ont des goûts et des talents semblables, peuvent être +admises et recevoir des hommages. + +Souvent les conversations étaient une joute d'improvisations poétiques +et de citations opposées de divers poètes. + +Pour en donner une idée, nous avons arrangé le dialogue suivant avec des +citations de poètes: + +UN BRAHMANE SAVANT.--Par qui a été fabriqué ce dédale d'incertitude, ce +temple d'immodesties, ce réceptacle de fautes, ce champ semé de mille +fourberies, cette barrière de la porte du Ciel, cette bouche de la cité +infernale, cette corbeille remplie de tous les artifices, ce poison qui +ressemble à l'ambroisie, cette corde qui attache les mortels au monde +d'ici-bas, la femme en un mot? + +UNE COURTISANE.--Le faux sage qui médit des femmes trompe lui-même et +les autres; car le fruit de la pénitence est le _Ciel_ et le Ciel offre +les Apsaras à ceux qui l'obtiennent. + +LE BRAHMANE.--Les femmes ont du miel dans leurs paroles et du poison +dans le coeur, aussi leur suce-t-on les lèvres, tandis qu'on leur frappe +la poitrine avec le revers de la main[17]. + +[Note 17: Pétrone a dit: + + «Toute femme, en soi, cache un venin corrupteur, + Le miel est sur sa lèvre, et le fiel dans son coeur.»] + +LA COURTISANE.--Les fous qui fuient les femmes n'obtiennent que des +fruits amers; leur sottise et le dieu d'amour les châtient cruellement. +Le jour où des hommes honorables parviendront à maîtriser leurs sens, +les monts Vindhyas traverseront l'Océan à la nage. + +LE BRAHMANE.--Il n'est ici-bas qu'un jardin rempli de fleurs +pernicieuses, c'est la jeunesse; elle est le foyer de la passion, la +cause de peines plus cuisantes que n'en feraient endurer cent enfers, +le germe de la folie, le rideau de nuages qui couvre la lumière de la +science, la seule arme du Dieu de l'amour, la chaîne de fautes de toute +nature. + +LA COURTISANE.--Un vieux chien borgne, boiteux, galeux, n'ayant que la +peau et les os et dont la gueule est déchirée par les tessons qu'il +ronge, poursuit encore les chiennes; le Dieu de l'amour tourmente +jusqu'aux mourants. Quand l'arbre Açoka est touché du pied d'une belle, +ses fleurs s'épanouissent de suite[18]. + +[Note 18: Jolie légende indienne.] + +Les femmes voluptueuses enflamment tous les coeurs de leurs grâces +lascives; elles babillent avec l'un, envoient à un autre des oeillades +provocatrices, un troisième occupe leur coeur. + +LE BRAHMANE.--Celui qui, maîtrisant ses sens, a confondu son +intelligence dans l'âme-suprême, qu'a-t-il à faire des causeries des +bien-aimées, du miel de leurs lèvres, de la lune de leur visage, des +jeux d'amour accompagnés de soupirs dans lesquels on presse leurs seins +arrondis? + +LA COURTISANE.--Les Docteurs ayant sans cesse à la bouche les saints +écrits, sont les seuls qui parlent, et seulement du bout des lèvres, de +renoncer à l'amour. + +Qui pourrait fuir les hanches des belles jeunes filles ornées de +ceintures bruyantes, auxquelles pendent des perles rouges? + +Ce que femme entreprend dans sa passion, Brahma lui-même n'a pas le +courage d'y mettre obstacle[19]. + +[Note 19: Nous disons dans le même sens: Ce que femme veut, Dieu le +veut.] + +UN HOMME MUR.--L'homme n'est sûr de son honneur, de sa vertu, de sa +sagesse, que quand son coeur et ses fermes résolutions ont résisté +victorieusement à la corruption par les femmes. + +Combien ont succombé par elles, que tout l'or du monde n'aurait pu +acheter! + +UN JEUNE HOMME.--Quel est le plus beau des spectacles? Le visage +respirant l'amour d'une fille. Quel est le plus suave des parfums? +Son haleine douce. Quel est le plus agréable des sons? la voix de la +bien-aimée. + +Quelle est la plus exquise des saveurs? La rosée qui humecte ses lèvres. + +Quel est le plus doux des contacts? + +Celui de son corps. + +Quelle est l'image la plus agréable sur laquelle la pensée puisse +s'arrêter? Ses charmes. + +Tout dans la jeune fille aimée est plein d'attraits. + +UN JEUNE POÈTE.--La jeune vierge est semblable au tendre bouton de la +rose non encore épanouie; dans toute sa pureté, elle croît en paix à +l'ombre du bosquet tutélaire, à l'abri de tout outrage; mais lorsque son +sein dévoilé s'est prêté aux baisers du rossignol séducteur, bientôt +séparée de sa tige maternelle et indignement associée à l'herbe que +foule un pied vulgaire, on l'expose aux passants sur la place publique, +et flétrie alors par mille baisers impurs on chercherait en vain sa +fraîcheur virginale (voir l'Appendice). + +AUTRE JEUNE HOMME.--Léger sourire sur les lèvres, regards à la fois +hardis et timides, babil enjoué, fuite, retour précipité, amusements +folâtres et continuels, tout n'est-il pas ravissant chez les jeunes +femmes aux yeux de gazelle? + +Quand elles sont absentes, nous aspirons à les voir. + +Quand nous les voyons nous n'avons qu'un désir, jouir de leur étreinte. + +Quand nous sommes dans leurs bras, nous ne pouvons plus nous en +arracher. + +LE JEUNE POÈTE.--A quel mortel est destinée cette beauté ravissante +semblable dans sa fraîcheur à une fleur dont on n'a pas encore respiré +le parfum, touché le fin duvet; à un tendre bourgeon qu'un ongle profane +n'a point osé séparer de sa tige, à une perle encore pure au sein de la +nacre protectrice où elle a pris naissance? + + +APPENDICE + +A LA IIIe SECTION DU CHAPITRE I. + +Le poète Catulle a exprimé la même pensée que le jeune poète indien dans +les beaux vers que nous traduisons: + +«La fleur que la haie d'un jardin protège contre les troupeaux et le +tranchant du soc, croît mystérieusement caressée par le zéphyr, colorée +par le soleil, nourrie par la pluie, recherchée des jeunes beautés et +des amants; mais sitôt qu'un ongle léger l'a cueillie, elle n'inspire +plus que le dédain. De même une vierge reste chère à tous tant qu'elle +reste pure; mais si elle perd sa fleur d'innocence, les jeunes gens lui +retirent leur amour et les jeunes filles leur amitié.» + +L'Arioste a presque traduit Catulle dans la plainte de Sacripant contre +Angélique (_Rolland furieux_). + + «La Verginella è simile alla rosa; + Che in bel jardin sulla uativa spina + Mentre sola et sicura si reposa, + Ne grege ne pastor de le avvicina; + L'aura suave e l'alba rugiadosa + L'Aqua, la terra al suo amor s'inchina, + Giovani vaghi e donne innamorate + Amano averne i seni e le tempie ornate. + Ma non si tosto dal materno stelo + Rimossa viene dal suo ceppo verde, + Che quanto avea dagli uomini e dal cielo + Favor grazia e bellezza, tutto perde. + La vergine che il fior di che piu zelo + Che degli occhi et della vita aver dei + Lascia altrui corre, il pregio che aveva innanzi + Perde nel cor di tutti gli altri amanti.» + +La vierge est comme la rose sur sa tige naissante dans un beau jardin; +tant qu'elle reste dans la solitude et la paix, elle n'a rien à craindre +du troupeau ni du berger. + +Le doux zéphir, l'aube humide de rosée, la terre et l'onde lui +prodiguent leurs caresses et leurs trésors; les jeunes gens qui +soupirent et les belles énamourées se plaisent à orner de ses boutons +leurs cheveux et leurs seins. + +A peine séparée de la branche maternelle, de ses vertes épines, elle +perd et la faveur des hommes et les dons du ciel, la grâce et la beauté. + +Ainsi quand une jeune fille a laissé cueillir la fleur qu'elle devait +défendre plus que ses yeux et que sa vie, elle est avilie aux yeux de +tous les autres amants. + +Nos naïvetés gauloises sont plus brèves et presque aussi expressives: + + La pucelle est comme la rose + Dans sa primeur à peine éclose; + Chacun s'empresse à les cueillir. + Vienne la rose à se flétrir, + Vienne la fille à se donner, + Plus un ne veut les ramasser. + + + +CHAPITRE II + +Différentes sortes d'unions sexuelles. + +Il y a sept sortes d'unions: + +L'UNION SPONTANÉE.--Deux personnes s'aiment et s'unissent par sympathie +et par goût mutuel. Cette union a lieu entre deux amants de même +naissance. + +Les jeux d'amour avec une femme de bonne naissance, dit Barthriari, sont +remplis de charme. D'abord, l'amante dit: non, non! et semble dédaigner +les caresses; puis les désirs naissent, sans que la pudeur disparaisse; +ensuite, la résistance se relâche et la fermeté est abandonnée; enfin, +elle ressent vivement le secret plaisir des ardeurs amoureuses; laissant +alors de côté toute retenue, elle goûte un bonheur inexprimable qui lui +fait crisper les membres. + +L'UNION DE L'AMOUR ARDENT.--L'homme et la femme s'aiment depuis quelque +temps, et ont eu beaucoup de peine à se réunir; ou bien, l'un d'eux +revient de voyage, ou bien, deux amants se réconcilient après s'être +querellés. + +Dans ces cas, les deux amants brûlent de s'unir et se donnent +mutuellement une complète satisfaction. + +L'UNION POUR L'AMOUR A VENIR--Entre deux personnes dont l'amour n'est +encore qu'en germe. + +L'UNION DE L'AMOUR ARTIFICIEL.--L'homme n'opère la connexion qu'en +s'excitant par les moyens accessoires qu'indique le Kama Soutra, les +baisers, les embrassements, ou bien l'homme et la femme s'unissent sans +amour, le coeur de chacun d'eux étant ailleurs. Dans ce cas, il faut +qu'ils emploient tous les moyens d'excitation enseignés par le Kama +Shastra (Appendice, n° 1). + +L'UNION DE L'AMOUR TRANSMIS.--L'un des deux acteurs, pendant toute la +durée de la connexion, s'imagine qu'il est dans les bras d'une autre +personne qu'il aime réellement (Appendice, n° 2). + +L'UNION DITE DES EUNUQUES.--La femme est une porteuse d'eau [20] ou une +domestique de caste inférieure à celle de l'homme; la conjonction dure +seulement le temps nécessaire pour éteindre le désir de l'homme. Dans ce +cas, il n'y a point d'actes accessoires ou préliminaires. + +[Note 20: La porteuse d'eau est ordinairement attachée à une maison et y +fait le service de propreté.] + +L'UNION TROMPEUSE.--Entre une courtisane et un paysan, ou entre un homme +de bonne éducation et une paysanne; elle se borne à un acte brutal, à +moins que la femme ne soit très belle. + + +APPENDICE AU CHAPITRE II + +N° 1.--L'Union artificielle est blâmée par les poètes. + +Bhartrihari (stance 29 _l'Amour_) dit: En ce monde, l'amour a pour effet +d'unir deux coeurs en une même pensée. + +Quand les sentiments des amants ne sont pas confondus, c'est comme +l'union de deux cadavres. + +Le mariage sans l'amour est un corps sans âme, dit Tirouvallouvao (le +divin Pariah). + +N° 2.--Le Père Gury, _Théologie morale _(908). L'usage du mariage est +gravement illicite s'il a lieu dans un esprit d'adultère, de telle sorte +qu'en approchant de son épouse, on se figure que c'est une autre femme. + +Cet avis est évidemment celui de tous les théologiens. + +G. Sand, dans _Mademoiselle de la Quintinie, _décrit une union de ce +genre. + + + +CHAPITRE III + +Des cas ou le Kama est permis ou défendu + +Le Kama, quand il est pratiqué dans le mariage contracté selon les +règles tracées par Manou, entre personnes de même caste, donne une +progéniture légitime et la considération générale. + +Il est défendu avec des femmes de caste supérieure ou bien de même +caste, mais ayant déjà appartenu à d'autres. + +Le Kama n'est ni ordonné ni défendu avec des femmes, de castes +inférieures ou déchues de leur caste, avec les courtisanes et avec les +femmes divorcées. + +Avec toutes ces femmes, la pratique du Kama n'a pas d'autre but que le +plaisir. + +On appelle Nayikas les femmes auxquelles on peut s'unir sans péché; +telles sont les filles qui ne dépendent de personne, les courtisanes et +les femmes qui ont été mariées deux fois (N° 1 Appendice). + +Vatsyayana rattache à ces trois catégories les veuves, les filles des +courtisanes, les servantes qui sont encore vierges, et même toute femme +de caste qui a dépassé l'âge de puberté, sans se marier. + +Ganikapati pense qu'il existe des circonstances ou des considérations +particulières qui autorisent la connexion avec les femmes des autres. +Par exemple, on peut se faire, selon les cas, les raisonnements +suivants; + +--Cette femme veut se donner à moi, et déjà s'est livrée à beaucoup +d'autres auparavant; quoi qu'elle soit d'une caste supérieure, elle est +dans la circulation comme une courtisane; je puis donc m'unir à elle +sans pécher. + +--Cette femme exerce un grand empire sur son mari qui est un homme +puissant et ami de mon ennemi. En devenant son amant, j'enlèverai à mon +ennemi l'appui de son mari. + +--J'ai un ennemi qui peut me nuire beaucoup; si sa femme devient ma +maîtresse, elle changera ses dispositions malveillantes à mon égard. + +--Avec l'aide de telle femme, si je suis son amant, j'assurerai le +triomphe de mon ami ou la ruine de mon ennemi, ou la réussite de +quelqu'autre entreprise fort difficile. + +--En m'unissant à telle femme, je pourrai tuer son mari et m'approprier +ses biens. + +--Je suis sans ressources et sans moyens d'en acquérir, l'union avec +telle femme me procurera la richesse sans me faire courir aucun danger. + +--Telle femme m'aime ardemment et connaît tous mes secrets, toutes mes +faiblesses et, à cause de cela, peut me nuire infiniment, si je ne suis +point son amant. + +--Un mari a séduit ma femme, je dois le payer de retour (peine du +talion). + +--Devenu l'amant de telle femme, je tuerai un ennemi du roi, proscrit +par celui-ci et auquel elle a donné asile. + +--J'aime une femme placée sous la surveillance d'une autre; par celle-ci +j'arriverai à posséder celle que j'aime. + +--C'est par cette femme seulement que je puis épouser une jeune fille +riche et belle que je recherche; si je deviens son amant, elle me fera +atteindre mon but. + +Pour ces motifs et d'autres semblables, il est permis d'avoir des +rapports avec des femmes mariées; mais il est bien entendu que c'est +seulement dans un but particulier, et jamais en vue du seul plaisir, +autrement il y aurait faute et péché [21]. + +[Note 21: Il est à peine besoin de faire remarquer que cette morale +n'est admise que par les brahmanes; on n'en trouve trace nulle part +ailleurs que dans leurs écrits, quelle qu'ait pu être la subtilité des +casuistes.] + +L'école de Babhravya professe qu'il est permis de jouir de toute femme +qui a eu cinq amants; mais Ganakipoutra pense que, même dans ce cas, il +doit y avoir des exceptions pour les femmes d'un parent, d'un brahmane +savant et du roi. Vatsyayana dit que peu de femmes résistent à un homme +bien secondé (N° 2, Appendice). + +Il est défendu de s'unir aux femmes énumérées ci-après: + +Lépreuses, lunatiques, rejetées de la caste, ne sachant pas garder les +secrets, exprimant publiquement leur désir charnel, (N° 3, Appendice), +atteintes d'albinisme (elles sont impures), et celles dont la peau, d'un +noir intense, a mauvaise odeur. + +Femmes amies [22], Femmes de la parenté (N° 4, Appendice); femmes +ascètes avec lesquelles l'union sexuelle est interdite. + +[Note 22: Ce respect pour les amies dont la liste est assez longue ainsi +que celle de leurs qualités, honore les Hindous. Nous ne retrouvons pas +ce scrupule louable au même degré en Europe où beaucoup de gens ont +peine à croire à une amitié platonique entre personnes de sexes +différents.] + +Sont réputées femmes amies avec lesquelles l'union sexuelle est +interdite: + +Celles avec lesquelles nous avons joué dans la poussière (amies +d'enfance), auxquelles nous sommes liés d'obligation pour services +rendus. + +Celles qui ont nos goûts et notre humeur. + +Celles qui ont été nos compagnes d'études. + +Celles qui connaissent nos secrets et nos défauts comme nous connaissons +les leurs. + +Nos soeurs de lait et les jeunes filles élevées avec nous; les amies +héréditaires, c'est-à-dire appartenant à des familles unies par une +amitié héréditaire. + +Ces amies doivent posséder les qualités suivantes: la sincérité, la +constance, le dévouement, la fermeté, l'exemption de convoitise, +l'incorruptibilité, une fidélité à toute épreuve pour garder nos +secrets. + + +APPENDICE AU CHAPITRE III + +N° 1.--Sans doute les femmes mariées qui ont un amant, celles qui sont +séparées de leur mari et les veuves. Celles-ci, en grand nombre dans +l'Inde, et dans la force de l'âge, sont obligées d'avoir recours à +l'avortement pour cacher les conséquences de leur inconduite qui, si +elle était connue, serait punie par l'exclusion de la caste. + +Toutes connaissent les drogues qui font avorter. + +Quand la potion n'a pas produit l'effet voulu, quelques-unes ont recours +à des moyens mécaniques qui, souvent, mettent leurs jours en danger. + +Ce fait nous a été révélé par des médecins européens qui, dans des cas +pareils, avaient été appelés par des femmes indigènes. + +Lorsqu'aucun des moyens n'a réussi, les veuves enceintes prétextent un +voyage ou un pèlerinage et s'en vont au loin faire leurs couches. + +L'avortement était une pratique usuelle chez les femmes galantes de +Rome, au temps d'Ovide. Ce poète consacre la 14e Élégie du Livre II _des +Amours_ à reprocher ce crime à sa maîtresse, Corine. + +«Quoi, dit-il, de peur que les rides de ton ventre ne t'accusent, il +faudra porter le ravage sur le triste champ où tu livras le combat! +Femmes, pourquoi portez-vous dans vos entrailles des engins homicides? +Les tigresses ne sont pas si cruelles dans les antres de l'Hircanie, +et jamais la lionne n'osa se faire avorter; et ce sont de faibles et +tendres beautés qui commettent ce crime, non pas toutefois impunément. +Souvent celle qui étouffe son enfant dans son sein périt elle-même; +et, quand on emporte son cadavre encore tout échevelé, les spectateurs +s'écrient: Elle a bien mérité son sort.» + +N° 2.--_Art d'aimer, _Livre I. Ne doutez point que vous ne puissiez +triompher de toutes les jeunes beautés; à peine sur mille en trouverez +vous une qui vous résistera. Celle qui se rend aisément, comme celle qui +se défend, aiment également à être priées. + +Si vous échouez, qu'avez-vous à craindre? Mais pourquoi échoueriez-vous? +On se laisse prendre aux attraits d'un plaisir nouveau, et le bien +d'autrui nous paraît toujours préférable au nôtre. + +Vous verrez plutôt les oiseaux se taire au printemps, et les cigales en +été, qu'une femme résister aux tendres sollicitations d'un jeune homme +caressant. Celle même qui paraît insensible brûle de secrets désirs. + +Si les hommes s'entendaient pour ne pas faire les premières avances, les +femmes se jetteraient dans leurs bras toutes pâmées. + +Entendez dans les molles prairies la génisse qui mugit d'amour pour le +taureau, et la jument qui hennit à l'aspect de l'étalon vigoureux. + +N° 3.--Dans l'Inde, la décence extérieure est toujours observée entre +les deux sexes, au point qu'il ne vient à la pensée de personne d'y +manquer. + +Quand on chemine en troupe, les hommes marchent en avant des femmes, +et les attendent aux passages des gués, pour leur tendre la main par +derrière. Les femmes se troussent alors jusqu'aux dessus des hanches, et +jamais un homme ne se retourne pour regarder (abbé Dubois). + +Toute provocation en public d'un sexe à l'autre, et même toute +galanterie, sont absolument inconnues. + +Une femme se croirait insultée par un homme qui lui témoignerait, au +dehors, des attentions particulières. + +On verra plus loin que, quand un homme veut courtiser une femme, +il procède toujours par des voies indirectes, par des insinuations +détournées, des propos à double sens qui semblent s'adresser à une autre +personne. + +Mais, dans le particulier, les femmes indiennes, habituées à se +considérer comme uniquement faites pour le plaisir de l'homme, ne savent +rien refuser aux sollicitations dont elles sont l'objet, lors même +qu'elles manquent de tempérament et d'imagination, ce qui est le cas le +plus ordinaire dans les pays Dravidiens (Sud de l'Inde). + +N° 4.--Empêchement à l'union, doctrine de l'Eglise. + +La Père Gury (Traduction P. Bert.) + +Les casuistes hindous, on le voit, vont beaucoup plus loin que +les chrétiens dans les incompatibilités pour l'acte sexuel; ils +l'interdisent entre personnes dont les familles sont liées par une +amitié héréditaire et à fortiori entre tous les parents à tous les +degrés. + +Dans sa théologie morale, le P. Gury défend l'inceste, l'union sexuelle +avec des parents ou des alliés à des degrés prohibés par l'Eglise; au +sujet de l'empêchement du mariage par l'alliance, il s'exprime ainsi: + +810.--L'alliance est un lien qui s'établit avec les parents de la +personne avec laquelle on a un commerce charnel; ou encore, un lien +provenant d'un commerce charnel entre l'un et les parents de l'autre. +Il y a donc alliance entre le mari et les cousins de la femme, et +réciproquement. + +L'alliance vient soit d'un commerce licite ou conjugal, soit d'un +commerce illicite, fornication, adultère, inceste. + +811.--L'alliance venant d'un commerce licite empêche le mariage jusqu'au +4° degré inclusivement; venant d'un commerce illicite, seulement +jusqu'au 2° degré. + +(On sait que l'autorité ecclésiastique accorde beaucoup de dispenses à +cet empêchement). + +Une alliance n'est contractée que par un acte sexuel accompli et +consommé, de telle sorte que la génération puisse en résulter. + +812.--Celui qui a péché avec les deux soeurs ou les deux cousines +germaines, ou la mère ou la fille, ne peut épouser aucune des deux. + +L'homme qui a péché avec la soeur, la cousine ou la tante de son épouse, +est tenu de rendre, mais ne peut demander le devoir conjugal: parce +que, comme il s'agit d'une loi purement prohibitive, l'innocent ne peut +souffrir de la faute du coupable. + +On n'est pas privé du droit de demander le devoir conjugal, pour avoir +péché avec ses propres cousines, parce qu'on ne contracte par là aucune +alliance avec son épouse. + +(Mais c'est seulement quand ce péché a été commis avant le mariage, car +l'adultère prive le coupable de son droit). + +L'amitié, surtout héréditaire, la parenté et le rejet de la caste sont +pour le brahmane les seuls empêchements rigoureux à l'acte sexuel; nous +venons de voir qu'ils autorisent toujours la fornication et qu'ils +excusent presque toujours l'adultère. Le Décalogue les interdit +absolument et, à cet égard, le P. Gury n'est que l'interprète de la +morale chrétienne dans les textes suivants: + +411.--La luxure est un appétit déréglé dans l'amour et consiste dans un +plaisir charnel (delectatio venerea) goûté volontairement en dehors du +mariage. Or ce plaisir vient de l'excitation des esprits destinés à la +génération et ne doit pas être confondu avec un plaisir purement sensuel +qui provient de l'action d'un objet sensible sur quelque sens, par +exemple d'un objet visible sur la vue. Autre est donc l'objet de la +luxure, autre l'objet de la sensualité. Un plaisir sensuel, ou n'est pas +coupable, ou n'excède pas la plupart du temps, en principe, un péché +véniel. + +412.--La luxure dans tous ses genres, dans toutes ses espèces, est, +en principe, un péché grave. La luxure directement volontaire n'admet +jamais matière légère. + +_IX° Commandement de Dieu: _Luxurieux tu ne seras de fait ni de +consentement. + +C'est, avec un peu plus de rigueur, la morale de Zoroastre et des +Iraniens. + +Le Bouddha ne l'a adopté que pour ses religieux. + +Il a permis aux laïques tout ce qui n'est pas compris dans la +prohibition: «Le bien d'autrui ne prendras», en considérant comme _bien +d'autrui _toute femme qui dépend d'un mari, ou de ses parents et tuteurs +ou d'un maître. + + + + + TITRE III + + DES CARESSES ET MIGNARDISES + QUI PRÉCÈDENT OU ACCOMPAGNENT L'ACTE SEXUEL + + + +CHAPITRE I + +Des baisers. + +On conseille de ne point, dans les premiers rendez-vous, multiplier les +baisers, les étreintes et autres accessoires de l'union sexuelle; mais +on pourra en être prodigue dans les rencontres qui suivront (Ap. N° 1). + +On baise le front, les yeux, les joues, la gorge, la poitrine, les +seins, les lèvres et l'intérieur de la bouche (Ap. N° 2). + +Les habitants de l'Est baisent aussi la femme aux jointures des cuisses, +sur les bras et le nombril. + +Avec une jeune fille, il y a trois sortes de baisers: + +Le nominal, le mouvant et le touchant. + +Le nominal est le simple baiser sur la bouche, par l'apposition des +lèvres des deux amants. + +Dans le baiser mouvant, la jeune fille presse entre ses lèvres la +lèvre inférieure de son amant; elle l'introduit dans sa bouche en lui +imprimant un mouvement de succion. + +Dans le baiser touchant, elle touche avec sa langue la lèvre de son +amant, en fermant les yeux, et place ses deux mains dans les siennes. + +Les auteurs distinguent encore quatre sortes de baisers: + +Le droit, le penché, le tourné, le pressé. + +Dans le baiser droit, les deux lèvres s'appliquent directement, celles +de l'amant sur celles de l'amante. + +Dans le baiser penché, les deux amants, la tête penchée, tendent leurs +lèvres l'un vers l'autre. + +Dans le baiser tourné, l'un des amants tourne vers lui, avec la main, la +tête de l'autre, et, de l'autre main, lui prend le menton. + +Le baiser est dit pressé lorsque l'un des deux amants presse fortement +avec ses lèvres la lèvre inférieure de l'autre. Il est très pressé, +lorsqu'après avoir pris la lèvre entre deux doigts on la touche avec la +langue et la presse fortement avec une lèvre. + +Entre amants, on parie à qui saisira le premier, avec ses lèvres, +la lèvre inférieure de l'autre. Si la femme perd, elle doit crier, +repousser son amant en battant des mains, le quereller et exiger un +autre pari. Si elle perd une seconde fois, elle doit montrer encore plus +de dépit, et saisir le moment où son amant n'est pas sur ses gardes, +ou bien dort, pour prendre entre les dents sa lèvre inférieure, et la +serrer assez fort pour qu'il ne puisse la dégager; cela fait, elle se +met à rire, fait beaucoup de bruit et se moque de son amant; elle danse +et s'agite devant lui, et lui dit, en plaisantant, tout ce qui lui passe +par l'esprit; elle fronce ses sourcils en lui roulant de gros yeux. + +Tels sont les jeux et les paris de deux amants à l'occasion des baisers. + +Les amants très passionnés en usent de même pour les autres mignardises +que nous verrons plus loin. + +Quand l'homme baise la lèvre supérieure de la femme pendant que +celle-ci, en retour, lui baise la lèvre inférieure, c'est là le baiser +de la lèvre supérieure. + +Quand l'un des amants prend avec ses lèvres les lèvres de l'autre, c'est +là le baiser agrafe. + +Quand, dans ce baiser, il touche avec la langue les dents et le palais +de l'autre, c'est là le combat de la langue. + +Le baiser doit être modéré, serré, pressé ou doux, selon la partie du +corps à laquelle il est appliqué. + +On peut encore ranger parmi les baisers la succion du bouton ou du +mamelon des seins qui, dans les chants des Bayadères du Sud de l'Inde, +est mentionnée comme un des préliminaires naturels de la connexion[23]. + +[Note 23: D'après le docteur Jules Guyot (_Bréviaire de l'amour +expérimental_), cette succion doit être forte pour produire l'effet +voulu (v. App.)] + +Quand une femme baise au visage son amant endormi, cet appel est le +_baiser qui allume l'amour_. + +Quand une femme baise son amant qui est distrait ou affairé, ou bien le +querelle, c'est le _baiser qui détourne_. + +Quand l'amant attardé trouve l'amante couchée, et la baise dans son +sommeil pour lui manifester son désir, c'est le _baiser d'éveil_. En +pareil cas, la femme peut faire semblant de dormir à l'arrivée de son +amant pour provoquer ce baiser. + +Quand on baise l'image d'une personne réfléchie dans un miroir ou +dans l'eau, ou bien son ombre portée sur un mur, c'est le _baiser de +déclaration_. + +Quand on baise un enfant que l'on tient sur ses genoux, ou une image, ou +une statue, en présence de la personne aimée, c'est le _baiser que l'on +transmet_. + +Quand la nuit, au théâtre ou dans une assemblée d'hommes de caste, un +homme s'approche d'une femme et lui baise un doigt de la main, si elle +se tient debout, ou un doigt de pied, si elle est assise; ou bien quand +une femme, en massant le corps de son amant, pose la figure sur sa +cuisse, comme si elle voulait s'en faire un coussin pour dormir de +manière à allumer son désir et lui baise la cuisse ou le gros doigt du +pied, c'est le _baiser de provocation_. + +Au sujet de ces baisers on cite les vers suivants: + +«Quelque chose que l'un des amants fasse à l'autre, celui-ci doit lui +rendre la pareille: baiser pour baiser, caresse pour caresse, coup pour +coup.» + + +APPENDICE AU CHAPITRE I + +N° 1.--Bharlrihari (_l'Amour_, stance 26). «Heureux ceux qui baisent le +miel des lèvres des jeunes filles couchées dans leurs bras, la chevelure +dénouée, les yeux langoureux et à demi-clos, et les joues mouillées de +la sueur qu'a provoquée la fatigue des plaisirs d'amour.» + +N° 2.--Les caresses et mignardises précédemment décrites sont +considérées par les Hindous, par les poètes latins et par beaucoup +d'auteurs modernes, comme les excitants les plus efficaces à l'amour +charnel. + +Le docteur Gauthier pense, au contraire, que l'homme doit agir sur le +coeur et sur l'imagination bien plutôt que sur les sens pour préparer la +femme à l'union ou augmenter son amour. Il a sans doute raison quand il +s'agit de la généralité des femmes honnêtes; en tout cas, il est bon de +ne recourir aux moyens physiques qu'après avoir épuisé tous ceux qui +ménagent la pudeur et la délicatesse. + +N° 3.--De tous les théologiens catholiques, les Jésuites sont, on le +sait, les plus indulgents; il suffit donc de citer le P. Gury pour +comparer, sur les sujets semblables, les casuistes brahmaniques et +catholiques. + +_Théologie morale_, 413.--«Les baisers et les attouchements sur les +parties honnêtes ou peu honnêtes constituent des péchés mortels, si on y +cherche le plaisir charnel; véniels, s'il n'y a que de la légèreté, de +la plaisanterie, de la curiosité, etc.» + +«Ils ne sont pas coupables, si c'est la coutume ou si l'on agit par +politesse ou par bienveillance.» + +415. no 4.--«Mais doivent être considérés comme péchés mortels les +baisers et attouchements sur les autres parties du corps que la décence +et la pudeur prescrivent de voiler; tels, par exemple, que les baisers +sur les seins, surtout entre personnes de sexes différents et aussi les +baisers prolongés sur la bouche, notamment si on y introduit la langue.» + +416.--«Les attouchements sur les parties honteuses ou qui y confinent, +même lorsqu'ils ont lieu pardessus le vêtement, constituent, en +général, un péché grave, à moins qu'on ne le fasse par pétulance, par +plaisanterie, par légèreté ou en passant.» + +«A plus forte raison, en dehors du cas de force majeure, il y a péché +mortel toutes les fois qu'on touche pour le plaisir les parties +honteuses de sexes différents.» + +418.--«Regarder les parties honteuses ou les parties avoisinantes d'une +personne d'un autre sexe constitue un péché mortel, à moins que ce ne +soit de loin ou pendant fort peu de temps.» + +918 P. Gury. _Théologie morale_.--«Tout ce qui est nécessaire pour +accomplir l'acte conjugal ou pour le rendre plus facile, plus prompt ou +plus parfait, est absolument permis aux époux, parce que si l'on permet +la chose principale on perme aussi la chose accessoire ou le moyen qui y +conduit. + +«Tout ce qui est pour la génération est permis, tout ce qui est contre +est péché mortel. Tout ce qui est en dehors est péché véniel, ou bien +est permis.» + +919.--«Il n'y a pas faute dans les baisers honnêtes, dans les +attouchements sur les parties honnêtes ou moins honnêtes destinées à +montrer l'affection conjugale ou à entretenir l'amour; parce que toute +marque honnête d'amour, même tendre, est permise à ceux qui, d'après le +lien du mariage, ne doivent faire qu'un seul coeur, une seule chair. + +«Il n'y a pas faute _en principe_ dans les attouchements et les regards +peu honnêtes s'ils visent _immédiatement_ à l'acte sexuel. + +«Il en est de même s'ils sont _simplement_ déshonnêtes, mais nécessaires +ou utiles pour exciter la nature; car alors ils sont comme une +préparation à l'acte, comme des préliminaires. + +«Il y a péché véniel dans les attouchements, les regards et les propos +honteux qui ne visent pas _immédiatement_ l'acte conjugal et n'ont +pas pour but d'entretenir l'amour légitime d'une manière modérée et +raisonnable.» + + + +CHAPITRE II + +Des embrassements ou étreintes. + +Les embrassements pour se témoigner un amour réciproque, sont de quatre +sortes: par le toucher, par la pénétration, par le frottement ou la +friction, par la pression. + +Le premier a lieu lorsqu'un homme, sous un prétexte quelconque, se place +à côté ou en face d'une femme, de telle sorte que les deux corps se +touchent. + +L'embrassement par pénétration se produit lorsque, dans un lieu +solitaire, une femme se penche pour prendre quelque objet, et pénètre, +pour ainsi dire, de ses seins l'homme qui, à son tour, la saisit et la +presse[24]. + +[Note 24: Ce passage fait supposer qu'à l'époque où écrivait Vatsyayana +les femmes allaient le sein nu, comme cela a lieu encore aujourd'hui +dans quelques basses castes et pour les Pariahs. Dans certaines +peintures ou sculptures très anciennes, on voit les femmes, même celle +du roi, avec la gorge découverte.] + +Ces deux premières sortes d'embrassement se font entre personnes qui ne +peuvent se voir et se parler librement. + +Le troisième embrassement a lieu quand deux personnes qui se promènent +lentement, dans l'obscurité, ou dans un lieu solitaire, frottent leurs +corps l'un contre l'autre. + +Lorsque, dans les mêmes circonstances, l'un des amants presse fortement +le corps de l'autre contre un mur ou un pilier, c'est de l'embrassement +par pression. + +Ces deux derniers contacts se font d'un accord commun. + +Dans un rendez-vous, on se livre aux embrassements partiels, visage +contre visage, sein contre sein, Jadgana contre Jadgana (partie du corps +comprise entre le nombril et les cuisses), cuisses contre cuisses, et +aux étreintes de tout le corps, avec toutes sortes de mignardises, la +femme laissant flotter ses cheveux épars. + +Ces étreintes portent les noms suivants: 1° celle du lierre; 2° celle +du grimpeur à l'arbre; 3° le mélange du sésame avec le riz; 4° celui du +lait et de l'eau. + +Dans les deux premières, l'homme se tient debout; les deux dernières +font partie de la connection. + +1° La femme enserre l'homme comme le lierre l'arbre; elle penche la tête +sur la sienne pour le baiser en poussant de petits cris: sut, sut; elle +l'enlace et le regarde amoureusement. + +2° La femme met un pied sur le pied de l'homme et l'autre sur sa cuisse, +elle passe un de ses bras autour de son dos et l'autre sur ses épaules, +elle chante et roucoule doucement, et semble vouloir grimper pour +cueillir un baiser. + +3° Contact: l'homme et la femme sont couchés et s'étreignent si +étroitement que les cuisses et les bras s'entrelacent comme deux lianes +et se frottent pour ainsi dire. + +4° L'homme et la femme oublient tout dans leur transport; ils ne +craignent et ne sentent ni douleur, ni blessures; se pénétrant +mutuellement, ils ne forment plus qu'un seul corps, une seule chair, +soit que l'homme tienne la femme assise sur ses genoux, ou de côté, ou +en face, ou bien sur un lit. + +Un poëte a formulé cet aphorisme sur le sujet: + +«Il est bon de s'instruire et de converser sur les embrassements, car +c'est un moyen de faire naître le désir; mais, dans la connexion, il +faut se livrer même à ceux que le Kama Shastra ne mentionne pas, s'ils +accroissent l'amour et la passion.» + +On observe les règles du Shastra tant que la passion est modérée; mais +quand une fois la roue de l'amour tourne, il n'y a plus ni Shastra ni +ordre à suivre. + + + +CHAPITRE III + +Des pressions et frictions (App 1), égratignures, marques faites avec +les ongles. + +Généralement, les marques avec les ongles s'impriment sur les aisselles, +la gorge, les seins, les lèvres, le Djadgana ou milieu du corps, et les +cuisses. + +Ce sont, aussi bien que les morsures, des témoignages d'amour +singuliers, souvent affectés, entre amants très passionnés; ils se les +donnent au premier rendez-vous, au départ pour un voyage, au retour, +lors d'une réconciliation, enfin quand la femme est dans une ivresse +quelconque. + +On fait avec les ongles huit marques, par égratignures ou pressions: la +sonore, la demi-lune, le cercle, le trait de l'ongle ou la griffe du +tigre, la patte de paon, le saut du lièvre, la feuille de lotus bleu. + +La sonore se fait en pressant le menton, les seins, la lèvre inférieure +ou le Djadgana, assez doucement pour ne faire aucune marque ou +égratignure, et seulement pour que les poils se hérissent au contact des +ongles dont on entend le grattement. + +Un amant en use ainsi avec une jeune fille, lorsqu'il la masse ou lui +égratigne légèrement la tête et s'amuse à la troubler en l'effrayant. + +La demi-lune: la courbe d'un seul ongle que l'on imprime sur le cou ou +les seins. + +Le cercle: l'ensemble de deux demi-lunes opposées. Cette marque se fait +ordinairement sur le nombril, dans les petits creux qui se forment +autour des fesses dans la station droite, aux aînes. + +Le trait: un petit trait d'ongle que l'on imprime sur une partie +quelconque du corps. + +La griffe de tigre: ligne courbe tracée sur le sein. + +La patte de paon: courbe semblablement tracée sur le sein avec les cinq +ongles; celui qui la réussit est considéré comme un artiste. + +Le saut du lièvre: la marque des cinq ongles est faite près d'un bouton +du sein. + +La feuille de lotus bleu: marques faites sur les seins ou les hanches en +forme de feuilles de lotus. + +Il existe encore d'autres marques et même en nombre illimité; car, dit +un auteur ancien: «l'art d'imprimer les marques d'amour est familier à +tous.» (App. n°2). + +Vatsyayana ajoute: «De même que la variété est nécessaire dans l'amour, +la variété, à son tour, engendre l'amour. + +C'est pourquoi les courtisanes, qui n'ignorent rien de ce qui concerne +l'amour, sont si désirables. + +On ne fait point de marques avec les ongles sur les femmes mariées; mais +on peut faire des marques particulières sur les parties cachées de leur +corps, comme souvenir et pour accroître l'amour. + +Les marques des ongles même anciennes et presque effacées rappellent à +une femme et réveillent son amour qui, sans cela, pourrait se perdre +tout à fait. + +Une jeune femme sur les seins de laquelle apparaissent ces empreintes +impressionne même un étranger qui les aperçoit à distance. + +Un homme qui porte des marques d'ongles et de dents réussit auprès des +femmes, même celles qui sont rebelles à l'amour. + + +APPENDICE AU CHAPITRE III + +N° 1. Ovide, _Art d'aimer_, liv. II.--«Au lit, les amants ne garderont +pas leurs mains immobiles; leurs doigts sauront s'exercer dans le +mystérieux asile où l'amour aime à pénétrer en secret. + +«Quand vous aurez trouvé ces endroits qu'une femme aime à sentir +toucher, qu'une sotte pudeur ne vous empêche pas d'y porter la main. + +«Vous verrez briller dans ses yeux une mobile clarté, comme les rayons +du soleil se réfléchissent dans l'onde limpide. + +«Elle fera entendre des plaintes, d'agréables paroles, des soupirs +d'amour, de tendres gémissements.» + +N° 2.--«Les égratignures avec les ongles sont choses malsaines, surtout +dans les pays très chauds, comme l'Inde, où les plaies se guérissent +difficilement. On sait que l'acide unguique contenu dans la corne de +l'ongle est un poison des plus violents. Il suffit de râper l'ongle à +forte dose, dans une boisson, pour qu'elle devienne mortelle. Selon +quelques auteurs, ce fut ainsi que Thémistocle exilé se donna la mort. + + + +CHAPITRE IV + +Des morsures. + +On peut mordre toutes les parties du corps que l'on baise, excepté la +lèvre inférieure, l'intérieur de la bouche et les yeux. + +Les qualités des dents sont: l'éclat, l'égalité entre elles, les +proportions convenables, l'acuité aux extrémités. + +Leurs défauts sont d'être rudes, molles, grandes et branlantes. + +On distingue plusieurs sortes de morsures: celles non apparentes, ne +laissant sur la peau qu'une rougeur momentanée; + +La morsure gonflée: la peau a été saisie et tirée comme avec une +tenaille; + +Le point: une très petite portion de peau a été saisie par deux dents +seulement; + +Corail et joyau: la peau est pressée à la fois par les dents (les +bijoux) et les lèvres (le corail); + +La ligne de joyaux: la morsure est faite avec toutes les dents; + +Le nuage brisé: ligne brisée formée de points sortant et rentrant par +rapport à un arc de courbe, à cause de l'intervalle entre les dents; + +La morsure du verrat: sur les seins et les épaules, deux lignes de dents +marquées les unes au-dessus des autres, avec un intervalle rouge. + +Les trois premières morsures se font sur la lèvre inférieure; la ligne +de points et celle des joyaux, sur la gorge, la fossette du cou et aux +aînes. + +La ligne de points seule s'imprime sur le front et les cuisses. + +La morsure gonflée, et celle dite corail et joyau, se font toujours sur +la joue gauche dont les traces d'ongles et de dents sont considérées +comme les ornements. + +On témoigne à une femme qu'on la désire en faisant, avec les ongles et +les dents, des marques sur les objets suivants qu'elle porte ou qui +lui appartiennent: un ornement du front ou des oreilles, un bouquet de +fleurs, une feuille de béthel ou de tamala. + +Voici à ce sujet quelques vers: + +«Quand un amant mord bien fort sa maîtresse, celle-ci doit, d'une feinte +colère, le mordre deux fois plus fort.» + +Ainsi, pour un point, elle rendra une ligne de points; pour une ligne de +points, un nuage brisé. + +Si elle est très exaltée, et si, dans l'exaltation de ses transports +passionnés, elle engage une sorte de combat, alors elle prend son amant +par les cheveux, attire à elle sa tête, lui baise la lèvre inférieure; +puis, dans son délire, elle le mord par tout le corps, en fermant les +yeux. + +Et même le jour et en public, quand son amant lui montre quelque marque +qu'elle lui a faite, elle doit sourire à cette vue, tourner la tête de +son côté comme si elle voulait le gronder, lui montre à son tour, d'un +air irrité, les marques que lui-même lui a faites. + +Quand deux amants en usent ainsi, leur passion dure des siècles sans +diminuer. + + +APPENDICE AU CHAPITRE IV + +Ovide ne parle guère des mignardises que dans la XIVe Élégie du livre +III, _Des Amours._ + +«Non, je ne te défends pas quelques faiblesses, puisque tu es belle. + +«Il est un lieu fait pour la débauche; là, ne rougis point de te +dépouiller de la tunique légère qui voile tes charmes et de soutenir sur +ta cuisse celle de ton amant; là, qu'il glisse entre tes lèvres de rose, +sa langue jusqu'au fond de ta bouche, et que l'amour varie en mille +manières les jeux de Vénus. Là, n'épargne ni les douces paroles, ni les +caresses provocantes, et fais trembler ta couche par des mouvements +lascifs. Mais fais au moins que je l'ignore; que je ne voie pas tes +cheveux en désordre et la trace d'une dent marquée sur ton cou. + +«Si je venais à te surprendre nue dans les bras d'un autre, j'en +croirais plutôt la bouche que mes yeux.» + +Properce, livre III, Élégie VIII. + + +Morsures entre amants. + + «Quelle douce querelle tu me fis hier aux flambeaux! + Avec quel plaisir j'ai vu tes éclats, entendu tes malédictions! + +«Échauffée par le vin, tu repousses ta table et tu me lances, d'une +main égarée, des coupes encore pleines. Eh bien, poursuis, saisis mes +cheveux, déchire ma figure, menace mes yeux, arrache mes vêtements et +mets à nu ma poitrine, voilà des marques certaines de tendresse. + +«Jamais de colère furieuse chez une femme sans un violent amour. + +«Quand une belle s'emporte aux amours, qu'elle parcourt les rues comme +une bacchante, que de vains songes l'épouvantent souvent ou qu'elle +s'émeut à la vue d'une jeune fille, ces marques trahissent un amour +réel; pour croire à la fidélité, il faut qu'elle se montre par des +injures. + +«Dieu de Cythère, donne à mes ennemis une amante insensible. + +«Que mes rivaux comptent sur mon sein les dents de ma maîtresse. + +«Que des traces bleuâtres montrent à tous que je l'aime près de moi. + +«Je veux me plaindre d'elle ou entendre ses plaintes. + +«Je serai, ô Cynthie, toujours en guerre avec toi ou pour toi avec mes +rivaux. + +«Je t'aime trop pour vouloir quelque trêve; jouis du plaisir de n'avoir +point d'égale en beauté. + + + +CHAPITRE V + +Des diverses manières de frapper et des petits cris qui leur répondent. + +Les coups sont une sorte de mignardise. + +On assimile l'union sexuelle à une dispute, à cause des mille +contrariétés qui surgissent entre amants et de leur disposition à se +quereller. + +Les parties du corps que l'on frappe par passion sont: les épaules, la +tête, la poitrine entre les seins, le dos, le Jadgana, les hanches et +les flancs. + +On frappe avec le dos de la main, avec les doigts réunis en tampon, avec +la paume de la main, le poing. + +Lorsque la femme reçoit un coup, elle fait entendre divers sifflements +et huit sortes de petits cris: + +Phra! Phat! Sout et Plat; le cri tonnant, le roucoulant, le pleureur. + +Le son Phat imite le son du bambou que l'on fend. + +Le son Phut, celui que fait un objet qui tombe dans l'eau. + +Les femmes prononcent aussi certains mots, tels que: + +Mère, Père, etc. + +Quelquefois ce sont des cris ou des paroles qui expriment la défense, le +désir de la séparation, la douleur ou l'approbation. + +On peut ajouter à ces exclamations diverses l'imitation du bourdonnement +des abeilles, le roucoulement de la colombe et du coucou, le cri du +perroquet, le piaillement du moineau, le sifflement du canard, la +cascadette de la caille et le gloussement du paon. + +Les coups de poing se donnent sur le dos de la femme pendant qu'elle est +assise sur les genoux de l'homme; elle doit riposter en feignant d'être +fâchée et en poussant le cri roucoulant et le pleureur. + +Pendant la connexion, on donne entre les deux seins, avec le revers de +la main, des petits coups qui vont en se multipliant et s'accélérant à +mesure que l'excitation augmente, jusqu'à la fin de l'union; à ce moment +on prononce le son Hin répété, ou d'autres alternativement, ou ceux que +l'on préfère dans ce cas. + +Quand l'homme frappe la tête de la femme avec le bout de ses doigts +réunis, il prononce le son Phat et la femme le son roucoulant, et ceux +Phat et Phut. + +Quand on commence les baisers et autres mignardises, la femme doit +toujours siffler. + +Pendant l'excitation, quand la femme n'est pas habituée aux coups, elle +prononce continuellement les mots: assez, assez, finissez et aussi ceux +de père, mère, mêlés de cris et de gémissements, les sons tonnants et +pleureurs. + +Vers la fin de l'union, on presse fortement avec la paume des mains les +seins, le Jadgana ou les flancs de la femme et celle-ci fait entendre +alors le sifflement de l'oie, ou la cascadette de la caille. + +On peut compter parmi les modes de frapper l'usage de quelques +instruments particuliers à certaines contrées de l'Inde, principalement +à celles du sud: + +Le coin entre les seins, les ciseaux pour la tête, les perçoirs des +joues (sans doute des aiguilles très fines). Vatsyayana condamne cet +usage comme barbare et dangereux, et il cite des accidents graves et +même mortels qu'il a occasionnés. + + +APPENDICE AU CHAPITRE V + +N° 1. Contenance des femmes pendant l'union. + +Toutes ces pratiques et mignardises sont plutôt de convention que +naturelles, comme tout ce que font les Hindous. + +Une Bayadère égarée dans Paris et qui en voudrait faire usage, serait +une curiosité si extraordinaire qu'elle aurait certainement un succès de +vogue pour rire. + +La contenance que les femmes d'Europe ont naturellement, ou prennent +pendant l'union, est très variable; les trois types les plus saillants +sont: celles qui gardent le silence et ferment les yeux; + +Celles qui font beaucoup d'exclamations et de démonstrations; + +Enfin, celles qui, comme prises d'attaques de nerfs, se pâment ou +s'évanouissent. + +N° 2.--A Rome, les coups entre amants n'étaient pas seulement des +mignardises, bien qu'ils pussent être du goût des belles, comme ils +l'étaient de celui de la ménagère de Colin, chantée par Béranger, et de +la fille de faubourgs de Jules Barbier, qui voulait un amant: + +«Qui la batte et la fouaille depuis le soir jusqu'au matin.» + +Tous les poètes élégiaques latins se reprochent d'avoir battu et +maltraité leurs maîtresses, ou se louent d'avoir été frappés par elles. + +Ovide, _Les Amours, _livre I, Elégie VII. + +«Ma maîtresse pleure des coups que je lui ai donnés dans mon délire. +N'était-ce point assez de l'intimider par mes cris, par mes menaces, de +lui arracher ses vêtements jusqu'à la ceinture! J'ai eu la cruauté de la +traîner par les cheveux et de lui sillonner les joues de mes ongles. + +«Puis, honteux de ma stupide barbarie, j'ai imploré son pardon. Ne +crains pas, lui disais-je, d'imprimer tes ongles sur mon visage, +n'épargne ni mes yeux ni ma chevelure, que la colère aide tes faibles +mains.» + +Tibulle, livre I, Élégie X. + +«La guerre s'allume entre les amants; la jeune fille accable de +reproches le cruel qui a enfoncé sa porte et lui a arraché les cheveux. +Ses joues meurtries sont baignées de larmes; mais le vainqueur pleure à +son tour de ce que son bras a trop bien servi sa colère. + +«Il faut être de pierre ou d'acier pour frapper la beauté qu'on aime. + +«C'est assez de déchirer sa tunique légère, de briser les liens qui +retiennent ses cheveux, de faire couler ses larmes. + +«Heureux celui qui, dans sa colère, peut voir pleurer une jeune fille; +mais celui qui frappe n'est bon qu'à porter le bouclier et le pieu; +qu'il s'éloigne de la douce Vénus.» + +Les jeux des filles de Sparte. + +Les jeux des filles de Sparte qui avaient un but sérieux au temps +de l'indépendance de cette République, n'étaient plus, après son +asservissement, qu'un spectacle licencieux que Properce a décrit dans +l'Élégie XIV du livre III. + +«Heureuse Lacédémone, nous admirons les jeux où se forment les jeunes +filles. Sans honte, elles paraissent nues au milieu des lutteurs. Tour à +tour, on les voit, couvertes de poussière, attendre l'heure de la lice +et recevoir les rudes coups du pancrace. + +«Elles attachent le ceste à leurs bras, lancent le disque, ou bien elles +font décrire un cercle à un coursier rapide, ceignent d'un glaive leurs +flancs d'albâtre et couvrent d'un casque leur tête virginale. + +«D'autres fois, les cheveux couverts de frimas, elles pressent sur les +longs sommets du Taygète le chien de _Laconie_.» + +La loi de Sparte défend le mystère aux amants et on peut se montrer +partout en public aux côtés de la femme qu'on aime. On n'a point à +redouter la vengeance d'un mari, on n'emploie pas d'intermédiaire pour +déclarer ses feux, et si l'on est repoussé, on n'a point à subir de +longs délais. Le regard errant à l'aventure n'est point trompé par la +pourpre de Tyr, ou intercepté par un nombreux cortège d'esclaves. + +La description que, dans son chapitre XLII, Lucien donne de la lutte +amoureuse entre Lucius et Palestra lui a peut-être été suggérée par les +jeux de Sparte: + +«Nue et droite Palestra commande: + +«Frotte-toi d'huile, embrasse ton adversaire, renverse-le d'un croc en +jambe, tiens-le sous toi, glisse; un écart, qu'on se fende, serre bien; +prépare ton arme en avant; frappe, blesse, pénètre jusqu'à ce que tu +sois las. De la force dans les reins! allonge maintenant ton arme, +pousse-là par en bas; de la vigueur; vise au mur, frappe; dès que tu +sens mollir, vite un dégagement et une étreinte; tiens ferme, pas tant +de précipitation; un temps d'arrêt! Allons! au but! Te voilà quitte. + +«Une pose, maintenant, dit Palestra, la lutte à genoux! et elle +tombe-sur ses genoux au milieu du lit. Te voilà au milieu, beau lutteur! +serre ton adversaire comme un noeud; penche-le ensuite et fonds sur lui +avec ton trait acéré, saisis-le de près et ne laisse aucun intervalle +entre vous. S'il commence à lâcher prise, enlève-le sans perdre un +instant, tiens-le en l'air, frappe-le en dessous et ne recule pas sans +en avoir reçu l'ordre; fais-le coucher, contiens-le, donne-lui de +nouveau un croc-en-jambe afin qu'il ne t'échappe pas; tiens-le bien et +presse ton mouvement; lâche-le, le voilà terrassé, il est tout en nage.» + + + +CHAPITRE VI + +Querelles entre amants. + +On peut considérer les querelles entre amants comme une sorte de +mignardise ou de moyen d'excitation. + +Une femme qui aime beaucoup un homme ne souffre pas qu'il parle devant +elle d'une rivale, ni que, par mégarde, il l'appelle du nom d'une autre +femme. Quand cela arrive, il en résulte une grosse querelle; la femme +se fâche, crie, dénoue ses cheveux et les laisse tomber en désordre, +se jette à bas de son lit ou de son siège, lance loin d'elle ses +guirlandes, ses ornements et se roule à terre. + +L'amant s'efforce alors de l'apaiser par de bonnes paroles; il la relève +et la replace avec précaution sur son lit ou siège; mais elle, sans rien +répondre, se fâche plus fort encore et le repousse; le tirant par les +cheveux, elle lui abaisse la tête, puis elle lui donne des coups de pied +dans les jambes, dans la poitrine et dans le dos; elle se dirige vers +la porte de la chambre comme pour sortir, mais elle ne sort pas; elle +s'arrête près de la porte et fond en larmes. + +Au bout de quelques moments, quand elle juge que son amant a fait par +ses paroles et ses actes tout ce qu'il pouvait pour se réconcilier, +elle doit se montrer satisfaite en le serrant dans ses bras et en +lui témoignant son désir de s'unir à lui pour tout oublier; alors la +réconciliation est parfaite. + +Quand la femme a sa demeure séparée et que les deux amants se sont +quittés en querelle, la femme signifie à son amant que tout est rompu +entre eux; alors celui-ci envoie successivement vers elle, pour +l'apaiser: le Pitkamarda, le Vita et le Vidashaka. + +Elle se rend enfin, elle revient chez son amant et passe la nuit avec +lui. + +Voici deux aphorismes au sujet des mignardises qui accompagnent l'union. + +Lorsque la connexion est commencée, la passion détermine seule tous les +actes des deux amants. + +Toutefois l'homme doit s'étudier, pour reconnaître la manière de +procéder qui lui donne le plus de ressources dans la connection. + +Il doit aussi étudier la femme avec laquelle il a des rapports suivis +pour se comporter avec elle de la façon qui lui procure le plus de +plaisir. + +La femme doit aussi faire sur elle-même et sur son amant les mêmes +observations, afin de pouvoir seconder son bon vouloir dans la +connection. + +Le propre de l'homme est la rudesse et l'impétuosité, celui de la femme, +la délicatesse, la tendresse, l'impressionnabilité, la répugnance pour +les choses naturellement déplaisantes. + +L'excitation et l'habitude peuvent produire des effets contraires à +la nature de chaque sexe; mais ils ne sont que passagers, et celle-ci +revient toujours. + + +APPENDICE AU CHAPITRE VI + +Art d'aimer (Ovide, livre II). + +«Je ne vous condamne pas à la fidélité, mais tenez secrets vos larcins +d'amour. + +Ne faites point à une femme de présents qui puissent être reconnus par +un autre [25]. + +[Note 25: Le général Lecourbe s'amusa à faire cadeau du même costume +pour la fête patronale à une douzaine de paysannes qu'il avait pour +maîtresses dans le bourg qu'il habitait dans le département de l'Ain; ce +n'est pas là le plus beau de ses exploits.] + +«Si votre maîtresse découvre une infidélité, ne craignez pas de nier; +n'en soyez ni plus soumis, ni plus caressant que de coutume; ce serait +vous avouer coupable, mais prouvez lui par votre vigueur que vous êtes +tout à elle. + +«Mais si votre, amante se refroidit, laissez-lui croire à une +infidélité. Heureux celui dont la maîtresse offensée s'évanouit, à qui +elle arrache les cheveux, meurtrit le visage de ses ongles, qu'elle ne +voit qu'en versant des larmes, et sans lequel elle voudrait, mais ne +peut vivre. + +«Hâtez-vous toutefois de mettre fin à sa désolation, sa colère pourrait +s'aigrir en se prolongeant. + +«Signez la paix dans son lit: c'est là que naquirent ces deux jumeaux, +le pardon et la réconciliation. + +«Voyez ces colombes qui viennent de se battre, elles se béquètent +tendrement, elles se caressent et s'expriment leur amour par de doux +roucoulements. + +L'Infidélité (Properce, livre IV, Élégie VIII). + +La querelle de Properce avec Cynthie est le modèle du genre. + +«Un élégant attelage avait conduit à Lavinium ma Cynthie pour y faire à +Vénus quelques sacrifices. + +«Irrité de ses infidélités, je voulus changer de couche. J'invite une +certaine Phillis peu séduisante à jeun, mais en qui tout plaît quand +elle est ivre; et, avec elle Théia, femme aimable, mais à qui, dans le +vin, un seul homme ne suffit pas. + +«Je voulais passer la nuit avec elles, pour oublier mes chagrins et +réveiller mes sens par la nouveauté. + +«Un seul lit fut dressé pour nous trois, sur un gazon à l'écart. + +«J'étais entre Théia et Phillis, Lydgamus nous versait à boire un vin +grec de Métymne le plus exquis. + +«Un égyptien jouait de la flûte, Phillis des castagnettes, et la rose +pleuvait au hasard sur nos têtes, tandis qu'un nain ramassé dans sa +courte grosseur agitait ses petits bras au son des instruments. + +«Cependant nos lampes épuisées ne donnaient qu'une faible lueur. La +table s'était renversée; les dés ne m'apportaient que des coups du plus +triste augure. + +«En vain Théia et Phillis chantaient et se découvraient le sein; j'étais +sourd et aveugle, ou plutôt j'étais tout seul aux portes de Lanuvium. + +«Soudain, ma porte crie sur ses gonds et j'entends à l'entrée un léger +bruit. + +«Bientôt, Cynthie rejette le battant avec violence; son regard nous +foudroie; c'est toute la fureur d'une femme; c'est le spectacle d'une +ville prise d'assaut. + +«Dans son courroux, Cynthie jette ses ongles au visage de Phillis; et +Théia, saisie d'effroi, appelle au feu le voisinage qui s'éveille, et +les lumières brillent; dans la rue, s'élève un affreux tumulte; les deux +femmes, les cheveux épars, se réfugient dans la première taverne qui +s'ouvre. + +«Cynthie, toute fière de sa victoire, revient alors près de moi, me +frappe, au visage sans pitié, imprime ses ongles dans ma poitrine, me +mord et veut m'aveugler. + +«Lasse enfin de me frapper, elle saisit Lygdamus, caché dans la ruelle +du lit et qui implore à genoux ma protection. + +«Enfin, moi-même j'implore mon pardon à ses pieds; si tu veux, dit-elle, +que j'oublie ta faute, jamais à l'avenir n'étale une vaine parure, ni au +portique de Pompée, ni aux yeux licencieux du Forum; tu ne t'arrêteras +jamais devant une litière entr'ouverte. + +«J'accuse surtout Lygdamus de mes chagrins; qu'il soit vendu, et qu'il +traîne à ses pieds une double chaîne. + +«Ensuite, elle purifie la place que Phillis et Théia avaient touchée; +elle me fait changer complètement de vêtements; et trois fois elle +promène au bord de ma tête le souffle enflammé; après qu'on eut échangé +le lin de ma couche, nous cimentâmes la paix par d'ardentes caresses. + + + +CHAPITRE VII + +Des goûts sexuels des femmes des diverses régions de l'Inde. + +L'auteur donne sur les femmes des différentes contrées de l'Inde des +renseignements qu'il destine aux hommes pour qu'au besoin ils sachent en +faire usage. + +Les femmes du centre, entre le Gange et la Jumma, ont des sentiments +élevés et ne se laissent point faire de marques avec les ongles ni avec +les dents. + +Les femmes d'Avantika ont le goût des plaisirs bas et des manières +grossières. + +Les femmes du Maharashtra aiment les soixante-quatre sortes de voluptés. +Elles se plaisent aux propos obscènes et sont ardentes au plaisir. + +Les femmes de Patalipoutra (aujourd'hui Pathna) ont les mêmes ardeurs +que les précédentes, mais ne les manifestent point publiquement. + +Les femmes Dravidiennes, malgré les caresses de toutes sortes, +s'échauffent difficilement et n'arrivent que lentement au spasme +génésique. + +Les femmes de Vanavasi sont assez froides et peu sensibles aux caresses +et aux attouchements et ne souffrent point de propos obscènes. + +Les femmes d'Avanti aiment l'union sous toutes ses formes, mais à +l'exclusion des caresses accessoires. + +Les femmes de Malva aiment les baisers, les embrassements et surtout les +coups, mais non les égratignures et les morsures. + +Les femmes de Punjab sont folles de l'auparishtaka (caresses avec la +langue, plaisir lesbien)[26]. + +[Note 26: Plaisir lesbien ou saphisme, titillation ou succion du +clitoris ou de la vulve ou de tous les deux avec la langue. Aujourd'hui +le saphisme a remplacé généralement la tribadie.] + +Les femmes d'Aparatika et de Lat sont très passionnées et poussent +doucement le cri: Sit! + +Les femmes de l'Oude ont les désirs les plus impétueux, leur semence +coule avec abondance et elles y aident par des médicaments. + +Les femmes du pays d'Audhra ont des membres délicats et sont très +voluptueuses. + +Les femmes de Ganda sont douces de corps et de langage. + + +APPENDICE AU CHAPITRE VII + +Note I.--Les femmes du centre et du nord-ouest de l'Inde sont grandes et +fortes, mais beaucoup moins délicates que celles du sud. + +Ces dernières, d'une taille plutôt au-dessous qu'au-dessus de la +moyenne, ont les membres très délicats et les attaches très fines. Elles +ont toutes de belles dents, de beaux yeux et de beaux cheveux très noirs +et très lisses, qu'elles ont soin d'oindre fréquemment d'huile; elles +les roulent par derrière, en un chignon fixé à côté de l'oreille droite; +elles les ornent de fleurs jaunes, et, quand elles le peuvent, elles y +ajoutent des bijoux d'or placés au sommet de la tête ou à l'extrémité du +chignon. + +Les indiennes recherchées dans leur toilette se jaunissent, avec +du safran, toutes les parties du corps qui se laissent voir, et se +noircissent, avec une solution d'antimoine, le bord des paupières. + +Selon leurs moyens, elles se parent de bracelets d'or, d'argent ou de +cuivre. Celles qui sont riches se couvrent de bijoux. + +La parure d'argent se porte aux jambes et aux pieds, quelquefois aux +bras. + +Chaque doigt de pied a son anneau particulier. + +Enfin, elles portent au nez un anneau en or très mince, d'un décimètre +de diamètre, de la même manière que nos femmes portent des boucles +d'oreilles. + +Les bijoux étant les seuls ornements des femmes indiennes, elles les +gardent constamment, même lorsqu'elles vaquent aux soins domestiques +dont aucune n'est dispensée, pas même les brahmines. Dans l'Inde, toutes +les femmes se font épiler tout le corps. + +Les femmes de l'Inde sont naturellement d'une très grande douceur. + +Note 2.--Goûts sexuels des dames romaines sous les Césars. + +Citons comme toujours les poètes: + +Juvénal, Satire VI, _Les femmes_. + +«Quelle femme peux-tu épouser sans crainte? à voir l'acteur Bathyle +danse mollement la Léda, Tuccia se pâme; Appulla, comme aux bras d'un +amant, roucoule de petits cris. Telle est folle d'un comédien qui la +ruine; telle a tué la voix d'un ténor. Hispulla adore un tragédien. + +Épouse donc et tes enfants naîtront d'une lyre, d'une flûte, d'Echion, +de Glaphyre, d'Embroise. + +Hippia, femme d'un sénateur, suit en Égypte un gladiateur. + +Agrippine quitte la couche de Claude et court au lupanar chaud d'une +vapeur fétide, où l'attend sa loge vide; nue, une résille d'or sur les +seins, sous le nom de Lycisca, elle montre à qui veut s'en repaître les +flancs qui ont porté Britannicus. + +Elle attire ceux qui entrent, perçoit l'argent, assouvit la passion d'un +grand nombre d'hommes qui se succèdent sans relâche. Quand le patron +renvoie ses nymphes, elle sort, mais la dernière et malgré elle. Dévorée +d'ardents prurits, les sens et les organes en feu, palpitante, rompue +par les assauts soutenus, mais non rassasiée, elle porte au chevet des +Césars l'âcre parfum du lupanar.» + +Le lupanar où se rendait Messaline ne gardait, on le voit, les femmes +que la nuit; c'était sans doute le cas général. + +Le lupanar de Pompéï se compose de petites cellules disposées autour +d'une cour rectangulaire. Sur la clef de voûte en relief de la porte +d'entrée sur la rue, et comme pour servir d'enseigne, sont sculptés des +organes virils de dimensions colossales. + +Juvénal, _Mystères de la bonne déesse._ + +Les membres rougis de vin, elles luttent aux joutes de Vénus. La tribade +Lanfulla défie les filles des lupanars. Insatiable et infatigable, +elle les force à demander merci sous ses caresses. Puis elle se livre +elle-même à la tribade Mesulline qu'elle adore et qui s'attache à ses +flancs. + +De toutes les parties de l'antre s'élève un même cri: + +«Des hommes! des hommes!» c'est le moment. Chaque matrone fait courir +après son amant. S'il est au lit, qu'il se couvre seulement d'un manteau +et qu'il vole! + +Si les amants sont absents, qu'on prenne pour les suppléer les esclaves +de la maison. Si ceux-ci ont fui, redoutant les mystères, qu'on loue +à tout prix des porteurs d'eau. Faute d'homme, la femme non pourvue +accepte un âne. + +On sait que les dames romaines se rendaient, sous un déguisement, aux +lieux où les gladiateurs s'exerçaient nus par des combats préparatoires. +Cachées dans une loge, elles assistaient à leurs luttes, faisaient leur +choix et ensuite se faisaient amener ceux qui pouvaient le mieux les +satisfaire. + +Juvénal, Sat. VI.--«Il est des femmes qui aiment les timides eunuques, +leurs baisers sans fougue, leurs figures imberbes. Avec eux, elles +n'auront pas besoin de recourir à l'avortement, et malgré cela elles +jouiront à souhait. Car elles prendront soin que leur futur gardien ne +soit fait eunuque qu'après le développement complet de sa virilité. +Pour les dimensions, son pieu ferait envie à Priape. Il est remarqué et +universellement connu dans les bains publics. Qu'il dorme donc près de +la femme de son maître; mais, ô Posthume, garde-toi de lui donner ton +mignon à raser ou à épiler.» + +N° 3.--Cruauté des dames Romaines, comparée à la douceur des Indiennes. +Ovide, _Art d'aimer_, livre III. + +«J'aime à assister à votre toilette, à voir vos cheveux dénoués sur vos +blanches épaules. Mais je ne puis souffrir que vous déchiriez avec vos +ongles le visage de votre femme de chambre ou que vous lui meurtrissiez +le bras[27], et qu'elle mouille votre chevelure de ses pleurs et de son +sang.» + +[Note 27: On voit dans les musées d'antiquités une sorte de pinces qui +servaient aux dames Romaines pour stimuler ou punir leurs esclaves; très +acérées, elles déchiraient la chair et faisaient venir le sang.] + +Martial, dans son épigramme 46, maudit Lalegée qui a maltraité +cruellement sa femme de chambre pour une maladresse en la coiffant. Mais +rien n'égale les traits de Juvénal, toujours dans la Satyre VI. + +«Si la nuit le mari a tourné le dos à sa moitié, l'intendante est +perdue; on dépouille nue la coiffeuse. Si le liburnien s'est fait +attendre, on le punira du sommeil de son maître. + +«Les férules éclatent par la violence des coups, le sang jaillit sous +les fouets et les verges. + +«On a des bourreaux à l'année. Ils frappent; l'illustre épouse se farde +le visage. Ils frappent; elle tient cercle avec ses amies, elle admire +les dessins d'une robe brochée d'or. Ils continuent; elle parcourt les +longues colonnes d'un journal. Enfin, las de frapper, les bourreaux +demandent trêve.--Sortez, crie-t-elle alors, justice est faite. + +«--En croix l'esclave!--Mais quel crime a-t-il commis? demande le mari, +où sont le délateur et les témoins? Qu'on entende la cause! Il n'est +jamais trop tard pour faire mourir un homme. + +«--Imbécile! un esclave est-il un homme? Coupable ou non, il mourra, je +le veux.» + +Lorsqu'un gladiateur vaincu dans l'arène attendait son sort de la +décision des spectateurs, on sait que les femmes étaient toujours les +plus impitoyables. + +N° 4.--Ce qui, en Europe, plaît aux femmes selon leur nationalité. + +En Europe, la conduite à tenir avec les femmes pour leur plaire dépend +de leur caractère. + +On admet généralement qu'il faut, pour les Françaises, la jovialité; +avec les Anglaises, l'originalité; avec les Allemandes, le sentiment +ou la sentimentalité; avec les Italiennes, la tendresse; avec les +Espagnoles, la passion. + +On cite les Viennoises pour leur amabilité. L'aventure de deux grandes +dames de la cour, une princesse polonaise et la femme du ministre de la +guerre, a couru toute l'Allemagne, il y a un demi-siècle. + +Dans un pari, comme deux déesses, elles se disputèrent le prix de la +beauté et prirent pour juge le public. + +Fut reconnue la plus belle celle qui, dans un nombre d'heures déterminé, +se fit suivre dans un lieu intime, par le plus grand nombre de jeunes +gens racollés sur le trottoir du boulevard. + +Lord Byron et avec lui tous les voyageurs ne tarissent pas d'admiration +pour la jeune fille de Cadix. Martial dit d'elle, livre XIV, 203: «Elle +a des mouvements si brusques, elle est si lascive et si voluptueuse +qu'elle eût fait se masturber Hippolyte lui-même.» + + + + + + TITRE IV + + DES DIFFÉRENTES MANIÈRES DE SE TENIR + ET D'AGIR DANS L'UNION SEXUELLE + + + +CHAPITRE I + +Classification des hommes et des femmes d'après les dimensions de leurs +organes sexuels, l'intensité de leur passion et la durée de l'acte +charnel. + +On divise les hommes en trois classes, d'après les dimensions de leur +linga. + +Classe N° 1, _Le lièvre_.--N° 2, _Le taureau_.--N° 3, _L'étalon_. + +On divise également les femmes en trois classes correspondantes d'après +les dimensions de leur yoni. + +N° 1, _La gazelle_.--N° 2, _La cavale_.--N° 3, _L'éléphant_ (Voir +l'Appendice, N° 1). + +Il y a ainsi trois unions égales, c'est-à-dire entre des classes qui se +correspondent, et six inégales, c'est-à-dire qui ne se correspondent +pas. + +Les unions du N° 2 (_taureau_) avec le N° 1 (_gazelle_), et du N° 3 +(_étalon_) avec le N° 2 (_cavale_), sont dites supérieures. + +Celle du N° 3 (_étalon_) avec le N° 1 (_gazelle_) est dite très +supérieure. + +Les unions N° 1 (_lièvre_) avec N° 2 (_cavale_), et N° 2 (_taureau_) avec +N° 3 (_éléphant_), sont dites unions inférieures. + +Celle N° 1 (_lièvre_) avec N° 3 (_éléphant_) est dite très inférieure. + +Les unions supérieures sont celles qui procurent le plus de +satisfaction. + +On classe de la même manière les hommes et les femmes, d'après le degré +d'intensité de la passion génésique, faible, moyen et fort (Appendice N° +2). + +Ce point de vue donne, pour les unions, autant de combinaisons que le +précédent. + +Il y a, en outre, une troisième classification semblable, d'après le +temps au bout duquel se produit, chez l'homme et chez la femme, le +spasme génésique, et elle donne lieu, pour les unions, aux mêmes +combinaisons (Appendice N° 3). + +En combinant entre eux les numéros des trois classifications, on a un +très grand nombre de cas. + +Il appartient aux hommes, et surtout aux maris, de prendre, dans +chaque cas, les moyens les plus propres à atteindre le but de l'union +(Appendice N° 4). + +Dans le premier acte d'une réunion pour l'accouplement, la passion de +l'homme est intense et son terme court; c'est le contraire dans les +actes suivants. Chez la femme, c'est l'inverse qui a lieu. + + +APPENDICE AU CHAPITRE I + +N° 1.--Dimensions des organes. + +Beaucoup de rhétoriciens connaissent les distiques suivants: + +OVIDE + + Noscitur e pedibus quantum sit virginis antrum + Noscitur e naso quanta sit hasta viro. + + Chez une femme: petit pied, petit bijou; + Chez un homme: gros nez, gros membre. + +MARTIAL + +Mentula tant magna est, lantus tibi, Papile nasus Ut possis, quoties +arrigis, olfacere. + +Littéralement: Ton nez est si long, Hapilus, et ta mentule si grande que +tu peux la flairer quand elle est debout. + + En vers: Jean a le nez si long et la verge si grande + Qu'il peut se moucher quand il bande. + +Le même, Livre XI, 71. + +Lydie est aussi large que le derrière d'un cheval de bronze, qu'un vieux +soulier tombé dans la boue, qu'un matelas vide de sa laine. On dit que +j'ai besogné Lydie dans une piscine d'eau de mer; c'est bien plutôt une +piscine que j'ai besognée. + +N° 2.--Intensité de la passion. + +Martial X. 60.--Sur Chloé et Phlogis. + +Vous demandez laquelle de Chloé ou Phlogis vaut le mieux pour l'amour. +Chloé est plus belle, mais Phlogis est un volcan qui rajeunirait Nestor. +Chloé, au contraire, ne sent rien, ne dit rien. On la croirait absente +ou de marbre. Dieu fasse que Phlogis ait les formes de Chloé et Chloé le +feu de Phlogis. + +Docteur Villemont, _Amour conjugal_.--C'est un péché plus grand de +forniquer avec une laide qu'avec une belle. Se griser avec du bon vin +est un péché véniel; avec du mauvais, un péché mortel. + +Docteur P. Garnier.--La science repousse aujourd'hui l'ancienne théorie +de la toute puissance du clitoris sur la production des désirs vénériens +chez la femme et son développement exagéré n'est point la cause directe +de la luxure et de la tribadie. Beaucoup de femmes sont insensibles aux +titillations de cet organe puisqu'un certain nombre se masturbent en +introduisant dans le vagin des corps qui ont la forme de phallus. + +L'absence de l'un des organes génitaux, clitoris, vagin ou ovaire, +suffit quelquefois, mais exceptionnellement, à'éteindre le désir chez la +femme. Le sens génésique se trouve dans toutes les parties du système +génital de la femme, il n'est exclusivement dans aucune d'elles. +Certaines femmes très amoureuses n'éprouvent aucune sensibilité spéciale +dans le clitoris et dans les bulbes du vagin, cette sensibilité est +répandue uniformément dans tout l'appareil génital, dans les seins plus +qu'ailleurs. C'est du coeur et de l'imagination qu'émanent les désirs de +la femme et c'est en excitant ses sentiments qu'on peut et qu'on doit +les provoquer. + +La menstruation ne se développe pas seule. L'excitabilité génitale se +décèle souvent avec cet âge par le prurit et la masturbation chez les +petites filles et persiste encore plus souvent après chez de vieilles +femmes lascives. + +L'état passif de la femme dans la copulation lui rend _cet acte +possible indéfiniment_, tandis que l'âge et les excès limitent l'homme +étroitement à cet égard. + +L'embonpoint n'éteint point le désir chez la femme, mais les femmes +passionnées sont généralement très maigres. + +La frigidité féminine a ses degrés et n'est souvent que relative. Malgré +sa fréquence, la répulsion en est très rarement la cause; l'attraction, +le plaisir font seuls défaut. Elle n'empêche que très rarement la femme +de se marier, ne la rend jamais stérile ni mère imparfaite. + +Il existe des hommes et des femmes qui vivent continuellement sous +l'influence des organes génitaux. Ce sont ordinairement des sujets +pauvres d'intelligence et des idiots. + +Phacès cite un prince maure qui, en trois jours, donnait satisfaction à +ses quarante femmes. On cite une femme publique qui, pendant dix ans, a +reçu tous les jours dix hommes sans en souffrir. + +C'est surtout chez la femme douée d'une ardente imagination que la +continence provoque l'exaltation cérébrale et celle de l'organe génital. + +No 3.--Durée de l'acte charnel. + +Ovide, _Art d'aimer_, Livre II. + +Allez doucement dans l'hyménée et ne vous hâtez pas d'atteindre le but; +ne laissez pas votre maîtresse en arrière, et ne souffrez pas non plus +qu'elle vous devance dans la course. Le plaisir n'est parfait que +lorsque, également vaincus, l'homme et la femme rendent en même temps +les armes. + +J'aime à entendre la voix émue de ma maîtresse exprimer son bonheur et +me prier de le faire durer. + +Qu'il m'est doux de la voir se pâmer de plaisir et me demander merci. + +La nature n'a point accordé cet avantage à la première jeunesse de la +femme; il est réservé à l'âge qui suit le septième lustre. + +A cet âge, et même à un âge plus avancé, les femmes instruites par +l'expérience, qui seule forme les artistes, savent mieux tous les +secrets de l'art d'aimer. + +Elles rajeunissent leur corps à force de soins; par mille attitudes +savantes, elles savent varier et doubler les plaisirs de Vénus; elles +font goûter le plaisir sans recourir à des moyens honteux pour rallumer +vos feux; la jouissance qu'elles procurent, elles la partagent +également. C'est pour vous, c'est pour elles qu'elles agissent alors. + +Nous emprunterons la note suivante et quelques autres au _Bréviaire de +l'amour expérimental _de Jules Guyot, petit livre publié après la mort +de l'auteur par trois savants très haut placés dans l'estime publique, +_pour l'usage des gens du monde, même les plus chatouilleux au point de +vue de la décence._ + +N° 4.--Simultanéité des spasmes. + +Docteur Jules Guyot, 11° méditation. + +La meilleure préparation pour la fécondation est la continence de +l'homme. + +L'époque la plus favorable à la conception est le septennaire qui suit +la menstruation. + +Les conditions nécessaires sont la simultanéité des deux spasmes ou, à +défaut, le spasme de la femme provoqué le plus tôt possible après celui +de l'homme. + +L'ignorance ou la négligence de cette pratique est la cause des neuf +dixièmes des unions stériles (cela explique et corrobore le conseil de +Sanchez). + +Cependant, par une déplorable facilité à la conception, la fécondation +se produit très souvent sans que le spasme de la femme ait eu lieu. + + + +CHAPITRE II + +Positions et attitudes diverses dans l'acte sexuel qui permettent la +fécondation. + + +Dans l'union supérieure, la femme doit se placer de manière à ouvrir +l'yoni. + +Dans l'union égale, elle se couche sur le dos dans la position naturelle +et laisse l'homme lui faire un collier de ses bras. + +Dans l'union inférieure, elle se pose de façon à rétrécir l'yoni; il est +bon aussi qu'elle prenne des médicaments propres à hâter le moment où sa +passion est satisfaite. + +Pour la femme _Gazelle_, N° 1, couchée, il est trois positions: + +PLEINEMENT OUVERTE.--Elle tient sa tête très basse, de manière à élever +le milieu du corps. L'homme doit alors appliquer sur son linga ou +sur l'yoni de la salive ou quelque onguent lubréfiant pour faciliter +l'introduction. + +BAILLANTE.--La femme lève les cuisses et les écarte. + +CELLE DE L'ÉPOUSE D'INDRA.--Elle croise ses pieds sur ses cuisses, ce +qui exige une certaine habitude. Cette position est très utile pour +l'union très supérieure (N° 4 _étalon_, avec N° 1 _gazelle_). + +Pour les unions inférieures et très inférieures, on a: + +1° La position bouclante: l'homme et la femme étant couchés, ont leurs +jambes étendues et appliquées directement, celles de l'un sur celles de +l'autre. + +La position peut être horizontale, de côté; dans cette dernière +position, l'homme doit se tenir sur le côté gauche. + +Cette règle doit être suivie toute les fois que l'on est couché et +quelque soit le numéro typique de la femme. + +POSITION DE PRESSION.--Après que la connexion s'est faite dans la +position bouclante, la femme serre son amant avec ses cuisses. + +POSITION ENTRELACÉE.--La femme croise, avec l'une de ses cuisses, la +cuisse de l'homme. + +POSITION DITE DE LA CAVALE.--La femme serre, comme dans un étau, le +linga engagé dans son yoni. Cela s'apprend seulement par la pratique et +se fait, principalement, par les femmes du pays d'Andra. + +Souvarnanabha donne en outre: + +LA POSITION MONTANTE.--Dans laquelle la femme lève ses jambes toutes +droites. + +LA POSITION BAILLANTE.--La femme place ses deux jambes sur les épaules +de l'homme. + +LA POSITION SERRÉE.--L'homme serre contre lui les deux pieds croisés +et relevés de la femme; si un pied seulement est levé, la position est +demi-serrée. La femme met un pied sur l'épaule de l'homme et étend +l'autre jambe de côté; puis elle prend une position semblable du côté +opposé, et continue ainsi alternativement. + +L'ENFONCEMENT DU CLOU.--Une des jambes de la femme est sur la tête de +l'homme et l'autre est étendue de côté. + +LA POSITION DU CRABE.--Les deux pieds de la femme sont tirés et placés +sur son estomac. + +LE PAQUET.--La femme lève et croise ses cuisses. + +LA FORME DU LOTUS.--Dans cette position, la femme croise ses jambes +l'une sur l'autre, en tenant les cuisses écartées. Cette position est +celle indiquée plus haut sous le nom de l'épouse d'Indra. + +LA POSITION TOURNANTE.--L'homme, pendant la connexion, tourne autour de +la femme sans se détacher d'elle, ni interrompre l'acte, tandis que +la femme tient son corps embrassé; cela s'apprend seulement en s'y +exerçant. + +Il est facile et il convient, dit Souvernanabha, de s'unir de toutes les +manières possibles étant dans le bain; mais Vatsyayana condamne toute +connexion dans l'eau, comme contraire à la loi religieuse. + +Quand la femme se tient sur ses mains et ses pieds comme un quadrupède, +et que son amant la monte comme un taureau, cela s'appelle l'union de la +vache. Dans cette position, on peut faire sur le dos toutes mignardises +qui se font ordinairement sur le devant du corps. L'homme peut aussi +saisir avec sa main droite les seins et avec la main gauche titiller le +clitoris, tandis qu'il meut son linga dans le vagin, ce qui double la +volupté de la femme ainsi caressée et peut hâter son spasme de manière à +le faire coïncider avec celui de l'homme. + +C'est la position où la matrice est la mieux située pour la conception, +car alors son fond est plus bas que son orifice. C'est la plus naturelle +et la moins voluptueuse, car le clitoris n'est point touché, à moins +qu'on n'y porte la main. + + +APPENDICE AU CHAPITRE II + +Note 1.--OVIDE, _Art d'aimer. _Livre III. + +Ovide ne voit dans les attitudes diverses qu'un moyen de coquetterie +pour les belles. + +Que les femmes dit-il, apprennent à se connaître pour s'offrir avec tous +les avantages aux combats de l'amour. + +Si vous brillez par la beauté de vos traits, couchez-vous sur le dos; +si vous avez une croupe élégante, présentez en aux yeux toute les +richesses. Si vos jambes sont bien faites, placez les sur les épaules +de votre amant, comme Mélanion posait sur ses épaules les jambes +d'Alalante. Si vous êtes de petite taille, que votre amant remplisse le +rôle de coursier. Celle dont la taille a des inflexions voluptueuses +appuiera ses genoux sur le lit, en inclinant légèrement la tête. Celle +dont les cuisses ont la ferme beauté de la jeunesse, dont les seins ont +une courbure gracieuse, se couchera obliquement sur le lit de manière +que son amant, debout près d'elle, la voie dans cette position +charmante. + +Celle dont les flancs portent les traces des travaux de Lucine combattra +comme le Parthe, le dos tourné. + +Vénus, la mère des amours, en sait varier les jeux de mille manières; +mais la position la plus simple et la moins fatigante, est de s'étendre +sur le côté droit. + +Déjazet avait l'habitude de dormir sur le dos, parce que, disait-elle, +«arrive qui plante!» + +Note 2.--Théologiens. + +Le P. Gury, art. 997.--Les fins qui rendent honnête l'acte conjugal +sont: + +1° La génération qui est l'une des principales; + +2° Le moyen de satisfaire les obligations entre époux; + +3° Le moyen de prévenir l'incontinence chez les époux; + +4° Le désir d'animer ou de faire naître un amour honnête, de montrer ou +provoquer l'affection conjugale. + +(On peut remarquer que les deux dernières fins légitiment tous les +plaisirs naturels entre époux, même stériles par le fait de leur +conformation naturelle). + +Art. 911.--La position tout à fait licite est celle que la nature +elle-même enseigne; c'est-à-dire, la femme couchée dessous et l'homme +dessus (faire la bête à deux dos, comme dit Rabelais). + +Aucune position, quoique contre nature, n'est, en principe, gravement +défendue, pourvu que l'acte conjugal puisse être accompli, parce qu'il +n'y a pas d'obstacle à la génération. + +Toute position contre nature, prise pour un motif légitime, est exempte +de faute; car, parfois, ces positions sont plus commodes ou seules +possibles; et toute commodité ou nécessité peut rendre légitime cette +dérogation, légère en elle-même, à l'ordre naturel. + +Art. 912.--Cela peut arriver pour différentes causes, même celle de la +froideur, lorsqu'on est plus excité dans cette position. + +Si l'homme, dit Sanchez, ne peut être amené à connaître sa femme hormis +dans une certaine position, qui doutera que la femme est tenue de la +prendre? + +La position, quelle qu'elle soit, n'est condamnée en aucune façon, si +elle est la seule possible. + +C'est aussi l'opinion de saint Thomas et de plusieurs autres grands +théologiens, notamment en ce qui concerne la position à retro. + +Note 3.--Les hommes de l'art. + +Docteur Debay, _Hygiène de l'homme et de la femme._ + +Toutes attitudes favorables à la fécondation sont permises, toutes +celles qui y mettent obstacle doivent être proscrites. Ainsi les +attitudes assises, indolentes, paresseuses éludent souvent le but de la +nature. L'attitude droite est on ne peut plus fatigante, elle expose +l'homme à de graves accidents, par exemple des tremblements convulsifs +et des paralysies dans les jambes dans la seconde jeunesse. + +La posture à retro doit être recommandée dans l'état de grossesse ou +d'obésité de la femme et lorsque le membre viril n'a pas la longueur +requise. + +Lorsque celui-ci est trop long, il peut blesser le col de l'utérus et +l'homme doit limiter son introduction à l'aide d'un bourrelet. + +Aujourd'hui on applique à la racine de la verge, avant l'érection, un +anneau creux en caoutchouc de la longueur nécesaire; il est aussi facile +à mettre qu'à retirer. A son défaut, dit Venête (Cologne 1696), la femme +pourra le remplacer agréablement par sa main. + + + +CHAPITRE III + +Attitudes qui ont pour but unique la volupté. + +Lorsque l'homme et la femme s'unissent debout, appuyés l'un contre +l'autre ou bien contre un mur ou un pilier, c'est _l'union appuyée._ + +Quand l'homme, adossé à un mur, soulève et soutient la femme assise +sur ses mains jointes et entre ses bras, tandis que celle-ci, les bras +entrelacés autour de son cou, l'embrasse avec ses cuisses vers le milieu +du corps, et s'imprime à elle-même un mouvement, à l'aide de ses pieds +qui touchent le mur auquel l'homme est appuyé, cela s'appelle la +_connexion par suspension._ + +(Cette position est figurée dans la collection des fermiers généraux, +reproduction des camées érotiques antiques). + +On peut, de même, imiter l'acte du chien, du bouc, du daim, la montée +et la pénétration forcée de l'âne et du chat, le bond du tigre, le +frottement du verrat et la saillie de la jument par l'étalon, en opérant +comme ces différents animaux avec leurs femelles. + +L'UNION D'UN HOMME AVEC DEUX FEMMES. + +Quand un homme caresse deux femmes dans le même moment, cela s'appelle +l'union double. Elle peut se faire lorsque deux femmes se tiennent +horizontalement sur le bord d'un lit, l'une sur l'autre, face à face, +comme deux amants, et les jambes en dehors du lit; le linga passe +alternativement d'un yoni dans l'autre, par des coups successifs, les +uns à _recto_, les autres à _retro_. + +L'union simultanée avec plusieurs femmes s'appelle l'union avec un +troupeau de vaches. + +On a de même _l'union dans l'eau; _c'est celle de l'éléphant avec +plusieurs femelles, qui ne se pratique, dit-on, que dans l'eau; _l'union +avec plusieurs chèvres, celle avec plusieurs gazelles, _c'est-à-dire que +l'homme reproduit avec plusieurs femmes les mêmes actes que ces animaux +avec plusieurs femelles. + +Dans le Gramaneré, plusieurs hommes jeunes jouissent d'une femme qui +peut être l'épouse de l'un d'eux, l'un après l'autre ou tous en même +temps. La femme est étendue sur l'un d'eux; un autre consomme l'hyménée +de l'yoni et du linga; un troisième se sert de sa bouche, un quatrième +embrasse étroitement le milieu de son corps et ils continuent de cette +manière, en jouissant alternativement des différentes parties de la +femme (App. n° 1). + +La même chose peut se faire quand plusieurs hommes sont en compagnie +avec une courtisane, ou quand il n'y a qu'une courtisane pour satisfaire +un grand nombre d'hommes. + +L'inverse peut se faire par les femmes du harem royal, quand, +accidentellement, elles peuvent y introduire un homme. + +Dans le sud de l'Inde, on pratique aussi l'union basse, c'est-à-dire +l'introduction du linga dans l'anus (App. n° 2). + +L'aphorisme suivant forme, en deux vers, la conclusion du sujet: + +«L'homme ingénieux multiplie les modes d'union en imitant les +quadrupèdes et les oiseaux; car ces différents modes pratiqués suivant +l'usage de chaque pays et les goûts de chaque personne inspirent aux +femmes l'amour, l'amitié et le respect.» + + +APPENDICE AU CHAPITRE III + +N° 1. Martial, livre X.--«Deux galants se rencontrèrent un matin, chez +Phillis, elle les satisfit tous les deux en même temps: l'un la prit par +devant, et l'autre par derrière.» + +N° 2. _La Sodomie_.--Dans l'Inde, cette pratique, à cause des souillures +qu'elle est censée entraîner, n'a jamais eu beaucoup de faveur. + +Les musulmans l'y ont propagée en l'approuvant. + +Il ne paraît être ici question que de l'union basse, entre un homme +et une femme; elle est moins révoltante que la sodomie parfaite, +qualification que les théologiens donnent à l'union avec un mignon. + +Le P. Gury, art. 434.--«La sodomie parfaite n'est pas de la même espèce +que la sodomie imparfaite, parce que, dans la première, l'homme est +porté vers le même sexe et contre la nature, dans la seconde il est +porté contre la nature. + +«La première a un nom grec: la Philopédie [Grec: Philopaidia], amour des +jeunes garçons.» + +On sait combien la Philopédie était en faveur chez les Grecs et les +Romains. Tous les vers d'Anacréon sont consacrés à Batyle. Qui ne +connaît le vers de Virgile: + + «Formosum pastor Corydon ardebat Alexim! + +N° 3. _Les Latins_.--Parmi les poètes latins qui ont chanté l'amour, +Ovide est le seul qui se taise sur les mignons. + +Catulle et Tibulle se montrent attachés à leurs mignons autant qu'à +leurs maîtresses. Catulle, poésie XV. «Je te recommande mes amours, +Aurélius, toi qui es redoutable à tous les adolescents beaux ou laids. +Satisfais ta passion quand et comme il te plaira, dans toutes les +ruelles où tu trouveras un mignon de bonne volonté, je n'en excepte que +le mien seul; mais si la fureur lubrique s'attaque à lui, malheur à +toi! Puisses-tu, les mains liées, publiquement exposé, subir l'affreux +supplice que le raifort et les mulets font souffrir à l'adultère (sans +doute le même qu'en Chine). + +Tibulle, dans l'Élégie IV, livre I, donne des leçons aux amants des +jeunes garçons. + +«Prête-toi à toutes les fantaisies de l'objet que tu aimes. + +«Pour l'accompagner, ne crains ni la fatigue de la route, ni le chaud, +ni le froid, ni les intempéries. + +«Veut-il traverser l'onde azurée, prends la rame. + +«Veut-il s'exercer à l'escrime, badine d'une main légère, et souvent +laisse ton flanc à découvert, alors tu pourras essayer de lui ravir un +baiser qu'il laissera prendre en résistant. + +«Bientôt, il accordera ces baisers à tes prières, et enfin, de lui-même, +il s'enlacera à ton cou. + +«Mais hélas, les jeunes garçons ont pris l'habitude d'exiger des +présents. Enfants, aimez les doctes poètes, l'or ne doit pas l'emporter +sur la muse. Que le barbare qui est sourd à leur voix, qui vend son +amour, soit attaché au char de Cybèle, qu'il se mutile honteusement au +son de la flûte phrygienne. + +«Vénus elle-même veut qu'on écoute les doux propos; elle s'intéresse aux +plaintes de l'amant qui supplie, à ses larmes touchantes.» + +Dans son célèbre chapitre: _Des Amours_, Lucien complète ces leçons par +la description de la séduction finale. + +Après avoir vu et contemplé, le désir vient de se rapprocher par +l'attouchement. Il commence par le chatouiller seulement du bout des +doigts en quelque endroit découvert, puis il promène la main sur tout +son corps de la même manière, ce qu'on lui permet sans difficulté. +Ensuite il essaie de prendre un baiser, chaste d'abord, où ses lèvres +sont simplement juxtaposées à celles de son ami et s'en écartent avant +de les avoir touchées complètement, de manière à n'éveiller chez lui +aucun soupçon. A mesure qu'il trouve plus de complaisance, il renouvelle +les baisers et les prolonge comme dans une sorte d'effusion, sans +passion, mais alors, aucune de ses mains ne reste inactive. Ces +embrassements apparents dans les vêtements condensent la volupté et +augmentent progressivement l'excitation; alors par une manoeuvre +lubrique, il glisse la main sous le sein de son ami et presse les +mamelons qui entrent en érection; ensuite il caresse mollement de ses +doigts le ventre arrondi et ferme et descend dans la tendre touffe qui +ombrage la puissance des organes. + +«Si enim vel summis tantum digitis attigerit, totum corpus fructus ille +percurrit. Hoc ubi facilè consecutus est, tertio tentat osculum, non +statim luxuriosum illud sed placidè admovens labia labiis quæ prius +etiam quam plane se contigerint desistant, nullo suspicionis relicto +vestigio. Deindè concedenti se quoque accommodans longioribus amplexibus +quasi illiquescit, etiam placidè os diducens nullamque manum otiosam +esse patitur: nam manifesta illa in vestimentis complexionis voluptatem +conglutinant, aut latenter lubrico lapsu dextra sinum subiens, mamillas +premit paulum ultrà naturam tumentes, et duriusculi ventris rotonditatem +digitis molliter percurrit, post hoc etiam primæ laluginis in pube +florem.» + +L'amour, trouvant une occasion favorable, s'emporte à une entreprise +plus hardie et frappe enfin le but qu'il a visé. + +Dans sa satyre VI contre les femmes, l'austère Juvénal conseille de +prendre un mignon plutôt qu'une épouse. + +«Le lit conjugal a été souillé dès l'âge d'argent, et tu te laisses, +Posthume, atteler au joug. + +«Manques-tu de moyens pour y échapper? N'y a-t-il plus de cordes? plus +de fenêtres aux derniers étages? N'as-tu pas le pont Emilien près de ta +demeure? + +«Et s'il te déplaît de quitter ce monde, pourquoi ne préfères-tu pas +à une fiancée cet adolescent qui dort près de toi? Lui au moins ne +profitera pas, la nuit, de votre intimité, pour te tourmenter, pour te +demander des cadeaux; il n'exige point que tu t'attaches à ses flancs +et que tu te mettes hors d'haleine aussi longtemps qu'il lui plaît.» + +On peut voir dans ce conseil une simple boutade poétique; de même il ne +faut voir qu'une ironie dans la conclusion de Lucien sur le même sujet. + +N°4.--Dans le chapitre XXXVIII déjà cité, Lucien se met en scène avec un +partisan des femmes et un Philopède, qui l'ont pris pour juge entre eux, +Chariclès, l'avocat de l'amour avec les femmes, parle avec beaucoup de +raison et d'éloquence et termine ainsi: + +«On peut, à la rigueur, concevoir jusqu'à un certain point que l'homme +use de la femme comme vous usez d'un mignon, mais jamais et en aucune +façon il ne doit remplir l'office de femme. + +«Si le commerce d'un homme avec son semblable est honnête, qu'à l'avenir +les femmes puissent s'aimer et s'unir entre elles! que ceinte de ces +instruments infâmes, inventés par le libertinage, monstrueuse imitation +faite pour la stérilité (peut-être importés à Rome de l'Inde où nous +verrons plus loin qu'ils étaient fort en usage), une femme embrasse une +autre femme comme le ferait un homme, que l'obscénité de nos tribades +triomphe impudemment. Que nos gynécées se remplissent de Philénis qui +se déshonorent par des amours androgynes. Et combien ne vaudrait-il pas +mieux qu'une femme poussât la fureur de sa luxure jusqu'à vouloir faire +l'homme que de voir celui-ci se dégrader au point de jouer le rôle d'une +femme.» + +L'avocat de la philopédie, un rhéteur d'Athènes, réplique: + +«L'amour avec un mignon est le seul qui puisse allier la volupté à la +vertu, car les femmes sont une chaîne et souvent un tourment qui ne +laisse point l'homme maître de lui-même, tandis qu'un jeune garçon +peut être un ami, un disciple, un compagnon d'exercices de tout genre. +D'ailleurs l'amour masculin a sur l'autre la supériorité du plaisir sur +la fonction, du superflu sur le nécessaire, etc. etc.» + +Ce discours ressemble beaucoup à celui de l'avocat dans les _Plaideurs_ +de Racine, et Lucien le prête au philopède avec une intention évidente +de ridicule. La cause est entendue, le juge prononce la sentence +suivante, fine ironie contre la philosophie et les philosophes de son +temps: + +«Le mariage est infiniment utile aux hommes; il rend heureux quand on +rencontre bien. Mais la philopédie, considérée comme la sanction d'une +amitié pure et chaste (cas de Socrate et d'Alcibiade), n'appartient, +selon moi, qu'à la seule philosophie. Je permets donc à tous hommes de +se marier, mais les philosophes seuls ont le droit d'aimer les jeunes +gens; la vertu des femmes n'est pas pour eux assez parfaite. Ne sois +point fâché, Chariclès, si Corinthe (la ville des courtisanes) le cède à +Athènes (la ville des philosophes et des mignons).» + +N° 5.--Martial adresse nombre d'épigrammes aux philopèdes et aux gitons. + +IX, 64.--«Tous les gitons t'invitent à souper, Phébus; celui qui vit de +sa mentule n'est pas, je pense, un homme pur. + +XI, 22.--Il maudit un pédéraste masturbant. + +XI, 26.--Au jeune Théophorus. «Donne-moi, enfant, des baisers parfumés +de Falerne et passe-moi la coupe après y avoir trempé les lèvres. Si tu +m'accordes en outre les vraies jouissances de l'amour, moins heureux +sera Jupiter avec son Ganymède.» + +XII, 64.--Sur Cinna. D'un esclave plus blond, plus frais que le fût +jamais esclave, Cinna fait son cuisinier, Cinna est un fin gourmet.» + +XII, 69.--A Paullus. «Comme pour tes coupes et tes tableaux, Paullus, tu +n'as, en fait d'amis, que des modèles.» + +XII, 75.--Sur les mignons. «Politimus n'est bien qu'avec les jeunes +filles; Atticus regrette ingénument d'être garçon; Secundus a les fesses +nourries de glands; Diodymus est lascif et fait la coquette; Amphion +pouvait naître fille. Je préfère, ami, les douces faveurs de ces +mignons, leurs dédains superbes et leurs caprices à une dot d'un million +de sesterces.» + +XI, 43.--Contre Sabellus. + +«Tu m'as lu, Sabellus, sur des scènes de débauche, des vers par +trop excessifs et tels que n'en contiennent pas les livres obscènes +d'Elephanta. Il s'agit de nouvelles postures érotiques, de +l'accouplement par cinq formant une chaîne, enfin de tout ce qu'il est +possible de faire quand les lumières sont éteintes; ce n'était pas la +peine d'être si éloquent.» + +«N° 6. La sodomie dans les armées et chez les femmes. + +D'après Catulle, la philopédie était de son temps tout à fait générale +à Rome, dont la plupart des citoyens étaient encore à cette époque des +soldats. C'est dans les camps, sans doute, qu'ils avaient contracté ces +habitudes qu'on trouve déjà chez les Grecs dans les armées. + +Ainsi on lit dans la _Retraite des Dix mille_ (Xénophon) que, pour +alléger la marche, on ne permit aux mercenaires d'emmener avec eux aucun +impedimentum, butin ou esclave, excepté un jeune garçon pour chaque +soldat. + +Les _Mille et une Nuits_ sont un recueil de Sodomies que la traduction +de Galand a transformées en galanteries décentes. + +Cette débauche existe dans nos corps indigènes d'Afrique et, pour ce +motif, on ne devrait point y admettre de Français, même comme engagés +volontaires. + +Malheureusement on la trouve aussi dans les compagnies de discipline. +On voit à quelle démoralisation sont exposés les enfants de famille +honnêtes condamnés par les conseils de guerre. + +Il fut un temps où quelques officiers d'Afrique avaient pris goût à la +sodomie imparfaite. + +Les patronnes de quelques maisons de tolérance de France se plaignaient +des offenses faites par eux à la dignité de leurs nymphes. + +Cependant quelques femmes provoquent à cette débauche et y prennent un +certain plaisir (la proximité du rectum et du canal vaginal établit une +sympathie du premier avec le vagin et l'utérus) et elles l'accompagnent +ou la font accompagner d'une autre, le clytorisme. On a remarqué dans +les hôpitaux que, chez toutes les femmes traitées pour ulcérations +anales, on trouve en même temps des déformations vulvaires provenant de +la manualisation et du saphisme. La crainte de la conception est sans +doute le motif déterminant de cette double débauche. Cependant on a +vu des femmes qui avaient remplacé le vagin absent par l'urètre et le +rectum, être ainsi fécondées. + +A la clinique gynécologique et siphyligraphique de l'hôpital de +Lourcine, le docteur Martineau s'exprimait ainsi: + +«Ceux d'entre vous qui assistent à mes visites ont pu s'assurer de la +fréquence de la sodomie chez les femmes qui fréquentent l'hôpital de +Lourcine. Si je la vois coïncider chez les filles publiques avec la +prostitution ordinaire, je la constate le plus souvent chez les femmes +qui ignorent l'abjection d'un acte qui leur est imposé par leur mari. + +«A l'hôpital de Lourcine je dois même dire que c'est le cas le plus +ordinaire; je l'observe bien plus fréquemment chez les femmes mariées, +chez les jeunes femmes, chez les filles débauchées, il est vrai, mais +non prostituées. En consultant mes observations, je trouve surtout des +domestiques, des couturières, des modistes, des demoiselles de café, +etc, etc., et très rarement des prostituées. La sodomie donc, pas plus +que les déformations vulvaires provenant de la manualisation et +du saphisme, n'appartient pas à la prostitution. On la rencontre +indifféremment chez la femme mariée et chez celle qui vit dans le +concubinage; chez toutes on trouve, en même temps que les traces de +sodomie, des déformations vulvaires provenant de la manualisation et du +saphisme. + +La sodomie s'observe à tous les âges de la femme, depuis huit ans +jusqu'à cinquante et même plus; elle est surtout fréquente entre seize +et vingt-cinq ans parmi les observations recueillies à l'hôpital de +Lourcine. Les femmes qui viennent là ne présentent pas des habitudes +invétérées de sodomie comme les prostituées.» + +A. Tardieu avait fait les mêmes remarques, et il nous dit: + +«Chose singulière, c'est principalement dans les rapports conjugaux que +se sont produits les faits de cette nature. C'est, en général, très peu +de temps après le mariage que les hommes commencent à imposer à leurs +femmes leurs goûts dépravés. Celles-ci, dans leur innocence, s'y +soumettent d'abord; mais plus tard, averties par la douleur ou +renseignées par une amie, par leur mère, elles se refusent plus ou moins +opiniâtrement à des actes qui ne sont plus dès lors tentés ou accomplis +que par la violence. C'est dans ces derniers cas seulement que le +médecin intervient, consulté par la justice. La cour suprême a rendu +plusieurs arrêts consacrant le principe que le crime d'attentat à la +pudeur peut exister de la part du mari se livrant sur sa femme à des +actes contraires à la fin légitime du mariage, s'ils ont été accomplis +avec violence physique.» + +Les révélations des hommes de l'art expliquent comment des théologiens +ont pu, sans être des érotomanes ou des exploiteurs de consciences, +tracer aux confesseurs la règle suivante: + +«Immédiatement avant le mariage, avertir la fiancée qu'elle devra se +refuser à tout ce qui est contraire à la procréation, et en cas de doute +sur l'application de cette prescription dans le mariage, consulter au +besoin son confesseur.» + +Il peut arriver, surtout dans le bas peuple, qu'une femme ne trouve pas +chez une autre de son intimité, pas même chez sa mère, les lumières ou +la moralité nécessaires pour être bien et suffisamment renseignée. + + + +CHAPITRE IV + +Le rôle de l'homme dans l'union. + +L'homme doit faire tout ce qu'il peut pour procurer le plaisir à la +femme. + +Lorsque la femme est sur son lit et comme absorbée par sa conversation, +l'homme défait le noeud de son vêtement inférieur; et, si elle le +querelle, il lui ferme la bouche par des baisers. + +Beaucoup d'auteurs sont d'avis qu'il doit commencer par lui sucer le +mamelon des seins. + +Lorsque son linga est en érection, il la touche avec les mains en +différents endroits et caresse agréablement les diverses parties de son +corps. + +Si la femme est timide et se rencontre avec lui pour la première fois, +il placera sa main entre ses cuisses qu'elle serrera instinctivement. + +Si c'est une très jeune fille, il mettra les mains sur ses seins qu'elle +couvrira sans doute avec les siennes, sous les aisselles et sur le cou. + +Si c'est une femme mûre, il fera tout ce qui pourra plaire à tous deux +et ce qui conviendra pour l'occasion. + +Puis il lui prendra la chevelure et le menton entre ses doigts pour les +baiser. + +Si c'est une jeune fille, elle rougira et fermera les yeux. + +Par la manière dont elle recevra ses caresses, il devinera ce qui lui +plaît le plus dans l'union. + +A ce sujet, Souvarnanabha dit: Quelque chose que l'homme fasse dans +l'union pour son plaisir, il doit toujours presser la partie du corps de +la femme vers laquelle elle tourne les yeux. + +Voici quels sont les signes de la jouissance et de la satisfaction chez +la femme. + +Son corps se détend, ses yeux se ferment, elle perd toute timidité, +fait effort pour que les deux organes soient unis aussi étroitement que +possible. + +Quand, au contraire, elle n'éprouve point de jouissance, elle frappe +sur le lit avec les mains, ne laisse point l'homme avancer, elle est +maussade, mord l'homme, lui donne des coups de pied et continue son +mouvement quand l'homme a fini. + +Dans ce cas, l'homme doit frotter, en l'ébranlant, le yoni de la femme +avec sa main et ses doigts (comme l'éléphant frotte avec sa trompe) +avant de commencer l'union, jusqu'à ce qu'il soit humide, et, ensuite, y +introduire son linga. + +Il reprend le même mouvement avec sa main après son spasme, si celui de +la femme ne s'est pas encore produit (voir à ce sujet l'appendice). + +Il y a neuf actes que l'homme doit accomplir. + +1° LA PÉNÉTRATION OU MOUVEMENT EN AVANT.--Les deux organes se portent +tout droit l'un vers l'autre, exactement en face; + +2° LA FRICTION ou BARATEMENT.--Le linga tenu dans la main est tourné +en rond dans le yoni, autour des bords (comme dans le baratement du +beurre); + +3° LE PERCEMENT.--Le yoni est abaissé et le linga frappe sa partie +supérieure; + +4° LE FROTTEMENT.--Dans la même situation, le linga frappe contre la +partie inférieure du yoni; + +5° LA PRESSION.--Le linga presse le yoni pendant un temps long; + +6° LE COUP.--Le linga, tiré hors du yoni, y revient ensuite et le frappe +fort et à fond; la sortie rend de la vigueur au linga, retarde le spasme +de l'homme; le retour tend à accélérer celui de la femme; + +7° LE COUP DU VERRAT.--Le linga revient frapper seulement une partie du +yoni; + +8° LE COUP DU TAUREAU.--Le linga dans sa rentrée frappe à la fois les +deux côtés du yoni; + +9° LE SPORT DU MOINEAU.--Le linga a un mouvement très rapide de va et +vient dans le yoni sans en sortir. + +Cela se fait généralement vers la fin de l'union, lorsque l'homme sent +qu'il ne peut plus retarder son spasme. + + +APPENDICE AU CHAPITRE IV + +PLAISIR DE LA FEMME DANS L'UNION + +Vatsyayana discute longuement les opinions des anciens sages sur la +semence de la femme; nous préférons donner les résultats de la science +moderne sur ces questions si vieilles. + +Dans l'union, le clitoris grossit et se dresse; les grandes et les +petites lèvres se gonflent; le tissu érectile du vagin entre en +action, excité par le frottement; la muqueuse vulvo-utérine sécrète, +conjointement avec les glandes, une humeur visqueuse qui rend le canal +plus glissant. + +Cette sécrétion, bien qu'elle apparaisse quelquefois sous la forme +d'un fluide laiteux, n'est point une éjaculation, car la femme n'a pas +d'appareil éjaculateur. + +Le plaisir, chez la femme, est dû, pour la plus grande partie, aux +chatouillements exercés sur le clitoris, et, pour le reste, aux +frottements produits sur les parois du vagin et les petites lèvres, +pendant l'action. + +Si le spasme voluptueux a moins de violence chez la femme, il est par +contre plus prolongé que chez l'homme. + +Les femmes nerveuses ou à imagination ardente éprouvent un plaisir très +vif au moindre chatouillement des parties. Tout contact par l'homme les +impressionne. + +Les femmes lymphatiques, grasses, n'arrivent au spasme vénérien qu'après +de longues caresses et excitations des organes. + +Le Docteur Jules Guyot, _bréviaire de l'amour Expérimental, _s'exprime +ainsi sur le sujet, dans sa 3e méditation. + +«Tant que le spasme n'est pas déterminé dans les deux parties, la +fonction n'est pas accomplie; l'homme n'a pas émis le fluide vivant, +la femme n'a pas projeté de ses limbes, dans l'utérus, des ovules avec +toute l'énergie nécessaire.» + +Une cause déterminante du spasme réside dans les mamelles et surtout +dans les titillations et la succion des mamelons. + +Beaucoup de jeunes filles croient permis et permettent à leurs amies et +quelquefois à leurs amis la titillation et la succion de leurs seins; +leur pudeur ne s'en effarouche point comme de l'attouchement des parties +secrètes. C'est ce que le docteur Gauthier appelle l'onanipumammaire, +très commun dans les pensionnats. + +L'impression ressentie détermine constamment l'érection du clitoris; +et la friction de ce dernier organe, simultanée à la succion ou à la +friction des mamelons, amène nécessairement le spasme génésique. + +Rarement, le baiser avec les lèvres et dans la bouche peut produire un +pareil résultat. + +Dans l'état de besoin et de désir, les lèvres vaginales de la femme sont +fermes et vibrantes, les seins sont gonflés et les mamelons en érection. + +Si la femme ne présente pas ces signes, l'homme doit les déterminer +par ses caresses, et ne doit accomplir la connexion que lorsqu'il est +parvenu à produire le désir chez la femme. + +Dans ce cas, il commence par toucher délicatement le clitoris. + +Le clitoris est placé en haut et en avant de la vulve, sous deux +petites lèvres, tout près et au-dessous du pubis ou mont de Vénus, à +la commissure supérieure des grandes lèvres, comme serait un bouton de +violette caché sous les feuilles supérieures; il est court, et le plus +souvent a 2 ou 3 centimètres de long; il est de quelques centimètres +au-dessus du vagin, canal de 4 à 10 centimètres de diamètre qui monte de +la vulve à la matrice ou utérus. + +La vulve ou vestibule des organes génitaux de la femme s'ouvre de haut +en bas par deux replis membraneux placés de chaque côté; ce sont les +grandes et les petites lèvres, celles-ci au-dessous de celles-là, qui, +par leur accolement naturel, forment le vestibule. + +Par suite de cette disposition, le pénis, en s'introduisant dans le +vagin, ne touche que rarement le clitoris; mais il le touche dans la +connexion complète, par le contact et le frottement extérieur des +surfaces supérieures du pénis et des parties subspubiennes de la femme; +en d'autres termes, le pénis qui se meut de bas en haut vient choquer ou +presser la tête du clitoris qui lui se dirige toujours de haut en bas. +Dans ce cas, l'excitation du clitoris se communique nécessairement à +tout le reste de l'appareil génital de la femme. + +Lorsque le vagin entre en érection, soit spontanément, soit par +l'excitation des autres organes, il se porte en avant, s'entr'ouvre et +favorise ainsi l'introduction du pénis qui, si cette introduction était +intempestive ou violente, pourrait déchirer les parois du vagin et +blesser la femme au col de l'utérus. + +«La matrice,» dit Platon, «est un animal qui se meut extraordinairement +quand elle hait ou aime passionnément quelque chose. Son instinct est +surprenant lorsque par son mouvement précipité elle s'approche du +membre de l'homme pour en tirer de quoi s'humecter et se procurer du +plaisir[28]. + +[Note 28: Cuveillier.--La matrice (mater) ou utérus (utriculus, outre) +est l'organe de la gestation, le vase où se produit la fécondation par +la semence virile des oeufs détachés de l'ovaire.] + +Si les parties de la femme n'entrent point en érection, le pénis se meut +dans le vagin qui reste insensible; dans ce cas l'homme seul éprouve un +plaisir et le spasme, par l'effet de la friction exercée sur les parois +internes du vagin par le pénis. + +L'homme peut ainsi s'épuiser sans que la femme éprouve aucun plaisir, +parce que, soit par ignorance de la nature de la femme, soit par +impétuosité passionnelle, il n'agit que sur les muqueuses vaginales. + +Dans ces conditions, la femme reste froide, insensible, souvent même +elle souffre; l'homme s'offense de son inertie, de sa stérilité, car +elle ne peut concevoir en cet état. + +De là naissent la désaffection et l'infidélité souvent réciproques qui +seraient évitées sûrement par des rapports mieux compris entre époux. + +C'est sans doute pour éviter ces fâcheux effets que des théologiens +permettent et même conseillent à la femme des attouchements sur +elle-même qui suppléent à l'insuffisance du mari pour déterminer son +spasme et pour, autant que possible, le faire coïncider avec celui de +l'homme. + +La matrice est située dans l'excavation du bassin; son axe, dirigé +obliquement de haut en bas et d'avant en arrière, occupe la ligne +médiane entre la vessie et le rectum. Il est maintenu dans sa position +par les ligaments ronds et les ligaments larges qui, lâches et +flexibles, lui permettent de flotter, pour ainsi dire, dans l'excavation +du bassin et d'y exécuter des mouvements plus ou moins étendus. C'est +pour quoi on l'attire facilement vers la vulve dans certaines opérations +chirurgicales et, lors de la grossesse, elle se déplace et s'élève dans +l'abdomen. + + + +CHAPITRE V + +Ce qui se passe quand la femme prend le rôle actif. + +Certaines conditions physiques dans lesquelles se trouve l'un des +amants, notamment la fatigue de l'homme à la suite d'efforts prolongés +sans crise finale (il est des hommes qui restent ainsi indéfiniment en +érection), peuvent déterminer la femme à prendre alors le rôle actif. +Souvent l'amour du changement et la curiosité suffisent pour l'y +décider. + +Il y a deux cas: celui ou la femme, durant la connexion, pivote sur +l'homme de manière à continuer l'union sans interrompre le plaisir; et +celui où elle prend la position de l'homme dès le début de l'action. + +Dans ce dernier cas, avec des fleurs dans ses cheveux flottants, et des +sourires mêlés de gros soupirs, elle presse le sein de son amant avec +ses seins, et, baissant la tête un grand nombre de fois, elle le caresse +de toutes les manières dont il avait l'habitude de la caresser et de +l'exciter, en lui disant: «Vous avez été mon vainqueur, je veux, à mon +tour, vous faire demander grâce.» + +Par intervalles, elle jouera la honte, la fatigue et le désir de +terminer la connexion. + +Cependant, outre les neuf actes propres à l'homme elle fera encore les +trois suivants. + +Les PINCES.--Elle tient le linga dans l'yoni, le fait pénétrer par une +sorte d'aspiration répétée, le serre et le garde ainsi longtemps.. + +Le PIVOT.--Pendant la connexion, la femme tourne autour de l'homme comme +une roue horizontale autour d'un axe vertical. + +Le BALANCEMENT.--C'est l'inverse du baratement; l'homme soulève le +milieu de son corps et la femme imprime au milieu du sien et aux organes +engagés ensemble un mouvement oscillatoire et tournant (App. n° 1). + +Quand la femme est fatiguée, elle pose sa tête sur celle de son amant et +reste ainsi, les organes continuant à être unis; quand elle est reposée, +l'homme tourne autour d'elle et recommence l'action (App. _n°2). + + +APPENDICE AU CHAPITRE V + +N° 1.--Dans Pétrone, _Satyricon_, CXI. + +«Une mère amène sa fille à Eumolpe. Le vieillard se couche sur le dos +dans son lit, fait étendre la jeune fille sur son corps, membres contre +membres; puis il enjoint à son valet Coréas de se glisser sous le lit +et s'appuyer sur le parquet pour soulever son maître avec ses reins. +L'ordre est d'aller doucement. Il obéit et répond par des mouvements +égaux à ceux de l'habile écolière. + +«Cependant l'exercice touche à sa fin, Eumolpe crie à l'esclave de +presser la mesure, et ainsi balancé entre la nymphe et Coréas, il semble +jouer à l'escarpolette. + +N° 2.--Ovide, _Art d'aimer, _livre III. + +«Femmes, laissez-vous aller à la volupté; qu'elle remue jusqu'à la +moelle de vos os et que le plaisir soit égal et pour vous et pour votre +amant; qu'il s'exhale en petits cris de joie, en tendres paroles, en +doux murmures, que les propos licencieux redoublent votre ardeur. + +«Que je plains la femme qui ne ressent point le plaisir, qu'elle feigne +au moins d'en éprouver et qu'elle ne se trahisse point dans cette +feinte! + +«Que ses cris, ses yeux tournés, ses torsions concourent à nous tromper +et que sa voix mourante, sa respiration oppressée achèvent l'illusion. + +«O honte! la volupté a ses tricheries et ses mystères! + +«Aussi n'ayez point dans votre chambre à coucher une lumière trop vive; +beaucoup de choses, chez une belle, ont besoin du demi-jour.» + + + +CHAPITRE VI + +De l'Auparishtaka ou hyménée avec la bouche. + +DES EUNUQUES ET AUTRES PERSONNES QUI SONT LES INSTRUMENTS DE CETTE UNION +(App. n° 1). + +Il y a deux sortes d'eunuques: ceux qui s'habillent en hommes et ceux +qui se font passer pour des femmes. + +Ce que l'on fait aux femmes sur le Jadgana, se fait dans la bouche de +ces eunuques; cela s'appelle l'auparishtaka (App. n° 2). C'est le moyen +d'existence de ces eunuques qui vivent comme des courtisanes (App. n°3). + +Les eunuques qui s'habillent en hommes cachent leurs désirs. Quand ils +veulent y donner cours, ils font le métier de masseurs. + +Un eunuque de cette sorte tire à lui les cuisses de l'homme qu'il masse +et lui touche les joints des cuisses et le jadgana. + +S'il trouve le linga en érection, il l'excite par le jeu de la main. + +Si l'homme, qui connaît par là son intention, ne lui-dit pas de procéder +à l'auparishtaka, il commence de lui-même à besogner. + +Si, au contraire, l'homme lui en fait la demande, l'eunuque paraît +s'offenser d'une telle proposition, n'y consent et ne s'y prête qu'avec +difficulté. + +Il se livre alors à huit exercices gradués, mais ne passe de l'un à +l'autre que sur la demande de l'homme. + +1° L'UNION NOMINALE.--L'eunuque, tenant le linga dans la main et le +pressant entre ses lèvres, imprime un mouvement à sa bouche. + +2° La MORSURE SUR LES CÔTÉS.--L'eunuque saisit avec ses doigts ramassés +comme le bouton d'une plante ou d'une fleur le bout du linga et il en +serre les côtés avec ses lèvres et même avec les dents. + +3° La SUCCION EXTÉRIEURE.--L'eunuque presse le bout du linga avec ses +lèvres fortement serrées elle pousse dehors par cette pression, et puis +le reprend avec ses lèvres et répète le même jeu. + +4° La SUCCION INTÉRIEURE.--L'eunuque introduit le linga Dans sa bouche, +le presse avec ses lèvres et le tire en dehors; puis il le reprend dans +sa bouche et continue ainsi. + +5° Le BAISER.--L'eunuque, tenant le linga dans sa main, le baise à la +manière décrite pour le baiser de la lèvre inférieure. + +6° Le LÈCHEMENT.--Après le baiser, l'eunuque touche le linga de tous les +côtés avec la langue et en lèche le bout. + +7° La SUCCION DE LA MANGUE.--L'eunuque met la moitié du linga dans sa +bouche et le suce avec force. + +8° L'AVALEMENT.--L'eunuque introduit le linga tout entier dans sa bouche +et en presse le bout au fond de sa gorge, comme s'il voulait l'avaler. + +Les domestiques mâles font quelquefois l'auparishtaka à leur maître. Il +se pratique aussi entre intimes. + +Quelques femmes du harem, très ardentes, se le font aussi entre elles, +en unissant la bouche à l'yoni (c'est un mode des amours lesbiennes ou +saphiques, la titillation du clitoris par la langue). + +Quelques hommes caressent ainsi le yoni des femmes et y font les mêmes +actes et mignardises que dans le baiser de la bouche (App. 4 et 5). Dans +ce cas, quand la femme est renversée, la tête en bas, vers les pieds de +l'homme, celui-ci caresse le yoni avec sa bouche et sa langue. C'est +_l'union de la corneille _(figurée au temple souterrain d'Éléphanta). + +Par passion pour cette sorte de plaisirs, des courtisanes quittent des +amants généreux et possédant de bonnes qualités pour s'attacher à des +esclaves et à des cornacs (App. 6). + +Contrairement à l'opinion des anciens casuistes qui sont plus sévères, +Vatsyayana est d'avis que l'Auparishtaka n'est défendu qu'aux maris avec +leurs femmes. Il ajoute que, pour les pratiques de l'amour, on ne doit +obéir qu'à l'usage du pays et à son propre goût. + +On retrouve cette maxime chez les philosophes grecs et chez ceux du +XVIIIe siècle. + +«L'amour, dit Zenon, est un dieu libre, n'ayant d'autre fonction à +remplir que l'union et la concorde.» + +«Tout est femme dans ce qu'on aime, dit Lamettrie, l'amour ne connaît +d'autres bornes que celles du plaisir.» + +Ce principe a été appliqué sans réserve, aussi bien dans le siècle du +grand Frédéric que dans celui de Périclès. Frédéric lui-même passait +pour sodomiste; Catherine de Russie se livrait à toutes les dépravations +et avait constamment deux amants bien choisis. Que n'a-t-on pas dit du +Régent et de ses filles! + + +APPENDICE AU CHAPITRE VI + +N° 1.--Usage actuel de l'Auparishtaka. + +L'auparishtaka, aujourd'hui relégué dans les mauvais lieux et dans les +ménages onanistes (Gauthier, _Onanisme buccal_), parait avoir été très +commun anciennement dans l'Inde. + +On en trouve dans les gravures du chevalier Richard Payne, intitulé le +_Culte de Priape_, une représentation empruntée au temple souterrain +d'Éléphanta, et où l'homme agit sur la femme qui a la tête en bas. + +Les différentes sortes d'auparishtaka se voient aussi dans les +sculptures des temples de Civa, à Bhuvaneshwara, près de Cuttak, dans +l'Orissa, qui remontent jusqu'au VIIIe siècle. + +L'auparishtaka ne paraît pas habituel maintenant dans l'Hindoustan. + +Il y a, en Algérie, des Arabes qui provoquent les hommes à cette +débauche; pour quelques-uns, c'est un moyen de chantage ou de vol. + +Dans les maisons de tolérance de Paris, celles mêmes qui sont tenues sur +un grand pied, les femmes se prêtent à cette pratique et y provoquent +même. + +Beaucoup de célibataires d'un âge mûr qui fréquentent ces maisons +préfèrent cette pratique à la connexion, non par libertinage, mais parce +qu'elle satisfait, sans danger pour leur santé, ce qui n'est chez eux +qu'un simple besoin d'hygiène analogue au bain. + +N° 2.--Emploi ancien des eunuques. + +L'emploi des eunuques est fort ancien en Orient, puisque Putiphar était +eunuque. + +(Comme Puliphar avait une fille, il faut admettre, ou que la mère de +cette fille avait rencontré mieux que Joseph, ou que Puliphar n'était +eunuque qu'en apparence et par hermaphrodisme). + +A Rome, beaucoup de maris en avaient un pour garder leur femme. + +Ovide, livre II, _Les Amours_, adresse à Bagoas l'Élégie deuxième pour +qu'il ne soit pas un gardien trop sévère: + +«O toi, Bagoas, qui n'es ni homme ni femme, gardien de ma maîtresse, +laisse-lui prendre à la dérobée un peu de liberté, et tout ce que tu +lui en accorderas, elle te le rendra. Consens à être de complicité avec +elle. Un complice discret gouverne la maison, il ne sent plus le fouet. +Pour cacher au mari la vérité, on le berce de chimères, et maîtres +autant l'un que l'autre, le complice et le mari approuveront ce +qu'approuvé la femme. + +«Une femme caressante obtient de son époux tout ce qu'elle désire. + +«Toutefois, que de temps en temps elle te querelle; qu'elle feigne de +verser des larmes et te traite de bourreau. + +«Tu lui reprocheras alors des fantes dentelle se justifiera aisément; +elle deviendra par là irréprochable aux yeux de son mari. Ces +complaisances te seront bien payées, et tu y gagneras bientôt ta propre +liberté.» + +N° 3.--Autre emploi des eunuques. + +Aujourd'hui les eunuques servent de plastron pour la sodomie aux +musulmans de l'Inde; ils ne se déguisent plus en femmes, attendu que +ceux-ci préfèrent les jeunes garçons, à tel point que les Bayadères +qui vont chanter et danser chez les princes musulmans s'habillent +quelquefois en hommes, pour répondre à leur goût (voir les _Chants des +Bayadères_). + +Dans tout l'Orient, les masseurs des bains, qui sont des adolescents, +s'offrent d'eux-mêmes comme plastrons. + +Le nombre des eunuques alla toujours en augmentant à Rome, malgré un +édit de Domitien qui interdit la castration, et que Martial a loué dans +son Épigramme 3 du livre, VI: + +«On se faisait un jeu de violer les droits sacrés du mariage, un jeu de +mutiler des hommes innocents. Vous défendez cette infamie, César! et +vous rendez service aux générations futures. Personne, sous votre règne, +ne sera eunuque ni adultère. Avant vous, cependant, ô moeurs! l'eunuque +lui-même était un adultère.» + +Déjà considérable sous les empereurs grecs, le nombre des eunuques le +devint bien plus encore sous les successeurs de Mahomet. + +On alla jusqu'à faire des eunuques femelles. On fendait le ventre aux +jeunes filles pour extirper les ovaires et on coupait le clitoris +jusqu'à sa racine, ensuite on fermait la vulve en rétrécissant les +grandes lèvres par des points de suture. On obtenait des êtres sans sexe +et sans désirs dont on était plus sûr que des eunuques, mâles encore +capables de désirs ou bien dont, à défaut même des sens, le coeur +pouvait être captivé. + +N° 4.--Obscénités sur les chars sacrés de l'Inde. + +Cette caresse est la principale de celles figurées sur le char sacré +de Mazulipatam par un groupe de six personnes: un homme besognant cinq +femmes avec sa langue, ses pieds et ses mains. Rien de plus dégoûtant +que cette peinture de grandeur plus que naturelle, dont les enfants des +deux sexes se montrent tous les détails constamment exposés à tous les +yeux. + +Très souvent la masturbation, comme manifestation d'amour, est figurée +sur les chars sacrés Sur celui de Chandernagor une gopi s'y livre en +regardant Krishna. Les cariatydes d'un char récemment fait à Pondichéry +sont des singes se masturbant. + +N° 5.--Épigrammes de Martial. + +L'Auparishtaka était fort pratiqué à Rome du temps de Domitien, ainsi +que le montrent les épigrammes suivants de Martial: + +L. II, 49. «Je ne veux pas épouser Thalisma, c'est une libertine... mais +elle se donne à de jeunes garçons... Je l'épouse.» + +L. JI, 50. Contre Lesbie: «Tu suces et tu bois de l'eau, Lesbie; c'est +très bien, tu laves l'endroit qui en a besoin.» + +L. II, 73. «Lyris suce, même quand elle n'est pas ivre.» + +L. 111, 75. Contre Luperculus. «Depuis longtemps, Luperculus, ta mentule +a perdu toute vigueur et les aphrodysiaques n'ont pu lui rendre sa +vertu. Maintenant tu commences à corrompre à force d'argent des bouches +pures, et tu ne réussis pas mieux. Il t'en a bien coûté pour rester +impuissant! + +L. III, 88. Contre deux frères impudiques. «Ils sont frères jumeaux, +mais lèchent chacun un sexe différent; dites s'ils sont plus +ressemblants que différents!» + +L. III, 96. «Tu lèches ma maîtresse et tu ne lui fais rien autre +chose; puis tu babilles comme si tu étais besogneur. Si je t'y prends, +Gargitius, je te ferai taire (en te coupant la langue).» + +Dans l'épigramme 43 du livre IV, Martial reproche à Coracinus d'être +cunnilingue. + +L. IV, 50. «Pourquoi, Thaïs, me répéter que je suis trop vieux? on n'est +jamais trop vieux pour lécher.» + +L. XI, 25. «Cette libertine éhontée, cette connaissance intime de tant +de fillettes, la mentule de Lunius, ne peut plus se dresser; gare à +sa langue !» Dans l'épigramme 46 du livre XI, Martial conseille +l'Auparishtaka à un vieillard. + +L. XI, 47. «Pourquoi Blattara fuit-il tout commerce avec les femmes? +Pourquoi joue-t-il de la langue?--Pour ne pas besogner (impuissant).» + +L. XI, 61. Sur Mantius. «Mantius ne peut plus raidir sa langue +libertine, car pendant qu'il la plongeait dans une vulve gonflée de +luxure, et qu'il y demeurait attaché, entendant dans l'intérieur les +vagissements de l'enfant, une maladie honteuse a paralysé cette langue +avide; aujourd'hui il n'est plus possible à Mantius d'être pur ni +impur.» + +L. XII, 86. Contre Fabullus. «Les philopèdes, dis-tu, puent de la +bouche; dis-moi, ô Fabulus, que sentent les cunnilingues?» + +On a peine à croire à un tel dévergondage; cependant, comme Martial +adresse plusieurs de ses épigrammes aux hommes qui vivent de leur +impudicité, on peut admettre tout comme possible. Le docteur Garnier +cite une classe de faits de ce genre et les explique naturellement ainsi +que la sodomie, en faisant remarquer que souvent l'anus est un foyer +érogène. + +N° 6.--Talents intimes. + +On voit, non-seulement dans l'Inde, mais en tout pays, des hommes +distingués enchaînés par des femmes sans jeunesse, esprit ni beauté, +mais possédant quelques talents intimes comme ceux qui ont fait la +fortune de la du Barry. + +Diderot donne, dans les _Bijoux indiscrets, _sous le titre: le _Bijou +voyageur, _les récits d'une femme laide et sotte qui a gagné une +grande fortune par une complaisance cosmopolite. Ceux qui concernent +l'Allemagne, l'Italie, et l'Espagne, et qui sont écrits respectivement +en latin, en italien et en espagnol, sont curieux; ils nous mettent au +courant des vices dominant dans ces pays au XVIIIe siècle. A Vienne, +ce sont les raffinements indiens, les mignardises et l'hyménée par la +bouche, les seins, etc. En Italie, ce sont les amours florentins (in vas +non naturale); en Espagne, des tours de force de prouesses amoureuses, +des nuits de plaisir sans trêve ni merci. Pourquoi le _Bijou +voyageur _ne se sert-il du français que pour lier et commenter ses +_indiscrétions_ polyglottes? Diderot fait lui-même la réponse: + +«Le lecteur français veut être respecté.» + +N° 7.--Docteur GARNIER, Onanisme buccal. + +L'onanisme en général et souvent l'onanisme buccal est aujourd'hui +fréquent. Il est la règle dans les unions libres, sans être une +exception dans les autres. L'influence directe d'organes étrangers, +actifs, conscients, pour ainsi dire, comme les lèvres, la bouche et +surtout la langue, a pour effet une impression beaucoup plus vive et +profonde que les rapports naturels. + +L'odeur spéciale qui se dégage des organes secrets de la femme est, pour +certains vert-galants, comme Henri IV, le souverain excitant de l'amour. +Elle les surexcite au point qu'ils fouillent avec la bouche et le nez +les parties sexuelles et en aspirent les liquides. De là leur nom de +renifleurs. + +Excitées directement par la succion, l'aspiration et le lèchement de +tous leurs organes, les femmes, parvenues au paroxysme, lancent dans la +bouche de l'homme, par leur conduit afférent, le mucus glaireux sécrété +par les glandes vulvo-vaginales. Le plaisir que cette éjaculation +procure aux femmes passionnées leur fait rechercher cette débauche. +Les femmes galantes la considèrent comme la plus grande preuve d'amour +qu'elles puissent, recevoir de leurs sigisbés et comme le moyen le plus +sur de les fixer (des femmes dites honnêtes et du monde ont ce goût). + +Pour ne pas avoir à rougir d'un office vil non partagé, c'est +ordinairement par réciprocité alternative, et souvent simultanée, que +des amants libres ou des époux se livrent ensemble à ces écarts. Opposés +l'un à l'autre de la tête aux pieds, ils agissent ensemble, chacun de +leur côté, avec une telle passion qu'ils en deviennent inconscients +[29]. Ce vice a quelquefois pour conséquence, chez la femme, l'hystérie, +chez l'homme, la paralysie plus ou moins complète des membres et du +cerveau. + +[Note 29: Cette pratique devenue fréquente est appelée par les libertins +FAIRE 69.] + +La succion du clitoris et le lèchement de la vulve avec la langue +constitue le saphisme. Le saphisme féminin est préféré par les femmes +lubriques à tous les autres moyens de plaisir. Le saphisme détermine un +état particulier du clitoris très caractéristique. + +L'auparishtaka ou onanisme buccal entre hommes paraît s'être répandu +dans ces derniers temps. Quelques libertins choisissent criminellement +pour cet office de jeunes enfants dans la bouche desquels le pénis se +meut comme dans le vagin. + + + + + + TITRE V + + COMMENT, POUR L'ACTE SEXUEL, + ON VIENT EN AIDE A LA NATURE + + + +CHAPITRE I + +Des attouchements. + +Lorsqu'un homme ne peut satisfaire une femme Hastini (type éléphant) il +est obligé de recourir à des moyens propres à l'exciter. Il commence par +lui frotter le yoni avec les doigts ou la main et n'entre en connexion +avec elle que lorsqu'elle éprouve déjà du plaisir. + + +APPENDICE AU CHAPITRE I + +N° 1.--Opinion des Théologiens. + +Ici, comme dans tout le corps du Soutra, le but poursuivi est la +satisfaction de la femme, indépendamment même de la génération ou du +dessein d'augmenter l'amour réciproque. Ainsi que nous l'avons fait +remarquer dans une note précédente, ces deux dernières fins peuvent, +aux yeux des théologiens que nous avons cités, légitimer l'attouchement +recommandé par l'auteur indien. Cela résulte, d'ailleurs, implicitement, +dans le cas de mariage, du premier alinéa de l'art. 920 de la théologie +morale du P. Gury. + +920.--Il n'y a pas de péché grave, ni même léger, suivant l'opinion plus +commune et plus probable, de la part d'une épouse qui s'excite par des +attouchements à répandre sa semence aussitôt après l'acte dans lequel le +mari seul l'a répandue: + +1° Parce que cette semence est destinée à accomplir l'acte conjugal, +pour que les époux ne soient promptement qu'une seule chair, et, de même +que l'époux peut se préparer à l'acte par des attouchements, l'épouse +peut également le terminer par des attouchements. + +2° Parce que, si les femmes, après une telle excitation, étaient tenues +de réprimer les mouvements naturels, elles risqueraient de pécher +gravement. + +Sanchez dit: Conjugi tardivo ad seminandum consuledum est ut ante +concubitum tactibus venerem excitet, ut vel sic possit in ipso concubitu +effundere semen. + +Cet avis est sans doute fondé sur l'opinion généralement admise que +la coïncidence des deux spasmes génésiques favorise la conception (se +reporter à la note 4 de l'appendice du Chapitre I et à l'appendice du +Chapitre IV du Titre IV). + +On doit le supposer: 1° à cause de la question suivante que pose +Sanchez: + +An sit mortale quoties non simul conjuges semen consulte effundant. + +Y a-t-il péché mortel quand les deux époux s'entendent pour empêcher la +simultanéité de leur spasme respectif? + +2° Parce que, en tout autre cas, les attouchements personnels sont +défendus, ainsi qu'il résulte de l'alinéa ci-après de l'article 920 déjà +en partie cité du Père Gury: + +«Les attouchements sur soi-même en vue du plaisir vénérien en l'absence +de l'autre époux, selon l'opinion de plusieurs, constituent un péché +grave, parce que l'époux n'a pas le droit de se servir de son propre +corps pour son plaisir, mais seulement pour l'acte conjugal. Saint +Alphonse considère cette opinion comme plus probable et comme devant +être suivie dans la pratique.» + +Il n'est question nulle part dans le Kama Soutra des attouchements +personnels. La facilité des moeurs doit les rendre très rares dans +l'Inde, excepté pour ceux qui font voeu de chasteté. Mais comme les +casuistes indiens croient ces derniers incapables d'aucune sorte +d'incontinence, ils ont dû considérer les attouchements personnels comme +une quantité négligeable. + +N° 2--Opinion des médecins. + +AMBROISE PARÉ + +Dans son traité de la génération de l'homme (1573) Ambroise Paré +conseille au mari de préparer sa femme afin que les deux semences se +puissent rencontrer ensemble: + +«L'homme étant couché avec sa compagne la doit mignardiser, chatouiller, +caresser et émouvoir s'il trouvait qu'elle fut dure à l'éperon; et le +cultivateur n'entrera dans le champ de nature humaine à l'estourdy, sans +que premièrement n'ait fait ses approches afin qu'elle soit esguillonée +et titilée tant qu'elle soit éprise du désir du masle et que l'eau lui +en vienne à la bouche, afin qu'elle prenne volonté et appétit d'habiter +et faire une petite créature de Dieu et que les deux semences se +puissent rencontrer ensemble, car aucunes femmes ne sont pas si promptes +à ce jeu que les hommes.» + +Le Docteur Jules Guyot cite et appuie l'avis d'Ambroise Paré; Paul +Garnier le combat. + +Docteur PAUL GABSIER (De l'Onanisme). + +«Sauf de rares exceptions, la femme ne ressent point spontanément +l'incitation qui chez l'homme résulte de l'érection de ses organes; elle +ne l'éprouve que par son contact avec lui lorsqu'il la provoque et la +transmet par ses caresses. De là la nécessité des préludes tout en +observant cette règle:»que les organes génitaux de l'un des sexes ne +doivent recevoir que l'action naturelle des organes génitaux de l'autre +sexe à l'exclusion de tout autre contact ou ébranlement, les caresses +des époux avant et après l'union ne devant point s'étendre à ces +organes. Des pratiquas contraires mènent à l'onanisme à deux qui a pour +la femme les conséquences les plus funestes: la dépravation et la perte +de la santé. L'onanisme à deux détermine presque toujours l'onanisme +isolé, et chacun de ces onanismes engendre fréquemment soit l'hystérie, +soit le gonflement et par suite l'hypertrophie des glandes vaginales, +soit l'allongement du col de la matrice, soit un développement du +clitoris qui en nécessite l'excision, soit le cancer de la matrice. Le +plus grand de ces maux est la nymphomanie et le moindre la perte de la +voix. + + + +CHAPITRE II + +Les Apadravyas. + +L'homme peut aussi, pour satisfaire une femme, user des apadravyas ou +objets qui, mis sur le linga ou autour, en augmentent la longueur ou la +grosseur, de manière qu'il corresponde aux dimensions du yoni[30]. + +[Note 30: Les apadravyas ayant pour objet la satisfaction de la femme, +leur invention, bien que bizarre à nos yeux, part cependant d'un bon +sentiment; et, sous ce rapport, les hindous valent mieux que les chinois +qui estropient leurs femmes pour resserrer les lèvres par le gonflement +des cuisses. + +Au point de vue du P. Gury, les apadravyas pourraient être permis, quand +ils ne forment pas obstacle à la génération. + +Nous avons vu plus haut Chariclès, dans Lucien, les qualifier de +monstrueux parce que généralement leur emploi a pour objet ou +conséquence la stérilité. Ce emploi était commun à Rome où sans doute +l'Inde les avait importés.] + +Bathravia est d'avis que ces objets doivent être d'or, d'argent, de +cuivre, de fer, d'ivoire, de corne de buffle, de bois de différentes +sortes, en peau, en cuir, doux, frais, provoquant l'érection, et bien +appropriés à leur but. + +Vatsyayana, sous ce rapport, s'en remet au goût de chacun. + +Voici les différentes sortes d'Apadravyas. + +1° L'anneau de la longueur du linga au-dessous de sa tête; sa surface +extérieure doit être rude et garnie de petites saillies hémisphériques +ou globuleuses de manière à former une lime à frottement doux qui n'use +point. + +2° Le couple: formé de deux anneaux. + +3° Le bracelet: formé de plusieurs anneaux ayant ensemble la longueur du +linga. + +4° La spirale: elle s'obtient en enroulant autour du linga un fil +métallique, comme du laiton, dont les tours sont très rapprochés. + +5° Le Jalaka, tube métallique ouvert à ses deux extrémités; à +l'extérieur, il est rude et parsemé de saillies hémisphériques douces au +toucher; il a les dimensions du yoni; on l'attache à la ceinture. + +6° A défaut du Jalaka, un tube fait de bois de pommier ou du goulot +d'une gourde ou d'un roseau amolli avec de l'huile et des essences, qui +s'attache à la ceinture avec des cordons; ou bien une foule de petits +anneaux de bois doux et attachés ensemble. + +Les tubes peuvent servir, soit en entourant le linga, soit seuls et à sa +place[31]. + +[Note 31: Ces apadravyas paraissent grossiers ou dangereux. Un +industriel qui s'aiderait de la science pourrait, aujourd'hui, en +fabriquer d'inoffensifs avec le caoutchouc, et vu leur bon usage, il en +pourrait vendre beaucoup dans l'Inde. On peut rattacher à cette sorte +d'apadravyas qui peuvent fonctionner sans le linga tous les engins +imaginés pour le remplacer (Voir appendice N° 3).] + +Il est d'usage, dans le sud de l'Inde, de se faire un trou dans la peau +du linga, comme on s'en fait aux oreilles pour y suspendre des boucles; +à ce trou on accroche divers apadravyas, ceux mentionnés plus haut et +d'autres de formes appropriées pour le plaisir de la femme. + +L'auteur indique comment on fait grossir le linga pour un mois en le +frictionnant avec certaines plantes. + +Il prétend que, dans les pays dravidiens, on obtient un grossissement +qui persiste indéfiniment en le frottant d'abord avec les soies de +certains insectes qui vivent dans les arbres, comme les chenilles: +ensuite pendant deux mois avec de l'huile, puis de nouveau avec les +soies de chenilles et ainsi de suite. + +Le linga gonfle graduellement; quand il est assez gros, l'homme se +couche sur un hamac percé d'un trou, à travers lequel il laisse pendre +son linga; il fait ensuite passer la douleur du gonflement avec des +lotions froides[32]. + +[Note 32: Voir la fin du N° 2 de l'Appendice.] + +Un onguent, fait avec le fruit de l'asteracantba longiflora rétrécit +pour une nuit le yoni d'une femme éléphant[33]. + +[Note 33: Aujourd'hui, dans le sud de l'Inde, les femmes usent beaucoup +d'astringents pour rétrécir leur yoni. Il en est, dit-on, qui par ce +moyen se refont une virginité. + +Un jeune médecin de la marine avait commencé une étude de ces procédés +qu'il croyait pouvoir être utilisés en Europe; mais ayant du quitter +l'Inde plus tôt qu'il ne pensait, il ne put réaliser son projet. + +Les prostituées qui font abus des astringents perdent toute sensibilité +dans la paroi vaginale.] + +Un autre onguent composé du fruit et du jus de plusieurs plantes élargit +le yoni d'une femme gazelle. + + +APPENDICE AU CHAPITRE II + +N° 1.--Secret de Popée + +Dans la note précédente, nous avons parlé des moyens employés par les +femmes de l'Inde pour resserrer le yoni. + +Le Docteur Debay en indique qui ne sont point dangereux et qui sont +usités en France. + +Nous citerons seulement le secret de Popée pour paraître toujours +vierge. + +«Lavez la partie avec de l'eau blanchie par quelques gouttes d'alcool +benzoïque; séchez la ensuite avec des linges fins, et saupoudrez la +intérieurement avec de l'amidon. L'effet est très remarquable. + +N° 2.--Les ennemis de la virilité + +Les transports d'une imagination lubrique et les désirs charnels +excessifs sont les plus dangereux ennemis de la virilité. + +L'homme raisonnable attend que la nature parle, sans provocation +artificielle, et cela même dans l'intérêt de la fréquence de l'acte +sexuel; le seul stimulant doit être l'attrait de la personne. + +Tout ce qui échauffe le sang, en accélère la circulation, et le porte au +cerveau, prédispose à la frigidité. + +Les abus alcooliques et l'usage des mets échauffants détruisent aussi la +virilité. + +La fréquence excessive de l'acte sexuel nuit à la qualité de la +procréation. + +Pour ce sujet nous renvoyons au traité fort savant, fort bien écrit et +pensé, du docteur Garnier (impuissance physique et morale de l'homme et +de la femme). Nous lui empruntons l'application suivante. + +Chez un jeune client la verge était recouverte par le prépuce et, en +érection, avait à peine la grosseur d'une plume sur deux pouces de long; +les proportions de tout l'appareil génital étaient aussi lilliputiennes. + +Un cylindre en caoutchouc, de la forme et du volume d'un pénis +ordinaire, avec un canal intérieur dont le diamètre était proportionné à +la verge en érection, fut adapté au pubis par une lanière passée sur +les lombes comme un bandage de corps. Son élasticité, en permettant +aux mouvements du cylindre de se transmettre au pénis emprisonné à +l'intérieur, donna un succès complet. En s'essayant ainsi, avec un régime +tonique, après un temps assez long, la verge s'étant accrue, le sujet +primitivement impuissant put se livrer naturellement au coït. + +Ce phallus artificiel est imité du congesteur de Mondat contre le défaut +d'érection par anaphrodysie; de jeunes pucelles pourraient en tenir +lieu. + +En somme, le moyen de beaucoup le meilleur de développer l'organe est de +rendre son action possible et fréquente. Dans ce but les Arabes donnent +à leurs fils adolescents des femmes étroites ou habiles à les exciter. + +N° 3,--Onanisme mécanique (Docteur GARNIER) + +Dès la plus haute antiquité les femmes de l'Orient faisaient un fréquent +usage de phallus et autres objets matériels, ainsi que le prouve un +passage du prophète Ezéchiel. + +Chez les anciens le phallus était l'instrument le plus répandu; +plusieurs spécimens de divers modèles trouvés dans les ruines de Pompéi +et Herculanum sont exposés au musée de Naples. + +On les fabrique à Canton avec un mélange gommo-résineux d'une certaine +souplesse et coloré en rosé, et on les vend publiquement à Tien-Tsin, +ainsi que des albums représentant des femmes nues qui font usage de ces +instruments attachés à leurs talons. On les exhibe même au théâtre pour +en indiquer aux jeunes femmes l'emploi contre la génération. + +On en fabrique aussi à Paris en caoutchouc rouge durci, parfaitement +imités, que l'on vend secrètement à des adresses connues de toutes les +intéressées. Ils se gonflent à volonté, et du lait ou tout autre liquide +placé à l'intérieur, s'échauffant au contact du vagin, s'échappe et se +répand au moment psychologique pour rendre l'illusion plus complète. + +Les boules japonnaises, en usage aussi en Chine et dans les sérails de +l'Inde, consistent en deux boules creuses d'égale grosseur, formées par +une feuille mince de laiton. L'une est vide, tandis que l'autre contient +une boule ou une certaine quantité de mercure coulant; c'est le mâle. +Introduite, dans le vagin, la boule vide la première, elles produisent, +au plus petit mouvement des cuisses, du bassin, ou même par l'érection +spontanée du tissu érectile, cette secousse légère qui fait les délices +des femmes par la titillation voluptueuse qui en résulte et qui se +prolonge à volonté. + +On sait que l'usage de la machine à coudre est un véritable onanisme +mécanique. + +N° 4.--Anaphrodisie. MONTAIGNE, L'ARIOSTE, OVIDE. + +La crainte et la honte de rester en affront devant une femme est une des +causes les plus fréquentes de syncope génitale, surtout chez les hommes +de la seconde jeunesse. + +Il existe chez les jeunes gens une espèce d'aphrodisie accidentelle +occasionnée par l'excès de l'amour sentimental. Montaigne raconte qu'il +s'est trouvé dans ce cas. + +Enfin, l'application soutenue à l'étude et la méditation produisent +aussi l'anaphrodisie accidentelle et même habituelle (souvent sans doute +chez les religieux). + +L'Arioste a décrit, avec beaucoup d'esprit, l'anaphrodisie d'un vieil +ermite. + +Orlando furioso. Canto Ottavo. + + Angelica e l'Ermita. + + Giù resupina nel l'arena giace + À lutte voglie dell'ucchio rapace, + Egli l'abbraccia et a placer la tocca; + Ed ella dorme et non puo far ischermo; + Hor le baccia il bel petto, Hor la bocca; + Non e chi lo vèddia in quel loco aspro ed ermo + Ma, nell'incontro, il suo destrier trabocca; + Chè al desio non risponde il corpo infermo; + Ed era mal alto perche ave va troppi anni; + E potra peggio quanto pru l'affanni. + Tulle le nie, lutte i modi tenta; + Ma quel pigro rozzon non pern s'alza, + Inderno il fren gli scuote e lo tormenla + E non puo far che tenga la testa alla. + Al fin pressa alla donna s'addormenta. + +Angélique et l'Ermite + +La plage l'a reçue comme une épave, nue gisante sur le dos, évanouie, à +la merci de l'oiseau de proie. + + Le vieil ermite l'embrasse et la palpe à plaisir; + Il lui baise tantôt les seins, tantôt la bouche; + Car personne ne le voit dans ce lieu sauvage et désert. + Mais son coursier trébuche à la rencontre. + Son cerveau est en feu, mais son corps est de glace, + Et son dépit ajoute encore à son impuissance; + + Il a beau faire tous les efforts, tenter tous les essais, + Sa rosse fourbue ne veut point se lever; + En vain, il secoue le frein et la tourmente de la main, + Il ne parvient point à lui faire tenir la tête haute. + Enfin, à bout d'efforts, il s'endort près de la belle. + +OVIDE.--_Les Amours. _Livre III, Élégie 7e. + +Corine entrelaçait autour de mon cou ses bras d'albâtre; elle me donnait +des baisers lascifs, elle glissait amoureusement sa cuisse sous la +mienne, m'appelait son vainqueur, ajoutant tout ce qu'on peut dire pour +exalter la passion; et malgré tout, mes membres sont demeurés engourdis +et je n'ai pu me servir de l'instrument du plaisir. + +Cache toi pleine de honte, ô la plus vile partie de mon corps! par +toi, j'ai été trouvé en défaut; tu m'as fait éprouver le plus sensible +affront. Ma maîtresse, cependant, ne dédaigne pas de me secourir, dans +ma détresse, de sa main délicate; mais voyant que rien ne pouvait lui +rendre la vie, et qu'il demeurait malgré tout insensible: Pourquoi, +dit-elle, te joues-tu de moi? Qui le forçait, insensé, devenir malgré +toi partager ma couche? + +Ou tu as été ensorcelé par une magicienne, ou tu t'es épuisé avec une +autre avant de venir me trouver. + +Aussitôt elle sauta hors du lit, à peine vêtue de sa tunique, et +s'enfuit pieds-nus. + + + +CHAPITRE III + +Les Aphrodisiaques. + +Voici comment on les prépare. + +Dans du lait sucré, on met beaucoup de poivre Ghaba, et on y ajoute +tantôt: 1° Une décoction de la racine de l'uchala, ou bien des graines +de la sanseviera, roxbourgiana, et, 2° de l'hédysarum gangeticum, ou du +jus de cette plante avec elle, 3° Du jus de Kuiti et de la Kshirika, +4° Ou bien une pâte composée avec l'asperge rameuse et des plantes +schvadaustra et goudachi, avec addition de miel et de gui (on sait +que ce dernier jouait un rôle dans une préparation magique chez les +Druides). 5° Ou bien une décoction des deux dernières plantes, avec des +fruits de premna spinosa. 6° Lait sucré dans lequel on fait bouillir +des testicules de bouc ou de bélier. 7° Mélange de miel, de sucre et +d'esprit, tous trois en quantités égales. Le jus de fenouil dans le lait +est un aphrodisiaque saint, qui prolonge la vie et se boit comme le +nectar. 8° Une décoction multiple, analogue aux cinq premières indiquées +ci-dessus, fouettée avec des oeufs de moineau (comme oiseau très +amoureux) rend un homme capable de satisfaire beaucoup de femmes. + +Une autre composition très compliquée, ne renfermant que des végétaux, +donne à l'homme le pouvoir de servir un nombre illimité de femmes. + +L'aphorisme suivant (en vers) donne la règle générale sur la matière: + +Les moyens de produire la vigueur et l'amour sexuels doivent être +empruntés à la médecine, aux védas, à la magie, et à des parents +discrets. + +On ne doit en essayer aucun d'un effet douteux ou nuisible à la santé +ou nécessitant soit la mort d'un animal quelconque, soit un contact qui +occasionne une souillure. + +On ne doit user que de ceux qui sont _saints_, consacrés par +_l'expérience et approuvés par les brahmanes_[34]. + +[Note 34: Les mots en italique montrent bien le caractère religieux, +c'est-à-dire obligatoire que le Kama Soutra attache aux conseils et aux +règles qu'il formule.] + + +APPENDICE AU CHAPITRE III + +Les Orientaux se sont, de tous temps, occupés des aphrodisiaques; leurs +auteurs les divisent en deux classes: les naturels et mécaniques, tels +que la flagellation, et les artificiels ou médicinaux. + +On cité, dans la première classe, les insectes qu'appliquaient des +tribus sauvages, et l'exemple de la jeune femme d'un vieux brahmane qui +voulait de nouveau le faire piquer par une guêpe. + +Ovide, _Art d'aimer, _livre II, nous conseille la discrétion sur les +aphrodisiaques. + +Il en est qui conseillent de prendre pour stimulants des plantes +dangereuses: du poivre mêlé avec la semence de l'ortie ou du pyrètre +broyé, mêlé à du vin vieux. Autant de poisons selon moi, et de moyens +qu'interdit Vénus. + +Je ne vous défends point cependant l'oignon blanc de Mégare, les herbes +stimulantes, les oeufs, le miel de l'Hymelte, les pommes de pin. + +Mais pourquoi, divine Erato, traiter de ces matières qui regardent l'art +d'Esculape? + +Pétrone s'élève avec force contre les empoisonneuses qui, par leurs +drogues, prétendaient exciter l'ardeur génitale. + +Il cite la rage de Caligula causée par un hippomane que lui avait donné +Caesonie. + +Eusèbe cite la folie de Gallus due à un aphrodisiaque. Lucullus, le +gourmand légendaire, et Lucrèce, l'auteur du poème de Natura Rerum, +seraient morts au milieu des fureurs frénétiques causées par des +breuvages hippomaniques. + +Comme Ovide, nous renvoyons aux médecins; nous leur emprunterons +seulement quelques indications sommaires. + +Les aphrodisiaques les mieux connus sont: + +La flagellation, l'urtication, la scarification, l'électricité, les +lotions stimulantes sur les organes génitaux avec de l'eau à la glace, +de l'eau salée et de l'eau aromatique, le phosphore. + +Dans le règne végétal, la sarriette, la menthe poivrée, le cresson +alénois, le céleri, l'artichaut et l'asperge, la cinéraire sibérienne, +la benoîte, la muscade, le poivre, la girofle et tous les condiments +fortement aromatiques, la vanille et le cacao, le genseng, le salep, la +truffe parfumée, l'oronge, la morelle, le bole, le phallus et plusieurs +autres champignons, le safran. + +Dans le règne animal (poissons et coquillages) les crustacés, tels que +le homard, les écrevisses, les mollusques, les cétacés, les pétoncles, +les huitres et les autres bivalves, l'ichthyophagie en général. + +L'ambre gris, la civette, le castor et le musc, les cantharides; ces +dernières et le phosphore sont presque toujours mortels. + +Ambroise Paré cite un homme qui mourut de priapisme et d'hémorragie +urétrale causée par une potion cantharidée qu'une courtisane, sa +maîtresse, lui avait fait prendre. + +Le baume de tolu, celui de la Mecque et du Pérou, sont aussi des +excitants. + +En Chine et dans les contrées de l'extrême Orient on fait un grand usage +de l'opium et du hatchi qui procurent, le dernier surtout, des rêves +délirants et une ivresse dans laquelle on goûte toutes les joies du +paradis de Mahomet. Une personne qui a été empoisonnée avec du hatchi +nous a décrit les sensations vraiment extraordinaires qu'elle a +éprouvées. + +Selon le docteur Gauthier, pour réveiller l'amour, rien n'égale +l'expérience d'une prostituée consommée dans les pratiques du métier. + + + +CHAPITRE IV + +Des embellissements artificiels. + +Ceux qui sont disgraciés à la fois de la nature et de la fortune peuvent +pour plaire recourir à des moyens artificiels tels que ceux-ci: + +Un onguent fait avec la coronaria tabernamontana, le costus speciosus ou +arabicus et la calaphracta flacourtia. On en frotte tout le corps et on +se rend ainsi agréable à la vue. + +Si on passe une poudre fine extraite des plantes ci-dessus à la flamme +d'une lampe alimentée avec de l'huile de vitriol bleu, on obtient un +fard noir qui se met sur les cils. + +On emploie, de la même manière que le premier onguent ci-dessus +mentionné, des huiles extraites de plusieurs plantes: l'herbe de porc, +l'échites putrida; et des fards noirs tirés des mêmes plantes ou de leur +mélange, et un onguent composé de même. + +On attribue la même propriété à une poudre formée de quelques végétaux +et que l'on mange après l'avoir mélangée avec du miel. + +Un os de paon ou de hyène doré attaché à la main rend un homme agréable +aux yeux des autres[35]. + +Même succès si l'on s'attache à la main un chapelet de grains de +jujubier et de coquilles, enchanté de la manière indiquée par +l'Atharva-Véda (livre des incantations magiques) ou par un habile +magicien (Appendice 2). + +[Note 35: Nous donnons ce détail comme singularité de goût, et le +suivant comme exemple de superstition.] + + +APPENDICE AU CHAPITRE IV + +N° 1.--Conseils d'Ovide + +Nous préférons à ces recettes singulières les conseils d'Ovide, _Art +d'aimer_, Livre III. + +Il est peu de figures et de corps sans défauts, sachez les dissimuler. + +Si vous êtes de petite taille, restez assise ou étendue sur votre lit et +là, pour qu'on ne s'aperçoive pas de votre taille, recouvrez vos pieds +de votre robe. + +Si vous êtes trop mince, portez des vêtements épais et non collants. + +Avez-vous le teint pâle? mettez un peu de rouge. + +Êtes-vous trop brune, employez le poison de Pharos (blanc tiré des +entrailles du crocodile, remplacé aujourd'hui par la poudre de riz). + +Une belle chaussure doit toujours cacher un pied difforme. Une jambe +sèche et maigre doit toujours être bien entourée. Que de minces +coussinets rendent les épaules égales; qu'un léger voile couvre les +seins quand ils sont trop élevés ou trop amples. + +Si vous avez des doigts épais, des ongles peu polis, faites le moins de +gestes possible en parlant. + +Ne parlez point à jeun si vous avez l'haleine mauvaise et tenez-vous +toujours loin de votre interlocuteur. + +Évitez de rire, si vous avez les dents noires, trop longues ou mal +rangées. + +N° 2.--Filtres et magie + +Vatsyayana donne encore beaucoup d'autres recettes, les unes +superstitieuses, les autres singulières. Nous en donnerons seulement une +idée. + +1° Compositions bizarres de 6 poudres; un homme qui oint son linga avec +l'une d'elles se rend maître de telle femme qu'il veut. + +2° Des fards composés avec le résidu de la combustion d'os de chameaux, +de chouettes, de vautours et de paons donnent un pouvoir illimité de +séduction. + +Une certaine composition mélangée de crottes de singes et jetée sur une +jeune fille comme un sort l'empêche de jamais se marier. + +Si une laque saturée sept fois avec de la sueur des testicules d'un +cheval blanc est appliquée à une lèvre rouge, celle-ci devient blanche; +elle redevient rouge, si on la frotte avec un certain composé végétal. + +De tout temps, jusqu'à la fin du moyen âge, on a cru à la puissance des +filtres et de la magie pour faire aimer ou détester, enrichir, vivre ou +mourir. + +Du temps d'Ovide et de Pétrone, on faisait remonter aux sorcières de la +Thessalie cet art porté à Rome sans doute d'abord par les Grecs. + +Dans les siècles suivants, l'influence des idées et des superstitions +indiennes fut prépondérante à Rome, surtout sur les païens (Juvénal +dans ses satires cite plusieurs fois les Indiens). Elle dominait à +Constantinople et dans tout l'Orient pendant le bas Empire, alors même +que régnait le mysticisme; sous Justinien, au VIe siècle, tout le monde +croyait à la magie. Il y avait des recettes vendues au poids de +l'or, surtout pour faire mourir. On employait communément des herbes +enchantées, notamment la mandragore et aussi le poisson Rémora, des os +de grenouilles, la pierre astroïte, l'hippomane et autres drogues. + +L'empereur Justinien se croyait thaumaturge et aimait à le faire croire +aux autres. On disait dans le peuple que l'Empereur était un démon et +pouvait se transformer à volonté. Le grave jurisconsulte Tribonien lui +disait avec conviction ou par flatterie qu'il pouvait se faire quand il +voulait un pur esprit et se transporter partout surnaturellement. + + + + + + TITRE VI + + DES DIVERS MODES DE MARIAGE + + + +CHAPITRE I + +Préceptes généraux. + +(Ces préceptes sont conformes aux lois de Manou). + +On doit se marier dans sa caste, avec une vierge bien apparentée, riche, +noble, belle, et qui a au moins trois ans de moins que soi. + +On ne doit point rechercher en mariage une jeune fille dans les cas +suivants. + +C'est une amie ou une soeur plus jeune; on la tient cachée; son nom +n'est pas harmonieux; elle a le nez écrasé; elle a le nombril effacé +et saillant, au lieu d'être creux; elle est hermaphrodite (App. 1). +Sa taille est courbée ou déformée; elle est nouée; elle a le front +proéminent; elle manque de tête; elle est malpropre; elle a appartenu à +un homme; elle est affectée de goitre ou d'autres glandes saillantes; +elle est défigurée plus ou moins; elle a dépassé l'âge de puberté; elle +transpire continuellement des mains et des pieds (App. 2). + +Il faut surtout éviter les mésalliances. Celui qui entre dans une +famille supérieure à la sienne n'est considéré ni de sa femme ni des +parents de celle-ci. Celui qui épouse une femme de rang inférieur au +sien n'obtient point pour elle, dans sa propre famille, les égards +ordinaires (App. 3). + +Voici quelques aphorismes au sujet du mariage. + +Une jeune fille fort recherchée doit prendre pour époux l'homme qu'elle +aime et qui lui paraît devoir satisfaire ses désirs de toute nature. + +Si ses parents la donnent à un homme riche, uniquement à cause de sa +fortune, ou à un homme qui a plusieurs femmes, elle ne s'attachera +jamais à lui, quelles que soient ses qualités. + +Mieux vaut un mari pauvre et de peu d'apparence, mais tout entier à +elle, qu'un homme beau et attrayant qui se doit à plusieurs femmes. + +Les femmes d'un homme riche, bien qu'elles jouissent de tous les +avantages et plaisirs qu'elles peuvent désirer, ont toujours des +amants[36]. + +On ne doit pas accepter pour mari un homme sans jugement ou déchu de sa +position sociale[37], ou passionné pour les voyages, ou chargé de femmes +et d'enfants, ou adonné au jeu. + +Le véritable époux d'une jeune fille est l'homme qui a toutes les +qualités qu'elle aime. + +Celui-là seul a sur elle de l'ascendant et du prestige, parce qu'il est +l'époux de l'amour. + +[Note 36: Aujourd'hui la polygamie est très rare dans l'Inde. Tous +les mariages se font par les parents, sans même que les fiancés se +connaissent avant la cérémonie. Il n'en est autrement que chez les +Indiens convertis et chez les Brahmanes des grandes villes anglaises qui +ont eu beaucoup de rapports avec les Européens; on devrait bien répandre +parmi tous les Hindous les aphorismes ci-dessus.] + +[Note 37: _La déchéance_, c'est l'exclusion de la caste, qui est une +sorte de mort civile ou d'excommunication. Une condamnation à une peine +infamante (prononcée toujours par des juges européens) n'entraîne pas la +déchéance aux yeux des Hindous.] + + +APPENDICE AU CHAPITRE I + +N° 1.--Hermaphrodisme. + +Les hermaphrodites femelles ou femmes à long clitoris, ou tribades, ont +généralement les seins, la matrice, les ovaires très peu développés; le +pubis aplati, les hanches étroites, les formes sèches, le système pileux +abondant, la lèvre supérieure garnie de poils, la voix forte et tous les +traits d'une virago. + +Elles n'ont aucun penchant pour les hommes. La plupart recherchent, +au contraire, les femmes pour les caresser virilement. Cette sorte de +tribades était nombreuse à Rome[38]. + +[Note 38: La tribadie est le vice qui fait rechercher aux femmes leurs +semblables pour se frotter l'une contre l'autre par plaisir; d'où le nom +de fricatrices qui leur a été donné.] + +Les tribades examinées par le docteur Martineau dans sa clinique n'ont +offert rien de particulier (sauf le développement des grandes lèvres) +dans la conformation de leurs organes sexuels. Les seules remarques que +Roubaud ait faites sur elles est l'absence presque complète des seins et +leur goût très prononcé pour l'équitation. + +Martial, 67 du livre VII, a fait contre l'une d'elles l'épigramme +suivante: + +«La tribade Philenis sodomise de jeunes garçons; toujours en érection, +jamais assouvie, jamais ne molissent, elle dévore en un jour onze jeunes +filles. La robe retroussée, les membres frottés de la poudre jaune, elle +lance le disque et reçoit toute souillée de boue dans la lutte les coups +de fouet des lutteurs. Elle ne se met à table qu'après avoir vomi sept +mesures de vin, puis elle en avale autant avec seize des pains préparés +pour les athlètes. Après cela, elle plonge sa langue, non dans la bouche +des hommes, mais dans les appats secrets des jeunes filles, pour faire +acte de virilité.» + +Hermaphrodites mâles. + +Les hermaphrodites mâles ou hommes imparfaits dont les testicules sont +restés dans le ventre ont une espèce de vulve, un simulacre de vagin, +des mamelles quelquefois assez développées, des formes arrondies, +une voix grêle, peu ou point de barbe. Ces êtres languissent dans +l'impuissance jusqu'à ce qu'un effort de la nature ou un accident jette +hors du ventre les testicules qui y étaient restés cachés: alors ces +sujets équivoques deviennent des hommes. + +Dorothée Perrin, née en Russie en 1780, réunissait complètement les deux +sexes; les organes virils étaient placés au-dessus du vagin; elle aurait +pu se féconder elle-même. + +N° 2.--Causes d'empêchement au mariage aux yeux de l'Église. + +Toutes les causes d'empêchements énumérées par Vatsyayana sont physiques +ou sociales. Il n'est pas sans intérêt de les rapprocher de quelques +causes d'empêchement au mariage aux yeux de l'Église. + +Nous avons déjà donné, au chapitre III du titre II, les article 810, +811, 812 de la _Théologie morale_ du P. Gury, relatifs à l'alliance. +Voici, maintenant, ceux qui concernent l'impuissance. + +855. «L'impuissance antécédente et perpétuelle, soit absolue, soit +relative, rend le mariage non-valable, d'après le droit naturel, parce +que l'objet du contrat conjugal fait absolument défaut, puisque l'union +sexuelle est impossible. + +«L'impuissance, connue d'une manière certaine, rend l'usage du mariage +illicite, même pour un simple essai; du moment que l'union sexuelle ne +peut être parfaite, la fin qui rend ce commerce licite n'existe pas. + +859. «Sont réputés impuissants: les eunuques privés des deux testicules, +mais non ceux qui n'en n'ont qu'un. + +«Dans le doute au sujet de l'impuissance antécédente ou conséquente, on +permet l'union aux époux jusqu'à ce qu'ils se soient bien assurés que +leurs efforts sont restés impuissants.» + +N° 3.--Croisements. + +Les empêchements pour cause de mésalliance étaient évidemment motivés, +chez les brahmanes, par la connaissance de l'hérédité. Cette hérédité a +été reconnue de tout temps, et n'est guère contestée aujourd'hui. Les +interdictions pour cause d'alliance doivent avoir été motivées par +la connaissance qu'on avait déjà, du temps de Vatsyayana, de l'effet +avantageux et même de la nécessité du croisement des races et des +familles. Ces interdictions sont légales et absolues en Chine. + +Influence du père et de la mère dans la procréation. + +Le père transmet à ses filles les formes de la tête, de la charpente +pectorale et des membres supérieurs, tandis que la conformation du +bassin, de l'abdomen et des extrémités inférieures est transmise par la +mère. + +Pour les fils, c'est le contraire: d'où il résulte que les garçons +procréés par des femmes intelligentes seront intelligents, que les +filles procréées par des pères capables hériteront de leurs capacités. + +En général, la mère transmet à ses fils ses qualités morales, et le père +transmet les siennes à ses filles (docteur Debay). + +Le croisement des races, des nationalités, des tempéraments et des +constitutions, est une des conditions principales de la callipédie. +C'est pourquoi les régions non susceptibles d'être cultivées par des +Européens sont prédestinées à être de plus en plus peuplées et dirigées +par des mulâtres. De même qu'Abdel-Kader l'a observé pour la race +chevaline, il a été reconnu aux colonies que, dans le croisement des +races humaines, l'influence du père est prépondérante surtout pour les +formes et les qualités extérieures, notamment pour la couleur. + +Un fait généralement constaté, c'est l'attrait des blonds ou races +blondes pour les brunes ou races de couleur. Les femmes espagnoles et +arabes, et les femmes noires ou cuivrées à tous les degrés aiment les +Anglais et les Français, sans doute à cause de leur fraîcheur. Le goût +des blonds pour les brunes est bien moins général, aussi les croisements +tendent-ils à faire prédominer et à répandre les qualités supérieures +des races blondes. + +L'imagination et la vue continuelle de beaux types ont une grande +influence sur la callipédie. Les belles statues, les belles peintures +qui autrefois remplissaient la Grèce, et remplissent encore l'Italie, +jouent certainement un rôle important à ce point de vue. + +Le très grand développement qu'ont pris, depuis un demi-siècle, en +Europe et principalement en France, les arts du dessin, la photographie, +la sculpture, etc., doit avoir eu déjà et avoir dans l'avenir une +influence dans le sens de la callipédie, surtout au point de vue de +l'expression de la physionomie. + +N° 4.--Anomalies sexuelles. + +Les anomalies sexuelles si bien étudiées déjà par le docteur Gautier +pourront, par les progrès de la science, entrer de plus en plus dans le +droit civil et ecclésiastique, comme empêchement au mariage. + +Certaines peuplades, notamment en Afrique (Delaporte, _le Voyageur +français_, 1872), sont signalées comme pratiquant le _mariage +à l'essai_. C'est le seul criterium absolument complet des +incompatibilités sexuelles. Le relâchement des moeurs et l'abandon +croissant de l'institution de la famille en propagent l'application. +Malheureusement ce remède est pire que le mal à conjurer. + + + +CHAPITRE II + +Mode de mariage ordinaire entre gens honorables. + +Quand le moment est venu de marier une fille, les parents doivent la +produire le plus possible; faire bon accueil à ceux qui viennent, +accompagnés de leurs parents et amis, pour rechercher sa main; et, sous +un prétexte quelconque, la leur présenter bien parée. + +Quand la demande est faite par des intermédiaires, les parents de la +jeune fille invitent ces personnes à prendre le bain et à dîner, mais +ajournent leur réponse, pour ne pas paraître trop pressés. + +Le prétendant doit se retirer en cas de mauvais présages; par exemple +si, au moment où on présente sa demande, la jeune fille dort, crie ou +est absente de la maison. + +Le prétendant doit faire agir ses amis auprès des parents de la jeune +fille; ils dénigrent par tous les moyens possibles ses rivaux et le +louent lui-même jusqu'à l'exagération, surtout sous les rapports +auxquels la mère de la jeune fille attache le plus d'importance. + +L'un des amis, _sous le déguisement d'un astrologue_[39], pronostique +la prospérité et la richesse futures du prétendant, en faisant voir +les présages et les signes heureux, la bonne influence des planètes, +l'entrée opportune du soleil dans le signe du zodiaque le plus +favorable, les étoiles propices et les marques de bon augure sur son +corps. + +D'autres affidés éveillent la jalousie de la mère, en lui insinuant que +le prétendant a chance de faire un mariage plus avantageux, lors même +que cela ne serait pas [40]. + +Lorsque les parents ont consenti au mariage, celui-ci s'accomplit +suivant les rites prescrits par le livre saint pour les quatre sortes de +mariage (App. n° 1 et 2). + +[Note (39): On voit que, déjà à cette époque, l'astrologie était un +moyen de tromperie et de charlatanisme d'un usage général.] + +[Note (40): Il appert de là que la supercherie et le mensonge étaient +en toute occasion des moyens autorisés et même conseillés par les +Brahmanes.] + + +APPENDICE AU CHAPITRE II + +N°1.--Conventions matrimoniales. + +Dans la classe riche, le père de la mariée fait tous les frais de la +cérémonie, du trousseau et des cadeaux de noces; quelquefois, les +dépenses sont partagées entre les deux familles. Manou défend à tous les +gens honorables, même aux Soudras, de rien accepter pour eux-mêmes, de +celui qui épouse. + +Ils ne peuvent recevoir que des cadeaux pour leur fille. + +Dans la classe peu fortunée, les parents du marié ont à faire toutes les +dépenses du mariage et du trousseau, et, de plus, ils doivent payer, +comme prix de la fille, à ses parents, une somme d'argent déterminée par +les usages de la caste; car, dans les idées du bas peuple, prendre une +femme en mariage ou l'acheter, c'est tout un. + +On sait qu'il en est de même chez les Arabes de l'Algérie. + +Les gens qui n'ont absolument rien, remettent leur fille, sans +condition, aux parents du garçon qui règlent toutes choses comme ils +l'entendent en donnant seulement ce qu'ils veulent comme prix de la +fille. + +N° 2.--Fêtes du mariage chez les Hindous. + +Les cérémonies du mariage diffèrent peu pour les trois castes aryennes: +brahmanes, nobles et vaïssias. + +On se réunit sous un pandal ou salle provisoire, formée d'une légère +charpente ornée de draperies. Les trois premiers jours sont consacrés +à des actes préparatoires; les cinq jours suivants à la célébration du +mariage. Le premier jour de la célébration est le mahourta, ou le jour +de la commune assemblée, que nous allons décrire. + +D'abord, on évoque et on appelle au mariage les dieux principaux et les +mânes; on offre un sacrifice au dieu Pouléar (dieu du foyer domestique), +et les femmes mariées parent magnifiquement les deux fiancés. Ceux-ci +s'étant placés sur une estrade, on réunit l'un à l'autre, par un fil +double, deux morceaux de safran sur lesquels on a prié tous les dieux +de venir se fixer. L'époux fixe l'un des morceaux de safran au poignet +gauche de l'épouse, et celle-ci lui attache l'autre morceau au poignet +droit. + +Vient alors le don de la vierge par son père; il met la main de sa fille +dans celle de son époux, verse dessus un peu d'eau et lui présente du +bétel en gage de donation. + +On déroule devant les époux une pièce de soie qui est soutenue par +douze brahmanes qui la dérobent à la vue. Les brahmanes invoquent +successivement les couples des grands dieux: Brahma et Sarasvati, +Vischnou et Lakshmi, Civa et Oumar, afin d'attirer leur faveur sur les +nouveaux mariés. Puis, on procède à la cérémonie du Tahly ou cordon +terminé par un bijou d'or que les femmes mariées portent au cou, comme +signe qu'elles sont en puissance de mari. On place le Tahly sur un coco +qui repose sur deux poignées de riz, placées dans un vase de métal; on +lui offre un sacrifice de parfums, on le fait toucher à tous les invités +hommes et femmes, qui lui donnent des bénédictions. On allume quatre +grandes lampes à quatre mèches, et d'autres lampes faites avec du riz, +et quatre femmes les tiennent élevées; en même temps, on en allume +d'autres en grand nombre, tout autour. Alors l'époux, récitant un +mantra, attache, en le nouant de trois noeuds, le Tahly au cou de sa +jeune compagne qui a la face tournée vers l'Orient. + +C'est l'instant solennel et l'on y fait le plus de bruit possible avec +la musique et le chant des femmes. On apporte du feu dans un réchaud, le +Pourohita (brahmane officiant), fait le Homan ou sacrifice au feu. Alors +l'époux, tenant sa femme par la main, et suivi de tout le cortège des +invités réunis par couples et magnifiquement parés, les femmes couvertes +de bijoux, fait trois fois le tour du réchaud, en prenant le feu à +témoin de ses serments. Puis on apporte au milieu du pandal deux bambous +rapprochés; au pied de chacun d'eux on pose une corbeille de bambous +dans laquelle l'un des époux se tient placé debout; on apporte +deux autres corbeilles pleines de riz et les invités viennent +processionnellement leur verser du riz sur la tête comme pour leur +souhaiter l'abondance des biens temporels. + +Ces cérémonies où ne figurent que des produits de la terre, des +fleurs, des fruits, des grains, du beurre, du lait, du miel, sont très +gracieuses dans leur ensemble; elles sont relevées par l'éclat des +parures indiennes qui, dans les hautes castes, sont très remarquables +chez les femmes et les enfants, par les chants et la musique, les +danses et les pantomimes des bayadères, et par le costume écarlate des +Pourohitas, qui est très pittoresque. + +A la cérémonie à laquelle j'ai assisté, il y avait deux Pourohitas qui +employèrent tous les intermèdes de leurs fonctions à se disputer la plus +grosse part des dons en nature qu'ils reçoivent pour leur office. + +On fait aux pauvres de larges distributions de riz. + +Ensuite on s'asseoit à un grand festin auquel les époux n'assistent pas. +C'est seulement lorsqu'il est terminé que les époux prennent ensemble un +repas qui leur est servi sur des feuilles de bananier. C'est la seule +fois que l'époux indien fasse à sa femme l'honneur de manger avec elle. + +Les quatre derniers jours se passent en cérémonies et réjouissances +semblables. La fête se termine par une procession aux flambeaux dans les +rues. Les époux magnifiquement parés sont assis en face l'un de l'autre, +dans un superbe palanquin; quelquefois ils sont portés sur un éléphant. + +Quand les familles sont très riches, rien n'égale la splendeur du +cortège; la procession est féerique et coûte jusqu'à 30,000 francs et +plus. Éléphants, bayadères, cavaliers, musiciens, chars richement ornés, +pyramides et feux tournants s'avançant sur des chariots, rues pavoisées +et jonchées de verdure, arcs de triomphe, pièces d'artifices, etc., en +un mot, tout ce qui fait l'éclat des fêtes orientales s'y trouve réuni +avec un goût parfait. + +Les mariages des Soudras (4e caste, non-aryenne) se célèbrent avec +moins de cérémonies, mais cependant avec toute la pompe qu'ils peuvent +déployer. + +Les dépenses que l'usage rend obligatoires pour les mariages sont la +cause de la ruine de la plupart des Indiens. + +Après ces fêtes, la mariée reste chez ses parents jusqu'à ce qu'elle +devienne pubère. Ce moment est l'occasion de nouvelles fêtes semblables. +Les Soudras font également des fêtes pour la puberté de leurs filles, +lors même qu'elles ne sont pas mariées. C'est, dans ce cas, une sorte +d'appel aux épouseurs. + +N° 3.--Les noces chez les Romains. + +Nous pourrions recourir aux érudits pour les cérémonies du mariage chez +les Grecs et les Romains, nous nous bornerons à en donner un aperçu en +citant l'épithalame de Manlius et de Julie par Catulle: + +Collis ô Heliconis aime Cultor, Uranioe genus, Qui rapis teneram ad +virum Virginem, ô hymeneæ, hymen, Hymen, ô hymeneæ. + +Ad dominum dominam voca Conjugis cupidam novi Mentem amore revinciens Ut +timax hoedera, hue et hue Arborem implicat errans. + +«Divin habitant de l'Hélicon, fils d'Uranie, qui mets la tendre vierge +aux bras de l'époux, hymen, dieu d'hymenée! + +«Appelle à une nouvelle demeure dont sera la maîtresse la jeune fille +qui désire un époux. Que l'amour les lie tous deux, comme le lierre +timide enlace l'arbre capricieusement. + + «Vos item simul integræ virgines, + Virgines quibus advenit + Par dies, agite in modum, + Dicite: ô hymeneæ hymen + Hymen ô hymeneae. + + «Nil potest sine te Venus + Fama quod bona comprobet + Commodi capere; at potest + Te volente. Quis huic deo + Comparare ausit? + + «Claudia pandite januæ, + Virgo adest. Video ut faces + Splendidas quatiunt comas + Sed moraris, abiit dies + Prodeas, nova nupta. + + «Flere desine. Non tibi + Aurunculcia periculum est, + Ne qua fæmina pulchrior + Clarum ab Oceano diem + Viderit venientem. + + «Tollite, ô pueri, faces. + Flammæum video venire + Ite, concinite ia modum + Io hymen, hymeneæ lo, + Io hymen hymeneæ. + + «Sordebant tibi villuli, + Concubine hodie atque heri; + Nunc tuum cinerarius + Toudet os miser, ah miser + Concubine nuces da. + + «Diceris male a tuis + Unguentate glabris marite + Abstinere. Sed abstine + Io hymen. + + «Scimus hæc tibi quæ licent + Sola cognita, sed marito + Ista non eadem licent. + Io hymen.» + +«Et vous, vierges pures qu'attend le même bonheur, chantez en cadence: +«ô hymen, dieu d'hyménée! Dieu d'hyménée, hymen! + +«Les plaisirs que Vénus donne sans toi entachent la bonne renommée; avec +toi, ils sont légitimes. Quel dieu pourrait-on égaler à toi. + +«Que les portes s'ouvrent. Voici la vierge. Les torches secouent leur +brillante chevelure. Mais elle tarde et le jour fuit. Viens, nouvelle +épouse! + +«Sèche tes larmes; ne crains rien, car jamais une beauté plus grande n'a +vu le soleil se lever sur l'Océan. + +«Enfants, levez les torches. J'aperçois le flammeum (voile rouge que +l'épouse portait pour la cérémonie) qui s'avance. Allez, chantez en +coeur: «Io hymen, dieu d'hyménée, Io hymen.» + +«Et toi, dont hier et aujourd'hui encore les joues s'ombrageaient d'un +léger duvet, mignon désormais inutile, le barbier va raser ton menton. +Jette des noix aux enfants. + +«Et toi, époux parfumé, tu regrettes, dit-on, tes mignons. Il faut leur +dire adieu pour toujours. O hymen, dieu d'hyménée! + +«Ce qui t'était permis avant le mariage ne l'est plus aujourd'hui. O +hymen, dieu d'hyménée!» + +«Nupta, tu quoque quæ tuus Vir petit, cave ne neges; Ne petitum aliundè +est; Io hymen! + +«Aspice intus ut accubans Vir luus Tyrio in toro Totus immineat tibi. Io +hymen! + +«Mitte bracchiolum teres Prætexlate, puellulie; Jam cubile adest viri Io +hymen! + +«Vos bonae, senibus viris Cognitae bene feminæ Collocate puellulam. O +hymen! + +«Jam licet venias, marite, Uxor in thalamo est tibi Ore florido nitens; +Alba Parthenia velut Luteum ve papaver. + +«Laudite ut lubet et brevi Liberos date. Non decet Tam vetus sine +liberis Nomen esse: sed indidem Semper ingenerari. + +«Claudile ostia, virgines; Lusimus satis. At boni Conjuges, bene vivete +et Munere assiduo valentem Exercete juventam.» + +«Et toi, jeune épouse, ne refuse rien aux désirs de ton époux, de peur +qu'il qu'il ne cherche ailleurs. Io hymen! + +«Vois ton époux impatient de quitter le lit de pourpre du festin, tout +entier à l'attente et au désir. Io hymen! + +«Guide de la vierge, adolescent qui portes encore la prétexte, quitte +son bras arrondi, car voici le lit nuptial. Io hymen! + +«Et vous, matrones respectées de tous, placez-y la jeune épouse. Io +hymen! + +«Tu peux venir maintenant, ô époux, elle est à toi; elle est dans le +lit, brillante de jeunesse, les couleurs du pavot pourpré et de la +blanche pariétaire se partagent son visage pudique. + +«Soyez tout à l'amour fécond: Donnez vite des rejetons à une race +antique dont le nom ne doit pas périr. + +«Jeunes filles, fermez la chambre nuptiale et vous, couple charmant, +vivez heureux; que votre vaillante jeunesse ne fasse jamais trêve aux +amoureux ébats.» + +Cet épithalame est complété par un choeur de jeunes gens et de jeunes +filles dont nous donnerons seulement une strophe (voir pour le latin, +Catulle, LXII, le chant entier): + +«La vigne née solitaire dans un champ nu ne s'élève point et ne porte +point de doux raisins; elle retombe de son poids et confond ses rameaux +avec ses racines. Jamais le vigneron ne s'arrête près d'elle. Mais si +elle s'accouple à l'orme tutélaire, elle devient aussitôt l'objet de +soins empressés. Ainsi, la jeune fille qui vît sans époux vieillit +délaissée. Celle au contraire qui contracte une union opportune, obtient +à la fois l'amour d'un époux et une affection plus vive de ses parents +satisfaits.» + + + +CHAPITRE III + +La lune de miel. + +Lorsque les fêtes et les cérémonies du mariage sont terminées (après la +puberté), dans la nuit du dixième jour seulement, le mari reste seul +avec sa femme; il lui adresse de tendres paroles, l'attire à lui et la +presse doucement sur son sein, d'abord de la manière que la jeune fille +aime le mieux, et chaque fois pendant quelques instants seulement. + +Ensuite, il procède aux attouchements et commence d'abord par le haut du +corps, parce que c'est plus aisé et plus simple. + +Si la jeune fille est timide et complètement ignorante, et s'il n'est +pas encore familiarisé avec elle, il essaiera ses premières caresses +dans l'obscurité. Si elle se laisse faire, il lui mettra dans la bouche +une bamboula (noix et feuille de bétel); il usera de toute son éloquence +pour la lui faire accepter; au besoin, il s'agenouillera devant elle; +car on sait qu'une femme, quelle que soit sa timidité ou sa colère, ne +repousse jamais l'homme qui est suppliant à ses pieds. + +Tout en lui donnant la bamboula, il la baisera sur la bouche doucement +et gentiment. Puis il la fera causer, en lui adressant des questions sur +des choses qu'il dira ne pas connaître et qu'elle pourra expliquer +en quelques mots. Si elle ne répond pas, il ne la brusquera pas; il +répètera ses questions avec douceur, et la pressera de répondre en la +flattant; car, dit Govakamoukka, «les jeunes filles écoutent tout des +hommes, mais sans mot dire.» + +A force d'instance, il obtiendra qu'elle réponde, au moins par des +signes de tête. Quand il lui demandera si elle l'aime, si elle le +désire, longtemps elle gardera le silence; puis, enfin, à force d'être +pressée, elle finira par approuver de la tête. + +Une amie, présente pour la circonstance, pourra répondre pour elle, +et même lui fera dire plus qu'elle n'a dit, ce dont la jeune fille +la grondera en souriant, et tout en jetant à son mari un regard +d'acquiescement. + +Si la jeune fille est familière avec son mari, elle lui mettra au cou +une guirlande de fleurs, suivant le désir qu'il lui en aura exprimé; il +profitera de ce moment pour lui toucher les seins et les chatouiller +avec les doigts. Si elle l'en empêche, il lui dira: Je ne recommencerai +plus, mais à la condition que vous me tiendrez embrassé. + +Quand elle sera dans cette position, il lui passera la main à plusieurs +reprises sur le cou et tout autour. De temps à autre, il la placera +sur ses genoux, la pressera sur son sein, et s'efforcera d'obtenir son +consentement à l'union. Si elle ne veut pas céder, il la menacera de +faire sur elle et sur lui-même des marques aux bras et aux seins avec +les ongles et les dents, et de dire ensuite que c'est elle qui les lui a +faites. + +Les deux nuits suivantes, comme la jeune fille se confie et s'abandonne +davantage, il la caressera par tout le corps avec les mains et la +couvrira partout de baisers; il lui placera les mains sur les cuisses et +les palpera doucement. De là, il passera aux aînes; si elle écarte +ses mains, il lui dira: quel mal y a-t-il à cela? et la décidera à le +laisser faire. + +Cette faveur obtenue, il lui touchera les parties sexuelles, il +détachera sa ceinture et le noeud qui retient son vêtement inférieur, et +massera le haut de ses cuisses mises à nu. Tout cela se fera sous divers +prétextes, mais sans commencer l'union. Puis il lui enseignera les +soixante-quatre manières du Kama, en lui exprimant tout son amour et +tout ce qu'il espère d'elle. Il lui promettra fidélité pour toujours, et +l'assurera qu'elle sera sans rivale. + +Enfin, après avoir vaincu sa timidité, il consommera l'union et jouira +d'elle sans l'effrayer. + +En agissant ainsi, suivant les dispositions d'une jeune fille, l'homme +gagne son amour et sa confiance. + +On ne réussit ni par une soumission absolue ni par une violence brutale +faite à la volonté de la femme; la prude méprise, comme ne connaissant +rien au coeur des femmes, l'homme qui tient trop de compte de ses refus; +et d'un autre côté, la jeune fille violentée prend en haine celui qui a +manqué de ménagements pour elle [41]. + +[Note 41: Les Pariahs livrent leurs filles à peine nubiles, afin que +leur virginité soit matériellement démontrée. + +Il en est de même des Arabes de l'Algérie. + +Dans ces conditions, la consommation du mariage est un véritable viol. + +Le mariage avant l'entier développement, joint a l'excès du travail, +fait que les femmes arabes sont petites et chétives pendant que les +hommes sont grands et forts.] + + +APPENDICE AU CHAPITRE III + +N° 1.--Conseils d'Ovide. + +Ovide, _Art d'aimer_, livre I. «Quel amant un peu habile ne joint point +aux tendres propos de doux baisers? Si on ne lui en donne point, qu'il +s'en prenne à lui-même. D'abord la belle l'appellera méchant, mais en +résistant elle désire sa défaite. + +«Prenez garde seulement de blesser par de brusques caresses ses lèvres +délicates. Après un baiser pris, si vous ne prenez pas tout le reste, +vous méritez qu'on vous refuse même les faveurs qu'on vous a accordées; +car une sotte timidité a pu seule vous arrêter. + +«La violence plaît aux belles. Ce qu'elles veulent donner, elles aiment +qu'on le leur ravisse. Toute femme prise de force, dans un mouvement +passionné, s'en réjouit et rien ne lui est plus doux. + +«Mais si, lorsque vous pouvez la prendre d'assaut, vous la laissez se +retirer intacte du combat, son visage en exprimera la joie, mais la +tristesse sera dans son coeur. Quand la force triomphe d'une belle, +c'est qu'elle l'a bien voulu.» + +N° 2.--Le docteur J. Guyot. + +VIIIe méditation. «La meilleure condition pour le mariage, c'est l'amour +réciproque. + +«S'il n'existe pas chez la femme, l'homme pourra le créer par l'art +qu'il apportera dans ses caresses. + +«La femme, dans la première jeunesse, est toujours moins ardente et plus +faible que l'homme; les apparences contraires viennent, le plus souvent, +de ce que la fonction sensoriale reste inachevée chez la première. + +«La lune de miel est un temps d'ivresse donné par la nature aux époux +pour se comprendre et s'accorder sur la satisfaction normale et complète +des besoins du sens génésique. + +«La volupté a cela de particulier qu'elle résulte, pour chacun des deux +époux, principalement de celle qui est éprouvée par l'autre. + +«Quand on lui a donné sa direction naturelle, l'exercice régulier et +normal du sens génésique devient un besoin fonctionnel essentiel à la +liberté du cerveau, à la paix du coeur, à la santé du corps.» + + + +CHAPITRE IV + +Séduction d'une jeune fille en vue du mariage + +(Voir App. 1). + +Un homme pauvre mais de bonnes qualités (caste, beauté, science), un +homme de famille infime et n'ayant que des qualités médiocres, un riche +voisin, un jeune homme sous la tutelle de son père, de sa mère ou de ses +soeurs, ne peuvent se marier qu'avec une jeune fille dont ils se sont +efforcés de gagner le coeur, depuis son enfance. + +Ainsi, un jeune garçon qui vit chez son oncle essaiera de s'attacher la +fille de cet oncle, ou quelqu'autre jeune fille dans la maison ou dans +les maisons qu'il fréquente, quand bien même elle aurait été promise à +un autre. + +«Cette conduite, dit Gopotamoukkà, est légitime dans tous les cas; +car elle conduit toujours à l'accomplissement du Dharma (le devoir +religieux).» + +Quand un jeune garçon aura ainsi jeté son dévolu ou son amour sur une +jeune fille, il s'efforcera constamment de lui plaire par tous les +moyens en son pouvoir. + +Quand il s'aperçoit qu'elle l'aime, il se consacre tout entier à +satisfaire tous ses goûts et à lui procurer tous les plaisirs qu'elle +recherche. Quand elle revient des fêtes, il lui offre des bouquets, des +guirlandes pour la tête, des ornements et des anneaux pour les oreilles. + +Tout d'abord, il a soin de mettre dans ses intérêts la soeur de lait +de la jeune fille; puis il lui enseigne les soixante-quatre moyens de +jouissance sexuelle employés par les hommes, et lui vante ses talents en +ce genre. + +Il est toujours bien habillé et paré et fait aussi bonne figure que +possible; car les jeunes filles s'éprennent des hommes de leur intimité +qui sont beaux, de bonne mine et toujours bien parés [42]. + +[Note 42: Voir au n° 8 de l'Appendice: «les Conseils d'Ovide.»] + +Une jeune fille trahit toujours son amour par quelques signes ou actes +tels que les suivants. Elle ne regarde jamais l'homme en face et éprouve +de la gêne et de la honte quand il la regarde (App.2). Sous quelque +prétexte, elle lui montre ses membres; elle le regarde furtivement +quand il s'éloigne d'elle, baisse la tête quand il lui adresse quelque +question et lui répond avec trouble et par des phrases inachevées; elle +aime à rester longtemps dans sa compagnie, parle à ses suivantes sur +un ton particulier, afin d'attirer son attention lorsqu'il est à une +certaine distance, tient à ne point s'éloigner du lieu où il se trouve, +prend quelque prétexte pour lui faire regarder différents objets, lui +conte lentement des anecdotes pour prolonger la conversation avec lui; +elle baise et presse un enfant qu'elle tient assis sur ses genoux, fait +des gestes gracieux ou drôles lorsque ses soubrettes lui tiennent des +propos plaisants devant l'homme qui la captive, montre à ses amis de la +confiance, du respect et de la déférence, témoigne de la bonté à ses +serviteurs, les écoute attentivement lorsqu'ils lui parlent, ou parlent +à quelqu'autre de leur maître, se rend chez lui quand elle y est engagée +par sa soeur de lait ou par quelque avis de ses domestiques, pour +converser et jouer avec lui; elle évite d'être vue de lui en négligé, +lui fait remettre par quelque amie ses ornements d'oreilles, anneaux et +guirlandes de fleurs qu'il a demandé à voir; elle porte constamment +tous les objets dont il lui a fait présent, se montre désolée quand +ses parents lui parlent de tout autre prétendant, et se fâche contre +quiconque appuie un rival. + +Voici quelques vers sur ce sujet: + +«Celui qui a reconnu à des signes extérieurs les sentiments qu'une jeune +fille a pour lui, doit faire tout ce qu'il faut pour s'unir à elle. +Il captivera une toute jeune fille par des jeux enfantins; une grande +demoiselle, par ses talents (dans le Kama sans doute), et une personne +qui l'aime, par le moyen d'intermédiaires dans lesquelles elle ait +confiance.» + +Quand l'amant possède le coeur de la jeune fille, il achève de la +séduire par divers moyens, tels que ceux-ci. + +Quand il est avec elle, à quelque jeu ou quelqu'exercice, il lui prend +les mains avec une intention marquée; il pratique sur elle les divers +embrassements décrits dans le Soutra. + +Parfois, il lui montre une découpure faite dans la feuille d'un arbre +et figurant deux amants accouplés; il s'extasie à la vue des nouveaux +boutons des fleurs et des feuilles nouvelles de la poussée de la sève, à +l'époque du renouveau (App. 2). + +Il lui décrit ses tourments, lui raconte un beau rêve qu'il a fait au +sujet d'autres femmes. + +Aux assemblées de la caste, il se place près d'elle, et, sous quelque +prétexte, il la touche, place son pied sur le sien, lui touche doucement +et progressivement les doigts d'un pied avec les siens et les presse +avec le bout de ses ongles. + +S'il n'est point repoussé, il prendra ensuite ses pieds avec la main +et les serrera délicatement. Il lui pressera aussi un doigt de la main +entre ses doigts de pied, quand il lui arrivera de se lever; toutes +les fois qu'il recevra d'elle ou lui donnera quelque objet, il lui +manifestera, par ses manières et l'expression de ses regards, tout +l'amour qu'il ressent pour elle. Il jettera sur elle l'eau qu'on lui +aura apportée pour se rincer la bouche (App. 4). + +Quand il se trouvera avec elle dans un lieu isolé, il lui fera des +caresses amoureuses en lui peignant sa passion, sans cependant la +troubler ou la blesser en quoi que ce soit. + +Toutes les fois qu'il sera assis à côté d'elle sur le même banc ou +le même lit, il l'emmènera à l'écart en lui disant qu'il a besoin de +l'entretenir en particulier, et alors il lui exprimera tout son amour +par des signes plutôt qu'avec des paroles. Il lui prendra la main et +la placera sur son front; si elle est chez lui, il l'y retiendra sous +prétexte de préparer pour lui-même quelque médication qui ne peut être +efficace que si elle-même y met aussi la main. + +Quand elle s'en ira, il la priera instamment de revenir le voir, et +lorsque, devenue familière, elle le visitera souvent, il aura avec elle +de longues conversations; «car, dit Gothakamouka, quel que soit l'amour +d'un homme pour une femme, il ne réussit auprès d'elle qu'à force de lui +parler (App. 5). + +Enfin, quand il voit que la jeune fille est complètement subjuguée, il +peut commencer à en jouir. + +Quand un homme ne pourra à lui seul atteindre ce résultat, il emploiera +la soeur de lait de la jeune fille (App. 6). + +Celle-ci la décidera à venir le voir chez lui et tout se passera alors +comme il vient d'être dit. + +A défaut de soeur de lait, il enverra vers elle une de ses servantes qui +se fera l'amie de la jeune fille et travaillera pour lui. + +Il fera en sorte de se rencontrer avec elle dans toutes les réunions +publiques et privées, et quand il se trouvera en tête-à-tête avec elle, +il en jouira. «Car, dit Vatsyayana, en temps et lieu propices, la femme +ne résiste point à celui qu'elle aime (App. 7). + + +APPENDICE AU CHAPITRE IV + +N° 1.--Séduction. + +Les agissements préconisés sous ce titre sont, pour la plupart, +malhonnêtes, contraires à la sincérité, aux droits des parents et +autres, à la parole donnée et aussi à la moralité de la jeunesse. + +Ils sont autorisés et même prescrits ici, en vertu de ce principe établi +par Manou et reproduit dans le Kama Soutra: que le mode de mariage des +Gandharvas, c'est-à-dire par consentement mutuel, prime les trois autres +modes, d'où l'on conclut que tout est permis à qui s'efforce de réaliser +un mariage par ce mode. + +Le poète Kalidaça l'a rendu célèbre dans son beau drame de _Sakountala_, +si poétiquement traduit par M. de Chesy. + +C'est le mode de mariage des musiciens et des apsaras du paradis +d'Indra, mythe atmosphérique qui personnifie le phénomène des vapeurs +légères s'unissant pour former des nuages. + +N° 2.--Afflux du sang au visage. + +En Europe, la honte fait monter le sang à la face et l'on dit que la +personne rougit. Dans l'Inde, il faut dire: elle blêmit; tel est l'effet +que produit chez les Hindous, qui sont noirs, l'afflux du sang au +visage. + +N° 3.--Le renouveau. + +Tous les poètes de l'Inde célèbrent le renouveau et la grande fête du +printemps. Tous les poètes de l'antiquité ont chanté le réveil de la +nature et les amours printaniers. + +N° 4.--Singulière politesse chez les Hindous. + +Jeter de l'eau à la figure d'une personne est, dans l'Inde, une +politesse de la part de celui à qui cette eau a servi pour sa toilette. + +N° 5.--Liberté des jeunes filles au temps de Vatsyayana. + +Tous ces détails indiquent que, du temps de Valsyayana, les jeunes +filles jouissaient d'une liberté très grande dans l'Inde, ce qu'il faut +sans doute attribuer à l'influence du Bouddhisme à cette époque. Cette +liberté n'existe plus aujourd'hui. + +N° 6.--La soeur de lait. + +Il est souvent parlé, dans le Soutra, de la soeur de lait; cela prouve +que, du temps de Vatsyayana, les dames Hindoues quelque peu aisées ne +nourrissaient point elles-mêmes leurs enfants et que les soeurs de lait +étaient élevées dans la maison. + +Il en était de même chez les Romains sous les Césars. On voit dans +les poètes que toutes les dames romaines gardaient près d'elles leur +nourrice qui devenait pour elles une confidente dévouée. + +N° 7.--Motifs de la préférence donnée par Manou au mode de mariage des +Gandarvas. + +La préférence donnée par Manou au mariage par consentement mutuel, sans +l'intervention des parents, malgré les indélicatesses de toutes sortes +qu'à nos yeux il entraîne, pourrait avoir son excuse si elle était +fondée sur le droit qu'a chaque partie de disposer de soi, ou sur la +considération du bonheur futur des deux époux. Mais, pour qui a étudié +le livre de Manou et l'Inde, la raison de cette préférence est que +les mariages d'amour réciproque sont les plus féconds; le législateur +n'avait en vue que l'accroissement de la population, but unique des +règles qu'il a tracées pour les rapports entre les deux sexes. + +L'idée du plaisir naturel devait même être écartée lorsqu'un frère était +appelé à donner un fils au frère décédé sans enfants, en s'unissant une +fois avec sa veuve. + +Au point de vue social, le motif du législateur hindou a certainement +sa valeur; mais il ne doit pas primer la justice, ni dispenser de la +loyauté. + +N° 8.--Conseils d'Ovide pour la séduction. + +Ces conseils pour la séduction d'une jeune fille ressemblent fort, +d'ailleurs, à ceux qu'Ovide donne pour faire la conquête d'une belle. + +«Si votre belle, dit-il, n'a pour vous que des rigueurs, ne perdez pas +courage elle s'adoucira. Cédez d'abord pour vaincre ensuite. + +«Quelqu'office qu'elle exige, remplissez-le promptement; blâmez ce +qu'elle blâme, approuvez ce qu'elle approuve, assurez ce qu'elle assure, +niez ce qu'elle nie, riez ou pleurez avec elle, composez votre visage +sur le sien; si elle veut manier le _dévidoir_, son coup joué, manquez +le vôtre exprès et passez-lui la main. + +«Tenez vous-même le parasol déployé sur sa tête, frayez-lui le chemin à +travers la foule; approchez avec empressement le marchepied de son lit; +mettez ou ôtez la chaussure de ses pieds. + +«Fussiez-vous transi de froid, réchauffez dans votre sein ses mains +glacées; n'ayez pas honte de tenir le miroir devant elle, le plaisir +vous dédommagera de cet office servile. + +«La nuit, quand elle reviendra chez elle au sortir d'un souper, +mettez-vous à sa disposition si elle demande quelqu'un. + +«Si votre belle vous ordonne de vous trouver quelque part, soyez-y avant +l'heure prescrite; si elle vous appelle de la campagne, volez chez elle; +qu'aucun obstacle ne vous arrête. + +«Si vous ne pouvez faire à votre maîtresse que de légers présents, ayez +soin de les bien choisir et de les offrir à propos. + +«Quand vous serez décidé à faire quelque chose que vous croirez utile, +faites en sorte que votre amie l'ait demandé. + +«Vous voulez donner la liberté à un esclave, qu'il la fasse solliciter +par elle; vous voulez accorder à un autre la grâce d'un châtiment, +qu'elle vous en ait l'obligation; en agissant ainsi elle s'imaginera +qu'elle a tout pouvoir sur vous. + +«Faites-lui croire que vous êtes ravi de ses parures et de ses charmes. +Admirez ses bras quand elle danse, sa voix quand elle chante et, quand +elle a cessé, regrettez qu'elle ait sitôt fini. + +«Exprimez d'une voix tremblante de plaisir le ravissement de ses +caresses; surtout sachez dissimuler avec adresse; que votre visage ne +démente jamais vos paroles et que votre maîtresse ne puisse jamais +soupçonner votre sincérité. + +«Tâchez, au prix même de tous les ennuis, de vous attacher son coeur par +l'habitude, le plus puissant des liens. Qu'elle vous voie, qu'elle vous +entende sans cesse; soyez nuit et jour près d'elle. Mais quand vous +serez bien sûr qu'elle peut vous regretter, éloignez-vous pour qu'elle +sente le vide. Le repos, d'ailleurs, vous sera utile: un champ reposé +rend la semence avec usure. Mais ne prolongez pas trop votre absence. +Car le temps dissipe les inquiétudes et les regrets; l'amant qu'on ne +voit plus est bientôt oublié et sera vite remplacé.» + + + +CHAPITRE V + +De la jeune fille qui fait la conquête d'un époux. + +Quand une jeune fille pourvue de bonnes qualités, d'une bonne éducation, +appartient à une famille sans position, et, pour ce motif, n'est point +recherchée en mariage par les membres de sa caste; ou bien quand une +jeune fille qui observe les règles de de sa famille et de sa caste, est +orpheline et sans parents qui s'occupent d'elle, elle doit chercher +elle-même à se marier quand le moment est venu. + +Elle s'efforcera de faire la conquête d'un jeune homme vigoureux et de +bonne mine, ou bien d'un homme que, par sa faiblesse d'esprit, elle +espère décider à se marier avec elle, même sans le consentement des +parents du jeune homme. + +Elle emploiera tous les moyens pour le captiver et le verra et +l'entretiendra fréquemment. Sa mère aussi se servira de ses amies et de +sa soeur de lait pour amener de fréquentes rencontres, soit chez ses +amies, soit ailleurs, avec le mari convoité. La jeune fille, de son +côté, tâchera de se trouver seule avec lui, en lieu sûr et non troublé, +et, de temps en temps, lui fera des présents de fleurs, de parfums et de +noix et de feuilles de bétel. + +Elle lui montrera les talents qu'elle possède, tels que ceux de masser, +d'égratigner et de presser avec les ongles; causera avec lui des choses +qui lui plaisent ou l'intéressent, et même discutera avec lui les voies, +et moyens pour gagner le coeur d'une jeune fille. Les anciens auteurs +sont d'avis que la jeune fille, même quand elle aime, ne doit point +faire les premières avances; elle doit seulement encourager l'homme +qui la recherche, lui permettre quelques privautés et recevoir les +manifestations de son amour sans paraître s'apercevoir de sa passion. + +Quand il essaiera de prendre des baisers, elle ne s'y prêtera pas tout +d'abord; quand il lui demandera l'union, elle n'y consentira pas; elle +lui permettra seulement, tout en faisant beaucoup de difficultés, +des attouchements à ses parties cachées, et résistera à toute autre +tentative. + +C'est seulement lorsqu'elle sera bien certaine de son amour et de sa +constance à toute épreuve qu'elle consentira à se donner à lui s'il est +décidé à se marier de suite avec elle (App. 1). + +Quand elle aura ainsi perdu sa virginité, elle en fera la confidence à +ses amies[43]. + +[Note 43: Sans doute pour notifier son mariage. Dans ce cas, comme dans +tous les autres, l'union sexuelle précède la consécration religieuse; le +véritable sacrement pour les Hindous paraît être la promesse du mariage +cimentée par l'union sexuelle qui est nécessaire et suffisante pour +assurer l'exécution de la promesse.] + + +APPENDICE AU CHAPITRE V + +N°1.--Fleurtage dans les chants des Bayadères. + +Tout le manège de la jeune fille est figuré très exactement dans un +chant des Bayadères intitulé: _Entretien d'un homme et d'une femme en +route_ (voir les _Chants des Bayadères_, traduit du tamoul, par M. +Lamairesse). + +Entretien d'un homme et d'une femme en route. + +1. L'HOMME.--Toi qui es belle comme une paonne et qui portes des bijoux +des neuf espèces de pierres précieuses, où vas-tu avec les lèvres de +corail et tes yeux bleus comme la fleur Nilopalam? + +6. LA FEMME.--Je m'appelle Poulocadi (nymphe terrestre) et je vais +puiser de l'eau. + +7. L'HOMME.--Je te suis pour remplir ta cruche et ensuite pour te la +placer sur la tête. + +10. LA FEMME.--Je sais ce que tu veux de moi. Les hommes doivent-ils se +permettre de suivre les femmes en route? + +15. L'HOMME.--Je suis venu mettre à tes pieds toutes mes richesses, +quand je t'ai vue passer seule si légèrement. + +16. LA FEMME.--Je ne te comprends pas; tu n'as aucun droit de me suivre, +tu feras bien de t'en retourner. + +21. L'HOMME.--J'ai couru après toi, sans reprendre haleine; prends pitié +de mon tourment. + +26. LA FEMME.--Tu me parles sans retenue, veux-tu aussi m'insulter en +tirant ma pagne? N'es-tu pas honteux de mes refus? + +33. L'HOMME.--Il n'est point de rebuts ni de honte pour les amoureux. Si +tu le veux, je te remettrai une promesse de mariage par écrit. + +34. LA FEMME.--Puisque tu prends cet engagement, je t'avouerai que je me +suis prise d'amour, malgré moi, sur le chemin. + +34. L'HOMME.--Si tu y consens de bon coeur, je te ferai goûter le +plaisir charnel. + +38. LA FEMME.--Fais-le sans plus discourir et tes traits ne sortiront +jamais de mon coeur. + +39. L'HOMME.--Tu me promets de ne jamais m'oublier et moi je te dis que +tu as une habileté que n'aura jamais aucune fille, fût-elle venue au +monde sept fois. + +40. LA FEMME.--Les filles possèdent l'habileté; elles ne déclarent +jamais les premières leur amour. Mais cesse de parler. Occupe-toi aux +oeuvres du livre des sciences d'amour (Kamasoutra). + +42. LA FEMME.--Presse d'abord mes seins, ô mon bien-aimé, en regardant +ma figure et en suçant mes lèvres. + +46. LA FEMME.--Pénètre-moi, membre contre membre, et en serrant mes +cuisses. Donne-moi toute ta vie. + +49. L'HOMME.--Je t'étreins si amoureusement dans mes transports, que les +perroquets et les coucous chantent. + +54. LA FEMME.--Tu pars déjà. Arrête-toi et dis-moi si tu es satisfait, +car tu me laisseras ainsi la joie au coeur. + +55. L'HOMME.--Je m'en vais chez moi et je t'enverrai mon frère aîné pour +consommer notre union. + +56. LA FEMME.--Que pourrai-je faire si tu me trompes en me promettant de +m'épouser? Personne ne nous a vus ici. + +57. L'HOMME.--Ne crains rien, je prends à témoins le ciel et la terre, +le soleil et la lune. + +58.--LA FEMME.--C'est assez, je t'en remercie, mon amant; tu peux te +retirer, je m'en vais aussi chez moi. + + +N° 2.--Fleurtage chez les Chinois. + +Il est intéressant de rapprocher du fleurtage hindou, si passionné, le +fleurtage chinois si formaliste. + +_La jeune chinoise qui se marie elle-même _(Jules Arène, _La Chine +familière et galante)_. + +«LA JEUNE FILLE.--Triste, les sourcils froncés, je brode pour tuer le +temps; de mes manches j'essuie mes larmes; je n'ai pas le courage de me +coiffer près de la fenêtre et je m'en veux à moi-même; la destinée +des jolies femmes, c'est chose connue, est mauvaise! Je m'appelle +Sou-yu-Tchiaou, ma mère est veuve, notre avoir est mince. J'ai +aujourd'hui dix-huit ans et n'ai point de mari. Ma mère est toute +confite en dévotion et néglige les affaires de la maison. + +«LA MÈRE.--J'ai appris l'arrivée d'un bonze pèlerin qui fait des +conférences dans la pagode Poutousse, et je me suis levée de bonne heure +pour l'entendre; je vais sortir, applique-toi à broder jusqu'à mon +retour; à midi je préparerai de quoi apaiser notre faim. + +«LA JEUNE FILLE (elle chante).--Toute seule enfermée dans la chambre +intérieure. Toute seule! seule je m'assieds, seule je me couche! Pauvres +jolies femmes, quelle est votre destinée? Beaucoup de tristesses, +beaucoup de larmes. + +«(Elle parle).--Pourquoi la porte de notre maison reste-t-elle close? Si +j'allais l'entrebâiller et me distraire un peu? Je sais bien qu'il ne +convient pas à une jeune fille comme moi de se tenir à la porte. Mais, +pour un instant!... Je crois qu'il ne se passera rien d'extraordinaire. + +«LE JEUNE HOMME (il chante).--Je me promène pour me distraire. Passons +devant la porte de la famille Soun:--j'aperçois une charmante créature, +aussi belle que Tchango (la déesse de la lune), j'aperçois son joli +visage si tendre qu'un souffle le déchirerait. A sa vue, j'ai perdu +l'âme et l'esprit. + +«Attention! ce doit être la fille de la veuve Shen, la plus belle fille +de tout l'empire. En faire ma femme serait le comble de tous mes +voeux. Je voudrais causer avec elle; malheureusement les rites le lui +défendent. De plus, je n'ai rien de commun avec elle. Je suis un fils de +famille et j'ai l'orgueil de mon rang. J'hésite et mon coeur est en feu. +Laisserai-je passer l'occasion qui est si favorable aujourd'hui? Je vais +feindre de perdre un objet; c'est un bon moyen d'arriver au mariage. + +«Une question, s'il vous plaît, Mademoiselle; c'est ici la porte ou +demeure de madame Soun; maman Soun est-elle chez elle? + +«LA JEUNE FILLE.--Ma mère n'est pas à la maison. + +«LE JEUNE HOMME.--Ah, vous êtes alors mademoiselle Soun? je vous salue. + +«LA JEUNE FILLE.--Je vous salue. Une question, Monsieur; quel est +votre haut nom? Quels sont vos riches prénoms? pour quelle affaire me +demandez-vous si ma mère est chez elle? + +«LE JEUNE HOMME.--Mon nom est Phon, mon prénom est Pang, mon nom de +fantaisie Yun Tchang. J'ai appris que dans votre demeure vous éleviez +bien les coqs: je veux en acheter une paire. + +«LA JEUNE FILLE.--Nous avons, en effet, des coqs; mais en l'absence de +ma mère, il m'est difficile de les vendre. + +«LE JEUNE HOMME.--Alors je prends la liberté de me retirer. (A +part) J'enlève mon bracelet, je veux qu'il devienne le gage de mes +fiançailles. Je vais le laisser tomber de ma manche en saluant. Si elle +le ramasse, il y a huit ou neuf chances sur dix pour que le mariage se +fasse. Je vais de ce pas prier ma mère de chercher une tierce personne +pour arranger l'affaire. + +«LA JEUNE FILLE (elle chante).--En me quittant, il souriait, il m'a +saluée, et c'est exprès qu'il a laissé tomber ce bracelet de +jade. Pourquoi ne deviendrions-nous pas mari et femme? pourquoi +n'imiterions-nous pas les couples de canards-mandarins qui s'ébattent au +milieu des nénuphars? J'aurais ainsi jusqu'à ma mort quelqu'un sur qui +m'appuyer. + +«UNE ENTREMETTEUSE (qui l'a vue de loin ramasser le bracelet).--Ces deux +personnes se souriaient, leur passion est brûlante: il ne manque +qu'un tiers pour régler le mariage. Le courtage de cette affaire ne +m'échappera pas. Ce jeune roué connaît très bien son affaire. + +(A la jeune fille qui considère le bracelet de jade en soupirant ): + +«--Mademoiselle, je vous l'amènerai et vous causerez à votre aise, cela +vous convient-il? + +«LA JEUNE FILLE.--Madame, nous sommes bien pauvres, je n'ai pas de gage +à lui envoyer. + +«L'ENTREMETTEUSE.--En échange du bracelet, des pantoufles brodées +suffiront. + +«LA JEUNE FILLE.--Maman, des pantoufles brodées de mes mains, je peux +donc les envoyer? + +«L'ENTREMETTEUSE.--Parfaitement, vous le pouvez. + +«LA JEUNE FILLE.--En voici une paire. + +«L'ENTREMETTEUSE.--Mademoiselle, dans trois jours je viendrai vous +rapporter une réponse. + +«LA JEUNE FILLE.--Maman, cette aventure, vous seule la connaissez. +Attention à ne rien en dire. Je vous prie de choisir un jour pour me +l'amener. Je vous devrai la même reconnaissance qu'à la mère qui m'a +donné le jour. Même n'étant que la deuxième femme, je vivrai heureuse +avec lui et il me fermera les yeux. + +«L'ENTREMETTEUSE.--Il faut patienter trois jours dans l'attente du +moment heureux. Je me retire. + +«LA JEUNE FILLE.--Je remonte la mèche de la lampe et j'attends le +phénix. + +«L'ENTREMETTEUSE.--C'est mon affaire, je me charge de faire entrer le +papillon dans le jardin. + +«LA JEUNE FILLE.--Je ne vous ai pas traitée avec assez d'égards. + +«L'ENTREMETTEUSE.--C'est moi qui vous ai dérangée.» + + + +CHAPITRE VI + +Formes du mariage. + +1° Quand la jeune fille qu'un jeune homme a séduite est entièrement à +lui, il se comporte publiquement avec elle comme avec une épouse; il +fait apporter de la maison d'un brahmane le feu consacré, répand sur la +terre l'herbe Kousha, fait une oblation au feu et se marie selon les +prescriptions religieuses relatives à ce genre de mariage, sans témoin. + +Après la cérémonie, le jeune homme informe les parents de la jeune fille +du fait accompli. D'après les anciens auteurs, le mariage contracté +en présence du feu est indissoluble. On en fait part aussi à tous les +parents des conjoints, et on s'efforce d'obtenir leur assentiment. + +Tel est le mariage selon le mode des Gandharvas. + +Lorsqu'une jeune fille ne peut suivre ou ne veut pas déclarer son +intention de se marier avec lui, l'amant l'obtiendra de l'une des +manières suivantes. + +Par le moyen d'un intermédiaire il attirera la jeune fille chez lui sous +quelque prétexte, et lorsqu'elle sera venue, il fera apporter de la +maison d'un brahmane le feu consacré et procédera au mariage comme il +est dit plus haut. + +Lorsque la jeune fille qu'il désire doit en épouser un autre +prochainement, il perdra son rival dans l'esprit de la mère, et, de +connivence avec celle-ci, il fera venir la fille dans une maison du +voisinage où il aura fait apporter le feu consacré, et procèdera à son +mariage comme il est dit plus haut. + +Ou bien il opérera de la même manière avec la connivence du frère de +la jeune fille, qu'il aura mis dans ses intérêts par tous les moyens +possibles. + +(Ces cas peuvent se rattacher au mode des Gandharvas; le consentement de +la jeune fille est supposé exister tacitement). + +2° Avec la connivence de la soeur de lait de la jeune fille, il fait +endormir ou enivrer celle-ci, et l'amène dans quelque endroit sûr, et là +il en jouit. A son réveil, il accomplit la cérémonie religieuse (c'est +là le mode dit des Vampires, de Manou). + +3° Quand la jeune fille se rend à un jardin public ou à un village du +voisinage, l'amant tombe sur les hommes qui la gardent, les met en fuite +ou les tue, puis il enlève la jeune fille et procède ensuite au mariage. + +C'est le mode dit des géants; d'après Manou, celui des Ksha tryas ou +guerriers; il rappelle l'enlèvement des Sabines et celui des nobles +Damoiselles, au moyen âge [44]. + +La conclusion de Vatsyayana, conforme à la loi de Manou, est que chacun +des divers modes de mariages ci-dessus mentionnés est préférable à tous +ceux qui viennent après dans l'ordre suivi. + +On ne doit recourir à l'un d'eux que quand tous ceux qui le précèdent +dans l'énumération donnée sont d'une application impossible. + +[Note 44: Il est à remarquer que, parmi ces modes de mariage décrits par +le Kama Soutra, il n'en est pas un seul qui ne renferme quelque chose de +malhonnête. Le P. Gury, _Th. mle_. 837, dit: + +«L'enlèvement consiste à emmener par violence une femme d'un lieu dans +un autre où elle est au pouvoir du ravisseur pour cause de mariage. + +«L'enlèvement annule le mariage entre le ravisseur, c'est-à-dire celui +pour lequel on enlève la femme, et la femme enlevée.»] + + +APPENDICE AU CHAPITRE VI + +N° 1.--Ce qui constitue le lien ou le sacrement d'après les Brahmes et +d'après l'Église. + +Un rapprochement entre la doctrine brahmanique sur le mariage, et celle +de l'Église, peut présenter un certain intérêt, au moins de curiosité. + +Le P. Gury, _Théologie morale_: + +763. «La matière éloignée du sacrement de mariage est le corps des +fiancés qu'ils se livrent réciproquement dans le contrat. La matière +prochaine est la remise même du corps qui se fait par des paroles ou des +signes exprimant le consentement. + +766. «La forme consiste dans l'acceptation réciproque des contractants, +exprimée par des paroles ou des signes.» + +D'après cet alinéa, le sacrement est tout entier dans le consentement +mutuel des contractants, d'où beaucoup d'anciens docteurs concluaient +que l'absence des formalités religieuses, quoique pouvant constituer un +péché en soi, n'annulait pas le mariage, même au point de vue religieux; +mais le Concile de Trente a décidé (P. Gury): + +837. «Ceux qui essaieront de contracter mariage autrement qu'en la +présence du curé, ou d'un autre prêtre avec la permission du curé ou +de l'évêque, et de deux ou trois témoins, ceux-là, le saint Synode +les déclare absolument incapables de contracter mariage, et annule le +contrat.» + +852. «La présence du curé à la déclaration du consentement mutuel valide +le mariage, lors même qu'il serait contraint par la violence ou par la +crainte; il suffit qu'il sache, soit de bon, soit de mauvais gré, ce qui +se fait, même s'il affecte de ne pas comprendre, par exemple en fermant +les yeux et se bouchant les oreilles.» + +Remarquons que cela peut se faire dans un lieu quelconque et sans aucune +cérémonie accessoire. + +La doctrine des anciens casuistes aurait aujourd'hui l'avantage de +supprimer la question du mariage purement civil et de son insuffisance +religieuse. + +Chez les Bouddhistes, il n'y a point de cérémonie religieuse pour le +mariage ni la naissance, attendu que la naissance est considérée par eux +comme un mal et conséquemment le mariage. + +Cependant on ne peut méconnaître la bonne impression que peut faire +sur les époux le mariage chrétien, surtout quand il est accompagné de +conseils éloquents. Nous avons entendu des prêtres catholiques et des +ministres protestants parler avec beaucoup d'âme dans ces occasions. + + + + + TITRE VII + + LE HAREM ROYAL + + + +CHAPITRE I + +Rapports du roi avec ses femmes. + +Les épouses du roi vivent dans l'oisiveté, le luxe et les +divertissements; on ne leur donne jamais rien à faire de fatiguant. + +Elles assistent aux fêtes, concerts, spectacles, y sont traitées avec +honneur, et on leur offre des rafraîchissements. + +Il leur est interdit de sortir seules; et on ne laisse pénétrer dans +le harem que des femmes qui sont parfaitement connues des gardiens et +surveillants. + +Les femmes attachées au service des femmes du harem portent au roi, +chaque matin, des fleurs, des muguets et des habits, présents de ses +épouses. Le roi en fait don à ces femmes, ainsi que des objets de même +nature qu'il a portés la veille. + +Dans l'après-midi, le roi paré de tous ses ornements, rend visite à +ses épouses, également parées pour le recevoir; il rend à toutes des +hommages et leur assigne leur place, puis il engage avec elles une +conversation gaie. + +Ensuite, il visite les vierges veuves remariées, les concubines et les +bayadères, chacune dans sa chambre (v. App.2). + +Quand le roi a terminé sa sieste, la dame de service chargée de lui +désigner l'épouse avec laquelle il doit passer la nuit vient le trouver, +accompagnée des servantes de l'épouse dont le tour est arrivé et de +celles dont le tour peut avoir été passé par erreur et pour cause +d'indisposition. + +Ces suivantes présentent au roi des essences et des parfums envoyés +par leurs maîtresses et marqués du sceau de leur anneau, elles lui +expliquent les motifs de cet envoi. + +Le roi accepte le présent de l'une d'elles qui, par ce fait, se trouve +informée de son choix. + +Quelques rois, par scrupule ou par compassion, prennent des +aphrodisiaques, afin de pouvoir servir plusieurs épouses dans une même +nuit. D'autres, au contraire, ne s'unissent qu'avec celles qu'ils +préfèrent et délaissent les autres. La plupart donnent à chacune son +tour. + + +APPENDICE AU CHAPITRE I + +1.--Sérails musulmans. + +On voit que l'usage imposait aux rois quelques égards envers leurs +épouses. + +Le sérail n'eut une importance capitale que pour les princes musulmans. +Ceux-ci, dans l'Inde, se pourvoyaient avec les filles des Hindous +brahmaniques prises de gré ou de force à leurs parents. Tous les +musulmans agissaient ainsi (c'était le mode des géants). + +Le sérail a été une cause de ruine pour l'empire turc; les sultans +et hauts dignitaires ont de tout temps épuisé et épuisent encore +aujourd'hui le trésor public pour les dépenses du sérail. Certains +sultans ont fait une telle consommation de femmes qu'elles +enchérissaient sur le marché, et y devenaient très rares. + +2.--Les Bayadères. + +La première classe des courtisanes dont il sera question au dernier +Titre n'est plus guère représentée dans l'Inde que par les bayadères. + +A l'époque où écrivait Vatsyayana, c'est-à-dire avant la conquête +musulmane, il ne devait exister dans l'Inde que des bayadères +brahmaniques attachées au culte, où leur fonction officielle consiste +à chanter et à danser chaque matin et chaque soir, dans les temples et +aussi les cérémonies publiques. + +A chaque pagode de quelque importance est attachée une troupe de +bayadères dont le nombre n'est jamais au-dessous de huit, et auxquelles +des musiciens sont toujours adjoints. Chaque troupe fait aux personnages +haut placés des visites qui sont pour elles des occasions de danses et +de gratifications. + +Elles sont appelées dans les familles pour danser, surtout aux fêtes +données à l'occasion des mariages. + +La plus grande partie des dons qu'elles reçoivent dans ces occasions +leur est reprise par les brahmanes et les musiciens qui les +accompagnent. Leur profit le plus clair leur vient de leurs amants. + +Les bayadères sont aujourd'hui les seules femmes dans l'Inde auxquelles +il soit permis de danser et d'être aimables pour les hommes. Entretenir +une bayadère n'est pas seulement, chez les Indiens, un luxe de bon ton +et de bon goût, comme l'est chez nous celui des chevaux, mais c'est +encore une oeuvre méritoire. Souvent les brahmanes chantent des vers +dont le sens est: «Le commerce avec une bayadère est une vertu qui +efface les péchés (la pénitence est douce!...) + +Comme toutes les personnes du sexe sans aucune exception, les bayadères +ont, en public, la réserve la plus absolue, et sont également traitées +avec la même réserve par les hommes. + +Les bayadères peuvent être prises dans toutes les castes au-dessus de +celle des bergers (basse caste de Soudras). + +Celles des jeunes filles qui doivent entrer dans le sacerdoce sont +mariées au dieu de la guerre dès qu'elles sont pubères. + +Lorsqu'elles sont devenues vieilles, on les réforme; les brahmanes qui +ont exploité leur jeunesse, leur appliquent avec un fer chaud sur la +cuisse (comme aux chevaux réformés) la marque de la pagode où elles ont +servi, et on leur délivre un diplôme qui leur donne le droit de mendier +(l'abbé Dubois, _Moeurs et coutumes de l'Inde_, dit cela des belles +femmes que les brahmes prenaient dans les foules les jours des grandes +fêtes et qu'ils consacraient au dieu de la pagode; voir le volume: +_Chants des bayadères_). + +Le costume des bayadères est fort gracieux et très riche; elles portent +une ceinture d'or, des bijoux en or au sommet de la tête, des anneaux +aux oreilles, aux bras, aux pieds; ceux-ci, quand elles dansent, +résonnent et accompagnent leurs mouvements. + +Elles sont généralement jolies et gracieuses, et toujours bien faites. + +Leur danse est une pantomime très étudiée où figure généralement une +seule bayadère, accompagnée par des musiciens dont la musique barbare +est peu agréable pour des Européens. Hors des pagodes, cette pantomime +représente généralement les diverses phases d'une lutte amoureuse +chantée par les musiciens qui accompagnent la bayadère. + +Le caractère de la pantomime et du chant est reproduit, autant qu'il est +possible de le faire en français, dans la chanson intitulée: _Entretien +d'un homme en route_(ci-dessus, page 138). + +Dans les fêtes et les temples, elles chantent des hymnes en l'honneur +des dieux ou leurs aventures galantes et guerrières. + +Lorsqu'elles se produisent devant les Européens, les bayadères se +livrent quelquefois à des fantaisies; par exemple, elles parodient les +danses et les manières de nos demi-mondaines. + +Quelquefois plusieurs bayadères se réunissent pour exécuter certaines +figures d'ensemble, toujours sur place et sans se transporter sur un +certain espace. + +Les bayadères brahmaniques, à cause de leur caractère sacré, ne se +donnent que très secrètement aux Européens, parce qu'ils sont réputés +impurs; il n'en est pas de même des bayadères musulmanes qui sont de +simples danseuses. + +Il est même d'usage de les offrir aux Européens devant lesquels on les +fait danser; mais ce sont des beautés fort dangereuses, ainsi que l'ont +éprouvé Jacquemont et d'autres voyageurs. + +Leurs danses, beaucoup plus gracieuses et animées que celles des +bayadères brahmaniques, ressemblent aux danses espagnoles et mauresques. + +En Algérie, il y a aussi des danseuses qui s'exhibent dans les fêtes +arabes et même européennes. Elles sont bien inférieures aux bayadères +de l'Egypte et de l'Inde. Leur pantomime, également sur place, consiste +surtout en mouvements des hanches et du ventre, qui plaisent beaucoup +aux Arabes, mais qui, dans l'Inde seraient regardés comme indécents; +c'est par le geste et le regard que les bayadères de l'Inde sont +provoquantes. + + + +CHAPITRE II + +Des intrigues du roi. + +Le roi ne se contente pas toujours de ses épouses; il a aussi des +caprices, même pour des femmes mariées. + +Le roi et les ministres ne vont jamais chez les sujets; ceux-ci ont +toujours les yeux fixés sur eux pour les imiter. En conséquence, ils ne +doivent faire publiquement aucun acte qui puisse être censuré. Un poète +a même écrit: + +«Un roi qui a à coeur le bien de son peuple, respecte toutes les femmes +des autres. + +«Un roi qui triomphe des six ennemis de l'homme conquiert toute la terre +(les six péchés capitaux de l'Inde; la gourmandise est inconnue +des Orientaux; et la paresse consiste pour eux dans l'_ignorance +spirituelle_).» + +Quand le roi juge bon d'écarter ce scrupule, il doit agir de l'une des +manières suivantes [45]. + +[Note (45): Les casuistes hindous ont toujours, pour dispenser de tout +scrupule en amour, une raison péremptoire à leurs yeux: la nécessité de +ne pas mourir d'amour.] + +A certaines époques, les femmes des villes et des villages visitent les +épouses du harem, et passent la nuit dans leurs appartements à converser +et se divertir, puis s'en vont le matin. + +Une dame du service du roi, qui s'est liée à l'avance avec la belle que +le roi désire, l'engage le matin, au moment où elle va s'éloigner, à +visiter avec elle, en détail, le palais. Dans un à parte, elle emploie +toutes les ressources de son esprit à la persuader de répondre aux +désirs du roi. Si elle éprouve un refus, elle n'en laisse voir aucun +déplaisir, se montre toujours très courtoise, lui fait accepter des +présents dignes d'un roi, l'accompagne à une certaine distance du palais +et la congédie en termes très affectueux. + +La personne que désire le roi peut aussi venir au harem sur l'invitation +de l'une des épouses du roi, qui aura fait sa connaissance par +l'intermédiaire du mari ou d'une des suivantes des femmes du harem. +Surviendra alors l'affidée du roi, qui agira comme il est dit ci-dessus. + +Ou bien la première épouse du roi, sous prétexte de se faire enseigner +par elle quelque talent, mandera au palais la femme convoitée. + +Ou si le mari de cette femme a quelque chose à redouter du roi ou d'un +ministre, elle la décidera, à l'aide d'un intermédiaire, à venir au +palais solliciter sa protection. Les choses se passeront ensuite comme +dans les cas précédents. + +On agira de même, si le mari de la femme est dans le besoin ou +l'oppression; ou s'il sollicite quelque chose ou aspire à la faveur +du prince, ou veut s'élever, ou bien s'il est tenu à l'écart par les +membres de sa caste, ou si c'est un espion au service du roi. + +Si la personne désirée par le roi vit avec un homme qui n'est pas son +mari, le roi la fait arrêter, la fait déclarer esclave pour inconduite +et la place au harem. + +Si la femme convoitée est régulière, l'ambassadeur du roi, à son +instigation, dénonce le mari; puis on fait emprisonner la femme, comme +étant l'épouse d'un ennemi du roi; ensuite, on la fait entrer au harem. + +(Ces deux procédés se passent de commentaires, le dernier surtout). + +Un roi ne doit jamais aller chez un sujet pour une intrigue amoureuse, +plusieurs rois ont payé de leur vie cette imprudence. + +Certains usages locaux favorisent les amours royales. + +Chez les Andras, le roi exerce le droit du seigneur; + +Chez les Vatsagoulmas, les femmes des ministres servent le roi la nuit; + +Les Vaïdarbhas qui ont de belles femmes, les envoient, par amour pour +leur prince, passer un mois au harem; + +Chez les Aparatakas, ceux qui avaient de belles femmes les donnaient en +présent aux ministres du roi; + +Enfin, dans le pays des Sourashtras, les femmes de la ville et de la +campagne entrent au harem pour le plaisir du roi, soit individuellement, +soit par groupes. + + +APPENDICE AU CHAPITRE II + +N° 1.--Les amours du roi Agnivarna. + +Nous empruntons à la traduction du _Raghou-Yanea de Kalidasa_, par M. +Hippolyle Fauche, le _Tableau des amours du roi Agrioarna_, le prince +charmant de l'Inde; ce tableau est pour les Hindous l'idéal des voluptés +royales. + +«Après avoir tenu pendant quelques années les rênes de l'Etat, Agnivarna +l'impudique, les abandonna aux ministres et se livra tout entier aux +femmes luxurieuses. Dans le palais où toujours résonnait le tambourin, +et où la fête du lendemain surpassait celle de la veille, le roi, +incapable de supporter l'intervalle d'une seule minute sans volupté, +nuit et jour s'amusait avec ses femmes. + +«Il avait des étangs remplis de lotus que ses folâtres concubines +faisaient trembler des palpitations de leurs seins dressés comme des +piques; des cachettes pour la volupté s'y dérobaient sous les fleurs. +Brûlant d'amour, il se plongeait dans l'onde; là, ses femmes, sans fard +comme sans voile, excitaient ses désirs par leurs mouvements gracieux et +lascifs. Avec elles, il portait ses pas vers des lieux disposés avec +art pour des buvettes, où il prenait le rhum enivrant. Sur son sein +reposaient continuellement une lyre aux sons enchanteurs et une belle à +la voix douce, aux yeux charmants. Frappant de ses mains le tambourin, +agitant ses guirlandes et ses bracelets, habile musicien, il ravissait +l'âme; à l'entendre, les danseuses oubliaient leurs pantomimes; il +mangeait alors de baisers leurs visages et soufflait sur leurs bouches +le vent amoureux de ses lèvres. Plus d'une fois, ses amantes qu'il avait +trompées le lièrent en punition avec leurs ceintures, le menaçant du +bout du doigt, le châtiant d'un regard courroucé et du froncement de +leurs sourcils. En proie à un violent amour et à la jalousie, les reines +saisissaient l'occasion de toute fête pour combler d'elles-mêmes ses +voeux. C'était lui-même qui peignait de fard les pieds de ses épouses, +mais c'était pour admirer ces pieds charmants et tout ce que laissaient +entrevoir les ceintures relâchées et les robes mal attachées. Parfois +ses désirs voluptueux rencontraient des obstacles: une bouche se +détournait d'un baiser, des mains retenaient une ceinture qu'il voulait +dénouer, mais ces manèges n'étaient que du bois jeté dans le feu de +l'amour. + +«Harassées de voluptés, les épouses s'endormaient sur sa vaste poitrine, +d'où leurs seins potelés effaçaient l'onguent du sandal. + +«Laissait-il, dans un rêve, échapper le nom d'une rivale, celles qui +étaient avec lui mouillaient de larmes le bord de la couverture et +brisaient de dépit leurs bracelets à force de s'agiter dans la couche. + +«Essayait-il de se dérober pour quelque rendez-vous nocturne, ses femmes +aux aguets le ramenaient.--Pourquoi, libertin, vas-tu porter ailleurs ce +qui nous appartient? + +«Quand il se levait de sa couche, ses amantes, enlaçant son cou de leurs +bras, pressant de la plante de leurs pieds les pointes de ses pieds, se +faisaient donner le baiser d'adieu. + +«Sa couche, jaune de sandal, rouge de laque, remplie de ceintures +brisées et de bouquets déliés, attestait la fougue de ses assauts. + +«Alors venaient vers lui ses autres épouses irritées; il cherchait à les +apaiser, joignant les mains, mais sa faiblesse dans l'amour les irritait +de nouveau. Voulait-il s'éloigner sous prétexte d'affaires avec un ami, +elles le prenaient aux cheveux et l'arrêtaient en disant: «Ah traître, +cet ami est une amie; ta fuite n'est qu'une ruse. + +«Quand il leur échappait, il prenait le chemin de la campagne, où il +était guidé par des confidentes vers des berceaux de lianes mystérieux. +Là, sur des lits de fleurs préparés, il savourait la volupté dans les +bras d'une jolie suivante (chez les grecs, on aurait dit _une belle +esclave_; mais l'esclavage n'a jamais existé dans l'Inde). + +«L'été, il passait les nuits sur les terrasses de son palais, savourant +le clair de lune sans nuage qui dissipe les fatigues de la volupté. + +«Là, ses femmes, vêtues de l'air, à la taille charmante, le ravissaient +avec leurs ceintures d'or; lumineuses et gazouillantes, elles +l'enivraient des vapeurs embaumées de l'encens et de l'aloès. + +«Ce monarque puissant, redouté de ses voisins, n'avait jamais pu se +vaincre lui-même. Il devint malade de la poitrine. Quand il connut +son état, il ne voulut pas d'autre médecin que ses femmes; frappé +mortellement dans leurs bras, il voulut y mourir. + +«Il s'éteignit comme une lampe épuisée, sans postérité, au milieu de ses +épouses qui le tenaient embrassé.» + +Ce tableau idéal a au moins le mérite de nous faire voir que les +Hindous, même dans leurs plus grands excès de plaisir, sont restés +décents et même aimables et qu'ils n'ont rien fait ou imaginé qui +inspire la répulsion ou le dégoût. + +On ne saurait en dire autant des Romains; ils nous révoltent par des +lubricités sans nom et à peine concevables. Pour faire ressortir le +contraste, après Kalidaça, citons Suétone. + +N° 2.--Débauches des empereurs romains. + +TIBÈRE DANS SA RETRAITE DE CAPRÉE. + +Tibère, retiré dans l'île de Caprée (située près de Naples, au fond de +la plus belle baie du monde), rassemblait de toutes parts des troupes +de jeunes filles et de mignons et des inventeurs d'accouplements +monstrueux, qu'il appelait spinthaies, pour que, se tenant enlacés et +formant une triple chaîne, ils se prostituassent mutuellement devant lui +de manière à rallumer ses désirs. + +Il avait fait disposer en plusieurs endroits des chambres ornées de +tableaux et de statuettes représentant les scènes et les figures les +plus lascives, et meublées des livres d'Éléphantis, pour qu'on ne +manquât pas de modèles pour les postures qu'on avait ordre de prendre. + +En public, il jouait le rôle de Jupiter caressant Léda, et du minotaure +s'unissant à Phasiphaé. + +Lorsque la représentation de ces scènes mythologiques comprenait un +meurtre, celui-ci était commis réellement sur le théâtre avec ses +détails cruels; tels, par exemple, la mort d'Hippolyte, le supplice de +Prométhée. + +Il dressait de très petits enfants à s'ébattre et à jouer entre ses +cuisses pendant qu'il nageait (c'étaient ses petits poissons), et à le +lécher et le mordre doucement; il apprenait à d'autres enfants, non +encore sevrés, à lui prendre la verge comme ils eussent pris le sein de +leur mère et à pratiquer la succion. + +CAÏUS CALIGULA. + +Caligula abusa de Valérius Catullus, jeune homme d'une famille +consulaire, et commit l'inceste avec ses deux soeurs. Il invitait à +souper, avec leurs maris, les femmes les plus distinguées; il les +passait en revue en les examinant comme ferait un marchand d'esclaves, +menait dans une chambre voisine celle qui lui plaisait et, rentrant +avec les souillures de la débauche, il louait ou blâmait ce que leur +jouissance ou leur corps avait de bon ou de mauvais. + +NÉRON. + +Sans parler des hommes libres avec lesquels il eut commerce, des femmes +mariées qu'il corrompit, Néron fit violence à la vestale Rubria. Il fit +couper les testicules à un jeune garçon nommé Sporus et s'efforça même +de le métamorphoser en femme. On le lui amena en grande pompe avec la +dot et le voile rouge (flammeum), suivant l'usage du mariage, et il lui +donna le rang d'épouse. + +Il finit par imaginer comme un jeu de nouvelle espèce de se mettre dans +la peau et à la place d'une bête du cirque et de s'élancer sur les +parties naturelles ou non d'hommes et de femmes attachés nus à +des poteaux; il faisait ces outrages, dans les lieux publics, aux +adolescents et aux vierges chrétiennes. De là vient la bête dont il est +parlé dans l'Apocalypse et qui désigne Néron (Renan). + +DOMITIEN. + +Domitien n'avait pas les vices monstrueux de Tibère et de Néron. +Cependant il partagea et il développa la corruption générale. + +Dans une fête solennelle, il fit descendre dans l'arène des femmes parmi +les gladiateurs et les bestiaires. + +Il fit courir des jeunes vierges dans le stade et présida lui-même à la +course, vêtu d'un habit de pourpre à la grecque, portant sur la tête une +couronne d'or où étaient représentés Jupiter, Junon et Minerve, et ayant +auprès de lui le flamendial et les prêtres de la famille Flavia. + +(Dans cette occasion comme dans beaucoup d'autres, Domitien voulut +affirmer son zèle pour le paganisme). + +Pour plaire au peuple, il continua les représentations à la fois si +impudiques et si cruelles des scènes mythologiques. Martial, son +protégé, nous en a transmis le souvenir dans les épigrammes suivants du +Livre I: + +6. Sur le spectacle de Phasiphaé. + +«Croyez que Phasiphaé s'est accouplé avec le taureau de Crète; tout ce +que la renommée nous en a dit, la scène le reproduit devant nos yeux.» + +9. Sur un condamné donnant une représentation véritable du supplice de +Prométhée. «Tel Prométhée, enchaîné sur un roc, en Scythie, nourrit de +ses entrailles renaissantes un vautour insatiable, tel ce Lauréolus, +attaché à une véritable croix, vient d'offrir sa poitrine nue à un ours +de Calédonie. + +«Ses membres déchirés palpitaient et son corps tout entier n'était plus +un corps. Ce scélérat avait sans doute dépassé les crimes dont parle +l'antiquité.» + +10. «Dédale, quand tu es ainsi déchiré par un ours de Lucanie, que tu +voudrais alors avoir des ailes.» + +Ces scélérats, ces victimes, étaient les chrétiens condamnés comme +criminels d'État. + +On se faisait scrupule de prendre les gladiateurs; ceux-ci étaient des +prisonniers de guerre qu'on n'avait pu utiliser autrement, parce qu'ils +étaient trop incultes pour être vendus assez cher comme esclaves et trop +insoumis pour être incorporés dans les légions. + +HÉLIOGABALE. + +Héliogabale parcourait les rues de Rome dans les attitudes et la +compagnie les plus indécentes sur un char traîné par des femmes nues. + + + +CHAPITRE III + +Intrigues des femmes du harem. + +Les femmes du harem sont sévèrement gardées et ne peuvent voir aucun +homme (App. 1 et 2). Presque toutes brûlent de désirs qu'elles satisfont +entre elles, par des procédés indiqués au chapitre de l'auparishtaka, et +au moyen desquels la femme peut remplacer l'homme[46]. + +[Note 46: La titillation et la succion des mamelons, ainsi que nous +l'avons vu, déterminent constamment l'érection du clitoris, et la +friction de cet organe simultanée avec la succion forte des mamelons +amène nécessairement le spasme _génésique_.] + +Elles ont encore recours aux moyens suivants. + +Elles habillent en homme leur soeur de lait, leurs amies et leurs +suivantes, et se font caresser l'yoni à l'aide de végétaux tendres +(fruits ou racines), qui ont ou reçoivent la forme et les dimensions +d'un linga, ou bien elles embrassent une statue dont le linga est figuré +en érection (App.). + +Des moyens inverses sont employés par certains hommes (voir dans Lucien +l'outrage fait par un jeune homme à la Vénus de Paros dont il était +amoureux). + +Parfois, et avec l'aide de leurs suivantes, les femmes du harem y +introduisent des hommes déguisés en femme. Leurs soeurs de lait et leurs +affidées s'efforcent de décider des hommes à venir au harem, en leur +vantant la bonne fortune qui les y attend; elles leur décrivent +l'intérieur du palais, les facilités pour s'y introduire et en sortir; +elles indiquent les fortes saillies des corniches, les grandes +dimensions des portiques, des corridors et des issues, la négligence des +sentinelles et les absences fréquentes des gardiens du harem. Mais ces +émissaires ne doivent jamais tromper un homme pour le décider à tenter +l'aventure, car cela entraînerait probablement sa mort. + +Quant à l'homme, il fera bien de ne point s'introduire dans le harem à +cause des terribles mésaventures auxquelles il s'expose. + +Si toutefois il s'y détermine, il devra reconnaître s'il y a une sortie +assurée, si le jardin de plaisance ou bien un mur de ronde entoure +étroitement le harem (App. 1), si les sentinelles manquent de vigilance +et si le roi est parti en voyage. Dans ce dernier cas, lorsqu'il sera +appelé par les femmes du sérail, il observera avec soin les lieux, et +entrera de la manière que les femmes lui auront indiquée. S'il est +adroit et avisé, il parcourra chaque jour les environs du harem, se +liera avec les sentinelles, se fera l'ami des femmes de service du +sérail qui peuvent avoir connaissance de son dessein et leur témoignera +son regret de ne pouvoir l'exécuter. + +Enfin, il prendra pour entremetteuse une femme qui a ses entrées au +harem, et il s'étudiera à connaître les espions du roi. + +Si l'entremetteuse ne peut entrer au harem, il se tiendra à quelque +endroit d'où il peut voir la femme qu'il aime. + +Si cet endroit est gardé par des sentinelles, il se déguisera en prenant +le costume d'une suivante de la femme désirée, qui vient ou passe par +cet endroit. + +Quand la femme le regardera, il lui fera connaître ses sentiments par +des gestes et des signes, lui fera voir des dessins à double sens, des +guirlandes de fleurs et des anneaux. + +Il observera avec beaucoup d'attention les signes qu'elle fait, ses +gestes ou ses paroles; et alors il essaiera de pénétrer dans le palais. + +S'il est certain qu'elle vient dans quelque lieu particulier, il s'y +cachera, et, au moment fixé, il entrera au harem avec elle, comme s'il +était un des gardiens. + +Il peut aussi entrer et sortir dans un lit plié, ou dans une couverture +de lit, ou bien se rendre _invisible_: pour cela il lui suffit de se +frotter les yeux avec un collyre obtenu en mêlant avec une quantité +égale d'eau les cendres provenant de la combustion, sans fumée, d'une +mangouste, des yeux d'un serpent et du fruit de la longue courge +tumbi!!! + +Duyana, les brahmanes et les yoguis, donnent encore d'autres moyens de +se rendre invisible. + +L'homme peut aussi, pour entrer au harem, saisir l'occasion de la fête +de la huitième lune, pendant laquelle les femmes de service du palais +sont toutes très affairées et en désarroi. + +On introduit des jeunes gens au harem, ou on les en fait sortir, +lorsqu'on y apporte ou on en fait sortir du mobilier, ou pendant les +fêtes où l'on prend des boissons et des rafraîchissements, quand les +femmes de service sont extraordinairement occupées et pressées, ou quand +on déplace une des épouses, ou quand on les conduit aux jardins publics +ou aux fêtes, ou bien lors de leur retour au palais, ou enfin quand le +roi est parti pour un lointain pélerinage. + +Les femmes du harem connaissent mutuellement leurs secrets, et comme +elles ont toutes le même but, elles s'entraident. + +Un jeune homme qui est l'amant de toutes peut continuer ce commerce très +longtemps sans être découvert. + +Chez les Aparatakas, les épouses du roi ne sont pas bien gardées, et les +femmes qui ont accès dans le harem y introduisent avec elles beaucoup de +jeunes gens. + +Les épouses royales du pays d'Ahira se livrent aux kshatriyas mis en +sentinelle dans le harem. + +Celles du pays des Vatsagoulmas font venir au harem, à l'aide de +messagères, des hommes qui peuvent leur plaire. + +Chez les Vaïdharbas, les fils des épouses royales ont leur entrée au +harem et sont les amants de toutes les épouses, excepté de leur mère. + +Dans le Stri radjyas, les femmes du roi ont pour amants les hommes de sa +caste et de sa famille. + +Au pays de Ganda, elles se donnent aux brahmanes, à leurs amis, à leurs +serviteurs et esclaves. + +Dans le Sandhava, à leurs domestiques, marmitons, etc. + +Chez les Haïmavat, des hommes hardis corrompent les sentinelles et +entrent au harem. + +Chez les Vanyas et Kalmyas, les brahmanes, au su du roi, entrent au +harem avec des bouquets pour les épouses, conversent avec elles derrière +un rideau, et des doux propos passent aux doux exercices. + +Enfin, les femmes du roi de Prashyas cachent dans le harem un jeune +homme pour chaque groupe de femmes. + + +APPENDICE AU CHAPITRE III + +Nº 1.--Description du harem d'Agra. + +Tous les détails donnés dans ce chapitre montrent que les anciens rois +de l'Inde brahmanique n'étaient guère plus jaloux des femmes de leur +harem que les maris hindous ne l'étaient, en général, de leurs épouses. + +On retrouve là encore la douceur et l'apathie du caractère indien. + +Il en est autrement des Musulmans de l'Inde, en partie d'origine Afgane +ou Mongole. + +Ils gardent étroitement leurs femmes, et les harems de leurs princes +étaient et sont encore aujourd'hui très surveillés. + +On peut en juger par les dispositions du sérail qui forme partie du Tage +d'Agra, le Versailles des empereurs mongols, qu'on préfère au palais de +Louis XIV, bien qu'il ait coûté moins de cent millions, au lieu d'un +demi-milliard. + +Le harem se compose de deux parties attenant l'une à l'autre, mais +parfaitement distinctes; l'une est occupée par les femmes musulmanes, +pour la plupart des Cachemiriennes qui sont blanches comme des +européennes. + +L'autre est occupée par des femmes hindoues, et fut probablement +construite sur le modèle des harems des anciens rois du pays. + +Le harem musulman borde, sur l'un de ses côtés, le magnifique jardin du +palais. Tout est en marbre; à l'étage, on y remarque quelques trous des +boulets de lord Clive, lorsqu'il prit la citadelle d'Agra (le Tage). + +Les chambres sont des cellules de quatre mètres carrés; elles ont +chacune, du côté opposé au jardin, ayant vue sur le paysage et sur +la Joumma, une ouverture fermée par une claire-voie découpée dans le +marbre, qui empêche de rien voir du dehors. + +Il y a aussi, dans chaque chambre, sur une autre face, une petite +ouverture par laquelle on introduisait la nourriture de la recluse, et +qu'on refermait ensuite. + +Ces chambres forment deux groupes que sépare un palier assez grand, qui +servait pour la récréation des femmes pendant deux heures par jour. + +L'escarpolette était fort en usage parmi ces dames. + +Le harem hindou est, comme toutes les habitations des indigènes, disposé +en forme de cloître autour d'une cour rectangulaire assez grande. + +Tout autour, à l'étage, sont de petites chambres précédées de portiques +et de balustrades donnant sur la cour. + +Cette disposition permettait de laisser aux femmes la liberté de +circuler sous les portiques et de se visiter entre elles, liberté que +n'avaient point les femmes étrangères de l'autre harem, sans doute des +esclaves. + +La cour intérieure du harem hindou servait pour les représentations +théâtrales et autres scènes de jongleurs, de saltimbanques, et aussi +pour les cérémonies religieuses. + +Les femmes assistaient à ces représentations, appuyées sur les +balustrades des portiques et sans qu'on pût avoir aucune communication +avec elles depuis la cour. + +Du côté opposé du jardin, en face du harem étranger, se trouvaient les +bains du sérail, d'une richesse et d'une beauté merveilleuses. + +L'or, en lames épaisses, artistement travaillé ou en filets délicats, +court partout sur les caissons des plafonds et les parois en marbre des +murs. + +Pour se rendre au bain, les favorites avaient à traverser le jardin, un +des plus beaux du monde, dont toutes les allées sont dallées en marbre +et dont les parterres sont parsemés de vastes bassins en marbre blanc +avec jets d'eau. + +Certaines heures de la journée étaient réservées aux femmes du harem +pour leur promenade dans le jardin où elles étaient seules. + +Le cicerone montre aux visiteurs un long couloir souterrain qui descend +du jardin au bord de la Joumma, et il explique que, vers son extrémité, +on abattait les femmes coupables ou trop âgées, et qu'ensuite leurs +corps étaient jetés à la rivière. + +On se débarrassait ainsi des vieilles parce que le harem n'eût pas suffi +à loger ces inutilités, et qu'il ne convenait pas que des femmes, après +avoir été les favorites de l'empereur, pussent habiter ailleurs que dans +son palais ou dans la mort. + +N° 2.--La vie du sérail. + +Avec l'aide d'un officier de marine français, une femme européenne s'est +évadée du sérail de Constantinople. Réclamée par le sultan, elle a +déclaré qu'elle se tuerait plutôt que d'y rentrer. + +Cependant Lady Montagu, la Sévigné des Anglais, nous a donné au XVIIIe +siècle, dans ses _Lettres_ si intéressantes, une description fort +gracieuse de la vie et des plaisirs des femmes du sérail dans l'intimité +desquelles elle a été admise en sa qualité de femme de l'ambassadeur +d'Angleterre près du sultan. Le tableau qu'elle en trace est loin d'être +triste. Les danses et les jeux après le bain solliciteraient le pinceau +d'un artiste. + +Peut-être Lady Montagu n'a-t-elle vu que les beaux côtés, et n'a-t-elle +conversé qu'avec les privilégiées, comme la mère du sultan régnant dont +elle parle beaucoup. Peut-être le sérail a-t-il déchu avec la puissance +des sultans. + + + + + TITRE VII + + DEVOIRS DES ÉPOUSES + + + +CHAPITRE I + +Devoirs d'une femme quand elle est la seule épouse. + +Une femme vertueuse se conforme aux désirs de son mari comme s'il était +un dieu. Elle s'assied toujours après lui et se lève avant lui (App. 1). + +Elle prend sa charge de la famille et de la maison. Elle tient tout dans +le plus grand état de propreté (App. 2). + +Elle entoure la maison d'un petit jardin où elle apporte tout ce qu'il +faut pour les sacrifices du matin, de midi et du soir, aux dieux +domestiques. + +Elle révère elle-même le sanctuaire des dieux du foyer car, ainsi que le +dit Gonardiya, rien ne gagne le coeur d'un mari, d'un maître de maison, +comme l'observation des rites domestiques. + +Elle aura tous les égards possibles pour son beau-père et sa belle-mère, +et pour tous les membres de la famille de son mari. + +Elle évite la société des mendiantes, des _religieuses bouddhistes +mendiantes_[47], des femmes perdues, des voleuses, des diseuses de bonne +aventure et des sorciers. + +[Note 47: Les mots en italique prouvent qu'à l'époque où écrivait +Vatsyayana le bouddhisme était encore en vigueur dans l'Inde.] + +Elle ne fait rien avant d'en avoir obtenu le consentement de son mari +(App. 3). + +Quand elle va trouver son mari en particulier, elle doit être parée de +ses ornements et de fleurs diverses et porter une robe de plusieurs +couleurs. Mais son habillement ordinaire de tous les jours sera léger et +collant. + +Au cas où il aurait quelques torts de conduite à son égard, elle ne lui +en fera pas de reproches, malgré son déplaisir. + +Elle soigne sa tenue de manière à toujours plaire à son mari. + +Elle garde ses secrets, lui prête toute l'aide possible dans ses +affaires lorsqu'il est obligé de s'absenter pour quelque voyage. + +Elle ne porte que des ornements de bon augure et observe les fêtes en +l'honneur des dieux. Elle ne sort que pour les deuils et les fêtes de +famille. Elle prend soin des intérêts de son mari. + +Quand il arrive de voyage, elle le reçoit dans sa tenue ordinaire, pour +qu'il voie comment elle a vécu pendant son absence. Elle lui apporte +quelque présent et des objets qui peuvent être offerts pour le culte de +la divinité. + +C'est ainsi, conclut l'auteur, qu'une femme d'une bonne conduite, épouse +ou vierge remariée, ou concubine, doit vivre purement, toujours dévouée +à l'homme auquel elle est unie, faisant tout pour son bien et pour lui +plaire. + +Les femmes qui tiennent cette conduite possèdent le Dharma, l'Artha et +le Kama, obtiennent une haute considération et, généralement, conservent +tout l'amour de leur mari (App. 4). + + +APPENDICE AU CHAPITRE I + +Respect des femmes hindoues pour leur mari. + +N° 1.--Les dames indiennes sont très respectueuses envers leur mari. +Elles ne l'appellent que mon maître, mon seigneur, et, quelquefois même, +mon dieu, tandis que celui-ci, au contraire, ne leur parle que d'un ton +de supériorité. Si un mari en prenait un autre, en public surtout, sa +femme s'en offenserait comme d'une inconvenance. + +Une femme indienne prépare le repas de son mari et le sert; mais elle ne +mange jamais qu'après lui, et que ses restes. + +Elle ne l'accompagne jamais à la promenade; en voyage, elle marche +derrière lui à une certaine distance, sans pouvoir lui adresser la +parole. + +N° 2.--Manou, livre IV. «Renfermées sous la garde d'hommes fidèles et +dévoués, les femmes ne sont point en sûreté; celles-là seulement sont +bien en sûreté, qui se gardent elles-mêmes de leur propre volonté.» + +«On ne parvient point à tenir les femmes dans le devoir par des moyens +violents. Mais un mari y réussit en assignant pour fonctions à sa femme +le compte des recettes et des dépenses, la purification des objets et du +corps, l'accomplissement de son devoir, la préparation de la nourriture +et l'entretien des ustensiles de ménage. Mettre au monde des enfants, +les élever et s'occuper chaque jour des soins du ménage et de +l'entretien du feu consacré, tels sont les devoirs des femmes mariées +dans l'Inde; nulle n'en est affranchie.» + +N° 3.--Même livre. «Jour et nuit les femmes doivent être tenues dans la +dépendance par leurs protecteurs: une femme est sous la tutelle de son +père pendant son enfance; de son mari, pendant sa jeunesse; de son fils, +pendant sa vieillesse; elle ne doit jamais se conduire à sa fantaisie.» + +«Si les femmes n'étaient pas surveillées, elles feraient le malheur des +deux familles.» Manou a donné en partage aux femmes l'amour de leur +lit, de leur siège et de la parure, la concupiscence, la colère et la +perversité.» + +«Aucun sacrement n'est pour les femmes accompagné de prières.» + +Il n'en était point ainsi chez les Ariahs védiques. Il est impossible de +pousser plus loin le mépris de la femme. + +L'idée de son infériorité a été générale dans l'antiquité; nous la +trouvons aux premiers temps de la Grèce, dans le Mythe de Pandore, +raconté si malicieusement par Hésiode (400 ans avant Homère) dans sa +Théogonie. + +Pour se venger des humains dans la demeure desquels brillait le feu +dérobé par Prométhée, Zeus (Jupiter) leur prépare un fléau. Par son +ordre, Vulcain façonne, avec de l'argile, la pudique image d'une +vierge. Athéna (Minerve) la revêt d'une blanche tunique, lui attache sa +ceinture, lui jette sur la tête un voile d'un merveilleux travail, +orne ses cheveux de fleurs et place sur sa tête, une couronne d'or, +chef-d'oeuvre de l'illustre boîteux. + +«Lorsqu'il a préparé ce présent fatal, le dieu amène la jeune fille +dans l'Assemblée des dieux et des hommes. Ils admirent ce piège cruel à +l'appât duquel la race des mortels n'échappera pas. + +«C'est d'elle que nous vient la race des femmes; c'est d'elle que +viennent ces funestes compagnes de l'homme qui s'associent à sa +prospérité et non à sa misère, comme les frelons méchants et parasites +que les abeilles nourrissent à l'abri de leurs ruches. Bien des maux +nous viennent de ce cruel présent. Si nous fuyons l'hymen et le commerce +inquiet des femmes, nous n'avons aux jours de la triste vieillesse +personne qui nous soutienne et nous console, et des parents éloignés se +partagent entre eux notre héritage.» + +«Le sort nous a-t-il uni à une épouse vertueuse et chérie, le mal se +mêle encore au bien dans toute notre vie. Mais s'il nous fait rencontrer +quelque femme d'une race perverse, alors nous vivons dans l'amertume, +portant au fond de notre coeur un éternel ennui, un chagrin que rien ne +peut guérir.» + +On lit dans les _Travaux et les Jours_: + +«Garde qu'une femme impudique ne te séduise le coeur par de douces +paroles et ne s'introduise dans ta maison. Se fier à la femme, c'est se +fier aux voleurs.» + +«N'aie qu'un fils pour soutenir la maison paternelle. C'est ainsi que +les maisons prospèrent.» + +On ne s'attendait guère, sans doute, à trouver dans Hésiode ce conseil +de Malthus si fort suivi de nos jours. + +Hésiode fait dire à Télémaque recevant des hôtes qui le louent d'être le +fils d'Ulysse: «On n'est jamais sûr d'être le fils que de sa mère.» + +Nous trouvons, même dans quelques docteurs chrétiens, le préjugé contre +les femmes: «Foemina infirmius, le sexe est faible,» a dit saint +Augustin; mais à cause de ses autres qualités, le bouddhisme et le +christianisme ont mis le sexe faible au niveau du sexe fort. + +Dans l'Inde, la condamnation prononcée par Manou a ôté à la femme le +respect des autres et d'elle-même. + +Aux reproches les plus graves la femme hindoue répond: «Après tout, je +ne suis qu'une femme.» + +La femme occupe cependant une bien meilleure place chez les Hindous que +chez les Musulmans dans la famille où elle est beaucoup plus utile, plus +libre et plus respectable. Toutefois, comme elle n'a ni instruction, ni +valeur morale, on n'a pour elle d'autres sentiments que ceux qu'on a en +France pour une bonne domestique. Souvent ses fils l'injurient. Manou ne +prescrit aucuns égards envers la mère, tandis que le Bouddha a fait à +son sujet mille recommandations qui sont pieusement suivies encore de +nos jours. + +N° 4. Manou, livre IX: + +«La femme qui ne trahit point son mari, dont les pensées, les paroles +et le corps sont purs, parvient, après la mort, au même séjour que son +époux» (cette perspective serait peu encourageante pour beaucoup de +françaises). + +«Les femmes mariées doivent être comblées d'égards et de présents par +les père et mère, et les frères de leurs maris, lorsque ceux-ci désirent +une grande postérité.» + +«Partout où les femmes sont honorées, les divinités sont satisfaites; +lorsqu'on ne les honore pas, les actes pieux sont sans fruits.» + +«Lorsqu'une femme brille par sa parure, toute la famille resplendit +également; mais si elle ne brille pas, la famille ne jette aucun éclat.» + +Tous ces préceptes commandent aux maris la fidélité, la douceur et la +bonté matérielles, mais ne consacrent aucun droit pour la femme, et +n'assurent point sa dignité et sa considération, ainsi qu'on le voit +dans plusieurs passages du _Kama Soutra_, qui permettent aux maris toute +licence. + +Devoir conjugal. + +N° 5.--L'auteur ne dit rien du devoir conjugal. Sans doute il le +considère comme compris dans la généralité des rapports sexuels au sujet +desquels il dit, au titre IV, que l'homme doit _faire tout pour le +plaisir de la femme_. + +C'est là un principe altruiste dont il faut, sans doute, faire honneur à +l'influence du bouddhisme (religion absolument altruiste) sur les idées +de l'époque. Son application qui tend à augmenter l'amour conjugal, +fin honnête, et même à entretenir la santé, fin légitime, peut être +justifiée presque toujours. L'église, qui interdit le mariage pour +cause d'impuissance, ne le défend pas aux personnes stériles et aux +vieillards. + +Le père Gury dit, à l'article 378 de la _Th. morale_: + +«Les époux se doivent: 1° une affection mutuelle; 2° la société +conjugale et la cohabitation; 3° les aliments et ce qui est nécessaire +pour une position honorable; 4° le devoir conjugal quand il est +sérieusement demandé et lorsqu'il n'y a pas de raison pour le refuser.» + +Vatsyayana ne prévoit même pas comme possible dans l'Inde le refus de +la femme. Ce cas se présente en Europe et il est réglé en théologie. Le +père Gury dit: + +915, I. «Il y a une obligation de justice, grave en principe, de rendre +le devoir conjugal à l'autre époux qui le demande sérieusement et +raisonnablement, parce que d'après la nature du contrat conjugal, les +époux se doivent mutuellement la puissance sur leur corps pour l'amour +conjugal.» + +II. «Il peut y avoir obligation de demander le devoir conjugal par +charité ou à cause d'une autre vertu, surtout de la part de l'homme, si +la demande est nécessaire pour entretenir ou ranimer l'amour conjugal.» + +«L'obligation de le rendre cesse pour l'un des époux quand cesse pour +l'autre le droit de l'exiger, ce qui arrive: 1° _si l'un des époux +a commis un adultère_.» (Le droit est égal pour les deux époux, +contrairement à ce qui a lieu dans l'Inde où une femme ne doit même pas +reprocher à son mari l'adultère; on verra plus loin l'épouse indienne +servir d'entremetteuse à son mari). + +«2° . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +«3° Si celui qui le rend peut craindre raisonnablement un préjudice ou +un danger pour sa santé.» + +916. «Les époux sont tenus d'habiter ensemble et l'un d'eux ne peut +s'absenter longtemps sans le consentement de l'autre ou sans nécessité; +car cette obligation découle de celle de rendre le devoir conjugal. +Or les causes légitimes de s'absenter pour longtemps sont: l'intérêt +public, la subsistance ou le salut de la famille, un mal à éviter de la +part de ses ennemis. Mais le mari qui va habiter longtemps ailleurs doit +emmener son épouse pour qu'elle habite avec lui.» + +«Un époux qui refuse le devoir conjugal pèche gravement, s'il y a danger +d'incontinence ou d'un grave ennui pour l'autre. Il ne pèche pas en le +repoussant lorsque l'autre époux le demande avec excès.» + +«Un époux n'est pas dispensé de le rendre parce qu'il craint d'avoir +trop d'enfants, car la procréation des enfants est la fin principale du +mariage et n'est pas un inconvénient intrinsèque de ce même mariage.» + + + +CHAPITRE II + +Devoirs de l'épouse la plus âgée envers les épouses plus jeunes de son +mari. + +L'homme peut pendant la vie de sa première épouse en prendre d'autres +pour les motifs suivants: + +Folie ou mauvais caractère de la femme, aversion du mari[48], stérilité, +absence de progéniture mâle, incontinence de la femme. + +[Note 48: Manou, livre IX. «La femme acariâtre doit être remplacée de +suite; la femme stérile, après huit ans; celle qui ne donne que des +filles, après onze ans.] + +Quand la femme est stérile ou n'a pas de fils, elle doit elle-même +engager son mari à prendre une autre femme, donner à celle-ci une +position supérieure à la sienne, la considérer comme une soeur, lui +prodiguer les bons conseils, traiter ses enfants comme s'ils étaient les +siens propres et en agir de même à l'égard de ses serviteurs, de ses +amis et parents. + +Quand il y aura plusieurs femmes, la plus âgée fera alliance avec celle +qui la suit immédiatement en âge et en rang et tâchera de brouiller avec +la favorite actuelle la femme que la favorite a remplacée auprès du +maître; puis, ayant ligué toutes les femmes contre la favorite, elle +prendra alors le parti de celle délaissée et, sans se compromettre +d'aucune façon, elle fera dénoncer la favorite comme méchante et +querelleuse. + +Si la favorite se querelle avec l'époux, la première femme feint pour +elle de la sympathie, l'excite et aggrave autant qu'il est en elle le +dissentiment. Mais si, en dépit de tous ses efforts, l'époux continue +à aimer la favorite, elle changera de tactique et s'emploiera à les +concilier afin de ne point tomber elle-même en disgrâce[49]. + +[Note 49: Dans ces conseils se retrouve toute la duplicité brahmanique.] + + + +CHAPITRE III + +Devoirs de la plus jeune épouse. + +La femme la plus jeune regardera la plus âgée comme sa mère et ne fera, +à son insu, de don à personne, pas même à ses propres parents. Elle lui +dira tout, et n'approchera son mari qu'avec sa permission. Quoi que +celle-ci lui confie, elle ne le divulguera point, et elle prendra soin +de ses enfants comme des siens propres. + +Quand elle sera seule avec son époux, elle lui complaira en tout, mais +elle ne lui parlera jamais du chagrin qu'elle peut éprouver à cause +d'une rivale. + +Elle se contentera d'obtenir secrètement des marques particulières de +son affection, de l'assurer qu'elle ne vit que pour lui, et par l'amour +qu'il lui témoigne. + +Avec les autres épouses de son mari elle ne parlera jamais, soit par +orgueil, soit par colère, de son amour pour son mari ni de l'amour que +celui-ci a pour elle; car un mari n'aime point les indiscrétions sur des +détails intimes. + +Elle dissimulera, autant que possible, à la vue de la première épouse +les efforts qu'elle fait pour captiver son époux. Si cette première +épouse a été prise en aversion par le mari, ou si elle n'a pas +d'enfants, elle s'intéressera à sa situation, et engagera le mari à +avoir pour elle de bons procédés; mais elle-même s'efforcera de la +surpasser par sa bonne conduite. + + + +CHAPITRE IV + +Devoirs d'une veuve vierge remariée. + +Comme la veuve vierge remariée a eu, avant son second mariage, une +existence plus libre et une connaissance plus grande des choses du +mariage qu'une jeune fille, elle apportera chez son nouvel époux plus +d'expérience des plaisirs et des goûts plus mondains. Si, plus tard, il +y a séparation entre eux, elle ne gardera pas les présents qu'elle a +reçus de son mari, sauf ceux qui ont fait l'objet d'un mutuel échange +entre eux, à moins qu'elle n'ait été renvoyée par lui (alors elle ne +restitue rien). + +Elle prendra dans la maison conjugale la même situation que les femmes +de la famille de son mari; mais elle devra se montrer supérieure à elles +pour les soixante-quatre talents voluptueux. + +Elle ne se liera pas avec les autres épouses, mais plutôt avec les amis +et les serviteurs de la maison. + +Elle se montrera également supérieure aux autres épouses pour les +soixante-quatre voluptés. + +Elle accompagnera son mari aux fêtes, réunions, parties de plaisir; elle +engagera son mari à donner lui-même de ces sortes de fêtes ou parties de +plaisir. + +Elle mettra en train toutes sortes de jeux et amusements. + + +APPENDICE AU CHAPITRE IV + +Souvent, dans l'Inde, on marie des filles presque dans l'enfance à des +vieillards veufs qui prennent une épouse parce que sa présence est +obligatoire dans les sacrifices aux mânes. De là le grand nombre des +veuves vierges. On voit par ce qui précède qu'elles se remariaient du +temps de Vatsyayana. + +C'est d'après un préjugé religieux que les femmes veuves ne peuvent se +remarier; les Hindous sont convaincus qu'elles portent malheur. C'est +peut-être un calcul du législateur pour qu'une femme ait tout intérêt à +prolonger les jours de son mari. + +Plusieurs tentatives ont été faites pour faire disparaître ce préjugé, +mais on n'a pu y parvenir. + +Dans le sud de l'Inde, toutes les veuves, _sans exception_, ne +se remarient point. Mais à Calcutta, elles le font aujourd'hui +généralement; à l'instigation du vice roi, les brahmanes ont eux mêmes +donné l'exemple, et cet exemple a été suivi. + +A Pondichéry, M. de Verninac, alors qu'il y était gouverneur, avait +fait, dans ce sens, de généreux efforts qui ont été bien près d'aboutir. + +Dans l'Alharva-Véda, on voit que les veuves pouvaient, à certaines +conditions, se remarier. Ce livre a précédé celui de Manou qui est fort +dur pour les veuves. + +Devoirs de la veuve + +Aussitôt qu'un indien vient d'expirer, l'usage exige que sa veuve se +pare magnifiquement, qu'elle se précipite sur le cadavre de son mari et +le tienne embrassé en poussant de grands cris jusqu'à ce que les parents +l'en arrachent. + +Quelques jours après, en présence de ses parents et de ses amis qui +cherchent à la consoler, on lui rase la tête et on lui enlève le tally +que son mari, le jour de son mariage, lui avait attaché au cou. A partir +de ce moment, et jusqu'au jour de sa mort, elle porte le deuil de son +époux. Le deuil consiste à se faire raser la tête une fois par mois, à +ne point faire usage de bijoux ni de bétel, à ne se vêtir que de +toile blanche, à ne tracer sur son front aucun des signes de sectes +religieuses, et enfin à n'assister jamais aux fêtes de famille ou +publiques où sa présence porterait malheur. + +Les suttys ou sacrifices des veuves + +Les suttys sont aujourd'hui interdits dans l'Inde anglaise, mais ils +n'ont complètement cessé que depuis un petit nombre d'années. + +Cette coutume barbare paraît avoir été en honneur d'abord chez les +anciens rajahs du pays et dans la caste des Kshatryas, car il n'est fait +mention dans les anciens auteurs que des suttys des ranies ou reines. + +Le sacrifice n'était pas toujours volontaire; c'était de force, bien +souvent, qu'on y traînait la victime. + +Les suttys dans le Mahabarata + +Parmi les héroïnes du dévouement dont parle le Mahabarata, il ne cite +qu'incidemment le sacrifice de Madri, la deuxième épouse du roi Pandou, +père putatif des cinq héros célébrés dans ce vaste poème encyclopédique. + +Voici, en raccourci, la légende de la mort du roi Pandou, et du +sacrifice de Madri son épouse. + +Le roi Pandou, étant à la chasse, aperçut deux gazelles accouplées; +aussitôt, il leur décoche une flèche et tue le mâle. Celui-ci était un +brahmane qui avait eu la fantaisie de prendre cette forme de gazelle +pour s'unir à son épouse. + +Au moment d'expirer, il dit au roi Pandou: Puisque, cruel Kshatrya, tu +m'as ravi l'existence, avant que j'eusse parfait mon désir, tu subiras +la peine du talion; car, toi aussi, tu mourras dans les bras de ton +épouse avant d'avoir joui complètement, et de plus tu seras frappé +d'impuissance. Pandou, en effet, épousa deux femmes et n'eut point +d'enfants; mais cependant, il en obtint cinq par l'opération miraculeuse +des Dieux Indra, Yama et les deux Advins. + +Un jour que le roi Pandou se promenait dans la forêt avec Madri, sa +deuxième épouse, excité par la vue de ses charmes, il voulut s'unir avec +elle malgré qu'elle s'y refusât, redoutant pour lui le fatal moment; +Pandou, aveuglé par sa passion, l'y contraignit; il s'unit donc à elle, +mais il fut frappé de mort dans ses bras. + +Après ce fatal événement, Madri, l'âme troublée et s'accusant d'être la +cause de la mort du roi, dit à Kounti, la première épouse: Maintenant +que ce monarque est mort dans mes bras, je le demande en grâce, illustre +Kounti, de me laisser monter sur son lit funéraire; car il est juste que +je suive ce monarque chez les mânes, puisque c'est dans mes bras qu'il +a trouvé le chemin de la mort. La noble Kounti reprocha à Madri sa +faiblesse pour ce prince, puisqu'elle connaissait son impuissance et la +malédiction qui pesait sur lui: tu n'aurais pas dû lui laisser accomplir +cette fantaisie érotique, que je lui ai toujours refusée. Pourtant, +fille de Balkan, tu es heureuse, car il t'a été donné de voir une fois +le visage enflammé par le désir, et le membre dressé de ce vertueux +monarque, ce qui ne m'est jamais arrivé à moi. + +Ne m'en veux pas de cela, noble dame, repartit Madri et veuille me +laisser suivre notre époux dans la mort; accorde-moi cette grâce, +vertueuse Kounti; adopte mes deux enfants, et veuille avoir pour eux les +mêmes soins maternels que pour les tiens. + +Kounti, comme première épouse, aurait souhaité d'accompagner le roi dans +l'autre monde; c'était son devoir comme son droit; mais, cédant aux +instances de Madri, elle consentit à la laisser monter sur le bûcher, à +sa place (à cause des enfants, la plus jeune des épouses devait survivre +à l'époux). + +Après cet accord, les deux nobles épouses, aidées de leurs cinq fils, +s'empressèrent de dresser le bûcher; lorsqu'il fut terminé, elles y +placèrent le corps de Pandou, et Madri s'étendit à son côté. Elle dit +alors à Kounti: «La flamme de ce bûcher me purifiera de mon péché, et, +pure de toute souillure, je suivrai notre époux au Swarga; veuillez +donc, noble dame, y mettre le feu.» Kounti y porta aussitôt la flamme et +le funèbre sacrifice s'accomplit. + +Il n'est question des suttys ni dans les Védas, ni dans les Pouranas, ni +dans le Ramayaua, ni dans les lois de Manou, ni dans le Kama Soutra. + +Les grecs d'Alexandre les trouvèrent en usage chez un peuple au moins du +Punjab. D'abord propre aux Rajahs, cette coutume paraît s'être étendue +sous l'empire des religions sectaires. Elle était assez répandue et très +connue du temps de Properce, sous Tibère. + +Properce, Livre III, Elégie XIII, en faisant la critique des femmes +de son temps, fait l'éloge du dévouement des femmes indiennes qui +accompagnent leurs maris dans la mort. + +L'Inde, dit-il, nous envoie l'or de ses mines; la mer rouge, ses +précieux coquillages; Tyr, sa pourpre; l'arabe nomade, le cinname; voilà +les armes qui triomphent de la plus fière vertu. + +Vois s'avancer, magnifiquement parée, cette femme chargée du patrimoine +de toute une famille; elle étale à nos yeux les dépouilles de ses +amants. + +On demande sans pudeur, on donne de même. + +Heureuse cette loi des nations lointaines de l'Orient! + +Fortunés époux! Quand la dernière torche a été lancée sur le lit +funéraire, les femmes du mort, les cheveux épars, se disputent l'honneur +de quitter la vie pour le suivre. Honte à celle qui n'obtient pas la +faveur de mourir. La rivale préférée s'élance triomphante sur le bûcher, +et va, au milieu des flammes qui la consument, placer sa bouche sur +celle de son époux. + +Chez nous, l'hymen est perfidie; on n'y connaît ni le dévouement +d'Evadné, ni la fidélité de Pénélope. + + + +CHAPITRE V + +Devoirs d'une femme qui ne compte plus pour son mari. + +Une femme prise en aversion par son mari et qui est tourmentée par les +autres femmes, fera alliance avec la favorite et prendra soin, comme une +mère, des enfants de son mari; elle se rendra favorables ses amis et lui +fera connaître par eux son dévouement pour lui. + +Quand il est couché, elle n'ira vers lui que dans un moment où cela lui +plaira, et ne lui résistera jamais, ni ne s'entêtera à rien. + +Quand il arrivera à son mari de se quereller avec l'une de ses femmes, +elle les réconciliera; et, si celui-ci désire voir quelque femme en +secret, elle facilitera leur rencontre. En même temps, elle étudiera les +côtés faibles de son mari, mais n'en fera part à personne; enfin, elle +fera tout ce qu'il faut pour qu'il la regarde comme une femme bonne et +dévouée. + + + +CHAPITRE VI + +L'homme qui a plusieurs épouses. + +Un homme qui a plusieurs épouses doit être galant pour toutes. + +Il doit veiller sur leur conduite et ne jamais révéler à l'une d'elles +ce qui se passe dans l'intimité avec une autre. + +Il ne doit point leur permettre de lui parler de leurs rivales, ni de se +dénigrer mutuellement. + +Il plaira à l'une d'elles par sa confiance secrète; à l'autre, par des +égards particuliers; à une troisième, par des compliments; à toutes, +par des promenades aux jardins publics, par des divertissements, des +présents, des honneurs rendus à leurs parents, des marques de confiance, +et, enfin, par des témoignages d'amour qu'il donnera à chacune. + +Une jeune femme qui a bon caractère et une conduite conforme aux +préceptes du saint livre, s'attache son mari et triomphe de ses rivales. + +Bhabravya enseigne qu'un mari doit se lier avec une jeune femme qui lui +dira les secrets des autres femmes, et le renseignera sur la conduite +des siennes propres. + +Mais Vatsyayana est d'avis qu'un mari ne doit point exposer sa jeune +épouse à être corrompue dans la société d'une intrigante de cette +espèce, qui prendrait sur elle l'ascendant que les mauvaises femmes +savent toujours conquérir sur l'esprit des autres. + + +APPENDICE AU CHAPITRE VI + +Chez les musulmans, où la polygamie est la règle, le Koran formule le +même précepte que le 1er alinéa du 6e chapitre. + +«Chaque épouse a droit à la part de Dieu ou minimum de galanterie +périodiquement obligatoire.» + +Un chef arabe auquel je demandais des nouvelles de sa santé, se lamenta +de ne plus pouvoir servir qu'une fois par nuit chacune de ses quatre +épouses (il avait passé la cinquantaine). + +Dans l'Inde, les femmes sont toujours traitées avec douceur. + +Les maris renvoient leurs femmes, mais ne les battent pas. + +En Europe, c'est généralement le contraire qui a lieu, au moins dans le +peuple. + +Il est même des femmes du peuple qui aiment les maris énergiques. On +connaît la chanson de Béranger: «Collin bat sa ménagère...» et les vers +de Jules Barbier sur la fille des faubourgs qui veut «un amant qui la +fouaille, depuis le soir jusqu'au matin». + +Le Père Gury dit, Théologie morale, 379: Le mari est tenu de punir son +épouse lorsqu'elle commet une faute, dès que c'est nécessaire pour la +corriger et prévenir tout scandale. + +381. Il doit ordinairement user, en commençant, des paroles +bienveillantes, et, si cela ne suffit pas, avoir recours à une punition +sévère (c'est là, évidemment, un reliquat du moyen âge). + +«Le confesseur ne doit pas ajouter foi tout de suite aux paroles d'une +femme qui se plaint de son époux, parce que les femmes sont d'habitude +portées à mentir.» + +On remarquera que ni le P. Gury, ni le cathéchisme, ne parlent +d'obéissance due par la femme au mari, tandis que le code civil la +prescrit. Napoléon a même insisté sur ce point au Conseil d'État. + +Condition des femmes dans l'Inde + +Les travaux des femmes, dans l'Inde, sont toujours très doux. + +Les soins très simples du ménage remplis, leur seule occupation est de +filer. Tous les autres ouvrages sédentaires qui, en Europe, sont confiés +aux femmes, sont, dans l'Inde, exécutés par les hommes. + +Il est vrai que les femmes des basses classes travaillent avec les +maçons, les terrassiers, les cultivateurs; mais elles sont toujours très +ménagées, et ne remplissent que des tâches faciles. + +Autrefois, les deux sexes allaient nus, jusqu'à la ceinture, dans tout +le sud de la presqu'île. Cet usage existe encore sur la côte du Malabar +et dans tous les pays circonvoisins. + +Le morceau de toile qui compose l'habillement des femmes des Soudras ne +couvre juste que ce que la pudeur empêche de laisser à découvert. + +Les femmes riches se chargent de bijoux et ne s'en dépouillent jamais. + +Les femmes Hindoues sortent librement pour leurs dévotions, leurs +affaires et les besoins de leur maison; par exemple, pour quérir de +l'eau aux fontaines publiques; et, bien que toute intimité avec +les hommes leur soit interdite, elles peuvent, néanmoins, sans se +compromettre, converser avec ceux qui viennent dans leur maison comme +connaissances et amis. + + + + + TITRE IX + + RAPPORTS AVEC LES FEMMES DES AUTRES + + + +CHAPITRE I + +Obstacles aux rapports avec une femme mariée. + +Il est permis de séduire la femme d'un autre, si l'on court le danger de +mourir d'amour pour elle_[50]. + +L'intensité de cet amour a dix degrés marqués par les effets suivants: + +1° Amour des yeux; 2° attachement d'esprit; 3° idée fixe; 4° perte du +sommeil; 5° amaigrissement; 6° aversion pour les divertissements; 7° +oubli de la décence; 8° la folie; 9° évanouissement ou affaissement; 10° +enfin la mort (App. I). + +D'après Vatsyayana, on reconnaît qu'une jeune femme est ou non +passionnée: à sa conduite, à sa conversation et aux mouvements de son +corps. + +[Note 50: Ce principe, largement interprété par les intéressés, autorise +toutes les entreprises; il peut s'accommoder à tout en théorie et +s'accommode à tout réellement en pratique dans l'Inde. Il est fondé sur +la croyance que les âmes des hommes qui meurent d'un désir non satisfait +errent pendant un certain temps à l'état de mânes avant de transmigrer.] + +En règle générale, dit Gonikapoutra, la beauté d'un homme impressionne +toujours une femme, et celle d'une femme toujours un homme; mais le plus +souvent, diverses considérations les empêchent de donner une suite à +cette impression. + +En amour, voici ce qui est particulièrement propre à la femme. Elle aime +sans s'inquiéter de ce qui est bien ou mal (App. 2). Elle ne cherche +point à faire la conquête d'un homme par intérêt. Quand un homme la +courtise, son premier mouvement est de le repousser, alors même qu'elle +le désire; mais elle cède à des instances réitérées (App. 3). + +Au contraire, l'homme épris d'une femme maîtrise sa passion par scrupule +ou par raison, et bien qu'il ne puisse détourner ses pensées de cette +femme, il résiste même lorsqu'elle s'efforce de l'entraîner. + +Quelquefois il fait une tentative auprès d'elle et renonce à elle s'il +échoue. + +Quand il a réussi, il arrive souvent qu'il devient ensuite indifférent. + +Une femme peut repousser les avances d'un homme pour les motifs +suivants. + +Attachement à son mari; crainte d'avoir des enfants illégitimes; manque +d'occasion favorable; offense pour déclaration trop brusque; différence +de rang; incertitude au sujet d'absences de l'homme pour voyages; +crainte que l'homme en aime un autre; pensée que ses amis sont tout pour +lui; crainte d'indiscrétion; timidité à l'égard d'un homme illustre ou +trop puissant ou trop habile; crainte de la fougue de sa passion si elle +est une femme gazelle (yoni n° 1); pensée qu'autrefois elle a été liée +d'amitié avec lui (App. 4); mépris pour son manque d'usage du monde; +défiance de sa mauvaise réputation; dépit de ce qu'il ne comprend pas +l'amour qu'elle ressent pour lui. + +Si elle est une femme éléphant, la pensée qu'il est un homme lièvre ou +froid; la crainte qu'il lui arrive quelque chose à cause de sa passion +pour elle; défiance de ses propres charmes; crainte d'être découverte; +désillusion à la vue de ses cheveux blancs, de son apparence chétive; +crainte qu'il soit l'affidé de son mari pour éprouver sa fidélité; +pensée qu'il est d'une vertu trop sévère. + + +APPENDICE AU CHAPITRE 1 + +Maladies provenant de l'érotisme + +Nº 1.--Les principales affections qui mettent en jeu et surexcitent le +système génital, sont: + +L'érotomanie ou délire érotique, qui a son siège exclusivement dans la +tête; les quatre autres affections ont leur siège dans le cervelet et le +système génital. + +_L'érotomanie_ (qui affecte l'un et l'autre sexe) est chaste dans sa +manifestation; l'activité vitale, toute dans le cerveau, se communique +rarement aux parties génitales. On comprend, d'après cela, comment on +a pu accuser les Jésuites de tendances érotomanes sans accuser leurs +moeurs. En rapprochant ce fait des deux causes d'anaphrodisie signalées +à l'appendice du chapitre II, titre V, et de l'anaphrodisie résultant de +la chasteté habituelle, on s'explique la continence des prêtres. + +_L'hystérie_, nommée aussi maladie vaporeuse ou prurit ou attaque de +nerfs, a son siège dans la matrice, et, de là, s'irradie au cerveau. +Elle n'a lieu qu'entre l'âge de la puberté et celui du retour. Elle est +toujours accompagnée de désordres dans le système génital. Elle affecte +mille formes, depuis la plus légère attaque de nerfs, jusqu'aux accès +épileptiques. + +Les nombreuses causes d'hystérie se rencontrent dans le tempérament +même de la femme, et dans les agents intérieurs ou extérieurs propres à +augmenter la vitalité de l'utérus. + +La pudeur donne à la majeure partie des femmes hystériques la force de +dissimuler, pendant l'accès même, leurs sensations génitales. + +Le satyriasis, la nymphomanie ou fureurs utérines, dépendent: le +premier, du cervelet d'où il s'irradie aux parties génitales; la +seconde, du cervelet et de l'exaltation des organes génitaux. + +Les symptômes sont la tristesse, l'isolement, la turgescence et le +prurit des organes génitaux. + +La nymphomane s'efforce, mais en vain, de résister au désir, et elle +s'isole pour le satisfaire. Devant un homme, elle ne peut contenir ses +gestes, elle perd toute décence dans sa tenue et son langage. Alors, ses +parties se gonflent, s'enflamment, et laissent couler une humeur +fétide. Ordinairement, les fourmillements qu'éprouve la partie, et la +constriction du vagin, provoquent l'éjaculation d'une humeur laiteuse +fournie par les cryptes muqueuses et les glandes vulvo-vaginales. + +C'est parmi les filles dont les désirs sont longtemps et violemment +comprimés que se trouvent les nymphomanes. + +(On sait que c'est la même cause qui occasionne la rage chez les +animaux, l'espèce canine notamment). + +Le priapisme est une érection violente et permanente du membre viril, le +plus souvent sans désir vénérien. Le malade, loin d'éprouver du plaisir +dans le coït, n'en ressent, le plus souvent, que fatigue et douleur; et, +quelquefois, de graves hémorragies uréthrales s'en suivent. Lorsque le +priapisme n'est pas le symptôme d'une maladie du cervelet, il +provient, soit d'une irritation directe de la partie, soit de l'usage +d'aphrodisiaques dangereux tels que les cantharides et le phosphore. + +N° 2.--«On peut tout supposer et tout attendre d'une femme amoureuse» +(Balzac). Cette idée a été développée dans plusieurs romans +remarquables, notamment dans celui de _M. de Camors_, par Octave +Feuillet. + +Les auteurs l'ont empruntée au coeur humain et à la satyre VI de +Juvénal. + +«Si, pour remplir un devoir, il faut courir un danger, le courage manque +aux femmes; pour le mal rien ne les arrête. Faut-il accompagner en mer +un époux, la sentine est infecte et le ciel tourne; on vomit sur le +mari. Pour suivre un amant, l'estomac est de fer; ou partage le repas +grossier des matelots; on se promène de la proue à la poupe, le coeur ne +se soulève jamais; on s'amuse à manier le câble, etc.» + +N° 3.--Ovide, _Art d'Aimer_, livre I.--La séduction. + +«Si la pudeur empêche la femme de faire des avances ou de se rendre à +la première demande, elle n'en aime pas moins céder. C'est à l'homme +d'employer les prières. Voulez-vous obtenir, sollicitez, soyez pressant, +que la femme connaisse votre amour, votre passion. Cependant, si vous +voyez que vos prières irritent, arrêtez-vous, revenez sur vos pas, +simulez le renoncement à vos désirs. Combien de femmes regrettent ce qui +leur échappe et détestent ce qu'on leur offre avec instance! En cessant +d'être moins pressant, vous cesserez d'être importun. Quelquefois aussi, +vous devrez ne point manifester l'espoir d'un prochain triomphe, et, +quelquefois, vous vous ferez désirer.» + +Quelquefois, l'amour doit s'introduire sous le voile de l'amitié; plus +d'une vertu a été prise à ce piège, et l'ami est devenu bientôt un amant +(dans plusieurs romans c'est ainsi que la femme entraîne un homme arrêté +par des scrupules de délicatesse). + +Vous trouverez mille femmes d'humeur différente; prenez mille moyens +pour les gagner. Vous devez aussi les faire varier, selon l'âge. Une +vieille biche flaire de loin le piège. Si vous vous montrez trop savant +avec une novice, trop entreprenant avec une prude, vous éveillerez +leur méfiance, et elles se mettront sur leurs gardes. C'est ainsi que, +souvent, celle qui a craint un homme honnête s'abandonne à un habile +vaurien. + +N° 4.--On a vu, au chapitre des empêchements au mariage, que l'amitié +doit exclure l'amour. C'est là, certainement, un sentiment qui à sa +délicatesse et qui indique le haut prix que, dans l'Inde, à cette +époque, on attachait à l'amitié. En France, on a peine à croire à des +rapports de pure amitié entre un homme et une femme, tous deux jeunes, +quoique beaucoup d'hommes y soient réellement portés, surtout dans la +première jeunesse, pour des femmes un peu moins jeunes. Ces amours +platoniques sont généralement plus durables et plus dévoués que les +amours charnels. + + + +CHAPITRE II + +Hommes heureux auprès des femmes. + +Les hommes qui ont des succès auprès des femmes sont: Ceux qui possèdent +la science de l'amour; les conteurs agréables; ceux qui, dès leur +enfance, ont vécu dans la compagnie des femmes; ceux qui savent gagner +leur confiance; ceux qui leur envoient des présents; les beaux parleurs; +ceux qui savent complaire à leurs désirs; ceux qui n'ont pas encore aimé +d'autre femme; les courtiers d'amour; ceux qui connaissent leurs côtés +faibles; ceux qui sont désirés par les femmes honnêtes, ont bon air, +bonne mine; ceux qui ont été élevés avec elles; leurs voisins; les +hommes qui se donnent tout entiers aux plaisirs charnels, fussent-ils +même leurs propres serviteurs; les amants des soeurs de lait; les hommes +qui étaient mariés il y a peu de temps (et devenus veufs); ceux qui +aiment le monde et les parties de plaisir; les hommes généreux; ceux +renommés pour leur force (hommes taureaux); les hommes braves et +entreprenants; les hommes supérieurs à leur mari en connaissance, en +belle prestance, en bonnes qualités, en générosité; les hommes qui +s'habillent et vivent magnifiquement[51]. + +[Note 51: Sur cette longue liste les dames hindoues n'ont que l'embarras +du choix; l'occasion d'empêcher un homme de mourir d'amour ne leur +manque jamais.] + +Quand on tient à sa réputation, on ne cherche jamais à séduire une jeune +femme craintive, timide, à laquelle on peut se fier, qui est bien gardée +ou qui a un beau-frère ou une belle-mère (l'abstention est donnée ici +comme règle de prudence, mais non de morale ou de religion). + +Quand une femme s'offense et repousse d'une manière blessante l'homme +qui la courtise, il doit y renoncer de suite. Quand, au contraire, en le +grondant, elle continue à se montrer gracieuse et affectueuse pour lui, +elle ne doit rien négliger pour continuer à s'en faire aimer. + + + +CHAPITRE III + +Femmes qui se donnent facilement. + +Voici maintenant la liste des femmes faciles: + +Celles qui se tiennent toujours sur la porte de leur maison ou regardent +constamment dans la rue; celles qui vont toujours causer chez leurs +voisins; celles qui regardent les hommes fixement ou de côté[52]; les +courtières d'amour; celles dont on ne connaît pas bien la caste et la +famille; celle qui aime trop le monde; la femme d'un acteur; une veuve; +une femme pauvre; la femme avide de plaisir; la femme orgueilleuse de +ses talents; celle dédaignée par ses égales en beauté et en rang; la +femme vaine et frivole; celle qui fréquente les femmes galantes; celle +dont le mari est souvent absent, en voyage, ou vivant à l'étranger. La +femme dont le mari a pris une seconde épouse sans raison légitime; celle +qui n'a pas eu d'enfant de son mari et qui a perdu tout espoir d'en +avoir de lui; celle qui, étant mariée, reste abandonnée à elle-même, +dont personne ne s'occupe; celle qui affiche un amour excessif pour son +mari; celle dont le mari a plusieurs jeunes frères[53]. La femme qui a +pour époux un homme qui lui est inférieur par le rang et les capacités; +celle dont l'esprit est troublé par la sottise et les mauvais procédés +de son mari; celle qui a été mariée enfant à un homme riche, et qui, +devenue grande, ne l'aime point, et veut un amant possédant les qualités +qui la captivent; celle dont le mari est quinteux, jaloux, débauché. La +femme d'un joaillier; une femme jalouse, ambitieuse, galante. La femme +avide, peureuse, boiteuse, naïve, difforme, triviale, de mauvaise odeur, +maladive, vieille[54]. + +[Note 52: Cela revient à dire qu'une honnête femme ne doit pas du tout +regarder les hommes.] + +[Note 53: On sait que, dans l'Inde, les jeunes frères vivent en +communauté avec leur aîné, de là un désordre si fréquent que la femme de +l'aîné est toujours supposée de moeurs faciles. C'est de là sans doute +qu'est née la polyandrie. Dans le Mahabarata, les cinq fils de Pandou +ont la même femme légitime. La polyandrie existe légalement sur une +large base au Thibet et dans les provinces de l'Inde limitrophes de +cette contrée.] + +[Note 54: Les catégories des femmes faciles sont si nombreuses qu'elles +doivent comprendre presque toutes les personnes du sexe. Aussi un +ministre protestant écrivait-il au milieu de notre siècle qu'il +n'existait presque point de femmes vertueuses dans l'Inde.] + +Dans toute l'Inde, le chef du village, le préposé du roi et le glaneur +de blé[55] obtiennent les faveurs des femmes du village rien qu'en les +demandant, c'est pourquoi on donne à cette classe de femmes le nom de +femmes galantes ou catins. + +[Note 55: C'est une sorte de valet public entretenu par tous les +habitants du village, et qui travaille pour eux tous; il fait les +besognes communes et celles de propreté et d'hygiène publiques. Il +semble qu'alors cet emploi n'était pas méprisé. Aujourd'hui, dans le sud +de l'Inde, le valet du village est un pariah (hors caste), avec lequel +aucune femme de caste, même inférieure, ne voudrait avoir de rapports.] + +Les trois hommes sus-désignés ont commerce avec elles à l'occasion du +travail commun, de la rentrée des blés en magasin, du nettoyage des +habitations, du travail dans les champs, des divers achats, ventes et +échanges. + +De même les contrôleurs des étables jouissent des femmes dans les +étables; les employés chargés de la surveillance des veuves, des femmes +sans soutien et de celles qui ont quitté leurs maris, ont commerce avec +ces femmes[56]. + +[Note 56: D'après ces détails, dans ce temps-là, une femme de la +campagne se donnait toutes les fois qu'elle en avait l'occasion; cela a +lieu généralement encore aujourd'hui; le dévot auteur du _Kama-Soutra_ +trouve cela tout naturel et n'a de blâme ni pour les employés qui +tiraient un tel parti de leur situation, ni pour les pères et les frères +qui avaient commerce avec leurs belles-filles et leurs belles-soeurs; +il leur conseille seulement le secret dans certains cas. En Russie, +du temps de l'esclavage, cette promiscuité a existé chez les Mougicks +(Leroy Beaulieu).] + +Ceux qui sont avisés rôdent la nuit dans le village à cette fin, pendant +que les villageois s'unissent à leurs belles filles restées seules +en l'absence de leurs fils. Enfin les contrôleurs des marchés ont +continuellement commerce avec elles au moment où elles viennent faire +leurs achats au marché. + + +APPENDICE AU CHAPITRE III + +Les latins: Ovide, Catulle, Martial, Juvénal et Pétrone. + +A en croire les poètes et Suétone, il n'y avait guère plus de moeurs à +Rome sous les douze Césars que dans l'Inde, où la décence était du moins +toujours observée. Citons les auteurs. + +Ovide, _les Amours, _livre II. «Conseils aux maris.» + +«Cruel mari, tu as donné un gardien à ta tendre épouse: peine inutile! +Une femme se garde elle-même et celle-là seule est chaste qui ne l'est +point par crainte. + +(Pensée exprimée par Manou dans les mêmes termes). + +«C'est sottise de s'offenser de l'infidélité d'une épouse; c'est bien +mal connaître les moeurs d'une ville fondée par les deux jumeaux fils de +Mars et de Vénus. + +«Pourquoi prendre une femme belle si on la veut vertueuse? + +«Sois un mari complaisant, ton épouse te donnera beaucoup d'amis. +Cultive-les et tu auras un grand crédit; tu seras de toutes les parties +fines et galantes et mille objets précieux orneront ta maison sans te +rien coûter.» + +La Lesbie de Catulle était une femme mariée et cependant, par +libertinage ou par cupidité, «elle se livrait», dit le poète, «au coin +des rues aux amoureux caprices des enfants de Romulus.» Il est vrai que +Catulle, comme tous les jeunes romains de son temps, avait toujours un +mignon en même temps qu'une maîtresse. + +Martial, livre XII. A Milon. + +«Tu vends de l'encens, du porc et des bijoux, et la denrée suit +l'acheteur; mais ta meilleure marchandise est ta femme, car vendue et +revendue, on ne l'emporte jamais.» + +Un mari qui ne fut pas complaisant ce fut Jean de Laval, sire de +Châteaubriant. + +Françoise de Foix, son épouse, fut attirée par ruse à la cour de +François Ier, malgré son mari qui l'aurait tuée pour la soustraire aux +poursuites du roi, si celui-ci ne l'avait éloigné. + +Prise de force par le roi, elle consentit ensuite à être sa maîtresse en +titre; elle le fut durant neuf années pendant lesquelles, à l'occasion, +elle eut encore quelques autres amants. Délaissée ensuite par le roi, +elle retourna chez son mari qui lui fit ouvrir les quatre veines. + +Catulle (84), sur le mari de Lesbie, sa maîtresse. + +«En présence de son mari, Lesbie me dit mille injures. Le sot est au +comble de la joie. Butor, tu ne te doutes de rien. Si elle ne pensait +pas à moi, elle se tairait, et ton honneur serait sauf.» + +Le même (85), sur Gellius. + +«Gellius est mince comme une feuille: qui pourrait s'en étonner? Il +a une mère si bonne, si vaillante, une soeur si jolie, un oncle si +complaisant; il compte dans sa famille tant d'aimables cousines! +Comment pourrait-il engraisser? Aussi, en ne comptant que ses exploits +incestueux, on devine la cause de sa maigreur. + +Martial, livre XII, 20. A Fabullus. + +«Vous demandez, Fabullus, pourquoi Timon n'a pas de femme? Il a une +soeur.» + +Le même. A Chloé. + +«Tu t'offres au premier venu. Que tu es populaire! Tu mérites le nom de +Demophyle (amante du peuple).» + +Properce, X. A sa maîtresse. + +«Tes amants sont plus nombreux que ceux de Laïs et de Phryné. Il n'est +rien que l'amour ne se permette dans Rome. A quoi sert d'avoir élevé des +autels à la pudeur, si l'épouse peut rejeter à son gré toute contrainte. +Bien coupable fut la main qui peignit la première des objets obscènes +et souilla par de honteuses images la chasteté de nos demeures; elle +corrompit l'innocence en flattant les yeux.» + +Juvénal, dans la Satyre X, parle des nombreux maris qui, impuissants ou +odieux à leurs femmes, recouraient à des esclaves pour leur faire des +enfants, afin de s'assurer leur fortune. + +«Sans moi, dit un esclave, ta femme fût restée vierge; elle voulait +fuir vers un autre hymen, mais je l'ai retenue pâmée sous mes caresses, +pendant qu'à la porte de ta chambre nuptiale, tu pleurais en entendant +les cris de plaisir poussés par ta femme et les craquements du lit.» + +«Dans combien de maisons l'adultère a maintenu le lien conjugal presque +détaché! + +Pétrone. C'est dans le _Satyricon_ de Pétrone qu'on voit le mieux +jusqu'où allaient les débordements des femmes; nous en détacherons comme +renfermant les traits les plus saillants la peinture des moeurs d'une +des initiées aux mystères de Priape. Elle complète ce que nous disons +dans l'Introduction sur le culte de ce dieu. Nous engageons le lecteur à +se reporter au texte de Pétrone dont l'enjouement ne peut être reproduit +dans l'abrégé auquel nous devons nous borner. + +«Vers le soir, dans un lieu solitaire, passent près de nous deux femmes +d'assez bonne tournure, nous les suivons et entrons après elles dans une +chapelle où nous distinguons grand nombre de femmes armées d'énormes +phallus; à notre vue celles-ci poussent un cri immense; nous nous +échappons avant qu'elles puissent nous saisir. + +«A peine sommes-nous dans notre logis que nos deux femmes y pénètrent; +l'une, Quintilla, voilée, l'autre, Psyché, sa suivante, tenait par la +main Panychis, jolie petite fille d'environ sept ans. Quintilla me fait +promettre de ne point divulguer les mystères de Priape, puis se jetant +sur ma couche, elle demande un calmant pour la fièvre qui la consume. +Je me mets en devoir tandis qu'Aschyte tient tête à Psyché et que Giton +s'amuse avec Panychis; mais glacés par la surprise nous restons +impuissants. Quintilla sort furieuse, puis revient avec des inconnus +qui nous saisissent et nous transportent dans un palais somptueux. Là, +Psyché nous garotte avec des rubans, m'abreuve de Satyrion et en inonde +le corps d'Aschyte, tandis que la petite fille, pendue au cou de Giton, +lui donne mille baisers. + +«Pour notre châtiment, un baladin, vêtu d'une robe couleur de myrthe, +retroussée jusqu'à la ceinture, tantôt nous éreinte de ses violents +assauts, tantôt nous souille de ses baisers immondes, jusqu'à ce que +Quintilla, qui présidait une baguette à la main et la robe également +relevée, ordonne qu'il nous laisse aux mains d'une troupe de lutteurs +qui nous frottent d'huile et nous raniment. Nous mettons des habits de +table et prenons à un banquet excellent arrosé de vieux Falerne une part +assez belle pour qu'à la fin le sommeil nous gagne.--«Eh quoi! s'écrie +Quintilla, vous dormez alors que cette nuit appartient tout entière à +Priape». + +«Après une trêve à l'orgie, la bruyante musique d'une joueuse de +cymbales nous réveille tous. Le feslin recommence avec une gaieté toute +bachique. Le baladin me crache sur la face un baiser infect, se campe +sur mon lit, relève, malgré nous, nos tuniques et me broie à plusieurs +reprises, chaque fois longtemps, mais toujours au-dessus de son but. +Sur son front baigné de sueur, des ruisseaux de fard coulaient dans les +rides creusées dans son masque de craie. Sa face ressemblait à un vieux +mur décrépit que sillonne la pluie. + +Ascytte, à son tour, subit le même supplice. Comme Giton se tordait de +rire, Quintilla le remarque, et ayant appris qu'il est mon favori, elle +lui colle un baiser, puis elle passe la main sous sa tunique et le +tâte.--Tu seras bon, dit-elle, demain pour mes prémisses; aujourd'hui +j'ai été trop largement servie pour goûter un aussi mince besogneur. +Mais toi, je vais te pourvoir à ta convenance. + +«Elle appelle près d'elle Panychis. Je fais des objections à cause de +l'âge.--Bah! répond Quintilla, j'ai commencé plus tôt et je ne sais plus +quand. A son âge j'ai trouvé un pied à chausser.. + +«A la demande et aux applaudissements de tous, l'adolescent et la +fillette se prennent pour époux. Précédée du baladin qui porte un +flambeau, Panychis marche vers l'hyménée, la tête haute et couverte +du flammeum, entre deux files de femmes ivres qui battent des mains. +Quintilla saisit lubriquement Giton et l'entraîne vers la chambre à +coucher. Les voilà clos et dans le même lit-, tout le monde au seuil +de la porte. Quintilla regarde leur jeu par une ouverture habilement +dissimulée et elle m'attire pour regarder avec elle. Comme nos deux +visages se touchent, elle becquette mes lèvres par intervalles. + +Tout à coup se précipite dans la salle avec fracas et l'épée haute +un soldat de la garde nocturne suivi d'une troupe de jeunes gens. Il +apostrophe Quintilla: Coquine! tu donnes à un autre la nuit que tu +m'avais promise! Eh bien, vous allez voir tous deux que je suis un +homme.» + +«Il me fait attacher étroitement sur Quintilla étendue à terre, bouche +contre bouche, membres contre membres. Puis, sur son ordre, le baladin +assouvit sur moi pleinement son immonde passion. + +«On entend un cri: c'est Panychis qui, sous les efforts de Giton, est +devenue femme. Ému par cette découverte, le soldat s'élance brusquement +vers eux et enlace de ses bras nerveux, tantôt l'épouse, tantôt l'époux, +tantôt tous deux à la fois. La petite crie de douleur et implore merci; +mais le bourreau s'acharne jusqu'à ce qu'une vieille dévouée à Quintilla +se précipite dans la salle en criant: «Aux voleurs! la garde, la garde, +on dévalise le voisin!» Alors le soldat détale avec ses compagnons, et +nous fuyons ce lieu de tortures. + + + +CHAPITRE IV + +Manière de faire la connaissance d'une femme que l'on désire. + +Voici comment on se lie avec la femme que l'on aime. + +1° On s'arrange de manière à être vu d'elle, soit en allant chez elle +ou la recevant chez soi; soit en faisant sa rencontre chez un ami, un +membre de la même caste, un médecin ou un ministre, ou bien aussi, à des +mariages, des sacrifices, des fêtes, des funérailles, des parties aux +jardins publics (Appendice N° 1). + +2° Dans chaque rencontre, on la regarde, de manière à lui faire +connaître ce qu'on éprouve pour elle; on se tire la moustache, on se +mord la lèvre inférieure, on fait du bruit avec les ongles ou avec les +ornements que l'on porte, et d'autres signes de même sorte. Lorsqu'elle +vous regarde, on parle d'elle, par comparaison avec d'autres femmes, +à ses amis, et l'on fait montre de générosité et d'amour du plaisir. +Quand, sous ses yeux, on est assis à côté d'une autre femme, on affecte +l'ennui, la distraction, la fatigue, l'indifférence à ce que dit cette +amie; on tient, avec un enfant, ou avec quelqu'autre, une conversation à +double entente, ayant trait en réalité à celle que l'on aime, bien qu'il +paraisse être question d'une autre, et, de cette manière indirecte, on +lui manifeste son amour, tout en n'ayant point l'air de s'adresser à +elle. + +On trace sur le sol, avec les ongles ou un stylet, des figures qui se +rapportent à elle. En sa présence, on embrasse un enfant, on lui donne +avec la langue un mélange de feuilles et de noix de bétel et on lui +caresse le menton avec la main. Tout cela doit être fait en temps et +lieu opportuns (tout cela est plus bizarre que malin; Chauvin en sait +aussi long et va plus vite en besogne). + +3° On dorlote un enfant assis sur elle, et on lui donne un jouet que +l'on reprend pour lui parler; puis on le lui rend et ainsi on entre en +connaissance avec elle et dans les bonnes grâces de ses parents. On +prend prétexte de ce commencement pour venir souvent à la maison; et, +dans ces occasions, on parle d'amour quand elle n'est pas dans la même +pièce, mais assez rapprochée pour entendre. + +On devra la charger d'un dépôt ou d'un gage, en reprendre de temps à +autre une partie; on lui donne à garder pour soi quelques parfums ou des +noix de bétel. Ensuite le soupirant amènera une liaison entre elle et +sa propre femme, de telle sorte qu'elles aient entre elles des +conversations confidentielles et des à parte (joli rôle pour sa moitié); +afin de multiplier les occasions de se voir, il s'arrangera pour que +les deux familles aient le même forgeron, le même joaillier, le même +vannier, le même terrassier, le même blanchisseur. Il pourra alors lui +rendre ouvertement de longues visites sous prétexte d'affaires, en +faisant sortir une affaire d'une autre. + +Toutes les fois qu'elle a besoin de quelque chose, ou d'argent, ou +d'apprendre un des soixante-quatre arts, lui faire voir qu'il veut et +peut faire ce qu'elle désire et lui montrer tout ce qui peut lui plaire. +De même, l'entretenir en compagnie des faits et gestes des gens et de +divers sujets, tels que les bijoux, les pierres précieuses. Dans ce cas, +lui montrer certains objets dont elle ne connaît point les prix et, si +elle conteste les évaluations, ne point la contredire et se montrer +d'accord avec elle en tout point (_App. 2_). + +Telle est la manière d'entrer dans l'intimité d'une femme. + + +APPENDICE AU CHAPITRE VI + +Ovide, _Art d'aimer,_livre I. + +N° 1.--«Au cirque, asseyez-vous auprès de votre maîtresse, +approchez-vous d'elle le plus possible, pressez-la de voire corps en +prétextant le peu d'espace. Entrez en conversation en lui parlant +d'abord de choses générales. + +«S'il tombe un peu de poussière sur son sein, enlevez-la d'un doigt +léger. S'il n'y a rien, ôtez-le quand même. + +«Relevez avec empressement ses vêtements, s'ils tombent à terre, et +empêchez que rien ne les salisse. + +«Veillez à ce que ceux qui sont assis derrière elle n'appuient pas leurs +genoux contre ses blanches épaules. Les coeurs légers se prennent par de +petits soins. Que d'amants ont été largement payés d'avoir éventé une +beauté, d'avoir à propos arrangé pour elle un coussin ou placé un banc +sous ses pieds!» + +N° 2.--«Lorsque, autour de la table du festin, vous serez assis près +d'une belle sur le même lit, vous pourrez dire, à mots couverts, mille +choses que la belle sentira s'adresser à elle, lui faire lire votre +amour dans des emblèmes. Que votre regard décèle votre flamme, que votre +visage muet exprime votre passion. Saisissez le vase qu'elle vient +de porter à sa bouche et buvez du même côté (en Allemagne les époux, +pendant toute leur vie, boivent à table dans le même verre). Prenez des +mets qu'elle aura touchés, et qu'alors votre main rencontre la sienne. + +«Gagnez l'amitié de son époux. Si l'on boit à la ronde, laissez-le boire +avant vous. Mettez sur sa tête votre couronne; lors même qu'il serait +d'un rang inférieur au vôtre, faites qu'il soit servi toujours le +premier; soyez toujours de son avis. + +«Simulez une légère ivresse et, à la faveur de cette feinte, tenez à +votre belle des propos galants. Souhaitez-lui d'heureuses nuits, des +nuits de bonheur partagé. Au moment où l'on se lève de table, profitez +du mouvement qui se fait alors pour vous approcher de votre belle, lui +serrer la taille et, de votre pied, toucher le sien. + +«Alors commencez hardiment l'attaque; dites et faites croire que vous +êtes mortellement blessé. En jouant l'amour vous éprendrez réellement. + +«Soyez prodigues de promesses; ce sont elles qui entraînent les femmes. +Prenez tous les dieux à témoin de vos engagements. Pour tromper Junon, +Jupiter jurait par le Styx; il livre en riant aux enfants d'Éole les +parjures des amants. + +«Croyons, _car cela est nécessaire_ [57], qu'il y a des dieux _qui ne +sont pas inertes_ [58] et qui nous voient; vivons dans l'innocence, la +bonne foi et le respect religieux des serments, et ne nous jouons que +des belles. C'est le seul cas où nous ne devons pas avoir honte de la +fraude. Trompons le sexe trompeur. Les femmes ont le privilège de la +perfidie; qu'elles tombent dans les pièges qu'elles-mêmes ont dressés. + +[Note 57: Les mots en italiques prouvent qu'Ovide était sceptique, au +moins en ce qui concerne les dieux, comme, du reste, tous les gens +instruits de son temps.] + +[Note 58: Allusion aux écoles philosophiques qui admettaient un dieu ou +des dieux inertes, c'est-à-dire qui niaient la providence.] + + + +CHAPITRE V + +Comment on reconnaît les sentiments et les dispositions d'une femme. + +Quand on s'efforce de séduire une femme, il faut reconnaître ses +dispositions et agir comme il suit. + +Si elle écoute les doux propos, mais sans manifester en aucune manière +ses intentions, il faut recourir à une entremetteuse. + +Si, après une entrevue, elle se rend à une seconde mieux parée qu'à +la première, ou si elle vient trouver le poursuivant dans un lieu +solitaire, celui-ci peut être certain qu'elle ne lui opposera qu'une +faible résistance. + +Une femme qui encourage un homme et ne se donne pas est une tricheuse +en amour; mais, à cause de l'inconstance de l'esprit féminin, elle peut +finir par céder, si on reste toujours en liaison intime avec elle (App. +1). + +Quand une femme fuit les attentions d'un homme et, par respect pour lui +et pour elle-même, évite de se trouver avec lui ou de s'approcher de +lui, il peut la séduire, mais avec beaucoup de difficulté, soit en +s'efforçant de se mettre avec elle dans des termes de familiarité, soit +en se servant d'une entremetteuse très habile. + +Lorsqu'une femme se rencontre seule avec un homme et lui touche le pied, +et puis par crainte ou indécision prétend qu'elle l'a fait par mégarde, +on peut en venir à bout par la patience et par des efforts continuels +comme les suivants. + +Quand il lui arrive d'aller dormir dans son voisinage, l'homme passera +autour d'elle son bras gauche, et verra si, au réveil, elle le repousse +sérieusement ou de manière à laisser deviner qu'elle désire qu'il +recommence. Dans ce dernier cas, il l'embrassera plus étroitement. Si +alors elle se dégage et se lève, mais sans rien changer à sa manière +d'être habituelle avec lui, il en conclura qu'elle ne demande pas mieux +que de se rendre. Si, au contraire, elle ne revient pas, il lui enverra +une entremetteuse. Si elle reparaît ensuite, il pourra la croire +consentante. + +Quand une femme offre à un homme l'occasion de lui manifester son amour, +il doit en jouir de suite. + +Voici les signes par lesquels elle fait connaître son amour. + +Elle se rend chez l'homme qui lui a plu sans en avoir été priée. + +Elle se fait voir à lui dans des lieux secrets. + +Elle lui parle en tremblant et sans articuler les mots. + +Elle a les doigts des pieds et des mains humides de sueur; le sang lui +monte au visage par l'effet du plaisir qu'elle éprouve quand elle le +voit. + +Elle se complaît à lui _masser_[59] le corps et à lui presser la tête. + +[Note 59: Le mot en italiques doit, dans certains cas, être remplacé par +_pincer avec les doigts_, ce qui, de la part de quelques personnes, est +une caresse.] + +Quand elle le masse, elle n'y emploie qu'une main et, avec l'autre, elle +touche et embrasse des parties de son corps. + +Elle laisse ses deux mains posées sur son corps sans mouvement comme par +l'effet d'une surprise ou de la fatigue. + +Elle place une de ses mains au repos sur son corps, et quand il serre +cette main entre deux de ses membres, elle la laisse ainsi longtemps +sans la retirer. + +Enfin, quand elle a résisté un jour jusqu'au bout aux efforts de l'homme +pour la posséder, elle retourne le lendemain pour le masser comme +auparavant. + +Quand une femme, sans encourager ni éviter un homme, se cache et +s'isole, il faut recourir à une servante qui l'approche (App. 2). + +Si, malgré cela, elle continue à s'isoler, on ne peut la séduire qu'à +l'aide d'une entremetteuse habile. Mais si elle ne fait rien répondre +par celle-ci, il faut réfléchir avant de faire de nouvelles tentatives. + + +APPENDICE AU CHAPITRE V + +Ovide, _Art d'aimer_, livre I. + +N° 1.--«Sondez d'abord le terrain par un billet doux qui fasse votre +première déclaration, qu'il exprime votre tendresse et renferme, quelque +soit votre rang, de vives prières. + +«Promettez, promettez beaucoup, cela coûte si peu. C'est là une richesse +que tout le monde possède. Quand vous aurez donné, on vous quittera, car +on sera payé d'avance. L'important et le difficile, c'est d'obtenir une +première faveur avant d'avoir rien donné; pour ne pas en perdre le prix, +on vous en accordéra toujours de nouvelles. + +«Si on vous renvoie votre billet sans le lire, ne vous rebutez pas de ce +refus et insistez. Si, après avoir lu votre lettre, on la laisse sans +réponse, continuez vos écrits, on finira par vous écrire. Peut-être vous +priera-t-on de cesser vos poursuites! Continuez-les, on désire ce qu'on +repousse; vous verrez bientôt vos voeux accomplis. + +«Si vous rencontrez votre maîtresse couchée dans sa litière, abordez-la, +mais comme par hasard. Prenez garde qu'un rival ne vous entende et +exprimez-vous par des phrases à double sens.» + +N° 2.--«N'épargnez rien pour gagner la femme de chambre, si elle est la +confidente de sa maîtresse. Saisissez le moment où celle-ci se plaindra +de l'infidélité de son époux et de l'offense d'une rivale. Que, le +matin, la soubrette, en peignant ses cheveux, attise son courroux; +qu'elle lui dise à demi-voix:--Non, je ne pense pas, vous ne pouvez lui +rendre la pareille. Qu'ensuite elle parle adroitement de vous; qu'elle +jure que vous êtes fou d'amour, que vous en mourrez, surtout qu'elle se +hâte de peur que l'orage ne se dissipe. La colère d'une belle est comme +le nuage qui lance l'éclair, mais se fond vite. + +«Attachez-vous les valets eux-mêmes. Vous pouvez, sans vous dégrader, +les saluer chacun par son nom et leur prendre la main. Ajoutez à cela +quelques petits cadeaux s'ils vous en demandent; mettez dans vos +intérêts tout ce monde, y compris le portier et l'esclave qui veille à +la porte de la chambre à coucher.» + + + +CHAPITRE VI + +CONCLUSION DU TITRE IX + +La connaissance d'une femme une fois faite, si elle trahit son amour par +divers signes extérieurs et par les mouvements de son corps, l'homme ira +jusqu'au bout; toutefois, avec une vierge, il usera de délicatesse et de +précaution. + +Quand il a triomphé de sa timidité, il fait avec elle un échange de +présents, habits, anneaux, fleurs; ces présents doivent être beaux et +de prix. Il lui demandera de porter dans ses cheveux ou à la main les +fleurs qu'il lui aura données. Puis il l'emmènera à l'écart, la baisera +et l'enlacera. Enfin, au moment où il échangera avec elle du béthel et +des fleurs, il lui touchera et lui pressera l'yoni, et, après l'avoir +excitée, il arrivera à ses fins. + +Quand on courtise une femme, il ne faut pas, dans le même temps, +chercher à en séduire une autre. Mais quand on a réussi auprès de la +première et joui d'elle assez longtemps, on peut conserver son affection +en lui faisant des présents qui peuvent la satisfaire et ensuite +entreprendre une autre conquête (App. 1). + +Quand on voit le mari se rendre à quelque endroit voisin de la maison, +il ne faut rien faire à la femme, lors même qu'il est facile d'obtenir +son consentement[60]. + +[Note 60: Il faut sans doute attribuer à quelque superstition ce +scrupule fort surprenant après une absence si complète de scrupules dans +tout ce qui précède.] + +En résumé, l'homme se fait introduire près de la femme et engage +une conversation avec elle. Il lui fait connaître son amour par des +insinuations et, si elle l'encourage, commence sans hésiter un siège en +règle. + +Une femme qui, à la première entrevue, manifeste son amour par des +signes extérieurs, s'obtient très facilement. De même, une femme qui, +aux premiers propos d'amour qu'on lui adresse, exprime ouvertement de +la satisfaction, peut être de suite considérée comme prise. En règle +générale, quand une femme, qu'elle soit sage, naïve ou confiante, ne +déguise point son amour, elle a déjà capitulé. + +Voici quelques aphorismes en vers à ce sujet. + +«Le désir qui naît de la nature et est augmenté par l'art, et dont la +prudence écarte tout danger, acquiert force et sécurité. Un homme habile +et de ressources observe avec soin les pensées et les sentiments des +femmes et évite tout ce qui peut les blesser ou leur déplaire; de cette +manière, il réussit généralement auprès d'elles. + +Un homme habile qui a appris par les Shastras les moyens de faire la +conquête des femmes des autres, n'est jamais _un mari trompé._ + +Il ne faut pas, cependant, se servir de ces moyens pour séduire les +femmes mariées, parce qu'ils ne réussissent pas toujours, qu'ils +exposent à de cruelles mésaventures et à la perte du Darma (mérite +religieux) et de l'Artha (la richesse). + +L'art de la séduction a été décrit ici pour le bien de tous et pour +apprendre aux maris à garder leurs femmes: on ne doit pas s'en servir +_uniquement_ pour prendre les femmes des autres[61]. + +[Note 61: Voir l'observation en tête de l'Appendice.] + + +APPENDICE AU CHAPITRE VI + +L'hypocrisie de cette justification finale est manifeste. Ce qu'il faut +blâmer surtout dans notre auteur, c'est d'autoriser la séduction faite +de propos délibéré. + +On voit, dans des romans remarquables et dans la vie réelle, des amants +qui ne se sont donnés l'un à l'autre qu'après avoir résisté sincèrement +à leur passion et à qui leur honorabilité sur tous les autres points a +fait presque pardonner l'irrégularité de leur union tenue plus ou moins +secrète. Telle paraît avoir été la liaison de Properce avec Cynthie qui +était mariée et à laquelle le poète adressa des éloges et des regrets +éloquents qu'il faut citer. + +N°1.--Élégie XIX. «Sa danse est plus gracieuse que celle d'Ariadne +conduisant les choeurs. Sa lyre le dispute à celle des Muses. Ses écrits +surpassent ceux de l'antique Corine et ses poésies celles de la célèbre +Érinne. + +«La couche du maître des dieux la recevra un jour, car la terre n'a pas +vu depuis Hélène une beauté si accomplie.» + +L. II, Élégie XV. «Que de fois j'ai partagé ta couche, et cependant mes +_présents ne m'ont point acheté une de ces nuits fortunées;_ qu'on me +serre les bras avec une chaîne d'airain, pour voler vers toi, ô mon +amie! je saurai briser l'airain le plus dur. Oui, Cynthie, je serai à +toi jusqu'à ma dernière heure; fidèles au même serment, le même jour +nous emportera tous deux.» + +«Je ne crains point, ô ma Cynthie, le séjour des ombres, mais seulement +que ton amour fasse défaut à ma tombe, car le mien m'a pénétré si +profondément que ma cendre ne pourra s'en séparer.» + + «Non ego nunc tristes vereor, mea Cynthia, manes + Sed ne forte tuo careat mini funus amore.» + +Properce, plus jeune que Cynthie, lui survécut sans l'oublier; de sa +tombe, elle lui inspira encore de beaux vers. + +L. IV, Élégie VII. L'ombre de Cynthie. + +«Je la vis s'incliner sur ma couche. Elle avait les mêmes yeux, la +même chevelure que sur le lit funèbre; mais ses vêtements étaient à +demi-brûlés.» + +«Perfide, me dit-elle, faut-il que le sommeil ferme déjà tes yeux; as-tu +déjà oublié nos amoureux larcins et cette fenêtre à laquelle je me +suspendais tour à tour de chaque main pour me jeter dans tes bras. +Souvent les rues furent les témoins de nos caresses, la voie fut +échauffée de nos vêtements et par nos poitrines serrées l'une contre +l'autre. Où sont tes muets serments? Personne ne m'a fermé les yeux à +mon dernier instant. Ingrat! pourquoi n'as-tu pas apporté toi-même la +flamme sur mon bûcher.» + +«J'en jure par le Destin, et que Cerbère épargne mon ombre si ma parole +est vraie, je ne te fus jamais infidèle; si je mens, que le serpent +siffle sur mon tombeau et repose sur mes tristes restes; pour moi, je me +tais sur tes nombreuses perfidies. + +«Aujourd'hui, si les enchantements de Doris ne t'ont rendu ma mémoire +indifférente, écoute ma prière: + +«Que ma nourrice Parthénie ne manque de rien dans sa tremblante +vieillesse, elle qui a toujours favorisé ton amour sans recevoir de +présents. Brûle les vers que tu fis pour moi; arrache de mon tombeau le +lierre qui brise mes os; sur les bords fleuris de l'Anio, élève à ma +cendre une colonne où tu graveras une épitaphe digne de Cynthie. + +«Ne dédaigne point un songe qui vient par la porte pieuse; la nuit +permet aux ombres d'errer à leur gré, mais le matin nous rappelle +aux rives du Léthé. Adieu, sois maintenant à d'autres; bientôt je te +possèderai seule et mes ossements se presseront contre les tiens.» + + + + + TITRE X + + DU COURTAGE D'AMOUR + + + +CHAPITRE I + +Des auxiliaires pour les intrigues amoureuses. + +Charayana dit qu'on peut se lier, pour être assisté par eux dans des +affaires de coeur, avec des gens de condition inférieure: des buandiers, +des barbiers, des vachers, des fleuristes, des droguistes, des +aubergistes, des mendiants, des marchands de bétel, de pithamardas +(magisters), des vitas (parasites) et des vidashka (bouffons). + +On peut aussi avoir pour amies officieuses les femmes de ces gens. + +Les auxiliaires nécessaires dans les intrigues amoureuses doivent +posséder les qualités suivantes: adresse, hardiesse, pénétration, +absence de scrupule et de honte, observation et appréciation exacte de +tout ce qui se dit et se fait et de l'intention. + +Bonnes manières, connaissance des temps et des lieux favorables pour +chaque chose, initiative, intelligence vive, jugement rapide, esprit de +ressources pour parer à tout sur le champ. + +On distingue plusieurs sortes d'entremetteuses ou messagères +d'amour[62]: + +1° _L'entremetteuse qui fait tout_ est celle qui, ayant remarqué l'amour +mutuel de deux personnes, s'emploie spontanément à les réunir l'une à +l'autre[63]. + +2° _L'entremetteuse pour son propre compte_, c'est la femme qui va +trouver un homme dont elle veut être la maîtresse, ou bien celle qui, +chargée d'une intrigue, travaille pour elle-même (App. 1). + +3° La femme mariée qui sert d'intermédiaire à son époux[64]. + +4° L'entremetteuse qui porte seulement une lettre; elle apporte la +réponse, le plus souvent orale[65]. + +5° Quand le billet doux est caché dans un bouquet de fleurs et la +réponse de même, on dit que la messagère est muette. + +6° _L'entremetteuse qui fait l'office du vent_ est celle qui porte un +message à deux sens dont le véritable ne peut être compris que par la +personne à laquelle on s'adresse; la réponse peut se rendre de même. + +Une femme astrologue ou diseuse de bonne aventure, la soubrette, la +mendiante, l'ouvrière, sont d'habiles entremetteuses qui gagnent vite la +confiance des femmes. + +Elles savent brouiller les gens entre eux quand il le faut, vanter les +charmes d'une femme et ses talents dans l'art des voluptés. + +[Note 62: Dans cette énumération que nous abrégeons, on reconnaît encore +l'amour des écrivains de l'Inde pour les catégories et les divisions qui +dépasse même la manie casuistique.] + +[Note 63: C'est l'entremetteuse que, par un jeu d'esprit, Socrate loue +beaucoup à la fin du _Banquet_, disant que le métier le plus beau est +celui qui rapproche les coeurs en éveillant la sympathie mutuelle.] + +[Note 64: Dans ce passage et dans un autre concernant les intrigues du +roi (titre VIII, chap. II), on voit que la susceptibilité légitime des +épouses était peu ménagée. Probablement celles qui consentaient à cette +complaisance le faisaient par un calcul personnel, comme Livie pour +Auguste et Mme de Pompadour pour le parc aux Cerfs de Louis XV.] + +[Note 65: D'après le père Gury, un serviteur ne peut, sans péché mortel, +à moins d'une raison grave (par exemple la crainte de perdre un moyen +d'existence qu'il ne retrouvera pas), accompagner son maître chez une +concubine, ni porter des messages à une courtisane.] + +Elles savent aussi parler hardiment de l'amour d'un homme, de son +habileté dans les plaisirs sexuels et des femmes, même plus belles que +celle qu'il poursuit, qui seraient heureuses de l'avoir pour amant; elle +explique les entraves que sa situation de famille met à ses démarches. + +Enfin, une entremetteuse peut, par des propos adroits, donner à un homme +une femme qui ne pensait même pas à lui ou à laquelle il n'aurait pas +osé aspirer. + +Elle sait aussi ramener une femme à l'homme qu'elle a quitté pour un +motif quelconque et réciproquement. + + +APPENDICE AU CHAPITRE I + +La femme de chambre qu'Ovide conseille de gagner est souvent une +entremetteuse qui travaille pour elle-même; le poète indique la conduite +à tenir avec elle. + +N° 1.--Livre I. «Vous me demandez s'il est avantageux de coucher avec la +confidente? Il est telle suivante que, par là, vous mettrez mieux dans +vos intérêts; telle autre qui vous servira moins bien, car elle voudra +vous garder pour elle-même le plus possible. D'ailleurs ce jeu, s'il +était découvert, vous ferait éconduire avec quelque ridicule. Si +cependant celle que vous avez prise pour mercure-galant vous plait +beaucoup par sa beauté, hâtez-vous de jouir de sa maîtresse et que la +soubrette ait ensuite son tour. + +«Quand vous aurez commencé l'attaque de la confidente, pressez-la +vivement et remportez vite la victoire, car c'est alors seulement que +vous serez à l'abri de toute trahison de sa part. Si vous êtes vous +même discret, vous aurez en elle une complice d'un dévouement à toute +épreuve.» + +N° 2.--L. III. «Je me suis plaint, il m'en souvient, de la défiance +qu'il fallait avoir de ses amis; ce reproche ne s'applique pas seulement +aux hommes. Si vous êtes trop confiantes, jeunes beautés, d'autres +chasseront sur vos brisées et vous aurez fait lever le lièvre pour une +autre. + +Cette amie complaisante qui vous prête sa chambre et son lit, plus d'une +fois je me suis trouvé en tête-à-tête avec elle. Si vous voulez que la +réponse ne s'attarde pas, évitez d'employer une messagère trop jolie. + + + +CHAPITRE II + +Rôle de l'entremetteuse + +L'entremetteuse gagne la confiance de la femme en se conformant à son +humeur et à ses volontés; ensuite elle s'efforce de lui faire prendre +son mari en haine ou en mépris. Elle commence par des conversations +artificieuses, par exemple en lui indiquant des recettes pour avoir +des enfants, en causant avec elle de tout le monde, en lui racontant +beaucoup d'histoires, surtout sur les autres femmes mariées, en exaltant +sa beauté, sa sagesse, sa générosité, son bon naturel[66]. + +[Note 66: L'entremetteuse faisait l'office du Roman moderne qui, dans +tous les cas, donne tort au mari. Elle jouait le rôle qu'Ovide prête à +la femme de chambre gagnée par l'amour. Ce rôle de dénigrement est +loin de justifier l'éloge humoristique que Socrate faisait du métier +d'entremetteuse.] + +Puis elle lui dira: Quel malheur qu'une femme comme vous soit affligée +d'un tel mari! Belle dame, il n'est même pas digne d'être votre valet. + +Elle lui parlera ensuite de sa froideur, de sa jalousie, de sa +malhonnêteté, de son ingratitude, de son aversion pour les plaisirs, +de sa sottise, de sa ladrerie et de tous les autres défauts qu'il peut +avoir et qu'elle peut connaître. + +Si le mari est un homme lièvre (n° 1) et la femme une femme cavale +(n° 2), ou éléphant (n°3), elle fera ressortir ce genre d'infériorité +relative du mari[67]. + +[Note 67: L'auteur ne dit rien du cas de l'union supérieure ou très +supérieure. Donc les dames indiennes le trouvent toujours bon; ailleurs, +les goûts sont partagés; quelques belles pensent que tout dépend de +l'habileté du jeu.] + +Une fois le terrain déblayé du mari, l'entremetteuse parle de la +soumission et de l'amour du soupirant. Quand elle a fait quelque progrès +dans la confiance de la femme, elle lui dit: «Belle dame, ce jeune +homme, après vous avoir vu, a perdu la raison; l'infortuné qui a +le coeur très tendre n'a jamais souffert aussi cruellement, très +probablement il succombera. + +Si la jeune femme l'écoute avec faveur, le lendemain l'entremetteuse, +après avoir reconnu ses bonnes dispositions sur son visage, dans +ses yeux et dans son langage, reprendra avec elle son entretien sur +l'amoureux, lui contera au long les amours d'Indra avec Ahalya[68] et +ceux de Dushyanti avec Sakountala[79] et d'autres semblables. + +[Note 68: Ahalya, la femme du sage Gautama, séduite par Indra.] + +[Note 69: Sujet du poème tant admiré de _Goethe_.] + +Elle vantera alors la force du jeune homme, ses talents et son habileté +dans les soixante-quatre sortes de voluptés; elle dira aussi les bontés +qu'a eues pour lui quelque femme remarquée, quand bien même cela ne +serait pas vrai. + +En outre l'entremetteuse observera avec beaucoup d'attention la manière +d'être de la femme; si celle-ci est favorable, son accueil sera +empressé, affectueux. + +Elle aura avec l'entremetteuse des à parte où elle lui contera ses +peines; elle sera pensive, poussera de gros soupirs, lui fera des +présents, lui rappellera les occasions de fêtes, lui exprimera toujours +en la congédiant[70] le désir de la revoir et lui dira plaisamment: +Ah! belle langue, pourquoi me dites-vous ces vilaines choses? Elle +discourera sur le péché qu'elle commettrait, ne dira rien des entrevues +et entretiens qu'elle aura eus avec l'amant, mais se fera interroger à +ce sujet; elle finira par rire du désir du soupirant, mais sans montrer +aucun mécontentement. + +[Note 70: Dans l'Inde, c'est toujours la personne qui reçoit une visite +qui indique le moment de la séparation.] + +Quand la femme a ainsi laissé voir ses sentiments, l'entremetteuse lui +apporte des témoignages d'amour, comme des feuilles et des noix de +bétel, des parfums, des fleurs, des bagues, des anneaux, tous portant +les marques des ongles et des dents de l'homme et d'autres signes. Sur +un habillement qu'il enverra seront imprimées avec du safran ses deux +mains jointes ensemble comme dans un transport d'amour. + +L'entremetteuse montrera aussi des figures d'ornement de différentes +sortes découpées sur des feuilles, des pendants d'oreilles et des +guirlandes de fleurs contenant des billets doux et des déclarations +d'amour. Elle décidera la femme à lui envoyer en retour des présents +affectueux. Après que les deux amants ont échangé des présents, +l'entremetteuse arrangera une rencontre entre eux. + +Babhravya est d'avis que, pour ne point être remarqués, ils doivent +choisir le moment où le public est occupé par des fêtes civiles ou +religieuses, par le bain ou par quelque calamité publique. + +Gonikaputra, au contraire, pense que ces rendez-vous doivent se donner +dans la demeure d'une amie, d'un mendiant, d'un astrologue ou d'un +ascète[71]. + +Vatsyayana décide qu'il faut simplement choisir un lieu qui a une entrée +et une sortie faciles et disposé de façon que ceux qui s'y trouvent +puissent s'en aller librement et en évitant toute rencontre fâcheuse. + +[Note 71: On voit que, à cette époque, les Ascètes se prêtaient à plus +d'un rôle.] + + + + + TITRE XI + + CATÉCHISME DES COURTISANES + + + +CHAPITRE I + +Des différentes classes de courtisanes. + +Les hommes sont avides de plaisir et une certaine classe de femmes +d'argent; on a du consacrer la dernière partie du _Kama-Soutra_ aux +moyens que celles-ci emploient pour se faire donner de l'argent ou, en +d'autres termes, à l'art des courtisanes (_App._ 1). + +On peut ranger parmi les courtisanes diverses classes de femmes: + +L'impudique;--la servante ou soubrette;--la femme galante ou catin +(femme de la campagne);--l'ouvrière libre[72];--la bayadère;--la femme +qui a quitté sa famille;--celle qui vit de sa beauté;--enfin celle qui +exerce régulièrement le métier ou la la profession de courtisane[73]. + +[Note 72: On voit par cette énumération combien était servile et +dégradée la situation de la domestique, de la femme de la campagne et de +l'ouvrière, c'est-à-dire des quatre cinquièmes des femmes. Il est vrai +que les Indiens n'attachaient à l'acte charnel aucune idée de faute, +mais seulement celle de complaisance, et le plus souvent d'obéissance.] + +[Note 73: On a vu que les courtisanes de premier rang avaient tous les +talents et toutes les connaissances que réclame une profession libérale. +Aujourd'hui la _profession_ n'existe plus que pour les bayadères.] + +Ces différentes sortes de courtisanes ont des rapports avec différentes +sortes d'hommes. Tout ce qui va être dit sur les courtisanes s'applique +à ces rapports. + + +APPENDICE AU CHAPITRE I + +N° 1.--Bartiahari, stance 90. «Les courtisanes sont les feux du dieu de +l'amour, elles l'alimentent avec leur beauté, et les libertins viennent +y sacrifier jeunesse et richesse. + +«Qui pourrait se prendre à ces esclaves vénales, jouet immonde des +espions, des soldats, des voleurs, des esclaves, des comédiens et des +débauchés?» + +N° 2.--Properce, dans une boutade, préfère à une maîtresse des filles +publiques: + +«Moi qui fuyais la route battue par un grossier vulgaire, je trouve +douce aujourd'hui l'eau fangeuse d'un marais. + +«Malheur à qui aime à frapper à une porte fermée! Combien je préfère +cette femme qui s'avance le voile relevé, libre de tout gardien. +Souvent, il est vrai, elle foule les boues de la voie Sacrée (le +boulevard de Rome), mais pour l'aborder, point d'obstacle. Elle ne +promène pas un amant, elle ne demande pas ce qu'un père verra dissiper +avec chagrin; jamais elle ne s'écrie: Que je suis inquiète! Pars vite, +je t'en conjure, mon mari revient aujourd'hui de la campagne. Filles de +l'Euphrate et de l'Oronte (leurs vallées fournissaient Rome de belles +Syriennes), je suis à vous désormais; je ne veux pas des larcins d'une +chaste couche, puisqu'il n'est point de liberté pour les amants.» + +N° 3.--La Tour des Regrets. Les Chinois usent beaucoup des courtisanes +et leur consacrent des chants populaires; l'un de ces chants décrit +leur punition dans la vie future (à laquelle la plupart des Chinois ne +croient guère). + +Louis Arène, _la Chine familière et galante_, la Tour des regrets. + +«Le juge des morts, Yen Wanzi: Pourquoi comparais-tu prématurément +devant ce tribunal? Tu as donc dans le séjour des vivants beaucoup +péché. Avoue toutes tes fautes, si tu veux éviter les derniers +supplices. + +«La courtisane.--Je ne suis pas une fille de bonne famille. On m'avait +mise dans une maison de prostitution[74]; dans un pareil lieu, je ne +pouvais échapper à ma destinée. Mon bras plié a servi d'oreiller à mille +individus. Ils aimaient en moi mon corps et ma chair blanche comme on +aime une pierre précieuse; je les aimais parce qu'ils avaient beaucoup +d'argent dans la ceinture. Je me suis amusée beaucoup sans prévoir que +ce bonheur serait Anéanti. + +[Note 74: En Chine et au Japon, le gouvernement fait entrer d'office +dans les maisons de prostitution les femmes qui ne peuvent pas acquitter +la taxe personnelle.] + +«Puis, je suis tombée malade. Misérable vieux, misérable vieille! Ils +m'ont chassée. Je me suis réfugiée dans un lieu d'aisances pour y passer +mes jours. + +«Mes jeunes amants d'autrefois ne sont plus revenus. Mes vêtements, mes +ornements de tête, j'ai tout vendu; pas de combustible, pas de riz. Ma +vie était amère comme la gentiane. Je vous en prie, monsieur Yen, soyez +indulgent, épargnez une jeune femme tendre comme la fleur et faites-moi +renaître honnête femme. + +«Yen Wang, frappant du poing sur son tribunal: Tu as commis force +mauvaises actions et tu voudrais transmigrer dans le sein d'une honnête +femme! Tu as brouillé le père et le fils, fait battre le frère contre le +frère et occasionné leur séparation. + +«A cause de toi, combien d'hommes ont vendu leur maison, leur +patrimoine! Tu as semé la discorde entre le mari et la femme; à cause de +toi, combien de gens se sont rasé la tête et se sont faits bonzes[75]; +pour toi, amis d'un jour, vieux amis, se sont détestés. Petits diables, +entraînez cette prostituée à la Tour des Regrets! + +[Note 75: Le peuple les appelle des _ânes pelés_; le bouddhisme a donc +bien peu de faveur. Les Chinois ont leurs contes sur les bonzes et les +bonzesses, comme le moyen âge en avait sur les nones et les moines (voir +Louis Arène).] + +«La petite femme dans la tour: On m'a enveloppée dans une grossière +natte de roseaux; des cordes serrent ma poitrine. Ah que je souffre. +Noirs corbeaux, cessez de m'arracher les yeux; chien jaune, cesse de me +déchirer le coeur, le foie, les entrailles. + +Les riches négociants, autrefois mes amis, ne m'ont même pas acheté un +cercueil, j'espère en vain renaître[76]. On trouverait plutôt sur une +même fleur dix couleurs différentes. + +[Note 76: De même qu'autrefois les Grecs et les Romains et encore +aujourd'hui, les Indiens, les Chinois croient que les mânes des morts +privés de sépulture (les larves) errent indéfiniment.] + + + +CHAPITRE II + +Des mobiles qui doivent diriger les courtisanes. + +Quand une courtisane aime l'homme auquel elle se donne, ses actes sont +naturels; quand, au contraire, elle n'a en vue que l'argent, ils sont +artificiels ou contraints. Dans ce cas, elle doit cependant se conduire +comme si elle aimait véritablement, car les hommes ont confiance dans +les femmes qui paraissent les aimer (_App._ 1). En affirmant son amour, +elle doit paraître désintéressée, et, pour ne point compromettre son +crédit, elle doit s'abstenir de s'approprier de l'argent par des moyens +illégitimes[77]. + +[Note 77: Ovide, _Art d'aimer_, livre III. «Femmes, usez d'abord de +dissimulation et dès le premier abord ne montrez pas votre cupidité; à +la vue du piège qu'on lui tend, un nouvel amant s'échappe et s'enfuit.» + +Ainsi qu'on le voit plus loin, il n'y a, aux yeux de Vatsyayana, d'autre +moyen illégitime d'acquérir de l'argent que le vol direct.] + +Une courtisane doit se tenir bien parée à la porte de sa maison, et, +sans se montrer trop, regarder dans la rue de manière à être vue comme +un objet sur un étalage. Elle doit lier amitié avec les personnes qui +peuvent l'aider à enlever des hommes à d'autres femmes et à s'enrichir, +ou bien la protéger contre les insultes ou les vexations; tels sont les +gardes de ville ou de police, les agents et satellites des tribunaux, +les astrologues, les hommes puissants ou les prêteurs d'argent, les +savants, les maîtres des soixante-quatre arts libéraux, les bouffons, +les bateleurs, les marchands de fleurs, les parfumeurs, les débitants, +les laveurs, les barbiers et les mendiants; et toutes autres personnes +qui peuvent lui servir pour un but quelconque. + +Les hommes qu'elle peut prendre uniquement pour leur argent sont ceux +qui sont en possession légale de leur héritage; les jeunes gens; les +hommes qui sont libres de tout lien; les fonctionnaires publics; ceux +qui ont des revenus ou des moyens d'existence assurés; les bellâtres, +les vantards, les eunuques qui dissimulent leur état; les hommes qui +détestent leurs égaux; ceux qui sont naturellement généreux; ceux qui +ont du crédit auprès du roi et des ministres; les hommes toujours +heureux dans leurs entreprises; ceux qui s'enorgueillissent de leurs +richesses, les frères qui désobéissent à leurs aînés, les hommes sur +lesquels les membres de leur caste tiennent l'oeil ouvert; les fils +uniques de pères riches, les ascètes tourmentés par les aiguillons de +la chair[78], les hommes braves, le médecin du roi, les anciennes +connaissances. + +[Note 78: On voit que les ascètes brahmaniques succombaient souvent à la +tentation, puisque Vatsyayana recommande aux courtisanes de les tenter.] + +La courtisane peut avoir des rapports avec des hommes doués +d'excellentes qualités, uniquement par amour ou par amour-propre, tels +sont: + +Les hommes de haute naissance (_App._ 2), les savants, les hommes de +bonne compagnie et de bonne tenue, les poètes (_App._ 3), les conteurs +agréables; les hommes éloquents ou énergiques ou habiles dans des +arts variés; les devins, les grands esprits; les hommes d'une grande +persévérance, ceux d'une ferme dévotion; ceux qui ne se fâchent jamais; +ceux qui sont généreux, affectionnés à leurs parents, qui aiment tous +les amusements de société; ceux qui sont exercés à terminer les vers +commencés par d'autres et à d'autres jeux d'esprit; ceux qui ont une +très belle santé ou un corps parfait ou une très grande force; ceux qui +ne boivent jamais avec intempérance, ceux qui sont puissants, sociables, +aimant le sexe et gagnant les coeurs, sans se laisser complètement +dominer; ceux qui ignorent l'envie ou les soupçons jaloux (_App._ 4). + +Quant à la courtisane, elle doit être belle et aimable et avoir sur le +corps des signes de bon augure. Elle doit aimer les bonnes qualités chez +les hommes, tout en poursuivant la richesse. Elle doit se complaire aux +unions sexuelles résultant de l'amour et être pour ces unions de la même +caste que les hommes auxquels elle se livre. Elle doit chercher sans +cesse à augmenter son expérience et ses talents, se montrer toujours +libérale et aimer les plaisirs et les arts[79]. + +L'auteur énumère ensuite les qualités que doivent posséder toutes les +femmes. Ce sont celles qu'on peut leur demander en tout pays, et, en +outre, la connaissance du _Kama-Soutra_ et des soixante-quatre talents +qu'il enseigne[80]. + +[Note 79: Ce sont les qualités que l'on trouve généralement en Europe +chez les femmes de théâtre.] + +[Note 80: A cette longue et sèche énumération nous substituerons les +leçons qu'Ovide donne aux belles sur les qualités et les manières +qu'elles doivent avoir; se reporter au n° 3 de l'Appendice du chapitre +III du titre I.] + +Vient ensuite la liste des hommes que les courtisanes doivent éviter. Ce +sont les mêmes qu'en tout pays et en outre: les sorciers, les hommes qui +se laissent acheter, même par leurs propres ennemis, enfin les hommes +timides à l'excès (_App._ 5). + +D'après l'avis de quelques anciens casuistes, ajoute l'auteur, les +courtisanes peuvent se donner par amour, crainte, vengeance, chagrin +ou dépit, curiosité, et pour l'argent, le plaisir ou l'assiduité et la +constance des rapports, pour se faire un ami ou se débarrasser d'un +amour importun; à cause du dharma (mérite religieux), de la célébrité +et de la ressemblance avec une personne aimée, de la constance ou de +la pauvreté d'un homme, ou de sa cohabitation dans le même endroit, ou +parce qu'il est du même numéro qu'elle pour l'union sexuelle, ou enfin +dans l'espoir de faire quelque coup de fortune. + +Mais Vatsyayana décide que les seuls mobiles d'une courtisane doivent +être: l'amour, le désir d'échapper à la misère et celui d'acquérir la +richesse. + +L'argent doit être son objectif principal et elle ne doit point le +sacrifier à l'amour. Mais, en cas de crainte ou de difficultés à +surmonter, elle peut prendre en considération la force ou d'autres +qualités. + +En outre, quand un homme, quel qu'il soit, la prie de s'unir à lui, +elle doit, afin de se faire valoir, ne pas consentir de suite et se +renseigner sur lui par des affidés adroits et sûrs (_App_. 6). Quand +elle a la certitude que, dans celui qui la recherche, tout est à son +gré, elle emploie le Vita et d'autres intermédiaires pour se l'attacher. + +L'un d'eux l'amène chez elle ou la conduit chez lui, sous quelque +prétexte. Elle le reçoit de son mieux, lui fait quelque présent qui +éveille sa curiosité et son amour; par exemple, un don affectueux, en +lui disant qu'il lui était destiné: elle l'amuse longtemps par une +conversation et des récits agréables et en faisant ce qu'il aime, comme +de la musique, du chant. Quand il est rentré chez lui, elle lui envoie +fréquemment une suivante exercée aux propos plaisants et qui lui remet +un petit présent. + +Elle lui rend elle-même, sous prétexte d'affaires, quelques visites en +se faisant accompagner du Pithamarda. + +Il y a quelques vers à ce sujet: + +«Quand son amant vient la voir, la courtisane lui donne un mélange de +feuilles et de noix de béthel, des guirlandes de fleurs et des onguents +parfumés.» + +«Après avoir montré son habileté dans les arts libéraux (le chant, la +danse, etc.), elle l'amuse longtemps avec sa conversation.» + +«Elle lui fait aussi quelques présents d'amour, et fait avec lui un +échange d'objets à l'usage de chacun d'eux; en même temps elle lui +montre son habileté dans les soixante-quatre voluptés.» + +«Quand une courtisane est dans ces termes avec son amant, elle doit le +captiver par des présents affectueux, par sa conversation et par les +plaisirs tendres qu'elle lui fait goûter.» + + +APPENDICE AU CHAPITRE II + +N°1.--Pour stimuler l'amour. + +Ovide, _Art d'aimer, _livre III. + +«Femmes, faites en sorte que nous nous croyions aimés; ce n'est pas une +chose si difficile; nous nous persuadons aisément ce que nous désirons. +Qu'une femme jette sur un jeune homme un regard amoureux; qu'elle pousse +quelques soupirs; qu'elle lui reproche de venir si tard; qu'elle ajoute +les larmes et le dépit d'une fausse jalousie, comme si elle redoutait +une rivale; qu'elle lui meurtrisse le visage avec ses ongles, il +sera bientôt persuadé, et d'un ton compatissant: «elle est éprise, +«dira-t-il;«elle brûle pour moi». Qu'avec cela il ait bonne mine, qu'il +s'admire dans son miroir et il croira pouvoir toucher le coeur même +d'une déesse.» + +N° 2.--Déjazet. + +Ce cas fut, une fois du moins, celui de l'actrice Déjazet. + +Le duc d'Orléans (fils du roi Louis-Philippe), tout jeune encore, lui +avait adressé un billet ainsi conçu:»Où? quand? et combien?» + +Elle répondit: «Où vous voudrez,--quand vous voudrez,--pour rien.» + +On sait que Déjazet était bonne, comme le veut Tibulle, livre II, élégie +4. «O toi qui fermes ta porte à l'amant qui n'a point assez d'or, +puissent tes richesses être dévorées par le feu et que personne ne verse +de l'eau sur la flamme. Que nul ne donne une larme à ta mort; que nul +n'accompagne ta cendre! Celle, au contraire, qui se sera montrée bonne +et point avare, on la pleurera au pied du bûcher enflammé, eût-elle vécu +cent ans. Quelque vieillard fidèle à l'objet de ses anciennes amours +viendra, chaque année, porter des couronnes au tombeau qu'il lui aura +élevé.» + +Entre mille traits, on cite de Déjazet celui-ci particulièrement: + +«C'est toujours la même chose et cela fait toujours plaisir.» + +Elle écoutait aussi très volontiers cet autre conseil de Tibulle qui, +parmi les amants qui n'ont point assez d'or, recommande particulièrement +l'adolescent. + +«Et toi Chloé, épargne un jouvenceau épris de ta beauté. Ne lui sois +point cruelle; ne lui demande point de présents. C'est le vieillard qui +doit te donner de l'or pour que tu réchauffes sa glace. Mieux vaut cent +fois que l'or l'adolescent dont la barbe sans rudesse ne déchire point +le visage qu'il embrasse, dont un doux, éclat colore les joues. Enlace +au-dessous de ses épaules les bras d'ivoire et méprise les trésors +des rois. Vénus te verra le presser sur ton sein haletant, confondu +tendrement avec toi; elle te verra attacher sur sa bouche frémissante de +ces humides baisers où les langues s'entrechoquent et lui imprimer sur +le cou avec la dent des marques d'amour.» + +N° 3.--Les Poètes. + +Ovide, _Art d'aimer_, livre III. «Jeunes beautés, montrez vous faciles +aux poètes; un dieu les anime et les muses les favorisent. Mieux que +tous les autres, ils savent aimer, célébrer la beauté qui les a séduits +et faire retentir son nom au loin. Quel crime d'attendre un salaire des +doctes poètes! Mais, hélas! c'est un crime dont une belle ne craint pas +de se rendre coupable!» + +N° 4.--Ne soyez pas jaloux. + +Ovide, livre II. «Ne cherchez point à surprendre votre maîtresse. +Qu'elle croie que ses infidélités vous sont inconnues. Ne remarquez +point les signes qu'elle fait à votre rival, ni ses tablettes, si elle +lui écrit. Laissez-la vous cacher ses larcins amoureux. Combien est +habile celui qui permet à d'autres de fréquenter sa maîtresse et qui +veut tout ignorer! Que de maris ont cette complaisance pour leurs +épouses légitimes!» + +N° 5.--Hommes à éviter. + +_Art d'aimer_, livre III. + +«Femmes, fuyez ces hommes vains de leur parure et de leur beauté, qui +portent toujours les cheveux retroussés. Les douceurs qu'ils vous +content, ils les répètent à mille autres. Leur amour ne se fixe nulle +part. + +«Il en est qui s'insinuent près des femmes sous les dehors d'un amour +mensonger, empruntant cette voie pour en tirer un bénéfice honteux. Leur +chevelure parfumée d'essence, leur robe de l'étoffe la plus fine, les +bagues qui surchargent leurs doigts ne doivent pas vous en imposer. Le +mieux paré n'est souvent qu'un escroc. Rendez-moi mes bijoux, s'écrient +souvent, devant les juges, les belles qu'on a ainsi trompées. Femmes, +tenez votre porte fermée à tout suborneur.» + +N° 6.--Ovide, livre III. «Quand un amant vous aura sondée par quelques +mots tracés sur des tablettes qu'une adroite suivante vous aura remises, +méditez-les, pesez-en les termes et tâchez de deviner par le style et +les expressions si cet amour est un artifice. S'il est véritable, ne +vous pressez pas de répondre. Un peu de dédain, s'il n'est pas trop +prolongé, aiguillonne la passion. + +«Cependant ne repoussez pas avec dureté un amant, laissez-le flotter +entre la crainte et l'espérance. + +«Si vos amants vous font de belles promesses, amusez-les aussi par de +belles paroles; s'ils donnent, accordez leur les faveurs convenues. Je +la crois capable des crimes les plus noirs celle qui, après avoir reçu +des présents d'un amant, se refuse à ses désirs passionnés.» + + + +CHAPITRE III + +Différentes sortes de gains des courtisanes. + +Si une courtisane peut gagner chaque jour beaucoup d'argent avec +plusieurs hommes, elle ne se bornera pas à un seulement; dans ce cas, +elle fixera un prix par nuit, suivant le lieu, la saison et les gens, +et par comparaison avec les prix des autres courtisanes, en se rendant +compte de ses propres avantages _(App. 2)_. + +Elle informera ses amants, ses amis et connaissances de ses tarifs +variés ou successifs (App. 3). + +Les anciens sages sont d'avis que quand une courtisane décidée à vivre +avec un seul homme a des chances égales de gain avec deux amants qui se +présentent, elle doit prendre celui des deux qui lui donnera l'espèce +d'objets qu'elle préfère. + +Mais Vatsyayana déclare qu'elle doit choisir celui qui lui donnera de +l'or, parce que l'or ne peut être repris et qu'avec lui on se procure +tout ce que l'on veut. + +Si tout est égal pour les dons à recevoir des deux poursuivants, la +courtisane doit se décider d'après l'avis d'un ami ou d'après les +qualités personnelles et les signes heureux ou malheureux de chacun +d'eux. + +Quand, de deux amants, l'un n'est que généreux, tandis que l'autre a de +l'attachement, les sages (anciens casuistes) donnent la préférence au +premier et Vatsyayana au second, parce que celui-ci ne rappellera dans +aucune occasion l'argent donné, tandis que l'autre invoquera, pour +donner moins, le souvenir des largesses faites. Là encore, il faut +considérer le plus grand profit probable. + +Quand une courtisane est sollicitée à la fois par un ami et par un homme +libéral, Vatsyayana dit qu'elle doit les contenter tous deux en obtenant +de l'un un ajournement à la satisfaction de ses désirs. + +Lorsqu'elle a à choisir entre un gain à réaliser et un danger à éviter, +Vatsyayana, contrairement aux sages (anciens casuistes), est d'avis +qu'il faut avant tout conjurer le mal. Il faut d'ailleurs bien peser les +chances et l'importance du gain et du mal probables. + +Une courtisane ne demandera que peu et d'une manière tout à fait amicale +à un homme dans les cas suivants: + +--Elle veut l'empêcher de s'attacher à une autre femme, ou bien l'en +détacher, ou bien faire perdre à cette femme le profit qu'elle en tire; + +--Elle pense qu'il élèvera sa situation ou que, par lui, elle obtiendra +quelque grand avantage, ou sera mise en relief vis-à-vis des autres +hommes; + +--Elle a besoin de lui pour écarter quelque malheur; + +--Elle lui est réellement attachée et elle l'aime; + +--Elle désire son aide pour se venger; + +--Elle veut reconnaître quelque ancien service; + +--Enfin elle éprouve simplement pour lui un caprice charnel. + +Une courtisane doit s'efforcer de tirer d'un amant, au plus vite, tout +l'argent qu'elle peut:--quand elle est décidée à le congédier; + +--Quand elle a lieu de penser qu'il veut la quitter; + +--Quand, étant complètement à sec, il va être emmené par son tuteur, son +gourou ou son père; + +--Quand il est sur le point de perdre sa position, ou simplement quand +il est volage. + +Elle doit, au contraire, se lier à un homme pour vivre avec lui quand +elle sait: qu'il va hériter ou recevoir de riches présents, ou obtenir +un emploi élevé de l'État; qu'il possède de grands magasins de blé et +autres denrées;--qu'il reconnaît généreusement tout ce qu'on fait pour +lui; qu'il tient toujours ses promesses. + +Voici deux aphorismes en vers sur le sujet: + +«En considérant ses gains présents et futurs, une courtisane évitera les +hommes qui ont gagné péniblement leur fortune et ceux que la faveur des +rois a rendus égoïstes et durs de coeur.» + +«Elle doit s'unir avec les gens fortunés et bienfaisants et avec ceux +qu'il est dangereux de repousser ou de blesser en quoi que ce soit. +Qu'elle ne recule pas même devant quelques sacrifices pour s'attacher +des hommes énergiques et généreux qui lui feront de grandes largesses, +en retour de quelques services ou légers présents.» + +Les courtisanes les plus riches et du premier rang doivent employer +leurs gains: + +_A bâtir des temples_ et faire exécuter des étangs et des jardins +publics, _à donner mille vaches aux brahmes_; à faire des sacrifices +et des offrandes aux dieux et à célébrer des fêtes en leur honneur, et +enfin à accomplir les voeux qu'il leur est possible de faire (App. 1). + +Les autres courtisanes doivent, avec les ressources qu'elles ont pu se +créer: avoir chaque jour des vêtements blancs et différents de ceux de +la veille; boire et manger suivant leur besoin; consommer chaque jour +un tamboula parfumé, c'est-à-dire un mélange de noix et de feuilles de +bétel, et porter des ornements dorés [81]. + +[Note 81: La ceinture des bayadères est formée par une épaisse lame d'or +pur repliée, d'un très bel effet et d'un grand prix.] + + +APPENDICE AU CHAPITRE III + +N° 1.--Dons des courtisanes aux brahmes. + +Sauf les jardins et étangs publics qui sont oeuvres d'utilité à la fois +publique et religieuse, tous les gains des courtisanes ont, d'après la +prescription de Vatsyayana, une destination religieuse qui les met +aux mains des brahmes, soit directement comme don personnel, soit +indirectement comme offrande aux dieux. + +Cette conclusion dernière du traité des courtisanes ne laisse aucun +doute sur son caractère religieux et obligatoire; c'est un véritable +catéchisme. + +Les étangs et jardins publics sont souvent placés à proximité des +pagodes et concourent à leur richesse et à leur salubrité, car alors +ils servent exclusivement pour le bain. Il y a aussi un grand nombre +d'étangs situés au milieu des campagnes; ce sont les plus grands. Ils +servent uniquement à l'agriculture. Beaucoup ont été creusés par des +personnes pieuses. Les brahmes, possédant une grande partie des +terres, étaient eux-mêmes intéressés directement à la prospérité de +l'agriculture. + +L'étang de Moutrapaléon, dont les sources alimentent d'une eau +excellente la ville de Pondichéry, a été établi par une courtisane +célèbre; ce fait est rappelé sur les bas-reliefs de la fontaine publique +qui est surmontée de la statue de Dupleix, au milieu de la place +Dupleix, la grande place de Pondichéry. + +La prostitution sacrée (Maspero) a existé en Assyrie, en Syrie, en +Phénicie et dans l'Asie-Mineure, mais c'était une sorte d'hospitalité +offerte aux étrangers de passage; il ne parait pas qu'une caste +sacerdotale en ait tiré profit comme les brahmes l'ont fait de la +prostitution publique dans l'Inde. + +N° 2.--L'avidité. + +D'après l'auteur indien, la courtisane ne doit se préoccuper que du +gain. C'est le langage qu'Ovide prête à une proxénète corrompant sa +maîtresse: _les Amours_, livre I. + +«La pudeur pour être utile doit être feinte. Habile à tenir les yeux +modestement baissés, ne les porte sur un homme qu'à proportion des +offrandes qu'il te fera. + +«Amusez-vous, jeunes beautés; il n'est de chaste que celle qu'aucun +amant ne sollicite et si elle n'est point trop novice, elle provoque +la première. La beauté se fane quand on ne l'entretient pas par la +jouissance. Et ce n'est pas assez d'un ou deux amants; avec plusieurs le +profit est plus sûr, la recette plus abondante. Que celui qui donne soit +plus grand à tes yeux que le grand Homère. On a de l'esprit quand on +donne. Ne dédaigne point l'affranchi ni celui qui a les pieds poudreux. +Ne te laisse point éblouir par une naissance illustre. Allez trouver vos +aïeux nobles vous qui n'êtes pas riche! Cet autre, parce qu'il est beau +garçon, te demande une de les nuits sans la payer, qu'il aille chercher +de l'or chez celui dont il est le mignon.» + +Dans l'élégie 10 du livre I des _Amours_, Ovide répond lui-même à cette +proxénète: + +«Pourquoi vouloir que l'enfant de Vénus nous fasse payer ses faveurs. Il +n'a point de robe pour en serrer le prix.» + +«Une prostituée se vend à tel prix au premier venu; mais elle abhorre le +despotisme d'un avare corrupteur et elle ne fait qu'à regrets ce qu'une +amie fait de plein gré. + +«Gardez-vous, jeunes beautés, de mettre à prix la faveur d'une nuit. Il +n'est pas défendu d'exiger d'un riche quelques présents. Il est en état +de les faire. Services, soins, fidélité, voilà la monnaie du pauvre. Je +ne refuse pas de donner, mais je m'indigne qu'on me demande. Sourd à tes +sollicitations, si tu cesses d'exiger, je donnerai.» + +A Rome, les courtisanes de tout ordre étaient très avides et beaucoup +d'hommes se ruinaient pour elles; de ce nombre fut Tibulle. + +Il avoue avoir eu à la fois quatre maîtresses, Délie, Sulpice, Néera et +Némesis, toutes quatre courtisanes, sans doute de premier ordre, sans +compter beaucoup de distractions. + +La prostitution publique généralement volontaire forme, en Afrique, le +principal revenu de quelques roitelets nègres. En Chine et au Japon, le +gouvernement met d'office _aux bateaux fleuris_ les femmes et même les +filles vierges qui ne peuvent payer l'impôt de capitation. Cela est sans +conséquence pour leur futur mariage; des personnages de distinction +viennent souvent prendre femme dans ces lieux de plaisir. + + + +CHAPITRE IV + +De la courtisane qui vit avec un homme comme une épouse. + +Quand une courtisane vit avec son amant, elle doit avoir la conduite +d'une femme honnête et tout faire pour lui plaire. En deux mots, il faut +qu'elle lui donne le plaisir _sans s'attacher à lui_, tout en paraissant +lui être attachée. + +Voici comment elle s'y prendra pour arriver à ses fins. + +Elle aura à sa charge sa mère qu'elle dépeindra comme violente et avide; +au cas où elle n'aurait pas de mère, une nourrice pourrait jouer ce +rôle. La mère ou la nourrice témoignera de l'aversion pour l'amant et le +désir que la courtisane se sépare de lui. Celle-ci simulera toujours du +chagrin, de la tristesse, de la crainte, de la honte à ce sujet, mais en +déclarant qu'elle ne saurait désobéir à sa mère. + +Elle dira encore qu'elle a persuadé à sa mère qu'il est malade et +qu'elle a pris ce prétexte pour le venir voir. + +Pour le captiver, elle enverra sa suivante chercher les fleurs qu'il +a portées la veille pour les porter à son tour à titre de marque +d'affection; elle demandera aussi les restes du mélange de noix et de +feuilles de bétel qu'il a laissé sans le manger; elle admirera son +habileté dans les rapports sexuels et les moyens variés qu'il emploie +pour procurer la jouissance; elle apprendra de lui les soixante-quatre +espèces de plaisir décrits par Babravya; elle appliquera continuellement +les leçons reçues, en se conformant à son goût. + +Elle gardera ses secrets, lui dira elle-même ses propres secrets et +désirs; elle lui cachera sa mauvaise humeur. Dans le lit, elle se +montrera toujours bien disposée. Quand il se tournera de son côté, elle +touchera toutes les parties de son corps à son souhait; elle le baisera +et l'embrassera pendant son sommeil; elle le regardera avec une +inquiétude apparente quand il sera absorbé dans ses pensées ou quand il +s'occupera d'autre chose que d'elle; quand elle le rencontre ou bien +quand, de la rue, il la regarde se tenant sur la terrasse de sa maison, +elle n'aura ni une absence complète de honte, ni un excès de timidité; +elle partagera ses amitiés et ses haines, ses goûts, sa gaieté ou sa +tristesse; elle témoignera la curiosité de voir son épouse, ne le +boudera jamais longtemps; elle simulera de la jalousie au sujet des +marques qu'elle-même lui a faites avec les ongles et les dents, lui +parlera peu de son amour, mais le lui témoignera par des faits, des +signes et des insinuations; elle gardera le silence quand il sera +endormi, ivre ou malade; elle prêtera beaucoup d'attention au récit de +ses bonnes actions et les contera ensuite elle-même pour son honneur et +ses intérêts; s'il lui est assez attaché, elle lui fera des réparties +spirituelles, écoutera tout de lui, excepté ce qui concerne ses rivales; +se montrera triste, chagrine, quand il soupire, baille ou s'affaisse; +prononcera les mots: «Longue vie», quand il éternue; se dira malade ou +désireuse de grossesse quand elle éprouvera de l'abattement, ne louera +aucun homme que son amant et s'abstiendra de blâmer chez d'autres les +défauts qu'il a; portera tout ce qu'il lui aura donné; ne se parera +ni ne mangera quand il est chagrin, malade, abattu; dans sa mauvaise +fortune, se lamentera avec lui, feindra le désir de l'accompagner quand +il quitte le pays volontairement ou banni par le roi; elle exprimera le +souhait de cesser de vivre s'il est éloigné, dira qu'elle ne vit que +pour être unie avec lui; elle offrira à la divinité[82] des sacrifices +en accomplissement des voeux qu'elle aura faits, pour les cas où il +acquiert de la richesse ou réussit dans ses desseins, ou lorsqu'il a +recouvré la santé; elle se parera tous les jours; elle ne sera pas trop +familière avec lui; dans ses chants elle introduira son nom et celui de +la famille; elle lui prendra la main et la placera sur ses reins, son +sein et son front, et se pâmera de plaisir à son attouchement; elle +s'assoiera sur ses genoux et s'y endormira; elle voudra avoir un enfant +de lui, ne pas lui survivre; elle le dissuadera de faire des voeux et +des jeûnes, en lui disant: «Que tout le péché tombe sur moi!» Quand elle +n'aura pu l'en empêcher, elle accomplira ces voeux avec lui; elle lui +dira qu'il est difficile, même pour elle, d'observer les voeux et les +jeûnes, si elle a quelque discussion avec lui à ce sujet; elle confondra +ses biens avec les siens; elle n'ira point sans lui dans les réunions et +l'y accompagnera quand il le voudra; elle prendra plaisir à se servir +des choses dont il s'est déjà servi, à achever ce qu'il a commencé de +manger; elle vénérera sa famille, ses dons naturels, ses talents, sa +science, sa caste, sa couleur, son pays natal, ses amis, ses bonnes +qualités, son âge et son bon caractère; elle le priera de chanter s'il +le sait, et d'autres choses semblables. + +[Note 82: Il n'est question ici que de la divinité et non des dieux; +comme cela est général dans l'ouvrage, on peut en conclure que +Vatsyayana et les brahmes de son époque étaient des monothéistes +sivaïstes.] + +Pour se rendre près de lui, elle ne craindra ni la chaleur, ni le froid, +ni la pluie, ni le danger. Elle voudra rester son amante jusque dans une +autre vie; elle conformera son humeur, ses goûts et ses actions à son +inclination; elle s'abstiendra de sorcellerie (magie)[83]; elle se +querellera constamment avec sa propre mère pour le venir trouver, et +quand celle-ci voudra la forcer d'aller ailleurs, elle essaiera de +s'empoisonner, de se laisser mourir de faim, de se poignarder, de se +pendre; enfin elle lui fera certifier sa fidélité et son amour par des +intermédiaires dévoués et en recevant elle-même l'argent et en évitant +de se disputer avec sa mère pour la question pécuniaire devant lui. + +[Note 83: Cette prescription est remarquable; elle prouve que le +boudhisme avait profondément modifié les idées de l'Inde sur la magie +qui était si fort en faveur avant lui; on y croyait encore, mais comme à +une science de maléfices.] + +Lorsque son amant part pour un voyage, elle le fera jurer de revenir +promptement et, pendant son absence, elle n'accomplira pas de voeux +en l'honneur de la divinité et ne se parera pas de ses ornements, à +l'exception de ceux qui portent bonheur. Si son absence se prolonge au +delà de l'époque fixée, elle s'efforcera de déterminer le moment de son +retour par des présages, par les nouvelles et les bruits qui courent, +par la position des planètes, de la lune et des étoiles. + +Lorsqu'elle aura de la gaieté et des songes propices, elle s'écriera: +«Sans doute je vais bientôt être réunie avec lui.» Si, au contraire, +elle tombe dans la tristesse et voit de fâcheux présages, elle +accomplira quelques-uns des rites qui apaisent les dieux. + +Lorsqu'enfin le retour aura lieu, elle adorera le dieu Kama et fera des +offrandes aux autres divinités; puis elle fera apporter par des amies +un pot d'eau et fera des libations d'adoration à la corneille qui se +nourrit des offrandes faites aux mânes des ancêtres[84]. Après la +première visite, elle priera, elle aussi, son amant d'accomplir certains +rites, ce qu'il fera s'il a pour elle un attachement suffisant, lequel +consiste dans un amour désintéressé, dans la communauté d'objectif (par +exemple, le goût des mêmes plaisirs), dans l'absence de tout soupçon +jaloux et dans une libéralité sans limite pour tout ce qui concerne la +maîtresse. + +Telle est la conduite que doit tenir une courtisane qui vit avec un +homme comme sa femme; ces leçons ont été tracées d'après les règles +de Dattaka. Pour tout ce qui n'est point prévu ici, la courtisane se +conformera à la coutume et à la nature particulière de son amant.[85] + +[Note 84: Les Hindous croient que les corneilles sont chargées des +péchés des morts.] + +[Note 85: Comme tous les hommes lisent ces leçons, il doivent penser que +les courtisanes ne s'attachent jamais et que, toujours, elles répètent +un rôle appris.] + +Il y a deux aphorismes en vers sur le sujet. + +«A cause de la duplicité, de l'avidité et de l'esprit naturels au sexe, +on ne connaît jamais le degré d'amour d'une femme, même quand on est son +amant.» + +«Il est toujours difficile de savoir les vrais sentiments d'une femme, +soit qu'elle aime ou reste indifférente, soit qu'elle fasse le bonheur +d'un homme ou l'abandonne ou le ruine». + + +APPENDICE AU CHAPITRE IV + +Périclès et Aspasie. + +La longueur de ce chapitre dénote la fréquence des unions du genre dont +il est question. + +Les courtisanes de premier ordre étaient à peu près sur le même pied +dans l'Inde et dans la Grèce. On voit le Bouddha témoigner les plus +grands égards à la courtisane Apalika, mère de son médecin, accepter +d'elle pour sa communauté (l'église Bouddhique) d'immenses richesses et +donner à son invitation le pas sur l'invitation des princes du pays. + +Périclès et Aspasie nous offrent le modèle des ménages entre un homme +éminent et une courtisane de renom. + +Aspasie de Millet était, à Athènes, propriétaire d'un établissement +de courtisanes de premier ordre, à la fois lieu de plaisir et cercle +réunissant l'élite des citoyens. + +Une fois séparé de sa femme, qui se remaria, Périclès la reçut dans sa +maison comme une épouse. + +C'était une nature élevée, sans artifice, admirablement douée. Sentant +vivement le beau sous toutes ses formes, elle captivait par son esprit +aimable et sa haute raison; elle possédait toutes les connaissances et +tous les talents. + +Elle parlait si bien de la politique, de la philosophie et des arts, +que les plus grands personnages d'Athènes recherchaient son entretien, +Socrate tout le premier. + +Liée avec tous les hommes éminents, à Athènes et hors d'Athènes, elle +seconda puissamment la politique de Périclès. + +Comme étrangère, elle ne put l'épouser, mais ils vécurent toujours dans +une union parfaite que la calomnie, si puissante alors à Athènes, ne put +jamais atteindre et que la mort seule put rompre. + + + +CHAPITRE V + +Manière de se faire donner beaucoup d'argent par l'amant. + +Les courtisanes se font donner par leur amant de l'argent, soit par les +moyens naturels, soit par des artifices. Les anciens casuistes sont +d'avis que, quand l'amant donne à la courtisane tout l'argent dont elle +a besoin, elle doit s'en contenter. Mais Vatsyayana pense qu'en usant +d'artifices, elle tirera de lui deux fois autant et que, en conséquence, +elle doit le faire, afin d'avoir de lui finalement le plus possible, +quoi qu'il arrive. + +Voici, selon lui, les artifices dont elle doit user. + +Lui demander de l'argent pour diverses emplètes: ornements, aliments, +fleurs, parfums, habits; ne point faire ces achats ou en exagérer les +prix; + +Le louer en face de son intelligence; + +Prétexter l'obligation de faire des dons dans les fêtes des arbres, des +jardins, des temples, ou votives; + +Dire que, pendant qu'elle se rendait chez lui, ses bijoux lui ont été +pris, soit par les gardes du roi, soit par des voleurs[86]; qu'elle a +perdu les ornements de son amant en même temps que les siens propres, +que sa propriété a été détruite par un accident quelconque; + +[Note 86: On voit que, à cette époque, les gardes du roi agissaient +comme les voleurs; dans les États asiatiques, la police est généralement +de connivence avec eux.] + +Lui faire parler par des intermédiaires des dépenses qu'elle fait pour +le venir voir, contracter des dettes à cause de lui; + +Se quereller avec sa mère au sujet de quelque dépense faite par elle +pour l'amant et blâmée par sa mère; + +S'abstenir de paraître aux fêtes données par des amis qui lui ont fait +de beaux présents, faute de pouvoir les rendre; + +Ne point accomplir, faute d'argent, certains rites religieux +obligatoires; + +Engager des artistes à faire quelque chose pour l'amant; + +Donner de l'argent à des médecins ou des _ministres_ dans le même +but[87]; + +[Note 87: On voit que là, comme dans tout l'Orient, les ministres +n'étaient point désintéressés.] + +Assister des amis ou d'anciens bienfaiteurs, soit dans la détresse, soit +pour des fêtes obligatoires; + +Accomplir des rites domestiques; + +Avoir à payer les dépenses du mariage du fils d'une amie; + +Avoir des envies de femme enceinte; + +Charger les frais du traitement de maladies réelles ou simulées; + +Avoir à tirer un ami d'embarras; + +Avoir vendu une partie de ses ornements pour faire présent à l'amant; + +Prétendre qu'elle a vendu des parures, des meubles, de la batterie de +cuisine à un marchand qui sert de compère pour l'occasion; + +Nécessité d'avoir de la vaisselle plus belle que celle du commun, pour +qu'on ne puisse pas la changer; + +Rappeler à son amant, soit directement, soit par des intermédiaires, sa +libéralité passée; + +L'entretenir des grandes largesses qui sont faites à d'autres +courtisanes; vanter à celles-ci, en présence de son amant, sa générosité +comme supérieure à celle de leurs amis, quand même cela ne serait pas; + +Résister avec éclat à sa mère qui lui persuade de reprendre un ancien +amant plus généreux; + +Enfin, faire remarquer à son amant la libéralité de ses rivaux. + +Une courtisane doit toujours reconnaître les sentiments et dispositions +de son amant: à son humeur, à ses manières, dans ses yeux, à +l'expression de ses traits, aux impressions de son visage. Voici la +manière d'agir d'un amant qui se détache. + +Il donne à la femme moins ou autre chose que ce qu'elle a demandé; il la +leurre de promesses; il dit qu'il fera une chose et en fait une autre; +il ne satisfait point ses désirs; il parle en secret à ses propres +serviteurs; il découche fréquemment sous prétexte de service à rendre +à un ami; enfin, il est dans l'intimité des serviteurs d'une ancienne +maîtresse. + +Quand une courtisane s'aperçoit du refroidissement de son amant, elle +doit mettre en sûreté tout ce qu'elle possède de précieux, en le faisant +saisir par un créancier supposé. Cela fait, si son amant est riche et +s'est toujours bien comporté avec elle, elle continuera à le traiter +avec respect; mais s'il est pauvre et sans ressources, elle s'en +débarassera comme si elle n'avait jamais eu aucuns rapports avec lui. + + +APPENDICE AU CHAPITRE V + +Ovide, sur le même sujet, Martial, Lucien. + +Pour la matière de ce chapitre, il y a une grande ressemblance entre +Vatsyayana et Ovide: + +Ovide, _les Amours_, livre I. Conseils d'une proxénète à une belle. + +«Ne sois pas trop exigeante pendant que tu tiens tes filets tendus; ta +proie t'échapperait. Est-elle prise, fais la loi, pressure. Prends à ton +service un garçon et une fille habiles qui sachent faire connaître à +propos ce qu'il conviendrait de t'acheter. Quelque peu qu'ils demandent, +en demandant à plusieurs, ils t'auront bientôt acquis un trésor. Que ta +soeur, que ta mère, que ta nourrice attaquent la bourse de ton amant. Le +butin est bientôt enlevé quand plusieurs mains y travaillent. Manques-tu +de prétextes pour demander un cadeau, montre par un gâteau qu'on fête ta +naissance. + +Stimule par la jalousie la libéralité de ton amant. Qu'il voie sur la +couche les traces d'un rival et sur ton cou bleui les marques de ses +caresses; qu'il voie surtout les dons que tu en as reçus. Si ses mains +sont vides, mets la conversation sur les objets que l'on vend dans la +voie sacrée. Quand tu auras tiré de lui beaucoup de présents, dis-lui +que tu ne veux pas le dépouiller tout à fait; prie-le seulement de te +prêter de l'argent que tu ne lui rendras jamais. Amuse-le de belles +paroles pour cacher tes projets; caresse et tue en même temps.» + +_Art d'aimer_, livre I. «Tu auras beau te défendre, ta maîtresse +t'arrachera toujours ce qu'elle désire. Un marchand bien fourni viendra +chez elle, étalera ses marchandises en ta présence; elle te dira de les +examiner pour avoir ton goût, puis, elle te donnera des baisers, te +priera d'acheter, jurant de se contenter de cette emplète pour une +année. «Elle en a besoin aujourd'hui, tu ne saurais jamais lui être +agréable plus à propos.» Si tu prétends n'avoir pas d'argent, elle te +demandera un billet. Que sera-ce lorsqu'elle sollicitera des présents, +te dira tous les jours qu'elle a besoin de quelque chose, s'affligera +d'une perte supposée, feignant qu'un diamant est tombé de son oreille, +te demandera quantité de choses qu'elle promettra de re rendre.--Non, +quand j'aurais cent bouches, je ne saurais raconter toutes les ruses +perfides des belles.» + +Martial, livre XI, 50. Sur Phyllis. + +«Il n'est pas de jour, Phyllis, où tu ne me dépouilles. Tantôt, c'est ta +soubrette qui s'en vient pleurer la perte de ton miroir, de ta bague ou +de ta boucle d'oreille; tantôt ce sont des soies de contrebande qu'on +peut acheter à vil prix; tantôt des parfums dont il me faut remplir ta +cassolette. Puis c'est une amphore de Falerne vieux et un mulet de deux +livres pour le souper que tu donnes à une opulente amie. Je ne te refuse +rien, Phyllis, ne me refuse pas davantage.» + +Lucien fait parler des courtisanes dans un grand nombre de ses +dialogues, et il semble qu'il a presque tout emprunté à Vatsyayana. De +son temps, l'Inde était fort connue à Rome. J'engage fort le lecteur à +se reporter à ces dialogues et à les comparer successivement avec les +divers chapitres du présent catéchisme. + + + +CHAPITRE VI + +Moyens de se débarrasser d'un amant. + +Blâmer et railler ses habitudes et ses défauts en lui riant au nez et en +frappant du pied; + +Parler de sujets qui lui sont étrangers, rabaisser ses connaissances, +l'humilier dans son amour-propre, rechercher la société d'hommes +auxquels il est inférieur en science et en intelligence; + +Lui témoigner du dédain en toute occasion, faire la critique des hommes +qui ont ses défauts; + +Se montrer non satisfaite des moyens qu'il emploie pour la jouissance; +ne pas lui donner sa bouche à baiser, lui refuser l'accès de son +jadgana; montrer du mépris pour les morsures et les égratignures qu'il +lui a faites, ne point le serrer quand il l'embrasse de quelque manière; +ne faire aucun mouvement pendant la connexion; + +Lui demander l'union sexuelle quand il est fatigué; + +Se moquer de son attachement pour elle; + +Ne pas lui rendre ses embrassements, s'en détourner quand il les +commence; + +Avoir envie de dormir ou bien de sortir pour quelque visite ou quelque +réunion quand il désire la posséder pendant le jour; + +Parodier ses paroles et ses gestes; + +Rire sans qu'il plaisante ou, quand il plaisante, rire de quelque autre +chose; + +Jeter à ses propres serviteurs des regards de côté et se tordre les +mains chaque fois qu'il ouvre la bouche; + +L'interrompre au milieu de ses récits et en commencer d'autres +elle-même; + +Énumérer ses travers et ses vices en les déclarant incurables; + +Dire devant lui à ses suivantes des paroles destinées à le mordre au +vif; + +Affecter de ne point le regarder quand il vient à elle; + +Lui demander ce qu'il ne peut donner ou accorder; + +Et finalement le congédier[88]. + +Il y a un aphorisme en vers sur la conduite à tenir pour une courtisane. + +Le devoir professionnel d'une courtisane est de se lier après examen +complet et mûre réflexion à un homme pourvu de ce qu'elle doit désirer; +puis de s'attacher l'homme avec lequel elle vit, de se faire donner +par lui tout ce qu'elle peut et, quand elle lui a tout pris, de le +congédier. Une courtisane qui vit de la sorte comme une femme mariée +devient riche sans être fatiguée par le nombre de ses amants[89]. + +[Note 88: Vatsyayana ne dit rien de la manière de se débarrasser d'une +amante. Dans l'Inde, cela ne souffre aucune difficulté. En France il en +est souvent autrement, témoin celles qui se vengent avec le vitriol. Un +vieux beau du premier empire (de France) nous disait: «Avec les femmes, +le difficile, ce n'est point de se lier, mais de se délier. Au quartier +Latin d'autrefois, on s'en tirait en écrivant: Malheureuse, j'ai tout +appris!»] + +[Note 89: Voir à l'Appendice Properce, livre IV, élégie V: «La +corruptrice Achantis.»] + + +APPENDICE AU CHAPITRE VI + +La corruptrice Achantis. + +L'aphorisme qui termine le chapitre VI semble résumer les conseils de la +corruptrice Achantis, Properce, livre IV, élégie V: + +«Qu'Achantis ait mêlé dans une fosse les herbes des tombeaux et soudain +un torrent ravagerait la campagne. Par son art elle dévie la lune et +rôde pendant la nuit sous la forme d'un loup. Par ses intrigues elle +pourrait aveugler le plus vigilant des époux. + +Par ses insinuations perfides, elle enflammait un jeune coeur et frayait +à l'innocence la route du vice. «Dorania, disait-elle, si tu veux les +trésors de l'Orient, si tu désires les tissus de Cos ou les raretés +célèbres de Thèbes aux cent portes, ou les vases magnifiques que prépare +le Parthe, dédaigne la constance, méprise les dieux, cultive le mensonge +et brave les lois importunes de la pudeur. Faire croire à un mari te +fera rechercher davantage. Diffère sous mille prétextes la nuit qu'on +sollicite, et l'amour n'en sera que plus empressé.» + +«Si un amant a dérangé ta chevelure dans sa colère, fais-lui acheter la +paix à force de présents.» + +«Quand ton amant est à tes genoux, écris un rien sur ta toilette; s'il +tremble, il est ta proie. Que ton cou lui offre toujours la trace +récente de quelque morsure.» + +«Surtout n'imite point Médée enchaînée à son amant; prends pour modèle +Thaïs qui trompe, dans Ménandre, jusqu'aux valets les plus fripons.» + +«Adopte les moeurs de ton amant. Partage son ivresse; s'il chante, marie +ta voix à la sienne.» + +«Que ton portier ne t'éveille que pour les prodigues, qu'il soit sourd +pour celui qui frappe les mains vides. Ne rejette ni le soldat grossier, +ni le matelot aux mains caleuses, s'ils t'apportent de l'or, ni +l'esclave étranger qu'on a vu dans le Forum courir les pieds blanchis +avec de la craie. Ne regarde jamais la main qui donne l'or. Ferme +l'oreille aux chants d'un poète qui ne t'offre que ses vers.» + +«Profite de ta jeunesse, de la fraîcheur, de tes belles années et crains +toujours le lendemain. J'ai vu la rose de Pestum se flétrir en une +matinée, lorsqu'elle promettait encore de longs parfums.» + +J'ai vu s'exhaler l'âme d'Achantis, de cette chienne trop vigilante pour +mon malheur quand j'essayais de soulever furtivement un odieux +verrou. Vous qui aimez, n'épargnez pas les pierres à sa tombe et les +malédictions à ses cendres. + + + +CHAPITRE VII + +De l'opportunité de reprendre un ancien amant. + +Quand une femme se sépare d'un amant qu'elle a ruiné, elle peut songer à +reprendre un ancien amant qui sera resté riche ou qui le sera redevenu. + +Vatsyayana indique le parti qu'une courtisane doit prendre à cet +égard dans chacun des cas qui peuvent se présenter et qu'il détaille +longuement. Parmi les motifs déterminants, il mentionne le désir de se +venger d'une rivale. + +Les Acharias (anciens sages) conseillent à une courtisane de renouer, si +elle peut, avec un ancien amant parce que son caractère lui est connu. +Vatsyayana opine qu'elle fait mieux d'en prendre un nouveau, il sera +toujours plus riche et plus libéral, car l'ancien est appauvri, ou bien +il a appris par son expérience à ne pas se laisser dépouiller. Toutefois +cet auteur ne pose là qu'une règle, générale sujette à beaucoup +d'exceptions motivées par les circonstances. + +Voici quelques aphorismes en vers sur ce sujet délicat: + +«Une courtisane peut manifester son intention de reprendre un ancien +amant, soit pour le brouiller avec la femme avec laquelle il vit dans +le moment, soit pour produire un effet voulu sur l'amant qu'elle-même a +actuellement». + +«L'homme enchaîné à une femme a grand peur qu'elle ne s'attache à un +autre; il souffre tout d'elle et la comble de largesses». + +«Si, pendant qu'une courtisane vit avec un amant, un messager d'amour +vient la trouver de la part d'un autre homme, elle doit ou le renvoyer +sans l'écouter, ou bien fixer une heure pour recevoir la visite de celui +qui la recherche, mais elle ne doit jamais abandonner l'amant qui lui +est attaché[90]. + +Une femme prudente ne renoue avec un ancien amant que si elle a toute +chance de trouver, clans ce retour, sort heureux, profit, amour et +amitié[91]. + +[Note 90: Tibulle, livre I, élégie VI. «Celle qui n'a été fidèle à aucun +amant, réduite à l'indigence dans ses vieux jours, n'a d'autre ressource +que de tourner un fuseau d'une main tremblante, de noircir les fils +d'une trame pour un infime salaire et de peigner une blanche toison; +les jeunes gens se rient de sa misère et se disent qu'elle a mérité son +triste sort.»] + +[Note 91: Voir l'appendice.] + + +APPENDICE AU CHAPITRE VII. + +Conseils d'Ovide. + +Ovide donne dans le livre III de _l'Art d'aimer _quelques conseils qui +complètent le chapitre VII. + +«Vous ne suivrez pas la même voie pour séduire un jeune coeur et un +homme mûr. + +«Le novice qui vient, innocente proie, se prendre dans vos filets, ne +doit connaître que vous. C'est une plante qu'il faut entourer de hautes +palissades. Craignez une rivale, vous ne serez sûre de votre conquête +qu'autant que vous régnerez seule. Cueillez promptement ce fruit +éphémère. + +«L'amour de l'homme mûr sera plus durable et plus tolérant. Il +supportera, sans rompre ses liens, les plus cruelles blessures. + +«Pour stimuler votre amant, entremêlez vos faveurs de quelques refus. + +«Qu'un amant nouvellement pris se flatte d'abord de partager seul votre +couche, mais que, bientôt après, il craigne un rival, qu'il le croie +aussi heureux que lui. + +«Que la surveillance d'un gardien supposé pique son amour; qu'il redoute +la jalousie d'un mari sévère. Le danger aiguillonnera le plaisir. + +«Feignez d'être dans les alarmes; faites, sans nécessité, entrer votre +amant par la fenêtre. Qu'au milieu de vos ébats, votre suivante, bien +stylée, s'élance vers la porte en s'écriant: Nous sommes perdues. + +«Cachez alors le jeune homme tremblant. Puis, au milieu de ses émotions, +doublez la douceur de vos caresses; qu'il ne les trouve pas chèrement +achetées.» + + + +CHAPITRE VIII + +Profits et pertes des courtisanes. + +Quelquefois nos efforts pour réaliser un gain aboutissent à une perte ou +un dommage; cela peut provenir du manque d'intelligence et de jugement, +de l'orgueil, de l'excès de l'amour, de la naïveté, de la confiance, de +l'entêtement, de l'emportement, de la négligence, de l'influence des +mauvais génies, du hasard. + +Ces causes peuvent occasionner des dépenses stériles; la perte de +gains réalisés ou sur le point de l'être et de chances de fortune pour +l'avenir; l'altération du caractère, une mauvaise humeur insupportable, +la maladie, la perte des cheveux et autres accidents. + +Il y a trois sortes de profits et trois sortes de pertes. + +Quand une courtisane vit avec un grand et acquiert ainsi, outre la +richesse présente, des chances de fortune pour l'avenir au moyen des +relations qu'elle se crée, on dit qu'elle fait un gain accompagné +d'autres avantages. + +Quand elle reçoit de l'argent de mains autres que celles de son amant, +elle court le risque d'une brouille: on dit que cet argent est un profit +avec chances de perte. + +Le gain simple est celui qui se fait sans chances d'avantages ou de +désavantages. + +Quand une courtisane, sans rien recevoir, vit avec un grand ou un +ministre avare pour conjurer quelque malheur, cela s'appelle perdre pour +gagner. + +Quand, sans en tirer aucun profit, une courtisane se donne à un ladre, à +un bellâtre ou à un homme à bonnes fortunes, c'est une perte sèche. + +Quand ces sortes d'amants sont en même temps favoris du roi, puissants, +cruels et capables de la chasser au premier instant, on dit que la +courtisane perd pour perdre encore. + +De ses rapports avec les hommes qui lui plaisent une courtisane doit +tirer à la fois profit et plaisir. A certaines époques, par exemple aux +fêtes du printemps, sa mère annoncera à différents hommes qu'un certain +jour désigné la courtisane restera avec l'homme qui satisfera tel ou +tel de ses désirs; quand des jeunes gens sont épris d'elle, elle doit +s'efforcer de tirer parti d'eux pour ses intérêts. + +DOUTE SUR LE MÉRITE RELIGIEUX[92]. + +Le doute sur le mérite religieux se produit quand une courtisane hésite +à congédier un amant qu'elle a ruiné, ou bien à se montrer tout à fait +cruelle à un homme qui l'aime et dont les refus feront le malheur dans +ce monde et dans un autre[93]. + +[Note 92: Ce que nous appellerions un scrupule ou cas de conscience.] + +[Note 93: La _Théologie morale_ a un doute semblable: + +Une courtisane est poussée par un ami ou par la compassion à avoir des +rapports charnels avec un brahme savant, un étudiant en religion, un +sacrificateur, un dévot ou un ascète qui est en danger de mourir d'amour +pour elle; elle se demande si en y consentant elle acquerra ou perdra +du mérite religieux. Dans ce cas, on dit que son doute est double parce +qu'il porte à la fois sur le gain et sur le mérite religieux. + +_Conclusion du chapitre. _Une courtisane doit peser sur tout ce qui +est à son avantage ou à son détriment, à la fois en ce qui concerne +l'argent, le mérite religieux et le plaisir. + +«La femme enlevée peut-elle tuer son ravisseur?» + +Quelques théologiens le nient, disant que la pudicité est un moindre +bien que la vie temporelle et la vie éternelle que l'agresseur perdrait, +s'il était tué. + +L'opinion la plus probable est l'affirmative pour le cas où la femme ne +peut autrement empêcher l'attentat de se perpétrer.] + + + +CHAPITRE IX + +De l'établissement d'une fille de courtisane. + +Quand la fille d'une courtisane atteint l'âge de puberté, sa mère doit +réunir un certain nombre de jeunes gens ayant, à quelques années près, +même âge qu'elle, même caractère et même éducation, et leur faire part +de son intention de la donner pour un mariage d'un an à celui qui lui +fera des présents qu'elle indiquera. + +Ensuite, pour enflammer leurs désirs par la difficulté et l'inconnu, +elle tiendra sa fille en charte privée jusqu'à ce qu'il se présente un +preneur aux conditions spécifiées. + +Si le plus offrant reste au-dessous de ses demandes, elle fait elle-même +l'appoint, en secret, de telle sorte que le fiancé paraisse avoir donné +tout ce qui était demandé. + +Ou bien elle peut laisser sa fille se marier elle-même dans le privé et +comme à son insu et dire ensuite que, l'ayant appris après coup, elle +n'a pu consentir. + +La fille doit aussi attirer à elle les fils des habitants riches qui ne +sont point de la connaissance de sa mère; elle se rencontrera avec eux +aux cours de chant, aux concerts et chez des particuliers; puis elle +fera demander à sa mère par une amie ou une suivante l'autorisation de +s'unir à l'homme qu'elle préfère. + +Quand la fille d'une courtisane est ainsi donnée à un homme, elle reste +avec lui une année au bout de laquelle le mariage cesse et la femme +devient libre. + +Mais si, dans la suite, quand elle est engagée avec d'autres hommes, son +premier mari la prie de temps en temps de le venir voir, elle doit, +sans avoir égard au gain qu'autrement elle ferait dans le moment, aller +passer la nuit avec lui. + +Ce qui précède s'applique également aux filles des bayadères; leur mère +doit leur donner pour premier mari un homme qui pourra lui être utile de +plusieurs manières[94]. + +Quand une jeune fille attachée depuis l'enfance au service d'une maison +devient pubère[95], son maître doit la tenir renfermée loin de tous les +yeux, et quand des hommes qui l'ont connue auparavant s'enflammeront de +désirs pour elle à cause de la difficulté de la voir, il l'accordera en +mariage à l'un d'eux qui pourra lui donner bonheur et richesse. + +[Note 94: Il est d'usage dans l'Orient que les courtisanes donnent ou +plutôt vendent ainsi leur filles pour un mariage temporaire au moment +où elles deviennent nubiles. Sur la côte de Coromandel, dans les villes +anglaises et françaises, les femmes des pariahs vendent ainsi leurs +filles au moment de la puberté, le prix varie de 50 à 100 francs; +l'acheteur les garde aussi longtemps qu'il le veut. Le plus souvent +c'est un capitaine au long cours qui fait un court séjour; quelquefois +c'est un célibataire fixé dans le pays et auquel la femme donne des +enfants et s'attache.] + +[Note 95: Sans doute la fille d'un domestique indigène, née dans la +maison et adoptée. En général, en Orient, le mariage affranchit une +jeune fille; en Chine, le maître a l'obligation de la marier quand le +moment est venu.] + + + + CONCLUSION + +I.--ÉROTISME SACRÉ CHEZ LES HINDOUS, LES GRECS ET LES SÉMITES + + +La connaissance de l'oeuvre de Vatsyayana permettra de classer sûrement +les poèmes hindous que les uns considèrent comme mystiques et les autres +comme purement érotiques. Le modèle le plus parfait de ces écrits est le +_Gita Govinda_ ou le _Chant du Berger_, par Jahadéva. Chose remarquable, +on y retrouve l'application des règles tracées par notre auteur. La +confidente de Radha déploie les qualités exigées des intermédiaires et +des messagers d'amour, et agit suivant les principes du titre X, rôle de +l'Entremetteuse. De même Radha se comporte comme il est dit au sujet des +disputes entre amants et des raccommodements au chapitre VI du titre +III, et au chapitre III du titre XI. Il n'y a pas jusqu'aux points +tracés par les dents (chapitre III du titre III) qui ne se voient +dans le poème. Cette remarque historique et l'abondance des images +naturalistes dans le _Gita Govinda_, à l'exclusion des comparaisons +empruntées à la nature morale qui se lisent fréquemment dans le +_Ramayana_, ne peuvent laisser aucun doute sur son caractère +exclusivement érotique; c'est, plutôt que du mysticisme, un érotisme +sacré destiné à faire du dieu le favori, l'idole d'un peuple +sensualiste; c'est évidemment le caractère de toute la poésie +krishnaïste; et comme, dans l'Inde, la poésie se confond avec la +doctrine et avec le culte, on peut déjà en tirer une conséquence +essentielle sur la nature du krishnaïsme: celle-ci est évidemment +tout l'opposé du bouddhisme, son frère ennemi, et plus encore du +christianisme qui sous le rapport des moeurs, a gardé la tradition +sémitique conforme à la sévérité mazdéenne. Cette considération conduit +à une autre conséquence, c'est qu'il est presque superflu de discuter +sur la priorité des deux religions krishnaïque et chrétienne, comme +l'ont fait Jacolliot et Mgr Laouénan, puisque ces deux religions +différent radicalement pour le fond de la doctrine, pour les moeurs de +leurs adeptes et pour la vie et les exemples de leurs fondateurs. C'est +là un point de la plus haute importance et qui nous conduit à donner +comme complément obligé de notre travail une traduction des chants de +Jahadéva. Pour continuer notre comparaison de la morale des Brahmes +avec celle des Payens et des Mazdéens ou Sémites, nous y ajouterons un +parallèle du chant du _Gita Govinda_ avec le récit poétique de la _Mort +d'Adonis_ et avec le _Cantique des Cantiques_. Indiquer les contrastes +entre les poésies sacrées correspondantes des trois races est le +meilleur moyen de faire ressortir les différences entre leurs génies, +leurs tempéraments et leurs tendances. + +Ce qui domine dans le _Gita Govinda_, c'est le naturalisme, la grâce et +la grandeur, voire même l'exubérance des images; c'est le reflet d'un +climat et d'une contrée où les règnes végétal et animal sont tout +puissants. C'est l'absence presque complète de spiritualisme et même +d'idéalisme. Sous ce dernier rapport la poésie du _Gita Govinda_ est +inférieure à celle des Védas. On y sent l'abaissement du génie aryen +déjà alourdi par l'action séculaire du climat torride de l'Inde et +abatardi par les compromissions matérialistes et idolâtriques des +brahmes aryens avec les indigènes de civilisations inférieures. +La grande physiolâtrie des Védas est altérée au point d'être +méconnaissable. Le rôle honorable de la femme dans la famille aryenne +primitive s'est perdu, elle n'est plus que l'instrument du plaisir. +C'est le rôle de Radha clans ses rapports avec Govinda; celui-ci est en +réalité le seul héros du poème; tout s'y rapporte à lui, à son plaisir, +à sa glorification. + +C'est jusqu'à un certain point l'inverse dans l'érotisme sacré des +Grecs. Les mythes de Psyché et d'Adonis exaltent plutôt les déesses, +reines de la beauté. Le culte d'Adonis n'est qu'une partie, un épisode +de celui de Vénus. Il devait être double en raison de sa provenance +syrienne, car les Assyriens confondaient dans leur adoration les +énergies mâle et femelle et quelquefois donnaient la prééminence à +la dernière. De là l'union de Vénus et d'Adonis dans des hymnes +mythologiques où les Grecs ont apporté leur idéal de grâce et de +légèreté. Ces qualités du génie aryen sont le charme du petit poème de +Bion, comme en général de toute la littérature grecque. + +La littérature sémitique a un caractère tout différent. Ce qui y domine, +c'est la beauté morale et la conception sévère. Sans doute elle emprunte +de fortes images à la grande nature, aux montagnes, aux fleuves, à la +mer, au ciel; mais son idéal est plutôt la justice, la bienfaisance, la +sagesse, Dieu; ce qui, malgré un patriotisme exclusif et même haineux, +fait la supériorité de sa poésie, même sur les Védas. Ses principales +qualités sont la sobriété, la vigueur et la passion. Elles se trouvent +jusque dans le _Cantique des Cantiques_, le seul poème érotique des +Sémites. Contrairement à ce qui a lieu pour le _Gita Govinda_ et +l'_Hymne à Adonis_, ce poème est l'exaltation d'une femme. Et, bien que +par ses termes elle ne se lie en rien à la religion et qu'elle soit +plus réellement passionnée que le poème indien et le poème grec, cette +composition est tellement chaste par l'expression qu'on a pu, sans parti +pris, la prendre pour un entretien mystique de Salomon avec la sagesse, +ou du Christ avec l'Église. + +A la suite de ces appréciations nous donnons les traductions du _Gita +Govinda_, de l'_Hymne à Adonis_ et du _Cantique des Cantiques_. Après +les avoir lus, on pourra se reporter à ces réflexions préliminaires pour +en vérifier la justesse et peut-être même pour en étendre la portée. + +II.--GITA GOVINDA (LE CHANT DU BERGER), POÈME DE DJAYADÉVA + +«Des nuages obscurcissent le ciel, les noirs Tamalas assombrissent les +bois; le jeune homme perdu dans la forêt doit prendre peur des ténèbres +de la nuit. Va, ma fille, amène sous notre toit hospitalier le voyageur +qui peut s'égarer.» + +Tel fut l'ordre de Nanda, le pasteur riche en troupeaux; c'est ainsi que +naquit l'amour de Radha et de Ma'dhava[96] qui tantôt folâtrait sur les +rives de la Yamuna[97], tantôt se retirait sous le berceau mystérieux de +verdure, son asile favori. + +Si ton âme est charmée par l'aimable souvenir d'Heri[98], ou sensible +aux ravissements de l'amour, écoute la voix de Jayadéva dont les accents +sont pleins à la fois de douceur et d'éclat. + +O toi qui reposes sur le sein de Camala[99], dont les oreilles +étincellent des feux des pierres précieuses, dont les cheveux sont +bouclés avec des fleurs sylvestres; toi à qui l'astre du jour emprunte +son éclat, qui as échappé au souffle empoisonné de Caliga[100], qui +as rayonné comme le soleil sur la tribu de Yadu florissante comme le +lotus[101], qui as traversé les airs porté sur le plumage resplendissant +de Garuda[102], dont la victoire sur les démons combla de joie +l'assemblée des immortels; toi pour qui la fille de Janaka se para +magnifiquement; qui triomphas de Dushana; dont l'oeil brille comme le +lys aquatique; qui as donné l'existence aux trois mondes; qui as sucé le +nectar des lèvres radieuses de Pedma, comme le Chacora qui se balance +boit les rayons de la lune; victoire à toi, ô Heri, seigneur de la +conquête! + +[Note 96: Un des noms de Krischna qui signifie le Grand Dieu.] + +[Note 97: La Yamuna, aujourd'hui la Jumma, affluent sacré du Gange, qui +longtemps a fait la limite de la patrie Aryenne dans l'Inde.] + +[Note 98: Nom de Vichnou dont Krischna est une incarnation. Krischna, +proscrit, fut, tout enfant, porté secrètement à Nanda, qui l'éleva dans +sa cabane.] + +[Note 99: Déesse d'amour.] + +[Note 100: Serpent, sorte d'Hydre de Lerne que Krischna châtia.] + +[Note 101: Tous les frères et cousins de Krischna.] + +[Note 102: Garuda, oiseau céleste, messager des dieux.] + +Radha le cherchait en vain depuis longtemps, hors d'elle-même, en proie +à la fièvre du désir; pendant la matinée printanière, elle errait entre +les Vasantis entrelacés et fleuris, quand sa confidente lui parla ainsi +avec la gaieté du jeune âge: + +«Le vent qui se jouait entre les beaux girofliers souffle maintenant des +Himalayas; les voûtes de la forêt retentissent des chants du cocila et +du bourdonnement des essaims d'abeilles. C'est le moment où les jeunes +filles dont les amants sont en voyage ont le coeur percé de douleur, +tandis que les fleurs du bacul s'épanouissent dans les touffes pleines +d'abeilles. Le tamala, avec ses feuilles noires et odorantes, prélève un +tribut sur le porte-musk qu'il écrase, et les fleurs en grappe du palasa +ressemblent aux ongles de Kama qui déchirent les jeunes coeurs. Le +césara pleinement épanoui resplendit comme le sceptre de l'Amour roi du +monde; et le thyrse à pointe acérée du cétaka rappelle les traits qui +blessent les amants. Regardez les touffes de fleur de patali couvertes +d'abeilles et semblables au carquois de Smara[103] plein de dards, +tandis que la tendre fleur du caruna sourit de voir tout l'univers +dépouillant la honte (s'abandonnant ouvertement à l'amour). Le modhavi +qui embellit de ses fleurs odorantes au loin les arbres qu'il enlace, et +les riches parfums de la fraîche mallika énamourent jusqu'aux coeurs des +ermites. Les gaies lianes du grimpeur Atimuckta enserrent l'arbre d'Amra +aux tresses flamboyantes et la Yamuna aux flots bleus entoure de ses +circuits les bosquets fleuris de _Vrindavans_. Dans cette saison +enivrante qui rend la séparation si cruelle aux amants, le jeune Heri +folâtre et danse avec une troupe de jouvencelles. Une brise pareille au +souffle de l'amour venant des fleurs odorantes du cétaka enflamme tous +les coeurs en parsemant les bois de la poussière féconde qu'elle arrache +aux boutons demi-ouverts de Malika; et le cocila redouble les accords de +sa voix, lorsqu'il voit les fleurs briller sur l'aimable Rasala[104]. + +[Note 103: Dieu d'amour.] + +[Note 104: Pour cette entrée en scène, le poète a emprunté son tableau à +l'action de la nature végétale sur nos sens, action très puissante dans +l'Inde à cause de l'éclat des couleurs et de l'énergie des odeurs et des +parfums. La même idée a été appliquée par plusieurs poètes et romanciers +et tout particulièrement par Emile Zola dans: _La faute de l'abbé +Gérard_.] + +Radha, piquée de jalousie, resta muette. + +Peu après, son officieuse amie, apercevant l'ennemi de Mura[105] dans le +bois, enflammé par les caresses et les baisers que lui prodiguaient les +filles des bergers avec lesquelles il dansait, s'adressa de nouveau à +l'amante qu'il oubliait. + +[Note 105: Krischna triompha de Mura, gigantesque Assoura.] + +Avec une guirlande de fleurs sylvestres descendant jusqu'au manteau +jaune qui couvre ses membres azurés, le sourire aux lèvres, les joues +brillantes, les oreilles étincelantes de l'éclat de leurs pendants +agités, Héry est transporté de joie au milieu de ces filles. + +L'une le presse contre ses seins dressés, en chantant d'une voix +exquise; l'autre, fascinée par un seul de ses regards, reste immobile en +contemplation devant le lotus de sa face. Une troisième, sous prétexte +de lui dire un secret à l'oreille, touche ses tempes et les baise avec +ardeur. Une autre le tire par son manteau et l'entraîne vers un berceau +d'élégants vanjulas qui étendent leurs bras au-dessus des eaux de la +Yamuna. Il en applaudit une qui danse au milieu du cercle folâtre, en +faisant résonner ses bracelets et battant la mesure avec ses mains. +Tantôt il distribue en même temps des caresses à une jeune fille, des +baisers à une autre et de gracieux sourires à une troisième; tantôt +il s'attache passionnément à une seule dont la beauté l'a entièrement +subjugué. Ainsi le folâtre Héry s'ébat, dans la saison des fleurs et +des parfums, avec les filles de Vraja qui se précipitent avides de ses +embrassements, comme s'il était le plaisir lui-même sous une forme +humaine. Et l'une d'elles, sous prétexte de chanter ses divines +perfections, lui murmure à l'oreille: «Tes lèvres, ô mon bien aimé, sont +du nectar.» + +Radha reste dans la forêt; mais irritée de ce que Krischna cède ainsi à +toutes les séductions et oublie sa beauté naguère pour lui sans rivale, +elle se retire sous une voûte de plantes entrelacées, animée par la +musique des essaims dérobant leur doux butin; là elle tombe défaillante +et adresse cette plainte à sa compagne: + +Bien que loin de moi il s'égare en caprices divers et qu'il sourie à +toutes les belles, mon âme est pleine de lui; lui dont le chalumeau +enchanteur module des accords qu'adoucit encore le nectar de ses lèvres +tremblantes, tandis qu'à ses oreilles pendent des pierres précieuses du +plus bel éclat et que son oeil lance la flamme amoureuse; lui dont la +chevelure porte entre ses tresses des plumes de paon qui resplendissent +de lunes multicolores; dont le manteau resplendit comme un nuage d'un +bleu sombre illuminé par l'arc-en-ciel; lui dont le gracieux sourire +donne une rougeur plus vive à ses lèvres brillantes et douces comme +la feuille humide de rosée, tendres et vermeilles comme la fleur du +Bandhujiva[106]; qui tressaille sous les ardents baisers des jeunes +bergères; lui qui éclaire les ténèbres par les rayons que dardent les +bijoux qui ornent sa poitrine, ses poignets et ses chevilles; au front +duquel brille un petit cercle de bois de sandal qui éclipse même la lune +perçant entre les nuages irradiés; lui dont les pendants d'oreilles sont +formés chacun d'une seule pierre précieuse présentant la forme qu'a le +poisson Macar sur l'étendard de l'amour[107]; lui, le dieu à la robe +jaune, auquel font cortège les chefs des dieux, des hommes saints et des +esprits (démons); lui qui repose étendu à l'ombre d'un beau adamba; qui +naguère me ravissait par la cadence harmonieuse de sa danse gracieuse +alors que toute son âme rayonnait dans ses yeux. Mon faible esprit +énumère ainsi ses qualités et, quoique offensé, s'efforce d'oublier +son injure. Comment ferait-il autrement? Il ne peut se détacher de sa +passion pour Krischna dont d'autres jeunes filles provoquent l'amour +et qui s'ébat avec elles en l'absence de Radha. O mon amie! amène ce +vainqueur du démon Cési, pour se divertir avec moi; je ne pense qu'au +berceau de verdure, notre asile secret; je regarde anxieuse de tous +les côtés et mon imagination amoureuse est toute pleine de sa divine +transfiguration; lui qui naguère m'adressait les paroles les plus +tendres, amène-le ici pour converser avec moi qui, timide et +rougissante, lui parle avec un sourire doux comme, le miel. Lui qui +naguère était sur mon sein, amène-le pour reposer sur un frais lit de +feuilles vertes où, l'enlaçant de mes bras, je boirai la rosée de ses +lèvres; lui qui a une habileté consommée dans l'art de l'amour, qui +avait coutume de presser de sa main ces appas fermes et délicats, +amène-le pour partager les jeux de son amante dont la voix rivalise +avec celle du cocila et dont les tresses de cheveux sont liées avec des +fleurs qui ondulent; lui qui autrefois entourait autour de son bras les +tresses de mes cheveux pour m'étreindre plus étroitement, amène-le vers +moi dont les pieds, dans leurs mouvements, retentissent harmonieusement +du son de leurs anneaux, dont la ceinture résonne quand elle s'élève et +s'abaisse tour à tour, dont les membres sont délicats et souples comme +des lianes. Ce dieu dont les joues sont embellies par le nectar de ses +sourires, dont le tendre chalumeau distille le miel, je l'ai vu dans +le bosquet, entouré des filles de Vraja qui le guignaient du coin de +l'oeil, et en faisaient leurs délices; malgré mon dépit, sa vue me +charmait. Doux est le zéphir qui près de lui ride cet étang pur, et fait +éclore les fleurs tremblantes de l'Asoka tournant. Il est doux aussi +pour moi quoiqu'il m'apporte aussi le chagrin de l'absence de l'ennemi +de Madhu. Délicieuses sont les fleurs de l'arbre Amra au sommet d'un +mamelon alors que les abeilles poursuivent avec un doux murmure leur +tâche voluptueuse; elles sont délicieuses aussi pour moi quoiqu'elles +m'apportent le chagrin, ô mon amie, en l'absence du jeune Césara[108]. + +[Note 106: Bandhujiva, l'ère mystique du monde actuel.] + +[Note 107: L'étendard de l'amour porte ce poisson.] + +[Note 108: Césara, nom de Krischna.] + +A ce moment, l'exterminateur de Cansa[109], ayant rappelé à son souvenir +l'aimable Radha, oublia les belles filles de Vraja; il la rechercha dans +toutes les parties de la forêt; l'ancienne blessure que lui avait faite +la flèche de l'amour se rouvrit; il se repentit de sa légèreté et, assis +dans un bosquet sur le bord de la Yamuna, la fille bleue du soleil, il y +exprima ainsi ses regrets: + +«Elle est partie;--sans doute elle m'a vu entouré des folâtres bergères; +maintenant, pénétré de ma faute, je n'ose pas m'opposer à sa fuite. +Blessée de l'affront reçu, elle est partie en colère. Vers quel lieu +a-t-elle dirigé ses pas? Quel cours donnera-t-elle à son ressentiment +d'une aussi longue séparation. A quoi me servent les richesses? Que +me fait une armée de serviteurs? De quel prix sont pour moi tous les +plaisirs de ce monde? Quelle joie peut me donner ma demeure céleste? + +[Note 109: Cansa (ou Coucha ou Lança), oncle de Krischna, couvert de +crimes.] + +Je crois la voir les sourcils contractés par un juste courroux. Son +visage ressemble à un frais lotus sur lequel s'agitent deux noires +abeilles. Son image est si vive dans mon esprit que maintenant même je +la caresse avec ardeur.» + +«Pourquoi la chercher dans ce bois? Pourquoi proférer des plaintes +stériles? O fille svelte, la douleur, je le sais, a détourné de moi ton +tendre sein; mais j'ignore où tu as fui. Comment t'inviter au retour? Tu +m'apparais dans une vision; tu sembles venir à moi. Mais pourquoi ne te +jettes-tu pas, comme autrefois, dans mes bras? + +«Pardonne-moi; je ne te ferai plus jamais pareille injure. Accorde-moi +seulement un soupir, ô aimable Rhadica; car je succombe à mon tourment. +Ne vois pas en moi le terrible Mahésa [110]. Une guirlande de lys +aquatiques orne mes épaules de ses tours délicats; les bleues pétales +de lotus des champs brillent sur mon cou; ce n'est point la tache bleue +d'un poison [111]. Mes membres sont frottés de poudre de sandal et non +de cendres funéraires. + +«O dieu de l'amour, ne me prends pas pour Mahadéva [112]. Ne me fais +pas une nouvelle blessure; ne viens pas vers moi irrité. Je n'aime déjà +qu'avec trop de passion, et cependant j'ai perdu ma bien-aimée! + +[Note 110: Mahésa, nom de Siva, que l'Amour prenait pour but de ses +flèches.] + +[Note 111: Allusion au poison qu'avait avalé Siva.] + +[Note 112: _Grand dieu, _nom de Siva, qui était frotté de cendres +funéraires.] + +«Ne prends pas dans ta main cette flèche empennée avec une fleur de +l'arbre Amra! Ne bande pas ton arc vainqueur du monde. Mon coeur est +déjà percé de traits que décochent les yeux de Radha noirs et fendus +comme ceux de l'Antilope. Cependant je ne jouis point de sa présence. +Ses yeux sont des carquois pleins de dards, ses sourcils des arcs et les +pointes de ses oreilles des cordes de soie (pour lier). Ainsi armée par +Ananga, le dieu du désir, elle marche, déesse elle-même, à la conquête +de l'univers [113]. Tout entier à elle, je ne rêve qu'à sa délicieuse +étreinte, à l'éclair éblouissant de ses yeux, à l'odorant lotus de sa +bouche, au nectar de son doux parler, à ses lèvres rouges comme les +baies du Bimba; cet ensemble de merveilles qui remplit mon esprit, loin +de calmer ma douleur de son absence, la rend plus vive. + +[Note 113: Incessu patuit dea (Virgile).] + +«La messagère de Radha trouva le dieu désolé, sous des vaniras qui +ombrageaient la rive de la Yamuna. Se présentant à lui avec grâce, elle +lui décrivit en ces termes l'affliction de sa bien-aimée: + +«Elle rejette loin d'elle l'essence du bois de sandal; jour et nuit, et +même pendant le clair de lune, gisant morne et immobile, elle couve son +noir chagrin; elle dit que le zéphyr de l'Himalaya est empesté et que +les bois de sandal sur lesquels il a passé sont le repaire des serpents +venimeux. + +«Ainsi, ô Mahadéva, en ton absence, elle ne peut supporter la cuisante +douleur de la blessure que lui a faite le trait de l'amour. Son âme est +fixée sur toi. Le désir la transperce sans cesse de nouvelles flèches; +entrelaçant des feuilles de lotus, elle compose une armure pour son +coeur dont tu devrais être la seule cuirasse. Elle forme sa couche des +fragments des flèches décochées contre elle par Kama; ils ont remplacé +les douces fleurs sur lesquelles elle aimait à reposer entre tes bras. +Son visage est comme un lys aquatique voilé par une rosée de larmes, et +ses yeux paraissent comme les lunes qui laissent tomber leurs flots de +nectar quand, dans l'éclipse, elles se débattent sous la dent du dragon +furieux. + +«Avec du musc elle te peint avec les attributs du dieu aux cinq flèches +qui vient de vaincre le Makar, ou bien sous la forme du requin armé +d'une corne aiguë et d'une flèche ayant pour pointe une fleur d'Amra; +quand elle a tracé ainsi ton image, elle l'adore. + +«O Madhéva, s'écrie-t elle, je suis gisante à tes pieds, et en ton +absence, la lune même, quoiqu'elle soit un vase plein de nectar, embrase +mes membres.» Alors, par la force de l'imagination, elle te voit devant +elle, toi qu'il est si difficile de posséder. Tour à tour, elle soupire, +sourit, se désole, pleure, marche successivement de tous les côtés, +passe de la joie aux larmes, et des larmes à la joie. Elle a pour abri +la forêt; pour filets de défense, le cordon de ses suivantes; ses +soupirs sont la flamme d'un fourré auquel on a mis le feu; elle-même, +hélas! par l'effet de ton absence, est devenue un timide faon (femelle +du chevreuil), et l'amour est un tigre qui bondit sur elle comme Yama, +le dieu de la mort. Son beau corps est si affaibli que, même la légère +guirlande qui ondule sur sa gorge est pour elle un fardeau. Tel est, ô +dieu à la brillante chevelure, l'état auquel ton absence a réduit Radha. +Quand on répand sur son sein la plus fine poudre de sandal mouillée, +elle tressaille comme si un poison la déchirait. Ses soupirs sans trêve +forment un souffle ininterrompu et la brûlent comme la flamme qui +réduisit en cendres Candarpa. Elle jette tout autour d'elle les regards +de ses yeux pareils à des lys d'eau bleus aux tiges brisées qui +épanchent des rayons de lumière. Même son lit frais de tendres feuilles +est pour elle un brasier. La paume de sa main soutient sa tempe brûlante +et sans battement comme le croissant qui se lève à la chute du jour. +«Heri, Heri», ton nom seul interrompt le silence dans lequel elle est +plongée, comme si son destin était accompli, comme si elle mourait avec +bonheur de ton absence. Elle dénoue les tresses de ses cheveux; son +coeur palpite avec violence; elle profère des plaintes inarticulées; +elle tremble, elle languit, elle rêve; elle ne peut rester en place; +elle ferme les yeux, elle tombe, elle se relève, elle s'évanouit dans sa +fièvre d'amour; elle peut vivre, ô céleste médecin, si tu appliques le +remède; mais si tu es cruel, elle succombera à son mal. Ainsi, divin +guérisseur, le nectar de ton amour rendra la vie à Radha. Tu ne peux le +refuser à moins que tu ne sois plus dur que la pierre de la foudre. Son +âme a longtemps souffert; le bois de sandal, le clair de lune [114] et +le lys aquatique qui rafraîchissent tous les autres, ont été pour elle +comme des charbons ardents. Cependant elle médite [115] patiemment et en +secret sur toi qui seul peux la soulager. Si lu es inconstant, comment +pourra-t-elle, maintenant qu'elle n'est plus qu'une ombre, prolonger +sa vie, même d'un seul moment? elle que je viens de voir ne pouvant +supporter ton absence, même pour un instant, comment ne sera-t-elle pas +brisée par ses soupirs, aujourd'hui que de ses yeux déjà presque fermés, +elle regarde les branches empourprées du Kasala qui lui rappellent le +printemps, cette saison qui a couronné ton amour pour elle. + +[Note 114: Le froid produit par la réverbération des rayons de la lune +pendant les nuits claires était un fait d'expérience déjà acquis à +l'époque où écrivait Jahadéva. Arago en a donné le premier la théorie ou +explication scientifique.] + +[Note 115: Nous employons le mot méditer ici et ailleurs dans un sens +différent de celui qu'il a généralement en français, parce nous ne +pourrions sans périphrase rendre autrement le sens du mot indien qui +veut dire: être en extase, ou en contemplation devant un objet qu'on +voit ou qu'on se représente par la pensée. Les Indiens méditent (sont en +extase), par exemple, sur le nombril de Vichnou qu'ils se figurent par +l'imagination.] + +«C'est ici que j'ai fixé ma demeure; va promptement vers Radha; +apaise-la par mon tendre message et amène-la vers moi.» + +Telle fut la réponse de l'ennemi de Madhu à la confidente qui attendait +anxieusement; elle s'empressa de retourner vers Radha et lui dit: + +«Pendant que le tiède zéphyr souffle de l'Himalaya, portant sur ses +ailes le jeune dieu du désir; pendant que de nombreuses fleurs inclinent +leurs pétales épanouies pour pénétrer le sein des amants séparés, le +Dieu couronné de fleurs sylvestres, ô mon amie, se désespère de ton +absence. + +«Même les rayons de la lune, qui font naître la rosée, le brûlent; et +à mesure que le dard de l'amour s'enfonce dans son sein, il pousse des +gémissements inarticulés, sa douleur ne connaît plus de bornes. Il ferme +les oreilles au doux murmure des abeilles; son coeur est noyé de chagrin +et chaque retour de la nuit double son tourment. Il abandonne son palais +radieux pour la sauvage forêt où il a pour couche la terre humide, et +balbutie continuellement ton nom sous le lointain berceau de verdure, +but des pèlerins de l'amour. Il médite sur ta beauté, dans un profond +silence qu'il n'interrompt que pour répéter quelque délicieuse parole +qui autrefois coula de tes lèvres, source unique du nectar dont il est +altéré. N'hésite pas, ô la plus aimable des femmes; suis le seigneur de +ton coeur. Vois-le avec les magnifiques ornements de l'amour, assoiffé +d'un regard favorable de tes yeux, chercher l'asile ombreux désigné. Les +cheveux noués avec des fleurs sylvestres, il se hâte vers le bosquet +caressé par un doux zéphir sur la rive de la Yamuna; là, prononçant +ton nom, il joue de son divin chalumeau. Oh! avec quel ravissement il +regarde la poussière dorée qu'arraché aux fleurs épanouies le zéphir qui +a baisé tes joues! L'esprit abattu comme une aile qu'on traîne et faible +comme une feuille qui tremble, il attend sans doute ton arrivée, les +yeux anxieusement fixés sur le sentier que tu dois fouler. Quitte, ô mon +amie, les anneaux qui résonnent à tes chevilles délicates dans ta danse +légère; jette rapidement sur tes épaules ton manteau azuré et cours au +sombre berceau de verdure. + +«Pour prix de ton empressement, ô toi qui luis comme l'éclair, tu +brilleras sur la poitrine bleue de Murari semblable à un nuage +printanier orné d'un cordon de perles pareilles à une volée de cygnes +blancs fendant l'air. Belle aux yeux de lotus, ne trompe pas l'espoir du +vainqueur de Madhu; satisfais son désir; mais va promptement. La nuit +déjà venue passera elle-même rapidement. Il soupire sans cesse; il +tourne de tous les côtés ses regards impatients; il rentre dans le +bocage; il peut à peine articuler ton doux nom; il arrange de nouveau sa +couche de fleurs; il a l'oeil hagard; il délire; ton bien-aimé va mourir +du désir. Le dieu aux rayons éclatants disparaît dans l'Occident; ta +douleur de la séparation doit disparaître également. Les ténèbres de la +nuit ont encore assombri les tristes pensées où se perd l'imagination +passionnée de Govinda [116]. + +[Note 116: Govinda; le pasteur, Krischna.] + +«Le discours que je t'ai adressé égale en longueur et en douceur +le chant du Cocita. Si tu diffères, tu sentiras une souffrance +insupportable. Saisis le moment pour goûter le plaisir délicieux en +répondant à l'appel du fils de Devaci qui est descendu du ciel pour +délivrer l'univers de ses maux; c'est une pierre précieuse bleue +brillant au front des trois mondes. Il est avide de sucer comme une +abeille, le miel du lotus odorant de ta joue. + +Alors la jeune amie attentive voyant que, trahie pas ses forces, Radha +ne peut quitter le bouquet d'arbres enlacé de lianes fleuries, retourne +vers Govinda qu'elle trouve affolé par l'amour et lui peint ainsi l'état +dans lequel elle a laissé Radha: + +«Elle se désespère, ô souverain du monde, dans son asile verdoyant; elle +regarde avidement de tous côtés dans l'espoir de ton arrivée; alors +empruntant de la force à la douce idée de la réunion promise, elle +avance de quelques pas, puis tombe défaillante à terre. Quand elle s'est +relevée, elle fait des bracelets avec des feuilles fraîches qu'elle +entrelace; elle revêt un habillement et des ornements pareils à ceux du +bien-aimé, puis elle se regarde en riant et s'écrie: Voilà le vainqueur +de Madhu! Alors elle répète sans se lasser le nom de Heriet, avisant un +sombre nuage bleu, elle lui tend les bras en disant: C'est le bien-aimé +qui approche. + +Ainsi, pendant que tu diffères, elle s'éteint dans l'attente, désolée, +pleurant, mettant ses plus beaux ornements pour recevoir son seigneur, +refoulant clans son sein ses violents soupirs; puis, à force d'avoir +l'esprit fixé sur toi, elle se noie dans une mer de décevantes chimères. +Le froissement d'une feuille lui paraît le bruit de ton arrivée. Elle +arrange sa couche, imaginant dans son esprit mille modes de plaisir; si +tu ne te rends pas près d'elle, elle mourra cette nuit de désespoir. + +A ce moment la lune versait un filet argenté sur les bosquets de +Vrindavan et paraissait une goutte de sandal liquide sur la face du +ciel qui souriait comme une jeune beauté; les nombreuses taches qui +noircissent sa surface semblaient accuser ses remords d'avoir aidé les +jeunes filles amoureuses à perdre l'honneur de leurs familles. Avec +l'image d'un faon noir couché sur son disque, elle avançait dans sa +course nocturne; mais Mahadéva n'avait point encore dirigé ses pas vers +la retraite de Radha; éplorée, elle exhala cette plainte: + +«Le moment assigné est venu et Heri, hélas! ne se rend point au bosquet. +Le printemps de ma jeunesse, à peine commencé, doit donc se passer ainsi +dans l'abandon! Où me réfugier, trompée comme je le suis par l'artifice +de ma messagère? Le dieu aux cinq flèches a blessé mon coeur et je suis +délaissée par l'ami pour qui j'ai cherché, la nuit, les réduits les plus +mystérieux de la forêt. Depuis que mes meilleurs amis m'ont trompée, je +n'aspire plus qu'à mourir; mes sens sont bouleversés et mon sein en feu; +pourquoi, dès lors, rester en ce monde? Le froid de la nuit printanière +m'endolorit au lieu de me rafraîchir et de me soulager; des jeunes +filles plus heureuses que moi jouissent de mon bien-aimé, et moi, hélas! +je regarde tristement les pierres précieuses de mes bracelets noircis +par la flamme de ma passion. Mon cou, plus délicat que la fleur la plus +tendre, est meurtri par la guirlande qui l'entoure, car les fleurs sont +les flèches de l'amour et il se fait un jeu cruel de les décocher. J'ai +pris ce bois pour ma demeure, malgré la rudesse des arbres Vetas; mais +le destructeur de Madhu a perdu mon souvenir! Pourquoi ne vient-il point +au berceau des flamboyants Vanjulas désigné pour notre rendez-vous? Sans +doute, quelque ardente rivale l'enlace dans ses bras, ou bien des amis +le retiennent par de joyeux divertissements. Sinon, pourquoi ne se +glisse-t-il pas dans le bosquet à la faveur des ténèbres de la froide +nuit? Peut-être, à cause de la blessure reçue au coeur, est-il trop +faible pour faire même un seul pas!» + +A ces mots, levant les yeux, elle voit sa messagère revenir silencieuse +et triste, sans Madhava; la crainte l'affolle, elle se le représente au +bras d'une rivale et elle décrit ainsi la vision qui l'obsède: + +«Vois, en déshabillé galant, les tresses de ses cheveux flottants comme +des bannières de fleurs, une beauté plus attrayante que Radha, qui jouit +du vainqueur de Madhu. Son corps est transfiguré par le contact de son +divin amant; sa guirlande s'agite sur sa gorge palpitante. Sa figure, +semblable à la lune, est sillonnée par les nuages de sa noire chevelure +et tremble de plaisir pendant qu'elle suce le nectar de ses lèvres; ses +pendants d'oreille étincelants dansent sur ses joues qu'ils illuminent, +et les clochettes de sa ceinture tintent dans ses mouvements. D'abord +pudiquement timide, elle sourit bientôt au dieu qui l'entoure de ses +bras et la volupté lui arrache des sons inarticulés, pendant qu'elle +nage sur les flots du désir, fermant ses yeux éblouis par la flamme de +Kama qui la consume. Et voici que cette héroïne des combats amoureux +tombe épuisée et réduite à merci par l'irrésistible Mahadéva. Mais, +hélas! le feu de la jalousie me dévore et la lune lointaine qui dissipe +les chagrins des autres mortels double le mien. + +«Vois encore là-bas l'ennemi de Mura, tout entier au plaisir dans le +bosquet que baigne la Yamuna! Vois-le baiser la lèvre de ma rivale et +coller à son front un ornement de musc pur, noir comme la jeune Antilope +qui se dessine sur le disque de la lune. Maintenant, comme l'époux de +Reti, il entremêle à sa chevelure des fleurs blanches qui brillent entre +les tresses comme les éclairs entre les nuages ondulés. Sur les globes +de ses appas, il place un cordon de pierres précieuses qui y brillent +comme de radieuses constellations sur deux firmaments. A ses bras +arrondis et gracieux comme les tiges du lys aquatique et ornées de mains +luisantes comme les pétales de sa fleur, il met un bracelet de saphyrs +semblable à une grappe d'abeilles. Ah! vois comme il attache autour de +sa taille une riche ceinture illuminée par des clochettes d'or qui, +lorsqu'elles résonnent, semblent se rire de l'éclat bien inférieur des +guirlandes de feuilles que les amants suspendent aux berceaux mystérieux +pour se rendre propice le dieu du désir. Couché à son côté, il place le +pied de cette belle sur sa poitrine brûlante et la teint de la rouge +couleur du Yavaca. Vois-le, mon amie! Et moi, qu'ai-je fait pour passer +ainsi mes nuits sans joie dans la forêt impénétrable, pendant que +l'infidèle frère de Haladhera étreint ma rivale? + +«Pourtant, ô ma compagne, ne va pas te désoler de la perfidie de mon +jeune infidèle! Est-ce ta faute s'il se livre à l'amour avec une troupe +de jeunes filles plus heureuses que moi? Vois comme mon âme, subjuguée +par ses charmes irrésistibles, brise son enveloppe mortelle et se +précipite pour s'unir au bien-aimé! Celle dont jouit le dieu couronné de +fleurs s'abandonne sur un lit de fleurs à _lui_, dont les yeux folâtres +ressemblent aux lys d'eau agités par la brise. Près de lui, dont les +paroles sont plus douces que l'eau de la source de vie, elle ne ressent +point la chaleur du vent brûlant de l'Himalaya. Elle ne souffre point +des blessures faites par Kama quand elle est près de lui, dont les +lèvres sont des lotus d'un rouge éblouissant. Elle est rafraîchie par la +rosée des rayons de la lune lorsqu'elle est couchée avec lui, dont les +mains et les pieds brillent comme des fleurs printanières. Aucune +rivale ne la trompe, pendant qu'elle joute avec lui, dont les ornements +étincellent comme l'or le plus éprouvé. Elle ne s'évanouit pas par +l'excès du plaisir en caressant ce jeune dieu qui surpasse en beauté les +habitants de tous les mondes. O zéphir, qui viens des régions du sud +saturé de poussière de sandal souffler l'amour, sois-moi, propice, ne +fût-ce qu'un instant; apporte-moi sur tes ailes mon bien-aimé et ensuite +prends ma vie. L'amour me perce de nouveau des traits de ses yeux +pareils aux bleus lys d'eau et me tue; et en même temps que la trahison +de mon bien-aimé me déchire le coeur, mon amie devient l'ennemi (pour +m'avoir trompée); le frais zéphir qui rafraîchit me brûle comme du feu +et la lune qui distille le nectar me verse le poison. Apporte-moi la +peste et la mort, ô vent de l'Himalaya! Prends ma vie avec tes cinq +flèches! ne m'épargne point; je ne veux plus habiter sous le toit +paternel. Reçois-moi dans tes flots d'azur, ô soeur de Yama (la Yamuna), +pour éteindre l'incendie de mon coeur.» + +Transpercée des flèches de l'amour, elle passa la nuit dans l'agonie +du désespoir. A l'aube matinale, quand elle vit son amant à ses pieds +implorant son pardon, elle le repoussa par ces reproches: + +«Hélas! hélas! va-t'en Madhava! éloigne-toi, ô Cesara; ne tiens point un +langage menteur! retourne vers celle qui te captive, ô dieu à l'oeil de +lotus! Te voilà, les yeux abattus, rouges de la veillée prolongée sans +repos pendant toute une nuit de plaisir et souriant encore de ton amour +pour ma rivale. Tes dents, ô jeune dieu aux membres azurés, sont devenus +bleues comme ton corps dans les baisers que tu as imprimés sur les yeux +de ta favorite teints d'un lustre de bleu sombre, et tes membres, dans +le combat amoureux, ont été marqués de points dont l'ensemble forme +une lettre de conquête écrite sur des saphirs polis avec de l'or +liquide[117]. Ta puissante poitrine, sur laquelle est imprimé le +large lotus de son pied, revêt de ses parois intérieures, comme d'une +enveloppe de feuilles rouges, l'arbre agité de ton coeur. La pression +de ses lèvres sur les tiennes me déchire jusqu'au fond de l'âme. Ah! +comment peux-tu dire que nous ne faisons qu'un, quand nos coeurs +diffèrent si étrangement. Ton âme, ô dieu à la couleur sombre, trahit au +dehors sa noirceur. Comment as-tu pu tromper une jeune fille qui, en se +fiant à toi, brûlait de la fièvre de l'amour. Tu erres dans les forêts +comme les fauves et les femmes sont ta proie. Quoi d'étonnant! Dès +l'enfance tu fus méchant et tu donnas la mort à la nourrice qui +t'avait allaité. Puisque ta tendresse pour moi, dont ces forêts même +s'entretenaient, s'est maintenant évanouie, et puisque ta poitrine +marquée de lignes rouges est embrasée par ton ardente passion pour elle +et menace d'éclater, ta vue, ô trompeur, me fait, dois-je l'avouer, +rougir de ma tendresse pour toi.» + +[Note 117: Ce monologue rappelle les règles de Vatsyayana sur les +pressions, les marques des dents, etc.] + +Après avoir ainsi invectivé son amant, elle s'était assise, noyée de +larmes, et, silencieusement, elle méditait sur ses attraits divins; +alors sa compagne la reprit doucement: + +«Il est parti! l'air léger l'a emporté. Quelle satisfaction, ô mon amie, +goûteras-tu maintenant dans ta demeure? Cesse, femme rancuneuse, ton +courroux contre le beau Ma'dhava. Pourquoi porter tes mains égarées sur +ces beaux vases ronds, amples et murs comme le doux fruit de l'arbre +Ta'a? Que de fois, jusqu'à ce dernier instant, ne t'ai-je pas répété: +«N'oublie pas Heri au teint resplendissant!» Pourquoi te désoler ainsi? +Pourquoi pleurer affolée, alors que tu es entourée de jeunes filles qui +rient joyeusement. Tu as composé ta couche de tendres fleurs de lotus; +que ton amant vienne charmer ta vue en s'y reposant! Que ton âme ne +s'abîme point dans la douleur; écoute mes conseils qui ne cachent aucune +tromperie. Laisse Cesara venir près de toi. Parle-lui avec une douceur +délicieuse et oublie tous tes griefs. Si tu réponds par des duretés à +sa tendresse; si tu opposes un orgueilleux silence à ses supplications +quand il s'efforce de conjurer ta colère par les plus humbles +prostrations; si tu lui témoignes de la haine alors qu'il t'exprime un +amour passionné; si, quand il est à genoux devant toi, tu détournes +de lui avec mépris ton visage, les causes cesseront de produire leurs +effets ordinaires; la poussière de sandal dont tu te saupoudres sera +pour toi un poison; la lune aux frais rayons, un soleil brûlant; +l'humide rosée, un feu qui consume; et les transports de l'amour, les +spasmes de l'agonie. + +L'absence de Ma'dhava fut courte; il retourna vers sa bien-aimée dont +les joues étaient enflammées par le souffle brûlant de ses soupirs; sa +colère avait diminué sans cesser entièrement; elle éprouva toutefois une +joie secrète de son retour. Les premières ombres de la nuit cachant sa +confusion, elle tenait les yeux pudiquement fixés sur ses compagnes +pendant qu'il implorait son pardon avec les accents du repentir: + +«Dis seulement un mot de bonté et les éclairs de tes dents étincelantes +dissiperont la nuit de mes craintes. Mes lèvres tremblantes sont, comme +le _Chacora_ altéré, avides de boire les rayons de lune de tes joues. +O ma bien-aimée, naturellement si bonne, renonce à ton injuste +ressentiment. A ce moment le feu du désir me consume. Oh! accorde-moi +de sucer avec ardeur le miel du lotus de ta bouche. Ou, si tu es +inexorable, donne-moi la mort en me perçant des dards de tes yeux +effilés; enchaîne-moi de tes bras et assouvis sur moi ta vengeance. Tu +es ma vie, ma parure, la perle de l'océan de ma naissance mortelle. Oh! +rends-moi ton amour et ma reconnaissance sera éternelle. Tes yeux que +la nature a faits semblables aux bleus lys d'eau sont devenus dans ta +colère pareils aux pétales du lotus écarlate; teins de leur rougeur qui +disparaîtra ainsi, mes membres sombres afin qu'ils reluisent comme les +flèches de Kama qui ont pour pointe une fleur. Pose ton pied sur mon +coeur comme une large feuille qui l'ombrage contre le soleil de ma +passion dont je ne puis supporter les rayons de feu. + +«Étends un cordon de pierres précieuses sur tes tendres appas; fais +retentir les clochettes d'or de ta ceinture pour proclamer (comme le +tambour qui bat pour une annonce) le doux édit de l'amour. Invite-moi +par d'aimables paroles, ô jeune fille, à teindre en rose avec le jus de +l'Alakbaka ces beaux pieds qui doivent faire rougir de honte jalouse +l'éblouissant lotus des champs. Ne doute plus de mon coeur qui, tout +tremblant, ne bat plus que pour t'être éternellement attaché. Ton visage +est brillant comme la lune quoiqu'il distille le poison du désir qui +affole; que tes lèvres de nectar soient le charmeur qui seul peut +endormir le serpent ou fournir un antidote contre son venin. Ton silence +m'afflige; oh! fais-moi entendre la musique de ta voix et étanche mon +ardeur par ses doux accents. + +«Renonce à ta colère, mais non à un amant qui surpasse en beauté les +fils des hommes et qui est à tes pieds. + +«O toi, souverainement belle entre toutes les femmes, tes lèvres sont +une fleur du bandhujiva; la pourpre du madhura flamboyant rayonne sur +ta joue; ton oeil éclipse le lotus bleu; ton nez est un bouton de tila. +L'ivoire de tes dents surpasse en blancheur la fleur du chanda. C'est à +toi que le dieu aux flèches de fleurs emprunte les pointes de ses traits +pour subjuguer l'univers. Assurément tu es descendue du ciel, ô beauté +idéale, avec une suite de jeunes déesses dont tu réunis dans ta personne +tous les charmes divers.» + +Quand il eut parlé ainsi, la voyant apaisée par ses hommages soumis, +il se rendit à la hâte dans un galant costume au vert berceau. La nuit +couvrait de son voile tous les objets et l'amie de Radha, en la parant +de ses ornements radieux, l'encourageait ainsi: + +«Obéis, aimable Radha, obéis à l'appel de l'ennemi de Madhu; son +discours était élégamment composé de douces phrases; il s'est prosterné +à tes pieds, et maintenant il se hâte vers sa couche délicieuse sous +la voûte des vanjulas entrelacés. Attache à tes chevilles tes anneaux +étincelants et va-t'en d'un pas léger comme Marala qui se nourrit de +perles. Enivre ton oreille ravie des doux accents de Heri, fête l'amour +pendant que les tendres cocilas, chantant harmonieusement, obéissent aux +douces lois du dieu aux flèches de fleurs. Ne diffère plus; vois toutes +les tribus de plantes élancées qui inclinent du côté du mystérieux +berceau leurs doigts formés de feuilles nouvelles agitées par le vent; +elles te donnent le signal du départ. Interroge ces deux mamelons qui +palpitent mouillés par les pures gouttes coulant de la guirlande de ton +cou et les boutons qui, sur leur sommet, se dressent à la pensée du +bien-aimé; ils te disent que ton âme s'élance aux combats de l'amour; +marche, ardent guerrier, marche vaillamment au son des clochettes de ta +parure qui retentissent comme une musique belliqueuse. Emmène avec toi +ta suivante favorite, croise avec sa main tes doigts longs et doux comme +les flèches de l'amour; hâte tes pas et, parle bruit de tes bracelets, +annonce ton arrivée à ce jeune dieu, ton esclave, qui s'écrie: + +«Elle vient; elle va s'élancer vers moi avec transport, prononcer les +accents entrecoupés du bonheur, me serrer étroitement dans ses bras, se +fondre d'amour.» + +«Telles sont ses pensées en ce moment, et dans ces pensées, il regarde +jusqu'à l'extrémité de la longue avenue; il tremble, il se réjouit, il +brûle, il va et vient fiévreusement; il est pris de défaillance quand il +voit que tu ne viens pas et tombe à terre sous son berceau ténébreux. +Voici maintenant que la nuit revêt d'atours faits pour l'amoureux +mystère les nombreuses jouvencelles qui se hâtent vers le rendez-vous; +elle met du noir à leurs beaux yeux; elle fixe les feuilles du noir +tamala derrière leurs oreilles; elle entremêle à l'ébène de leurs +cheveux l'azur foncé du lys d'eau et saupoudre de musc leurs seins +palpitants. Le ciel de la nuit, noir comme la pierre de touche, éprouve +maintenant l'or de leur amour et est sillonné de lignes lumineuses +par les éclairs de leur beauté qui surpassent ceux de la beauté des +cachemiriennes les plus éblouissantes [118]. Ainsi excitée, Radha perça +à travers l'épaisse forêt, mais elle défaillit d'émotion et de honte +quand, à la lumière de l'éclat des innombrables pierres précieuses qui +étincelaient aux bras, aux pieds et au cou de son bien-aimé, elle le vit +sur le seuil de sa demeure fleurie; alors sa compagne l'encouragea de +nouveau et l'entraîna par ces paroles passionnées: + +«Entre, ô tendre Radha, sous le berceau de verdure de Heri; goûte le +bonheur, ô toi dont les appas rient de l'avant-goût de la félicité. +Pénètre, ô Radha, dans ce'berceau tapissé d'une fraîche couche de +feuilles d'Asola qu'égaient des fleurs radieuses. Sois heureuse, ô toi +dont la guirlande s'agite joyeusement sur ta gorge palpitante. Savoure +la volupté, ô toi dont les membres surpassent beaucoup en douceur les +gaies fleurs du berceau. Entre, ô Radha, dans le vert asile rafraîchi et +parfumé par les vents qui soufflent des forêts de l'Himalaya. + +[Note 118: Les femmes du Cachemire, blanches comme des Européennes et +d'une remarquable beauté, étaient très recherchées pour les sérails des +princes de l'Inde.] + +«Puises-y le plaisir, ô toi dont les accents amoureux sont plus doux que +les zéphyrs.--Entre, ô Radha, sous le berceau que constellent les vertes +feuilles des lianes grimpantes, et qui résonnent du doux bourdonnement +des abeilles butinant le miel. Sois heureuse, ô toi dont l'étreinte +donne la jouissance la plus exquise. Repose, ô Radha, sous ce berceau où +t'appellent les accords harmonieux des cocilas; trouves-y les délices, +ô toi dont les lèvres plus rouges que les grains de la grenade, font +ressortir la blancheur de tes dents d'ivoire. Son coeur où il t'a si +longtemps portée palpite jusqu'à se briser par la violence du désir; +la soif du nectar de tes lèvres le brûle. Daigne accorder la vie à ton +captif qui s'agenouille devant le lotus de ton pied; imprime ce pied +sur sa poitrine étincelante, car ton esclave se reconnaît lui-même payé +au-dessus de son prix par la faveur d'un seul de tes regards, d'un seul +ploiement encourageant de tes fiers sourcils. + +Elle finit, et Radha, avec une joie timide, dardant ses yeux sur +Govinda, pendant qu'harmonieusement retentissaient les anneaux de ses +chevilles et les clochettes de sa ceinture, entra sous le berceau +mystique du bien-aimé qui pour elle était l'univers. Alors elle +contempla Madhava qui mettait en elle seule tout son bonheur, qui avait +si longtemps soupiré pour son étreinte et dont la figure rayonnait alors +d'un ravissement infini. Le coeur du dieu était enlevé par sa vue, comme +les flots de la mer le sont par le disque lunaire. Sa poitrine azurée +étincelait de l'éclat de perles sans taches, comme la surface de la +Yamuna gonflée étincelle des traînées de blanche écume qui couronnent +ses ondes bleues. De sa taille svelte tombaient les plis de sa robe d'un +jaune pâle qui semblait la poussière dorée parsemant les pétales bleues +du lys d'eau. Sa passion était allumée par l'éclair des prunelles +de Radha qui jouaient comme un couple de cygnes au plumage azuré, +s'ébattant près d'un lotus en fleur sur un étang dans la saison des +pluies. Des pendants d'oreille étincelants comme deux soleils faisaient +éclater le plein épanouissement de ses joues et de ses lèvres qui +brillaient de l'humide rayonnement de ses sourires. Les tresses de sa +chevelure entremêlées de fleurs étaient comme un nuage resplendissant +la nuit des couleurs de l'arc-en-ciel lunaire. A son front, un cercle +d'huile odorante extraite du sandal de l'Himalaya brillait comme la +lune qui vient de se lever sur l'horizon. Tout son corps, illuminé par +l'éclat d'innombrables pierres précieuses, resplendissait comme une +flamme. La honte qui, naguère, avait pris pour demeure les larges +pupilles de Radha avait eu honte elle-même et avait fui. Cette beauté à +l'oeil de faon, contemplait avec ravissement la face resplendissante de +Krischna; elle passait tendrement sur le côté de sa couche et l'essaim +des nymphes ses suivantes s'éloignait à petits pas du vert berceau en +s'éventant pour cacher ses sourires. + +Govinda, voyant sa bien-aimée gaie et sereine, le sourire aux lèvres +et les flammes du désir dans les yeux, lui dit avec transport pendant +qu'elle reposait sur le lit de feuilles entremêlées de tendres fleurs: + +«Mets le lotus de ton pied sur mon sein azuré[119] et que cette couche +soit mon triomphe sur tous ceux qui sont rebelles à l'amour. Accorde un +moment de transport passionné, ô douce Radha, à ton Narayana[120], ton +adorateur. Je te rends hommage. Je presse de mes mains potelées tes +pieds fatigués d'une longue marche. Oh! que ne suis-je l'anneau d'or +qui joue autour de ta cheville! Dis un seul mot d'amour; fais couler le +nectar de l'éclatante lune de ta bouche. Puisque ta douleur de l'absence +s'est enfin dissipée, laisse-moi écarter le voile jaloux qui me dérobe +tes charmes. C'est pour mon bonheur suprême que ces deux pics pénètrent +mon sein et qu'ils étouffent ma flamme. Oh! laisse-moi boire d'ar-dents +baisers à tes lèvres humides. Avec leur eau vivifiante ressuscite ton +esclave consumé par l'incendie de la séparation. Longtemps les chants +du cocila au lieu de charmer ses oreilles ont fait son tourment; +réjouis-les maintenant par le tintement des clochettes suspendues autour +de ta taille, musique qui égale presque la mélodie de ta voix. Pourquoi +tes yeux sont-ils demi-clos? rougissent-ils à la vue d'un jeune amant +qu'a désespéré ton cruel ressentiment? Oh! trêve au chagrin et que nos +transports en chassent jusqu'au souvenir.» + +[Note 119: Cela rappelle les Athéniennes qui levaient les jambes pour +leurs maris (Aristophane, Lysistrata).] + +[Note 120: Nom de Vichnou sur la mer de lait.] + +Le matin, elle se leva tout en désordre, ses yeux trahissant une nuit +sans sommeil; alors le dieu à la robe jaune, considérant ses charmes, se +disait dans son esprit divin: + +«Les boucles de ses cheveux sont éparses au hasard, l'éclat de ses +lèvres est terni, sa guirlande et sa ceinture ont quitté leurs sièges +charmants qu'elle regarde dans un pudique silence, et cependant dans cet +état sa vue me ravit.» + +Mais Radha, avant de réparer son désordre qu'elle voulait dérober au +cortège de ses suivantes, adressa à son amant qui s'empressait près +d'elle ces tendres paroles: + +«Mets, ô fils de Yadu, mets avec tes doigts plus frais que le bois de +sandal, un petit cercle de musc sur ma gorge qui ressemble à un vase +d'eau consacrée (bénitier hindou en forme d'une valve allongée) couronné +de feuilles fraîches et placé à demeure près d'un bouquet d'arbres +printaniers pour rendre propice le dieu de l'amour. Frotte, ô mon +bien-aimé, avec la poudre noire dont le lustre ferait envie aux plus +noires abeilles, ces yeux dont les traits sont plus perçants que les +flèches lancées par l'époux de Reti. + +«Attache à mes oreilles, ô dieu d'une beauté merveilleuse, ces deux +pierres précieuses empruntées à la chaîne de l'amour pour que les +antilopes de tes yeux puissent se précipiter vers elles et y jouer à +plaisir. Mets maintenant un frais rond de musc, noir comme les taches +lunaires, sur la lune de mon front et entremêle aux tresses de mes +cheveux de gaies fleurs avec des plumes de paon adroitement arrangées +pour qu'elles flottent gracieusement comme la bannière de Kama. +Maintenant, ô mon tendre coeur, rajuste mes ornements qui ont glissé et +rattache les clochettes d'or à ma ceinture pour qu'elles reposent sur +leur siège semblable aux collines où le dieu à cinq flèches qui vainquit +Sampar[121] garde son éléphant pour le combat[122].» + +[Note 121: Kama qui triompha de Sampar.] + +[Note 122: Cet alinéa rappelle les soins que l'amant doit donner à sa +maîtresse qui va le quitter, chapitre I du livre II, «la Vie élégante», +de Vatsyayana.] + +Yadava exultait dans son coeur en écoutant sa maîtresse. Il s'empresse +d'accomplir ses désirs folâtres; il place les disques de musc sur ses +appas et sur son front, teint ses tempes de couleurs éclatantes; donne à +ses yeux un nouveau lustre en les encadrant d'un noir plus foncé; orne +les torsades de sa chevelure et son cou de guirlandes fraîches, resserre +à ses poignets ses bracelets relâchés, à ses chevilles ses bracelets +étincelants et autour de sa taille les clochettes de sa ceinture au son +harmonieux. + +Tout ce qu'il y a de délicieux dans les accords de la musique, tout ce +qu'il y a de divin dans les méditations de Vichnou, tout ce qu'il y a +d'exquis dans le doux art de l'amour, tout ce qu'il y a de gracieux dans +les rythmes de la poésie, puissent les heureux et les sages le puiser +aux chants de Jayadéva dont l'âme est unie au pied de Vichnou. + +Puissiez-vous avoir pour soutien Hery qui se partagea en une infinité de +formes brillantes, quand, avide de contempler avec des myriades d'yeux +la fille de l'Océan, il déploya sa nature de divinité pénétrant tout, +pour refléter sa personne séparément sur chacune des innombrables +pierres précieuses qui constellent les têtes nombreuses du roi des +serpents[123] choisi pour son siège; ce Heri qui, écartant de la gorge +de Petma ses voiles transparents pour contempler les délicieux boutons +qui la couronnent, l'a subjuguée en lui déclarant que quand elle l'a +choisi pour son fiancé sur la mer de lait, l'époux de Parvati (Siva) a, +de désespoir, avalé le poison qui a noirci son cou azuré. + +[Note 123: Le serpent Capelle aux têtes multiples forme comme un +capuchon sur la tête de Vichnou.] + +III LA MORT D'ADONIS + +Enceinte par un inceste, Myrrha a été changée en un arbre dont le tronc +s'entr'ouvre par le travail de Lucine. Il en sort un enfant dans la +gracieuse nudité que le pinceau prête aux amours. C'est Adonis, le plus +beau des enfants. Il parvient à l'adolescence et, jeune homme, est plus +beau que jamais. Il plaît même à Vénus et venge ainsi les infortunes de +sa mère. Éprise d'un mortel, la déesse de la beauté oublie Cythère et +ses rivages sacrés, elle abandonne le ciel lui-même. Le ciel ne vaut pas +Adonis. Elle s'attache à ses pas, elle est sa compagne assidue. Elle +dédaigne les soins de sa beauté et les frais ombrages; les monts, les +bois, les roches buissonneuses la voient errer la jambe nue, la robe +relevée à la manière de Diane; elle anime les chiens, mais contre de +douces et innocentes proies. + +Elle évite le sanglier féroce, le loup ravisseur, l'ours armé de griffes +cruelles, le lion qui se gorge du sang des troupeaux. + +Elle veut qu'Adonis imite sa prudence. Reposant avec lui sur le vert +gazon, leur tendre couche, elle appuie sur le sein du jeune homme sa +tête gracieuse et lui adresse ces paroles souvent interrompues par des +baisers: + +«De grâce, ô mon amant, ne sois pas téméraire au péril de mon bonheur. +Ta gloire pourrait me coûter trop cher. Ni ton âge, ni ta beauté, ni +rien de ce qui sut toucher Vénus, ne saurait attendrir les monstres +de la forêt. Fuis-les, cher Adonis; fuis cette race féroce qui fait +toujours front à l'attaque du chasseur. Crains que ta valeur ne nous +soit fatale à tous deux.» + +Attelant les cygnes de son char, la déesse s'élève dans les airs. Mais +les conseils timides révoltent la valeur; forcé dans sa retraite, un +sanglier dont les chiens ont suivi la trace s'apprête à sortir du bois, +lorsqu'un dard oblique lancé par la main d'Adonis l'atteint. Il secoue +le javelot ensanglanté, se retourne furieux contre le jeune homme, lui +plonge dans l'aine ses défenses tout entières et le jette mourant sur la +terre rougie. + +Les coursiers à l'aile d'albâtre qui emportaient le char de Cythérée +n'avaient pas encore atteint les rivages de Chypre; de loin, elle a +reconnu les plaintes de son Adonis expirant; elle descend du ciel vers +lui: quel spectacle! Adonis glacé nage dans son sang! Elle déchire ses +voiles, s'arrache les cheveux, se meurtrit le sein: + +«Ah! cruels destins, s'écrie-t-elle, je saurai vaincre la rigueur de vos +lois; ma douleur donnera à mon Adonis l'immortalité. Chaque année des +solennités funèbres rappelleront sa mort et mes regrets; une fleur +délicate naîtra de son sang.» Elle dit et sa main verse un nectar +embaumé sur le sang qui d'abord frémit et bouillonne, comme la surface +des eaux que fouette une pluie violente. Une heure ne s'est pas écoulée +et de la mare de sang s'est élevée une fleur rouge comme les grains de +l'éblouissante grenade. Mais son éclat est éphémère; trop frêle, elle +tombe et le vent qui lui donne son nom (anémone de [Grec: anemos]) la +brise et la détruit. + +A chaque anniversaire de la mort d'Adonis on chantait l'hymne suivant: + +«Je pleurs Adonis; le bel Adonis est mort. Il est mort, le bel Adonis et +les Amours sont en larmes. Quitte, ô Vénus, la pourpre éclatante; bannis +le sommeil; lève-toi, malheureuse amante, frappe ta poitrine et dis à +tous: Le bel Adonis est mort! + +«Je pleure Adonis; les amours sont en larmes. Le bel Adonis gît sur le +mont, la cuisse blanche ouverte par une dent blanche, et en expirant +doucement il remplit Vénus de douleur; un sang noir teint ses membres +plus blancs que la neige; ses yeux sont fermés sous ses sourcils et les +roses de ses lèvres ont disparu; avec elles a fui le baiser dont Vénus +ne se détachera jamais. Car Vénus aimera toujours le baiser de l'amant +qu'elle a perdu; mais Adonis ignore le baiser que, mort, il a reçu de +Vénus. + +«Je pleure Adonis; les amours sont en larmes. Cruelle, trois fois +cruelle est la plaie béante de l'aîné d'Adonis, mais plus cruelle encore +est la blessure faite au coeur de Vénus! les cheveux épars, à peine +vêtue, les pieds nus, elle erre dans les bois; les buissons la déchirent +et boivent son sang sacré; les larges vallées retentissent au loin de +ses cris perçants qui appellent son époux syrien, _ses délices_. + +«Des flots de sang baignent le corps inanimé d'Adonis jusqu'à la +poitrine et rougissent son sein d'albâtre. + +«Hélas, hélas[124]! gémit sur Vénus le choeur des amours! En même temps +que son merveilleux amant, elle a perdu sa beauté sacrée. Car Vénus +était belle quand Adonis vivait, et sa beauté est morte avec lui. Hélas, +hélas! Tous les monts et tous les arbres répètent: Hélas, Adonis! Les +cours d'eau sacrés s'associent au deuil de Vénus; les sources pures des +montagnes pleurent aussi Adonis; les fleurs elles-mêmes se dessèchent de +douleur; pendant ce temps Vénus, sur toutes les collines, dans toutes +les vallées, fait entendre cette plainte: Malheur, malheur à Vénus! Le +bel Adonis est mort. L'écho répète: le bel Adonis est mort. + +[Note 124: Nous n'avons pu traduire que par le mot: hélas, le cri que +poussaient les pleureuses et le cortège du mort. Le mot grec ou latin +n'a pas d'équivalent en français.] + +«Pourquoi une chasse téméraire? Beau, comme tu l'étais, pourquoi +combattre un monstre?» C'est ainsi que Vénus exhalait sa douleur et les +amours se joignaient à sa plainte. Hélas, hélas, Vénus! le bel Adonis +est mort. Vénus verse autant de larmes qu'Adonis répand de sang. Des +fleurs s'élèvent de la terre ainsi abreuvée,--une rose naît de chaque +goutte de sang, une anémone de chaque larme. + +«Je pleure Adonis; le bel Adonis est mort. Cesse, ô Vénus, d'errer +désespérée dans la forêt. Voici une tendre couche; voici un lit préparé +pour Adonis. Il est à Vénus, mais, toi, tu es mort, ô Adonis! et quoique +mort, tu es beau, beau comme dans le sommeil. Dépose-le vêtu du léger +habillement avec lequel il dormait près de toi d'un sommeil divin sur un +lit d'or; ce lit lui-même tend les bras à Adonis tout sanglant. Quand +il y sera couché, couronne-le d'or et de fleurs; à sa mort, toutes les +fleurs se sont flétries avec lui. Oins ses membres de l'huile la plus +précieuse, des plus riches essences. Périssent tous les parfums; puisque +ton parfum, Adonis, a péri. Hélas! hélas! qui pourrait refuser ses +pleurs au malheur de Vénus blessée dans son amour. + +Dès qu'elle vit, qu'elle connut la blessure mortelle d'Adonis, dès +qu'elle vit le sang rougir sa cuisse entr'ouverte, lui tendant les bras, +elle s'écria: «Vis, Adonis, vis, infortuné, pour que je t'étreigne +jusqu'au dernier moment, que je te serre dans mes bras et que je +confonde mes lèvres avec les tiennes. Relève-toi, Adonis, pour me donner +un baiser suprême, pendant le temps seulement que dure un baiser, un +baiser par lequel le souffle de ta vie s'écoulera dans ma bouche et ton +âme dans mon coeur; un doux baiser que j'épuiserai en buvant ton amour; +un baiser que je garderai en moi comme Adonis lui-même, puisque toi, +infortuné, tu fuis loin de moi, pour toujours, vers le sombre Achéron, +vers le roi terrible et inexorable; et _moi_, malheureuse, je vis! +déesse, je ne puis mourir pour te suivre. + +«Reçois mon époux, ô Proserpine! + +«Tu es bien plus puissante que moi, car tout ce qui est beau va vers +toi. Hélas, mon désespoir est sans bornes et ma douleur inconsolable! + +«Et je pleure Adonis que j'ai perdu et le chagrin me dévore! Tu meurs, +ô trois fois regretté! mon bien-aimé a passé comme un rêve! Maintenant, +Vénus est veuve et les amours sont en deuil. Son baudrier n'existe plus. + +«Adonis est étendu couché sur la pourpre; autour de lui gémissent les +amours éplorés, les cheveux rasés pour son deuil; l'un d'eux brise du +pied ses flèches, l'autre son arc, un troisième son carquois empenné; +un quatrième le déchausse; d'autres apportent de l'eau dans des bassins +d'or, un amour lave sa blessure, un autre évente Adonis de ses ailes. + +«Hélas! hélas! gémit sur Cythérée le choeur des Amours. + +«L'hyménée a éteint sa torche tout entière au seuil de son temple. +L'hymen refuse de développer la couronne nuptiale aujourd'hui, car la +sienne est brisée. Le chant des épousailles ne répète plus hymen! hymen! +il gémit: hélas, hélas! hélas, hélas, Adonis! bien plus encore hélas, +hyménée! + +«Les grâces pleurent le fils de Cinyre, s'écriant de concert: Hélas, +hélas! Il est mort le bel Adonis! Et leurs cris sont encore plus +perçants que les tiens, ô Dioné. + +Les muses elles-mêmes pleurent Adonis; elles appellent Adonis par leur +chant; mais lui reste sourd à leur appel. Ce n'est point qu'Adonis +dédaigne d'y répondre. Mais Proserpine retient dans ses liens son +captif. + +«Cesse ton deuil, ô Cythérée; ne frappe plus ta poitrine, fais taire les +cris plaintifs; au prochain anniversaire il faudra reprendre le deuil et +les larmes.» + +LE CANTIQUE DES CANTIQUES + +1er _Acte_. CHAPITRE I + +SALOMON + +1. Donne moi un baiser de ta bouche; tes mamelles sont meilleures que le +vin. + +2. Elles sont parfumées des onguents les plus suaves. Ton nom est de +l'huile limpide. Sa douceur t'a gagné le coeur de tes compagnes. + +3. Laisse moi te suivre. L'odeur de tes parfums nous guidera. Nous +tressaillerons et nous nous réjouirons en toi, en nous rappelant tes +mamelles plus douces que le vin: tu es l'amour des justes. + +2e _Acte_. L'ÉPOUSE + +4. Je suis noire, ô filles de Jérusalem, mais je suis belle, comme les +tentes sur le Cedar, comme les pavillons de Salomon. + +5. Ne faites pas attention à ma couleur, car le soleil m'a noircie. Les +fils de ma mère se sont armés contre moi et m'ont forcé de garder les +vignes. Mais je n'ai pas gardé ma propre vigne. + +6. Apprends-moi, ô toi que mon âme chérit, le lieu où paît ton troupeau +et celui où tu reposes à midi, afin que je ne m'égare pas vers les +troupeaux de tes compagnons. + +SALOMON + +7. Si tu t'es perdue, ô la plus belle des femmes, va, suis les traces +des troupeaux et fais paître tes boucs près des tentes des bergers. + +8. O mon amie, tu ressembles à mes chevaux de guerre qui ont brillé aux +chars de Pharaon. + +9. Tes joues sont belles comme celles de la tourterelle; ton cou est +comme un filet de perles. + +10. Nous te ferons des colliers d'or marquetés d'argent. + +L'ÉPOUSE + +11. Pendant que le roi était dans son divan, mon nard a exhalé son +parfum. + +12. Mon bien aimé est pour moi comme un sachet de myrrhe, il reposera +entre mes seins. + +13. Mon bien aimé est pour moi comme une grappe de cypre dans les vignes +d'Engaddi. + +SALOMON + +14. Tu es belle, ô mon amie! tu es belle! Tes yeux sont ceux des +colombes. + +L'ÉPOUSE + +15. Tu es beau, ô mon ami, et plein d'éclat. Notre lit est de fleurs. + +16. Les poutres de notre palais sont de cèdre et nos lambris de cyprès. + +CHAPITRE II + +L'ÉPOUSE + +1. Je suis la fleur des champs et le lys de la vallée. + +SALOMON + +2. Tel le lys entre les épines, telle mon amie entre les jeunes filles. + +L'ÉPOUSE + +3. Tel l'oranger par rapport aux arbres sylvestres, tel mon bien aimé +entre les jeunes hommes. Je me suis assise à l'ombre de celui que mon +coeur désirait, et son fruit a été doux à mon palais. + +4. Il m'a fait entrer dans son cellier à vin; il a rangé son amour pour +moi comme des guerriers pour le combat. + +5. Ceignez moi de fleurs odorantes; enguirlandez moi des feuilles et +des fruits de l'oranger, fortifiez moi de toutes leurs senteurs, car je +languis d'amour. + +6. Il mettra sa main gauche sous ma tête et m'enlacera au-dessous des +épaules de son bras droit. + +SALOMON + +7. Je vous adjure, ô filles de Jérusalem, par les gazelles et les biches +des champs, de ne pas troubler son repos, de ne pas éveiller ma bien +aimée contre son gré. + +3e _Acte_. L'ÉPOUSE + +8. J'entends la voix de mon bien aimé; le voici qui bondit dans la +montagne et qui franchit les collines. + +9. Comme le petit de la gazelle et le faon; le voici derrière notre mur; +il regarde par les ouvertures de l'habitation; il s'efforce de voir à +travers les grillages[125]. + +[Note 125: En Orient les habitations n'ont pas de fenêtres, mais des +ouvertures fermées seulement par des persiennes ou des treillis.] + +10. Voici que mon bien aimé me dit: Lève-toi, mon amie, ma colombe, ma +toute belle et viens! + +11. Car déjà la mauvaise saison est passée, les pluies ont cessé, les +beaux jours sont revenus. + +12. Les fleurs reparaissent dans notre terre; on va commencer la taille; +on a entendu roucouler la tourterelle. + +13. Le figuier forme ses fruits; les vignes en fleurs répandent leur +odeur. Lève-toi, mon amie, ma belle, et viens. + +SALOMON + +14. Ma colombe est dans les cavités de la pierre, dans les retraits de +la clôture; montre-moi ton visage, fais entendre ta voix; car ta voix +est douce et ta figure charmante. + +15. Qu'on prenne les petits renards qui dévorent les vignes; car notre +vigne est en fleurs. + +L'ÉPOUSE + +16. Mon bien aimé est à moi et je suis à mon bien aimé qui se repaît au +milieu des lys. + +17. Jusqu'à ce que le jour ramène le zéphir et que les ombres se +dissipent. Reviens, ô mon bien aimé, semblable à la gazelle et au faon, +sur la montagne de Bether. + +4e _Acte_. CHAPITRE III + +L'ÉPOUSE + +1. Pendant des nuits, j'ai cherché sur ma couche, celui qu'aime mon âme +et je ne l'ai pas trouvé. + +2. Je me lèverai et je parcourrai la ville; dans les bourgs et les +carrefours, je chercherai celui qu'aime mon âme.--Je l'ai cherché et je +ne l'ai pas trouvé. + +3. Les gardiens de la ville qui font la ronde de nuit m'ont rencontrée. +«Avez-vous vu celui que mon âme chérit?» + +4. Un peu plus loin, j'ai trouvé celui que mon âme chérit. Je l'ai pris +avec moi et je ne le laisserai point aller que je ne l'aie fait entrer +dans notre maison et amené dans l'appartement de ma mère. + +SALOMON + +5. Je vous adjure, ô filles de Jérusalem, par les gazelles et les biches +des champs, de ne pas troubler son repos, de ne pas éveiller ma bien +aimée avant la fin de son sommeil. + +5e _Acte_. + +6. Quelle est cette beauté qui s'avance du désert, semblable à une +colonne de fumée issue des aromates de la myrrhe, et de toutes les +poudres du parfumeur? + +7. Autour du lit de Salomon veillent soixante vaillants entre les plus +vaillants d'Israël. + +8. Tous très aguerris, l'épée nue, appuyée à la cuisse, prêts contre +tout danger nocturne. + +9. Le roi Salomon s'est fait construire avec du bois du Liban un +palanquin semblable à un trône. + +10. Les colonnes sont d'argent, l'appui pour la tête est d'or, le +baldaquin est de pourpre et le fond est une marqueterie qui charme les +veux des filles d'Israël. + +Sortez de vos maisons, ô filles de Sion, pour voir le roi Salomon avec +le diadème dont l'a ceint sa mère, le jour de ses noces, jour de joie +pour son coeur. + +CHAPITRE IV + +SALOMON + +1. Que tu es belle, ô mon amie, que tu es belle! Tu as des yeux de +colombe, sans parler de tes traits qu'on ne voit pas[126]. Tes cheveux +sont comme les troupeaux de chèvres aux flancs du mont Galaad. + +[Note 126: On suppose ici qu'une partie de la figure était voilée comme +aujourd'hui celle des femmes arabes.] + +2. Tes dents sont comme des brebis fraîchement tondues qui montent du +lavoir chacune d'elles ayant sa gemelle et aucune n'étant stérile. + +3. Tes lèvres sont une écharpe écarlate et ton parler est doux. Tes +joues sont comme des moitiés de grenades, et ton voile cache d'autres +attraits. + +4. Ton cou est comme la tour de David munie de créneaux et à laquelle +sont suspendus mille boucliers, toute l'armure des vaillants. + +5. Tes seins sont deux faons gémeaux qui paissent entre les lys. + +6. Jusqu'à ce que l'aube ramène le zéphyr et que les ombres +disparaissent, j'irai à la montagne de myrrhe et à la colline d'encens. + +7. Tu es parfaitement belle, ô mon amie, il n'y a sur toi aucune tache. + +8. Viens du Liban, ô mon épouse, viens du Liban, viens! Laisse ton +regard tomber sur moi du front de l'Amana, des sommets de Samit et +d'Hermon, des demeures des lions, des montagnes des léopards. + +9. Tu as fait à mon coeur une blessure incurable, ma soeur, mon épouse, +avec un seul regard de tes yeux, avec une boucle de tes cheveux sur ton +cou. + +10. Que tes seins sont beaux ô ma soeur, mon épouse! ils sont plus beaux +que le vin, et ton parfum surpasse tous les aromates. + +11. Tes lèvres sont des rayons de miel; ta langue distille le lait et le +miel; tes vêtements exhalent l'odeur de l'encens. + +12. Ma soeur, mon épouse est un jardin fermé, une fontaine réservée, une +source d'eau scellée[127]. + +[Note 127: Dans les versets 12 et 13, l'épouse est désignée comme la +terre, le jardin, la fontaine de l'époux. Cette comparaison se continue +au chapitre V, jusqu'au 6° acte, dans un langage figuré. Précédemment la +vigne, le lys, etc., paraissent aussi désigner métaphoriquement l'épouse +ou s'y rapporter.--Le dernier alinéa du 5° acte semble une manière +d'exprimer la joie en la faisant partager aux amis.] + +13. Ta terre est un paradis (jardin délicieux) de grenadiers, de +pommiers, de cypre et de nard. + +14. Qui abonde en nard, en crocus, en cynemone, en tous les bois +odorants du Liban; la myrrhe, l'aloès et tous les meilleurs aromates y +sont en profusion. + +15. Fontaine des jardins; puits avivé par les eaux qui se précipitent du +Liban. + +16. Lève toi Aquilon; accours Auster: soufflez sur mon jardin et faites +en exhaler les parfums. + +CHAPITRE V + +L'ÉPOUSE + +1. Que mon bien aimé descende à son jardin, goûter l'orange et la +grenade (_Appel de l'épouse_). + +SALOMON + +Je suis venu dans mon jardin, ma soeur, mon épouse; j'ai mélangé ma +myrrhe et mes aromates dans les proportions voulues; j'ai goûté les +rayons de mon miel; j'ai bu mon vin et mon lait; amis mangez et buvez! +très chers enivrez-vous! + +6e _Acte_. L'ÉPOUSE + +2. Je dors et mon coeur veille: c'est la voix du bien aimé qui frappe à +ma porte: «Ouvre-moi, ma soeur, mon amie; ma colombe, mon immaculée; car +ma tête est trempée de rosée et mes cheveux dégouttent mouillés par la +nuit.» + +3. J'ai ôté ma tunique; comment pourrais-je la remettre? Je me suis lavé +les pieds, comment les souillerais-je? + +4. Mon bien aimé a introduit sa main par une fente et mon ventre a +tressailli à son toucher. + +5. Je me suis levée pour ouvrir à mon bien aimé, la myrrhe coulait de +mes mains et de mes doigts courbés en globe. + +45. J'ai tiré le verrou de ma porte. Mais le bien aimé n'avait pas +attendu. Il était parti. Mon âme s'était fondue à ses paroles. Je l'ai +cherché et ne l'ai pas trouvé; je l'ai appelé et il n'a pas répondu. + +7. Les gardiens de ronde m'ont rencontrée; ils m'ont frappée et blessée. +Ils ont emporté mon voile. + +8. Je vous en conjure, ô filles de Jérusalem, si vous trouvez mon bien +aimé, dites lui que je languis d'amour. + +LES JEUNES FILLES + +9. Quel est ton bien aimé entre les aimés, ô la plus belle des femmes? +Quel peut être ton bien aimé entre les aimés, pour que tu nous implores +ainsi? + +L'ÉPOUSE + +10. Mon bien aimé est blanc et vermeil. Il brille entre des milliers. + +11. Sa tête est l'or le plus pur, ses cheveux, souples comme des +palmiers, sont noirs comme des corbeaux. + +12. Ses yeux sont des colombes au bord de l'eau, qui ont été baignées +avec du lait et se tiennent près des ruisseaux pleins. + +13. Ses joues sont comme de beaux gâteaux d'aromates. Ses lèvres sont +des lys qui distillent la myrrhe la plus excellente. + +14. Ses mains sont des coupes d'or constellées de rubis. Son ventre est +de l'ivoire parsemé de saphirs. + +15. Ses jambes sont des colonnes de marbre montées sur des bases d'or. + +Son aspect est celui du Liban et son port celui du cèdre. + +16. Sa voix est des plus suaves, tout en lui séduit. + +Tel est celui que j'aime et qui m'aime, ô filles de Jérusalem. + +LES JEUNES FILLES + +Où s'en est allé ton bien aimé? De quel côté s'est-il dirigé? Nous +voulons le chercher avec toi. + +CHAPITRE VI + +L'ÉPOUSE RETROUVANT SON BIEN AIMÉ + +1. Mon bien aimé est descendu vers le plant des aromates, pour jouir des +délices de ses jardins et cueillir des lys. + +2. Je suis à mon bien aimé et mon bien aimé est à moi, lui qui se repaît +entre les lys. + +SALOMON + +3. Tu es belle, mon amie, douce et radieuse comme Jérusalem, imposante +comme un front d'armée. + +4. Détourne tes yeux de moi; car ils m'ont ravi hors de moi. Tes cheveux +sont comme des troupeaux de chèvres qui pendent du Galaad. + +5. Tes dents sont comme un troupeau de brebis au sortir du lavoir, dont +chacune à sa jumelle et dont aucune n'est stérile. + +6. Tes joues sont comme des moitiés de grenades sous le voile qui dérobe +tes autres attraits. + +7. J'ai soixante reines, quatre-vingts concubines et des jeunes filles +sans nombre. + +8. Mais ma colombe, ma parfaite est unique; elle est l'unique de sa +mère, sa préférée, son tout. + +Les jeunes filles l'ont vue et l'ont proclamée heureuse entre toutes. +Les reines et les concubines l'ont elles-mêmes applaudie (en s'écriant): + +9. Quelle est celle-ci qui apparaît comme l'aurore à son lever, belle +comme la lune, resplendissante comme le soleil, terrible comme un front +d'armée. + +10. Je suis descendu au verger pour voir les fruits de la vallée et +savoir si la vigne a fleuri et si les orangers et les grenadiers ont +ébauché leurs fruits. + +11. Et je n'ai rien su, car mon âme était effarée et emportée bien loin +comme les quadriges d'Aminadab. + +12. Reviens, reviens, ô Sulamite, nous ne pouvons nous passer de ta vue. + + +CHAPITRE VII + +1. N'admire-t-on pas en elle tout un choeur de danse? Que tes pas sont +gracieux et que tes pieds sont beaux dans tes riches chaussures, fille +de roi. Les jointures de tes jambes avec tes flancs ressemblent à des +colliers d'un travail achevé. + +2. Ton nombril est comme une coupe ciselée toujours pleine; ton ventre +comme un tas de froment entouré de lys. + +3. Tes seins sont comme un couple de faons gémeaux. + +4. Ton cou est une tour d'ivoire. Tes yeux sont comme les piscines +d'Hésebon aux portes de Beth-rabbim. Ton nez est comme la tour du Liban +en face de Damas. + +5. Ta tête est comme le mont Carmel et tes cheveux l'encadrent, comme de +noires bordures la pourpre royale. + +6. Que tu es belle! que tu es ravissante, ô la plus aimée des femmes. + +7. Pour le port et l'élégance de la taille tu es un palmier; tes appas +sont deux grappes. + +8. J'ai dit: Je monterai sur le palmier et je cueillerai ses fruits. Tes +seins seront pour moi les grappes de la vigne et l'odeur de ta bouche le +parfum des oranges. + +9. Ton gosier harmonieux est un vin excellent; c'est le vin favori du +bien aimé; il fait les délices de ses lèvres et de ses dents. + +L'ÉPOUSE + +10. Je suis toute à mon bien aimé et il est tout à moi. + +7° _Acte_ + +11. Viens, ô mon bien aimé, errons à l'aventure dans la campagne, +reposons sous des toits rustiques. + +12. Levons-nous le matin pour parcourir les vignes; regardons si elles +sont en fleurs, si les fleurs donneront des fruits; si les orangers ont +fleuri; Là je t'abandonnerai mes appas. + +13. Les mandragores répandent leurs parfums. Nos arbres ont tous leurs +fruits; anciens et nouveaux je les ai tous conservés pour toi, mon bien +aimé[128]. + +[Note 128: Cela paraît encore une métaphore.] + +CHAPITRE VIII + +1. Que n'es-tu mon frère! que n'as-tu sucé les mamelles de ma mère! pour +que, en tout lieu où je te rencontre, je puisse te couvrir de baisers +sans que personne me regarde avec mépris. + +2. Je te prendrai par la main et je te conduirai dans la maison de ma +mère; j'écouterai tes leçons; je te préparerai pour breuvage un vin +délicieux, et le jus des grenades et autres fruits semblables que +j'exprimerai pour toi. + +3. Sa main gauche sous ma tête, il m'enlacera au-dessous des épaules de +son bras droit. + +4. Je vous en conjure, ô filles de Jérusalem, ne troublez pas son repos, +ne l'éveillez pas contre son gré. + +8e _Acte_ + +SALOMON + +5. Quelle est celle-ci qui s'avance du désert, éblouissante d'attraits, +s'appuyant sur son bien aimé?--Je t'ai éveillée sous un arbre fruitier: +Là ta mère a été fécondée, là elle t'a conçue. + +L'ÉPOUSE + +6. Mets-moi sur ton coeur comme un sceau (talisman), place-moi sur +ton bras comme une amulette, car l'amour est fort comme la mort et +la jalousie cruelle comme l'enfer; ses flambeaux sont les torches de +l'incendie (le feu et la flamme). + +7. Des torrents d'eau ne peuvent éteindre l'amour et la violence des +flots ne saurait le ruiner. Si un homme donne toute sa richesse au lieu +d'amour, c'est comme s'il ne donnait rien. + +8. Notre soeur est petite et n'a pas encore de seins. Que ferons-nous à +notre soeur lorsqu'on traitera pour elle? + +9. Si c'est un mur couronnons le de défenses (créneaux) en argent; si +c'est une porte, fermons la solidement avec des ais de cèdre étroitement +assemblés. + +10. Je suis un mur. Ma gorge est une tour. Je suis donc à ses yeux comme +ayant trouvé le repos. + +11. Salomon possède une vigne à Baal-Hamon; il y a préposé des hommes +qui la gardent et donnent chacun mille pièces d'argent pour ses fruits. + +12. Ma vigne à moi, c'est moi-même. Qu'il y ait mille pièces d'argent +pour toi et deux cents pour ceux qui gardent les fruits. + +13. Toi qui te repais dans les jardins, nos amis écoutent, fais-moi +entendre ta voix. + +14. Fuis, ô mon bien aimé! bondis comme la gazelle et le faon sur les +montagnes embaumées par les aromates[129]. + +[Note 129: Ce verset, le dernier, semble indiquer la fin brusque d'une +scène amoureuse.] + + + +DERNIÈRES RÉFLEXIONS + +Quelle simplicité! quelle sobriété! quelle noblesse d'expression! Et, +par comparaison avec le Govinda Gita, quelle chasteté dans les images +avec une passion plus vraie et plus forte! + +Ce n'est pas sans doute l'éblouissante splendeur de la toute puissante +nature de l'Inde immense; mais c'est la grande poésie de la mer et du +désert qui entourent la terre promise et des montagnes qui la dominent +ou accidentent son relief paré de la riche végétation des rives de la +Méditerranée, au moins dans les parties citées. + +C'est encore la vigueur de la nature animée, mélange de la force encore +indomptée et de la douceur pastorale. + +Le cantique lui emprunte des images tantôt suaves, tantôt sévères, +toujours frappantes. Il en emprunte aussi au caractère viril de la +population à la fois agricole et guerrière au temps des juges et des +Rois. L'esclavage était une exception. Sous l'autorité du père, les +membres des deux sexes de la famille, presque sur un pied d'égalité et +tous menant une vie pure, travaillaient ensemble à faire fructifier +l'héritage échu en partage à leurs pères. Ces traits ressortent dans la +mise en scène et dans les actes du poëme. + +Depuis le Cantique des Cantiques, l'envahissement des moeurs orientales, +grecques et romaines, et l'oppression constante de la nation à la suite +de malheurs inouïs, ont abaissé successivement de plus en plus le niveau +moral de la femme juive. La lettre a tué l'esprit et les rabbins ont +jeté ce cri patriotique: «Depuis la ruine du Temple, l'amour n'a plus de +saveur.» + +Selon eux, les aspirations naturelles de la femme juive se réduisent aux +deux satisfactions suivantes que leur assure la Loi: + +1° Le droit à la parure, pour qu'elle soit toujours séduisante. C'est +le principe des Brahmes.--Il est prescrit aux juives de s'habiller +magnifiquement le jour du sabbat. Aussi, dans tous les pays ou les juifs +ont conservé leur costume, voit-on, les jours de fête, leurs femmes +surchargées d'étoffes brodées d'or ou de couleurs éclatantes, de bijoux, +etc. + +2° Le droit conjugal--le mari se doit incessamment. C'est à peine si, +par exception, il peut faire une trêve de huit jours. La femme du peuple +peut l'empêcher de prendre la mer, d'aller à la guerre, de choisir tel +métier ou telle profession antipathique à l'amour conjugal, par exemple +celle de savant. A ce titre le docteur de la loi, par une immunité +unique, n'est obligé envers sa femme qu'une fois par mois (Voir A. +Castaing: Condition de la femme mariée chez les juifs au premier siècle +avant Jésus-Christ). + +Pour le précepte écrit à ce sujet, aussi bien que pour le Kama-shastra +il n'y a ni mystère ni oubli. Comme lui, il expose et dirige les choses +par compas et mesures. Il va plus loin, il marque les inconvénients des +méthodes vicieuses, les agréments des bons procédés. + +L'Erotologie hindoue est au moins égalée par le texte officiel de +l'Hébraïsme traditionnel. + +Excellente ménagère, bonne mère de famille, admise à la synagogue à +certains anniversaires, fêtes à la fois de la nation et des familles, +la femme juive se relève à mesure que l'esprit moderne pénètre et +réhabilite sa race. + +Depuis Salomon jusqu'à Esdras, sauf pendant des intervalles plus ou +moins longs et fréquents de retour au Dieu unique, un grand nombre +de Juifs pratiquèrent les cultes des divinités mâles et femelles de +l'Assyrie, d'Adonis et même de Priape. + +On lit au livre III des Rois, Chap. XV, 12 et 13. + +«Asa, arrière petit-fils de Salomon, fit mettre à mort les efféminés et +interdit à sa mère Mancha la présidence du culte de Priape et du bois +(Lucus) qu'elle lui avait consacré; il détruisit la grotte de ce dieu, +brisa son idole obscène et en jetta les cendres dans le torrent du +Cédron.» + +Le prophète Ezéchiel rend compte d'une vision où lui apparurent des +femmes qui pleuraient Adonis dans le temple de Jérusalem, des animaux +sacrés de l'Egypte figurés sur ses murs, et, devant le sanctuaire, des +Juifs sacrifiant par le feu leurs enfants sur l'autel de Moloch. + +Dans le livre IV nous voyons: + +1° Au chap. XVII qui concerne Israël. + +21. Après Salomon, les dix tribus d'Israël se séparèrent de la maison de +David (qui continua de régner à Jérusalem sur la tribu de Juda et les +lévites) et se donnèrent pour roi Jéroboam qui leur fit abjurer la loi +de Moïse. + +22. Israël persévéra dans ce péché, adorant les dieux étrangers et se +livrant à toutes les abominations (impudicités). + +24. Après la prise de Samarie leur capitale, le roi d'Assyrie emmena les +dix tribus dans la Médie et les remplaça par un certain nombre de ses +sujets de diverses provinces. Ceux-ci adorèrent à la fois leurs propres +dieux et celui des Juifs. + +2° Aux chap. XXI et XXIII qui concernent le royaume de Juda: + +XXI. Manassé adopta les idoles des nations, rétablit sur les hauts lieux +le culte qu'avait proscrit son père Ezéchias, consacra à Baal des autels +et des bois sacrés (lucos), affecta deux parties du temple de Jérusalem +à toute la milice du ciel (dieux Sidéraux des Chaldéens), sacrifia son +fils par le feu à Moloch, établit des oracles, des pythonesses, des +augures, etc. + +XXIII. Josias détruisit tout ce que Salomon et ses successeurs avaient +consacré au culte idolatrique; dans la maison du Seigneur il fit raser +les chambres des _efféminés_ et le bois sacré (lucus) où des femmes se +tenaient sous des abris à la disposition de ceux-ci. Il brûla le char et +les chevaux du soleil qu'on avait placés à l'entrée du temple. Il pollua +et ruina tout ce que Salomon avait élevé sur le mont de l'offense[(130)] +à Jérusalem en l'honneur d'Astaroth (d'où Astarté) idole de Sidon, de +Chamos (Kama) dieu de Moab et de Melchon Ammon.» + +[Note 130: (Mons offensionis). On avait ainsi nommé le lieu où Salomon +avait élevé des autels aux dieux des peuples voisins, sans doute pour +les concilier après les avoir assujettis. Ce fut un grand scandale pour +les Juifs.] + +A travers toutes les chutes et tous les scandales, les familles +sacerdotales de Jérusalem et les sectes zélatrices maintinrent toujours +vivace, au moins dans une élite, la foi dans le Seigneur avec une +constance invincible et une passion, dont Jérémie fût l'interprète +sublime dans ses lamentations et surtout dans le psaume CXXXVI. + +Nous qui, après Béranger, avons eu encore à pleurer sur la France, nous +ne pouvons nous empêcher d'être émus par son chant patriotique: + +1. Assis sur la rive du fleuve de Babylone, nous pleurions, nous +rappelant les souvenirs de Sion. + +2. Nous avons suspendu nos lyres aux saules que baignent ses eaux. + +3. Ceux qui nous emmenaient captifs voulurent connaître nos chants +sacrés. Chantez-nous, nous dirent-ils, un des hymnes de Sion. + +4. Comment pourrions-nous chanter le cantique du Seigneur sur la terre +étrangère? + +5. Plutôt que de t'oublier, ô Jérusalem, que j'oublie l'usage de ma main +droite! + +6. Que ma langue reste fixée à mon palais, si je cesse de me souvenir +de toi, si jamais tu cesses d'être pour moi la source de toute joie, ô +Jérusalem! + +7. N'oublie pas, Seigneur, les fils d'Edom qui, au jour suprême de +Jérusalem, criaient: Anéantissez, anéantissez-la jusqu'aux fondements. + +8. Et toi, misérable fille de Babylone: heureux qui te rendra les maux +que tu nous as faits, les coups que tu nous as portés! + +9. Heureux qui prendra tes enfants pour les écraser contre la pierre! + + _Reine du monde, ô France, ô ma patrie, + Relève enfin ton front cicatrisé._ + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + +INTRODUCTION + + Des règles concernant les moeurs dans les trois branches + principales de la race arienne: les Indiens, les Grecs et les Romains. + + Du naturalisme et de l'érotisme dans les religions et le culte de + l'Inde brahmanique. + + Du lingam, de l'Yoni, du lingam-yoni. + + Expansion du culte naturaliste en dehors de l'Inde et notamment dans + l'Asie-Mineure. + +AVANT-PROPOS + + LITTÉRATURE ÉROTIQUE DE L'INDE + SON ORIGINE ET SON RÔLE RELIGIEUX ET POLITIQUE + +LE KAMA-SOUTRA. PLAN DU LIVRE + + TITRE PREMIER + + PRÉLIMINAIRES DU KAMA-SOUTRA + + CHAPITRE I.--Invocation au Dharma, à l'Artha et au Kama. Des mérites + relatifs à ceux-ci. + Appendice au chapitre premier. + 1. Hymne à Kama. + 2. Invocations du poème de Lucrèce, de _l'Art d'aimer_ d'Ovide et de la + Callipédie. + + CHAPITRE II.--De la possession des soixante-quatre arts libéraux. + Appendice au chapitre II. + 1. Énumération des arts libéraux donnée par le Lalita-Vistara. + + 2. Quatre classes de femme. Leurs qualités distinctives, tableau. + CHAPITRE III.--De la possession des soixante-quatre talents de volupté + enseignés par le _Kama-Soutra_. + Appendice. + 1. Éducation sensuelle dans l'Inde. + 2. Sévère en Occident. + 3. Éducation selon Ovide. + + LA VIE ÉLÉGANTE.--LES DIVERSES SORTES D'UNIONS SEXUELLES, + L'AMOUR PERMIS ET L'AMOUR DÉFENDU + + CHAPITRE I.--La vie élégante ou d'un homme fortuné. + § 1. L'intérieur, les amis et la maîtresse. + Appendice au § 1. + 1º Barthriari, les amours d'un homme fortuné selon les saisons. + 2º Visite de Corine à Ovide; une nuit de Cinthie donnée à Properce. + § 2. Fêtes religieuses; réunions de société; promenades aux jardins et + aux bains publics. + Appendice au § 2. + 1. Dialogue ou conversation indienne composée de citations des poètes; + une citation de Pétrone. + 2. La jeune vierge; Catulle, l'Arioste, naïvetés gauloises. + + CHAPITRE II.--Différentes sortes d'unions sexuelles. + Appendice.--Deux notes dont une citation du P. Gury. + + CHAPITRE III.--De l'amour permis et de l'amour défendu. + Appendice.--1º Les veuves; 2º l'avortement dans l'Inde; à Rome, au + temps d'Ovide; 3º décence extérieure dans l'Inde. Nº 4. De + l'empêchement à l'union pour alliance dans l'Inde. + Doctrine de l'Église; le P. Gury. + + TITRE III + + DES CARESSES ET MIGNARDISES QUI PRÉCÈDENT OU ACCOMPAGNENT + L'UNION SEXUELLE. + + + CHAPITRE I.--Les baisers. Sept sortes de baisers et leur description. + Appendice.--1º Bathriari; 2º Ovide; 3º des attouchements permis et + défendus. Le P. Gury. + + CHAPITRE II.--Desembrassements ou étreintes, classification et + description. + + CHAPITRE III.--Pressions et frictions; marques avec les ongles, + égratignures. + Appendice.--1º Ovide, frictions: 2º danger des égratignures. + + CHAPITRE IV.--Des morsures. Classification des morsures; comment elles + doivent être faites et reçues. + Appendice: Ovide--Properce, livre III, élégie VIII. + + CHAPITRE V.--Des diverses manières de frapper, et des petits cris qui + répondent aux coups donnés. + Appendice.--1º Contenance des femmes dans les jeux amoureux; 2º Ovide, + coups; Tibulle, scène violente; 3º Properce, lutte des + filles de Sparte; Lucien: Lucius et Palestra. + + CHAPITRE VI.--Querelles entre amants. + Appendice.--Ovide, _Art d'aimer_, livre II. Properce, livre IV, élégie + VIII, l'Infidélité. + + CHAPITRE VII,--Goûts sexuels divers des femmes des différentes + contrées de l'Inde. + Appendice.--1º Quelques renseignements sur les femmes de l'Inde. + 2º Goûts sexuels des dames romaines sous les Césars. + 3º Ce qui en Europe plaît aux femmes, suivant leur + nationalité. + + TITRE IV + + DES DIFFÉRENTES MANIÈRES DE SE TENIR ET D'AGIR DANS L'UNION + SEXUELLE. + + CHAPITRE I.--Classification des hommes et des femmes d'après les + dimensions de leurs organes sexuels; l'intensité de leur + passion (génésique); la durée de l'acte sexuel. + Appendice.--1º Ovide et Martial; 2º Intensité de la passion; 3º Durée + de l'acte charnel; 4º Simultanéité des spasmes. + + CHAPITRE II.--Positions et attitudes diverses dans l'accomplissement + de l'acte sexuel qui favorisent la fécondation. + Appendice.--1º Ovide, _Art d'aimer_, livre III; 2º Théologiens; + 3º Médecins. + + CHAPITRE III.--Attitudes qui ont pour but unique la volupté. + Appendice.--1º De la sodomie imparfaite dans l'Inde, de de la sodomie + parfaite dans l'Inde, chez les Musulmans, en Grèce et à + Rome. 2º Catulle, extrait. 3º Tibulle, extrait. 4º + Juvénal, extrait. 5º Chez les Arabes, algériens. + + CHAPITRE IV--Rôle de l'homme dans l'union, actes divers.--Signes de la + satisfaction de la femme. + Appendice.--Plaisir de la femme dans l'union. + + CHAPITRE V.--Ce qui se passe quand la femme prend le rôle actif. + Appendice.--1º Pétrone, le vieillard Eumolpe. 2º Ovide, _l'Art + d'aimer_, livre III. + + CHAPITRE VI.--De l'Auparishtaka, ou de l'hyménée avec la bouche. + --Nomenclature des degrés divers. Des eunuques et autres + personnes qui sont les instrumente de cette union. + Amours Lesbiennes, opinions diverses des casuistes de + l'Inde. + Appendice.--1º Pratique ancienne et actuelle de l'Auparishtaka. + 2º Rôle des eunuques dans l'Inde. 3º Autre emploi. + + Note 4. Représentation de l'Auparishtaka et autres obscénités. Nº 5 + Martial. Note 6. Talents intimes de quelques hommes et de + quelques femmes. Nº 7 Docteur Garnier. + + TITRE V + + COMMENT, POUR L'ACTE SEXUEL, ON VIENT EN AIDE A LA NATURE + + + CHAPITRE I.--Attouchements.--Appendice.--1º Opinion des théologiens. + 2º Opinion des médecins, Ambroise Paré, Jules Guyot, + Gauthier. + + CHAPITRE II.--Les Apadravyas ou moyen d'augmenter et de diminuer les + organes sexuels. + Appendice.--1º Préparations astringentes pour les femmes. 2º Ennemis + de la virilité. 3º Onanisme mécanique. 4º Scènes + d'aphrodysie. Ovide, Properce, l'Arioste. + + CHAPITRE III.--Aphrodisiaques.--Appendice. 1º Ovide. 2º Les + aphrodisiaques actuels en Europe, chez les Chinois, chez + les Arabes. 3º Principales affections qui mettent en jeu + le système génital. + + CHAPITRE IV.--De l'embellissement artificiel. + Appendice.--1º Conseils d'Ovide aux belles. 2º Filtres et magie. + + TITRE VI + + DES DIVERSES SORTES DE MARIAGES + + CHAPITRE I.--Préceptes généraux conformes aux lois de Manou. + Appendice.--1º Hermaphrodisme. Nº 2. Causes d'empêchement au mariage + aux yeux de l'église. Nº 3º Croisements. Nº 4. + Anomalies sexuelles. + + CHAPITRE II.--Mode de mariage ordinaire entre gens honorables. + Appendice.--1º Conditions matrimoniales. 2º Fêtes du mariage chez les + Hindous. 3º Idem chez les Romains, Épithalame de + Catulle. + + CHAPITRE III.--La lune de miel. + Appendice.--1º Ovide. 2º Docteur Guyot. + + CHAPITRE IV.--Séduction d'une fille en vue du mariage; Moyens de + séduction; Signes du consentement de la jeune fille. + Appendice.--6º Les soeurs de lait. 7º La séduction autorisée par les + brahmanes. 8º Conseils d'Ovide pour la séduction. + + CHAPITRE V.--De la jeune fille qui faît la conquête d'un époux. + Appendice.--1º Chant des bayadères, entretien d'un homme et d'une + femme en route. 2º La jeune chinoise. + + CHAPITRE VI.--Formes du mariage. + Appendice.--Ce qui constitue le lien ou le sacrement d'après les + Brahmes et d'après l'église.... 145 + + TITRE VII + + LE HAREM ROYAL + + CHAPITRE I.--Rapports du roi avec ses épouses. + Appendice.--1º Devoirs que l'usage imposait au roi envers ses épouses. + 2º Les bayadères. + + CHAPITRE II.--Intrigues du roi. + Appendice.--1º Les amours du roi Agnivarna. 2º Luxe et débauche des + empereurs romains. + + CHAPITRE III.--Intrigues des femmes du harem. + Appendice. Description des bâtiments du harem d'Agra. + + TITRE VIII + + DEVOIRS DES ÉPOUSES + + CHAPITRE I.--Devoirs d'une femme quand elle est la seule épouse. + Appendice.--_Nos_ 1, 2, 3, 4 et 5. La femme d'après Manou, d'après + Hésiode (Mythe de Pandore). Situation actuelle de la + femme dans l'Inde. + Note 5. Sa situation chez les chrétiens. Devoir conjugal. + + CHAPITRE II.--Devoirs de l'épouse la plus âgée envers les épouses + jeunes de son mari. + + CHAPITRE III.--Devoirs de la plus jeune épouse. + + CHAPITRE IV.--Devoirs d'une veuve laissée vierge et remariée. + Appendice.--1º Veuves indiennes. 2º Properce, les Sultys en Orient. + + CHAPITRE V.--Devoirs d'une femme qui ne compte plus pour son mari. + + CHAPITRE VI.--De l'homme qui a plusieurs épouses. + Appendice.--1º Galanterie obligatoire; douceur envers les femmes. 2º + Travaux et Habillements des femmes. + + TITRE IX + + RAPPORTS AVEC LES FEMMES DES AUTRES + + CHAPITRE I.--Obstacles aux rapports avec une femme mariée. + Appendice.--1º L'érotomanie. 2º Juvénal. Conseils d'Ovide. 3º Dans + l'Inde: l'amitié exclut l'amour. + + CHAPITRE II.--Hommes heureux auprès des femmes. + + CHAPITRE III.--Femmes qui se donnent facilement. + Appendice.--1º Ovide. 2º Catulle. 3º Juvénal. 4º Pétrone, le + Satyricon. 5º Cruauté des dames romaines. 6º Ovide. + Juvénal. + + CHAPITRE IV.--Manière de faire la connaissance d'une femme que l'on + désire. + Appendice.--Conseils d'Ovide, Properce. + + CHAPITRE V.--Comment on reconnaît la disposition d'esprit d'une femme. + Appendice.--Ovide, _Art d'aimer_. + + CHAPITRE VI.--Conclusion au Titre IX. + Appendice.--Properce et éloges de Cynthie, plaintes contre elle. + + TITRE X + + COURTAGE D'AMOUR + + CHAPITRE I.--Des gens avec lesquels on peut se lier en vue de leur + utilité pour l'amour, bien qu'ils soient d'une condition + inférieure. + Appendice. + + TITRE XI + + CATÉCHISME DES COURTISANES. + + CHAPITRE I.--Des différentes classes de courtisanes. + Appendice.--Nº 1. Barthriari. Nº 2. Properce. Nº 3. La tour des + regrets. + + CHAPITRE II.--Des mobiles qui doivent les diriger. + Appendice.--Note 1. Ovide demande que les belles soient faciles aux + poètes.--Note 2. Tibulle conseille à Chloé d'accorder, à un + adolescent des faveurs gratuites.--Note 3. Les poètes. + --Note 4. Ne soyez point jaloux.--Note 9. Il les engage à + fuir les bellâtres. + + CHAPITRE III.--Différentes sortes de gains des courtisanes, emploi + qu'elles doivent en faire. + Appendice.--1º Dons aux Brahmes à faire par les courtisanes de premier + ordre. 2º Conseils d'une proxénète à la maîtresse d'Ovide + et réponse d'Ovide. 3º Les quatre maîtresses de Tibulle. + + CHAPITRE IV.--De la courtisane qui vit avec un homme comme son épouse. + Appendice.--Périclès et Aspasie. + + CHAPITRE V.--Manière de se faire donner beaucoup d'argent par l'amant, + de le congédier et de le reprendre. + Appendice.--Martial. Lucien. + + CHAPITRE VI.--Moyens de se débarrasser d'un amant. + Appendice.--1º Properce, la corruptrice Achantis. + + CHAPITRE VII.--De l'opportunité de reprendre un ancien amant. + Appendice.--Conseils d'Ovide. + + CHAPITRE VIII.--1º Profils et pertes des courtisanes. 2º Profits mêlés + de pertes. 3º Pertes en vue d'un profit futur. 4º + Pertes sèches. 5º Pertes en entraînant d'autres + pertes. 6º Doute sur le mérite religieux. + + CHAPITRE IX.--1º Établissement d'une fille de courtisane. 2º Un + courtisane marie sa fille pour un an quand elle + devient pubère. 3º Mariage des jeunes filles de la + domesticité. + + CONCLUSION + + LE MYSTICISME ÉROTIQUE DANS L'ANTIQUITÉ + + I.--L'Érotisme sacré chez les Hindous, les Grecs et les Sémites. + II.--Le Gita Govinda. + III.--La mort d'Adonis. + IV.--Le Cantique des Cantiques. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le Kama Soutra, by Vatsyayana + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14609 *** diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le Kama Soutra + Regles de l'amour de Vatsyayana (morale des brahmanes) + +Author: Vatsyayana + +Release Date: January 5, 2005 [EBook #14609] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE KAMA SOUTRA *** + + + + +Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothque nationale de France +(BnF/Gallica). + + + + + + + + THOLOGIE HINDOUE + + + LE + KAMA SOUTRA + + RGLES DE L'AMOUR + DE VATSYAYANA + (MORALE DES BRAHMANES) + + + + TRADUIT PAR E. LAMAIRESSE + + ANCIEN INGNIEUR EN CHEF + DES TABLISSEMENTS FRANAIS DANS L'INDE + Traducteur de la Morale du Divin Pariah + + + + + INTRODUCTION + +Les principes sur le juste et l'injuste sont les mmes en tout temps et +en tout lieu, ils constituent la morale absolue; mais les principes sur +les moeurs varient avec les ges et les pays. Depuis la promiscuit sans +limites des tribus sauvages jusqu' la prohibition absolue de l'oeuvre +de chair en dehors du mariage, que de degrs divers dans la libert +accorde aux rapports sexuels par l'opinion publique et par la loi +sociale et religieuse! A l'exception des Iraniens et des Juifs, toute +l'antiquit a considr l'acte charnel comme permis, toutes les fois +qu'il ne blesse pas le droit d'autrui, comme par exemple le commerce +avec une veuve ou toute autre femme compltement matresse de sa +personne. Toutefois la Chine, la Grce et Rome ont honor les vierges, +et l'Inde les asctes vous la continence titre de sacrifice. + +Au point de vue de la raison seule et d'une conscience goste, la +tolrance des Indiens et des paens parait naturelle et la rgle svre +des Iraniens semble dicte par l'intrt social ou politique; aussi +cette rgle n'a-t-elle t impose qu'au nom d'une rvlation par +Zoroastre et par Mose. + +De l deux grandes divisions entre les peuples sous le rapport des +moeurs; chez les uns la monogamie est obligatoire, chez les autres la +polygamie est permise sous toutes les formes qu'elle peut revtir, y +compris le concubinage et la fornication passagre. Dans l'antiquit on +doit, entre les peuples qui n'admettent pas de rvlation, distinguer +sous le rapport des moeurs: d'une part, les Ariahs de l'Inde chez +lesquels la religion et la superstition se mlent intimement et +activement tout ce qui concerne les moeurs, dans un intrt politique, +avec absence de gnie artistique; et d'autre part, les Ariahs +d'Occident, c'est--dire les Grecs et les Romains chez lesquels ce culte +a t seulement la manifestation extrieure des moeurs, sans direction +ni action marque sur elles, et o le gnie artistique a tout idalis +et tout domin. + +Ainsi le naturalisme des Brahmes, l'antiquit payenne et les principes +de l'Iran ou d'Isral, dont a hrit le Christianisme, forment trois +sujets d'tudes de moeurs rapprocher et faire ressortir par leurs +contrastes. La matire se trouve: pour le premier sujet, dans les +scholiastes et les potes du brahmanisme; pour le second, dans la +littrature classique, principalement dans les potes latins sous les +douze Csars; pour le troisime, dans les auteurs modernes sur les +moeurs, savants et thologiens. Ces auteurs sont universellement connus +et il suffira d'en citer quelques extraits. Mais il est ncessaire de +donner, dans cette introduction, d'abord des renseignements sommaires +sur les Iraniens, puis des dtails plus complets sur les Brahmes. + +LES IRANIENS.--Il parat tabli que le Mazdisme est postrieur au +XIXe sicle avant Jsus-Christ, poque o commence l're vdique, et +antrieure au VIIIe sicle avant Jsus-Christ; d'o l'on conclut +que l'auteur de l'Avesta a prcd la loi de Manou et n'a pu tre +contemporain de Pythagore comme l'affirment quelques historiens grecs. +Peut-tre d'ailleurs Zoroastre est-il un nom gnrique (comme l'ont +t probablement ceux de Manou et de Bouddha) qui dsigne une srie de +lgislateurs dont le dernier serait celui que Pythagore aurait connu +Babylone et Balk o il tenait cole. + +L'antique Iran tait l'est du grand dsert sal de Khaver, autrefois +mer intrieure; son centre tait Merv et Balk. Tout prs tait, sinon +le berceau de la race Aryenne, au moins sa dernire station, avant la +sparation de ses deux branches asiatiques. + +On s'accorde reconnatre dans Zoroastre un rformateur qui voulut +relever son pays succombant l'exploitation des Mages (magiciens) et +l'inertie, et le rgnrer par le travail, surtout agricole, et par le +dveloppement de la population fond sur le mariage, les bonnes moeurs +et les ides de puret. Voici ses deux prceptes essentiels que nous +retrouvons dans la loi de Mose: + +Eviter et purifier les souillures physiques et morales; avoir des moeurs +pures pour augmenter la population. Zoroastre recommande l'art de gurir +et proscrit la magie, son code n'est qu'une thrapeutique morale et +physique. + +Il peut, ainsi que quelques-uns le prtendent de Mose, avoir emprunt + l'gypte une grande partie de ses prceptes sur les souillures et les +purifications. + +Ce qui domine dans la morale de Zoroastre, c'est l'horreur du mensonge; +ce trait ne se trouve dans aucune des religions de l'Orient ni dans le +caractre d'aucune de ses races, sauf les Iraniens et les Bod (anciens +Scythes). + +Comme principe, il parat driver de la quasi-adoration de la lumire, +qui fait le fond du Mazdisme. On doit certainement aussi en faire +honneur la droiture et l'lvation de caractre de son fondateur. + +Les aspirations morales du Mazden, sa conception de la vie, du devoir +et de la destine humaine, sont exprimes dans la prire suivante: + +Je vous demanderai, Ozmuzd, les plaisirs, la puret, la saintet. +Accordez-moi une vie longue et bien remplie. Donnez aux hommes des +plaisirs purs et saints, qu'ils soient _toujours engendrant, toujours +dans les plaisirs_. + +Dfendez le sincre et le vridique contre le menteur et _versez la +lumire_. + +Aprs le mensonge, le plus grand des crimes, aux yeux de Zoroastre, est +le libertinage, tant sous la forme d'onanisme ou d'amour strile que +sous celle d'amour illgitime et dsordonn. + +La perte des germes fcondants est la plus grande faute aux yeux de la +socit et de Dieu. + +L'Iranien sans femme est dit _au dessous de tout_. + +Le pre dispose de sa fille et le frre de sa soeur. + +La jeune fille doit tre vierge. Le prtre dit au pre: Vous donnez +cette vierge pour la rjouissance de la terre et du ciel, pour tre +matresse de maison et gouverner un lieu. + +L'acte conjugal doit tre sanctifi par une prire: Je vous confie +cette semence, Sapondamad (la fille d'Ozmuzd). + +Chaque matin, le mari doit invoquer Oschen (qui donne abondamment les +germes). + +Si l'amant se drobe, la femme qu'il a rendue mre a le droit de le +tuer. + +L'infanticide et le concubinage sont punis de mort, mais la loi n'dicte +rien contre les femmes publiquement amoureuses, gaies et contentes, qui +se tiennent par les chemins et se nourrissent au hasard de ce qu'on leur +donne. Cette tolrance est une sorte de soupape ouverte aux passions +pour empcher le concubinage et l'adultre. + +Zoroastre recommande aussi l'accouplement des bestiaux. + +Il prescrit de traiter les chiens presque aussi bien que les hommes; +sera damn celui qui frappera une chienne mre. Dans tout l'Orient on ne +retrouve qu'au Thibet ce soin presque pieux pour les chiens. Outre les +prceptes sur le mariage et les souillures, il y a beaucoup d'autres +points de ressemblance entre l'Avesta et la Bible. M. Renan en a conclu +qu'il y a eu certainement un croisement entre le dveloppement iranien +et le dveloppement juif. M. de Bunsen a publi un livre pour dmontrer +que le Christianisme n'est autre chose que la doctrine de Zoroastre, +transmise par un certain nombre d'intermdiaires jusqu' saint Jean dont +l'vangile est, selon quelques uns, l'expression de la doctrine secrte +de Jsus, de sa mtaphysique. Il soutient que la formule je crois au +pre, au fils et l'esprit laquelle se rduisait, d'aprs M. Michel +Nicolas, le _Credo_ des premiers chrtiens, n'est pas juive, mais +qu'elle vient de Zoroastre. + +Il n'est point surprenant qu'un homme d'imagination identifie ainsi deux +doctrines qui se rapprochent beaucoup par leur puret. + +M. Emile Burnouf, de son ct, pense que ce _Credo_ tait aussi celui +des Ariahs dans l'Ariavarta, ce qui peut se concilier avec la thse de +Mr de Bunsen. + +Le mme auteur fait driver la symbolique chrtienne du culte primitif +des Ariahs. + +Ce sont l de brillants aperus plutt que des faits rigoureusement +acquis la science. Ce qui n'est point contest, c'est l'identit +presque parfaite des rgles sur les moeurs chez les Iraniens et chez les +juifs, et par suite chez les chrtiens. Pour qu'on en soit frapp, il +suffit de rappeler: + +1 Les prceptes du Dcalogue: VIe Tu ne forniqueras point; IXe Tu ne +dsireras pas la femme de ton prochain; ou bien le 6e commandement de +Dieu: L'oeuvre de chair tu ne feras, qu'en mariage seulement, et le 9e +Luxurieux point ne seras, de corps ni de consentement. + +2 La doctrine de l'Eglise sur l'Onanisme (Pre Gury, thologie morale). + +La pollution consiste rpandre sa semence sans avoir commerce avec +un autre; la pollution directe parfaitement volontaire est toujours un +pch mortel. + +Toute effusion de semence, faite de propos dlibr, si faible qu'elle +soit, est une pollution et par suite un pch mortel. + + +DE L'ONANISME EN PARTICULIER + +L'onanisme tire son nom d'Onam, second fils du patriarche Juda, qui +aprs la mort de son frre Her, fut forc, selon la coutume, d'pouser +sa soeur Thamar pour donner une postrit son frre. Mais, +s'approchant de l'pouse de son frre, il rpandait sa semence terre +pour que des enfants ne naquissent pas sous le nom de son frre. Aussi +le Seigneur le frappa parce qu'il faisait une chose abominable (Gense +XXXVIII, 9 et 10). + +922.--L'onanisme volontaire est toujours un pch mortel en tant que +contraire la nature; aussi il ne peut jamais tre permis aux poux, +parce que: + +1 Il est contraire la fin principale du mariage et tend en principe +l'extinction de la socit et par consquent renverse l'ordre naturel; + +2 Parce qu'il a t dfendu strictement par le lgislateur suprme et +crateur, comme il rsulte du texte prcit de la Gense. + + +L'INDE.--Dans l'Inde la morale se confond avec la religion, et la +religion avec les Brahmes. Ce sont trois termes qu'on ne peut sparer +dans un expos. Nous nous tendrons donc quelque peu sur les Brahmes. + +Les moeurs des Ariahs paraissent avoir t pures dans l'Aria-Varta, +berceau commun des Ariahs asiatiques, et dans le Septa Sindou leur +premire conqute dans l'Inde, entre la valle dlicieuse de Caboul et +la Serasvati. + +L'pouse tait une compagne aussi respecte que dvoue. + +Le culte tait priv, le pre de famille pouvait, mme sans le pote ou +barde de la tribu, consommer le sacrifice; mais bientt le pote imposa +sa prsence et il devint prtre. + +Dans le principe rien ne distinguait les prtres du corps des Ariahs ou +Vishas, pasteurs; ils taient, comme les autres membres de la tribu, +pasteurs, agriculteurs, guerriers, souvent les trois la fois. + +A la fin de la seconde priode vdique (la seconde srie des hymnes), le +sacerdoce s'tablit avec le culte public. + +On adore Indra soleil, qu'on agrandit pour en faire Vichnou soleil. + +Des hymnes font de Roudra un dieu en deux personnes. + +C'est le souffle impur lorsqu'il vient des marais sub-himmalayens, le +dieu purificateur quand il chasse l'air empest des bas-fonds et des +jungles. + +Quand la conqute embrasse tout le pays entre la Srasvati et la +Jumma, l'aristocratie guerrire se forme en mme temps que la caste +sacerdotale. + +Les Ariahs ont combattre les _Daysous noirs_ habitants des montagnes +et les _Daysous jaunes_ (sans doute de la race mongole) qui occupent les +plaines; ces derniers sont avancs dans la civilisation, combattent sur +des chars, ont des villes avec enceintes. Quand ils sont assujettis, les +Brahmes leur empruntent le culte des gnies qui tait leur religion. + +Dans la valle du Gange, les Ariahs se civilisent et se corrompent; les +Brahmes favorisent l'tablissement de petites monarchies pour tenir en +bride les guerriers (Kchattrias) et parmi les comptiteurs ils appuient +ceux qui les soutiennent. + +Quelques-uns sont guerriers et rois. + +Ils se font les gourous (directeurs de Conscience) et les pourohitas +(officiants) des rajahs. + +Pour acqurir un grand prestige, ils tablissent le noviciat des jeunes +Brahmes et l'asctisme des vieillards. + +Jouissant de la paix par la protection des Radjas (princes guerriers), +les Brahmes se divisent en deux camps; les uns n'admettent comme +efficaces pour le salut que la foi et la prire (la backti), les autres +proclament la souverainet de la boddhi ([Grec: sorich] des Grecs, la +connaissance). + +A la priode vdique succde la priode hroque, l'Inde des Kchattrias, +qui dure plusieurs sicles pendant lesquels les Ariahs s'emparent: +d'abord du cours infrieur du Gange, puis du reste de la pninsule. + +Pendant que les guerriers achvent la conqute, les trois classes se +distinguent et se sparent de plus en plus, les Brahmes s'emparent de +tous les pouvoirs civils et judiciaires. + +Les Brahmes et les Kchattrias se disputent le pouvoir; les premiers, +pour flatter la foule, adoptent ses superstitions et ses dieux, ils font +appel aux races non-aryennes et principalement aux peuplades guerrires + peine soumises; avec leur aide et celle de quelques rois qui se +dclarent pour eux, ils exterminent les Kchattrias dans le sud et ne +leur laissent ailleurs qu'un rle subordonn. + +Ils composent alors une srie d'ouvrages thologiques qui change la +religion et qui leur donne la possession exclusive de tout ce qui touche +au culte. Le couronnement de l'oeuvre est la loi de Manou qui consacre +leur suprmatie sur tous et en toute chose et achve l'abaissement +physique et moral des classes serviles voues, mme leurs propres +yeux, par la doctrine de la mtempsycose, une dchance irrmdiable. + +C'est ainsi que les Pariahs se croient eux-mmes infrieurs beaucoup +d'animaux. Par la peur, par la corruption, par le dogme de l'obissance +aveugle la coutume immuable, l'institution de Manou a vcu plus +qu'aucune autre et on ne saurait en prvoir la fin. Jamais et nulle part +on n'a pouss aussi loin que les Brahmes l'habilet thocratique pour +l'asservissement. + +Ce qui tait rest des Kchattrias et la caste entire des Vessiahs +(Vishas) supportaient avec impatience l'arrogance et les privilges +exorbitants des Brahmes. + +Les thosophes et les asctes, en dehors de leur caste, les combattaient +dans le champ de la spculation. + +Tous ces adversaires se runirent dans le Bouddhisme; il eut une telle +faveur que tout ce qui avait une certaine valeur morale entrait dans les +couvents bouddhiques: les Brahmes dlaisss et rduits leurs propres +ressources vcurent de leurs biens et des mtiers que Manou leur permet +en temps de dtresse. Mais ils n'abandonnrent point la partie. Tandis +que le clibat bouddhique dvorait les hautes castes qui leur taient +opposes et ne laissait rien pour le recrutement du corps religieux, +les brahmes se maintenaient par l'esprit de famille, et force de +persvrance, de talents, d'habilet et d'astuce, ils parvenaient +supprimer le bouddhisme. + +Par une srie de transformations, les Brahmes ont fait de la +divinisation de la vie et de la gnration, l'essence mme de la +religion. Aujourd'hui les Hindous se divisent en deux grandes +sectes:--les adorateurs de Siva, autrefois Roudra, qui portent au +bras gauche un anneau dans lequel est renferm le lingam-yoni, sorte +d'amulette figurant l'accouplement des organes des deux sexes, (verenda +utriusque sexus in actu copulationis),--et ceux de Vishnou qui portent +au front le Nahman. C'est une sorte de trident trac partir de +l'origine du nez. La ligne verticale du milieu est rouge et reprsente +le flux menstruel; les lignes droites latrales sont d'un gris cendr et +figurent la semence virile. + +En introduisant la sensualit dans tout ce qui touche la religion, les +Brahmes avaient eu deux objectifs. + +Arracher au Bouddhisme et captiver par des images de leur got grossier +les Hindous, surtout ceux de la caste servile incapables d'atteindre aux +dlicatesses du sentiment et de l'idal. C'tait avec la reprsentation +sculpturale des scnes mythologiques qui avait un certain mrite, non de +forme, mais de mouvement, le moyen le plus facile et peut-tre unique +de plaire aux yeux; c'tait aussi une concession aux cultes locaux +antrieurs la conqute, qui purent ainsi se continuer dans le sein du +Panthisme. + +Le second objectif des Brahmes, celui-l fondamental et non point +seulement une arme et un expdient de circonstance, nous est indiqu par +la prescription de Manou: chacun doit acquitter la dette des anctres +(avoir au moins un fils pour lui fermer les yeux). + +Le but tait d'empcher la diminution numrique et par suite +l'effacement de la race des Ariahs, aujourd'hui reprsente uniquement +par les Brahmes, et aussi de dvelopper la population servile dont +le travail tait la source principale de la richesse publique. Le +lgislateur pensait sans doute qu'il fallait exciter les passions chez +un peuple physiquement assez faible, d'un temprament lymphatique, +dispos l'anmie par l'insuffisance d'une alimentation exclusivement +vgtale et par l'accablement du climat. + +La religion naturaliste ou rotique de l'Inde a commenc par l'adoration +de Siva, confondu d'abord avec le ftiche du membre viril, le linga. +Le linga, qu'on rencontre partout dans l'Inde, sur les routes, aux +carrefours et places-publiques, dans les champs n'est point ce qu'tait +dans l'antiquit payenne le phallus, une image obscne et quelquefois un +objet d'art. Si on n'tait point averti, on le prendrait pour une borne +presque cylindrique, c'est--dire un peu plus large la base qu'au +sommet, laquelle se termine par une calotte sphrique fort aplatie et ne +prsentant aucune saillie sur le ft. Celui que j'ai rapport de l'Inde +avait une hauteur d'un mtre, un diamtre moyen de 0,25 0,30 m. et +reposait sur une base galement en granit d'un mtre et demi de ct, +clans laquelle tait creuse au pied du ft une sorte de rainure +circulaire reprsentant le pli du yoni (partie sexuelle de la femme) +figur par la base, ainsi que cela a lieu gnralement. + +Ainsi, mme aujourd'hui, aprs trente sicles peut-tre, le linga et +l'yoni ne sont point des images qui parlent aux sens, ce sont des corps +gomtriques servant de symboles, des ftiches. + +Comme il ne s'est trouv aucune trace de ftichisme chez les Ariahs +de l'poque vdique, ni aucun autre ftiche dans le culte brahmanique +postrieur, il faut penser que le linga est le ftiche probablement trs +ancien d'une race assujettie, peut-tre les Daysous noirs, et que les +Brahmes, pour s'attacher cette race, adoptrent Siva et le linga, +en confondant dessein Siva avec Roudra, le dieu vdique qui s'en +rapprochait le plus par ses attributs: Siva tait sans doute le dieu +national d'une partie notable de l'Inde avant la conqute Aryenne; car, +ds le commencement, il a reu la qualification d'Issouara, l'tre +suprme. + +Le linga n'avait point pntr dans la religion vdique, o il n'y a +point de culte du phallus. Stevenson et Lassen lui attribuent, avec +beaucoup de preuves l'appui de leur opinion, une origine dravidienne +(la langue dravinienne, aujourd'hui le tamoul, est en usage dans tout le +sud de la pninsule). + +Le linga apparat dans la religion des Brahmes en mme temps que le +Sivasme, et celui-ci s'y montre immdiatement aprs la priode des +hymnes; quelques morceaux du yagur-vda (vda du crmonial) supposent +un tat dj avanc de la religion sivaste. + +Le temple d'Issouara (Siva, tre suprme) Benars parat avoir t +trs ancien; il tait dans toute sa splendeur lors de la visite du +plerin chinois Fa-Hien. + +Encore aujourd'hui, c'est le sivasme qui domine Benars, la ville +sainte et savante par excellence. + +Plusieurs passages du Mahabarata ont trait au culte de Siva et du +linga; les popes, bien que Vichnouistes, supposent une prpondrance +antrieure du culte de Mahadva (le grand dieu, Siva, l'tre existant +par lui-mme). + +Dans les premires lgendes bouddhistes, le Lalita-Vistara, par exemple, +Siva vient immdiatement aprs Brahma et akra (Indra). On sait qu'il +y a toujours eu grande sympathie et nombreux rapprochements entre le +bouddhisme et le sivasme, sans doute parce que ce dernier tait trs +rationnaliste et presque monothiste, tandis que le vishnouvisme +reprsentait le panthisme et l'idoltrie. Le sivasme est rest +longtemps la religion professionnelle des Brahmes lettrs. + +Il y a maintenant dans le sud de l'Inde une secte spiritualiste qui +prtend professer le sivasme primitif. Elle a eu pour interprte +Senathi Radja dans son livre: le sivasme dans l'Inde mridionale. + +Le sivasme, dit l'auteur, parat tre la plus ancienne des religions; +l'ancienne littrature dravidienne est entirement sivaste. Agastia est +le premier sage qui a enseign le monothisme sivaste, bien avant les +six systmes de philosophie hindoue, en le fondant la fois sur les +Vedas et sur les Agamas, crits qui n'ont jamais t traduits dans +aucune langue europenne. Voici le rsum de la doctrine monothiste: + +Tout est compris dans les trois termes: Dieu, l'me, la matire. + +Issouara ou Siva ou Dieu est la cause efficiente de l'univers, son +crateur et sa providence. + +Siva est immuable, omnipotent, omniscient et misricordieux, il remplit +l'univers et pourtant il en diffre. + +Il est en union intime avec l'me humaine immortelle, mais il se +distingue des mes individuelles qui sont infrieures d'un degr +son essence. Son union avec une me devient manifeste quand celle-ci +s'affranchit du joug des sens, ce qu'elle ne peut faire sans la grce +dont Siva est le dispensateur. + +La matire est ternelle et passive, c'est Siva qui la meut; il est +l'poux de la nature entire qu'il fconde par son action universelle. + +Il n'y a qu'un dieu, ceux qui disent qu'il y a plusieurs dieux seront +vous au feu infernal. + +La rvlation de Dieu est une, la destine finale est une, la voie +morale pour l'humanit tout entire est une. + +De l vient sans doute le renseignement suivant, donn par l'abb +Dubois: chaque Brahmane dirait son fils au moment de l'initiation: +Souviens-toi qu'il n'y a qu'un seul Dieu; mais c'est un dogme qu'il ne +faut point rvler parce qu'il ne serait point compris. + +Siva est le dieu de l'Inde qui a le plus de sanctuaires et le linga est +le symbole le plus rpandu. On le trouve profusion au Cambodge o, +tous les ans, la fte du renouveau, on promne dans les rues en +procession un immense linga creux dans lequel se tient un jeune garon +qui en forme la tte panouie. + +Chose curieuse! Le linga est la matire d'un ex-voto trs commun pour +les asctes au Cambodge. Voici, un peu abrge, la ddicace d'un linga +par l'un d'eux (_Journal de la Socit asiatique_). + +Om, adoration Siva. + +1.--2.--3.--Formules prliminaires d'adoration Siva. + +4. Le linga rig par l'ascte Djana-Priga dans le temps de l're aka +exprime par le chiffre 6, les nuages 7 et les ouvertures du corps +9, soit le nombre 976; respectez-le, habitants des cavernes (ermites +asctes) vous la mditation de Siva qui a rsid en lui. + +5. Rfugi auprs de tous ceux qui ont pour occupation la science du +matre des matres du monde (Siva), il l'a donn (le linga) tous pour +protger le sattra (le soma offert en sacrifice comme symbole de la +semence divine de Siva) de ces asctes aux mrites excellents, l'ayant +tir des entrailles de son corps. + +6. C'est le Seigneur en personne (le linga est Siva lui-mme), se +disaient tous ceux qui ont des mrites excellents (les asctes). Aussi +vourent-ils une affection ternelle ce yoghi aspirant la dlivrance +(celui qui avait donn le linga). + +7. Pour lui, abattus par des haches telles que celles de Matri, et +prcipits dans cet ocan qu'on appelle la qualit de bont (la qualit +de bont embrassait tout ce qui est excellent et saint), _les arbres +qu'on appelle les six ennemis_ (les six sens) ne porteront plus aucun +fruit. + +8. Sorti d'une race pure, il a accompli les oeuvres viriles qu'il avait + accomplir. Et maintenant, son me purifie a en partage la batitude +suprme (mme avant la mort dans sa retraite, etc.). + +9. On voit par cette ddicace que le voeu ou la conscration d'un linga +tait un acte d'austrit et que le linga, comme Siva, avait un culte +plutt svre qu'aimable. + +Le culte de Priape, en Grce, parat avoir eu peu prs le mme +caractre. C'tait une divinit rurale dont le dlicieux roman de +Daphnis et Chlo nous donne une ide respectable et sympathique, +nullement licencieuse. Ce caractre parat avoir chang Rome par +l'effet du progrs de l'rotisme dans toutes les religions de l'Inde. +D'aprs Richard Payne, auteur du _Culte de Priape_, Priape y avait un +temple, des prtres, des oies sacres. On lui amenait pour victimes de +belles filles qui venaient de perdre leur virginit. + +La haute antiquit du culte du linga dans l'Inde et la certitude +aujourd'hui acquise d'une expansion ou ruption de l'hindouisme vers +l'Occident, antrieur aux sept sages de la Grce, rendent trs probable +l'opinion que c'est de l'Inde qu'est venu le culte phallique; d'abord +associ sans doute celui des divinits assyriennes et phniciennes +dont l'une a pu reprsenter Siva, il s'tablit ensuite avec clat dans +l'le de Chypre qui lui fut consacre tout entire. Il passa de l dans +l'Asie Mineure, en Grce et en Italie. + +Rien de surprenant que, dans ces contres o l'art tait tout, le linga, +encore ftiche Paphos, se soit transform en une image que les ides +des anciens sur les nudits, absolument diffrentes des ntres, ne +faisaient point considrer comme obscne et que la sculpture s'effort +de rendre aussi belle et aussi gracieuse qu'aucune autre partie du corps +humain. C'est ce que l'on voit dans la statue de l'Hercule phallophore +qui porte une corne d'abondance remplie de phallus, et dans un grand +nombre de cames antiques. Sans doute on mit beaucoup de lingas ou +priapes pour servir de dlimitation ou de repre dans les champs et les +jardins. De l l'origine du dieu champtre Priape. C'est la prdominance +primitive de l'nergie mle qui se continua dans la Grce, tandis que, +peu peu, dans l'Inde, l'nergie femelle prenait le dessus. Chez les +potes anciens jusqu' Lucrce, Vnus est la desse de la beaut, de +la volupt, des amours faciles, des jeux et des ris plutt que de la +fcondit. Junon avait pour les pouses ce dernier caractre plus +peut-tre que Vnus; et une autre desse, Lucine, prsidait aux +accouchements. Ce fut probablement par l'effet de la pntration des +ides indiennes transformes, au sujet des nergies femelles, et +peut-tre aussi par un progrs naturel, que les potes philosophes tels +que Lucrce clbrrent Vnus comme la _mre universelle: Venus omnium +parens_. + +Le culte de Vnus dans l'le de Chypre runit beaucoup de traits du +culte naturaliste de l'Inde la prostitution sacre des religions +assyriennes et phniciennes, le tout relev par l'arc grec. + +Le temple de Paphos dessinait un rectangle (forme des temples indiens et +grecs) de dix-huit mtres de longueur sur neuf mtres de largeur. Sous +le pristyle, un phallus d'un mtre de hauteur, rig sur un pidestal, +annonait l'objet du culte. Au milieu du temple se dressait un cne d'un +mtre de hauteur (forme du linga), symbole de l'organe gnrateur. + +Tout autour du cne taient ranges de nombreuses desses dans des +poses appropries au culte du temple (comme les gopies autour du dieu +Krishna). + +La statue de la desse place dans le sanctuaire a l'index de la main +droite dirig vers le pubis (Latchoumy, la desse de la fcondit, +figure dans les bas-reliefs des pagodes avec un doigt plac +immdiatement au-dessous du pubis). + +Le bras gauche s'arrondit la hauteur de la poitrine et l'index de la +main gauche est dirig vers le mamelon du sein droit; on se demande si +c'est un appel la volupt ou l'indication de l'allaitement. + +Cette statue, oeuvre admirable de Praxitle, est surtout gracieuse et +dlicate; c'est la volupt idalise (voir ce sujet le chapitre des +amours de Lucien). + +L'aphrodite phnicienne est au contraire un type raliste; elle a les +formes massives, les flancs larges et robustes, la poitrine rebondie, +les hanches et le bassin largement dvelopps; tout en elle respire la +luxure. + +A l'entre de tous les temples naturalistes de Chypre, de la Phnicie, +se dressent des colonnes de formes diverses, symboles de l'organe mle. +Il y avait toujours deux de ces symboles, colonnes ou oblisques, devant +les temples construits par les Phniciens, y compris celui de Jrusalem. + +Des rudits attribuent cette origine, comme emprunt fait au temple de +Jrusalem, aux deux tours ou flches de nos cathdrales gothiques; +l'auteur du _Gnie du christianisme_ ne s'en doutait gure! Et cependant +les menhirs de la Basse-Bretagne, tout fait semblables ceux d'une +grande rgion du Dcan, paraissent avoir appartenu au mme culte +naturaliste[1]. + +Remarquons que les Sivastes et les Phniciens, ceux-ci comme Smites, +avaient, outre les mmes symboles, les mmes croyances monothistes. + +Ce qu'on adorait Paphos et dans les autres temples naturalistes, +c'tait la volupt souveraine par l'union des sexes, l'amour universel +dans le monde, la force productrice chez les tres anims. + +[Note 1: Mgr Laounan.--Les monuments celtiques sont trs communs dans +l'Inde; dans les plaines rocheuses qui s'tendent parmi les massifs des +gates orientales jusqu' la Nerbudda et aux monts Vindhyas, on rencontre + chaque pas pour ainsi dire des constructions identiques celles qui +existent au nord et l'ouest de l'Europe. D'aprs la tradition locale +ou l'opinion des habitants intelligents, les menhirs reprsentent le +linga. Les tymologies appuient cette opinion.] + +Dans les ftes d'Adonis dont la lgende est un mythe solaire, on +clbrait le retour du soleil et de l'amour universel par des transports +de joie, des chants et des danses orgiaques (comme dans le culte de +Krishna, incarnation de Vishnou-Soleil). + +Alors avaient lieu les prostitutions sacres considres comme des +sacrifices (elles ont de l'analogie avec les Sakty pudja, sacrifices de +la Sackty, que nous verrons plus loin s'tablir dans le Sivasme). + +Sous de lgers berceaux de myrthe et de laurier, sous des tentes +enguirlandes de fleurs, se tenaient les Hriodules, prtresses de la +desse, jeunes et belles esclaves grecques ou syriennes; elles taient +couvertes de bijoux, vtues de riches toffes, coiffes d'une mitre +enrichie de pierreries, de laquelle s'chappaient les longues tresses +de leurs noires chevelures entremles de guirlandes de fleurs dans +lesquelles se jouait une charpe carlate. Sur leurs poitrines aux +seins fermes et arrondis, que protgeait une gaze lgre, pendaient +des colliers d'or, d'ambre et de perles ou de verre chatoyant, comme +insignes de leur office religieux; elles tenaient la main un rameau de +myrthe et la colombe, l'oiseau de Vnus. + +Ainsi pares, elles attendaient souriantes et toujours prtes clbrer +le doux sacrifice en l'honneur de la desse avec tous ceux qui les en +priaient. + +Partout o domine le culte du Linga ou de ses quivalents, on est oblig +de voir une manation du Sivasme primitif, divinisation du pouvoir +rnovateur, avec un rle secondaire pour la desse de la beaut (dans +l'Inde, Parvati, la femme de Siva). + +Dans cette priode recule, Siva est la cause efficiente qui, par son +nergie ou sa sakti comme instrument, produit ou dtruit le monde qui +a pour matrice la prakrite ou la matire universelle (voir, pour la +dfinition de la prakriti, le sankya comment par M. Barthlemy de +Saint-Hilaire). La sakty d'un dieu forme avec lui un seul tre double +face. Peu peu, par la prdominance de la sakty, le rle de l'lment +mle diminua, puis s'effaa, mais ce fut assez tard. La prdominance de +la sakty de Siva ne s'affirme que dans les derniers Pouranas et dans la +littrature des Tantras qui commence au IVe sicle de notre re. + +Le culte des saktis, tel qu'il est dcrit dans les _Tantras_, forme une +religion part, celle des Saktas, qui se divise en plusieurs branches +et qui a sa mythologie spciale. La divinit dominante est Mahadeva +(Siva). Selon le Vayou Pourana, non-seulement Siva avait une double +nature mle et femelle, mais sa nature femelle se divisa en deux +moitis, l'une blanche et l'autre noire, cette dernire sans doute +imagine pour la satisfaction des castes des Soudras (noirs). A la +nature blanche, ou qualit de bont, on rattacha les Saktys ou desses +bienfaisantes, telles que Latchoumy, Seravasti, pouses de Vischnou et +de Brahma; la nature noire Dourga, Candi, Cananda, toutes les saktys +ou desses redoutes. Mahadvi ou la sakty de Siva, qu'on suppose une +transformation de Maya, le principe fminin des Vedas, se dveloppa dans +une infinit de manifestations ou de personnifications de toutes les +forces physiques, physiologiques, morales et intellectuelles, qui eurent +chacune leurs dvots et leur culte. Comme plusieurs de ces desses +sont notoirement des divinits aborignes, il est vraisemblable que +l'ensemble fut constitu par le groupement des divinits femelles des +cultes aborignes pour former une sorte de polythisme fminin que les +Brahmes acceptrent comme une religion populaire en y introduisant au +dernier degr les femmes mortelles, depuis les Brahmines. + +Pour creuser une sparation plus profonde entre le Bouddhisme et la +religion populaire, les Brahmes avaient dvelopp jusqu' la fausser +la Bakti, l'ancienne doctrine du salut par la foi et la dvotion ou +la grce, oppose celle du salut par la boddhi (la connaissance), +doctrine de l'ancienne thsophie, du sankia, du bouddhisme et de +l'orthodoxie brahmanique moderne formule par Canara, le rsurrecteur +du Brahmanisme presque tu par le Bouddhisme. La backti s'adresse, +dans chaque secte, la manifestation du dieu la plus rapproche, par +exemple, chez les Vichnouvistes, non Vishnou, mais Krishna, le dieu +fait homme; il y rpond par sa grce. La dvotion au dieu de la secte +supplait tout, la morale, aux oeuvres, l'asctisme, la +contemplation. Cette doctrine est pleinement dveloppe dans le chant +du _Bien Heureux_ et systmatise par Sandilya dans ses _Sutras de +la Bakti_, d'o Nagardjuna les a introduits dans le grand vhicule +bouddhiste. Par elle la religion, jusque-l drobe aux masses dans son +essence, devient un fait de sentiment que le sensualisme hindou change +bien vite en un fait de passion. + +En resserrant la dvotion sectaire sur une divinit trs prcise, la +bakti a pouss l'idoltrie; elle a confondu d'abord le dieu avec son +image, puis distingu entre les sanctuaires d'un mme dieu. De l une +subdivision l'infini des sectes et des cultes. + +La Bakti embrasse tout le vichnouvisme et une partie seulement du +sivasme. + +Les bakta ou sectateurs de la Bakti se divisrent en: _main droite_, qui +s'en tient aux Pouranas et la dvotion pour leurs dieux et desses +mythologiques (les Pouranas sont la mythologie populaire recueillie +officiellement par les Brahmes), et _main gauche_, qui fait du Kaulo +Upanishad et des Tantras une sorte de veda particulier, adressant +de prfrence sa dvotion aux nergies et divinits femelles et +principalement l'union des sexes et aux pouvoirs magiques. Les Tantras +sont des livres d'rotisme et de magie. + +Les rites de la main gauche unissent les deux sexes en supprimant toute +distinction de caste. Dans des runions qui ne sont point publiques, les +affilis, gorgs de viandes et de spiritueux, adorent la sakti sous la +forme d'une femme, le plus souvent celle de l'un d'eux; elle est place +toute nue sur une sorte de pidestal et un initi consomme le sacrifice +par l'acte charnel. La crmonie se termine par l'accouplement gnral +de tous, chaque couple reprsentant Siva et sa Sakty et devenant +identique avec eux. C'est absorb dans la pense de la divinit et sans +chercher la satisfaction des sens que le fidle doit accomplir ces +actes. Les catchismes qui enseignent ces pratiques sont remplis de +hautes thories morales et mme d'asctisme, mais en ralit, les +membres de ces runions ne sont que des libertins hypocrites. On prtend +que beaucoup de brahmes en font secrtement partie bien que publiquement +ils affectent de les blmer, parce que toutes ces pratiques sont +contraires aux rgles sur les castes et les souillures. + +Ce fait n'est qu'une application particulire de la politique gnrale +des Brahmes qui partout ont flatt les passions et sem la corruption, +pour dtacher du bouddhisme les populations qu'il avait d'abord +conquises. + +C'est dans cette mme pense qu'ils ont constitu la grande secte +essentiellement panthiste de Vichnou, et principalement le culte de +Krichna. Bien mieux encore que le Sivasme, le Vischnouvisme, par sa +thorie des incarnations et de l'action continue de Vischnou pour la +conversion du monde et par la divination de la vie dans toutes ses +manifestations, se prtait l'adoption de toutes les divinits, de tous +les cultes, de toutes les superstitions aborignes. Actuellement l'Inde +compte plus de 20,000 dieux, la plupart anciennes divinits locales qui +sont adores par les vishnouvistes, en mme temps que Vichnou dans ses +principales incarnations de Rama et de Krischna et dans ses attributs +essentiels de dieu soleil, tel que le conoivent une grande partie des +Hindous, surtout les plus instruits. + +Krishna fut un prince, ou chef indigne (le mot krishna veut dire noir), +guerrier habile et heureux, qui rendit aux Brahmes des services signals +dans le cours de leurs luttes contre les Kchattrias, et dont les +premiers, en rcompense, firent une incarnation de Vichnou. Son culte +et ses lgendes, notamment celles de ses amours avec Radha, furent, ds +l'origine, trs licencieux, et Krishna fut sans doute tout d'abord le +dieu du plaisir. Le _Lalita-Vistara_ (vie potique de Bouddha) confond +Krishna avec Marah, le tentateur, le dieu de la concupiscence. Pour les +besoins de leur lutte contre le bouddhisme, les Brahmes relevrent le +culte de Krishna, fort got du sensualisme hindou; ils lui laissrent +probablement toute la licence de ses pratiques pour le bas peuple, mais +en mme temps ils s'efforcrent de l'entourer aux yeux des classes +leves d'une aurole de mysticisme. Krishna s'lve une grande +hauteur de philosophie religieuse dans le chant du _Bien Heureux_; soit +rencontre fortuite, soit emprunt du philosophe grec, la thorie des +divinits secondaires, ministres du dieu principal, est la mme dans +Platon et dans le pote hindou. On a comment les amours de Krishna avec +Rhada, comme une allgorie figurant le commerce de l'me avec Dieu. +Mais, de mme que nous l'avons vu tout l'heure pour les Tantras et +les catchismes de la Sakty, il faut penser que ce prtendu amour divin +n'existait que pour des asctes, et que, au fond, c'tait pour les +Brahmes une manire de couvrir d'une apparence de pit l'rotisme du +culte. + +A mesure que la Bakti s'accentue dans le vichnouvisme et que les mrites +de la dvotion sont de plus en plus considrs comme dispensant de +tous les autres, la religion de Krishna plonge de plus en plus dans +l'rotisme et fait parler davantage l'amour divin le langage de la +passion. Cette tendance se montre avec un clat incomparable dans le +Baghavata pourana et avec plus d'intensit encore dans les remaniements +populaires de cet ouvrage rpandus dans toute l'Inde, notamment dans le +Premsagar Indi (l'Ocan d'amour). + +Le Baghavata Pourana donne des descriptions trs lascives des amours de +Krishna avec les gopies (bergres). + +Le pome lyrique de _Gita Govinda_ (le Chant du ptre, Krishna) rappelle +le Cantique des Cantiques et Lassen ne l'a traduit qu'en latin. Il +n'a t dpass en verve rotique que par l'ode Priape de Piron. +L'rotisme a infect tous le vichnouvisme; M. Thodore Pavie a vu +Ceylan des scnes rpugnantes jusqu'au dgot. Dans la province de +Bombay et au Bengale, les dvots de Krishna, surtout dans les campagnes, +ont des runions de nuit o, en imitation des jeux de Krishna et des +Gopies, ils s'exaltent en commun jusqu' un paroxysme frntique et une +licence sans bornes. + +Krishna est le vritable dieu de l'amour pour les Hindous. Quant au dieu +Kama, le Cupidon indien, c'est videmment un emprunt fait aux Grecs. Le +mot Kama signifie le plaisir charnel et il est employ dans ce sens par +les plus anciens auteurs, en mme temps que le Darma (devoir religieux) +et I'Artha (la science de la richesse). Ces trois mots forment la +trilogie hindoue des mobiles de nos actions. Comme les Hindous sont fort +imitateurs, ils ont adopt le Cupidon des Grecs, aprs l'tablissement +de ceux-ci dans une partie du Punjab, et lui ont donn le nom dj +bien ancien de Kama. Il figure seulement dans une lgende sans doute +relativement rcente des Pouranas[2]. + +[Note 2: Le baron d'Ekstein dit: Les Ariabs ont emprunt aux Cephens, +leurs prdcesseurs dans l'Inde, le dieu Kama, _pareil l'Eros des +Grecs_; ils l'ont embelli, _bien qu'il n'appartienne pas dans son +principe leur pense cosmologique et ils l'ont _postrieurement_ +reproduit dans le Vda comme il est dcrit par Hosunt.] + +Les bayadres ne sont pas, comme on pourrait le croire, consacres au +dieu Kama; elles sont les pouses de Soubramaniar, le dieu de la guerre. + +Aprs avoir reu du paganisme Cupidon, sous le nom de Kama, l'Inde, +son tour, semble lui avoir donn, comme imitation ou importation de ses +pratiques de plus en plus corrompues, surtout de celles des saktis de +la main gauche, le culte de plus en plus corrompu de Priape, dont le +chevalier Richard Payne nous a donn une histoire. En voici quelques +traits essentiels. + +Avant la clbration d'un mariage, on plaait la fiance sur la statue +du dieu, le phallus, pour qu'elle ft rendue fconde par le principe +divin. Dans un pome ancien sur Priape (_Priapi Carmen_) on voit une +dame prsentant au dieu les peintures d'lphantis et lui demandant +gravement de jouir des plaisirs auxquels il prside, dans toutes les +attitudes dcrites par ce trait. + +Lorsqu'une femme avait rempli le rle de victime dans le sacrifice + Priape, elle exprimait sa gratitude par des prsents dposs sur +l'autel, des phallus en nombre gal celui des officiants du sacrifice. +Quelquefois ce nombre tait grand et prouvait que la victime n'avait pas +t nglige. + +Ces sacrifices se faisaient dans des ftes de nuit, aussi bien que tous +ceux offerts aux divinits qui prsidaient la gnration. Les dvots + ces divinits s'enfermaient dans les temples et y vivaient dans la +promiscuit. Il y avait aussi des inities dont Ptrone a peint les +moeurs dans quelques pages que nous avons rsumes. + +A Corinthe et Ereix, ville de Sicile, il y avait des temples consacrs + la prostitution. + +Selon l'rudit Larcher, Vnus tait la desse qui possdait le plus +grand nombre de temples dans les deux Grces; on en comptait une +centaine. Plusieurs villes de la Grce, mais surtout Athnes et +Corinthe, clbraient ses ftes avec un nombre de belles femmes qu'on ne +pourrait runir aujourd'hui. Elle tait encore plus en honneur Rome +dont elle tait considre comme la mre. Jamais peuple ne porta +la sensualit plus loin que les Romains; hommes et femmes de toute +condition et de tout rang se livraient avec fureur tous les +dbordements. + +LITTRATURE ROTIQUE DE L'INDE.--SON RLE RELIGIEUX ET POLITIQUE.--LE +KAMA-SOUTRA OU L'ART D'AIMER DE VATSYAYANA.--PLAN DE CET OUVRAGE. + +Nous avons vu les Brahmes introduire l'rotisme le plus raliste dans +le culte, dans la religion et dans les livres qui en font partie +intgrante, comme les Pouranas, les Tantras, les catchismes des Saktis, +etc. Ils s'en taient servi, bien avant la venue de Bouddha, pour +captiver les populations sujettes et les rallier leur cause dans +leurs luttes contre les Kchattrias. Le bouddhisme conquit l'Inde si +compltement que les Brahmes presque partout furent dlaisss; la +plupart durent, pour vivre, recourir tous les mtiers que Manou leur +permet _dans les temps de dtresse_. Mais ils avaient la persistance +et l'habilet des aristocraties hrditaires. Gens essentiellement +pratiques et aptes aux affaires, juristes, financiers, administrateurs, +diplomates, au besoin soldats et gnraux, dialecticiens vigoureux, +subtils, polmistes sans scrupules, potes lgants, ingnieux et +quelquefois pleins d'clat et de gnie, ils se rendirent indispensables +aux princes et aux grands par les services qu'eux seuls savaient leur +rendre, et gagnrent leur faveur par l'agrment de leur esprit et de +leurs talents et par la souplesse de leur caractre. En mme temps +qu'ils dveloppaient dans les masses le vichnouvisme ou plutt la +religion de Krishna que le Bouddha avait condamne, ils produisaient +beaucoup d'oeuvres remarquables. Ils ennoblissaient par de grandes +popes et popularisaient par des lgendes crites les dieux et les +hros. Rests les seuls hritiers du genre Aryen dans l'Inde et +possdant dans la langue sanscrite un admirable instrument pour la +posie et la philosophie[3], ils renouvelrent tout: hymnes, pomes +piques, systmes thosophiques, codes de lois. Ce fut une vritable +renaissance. Des rois, amis de l'ancienne littrature, tinrent leur +cour des Acadmies de potes aimables et de beaux esprits qu'ils +payaient fort cher. On y improvisait des vers et jusqu' des madrigaux +et des pigrammes. Parmi ces potes, on cite Kalidaa, l'auteur du drame +si admir de _akountala_. Commenc avant l're chrtienne, ce mouvement +littraire se continua jusqu' la conqute musulmane. Cette littrature +des Brahmes plaisait beaucoup plus que la soporifique et nuageuse +mtaphysique des Bouddhistes. La faveur des princes les aidait craser +leurs adversaires. Ils achevrent de se la concilier en ayant pour leur +usage et pour celui de ce qu'on appellerait aujourd'hui la haute socit +et la bonne compagnie et pour eux-mmes, en ce qui concerne les plaisirs +charnels, une morale des plus faciles. Les rgles ont t traces par +Vatsyayana dans le _Kama-Soutra_ ou trait de l'amour (art d'aimer), qui +est considr comme le chef-d'oeuvre et le code sur la Matire. + +[Note 3: Ce mouvement extraordinaire suivit de prs l'invention et +l'adoption de l'criture sanscrite qui servirent la fois au Bouddhisme +et la renaissance brahmanique, de mme que la dcouverte de +l'imprimerie favorisa le dveloppement de le Rforme et de la +Renaissance.] + +Ce livre doit tre rattach la renaissance brahmanique; il a t crit +pendant la lutte entre les brahmes et les bouddhistes, puisqu'il dfend +aux pouses de frquenter les _mendiantes bouddhistes_ (on sait que les +religieuses bouddhistes taient mendiantes). + +L'Inde a plusieurs autres livres rotiques fort rpandus, la plupart +postrieurs au _Kama-Soutra._ On se procure facilement les suivants, +crits en sanscrit: + +1 Le _Ratira hasya_, ou les Secrets de l'Amour, par le pote Koka. Il a +t traduit dans tous les dialectes de l'Inde et est fort rpandu +sous le nom de _Koka-Shastra_; il se compose de 800 vers, formant dix +chapitres appels Pachivdas. Il parat postrieur au _Kama-Soutra_ et +contient la dfinition des quatre classes de femmes: Padmini, Chitrini, +Hastini et Sankini (voir l'appendice du chapitre II du titre I). + +Il indique les jours et les heures auxquels chacun de ces types fminins +est plus particulirement port l'amour. L'auteur cite des crits +qu'il a consults et qui ne sont point parvenus jusqu' nous. + +2 _Les Cinq flches de l'Amour_, par Djyotiricha, grand pote et grand +musicien; 600 vers, formant cinq chapitres dont chacun porte le nom +d'une fleur qui forme la flche. + +3 _Le Flambeau de l'Amour_, par le fameux pote Djayadva, qui se vante +d'avoir crit sur tout. + +4 _La Poupe de l'Amour_, par le pote Thamoudatta, brahmane; trois +chapitres. + +5 _L'Anourga Rounga_, ou le Thtre de l'Amour, appel encore: _Le +Navire sur l'Ocan de l'Amour_, compos par le pote Koullianmoull, vers +la fin du XVe sicle. Il traite trente-trois sujets diffrents et donne +130 recettes ou prescriptions _ad hoc_. Voici les principales: + +1re Recette pour hter le spasme de la femme; + +2e Pour retarder celui de l'homme; + +3e Les aphrodisiaques; + +4e Moyens pour rtrcir le yoni, pour le parfumer; + +7e L'art d'piler le corps et les parties sexuelles; + +8e Recette pour faciliter l'coulement mensuel de la femme; + +9e Pour empcher les hmorragies; + +10e Pour purifier et assainir la matrice; + +11e Pour assurer l'enfantement et protger la grossesse; + +12e Pour prvenir les avortements; + +13e Pour rendre l'accouchement facile et la dlivrance prompte; + +14e Pour limiter le nombre des enfants; + +21e Pour faire grossir les seins; + +22e Pour les affermir et les relever; + +23e, 24e, 25e Pour parfumer le corps; faire disparatre l'odeur forte de +la transpiration; oindre le corps aprs le bain; + +26e Parfumer l'haleine, en faire disparatre la mauvaise odeur; + +27e Pour provoquer, charmer, fasciner, subjuguer les femmes et les +hommes; + +28e Moyens pour gagner et conserver le coeur de son mari; + +29e Collyre magique pour assurer l'amour et l'amiti; + +30e Moyen pour triompher d'un rival; + +31e Filtres et autres moyens de captiver; + +32e Encens pour fasciner, fumigations excitant la gnsique; + +33e Vers magiques qui fascinent. + +Etc. etc. + +Il est vident que ce livre fourmille d'erreurs; selon toute +probabilit, il ne dit rien qui ne soit acquis la science moderne. + +_L'Art d'Aimer_, de Vatsyayana, se distingue de tous ces crits par son +caractre et sa forme exclusivement didactiques. Chacune de ses parties +forme un catchisme: catchisme des rapports sexuels sous toutes les +formes et du fleurtage pour les deux sexes; catchisme des pouses et du +harem; de la sduction et du courtage d'amour; et enfin catchisme des +courtisanes. C'est un document historique prcieux, car il nous initie +de la manire la plus intime aux moeurs de la haute socit hindoue de +l'poque (il y a environ 2,000 ans) et aux conseils de plaisir et de +duplicit des Brahmes. + +La curiosit qu'veille le fonds ne suffirait peut tre pas faire +supporter la scheresse de la forme, si le lecteur tait strictement +limit aux leons de Vatsyayana; pour viter cet cueil on a mis la +suite de chacune d'elles, dans un appendice au chapitre qui la contient, +les quivalents ou les correspondants de la morale payenne qui se +trouvent dans les potes, les seuls docteurs s-moeurs de l'antiquit +payenne; on a cit aussi quelques potes hindous et deux morceaux +concernant les Chinois. On a complt chaque appendice par la morale +Iranienne, soit la morale chrtienne emprunte la _Thologie morale_ +du pre Gury, en se bornant un petit nombre d'articles accompagns +quelquefois de renseignements physiologiques. + +Ce rapprochement des textes divers se rapportant respectivement chaque +sujet, permet au lecteur de se faire une ide relative trs exacte des +trois morales sur chaque point trait. + +Celle que notre raison prfre est videmment la morale Iranienne +socialement le plus recommandable, source des plaisirs les plus purs et, +par cela mme, peut-tre les plus grands, parce que le coeur y entre +pour une forte part. + +La morale du Paganisme nous sduit par sa facilit, par l'art et la +posie qui l'accompagnent; mais, la rflexion, nous sommes frapps +d'une supriorit de _l'Art d'Aimer_ de Vatsyayana sur celui des potes +latins. Ceux-ci ne chantent que la volupt, le plaisir goste, et +souvent le libertinage grossier d'une jeunesse habitue la brutalit +des camps. Vatsyayana donne pour but aux efforts de l'homme la +satisfaction de la femme. C'est dj, indpendamment mme de la +procration, un point de vue altruiste par comparaison avec celui +auquel se plaaient les rudes enfants de Romulus, tels que nous les ont +dpeints Catulle, Tibulle et Juvnal. On sait que ce dernier commence sa +satyre sur les femmes de son temps par le conseil de prendre un mignon +plutt qu'une pouse pour laquelle il faudrait se fatiguer les flancs. +La philopdie ([Grec: philopaidia]) tait plus en honneur Rome que le +mariage; elle tait inconnue l'Inde brahmanique; Vatsyayana n'en fait +mme pas mention. + +Un autre avantage des Indiens sur les Romains, c'tait la dcence +extrieure dans les rapports entre les deux sexes. Les bonnes castes de +l'Inde n'ont jamais rien connu qui ressemble l'orgie romaine sous les +Csars et au cynisme de Caligula. + +Dans l'antiquit, une intrigue amoureuse n'tait point une affaire de +coeur. Pas plus chez les Indiens que chez les Romains, on ne trouve dans +l'amour ce que nous appelons la tendresse; c'est l un sentiment tout +moderne et qui prte nos potes lgiaques, tels que Parny, Andr +Chnier, etc., un charme que n'ont point les Latins. Properce est le +seul qui approche de la dlicatesse moderne. + +Mais la duret romaine se retrouvait jusque dans la galanterie. +Les jeunes Romains maltraitaient leurs matresses. Au cirque, on +reprsentait des scnes mythologiques o le meurtre, non point simul, +mais bien rel, se mlait l'amour quelquefois bestial, et o souvent +ont figur Tibre et Nron. + +Au contraire, l'Inde obit ce prcepte: Ne frappez point une femme, +mme avec une fleur. + +Nous rappellerons enfin que, dans l'Inde, l'amour est au service de la +religion, tandis qu' Rome la religion (le culte de Vnus par exemple) +tait au service de l'amour comme de la politique. + +L'rotisme joue un grand rle dans toutes les ftes religieuses des +Hindous, il en est pour eux le principal attrait. + +Tels sont les contrastes que notre travail fait ressortir et ils ne sont +pas sans intrt pour la science des religions. + + + + + L'ART D'AIMER + + + + + TITRE I GNRALITS + + + +CHAPITRE I + +Invocation. + +Au commencement, le Seigneur des cratures[4] donna aux hommes et +aux femmes, dans cent mille chapitres, les rgles suivre pour leur +existence, en ce qui concerne: + +Le Dharma ou devoir religieux[5]; + +L'Artha ou la richesse; + +Le Kama ou l'amour. + +La dure de la vie humaine, quand elle n'est point abrge par des +accidents, est d'un sicle. + +On doit la partager entre le Dharma, l'Artha et le Kama, de telle sorte +qu'ils n'empitent point l'un sur l'autre; l'enfance doit tre +consacre l'tude; la jeunesse et l'ge mr, l'Artha et au Kama; +la vieillesse, au Dharma qui procure l'homme la dlivrance finale, +c'est--dire la fin des transmigrations. + +[Note 4: Le Seigneur des cratures est une qualification souvent donne + Siva. Vatsyayana tait donc Sivaste comme tous les brahmes de son +temps.] + +[Note 5: Pour les Brahmes, le Dharma est le rite religieux, le +sacrifice, l'offrande, le culte, l'obissance la coutume. Pour les +Bouddhistes, c'est la rgle morale, le devoir philosophique.] + +Le Dharma est l'accomplissement de certains actes, comme les sacrifices +qu'on omet parce qu'on n'en aperoit pas le rsultat dans ce monde, et +l'abstention de certains autres, comme de manger de la viande, que l'on +accomplit parce qu'on en prouve un bon effet. + +L'Artha comprend l'industrie, l'agriculture, le commerce, les relations +sociales et de famille; c'est l'conomie politique que doivent apprendre +les fonctionnaires et les ngociants. + +Le Kama est la jouissance, au moyen des cinq sens; il est enseign par +le Kama Soutra et la pratique. + +Quand le Dharma, l'Artha et le Kama se prsentent en concurrence, le +Dharma est gnralement prfr l'Artha et l'Artha au Kama. Mais pour +le roi, l'Artha occupe le premier rang, parce qu'il assure les moyens de +subsistance. + +Toute une cole, trs nombreuse, fait passer l'Artha avant tout, parce +que, avant tout, il faut assurer les besoins de la vie. + +En pratique, toutes les classes qui vivent de leur travail, et tous les +hommes qui convoitent la richesse, suivent le sentiment de cette cole. + +Les Lokayatikas prtendent qu'il n'y a pas lieu d'observer le Dharma, +parce qu'il n'a en vue que la vie future dans laquelle on ignore s'il +portera ou non son fruit. + +Selon eux, c'est sottise que de remettre en d'autres mains ce que l'on +tient. En outre, il vaut mieux avoir un pigeon aujourd'hui qu'un coq de +paon demain, et une pice de cuivre que l'on donne vaut mieux qu'une +pice d'or que l'on promet. + +Rponse l'objection: + +1 Le livre saint qui prescrit les pratiques du Dharma ne laisse place + aucun doute. + +2 Nous voyons par exprience que les sacrifices offerts pour obtenir la +destruction de nos ennemis ou la chute de la pluie portent leur fruit. + +3 Le soleil, la lune, les toiles et les autres corps clestes +paraissent travailler avec intrt pour le bien du monde. + +4 Le monde ne se maintient que par l'observance des rgles concernant +les quatre castes et les quatre priodes de la vie. + +5 On sme dans l'esprance de rcolter. + +On ne doit point sacrifier le Kama l'Artha parce que le plaisir est +aussi ncessaire que la nourriture. Modr et prudent, il s'associe au +Dharma et l'Artha. Celui qui pratique les trois est heureux dans cette +vie et dans la vie future. Tout acte qui se lie la fois aux trois ou +seulement deux ou mme un seul des trois peut tre accompli. Tout +acte qui, pour satisfaire l'un des trois, sacrifie les deux autres, +_doit tre vit_ (par exemple, un homme qui se ruine par la dvotion ou +le libertinage est insens et coupable)[6]. + +[Note 6: Au temps de Vatsyayana, la philosophie Sankia et le Bouddhisme +avaient compltement discrdit, au moins dans les hautes castes, +les pratiques du Dharma brahmanique; ce n'tait plus gure qu'une +superstition populaire. On s'en aperoit la pauvret des arguments que +Vatsyayana oppose aux Lokayatikas. + +On voit que le Dharma, I'Artha et le Kama avaient chacun des partisans +exclusifs dont les prfrences dpendaient de leur situation: +quelques-uns choisissaient seulement deux de ces trois termes. +Barthriari dit (_Amour_, stance 53): Les hommes ont choisir ici-bas +entre deux cultes: celui des belles qui n'aspirent qu' jeux et plaisirs +toujours renouvels, ou celui qu'on rend dans la fort l'Etre +absolu.] + +Une partie des cent mille commandements, particulirement ceux qui se +rapportent au Dharma, forment la loi de Svayambha. Ceux relatifs +l'Artha ont t compils par Brihaspati, et ceux qui concernent le Kama +ou l'amour ont t exposs dans mille chapitres par Nandi, de la secte +de Mahadva ou Civa[7]. + +[Note 7: Vatsyayana, on le voit par les mots en italique, prtend qu'il +se borne reproduire des prceptes dicts par la divinit depuis +l'origine des choses et par consquent obligatoires.] + +Les Kama Shastras (codes de l'amour) de Nandi furent successivement +abrgs par divers auteurs, puis rpartis entre six traits composs par +des auteurs diffrents, dont l'un, Dattaka, crivit le sien la requte +des femmes publiques de Patalipoutra; c'est le Shastra ou Catchisme des +courtisanes[8]. + +[Note 8: De mme que le Shastra des courtisanes de l'Inde a t crit +leur requte, le 3e livre de _l'Art d'aimer_ a t compos par Ovide, +la demande des femmes galantes de Rome: Voici que les jeunes beauts, + leur tour, me prient de leur donner des leons. Je vais apprendre aux +femmes comment elles se feront aimer. L'homme trompe souvent, la femme +est bien moins trompeuse. La desse de Cythre m'a apparu et m'a dit: +Qu'ont donc fait les malheureuses femmes pour tre livres sans dfense +comme de faibles troupeaux des hommes bien arms. Deux chants de tes +posies ont rendu ceux-ci habiles aux combats de l'amour. Il faut aussi +que tu donnes des leons l'autre sexe. Tes belles colires, comme +leurs jeunes amants, inscriront sur leurs trophes: Ovide fut notre +matre.] + +Aprs avoir lu et _mdit_ les crits de Babhravya et d'autres auteurs +anciens, et avoir tudi les motifs des rgles qu'ils ont traces, +Vatsyayana, pendant qu'il tait tudiant en religion (comme en Europe +tudiant en thologie), entirement livr la contemplation de la +divinit, a compos le Kama-Sutra, rsum des six Shastra susdits, +conformment aux prceptes du saint Livre, pour le bien du monde. Cet +crit n'est point destin uniquement servir nos dsirs charnels. Celui +qui possde les principes de la science du Kama et qui, en mme temps, +observe le Dharma et l'Artha, est sr de matriser ses sens. + + +APPENDICE AU CHAPITRE I + +Si, au lieu d'tre simplement un casuiste, Vatsyayana avait eu le gnie +lyrique, il aurait commenc par un hymne au dieu Kama, tel que celui +ci-aprs (traduction de M. Chezy). + +HYMNE A KAMA + +Quelle est cette divinit puissante qui, des bocages situs l'Orient +d'Agra, s'lance dans les airs o se rpand la lumire la plus pure, +tandis que de toute part les tiges languissantes des fleurs, ranimes +aux premiers rayons du soleil, s'entrelacent en berceaux, doux asiles de +l'harmonie, et que les zphirs lgers leur drobent, en se jouant, les +plus ravissants parfums? + +Salut, puissance inconnue!... Car au seul signe de ta tte gracieuse, +les valles et les bois s'empressent de parer leurs seins odorants, et +chaque fleur panouie suspend, en souriant, ses tresses de musc, les +perles clatantes de la rose. + +Je sens, oui, je sens ton feu divin pntrer mon coeur, je t'adore et je +baise, avec transport, tes autels. + +Et pourrais-tu me mconnatre? + +Non, fils de May, non, je connais tes flches armes de fleurs, la +canne redoutable qui compose ton arc, ton tendard o brillent les +cailles nacres, tes armes mystrieuses. + +J'ai ressenti toutes tes peines, j'ai savour tous tes plaisirs. + +Tout-puissant Km, ou, si tu le prfres, clatant Smara, Ananya +majestueux! + +Quel que soit le sige de la gloire, sous tel nom que l'on t'invoque, +les mers, la terre et l'air proclament ta puissance; tous t'apportent +leur tribut, tous reconnaissent en toi le roi de l'Univers. + +Ta jeune compagne, la Volupt, sourit ton ct. Elle est peine +voile de sa robe clatante. + +A sa suite, douze jeunes filles, la taille charmante, lance, +s'avancent avec grce; leurs doigts dlicats se promnent avec lgret +sur des cordes d'or, et leurs bras arrondis s'entrelacent dans une danse +voluptueuse. + +Sur leurs cous lgants, elles disposent des perles plus brillantes que +les pleurs de l'aurore. + +Ton tendard de pourpre, ondoyant devant elles, fait tinceler dans la +vote azure des cieux des astres nouveaux[9]. + +[Note 9: Allusion aux cailles brillantes du poisson qui couronne +l'tendard de l'amour indien.] + +Dieu aux flches fleuries, l'arc plein de douceur, dlices de la terre +et des cieux! Ton compagnon insparable, nomm Vasanta chez les Dieux, +aimable printemps sur la terre, tend sous tes pieds dlicats un doux +et tendre tapis de verdure, lve sur ta tte enfantine des arceaux +impntrables aux feux brlants du midi. C'est lui qui, pour te +rafrachir, fait descendre des nuages une rose de parfums, qui remplit +de flches nouvelles ton carquois rendu plus redoutable, prsent bien +cher d'un ami plus cher encore. + +A son ordre, doux et caressant, mille oiseaux amoureux, par le charme +ravissant de leurs tendres modulations, arrachent ses liens la fleur +encore captive. + +Sa main amicale courbe avec adresse la canne savoureuse, y dispose, pour +corde, une guirlande d'abeilles dont le miel parfum est si doux, mais +dont l'aiguillon, hlas! cause de si vives douleurs. + +C'est encore lui qui arme la pointe acre de tes traits qui jamais ne +reposent et blessent par tous les sens le coeur et y portent le dlire +de cinq fleurs: + +Le Tchampaca pntrant, semblable l'or parfum; + +Le chaud Amra rempli d'une ambroisie cleste; + +Le desschant Kssara au feuillage argent; + +Le brlant Ktaa qui jette le trouble dans les sens; + +L'clatant Bilva qui verse dans les veines une ardeur dvorante. + +Quel mortel, Dieu puissant, pourrait rsister ton pouvoir, lorsque +Krischna lui-mme est ton esclave? Krischna qui, sans cesse enivr de +dlices dans les plaines fortunes du Malhoura, fait rsonner sous ses +doigts divins la flte pastorale, et aux accords mlodieux d'une cleste +harmonie, forme avec le choeur des Gopis prises de ses charmes, des +danses voluptueuses la douce clart de Lunus, le mystrieux flambeau +des nuits. + +O toi, Dieu charmant! dont la naissance a prcd la cration et dont la +jeunesse est ternelle! Que le chant de ton brahmane asservi tes lois +puisse, jamais, retentir sur les bords sacrs du Gange! Et l'heure +o ton oiseau favori, dployant ses ailes d'meraude, te fait franchir +l'espace dans son vol rapide; lorsqu'au milieu de la nuit silencieuse, +les rayons tremblants de Ma (la lune) glissent sur la retraite +mystrieuse des amants favoriss ou malheureux, que la plus douce +influence soit le partage de ton chantre dvou, et que, sans le +consumer, ton feu divin chauffe voluptueusement son coeur! + + +Il est intressant de rapprocher de cette invocation celle de Lucrce +Vnus. + +INVOCATION + + Douce et sainte Vnus, mre de nos Romains, + Suprme volupt des Dieux et des humains + Qui, sous la vote immense o dorment les toiles, + Peuples les champs fconds, l'onde o courent les voiles, + Par toi tout vit, respire, clos sous ton amour + Et monte, heureux de natre, aux rivages du jour. + Aussi, devant tes pas, le vent fuit; les nuages, + A ta divine approche, emportent les orages; + Pour toi, la terre pand ses parfums et ses fleurs; + Le ciel s'panouit et se fond en lumire. + Car sitt qu'il revt sa splendeur printanire, + Et que, par les hivers, le zphir arrt + Reprend enfin sa course et sa fcondit, + Les oiseaux, les premiers frapps par ta puissance, + O charmante Desse, annoncent ta prsence; + Le lourd troupeau bondit dans les prs renaissants, + Et, plein de toi, se jette travers les torrents: + Sensibles tes feux, sduites par tes grces + Ainsi des animaux les innombrables races, + Dans le transport errant des amoureux bats, + O tu veux les mener s'lancent sur tes pas. + Enfin, au fond des mers, sur les rudes montagnes, + Dans les fleuves fougueux, dans les jeunes campagnes, + Dans les nids des oiseaux et leurs asiles verts, + Soumis ton pouvoir, tous les tres divers, + Le coeur bless d'amour, frissonnants de caresses, + Brlent de propager leur race et leurs espces. + +L'invocation qui nous parat avoir le plus de charme est celle de l'_Art +d'aimer_ d'Ovide. + + Romains, s'il est quelqu'un parmi vous qui l'art d'aimer soit + inconnu, qu'il lise mes vers, qu'il s'instruise et qu'il aime! + N'est-ce pas l'art qui fait voguer les vaisseaux rapides l'aide de + la voile et de la rame? qui guide dans la course les chars lgers? + L'art doit aussi gouverner l'amour. + + Loin d'ici, bandelettes lgres, ornement de la pudeur et vous + longues robes qui descendez jusqu'aux pieds! Je chanterai les ruses + et les larcins innocents d'un amour qui ne craint rien, et mes vers + n'offriront rien de rprhensible. + +L'auteur de la _Callipdie_, pome latin du moyen ge, s'est inspir +d'Ovide dans l'invocation qui suit: + + O vous, Grces, modles divins, et toi, Vnus, mre des amours et de + tout ce qui nous charme, toi que Pris, sur le mont Ida, a justement + proclame la plus belle, inspirez moi des chants dignes des + sanctuaires d'Idalie, afin que ma muse ne dpare point un si beau + sujet et apprenne tout le genre humain un art sans prix. + + + +CHAPITRE II + +De la possession des soixante-quatre arts libraux + +Il y a soixante-quatre arts libraux qu'il convient d'apprendre en mme +temps que ceux enseigns dans le Kama Soutra. + +Leur liste comprend, outre les talents d'agrment, les arts utiles tels +que l'architecture, les armes, la stratgie, la cuisine, le moyen +de s'approprier le bien d'autrui par des mantras (prires) et des +incantations, etc.; en un mot, tous les arts libraux de l'poque. + +Une courtisane qui a en partage l'esprit, la beaut et les autres +attraits et qui, en outre, connat les soixante-quatre arts libraux, +obtient le titre de Ganika ou courtisane de haut rang, et occupe une +place d'honneur dans les runions d'hommes. Les respects du roi et les +louanges des savants lui sont acquis; tous recherchent sa faveur et lui +rendent des hommages. + +Si la fille d'un roi ou d'un ministre possde ces talents, elle est +toujours la favorite, la premire pouse, quand bien mme son mari +aurait des milliers d'autres femmes[10]. + +[Note 10: On voit par ce qui prcde que les courtisanes et les filles +des grands taient les seules femmes auxquelles il fut permis d'acqurir +des talents.] + +Une femme spare de son mari ou tombe dans le dnment, peut vivre de +ces talents, mme en pays tranger. + +Leur possession seule donne beaucoup d'attraits une femme, lors mme +que les circonstances ne lui permettent point de les appliquer. Un homme +qui en est muni et qui en mme temps est loquent et galant, fait de +rapides conqutes. En voici la nomenclature: + +1. Le chant. + +2. La musique instrumentale. + +3. La danse. + +4. L'union des trois arts prcdents. + +5. L'criture et le dessin. + +6. Le tatouement. + +7. L'art d'habiller une idole et de l'orner avec du riz et des fleurs. + +8. tendre et arranger des lits ou couches de fleurs ou bien rpandre +des fleurs sur le sol. + +9. Application de couleurs aux dents, aux habits, aux cheveux, aux +ongles et au corps, c'est--dire y faire des mouchetures et des dessins, +les teindre et les peindre. + +10. Fixer les verres coloris dans un parquet. + +11. La confection des lits, des tapis et des coussins de repos. + +12. Faire une musique avec des verres remplis d'eau. + +13. Amasser de l'eau dans des aqueducs, des citernes et des rservoirs. + +14. La peinture, l'ornementation et la dcoration des coffres et des +coffrets. + +15. La confection des chapelets, des colliers, des guirlandes et des +tresses. + +16. L'arrangement des turbans, des couronnes, des aigrettes et des +tresses de fleurs au sommet de la tte. + +17. Les reprsentations thtrales, le jeu scnique. + +18. L'art de faire des ornements d'oreilles. + +19. La prparation des odeurs et des parfums. + +20. L'art de placer les bijoux et les ornements dans l'habillement. + +21. La magie et la sorcellerie. + +22. L'adresse des mains. + +23. La cuisine. + +24. La prparation des boissons acidules, parfumes, des limonades, des +sorbets et des extraits liquoreux et spiritueux agrables au got et +la vue. + +25. La couture et la taille des vtements. + +26. La tapisserie, la broderie en laine ou en fil, des perroquets, des +fleurs; faire des aigrettes, des glands, des panaches, des bouquets, des +boutons, des broderies en relief. + +27. Rsoudre des nigmes, des phrases double sens, des jeux de mots et +des charades. + +28. Le jeu des vers; ainsi, une personne dit des vers, la suivante les +continue par d'autres, qui doivent commencer par la dernire lettre du +dernier vers rcit; si la personne qui donne la rplique ne russit +pas, elle paie une amende ou donne un gage. + +29. La mimique ou l'imitation. + +30. La dclamation et la rcitation. + +31. La prononciation des phrases difficiles; c'est un jeu entre femmes +ou enfants; quand les phrases sont rptes vite, il y a souvent des +mots tronqus, transposs, mal commencs, qui prtent l'quivoque et au +rire. + +32. L'escrime aux armes, au bton; l'exercice de l'arc en lanant des +flches sur un but mobile et immobile. + +33. La dialectique. + +34. L'architecture. + +35. La charpente. + +36. La connaissance des titres de l'or et de l'argent, des marques sur +les bijoux et les pierres prcieuses. + +37. La chimie et la minralogie. + +38. La coloration des bijoux, des pierres prcieuses et des perles. + +39. L'exploitation des mines et des carrires. + +40. Le jardinage, le traitement des maladies des arbres et des plantes, +leur entretien et la dtermination de leur ge. + +41. Les combats de coqs, de cailles et de pigeons. + +42. L'art d'apprendre parler aux perroquets et aux sansonnets. + +43. L'art de parfumer le corps et les cheveux, de tresser et arranger +ceux-ci. + +44. L'art de dchiffrer les critures o les mots sont disposs d'une +certaine manire particulire. + +43. L'art de parler en changeant la forme des mots; les uns changent +le commencement et la fin des mots; d'autres introduisent des lettres +particulires entre les syllabes, etc. + +46. Connaissance des langues et des patois. + +47. L'art de faire des voitures avec des fleurs. + +48. La composition des diagrammes mystiques, des sorts et des charmes, +l'art d'attacher des anneaux. + +49. Jeux d'esprit: comme complter des vers et des stances inacheves ou +remplir par des vers des intervalles laisss entre d'autres vers qui ne +sont lis par aucun sens, de manire donner un sens l'ensemble; +ou bien arranger les lettres d'un mot qu'on a mal crit dessein, en +sparant les voyelles des consonnes, ou mettant ensemble toutes les +voyelles; mettre en vers ou en prose des stances reprsentes par des +lignes ou des symboles (logogriphes); et autres jeux semblables. + +50. La composition des pomes[11]. + +51. La composition des dictionnaires, lexiques, vocabulaires. + +52. L'art de se dguiser et de dguiser les autres. + +53. L'art de changer les apparences des objets, par exemple donner au +carton l'apparence de la soie, faire paratre belles et prcieuses des +choses communes et grossires. + +54. Les jeux d'argent. + +55. L'art de s'emparer du bien d'autrui par des mantras et des +incantations, l'insensibilisation et l'enchantement. + +56. L'habilet dans les jeux et exercices d'adresse (pour les jeunes +gens). + +57. La connaissance du monde, des respects, gards et compliments dus +chacun selon son rang, son ge. + +58. L'art de la guerre, la stratgie, le maniement des armes. + +59. La gymnastique du corps. + +60. L'art de reconnatre le caractre des personnes l'inspection de +leur physionomie. + +61. La versification. + +62. L'arithmtique et la rsolution des problmes. + +63. L'art de faire des fleurs artificielles. + +64. L'art de faire avec de l'argile des figures en relief, des statues +(cramique). + +[Note 11: A cette poque la posie tait fort en honneur la cour des +rois indiens. On payait des sommes considrables un sonnet ou pigramme +qui avait plu. + +(Thodore Pavie, la Renaissance du Brahmanisme. _R. des Deux-Mondes_). +Ces pigrammes devaient surtout tre fines, telle que celle adresse +Baour de Lormiau, par un acadmicien qu'il avait raill lourdement sur +sa florissante sant: + + De gloire Baour se nourrit + Aussi voyez comme il maigrit! + (Baour tait toujours siffl au thtre).] + + +APPENDICE AU CHAPITRE II + +N 1.--Liste des talents exigs d'un homme d'aprs le Lalita-Vistara. + +Telle est la liste officielle des soixante-quatre arts libraux +que devait possder toute personne minente dans la civilisation +brahmanique. Ils sont mentionns dans beaucoup de livres religieux de +l'Inde, comme obligatoires pour les grands, les Gourous et pour tous les +savants, notamment les Brahmanes de distinction. C'est pourquoi nous +avons d en reproduire la liste, un peu fastidieuse cause de sa +longueur, mais certainement intressante comme document historique. + +Le Lalita-Vistara donne, l'occasion des preuves et examens subis par +le Bouddha-Gautama, pour pouser la belle Gopa, une liste semblable mais +non identique. + +En runissant ces deux listes, on a une nomenclature complte de tous +les arts et mtiers de cette poque; chacun d'eux tait l'objet de +traits spciaux. + +Inutile d'ajouter que personne ne possdait srieusement toutes ces +connaissances, bien qu'elles fussent considres comme obligatoires. + +Liste d'aprs la traduction de M. Foucault. + +Le saut, la science de l'criture, des sceaux, du calcul, de +l'arithmtique, de la lutte, de l'arc, de la course, la natation, l'art +de lancer les flches, de conduire un lphant en montant sur son cou, +l'quitation, l'art de conduire les chars; la fermet, la force, le +courage, l'effort des bras dans la conduite de l'lphant avec le +crochet, avec le lien; dans l'action de se lever, de sortir, de +descendre; dans la ligature des poings, des pieds, des mches de +cheveux; dans l'action de couper, de fendre, de traverser, de secouer, +de percer ce qui n'est pas entam, de percer le joint, de percer ce qui +rsonne, dans l'action de frapper fortement. + +L'habilet au jeu de ds, dans la posie, la grammaire, la composition +des livres, la peinture, le drame, l'action dramatique, la lecture +attentive, l'entretien du feu sacr, l'art de jouer de la Vin, la +musique instrumentale, la danse, le chant, la lecture, la dclamation, +l'criture, la plaisanterie, l'union de la danse et de la musique, +la danse thtrale, la mimique, la disposition des guirlandes, dans +l'action de rafrachir avec l'ventail, dans la teinture des pierres +prcieuses, la teinture des vtements, dans l'oeuvre de la magie, +l'explication des songes, celle du langage des oiseaux; l'art de +connatre les signes des femmes, les signes des lphants, des chevaux, +des taureaux, des chvres, des bliers, des chiens. + +La composition des vocabulaires, l'criture sainte, les Pouranas, les +Ilihsas, le Vda, la grammaire, le Niroukta, l'art de prononcer la +posie, les rites du sacrifice. + +Dans l'astronomie, le yoga, les crmonies religieuses, la mthode +des Vacchikas, la connaissance des richesses, la morale, l'tat de +prcepteur, l'tat Asoura, le langage des oiseaux et des animaux. + +La science des causes, l'arrangement des filets, les ouvrages de cire, +la couture, la ciselure, la dcoupure des feuilles, le mlange des +parfums. Dans ces arts et tous ceux qui sont pratiqus dans ce monde, le +Bouddha excellait. + +N 2--Quatre classes de femmes, qualits qui leur sont propres. + +On peut considrer comme rentrant, mieux que les arts libraux, dans le +sujet trait par Vatsyayana, la description des qualits qui distinguent +les femmes entre elles. + +En gnral, les auteurs indiens divisent les femmes en quatre classes +d'aprs leurs caractres physiques et moraux. + +Le type parfait est la Padmini, ou la femme Lotus; il n'est sorte +d'avantages qu'on ne lui attribue. En voici le rsum. + +Elle est belle comme un bouton de Lotus, comme Rathi (la volupt). Sa +taille svelte contraste heureusement avec l'amplitude de ses flancs; +elle a le port du cygne, elle marche doucement et avec grce. + +Son corps souple et lgant a le parfum du sandal; il est naturellement +droit et lanc comme l'arbre de Ciricha, lustr comme la tige du +Mirobolam. + +Sa peau lisse, tendre, est douce au toucher comme la trompe d'un jeune +lphant. Elle a la couleur de l'or et elle tincelle comme l'clair. + +Sa voix est le chant du Kokila mle captivant sa femelle; sa parole est +de l'ambroisie. + +Sa sueur a l'odeur du musc. Elle exhale naturellement plus de parfums +qu'aucune autre femme; l'abeille la suit comme une fleur au doux parfum +de miel. + +Ses cheveux soyeux, longs et boucls, odorants par eux-mmes, noirs +comme les abeilles, encadrent dlicieusement son visage semblable au +disque de la pleine lune et retombent en torsades de jais sur ses riches +paules. + +Son front est pur: ses sourcils bien arqus sont deux croissants; +lgrement agits par l'motion, ils l'emportent sur l'arc de Kama. + +Ses yeux bien fendus sont brillants, doux et timides comme ceux de la +gazelle et rouges aux coins. Aussi noirs que la nuit au fond de leurs +orbites, leurs prunelles tincellent comme des toiles dans un ciel +sombre. Ses cils longs et soyeux donnent son regard une douceur qui +fascine. + +Son nez pareil au bouton du sezame est droit, puis s'arrondit comme un +bec de perroquet. + +Ses lvres voluptueuses sont roses comme un bouton de fleur qui +s'panouit ou rouges comme les fruits du bimba et le corail. + +Ses dents blanches comme le jasmin d'Arabie ont l'clat poli de +l'ivoire; quand elle sourit, elles se montrent comme un chapelet de +perles montes sur corail. + +Son cou rond et poli ressemble une tour d'or pur. Ses paules s'y +joignent par de fines attaches, ainsi qu' ses bras bien models, +semblables la tige du manguier et qui se terminent par deux mains +dlicates pareilles chacune un rameau de l'arbre Aoka. + +Ses seins amples et fermes ressemblent aux fruits du Vilva; ils se +dressent comme deux coupes d'or renverses et surmontes du bouton de la +fleur du grenadier. + +Ses reins bien cambrs ont la souplesse du serpent; ils se fondent +harmonieusement avec ses fesses et ses larges hanches qui ressemblent au +corsage de la colombe verte. + +Sonjadgana, pur et dlicatement arrondi, laisse apercevoir un ombilic +profond et luisant comme une baie mure. Trois plis gracieux s'accusent +sa taille comme une ceinture au-dessus de ses hanches. + +Ses fesses sont merveilleuses; c'est une Nitambini (Callipige, +Sakountala tait une Nitambini). + +Comme le Lotus panoui l'ombre d'une tendre motte d'herbe Kusha (herbe +sacre par excellence), son yoni petit s'ouvre mystrieusement sous le +pubis ombrag par un voile velu large de six pouces. + +Sa semence d'amour est parfume comme le lys qui vient d'clore, ses +cuisses rondes, fermes, poteles, ressemblent la tige polie d'un jeune +bananier. + +Ses pieds petits et mignons se joignent finement ses jambes, on dirait +deux Lotus. + +Quand elle se baigne dans un tang sacr, par toutes sortes de jeux elle +rveille l'amour, les dieux se troubleraient la voir se jouer dans +l'eau. + +Des perles tremblent ses oreilles; sur son sein repose un collier de +pierres prcieuses; elle a, mais en petit nombre, des ornements aux bras +et au bas des jambes. + +Elle aime les vtements blancs, les blanches fleurs, les beaux bijoux et +les riches costumes. Elle porte un triple vtement de mousseline raye. + +Dlicate comme la feuille du bthel, elle aime les aliments doux, purs, +lgers; elle mange peu et dort d'un sommeil lger. + +Elle connat bien les trente-deux modes musicaux de Radha; aussi bien +que l'amante de Krishna, elle chante harmonieusement en s'accompagnant +de la vina qu'elle touche avec grce de ses doigts effils et agiles. + +Quand elle danse, ses bras aux mouvements souples et harmonieux +s'arrondissent en courbes gracieuses et semblent parfois vouloir drober +aux regards ses merveilleux appts, car sa pudeur est extrme (dans +I'Inde une femme danse toujours seule). + +Elle a une conversation agrable, son sourire rpand la batitude; elle +est espigle et foltre, pleine d'enjouement dans les plaisirs. + +Elle excelle dans les oeuvres qui lui sont propres. + +Elle fuit la socit des malhonntes gens et accomplit scrupuleusement +ses devoirs; le mensonge lui est inconnu. + +Incessamment, elle vnre et adore les brahmanes, son pre et les dieux; +elle recherche la socit et la conversation des brahmanes; elle est +librale envers eux et charitable aux pauvres. Pour ceux-ci elle +puiserait le trsor de son mari. + +Elle se plat avec son poux et sait exciter ses dsirs par des +caresses. + +Le dieu d'amour trouverait un superbe plaisir reposer prs d'elle. + +Son affection pour son poux est extrme et elle n'aura peur aucun autre +une pareille tendresse. Elle est affectueuse dans toutes ses paroles et +absolument dvoue son mari. Elle est parfaite en tout point. + +Ajoutez ce portrait dj si flatteur une foule d'exclamations que les +potes poussent en l'honneur de la Padmini. + +Trsor d'amour! tendresse sans bornes! femme qui aime et qui n'prouve +aucun dsir! femme dont le bonheur est manifeste; femme pareille Rathi +(la volupt), pouse d'Ananya (l'amour), qui plies sous le poids de tes +seins fermes et arrondis! femme dont l'amour enivre! + +Aprs la Padmini, vient la Chitrini ou la femme habile. + +La Chitrini a l'esprit mobile, l'humeur lgre et essentiellement +foltre! son oeil ressemble au Lotus, sa gorge est ferme: ses cheveux +tresss en une seule natte retombent sur ses riches paules comme de +noirs serpents; sa voix a la douceur de l'ambroisie; ses hanches sont +minces, ses cuisses douces et polies ont la rondeur de la tige du +bananier; sa dmarche est celle d'un lphant en gait; elle aime le +plaisir, sait le faire natre et le varier. + +La Hastini (nom de la femelle de l'lphant) occupe le troisime rang. + +La Hastini a une abondante chevelure qui brille et se droule en longues +boucles soyeuses, son regard troublerait le dieu d'amour et ferait +rougir les bergeronnettes. Le corps de cette femme gracieuse ressemble +une liane d'or, ses pendants d'oreilles sont garnis de pierreries et +ses vtements sont chargs de fleurs. Ses seins fermes et rebondis +ressemblent un couple de vases d'or. + +Le dernier type est la Sankhini (la truie). + +Ses cheveux sont natts et rouls sur sa tte; sa face qui exprime la +passion est difforme; son corps ressemble celui d'un porc. On la +dirait toujours en colre, toujours elle gronde et grogne. + +Ses seins et son ventre exhalent l'odeur du poisson. + +Elle est malpropre de sa personne; elle mange de tout et dort l'excs. +Ses yeux ternes sont toujours chassieux. + +On a mis en regard les traits distinctifs des quatre classes dans le +tableau suivant: + + + ---------------------------------------------------------------------- + DSIGNATION | Padmini | Chitrini | Hastini | Sankhini + | | | | + FIGURE | comme la | parfaite | de lotus | d'oie + | lune | | | + | | | | + ODEUR | du lotus | des fleurs | du vin | du poisson + | | | | + CHEVELURE | fine et | longue et | bouclant | comme des + | soyeuse | flottante | naturellement | soies de + | | | | sanglier + | | | | + VOIX | harmonieuse | du kokila | bramement de | croassement + | comme un | | l'lphant | du corbeau + | luth | | | + | | | | + GOT | le bthel | les dons | les plaisirs | les querelles + DOMINANT | | | varis | + ---------------------------------------------------------------------- + +Quatre sortes d'hommes correspondent comme amants ou poux ces quatre +sortes de femmes. + +A la Padmini, l'homme _livre_, c'est--dire actif, vif et veill. + +A la Chitrini, l'homme _cerf_, celui qui recherche l'affection dans le +commerce amoureux. + +A la Hastini, l'homme _taureau_, c'est--dire qui a la force et le +temprament de cet animal. + +A la Sankhini, l'homme _cheval_, celui qui a la vigueur et la fougue de +l'talon. + +Il existe, disent les potes, une Padmini sur dix millions de femmes, +une Chitrini sur dix mille, une Hastini sur mille; la Sankhini se trouve +partout. + +Cette proportion n'est point flatteuse pour le beau sexe dans l'Inde; +heureusement, elle n'est point exacte. En gnral les Hindous, hommes +et femmes, mme dans les castes serviles, ont de trs grands soins de +propret. La femme malpropre, la Sankhini, ne se trouve que dans la +classe infime et hors caste, et chez les Pariahs des campagnes. + + + +CHAPITRE III + +De la possession des soixante-quatre talents ou arts de volupt +enseigns par le Kama Soutra. + +L'homme doit tudier le Kama Soutra aprs le Dharma et l'Artha, et la +jeune fille elle-mme doit en apprendre les pratiques; d'abord avant son +mariage, et, ensuite, aprs, avec la permission de son mari[12]. + +[Note 12: Dans les pays musulmans, les femmes sont duques en vue +d'exciter les sens par la danse et la mimique, etc.] + +On objecte cela que les femmes, n'ayant point tudier les sciences, +ne doivent point non plus tudier le Kama Soutra. + +A cela, Vatsyayana rpond: Que les femmes peuvent, sans tudier le +trait et ses explications, en connatre la pratique, puisqu'elle +est tire du Kama-Schastra (ou les Rgles de l'Amour) qu'on apprend +exprimentalement, soit par soi-mme, soit par des intimes. C'est ainsi +que le Kama-Schastra est familier un certain nombre de femmes, telles +que les filles des princes et de leurs ministres. + +Il convient donc qu'une jaune fille soit initie aux principes du Kama +Soutra par une femme marie, par exemple sa soeur de lait, ou bien une +amie de la maison prouve sous tous les rapports, o une tante, une +vieille servante, ou une mendiante qui a vcu autrefois dans la famille, +ou une soeur (voir Appendice, n 1 et 2). + +Ces pratiques du Kama-Soutra sont empruntes la partie du Kama-Shastra +qui a rapport l'union sexuelle, et que Babhravia intitule aussi les +soixante-quatre arts, comme les soixante-quatre arts libraux dont la +nomenclature a t donne ci-dessus. + +Pour arriver ce nombre de (soixante-quatre), on a divis ce qui a +rapport au rapprochement des sexes, c'est--dire le Kama-Shastra, +en huit parties ou sujets; et dans chaque partie on a fait huit +subdivisions principales. Il en a t de mme dans le Kama-Soutra[13]. + +[Note 13: videmment, pour les divisions, le chiffre de soixante-quatre +est cher aux crivains de l'poque; selon les anciens commentateurs, il +est consacr par les Vdas.] + +L'homme auquel sont familiers les (soixante-quatre) moyens de plaisir +indiqus par Babhravya, atteint le but de son dsir, et possde la femme +la plus enviable. + +Celui qui parle bien sur les autres sujets, mais ne connat pas les +(soixante-quatre) volupts du Kama-Soutra, n'est point cout avec +faveur dans une runion de savants. + +Celui qui, au contraire, les possde toutes, quoique n'ayant pas d'autre +science, prend la tte de la conversation dans toutes les socits +d'hommes et de femmes. + +En raison de leur prestige et de leur charme, les Acharyas, ou auteurs +anciens, les plus recommandables, qualifient de _chers aux femmes_ les +soixante-quatre talents voluptueux. + +L'homme, en effet, qui y est exerc, gagne le coeur de sa propre femme +et celui des femmes des autres hommes et des courtisanes. + + +APPENDICE AU CHAPITRE III + +N 1.--Il y a dans le Kama-Soutra mille choses qui peuvent dpraver une +jeune fille, et que, consquemment, elle doit ignorer, lors mme qu'elle +est marie aussitt qu'elle a atteint l'ge de pubert, comme il est +d'usage dans l'Inde. + +Dans cette contre, tout est fait pour provoquer les dsirs charnels, +mme chez les jeunes enfants des deux sexes. + +Les chars sacrs sur lesquels on promne les images des Dieux, dans les +grandes ftes publiques, sont chargs de peintures et de sculptures +d'une obscnit indescriptible, publiquement exposes tous les +regards, sans que personne songe en loigner les enfants. + +A la jeune fille indienne s'appliquent pleinement les vers d'Horace: + + .......Incestos amores + A tenere meditatur ungui. + +Ds la plus tendre enfance, elle rve d'impudiques amours. + +N 2.--Sauf quelques sculptures d'un naturalisme naf dans des +cathdrales du moyen ge et quelques pratiques quivoques, restes du +paganisme qui lui ont survcu, on ne trouve rien de pareil chez les +chrtiens d'aucune confession. + +On lit dans le P. Gury (traduction P. Bert): + +417.--Les regards jets sans raison sur des choses honteuses +constituent des pchs graves ou lgers, suivant l'intention de la +personne, le degr de turpitude et le danger de consentement la +dbauche. + +En pratique, on excuserait difficilement d'un pch mortel un homme qui +regarderait les parties honteuses d'une femme peinte, parce qu'il ne +pourrait gure viter d'y prendre un plaisir. + +420.--1 _C'est un pch grave, en gnral, de parler, mme par +lgret, de l'acte conjugal, de ce qui est permis ou dfendu entre +poux_, des moyens d'empcher la conception, de procurer la pollution; +surtout, si c'est entre jeunes gens de sexes diffrents. + +2 Il y a grave pch dire des choses honteuses par le seul plaisir +qu'on trouve y penser. + +Le confesseur ne recommande de jeunes poux que l'abstention de ce +qui pourrait aller contre le but du mariage, la procration. + +Ainsi, la morale chrtienne est trs svre pour tout ce qui concerne la +puret. + +N 3.--L'ducation des belles par Ovide. + +Les listes des (soixante-quatre) arts libraux et des (soixante-quatre) +talents de volupts, avec les portraits de la Padmini et de la Citrini, +nous donnent l'ide de l'ducation fminine dans l'Inde l'poque de +Vatsyayana; il est trs intressant de la rapprocher de celle qu'Ovide +trace pour les Romaines dans son _Art d'aimer,_ livre III. + +O femmes! ne ngligez aucun soin de votre personne! + +La figure s'embellit si on la soigne; sans soins, le plus beau visage +perd sa fracheur, ft-il comparable celui de la desse du mont Ida. + +Ne chargez point vos oreilles de perles de grand prix, et votre corps +de vtements tout pesants d'or. Une lgante propret nous charme bien +davantage. Choisissez la manire d'arranger votre chevelure qui vous +sied le mieux. Un visage un peu allong demande de simples bandeaux; une +figure arrondie un noeud lger sur le sommet de la tte et qui laisse +les oreilles dcouvertes. + +Celle-ci laissera flotter ses cheveux sur ses deux paules; celle-l +les relvera la manire de Diane chasseresse. + +Tandis que vous travaillez votre toilette, laissez croire que vous +tes encore au lit; vous paratrez avec plus d'avantages quand vous y +aurez mis la dernire main. Vous pouvez toutefois faire peigner vos +cheveux devant nous. + +Apprenez rire avec grce. Ouvrez modrment la bouche; formez sur +l'une et l'autre joue deux petites fossettes et couvrez avec la lvre +infrieure l'extrmit des dents suprieures. Ne vous fatiguez point les +flancs par des clats continuels, que votre rire ait quelque chose de +doux et d'agrable l'oreille. + +Les femmes apprennent aussi pleurer d'une manire la fois gracieuse +et intressante; elles pleurent quand elles veulent. + +Apprenez galement marcher, la dmarche sduit ou fait fuir un homme +qui ne vous connat pas. + +Il est des femmes qui, par un mouvement de hanches tudi, font +flotter leur robe au gr des vents; elles s'avancent firement d'un pas +majestueux. D'autres marchent grands pas et d'un air effront. vitez +que la premire de ces dmarches soit prtentieuse et que la dernire +soit rustique. Cependant, laissez dcouvert l'avant-bras depuis le +coude jusqu'au poignet, si vous avez la peau d'une blancheur sans tache. +Combien de fois j'ai t tent de baiser un bras d'albtre! + +Que les jeunes filles apprennent chanter. Plusieurs ont trouv dans +leur voix un ddommagement leur figure. + +La femme qui veut plaire doit s'appliquer manier l'archet de la main +droite et pincer de la harpe de la main gauche. + +_Apprenez par coeur Sapho; rien de plus voluptueux que ses vers;_ lisez +les posies du tendre Properce et celles de mon cher Tibulle, l'Enede +et _mme mes Amours._ + +Je voudrais encore qu'une belle st danser (on ne dansait Rome qu'au +thtre), qu'elle fut habile aussi aux jeux des osselets, des ds et des +checs. Apprenez mille jeux; souvent, la faveur du jeu, l'amour se +glisse dans les coeurs. + +Qu'une belle s'occupe de tout ce qui peut augmenter ses charmes; qu'elle +se donne en spectacle la foule; que partout elle soit empresse de +plaire; qu'elle ait toujours l'hameon prt; dans l'endroit qu'elle +souponne le moins, elle trouvera du poisson qui viendra y mordre. + +Les funrailles d'un poux sont souvent une occasion d'en trouver un +autre. Il convient alors de paratre chevele et de donner un libre +cours vos pleurs. + +Pour garder la puret de vos traits, vitez la colre, partage farouche +des btes froces; elle enfle le visage et fait noircir les veines o le +sang s'accumule. + +vitez aussi un air de fiert. Un regard doux et gracieux captive +l'amour. Nous hassons aussi la tristesse; c'est la gaiet qui nous +charme dans une femme. + +Ne venez aux festins que tard, lorsque les flambeaux sont allums, vous +paratrez toujours belle aux yeux troubls par le vin et la nuit voilera +vos imperfections. + +Prenez les mets du bout des doigts (les Romains d'alors, comme +aujourd'hui encore les Indiens, mangeaient avec les doigts); n'allez pas +porter votre bouche une main mal assure; ne vous gorgez pas de mets +pour les vomir chez vous (usage des Romains), et mangez un peu moins que +votre apptit. Il sied mieux qu'une jeune belle se permette quelques +excs dans le boire. Toutefois ne vous laissez point table aller +l'ivresse ou au sommeil, qui vous livreraient sans dfense toutes les +entreprises des pires dbauchs. + + + + + TITRE II + + LA VIE LGANTE.--DIVERSES SORTES D'UNIONS SEXUELLES + + L'AMOUR PERMIS ET L'AMOUR DFENDU + + + + +CHAPITRE I + +La vie lgante ou d'un homme fortun. + +SECTION 1.--INTRIEUR (_at home_). + +L'habitation doit tre bien situe, au bord d'une eau pure, dans une +ville ou une bourgade, ou un lieu de plaisir. + +Les appartements intrieurs sont sur les derrires, ceux de rception +sur le devant, tous sont meubls confortablement et orns avec got. + +SOINS D'HYGINE.--Chaque jour le bain et le frottement du corps avec de +l'huile; tous les trois jours, application de laque tout le corps; +tous les quatre jours, raser la tte entire; et tous les cinq ou dix +jours, tout le corps. + +EMPLOI DU TEMPS.--Trois repas par jour, le matin, midi et la nuit; +le bain, la sieste; des vtements blancs et lgants; des fleurs, une +volire; le matin, quelques jeux et divertissements avec des parasites, +et aprs midi avec des amis. + +Aprs le djeuner, leon pour parler donne aux perroquets et autres +oiseaux, puis combats de coqs, de cailles et de pigeons. + +Dans la soire, le chant; ensuite le matre de maison, avec ses amis, +attend, dans la salle de rception bien orne et parfume d'essences, +l'arrive de sa matresse; celle-ci, quand elle se prsente, est reue +avec les compliments d'usage; elle tient avec tous une conversation +aimable et tendre. + +Lorsqu'elle doit passer toute la nuit chez son amant, elle y vient +baigne, parfume et pare; son amant lui offre des rafrachissements; +il la fait asseoir sa gauche, lui prend les cheveux entre ses mains, +touche aussi le bout et le noeud de son vtement du bas et l'entoure +doucement de son bras droit. Alors s'engage une conversation lgre +et varie; on tient des propos lestes et joyeux; on traite des sujets +graveleux ou galants. Puis on chante avec ou sans gestes; on fait de la +musique, on boit en s'excitant boire. + +Enfin, quand la femme, chauffe par ces provocations l'amour, trahit +ses dsirs, le matre congdie tous ceux qui sont prs de lui en leur +donnant des fleurs, des bouquets et des feuilles de bthel[14]. + +[Note 14: Dans les usages de l'Inde, c'est le matre de maison, celui +auquel on fait visite, qui donne le signal du dpart au visiteur.] + +Les deux amants restent seuls. Aprs avoir got le plaisir leur gr, +ils se lvent pudiquement et, sans se regarder, s'en vont, sparment, +au cabinet de toilette qui est, dans l'Inde, la salle du bain. + +Ils reviennent ensuite s'asseoir l'un prs de l'autre et mchent +quelques feuilles de bthel. Puis l'homme, de sa propre main, frotte le +corps de la femme avec un onguent de pur bois de sandal, ou une autre +essence odorante; ensuite il l'enlace dans son bras gauche, et tout en +lui tenant de doux propos, il lui fait boire, dans une coupe qu'il +tient de la main droite, une boisson excitante et parfume; ils mangent +ensemble des gteaux et des sucreries, prennent des consomms et de la +soupe de gruau, boivent du lait de coco frais, des sorbets, du jus de +mangues et de citron sucr; enfin, ils savourent ainsi, dans l'intimit, +tout ce que le pays produit d'agrable, de doux et de pur. + +Souvent aussi, les deux amants montent sur la terrasse de la maison pour +jouir du clair de lune et causer agrablement. A ce moment, pendant que +la femme est sur ses genoux la face tourne vers la lune, l'amant lui +dsigne de la main les diverses plantes, l'toile du matin, l'toile +polaire, les constellations[15]. + +[Note 15: Les magnifiques nuits de l'Inde donnent ce passe temps un +grand charme.] + + +APPENDICE + +A LA PREMIRE SECTION DU CHAPITRE I + +Compltons par des emprunts aux potes les indications trop sommaires de +Vatsyayana. + +N 1.--Barthriari a dcrit l'amour selon les saisons (trad. Regnaud). + +(St. 39).--Bouquets odorants, couronnes dont l'aspect rjouit le coeur, +zphir qu'agit l'ventail, rayon de la lune, parfum des fleurs, lac +frais, poudre de sandal, vin clair, terrasse bien blanche, vtements +trs lgers, femmes aux yeux de lotus, tels sont les agrments que les +heureux ont ici en partage, l't. + +En hiver, les heureux reposent voluptueusement dans une chambre, +couverts de vlements rouges, enlaant dans leurs bras leurs bien-aimes +aux seins opulents, mchant pleine bouche des feuilles et des noix de +bthel. + +(St. 44).--Les clairs serpentent dans le Ciel pareils des lianes, le +tonnerre clate au sein des nuages amoncels; on entend les cris confus +des paons qui se livrent leurs jeux; les averses tombent comme des +torrents; la belle, aux yeux allongs, qui tremble d'effroi, se serre +troitement dans les bras du bien-aim dont elle ne peut quitter +la maison; puis s'lvent des vents chargs de pluie glaciale qui +renouvellent la vigueur des amants. + +(St. 49 et 50.)--Ils embrassent les fossettes de leurs joues; ils font +entrechoquer bruyamment leurs lvres en jouant dans les boucles qui +encadrent leur visage; ils mettent en dsordre leur chevelure et leur +font cligner les yeux; ils chiffonnent avec violence leurs vtements, +arrachent de leur poitrine leur corset et bouleversent leurs seins; +ils font grelotter leurs cuisses et dtachent le pagne qui ceint leurs +larges hanches. + +On connat le distique de Catulle: + + Quam juvat immites ventos audire cubantem + Et dominant tenero delinuisse sinu + +Quel plaisir d'entendre, de sa couche, rugir la tempte, en pressant sa +matresse sur son sein. + +N 2.--Visite de Corine Ovide. + +Il est intressant de rapprocher la visite d'une matresse indienne +son amant de celle de Corine Ovide (_Les Amours_, liv. 1er, lgie 5). + +Vers midi, lorsque j'tais sur mon lit pour me reposer dans un +demi-jour mystrieux, Corine entra dans ma chambre, la tunique releve, +les cheveux tombant sur sa gorge nue, plus blanche que la neige, +semblable la charmante Las quand elle recevait ses amants. + +Je lui tai d'abord sa tunique dont le tissu transparent tait peine +un obstacle. Elle faisait quelque rsistance paratre nue; mais on +voyait bien qu'elle ne voulait pas vaincre. + +Quand elle fut devant moi sans vtement, je ne vis pas une tache sur +tout son corps. O quelles paules, quels bras j'eus le plaisir de voir +et de toucher! Que sa gorge tait faite souhait! Quelle peau douce et +unie! Quelle taille superbe et quelles cuisses fermes! + +Mais pourquoi entrer dans ces dtails? Je n'ai vu que des choses +parfaites, et il n'y avait point de voile entre ce beau corps et le +mien! + +Le reste est facile deviner. Enfin, aprs une fatigue mutuelle, nous +reposmes tous deux. + +Ce petit morceau nous charme autant, mais d'une autre manire que les +potes Hindous. + +Ce qu'Ovide laisse deviner, Properce le dit dans l'lgie v du livre +II. + +Une nuit de Cynthe donne Properce. + +O nuit fortune! Que de mots changs la clart de la lampe! Et la +lumire teinte, quels bats! + +Tantt elle lutte contre moi, le sein dcouvert; tantt mon ardeur +elle opposait sa tunique. Puis, quand le soleil eut vaincu mes +paupires, c'est elle qui me rveilla en les pressant de ses lvres. + +Est-ce donc ainsi, me dit-elle, que tu dors nonchalamment? + +Comme nos bras s'enlaaient en mille noeuds divers! + +Mais l'obscurit nuit aux jeux de l'amour. + +Les yeux sont les guides de nos transports. + +Endymion, par sa nudit, charme la chaste Diane qui vient, nue, reposer +prs d'un mortel. + +Cesse de voiler tes attraits sur ta couche ou bien je dchirerai ce lin +odieux; et mme, si la colre m'emporte, ta mre en verra les traces sur +tes bras. + +Livre-moi ces globes charmants qui se soutiennent d'eux-mmes; que mes +yeux se rassasient tandis que les destins le permettent. Vivant ou mort, +c'est toi que j'appartiens pour toujours. + +Si tu m'accordes encore de semblables nuits, une anne sera pour moi +plus qu'une vie. + +Prodigue-les-moi, ces nuits, et je deviens immortel dans tes bras. + +Une seule nuit de toi peut, du dernier des hommes, faire un dieu. + + + +SECTION II.--L'EXTRIEUR. + + I.--_Ftes religieuses._ + +A certains jours propices (fastes) une socit d'amateurs s'assemble +dans le temple de la desse Sarasvati (desse des beaux-arts). + +L, on essaie les chanteurs rcemment arrivs dans la localit. Le +lendemain on leur donne quelque gratification et l'on retient ceux qui +ont plu. + +Les membres de cette socit agissent ainsi dans les temps de dtresse +comme dans ceux qui sont prospres. + +Ils exercent l'hospitalit envers les trangers qui sont venus la +runion. + +Ils agissent de mme lors des autres ftes en l'honneur de quelque +divinit. + + 2.--_Promenades aux jardins et aux bains publics._ + +Les hommes s'y rendent lgamment vtus en compagnie de courtisanes et +avec une suite nombreuse de serviteurs. + +Trois sortes d'hommes, dans ces circonstances, prtent leurs bons +offices aux personnes riches et aux courtisanes, ce sont: + +1 Le Pithamarda, qui ne possde rien que son talent tout faire et +tout montrer (magister). + +2 Le Vita est celui qui, ayant perdu sa fortune, est, cause de cela, +de son ancienne ducation et de ses anciennes relations d'amiti dans la +localit, admis chez les riches et les courtisanes et vit de ce qu'il en +peut tirer. + +C'est le parasite officieux. + +3 Le Vidashka est une sorte de bouffon, d'utilit, toujours un +brahmane, que tout le monde accueille pour sa bonne humeur et ses +spirituelles saillies[16]. + +[Note 16: C'est le fou du moyen ge dont Walter Scott nous a donn le +type dans le personnage de Wamba (roman d'_Ivanho_).] + +Ces trois sortes de personnages sont ordinairement employes pour oprer +les rconciliations entre les hommes riches et les courtisanes. + +On emploie galement les femmes mendiantes, celles qui ont la tte rase +(les veuves) et les anciennes courtisanes qui possdent des talents +appropris. + + + +SECTION III + + 3.--_Runions de socits._ + +Des hommes de mme ge, de mmes gots, de mme ducation, se runissent +en socit, soit chez des courtisanes en renom et en leur compagnie, +soit dans la demeure de l'un d'eux, pour converser, composer des vers et +se les Communiquer. Dans ce dernier cas, les femmes distingues par leur +beaut, et qui ont des gots et des talents semblables, peuvent tre +admises et recevoir des hommages. + +Souvent les conversations taient une joute d'improvisations potiques +et de citations opposes de divers potes. + +Pour en donner une ide, nous avons arrang le dialogue suivant avec des +citations de potes: + +UN BRAHMANE SAVANT.--Par qui a t fabriqu ce ddale d'incertitude, ce +temple d'immodesties, ce rceptacle de fautes, ce champ sem de mille +fourberies, cette barrire de la porte du Ciel, cette bouche de la cit +infernale, cette corbeille remplie de tous les artifices, ce poison qui +ressemble l'ambroisie, cette corde qui attache les mortels au monde +d'ici-bas, la femme en un mot? + +UNE COURTISANE.--Le faux sage qui mdit des femmes trompe lui-mme et +les autres; car le fruit de la pnitence est le _Ciel_ et le Ciel offre +les Apsaras ceux qui l'obtiennent. + +LE BRAHMANE.--Les femmes ont du miel dans leurs paroles et du poison +dans le coeur, aussi leur suce-t-on les lvres, tandis qu'on leur frappe +la poitrine avec le revers de la main[17]. + +[Note 17: Ptrone a dit: + + Toute femme, en soi, cache un venin corrupteur, + Le miel est sur sa lvre, et le fiel dans son coeur.] + +LA COURTISANE.--Les fous qui fuient les femmes n'obtiennent que des +fruits amers; leur sottise et le dieu d'amour les chtient cruellement. +Le jour o des hommes honorables parviendront matriser leurs sens, +les monts Vindhyas traverseront l'Ocan la nage. + +LE BRAHMANE.--Il n'est ici-bas qu'un jardin rempli de fleurs +pernicieuses, c'est la jeunesse; elle est le foyer de la passion, la +cause de peines plus cuisantes que n'en feraient endurer cent enfers, +le germe de la folie, le rideau de nuages qui couvre la lumire de la +science, la seule arme du Dieu de l'amour, la chane de fautes de toute +nature. + +LA COURTISANE.--Un vieux chien borgne, boiteux, galeux, n'ayant que la +peau et les os et dont la gueule est dchire par les tessons qu'il +ronge, poursuit encore les chiennes; le Dieu de l'amour tourmente +jusqu'aux mourants. Quand l'arbre Aoka est touch du pied d'une belle, +ses fleurs s'panouissent de suite[18]. + +[Note 18: Jolie lgende indienne.] + +Les femmes voluptueuses enflamment tous les coeurs de leurs grces +lascives; elles babillent avec l'un, envoient un autre des oeillades +provocatrices, un troisime occupe leur coeur. + +LE BRAHMANE.--Celui qui, matrisant ses sens, a confondu son +intelligence dans l'me-suprme, qu'a-t-il faire des causeries des +bien-aimes, du miel de leurs lvres, de la lune de leur visage, des +jeux d'amour accompagns de soupirs dans lesquels on presse leurs seins +arrondis? + +LA COURTISANE.--Les Docteurs ayant sans cesse la bouche les saints +crits, sont les seuls qui parlent, et seulement du bout des lvres, de +renoncer l'amour. + +Qui pourrait fuir les hanches des belles jeunes filles ornes de +ceintures bruyantes, auxquelles pendent des perles rouges? + +Ce que femme entreprend dans sa passion, Brahma lui-mme n'a pas le +courage d'y mettre obstacle[19]. + +[Note 19: Nous disons dans le mme sens: Ce que femme veut, Dieu le +veut.] + +UN HOMME MUR.--L'homme n'est sr de son honneur, de sa vertu, de sa +sagesse, que quand son coeur et ses fermes rsolutions ont rsist +victorieusement la corruption par les femmes. + +Combien ont succomb par elles, que tout l'or du monde n'aurait pu +acheter! + +UN JEUNE HOMME.--Quel est le plus beau des spectacles? Le visage +respirant l'amour d'une fille. Quel est le plus suave des parfums? +Son haleine douce. Quel est le plus agrable des sons? la voix de la +bien-aime. + +Quelle est la plus exquise des saveurs? La rose qui humecte ses lvres. + +Quel est le plus doux des contacts? + +Celui de son corps. + +Quelle est l'image la plus agrable sur laquelle la pense puisse +s'arrter? Ses charmes. + +Tout dans la jeune fille aime est plein d'attraits. + +UN JEUNE POTE.--La jeune vierge est semblable au tendre bouton de la +rose non encore panouie; dans toute sa puret, elle crot en paix +l'ombre du bosquet tutlaire, l'abri de tout outrage; mais lorsque son +sein dvoil s'est prt aux baisers du rossignol sducteur, bientt +spare de sa tige maternelle et indignement associe l'herbe que +foule un pied vulgaire, on l'expose aux passants sur la place publique, +et fltrie alors par mille baisers impurs on chercherait en vain sa +fracheur virginale (voir l'Appendice). + +AUTRE JEUNE HOMME.--Lger sourire sur les lvres, regards la fois +hardis et timides, babil enjou, fuite, retour prcipit, amusements +foltres et continuels, tout n'est-il pas ravissant chez les jeunes +femmes aux yeux de gazelle? + +Quand elles sont absentes, nous aspirons les voir. + +Quand nous les voyons nous n'avons qu'un dsir, jouir de leur treinte. + +Quand nous sommes dans leurs bras, nous ne pouvons plus nous en +arracher. + +LE JEUNE POTE.--A quel mortel est destine cette beaut ravissante +semblable dans sa fracheur une fleur dont on n'a pas encore respir +le parfum, touch le fin duvet; un tendre bourgeon qu'un ongle profane +n'a point os sparer de sa tige, une perle encore pure au sein de la +nacre protectrice o elle a pris naissance? + + +APPENDICE + +A LA IIIe SECTION DU CHAPITRE I. + +Le pote Catulle a exprim la mme pense que le jeune pote indien dans +les beaux vers que nous traduisons: + +La fleur que la haie d'un jardin protge contre les troupeaux et le +tranchant du soc, crot mystrieusement caresse par le zphyr, colore +par le soleil, nourrie par la pluie, recherche des jeunes beauts et +des amants; mais sitt qu'un ongle lger l'a cueillie, elle n'inspire +plus que le ddain. De mme une vierge reste chre tous tant qu'elle +reste pure; mais si elle perd sa fleur d'innocence, les jeunes gens lui +retirent leur amour et les jeunes filles leur amiti. + +L'Arioste a presque traduit Catulle dans la plainte de Sacripant contre +Anglique (_Rolland furieux_). + + La Verginella simile alla rosa; + Che in bel jardin sulla uativa spina + Mentre sola et sicura si reposa, + Ne grege ne pastor de le avvicina; + L'aura suave e l'alba rugiadosa + L'Aqua, la terra al suo amor s'inchina, + Giovani vaghi e donne innamorate + Amano averne i seni e le tempie ornate. + Ma non si tosto dal materno stelo + Rimossa viene dal suo ceppo verde, + Che quanto avea dagli uomini e dal cielo + Favor grazia e bellezza, tutto perde. + La vergine che il fior di che piu zelo + Che degli occhi et della vita aver dei + Lascia altrui corre, il pregio che aveva innanzi + Perde nel cor di tutti gli altri amanti. + +La vierge est comme la rose sur sa tige naissante dans un beau jardin; +tant qu'elle reste dans la solitude et la paix, elle n'a rien craindre +du troupeau ni du berger. + +Le doux zphir, l'aube humide de rose, la terre et l'onde lui +prodiguent leurs caresses et leurs trsors; les jeunes gens qui +soupirent et les belles namoures se plaisent orner de ses boutons +leurs cheveux et leurs seins. + +A peine spare de la branche maternelle, de ses vertes pines, elle +perd et la faveur des hommes et les dons du ciel, la grce et la beaut. + +Ainsi quand une jeune fille a laiss cueillir la fleur qu'elle devait +dfendre plus que ses yeux et que sa vie, elle est avilie aux yeux de +tous les autres amants. + +Nos navets gauloises sont plus brves et presque aussi expressives: + + La pucelle est comme la rose + Dans sa primeur peine close; + Chacun s'empresse les cueillir. + Vienne la rose se fltrir, + Vienne la fille se donner, + Plus un ne veut les ramasser. + + + +CHAPITRE II + +Diffrentes sortes d'unions sexuelles. + +Il y a sept sortes d'unions: + +L'UNION SPONTANE.--Deux personnes s'aiment et s'unissent par sympathie +et par got mutuel. Cette union a lieu entre deux amants de mme +naissance. + +Les jeux d'amour avec une femme de bonne naissance, dit Barthriari, sont +remplis de charme. D'abord, l'amante dit: non, non! et semble ddaigner +les caresses; puis les dsirs naissent, sans que la pudeur disparaisse; +ensuite, la rsistance se relche et la fermet est abandonne; enfin, +elle ressent vivement le secret plaisir des ardeurs amoureuses; laissant +alors de ct toute retenue, elle gote un bonheur inexprimable qui lui +fait crisper les membres. + +L'UNION DE L'AMOUR ARDENT.--L'homme et la femme s'aiment depuis quelque +temps, et ont eu beaucoup de peine se runir; ou bien, l'un d'eux +revient de voyage, ou bien, deux amants se rconcilient aprs s'tre +querells. + +Dans ces cas, les deux amants brlent de s'unir et se donnent +mutuellement une complte satisfaction. + +L'UNION POUR L'AMOUR A VENIR--Entre deux personnes dont l'amour n'est +encore qu'en germe. + +L'UNION DE L'AMOUR ARTIFICIEL.--L'homme n'opre la connexion qu'en +s'excitant par les moyens accessoires qu'indique le Kama Soutra, les +baisers, les embrassements, ou bien l'homme et la femme s'unissent sans +amour, le coeur de chacun d'eux tant ailleurs. Dans ce cas, il faut +qu'ils emploient tous les moyens d'excitation enseigns par le Kama +Shastra (Appendice, n 1). + +L'UNION DE L'AMOUR TRANSMIS.--L'un des deux acteurs, pendant toute la +dure de la connexion, s'imagine qu'il est dans les bras d'une autre +personne qu'il aime rellement (Appendice, n 2). + +L'UNION DITE DES EUNUQUES.--La femme est une porteuse d'eau [20] ou une +domestique de caste infrieure celle de l'homme; la conjonction dure +seulement le temps ncessaire pour teindre le dsir de l'homme. Dans ce +cas, il n'y a point d'actes accessoires ou prliminaires. + +[Note 20: La porteuse d'eau est ordinairement attache une maison et y +fait le service de propret.] + +L'UNION TROMPEUSE.--Entre une courtisane et un paysan, ou entre un homme +de bonne ducation et une paysanne; elle se borne un acte brutal, +moins que la femme ne soit trs belle. + + +APPENDICE AU CHAPITRE II + +N 1.--L'Union artificielle est blme par les potes. + +Bhartrihari (stance 29 _l'Amour_) dit: En ce monde, l'amour a pour effet +d'unir deux coeurs en une mme pense. + +Quand les sentiments des amants ne sont pas confondus, c'est comme +l'union de deux cadavres. + +Le mariage sans l'amour est un corps sans me, dit Tirouvallouvao (le +divin Pariah). + +N 2.--Le Pre Gury, _Thologie morale _(908). L'usage du mariage est +gravement illicite s'il a lieu dans un esprit d'adultre, de telle sorte +qu'en approchant de son pouse, on se figure que c'est une autre femme. + +Cet avis est videmment celui de tous les thologiens. + +G. Sand, dans _Mademoiselle de la Quintinie, _dcrit une union de ce +genre. + + + +CHAPITRE III + +Des cas ou le Kama est permis ou dfendu + +Le Kama, quand il est pratiqu dans le mariage contract selon les +rgles traces par Manou, entre personnes de mme caste, donne une +progniture lgitime et la considration gnrale. + +Il est dfendu avec des femmes de caste suprieure ou bien de mme +caste, mais ayant dj appartenu d'autres. + +Le Kama n'est ni ordonn ni dfendu avec des femmes, de castes +infrieures ou dchues de leur caste, avec les courtisanes et avec les +femmes divorces. + +Avec toutes ces femmes, la pratique du Kama n'a pas d'autre but que le +plaisir. + +On appelle Nayikas les femmes auxquelles on peut s'unir sans pch; +telles sont les filles qui ne dpendent de personne, les courtisanes et +les femmes qui ont t maries deux fois (N 1 Appendice). + +Vatsyayana rattache ces trois catgories les veuves, les filles des +courtisanes, les servantes qui sont encore vierges, et mme toute femme +de caste qui a dpass l'ge de pubert, sans se marier. + +Ganikapati pense qu'il existe des circonstances ou des considrations +particulires qui autorisent la connexion avec les femmes des autres. +Par exemple, on peut se faire, selon les cas, les raisonnements +suivants; + +--Cette femme veut se donner moi, et dj s'est livre beaucoup +d'autres auparavant; quoi qu'elle soit d'une caste suprieure, elle est +dans la circulation comme une courtisane; je puis donc m'unir elle +sans pcher. + +--Cette femme exerce un grand empire sur son mari qui est un homme +puissant et ami de mon ennemi. En devenant son amant, j'enlverai mon +ennemi l'appui de son mari. + +--J'ai un ennemi qui peut me nuire beaucoup; si sa femme devient ma +matresse, elle changera ses dispositions malveillantes mon gard. + +--Avec l'aide de telle femme, si je suis son amant, j'assurerai le +triomphe de mon ami ou la ruine de mon ennemi, ou la russite de +quelqu'autre entreprise fort difficile. + +--En m'unissant telle femme, je pourrai tuer son mari et m'approprier +ses biens. + +--Je suis sans ressources et sans moyens d'en acqurir, l'union avec +telle femme me procurera la richesse sans me faire courir aucun danger. + +--Telle femme m'aime ardemment et connat tous mes secrets, toutes mes +faiblesses et, cause de cela, peut me nuire infiniment, si je ne suis +point son amant. + +--Un mari a sduit ma femme, je dois le payer de retour (peine du +talion). + +--Devenu l'amant de telle femme, je tuerai un ennemi du roi, proscrit +par celui-ci et auquel elle a donn asile. + +--J'aime une femme place sous la surveillance d'une autre; par celle-ci +j'arriverai possder celle que j'aime. + +--C'est par cette femme seulement que je puis pouser une jeune fille +riche et belle que je recherche; si je deviens son amant, elle me fera +atteindre mon but. + +Pour ces motifs et d'autres semblables, il est permis d'avoir des +rapports avec des femmes maries; mais il est bien entendu que c'est +seulement dans un but particulier, et jamais en vue du seul plaisir, +autrement il y aurait faute et pch [21]. + +[Note 21: Il est peine besoin de faire remarquer que cette morale +n'est admise que par les brahmanes; on n'en trouve trace nulle part +ailleurs que dans leurs crits, quelle qu'ait pu tre la subtilit des +casuistes.] + +L'cole de Babhravya professe qu'il est permis de jouir de toute femme +qui a eu cinq amants; mais Ganakipoutra pense que, mme dans ce cas, il +doit y avoir des exceptions pour les femmes d'un parent, d'un brahmane +savant et du roi. Vatsyayana dit que peu de femmes rsistent un homme +bien second (N 2, Appendice). + +Il est dfendu de s'unir aux femmes numres ci-aprs: + +Lpreuses, lunatiques, rejetes de la caste, ne sachant pas garder les +secrets, exprimant publiquement leur dsir charnel, (N 3, Appendice), +atteintes d'albinisme (elles sont impures), et celles dont la peau, d'un +noir intense, a mauvaise odeur. + +Femmes amies [22], Femmes de la parent (N 4, Appendice); femmes +asctes avec lesquelles l'union sexuelle est interdite. + +[Note 22: Ce respect pour les amies dont la liste est assez longue ainsi +que celle de leurs qualits, honore les Hindous. Nous ne retrouvons pas +ce scrupule louable au mme degr en Europe o beaucoup de gens ont +peine croire une amiti platonique entre personnes de sexes +diffrents.] + +Sont rputes femmes amies avec lesquelles l'union sexuelle est +interdite: + +Celles avec lesquelles nous avons jou dans la poussire (amies +d'enfance), auxquelles nous sommes lis d'obligation pour services +rendus. + +Celles qui ont nos gots et notre humeur. + +Celles qui ont t nos compagnes d'tudes. + +Celles qui connaissent nos secrets et nos dfauts comme nous connaissons +les leurs. + +Nos soeurs de lait et les jeunes filles leves avec nous; les amies +hrditaires, c'est--dire appartenant des familles unies par une +amiti hrditaire. + +Ces amies doivent possder les qualits suivantes: la sincrit, la +constance, le dvouement, la fermet, l'exemption de convoitise, +l'incorruptibilit, une fidlit toute preuve pour garder nos +secrets. + + +APPENDICE AU CHAPITRE III + +N 1.--Sans doute les femmes maries qui ont un amant, celles qui sont +spares de leur mari et les veuves. Celles-ci, en grand nombre dans +l'Inde, et dans la force de l'ge, sont obliges d'avoir recours +l'avortement pour cacher les consquences de leur inconduite qui, si +elle tait connue, serait punie par l'exclusion de la caste. + +Toutes connaissent les drogues qui font avorter. + +Quand la potion n'a pas produit l'effet voulu, quelques-unes ont recours + des moyens mcaniques qui, souvent, mettent leurs jours en danger. + +Ce fait nous a t rvl par des mdecins europens qui, dans des cas +pareils, avaient t appels par des femmes indignes. + +Lorsqu'aucun des moyens n'a russi, les veuves enceintes prtextent un +voyage ou un plerinage et s'en vont au loin faire leurs couches. + +L'avortement tait une pratique usuelle chez les femmes galantes de +Rome, au temps d'Ovide. Ce pote consacre la 14e lgie du Livre II _des +Amours_ reprocher ce crime sa matresse, Corine. + +Quoi, dit-il, de peur que les rides de ton ventre ne t'accusent, il +faudra porter le ravage sur le triste champ o tu livras le combat! +Femmes, pourquoi portez-vous dans vos entrailles des engins homicides? +Les tigresses ne sont pas si cruelles dans les antres de l'Hircanie, +et jamais la lionne n'osa se faire avorter; et ce sont de faibles et +tendres beauts qui commettent ce crime, non pas toutefois impunment. +Souvent celle qui touffe son enfant dans son sein prit elle-mme; +et, quand on emporte son cadavre encore tout chevel, les spectateurs +s'crient: Elle a bien mrit son sort. + +N 2.--_Art d'aimer, _Livre I. Ne doutez point que vous ne puissiez +triompher de toutes les jeunes beauts; peine sur mille en trouverez +vous une qui vous rsistera. Celle qui se rend aisment, comme celle qui +se dfend, aiment galement tre pries. + +Si vous chouez, qu'avez-vous craindre? Mais pourquoi choueriez-vous? +On se laisse prendre aux attraits d'un plaisir nouveau, et le bien +d'autrui nous parat toujours prfrable au ntre. + +Vous verrez plutt les oiseaux se taire au printemps, et les cigales en +t, qu'une femme rsister aux tendres sollicitations d'un jeune homme +caressant. Celle mme qui parat insensible brle de secrets dsirs. + +Si les hommes s'entendaient pour ne pas faire les premires avances, les +femmes se jetteraient dans leurs bras toutes pmes. + +Entendez dans les molles prairies la gnisse qui mugit d'amour pour le +taureau, et la jument qui hennit l'aspect de l'talon vigoureux. + +N 3.--Dans l'Inde, la dcence extrieure est toujours observe entre +les deux sexes, au point qu'il ne vient la pense de personne d'y +manquer. + +Quand on chemine en troupe, les hommes marchent en avant des femmes, +et les attendent aux passages des gus, pour leur tendre la main par +derrire. Les femmes se troussent alors jusqu'aux dessus des hanches, et +jamais un homme ne se retourne pour regarder (abb Dubois). + +Toute provocation en public d'un sexe l'autre, et mme toute +galanterie, sont absolument inconnues. + +Une femme se croirait insulte par un homme qui lui tmoignerait, au +dehors, des attentions particulires. + +On verra plus loin que, quand un homme veut courtiser une femme, +il procde toujours par des voies indirectes, par des insinuations +dtournes, des propos double sens qui semblent s'adresser une autre +personne. + +Mais, dans le particulier, les femmes indiennes, habitues se +considrer comme uniquement faites pour le plaisir de l'homme, ne savent +rien refuser aux sollicitations dont elles sont l'objet, lors mme +qu'elles manquent de temprament et d'imagination, ce qui est le cas le +plus ordinaire dans les pays Dravidiens (Sud de l'Inde). + +N 4.--Empchement l'union, doctrine de l'Eglise. + +La Pre Gury (Traduction P. Bert.) + +Les casuistes hindous, on le voit, vont beaucoup plus loin que +les chrtiens dans les incompatibilits pour l'acte sexuel; ils +l'interdisent entre personnes dont les familles sont lies par une +amiti hrditaire et fortiori entre tous les parents tous les +degrs. + +Dans sa thologie morale, le P. Gury dfend l'inceste, l'union sexuelle +avec des parents ou des allis des degrs prohibs par l'Eglise; au +sujet de l'empchement du mariage par l'alliance, il s'exprime ainsi: + +810.--L'alliance est un lien qui s'tablit avec les parents de la +personne avec laquelle on a un commerce charnel; ou encore, un lien +provenant d'un commerce charnel entre l'un et les parents de l'autre. +Il y a donc alliance entre le mari et les cousins de la femme, et +rciproquement. + +L'alliance vient soit d'un commerce licite ou conjugal, soit d'un +commerce illicite, fornication, adultre, inceste. + +811.--L'alliance venant d'un commerce licite empche le mariage jusqu'au +4 degr inclusivement; venant d'un commerce illicite, seulement +jusqu'au 2 degr. + +(On sait que l'autorit ecclsiastique accorde beaucoup de dispenses +cet empchement). + +Une alliance n'est contracte que par un acte sexuel accompli et +consomm, de telle sorte que la gnration puisse en rsulter. + +812.--Celui qui a pch avec les deux soeurs ou les deux cousines +germaines, ou la mre ou la fille, ne peut pouser aucune des deux. + +L'homme qui a pch avec la soeur, la cousine ou la tante de son pouse, +est tenu de rendre, mais ne peut demander le devoir conjugal: parce +que, comme il s'agit d'une loi purement prohibitive, l'innocent ne peut +souffrir de la faute du coupable. + +On n'est pas priv du droit de demander le devoir conjugal, pour avoir +pch avec ses propres cousines, parce qu'on ne contracte par l aucune +alliance avec son pouse. + +(Mais c'est seulement quand ce pch a t commis avant le mariage, car +l'adultre prive le coupable de son droit). + +L'amiti, surtout hrditaire, la parent et le rejet de la caste sont +pour le brahmane les seuls empchements rigoureux l'acte sexuel; nous +venons de voir qu'ils autorisent toujours la fornication et qu'ils +excusent presque toujours l'adultre. Le Dcalogue les interdit +absolument et, cet gard, le P. Gury n'est que l'interprte de la +morale chrtienne dans les textes suivants: + +411.--La luxure est un apptit drgl dans l'amour et consiste dans un +plaisir charnel (delectatio venerea) got volontairement en dehors du +mariage. Or ce plaisir vient de l'excitation des esprits destins la +gnration et ne doit pas tre confondu avec un plaisir purement sensuel +qui provient de l'action d'un objet sensible sur quelque sens, par +exemple d'un objet visible sur la vue. Autre est donc l'objet de la +luxure, autre l'objet de la sensualit. Un plaisir sensuel, ou n'est pas +coupable, ou n'excde pas la plupart du temps, en principe, un pch +vniel. + +412.--La luxure dans tous ses genres, dans toutes ses espces, est, +en principe, un pch grave. La luxure directement volontaire n'admet +jamais matire lgre. + +_IX Commandement de Dieu: _Luxurieux tu ne seras de fait ni de +consentement. + +C'est, avec un peu plus de rigueur, la morale de Zoroastre et des +Iraniens. + +Le Bouddha ne l'a adopt que pour ses religieux. + +Il a permis aux laques tout ce qui n'est pas compris dans la +prohibition: Le bien d'autrui ne prendras, en considrant comme _bien +d'autrui _toute femme qui dpend d'un mari, ou de ses parents et tuteurs +ou d'un matre. + + + + + TITRE III + + DES CARESSES ET MIGNARDISES + QUI PRCDENT OU ACCOMPAGNENT L'ACTE SEXUEL + + + +CHAPITRE I + +Des baisers. + +On conseille de ne point, dans les premiers rendez-vous, multiplier les +baisers, les treintes et autres accessoires de l'union sexuelle; mais +on pourra en tre prodigue dans les rencontres qui suivront (Ap. N 1). + +On baise le front, les yeux, les joues, la gorge, la poitrine, les +seins, les lvres et l'intrieur de la bouche (Ap. N 2). + +Les habitants de l'Est baisent aussi la femme aux jointures des cuisses, +sur les bras et le nombril. + +Avec une jeune fille, il y a trois sortes de baisers: + +Le nominal, le mouvant et le touchant. + +Le nominal est le simple baiser sur la bouche, par l'apposition des +lvres des deux amants. + +Dans le baiser mouvant, la jeune fille presse entre ses lvres la +lvre infrieure de son amant; elle l'introduit dans sa bouche en lui +imprimant un mouvement de succion. + +Dans le baiser touchant, elle touche avec sa langue la lvre de son +amant, en fermant les yeux, et place ses deux mains dans les siennes. + +Les auteurs distinguent encore quatre sortes de baisers: + +Le droit, le pench, le tourn, le press. + +Dans le baiser droit, les deux lvres s'appliquent directement, celles +de l'amant sur celles de l'amante. + +Dans le baiser pench, les deux amants, la tte penche, tendent leurs +lvres l'un vers l'autre. + +Dans le baiser tourn, l'un des amants tourne vers lui, avec la main, la +tte de l'autre, et, de l'autre main, lui prend le menton. + +Le baiser est dit press lorsque l'un des deux amants presse fortement +avec ses lvres la lvre infrieure de l'autre. Il est trs press, +lorsqu'aprs avoir pris la lvre entre deux doigts on la touche avec la +langue et la presse fortement avec une lvre. + +Entre amants, on parie qui saisira le premier, avec ses lvres, +la lvre infrieure de l'autre. Si la femme perd, elle doit crier, +repousser son amant en battant des mains, le quereller et exiger un +autre pari. Si elle perd une seconde fois, elle doit montrer encore plus +de dpit, et saisir le moment o son amant n'est pas sur ses gardes, +ou bien dort, pour prendre entre les dents sa lvre infrieure, et la +serrer assez fort pour qu'il ne puisse la dgager; cela fait, elle se +met rire, fait beaucoup de bruit et se moque de son amant; elle danse +et s'agite devant lui, et lui dit, en plaisantant, tout ce qui lui passe +par l'esprit; elle fronce ses sourcils en lui roulant de gros yeux. + +Tels sont les jeux et les paris de deux amants l'occasion des baisers. + +Les amants trs passionns en usent de mme pour les autres mignardises +que nous verrons plus loin. + +Quand l'homme baise la lvre suprieure de la femme pendant que +celle-ci, en retour, lui baise la lvre infrieure, c'est l le baiser +de la lvre suprieure. + +Quand l'un des amants prend avec ses lvres les lvres de l'autre, c'est +l le baiser agrafe. + +Quand, dans ce baiser, il touche avec la langue les dents et le palais +de l'autre, c'est l le combat de la langue. + +Le baiser doit tre modr, serr, press ou doux, selon la partie du +corps laquelle il est appliqu. + +On peut encore ranger parmi les baisers la succion du bouton ou du +mamelon des seins qui, dans les chants des Bayadres du Sud de l'Inde, +est mentionne comme un des prliminaires naturels de la connexion[23]. + +[Note 23: D'aprs le docteur Jules Guyot (_Brviaire de l'amour +exprimental_), cette succion doit tre forte pour produire l'effet +voulu (v. App.)] + +Quand une femme baise au visage son amant endormi, cet appel est le +_baiser qui allume l'amour_. + +Quand une femme baise son amant qui est distrait ou affair, ou bien le +querelle, c'est le _baiser qui dtourne_. + +Quand l'amant attard trouve l'amante couche, et la baise dans son +sommeil pour lui manifester son dsir, c'est le _baiser d'veil_. En +pareil cas, la femme peut faire semblant de dormir l'arrive de son +amant pour provoquer ce baiser. + +Quand on baise l'image d'une personne rflchie dans un miroir ou +dans l'eau, ou bien son ombre porte sur un mur, c'est le _baiser de +dclaration_. + +Quand on baise un enfant que l'on tient sur ses genoux, ou une image, ou +une statue, en prsence de la personne aime, c'est le _baiser que l'on +transmet_. + +Quand la nuit, au thtre ou dans une assemble d'hommes de caste, un +homme s'approche d'une femme et lui baise un doigt de la main, si elle +se tient debout, ou un doigt de pied, si elle est assise; ou bien quand +une femme, en massant le corps de son amant, pose la figure sur sa +cuisse, comme si elle voulait s'en faire un coussin pour dormir de +manire allumer son dsir et lui baise la cuisse ou le gros doigt du +pied, c'est le _baiser de provocation_. + +Au sujet de ces baisers on cite les vers suivants: + +Quelque chose que l'un des amants fasse l'autre, celui-ci doit lui +rendre la pareille: baiser pour baiser, caresse pour caresse, coup pour +coup. + + +APPENDICE AU CHAPITRE I + +N 1.--Bharlrihari (_l'Amour_, stance 26). Heureux ceux qui baisent le +miel des lvres des jeunes filles couches dans leurs bras, la chevelure +dnoue, les yeux langoureux et demi-clos, et les joues mouilles de +la sueur qu'a provoque la fatigue des plaisirs d'amour. + +N 2.--Les caresses et mignardises prcdemment dcrites sont +considres par les Hindous, par les potes latins et par beaucoup +d'auteurs modernes, comme les excitants les plus efficaces l'amour +charnel. + +Le docteur Gauthier pense, au contraire, que l'homme doit agir sur le +coeur et sur l'imagination bien plutt que sur les sens pour prparer la +femme l'union ou augmenter son amour. Il a sans doute raison quand il +s'agit de la gnralit des femmes honntes; en tout cas, il est bon de +ne recourir aux moyens physiques qu'aprs avoir puis tous ceux qui +mnagent la pudeur et la dlicatesse. + +N 3.--De tous les thologiens catholiques, les Jsuites sont, on le +sait, les plus indulgents; il suffit donc de citer le P. Gury pour +comparer, sur les sujets semblables, les casuistes brahmaniques et +catholiques. + +_Thologie morale_, 413.--Les baisers et les attouchements sur les +parties honntes ou peu honntes constituent des pchs mortels, si on y +cherche le plaisir charnel; vniels, s'il n'y a que de la lgret, de +la plaisanterie, de la curiosit, etc. + +Ils ne sont pas coupables, si c'est la coutume ou si l'on agit par +politesse ou par bienveillance. + +415. no 4.--Mais doivent tre considrs comme pchs mortels les +baisers et attouchements sur les autres parties du corps que la dcence +et la pudeur prescrivent de voiler; tels, par exemple, que les baisers +sur les seins, surtout entre personnes de sexes diffrents et aussi les +baisers prolongs sur la bouche, notamment si on y introduit la langue. + +416.--Les attouchements sur les parties honteuses ou qui y confinent, +mme lorsqu'ils ont lieu pardessus le vtement, constituent, en +gnral, un pch grave, moins qu'on ne le fasse par ptulance, par +plaisanterie, par lgret ou en passant. + +A plus forte raison, en dehors du cas de force majeure, il y a pch +mortel toutes les fois qu'on touche pour le plaisir les parties +honteuses de sexes diffrents. + +418.--Regarder les parties honteuses ou les parties avoisinantes d'une +personne d'un autre sexe constitue un pch mortel, moins que ce ne +soit de loin ou pendant fort peu de temps. + +918 P. Gury. _Thologie morale_.--Tout ce qui est ncessaire pour +accomplir l'acte conjugal ou pour le rendre plus facile, plus prompt ou +plus parfait, est absolument permis aux poux, parce que si l'on permet +la chose principale on perme aussi la chose accessoire ou le moyen qui y +conduit. + +Tout ce qui est pour la gnration est permis, tout ce qui est contre +est pch mortel. Tout ce qui est en dehors est pch vniel, ou bien +est permis. + +919.--Il n'y a pas faute dans les baisers honntes, dans les +attouchements sur les parties honntes ou moins honntes destines +montrer l'affection conjugale ou entretenir l'amour; parce que toute +marque honnte d'amour, mme tendre, est permise ceux qui, d'aprs le +lien du mariage, ne doivent faire qu'un seul coeur, une seule chair. + +Il n'y a pas faute _en principe_ dans les attouchements et les regards +peu honntes s'ils visent _immdiatement_ l'acte sexuel. + +Il en est de mme s'ils sont _simplement_ dshonntes, mais ncessaires +ou utiles pour exciter la nature; car alors ils sont comme une +prparation l'acte, comme des prliminaires. + +Il y a pch vniel dans les attouchements, les regards et les propos +honteux qui ne visent pas _immdiatement_ l'acte conjugal et n'ont +pas pour but d'entretenir l'amour lgitime d'une manire modre et +raisonnable. + + + +CHAPITRE II + +Des embrassements ou treintes. + +Les embrassements pour se tmoigner un amour rciproque, sont de quatre +sortes: par le toucher, par la pntration, par le frottement ou la +friction, par la pression. + +Le premier a lieu lorsqu'un homme, sous un prtexte quelconque, se place + ct ou en face d'une femme, de telle sorte que les deux corps se +touchent. + +L'embrassement par pntration se produit lorsque, dans un lieu +solitaire, une femme se penche pour prendre quelque objet, et pntre, +pour ainsi dire, de ses seins l'homme qui, son tour, la saisit et la +presse[24]. + +[Note 24: Ce passage fait supposer qu' l'poque o crivait Vatsyayana +les femmes allaient le sein nu, comme cela a lieu encore aujourd'hui +dans quelques basses castes et pour les Pariahs. Dans certaines +peintures ou sculptures trs anciennes, on voit les femmes, mme celle +du roi, avec la gorge dcouverte.] + +Ces deux premires sortes d'embrassement se font entre personnes qui ne +peuvent se voir et se parler librement. + +Le troisime embrassement a lieu quand deux personnes qui se promnent +lentement, dans l'obscurit, ou dans un lieu solitaire, frottent leurs +corps l'un contre l'autre. + +Lorsque, dans les mmes circonstances, l'un des amants presse fortement +le corps de l'autre contre un mur ou un pilier, c'est de l'embrassement +par pression. + +Ces deux derniers contacts se font d'un accord commun. + +Dans un rendez-vous, on se livre aux embrassements partiels, visage +contre visage, sein contre sein, Jadgana contre Jadgana (partie du corps +comprise entre le nombril et les cuisses), cuisses contre cuisses, et +aux treintes de tout le corps, avec toutes sortes de mignardises, la +femme laissant flotter ses cheveux pars. + +Ces treintes portent les noms suivants: 1 celle du lierre; 2 celle +du grimpeur l'arbre; 3 le mlange du ssame avec le riz; 4 celui du +lait et de l'eau. + +Dans les deux premires, l'homme se tient debout; les deux dernires +font partie de la connection. + +1 La femme enserre l'homme comme le lierre l'arbre; elle penche la tte +sur la sienne pour le baiser en poussant de petits cris: sut, sut; elle +l'enlace et le regarde amoureusement. + +2 La femme met un pied sur le pied de l'homme et l'autre sur sa cuisse, +elle passe un de ses bras autour de son dos et l'autre sur ses paules, +elle chante et roucoule doucement, et semble vouloir grimper pour +cueillir un baiser. + +3 Contact: l'homme et la femme sont couchs et s'treignent si +troitement que les cuisses et les bras s'entrelacent comme deux lianes +et se frottent pour ainsi dire. + +4 L'homme et la femme oublient tout dans leur transport; ils ne +craignent et ne sentent ni douleur, ni blessures; se pntrant +mutuellement, ils ne forment plus qu'un seul corps, une seule chair, +soit que l'homme tienne la femme assise sur ses genoux, ou de ct, ou +en face, ou bien sur un lit. + +Un pote a formul cet aphorisme sur le sujet: + +Il est bon de s'instruire et de converser sur les embrassements, car +c'est un moyen de faire natre le dsir; mais, dans la connexion, il +faut se livrer mme ceux que le Kama Shastra ne mentionne pas, s'ils +accroissent l'amour et la passion. + +On observe les rgles du Shastra tant que la passion est modre; mais +quand une fois la roue de l'amour tourne, il n'y a plus ni Shastra ni +ordre suivre. + + + +CHAPITRE III + +Des pressions et frictions (App 1), gratignures, marques faites avec +les ongles. + +Gnralement, les marques avec les ongles s'impriment sur les aisselles, +la gorge, les seins, les lvres, le Djadgana ou milieu du corps, et les +cuisses. + +Ce sont, aussi bien que les morsures, des tmoignages d'amour +singuliers, souvent affects, entre amants trs passionns; ils se les +donnent au premier rendez-vous, au dpart pour un voyage, au retour, +lors d'une rconciliation, enfin quand la femme est dans une ivresse +quelconque. + +On fait avec les ongles huit marques, par gratignures ou pressions: la +sonore, la demi-lune, le cercle, le trait de l'ongle ou la griffe du +tigre, la patte de paon, le saut du livre, la feuille de lotus bleu. + +La sonore se fait en pressant le menton, les seins, la lvre infrieure +ou le Djadgana, assez doucement pour ne faire aucune marque ou +gratignure, et seulement pour que les poils se hrissent au contact des +ongles dont on entend le grattement. + +Un amant en use ainsi avec une jeune fille, lorsqu'il la masse ou lui +gratigne lgrement la tte et s'amuse la troubler en l'effrayant. + +La demi-lune: la courbe d'un seul ongle que l'on imprime sur le cou ou +les seins. + +Le cercle: l'ensemble de deux demi-lunes opposes. Cette marque se fait +ordinairement sur le nombril, dans les petits creux qui se forment +autour des fesses dans la station droite, aux anes. + +Le trait: un petit trait d'ongle que l'on imprime sur une partie +quelconque du corps. + +La griffe de tigre: ligne courbe trace sur le sein. + +La patte de paon: courbe semblablement trace sur le sein avec les cinq +ongles; celui qui la russit est considr comme un artiste. + +Le saut du livre: la marque des cinq ongles est faite prs d'un bouton +du sein. + +La feuille de lotus bleu: marques faites sur les seins ou les hanches en +forme de feuilles de lotus. + +Il existe encore d'autres marques et mme en nombre illimit; car, dit +un auteur ancien: l'art d'imprimer les marques d'amour est familier +tous. (App. n2). + +Vatsyayana ajoute: De mme que la varit est ncessaire dans l'amour, +la varit, son tour, engendre l'amour. + +C'est pourquoi les courtisanes, qui n'ignorent rien de ce qui concerne +l'amour, sont si dsirables. + +On ne fait point de marques avec les ongles sur les femmes maries; mais +on peut faire des marques particulires sur les parties caches de leur +corps, comme souvenir et pour accrotre l'amour. + +Les marques des ongles mme anciennes et presque effaces rappellent +une femme et rveillent son amour qui, sans cela, pourrait se perdre +tout fait. + +Une jeune femme sur les seins de laquelle apparaissent ces empreintes +impressionne mme un tranger qui les aperoit distance. + +Un homme qui porte des marques d'ongles et de dents russit auprs des +femmes, mme celles qui sont rebelles l'amour. + + +APPENDICE AU CHAPITRE III + +N 1. Ovide, _Art d'aimer_, liv. II.--Au lit, les amants ne garderont +pas leurs mains immobiles; leurs doigts sauront s'exercer dans le +mystrieux asile o l'amour aime pntrer en secret. + +Quand vous aurez trouv ces endroits qu'une femme aime sentir +toucher, qu'une sotte pudeur ne vous empche pas d'y porter la main. + +Vous verrez briller dans ses yeux une mobile clart, comme les rayons +du soleil se rflchissent dans l'onde limpide. + +Elle fera entendre des plaintes, d'agrables paroles, des soupirs +d'amour, de tendres gmissements. + +N 2.--Les gratignures avec les ongles sont choses malsaines, surtout +dans les pays trs chauds, comme l'Inde, o les plaies se gurissent +difficilement. On sait que l'acide unguique contenu dans la corne de +l'ongle est un poison des plus violents. Il suffit de rper l'ongle +forte dose, dans une boisson, pour qu'elle devienne mortelle. Selon +quelques auteurs, ce fut ainsi que Thmistocle exil se donna la mort. + + + +CHAPITRE IV + +Des morsures. + +On peut mordre toutes les parties du corps que l'on baise, except la +lvre infrieure, l'intrieur de la bouche et les yeux. + +Les qualits des dents sont: l'clat, l'galit entre elles, les +proportions convenables, l'acuit aux extrmits. + +Leurs dfauts sont d'tre rudes, molles, grandes et branlantes. + +On distingue plusieurs sortes de morsures: celles non apparentes, ne +laissant sur la peau qu'une rougeur momentane; + +La morsure gonfle: la peau a t saisie et tire comme avec une +tenaille; + +Le point: une trs petite portion de peau a t saisie par deux dents +seulement; + +Corail et joyau: la peau est presse la fois par les dents (les +bijoux) et les lvres (le corail); + +La ligne de joyaux: la morsure est faite avec toutes les dents; + +Le nuage bris: ligne brise forme de points sortant et rentrant par +rapport un arc de courbe, cause de l'intervalle entre les dents; + +La morsure du verrat: sur les seins et les paules, deux lignes de dents +marques les unes au-dessus des autres, avec un intervalle rouge. + +Les trois premires morsures se font sur la lvre infrieure; la ligne +de points et celle des joyaux, sur la gorge, la fossette du cou et aux +anes. + +La ligne de points seule s'imprime sur le front et les cuisses. + +La morsure gonfle, et celle dite corail et joyau, se font toujours sur +la joue gauche dont les traces d'ongles et de dents sont considres +comme les ornements. + +On tmoigne une femme qu'on la dsire en faisant, avec les ongles et +les dents, des marques sur les objets suivants qu'elle porte ou qui +lui appartiennent: un ornement du front ou des oreilles, un bouquet de +fleurs, une feuille de bthel ou de tamala. + +Voici ce sujet quelques vers: + +Quand un amant mord bien fort sa matresse, celle-ci doit, d'une feinte +colre, le mordre deux fois plus fort. + +Ainsi, pour un point, elle rendra une ligne de points; pour une ligne de +points, un nuage bris. + +Si elle est trs exalte, et si, dans l'exaltation de ses transports +passionns, elle engage une sorte de combat, alors elle prend son amant +par les cheveux, attire elle sa tte, lui baise la lvre infrieure; +puis, dans son dlire, elle le mord par tout le corps, en fermant les +yeux. + +Et mme le jour et en public, quand son amant lui montre quelque marque +qu'elle lui a faite, elle doit sourire cette vue, tourner la tte de +son ct comme si elle voulait le gronder, lui montre son tour, d'un +air irrit, les marques que lui-mme lui a faites. + +Quand deux amants en usent ainsi, leur passion dure des sicles sans +diminuer. + + +APPENDICE AU CHAPITRE IV + +Ovide ne parle gure des mignardises que dans la XIVe lgie du livre +III, _Des Amours._ + +Non, je ne te dfends pas quelques faiblesses, puisque tu es belle. + +Il est un lieu fait pour la dbauche; l, ne rougis point de te +dpouiller de la tunique lgre qui voile tes charmes et de soutenir sur +ta cuisse celle de ton amant; l, qu'il glisse entre tes lvres de rose, +sa langue jusqu'au fond de ta bouche, et que l'amour varie en mille +manires les jeux de Vnus. L, n'pargne ni les douces paroles, ni les +caresses provocantes, et fais trembler ta couche par des mouvements +lascifs. Mais fais au moins que je l'ignore; que je ne voie pas tes +cheveux en dsordre et la trace d'une dent marque sur ton cou. + +Si je venais te surprendre nue dans les bras d'un autre, j'en +croirais plutt la bouche que mes yeux. + +Properce, livre III, lgie VIII. + + +Morsures entre amants. + + Quelle douce querelle tu me fis hier aux flambeaux! + Avec quel plaisir j'ai vu tes clats, entendu tes maldictions! + +chauffe par le vin, tu repousses ta table et tu me lances, d'une +main gare, des coupes encore pleines. Eh bien, poursuis, saisis mes +cheveux, dchire ma figure, menace mes yeux, arrache mes vtements et +mets nu ma poitrine, voil des marques certaines de tendresse. + +Jamais de colre furieuse chez une femme sans un violent amour. + +Quand une belle s'emporte aux amours, qu'elle parcourt les rues comme +une bacchante, que de vains songes l'pouvantent souvent ou qu'elle +s'meut la vue d'une jeune fille, ces marques trahissent un amour +rel; pour croire la fidlit, il faut qu'elle se montre par des +injures. + +Dieu de Cythre, donne mes ennemis une amante insensible. + +Que mes rivaux comptent sur mon sein les dents de ma matresse. + +Que des traces bleutres montrent tous que je l'aime prs de moi. + +Je veux me plaindre d'elle ou entendre ses plaintes. + +Je serai, Cynthie, toujours en guerre avec toi ou pour toi avec mes +rivaux. + +Je t'aime trop pour vouloir quelque trve; jouis du plaisir de n'avoir +point d'gale en beaut. + + + +CHAPITRE V + +Des diverses manires de frapper et des petits cris qui leur rpondent. + +Les coups sont une sorte de mignardise. + +On assimile l'union sexuelle une dispute, cause des mille +contrarits qui surgissent entre amants et de leur disposition se +quereller. + +Les parties du corps que l'on frappe par passion sont: les paules, la +tte, la poitrine entre les seins, le dos, le Jadgana, les hanches et +les flancs. + +On frappe avec le dos de la main, avec les doigts runis en tampon, avec +la paume de la main, le poing. + +Lorsque la femme reoit un coup, elle fait entendre divers sifflements +et huit sortes de petits cris: + +Phra! Phat! Sout et Plat; le cri tonnant, le roucoulant, le pleureur. + +Le son Phat imite le son du bambou que l'on fend. + +Le son Phut, celui que fait un objet qui tombe dans l'eau. + +Les femmes prononcent aussi certains mots, tels que: + +Mre, Pre, etc. + +Quelquefois ce sont des cris ou des paroles qui expriment la dfense, le +dsir de la sparation, la douleur ou l'approbation. + +On peut ajouter ces exclamations diverses l'imitation du bourdonnement +des abeilles, le roucoulement de la colombe et du coucou, le cri du +perroquet, le piaillement du moineau, le sifflement du canard, la +cascadette de la caille et le gloussement du paon. + +Les coups de poing se donnent sur le dos de la femme pendant qu'elle est +assise sur les genoux de l'homme; elle doit riposter en feignant d'tre +fche et en poussant le cri roucoulant et le pleureur. + +Pendant la connexion, on donne entre les deux seins, avec le revers de +la main, des petits coups qui vont en se multipliant et s'acclrant +mesure que l'excitation augmente, jusqu' la fin de l'union; ce moment +on prononce le son Hin rpt, ou d'autres alternativement, ou ceux que +l'on prfre dans ce cas. + +Quand l'homme frappe la tte de la femme avec le bout de ses doigts +runis, il prononce le son Phat et la femme le son roucoulant, et ceux +Phat et Phut. + +Quand on commence les baisers et autres mignardises, la femme doit +toujours siffler. + +Pendant l'excitation, quand la femme n'est pas habitue aux coups, elle +prononce continuellement les mots: assez, assez, finissez et aussi ceux +de pre, mre, mls de cris et de gmissements, les sons tonnants et +pleureurs. + +Vers la fin de l'union, on presse fortement avec la paume des mains les +seins, le Jadgana ou les flancs de la femme et celle-ci fait entendre +alors le sifflement de l'oie, ou la cascadette de la caille. + +On peut compter parmi les modes de frapper l'usage de quelques +instruments particuliers certaines contres de l'Inde, principalement + celles du sud: + +Le coin entre les seins, les ciseaux pour la tte, les peroirs des +joues (sans doute des aiguilles trs fines). Vatsyayana condamne cet +usage comme barbare et dangereux, et il cite des accidents graves et +mme mortels qu'il a occasionns. + + +APPENDICE AU CHAPITRE V + +N 1. Contenance des femmes pendant l'union. + +Toutes ces pratiques et mignardises sont plutt de convention que +naturelles, comme tout ce que font les Hindous. + +Une Bayadre gare dans Paris et qui en voudrait faire usage, serait +une curiosit si extraordinaire qu'elle aurait certainement un succs de +vogue pour rire. + +La contenance que les femmes d'Europe ont naturellement, ou prennent +pendant l'union, est trs variable; les trois types les plus saillants +sont: celles qui gardent le silence et ferment les yeux; + +Celles qui font beaucoup d'exclamations et de dmonstrations; + +Enfin, celles qui, comme prises d'attaques de nerfs, se pment ou +s'vanouissent. + +N 2.--A Rome, les coups entre amants n'taient pas seulement des +mignardises, bien qu'ils pussent tre du got des belles, comme ils +l'taient de celui de la mnagre de Colin, chante par Branger, et de +la fille de faubourgs de Jules Barbier, qui voulait un amant: + +Qui la batte et la fouaille depuis le soir jusqu'au matin. + +Tous les potes lgiaques latins se reprochent d'avoir battu et +maltrait leurs matresses, ou se louent d'avoir t frapps par elles. + +Ovide, _Les Amours, _livre I, Elgie VII. + +Ma matresse pleure des coups que je lui ai donns dans mon dlire. +N'tait-ce point assez de l'intimider par mes cris, par mes menaces, de +lui arracher ses vtements jusqu' la ceinture! J'ai eu la cruaut de la +traner par les cheveux et de lui sillonner les joues de mes ongles. + +Puis, honteux de ma stupide barbarie, j'ai implor son pardon. Ne +crains pas, lui disais-je, d'imprimer tes ongles sur mon visage, +n'pargne ni mes yeux ni ma chevelure, que la colre aide tes faibles +mains. + +Tibulle, livre I, lgie X. + +La guerre s'allume entre les amants; la jeune fille accable de +reproches le cruel qui a enfonc sa porte et lui a arrach les cheveux. +Ses joues meurtries sont baignes de larmes; mais le vainqueur pleure +son tour de ce que son bras a trop bien servi sa colre. + +Il faut tre de pierre ou d'acier pour frapper la beaut qu'on aime. + +C'est assez de dchirer sa tunique lgre, de briser les liens qui +retiennent ses cheveux, de faire couler ses larmes. + +Heureux celui qui, dans sa colre, peut voir pleurer une jeune fille; +mais celui qui frappe n'est bon qu' porter le bouclier et le pieu; +qu'il s'loigne de la douce Vnus. + +Les jeux des filles de Sparte. + +Les jeux des filles de Sparte qui avaient un but srieux au temps +de l'indpendance de cette Rpublique, n'taient plus, aprs son +asservissement, qu'un spectacle licencieux que Properce a dcrit dans +l'lgie XIV du livre III. + +Heureuse Lacdmone, nous admirons les jeux o se forment les jeunes +filles. Sans honte, elles paraissent nues au milieu des lutteurs. Tour +tour, on les voit, couvertes de poussire, attendre l'heure de la lice +et recevoir les rudes coups du pancrace. + +Elles attachent le ceste leurs bras, lancent le disque, ou bien elles +font dcrire un cercle un coursier rapide, ceignent d'un glaive leurs +flancs d'albtre et couvrent d'un casque leur tte virginale. + +D'autres fois, les cheveux couverts de frimas, elles pressent sur les +longs sommets du Taygte le chien de _Laconie_. + +La loi de Sparte dfend le mystre aux amants et on peut se montrer +partout en public aux cts de la femme qu'on aime. On n'a point +redouter la vengeance d'un mari, on n'emploie pas d'intermdiaire pour +dclarer ses feux, et si l'on est repouss, on n'a point subir de +longs dlais. Le regard errant l'aventure n'est point tromp par la +pourpre de Tyr, ou intercept par un nombreux cortge d'esclaves. + +La description que, dans son chapitre XLII, Lucien donne de la lutte +amoureuse entre Lucius et Palestra lui a peut-tre t suggre par les +jeux de Sparte: + +Nue et droite Palestra commande: + +Frotte-toi d'huile, embrasse ton adversaire, renverse-le d'un croc en +jambe, tiens-le sous toi, glisse; un cart, qu'on se fende, serre bien; +prpare ton arme en avant; frappe, blesse, pntre jusqu' ce que tu +sois las. De la force dans les reins! allonge maintenant ton arme, +pousse-l par en bas; de la vigueur; vise au mur, frappe; ds que tu +sens mollir, vite un dgagement et une treinte; tiens ferme, pas tant +de prcipitation; un temps d'arrt! Allons! au but! Te voil quitte. + +Une pose, maintenant, dit Palestra, la lutte genoux! et elle +tombe-sur ses genoux au milieu du lit. Te voil au milieu, beau lutteur! +serre ton adversaire comme un noeud; penche-le ensuite et fonds sur lui +avec ton trait acr, saisis-le de prs et ne laisse aucun intervalle +entre vous. S'il commence lcher prise, enlve-le sans perdre un +instant, tiens-le en l'air, frappe-le en dessous et ne recule pas sans +en avoir reu l'ordre; fais-le coucher, contiens-le, donne-lui de +nouveau un croc-en-jambe afin qu'il ne t'chappe pas; tiens-le bien et +presse ton mouvement; lche-le, le voil terrass, il est tout en nage. + + + +CHAPITRE VI + +Querelles entre amants. + +On peut considrer les querelles entre amants comme une sorte de +mignardise ou de moyen d'excitation. + +Une femme qui aime beaucoup un homme ne souffre pas qu'il parle devant +elle d'une rivale, ni que, par mgarde, il l'appelle du nom d'une autre +femme. Quand cela arrive, il en rsulte une grosse querelle; la femme +se fche, crie, dnoue ses cheveux et les laisse tomber en dsordre, +se jette bas de son lit ou de son sige, lance loin d'elle ses +guirlandes, ses ornements et se roule terre. + +L'amant s'efforce alors de l'apaiser par de bonnes paroles; il la relve +et la replace avec prcaution sur son lit ou sige; mais elle, sans rien +rpondre, se fche plus fort encore et le repousse; le tirant par les +cheveux, elle lui abaisse la tte, puis elle lui donne des coups de pied +dans les jambes, dans la poitrine et dans le dos; elle se dirige vers +la porte de la chambre comme pour sortir, mais elle ne sort pas; elle +s'arrte prs de la porte et fond en larmes. + +Au bout de quelques moments, quand elle juge que son amant a fait par +ses paroles et ses actes tout ce qu'il pouvait pour se rconcilier, +elle doit se montrer satisfaite en le serrant dans ses bras et en +lui tmoignant son dsir de s'unir lui pour tout oublier; alors la +rconciliation est parfaite. + +Quand la femme a sa demeure spare et que les deux amants se sont +quitts en querelle, la femme signifie son amant que tout est rompu +entre eux; alors celui-ci envoie successivement vers elle, pour +l'apaiser: le Pitkamarda, le Vita et le Vidashaka. + +Elle se rend enfin, elle revient chez son amant et passe la nuit avec +lui. + +Voici deux aphorismes au sujet des mignardises qui accompagnent l'union. + +Lorsque la connexion est commence, la passion dtermine seule tous les +actes des deux amants. + +Toutefois l'homme doit s'tudier, pour reconnatre la manire de +procder qui lui donne le plus de ressources dans la connection. + +Il doit aussi tudier la femme avec laquelle il a des rapports suivis +pour se comporter avec elle de la faon qui lui procure le plus de +plaisir. + +La femme doit aussi faire sur elle-mme et sur son amant les mmes +observations, afin de pouvoir seconder son bon vouloir dans la +connection. + +Le propre de l'homme est la rudesse et l'imptuosit, celui de la femme, +la dlicatesse, la tendresse, l'impressionnabilit, la rpugnance pour +les choses naturellement dplaisantes. + +L'excitation et l'habitude peuvent produire des effets contraires +la nature de chaque sexe; mais ils ne sont que passagers, et celle-ci +revient toujours. + + +APPENDICE AU CHAPITRE VI + +Art d'aimer (Ovide, livre II). + +Je ne vous condamne pas la fidlit, mais tenez secrets vos larcins +d'amour. + +Ne faites point une femme de prsents qui puissent tre reconnus par +un autre [25]. + +[Note 25: Le gnral Lecourbe s'amusa faire cadeau du mme costume +pour la fte patronale une douzaine de paysannes qu'il avait pour +matresses dans le bourg qu'il habitait dans le dpartement de l'Ain; ce +n'est pas l le plus beau de ses exploits.] + +Si votre matresse dcouvre une infidlit, ne craignez pas de nier; +n'en soyez ni plus soumis, ni plus caressant que de coutume; ce serait +vous avouer coupable, mais prouvez lui par votre vigueur que vous tes +tout elle. + +Mais si votre, amante se refroidit, laissez-lui croire une +infidlit. Heureux celui dont la matresse offense s'vanouit, qui +elle arrache les cheveux, meurtrit le visage de ses ongles, qu'elle ne +voit qu'en versant des larmes, et sans lequel elle voudrait, mais ne +peut vivre. + +Htez-vous toutefois de mettre fin sa dsolation, sa colre pourrait +s'aigrir en se prolongeant. + +Signez la paix dans son lit: c'est l que naquirent ces deux jumeaux, +le pardon et la rconciliation. + +Voyez ces colombes qui viennent de se battre, elles se bqutent +tendrement, elles se caressent et s'expriment leur amour par de doux +roucoulements. + +L'Infidlit (Properce, livre IV, lgie VIII). + +La querelle de Properce avec Cynthie est le modle du genre. + +Un lgant attelage avait conduit Lavinium ma Cynthie pour y faire +Vnus quelques sacrifices. + +Irrit de ses infidlits, je voulus changer de couche. J'invite une +certaine Phillis peu sduisante jeun, mais en qui tout plat quand +elle est ivre; et, avec elle Thia, femme aimable, mais qui, dans le +vin, un seul homme ne suffit pas. + +Je voulais passer la nuit avec elles, pour oublier mes chagrins et +rveiller mes sens par la nouveaut. + +Un seul lit fut dress pour nous trois, sur un gazon l'cart. + +J'tais entre Thia et Phillis, Lydgamus nous versait boire un vin +grec de Mtymne le plus exquis. + +Un gyptien jouait de la flte, Phillis des castagnettes, et la rose +pleuvait au hasard sur nos ttes, tandis qu'un nain ramass dans sa +courte grosseur agitait ses petits bras au son des instruments. + +Cependant nos lampes puises ne donnaient qu'une faible lueur. La +table s'tait renverse; les ds ne m'apportaient que des coups du plus +triste augure. + +En vain Thia et Phillis chantaient et se dcouvraient le sein; j'tais +sourd et aveugle, ou plutt j'tais tout seul aux portes de Lanuvium. + +Soudain, ma porte crie sur ses gonds et j'entends l'entre un lger +bruit. + +Bientt, Cynthie rejette le battant avec violence; son regard nous +foudroie; c'est toute la fureur d'une femme; c'est le spectacle d'une +ville prise d'assaut. + +Dans son courroux, Cynthie jette ses ongles au visage de Phillis; et +Thia, saisie d'effroi, appelle au feu le voisinage qui s'veille, et +les lumires brillent; dans la rue, s'lve un affreux tumulte; les deux +femmes, les cheveux pars, se rfugient dans la premire taverne qui +s'ouvre. + +Cynthie, toute fire de sa victoire, revient alors prs de moi, me +frappe, au visage sans piti, imprime ses ongles dans ma poitrine, me +mord et veut m'aveugler. + +Lasse enfin de me frapper, elle saisit Lygdamus, cach dans la ruelle +du lit et qui implore genoux ma protection. + +Enfin, moi-mme j'implore mon pardon ses pieds; si tu veux, dit-elle, +que j'oublie ta faute, jamais l'avenir n'tale une vaine parure, ni au +portique de Pompe, ni aux yeux licencieux du Forum; tu ne t'arrteras +jamais devant une litire entr'ouverte. + +J'accuse surtout Lygdamus de mes chagrins; qu'il soit vendu, et qu'il +trane ses pieds une double chane. + +Ensuite, elle purifie la place que Phillis et Thia avaient touche; +elle me fait changer compltement de vtements; et trois fois elle +promne au bord de ma tte le souffle enflamm; aprs qu'on eut chang +le lin de ma couche, nous cimentmes la paix par d'ardentes caresses. + + + +CHAPITRE VII + +Des gots sexuels des femmes des diverses rgions de l'Inde. + +L'auteur donne sur les femmes des diffrentes contres de l'Inde des +renseignements qu'il destine aux hommes pour qu'au besoin ils sachent en +faire usage. + +Les femmes du centre, entre le Gange et la Jumma, ont des sentiments +levs et ne se laissent point faire de marques avec les ongles ni avec +les dents. + +Les femmes d'Avantika ont le got des plaisirs bas et des manires +grossires. + +Les femmes du Maharashtra aiment les soixante-quatre sortes de volupts. +Elles se plaisent aux propos obscnes et sont ardentes au plaisir. + +Les femmes de Patalipoutra (aujourd'hui Pathna) ont les mmes ardeurs +que les prcdentes, mais ne les manifestent point publiquement. + +Les femmes Dravidiennes, malgr les caresses de toutes sortes, +s'chauffent difficilement et n'arrivent que lentement au spasme +gnsique. + +Les femmes de Vanavasi sont assez froides et peu sensibles aux caresses +et aux attouchements et ne souffrent point de propos obscnes. + +Les femmes d'Avanti aiment l'union sous toutes ses formes, mais +l'exclusion des caresses accessoires. + +Les femmes de Malva aiment les baisers, les embrassements et surtout les +coups, mais non les gratignures et les morsures. + +Les femmes de Punjab sont folles de l'auparishtaka (caresses avec la +langue, plaisir lesbien)[26]. + +[Note 26: Plaisir lesbien ou saphisme, titillation ou succion du +clitoris ou de la vulve ou de tous les deux avec la langue. Aujourd'hui +le saphisme a remplac gnralement la tribadie.] + +Les femmes d'Aparatika et de Lat sont trs passionnes et poussent +doucement le cri: Sit! + +Les femmes de l'Oude ont les dsirs les plus imptueux, leur semence +coule avec abondance et elles y aident par des mdicaments. + +Les femmes du pays d'Audhra ont des membres dlicats et sont trs +voluptueuses. + +Les femmes de Ganda sont douces de corps et de langage. + + +APPENDICE AU CHAPITRE VII + +Note I.--Les femmes du centre et du nord-ouest de l'Inde sont grandes et +fortes, mais beaucoup moins dlicates que celles du sud. + +Ces dernires, d'une taille plutt au-dessous qu'au-dessus de la +moyenne, ont les membres trs dlicats et les attaches trs fines. Elles +ont toutes de belles dents, de beaux yeux et de beaux cheveux trs noirs +et trs lisses, qu'elles ont soin d'oindre frquemment d'huile; elles +les roulent par derrire, en un chignon fix ct de l'oreille droite; +elles les ornent de fleurs jaunes, et, quand elles le peuvent, elles y +ajoutent des bijoux d'or placs au sommet de la tte ou l'extrmit du +chignon. + +Les indiennes recherches dans leur toilette se jaunissent, avec +du safran, toutes les parties du corps qui se laissent voir, et se +noircissent, avec une solution d'antimoine, le bord des paupires. + +Selon leurs moyens, elles se parent de bracelets d'or, d'argent ou de +cuivre. Celles qui sont riches se couvrent de bijoux. + +La parure d'argent se porte aux jambes et aux pieds, quelquefois aux +bras. + +Chaque doigt de pied a son anneau particulier. + +Enfin, elles portent au nez un anneau en or trs mince, d'un dcimtre +de diamtre, de la mme manire que nos femmes portent des boucles +d'oreilles. + +Les bijoux tant les seuls ornements des femmes indiennes, elles les +gardent constamment, mme lorsqu'elles vaquent aux soins domestiques +dont aucune n'est dispense, pas mme les brahmines. Dans l'Inde, toutes +les femmes se font piler tout le corps. + +Les femmes de l'Inde sont naturellement d'une trs grande douceur. + +Note 2.--Gots sexuels des dames romaines sous les Csars. + +Citons comme toujours les potes: + +Juvnal, Satire VI, _Les femmes_. + +Quelle femme peux-tu pouser sans crainte? voir l'acteur Bathyle +danse mollement la Lda, Tuccia se pme; Appulla, comme aux bras d'un +amant, roucoule de petits cris. Telle est folle d'un comdien qui la +ruine; telle a tu la voix d'un tnor. Hispulla adore un tragdien. + +pouse donc et tes enfants natront d'une lyre, d'une flte, d'Echion, +de Glaphyre, d'Embroise. + +Hippia, femme d'un snateur, suit en gypte un gladiateur. + +Agrippine quitte la couche de Claude et court au lupanar chaud d'une +vapeur ftide, o l'attend sa loge vide; nue, une rsille d'or sur les +seins, sous le nom de Lycisca, elle montre qui veut s'en repatre les +flancs qui ont port Britannicus. + +Elle attire ceux qui entrent, peroit l'argent, assouvit la passion d'un +grand nombre d'hommes qui se succdent sans relche. Quand le patron +renvoie ses nymphes, elle sort, mais la dernire et malgr elle. Dvore +d'ardents prurits, les sens et les organes en feu, palpitante, rompue +par les assauts soutenus, mais non rassasie, elle porte au chevet des +Csars l'cre parfum du lupanar. + +Le lupanar o se rendait Messaline ne gardait, on le voit, les femmes +que la nuit; c'tait sans doute le cas gnral. + +Le lupanar de Pomp se compose de petites cellules disposes autour +d'une cour rectangulaire. Sur la clef de vote en relief de la porte +d'entre sur la rue, et comme pour servir d'enseigne, sont sculpts des +organes virils de dimensions colossales. + +Juvnal, _Mystres de la bonne desse._ + +Les membres rougis de vin, elles luttent aux joutes de Vnus. La tribade +Lanfulla dfie les filles des lupanars. Insatiable et infatigable, +elle les force demander merci sous ses caresses. Puis elle se livre +elle-mme la tribade Mesulline qu'elle adore et qui s'attache ses +flancs. + +De toutes les parties de l'antre s'lve un mme cri: + +Des hommes! des hommes! c'est le moment. Chaque matrone fait courir +aprs son amant. S'il est au lit, qu'il se couvre seulement d'un manteau +et qu'il vole! + +Si les amants sont absents, qu'on prenne pour les suppler les esclaves +de la maison. Si ceux-ci ont fui, redoutant les mystres, qu'on loue + tout prix des porteurs d'eau. Faute d'homme, la femme non pourvue +accepte un ne. + +On sait que les dames romaines se rendaient, sous un dguisement, aux +lieux o les gladiateurs s'exeraient nus par des combats prparatoires. +Caches dans une loge, elles assistaient leurs luttes, faisaient leur +choix et ensuite se faisaient amener ceux qui pouvaient le mieux les +satisfaire. + +Juvnal, Sat. VI.--Il est des femmes qui aiment les timides eunuques, +leurs baisers sans fougue, leurs figures imberbes. Avec eux, elles +n'auront pas besoin de recourir l'avortement, et malgr cela elles +jouiront souhait. Car elles prendront soin que leur futur gardien ne +soit fait eunuque qu'aprs le dveloppement complet de sa virilit. +Pour les dimensions, son pieu ferait envie Priape. Il est remarqu et +universellement connu dans les bains publics. Qu'il dorme donc prs de +la femme de son matre; mais, Posthume, garde-toi de lui donner ton +mignon raser ou piler. + +N 3.--Cruaut des dames Romaines, compare la douceur des Indiennes. +Ovide, _Art d'aimer_, livre III. + +J'aime assister votre toilette, voir vos cheveux dnous sur vos +blanches paules. Mais je ne puis souffrir que vous dchiriez avec vos +ongles le visage de votre femme de chambre ou que vous lui meurtrissiez +le bras[27], et qu'elle mouille votre chevelure de ses pleurs et de son +sang. + +[Note 27: On voit dans les muses d'antiquits une sorte de pinces qui +servaient aux dames Romaines pour stimuler ou punir leurs esclaves; trs +acres, elles dchiraient la chair et faisaient venir le sang.] + +Martial, dans son pigramme 46, maudit Lalege qui a maltrait +cruellement sa femme de chambre pour une maladresse en la coiffant. Mais +rien n'gale les traits de Juvnal, toujours dans la Satyre VI. + +Si la nuit le mari a tourn le dos sa moiti, l'intendante est +perdue; on dpouille nue la coiffeuse. Si le liburnien s'est fait +attendre, on le punira du sommeil de son matre. + +Les frules clatent par la violence des coups, le sang jaillit sous +les fouets et les verges. + +On a des bourreaux l'anne. Ils frappent; l'illustre pouse se farde +le visage. Ils frappent; elle tient cercle avec ses amies, elle admire +les dessins d'une robe broche d'or. Ils continuent; elle parcourt les +longues colonnes d'un journal. Enfin, las de frapper, les bourreaux +demandent trve.--Sortez, crie-t-elle alors, justice est faite. + +--En croix l'esclave!--Mais quel crime a-t-il commis? demande le mari, +o sont le dlateur et les tmoins? Qu'on entende la cause! Il n'est +jamais trop tard pour faire mourir un homme. + +--Imbcile! un esclave est-il un homme? Coupable ou non, il mourra, je +le veux. + +Lorsqu'un gladiateur vaincu dans l'arne attendait son sort de la +dcision des spectateurs, on sait que les femmes taient toujours les +plus impitoyables. + +N 4.--Ce qui, en Europe, plat aux femmes selon leur nationalit. + +En Europe, la conduite tenir avec les femmes pour leur plaire dpend +de leur caractre. + +On admet gnralement qu'il faut, pour les Franaises, la jovialit; +avec les Anglaises, l'originalit; avec les Allemandes, le sentiment +ou la sentimentalit; avec les Italiennes, la tendresse; avec les +Espagnoles, la passion. + +On cite les Viennoises pour leur amabilit. L'aventure de deux grandes +dames de la cour, une princesse polonaise et la femme du ministre de la +guerre, a couru toute l'Allemagne, il y a un demi-sicle. + +Dans un pari, comme deux desses, elles se disputrent le prix de la +beaut et prirent pour juge le public. + +Fut reconnue la plus belle celle qui, dans un nombre d'heures dtermin, +se fit suivre dans un lieu intime, par le plus grand nombre de jeunes +gens racolls sur le trottoir du boulevard. + +Lord Byron et avec lui tous les voyageurs ne tarissent pas d'admiration +pour la jeune fille de Cadix. Martial dit d'elle, livre XIV, 203: Elle +a des mouvements si brusques, elle est si lascive et si voluptueuse +qu'elle et fait se masturber Hippolyte lui-mme. + + + + + + TITRE IV + + DES DIFFRENTES MANIRES DE SE TENIR + ET D'AGIR DANS L'UNION SEXUELLE + + + +CHAPITRE I + +Classification des hommes et des femmes d'aprs les dimensions de leurs +organes sexuels, l'intensit de leur passion et la dure de l'acte +charnel. + +On divise les hommes en trois classes, d'aprs les dimensions de leur +linga. + +Classe N 1, _Le livre_.--N 2, _Le taureau_.--N 3, _L'talon_. + +On divise galement les femmes en trois classes correspondantes d'aprs +les dimensions de leur yoni. + +N 1, _La gazelle_.--N 2, _La cavale_.--N 3, _L'lphant_ (Voir +l'Appendice, N 1). + +Il y a ainsi trois unions gales, c'est--dire entre des classes qui se +correspondent, et six ingales, c'est--dire qui ne se correspondent +pas. + +Les unions du N 2 (_taureau_) avec le N 1 (_gazelle_), et du N 3 +(_talon_) avec le N 2 (_cavale_), sont dites suprieures. + +Celle du N 3 (_talon_) avec le N 1 (_gazelle_) est dite trs +suprieure. + +Les unions N 1 (_livre_) avec N 2 (_cavale_), et N 2 (_taureau_) avec +N 3 (_lphant_), sont dites unions infrieures. + +Celle N 1 (_livre_) avec N 3 (_lphant_) est dite trs infrieure. + +Les unions suprieures sont celles qui procurent le plus de +satisfaction. + +On classe de la mme manire les hommes et les femmes, d'aprs le degr +d'intensit de la passion gnsique, faible, moyen et fort (Appendice N +2). + +Ce point de vue donne, pour les unions, autant de combinaisons que le +prcdent. + +Il y a, en outre, une troisime classification semblable, d'aprs le +temps au bout duquel se produit, chez l'homme et chez la femme, le +spasme gnsique, et elle donne lieu, pour les unions, aux mmes +combinaisons (Appendice N 3). + +En combinant entre eux les numros des trois classifications, on a un +trs grand nombre de cas. + +Il appartient aux hommes, et surtout aux maris, de prendre, dans +chaque cas, les moyens les plus propres atteindre le but de l'union +(Appendice N 4). + +Dans le premier acte d'une runion pour l'accouplement, la passion de +l'homme est intense et son terme court; c'est le contraire dans les +actes suivants. Chez la femme, c'est l'inverse qui a lieu. + + +APPENDICE AU CHAPITRE I + +N 1.--Dimensions des organes. + +Beaucoup de rhtoriciens connaissent les distiques suivants: + +OVIDE + + Noscitur e pedibus quantum sit virginis antrum + Noscitur e naso quanta sit hasta viro. + + Chez une femme: petit pied, petit bijou; + Chez un homme: gros nez, gros membre. + +MARTIAL + +Mentula tant magna est, lantus tibi, Papile nasus Ut possis, quoties +arrigis, olfacere. + +Littralement: Ton nez est si long, Hapilus, et ta mentule si grande que +tu peux la flairer quand elle est debout. + + En vers: Jean a le nez si long et la verge si grande + Qu'il peut se moucher quand il bande. + +Le mme, Livre XI, 71. + +Lydie est aussi large que le derrire d'un cheval de bronze, qu'un vieux +soulier tomb dans la boue, qu'un matelas vide de sa laine. On dit que +j'ai besogn Lydie dans une piscine d'eau de mer; c'est bien plutt une +piscine que j'ai besogne. + +N 2.--Intensit de la passion. + +Martial X. 60.--Sur Chlo et Phlogis. + +Vous demandez laquelle de Chlo ou Phlogis vaut le mieux pour l'amour. +Chlo est plus belle, mais Phlogis est un volcan qui rajeunirait Nestor. +Chlo, au contraire, ne sent rien, ne dit rien. On la croirait absente +ou de marbre. Dieu fasse que Phlogis ait les formes de Chlo et Chlo le +feu de Phlogis. + +Docteur Villemont, _Amour conjugal_.--C'est un pch plus grand de +forniquer avec une laide qu'avec une belle. Se griser avec du bon vin +est un pch vniel; avec du mauvais, un pch mortel. + +Docteur P. Garnier.--La science repousse aujourd'hui l'ancienne thorie +de la toute puissance du clitoris sur la production des dsirs vnriens +chez la femme et son dveloppement exagr n'est point la cause directe +de la luxure et de la tribadie. Beaucoup de femmes sont insensibles aux +titillations de cet organe puisqu'un certain nombre se masturbent en +introduisant dans le vagin des corps qui ont la forme de phallus. + +L'absence de l'un des organes gnitaux, clitoris, vagin ou ovaire, +suffit quelquefois, mais exceptionnellement, 'teindre le dsir chez la +femme. Le sens gnsique se trouve dans toutes les parties du systme +gnital de la femme, il n'est exclusivement dans aucune d'elles. +Certaines femmes trs amoureuses n'prouvent aucune sensibilit spciale +dans le clitoris et dans les bulbes du vagin, cette sensibilit est +rpandue uniformment dans tout l'appareil gnital, dans les seins plus +qu'ailleurs. C'est du coeur et de l'imagination qu'manent les dsirs de +la femme et c'est en excitant ses sentiments qu'on peut et qu'on doit +les provoquer. + +La menstruation ne se dveloppe pas seule. L'excitabilit gnitale se +dcle souvent avec cet ge par le prurit et la masturbation chez les +petites filles et persiste encore plus souvent aprs chez de vieilles +femmes lascives. + +L'tat passif de la femme dans la copulation lui rend _cet acte +possible indfiniment_, tandis que l'ge et les excs limitent l'homme +troitement cet gard. + +L'embonpoint n'teint point le dsir chez la femme, mais les femmes +passionnes sont gnralement trs maigres. + +La frigidit fminine a ses degrs et n'est souvent que relative. Malgr +sa frquence, la rpulsion en est trs rarement la cause; l'attraction, +le plaisir font seuls dfaut. Elle n'empche que trs rarement la femme +de se marier, ne la rend jamais strile ni mre imparfaite. + +Il existe des hommes et des femmes qui vivent continuellement sous +l'influence des organes gnitaux. Ce sont ordinairement des sujets +pauvres d'intelligence et des idiots. + +Phacs cite un prince maure qui, en trois jours, donnait satisfaction +ses quarante femmes. On cite une femme publique qui, pendant dix ans, a +reu tous les jours dix hommes sans en souffrir. + +C'est surtout chez la femme doue d'une ardente imagination que la +continence provoque l'exaltation crbrale et celle de l'organe gnital. + +No 3.--Dure de l'acte charnel. + +Ovide, _Art d'aimer_, Livre II. + +Allez doucement dans l'hymne et ne vous htez pas d'atteindre le but; +ne laissez pas votre matresse en arrire, et ne souffrez pas non plus +qu'elle vous devance dans la course. Le plaisir n'est parfait que +lorsque, galement vaincus, l'homme et la femme rendent en mme temps +les armes. + +J'aime entendre la voix mue de ma matresse exprimer son bonheur et +me prier de le faire durer. + +Qu'il m'est doux de la voir se pmer de plaisir et me demander merci. + +La nature n'a point accord cet avantage la premire jeunesse de la +femme; il est rserv l'ge qui suit le septime lustre. + +A cet ge, et mme un ge plus avanc, les femmes instruites par +l'exprience, qui seule forme les artistes, savent mieux tous les +secrets de l'art d'aimer. + +Elles rajeunissent leur corps force de soins; par mille attitudes +savantes, elles savent varier et doubler les plaisirs de Vnus; elles +font goter le plaisir sans recourir des moyens honteux pour rallumer +vos feux; la jouissance qu'elles procurent, elles la partagent +galement. C'est pour vous, c'est pour elles qu'elles agissent alors. + +Nous emprunterons la note suivante et quelques autres au _Brviaire de +l'amour exprimental _de Jules Guyot, petit livre publi aprs la mort +de l'auteur par trois savants trs haut placs dans l'estime publique, +_pour l'usage des gens du monde, mme les plus chatouilleux au point de +vue de la dcence._ + +N 4.--Simultanit des spasmes. + +Docteur Jules Guyot, 11 mditation. + +La meilleure prparation pour la fcondation est la continence de +l'homme. + +L'poque la plus favorable la conception est le septennaire qui suit +la menstruation. + +Les conditions ncessaires sont la simultanit des deux spasmes ou, +dfaut, le spasme de la femme provoqu le plus tt possible aprs celui +de l'homme. + +L'ignorance ou la ngligence de cette pratique est la cause des neuf +diximes des unions striles (cela explique et corrobore le conseil de +Sanchez). + +Cependant, par une dplorable facilit la conception, la fcondation +se produit trs souvent sans que le spasme de la femme ait eu lieu. + + + +CHAPITRE II + +Positions et attitudes diverses dans l'acte sexuel qui permettent la +fcondation. + + +Dans l'union suprieure, la femme doit se placer de manire ouvrir +l'yoni. + +Dans l'union gale, elle se couche sur le dos dans la position naturelle +et laisse l'homme lui faire un collier de ses bras. + +Dans l'union infrieure, elle se pose de faon rtrcir l'yoni; il est +bon aussi qu'elle prenne des mdicaments propres hter le moment o sa +passion est satisfaite. + +Pour la femme _Gazelle_, N 1, couche, il est trois positions: + +PLEINEMENT OUVERTE.--Elle tient sa tte trs basse, de manire lever +le milieu du corps. L'homme doit alors appliquer sur son linga ou +sur l'yoni de la salive ou quelque onguent lubrfiant pour faciliter +l'introduction. + +BAILLANTE.--La femme lve les cuisses et les carte. + +CELLE DE L'POUSE D'INDRA.--Elle croise ses pieds sur ses cuisses, ce +qui exige une certaine habitude. Cette position est trs utile pour +l'union trs suprieure (N 4 _talon_, avec N 1 _gazelle_). + +Pour les unions infrieures et trs infrieures, on a: + +1 La position bouclante: l'homme et la femme tant couchs, ont leurs +jambes tendues et appliques directement, celles de l'un sur celles de +l'autre. + +La position peut tre horizontale, de ct; dans cette dernire +position, l'homme doit se tenir sur le ct gauche. + +Cette rgle doit tre suivie toute les fois que l'on est couch et +quelque soit le numro typique de la femme. + +POSITION DE PRESSION.--Aprs que la connexion s'est faite dans la +position bouclante, la femme serre son amant avec ses cuisses. + +POSITION ENTRELACE.--La femme croise, avec l'une de ses cuisses, la +cuisse de l'homme. + +POSITION DITE DE LA CAVALE.--La femme serre, comme dans un tau, le +linga engag dans son yoni. Cela s'apprend seulement par la pratique et +se fait, principalement, par les femmes du pays d'Andra. + +Souvarnanabha donne en outre: + +LA POSITION MONTANTE.--Dans laquelle la femme lve ses jambes toutes +droites. + +LA POSITION BAILLANTE.--La femme place ses deux jambes sur les paules +de l'homme. + +LA POSITION SERRE.--L'homme serre contre lui les deux pieds croiss +et relevs de la femme; si un pied seulement est lev, la position est +demi-serre. La femme met un pied sur l'paule de l'homme et tend +l'autre jambe de ct; puis elle prend une position semblable du ct +oppos, et continue ainsi alternativement. + +L'ENFONCEMENT DU CLOU.--Une des jambes de la femme est sur la tte de +l'homme et l'autre est tendue de ct. + +LA POSITION DU CRABE.--Les deux pieds de la femme sont tirs et placs +sur son estomac. + +LE PAQUET.--La femme lve et croise ses cuisses. + +LA FORME DU LOTUS.--Dans cette position, la femme croise ses jambes +l'une sur l'autre, en tenant les cuisses cartes. Cette position est +celle indique plus haut sous le nom de l'pouse d'Indra. + +LA POSITION TOURNANTE.--L'homme, pendant la connexion, tourne autour de +la femme sans se dtacher d'elle, ni interrompre l'acte, tandis que +la femme tient son corps embrass; cela s'apprend seulement en s'y +exerant. + +Il est facile et il convient, dit Souvernanabha, de s'unir de toutes les +manires possibles tant dans le bain; mais Vatsyayana condamne toute +connexion dans l'eau, comme contraire la loi religieuse. + +Quand la femme se tient sur ses mains et ses pieds comme un quadrupde, +et que son amant la monte comme un taureau, cela s'appelle l'union de la +vache. Dans cette position, on peut faire sur le dos toutes mignardises +qui se font ordinairement sur le devant du corps. L'homme peut aussi +saisir avec sa main droite les seins et avec la main gauche titiller le +clitoris, tandis qu'il meut son linga dans le vagin, ce qui double la +volupt de la femme ainsi caresse et peut hter son spasme de manire +le faire concider avec celui de l'homme. + +C'est la position o la matrice est la mieux situe pour la conception, +car alors son fond est plus bas que son orifice. C'est la plus naturelle +et la moins voluptueuse, car le clitoris n'est point touch, moins +qu'on n'y porte la main. + + +APPENDICE AU CHAPITRE II + +Note 1.--OVIDE, _Art d'aimer. _Livre III. + +Ovide ne voit dans les attitudes diverses qu'un moyen de coquetterie +pour les belles. + +Que les femmes dit-il, apprennent se connatre pour s'offrir avec tous +les avantages aux combats de l'amour. + +Si vous brillez par la beaut de vos traits, couchez-vous sur le dos; +si vous avez une croupe lgante, prsentez en aux yeux toute les +richesses. Si vos jambes sont bien faites, placez les sur les paules +de votre amant, comme Mlanion posait sur ses paules les jambes +d'Alalante. Si vous tes de petite taille, que votre amant remplisse le +rle de coursier. Celle dont la taille a des inflexions voluptueuses +appuiera ses genoux sur le lit, en inclinant lgrement la tte. Celle +dont les cuisses ont la ferme beaut de la jeunesse, dont les seins ont +une courbure gracieuse, se couchera obliquement sur le lit de manire +que son amant, debout prs d'elle, la voie dans cette position +charmante. + +Celle dont les flancs portent les traces des travaux de Lucine combattra +comme le Parthe, le dos tourn. + +Vnus, la mre des amours, en sait varier les jeux de mille manires; +mais la position la plus simple et la moins fatigante, est de s'tendre +sur le ct droit. + +Djazet avait l'habitude de dormir sur le dos, parce que, disait-elle, +arrive qui plante! + +Note 2.--Thologiens. + +Le P. Gury, art. 997.--Les fins qui rendent honnte l'acte conjugal +sont: + +1 La gnration qui est l'une des principales; + +2 Le moyen de satisfaire les obligations entre poux; + +3 Le moyen de prvenir l'incontinence chez les poux; + +4 Le dsir d'animer ou de faire natre un amour honnte, de montrer ou +provoquer l'affection conjugale. + +(On peut remarquer que les deux dernires fins lgitiment tous les +plaisirs naturels entre poux, mme striles par le fait de leur +conformation naturelle). + +Art. 911.--La position tout fait licite est celle que la nature +elle-mme enseigne; c'est--dire, la femme couche dessous et l'homme +dessus (faire la bte deux dos, comme dit Rabelais). + +Aucune position, quoique contre nature, n'est, en principe, gravement +dfendue, pourvu que l'acte conjugal puisse tre accompli, parce qu'il +n'y a pas d'obstacle la gnration. + +Toute position contre nature, prise pour un motif lgitime, est exempte +de faute; car, parfois, ces positions sont plus commodes ou seules +possibles; et toute commodit ou ncessit peut rendre lgitime cette +drogation, lgre en elle-mme, l'ordre naturel. + +Art. 912.--Cela peut arriver pour diffrentes causes, mme celle de la +froideur, lorsqu'on est plus excit dans cette position. + +Si l'homme, dit Sanchez, ne peut tre amen connatre sa femme hormis +dans une certaine position, qui doutera que la femme est tenue de la +prendre? + +La position, quelle qu'elle soit, n'est condamne en aucune faon, si +elle est la seule possible. + +C'est aussi l'opinion de saint Thomas et de plusieurs autres grands +thologiens, notamment en ce qui concerne la position retro. + +Note 3.--Les hommes de l'art. + +Docteur Debay, _Hygine de l'homme et de la femme._ + +Toutes attitudes favorables la fcondation sont permises, toutes +celles qui y mettent obstacle doivent tre proscrites. Ainsi les +attitudes assises, indolentes, paresseuses ludent souvent le but de la +nature. L'attitude droite est on ne peut plus fatigante, elle expose +l'homme de graves accidents, par exemple des tremblements convulsifs +et des paralysies dans les jambes dans la seconde jeunesse. + +La posture retro doit tre recommande dans l'tat de grossesse ou +d'obsit de la femme et lorsque le membre viril n'a pas la longueur +requise. + +Lorsque celui-ci est trop long, il peut blesser le col de l'utrus et +l'homme doit limiter son introduction l'aide d'un bourrelet. + +Aujourd'hui on applique la racine de la verge, avant l'rection, un +anneau creux en caoutchouc de la longueur ncesaire; il est aussi facile + mettre qu' retirer. A son dfaut, dit Vente (Cologne 1696), la femme +pourra le remplacer agrablement par sa main. + + + +CHAPITRE III + +Attitudes qui ont pour but unique la volupt. + +Lorsque l'homme et la femme s'unissent debout, appuys l'un contre +l'autre ou bien contre un mur ou un pilier, c'est _l'union appuye._ + +Quand l'homme, adoss un mur, soulve et soutient la femme assise +sur ses mains jointes et entre ses bras, tandis que celle-ci, les bras +entrelacs autour de son cou, l'embrasse avec ses cuisses vers le milieu +du corps, et s'imprime elle-mme un mouvement, l'aide de ses pieds +qui touchent le mur auquel l'homme est appuy, cela s'appelle la +_connexion par suspension._ + +(Cette position est figure dans la collection des fermiers gnraux, +reproduction des cames rotiques antiques). + +On peut, de mme, imiter l'acte du chien, du bouc, du daim, la monte +et la pntration force de l'ne et du chat, le bond du tigre, le +frottement du verrat et la saillie de la jument par l'talon, en oprant +comme ces diffrents animaux avec leurs femelles. + +L'UNION D'UN HOMME AVEC DEUX FEMMES. + +Quand un homme caresse deux femmes dans le mme moment, cela s'appelle +l'union double. Elle peut se faire lorsque deux femmes se tiennent +horizontalement sur le bord d'un lit, l'une sur l'autre, face face, +comme deux amants, et les jambes en dehors du lit; le linga passe +alternativement d'un yoni dans l'autre, par des coups successifs, les +uns _recto_, les autres _retro_. + +L'union simultane avec plusieurs femmes s'appelle l'union avec un +troupeau de vaches. + +On a de mme _l'union dans l'eau; _c'est celle de l'lphant avec +plusieurs femelles, qui ne se pratique, dit-on, que dans l'eau; _l'union +avec plusieurs chvres, celle avec plusieurs gazelles, _c'est--dire que +l'homme reproduit avec plusieurs femmes les mmes actes que ces animaux +avec plusieurs femelles. + +Dans le Gramaner, plusieurs hommes jeunes jouissent d'une femme qui +peut tre l'pouse de l'un d'eux, l'un aprs l'autre ou tous en mme +temps. La femme est tendue sur l'un d'eux; un autre consomme l'hymne +de l'yoni et du linga; un troisime se sert de sa bouche, un quatrime +embrasse troitement le milieu de son corps et ils continuent de cette +manire, en jouissant alternativement des diffrentes parties de la +femme (App. n 1). + +La mme chose peut se faire quand plusieurs hommes sont en compagnie +avec une courtisane, ou quand il n'y a qu'une courtisane pour satisfaire +un grand nombre d'hommes. + +L'inverse peut se faire par les femmes du harem royal, quand, +accidentellement, elles peuvent y introduire un homme. + +Dans le sud de l'Inde, on pratique aussi l'union basse, c'est--dire +l'introduction du linga dans l'anus (App. n 2). + +L'aphorisme suivant forme, en deux vers, la conclusion du sujet: + +L'homme ingnieux multiplie les modes d'union en imitant les +quadrupdes et les oiseaux; car ces diffrents modes pratiqus suivant +l'usage de chaque pays et les gots de chaque personne inspirent aux +femmes l'amour, l'amiti et le respect. + + +APPENDICE AU CHAPITRE III + +N 1. Martial, livre X.--Deux galants se rencontrrent un matin, chez +Phillis, elle les satisfit tous les deux en mme temps: l'un la prit par +devant, et l'autre par derrire. + +N 2. _La Sodomie_.--Dans l'Inde, cette pratique, cause des souillures +qu'elle est cense entraner, n'a jamais eu beaucoup de faveur. + +Les musulmans l'y ont propage en l'approuvant. + +Il ne parat tre ici question que de l'union basse, entre un homme +et une femme; elle est moins rvoltante que la sodomie parfaite, +qualification que les thologiens donnent l'union avec un mignon. + +Le P. Gury, art. 434.--La sodomie parfaite n'est pas de la mme espce +que la sodomie imparfaite, parce que, dans la premire, l'homme est +port vers le mme sexe et contre la nature, dans la seconde il est +port contre la nature. + +La premire a un nom grec: la Philopdie [Grec: Philopaidia], amour des +jeunes garons. + +On sait combien la Philopdie tait en faveur chez les Grecs et les +Romains. Tous les vers d'Anacron sont consacrs Batyle. Qui ne +connat le vers de Virgile: + + Formosum pastor Corydon ardebat Alexim! + +N 3. _Les Latins_.--Parmi les potes latins qui ont chant l'amour, +Ovide est le seul qui se taise sur les mignons. + +Catulle et Tibulle se montrent attachs leurs mignons autant qu' +leurs matresses. Catulle, posie XV. Je te recommande mes amours, +Aurlius, toi qui es redoutable tous les adolescents beaux ou laids. +Satisfais ta passion quand et comme il te plaira, dans toutes les +ruelles o tu trouveras un mignon de bonne volont, je n'en excepte que +le mien seul; mais si la fureur lubrique s'attaque lui, malheur +toi! Puisses-tu, les mains lies, publiquement expos, subir l'affreux +supplice que le raifort et les mulets font souffrir l'adultre (sans +doute le mme qu'en Chine). + +Tibulle, dans l'lgie IV, livre I, donne des leons aux amants des +jeunes garons. + +Prte-toi toutes les fantaisies de l'objet que tu aimes. + +Pour l'accompagner, ne crains ni la fatigue de la route, ni le chaud, +ni le froid, ni les intempries. + +Veut-il traverser l'onde azure, prends la rame. + +Veut-il s'exercer l'escrime, badine d'une main lgre, et souvent +laisse ton flanc dcouvert, alors tu pourras essayer de lui ravir un +baiser qu'il laissera prendre en rsistant. + +Bientt, il accordera ces baisers tes prires, et enfin, de lui-mme, +il s'enlacera ton cou. + +Mais hlas, les jeunes garons ont pris l'habitude d'exiger des +prsents. Enfants, aimez les doctes potes, l'or ne doit pas l'emporter +sur la muse. Que le barbare qui est sourd leur voix, qui vend son +amour, soit attach au char de Cyble, qu'il se mutile honteusement au +son de la flte phrygienne. + +Vnus elle-mme veut qu'on coute les doux propos; elle s'intresse aux +plaintes de l'amant qui supplie, ses larmes touchantes. + +Dans son clbre chapitre: _Des Amours_, Lucien complte ces leons par +la description de la sduction finale. + +Aprs avoir vu et contempl, le dsir vient de se rapprocher par +l'attouchement. Il commence par le chatouiller seulement du bout des +doigts en quelque endroit dcouvert, puis il promne la main sur tout +son corps de la mme manire, ce qu'on lui permet sans difficult. +Ensuite il essaie de prendre un baiser, chaste d'abord, o ses lvres +sont simplement juxtaposes celles de son ami et s'en cartent avant +de les avoir touches compltement, de manire n'veiller chez lui +aucun soupon. A mesure qu'il trouve plus de complaisance, il renouvelle +les baisers et les prolonge comme dans une sorte d'effusion, sans +passion, mais alors, aucune de ses mains ne reste inactive. Ces +embrassements apparents dans les vtements condensent la volupt et +augmentent progressivement l'excitation; alors par une manoeuvre +lubrique, il glisse la main sous le sein de son ami et presse les +mamelons qui entrent en rection; ensuite il caresse mollement de ses +doigts le ventre arrondi et ferme et descend dans la tendre touffe qui +ombrage la puissance des organes. + +Si enim vel summis tantum digitis attigerit, totum corpus fructus ille +percurrit. Hoc ubi facil consecutus est, tertio tentat osculum, non +statim luxuriosum illud sed placid admovens labia labiis qu prius +etiam quam plane se contigerint desistant, nullo suspicionis relicto +vestigio. Deind concedenti se quoque accommodans longioribus amplexibus +quasi illiquescit, etiam placid os diducens nullamque manum otiosam +esse patitur: nam manifesta illa in vestimentis complexionis voluptatem +conglutinant, aut latenter lubrico lapsu dextra sinum subiens, mamillas +premit paulum ultr naturam tumentes, et duriusculi ventris rotonditatem +digitis molliter percurrit, post hoc etiam prim laluginis in pube +florem. + +L'amour, trouvant une occasion favorable, s'emporte une entreprise +plus hardie et frappe enfin le but qu'il a vis. + +Dans sa satyre VI contre les femmes, l'austre Juvnal conseille de +prendre un mignon plutt qu'une pouse. + +Le lit conjugal a t souill ds l'ge d'argent, et tu te laisses, +Posthume, atteler au joug. + +Manques-tu de moyens pour y chapper? N'y a-t-il plus de cordes? plus +de fentres aux derniers tages? N'as-tu pas le pont Emilien prs de ta +demeure? + +Et s'il te dplat de quitter ce monde, pourquoi ne prfres-tu pas + une fiance cet adolescent qui dort prs de toi? Lui au moins ne +profitera pas, la nuit, de votre intimit, pour te tourmenter, pour te +demander des cadeaux; il n'exige point que tu t'attaches ses flancs +et que tu te mettes hors d'haleine aussi longtemps qu'il lui plat. + +On peut voir dans ce conseil une simple boutade potique; de mme il ne +faut voir qu'une ironie dans la conclusion de Lucien sur le mme sujet. + +N4.--Dans le chapitre XXXVIII dj cit, Lucien se met en scne avec un +partisan des femmes et un Philopde, qui l'ont pris pour juge entre eux, +Charicls, l'avocat de l'amour avec les femmes, parle avec beaucoup de +raison et d'loquence et termine ainsi: + +On peut, la rigueur, concevoir jusqu' un certain point que l'homme +use de la femme comme vous usez d'un mignon, mais jamais et en aucune +faon il ne doit remplir l'office de femme. + +Si le commerce d'un homme avec son semblable est honnte, qu' l'avenir +les femmes puissent s'aimer et s'unir entre elles! que ceinte de ces +instruments infmes, invents par le libertinage, monstrueuse imitation +faite pour la strilit (peut-tre imports Rome de l'Inde o nous +verrons plus loin qu'ils taient fort en usage), une femme embrasse une +autre femme comme le ferait un homme, que l'obscnit de nos tribades +triomphe impudemment. Que nos gynces se remplissent de Philnis qui +se dshonorent par des amours androgynes. Et combien ne vaudrait-il pas +mieux qu'une femme pousst la fureur de sa luxure jusqu' vouloir faire +l'homme que de voir celui-ci se dgrader au point de jouer le rle d'une +femme. + +L'avocat de la philopdie, un rhteur d'Athnes, rplique: + +L'amour avec un mignon est le seul qui puisse allier la volupt la +vertu, car les femmes sont une chane et souvent un tourment qui ne +laisse point l'homme matre de lui-mme, tandis qu'un jeune garon +peut tre un ami, un disciple, un compagnon d'exercices de tout genre. +D'ailleurs l'amour masculin a sur l'autre la supriorit du plaisir sur +la fonction, du superflu sur le ncessaire, etc. etc. + +Ce discours ressemble beaucoup celui de l'avocat dans les _Plaideurs_ +de Racine, et Lucien le prte au philopde avec une intention vidente +de ridicule. La cause est entendue, le juge prononce la sentence +suivante, fine ironie contre la philosophie et les philosophes de son +temps: + +Le mariage est infiniment utile aux hommes; il rend heureux quand on +rencontre bien. Mais la philopdie, considre comme la sanction d'une +amiti pure et chaste (cas de Socrate et d'Alcibiade), n'appartient, +selon moi, qu' la seule philosophie. Je permets donc tous hommes de +se marier, mais les philosophes seuls ont le droit d'aimer les jeunes +gens; la vertu des femmes n'est pas pour eux assez parfaite. Ne sois +point fch, Charicls, si Corinthe (la ville des courtisanes) le cde +Athnes (la ville des philosophes et des mignons). + +N 5.--Martial adresse nombre d'pigrammes aux philopdes et aux gitons. + +IX, 64.--Tous les gitons t'invitent souper, Phbus; celui qui vit de +sa mentule n'est pas, je pense, un homme pur. + +XI, 22.--Il maudit un pdraste masturbant. + +XI, 26.--Au jeune Thophorus. Donne-moi, enfant, des baisers parfums +de Falerne et passe-moi la coupe aprs y avoir tremp les lvres. Si tu +m'accordes en outre les vraies jouissances de l'amour, moins heureux +sera Jupiter avec son Ganymde. + +XII, 64.--Sur Cinna. D'un esclave plus blond, plus frais que le ft +jamais esclave, Cinna fait son cuisinier, Cinna est un fin gourmet. + +XII, 69.--A Paullus. Comme pour tes coupes et tes tableaux, Paullus, tu +n'as, en fait d'amis, que des modles. + +XII, 75.--Sur les mignons. Politimus n'est bien qu'avec les jeunes +filles; Atticus regrette ingnument d'tre garon; Secundus a les fesses +nourries de glands; Diodymus est lascif et fait la coquette; Amphion +pouvait natre fille. Je prfre, ami, les douces faveurs de ces +mignons, leurs ddains superbes et leurs caprices une dot d'un million +de sesterces. + +XI, 43.--Contre Sabellus. + +Tu m'as lu, Sabellus, sur des scnes de dbauche, des vers par +trop excessifs et tels que n'en contiennent pas les livres obscnes +d'Elephanta. Il s'agit de nouvelles postures rotiques, de +l'accouplement par cinq formant une chane, enfin de tout ce qu'il est +possible de faire quand les lumires sont teintes; ce n'tait pas la +peine d'tre si loquent. + +N 6. La sodomie dans les armes et chez les femmes. + +D'aprs Catulle, la philopdie tait de son temps tout fait gnrale + Rome, dont la plupart des citoyens taient encore cette poque des +soldats. C'est dans les camps, sans doute, qu'ils avaient contract ces +habitudes qu'on trouve dj chez les Grecs dans les armes. + +Ainsi on lit dans la _Retraite des Dix mille_ (Xnophon) que, pour +allger la marche, on ne permit aux mercenaires d'emmener avec eux aucun +impedimentum, butin ou esclave, except un jeune garon pour chaque +soldat. + +Les _Mille et une Nuits_ sont un recueil de Sodomies que la traduction +de Galand a transformes en galanteries dcentes. + +Cette dbauche existe dans nos corps indignes d'Afrique et, pour ce +motif, on ne devrait point y admettre de Franais, mme comme engags +volontaires. + +Malheureusement on la trouve aussi dans les compagnies de discipline. +On voit quelle dmoralisation sont exposs les enfants de famille +honntes condamns par les conseils de guerre. + +Il fut un temps o quelques officiers d'Afrique avaient pris got la +sodomie imparfaite. + +Les patronnes de quelques maisons de tolrance de France se plaignaient +des offenses faites par eux la dignit de leurs nymphes. + +Cependant quelques femmes provoquent cette dbauche et y prennent un +certain plaisir (la proximit du rectum et du canal vaginal tablit une +sympathie du premier avec le vagin et l'utrus) et elles l'accompagnent +ou la font accompagner d'une autre, le clytorisme. On a remarqu dans +les hpitaux que, chez toutes les femmes traites pour ulcrations +anales, on trouve en mme temps des dformations vulvaires provenant de +la manualisation et du saphisme. La crainte de la conception est sans +doute le motif dterminant de cette double dbauche. Cependant on a +vu des femmes qui avaient remplac le vagin absent par l'urtre et le +rectum, tre ainsi fcondes. + +A la clinique gyncologique et siphyligraphique de l'hpital de +Lourcine, le docteur Martineau s'exprimait ainsi: + +Ceux d'entre vous qui assistent mes visites ont pu s'assurer de la +frquence de la sodomie chez les femmes qui frquentent l'hpital de +Lourcine. Si je la vois concider chez les filles publiques avec la +prostitution ordinaire, je la constate le plus souvent chez les femmes +qui ignorent l'abjection d'un acte qui leur est impos par leur mari. + +A l'hpital de Lourcine je dois mme dire que c'est le cas le plus +ordinaire; je l'observe bien plus frquemment chez les femmes maries, +chez les jeunes femmes, chez les filles dbauches, il est vrai, mais +non prostitues. En consultant mes observations, je trouve surtout des +domestiques, des couturires, des modistes, des demoiselles de caf, +etc, etc., et trs rarement des prostitues. La sodomie donc, pas plus +que les dformations vulvaires provenant de la manualisation et +du saphisme, n'appartient pas la prostitution. On la rencontre +indiffremment chez la femme marie et chez celle qui vit dans le +concubinage; chez toutes on trouve, en mme temps que les traces de +sodomie, des dformations vulvaires provenant de la manualisation et du +saphisme. + +La sodomie s'observe tous les ges de la femme, depuis huit ans +jusqu' cinquante et mme plus; elle est surtout frquente entre seize +et vingt-cinq ans parmi les observations recueillies l'hpital de +Lourcine. Les femmes qui viennent l ne prsentent pas des habitudes +invtres de sodomie comme les prostitues. + +A. Tardieu avait fait les mmes remarques, et il nous dit: + +Chose singulire, c'est principalement dans les rapports conjugaux que +se sont produits les faits de cette nature. C'est, en gnral, trs peu +de temps aprs le mariage que les hommes commencent imposer leurs +femmes leurs gots dpravs. Celles-ci, dans leur innocence, s'y +soumettent d'abord; mais plus tard, averties par la douleur ou +renseignes par une amie, par leur mre, elles se refusent plus ou moins +opinitrement des actes qui ne sont plus ds lors tents ou accomplis +que par la violence. C'est dans ces derniers cas seulement que le +mdecin intervient, consult par la justice. La cour suprme a rendu +plusieurs arrts consacrant le principe que le crime d'attentat la +pudeur peut exister de la part du mari se livrant sur sa femme des +actes contraires la fin lgitime du mariage, s'ils ont t accomplis +avec violence physique. + +Les rvlations des hommes de l'art expliquent comment des thologiens +ont pu, sans tre des rotomanes ou des exploiteurs de consciences, +tracer aux confesseurs la rgle suivante: + +Immdiatement avant le mariage, avertir la fiance qu'elle devra se +refuser tout ce qui est contraire la procration, et en cas de doute +sur l'application de cette prescription dans le mariage, consulter au +besoin son confesseur. + +Il peut arriver, surtout dans le bas peuple, qu'une femme ne trouve pas +chez une autre de son intimit, pas mme chez sa mre, les lumires ou +la moralit ncessaires pour tre bien et suffisamment renseigne. + + + +CHAPITRE IV + +Le rle de l'homme dans l'union. + +L'homme doit faire tout ce qu'il peut pour procurer le plaisir la +femme. + +Lorsque la femme est sur son lit et comme absorbe par sa conversation, +l'homme dfait le noeud de son vtement infrieur; et, si elle le +querelle, il lui ferme la bouche par des baisers. + +Beaucoup d'auteurs sont d'avis qu'il doit commencer par lui sucer le +mamelon des seins. + +Lorsque son linga est en rection, il la touche avec les mains en +diffrents endroits et caresse agrablement les diverses parties de son +corps. + +Si la femme est timide et se rencontre avec lui pour la premire fois, +il placera sa main entre ses cuisses qu'elle serrera instinctivement. + +Si c'est une trs jeune fille, il mettra les mains sur ses seins qu'elle +couvrira sans doute avec les siennes, sous les aisselles et sur le cou. + +Si c'est une femme mre, il fera tout ce qui pourra plaire tous deux +et ce qui conviendra pour l'occasion. + +Puis il lui prendra la chevelure et le menton entre ses doigts pour les +baiser. + +Si c'est une jeune fille, elle rougira et fermera les yeux. + +Par la manire dont elle recevra ses caresses, il devinera ce qui lui +plat le plus dans l'union. + +A ce sujet, Souvarnanabha dit: Quelque chose que l'homme fasse dans +l'union pour son plaisir, il doit toujours presser la partie du corps de +la femme vers laquelle elle tourne les yeux. + +Voici quels sont les signes de la jouissance et de la satisfaction chez +la femme. + +Son corps se dtend, ses yeux se ferment, elle perd toute timidit, +fait effort pour que les deux organes soient unis aussi troitement que +possible. + +Quand, au contraire, elle n'prouve point de jouissance, elle frappe +sur le lit avec les mains, ne laisse point l'homme avancer, elle est +maussade, mord l'homme, lui donne des coups de pied et continue son +mouvement quand l'homme a fini. + +Dans ce cas, l'homme doit frotter, en l'branlant, le yoni de la femme +avec sa main et ses doigts (comme l'lphant frotte avec sa trompe) +avant de commencer l'union, jusqu' ce qu'il soit humide, et, ensuite, y +introduire son linga. + +Il reprend le mme mouvement avec sa main aprs son spasme, si celui de +la femme ne s'est pas encore produit (voir ce sujet l'appendice). + +Il y a neuf actes que l'homme doit accomplir. + +1 LA PNTRATION OU MOUVEMENT EN AVANT.--Les deux organes se portent +tout droit l'un vers l'autre, exactement en face; + +2 LA FRICTION ou BARATEMENT.--Le linga tenu dans la main est tourn +en rond dans le yoni, autour des bords (comme dans le baratement du +beurre); + +3 LE PERCEMENT.--Le yoni est abaiss et le linga frappe sa partie +suprieure; + +4 LE FROTTEMENT.--Dans la mme situation, le linga frappe contre la +partie infrieure du yoni; + +5 LA PRESSION.--Le linga presse le yoni pendant un temps long; + +6 LE COUP.--Le linga, tir hors du yoni, y revient ensuite et le frappe +fort et fond; la sortie rend de la vigueur au linga, retarde le spasme +de l'homme; le retour tend acclrer celui de la femme; + +7 LE COUP DU VERRAT.--Le linga revient frapper seulement une partie du +yoni; + +8 LE COUP DU TAUREAU.--Le linga dans sa rentre frappe la fois les +deux cts du yoni; + +9 LE SPORT DU MOINEAU.--Le linga a un mouvement trs rapide de va et +vient dans le yoni sans en sortir. + +Cela se fait gnralement vers la fin de l'union, lorsque l'homme sent +qu'il ne peut plus retarder son spasme. + + +APPENDICE AU CHAPITRE IV + +PLAISIR DE LA FEMME DANS L'UNION + +Vatsyayana discute longuement les opinions des anciens sages sur la +semence de la femme; nous prfrons donner les rsultats de la science +moderne sur ces questions si vieilles. + +Dans l'union, le clitoris grossit et se dresse; les grandes et les +petites lvres se gonflent; le tissu rectile du vagin entre en +action, excit par le frottement; la muqueuse vulvo-utrine scrte, +conjointement avec les glandes, une humeur visqueuse qui rend le canal +plus glissant. + +Cette scrtion, bien qu'elle apparaisse quelquefois sous la forme +d'un fluide laiteux, n'est point une jaculation, car la femme n'a pas +d'appareil jaculateur. + +Le plaisir, chez la femme, est d, pour la plus grande partie, aux +chatouillements exercs sur le clitoris, et, pour le reste, aux +frottements produits sur les parois du vagin et les petites lvres, +pendant l'action. + +Si le spasme voluptueux a moins de violence chez la femme, il est par +contre plus prolong que chez l'homme. + +Les femmes nerveuses ou imagination ardente prouvent un plaisir trs +vif au moindre chatouillement des parties. Tout contact par l'homme les +impressionne. + +Les femmes lymphatiques, grasses, n'arrivent au spasme vnrien qu'aprs +de longues caresses et excitations des organes. + +Le Docteur Jules Guyot, _brviaire de l'amour Exprimental, _s'exprime +ainsi sur le sujet, dans sa 3e mditation. + +Tant que le spasme n'est pas dtermin dans les deux parties, la +fonction n'est pas accomplie; l'homme n'a pas mis le fluide vivant, +la femme n'a pas projet de ses limbes, dans l'utrus, des ovules avec +toute l'nergie ncessaire. + +Une cause dterminante du spasme rside dans les mamelles et surtout +dans les titillations et la succion des mamelons. + +Beaucoup de jeunes filles croient permis et permettent leurs amies et +quelquefois leurs amis la titillation et la succion de leurs seins; +leur pudeur ne s'en effarouche point comme de l'attouchement des parties +secrtes. C'est ce que le docteur Gauthier appelle l'onanipumammaire, +trs commun dans les pensionnats. + +L'impression ressentie dtermine constamment l'rection du clitoris; +et la friction de ce dernier organe, simultane la succion ou la +friction des mamelons, amne ncessairement le spasme gnsique. + +Rarement, le baiser avec les lvres et dans la bouche peut produire un +pareil rsultat. + +Dans l'tat de besoin et de dsir, les lvres vaginales de la femme sont +fermes et vibrantes, les seins sont gonfls et les mamelons en rection. + +Si la femme ne prsente pas ces signes, l'homme doit les dterminer +par ses caresses, et ne doit accomplir la connexion que lorsqu'il est +parvenu produire le dsir chez la femme. + +Dans ce cas, il commence par toucher dlicatement le clitoris. + +Le clitoris est plac en haut et en avant de la vulve, sous deux +petites lvres, tout prs et au-dessous du pubis ou mont de Vnus, +la commissure suprieure des grandes lvres, comme serait un bouton de +violette cach sous les feuilles suprieures; il est court, et le plus +souvent a 2 ou 3 centimtres de long; il est de quelques centimtres +au-dessus du vagin, canal de 4 10 centimtres de diamtre qui monte de +la vulve la matrice ou utrus. + +La vulve ou vestibule des organes gnitaux de la femme s'ouvre de haut +en bas par deux replis membraneux placs de chaque ct; ce sont les +grandes et les petites lvres, celles-ci au-dessous de celles-l, qui, +par leur accolement naturel, forment le vestibule. + +Par suite de cette disposition, le pnis, en s'introduisant dans le +vagin, ne touche que rarement le clitoris; mais il le touche dans la +connexion complte, par le contact et le frottement extrieur des +surfaces suprieures du pnis et des parties subspubiennes de la femme; +en d'autres termes, le pnis qui se meut de bas en haut vient choquer ou +presser la tte du clitoris qui lui se dirige toujours de haut en bas. +Dans ce cas, l'excitation du clitoris se communique ncessairement +tout le reste de l'appareil gnital de la femme. + +Lorsque le vagin entre en rection, soit spontanment, soit par +l'excitation des autres organes, il se porte en avant, s'entr'ouvre et +favorise ainsi l'introduction du pnis qui, si cette introduction tait +intempestive ou violente, pourrait dchirer les parois du vagin et +blesser la femme au col de l'utrus. + +La matrice, dit Platon, est un animal qui se meut extraordinairement +quand elle hait ou aime passionnment quelque chose. Son instinct est +surprenant lorsque par son mouvement prcipit elle s'approche du +membre de l'homme pour en tirer de quoi s'humecter et se procurer du +plaisir[28]. + +[Note 28: Cuveillier.--La matrice (mater) ou utrus (utriculus, outre) +est l'organe de la gestation, le vase o se produit la fcondation par +la semence virile des oeufs dtachs de l'ovaire.] + +Si les parties de la femme n'entrent point en rection, le pnis se meut +dans le vagin qui reste insensible; dans ce cas l'homme seul prouve un +plaisir et le spasme, par l'effet de la friction exerce sur les parois +internes du vagin par le pnis. + +L'homme peut ainsi s'puiser sans que la femme prouve aucun plaisir, +parce que, soit par ignorance de la nature de la femme, soit par +imptuosit passionnelle, il n'agit que sur les muqueuses vaginales. + +Dans ces conditions, la femme reste froide, insensible, souvent mme +elle souffre; l'homme s'offense de son inertie, de sa strilit, car +elle ne peut concevoir en cet tat. + +De l naissent la dsaffection et l'infidlit souvent rciproques qui +seraient vites srement par des rapports mieux compris entre poux. + +C'est sans doute pour viter ces fcheux effets que des thologiens +permettent et mme conseillent la femme des attouchements sur +elle-mme qui supplent l'insuffisance du mari pour dterminer son +spasme et pour, autant que possible, le faire concider avec celui de +l'homme. + +La matrice est situe dans l'excavation du bassin; son axe, dirig +obliquement de haut en bas et d'avant en arrire, occupe la ligne +mdiane entre la vessie et le rectum. Il est maintenu dans sa position +par les ligaments ronds et les ligaments larges qui, lches et +flexibles, lui permettent de flotter, pour ainsi dire, dans l'excavation +du bassin et d'y excuter des mouvements plus ou moins tendus. C'est +pour quoi on l'attire facilement vers la vulve dans certaines oprations +chirurgicales et, lors de la grossesse, elle se dplace et s'lve dans +l'abdomen. + + + +CHAPITRE V + +Ce qui se passe quand la femme prend le rle actif. + +Certaines conditions physiques dans lesquelles se trouve l'un des +amants, notamment la fatigue de l'homme la suite d'efforts prolongs +sans crise finale (il est des hommes qui restent ainsi indfiniment en +rection), peuvent dterminer la femme prendre alors le rle actif. +Souvent l'amour du changement et la curiosit suffisent pour l'y +dcider. + +Il y a deux cas: celui ou la femme, durant la connexion, pivote sur +l'homme de manire continuer l'union sans interrompre le plaisir; et +celui o elle prend la position de l'homme ds le dbut de l'action. + +Dans ce dernier cas, avec des fleurs dans ses cheveux flottants, et des +sourires mls de gros soupirs, elle presse le sein de son amant avec +ses seins, et, baissant la tte un grand nombre de fois, elle le caresse +de toutes les manires dont il avait l'habitude de la caresser et de +l'exciter, en lui disant: Vous avez t mon vainqueur, je veux, mon +tour, vous faire demander grce. + +Par intervalles, elle jouera la honte, la fatigue et le dsir de +terminer la connexion. + +Cependant, outre les neuf actes propres l'homme elle fera encore les +trois suivants. + +Les PINCES.--Elle tient le linga dans l'yoni, le fait pntrer par une +sorte d'aspiration rpte, le serre et le garde ainsi longtemps.. + +Le PIVOT.--Pendant la connexion, la femme tourne autour de l'homme comme +une roue horizontale autour d'un axe vertical. + +Le BALANCEMENT.--C'est l'inverse du baratement; l'homme soulve le +milieu de son corps et la femme imprime au milieu du sien et aux organes +engags ensemble un mouvement oscillatoire et tournant (App. n 1). + +Quand la femme est fatigue, elle pose sa tte sur celle de son amant et +reste ainsi, les organes continuant tre unis; quand elle est repose, +l'homme tourne autour d'elle et recommence l'action (App. _n2). + + +APPENDICE AU CHAPITRE V + +N 1.--Dans Ptrone, _Satyricon_, CXI. + +Une mre amne sa fille Eumolpe. Le vieillard se couche sur le dos +dans son lit, fait tendre la jeune fille sur son corps, membres contre +membres; puis il enjoint son valet Coras de se glisser sous le lit +et s'appuyer sur le parquet pour soulever son matre avec ses reins. +L'ordre est d'aller doucement. Il obit et rpond par des mouvements +gaux ceux de l'habile colire. + +Cependant l'exercice touche sa fin, Eumolpe crie l'esclave de +presser la mesure, et ainsi balanc entre la nymphe et Coras, il semble +jouer l'escarpolette. + +N 2.--Ovide, _Art d'aimer, _livre III. + +Femmes, laissez-vous aller la volupt; qu'elle remue jusqu' la +moelle de vos os et que le plaisir soit gal et pour vous et pour votre +amant; qu'il s'exhale en petits cris de joie, en tendres paroles, en +doux murmures, que les propos licencieux redoublent votre ardeur. + +Que je plains la femme qui ne ressent point le plaisir, qu'elle feigne +au moins d'en prouver et qu'elle ne se trahisse point dans cette +feinte! + +Que ses cris, ses yeux tourns, ses torsions concourent nous tromper +et que sa voix mourante, sa respiration oppresse achvent l'illusion. + +O honte! la volupt a ses tricheries et ses mystres! + +Aussi n'ayez point dans votre chambre coucher une lumire trop vive; +beaucoup de choses, chez une belle, ont besoin du demi-jour. + + + +CHAPITRE VI + +De l'Auparishtaka ou hymne avec la bouche. + +DES EUNUQUES ET AUTRES PERSONNES QUI SONT LES INSTRUMENTS DE CETTE UNION +(App. n 1). + +Il y a deux sortes d'eunuques: ceux qui s'habillent en hommes et ceux +qui se font passer pour des femmes. + +Ce que l'on fait aux femmes sur le Jadgana, se fait dans la bouche de +ces eunuques; cela s'appelle l'auparishtaka (App. n 2). C'est le moyen +d'existence de ces eunuques qui vivent comme des courtisanes (App. n3). + +Les eunuques qui s'habillent en hommes cachent leurs dsirs. Quand ils +veulent y donner cours, ils font le mtier de masseurs. + +Un eunuque de cette sorte tire lui les cuisses de l'homme qu'il masse +et lui touche les joints des cuisses et le jadgana. + +S'il trouve le linga en rection, il l'excite par le jeu de la main. + +Si l'homme, qui connat par l son intention, ne lui-dit pas de procder + l'auparishtaka, il commence de lui-mme besogner. + +Si, au contraire, l'homme lui en fait la demande, l'eunuque parat +s'offenser d'une telle proposition, n'y consent et ne s'y prte qu'avec +difficult. + +Il se livre alors huit exercices gradus, mais ne passe de l'un +l'autre que sur la demande de l'homme. + +1 L'UNION NOMINALE.--L'eunuque, tenant le linga dans la main et le +pressant entre ses lvres, imprime un mouvement sa bouche. + +2 La MORSURE SUR LES CTS.--L'eunuque saisit avec ses doigts ramasss +comme le bouton d'une plante ou d'une fleur le bout du linga et il en +serre les cts avec ses lvres et mme avec les dents. + +3 La SUCCION EXTRIEURE.--L'eunuque presse le bout du linga avec ses +lvres fortement serres elle pousse dehors par cette pression, et puis +le reprend avec ses lvres et rpte le mme jeu. + +4 La SUCCION INTRIEURE.--L'eunuque introduit le linga Dans sa bouche, +le presse avec ses lvres et le tire en dehors; puis il le reprend dans +sa bouche et continue ainsi. + +5 Le BAISER.--L'eunuque, tenant le linga dans sa main, le baise la +manire dcrite pour le baiser de la lvre infrieure. + +6 Le LCHEMENT.--Aprs le baiser, l'eunuque touche le linga de tous les +cts avec la langue et en lche le bout. + +7 La SUCCION DE LA MANGUE.--L'eunuque met la moiti du linga dans sa +bouche et le suce avec force. + +8 L'AVALEMENT.--L'eunuque introduit le linga tout entier dans sa bouche +et en presse le bout au fond de sa gorge, comme s'il voulait l'avaler. + +Les domestiques mles font quelquefois l'auparishtaka leur matre. Il +se pratique aussi entre intimes. + +Quelques femmes du harem, trs ardentes, se le font aussi entre elles, +en unissant la bouche l'yoni (c'est un mode des amours lesbiennes ou +saphiques, la titillation du clitoris par la langue). + +Quelques hommes caressent ainsi le yoni des femmes et y font les mmes +actes et mignardises que dans le baiser de la bouche (App. 4 et 5). Dans +ce cas, quand la femme est renverse, la tte en bas, vers les pieds de +l'homme, celui-ci caresse le yoni avec sa bouche et sa langue. C'est +_l'union de la corneille _(figure au temple souterrain d'lphanta). + +Par passion pour cette sorte de plaisirs, des courtisanes quittent des +amants gnreux et possdant de bonnes qualits pour s'attacher des +esclaves et des cornacs (App. 6). + +Contrairement l'opinion des anciens casuistes qui sont plus svres, +Vatsyayana est d'avis que l'Auparishtaka n'est dfendu qu'aux maris avec +leurs femmes. Il ajoute que, pour les pratiques de l'amour, on ne doit +obir qu' l'usage du pays et son propre got. + +On retrouve cette maxime chez les philosophes grecs et chez ceux du +XVIIIe sicle. + +L'amour, dit Zenon, est un dieu libre, n'ayant d'autre fonction +remplir que l'union et la concorde. + +Tout est femme dans ce qu'on aime, dit Lamettrie, l'amour ne connat +d'autres bornes que celles du plaisir. + +Ce principe a t appliqu sans rserve, aussi bien dans le sicle du +grand Frdric que dans celui de Pricls. Frdric lui-mme passait +pour sodomiste; Catherine de Russie se livrait toutes les dpravations +et avait constamment deux amants bien choisis. Que n'a-t-on pas dit du +Rgent et de ses filles! + + +APPENDICE AU CHAPITRE VI + +N 1.--Usage actuel de l'Auparishtaka. + +L'auparishtaka, aujourd'hui relgu dans les mauvais lieux et dans les +mnages onanistes (Gauthier, _Onanisme buccal_), parait avoir t trs +commun anciennement dans l'Inde. + +On en trouve dans les gravures du chevalier Richard Payne, intitul le +_Culte de Priape_, une reprsentation emprunte au temple souterrain +d'lphanta, et o l'homme agit sur la femme qui a la tte en bas. + +Les diffrentes sortes d'auparishtaka se voient aussi dans les +sculptures des temples de Civa, Bhuvaneshwara, prs de Cuttak, dans +l'Orissa, qui remontent jusqu'au VIIIe sicle. + +L'auparishtaka ne parat pas habituel maintenant dans l'Hindoustan. + +Il y a, en Algrie, des Arabes qui provoquent les hommes cette +dbauche; pour quelques-uns, c'est un moyen de chantage ou de vol. + +Dans les maisons de tolrance de Paris, celles mmes qui sont tenues sur +un grand pied, les femmes se prtent cette pratique et y provoquent +mme. + +Beaucoup de clibataires d'un ge mr qui frquentent ces maisons +prfrent cette pratique la connexion, non par libertinage, mais parce +qu'elle satisfait, sans danger pour leur sant, ce qui n'est chez eux +qu'un simple besoin d'hygine analogue au bain. + +N 2.--Emploi ancien des eunuques. + +L'emploi des eunuques est fort ancien en Orient, puisque Putiphar tait +eunuque. + +(Comme Puliphar avait une fille, il faut admettre, ou que la mre de +cette fille avait rencontr mieux que Joseph, ou que Puliphar n'tait +eunuque qu'en apparence et par hermaphrodisme). + +A Rome, beaucoup de maris en avaient un pour garder leur femme. + +Ovide, livre II, _Les Amours_, adresse Bagoas l'lgie deuxime pour +qu'il ne soit pas un gardien trop svre: + +O toi, Bagoas, qui n'es ni homme ni femme, gardien de ma matresse, +laisse-lui prendre la drobe un peu de libert, et tout ce que tu +lui en accorderas, elle te le rendra. Consens tre de complicit avec +elle. Un complice discret gouverne la maison, il ne sent plus le fouet. +Pour cacher au mari la vrit, on le berce de chimres, et matres +autant l'un que l'autre, le complice et le mari approuveront ce +qu'approuv la femme. + +Une femme caressante obtient de son poux tout ce qu'elle dsire. + +Toutefois, que de temps en temps elle te querelle; qu'elle feigne de +verser des larmes et te traite de bourreau. + +Tu lui reprocheras alors des fantes dentelle se justifiera aisment; +elle deviendra par l irrprochable aux yeux de son mari. Ces +complaisances te seront bien payes, et tu y gagneras bientt ta propre +libert. + +N 3.--Autre emploi des eunuques. + +Aujourd'hui les eunuques servent de plastron pour la sodomie aux +musulmans de l'Inde; ils ne se dguisent plus en femmes, attendu que +ceux-ci prfrent les jeunes garons, tel point que les Bayadres +qui vont chanter et danser chez les princes musulmans s'habillent +quelquefois en hommes, pour rpondre leur got (voir les _Chants des +Bayadres_). + +Dans tout l'Orient, les masseurs des bains, qui sont des adolescents, +s'offrent d'eux-mmes comme plastrons. + +Le nombre des eunuques alla toujours en augmentant Rome, malgr un +dit de Domitien qui interdit la castration, et que Martial a lou dans +son pigramme 3 du livre, VI: + +On se faisait un jeu de violer les droits sacrs du mariage, un jeu de +mutiler des hommes innocents. Vous dfendez cette infamie, Csar! et +vous rendez service aux gnrations futures. Personne, sous votre rgne, +ne sera eunuque ni adultre. Avant vous, cependant, moeurs! l'eunuque +lui-mme tait un adultre. + +Dj considrable sous les empereurs grecs, le nombre des eunuques le +devint bien plus encore sous les successeurs de Mahomet. + +On alla jusqu' faire des eunuques femelles. On fendait le ventre aux +jeunes filles pour extirper les ovaires et on coupait le clitoris +jusqu' sa racine, ensuite on fermait la vulve en rtrcissant les +grandes lvres par des points de suture. On obtenait des tres sans sexe +et sans dsirs dont on tait plus sr que des eunuques, mles encore +capables de dsirs ou bien dont, dfaut mme des sens, le coeur +pouvait tre captiv. + +N 4.--Obscnits sur les chars sacrs de l'Inde. + +Cette caresse est la principale de celles figures sur le char sacr +de Mazulipatam par un groupe de six personnes: un homme besognant cinq +femmes avec sa langue, ses pieds et ses mains. Rien de plus dgotant +que cette peinture de grandeur plus que naturelle, dont les enfants des +deux sexes se montrent tous les dtails constamment exposs tous les +yeux. + +Trs souvent la masturbation, comme manifestation d'amour, est figure +sur les chars sacrs Sur celui de Chandernagor une gopi s'y livre en +regardant Krishna. Les cariatydes d'un char rcemment fait Pondichry +sont des singes se masturbant. + +N 5.--pigrammes de Martial. + +L'Auparishtaka tait fort pratiqu Rome du temps de Domitien, ainsi +que le montrent les pigrammes suivants de Martial: + +L. II, 49. Je ne veux pas pouser Thalisma, c'est une libertine... mais +elle se donne de jeunes garons... Je l'pouse. + +L. JI, 50. Contre Lesbie: Tu suces et tu bois de l'eau, Lesbie; c'est +trs bien, tu laves l'endroit qui en a besoin. + +L. II, 73. Lyris suce, mme quand elle n'est pas ivre. + +L. 111, 75. Contre Luperculus. Depuis longtemps, Luperculus, ta mentule +a perdu toute vigueur et les aphrodysiaques n'ont pu lui rendre sa +vertu. Maintenant tu commences corrompre force d'argent des bouches +pures, et tu ne russis pas mieux. Il t'en a bien cot pour rester +impuissant! + +L. III, 88. Contre deux frres impudiques. Ils sont frres jumeaux, +mais lchent chacun un sexe diffrent; dites s'ils sont plus +ressemblants que diffrents! + +L. III, 96. Tu lches ma matresse et tu ne lui fais rien autre +chose; puis tu babilles comme si tu tais besogneur. Si je t'y prends, +Gargitius, je te ferai taire (en te coupant la langue). + +Dans l'pigramme 43 du livre IV, Martial reproche Coracinus d'tre +cunnilingue. + +L. IV, 50. Pourquoi, Thas, me rpter que je suis trop vieux? on n'est +jamais trop vieux pour lcher. + +L. XI, 25. Cette libertine honte, cette connaissance intime de tant +de fillettes, la mentule de Lunius, ne peut plus se dresser; gare +sa langue ! Dans l'pigramme 46 du livre XI, Martial conseille +l'Auparishtaka un vieillard. + +L. XI, 47. Pourquoi Blattara fuit-il tout commerce avec les femmes? +Pourquoi joue-t-il de la langue?--Pour ne pas besogner (impuissant). + +L. XI, 61. Sur Mantius. Mantius ne peut plus raidir sa langue +libertine, car pendant qu'il la plongeait dans une vulve gonfle de +luxure, et qu'il y demeurait attach, entendant dans l'intrieur les +vagissements de l'enfant, une maladie honteuse a paralys cette langue +avide; aujourd'hui il n'est plus possible Mantius d'tre pur ni +impur. + +L. XII, 86. Contre Fabullus. Les philopdes, dis-tu, puent de la +bouche; dis-moi, Fabulus, que sentent les cunnilingues? + +On a peine croire un tel dvergondage; cependant, comme Martial +adresse plusieurs de ses pigrammes aux hommes qui vivent de leur +impudicit, on peut admettre tout comme possible. Le docteur Garnier +cite une classe de faits de ce genre et les explique naturellement ainsi +que la sodomie, en faisant remarquer que souvent l'anus est un foyer +rogne. + +N 6.--Talents intimes. + +On voit, non-seulement dans l'Inde, mais en tout pays, des hommes +distingus enchans par des femmes sans jeunesse, esprit ni beaut, +mais possdant quelques talents intimes comme ceux qui ont fait la +fortune de la du Barry. + +Diderot donne, dans les _Bijoux indiscrets, _sous le titre: le _Bijou +voyageur, _les rcits d'une femme laide et sotte qui a gagn une +grande fortune par une complaisance cosmopolite. Ceux qui concernent +l'Allemagne, l'Italie, et l'Espagne, et qui sont crits respectivement +en latin, en italien et en espagnol, sont curieux; ils nous mettent au +courant des vices dominant dans ces pays au XVIIIe sicle. A Vienne, +ce sont les raffinements indiens, les mignardises et l'hymne par la +bouche, les seins, etc. En Italie, ce sont les amours florentins (in vas +non naturale); en Espagne, des tours de force de prouesses amoureuses, +des nuits de plaisir sans trve ni merci. Pourquoi le _Bijou +voyageur _ne se sert-il du franais que pour lier et commenter ses +_indiscrtions_ polyglottes? Diderot fait lui-mme la rponse: + +Le lecteur franais veut tre respect. + +N 7.--Docteur GARNIER, Onanisme buccal. + +L'onanisme en gnral et souvent l'onanisme buccal est aujourd'hui +frquent. Il est la rgle dans les unions libres, sans tre une +exception dans les autres. L'influence directe d'organes trangers, +actifs, conscients, pour ainsi dire, comme les lvres, la bouche et +surtout la langue, a pour effet une impression beaucoup plus vive et +profonde que les rapports naturels. + +L'odeur spciale qui se dgage des organes secrets de la femme est, pour +certains vert-galants, comme Henri IV, le souverain excitant de l'amour. +Elle les surexcite au point qu'ils fouillent avec la bouche et le nez +les parties sexuelles et en aspirent les liquides. De l leur nom de +renifleurs. + +Excites directement par la succion, l'aspiration et le lchement de +tous leurs organes, les femmes, parvenues au paroxysme, lancent dans la +bouche de l'homme, par leur conduit affrent, le mucus glaireux scrt +par les glandes vulvo-vaginales. Le plaisir que cette jaculation +procure aux femmes passionnes leur fait rechercher cette dbauche. +Les femmes galantes la considrent comme la plus grande preuve d'amour +qu'elles puissent, recevoir de leurs sigisbs et comme le moyen le plus +sur de les fixer (des femmes dites honntes et du monde ont ce got). + +Pour ne pas avoir rougir d'un office vil non partag, c'est +ordinairement par rciprocit alternative, et souvent simultane, que +des amants libres ou des poux se livrent ensemble ces carts. Opposs +l'un l'autre de la tte aux pieds, ils agissent ensemble, chacun de +leur ct, avec une telle passion qu'ils en deviennent inconscients +[29]. Ce vice a quelquefois pour consquence, chez la femme, l'hystrie, +chez l'homme, la paralysie plus ou moins complte des membres et du +cerveau. + +[Note 29: Cette pratique devenue frquente est appele par les libertins +FAIRE 69.] + +La succion du clitoris et le lchement de la vulve avec la langue +constitue le saphisme. Le saphisme fminin est prfr par les femmes +lubriques tous les autres moyens de plaisir. Le saphisme dtermine un +tat particulier du clitoris trs caractristique. + +L'auparishtaka ou onanisme buccal entre hommes parat s'tre rpandu +dans ces derniers temps. Quelques libertins choisissent criminellement +pour cet office de jeunes enfants dans la bouche desquels le pnis se +meut comme dans le vagin. + + + + + + TITRE V + + COMMENT, POUR L'ACTE SEXUEL, + ON VIENT EN AIDE A LA NATURE + + + +CHAPITRE I + +Des attouchements. + +Lorsqu'un homme ne peut satisfaire une femme Hastini (type lphant) il +est oblig de recourir des moyens propres l'exciter. Il commence par +lui frotter le yoni avec les doigts ou la main et n'entre en connexion +avec elle que lorsqu'elle prouve dj du plaisir. + + +APPENDICE AU CHAPITRE I + +N 1.--Opinion des Thologiens. + +Ici, comme dans tout le corps du Soutra, le but poursuivi est la +satisfaction de la femme, indpendamment mme de la gnration ou du +dessein d'augmenter l'amour rciproque. Ainsi que nous l'avons fait +remarquer dans une note prcdente, ces deux dernires fins peuvent, +aux yeux des thologiens que nous avons cits, lgitimer l'attouchement +recommand par l'auteur indien. Cela rsulte, d'ailleurs, implicitement, +dans le cas de mariage, du premier alina de l'art. 920 de la thologie +morale du P. Gury. + +920.--Il n'y a pas de pch grave, ni mme lger, suivant l'opinion plus +commune et plus probable, de la part d'une pouse qui s'excite par des +attouchements rpandre sa semence aussitt aprs l'acte dans lequel le +mari seul l'a rpandue: + +1 Parce que cette semence est destine accomplir l'acte conjugal, +pour que les poux ne soient promptement qu'une seule chair, et, de mme +que l'poux peut se prparer l'acte par des attouchements, l'pouse +peut galement le terminer par des attouchements. + +2 Parce que, si les femmes, aprs une telle excitation, taient tenues +de rprimer les mouvements naturels, elles risqueraient de pcher +gravement. + +Sanchez dit: Conjugi tardivo ad seminandum consuledum est ut ante +concubitum tactibus venerem excitet, ut vel sic possit in ipso concubitu +effundere semen. + +Cet avis est sans doute fond sur l'opinion gnralement admise que +la concidence des deux spasmes gnsiques favorise la conception (se +reporter la note 4 de l'appendice du Chapitre I et l'appendice du +Chapitre IV du Titre IV). + +On doit le supposer: 1 cause de la question suivante que pose +Sanchez: + +An sit mortale quoties non simul conjuges semen consulte effundant. + +Y a-t-il pch mortel quand les deux poux s'entendent pour empcher la +simultanit de leur spasme respectif? + +2 Parce que, en tout autre cas, les attouchements personnels sont +dfendus, ainsi qu'il rsulte de l'alina ci-aprs de l'article 920 dj +en partie cit du Pre Gury: + +Les attouchements sur soi-mme en vue du plaisir vnrien en l'absence +de l'autre poux, selon l'opinion de plusieurs, constituent un pch +grave, parce que l'poux n'a pas le droit de se servir de son propre +corps pour son plaisir, mais seulement pour l'acte conjugal. Saint +Alphonse considre cette opinion comme plus probable et comme devant +tre suivie dans la pratique. + +Il n'est question nulle part dans le Kama Soutra des attouchements +personnels. La facilit des moeurs doit les rendre trs rares dans +l'Inde, except pour ceux qui font voeu de chastet. Mais comme les +casuistes indiens croient ces derniers incapables d'aucune sorte +d'incontinence, ils ont d considrer les attouchements personnels comme +une quantit ngligeable. + +N 2--Opinion des mdecins. + +AMBROISE PAR + +Dans son trait de la gnration de l'homme (1573) Ambroise Par +conseille au mari de prparer sa femme afin que les deux semences se +puissent rencontrer ensemble: + +L'homme tant couch avec sa compagne la doit mignardiser, chatouiller, +caresser et mouvoir s'il trouvait qu'elle fut dure l'peron; et le +cultivateur n'entrera dans le champ de nature humaine l'estourdy, sans +que premirement n'ait fait ses approches afin qu'elle soit esguillone +et titile tant qu'elle soit prise du dsir du masle et que l'eau lui +en vienne la bouche, afin qu'elle prenne volont et apptit d'habiter +et faire une petite crature de Dieu et que les deux semences se +puissent rencontrer ensemble, car aucunes femmes ne sont pas si promptes + ce jeu que les hommes. + +Le Docteur Jules Guyot cite et appuie l'avis d'Ambroise Par; Paul +Garnier le combat. + +Docteur PAUL GABSIER (De l'Onanisme). + +Sauf de rares exceptions, la femme ne ressent point spontanment +l'incitation qui chez l'homme rsulte de l'rection de ses organes; elle +ne l'prouve que par son contact avec lui lorsqu'il la provoque et la +transmet par ses caresses. De l la ncessit des prludes tout en +observant cette rgle:que les organes gnitaux de l'un des sexes ne +doivent recevoir que l'action naturelle des organes gnitaux de l'autre +sexe l'exclusion de tout autre contact ou branlement, les caresses +des poux avant et aprs l'union ne devant point s'tendre ces +organes. Des pratiquas contraires mnent l'onanisme deux qui a pour +la femme les consquences les plus funestes: la dpravation et la perte +de la sant. L'onanisme deux dtermine presque toujours l'onanisme +isol, et chacun de ces onanismes engendre frquemment soit l'hystrie, +soit le gonflement et par suite l'hypertrophie des glandes vaginales, +soit l'allongement du col de la matrice, soit un dveloppement du +clitoris qui en ncessite l'excision, soit le cancer de la matrice. Le +plus grand de ces maux est la nymphomanie et le moindre la perte de la +voix. + + + +CHAPITRE II + +Les Apadravyas. + +L'homme peut aussi, pour satisfaire une femme, user des apadravyas ou +objets qui, mis sur le linga ou autour, en augmentent la longueur ou la +grosseur, de manire qu'il corresponde aux dimensions du yoni[30]. + +[Note 30: Les apadravyas ayant pour objet la satisfaction de la femme, +leur invention, bien que bizarre nos yeux, part cependant d'un bon +sentiment; et, sous ce rapport, les hindous valent mieux que les chinois +qui estropient leurs femmes pour resserrer les lvres par le gonflement +des cuisses. + +Au point de vue du P. Gury, les apadravyas pourraient tre permis, quand +ils ne forment pas obstacle la gnration. + +Nous avons vu plus haut Charicls, dans Lucien, les qualifier de +monstrueux parce que gnralement leur emploi a pour objet ou +consquence la strilit. Ce emploi tait commun Rome o sans doute +l'Inde les avait imports.] + +Bathravia est d'avis que ces objets doivent tre d'or, d'argent, de +cuivre, de fer, d'ivoire, de corne de buffle, de bois de diffrentes +sortes, en peau, en cuir, doux, frais, provoquant l'rection, et bien +appropris leur but. + +Vatsyayana, sous ce rapport, s'en remet au got de chacun. + +Voici les diffrentes sortes d'Apadravyas. + +1 L'anneau de la longueur du linga au-dessous de sa tte; sa surface +extrieure doit tre rude et garnie de petites saillies hmisphriques +ou globuleuses de manire former une lime frottement doux qui n'use +point. + +2 Le couple: form de deux anneaux. + +3 Le bracelet: form de plusieurs anneaux ayant ensemble la longueur du +linga. + +4 La spirale: elle s'obtient en enroulant autour du linga un fil +mtallique, comme du laiton, dont les tours sont trs rapprochs. + +5 Le Jalaka, tube mtallique ouvert ses deux extrmits; +l'extrieur, il est rude et parsem de saillies hmisphriques douces au +toucher; il a les dimensions du yoni; on l'attache la ceinture. + +6 A dfaut du Jalaka, un tube fait de bois de pommier ou du goulot +d'une gourde ou d'un roseau amolli avec de l'huile et des essences, qui +s'attache la ceinture avec des cordons; ou bien une foule de petits +anneaux de bois doux et attachs ensemble. + +Les tubes peuvent servir, soit en entourant le linga, soit seuls et sa +place[31]. + +[Note 31: Ces apadravyas paraissent grossiers ou dangereux. Un +industriel qui s'aiderait de la science pourrait, aujourd'hui, en +fabriquer d'inoffensifs avec le caoutchouc, et vu leur bon usage, il en +pourrait vendre beaucoup dans l'Inde. On peut rattacher cette sorte +d'apadravyas qui peuvent fonctionner sans le linga tous les engins +imagins pour le remplacer (Voir appendice N 3).] + +Il est d'usage, dans le sud de l'Inde, de se faire un trou dans la peau +du linga, comme on s'en fait aux oreilles pour y suspendre des boucles; + ce trou on accroche divers apadravyas, ceux mentionns plus haut et +d'autres de formes appropries pour le plaisir de la femme. + +L'auteur indique comment on fait grossir le linga pour un mois en le +frictionnant avec certaines plantes. + +Il prtend que, dans les pays dravidiens, on obtient un grossissement +qui persiste indfiniment en le frottant d'abord avec les soies de +certains insectes qui vivent dans les arbres, comme les chenilles: +ensuite pendant deux mois avec de l'huile, puis de nouveau avec les +soies de chenilles et ainsi de suite. + +Le linga gonfle graduellement; quand il est assez gros, l'homme se +couche sur un hamac perc d'un trou, travers lequel il laisse pendre +son linga; il fait ensuite passer la douleur du gonflement avec des +lotions froides[32]. + +[Note 32: Voir la fin du N 2 de l'Appendice.] + +Un onguent, fait avec le fruit de l'asteracantba longiflora rtrcit +pour une nuit le yoni d'une femme lphant[33]. + +[Note 33: Aujourd'hui, dans le sud de l'Inde, les femmes usent beaucoup +d'astringents pour rtrcir leur yoni. Il en est, dit-on, qui par ce +moyen se refont une virginit. + +Un jeune mdecin de la marine avait commenc une tude de ces procds +qu'il croyait pouvoir tre utiliss en Europe; mais ayant du quitter +l'Inde plus tt qu'il ne pensait, il ne put raliser son projet. + +Les prostitues qui font abus des astringents perdent toute sensibilit +dans la paroi vaginale.] + +Un autre onguent compos du fruit et du jus de plusieurs plantes largit +le yoni d'une femme gazelle. + + +APPENDICE AU CHAPITRE II + +N 1.--Secret de Pope + +Dans la note prcdente, nous avons parl des moyens employs par les +femmes de l'Inde pour resserrer le yoni. + +Le Docteur Debay en indique qui ne sont point dangereux et qui sont +usits en France. + +Nous citerons seulement le secret de Pope pour paratre toujours +vierge. + +Lavez la partie avec de l'eau blanchie par quelques gouttes d'alcool +benzoque; schez la ensuite avec des linges fins, et saupoudrez la +intrieurement avec de l'amidon. L'effet est trs remarquable. + +N 2.--Les ennemis de la virilit + +Les transports d'une imagination lubrique et les dsirs charnels +excessifs sont les plus dangereux ennemis de la virilit. + +L'homme raisonnable attend que la nature parle, sans provocation +artificielle, et cela mme dans l'intrt de la frquence de l'acte +sexuel; le seul stimulant doit tre l'attrait de la personne. + +Tout ce qui chauffe le sang, en acclre la circulation, et le porte au +cerveau, prdispose la frigidit. + +Les abus alcooliques et l'usage des mets chauffants dtruisent aussi la +virilit. + +La frquence excessive de l'acte sexuel nuit la qualit de la +procration. + +Pour ce sujet nous renvoyons au trait fort savant, fort bien crit et +pens, du docteur Garnier (impuissance physique et morale de l'homme et +de la femme). Nous lui empruntons l'application suivante. + +Chez un jeune client la verge tait recouverte par le prpuce et, en +rection, avait peine la grosseur d'une plume sur deux pouces de long; +les proportions de tout l'appareil gnital taient aussi lilliputiennes. + +Un cylindre en caoutchouc, de la forme et du volume d'un pnis +ordinaire, avec un canal intrieur dont le diamtre tait proportionn +la verge en rection, fut adapt au pubis par une lanire passe sur +les lombes comme un bandage de corps. Son lasticit, en permettant +aux mouvements du cylindre de se transmettre au pnis emprisonn +l'intrieur, donna un succs complet. En s'essayant ainsi, avec un rgime +tonique, aprs un temps assez long, la verge s'tant accrue, le sujet +primitivement impuissant put se livrer naturellement au cot. + +Ce phallus artificiel est imit du congesteur de Mondat contre le dfaut +d'rection par anaphrodysie; de jeunes pucelles pourraient en tenir +lieu. + +En somme, le moyen de beaucoup le meilleur de dvelopper l'organe est de +rendre son action possible et frquente. Dans ce but les Arabes donnent + leurs fils adolescents des femmes troites ou habiles les exciter. + +N 3,--Onanisme mcanique (Docteur GARNIER) + +Ds la plus haute antiquit les femmes de l'Orient faisaient un frquent +usage de phallus et autres objets matriels, ainsi que le prouve un +passage du prophte Ezchiel. + +Chez les anciens le phallus tait l'instrument le plus rpandu; +plusieurs spcimens de divers modles trouvs dans les ruines de Pompi +et Herculanum sont exposs au muse de Naples. + +On les fabrique Canton avec un mlange gommo-rsineux d'une certaine +souplesse et color en ros, et on les vend publiquement Tien-Tsin, +ainsi que des albums reprsentant des femmes nues qui font usage de ces +instruments attachs leurs talons. On les exhibe mme au thtre pour +en indiquer aux jeunes femmes l'emploi contre la gnration. + +On en fabrique aussi Paris en caoutchouc rouge durci, parfaitement +imits, que l'on vend secrtement des adresses connues de toutes les +intresses. Ils se gonflent volont, et du lait ou tout autre liquide +plac l'intrieur, s'chauffant au contact du vagin, s'chappe et se +rpand au moment psychologique pour rendre l'illusion plus complte. + +Les boules japonnaises, en usage aussi en Chine et dans les srails de +l'Inde, consistent en deux boules creuses d'gale grosseur, formes par +une feuille mince de laiton. L'une est vide, tandis que l'autre contient +une boule ou une certaine quantit de mercure coulant; c'est le mle. +Introduite, dans le vagin, la boule vide la premire, elles produisent, +au plus petit mouvement des cuisses, du bassin, ou mme par l'rection +spontane du tissu rectile, cette secousse lgre qui fait les dlices +des femmes par la titillation voluptueuse qui en rsulte et qui se +prolonge volont. + +On sait que l'usage de la machine coudre est un vritable onanisme +mcanique. + +N 4.--Anaphrodisie. MONTAIGNE, L'ARIOSTE, OVIDE. + +La crainte et la honte de rester en affront devant une femme est une des +causes les plus frquentes de syncope gnitale, surtout chez les hommes +de la seconde jeunesse. + +Il existe chez les jeunes gens une espce d'aphrodisie accidentelle +occasionne par l'excs de l'amour sentimental. Montaigne raconte qu'il +s'est trouv dans ce cas. + +Enfin, l'application soutenue l'tude et la mditation produisent +aussi l'anaphrodisie accidentelle et mme habituelle (souvent sans doute +chez les religieux). + +L'Arioste a dcrit, avec beaucoup d'esprit, l'anaphrodisie d'un vieil +ermite. + +Orlando furioso. Canto Ottavo. + + Angelica e l'Ermita. + + Gi resupina nel l'arena giace + lutte voglie dell'ucchio rapace, + Egli l'abbraccia et a placer la tocca; + Ed ella dorme et non puo far ischermo; + Hor le baccia il bel petto, Hor la bocca; + Non e chi lo vddia in quel loco aspro ed ermo + Ma, nell'incontro, il suo destrier trabocca; + Ch al desio non risponde il corpo infermo; + Ed era mal alto perche ave va troppi anni; + E potra peggio quanto pru l'affanni. + Tulle le nie, lutte i modi tenta; + Ma quel pigro rozzon non pern s'alza, + Inderno il fren gli scuote e lo tormenla + E non puo far che tenga la testa alla. + Al fin pressa alla donna s'addormenta. + +Anglique et l'Ermite + +La plage l'a reue comme une pave, nue gisante sur le dos, vanouie, +la merci de l'oiseau de proie. + + Le vieil ermite l'embrasse et la palpe plaisir; + Il lui baise tantt les seins, tantt la bouche; + Car personne ne le voit dans ce lieu sauvage et dsert. + Mais son coursier trbuche la rencontre. + Son cerveau est en feu, mais son corps est de glace, + Et son dpit ajoute encore son impuissance; + + Il a beau faire tous les efforts, tenter tous les essais, + Sa rosse fourbue ne veut point se lever; + En vain, il secoue le frein et la tourmente de la main, + Il ne parvient point lui faire tenir la tte haute. + Enfin, bout d'efforts, il s'endort prs de la belle. + +OVIDE.--_Les Amours. _Livre III, lgie 7e. + +Corine entrelaait autour de mon cou ses bras d'albtre; elle me donnait +des baisers lascifs, elle glissait amoureusement sa cuisse sous la +mienne, m'appelait son vainqueur, ajoutant tout ce qu'on peut dire pour +exalter la passion; et malgr tout, mes membres sont demeurs engourdis +et je n'ai pu me servir de l'instrument du plaisir. + +Cache toi pleine de honte, la plus vile partie de mon corps! par +toi, j'ai t trouv en dfaut; tu m'as fait prouver le plus sensible +affront. Ma matresse, cependant, ne ddaigne pas de me secourir, dans +ma dtresse, de sa main dlicate; mais voyant que rien ne pouvait lui +rendre la vie, et qu'il demeurait malgr tout insensible: Pourquoi, +dit-elle, te joues-tu de moi? Qui le forait, insens, devenir malgr +toi partager ma couche? + +Ou tu as t ensorcel par une magicienne, ou tu t'es puis avec une +autre avant de venir me trouver. + +Aussitt elle sauta hors du lit, peine vtue de sa tunique, et +s'enfuit pieds-nus. + + + +CHAPITRE III + +Les Aphrodisiaques. + +Voici comment on les prpare. + +Dans du lait sucr, on met beaucoup de poivre Ghaba, et on y ajoute +tantt: 1 Une dcoction de la racine de l'uchala, ou bien des graines +de la sanseviera, roxbourgiana, et, 2 de l'hdysarum gangeticum, ou du +jus de cette plante avec elle, 3 Du jus de Kuiti et de la Kshirika, +4 Ou bien une pte compose avec l'asperge rameuse et des plantes +schvadaustra et goudachi, avec addition de miel et de gui (on sait +que ce dernier jouait un rle dans une prparation magique chez les +Druides). 5 Ou bien une dcoction des deux dernires plantes, avec des +fruits de premna spinosa. 6 Lait sucr dans lequel on fait bouillir +des testicules de bouc ou de blier. 7 Mlange de miel, de sucre et +d'esprit, tous trois en quantits gales. Le jus de fenouil dans le lait +est un aphrodisiaque saint, qui prolonge la vie et se boit comme le +nectar. 8 Une dcoction multiple, analogue aux cinq premires indiques +ci-dessus, fouette avec des oeufs de moineau (comme oiseau trs +amoureux) rend un homme capable de satisfaire beaucoup de femmes. + +Une autre composition trs complique, ne renfermant que des vgtaux, +donne l'homme le pouvoir de servir un nombre illimit de femmes. + +L'aphorisme suivant (en vers) donne la rgle gnrale sur la matire: + +Les moyens de produire la vigueur et l'amour sexuels doivent tre +emprunts la mdecine, aux vdas, la magie, et des parents +discrets. + +On ne doit en essayer aucun d'un effet douteux ou nuisible la sant +ou ncessitant soit la mort d'un animal quelconque, soit un contact qui +occasionne une souillure. + +On ne doit user que de ceux qui sont _saints_, consacrs par +_l'exprience et approuvs par les brahmanes_[34]. + +[Note 34: Les mots en italique montrent bien le caractre religieux, +c'est--dire obligatoire que le Kama Soutra attache aux conseils et aux +rgles qu'il formule.] + + +APPENDICE AU CHAPITRE III + +Les Orientaux se sont, de tous temps, occups des aphrodisiaques; leurs +auteurs les divisent en deux classes: les naturels et mcaniques, tels +que la flagellation, et les artificiels ou mdicinaux. + +On cit, dans la premire classe, les insectes qu'appliquaient des +tribus sauvages, et l'exemple de la jeune femme d'un vieux brahmane qui +voulait de nouveau le faire piquer par une gupe. + +Ovide, _Art d'aimer, _livre II, nous conseille la discrtion sur les +aphrodisiaques. + +Il en est qui conseillent de prendre pour stimulants des plantes +dangereuses: du poivre ml avec la semence de l'ortie ou du pyrtre +broy, ml du vin vieux. Autant de poisons selon moi, et de moyens +qu'interdit Vnus. + +Je ne vous dfends point cependant l'oignon blanc de Mgare, les herbes +stimulantes, les oeufs, le miel de l'Hymelte, les pommes de pin. + +Mais pourquoi, divine Erato, traiter de ces matires qui regardent l'art +d'Esculape? + +Ptrone s'lve avec force contre les empoisonneuses qui, par leurs +drogues, prtendaient exciter l'ardeur gnitale. + +Il cite la rage de Caligula cause par un hippomane que lui avait donn +Caesonie. + +Eusbe cite la folie de Gallus due un aphrodisiaque. Lucullus, le +gourmand lgendaire, et Lucrce, l'auteur du pome de Natura Rerum, +seraient morts au milieu des fureurs frntiques causes par des +breuvages hippomaniques. + +Comme Ovide, nous renvoyons aux mdecins; nous leur emprunterons +seulement quelques indications sommaires. + +Les aphrodisiaques les mieux connus sont: + +La flagellation, l'urtication, la scarification, l'lectricit, les +lotions stimulantes sur les organes gnitaux avec de l'eau la glace, +de l'eau sale et de l'eau aromatique, le phosphore. + +Dans le rgne vgtal, la sarriette, la menthe poivre, le cresson +alnois, le cleri, l'artichaut et l'asperge, la cinraire sibrienne, +la benote, la muscade, le poivre, la girofle et tous les condiments +fortement aromatiques, la vanille et le cacao, le genseng, le salep, la +truffe parfume, l'oronge, la morelle, le bole, le phallus et plusieurs +autres champignons, le safran. + +Dans le rgne animal (poissons et coquillages) les crustacs, tels que +le homard, les crevisses, les mollusques, les ctacs, les ptoncles, +les huitres et les autres bivalves, l'ichthyophagie en gnral. + +L'ambre gris, la civette, le castor et le musc, les cantharides; ces +dernires et le phosphore sont presque toujours mortels. + +Ambroise Par cite un homme qui mourut de priapisme et d'hmorragie +urtrale cause par une potion cantharide qu'une courtisane, sa +matresse, lui avait fait prendre. + +Le baume de tolu, celui de la Mecque et du Prou, sont aussi des +excitants. + +En Chine et dans les contres de l'extrme Orient on fait un grand usage +de l'opium et du hatchi qui procurent, le dernier surtout, des rves +dlirants et une ivresse dans laquelle on gote toutes les joies du +paradis de Mahomet. Une personne qui a t empoisonne avec du hatchi +nous a dcrit les sensations vraiment extraordinaires qu'elle a +prouves. + +Selon le docteur Gauthier, pour rveiller l'amour, rien n'gale +l'exprience d'une prostitue consomme dans les pratiques du mtier. + + + +CHAPITRE IV + +Des embellissements artificiels. + +Ceux qui sont disgracis la fois de la nature et de la fortune peuvent +pour plaire recourir des moyens artificiels tels que ceux-ci: + +Un onguent fait avec la coronaria tabernamontana, le costus speciosus ou +arabicus et la calaphracta flacourtia. On en frotte tout le corps et on +se rend ainsi agrable la vue. + +Si on passe une poudre fine extraite des plantes ci-dessus la flamme +d'une lampe alimente avec de l'huile de vitriol bleu, on obtient un +fard noir qui se met sur les cils. + +On emploie, de la mme manire que le premier onguent ci-dessus +mentionn, des huiles extraites de plusieurs plantes: l'herbe de porc, +l'chites putrida; et des fards noirs tirs des mmes plantes ou de leur +mlange, et un onguent compos de mme. + +On attribue la mme proprit une poudre forme de quelques vgtaux +et que l'on mange aprs l'avoir mlange avec du miel. + +Un os de paon ou de hyne dor attach la main rend un homme agrable +aux yeux des autres[35]. + +Mme succs si l'on s'attache la main un chapelet de grains de +jujubier et de coquilles, enchant de la manire indique par +l'Atharva-Vda (livre des incantations magiques) ou par un habile +magicien (Appendice 2). + +[Note 35: Nous donnons ce dtail comme singularit de got, et le +suivant comme exemple de superstition.] + + +APPENDICE AU CHAPITRE IV + +N 1.--Conseils d'Ovide + +Nous prfrons ces recettes singulires les conseils d'Ovide, _Art +d'aimer_, Livre III. + +Il est peu de figures et de corps sans dfauts, sachez les dissimuler. + +Si vous tes de petite taille, restez assise ou tendue sur votre lit et +l, pour qu'on ne s'aperoive pas de votre taille, recouvrez vos pieds +de votre robe. + +Si vous tes trop mince, portez des vtements pais et non collants. + +Avez-vous le teint ple? mettez un peu de rouge. + +tes-vous trop brune, employez le poison de Pharos (blanc tir des +entrailles du crocodile, remplac aujourd'hui par la poudre de riz). + +Une belle chaussure doit toujours cacher un pied difforme. Une jambe +sche et maigre doit toujours tre bien entoure. Que de minces +coussinets rendent les paules gales; qu'un lger voile couvre les +seins quand ils sont trop levs ou trop amples. + +Si vous avez des doigts pais, des ongles peu polis, faites le moins de +gestes possible en parlant. + +Ne parlez point jeun si vous avez l'haleine mauvaise et tenez-vous +toujours loin de votre interlocuteur. + +vitez de rire, si vous avez les dents noires, trop longues ou mal +ranges. + +N 2.--Filtres et magie + +Vatsyayana donne encore beaucoup d'autres recettes, les unes +superstitieuses, les autres singulires. Nous en donnerons seulement une +ide. + +1 Compositions bizarres de 6 poudres; un homme qui oint son linga avec +l'une d'elles se rend matre de telle femme qu'il veut. + +2 Des fards composs avec le rsidu de la combustion d'os de chameaux, +de chouettes, de vautours et de paons donnent un pouvoir illimit de +sduction. + +Une certaine composition mlange de crottes de singes et jete sur une +jeune fille comme un sort l'empche de jamais se marier. + +Si une laque sature sept fois avec de la sueur des testicules d'un +cheval blanc est applique une lvre rouge, celle-ci devient blanche; +elle redevient rouge, si on la frotte avec un certain compos vgtal. + +De tout temps, jusqu' la fin du moyen ge, on a cru la puissance des +filtres et de la magie pour faire aimer ou dtester, enrichir, vivre ou +mourir. + +Du temps d'Ovide et de Ptrone, on faisait remonter aux sorcires de la +Thessalie cet art port Rome sans doute d'abord par les Grecs. + +Dans les sicles suivants, l'influence des ides et des superstitions +indiennes fut prpondrante Rome, surtout sur les paens (Juvnal +dans ses satires cite plusieurs fois les Indiens). Elle dominait +Constantinople et dans tout l'Orient pendant le bas Empire, alors mme +que rgnait le mysticisme; sous Justinien, au VIe sicle, tout le monde +croyait la magie. Il y avait des recettes vendues au poids de +l'or, surtout pour faire mourir. On employait communment des herbes +enchantes, notamment la mandragore et aussi le poisson Rmora, des os +de grenouilles, la pierre astrote, l'hippomane et autres drogues. + +L'empereur Justinien se croyait thaumaturge et aimait le faire croire +aux autres. On disait dans le peuple que l'Empereur tait un dmon et +pouvait se transformer volont. Le grave jurisconsulte Tribonien lui +disait avec conviction ou par flatterie qu'il pouvait se faire quand il +voulait un pur esprit et se transporter partout surnaturellement. + + + + + + TITRE VI + + DES DIVERS MODES DE MARIAGE + + + +CHAPITRE I + +Prceptes gnraux. + +(Ces prceptes sont conformes aux lois de Manou). + +On doit se marier dans sa caste, avec une vierge bien apparente, riche, +noble, belle, et qui a au moins trois ans de moins que soi. + +On ne doit point rechercher en mariage une jeune fille dans les cas +suivants. + +C'est une amie ou une soeur plus jeune; on la tient cache; son nom +n'est pas harmonieux; elle a le nez cras; elle a le nombril effac +et saillant, au lieu d'tre creux; elle est hermaphrodite (App. 1). +Sa taille est courbe ou dforme; elle est noue; elle a le front +prominent; elle manque de tte; elle est malpropre; elle a appartenu +un homme; elle est affecte de goitre ou d'autres glandes saillantes; +elle est dfigure plus ou moins; elle a dpass l'ge de pubert; elle +transpire continuellement des mains et des pieds (App. 2). + +Il faut surtout viter les msalliances. Celui qui entre dans une +famille suprieure la sienne n'est considr ni de sa femme ni des +parents de celle-ci. Celui qui pouse une femme de rang infrieur au +sien n'obtient point pour elle, dans sa propre famille, les gards +ordinaires (App. 3). + +Voici quelques aphorismes au sujet du mariage. + +Une jeune fille fort recherche doit prendre pour poux l'homme qu'elle +aime et qui lui parat devoir satisfaire ses dsirs de toute nature. + +Si ses parents la donnent un homme riche, uniquement cause de sa +fortune, ou un homme qui a plusieurs femmes, elle ne s'attachera +jamais lui, quelles que soient ses qualits. + +Mieux vaut un mari pauvre et de peu d'apparence, mais tout entier +elle, qu'un homme beau et attrayant qui se doit plusieurs femmes. + +Les femmes d'un homme riche, bien qu'elles jouissent de tous les +avantages et plaisirs qu'elles peuvent dsirer, ont toujours des +amants[36]. + +On ne doit pas accepter pour mari un homme sans jugement ou dchu de sa +position sociale[37], ou passionn pour les voyages, ou charg de femmes +et d'enfants, ou adonn au jeu. + +Le vritable poux d'une jeune fille est l'homme qui a toutes les +qualits qu'elle aime. + +Celui-l seul a sur elle de l'ascendant et du prestige, parce qu'il est +l'poux de l'amour. + +[Note 36: Aujourd'hui la polygamie est trs rare dans l'Inde. Tous +les mariages se font par les parents, sans mme que les fiancs se +connaissent avant la crmonie. Il n'en est autrement que chez les +Indiens convertis et chez les Brahmanes des grandes villes anglaises qui +ont eu beaucoup de rapports avec les Europens; on devrait bien rpandre +parmi tous les Hindous les aphorismes ci-dessus.] + +[Note 37: _La dchance_, c'est l'exclusion de la caste, qui est une +sorte de mort civile ou d'excommunication. Une condamnation une peine +infamante (prononce toujours par des juges europens) n'entrane pas la +dchance aux yeux des Hindous.] + + +APPENDICE AU CHAPITRE I + +N 1.--Hermaphrodisme. + +Les hermaphrodites femelles ou femmes long clitoris, ou tribades, ont +gnralement les seins, la matrice, les ovaires trs peu dvelopps; le +pubis aplati, les hanches troites, les formes sches, le systme pileux +abondant, la lvre suprieure garnie de poils, la voix forte et tous les +traits d'une virago. + +Elles n'ont aucun penchant pour les hommes. La plupart recherchent, +au contraire, les femmes pour les caresser virilement. Cette sorte de +tribades tait nombreuse Rome[38]. + +[Note 38: La tribadie est le vice qui fait rechercher aux femmes leurs +semblables pour se frotter l'une contre l'autre par plaisir; d'o le nom +de fricatrices qui leur a t donn.] + +Les tribades examines par le docteur Martineau dans sa clinique n'ont +offert rien de particulier (sauf le dveloppement des grandes lvres) +dans la conformation de leurs organes sexuels. Les seules remarques que +Roubaud ait faites sur elles est l'absence presque complte des seins et +leur got trs prononc pour l'quitation. + +Martial, 67 du livre VII, a fait contre l'une d'elles l'pigramme +suivante: + +La tribade Philenis sodomise de jeunes garons; toujours en rection, +jamais assouvie, jamais ne molissent, elle dvore en un jour onze jeunes +filles. La robe retrousse, les membres frotts de la poudre jaune, elle +lance le disque et reoit toute souille de boue dans la lutte les coups +de fouet des lutteurs. Elle ne se met table qu'aprs avoir vomi sept +mesures de vin, puis elle en avale autant avec seize des pains prpars +pour les athltes. Aprs cela, elle plonge sa langue, non dans la bouche +des hommes, mais dans les appats secrets des jeunes filles, pour faire +acte de virilit. + +Hermaphrodites mles. + +Les hermaphrodites mles ou hommes imparfaits dont les testicules sont +rests dans le ventre ont une espce de vulve, un simulacre de vagin, +des mamelles quelquefois assez dveloppes, des formes arrondies, +une voix grle, peu ou point de barbe. Ces tres languissent dans +l'impuissance jusqu' ce qu'un effort de la nature ou un accident jette +hors du ventre les testicules qui y taient rests cachs: alors ces +sujets quivoques deviennent des hommes. + +Dorothe Perrin, ne en Russie en 1780, runissait compltement les deux +sexes; les organes virils taient placs au-dessus du vagin; elle aurait +pu se fconder elle-mme. + +N 2.--Causes d'empchement au mariage aux yeux de l'glise. + +Toutes les causes d'empchements numres par Vatsyayana sont physiques +ou sociales. Il n'est pas sans intrt de les rapprocher de quelques +causes d'empchement au mariage aux yeux de l'glise. + +Nous avons dj donn, au chapitre III du titre II, les article 810, +811, 812 de la _Thologie morale_ du P. Gury, relatifs l'alliance. +Voici, maintenant, ceux qui concernent l'impuissance. + +855. L'impuissance antcdente et perptuelle, soit absolue, soit +relative, rend le mariage non-valable, d'aprs le droit naturel, parce +que l'objet du contrat conjugal fait absolument dfaut, puisque l'union +sexuelle est impossible. + +L'impuissance, connue d'une manire certaine, rend l'usage du mariage +illicite, mme pour un simple essai; du moment que l'union sexuelle ne +peut tre parfaite, la fin qui rend ce commerce licite n'existe pas. + +859. Sont rputs impuissants: les eunuques privs des deux testicules, +mais non ceux qui n'en n'ont qu'un. + +Dans le doute au sujet de l'impuissance antcdente ou consquente, on +permet l'union aux poux jusqu' ce qu'ils se soient bien assurs que +leurs efforts sont rests impuissants. + +N 3.--Croisements. + +Les empchements pour cause de msalliance taient videmment motivs, +chez les brahmanes, par la connaissance de l'hrdit. Cette hrdit a +t reconnue de tout temps, et n'est gure conteste aujourd'hui. Les +interdictions pour cause d'alliance doivent avoir t motives par +la connaissance qu'on avait dj, du temps de Vatsyayana, de l'effet +avantageux et mme de la ncessit du croisement des races et des +familles. Ces interdictions sont lgales et absolues en Chine. + +Influence du pre et de la mre dans la procration. + +Le pre transmet ses filles les formes de la tte, de la charpente +pectorale et des membres suprieurs, tandis que la conformation du +bassin, de l'abdomen et des extrmits infrieures est transmise par la +mre. + +Pour les fils, c'est le contraire: d'o il rsulte que les garons +procrs par des femmes intelligentes seront intelligents, que les +filles procres par des pres capables hriteront de leurs capacits. + +En gnral, la mre transmet ses fils ses qualits morales, et le pre +transmet les siennes ses filles (docteur Debay). + +Le croisement des races, des nationalits, des tempraments et des +constitutions, est une des conditions principales de la callipdie. +C'est pourquoi les rgions non susceptibles d'tre cultives par des +Europens sont prdestines tre de plus en plus peuples et diriges +par des multres. De mme qu'Abdel-Kader l'a observ pour la race +chevaline, il a t reconnu aux colonies que, dans le croisement des +races humaines, l'influence du pre est prpondrante surtout pour les +formes et les qualits extrieures, notamment pour la couleur. + +Un fait gnralement constat, c'est l'attrait des blonds ou races +blondes pour les brunes ou races de couleur. Les femmes espagnoles et +arabes, et les femmes noires ou cuivres tous les degrs aiment les +Anglais et les Franais, sans doute cause de leur fracheur. Le got +des blonds pour les brunes est bien moins gnral, aussi les croisements +tendent-ils faire prdominer et rpandre les qualits suprieures +des races blondes. + +L'imagination et la vue continuelle de beaux types ont une grande +influence sur la callipdie. Les belles statues, les belles peintures +qui autrefois remplissaient la Grce, et remplissent encore l'Italie, +jouent certainement un rle important ce point de vue. + +Le trs grand dveloppement qu'ont pris, depuis un demi-sicle, en +Europe et principalement en France, les arts du dessin, la photographie, +la sculpture, etc., doit avoir eu dj et avoir dans l'avenir une +influence dans le sens de la callipdie, surtout au point de vue de +l'expression de la physionomie. + +N 4.--Anomalies sexuelles. + +Les anomalies sexuelles si bien tudies dj par le docteur Gautier +pourront, par les progrs de la science, entrer de plus en plus dans le +droit civil et ecclsiastique, comme empchement au mariage. + +Certaines peuplades, notamment en Afrique (Delaporte, _le Voyageur +franais_, 1872), sont signales comme pratiquant le _mariage + l'essai_. C'est le seul criterium absolument complet des +incompatibilits sexuelles. Le relchement des moeurs et l'abandon +croissant de l'institution de la famille en propagent l'application. +Malheureusement ce remde est pire que le mal conjurer. + + + +CHAPITRE II + +Mode de mariage ordinaire entre gens honorables. + +Quand le moment est venu de marier une fille, les parents doivent la +produire le plus possible; faire bon accueil ceux qui viennent, +accompagns de leurs parents et amis, pour rechercher sa main; et, sous +un prtexte quelconque, la leur prsenter bien pare. + +Quand la demande est faite par des intermdiaires, les parents de la +jeune fille invitent ces personnes prendre le bain et dner, mais +ajournent leur rponse, pour ne pas paratre trop presss. + +Le prtendant doit se retirer en cas de mauvais prsages; par exemple +si, au moment o on prsente sa demande, la jeune fille dort, crie ou +est absente de la maison. + +Le prtendant doit faire agir ses amis auprs des parents de la jeune +fille; ils dnigrent par tous les moyens possibles ses rivaux et le +louent lui-mme jusqu' l'exagration, surtout sous les rapports +auxquels la mre de la jeune fille attache le plus d'importance. + +L'un des amis, _sous le dguisement d'un astrologue_[39], pronostique +la prosprit et la richesse futures du prtendant, en faisant voir +les prsages et les signes heureux, la bonne influence des plantes, +l'entre opportune du soleil dans le signe du zodiaque le plus +favorable, les toiles propices et les marques de bon augure sur son +corps. + +D'autres affids veillent la jalousie de la mre, en lui insinuant que +le prtendant a chance de faire un mariage plus avantageux, lors mme +que cela ne serait pas [40]. + +Lorsque les parents ont consenti au mariage, celui-ci s'accomplit +suivant les rites prescrits par le livre saint pour les quatre sortes de +mariage (App. n 1 et 2). + +[Note (39): On voit que, dj cette poque, l'astrologie tait un +moyen de tromperie et de charlatanisme d'un usage gnral.] + +[Note (40): Il appert de l que la supercherie et le mensonge taient +en toute occasion des moyens autoriss et mme conseills par les +Brahmanes.] + + +APPENDICE AU CHAPITRE II + +N1.--Conventions matrimoniales. + +Dans la classe riche, le pre de la marie fait tous les frais de la +crmonie, du trousseau et des cadeaux de noces; quelquefois, les +dpenses sont partages entre les deux familles. Manou dfend tous les +gens honorables, mme aux Soudras, de rien accepter pour eux-mmes, de +celui qui pouse. + +Ils ne peuvent recevoir que des cadeaux pour leur fille. + +Dans la classe peu fortune, les parents du mari ont faire toutes les +dpenses du mariage et du trousseau, et, de plus, ils doivent payer, +comme prix de la fille, ses parents, une somme d'argent dtermine par +les usages de la caste; car, dans les ides du bas peuple, prendre une +femme en mariage ou l'acheter, c'est tout un. + +On sait qu'il en est de mme chez les Arabes de l'Algrie. + +Les gens qui n'ont absolument rien, remettent leur fille, sans +condition, aux parents du garon qui rglent toutes choses comme ils +l'entendent en donnant seulement ce qu'ils veulent comme prix de la +fille. + +N 2.--Ftes du mariage chez les Hindous. + +Les crmonies du mariage diffrent peu pour les trois castes aryennes: +brahmanes, nobles et vassias. + +On se runit sous un pandal ou salle provisoire, forme d'une lgre +charpente orne de draperies. Les trois premiers jours sont consacrs + des actes prparatoires; les cinq jours suivants la clbration du +mariage. Le premier jour de la clbration est le mahourta, ou le jour +de la commune assemble, que nous allons dcrire. + +D'abord, on voque et on appelle au mariage les dieux principaux et les +mnes; on offre un sacrifice au dieu Poular (dieu du foyer domestique), +et les femmes maries parent magnifiquement les deux fiancs. Ceux-ci +s'tant placs sur une estrade, on runit l'un l'autre, par un fil +double, deux morceaux de safran sur lesquels on a pri tous les dieux +de venir se fixer. L'poux fixe l'un des morceaux de safran au poignet +gauche de l'pouse, et celle-ci lui attache l'autre morceau au poignet +droit. + +Vient alors le don de la vierge par son pre; il met la main de sa fille +dans celle de son poux, verse dessus un peu d'eau et lui prsente du +btel en gage de donation. + +On droule devant les poux une pice de soie qui est soutenue par +douze brahmanes qui la drobent la vue. Les brahmanes invoquent +successivement les couples des grands dieux: Brahma et Sarasvati, +Vischnou et Lakshmi, Civa et Oumar, afin d'attirer leur faveur sur les +nouveaux maris. Puis, on procde la crmonie du Tahly ou cordon +termin par un bijou d'or que les femmes maries portent au cou, comme +signe qu'elles sont en puissance de mari. On place le Tahly sur un coco +qui repose sur deux poignes de riz, places dans un vase de mtal; on +lui offre un sacrifice de parfums, on le fait toucher tous les invits +hommes et femmes, qui lui donnent des bndictions. On allume quatre +grandes lampes quatre mches, et d'autres lampes faites avec du riz, +et quatre femmes les tiennent leves; en mme temps, on en allume +d'autres en grand nombre, tout autour. Alors l'poux, rcitant un +mantra, attache, en le nouant de trois noeuds, le Tahly au cou de sa +jeune compagne qui a la face tourne vers l'Orient. + +C'est l'instant solennel et l'on y fait le plus de bruit possible avec +la musique et le chant des femmes. On apporte du feu dans un rchaud, le +Pourohita (brahmane officiant), fait le Homan ou sacrifice au feu. Alors +l'poux, tenant sa femme par la main, et suivi de tout le cortge des +invits runis par couples et magnifiquement pars, les femmes couvertes +de bijoux, fait trois fois le tour du rchaud, en prenant le feu +tmoin de ses serments. Puis on apporte au milieu du pandal deux bambous +rapprochs; au pied de chacun d'eux on pose une corbeille de bambous +dans laquelle l'un des poux se tient plac debout; on apporte +deux autres corbeilles pleines de riz et les invits viennent +processionnellement leur verser du riz sur la tte comme pour leur +souhaiter l'abondance des biens temporels. + +Ces crmonies o ne figurent que des produits de la terre, des +fleurs, des fruits, des grains, du beurre, du lait, du miel, sont trs +gracieuses dans leur ensemble; elles sont releves par l'clat des +parures indiennes qui, dans les hautes castes, sont trs remarquables +chez les femmes et les enfants, par les chants et la musique, les +danses et les pantomimes des bayadres, et par le costume carlate des +Pourohitas, qui est trs pittoresque. + +A la crmonie laquelle j'ai assist, il y avait deux Pourohitas qui +employrent tous les intermdes de leurs fonctions se disputer la plus +grosse part des dons en nature qu'ils reoivent pour leur office. + +On fait aux pauvres de larges distributions de riz. + +Ensuite on s'asseoit un grand festin auquel les poux n'assistent pas. +C'est seulement lorsqu'il est termin que les poux prennent ensemble un +repas qui leur est servi sur des feuilles de bananier. C'est la seule +fois que l'poux indien fasse sa femme l'honneur de manger avec elle. + +Les quatre derniers jours se passent en crmonies et rjouissances +semblables. La fte se termine par une procession aux flambeaux dans les +rues. Les poux magnifiquement pars sont assis en face l'un de l'autre, +dans un superbe palanquin; quelquefois ils sont ports sur un lphant. + +Quand les familles sont trs riches, rien n'gale la splendeur du +cortge; la procession est ferique et cote jusqu' 30,000 francs et +plus. lphants, bayadres, cavaliers, musiciens, chars richement orns, +pyramides et feux tournants s'avanant sur des chariots, rues pavoises +et jonches de verdure, arcs de triomphe, pices d'artifices, etc., en +un mot, tout ce qui fait l'clat des ftes orientales s'y trouve runi +avec un got parfait. + +Les mariages des Soudras (4e caste, non-aryenne) se clbrent avec +moins de crmonies, mais cependant avec toute la pompe qu'ils peuvent +dployer. + +Les dpenses que l'usage rend obligatoires pour les mariages sont la +cause de la ruine de la plupart des Indiens. + +Aprs ces ftes, la marie reste chez ses parents jusqu' ce qu'elle +devienne pubre. Ce moment est l'occasion de nouvelles ftes semblables. +Les Soudras font galement des ftes pour la pubert de leurs filles, +lors mme qu'elles ne sont pas maries. C'est, dans ce cas, une sorte +d'appel aux pouseurs. + +N 3.--Les noces chez les Romains. + +Nous pourrions recourir aux rudits pour les crmonies du mariage chez +les Grecs et les Romains, nous nous bornerons en donner un aperu en +citant l'pithalame de Manlius et de Julie par Catulle: + +Collis Heliconis aime Cultor, Uranioe genus, Qui rapis teneram ad +virum Virginem, hymene, hymen, Hymen, hymene. + +Ad dominum dominam voca Conjugis cupidam novi Mentem amore revinciens Ut +timax hoedera, hue et hue Arborem implicat errans. + +Divin habitant de l'Hlicon, fils d'Uranie, qui mets la tendre vierge +aux bras de l'poux, hymen, dieu d'hymene! + +Appelle une nouvelle demeure dont sera la matresse la jeune fille +qui dsire un poux. Que l'amour les lie tous deux, comme le lierre +timide enlace l'arbre capricieusement. + + Vos item simul integr virgines, + Virgines quibus advenit + Par dies, agite in modum, + Dicite: hymene hymen + Hymen hymeneae. + + Nil potest sine te Venus + Fama quod bona comprobet + Commodi capere; at potest + Te volente. Quis huic deo + Comparare ausit? + + Claudia pandite janu, + Virgo adest. Video ut faces + Splendidas quatiunt comas + Sed moraris, abiit dies + Prodeas, nova nupta. + + Flere desine. Non tibi + Aurunculcia periculum est, + Ne qua fmina pulchrior + Clarum ab Oceano diem + Viderit venientem. + + Tollite, pueri, faces. + Flammum video venire + Ite, concinite ia modum + Io hymen, hymene lo, + Io hymen hymene. + + Sordebant tibi villuli, + Concubine hodie atque heri; + Nunc tuum cinerarius + Toudet os miser, ah miser + Concubine nuces da. + + Diceris male a tuis + Unguentate glabris marite + Abstinere. Sed abstine + Io hymen. + + Scimus hc tibi qu licent + Sola cognita, sed marito + Ista non eadem licent. + Io hymen. + +Et vous, vierges pures qu'attend le mme bonheur, chantez en cadence: + hymen, dieu d'hymne! Dieu d'hymne, hymen! + +Les plaisirs que Vnus donne sans toi entachent la bonne renomme; avec +toi, ils sont lgitimes. Quel dieu pourrait-on galer toi. + +Que les portes s'ouvrent. Voici la vierge. Les torches secouent leur +brillante chevelure. Mais elle tarde et le jour fuit. Viens, nouvelle +pouse! + +Sche tes larmes; ne crains rien, car jamais une beaut plus grande n'a +vu le soleil se lever sur l'Ocan. + +Enfants, levez les torches. J'aperois le flammeum (voile rouge que +l'pouse portait pour la crmonie) qui s'avance. Allez, chantez en +coeur: Io hymen, dieu d'hymne, Io hymen. + +Et toi, dont hier et aujourd'hui encore les joues s'ombrageaient d'un +lger duvet, mignon dsormais inutile, le barbier va raser ton menton. +Jette des noix aux enfants. + +Et toi, poux parfum, tu regrettes, dit-on, tes mignons. Il faut leur +dire adieu pour toujours. O hymen, dieu d'hymne! + +Ce qui t'tait permis avant le mariage ne l'est plus aujourd'hui. O +hymen, dieu d'hymne! + +Nupta, tu quoque qu tuus Vir petit, cave ne neges; Ne petitum aliund +est; Io hymen! + +Aspice intus ut accubans Vir luus Tyrio in toro Totus immineat tibi. Io +hymen! + +Mitte bracchiolum teres Prtexlate, puellulie; Jam cubile adest viri Io +hymen! + +Vos bonae, senibus viris Cognitae bene femin Collocate puellulam. O +hymen! + +Jam licet venias, marite, Uxor in thalamo est tibi Ore florido nitens; +Alba Parthenia velut Luteum ve papaver. + +Laudite ut lubet et brevi Liberos date. Non decet Tam vetus sine +liberis Nomen esse: sed indidem Semper ingenerari. + +Claudile ostia, virgines; Lusimus satis. At boni Conjuges, bene vivete +et Munere assiduo valentem Exercete juventam. + +Et toi, jeune pouse, ne refuse rien aux dsirs de ton poux, de peur +qu'il qu'il ne cherche ailleurs. Io hymen! + +Vois ton poux impatient de quitter le lit de pourpre du festin, tout +entier l'attente et au dsir. Io hymen! + +Guide de la vierge, adolescent qui portes encore la prtexte, quitte +son bras arrondi, car voici le lit nuptial. Io hymen! + +Et vous, matrones respectes de tous, placez-y la jeune pouse. Io +hymen! + +Tu peux venir maintenant, poux, elle est toi; elle est dans le +lit, brillante de jeunesse, les couleurs du pavot pourpr et de la +blanche paritaire se partagent son visage pudique. + +Soyez tout l'amour fcond: Donnez vite des rejetons une race +antique dont le nom ne doit pas prir. + +Jeunes filles, fermez la chambre nuptiale et vous, couple charmant, +vivez heureux; que votre vaillante jeunesse ne fasse jamais trve aux +amoureux bats. + +Cet pithalame est complt par un choeur de jeunes gens et de jeunes +filles dont nous donnerons seulement une strophe (voir pour le latin, +Catulle, LXII, le chant entier): + +La vigne ne solitaire dans un champ nu ne s'lve point et ne porte +point de doux raisins; elle retombe de son poids et confond ses rameaux +avec ses racines. Jamais le vigneron ne s'arrte prs d'elle. Mais si +elle s'accouple l'orme tutlaire, elle devient aussitt l'objet de +soins empresss. Ainsi, la jeune fille qui vt sans poux vieillit +dlaisse. Celle au contraire qui contracte une union opportune, obtient + la fois l'amour d'un poux et une affection plus vive de ses parents +satisfaits. + + + +CHAPITRE III + +La lune de miel. + +Lorsque les ftes et les crmonies du mariage sont termines (aprs la +pubert), dans la nuit du dixime jour seulement, le mari reste seul +avec sa femme; il lui adresse de tendres paroles, l'attire lui et la +presse doucement sur son sein, d'abord de la manire que la jeune fille +aime le mieux, et chaque fois pendant quelques instants seulement. + +Ensuite, il procde aux attouchements et commence d'abord par le haut du +corps, parce que c'est plus ais et plus simple. + +Si la jeune fille est timide et compltement ignorante, et s'il n'est +pas encore familiaris avec elle, il essaiera ses premires caresses +dans l'obscurit. Si elle se laisse faire, il lui mettra dans la bouche +une bamboula (noix et feuille de btel); il usera de toute son loquence +pour la lui faire accepter; au besoin, il s'agenouillera devant elle; +car on sait qu'une femme, quelle que soit sa timidit ou sa colre, ne +repousse jamais l'homme qui est suppliant ses pieds. + +Tout en lui donnant la bamboula, il la baisera sur la bouche doucement +et gentiment. Puis il la fera causer, en lui adressant des questions sur +des choses qu'il dira ne pas connatre et qu'elle pourra expliquer +en quelques mots. Si elle ne rpond pas, il ne la brusquera pas; il +rptera ses questions avec douceur, et la pressera de rpondre en la +flattant; car, dit Govakamoukka, les jeunes filles coutent tout des +hommes, mais sans mot dire. + +A force d'instance, il obtiendra qu'elle rponde, au moins par des +signes de tte. Quand il lui demandera si elle l'aime, si elle le +dsire, longtemps elle gardera le silence; puis, enfin, force d'tre +presse, elle finira par approuver de la tte. + +Une amie, prsente pour la circonstance, pourra rpondre pour elle, +et mme lui fera dire plus qu'elle n'a dit, ce dont la jeune fille +la grondera en souriant, et tout en jetant son mari un regard +d'acquiescement. + +Si la jeune fille est familire avec son mari, elle lui mettra au cou +une guirlande de fleurs, suivant le dsir qu'il lui en aura exprim; il +profitera de ce moment pour lui toucher les seins et les chatouiller +avec les doigts. Si elle l'en empche, il lui dira: Je ne recommencerai +plus, mais la condition que vous me tiendrez embrass. + +Quand elle sera dans cette position, il lui passera la main plusieurs +reprises sur le cou et tout autour. De temps autre, il la placera +sur ses genoux, la pressera sur son sein, et s'efforcera d'obtenir son +consentement l'union. Si elle ne veut pas cder, il la menacera de +faire sur elle et sur lui-mme des marques aux bras et aux seins avec +les ongles et les dents, et de dire ensuite que c'est elle qui les lui a +faites. + +Les deux nuits suivantes, comme la jeune fille se confie et s'abandonne +davantage, il la caressera par tout le corps avec les mains et la +couvrira partout de baisers; il lui placera les mains sur les cuisses et +les palpera doucement. De l, il passera aux anes; si elle carte +ses mains, il lui dira: quel mal y a-t-il cela? et la dcidera le +laisser faire. + +Cette faveur obtenue, il lui touchera les parties sexuelles, il +dtachera sa ceinture et le noeud qui retient son vtement infrieur, et +massera le haut de ses cuisses mises nu. Tout cela se fera sous divers +prtextes, mais sans commencer l'union. Puis il lui enseignera les +soixante-quatre manires du Kama, en lui exprimant tout son amour et +tout ce qu'il espre d'elle. Il lui promettra fidlit pour toujours, et +l'assurera qu'elle sera sans rivale. + +Enfin, aprs avoir vaincu sa timidit, il consommera l'union et jouira +d'elle sans l'effrayer. + +En agissant ainsi, suivant les dispositions d'une jeune fille, l'homme +gagne son amour et sa confiance. + +On ne russit ni par une soumission absolue ni par une violence brutale +faite la volont de la femme; la prude mprise, comme ne connaissant +rien au coeur des femmes, l'homme qui tient trop de compte de ses refus; +et d'un autre ct, la jeune fille violente prend en haine celui qui a +manqu de mnagements pour elle [41]. + +[Note 41: Les Pariahs livrent leurs filles peine nubiles, afin que +leur virginit soit matriellement dmontre. + +Il en est de mme des Arabes de l'Algrie. + +Dans ces conditions, la consommation du mariage est un vritable viol. + +Le mariage avant l'entier dveloppement, joint a l'excs du travail, +fait que les femmes arabes sont petites et chtives pendant que les +hommes sont grands et forts.] + + +APPENDICE AU CHAPITRE III + +N 1.--Conseils d'Ovide. + +Ovide, _Art d'aimer_, livre I. Quel amant un peu habile ne joint point +aux tendres propos de doux baisers? Si on ne lui en donne point, qu'il +s'en prenne lui-mme. D'abord la belle l'appellera mchant, mais en +rsistant elle dsire sa dfaite. + +Prenez garde seulement de blesser par de brusques caresses ses lvres +dlicates. Aprs un baiser pris, si vous ne prenez pas tout le reste, +vous mritez qu'on vous refuse mme les faveurs qu'on vous a accordes; +car une sotte timidit a pu seule vous arrter. + +La violence plat aux belles. Ce qu'elles veulent donner, elles aiment +qu'on le leur ravisse. Toute femme prise de force, dans un mouvement +passionn, s'en rjouit et rien ne lui est plus doux. + +Mais si, lorsque vous pouvez la prendre d'assaut, vous la laissez se +retirer intacte du combat, son visage en exprimera la joie, mais la +tristesse sera dans son coeur. Quand la force triomphe d'une belle, +c'est qu'elle l'a bien voulu. + +N 2.--Le docteur J. Guyot. + +VIIIe mditation. La meilleure condition pour le mariage, c'est l'amour +rciproque. + +S'il n'existe pas chez la femme, l'homme pourra le crer par l'art +qu'il apportera dans ses caresses. + +La femme, dans la premire jeunesse, est toujours moins ardente et plus +faible que l'homme; les apparences contraires viennent, le plus souvent, +de ce que la fonction sensoriale reste inacheve chez la premire. + +La lune de miel est un temps d'ivresse donn par la nature aux poux +pour se comprendre et s'accorder sur la satisfaction normale et complte +des besoins du sens gnsique. + +La volupt a cela de particulier qu'elle rsulte, pour chacun des deux +poux, principalement de celle qui est prouve par l'autre. + +Quand on lui a donn sa direction naturelle, l'exercice rgulier et +normal du sens gnsique devient un besoin fonctionnel essentiel la +libert du cerveau, la paix du coeur, la sant du corps. + + + +CHAPITRE IV + +Sduction d'une jeune fille en vue du mariage + +(Voir App. 1). + +Un homme pauvre mais de bonnes qualits (caste, beaut, science), un +homme de famille infime et n'ayant que des qualits mdiocres, un riche +voisin, un jeune homme sous la tutelle de son pre, de sa mre ou de ses +soeurs, ne peuvent se marier qu'avec une jeune fille dont ils se sont +efforcs de gagner le coeur, depuis son enfance. + +Ainsi, un jeune garon qui vit chez son oncle essaiera de s'attacher la +fille de cet oncle, ou quelqu'autre jeune fille dans la maison ou dans +les maisons qu'il frquente, quand bien mme elle aurait t promise +un autre. + +Cette conduite, dit Gopotamoukk, est lgitime dans tous les cas; +car elle conduit toujours l'accomplissement du Dharma (le devoir +religieux). + +Quand un jeune garon aura ainsi jet son dvolu ou son amour sur une +jeune fille, il s'efforcera constamment de lui plaire par tous les +moyens en son pouvoir. + +Quand il s'aperoit qu'elle l'aime, il se consacre tout entier +satisfaire tous ses gots et lui procurer tous les plaisirs qu'elle +recherche. Quand elle revient des ftes, il lui offre des bouquets, des +guirlandes pour la tte, des ornements et des anneaux pour les oreilles. + +Tout d'abord, il a soin de mettre dans ses intrts la soeur de lait +de la jeune fille; puis il lui enseigne les soixante-quatre moyens de +jouissance sexuelle employs par les hommes, et lui vante ses talents en +ce genre. + +Il est toujours bien habill et par et fait aussi bonne figure que +possible; car les jeunes filles s'prennent des hommes de leur intimit +qui sont beaux, de bonne mine et toujours bien pars [42]. + +[Note 42: Voir au n 8 de l'Appendice: les Conseils d'Ovide.] + +Une jeune fille trahit toujours son amour par quelques signes ou actes +tels que les suivants. Elle ne regarde jamais l'homme en face et prouve +de la gne et de la honte quand il la regarde (App.2). Sous quelque +prtexte, elle lui montre ses membres; elle le regarde furtivement +quand il s'loigne d'elle, baisse la tte quand il lui adresse quelque +question et lui rpond avec trouble et par des phrases inacheves; elle +aime rester longtemps dans sa compagnie, parle ses suivantes sur +un ton particulier, afin d'attirer son attention lorsqu'il est une +certaine distance, tient ne point s'loigner du lieu o il se trouve, +prend quelque prtexte pour lui faire regarder diffrents objets, lui +conte lentement des anecdotes pour prolonger la conversation avec lui; +elle baise et presse un enfant qu'elle tient assis sur ses genoux, fait +des gestes gracieux ou drles lorsque ses soubrettes lui tiennent des +propos plaisants devant l'homme qui la captive, montre ses amis de la +confiance, du respect et de la dfrence, tmoigne de la bont ses +serviteurs, les coute attentivement lorsqu'ils lui parlent, ou parlent + quelqu'autre de leur matre, se rend chez lui quand elle y est engage +par sa soeur de lait ou par quelque avis de ses domestiques, pour +converser et jouer avec lui; elle vite d'tre vue de lui en nglig, +lui fait remettre par quelque amie ses ornements d'oreilles, anneaux et +guirlandes de fleurs qu'il a demand voir; elle porte constamment +tous les objets dont il lui a fait prsent, se montre dsole quand +ses parents lui parlent de tout autre prtendant, et se fche contre +quiconque appuie un rival. + +Voici quelques vers sur ce sujet: + +Celui qui a reconnu des signes extrieurs les sentiments qu'une jeune +fille a pour lui, doit faire tout ce qu'il faut pour s'unir elle. +Il captivera une toute jeune fille par des jeux enfantins; une grande +demoiselle, par ses talents (dans le Kama sans doute), et une personne +qui l'aime, par le moyen d'intermdiaires dans lesquelles elle ait +confiance. + +Quand l'amant possde le coeur de la jeune fille, il achve de la +sduire par divers moyens, tels que ceux-ci. + +Quand il est avec elle, quelque jeu ou quelqu'exercice, il lui prend +les mains avec une intention marque; il pratique sur elle les divers +embrassements dcrits dans le Soutra. + +Parfois, il lui montre une dcoupure faite dans la feuille d'un arbre +et figurant deux amants accoupls; il s'extasie la vue des nouveaux +boutons des fleurs et des feuilles nouvelles de la pousse de la sve, +l'poque du renouveau (App. 2). + +Il lui dcrit ses tourments, lui raconte un beau rve qu'il a fait au +sujet d'autres femmes. + +Aux assembles de la caste, il se place prs d'elle, et, sous quelque +prtexte, il la touche, place son pied sur le sien, lui touche doucement +et progressivement les doigts d'un pied avec les siens et les presse +avec le bout de ses ongles. + +S'il n'est point repouss, il prendra ensuite ses pieds avec la main +et les serrera dlicatement. Il lui pressera aussi un doigt de la main +entre ses doigts de pied, quand il lui arrivera de se lever; toutes +les fois qu'il recevra d'elle ou lui donnera quelque objet, il lui +manifestera, par ses manires et l'expression de ses regards, tout +l'amour qu'il ressent pour elle. Il jettera sur elle l'eau qu'on lui +aura apporte pour se rincer la bouche (App. 4). + +Quand il se trouvera avec elle dans un lieu isol, il lui fera des +caresses amoureuses en lui peignant sa passion, sans cependant la +troubler ou la blesser en quoi que ce soit. + +Toutes les fois qu'il sera assis ct d'elle sur le mme banc ou +le mme lit, il l'emmnera l'cart en lui disant qu'il a besoin de +l'entretenir en particulier, et alors il lui exprimera tout son amour +par des signes plutt qu'avec des paroles. Il lui prendra la main et +la placera sur son front; si elle est chez lui, il l'y retiendra sous +prtexte de prparer pour lui-mme quelque mdication qui ne peut tre +efficace que si elle-mme y met aussi la main. + +Quand elle s'en ira, il la priera instamment de revenir le voir, et +lorsque, devenue familire, elle le visitera souvent, il aura avec elle +de longues conversations; car, dit Gothakamouka, quel que soit l'amour +d'un homme pour une femme, il ne russit auprs d'elle qu' force de lui +parler (App. 5). + +Enfin, quand il voit que la jeune fille est compltement subjugue, il +peut commencer en jouir. + +Quand un homme ne pourra lui seul atteindre ce rsultat, il emploiera +la soeur de lait de la jeune fille (App. 6). + +Celle-ci la dcidera venir le voir chez lui et tout se passera alors +comme il vient d'tre dit. + +A dfaut de soeur de lait, il enverra vers elle une de ses servantes qui +se fera l'amie de la jeune fille et travaillera pour lui. + +Il fera en sorte de se rencontrer avec elle dans toutes les runions +publiques et prives, et quand il se trouvera en tte--tte avec elle, +il en jouira. Car, dit Vatsyayana, en temps et lieu propices, la femme +ne rsiste point celui qu'elle aime (App. 7). + + +APPENDICE AU CHAPITRE IV + +N 1.--Sduction. + +Les agissements prconiss sous ce titre sont, pour la plupart, +malhonntes, contraires la sincrit, aux droits des parents et +autres, la parole donne et aussi la moralit de la jeunesse. + +Ils sont autoriss et mme prescrits ici, en vertu de ce principe tabli +par Manou et reproduit dans le Kama Soutra: que le mode de mariage des +Gandharvas, c'est--dire par consentement mutuel, prime les trois autres +modes, d'o l'on conclut que tout est permis qui s'efforce de raliser +un mariage par ce mode. + +Le pote Kalidaa l'a rendu clbre dans son beau drame de _Sakountala_, +si potiquement traduit par M. de Chesy. + +C'est le mode de mariage des musiciens et des apsaras du paradis +d'Indra, mythe atmosphrique qui personnifie le phnomne des vapeurs +lgres s'unissant pour former des nuages. + +N 2.--Afflux du sang au visage. + +En Europe, la honte fait monter le sang la face et l'on dit que la +personne rougit. Dans l'Inde, il faut dire: elle blmit; tel est l'effet +que produit chez les Hindous, qui sont noirs, l'afflux du sang au +visage. + +N 3.--Le renouveau. + +Tous les potes de l'Inde clbrent le renouveau et la grande fte du +printemps. Tous les potes de l'antiquit ont chant le rveil de la +nature et les amours printaniers. + +N 4.--Singulire politesse chez les Hindous. + +Jeter de l'eau la figure d'une personne est, dans l'Inde, une +politesse de la part de celui qui cette eau a servi pour sa toilette. + +N 5.--Libert des jeunes filles au temps de Vatsyayana. + +Tous ces dtails indiquent que, du temps de Valsyayana, les jeunes +filles jouissaient d'une libert trs grande dans l'Inde, ce qu'il faut +sans doute attribuer l'influence du Bouddhisme cette poque. Cette +libert n'existe plus aujourd'hui. + +N 6.--La soeur de lait. + +Il est souvent parl, dans le Soutra, de la soeur de lait; cela prouve +que, du temps de Vatsyayana, les dames Hindoues quelque peu aises ne +nourrissaient point elles-mmes leurs enfants et que les soeurs de lait +taient leves dans la maison. + +Il en tait de mme chez les Romains sous les Csars. On voit dans +les potes que toutes les dames romaines gardaient prs d'elles leur +nourrice qui devenait pour elles une confidente dvoue. + +N 7.--Motifs de la prfrence donne par Manou au mode de mariage des +Gandarvas. + +La prfrence donne par Manou au mariage par consentement mutuel, sans +l'intervention des parents, malgr les indlicatesses de toutes sortes +qu' nos yeux il entrane, pourrait avoir son excuse si elle tait +fonde sur le droit qu'a chaque partie de disposer de soi, ou sur la +considration du bonheur futur des deux poux. Mais, pour qui a tudi +le livre de Manou et l'Inde, la raison de cette prfrence est que +les mariages d'amour rciproque sont les plus fconds; le lgislateur +n'avait en vue que l'accroissement de la population, but unique des +rgles qu'il a traces pour les rapports entre les deux sexes. + +L'ide du plaisir naturel devait mme tre carte lorsqu'un frre tait +appel donner un fils au frre dcd sans enfants, en s'unissant une +fois avec sa veuve. + +Au point de vue social, le motif du lgislateur hindou a certainement +sa valeur; mais il ne doit pas primer la justice, ni dispenser de la +loyaut. + +N 8.--Conseils d'Ovide pour la sduction. + +Ces conseils pour la sduction d'une jeune fille ressemblent fort, +d'ailleurs, ceux qu'Ovide donne pour faire la conqute d'une belle. + +Si votre belle, dit-il, n'a pour vous que des rigueurs, ne perdez pas +courage elle s'adoucira. Cdez d'abord pour vaincre ensuite. + +Quelqu'office qu'elle exige, remplissez-le promptement; blmez ce +qu'elle blme, approuvez ce qu'elle approuve, assurez ce qu'elle assure, +niez ce qu'elle nie, riez ou pleurez avec elle, composez votre visage +sur le sien; si elle veut manier le _dvidoir_, son coup jou, manquez +le vtre exprs et passez-lui la main. + +Tenez vous-mme le parasol dploy sur sa tte, frayez-lui le chemin +travers la foule; approchez avec empressement le marchepied de son lit; +mettez ou tez la chaussure de ses pieds. + +Fussiez-vous transi de froid, rchauffez dans votre sein ses mains +glaces; n'ayez pas honte de tenir le miroir devant elle, le plaisir +vous ddommagera de cet office servile. + +La nuit, quand elle reviendra chez elle au sortir d'un souper, +mettez-vous sa disposition si elle demande quelqu'un. + +Si votre belle vous ordonne de vous trouver quelque part, soyez-y avant +l'heure prescrite; si elle vous appelle de la campagne, volez chez elle; +qu'aucun obstacle ne vous arrte. + +Si vous ne pouvez faire votre matresse que de lgers prsents, ayez +soin de les bien choisir et de les offrir propos. + +Quand vous serez dcid faire quelque chose que vous croirez utile, +faites en sorte que votre amie l'ait demand. + +Vous voulez donner la libert un esclave, qu'il la fasse solliciter +par elle; vous voulez accorder un autre la grce d'un chtiment, +qu'elle vous en ait l'obligation; en agissant ainsi elle s'imaginera +qu'elle a tout pouvoir sur vous. + +Faites-lui croire que vous tes ravi de ses parures et de ses charmes. +Admirez ses bras quand elle danse, sa voix quand elle chante et, quand +elle a cess, regrettez qu'elle ait sitt fini. + +Exprimez d'une voix tremblante de plaisir le ravissement de ses +caresses; surtout sachez dissimuler avec adresse; que votre visage ne +dmente jamais vos paroles et que votre matresse ne puisse jamais +souponner votre sincrit. + +Tchez, au prix mme de tous les ennuis, de vous attacher son coeur par +l'habitude, le plus puissant des liens. Qu'elle vous voie, qu'elle vous +entende sans cesse; soyez nuit et jour prs d'elle. Mais quand vous +serez bien sr qu'elle peut vous regretter, loignez-vous pour qu'elle +sente le vide. Le repos, d'ailleurs, vous sera utile: un champ repos +rend la semence avec usure. Mais ne prolongez pas trop votre absence. +Car le temps dissipe les inquitudes et les regrets; l'amant qu'on ne +voit plus est bientt oubli et sera vite remplac. + + + +CHAPITRE V + +De la jeune fille qui fait la conqute d'un poux. + +Quand une jeune fille pourvue de bonnes qualits, d'une bonne ducation, +appartient une famille sans position, et, pour ce motif, n'est point +recherche en mariage par les membres de sa caste; ou bien quand une +jeune fille qui observe les rgles de de sa famille et de sa caste, est +orpheline et sans parents qui s'occupent d'elle, elle doit chercher +elle-mme se marier quand le moment est venu. + +Elle s'efforcera de faire la conqute d'un jeune homme vigoureux et de +bonne mine, ou bien d'un homme que, par sa faiblesse d'esprit, elle +espre dcider se marier avec elle, mme sans le consentement des +parents du jeune homme. + +Elle emploiera tous les moyens pour le captiver et le verra et +l'entretiendra frquemment. Sa mre aussi se servira de ses amies et de +sa soeur de lait pour amener de frquentes rencontres, soit chez ses +amies, soit ailleurs, avec le mari convoit. La jeune fille, de son +ct, tchera de se trouver seule avec lui, en lieu sr et non troubl, +et, de temps en temps, lui fera des prsents de fleurs, de parfums et de +noix et de feuilles de btel. + +Elle lui montrera les talents qu'elle possde, tels que ceux de masser, +d'gratigner et de presser avec les ongles; causera avec lui des choses +qui lui plaisent ou l'intressent, et mme discutera avec lui les voies, +et moyens pour gagner le coeur d'une jeune fille. Les anciens auteurs +sont d'avis que la jeune fille, mme quand elle aime, ne doit point +faire les premires avances; elle doit seulement encourager l'homme +qui la recherche, lui permettre quelques privauts et recevoir les +manifestations de son amour sans paratre s'apercevoir de sa passion. + +Quand il essaiera de prendre des baisers, elle ne s'y prtera pas tout +d'abord; quand il lui demandera l'union, elle n'y consentira pas; elle +lui permettra seulement, tout en faisant beaucoup de difficults, +des attouchements ses parties caches, et rsistera toute autre +tentative. + +C'est seulement lorsqu'elle sera bien certaine de son amour et de sa +constance toute preuve qu'elle consentira se donner lui s'il est +dcid se marier de suite avec elle (App. 1). + +Quand elle aura ainsi perdu sa virginit, elle en fera la confidence +ses amies[43]. + +[Note 43: Sans doute pour notifier son mariage. Dans ce cas, comme dans +tous les autres, l'union sexuelle prcde la conscration religieuse; le +vritable sacrement pour les Hindous parat tre la promesse du mariage +cimente par l'union sexuelle qui est ncessaire et suffisante pour +assurer l'excution de la promesse.] + + +APPENDICE AU CHAPITRE V + +N1.--Fleurtage dans les chants des Bayadres. + +Tout le mange de la jeune fille est figur trs exactement dans un +chant des Bayadres intitul: _Entretien d'un homme et d'une femme en +route_ (voir les _Chants des Bayadres_, traduit du tamoul, par M. +Lamairesse). + +Entretien d'un homme et d'une femme en route. + +1. L'HOMME.--Toi qui es belle comme une paonne et qui portes des bijoux +des neuf espces de pierres prcieuses, o vas-tu avec les lvres de +corail et tes yeux bleus comme la fleur Nilopalam? + +6. LA FEMME.--Je m'appelle Poulocadi (nymphe terrestre) et je vais +puiser de l'eau. + +7. L'HOMME.--Je te suis pour remplir ta cruche et ensuite pour te la +placer sur la tte. + +10. LA FEMME.--Je sais ce que tu veux de moi. Les hommes doivent-ils se +permettre de suivre les femmes en route? + +15. L'HOMME.--Je suis venu mettre tes pieds toutes mes richesses, +quand je t'ai vue passer seule si lgrement. + +16. LA FEMME.--Je ne te comprends pas; tu n'as aucun droit de me suivre, +tu feras bien de t'en retourner. + +21. L'HOMME.--J'ai couru aprs toi, sans reprendre haleine; prends piti +de mon tourment. + +26. LA FEMME.--Tu me parles sans retenue, veux-tu aussi m'insulter en +tirant ma pagne? N'es-tu pas honteux de mes refus? + +33. L'HOMME.--Il n'est point de rebuts ni de honte pour les amoureux. Si +tu le veux, je te remettrai une promesse de mariage par crit. + +34. LA FEMME.--Puisque tu prends cet engagement, je t'avouerai que je me +suis prise d'amour, malgr moi, sur le chemin. + +34. L'HOMME.--Si tu y consens de bon coeur, je te ferai goter le +plaisir charnel. + +38. LA FEMME.--Fais-le sans plus discourir et tes traits ne sortiront +jamais de mon coeur. + +39. L'HOMME.--Tu me promets de ne jamais m'oublier et moi je te dis que +tu as une habilet que n'aura jamais aucune fille, ft-elle venue au +monde sept fois. + +40. LA FEMME.--Les filles possdent l'habilet; elles ne dclarent +jamais les premires leur amour. Mais cesse de parler. Occupe-toi aux +oeuvres du livre des sciences d'amour (Kamasoutra). + +42. LA FEMME.--Presse d'abord mes seins, mon bien-aim, en regardant +ma figure et en suant mes lvres. + +46. LA FEMME.--Pntre-moi, membre contre membre, et en serrant mes +cuisses. Donne-moi toute ta vie. + +49. L'HOMME.--Je t'treins si amoureusement dans mes transports, que les +perroquets et les coucous chantent. + +54. LA FEMME.--Tu pars dj. Arrte-toi et dis-moi si tu es satisfait, +car tu me laisseras ainsi la joie au coeur. + +55. L'HOMME.--Je m'en vais chez moi et je t'enverrai mon frre an pour +consommer notre union. + +56. LA FEMME.--Que pourrai-je faire si tu me trompes en me promettant de +m'pouser? Personne ne nous a vus ici. + +57. L'HOMME.--Ne crains rien, je prends tmoins le ciel et la terre, +le soleil et la lune. + +58.--LA FEMME.--C'est assez, je t'en remercie, mon amant; tu peux te +retirer, je m'en vais aussi chez moi. + + +N 2.--Fleurtage chez les Chinois. + +Il est intressant de rapprocher du fleurtage hindou, si passionn, le +fleurtage chinois si formaliste. + +_La jeune chinoise qui se marie elle-mme _(Jules Arne, _La Chine +familire et galante)_. + +LA JEUNE FILLE.--Triste, les sourcils froncs, je brode pour tuer le +temps; de mes manches j'essuie mes larmes; je n'ai pas le courage de me +coiffer prs de la fentre et je m'en veux moi-mme; la destine +des jolies femmes, c'est chose connue, est mauvaise! Je m'appelle +Sou-yu-Tchiaou, ma mre est veuve, notre avoir est mince. J'ai +aujourd'hui dix-huit ans et n'ai point de mari. Ma mre est toute +confite en dvotion et nglige les affaires de la maison. + +LA MRE.--J'ai appris l'arrive d'un bonze plerin qui fait des +confrences dans la pagode Poutousse, et je me suis leve de bonne heure +pour l'entendre; je vais sortir, applique-toi broder jusqu' mon +retour; midi je prparerai de quoi apaiser notre faim. + +LA JEUNE FILLE (elle chante).--Toute seule enferme dans la chambre +intrieure. Toute seule! seule je m'assieds, seule je me couche! Pauvres +jolies femmes, quelle est votre destine? Beaucoup de tristesses, +beaucoup de larmes. + +(Elle parle).--Pourquoi la porte de notre maison reste-t-elle close? Si +j'allais l'entrebiller et me distraire un peu? Je sais bien qu'il ne +convient pas une jeune fille comme moi de se tenir la porte. Mais, +pour un instant!... Je crois qu'il ne se passera rien d'extraordinaire. + +LE JEUNE HOMME (il chante).--Je me promne pour me distraire. Passons +devant la porte de la famille Soun:--j'aperois une charmante crature, +aussi belle que Tchango (la desse de la lune), j'aperois son joli +visage si tendre qu'un souffle le dchirerait. A sa vue, j'ai perdu +l'me et l'esprit. + +Attention! ce doit tre la fille de la veuve Shen, la plus belle fille +de tout l'empire. En faire ma femme serait le comble de tous mes +voeux. Je voudrais causer avec elle; malheureusement les rites le lui +dfendent. De plus, je n'ai rien de commun avec elle. Je suis un fils de +famille et j'ai l'orgueil de mon rang. J'hsite et mon coeur est en feu. +Laisserai-je passer l'occasion qui est si favorable aujourd'hui? Je vais +feindre de perdre un objet; c'est un bon moyen d'arriver au mariage. + +Une question, s'il vous plat, Mademoiselle; c'est ici la porte ou +demeure de madame Soun; maman Soun est-elle chez elle? + +LA JEUNE FILLE.--Ma mre n'est pas la maison. + +LE JEUNE HOMME.--Ah, vous tes alors mademoiselle Soun? je vous salue. + +LA JEUNE FILLE.--Je vous salue. Une question, Monsieur; quel est +votre haut nom? Quels sont vos riches prnoms? pour quelle affaire me +demandez-vous si ma mre est chez elle? + +LE JEUNE HOMME.--Mon nom est Phon, mon prnom est Pang, mon nom de +fantaisie Yun Tchang. J'ai appris que dans votre demeure vous leviez +bien les coqs: je veux en acheter une paire. + +LA JEUNE FILLE.--Nous avons, en effet, des coqs; mais en l'absence de +ma mre, il m'est difficile de les vendre. + +LE JEUNE HOMME.--Alors je prends la libert de me retirer. (A +part) J'enlve mon bracelet, je veux qu'il devienne le gage de mes +fianailles. Je vais le laisser tomber de ma manche en saluant. Si elle +le ramasse, il y a huit ou neuf chances sur dix pour que le mariage se +fasse. Je vais de ce pas prier ma mre de chercher une tierce personne +pour arranger l'affaire. + +LA JEUNE FILLE (elle chante).--En me quittant, il souriait, il m'a +salue, et c'est exprs qu'il a laiss tomber ce bracelet de +jade. Pourquoi ne deviendrions-nous pas mari et femme? pourquoi +n'imiterions-nous pas les couples de canards-mandarins qui s'battent au +milieu des nnuphars? J'aurais ainsi jusqu' ma mort quelqu'un sur qui +m'appuyer. + +UNE ENTREMETTEUSE (qui l'a vue de loin ramasser le bracelet).--Ces deux +personnes se souriaient, leur passion est brlante: il ne manque +qu'un tiers pour rgler le mariage. Le courtage de cette affaire ne +m'chappera pas. Ce jeune rou connat trs bien son affaire. + +(A la jeune fille qui considre le bracelet de jade en soupirant ): + +--Mademoiselle, je vous l'amnerai et vous causerez votre aise, cela +vous convient-il? + +LA JEUNE FILLE.--Madame, nous sommes bien pauvres, je n'ai pas de gage + lui envoyer. + +L'ENTREMETTEUSE.--En change du bracelet, des pantoufles brodes +suffiront. + +LA JEUNE FILLE.--Maman, des pantoufles brodes de mes mains, je peux +donc les envoyer? + +L'ENTREMETTEUSE.--Parfaitement, vous le pouvez. + +LA JEUNE FILLE.--En voici une paire. + +L'ENTREMETTEUSE.--Mademoiselle, dans trois jours je viendrai vous +rapporter une rponse. + +LA JEUNE FILLE.--Maman, cette aventure, vous seule la connaissez. +Attention ne rien en dire. Je vous prie de choisir un jour pour me +l'amener. Je vous devrai la mme reconnaissance qu' la mre qui m'a +donn le jour. Mme n'tant que la deuxime femme, je vivrai heureuse +avec lui et il me fermera les yeux. + +L'ENTREMETTEUSE.--Il faut patienter trois jours dans l'attente du +moment heureux. Je me retire. + +LA JEUNE FILLE.--Je remonte la mche de la lampe et j'attends le +phnix. + +L'ENTREMETTEUSE.--C'est mon affaire, je me charge de faire entrer le +papillon dans le jardin. + +LA JEUNE FILLE.--Je ne vous ai pas traite avec assez d'gards. + +L'ENTREMETTEUSE.--C'est moi qui vous ai drange. + + + +CHAPITRE VI + +Formes du mariage. + +1 Quand la jeune fille qu'un jeune homme a sduite est entirement +lui, il se comporte publiquement avec elle comme avec une pouse; il +fait apporter de la maison d'un brahmane le feu consacr, rpand sur la +terre l'herbe Kousha, fait une oblation au feu et se marie selon les +prescriptions religieuses relatives ce genre de mariage, sans tmoin. + +Aprs la crmonie, le jeune homme informe les parents de la jeune fille +du fait accompli. D'aprs les anciens auteurs, le mariage contract +en prsence du feu est indissoluble. On en fait part aussi tous les +parents des conjoints, et on s'efforce d'obtenir leur assentiment. + +Tel est le mariage selon le mode des Gandharvas. + +Lorsqu'une jeune fille ne peut suivre ou ne veut pas dclarer son +intention de se marier avec lui, l'amant l'obtiendra de l'une des +manires suivantes. + +Par le moyen d'un intermdiaire il attirera la jeune fille chez lui sous +quelque prtexte, et lorsqu'elle sera venue, il fera apporter de la +maison d'un brahmane le feu consacr et procdera au mariage comme il +est dit plus haut. + +Lorsque la jeune fille qu'il dsire doit en pouser un autre +prochainement, il perdra son rival dans l'esprit de la mre, et, de +connivence avec celle-ci, il fera venir la fille dans une maison du +voisinage o il aura fait apporter le feu consacr, et procdera son +mariage comme il est dit plus haut. + +Ou bien il oprera de la mme manire avec la connivence du frre de +la jeune fille, qu'il aura mis dans ses intrts par tous les moyens +possibles. + +(Ces cas peuvent se rattacher au mode des Gandharvas; le consentement de +la jeune fille est suppos exister tacitement). + +2 Avec la connivence de la soeur de lait de la jeune fille, il fait +endormir ou enivrer celle-ci, et l'amne dans quelque endroit sr, et l +il en jouit. A son rveil, il accomplit la crmonie religieuse (c'est +l le mode dit des Vampires, de Manou). + +3 Quand la jeune fille se rend un jardin public ou un village du +voisinage, l'amant tombe sur les hommes qui la gardent, les met en fuite +ou les tue, puis il enlve la jeune fille et procde ensuite au mariage. + +C'est le mode dit des gants; d'aprs Manou, celui des Ksha tryas ou +guerriers; il rappelle l'enlvement des Sabines et celui des nobles +Damoiselles, au moyen ge [44]. + +La conclusion de Vatsyayana, conforme la loi de Manou, est que chacun +des divers modes de mariages ci-dessus mentionns est prfrable tous +ceux qui viennent aprs dans l'ordre suivi. + +On ne doit recourir l'un d'eux que quand tous ceux qui le prcdent +dans l'numration donne sont d'une application impossible. + +[Note 44: Il est remarquer que, parmi ces modes de mariage dcrits par +le Kama Soutra, il n'en est pas un seul qui ne renferme quelque chose de +malhonnte. Le P. Gury, _Th. mle_. 837, dit: + +L'enlvement consiste emmener par violence une femme d'un lieu dans +un autre o elle est au pouvoir du ravisseur pour cause de mariage. + +L'enlvement annule le mariage entre le ravisseur, c'est--dire celui +pour lequel on enlve la femme, et la femme enleve.] + + +APPENDICE AU CHAPITRE VI + +N 1.--Ce qui constitue le lien ou le sacrement d'aprs les Brahmes et +d'aprs l'glise. + +Un rapprochement entre la doctrine brahmanique sur le mariage, et celle +de l'glise, peut prsenter un certain intrt, au moins de curiosit. + +Le P. Gury, _Thologie morale_: + +763. La matire loigne du sacrement de mariage est le corps des +fiancs qu'ils se livrent rciproquement dans le contrat. La matire +prochaine est la remise mme du corps qui se fait par des paroles ou des +signes exprimant le consentement. + +766. La forme consiste dans l'acceptation rciproque des contractants, +exprime par des paroles ou des signes. + +D'aprs cet alina, le sacrement est tout entier dans le consentement +mutuel des contractants, d'o beaucoup d'anciens docteurs concluaient +que l'absence des formalits religieuses, quoique pouvant constituer un +pch en soi, n'annulait pas le mariage, mme au point de vue religieux; +mais le Concile de Trente a dcid (P. Gury): + +837. Ceux qui essaieront de contracter mariage autrement qu'en la +prsence du cur, ou d'un autre prtre avec la permission du cur ou +de l'vque, et de deux ou trois tmoins, ceux-l, le saint Synode +les dclare absolument incapables de contracter mariage, et annule le +contrat. + +852. La prsence du cur la dclaration du consentement mutuel valide +le mariage, lors mme qu'il serait contraint par la violence ou par la +crainte; il suffit qu'il sache, soit de bon, soit de mauvais gr, ce qui +se fait, mme s'il affecte de ne pas comprendre, par exemple en fermant +les yeux et se bouchant les oreilles. + +Remarquons que cela peut se faire dans un lieu quelconque et sans aucune +crmonie accessoire. + +La doctrine des anciens casuistes aurait aujourd'hui l'avantage de +supprimer la question du mariage purement civil et de son insuffisance +religieuse. + +Chez les Bouddhistes, il n'y a point de crmonie religieuse pour le +mariage ni la naissance, attendu que la naissance est considre par eux +comme un mal et consquemment le mariage. + +Cependant on ne peut mconnatre la bonne impression que peut faire +sur les poux le mariage chrtien, surtout quand il est accompagn de +conseils loquents. Nous avons entendu des prtres catholiques et des +ministres protestants parler avec beaucoup d'me dans ces occasions. + + + + + TITRE VII + + LE HAREM ROYAL + + + +CHAPITRE I + +Rapports du roi avec ses femmes. + +Les pouses du roi vivent dans l'oisivet, le luxe et les +divertissements; on ne leur donne jamais rien faire de fatiguant. + +Elles assistent aux ftes, concerts, spectacles, y sont traites avec +honneur, et on leur offre des rafrachissements. + +Il leur est interdit de sortir seules; et on ne laisse pntrer dans +le harem que des femmes qui sont parfaitement connues des gardiens et +surveillants. + +Les femmes attaches au service des femmes du harem portent au roi, +chaque matin, des fleurs, des muguets et des habits, prsents de ses +pouses. Le roi en fait don ces femmes, ainsi que des objets de mme +nature qu'il a ports la veille. + +Dans l'aprs-midi, le roi par de tous ses ornements, rend visite +ses pouses, galement pares pour le recevoir; il rend toutes des +hommages et leur assigne leur place, puis il engage avec elles une +conversation gaie. + +Ensuite, il visite les vierges veuves remaries, les concubines et les +bayadres, chacune dans sa chambre (v. App.2). + +Quand le roi a termin sa sieste, la dame de service charge de lui +dsigner l'pouse avec laquelle il doit passer la nuit vient le trouver, +accompagne des servantes de l'pouse dont le tour est arriv et de +celles dont le tour peut avoir t pass par erreur et pour cause +d'indisposition. + +Ces suivantes prsentent au roi des essences et des parfums envoys +par leurs matresses et marqus du sceau de leur anneau, elles lui +expliquent les motifs de cet envoi. + +Le roi accepte le prsent de l'une d'elles qui, par ce fait, se trouve +informe de son choix. + +Quelques rois, par scrupule ou par compassion, prennent des +aphrodisiaques, afin de pouvoir servir plusieurs pouses dans une mme +nuit. D'autres, au contraire, ne s'unissent qu'avec celles qu'ils +prfrent et dlaissent les autres. La plupart donnent chacune son +tour. + + +APPENDICE AU CHAPITRE I + +1.--Srails musulmans. + +On voit que l'usage imposait aux rois quelques gards envers leurs +pouses. + +Le srail n'eut une importance capitale que pour les princes musulmans. +Ceux-ci, dans l'Inde, se pourvoyaient avec les filles des Hindous +brahmaniques prises de gr ou de force leurs parents. Tous les +musulmans agissaient ainsi (c'tait le mode des gants). + +Le srail a t une cause de ruine pour l'empire turc; les sultans +et hauts dignitaires ont de tout temps puis et puisent encore +aujourd'hui le trsor public pour les dpenses du srail. Certains +sultans ont fait une telle consommation de femmes qu'elles +enchrissaient sur le march, et y devenaient trs rares. + +2.--Les Bayadres. + +La premire classe des courtisanes dont il sera question au dernier +Titre n'est plus gure reprsente dans l'Inde que par les bayadres. + +A l'poque o crivait Vatsyayana, c'est--dire avant la conqute +musulmane, il ne devait exister dans l'Inde que des bayadres +brahmaniques attaches au culte, o leur fonction officielle consiste + chanter et danser chaque matin et chaque soir, dans les temples et +aussi les crmonies publiques. + +A chaque pagode de quelque importance est attache une troupe de +bayadres dont le nombre n'est jamais au-dessous de huit, et auxquelles +des musiciens sont toujours adjoints. Chaque troupe fait aux personnages +haut placs des visites qui sont pour elles des occasions de danses et +de gratifications. + +Elles sont appeles dans les familles pour danser, surtout aux ftes +donnes l'occasion des mariages. + +La plus grande partie des dons qu'elles reoivent dans ces occasions +leur est reprise par les brahmanes et les musiciens qui les +accompagnent. Leur profit le plus clair leur vient de leurs amants. + +Les bayadres sont aujourd'hui les seules femmes dans l'Inde auxquelles +il soit permis de danser et d'tre aimables pour les hommes. Entretenir +une bayadre n'est pas seulement, chez les Indiens, un luxe de bon ton +et de bon got, comme l'est chez nous celui des chevaux, mais c'est +encore une oeuvre mritoire. Souvent les brahmanes chantent des vers +dont le sens est: Le commerce avec une bayadre est une vertu qui +efface les pchs (la pnitence est douce!...) + +Comme toutes les personnes du sexe sans aucune exception, les bayadres +ont, en public, la rserve la plus absolue, et sont galement traites +avec la mme rserve par les hommes. + +Les bayadres peuvent tre prises dans toutes les castes au-dessus de +celle des bergers (basse caste de Soudras). + +Celles des jeunes filles qui doivent entrer dans le sacerdoce sont +maries au dieu de la guerre ds qu'elles sont pubres. + +Lorsqu'elles sont devenues vieilles, on les rforme; les brahmanes qui +ont exploit leur jeunesse, leur appliquent avec un fer chaud sur la +cuisse (comme aux chevaux rforms) la marque de la pagode o elles ont +servi, et on leur dlivre un diplme qui leur donne le droit de mendier +(l'abb Dubois, _Moeurs et coutumes de l'Inde_, dit cela des belles +femmes que les brahmes prenaient dans les foules les jours des grandes +ftes et qu'ils consacraient au dieu de la pagode; voir le volume: +_Chants des bayadres_). + +Le costume des bayadres est fort gracieux et trs riche; elles portent +une ceinture d'or, des bijoux en or au sommet de la tte, des anneaux +aux oreilles, aux bras, aux pieds; ceux-ci, quand elles dansent, +rsonnent et accompagnent leurs mouvements. + +Elles sont gnralement jolies et gracieuses, et toujours bien faites. + +Leur danse est une pantomime trs tudie o figure gnralement une +seule bayadre, accompagne par des musiciens dont la musique barbare +est peu agrable pour des Europens. Hors des pagodes, cette pantomime +reprsente gnralement les diverses phases d'une lutte amoureuse +chante par les musiciens qui accompagnent la bayadre. + +Le caractre de la pantomime et du chant est reproduit, autant qu'il est +possible de le faire en franais, dans la chanson intitule: _Entretien +d'un homme en route_(ci-dessus, page 138). + +Dans les ftes et les temples, elles chantent des hymnes en l'honneur +des dieux ou leurs aventures galantes et guerrires. + +Lorsqu'elles se produisent devant les Europens, les bayadres se +livrent quelquefois des fantaisies; par exemple, elles parodient les +danses et les manires de nos demi-mondaines. + +Quelquefois plusieurs bayadres se runissent pour excuter certaines +figures d'ensemble, toujours sur place et sans se transporter sur un +certain espace. + +Les bayadres brahmaniques, cause de leur caractre sacr, ne se +donnent que trs secrtement aux Europens, parce qu'ils sont rputs +impurs; il n'en est pas de mme des bayadres musulmanes qui sont de +simples danseuses. + +Il est mme d'usage de les offrir aux Europens devant lesquels on les +fait danser; mais ce sont des beauts fort dangereuses, ainsi que l'ont +prouv Jacquemont et d'autres voyageurs. + +Leurs danses, beaucoup plus gracieuses et animes que celles des +bayadres brahmaniques, ressemblent aux danses espagnoles et mauresques. + +En Algrie, il y a aussi des danseuses qui s'exhibent dans les ftes +arabes et mme europennes. Elles sont bien infrieures aux bayadres +de l'Egypte et de l'Inde. Leur pantomime, galement sur place, consiste +surtout en mouvements des hanches et du ventre, qui plaisent beaucoup +aux Arabes, mais qui, dans l'Inde seraient regards comme indcents; +c'est par le geste et le regard que les bayadres de l'Inde sont +provoquantes. + + + +CHAPITRE II + +Des intrigues du roi. + +Le roi ne se contente pas toujours de ses pouses; il a aussi des +caprices, mme pour des femmes maries. + +Le roi et les ministres ne vont jamais chez les sujets; ceux-ci ont +toujours les yeux fixs sur eux pour les imiter. En consquence, ils ne +doivent faire publiquement aucun acte qui puisse tre censur. Un pote +a mme crit: + +Un roi qui a coeur le bien de son peuple, respecte toutes les femmes +des autres. + +Un roi qui triomphe des six ennemis de l'homme conquiert toute la terre +(les six pchs capitaux de l'Inde; la gourmandise est inconnue +des Orientaux; et la paresse consiste pour eux dans l'_ignorance +spirituelle_). + +Quand le roi juge bon d'carter ce scrupule, il doit agir de l'une des +manires suivantes [45]. + +[Note (45): Les casuistes hindous ont toujours, pour dispenser de tout +scrupule en amour, une raison premptoire leurs yeux: la ncessit de +ne pas mourir d'amour.] + +A certaines poques, les femmes des villes et des villages visitent les +pouses du harem, et passent la nuit dans leurs appartements converser +et se divertir, puis s'en vont le matin. + +Une dame du service du roi, qui s'est lie l'avance avec la belle que +le roi dsire, l'engage le matin, au moment o elle va s'loigner, +visiter avec elle, en dtail, le palais. Dans un parte, elle emploie +toutes les ressources de son esprit la persuader de rpondre aux +dsirs du roi. Si elle prouve un refus, elle n'en laisse voir aucun +dplaisir, se montre toujours trs courtoise, lui fait accepter des +prsents dignes d'un roi, l'accompagne une certaine distance du palais +et la congdie en termes trs affectueux. + +La personne que dsire le roi peut aussi venir au harem sur l'invitation +de l'une des pouses du roi, qui aura fait sa connaissance par +l'intermdiaire du mari ou d'une des suivantes des femmes du harem. +Surviendra alors l'affide du roi, qui agira comme il est dit ci-dessus. + +Ou bien la premire pouse du roi, sous prtexte de se faire enseigner +par elle quelque talent, mandera au palais la femme convoite. + +Ou si le mari de cette femme a quelque chose redouter du roi ou d'un +ministre, elle la dcidera, l'aide d'un intermdiaire, venir au +palais solliciter sa protection. Les choses se passeront ensuite comme +dans les cas prcdents. + +On agira de mme, si le mari de la femme est dans le besoin ou +l'oppression; ou s'il sollicite quelque chose ou aspire la faveur +du prince, ou veut s'lever, ou bien s'il est tenu l'cart par les +membres de sa caste, ou si c'est un espion au service du roi. + +Si la personne dsire par le roi vit avec un homme qui n'est pas son +mari, le roi la fait arrter, la fait dclarer esclave pour inconduite +et la place au harem. + +Si la femme convoite est rgulire, l'ambassadeur du roi, son +instigation, dnonce le mari; puis on fait emprisonner la femme, comme +tant l'pouse d'un ennemi du roi; ensuite, on la fait entrer au harem. + +(Ces deux procds se passent de commentaires, le dernier surtout). + +Un roi ne doit jamais aller chez un sujet pour une intrigue amoureuse, +plusieurs rois ont pay de leur vie cette imprudence. + +Certains usages locaux favorisent les amours royales. + +Chez les Andras, le roi exerce le droit du seigneur; + +Chez les Vatsagoulmas, les femmes des ministres servent le roi la nuit; + +Les Vadarbhas qui ont de belles femmes, les envoient, par amour pour +leur prince, passer un mois au harem; + +Chez les Aparatakas, ceux qui avaient de belles femmes les donnaient en +prsent aux ministres du roi; + +Enfin, dans le pays des Sourashtras, les femmes de la ville et de la +campagne entrent au harem pour le plaisir du roi, soit individuellement, +soit par groupes. + + +APPENDICE AU CHAPITRE II + +N 1.--Les amours du roi Agnivarna. + +Nous empruntons la traduction du _Raghou-Yanea de Kalidasa_, par M. +Hippolyle Fauche, le _Tableau des amours du roi Agrioarna_, le prince +charmant de l'Inde; ce tableau est pour les Hindous l'idal des volupts +royales. + +Aprs avoir tenu pendant quelques annes les rnes de l'Etat, Agnivarna +l'impudique, les abandonna aux ministres et se livra tout entier aux +femmes luxurieuses. Dans le palais o toujours rsonnait le tambourin, +et o la fte du lendemain surpassait celle de la veille, le roi, +incapable de supporter l'intervalle d'une seule minute sans volupt, +nuit et jour s'amusait avec ses femmes. + +Il avait des tangs remplis de lotus que ses foltres concubines +faisaient trembler des palpitations de leurs seins dresss comme des +piques; des cachettes pour la volupt s'y drobaient sous les fleurs. +Brlant d'amour, il se plongeait dans l'onde; l, ses femmes, sans fard +comme sans voile, excitaient ses dsirs par leurs mouvements gracieux et +lascifs. Avec elles, il portait ses pas vers des lieux disposs avec +art pour des buvettes, o il prenait le rhum enivrant. Sur son sein +reposaient continuellement une lyre aux sons enchanteurs et une belle +la voix douce, aux yeux charmants. Frappant de ses mains le tambourin, +agitant ses guirlandes et ses bracelets, habile musicien, il ravissait +l'me; l'entendre, les danseuses oubliaient leurs pantomimes; il +mangeait alors de baisers leurs visages et soufflait sur leurs bouches +le vent amoureux de ses lvres. Plus d'une fois, ses amantes qu'il avait +trompes le lirent en punition avec leurs ceintures, le menaant du +bout du doigt, le chtiant d'un regard courrouc et du froncement de +leurs sourcils. En proie un violent amour et la jalousie, les reines +saisissaient l'occasion de toute fte pour combler d'elles-mmes ses +voeux. C'tait lui-mme qui peignait de fard les pieds de ses pouses, +mais c'tait pour admirer ces pieds charmants et tout ce que laissaient +entrevoir les ceintures relches et les robes mal attaches. Parfois +ses dsirs voluptueux rencontraient des obstacles: une bouche se +dtournait d'un baiser, des mains retenaient une ceinture qu'il voulait +dnouer, mais ces manges n'taient que du bois jet dans le feu de +l'amour. + +Harasses de volupts, les pouses s'endormaient sur sa vaste poitrine, +d'o leurs seins potels effaaient l'onguent du sandal. + +Laissait-il, dans un rve, chapper le nom d'une rivale, celles qui +taient avec lui mouillaient de larmes le bord de la couverture et +brisaient de dpit leurs bracelets force de s'agiter dans la couche. + +Essayait-il de se drober pour quelque rendez-vous nocturne, ses femmes +aux aguets le ramenaient.--Pourquoi, libertin, vas-tu porter ailleurs ce +qui nous appartient? + +Quand il se levait de sa couche, ses amantes, enlaant son cou de leurs +bras, pressant de la plante de leurs pieds les pointes de ses pieds, se +faisaient donner le baiser d'adieu. + +Sa couche, jaune de sandal, rouge de laque, remplie de ceintures +brises et de bouquets dlis, attestait la fougue de ses assauts. + +Alors venaient vers lui ses autres pouses irrites; il cherchait les +apaiser, joignant les mains, mais sa faiblesse dans l'amour les irritait +de nouveau. Voulait-il s'loigner sous prtexte d'affaires avec un ami, +elles le prenaient aux cheveux et l'arrtaient en disant: Ah tratre, +cet ami est une amie; ta fuite n'est qu'une ruse. + +Quand il leur chappait, il prenait le chemin de la campagne, o il +tait guid par des confidentes vers des berceaux de lianes mystrieux. +L, sur des lits de fleurs prpars, il savourait la volupt dans les +bras d'une jolie suivante (chez les grecs, on aurait dit _une belle +esclave_; mais l'esclavage n'a jamais exist dans l'Inde). + +L't, il passait les nuits sur les terrasses de son palais, savourant +le clair de lune sans nuage qui dissipe les fatigues de la volupt. + +L, ses femmes, vtues de l'air, la taille charmante, le ravissaient +avec leurs ceintures d'or; lumineuses et gazouillantes, elles +l'enivraient des vapeurs embaumes de l'encens et de l'alos. + +Ce monarque puissant, redout de ses voisins, n'avait jamais pu se +vaincre lui-mme. Il devint malade de la poitrine. Quand il connut +son tat, il ne voulut pas d'autre mdecin que ses femmes; frapp +mortellement dans leurs bras, il voulut y mourir. + +Il s'teignit comme une lampe puise, sans postrit, au milieu de ses +pouses qui le tenaient embrass. + +Ce tableau idal a au moins le mrite de nous faire voir que les +Hindous, mme dans leurs plus grands excs de plaisir, sont rests +dcents et mme aimables et qu'ils n'ont rien fait ou imagin qui +inspire la rpulsion ou le dgot. + +On ne saurait en dire autant des Romains; ils nous rvoltent par des +lubricits sans nom et peine concevables. Pour faire ressortir le +contraste, aprs Kalidaa, citons Sutone. + +N 2.--Dbauches des empereurs romains. + +TIBRE DANS SA RETRAITE DE CAPRE. + +Tibre, retir dans l'le de Capre (situe prs de Naples, au fond de +la plus belle baie du monde), rassemblait de toutes parts des troupes +de jeunes filles et de mignons et des inventeurs d'accouplements +monstrueux, qu'il appelait spinthaies, pour que, se tenant enlacs et +formant une triple chane, ils se prostituassent mutuellement devant lui +de manire rallumer ses dsirs. + +Il avait fait disposer en plusieurs endroits des chambres ornes de +tableaux et de statuettes reprsentant les scnes et les figures les +plus lascives, et meubles des livres d'lphantis, pour qu'on ne +manqut pas de modles pour les postures qu'on avait ordre de prendre. + +En public, il jouait le rle de Jupiter caressant Lda, et du minotaure +s'unissant Phasipha. + +Lorsque la reprsentation de ces scnes mythologiques comprenait un +meurtre, celui-ci tait commis rellement sur le thtre avec ses +dtails cruels; tels, par exemple, la mort d'Hippolyte, le supplice de +Promthe. + +Il dressait de trs petits enfants s'battre et jouer entre ses +cuisses pendant qu'il nageait (c'taient ses petits poissons), et le +lcher et le mordre doucement; il apprenait d'autres enfants, non +encore sevrs, lui prendre la verge comme ils eussent pris le sein de +leur mre et pratiquer la succion. + +CAUS CALIGULA. + +Caligula abusa de Valrius Catullus, jeune homme d'une famille +consulaire, et commit l'inceste avec ses deux soeurs. Il invitait +souper, avec leurs maris, les femmes les plus distingues; il les +passait en revue en les examinant comme ferait un marchand d'esclaves, +menait dans une chambre voisine celle qui lui plaisait et, rentrant +avec les souillures de la dbauche, il louait ou blmait ce que leur +jouissance ou leur corps avait de bon ou de mauvais. + +NRON. + +Sans parler des hommes libres avec lesquels il eut commerce, des femmes +maries qu'il corrompit, Nron fit violence la vestale Rubria. Il fit +couper les testicules un jeune garon nomm Sporus et s'effora mme +de le mtamorphoser en femme. On le lui amena en grande pompe avec la +dot et le voile rouge (flammeum), suivant l'usage du mariage, et il lui +donna le rang d'pouse. + +Il finit par imaginer comme un jeu de nouvelle espce de se mettre dans +la peau et la place d'une bte du cirque et de s'lancer sur les +parties naturelles ou non d'hommes et de femmes attachs nus +des poteaux; il faisait ces outrages, dans les lieux publics, aux +adolescents et aux vierges chrtiennes. De l vient la bte dont il est +parl dans l'Apocalypse et qui dsigne Nron (Renan). + +DOMITIEN. + +Domitien n'avait pas les vices monstrueux de Tibre et de Nron. +Cependant il partagea et il dveloppa la corruption gnrale. + +Dans une fte solennelle, il fit descendre dans l'arne des femmes parmi +les gladiateurs et les bestiaires. + +Il fit courir des jeunes vierges dans le stade et prsida lui-mme la +course, vtu d'un habit de pourpre la grecque, portant sur la tte une +couronne d'or o taient reprsents Jupiter, Junon et Minerve, et ayant +auprs de lui le flamendial et les prtres de la famille Flavia. + +(Dans cette occasion comme dans beaucoup d'autres, Domitien voulut +affirmer son zle pour le paganisme). + +Pour plaire au peuple, il continua les reprsentations la fois si +impudiques et si cruelles des scnes mythologiques. Martial, son +protg, nous en a transmis le souvenir dans les pigrammes suivants du +Livre I: + +6. Sur le spectacle de Phasipha. + +Croyez que Phasipha s'est accoupl avec le taureau de Crte; tout ce +que la renomme nous en a dit, la scne le reproduit devant nos yeux. + +9. Sur un condamn donnant une reprsentation vritable du supplice de +Promthe. Tel Promthe, enchan sur un roc, en Scythie, nourrit de +ses entrailles renaissantes un vautour insatiable, tel ce Laurolus, +attach une vritable croix, vient d'offrir sa poitrine nue un ours +de Caldonie. + +Ses membres dchirs palpitaient et son corps tout entier n'tait plus +un corps. Ce sclrat avait sans doute dpass les crimes dont parle +l'antiquit. + +10. Ddale, quand tu es ainsi dchir par un ours de Lucanie, que tu +voudrais alors avoir des ailes. + +Ces sclrats, ces victimes, taient les chrtiens condamns comme +criminels d'tat. + +On se faisait scrupule de prendre les gladiateurs; ceux-ci taient des +prisonniers de guerre qu'on n'avait pu utiliser autrement, parce qu'ils +taient trop incultes pour tre vendus assez cher comme esclaves et trop +insoumis pour tre incorpors dans les lgions. + +HLIOGABALE. + +Hliogabale parcourait les rues de Rome dans les attitudes et la +compagnie les plus indcentes sur un char tran par des femmes nues. + + + +CHAPITRE III + +Intrigues des femmes du harem. + +Les femmes du harem sont svrement gardes et ne peuvent voir aucun +homme (App. 1 et 2). Presque toutes brlent de dsirs qu'elles satisfont +entre elles, par des procds indiqus au chapitre de l'auparishtaka, et +au moyen desquels la femme peut remplacer l'homme[46]. + +[Note 46: La titillation et la succion des mamelons, ainsi que nous +l'avons vu, dterminent constamment l'rection du clitoris, et la +friction de cet organe simultane avec la succion forte des mamelons +amne ncessairement le spasme _gnsique_.] + +Elles ont encore recours aux moyens suivants. + +Elles habillent en homme leur soeur de lait, leurs amies et leurs +suivantes, et se font caresser l'yoni l'aide de vgtaux tendres +(fruits ou racines), qui ont ou reoivent la forme et les dimensions +d'un linga, ou bien elles embrassent une statue dont le linga est figur +en rection (App.). + +Des moyens inverses sont employs par certains hommes (voir dans Lucien +l'outrage fait par un jeune homme la Vnus de Paros dont il tait +amoureux). + +Parfois, et avec l'aide de leurs suivantes, les femmes du harem y +introduisent des hommes dguiss en femme. Leurs soeurs de lait et leurs +affides s'efforcent de dcider des hommes venir au harem, en leur +vantant la bonne fortune qui les y attend; elles leur dcrivent +l'intrieur du palais, les facilits pour s'y introduire et en sortir; +elles indiquent les fortes saillies des corniches, les grandes +dimensions des portiques, des corridors et des issues, la ngligence des +sentinelles et les absences frquentes des gardiens du harem. Mais ces +missaires ne doivent jamais tromper un homme pour le dcider tenter +l'aventure, car cela entranerait probablement sa mort. + +Quant l'homme, il fera bien de ne point s'introduire dans le harem +cause des terribles msaventures auxquelles il s'expose. + +Si toutefois il s'y dtermine, il devra reconnatre s'il y a une sortie +assure, si le jardin de plaisance ou bien un mur de ronde entoure +troitement le harem (App. 1), si les sentinelles manquent de vigilance +et si le roi est parti en voyage. Dans ce dernier cas, lorsqu'il sera +appel par les femmes du srail, il observera avec soin les lieux, et +entrera de la manire que les femmes lui auront indique. S'il est +adroit et avis, il parcourra chaque jour les environs du harem, se +liera avec les sentinelles, se fera l'ami des femmes de service du +srail qui peuvent avoir connaissance de son dessein et leur tmoignera +son regret de ne pouvoir l'excuter. + +Enfin, il prendra pour entremetteuse une femme qui a ses entres au +harem, et il s'tudiera connatre les espions du roi. + +Si l'entremetteuse ne peut entrer au harem, il se tiendra quelque +endroit d'o il peut voir la femme qu'il aime. + +Si cet endroit est gard par des sentinelles, il se dguisera en prenant +le costume d'une suivante de la femme dsire, qui vient ou passe par +cet endroit. + +Quand la femme le regardera, il lui fera connatre ses sentiments par +des gestes et des signes, lui fera voir des dessins double sens, des +guirlandes de fleurs et des anneaux. + +Il observera avec beaucoup d'attention les signes qu'elle fait, ses +gestes ou ses paroles; et alors il essaiera de pntrer dans le palais. + +S'il est certain qu'elle vient dans quelque lieu particulier, il s'y +cachera, et, au moment fix, il entrera au harem avec elle, comme s'il +tait un des gardiens. + +Il peut aussi entrer et sortir dans un lit pli, ou dans une couverture +de lit, ou bien se rendre _invisible_: pour cela il lui suffit de se +frotter les yeux avec un collyre obtenu en mlant avec une quantit +gale d'eau les cendres provenant de la combustion, sans fume, d'une +mangouste, des yeux d'un serpent et du fruit de la longue courge +tumbi!!! + +Duyana, les brahmanes et les yoguis, donnent encore d'autres moyens de +se rendre invisible. + +L'homme peut aussi, pour entrer au harem, saisir l'occasion de la fte +de la huitime lune, pendant laquelle les femmes de service du palais +sont toutes trs affaires et en dsarroi. + +On introduit des jeunes gens au harem, ou on les en fait sortir, +lorsqu'on y apporte ou on en fait sortir du mobilier, ou pendant les +ftes o l'on prend des boissons et des rafrachissements, quand les +femmes de service sont extraordinairement occupes et presses, ou quand +on dplace une des pouses, ou quand on les conduit aux jardins publics +ou aux ftes, ou bien lors de leur retour au palais, ou enfin quand le +roi est parti pour un lointain plerinage. + +Les femmes du harem connaissent mutuellement leurs secrets, et comme +elles ont toutes le mme but, elles s'entraident. + +Un jeune homme qui est l'amant de toutes peut continuer ce commerce trs +longtemps sans tre dcouvert. + +Chez les Aparatakas, les pouses du roi ne sont pas bien gardes, et les +femmes qui ont accs dans le harem y introduisent avec elles beaucoup de +jeunes gens. + +Les pouses royales du pays d'Ahira se livrent aux kshatriyas mis en +sentinelle dans le harem. + +Celles du pays des Vatsagoulmas font venir au harem, l'aide de +messagres, des hommes qui peuvent leur plaire. + +Chez les Vadharbas, les fils des pouses royales ont leur entre au +harem et sont les amants de toutes les pouses, except de leur mre. + +Dans le Stri radjyas, les femmes du roi ont pour amants les hommes de sa +caste et de sa famille. + +Au pays de Ganda, elles se donnent aux brahmanes, leurs amis, leurs +serviteurs et esclaves. + +Dans le Sandhava, leurs domestiques, marmitons, etc. + +Chez les Hamavat, des hommes hardis corrompent les sentinelles et +entrent au harem. + +Chez les Vanyas et Kalmyas, les brahmanes, au su du roi, entrent au +harem avec des bouquets pour les pouses, conversent avec elles derrire +un rideau, et des doux propos passent aux doux exercices. + +Enfin, les femmes du roi de Prashyas cachent dans le harem un jeune +homme pour chaque groupe de femmes. + + +APPENDICE AU CHAPITRE III + +N 1.--Description du harem d'Agra. + +Tous les dtails donns dans ce chapitre montrent que les anciens rois +de l'Inde brahmanique n'taient gure plus jaloux des femmes de leur +harem que les maris hindous ne l'taient, en gnral, de leurs pouses. + +On retrouve l encore la douceur et l'apathie du caractre indien. + +Il en est autrement des Musulmans de l'Inde, en partie d'origine Afgane +ou Mongole. + +Ils gardent troitement leurs femmes, et les harems de leurs princes +taient et sont encore aujourd'hui trs surveills. + +On peut en juger par les dispositions du srail qui forme partie du Tage +d'Agra, le Versailles des empereurs mongols, qu'on prfre au palais de +Louis XIV, bien qu'il ait cot moins de cent millions, au lieu d'un +demi-milliard. + +Le harem se compose de deux parties attenant l'une l'autre, mais +parfaitement distinctes; l'une est occupe par les femmes musulmanes, +pour la plupart des Cachemiriennes qui sont blanches comme des +europennes. + +L'autre est occupe par des femmes hindoues, et fut probablement +construite sur le modle des harems des anciens rois du pays. + +Le harem musulman borde, sur l'un de ses cts, le magnifique jardin du +palais. Tout est en marbre; l'tage, on y remarque quelques trous des +boulets de lord Clive, lorsqu'il prit la citadelle d'Agra (le Tage). + +Les chambres sont des cellules de quatre mtres carrs; elles ont +chacune, du ct oppos au jardin, ayant vue sur le paysage et sur +la Joumma, une ouverture ferme par une claire-voie dcoupe dans le +marbre, qui empche de rien voir du dehors. + +Il y a aussi, dans chaque chambre, sur une autre face, une petite +ouverture par laquelle on introduisait la nourriture de la recluse, et +qu'on refermait ensuite. + +Ces chambres forment deux groupes que spare un palier assez grand, qui +servait pour la rcration des femmes pendant deux heures par jour. + +L'escarpolette tait fort en usage parmi ces dames. + +Le harem hindou est, comme toutes les habitations des indignes, dispos +en forme de clotre autour d'une cour rectangulaire assez grande. + +Tout autour, l'tage, sont de petites chambres prcdes de portiques +et de balustrades donnant sur la cour. + +Cette disposition permettait de laisser aux femmes la libert de +circuler sous les portiques et de se visiter entre elles, libert que +n'avaient point les femmes trangres de l'autre harem, sans doute des +esclaves. + +La cour intrieure du harem hindou servait pour les reprsentations +thtrales et autres scnes de jongleurs, de saltimbanques, et aussi +pour les crmonies religieuses. + +Les femmes assistaient ces reprsentations, appuyes sur les +balustrades des portiques et sans qu'on pt avoir aucune communication +avec elles depuis la cour. + +Du ct oppos du jardin, en face du harem tranger, se trouvaient les +bains du srail, d'une richesse et d'une beaut merveilleuses. + +L'or, en lames paisses, artistement travaill ou en filets dlicats, +court partout sur les caissons des plafonds et les parois en marbre des +murs. + +Pour se rendre au bain, les favorites avaient traverser le jardin, un +des plus beaux du monde, dont toutes les alles sont dalles en marbre +et dont les parterres sont parsems de vastes bassins en marbre blanc +avec jets d'eau. + +Certaines heures de la journe taient rserves aux femmes du harem +pour leur promenade dans le jardin o elles taient seules. + +Le cicerone montre aux visiteurs un long couloir souterrain qui descend +du jardin au bord de la Joumma, et il explique que, vers son extrmit, +on abattait les femmes coupables ou trop ges, et qu'ensuite leurs +corps taient jets la rivire. + +On se dbarrassait ainsi des vieilles parce que le harem n'et pas suffi + loger ces inutilits, et qu'il ne convenait pas que des femmes, aprs +avoir t les favorites de l'empereur, pussent habiter ailleurs que dans +son palais ou dans la mort. + +N 2.--La vie du srail. + +Avec l'aide d'un officier de marine franais, une femme europenne s'est +vade du srail de Constantinople. Rclame par le sultan, elle a +dclar qu'elle se tuerait plutt que d'y rentrer. + +Cependant Lady Montagu, la Svign des Anglais, nous a donn au XVIIIe +sicle, dans ses _Lettres_ si intressantes, une description fort +gracieuse de la vie et des plaisirs des femmes du srail dans l'intimit +desquelles elle a t admise en sa qualit de femme de l'ambassadeur +d'Angleterre prs du sultan. Le tableau qu'elle en trace est loin d'tre +triste. Les danses et les jeux aprs le bain solliciteraient le pinceau +d'un artiste. + +Peut-tre Lady Montagu n'a-t-elle vu que les beaux cts, et n'a-t-elle +convers qu'avec les privilgies, comme la mre du sultan rgnant dont +elle parle beaucoup. Peut-tre le srail a-t-il dchu avec la puissance +des sultans. + + + + + TITRE VII + + DEVOIRS DES POUSES + + + +CHAPITRE I + +Devoirs d'une femme quand elle est la seule pouse. + +Une femme vertueuse se conforme aux dsirs de son mari comme s'il tait +un dieu. Elle s'assied toujours aprs lui et se lve avant lui (App. 1). + +Elle prend sa charge de la famille et de la maison. Elle tient tout dans +le plus grand tat de propret (App. 2). + +Elle entoure la maison d'un petit jardin o elle apporte tout ce qu'il +faut pour les sacrifices du matin, de midi et du soir, aux dieux +domestiques. + +Elle rvre elle-mme le sanctuaire des dieux du foyer car, ainsi que le +dit Gonardiya, rien ne gagne le coeur d'un mari, d'un matre de maison, +comme l'observation des rites domestiques. + +Elle aura tous les gards possibles pour son beau-pre et sa belle-mre, +et pour tous les membres de la famille de son mari. + +Elle vite la socit des mendiantes, des _religieuses bouddhistes +mendiantes_[47], des femmes perdues, des voleuses, des diseuses de bonne +aventure et des sorciers. + +[Note 47: Les mots en italique prouvent qu' l'poque o crivait +Vatsyayana le bouddhisme tait encore en vigueur dans l'Inde.] + +Elle ne fait rien avant d'en avoir obtenu le consentement de son mari +(App. 3). + +Quand elle va trouver son mari en particulier, elle doit tre pare de +ses ornements et de fleurs diverses et porter une robe de plusieurs +couleurs. Mais son habillement ordinaire de tous les jours sera lger et +collant. + +Au cas o il aurait quelques torts de conduite son gard, elle ne lui +en fera pas de reproches, malgr son dplaisir. + +Elle soigne sa tenue de manire toujours plaire son mari. + +Elle garde ses secrets, lui prte toute l'aide possible dans ses +affaires lorsqu'il est oblig de s'absenter pour quelque voyage. + +Elle ne porte que des ornements de bon augure et observe les ftes en +l'honneur des dieux. Elle ne sort que pour les deuils et les ftes de +famille. Elle prend soin des intrts de son mari. + +Quand il arrive de voyage, elle le reoit dans sa tenue ordinaire, pour +qu'il voie comment elle a vcu pendant son absence. Elle lui apporte +quelque prsent et des objets qui peuvent tre offerts pour le culte de +la divinit. + +C'est ainsi, conclut l'auteur, qu'une femme d'une bonne conduite, pouse +ou vierge remarie, ou concubine, doit vivre purement, toujours dvoue + l'homme auquel elle est unie, faisant tout pour son bien et pour lui +plaire. + +Les femmes qui tiennent cette conduite possdent le Dharma, l'Artha et +le Kama, obtiennent une haute considration et, gnralement, conservent +tout l'amour de leur mari (App. 4). + + +APPENDICE AU CHAPITRE I + +Respect des femmes hindoues pour leur mari. + +N 1.--Les dames indiennes sont trs respectueuses envers leur mari. +Elles ne l'appellent que mon matre, mon seigneur, et, quelquefois mme, +mon dieu, tandis que celui-ci, au contraire, ne leur parle que d'un ton +de supriorit. Si un mari en prenait un autre, en public surtout, sa +femme s'en offenserait comme d'une inconvenance. + +Une femme indienne prpare le repas de son mari et le sert; mais elle ne +mange jamais qu'aprs lui, et que ses restes. + +Elle ne l'accompagne jamais la promenade; en voyage, elle marche +derrire lui une certaine distance, sans pouvoir lui adresser la +parole. + +N 2.--Manou, livre IV. Renfermes sous la garde d'hommes fidles et +dvous, les femmes ne sont point en sret; celles-l seulement sont +bien en sret, qui se gardent elles-mmes de leur propre volont. + +On ne parvient point tenir les femmes dans le devoir par des moyens +violents. Mais un mari y russit en assignant pour fonctions sa femme +le compte des recettes et des dpenses, la purification des objets et du +corps, l'accomplissement de son devoir, la prparation de la nourriture +et l'entretien des ustensiles de mnage. Mettre au monde des enfants, +les lever et s'occuper chaque jour des soins du mnage et de +l'entretien du feu consacr, tels sont les devoirs des femmes maries +dans l'Inde; nulle n'en est affranchie. + +N 3.--Mme livre. Jour et nuit les femmes doivent tre tenues dans la +dpendance par leurs protecteurs: une femme est sous la tutelle de son +pre pendant son enfance; de son mari, pendant sa jeunesse; de son fils, +pendant sa vieillesse; elle ne doit jamais se conduire sa fantaisie. + +Si les femmes n'taient pas surveilles, elles feraient le malheur des +deux familles. Manou a donn en partage aux femmes l'amour de leur +lit, de leur sige et de la parure, la concupiscence, la colre et la +perversit. + +Aucun sacrement n'est pour les femmes accompagn de prires. + +Il n'en tait point ainsi chez les Ariahs vdiques. Il est impossible de +pousser plus loin le mpris de la femme. + +L'ide de son infriorit a t gnrale dans l'antiquit; nous la +trouvons aux premiers temps de la Grce, dans le Mythe de Pandore, +racont si malicieusement par Hsiode (400 ans avant Homre) dans sa +Thogonie. + +Pour se venger des humains dans la demeure desquels brillait le feu +drob par Promthe, Zeus (Jupiter) leur prpare un flau. Par son +ordre, Vulcain faonne, avec de l'argile, la pudique image d'une +vierge. Athna (Minerve) la revt d'une blanche tunique, lui attache sa +ceinture, lui jette sur la tte un voile d'un merveilleux travail, +orne ses cheveux de fleurs et place sur sa tte, une couronne d'or, +chef-d'oeuvre de l'illustre boteux. + +Lorsqu'il a prpar ce prsent fatal, le dieu amne la jeune fille +dans l'Assemble des dieux et des hommes. Ils admirent ce pige cruel +l'appt duquel la race des mortels n'chappera pas. + +C'est d'elle que nous vient la race des femmes; c'est d'elle que +viennent ces funestes compagnes de l'homme qui s'associent sa +prosprit et non sa misre, comme les frelons mchants et parasites +que les abeilles nourrissent l'abri de leurs ruches. Bien des maux +nous viennent de ce cruel prsent. Si nous fuyons l'hymen et le commerce +inquiet des femmes, nous n'avons aux jours de la triste vieillesse +personne qui nous soutienne et nous console, et des parents loigns se +partagent entre eux notre hritage. + +Le sort nous a-t-il uni une pouse vertueuse et chrie, le mal se +mle encore au bien dans toute notre vie. Mais s'il nous fait rencontrer +quelque femme d'une race perverse, alors nous vivons dans l'amertume, +portant au fond de notre coeur un ternel ennui, un chagrin que rien ne +peut gurir. + +On lit dans les _Travaux et les Jours_: + +Garde qu'une femme impudique ne te sduise le coeur par de douces +paroles et ne s'introduise dans ta maison. Se fier la femme, c'est se +fier aux voleurs. + +N'aie qu'un fils pour soutenir la maison paternelle. C'est ainsi que +les maisons prosprent. + +On ne s'attendait gure, sans doute, trouver dans Hsiode ce conseil +de Malthus si fort suivi de nos jours. + +Hsiode fait dire Tlmaque recevant des htes qui le louent d'tre le +fils d'Ulysse: On n'est jamais sr d'tre le fils que de sa mre. + +Nous trouvons, mme dans quelques docteurs chrtiens, le prjug contre +les femmes: Foemina infirmius, le sexe est faible, a dit saint +Augustin; mais cause de ses autres qualits, le bouddhisme et le +christianisme ont mis le sexe faible au niveau du sexe fort. + +Dans l'Inde, la condamnation prononce par Manou a t la femme le +respect des autres et d'elle-mme. + +Aux reproches les plus graves la femme hindoue rpond: Aprs tout, je +ne suis qu'une femme. + +La femme occupe cependant une bien meilleure place chez les Hindous que +chez les Musulmans dans la famille o elle est beaucoup plus utile, plus +libre et plus respectable. Toutefois, comme elle n'a ni instruction, ni +valeur morale, on n'a pour elle d'autres sentiments que ceux qu'on a en +France pour une bonne domestique. Souvent ses fils l'injurient. Manou ne +prescrit aucuns gards envers la mre, tandis que le Bouddha a fait +son sujet mille recommandations qui sont pieusement suivies encore de +nos jours. + +N 4. Manou, livre IX: + +La femme qui ne trahit point son mari, dont les penses, les paroles +et le corps sont purs, parvient, aprs la mort, au mme sjour que son +poux (cette perspective serait peu encourageante pour beaucoup de +franaises). + +Les femmes maries doivent tre combles d'gards et de prsents par +les pre et mre, et les frres de leurs maris, lorsque ceux-ci dsirent +une grande postrit. + +Partout o les femmes sont honores, les divinits sont satisfaites; +lorsqu'on ne les honore pas, les actes pieux sont sans fruits. + +Lorsqu'une femme brille par sa parure, toute la famille resplendit +galement; mais si elle ne brille pas, la famille ne jette aucun clat. + +Tous ces prceptes commandent aux maris la fidlit, la douceur et la +bont matrielles, mais ne consacrent aucun droit pour la femme, et +n'assurent point sa dignit et sa considration, ainsi qu'on le voit +dans plusieurs passages du _Kama Soutra_, qui permettent aux maris toute +licence. + +Devoir conjugal. + +N 5.--L'auteur ne dit rien du devoir conjugal. Sans doute il le +considre comme compris dans la gnralit des rapports sexuels au sujet +desquels il dit, au titre IV, que l'homme doit _faire tout pour le +plaisir de la femme_. + +C'est l un principe altruiste dont il faut, sans doute, faire honneur +l'influence du bouddhisme (religion absolument altruiste) sur les ides +de l'poque. Son application qui tend augmenter l'amour conjugal, +fin honnte, et mme entretenir la sant, fin lgitime, peut tre +justifie presque toujours. L'glise, qui interdit le mariage pour +cause d'impuissance, ne le dfend pas aux personnes striles et aux +vieillards. + +Le pre Gury dit, l'article 378 de la _Th. morale_: + +Les poux se doivent: 1 une affection mutuelle; 2 la socit +conjugale et la cohabitation; 3 les aliments et ce qui est ncessaire +pour une position honorable; 4 le devoir conjugal quand il est +srieusement demand et lorsqu'il n'y a pas de raison pour le refuser. + +Vatsyayana ne prvoit mme pas comme possible dans l'Inde le refus de +la femme. Ce cas se prsente en Europe et il est rgl en thologie. Le +pre Gury dit: + +915, I. Il y a une obligation de justice, grave en principe, de rendre +le devoir conjugal l'autre poux qui le demande srieusement et +raisonnablement, parce que d'aprs la nature du contrat conjugal, les +poux se doivent mutuellement la puissance sur leur corps pour l'amour +conjugal. + +II. Il peut y avoir obligation de demander le devoir conjugal par +charit ou cause d'une autre vertu, surtout de la part de l'homme, si +la demande est ncessaire pour entretenir ou ranimer l'amour conjugal. + +L'obligation de le rendre cesse pour l'un des poux quand cesse pour +l'autre le droit de l'exiger, ce qui arrive: 1 _si l'un des poux +a commis un adultre_. (Le droit est gal pour les deux poux, +contrairement ce qui a lieu dans l'Inde o une femme ne doit mme pas +reprocher son mari l'adultre; on verra plus loin l'pouse indienne +servir d'entremetteuse son mari). + +2 . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +3 Si celui qui le rend peut craindre raisonnablement un prjudice ou +un danger pour sa sant. + +916. Les poux sont tenus d'habiter ensemble et l'un d'eux ne peut +s'absenter longtemps sans le consentement de l'autre ou sans ncessit; +car cette obligation dcoule de celle de rendre le devoir conjugal. +Or les causes lgitimes de s'absenter pour longtemps sont: l'intrt +public, la subsistance ou le salut de la famille, un mal viter de la +part de ses ennemis. Mais le mari qui va habiter longtemps ailleurs doit +emmener son pouse pour qu'elle habite avec lui. + +Un poux qui refuse le devoir conjugal pche gravement, s'il y a danger +d'incontinence ou d'un grave ennui pour l'autre. Il ne pche pas en le +repoussant lorsque l'autre poux le demande avec excs. + +Un poux n'est pas dispens de le rendre parce qu'il craint d'avoir +trop d'enfants, car la procration des enfants est la fin principale du +mariage et n'est pas un inconvnient intrinsque de ce mme mariage. + + + +CHAPITRE II + +Devoirs de l'pouse la plus ge envers les pouses plus jeunes de son +mari. + +L'homme peut pendant la vie de sa premire pouse en prendre d'autres +pour les motifs suivants: + +Folie ou mauvais caractre de la femme, aversion du mari[48], strilit, +absence de progniture mle, incontinence de la femme. + +[Note 48: Manou, livre IX. La femme acaritre doit tre remplace de +suite; la femme strile, aprs huit ans; celle qui ne donne que des +filles, aprs onze ans.] + +Quand la femme est strile ou n'a pas de fils, elle doit elle-mme +engager son mari prendre une autre femme, donner celle-ci une +position suprieure la sienne, la considrer comme une soeur, lui +prodiguer les bons conseils, traiter ses enfants comme s'ils taient les +siens propres et en agir de mme l'gard de ses serviteurs, de ses +amis et parents. + +Quand il y aura plusieurs femmes, la plus ge fera alliance avec celle +qui la suit immdiatement en ge et en rang et tchera de brouiller avec +la favorite actuelle la femme que la favorite a remplace auprs du +matre; puis, ayant ligu toutes les femmes contre la favorite, elle +prendra alors le parti de celle dlaisse et, sans se compromettre +d'aucune faon, elle fera dnoncer la favorite comme mchante et +querelleuse. + +Si la favorite se querelle avec l'poux, la premire femme feint pour +elle de la sympathie, l'excite et aggrave autant qu'il est en elle le +dissentiment. Mais si, en dpit de tous ses efforts, l'poux continue + aimer la favorite, elle changera de tactique et s'emploiera les +concilier afin de ne point tomber elle-mme en disgrce[49]. + +[Note 49: Dans ces conseils se retrouve toute la duplicit brahmanique.] + + + +CHAPITRE III + +Devoirs de la plus jeune pouse. + +La femme la plus jeune regardera la plus ge comme sa mre et ne fera, + son insu, de don personne, pas mme ses propres parents. Elle lui +dira tout, et n'approchera son mari qu'avec sa permission. Quoi que +celle-ci lui confie, elle ne le divulguera point, et elle prendra soin +de ses enfants comme des siens propres. + +Quand elle sera seule avec son poux, elle lui complaira en tout, mais +elle ne lui parlera jamais du chagrin qu'elle peut prouver cause +d'une rivale. + +Elle se contentera d'obtenir secrtement des marques particulires de +son affection, de l'assurer qu'elle ne vit que pour lui, et par l'amour +qu'il lui tmoigne. + +Avec les autres pouses de son mari elle ne parlera jamais, soit par +orgueil, soit par colre, de son amour pour son mari ni de l'amour que +celui-ci a pour elle; car un mari n'aime point les indiscrtions sur des +dtails intimes. + +Elle dissimulera, autant que possible, la vue de la premire pouse +les efforts qu'elle fait pour captiver son poux. Si cette premire +pouse a t prise en aversion par le mari, ou si elle n'a pas +d'enfants, elle s'intressera sa situation, et engagera le mari +avoir pour elle de bons procds; mais elle-mme s'efforcera de la +surpasser par sa bonne conduite. + + + +CHAPITRE IV + +Devoirs d'une veuve vierge remarie. + +Comme la veuve vierge remarie a eu, avant son second mariage, une +existence plus libre et une connaissance plus grande des choses du +mariage qu'une jeune fille, elle apportera chez son nouvel poux plus +d'exprience des plaisirs et des gots plus mondains. Si, plus tard, il +y a sparation entre eux, elle ne gardera pas les prsents qu'elle a +reus de son mari, sauf ceux qui ont fait l'objet d'un mutuel change +entre eux, moins qu'elle n'ait t renvoye par lui (alors elle ne +restitue rien). + +Elle prendra dans la maison conjugale la mme situation que les femmes +de la famille de son mari; mais elle devra se montrer suprieure elles +pour les soixante-quatre talents voluptueux. + +Elle ne se liera pas avec les autres pouses, mais plutt avec les amis +et les serviteurs de la maison. + +Elle se montrera galement suprieure aux autres pouses pour les +soixante-quatre volupts. + +Elle accompagnera son mari aux ftes, runions, parties de plaisir; elle +engagera son mari donner lui-mme de ces sortes de ftes ou parties de +plaisir. + +Elle mettra en train toutes sortes de jeux et amusements. + + +APPENDICE AU CHAPITRE IV + +Souvent, dans l'Inde, on marie des filles presque dans l'enfance des +vieillards veufs qui prennent une pouse parce que sa prsence est +obligatoire dans les sacrifices aux mnes. De l le grand nombre des +veuves vierges. On voit par ce qui prcde qu'elles se remariaient du +temps de Vatsyayana. + +C'est d'aprs un prjug religieux que les femmes veuves ne peuvent se +remarier; les Hindous sont convaincus qu'elles portent malheur. C'est +peut-tre un calcul du lgislateur pour qu'une femme ait tout intrt +prolonger les jours de son mari. + +Plusieurs tentatives ont t faites pour faire disparatre ce prjug, +mais on n'a pu y parvenir. + +Dans le sud de l'Inde, toutes les veuves, _sans exception_, ne +se remarient point. Mais Calcutta, elles le font aujourd'hui +gnralement; l'instigation du vice roi, les brahmanes ont eux mmes +donn l'exemple, et cet exemple a t suivi. + +A Pondichry, M. de Verninac, alors qu'il y tait gouverneur, avait +fait, dans ce sens, de gnreux efforts qui ont t bien prs d'aboutir. + +Dans l'Alharva-Vda, on voit que les veuves pouvaient, certaines +conditions, se remarier. Ce livre a prcd celui de Manou qui est fort +dur pour les veuves. + +Devoirs de la veuve + +Aussitt qu'un indien vient d'expirer, l'usage exige que sa veuve se +pare magnifiquement, qu'elle se prcipite sur le cadavre de son mari et +le tienne embrass en poussant de grands cris jusqu' ce que les parents +l'en arrachent. + +Quelques jours aprs, en prsence de ses parents et de ses amis qui +cherchent la consoler, on lui rase la tte et on lui enlve le tally +que son mari, le jour de son mariage, lui avait attach au cou. A partir +de ce moment, et jusqu'au jour de sa mort, elle porte le deuil de son +poux. Le deuil consiste se faire raser la tte une fois par mois, +ne point faire usage de bijoux ni de btel, ne se vtir que de +toile blanche, ne tracer sur son front aucun des signes de sectes +religieuses, et enfin n'assister jamais aux ftes de famille ou +publiques o sa prsence porterait malheur. + +Les suttys ou sacrifices des veuves + +Les suttys sont aujourd'hui interdits dans l'Inde anglaise, mais ils +n'ont compltement cess que depuis un petit nombre d'annes. + +Cette coutume barbare parat avoir t en honneur d'abord chez les +anciens rajahs du pays et dans la caste des Kshatryas, car il n'est fait +mention dans les anciens auteurs que des suttys des ranies ou reines. + +Le sacrifice n'tait pas toujours volontaire; c'tait de force, bien +souvent, qu'on y tranait la victime. + +Les suttys dans le Mahabarata + +Parmi les hrones du dvouement dont parle le Mahabarata, il ne cite +qu'incidemment le sacrifice de Madri, la deuxime pouse du roi Pandou, +pre putatif des cinq hros clbrs dans ce vaste pome encyclopdique. + +Voici, en raccourci, la lgende de la mort du roi Pandou, et du +sacrifice de Madri son pouse. + +Le roi Pandou, tant la chasse, aperut deux gazelles accouples; +aussitt, il leur dcoche une flche et tue le mle. Celui-ci tait un +brahmane qui avait eu la fantaisie de prendre cette forme de gazelle +pour s'unir son pouse. + +Au moment d'expirer, il dit au roi Pandou: Puisque, cruel Kshatrya, tu +m'as ravi l'existence, avant que j'eusse parfait mon dsir, tu subiras +la peine du talion; car, toi aussi, tu mourras dans les bras de ton +pouse avant d'avoir joui compltement, et de plus tu seras frapp +d'impuissance. Pandou, en effet, pousa deux femmes et n'eut point +d'enfants; mais cependant, il en obtint cinq par l'opration miraculeuse +des Dieux Indra, Yama et les deux Advins. + +Un jour que le roi Pandou se promenait dans la fort avec Madri, sa +deuxime pouse, excit par la vue de ses charmes, il voulut s'unir avec +elle malgr qu'elle s'y refust, redoutant pour lui le fatal moment; +Pandou, aveugl par sa passion, l'y contraignit; il s'unit donc elle, +mais il fut frapp de mort dans ses bras. + +Aprs ce fatal vnement, Madri, l'me trouble et s'accusant d'tre la +cause de la mort du roi, dit Kounti, la premire pouse: Maintenant +que ce monarque est mort dans mes bras, je le demande en grce, illustre +Kounti, de me laisser monter sur son lit funraire; car il est juste que +je suive ce monarque chez les mnes, puisque c'est dans mes bras qu'il +a trouv le chemin de la mort. La noble Kounti reprocha Madri sa +faiblesse pour ce prince, puisqu'elle connaissait son impuissance et la +maldiction qui pesait sur lui: tu n'aurais pas d lui laisser accomplir +cette fantaisie rotique, que je lui ai toujours refuse. Pourtant, +fille de Balkan, tu es heureuse, car il t'a t donn de voir une fois +le visage enflamm par le dsir, et le membre dress de ce vertueux +monarque, ce qui ne m'est jamais arriv moi. + +Ne m'en veux pas de cela, noble dame, repartit Madri et veuille me +laisser suivre notre poux dans la mort; accorde-moi cette grce, +vertueuse Kounti; adopte mes deux enfants, et veuille avoir pour eux les +mmes soins maternels que pour les tiens. + +Kounti, comme premire pouse, aurait souhait d'accompagner le roi dans +l'autre monde; c'tait son devoir comme son droit; mais, cdant aux +instances de Madri, elle consentit la laisser monter sur le bcher, +sa place ( cause des enfants, la plus jeune des pouses devait survivre + l'poux). + +Aprs cet accord, les deux nobles pouses, aides de leurs cinq fils, +s'empressrent de dresser le bcher; lorsqu'il fut termin, elles y +placrent le corps de Pandou, et Madri s'tendit son ct. Elle dit +alors Kounti: La flamme de ce bcher me purifiera de mon pch, et, +pure de toute souillure, je suivrai notre poux au Swarga; veuillez +donc, noble dame, y mettre le feu. Kounti y porta aussitt la flamme et +le funbre sacrifice s'accomplit. + +Il n'est question des suttys ni dans les Vdas, ni dans les Pouranas, ni +dans le Ramayaua, ni dans les lois de Manou, ni dans le Kama Soutra. + +Les grecs d'Alexandre les trouvrent en usage chez un peuple au moins du +Punjab. D'abord propre aux Rajahs, cette coutume parat s'tre tendue +sous l'empire des religions sectaires. Elle tait assez rpandue et trs +connue du temps de Properce, sous Tibre. + +Properce, Livre III, Elgie XIII, en faisant la critique des femmes +de son temps, fait l'loge du dvouement des femmes indiennes qui +accompagnent leurs maris dans la mort. + +L'Inde, dit-il, nous envoie l'or de ses mines; la mer rouge, ses +prcieux coquillages; Tyr, sa pourpre; l'arabe nomade, le cinname; voil +les armes qui triomphent de la plus fire vertu. + +Vois s'avancer, magnifiquement pare, cette femme charge du patrimoine +de toute une famille; elle tale nos yeux les dpouilles de ses +amants. + +On demande sans pudeur, on donne de mme. + +Heureuse cette loi des nations lointaines de l'Orient! + +Fortuns poux! Quand la dernire torche a t lance sur le lit +funraire, les femmes du mort, les cheveux pars, se disputent l'honneur +de quitter la vie pour le suivre. Honte celle qui n'obtient pas la +faveur de mourir. La rivale prfre s'lance triomphante sur le bcher, +et va, au milieu des flammes qui la consument, placer sa bouche sur +celle de son poux. + +Chez nous, l'hymen est perfidie; on n'y connat ni le dvouement +d'Evadn, ni la fidlit de Pnlope. + + + +CHAPITRE V + +Devoirs d'une femme qui ne compte plus pour son mari. + +Une femme prise en aversion par son mari et qui est tourmente par les +autres femmes, fera alliance avec la favorite et prendra soin, comme une +mre, des enfants de son mari; elle se rendra favorables ses amis et lui +fera connatre par eux son dvouement pour lui. + +Quand il est couch, elle n'ira vers lui que dans un moment o cela lui +plaira, et ne lui rsistera jamais, ni ne s'enttera rien. + +Quand il arrivera son mari de se quereller avec l'une de ses femmes, +elle les rconciliera; et, si celui-ci dsire voir quelque femme en +secret, elle facilitera leur rencontre. En mme temps, elle tudiera les +cts faibles de son mari, mais n'en fera part personne; enfin, elle +fera tout ce qu'il faut pour qu'il la regarde comme une femme bonne et +dvoue. + + + +CHAPITRE VI + +L'homme qui a plusieurs pouses. + +Un homme qui a plusieurs pouses doit tre galant pour toutes. + +Il doit veiller sur leur conduite et ne jamais rvler l'une d'elles +ce qui se passe dans l'intimit avec une autre. + +Il ne doit point leur permettre de lui parler de leurs rivales, ni de se +dnigrer mutuellement. + +Il plaira l'une d'elles par sa confiance secrte; l'autre, par des +gards particuliers; une troisime, par des compliments; toutes, +par des promenades aux jardins publics, par des divertissements, des +prsents, des honneurs rendus leurs parents, des marques de confiance, +et, enfin, par des tmoignages d'amour qu'il donnera chacune. + +Une jeune femme qui a bon caractre et une conduite conforme aux +prceptes du saint livre, s'attache son mari et triomphe de ses rivales. + +Bhabravya enseigne qu'un mari doit se lier avec une jeune femme qui lui +dira les secrets des autres femmes, et le renseignera sur la conduite +des siennes propres. + +Mais Vatsyayana est d'avis qu'un mari ne doit point exposer sa jeune +pouse tre corrompue dans la socit d'une intrigante de cette +espce, qui prendrait sur elle l'ascendant que les mauvaises femmes +savent toujours conqurir sur l'esprit des autres. + + +APPENDICE AU CHAPITRE VI + +Chez les musulmans, o la polygamie est la rgle, le Koran formule le +mme prcepte que le 1er alina du 6e chapitre. + +Chaque pouse a droit la part de Dieu ou minimum de galanterie +priodiquement obligatoire. + +Un chef arabe auquel je demandais des nouvelles de sa sant, se lamenta +de ne plus pouvoir servir qu'une fois par nuit chacune de ses quatre +pouses (il avait pass la cinquantaine). + +Dans l'Inde, les femmes sont toujours traites avec douceur. + +Les maris renvoient leurs femmes, mais ne les battent pas. + +En Europe, c'est gnralement le contraire qui a lieu, au moins dans le +peuple. + +Il est mme des femmes du peuple qui aiment les maris nergiques. On +connat la chanson de Branger: Collin bat sa mnagre... et les vers +de Jules Barbier sur la fille des faubourgs qui veut un amant qui la +fouaille, depuis le soir jusqu'au matin. + +Le Pre Gury dit, Thologie morale, 379: Le mari est tenu de punir son +pouse lorsqu'elle commet une faute, ds que c'est ncessaire pour la +corriger et prvenir tout scandale. + +381. Il doit ordinairement user, en commenant, des paroles +bienveillantes, et, si cela ne suffit pas, avoir recours une punition +svre (c'est l, videmment, un reliquat du moyen ge). + +Le confesseur ne doit pas ajouter foi tout de suite aux paroles d'une +femme qui se plaint de son poux, parce que les femmes sont d'habitude +portes mentir. + +On remarquera que ni le P. Gury, ni le cathchisme, ne parlent +d'obissance due par la femme au mari, tandis que le code civil la +prescrit. Napolon a mme insist sur ce point au Conseil d'tat. + +Condition des femmes dans l'Inde + +Les travaux des femmes, dans l'Inde, sont toujours trs doux. + +Les soins trs simples du mnage remplis, leur seule occupation est de +filer. Tous les autres ouvrages sdentaires qui, en Europe, sont confis +aux femmes, sont, dans l'Inde, excuts par les hommes. + +Il est vrai que les femmes des basses classes travaillent avec les +maons, les terrassiers, les cultivateurs; mais elles sont toujours trs +mnages, et ne remplissent que des tches faciles. + +Autrefois, les deux sexes allaient nus, jusqu' la ceinture, dans tout +le sud de la presqu'le. Cet usage existe encore sur la cte du Malabar +et dans tous les pays circonvoisins. + +Le morceau de toile qui compose l'habillement des femmes des Soudras ne +couvre juste que ce que la pudeur empche de laisser dcouvert. + +Les femmes riches se chargent de bijoux et ne s'en dpouillent jamais. + +Les femmes Hindoues sortent librement pour leurs dvotions, leurs +affaires et les besoins de leur maison; par exemple, pour qurir de +l'eau aux fontaines publiques; et, bien que toute intimit avec +les hommes leur soit interdite, elles peuvent, nanmoins, sans se +compromettre, converser avec ceux qui viennent dans leur maison comme +connaissances et amis. + + + + + TITRE IX + + RAPPORTS AVEC LES FEMMES DES AUTRES + + + +CHAPITRE I + +Obstacles aux rapports avec une femme marie. + +Il est permis de sduire la femme d'un autre, si l'on court le danger de +mourir d'amour pour elle_[50]. + +L'intensit de cet amour a dix degrs marqus par les effets suivants: + +1 Amour des yeux; 2 attachement d'esprit; 3 ide fixe; 4 perte du +sommeil; 5 amaigrissement; 6 aversion pour les divertissements; 7 +oubli de la dcence; 8 la folie; 9 vanouissement ou affaissement; 10 +enfin la mort (App. I). + +D'aprs Vatsyayana, on reconnat qu'une jeune femme est ou non +passionne: sa conduite, sa conversation et aux mouvements de son +corps. + +[Note 50: Ce principe, largement interprt par les intresss, autorise +toutes les entreprises; il peut s'accommoder tout en thorie et +s'accommode tout rellement en pratique dans l'Inde. Il est fond sur +la croyance que les mes des hommes qui meurent d'un dsir non satisfait +errent pendant un certain temps l'tat de mnes avant de transmigrer.] + +En rgle gnrale, dit Gonikapoutra, la beaut d'un homme impressionne +toujours une femme, et celle d'une femme toujours un homme; mais le plus +souvent, diverses considrations les empchent de donner une suite +cette impression. + +En amour, voici ce qui est particulirement propre la femme. Elle aime +sans s'inquiter de ce qui est bien ou mal (App. 2). Elle ne cherche +point faire la conqute d'un homme par intrt. Quand un homme la +courtise, son premier mouvement est de le repousser, alors mme qu'elle +le dsire; mais elle cde des instances ritres (App. 3). + +Au contraire, l'homme pris d'une femme matrise sa passion par scrupule +ou par raison, et bien qu'il ne puisse dtourner ses penses de cette +femme, il rsiste mme lorsqu'elle s'efforce de l'entraner. + +Quelquefois il fait une tentative auprs d'elle et renonce elle s'il +choue. + +Quand il a russi, il arrive souvent qu'il devient ensuite indiffrent. + +Une femme peut repousser les avances d'un homme pour les motifs +suivants. + +Attachement son mari; crainte d'avoir des enfants illgitimes; manque +d'occasion favorable; offense pour dclaration trop brusque; diffrence +de rang; incertitude au sujet d'absences de l'homme pour voyages; +crainte que l'homme en aime un autre; pense que ses amis sont tout pour +lui; crainte d'indiscrtion; timidit l'gard d'un homme illustre ou +trop puissant ou trop habile; crainte de la fougue de sa passion si elle +est une femme gazelle (yoni n 1); pense qu'autrefois elle a t lie +d'amiti avec lui (App. 4); mpris pour son manque d'usage du monde; +dfiance de sa mauvaise rputation; dpit de ce qu'il ne comprend pas +l'amour qu'elle ressent pour lui. + +Si elle est une femme lphant, la pense qu'il est un homme livre ou +froid; la crainte qu'il lui arrive quelque chose cause de sa passion +pour elle; dfiance de ses propres charmes; crainte d'tre dcouverte; +dsillusion la vue de ses cheveux blancs, de son apparence chtive; +crainte qu'il soit l'affid de son mari pour prouver sa fidlit; +pense qu'il est d'une vertu trop svre. + + +APPENDICE AU CHAPITRE 1 + +Maladies provenant de l'rotisme + +N 1.--Les principales affections qui mettent en jeu et surexcitent le +systme gnital, sont: + +L'rotomanie ou dlire rotique, qui a son sige exclusivement dans la +tte; les quatre autres affections ont leur sige dans le cervelet et le +systme gnital. + +_L'rotomanie_ (qui affecte l'un et l'autre sexe) est chaste dans sa +manifestation; l'activit vitale, toute dans le cerveau, se communique +rarement aux parties gnitales. On comprend, d'aprs cela, comment on +a pu accuser les Jsuites de tendances rotomanes sans accuser leurs +moeurs. En rapprochant ce fait des deux causes d'anaphrodisie signales + l'appendice du chapitre II, titre V, et de l'anaphrodisie rsultant de +la chastet habituelle, on s'explique la continence des prtres. + +_L'hystrie_, nomme aussi maladie vaporeuse ou prurit ou attaque de +nerfs, a son sige dans la matrice, et, de l, s'irradie au cerveau. +Elle n'a lieu qu'entre l'ge de la pubert et celui du retour. Elle est +toujours accompagne de dsordres dans le systme gnital. Elle affecte +mille formes, depuis la plus lgre attaque de nerfs, jusqu'aux accs +pileptiques. + +Les nombreuses causes d'hystrie se rencontrent dans le temprament +mme de la femme, et dans les agents intrieurs ou extrieurs propres +augmenter la vitalit de l'utrus. + +La pudeur donne la majeure partie des femmes hystriques la force de +dissimuler, pendant l'accs mme, leurs sensations gnitales. + +Le satyriasis, la nymphomanie ou fureurs utrines, dpendent: le +premier, du cervelet d'o il s'irradie aux parties gnitales; la +seconde, du cervelet et de l'exaltation des organes gnitaux. + +Les symptmes sont la tristesse, l'isolement, la turgescence et le +prurit des organes gnitaux. + +La nymphomane s'efforce, mais en vain, de rsister au dsir, et elle +s'isole pour le satisfaire. Devant un homme, elle ne peut contenir ses +gestes, elle perd toute dcence dans sa tenue et son langage. Alors, ses +parties se gonflent, s'enflamment, et laissent couler une humeur +ftide. Ordinairement, les fourmillements qu'prouve la partie, et la +constriction du vagin, provoquent l'jaculation d'une humeur laiteuse +fournie par les cryptes muqueuses et les glandes vulvo-vaginales. + +C'est parmi les filles dont les dsirs sont longtemps et violemment +comprims que se trouvent les nymphomanes. + +(On sait que c'est la mme cause qui occasionne la rage chez les +animaux, l'espce canine notamment). + +Le priapisme est une rection violente et permanente du membre viril, le +plus souvent sans dsir vnrien. Le malade, loin d'prouver du plaisir +dans le cot, n'en ressent, le plus souvent, que fatigue et douleur; et, +quelquefois, de graves hmorragies urthrales s'en suivent. Lorsque le +priapisme n'est pas le symptme d'une maladie du cervelet, il +provient, soit d'une irritation directe de la partie, soit de l'usage +d'aphrodisiaques dangereux tels que les cantharides et le phosphore. + +N 2.--On peut tout supposer et tout attendre d'une femme amoureuse +(Balzac). Cette ide a t dveloppe dans plusieurs romans +remarquables, notamment dans celui de _M. de Camors_, par Octave +Feuillet. + +Les auteurs l'ont emprunte au coeur humain et la satyre VI de +Juvnal. + +Si, pour remplir un devoir, il faut courir un danger, le courage manque +aux femmes; pour le mal rien ne les arrte. Faut-il accompagner en mer +un poux, la sentine est infecte et le ciel tourne; on vomit sur le +mari. Pour suivre un amant, l'estomac est de fer; ou partage le repas +grossier des matelots; on se promne de la proue la poupe, le coeur ne +se soulve jamais; on s'amuse manier le cble, etc. + +N 3.--Ovide, _Art d'Aimer_, livre I.--La sduction. + +Si la pudeur empche la femme de faire des avances ou de se rendre +la premire demande, elle n'en aime pas moins cder. C'est l'homme +d'employer les prires. Voulez-vous obtenir, sollicitez, soyez pressant, +que la femme connaisse votre amour, votre passion. Cependant, si vous +voyez que vos prires irritent, arrtez-vous, revenez sur vos pas, +simulez le renoncement vos dsirs. Combien de femmes regrettent ce qui +leur chappe et dtestent ce qu'on leur offre avec instance! En cessant +d'tre moins pressant, vous cesserez d'tre importun. Quelquefois aussi, +vous devrez ne point manifester l'espoir d'un prochain triomphe, et, +quelquefois, vous vous ferez dsirer. + +Quelquefois, l'amour doit s'introduire sous le voile de l'amiti; plus +d'une vertu a t prise ce pige, et l'ami est devenu bientt un amant +(dans plusieurs romans c'est ainsi que la femme entrane un homme arrt +par des scrupules de dlicatesse). + +Vous trouverez mille femmes d'humeur diffrente; prenez mille moyens +pour les gagner. Vous devez aussi les faire varier, selon l'ge. Une +vieille biche flaire de loin le pige. Si vous vous montrez trop savant +avec une novice, trop entreprenant avec une prude, vous veillerez +leur mfiance, et elles se mettront sur leurs gardes. C'est ainsi que, +souvent, celle qui a craint un homme honnte s'abandonne un habile +vaurien. + +N 4.--On a vu, au chapitre des empchements au mariage, que l'amiti +doit exclure l'amour. C'est l, certainement, un sentiment qui sa +dlicatesse et qui indique le haut prix que, dans l'Inde, cette +poque, on attachait l'amiti. En France, on a peine croire des +rapports de pure amiti entre un homme et une femme, tous deux jeunes, +quoique beaucoup d'hommes y soient rellement ports, surtout dans la +premire jeunesse, pour des femmes un peu moins jeunes. Ces amours +platoniques sont gnralement plus durables et plus dvous que les +amours charnels. + + + +CHAPITRE II + +Hommes heureux auprs des femmes. + +Les hommes qui ont des succs auprs des femmes sont: Ceux qui possdent +la science de l'amour; les conteurs agrables; ceux qui, ds leur +enfance, ont vcu dans la compagnie des femmes; ceux qui savent gagner +leur confiance; ceux qui leur envoient des prsents; les beaux parleurs; +ceux qui savent complaire leurs dsirs; ceux qui n'ont pas encore aim +d'autre femme; les courtiers d'amour; ceux qui connaissent leurs cts +faibles; ceux qui sont dsirs par les femmes honntes, ont bon air, +bonne mine; ceux qui ont t levs avec elles; leurs voisins; les +hommes qui se donnent tout entiers aux plaisirs charnels, fussent-ils +mme leurs propres serviteurs; les amants des soeurs de lait; les hommes +qui taient maris il y a peu de temps (et devenus veufs); ceux qui +aiment le monde et les parties de plaisir; les hommes gnreux; ceux +renomms pour leur force (hommes taureaux); les hommes braves et +entreprenants; les hommes suprieurs leur mari en connaissance, en +belle prestance, en bonnes qualits, en gnrosit; les hommes qui +s'habillent et vivent magnifiquement[51]. + +[Note 51: Sur cette longue liste les dames hindoues n'ont que l'embarras +du choix; l'occasion d'empcher un homme de mourir d'amour ne leur +manque jamais.] + +Quand on tient sa rputation, on ne cherche jamais sduire une jeune +femme craintive, timide, laquelle on peut se fier, qui est bien garde +ou qui a un beau-frre ou une belle-mre (l'abstention est donne ici +comme rgle de prudence, mais non de morale ou de religion). + +Quand une femme s'offense et repousse d'une manire blessante l'homme +qui la courtise, il doit y renoncer de suite. Quand, au contraire, en le +grondant, elle continue se montrer gracieuse et affectueuse pour lui, +elle ne doit rien ngliger pour continuer s'en faire aimer. + + + +CHAPITRE III + +Femmes qui se donnent facilement. + +Voici maintenant la liste des femmes faciles: + +Celles qui se tiennent toujours sur la porte de leur maison ou regardent +constamment dans la rue; celles qui vont toujours causer chez leurs +voisins; celles qui regardent les hommes fixement ou de ct[52]; les +courtires d'amour; celles dont on ne connat pas bien la caste et la +famille; celle qui aime trop le monde; la femme d'un acteur; une veuve; +une femme pauvre; la femme avide de plaisir; la femme orgueilleuse de +ses talents; celle ddaigne par ses gales en beaut et en rang; la +femme vaine et frivole; celle qui frquente les femmes galantes; celle +dont le mari est souvent absent, en voyage, ou vivant l'tranger. La +femme dont le mari a pris une seconde pouse sans raison lgitime; celle +qui n'a pas eu d'enfant de son mari et qui a perdu tout espoir d'en +avoir de lui; celle qui, tant marie, reste abandonne elle-mme, +dont personne ne s'occupe; celle qui affiche un amour excessif pour son +mari; celle dont le mari a plusieurs jeunes frres[53]. La femme qui a +pour poux un homme qui lui est infrieur par le rang et les capacits; +celle dont l'esprit est troubl par la sottise et les mauvais procds +de son mari; celle qui a t marie enfant un homme riche, et qui, +devenue grande, ne l'aime point, et veut un amant possdant les qualits +qui la captivent; celle dont le mari est quinteux, jaloux, dbauch. La +femme d'un joaillier; une femme jalouse, ambitieuse, galante. La femme +avide, peureuse, boiteuse, nave, difforme, triviale, de mauvaise odeur, +maladive, vieille[54]. + +[Note 52: Cela revient dire qu'une honnte femme ne doit pas du tout +regarder les hommes.] + +[Note 53: On sait que, dans l'Inde, les jeunes frres vivent en +communaut avec leur an, de l un dsordre si frquent que la femme de +l'an est toujours suppose de moeurs faciles. C'est de l sans doute +qu'est ne la polyandrie. Dans le Mahabarata, les cinq fils de Pandou +ont la mme femme lgitime. La polyandrie existe lgalement sur une +large base au Thibet et dans les provinces de l'Inde limitrophes de +cette contre.] + +[Note 54: Les catgories des femmes faciles sont si nombreuses qu'elles +doivent comprendre presque toutes les personnes du sexe. Aussi un +ministre protestant crivait-il au milieu de notre sicle qu'il +n'existait presque point de femmes vertueuses dans l'Inde.] + +Dans toute l'Inde, le chef du village, le prpos du roi et le glaneur +de bl[55] obtiennent les faveurs des femmes du village rien qu'en les +demandant, c'est pourquoi on donne cette classe de femmes le nom de +femmes galantes ou catins. + +[Note 55: C'est une sorte de valet public entretenu par tous les +habitants du village, et qui travaille pour eux tous; il fait les +besognes communes et celles de propret et d'hygine publiques. Il +semble qu'alors cet emploi n'tait pas mpris. Aujourd'hui, dans le sud +de l'Inde, le valet du village est un pariah (hors caste), avec lequel +aucune femme de caste, mme infrieure, ne voudrait avoir de rapports.] + +Les trois hommes sus-dsigns ont commerce avec elles l'occasion du +travail commun, de la rentre des bls en magasin, du nettoyage des +habitations, du travail dans les champs, des divers achats, ventes et +changes. + +De mme les contrleurs des tables jouissent des femmes dans les +tables; les employs chargs de la surveillance des veuves, des femmes +sans soutien et de celles qui ont quitt leurs maris, ont commerce avec +ces femmes[56]. + +[Note 56: D'aprs ces dtails, dans ce temps-l, une femme de la +campagne se donnait toutes les fois qu'elle en avait l'occasion; cela a +lieu gnralement encore aujourd'hui; le dvot auteur du _Kama-Soutra_ +trouve cela tout naturel et n'a de blme ni pour les employs qui +tiraient un tel parti de leur situation, ni pour les pres et les frres +qui avaient commerce avec leurs belles-filles et leurs belles-soeurs; +il leur conseille seulement le secret dans certains cas. En Russie, +du temps de l'esclavage, cette promiscuit a exist chez les Mougicks +(Leroy Beaulieu).] + +Ceux qui sont aviss rdent la nuit dans le village cette fin, pendant +que les villageois s'unissent leurs belles filles restes seules +en l'absence de leurs fils. Enfin les contrleurs des marchs ont +continuellement commerce avec elles au moment o elles viennent faire +leurs achats au march. + + +APPENDICE AU CHAPITRE III + +Les latins: Ovide, Catulle, Martial, Juvnal et Ptrone. + +A en croire les potes et Sutone, il n'y avait gure plus de moeurs +Rome sous les douze Csars que dans l'Inde, o la dcence tait du moins +toujours observe. Citons les auteurs. + +Ovide, _les Amours, _livre II. Conseils aux maris. + +Cruel mari, tu as donn un gardien ta tendre pouse: peine inutile! +Une femme se garde elle-mme et celle-l seule est chaste qui ne l'est +point par crainte. + +(Pense exprime par Manou dans les mmes termes). + +C'est sottise de s'offenser de l'infidlit d'une pouse; c'est bien +mal connatre les moeurs d'une ville fonde par les deux jumeaux fils de +Mars et de Vnus. + +Pourquoi prendre une femme belle si on la veut vertueuse? + +Sois un mari complaisant, ton pouse te donnera beaucoup d'amis. +Cultive-les et tu auras un grand crdit; tu seras de toutes les parties +fines et galantes et mille objets prcieux orneront ta maison sans te +rien coter. + +La Lesbie de Catulle tait une femme marie et cependant, par +libertinage ou par cupidit, elle se livrait, dit le pote, au coin +des rues aux amoureux caprices des enfants de Romulus. Il est vrai que +Catulle, comme tous les jeunes romains de son temps, avait toujours un +mignon en mme temps qu'une matresse. + +Martial, livre XII. A Milon. + +Tu vends de l'encens, du porc et des bijoux, et la denre suit +l'acheteur; mais ta meilleure marchandise est ta femme, car vendue et +revendue, on ne l'emporte jamais. + +Un mari qui ne fut pas complaisant ce fut Jean de Laval, sire de +Chteaubriant. + +Franoise de Foix, son pouse, fut attire par ruse la cour de +Franois Ier, malgr son mari qui l'aurait tue pour la soustraire aux +poursuites du roi, si celui-ci ne l'avait loign. + +Prise de force par le roi, elle consentit ensuite tre sa matresse en +titre; elle le fut durant neuf annes pendant lesquelles, l'occasion, +elle eut encore quelques autres amants. Dlaisse ensuite par le roi, +elle retourna chez son mari qui lui fit ouvrir les quatre veines. + +Catulle (84), sur le mari de Lesbie, sa matresse. + +En prsence de son mari, Lesbie me dit mille injures. Le sot est au +comble de la joie. Butor, tu ne te doutes de rien. Si elle ne pensait +pas moi, elle se tairait, et ton honneur serait sauf. + +Le mme (85), sur Gellius. + +Gellius est mince comme une feuille: qui pourrait s'en tonner? Il +a une mre si bonne, si vaillante, une soeur si jolie, un oncle si +complaisant; il compte dans sa famille tant d'aimables cousines! +Comment pourrait-il engraisser? Aussi, en ne comptant que ses exploits +incestueux, on devine la cause de sa maigreur. + +Martial, livre XII, 20. A Fabullus. + +Vous demandez, Fabullus, pourquoi Timon n'a pas de femme? Il a une +soeur. + +Le mme. A Chlo. + +Tu t'offres au premier venu. Que tu es populaire! Tu mrites le nom de +Demophyle (amante du peuple). + +Properce, X. A sa matresse. + +Tes amants sont plus nombreux que ceux de Las et de Phryn. Il n'est +rien que l'amour ne se permette dans Rome. A quoi sert d'avoir lev des +autels la pudeur, si l'pouse peut rejeter son gr toute contrainte. +Bien coupable fut la main qui peignit la premire des objets obscnes +et souilla par de honteuses images la chastet de nos demeures; elle +corrompit l'innocence en flattant les yeux. + +Juvnal, dans la Satyre X, parle des nombreux maris qui, impuissants ou +odieux leurs femmes, recouraient des esclaves pour leur faire des +enfants, afin de s'assurer leur fortune. + +Sans moi, dit un esclave, ta femme ft reste vierge; elle voulait +fuir vers un autre hymen, mais je l'ai retenue pme sous mes caresses, +pendant qu' la porte de ta chambre nuptiale, tu pleurais en entendant +les cris de plaisir pousss par ta femme et les craquements du lit. + +Dans combien de maisons l'adultre a maintenu le lien conjugal presque +dtach! + +Ptrone. C'est dans le _Satyricon_ de Ptrone qu'on voit le mieux +jusqu'o allaient les dbordements des femmes; nous en dtacherons comme +renfermant les traits les plus saillants la peinture des moeurs d'une +des inities aux mystres de Priape. Elle complte ce que nous disons +dans l'Introduction sur le culte de ce dieu. Nous engageons le lecteur +se reporter au texte de Ptrone dont l'enjouement ne peut tre reproduit +dans l'abrg auquel nous devons nous borner. + +Vers le soir, dans un lieu solitaire, passent prs de nous deux femmes +d'assez bonne tournure, nous les suivons et entrons aprs elles dans une +chapelle o nous distinguons grand nombre de femmes armes d'normes +phallus; notre vue celles-ci poussent un cri immense; nous nous +chappons avant qu'elles puissent nous saisir. + +A peine sommes-nous dans notre logis que nos deux femmes y pntrent; +l'une, Quintilla, voile, l'autre, Psych, sa suivante, tenait par la +main Panychis, jolie petite fille d'environ sept ans. Quintilla me fait +promettre de ne point divulguer les mystres de Priape, puis se jetant +sur ma couche, elle demande un calmant pour la fivre qui la consume. +Je me mets en devoir tandis qu'Aschyte tient tte Psych et que Giton +s'amuse avec Panychis; mais glacs par la surprise nous restons +impuissants. Quintilla sort furieuse, puis revient avec des inconnus +qui nous saisissent et nous transportent dans un palais somptueux. L, +Psych nous garotte avec des rubans, m'abreuve de Satyrion et en inonde +le corps d'Aschyte, tandis que la petite fille, pendue au cou de Giton, +lui donne mille baisers. + +Pour notre chtiment, un baladin, vtu d'une robe couleur de myrthe, +retrousse jusqu' la ceinture, tantt nous reinte de ses violents +assauts, tantt nous souille de ses baisers immondes, jusqu' ce que +Quintilla, qui prsidait une baguette la main et la robe galement +releve, ordonne qu'il nous laisse aux mains d'une troupe de lutteurs +qui nous frottent d'huile et nous raniment. Nous mettons des habits de +table et prenons un banquet excellent arros de vieux Falerne une part +assez belle pour qu' la fin le sommeil nous gagne.--Eh quoi! s'crie +Quintilla, vous dormez alors que cette nuit appartient tout entire +Priape. + +Aprs une trve l'orgie, la bruyante musique d'une joueuse de +cymbales nous rveille tous. Le feslin recommence avec une gaiet toute +bachique. Le baladin me crache sur la face un baiser infect, se campe +sur mon lit, relve, malgr nous, nos tuniques et me broie plusieurs +reprises, chaque fois longtemps, mais toujours au-dessus de son but. +Sur son front baign de sueur, des ruisseaux de fard coulaient dans les +rides creuses dans son masque de craie. Sa face ressemblait un vieux +mur dcrpit que sillonne la pluie. + +Ascytte, son tour, subit le mme supplice. Comme Giton se tordait de +rire, Quintilla le remarque, et ayant appris qu'il est mon favori, elle +lui colle un baiser, puis elle passe la main sous sa tunique et le +tte.--Tu seras bon, dit-elle, demain pour mes prmisses; aujourd'hui +j'ai t trop largement servie pour goter un aussi mince besogneur. +Mais toi, je vais te pourvoir ta convenance. + +Elle appelle prs d'elle Panychis. Je fais des objections cause de +l'ge.--Bah! rpond Quintilla, j'ai commenc plus tt et je ne sais plus +quand. A son ge j'ai trouv un pied chausser.. + +A la demande et aux applaudissements de tous, l'adolescent et la +fillette se prennent pour poux. Prcde du baladin qui porte un +flambeau, Panychis marche vers l'hymne, la tte haute et couverte +du flammeum, entre deux files de femmes ivres qui battent des mains. +Quintilla saisit lubriquement Giton et l'entrane vers la chambre +coucher. Les voil clos et dans le mme lit-, tout le monde au seuil +de la porte. Quintilla regarde leur jeu par une ouverture habilement +dissimule et elle m'attire pour regarder avec elle. Comme nos deux +visages se touchent, elle becquette mes lvres par intervalles. + +Tout coup se prcipite dans la salle avec fracas et l'pe haute +un soldat de la garde nocturne suivi d'une troupe de jeunes gens. Il +apostrophe Quintilla: Coquine! tu donnes un autre la nuit que tu +m'avais promise! Eh bien, vous allez voir tous deux que je suis un +homme. + +Il me fait attacher troitement sur Quintilla tendue terre, bouche +contre bouche, membres contre membres. Puis, sur son ordre, le baladin +assouvit sur moi pleinement son immonde passion. + +On entend un cri: c'est Panychis qui, sous les efforts de Giton, est +devenue femme. mu par cette dcouverte, le soldat s'lance brusquement +vers eux et enlace de ses bras nerveux, tantt l'pouse, tantt l'poux, +tantt tous deux la fois. La petite crie de douleur et implore merci; +mais le bourreau s'acharne jusqu' ce qu'une vieille dvoue Quintilla +se prcipite dans la salle en criant: Aux voleurs! la garde, la garde, +on dvalise le voisin! Alors le soldat dtale avec ses compagnons, et +nous fuyons ce lieu de tortures. + + + +CHAPITRE IV + +Manire de faire la connaissance d'une femme que l'on dsire. + +Voici comment on se lie avec la femme que l'on aime. + +1 On s'arrange de manire tre vu d'elle, soit en allant chez elle +ou la recevant chez soi; soit en faisant sa rencontre chez un ami, un +membre de la mme caste, un mdecin ou un ministre, ou bien aussi, des +mariages, des sacrifices, des ftes, des funrailles, des parties aux +jardins publics (Appendice N 1). + +2 Dans chaque rencontre, on la regarde, de manire lui faire +connatre ce qu'on prouve pour elle; on se tire la moustache, on se +mord la lvre infrieure, on fait du bruit avec les ongles ou avec les +ornements que l'on porte, et d'autres signes de mme sorte. Lorsqu'elle +vous regarde, on parle d'elle, par comparaison avec d'autres femmes, + ses amis, et l'on fait montre de gnrosit et d'amour du plaisir. +Quand, sous ses yeux, on est assis ct d'une autre femme, on affecte +l'ennui, la distraction, la fatigue, l'indiffrence ce que dit cette +amie; on tient, avec un enfant, ou avec quelqu'autre, une conversation +double entente, ayant trait en ralit celle que l'on aime, bien qu'il +paraisse tre question d'une autre, et, de cette manire indirecte, on +lui manifeste son amour, tout en n'ayant point l'air de s'adresser +elle. + +On trace sur le sol, avec les ongles ou un stylet, des figures qui se +rapportent elle. En sa prsence, on embrasse un enfant, on lui donne +avec la langue un mlange de feuilles et de noix de btel et on lui +caresse le menton avec la main. Tout cela doit tre fait en temps et +lieu opportuns (tout cela est plus bizarre que malin; Chauvin en sait +aussi long et va plus vite en besogne). + +3 On dorlote un enfant assis sur elle, et on lui donne un jouet que +l'on reprend pour lui parler; puis on le lui rend et ainsi on entre en +connaissance avec elle et dans les bonnes grces de ses parents. On +prend prtexte de ce commencement pour venir souvent la maison; et, +dans ces occasions, on parle d'amour quand elle n'est pas dans la mme +pice, mais assez rapproche pour entendre. + +On devra la charger d'un dpt ou d'un gage, en reprendre de temps +autre une partie; on lui donne garder pour soi quelques parfums ou des +noix de btel. Ensuite le soupirant amnera une liaison entre elle et +sa propre femme, de telle sorte qu'elles aient entre elles des +conversations confidentielles et des parte (joli rle pour sa moiti); +afin de multiplier les occasions de se voir, il s'arrangera pour que +les deux familles aient le mme forgeron, le mme joaillier, le mme +vannier, le mme terrassier, le mme blanchisseur. Il pourra alors lui +rendre ouvertement de longues visites sous prtexte d'affaires, en +faisant sortir une affaire d'une autre. + +Toutes les fois qu'elle a besoin de quelque chose, ou d'argent, ou +d'apprendre un des soixante-quatre arts, lui faire voir qu'il veut et +peut faire ce qu'elle dsire et lui montrer tout ce qui peut lui plaire. +De mme, l'entretenir en compagnie des faits et gestes des gens et de +divers sujets, tels que les bijoux, les pierres prcieuses. Dans ce cas, +lui montrer certains objets dont elle ne connat point les prix et, si +elle conteste les valuations, ne point la contredire et se montrer +d'accord avec elle en tout point (_App. 2_). + +Telle est la manire d'entrer dans l'intimit d'une femme. + + +APPENDICE AU CHAPITRE VI + +Ovide, _Art d'aimer,_livre I. + +N 1.--Au cirque, asseyez-vous auprs de votre matresse, +approchez-vous d'elle le plus possible, pressez-la de voire corps en +prtextant le peu d'espace. Entrez en conversation en lui parlant +d'abord de choses gnrales. + +S'il tombe un peu de poussire sur son sein, enlevez-la d'un doigt +lger. S'il n'y a rien, tez-le quand mme. + +Relevez avec empressement ses vtements, s'ils tombent terre, et +empchez que rien ne les salisse. + +Veillez ce que ceux qui sont assis derrire elle n'appuient pas leurs +genoux contre ses blanches paules. Les coeurs lgers se prennent par de +petits soins. Que d'amants ont t largement pays d'avoir vent une +beaut, d'avoir propos arrang pour elle un coussin ou plac un banc +sous ses pieds! + +N 2.--Lorsque, autour de la table du festin, vous serez assis prs +d'une belle sur le mme lit, vous pourrez dire, mots couverts, mille +choses que la belle sentira s'adresser elle, lui faire lire votre +amour dans des emblmes. Que votre regard dcle votre flamme, que votre +visage muet exprime votre passion. Saisissez le vase qu'elle vient +de porter sa bouche et buvez du mme ct (en Allemagne les poux, +pendant toute leur vie, boivent table dans le mme verre). Prenez des +mets qu'elle aura touchs, et qu'alors votre main rencontre la sienne. + +Gagnez l'amiti de son poux. Si l'on boit la ronde, laissez-le boire +avant vous. Mettez sur sa tte votre couronne; lors mme qu'il serait +d'un rang infrieur au vtre, faites qu'il soit servi toujours le +premier; soyez toujours de son avis. + +Simulez une lgre ivresse et, la faveur de cette feinte, tenez +votre belle des propos galants. Souhaitez-lui d'heureuses nuits, des +nuits de bonheur partag. Au moment o l'on se lve de table, profitez +du mouvement qui se fait alors pour vous approcher de votre belle, lui +serrer la taille et, de votre pied, toucher le sien. + +Alors commencez hardiment l'attaque; dites et faites croire que vous +tes mortellement bless. En jouant l'amour vous prendrez rellement. + +Soyez prodigues de promesses; ce sont elles qui entranent les femmes. +Prenez tous les dieux tmoin de vos engagements. Pour tromper Junon, +Jupiter jurait par le Styx; il livre en riant aux enfants d'ole les +parjures des amants. + +Croyons, _car cela est ncessaire_ [57], qu'il y a des dieux _qui ne +sont pas inertes_ [58] et qui nous voient; vivons dans l'innocence, la +bonne foi et le respect religieux des serments, et ne nous jouons que +des belles. C'est le seul cas o nous ne devons pas avoir honte de la +fraude. Trompons le sexe trompeur. Les femmes ont le privilge de la +perfidie; qu'elles tombent dans les piges qu'elles-mmes ont dresss. + +[Note 57: Les mots en italiques prouvent qu'Ovide tait sceptique, au +moins en ce qui concerne les dieux, comme, du reste, tous les gens +instruits de son temps.] + +[Note 58: Allusion aux coles philosophiques qui admettaient un dieu ou +des dieux inertes, c'est--dire qui niaient la providence.] + + + +CHAPITRE V + +Comment on reconnat les sentiments et les dispositions d'une femme. + +Quand on s'efforce de sduire une femme, il faut reconnatre ses +dispositions et agir comme il suit. + +Si elle coute les doux propos, mais sans manifester en aucune manire +ses intentions, il faut recourir une entremetteuse. + +Si, aprs une entrevue, elle se rend une seconde mieux pare qu' +la premire, ou si elle vient trouver le poursuivant dans un lieu +solitaire, celui-ci peut tre certain qu'elle ne lui opposera qu'une +faible rsistance. + +Une femme qui encourage un homme et ne se donne pas est une tricheuse +en amour; mais, cause de l'inconstance de l'esprit fminin, elle peut +finir par cder, si on reste toujours en liaison intime avec elle (App. +1). + +Quand une femme fuit les attentions d'un homme et, par respect pour lui +et pour elle-mme, vite de se trouver avec lui ou de s'approcher de +lui, il peut la sduire, mais avec beaucoup de difficult, soit en +s'efforant de se mettre avec elle dans des termes de familiarit, soit +en se servant d'une entremetteuse trs habile. + +Lorsqu'une femme se rencontre seule avec un homme et lui touche le pied, +et puis par crainte ou indcision prtend qu'elle l'a fait par mgarde, +on peut en venir bout par la patience et par des efforts continuels +comme les suivants. + +Quand il lui arrive d'aller dormir dans son voisinage, l'homme passera +autour d'elle son bras gauche, et verra si, au rveil, elle le repousse +srieusement ou de manire laisser deviner qu'elle dsire qu'il +recommence. Dans ce dernier cas, il l'embrassera plus troitement. Si +alors elle se dgage et se lve, mais sans rien changer sa manire +d'tre habituelle avec lui, il en conclura qu'elle ne demande pas mieux +que de se rendre. Si, au contraire, elle ne revient pas, il lui enverra +une entremetteuse. Si elle reparat ensuite, il pourra la croire +consentante. + +Quand une femme offre un homme l'occasion de lui manifester son amour, +il doit en jouir de suite. + +Voici les signes par lesquels elle fait connatre son amour. + +Elle se rend chez l'homme qui lui a plu sans en avoir t prie. + +Elle se fait voir lui dans des lieux secrets. + +Elle lui parle en tremblant et sans articuler les mots. + +Elle a les doigts des pieds et des mains humides de sueur; le sang lui +monte au visage par l'effet du plaisir qu'elle prouve quand elle le +voit. + +Elle se complat lui _masser_[59] le corps et lui presser la tte. + +[Note 59: Le mot en italiques doit, dans certains cas, tre remplac par +_pincer avec les doigts_, ce qui, de la part de quelques personnes, est +une caresse.] + +Quand elle le masse, elle n'y emploie qu'une main et, avec l'autre, elle +touche et embrasse des parties de son corps. + +Elle laisse ses deux mains poses sur son corps sans mouvement comme par +l'effet d'une surprise ou de la fatigue. + +Elle place une de ses mains au repos sur son corps, et quand il serre +cette main entre deux de ses membres, elle la laisse ainsi longtemps +sans la retirer. + +Enfin, quand elle a rsist un jour jusqu'au bout aux efforts de l'homme +pour la possder, elle retourne le lendemain pour le masser comme +auparavant. + +Quand une femme, sans encourager ni viter un homme, se cache et +s'isole, il faut recourir une servante qui l'approche (App. 2). + +Si, malgr cela, elle continue s'isoler, on ne peut la sduire qu' +l'aide d'une entremetteuse habile. Mais si elle ne fait rien rpondre +par celle-ci, il faut rflchir avant de faire de nouvelles tentatives. + + +APPENDICE AU CHAPITRE V + +Ovide, _Art d'aimer_, livre I. + +N 1.--Sondez d'abord le terrain par un billet doux qui fasse votre +premire dclaration, qu'il exprime votre tendresse et renferme, quelque +soit votre rang, de vives prires. + +Promettez, promettez beaucoup, cela cote si peu. C'est l une richesse +que tout le monde possde. Quand vous aurez donn, on vous quittera, car +on sera pay d'avance. L'important et le difficile, c'est d'obtenir une +premire faveur avant d'avoir rien donn; pour ne pas en perdre le prix, +on vous en accordra toujours de nouvelles. + +Si on vous renvoie votre billet sans le lire, ne vous rebutez pas de ce +refus et insistez. Si, aprs avoir lu votre lettre, on la laisse sans +rponse, continuez vos crits, on finira par vous crire. Peut-tre vous +priera-t-on de cesser vos poursuites! Continuez-les, on dsire ce qu'on +repousse; vous verrez bientt vos voeux accomplis. + +Si vous rencontrez votre matresse couche dans sa litire, abordez-la, +mais comme par hasard. Prenez garde qu'un rival ne vous entende et +exprimez-vous par des phrases double sens. + +N 2.--N'pargnez rien pour gagner la femme de chambre, si elle est la +confidente de sa matresse. Saisissez le moment o celle-ci se plaindra +de l'infidlit de son poux et de l'offense d'une rivale. Que, le +matin, la soubrette, en peignant ses cheveux, attise son courroux; +qu'elle lui dise demi-voix:--Non, je ne pense pas, vous ne pouvez lui +rendre la pareille. Qu'ensuite elle parle adroitement de vous; qu'elle +jure que vous tes fou d'amour, que vous en mourrez, surtout qu'elle se +hte de peur que l'orage ne se dissipe. La colre d'une belle est comme +le nuage qui lance l'clair, mais se fond vite. + +Attachez-vous les valets eux-mmes. Vous pouvez, sans vous dgrader, +les saluer chacun par son nom et leur prendre la main. Ajoutez cela +quelques petits cadeaux s'ils vous en demandent; mettez dans vos +intrts tout ce monde, y compris le portier et l'esclave qui veille +la porte de la chambre coucher. + + + +CHAPITRE VI + +CONCLUSION DU TITRE IX + +La connaissance d'une femme une fois faite, si elle trahit son amour par +divers signes extrieurs et par les mouvements de son corps, l'homme ira +jusqu'au bout; toutefois, avec une vierge, il usera de dlicatesse et de +prcaution. + +Quand il a triomph de sa timidit, il fait avec elle un change de +prsents, habits, anneaux, fleurs; ces prsents doivent tre beaux et +de prix. Il lui demandera de porter dans ses cheveux ou la main les +fleurs qu'il lui aura donnes. Puis il l'emmnera l'cart, la baisera +et l'enlacera. Enfin, au moment o il changera avec elle du bthel et +des fleurs, il lui touchera et lui pressera l'yoni, et, aprs l'avoir +excite, il arrivera ses fins. + +Quand on courtise une femme, il ne faut pas, dans le mme temps, +chercher en sduire une autre. Mais quand on a russi auprs de la +premire et joui d'elle assez longtemps, on peut conserver son affection +en lui faisant des prsents qui peuvent la satisfaire et ensuite +entreprendre une autre conqute (App. 1). + +Quand on voit le mari se rendre quelque endroit voisin de la maison, +il ne faut rien faire la femme, lors mme qu'il est facile d'obtenir +son consentement[60]. + +[Note 60: Il faut sans doute attribuer quelque superstition ce +scrupule fort surprenant aprs une absence si complte de scrupules dans +tout ce qui prcde.] + +En rsum, l'homme se fait introduire prs de la femme et engage +une conversation avec elle. Il lui fait connatre son amour par des +insinuations et, si elle l'encourage, commence sans hsiter un sige en +rgle. + +Une femme qui, la premire entrevue, manifeste son amour par des +signes extrieurs, s'obtient trs facilement. De mme, une femme qui, +aux premiers propos d'amour qu'on lui adresse, exprime ouvertement de +la satisfaction, peut tre de suite considre comme prise. En rgle +gnrale, quand une femme, qu'elle soit sage, nave ou confiante, ne +dguise point son amour, elle a dj capitul. + +Voici quelques aphorismes en vers ce sujet. + +Le dsir qui nat de la nature et est augment par l'art, et dont la +prudence carte tout danger, acquiert force et scurit. Un homme habile +et de ressources observe avec soin les penses et les sentiments des +femmes et vite tout ce qui peut les blesser ou leur dplaire; de cette +manire, il russit gnralement auprs d'elles. + +Un homme habile qui a appris par les Shastras les moyens de faire la +conqute des femmes des autres, n'est jamais _un mari tromp._ + +Il ne faut pas, cependant, se servir de ces moyens pour sduire les +femmes maries, parce qu'ils ne russissent pas toujours, qu'ils +exposent de cruelles msaventures et la perte du Darma (mrite +religieux) et de l'Artha (la richesse). + +L'art de la sduction a t dcrit ici pour le bien de tous et pour +apprendre aux maris garder leurs femmes: on ne doit pas s'en servir +_uniquement_ pour prendre les femmes des autres[61]. + +[Note 61: Voir l'observation en tte de l'Appendice.] + + +APPENDICE AU CHAPITRE VI + +L'hypocrisie de cette justification finale est manifeste. Ce qu'il faut +blmer surtout dans notre auteur, c'est d'autoriser la sduction faite +de propos dlibr. + +On voit, dans des romans remarquables et dans la vie relle, des amants +qui ne se sont donns l'un l'autre qu'aprs avoir rsist sincrement + leur passion et qui leur honorabilit sur tous les autres points a +fait presque pardonner l'irrgularit de leur union tenue plus ou moins +secrte. Telle parat avoir t la liaison de Properce avec Cynthie qui +tait marie et laquelle le pote adressa des loges et des regrets +loquents qu'il faut citer. + +N1.--lgie XIX. Sa danse est plus gracieuse que celle d'Ariadne +conduisant les choeurs. Sa lyre le dispute celle des Muses. Ses crits +surpassent ceux de l'antique Corine et ses posies celles de la clbre +rinne. + +La couche du matre des dieux la recevra un jour, car la terre n'a pas +vu depuis Hlne une beaut si accomplie. + +L. II, lgie XV. Que de fois j'ai partag ta couche, et cependant mes +_prsents ne m'ont point achet une de ces nuits fortunes;_ qu'on me +serre les bras avec une chane d'airain, pour voler vers toi, mon +amie! je saurai briser l'airain le plus dur. Oui, Cynthie, je serai +toi jusqu' ma dernire heure; fidles au mme serment, le mme jour +nous emportera tous deux. + +Je ne crains point, ma Cynthie, le sjour des ombres, mais seulement +que ton amour fasse dfaut ma tombe, car le mien m'a pntr si +profondment que ma cendre ne pourra s'en sparer. + + Non ego nunc tristes vereor, mea Cynthia, manes + Sed ne forte tuo careat mini funus amore. + +Properce, plus jeune que Cynthie, lui survcut sans l'oublier; de sa +tombe, elle lui inspira encore de beaux vers. + +L. IV, lgie VII. L'ombre de Cynthie. + +Je la vis s'incliner sur ma couche. Elle avait les mmes yeux, la +mme chevelure que sur le lit funbre; mais ses vtements taient +demi-brls. + +Perfide, me dit-elle, faut-il que le sommeil ferme dj tes yeux; as-tu +dj oubli nos amoureux larcins et cette fentre laquelle je me +suspendais tour tour de chaque main pour me jeter dans tes bras. +Souvent les rues furent les tmoins de nos caresses, la voie fut +chauffe de nos vtements et par nos poitrines serres l'une contre +l'autre. O sont tes muets serments? Personne ne m'a ferm les yeux +mon dernier instant. Ingrat! pourquoi n'as-tu pas apport toi-mme la +flamme sur mon bcher. + +J'en jure par le Destin, et que Cerbre pargne mon ombre si ma parole +est vraie, je ne te fus jamais infidle; si je mens, que le serpent +siffle sur mon tombeau et repose sur mes tristes restes; pour moi, je me +tais sur tes nombreuses perfidies. + +Aujourd'hui, si les enchantements de Doris ne t'ont rendu ma mmoire +indiffrente, coute ma prire: + +Que ma nourrice Parthnie ne manque de rien dans sa tremblante +vieillesse, elle qui a toujours favoris ton amour sans recevoir de +prsents. Brle les vers que tu fis pour moi; arrache de mon tombeau le +lierre qui brise mes os; sur les bords fleuris de l'Anio, lve ma +cendre une colonne o tu graveras une pitaphe digne de Cynthie. + +Ne ddaigne point un songe qui vient par la porte pieuse; la nuit +permet aux ombres d'errer leur gr, mais le matin nous rappelle +aux rives du Lth. Adieu, sois maintenant d'autres; bientt je te +possderai seule et mes ossements se presseront contre les tiens. + + + + + TITRE X + + DU COURTAGE D'AMOUR + + + +CHAPITRE I + +Des auxiliaires pour les intrigues amoureuses. + +Charayana dit qu'on peut se lier, pour tre assist par eux dans des +affaires de coeur, avec des gens de condition infrieure: des buandiers, +des barbiers, des vachers, des fleuristes, des droguistes, des +aubergistes, des mendiants, des marchands de btel, de pithamardas +(magisters), des vitas (parasites) et des vidashka (bouffons). + +On peut aussi avoir pour amies officieuses les femmes de ces gens. + +Les auxiliaires ncessaires dans les intrigues amoureuses doivent +possder les qualits suivantes: adresse, hardiesse, pntration, +absence de scrupule et de honte, observation et apprciation exacte de +tout ce qui se dit et se fait et de l'intention. + +Bonnes manires, connaissance des temps et des lieux favorables pour +chaque chose, initiative, intelligence vive, jugement rapide, esprit de +ressources pour parer tout sur le champ. + +On distingue plusieurs sortes d'entremetteuses ou messagres +d'amour[62]: + +1 _L'entremetteuse qui fait tout_ est celle qui, ayant remarqu l'amour +mutuel de deux personnes, s'emploie spontanment les runir l'une +l'autre[63]. + +2 _L'entremetteuse pour son propre compte_, c'est la femme qui va +trouver un homme dont elle veut tre la matresse, ou bien celle qui, +charge d'une intrigue, travaille pour elle-mme (App. 1). + +3 La femme marie qui sert d'intermdiaire son poux[64]. + +4 L'entremetteuse qui porte seulement une lettre; elle apporte la +rponse, le plus souvent orale[65]. + +5 Quand le billet doux est cach dans un bouquet de fleurs et la +rponse de mme, on dit que la messagre est muette. + +6 _L'entremetteuse qui fait l'office du vent_ est celle qui porte un +message deux sens dont le vritable ne peut tre compris que par la +personne laquelle on s'adresse; la rponse peut se rendre de mme. + +Une femme astrologue ou diseuse de bonne aventure, la soubrette, la +mendiante, l'ouvrire, sont d'habiles entremetteuses qui gagnent vite la +confiance des femmes. + +Elles savent brouiller les gens entre eux quand il le faut, vanter les +charmes d'une femme et ses talents dans l'art des volupts. + +[Note 62: Dans cette numration que nous abrgeons, on reconnat encore +l'amour des crivains de l'Inde pour les catgories et les divisions qui +dpasse mme la manie casuistique.] + +[Note 63: C'est l'entremetteuse que, par un jeu d'esprit, Socrate loue +beaucoup la fin du _Banquet_, disant que le mtier le plus beau est +celui qui rapproche les coeurs en veillant la sympathie mutuelle.] + +[Note 64: Dans ce passage et dans un autre concernant les intrigues du +roi (titre VIII, chap. II), on voit que la susceptibilit lgitime des +pouses tait peu mnage. Probablement celles qui consentaient cette +complaisance le faisaient par un calcul personnel, comme Livie pour +Auguste et Mme de Pompadour pour le parc aux Cerfs de Louis XV.] + +[Note 65: D'aprs le pre Gury, un serviteur ne peut, sans pch mortel, + moins d'une raison grave (par exemple la crainte de perdre un moyen +d'existence qu'il ne retrouvera pas), accompagner son matre chez une +concubine, ni porter des messages une courtisane.] + +Elles savent aussi parler hardiment de l'amour d'un homme, de son +habilet dans les plaisirs sexuels et des femmes, mme plus belles que +celle qu'il poursuit, qui seraient heureuses de l'avoir pour amant; elle +explique les entraves que sa situation de famille met ses dmarches. + +Enfin, une entremetteuse peut, par des propos adroits, donner un homme +une femme qui ne pensait mme pas lui ou laquelle il n'aurait pas +os aspirer. + +Elle sait aussi ramener une femme l'homme qu'elle a quitt pour un +motif quelconque et rciproquement. + + +APPENDICE AU CHAPITRE I + +La femme de chambre qu'Ovide conseille de gagner est souvent une +entremetteuse qui travaille pour elle-mme; le pote indique la conduite + tenir avec elle. + +N 1.--Livre I. Vous me demandez s'il est avantageux de coucher avec la +confidente? Il est telle suivante que, par l, vous mettrez mieux dans +vos intrts; telle autre qui vous servira moins bien, car elle voudra +vous garder pour elle-mme le plus possible. D'ailleurs ce jeu, s'il +tait dcouvert, vous ferait conduire avec quelque ridicule. Si +cependant celle que vous avez prise pour mercure-galant vous plait +beaucoup par sa beaut, htez-vous de jouir de sa matresse et que la +soubrette ait ensuite son tour. + +Quand vous aurez commenc l'attaque de la confidente, pressez-la +vivement et remportez vite la victoire, car c'est alors seulement que +vous serez l'abri de toute trahison de sa part. Si vous tes vous +mme discret, vous aurez en elle une complice d'un dvouement toute +preuve. + +N 2.--L. III. Je me suis plaint, il m'en souvient, de la dfiance +qu'il fallait avoir de ses amis; ce reproche ne s'applique pas seulement +aux hommes. Si vous tes trop confiantes, jeunes beauts, d'autres +chasseront sur vos brises et vous aurez fait lever le livre pour une +autre. + +Cette amie complaisante qui vous prte sa chambre et son lit, plus d'une +fois je me suis trouv en tte--tte avec elle. Si vous voulez que la +rponse ne s'attarde pas, vitez d'employer une messagre trop jolie. + + + +CHAPITRE II + +Rle de l'entremetteuse + +L'entremetteuse gagne la confiance de la femme en se conformant son +humeur et ses volonts; ensuite elle s'efforce de lui faire prendre +son mari en haine ou en mpris. Elle commence par des conversations +artificieuses, par exemple en lui indiquant des recettes pour avoir +des enfants, en causant avec elle de tout le monde, en lui racontant +beaucoup d'histoires, surtout sur les autres femmes maries, en exaltant +sa beaut, sa sagesse, sa gnrosit, son bon naturel[66]. + +[Note 66: L'entremetteuse faisait l'office du Roman moderne qui, dans +tous les cas, donne tort au mari. Elle jouait le rle qu'Ovide prte +la femme de chambre gagne par l'amour. Ce rle de dnigrement est +loin de justifier l'loge humoristique que Socrate faisait du mtier +d'entremetteuse.] + +Puis elle lui dira: Quel malheur qu'une femme comme vous soit afflige +d'un tel mari! Belle dame, il n'est mme pas digne d'tre votre valet. + +Elle lui parlera ensuite de sa froideur, de sa jalousie, de sa +malhonntet, de son ingratitude, de son aversion pour les plaisirs, +de sa sottise, de sa ladrerie et de tous les autres dfauts qu'il peut +avoir et qu'elle peut connatre. + +Si le mari est un homme livre (n 1) et la femme une femme cavale +(n 2), ou lphant (n3), elle fera ressortir ce genre d'infriorit +relative du mari[67]. + +[Note 67: L'auteur ne dit rien du cas de l'union suprieure ou trs +suprieure. Donc les dames indiennes le trouvent toujours bon; ailleurs, +les gots sont partags; quelques belles pensent que tout dpend de +l'habilet du jeu.] + +Une fois le terrain dblay du mari, l'entremetteuse parle de la +soumission et de l'amour du soupirant. Quand elle a fait quelque progrs +dans la confiance de la femme, elle lui dit: Belle dame, ce jeune +homme, aprs vous avoir vu, a perdu la raison; l'infortun qui a +le coeur trs tendre n'a jamais souffert aussi cruellement, trs +probablement il succombera. + +Si la jeune femme l'coute avec faveur, le lendemain l'entremetteuse, +aprs avoir reconnu ses bonnes dispositions sur son visage, dans +ses yeux et dans son langage, reprendra avec elle son entretien sur +l'amoureux, lui contera au long les amours d'Indra avec Ahalya[68] et +ceux de Dushyanti avec Sakountala[79] et d'autres semblables. + +[Note 68: Ahalya, la femme du sage Gautama, sduite par Indra.] + +[Note 69: Sujet du pome tant admir de _Goethe_.] + +Elle vantera alors la force du jeune homme, ses talents et son habilet +dans les soixante-quatre sortes de volupts; elle dira aussi les bonts +qu'a eues pour lui quelque femme remarque, quand bien mme cela ne +serait pas vrai. + +En outre l'entremetteuse observera avec beaucoup d'attention la manire +d'tre de la femme; si celle-ci est favorable, son accueil sera +empress, affectueux. + +Elle aura avec l'entremetteuse des parte o elle lui contera ses +peines; elle sera pensive, poussera de gros soupirs, lui fera des +prsents, lui rappellera les occasions de ftes, lui exprimera toujours +en la congdiant[70] le dsir de la revoir et lui dira plaisamment: +Ah! belle langue, pourquoi me dites-vous ces vilaines choses? Elle +discourera sur le pch qu'elle commettrait, ne dira rien des entrevues +et entretiens qu'elle aura eus avec l'amant, mais se fera interroger +ce sujet; elle finira par rire du dsir du soupirant, mais sans montrer +aucun mcontentement. + +[Note 70: Dans l'Inde, c'est toujours la personne qui reoit une visite +qui indique le moment de la sparation.] + +Quand la femme a ainsi laiss voir ses sentiments, l'entremetteuse lui +apporte des tmoignages d'amour, comme des feuilles et des noix de +btel, des parfums, des fleurs, des bagues, des anneaux, tous portant +les marques des ongles et des dents de l'homme et d'autres signes. Sur +un habillement qu'il enverra seront imprimes avec du safran ses deux +mains jointes ensemble comme dans un transport d'amour. + +L'entremetteuse montrera aussi des figures d'ornement de diffrentes +sortes dcoupes sur des feuilles, des pendants d'oreilles et des +guirlandes de fleurs contenant des billets doux et des dclarations +d'amour. Elle dcidera la femme lui envoyer en retour des prsents +affectueux. Aprs que les deux amants ont chang des prsents, +l'entremetteuse arrangera une rencontre entre eux. + +Babhravya est d'avis que, pour ne point tre remarqus, ils doivent +choisir le moment o le public est occup par des ftes civiles ou +religieuses, par le bain ou par quelque calamit publique. + +Gonikaputra, au contraire, pense que ces rendez-vous doivent se donner +dans la demeure d'une amie, d'un mendiant, d'un astrologue ou d'un +ascte[71]. + +Vatsyayana dcide qu'il faut simplement choisir un lieu qui a une entre +et une sortie faciles et dispos de faon que ceux qui s'y trouvent +puissent s'en aller librement et en vitant toute rencontre fcheuse. + +[Note 71: On voit que, cette poque, les Asctes se prtaient plus +d'un rle.] + + + + + TITRE XI + + CATCHISME DES COURTISANES + + + +CHAPITRE I + +Des diffrentes classes de courtisanes. + +Les hommes sont avides de plaisir et une certaine classe de femmes +d'argent; on a du consacrer la dernire partie du _Kama-Soutra_ aux +moyens que celles-ci emploient pour se faire donner de l'argent ou, en +d'autres termes, l'art des courtisanes (_App._ 1). + +On peut ranger parmi les courtisanes diverses classes de femmes: + +L'impudique;--la servante ou soubrette;--la femme galante ou catin +(femme de la campagne);--l'ouvrire libre[72];--la bayadre;--la femme +qui a quitt sa famille;--celle qui vit de sa beaut;--enfin celle qui +exerce rgulirement le mtier ou la la profession de courtisane[73]. + +[Note 72: On voit par cette numration combien tait servile et +dgrade la situation de la domestique, de la femme de la campagne et de +l'ouvrire, c'est--dire des quatre cinquimes des femmes. Il est vrai +que les Indiens n'attachaient l'acte charnel aucune ide de faute, +mais seulement celle de complaisance, et le plus souvent d'obissance.] + +[Note 73: On a vu que les courtisanes de premier rang avaient tous les +talents et toutes les connaissances que rclame une profession librale. +Aujourd'hui la _profession_ n'existe plus que pour les bayadres.] + +Ces diffrentes sortes de courtisanes ont des rapports avec diffrentes +sortes d'hommes. Tout ce qui va tre dit sur les courtisanes s'applique + ces rapports. + + +APPENDICE AU CHAPITRE I + +N 1.--Bartiahari, stance 90. Les courtisanes sont les feux du dieu de +l'amour, elles l'alimentent avec leur beaut, et les libertins viennent +y sacrifier jeunesse et richesse. + +Qui pourrait se prendre ces esclaves vnales, jouet immonde des +espions, des soldats, des voleurs, des esclaves, des comdiens et des +dbauchs? + +N 2.--Properce, dans une boutade, prfre une matresse des filles +publiques: + +Moi qui fuyais la route battue par un grossier vulgaire, je trouve +douce aujourd'hui l'eau fangeuse d'un marais. + +Malheur qui aime frapper une porte ferme! Combien je prfre +cette femme qui s'avance le voile relev, libre de tout gardien. +Souvent, il est vrai, elle foule les boues de la voie Sacre (le +boulevard de Rome), mais pour l'aborder, point d'obstacle. Elle ne +promne pas un amant, elle ne demande pas ce qu'un pre verra dissiper +avec chagrin; jamais elle ne s'crie: Que je suis inquite! Pars vite, +je t'en conjure, mon mari revient aujourd'hui de la campagne. Filles de +l'Euphrate et de l'Oronte (leurs valles fournissaient Rome de belles +Syriennes), je suis vous dsormais; je ne veux pas des larcins d'une +chaste couche, puisqu'il n'est point de libert pour les amants. + +N 3.--La Tour des Regrets. Les Chinois usent beaucoup des courtisanes +et leur consacrent des chants populaires; l'un de ces chants dcrit +leur punition dans la vie future ( laquelle la plupart des Chinois ne +croient gure). + +Louis Arne, _la Chine familire et galante_, la Tour des regrets. + +Le juge des morts, Yen Wanzi: Pourquoi comparais-tu prmaturment +devant ce tribunal? Tu as donc dans le sjour des vivants beaucoup +pch. Avoue toutes tes fautes, si tu veux viter les derniers +supplices. + +La courtisane.--Je ne suis pas une fille de bonne famille. On m'avait +mise dans une maison de prostitution[74]; dans un pareil lieu, je ne +pouvais chapper ma destine. Mon bras pli a servi d'oreiller mille +individus. Ils aimaient en moi mon corps et ma chair blanche comme on +aime une pierre prcieuse; je les aimais parce qu'ils avaient beaucoup +d'argent dans la ceinture. Je me suis amuse beaucoup sans prvoir que +ce bonheur serait Ananti. + +[Note 74: En Chine et au Japon, le gouvernement fait entrer d'office +dans les maisons de prostitution les femmes qui ne peuvent pas acquitter +la taxe personnelle.] + +Puis, je suis tombe malade. Misrable vieux, misrable vieille! Ils +m'ont chasse. Je me suis rfugie dans un lieu d'aisances pour y passer +mes jours. + +Mes jeunes amants d'autrefois ne sont plus revenus. Mes vtements, mes +ornements de tte, j'ai tout vendu; pas de combustible, pas de riz. Ma +vie tait amre comme la gentiane. Je vous en prie, monsieur Yen, soyez +indulgent, pargnez une jeune femme tendre comme la fleur et faites-moi +renatre honnte femme. + +Yen Wang, frappant du poing sur son tribunal: Tu as commis force +mauvaises actions et tu voudrais transmigrer dans le sein d'une honnte +femme! Tu as brouill le pre et le fils, fait battre le frre contre le +frre et occasionn leur sparation. + +A cause de toi, combien d'hommes ont vendu leur maison, leur +patrimoine! Tu as sem la discorde entre le mari et la femme; cause de +toi, combien de gens se sont ras la tte et se sont faits bonzes[75]; +pour toi, amis d'un jour, vieux amis, se sont dtests. Petits diables, +entranez cette prostitue la Tour des Regrets! + +[Note 75: Le peuple les appelle des _nes pels_; le bouddhisme a donc +bien peu de faveur. Les Chinois ont leurs contes sur les bonzes et les +bonzesses, comme le moyen ge en avait sur les nones et les moines (voir +Louis Arne).] + +La petite femme dans la tour: On m'a enveloppe dans une grossire +natte de roseaux; des cordes serrent ma poitrine. Ah que je souffre. +Noirs corbeaux, cessez de m'arracher les yeux; chien jaune, cesse de me +dchirer le coeur, le foie, les entrailles. + +Les riches ngociants, autrefois mes amis, ne m'ont mme pas achet un +cercueil, j'espre en vain renatre[76]. On trouverait plutt sur une +mme fleur dix couleurs diffrentes. + +[Note 76: De mme qu'autrefois les Grecs et les Romains et encore +aujourd'hui, les Indiens, les Chinois croient que les mnes des morts +privs de spulture (les larves) errent indfiniment.] + + + +CHAPITRE II + +Des mobiles qui doivent diriger les courtisanes. + +Quand une courtisane aime l'homme auquel elle se donne, ses actes sont +naturels; quand, au contraire, elle n'a en vue que l'argent, ils sont +artificiels ou contraints. Dans ce cas, elle doit cependant se conduire +comme si elle aimait vritablement, car les hommes ont confiance dans +les femmes qui paraissent les aimer (_App._ 1). En affirmant son amour, +elle doit paratre dsintresse, et, pour ne point compromettre son +crdit, elle doit s'abstenir de s'approprier de l'argent par des moyens +illgitimes[77]. + +[Note 77: Ovide, _Art d'aimer_, livre III. Femmes, usez d'abord de +dissimulation et ds le premier abord ne montrez pas votre cupidit; +la vue du pige qu'on lui tend, un nouvel amant s'chappe et s'enfuit. + +Ainsi qu'on le voit plus loin, il n'y a, aux yeux de Vatsyayana, d'autre +moyen illgitime d'acqurir de l'argent que le vol direct.] + +Une courtisane doit se tenir bien pare la porte de sa maison, et, +sans se montrer trop, regarder dans la rue de manire tre vue comme +un objet sur un talage. Elle doit lier amiti avec les personnes qui +peuvent l'aider enlever des hommes d'autres femmes et s'enrichir, +ou bien la protger contre les insultes ou les vexations; tels sont les +gardes de ville ou de police, les agents et satellites des tribunaux, +les astrologues, les hommes puissants ou les prteurs d'argent, les +savants, les matres des soixante-quatre arts libraux, les bouffons, +les bateleurs, les marchands de fleurs, les parfumeurs, les dbitants, +les laveurs, les barbiers et les mendiants; et toutes autres personnes +qui peuvent lui servir pour un but quelconque. + +Les hommes qu'elle peut prendre uniquement pour leur argent sont ceux +qui sont en possession lgale de leur hritage; les jeunes gens; les +hommes qui sont libres de tout lien; les fonctionnaires publics; ceux +qui ont des revenus ou des moyens d'existence assurs; les belltres, +les vantards, les eunuques qui dissimulent leur tat; les hommes qui +dtestent leurs gaux; ceux qui sont naturellement gnreux; ceux qui +ont du crdit auprs du roi et des ministres; les hommes toujours +heureux dans leurs entreprises; ceux qui s'enorgueillissent de leurs +richesses, les frres qui dsobissent leurs ans, les hommes sur +lesquels les membres de leur caste tiennent l'oeil ouvert; les fils +uniques de pres riches, les asctes tourments par les aiguillons de +la chair[78], les hommes braves, le mdecin du roi, les anciennes +connaissances. + +[Note 78: On voit que les asctes brahmaniques succombaient souvent la +tentation, puisque Vatsyayana recommande aux courtisanes de les tenter.] + +La courtisane peut avoir des rapports avec des hommes dous +d'excellentes qualits, uniquement par amour ou par amour-propre, tels +sont: + +Les hommes de haute naissance (_App._ 2), les savants, les hommes de +bonne compagnie et de bonne tenue, les potes (_App._ 3), les conteurs +agrables; les hommes loquents ou nergiques ou habiles dans des +arts varis; les devins, les grands esprits; les hommes d'une grande +persvrance, ceux d'une ferme dvotion; ceux qui ne se fchent jamais; +ceux qui sont gnreux, affectionns leurs parents, qui aiment tous +les amusements de socit; ceux qui sont exercs terminer les vers +commencs par d'autres et d'autres jeux d'esprit; ceux qui ont une +trs belle sant ou un corps parfait ou une trs grande force; ceux qui +ne boivent jamais avec intemprance, ceux qui sont puissants, sociables, +aimant le sexe et gagnant les coeurs, sans se laisser compltement +dominer; ceux qui ignorent l'envie ou les soupons jaloux (_App._ 4). + +Quant la courtisane, elle doit tre belle et aimable et avoir sur le +corps des signes de bon augure. Elle doit aimer les bonnes qualits chez +les hommes, tout en poursuivant la richesse. Elle doit se complaire aux +unions sexuelles rsultant de l'amour et tre pour ces unions de la mme +caste que les hommes auxquels elle se livre. Elle doit chercher sans +cesse augmenter son exprience et ses talents, se montrer toujours +librale et aimer les plaisirs et les arts[79]. + +L'auteur numre ensuite les qualits que doivent possder toutes les +femmes. Ce sont celles qu'on peut leur demander en tout pays, et, en +outre, la connaissance du _Kama-Soutra_ et des soixante-quatre talents +qu'il enseigne[80]. + +[Note 79: Ce sont les qualits que l'on trouve gnralement en Europe +chez les femmes de thtre.] + +[Note 80: A cette longue et sche numration nous substituerons les +leons qu'Ovide donne aux belles sur les qualits et les manires +qu'elles doivent avoir; se reporter au n 3 de l'Appendice du chapitre +III du titre I.] + +Vient ensuite la liste des hommes que les courtisanes doivent viter. Ce +sont les mmes qu'en tout pays et en outre: les sorciers, les hommes qui +se laissent acheter, mme par leurs propres ennemis, enfin les hommes +timides l'excs (_App._ 5). + +D'aprs l'avis de quelques anciens casuistes, ajoute l'auteur, les +courtisanes peuvent se donner par amour, crainte, vengeance, chagrin +ou dpit, curiosit, et pour l'argent, le plaisir ou l'assiduit et la +constance des rapports, pour se faire un ami ou se dbarrasser d'un +amour importun; cause du dharma (mrite religieux), de la clbrit +et de la ressemblance avec une personne aime, de la constance ou de +la pauvret d'un homme, ou de sa cohabitation dans le mme endroit, ou +parce qu'il est du mme numro qu'elle pour l'union sexuelle, ou enfin +dans l'espoir de faire quelque coup de fortune. + +Mais Vatsyayana dcide que les seuls mobiles d'une courtisane doivent +tre: l'amour, le dsir d'chapper la misre et celui d'acqurir la +richesse. + +L'argent doit tre son objectif principal et elle ne doit point le +sacrifier l'amour. Mais, en cas de crainte ou de difficults +surmonter, elle peut prendre en considration la force ou d'autres +qualits. + +En outre, quand un homme, quel qu'il soit, la prie de s'unir lui, +elle doit, afin de se faire valoir, ne pas consentir de suite et se +renseigner sur lui par des affids adroits et srs (_App_. 6). Quand +elle a la certitude que, dans celui qui la recherche, tout est son +gr, elle emploie le Vita et d'autres intermdiaires pour se l'attacher. + +L'un d'eux l'amne chez elle ou la conduit chez lui, sous quelque +prtexte. Elle le reoit de son mieux, lui fait quelque prsent qui +veille sa curiosit et son amour; par exemple, un don affectueux, en +lui disant qu'il lui tait destin: elle l'amuse longtemps par une +conversation et des rcits agrables et en faisant ce qu'il aime, comme +de la musique, du chant. Quand il est rentr chez lui, elle lui envoie +frquemment une suivante exerce aux propos plaisants et qui lui remet +un petit prsent. + +Elle lui rend elle-mme, sous prtexte d'affaires, quelques visites en +se faisant accompagner du Pithamarda. + +Il y a quelques vers ce sujet: + +Quand son amant vient la voir, la courtisane lui donne un mlange de +feuilles et de noix de bthel, des guirlandes de fleurs et des onguents +parfums. + +Aprs avoir montr son habilet dans les arts libraux (le chant, la +danse, etc.), elle l'amuse longtemps avec sa conversation. + +Elle lui fait aussi quelques prsents d'amour, et fait avec lui un +change d'objets l'usage de chacun d'eux; en mme temps elle lui +montre son habilet dans les soixante-quatre volupts. + +Quand une courtisane est dans ces termes avec son amant, elle doit le +captiver par des prsents affectueux, par sa conversation et par les +plaisirs tendres qu'elle lui fait goter. + + +APPENDICE AU CHAPITRE II + +N1.--Pour stimuler l'amour. + +Ovide, _Art d'aimer, _livre III. + +Femmes, faites en sorte que nous nous croyions aims; ce n'est pas une +chose si difficile; nous nous persuadons aisment ce que nous dsirons. +Qu'une femme jette sur un jeune homme un regard amoureux; qu'elle pousse +quelques soupirs; qu'elle lui reproche de venir si tard; qu'elle ajoute +les larmes et le dpit d'une fausse jalousie, comme si elle redoutait +une rivale; qu'elle lui meurtrisse le visage avec ses ongles, il +sera bientt persuad, et d'un ton compatissant: elle est prise, +dira-t-il;elle brle pour moi. Qu'avec cela il ait bonne mine, qu'il +s'admire dans son miroir et il croira pouvoir toucher le coeur mme +d'une desse. + +N 2.--Djazet. + +Ce cas fut, une fois du moins, celui de l'actrice Djazet. + +Le duc d'Orlans (fils du roi Louis-Philippe), tout jeune encore, lui +avait adress un billet ainsi conu:O? quand? et combien? + +Elle rpondit: O vous voudrez,--quand vous voudrez,--pour rien. + +On sait que Djazet tait bonne, comme le veut Tibulle, livre II, lgie +4. O toi qui fermes ta porte l'amant qui n'a point assez d'or, +puissent tes richesses tre dvores par le feu et que personne ne verse +de l'eau sur la flamme. Que nul ne donne une larme ta mort; que nul +n'accompagne ta cendre! Celle, au contraire, qui se sera montre bonne +et point avare, on la pleurera au pied du bcher enflamm, et-elle vcu +cent ans. Quelque vieillard fidle l'objet de ses anciennes amours +viendra, chaque anne, porter des couronnes au tombeau qu'il lui aura +lev. + +Entre mille traits, on cite de Djazet celui-ci particulirement: + +C'est toujours la mme chose et cela fait toujours plaisir. + +Elle coutait aussi trs volontiers cet autre conseil de Tibulle qui, +parmi les amants qui n'ont point assez d'or, recommande particulirement +l'adolescent. + +Et toi Chlo, pargne un jouvenceau pris de ta beaut. Ne lui sois +point cruelle; ne lui demande point de prsents. C'est le vieillard qui +doit te donner de l'or pour que tu rchauffes sa glace. Mieux vaut cent +fois que l'or l'adolescent dont la barbe sans rudesse ne dchire point +le visage qu'il embrasse, dont un doux, clat colore les joues. Enlace +au-dessous de ses paules les bras d'ivoire et mprise les trsors +des rois. Vnus te verra le presser sur ton sein haletant, confondu +tendrement avec toi; elle te verra attacher sur sa bouche frmissante de +ces humides baisers o les langues s'entrechoquent et lui imprimer sur +le cou avec la dent des marques d'amour. + +N 3.--Les Potes. + +Ovide, _Art d'aimer_, livre III. Jeunes beauts, montrez vous faciles +aux potes; un dieu les anime et les muses les favorisent. Mieux que +tous les autres, ils savent aimer, clbrer la beaut qui les a sduits +et faire retentir son nom au loin. Quel crime d'attendre un salaire des +doctes potes! Mais, hlas! c'est un crime dont une belle ne craint pas +de se rendre coupable! + +N 4.--Ne soyez pas jaloux. + +Ovide, livre II. Ne cherchez point surprendre votre matresse. +Qu'elle croie que ses infidlits vous sont inconnues. Ne remarquez +point les signes qu'elle fait votre rival, ni ses tablettes, si elle +lui crit. Laissez-la vous cacher ses larcins amoureux. Combien est +habile celui qui permet d'autres de frquenter sa matresse et qui +veut tout ignorer! Que de maris ont cette complaisance pour leurs +pouses lgitimes! + +N 5.--Hommes viter. + +_Art d'aimer_, livre III. + +Femmes, fuyez ces hommes vains de leur parure et de leur beaut, qui +portent toujours les cheveux retrousss. Les douceurs qu'ils vous +content, ils les rptent mille autres. Leur amour ne se fixe nulle +part. + +Il en est qui s'insinuent prs des femmes sous les dehors d'un amour +mensonger, empruntant cette voie pour en tirer un bnfice honteux. Leur +chevelure parfume d'essence, leur robe de l'toffe la plus fine, les +bagues qui surchargent leurs doigts ne doivent pas vous en imposer. Le +mieux par n'est souvent qu'un escroc. Rendez-moi mes bijoux, s'crient +souvent, devant les juges, les belles qu'on a ainsi trompes. Femmes, +tenez votre porte ferme tout suborneur. + +N 6.--Ovide, livre III. Quand un amant vous aura sonde par quelques +mots tracs sur des tablettes qu'une adroite suivante vous aura remises, +mditez-les, pesez-en les termes et tchez de deviner par le style et +les expressions si cet amour est un artifice. S'il est vritable, ne +vous pressez pas de rpondre. Un peu de ddain, s'il n'est pas trop +prolong, aiguillonne la passion. + +Cependant ne repoussez pas avec duret un amant, laissez-le flotter +entre la crainte et l'esprance. + +Si vos amants vous font de belles promesses, amusez-les aussi par de +belles paroles; s'ils donnent, accordez leur les faveurs convenues. Je +la crois capable des crimes les plus noirs celle qui, aprs avoir reu +des prsents d'un amant, se refuse ses dsirs passionns. + + + +CHAPITRE III + +Diffrentes sortes de gains des courtisanes. + +Si une courtisane peut gagner chaque jour beaucoup d'argent avec +plusieurs hommes, elle ne se bornera pas un seulement; dans ce cas, +elle fixera un prix par nuit, suivant le lieu, la saison et les gens, +et par comparaison avec les prix des autres courtisanes, en se rendant +compte de ses propres avantages _(App. 2)_. + +Elle informera ses amants, ses amis et connaissances de ses tarifs +varis ou successifs (App. 3). + +Les anciens sages sont d'avis que quand une courtisane dcide vivre +avec un seul homme a des chances gales de gain avec deux amants qui se +prsentent, elle doit prendre celui des deux qui lui donnera l'espce +d'objets qu'elle prfre. + +Mais Vatsyayana dclare qu'elle doit choisir celui qui lui donnera de +l'or, parce que l'or ne peut tre repris et qu'avec lui on se procure +tout ce que l'on veut. + +Si tout est gal pour les dons recevoir des deux poursuivants, la +courtisane doit se dcider d'aprs l'avis d'un ami ou d'aprs les +qualits personnelles et les signes heureux ou malheureux de chacun +d'eux. + +Quand, de deux amants, l'un n'est que gnreux, tandis que l'autre a de +l'attachement, les sages (anciens casuistes) donnent la prfrence au +premier et Vatsyayana au second, parce que celui-ci ne rappellera dans +aucune occasion l'argent donn, tandis que l'autre invoquera, pour +donner moins, le souvenir des largesses faites. L encore, il faut +considrer le plus grand profit probable. + +Quand une courtisane est sollicite la fois par un ami et par un homme +libral, Vatsyayana dit qu'elle doit les contenter tous deux en obtenant +de l'un un ajournement la satisfaction de ses dsirs. + +Lorsqu'elle a choisir entre un gain raliser et un danger viter, +Vatsyayana, contrairement aux sages (anciens casuistes), est d'avis +qu'il faut avant tout conjurer le mal. Il faut d'ailleurs bien peser les +chances et l'importance du gain et du mal probables. + +Une courtisane ne demandera que peu et d'une manire tout fait amicale + un homme dans les cas suivants: + +--Elle veut l'empcher de s'attacher une autre femme, ou bien l'en +dtacher, ou bien faire perdre cette femme le profit qu'elle en tire; + +--Elle pense qu'il lvera sa situation ou que, par lui, elle obtiendra +quelque grand avantage, ou sera mise en relief vis--vis des autres +hommes; + +--Elle a besoin de lui pour carter quelque malheur; + +--Elle lui est rellement attache et elle l'aime; + +--Elle dsire son aide pour se venger; + +--Elle veut reconnatre quelque ancien service; + +--Enfin elle prouve simplement pour lui un caprice charnel. + +Une courtisane doit s'efforcer de tirer d'un amant, au plus vite, tout +l'argent qu'elle peut:--quand elle est dcide le congdier; + +--Quand elle a lieu de penser qu'il veut la quitter; + +--Quand, tant compltement sec, il va tre emmen par son tuteur, son +gourou ou son pre; + +--Quand il est sur le point de perdre sa position, ou simplement quand +il est volage. + +Elle doit, au contraire, se lier un homme pour vivre avec lui quand +elle sait: qu'il va hriter ou recevoir de riches prsents, ou obtenir +un emploi lev de l'tat; qu'il possde de grands magasins de bl et +autres denres;--qu'il reconnat gnreusement tout ce qu'on fait pour +lui; qu'il tient toujours ses promesses. + +Voici deux aphorismes en vers sur le sujet: + +En considrant ses gains prsents et futurs, une courtisane vitera les +hommes qui ont gagn pniblement leur fortune et ceux que la faveur des +rois a rendus gostes et durs de coeur. + +Elle doit s'unir avec les gens fortuns et bienfaisants et avec ceux +qu'il est dangereux de repousser ou de blesser en quoi que ce soit. +Qu'elle ne recule pas mme devant quelques sacrifices pour s'attacher +des hommes nergiques et gnreux qui lui feront de grandes largesses, +en retour de quelques services ou lgers prsents. + +Les courtisanes les plus riches et du premier rang doivent employer +leurs gains: + +_A btir des temples_ et faire excuter des tangs et des jardins +publics, _ donner mille vaches aux brahmes_; faire des sacrifices +et des offrandes aux dieux et clbrer des ftes en leur honneur, et +enfin accomplir les voeux qu'il leur est possible de faire (App. 1). + +Les autres courtisanes doivent, avec les ressources qu'elles ont pu se +crer: avoir chaque jour des vtements blancs et diffrents de ceux de +la veille; boire et manger suivant leur besoin; consommer chaque jour +un tamboula parfum, c'est--dire un mlange de noix et de feuilles de +btel, et porter des ornements dors [81]. + +[Note 81: La ceinture des bayadres est forme par une paisse lame d'or +pur replie, d'un trs bel effet et d'un grand prix.] + + +APPENDICE AU CHAPITRE III + +N 1.--Dons des courtisanes aux brahmes. + +Sauf les jardins et tangs publics qui sont oeuvres d'utilit la fois +publique et religieuse, tous les gains des courtisanes ont, d'aprs la +prescription de Vatsyayana, une destination religieuse qui les met +aux mains des brahmes, soit directement comme don personnel, soit +indirectement comme offrande aux dieux. + +Cette conclusion dernire du trait des courtisanes ne laisse aucun +doute sur son caractre religieux et obligatoire; c'est un vritable +catchisme. + +Les tangs et jardins publics sont souvent placs proximit des +pagodes et concourent leur richesse et leur salubrit, car alors +ils servent exclusivement pour le bain. Il y a aussi un grand nombre +d'tangs situs au milieu des campagnes; ce sont les plus grands. Ils +servent uniquement l'agriculture. Beaucoup ont t creuss par des +personnes pieuses. Les brahmes, possdant une grande partie des +terres, taient eux-mmes intresss directement la prosprit de +l'agriculture. + +L'tang de Moutrapalon, dont les sources alimentent d'une eau +excellente la ville de Pondichry, a t tabli par une courtisane +clbre; ce fait est rappel sur les bas-reliefs de la fontaine publique +qui est surmonte de la statue de Dupleix, au milieu de la place +Dupleix, la grande place de Pondichry. + +La prostitution sacre (Maspero) a exist en Assyrie, en Syrie, en +Phnicie et dans l'Asie-Mineure, mais c'tait une sorte d'hospitalit +offerte aux trangers de passage; il ne parait pas qu'une caste +sacerdotale en ait tir profit comme les brahmes l'ont fait de la +prostitution publique dans l'Inde. + +N 2.--L'avidit. + +D'aprs l'auteur indien, la courtisane ne doit se proccuper que du +gain. C'est le langage qu'Ovide prte une proxnte corrompant sa +matresse: _les Amours_, livre I. + +La pudeur pour tre utile doit tre feinte. Habile tenir les yeux +modestement baisss, ne les porte sur un homme qu' proportion des +offrandes qu'il te fera. + +Amusez-vous, jeunes beauts; il n'est de chaste que celle qu'aucun +amant ne sollicite et si elle n'est point trop novice, elle provoque +la premire. La beaut se fane quand on ne l'entretient pas par la +jouissance. Et ce n'est pas assez d'un ou deux amants; avec plusieurs le +profit est plus sr, la recette plus abondante. Que celui qui donne soit +plus grand tes yeux que le grand Homre. On a de l'esprit quand on +donne. Ne ddaigne point l'affranchi ni celui qui a les pieds poudreux. +Ne te laisse point blouir par une naissance illustre. Allez trouver vos +aeux nobles vous qui n'tes pas riche! Cet autre, parce qu'il est beau +garon, te demande une de les nuits sans la payer, qu'il aille chercher +de l'or chez celui dont il est le mignon. + +Dans l'lgie 10 du livre I des _Amours_, Ovide rpond lui-mme cette +proxnte: + +Pourquoi vouloir que l'enfant de Vnus nous fasse payer ses faveurs. Il +n'a point de robe pour en serrer le prix. + +Une prostitue se vend tel prix au premier venu; mais elle abhorre le +despotisme d'un avare corrupteur et elle ne fait qu' regrets ce qu'une +amie fait de plein gr. + +Gardez-vous, jeunes beauts, de mettre prix la faveur d'une nuit. Il +n'est pas dfendu d'exiger d'un riche quelques prsents. Il est en tat +de les faire. Services, soins, fidlit, voil la monnaie du pauvre. Je +ne refuse pas de donner, mais je m'indigne qu'on me demande. Sourd tes +sollicitations, si tu cesses d'exiger, je donnerai. + +A Rome, les courtisanes de tout ordre taient trs avides et beaucoup +d'hommes se ruinaient pour elles; de ce nombre fut Tibulle. + +Il avoue avoir eu la fois quatre matresses, Dlie, Sulpice, Nera et +Nmesis, toutes quatre courtisanes, sans doute de premier ordre, sans +compter beaucoup de distractions. + +La prostitution publique gnralement volontaire forme, en Afrique, le +principal revenu de quelques roitelets ngres. En Chine et au Japon, le +gouvernement met d'office _aux bateaux fleuris_ les femmes et mme les +filles vierges qui ne peuvent payer l'impt de capitation. Cela est sans +consquence pour leur futur mariage; des personnages de distinction +viennent souvent prendre femme dans ces lieux de plaisir. + + + +CHAPITRE IV + +De la courtisane qui vit avec un homme comme une pouse. + +Quand une courtisane vit avec son amant, elle doit avoir la conduite +d'une femme honnte et tout faire pour lui plaire. En deux mots, il faut +qu'elle lui donne le plaisir _sans s'attacher lui_, tout en paraissant +lui tre attache. + +Voici comment elle s'y prendra pour arriver ses fins. + +Elle aura sa charge sa mre qu'elle dpeindra comme violente et avide; +au cas o elle n'aurait pas de mre, une nourrice pourrait jouer ce +rle. La mre ou la nourrice tmoignera de l'aversion pour l'amant et le +dsir que la courtisane se spare de lui. Celle-ci simulera toujours du +chagrin, de la tristesse, de la crainte, de la honte ce sujet, mais en +dclarant qu'elle ne saurait dsobir sa mre. + +Elle dira encore qu'elle a persuad sa mre qu'il est malade et +qu'elle a pris ce prtexte pour le venir voir. + +Pour le captiver, elle enverra sa suivante chercher les fleurs qu'il +a portes la veille pour les porter son tour titre de marque +d'affection; elle demandera aussi les restes du mlange de noix et de +feuilles de btel qu'il a laiss sans le manger; elle admirera son +habilet dans les rapports sexuels et les moyens varis qu'il emploie +pour procurer la jouissance; elle apprendra de lui les soixante-quatre +espces de plaisir dcrits par Babravya; elle appliquera continuellement +les leons reues, en se conformant son got. + +Elle gardera ses secrets, lui dira elle-mme ses propres secrets et +dsirs; elle lui cachera sa mauvaise humeur. Dans le lit, elle se +montrera toujours bien dispose. Quand il se tournera de son ct, elle +touchera toutes les parties de son corps son souhait; elle le baisera +et l'embrassera pendant son sommeil; elle le regardera avec une +inquitude apparente quand il sera absorb dans ses penses ou quand il +s'occupera d'autre chose que d'elle; quand elle le rencontre ou bien +quand, de la rue, il la regarde se tenant sur la terrasse de sa maison, +elle n'aura ni une absence complte de honte, ni un excs de timidit; +elle partagera ses amitis et ses haines, ses gots, sa gaiet ou sa +tristesse; elle tmoignera la curiosit de voir son pouse, ne le +boudera jamais longtemps; elle simulera de la jalousie au sujet des +marques qu'elle-mme lui a faites avec les ongles et les dents, lui +parlera peu de son amour, mais le lui tmoignera par des faits, des +signes et des insinuations; elle gardera le silence quand il sera +endormi, ivre ou malade; elle prtera beaucoup d'attention au rcit de +ses bonnes actions et les contera ensuite elle-mme pour son honneur et +ses intrts; s'il lui est assez attach, elle lui fera des rparties +spirituelles, coutera tout de lui, except ce qui concerne ses rivales; +se montrera triste, chagrine, quand il soupire, baille ou s'affaisse; +prononcera les mots: Longue vie, quand il ternue; se dira malade ou +dsireuse de grossesse quand elle prouvera de l'abattement, ne louera +aucun homme que son amant et s'abstiendra de blmer chez d'autres les +dfauts qu'il a; portera tout ce qu'il lui aura donn; ne se parera +ni ne mangera quand il est chagrin, malade, abattu; dans sa mauvaise +fortune, se lamentera avec lui, feindra le dsir de l'accompagner quand +il quitte le pays volontairement ou banni par le roi; elle exprimera le +souhait de cesser de vivre s'il est loign, dira qu'elle ne vit que +pour tre unie avec lui; elle offrira la divinit[82] des sacrifices +en accomplissement des voeux qu'elle aura faits, pour les cas o il +acquiert de la richesse ou russit dans ses desseins, ou lorsqu'il a +recouvr la sant; elle se parera tous les jours; elle ne sera pas trop +familire avec lui; dans ses chants elle introduira son nom et celui de +la famille; elle lui prendra la main et la placera sur ses reins, son +sein et son front, et se pmera de plaisir son attouchement; elle +s'assoiera sur ses genoux et s'y endormira; elle voudra avoir un enfant +de lui, ne pas lui survivre; elle le dissuadera de faire des voeux et +des jenes, en lui disant: Que tout le pch tombe sur moi! Quand elle +n'aura pu l'en empcher, elle accomplira ces voeux avec lui; elle lui +dira qu'il est difficile, mme pour elle, d'observer les voeux et les +jenes, si elle a quelque discussion avec lui ce sujet; elle confondra +ses biens avec les siens; elle n'ira point sans lui dans les runions et +l'y accompagnera quand il le voudra; elle prendra plaisir se servir +des choses dont il s'est dj servi, achever ce qu'il a commenc de +manger; elle vnrera sa famille, ses dons naturels, ses talents, sa +science, sa caste, sa couleur, son pays natal, ses amis, ses bonnes +qualits, son ge et son bon caractre; elle le priera de chanter s'il +le sait, et d'autres choses semblables. + +[Note 82: Il n'est question ici que de la divinit et non des dieux; +comme cela est gnral dans l'ouvrage, on peut en conclure que +Vatsyayana et les brahmes de son poque taient des monothistes +sivastes.] + +Pour se rendre prs de lui, elle ne craindra ni la chaleur, ni le froid, +ni la pluie, ni le danger. Elle voudra rester son amante jusque dans une +autre vie; elle conformera son humeur, ses gots et ses actions son +inclination; elle s'abstiendra de sorcellerie (magie)[83]; elle se +querellera constamment avec sa propre mre pour le venir trouver, et +quand celle-ci voudra la forcer d'aller ailleurs, elle essaiera de +s'empoisonner, de se laisser mourir de faim, de se poignarder, de se +pendre; enfin elle lui fera certifier sa fidlit et son amour par des +intermdiaires dvous et en recevant elle-mme l'argent et en vitant +de se disputer avec sa mre pour la question pcuniaire devant lui. + +[Note 83: Cette prescription est remarquable; elle prouve que le +boudhisme avait profondment modifi les ides de l'Inde sur la magie +qui tait si fort en faveur avant lui; on y croyait encore, mais comme +une science de malfices.] + +Lorsque son amant part pour un voyage, elle le fera jurer de revenir +promptement et, pendant son absence, elle n'accomplira pas de voeux +en l'honneur de la divinit et ne se parera pas de ses ornements, +l'exception de ceux qui portent bonheur. Si son absence se prolonge au +del de l'poque fixe, elle s'efforcera de dterminer le moment de son +retour par des prsages, par les nouvelles et les bruits qui courent, +par la position des plantes, de la lune et des toiles. + +Lorsqu'elle aura de la gaiet et des songes propices, elle s'criera: +Sans doute je vais bientt tre runie avec lui. Si, au contraire, +elle tombe dans la tristesse et voit de fcheux prsages, elle +accomplira quelques-uns des rites qui apaisent les dieux. + +Lorsqu'enfin le retour aura lieu, elle adorera le dieu Kama et fera des +offrandes aux autres divinits; puis elle fera apporter par des amies +un pot d'eau et fera des libations d'adoration la corneille qui se +nourrit des offrandes faites aux mnes des anctres[84]. Aprs la +premire visite, elle priera, elle aussi, son amant d'accomplir certains +rites, ce qu'il fera s'il a pour elle un attachement suffisant, lequel +consiste dans un amour dsintress, dans la communaut d'objectif (par +exemple, le got des mmes plaisirs), dans l'absence de tout soupon +jaloux et dans une libralit sans limite pour tout ce qui concerne la +matresse. + +Telle est la conduite que doit tenir une courtisane qui vit avec un +homme comme sa femme; ces leons ont t traces d'aprs les rgles +de Dattaka. Pour tout ce qui n'est point prvu ici, la courtisane se +conformera la coutume et la nature particulire de son amant.[85] + +[Note 84: Les Hindous croient que les corneilles sont charges des +pchs des morts.] + +[Note 85: Comme tous les hommes lisent ces leons, il doivent penser que +les courtisanes ne s'attachent jamais et que, toujours, elles rptent +un rle appris.] + +Il y a deux aphorismes en vers sur le sujet. + +A cause de la duplicit, de l'avidit et de l'esprit naturels au sexe, +on ne connat jamais le degr d'amour d'une femme, mme quand on est son +amant. + +Il est toujours difficile de savoir les vrais sentiments d'une femme, +soit qu'elle aime ou reste indiffrente, soit qu'elle fasse le bonheur +d'un homme ou l'abandonne ou le ruine. + + +APPENDICE AU CHAPITRE IV + +Pricls et Aspasie. + +La longueur de ce chapitre dnote la frquence des unions du genre dont +il est question. + +Les courtisanes de premier ordre taient peu prs sur le mme pied +dans l'Inde et dans la Grce. On voit le Bouddha tmoigner les plus +grands gards la courtisane Apalika, mre de son mdecin, accepter +d'elle pour sa communaut (l'glise Bouddhique) d'immenses richesses et +donner son invitation le pas sur l'invitation des princes du pays. + +Pricls et Aspasie nous offrent le modle des mnages entre un homme +minent et une courtisane de renom. + +Aspasie de Millet tait, Athnes, propritaire d'un tablissement +de courtisanes de premier ordre, la fois lieu de plaisir et cercle +runissant l'lite des citoyens. + +Une fois spar de sa femme, qui se remaria, Pricls la reut dans sa +maison comme une pouse. + +C'tait une nature leve, sans artifice, admirablement doue. Sentant +vivement le beau sous toutes ses formes, elle captivait par son esprit +aimable et sa haute raison; elle possdait toutes les connaissances et +tous les talents. + +Elle parlait si bien de la politique, de la philosophie et des arts, +que les plus grands personnages d'Athnes recherchaient son entretien, +Socrate tout le premier. + +Lie avec tous les hommes minents, Athnes et hors d'Athnes, elle +seconda puissamment la politique de Pricls. + +Comme trangre, elle ne put l'pouser, mais ils vcurent toujours dans +une union parfaite que la calomnie, si puissante alors Athnes, ne put +jamais atteindre et que la mort seule put rompre. + + + +CHAPITRE V + +Manire de se faire donner beaucoup d'argent par l'amant. + +Les courtisanes se font donner par leur amant de l'argent, soit par les +moyens naturels, soit par des artifices. Les anciens casuistes sont +d'avis que, quand l'amant donne la courtisane tout l'argent dont elle +a besoin, elle doit s'en contenter. Mais Vatsyayana pense qu'en usant +d'artifices, elle tirera de lui deux fois autant et que, en consquence, +elle doit le faire, afin d'avoir de lui finalement le plus possible, +quoi qu'il arrive. + +Voici, selon lui, les artifices dont elle doit user. + +Lui demander de l'argent pour diverses empltes: ornements, aliments, +fleurs, parfums, habits; ne point faire ces achats ou en exagrer les +prix; + +Le louer en face de son intelligence; + +Prtexter l'obligation de faire des dons dans les ftes des arbres, des +jardins, des temples, ou votives; + +Dire que, pendant qu'elle se rendait chez lui, ses bijoux lui ont t +pris, soit par les gardes du roi, soit par des voleurs[86]; qu'elle a +perdu les ornements de son amant en mme temps que les siens propres, +que sa proprit a t dtruite par un accident quelconque; + +[Note 86: On voit que, cette poque, les gardes du roi agissaient +comme les voleurs; dans les tats asiatiques, la police est gnralement +de connivence avec eux.] + +Lui faire parler par des intermdiaires des dpenses qu'elle fait pour +le venir voir, contracter des dettes cause de lui; + +Se quereller avec sa mre au sujet de quelque dpense faite par elle +pour l'amant et blme par sa mre; + +S'abstenir de paratre aux ftes donnes par des amis qui lui ont fait +de beaux prsents, faute de pouvoir les rendre; + +Ne point accomplir, faute d'argent, certains rites religieux +obligatoires; + +Engager des artistes faire quelque chose pour l'amant; + +Donner de l'argent des mdecins ou des _ministres_ dans le mme +but[87]; + +[Note 87: On voit que l, comme dans tout l'Orient, les ministres +n'taient point dsintresss.] + +Assister des amis ou d'anciens bienfaiteurs, soit dans la dtresse, soit +pour des ftes obligatoires; + +Accomplir des rites domestiques; + +Avoir payer les dpenses du mariage du fils d'une amie; + +Avoir des envies de femme enceinte; + +Charger les frais du traitement de maladies relles ou simules; + +Avoir tirer un ami d'embarras; + +Avoir vendu une partie de ses ornements pour faire prsent l'amant; + +Prtendre qu'elle a vendu des parures, des meubles, de la batterie de +cuisine un marchand qui sert de compre pour l'occasion; + +Ncessit d'avoir de la vaisselle plus belle que celle du commun, pour +qu'on ne puisse pas la changer; + +Rappeler son amant, soit directement, soit par des intermdiaires, sa +libralit passe; + +L'entretenir des grandes largesses qui sont faites d'autres +courtisanes; vanter celles-ci, en prsence de son amant, sa gnrosit +comme suprieure celle de leurs amis, quand mme cela ne serait pas; + +Rsister avec clat sa mre qui lui persuade de reprendre un ancien +amant plus gnreux; + +Enfin, faire remarquer son amant la libralit de ses rivaux. + +Une courtisane doit toujours reconnatre les sentiments et dispositions +de son amant: son humeur, ses manires, dans ses yeux, +l'expression de ses traits, aux impressions de son visage. Voici la +manire d'agir d'un amant qui se dtache. + +Il donne la femme moins ou autre chose que ce qu'elle a demand; il la +leurre de promesses; il dit qu'il fera une chose et en fait une autre; +il ne satisfait point ses dsirs; il parle en secret ses propres +serviteurs; il dcouche frquemment sous prtexte de service rendre + un ami; enfin, il est dans l'intimit des serviteurs d'une ancienne +matresse. + +Quand une courtisane s'aperoit du refroidissement de son amant, elle +doit mettre en sret tout ce qu'elle possde de prcieux, en le faisant +saisir par un crancier suppos. Cela fait, si son amant est riche et +s'est toujours bien comport avec elle, elle continuera le traiter +avec respect; mais s'il est pauvre et sans ressources, elle s'en +dbarassera comme si elle n'avait jamais eu aucuns rapports avec lui. + + +APPENDICE AU CHAPITRE V + +Ovide, sur le mme sujet, Martial, Lucien. + +Pour la matire de ce chapitre, il y a une grande ressemblance entre +Vatsyayana et Ovide: + +Ovide, _les Amours_, livre I. Conseils d'une proxnte une belle. + +Ne sois pas trop exigeante pendant que tu tiens tes filets tendus; ta +proie t'chapperait. Est-elle prise, fais la loi, pressure. Prends ton +service un garon et une fille habiles qui sachent faire connatre +propos ce qu'il conviendrait de t'acheter. Quelque peu qu'ils demandent, +en demandant plusieurs, ils t'auront bientt acquis un trsor. Que ta +soeur, que ta mre, que ta nourrice attaquent la bourse de ton amant. Le +butin est bientt enlev quand plusieurs mains y travaillent. Manques-tu +de prtextes pour demander un cadeau, montre par un gteau qu'on fte ta +naissance. + +Stimule par la jalousie la libralit de ton amant. Qu'il voie sur la +couche les traces d'un rival et sur ton cou bleui les marques de ses +caresses; qu'il voie surtout les dons que tu en as reus. Si ses mains +sont vides, mets la conversation sur les objets que l'on vend dans la +voie sacre. Quand tu auras tir de lui beaucoup de prsents, dis-lui +que tu ne veux pas le dpouiller tout fait; prie-le seulement de te +prter de l'argent que tu ne lui rendras jamais. Amuse-le de belles +paroles pour cacher tes projets; caresse et tue en mme temps. + +_Art d'aimer_, livre I. Tu auras beau te dfendre, ta matresse +t'arrachera toujours ce qu'elle dsire. Un marchand bien fourni viendra +chez elle, talera ses marchandises en ta prsence; elle te dira de les +examiner pour avoir ton got, puis, elle te donnera des baisers, te +priera d'acheter, jurant de se contenter de cette emplte pour une +anne. Elle en a besoin aujourd'hui, tu ne saurais jamais lui tre +agrable plus propos. Si tu prtends n'avoir pas d'argent, elle te +demandera un billet. Que sera-ce lorsqu'elle sollicitera des prsents, +te dira tous les jours qu'elle a besoin de quelque chose, s'affligera +d'une perte suppose, feignant qu'un diamant est tomb de son oreille, +te demandera quantit de choses qu'elle promettra de re rendre.--Non, +quand j'aurais cent bouches, je ne saurais raconter toutes les ruses +perfides des belles. + +Martial, livre XI, 50. Sur Phyllis. + +Il n'est pas de jour, Phyllis, o tu ne me dpouilles. Tantt, c'est ta +soubrette qui s'en vient pleurer la perte de ton miroir, de ta bague ou +de ta boucle d'oreille; tantt ce sont des soies de contrebande qu'on +peut acheter vil prix; tantt des parfums dont il me faut remplir ta +cassolette. Puis c'est une amphore de Falerne vieux et un mulet de deux +livres pour le souper que tu donnes une opulente amie. Je ne te refuse +rien, Phyllis, ne me refuse pas davantage. + +Lucien fait parler des courtisanes dans un grand nombre de ses +dialogues, et il semble qu'il a presque tout emprunt Vatsyayana. De +son temps, l'Inde tait fort connue Rome. J'engage fort le lecteur +se reporter ces dialogues et les comparer successivement avec les +divers chapitres du prsent catchisme. + + + +CHAPITRE VI + +Moyens de se dbarrasser d'un amant. + +Blmer et railler ses habitudes et ses dfauts en lui riant au nez et en +frappant du pied; + +Parler de sujets qui lui sont trangers, rabaisser ses connaissances, +l'humilier dans son amour-propre, rechercher la socit d'hommes +auxquels il est infrieur en science et en intelligence; + +Lui tmoigner du ddain en toute occasion, faire la critique des hommes +qui ont ses dfauts; + +Se montrer non satisfaite des moyens qu'il emploie pour la jouissance; +ne pas lui donner sa bouche baiser, lui refuser l'accs de son +jadgana; montrer du mpris pour les morsures et les gratignures qu'il +lui a faites, ne point le serrer quand il l'embrasse de quelque manire; +ne faire aucun mouvement pendant la connexion; + +Lui demander l'union sexuelle quand il est fatigu; + +Se moquer de son attachement pour elle; + +Ne pas lui rendre ses embrassements, s'en dtourner quand il les +commence; + +Avoir envie de dormir ou bien de sortir pour quelque visite ou quelque +runion quand il dsire la possder pendant le jour; + +Parodier ses paroles et ses gestes; + +Rire sans qu'il plaisante ou, quand il plaisante, rire de quelque autre +chose; + +Jeter ses propres serviteurs des regards de ct et se tordre les +mains chaque fois qu'il ouvre la bouche; + +L'interrompre au milieu de ses rcits et en commencer d'autres +elle-mme; + +numrer ses travers et ses vices en les dclarant incurables; + +Dire devant lui ses suivantes des paroles destines le mordre au +vif; + +Affecter de ne point le regarder quand il vient elle; + +Lui demander ce qu'il ne peut donner ou accorder; + +Et finalement le congdier[88]. + +Il y a un aphorisme en vers sur la conduite tenir pour une courtisane. + +Le devoir professionnel d'une courtisane est de se lier aprs examen +complet et mre rflexion un homme pourvu de ce qu'elle doit dsirer; +puis de s'attacher l'homme avec lequel elle vit, de se faire donner +par lui tout ce qu'elle peut et, quand elle lui a tout pris, de le +congdier. Une courtisane qui vit de la sorte comme une femme marie +devient riche sans tre fatigue par le nombre de ses amants[89]. + +[Note 88: Vatsyayana ne dit rien de la manire de se dbarrasser d'une +amante. Dans l'Inde, cela ne souffre aucune difficult. En France il en +est souvent autrement, tmoin celles qui se vengent avec le vitriol. Un +vieux beau du premier empire (de France) nous disait: Avec les femmes, +le difficile, ce n'est point de se lier, mais de se dlier. Au quartier +Latin d'autrefois, on s'en tirait en crivant: Malheureuse, j'ai tout +appris!] + +[Note 89: Voir l'Appendice Properce, livre IV, lgie V: La +corruptrice Achantis.] + + +APPENDICE AU CHAPITRE VI + +La corruptrice Achantis. + +L'aphorisme qui termine le chapitre VI semble rsumer les conseils de la +corruptrice Achantis, Properce, livre IV, lgie V: + +Qu'Achantis ait ml dans une fosse les herbes des tombeaux et soudain +un torrent ravagerait la campagne. Par son art elle dvie la lune et +rde pendant la nuit sous la forme d'un loup. Par ses intrigues elle +pourrait aveugler le plus vigilant des poux. + +Par ses insinuations perfides, elle enflammait un jeune coeur et frayait + l'innocence la route du vice. Dorania, disait-elle, si tu veux les +trsors de l'Orient, si tu dsires les tissus de Cos ou les rarets +clbres de Thbes aux cent portes, ou les vases magnifiques que prpare +le Parthe, ddaigne la constance, mprise les dieux, cultive le mensonge +et brave les lois importunes de la pudeur. Faire croire un mari te +fera rechercher davantage. Diffre sous mille prtextes la nuit qu'on +sollicite, et l'amour n'en sera que plus empress. + +Si un amant a drang ta chevelure dans sa colre, fais-lui acheter la +paix force de prsents. + +Quand ton amant est tes genoux, cris un rien sur ta toilette; s'il +tremble, il est ta proie. Que ton cou lui offre toujours la trace +rcente de quelque morsure. + +Surtout n'imite point Mde enchane son amant; prends pour modle +Thas qui trompe, dans Mnandre, jusqu'aux valets les plus fripons. + +Adopte les moeurs de ton amant. Partage son ivresse; s'il chante, marie +ta voix la sienne. + +Que ton portier ne t'veille que pour les prodigues, qu'il soit sourd +pour celui qui frappe les mains vides. Ne rejette ni le soldat grossier, +ni le matelot aux mains caleuses, s'ils t'apportent de l'or, ni +l'esclave tranger qu'on a vu dans le Forum courir les pieds blanchis +avec de la craie. Ne regarde jamais la main qui donne l'or. Ferme +l'oreille aux chants d'un pote qui ne t'offre que ses vers. + +Profite de ta jeunesse, de la fracheur, de tes belles annes et crains +toujours le lendemain. J'ai vu la rose de Pestum se fltrir en une +matine, lorsqu'elle promettait encore de longs parfums. + +J'ai vu s'exhaler l'me d'Achantis, de cette chienne trop vigilante pour +mon malheur quand j'essayais de soulever furtivement un odieux +verrou. Vous qui aimez, n'pargnez pas les pierres sa tombe et les +maldictions ses cendres. + + + +CHAPITRE VII + +De l'opportunit de reprendre un ancien amant. + +Quand une femme se spare d'un amant qu'elle a ruin, elle peut songer +reprendre un ancien amant qui sera rest riche ou qui le sera redevenu. + +Vatsyayana indique le parti qu'une courtisane doit prendre cet +gard dans chacun des cas qui peuvent se prsenter et qu'il dtaille +longuement. Parmi les motifs dterminants, il mentionne le dsir de se +venger d'une rivale. + +Les Acharias (anciens sages) conseillent une courtisane de renouer, si +elle peut, avec un ancien amant parce que son caractre lui est connu. +Vatsyayana opine qu'elle fait mieux d'en prendre un nouveau, il sera +toujours plus riche et plus libral, car l'ancien est appauvri, ou bien +il a appris par son exprience ne pas se laisser dpouiller. Toutefois +cet auteur ne pose l qu'une rgle, gnrale sujette beaucoup +d'exceptions motives par les circonstances. + +Voici quelques aphorismes en vers sur ce sujet dlicat: + +Une courtisane peut manifester son intention de reprendre un ancien +amant, soit pour le brouiller avec la femme avec laquelle il vit dans +le moment, soit pour produire un effet voulu sur l'amant qu'elle-mme a +actuellement. + +L'homme enchan une femme a grand peur qu'elle ne s'attache un +autre; il souffre tout d'elle et la comble de largesses. + +Si, pendant qu'une courtisane vit avec un amant, un messager d'amour +vient la trouver de la part d'un autre homme, elle doit ou le renvoyer +sans l'couter, ou bien fixer une heure pour recevoir la visite de celui +qui la recherche, mais elle ne doit jamais abandonner l'amant qui lui +est attach[90]. + +Une femme prudente ne renoue avec un ancien amant que si elle a toute +chance de trouver, clans ce retour, sort heureux, profit, amour et +amiti[91]. + +[Note 90: Tibulle, livre I, lgie VI. Celle qui n'a t fidle aucun +amant, rduite l'indigence dans ses vieux jours, n'a d'autre ressource +que de tourner un fuseau d'une main tremblante, de noircir les fils +d'une trame pour un infime salaire et de peigner une blanche toison; +les jeunes gens se rient de sa misre et se disent qu'elle a mrit son +triste sort.] + +[Note 91: Voir l'appendice.] + + +APPENDICE AU CHAPITRE VII. + +Conseils d'Ovide. + +Ovide donne dans le livre III de _l'Art d'aimer _quelques conseils qui +compltent le chapitre VII. + +Vous ne suivrez pas la mme voie pour sduire un jeune coeur et un +homme mr. + +Le novice qui vient, innocente proie, se prendre dans vos filets, ne +doit connatre que vous. C'est une plante qu'il faut entourer de hautes +palissades. Craignez une rivale, vous ne serez sre de votre conqute +qu'autant que vous rgnerez seule. Cueillez promptement ce fruit +phmre. + +L'amour de l'homme mr sera plus durable et plus tolrant. Il +supportera, sans rompre ses liens, les plus cruelles blessures. + +Pour stimuler votre amant, entremlez vos faveurs de quelques refus. + +Qu'un amant nouvellement pris se flatte d'abord de partager seul votre +couche, mais que, bientt aprs, il craigne un rival, qu'il le croie +aussi heureux que lui. + +Que la surveillance d'un gardien suppos pique son amour; qu'il redoute +la jalousie d'un mari svre. Le danger aiguillonnera le plaisir. + +Feignez d'tre dans les alarmes; faites, sans ncessit, entrer votre +amant par la fentre. Qu'au milieu de vos bats, votre suivante, bien +style, s'lance vers la porte en s'criant: Nous sommes perdues. + +Cachez alors le jeune homme tremblant. Puis, au milieu de ses motions, +doublez la douceur de vos caresses; qu'il ne les trouve pas chrement +achetes. + + + +CHAPITRE VIII + +Profits et pertes des courtisanes. + +Quelquefois nos efforts pour raliser un gain aboutissent une perte ou +un dommage; cela peut provenir du manque d'intelligence et de jugement, +de l'orgueil, de l'excs de l'amour, de la navet, de la confiance, de +l'enttement, de l'emportement, de la ngligence, de l'influence des +mauvais gnies, du hasard. + +Ces causes peuvent occasionner des dpenses striles; la perte de +gains raliss ou sur le point de l'tre et de chances de fortune pour +l'avenir; l'altration du caractre, une mauvaise humeur insupportable, +la maladie, la perte des cheveux et autres accidents. + +Il y a trois sortes de profits et trois sortes de pertes. + +Quand une courtisane vit avec un grand et acquiert ainsi, outre la +richesse prsente, des chances de fortune pour l'avenir au moyen des +relations qu'elle se cre, on dit qu'elle fait un gain accompagn +d'autres avantages. + +Quand elle reoit de l'argent de mains autres que celles de son amant, +elle court le risque d'une brouille: on dit que cet argent est un profit +avec chances de perte. + +Le gain simple est celui qui se fait sans chances d'avantages ou de +dsavantages. + +Quand une courtisane, sans rien recevoir, vit avec un grand ou un +ministre avare pour conjurer quelque malheur, cela s'appelle perdre pour +gagner. + +Quand, sans en tirer aucun profit, une courtisane se donne un ladre, +un belltre ou un homme bonnes fortunes, c'est une perte sche. + +Quand ces sortes d'amants sont en mme temps favoris du roi, puissants, +cruels et capables de la chasser au premier instant, on dit que la +courtisane perd pour perdre encore. + +De ses rapports avec les hommes qui lui plaisent une courtisane doit +tirer la fois profit et plaisir. A certaines poques, par exemple aux +ftes du printemps, sa mre annoncera diffrents hommes qu'un certain +jour dsign la courtisane restera avec l'homme qui satisfera tel ou +tel de ses dsirs; quand des jeunes gens sont pris d'elle, elle doit +s'efforcer de tirer parti d'eux pour ses intrts. + +DOUTE SUR LE MRITE RELIGIEUX[92]. + +Le doute sur le mrite religieux se produit quand une courtisane hsite + congdier un amant qu'elle a ruin, ou bien se montrer tout fait +cruelle un homme qui l'aime et dont les refus feront le malheur dans +ce monde et dans un autre[93]. + +[Note 92: Ce que nous appellerions un scrupule ou cas de conscience.] + +[Note 93: La _Thologie morale_ a un doute semblable: + +Une courtisane est pousse par un ami ou par la compassion avoir des +rapports charnels avec un brahme savant, un tudiant en religion, un +sacrificateur, un dvot ou un ascte qui est en danger de mourir d'amour +pour elle; elle se demande si en y consentant elle acquerra ou perdra +du mrite religieux. Dans ce cas, on dit que son doute est double parce +qu'il porte la fois sur le gain et sur le mrite religieux. + +_Conclusion du chapitre. _Une courtisane doit peser sur tout ce qui +est son avantage ou son dtriment, la fois en ce qui concerne +l'argent, le mrite religieux et le plaisir. + +La femme enleve peut-elle tuer son ravisseur? + +Quelques thologiens le nient, disant que la pudicit est un moindre +bien que la vie temporelle et la vie ternelle que l'agresseur perdrait, +s'il tait tu. + +L'opinion la plus probable est l'affirmative pour le cas o la femme ne +peut autrement empcher l'attentat de se perptrer.] + + + +CHAPITRE IX + +De l'tablissement d'une fille de courtisane. + +Quand la fille d'une courtisane atteint l'ge de pubert, sa mre doit +runir un certain nombre de jeunes gens ayant, quelques annes prs, +mme ge qu'elle, mme caractre et mme ducation, et leur faire part +de son intention de la donner pour un mariage d'un an celui qui lui +fera des prsents qu'elle indiquera. + +Ensuite, pour enflammer leurs dsirs par la difficult et l'inconnu, +elle tiendra sa fille en charte prive jusqu' ce qu'il se prsente un +preneur aux conditions spcifies. + +Si le plus offrant reste au-dessous de ses demandes, elle fait elle-mme +l'appoint, en secret, de telle sorte que le fianc paraisse avoir donn +tout ce qui tait demand. + +Ou bien elle peut laisser sa fille se marier elle-mme dans le priv et +comme son insu et dire ensuite que, l'ayant appris aprs coup, elle +n'a pu consentir. + +La fille doit aussi attirer elle les fils des habitants riches qui ne +sont point de la connaissance de sa mre; elle se rencontrera avec eux +aux cours de chant, aux concerts et chez des particuliers; puis elle +fera demander sa mre par une amie ou une suivante l'autorisation de +s'unir l'homme qu'elle prfre. + +Quand la fille d'une courtisane est ainsi donne un homme, elle reste +avec lui une anne au bout de laquelle le mariage cesse et la femme +devient libre. + +Mais si, dans la suite, quand elle est engage avec d'autres hommes, son +premier mari la prie de temps en temps de le venir voir, elle doit, +sans avoir gard au gain qu'autrement elle ferait dans le moment, aller +passer la nuit avec lui. + +Ce qui prcde s'applique galement aux filles des bayadres; leur mre +doit leur donner pour premier mari un homme qui pourra lui tre utile de +plusieurs manires[94]. + +Quand une jeune fille attache depuis l'enfance au service d'une maison +devient pubre[95], son matre doit la tenir renferme loin de tous les +yeux, et quand des hommes qui l'ont connue auparavant s'enflammeront de +dsirs pour elle cause de la difficult de la voir, il l'accordera en +mariage l'un d'eux qui pourra lui donner bonheur et richesse. + +[Note 94: Il est d'usage dans l'Orient que les courtisanes donnent ou +plutt vendent ainsi leur filles pour un mariage temporaire au moment +o elles deviennent nubiles. Sur la cte de Coromandel, dans les villes +anglaises et franaises, les femmes des pariahs vendent ainsi leurs +filles au moment de la pubert, le prix varie de 50 100 francs; +l'acheteur les garde aussi longtemps qu'il le veut. Le plus souvent +c'est un capitaine au long cours qui fait un court sjour; quelquefois +c'est un clibataire fix dans le pays et auquel la femme donne des +enfants et s'attache.] + +[Note 95: Sans doute la fille d'un domestique indigne, ne dans la +maison et adopte. En gnral, en Orient, le mariage affranchit une +jeune fille; en Chine, le matre a l'obligation de la marier quand le +moment est venu.] + + + + CONCLUSION + +I.--ROTISME SACR CHEZ LES HINDOUS, LES GRECS ET LES SMITES + + +La connaissance de l'oeuvre de Vatsyayana permettra de classer srement +les pomes hindous que les uns considrent comme mystiques et les autres +comme purement rotiques. Le modle le plus parfait de ces crits est le +_Gita Govinda_ ou le _Chant du Berger_, par Jahadva. Chose remarquable, +on y retrouve l'application des rgles traces par notre auteur. La +confidente de Radha dploie les qualits exiges des intermdiaires et +des messagers d'amour, et agit suivant les principes du titre X, rle de +l'Entremetteuse. De mme Radha se comporte comme il est dit au sujet des +disputes entre amants et des raccommodements au chapitre VI du titre +III, et au chapitre III du titre XI. Il n'y a pas jusqu'aux points +tracs par les dents (chapitre III du titre III) qui ne se voient +dans le pome. Cette remarque historique et l'abondance des images +naturalistes dans le _Gita Govinda_, l'exclusion des comparaisons +empruntes la nature morale qui se lisent frquemment dans le +_Ramayana_, ne peuvent laisser aucun doute sur son caractre +exclusivement rotique; c'est, plutt que du mysticisme, un rotisme +sacr destin faire du dieu le favori, l'idole d'un peuple +sensualiste; c'est videmment le caractre de toute la posie +krishnaste; et comme, dans l'Inde, la posie se confond avec la +doctrine et avec le culte, on peut dj en tirer une consquence +essentielle sur la nature du krishnasme: celle-ci est videmment +tout l'oppos du bouddhisme, son frre ennemi, et plus encore du +christianisme qui sous le rapport des moeurs, a gard la tradition +smitique conforme la svrit mazdenne. Cette considration conduit + une autre consquence, c'est qu'il est presque superflu de discuter +sur la priorit des deux religions krishnaque et chrtienne, comme +l'ont fait Jacolliot et Mgr Laounan, puisque ces deux religions +diffrent radicalement pour le fond de la doctrine, pour les moeurs de +leurs adeptes et pour la vie et les exemples de leurs fondateurs. C'est +l un point de la plus haute importance et qui nous conduit donner +comme complment oblig de notre travail une traduction des chants de +Jahadva. Pour continuer notre comparaison de la morale des Brahmes +avec celle des Payens et des Mazdens ou Smites, nous y ajouterons un +parallle du chant du _Gita Govinda_ avec le rcit potique de la _Mort +d'Adonis_ et avec le _Cantique des Cantiques_. Indiquer les contrastes +entre les posies sacres correspondantes des trois races est le +meilleur moyen de faire ressortir les diffrences entre leurs gnies, +leurs tempraments et leurs tendances. + +Ce qui domine dans le _Gita Govinda_, c'est le naturalisme, la grce et +la grandeur, voire mme l'exubrance des images; c'est le reflet d'un +climat et d'une contre o les rgnes vgtal et animal sont tout +puissants. C'est l'absence presque complte de spiritualisme et mme +d'idalisme. Sous ce dernier rapport la posie du _Gita Govinda_ est +infrieure celle des Vdas. On y sent l'abaissement du gnie aryen +dj alourdi par l'action sculaire du climat torride de l'Inde et +abatardi par les compromissions matrialistes et idoltriques des +brahmes aryens avec les indignes de civilisations infrieures. +La grande physioltrie des Vdas est altre au point d'tre +mconnaissable. Le rle honorable de la femme dans la famille aryenne +primitive s'est perdu, elle n'est plus que l'instrument du plaisir. +C'est le rle de Radha clans ses rapports avec Govinda; celui-ci est en +ralit le seul hros du pome; tout s'y rapporte lui, son plaisir, + sa glorification. + +C'est jusqu' un certain point l'inverse dans l'rotisme sacr des +Grecs. Les mythes de Psych et d'Adonis exaltent plutt les desses, +reines de la beaut. Le culte d'Adonis n'est qu'une partie, un pisode +de celui de Vnus. Il devait tre double en raison de sa provenance +syrienne, car les Assyriens confondaient dans leur adoration les +nergies mle et femelle et quelquefois donnaient la prminence +la dernire. De l l'union de Vnus et d'Adonis dans des hymnes +mythologiques o les Grecs ont apport leur idal de grce et de +lgret. Ces qualits du gnie aryen sont le charme du petit pome de +Bion, comme en gnral de toute la littrature grecque. + +La littrature smitique a un caractre tout diffrent. Ce qui y domine, +c'est la beaut morale et la conception svre. Sans doute elle emprunte +de fortes images la grande nature, aux montagnes, aux fleuves, la +mer, au ciel; mais son idal est plutt la justice, la bienfaisance, la +sagesse, Dieu; ce qui, malgr un patriotisme exclusif et mme haineux, +fait la supriorit de sa posie, mme sur les Vdas. Ses principales +qualits sont la sobrit, la vigueur et la passion. Elles se trouvent +jusque dans le _Cantique des Cantiques_, le seul pome rotique des +Smites. Contrairement ce qui a lieu pour le _Gita Govinda_ et +l'_Hymne Adonis_, ce pome est l'exaltation d'une femme. Et, bien que +par ses termes elle ne se lie en rien la religion et qu'elle soit +plus rellement passionne que le pome indien et le pome grec, cette +composition est tellement chaste par l'expression qu'on a pu, sans parti +pris, la prendre pour un entretien mystique de Salomon avec la sagesse, +ou du Christ avec l'glise. + +A la suite de ces apprciations nous donnons les traductions du _Gita +Govinda_, de l'_Hymne Adonis_ et du _Cantique des Cantiques_. Aprs +les avoir lus, on pourra se reporter ces rflexions prliminaires pour +en vrifier la justesse et peut-tre mme pour en tendre la porte. + +II.--GITA GOVINDA (LE CHANT DU BERGER), POME DE DJAYADVA + +Des nuages obscurcissent le ciel, les noirs Tamalas assombrissent les +bois; le jeune homme perdu dans la fort doit prendre peur des tnbres +de la nuit. Va, ma fille, amne sous notre toit hospitalier le voyageur +qui peut s'garer. + +Tel fut l'ordre de Nanda, le pasteur riche en troupeaux; c'est ainsi que +naquit l'amour de Radha et de Ma'dhava[96] qui tantt foltrait sur les +rives de la Yamuna[97], tantt se retirait sous le berceau mystrieux de +verdure, son asile favori. + +Si ton me est charme par l'aimable souvenir d'Heri[98], ou sensible +aux ravissements de l'amour, coute la voix de Jayadva dont les accents +sont pleins la fois de douceur et d'clat. + +O toi qui reposes sur le sein de Camala[99], dont les oreilles +tincellent des feux des pierres prcieuses, dont les cheveux sont +boucls avec des fleurs sylvestres; toi qui l'astre du jour emprunte +son clat, qui as chapp au souffle empoisonn de Caliga[100], qui +as rayonn comme le soleil sur la tribu de Yadu florissante comme le +lotus[101], qui as travers les airs port sur le plumage resplendissant +de Garuda[102], dont la victoire sur les dmons combla de joie +l'assemble des immortels; toi pour qui la fille de Janaka se para +magnifiquement; qui triomphas de Dushana; dont l'oeil brille comme le +lys aquatique; qui as donn l'existence aux trois mondes; qui as suc le +nectar des lvres radieuses de Pedma, comme le Chacora qui se balance +boit les rayons de la lune; victoire toi, Heri, seigneur de la +conqute! + +[Note 96: Un des noms de Krischna qui signifie le Grand Dieu.] + +[Note 97: La Yamuna, aujourd'hui la Jumma, affluent sacr du Gange, qui +longtemps a fait la limite de la patrie Aryenne dans l'Inde.] + +[Note 98: Nom de Vichnou dont Krischna est une incarnation. Krischna, +proscrit, fut, tout enfant, port secrtement Nanda, qui l'leva dans +sa cabane.] + +[Note 99: Desse d'amour.] + +[Note 100: Serpent, sorte d'Hydre de Lerne que Krischna chtia.] + +[Note 101: Tous les frres et cousins de Krischna.] + +[Note 102: Garuda, oiseau cleste, messager des dieux.] + +Radha le cherchait en vain depuis longtemps, hors d'elle-mme, en proie + la fivre du dsir; pendant la matine printanire, elle errait entre +les Vasantis entrelacs et fleuris, quand sa confidente lui parla ainsi +avec la gaiet du jeune ge: + +Le vent qui se jouait entre les beaux girofliers souffle maintenant des +Himalayas; les votes de la fort retentissent des chants du cocila et +du bourdonnement des essaims d'abeilles. C'est le moment o les jeunes +filles dont les amants sont en voyage ont le coeur perc de douleur, +tandis que les fleurs du bacul s'panouissent dans les touffes pleines +d'abeilles. Le tamala, avec ses feuilles noires et odorantes, prlve un +tribut sur le porte-musk qu'il crase, et les fleurs en grappe du palasa +ressemblent aux ongles de Kama qui dchirent les jeunes coeurs. Le +csara pleinement panoui resplendit comme le sceptre de l'Amour roi du +monde; et le thyrse pointe acre du ctaka rappelle les traits qui +blessent les amants. Regardez les touffes de fleur de patali couvertes +d'abeilles et semblables au carquois de Smara[103] plein de dards, +tandis que la tendre fleur du caruna sourit de voir tout l'univers +dpouillant la honte (s'abandonnant ouvertement l'amour). Le modhavi +qui embellit de ses fleurs odorantes au loin les arbres qu'il enlace, et +les riches parfums de la frache mallika namourent jusqu'aux coeurs des +ermites. Les gaies lianes du grimpeur Atimuckta enserrent l'arbre d'Amra +aux tresses flamboyantes et la Yamuna aux flots bleus entoure de ses +circuits les bosquets fleuris de _Vrindavans_. Dans cette saison +enivrante qui rend la sparation si cruelle aux amants, le jeune Heri +foltre et danse avec une troupe de jouvencelles. Une brise pareille au +souffle de l'amour venant des fleurs odorantes du ctaka enflamme tous +les coeurs en parsemant les bois de la poussire fconde qu'elle arrache +aux boutons demi-ouverts de Malika; et le cocila redouble les accords de +sa voix, lorsqu'il voit les fleurs briller sur l'aimable Rasala[104]. + +[Note 103: Dieu d'amour.] + +[Note 104: Pour cette entre en scne, le pote a emprunt son tableau +l'action de la nature vgtale sur nos sens, action trs puissante dans +l'Inde cause de l'clat des couleurs et de l'nergie des odeurs et des +parfums. La mme ide a t applique par plusieurs potes et romanciers +et tout particulirement par Emile Zola dans: _La faute de l'abb +Grard_.] + +Radha, pique de jalousie, resta muette. + +Peu aprs, son officieuse amie, apercevant l'ennemi de Mura[105] dans le +bois, enflamm par les caresses et les baisers que lui prodiguaient les +filles des bergers avec lesquelles il dansait, s'adressa de nouveau +l'amante qu'il oubliait. + +[Note 105: Krischna triompha de Mura, gigantesque Assoura.] + +Avec une guirlande de fleurs sylvestres descendant jusqu'au manteau +jaune qui couvre ses membres azurs, le sourire aux lvres, les joues +brillantes, les oreilles tincelantes de l'clat de leurs pendants +agits, Hry est transport de joie au milieu de ces filles. + +L'une le presse contre ses seins dresss, en chantant d'une voix +exquise; l'autre, fascine par un seul de ses regards, reste immobile en +contemplation devant le lotus de sa face. Une troisime, sous prtexte +de lui dire un secret l'oreille, touche ses tempes et les baise avec +ardeur. Une autre le tire par son manteau et l'entrane vers un berceau +d'lgants vanjulas qui tendent leurs bras au-dessus des eaux de la +Yamuna. Il en applaudit une qui danse au milieu du cercle foltre, en +faisant rsonner ses bracelets et battant la mesure avec ses mains. +Tantt il distribue en mme temps des caresses une jeune fille, des +baisers une autre et de gracieux sourires une troisime; tantt +il s'attache passionnment une seule dont la beaut l'a entirement +subjugu. Ainsi le foltre Hry s'bat, dans la saison des fleurs et +des parfums, avec les filles de Vraja qui se prcipitent avides de ses +embrassements, comme s'il tait le plaisir lui-mme sous une forme +humaine. Et l'une d'elles, sous prtexte de chanter ses divines +perfections, lui murmure l'oreille: Tes lvres, mon bien aim, sont +du nectar. + +Radha reste dans la fort; mais irrite de ce que Krischna cde ainsi +toutes les sductions et oublie sa beaut nagure pour lui sans rivale, +elle se retire sous une vote de plantes entrelaces, anime par la +musique des essaims drobant leur doux butin; l elle tombe dfaillante +et adresse cette plainte sa compagne: + +Bien que loin de moi il s'gare en caprices divers et qu'il sourie +toutes les belles, mon me est pleine de lui; lui dont le chalumeau +enchanteur module des accords qu'adoucit encore le nectar de ses lvres +tremblantes, tandis qu' ses oreilles pendent des pierres prcieuses du +plus bel clat et que son oeil lance la flamme amoureuse; lui dont la +chevelure porte entre ses tresses des plumes de paon qui resplendissent +de lunes multicolores; dont le manteau resplendit comme un nuage d'un +bleu sombre illumin par l'arc-en-ciel; lui dont le gracieux sourire +donne une rougeur plus vive ses lvres brillantes et douces comme +la feuille humide de rose, tendres et vermeilles comme la fleur du +Bandhujiva[106]; qui tressaille sous les ardents baisers des jeunes +bergres; lui qui claire les tnbres par les rayons que dardent les +bijoux qui ornent sa poitrine, ses poignets et ses chevilles; au front +duquel brille un petit cercle de bois de sandal qui clipse mme la lune +perant entre les nuages irradis; lui dont les pendants d'oreilles sont +forms chacun d'une seule pierre prcieuse prsentant la forme qu'a le +poisson Macar sur l'tendard de l'amour[107]; lui, le dieu la robe +jaune, auquel font cortge les chefs des dieux, des hommes saints et des +esprits (dmons); lui qui repose tendu l'ombre d'un beau adamba; qui +nagure me ravissait par la cadence harmonieuse de sa danse gracieuse +alors que toute son me rayonnait dans ses yeux. Mon faible esprit +numre ainsi ses qualits et, quoique offens, s'efforce d'oublier +son injure. Comment ferait-il autrement? Il ne peut se dtacher de sa +passion pour Krischna dont d'autres jeunes filles provoquent l'amour +et qui s'bat avec elles en l'absence de Radha. O mon amie! amne ce +vainqueur du dmon Csi, pour se divertir avec moi; je ne pense qu'au +berceau de verdure, notre asile secret; je regarde anxieuse de tous +les cts et mon imagination amoureuse est toute pleine de sa divine +transfiguration; lui qui nagure m'adressait les paroles les plus +tendres, amne-le ici pour converser avec moi qui, timide et +rougissante, lui parle avec un sourire doux comme, le miel. Lui qui +nagure tait sur mon sein, amne-le pour reposer sur un frais lit de +feuilles vertes o, l'enlaant de mes bras, je boirai la rose de ses +lvres; lui qui a une habilet consomme dans l'art de l'amour, qui +avait coutume de presser de sa main ces appas fermes et dlicats, +amne-le pour partager les jeux de son amante dont la voix rivalise +avec celle du cocila et dont les tresses de cheveux sont lies avec des +fleurs qui ondulent; lui qui autrefois entourait autour de son bras les +tresses de mes cheveux pour m'treindre plus troitement, amne-le vers +moi dont les pieds, dans leurs mouvements, retentissent harmonieusement +du son de leurs anneaux, dont la ceinture rsonne quand elle s'lve et +s'abaisse tour tour, dont les membres sont dlicats et souples comme +des lianes. Ce dieu dont les joues sont embellies par le nectar de ses +sourires, dont le tendre chalumeau distille le miel, je l'ai vu dans +le bosquet, entour des filles de Vraja qui le guignaient du coin de +l'oeil, et en faisaient leurs dlices; malgr mon dpit, sa vue me +charmait. Doux est le zphir qui prs de lui ride cet tang pur, et fait +clore les fleurs tremblantes de l'Asoka tournant. Il est doux aussi +pour moi quoiqu'il m'apporte aussi le chagrin de l'absence de l'ennemi +de Madhu. Dlicieuses sont les fleurs de l'arbre Amra au sommet d'un +mamelon alors que les abeilles poursuivent avec un doux murmure leur +tche voluptueuse; elles sont dlicieuses aussi pour moi quoiqu'elles +m'apportent le chagrin, mon amie, en l'absence du jeune Csara[108]. + +[Note 106: Bandhujiva, l're mystique du monde actuel.] + +[Note 107: L'tendard de l'amour porte ce poisson.] + +[Note 108: Csara, nom de Krischna.] + +A ce moment, l'exterminateur de Cansa[109], ayant rappel son souvenir +l'aimable Radha, oublia les belles filles de Vraja; il la rechercha dans +toutes les parties de la fort; l'ancienne blessure que lui avait faite +la flche de l'amour se rouvrit; il se repentit de sa lgret et, assis +dans un bosquet sur le bord de la Yamuna, la fille bleue du soleil, il y +exprima ainsi ses regrets: + +Elle est partie;--sans doute elle m'a vu entour des foltres bergres; +maintenant, pntr de ma faute, je n'ose pas m'opposer sa fuite. +Blesse de l'affront reu, elle est partie en colre. Vers quel lieu +a-t-elle dirig ses pas? Quel cours donnera-t-elle son ressentiment +d'une aussi longue sparation. A quoi me servent les richesses? Que +me fait une arme de serviteurs? De quel prix sont pour moi tous les +plaisirs de ce monde? Quelle joie peut me donner ma demeure cleste? + +[Note 109: Cansa (ou Coucha ou Lana), oncle de Krischna, couvert de +crimes.] + +Je crois la voir les sourcils contracts par un juste courroux. Son +visage ressemble un frais lotus sur lequel s'agitent deux noires +abeilles. Son image est si vive dans mon esprit que maintenant mme je +la caresse avec ardeur. + +Pourquoi la chercher dans ce bois? Pourquoi profrer des plaintes +striles? O fille svelte, la douleur, je le sais, a dtourn de moi ton +tendre sein; mais j'ignore o tu as fui. Comment t'inviter au retour? Tu +m'apparais dans une vision; tu sembles venir moi. Mais pourquoi ne te +jettes-tu pas, comme autrefois, dans mes bras? + +Pardonne-moi; je ne te ferai plus jamais pareille injure. Accorde-moi +seulement un soupir, aimable Rhadica; car je succombe mon tourment. +Ne vois pas en moi le terrible Mahsa [110]. Une guirlande de lys +aquatiques orne mes paules de ses tours dlicats; les bleues ptales +de lotus des champs brillent sur mon cou; ce n'est point la tache bleue +d'un poison [111]. Mes membres sont frotts de poudre de sandal et non +de cendres funraires. + +O dieu de l'amour, ne me prends pas pour Mahadva [112]. Ne me fais +pas une nouvelle blessure; ne viens pas vers moi irrit. Je n'aime dj +qu'avec trop de passion, et cependant j'ai perdu ma bien-aime! + +[Note 110: Mahsa, nom de Siva, que l'Amour prenait pour but de ses +flches.] + +[Note 111: Allusion au poison qu'avait aval Siva.] + +[Note 112: _Grand dieu, _nom de Siva, qui tait frott de cendres +funraires.] + +Ne prends pas dans ta main cette flche empenne avec une fleur de +l'arbre Amra! Ne bande pas ton arc vainqueur du monde. Mon coeur est +dj perc de traits que dcochent les yeux de Radha noirs et fendus +comme ceux de l'Antilope. Cependant je ne jouis point de sa prsence. +Ses yeux sont des carquois pleins de dards, ses sourcils des arcs et les +pointes de ses oreilles des cordes de soie (pour lier). Ainsi arme par +Ananga, le dieu du dsir, elle marche, desse elle-mme, la conqute +de l'univers [113]. Tout entier elle, je ne rve qu' sa dlicieuse +treinte, l'clair blouissant de ses yeux, l'odorant lotus de sa +bouche, au nectar de son doux parler, ses lvres rouges comme les +baies du Bimba; cet ensemble de merveilles qui remplit mon esprit, loin +de calmer ma douleur de son absence, la rend plus vive. + +[Note 113: Incessu patuit dea (Virgile).] + +La messagre de Radha trouva le dieu dsol, sous des vaniras qui +ombrageaient la rive de la Yamuna. Se prsentant lui avec grce, elle +lui dcrivit en ces termes l'affliction de sa bien-aime: + +Elle rejette loin d'elle l'essence du bois de sandal; jour et nuit, et +mme pendant le clair de lune, gisant morne et immobile, elle couve son +noir chagrin; elle dit que le zphyr de l'Himalaya est empest et que +les bois de sandal sur lesquels il a pass sont le repaire des serpents +venimeux. + +Ainsi, Mahadva, en ton absence, elle ne peut supporter la cuisante +douleur de la blessure que lui a faite le trait de l'amour. Son me est +fixe sur toi. Le dsir la transperce sans cesse de nouvelles flches; +entrelaant des feuilles de lotus, elle compose une armure pour son +coeur dont tu devrais tre la seule cuirasse. Elle forme sa couche des +fragments des flches dcoches contre elle par Kama; ils ont remplac +les douces fleurs sur lesquelles elle aimait reposer entre tes bras. +Son visage est comme un lys aquatique voil par une rose de larmes, et +ses yeux paraissent comme les lunes qui laissent tomber leurs flots de +nectar quand, dans l'clipse, elles se dbattent sous la dent du dragon +furieux. + +Avec du musc elle te peint avec les attributs du dieu aux cinq flches +qui vient de vaincre le Makar, ou bien sous la forme du requin arm +d'une corne aigu et d'une flche ayant pour pointe une fleur d'Amra; +quand elle a trac ainsi ton image, elle l'adore. + +O Madhva, s'crie-t elle, je suis gisante tes pieds, et en ton +absence, la lune mme, quoiqu'elle soit un vase plein de nectar, embrase +mes membres. Alors, par la force de l'imagination, elle te voit devant +elle, toi qu'il est si difficile de possder. Tour tour, elle soupire, +sourit, se dsole, pleure, marche successivement de tous les cts, +passe de la joie aux larmes, et des larmes la joie. Elle a pour abri +la fort; pour filets de dfense, le cordon de ses suivantes; ses +soupirs sont la flamme d'un fourr auquel on a mis le feu; elle-mme, +hlas! par l'effet de ton absence, est devenue un timide faon (femelle +du chevreuil), et l'amour est un tigre qui bondit sur elle comme Yama, +le dieu de la mort. Son beau corps est si affaibli que, mme la lgre +guirlande qui ondule sur sa gorge est pour elle un fardeau. Tel est, +dieu la brillante chevelure, l'tat auquel ton absence a rduit Radha. +Quand on rpand sur son sein la plus fine poudre de sandal mouille, +elle tressaille comme si un poison la dchirait. Ses soupirs sans trve +forment un souffle ininterrompu et la brlent comme la flamme qui +rduisit en cendres Candarpa. Elle jette tout autour d'elle les regards +de ses yeux pareils des lys d'eau bleus aux tiges brises qui +panchent des rayons de lumire. Mme son lit frais de tendres feuilles +est pour elle un brasier. La paume de sa main soutient sa tempe brlante +et sans battement comme le croissant qui se lve la chute du jour. +Heri, Heri, ton nom seul interrompt le silence dans lequel elle est +plonge, comme si son destin tait accompli, comme si elle mourait avec +bonheur de ton absence. Elle dnoue les tresses de ses cheveux; son +coeur palpite avec violence; elle profre des plaintes inarticules; +elle tremble, elle languit, elle rve; elle ne peut rester en place; +elle ferme les yeux, elle tombe, elle se relve, elle s'vanouit dans sa +fivre d'amour; elle peut vivre, cleste mdecin, si tu appliques le +remde; mais si tu es cruel, elle succombera son mal. Ainsi, divin +gurisseur, le nectar de ton amour rendra la vie Radha. Tu ne peux le +refuser moins que tu ne sois plus dur que la pierre de la foudre. Son +me a longtemps souffert; le bois de sandal, le clair de lune [114] et +le lys aquatique qui rafrachissent tous les autres, ont t pour elle +comme des charbons ardents. Cependant elle mdite [115] patiemment et en +secret sur toi qui seul peux la soulager. Si lu es inconstant, comment +pourra-t-elle, maintenant qu'elle n'est plus qu'une ombre, prolonger +sa vie, mme d'un seul moment? elle que je viens de voir ne pouvant +supporter ton absence, mme pour un instant, comment ne sera-t-elle pas +brise par ses soupirs, aujourd'hui que de ses yeux dj presque ferms, +elle regarde les branches empourpres du Kasala qui lui rappellent le +printemps, cette saison qui a couronn ton amour pour elle. + +[Note 114: Le froid produit par la rverbration des rayons de la lune +pendant les nuits claires tait un fait d'exprience dj acquis +l'poque o crivait Jahadva. Arago en a donn le premier la thorie ou +explication scientifique.] + +[Note 115: Nous employons le mot mditer ici et ailleurs dans un sens +diffrent de celui qu'il a gnralement en franais, parce nous ne +pourrions sans priphrase rendre autrement le sens du mot indien qui +veut dire: tre en extase, ou en contemplation devant un objet qu'on +voit ou qu'on se reprsente par la pense. Les Indiens mditent (sont en +extase), par exemple, sur le nombril de Vichnou qu'ils se figurent par +l'imagination.] + +C'est ici que j'ai fix ma demeure; va promptement vers Radha; +apaise-la par mon tendre message et amne-la vers moi. + +Telle fut la rponse de l'ennemi de Madhu la confidente qui attendait +anxieusement; elle s'empressa de retourner vers Radha et lui dit: + +Pendant que le tide zphyr souffle de l'Himalaya, portant sur ses +ailes le jeune dieu du dsir; pendant que de nombreuses fleurs inclinent +leurs ptales panouies pour pntrer le sein des amants spars, le +Dieu couronn de fleurs sylvestres, mon amie, se dsespre de ton +absence. + +Mme les rayons de la lune, qui font natre la rose, le brlent; et + mesure que le dard de l'amour s'enfonce dans son sein, il pousse des +gmissements inarticuls, sa douleur ne connat plus de bornes. Il ferme +les oreilles au doux murmure des abeilles; son coeur est noy de chagrin +et chaque retour de la nuit double son tourment. Il abandonne son palais +radieux pour la sauvage fort o il a pour couche la terre humide, et +balbutie continuellement ton nom sous le lointain berceau de verdure, +but des plerins de l'amour. Il mdite sur ta beaut, dans un profond +silence qu'il n'interrompt que pour rpter quelque dlicieuse parole +qui autrefois coula de tes lvres, source unique du nectar dont il est +altr. N'hsite pas, la plus aimable des femmes; suis le seigneur de +ton coeur. Vois-le avec les magnifiques ornements de l'amour, assoiff +d'un regard favorable de tes yeux, chercher l'asile ombreux dsign. Les +cheveux nous avec des fleurs sylvestres, il se hte vers le bosquet +caress par un doux zphir sur la rive de la Yamuna; l, prononant +ton nom, il joue de son divin chalumeau. Oh! avec quel ravissement il +regarde la poussire dore qu'arrach aux fleurs panouies le zphir qui +a bais tes joues! L'esprit abattu comme une aile qu'on trane et faible +comme une feuille qui tremble, il attend sans doute ton arrive, les +yeux anxieusement fixs sur le sentier que tu dois fouler. Quitte, mon +amie, les anneaux qui rsonnent tes chevilles dlicates dans ta danse +lgre; jette rapidement sur tes paules ton manteau azur et cours au +sombre berceau de verdure. + +Pour prix de ton empressement, toi qui luis comme l'clair, tu +brilleras sur la poitrine bleue de Murari semblable un nuage +printanier orn d'un cordon de perles pareilles une vole de cygnes +blancs fendant l'air. Belle aux yeux de lotus, ne trompe pas l'espoir du +vainqueur de Madhu; satisfais son dsir; mais va promptement. La nuit +dj venue passera elle-mme rapidement. Il soupire sans cesse; il +tourne de tous les cts ses regards impatients; il rentre dans le +bocage; il peut peine articuler ton doux nom; il arrange de nouveau sa +couche de fleurs; il a l'oeil hagard; il dlire; ton bien-aim va mourir +du dsir. Le dieu aux rayons clatants disparat dans l'Occident; ta +douleur de la sparation doit disparatre galement. Les tnbres de la +nuit ont encore assombri les tristes penses o se perd l'imagination +passionne de Govinda [116]. + +[Note 116: Govinda; le pasteur, Krischna.] + +Le discours que je t'ai adress gale en longueur et en douceur +le chant du Cocita. Si tu diffres, tu sentiras une souffrance +insupportable. Saisis le moment pour goter le plaisir dlicieux en +rpondant l'appel du fils de Devaci qui est descendu du ciel pour +dlivrer l'univers de ses maux; c'est une pierre prcieuse bleue +brillant au front des trois mondes. Il est avide de sucer comme une +abeille, le miel du lotus odorant de ta joue. + +Alors la jeune amie attentive voyant que, trahie pas ses forces, Radha +ne peut quitter le bouquet d'arbres enlac de lianes fleuries, retourne +vers Govinda qu'elle trouve affol par l'amour et lui peint ainsi l'tat +dans lequel elle a laiss Radha: + +Elle se dsespre, souverain du monde, dans son asile verdoyant; elle +regarde avidement de tous cts dans l'espoir de ton arrive; alors +empruntant de la force la douce ide de la runion promise, elle +avance de quelques pas, puis tombe dfaillante terre. Quand elle s'est +releve, elle fait des bracelets avec des feuilles fraches qu'elle +entrelace; elle revt un habillement et des ornements pareils ceux du +bien-aim, puis elle se regarde en riant et s'crie: Voil le vainqueur +de Madhu! Alors elle rpte sans se lasser le nom de Heriet, avisant un +sombre nuage bleu, elle lui tend les bras en disant: C'est le bien-aim +qui approche. + +Ainsi, pendant que tu diffres, elle s'teint dans l'attente, dsole, +pleurant, mettant ses plus beaux ornements pour recevoir son seigneur, +refoulant clans son sein ses violents soupirs; puis, force d'avoir +l'esprit fix sur toi, elle se noie dans une mer de dcevantes chimres. +Le froissement d'une feuille lui parat le bruit de ton arrive. Elle +arrange sa couche, imaginant dans son esprit mille modes de plaisir; si +tu ne te rends pas prs d'elle, elle mourra cette nuit de dsespoir. + +A ce moment la lune versait un filet argent sur les bosquets de +Vrindavan et paraissait une goutte de sandal liquide sur la face du +ciel qui souriait comme une jeune beaut; les nombreuses taches qui +noircissent sa surface semblaient accuser ses remords d'avoir aid les +jeunes filles amoureuses perdre l'honneur de leurs familles. Avec +l'image d'un faon noir couch sur son disque, elle avanait dans sa +course nocturne; mais Mahadva n'avait point encore dirig ses pas vers +la retraite de Radha; plore, elle exhala cette plainte: + +Le moment assign est venu et Heri, hlas! ne se rend point au bosquet. +Le printemps de ma jeunesse, peine commenc, doit donc se passer ainsi +dans l'abandon! O me rfugier, trompe comme je le suis par l'artifice +de ma messagre? Le dieu aux cinq flches a bless mon coeur et je suis +dlaisse par l'ami pour qui j'ai cherch, la nuit, les rduits les plus +mystrieux de la fort. Depuis que mes meilleurs amis m'ont trompe, je +n'aspire plus qu' mourir; mes sens sont bouleverss et mon sein en feu; +pourquoi, ds lors, rester en ce monde? Le froid de la nuit printanire +m'endolorit au lieu de me rafrachir et de me soulager; des jeunes +filles plus heureuses que moi jouissent de mon bien-aim, et moi, hlas! +je regarde tristement les pierres prcieuses de mes bracelets noircis +par la flamme de ma passion. Mon cou, plus dlicat que la fleur la plus +tendre, est meurtri par la guirlande qui l'entoure, car les fleurs sont +les flches de l'amour et il se fait un jeu cruel de les dcocher. J'ai +pris ce bois pour ma demeure, malgr la rudesse des arbres Vetas; mais +le destructeur de Madhu a perdu mon souvenir! Pourquoi ne vient-il point +au berceau des flamboyants Vanjulas dsign pour notre rendez-vous? Sans +doute, quelque ardente rivale l'enlace dans ses bras, ou bien des amis +le retiennent par de joyeux divertissements. Sinon, pourquoi ne se +glisse-t-il pas dans le bosquet la faveur des tnbres de la froide +nuit? Peut-tre, cause de la blessure reue au coeur, est-il trop +faible pour faire mme un seul pas! + +A ces mots, levant les yeux, elle voit sa messagre revenir silencieuse +et triste, sans Madhava; la crainte l'affolle, elle se le reprsente au +bras d'une rivale et elle dcrit ainsi la vision qui l'obsde: + +Vois, en dshabill galant, les tresses de ses cheveux flottants comme +des bannires de fleurs, une beaut plus attrayante que Radha, qui jouit +du vainqueur de Madhu. Son corps est transfigur par le contact de son +divin amant; sa guirlande s'agite sur sa gorge palpitante. Sa figure, +semblable la lune, est sillonne par les nuages de sa noire chevelure +et tremble de plaisir pendant qu'elle suce le nectar de ses lvres; ses +pendants d'oreille tincelants dansent sur ses joues qu'ils illuminent, +et les clochettes de sa ceinture tintent dans ses mouvements. D'abord +pudiquement timide, elle sourit bientt au dieu qui l'entoure de ses +bras et la volupt lui arrache des sons inarticuls, pendant qu'elle +nage sur les flots du dsir, fermant ses yeux blouis par la flamme de +Kama qui la consume. Et voici que cette hrone des combats amoureux +tombe puise et rduite merci par l'irrsistible Mahadva. Mais, +hlas! le feu de la jalousie me dvore et la lune lointaine qui dissipe +les chagrins des autres mortels double le mien. + +Vois encore l-bas l'ennemi de Mura, tout entier au plaisir dans le +bosquet que baigne la Yamuna! Vois-le baiser la lvre de ma rivale et +coller son front un ornement de musc pur, noir comme la jeune Antilope +qui se dessine sur le disque de la lune. Maintenant, comme l'poux de +Reti, il entremle sa chevelure des fleurs blanches qui brillent entre +les tresses comme les clairs entre les nuages onduls. Sur les globes +de ses appas, il place un cordon de pierres prcieuses qui y brillent +comme de radieuses constellations sur deux firmaments. A ses bras +arrondis et gracieux comme les tiges du lys aquatique et ornes de mains +luisantes comme les ptales de sa fleur, il met un bracelet de saphyrs +semblable une grappe d'abeilles. Ah! vois comme il attache autour de +sa taille une riche ceinture illumine par des clochettes d'or qui, +lorsqu'elles rsonnent, semblent se rire de l'clat bien infrieur des +guirlandes de feuilles que les amants suspendent aux berceaux mystrieux +pour se rendre propice le dieu du dsir. Couch son ct, il place le +pied de cette belle sur sa poitrine brlante et la teint de la rouge +couleur du Yavaca. Vois-le, mon amie! Et moi, qu'ai-je fait pour passer +ainsi mes nuits sans joie dans la fort impntrable, pendant que +l'infidle frre de Haladhera treint ma rivale? + +Pourtant, ma compagne, ne va pas te dsoler de la perfidie de mon +jeune infidle! Est-ce ta faute s'il se livre l'amour avec une troupe +de jeunes filles plus heureuses que moi? Vois comme mon me, subjugue +par ses charmes irrsistibles, brise son enveloppe mortelle et se +prcipite pour s'unir au bien-aim! Celle dont jouit le dieu couronn de +fleurs s'abandonne sur un lit de fleurs _lui_, dont les yeux foltres +ressemblent aux lys d'eau agits par la brise. Prs de lui, dont les +paroles sont plus douces que l'eau de la source de vie, elle ne ressent +point la chaleur du vent brlant de l'Himalaya. Elle ne souffre point +des blessures faites par Kama quand elle est prs de lui, dont les +lvres sont des lotus d'un rouge blouissant. Elle est rafrachie par la +rose des rayons de la lune lorsqu'elle est couche avec lui, dont les +mains et les pieds brillent comme des fleurs printanires. Aucune +rivale ne la trompe, pendant qu'elle joute avec lui, dont les ornements +tincellent comme l'or le plus prouv. Elle ne s'vanouit pas par +l'excs du plaisir en caressant ce jeune dieu qui surpasse en beaut les +habitants de tous les mondes. O zphir, qui viens des rgions du sud +satur de poussire de sandal souffler l'amour, sois-moi, propice, ne +ft-ce qu'un instant; apporte-moi sur tes ailes mon bien-aim et ensuite +prends ma vie. L'amour me perce de nouveau des traits de ses yeux +pareils aux bleus lys d'eau et me tue; et en mme temps que la trahison +de mon bien-aim me dchire le coeur, mon amie devient l'ennemi (pour +m'avoir trompe); le frais zphir qui rafrachit me brle comme du feu +et la lune qui distille le nectar me verse le poison. Apporte-moi la +peste et la mort, vent de l'Himalaya! Prends ma vie avec tes cinq +flches! ne m'pargne point; je ne veux plus habiter sous le toit +paternel. Reois-moi dans tes flots d'azur, soeur de Yama (la Yamuna), +pour teindre l'incendie de mon coeur. + +Transperce des flches de l'amour, elle passa la nuit dans l'agonie +du dsespoir. A l'aube matinale, quand elle vit son amant ses pieds +implorant son pardon, elle le repoussa par ces reproches: + +Hlas! hlas! va-t'en Madhava! loigne-toi, Cesara; ne tiens point un +langage menteur! retourne vers celle qui te captive, dieu l'oeil de +lotus! Te voil, les yeux abattus, rouges de la veille prolonge sans +repos pendant toute une nuit de plaisir et souriant encore de ton amour +pour ma rivale. Tes dents, jeune dieu aux membres azurs, sont devenus +bleues comme ton corps dans les baisers que tu as imprims sur les yeux +de ta favorite teints d'un lustre de bleu sombre, et tes membres, dans +le combat amoureux, ont t marqus de points dont l'ensemble forme +une lettre de conqute crite sur des saphirs polis avec de l'or +liquide[117]. Ta puissante poitrine, sur laquelle est imprim le +large lotus de son pied, revt de ses parois intrieures, comme d'une +enveloppe de feuilles rouges, l'arbre agit de ton coeur. La pression +de ses lvres sur les tiennes me dchire jusqu'au fond de l'me. Ah! +comment peux-tu dire que nous ne faisons qu'un, quand nos coeurs +diffrent si trangement. Ton me, dieu la couleur sombre, trahit au +dehors sa noirceur. Comment as-tu pu tromper une jeune fille qui, en se +fiant toi, brlait de la fivre de l'amour. Tu erres dans les forts +comme les fauves et les femmes sont ta proie. Quoi d'tonnant! Ds +l'enfance tu fus mchant et tu donnas la mort la nourrice qui +t'avait allait. Puisque ta tendresse pour moi, dont ces forts mme +s'entretenaient, s'est maintenant vanouie, et puisque ta poitrine +marque de lignes rouges est embrase par ton ardente passion pour elle +et menace d'clater, ta vue, trompeur, me fait, dois-je l'avouer, +rougir de ma tendresse pour toi. + +[Note 117: Ce monologue rappelle les rgles de Vatsyayana sur les +pressions, les marques des dents, etc.] + +Aprs avoir ainsi invectiv son amant, elle s'tait assise, noye de +larmes, et, silencieusement, elle mditait sur ses attraits divins; +alors sa compagne la reprit doucement: + +Il est parti! l'air lger l'a emport. Quelle satisfaction, mon amie, +goteras-tu maintenant dans ta demeure? Cesse, femme rancuneuse, ton +courroux contre le beau Ma'dhava. Pourquoi porter tes mains gares sur +ces beaux vases ronds, amples et murs comme le doux fruit de l'arbre +Ta'a? Que de fois, jusqu' ce dernier instant, ne t'ai-je pas rpt: +N'oublie pas Heri au teint resplendissant! Pourquoi te dsoler ainsi? +Pourquoi pleurer affole, alors que tu es entoure de jeunes filles qui +rient joyeusement. Tu as compos ta couche de tendres fleurs de lotus; +que ton amant vienne charmer ta vue en s'y reposant! Que ton me ne +s'abme point dans la douleur; coute mes conseils qui ne cachent aucune +tromperie. Laisse Cesara venir prs de toi. Parle-lui avec une douceur +dlicieuse et oublie tous tes griefs. Si tu rponds par des durets +sa tendresse; si tu opposes un orgueilleux silence ses supplications +quand il s'efforce de conjurer ta colre par les plus humbles +prostrations; si tu lui tmoignes de la haine alors qu'il t'exprime un +amour passionn; si, quand il est genoux devant toi, tu dtournes +de lui avec mpris ton visage, les causes cesseront de produire leurs +effets ordinaires; la poussire de sandal dont tu te saupoudres sera +pour toi un poison; la lune aux frais rayons, un soleil brlant; +l'humide rose, un feu qui consume; et les transports de l'amour, les +spasmes de l'agonie. + +L'absence de Ma'dhava fut courte; il retourna vers sa bien-aime dont +les joues taient enflammes par le souffle brlant de ses soupirs; sa +colre avait diminu sans cesser entirement; elle prouva toutefois une +joie secrte de son retour. Les premires ombres de la nuit cachant sa +confusion, elle tenait les yeux pudiquement fixs sur ses compagnes +pendant qu'il implorait son pardon avec les accents du repentir: + +Dis seulement un mot de bont et les clairs de tes dents tincelantes +dissiperont la nuit de mes craintes. Mes lvres tremblantes sont, comme +le _Chacora_ altr, avides de boire les rayons de lune de tes joues. +O ma bien-aime, naturellement si bonne, renonce ton injuste +ressentiment. A ce moment le feu du dsir me consume. Oh! accorde-moi +de sucer avec ardeur le miel du lotus de ta bouche. Ou, si tu es +inexorable, donne-moi la mort en me perant des dards de tes yeux +effils; enchane-moi de tes bras et assouvis sur moi ta vengeance. Tu +es ma vie, ma parure, la perle de l'ocan de ma naissance mortelle. Oh! +rends-moi ton amour et ma reconnaissance sera ternelle. Tes yeux que +la nature a faits semblables aux bleus lys d'eau sont devenus dans ta +colre pareils aux ptales du lotus carlate; teins de leur rougeur qui +disparatra ainsi, mes membres sombres afin qu'ils reluisent comme les +flches de Kama qui ont pour pointe une fleur. Pose ton pied sur mon +coeur comme une large feuille qui l'ombrage contre le soleil de ma +passion dont je ne puis supporter les rayons de feu. + +tends un cordon de pierres prcieuses sur tes tendres appas; fais +retentir les clochettes d'or de ta ceinture pour proclamer (comme le +tambour qui bat pour une annonce) le doux dit de l'amour. Invite-moi +par d'aimables paroles, jeune fille, teindre en rose avec le jus de +l'Alakbaka ces beaux pieds qui doivent faire rougir de honte jalouse +l'blouissant lotus des champs. Ne doute plus de mon coeur qui, tout +tremblant, ne bat plus que pour t'tre ternellement attach. Ton visage +est brillant comme la lune quoiqu'il distille le poison du dsir qui +affole; que tes lvres de nectar soient le charmeur qui seul peut +endormir le serpent ou fournir un antidote contre son venin. Ton silence +m'afflige; oh! fais-moi entendre la musique de ta voix et tanche mon +ardeur par ses doux accents. + +Renonce ta colre, mais non un amant qui surpasse en beaut les +fils des hommes et qui est tes pieds. + +O toi, souverainement belle entre toutes les femmes, tes lvres sont +une fleur du bandhujiva; la pourpre du madhura flamboyant rayonne sur +ta joue; ton oeil clipse le lotus bleu; ton nez est un bouton de tila. +L'ivoire de tes dents surpasse en blancheur la fleur du chanda. C'est +toi que le dieu aux flches de fleurs emprunte les pointes de ses traits +pour subjuguer l'univers. Assurment tu es descendue du ciel, beaut +idale, avec une suite de jeunes desses dont tu runis dans ta personne +tous les charmes divers. + +Quand il eut parl ainsi, la voyant apaise par ses hommages soumis, +il se rendit la hte dans un galant costume au vert berceau. La nuit +couvrait de son voile tous les objets et l'amie de Radha, en la parant +de ses ornements radieux, l'encourageait ainsi: + +Obis, aimable Radha, obis l'appel de l'ennemi de Madhu; son +discours tait lgamment compos de douces phrases; il s'est prostern + tes pieds, et maintenant il se hte vers sa couche dlicieuse sous +la vote des vanjulas entrelacs. Attache tes chevilles tes anneaux +tincelants et va-t'en d'un pas lger comme Marala qui se nourrit de +perles. Enivre ton oreille ravie des doux accents de Heri, fte l'amour +pendant que les tendres cocilas, chantant harmonieusement, obissent aux +douces lois du dieu aux flches de fleurs. Ne diffre plus; vois toutes +les tribus de plantes lances qui inclinent du ct du mystrieux +berceau leurs doigts forms de feuilles nouvelles agites par le vent; +elles te donnent le signal du dpart. Interroge ces deux mamelons qui +palpitent mouills par les pures gouttes coulant de la guirlande de ton +cou et les boutons qui, sur leur sommet, se dressent la pense du +bien-aim; ils te disent que ton me s'lance aux combats de l'amour; +marche, ardent guerrier, marche vaillamment au son des clochettes de ta +parure qui retentissent comme une musique belliqueuse. Emmne avec toi +ta suivante favorite, croise avec sa main tes doigts longs et doux comme +les flches de l'amour; hte tes pas et, parle bruit de tes bracelets, +annonce ton arrive ce jeune dieu, ton esclave, qui s'crie: + +Elle vient; elle va s'lancer vers moi avec transport, prononcer les +accents entrecoups du bonheur, me serrer troitement dans ses bras, se +fondre d'amour. + +Telles sont ses penses en ce moment, et dans ces penses, il regarde +jusqu' l'extrmit de la longue avenue; il tremble, il se rjouit, il +brle, il va et vient fivreusement; il est pris de dfaillance quand il +voit que tu ne viens pas et tombe terre sous son berceau tnbreux. +Voici maintenant que la nuit revt d'atours faits pour l'amoureux +mystre les nombreuses jouvencelles qui se htent vers le rendez-vous; +elle met du noir leurs beaux yeux; elle fixe les feuilles du noir +tamala derrire leurs oreilles; elle entremle l'bne de leurs +cheveux l'azur fonc du lys d'eau et saupoudre de musc leurs seins +palpitants. Le ciel de la nuit, noir comme la pierre de touche, prouve +maintenant l'or de leur amour et est sillonn de lignes lumineuses +par les clairs de leur beaut qui surpassent ceux de la beaut des +cachemiriennes les plus blouissantes [118]. Ainsi excite, Radha pera + travers l'paisse fort, mais elle dfaillit d'motion et de honte +quand, la lumire de l'clat des innombrables pierres prcieuses qui +tincelaient aux bras, aux pieds et au cou de son bien-aim, elle le vit +sur le seuil de sa demeure fleurie; alors sa compagne l'encouragea de +nouveau et l'entrana par ces paroles passionnes: + +Entre, tendre Radha, sous le berceau de verdure de Heri; gote le +bonheur, toi dont les appas rient de l'avant-got de la flicit. +Pntre, Radha, dans ce'berceau tapiss d'une frache couche de +feuilles d'Asola qu'gaient des fleurs radieuses. Sois heureuse, toi +dont la guirlande s'agite joyeusement sur ta gorge palpitante. Savoure +la volupt, toi dont les membres surpassent beaucoup en douceur les +gaies fleurs du berceau. Entre, Radha, dans le vert asile rafrachi et +parfum par les vents qui soufflent des forts de l'Himalaya. + +[Note 118: Les femmes du Cachemire, blanches comme des Europennes et +d'une remarquable beaut, taient trs recherches pour les srails des +princes de l'Inde.] + +Puises-y le plaisir, toi dont les accents amoureux sont plus doux que +les zphyrs.--Entre, Radha, sous le berceau que constellent les vertes +feuilles des lianes grimpantes, et qui rsonnent du doux bourdonnement +des abeilles butinant le miel. Sois heureuse, toi dont l'treinte +donne la jouissance la plus exquise. Repose, Radha, sous ce berceau o +t'appellent les accords harmonieux des cocilas; trouves-y les dlices, + toi dont les lvres plus rouges que les grains de la grenade, font +ressortir la blancheur de tes dents d'ivoire. Son coeur o il t'a si +longtemps porte palpite jusqu' se briser par la violence du dsir; +la soif du nectar de tes lvres le brle. Daigne accorder la vie ton +captif qui s'agenouille devant le lotus de ton pied; imprime ce pied +sur sa poitrine tincelante, car ton esclave se reconnat lui-mme pay +au-dessus de son prix par la faveur d'un seul de tes regards, d'un seul +ploiement encourageant de tes fiers sourcils. + +Elle finit, et Radha, avec une joie timide, dardant ses yeux sur +Govinda, pendant qu'harmonieusement retentissaient les anneaux de ses +chevilles et les clochettes de sa ceinture, entra sous le berceau +mystique du bien-aim qui pour elle tait l'univers. Alors elle +contempla Madhava qui mettait en elle seule tout son bonheur, qui avait +si longtemps soupir pour son treinte et dont la figure rayonnait alors +d'un ravissement infini. Le coeur du dieu tait enlev par sa vue, comme +les flots de la mer le sont par le disque lunaire. Sa poitrine azure +tincelait de l'clat de perles sans taches, comme la surface de la +Yamuna gonfle tincelle des tranes de blanche cume qui couronnent +ses ondes bleues. De sa taille svelte tombaient les plis de sa robe d'un +jaune ple qui semblait la poussire dore parsemant les ptales bleues +du lys d'eau. Sa passion tait allume par l'clair des prunelles +de Radha qui jouaient comme un couple de cygnes au plumage azur, +s'battant prs d'un lotus en fleur sur un tang dans la saison des +pluies. Des pendants d'oreille tincelants comme deux soleils faisaient +clater le plein panouissement de ses joues et de ses lvres qui +brillaient de l'humide rayonnement de ses sourires. Les tresses de sa +chevelure entremles de fleurs taient comme un nuage resplendissant +la nuit des couleurs de l'arc-en-ciel lunaire. A son front, un cercle +d'huile odorante extraite du sandal de l'Himalaya brillait comme la +lune qui vient de se lever sur l'horizon. Tout son corps, illumin par +l'clat d'innombrables pierres prcieuses, resplendissait comme une +flamme. La honte qui, nagure, avait pris pour demeure les larges +pupilles de Radha avait eu honte elle-mme et avait fui. Cette beaut +l'oeil de faon, contemplait avec ravissement la face resplendissante de +Krischna; elle passait tendrement sur le ct de sa couche et l'essaim +des nymphes ses suivantes s'loignait petits pas du vert berceau en +s'ventant pour cacher ses sourires. + +Govinda, voyant sa bien-aime gaie et sereine, le sourire aux lvres +et les flammes du dsir dans les yeux, lui dit avec transport pendant +qu'elle reposait sur le lit de feuilles entremles de tendres fleurs: + +Mets le lotus de ton pied sur mon sein azur[119] et que cette couche +soit mon triomphe sur tous ceux qui sont rebelles l'amour. Accorde un +moment de transport passionn, douce Radha, ton Narayana[120], ton +adorateur. Je te rends hommage. Je presse de mes mains poteles tes +pieds fatigus d'une longue marche. Oh! que ne suis-je l'anneau d'or +qui joue autour de ta cheville! Dis un seul mot d'amour; fais couler le +nectar de l'clatante lune de ta bouche. Puisque ta douleur de l'absence +s'est enfin dissipe, laisse-moi carter le voile jaloux qui me drobe +tes charmes. C'est pour mon bonheur suprme que ces deux pics pntrent +mon sein et qu'ils touffent ma flamme. Oh! laisse-moi boire d'ar-dents +baisers tes lvres humides. Avec leur eau vivifiante ressuscite ton +esclave consum par l'incendie de la sparation. Longtemps les chants +du cocila au lieu de charmer ses oreilles ont fait son tourment; +rjouis-les maintenant par le tintement des clochettes suspendues autour +de ta taille, musique qui gale presque la mlodie de ta voix. Pourquoi +tes yeux sont-ils demi-clos? rougissent-ils la vue d'un jeune amant +qu'a dsespr ton cruel ressentiment? Oh! trve au chagrin et que nos +transports en chassent jusqu'au souvenir. + +[Note 119: Cela rappelle les Athniennes qui levaient les jambes pour +leurs maris (Aristophane, Lysistrata).] + +[Note 120: Nom de Vichnou sur la mer de lait.] + +Le matin, elle se leva tout en dsordre, ses yeux trahissant une nuit +sans sommeil; alors le dieu la robe jaune, considrant ses charmes, se +disait dans son esprit divin: + +Les boucles de ses cheveux sont parses au hasard, l'clat de ses +lvres est terni, sa guirlande et sa ceinture ont quitt leurs siges +charmants qu'elle regarde dans un pudique silence, et cependant dans cet +tat sa vue me ravit. + +Mais Radha, avant de rparer son dsordre qu'elle voulait drober au +cortge de ses suivantes, adressa son amant qui s'empressait prs +d'elle ces tendres paroles: + +Mets, fils de Yadu, mets avec tes doigts plus frais que le bois de +sandal, un petit cercle de musc sur ma gorge qui ressemble un vase +d'eau consacre (bnitier hindou en forme d'une valve allonge) couronn +de feuilles fraches et plac demeure prs d'un bouquet d'arbres +printaniers pour rendre propice le dieu de l'amour. Frotte, mon +bien-aim, avec la poudre noire dont le lustre ferait envie aux plus +noires abeilles, ces yeux dont les traits sont plus perants que les +flches lances par l'poux de Reti. + +Attache mes oreilles, dieu d'une beaut merveilleuse, ces deux +pierres prcieuses empruntes la chane de l'amour pour que les +antilopes de tes yeux puissent se prcipiter vers elles et y jouer +plaisir. Mets maintenant un frais rond de musc, noir comme les taches +lunaires, sur la lune de mon front et entremle aux tresses de mes +cheveux de gaies fleurs avec des plumes de paon adroitement arranges +pour qu'elles flottent gracieusement comme la bannire de Kama. +Maintenant, mon tendre coeur, rajuste mes ornements qui ont gliss et +rattache les clochettes d'or ma ceinture pour qu'elles reposent sur +leur sige semblable aux collines o le dieu cinq flches qui vainquit +Sampar[121] garde son lphant pour le combat[122]. + +[Note 121: Kama qui triompha de Sampar.] + +[Note 122: Cet alina rappelle les soins que l'amant doit donner sa +matresse qui va le quitter, chapitre I du livre II, la Vie lgante, +de Vatsyayana.] + +Yadava exultait dans son coeur en coutant sa matresse. Il s'empresse +d'accomplir ses dsirs foltres; il place les disques de musc sur ses +appas et sur son front, teint ses tempes de couleurs clatantes; donne +ses yeux un nouveau lustre en les encadrant d'un noir plus fonc; orne +les torsades de sa chevelure et son cou de guirlandes fraches, resserre + ses poignets ses bracelets relchs, ses chevilles ses bracelets +tincelants et autour de sa taille les clochettes de sa ceinture au son +harmonieux. + +Tout ce qu'il y a de dlicieux dans les accords de la musique, tout ce +qu'il y a de divin dans les mditations de Vichnou, tout ce qu'il y a +d'exquis dans le doux art de l'amour, tout ce qu'il y a de gracieux dans +les rythmes de la posie, puissent les heureux et les sages le puiser +aux chants de Jayadva dont l'me est unie au pied de Vichnou. + +Puissiez-vous avoir pour soutien Hery qui se partagea en une infinit de +formes brillantes, quand, avide de contempler avec des myriades d'yeux +la fille de l'Ocan, il dploya sa nature de divinit pntrant tout, +pour reflter sa personne sparment sur chacune des innombrables +pierres prcieuses qui constellent les ttes nombreuses du roi des +serpents[123] choisi pour son sige; ce Heri qui, cartant de la gorge +de Petma ses voiles transparents pour contempler les dlicieux boutons +qui la couronnent, l'a subjugue en lui dclarant que quand elle l'a +choisi pour son fianc sur la mer de lait, l'poux de Parvati (Siva) a, +de dsespoir, aval le poison qui a noirci son cou azur. + +[Note 123: Le serpent Capelle aux ttes multiples forme comme un +capuchon sur la tte de Vichnou.] + +III LA MORT D'ADONIS + +Enceinte par un inceste, Myrrha a t change en un arbre dont le tronc +s'entr'ouvre par le travail de Lucine. Il en sort un enfant dans la +gracieuse nudit que le pinceau prte aux amours. C'est Adonis, le plus +beau des enfants. Il parvient l'adolescence et, jeune homme, est plus +beau que jamais. Il plat mme Vnus et venge ainsi les infortunes de +sa mre. prise d'un mortel, la desse de la beaut oublie Cythre et +ses rivages sacrs, elle abandonne le ciel lui-mme. Le ciel ne vaut pas +Adonis. Elle s'attache ses pas, elle est sa compagne assidue. Elle +ddaigne les soins de sa beaut et les frais ombrages; les monts, les +bois, les roches buissonneuses la voient errer la jambe nue, la robe +releve la manire de Diane; elle anime les chiens, mais contre de +douces et innocentes proies. + +Elle vite le sanglier froce, le loup ravisseur, l'ours arm de griffes +cruelles, le lion qui se gorge du sang des troupeaux. + +Elle veut qu'Adonis imite sa prudence. Reposant avec lui sur le vert +gazon, leur tendre couche, elle appuie sur le sein du jeune homme sa +tte gracieuse et lui adresse ces paroles souvent interrompues par des +baisers: + +De grce, mon amant, ne sois pas tmraire au pril de mon bonheur. +Ta gloire pourrait me coter trop cher. Ni ton ge, ni ta beaut, ni +rien de ce qui sut toucher Vnus, ne saurait attendrir les monstres +de la fort. Fuis-les, cher Adonis; fuis cette race froce qui fait +toujours front l'attaque du chasseur. Crains que ta valeur ne nous +soit fatale tous deux. + +Attelant les cygnes de son char, la desse s'lve dans les airs. Mais +les conseils timides rvoltent la valeur; forc dans sa retraite, un +sanglier dont les chiens ont suivi la trace s'apprte sortir du bois, +lorsqu'un dard oblique lanc par la main d'Adonis l'atteint. Il secoue +le javelot ensanglant, se retourne furieux contre le jeune homme, lui +plonge dans l'aine ses dfenses tout entires et le jette mourant sur la +terre rougie. + +Les coursiers l'aile d'albtre qui emportaient le char de Cythre +n'avaient pas encore atteint les rivages de Chypre; de loin, elle a +reconnu les plaintes de son Adonis expirant; elle descend du ciel vers +lui: quel spectacle! Adonis glac nage dans son sang! Elle dchire ses +voiles, s'arrache les cheveux, se meurtrit le sein: + +Ah! cruels destins, s'crie-t-elle, je saurai vaincre la rigueur de vos +lois; ma douleur donnera mon Adonis l'immortalit. Chaque anne des +solennits funbres rappelleront sa mort et mes regrets; une fleur +dlicate natra de son sang. Elle dit et sa main verse un nectar +embaum sur le sang qui d'abord frmit et bouillonne, comme la surface +des eaux que fouette une pluie violente. Une heure ne s'est pas coule +et de la mare de sang s'est leve une fleur rouge comme les grains de +l'blouissante grenade. Mais son clat est phmre; trop frle, elle +tombe et le vent qui lui donne son nom (anmone de [Grec: anemos]) la +brise et la dtruit. + +A chaque anniversaire de la mort d'Adonis on chantait l'hymne suivant: + +Je pleurs Adonis; le bel Adonis est mort. Il est mort, le bel Adonis et +les Amours sont en larmes. Quitte, Vnus, la pourpre clatante; bannis +le sommeil; lve-toi, malheureuse amante, frappe ta poitrine et dis +tous: Le bel Adonis est mort! + +Je pleure Adonis; les amours sont en larmes. Le bel Adonis gt sur le +mont, la cuisse blanche ouverte par une dent blanche, et en expirant +doucement il remplit Vnus de douleur; un sang noir teint ses membres +plus blancs que la neige; ses yeux sont ferms sous ses sourcils et les +roses de ses lvres ont disparu; avec elles a fui le baiser dont Vnus +ne se dtachera jamais. Car Vnus aimera toujours le baiser de l'amant +qu'elle a perdu; mais Adonis ignore le baiser que, mort, il a reu de +Vnus. + +Je pleure Adonis; les amours sont en larmes. Cruelle, trois fois +cruelle est la plaie bante de l'an d'Adonis, mais plus cruelle encore +est la blessure faite au coeur de Vnus! les cheveux pars, peine +vtue, les pieds nus, elle erre dans les bois; les buissons la dchirent +et boivent son sang sacr; les larges valles retentissent au loin de +ses cris perants qui appellent son poux syrien, _ses dlices_. + +Des flots de sang baignent le corps inanim d'Adonis jusqu' la +poitrine et rougissent son sein d'albtre. + +Hlas, hlas[124]! gmit sur Vnus le choeur des amours! En mme temps +que son merveilleux amant, elle a perdu sa beaut sacre. Car Vnus +tait belle quand Adonis vivait, et sa beaut est morte avec lui. Hlas, +hlas! Tous les monts et tous les arbres rptent: Hlas, Adonis! Les +cours d'eau sacrs s'associent au deuil de Vnus; les sources pures des +montagnes pleurent aussi Adonis; les fleurs elles-mmes se desschent de +douleur; pendant ce temps Vnus, sur toutes les collines, dans toutes +les valles, fait entendre cette plainte: Malheur, malheur Vnus! Le +bel Adonis est mort. L'cho rpte: le bel Adonis est mort. + +[Note 124: Nous n'avons pu traduire que par le mot: hlas, le cri que +poussaient les pleureuses et le cortge du mort. Le mot grec ou latin +n'a pas d'quivalent en franais.] + +Pourquoi une chasse tmraire? Beau, comme tu l'tais, pourquoi +combattre un monstre? C'est ainsi que Vnus exhalait sa douleur et les +amours se joignaient sa plainte. Hlas, hlas, Vnus! le bel Adonis +est mort. Vnus verse autant de larmes qu'Adonis rpand de sang. Des +fleurs s'lvent de la terre ainsi abreuve,--une rose nat de chaque +goutte de sang, une anmone de chaque larme. + +Je pleure Adonis; le bel Adonis est mort. Cesse, Vnus, d'errer +dsespre dans la fort. Voici une tendre couche; voici un lit prpar +pour Adonis. Il est Vnus, mais, toi, tu es mort, Adonis! et quoique +mort, tu es beau, beau comme dans le sommeil. Dpose-le vtu du lger +habillement avec lequel il dormait prs de toi d'un sommeil divin sur un +lit d'or; ce lit lui-mme tend les bras Adonis tout sanglant. Quand +il y sera couch, couronne-le d'or et de fleurs; sa mort, toutes les +fleurs se sont fltries avec lui. Oins ses membres de l'huile la plus +prcieuse, des plus riches essences. Prissent tous les parfums; puisque +ton parfum, Adonis, a pri. Hlas! hlas! qui pourrait refuser ses +pleurs au malheur de Vnus blesse dans son amour. + +Ds qu'elle vit, qu'elle connut la blessure mortelle d'Adonis, ds +qu'elle vit le sang rougir sa cuisse entr'ouverte, lui tendant les bras, +elle s'cria: Vis, Adonis, vis, infortun, pour que je t'treigne +jusqu'au dernier moment, que je te serre dans mes bras et que je +confonde mes lvres avec les tiennes. Relve-toi, Adonis, pour me donner +un baiser suprme, pendant le temps seulement que dure un baiser, un +baiser par lequel le souffle de ta vie s'coulera dans ma bouche et ton +me dans mon coeur; un doux baiser que j'puiserai en buvant ton amour; +un baiser que je garderai en moi comme Adonis lui-mme, puisque toi, +infortun, tu fuis loin de moi, pour toujours, vers le sombre Achron, +vers le roi terrible et inexorable; et _moi_, malheureuse, je vis! +desse, je ne puis mourir pour te suivre. + +Reois mon poux, Proserpine! + +Tu es bien plus puissante que moi, car tout ce qui est beau va vers +toi. Hlas, mon dsespoir est sans bornes et ma douleur inconsolable! + +Et je pleure Adonis que j'ai perdu et le chagrin me dvore! Tu meurs, + trois fois regrett! mon bien-aim a pass comme un rve! Maintenant, +Vnus est veuve et les amours sont en deuil. Son baudrier n'existe plus. + +Adonis est tendu couch sur la pourpre; autour de lui gmissent les +amours plors, les cheveux rass pour son deuil; l'un d'eux brise du +pied ses flches, l'autre son arc, un troisime son carquois empenn; +un quatrime le dchausse; d'autres apportent de l'eau dans des bassins +d'or, un amour lave sa blessure, un autre vente Adonis de ses ailes. + +Hlas! hlas! gmit sur Cythre le choeur des Amours. + +L'hymne a teint sa torche tout entire au seuil de son temple. +L'hymen refuse de dvelopper la couronne nuptiale aujourd'hui, car la +sienne est brise. Le chant des pousailles ne rpte plus hymen! hymen! +il gmit: hlas, hlas! hlas, hlas, Adonis! bien plus encore hlas, +hymne! + +Les grces pleurent le fils de Cinyre, s'criant de concert: Hlas, +hlas! Il est mort le bel Adonis! Et leurs cris sont encore plus +perants que les tiens, Dion. + +Les muses elles-mmes pleurent Adonis; elles appellent Adonis par leur +chant; mais lui reste sourd leur appel. Ce n'est point qu'Adonis +ddaigne d'y rpondre. Mais Proserpine retient dans ses liens son +captif. + +Cesse ton deuil, Cythre; ne frappe plus ta poitrine, fais taire les +cris plaintifs; au prochain anniversaire il faudra reprendre le deuil et +les larmes. + +LE CANTIQUE DES CANTIQUES + +1er _Acte_. CHAPITRE I + +SALOMON + +1. Donne moi un baiser de ta bouche; tes mamelles sont meilleures que le +vin. + +2. Elles sont parfumes des onguents les plus suaves. Ton nom est de +l'huile limpide. Sa douceur t'a gagn le coeur de tes compagnes. + +3. Laisse moi te suivre. L'odeur de tes parfums nous guidera. Nous +tressaillerons et nous nous rjouirons en toi, en nous rappelant tes +mamelles plus douces que le vin: tu es l'amour des justes. + +2e _Acte_. L'POUSE + +4. Je suis noire, filles de Jrusalem, mais je suis belle, comme les +tentes sur le Cedar, comme les pavillons de Salomon. + +5. Ne faites pas attention ma couleur, car le soleil m'a noircie. Les +fils de ma mre se sont arms contre moi et m'ont forc de garder les +vignes. Mais je n'ai pas gard ma propre vigne. + +6. Apprends-moi, toi que mon me chrit, le lieu o pat ton troupeau +et celui o tu reposes midi, afin que je ne m'gare pas vers les +troupeaux de tes compagnons. + +SALOMON + +7. Si tu t'es perdue, la plus belle des femmes, va, suis les traces +des troupeaux et fais patre tes boucs prs des tentes des bergers. + +8. O mon amie, tu ressembles mes chevaux de guerre qui ont brill aux +chars de Pharaon. + +9. Tes joues sont belles comme celles de la tourterelle; ton cou est +comme un filet de perles. + +10. Nous te ferons des colliers d'or marquets d'argent. + +L'POUSE + +11. Pendant que le roi tait dans son divan, mon nard a exhal son +parfum. + +12. Mon bien aim est pour moi comme un sachet de myrrhe, il reposera +entre mes seins. + +13. Mon bien aim est pour moi comme une grappe de cypre dans les vignes +d'Engaddi. + +SALOMON + +14. Tu es belle, mon amie! tu es belle! Tes yeux sont ceux des +colombes. + +L'POUSE + +15. Tu es beau, mon ami, et plein d'clat. Notre lit est de fleurs. + +16. Les poutres de notre palais sont de cdre et nos lambris de cyprs. + +CHAPITRE II + +L'POUSE + +1. Je suis la fleur des champs et le lys de la valle. + +SALOMON + +2. Tel le lys entre les pines, telle mon amie entre les jeunes filles. + +L'POUSE + +3. Tel l'oranger par rapport aux arbres sylvestres, tel mon bien aim +entre les jeunes hommes. Je me suis assise l'ombre de celui que mon +coeur dsirait, et son fruit a t doux mon palais. + +4. Il m'a fait entrer dans son cellier vin; il a rang son amour pour +moi comme des guerriers pour le combat. + +5. Ceignez moi de fleurs odorantes; enguirlandez moi des feuilles et +des fruits de l'oranger, fortifiez moi de toutes leurs senteurs, car je +languis d'amour. + +6. Il mettra sa main gauche sous ma tte et m'enlacera au-dessous des +paules de son bras droit. + +SALOMON + +7. Je vous adjure, filles de Jrusalem, par les gazelles et les biches +des champs, de ne pas troubler son repos, de ne pas veiller ma bien +aime contre son gr. + +3e _Acte_. L'POUSE + +8. J'entends la voix de mon bien aim; le voici qui bondit dans la +montagne et qui franchit les collines. + +9. Comme le petit de la gazelle et le faon; le voici derrire notre mur; +il regarde par les ouvertures de l'habitation; il s'efforce de voir +travers les grillages[125]. + +[Note 125: En Orient les habitations n'ont pas de fentres, mais des +ouvertures fermes seulement par des persiennes ou des treillis.] + +10. Voici que mon bien aim me dit: Lve-toi, mon amie, ma colombe, ma +toute belle et viens! + +11. Car dj la mauvaise saison est passe, les pluies ont cess, les +beaux jours sont revenus. + +12. Les fleurs reparaissent dans notre terre; on va commencer la taille; +on a entendu roucouler la tourterelle. + +13. Le figuier forme ses fruits; les vignes en fleurs rpandent leur +odeur. Lve-toi, mon amie, ma belle, et viens. + +SALOMON + +14. Ma colombe est dans les cavits de la pierre, dans les retraits de +la clture; montre-moi ton visage, fais entendre ta voix; car ta voix +est douce et ta figure charmante. + +15. Qu'on prenne les petits renards qui dvorent les vignes; car notre +vigne est en fleurs. + +L'POUSE + +16. Mon bien aim est moi et je suis mon bien aim qui se repat au +milieu des lys. + +17. Jusqu' ce que le jour ramne le zphir et que les ombres se +dissipent. Reviens, mon bien aim, semblable la gazelle et au faon, +sur la montagne de Bether. + +4e _Acte_. CHAPITRE III + +L'POUSE + +1. Pendant des nuits, j'ai cherch sur ma couche, celui qu'aime mon me +et je ne l'ai pas trouv. + +2. Je me lverai et je parcourrai la ville; dans les bourgs et les +carrefours, je chercherai celui qu'aime mon me.--Je l'ai cherch et je +ne l'ai pas trouv. + +3. Les gardiens de la ville qui font la ronde de nuit m'ont rencontre. +Avez-vous vu celui que mon me chrit? + +4. Un peu plus loin, j'ai trouv celui que mon me chrit. Je l'ai pris +avec moi et je ne le laisserai point aller que je ne l'aie fait entrer +dans notre maison et amen dans l'appartement de ma mre. + +SALOMON + +5. Je vous adjure, filles de Jrusalem, par les gazelles et les biches +des champs, de ne pas troubler son repos, de ne pas veiller ma bien +aime avant la fin de son sommeil. + +5e _Acte_. + +6. Quelle est cette beaut qui s'avance du dsert, semblable une +colonne de fume issue des aromates de la myrrhe, et de toutes les +poudres du parfumeur? + +7. Autour du lit de Salomon veillent soixante vaillants entre les plus +vaillants d'Isral. + +8. Tous trs aguerris, l'pe nue, appuye la cuisse, prts contre +tout danger nocturne. + +9. Le roi Salomon s'est fait construire avec du bois du Liban un +palanquin semblable un trne. + +10. Les colonnes sont d'argent, l'appui pour la tte est d'or, le +baldaquin est de pourpre et le fond est une marqueterie qui charme les +veux des filles d'Isral. + +Sortez de vos maisons, filles de Sion, pour voir le roi Salomon avec +le diadme dont l'a ceint sa mre, le jour de ses noces, jour de joie +pour son coeur. + +CHAPITRE IV + +SALOMON + +1. Que tu es belle, mon amie, que tu es belle! Tu as des yeux de +colombe, sans parler de tes traits qu'on ne voit pas[126]. Tes cheveux +sont comme les troupeaux de chvres aux flancs du mont Galaad. + +[Note 126: On suppose ici qu'une partie de la figure tait voile comme +aujourd'hui celle des femmes arabes.] + +2. Tes dents sont comme des brebis frachement tondues qui montent du +lavoir chacune d'elles ayant sa gemelle et aucune n'tant strile. + +3. Tes lvres sont une charpe carlate et ton parler est doux. Tes +joues sont comme des moitis de grenades, et ton voile cache d'autres +attraits. + +4. Ton cou est comme la tour de David munie de crneaux et laquelle +sont suspendus mille boucliers, toute l'armure des vaillants. + +5. Tes seins sont deux faons gmeaux qui paissent entre les lys. + +6. Jusqu' ce que l'aube ramne le zphyr et que les ombres +disparaissent, j'irai la montagne de myrrhe et la colline d'encens. + +7. Tu es parfaitement belle, mon amie, il n'y a sur toi aucune tache. + +8. Viens du Liban, mon pouse, viens du Liban, viens! Laisse ton +regard tomber sur moi du front de l'Amana, des sommets de Samit et +d'Hermon, des demeures des lions, des montagnes des lopards. + +9. Tu as fait mon coeur une blessure incurable, ma soeur, mon pouse, +avec un seul regard de tes yeux, avec une boucle de tes cheveux sur ton +cou. + +10. Que tes seins sont beaux ma soeur, mon pouse! ils sont plus beaux +que le vin, et ton parfum surpasse tous les aromates. + +11. Tes lvres sont des rayons de miel; ta langue distille le lait et le +miel; tes vtements exhalent l'odeur de l'encens. + +12. Ma soeur, mon pouse est un jardin ferm, une fontaine rserve, une +source d'eau scelle[127]. + +[Note 127: Dans les versets 12 et 13, l'pouse est dsigne comme la +terre, le jardin, la fontaine de l'poux. Cette comparaison se continue +au chapitre V, jusqu'au 6 acte, dans un langage figur. Prcdemment la +vigne, le lys, etc., paraissent aussi dsigner mtaphoriquement l'pouse +ou s'y rapporter.--Le dernier alina du 5 acte semble une manire +d'exprimer la joie en la faisant partager aux amis.] + +13. Ta terre est un paradis (jardin dlicieux) de grenadiers, de +pommiers, de cypre et de nard. + +14. Qui abonde en nard, en crocus, en cynemone, en tous les bois +odorants du Liban; la myrrhe, l'alos et tous les meilleurs aromates y +sont en profusion. + +15. Fontaine des jardins; puits aviv par les eaux qui se prcipitent du +Liban. + +16. Lve toi Aquilon; accours Auster: soufflez sur mon jardin et faites +en exhaler les parfums. + +CHAPITRE V + +L'POUSE + +1. Que mon bien aim descende son jardin, goter l'orange et la +grenade (_Appel de l'pouse_). + +SALOMON + +Je suis venu dans mon jardin, ma soeur, mon pouse; j'ai mlang ma +myrrhe et mes aromates dans les proportions voulues; j'ai got les +rayons de mon miel; j'ai bu mon vin et mon lait; amis mangez et buvez! +trs chers enivrez-vous! + +6e _Acte_. L'POUSE + +2. Je dors et mon coeur veille: c'est la voix du bien aim qui frappe +ma porte: Ouvre-moi, ma soeur, mon amie; ma colombe, mon immacule; car +ma tte est trempe de rose et mes cheveux dgouttent mouills par la +nuit. + +3. J'ai t ma tunique; comment pourrais-je la remettre? Je me suis lav +les pieds, comment les souillerais-je? + +4. Mon bien aim a introduit sa main par une fente et mon ventre a +tressailli son toucher. + +5. Je me suis leve pour ouvrir mon bien aim, la myrrhe coulait de +mes mains et de mes doigts courbs en globe. + +45. J'ai tir le verrou de ma porte. Mais le bien aim n'avait pas +attendu. Il tait parti. Mon me s'tait fondue ses paroles. Je l'ai +cherch et ne l'ai pas trouv; je l'ai appel et il n'a pas rpondu. + +7. Les gardiens de ronde m'ont rencontre; ils m'ont frappe et blesse. +Ils ont emport mon voile. + +8. Je vous en conjure, filles de Jrusalem, si vous trouvez mon bien +aim, dites lui que je languis d'amour. + +LES JEUNES FILLES + +9. Quel est ton bien aim entre les aims, la plus belle des femmes? +Quel peut tre ton bien aim entre les aims, pour que tu nous implores +ainsi? + +L'POUSE + +10. Mon bien aim est blanc et vermeil. Il brille entre des milliers. + +11. Sa tte est l'or le plus pur, ses cheveux, souples comme des +palmiers, sont noirs comme des corbeaux. + +12. Ses yeux sont des colombes au bord de l'eau, qui ont t baignes +avec du lait et se tiennent prs des ruisseaux pleins. + +13. Ses joues sont comme de beaux gteaux d'aromates. Ses lvres sont +des lys qui distillent la myrrhe la plus excellente. + +14. Ses mains sont des coupes d'or constelles de rubis. Son ventre est +de l'ivoire parsem de saphirs. + +15. Ses jambes sont des colonnes de marbre montes sur des bases d'or. + +Son aspect est celui du Liban et son port celui du cdre. + +16. Sa voix est des plus suaves, tout en lui sduit. + +Tel est celui que j'aime et qui m'aime, filles de Jrusalem. + +LES JEUNES FILLES + +O s'en est all ton bien aim? De quel ct s'est-il dirig? Nous +voulons le chercher avec toi. + +CHAPITRE VI + +L'POUSE RETROUVANT SON BIEN AIM + +1. Mon bien aim est descendu vers le plant des aromates, pour jouir des +dlices de ses jardins et cueillir des lys. + +2. Je suis mon bien aim et mon bien aim est moi, lui qui se repat +entre les lys. + +SALOMON + +3. Tu es belle, mon amie, douce et radieuse comme Jrusalem, imposante +comme un front d'arme. + +4. Dtourne tes yeux de moi; car ils m'ont ravi hors de moi. Tes cheveux +sont comme des troupeaux de chvres qui pendent du Galaad. + +5. Tes dents sont comme un troupeau de brebis au sortir du lavoir, dont +chacune sa jumelle et dont aucune n'est strile. + +6. Tes joues sont comme des moitis de grenades sous le voile qui drobe +tes autres attraits. + +7. J'ai soixante reines, quatre-vingts concubines et des jeunes filles +sans nombre. + +8. Mais ma colombe, ma parfaite est unique; elle est l'unique de sa +mre, sa prfre, son tout. + +Les jeunes filles l'ont vue et l'ont proclame heureuse entre toutes. +Les reines et les concubines l'ont elles-mmes applaudie (en s'criant): + +9. Quelle est celle-ci qui apparat comme l'aurore son lever, belle +comme la lune, resplendissante comme le soleil, terrible comme un front +d'arme. + +10. Je suis descendu au verger pour voir les fruits de la valle et +savoir si la vigne a fleuri et si les orangers et les grenadiers ont +bauch leurs fruits. + +11. Et je n'ai rien su, car mon me tait effare et emporte bien loin +comme les quadriges d'Aminadab. + +12. Reviens, reviens, Sulamite, nous ne pouvons nous passer de ta vue. + + +CHAPITRE VII + +1. N'admire-t-on pas en elle tout un choeur de danse? Que tes pas sont +gracieux et que tes pieds sont beaux dans tes riches chaussures, fille +de roi. Les jointures de tes jambes avec tes flancs ressemblent des +colliers d'un travail achev. + +2. Ton nombril est comme une coupe cisele toujours pleine; ton ventre +comme un tas de froment entour de lys. + +3. Tes seins sont comme un couple de faons gmeaux. + +4. Ton cou est une tour d'ivoire. Tes yeux sont comme les piscines +d'Hsebon aux portes de Beth-rabbim. Ton nez est comme la tour du Liban +en face de Damas. + +5. Ta tte est comme le mont Carmel et tes cheveux l'encadrent, comme de +noires bordures la pourpre royale. + +6. Que tu es belle! que tu es ravissante, la plus aime des femmes. + +7. Pour le port et l'lgance de la taille tu es un palmier; tes appas +sont deux grappes. + +8. J'ai dit: Je monterai sur le palmier et je cueillerai ses fruits. Tes +seins seront pour moi les grappes de la vigne et l'odeur de ta bouche le +parfum des oranges. + +9. Ton gosier harmonieux est un vin excellent; c'est le vin favori du +bien aim; il fait les dlices de ses lvres et de ses dents. + +L'POUSE + +10. Je suis toute mon bien aim et il est tout moi. + +7 _Acte_ + +11. Viens, mon bien aim, errons l'aventure dans la campagne, +reposons sous des toits rustiques. + +12. Levons-nous le matin pour parcourir les vignes; regardons si elles +sont en fleurs, si les fleurs donneront des fruits; si les orangers ont +fleuri; L je t'abandonnerai mes appas. + +13. Les mandragores rpandent leurs parfums. Nos arbres ont tous leurs +fruits; anciens et nouveaux je les ai tous conservs pour toi, mon bien +aim[128]. + +[Note 128: Cela parat encore une mtaphore.] + +CHAPITRE VIII + +1. Que n'es-tu mon frre! que n'as-tu suc les mamelles de ma mre! pour +que, en tout lieu o je te rencontre, je puisse te couvrir de baisers +sans que personne me regarde avec mpris. + +2. Je te prendrai par la main et je te conduirai dans la maison de ma +mre; j'couterai tes leons; je te prparerai pour breuvage un vin +dlicieux, et le jus des grenades et autres fruits semblables que +j'exprimerai pour toi. + +3. Sa main gauche sous ma tte, il m'enlacera au-dessous des paules de +son bras droit. + +4. Je vous en conjure, filles de Jrusalem, ne troublez pas son repos, +ne l'veillez pas contre son gr. + +8e _Acte_ + +SALOMON + +5. Quelle est celle-ci qui s'avance du dsert, blouissante d'attraits, +s'appuyant sur son bien aim?--Je t'ai veille sous un arbre fruitier: +L ta mre a t fconde, l elle t'a conue. + +L'POUSE + +6. Mets-moi sur ton coeur comme un sceau (talisman), place-moi sur +ton bras comme une amulette, car l'amour est fort comme la mort et +la jalousie cruelle comme l'enfer; ses flambeaux sont les torches de +l'incendie (le feu et la flamme). + +7. Des torrents d'eau ne peuvent teindre l'amour et la violence des +flots ne saurait le ruiner. Si un homme donne toute sa richesse au lieu +d'amour, c'est comme s'il ne donnait rien. + +8. Notre soeur est petite et n'a pas encore de seins. Que ferons-nous +notre soeur lorsqu'on traitera pour elle? + +9. Si c'est un mur couronnons le de dfenses (crneaux) en argent; si +c'est une porte, fermons la solidement avec des ais de cdre troitement +assembls. + +10. Je suis un mur. Ma gorge est une tour. Je suis donc ses yeux comme +ayant trouv le repos. + +11. Salomon possde une vigne Baal-Hamon; il y a prpos des hommes +qui la gardent et donnent chacun mille pices d'argent pour ses fruits. + +12. Ma vigne moi, c'est moi-mme. Qu'il y ait mille pices d'argent +pour toi et deux cents pour ceux qui gardent les fruits. + +13. Toi qui te repais dans les jardins, nos amis coutent, fais-moi +entendre ta voix. + +14. Fuis, mon bien aim! bondis comme la gazelle et le faon sur les +montagnes embaumes par les aromates[129]. + +[Note 129: Ce verset, le dernier, semble indiquer la fin brusque d'une +scne amoureuse.] + + + +DERNIRES RFLEXIONS + +Quelle simplicit! quelle sobrit! quelle noblesse d'expression! Et, +par comparaison avec le Govinda Gita, quelle chastet dans les images +avec une passion plus vraie et plus forte! + +Ce n'est pas sans doute l'blouissante splendeur de la toute puissante +nature de l'Inde immense; mais c'est la grande posie de la mer et du +dsert qui entourent la terre promise et des montagnes qui la dominent +ou accidentent son relief par de la riche vgtation des rives de la +Mditerrane, au moins dans les parties cites. + +C'est encore la vigueur de la nature anime, mlange de la force encore +indompte et de la douceur pastorale. + +Le cantique lui emprunte des images tantt suaves, tantt svres, +toujours frappantes. Il en emprunte aussi au caractre viril de la +population la fois agricole et guerrire au temps des juges et des +Rois. L'esclavage tait une exception. Sous l'autorit du pre, les +membres des deux sexes de la famille, presque sur un pied d'galit et +tous menant une vie pure, travaillaient ensemble faire fructifier +l'hritage chu en partage leurs pres. Ces traits ressortent dans la +mise en scne et dans les actes du pome. + +Depuis le Cantique des Cantiques, l'envahissement des moeurs orientales, +grecques et romaines, et l'oppression constante de la nation la suite +de malheurs inous, ont abaiss successivement de plus en plus le niveau +moral de la femme juive. La lettre a tu l'esprit et les rabbins ont +jet ce cri patriotique: Depuis la ruine du Temple, l'amour n'a plus de +saveur. + +Selon eux, les aspirations naturelles de la femme juive se rduisent aux +deux satisfactions suivantes que leur assure la Loi: + +1 Le droit la parure, pour qu'elle soit toujours sduisante. C'est +le principe des Brahmes.--Il est prescrit aux juives de s'habiller +magnifiquement le jour du sabbat. Aussi, dans tous les pays ou les juifs +ont conserv leur costume, voit-on, les jours de fte, leurs femmes +surcharges d'toffes brodes d'or ou de couleurs clatantes, de bijoux, +etc. + +2 Le droit conjugal--le mari se doit incessamment. C'est peine si, +par exception, il peut faire une trve de huit jours. La femme du peuple +peut l'empcher de prendre la mer, d'aller la guerre, de choisir tel +mtier ou telle profession antipathique l'amour conjugal, par exemple +celle de savant. A ce titre le docteur de la loi, par une immunit +unique, n'est oblig envers sa femme qu'une fois par mois (Voir A. +Castaing: Condition de la femme marie chez les juifs au premier sicle +avant Jsus-Christ). + +Pour le prcepte crit ce sujet, aussi bien que pour le Kama-shastra +il n'y a ni mystre ni oubli. Comme lui, il expose et dirige les choses +par compas et mesures. Il va plus loin, il marque les inconvnients des +mthodes vicieuses, les agrments des bons procds. + +L'Erotologie hindoue est au moins gale par le texte officiel de +l'Hbrasme traditionnel. + +Excellente mnagre, bonne mre de famille, admise la synagogue +certains anniversaires, ftes la fois de la nation et des familles, +la femme juive se relve mesure que l'esprit moderne pntre et +rhabilite sa race. + +Depuis Salomon jusqu' Esdras, sauf pendant des intervalles plus ou +moins longs et frquents de retour au Dieu unique, un grand nombre +de Juifs pratiqurent les cultes des divinits mles et femelles de +l'Assyrie, d'Adonis et mme de Priape. + +On lit au livre III des Rois, Chap. XV, 12 et 13. + +Asa, arrire petit-fils de Salomon, fit mettre mort les effmins et +interdit sa mre Mancha la prsidence du culte de Priape et du bois +(Lucus) qu'elle lui avait consacr; il dtruisit la grotte de ce dieu, +brisa son idole obscne et en jetta les cendres dans le torrent du +Cdron. + +Le prophte Ezchiel rend compte d'une vision o lui apparurent des +femmes qui pleuraient Adonis dans le temple de Jrusalem, des animaux +sacrs de l'Egypte figurs sur ses murs, et, devant le sanctuaire, des +Juifs sacrifiant par le feu leurs enfants sur l'autel de Moloch. + +Dans le livre IV nous voyons: + +1 Au chap. XVII qui concerne Isral. + +21. Aprs Salomon, les dix tribus d'Isral se sparrent de la maison de +David (qui continua de rgner Jrusalem sur la tribu de Juda et les +lvites) et se donnrent pour roi Jroboam qui leur fit abjurer la loi +de Mose. + +22. Isral persvra dans ce pch, adorant les dieux trangers et se +livrant toutes les abominations (impudicits). + +24. Aprs la prise de Samarie leur capitale, le roi d'Assyrie emmena les +dix tribus dans la Mdie et les remplaa par un certain nombre de ses +sujets de diverses provinces. Ceux-ci adorrent la fois leurs propres +dieux et celui des Juifs. + +2 Aux chap. XXI et XXIII qui concernent le royaume de Juda: + +XXI. Manass adopta les idoles des nations, rtablit sur les hauts lieux +le culte qu'avait proscrit son pre Ezchias, consacra Baal des autels +et des bois sacrs (lucos), affecta deux parties du temple de Jrusalem + toute la milice du ciel (dieux Sidraux des Chaldens), sacrifia son +fils par le feu Moloch, tablit des oracles, des pythonesses, des +augures, etc. + +XXIII. Josias dtruisit tout ce que Salomon et ses successeurs avaient +consacr au culte idolatrique; dans la maison du Seigneur il fit raser +les chambres des _effmins_ et le bois sacr (lucus) o des femmes se +tenaient sous des abris la disposition de ceux-ci. Il brla le char et +les chevaux du soleil qu'on avait placs l'entre du temple. Il pollua +et ruina tout ce que Salomon avait lev sur le mont de l'offense[(130)] + Jrusalem en l'honneur d'Astaroth (d'o Astart) idole de Sidon, de +Chamos (Kama) dieu de Moab et de Melchon Ammon. + +[Note 130: (Mons offensionis). On avait ainsi nomm le lieu o Salomon +avait lev des autels aux dieux des peuples voisins, sans doute pour +les concilier aprs les avoir assujettis. Ce fut un grand scandale pour +les Juifs.] + +A travers toutes les chutes et tous les scandales, les familles +sacerdotales de Jrusalem et les sectes zlatrices maintinrent toujours +vivace, au moins dans une lite, la foi dans le Seigneur avec une +constance invincible et une passion, dont Jrmie ft l'interprte +sublime dans ses lamentations et surtout dans le psaume CXXXVI. + +Nous qui, aprs Branger, avons eu encore pleurer sur la France, nous +ne pouvons nous empcher d'tre mus par son chant patriotique: + +1. Assis sur la rive du fleuve de Babylone, nous pleurions, nous +rappelant les souvenirs de Sion. + +2. Nous avons suspendu nos lyres aux saules que baignent ses eaux. + +3. Ceux qui nous emmenaient captifs voulurent connatre nos chants +sacrs. Chantez-nous, nous dirent-ils, un des hymnes de Sion. + +4. Comment pourrions-nous chanter le cantique du Seigneur sur la terre +trangre? + +5. Plutt que de t'oublier, Jrusalem, que j'oublie l'usage de ma main +droite! + +6. Que ma langue reste fixe mon palais, si je cesse de me souvenir +de toi, si jamais tu cesses d'tre pour moi la source de toute joie, +Jrusalem! + +7. N'oublie pas, Seigneur, les fils d'Edom qui, au jour suprme de +Jrusalem, criaient: Anantissez, anantissez-la jusqu'aux fondements. + +8. Et toi, misrable fille de Babylone: heureux qui te rendra les maux +que tu nous as faits, les coups que tu nous as ports! + +9. Heureux qui prendra tes enfants pour les craser contre la pierre! + + _Reine du monde, France, ma patrie, + Relve enfin ton front cicatris._ + + + + +TABLE DES MATIRES + + +INTRODUCTION + + Des rgles concernant les moeurs dans les trois branches + principales de la race arienne: les Indiens, les Grecs et les Romains. + + Du naturalisme et de l'rotisme dans les religions et le culte de + l'Inde brahmanique. + + Du lingam, de l'Yoni, du lingam-yoni. + + Expansion du culte naturaliste en dehors de l'Inde et notamment dans + l'Asie-Mineure. + +AVANT-PROPOS + + LITTRATURE ROTIQUE DE L'INDE + SON ORIGINE ET SON RLE RELIGIEUX ET POLITIQUE + +LE KAMA-SOUTRA. PLAN DU LIVRE + + TITRE PREMIER + + PRLIMINAIRES DU KAMA-SOUTRA + + CHAPITRE I.--Invocation au Dharma, l'Artha et au Kama. Des mrites + relatifs ceux-ci. + Appendice au chapitre premier. + 1. Hymne Kama. + 2. Invocations du pome de Lucrce, de _l'Art d'aimer_ d'Ovide et de la + Callipdie. + + CHAPITRE II.--De la possession des soixante-quatre arts libraux. + Appendice au chapitre II. + 1. numration des arts libraux donne par le Lalita-Vistara. + + 2. Quatre classes de femme. Leurs qualits distinctives, tableau. + CHAPITRE III.--De la possession des soixante-quatre talents de volupt + enseigns par le _Kama-Soutra_. + Appendice. + 1. ducation sensuelle dans l'Inde. + 2. Svre en Occident. + 3. ducation selon Ovide. + + LA VIE LGANTE.--LES DIVERSES SORTES D'UNIONS SEXUELLES, + L'AMOUR PERMIS ET L'AMOUR DFENDU + + CHAPITRE I.--La vie lgante ou d'un homme fortun. + 1. L'intrieur, les amis et la matresse. + Appendice au 1. + 1 Barthriari, les amours d'un homme fortun selon les saisons. + 2 Visite de Corine Ovide; une nuit de Cinthie donne Properce. + 2. Ftes religieuses; runions de socit; promenades aux jardins et + aux bains publics. + Appendice au 2. + 1. Dialogue ou conversation indienne compose de citations des potes; + une citation de Ptrone. + 2. La jeune vierge; Catulle, l'Arioste, navets gauloises. + + CHAPITRE II.--Diffrentes sortes d'unions sexuelles. + Appendice.--Deux notes dont une citation du P. Gury. + + CHAPITRE III.--De l'amour permis et de l'amour dfendu. + Appendice.--1 Les veuves; 2 l'avortement dans l'Inde; Rome, au + temps d'Ovide; 3 dcence extrieure dans l'Inde. N 4. De + l'empchement l'union pour alliance dans l'Inde. + Doctrine de l'glise; le P. Gury. + + TITRE III + + DES CARESSES ET MIGNARDISES QUI PRCDENT OU ACCOMPAGNENT + L'UNION SEXUELLE. + + + CHAPITRE I.--Les baisers. Sept sortes de baisers et leur description. + Appendice.--1 Bathriari; 2 Ovide; 3 des attouchements permis et + dfendus. Le P. Gury. + + CHAPITRE II.--Desembrassements ou treintes, classification et + description. + + CHAPITRE III.--Pressions et frictions; marques avec les ongles, + gratignures. + Appendice.--1 Ovide, frictions: 2 danger des gratignures. + + CHAPITRE IV.--Des morsures. Classification des morsures; comment elles + doivent tre faites et reues. + Appendice: Ovide--Properce, livre III, lgie VIII. + + CHAPITRE V.--Des diverses manires de frapper, et des petits cris qui + rpondent aux coups donns. + Appendice.--1 Contenance des femmes dans les jeux amoureux; 2 Ovide, + coups; Tibulle, scne violente; 3 Properce, lutte des + filles de Sparte; Lucien: Lucius et Palestra. + + CHAPITRE VI.--Querelles entre amants. + Appendice.--Ovide, _Art d'aimer_, livre II. Properce, livre IV, lgie + VIII, l'Infidlit. + + CHAPITRE VII,--Gots sexuels divers des femmes des diffrentes + contres de l'Inde. + Appendice.--1 Quelques renseignements sur les femmes de l'Inde. + 2 Gots sexuels des dames romaines sous les Csars. + 3 Ce qui en Europe plat aux femmes, suivant leur + nationalit. + + TITRE IV + + DES DIFFRENTES MANIRES DE SE TENIR ET D'AGIR DANS L'UNION + SEXUELLE. + + CHAPITRE I.--Classification des hommes et des femmes d'aprs les + dimensions de leurs organes sexuels; l'intensit de leur + passion (gnsique); la dure de l'acte sexuel. + Appendice.--1 Ovide et Martial; 2 Intensit de la passion; 3 Dure + de l'acte charnel; 4 Simultanit des spasmes. + + CHAPITRE II.--Positions et attitudes diverses dans l'accomplissement + de l'acte sexuel qui favorisent la fcondation. + Appendice.--1 Ovide, _Art d'aimer_, livre III; 2 Thologiens; + 3 Mdecins. + + CHAPITRE III.--Attitudes qui ont pour but unique la volupt. + Appendice.--1 De la sodomie imparfaite dans l'Inde, de de la sodomie + parfaite dans l'Inde, chez les Musulmans, en Grce et + Rome. 2 Catulle, extrait. 3 Tibulle, extrait. 4 + Juvnal, extrait. 5 Chez les Arabes, algriens. + + CHAPITRE IV--Rle de l'homme dans l'union, actes divers.--Signes de la + satisfaction de la femme. + Appendice.--Plaisir de la femme dans l'union. + + CHAPITRE V.--Ce qui se passe quand la femme prend le rle actif. + Appendice.--1 Ptrone, le vieillard Eumolpe. 2 Ovide, _l'Art + d'aimer_, livre III. + + CHAPITRE VI.--De l'Auparishtaka, ou de l'hymne avec la bouche. + --Nomenclature des degrs divers. Des eunuques et autres + personnes qui sont les instrumente de cette union. + Amours Lesbiennes, opinions diverses des casuistes de + l'Inde. + Appendice.--1 Pratique ancienne et actuelle de l'Auparishtaka. + 2 Rle des eunuques dans l'Inde. 3 Autre emploi. + + Note 4. Reprsentation de l'Auparishtaka et autres obscnits. N 5 + Martial. Note 6. Talents intimes de quelques hommes et de + quelques femmes. N 7 Docteur Garnier. + + TITRE V + + COMMENT, POUR L'ACTE SEXUEL, ON VIENT EN AIDE A LA NATURE + + + CHAPITRE I.--Attouchements.--Appendice.--1 Opinion des thologiens. + 2 Opinion des mdecins, Ambroise Par, Jules Guyot, + Gauthier. + + CHAPITRE II.--Les Apadravyas ou moyen d'augmenter et de diminuer les + organes sexuels. + Appendice.--1 Prparations astringentes pour les femmes. 2 Ennemis + de la virilit. 3 Onanisme mcanique. 4 Scnes + d'aphrodysie. Ovide, Properce, l'Arioste. + + CHAPITRE III.--Aphrodisiaques.--Appendice. 1 Ovide. 2 Les + aphrodisiaques actuels en Europe, chez les Chinois, chez + les Arabes. 3 Principales affections qui mettent en jeu + le systme gnital. + + CHAPITRE IV.--De l'embellissement artificiel. + Appendice.--1 Conseils d'Ovide aux belles. 2 Filtres et magie. + + TITRE VI + + DES DIVERSES SORTES DE MARIAGES + + CHAPITRE I.--Prceptes gnraux conformes aux lois de Manou. + Appendice.--1 Hermaphrodisme. N 2. Causes d'empchement au mariage + aux yeux de l'glise. N 3 Croisements. N 4. + Anomalies sexuelles. + + CHAPITRE II.--Mode de mariage ordinaire entre gens honorables. + Appendice.--1 Conditions matrimoniales. 2 Ftes du mariage chez les + Hindous. 3 Idem chez les Romains, pithalame de + Catulle. + + CHAPITRE III.--La lune de miel. + Appendice.--1 Ovide. 2 Docteur Guyot. + + CHAPITRE IV.--Sduction d'une fille en vue du mariage; Moyens de + sduction; Signes du consentement de la jeune fille. + Appendice.--6 Les soeurs de lait. 7 La sduction autorise par les + brahmanes. 8 Conseils d'Ovide pour la sduction. + + CHAPITRE V.--De la jeune fille qui fat la conqute d'un poux. + Appendice.--1 Chant des bayadres, entretien d'un homme et d'une + femme en route. 2 La jeune chinoise. + + CHAPITRE VI.--Formes du mariage. + Appendice.--Ce qui constitue le lien ou le sacrement d'aprs les + Brahmes et d'aprs l'glise.... 145 + + TITRE VII + + LE HAREM ROYAL + + CHAPITRE I.--Rapports du roi avec ses pouses. + Appendice.--1 Devoirs que l'usage imposait au roi envers ses pouses. + 2 Les bayadres. + + CHAPITRE II.--Intrigues du roi. + Appendice.--1 Les amours du roi Agnivarna. 2 Luxe et dbauche des + empereurs romains. + + CHAPITRE III.--Intrigues des femmes du harem. + Appendice. Description des btiments du harem d'Agra. + + TITRE VIII + + DEVOIRS DES POUSES + + CHAPITRE I.--Devoirs d'une femme quand elle est la seule pouse. + Appendice.--_Nos_ 1, 2, 3, 4 et 5. La femme d'aprs Manou, d'aprs + Hsiode (Mythe de Pandore). Situation actuelle de la + femme dans l'Inde. + Note 5. Sa situation chez les chrtiens. Devoir conjugal. + + CHAPITRE II.--Devoirs de l'pouse la plus ge envers les pouses + jeunes de son mari. + + CHAPITRE III.--Devoirs de la plus jeune pouse. + + CHAPITRE IV.--Devoirs d'une veuve laisse vierge et remarie. + Appendice.--1 Veuves indiennes. 2 Properce, les Sultys en Orient. + + CHAPITRE V.--Devoirs d'une femme qui ne compte plus pour son mari. + + CHAPITRE VI.--De l'homme qui a plusieurs pouses. + Appendice.--1 Galanterie obligatoire; douceur envers les femmes. 2 + Travaux et Habillements des femmes. + + TITRE IX + + RAPPORTS AVEC LES FEMMES DES AUTRES + + CHAPITRE I.--Obstacles aux rapports avec une femme marie. + Appendice.--1 L'rotomanie. 2 Juvnal. Conseils d'Ovide. 3 Dans + l'Inde: l'amiti exclut l'amour. + + CHAPITRE II.--Hommes heureux auprs des femmes. + + CHAPITRE III.--Femmes qui se donnent facilement. + Appendice.--1 Ovide. 2 Catulle. 3 Juvnal. 4 Ptrone, le + Satyricon. 5 Cruaut des dames romaines. 6 Ovide. + Juvnal. + + CHAPITRE IV.--Manire de faire la connaissance d'une femme que l'on + dsire. + Appendice.--Conseils d'Ovide, Properce. + + CHAPITRE V.--Comment on reconnat la disposition d'esprit d'une femme. + Appendice.--Ovide, _Art d'aimer_. + + CHAPITRE VI.--Conclusion au Titre IX. + Appendice.--Properce et loges de Cynthie, plaintes contre elle. + + TITRE X + + COURTAGE D'AMOUR + + CHAPITRE I.--Des gens avec lesquels on peut se lier en vue de leur + utilit pour l'amour, bien qu'ils soient d'une condition + infrieure. + Appendice. + + TITRE XI + + CATCHISME DES COURTISANES. + + CHAPITRE I.--Des diffrentes classes de courtisanes. + Appendice.--N 1. Barthriari. N 2. Properce. N 3. La tour des + regrets. + + CHAPITRE II.--Des mobiles qui doivent les diriger. + Appendice.--Note 1. Ovide demande que les belles soient faciles aux + potes.--Note 2. Tibulle conseille Chlo d'accorder, un + adolescent des faveurs gratuites.--Note 3. Les potes. + --Note 4. Ne soyez point jaloux.--Note 9. Il les engage + fuir les belltres. + + CHAPITRE III.--Diffrentes sortes de gains des courtisanes, emploi + qu'elles doivent en faire. + Appendice.--1 Dons aux Brahmes faire par les courtisanes de premier + ordre. 2 Conseils d'une proxnte la matresse d'Ovide + et rponse d'Ovide. 3 Les quatre matresses de Tibulle. + + CHAPITRE IV.--De la courtisane qui vit avec un homme comme son pouse. + Appendice.--Pricls et Aspasie. + + CHAPITRE V.--Manire de se faire donner beaucoup d'argent par l'amant, + de le congdier et de le reprendre. + Appendice.--Martial. Lucien. + + CHAPITRE VI.--Moyens de se dbarrasser d'un amant. + Appendice.--1 Properce, la corruptrice Achantis. + + CHAPITRE VII.--De l'opportunit de reprendre un ancien amant. + Appendice.--Conseils d'Ovide. + + CHAPITRE VIII.--1 Profils et pertes des courtisanes. 2 Profits mls + de pertes. 3 Pertes en vue d'un profit futur. 4 + Pertes sches. 5 Pertes en entranant d'autres + pertes. 6 Doute sur le mrite religieux. + + CHAPITRE IX.--1 tablissement d'une fille de courtisane. 2 Un + courtisane marie sa fille pour un an quand elle + devient pubre. 3 Mariage des jeunes filles de la + domesticit. + + CONCLUSION + + LE MYSTICISME ROTIQUE DANS L'ANTIQUIT + + I.--L'rotisme sacr chez les Hindous, les Grecs et les Smites. + II.--Le Gita Govinda. + III.--La mort d'Adonis. + IV.--Le Cantique des Cantiques. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le Kama Soutra, by Vatsyayana + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE KAMA SOUTRA *** + +***** This file should be named 14609-8.txt or 14609-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/4/6/0/14609/ + +Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team. 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INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/14609-8.zip b/old/14609-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..6585657 --- /dev/null +++ b/old/14609-8.zip |
